diff options
Diffstat (limited to 'old/69540-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/69540-0.txt | 6404 |
1 files changed, 0 insertions, 6404 deletions
diff --git a/old/69540-0.txt b/old/69540-0.txt deleted file mode 100644 index 7472f75..0000000 --- a/old/69540-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6404 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Nasr'Eddine et son épouse, by Pierre -Mille - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Nasr'Eddine et son épouse - -Author: Pierre Mille - -Release Date: December 14, 2022 [eBook #69540] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google - Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON -ÉPOUSE *** - - - - - - - PIERRE MILLE - - NASR’EDDINE - ET - SON ÉPOUSE - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - -DU MÊME AUTEUR - -Format in-18. - - BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol. - LA BICHE ÉCRASÉE 1 -- - CAILLOU ET TILI 1 -- - LOUISE ET BARNAVAUX 1 -- - LE MONARQUE 1 -- - SOUS LEUR DICTÉE 1 -- - SUR LA VASTE TERRE 1 -- - - -Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD. - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage - VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE - tous numérotés. - - -Droits de traduction, de reproduction réservés pour tous les pays. - -Copyright, 1918, by CALMANN-LÉVY. - - - - -PRÉFACE - - -Nasr’eddine-Hodja est un personnage historique: il vécut au début du XVe -siècle à la cour du glorieux Timour, le conquérant de la Perse, de -l’Arménie, de la Russie et de l’Inde. Ce souverain n’était pas sans -présenter quelques rapports avec certains monarques de nos jours: il -dressa, pour sa gloire, une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes -coupées, fit une fois massacrer mille petits enfants avant son déjeuner, -éleva à un haut degré de perfection l’organisation militaire, -industrielle et administrative de son empire, et fonda des écoles -scientifiques. Il était également fort pieux. - -Parmi les saints et les savants de son entourage se trouvait -Nasr’eddine. On ne sait comment ce très distingué personnage, lumière de -la théologie et de la jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé, dans -la mémoire des peuples, en une sorte de bouffon; mais nous ne saurions -nous en étonner à l’excès: la même aventure échut au roi Dagobert. C’est -peut-être que les peuples conquis, après avoir tremblé sous leurs -vainqueurs, s’en vengent en les raillant. En tous cas l’on découvre, -dans les plus anciennes aventures attribuées à Nasr’eddine, la trace de -la malignité persane, et aussi d’une propension persane à la critique, -au schisme, aux hérésies sociales et religieuses. - -Cet élément de critique et de malignité a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à -nos jours. Car, à cette heure encore, en Asie Mineure, à Brousse en -particulier, le populaire semble considérer que, s’il est mort, du moins -c’est il y a quelques jours à peine, hier seulement, ou même -aujourd’hui. Par surcroît, de simple bouffon il s’est transformé en une -sorte de héros singulier. Il n’a point perdu sa naïveté; mais son -penchant à l’ironie, son scepticisme théologique se sont accrus. Il faut -peut-être voir là, chose curieuse, un résultat du profond respect que -les Turcs d’Asie Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient discuter -ouvertement un point de dogme: l’idée même, je pense, ne leur en vient -pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie, le penchant à l’incrédulité, -sont dans la nature humaine: et ces fidèles «croyants» alors ne sont pas -fâchés d’attribuer leurs impulsions d’impiété à un imbécile. Mais c’est -ce qui fait que, peu à peu, le caractère traditionnel de Nasr’eddine a -changé: on l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque dans sa faiblesse -et dans ses malheurs. Sans cesse il est victime des hommes et surtout -des grands, mais il les raille bonnement. Il est aussi victime des -femmes, de la sienne en particulier, mais s’y résigne avec tant de -simplicité qu’on ne sait même pas s’il pardonne: c’est qu’il a gardé -toute la bonté, toute la bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs -parmi les humains. - -C’est par ces paysans que j’entendis jadis conter, dans les campagnes de -Brousse, les innombrables aventures de Nasr’eddine. M. Bay, consul de -France, spirituel et merveilleux traducteur, interprétait sur-le-champ -ces récits devant moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre Nasr’eddine -sous mes yeux, qu’à mon tour je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu -différent, mais ressemblant encore, du moins je le crois, à celui qui me -fut montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me suffira qu’on puisse -trouver quelque saveur pittoresque à ces quelques pages. On y découvrira -aussi quelque apparence du style des _Mille et une Nuits_, et même deux -passages qui existaient en germe dans cet admirable et opulent recueil. -C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay, je croyais entendre le Dr -Mardrus. Je dois donc au nouveau traducteur des _Mille et une Nuits_ -l’expression de ma gratitude. - -P. M. - - - - -NASR’EDDINE ET SON ÉPOUSE - - - - -I - -OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB - - -Hosséin, le riche marchand de soie du bazar, salua en passant -Ahmed-Hikmet, lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci lui rendit son -salut sans morgue, et presque avec déférence: - ---La bénédiction sur toi, Ahmed! - ---La bénédiction sur toi, Hosséin! - -Hosséin, le marchand de soie, est très jeune, très beau et très pieux. -C’est lui qui, à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les cérémonies -des derviches hurleurs, dans la grande maison qu’ils ont louée au-dessus -du cimetière. Il prie plus longtemps qu’un iman, et le jeûne amincit ses -os. Voilà pourquoi Ahmed avait mis du respect dans son salam. Mais aussi -il avait hâté le pas, et regardé en se retournant si Hosséin le suivait -des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un homme si vertueux sût qu’il allait -entrer dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la porte de derrière, -dans la maison de Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste à l’heure où -le hodja n’y était point, et que sa femme était seule. - ---C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse! Uniquement pour te voir, -et t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il quelques instants plus -tard à Zéineb. Je ne te regarde pas, mon âme! Je ne suis pas venu pour -toi, ma maîtresse! - -Et Zéineb répondit, la dévergondée: - ---Je le sais, mon œil! Aussi tu vas t’en aller tout de suite, tout de -suite! Car mon époux le hodja--que le ciel lui soit comme la dalle d’une -tombe, et la terre comme une fosse--ne restera plus longtemps à la -mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage tes forces, ô mon amour! -et prépare tes reins. Aussitôt que je verrai le moment, aujourd’hui -peut-être, je te ferai prévenir par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre -messagère. - ---Zéineb!... fit Ahmed, hésitant. - ---Parle, ma prunelle! - ---Zéineb, continua-t-il, est-ce que le Rétributeur ne nous punira point? -Ton mari est un si grand saint! - ---Lui? dit-elle. C’est un mécréant, je te le répète. C’est un impie, -c’est un hypocrite! Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires, il -les connaît; la loi, la jurisprudence, il les connaît. Mais c’est un -damné qui ne croit à rien. Un jour la foudre tombera sur cette maison. - ---O ma colombe, répondit Ahmed, s’il en est ainsi, tant mieux: le péché -est moins grand... Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger quelque -chose, oui, quelque chose qui pourrait l’éloigner ce soir. - ---Invente! Perpètre! Imagine! Construis! ô mon genni! - - * * * * * - -Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine dissimulait sous sa grande -sagesse un esprit devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être qu’il -avait trop étudié, après avoir passé les premières années de sa vie à ne -rien savoir, et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, même alors, -dans sa jeunesse, trop fréquenté les Persans, ces hérétiques. C’est -peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. O Brousse! nid dans -les branchages, maisons aux toits jaunes, telles, oui, telles des -topazes serties dans une mer d’émeraude; ville verte abritant la mosquée -verte; Olympe bithynien, époux des nuées, père des ruisseaux; plaines -grasses, oliviers, mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, vasques -moussues des fontaines, on est trop heureux près de vous! Vous faites -trop aimer la vie terrestre, on n’en désire plus d’autre, on ne sait -plus s’il en est une autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci? Allah a -fait la misère, il a fait la douleur, les pachas qui vident les poches -et remplissent les prisons, les brigands qui coupent les oreilles et -ravissent les troupeaux, les déserts sans puits, les rocs infertiles, -pour qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise: «Ce sera mieux, quand -je serai mort!» Mais dans un moment de pitoyable oubli, il a fait -Brousse: on ne peut être mieux qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans, -les pensées que, sous son turban vert, nourrissait le hodja Nasr’eddine; -et, en égrenant son chapelet, il se disait: «Ces petites boules de bois -précieux sentent bon.» Mais il oubliait de méditer sur les -quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, que représentent les boules de -ce chapelet. - - * * * * * - -Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu de temps après qu’Ahmed Hikmet en -était parti. Sa face, à son habitude, était tout empreinte d’une -délicieuse bénignité. Et il dit à son épouse Zéineb: - ---Que cette journée est belle! Que la lumière est calme, pure, claire et -caressante! Y a-t-il rien de meilleur au monde et de plus hospitalier -que ce platane, ces cyprès et ce vieux buis dans notre jardin?... Femme, -tu feras, pour ce soir, un pilaf, un bon plat de pilaf, avec du riz de -première qualité, de l’excellent beurre et le safran le plus parfumé. -Nous le mangerons ensemble, et puis la nuit viendra. La nuit est bonne, -aussi. La nuit est pleine de voluptés. - -Il annonça ce désir parce que, s’il aimait les choses de la nature, il -était de plus porté sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, chante bien, -mais il est aussi très gourmand. - ---Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit Zéineb. - -En disant cela, elle s’exprimait en bonne musulmane. Il ne faut jamais -décider qu’on fera une chose sans ajouter: «S’il plaît à Dieu.» Car Dieu -est le maître. Croire qu’on peut se passer de lui est un grand péché. - ---Eh non, non! fit le hodja en secouant la tête. Tu feras ce pilaf parce -que cela me plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je le mangerai, -sans plus. - ---O mécréant! insista Zéineb, ne dis pas de choses pareilles, toi qu’on -révère comme un saint homme! Je ferai ce pilaf s’il plaît à Dieu, et tu -le mangeras s’il plaît à Dieu. Voilà ce qu’il convient de dire. - ---Je refuse, répliqua le hodja, de mettre Allah dans cette affaire. Je -suis convaincu qu’il a d’autres occupations. - ---Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite, réprouvé! O toi, qui vas -brûler, torche de résine, brigand! - ---O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace qu’une tique sur un mouton, -plus criarde qu’un essieu de charrette, une vieille porte, un troupeau -d’oies! plus bavarde qu’un Français! O toi, sempiternelle! As-tu un peu -de cervelle dans ton crâne plein d’os? Alors, réfléchis. Tu as le riz, -tu as le beurre, tu as le safran, tu as le charbon, le feu et l’âtre. Et -j’ai des dents! Voilà pourquoi j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il -plaise à Allah, ou qu’il lui déplaise. - ---Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb. Je ferai le pilaf, mais il -t’arrivera malheur. - -Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer un tapis sur l’herbe de -son jardin et s’assit pour passer le jour à jouir de la lumière et de la -fraîcheur tout à la fois. Le petit bruit de son narghileh, le petit -frisson du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait parfois un -vautour passant au-dessus de lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait -ses membres; il reposait son esprit. Les chrétiens ne savent pas reposer -leur esprit en même temps que leurs membres: les musulmans ont cette -science. Et c’est la plus précieuse, et la plus délicieuse, et la plus -savoureuse, et ainsi la vie coule heureuse, et votre ignorance en est -honteuse! - -Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui s’en allaient sur la -poussière, tout affairées, par un chemin toujours le même, comme c’est -la coutume des fourmis. Il s’amusa malignement à leur barrer la route -avec une baguette, et la caravane s’arrêta, interdite et obtuse: c’est -une autre habitude des fourmis. - ---Elles croient peut-être, elles aussi, que c’est Allah qui leur défend -d’aller plus loin, songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme les hommes, -elles s’imaginent qu’il est des signes d’en haut. Il n’y a pas de -signes, et on peut toujours faire ce qu’on veut, selon sa nature; il est -vrai, certes, il est vrai, que tout homme a son _kismet_; mais son -_kismet_ est dans les instincts qu’il a reçus en naissant, et dans -l’ordre général du monde. - -C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait dans son impiété. Les -heures coulèrent. Dans le ciel encore bleu, la lune mit un joli -croissant candide; et puis, les nuages d’occident devinrent tout pareils -à des robes de noces: dorés, pailletés, argentés, tramés de soie verte -et galonnés de rouge; et puis, les oiseaux, dans le platane, se mirent à -piailler,--et le hodja sentit à l’odeur de l’air, du côté de la cuisine, -à la couleur du feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf était -cuit dans le chaudron, que le pilaf était sorti du chaudron pour entrer -dans le plat d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il allait -manger le pilaf. Et alors, il croisa ses jambes devant une petite table, -et il remercia sa femme en prenant un air aimable, et il se prépara à -manger ce mets délectable, et sa fatuité était déplorable! - -Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé Allah,--loué soit -l’unique!--car justement au moment qu’il allait, pour la première fois, -plonger la cuiller dans le plat... pan, pan, pan! voilà qu’on frappe à -la porte; pan, pan, pan! qui donc est là? - ---C’est nous, deux gendarmes, deux zaptiés, qui venons te voir de la -part de Son Excellence le gouverneur. Il veut te voir, le gouverneur, il -veut te voir tout de suite, saint homme! - ---C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est bon. J’irai après mon dîner. - ---Non, dirent les zaptiés, non! Ça n’est pas comme ça. Avant ton dîner, -avant ton dîner! Tu mangeras chez Son Excellence, ou bien tu ne mangeras -pas du tout, nous n’en savons rien. Mais il faut que tu viennes tout de -suite. - ---Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en regardant son pilaf, que j’en -prenne au moins une bouchée, une seule bouchée! - ---Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche! - ---Tu vois, infidèle! dit Zéineb. Maintenant, que Son Excellence te garde -tout le reste de ta vie, s’il plaît à Dieu! - -Or, si le gouverneur avait fait mander brusquement le hodja, la faute en -était au lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce perfide, lequel avait -suggéré au secrétaire de Son Excellence que le hodja seul était capable -d’écouter un rapport sur un cas épineux, un rapport très long, qui -devait partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire l’avait dit au -gouverneur. Et le gouverneur avait trouvé cette idée une idée d’entre -les idées. Et le rapport était un rapport d’entre les rapports. Après le -préambule, il y avait un exposé historique; après l’exposé historique, -des considérations générales; après les considérations générales, une -lucide énumération des faits; après l’énumération, des conclusions; -après les conclusions, un résumé des conclusions, et après le résumé, -des pièces annexes. - ---Je n’y comprends rien, dit le hodja d’un air maussade. - -Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait rien, car Son Excellence le -gouverneur lui donna des explications. - - * * * * * - -Quand Nasr’eddine sortit du palais, il était plus de minuit. Son estomac -était vide, et très douloureux dans sa poitrine. La pluie tombait dans -la nuit noire, ses pieds et sa robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva -devant sa demeure la cervelle toute brouillée de faim, les épaules -trempées et le cœur déjà bien humble. Mais sa femme l’attendait -sûrement, car il vit assez distinctement une lumière à la fenêtre, -au-dessus de la porte. Y avait-il une ombre, y en avait-il deux, devant -cette lumière? Le grillage du moucharabieh l’empêcha de bien voir. Il -frappa. - ---Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb. - ---Passe par la porte du jardin, et franchis le mur, répliqua-t-elle. Je -vais le retenir. - -Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main, s’enfuyait pieds nus, elle -cria d’une voix âpre, à travers le lacis de bois: - ---Éloignez-vous, ô débauché! qui peut frapper à cette heure, s’il n’a de -mauvais desseins? - ---Ouvre, ma femme! dit Nasr’eddine tristement, c’est moi! - ---Qui, vous? insista Zéineb. - ---Moi... Nasr’eddine, continua-t-il d’un air soumis. - - * * * * * - -A ce moment, il crut bien entendre la porte du jardin qui s’ouvrait, et -soupçonna qu’un autre malheur, moins réparable que celui d’avoir manqué -son dîner, l’avait encore atteint au cours de cette nuit funeste. Mais -il ajouta seulement, tout à fait dompté: - ---C’est moi, Nasr’eddine, je te dis... Et le mari d’une femme fidèle, -s’il plaît à Dieu! - - - - -II - -DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX -DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE - - -Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était -point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi! -de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par -son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être -qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une -incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable -de croire aux plus étranges contes: il avait passé pour obtus dans sa -jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères. -Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à -l’hérésie; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de -Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des -âmes--la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de -leurs corps: «Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter!» disait-il -seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable -Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et, -glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à -affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore «le meilleur moyen -pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits»: «Eh, eh! faisait -Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne -pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est -laid: on me l’a dit. La vie est belle... qu’on aille donc dans la -montagne me chercher des fleurs.» - -Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs. -Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur -moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les -autres se moquaient de lui. - ---C’est tout ce que tu as trouvé? demanda Nasr’eddine. - ---Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers; mais toutes, levant la -tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule -s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai -laissées en prière: car les fleurs sont la prière des plantes. - ---J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant. - -A ces moments-là les gens disaient: «Ce Nasr’eddine est un grand saint.» -Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa -science pour les aider à partager l’héritage paternel. - ---Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse? interrogea -Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah? - ---Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères. - ---Vous avez raison, mes amis, vous avez raison! - -Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné. -Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le -troisième n’eut plus grand’chose. - ---Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste! En vérité, ce n’est pas -juste! - ---Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah: aux -uns beaucoup, aux autres peu. Ah! si vous aviez demandé le partage selon -la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent! Mais vous avez -eu raison, mes enfants! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison? -Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah. - -Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était -peut-être un saint, mais alors un mauvais saint: un grand sage a écrit -qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se -souvenait de ses débuts: ses débuts lui avaient enseigné à pousser la -modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut -point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de -rien. - - * * * * * - -Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut -domestique et _softa_, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé -sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que -doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à -cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis -que cela est sûr: car on lui avait élevé un tombeau d’entre les -tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les -couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un -savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a -dans le saint Livre, il le savait; tout ce qui se trouve dans les -commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles -qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la -chose arrivait que commandaient ces paroles! Ceux qui avaient les yeux -obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et -leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par -l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se -relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau -de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait -qu’à le coucher devant le tombeau du saint: cet enfant n’eût-il que -dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût -un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses -deux pieds sur le ventre: et l’enfant était guéri! C’était à cause des -vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur -vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans -sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les -pans! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la -poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur -front. - -Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son -langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des -grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait -entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que -ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin -dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et -ses attributs. - -A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que -les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle -avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était -Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre -fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux; c’était -Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller -visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins; et -quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles, -Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour -quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait -pas. Mais le salut sur lui! Il avait la foi. - -Cependant, à la longue, il devint triste. - ---Qu’as-tu, Nasr’eddine? demanda le prieur. - ---Hélas! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays. - ---C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il -ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils. - -Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un -âne tout sellé. - ---La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme -toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet -âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu -bien, je te le prête: car cet âne est de haute race; il n’est point un -âne comme les autres. - -Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il -était ménager de son bien. - ---Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine. - -Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux -siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour -ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand -un puits était bien propre; et le soir il ne l’attachait que par une -corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui, -des herbes raides qui croissent entre les pierres. - -Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin -Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de -la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses -flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des -ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier: mais l’âne -se coucha par terre. - ---Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir? - -Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il -agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec -un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout -doucement. - ---Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort! Voilà ma chance. Le -prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y -a plus d’âne. La malédiction est sur moi! Mais cachons cet animal de -calamité. - -Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais -comme il était encore affairé à ce travail, _ouallahi_! voilà qu’il -distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui -marchait justement vers le côté d’où il était parti. - ---C’est encore ma chance! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en -vont sûrement passer par le _tekké_ de mon maître le prieur; ils vont me -demander qui j’enterre; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront -à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, _machallah_! -comment faire? - -Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la -caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière -les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable -sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et -rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de -parler. - ---Qui donc ensevelis-tu ici? fit le premier, arrêtant son chameau. - ---Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine; hélas! que leur -puis-je dire? - -Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse, -criant sans plus savoir ce qu’il faisait: - ---C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans! Il m’accompagnait -dans mon voyage, et il est mort ici! - -Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer -l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici: tous les chameaux -s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles. - ---Un saint homme? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre -sur sa tombe! - -Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus -lourds qu’ils purent; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de -la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit -à Nasr’eddine: - ---Un saint homme, vraiment? - ---Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint -des saints, je t’assure! Toutes les bénédictions étaient sur lui. - ---Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles... -et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle. - -On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière, -le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de -guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un -affamé devant une table couverte de viandes. - ---C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu -connais donc les prières qu’il récitait? - ---Moi? fit Nasr’eddine, épouvanté. - ---Allons, allons, dis les prières! - -Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu -faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il -médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du -malade. - ---Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement -que le disciple n’est pas digne du maître; alors ils me laisseront -tranquille! - -Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux, -puis se prosterna devant le tombeau en criant: - ---J’y vois! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que -j’y vois! - -Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant -Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui -avaient de l’argent, de l’argent; et tous les autres, selon leurs -richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des -breuvages. - ---Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs. -C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on -trouver de plus auguste? - -Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine «maître». - ---Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous -construirons un _turbé_ au-dessus de ce tombeau. - - * * * * * - -Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand -monastère; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait -de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste. -Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe -était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans -le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des -corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors -Nasr’eddine murmurait: - ---Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous, -il ne faut pas qu’on le déterre! - -Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les -hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de -l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse! - -... Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout -seul dans le _turbé_ qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que -vous savez, et il murmurait: - ---Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas -qu’on le déterre! - -Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui -s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en -sainteté. Cependant le vieux _hodja_, premier maître de Nasr’eddine, -s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui -avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus. - ---_Machallah_! songeait-il, voilà qui est étrange! On ne m’apporte -presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre; il -s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à -la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai -rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il? - -Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles -étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de -pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines -et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient. - ---Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous -mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu, -le désir de la prédication nous brûle! C’est le fruit de ton -enseignement. - ---Mais tu es bègue! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois -là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises! - ---Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne -volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints. - ---Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné. - -Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus -payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui -était un mensonge. - ---Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la -vérité. Où vas-tu? - ---Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le -disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja: c’est là qu’ils vont tous! -On dit qu’il y a un si beau _tekké_, une mosquée qu’on croirait bâtie -par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété. -Pour les miracles, ils sont innombrables! - -Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par -éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère -miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la -fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne -l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui -avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais -le charme n’avait rien fait; et le moine, tranquille, disait que c’était -la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa -perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même -pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le -poignait: en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir -rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il -l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il -marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire. - -Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du _tekké_, qui était le but de -leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation. - ---O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi -si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble -une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel? - -C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les -chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du -septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les -routes, par milliers; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de -ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles, -voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs -jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à -d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de -chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles, -blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le -chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents -naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des -mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits -bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer -dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres -courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient, -dansaient, hurlaient; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi -de vanité, parce qu’on les applaudissait. - -Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par -centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz, -les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un -brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les -épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un -pieux commerce: on vendait les _tesbits_, les chapelets dont les -quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent -d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux -félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire -l’amour aux femmes; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx -et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes. - -Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le -tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant, -formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir -pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au -centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau -coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux; et dans ce -marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme -immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères -toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur; mais de -plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites -d’émeraudes. - ---Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau! Je ne m’étonne -pas que nul ne vienne plus dans mon _tekké_; ses richesses sont -misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence -ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui -marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik, -sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et -pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas -seulement un grand saint; il doit posséder un grand esprit. - -Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de -vendredi, le seul où cet _iman_ illustre se montrât en public pour -édifier les âmes et accomplir des miracles; et telle était la réputation -d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée. -Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le _Tadj_ dans -l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée -d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les -feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer. -Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une -fleur flamboyante; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un -homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la -tête. Et alors--oh! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus -imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus -impardonnable!--Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur -ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les -deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit -écho. - ---C’est toi, Nasr’eddine? cria-t-il, c’est toi? - -A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à -ses pieds. - ---Oui, maître, fit-il, c’est moi! Je redoutais ce moment, mais je savais -qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je -te craignais, mais je t’attendais. - ---Toi, Nasr’eddine! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais -pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi -l’ignorant des ignorants! Et tu diriges une communauté, et tu fais des -miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité, -saintes pour la sainteté, belles pour la beauté? Je n’y comprends rien. - ---Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre -quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais -pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai -pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair; je le sais aussi. -Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô -maître, c’est que je suis un menteur. - ---Toi? interrogea Hadji-Béchir. - ---Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes. - -Et le conduisant au _turbé_, il lui révéla l’histoire de celui qui -reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences -bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la -couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica; et -toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si -légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont -les oiseaux seraient des prières. - ---Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant -moi qui suis ce menteur, je fais des miracles; moi qui ne sais pas lire, -je donne des avis sur lesquels les sages disputent; moi qui suis un -ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation. -Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me -demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que -j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un -théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de -goût. - ---Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si -elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de -l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon -pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore. - ---Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine. - ---Écoute. Celui qui est enterré ici... - ---Eh bien? fit Nasr’eddine. - ---Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est -enterré là-bas. - ---Dans ton monastère? demanda Nasr’eddine. Un autre âne? - ---Oui! fit le vieux hodja, de la tête. - - * * * * * - -Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa -véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le -rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est -cela qu’on nomme la sagesse humaine... - - - - -III - -COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS - - -La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence le gouverneur sans -avoir soupé, pour voir ensuite danser deux ombres derrière les -moucharabiehs de sa propre demeure,--car il eût juré, à la réflexion, -que décidément il y avait deux ombres,--cette nuit-là fut assez mauvaise -pour Nasr’eddine. Pourtant, dès l’aube, il quitta sa couche. Son âme -enfantine adorait le soleil, il était comme les oiseaux: malgré les plus -cuisants soucis l’obscurité l’endormait; l’œil du jour, aussitôt ouvert, -ouvrait ses yeux. - -Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa ses pieds dans ses -babouches, s’en fut, pour les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi, -et ne rentra chez lui que vers la méridienne, encore qu’il eût -grand’faim. Zéineb cria, d’une voix fort irritée: - ---D’où viens-tu, libertin? - -Car c’était sa politique, à cette dévergondée, d’accuser son époux du -crime qu’elle-même commettait, pensant, avec quelque raison, qu’une -telle attitude parlait en faveur de sa vertu. - -Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait pas convenable de répéter, -et qui toutes tendaient à noircir la réputation de ce saint homme. Or, -le hodja était allé fort innocemment, selon sa coutume en été, passer la -matinée à l’ombre des platanes qui ombragent les tombes des vieux -sultans de Brousse. C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais, -délicat et fin: la respiration mystérieuse des ifs et des buis, qui se -rangent sous les grands arbres comme des soldats alignés dans un khan, -sous un portail; le marbre des tombeaux, blanc et un peu doré; l’herbe -même de cet enclos, tondue juste comme il faut par les chèvres de l’iman -gardien, si douce aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, les jambes -croisées, les talons sous les cuisses. - ---Ouallahi! songea Nasr’eddine. Il paraît que c’est moi qui suis un -libertin. Je croyais bien pourtant avoir employé mes yeux seulement à -regarder le samovar, où bouillonnait l’eau pour faire le thé, ma bouche -à boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien faire, et toute mon âme -à ne rien penser. Allah est le plus grand! Il a donné aux femmes une -extraordinaire imagination ou bien une étrange astuce! - -Telles furent ses pensées, mais il se garda bien de prononcer un mot. -Toutefois, ayant grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y ayant -vu ni feu ni couleur de feu, ni viande ni odeur de viande, laissa -paraître quelque étonnement. - ---O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où est notre dîner? - ---Va demander ta nourriture à celles que tu fréquentes, répondit-elle. -Pour moi, je suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de poix! - - * * * * * - -Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du -bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain: -ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans -une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives -noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en -lui-même: «Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi -d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son _haremlik_?» -Mais ceci était le secret de la foi musulmane; il ne posa aucune -question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions; il -en fut humilié. - -«Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme -serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse -ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil -homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à -me reprocher contre la loi du Prophète--loué soit son nom!--qui nous -promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos -épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai -toujours fait l’économie d’une esclave: celles qui sont belles sont -chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides... Mais cela importe -peu: ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien; car une femme -jalouse--en admettant que la mienne ne soit que jalouse--est une malade -inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités -sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune! Je -m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans -me dire: Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable!» - -Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son -corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des -petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres -suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui -reprochait de manquer de vertu! Il n’avait pas de chance, non, il -n’avait pas de chance! - -Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau -vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des -oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient, -tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud -dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il -disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa, -confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits -plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria: - ---Fils de Cheïtan! hypocrite! ami de chrétiennes débauchées! débauché! -oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée -des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime! - -Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les -pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les -cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine. - -Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il -s’écria: - ---Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur: je suis un sot. Car -Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je -n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme -légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner! - - * * * * * - -Il s’en fut donc le lendemain au khan où l’on vend les esclaves. Les -marchands d’esclaves sont comme les marchands de perles: ils ne montrent -pas d’abord leur marchandise. Il faut causer. Il faut dire: «Je la veux -comme ci. Je la veux comme ça...» Et le marchand répond: «Nous avons -ceci, nous avons cela.» - ---Il me faut, dit le hodja, une femme qui ait un bon caractère. - ---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une douce comme un sorbet. - ---Il faut, continua le hodja, qu’elle s’entende aux soins domestiques. - ---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui connaît tout l’art des -pâtisseries au sésame, au froment, à la farine de maïs, à l’huile, au -beurre, au miel. C’est une négresse noire. - ---La bénédiction sur ton commerce! dit Nasr’eddine hésitant. La dame qui -a un bon caractère est une négresse? - ---Non pas, répondit le marchand, non pas! A quoi penses-tu? Celle qui a -un bon caractère est blanche, et la savante dans l’art des pâtes -délicieuses est noire. Si tu veux plusieurs qualités, il faut prendre -plusieurs femmes. Comment faire autrement, comment faire? - ---Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas riche, je me contenterai de -la blanche. Combien est-ce? - ---Mille livres turques. - ---Hélas! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais eu mille livres. Je ne suis pas -un gouverneur de province; je suis un honnête homme. - ---Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais pas... Tu demandais -tranquillement ce qu’il y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si -tu n’es pas riche: c’est une femme légitime. Son père te la laisserait -pour cent cinquante ou deux cents livres. - ---Mais on ne peut voir leur visage avant les noces, soupira Nasr’eddine, -et on ne connaît leur âme que bien après! - ---C’est pour ça que c’est moins cher, répondit sentencieusement le -marchand. - -Le hodja sut quelques jours après, par une parente, qu’un bon musulman -de Kutaieh, à plus de cent parasanges, avait une fille à marier, et pour -son douaire ne demandait que deux cents livres. C’était toute la fortune -de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à cette grosse dépense. Il -monta sur sa mule et se mit en route. - ---Allah est la justice, se disait-il. Ce serait certainement un -sacrilège que de ne pas croire qu’Allah est la justice! Cependant c’est -un mystère difficile à concevoir qu’il ait fait des lois telles que j’ai -dû dépenser deux cents livres pour épouser, sans la connaître, une femme -qui jette mon dîner dans les cendres, et que maintenant je suis obligé -de recommencer, sans avoir plus de garanties pour l’avenir. - - * * * * * - -Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans un village où n’habitaient -que des chrétiens; et quelle que fût sa répugnance à loger ailleurs que -sous le toit d’un musulman, il dut demander l’hospitalité à un riche -fermier grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, dans le fond de la -pièce, où il pouvait s’asseoir, prendre son repas et se coucher, mais -l’abandonna plus brusquement que ne le permettent les usages. Il -paraissait fort agité par la conversation qu’il tenait avec un jeune -homme. - ---Je n’ai que cent charruées de terre, disait-il. J’en donne vingt-cinq. -Peut-on demander davantage? - ---Mais, fit le jeune homme, il y a les moutons? - ---Cinq cents brebis, et les béliers qu’il leur faut. - ---Il faut donc de quoi les loger en hiver? - ---Je ne saurais rien céder là-dessus, dit le fermier. - -Tous deux s’étaient fort échauffés dans la discussion. Ils s’accusèrent -l’un d’avarice, et l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils n’en -vinssent aux coups. - ---Si je savais, fit-il, si je savais ce qui cause votre différend. «Les -meilleurs amis ne peuvent parfois s’entendre; et ils trouvent l’accord -sous le tapis de selle de l’étranger qui passe.» C’est un proverbe de -chez moi... - ---Ce jeune homme n’est pas mon ami, répondit le raïa. C’est le fiancé de -ma fille. Ce réprouvé trouve que la dot que je lui donne n’est pas -suffisante. Il veut m’arracher les ongles et prendre mes oreilles. - ---Je ne comprends pas, interrogea le hodja stupéfait. Entends-tu par là -que ce jeune homme demande vingt-cinq charruées, des moutons, des -béliers, une grange et une étable et non pas seulement ta fille? Alors -il doit pour le tout payer horriblement cher! - ---Il ne paye rien, répliqua le fermier. Nos usages chrétiens sont -exactement le contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas content de -ce que je lui donne. - -... Alors Nasr’eddine prit le jeune homme par les épaules; et il le -poussa tout à travers la salle, et au bout de la salle il y avait la -porte, et il referma la porte, et il mit la clef, et il mit la barre, et -il dit tout essoufflé au raïa: - ---Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq -piastres. Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta -grand’mère, et toutes tes tantes! - - - - -IV - -COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS - - -«... Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement -cinq piastres: oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta -grand’mère et toutes tes tantes!» - -Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les -tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et -qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et -quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour -beau-père, en payant, hélas! en payant, lui dit: - ---Ma fille? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours -qu’elle est mariée. - ---Bissimillah! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le -Rétributeur: j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a -une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe -égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant -retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos -déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait -nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée -par espoir de mariage! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû -faire les hommes comme les mules. - -Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour, -firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se -livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière: quand il était -hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien; mais dès -qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et -les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il -se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie -qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb, -par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire: «Mais -quelle heure est-il?» et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien -propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi. -Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et -alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir: et -c’était autant de fait pour la prière. - -Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa -chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux: «Il ne s’en -ira donc jamais? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire?» - ---Chien de hodja! répétait-elle, hodja des chiens! A quoi penses-tu? - ---Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait -Nasr’eddine. Car il est écrit: «Ils auront tous les fruits qu’ils -pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux -noirs, blanches comme des perles enfilées.» J’étais au ciel, ya Zéineb, -j’étais au ciel! - -Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à -part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un -endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour -de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière -des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le -grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses -amies: Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé -hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de -bonne réputation; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle, -relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût -entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit: - ---Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon -époux! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac! -Puisse-t-il mourir en vérité! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour -moi: il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les -immortelles de la septième sphère. - -Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et -fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân: - ---Ya Kenân! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage, -c’est le secret de la foi musulmane; mais figure-toi que Nasr’eddine -n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après -leur mort; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour -lui... - -Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse; puis il regarda ce -qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur -le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux -deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau -transparente et lisse du menton: et c’était un rire, un rire, un rire! - ---Par Allah! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me -suffit! - ---Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette -affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité. - -Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les -platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était -assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il -laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils -clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les -infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec. -Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de -Zéineb. Mais il était comme tous les hommes: aussitôt qu’on commençait -de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion. - ---La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine! dit Kenân. - ---Sur toi la bénédiction, ô Kenân! répondit Nasr’eddine. - ---Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes -maintenant à des méditations sur la vie future? - ---Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie -future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de -celle-ci. - ---De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans -l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci. - ---Je ne le crois pas! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai -toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat -dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la -Foi! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement -heureux. - ---Tu en es sûr, ya hodja? - ---Cela est dans le Coran. - -Il allait ajouter, par habitude: «Et bien que...», mais il se retint: en -cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre. - ---Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le -tombeau du Prophète--la bénédiction sur lui!--y est suspendu dans la -Câba, entre le sacré parvis et la coupole. - ---Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il -n’en est rien. - ---Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis? Tu médites sur -l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé. - - * * * * * - -Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. «Il est certain, se -dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur -l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur; -mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase: je n’ai pas, comme le -recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de -l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine? Que -ferai-je?» - -Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de -sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi; ils -dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les -cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant -de partir. - -«Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces -tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est -pour toujours. Elle contemplera la mort; elle s’identifiera enfin à la -mort; elle verra par les yeux magiciens de la mort... Et je te salue, ô -lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider!» - -Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser. -Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son -corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau -noire; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre -l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait -épouvantée; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de -tremblement; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se -disait: - -«J’ai bien peur, par Allah! Mais je n’en vois pas davantage.» - -Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la -caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de -faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des -arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil, -d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et -noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux, -buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines -proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des -murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les -chameaux: «Est-ce que j’ai déjà vu celui-là? Est-ce que je suis passé -ici l’année dernière? Inchallah! Je crois bien que nous arrivons.» -Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs -sonnailles de bronze. - -«L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde. -Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges!» - -Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils -aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les -autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs -maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en -désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et -malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y -en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur -le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers -disaient dans leur langue de chameaux: «Allons, allons, avancez, nous -avons soif!» Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés, -les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats -pour les rôts se brisèrent avec grand fracas. - -«Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien, -j’ai peur! Il est temps de m’en aller.» - -Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses -genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur -méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur -chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons -au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils -tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds, -avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le -battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et -sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les -joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent -essoufflés, Nasr’eddine s’échappa. - - * * * * * - -Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit: - ---Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais! J’y ai -été. - ---Eh bien? demanda Kenân. - ---Hélas! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et -même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle! - ---Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne -peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne -sera jamais pour eux que la réalité, _moins_ quelque chose. Et ce ne -doit pas être cela. - ---Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt -chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat, -sans savoir, sans savoir si du moins plus tard... - ---Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie. - - - - -V - -COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DE DEUX HISTOIRES -PROFITABLES - - -«Il faut rentrer chez soi; c’est la vie...» Nasr’eddine jugea cette -observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois, -considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda -sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il -finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de -questions générales: - ---Si un musulman venait me dire: «Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un -paon à la saison des amours: beau plumage, certes, beau plumage, mais -insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le -droit?» que me conseillerais-tu de lui répondre? De la répudier, selon -la loi? - ---Tu le peux, hodja, tu le peux! répondit Kenân. - ---Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire: «Ma femme -est une dévergondée!» lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon -la loi? - ---Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux! répéta Kenân. Tu connais le Livre -mieux que moi. - ---Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je -t’interroge parce qu’Allah--loué soit son nom!--t’a doué de la véritable -prudence. Serait-ce le meilleur conseil? Tel est le point. - ---Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon -opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier -une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes: car à cela -il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de -l’autre chose... Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter -d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris -l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir. - ---Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine. - -Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le -cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre -métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’ - - -HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI -INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE - -Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des -Bouchers, au bazar; et son commerce était un bon commerce, car il -mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance -avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les -mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises -paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche, -il répondait: «J’avais tort, j’avais tort! qu’Allah me soit -miséricordieux, j’avais tort!» Si une douce ménagère lui rapportait un -quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un -autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant: «Il me -coûte le double, j’y perds, par Allah! j’y perds! Mais que ne ferait-on -pas pour toi, ô délicieuse!» Enfin, c’était un boucher, rose de teint, -comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune -sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux -de la langue; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux! et, je -l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui -fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie. - -Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce -sont presque toujours les femmes qui font les premières avances, -puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur -figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de -salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas -une ombre noire, malgré son voile! Car Rassim avait joué avec elle, du -temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien -maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste -allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son -_yachmak_ sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez -droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait: «Maintenant, quel -beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet!» Tandis que -Djanine, au même moment, rêvait: «Je connais le goût du chevreau, je -connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces -bassines de cuivre; mais je ne connais pas le goût du boucher!» - -Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui -vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique; -et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté -dans sa bouche, se dit: «C’est elle!» - ---Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du -maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses. - -Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il -sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage. -Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa. - ---Djanine?... fit-il. - ---Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même! - ---Mais, demanda Rassim, est-ce que... est-ce qu’il n’y aura personne, -personne que toi quand je la porterai? - ---O le plus bouché des bouchers débauchés! dit-elle en riant. Ne sais-tu -pas que mon mari--puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire -de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable!--sort tous les matins -dès l’aube pour aller vendre son salep? Qui t’empêche de venir dès qu’il -est parti?... Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause -d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose! - ---Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose. - - * * * * * - -Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme -juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le -salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien -délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré -de miel, parfumé d’essences: un breuvage indispensable, enfin, à ceux -qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver, -alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs, -les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la -tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous, -les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la -bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux -bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise -aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous -innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il -s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep, -par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois -impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de -toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de -délices; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne -faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte -entre-bâillée du paradis! - -Seulement, il y avait des jours, bien des jours, où le bon Youssouf-Zia -le faisait attendre! On est si bien, dans la chaleur du lit, on a tant -de vaillance, parfois, au réveil! Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim -l’Entreprenant se morfondait. - ---Allons, dehors, paresseux! Dehors, ô toi qui veux mettre ta pauvre -femme sur la paille! disait Djanine impatiente à son époux très patient. - ---Loué soit le Rétributeur! répondait Youssouf: il n’y a pas d’autre -salepji dans le quartier; donc les amateurs de salep ne m’échapperont -point. - -Quand Rassim pouvait entrer, Djanine était obligée d’attendre qu’une -chaleur bienfaisante lui eût rendu l’empressement qu’elle souhaitait; et -Rassim, gémissant, disait que le froid, bientôt le ferait mourir. - ---C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce chien de crieur qui est mon -mari! répondait Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en prendrait pas -tant à son aise. - ---Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une idée! - - * * * * * - -Le lendemain, alors que l’aube n’avait même pas blanchi les toits, -Youssouf rêva qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. Il en -était à ce moment où le sommeil, n’étant plus une accablante nécessité, -devient un voluptueux plaisir; et voilà que ce plaisir se changeait en -cauchemar. Le bruit se rapprochait; oui, quelqu’un, dans la rue, criait, -quelqu’un clamait de toute sa voix: - ---Salep, salep! Salepji, salep! - -Djanine réveilla tout à fait son époux. - ---Écoute, vaurien, écoute! Tu as un concurrent, à cette heure, un -concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse, -œuf de tortue! cloporte! - ---Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y -tiennent garnison trois mois! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la -hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival. - -Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien -chaude, dans la chambre amoureuse. - ---N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma -colombe? dit-il. - ---C’était toi, débauché! C’était toi, poète! C’était toi, dominateur! -Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi -encore de ta marchandise! - -Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent -heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et -le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé -par la voix du crieur de salep. - ---Je l’attraperai, cette fois, dit-il. - -Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà; et le -surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même, -sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable -crieur de salep annonçait sa venue déloyale: par la nuit noire, car -Rassim était si pressé! - - * * * * * - -Mais Allah est la justice! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la -belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au -vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand -ait des cornes ou n’ait pas de cornes? Qu’est-ce que ça change au salep? -Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers? Seulement, on ne doit -pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari: -il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son -sommeil: cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute, -une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre -sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les -pavés en criant: «Où est-il? où est-il?» il tomba pour ainsi dire dans -les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue. - ---L’as-tu vu? lui demanda-t-il. - ---Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il -devrait dormir. - ---Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné. -C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me -devance pour crier sa marchandise. - ---Oh! oh! fit Ahmed, est-ce là le point? Je l’entends bien, moi aussi, -et je l’ai vu, ton concurrent; mais il ne porte ni tasses à salep, ni -vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois, -je crois, je crois... - -Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins. - ---Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit -prochaine? - ---Bon! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté! - - * * * * * - -Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il -allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement: «Ah! si -je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux! Mais, patience, il -viendra bientôt. Dormons.» - -Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de -sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font -les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel, -au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les -cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des -morts. - -... Rassim arriva, sans se douter de rien, et, du bout de la rue, -commença de crier: - ---Salep! Salepji! Salep! - ---Ah! c’est toi qui prétends vendre du salep? dit Youssouf. Et où sont -tes tasses, et où est ton vase d’étain, et où est la licence de Son -Excellence le préfet de police qui t’autorise à vendre du salep? - -Or, comme Rassim se gardait de répondre, il le battit comme linge au -lavoir. Puis, ayant repris sa respiration, comme un âne; puis, ayant -soufflé de nouveau, comme un Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan -sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en alla sur sa meilleure jambe. -De l’autre, il boitait très fort. Et voilà pour lui. - -Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra dans sa demeure. - ---C’est toi, mon amour? dit Djanine, dans l’ombre. - ---C’est moi, ton amour, dit Youssouf d’une voix tranquille. - - * * * * * - -Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, mais c’était de l’amour -pourtant: Youssouf en profita. - ---Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle faiblement, ce n’est pas -ton heure. - ---Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne. - -Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en -profiter lui fut une grande consolation. - - * * * * * - ---Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment! Ce Youssouf-Zia fut un -grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être -aussi sage que lui. - ---Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite! poursuivit Kenân. Elle -n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est -charmante! Écoute! - -A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était -assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près -de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne -bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de -santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf -perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la -persane, demeuraient fort vifs. - -Une femme--et si jeune de taille et de port sous le _tcharchaf_ noir qui -cachait son visage!--passa rapidement devant lui, disant: - ---C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon -époux. Tu as promis... - -Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son -grand bonnet s’inclina d’un air savant. - -Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à -déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore -chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle -luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur -les élus: «Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les -viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme -des perles enfilées.» Je ne sais s’il est entièrement conforme à la -logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède -déjà tant de choses meilleures: mais telle était la religion de -Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple. - -Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte -et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient -remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des -mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui -déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces -eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie: -vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or -semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses -brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à -plat entre les montagnes fendues. - -Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia -fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent; -et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains, -la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les -chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure, -la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les -musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu. - -Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière -après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui -pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est -pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à -Constantinople; les musulmans respectent leurs morts comme il faut: ils -ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens, -qui ne sont pas bons musulmans. - ---Que la vie est bonne, dans la solitude! se disait Youssouf. On dirait -qu’elle est... qu’elle est déjà éternelle! - -Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi -que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes, -parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était -nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour -lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies -mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te -l’ai fait voir, lui dit enfin: - ---Le salut avec toi, Youssouf! Mais que dis-tu de la vie éternelle? - ---Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est -seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève -jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon -Youssouf. - ---Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il -ne faut pas le croire, ya Youssouf: la solitude est condamnée par le -Livre. - ---Elle est condamnée par le Livre? - ---En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir -d’être seul, ce n’est pas prétendre--ô sacrilège!--s’égaler au Seul -Unique? Est-ce qu’Allah--louange au miséricordieux!--n’a pas mis les -étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes? Est-ce -que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour -tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le -tournoiement des astres dans le ciel? Est-ce que le Prophète--qu’il soit -exalté!--n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais -prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux? - -»C’est pour cette cause, ajouta Chukri, que notre Prophète--qu’il soit -glorifié!--a dit que toutes les fois qu’un croyant s’approche de sa -femme, il ajoute un kiosque à la demeure qu’il occupera dans le paradis. - ---Il a dit cela? fit le pauvre Youssouf. - ---Il l’a dit. Et agir contrairement à ce qu’il a dit est un péché très -noir, qui ne sera point pardonné. - ---Qui ne serait point pardonné? répéta le pauvre Youssouf. - ---Qui ne serait point pardonné, quand même on vivrait ensuite une vie -dix fois plus longue que celle de l’éléphant. - ---Ouallahi! fit Youssouf. Je n’en savais rien... Le salut sur toi, -Hadji! - ---Le salut sur toi, Youssouf! - -Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui s’éloignait; et il -s’applaudissait dans son cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire sans -offenser en rien la discrétion. La jeune femme au _tcharchaf_ noir, qui -s’était tenue derrière le mur du couvent des derviches, se rapprocha de -lui, si souple, si fraîche, si vive dans cette enveloppe sombre et trop -large! Une anguille dans une nasse obscure, ya Allah! Voilà de quoi elle -avait l’air. Et c’était Djanine, la femme de Youssouf. - ---Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça le derviche du bout des -lèvres. - ---Allah t’a donné la sagesse, saint homme, répondit Djanine. Prends ceci -pour les œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au dédain, je te prie, -la pauvre offrande d’une pauvre femme. - - * * * * * - -Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur de salep, avait rossé -Rassim, boucher trop entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas revenu -chez Youssouf, crieur de salep, et Djanine avait trouvé que Youssouf, -son époux, quand il voulait, pouvait remplacer Rassim avec avantage, -avec avantage! Mais Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf mangeait, -mais Youssouf sortait, mais Youssouf criait son salep; et puis il -rentrait, et puis il mangeait, et se couchait, et dormait, et telle -était sa journée, et telle était sa nuit; et quand il se levait c’était -pour crier son salep, comme s’il n’y avait que salep au monde, et il -s’en allait en sa route, et Djanine trouvait que c’était une mauvaise -route. - -Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, avant elle, parler à -Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri avait dit: «J’entends ce que j’entends, je -sais faire ce que je sais faire.» Et voilà l’histoire! - -Djanine avait de petits pieds, de petits pieds qui marchaient vite, de -petits pieds qui couraient, quand ils allaient au plaisir. Et Youssouf -avançait tout doucement, ya Allah! il méditait: un homme qui médite va -doucement. - -Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans _tcharchaf_, en caleçons verts -diaprés d’où sortait sa taille dans une chemisette translucide et une -veste très ouverte. Elle avait un collier d’ambre jaune, un peu plus -haut que les seins, et les petites boules claires montaient un peu et -glissaient sur sa gorge ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que sa -gorge bondissait. - -Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de la foi musulmane. - - * * * * * - ---... Je crois que ce kiosque était un très beau kiosque, dit Youssouf. - ---Un kiosque? interrogea Djanine d’un air innocent. - ---C’est une chose que tu ne sais pas! dit Youssouf, qui était fier de sa -science. Je viens de me construire un kiosque en paradis; c’est la -récompense d’Allah. - ---Loué soit le Rétributeur! s’écria Djanine. Que tu es beau, mon -architecte! - -Le lendemain Youssouf alla encore vendre son salep et gagner avec son -salep le pain du ménage. - ---Le paradis vient, songeait-il, à l’heure où il est écrit. La faim -vient en attendant, la faim vient tous les jours. - -Il disait cela, étant un homme raisonnable. Cependant il construisit -encore un kiosque, par prudence et par idée de grandeur. Et Djanine -l’aida avec conscience, et elle y mit de la magnificence, et ils firent -une œuvre immense. Et quand ils eurent achevé la coupole, ils ajoutèrent -des clochetons; après les clochetons, des pendentifs; après les -pendentifs, des arabesques, et après les arabesques, un portique. - ---Je crois, dit Djanine à son tour, que c’est un très beau kiosque. - ---Je le crois, répondit Youssouf. - ---Il sera pour moi, dit Djanine. - ---Si tu veux, répondit Youssouf. - -Il bâillait fort, et s’endormit. - -Mais, le lendemain, Djanine suggéra: - ---Il y a un kiosque pour toi, il y en a un pour moi, il n’y en a pas -pour les hôtes que nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il en -faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été. - -Youssouf réfléchit une minute et répondit: - ---Djanine, je suis assez bien logé comme ça. Et puis il n’y a plus de -place pour bâtir; je t’assure qu’il n’y a plus de place! - - * * * * * - ---Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. Mais en effet la fin de -cette histoire, bien qu’au bout du compte plus morale, est moins -instructive que son commencement. - - - - -VI - -OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS UNE -OPÉRATION PHILANTHROPIQUE - - -La mésaventure dont Nasr’eddine avait été victime lorsqu’il s’enterra -dans une des fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était point restée -inconnue: à défaut des chameliers qui ne manquèrent point d’en faire -leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân; à défaut de Kenân, Nedjibé. -Ah! comme Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine! C’est depuis ce -jour qu’on dit à Brousse, toutes les fois qu’il se casse un pot: «Voilà -encore Nasr’eddine qui s’en revient du Paradis!» Et le saint homme alors -passa pour un peu fou. D’autres disaient stupide: il n’était ni l’un ni -l’autre; il aimait seulement parfois, comme les enfants, croire à une -belle aventure. Quelques semaines plus tard, il n’était plus question -que de son grand sens et de la parfaite connaissance qu’il avait des -choses de la terre, s’il pouvait se tromper sur l’apparence et la nature -des visions du Paradis. - -Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, un Jeune-Turc d’entre les -Jeunes-Turcs, qui avait fait ses études en Europe, et pour cette cause -venait d’être envoyé en exil à Brousse par Sa Majesté: car Sa Majesté -n’aimait point la science que les Occidentaux nomment Économie -Politique, dont Néchat-effendi était tout farci. Il avait de grands -projets de réformes. - ---Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, dit un jour Néchat. Ton âme est -bonne, tu aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton cœur généreux; et -tu sais comme ces chiens d’usuriers, les juifs et les chrétiens, -exploitent les malheureux paysans? - ---Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces paysans sont pauvres en effet -comme bourdons d’automne qui n’ont rien amassé, bourdons dans leurs -bourdonnières, et vivent encore, pourtant, quand il n’y a plus de -fleurs. Le caïmacan vient, et leur dit: «As-tu l’argent, pour -l’impôt?--J’ai de l’argent, mais c’est pour les semailles, pour acheter -les semailles, Excellence.--Ça ne fait rien, répond le caïmacan, donne -tout de même!» Et quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils songent: -«Avec quoi ensemencerai-je? Je n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir, -je vais mourir.» Et en attendant de mourir, ils se couchent sous leurs -oliviers. Et alors il vient, le marchand d’argent, qui dit: Rustem, ou -Nazmi, ou Sélim, ces oliviers produiront des olives. Je te donne tout de -suite dix medjidiehs, pour cent oques d’olives.» Et cent oques d’olives -valent presque le double. Il gagne au moins huit medjidiehs, le marchand -d’argent, et il laisse au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas mourir. - ---Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi, -prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à -cinq ou six pour cent, l’année faite? Ce ne serait plus l’usure, qui est -défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône. - ---Ouallahi! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce -n’est plus pécher! Car tout est dans l’intention: la prospérité sur ton -intention... Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne -nouvelle et faire les avances aux laboureurs? - ---Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya -hodja. - ---Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent; et -je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends. - - * * * * * - -En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet -dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout -de suite: «Tu as raison!», c’est qu’il pense: «Il a tort, mais n’en -disons rien; c’est mon avantage!» - -Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari -avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin, -et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le -pot devant Néchat en disant: «Tu vois, tu vois, il n’y en a plus! -Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix!» quand -Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur -enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts -devant sa poitrine. - ---O toi, l’âne des ânes! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court -en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée -sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux! Si tu ne voulais, -décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à -Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année -faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore -bien plus malin que Manassé? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme, -brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot! - ---Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine: «La prière -nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de -son palais, l’aumône nous y fait admettre.» C’est une aumône que j’ai -voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône! - ---Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme -de raison? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon, -imbécile? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond -qui n’as pas d’esclaves? - ---Allah est le plus grand! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais -faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur -que mes intentions! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est -Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer -l’argent: n’as-tu pas entendu?... - -Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien -dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour -lui, jusqu’à l’heure. - - * * * * * - -Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi -les musulmans: mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus -vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la -charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal -des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les -avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il -ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait: «Quand -elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait. -Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées; et si on ne -les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé -que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de -ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur -santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de -ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les -universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne -violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les -musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont -Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être -interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie. -Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de -bonheur dans celle-ci.» - -Voilà comme rêvait le bon Néchat. - - * * * * * - -Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit -olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les -pressoirs. Et tout le pays sentait olives: olives noires, olives -fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait -au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le -borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux. - ---La paix soit sur toi, Néchat! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils -manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le -capital et l’intérêt, le petit intérêt; ou nieraient-ils ce qu’ils te -doivent? - ---Ah! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela! -Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes! - ---Je regarde, fit le hodja. - ---Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent livres? - ---Cent livres, tu l’as bien dit. - ---Eh bien, ces misérables t’en apportent cent cinquante-cinq. - ---Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, hé! voilà qui va bien! Je -n’aurais jamais cru qu’un placement à l’européenne, cinq pour cent, -escompte en dedans, une aumône, une aumône, fît rendre cinquante-cinq -livres à cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes chers cent -cinquante-cinq, où sont-ils? Qu’on me les donne; je les emporte. - ---Mais, cria Néchat, tu ne comprends donc pas que ces réprouvés, ces -voleurs, ces usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân... - ---Hé là, hé là! fit Bachir. Nous agîmes pour t’obliger. Il fallait nous -dire que tu étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour un homme -raisonnable. Le moyen de croire que tu voulais faire pour rien du tout -un commerce qu’on a toujours vu rendre cinquante-cinq du cent! Il -fallait prévenir. - ---J’ai prévenu! cria Néchat. - ---Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais on ne pouvait pas croire que -c’était sérieux. Et si on avait cru que c’était sérieux, on n’aurait pas -travaillé avec toi. On a son honneur! - ---Et même, si on avait voulu travailler, protesta Bachir, le borgne -bavard, on n’aurait pas pu! Qu’est-ce qu’ils auraient dit les paysans? -Ils se seraient méfiés. Ils se seraient demandé: «Quel intérêt ont-ils, -ceux-là, à se faire payer moins cher que les autres? C’est louche, c’est -très louche! Ils veulent nous voler!» - ---Ouallahi, cria le hodja, il a raison. - ---Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe. - ---En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire -cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement; mais le commerce -est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne; mais -on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de -vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des -actions... Mais il n’y en a pas ici; il faut donc s’en tenir aux vieux -usages. Pour moi, mes intentions étaient pures: j’ai voulu faire -l’aumône; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc -Allah qui m’octroie ce don... Bachir, fais-moi part du don d’Allah! - -Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne -montra pas tout à Zéineb. - - * * * * * - -En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du -succès de son opération occidentale. - ---Kenân a raison, se disait-il; le Paradis, c’est la réalité, _moins_ -quelque chose; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on -y trouve la réalité, telle qu’elle est. - - - - -VII - -COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE -ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT -IL EN SORTIT - - -«... Et, comme c’était un vrai sage, avait dit Kenân, parlant de la -manière dont Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger du boucher -Rassim, et profiter de la trahison de la belle adolescente, il se hâta -d’en profiter.» - -Nasr’eddine se souvenait fort exactement de ces paroles. Il se les -répétait sans cesse. - ---Je pourrais sans doute, songeait-il, imiter cet exemple. Je -pourrais--si Zéineb est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, et je -m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas cherché à le savoir--je pourrais -rosser cet Ahmed-Hikmet, dont je me méfie; et puis, et puis... faire -comme Youssouf-Zia fit à la belle adolescente. Mais si c’était moi qui -fusse rossé? Kenân ne semble point avoir prévu cette hypothèse: elle est -admissible, il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis que le plus -avantageux toujours est de répudier une femme qui ne vous donne point la -paix: cette solution en effet arrangerait tout; elle est décente, elle -épargne l’honneur de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter sans plus y -penser davantage, aller de ce pas chez le cadi. Comment se fait-il que -j’éprouve quelque répugnance à m’y décider? C’est, hélas! que Zéineb -m’est encore de quelque chose. Certes, les musulmans tiennent à cœur de -ne point aimer leurs épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à ce que -j’ai entendu dire, sont tombés sous la domination de ce sexe dont -pourtant il est douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait une âme. Ils -ont oublié la prière des juifs: «La bénédiction sur toi, Éternel, qui -n’as point fait de moi une femme.» Et pourtant c’est de ces juifs qu’est -sortie leur religion, comme la nôtre. Et ils sont devenus les esclaves -soumis de ces impudiques, auxquelles ils permettent toutes les -impudicités, même celle de montrer publiquement leur visage. Mais enfin, -je connais mon âme. Je suis comme ces Bédouins qui sont nés dans le plus -affreux des déserts, du côté de la Perse: ils passent leur existence à -maudire ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans arbres qui leur brûle -les yeux. Mais arrachés à leurs tentes, transportés dans la plus -opulente oasis, à Damas même, la délicieuse, au bout de quelques mois -ils se dessèchent d’ennui; ils ont envie de mourir; ils meurent. La -vérité est que je ne demanderais pas mieux que de rafraîchir mon cœur et -de jouir de mon corps dans les bras d’une autre femme, mais en gardant -Zéineb: malgré tout, et si étrange que soit la chose, j’y suis habitué! -C’est pourquoi le Prophète fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par -malheur, je l’ai bien vu: aux temps où nous sommes il faut avoir volé -comme un _vali_, si l’on veut être assez riche pour avoir deux femmes. - -Cependant il considérait Zéineb avec des yeux lourds et changés. -Silencieusement il agitait ces problèmes, et en présence. Et Zéineb se -demandait: «Par Allah! qu’a donc ce fou? Il n’est plus le même. Il est à -la fois plus patient et plus sévère.» - - * * * * * - -Or il se trouva que Kenân, après sa conversation avec Nasr’eddine, -confia à sa femme Nedjibé: - ---Figure-toi, ô charmante! Ce hodja vient de me demander ceci et de me -demander cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions sur le divorce? Il -connaît la Loi mieux que je ne la puis connaître... - -De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb à la fontaine, lui dit à son -tour: - ---Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne pense plus à méditer sur les -femmes du Paradis. Non! Il ne parle que de divorce; c’est divorce qu’il -a en tête, c’est divorce et rien que divorce qui est l’objet de ses -conversations! - ---Qu’il fasse comme il veut, le chien! répondit Zéineb; j’ai mieux que -lui, et je ne m’en sers pas! - ---Je te crois, Zéineb, je te crois! répondit Nedjibé, tu es bien trop -vertueuse! - -Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut. - ---... Mais je m’en servirai, oui, je m’en servirai! songeait Zéineb en -regagnant la demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai mieux encore que -je ne m’en suis servie jusqu’à cette heure! - -Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît Ahmed-Hikmet. - ---Voici des nouvelles, mes yeux! de grandes nouvelles, triomphateur! Mon -époux,--qu’Iblis le prenne, et le garde en sa géhenne jusqu’à la -consommation des siècles--songe à me répudier. Et tu m’épouserais, -n’est-ce pas, mon roi? - ---A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en pas douter! - -Mais il décidait à part lui: «Épouser une dévergondée qui trahissait son -époux! Ce n’est pas à faire, par Allah! Ce n’est pas à faire!» - -Et, pour éviter cette échéance, en même temps que pour avoir Zéineb -toute à lui sans risques à courir, il glissa quelques mots au -gouverneur, qui à son tour glissa quelques mots dans l’oreille d’Aghich, -son espion et celui de Sa Majesté. - ---Il est temps, en effet, de donner une leçon à ce hodja, approuva le -gouverneur: il se mêle de choses qui ne le regardent pas. - -La justice du Rétributeur, qui n’aime point les trahisons, voulut que, -moins d’un an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à la tête d’une -compagnie contre les rebelles du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son -ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête: et voilà pour lui! Mais -Nasr’eddine ne le put savoir: à cette époque Allah, dont les desseins -sont impénétrables, avait décidé que, lui aussi, serait bien loin, et -sinon mort, du moins en grand danger de mourir. - - * * * * * - -Après avoir réfléchi longtemps, il s’était résolu, selon son penchant, à -ne rien faire. «C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus sage: -comme le sort me fut écrit, je prends le sort!» - -Quelques jours avant l’événement qui l’arracha à sa patrie, il s’en fut -accomplir sa promenade habituelle près de la fontaine inépuisable et -claire qui est au cimetière de Bounar-Bachi; et c’était vers la fin du -ramadan. - ---Je suppose, pensait-il assez tristement, parce que le jeûne mettait un -nuage noir dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah qui fit -l’automne, et les hommes le ramadan. Que l’automne, en ce pays de -Brousse, est beau, pur, frais sans être froid, radieux sans aveugler! -Voici le ciel, le bon ciel bleu: il porte juste assez de nuages pour -avoir l’air d’une robe de noces avec de beaux dessins ramagés. Voilà mes -amis les arbres: ils n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils -continuent de boire la lumière par leur cime, à manger la substance de -la terre par leurs racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire ni me -nourrir, parce que c’est ramadan! En vérité, je voudrais devenir un de -ces arbres; leur sort est beaucoup meilleur.» - -Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, celle qui tombe dans une -vasque carrée faite de larges pierres, et si cachée sous les feuillages -qu’on dirait d’un lit drapé d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois -d’Abdallah le _cafedji_. Mais Abdallah le cafedji ne faisait point de -café, ni n’en vendait, parce que c’était ramadan et que le soleil -n’était pas encore couché. Il avait veillé toute la nuit, servant des -clients pour gagner sa vie et jouant de la flûte pour son plaisir. Le -matin, il avait un peu dormi; et maintenant qu’il était réveillé, ayant -faim, il était maussade. Pour passer le temps et faire un effort qui -l’empêchât d’écouter les cris de son estomac, il allait chercher, dans -un tas de décombres, des pierres qu’il disposait ensuite en murailles, -autour de son petit jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses deux -cuisses, et le regardait en silence, aperçut tout à coup sur l’une de -ces pierres la trace, à demi cachée par la mousse et la boue, d’une -forme sculptée. - ---Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver cette pierre plate? Il y a -quelque chose dessus. - ---Machallah! fit le cafedji étonné, je la nettoierai tant que tu -voudras, si cela te plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très étrange, -ô Nasr’eddine, et peut-être un peu perverse: car je suppose que si la -mousse et la boue ont couvert cette pierre, c’est que Dieu l’a voulu. Ne -sais-tu pas que même les pierres des tombeaux musulmans, si elles -tombent, on ne doit pas les relever? Il faut respecter la Volonté. Car -il n’est qu’une Volonté dans l’univers--et loué soit l’Unique! - ---Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, qu’il soit loué! Mais Sa -Volonté a justement mis dans ma cervelle qu’il faut que cette pierre -soit lavée. - ---Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, ce n’est pas difficile, -hodja! - -Quand il eut jeté sur cette dalle quelques écuelles d’eau claire et -qu’il l’eut grattée avec son couteau, et frottée avec la paume de ses -mains, et lavée encore une fois pour effacer les dernières traces de -souillure, ils virent qu’il était apparu de la beauté. - -C’était, sur cette pierre plate, le relief d’une jeune fille que les -Grecs des anciens jours y avaient gravé pour perpétuer un peu le -souvenir d’une vie, d’une jeunesse et d’une grâce qui trop vite -s’étaient allées cacher derrière l’ombre éternelle. La mort avait tenté -de détruire ce vieux marbre comme elle avait rongé la chair charmante. -On ne voyait plus rien de la figure qu’un ovale attendrissant et vague, -une forme délicate et presque évanouie. Mais chaste, intact et parfait, -le cou s’attachait sur une épaule ronde; et puis, c’était un bras -d’enfant qui devient femme; ce bras retombait doucement, doucement, le -long de la poitrine et du ventre, d’un geste si souple et si facile -qu’on songeait: «Ce n’est pas possible, ceci n’est pas de la pierre, -cette main va se relever!» Les plis de la tunique, à peine troublés vers -le bas par un mouvement des genoux, tout droits et cependant agités -d’une vibration intime, comme ils le seraient sur un corps à la fois -immobile et vivant, laissaient à découvert un tout petit sein de vierge, -quelque chose de plus fort, de plus délicieux, de plus bondissant que -toute autre cause de plaisir et de désir au monde: un petit sein de -vierge dédaigneuse de l’homme, et pure comme le chant d’un vase de -cristal frappé une seule fois au fond d’une chambre silencieuse. - -Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit à pleurer d’émotion par bonnes -larmes qui descendaient sur ses joues barbues. «Tout cela était dans la -nature, pensait-il, et pourtant je ne l’avais pas discerné. Comment cela -se fait-il? C’est un mystère. Mais on doit méditer sur les mystères, et -celui-ci est adorable. Je méditerai donc.» - -Il disait en même temps à haute voix: - ---Que cette chose est belle! Loué soit Allah qui l’a conservée dans la -terre au milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. O mes yeux, -que vous m’êtes une cause de joie! O mon âme, que je vous remercie -d’être restée si jeune et si fraîche! - -Mais on s’était assemblé autour de lui. Il y avait là Redjeb, le -cordonnier, celui qui paye les cierges aux cérémonies des derviches -hurleurs; Akif et Khaliss, portefaix; Ekrem, un homme très pieux, et -Aghich, qui était espion pour Sa Majesté. - -Redjeb demanda sévèrement: - ---Est-ce là un prêche pour le ramadan, hodja? Que ne parles-tu de -l’aumône, ou de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, ou des -cinq prières? - -Ekrem, l’homme pieux, approuva de la tête. Mais il dit de plus: - ---Est-ce que la représentation de la figure et de la forme humaines -n’est pas interdite par le Livre? Tu ne te le rappelles plus, hodja, tu -ne te le rappelles plus! - -Nasr’eddine regardait toujours la stèle. Ses doigts la tâtaient, -l’interrogeaient pour savoir comment ce miracle avait été fait; il était -en vérité ravi bien loin, et ne répondit pas. Alors Aghich, l’espion, -demanda, d’une petite voix perçante: - ---Oui, hodja, la représentation de la forme et de la figure humaines est -interdite par le Livre. Tu te le rappelles, voyons! Tout le monde sait -cela. - -Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient Nasr’eddine, frémirent en -écoutant Aghich poser à son tour la question, car ils savaient bien -qu’un espion n’est pas comme les autres hommes: il ne parle pas pour -parler! Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, répondit d’un air -tout simple, et comme s’il disait une vérité connue de tous: - ---Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on a changé tant de choses dans -le Coran, mon ami, tant de choses! - - * * * * * - -Alors tous les assistants, même ceux qui avaient le plus d’affection -pour Nasr’eddine, dirent d’une voix bien timide: «Il est temps de -retourner à la maison!» Et ils s’éloignèrent en effet, les uns loin des -autres, et précipitamment, sachant qu’il est dangereux, non seulement de -proférer des paroles imprudentes sur la politique et la religion, mais -de les avoir entendues, quand un espion est là pour en témoigner. Et, en -effet, à quelques jours de là, Aghich ayant fait son rapport au -caïmacan, le caïmacan au vali, le vali au ministre de l’Intérieur, le -ministre de l’Intérieur au ministre de la Police, le ministre de la -Police à un eunuque du palais et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on -attacha de petites cordelettes très solides aux deux pouces joints de -Nasr’eddine, on en fit tout autant à Khaliss et Akif, _hamals_, -c’est-à-dire portefaix sur le marché de Brousse, et on les envoya, -d’abord attachés à la queue d’un mulet jusqu’à la mer, puis enfermés -dans la sentine impure d’un navire, jusqu’à Constantinople, pour y être -interrogés. - - - - -VIII - -COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER - - -A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui -fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des -vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre -heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des -amandiers, tous les arbres auxquels--et, qu’en ceci, comme en toutes -choses, il soit glorifié!--Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder, -avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait -son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien -qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son -herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les -chevaux qui paissent--car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel -lieu!--des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est -verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui -tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la -mer! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison -d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille -petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de -la paille: si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au -long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux -l’entretiennent, leur nid! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent, -ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien -du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit -par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah; mais il en -reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il -n’enlèvera même pas. - -Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle, -l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis -de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et -rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme -lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau -plein d’une eau limpide; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les -mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et -l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui -portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et -une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques -contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait -les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade -de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux, -et comptait les publier un jour en plaquette: bien entendu à un nombre -infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts -littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre, -n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier -avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à -Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles: -car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point -écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet -égard, sur M. de Saint-Ephrem. - ---Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose -d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère -amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que -goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et -n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du -sentiment qu’ici nous éprouvons: que les descendants des cavaliers -mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la -nature comme en jouissaient nos ancêtres latins? C’est ce que j’ai tenté -de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y -fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous -dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement -directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque -le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il -faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités -de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs -elle ne s’en doute pas; enfin employer des mots vagues pour les choses -précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que -doit consister l’Art. - -La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était -déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait -abordé ces rives. - -Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses -impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de -reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane; -ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui -discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de -crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et -d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète! Mais, -venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand -âge des _Contes Asiatiques_. Il se fallait cependant décider, si elle -voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider. -Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la -Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas: de la Chine, il -n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux -qui se flattent de penser comme on doit penser: on ne court donc pas le -risque de cruelles incertitudes. - -Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de -celui-ci. - -L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur -d’une grappe de raisin: une grappe lourde à faire pencher la tête de la -bacchante qui s’en fût couronnée; noire et si mûre que ses grains se -givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant -les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait -appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une -curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il -l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du -premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à -ses lèvres: jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le -laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort, -mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau, -elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en -Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste -trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe -de raisin; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa -bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque -part, comme par involontaire et insoucieux oubli. - -M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en -intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez -Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur -l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils -aperçurent le pauvre Nasr’eddine. - -Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient -attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les -deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un -contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne -buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les -boules de son _tesbit_, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables -mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le -verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit -encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les -détourna! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en -posture humiliée en présence de Francs infidèles; il n’aimait pas cela -non plus... - -Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait -s’était décousu. Cela lui faisait de la peine: sans avoir souci des -beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa -personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé -ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande -encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les -mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches: mais il -sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps, -l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait: «Ces -zaptiés sont des impies! Ils devraient délier leurs prisonniers, le -temps au moins des ablutions rituelles et de la prière; alors, qu’Allah -me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter!» Toutefois, -voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne -saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans -la vie universelle: «Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne -suis pas heureux! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste -cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi? Ces bêtes, ces petites bêtes -qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon -infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand -je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O -Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine? Allah -a le droit de ne te pas écouter. Cependant--malgré tout qu’il soit -glorifié!--pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en -spectacle à ces infidèles?... - -A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse -de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus -rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses -paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité. -Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau -de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la -baronne sur le captif: - ---Vous voyez ce tas de poux? Eh bien, c’est un théologien! - ---Un théologien? fit la baronne. - ---Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que -celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce, -Embidoclis? - -L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le -connaissait pas? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire! Mais -les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans -entre eux: la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler. -Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance. - ---C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier -que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté. - ---En vérité? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on -traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées? - -Elle se promit de noter ce souvenir. Il avait de la couleur, et de -l’imprévu: en Occident, on aurait gardé plus de formes envers un -magistrat ou un ecclésiastique, même criminels. - ---Pauvre homme! dit-elle. - -D’un geste instinctif, elle lui tendit la grappe de raisin. Le pauvre -Nasr’eddine la prit, de ses deux poings unis et levés. Et il mordit à -même, comme un renard furtif rué la nuit dans une vigne. - ---S’il est vraiment un lettré, interrogea M. de Saint-Ephrem, pourquoi -ne remercie-t-il point cette hanoum étrangère? - -Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, ayant médité, -improvisa: - -«_Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice! Mais tu n’as pas oublié le -malheureux sur ton passage. La bénédiction sur toi!_ - -»_Tu regardes ces raisins que ta main m’a donnés--ô ta main, ta main -généreuse, dont les doigts s’effilèrent vers la pitié!--ces beaux -raisins ovales, à la peau violette. Et moi, misérable, ayant si -grand’soif pourtant, je ne puis regarder que tes yeux: tes beaux yeux, -tels les grains de cette grappe, comme eux violets, d’un ovale plus pur. -Plus désirables!_ - -»_La grâce sur toi, ô bienfaitrice! La fortune sur toi, la joie sur toi, -l’amour sur toi. La joie sur ton amour, si tu aimes! Et que la beauté -s’éternise en ton corps, comme en mon cœur la mémoire de ton geste -descendu!_» - - * * * * * - ---Il faut, suggéra la baronne à M. de Saint-Ephrem, que vous écriviez -cela sur mon carnet. - -Elle se dirigeait vers sa voiture. - ---Regarde! dit l’enfant grec à l’arabadji. Elle a de si hauts talons que -l’air passe dessous comme l’eau sous les arches d’un vieux pont turc, et -par derrière on dirait qu’elle va sur des jambes de bois! - - - - -IX - -COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ - - -Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et les deux hamals furent -enfermés à Stamboul dans un cachot fort noir. Les hamals disaient en -gémissant au hodja: - ---Allah nous avait écrit cette aventure. Nous ne t’en voulons pas, saint -homme, rien n’arrive sans la décision d’Allah--loué soit son nom!--mais -tous les jours on nous donne des coups de marteau sur les doigts pour -nous faire parler, et cela nous ennuie infiniment; car ces coups de -marteau font très mal. Et cependant nous ne savons que dire sur cette -vieille pierre, sinon que nous attendions, croyant que tu nous donnerais -deux piastres pour la porter chez toi. Mais ils ne veulent pas nous -croire. - -Le cachot où tous trois étaient enfermés se creusait, sorte de cave -obscure et puante, sous les chambres d’un corps de garde, dans le Vieux -Sérail. Les prisonniers, selon l’usage turc, n’étaient guère nourris que -par la charité de pieux musulmans, désireux de s’acquérir des mérites -aux yeux d’Allah. Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se -ralentissait: alors les deux hamals redoublaient de plaintes. Mais -Nasr’eddine semblait, lui qui jadis avait tant aimé la bonne chère, -ainsi que les autres dons du Rétributeur, insensible aux cris de son -ventre vide. Il grimpait sur le banc de pierre du cachot, essayant -d’apercevoir, soit, en levant les yeux, le vol des mouettes et des -hirondelles, soit, les baissant, le frisson bleu des ondes marines, car -le soupirail s’ouvrait dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, presque -au ras de l’eau; et il disait: - ---Ces oiseaux semblent libres, ces vagues au contraire les dociles -servantes du vent: et pourtant leur destin est pareillement inévitable. -Je suis donc aussi libre que les oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne -sont que des esclaves du sort. C’est une grande consolation. Cependant, -si je m’en tiens à raisonner avec ma raison, sans théologie, je dois -m’avouer que mes pauvres compagnons ne sauraient avoir complètement -tort. Ni eux ni moi ne nous sommes jamais occupés de politique, et Sa -Majesté le Sultan n’a coutume de sévir que s’il s’agit de politique: -elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de discussion sur des points -de foi. Il y a donc dans cet emprisonnement quelque chose d’insolite... -J’ai idée que cet officier qui rôdait quelquefois autour de ma maison y -pourrait bien être pour quelque chose: ô Nasr’eddine, te serait-il -arrivé un autre malheur que d’être en prison? - - * * * * * - -Alors son âme noircissait, en pensant à Zéineb, son épouse, qui -peut-être, décidément, ne s’était point contentée de troubler sa demeure -d’insupportables reproches: mais il songeait également: «Si elle était -ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux encore?» - -On lui donnait aussi, comme aux hamals, des coups de marteau sur les -doigts. Mais il ne répondait rien, sinon: - ---J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité! Qu’on me mène devant Sa -Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et -il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma -doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des -miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai -miracle! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec -Dieu et tous les êtres; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le -Padischah. - -Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne -fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui. - ---Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les -hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour -m’assassiner? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas -assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration -publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de -l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une -tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là. -Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police. - - * * * * * - -Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la -septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant -que les oulémas en décidassent. - ---Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image? interrogea Haydar. - ---Moi? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et -j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de -marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le -vent de la mer; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu -l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image. - ---Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la -représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as -répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il -se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là? - ---C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as -répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison? - ---Comment croirais-je que tu as raison? fit Haydar indigné. Tu es -possédé du Cheïtan! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis, -ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent -qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une -Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre? Tout bon -musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé -au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète,--qu’il soit exalté! - ---Je vais te prouver le contraire, dit Nasr’eddine. Quelle peine porte -le Coran contre les voleurs? - ---La première fois, cita le ministre de la septième police, ils auront -le poing gauche coupé. Et en cas de récidive, le poing droit. - ---Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, qu’on a changé tout cela? -poursuivit Nasr’eddine. - ---Que veux-tu dire? demanda le ministre. - ---Est-ce que tu connais un seul pacha, Altesse, un seul préfet, un seul -sous-préfet, un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit manchot? Ils -ont leurs deux bras, Altesse, et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras -pas croire que vous ne volez point. Tu vois bien qu’on a changé quelque -chose au Coran! - - * * * * * - -Le grand vizir venait justement d’instituer, à son bénéfice, une taxe -secrète de trois métalliques par livre de viande vendue chez les -bouchers de Constantinople. Craignant que Nasr’eddine et ses deux -complices supposés n’en eussent appris quelque chose, en apparence par -mesure d’indulgence, mais en réalité pour qu’il ne comparût point devant -les oulémas, auxquels le hodja aurait pu ébruiter l’affaire, Haydar fit -élargir celui-ci, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople -avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs -années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah. - -Pour Khaliss et Akif, _hamals_ du marché, il leur permit de retourner à -Brousse. Revenus dans leur demeure, les deux portefaix instituèrent un -culte domestique en faveur de la pierre plate, obscurément sculptée, vu -qu’elle avait été la plus forte, et les avait fait sortir de prison. - - - - -X - -COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT À -CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER - - -... Haydar, ministre de la septième police, avait fait mettre -Nasr’eddine en liberté, lui interdisant toutefois de quitter -Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire -durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah. - ---Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce -séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur: -souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma -demeure te seront ouvertes: car j’aime ta conversation. Par Allah, oui, -en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand -sage. - -Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il -jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait -assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de -mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait -donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris -d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc; encore qu’il -fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans -l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner, -d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau -dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au -bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus, -cependant il avait de la bonhomie; il aimait sincèrement la -conversation. - ---Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine. - ---Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence, -poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à -Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture; et -par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers. - -Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent -ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante -ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur -la gloire et les attributs d’Allah: une cellule de dix pieds carrés, -sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un -foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante -ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il -concevait la Foi. - ---La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière? fit-il. Ne -méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari, -l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie? - ---Pourquoi faire? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un -maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le -foyer? Allah y est, puisqu’il est partout: je regarde cette cendre... -Nasr’eddine, il faut écouter la parole: «Ne t’appuie pas à l’arbre, car -il séchera; ne t’appuie pas au mur, car il croulera; ne t’appuie pas à -l’homme, car il mourra!» - -Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y -accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et -faisait avec lui la première prière; puis il sortait pour aller mendier -quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux. - - * * * * * - -... Sur le pont de Galata, tout le monde y passe... Il est hideux, -bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans -cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou -en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki -tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point -toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui -n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés -d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un -village, un faubourg de l’énorme ville; il a ses mœurs, ses lois, ses -indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens, -qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople; -et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au -moins deux fois par jour. - -Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des -infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des -singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins -en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets -noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par -milliers à la fois. Piétinement de chevaux: cinquante houzards -repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent; leurs -grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux -plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah! ils ne vont -pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des -manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la -conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques. - -Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix, -des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre -énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en -construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de -chanvre, doublé de cuir; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés -en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins -saillants; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes -monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte -de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs -en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et -ventrus; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles -et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des -gestes comme pour prier,--et puis l’eau, sous toutes ces choses qui -dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui -se mettrait à fondre. - - * * * * * - -En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines. - -Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire, -lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du -Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin -vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées -dont les fondations reposent dans les nues: assomption miraculeuse, -impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est -si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les -citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées -par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme -une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est -des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les -minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies -roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle -au-dessus. - -Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité -de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en -poussière et en pourriture? - -C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber -ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien: non! Seulement on ne -fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse -l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du _podion_. -Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des -années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré. -Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres. - -Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant -toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui -vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence... Il faut -longtemps pour en découvrir la cause; mais un jour on s’aperçoit que -cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les -rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant -toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend -brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant, -joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une -impression formidable et inhumaine. - - * * * * * - -Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le -cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues -de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout -aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un -coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque -d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du -moins y plane encore. - -Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein -de remords, il lui éleva ce turbé: et c’est comme une volière où à la -place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre -misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante -n’a pas six mètres de large: il faut si peu de place au fantôme d’un -adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un -jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes! Ainsi sa dernière -demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme -l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite -couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose -de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la -fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des -mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc, -puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des -feuillages, harmonieux, transformés--sur un fond vert pomme pâle, le -vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois -entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du -dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et -verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de -ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une -matière moins destructible. - -Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et -délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les -colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne, -contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte -de sofa de pierre; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes -heures du jour. Il élève des poules qui caquettent; au delà des grilles, -les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais -n’a l’air d’acheter; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser -sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse. - -Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la -petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et -qu’on ne revoit pas; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y -vient aussi des espions, comme partout: alors on se tait. Mais enfin il -est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine -a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus -souvent est un marchand de marée: il apporte avec lui une odeur d’algues -et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur -son vieux Caftan de drap brun. - -Il doit y avoir aussi un confiseur, car le tablier de cuir de celui-là -est tout empesé de sucre fondu; et des officiers aux tuniques très -râpées, et des Turcs presque riches: leurs stamboulines sont très -propres, leurs babouches fines, et leur fez, de première qualité, est -toujours repassé de frais. Nasr’eddine suppose que ce sont des -propriétaires du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup d’eux, il a -trop à faire déjà de retenir dans sa mémoire les paroles de celui qui -parle et de fixer ses traits qui sont si fins et si mobiles, ses gestes -si vifs et pourtant si contenus. Il éprouve à le voir le même plaisir -que dans son enfance à regarder les grandes personnes quand elles -parlaient de choses qu’il ne comprenait pas, avec des mots inconnus, -mais où se devinaient de la gaieté, de l’ardeur ou de l’amour. - -Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. Il porte un dolman bleu -dont les boutons de cuivre ne sont pas très bien astiqués, et aux -manches les espèces de chevrons qui sont dans l’armée turque l’insigne -des grades. Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête d’une compagnie: -on le voit au café presque tous les jours depuis le midi jusqu’au soir; -et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes croisées, durant de -longues heures, il a pris vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied à -un guerrier. Quand il ne parle pas, sa bonne figure ronde paraît toute -terne et bien niaise; mais s’il ouvre la bouche, le coin de ses lèvres a -mille petits plis qui ne sont jamais les mêmes et disent des choses -différentes; ses petits yeux noirs éclatent tout à coup de malignité -comme ceux d’un vieux corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes -levées, renversées, dressées, des signes qui sont un langage. Il y a -aussi, parmi les auditeurs, un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent en -s’émerveillant, car ils savent au fond, bien qu’ils se refusent à -l’avouer, qu’il n’est que les Turcs dans ce pays d’Orient pour avoir de -l’esprit. Les Grecs ont la logique du discours, les Arméniens la science -du calcul et des affaires; mais ils ne savent ce que c’est que de -changer les mots en images, d’en prolonger le sens par la manière dont -on les place, d’en faire des symboles vivants au lieu de signes usés. -Mais peut-être dédaignent-ils cet art en même temps qu’ils en jouissent; -et ils ont alors ce plaisir de riche: de mépriser tout en s’amusant. - -Parfois on voyait s’arrêter des touristes européens venus pour visiter -le turbé. Il y avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient fort -pieusement tout ce que le guide ordonne de regarder. Il y avait des -Allemands, généralement habillés de vert et portant derrière leur -chapeau un petit blaireau tout en poils, pareil à celui dont usent les -barbiers dans leur boutique: ils prenaient des airs de seigneurs, et se -faisaient donner des chaises, mais consultaient un petit livre rouge, -fiers d’être bien sûrs de ne point payer leur café plus cher que le -prix. Il y avait aussi des Français. - -Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions littéraires, d’après -les meilleurs auteurs; et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient -de boire leur tasse accroupis à l’orientale, les pieds sous leurs -fesses; mais, le temps d’un cri, oubliant leur littérature, ils -recommençaient de parler entre eux de leurs souvenirs parisiens, et -bientôt ressentaient dans les cuisses des crampes douloureuses. Alors -ils se remettaient debout, en souriant d’un air contraint; puis, par -esprit de sociabilité, autant que pour la littérature, essayaient de -dire à ces Turcs des choses polies, principalement au capitaine Réchad, -qui entend quelques mots de leur langue. Il y avait souvent des dames, -et celui qui prétendait leur parler avec le plus d’assurance concluait -ordinairement, comme on se levait: - ---Ils vivent encore comme au temps des Mille et une Nuits! - ---Machallah! comme au temps des Mille et une Nuits! dit Réchad, -traduisant encore une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient: -«Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, qu’est-ce qu’il a dit?» Il n’y a plus -de Mille et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent chez nous, il n’y -saurait demeurer odeur des Mille et une Nuits, pas plus que de -crocodiles dans les rivières où ils font passer leurs bateaux à vapeur! -Et c’est ce qu’on a bien vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la -mer et qui pourtant n’est point encore tout à fait à eux. - ---Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, que tes histoires sont -véridiques et merveilleuses. - ---Écoutez donc, ô vous tous! fit Réchad. - - * * * * * - -Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête du hodja et des autres -écoutants, une cigogne avait l’air d’écouter aussi. - - -HISTOIRE ÉDIFIANTE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER - -... Sachez d’abord qu’il est un pays que, de même que celui-ci, les -infidèles n’ont encore tout à fait pris aux vrais croyants, et le -souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai un khalife, pour que -vous ne le reconnaissiez point, et que je puisse conter ce conte -véritable avec plus de liberté. Toutefois ces infidèles, étant -insatiables, y sont entrés sous prétexte de nous prêter de l’argent, et -nous avons mangé l’argent, et ils ont envoyé des soldats pour réclamer -l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats, mais ces soldats nous -ont un peu battus; et alors, derrière les soldats, il est venu un -résident, un homme sans barbe, avec une figure très propre, comme s’il -se faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes les fois qu’il dit: -«Je veux!» le khalife soupire: «Il n’y a pas d’inconvénients, -j’ordonne!» Et on appelle ça un protectorat. - -Et pendant que les musulmans multiplient les prières, les infidèles -multiplient les chemins de fer; et quand ils partent en guerre, ils nous -disent: «Paye donc, mon cher!» Et quand nous disons: «C’est cher!» ils -répondent: «C’est votre affaire!» Et ainsi les Roumis prospèrent, quand -pour nous la vie est amère. - -Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait point, parce que, -jusqu’à ce jour, la prospérité n’avait pas été écrite pour lui au -registre où tout est écrit; et, selon les gens, c’était un cordonnier -qui se nommait Martin, venu d’une ville d’où partent beaucoup de -navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant d’heures et tant d’heures, -il travaillait dans son échoppe de la rue Bab-Azoun! Il martelait avec -son marteau, il aiguillait avec son aiguille, il poissait avec sa poix; -mais il avait autour de lui plus de vieux souliers que d’escarpins -neufs, et bien souvent on n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs -d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni boukoufas de bon poids, ni -même une mauvaise piastre de quatre sous, ni argent, je dis, ni odeur -d’argent; et pour de l’or, il n’en voyait que dans les cheveux de sa -femme. - -Car lorsqu’il plongeait son front dans la chevelure de cette favorisée -du ciel, ouallahi! c’était comme s’il se promenait dans une mine d’or; -et la face de cette créature divine était comme la lune à son -quatorzième jour, et ses deux mains comme des lis, et ses seins comme -deux coupoles de marbre blanc terminées par des pointes de cuivre rouge, -et tout son corps comme un océan de désirs. Et quand il avait pris sa -joie avec elle, la nuit, après avoir mangé du pain et des oignons, il -laissait aller sa tête près de cette tête lumineuse, et il se disait: -«Où est ma chance, où est ma chance? Il faut que je trouve ma chance -pour que je vête, pour que j’honore, pour que je couronne de diamants -une femme qui mérite des diamants, pour que je rende lisses et pures ses -mains qui viennent de récurer un chaudron!» Il s’endormait en y pensant, -il y pensait encore le matin, à son réveil, il inventait mille moyens -d’amasser une grosse somme d’argent, car c’était un homme d’esprit très -actif, comme la plupart de ceux qui tirent l’alène: et il ne trouvait -rien, car, ainsi que le dit un proverbe très sage: «Pour faire de l’or, -il faut beaucoup d’argent.» - -Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est tout-puissant. Il avait décidé, -dès le jour de la création du monde, qu’un âne mâle se prendrait d’une -fantaisie scandaleuse pour une ânesse, non loin de la boutique du -cordonnier, juste un jour où le khalife passait par la rue Bab-Azoun, -avec tout son cortège, le khalife dans sa belle voiture incarnadine et -or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa suite d’Anglais coiffés du fez des -croyants--maudits soient ces réprouvés!--C’était une belle ânesse et un -bien plus bel âne. L’ânesse s’ébrouait entre ses deux couffins très -lourds, l’âne marchait sur deux pieds seulement, comme un seigneur très -fier, en chantant d’une fort belle voix; et les marchands de poissons -frits, les femmes qui cuisent les galettes de mil, l’homme qui danse en -tenant un bâton en équilibre sur son derrière, tous ceux qui vivent dans -la rue, vendent, mangent, boivent, dorment, rient, pleurent, meurent -dans la rue, béaient, criaient, s’attroupaient, devant cet âne et cette -ânesse possédés du diable. - -Voilà pourquoi la cordonnière sortit de la boutique du cordonnier, et le -khalife vit la cordonnière. - -Une rose blanche teintée de rose et un insecte vert qui lui mange le -cœur: tel chacun de ses yeux dans sa face vermeille, ô hodja! Et tu -connais aussi, d’après ce que j’ai entendu de tes malheurs, les statues -que les Grecs incirconcis ont taillées dans un marbre un peu rose; ils y -mettaient des yeux d’émeraude, et quand on les tire des ruines, elles -ont l’air encore pâmées mais déjà tristes, comme si on venait de faire -fuir le genni qui depuis des siècles jouissait de leur corps dans la -solitude. Telle apparut la cordonnière, et le khalife fut ému à la -limite de l’émotion, et son cœur s’agita dans sa poitrine comme un cygne -tumultueux qui va s’envoler: - - * * * * * - -_Tu es venue de bien loin pour éclairer cet empire, ô étrangère, et ta -beauté illustre ta robe pauvre comme le soleil change un tourbillon de -sable en une tour de diamants._ - -_Et je ne te connaissais pas avant cette heure, et je te connais -maintenant comme si tu avais dormi, enfant, avec moi, dans le même -berceau. Ma vie est ta vie! Est-ce qu’il y a d’autres femmes au monde? -Je ne le sais plus! Je te préfère!_ - -_Sont-ce des grêlons tombés du ciel, ou bien tes dents? L’horizon tout -entier du couchant, ou ta chevelure? Il n’est plus que toi, il n’est -plus que toi!_ - -_J’ai connu des Hindoues, que je croyais les plus belles de la terre, et -leurs deux hanches s’élargissaient, harmonieuses, comme les cornes d’un -oryx. Mais je t’aime mieux, toi claire et pâle, avec ta croupe plus -droite, et la fierté de tes bras blancs._ - - * * * * * - -Tels sont les vers que le khalife improvisa pour célébrer son grand -amour, et ils demeureront à jamais, si Allah le veut! Mais si le khalife -vit la cordonnière, la cordonnière vit très mal le khalife, parce que -l’âne l’intéressait davantage. - - * * * * * - ---Je ferai venir cet artisan, dit le khalife au vizir Osman-ben-Hakem, -et je lui donnerai la somme qu’il voudra pour divorcer. - ---O! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras pas cette femme à son -époux. Elle te coûterait trop cher! - ---Elle me coûterait, dit le khalife, mille livres turques. - ---Elle te coûterait ton empire! - -Et comme le khalife ne comprenait pas encore, il continua: - ---Elle te coûterait ton empire, à cause des Anglais. Ils ont lu, dans un -livre qu’ils nomment la Bible, que le grand Daoud, père du grand -Soliman, lui-même fut blâmable pour avoir fait à peu de chose près ce -que tu veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine des gardes. Ils ont -inventé une vertu qui n’est pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun -autre peuple: et c’est qu’il ne faut jamais être amoureux de telle sorte -qu’il en soit parlé dans les journaux. - -Alors, le nez du khalife fut gonflé par la colère noire, et il cria: - ---Si tu ne fais pas en sorte que cette femme entre dans mon palais, sans -que je perde mon empire, je te ferai accuser par les Roumis d’un crime -qu’ils ne pardonnent jamais, et qu’ils appellent le patriotisme! Et ils -t’enverront à Koweït, où tu mourras sous les moustiques et les puces! - ---Entendre, c’est obéir, dit Osman. - -Mais il ne savait comment obéir, et son âme était secouée de crainte -dans sa chair comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi il rentra -chez lui avec un front obscur et dit à sa femme Aneïsa: - ---Hâtons-nous de vendre en cachette tout ce que nous possédons, et de -l’envoyer à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand d’argent. Car la -disgrâce est sur moi et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai -transporté sur un navire à Koweït, où je mourrai sous les moustiques et -les puces. - ---O mon maître, dit Aneïsa, mange d’abord ces confitures de roses, que -j’ai préparées moi-même, ces boulettes de chair d’agneau et ces -excellents _kébabs_; et ensuite, je t’écouterai, si tu daignes te -confier à ta servante. - -Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et sa femme lui donna un conseil -d’entre les conseils. - - * * * * * - -C’est sur ce conseil que, le lendemain, le vizir alla, en grande pompe, -vers la rue Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de ses serviteurs -le suivaient, et tous étaient à cheval, sur des chevaux qui bondissaient -comme des faons. Et le peuple disait: «Où va-t-il, cet Osman, lumière du -khalife?» Tous furent bien étonnés quand ils virent qu’il descendait -devant la boutique du cordonnier. - ---Cordonnier, dit le vizir, cordonnier, mes bottes me font mal. Or çà, -donne-moi une paire de bottes, et dépêche, dépêche, dépêche!... - -Le pauvre homme essuyait ses mains toutes noircies sur son tablier vert. -Quelles chaussures, quelles chaussures étaient dans sa pauvre échoppe -dignes d’un si grand seigneur! Il ne savait pas, mais Allah est plus -savant. Et sa bénédiction lui inspira de demander à sa femme les bottes -qu’un seigneur français n’était jamais venu chercher, faute d’argent. - -Et sa femme chaussa les bottes au vizir en appuyant le pied de ce -personnage exalté sur son propre genou rond. Son cœur battait un peu -vite, elle ne songeait pas à sa beauté. Elle se disait: «Elles n’iront -pas, elles n’iront pas!» - -Mais le vizir cria, d’un air émerveillé: - ---Ah! quelles bottes, quelles bottes, quelles bottes! - -Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent autour de lui: - ---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes! - -L’un disait: «Elles ne sont pas sottes!» Un autre: «Si belles, au bas -d’une culotte!» Un autre: «Trop belles pour fouler la crotte!» Un autre: -«Chausse-les vite, après ça, trotte, trotte et trotte!» Et tous -reprenaient en chœur: - ---Ah! quelles bottes! quelles bottes! quelles bottes! - -Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi, cinq livres! Puis il -sortit, et le cordonnier lui mit cette botte, cette chère botte, dans -l’étrier d’acier, tandis que tous autour de lui, remontaient sur leurs -chevaux pareils à des faons. Les gens stupéfaits disaient: - ---Son Excellence le vizir habille ses pieds sacrés chez notre ami -Martin. Martin est grand! Il paraît que Martin travaille le cuir comme -un artiste. Ouallahi! On apprend tous les jours! - -A compter de ce moment, l’échoppe devint le rendez-vous du beau monde, -et le cordonnier était heureux, sans désirer davantage, de voir quelques -écus blancs s’empiler au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain -jour un capitaine de police. - ---Cordonnier, dit le capitaine de police d’une voix tonnante, -cordonnier! Est-ce toi qui as fourni une paire de bottes à Son -Excellence le vizir? - -Alors, l’âme du cordonnier fut saisie d’épouvante, parce qu’il pensait, -comme beaucoup d’autres personnes, que les gens de police ne se -dérangent jamais pour le bien des pauvres. - ---Oui, dit-il en tremblant. - ---Ah! c’est toi! Ah! c’est toi! Eh bien, Son Altesse le khalife--la -bénédiction sur lui!--te mande en sa présence. Allons, dépêche! - -Alors, le cordonnier jeta un regard sur son tablier sale et ses mains -noires et dit: - ---O noble capitaine de police, je ne suis pas en état de me présenter -devant un si grand prince. Laisse-moi au moins changer de vêtements. -Considère l’indignité de ceux-ci. - ---Ça ne fait rien, viens comme ça, viens comme ça! - - * * * * * - -... Quand le cordonnier se trouva devant le khalife, il tremblait de -tous ses membres, et, après s’être incliné très bas, il attendit sa -destinée dans la terreur. - ---Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait des bottes à -Osman-ben-Hakem, mon serviteur que voici? - ---Hélas! répondit-il, c’est moi-même! - ---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes! dit le khalife. O prince des -cordonniers, poète de la chaussure, roi du cuir, empereur des semelles! -Et comment as-tu osé vêtir les viles extrémités de mes sujets sans -offrir d’abord les prémices de ton génie à mes pieds augustes? Je veux -douze paires de bottes. Dépêche, dépêche! - -Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite de l’émerveillement, se -pencha vers les pieds augustes; et il s’agenouilla, et il calcula, et il -prit mesure avec sa mesure, et il écrivit avec son calame, que les -Roumis appellent un crayon. - ---Quelle grâce! quelle grâce! dit le khalife. Quelle douceur dans les -mains, quelle rapidité dans la cogitation, quelle prestesse dans les -mouvements! En vérité, tu as excellé. O maître des maîtres, sultan du -maroquin, empereur du veau et de la chèvre, tireur d’alène incomparable, -ferais-tu bien des souliers pour mes dix mille soldats, mon armée -entière, invincible et déguenillée? - ---Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir, bredouilla le pauvre -cordonnier, il faut acheter des milliers de livres de cuir, et ton -serviteur ne possède que quelques misérables piastres. - ---N’est-ce que cela! dit le khalife. Qu’on lui compte trente mille -livres d’or, qu’on lui prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on lui -donne le palais de notre ancien vizir Abdallah-ben-Ismaïl, que nous -mîmes en prison pour faire plaisir aux Anglais, nos nobles amis. Et nous -le nommons pacha, afin qu’on tremble et qu’on obéisse! - -Et le cordonnier, devenu Martin-pacha, s’exclama de toute son âme: - ---Vraiment, vraiment, c’est comme dans les _Mille et une Nuits_! - -Et le vizir répondit: - ---Inchallah! C’est ce qu’a voulu le khalife notre maître, qui égale -Haroun-al-Raschid. - - * * * * * - -Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé à la minute en un seigneur -pacha, fournisseur des armées de Son Altesse le khalife, riche, -glorieux, égal des premiers parmi les premiers. Et la femme du -cordonnier devint la plus belle dame d’entre les belles dames, et son -extérieur devint digne de son intérieur, j’entends son corps miraculeux, -et elle fut invitée au prochain bal de la cour, avec son mari, -fournisseur opulent, pacha magnifique. Et c’était ce que Son Altesse le -khalife, conseillé par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu, dans -l’astuce de sa générosité, allumée par le feu de ses désirs. - -Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse délectable du cordonnier, -vêtue d’une robe de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la fausse -impudique! sa gorge où frémissaient deux colombes vivantes; et les -perles de son collier avaient l’air d’éclairer son cou, comme les lampes -mystérieuses que les chrétiens savent allumer éclairent, la nuit, les -pierres des routes en les rendant blondes. - -Or, le khalife, après qu’elle lui eut été présentée, ayant décidé que le -moment était venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité d’accomplir, -l’emmena dans une chambre où tout était préparé pour ses desseins, car -il était seul avec elle, et la lumière était mystérieuse, et la -fraîcheur insidieuse, et la musique voluptueuse, et la couche très -moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements de son cœur et de ses -mains, il enlaça très ardemment le col de la divine cordonnière, en -disant: - ---_J’ai donné tout ce que je pouvais donner pour t’avoir, ô miraculeuse, -et ce que j’ai donné ne vaut un ongle de tes orteils._ - -_Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple, me brûle, me brûle! Mais -ton corps est toute la mer, et que je m’y noie enfin pour me -rafraîchir!_ - -Mais elle se dégagea avec un grand cri, car les femmes de Roumis -prétendent quelquefois se garder elles-mêmes, quand leurs époux ne les -gardent pas, ce qui est plus incompréhensible que tout ce qui est -incompréhensible, et plus bête que tout ce qui est bête; et elle -s’enfuit, les cheveux déliés sur ses épaules nues, jusque dans la salle -où était son mari, Martin-pacha, cordonnier magnifique. - -Et le cordonnier vit sa chance, telle que la lui offrait le Rétributeur, -et s’écria: - ---Ah! c’est comme ça! Ah! c’est comme ça! Et tu veux faire à ma femme, ô -khalife, ce que fit le grand Daoud à la femme d’Ouriah, capitaine des -gardes! Et c’est pour ça que tu m’as donné trente mille livres, et un -palais, et du cuir! Mais tu n’auras pas ma femme, et je garde les trente -mille livres, je vends le cuir, je vends le palais, et je te quitte: car -tu n’oseras rien dire, à cause des Anglais qui parleraient de ton -histoire dans les journaux, pour que tu ne sois plus un khalife, et que -tu deviennes rien du tout, dans une île de rien du tout! - - * * * * * - ---Voilà comment, ô mes amis, conclut Réchad, le cordonnier s’en retourna -vers la ville que l’on nomme Marseille, avec son pachalik, ses trente -mille livres d’or, l’argent de son palais, et sa femme avec qui le -khalife--la bénédiction sur lui--n’avait pas eu ses joies. Et ceci vous -prouve que le temps des _Mille et une Nuits_ est passé, car, au temps -des _Mille et une Nuits_, le cordonnier aurait été cocu. - - - - -XI - -COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE ET -DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS - - -Tous les vendredis, au coucher du soleil, Nasr’eddine allait présenter -ses devoirs, ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre de la -septième police. - -Le _konak_ d’Haydar-pacha est un vieux palais de bois, peint en blanc, -sur la rive européenne du Bosphore. Du côté de la mer, sa charpente -ajourée lui donne l’air d’une corbeille suspendue au-dessus des eaux, -qui montent presque à la hauteur de son pavé de marbre. Même au plus -cuisant des chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur voluptueuse; et -dans cette grande salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur offrait le -repas du soir, on ne voyait aucun meuble qu’une table ronde très basse, -des coussins et des tapis: des tapis sur la muraille, des tapis sur de -larges sofas, au pied des murailles. Le soir tombait peu à peu sur le -Bosphore et sur un beau parc assez sauvage, qui sur trois côtés fait le -tour du konak. C’était une heure hésitante et délicieuse où se mêlaient -parfois la clarté du crépuscule et celle de la lune, pleine ou dans l’un -de ses quartiers; et l’on distinguait, dans ces lueurs changeantes, à -travers les barreaux de ce palais translucide, des arbres encore verts, -des kiosques, des pelouses, des fleurs, des allées tournoyantes, -étroites, incrustées de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent -des palmettes et des rosaces. - -Des serviteurs nombreux, qui s’agitaient en silence, finissaient par -apporter les candélabres. Alors Haydar priait d’un geste ses invités, -assis jusque-là autour de lui sur les sofas, de prendre place autour de -la table. - -Depuis longtemps on avait fait passer les confitures de roses dans un -vase d’argent où chacun puise à son tour une petite cuillerée, en se -servant de la même cuiller. Une fois le repas commencé, les convives se -servaient eux-mêmes, allongeant la main vers le plat, tels des soldats -ayant tous les mêmes droits, assis autour des marmites; mais les mets -étaient nombreux, longuement et savamment cuits, les viandes -harmonieusement mariées à des légumes, aubergines et courgettes; et l’on -mangeait d’abord sans parler, saluant quand le maître de la maison, pour -vous faire honneur, vous passait, de sa main droite, un morceau de -choix. Telle était la généreuse hospitalité du ministre de la septième -police. Pas plus qu’un scribe ne se souvient en rentrant chez lui des -fastidieuses écritures qui furent sa besogne de jour, il ne se souvenait -des heures qu’il avait consacrées à bâtonner, à tourmenter, à pendre. Sa -figure respirait la plus sincère bienveillance, les plus douces vertus. -Peut-être un jour devrait-il faire assassiner ceux qu’il recevait; en -attendant il les aimait véritablement de tout son cœur. Cela ne -l’empêchait point d’avoir de la mémoire en les écoutant. - -Il passait là beaucoup de gens qu’on ne revoyait point: c’est que leur -intérêt était épuisé. D’autres étaient des commensaux réguliers: -généralement des espions. Nasr’eddine reconnut bientôt qu’ils -appartenaient à deux catégories: ceux qui recevaient une solde de Sa -Majesté, et ceux au contraire qu’on invitait à titre d’amis -désintéressés, dans l’espérance qu’ils révéleraient gratuitement, et -sans y voir aucun mal, des choses utiles à connaître: «Par Allah, songea -Nasr’eddine, voilà qui va bien! Je ne me tairai point: cela serait -discourtois. Mais je ne parlerai que de mes ennemis, ou des astres!» -Dans cette seconde catégorie il y avait des Turcs, des marchands grecs -de Beyrouth et de Smyrne, et presque toutes les semaines le révérend -John Feathercock, missionnaire anglican venu de sa patrie tout exprès -pour évangéliser les mahométans. C’était aussi, il ne le cachait point, -pour laisser à ses compatriotes le temps d’oublier que sa femme, Mrs -Feathercock, n’avait point mis dans sa conduite toute la réserve qui -convient à l’épouse d’un homme d’église: en fait, il n’y avait point six -mois que le révérend était divorcé. C’était un homme ingénu; rien au -monde ne l’aurait persuadé qu’on pût penser autrement qu’il avait appris -à penser: c’est dire qu’il ne pensait point, et s’en trouvait mieux; nul -souci de la sorte ne venait troubler l’ardeur de ses efforts -évangéliques. De plus il était chaste, bien que concupiscent. Il -comptait trouver chez Haydar, sans commettre le péché, des occasions de -se renseigner sur des sensualités qu’il ignorait, mais dont les -Orientaux ont approfondi l’art impur et mystérieux. Un jour il amena la -baronne Bourcier. Celle-ci lui fut reconnaissante d’avoir bien voulu -l’accompagner: M. de Saint-Ephrem, encore que très accueillant -d’ordinaire aux désirs de son amie, redoutait un peu, sans l’avouer -explicitement, la maison de Haydar. Il s’en excusait vis-à-vis de -lui-même en se donnant pour raison qu’elle passait pour assez mal -fréquentée. La vérité est que le ministre de la septième police lui -avait paru d’une perspicacité importune: ceci prouve que ce jeune homme, -bien que trop enclin à la littérature, n’était pas dénué de sens commun. -La baronne, au contraire, se sentait dévorée de curiosité: n’était-ce -point une acquisition nécessaire à ses souvenirs orientaux que d’avoir, -de ses yeux, vu le chef des espions de Sa Majesté, de s’être entretenue -avec lui, et de le pouvoir dire? Elle s’était donc précipitée sur -l’offre que M. Feathercock lui fit de l’introduire chez le pacha, -regrettant seulement d’être aussi mal préparée à la chance qui se -présentait. Nos écrivains d’Occident, surtout ceux de France, ont trop -généralement négligé de traiter la psychologie de la police politique. -Ses principes sont épars dans les dix-huit volumes des _Archives de la -Bastille_, patiemment colligés par l’excellent François Ravaisson, mais -la lecture en est ardue: enfin il est déplorable que Fouché n’ait point -laissé de mémoires. Presque seul, Stendhal a effleuré le sujet, mais -insuffisamment: du reste, cet auteur est vulgarisé, on le trouve dans -toutes les mains: cela ne distinguerait point de penser comme lui. La -baronne avait demandé à M. de Saint-Ephrem s’il ne pouvait lui -communiquer, confidentiellement, quelques dépêches de l’ambassade sur -les coutumes et errements de l’espionnage turc. Malheureusement ce jeune -diplomate ici la déçut: l’ambassade dédaignait d’envisager cet aspect de -la politique ottomane. Seul le consul, un homme bizarre, s’en était -parfois préoccupé; mais M. de Saint-Ephrem n’entretenait avec lui que -des rapports distants et officiels; les consuls ne sauraient être -considérés comme appartenant véritablement à la carrière. - -Dans les premiers moments la baronne ne reconnut point Nasr’eddine. On -ne saurait s’en étonner: son apparence avait changé, il n’était plus ce -misérable aux mains liées, au turban sale, au caftan déchiré, aux traits -souillés par la poussière de la route. Un sarik de mousseline immaculée -s’enlaçait autour de son fez. L’hirca aux manches pendantes qui -remplaçait son caftan provenait, il est vrai, de la boutique d’un -fripier arménien, mais ce vêtement était propre. Enfin la sérénité était -revenue sur son visage, il semblait un autre homme. Et puis, comment la -baronne se fût-elle attendue à le trouver en liberté, et dans ce milieu? - -La mémoire de Nasr’eddine avait de meilleures raisons d’être fidèle: la -baronne était une étrangère, et telle qu’il en avait rencontré bien peu; -son souvenir était lié à celui de son infortune et de sa soif -désaltérée. Il lui fit donc le salut habituel, la main sur son cœur, -puis aux lèvres et au front, et la regarda attentivement, avec un bon -sourire candide. Ce fut alors que la baronne se rappela: c’était lui, le -prisonnier qu’on traînait sur la route de Brousse à Moudania! Mais -comment se pouvait-il faire que les zaptiés eussent lâché leur proie, -quel concours de circonstances avait conduit sous le toit du grand -maître de l’espionnage, où il semblait accueilli avec faveur, cet homme -qu’elle avait vu traiter comme un dangereux coupable? Elle soupçonna -quelque obscure combinaison qui aurait transformé ce suspect en un -discret informateur du Padischah. Cela n’amoindrit point d’ailleurs la -sympathie qu’elle était prête à lui témoigner: celle-ci n’avait rien à -voir avec la morale, elle n’avait pour cause que la satisfaction de -s’imaginer un mystère que la baronne goûterait peut-être le plaisir de -pénétrer--un mystère de politique et de police, quelque chose de -délicieusement oriental! - -Elle fit donc au hodja une inclination de tête délicate, bien que -réservée, un salut qui ne niait point qu’il n’était pas pour elle un -inconnu, et toutefois ne l’engageait pour le moment à rien. Nasr’eddine -y répondit par un nouveau sourire--et voilà pour eux, jusqu’au jour -qu’Allah marquerait, mais que la baronne se promit de préparer. Haydar -lui offrit une tasse de café, qu’elle prit, une cigarette, qu’elle -refusa, et la conversation continua. - -Haydar recevait ce jour-là quelques officiers soupçonnés de penser mal à -l’égard du Padischah. Le ministre, qui les tenait pour des imbéciles, -leur réservait un accueil particulièrement flatteur. La plupart avaient -terminé leurs études en Allemagne et se considéraient comme de grands -stratèges. Sans jamais médire de Sa Majesté--car, au contraire du -révérend, ils connaissaient le prix de la discrétion--ils déploraient la -longue paix où le Padischah maintenait son Empire, et l’équilibre qu’il -entendait garder entre les puissances d’Occident. Ils souhaitaient une -alliance qui, donnant à la Turquie un appui vigoureux, lui permettrait -de venger de séculaires humiliations. Enfin, ils rêvaient de guerre. - -«C’est ici, pensa Nasr’eddine, le moment de parler sans me -compromettre.» - ---Il faut faire attention, dit-il. Par Allah! il faut faire attention! -La guerre ne convient pas à tout le monde. Voici ce qu’il advint jadis à -Souléiman-ben-Agha, qui fut, quelques générations avant moi, hodja dans -la ville de Brousse. - - * * * * * - -«On dit qu’il était fort savant; on dit qu’il avait aussi l’âme -simple... - ---Toi-même, Nasr’eddine?... interrompit Haydar en souriant. - ---Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un homme plein d’imperfections et -bien ignorant: ce Souléiman était un saint! Il expliquait la loi avec -tant de clarté qu’on croyait entendre le Prophète lui-même,--loué son -nom!--mais, au moment de juger, il lui arrivait de s’endormir, et il ne -se réveillait que pour conter une histoire, qui n’avait rien de commun -avec le sens commun ni avec la cause. Si les plaideurs alors -murmuraient: «Mais le cas, ô Souléiman, tu as oublié le cas!» il les -regardait d’un air étonné, puis, décroisant les jambes pour se lever, -disait: «Cela s’arrangera, cela s’arrangera. Allah est plus savant que -le Prophète, cela s’arrangera!» Lorsque cependant les plaideurs -insistaient, Souléiman, hochant la tête, s’écriait enfin: «Si -vous-mêmes, vous n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire qui vous -est personnelle, de quel côté est le juste, de quel côté l’injuste, -comment pourrais-je le savoir, moi qui ne connais de cette affaire que -ce que vous m’en avez dit? C’est trop difficile, par Allah! c’est trop -difficile.» - -»De pareils traits, qui sont nombreux dans l’histoire de sa vie, -poursuivit Nasr’eddine, me paraissent de nature à démontrer que ce -savant et ce grand saint était, comme je vous l’ai dit, ou bien quelque -peu innocent, ou bien au contraire possédé par le Cheïtan, car le -diable, vous le savez, est le Père des Déceptions, et l’aventure même -que je veux vous conter me laisse dans le doute à cet égard. Mais cela -est sans importance pour la conclusion que j’en veux tirer. - - * * * * * - -»Souléiman avait coutume de passer la plus grande partie des jours, sans -compter les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite maison. Il -regardait la plaine, onctueuse des promesses de l’huile et du vin, noble -de tant de chênes, parée de peupliers droits; l’Olympe, trapu, pesant, -élevé au-dessus de la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus de son -dos; la ville au milieu des branchages, la ville rousse, arrondie autour -de la colline, tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire du -travail et de la vie, pareille à une fourmilière dans une pelouse. Il -voyait passer tous les gens de la rue: les faiseurs de sorbets, les -crieurs de salep, les charbonniers noirs, les marchands de sel au -panier, givrés de blanc, les marchands d’eau, menant deux grosses tonnes -sur un petit mulet, les _touloumbadjis_, c’est-à-dire les pompiers, -traînant à cinquante une pompe pas plus grande qu’un tambour. Et il -songeait: «Allah! Il faut deux tonneaux pour donner à boire aux -personnes; et pour éteindre un incendie, voilà qu’on se contente du -quart ou du demi-quart! Mais c’est logique, c’est logique! Puisqu’une -seule petite braise allume un grand feu, pourquoi faudrait-il pour -éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en tient dans la marmite d’un pauvre -homme? Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que l’inévitable! Cela -est bien, puisque cela est!» - -»Il balançait la tête par approbation, et Papang, le vautour des rues, -droit sur ses pattes à côté de lui, attendait une proie avec -résignation, claquant du bec en mesure. - -»Il contemplait les soldats vêtus de belles guenilles, les officiers en -habits râpés, les gros pachas en stamboulines de soie jaune paille ou -bleu clair, les garçons bouchers qui s’en allaient, suivis par les -chiens maigres et les chats astucieux, leur panier plein de victuailles -sur la tête. Mais un jour, juste comme l’un de ces garçons passait -au-dessous de lui, Papang, le vautour des rues, se laissant tomber comme -une pierre, s’abattit sur le panier, piqua du bec, crocha des griffes, -et remonta vers le soleil avec un morceau de mouton, un beau morceau de -mouton. Et le garçon boucher leva les poings vers l’oiseau, et il maudit -l’oiseau, et il injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on inventa -pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa point l’oiseau. Puis l’oiseau -s’en alla par sa route--et voilà pour lui. - -»--Oh! oh! songea Souléiman-ben-Agha, voilà un animal qui est plus sage -que moi! - -»Et comme un autre garçon boucher passait avec un autre panier plein -d’autres victuailles, à son tour il se laissa tomber, du haut du toit, -sur ce panier de bénédiction, et aussi sur la tête du garçon boucher. Et -le garçon boucher tomba les jambes en l’air, le panier entre les jambes; -et Souléiman tomba dans le panier avec une éclanche de mouton qu’il -étreignait fortement d’une main, tandis que de l’autre il caressait la -partie de ses lombes que la chute avait affectée; et le garçon boucher, -qui était un gros garçon boucher, un fort garçon boucher, un garçon -boucher habitué à prendre les bœufs par les cornes et non les hommes par -les sentiments, s’étant relevé assez vite, s’efforça victorieusement, -les poings en avant et les pieds en mouvement, de faire comprendre à -Souléiman qu’il ne savait voler d’aucune façon. Et Souléiman tâtait -tantôt ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et la foule disait, -étonnée: «Pourquoi as-tu fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?» -Alors le garçon boucher, s’arrêtant une minute, dit à son tour: «C’est -vrai, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?» - -»Mais le saint, s’étant mis sur son séant, prononça avec simplicité: - -»--Allons, allons, je vois bien que je ne suis encore qu’un vautour -novice!» - - * * * * * - ---Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier aux armées de Sa Majesté, -je ne distingue pas bien la portée de cet apologue. - ---Sa signification, répondit Nasr’eddine, est pourtant assez claire. Il -veut dire, ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou, si tu veux, de -conquérant batailleur qui vit à l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne -convient pas à tout le monde; et que, si l’on est un Turc de la Turquie, -telle qu’Allah a voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent est de -rester sur sa terrasse, sans bouger. - -Haydar-pacha, à son habitude, n’avait point pris part à la conversation. -Il lui suffisait de n’en rien perdre. Mais, le lendemain, il fit porter -une bourse de cinquante livres à Nasr’eddine. - ---C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il quand celui-ci l’en vint -remercier, c’est pour l’histoire! Car, tu le sais, personne, pas même -moi, ne doit avoir d’opinion sur les affaires de l’État. Mais, par -Allah! c’était une belle histoire! - -Pour Hazret-bey, deux émissaires du ministre lui rendirent visite le -même jour. Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec les plus grands -égards, pour le vilayet de Tripoli. - - - - -XII - -COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT LES -SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK. - - -Du côté des espions qui gagnaient honnêtement leur vie à espionner, -la personne la plus remarquable, chez Haydar-pacha, était -Mohammed-si-Koualdia, homme charmant, de détestable réputation. -Mohammed-si-Koualdia fumait le haschich; il buvait non seulement le -mastic des Grecs, non seulement les breuvages violents que distillent -les Européens, mais le vin même, le vin rouge des raisins rouges, qui -laisse à l’haleine un souvenir--chose épouvantable pour un musulman. -Enfin sans pudeur, absolument sans pudeur! Long et mince, pâle quand il -avait fumé le haschich, rubicond quand il avait péché du péché de -Noé-le-Patriarche, peu de barbe, les pommettes hautes, les yeux -caressants, des yeux de vice, noirs et souriants: avec cela de mauvaises -mœurs, susceptible d’agréer toutes les missions, quelles qu’elles -fussent, quelles qu’elles fussent! Espion comme il était ruffian ou -bardache, avec ingénuité, mais aussi avec talent. A Damas à la solde du -consul d’Allemagne, du consul de France, du consul d’Angleterre, de tous -les consuls: et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait tous--au -bout du compte versant tout ce qu’il savait dans l’oreille du _vali_. -C’est pourquoi il avait eu de l’avancement, de Damas étant passé à -Constantinople. Gai comme un enfant quand il était sobre, sérieux comme -un ouléma aux heures d’ivresse: et quant à ses manières, délicieuses, en -vérité, délicieuses! Nasr’eddine se sentait un cœur débordant -d’indulgence pour Mohammed-le-Déconsidéré: Allah n’a-t-il point fait -aussi les chats? Les chats sont voleurs, les chats sont lubriques; ils -sont aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré sans rien lui -dire, sachant qu’il est des sphynx qui parlent, et devant lesquels il -convient de se taire. Le révérend John Feathercock se sentait également, -par une étrange et dangereuse faiblesse, porté vers Mohammed. Mohammed -ne parlait-il point toutes les langues? Le révérend aurait eu peine à se -passer de lui. Mais, pour trouver grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que -pour demeurer tout à fait respectable à ses propres yeux, il entreprit -de le convertir. Mohammed se laissa faire ingénument. Il aimait causer -théologie comme il aimait causer voyages, causer femmes, chevaux, chasse -aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne et voleurs, comme il aimait -causer de tout: pour causer! Car il n’est rien de tel que de causer, -sachez-le bien, causer, les jambes croisées sur de confortables coussins -dans une cour bien fraîche, près d’un jet d’eau qui chante dans une -vasque de marbre; causer, les yeux mi-clos, la bouche à peine ouverte et -pourtant souriante, en faisant quelquefois un petit geste des mains, -rapprochées puis éloignées de la poitrine, comme si on offrait son cœur, -juste au moment où l’on va plonger son contradicteur dans l’amertume des -contradictions. - ---Je reconnais, dit un soir le révérend Feathercock, que votre dogme de -l’unité divine présente l’avantage d’une grande clarté; et vraiment, je -ne voudrais pas reprocher trop amèrement à votre prophète l’indulgence -qu’il montra pour la polygamie: car j’avoue que notre Ancien Testament -ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût plusieurs femmes. Nul texte -même du Nouveau ne me paraît condamner d’une façon bien certaine un tel -usage, et le roi Henri VIII, vénéré fondateur de notre Église, divorça -successivement tant de fois qu’il finit par avoir je ne sais plus -combien d’épouses vivantes; je m’en souviendrais sûrement, si ma mémoire -n’était quelque peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne saurais -admettre, c’est la cruauté de vos usages et de vos lois à l’égard des -femmes adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed: les histoires, -d’ailleurs merveilleuses, de vos conteurs, ne parlent que de femmes -infortunées, changées en chiennes, en cavales, en goules dégoûtantes, et -battues comme plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée, pour avoir -un instant failli à la foi conjugale; or, si une telle férocité paraît -excessive déjà chez un mari qui ne possède qu’une épouse, combien -n’est-elle pas monstrueuse lorsqu’il en possède plusieurs autres pour -consoler son âme et calmer les feux de son corps. - ---Tu as raison, effendi, repartit Mohammed, mais ce sont des aventures -qui remontent à une haute antiquité, alors que nos mœurs étaient presque -aussi barbares que les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos jours -et je n’ai vu de mes yeux aucune femme changée en jument, ni même battue -bien fort, après avoir fait ce que toutes les femmes désirent faire. Je -puis te conter, afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est passé, il n’y -a pas deux ans, non loin de Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa -femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim, cavalier de ma famille et de mes -amis. - - -HISTOIRE VERTUEUSE DE CHEIK ISHAK, DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE ET DU -CAVALIER KASSIM - ---Sache donc, ô révérend plein de sagesse, que Cheik Ishak est un homme -plein d’âge et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont les fontaines, -les dattiers, les lys qui poussent près des eaux, la forteresse que tes -aïeux les Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir vainqueur que -vous appelez Saladin! Mais, plus que les dattiers, plus que les -fontaines, plus que les lys, plus que la forteresse, sont grandes, et -blanches, et fraîches, et claires, et grasses, les femmes de Tabariat. -Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en avait huit, grandes, -blanches, fraîches, claires et grasses entre toutes, bouquet de fleurs -qu’il n’arrosait guère, ce mécréant, de plus de désirs que de vertu et -de plus d’avarice encore que de biens. - -»Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la voir? Une taille mince comme -une corde, des jambes souples comme un jonc, une peau toute parfumée de -l’odeur de la graine _maouk_, qui vient du Soudan, et qui fait aimer. Et -je te le dirai, effendi, je te le dirai en confidence, parce que je ne -devrais pas le savoir: sur son front, le signe bleu qui marquait sa race -bédouine. Pour l’âge, quatorze ans. Subtile comme une vieille femme, -amoureuse comme une chèvre, délicieuse depuis ses ongles teints au henné -jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs! Si tu ne la vois pas maintenant, c’est -que ton imagination n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes: car je viens de -te la montrer. Et, comme elle était la préférée, sous la tente et hors -de la tente, elle n’avait rien à faire, rien du tout, que se frotter les -dents avec un bâtonnet pour les rendre blanches, chanter le soir comme -chantent les rossignols dans l’ombre des vieilles pierres et la -fraîcheur des citernes; sortir, voilée, sous prétexte d’aller quérir de -l’eau et n’en pas puiser de quoi faire perdre sa soif à un étourneau, -mais bavarder près des margelles. Seulement, si elle était la préférée -d’Ishak, Ishak, ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi, non -loin du puits, ayant vu passer Kassim, et le distinguant parce qu’il -était beau, elle se retourna lentement, ouvrit le haut de son -voile--alors son front et ses yeux parurent et ses paupières se -baissèrent lentement--puis elle s’en alla, lentement! Et cela suffit -pour que l’âme de Kassim fût ravie au delà du suprême ravissement. Car -il n’avait vu que ses yeux, son front, ses mains, dressées sur sa tête -autour d’un vase de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer! de s’imaginer -tout son corps lisse, sa bouche fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et -ses hanches, le lacis de ses petites veines, lianes bleues et légères, -amoureuses, d’un arbre. D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse pour -lui dire: «Ouassalam, ya Sidi, on t’aime!» - ---Voilà justement, interrompit le révérend Feathercock, en contemplant -l’or pâle de son whisky, voilà ce que je trouve entaché d’indécence. De -telles démarches n’appartiennent qu’aux hommes. - ---Il en va différemment chez nous, répondit Mohammed-si-Koualdia, parce -que les femmes voient le visage des hommes, tandis que les hommes ne -voient point celui des femmes, et n’ont aucune occasion de leur parler -en public. D’ailleurs, je soupçonne fortement que chez vous les choses -se passent à peu près de même, et que la conviction nourrie par vos -jeunes hommes qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient de leur -naïveté: car tu sais bien que lorsque ce jeune Français plein de -prétentions, le marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les bonnes grâces de -lady Harland, il y avait plus de six semaines que cette personne faisait -inutilement tous ses efforts pour lui faire comprendre qu’il serait bien -accueilli. Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé d’appeler, je -crois, cette mauvaise affaire une conquête. Retiens bien ce que je vais -te dire, effendi: lorsqu’il créa l’homme et la femme dans le Paradis -Terrestre, Allah, ayant médité, prononça: «Je veux que les hommes aient -une âme, et que les femmes en soient privées: elles seraient -responsables de trop de péchés. Mais je donnerai de l’esprit aux femmes -et les hommes n’en auront point.» A quoi Cheïtan, l’esprit du mal, qui -écoutait, répondit: «Bissimillah! Comme ça, ça va bien!» - - * * * * * - -»Et voilà comment, à cause des bons conseils de cette figure de goudron, -la négresse envoyée de Kaïria, Kassim se trouva, la nuit tombée, près de -la tente de celle qui lui avait fait savoir le grand désir qu’elle avait -de connaître de quoi il était capable. Et la tente de cheik Ishak était -faite comme celle de tous les hommes riches, en deux parties, l’une pour -les femmes et l’autre pour lui, où il se retirait, comme il convient, -quand il avait pris avec elles autant de joie que ses vieux os en -pouvaient prendre, c’est-à-dire gros comme un grain de farine bien -moulue. Celles qui étaient avec Kaïria entendirent les pas de Kassim sur -le sable et les cailloux, et elles dirent: - -»--Le voilà! L’entends-tu qui vient? - -»Kaïria l’avait entendu avant leurs oreilles, la maligne. Mais elle -demanda exprès: - -»--Qui est là, et pourquoi viens-tu? - -»Il répondit: - -»--C’est moi Kassim, et je suis là pour ton plaisir, ô merveilleuse! - -»Puis il récita, d’une voix très basse, ces vers qui ne sont pas de lui, -mais d’Amer-ben-Khoultoun: - -»_Elle laisse voir deux seins pareils à deux boîtes de tendre ivoire, -qu’aucune main ne souilla._ - -»_Elle laisse voir une taille longue et cambrée. Ses hanches sont -tellement alourdies du poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se -soulever._ - -»_Et toute cette chair si noblement abondante fait paraître plus -étroites les portes--et m’a rendu fou!_ - -»Kaïria eut un petit rire étonné et parla ainsi: - -»--La voix est bonne et le choix bien fait. Qu’as-tu encore à me dire? - -»Il dit: - -»--Ensorcelante, j’ai apporté les babouches. - -»--Je vois, fit-elle, que tu connais les usages. - -»Ayant prononcé ces paroles, elle sortit de la tente et il lui mit les -babouches. - - * * * * * - -»Car il faut savoir que lorsqu’une femme sort la nuit du haremlik pour -donner à un homme tout ce qu’elle peut donner, à moins d’être plus mal -élevé qu’un Juif et plus lourd d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on -doit lui apporter une paire de chaussures solides, triplement -rembourrées de feutre: parce que les cailloux du désert sont durs aux -petits pieds. - -»Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente connut Kassim; et elle -vit qu’il était aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du visage, la -souplesse des membres, la vigueur des reins, et l’odeur, et la couleur, -et l’ardeur, et la fraîcheur, que le palmier rônier est supérieur au -lentisque. Alors elle dit: - -»--Faudra-t-il donc rentrer dans cette tente? - -»--O ma maîtresse, répondit Kassim, joie de ma chair, orgueil de mes -doigts qui t’ont touchée, les chevaux sont là, tout sellés. - -»--Les fils que j’aurai de toi, dit-elle orgueilleuse, seront des -hommes! Tu es fort, et tu es prévoyant! - - * * * * * - -»Quand cheik Ishak entendit les pas des chevaux, ces huit pieds sonores -qui fuyaient, il se douta de son malheur et comprit que l’adolescente -était partie pour autre chose qu’aller chercher de l’eau à la fontaine. -Alors lui-même courut à sa poursuite, avec son frère et ses fils. Mais, -comme ses chevaux n’étaient pas tout prêts sellés, il ne rattrapa point -les fugitifs avant la fin de la nuit. Et, quand il les rattrapa, ils -étaient chez moi. - ---Chez toi, Mohammed? fit le révérend Feathercock, étonné. - ---Chez moi, parce qu’il ne faut jamais enlever une femme avant d’avoir -prévenu un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre sa tente. Car toute -tente est sacrée, et le Prophète lui-même--sur lui la lumière et la -bénédiction--n’entrerait pas dans la tente d’un vrai croyant sans sa -permission. - -»Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand ils furent chez moi, et ce -qu’ils firent est le mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent -jusqu’à la limite de la jouissance, ils burent, et mangèrent, et -dormirent, et cela dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber sur la -terre l’odeur du matin. Mais quand l’odeur du matin fut venue, cheik -Ishak et les siens arrivèrent avec elle. - - * * * * * - -«Et le cheik dit: «Où est cette dévergondée?» Je répliquai: «Chez moi, -cheik très respectable!» Alors il tâta ses armes, et son frère et ses -fils tâtèrent leurs armes. Mais je parlai encore: - -»--Nous sommes beaucoup ici, cheik plein de sagesse, et d’ailleurs -puis-je violer l’hospitalité? - -»Cependant toutes les femmes de ma famille, et principalement les plus -âgées, dont le visage est découvert, entouraient cheik Ishak en -chantant: - -»_Tes pieds sont comme tes genoux, tes genoux comme tes cuisses, tes -cuisses comme ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou comme ta -figure, et ta figure pareille au cul d’un vieux pot._ - -»_Ne marche pas: tu vas tomber! Ne t’assieds pas: tu vas mourir! Ne -pleure pas: tu nous fais rire! Ne te fâche pas: on te tuerait! Tu -cherches ta femme? cherche tes dents!_ - -»_Mais non, nous avons menti. Ishak, tu es grand, tu es aimable, tu es -jeune, tu es très beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche. Mais -celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas que tu t’en occupes. Compose, -compose, compose!_» - -»Et puis la vieille demanda: - -»--Ishak, veux-tu mille piastres? Kassim te les donnera. - -»--Mille piastres, dit le cheik, mille piastres! C’est moi qui vous les -donne, les mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle meure! - -»Alors la vieille continua: - -»--Veux-tu un chameau? - -»Ishak réfléchit une minute, et dit enfin: - -»--Deux chameaux! Oui, pour deux chameaux, on pourrait voir. - - * * * * * - -»Voilà, effendi, conclut Mohammed, comment on arrange aujourd’hui, dans -ma patrie, les affaires d’amour et d’honneur, parce que nous sommes un -peuple civilisé. - ---Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, répliqua le révérend -Feathercock. Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, oublia ses devoirs par -suite des artifices de sir Archibald Kennedy, _justice of peace_, je -reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent une dignité. - ---C’est, répondit Mohammed avec dédain, que dans votre pays, vous n’avez -pas de chameaux! - ---... Et je puis encore, ajouta Mohammed, te conter une véridique -aventure qui te prouvera combien nos coutumes, à l’égard des femmes -infidèles, sont marquées, de nos jours, au coin de l’indulgence et de la -véritable sagesse. - - -HISTOIRE RÉCONFORTANTE DE CHEIK ABDALLAH, DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE ET D’UN -NÈGRE NOIR - ---Il existe à Damas, continua Mohammed, un vieux cheik qui a épousé une -jeune femme. Et le pays est trop beau pour être bon pour les maris. Les -sources froides, les peupliers droits, princes vêtus de vert, les -jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir les vannes des -rigoles--ils chantent en les ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir -sous les arbres frais, et l’eau des rigoles danse et chante toute seule -de pure volupté après leur départ: voilà Damas! Les rues couvertes comme -des mosquées, les rues d’ombre où passent des femmes aux voiles trop -transparents, parmi des Syriens souples, des Arabes qui sont tous -nobles, des Bédouins sales, des incirconcis comme toi, qui ne respectent -rien; les rues pleines de l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des -fruits mûrs, des aromates et des épices, qui chatouillent la chair comme -des doigts: voilà Damas! Et derrière la grande mosquée, les petites -maisons où sont les épileuses, les marchandes de fard et de mauvais -conseils, les loueuses de chambres discrètes où des hommes viennent pour -être maris de toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent pas: -voilà Damas! Damas, la perle des perles; Damas, ville des eaux -courantes, du soleil le plus clair et le moins brûlant, d’étoffes -chaleureuses, de lits nombreux et d’amour! Damas, épanouie toute verte -et féconde, au milieu du désert stérile, comme une fleur dans un pot de -grès. - -»Eh bien! ô chrétien, qui sais écouter les histoires, figure-toi que -cette Khansah, la jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait même -Damas! Je sais bien qu’il est des troupes de lavandières qui se -précipitent parfois sur un homme seul, arrivé près du lavoir sans songer -à rien: et après, il pense qu’elles sont trop, ces effrontées! Mais, du -moins elles respectent encore une décence: elles jettent leurs robes sur -leur visage, et ainsi restent voilées. Il est des épouses infidèles qui -soulèvent la nuit, par le bas, un coin de la tente, pour recevoir le -cavalier venu de loin; et elles lui donnent tout d’elles-mêmes, excepté -la vue de leur face, qui, toujours, derrière la toile, demeure -invisible. Mais Khansah! c’était avec un homme de sa maison, un saïs, un -de ces palefreniers qui courent derrière le cheval de leur maître, -qu’elle outrageait son époux. Et ce saïs de malheur était un nègre! Et -les dévergondages de Khansah avec ce nègre, elle ne les cachait même -pas, et on l’avait vue, oui, on l’avait vue dans les jardins publics et -sur les beaux quais de pierre, si privée de toute pudeur par son grand -désir qu’elle enlevait son _yachmak_, son voile, et montrait au grand -jour ses yeux, sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné! - -»A la fin le scandale fut si fort que tous les bons musulmans jugèrent -qu’il ne se pouvait plus supporter; et le cadi fut prié d’aller avertir -courtoisement le vieux cheik Abdallah du désordre qui souillait sa -demeure. C’est une chose qui prouve combien le mal était devenu grave et -public, car ce n’est qu’en de telles occasions qu’il est permis d’aller -entretenir un musulman de ce dont nul ne lui parle jamais d’ordinaire: -les femmes qui sont sous son toit. - -»Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir un devoir de sa charge, et le -vœu des plus circonspects parmi ses concitoyens, le cadi était -embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué cheik Abdallah avec la déférence -qui convenait, portant la main à sa poitrine, puis à sa bouche et à son -front, et quand il eut dit à ce bon vieillard: «Sur toi la paix!» il -demeura quelque temps interdit. Ce n’est point la coutume d’interroger -les hôtes. Pourtant, après lui avoir offert de la confiture de roses et -une tasse de thé à la menthe, cheik Abdallah dit à celui-là: - -»--Vénérable cadi, si tu as quelque chose à me dire, mes oreilles sont -ouvertes. Viens-tu par bonheur me demander un service? Je serai pour toi -comme un père indulgent pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au -contraire, en juge? Alors, ô cadi! je serai ton fils obéissant. Tes -paroles seront des pièces d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre -une seule, dans le trésor de ma mémoire. - -»Le cadi, sentant à ces mots un peu de courage lui revenir, s’exprima en -ces termes: - -»--Abdallah, tu es un homme riche, d’une famille noble, et le plus -notable de la ville. Sur les pavés de Damas, que les siècles ont poli, -aux grandes fêtes saintes, aux jours des redevances, et quand reviennent -les caravanes--vers ta maison rose, ta belle maison où sont plusieurs -cours, des jardins et des fontaines, un tumulte héroïque annonce la -chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. Et si tu n’avais une -femme, chacun de tes pas serait une félicité. - -»--J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, et chacun de mes pas est une -félicité. - -»--Si tu es à ce point aveugle, répliqua le cadi, je te causerai une -amère douleur--mais il le faut--en t’ouvrant les yeux: et le sang de tes -veines va se changer en fiel. Car ta femme Khansah est une dévergondée, -voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui qui salit ton honneur avec -elle, ce n’est rien qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes chevaux. -Et si tu veux que je le désigne davantage, c’est un nègre, un nègre -noir! Son nom pour tous est Mansour, mais pour toi le Calamiteux. - -»Le vieux cheik ne broncha pas plus sous le choc que le parvis d’une -mosquée sous un tapis de prières. - -»--Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela. - -»--Tu le sais! cria le cadi étonné, et tu ne les as pas mis à mort, -elle, la honte de ta maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards, -ce produit du goudron? - -»--Cadi, continua très doucement le vieil Abdallah, crois-tu que le -Prophète--sur lui la lumière et la paix!--conseille de tels meurtres? Il -ne fait que les excuser, lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je -n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de colère. - -»--Mais, dit le cadi, tu peux au moins renvoyer Khansah: telle est la -loi. - -»--Hélas! répondit le cheik, je pourrais renvoyer Khansah; mais -pourrais-je cesser de l’aimer? - -»--Tu peux vendre ce nègre. Il est ton esclave. - -»--Je t’ai dit, répondit encore Abdallah, que j’aimais Khansah. Et je -suis un vieillard: je n’ai pas besoin seulement de son corps fleuri, -mais que ses yeux soient clairs quand elle me regarde--ses yeux qui font -noircir la lune! J’ai besoin que les mots de sa bouche ne me soient pas -rudes, et que son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit heureuse. Et, -pour être heureuse, il lui faut Mansour, je le sais. Comprends-moi, -cadi, et approuve-moi: un vieillard n’est qu’un grand sot, s’il n’a même -pas appris l’indulgence. - -»Alors le cadi fut contrarié à la limite de la contrariété, et son nez -fut gonflé par la colère noire. - -»--Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et puisque tu préfères une femme -toute souillée à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à dire. C’est -à ceux de ta race à te tuer, s’il leur plaît. Par ailleurs, quand tu -viendras aux mosquées, ne salue personne et fais tes ablutions loin des -croyants. C’est un conseil que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on -t’insulte. - -»Et il se leva pour partir. - -»Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul petit geste de la main, -l’arrêta sur le seuil. - -»--Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne t’égale en sagesse, nul n’a -ta réputation d’homme savant des choses du Saint Livre, ni ta prudence -dans celles du siècle. Et cependant tu ne vois d’issue à cette affaire -que dans le sang, ou la perte de la dernière joie de ma vieillesse. -As-tu donc perdu l’esprit? Tu ne saurais ignorer pourtant qu’il est -toujours une porte pour le bonheur, dans la maison d’un homme sensé. Ne -la vois-tu point? Attends. - -»Il commanda qu’on fît venir Khansah et le nègre. Mansour, auquel on -avait attaché les pieds et les mains, ressemblait à une feuille morte, -tant il avait peur. - -»Et quand cette évaporée vit qu’on avait ainsi traité le nègre Mansour, -elle fut prise de crainte pour elle autant que pour lui, et voulut se -déchirer la figure avec ses ongles. Mais le cheik Abdallah l’en empêcha -bien vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait noircir la lune. Et -Khansah disait: - -»--J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi. - -»Le vieux cheik ne la tua point du tout. Mais il porta solennellement la -main à sa barbe, en disant: - -»--Je te divorce par trois fois! - -»--Voilà qui va bien! fit le cadi, tout joyeux. - -»C’est la formule du divorce irrévocable, et le cadi applaudissait à la -résolution d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah. Mais c’est qu’il -n’avait pas l’esprit assez fin pour deviner toute la prudence du -vieillard. Car cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta: - -»--Maintenant, cadi, je te prie de marier cette femme avec Mansour, ici -présent, mon saïs. - -»Khansah parut satisfaite à la limite de la satisfaction, mais Mansour -cria: - -»--Ouallahi! Je ne veux pas épouser cette dévergondée! Qu’on me vende, -qu’on m’envoie porter les sacs sur la route des caravanes. J’aime mieux -ça, oui, j’aime mieux ça! - -»Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait de la résistance contre un -projet si juste, saisit une matraque d’entre les matraques, et fit mine -de lui écosser la cervelle du crâne, comme un fléau fait sortir le grain -de sa coque. - -»--J’épouse! cria Mansour. Ya Allah! j’épouse! - -»--Tu fais bien, dit philosophiquement son maître Abdallah. Sur toi le -pardon et la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé, sinon que c’est -toi qui es le cocu. - -»Et, se tournant vers le cadi: - -»--Maintenant que j’ai mis le collier de l’union légitime autour de -leurs plaisirs, vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour soit... ce -qu’il te déplaisait si fort que je fusse? - -»--_Bissimillah_! fit le cadi, il n’y a point d’inconvénient. Et je -proclamerai, à la face de tous les musulmans, que tu es le sage des -hommes!» - - * * * * * - -Ces deux exemples d’indulgence mahométane ne convainquirent point -pleinement les auditeurs. La baronne Bourcier crut devoir protester: - ---Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence qui pénètre ces -épisodes, je ne puis m’empêcher d’y découvrir un évident mépris de mon -sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on, que les femmes, livrées à -elles-mêmes, ne peuvent faire autrement que de perdre toute retenue. -Contre cette inévitable défaillance vous vous défendez par la -claustration, les plus rudes châtiments, la mort même, ou bien vous -consentez dédaigneusement à d’humiliantes compensations matérielles. Il -ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la pensée de faire appel à leur -pudeur, à leur fidélité. - -»Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant vers le hodja avec une grâce -toute particulière, que vous êtes sage et pieux parmi les musulmans. Je -ne sais quoi aussi m’autorise à supposer que vous êtes infiniment bon. -Croyez-vous en vérité que vos mœurs n’ont point tort dans cette méfiance -ou m’en pouvez-vous indiquer la cause?» - -Nasr’eddine allait répondre: «La cause? Eh, la cause, c’est que les -femmes sont des êtres dénués de raison!» Mais il songea: «Fais -attention, ya Nasr’eddine, fais bien attention! Tu n’es pas ici à la -mosquée, où tu dois professer sans fard la doctrine. Il faut savoir user -de politesse, de politesse! Il y a toujours moyen de dire les choses.» -Il répliqua donc: - ---Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a donné aux femmes tels ou tels -instincts, ne les en saurait punir? C’est donc aux hommes à prendre -leurs précautions... - -Il médita une petite minute, et poursuivit: - ---D’ailleurs, hanoum non pareille, et dont l’intelligence te rend si -visiblement supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu si certaine -que tes sœurs d’Occident ne sont point semblables aux nôtres, et que -c’est leur vertu qui les garde? - ---Certes! affirma la baronne. - ---Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours paisiblement imperturbable, -de l’eunuque jaloux qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes noces? - ---Un eunuque, moi! protesta la baronne, et il faut convenir qu’elle -était sincèrement choquée. Jamais... - ---Si! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait l’Ignorance! J’ai vu passer à -Brousse, des vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que je dis: -c’est à l’eunuque Ignorance qu’on les avait confiées. Il est bon -serviteur de nos susceptibilités mâles et de nos jalousies, je lui rends -hommage; il nous manque, dans nos harems, il manque à la garde de nos -filles... Et plus tard, une fois livrées à vos époux, ceux-ci vous -confient encore à un nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais il est -moins sûr que le premier, et parfois détourne les yeux. - ---Alors? interrogea la baronne. - ---Alors je présume que vos époux sont comme les nôtres. Il en est qui -châtient, il en est qui s’éloignent, et cela s’appelle divorcer, il en -est qui pardonnent, non point qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont -faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là, non pas d’une autre. - ---Mais Dieu--l’Allah de ton Prophète? demanda M. Feathercock. - ---Comment Allah, qui a fait sa créature, la punirait-il d’avoir agi -telle qu’il l’a faite? Allah lui avait écrit sa destinée. - ---Songez-vous, interrogea le révérend, songez-vous aux enfants? A la -bassesse du crime qu’il y a d’imposer à un homme des enfants qui ne sont -pas de lui? - ---Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est vrai... Mais encore une fois, -cela ne concerne que cet homme, non pas Allah, qui ne veut qu’une chose, -c’est que les entrailles des femmes ne demeurent point stériles. Et -même, en cette matière comme en toutes autres, il est le seul savant! -Écoutez! - -»On rapporte--mais Allah est plus savant!--que Mâoun et Mahvia -habitaient quelque part, en un temps qu’on ne saurait dire, mais qui ne -doit pas être bien loin de celui-ci, dans la grande forêt de chênes -verts et de lentisques qui met du bronze vert au centre de leur cuivre -rouge, à toutes ces montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople -et la mer Noire. Et ils étaient heureux, très heureux! Ne vous étonnez -point, ne dites point que cela est incroyable: ce n’étaient pas des -hommes, c’étaient des rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de petits -oiseaux sans religion, sans âme et presque pas de cervelle, qui jouent, -qui crient, qui aiment et qui volent... Vers le milieu du mois d’avril -Mahvia, qui depuis quelque temps éprouvait sous les plumes, à l’endroit -du ventre, une sorte d’étrange et pourtant agréable inquiétude, -apercevant au travers d’un sentier je ne sais quel intéressant brin de -ronce, fraîchement coupé et parfaitement souple, se jeta dessus et -l’emporta dans son bec. Mâoun, son mari, en remarquant un autre, imita -cet exemple sans même songer à en demander la raison, sans réfléchir, -sans couleur ni odeur de réflexion. C’est qu’ayant accordé aux oiseaux -peu de cervelle Allah par compensation leur a donné des sentiments d’une -extrême vivacité. Ils se trouvent naturellement atteints de -l’irrésistible désir d’imiter, au moment des amours, tous les actes de -l’objet passionné de leurs affections: voilà pourquoi les mâles -participent à la plupart des besognes que leur instinct de maternité, -que leur instinct suggère aux femelles. - -»Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid ensemble, sur la fourche d’un -lentisque, au fond d’un hallier fort sauvage, avec autant de joie qu’ils -en éprouvaient encore à se rencontrer dans les airs, les ailes étendues, -tout frémissants d’une joie courte et fulgurante qui traversait un -instant leurs tout petits corps. Après quoi ils se quittaient; et Mahvia -allait dormir au soleil, et Mâoun s’allait percher sur une ramure -minuscule, qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, pour -chanter: «Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait! Et c’était bon, -c’était bon, c’était très bon!» Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur -fait descendre le plaisir sur ses créatures, au temps marqué, jusqu’au -jour qu’il leur marque de même l’hiver, et puis la mort. - -»Après quoi Mahvia pondit chaque matin, durant toute une semaine, de -beaux œufs translucides, pas plus grands que l’ongle translucide du -petit doigt d’une femme. C’était comme des perles au fond d’une coupe, -et le nid avait l’air heureux de les contenir, tant il semblait fait -pour ça. Et quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença de couver. -Elle demeurait sur les œufs, comme étourdie d’une volupté puissante et -vague, les yeux brillants; et Mâoun, sur une branche de lentisque, -chantait triomphalement: - -»--Nous avons pondu des œufs, des œufs, des œufs! Et c’est magnifique, -magnifique, magnifique! - -»Et quand Mahvia quittait le nid, pressée par la faim, il prenait sa -place sans tarder, pour la raison que j’ai déjà dite. - -»Mais quelquefois ils sortaient ensemble, à l’heure où le soleil, étant -au plus haut du ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes les huit -petites boules claires. Un de ces jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils -étaient assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au vol les -moustiques, les éphémères et les tout petits papillons bleus qui voient -très mal et semblent vraiment faire exprès de vous tomber dans le bec, -Kerkis, le coucou solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de sable -noir, découvrit le nid et poussa une faible plainte de satisfaction. Lui -aussi, il avait le ventre lourd! Une à une il brisa les coquilles, et -goba voracement l’espoir de vie qu’elles enfermaient. Puis il jeta les -écailles légères au pied du lentisque, s’enfonça dans le nid, qui céda -sous son poids, écarta un peu ses deux ailes courtes et molles, et -pondit à son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille épaisse et -tachetée. Et il vit que cela était bon. Et il s’envola, silencieux. Et -voilà pour lui! - -»Mâoun et Mahvia revinrent quelques instants plus tard, mais ce fut -Mahvia qui rentra dans le nid la première. Elle poussa un cri de -stupéfaction. - -»--Knitt! Knitt! siffla Mâoun en s’abattant à ses côtés. Qu’est-ce qu’il -y a? - -»--Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun! dit-elle. - -»--Il n’y a plus qu’un œuf, constata Mâoun. C’est singulier! - -»--Je n’y comprends rien! fit Mahvia, désolée. - -»Mâoun était le mari. Il se devait de trouver une explication. Il -l’imagina sur-le-champ. - -»--Ce n’est pas étonnant! dit-il avec importance. - -»--Ce n’est pas étonnant? - -»--Non. Celui-ci est beaucoup plus gros. Aussi gros que tous les autres -ensemble. - -»La petite cervelle de Mahvia hésita un instant, puis admit le -phénomène: tous ses œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs il lui -fallait couver. Son sexe, son instinct et la saison lui ordonnaient de -couver. Donc elle couva religieusement cet œuf énorme, qui lui faisait -mal depuis le croupion jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait pas se -substituer à elle dans la tiédeur du nid, il chantait sur sa branche -favorite: - -»--Nous avons fait un œuf, un œuf! Un œuf extraordinaire! Jamais dans la -famille, il n’y a eu un œuf comme ça! - -»Les jours passèrent, et Mahvia sentit enfin la coquille craquer. Elle -essaya d’aider aux efforts de la chose vivante qui s’agitait ainsi, mais -son faible bec se heurtait à une cuirasse de pierre pour elle -impénétrable. Cependant le petit finit par sortir tout seul. Dans sa -nudité rougeâtre et douloureuse, il était monstrueux! Alors que depuis -une seconde à peine ses yeux clignaient sous la lumière, il était déjà -plus gros que Mahvia elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus épaisses -que les vrilles d’une vigne sauvage; et, pour demander à manger, il -ouvrit un bec plat, vaste et profond à y jeter toute la tête d’un -rouge-gorge. - -»Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils apportaient à leur gigantesque -enfant les choses dont ils se nourrissaient d’habitude, des graines -tendres et bien broyées, de petits insectes. Mais lui, dédaigneux, -rejetait les graines comme sil eût vomi, et des insectes ne faisait -qu’une bouchée. Puis son bec plaintif et tumultueux exigeait: «Encore! -Encore!» Sa gorge violette était comme un gouffre sans fond; il semblait -perpétuellement près de mourir de faim. Les deux rouges-gorges finirent -par reconnaître le mets qui pouvait satisfaire son palais corné et ses -entrailles: de grosses chenilles velues qui, à leur goût délicat, -faisaient horreur. L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les -engloutissait par douzaines, puis en réclamait de nouveau et s’endormait -pour digérer. Mâoun profitait de ces rares répits pour monter sur la -cime du lentisque; et son ivresse paternelle lui suggérait des chants -impétueux: - -»--Nous avons un fils, un fils! Un fils qui est plus gros que nous deux -à la fois! Et il mange déjà de la viande! - -»Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus en plus glouton, égoïste et -féroce. Mâoun et Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et qu’il -commença de se tenir en équilibre sur les bords du nid, étaient épuisés -de fatigue et de soucis. Mais ils allaient chercher les autres ménages -de rouges-gorges, et leur disaient: - -»--Venez voir! - -»Les rouges-gorges examinaient l’oiseau d’un œil intrigué. Toutes ses -dimensions, si peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient du -bec, avant d’affirmer, d’un air dubitatif: - -»--Il n’est pas comme les autres! - -»--N’est-ce pas, répondait Mahvia, orgueilleuse, il n’est pas comme les -autres! - -»Un moment vint pourtant que le nourrisson insatiable prit son vol, et -ne reparut plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent: ils savaient que -tel est le destin inévitable, et que les enfants doivent s’en aller. -Même, comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva de se dire: «On va -pouvoir respirer!» - -»Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables peines que leur avait -coûté cette éducation, une fierté enthousiaste. L’année suivante Mahvia -pondit encore sept œufs, et mena cette fois à bien toute cette nombreuse -couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient vifs, malins et -obéissants. Ils ne mangeaient que raisonnablement, et apprirent à voler -dans les règles, sans trop de terreurs ni de témérités. Cependant leurs -parents les considéraient malgré tout avec une certaine indifférence. -Ils ne prenaient à cette couvée qu’un intérêt modéré, et quand les -voisins en demandaient par hasard des nouvelles, ils répondaient, le bec -pincé: - -»--Ils vont bien: nous vous remercions de votre sympathie, ils vont -bien! Mais celui de l’année dernière nous faisait bien plus d’honneur!» - - * * * * * - -Jugeant qu’il avait assez parlé, le hodja se tut, salua avec une amène -gravité, et s’en fut, dans la nuit noire qui était tombée, regagner sa -cellule du couvent de Stamboul. - ---Cet homme, déclara la baronne avec enthousiasme, cet homme en vérité a -l’âme d’un grand saint! Ses paroles m’ont émue jusqu’au fond du cœur. - ---Vous trouvez? fit M. Feathercock. J’estime au contraire qu’il est -effroyablement immoral. - ---Ah! s’écria-t-elle d’un air pénétré, c’est que vous ne comprenez pas -l’Orient! - - - - -XIII - -DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE, ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION - - -La baronne, au contraire du révérend Feathercock, croyait maintenant -comprendre l’Orient: elle le concevait sous les espèces de Nasr’eddine. -Cela n’était pas si mal raisonné. Il se peut que le hodja ne fût pas -«l’Orient» tout entier, mais il était véritablement un Oriental, il n’y -avait dans toute son âme rien qui fût semblable aux goûts, aux -ambitions, aux soucis d’un homme de notre race. Il ne désirait nulle -chose, et les acceptait toutes. L’univers étant pour lui un spectacle, -il se fût bien gardé d’y vouloir changer quoi que ce fût par -l’intervention de sa volonté. Cependant il ne craignait pas de dire, -comme au spectacle: «Cela arrive, cela semble arriver; et pourtant cela -n’est peut-être pas vrai!» Doutant de tout en croyant à tout, comme font -les enfants au plus fort des imaginations de leurs jeux, pour lui rien -n’était jamais ni tout à fait réel, ni tout à fait illusoire. - -Plus tard il s’en expliqua devant la baronne avec une grande candeur. - ---Je n’ignore pas, lui disait-il, que la majorité des humains passent -leur vie à raisonner. Pourtant il est bien rare qu’ils se conduisent -suivant leur raison, et d’ailleurs il est encore plus exceptionnel que -ce qu’ils ont cru préparer advienne. D’autre part, si les événements -s’enchaînaient d’eux-mêmes selon la raison, nous pourrions distinguer -l’avenir jusqu’aux limites infinies de l’éternité. Au contraire il ne -nous est pas permis de prévoir ce que sera même la plus prochaine -minute. Les faits que nous appelons la réalité se succèdent avec autant -d’incohérence que les incidents de nos rêves. N’en faut-il pas conclure -qu’ils sont eux-mêmes un rêve, bien que rêvés en dehors de nous? Il -convient donc de n’y pas attacher trop d’importance. Je crois que tout -ce qui arrive est la volonté d’Allah, puisque le Livre le dit: d’avance -Allah a tout écrit, sans trop d’ailleurs se soucier de mettre d’accord -les différents feuillets. Et moi-même je ne puis déchiffrer que bien peu -des lettres de cette écriture, et ces lettres ne forment pas de sens. -C’est même par ce détour d’ignorance que ressuscite ma volonté. Ce que -je fais, à la minute où je le fais, était écrit. L’ayant fait, je ne -parviens pas à me comprendre davantage, et ne m’inquiète point -d’essayer. Je crois fermement que cela serait de l’impiété. - ---Mais alors, suggéra la baronne, tout serait permis, même les plus -grands crimes. On éprouverait le désir de les commettre, on les -commettrait, et l’on se dirait: «C’était écrit!» - ---Tout serait permis, en effet, répondit Nasr’eddine, et c’est pourquoi -il est nécessaire qu’il y ait le Livre. Ce qu’il défend n’est pas -permis, voilà tout, et il est interdit de se demander pour quelle cause, -ce qui est un grand soulagement... Et il n’est pas question de toi dans -le Livre, ô délicieuse! Il n’est nulle part défendu dans le Livre que tu -sois ma prunelle, ô prunelle de mon œil! - ---Oui, dit la baronne; mais cela est défendu dans le mien. - ---Quel souci en pourrais-je avoir, répondit naïvement le hodja, puisque -mon premier devoir--et que le Rétributeur en soit loué!--est de -professer que ton Livre est un mensonge! - - * * * * * - -Telles étaient les conversations du hodja et de cette hanoum européenne -quand ils se trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en sa présence--et -qu’il était là pour traduire leurs opinions: car c’était sa propre -demeure qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent rencontrer, cet -entremetteur impudent! Mais, le plus souvent, il les laissait seuls. -Encore qu’elle nourrît un si vif désir de pénétrer l’âme de l’Orient, ou -peut-être même en raison de ce désir, la baronne était femme et n’aurait -pas cru connaître Nasr’eddine si elle ne lui eût donné permission de la -connaître elle-même de la façon la plus simple et la plus ancienne du -monde, de cette manière où l’on croirait volontiers que les mots ne sont -plus nécessaires. D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette -faiblesse comme un avantage, et sans doute une occasion de gloire -unique? Il est des Occidentaux qui prétendent avoir aimé des musulmanes, -et s’en être fait aimer. Il se peut que l’inverse ait été plus fréquent, -et que plus souvent des chrétiennes aient fait le bonheur de musulmans: -mais elles ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le diraient-elles -point? Les mœurs littéraires ont changé, les vieux préjugés de pudeur -ont disparu. L’expression, par les femmes elles-mêmes, de la sensualité -féminine, est la dernière innovation du romantisme et son suprême -refuge: sans cela, il serait épuisé. Mais les femmes n’avaient point -encore parlé toutes nues; c’est ce qu’elles font maintenant, et c’est -ainsi que ce mouvement littéraire parvient à se survivre. Telle était, -plus confusément, l’excuse que se donnait la baronne. Avoir aimé, s’être -fait aimer d’un musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi les -musulmans, quel livre on en pourrait écrire, et quel moyen plus sûr de -s’illustrer! Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus beau qu’un -patriarche. Elle relut la Bible, ainsi que le _Jardin des Caresses_, et -le Cantique des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher de mêler la -littérature à un caprice violent: et pourtant elle était sincère. Elle -en était arrivée à se dire, avec inquiétude: «M’aime-t-il? Je crois -qu’il ne m’aime pas!» Ce qui est un des signes du véritable amour. Et -justement elle ne le lui pouvait demander, ne comprenant pas son -langage, en l’absence de Mohammed. Parfois elle se sentait humiliée -d’avoir cédé à un homme qu’elle n’entendait plus, au moment précis où il -aurait été le plus légitime et le plus doux de l’entendre--le plus -indispensable aussi, croyait-elle. Parfois elle songeait à faire de -cette infortune un symbole; toutefois elle se souvenait d’avoir déjà lu -beaucoup de choses sur ce sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler. - -Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à Mohammed: sans doute il savait, -ou du moins pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle fut sur le -point de lui en ouvrir la bouche: toujours un sentiment d’invincible -répugnance la lui ferma. Cet homme était décidément trop loin d’elle, et -trop bas, et trop cynique. Elle eût rougi de lui adresser une semblable -question. Que pouvait-il exister de commun entre ce que Mohammed -appelait l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir? Sans doute il -n’eût pas compris. Eût-il compris, il aurait menti, il aurait répondu ce -qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois inutile et trop honteux -de s’adresser à lui. Mais alors à qui? A quel confident, qui devait en -même temps être un interprète? Elle ne le pouvait découvrir, et cette -préoccupation pourtant l’importunait. C’est qu’elle avait, d’une -certaine façon, le respect des convenances, il lui semblait qu’elle ne -devait pas se conduire de la même manière, quoique n’ayant plus rien à -lui refuser, avec une personne qui éprouverait à son égard un sentiment -passionné, ou bien aurait simplement consenti: «Inchallah! Si elle veut, -moi je ne refuse pas!» Elle redoutait fort qu’il en fût ainsi pour le -hodja; ce soupçon humiliant la torturait. - -En surcroît de ces préoccupations, la baronne Bourcier ne savait plus -que faire de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée à ce diplomate -par curiosité de ce qu’il lui pourrait apprendre, parce qu’il était -commode sans être «voyant», homme du monde, avec un goût distingué pour -l’écriture rare, et enfin discret de tempérament et de profession. A -cette heure qu’elle avait trouvé un informateur dont le moins qu’on -puisse dire pour le louer est qu’il était de première main, elle se -sentait embarrassée de ce jeune homme. Il se montrait toujours -obligeant, et manifestait, autant qu’on en pouvait juger, la plus -louable fidélité sans importune insistance. Mais Nasr’eddine prenait à -la baronne tout le temps qu’elle pouvait épargner en évitant le scandale -et en réservant les indispensables heures qu’elle devait consacrer aux -fonctions mondaines. M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun motif de -mécontentement qu’elle pût invoquer contre lui, elle résolut de -détourner les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un d’autre que le -hodja, et, cela va de soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le -partenaire qu’elle jugea le plus brillant, lui-même de la carrière; le -comte Székel Székélyi, conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie. -C’était un gentilhomme magnifique. - -L’une des qualités que la baronne avait appréciées chez M. de -Saint-Ephrem était, on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait -d’atténuer même le raffinement de ses goûts, il y parvenait, il en -tirait vanité intérieurement. On n’en aurait pu dire autant du comte: il -y avait dans toute son apparence, dans ses manières, dans son -déportement, quelque chose d’éclatant, et toutefois de subtil jusqu’à -l’intrigue. De grands traits, un grand nez impérieusement courbe, des -cheveux durs et courts frisant sur son crâne comme le poil sur le garrot -d’un bison, le cou large, une forte stature; cependant l’œil fort aigu, -malin, souvent détourné, avec on ne savait quoi de naturellement -vicieux, d’indifférent au bien comme au mal: peu de scrupules, beaucoup -d’astuce violente ou basse suivant les occurrences. La baronne Bourcier -aimait se l’imaginer sous le costume somptueux des patriciens de Venise. -Il en étalait le patriotisme aristocratique, il était à lui seul toute -la Hongrie comme chacun de ces patriciens était Venise. C’était au -bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa vigueur et sa souplesse, ainsi -que sa fortune, dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse. -Pourtant n’oubliant jamais d’accroître celle-ci par de nombreux moyens: -savant dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant avec ingénuité; -persuadé qu’on ne saurait conclure une affaire sans commission, toujours -prêt à l’offrir, toujours prêt à la recevoir pourvu qu’elle fût digne de -lui; confondant son intérêt et celui de son gouvernement, opérant avec -bonheur pour les deux à la fois; généreux avec les hommes, plus encore -avec les femmes; splendide, avec ostentation. - ---Comme il est bien Magyar! admirait la baronne. Elle s’efforçait de -développer là-dessus un thème éloquent. Combien, pour brasser et faire -une nation, l’influence des religions est plus puissante que celle de la -race! Car ce Székélyi était un Mongol, aussi bien que Nasr’eddine. Il -descendait des cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons -d’Orthogroul. Cependant il n’était qu’action, impétuosité dans l’action, -tandis que son Coran avait fait de l’autre un fataliste méditatif. - -Si son imagination et ses sens n’eussent été occupés ailleurs elle eût -peut-être prouvé au comte une sympathie plus manifeste encore. Ne -représentait-il pas l’Orient, lui aussi, un Orient plus proche de nous, -plus aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui marche à la conquête -de l’Orient islamique, et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à -la coquetterie, se montrant beaucoup avec lui; il en paraissait -particulièrement honoré, il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne -s’affichait en sa compagnie. - -Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que l’attention de M. de -Saint-Ephrem la baronne dépassa le but: il ne fut bientôt personne qui -ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût pensé le seul M. de -Saint-Ephrem. C’est que le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est -aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople: une ville faite d’une -série de petites caisses singulièrement sonores, mais séparées les unes -des autres, on eût dit, par des étouffoirs. C’est même pour cette cause -que nul n’avait pu, dans la colonie européenne, pénétrer le secret de -ses visites chez Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient, et Sa -Majesté le Padischah, qui savait toujours tout, le savait cette fois par -Haydar, et s’amusait fort de l’aventure. Nasr’eddine vivait en effet -dans la boîte à côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte européenne -on n’avait rien perçu de ce qui se passait là. Mais le monde -diplomatique forme par surcroît un compartiment distinct du petit monde -européen. Le moindre bruit y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui -s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem un chagrin sincère: il se -croyait le droit d’être plus touché qu’aucun de ses compatriotes par le -scandale qui atteignait cette compatriote, introduite dans son milieu -sous ses auspices. Il eut donc avec la baronne la conversation que -celle-ci espérait, mais le début en prit pour elle un tour brusque et -inattendu: - ---Quelle idée avez-vous eue, interrogea le diplomate après le minimum de -circonlocutions, de vous afficher avec ce juif? - ---Quel juif? demanda la baronne. - -En vérité elle n’apercevait aucun juif dans ses entours. Bien qu’elle ne -fût point antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis, une attitude -grossière, déjà surannée, et du reste dangereuse pour les personnes -jouissant de quelque fortune--car l’argent juif ressemble tellement à -celui des chrétiens que les passions populaires pourraient bientôt s’y -tromper--par égard pour les susceptibilités de quelques personnes -qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait d’accueillir des juifs, à -moins qu’ils ne fussent gens de lettres, ce qui excuse tout: les gens de -lettres n’ont plus de race ni de religion, rien de ce qu’ils disent et -font n’est autre chose que littérature. Et à Constantinople en -particulier elle avait conscience de n’en avoir accueilli aucun. - -C’est ce qu’elle expliqua plus longuement, quoique avec moins de -précision, mais avec des mots plus rapides et plus abondants. - ---Je vous parle de cette ficelle de Székélyi! répliqua M. de -Saint-Ephrem avec quelque vivacité. - -Cette imputation, qui faisait du magnifique Hongrois un enfant d’Israël, -parut à la baronne Bourcier si comique et parfaitement invraisemblable -qu’elle éclata de rire. Puis elle en profita pour dire à M. de -Saint-Ephrem ce qu’elle pensait de son absurde et odieuse jalousie, qui -le jetait jusqu’à la diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait pas. -Ils se quittèrent brouillés. - -C’était bien ce qu’elle avait attendu de cet assaut. Cependant, à mesure -que s’écoulèrent les heures qui le suivirent, le bizarre prétexte -qu’avait assumé ce jeune homme si correct pour lui exprimer une mauvaise -humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne laissa pas de la troubler. -Son premier mouvement, comme il est naturel, fut de revoir le comte -Székélyi et de l’interroger. Du reste il était dans les arrangements de -son après-midi qu’elle le rencontrât, comme maintenant à peu près tous -les jours. Elle fut sur le point de lui répéter, à titre d’énorme -plaisanterie et d’incroyable sottise, ce qu’on venait de lui dire: -«Figurez-vous...» et puis jugea que même sous la couleur de l’incroyance -il y avait de l’injurieux dans cette absurdité. En même temps elle -regardait le comte. Quel moyen de supposer?... Il était si décidé, si -avantageux! Toutefois un doute qu’elle repoussait venait hanter -l’arrière-fond de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de sa -chevelure, elle scrutait son visage, la courbe de son nez, la volonté de -sa mâchoire. Elle songeait que rien de tout cela n’était exclusivement -hongrois: mais le fait est qu’après avoir longtemps hésité elle ne -s’aventura point à poser la question. - ---Je demanderai à Mohammed, se dit-elle. C’est un homme qui doit savoir. -C’est son métier. - -Elle interrogea donc Mohammed, en présence de Nasr’eddine. Mohammed -éleva les sourcils, en élargissant les deux bras, les coudes restant au -corps. Ce geste signifie, en Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu -inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais sourit de telle manière que -Nasr’eddine demanda pour quelle cause il mêlait quelque stupeur à la -joie évidente qu’éprouvait son âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine -sourit à son tour. - ---Lui-même, fit Mohammed, lui-même, qui n’a fait qu’entrevoir cet -infidèle, sait que la chose ne saurait être douteuse. Elle est connue de -tous les habitants de Constantinople. Elle se peut distinguer d’un coup -d’œil; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur. - ---Mais il est comte, protesta la baronne. Et il s’appelle Székélyi, ce -qui est un grand nom parmi les Magyars. Et il représente ici la Hongrie. - ---Ne sais-tu pas d’autres comtes qui appartiennent à la même religion? -Quant au nom, comment ignores-tu que, dans son pays, il en coûte un peu -plus d’une piastre, cinq sous de France, pour prendre le nom qu’on veut? -Et par qui la Hongrie aurait-elle pu se faire représenter ici, voulant y -faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée à ce Hongrois qui -n’est pas véritablement un Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus -que quiconque? - ---Je ne comprends pas! avoua la baronne, déconcertée. - -Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne comprenait pas. - ---O délicieuse, cela prouve qu’à exercer sa cervelle, on perd, dans ta -patrie, l’habitude de regarder avec ses yeux. Nous continuons, nous, de -discerner les corps et les visages... Et pour ce que vient de dire à la -fin Mohammed, la chose est bien simple, en vérité, bien simple! Car les -Magyars sont des gens comme nous, de même race que nous, venus comme -nous du fond de l’Asie; et de bons paysans, quand ils sont pauvres, qui -n’entendent rien aux affaires, et n’y ont pas plus de part que les -Turcs, je dis les Turcs qui sont pauvres: mais plus vaniteux que nos -beys, quand ils sont riches, parce qu’ils ont conservé la coutume de -monter à cheval, que nos beys ont généralement perdue, l’estimant -fatigante. Rien ne développe la vanité, telle est la volonté d’Allah, -comme de regarder les hommes du haut d’un cheval. Ainsi que les beys des -Ottomans, tous ces seigneurs magyars se contentent de vivre sur le -travail de leurs paysans, et pas plus que nous ne brillent par la -subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés par des Grecs, des Arméniens et -des juifs, que vous appelez renégats parce qu’ils ont adopté la vraie -doctrine, et bénissent le nom d’Allah--louange à lui, l’unique!--mais -les Hongrois par des juifs seulement, qui ont pris des noms hongrois, -s’habillent en Hongrois, se disent chrétiens comme les Hongrois, pensent -pour la Hongrie, agissent pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des -juifs pour vouloir fonder un royaume en Palestine! Déjà ils en possèdent -un, plus près de nous, et en meilleure place. Oui, par Allah, en -meilleure place. Ils y sont les maîtres. Tout le monde sait cela, ici. -Toi seule l’ignorais. - ---Je l’ignorais, accorda la baronne. - - * * * * * - -Elle ignorait aussi le retentissement excessif que devait avoir sa -mésaventure. De même que Sa Majesté avait appris par Haydar les débuts -de ses fréquentations à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en connut -la suite, et comme quoi il y avait eu, de la part de la baronne, erreur, -si l’on peut dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia n’avait pas -manqué d’en faire l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta -quelque chose, en plus de félicitations méritées; de la sorte il avait -gagné de toutes mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si grand -qu’il passa au travers de ces étouffoirs qui séparent les compartiments -de Constantinople. La réputation du comte n’était pas des meilleures, et -elle était fort bien établie. C’était un homme trop entreprenant. On -tint rigueur à la baronne Bourcier, dans la colonie française, de s’être -compromise avec lui. Il se servait de tout: pourquoi, dans ses desseins -et ses affaires, n’aurait-il point essayé de se servir d’elle? De quoi -la pauvre femme était, en réalité, bien innocente, mais aucune de celles -qui l’avaient accueillie ne le voulut croire. On la «coupa». On se fit -nier. Au garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia, on lui tourna -le dos. C’était là une chose épouvantable pour quelqu’un de sa sorte; -elle en fut écrasée. - -Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer sur lui, de renouer avec M. -de Saint-Ephrem: il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire -l’empêchait de vouloir livrer une bataille qu’il considérait comme -perdue d’avance, sa distinction même lui défendait de se montrer avec -une personne dont on parlait trop, et non pas en bien; enfin elle -l’avait trahi, ou du moins il le croyait: il ne lui devait rien. - -Toutefois il fut parfait, à son habitude, et lui conseilla d’aller -visiter la Bulgarie, en passant par Andrinople, dont la mosquée le cède -de fort peu à Sainte-Sophie. - -Encore que cet avis lui parût confirmer l’ostracisme qui la frappait, la -baronne Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage. Elle n’avait qu’à -s’en aller, on l’oublierait sitôt qu’on ne la verrait plus, et par -bonheur Constantinople est si loin de Paris! Du reste elle avait pris en -horreur, sinon l’Orient, du moins les Occidentaux qui le lui gâtaient; -en cela il est fort possible que son infortune lui prêtât quelque -lucidité: mais elle ne se douta point du rôle que l’astuce de certains -Orientaux avait joué dans cette infortune. Elle gardait à tous une -admiration que colorait l’idée des écrits futurs dont elle emportait la -précieuse matière; mais surtout elle regrettait Nasr’eddine. Elle ne -savait pas qu’elle ne le quittait que juste à temps pour conserver une -illusion charmante... Sa grande préoccupation était de s’assurer du -souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que ce souvenir fût -éternellement cher. Ce sentiment, par sa simplicité, l’élevait au-dessus -d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse, une conscience qui la -consolait. - ---Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock, que Nasr’eddine aurait pu -aimer une Occidentale? - -Tel est le détour qu’elle avait découvert pour renseigner son cœur. M. -Feathercock, ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en savait -rien, mais s’informerait. - -Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba dans une grande perplexité. -Selon son habitude de prendre les choses comme elles venaient, ainsi -qu’un don ou bien une incompréhensible fantaisie du Rétributeur, il ne -s’était jamais posé cette question. Sa vie, jusque-là, avait été pure, -il n’avait guère connu que Zéineb, qu’il pensait ne point aimer. -Toutefois, à cet instant précis, il s’effraya presque de constater que -c’était à elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire de l’esprit -humain, dans ces circonstances il faisait des comparaisons. - ---Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il à M. Feathercock. Se peut-il -qu’une Occidentale nous appartienne? Elles peuvent croire qu’elles se -donnent, mais tout révèle alors qu’elles restent elles-mêmes, -indépendantes, toujours ailleurs, libres enfin--libres, comprends-tu? -Elles se lèvent, elles reprennent en se levant possession de leur corps, -de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles? On n’a même pas le droit de le -leur demander. Ce doit être cela qui leur donne une humeur égale... Je -comprends maintenant, ô chrétien, pourquoi les femmes de notre race et -de notre foi ne peuvent avoir toujours cette humeur: c’est parce -qu’elles sont nos esclaves, véritablement nos esclaves. C’est justement -cet esclavage qui parfois les révolte et s’exhale en insupportables -cris. Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une oreille différente de -mon oreille de jadis: ils sont la preuve que nos épouses sont à nous, -rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime jamais pleinement que sa -propriété. Allah est le plus grand; il est aussi le plus sage... - -S’étant interrompu le temps d’un soupir, il ajouta: - ---Mais ne parle pas de ces choses à celle qui t’a parlé. Dis-lui plutôt -que je l’attends chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure de la -quatrième prière. - -La baronne accourut. Elle pleura beaucoup. Toutefois les moments qui -suivirent allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle aura toute sa -vie la conviction que Nasr’eddine est un homme au-dessus des hommes, et -qu’il n’oubliera jamais cette hanoum d’Occident. Il faut lui rendre -cette justice qu’elle avait acquis le droit de le supposer. - - - - -XIV - -COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA - - -A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia était devenu le péché -de M. Feathercock. D’une part, il ne désespérait point de le convertir, -et d’en faire un des membres les plus utiles de sa congrégation, d’autre -part cette espérance lui dissimulait à lui-même le plaisir un peu -dangereux qu’il prenait à sa conversation. Mohammed lui était devenu -indispensable. Mohammed, cynique et pourtant d’apparence ingénue, lui -ouvrait les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir ordinairement -dans sa maison du Taxim, il eut avec cet homme, que pourtant on lui -avait signalé comme peu recommandable, de longs entretiens. Il est vrai -qu’il s’efforçait de se maintenir sur le terrain des sujets théologiques -ou sociaux. La condition des musulmanes le préoccupait tout -particulièrement. - ---C’est une chose absolument certaine, conclut-il, à la fin d’un long -discours qu’il venait de tenir à Mohammed: la situation qu’a faite aux -femmes la religion de Mahomet est épouvantable. Elles ne la supportent -que par ignorance d’un sort meilleur; mais quand un rayon de nos -lumières d’Occident parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne peuvent -échapper au désespoir que par le suicide ou la fuite. - ---Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia. - ---Qu’est-ce qui est vrai? demanda le révérend John Feathercock, étonné, -car Mohammed avait coutume de le contredire. - ---Tout ce que tu viens de raconter, dit Mohammed. La destinée des dames -musulmanes est affreuse, surtout depuis qu’on a pris la funeste habitude -de leur enseigner l’anglais et le piano. La lecture des romans français -ne leur apprenait qu’à tromper leur mari; et elles en savent là-dessus, -dans notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup plus qu’on n’en -trouve dans ces livres à couverture jaune. Tandis que celle des romans -anglais leur apprend à être, par-dessus le marché, ennuyeuses à l’égard -de l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt que l’une d’elles en -sait assez pour jouer sur cet instrument d’Iblis la _Sonate à Kreutzer_, -elle prend en dédain l’art des pâtisseries délectables... Si tu -connaissais les trois femmes de Hamdi! Elles pleurent, elles pleurent -tout le temps en jouant la _Sonate à Kreutzer_! - ---Je les plains de tout mon cœur, dit M. Feathercock, et je regrette que -la barbarie de vos mœurs ne me permette point de leur donner, en toute -honnêteté, les consolations auxquelles les quelques lueurs occidentales, -reçues par elles, les ont déjà préparées. - ---Allah est tout-puissant! déclara Mohammed. - ---Je le sais, dit le révérend, mais il n’y a aucun rapport. - ---Toutes choses, répliqua Mohammed, ont rapport avec Allah. Il a fait -sortir l’univers étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme d’un peu de -terre mouillée. Pourquoi ne ferait-il pas un jour sortir ces dames de -leur maison, pour qu’elles se trouvent sur ton passage? - -Le révérend ne répondit point. Mais après le départ de Mohammed, il -songea longtemps: ainsi, dans cette ville de Constantinople, se -trouvaient trois musulmanes qui parlaient sa langue, et gémissaient dans -le désir de la lumière et de la monogamie? Car il est contraire au vœu -de la nature, se disait-il, que ce soit justement dans ces pays où le -ciel a doué les femmes des instincts les plus passionnés que des lois -perverses les forcent à se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un -époux. - -Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait fallu, et parfois son -sommeil même en était troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille bien -décrépite et très horrible à voir entra chez lui, comme il rêvait dans -sa cour fraîche; et cette vieille décrépite s’étant prosternée, déposa -devant lui une lettre pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir -dans le creux de la main. Et elle dit: - ---La bénédiction sur toi, ya sidi! Ceci est une missive de ma maîtresse, -la merveilleuse! - -Après quoi, ayant porté la main à sa poitrine, à sa bouche et à son -front, elle s’échappa aussi vite que si les deux jambes maigres qui la -portaient eussent été les quatre pieds d’une chèvre. - -Quant à la lettre, M. John Feathercock la trouva rédigée en très bon -anglais, et conçue en ces termes: - -«Par Allah sur toi, effendi! et qu’il accroisse tes honneurs et ta -félicité. Trois petites fleurs désirent entrer dans ton parterre, et ton -parterre ne les voit pas; trois hirondelles désirent se poser sur ton -toit exalté, et ton toit ne regarde que le ciel; trois petites sources -désirent frôler tes quais de marbre, et tes quais de marbre sont barrés. -Effendi, nous autres les petites fleurs tristes que le jardinier -n’arrose pas, nous autres les trois hirondelles noires, nous autres la -triple source que le désert engloutit, nous serons ce jour même, une -heure avant qu’il fasse nuit, au delà de la ville, du côté où le soleil -se couche, dans une prairie qui est aux Eaux Douces d’Asie: celle où il -y a trois peupliers, beaucoup de saules, un petit pont qui fait le gros -dos comme un chat, et la maison d’Ali-ben-Malek, le vannier. Viens, -effendi, parce que nos âmes sont pleines de paroles que nous ne pouvons -dire à d’autres, et que nous regardons dans la nuit, dans la nuit qui -vient, du côté de l’Occident, où s’en va le soleil, et d’où tu es venu. - -»Et si tu veux respecter nos désirs, et que ta conduite soit conforme à -la prudence, sois vêtu comme un musulman. - -»Salut à toi mille et une fois, et encore mille fois.» - - * * * * * - -Voilà pourquoi, après avoir longtemps hésité, en rougissant M. -Feathercock mit sur sa tête un fez rouge et se rendit au lieu marqué, -accompagné de Mohammed-si-Koualdia. - -Et comme il allait au rendez-vous, il aperçut un magnifique seigneur qui -s’en retournait vers la ville, monté sur un cheval rouan, vigoureux et -fin, un cheval qui secouait la tête comme pour dire: «Est-ce qu’il y a -vraiment quelqu’un sur mon échine? Je ne le sens pas!» Et ce seigneur -était vêtu de laine fine et de satin; sous son front pâle, les plus -beaux yeux noirs; sur ses joues, les couleurs de la jeunesse. -Mohammed-si-Koualdia lui dit: - ---La bénédiction sur toi, Hamdi-bey! - ---Sur toi la bénédiction, Mohammed, répondit le jeune homme. - ---Qui est ce cavalier? demanda M. Feathercock. - ---Ne le connais-tu pas? C’est Hamdi-bey, le mari de ces trois dames. - ---Il me semble, dit M. Feathercock, qu’il m’a jeté un coup d’œil -singulier. - ---Tu te trompes, répliqua Mohammed. Mais, d’ailleurs, je vais faire en -sorte de le reconduire chez lui. Ne crains rien. - -Et il accompagna Hamdi-bey, en lui contant des choses que le jeune homme -paraissait écouter avec attention. - -Ce fut peu après que M. Feathercock vit les trois dames, et il en oublia -tout le reste. Assises sur le parapet du vieux pont, le pont qui faisait -le gros dos comme un chat, elles jetaient des fleurs dans l’eau; et -quand elles le virent arriver, marchèrent à sa rencontre à travers la -prairie pleine de colchiques. Mais c’étaient trois fantômes noirs, qui -foulaient ces tendres colchiques, trois fantômes couverts, des pieds à -la tête, du sombre _tcharchaf_ sans lequel nulle femme ayant quelque -pudeur n’oserait quitter sa maison. Et c’est une chose si étrange et -variable, le désir, que lorsque seulement leurs mains, leurs mains -longues et pâles, sortaient de ces voiles obscurs, le cœur de M. -Feathercock bondissait dans sa poitrine, et que si leurs pieds un -instant éclairaient l’herbe, à côté des fleurs violettes, il imaginait -plus de choses qu’il n’y en a dans le _Cantique des Cantiques_. Elles, -les bien-aimées, couraient comme les faons des biches, et M. Feathercock -murmura, comme jadis le grand Soliman-ben-Daoud: - ---Mes colombes, faites que je voie vos regards, faites que j’entende vos -voix! - -Elles répondirent: - ---Tu ne verras pas nos regards, mais tu entendras nos voix. - -Et elles improvisèrent en riant: - - * * * * * - ---_Il est venu de bien loin pour nous rencontrer. Son aspect est -magnifique, sa démarche imposante. Et sur sa tête il a mis un fez: il a -l’air d’une bouteille bien cachetée._ - -»_Il a l’air d’une bouteille bien cachetée, mais la boisson qu’elle -contient est enivrante: ô mes sœurs, quand la boirons-nous?_ - -»_Nos yeux le peuvent contempler. Nous savons son front, sa bouche, et -qu’il a les moustaches jaunes. Lui ne connaît rien de nous trois; et -nous lui apparaissons noires, épaisses, sans taille, comme des boisseaux -à mesurer le grain._ - -»_Mais sous ces boisseaux se cachent la lumière de nos yeux, le feu de -notre corps--et nous brûlons!_ - - * * * * * - -Et M. John Feathercock, le cœur dilaté d’amour à la limite de la -dilatation, s’écria: - ---O chères ombres, que je sache au moins vos noms! - ---Celle-là, dit la plus grande des ombres, et la plus majestueuse, c’est -Féridjé. Celle-ci se nomme Léilah. Je suis Yasmine. - ---O Yasmine!... fit M. Feathercock. - -Et il prononça ces paroles d’un tel ton que les deux autres éclatèrent -de rire. - -Puis toutes trois prirent la fuite, Yasmine un peu plus lente, en lui -jetant un bouquet de colchiques. Et il n’y eut plus ni dames turques, ni -odeur de dames turques. - ---... Je savais que ces fleurs donnent un breuvage excellent contre la -goutte, songea M. Feathercock, resté seul dans la prairie. Mais comment -ai-je pu ignorer leur beauté? - -Le lendemain, il interrogea Mohammed. - ---Est-il vrai, lui demanda-t-il, que les dames de ce pays connaissent de -précieux secrets d’amour, et qu’elles surpassent toutes les autres en -délices? - ---C’est le mystère de la foi musulmane, répondit Mohammed avec -discrétion. - -Mais son silence rendit M. Feathercock plus rêveur encore que s’il avait -parlé. Il se disait: «Les reverrai-je?» - - * * * * * - ---... Elles te reverront, lui dit un jour Mohammed à voix basse, bien -qu’ils fussent seuls. Elles te recevront ce soir, dans une petite -maison, au bout du faubourg, là où commencent les jardins. C’est la -quatrième après un cyprès unique; et il y a, en face de la porte, une -tombe dont la stèle porte un turban neuf. - -Il les revit dans la petite maison du faubourg; et les iris d’automne -respiraient dans les jardins; et leur odeur s’exhalait dans l’air par -bouffées; et l’eau des ruisselets chantait en passant dans les vannes. -La pièce où il entra était assez sombre, n’étant éclairée que d’une -petite lampe; les fenêtres avaient des volets de bois, creusés de mille -petits trous réguliers, semblables aux alvéoles d’une ruche, étrange -grillage de bois et d’or; la lumière rousse y mettait des points clairs. -Il y avait des tables de nacre pâle, des divans bas; et sur ces divans, -elles l’attendaient, les trois amies! Et ni les mules fines de leurs -pieds, ni leurs mains légères, ni leur corps même n’étaient plus voilés -du tcharchaf; trois odalisques blanches, trois houris vêtues d’une soie -blanche constellée de paillettes d’or et d’argent, voilà comme -apparurent Léilah, Féridjé, Yasmine. Non, elles ne portaient plus de -tcharchaf! Cependant elles cachaient toujours leur visage: mais sous des -voiles blancs, cette fois, tout pailletés aussi; fantômes candides, -tombés du ciel, et en apportant toutes les étoiles. - ---Ah! ton visage! ton visage! dit M. Feathercock à Yasmine. - ---Y penses-tu? fit-elle, devant... devant celles-ci? - -Mais ces deux autres, les rieuses, avaient déjà disparu. Et Yasmine -entr’ouvrit son voile. Oh! elle ne montra pas tout son visage. Songez -qu’une musulmane a plus de pudeur. Elle découvrit seulement son front, -ses yeux, la ligne claire d’un nez droit, dont un instant les narines -palpitèrent. Et M. Feathercock, ayant jadis entendu dire par -Mohammed-si-Koualdia, qui était un homme sans mœurs, que lorsqu’une -musulmane a perdu le sentiment de ses devoirs jusqu’à se dévoiler--même -si peu!--devant un étranger, elle ne saurait plus songer à défendre le -reste, M. Feathercock pensa que c’était le moment de savoir si Mohammed -n’avait pas menti... - -... Mais il entendit un bruit léger et, se retournant, aperçut un grand -nègre sans barbe, mais avec beaucoup de dents, appuyé contre la porte. -Et ce nègre dit sans bouger: - ---Moi y en a dire missieu Hamdi. - ---Quoi? demanda M. Feathercock. - -Yasmine avait poussé un cri. - ---C’est l’eunuque! fit-elle. - -Puis elle s’échappa, prenant la même route que Léilah et Féridjé. - ---Cet eunuque va me tuer! songea M. Feathercock. - -Mais le nègre se contenta de montrer la porte, en disant toujours, d’un -air très sérieux: - ---Moi y en a dire missieu Hamdi. - -M. Feathercock lui montra tout ce que contenaient son portefeuille et sa -bourse. Le nègre prit tout. Puis il répéta d’un air stupide: - ---Moi y en a dire missieu Hamdi. - -Et il le reconduisit jusque dans la rue. - -Mohammed-si-Koualdia, consulté sur la gravité de l’événement, secoua la -tête d’un air très sérieux. - ---Penses-tu qu’il la tuera? demanda M. Feathercock. - ---Je te dirai cela demain, répondit Mohammed. - -Le lendemain, il revint dès l’aube, annonçant que Yasmine n’était pas -morte. - ---Mais, dit-il, Hamdi-bey va la répudier. Et quelle sera la situation -d’une femme qui a oublié son devoir avec un infidèle? Pour toi, je te -donnerai un avis: va tout raconter à ton consul. - -Le consul déclara que M. Feathercock ferait bien de regagner l’Europe -dans le plus bref délai, s’il voulait éviter un scandale public et un -danger certain. Mohammed fut de cet avis. - ---Mais, réfléchit M. Feathercock, Hamdi-bey répudie Yasmine? - ---Oui, fit Mohammed. - ---Eh bien, si je l’épousais? - -Son âme honnête se sentait toute pénétrée du désir de la réparation. Et -il se croyait sûr, maintenant, que rien au monde ne valait l’amour d’une -musulmane. - ---Ah! dit Mohammed, cela changerait l’affaire! - - * * * * * - -Le mariage eut lieu sans bruit devant le consul. M. Feathercock ne -tenait pas à ce qu’on connût l’origine de son bonheur, mais il était -assuré que son bonheur serait complet. Il planait dans la félicité. -Cependant, Yasmine lui parut un peu moins jeune qu’il ne l’avait jugée à -sa voix... Au premier repas qu’il prit avec elle, M. Feathercock mangea -peu. Cédant à un irrésistible désir de caresses, il se leva pour mettre -un baiser sur le cou de sa femme. Dans sa hâte, il laissa son couteau et -sa fourchette en croix. - ---_O dear!_ dit Yasmine scandalisée, votre couvert! Comme cela est -_improper_! - -M. Feathercock reconnut son incorrection, remit tout en ordre et dit -amoureusement: - ---Quelle délicieuse petite Anglaise vous auriez faite! - ---Mais je suis Anglaise, répondit Yasmine doucement: avant d’être madame -Hamdi, j’étais la femme de sir Archibald Beeston... J’avais voulu goûter -des Orientaux. Croyez-moi, cher ami, une Européenne s’y habitue -difficilement. - ---Et... et les deux autres? demanda M. Feathercock, qui commençait à -sentir des regrets du choix qu’il avait fait. - ---Léilah et Féridjé? Ce sont des musulmanes, mon ami, de vraies -musulmanes. Et, la preuve, c’est qu’elles ne vous ont pas montré leur -visage, elles! - - * * * * * - -... A peu près dans le même moment, Mohammed-si-Koualdia quittait la -demeure de Hamdi-bey, ayant reçu un bakchich honnête pour de mystérieux -services. Et Hamdi s’écriait, en rentrant dans sa cour fraîche: - ---Loué soit Allah, qui n’a pas converti tous les chrétiens! Que -deviendrions-nous, s’ils ne nous reprenaient pas les dames dont nous ne -voulons plus! - - - - -XV - -COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER CONSTANTINOPLE - - -Quelques jours après les épousailles de M. Feathercock avec Yasmine, en -laquelle, avec une certaine déception, il dut reconnaître bientôt une -compatriote, Haydar-pacha, ministre de la septième police, manda auprès -de lui, en audience particulière, Mohammed-si-Koualdia. - ---Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il simplement, que dans -l’entourage de Sa Majesté on est porté à faire paraître sous un mauvais -jour les relations que j’ai entretenues avec cet excellent missionnaire -qui, je crois, est devenu ton ami. C’est dommage: ses propos, parfois, -n’étaient pas sans nous être de quelque avantage, malgré qu’ils fussent, -comme ils disent dans leur langue, quelque peu «garruleux»... D’autre -part, il est possible que nous ayons épuisé leur utilité. Notre parent -Hamdi-bey lui-même serait de cet avis. - -»Cependant, tu le sais, ô Mohammed, ajouta-t-il, nous ne pouvons -expulser aucun étranger. Il y a les capitulations! Nous ne saurions -oublier qu’il y a les capitulations! Les étrangers ne peuvent quitter -cet empire que si c’est leur bon plaisir. - - * * * * * - -Mohammed, ayant écouté, parla d’autre chose, agréablement. Puis il fit -remarquer, avec des circonlocutions décentes, que sa maison, hélas! -était bien pauvre en ce moment, et que même le service public pourrait -souffrir de son dénuement. - ---Nous verrons plus tard, répondit le ministre de la septième police, -nous verrons plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir de la -petite chose dont je viens de te parler avec le père Stéphane, prieur du -couvent des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu qu’il n’aimait point -la concurrence des hérétiques de sa religion. Et il faut savoir se -servir des Grecs, ô Mohammed! C’est bien le moins, pour les embarras -qu’ils nous donnent. - -Il ne jugea point utile de faire connaître à son agent que le père -Stéphane l’était venu voir, au sujet de la concurrence que lui faisait -la mission du révérend Feathercock, et avait su l’intéresser à sa -plainte. - -Mohammed s’en alla par sa voie, sans rien demander davantage, et quand -il eut rendu visite au père Stéphane, jamais, durant les huit jours qui -suivirent, il ne se montra plus affable et plus communicatif à l’égard -de M. Feathercock. Il ne quittait plus guère la maison du Taxim. - - * * * * * - -... Certain soir, Zobéide, toujours prudente et sage, passa d’abord -doucement la tête entre deux petites branches de myrte, afin de savoir -quelle sorte de personnes causaient près du jet d’eau, dans l’ombre -fraîche qui tombait du mur de grès rose. Et quand elle vit que ce -n’était que le révérend John Feathercock, son seigneur et maître, -discourant comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia, elle se dirigea -vers eux bien franchement, quoique avec lenteur. Lorsqu’elle fut tout -près, elle s’arrêta, et sûrement vous eussiez cru, à l’éclair de ses -yeux très noirs, qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité est -que, de toute sa cervelle mince, de toute sa bouche et de tout son -ventre, elle ne faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée d’une -pastèque ouverte, placée sur la table au pied des grands verres à demi -pleins de la neige des sorbets. Car Zobéide était une tortue, de -l’espèce ordinaire qu’on trouve dans l’herbe des prés, aux alentours des -Eaux-Douces. - -Cependant, Mohammed continuait son histoire: - - * * * * * - ---... Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit -toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion -extraordinaire, le lion des lions! Aujourd’hui encore, il peut tuer un -chameau d’un seul coup de griffe; et, après lui avoir planté ses crocs -dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par -malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre, -rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria: «Il -n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le -confesse!» Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix -haute: «O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie!» -Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête, -derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi! Ce fut comme -s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe -droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant: «Lion, plus jamais -tu ne pourras tuer une chèvre!» Et il en est resté ainsi jusqu’à ce -jour: le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les -chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau -nouveau-né; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il -est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là. - - * * * * * - ---Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des -histoires bonnes pour les petits enfants. - ---Eh quoi! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu -peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de -Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve? Es-tu chrétien, -si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance? - ---Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais -depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres -pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir -lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa -l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition -qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous -autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour -vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même -temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces -moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler. - ---En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande -solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire -grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute! - -Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un -peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace. - ---Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme -tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre... - ---J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même... - ---... Tu serais capable de forcer la puissance d’Allah? poursuivit M. -Feathercock. - ---Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed. - -Prenant Zobéide, il la posa sur la table. La tortue, effrayée, de -nouveau avait rentré la tête. On ne voyait plus que les quadrangles -jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, tout contre la pastèque -juteuse. Mohammed prononça: - - * * * * * - ---_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue! Car ta tête est d’un serpent, -ta queue d’un rat d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de caillou; -et cependant tu connais l’amour comme les hommes, si bien que lorsqu’on -vous rencontre au printemps, vous toutes, tortues, on dirait que les -pierres mêmes, ding, ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent et -s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô tortue de pierre, voilà -qu’ensuite tu ponds des œufs!_ - -»_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, car on dirait que tu n’es que -de la coquille, et pourtant tu es une bête qui manges. Mange de cette -pastèque, ô tortue, et grandis cette nuit de la grandeur d’un ongle, si -Allah le veut!_ - -»_Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô tortue, mange encore de cette -pastèque, ou de sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore d’un -ongle, et deviens grosse comme une mosquée. Tu es un miracle en -toi-même, ô coquille qui es de la vie: fais un autre petit miracle, si -Allah le veut, si Allah le veut!_ - - * * * * * - -Zobéide, rassurée par la monotonie de cette voix, se décida enfin à -sortir d’abord la pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue -grasse et dure et ses fortes pattes griffues. Apercevant la pastèque, -elle fit un signe d’assentiment et commença de manger. - ---Il n’arrivera rien du tout! dit le révérend John Feathercock, un peu -ému. - ---Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain. - -Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec -ses doigts, et déclara: - ---Elle a grandi! - ---Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux. - ---Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la -Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque: «Je -jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par -l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez -tous d’être et de taille.» Allah s’est manifesté, la tortue a changé de -taille. Elle changera encore: mesure-la toi-même, et tu verras. - -M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle -avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur. - -Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et -en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une -tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle -fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son -bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques; on entendait -distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des -fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme -l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait -plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris -quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle, -Zobéide mordait. - -Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une -tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la -divinité occidentale: cela ne fut point avantageux aux travaux -évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à -un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait -prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait -assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et -mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se -persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu -connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de -pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver -Zobéide de pastèques. - -Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem, -le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait -du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la -drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas: - ---Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux! Tu as voulu rompre le -charme? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère! Il est rompu bien -plus que tu ne crois: la tortue va diminuer! - -Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à -l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans -confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire, -sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de -Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi «promiscueusement» à la canaille, -il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en -présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez -dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M. -Feathercock s’en applaudit. «Elle mangeait trop, tout simplement, -songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus, -elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est -pour le mieux.» - -Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à -mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air -sournois: - ---Effendi, elle diminue. - -Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de -se le dissimuler à lui-même: la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout -Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci! Quand il -allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait: «Sir, votre -tortue n’est pas une tortue ordinaire!» Quand il allait chez madame -Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne -comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses, -cette dame lui disait: «_Dear sir_, votre tortue! comme cela doit être -_exciting_, de la voir diminuer: j’irai chez vous.» Quand il allait à -l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes, -tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues -sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse -derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue, -les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande -grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient: «Mister Tortue, -mister Tortue! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui -diminue!» - -Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette -à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de -tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose -ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre -de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un -lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien -du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour -que d’éléphant. - - * * * * * - -Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était -saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit -café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément -agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très -terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui -dit froidement: - ---Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez _made an ass of -yourself_, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne -pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer -une congrégation ailleurs. - - * * * * * - -Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit -le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu -chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène -la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette -lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs. - -«Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable -Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer -que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il -a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle, -je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre; et ainsi -tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me -donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau -généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les -jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait -l’ancienne sous son burnous. - -»Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur -vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes -différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la -montre d’une _hanoum_ européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir -et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres -créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux.» - - - - -XVI - -COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT À -NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI - - -... Un matin que Nasr’eddine sortait de son couvent, situé, ainsi qu’il -a été dit, sur les hauteurs de Stamboul, il entendit des coups de fusil -de l’autre côté de la Corne d’Or, du côté du Taxim: c’étaient les -soldats insurgés, venus de Salonique, qui terminaient la révolution. -Quelques heures plus tard le Padischah était détrôné; il y avait un -autre Padischah, il y avait bientôt une Chambre, un Sénat, comme en -Europe; on ne parlait que de choses merveilleuses. Les gens -s’embrassaient dans les rues, et même certains musulmans célébraient -l’ère de la liberté en buvant publiquement le mastic des Grecs. Cette -dernière expression de la joie populaire choqua un peu Nasr’eddine: il -se promit de la blâmer devant Haydar-pacha, et ne comprit point -grand’chose au reste des événements dont Allah le rendait témoin. Le -hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que ces événements lui allaient -rendre la liberté. - - * * * * * - -Durant de très longues années, Haydar-pacha avait joui de la faveur de -son souverain. Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion des fêtes -du Baïram ou pour fêter la naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui -remettait une bourse pleine d’or et Haydar disait, les deux genoux à -terre et le front prosterné: «Ton règne est plein de gloire, tu vivras -encore cent et une années!» Il prenait cet air de jubilation afin de -faire croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces quelques centaines -de livres accordées par la munificence du maître, mais en vérité c’était -là le moindre de ses revenus. Car Haydar commandait en chef la septième -police du sultan, celle qui est chargée de surveiller les six premières, -et il les surveillait en effet fort proprement: c’est-à-dire que, -lorsque l’une des six polices était parvenue à se procurer une grosse -somme, soit en menaçant de délation un riche personnage, soit en faisant -confisquer les biens de ce personnage après l’avoir fait disparaître par -le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans du vinaigre ou la corde, Haydar -exigeait de ses collègues une légitime commission pour établir que cette -opération avait eu réellement pour objet la sécurité du Padischah. De -temps en temps, pour se faire craindre, et afin de montrer qu’on aurait -eu tort de lui refuser cette commission, il employait au contraire toute -l’adresse de son calame ingénieux et toute l’astuce de ses affidés à -démontrer que le chef de l’une des six autres polices consacrait plus -d’efforts à s’enrichir qu’à pénétrer les projets des ennemis du trône; -et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou même en Tripolitaine. Les -serviteurs des craintes impériales redoutaient particulièrement d’être -envoyés dans cette province; car les exilés libéraux, qui y vivaient en -grand nombre, avaient fini par la transformer en une sorte de république -indépendante, dont les moyens de gouvernement étaient d’ailleurs calqués -sur ceux de l’autocrate qui les avait déportés: et ils avaient coutume -de mettre à mort ceux des nouveaux arrivants qui ne leur paraissaient -pas véritablement démocrates. - -Ces besognes de haute justice distributive avaient rendu Haydar assez -populaire pour un espion. Lorsque le Padischah, cédant au patriotique -désir qu’exprimèrent ses sujets par la voix de cent mille soldats dont -il avait oublié de payer la solde, leur octroya une constitution, le -chef de la septième police ne fut pas inquiété. Les libéraux se -contentèrent de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait les six -autres, la dernière n’avait plus de raison d’être. La résignation -respectueuse d’Haydar servit de voile décent à son incrédulité. Il -savait que la police fait la force principale des gouvernements, de même -que la discipline celle des armées: ces révolutionnaires lui parurent -naïfs. C’est pour cette raison, et afin sans doute de charmer ses -loisirs, qu’il continua de donner, par habitude et gratuitement, des -conseils à leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, avec son -concours, une assez jolie conjuration, compliquée d’un projet de -massacre général; mais cette conjuration fut révélée par un mouchard. -Haydar n’éprouva d’abord de cet échec qu’un sentiment d’humiliation. -N’ayant pas de convictions politiques, il souffrait de s’être trompé de -côté. Mais les vainqueurs alors commencèrent de pendre, et cela ne fut -pas sans lui inspirer quelque inquiétude. Chaque matin, sur le pont de -Galata, une nouvelle potence portait un poids nouveau. Le mort, au vent -qui venait du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs encore -froides du septentrion, ou des contrées qu’échauffait déjà le soleil du -sud, se balançait tout doucement, et même le mugissement des sirènes, -dans la Corne d’Or encombrée de navires, faisait frissonner ses pauvres -vêtements sur son corps tout raide. Haydar songeait: - ---Voilà qui est grave: la situation redevient normale. Le nouveau -gouvernement se met à n’avoir pas plus de scrupules que nous n’en -avions. Il ne pend encore que des misérables, ce qui est une détestable -opération: elle ne rapporte rien. Mais il apprendra bientôt son métier -et c’est à nous qu’il va s’adresser: nous avons de l’argent! Si l’on -sait quels furent mes amis durant ces six mois, que vais-je devenir? - -Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure Mohammed-Riza et Kassim-effendi, -officiers de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant d’eux, croyant -comprendre ce qui les amenait. Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une -sorte de courage inutile et triste: - ---Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous avez vos sabres. - -Il dit cela parce qu’il préférait mourir de la sorte que d’être pendu. - -Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait de confisquer ses biens, et -que la justice du peuple lui faisait grâce de la vie. On lui permettait -de quitter librement le sol de la patrie pour se rendre en Occident, -accompagné de sa femme légitime et d’une seule servante noire. Haydar -respira. C’était un véritable Ottoman, il n’avait jamais visité les pays -qui sont à l’ouest de la terre; mais il savait qu’on n’y assassine plus, -les révolutions ne se passant qu’en bavardages; et on lui avait dit que -Paris était accueillant aux étrangers. - -Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent immobiles, et derrière eux il y -avait des soldats. Haydar craignit alors que, pitoyablement, ils -n’eussent commis un mensonge et ne fussent venus pour l’assassiner. - ---Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza. Seulement nous devons faire -dans ta demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes femmes de se voiler -et de passer dans les jardins. Même le _haremlik_ doit être ouvert aux -recherches de la nation. - ---_Inchallah!_ répondit Haydar, c’était déjà comme ça du temps que -j’étais chef de la septième police. Ces usages sont excellents, qu’il -soit fait à votre désir. - -Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume de cacher dans un coin de sa -maison, sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille, une somme qui -varie selon sa fortune, et qui doit lui permettre de subvenir à ses -premiers besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce trésor qu’on -cherchait à lui ravir. Les soldats sondèrent les murs à coups de crosse. -Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains énormes et de tout petits -yeux sans méchanceté. On brisa les lourds bahuts incrustés de nacre, et -dans les jardins les pioches et les pelles trouèrent de longues fosses, -qui se croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au fond d’un bûcher, -Mohammed et Kassim découvrirent mille pièces d’or dans un coffre -d’acier. Alors ils se retirèrent. - ---C’était la volonté d’Allah! dit Haydar. - - * * * * * - -Mais le soir, quand tous ses eunuques, ses esclaves et ses femmes -l’eurent quitté, sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé, il alla -visiter avec elles les racines d’un vieux pêcher. Le vent faisait tomber -sur leur dos des pétales qui semblaient brocher de rose le caftan jaune -d’Haydar et les voiles de soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra -trois ou quatre sacs assez lourds. - ---L’autre cachette, dit-il, fier de sa sagesse, je l’avais faite pour -qu’elle fût trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci: cinq mille pièces d’or! - -Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, il prit l’Express-Orient à la -gare de Sirkedji. Il se sentait pleinement heureux, étant sauvé: car il -n’avait pas seulement pour fortune les cinq mille pièces d’or enfermées -dans les malles de fer grossièrement peintes qui passaient pour -appartenir à Kadidjé, la négresse esclave. Les banques des infidèles, -depuis longtemps, lui gardaient un autre trésor, et bien plus riche. -Sans se faire une image bien nette de l’existence qu’il allait mener -dans ces pays d’Occident où il se réfugiait, il demeurait convaincu -qu’elle serait plutôt agréable. Les gens de sa race n’ont guère, sauf ce -qu’il en faut pour les avarices nécessaires, la faculté de prévoyance. -Mais il nourrissait l’idée vague que cette existence devait être -pareille à celle qu’il connaissait depuis son enfance, embellie encore -par d’autres plaisirs, la plupart immoraux. Il aurait sans doute, comme -à Constantinople, une maison au bord de la mer, une autre très vaste, -dans un quartier discret, quelque part dans Paris, beaucoup de -serviteurs, des femmes, et il entrevoyait la nécessité de racheter -quelques eunuques, malgré la dépense. Tout cela faisait partie des -jouissances qu’une honnête fortune autorise en Turquie, et il comptait -profiter, par surcroît, des complaisances qu’ont si souvent, lui -avait-on dit, les femmes des chrétiens, qu’elles soient purement vénales -ou simplement curieuses. - - * * * * * - -Un musulman, une fois qu’il est dans un lieu public, ne doit jamais -avoir l’air de regarder sa femme voilée, ni même paraître savoir qu’il -possède une femme. Haydar avait retenu un compartiment pour lui, un -compartiment pour Léila et son esclave. Il s’installa dans le sien et ce -fut alors qu’il connut son premier étonnement, dont ses membres pour -ainsi dire, s’aperçurent avant lui-même: les banquettes n’étaient pas -assez larges pour s’y accroupir, les jambes croisées; ainsi pénétra pour -la première fois dans son cœur le soupçon inquiet que les pays qu’il lui -faudrait désormais habiter ne lui offriraient point tout ce qu’il avait -jusque-là possédé. Puis il vit entrer Kadidjé. - -Une figure blanche n’a besoin, pour exprimer les sentiments qui -l’animent, que de mouvements fort légers. Tout s’y peut lire; et le -principal souci des Européens et des sémites est par conséquent de -refréner la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, toutes les -peines du monde à distinguer quoi que ce soit sur un visage noir. C’est -pourquoi les nègres sont obligés de faire des grimaces très larges et -des gestes excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, une lippe -monstrueuse, et son ventre même manifestait de l’indignation. - ---Il n’y a pas, dit-elle, de _haremlik_ dans cette charrette à fumée. Où -veux-tu qu’une musulmane pieuse puisse prendre ici ses repas? -Faudra-t-il rester enfermées trois jours dans la boîte où tu nous as -mises? - -Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient n’a pas été fait, jusqu’à -ce jour, pour transporter des musulmanes respectueuses de leurs devoirs. -Il donna l’ordre qu’en effet Léila et son esclave fussent servies dans -leur compartiment, et elles lui manifestèrent leur mauvaise humeur. Cela -rendit Haydar, malgré lui, assez mélancolique. On a beau connaître qu’il -faut prendre l’humeur des femmes comme le temps qu’il fait et ne point -s’en inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste quand il pleut et quand -sa femme gronde. Haydar se rendit alors au wagon-restaurant, dans -l’intention de boire un café à la turque: et nul ne le salua. Cela -n’était pas étonnant, puisque nul ne le connaissait. Mais quand il -traversait, jadis, les rues de Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il -était le chef de la septième police, chacun plongeait la tête très bas, -ramassant un peu de poussière du doigt et la portant à sa poitrine, à sa -bouche et à son front. Il eut l’impression d’être isolé dans un monde -nouveau, horriblement brutal, parfaitement ignorant. Son cœur se serra, -il comprit l’horreur de l’exil. - - * * * * * - -Les hommes n’éprouvent vraiment le désir d’être près d’une femme que -s’ils ont l’âme troublée: c’est parce qu’ils se souviennent toujours -d’avoir été de petits garçons. Haydar sentit brusquement le désir de -retrouver Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs, de son -ventre écrasant des ventres, et mécontent parce qu’il ne savait même pas -s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant le compartiment -qu’occupait sa femme, il ouvrit la porte avec une sorte d’empressement -avide et douloureux. Il est très difficile d’exprimer décemment ce qu’il -aperçut. Un étranger était assis sur la banquette près de Léila, qui -avait tiré son voile ainsi qu’il convient. Mais tel était le seul -sacrifice qu’elle eût fait à la réserve qui convient aux musulmanes. - -Une inspiration irraisonnée saisit Haydar. Il tira sur la sonnette -d’alarme et le train s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient porter -on ne distinguait que des blés verts sur une immensité plate; mais -presque aussitôt on vit accourir, foulant les graminées claires, un -soldat serbe à cheval. Il lui avait paru suspect que l’Express-Orient -s’arrêtât, sans motif apparent, en pleine campagne. - -Le conducteur accourait lui-même à travers les couloirs, et, de chaque -wagon, ayant sauté par les portières sur la voie pour gagner plus vite -la place où s’était passé le drame, des voyageurs s’empressaient. Le -bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc venait d’être assassiné par -un fanatique de la liberté. Le conducteur dit à Haydar: - ---Où êtes-vous blessé? - ---Je ne suis pas blessé, répondit Haydar tristement, mais ce conducteur -est entré dans le _haremlik_, et... - -Le contrôleur eut quelque peine à comprendre que Haydar appelait -_haremlik_ le compartiment, pareil à tous les autres, où se trouvait sa -femme. Mais il devina le reste beaucoup plus aisément. - ---Si on faisait arrêter le train toutes les fois que ça arrive, dit-il, -on n’arriverait jamais! - -Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de la septième police. Le -soldat serbe riait parce qu’il était tombé du malheur sur un Turc. - -Léila pleurait, grasse, blonde et froide. Et Haydar se dit en lui-même: - ---S’il en est ainsi déjà quand nous sommes encore si près de -Constantinople, que se passera-t-il à Paris?... - - * * * * * - -Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice est lente, mais implacable, -acheva de venger son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau que le -ministre de la septième police lui avait fait appliquer sur les doigts. -Mais Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement, apprenant -qu’Haydar-pacha venait de prendre les routes de l’exil, il s’en fut -demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait remplacé s’il existait une -raison quelconque pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à -Constantinople. Le Jeune-Turc se fit apporter les pièces du procès, -puis, ayant médité, décida: - ---Nous ne poursuivons pas encore les crimes d’hérésie. Pars donc, tu es -libre; mais dépêche-toi, dans quelques semaines quelque chose me dit que -nous serons devenus aussi sévères sur la foi que le Padischah ou -davantage: il faut bien faire quelque chose pour le peuple! - - - - -XVII - -DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE -ZÉINEB - - -... Et quand Nasr’eddine put quitter Constantinople, près d’un an -s’était écoulé depuis qu’il avait quitté Brousse entre deux zaptiés, -derrière la queue d’une mule. Et ceci était la suite des trahisons de sa -femme, Zéineb la pernicieuse. Car Zéineb avait dit à Ahmed-Hikmet: - ---Ne sais-tu pas que le hodja, ce chien qui est mon époux, est un -hérétique, un Persan? Que ne le fait-on citer devant les oulémas de -Stamboul? - -Et elle avait cligné des yeux, la perfide, comptant bien que l’officier -saurait profiter de cette absence. En effet, ils s’abandonnèrent à leur -péché, mais Allah est plus puissant, Allah les en punit, car -Ahmed-Hikmet fut tué par les Arabes du Hedjaz, qui lui ouvrirent le -ventre en croix, et quand Zéineb apprit que Nasr’eddine s’était enfin -lavé de toute accusation de mauvaise doctrine et qu’on le lui renvoyait, -ce déplorable, elle venait de s’apercevoir qu’il aurait dû, pour son -honneur et sa sécurité, être de retour quelques mois plus tôt! - -Cependant Nasr’eddine, débarqué à Moudania, s’acheminait vers sa -demeure, monté sur une chamelle blanche. Il réfléchissait à son aventure -singulière. - - * * * * * - -«Des imputations portées contre moi, songeait-il, je ne crois pas qu’il -en fût une seule qui contînt, de vérité, ce qu’il en pourrait entrer -sous l’ongle de mon petit doigt. C’est un mystère, par Allah, c’est un -mystère! Ou plutôt c’est une intrigue. Il y avait un officier...» - -Puis il se rappelait Zéineb, l’injurieuse, qui le traitait plus mal -qu’un chrétien, et si souvent avait négligé ses repas, aux jours qui -pourtant n’étaient pas des jours de jeûne. - -«Hélas! songeait-il, la chair est faible! Les premiers jours que je fus -en prison, je me disais: «Du moins, on m’a fait une grâce; on ne m’y a -pas mis avec ma femme!» Et maintenant il me semble que je ne serais pas -fâché de la revoir. C’est extraordinaire!» - -Telles étaient ses méditations, tandis que la chamelle blanche avançait -toujours, avec sa bonne tête, ses yeux noirs, son cou brandi vers le -ciel comme la proue d’une galère des vieux padischahs; et, entre son -gaillard d’arrière et son gaillard d’avant, Nasr’eddine était assis, -bien soucieux de lui-même, et tout étourdi par la nouveauté de ses -sentiments. Ce fut ainsi qu’il arriva devant sa demeure. - -La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine se laissa glisser. D’abord, -il porta la main à sa poitrine, à sa bouche et à son front, pour la -politesse; puis il se frotta les deux cuisses, à cause de la fatigue, et -ensuite il pensa très fortement à sa femme, parce que c’était son désir. -Mais il n’en montra rien, par dignité. Il dit seulement à ses disciples -qui étaient venus le saluer: - ---Ça va bien, mes enfants, ça va bien. Vous êtes beaux comme la porte de -ma maison! - -Et ces paroles devaient naturellement lui monter aux lèvres; car, pour -un exilé, il n’y a rien de beau comme la porte de sa maison. Il la -reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre tout doucement, et derrière -il y a l’eau fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a l’amour. - -Ainsi avaient changé les sentiments de Nasr’eddine à l’égard de Zéineb, -et, sans qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à l’égard de -Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait que douze mois auparavant il se disait -chaque soir: «Quelle épouse, quelle épouse! Le Rétributeur sait ce qu’il -fait, mais moi je n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné celle-là -et non une autre?» A cette heure, au contraire, il pensait: «Après tout, -c’est mon épouse tout de même. Elle est belle: son corps n’est pas comme -son âme. Et qu’est-ce que son âme? Quelle est la nécessité que ma femme -ait une âme? Je ne connais que la mienne, qui est pleine d’indulgence. -L’indulgence est la vertu des saints: il va m’être très doux d’être un -saint.» Zéineb, de son côté, gémissait secrètement: «J’ai péché et, s’il -connaît mon péché, je devrai quitter cette maison où je régnais. Même, -s’il le veut, il peut me faire mourir. Que ce sort est cruel! Et que ne -ferai-je pas pour être pardonnée!» - -Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle n’avait pas eue depuis -qu’elle était petite fille, si claire, si tendre, étouffée comme un -baiser donné la nuit: - ---O mon seigneur, le salut sur toi! On t’attendait. - -Et elle baisa ses pieds, durant que la servante se hâtait, portant -l’aiguière pour les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il avait -décidé qu’il s’imaginerait être heureux, qu’il s’inventerait son bonheur -pour cette nuit de retour. Et qu’importaient les autres nuits! Il n’y -voulait pas songer. «Qu’elle soit silencieuse, se disait-il, silencieuse -et obéissante, aujourd’hui. Je lui prêterai des mots, je me persuaderai -que mon désir est son désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est comme -je la souhaite, et non pas Zéineb l’insupportable!» Or, il n’avait rien -à imaginer, il reposait dans de la douceur, il dominait sur de -l’obéissance: et cela lui sembla tellement extraordinaire que ses deux -sourcils, un instant, furent comme deux sabres courbes au-dessus de son -front plissé. Il abaissa les yeux: Ah! Zéineb avait un peu de peine à -rester agenouillée! Il distingua aussi une cernure douloureuse, une -ombre triste, autour de ses paupières, et comme un voile, fait de -meurtrissures molles, sur toute sa face. Ces signes, il les connaissait, -il n’était plus un adolescent naïf. - -Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa gorge: - ---Depuis quand... - -Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des pieds de son époux dans ses -deux mains, reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses dents mordant la -terre, parce qu’elle croyait que la vérité allait s’élever contre elle. -Et cela était si contraire aux habitudes de sa femme, si flatteur pour -son orgueil, si voluptueux pour ses sens, si attendrissant pour sa -force, que, malgré ce qu’il devina, Nasr’eddine se reprit, d’un ton -paisible: - ---... Depuis quand, en même temps que l’aiguière des ablutions, -n’apporte-t-on point ici, à l’époux qui revient, les confitures? - -Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher les confitures. - -«Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine est toujours le hodja -Nasr’eddine: un aveugle qui rêve.» - - * * * * * - -Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de la foi musulmane. Ceux qui -savent ne doivent pas dire: ils étaient deux époux, et, si ce n’est la -religion, c’est la décence, si ce n’est la décence, c’est l’envie qui -défendent de révéler le mystère. Mais celui qui dort seul, et même -l’amant, car il n’est jamais sûr de son bonheur, rêve avant de -s’endormir: «Qu’Allah m’en donne autant, et je le tiens quitte, en -vérité. Il n’y a rien de mieux au monde!» Quand Nasr’eddine sentait se -desserrer un peu le beau collier que lui faisaient les bras de Zéineb, -il lui paraissait étrange de ne pas sentir la morsure de la faim au -creux de l’estomac, de ne plus avoir à plier les épaules devant un juge, -et il s’émerveillait, lui qui durant douze mois de geôle avait été -incapable de désirer autre chose que le sommeil, rien que le sommeil, de -pouvoir à cette heure veiller joyeusement, une femme à ses côtés. Et -puis il se rappelait: «En vérité, hier j’étais en prison. Qui donc -m’avait dénoncé?» Il croyait l’avoir deviné, mais sentait bien plus -vivement sa jouissance actuelle que ses maux écoulés. En face de lui, -sur une petite place, par-dessus le mur de son haremlik, croissait un -très vieux platane, où un ménage de corbeaux, chaque année, avait -coutume de faire son nid. La saison était déjà bien avancée, et l’on -voyait, sur les hautes branches, les corvillons qui commençaient -d’essayer, non pas encore leurs ailes, mais leurs pattes hésitantes. - ---Il y avait bien des corbeaux autour de la femelle, quand je suis -parti, dit Nasr’eddine en rêvant. - ---Ah! répondit Zéineb, il ne reste plus que les deux qui ont fait le -nid. C’est le proverbe: «Beaucoup pour l’amour, deux pour le ménage.» - -Elle avait prononcé ces mots sans malice, mais Nasr’eddine la regarda -d’une façon si étrange qu’elle crut que son cœur allait éclater -d’épouvante. - -«Je me trompais, il sait tout», pensa-t-elle. - - * * * * * - -Le léger vent froid de la nuit la fit trembler, et elle sentit au même -instant en elle les premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. -Elle demeura immobile et peureuse. Il lui semblait que le poids de son -corps écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha la tête gravement et -se leva. Zéineb demanda, d’un air humble: - ---Où vas-tu, ya Nasr’eddine? - -Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi pour divorcer. Nasr’eddine -eut un sourire. - -«Ouallahi! songea-t-il, ce n’est pas de la sorte qu’elle m’eût parlé -avant ce méchant voyage. Elle m’aurait dit: «Tu sors? Et pourquoi -sors-tu? O débauché qui cours la nuit après avoir dormi le jour, -hypocrite, mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes, perfide!» Car -telles étaient ses façons de me traiter, je m’en souviens. Allah est le -plus savant, il m’a écrit la délivrance. Quant aux moyens, -n’approfondissons pas. L’homme est sous son destin comme le papier sous -le calame: ce qui est marqué, c’est marqué!» - -Il répondit donc: - ---Mon ange, ne devines-tu pas que je vais où j’allais jadis, près de la -source qui est au coin du cimetière de Bounar-Bachi, chez -Abdallah-le-boiteux, qui vend du café. - -Zéineb murmura: - ---Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à ton plaisir! - - * * * * * - -Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche de ce qu’il intéressait si fort -Zéineb de connaître! Le matin, il allait à la mosquée; le soir, il -s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que font les tombes des vieux sultans, -et il disait: «Si le samovar est bien abrité du vent et la poudre de thé -de bonne espèce, c’est le principal, ô mon épouse, c’est le principal! -Car, vers quatre heures, le vent de mer s’élève. Il est frais et doux à -mes vieux os, et il y a des cigognes dans le ciel: le vol des cigognes -est sublime.» - -Il voyait cependant la taille de Zéineb s’arrondir, mais gardait le -silence, et elle-même ne voulait pas avoir l’air de croire que -l’événement fût proche. Lorsqu’elle ressentit les premières douleurs, -elle serra les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment où Nasr’eddine -sortit pour aller s’asseoir, les talons sous les cuisses, à sa place -ordinaire, à l’ombre des vieux tombeaux; et il y resta même un peu plus -longtemps que d’habitude. Quand il revint vers sa demeure, une matrone -en sortait, et il trouva Zéineb couchée, tenant dans ses bras une petite -chose vagissante, encore toute meurtrie de la douleur de naître. Il -demeura silencieux, les cils baissés; son visage noircit parce qu’il -évoquait le jour où les zaptiés l’avaient mené chez le vali, l’odeur -affreuse des sentines du navire qui l’avait conduit à Constantinople, la -prison plus puante encore, les interrogatoires des mauvais juges, -l’argent qu’il avait dépensé, et la trahison sous son toit! - -Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait fini par prendre confiance -dans son mensonge. Décidément, le hodja ne savait rien. Il était trop -bête, ce saint homme, et il ne fallait plus qu’un petit mot pour lui -expliquer cette naissance un peu rapide. - ---Quel malheur, quel malheur, dit-elle, d’avoir autant souffert pour un -enfant qui n’a que sept mois! - -Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né dans ses bras et le soupesa -très sagement. Il allait bien sur les neuf livres. Et quelles belles -grandes oreilles détachées de la tête, que d’ongles, que de cheveux! Il -admira ce poids magnifique, et ces oreilles, et ces ongles, et ces -cheveux. Mais il admira aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge, il -se souvint des quelques mois de paix que ce mensonge lui avait donnés. -Il ne fut pas ému, il ne fit pas de grands gestes, il ne se contempla -pas lui-même dans sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme: - ---Par Allah! pour sept mois, il est bien avantageux! - - * * * * * - -Puis il sortit, parce que c’était l’heure de la cinquième prière. - - -FIN - - - - -TABLE - - - PRÉFACE v - - I.--OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB 1 - II.--DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE - MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE 13 - III.--COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES - CHRÉTIENS 36 - IV.--COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS 47 - V.--COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DEUX HISTOIRES - PROFITABLES 59 - VI.--OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS - UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE 82 - VII.--COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA - PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU - PADISCHAH, ET COMMENT IL EN SORTIT 93 - VIII.--COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA - BARONNE BOURCIER 106 - IX.--COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE - DEMI-LIBERTÉ 118 - X.--COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT - À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU - CORDONNIER 125 - XI.--COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME - POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS 156 - XII.--COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI - GAGNÈRENT LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK 171 - XIII.--DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE ET DE LEUR DOULOUREUSE - SÉPARATION 209 - XIV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA 230 - XV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER - CONSTANTINOPLE 245 - XVI.--COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR - ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI 260 - XVII.--DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À - L’ÉGARD DE ZÉINEB 274 - - -208-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--4-19. 8750-3-19. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON -ÉPOUSE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
