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-The Project Gutenberg eBook of Nasr'Eddine et son épouse, by Pierre
-Mille
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: Nasr'Eddine et son épouse
-
-Author: Pierre Mille
-
-Release Date: December 14, 2022 [eBook #69540]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google
- Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON
-ÉPOUSE ***
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- PIERRE MILLE
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- NASR’EDDINE
- ET
- SON ÉPOUSE
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- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
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-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
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-DU MÊME AUTEUR
-
-Format in-18.
-
- BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol.
- LA BICHE ÉCRASÉE 1 --
- CAILLOU ET TILI 1 --
- LOUISE ET BARNAVAUX 1 --
- LE MONARQUE 1 --
- SOUS LEUR DICTÉE 1 --
- SUR LA VASTE TERRE 1 --
-
-
-Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.
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-
- Il a été tiré de cet ouvrage
- VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- tous numérotés.
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-
-Droits de traduction, de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-Copyright, 1918, by CALMANN-LÉVY.
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-PRÉFACE
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-
-Nasr’eddine-Hodja est un personnage historique: il vécut au début du XVe
-siècle à la cour du glorieux Timour, le conquérant de la Perse, de
-l’Arménie, de la Russie et de l’Inde. Ce souverain n’était pas sans
-présenter quelques rapports avec certains monarques de nos jours: il
-dressa, pour sa gloire, une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes
-coupées, fit une fois massacrer mille petits enfants avant son déjeuner,
-éleva à un haut degré de perfection l’organisation militaire,
-industrielle et administrative de son empire, et fonda des écoles
-scientifiques. Il était également fort pieux.
-
-Parmi les saints et les savants de son entourage se trouvait
-Nasr’eddine. On ne sait comment ce très distingué personnage, lumière de
-la théologie et de la jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé, dans
-la mémoire des peuples, en une sorte de bouffon; mais nous ne saurions
-nous en étonner à l’excès: la même aventure échut au roi Dagobert. C’est
-peut-être que les peuples conquis, après avoir tremblé sous leurs
-vainqueurs, s’en vengent en les raillant. En tous cas l’on découvre,
-dans les plus anciennes aventures attribuées à Nasr’eddine, la trace de
-la malignité persane, et aussi d’une propension persane à la critique,
-au schisme, aux hérésies sociales et religieuses.
-
-Cet élément de critique et de malignité a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à
-nos jours. Car, à cette heure encore, en Asie Mineure, à Brousse en
-particulier, le populaire semble considérer que, s’il est mort, du moins
-c’est il y a quelques jours à peine, hier seulement, ou même
-aujourd’hui. Par surcroît, de simple bouffon il s’est transformé en une
-sorte de héros singulier. Il n’a point perdu sa naïveté; mais son
-penchant à l’ironie, son scepticisme théologique se sont accrus. Il faut
-peut-être voir là, chose curieuse, un résultat du profond respect que
-les Turcs d’Asie Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient discuter
-ouvertement un point de dogme: l’idée même, je pense, ne leur en vient
-pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie, le penchant à l’incrédulité,
-sont dans la nature humaine: et ces fidèles «croyants» alors ne sont pas
-fâchés d’attribuer leurs impulsions d’impiété à un imbécile. Mais c’est
-ce qui fait que, peu à peu, le caractère traditionnel de Nasr’eddine a
-changé: on l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque dans sa faiblesse
-et dans ses malheurs. Sans cesse il est victime des hommes et surtout
-des grands, mais il les raille bonnement. Il est aussi victime des
-femmes, de la sienne en particulier, mais s’y résigne avec tant de
-simplicité qu’on ne sait même pas s’il pardonne: c’est qu’il a gardé
-toute la bonté, toute la bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs
-parmi les humains.
-
-C’est par ces paysans que j’entendis jadis conter, dans les campagnes de
-Brousse, les innombrables aventures de Nasr’eddine. M. Bay, consul de
-France, spirituel et merveilleux traducteur, interprétait sur-le-champ
-ces récits devant moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre Nasr’eddine
-sous mes yeux, qu’à mon tour je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu
-différent, mais ressemblant encore, du moins je le crois, à celui qui me
-fut montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me suffira qu’on puisse
-trouver quelque saveur pittoresque à ces quelques pages. On y découvrira
-aussi quelque apparence du style des _Mille et une Nuits_, et même deux
-passages qui existaient en germe dans cet admirable et opulent recueil.
-C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay, je croyais entendre le Dr
-Mardrus. Je dois donc au nouveau traducteur des _Mille et une Nuits_
-l’expression de ma gratitude.
-
-P. M.
-
-
-
-
-NASR’EDDINE ET SON ÉPOUSE
-
-
-
-
-I
-
-OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB
-
-
-Hosséin, le riche marchand de soie du bazar, salua en passant
-Ahmed-Hikmet, lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci lui rendit son
-salut sans morgue, et presque avec déférence:
-
---La bénédiction sur toi, Ahmed!
-
---La bénédiction sur toi, Hosséin!
-
-Hosséin, le marchand de soie, est très jeune, très beau et très pieux.
-C’est lui qui, à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les cérémonies
-des derviches hurleurs, dans la grande maison qu’ils ont louée au-dessus
-du cimetière. Il prie plus longtemps qu’un iman, et le jeûne amincit ses
-os. Voilà pourquoi Ahmed avait mis du respect dans son salam. Mais aussi
-il avait hâté le pas, et regardé en se retournant si Hosséin le suivait
-des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un homme si vertueux sût qu’il allait
-entrer dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la porte de derrière,
-dans la maison de Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste à l’heure où
-le hodja n’y était point, et que sa femme était seule.
-
---C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse! Uniquement pour te voir,
-et t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il quelques instants plus
-tard à Zéineb. Je ne te regarde pas, mon âme! Je ne suis pas venu pour
-toi, ma maîtresse!
-
-Et Zéineb répondit, la dévergondée:
-
---Je le sais, mon œil! Aussi tu vas t’en aller tout de suite, tout de
-suite! Car mon époux le hodja--que le ciel lui soit comme la dalle d’une
-tombe, et la terre comme une fosse--ne restera plus longtemps à la
-mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage tes forces, ô mon amour!
-et prépare tes reins. Aussitôt que je verrai le moment, aujourd’hui
-peut-être, je te ferai prévenir par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre
-messagère.
-
---Zéineb!... fit Ahmed, hésitant.
-
---Parle, ma prunelle!
-
---Zéineb, continua-t-il, est-ce que le Rétributeur ne nous punira point?
-Ton mari est un si grand saint!
-
---Lui? dit-elle. C’est un mécréant, je te le répète. C’est un impie,
-c’est un hypocrite! Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires, il
-les connaît; la loi, la jurisprudence, il les connaît. Mais c’est un
-damné qui ne croit à rien. Un jour la foudre tombera sur cette maison.
-
---O ma colombe, répondit Ahmed, s’il en est ainsi, tant mieux: le péché
-est moins grand... Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger quelque
-chose, oui, quelque chose qui pourrait l’éloigner ce soir.
-
---Invente! Perpètre! Imagine! Construis! ô mon genni!
-
- * * * * *
-
-Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine dissimulait sous sa grande
-sagesse un esprit devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être qu’il
-avait trop étudié, après avoir passé les premières années de sa vie à ne
-rien savoir, et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, même alors,
-dans sa jeunesse, trop fréquenté les Persans, ces hérétiques. C’est
-peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. O Brousse! nid dans
-les branchages, maisons aux toits jaunes, telles, oui, telles des
-topazes serties dans une mer d’émeraude; ville verte abritant la mosquée
-verte; Olympe bithynien, époux des nuées, père des ruisseaux; plaines
-grasses, oliviers, mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, vasques
-moussues des fontaines, on est trop heureux près de vous! Vous faites
-trop aimer la vie terrestre, on n’en désire plus d’autre, on ne sait
-plus s’il en est une autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci? Allah a
-fait la misère, il a fait la douleur, les pachas qui vident les poches
-et remplissent les prisons, les brigands qui coupent les oreilles et
-ravissent les troupeaux, les déserts sans puits, les rocs infertiles,
-pour qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise: «Ce sera mieux, quand
-je serai mort!» Mais dans un moment de pitoyable oubli, il a fait
-Brousse: on ne peut être mieux qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans,
-les pensées que, sous son turban vert, nourrissait le hodja Nasr’eddine;
-et, en égrenant son chapelet, il se disait: «Ces petites boules de bois
-précieux sentent bon.» Mais il oubliait de méditer sur les
-quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, que représentent les boules de
-ce chapelet.
-
- * * * * *
-
-Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu de temps après qu’Ahmed Hikmet en
-était parti. Sa face, à son habitude, était tout empreinte d’une
-délicieuse bénignité. Et il dit à son épouse Zéineb:
-
---Que cette journée est belle! Que la lumière est calme, pure, claire et
-caressante! Y a-t-il rien de meilleur au monde et de plus hospitalier
-que ce platane, ces cyprès et ce vieux buis dans notre jardin?... Femme,
-tu feras, pour ce soir, un pilaf, un bon plat de pilaf, avec du riz de
-première qualité, de l’excellent beurre et le safran le plus parfumé.
-Nous le mangerons ensemble, et puis la nuit viendra. La nuit est bonne,
-aussi. La nuit est pleine de voluptés.
-
-Il annonça ce désir parce que, s’il aimait les choses de la nature, il
-était de plus porté sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, chante bien,
-mais il est aussi très gourmand.
-
---Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit Zéineb.
-
-En disant cela, elle s’exprimait en bonne musulmane. Il ne faut jamais
-décider qu’on fera une chose sans ajouter: «S’il plaît à Dieu.» Car Dieu
-est le maître. Croire qu’on peut se passer de lui est un grand péché.
-
---Eh non, non! fit le hodja en secouant la tête. Tu feras ce pilaf parce
-que cela me plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je le mangerai,
-sans plus.
-
---O mécréant! insista Zéineb, ne dis pas de choses pareilles, toi qu’on
-révère comme un saint homme! Je ferai ce pilaf s’il plaît à Dieu, et tu
-le mangeras s’il plaît à Dieu. Voilà ce qu’il convient de dire.
-
---Je refuse, répliqua le hodja, de mettre Allah dans cette affaire. Je
-suis convaincu qu’il a d’autres occupations.
-
---Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite, réprouvé! O toi, qui vas
-brûler, torche de résine, brigand!
-
---O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace qu’une tique sur un mouton,
-plus criarde qu’un essieu de charrette, une vieille porte, un troupeau
-d’oies! plus bavarde qu’un Français! O toi, sempiternelle! As-tu un peu
-de cervelle dans ton crâne plein d’os? Alors, réfléchis. Tu as le riz,
-tu as le beurre, tu as le safran, tu as le charbon, le feu et l’âtre. Et
-j’ai des dents! Voilà pourquoi j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il
-plaise à Allah, ou qu’il lui déplaise.
-
---Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb. Je ferai le pilaf, mais il
-t’arrivera malheur.
-
-Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer un tapis sur l’herbe de
-son jardin et s’assit pour passer le jour à jouir de la lumière et de la
-fraîcheur tout à la fois. Le petit bruit de son narghileh, le petit
-frisson du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait parfois un
-vautour passant au-dessus de lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait
-ses membres; il reposait son esprit. Les chrétiens ne savent pas reposer
-leur esprit en même temps que leurs membres: les musulmans ont cette
-science. Et c’est la plus précieuse, et la plus délicieuse, et la plus
-savoureuse, et ainsi la vie coule heureuse, et votre ignorance en est
-honteuse!
-
-Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui s’en allaient sur la
-poussière, tout affairées, par un chemin toujours le même, comme c’est
-la coutume des fourmis. Il s’amusa malignement à leur barrer la route
-avec une baguette, et la caravane s’arrêta, interdite et obtuse: c’est
-une autre habitude des fourmis.
-
---Elles croient peut-être, elles aussi, que c’est Allah qui leur défend
-d’aller plus loin, songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme les hommes,
-elles s’imaginent qu’il est des signes d’en haut. Il n’y a pas de
-signes, et on peut toujours faire ce qu’on veut, selon sa nature; il est
-vrai, certes, il est vrai, que tout homme a son _kismet_; mais son
-_kismet_ est dans les instincts qu’il a reçus en naissant, et dans
-l’ordre général du monde.
-
-C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait dans son impiété. Les
-heures coulèrent. Dans le ciel encore bleu, la lune mit un joli
-croissant candide; et puis, les nuages d’occident devinrent tout pareils
-à des robes de noces: dorés, pailletés, argentés, tramés de soie verte
-et galonnés de rouge; et puis, les oiseaux, dans le platane, se mirent à
-piailler,--et le hodja sentit à l’odeur de l’air, du côté de la cuisine,
-à la couleur du feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf était
-cuit dans le chaudron, que le pilaf était sorti du chaudron pour entrer
-dans le plat d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il allait
-manger le pilaf. Et alors, il croisa ses jambes devant une petite table,
-et il remercia sa femme en prenant un air aimable, et il se prépara à
-manger ce mets délectable, et sa fatuité était déplorable!
-
-Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé Allah,--loué soit
-l’unique!--car justement au moment qu’il allait, pour la première fois,
-plonger la cuiller dans le plat... pan, pan, pan! voilà qu’on frappe à
-la porte; pan, pan, pan! qui donc est là?
-
---C’est nous, deux gendarmes, deux zaptiés, qui venons te voir de la
-part de Son Excellence le gouverneur. Il veut te voir, le gouverneur, il
-veut te voir tout de suite, saint homme!
-
---C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est bon. J’irai après mon dîner.
-
---Non, dirent les zaptiés, non! Ça n’est pas comme ça. Avant ton dîner,
-avant ton dîner! Tu mangeras chez Son Excellence, ou bien tu ne mangeras
-pas du tout, nous n’en savons rien. Mais il faut que tu viennes tout de
-suite.
-
---Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en regardant son pilaf, que j’en
-prenne au moins une bouchée, une seule bouchée!
-
---Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche!
-
---Tu vois, infidèle! dit Zéineb. Maintenant, que Son Excellence te garde
-tout le reste de ta vie, s’il plaît à Dieu!
-
-Or, si le gouverneur avait fait mander brusquement le hodja, la faute en
-était au lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce perfide, lequel avait
-suggéré au secrétaire de Son Excellence que le hodja seul était capable
-d’écouter un rapport sur un cas épineux, un rapport très long, qui
-devait partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire l’avait dit au
-gouverneur. Et le gouverneur avait trouvé cette idée une idée d’entre
-les idées. Et le rapport était un rapport d’entre les rapports. Après le
-préambule, il y avait un exposé historique; après l’exposé historique,
-des considérations générales; après les considérations générales, une
-lucide énumération des faits; après l’énumération, des conclusions;
-après les conclusions, un résumé des conclusions, et après le résumé,
-des pièces annexes.
-
---Je n’y comprends rien, dit le hodja d’un air maussade.
-
-Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait rien, car Son Excellence le
-gouverneur lui donna des explications.
-
- * * * * *
-
-Quand Nasr’eddine sortit du palais, il était plus de minuit. Son estomac
-était vide, et très douloureux dans sa poitrine. La pluie tombait dans
-la nuit noire, ses pieds et sa robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva
-devant sa demeure la cervelle toute brouillée de faim, les épaules
-trempées et le cœur déjà bien humble. Mais sa femme l’attendait
-sûrement, car il vit assez distinctement une lumière à la fenêtre,
-au-dessus de la porte. Y avait-il une ombre, y en avait-il deux, devant
-cette lumière? Le grillage du moucharabieh l’empêcha de bien voir. Il
-frappa.
-
---Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb.
-
---Passe par la porte du jardin, et franchis le mur, répliqua-t-elle. Je
-vais le retenir.
-
-Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main, s’enfuyait pieds nus, elle
-cria d’une voix âpre, à travers le lacis de bois:
-
---Éloignez-vous, ô débauché! qui peut frapper à cette heure, s’il n’a de
-mauvais desseins?
-
---Ouvre, ma femme! dit Nasr’eddine tristement, c’est moi!
-
---Qui, vous? insista Zéineb.
-
---Moi... Nasr’eddine, continua-t-il d’un air soumis.
-
- * * * * *
-
-A ce moment, il crut bien entendre la porte du jardin qui s’ouvrait, et
-soupçonna qu’un autre malheur, moins réparable que celui d’avoir manqué
-son dîner, l’avait encore atteint au cours de cette nuit funeste. Mais
-il ajouta seulement, tout à fait dompté:
-
---C’est moi, Nasr’eddine, je te dis... Et le mari d’une femme fidèle,
-s’il plaît à Dieu!
-
-
-
-
-II
-
-DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX
-DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE
-
-
-Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était
-point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi!
-de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par
-son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être
-qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une
-incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable
-de croire aux plus étranges contes: il avait passé pour obtus dans sa
-jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères.
-Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à
-l’hérésie; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de
-Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des
-âmes--la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de
-leurs corps: «Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter!» disait-il
-seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable
-Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et,
-glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à
-affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore «le meilleur moyen
-pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits»: «Eh, eh! faisait
-Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne
-pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est
-laid: on me l’a dit. La vie est belle... qu’on aille donc dans la
-montagne me chercher des fleurs.»
-
-Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs.
-Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur
-moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les
-autres se moquaient de lui.
-
---C’est tout ce que tu as trouvé? demanda Nasr’eddine.
-
---Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers; mais toutes, levant la
-tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule
-s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai
-laissées en prière: car les fleurs sont la prière des plantes.
-
---J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant.
-
-A ces moments-là les gens disaient: «Ce Nasr’eddine est un grand saint.»
-Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa
-science pour les aider à partager l’héritage paternel.
-
---Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse? interrogea
-Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah?
-
---Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères.
-
---Vous avez raison, mes amis, vous avez raison!
-
-Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné.
-Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le
-troisième n’eut plus grand’chose.
-
---Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste! En vérité, ce n’est pas
-juste!
-
---Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah: aux
-uns beaucoup, aux autres peu. Ah! si vous aviez demandé le partage selon
-la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent! Mais vous avez
-eu raison, mes enfants! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison?
-Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah.
-
-Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était
-peut-être un saint, mais alors un mauvais saint: un grand sage a écrit
-qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se
-souvenait de ses débuts: ses débuts lui avaient enseigné à pousser la
-modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut
-point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de
-rien.
-
- * * * * *
-
-Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut
-domestique et _softa_, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé
-sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que
-doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à
-cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis
-que cela est sûr: car on lui avait élevé un tombeau d’entre les
-tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les
-couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un
-savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a
-dans le saint Livre, il le savait; tout ce qui se trouve dans les
-commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles
-qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la
-chose arrivait que commandaient ces paroles! Ceux qui avaient les yeux
-obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et
-leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par
-l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se
-relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau
-de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait
-qu’à le coucher devant le tombeau du saint: cet enfant n’eût-il que
-dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût
-un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses
-deux pieds sur le ventre: et l’enfant était guéri! C’était à cause des
-vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur
-vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans
-sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les
-pans! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la
-poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur
-front.
-
-Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son
-langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des
-grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait
-entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que
-ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin
-dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et
-ses attributs.
-
-A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que
-les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle
-avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était
-Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre
-fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux; c’était
-Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller
-visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins; et
-quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles,
-Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour
-quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait
-pas. Mais le salut sur lui! Il avait la foi.
-
-Cependant, à la longue, il devint triste.
-
---Qu’as-tu, Nasr’eddine? demanda le prieur.
-
---Hélas! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays.
-
---C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il
-ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.
-
-Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un
-âne tout sellé.
-
---La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme
-toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet
-âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu
-bien, je te le prête: car cet âne est de haute race; il n’est point un
-âne comme les autres.
-
-Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il
-était ménager de son bien.
-
---Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine.
-
-Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux
-siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour
-ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand
-un puits était bien propre; et le soir il ne l’attachait que par une
-corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui,
-des herbes raides qui croissent entre les pierres.
-
-Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin
-Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de
-la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses
-flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des
-ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier: mais l’âne
-se coucha par terre.
-
---Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir?
-
-Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il
-agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec
-un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout
-doucement.
-
---Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort! Voilà ma chance. Le
-prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y
-a plus d’âne. La malédiction est sur moi! Mais cachons cet animal de
-calamité.
-
-Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais
-comme il était encore affairé à ce travail, _ouallahi_! voilà qu’il
-distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui
-marchait justement vers le côté d’où il était parti.
-
---C’est encore ma chance! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en
-vont sûrement passer par le _tekké_ de mon maître le prieur; ils vont me
-demander qui j’enterre; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront
-à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, _machallah_!
-comment faire?
-
-Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la
-caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière
-les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable
-sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et
-rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de
-parler.
-
---Qui donc ensevelis-tu ici? fit le premier, arrêtant son chameau.
-
---Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine; hélas! que leur
-puis-je dire?
-
-Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse,
-criant sans plus savoir ce qu’il faisait:
-
---C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans! Il m’accompagnait
-dans mon voyage, et il est mort ici!
-
-Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer
-l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici: tous les chameaux
-s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles.
-
---Un saint homme? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre
-sur sa tombe!
-
-Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus
-lourds qu’ils purent; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de
-la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit
-à Nasr’eddine:
-
---Un saint homme, vraiment?
-
---Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint
-des saints, je t’assure! Toutes les bénédictions étaient sur lui.
-
---Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles...
-et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle.
-
-On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière,
-le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de
-guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un
-affamé devant une table couverte de viandes.
-
---C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu
-connais donc les prières qu’il récitait?
-
---Moi? fit Nasr’eddine, épouvanté.
-
---Allons, allons, dis les prières!
-
-Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu
-faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il
-médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du
-malade.
-
---Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement
-que le disciple n’est pas digne du maître; alors ils me laisseront
-tranquille!
-
-Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux,
-puis se prosterna devant le tombeau en criant:
-
---J’y vois! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que
-j’y vois!
-
-Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant
-Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui
-avaient de l’argent, de l’argent; et tous les autres, selon leurs
-richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des
-breuvages.
-
---Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs.
-C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on
-trouver de plus auguste?
-
-Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine «maître».
-
---Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous
-construirons un _turbé_ au-dessus de ce tombeau.
-
- * * * * *
-
-Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand
-monastère; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait
-de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste.
-Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe
-était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans
-le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des
-corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors
-Nasr’eddine murmurait:
-
---Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous,
-il ne faut pas qu’on le déterre!
-
-Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les
-hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de
-l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse!
-
-... Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout
-seul dans le _turbé_ qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que
-vous savez, et il murmurait:
-
---Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas
-qu’on le déterre!
-
-Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui
-s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en
-sainteté. Cependant le vieux _hodja_, premier maître de Nasr’eddine,
-s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui
-avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus.
-
---_Machallah_! songeait-il, voilà qui est étrange! On ne m’apporte
-presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre; il
-s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à
-la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai
-rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il?
-
-Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles
-étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de
-pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines
-et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient.
-
---Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous
-mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu,
-le désir de la prédication nous brûle! C’est le fruit de ton
-enseignement.
-
---Mais tu es bègue! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois
-là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises!
-
---Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne
-volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints.
-
---Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.
-
-Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus
-payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui
-était un mensonge.
-
---Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la
-vérité. Où vas-tu?
-
---Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le
-disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja: c’est là qu’ils vont tous!
-On dit qu’il y a un si beau _tekké_, une mosquée qu’on croirait bâtie
-par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété.
-Pour les miracles, ils sont innombrables!
-
-Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par
-éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère
-miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la
-fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne
-l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui
-avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais
-le charme n’avait rien fait; et le moine, tranquille, disait que c’était
-la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa
-perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même
-pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le
-poignait: en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir
-rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il
-l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il
-marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire.
-
-Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du _tekké_, qui était le but de
-leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation.
-
---O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi
-si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble
-une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel?
-
-C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les
-chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du
-septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les
-routes, par milliers; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de
-ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles,
-voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs
-jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à
-d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de
-chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles,
-blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le
-chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents
-naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des
-mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits
-bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer
-dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres
-courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient,
-dansaient, hurlaient; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi
-de vanité, parce qu’on les applaudissait.
-
-Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par
-centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz,
-les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un
-brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les
-épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un
-pieux commerce: on vendait les _tesbits_, les chapelets dont les
-quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent
-d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux
-félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire
-l’amour aux femmes; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx
-et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes.
-
-Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le
-tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant,
-formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir
-pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au
-centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau
-coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux; et dans ce
-marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme
-immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères
-toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur; mais de
-plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites
-d’émeraudes.
-
---Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau! Je ne m’étonne
-pas que nul ne vienne plus dans mon _tekké_; ses richesses sont
-misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence
-ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui
-marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik,
-sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et
-pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas
-seulement un grand saint; il doit posséder un grand esprit.
-
-Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de
-vendredi, le seul où cet _iman_ illustre se montrât en public pour
-édifier les âmes et accomplir des miracles; et telle était la réputation
-d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée.
-Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le _Tadj_ dans
-l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée
-d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les
-feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer.
-Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une
-fleur flamboyante; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un
-homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la
-tête. Et alors--oh! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus
-imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus
-impardonnable!--Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur
-ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les
-deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit
-écho.
-
---C’est toi, Nasr’eddine? cria-t-il, c’est toi?
-
-A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à
-ses pieds.
-
---Oui, maître, fit-il, c’est moi! Je redoutais ce moment, mais je savais
-qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je
-te craignais, mais je t’attendais.
-
---Toi, Nasr’eddine! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais
-pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi
-l’ignorant des ignorants! Et tu diriges une communauté, et tu fais des
-miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité,
-saintes pour la sainteté, belles pour la beauté? Je n’y comprends rien.
-
---Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre
-quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais
-pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai
-pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair; je le sais aussi.
-Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô
-maître, c’est que je suis un menteur.
-
---Toi? interrogea Hadji-Béchir.
-
---Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes.
-
-Et le conduisant au _turbé_, il lui révéla l’histoire de celui qui
-reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences
-bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la
-couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica; et
-toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si
-légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont
-les oiseaux seraient des prières.
-
---Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant
-moi qui suis ce menteur, je fais des miracles; moi qui ne sais pas lire,
-je donne des avis sur lesquels les sages disputent; moi qui suis un
-ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation.
-Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me
-demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que
-j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un
-théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de
-goût.
-
---Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si
-elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de
-l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon
-pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore.
-
---Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.
-
---Écoute. Celui qui est enterré ici...
-
---Eh bien? fit Nasr’eddine.
-
---Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est
-enterré là-bas.
-
---Dans ton monastère? demanda Nasr’eddine. Un autre âne?
-
---Oui! fit le vieux hodja, de la tête.
-
- * * * * *
-
-Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa
-véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le
-rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est
-cela qu’on nomme la sagesse humaine...
-
-
-
-
-III
-
-COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS
-
-
-La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence le gouverneur sans
-avoir soupé, pour voir ensuite danser deux ombres derrière les
-moucharabiehs de sa propre demeure,--car il eût juré, à la réflexion,
-que décidément il y avait deux ombres,--cette nuit-là fut assez mauvaise
-pour Nasr’eddine. Pourtant, dès l’aube, il quitta sa couche. Son âme
-enfantine adorait le soleil, il était comme les oiseaux: malgré les plus
-cuisants soucis l’obscurité l’endormait; l’œil du jour, aussitôt ouvert,
-ouvrait ses yeux.
-
-Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa ses pieds dans ses
-babouches, s’en fut, pour les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi,
-et ne rentra chez lui que vers la méridienne, encore qu’il eût
-grand’faim. Zéineb cria, d’une voix fort irritée:
-
---D’où viens-tu, libertin?
-
-Car c’était sa politique, à cette dévergondée, d’accuser son époux du
-crime qu’elle-même commettait, pensant, avec quelque raison, qu’une
-telle attitude parlait en faveur de sa vertu.
-
-Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait pas convenable de répéter,
-et qui toutes tendaient à noircir la réputation de ce saint homme. Or,
-le hodja était allé fort innocemment, selon sa coutume en été, passer la
-matinée à l’ombre des platanes qui ombragent les tombes des vieux
-sultans de Brousse. C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais,
-délicat et fin: la respiration mystérieuse des ifs et des buis, qui se
-rangent sous les grands arbres comme des soldats alignés dans un khan,
-sous un portail; le marbre des tombeaux, blanc et un peu doré; l’herbe
-même de cet enclos, tondue juste comme il faut par les chèvres de l’iman
-gardien, si douce aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, les jambes
-croisées, les talons sous les cuisses.
-
---Ouallahi! songea Nasr’eddine. Il paraît que c’est moi qui suis un
-libertin. Je croyais bien pourtant avoir employé mes yeux seulement à
-regarder le samovar, où bouillonnait l’eau pour faire le thé, ma bouche
-à boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien faire, et toute mon âme
-à ne rien penser. Allah est le plus grand! Il a donné aux femmes une
-extraordinaire imagination ou bien une étrange astuce!
-
-Telles furent ses pensées, mais il se garda bien de prononcer un mot.
-Toutefois, ayant grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y ayant
-vu ni feu ni couleur de feu, ni viande ni odeur de viande, laissa
-paraître quelque étonnement.
-
---O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où est notre dîner?
-
---Va demander ta nourriture à celles que tu fréquentes, répondit-elle.
-Pour moi, je suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de poix!
-
- * * * * *
-
-Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du
-bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain:
-ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans
-une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives
-noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en
-lui-même: «Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi
-d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son _haremlik_?»
-Mais ceci était le secret de la foi musulmane; il ne posa aucune
-question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions; il
-en fut humilié.
-
-«Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme
-serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse
-ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil
-homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à
-me reprocher contre la loi du Prophète--loué soit son nom!--qui nous
-promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos
-épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai
-toujours fait l’économie d’une esclave: celles qui sont belles sont
-chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides... Mais cela importe
-peu: ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien; car une femme
-jalouse--en admettant que la mienne ne soit que jalouse--est une malade
-inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités
-sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune! Je
-m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans
-me dire: Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable!»
-
-Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son
-corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des
-petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres
-suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui
-reprochait de manquer de vertu! Il n’avait pas de chance, non, il
-n’avait pas de chance!
-
-Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau
-vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des
-oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient,
-tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud
-dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il
-disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa,
-confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits
-plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria:
-
---Fils de Cheïtan! hypocrite! ami de chrétiennes débauchées! débauché!
-oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée
-des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime!
-
-Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les
-pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les
-cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine.
-
-Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il
-s’écria:
-
---Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur: je suis un sot. Car
-Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je
-n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme
-légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner!
-
- * * * * *
-
-Il s’en fut donc le lendemain au khan où l’on vend les esclaves. Les
-marchands d’esclaves sont comme les marchands de perles: ils ne montrent
-pas d’abord leur marchandise. Il faut causer. Il faut dire: «Je la veux
-comme ci. Je la veux comme ça...» Et le marchand répond: «Nous avons
-ceci, nous avons cela.»
-
---Il me faut, dit le hodja, une femme qui ait un bon caractère.
-
---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une douce comme un sorbet.
-
---Il faut, continua le hodja, qu’elle s’entende aux soins domestiques.
-
---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui connaît tout l’art des
-pâtisseries au sésame, au froment, à la farine de maïs, à l’huile, au
-beurre, au miel. C’est une négresse noire.
-
---La bénédiction sur ton commerce! dit Nasr’eddine hésitant. La dame qui
-a un bon caractère est une négresse?
-
---Non pas, répondit le marchand, non pas! A quoi penses-tu? Celle qui a
-un bon caractère est blanche, et la savante dans l’art des pâtes
-délicieuses est noire. Si tu veux plusieurs qualités, il faut prendre
-plusieurs femmes. Comment faire autrement, comment faire?
-
---Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas riche, je me contenterai de
-la blanche. Combien est-ce?
-
---Mille livres turques.
-
---Hélas! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais eu mille livres. Je ne suis pas
-un gouverneur de province; je suis un honnête homme.
-
---Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais pas... Tu demandais
-tranquillement ce qu’il y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si
-tu n’es pas riche: c’est une femme légitime. Son père te la laisserait
-pour cent cinquante ou deux cents livres.
-
---Mais on ne peut voir leur visage avant les noces, soupira Nasr’eddine,
-et on ne connaît leur âme que bien après!
-
---C’est pour ça que c’est moins cher, répondit sentencieusement le
-marchand.
-
-Le hodja sut quelques jours après, par une parente, qu’un bon musulman
-de Kutaieh, à plus de cent parasanges, avait une fille à marier, et pour
-son douaire ne demandait que deux cents livres. C’était toute la fortune
-de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à cette grosse dépense. Il
-monta sur sa mule et se mit en route.
-
---Allah est la justice, se disait-il. Ce serait certainement un
-sacrilège que de ne pas croire qu’Allah est la justice! Cependant c’est
-un mystère difficile à concevoir qu’il ait fait des lois telles que j’ai
-dû dépenser deux cents livres pour épouser, sans la connaître, une femme
-qui jette mon dîner dans les cendres, et que maintenant je suis obligé
-de recommencer, sans avoir plus de garanties pour l’avenir.
-
- * * * * *
-
-Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans un village où n’habitaient
-que des chrétiens; et quelle que fût sa répugnance à loger ailleurs que
-sous le toit d’un musulman, il dut demander l’hospitalité à un riche
-fermier grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, dans le fond de la
-pièce, où il pouvait s’asseoir, prendre son repas et se coucher, mais
-l’abandonna plus brusquement que ne le permettent les usages. Il
-paraissait fort agité par la conversation qu’il tenait avec un jeune
-homme.
-
---Je n’ai que cent charruées de terre, disait-il. J’en donne vingt-cinq.
-Peut-on demander davantage?
-
---Mais, fit le jeune homme, il y a les moutons?
-
---Cinq cents brebis, et les béliers qu’il leur faut.
-
---Il faut donc de quoi les loger en hiver?
-
---Je ne saurais rien céder là-dessus, dit le fermier.
-
-Tous deux s’étaient fort échauffés dans la discussion. Ils s’accusèrent
-l’un d’avarice, et l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils n’en
-vinssent aux coups.
-
---Si je savais, fit-il, si je savais ce qui cause votre différend. «Les
-meilleurs amis ne peuvent parfois s’entendre; et ils trouvent l’accord
-sous le tapis de selle de l’étranger qui passe.» C’est un proverbe de
-chez moi...
-
---Ce jeune homme n’est pas mon ami, répondit le raïa. C’est le fiancé de
-ma fille. Ce réprouvé trouve que la dot que je lui donne n’est pas
-suffisante. Il veut m’arracher les ongles et prendre mes oreilles.
-
---Je ne comprends pas, interrogea le hodja stupéfait. Entends-tu par là
-que ce jeune homme demande vingt-cinq charruées, des moutons, des
-béliers, une grange et une étable et non pas seulement ta fille? Alors
-il doit pour le tout payer horriblement cher!
-
---Il ne paye rien, répliqua le fermier. Nos usages chrétiens sont
-exactement le contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas content de
-ce que je lui donne.
-
-... Alors Nasr’eddine prit le jeune homme par les épaules; et il le
-poussa tout à travers la salle, et au bout de la salle il y avait la
-porte, et il referma la porte, et il mit la clef, et il mit la barre, et
-il dit tout essoufflé au raïa:
-
---Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq
-piastres. Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta
-grand’mère, et toutes tes tantes!
-
-
-
-
-IV
-
-COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS
-
-
-«... Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement
-cinq piastres: oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta
-grand’mère et toutes tes tantes!»
-
-Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les
-tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et
-qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et
-quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour
-beau-père, en payant, hélas! en payant, lui dit:
-
---Ma fille? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours
-qu’elle est mariée.
-
---Bissimillah! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le
-Rétributeur: j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a
-une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe
-égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant
-retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos
-déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait
-nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée
-par espoir de mariage! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû
-faire les hommes comme les mules.
-
-Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour,
-firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se
-livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière: quand il était
-hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien; mais dès
-qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et
-les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il
-se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie
-qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb,
-par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire: «Mais
-quelle heure est-il?» et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien
-propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi.
-Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et
-alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir: et
-c’était autant de fait pour la prière.
-
-Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa
-chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux: «Il ne s’en
-ira donc jamais? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire?»
-
---Chien de hodja! répétait-elle, hodja des chiens! A quoi penses-tu?
-
---Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait
-Nasr’eddine. Car il est écrit: «Ils auront tous les fruits qu’ils
-pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux
-noirs, blanches comme des perles enfilées.» J’étais au ciel, ya Zéineb,
-j’étais au ciel!
-
-Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à
-part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un
-endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour
-de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière
-des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le
-grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses
-amies: Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé
-hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de
-bonne réputation; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle,
-relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût
-entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit:
-
---Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon
-époux! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac!
-Puisse-t-il mourir en vérité! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour
-moi: il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les
-immortelles de la septième sphère.
-
-Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et
-fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân:
-
---Ya Kenân! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage,
-c’est le secret de la foi musulmane; mais figure-toi que Nasr’eddine
-n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après
-leur mort; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour
-lui...
-
-Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse; puis il regarda ce
-qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur
-le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux
-deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau
-transparente et lisse du menton: et c’était un rire, un rire, un rire!
-
---Par Allah! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me
-suffit!
-
---Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette
-affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité.
-
-Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les
-platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était
-assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il
-laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils
-clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les
-infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec.
-Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de
-Zéineb. Mais il était comme tous les hommes: aussitôt qu’on commençait
-de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion.
-
---La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine! dit Kenân.
-
---Sur toi la bénédiction, ô Kenân! répondit Nasr’eddine.
-
---Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes
-maintenant à des méditations sur la vie future?
-
---Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie
-future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de
-celle-ci.
-
---De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans
-l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci.
-
---Je ne le crois pas! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai
-toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat
-dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la
-Foi! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement
-heureux.
-
---Tu en es sûr, ya hodja?
-
---Cela est dans le Coran.
-
-Il allait ajouter, par habitude: «Et bien que...», mais il se retint: en
-cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre.
-
---Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le
-tombeau du Prophète--la bénédiction sur lui!--y est suspendu dans la
-Câba, entre le sacré parvis et la coupole.
-
---Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il
-n’en est rien.
-
---Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis? Tu médites sur
-l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé.
-
- * * * * *
-
-Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. «Il est certain, se
-dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur
-l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur;
-mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase: je n’ai pas, comme le
-recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de
-l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine? Que
-ferai-je?»
-
-Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de
-sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi; ils
-dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les
-cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant
-de partir.
-
-«Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces
-tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est
-pour toujours. Elle contemplera la mort; elle s’identifiera enfin à la
-mort; elle verra par les yeux magiciens de la mort... Et je te salue, ô
-lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider!»
-
-Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser.
-Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son
-corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau
-noire; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre
-l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait
-épouvantée; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de
-tremblement; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se
-disait:
-
-«J’ai bien peur, par Allah! Mais je n’en vois pas davantage.»
-
-Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la
-caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de
-faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des
-arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil,
-d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et
-noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux,
-buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines
-proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des
-murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les
-chameaux: «Est-ce que j’ai déjà vu celui-là? Est-ce que je suis passé
-ici l’année dernière? Inchallah! Je crois bien que nous arrivons.»
-Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs
-sonnailles de bronze.
-
-«L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde.
-Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges!»
-
-Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils
-aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les
-autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs
-maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en
-désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et
-malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y
-en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur
-le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers
-disaient dans leur langue de chameaux: «Allons, allons, avancez, nous
-avons soif!» Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés,
-les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats
-pour les rôts se brisèrent avec grand fracas.
-
-«Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien,
-j’ai peur! Il est temps de m’en aller.»
-
-Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses
-genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur
-méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur
-chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons
-au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils
-tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds,
-avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le
-battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et
-sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les
-joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent
-essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit:
-
---Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais! J’y ai
-été.
-
---Eh bien? demanda Kenân.
-
---Hélas! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et
-même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle!
-
---Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne
-peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne
-sera jamais pour eux que la réalité, _moins_ quelque chose. Et ce ne
-doit pas être cela.
-
---Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt
-chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat,
-sans savoir, sans savoir si du moins plus tard...
-
---Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie.
-
-
-
-
-V
-
-COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DE DEUX HISTOIRES
-PROFITABLES
-
-
-«Il faut rentrer chez soi; c’est la vie...» Nasr’eddine jugea cette
-observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois,
-considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda
-sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il
-finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de
-questions générales:
-
---Si un musulman venait me dire: «Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un
-paon à la saison des amours: beau plumage, certes, beau plumage, mais
-insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le
-droit?» que me conseillerais-tu de lui répondre? De la répudier, selon
-la loi?
-
---Tu le peux, hodja, tu le peux! répondit Kenân.
-
---Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire: «Ma femme
-est une dévergondée!» lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon
-la loi?
-
---Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux! répéta Kenân. Tu connais le Livre
-mieux que moi.
-
---Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je
-t’interroge parce qu’Allah--loué soit son nom!--t’a doué de la véritable
-prudence. Serait-ce le meilleur conseil? Tel est le point.
-
---Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon
-opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier
-une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes: car à cela
-il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de
-l’autre chose... Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter
-d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris
-l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.
-
---Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.
-
-Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le
-cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre
-métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’
-
-
-HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI
-INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE
-
-Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des
-Bouchers, au bazar; et son commerce était un bon commerce, car il
-mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance
-avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les
-mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises
-paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche,
-il répondait: «J’avais tort, j’avais tort! qu’Allah me soit
-miséricordieux, j’avais tort!» Si une douce ménagère lui rapportait un
-quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un
-autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant: «Il me
-coûte le double, j’y perds, par Allah! j’y perds! Mais que ne ferait-on
-pas pour toi, ô délicieuse!» Enfin, c’était un boucher, rose de teint,
-comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune
-sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux
-de la langue; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux! et, je
-l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui
-fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie.
-
-Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce
-sont presque toujours les femmes qui font les premières avances,
-puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur
-figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de
-salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas
-une ombre noire, malgré son voile! Car Rassim avait joué avec elle, du
-temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien
-maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste
-allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son
-_yachmak_ sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez
-droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait: «Maintenant, quel
-beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet!» Tandis que
-Djanine, au même moment, rêvait: «Je connais le goût du chevreau, je
-connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces
-bassines de cuivre; mais je ne connais pas le goût du boucher!»
-
-Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui
-vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique;
-et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté
-dans sa bouche, se dit: «C’est elle!»
-
---Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du
-maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses.
-
-Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il
-sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage.
-Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa.
-
---Djanine?... fit-il.
-
---Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même!
-
---Mais, demanda Rassim, est-ce que... est-ce qu’il n’y aura personne,
-personne que toi quand je la porterai?
-
---O le plus bouché des bouchers débauchés! dit-elle en riant. Ne sais-tu
-pas que mon mari--puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire
-de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable!--sort tous les matins
-dès l’aube pour aller vendre son salep? Qui t’empêche de venir dès qu’il
-est parti?... Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause
-d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose!
-
---Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose.
-
- * * * * *
-
-Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme
-juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le
-salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien
-délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré
-de miel, parfumé d’essences: un breuvage indispensable, enfin, à ceux
-qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver,
-alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs,
-les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la
-tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous,
-les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la
-bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux
-bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise
-aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous
-innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il
-s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep,
-par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois
-impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de
-toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de
-délices; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne
-faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte
-entre-bâillée du paradis!
-
-Seulement, il y avait des jours, bien des jours, où le bon Youssouf-Zia
-le faisait attendre! On est si bien, dans la chaleur du lit, on a tant
-de vaillance, parfois, au réveil! Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim
-l’Entreprenant se morfondait.
-
---Allons, dehors, paresseux! Dehors, ô toi qui veux mettre ta pauvre
-femme sur la paille! disait Djanine impatiente à son époux très patient.
-
---Loué soit le Rétributeur! répondait Youssouf: il n’y a pas d’autre
-salepji dans le quartier; donc les amateurs de salep ne m’échapperont
-point.
-
-Quand Rassim pouvait entrer, Djanine était obligée d’attendre qu’une
-chaleur bienfaisante lui eût rendu l’empressement qu’elle souhaitait; et
-Rassim, gémissant, disait que le froid, bientôt le ferait mourir.
-
---C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce chien de crieur qui est mon
-mari! répondait Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en prendrait pas
-tant à son aise.
-
---Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une idée!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, alors que l’aube n’avait même pas blanchi les toits,
-Youssouf rêva qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. Il en
-était à ce moment où le sommeil, n’étant plus une accablante nécessité,
-devient un voluptueux plaisir; et voilà que ce plaisir se changeait en
-cauchemar. Le bruit se rapprochait; oui, quelqu’un, dans la rue, criait,
-quelqu’un clamait de toute sa voix:
-
---Salep, salep! Salepji, salep!
-
-Djanine réveilla tout à fait son époux.
-
---Écoute, vaurien, écoute! Tu as un concurrent, à cette heure, un
-concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse,
-œuf de tortue! cloporte!
-
---Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y
-tiennent garnison trois mois! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la
-hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival.
-
-Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien
-chaude, dans la chambre amoureuse.
-
---N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma
-colombe? dit-il.
-
---C’était toi, débauché! C’était toi, poète! C’était toi, dominateur!
-Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi
-encore de ta marchandise!
-
-Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent
-heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et
-le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé
-par la voix du crieur de salep.
-
---Je l’attraperai, cette fois, dit-il.
-
-Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà; et le
-surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même,
-sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable
-crieur de salep annonçait sa venue déloyale: par la nuit noire, car
-Rassim était si pressé!
-
- * * * * *
-
-Mais Allah est la justice! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la
-belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au
-vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand
-ait des cornes ou n’ait pas de cornes? Qu’est-ce que ça change au salep?
-Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers? Seulement, on ne doit
-pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari:
-il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son
-sommeil: cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute,
-une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre
-sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les
-pavés en criant: «Où est-il? où est-il?» il tomba pour ainsi dire dans
-les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.
-
---L’as-tu vu? lui demanda-t-il.
-
---Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il
-devrait dormir.
-
---Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné.
-C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me
-devance pour crier sa marchandise.
-
---Oh! oh! fit Ahmed, est-ce là le point? Je l’entends bien, moi aussi,
-et je l’ai vu, ton concurrent; mais il ne porte ni tasses à salep, ni
-vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois,
-je crois, je crois...
-
-Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins.
-
---Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit
-prochaine?
-
---Bon! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il
-allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement: «Ah! si
-je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux! Mais, patience, il
-viendra bientôt. Dormons.»
-
-Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de
-sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font
-les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel,
-au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les
-cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des
-morts.
-
-... Rassim arriva, sans se douter de rien, et, du bout de la rue,
-commença de crier:
-
---Salep! Salepji! Salep!
-
---Ah! c’est toi qui prétends vendre du salep? dit Youssouf. Et où sont
-tes tasses, et où est ton vase d’étain, et où est la licence de Son
-Excellence le préfet de police qui t’autorise à vendre du salep?
-
-Or, comme Rassim se gardait de répondre, il le battit comme linge au
-lavoir. Puis, ayant repris sa respiration, comme un âne; puis, ayant
-soufflé de nouveau, comme un Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan
-sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en alla sur sa meilleure jambe.
-De l’autre, il boitait très fort. Et voilà pour lui.
-
-Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra dans sa demeure.
-
---C’est toi, mon amour? dit Djanine, dans l’ombre.
-
---C’est moi, ton amour, dit Youssouf d’une voix tranquille.
-
- * * * * *
-
-Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, mais c’était de l’amour
-pourtant: Youssouf en profita.
-
---Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle faiblement, ce n’est pas
-ton heure.
-
---Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne.
-
-Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en
-profiter lui fut une grande consolation.
-
- * * * * *
-
---Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment! Ce Youssouf-Zia fut un
-grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être
-aussi sage que lui.
-
---Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite! poursuivit Kenân. Elle
-n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est
-charmante! Écoute!
-
-A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était
-assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près
-de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne
-bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de
-santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf
-perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la
-persane, demeuraient fort vifs.
-
-Une femme--et si jeune de taille et de port sous le _tcharchaf_ noir qui
-cachait son visage!--passa rapidement devant lui, disant:
-
---C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon
-époux. Tu as promis...
-
-Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son
-grand bonnet s’inclina d’un air savant.
-
-Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à
-déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore
-chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle
-luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur
-les élus: «Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les
-viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme
-des perles enfilées.» Je ne sais s’il est entièrement conforme à la
-logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède
-déjà tant de choses meilleures: mais telle était la religion de
-Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple.
-
-Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte
-et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient
-remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des
-mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui
-déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces
-eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie:
-vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or
-semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses
-brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à
-plat entre les montagnes fendues.
-
-Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia
-fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent;
-et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains,
-la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les
-chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure,
-la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les
-musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu.
-
-Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière
-après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui
-pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est
-pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à
-Constantinople; les musulmans respectent leurs morts comme il faut: ils
-ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens,
-qui ne sont pas bons musulmans.
-
---Que la vie est bonne, dans la solitude! se disait Youssouf. On dirait
-qu’elle est... qu’elle est déjà éternelle!
-
-Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi
-que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes,
-parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était
-nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour
-lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies
-mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te
-l’ai fait voir, lui dit enfin:
-
---Le salut avec toi, Youssouf! Mais que dis-tu de la vie éternelle?
-
---Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est
-seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève
-jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon
-Youssouf.
-
---Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il
-ne faut pas le croire, ya Youssouf: la solitude est condamnée par le
-Livre.
-
---Elle est condamnée par le Livre?
-
---En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir
-d’être seul, ce n’est pas prétendre--ô sacrilège!--s’égaler au Seul
-Unique? Est-ce qu’Allah--louange au miséricordieux!--n’a pas mis les
-étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes? Est-ce
-que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour
-tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le
-tournoiement des astres dans le ciel? Est-ce que le Prophète--qu’il soit
-exalté!--n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais
-prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux?
-
-»C’est pour cette cause, ajouta Chukri, que notre Prophète--qu’il soit
-glorifié!--a dit que toutes les fois qu’un croyant s’approche de sa
-femme, il ajoute un kiosque à la demeure qu’il occupera dans le paradis.
-
---Il a dit cela? fit le pauvre Youssouf.
-
---Il l’a dit. Et agir contrairement à ce qu’il a dit est un péché très
-noir, qui ne sera point pardonné.
-
---Qui ne serait point pardonné? répéta le pauvre Youssouf.
-
---Qui ne serait point pardonné, quand même on vivrait ensuite une vie
-dix fois plus longue que celle de l’éléphant.
-
---Ouallahi! fit Youssouf. Je n’en savais rien... Le salut sur toi,
-Hadji!
-
---Le salut sur toi, Youssouf!
-
-Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui s’éloignait; et il
-s’applaudissait dans son cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire sans
-offenser en rien la discrétion. La jeune femme au _tcharchaf_ noir, qui
-s’était tenue derrière le mur du couvent des derviches, se rapprocha de
-lui, si souple, si fraîche, si vive dans cette enveloppe sombre et trop
-large! Une anguille dans une nasse obscure, ya Allah! Voilà de quoi elle
-avait l’air. Et c’était Djanine, la femme de Youssouf.
-
---Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça le derviche du bout des
-lèvres.
-
---Allah t’a donné la sagesse, saint homme, répondit Djanine. Prends ceci
-pour les œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au dédain, je te prie,
-la pauvre offrande d’une pauvre femme.
-
- * * * * *
-
-Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur de salep, avait rossé
-Rassim, boucher trop entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas revenu
-chez Youssouf, crieur de salep, et Djanine avait trouvé que Youssouf,
-son époux, quand il voulait, pouvait remplacer Rassim avec avantage,
-avec avantage! Mais Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf mangeait,
-mais Youssouf sortait, mais Youssouf criait son salep; et puis il
-rentrait, et puis il mangeait, et se couchait, et dormait, et telle
-était sa journée, et telle était sa nuit; et quand il se levait c’était
-pour crier son salep, comme s’il n’y avait que salep au monde, et il
-s’en allait en sa route, et Djanine trouvait que c’était une mauvaise
-route.
-
-Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, avant elle, parler à
-Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri avait dit: «J’entends ce que j’entends, je
-sais faire ce que je sais faire.» Et voilà l’histoire!
-
-Djanine avait de petits pieds, de petits pieds qui marchaient vite, de
-petits pieds qui couraient, quand ils allaient au plaisir. Et Youssouf
-avançait tout doucement, ya Allah! il méditait: un homme qui médite va
-doucement.
-
-Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans _tcharchaf_, en caleçons verts
-diaprés d’où sortait sa taille dans une chemisette translucide et une
-veste très ouverte. Elle avait un collier d’ambre jaune, un peu plus
-haut que les seins, et les petites boules claires montaient un peu et
-glissaient sur sa gorge ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que sa
-gorge bondissait.
-
-Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de la foi musulmane.
-
- * * * * *
-
---... Je crois que ce kiosque était un très beau kiosque, dit Youssouf.
-
---Un kiosque? interrogea Djanine d’un air innocent.
-
---C’est une chose que tu ne sais pas! dit Youssouf, qui était fier de sa
-science. Je viens de me construire un kiosque en paradis; c’est la
-récompense d’Allah.
-
---Loué soit le Rétributeur! s’écria Djanine. Que tu es beau, mon
-architecte!
-
-Le lendemain Youssouf alla encore vendre son salep et gagner avec son
-salep le pain du ménage.
-
---Le paradis vient, songeait-il, à l’heure où il est écrit. La faim
-vient en attendant, la faim vient tous les jours.
-
-Il disait cela, étant un homme raisonnable. Cependant il construisit
-encore un kiosque, par prudence et par idée de grandeur. Et Djanine
-l’aida avec conscience, et elle y mit de la magnificence, et ils firent
-une œuvre immense. Et quand ils eurent achevé la coupole, ils ajoutèrent
-des clochetons; après les clochetons, des pendentifs; après les
-pendentifs, des arabesques, et après les arabesques, un portique.
-
---Je crois, dit Djanine à son tour, que c’est un très beau kiosque.
-
---Je le crois, répondit Youssouf.
-
---Il sera pour moi, dit Djanine.
-
---Si tu veux, répondit Youssouf.
-
-Il bâillait fort, et s’endormit.
-
-Mais, le lendemain, Djanine suggéra:
-
---Il y a un kiosque pour toi, il y en a un pour moi, il n’y en a pas
-pour les hôtes que nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il en
-faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été.
-
-Youssouf réfléchit une minute et répondit:
-
---Djanine, je suis assez bien logé comme ça. Et puis il n’y a plus de
-place pour bâtir; je t’assure qu’il n’y a plus de place!
-
- * * * * *
-
---Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. Mais en effet la fin de
-cette histoire, bien qu’au bout du compte plus morale, est moins
-instructive que son commencement.
-
-
-
-
-VI
-
-OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS UNE
-OPÉRATION PHILANTHROPIQUE
-
-
-La mésaventure dont Nasr’eddine avait été victime lorsqu’il s’enterra
-dans une des fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était point restée
-inconnue: à défaut des chameliers qui ne manquèrent point d’en faire
-leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân; à défaut de Kenân, Nedjibé.
-Ah! comme Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine! C’est depuis ce
-jour qu’on dit à Brousse, toutes les fois qu’il se casse un pot: «Voilà
-encore Nasr’eddine qui s’en revient du Paradis!» Et le saint homme alors
-passa pour un peu fou. D’autres disaient stupide: il n’était ni l’un ni
-l’autre; il aimait seulement parfois, comme les enfants, croire à une
-belle aventure. Quelques semaines plus tard, il n’était plus question
-que de son grand sens et de la parfaite connaissance qu’il avait des
-choses de la terre, s’il pouvait se tromper sur l’apparence et la nature
-des visions du Paradis.
-
-Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, un Jeune-Turc d’entre les
-Jeunes-Turcs, qui avait fait ses études en Europe, et pour cette cause
-venait d’être envoyé en exil à Brousse par Sa Majesté: car Sa Majesté
-n’aimait point la science que les Occidentaux nomment Économie
-Politique, dont Néchat-effendi était tout farci. Il avait de grands
-projets de réformes.
-
---Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, dit un jour Néchat. Ton âme est
-bonne, tu aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton cœur généreux; et
-tu sais comme ces chiens d’usuriers, les juifs et les chrétiens,
-exploitent les malheureux paysans?
-
---Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces paysans sont pauvres en effet
-comme bourdons d’automne qui n’ont rien amassé, bourdons dans leurs
-bourdonnières, et vivent encore, pourtant, quand il n’y a plus de
-fleurs. Le caïmacan vient, et leur dit: «As-tu l’argent, pour
-l’impôt?--J’ai de l’argent, mais c’est pour les semailles, pour acheter
-les semailles, Excellence.--Ça ne fait rien, répond le caïmacan, donne
-tout de même!» Et quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils songent:
-«Avec quoi ensemencerai-je? Je n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir,
-je vais mourir.» Et en attendant de mourir, ils se couchent sous leurs
-oliviers. Et alors il vient, le marchand d’argent, qui dit: Rustem, ou
-Nazmi, ou Sélim, ces oliviers produiront des olives. Je te donne tout de
-suite dix medjidiehs, pour cent oques d’olives.» Et cent oques d’olives
-valent presque le double. Il gagne au moins huit medjidiehs, le marchand
-d’argent, et il laisse au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas mourir.
-
---Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi,
-prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à
-cinq ou six pour cent, l’année faite? Ce ne serait plus l’usure, qui est
-défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône.
-
---Ouallahi! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce
-n’est plus pécher! Car tout est dans l’intention: la prospérité sur ton
-intention... Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne
-nouvelle et faire les avances aux laboureurs?
-
---Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya
-hodja.
-
---Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent; et
-je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends.
-
- * * * * *
-
-En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet
-dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout
-de suite: «Tu as raison!», c’est qu’il pense: «Il a tort, mais n’en
-disons rien; c’est mon avantage!»
-
-Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari
-avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin,
-et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le
-pot devant Néchat en disant: «Tu vois, tu vois, il n’y en a plus!
-Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix!» quand
-Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur
-enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts
-devant sa poitrine.
-
---O toi, l’âne des ânes! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court
-en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée
-sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux! Si tu ne voulais,
-décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à
-Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année
-faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore
-bien plus malin que Manassé? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme,
-brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot!
-
---Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine: «La prière
-nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de
-son palais, l’aumône nous y fait admettre.» C’est une aumône que j’ai
-voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône!
-
---Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme
-de raison? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon,
-imbécile? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond
-qui n’as pas d’esclaves?
-
---Allah est le plus grand! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais
-faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur
-que mes intentions! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est
-Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer
-l’argent: n’as-tu pas entendu?...
-
-Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien
-dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour
-lui, jusqu’à l’heure.
-
- * * * * *
-
-Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi
-les musulmans: mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus
-vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la
-charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal
-des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les
-avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il
-ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait: «Quand
-elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait.
-Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées; et si on ne
-les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé
-que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de
-ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur
-santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de
-ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les
-universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne
-violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les
-musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont
-Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être
-interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie.
-Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de
-bonheur dans celle-ci.»
-
-Voilà comme rêvait le bon Néchat.
-
- * * * * *
-
-Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit
-olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les
-pressoirs. Et tout le pays sentait olives: olives noires, olives
-fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait
-au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le
-borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux.
-
---La paix soit sur toi, Néchat! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils
-manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le
-capital et l’intérêt, le petit intérêt; ou nieraient-ils ce qu’ils te
-doivent?
-
---Ah! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela!
-Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes!
-
---Je regarde, fit le hodja.
-
---Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent livres?
-
---Cent livres, tu l’as bien dit.
-
---Eh bien, ces misérables t’en apportent cent cinquante-cinq.
-
---Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, hé! voilà qui va bien! Je
-n’aurais jamais cru qu’un placement à l’européenne, cinq pour cent,
-escompte en dedans, une aumône, une aumône, fît rendre cinquante-cinq
-livres à cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes chers cent
-cinquante-cinq, où sont-ils? Qu’on me les donne; je les emporte.
-
---Mais, cria Néchat, tu ne comprends donc pas que ces réprouvés, ces
-voleurs, ces usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân...
-
---Hé là, hé là! fit Bachir. Nous agîmes pour t’obliger. Il fallait nous
-dire que tu étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour un homme
-raisonnable. Le moyen de croire que tu voulais faire pour rien du tout
-un commerce qu’on a toujours vu rendre cinquante-cinq du cent! Il
-fallait prévenir.
-
---J’ai prévenu! cria Néchat.
-
---Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais on ne pouvait pas croire que
-c’était sérieux. Et si on avait cru que c’était sérieux, on n’aurait pas
-travaillé avec toi. On a son honneur!
-
---Et même, si on avait voulu travailler, protesta Bachir, le borgne
-bavard, on n’aurait pas pu! Qu’est-ce qu’ils auraient dit les paysans?
-Ils se seraient méfiés. Ils se seraient demandé: «Quel intérêt ont-ils,
-ceux-là, à se faire payer moins cher que les autres? C’est louche, c’est
-très louche! Ils veulent nous voler!»
-
---Ouallahi, cria le hodja, il a raison.
-
---Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe.
-
---En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire
-cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement; mais le commerce
-est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne; mais
-on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de
-vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des
-actions... Mais il n’y en a pas ici; il faut donc s’en tenir aux vieux
-usages. Pour moi, mes intentions étaient pures: j’ai voulu faire
-l’aumône; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc
-Allah qui m’octroie ce don... Bachir, fais-moi part du don d’Allah!
-
-Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne
-montra pas tout à Zéineb.
-
- * * * * *
-
-En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du
-succès de son opération occidentale.
-
---Kenân a raison, se disait-il; le Paradis, c’est la réalité, _moins_
-quelque chose; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on
-y trouve la réalité, telle qu’elle est.
-
-
-
-
-VII
-
-COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE
-ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT
-IL EN SORTIT
-
-
-«... Et, comme c’était un vrai sage, avait dit Kenân, parlant de la
-manière dont Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger du boucher
-Rassim, et profiter de la trahison de la belle adolescente, il se hâta
-d’en profiter.»
-
-Nasr’eddine se souvenait fort exactement de ces paroles. Il se les
-répétait sans cesse.
-
---Je pourrais sans doute, songeait-il, imiter cet exemple. Je
-pourrais--si Zéineb est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, et je
-m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas cherché à le savoir--je pourrais
-rosser cet Ahmed-Hikmet, dont je me méfie; et puis, et puis... faire
-comme Youssouf-Zia fit à la belle adolescente. Mais si c’était moi qui
-fusse rossé? Kenân ne semble point avoir prévu cette hypothèse: elle est
-admissible, il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis que le plus
-avantageux toujours est de répudier une femme qui ne vous donne point la
-paix: cette solution en effet arrangerait tout; elle est décente, elle
-épargne l’honneur de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter sans plus y
-penser davantage, aller de ce pas chez le cadi. Comment se fait-il que
-j’éprouve quelque répugnance à m’y décider? C’est, hélas! que Zéineb
-m’est encore de quelque chose. Certes, les musulmans tiennent à cœur de
-ne point aimer leurs épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à ce que
-j’ai entendu dire, sont tombés sous la domination de ce sexe dont
-pourtant il est douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait une âme. Ils
-ont oublié la prière des juifs: «La bénédiction sur toi, Éternel, qui
-n’as point fait de moi une femme.» Et pourtant c’est de ces juifs qu’est
-sortie leur religion, comme la nôtre. Et ils sont devenus les esclaves
-soumis de ces impudiques, auxquelles ils permettent toutes les
-impudicités, même celle de montrer publiquement leur visage. Mais enfin,
-je connais mon âme. Je suis comme ces Bédouins qui sont nés dans le plus
-affreux des déserts, du côté de la Perse: ils passent leur existence à
-maudire ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans arbres qui leur brûle
-les yeux. Mais arrachés à leurs tentes, transportés dans la plus
-opulente oasis, à Damas même, la délicieuse, au bout de quelques mois
-ils se dessèchent d’ennui; ils ont envie de mourir; ils meurent. La
-vérité est que je ne demanderais pas mieux que de rafraîchir mon cœur et
-de jouir de mon corps dans les bras d’une autre femme, mais en gardant
-Zéineb: malgré tout, et si étrange que soit la chose, j’y suis habitué!
-C’est pourquoi le Prophète fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par
-malheur, je l’ai bien vu: aux temps où nous sommes il faut avoir volé
-comme un _vali_, si l’on veut être assez riche pour avoir deux femmes.
-
-Cependant il considérait Zéineb avec des yeux lourds et changés.
-Silencieusement il agitait ces problèmes, et en présence. Et Zéineb se
-demandait: «Par Allah! qu’a donc ce fou? Il n’est plus le même. Il est à
-la fois plus patient et plus sévère.»
-
- * * * * *
-
-Or il se trouva que Kenân, après sa conversation avec Nasr’eddine,
-confia à sa femme Nedjibé:
-
---Figure-toi, ô charmante! Ce hodja vient de me demander ceci et de me
-demander cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions sur le divorce? Il
-connaît la Loi mieux que je ne la puis connaître...
-
-De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb à la fontaine, lui dit à son
-tour:
-
---Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne pense plus à méditer sur les
-femmes du Paradis. Non! Il ne parle que de divorce; c’est divorce qu’il
-a en tête, c’est divorce et rien que divorce qui est l’objet de ses
-conversations!
-
---Qu’il fasse comme il veut, le chien! répondit Zéineb; j’ai mieux que
-lui, et je ne m’en sers pas!
-
---Je te crois, Zéineb, je te crois! répondit Nedjibé, tu es bien trop
-vertueuse!
-
-Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut.
-
---... Mais je m’en servirai, oui, je m’en servirai! songeait Zéineb en
-regagnant la demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai mieux encore que
-je ne m’en suis servie jusqu’à cette heure!
-
-Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît Ahmed-Hikmet.
-
---Voici des nouvelles, mes yeux! de grandes nouvelles, triomphateur! Mon
-époux,--qu’Iblis le prenne, et le garde en sa géhenne jusqu’à la
-consommation des siècles--songe à me répudier. Et tu m’épouserais,
-n’est-ce pas, mon roi?
-
---A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en pas douter!
-
-Mais il décidait à part lui: «Épouser une dévergondée qui trahissait son
-époux! Ce n’est pas à faire, par Allah! Ce n’est pas à faire!»
-
-Et, pour éviter cette échéance, en même temps que pour avoir Zéineb
-toute à lui sans risques à courir, il glissa quelques mots au
-gouverneur, qui à son tour glissa quelques mots dans l’oreille d’Aghich,
-son espion et celui de Sa Majesté.
-
---Il est temps, en effet, de donner une leçon à ce hodja, approuva le
-gouverneur: il se mêle de choses qui ne le regardent pas.
-
-La justice du Rétributeur, qui n’aime point les trahisons, voulut que,
-moins d’un an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à la tête d’une
-compagnie contre les rebelles du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son
-ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête: et voilà pour lui! Mais
-Nasr’eddine ne le put savoir: à cette époque Allah, dont les desseins
-sont impénétrables, avait décidé que, lui aussi, serait bien loin, et
-sinon mort, du moins en grand danger de mourir.
-
- * * * * *
-
-Après avoir réfléchi longtemps, il s’était résolu, selon son penchant, à
-ne rien faire. «C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus sage:
-comme le sort me fut écrit, je prends le sort!»
-
-Quelques jours avant l’événement qui l’arracha à sa patrie, il s’en fut
-accomplir sa promenade habituelle près de la fontaine inépuisable et
-claire qui est au cimetière de Bounar-Bachi; et c’était vers la fin du
-ramadan.
-
---Je suppose, pensait-il assez tristement, parce que le jeûne mettait un
-nuage noir dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah qui fit
-l’automne, et les hommes le ramadan. Que l’automne, en ce pays de
-Brousse, est beau, pur, frais sans être froid, radieux sans aveugler!
-Voici le ciel, le bon ciel bleu: il porte juste assez de nuages pour
-avoir l’air d’une robe de noces avec de beaux dessins ramagés. Voilà mes
-amis les arbres: ils n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils
-continuent de boire la lumière par leur cime, à manger la substance de
-la terre par leurs racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire ni me
-nourrir, parce que c’est ramadan! En vérité, je voudrais devenir un de
-ces arbres; leur sort est beaucoup meilleur.»
-
-Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, celle qui tombe dans une
-vasque carrée faite de larges pierres, et si cachée sous les feuillages
-qu’on dirait d’un lit drapé d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois
-d’Abdallah le _cafedji_. Mais Abdallah le cafedji ne faisait point de
-café, ni n’en vendait, parce que c’était ramadan et que le soleil
-n’était pas encore couché. Il avait veillé toute la nuit, servant des
-clients pour gagner sa vie et jouant de la flûte pour son plaisir. Le
-matin, il avait un peu dormi; et maintenant qu’il était réveillé, ayant
-faim, il était maussade. Pour passer le temps et faire un effort qui
-l’empêchât d’écouter les cris de son estomac, il allait chercher, dans
-un tas de décombres, des pierres qu’il disposait ensuite en murailles,
-autour de son petit jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses deux
-cuisses, et le regardait en silence, aperçut tout à coup sur l’une de
-ces pierres la trace, à demi cachée par la mousse et la boue, d’une
-forme sculptée.
-
---Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver cette pierre plate? Il y a
-quelque chose dessus.
-
---Machallah! fit le cafedji étonné, je la nettoierai tant que tu
-voudras, si cela te plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très étrange,
-ô Nasr’eddine, et peut-être un peu perverse: car je suppose que si la
-mousse et la boue ont couvert cette pierre, c’est que Dieu l’a voulu. Ne
-sais-tu pas que même les pierres des tombeaux musulmans, si elles
-tombent, on ne doit pas les relever? Il faut respecter la Volonté. Car
-il n’est qu’une Volonté dans l’univers--et loué soit l’Unique!
-
---Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, qu’il soit loué! Mais Sa
-Volonté a justement mis dans ma cervelle qu’il faut que cette pierre
-soit lavée.
-
---Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, ce n’est pas difficile,
-hodja!
-
-Quand il eut jeté sur cette dalle quelques écuelles d’eau claire et
-qu’il l’eut grattée avec son couteau, et frottée avec la paume de ses
-mains, et lavée encore une fois pour effacer les dernières traces de
-souillure, ils virent qu’il était apparu de la beauté.
-
-C’était, sur cette pierre plate, le relief d’une jeune fille que les
-Grecs des anciens jours y avaient gravé pour perpétuer un peu le
-souvenir d’une vie, d’une jeunesse et d’une grâce qui trop vite
-s’étaient allées cacher derrière l’ombre éternelle. La mort avait tenté
-de détruire ce vieux marbre comme elle avait rongé la chair charmante.
-On ne voyait plus rien de la figure qu’un ovale attendrissant et vague,
-une forme délicate et presque évanouie. Mais chaste, intact et parfait,
-le cou s’attachait sur une épaule ronde; et puis, c’était un bras
-d’enfant qui devient femme; ce bras retombait doucement, doucement, le
-long de la poitrine et du ventre, d’un geste si souple et si facile
-qu’on songeait: «Ce n’est pas possible, ceci n’est pas de la pierre,
-cette main va se relever!» Les plis de la tunique, à peine troublés vers
-le bas par un mouvement des genoux, tout droits et cependant agités
-d’une vibration intime, comme ils le seraient sur un corps à la fois
-immobile et vivant, laissaient à découvert un tout petit sein de vierge,
-quelque chose de plus fort, de plus délicieux, de plus bondissant que
-toute autre cause de plaisir et de désir au monde: un petit sein de
-vierge dédaigneuse de l’homme, et pure comme le chant d’un vase de
-cristal frappé une seule fois au fond d’une chambre silencieuse.
-
-Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit à pleurer d’émotion par bonnes
-larmes qui descendaient sur ses joues barbues. «Tout cela était dans la
-nature, pensait-il, et pourtant je ne l’avais pas discerné. Comment cela
-se fait-il? C’est un mystère. Mais on doit méditer sur les mystères, et
-celui-ci est adorable. Je méditerai donc.»
-
-Il disait en même temps à haute voix:
-
---Que cette chose est belle! Loué soit Allah qui l’a conservée dans la
-terre au milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. O mes yeux,
-que vous m’êtes une cause de joie! O mon âme, que je vous remercie
-d’être restée si jeune et si fraîche!
-
-Mais on s’était assemblé autour de lui. Il y avait là Redjeb, le
-cordonnier, celui qui paye les cierges aux cérémonies des derviches
-hurleurs; Akif et Khaliss, portefaix; Ekrem, un homme très pieux, et
-Aghich, qui était espion pour Sa Majesté.
-
-Redjeb demanda sévèrement:
-
---Est-ce là un prêche pour le ramadan, hodja? Que ne parles-tu de
-l’aumône, ou de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, ou des
-cinq prières?
-
-Ekrem, l’homme pieux, approuva de la tête. Mais il dit de plus:
-
---Est-ce que la représentation de la figure et de la forme humaines
-n’est pas interdite par le Livre? Tu ne te le rappelles plus, hodja, tu
-ne te le rappelles plus!
-
-Nasr’eddine regardait toujours la stèle. Ses doigts la tâtaient,
-l’interrogeaient pour savoir comment ce miracle avait été fait; il était
-en vérité ravi bien loin, et ne répondit pas. Alors Aghich, l’espion,
-demanda, d’une petite voix perçante:
-
---Oui, hodja, la représentation de la forme et de la figure humaines est
-interdite par le Livre. Tu te le rappelles, voyons! Tout le monde sait
-cela.
-
-Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient Nasr’eddine, frémirent en
-écoutant Aghich poser à son tour la question, car ils savaient bien
-qu’un espion n’est pas comme les autres hommes: il ne parle pas pour
-parler! Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, répondit d’un air
-tout simple, et comme s’il disait une vérité connue de tous:
-
---Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on a changé tant de choses dans
-le Coran, mon ami, tant de choses!
-
- * * * * *
-
-Alors tous les assistants, même ceux qui avaient le plus d’affection
-pour Nasr’eddine, dirent d’une voix bien timide: «Il est temps de
-retourner à la maison!» Et ils s’éloignèrent en effet, les uns loin des
-autres, et précipitamment, sachant qu’il est dangereux, non seulement de
-proférer des paroles imprudentes sur la politique et la religion, mais
-de les avoir entendues, quand un espion est là pour en témoigner. Et, en
-effet, à quelques jours de là, Aghich ayant fait son rapport au
-caïmacan, le caïmacan au vali, le vali au ministre de l’Intérieur, le
-ministre de l’Intérieur au ministre de la Police, le ministre de la
-Police à un eunuque du palais et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on
-attacha de petites cordelettes très solides aux deux pouces joints de
-Nasr’eddine, on en fit tout autant à Khaliss et Akif, _hamals_,
-c’est-à-dire portefaix sur le marché de Brousse, et on les envoya,
-d’abord attachés à la queue d’un mulet jusqu’à la mer, puis enfermés
-dans la sentine impure d’un navire, jusqu’à Constantinople, pour y être
-interrogés.
-
-
-
-
-VIII
-
-COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER
-
-
-A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui
-fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des
-vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre
-heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des
-amandiers, tous les arbres auxquels--et, qu’en ceci, comme en toutes
-choses, il soit glorifié!--Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder,
-avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait
-son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien
-qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son
-herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les
-chevaux qui paissent--car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel
-lieu!--des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est
-verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui
-tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la
-mer! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison
-d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille
-petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de
-la paille: si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au
-long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux
-l’entretiennent, leur nid! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent,
-ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien
-du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit
-par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah; mais il en
-reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il
-n’enlèvera même pas.
-
-Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle,
-l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis
-de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et
-rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme
-lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau
-plein d’une eau limpide; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les
-mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et
-l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui
-portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et
-une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques
-contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait
-les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade
-de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux,
-et comptait les publier un jour en plaquette: bien entendu à un nombre
-infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts
-littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre,
-n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier
-avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à
-Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles:
-car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point
-écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet
-égard, sur M. de Saint-Ephrem.
-
---Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose
-d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère
-amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que
-goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et
-n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du
-sentiment qu’ici nous éprouvons: que les descendants des cavaliers
-mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la
-nature comme en jouissaient nos ancêtres latins? C’est ce que j’ai tenté
-de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y
-fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous
-dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement
-directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque
-le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il
-faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités
-de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs
-elle ne s’en doute pas; enfin employer des mots vagues pour les choses
-précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que
-doit consister l’Art.
-
-La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était
-déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait
-abordé ces rives.
-
-Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses
-impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de
-reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane;
-ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui
-discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de
-crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et
-d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète! Mais,
-venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand
-âge des _Contes Asiatiques_. Il se fallait cependant décider, si elle
-voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider.
-Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la
-Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas: de la Chine, il
-n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux
-qui se flattent de penser comme on doit penser: on ne court donc pas le
-risque de cruelles incertitudes.
-
-Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de
-celui-ci.
-
-L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur
-d’une grappe de raisin: une grappe lourde à faire pencher la tête de la
-bacchante qui s’en fût couronnée; noire et si mûre que ses grains se
-givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant
-les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait
-appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une
-curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il
-l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du
-premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à
-ses lèvres: jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le
-laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort,
-mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau,
-elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en
-Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste
-trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe
-de raisin; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa
-bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque
-part, comme par involontaire et insoucieux oubli.
-
-M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en
-intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez
-Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur
-l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils
-aperçurent le pauvre Nasr’eddine.
-
-Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient
-attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les
-deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un
-contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne
-buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les
-boules de son _tesbit_, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables
-mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le
-verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit
-encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les
-détourna! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en
-posture humiliée en présence de Francs infidèles; il n’aimait pas cela
-non plus...
-
-Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait
-s’était décousu. Cela lui faisait de la peine: sans avoir souci des
-beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa
-personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé
-ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande
-encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les
-mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches: mais il
-sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps,
-l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait: «Ces
-zaptiés sont des impies! Ils devraient délier leurs prisonniers, le
-temps au moins des ablutions rituelles et de la prière; alors, qu’Allah
-me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter!» Toutefois,
-voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne
-saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans
-la vie universelle: «Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne
-suis pas heureux! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste
-cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi? Ces bêtes, ces petites bêtes
-qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon
-infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand
-je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O
-Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine? Allah
-a le droit de ne te pas écouter. Cependant--malgré tout qu’il soit
-glorifié!--pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en
-spectacle à ces infidèles?...
-
-A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse
-de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus
-rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses
-paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité.
-Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau
-de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la
-baronne sur le captif:
-
---Vous voyez ce tas de poux? Eh bien, c’est un théologien!
-
---Un théologien? fit la baronne.
-
---Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que
-celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce,
-Embidoclis?
-
-L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le
-connaissait pas? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire! Mais
-les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans
-entre eux: la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler.
-Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance.
-
---C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier
-que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté.
-
---En vérité? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on
-traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées?
-
-Elle se promit de noter ce souvenir. Il avait de la couleur, et de
-l’imprévu: en Occident, on aurait gardé plus de formes envers un
-magistrat ou un ecclésiastique, même criminels.
-
---Pauvre homme! dit-elle.
-
-D’un geste instinctif, elle lui tendit la grappe de raisin. Le pauvre
-Nasr’eddine la prit, de ses deux poings unis et levés. Et il mordit à
-même, comme un renard furtif rué la nuit dans une vigne.
-
---S’il est vraiment un lettré, interrogea M. de Saint-Ephrem, pourquoi
-ne remercie-t-il point cette hanoum étrangère?
-
-Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, ayant médité,
-improvisa:
-
-«_Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice! Mais tu n’as pas oublié le
-malheureux sur ton passage. La bénédiction sur toi!_
-
-»_Tu regardes ces raisins que ta main m’a donnés--ô ta main, ta main
-généreuse, dont les doigts s’effilèrent vers la pitié!--ces beaux
-raisins ovales, à la peau violette. Et moi, misérable, ayant si
-grand’soif pourtant, je ne puis regarder que tes yeux: tes beaux yeux,
-tels les grains de cette grappe, comme eux violets, d’un ovale plus pur.
-Plus désirables!_
-
-»_La grâce sur toi, ô bienfaitrice! La fortune sur toi, la joie sur toi,
-l’amour sur toi. La joie sur ton amour, si tu aimes! Et que la beauté
-s’éternise en ton corps, comme en mon cœur la mémoire de ton geste
-descendu!_»
-
- * * * * *
-
---Il faut, suggéra la baronne à M. de Saint-Ephrem, que vous écriviez
-cela sur mon carnet.
-
-Elle se dirigeait vers sa voiture.
-
---Regarde! dit l’enfant grec à l’arabadji. Elle a de si hauts talons que
-l’air passe dessous comme l’eau sous les arches d’un vieux pont turc, et
-par derrière on dirait qu’elle va sur des jambes de bois!
-
-
-
-
-IX
-
-COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ
-
-
-Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et les deux hamals furent
-enfermés à Stamboul dans un cachot fort noir. Les hamals disaient en
-gémissant au hodja:
-
---Allah nous avait écrit cette aventure. Nous ne t’en voulons pas, saint
-homme, rien n’arrive sans la décision d’Allah--loué soit son nom!--mais
-tous les jours on nous donne des coups de marteau sur les doigts pour
-nous faire parler, et cela nous ennuie infiniment; car ces coups de
-marteau font très mal. Et cependant nous ne savons que dire sur cette
-vieille pierre, sinon que nous attendions, croyant que tu nous donnerais
-deux piastres pour la porter chez toi. Mais ils ne veulent pas nous
-croire.
-
-Le cachot où tous trois étaient enfermés se creusait, sorte de cave
-obscure et puante, sous les chambres d’un corps de garde, dans le Vieux
-Sérail. Les prisonniers, selon l’usage turc, n’étaient guère nourris que
-par la charité de pieux musulmans, désireux de s’acquérir des mérites
-aux yeux d’Allah. Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se
-ralentissait: alors les deux hamals redoublaient de plaintes. Mais
-Nasr’eddine semblait, lui qui jadis avait tant aimé la bonne chère,
-ainsi que les autres dons du Rétributeur, insensible aux cris de son
-ventre vide. Il grimpait sur le banc de pierre du cachot, essayant
-d’apercevoir, soit, en levant les yeux, le vol des mouettes et des
-hirondelles, soit, les baissant, le frisson bleu des ondes marines, car
-le soupirail s’ouvrait dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, presque
-au ras de l’eau; et il disait:
-
---Ces oiseaux semblent libres, ces vagues au contraire les dociles
-servantes du vent: et pourtant leur destin est pareillement inévitable.
-Je suis donc aussi libre que les oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne
-sont que des esclaves du sort. C’est une grande consolation. Cependant,
-si je m’en tiens à raisonner avec ma raison, sans théologie, je dois
-m’avouer que mes pauvres compagnons ne sauraient avoir complètement
-tort. Ni eux ni moi ne nous sommes jamais occupés de politique, et Sa
-Majesté le Sultan n’a coutume de sévir que s’il s’agit de politique:
-elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de discussion sur des points
-de foi. Il y a donc dans cet emprisonnement quelque chose d’insolite...
-J’ai idée que cet officier qui rôdait quelquefois autour de ma maison y
-pourrait bien être pour quelque chose: ô Nasr’eddine, te serait-il
-arrivé un autre malheur que d’être en prison?
-
- * * * * *
-
-Alors son âme noircissait, en pensant à Zéineb, son épouse, qui
-peut-être, décidément, ne s’était point contentée de troubler sa demeure
-d’insupportables reproches: mais il songeait également: «Si elle était
-ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux encore?»
-
-On lui donnait aussi, comme aux hamals, des coups de marteau sur les
-doigts. Mais il ne répondait rien, sinon:
-
---J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité! Qu’on me mène devant Sa
-Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et
-il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma
-doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des
-miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai
-miracle! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec
-Dieu et tous les êtres; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le
-Padischah.
-
-Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne
-fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui.
-
---Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les
-hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour
-m’assassiner? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas
-assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration
-publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de
-l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une
-tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là.
-Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police.
-
- * * * * *
-
-Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la
-septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant
-que les oulémas en décidassent.
-
---Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image? interrogea Haydar.
-
---Moi? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et
-j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de
-marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le
-vent de la mer; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu
-l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image.
-
---Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la
-représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as
-répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il
-se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là?
-
---C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as
-répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison?
-
---Comment croirais-je que tu as raison? fit Haydar indigné. Tu es
-possédé du Cheïtan! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis,
-ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent
-qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une
-Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre? Tout bon
-musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé
-au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète,--qu’il soit exalté!
-
---Je vais te prouver le contraire, dit Nasr’eddine. Quelle peine porte
-le Coran contre les voleurs?
-
---La première fois, cita le ministre de la septième police, ils auront
-le poing gauche coupé. Et en cas de récidive, le poing droit.
-
---Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, qu’on a changé tout cela?
-poursuivit Nasr’eddine.
-
---Que veux-tu dire? demanda le ministre.
-
---Est-ce que tu connais un seul pacha, Altesse, un seul préfet, un seul
-sous-préfet, un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit manchot? Ils
-ont leurs deux bras, Altesse, et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras
-pas croire que vous ne volez point. Tu vois bien qu’on a changé quelque
-chose au Coran!
-
- * * * * *
-
-Le grand vizir venait justement d’instituer, à son bénéfice, une taxe
-secrète de trois métalliques par livre de viande vendue chez les
-bouchers de Constantinople. Craignant que Nasr’eddine et ses deux
-complices supposés n’en eussent appris quelque chose, en apparence par
-mesure d’indulgence, mais en réalité pour qu’il ne comparût point devant
-les oulémas, auxquels le hodja aurait pu ébruiter l’affaire, Haydar fit
-élargir celui-ci, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople
-avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs
-années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.
-
-Pour Khaliss et Akif, _hamals_ du marché, il leur permit de retourner à
-Brousse. Revenus dans leur demeure, les deux portefaix instituèrent un
-culte domestique en faveur de la pierre plate, obscurément sculptée, vu
-qu’elle avait été la plus forte, et les avait fait sortir de prison.
-
-
-
-
-X
-
-COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT À
-CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER
-
-
-... Haydar, ministre de la septième police, avait fait mettre
-Nasr’eddine en liberté, lui interdisant toutefois de quitter
-Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire
-durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.
-
---Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce
-séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur:
-souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma
-demeure te seront ouvertes: car j’aime ta conversation. Par Allah, oui,
-en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand
-sage.
-
-Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il
-jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait
-assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de
-mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait
-donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris
-d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc; encore qu’il
-fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans
-l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner,
-d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau
-dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au
-bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus,
-cependant il avait de la bonhomie; il aimait sincèrement la
-conversation.
-
---Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine.
-
---Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence,
-poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à
-Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture; et
-par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers.
-
-Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent
-ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante
-ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur
-la gloire et les attributs d’Allah: une cellule de dix pieds carrés,
-sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un
-foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante
-ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il
-concevait la Foi.
-
---La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière? fit-il. Ne
-méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari,
-l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie?
-
---Pourquoi faire? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un
-maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le
-foyer? Allah y est, puisqu’il est partout: je regarde cette cendre...
-Nasr’eddine, il faut écouter la parole: «Ne t’appuie pas à l’arbre, car
-il séchera; ne t’appuie pas au mur, car il croulera; ne t’appuie pas à
-l’homme, car il mourra!»
-
-Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y
-accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et
-faisait avec lui la première prière; puis il sortait pour aller mendier
-quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux.
-
- * * * * *
-
-... Sur le pont de Galata, tout le monde y passe... Il est hideux,
-bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans
-cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou
-en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki
-tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point
-toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui
-n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés
-d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un
-village, un faubourg de l’énorme ville; il a ses mœurs, ses lois, ses
-indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens,
-qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople;
-et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au
-moins deux fois par jour.
-
-Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des
-infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des
-singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins
-en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets
-noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par
-milliers à la fois. Piétinement de chevaux: cinquante houzards
-repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent; leurs
-grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux
-plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah! ils ne vont
-pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des
-manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la
-conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.
-
-Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix,
-des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre
-énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en
-construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de
-chanvre, doublé de cuir; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés
-en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins
-saillants; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes
-monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte
-de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs
-en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et
-ventrus; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles
-et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des
-gestes comme pour prier,--et puis l’eau, sous toutes ces choses qui
-dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui
-se mettrait à fondre.
-
- * * * * *
-
-En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines.
-
-Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire,
-lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du
-Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin
-vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées
-dont les fondations reposent dans les nues: assomption miraculeuse,
-impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est
-si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les
-citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées
-par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme
-une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est
-des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les
-minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies
-roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle
-au-dessus.
-
-Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité
-de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en
-poussière et en pourriture?
-
-C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber
-ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien: non! Seulement on ne
-fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse
-l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du _podion_.
-Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des
-années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré.
-Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.
-
-Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant
-toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui
-vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence... Il faut
-longtemps pour en découvrir la cause; mais un jour on s’aperçoit que
-cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les
-rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant
-toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend
-brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant,
-joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une
-impression formidable et inhumaine.
-
- * * * * *
-
-Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le
-cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues
-de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout
-aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un
-coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque
-d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du
-moins y plane encore.
-
-Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein
-de remords, il lui éleva ce turbé: et c’est comme une volière où à la
-place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre
-misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante
-n’a pas six mètres de large: il faut si peu de place au fantôme d’un
-adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un
-jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes! Ainsi sa dernière
-demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme
-l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite
-couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose
-de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la
-fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des
-mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc,
-puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des
-feuillages, harmonieux, transformés--sur un fond vert pomme pâle, le
-vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois
-entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du
-dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et
-verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de
-ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une
-matière moins destructible.
-
-Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et
-délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les
-colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne,
-contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte
-de sofa de pierre; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes
-heures du jour. Il élève des poules qui caquettent; au delà des grilles,
-les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais
-n’a l’air d’acheter; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser
-sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse.
-
-Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la
-petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et
-qu’on ne revoit pas; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y
-vient aussi des espions, comme partout: alors on se tait. Mais enfin il
-est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine
-a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus
-souvent est un marchand de marée: il apporte avec lui une odeur d’algues
-et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur
-son vieux Caftan de drap brun.
-
-Il doit y avoir aussi un confiseur, car le tablier de cuir de celui-là
-est tout empesé de sucre fondu; et des officiers aux tuniques très
-râpées, et des Turcs presque riches: leurs stamboulines sont très
-propres, leurs babouches fines, et leur fez, de première qualité, est
-toujours repassé de frais. Nasr’eddine suppose que ce sont des
-propriétaires du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup d’eux, il a
-trop à faire déjà de retenir dans sa mémoire les paroles de celui qui
-parle et de fixer ses traits qui sont si fins et si mobiles, ses gestes
-si vifs et pourtant si contenus. Il éprouve à le voir le même plaisir
-que dans son enfance à regarder les grandes personnes quand elles
-parlaient de choses qu’il ne comprenait pas, avec des mots inconnus,
-mais où se devinaient de la gaieté, de l’ardeur ou de l’amour.
-
-Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. Il porte un dolman bleu
-dont les boutons de cuivre ne sont pas très bien astiqués, et aux
-manches les espèces de chevrons qui sont dans l’armée turque l’insigne
-des grades. Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête d’une compagnie:
-on le voit au café presque tous les jours depuis le midi jusqu’au soir;
-et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes croisées, durant de
-longues heures, il a pris vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied à
-un guerrier. Quand il ne parle pas, sa bonne figure ronde paraît toute
-terne et bien niaise; mais s’il ouvre la bouche, le coin de ses lèvres a
-mille petits plis qui ne sont jamais les mêmes et disent des choses
-différentes; ses petits yeux noirs éclatent tout à coup de malignité
-comme ceux d’un vieux corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes
-levées, renversées, dressées, des signes qui sont un langage. Il y a
-aussi, parmi les auditeurs, un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent en
-s’émerveillant, car ils savent au fond, bien qu’ils se refusent à
-l’avouer, qu’il n’est que les Turcs dans ce pays d’Orient pour avoir de
-l’esprit. Les Grecs ont la logique du discours, les Arméniens la science
-du calcul et des affaires; mais ils ne savent ce que c’est que de
-changer les mots en images, d’en prolonger le sens par la manière dont
-on les place, d’en faire des symboles vivants au lieu de signes usés.
-Mais peut-être dédaignent-ils cet art en même temps qu’ils en jouissent;
-et ils ont alors ce plaisir de riche: de mépriser tout en s’amusant.
-
-Parfois on voyait s’arrêter des touristes européens venus pour visiter
-le turbé. Il y avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient fort
-pieusement tout ce que le guide ordonne de regarder. Il y avait des
-Allemands, généralement habillés de vert et portant derrière leur
-chapeau un petit blaireau tout en poils, pareil à celui dont usent les
-barbiers dans leur boutique: ils prenaient des airs de seigneurs, et se
-faisaient donner des chaises, mais consultaient un petit livre rouge,
-fiers d’être bien sûrs de ne point payer leur café plus cher que le
-prix. Il y avait aussi des Français.
-
-Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions littéraires, d’après
-les meilleurs auteurs; et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient
-de boire leur tasse accroupis à l’orientale, les pieds sous leurs
-fesses; mais, le temps d’un cri, oubliant leur littérature, ils
-recommençaient de parler entre eux de leurs souvenirs parisiens, et
-bientôt ressentaient dans les cuisses des crampes douloureuses. Alors
-ils se remettaient debout, en souriant d’un air contraint; puis, par
-esprit de sociabilité, autant que pour la littérature, essayaient de
-dire à ces Turcs des choses polies, principalement au capitaine Réchad,
-qui entend quelques mots de leur langue. Il y avait souvent des dames,
-et celui qui prétendait leur parler avec le plus d’assurance concluait
-ordinairement, comme on se levait:
-
---Ils vivent encore comme au temps des Mille et une Nuits!
-
---Machallah! comme au temps des Mille et une Nuits! dit Réchad,
-traduisant encore une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient:
-«Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, qu’est-ce qu’il a dit?» Il n’y a plus
-de Mille et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent chez nous, il n’y
-saurait demeurer odeur des Mille et une Nuits, pas plus que de
-crocodiles dans les rivières où ils font passer leurs bateaux à vapeur!
-Et c’est ce qu’on a bien vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la
-mer et qui pourtant n’est point encore tout à fait à eux.
-
---Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, que tes histoires sont
-véridiques et merveilleuses.
-
---Écoutez donc, ô vous tous! fit Réchad.
-
- * * * * *
-
-Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête du hodja et des autres
-écoutants, une cigogne avait l’air d’écouter aussi.
-
-
-HISTOIRE ÉDIFIANTE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER
-
-... Sachez d’abord qu’il est un pays que, de même que celui-ci, les
-infidèles n’ont encore tout à fait pris aux vrais croyants, et le
-souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai un khalife, pour que
-vous ne le reconnaissiez point, et que je puisse conter ce conte
-véritable avec plus de liberté. Toutefois ces infidèles, étant
-insatiables, y sont entrés sous prétexte de nous prêter de l’argent, et
-nous avons mangé l’argent, et ils ont envoyé des soldats pour réclamer
-l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats, mais ces soldats nous
-ont un peu battus; et alors, derrière les soldats, il est venu un
-résident, un homme sans barbe, avec une figure très propre, comme s’il
-se faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes les fois qu’il dit:
-«Je veux!» le khalife soupire: «Il n’y a pas d’inconvénients,
-j’ordonne!» Et on appelle ça un protectorat.
-
-Et pendant que les musulmans multiplient les prières, les infidèles
-multiplient les chemins de fer; et quand ils partent en guerre, ils nous
-disent: «Paye donc, mon cher!» Et quand nous disons: «C’est cher!» ils
-répondent: «C’est votre affaire!» Et ainsi les Roumis prospèrent, quand
-pour nous la vie est amère.
-
-Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait point, parce que,
-jusqu’à ce jour, la prospérité n’avait pas été écrite pour lui au
-registre où tout est écrit; et, selon les gens, c’était un cordonnier
-qui se nommait Martin, venu d’une ville d’où partent beaucoup de
-navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant d’heures et tant d’heures,
-il travaillait dans son échoppe de la rue Bab-Azoun! Il martelait avec
-son marteau, il aiguillait avec son aiguille, il poissait avec sa poix;
-mais il avait autour de lui plus de vieux souliers que d’escarpins
-neufs, et bien souvent on n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs
-d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni boukoufas de bon poids, ni
-même une mauvaise piastre de quatre sous, ni argent, je dis, ni odeur
-d’argent; et pour de l’or, il n’en voyait que dans les cheveux de sa
-femme.
-
-Car lorsqu’il plongeait son front dans la chevelure de cette favorisée
-du ciel, ouallahi! c’était comme s’il se promenait dans une mine d’or;
-et la face de cette créature divine était comme la lune à son
-quatorzième jour, et ses deux mains comme des lis, et ses seins comme
-deux coupoles de marbre blanc terminées par des pointes de cuivre rouge,
-et tout son corps comme un océan de désirs. Et quand il avait pris sa
-joie avec elle, la nuit, après avoir mangé du pain et des oignons, il
-laissait aller sa tête près de cette tête lumineuse, et il se disait:
-«Où est ma chance, où est ma chance? Il faut que je trouve ma chance
-pour que je vête, pour que j’honore, pour que je couronne de diamants
-une femme qui mérite des diamants, pour que je rende lisses et pures ses
-mains qui viennent de récurer un chaudron!» Il s’endormait en y pensant,
-il y pensait encore le matin, à son réveil, il inventait mille moyens
-d’amasser une grosse somme d’argent, car c’était un homme d’esprit très
-actif, comme la plupart de ceux qui tirent l’alène: et il ne trouvait
-rien, car, ainsi que le dit un proverbe très sage: «Pour faire de l’or,
-il faut beaucoup d’argent.»
-
-Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est tout-puissant. Il avait décidé,
-dès le jour de la création du monde, qu’un âne mâle se prendrait d’une
-fantaisie scandaleuse pour une ânesse, non loin de la boutique du
-cordonnier, juste un jour où le khalife passait par la rue Bab-Azoun,
-avec tout son cortège, le khalife dans sa belle voiture incarnadine et
-or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa suite d’Anglais coiffés du fez des
-croyants--maudits soient ces réprouvés!--C’était une belle ânesse et un
-bien plus bel âne. L’ânesse s’ébrouait entre ses deux couffins très
-lourds, l’âne marchait sur deux pieds seulement, comme un seigneur très
-fier, en chantant d’une fort belle voix; et les marchands de poissons
-frits, les femmes qui cuisent les galettes de mil, l’homme qui danse en
-tenant un bâton en équilibre sur son derrière, tous ceux qui vivent dans
-la rue, vendent, mangent, boivent, dorment, rient, pleurent, meurent
-dans la rue, béaient, criaient, s’attroupaient, devant cet âne et cette
-ânesse possédés du diable.
-
-Voilà pourquoi la cordonnière sortit de la boutique du cordonnier, et le
-khalife vit la cordonnière.
-
-Une rose blanche teintée de rose et un insecte vert qui lui mange le
-cœur: tel chacun de ses yeux dans sa face vermeille, ô hodja! Et tu
-connais aussi, d’après ce que j’ai entendu de tes malheurs, les statues
-que les Grecs incirconcis ont taillées dans un marbre un peu rose; ils y
-mettaient des yeux d’émeraude, et quand on les tire des ruines, elles
-ont l’air encore pâmées mais déjà tristes, comme si on venait de faire
-fuir le genni qui depuis des siècles jouissait de leur corps dans la
-solitude. Telle apparut la cordonnière, et le khalife fut ému à la
-limite de l’émotion, et son cœur s’agita dans sa poitrine comme un cygne
-tumultueux qui va s’envoler:
-
- * * * * *
-
-_Tu es venue de bien loin pour éclairer cet empire, ô étrangère, et ta
-beauté illustre ta robe pauvre comme le soleil change un tourbillon de
-sable en une tour de diamants._
-
-_Et je ne te connaissais pas avant cette heure, et je te connais
-maintenant comme si tu avais dormi, enfant, avec moi, dans le même
-berceau. Ma vie est ta vie! Est-ce qu’il y a d’autres femmes au monde?
-Je ne le sais plus! Je te préfère!_
-
-_Sont-ce des grêlons tombés du ciel, ou bien tes dents? L’horizon tout
-entier du couchant, ou ta chevelure? Il n’est plus que toi, il n’est
-plus que toi!_
-
-_J’ai connu des Hindoues, que je croyais les plus belles de la terre, et
-leurs deux hanches s’élargissaient, harmonieuses, comme les cornes d’un
-oryx. Mais je t’aime mieux, toi claire et pâle, avec ta croupe plus
-droite, et la fierté de tes bras blancs._
-
- * * * * *
-
-Tels sont les vers que le khalife improvisa pour célébrer son grand
-amour, et ils demeureront à jamais, si Allah le veut! Mais si le khalife
-vit la cordonnière, la cordonnière vit très mal le khalife, parce que
-l’âne l’intéressait davantage.
-
- * * * * *
-
---Je ferai venir cet artisan, dit le khalife au vizir Osman-ben-Hakem,
-et je lui donnerai la somme qu’il voudra pour divorcer.
-
---O! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras pas cette femme à son
-époux. Elle te coûterait trop cher!
-
---Elle me coûterait, dit le khalife, mille livres turques.
-
---Elle te coûterait ton empire!
-
-Et comme le khalife ne comprenait pas encore, il continua:
-
---Elle te coûterait ton empire, à cause des Anglais. Ils ont lu, dans un
-livre qu’ils nomment la Bible, que le grand Daoud, père du grand
-Soliman, lui-même fut blâmable pour avoir fait à peu de chose près ce
-que tu veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine des gardes. Ils ont
-inventé une vertu qui n’est pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun
-autre peuple: et c’est qu’il ne faut jamais être amoureux de telle sorte
-qu’il en soit parlé dans les journaux.
-
-Alors, le nez du khalife fut gonflé par la colère noire, et il cria:
-
---Si tu ne fais pas en sorte que cette femme entre dans mon palais, sans
-que je perde mon empire, je te ferai accuser par les Roumis d’un crime
-qu’ils ne pardonnent jamais, et qu’ils appellent le patriotisme! Et ils
-t’enverront à Koweït, où tu mourras sous les moustiques et les puces!
-
---Entendre, c’est obéir, dit Osman.
-
-Mais il ne savait comment obéir, et son âme était secouée de crainte
-dans sa chair comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi il rentra
-chez lui avec un front obscur et dit à sa femme Aneïsa:
-
---Hâtons-nous de vendre en cachette tout ce que nous possédons, et de
-l’envoyer à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand d’argent. Car la
-disgrâce est sur moi et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai
-transporté sur un navire à Koweït, où je mourrai sous les moustiques et
-les puces.
-
---O mon maître, dit Aneïsa, mange d’abord ces confitures de roses, que
-j’ai préparées moi-même, ces boulettes de chair d’agneau et ces
-excellents _kébabs_; et ensuite, je t’écouterai, si tu daignes te
-confier à ta servante.
-
-Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et sa femme lui donna un conseil
-d’entre les conseils.
-
- * * * * *
-
-C’est sur ce conseil que, le lendemain, le vizir alla, en grande pompe,
-vers la rue Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de ses serviteurs
-le suivaient, et tous étaient à cheval, sur des chevaux qui bondissaient
-comme des faons. Et le peuple disait: «Où va-t-il, cet Osman, lumière du
-khalife?» Tous furent bien étonnés quand ils virent qu’il descendait
-devant la boutique du cordonnier.
-
---Cordonnier, dit le vizir, cordonnier, mes bottes me font mal. Or çà,
-donne-moi une paire de bottes, et dépêche, dépêche, dépêche!...
-
-Le pauvre homme essuyait ses mains toutes noircies sur son tablier vert.
-Quelles chaussures, quelles chaussures étaient dans sa pauvre échoppe
-dignes d’un si grand seigneur! Il ne savait pas, mais Allah est plus
-savant. Et sa bénédiction lui inspira de demander à sa femme les bottes
-qu’un seigneur français n’était jamais venu chercher, faute d’argent.
-
-Et sa femme chaussa les bottes au vizir en appuyant le pied de ce
-personnage exalté sur son propre genou rond. Son cœur battait un peu
-vite, elle ne songeait pas à sa beauté. Elle se disait: «Elles n’iront
-pas, elles n’iront pas!»
-
-Mais le vizir cria, d’un air émerveillé:
-
---Ah! quelles bottes, quelles bottes, quelles bottes!
-
-Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent autour de lui:
-
---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes!
-
-L’un disait: «Elles ne sont pas sottes!» Un autre: «Si belles, au bas
-d’une culotte!» Un autre: «Trop belles pour fouler la crotte!» Un autre:
-«Chausse-les vite, après ça, trotte, trotte et trotte!» Et tous
-reprenaient en chœur:
-
---Ah! quelles bottes! quelles bottes! quelles bottes!
-
-Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi, cinq livres! Puis il
-sortit, et le cordonnier lui mit cette botte, cette chère botte, dans
-l’étrier d’acier, tandis que tous autour de lui, remontaient sur leurs
-chevaux pareils à des faons. Les gens stupéfaits disaient:
-
---Son Excellence le vizir habille ses pieds sacrés chez notre ami
-Martin. Martin est grand! Il paraît que Martin travaille le cuir comme
-un artiste. Ouallahi! On apprend tous les jours!
-
-A compter de ce moment, l’échoppe devint le rendez-vous du beau monde,
-et le cordonnier était heureux, sans désirer davantage, de voir quelques
-écus blancs s’empiler au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain
-jour un capitaine de police.
-
---Cordonnier, dit le capitaine de police d’une voix tonnante,
-cordonnier! Est-ce toi qui as fourni une paire de bottes à Son
-Excellence le vizir?
-
-Alors, l’âme du cordonnier fut saisie d’épouvante, parce qu’il pensait,
-comme beaucoup d’autres personnes, que les gens de police ne se
-dérangent jamais pour le bien des pauvres.
-
---Oui, dit-il en tremblant.
-
---Ah! c’est toi! Ah! c’est toi! Eh bien, Son Altesse le khalife--la
-bénédiction sur lui!--te mande en sa présence. Allons, dépêche!
-
-Alors, le cordonnier jeta un regard sur son tablier sale et ses mains
-noires et dit:
-
---O noble capitaine de police, je ne suis pas en état de me présenter
-devant un si grand prince. Laisse-moi au moins changer de vêtements.
-Considère l’indignité de ceux-ci.
-
---Ça ne fait rien, viens comme ça, viens comme ça!
-
- * * * * *
-
-... Quand le cordonnier se trouva devant le khalife, il tremblait de
-tous ses membres, et, après s’être incliné très bas, il attendit sa
-destinée dans la terreur.
-
---Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait des bottes à
-Osman-ben-Hakem, mon serviteur que voici?
-
---Hélas! répondit-il, c’est moi-même!
-
---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes! dit le khalife. O prince des
-cordonniers, poète de la chaussure, roi du cuir, empereur des semelles!
-Et comment as-tu osé vêtir les viles extrémités de mes sujets sans
-offrir d’abord les prémices de ton génie à mes pieds augustes? Je veux
-douze paires de bottes. Dépêche, dépêche!
-
-Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite de l’émerveillement, se
-pencha vers les pieds augustes; et il s’agenouilla, et il calcula, et il
-prit mesure avec sa mesure, et il écrivit avec son calame, que les
-Roumis appellent un crayon.
-
---Quelle grâce! quelle grâce! dit le khalife. Quelle douceur dans les
-mains, quelle rapidité dans la cogitation, quelle prestesse dans les
-mouvements! En vérité, tu as excellé. O maître des maîtres, sultan du
-maroquin, empereur du veau et de la chèvre, tireur d’alène incomparable,
-ferais-tu bien des souliers pour mes dix mille soldats, mon armée
-entière, invincible et déguenillée?
-
---Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir, bredouilla le pauvre
-cordonnier, il faut acheter des milliers de livres de cuir, et ton
-serviteur ne possède que quelques misérables piastres.
-
---N’est-ce que cela! dit le khalife. Qu’on lui compte trente mille
-livres d’or, qu’on lui prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on lui
-donne le palais de notre ancien vizir Abdallah-ben-Ismaïl, que nous
-mîmes en prison pour faire plaisir aux Anglais, nos nobles amis. Et nous
-le nommons pacha, afin qu’on tremble et qu’on obéisse!
-
-Et le cordonnier, devenu Martin-pacha, s’exclama de toute son âme:
-
---Vraiment, vraiment, c’est comme dans les _Mille et une Nuits_!
-
-Et le vizir répondit:
-
---Inchallah! C’est ce qu’a voulu le khalife notre maître, qui égale
-Haroun-al-Raschid.
-
- * * * * *
-
-Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé à la minute en un seigneur
-pacha, fournisseur des armées de Son Altesse le khalife, riche,
-glorieux, égal des premiers parmi les premiers. Et la femme du
-cordonnier devint la plus belle dame d’entre les belles dames, et son
-extérieur devint digne de son intérieur, j’entends son corps miraculeux,
-et elle fut invitée au prochain bal de la cour, avec son mari,
-fournisseur opulent, pacha magnifique. Et c’était ce que Son Altesse le
-khalife, conseillé par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu, dans
-l’astuce de sa générosité, allumée par le feu de ses désirs.
-
-Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse délectable du cordonnier,
-vêtue d’une robe de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la fausse
-impudique! sa gorge où frémissaient deux colombes vivantes; et les
-perles de son collier avaient l’air d’éclairer son cou, comme les lampes
-mystérieuses que les chrétiens savent allumer éclairent, la nuit, les
-pierres des routes en les rendant blondes.
-
-Or, le khalife, après qu’elle lui eut été présentée, ayant décidé que le
-moment était venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité d’accomplir,
-l’emmena dans une chambre où tout était préparé pour ses desseins, car
-il était seul avec elle, et la lumière était mystérieuse, et la
-fraîcheur insidieuse, et la musique voluptueuse, et la couche très
-moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements de son cœur et de ses
-mains, il enlaça très ardemment le col de la divine cordonnière, en
-disant:
-
---_J’ai donné tout ce que je pouvais donner pour t’avoir, ô miraculeuse,
-et ce que j’ai donné ne vaut un ongle de tes orteils._
-
-_Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple, me brûle, me brûle! Mais
-ton corps est toute la mer, et que je m’y noie enfin pour me
-rafraîchir!_
-
-Mais elle se dégagea avec un grand cri, car les femmes de Roumis
-prétendent quelquefois se garder elles-mêmes, quand leurs époux ne les
-gardent pas, ce qui est plus incompréhensible que tout ce qui est
-incompréhensible, et plus bête que tout ce qui est bête; et elle
-s’enfuit, les cheveux déliés sur ses épaules nues, jusque dans la salle
-où était son mari, Martin-pacha, cordonnier magnifique.
-
-Et le cordonnier vit sa chance, telle que la lui offrait le Rétributeur,
-et s’écria:
-
---Ah! c’est comme ça! Ah! c’est comme ça! Et tu veux faire à ma femme, ô
-khalife, ce que fit le grand Daoud à la femme d’Ouriah, capitaine des
-gardes! Et c’est pour ça que tu m’as donné trente mille livres, et un
-palais, et du cuir! Mais tu n’auras pas ma femme, et je garde les trente
-mille livres, je vends le cuir, je vends le palais, et je te quitte: car
-tu n’oseras rien dire, à cause des Anglais qui parleraient de ton
-histoire dans les journaux, pour que tu ne sois plus un khalife, et que
-tu deviennes rien du tout, dans une île de rien du tout!
-
- * * * * *
-
---Voilà comment, ô mes amis, conclut Réchad, le cordonnier s’en retourna
-vers la ville que l’on nomme Marseille, avec son pachalik, ses trente
-mille livres d’or, l’argent de son palais, et sa femme avec qui le
-khalife--la bénédiction sur lui--n’avait pas eu ses joies. Et ceci vous
-prouve que le temps des _Mille et une Nuits_ est passé, car, au temps
-des _Mille et une Nuits_, le cordonnier aurait été cocu.
-
-
-
-
-XI
-
-COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE ET
-DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS
-
-
-Tous les vendredis, au coucher du soleil, Nasr’eddine allait présenter
-ses devoirs, ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre de la
-septième police.
-
-Le _konak_ d’Haydar-pacha est un vieux palais de bois, peint en blanc,
-sur la rive européenne du Bosphore. Du côté de la mer, sa charpente
-ajourée lui donne l’air d’une corbeille suspendue au-dessus des eaux,
-qui montent presque à la hauteur de son pavé de marbre. Même au plus
-cuisant des chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur voluptueuse; et
-dans cette grande salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur offrait le
-repas du soir, on ne voyait aucun meuble qu’une table ronde très basse,
-des coussins et des tapis: des tapis sur la muraille, des tapis sur de
-larges sofas, au pied des murailles. Le soir tombait peu à peu sur le
-Bosphore et sur un beau parc assez sauvage, qui sur trois côtés fait le
-tour du konak. C’était une heure hésitante et délicieuse où se mêlaient
-parfois la clarté du crépuscule et celle de la lune, pleine ou dans l’un
-de ses quartiers; et l’on distinguait, dans ces lueurs changeantes, à
-travers les barreaux de ce palais translucide, des arbres encore verts,
-des kiosques, des pelouses, des fleurs, des allées tournoyantes,
-étroites, incrustées de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent
-des palmettes et des rosaces.
-
-Des serviteurs nombreux, qui s’agitaient en silence, finissaient par
-apporter les candélabres. Alors Haydar priait d’un geste ses invités,
-assis jusque-là autour de lui sur les sofas, de prendre place autour de
-la table.
-
-Depuis longtemps on avait fait passer les confitures de roses dans un
-vase d’argent où chacun puise à son tour une petite cuillerée, en se
-servant de la même cuiller. Une fois le repas commencé, les convives se
-servaient eux-mêmes, allongeant la main vers le plat, tels des soldats
-ayant tous les mêmes droits, assis autour des marmites; mais les mets
-étaient nombreux, longuement et savamment cuits, les viandes
-harmonieusement mariées à des légumes, aubergines et courgettes; et l’on
-mangeait d’abord sans parler, saluant quand le maître de la maison, pour
-vous faire honneur, vous passait, de sa main droite, un morceau de
-choix. Telle était la généreuse hospitalité du ministre de la septième
-police. Pas plus qu’un scribe ne se souvient en rentrant chez lui des
-fastidieuses écritures qui furent sa besogne de jour, il ne se souvenait
-des heures qu’il avait consacrées à bâtonner, à tourmenter, à pendre. Sa
-figure respirait la plus sincère bienveillance, les plus douces vertus.
-Peut-être un jour devrait-il faire assassiner ceux qu’il recevait; en
-attendant il les aimait véritablement de tout son cœur. Cela ne
-l’empêchait point d’avoir de la mémoire en les écoutant.
-
-Il passait là beaucoup de gens qu’on ne revoyait point: c’est que leur
-intérêt était épuisé. D’autres étaient des commensaux réguliers:
-généralement des espions. Nasr’eddine reconnut bientôt qu’ils
-appartenaient à deux catégories: ceux qui recevaient une solde de Sa
-Majesté, et ceux au contraire qu’on invitait à titre d’amis
-désintéressés, dans l’espérance qu’ils révéleraient gratuitement, et
-sans y voir aucun mal, des choses utiles à connaître: «Par Allah, songea
-Nasr’eddine, voilà qui va bien! Je ne me tairai point: cela serait
-discourtois. Mais je ne parlerai que de mes ennemis, ou des astres!»
-Dans cette seconde catégorie il y avait des Turcs, des marchands grecs
-de Beyrouth et de Smyrne, et presque toutes les semaines le révérend
-John Feathercock, missionnaire anglican venu de sa patrie tout exprès
-pour évangéliser les mahométans. C’était aussi, il ne le cachait point,
-pour laisser à ses compatriotes le temps d’oublier que sa femme, Mrs
-Feathercock, n’avait point mis dans sa conduite toute la réserve qui
-convient à l’épouse d’un homme d’église: en fait, il n’y avait point six
-mois que le révérend était divorcé. C’était un homme ingénu; rien au
-monde ne l’aurait persuadé qu’on pût penser autrement qu’il avait appris
-à penser: c’est dire qu’il ne pensait point, et s’en trouvait mieux; nul
-souci de la sorte ne venait troubler l’ardeur de ses efforts
-évangéliques. De plus il était chaste, bien que concupiscent. Il
-comptait trouver chez Haydar, sans commettre le péché, des occasions de
-se renseigner sur des sensualités qu’il ignorait, mais dont les
-Orientaux ont approfondi l’art impur et mystérieux. Un jour il amena la
-baronne Bourcier. Celle-ci lui fut reconnaissante d’avoir bien voulu
-l’accompagner: M. de Saint-Ephrem, encore que très accueillant
-d’ordinaire aux désirs de son amie, redoutait un peu, sans l’avouer
-explicitement, la maison de Haydar. Il s’en excusait vis-à-vis de
-lui-même en se donnant pour raison qu’elle passait pour assez mal
-fréquentée. La vérité est que le ministre de la septième police lui
-avait paru d’une perspicacité importune: ceci prouve que ce jeune homme,
-bien que trop enclin à la littérature, n’était pas dénué de sens commun.
-La baronne, au contraire, se sentait dévorée de curiosité: n’était-ce
-point une acquisition nécessaire à ses souvenirs orientaux que d’avoir,
-de ses yeux, vu le chef des espions de Sa Majesté, de s’être entretenue
-avec lui, et de le pouvoir dire? Elle s’était donc précipitée sur
-l’offre que M. Feathercock lui fit de l’introduire chez le pacha,
-regrettant seulement d’être aussi mal préparée à la chance qui se
-présentait. Nos écrivains d’Occident, surtout ceux de France, ont trop
-généralement négligé de traiter la psychologie de la police politique.
-Ses principes sont épars dans les dix-huit volumes des _Archives de la
-Bastille_, patiemment colligés par l’excellent François Ravaisson, mais
-la lecture en est ardue: enfin il est déplorable que Fouché n’ait point
-laissé de mémoires. Presque seul, Stendhal a effleuré le sujet, mais
-insuffisamment: du reste, cet auteur est vulgarisé, on le trouve dans
-toutes les mains: cela ne distinguerait point de penser comme lui. La
-baronne avait demandé à M. de Saint-Ephrem s’il ne pouvait lui
-communiquer, confidentiellement, quelques dépêches de l’ambassade sur
-les coutumes et errements de l’espionnage turc. Malheureusement ce jeune
-diplomate ici la déçut: l’ambassade dédaignait d’envisager cet aspect de
-la politique ottomane. Seul le consul, un homme bizarre, s’en était
-parfois préoccupé; mais M. de Saint-Ephrem n’entretenait avec lui que
-des rapports distants et officiels; les consuls ne sauraient être
-considérés comme appartenant véritablement à la carrière.
-
-Dans les premiers moments la baronne ne reconnut point Nasr’eddine. On
-ne saurait s’en étonner: son apparence avait changé, il n’était plus ce
-misérable aux mains liées, au turban sale, au caftan déchiré, aux traits
-souillés par la poussière de la route. Un sarik de mousseline immaculée
-s’enlaçait autour de son fez. L’hirca aux manches pendantes qui
-remplaçait son caftan provenait, il est vrai, de la boutique d’un
-fripier arménien, mais ce vêtement était propre. Enfin la sérénité était
-revenue sur son visage, il semblait un autre homme. Et puis, comment la
-baronne se fût-elle attendue à le trouver en liberté, et dans ce milieu?
-
-La mémoire de Nasr’eddine avait de meilleures raisons d’être fidèle: la
-baronne était une étrangère, et telle qu’il en avait rencontré bien peu;
-son souvenir était lié à celui de son infortune et de sa soif
-désaltérée. Il lui fit donc le salut habituel, la main sur son cœur,
-puis aux lèvres et au front, et la regarda attentivement, avec un bon
-sourire candide. Ce fut alors que la baronne se rappela: c’était lui, le
-prisonnier qu’on traînait sur la route de Brousse à Moudania! Mais
-comment se pouvait-il faire que les zaptiés eussent lâché leur proie,
-quel concours de circonstances avait conduit sous le toit du grand
-maître de l’espionnage, où il semblait accueilli avec faveur, cet homme
-qu’elle avait vu traiter comme un dangereux coupable? Elle soupçonna
-quelque obscure combinaison qui aurait transformé ce suspect en un
-discret informateur du Padischah. Cela n’amoindrit point d’ailleurs la
-sympathie qu’elle était prête à lui témoigner: celle-ci n’avait rien à
-voir avec la morale, elle n’avait pour cause que la satisfaction de
-s’imaginer un mystère que la baronne goûterait peut-être le plaisir de
-pénétrer--un mystère de politique et de police, quelque chose de
-délicieusement oriental!
-
-Elle fit donc au hodja une inclination de tête délicate, bien que
-réservée, un salut qui ne niait point qu’il n’était pas pour elle un
-inconnu, et toutefois ne l’engageait pour le moment à rien. Nasr’eddine
-y répondit par un nouveau sourire--et voilà pour eux, jusqu’au jour
-qu’Allah marquerait, mais que la baronne se promit de préparer. Haydar
-lui offrit une tasse de café, qu’elle prit, une cigarette, qu’elle
-refusa, et la conversation continua.
-
-Haydar recevait ce jour-là quelques officiers soupçonnés de penser mal à
-l’égard du Padischah. Le ministre, qui les tenait pour des imbéciles,
-leur réservait un accueil particulièrement flatteur. La plupart avaient
-terminé leurs études en Allemagne et se considéraient comme de grands
-stratèges. Sans jamais médire de Sa Majesté--car, au contraire du
-révérend, ils connaissaient le prix de la discrétion--ils déploraient la
-longue paix où le Padischah maintenait son Empire, et l’équilibre qu’il
-entendait garder entre les puissances d’Occident. Ils souhaitaient une
-alliance qui, donnant à la Turquie un appui vigoureux, lui permettrait
-de venger de séculaires humiliations. Enfin, ils rêvaient de guerre.
-
-«C’est ici, pensa Nasr’eddine, le moment de parler sans me
-compromettre.»
-
---Il faut faire attention, dit-il. Par Allah! il faut faire attention!
-La guerre ne convient pas à tout le monde. Voici ce qu’il advint jadis à
-Souléiman-ben-Agha, qui fut, quelques générations avant moi, hodja dans
-la ville de Brousse.
-
- * * * * *
-
-«On dit qu’il était fort savant; on dit qu’il avait aussi l’âme
-simple...
-
---Toi-même, Nasr’eddine?... interrompit Haydar en souriant.
-
---Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un homme plein d’imperfections et
-bien ignorant: ce Souléiman était un saint! Il expliquait la loi avec
-tant de clarté qu’on croyait entendre le Prophète lui-même,--loué son
-nom!--mais, au moment de juger, il lui arrivait de s’endormir, et il ne
-se réveillait que pour conter une histoire, qui n’avait rien de commun
-avec le sens commun ni avec la cause. Si les plaideurs alors
-murmuraient: «Mais le cas, ô Souléiman, tu as oublié le cas!» il les
-regardait d’un air étonné, puis, décroisant les jambes pour se lever,
-disait: «Cela s’arrangera, cela s’arrangera. Allah est plus savant que
-le Prophète, cela s’arrangera!» Lorsque cependant les plaideurs
-insistaient, Souléiman, hochant la tête, s’écriait enfin: «Si
-vous-mêmes, vous n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire qui vous
-est personnelle, de quel côté est le juste, de quel côté l’injuste,
-comment pourrais-je le savoir, moi qui ne connais de cette affaire que
-ce que vous m’en avez dit? C’est trop difficile, par Allah! c’est trop
-difficile.»
-
-»De pareils traits, qui sont nombreux dans l’histoire de sa vie,
-poursuivit Nasr’eddine, me paraissent de nature à démontrer que ce
-savant et ce grand saint était, comme je vous l’ai dit, ou bien quelque
-peu innocent, ou bien au contraire possédé par le Cheïtan, car le
-diable, vous le savez, est le Père des Déceptions, et l’aventure même
-que je veux vous conter me laisse dans le doute à cet égard. Mais cela
-est sans importance pour la conclusion que j’en veux tirer.
-
- * * * * *
-
-»Souléiman avait coutume de passer la plus grande partie des jours, sans
-compter les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite maison. Il
-regardait la plaine, onctueuse des promesses de l’huile et du vin, noble
-de tant de chênes, parée de peupliers droits; l’Olympe, trapu, pesant,
-élevé au-dessus de la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus de son
-dos; la ville au milieu des branchages, la ville rousse, arrondie autour
-de la colline, tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire du
-travail et de la vie, pareille à une fourmilière dans une pelouse. Il
-voyait passer tous les gens de la rue: les faiseurs de sorbets, les
-crieurs de salep, les charbonniers noirs, les marchands de sel au
-panier, givrés de blanc, les marchands d’eau, menant deux grosses tonnes
-sur un petit mulet, les _touloumbadjis_, c’est-à-dire les pompiers,
-traînant à cinquante une pompe pas plus grande qu’un tambour. Et il
-songeait: «Allah! Il faut deux tonneaux pour donner à boire aux
-personnes; et pour éteindre un incendie, voilà qu’on se contente du
-quart ou du demi-quart! Mais c’est logique, c’est logique! Puisqu’une
-seule petite braise allume un grand feu, pourquoi faudrait-il pour
-éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en tient dans la marmite d’un pauvre
-homme? Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que l’inévitable! Cela
-est bien, puisque cela est!»
-
-»Il balançait la tête par approbation, et Papang, le vautour des rues,
-droit sur ses pattes à côté de lui, attendait une proie avec
-résignation, claquant du bec en mesure.
-
-»Il contemplait les soldats vêtus de belles guenilles, les officiers en
-habits râpés, les gros pachas en stamboulines de soie jaune paille ou
-bleu clair, les garçons bouchers qui s’en allaient, suivis par les
-chiens maigres et les chats astucieux, leur panier plein de victuailles
-sur la tête. Mais un jour, juste comme l’un de ces garçons passait
-au-dessous de lui, Papang, le vautour des rues, se laissant tomber comme
-une pierre, s’abattit sur le panier, piqua du bec, crocha des griffes,
-et remonta vers le soleil avec un morceau de mouton, un beau morceau de
-mouton. Et le garçon boucher leva les poings vers l’oiseau, et il maudit
-l’oiseau, et il injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on inventa
-pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa point l’oiseau. Puis l’oiseau
-s’en alla par sa route--et voilà pour lui.
-
-»--Oh! oh! songea Souléiman-ben-Agha, voilà un animal qui est plus sage
-que moi!
-
-»Et comme un autre garçon boucher passait avec un autre panier plein
-d’autres victuailles, à son tour il se laissa tomber, du haut du toit,
-sur ce panier de bénédiction, et aussi sur la tête du garçon boucher. Et
-le garçon boucher tomba les jambes en l’air, le panier entre les jambes;
-et Souléiman tomba dans le panier avec une éclanche de mouton qu’il
-étreignait fortement d’une main, tandis que de l’autre il caressait la
-partie de ses lombes que la chute avait affectée; et le garçon boucher,
-qui était un gros garçon boucher, un fort garçon boucher, un garçon
-boucher habitué à prendre les bœufs par les cornes et non les hommes par
-les sentiments, s’étant relevé assez vite, s’efforça victorieusement,
-les poings en avant et les pieds en mouvement, de faire comprendre à
-Souléiman qu’il ne savait voler d’aucune façon. Et Souléiman tâtait
-tantôt ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et la foule disait,
-étonnée: «Pourquoi as-tu fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?»
-Alors le garçon boucher, s’arrêtant une minute, dit à son tour: «C’est
-vrai, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?»
-
-»Mais le saint, s’étant mis sur son séant, prononça avec simplicité:
-
-»--Allons, allons, je vois bien que je ne suis encore qu’un vautour
-novice!»
-
- * * * * *
-
---Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier aux armées de Sa Majesté,
-je ne distingue pas bien la portée de cet apologue.
-
---Sa signification, répondit Nasr’eddine, est pourtant assez claire. Il
-veut dire, ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou, si tu veux, de
-conquérant batailleur qui vit à l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne
-convient pas à tout le monde; et que, si l’on est un Turc de la Turquie,
-telle qu’Allah a voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent est de
-rester sur sa terrasse, sans bouger.
-
-Haydar-pacha, à son habitude, n’avait point pris part à la conversation.
-Il lui suffisait de n’en rien perdre. Mais, le lendemain, il fit porter
-une bourse de cinquante livres à Nasr’eddine.
-
---C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il quand celui-ci l’en vint
-remercier, c’est pour l’histoire! Car, tu le sais, personne, pas même
-moi, ne doit avoir d’opinion sur les affaires de l’État. Mais, par
-Allah! c’était une belle histoire!
-
-Pour Hazret-bey, deux émissaires du ministre lui rendirent visite le
-même jour. Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec les plus grands
-égards, pour le vilayet de Tripoli.
-
-
-
-
-XII
-
-COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT LES
-SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK.
-
-
-Du côté des espions qui gagnaient honnêtement leur vie à espionner,
-la personne la plus remarquable, chez Haydar-pacha, était
-Mohammed-si-Koualdia, homme charmant, de détestable réputation.
-Mohammed-si-Koualdia fumait le haschich; il buvait non seulement le
-mastic des Grecs, non seulement les breuvages violents que distillent
-les Européens, mais le vin même, le vin rouge des raisins rouges, qui
-laisse à l’haleine un souvenir--chose épouvantable pour un musulman.
-Enfin sans pudeur, absolument sans pudeur! Long et mince, pâle quand il
-avait fumé le haschich, rubicond quand il avait péché du péché de
-Noé-le-Patriarche, peu de barbe, les pommettes hautes, les yeux
-caressants, des yeux de vice, noirs et souriants: avec cela de mauvaises
-mœurs, susceptible d’agréer toutes les missions, quelles qu’elles
-fussent, quelles qu’elles fussent! Espion comme il était ruffian ou
-bardache, avec ingénuité, mais aussi avec talent. A Damas à la solde du
-consul d’Allemagne, du consul de France, du consul d’Angleterre, de tous
-les consuls: et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait tous--au
-bout du compte versant tout ce qu’il savait dans l’oreille du _vali_.
-C’est pourquoi il avait eu de l’avancement, de Damas étant passé à
-Constantinople. Gai comme un enfant quand il était sobre, sérieux comme
-un ouléma aux heures d’ivresse: et quant à ses manières, délicieuses, en
-vérité, délicieuses! Nasr’eddine se sentait un cœur débordant
-d’indulgence pour Mohammed-le-Déconsidéré: Allah n’a-t-il point fait
-aussi les chats? Les chats sont voleurs, les chats sont lubriques; ils
-sont aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré sans rien lui
-dire, sachant qu’il est des sphynx qui parlent, et devant lesquels il
-convient de se taire. Le révérend John Feathercock se sentait également,
-par une étrange et dangereuse faiblesse, porté vers Mohammed. Mohammed
-ne parlait-il point toutes les langues? Le révérend aurait eu peine à se
-passer de lui. Mais, pour trouver grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que
-pour demeurer tout à fait respectable à ses propres yeux, il entreprit
-de le convertir. Mohammed se laissa faire ingénument. Il aimait causer
-théologie comme il aimait causer voyages, causer femmes, chevaux, chasse
-aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne et voleurs, comme il aimait
-causer de tout: pour causer! Car il n’est rien de tel que de causer,
-sachez-le bien, causer, les jambes croisées sur de confortables coussins
-dans une cour bien fraîche, près d’un jet d’eau qui chante dans une
-vasque de marbre; causer, les yeux mi-clos, la bouche à peine ouverte et
-pourtant souriante, en faisant quelquefois un petit geste des mains,
-rapprochées puis éloignées de la poitrine, comme si on offrait son cœur,
-juste au moment où l’on va plonger son contradicteur dans l’amertume des
-contradictions.
-
---Je reconnais, dit un soir le révérend Feathercock, que votre dogme de
-l’unité divine présente l’avantage d’une grande clarté; et vraiment, je
-ne voudrais pas reprocher trop amèrement à votre prophète l’indulgence
-qu’il montra pour la polygamie: car j’avoue que notre Ancien Testament
-ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût plusieurs femmes. Nul texte
-même du Nouveau ne me paraît condamner d’une façon bien certaine un tel
-usage, et le roi Henri VIII, vénéré fondateur de notre Église, divorça
-successivement tant de fois qu’il finit par avoir je ne sais plus
-combien d’épouses vivantes; je m’en souviendrais sûrement, si ma mémoire
-n’était quelque peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne saurais
-admettre, c’est la cruauté de vos usages et de vos lois à l’égard des
-femmes adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed: les histoires,
-d’ailleurs merveilleuses, de vos conteurs, ne parlent que de femmes
-infortunées, changées en chiennes, en cavales, en goules dégoûtantes, et
-battues comme plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée, pour avoir
-un instant failli à la foi conjugale; or, si une telle férocité paraît
-excessive déjà chez un mari qui ne possède qu’une épouse, combien
-n’est-elle pas monstrueuse lorsqu’il en possède plusieurs autres pour
-consoler son âme et calmer les feux de son corps.
-
---Tu as raison, effendi, repartit Mohammed, mais ce sont des aventures
-qui remontent à une haute antiquité, alors que nos mœurs étaient presque
-aussi barbares que les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos jours
-et je n’ai vu de mes yeux aucune femme changée en jument, ni même battue
-bien fort, après avoir fait ce que toutes les femmes désirent faire. Je
-puis te conter, afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est passé, il n’y
-a pas deux ans, non loin de Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa
-femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim, cavalier de ma famille et de mes
-amis.
-
-
-HISTOIRE VERTUEUSE DE CHEIK ISHAK, DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE ET DU
-CAVALIER KASSIM
-
---Sache donc, ô révérend plein de sagesse, que Cheik Ishak est un homme
-plein d’âge et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont les fontaines,
-les dattiers, les lys qui poussent près des eaux, la forteresse que tes
-aïeux les Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir vainqueur que
-vous appelez Saladin! Mais, plus que les dattiers, plus que les
-fontaines, plus que les lys, plus que la forteresse, sont grandes, et
-blanches, et fraîches, et claires, et grasses, les femmes de Tabariat.
-Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en avait huit, grandes,
-blanches, fraîches, claires et grasses entre toutes, bouquet de fleurs
-qu’il n’arrosait guère, ce mécréant, de plus de désirs que de vertu et
-de plus d’avarice encore que de biens.
-
-»Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la voir? Une taille mince comme
-une corde, des jambes souples comme un jonc, une peau toute parfumée de
-l’odeur de la graine _maouk_, qui vient du Soudan, et qui fait aimer. Et
-je te le dirai, effendi, je te le dirai en confidence, parce que je ne
-devrais pas le savoir: sur son front, le signe bleu qui marquait sa race
-bédouine. Pour l’âge, quatorze ans. Subtile comme une vieille femme,
-amoureuse comme une chèvre, délicieuse depuis ses ongles teints au henné
-jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs! Si tu ne la vois pas maintenant, c’est
-que ton imagination n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes: car je viens de
-te la montrer. Et, comme elle était la préférée, sous la tente et hors
-de la tente, elle n’avait rien à faire, rien du tout, que se frotter les
-dents avec un bâtonnet pour les rendre blanches, chanter le soir comme
-chantent les rossignols dans l’ombre des vieilles pierres et la
-fraîcheur des citernes; sortir, voilée, sous prétexte d’aller quérir de
-l’eau et n’en pas puiser de quoi faire perdre sa soif à un étourneau,
-mais bavarder près des margelles. Seulement, si elle était la préférée
-d’Ishak, Ishak, ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi, non
-loin du puits, ayant vu passer Kassim, et le distinguant parce qu’il
-était beau, elle se retourna lentement, ouvrit le haut de son
-voile--alors son front et ses yeux parurent et ses paupières se
-baissèrent lentement--puis elle s’en alla, lentement! Et cela suffit
-pour que l’âme de Kassim fût ravie au delà du suprême ravissement. Car
-il n’avait vu que ses yeux, son front, ses mains, dressées sur sa tête
-autour d’un vase de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer! de s’imaginer
-tout son corps lisse, sa bouche fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et
-ses hanches, le lacis de ses petites veines, lianes bleues et légères,
-amoureuses, d’un arbre. D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse pour
-lui dire: «Ouassalam, ya Sidi, on t’aime!»
-
---Voilà justement, interrompit le révérend Feathercock, en contemplant
-l’or pâle de son whisky, voilà ce que je trouve entaché d’indécence. De
-telles démarches n’appartiennent qu’aux hommes.
-
---Il en va différemment chez nous, répondit Mohammed-si-Koualdia, parce
-que les femmes voient le visage des hommes, tandis que les hommes ne
-voient point celui des femmes, et n’ont aucune occasion de leur parler
-en public. D’ailleurs, je soupçonne fortement que chez vous les choses
-se passent à peu près de même, et que la conviction nourrie par vos
-jeunes hommes qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient de leur
-naïveté: car tu sais bien que lorsque ce jeune Français plein de
-prétentions, le marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les bonnes grâces de
-lady Harland, il y avait plus de six semaines que cette personne faisait
-inutilement tous ses efforts pour lui faire comprendre qu’il serait bien
-accueilli. Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé d’appeler, je
-crois, cette mauvaise affaire une conquête. Retiens bien ce que je vais
-te dire, effendi: lorsqu’il créa l’homme et la femme dans le Paradis
-Terrestre, Allah, ayant médité, prononça: «Je veux que les hommes aient
-une âme, et que les femmes en soient privées: elles seraient
-responsables de trop de péchés. Mais je donnerai de l’esprit aux femmes
-et les hommes n’en auront point.» A quoi Cheïtan, l’esprit du mal, qui
-écoutait, répondit: «Bissimillah! Comme ça, ça va bien!»
-
- * * * * *
-
-»Et voilà comment, à cause des bons conseils de cette figure de goudron,
-la négresse envoyée de Kaïria, Kassim se trouva, la nuit tombée, près de
-la tente de celle qui lui avait fait savoir le grand désir qu’elle avait
-de connaître de quoi il était capable. Et la tente de cheik Ishak était
-faite comme celle de tous les hommes riches, en deux parties, l’une pour
-les femmes et l’autre pour lui, où il se retirait, comme il convient,
-quand il avait pris avec elles autant de joie que ses vieux os en
-pouvaient prendre, c’est-à-dire gros comme un grain de farine bien
-moulue. Celles qui étaient avec Kaïria entendirent les pas de Kassim sur
-le sable et les cailloux, et elles dirent:
-
-»--Le voilà! L’entends-tu qui vient?
-
-»Kaïria l’avait entendu avant leurs oreilles, la maligne. Mais elle
-demanda exprès:
-
-»--Qui est là, et pourquoi viens-tu?
-
-»Il répondit:
-
-»--C’est moi Kassim, et je suis là pour ton plaisir, ô merveilleuse!
-
-»Puis il récita, d’une voix très basse, ces vers qui ne sont pas de lui,
-mais d’Amer-ben-Khoultoun:
-
-»_Elle laisse voir deux seins pareils à deux boîtes de tendre ivoire,
-qu’aucune main ne souilla._
-
-»_Elle laisse voir une taille longue et cambrée. Ses hanches sont
-tellement alourdies du poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se
-soulever._
-
-»_Et toute cette chair si noblement abondante fait paraître plus
-étroites les portes--et m’a rendu fou!_
-
-»Kaïria eut un petit rire étonné et parla ainsi:
-
-»--La voix est bonne et le choix bien fait. Qu’as-tu encore à me dire?
-
-»Il dit:
-
-»--Ensorcelante, j’ai apporté les babouches.
-
-»--Je vois, fit-elle, que tu connais les usages.
-
-»Ayant prononcé ces paroles, elle sortit de la tente et il lui mit les
-babouches.
-
- * * * * *
-
-»Car il faut savoir que lorsqu’une femme sort la nuit du haremlik pour
-donner à un homme tout ce qu’elle peut donner, à moins d’être plus mal
-élevé qu’un Juif et plus lourd d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on
-doit lui apporter une paire de chaussures solides, triplement
-rembourrées de feutre: parce que les cailloux du désert sont durs aux
-petits pieds.
-
-»Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente connut Kassim; et elle
-vit qu’il était aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du visage, la
-souplesse des membres, la vigueur des reins, et l’odeur, et la couleur,
-et l’ardeur, et la fraîcheur, que le palmier rônier est supérieur au
-lentisque. Alors elle dit:
-
-»--Faudra-t-il donc rentrer dans cette tente?
-
-»--O ma maîtresse, répondit Kassim, joie de ma chair, orgueil de mes
-doigts qui t’ont touchée, les chevaux sont là, tout sellés.
-
-»--Les fils que j’aurai de toi, dit-elle orgueilleuse, seront des
-hommes! Tu es fort, et tu es prévoyant!
-
- * * * * *
-
-»Quand cheik Ishak entendit les pas des chevaux, ces huit pieds sonores
-qui fuyaient, il se douta de son malheur et comprit que l’adolescente
-était partie pour autre chose qu’aller chercher de l’eau à la fontaine.
-Alors lui-même courut à sa poursuite, avec son frère et ses fils. Mais,
-comme ses chevaux n’étaient pas tout prêts sellés, il ne rattrapa point
-les fugitifs avant la fin de la nuit. Et, quand il les rattrapa, ils
-étaient chez moi.
-
---Chez toi, Mohammed? fit le révérend Feathercock, étonné.
-
---Chez moi, parce qu’il ne faut jamais enlever une femme avant d’avoir
-prévenu un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre sa tente. Car toute
-tente est sacrée, et le Prophète lui-même--sur lui la lumière et la
-bénédiction--n’entrerait pas dans la tente d’un vrai croyant sans sa
-permission.
-
-»Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand ils furent chez moi, et ce
-qu’ils firent est le mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent
-jusqu’à la limite de la jouissance, ils burent, et mangèrent, et
-dormirent, et cela dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber sur la
-terre l’odeur du matin. Mais quand l’odeur du matin fut venue, cheik
-Ishak et les siens arrivèrent avec elle.
-
- * * * * *
-
-«Et le cheik dit: «Où est cette dévergondée?» Je répliquai: «Chez moi,
-cheik très respectable!» Alors il tâta ses armes, et son frère et ses
-fils tâtèrent leurs armes. Mais je parlai encore:
-
-»--Nous sommes beaucoup ici, cheik plein de sagesse, et d’ailleurs
-puis-je violer l’hospitalité?
-
-»Cependant toutes les femmes de ma famille, et principalement les plus
-âgées, dont le visage est découvert, entouraient cheik Ishak en
-chantant:
-
-»_Tes pieds sont comme tes genoux, tes genoux comme tes cuisses, tes
-cuisses comme ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou comme ta
-figure, et ta figure pareille au cul d’un vieux pot._
-
-»_Ne marche pas: tu vas tomber! Ne t’assieds pas: tu vas mourir! Ne
-pleure pas: tu nous fais rire! Ne te fâche pas: on te tuerait! Tu
-cherches ta femme? cherche tes dents!_
-
-»_Mais non, nous avons menti. Ishak, tu es grand, tu es aimable, tu es
-jeune, tu es très beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche. Mais
-celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas que tu t’en occupes. Compose,
-compose, compose!_»
-
-»Et puis la vieille demanda:
-
-»--Ishak, veux-tu mille piastres? Kassim te les donnera.
-
-»--Mille piastres, dit le cheik, mille piastres! C’est moi qui vous les
-donne, les mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle meure!
-
-»Alors la vieille continua:
-
-»--Veux-tu un chameau?
-
-»Ishak réfléchit une minute, et dit enfin:
-
-»--Deux chameaux! Oui, pour deux chameaux, on pourrait voir.
-
- * * * * *
-
-»Voilà, effendi, conclut Mohammed, comment on arrange aujourd’hui, dans
-ma patrie, les affaires d’amour et d’honneur, parce que nous sommes un
-peuple civilisé.
-
---Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, répliqua le révérend
-Feathercock. Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, oublia ses devoirs par
-suite des artifices de sir Archibald Kennedy, _justice of peace_, je
-reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent une dignité.
-
---C’est, répondit Mohammed avec dédain, que dans votre pays, vous n’avez
-pas de chameaux!
-
---... Et je puis encore, ajouta Mohammed, te conter une véridique
-aventure qui te prouvera combien nos coutumes, à l’égard des femmes
-infidèles, sont marquées, de nos jours, au coin de l’indulgence et de la
-véritable sagesse.
-
-
-HISTOIRE RÉCONFORTANTE DE CHEIK ABDALLAH, DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE ET D’UN
-NÈGRE NOIR
-
---Il existe à Damas, continua Mohammed, un vieux cheik qui a épousé une
-jeune femme. Et le pays est trop beau pour être bon pour les maris. Les
-sources froides, les peupliers droits, princes vêtus de vert, les
-jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir les vannes des
-rigoles--ils chantent en les ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir
-sous les arbres frais, et l’eau des rigoles danse et chante toute seule
-de pure volupté après leur départ: voilà Damas! Les rues couvertes comme
-des mosquées, les rues d’ombre où passent des femmes aux voiles trop
-transparents, parmi des Syriens souples, des Arabes qui sont tous
-nobles, des Bédouins sales, des incirconcis comme toi, qui ne respectent
-rien; les rues pleines de l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des
-fruits mûrs, des aromates et des épices, qui chatouillent la chair comme
-des doigts: voilà Damas! Et derrière la grande mosquée, les petites
-maisons où sont les épileuses, les marchandes de fard et de mauvais
-conseils, les loueuses de chambres discrètes où des hommes viennent pour
-être maris de toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent pas:
-voilà Damas! Damas, la perle des perles; Damas, ville des eaux
-courantes, du soleil le plus clair et le moins brûlant, d’étoffes
-chaleureuses, de lits nombreux et d’amour! Damas, épanouie toute verte
-et féconde, au milieu du désert stérile, comme une fleur dans un pot de
-grès.
-
-»Eh bien! ô chrétien, qui sais écouter les histoires, figure-toi que
-cette Khansah, la jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait même
-Damas! Je sais bien qu’il est des troupes de lavandières qui se
-précipitent parfois sur un homme seul, arrivé près du lavoir sans songer
-à rien: et après, il pense qu’elles sont trop, ces effrontées! Mais, du
-moins elles respectent encore une décence: elles jettent leurs robes sur
-leur visage, et ainsi restent voilées. Il est des épouses infidèles qui
-soulèvent la nuit, par le bas, un coin de la tente, pour recevoir le
-cavalier venu de loin; et elles lui donnent tout d’elles-mêmes, excepté
-la vue de leur face, qui, toujours, derrière la toile, demeure
-invisible. Mais Khansah! c’était avec un homme de sa maison, un saïs, un
-de ces palefreniers qui courent derrière le cheval de leur maître,
-qu’elle outrageait son époux. Et ce saïs de malheur était un nègre! Et
-les dévergondages de Khansah avec ce nègre, elle ne les cachait même
-pas, et on l’avait vue, oui, on l’avait vue dans les jardins publics et
-sur les beaux quais de pierre, si privée de toute pudeur par son grand
-désir qu’elle enlevait son _yachmak_, son voile, et montrait au grand
-jour ses yeux, sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné!
-
-»A la fin le scandale fut si fort que tous les bons musulmans jugèrent
-qu’il ne se pouvait plus supporter; et le cadi fut prié d’aller avertir
-courtoisement le vieux cheik Abdallah du désordre qui souillait sa
-demeure. C’est une chose qui prouve combien le mal était devenu grave et
-public, car ce n’est qu’en de telles occasions qu’il est permis d’aller
-entretenir un musulman de ce dont nul ne lui parle jamais d’ordinaire:
-les femmes qui sont sous son toit.
-
-»Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir un devoir de sa charge, et le
-vœu des plus circonspects parmi ses concitoyens, le cadi était
-embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué cheik Abdallah avec la déférence
-qui convenait, portant la main à sa poitrine, puis à sa bouche et à son
-front, et quand il eut dit à ce bon vieillard: «Sur toi la paix!» il
-demeura quelque temps interdit. Ce n’est point la coutume d’interroger
-les hôtes. Pourtant, après lui avoir offert de la confiture de roses et
-une tasse de thé à la menthe, cheik Abdallah dit à celui-là:
-
-»--Vénérable cadi, si tu as quelque chose à me dire, mes oreilles sont
-ouvertes. Viens-tu par bonheur me demander un service? Je serai pour toi
-comme un père indulgent pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au
-contraire, en juge? Alors, ô cadi! je serai ton fils obéissant. Tes
-paroles seront des pièces d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre
-une seule, dans le trésor de ma mémoire.
-
-»Le cadi, sentant à ces mots un peu de courage lui revenir, s’exprima en
-ces termes:
-
-»--Abdallah, tu es un homme riche, d’une famille noble, et le plus
-notable de la ville. Sur les pavés de Damas, que les siècles ont poli,
-aux grandes fêtes saintes, aux jours des redevances, et quand reviennent
-les caravanes--vers ta maison rose, ta belle maison où sont plusieurs
-cours, des jardins et des fontaines, un tumulte héroïque annonce la
-chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. Et si tu n’avais une
-femme, chacun de tes pas serait une félicité.
-
-»--J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, et chacun de mes pas est une
-félicité.
-
-»--Si tu es à ce point aveugle, répliqua le cadi, je te causerai une
-amère douleur--mais il le faut--en t’ouvrant les yeux: et le sang de tes
-veines va se changer en fiel. Car ta femme Khansah est une dévergondée,
-voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui qui salit ton honneur avec
-elle, ce n’est rien qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes chevaux.
-Et si tu veux que je le désigne davantage, c’est un nègre, un nègre
-noir! Son nom pour tous est Mansour, mais pour toi le Calamiteux.
-
-»Le vieux cheik ne broncha pas plus sous le choc que le parvis d’une
-mosquée sous un tapis de prières.
-
-»--Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela.
-
-»--Tu le sais! cria le cadi étonné, et tu ne les as pas mis à mort,
-elle, la honte de ta maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards,
-ce produit du goudron?
-
-»--Cadi, continua très doucement le vieil Abdallah, crois-tu que le
-Prophète--sur lui la lumière et la paix!--conseille de tels meurtres? Il
-ne fait que les excuser, lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je
-n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de colère.
-
-»--Mais, dit le cadi, tu peux au moins renvoyer Khansah: telle est la
-loi.
-
-»--Hélas! répondit le cheik, je pourrais renvoyer Khansah; mais
-pourrais-je cesser de l’aimer?
-
-»--Tu peux vendre ce nègre. Il est ton esclave.
-
-»--Je t’ai dit, répondit encore Abdallah, que j’aimais Khansah. Et je
-suis un vieillard: je n’ai pas besoin seulement de son corps fleuri,
-mais que ses yeux soient clairs quand elle me regarde--ses yeux qui font
-noircir la lune! J’ai besoin que les mots de sa bouche ne me soient pas
-rudes, et que son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit heureuse. Et,
-pour être heureuse, il lui faut Mansour, je le sais. Comprends-moi,
-cadi, et approuve-moi: un vieillard n’est qu’un grand sot, s’il n’a même
-pas appris l’indulgence.
-
-»Alors le cadi fut contrarié à la limite de la contrariété, et son nez
-fut gonflé par la colère noire.
-
-»--Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et puisque tu préfères une femme
-toute souillée à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à dire. C’est
-à ceux de ta race à te tuer, s’il leur plaît. Par ailleurs, quand tu
-viendras aux mosquées, ne salue personne et fais tes ablutions loin des
-croyants. C’est un conseil que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on
-t’insulte.
-
-»Et il se leva pour partir.
-
-»Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul petit geste de la main,
-l’arrêta sur le seuil.
-
-»--Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne t’égale en sagesse, nul n’a
-ta réputation d’homme savant des choses du Saint Livre, ni ta prudence
-dans celles du siècle. Et cependant tu ne vois d’issue à cette affaire
-que dans le sang, ou la perte de la dernière joie de ma vieillesse.
-As-tu donc perdu l’esprit? Tu ne saurais ignorer pourtant qu’il est
-toujours une porte pour le bonheur, dans la maison d’un homme sensé. Ne
-la vois-tu point? Attends.
-
-»Il commanda qu’on fît venir Khansah et le nègre. Mansour, auquel on
-avait attaché les pieds et les mains, ressemblait à une feuille morte,
-tant il avait peur.
-
-»Et quand cette évaporée vit qu’on avait ainsi traité le nègre Mansour,
-elle fut prise de crainte pour elle autant que pour lui, et voulut se
-déchirer la figure avec ses ongles. Mais le cheik Abdallah l’en empêcha
-bien vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait noircir la lune. Et
-Khansah disait:
-
-»--J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi.
-
-»Le vieux cheik ne la tua point du tout. Mais il porta solennellement la
-main à sa barbe, en disant:
-
-»--Je te divorce par trois fois!
-
-»--Voilà qui va bien! fit le cadi, tout joyeux.
-
-»C’est la formule du divorce irrévocable, et le cadi applaudissait à la
-résolution d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah. Mais c’est qu’il
-n’avait pas l’esprit assez fin pour deviner toute la prudence du
-vieillard. Car cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta:
-
-»--Maintenant, cadi, je te prie de marier cette femme avec Mansour, ici
-présent, mon saïs.
-
-»Khansah parut satisfaite à la limite de la satisfaction, mais Mansour
-cria:
-
-»--Ouallahi! Je ne veux pas épouser cette dévergondée! Qu’on me vende,
-qu’on m’envoie porter les sacs sur la route des caravanes. J’aime mieux
-ça, oui, j’aime mieux ça!
-
-»Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait de la résistance contre un
-projet si juste, saisit une matraque d’entre les matraques, et fit mine
-de lui écosser la cervelle du crâne, comme un fléau fait sortir le grain
-de sa coque.
-
-»--J’épouse! cria Mansour. Ya Allah! j’épouse!
-
-»--Tu fais bien, dit philosophiquement son maître Abdallah. Sur toi le
-pardon et la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé, sinon que c’est
-toi qui es le cocu.
-
-»Et, se tournant vers le cadi:
-
-»--Maintenant que j’ai mis le collier de l’union légitime autour de
-leurs plaisirs, vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour soit... ce
-qu’il te déplaisait si fort que je fusse?
-
-»--_Bissimillah_! fit le cadi, il n’y a point d’inconvénient. Et je
-proclamerai, à la face de tous les musulmans, que tu es le sage des
-hommes!»
-
- * * * * *
-
-Ces deux exemples d’indulgence mahométane ne convainquirent point
-pleinement les auditeurs. La baronne Bourcier crut devoir protester:
-
---Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence qui pénètre ces
-épisodes, je ne puis m’empêcher d’y découvrir un évident mépris de mon
-sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on, que les femmes, livrées à
-elles-mêmes, ne peuvent faire autrement que de perdre toute retenue.
-Contre cette inévitable défaillance vous vous défendez par la
-claustration, les plus rudes châtiments, la mort même, ou bien vous
-consentez dédaigneusement à d’humiliantes compensations matérielles. Il
-ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la pensée de faire appel à leur
-pudeur, à leur fidélité.
-
-»Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant vers le hodja avec une grâce
-toute particulière, que vous êtes sage et pieux parmi les musulmans. Je
-ne sais quoi aussi m’autorise à supposer que vous êtes infiniment bon.
-Croyez-vous en vérité que vos mœurs n’ont point tort dans cette méfiance
-ou m’en pouvez-vous indiquer la cause?»
-
-Nasr’eddine allait répondre: «La cause? Eh, la cause, c’est que les
-femmes sont des êtres dénués de raison!» Mais il songea: «Fais
-attention, ya Nasr’eddine, fais bien attention! Tu n’es pas ici à la
-mosquée, où tu dois professer sans fard la doctrine. Il faut savoir user
-de politesse, de politesse! Il y a toujours moyen de dire les choses.»
-Il répliqua donc:
-
---Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a donné aux femmes tels ou tels
-instincts, ne les en saurait punir? C’est donc aux hommes à prendre
-leurs précautions...
-
-Il médita une petite minute, et poursuivit:
-
---D’ailleurs, hanoum non pareille, et dont l’intelligence te rend si
-visiblement supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu si certaine
-que tes sœurs d’Occident ne sont point semblables aux nôtres, et que
-c’est leur vertu qui les garde?
-
---Certes! affirma la baronne.
-
---Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours paisiblement imperturbable,
-de l’eunuque jaloux qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes noces?
-
---Un eunuque, moi! protesta la baronne, et il faut convenir qu’elle
-était sincèrement choquée. Jamais...
-
---Si! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait l’Ignorance! J’ai vu passer à
-Brousse, des vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que je dis:
-c’est à l’eunuque Ignorance qu’on les avait confiées. Il est bon
-serviteur de nos susceptibilités mâles et de nos jalousies, je lui rends
-hommage; il nous manque, dans nos harems, il manque à la garde de nos
-filles... Et plus tard, une fois livrées à vos époux, ceux-ci vous
-confient encore à un nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais il est
-moins sûr que le premier, et parfois détourne les yeux.
-
---Alors? interrogea la baronne.
-
---Alors je présume que vos époux sont comme les nôtres. Il en est qui
-châtient, il en est qui s’éloignent, et cela s’appelle divorcer, il en
-est qui pardonnent, non point qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont
-faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là, non pas d’une autre.
-
---Mais Dieu--l’Allah de ton Prophète? demanda M. Feathercock.
-
---Comment Allah, qui a fait sa créature, la punirait-il d’avoir agi
-telle qu’il l’a faite? Allah lui avait écrit sa destinée.
-
---Songez-vous, interrogea le révérend, songez-vous aux enfants? A la
-bassesse du crime qu’il y a d’imposer à un homme des enfants qui ne sont
-pas de lui?
-
---Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est vrai... Mais encore une fois,
-cela ne concerne que cet homme, non pas Allah, qui ne veut qu’une chose,
-c’est que les entrailles des femmes ne demeurent point stériles. Et
-même, en cette matière comme en toutes autres, il est le seul savant!
-Écoutez!
-
-»On rapporte--mais Allah est plus savant!--que Mâoun et Mahvia
-habitaient quelque part, en un temps qu’on ne saurait dire, mais qui ne
-doit pas être bien loin de celui-ci, dans la grande forêt de chênes
-verts et de lentisques qui met du bronze vert au centre de leur cuivre
-rouge, à toutes ces montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople
-et la mer Noire. Et ils étaient heureux, très heureux! Ne vous étonnez
-point, ne dites point que cela est incroyable: ce n’étaient pas des
-hommes, c’étaient des rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de petits
-oiseaux sans religion, sans âme et presque pas de cervelle, qui jouent,
-qui crient, qui aiment et qui volent... Vers le milieu du mois d’avril
-Mahvia, qui depuis quelque temps éprouvait sous les plumes, à l’endroit
-du ventre, une sorte d’étrange et pourtant agréable inquiétude,
-apercevant au travers d’un sentier je ne sais quel intéressant brin de
-ronce, fraîchement coupé et parfaitement souple, se jeta dessus et
-l’emporta dans son bec. Mâoun, son mari, en remarquant un autre, imita
-cet exemple sans même songer à en demander la raison, sans réfléchir,
-sans couleur ni odeur de réflexion. C’est qu’ayant accordé aux oiseaux
-peu de cervelle Allah par compensation leur a donné des sentiments d’une
-extrême vivacité. Ils se trouvent naturellement atteints de
-l’irrésistible désir d’imiter, au moment des amours, tous les actes de
-l’objet passionné de leurs affections: voilà pourquoi les mâles
-participent à la plupart des besognes que leur instinct de maternité,
-que leur instinct suggère aux femelles.
-
-»Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid ensemble, sur la fourche d’un
-lentisque, au fond d’un hallier fort sauvage, avec autant de joie qu’ils
-en éprouvaient encore à se rencontrer dans les airs, les ailes étendues,
-tout frémissants d’une joie courte et fulgurante qui traversait un
-instant leurs tout petits corps. Après quoi ils se quittaient; et Mahvia
-allait dormir au soleil, et Mâoun s’allait percher sur une ramure
-minuscule, qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, pour
-chanter: «Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait! Et c’était bon,
-c’était bon, c’était très bon!» Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur
-fait descendre le plaisir sur ses créatures, au temps marqué, jusqu’au
-jour qu’il leur marque de même l’hiver, et puis la mort.
-
-»Après quoi Mahvia pondit chaque matin, durant toute une semaine, de
-beaux œufs translucides, pas plus grands que l’ongle translucide du
-petit doigt d’une femme. C’était comme des perles au fond d’une coupe,
-et le nid avait l’air heureux de les contenir, tant il semblait fait
-pour ça. Et quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença de couver.
-Elle demeurait sur les œufs, comme étourdie d’une volupté puissante et
-vague, les yeux brillants; et Mâoun, sur une branche de lentisque,
-chantait triomphalement:
-
-»--Nous avons pondu des œufs, des œufs, des œufs! Et c’est magnifique,
-magnifique, magnifique!
-
-»Et quand Mahvia quittait le nid, pressée par la faim, il prenait sa
-place sans tarder, pour la raison que j’ai déjà dite.
-
-»Mais quelquefois ils sortaient ensemble, à l’heure où le soleil, étant
-au plus haut du ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes les huit
-petites boules claires. Un de ces jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils
-étaient assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au vol les
-moustiques, les éphémères et les tout petits papillons bleus qui voient
-très mal et semblent vraiment faire exprès de vous tomber dans le bec,
-Kerkis, le coucou solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de sable
-noir, découvrit le nid et poussa une faible plainte de satisfaction. Lui
-aussi, il avait le ventre lourd! Une à une il brisa les coquilles, et
-goba voracement l’espoir de vie qu’elles enfermaient. Puis il jeta les
-écailles légères au pied du lentisque, s’enfonça dans le nid, qui céda
-sous son poids, écarta un peu ses deux ailes courtes et molles, et
-pondit à son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille épaisse et
-tachetée. Et il vit que cela était bon. Et il s’envola, silencieux. Et
-voilà pour lui!
-
-»Mâoun et Mahvia revinrent quelques instants plus tard, mais ce fut
-Mahvia qui rentra dans le nid la première. Elle poussa un cri de
-stupéfaction.
-
-»--Knitt! Knitt! siffla Mâoun en s’abattant à ses côtés. Qu’est-ce qu’il
-y a?
-
-»--Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun! dit-elle.
-
-»--Il n’y a plus qu’un œuf, constata Mâoun. C’est singulier!
-
-»--Je n’y comprends rien! fit Mahvia, désolée.
-
-»Mâoun était le mari. Il se devait de trouver une explication. Il
-l’imagina sur-le-champ.
-
-»--Ce n’est pas étonnant! dit-il avec importance.
-
-»--Ce n’est pas étonnant?
-
-»--Non. Celui-ci est beaucoup plus gros. Aussi gros que tous les autres
-ensemble.
-
-»La petite cervelle de Mahvia hésita un instant, puis admit le
-phénomène: tous ses œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs il lui
-fallait couver. Son sexe, son instinct et la saison lui ordonnaient de
-couver. Donc elle couva religieusement cet œuf énorme, qui lui faisait
-mal depuis le croupion jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait pas se
-substituer à elle dans la tiédeur du nid, il chantait sur sa branche
-favorite:
-
-»--Nous avons fait un œuf, un œuf! Un œuf extraordinaire! Jamais dans la
-famille, il n’y a eu un œuf comme ça!
-
-»Les jours passèrent, et Mahvia sentit enfin la coquille craquer. Elle
-essaya d’aider aux efforts de la chose vivante qui s’agitait ainsi, mais
-son faible bec se heurtait à une cuirasse de pierre pour elle
-impénétrable. Cependant le petit finit par sortir tout seul. Dans sa
-nudité rougeâtre et douloureuse, il était monstrueux! Alors que depuis
-une seconde à peine ses yeux clignaient sous la lumière, il était déjà
-plus gros que Mahvia elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus épaisses
-que les vrilles d’une vigne sauvage; et, pour demander à manger, il
-ouvrit un bec plat, vaste et profond à y jeter toute la tête d’un
-rouge-gorge.
-
-»Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils apportaient à leur gigantesque
-enfant les choses dont ils se nourrissaient d’habitude, des graines
-tendres et bien broyées, de petits insectes. Mais lui, dédaigneux,
-rejetait les graines comme sil eût vomi, et des insectes ne faisait
-qu’une bouchée. Puis son bec plaintif et tumultueux exigeait: «Encore!
-Encore!» Sa gorge violette était comme un gouffre sans fond; il semblait
-perpétuellement près de mourir de faim. Les deux rouges-gorges finirent
-par reconnaître le mets qui pouvait satisfaire son palais corné et ses
-entrailles: de grosses chenilles velues qui, à leur goût délicat,
-faisaient horreur. L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les
-engloutissait par douzaines, puis en réclamait de nouveau et s’endormait
-pour digérer. Mâoun profitait de ces rares répits pour monter sur la
-cime du lentisque; et son ivresse paternelle lui suggérait des chants
-impétueux:
-
-»--Nous avons un fils, un fils! Un fils qui est plus gros que nous deux
-à la fois! Et il mange déjà de la viande!
-
-»Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus en plus glouton, égoïste et
-féroce. Mâoun et Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et qu’il
-commença de se tenir en équilibre sur les bords du nid, étaient épuisés
-de fatigue et de soucis. Mais ils allaient chercher les autres ménages
-de rouges-gorges, et leur disaient:
-
-»--Venez voir!
-
-»Les rouges-gorges examinaient l’oiseau d’un œil intrigué. Toutes ses
-dimensions, si peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient du
-bec, avant d’affirmer, d’un air dubitatif:
-
-»--Il n’est pas comme les autres!
-
-»--N’est-ce pas, répondait Mahvia, orgueilleuse, il n’est pas comme les
-autres!
-
-»Un moment vint pourtant que le nourrisson insatiable prit son vol, et
-ne reparut plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent: ils savaient que
-tel est le destin inévitable, et que les enfants doivent s’en aller.
-Même, comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva de se dire: «On va
-pouvoir respirer!»
-
-»Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables peines que leur avait
-coûté cette éducation, une fierté enthousiaste. L’année suivante Mahvia
-pondit encore sept œufs, et mena cette fois à bien toute cette nombreuse
-couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient vifs, malins et
-obéissants. Ils ne mangeaient que raisonnablement, et apprirent à voler
-dans les règles, sans trop de terreurs ni de témérités. Cependant leurs
-parents les considéraient malgré tout avec une certaine indifférence.
-Ils ne prenaient à cette couvée qu’un intérêt modéré, et quand les
-voisins en demandaient par hasard des nouvelles, ils répondaient, le bec
-pincé:
-
-»--Ils vont bien: nous vous remercions de votre sympathie, ils vont
-bien! Mais celui de l’année dernière nous faisait bien plus d’honneur!»
-
- * * * * *
-
-Jugeant qu’il avait assez parlé, le hodja se tut, salua avec une amène
-gravité, et s’en fut, dans la nuit noire qui était tombée, regagner sa
-cellule du couvent de Stamboul.
-
---Cet homme, déclara la baronne avec enthousiasme, cet homme en vérité a
-l’âme d’un grand saint! Ses paroles m’ont émue jusqu’au fond du cœur.
-
---Vous trouvez? fit M. Feathercock. J’estime au contraire qu’il est
-effroyablement immoral.
-
---Ah! s’écria-t-elle d’un air pénétré, c’est que vous ne comprenez pas
-l’Orient!
-
-
-
-
-XIII
-
-DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE, ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION
-
-
-La baronne, au contraire du révérend Feathercock, croyait maintenant
-comprendre l’Orient: elle le concevait sous les espèces de Nasr’eddine.
-Cela n’était pas si mal raisonné. Il se peut que le hodja ne fût pas
-«l’Orient» tout entier, mais il était véritablement un Oriental, il n’y
-avait dans toute son âme rien qui fût semblable aux goûts, aux
-ambitions, aux soucis d’un homme de notre race. Il ne désirait nulle
-chose, et les acceptait toutes. L’univers étant pour lui un spectacle,
-il se fût bien gardé d’y vouloir changer quoi que ce fût par
-l’intervention de sa volonté. Cependant il ne craignait pas de dire,
-comme au spectacle: «Cela arrive, cela semble arriver; et pourtant cela
-n’est peut-être pas vrai!» Doutant de tout en croyant à tout, comme font
-les enfants au plus fort des imaginations de leurs jeux, pour lui rien
-n’était jamais ni tout à fait réel, ni tout à fait illusoire.
-
-Plus tard il s’en expliqua devant la baronne avec une grande candeur.
-
---Je n’ignore pas, lui disait-il, que la majorité des humains passent
-leur vie à raisonner. Pourtant il est bien rare qu’ils se conduisent
-suivant leur raison, et d’ailleurs il est encore plus exceptionnel que
-ce qu’ils ont cru préparer advienne. D’autre part, si les événements
-s’enchaînaient d’eux-mêmes selon la raison, nous pourrions distinguer
-l’avenir jusqu’aux limites infinies de l’éternité. Au contraire il ne
-nous est pas permis de prévoir ce que sera même la plus prochaine
-minute. Les faits que nous appelons la réalité se succèdent avec autant
-d’incohérence que les incidents de nos rêves. N’en faut-il pas conclure
-qu’ils sont eux-mêmes un rêve, bien que rêvés en dehors de nous? Il
-convient donc de n’y pas attacher trop d’importance. Je crois que tout
-ce qui arrive est la volonté d’Allah, puisque le Livre le dit: d’avance
-Allah a tout écrit, sans trop d’ailleurs se soucier de mettre d’accord
-les différents feuillets. Et moi-même je ne puis déchiffrer que bien peu
-des lettres de cette écriture, et ces lettres ne forment pas de sens.
-C’est même par ce détour d’ignorance que ressuscite ma volonté. Ce que
-je fais, à la minute où je le fais, était écrit. L’ayant fait, je ne
-parviens pas à me comprendre davantage, et ne m’inquiète point
-d’essayer. Je crois fermement que cela serait de l’impiété.
-
---Mais alors, suggéra la baronne, tout serait permis, même les plus
-grands crimes. On éprouverait le désir de les commettre, on les
-commettrait, et l’on se dirait: «C’était écrit!»
-
---Tout serait permis, en effet, répondit Nasr’eddine, et c’est pourquoi
-il est nécessaire qu’il y ait le Livre. Ce qu’il défend n’est pas
-permis, voilà tout, et il est interdit de se demander pour quelle cause,
-ce qui est un grand soulagement... Et il n’est pas question de toi dans
-le Livre, ô délicieuse! Il n’est nulle part défendu dans le Livre que tu
-sois ma prunelle, ô prunelle de mon œil!
-
---Oui, dit la baronne; mais cela est défendu dans le mien.
-
---Quel souci en pourrais-je avoir, répondit naïvement le hodja, puisque
-mon premier devoir--et que le Rétributeur en soit loué!--est de
-professer que ton Livre est un mensonge!
-
- * * * * *
-
-Telles étaient les conversations du hodja et de cette hanoum européenne
-quand ils se trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en sa présence--et
-qu’il était là pour traduire leurs opinions: car c’était sa propre
-demeure qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent rencontrer, cet
-entremetteur impudent! Mais, le plus souvent, il les laissait seuls.
-Encore qu’elle nourrît un si vif désir de pénétrer l’âme de l’Orient, ou
-peut-être même en raison de ce désir, la baronne était femme et n’aurait
-pas cru connaître Nasr’eddine si elle ne lui eût donné permission de la
-connaître elle-même de la façon la plus simple et la plus ancienne du
-monde, de cette manière où l’on croirait volontiers que les mots ne sont
-plus nécessaires. D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette
-faiblesse comme un avantage, et sans doute une occasion de gloire
-unique? Il est des Occidentaux qui prétendent avoir aimé des musulmanes,
-et s’en être fait aimer. Il se peut que l’inverse ait été plus fréquent,
-et que plus souvent des chrétiennes aient fait le bonheur de musulmans:
-mais elles ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le diraient-elles
-point? Les mœurs littéraires ont changé, les vieux préjugés de pudeur
-ont disparu. L’expression, par les femmes elles-mêmes, de la sensualité
-féminine, est la dernière innovation du romantisme et son suprême
-refuge: sans cela, il serait épuisé. Mais les femmes n’avaient point
-encore parlé toutes nues; c’est ce qu’elles font maintenant, et c’est
-ainsi que ce mouvement littéraire parvient à se survivre. Telle était,
-plus confusément, l’excuse que se donnait la baronne. Avoir aimé, s’être
-fait aimer d’un musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi les
-musulmans, quel livre on en pourrait écrire, et quel moyen plus sûr de
-s’illustrer! Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus beau qu’un
-patriarche. Elle relut la Bible, ainsi que le _Jardin des Caresses_, et
-le Cantique des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher de mêler la
-littérature à un caprice violent: et pourtant elle était sincère. Elle
-en était arrivée à se dire, avec inquiétude: «M’aime-t-il? Je crois
-qu’il ne m’aime pas!» Ce qui est un des signes du véritable amour. Et
-justement elle ne le lui pouvait demander, ne comprenant pas son
-langage, en l’absence de Mohammed. Parfois elle se sentait humiliée
-d’avoir cédé à un homme qu’elle n’entendait plus, au moment précis où il
-aurait été le plus légitime et le plus doux de l’entendre--le plus
-indispensable aussi, croyait-elle. Parfois elle songeait à faire de
-cette infortune un symbole; toutefois elle se souvenait d’avoir déjà lu
-beaucoup de choses sur ce sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler.
-
-Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à Mohammed: sans doute il savait,
-ou du moins pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle fut sur le
-point de lui en ouvrir la bouche: toujours un sentiment d’invincible
-répugnance la lui ferma. Cet homme était décidément trop loin d’elle, et
-trop bas, et trop cynique. Elle eût rougi de lui adresser une semblable
-question. Que pouvait-il exister de commun entre ce que Mohammed
-appelait l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir? Sans doute il
-n’eût pas compris. Eût-il compris, il aurait menti, il aurait répondu ce
-qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois inutile et trop honteux
-de s’adresser à lui. Mais alors à qui? A quel confident, qui devait en
-même temps être un interprète? Elle ne le pouvait découvrir, et cette
-préoccupation pourtant l’importunait. C’est qu’elle avait, d’une
-certaine façon, le respect des convenances, il lui semblait qu’elle ne
-devait pas se conduire de la même manière, quoique n’ayant plus rien à
-lui refuser, avec une personne qui éprouverait à son égard un sentiment
-passionné, ou bien aurait simplement consenti: «Inchallah! Si elle veut,
-moi je ne refuse pas!» Elle redoutait fort qu’il en fût ainsi pour le
-hodja; ce soupçon humiliant la torturait.
-
-En surcroît de ces préoccupations, la baronne Bourcier ne savait plus
-que faire de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée à ce diplomate
-par curiosité de ce qu’il lui pourrait apprendre, parce qu’il était
-commode sans être «voyant», homme du monde, avec un goût distingué pour
-l’écriture rare, et enfin discret de tempérament et de profession. A
-cette heure qu’elle avait trouvé un informateur dont le moins qu’on
-puisse dire pour le louer est qu’il était de première main, elle se
-sentait embarrassée de ce jeune homme. Il se montrait toujours
-obligeant, et manifestait, autant qu’on en pouvait juger, la plus
-louable fidélité sans importune insistance. Mais Nasr’eddine prenait à
-la baronne tout le temps qu’elle pouvait épargner en évitant le scandale
-et en réservant les indispensables heures qu’elle devait consacrer aux
-fonctions mondaines. M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun motif de
-mécontentement qu’elle pût invoquer contre lui, elle résolut de
-détourner les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un d’autre que le
-hodja, et, cela va de soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le
-partenaire qu’elle jugea le plus brillant, lui-même de la carrière; le
-comte Székel Székélyi, conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie.
-C’était un gentilhomme magnifique.
-
-L’une des qualités que la baronne avait appréciées chez M. de
-Saint-Ephrem était, on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait
-d’atténuer même le raffinement de ses goûts, il y parvenait, il en
-tirait vanité intérieurement. On n’en aurait pu dire autant du comte: il
-y avait dans toute son apparence, dans ses manières, dans son
-déportement, quelque chose d’éclatant, et toutefois de subtil jusqu’à
-l’intrigue. De grands traits, un grand nez impérieusement courbe, des
-cheveux durs et courts frisant sur son crâne comme le poil sur le garrot
-d’un bison, le cou large, une forte stature; cependant l’œil fort aigu,
-malin, souvent détourné, avec on ne savait quoi de naturellement
-vicieux, d’indifférent au bien comme au mal: peu de scrupules, beaucoup
-d’astuce violente ou basse suivant les occurrences. La baronne Bourcier
-aimait se l’imaginer sous le costume somptueux des patriciens de Venise.
-Il en étalait le patriotisme aristocratique, il était à lui seul toute
-la Hongrie comme chacun de ces patriciens était Venise. C’était au
-bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa vigueur et sa souplesse, ainsi
-que sa fortune, dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse.
-Pourtant n’oubliant jamais d’accroître celle-ci par de nombreux moyens:
-savant dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant avec ingénuité;
-persuadé qu’on ne saurait conclure une affaire sans commission, toujours
-prêt à l’offrir, toujours prêt à la recevoir pourvu qu’elle fût digne de
-lui; confondant son intérêt et celui de son gouvernement, opérant avec
-bonheur pour les deux à la fois; généreux avec les hommes, plus encore
-avec les femmes; splendide, avec ostentation.
-
---Comme il est bien Magyar! admirait la baronne. Elle s’efforçait de
-développer là-dessus un thème éloquent. Combien, pour brasser et faire
-une nation, l’influence des religions est plus puissante que celle de la
-race! Car ce Székélyi était un Mongol, aussi bien que Nasr’eddine. Il
-descendait des cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons
-d’Orthogroul. Cependant il n’était qu’action, impétuosité dans l’action,
-tandis que son Coran avait fait de l’autre un fataliste méditatif.
-
-Si son imagination et ses sens n’eussent été occupés ailleurs elle eût
-peut-être prouvé au comte une sympathie plus manifeste encore. Ne
-représentait-il pas l’Orient, lui aussi, un Orient plus proche de nous,
-plus aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui marche à la conquête
-de l’Orient islamique, et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à
-la coquetterie, se montrant beaucoup avec lui; il en paraissait
-particulièrement honoré, il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne
-s’affichait en sa compagnie.
-
-Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que l’attention de M. de
-Saint-Ephrem la baronne dépassa le but: il ne fut bientôt personne qui
-ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût pensé le seul M. de
-Saint-Ephrem. C’est que le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est
-aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople: une ville faite d’une
-série de petites caisses singulièrement sonores, mais séparées les unes
-des autres, on eût dit, par des étouffoirs. C’est même pour cette cause
-que nul n’avait pu, dans la colonie européenne, pénétrer le secret de
-ses visites chez Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient, et Sa
-Majesté le Padischah, qui savait toujours tout, le savait cette fois par
-Haydar, et s’amusait fort de l’aventure. Nasr’eddine vivait en effet
-dans la boîte à côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte européenne
-on n’avait rien perçu de ce qui se passait là. Mais le monde
-diplomatique forme par surcroît un compartiment distinct du petit monde
-européen. Le moindre bruit y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui
-s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem un chagrin sincère: il se
-croyait le droit d’être plus touché qu’aucun de ses compatriotes par le
-scandale qui atteignait cette compatriote, introduite dans son milieu
-sous ses auspices. Il eut donc avec la baronne la conversation que
-celle-ci espérait, mais le début en prit pour elle un tour brusque et
-inattendu:
-
---Quelle idée avez-vous eue, interrogea le diplomate après le minimum de
-circonlocutions, de vous afficher avec ce juif?
-
---Quel juif? demanda la baronne.
-
-En vérité elle n’apercevait aucun juif dans ses entours. Bien qu’elle ne
-fût point antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis, une attitude
-grossière, déjà surannée, et du reste dangereuse pour les personnes
-jouissant de quelque fortune--car l’argent juif ressemble tellement à
-celui des chrétiens que les passions populaires pourraient bientôt s’y
-tromper--par égard pour les susceptibilités de quelques personnes
-qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait d’accueillir des juifs, à
-moins qu’ils ne fussent gens de lettres, ce qui excuse tout: les gens de
-lettres n’ont plus de race ni de religion, rien de ce qu’ils disent et
-font n’est autre chose que littérature. Et à Constantinople en
-particulier elle avait conscience de n’en avoir accueilli aucun.
-
-C’est ce qu’elle expliqua plus longuement, quoique avec moins de
-précision, mais avec des mots plus rapides et plus abondants.
-
---Je vous parle de cette ficelle de Székélyi! répliqua M. de
-Saint-Ephrem avec quelque vivacité.
-
-Cette imputation, qui faisait du magnifique Hongrois un enfant d’Israël,
-parut à la baronne Bourcier si comique et parfaitement invraisemblable
-qu’elle éclata de rire. Puis elle en profita pour dire à M. de
-Saint-Ephrem ce qu’elle pensait de son absurde et odieuse jalousie, qui
-le jetait jusqu’à la diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait pas.
-Ils se quittèrent brouillés.
-
-C’était bien ce qu’elle avait attendu de cet assaut. Cependant, à mesure
-que s’écoulèrent les heures qui le suivirent, le bizarre prétexte
-qu’avait assumé ce jeune homme si correct pour lui exprimer une mauvaise
-humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne laissa pas de la troubler.
-Son premier mouvement, comme il est naturel, fut de revoir le comte
-Székélyi et de l’interroger. Du reste il était dans les arrangements de
-son après-midi qu’elle le rencontrât, comme maintenant à peu près tous
-les jours. Elle fut sur le point de lui répéter, à titre d’énorme
-plaisanterie et d’incroyable sottise, ce qu’on venait de lui dire:
-«Figurez-vous...» et puis jugea que même sous la couleur de l’incroyance
-il y avait de l’injurieux dans cette absurdité. En même temps elle
-regardait le comte. Quel moyen de supposer?... Il était si décidé, si
-avantageux! Toutefois un doute qu’elle repoussait venait hanter
-l’arrière-fond de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de sa
-chevelure, elle scrutait son visage, la courbe de son nez, la volonté de
-sa mâchoire. Elle songeait que rien de tout cela n’était exclusivement
-hongrois: mais le fait est qu’après avoir longtemps hésité elle ne
-s’aventura point à poser la question.
-
---Je demanderai à Mohammed, se dit-elle. C’est un homme qui doit savoir.
-C’est son métier.
-
-Elle interrogea donc Mohammed, en présence de Nasr’eddine. Mohammed
-éleva les sourcils, en élargissant les deux bras, les coudes restant au
-corps. Ce geste signifie, en Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu
-inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais sourit de telle manière que
-Nasr’eddine demanda pour quelle cause il mêlait quelque stupeur à la
-joie évidente qu’éprouvait son âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine
-sourit à son tour.
-
---Lui-même, fit Mohammed, lui-même, qui n’a fait qu’entrevoir cet
-infidèle, sait que la chose ne saurait être douteuse. Elle est connue de
-tous les habitants de Constantinople. Elle se peut distinguer d’un coup
-d’œil; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur.
-
---Mais il est comte, protesta la baronne. Et il s’appelle Székélyi, ce
-qui est un grand nom parmi les Magyars. Et il représente ici la Hongrie.
-
---Ne sais-tu pas d’autres comtes qui appartiennent à la même religion?
-Quant au nom, comment ignores-tu que, dans son pays, il en coûte un peu
-plus d’une piastre, cinq sous de France, pour prendre le nom qu’on veut?
-Et par qui la Hongrie aurait-elle pu se faire représenter ici, voulant y
-faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée à ce Hongrois qui
-n’est pas véritablement un Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus
-que quiconque?
-
---Je ne comprends pas! avoua la baronne, déconcertée.
-
-Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne comprenait pas.
-
---O délicieuse, cela prouve qu’à exercer sa cervelle, on perd, dans ta
-patrie, l’habitude de regarder avec ses yeux. Nous continuons, nous, de
-discerner les corps et les visages... Et pour ce que vient de dire à la
-fin Mohammed, la chose est bien simple, en vérité, bien simple! Car les
-Magyars sont des gens comme nous, de même race que nous, venus comme
-nous du fond de l’Asie; et de bons paysans, quand ils sont pauvres, qui
-n’entendent rien aux affaires, et n’y ont pas plus de part que les
-Turcs, je dis les Turcs qui sont pauvres: mais plus vaniteux que nos
-beys, quand ils sont riches, parce qu’ils ont conservé la coutume de
-monter à cheval, que nos beys ont généralement perdue, l’estimant
-fatigante. Rien ne développe la vanité, telle est la volonté d’Allah,
-comme de regarder les hommes du haut d’un cheval. Ainsi que les beys des
-Ottomans, tous ces seigneurs magyars se contentent de vivre sur le
-travail de leurs paysans, et pas plus que nous ne brillent par la
-subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés par des Grecs, des Arméniens et
-des juifs, que vous appelez renégats parce qu’ils ont adopté la vraie
-doctrine, et bénissent le nom d’Allah--louange à lui, l’unique!--mais
-les Hongrois par des juifs seulement, qui ont pris des noms hongrois,
-s’habillent en Hongrois, se disent chrétiens comme les Hongrois, pensent
-pour la Hongrie, agissent pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des
-juifs pour vouloir fonder un royaume en Palestine! Déjà ils en possèdent
-un, plus près de nous, et en meilleure place. Oui, par Allah, en
-meilleure place. Ils y sont les maîtres. Tout le monde sait cela, ici.
-Toi seule l’ignorais.
-
---Je l’ignorais, accorda la baronne.
-
- * * * * *
-
-Elle ignorait aussi le retentissement excessif que devait avoir sa
-mésaventure. De même que Sa Majesté avait appris par Haydar les débuts
-de ses fréquentations à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en connut
-la suite, et comme quoi il y avait eu, de la part de la baronne, erreur,
-si l’on peut dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia n’avait pas
-manqué d’en faire l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta
-quelque chose, en plus de félicitations méritées; de la sorte il avait
-gagné de toutes mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si grand
-qu’il passa au travers de ces étouffoirs qui séparent les compartiments
-de Constantinople. La réputation du comte n’était pas des meilleures, et
-elle était fort bien établie. C’était un homme trop entreprenant. On
-tint rigueur à la baronne Bourcier, dans la colonie française, de s’être
-compromise avec lui. Il se servait de tout: pourquoi, dans ses desseins
-et ses affaires, n’aurait-il point essayé de se servir d’elle? De quoi
-la pauvre femme était, en réalité, bien innocente, mais aucune de celles
-qui l’avaient accueillie ne le voulut croire. On la «coupa». On se fit
-nier. Au garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia, on lui tourna
-le dos. C’était là une chose épouvantable pour quelqu’un de sa sorte;
-elle en fut écrasée.
-
-Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer sur lui, de renouer avec M.
-de Saint-Ephrem: il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire
-l’empêchait de vouloir livrer une bataille qu’il considérait comme
-perdue d’avance, sa distinction même lui défendait de se montrer avec
-une personne dont on parlait trop, et non pas en bien; enfin elle
-l’avait trahi, ou du moins il le croyait: il ne lui devait rien.
-
-Toutefois il fut parfait, à son habitude, et lui conseilla d’aller
-visiter la Bulgarie, en passant par Andrinople, dont la mosquée le cède
-de fort peu à Sainte-Sophie.
-
-Encore que cet avis lui parût confirmer l’ostracisme qui la frappait, la
-baronne Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage. Elle n’avait qu’à
-s’en aller, on l’oublierait sitôt qu’on ne la verrait plus, et par
-bonheur Constantinople est si loin de Paris! Du reste elle avait pris en
-horreur, sinon l’Orient, du moins les Occidentaux qui le lui gâtaient;
-en cela il est fort possible que son infortune lui prêtât quelque
-lucidité: mais elle ne se douta point du rôle que l’astuce de certains
-Orientaux avait joué dans cette infortune. Elle gardait à tous une
-admiration que colorait l’idée des écrits futurs dont elle emportait la
-précieuse matière; mais surtout elle regrettait Nasr’eddine. Elle ne
-savait pas qu’elle ne le quittait que juste à temps pour conserver une
-illusion charmante... Sa grande préoccupation était de s’assurer du
-souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que ce souvenir fût
-éternellement cher. Ce sentiment, par sa simplicité, l’élevait au-dessus
-d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse, une conscience qui la
-consolait.
-
---Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock, que Nasr’eddine aurait pu
-aimer une Occidentale?
-
-Tel est le détour qu’elle avait découvert pour renseigner son cœur. M.
-Feathercock, ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en savait
-rien, mais s’informerait.
-
-Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba dans une grande perplexité.
-Selon son habitude de prendre les choses comme elles venaient, ainsi
-qu’un don ou bien une incompréhensible fantaisie du Rétributeur, il ne
-s’était jamais posé cette question. Sa vie, jusque-là, avait été pure,
-il n’avait guère connu que Zéineb, qu’il pensait ne point aimer.
-Toutefois, à cet instant précis, il s’effraya presque de constater que
-c’était à elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire de l’esprit
-humain, dans ces circonstances il faisait des comparaisons.
-
---Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il à M. Feathercock. Se peut-il
-qu’une Occidentale nous appartienne? Elles peuvent croire qu’elles se
-donnent, mais tout révèle alors qu’elles restent elles-mêmes,
-indépendantes, toujours ailleurs, libres enfin--libres, comprends-tu?
-Elles se lèvent, elles reprennent en se levant possession de leur corps,
-de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles? On n’a même pas le droit de le
-leur demander. Ce doit être cela qui leur donne une humeur égale... Je
-comprends maintenant, ô chrétien, pourquoi les femmes de notre race et
-de notre foi ne peuvent avoir toujours cette humeur: c’est parce
-qu’elles sont nos esclaves, véritablement nos esclaves. C’est justement
-cet esclavage qui parfois les révolte et s’exhale en insupportables
-cris. Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une oreille différente de
-mon oreille de jadis: ils sont la preuve que nos épouses sont à nous,
-rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime jamais pleinement que sa
-propriété. Allah est le plus grand; il est aussi le plus sage...
-
-S’étant interrompu le temps d’un soupir, il ajouta:
-
---Mais ne parle pas de ces choses à celle qui t’a parlé. Dis-lui plutôt
-que je l’attends chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure de la
-quatrième prière.
-
-La baronne accourut. Elle pleura beaucoup. Toutefois les moments qui
-suivirent allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle aura toute sa
-vie la conviction que Nasr’eddine est un homme au-dessus des hommes, et
-qu’il n’oubliera jamais cette hanoum d’Occident. Il faut lui rendre
-cette justice qu’elle avait acquis le droit de le supposer.
-
-
-
-
-XIV
-
-COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA
-
-
-A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia était devenu le péché
-de M. Feathercock. D’une part, il ne désespérait point de le convertir,
-et d’en faire un des membres les plus utiles de sa congrégation, d’autre
-part cette espérance lui dissimulait à lui-même le plaisir un peu
-dangereux qu’il prenait à sa conversation. Mohammed lui était devenu
-indispensable. Mohammed, cynique et pourtant d’apparence ingénue, lui
-ouvrait les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir ordinairement
-dans sa maison du Taxim, il eut avec cet homme, que pourtant on lui
-avait signalé comme peu recommandable, de longs entretiens. Il est vrai
-qu’il s’efforçait de se maintenir sur le terrain des sujets théologiques
-ou sociaux. La condition des musulmanes le préoccupait tout
-particulièrement.
-
---C’est une chose absolument certaine, conclut-il, à la fin d’un long
-discours qu’il venait de tenir à Mohammed: la situation qu’a faite aux
-femmes la religion de Mahomet est épouvantable. Elles ne la supportent
-que par ignorance d’un sort meilleur; mais quand un rayon de nos
-lumières d’Occident parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne peuvent
-échapper au désespoir que par le suicide ou la fuite.
-
---Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia.
-
---Qu’est-ce qui est vrai? demanda le révérend John Feathercock, étonné,
-car Mohammed avait coutume de le contredire.
-
---Tout ce que tu viens de raconter, dit Mohammed. La destinée des dames
-musulmanes est affreuse, surtout depuis qu’on a pris la funeste habitude
-de leur enseigner l’anglais et le piano. La lecture des romans français
-ne leur apprenait qu’à tromper leur mari; et elles en savent là-dessus,
-dans notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup plus qu’on n’en
-trouve dans ces livres à couverture jaune. Tandis que celle des romans
-anglais leur apprend à être, par-dessus le marché, ennuyeuses à l’égard
-de l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt que l’une d’elles en
-sait assez pour jouer sur cet instrument d’Iblis la _Sonate à Kreutzer_,
-elle prend en dédain l’art des pâtisseries délectables... Si tu
-connaissais les trois femmes de Hamdi! Elles pleurent, elles pleurent
-tout le temps en jouant la _Sonate à Kreutzer_!
-
---Je les plains de tout mon cœur, dit M. Feathercock, et je regrette que
-la barbarie de vos mœurs ne me permette point de leur donner, en toute
-honnêteté, les consolations auxquelles les quelques lueurs occidentales,
-reçues par elles, les ont déjà préparées.
-
---Allah est tout-puissant! déclara Mohammed.
-
---Je le sais, dit le révérend, mais il n’y a aucun rapport.
-
---Toutes choses, répliqua Mohammed, ont rapport avec Allah. Il a fait
-sortir l’univers étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme d’un peu de
-terre mouillée. Pourquoi ne ferait-il pas un jour sortir ces dames de
-leur maison, pour qu’elles se trouvent sur ton passage?
-
-Le révérend ne répondit point. Mais après le départ de Mohammed, il
-songea longtemps: ainsi, dans cette ville de Constantinople, se
-trouvaient trois musulmanes qui parlaient sa langue, et gémissaient dans
-le désir de la lumière et de la monogamie? Car il est contraire au vœu
-de la nature, se disait-il, que ce soit justement dans ces pays où le
-ciel a doué les femmes des instincts les plus passionnés que des lois
-perverses les forcent à se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un
-époux.
-
-Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait fallu, et parfois son
-sommeil même en était troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille bien
-décrépite et très horrible à voir entra chez lui, comme il rêvait dans
-sa cour fraîche; et cette vieille décrépite s’étant prosternée, déposa
-devant lui une lettre pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir
-dans le creux de la main. Et elle dit:
-
---La bénédiction sur toi, ya sidi! Ceci est une missive de ma maîtresse,
-la merveilleuse!
-
-Après quoi, ayant porté la main à sa poitrine, à sa bouche et à son
-front, elle s’échappa aussi vite que si les deux jambes maigres qui la
-portaient eussent été les quatre pieds d’une chèvre.
-
-Quant à la lettre, M. John Feathercock la trouva rédigée en très bon
-anglais, et conçue en ces termes:
-
-«Par Allah sur toi, effendi! et qu’il accroisse tes honneurs et ta
-félicité. Trois petites fleurs désirent entrer dans ton parterre, et ton
-parterre ne les voit pas; trois hirondelles désirent se poser sur ton
-toit exalté, et ton toit ne regarde que le ciel; trois petites sources
-désirent frôler tes quais de marbre, et tes quais de marbre sont barrés.
-Effendi, nous autres les petites fleurs tristes que le jardinier
-n’arrose pas, nous autres les trois hirondelles noires, nous autres la
-triple source que le désert engloutit, nous serons ce jour même, une
-heure avant qu’il fasse nuit, au delà de la ville, du côté où le soleil
-se couche, dans une prairie qui est aux Eaux Douces d’Asie: celle où il
-y a trois peupliers, beaucoup de saules, un petit pont qui fait le gros
-dos comme un chat, et la maison d’Ali-ben-Malek, le vannier. Viens,
-effendi, parce que nos âmes sont pleines de paroles que nous ne pouvons
-dire à d’autres, et que nous regardons dans la nuit, dans la nuit qui
-vient, du côté de l’Occident, où s’en va le soleil, et d’où tu es venu.
-
-»Et si tu veux respecter nos désirs, et que ta conduite soit conforme à
-la prudence, sois vêtu comme un musulman.
-
-»Salut à toi mille et une fois, et encore mille fois.»
-
- * * * * *
-
-Voilà pourquoi, après avoir longtemps hésité, en rougissant M.
-Feathercock mit sur sa tête un fez rouge et se rendit au lieu marqué,
-accompagné de Mohammed-si-Koualdia.
-
-Et comme il allait au rendez-vous, il aperçut un magnifique seigneur qui
-s’en retournait vers la ville, monté sur un cheval rouan, vigoureux et
-fin, un cheval qui secouait la tête comme pour dire: «Est-ce qu’il y a
-vraiment quelqu’un sur mon échine? Je ne le sens pas!» Et ce seigneur
-était vêtu de laine fine et de satin; sous son front pâle, les plus
-beaux yeux noirs; sur ses joues, les couleurs de la jeunesse.
-Mohammed-si-Koualdia lui dit:
-
---La bénédiction sur toi, Hamdi-bey!
-
---Sur toi la bénédiction, Mohammed, répondit le jeune homme.
-
---Qui est ce cavalier? demanda M. Feathercock.
-
---Ne le connais-tu pas? C’est Hamdi-bey, le mari de ces trois dames.
-
---Il me semble, dit M. Feathercock, qu’il m’a jeté un coup d’œil
-singulier.
-
---Tu te trompes, répliqua Mohammed. Mais, d’ailleurs, je vais faire en
-sorte de le reconduire chez lui. Ne crains rien.
-
-Et il accompagna Hamdi-bey, en lui contant des choses que le jeune homme
-paraissait écouter avec attention.
-
-Ce fut peu après que M. Feathercock vit les trois dames, et il en oublia
-tout le reste. Assises sur le parapet du vieux pont, le pont qui faisait
-le gros dos comme un chat, elles jetaient des fleurs dans l’eau; et
-quand elles le virent arriver, marchèrent à sa rencontre à travers la
-prairie pleine de colchiques. Mais c’étaient trois fantômes noirs, qui
-foulaient ces tendres colchiques, trois fantômes couverts, des pieds à
-la tête, du sombre _tcharchaf_ sans lequel nulle femme ayant quelque
-pudeur n’oserait quitter sa maison. Et c’est une chose si étrange et
-variable, le désir, que lorsque seulement leurs mains, leurs mains
-longues et pâles, sortaient de ces voiles obscurs, le cœur de M.
-Feathercock bondissait dans sa poitrine, et que si leurs pieds un
-instant éclairaient l’herbe, à côté des fleurs violettes, il imaginait
-plus de choses qu’il n’y en a dans le _Cantique des Cantiques_. Elles,
-les bien-aimées, couraient comme les faons des biches, et M. Feathercock
-murmura, comme jadis le grand Soliman-ben-Daoud:
-
---Mes colombes, faites que je voie vos regards, faites que j’entende vos
-voix!
-
-Elles répondirent:
-
---Tu ne verras pas nos regards, mais tu entendras nos voix.
-
-Et elles improvisèrent en riant:
-
- * * * * *
-
---_Il est venu de bien loin pour nous rencontrer. Son aspect est
-magnifique, sa démarche imposante. Et sur sa tête il a mis un fez: il a
-l’air d’une bouteille bien cachetée._
-
-»_Il a l’air d’une bouteille bien cachetée, mais la boisson qu’elle
-contient est enivrante: ô mes sœurs, quand la boirons-nous?_
-
-»_Nos yeux le peuvent contempler. Nous savons son front, sa bouche, et
-qu’il a les moustaches jaunes. Lui ne connaît rien de nous trois; et
-nous lui apparaissons noires, épaisses, sans taille, comme des boisseaux
-à mesurer le grain._
-
-»_Mais sous ces boisseaux se cachent la lumière de nos yeux, le feu de
-notre corps--et nous brûlons!_
-
- * * * * *
-
-Et M. John Feathercock, le cœur dilaté d’amour à la limite de la
-dilatation, s’écria:
-
---O chères ombres, que je sache au moins vos noms!
-
---Celle-là, dit la plus grande des ombres, et la plus majestueuse, c’est
-Féridjé. Celle-ci se nomme Léilah. Je suis Yasmine.
-
---O Yasmine!... fit M. Feathercock.
-
-Et il prononça ces paroles d’un tel ton que les deux autres éclatèrent
-de rire.
-
-Puis toutes trois prirent la fuite, Yasmine un peu plus lente, en lui
-jetant un bouquet de colchiques. Et il n’y eut plus ni dames turques, ni
-odeur de dames turques.
-
---... Je savais que ces fleurs donnent un breuvage excellent contre la
-goutte, songea M. Feathercock, resté seul dans la prairie. Mais comment
-ai-je pu ignorer leur beauté?
-
-Le lendemain, il interrogea Mohammed.
-
---Est-il vrai, lui demanda-t-il, que les dames de ce pays connaissent de
-précieux secrets d’amour, et qu’elles surpassent toutes les autres en
-délices?
-
---C’est le mystère de la foi musulmane, répondit Mohammed avec
-discrétion.
-
-Mais son silence rendit M. Feathercock plus rêveur encore que s’il avait
-parlé. Il se disait: «Les reverrai-je?»
-
- * * * * *
-
---... Elles te reverront, lui dit un jour Mohammed à voix basse, bien
-qu’ils fussent seuls. Elles te recevront ce soir, dans une petite
-maison, au bout du faubourg, là où commencent les jardins. C’est la
-quatrième après un cyprès unique; et il y a, en face de la porte, une
-tombe dont la stèle porte un turban neuf.
-
-Il les revit dans la petite maison du faubourg; et les iris d’automne
-respiraient dans les jardins; et leur odeur s’exhalait dans l’air par
-bouffées; et l’eau des ruisselets chantait en passant dans les vannes.
-La pièce où il entra était assez sombre, n’étant éclairée que d’une
-petite lampe; les fenêtres avaient des volets de bois, creusés de mille
-petits trous réguliers, semblables aux alvéoles d’une ruche, étrange
-grillage de bois et d’or; la lumière rousse y mettait des points clairs.
-Il y avait des tables de nacre pâle, des divans bas; et sur ces divans,
-elles l’attendaient, les trois amies! Et ni les mules fines de leurs
-pieds, ni leurs mains légères, ni leur corps même n’étaient plus voilés
-du tcharchaf; trois odalisques blanches, trois houris vêtues d’une soie
-blanche constellée de paillettes d’or et d’argent, voilà comme
-apparurent Léilah, Féridjé, Yasmine. Non, elles ne portaient plus de
-tcharchaf! Cependant elles cachaient toujours leur visage: mais sous des
-voiles blancs, cette fois, tout pailletés aussi; fantômes candides,
-tombés du ciel, et en apportant toutes les étoiles.
-
---Ah! ton visage! ton visage! dit M. Feathercock à Yasmine.
-
---Y penses-tu? fit-elle, devant... devant celles-ci?
-
-Mais ces deux autres, les rieuses, avaient déjà disparu. Et Yasmine
-entr’ouvrit son voile. Oh! elle ne montra pas tout son visage. Songez
-qu’une musulmane a plus de pudeur. Elle découvrit seulement son front,
-ses yeux, la ligne claire d’un nez droit, dont un instant les narines
-palpitèrent. Et M. Feathercock, ayant jadis entendu dire par
-Mohammed-si-Koualdia, qui était un homme sans mœurs, que lorsqu’une
-musulmane a perdu le sentiment de ses devoirs jusqu’à se dévoiler--même
-si peu!--devant un étranger, elle ne saurait plus songer à défendre le
-reste, M. Feathercock pensa que c’était le moment de savoir si Mohammed
-n’avait pas menti...
-
-... Mais il entendit un bruit léger et, se retournant, aperçut un grand
-nègre sans barbe, mais avec beaucoup de dents, appuyé contre la porte.
-Et ce nègre dit sans bouger:
-
---Moi y en a dire missieu Hamdi.
-
---Quoi? demanda M. Feathercock.
-
-Yasmine avait poussé un cri.
-
---C’est l’eunuque! fit-elle.
-
-Puis elle s’échappa, prenant la même route que Léilah et Féridjé.
-
---Cet eunuque va me tuer! songea M. Feathercock.
-
-Mais le nègre se contenta de montrer la porte, en disant toujours, d’un
-air très sérieux:
-
---Moi y en a dire missieu Hamdi.
-
-M. Feathercock lui montra tout ce que contenaient son portefeuille et sa
-bourse. Le nègre prit tout. Puis il répéta d’un air stupide:
-
---Moi y en a dire missieu Hamdi.
-
-Et il le reconduisit jusque dans la rue.
-
-Mohammed-si-Koualdia, consulté sur la gravité de l’événement, secoua la
-tête d’un air très sérieux.
-
---Penses-tu qu’il la tuera? demanda M. Feathercock.
-
---Je te dirai cela demain, répondit Mohammed.
-
-Le lendemain, il revint dès l’aube, annonçant que Yasmine n’était pas
-morte.
-
---Mais, dit-il, Hamdi-bey va la répudier. Et quelle sera la situation
-d’une femme qui a oublié son devoir avec un infidèle? Pour toi, je te
-donnerai un avis: va tout raconter à ton consul.
-
-Le consul déclara que M. Feathercock ferait bien de regagner l’Europe
-dans le plus bref délai, s’il voulait éviter un scandale public et un
-danger certain. Mohammed fut de cet avis.
-
---Mais, réfléchit M. Feathercock, Hamdi-bey répudie Yasmine?
-
---Oui, fit Mohammed.
-
---Eh bien, si je l’épousais?
-
-Son âme honnête se sentait toute pénétrée du désir de la réparation. Et
-il se croyait sûr, maintenant, que rien au monde ne valait l’amour d’une
-musulmane.
-
---Ah! dit Mohammed, cela changerait l’affaire!
-
- * * * * *
-
-Le mariage eut lieu sans bruit devant le consul. M. Feathercock ne
-tenait pas à ce qu’on connût l’origine de son bonheur, mais il était
-assuré que son bonheur serait complet. Il planait dans la félicité.
-Cependant, Yasmine lui parut un peu moins jeune qu’il ne l’avait jugée à
-sa voix... Au premier repas qu’il prit avec elle, M. Feathercock mangea
-peu. Cédant à un irrésistible désir de caresses, il se leva pour mettre
-un baiser sur le cou de sa femme. Dans sa hâte, il laissa son couteau et
-sa fourchette en croix.
-
---_O dear!_ dit Yasmine scandalisée, votre couvert! Comme cela est
-_improper_!
-
-M. Feathercock reconnut son incorrection, remit tout en ordre et dit
-amoureusement:
-
---Quelle délicieuse petite Anglaise vous auriez faite!
-
---Mais je suis Anglaise, répondit Yasmine doucement: avant d’être madame
-Hamdi, j’étais la femme de sir Archibald Beeston... J’avais voulu goûter
-des Orientaux. Croyez-moi, cher ami, une Européenne s’y habitue
-difficilement.
-
---Et... et les deux autres? demanda M. Feathercock, qui commençait à
-sentir des regrets du choix qu’il avait fait.
-
---Léilah et Féridjé? Ce sont des musulmanes, mon ami, de vraies
-musulmanes. Et, la preuve, c’est qu’elles ne vous ont pas montré leur
-visage, elles!
-
- * * * * *
-
-... A peu près dans le même moment, Mohammed-si-Koualdia quittait la
-demeure de Hamdi-bey, ayant reçu un bakchich honnête pour de mystérieux
-services. Et Hamdi s’écriait, en rentrant dans sa cour fraîche:
-
---Loué soit Allah, qui n’a pas converti tous les chrétiens! Que
-deviendrions-nous, s’ils ne nous reprenaient pas les dames dont nous ne
-voulons plus!
-
-
-
-
-XV
-
-COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER CONSTANTINOPLE
-
-
-Quelques jours après les épousailles de M. Feathercock avec Yasmine, en
-laquelle, avec une certaine déception, il dut reconnaître bientôt une
-compatriote, Haydar-pacha, ministre de la septième police, manda auprès
-de lui, en audience particulière, Mohammed-si-Koualdia.
-
---Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il simplement, que dans
-l’entourage de Sa Majesté on est porté à faire paraître sous un mauvais
-jour les relations que j’ai entretenues avec cet excellent missionnaire
-qui, je crois, est devenu ton ami. C’est dommage: ses propos, parfois,
-n’étaient pas sans nous être de quelque avantage, malgré qu’ils fussent,
-comme ils disent dans leur langue, quelque peu «garruleux»... D’autre
-part, il est possible que nous ayons épuisé leur utilité. Notre parent
-Hamdi-bey lui-même serait de cet avis.
-
-»Cependant, tu le sais, ô Mohammed, ajouta-t-il, nous ne pouvons
-expulser aucun étranger. Il y a les capitulations! Nous ne saurions
-oublier qu’il y a les capitulations! Les étrangers ne peuvent quitter
-cet empire que si c’est leur bon plaisir.
-
- * * * * *
-
-Mohammed, ayant écouté, parla d’autre chose, agréablement. Puis il fit
-remarquer, avec des circonlocutions décentes, que sa maison, hélas!
-était bien pauvre en ce moment, et que même le service public pourrait
-souffrir de son dénuement.
-
---Nous verrons plus tard, répondit le ministre de la septième police,
-nous verrons plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir de la
-petite chose dont je viens de te parler avec le père Stéphane, prieur du
-couvent des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu qu’il n’aimait point
-la concurrence des hérétiques de sa religion. Et il faut savoir se
-servir des Grecs, ô Mohammed! C’est bien le moins, pour les embarras
-qu’ils nous donnent.
-
-Il ne jugea point utile de faire connaître à son agent que le père
-Stéphane l’était venu voir, au sujet de la concurrence que lui faisait
-la mission du révérend Feathercock, et avait su l’intéresser à sa
-plainte.
-
-Mohammed s’en alla par sa voie, sans rien demander davantage, et quand
-il eut rendu visite au père Stéphane, jamais, durant les huit jours qui
-suivirent, il ne se montra plus affable et plus communicatif à l’égard
-de M. Feathercock. Il ne quittait plus guère la maison du Taxim.
-
- * * * * *
-
-... Certain soir, Zobéide, toujours prudente et sage, passa d’abord
-doucement la tête entre deux petites branches de myrte, afin de savoir
-quelle sorte de personnes causaient près du jet d’eau, dans l’ombre
-fraîche qui tombait du mur de grès rose. Et quand elle vit que ce
-n’était que le révérend John Feathercock, son seigneur et maître,
-discourant comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia, elle se dirigea
-vers eux bien franchement, quoique avec lenteur. Lorsqu’elle fut tout
-près, elle s’arrêta, et sûrement vous eussiez cru, à l’éclair de ses
-yeux très noirs, qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité est
-que, de toute sa cervelle mince, de toute sa bouche et de tout son
-ventre, elle ne faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée d’une
-pastèque ouverte, placée sur la table au pied des grands verres à demi
-pleins de la neige des sorbets. Car Zobéide était une tortue, de
-l’espèce ordinaire qu’on trouve dans l’herbe des prés, aux alentours des
-Eaux-Douces.
-
-Cependant, Mohammed continuait son histoire:
-
- * * * * *
-
---... Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit
-toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion
-extraordinaire, le lion des lions! Aujourd’hui encore, il peut tuer un
-chameau d’un seul coup de griffe; et, après lui avoir planté ses crocs
-dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par
-malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre,
-rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria: «Il
-n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le
-confesse!» Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix
-haute: «O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie!»
-Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête,
-derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi! Ce fut comme
-s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe
-droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant: «Lion, plus jamais
-tu ne pourras tuer une chèvre!» Et il en est resté ainsi jusqu’à ce
-jour: le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les
-chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau
-nouveau-né; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il
-est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là.
-
- * * * * *
-
---Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des
-histoires bonnes pour les petits enfants.
-
---Eh quoi! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu
-peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de
-Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve? Es-tu chrétien,
-si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance?
-
---Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais
-depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres
-pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir
-lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa
-l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition
-qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous
-autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour
-vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même
-temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces
-moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler.
-
---En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande
-solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire
-grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute!
-
-Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un
-peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.
-
---Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme
-tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre...
-
---J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même...
-
---... Tu serais capable de forcer la puissance d’Allah? poursuivit M.
-Feathercock.
-
---Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed.
-
-Prenant Zobéide, il la posa sur la table. La tortue, effrayée, de
-nouveau avait rentré la tête. On ne voyait plus que les quadrangles
-jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, tout contre la pastèque
-juteuse. Mohammed prononça:
-
- * * * * *
-
---_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue! Car ta tête est d’un serpent,
-ta queue d’un rat d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de caillou;
-et cependant tu connais l’amour comme les hommes, si bien que lorsqu’on
-vous rencontre au printemps, vous toutes, tortues, on dirait que les
-pierres mêmes, ding, ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent et
-s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô tortue de pierre, voilà
-qu’ensuite tu ponds des œufs!_
-
-»_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, car on dirait que tu n’es que
-de la coquille, et pourtant tu es une bête qui manges. Mange de cette
-pastèque, ô tortue, et grandis cette nuit de la grandeur d’un ongle, si
-Allah le veut!_
-
-»_Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô tortue, mange encore de cette
-pastèque, ou de sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore d’un
-ongle, et deviens grosse comme une mosquée. Tu es un miracle en
-toi-même, ô coquille qui es de la vie: fais un autre petit miracle, si
-Allah le veut, si Allah le veut!_
-
- * * * * *
-
-Zobéide, rassurée par la monotonie de cette voix, se décida enfin à
-sortir d’abord la pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue
-grasse et dure et ses fortes pattes griffues. Apercevant la pastèque,
-elle fit un signe d’assentiment et commença de manger.
-
---Il n’arrivera rien du tout! dit le révérend John Feathercock, un peu
-ému.
-
---Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain.
-
-Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec
-ses doigts, et déclara:
-
---Elle a grandi!
-
---Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux.
-
---Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la
-Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque: «Je
-jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par
-l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez
-tous d’être et de taille.» Allah s’est manifesté, la tortue a changé de
-taille. Elle changera encore: mesure-la toi-même, et tu verras.
-
-M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle
-avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.
-
-Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et
-en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une
-tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle
-fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son
-bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques; on entendait
-distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des
-fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme
-l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait
-plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris
-quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle,
-Zobéide mordait.
-
-Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une
-tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la
-divinité occidentale: cela ne fut point avantageux aux travaux
-évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à
-un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait
-prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait
-assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et
-mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se
-persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu
-connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de
-pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver
-Zobéide de pastèques.
-
-Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem,
-le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait
-du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la
-drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas:
-
---Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux! Tu as voulu rompre le
-charme? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère! Il est rompu bien
-plus que tu ne crois: la tortue va diminuer!
-
-Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à
-l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans
-confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire,
-sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de
-Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi «promiscueusement» à la canaille,
-il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en
-présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez
-dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M.
-Feathercock s’en applaudit. «Elle mangeait trop, tout simplement,
-songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus,
-elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est
-pour le mieux.»
-
-Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à
-mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air
-sournois:
-
---Effendi, elle diminue.
-
-Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de
-se le dissimuler à lui-même: la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout
-Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci! Quand il
-allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait: «Sir, votre
-tortue n’est pas une tortue ordinaire!» Quand il allait chez madame
-Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne
-comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses,
-cette dame lui disait: «_Dear sir_, votre tortue! comme cela doit être
-_exciting_, de la voir diminuer: j’irai chez vous.» Quand il allait à
-l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes,
-tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues
-sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse
-derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue,
-les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande
-grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient: «Mister Tortue,
-mister Tortue! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui
-diminue!»
-
-Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette
-à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de
-tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose
-ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre
-de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un
-lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien
-du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour
-que d’éléphant.
-
- * * * * *
-
-Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était
-saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit
-café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément
-agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très
-terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui
-dit froidement:
-
---Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez _made an ass of
-yourself_, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne
-pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer
-une congrégation ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit
-le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu
-chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène
-la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette
-lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs.
-
-«Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable
-Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer
-que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il
-a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle,
-je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre; et ainsi
-tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me
-donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau
-généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les
-jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait
-l’ancienne sous son burnous.
-
-»Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur
-vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes
-différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la
-montre d’une _hanoum_ européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir
-et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres
-créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux.»
-
-
-
-
-XVI
-
-COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT À
-NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI
-
-
-... Un matin que Nasr’eddine sortait de son couvent, situé, ainsi qu’il
-a été dit, sur les hauteurs de Stamboul, il entendit des coups de fusil
-de l’autre côté de la Corne d’Or, du côté du Taxim: c’étaient les
-soldats insurgés, venus de Salonique, qui terminaient la révolution.
-Quelques heures plus tard le Padischah était détrôné; il y avait un
-autre Padischah, il y avait bientôt une Chambre, un Sénat, comme en
-Europe; on ne parlait que de choses merveilleuses. Les gens
-s’embrassaient dans les rues, et même certains musulmans célébraient
-l’ère de la liberté en buvant publiquement le mastic des Grecs. Cette
-dernière expression de la joie populaire choqua un peu Nasr’eddine: il
-se promit de la blâmer devant Haydar-pacha, et ne comprit point
-grand’chose au reste des événements dont Allah le rendait témoin. Le
-hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que ces événements lui allaient
-rendre la liberté.
-
- * * * * *
-
-Durant de très longues années, Haydar-pacha avait joui de la faveur de
-son souverain. Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion des fêtes
-du Baïram ou pour fêter la naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui
-remettait une bourse pleine d’or et Haydar disait, les deux genoux à
-terre et le front prosterné: «Ton règne est plein de gloire, tu vivras
-encore cent et une années!» Il prenait cet air de jubilation afin de
-faire croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces quelques centaines
-de livres accordées par la munificence du maître, mais en vérité c’était
-là le moindre de ses revenus. Car Haydar commandait en chef la septième
-police du sultan, celle qui est chargée de surveiller les six premières,
-et il les surveillait en effet fort proprement: c’est-à-dire que,
-lorsque l’une des six polices était parvenue à se procurer une grosse
-somme, soit en menaçant de délation un riche personnage, soit en faisant
-confisquer les biens de ce personnage après l’avoir fait disparaître par
-le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans du vinaigre ou la corde, Haydar
-exigeait de ses collègues une légitime commission pour établir que cette
-opération avait eu réellement pour objet la sécurité du Padischah. De
-temps en temps, pour se faire craindre, et afin de montrer qu’on aurait
-eu tort de lui refuser cette commission, il employait au contraire toute
-l’adresse de son calame ingénieux et toute l’astuce de ses affidés à
-démontrer que le chef de l’une des six autres polices consacrait plus
-d’efforts à s’enrichir qu’à pénétrer les projets des ennemis du trône;
-et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou même en Tripolitaine. Les
-serviteurs des craintes impériales redoutaient particulièrement d’être
-envoyés dans cette province; car les exilés libéraux, qui y vivaient en
-grand nombre, avaient fini par la transformer en une sorte de république
-indépendante, dont les moyens de gouvernement étaient d’ailleurs calqués
-sur ceux de l’autocrate qui les avait déportés: et ils avaient coutume
-de mettre à mort ceux des nouveaux arrivants qui ne leur paraissaient
-pas véritablement démocrates.
-
-Ces besognes de haute justice distributive avaient rendu Haydar assez
-populaire pour un espion. Lorsque le Padischah, cédant au patriotique
-désir qu’exprimèrent ses sujets par la voix de cent mille soldats dont
-il avait oublié de payer la solde, leur octroya une constitution, le
-chef de la septième police ne fut pas inquiété. Les libéraux se
-contentèrent de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait les six
-autres, la dernière n’avait plus de raison d’être. La résignation
-respectueuse d’Haydar servit de voile décent à son incrédulité. Il
-savait que la police fait la force principale des gouvernements, de même
-que la discipline celle des armées: ces révolutionnaires lui parurent
-naïfs. C’est pour cette raison, et afin sans doute de charmer ses
-loisirs, qu’il continua de donner, par habitude et gratuitement, des
-conseils à leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, avec son
-concours, une assez jolie conjuration, compliquée d’un projet de
-massacre général; mais cette conjuration fut révélée par un mouchard.
-Haydar n’éprouva d’abord de cet échec qu’un sentiment d’humiliation.
-N’ayant pas de convictions politiques, il souffrait de s’être trompé de
-côté. Mais les vainqueurs alors commencèrent de pendre, et cela ne fut
-pas sans lui inspirer quelque inquiétude. Chaque matin, sur le pont de
-Galata, une nouvelle potence portait un poids nouveau. Le mort, au vent
-qui venait du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs encore
-froides du septentrion, ou des contrées qu’échauffait déjà le soleil du
-sud, se balançait tout doucement, et même le mugissement des sirènes,
-dans la Corne d’Or encombrée de navires, faisait frissonner ses pauvres
-vêtements sur son corps tout raide. Haydar songeait:
-
---Voilà qui est grave: la situation redevient normale. Le nouveau
-gouvernement se met à n’avoir pas plus de scrupules que nous n’en
-avions. Il ne pend encore que des misérables, ce qui est une détestable
-opération: elle ne rapporte rien. Mais il apprendra bientôt son métier
-et c’est à nous qu’il va s’adresser: nous avons de l’argent! Si l’on
-sait quels furent mes amis durant ces six mois, que vais-je devenir?
-
-Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure Mohammed-Riza et Kassim-effendi,
-officiers de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant d’eux, croyant
-comprendre ce qui les amenait. Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une
-sorte de courage inutile et triste:
-
---Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous avez vos sabres.
-
-Il dit cela parce qu’il préférait mourir de la sorte que d’être pendu.
-
-Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait de confisquer ses biens, et
-que la justice du peuple lui faisait grâce de la vie. On lui permettait
-de quitter librement le sol de la patrie pour se rendre en Occident,
-accompagné de sa femme légitime et d’une seule servante noire. Haydar
-respira. C’était un véritable Ottoman, il n’avait jamais visité les pays
-qui sont à l’ouest de la terre; mais il savait qu’on n’y assassine plus,
-les révolutions ne se passant qu’en bavardages; et on lui avait dit que
-Paris était accueillant aux étrangers.
-
-Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent immobiles, et derrière eux il y
-avait des soldats. Haydar craignit alors que, pitoyablement, ils
-n’eussent commis un mensonge et ne fussent venus pour l’assassiner.
-
---Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza. Seulement nous devons faire
-dans ta demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes femmes de se voiler
-et de passer dans les jardins. Même le _haremlik_ doit être ouvert aux
-recherches de la nation.
-
---_Inchallah!_ répondit Haydar, c’était déjà comme ça du temps que
-j’étais chef de la septième police. Ces usages sont excellents, qu’il
-soit fait à votre désir.
-
-Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume de cacher dans un coin de sa
-maison, sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille, une somme qui
-varie selon sa fortune, et qui doit lui permettre de subvenir à ses
-premiers besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce trésor qu’on
-cherchait à lui ravir. Les soldats sondèrent les murs à coups de crosse.
-Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains énormes et de tout petits
-yeux sans méchanceté. On brisa les lourds bahuts incrustés de nacre, et
-dans les jardins les pioches et les pelles trouèrent de longues fosses,
-qui se croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au fond d’un bûcher,
-Mohammed et Kassim découvrirent mille pièces d’or dans un coffre
-d’acier. Alors ils se retirèrent.
-
---C’était la volonté d’Allah! dit Haydar.
-
- * * * * *
-
-Mais le soir, quand tous ses eunuques, ses esclaves et ses femmes
-l’eurent quitté, sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé, il alla
-visiter avec elles les racines d’un vieux pêcher. Le vent faisait tomber
-sur leur dos des pétales qui semblaient brocher de rose le caftan jaune
-d’Haydar et les voiles de soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra
-trois ou quatre sacs assez lourds.
-
---L’autre cachette, dit-il, fier de sa sagesse, je l’avais faite pour
-qu’elle fût trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci: cinq mille pièces d’or!
-
-Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, il prit l’Express-Orient à la
-gare de Sirkedji. Il se sentait pleinement heureux, étant sauvé: car il
-n’avait pas seulement pour fortune les cinq mille pièces d’or enfermées
-dans les malles de fer grossièrement peintes qui passaient pour
-appartenir à Kadidjé, la négresse esclave. Les banques des infidèles,
-depuis longtemps, lui gardaient un autre trésor, et bien plus riche.
-Sans se faire une image bien nette de l’existence qu’il allait mener
-dans ces pays d’Occident où il se réfugiait, il demeurait convaincu
-qu’elle serait plutôt agréable. Les gens de sa race n’ont guère, sauf ce
-qu’il en faut pour les avarices nécessaires, la faculté de prévoyance.
-Mais il nourrissait l’idée vague que cette existence devait être
-pareille à celle qu’il connaissait depuis son enfance, embellie encore
-par d’autres plaisirs, la plupart immoraux. Il aurait sans doute, comme
-à Constantinople, une maison au bord de la mer, une autre très vaste,
-dans un quartier discret, quelque part dans Paris, beaucoup de
-serviteurs, des femmes, et il entrevoyait la nécessité de racheter
-quelques eunuques, malgré la dépense. Tout cela faisait partie des
-jouissances qu’une honnête fortune autorise en Turquie, et il comptait
-profiter, par surcroît, des complaisances qu’ont si souvent, lui
-avait-on dit, les femmes des chrétiens, qu’elles soient purement vénales
-ou simplement curieuses.
-
- * * * * *
-
-Un musulman, une fois qu’il est dans un lieu public, ne doit jamais
-avoir l’air de regarder sa femme voilée, ni même paraître savoir qu’il
-possède une femme. Haydar avait retenu un compartiment pour lui, un
-compartiment pour Léila et son esclave. Il s’installa dans le sien et ce
-fut alors qu’il connut son premier étonnement, dont ses membres pour
-ainsi dire, s’aperçurent avant lui-même: les banquettes n’étaient pas
-assez larges pour s’y accroupir, les jambes croisées; ainsi pénétra pour
-la première fois dans son cœur le soupçon inquiet que les pays qu’il lui
-faudrait désormais habiter ne lui offriraient point tout ce qu’il avait
-jusque-là possédé. Puis il vit entrer Kadidjé.
-
-Une figure blanche n’a besoin, pour exprimer les sentiments qui
-l’animent, que de mouvements fort légers. Tout s’y peut lire; et le
-principal souci des Européens et des sémites est par conséquent de
-refréner la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, toutes les
-peines du monde à distinguer quoi que ce soit sur un visage noir. C’est
-pourquoi les nègres sont obligés de faire des grimaces très larges et
-des gestes excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, une lippe
-monstrueuse, et son ventre même manifestait de l’indignation.
-
---Il n’y a pas, dit-elle, de _haremlik_ dans cette charrette à fumée. Où
-veux-tu qu’une musulmane pieuse puisse prendre ici ses repas?
-Faudra-t-il rester enfermées trois jours dans la boîte où tu nous as
-mises?
-
-Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient n’a pas été fait, jusqu’à
-ce jour, pour transporter des musulmanes respectueuses de leurs devoirs.
-Il donna l’ordre qu’en effet Léila et son esclave fussent servies dans
-leur compartiment, et elles lui manifestèrent leur mauvaise humeur. Cela
-rendit Haydar, malgré lui, assez mélancolique. On a beau connaître qu’il
-faut prendre l’humeur des femmes comme le temps qu’il fait et ne point
-s’en inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste quand il pleut et quand
-sa femme gronde. Haydar se rendit alors au wagon-restaurant, dans
-l’intention de boire un café à la turque: et nul ne le salua. Cela
-n’était pas étonnant, puisque nul ne le connaissait. Mais quand il
-traversait, jadis, les rues de Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il
-était le chef de la septième police, chacun plongeait la tête très bas,
-ramassant un peu de poussière du doigt et la portant à sa poitrine, à sa
-bouche et à son front. Il eut l’impression d’être isolé dans un monde
-nouveau, horriblement brutal, parfaitement ignorant. Son cœur se serra,
-il comprit l’horreur de l’exil.
-
- * * * * *
-
-Les hommes n’éprouvent vraiment le désir d’être près d’une femme que
-s’ils ont l’âme troublée: c’est parce qu’ils se souviennent toujours
-d’avoir été de petits garçons. Haydar sentit brusquement le désir de
-retrouver Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs, de son
-ventre écrasant des ventres, et mécontent parce qu’il ne savait même pas
-s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant le compartiment
-qu’occupait sa femme, il ouvrit la porte avec une sorte d’empressement
-avide et douloureux. Il est très difficile d’exprimer décemment ce qu’il
-aperçut. Un étranger était assis sur la banquette près de Léila, qui
-avait tiré son voile ainsi qu’il convient. Mais tel était le seul
-sacrifice qu’elle eût fait à la réserve qui convient aux musulmanes.
-
-Une inspiration irraisonnée saisit Haydar. Il tira sur la sonnette
-d’alarme et le train s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient porter
-on ne distinguait que des blés verts sur une immensité plate; mais
-presque aussitôt on vit accourir, foulant les graminées claires, un
-soldat serbe à cheval. Il lui avait paru suspect que l’Express-Orient
-s’arrêtât, sans motif apparent, en pleine campagne.
-
-Le conducteur accourait lui-même à travers les couloirs, et, de chaque
-wagon, ayant sauté par les portières sur la voie pour gagner plus vite
-la place où s’était passé le drame, des voyageurs s’empressaient. Le
-bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc venait d’être assassiné par
-un fanatique de la liberté. Le conducteur dit à Haydar:
-
---Où êtes-vous blessé?
-
---Je ne suis pas blessé, répondit Haydar tristement, mais ce conducteur
-est entré dans le _haremlik_, et...
-
-Le contrôleur eut quelque peine à comprendre que Haydar appelait
-_haremlik_ le compartiment, pareil à tous les autres, où se trouvait sa
-femme. Mais il devina le reste beaucoup plus aisément.
-
---Si on faisait arrêter le train toutes les fois que ça arrive, dit-il,
-on n’arriverait jamais!
-
-Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de la septième police. Le
-soldat serbe riait parce qu’il était tombé du malheur sur un Turc.
-
-Léila pleurait, grasse, blonde et froide. Et Haydar se dit en lui-même:
-
---S’il en est ainsi déjà quand nous sommes encore si près de
-Constantinople, que se passera-t-il à Paris?...
-
- * * * * *
-
-Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice est lente, mais implacable,
-acheva de venger son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau que le
-ministre de la septième police lui avait fait appliquer sur les doigts.
-Mais Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement, apprenant
-qu’Haydar-pacha venait de prendre les routes de l’exil, il s’en fut
-demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait remplacé s’il existait une
-raison quelconque pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à
-Constantinople. Le Jeune-Turc se fit apporter les pièces du procès,
-puis, ayant médité, décida:
-
---Nous ne poursuivons pas encore les crimes d’hérésie. Pars donc, tu es
-libre; mais dépêche-toi, dans quelques semaines quelque chose me dit que
-nous serons devenus aussi sévères sur la foi que le Padischah ou
-davantage: il faut bien faire quelque chose pour le peuple!
-
-
-
-
-XVII
-
-DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE
-ZÉINEB
-
-
-... Et quand Nasr’eddine put quitter Constantinople, près d’un an
-s’était écoulé depuis qu’il avait quitté Brousse entre deux zaptiés,
-derrière la queue d’une mule. Et ceci était la suite des trahisons de sa
-femme, Zéineb la pernicieuse. Car Zéineb avait dit à Ahmed-Hikmet:
-
---Ne sais-tu pas que le hodja, ce chien qui est mon époux, est un
-hérétique, un Persan? Que ne le fait-on citer devant les oulémas de
-Stamboul?
-
-Et elle avait cligné des yeux, la perfide, comptant bien que l’officier
-saurait profiter de cette absence. En effet, ils s’abandonnèrent à leur
-péché, mais Allah est plus puissant, Allah les en punit, car
-Ahmed-Hikmet fut tué par les Arabes du Hedjaz, qui lui ouvrirent le
-ventre en croix, et quand Zéineb apprit que Nasr’eddine s’était enfin
-lavé de toute accusation de mauvaise doctrine et qu’on le lui renvoyait,
-ce déplorable, elle venait de s’apercevoir qu’il aurait dû, pour son
-honneur et sa sécurité, être de retour quelques mois plus tôt!
-
-Cependant Nasr’eddine, débarqué à Moudania, s’acheminait vers sa
-demeure, monté sur une chamelle blanche. Il réfléchissait à son aventure
-singulière.
-
- * * * * *
-
-«Des imputations portées contre moi, songeait-il, je ne crois pas qu’il
-en fût une seule qui contînt, de vérité, ce qu’il en pourrait entrer
-sous l’ongle de mon petit doigt. C’est un mystère, par Allah, c’est un
-mystère! Ou plutôt c’est une intrigue. Il y avait un officier...»
-
-Puis il se rappelait Zéineb, l’injurieuse, qui le traitait plus mal
-qu’un chrétien, et si souvent avait négligé ses repas, aux jours qui
-pourtant n’étaient pas des jours de jeûne.
-
-«Hélas! songeait-il, la chair est faible! Les premiers jours que je fus
-en prison, je me disais: «Du moins, on m’a fait une grâce; on ne m’y a
-pas mis avec ma femme!» Et maintenant il me semble que je ne serais pas
-fâché de la revoir. C’est extraordinaire!»
-
-Telles étaient ses méditations, tandis que la chamelle blanche avançait
-toujours, avec sa bonne tête, ses yeux noirs, son cou brandi vers le
-ciel comme la proue d’une galère des vieux padischahs; et, entre son
-gaillard d’arrière et son gaillard d’avant, Nasr’eddine était assis,
-bien soucieux de lui-même, et tout étourdi par la nouveauté de ses
-sentiments. Ce fut ainsi qu’il arriva devant sa demeure.
-
-La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine se laissa glisser. D’abord,
-il porta la main à sa poitrine, à sa bouche et à son front, pour la
-politesse; puis il se frotta les deux cuisses, à cause de la fatigue, et
-ensuite il pensa très fortement à sa femme, parce que c’était son désir.
-Mais il n’en montra rien, par dignité. Il dit seulement à ses disciples
-qui étaient venus le saluer:
-
---Ça va bien, mes enfants, ça va bien. Vous êtes beaux comme la porte de
-ma maison!
-
-Et ces paroles devaient naturellement lui monter aux lèvres; car, pour
-un exilé, il n’y a rien de beau comme la porte de sa maison. Il la
-reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre tout doucement, et derrière
-il y a l’eau fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a l’amour.
-
-Ainsi avaient changé les sentiments de Nasr’eddine à l’égard de Zéineb,
-et, sans qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à l’égard de
-Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait que douze mois auparavant il se disait
-chaque soir: «Quelle épouse, quelle épouse! Le Rétributeur sait ce qu’il
-fait, mais moi je n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné celle-là
-et non une autre?» A cette heure, au contraire, il pensait: «Après tout,
-c’est mon épouse tout de même. Elle est belle: son corps n’est pas comme
-son âme. Et qu’est-ce que son âme? Quelle est la nécessité que ma femme
-ait une âme? Je ne connais que la mienne, qui est pleine d’indulgence.
-L’indulgence est la vertu des saints: il va m’être très doux d’être un
-saint.» Zéineb, de son côté, gémissait secrètement: «J’ai péché et, s’il
-connaît mon péché, je devrai quitter cette maison où je régnais. Même,
-s’il le veut, il peut me faire mourir. Que ce sort est cruel! Et que ne
-ferai-je pas pour être pardonnée!»
-
-Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle n’avait pas eue depuis
-qu’elle était petite fille, si claire, si tendre, étouffée comme un
-baiser donné la nuit:
-
---O mon seigneur, le salut sur toi! On t’attendait.
-
-Et elle baisa ses pieds, durant que la servante se hâtait, portant
-l’aiguière pour les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il avait
-décidé qu’il s’imaginerait être heureux, qu’il s’inventerait son bonheur
-pour cette nuit de retour. Et qu’importaient les autres nuits! Il n’y
-voulait pas songer. «Qu’elle soit silencieuse, se disait-il, silencieuse
-et obéissante, aujourd’hui. Je lui prêterai des mots, je me persuaderai
-que mon désir est son désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est comme
-je la souhaite, et non pas Zéineb l’insupportable!» Or, il n’avait rien
-à imaginer, il reposait dans de la douceur, il dominait sur de
-l’obéissance: et cela lui sembla tellement extraordinaire que ses deux
-sourcils, un instant, furent comme deux sabres courbes au-dessus de son
-front plissé. Il abaissa les yeux: Ah! Zéineb avait un peu de peine à
-rester agenouillée! Il distingua aussi une cernure douloureuse, une
-ombre triste, autour de ses paupières, et comme un voile, fait de
-meurtrissures molles, sur toute sa face. Ces signes, il les connaissait,
-il n’était plus un adolescent naïf.
-
-Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa gorge:
-
---Depuis quand...
-
-Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des pieds de son époux dans ses
-deux mains, reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses dents mordant la
-terre, parce qu’elle croyait que la vérité allait s’élever contre elle.
-Et cela était si contraire aux habitudes de sa femme, si flatteur pour
-son orgueil, si voluptueux pour ses sens, si attendrissant pour sa
-force, que, malgré ce qu’il devina, Nasr’eddine se reprit, d’un ton
-paisible:
-
---... Depuis quand, en même temps que l’aiguière des ablutions,
-n’apporte-t-on point ici, à l’époux qui revient, les confitures?
-
-Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher les confitures.
-
-«Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine est toujours le hodja
-Nasr’eddine: un aveugle qui rêve.»
-
- * * * * *
-
-Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de la foi musulmane. Ceux qui
-savent ne doivent pas dire: ils étaient deux époux, et, si ce n’est la
-religion, c’est la décence, si ce n’est la décence, c’est l’envie qui
-défendent de révéler le mystère. Mais celui qui dort seul, et même
-l’amant, car il n’est jamais sûr de son bonheur, rêve avant de
-s’endormir: «Qu’Allah m’en donne autant, et je le tiens quitte, en
-vérité. Il n’y a rien de mieux au monde!» Quand Nasr’eddine sentait se
-desserrer un peu le beau collier que lui faisaient les bras de Zéineb,
-il lui paraissait étrange de ne pas sentir la morsure de la faim au
-creux de l’estomac, de ne plus avoir à plier les épaules devant un juge,
-et il s’émerveillait, lui qui durant douze mois de geôle avait été
-incapable de désirer autre chose que le sommeil, rien que le sommeil, de
-pouvoir à cette heure veiller joyeusement, une femme à ses côtés. Et
-puis il se rappelait: «En vérité, hier j’étais en prison. Qui donc
-m’avait dénoncé?» Il croyait l’avoir deviné, mais sentait bien plus
-vivement sa jouissance actuelle que ses maux écoulés. En face de lui,
-sur une petite place, par-dessus le mur de son haremlik, croissait un
-très vieux platane, où un ménage de corbeaux, chaque année, avait
-coutume de faire son nid. La saison était déjà bien avancée, et l’on
-voyait, sur les hautes branches, les corvillons qui commençaient
-d’essayer, non pas encore leurs ailes, mais leurs pattes hésitantes.
-
---Il y avait bien des corbeaux autour de la femelle, quand je suis
-parti, dit Nasr’eddine en rêvant.
-
---Ah! répondit Zéineb, il ne reste plus que les deux qui ont fait le
-nid. C’est le proverbe: «Beaucoup pour l’amour, deux pour le ménage.»
-
-Elle avait prononcé ces mots sans malice, mais Nasr’eddine la regarda
-d’une façon si étrange qu’elle crut que son cœur allait éclater
-d’épouvante.
-
-«Je me trompais, il sait tout», pensa-t-elle.
-
- * * * * *
-
-Le léger vent froid de la nuit la fit trembler, et elle sentit au même
-instant en elle les premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait.
-Elle demeura immobile et peureuse. Il lui semblait que le poids de son
-corps écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha la tête gravement et
-se leva. Zéineb demanda, d’un air humble:
-
---Où vas-tu, ya Nasr’eddine?
-
-Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi pour divorcer. Nasr’eddine
-eut un sourire.
-
-«Ouallahi! songea-t-il, ce n’est pas de la sorte qu’elle m’eût parlé
-avant ce méchant voyage. Elle m’aurait dit: «Tu sors? Et pourquoi
-sors-tu? O débauché qui cours la nuit après avoir dormi le jour,
-hypocrite, mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes, perfide!» Car
-telles étaient ses façons de me traiter, je m’en souviens. Allah est le
-plus savant, il m’a écrit la délivrance. Quant aux moyens,
-n’approfondissons pas. L’homme est sous son destin comme le papier sous
-le calame: ce qui est marqué, c’est marqué!»
-
-Il répondit donc:
-
---Mon ange, ne devines-tu pas que je vais où j’allais jadis, près de la
-source qui est au coin du cimetière de Bounar-Bachi, chez
-Abdallah-le-boiteux, qui vend du café.
-
-Zéineb murmura:
-
---Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à ton plaisir!
-
- * * * * *
-
-Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche de ce qu’il intéressait si fort
-Zéineb de connaître! Le matin, il allait à la mosquée; le soir, il
-s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que font les tombes des vieux sultans,
-et il disait: «Si le samovar est bien abrité du vent et la poudre de thé
-de bonne espèce, c’est le principal, ô mon épouse, c’est le principal!
-Car, vers quatre heures, le vent de mer s’élève. Il est frais et doux à
-mes vieux os, et il y a des cigognes dans le ciel: le vol des cigognes
-est sublime.»
-
-Il voyait cependant la taille de Zéineb s’arrondir, mais gardait le
-silence, et elle-même ne voulait pas avoir l’air de croire que
-l’événement fût proche. Lorsqu’elle ressentit les premières douleurs,
-elle serra les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment où Nasr’eddine
-sortit pour aller s’asseoir, les talons sous les cuisses, à sa place
-ordinaire, à l’ombre des vieux tombeaux; et il y resta même un peu plus
-longtemps que d’habitude. Quand il revint vers sa demeure, une matrone
-en sortait, et il trouva Zéineb couchée, tenant dans ses bras une petite
-chose vagissante, encore toute meurtrie de la douleur de naître. Il
-demeura silencieux, les cils baissés; son visage noircit parce qu’il
-évoquait le jour où les zaptiés l’avaient mené chez le vali, l’odeur
-affreuse des sentines du navire qui l’avait conduit à Constantinople, la
-prison plus puante encore, les interrogatoires des mauvais juges,
-l’argent qu’il avait dépensé, et la trahison sous son toit!
-
-Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait fini par prendre confiance
-dans son mensonge. Décidément, le hodja ne savait rien. Il était trop
-bête, ce saint homme, et il ne fallait plus qu’un petit mot pour lui
-expliquer cette naissance un peu rapide.
-
---Quel malheur, quel malheur, dit-elle, d’avoir autant souffert pour un
-enfant qui n’a que sept mois!
-
-Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né dans ses bras et le soupesa
-très sagement. Il allait bien sur les neuf livres. Et quelles belles
-grandes oreilles détachées de la tête, que d’ongles, que de cheveux! Il
-admira ce poids magnifique, et ces oreilles, et ces ongles, et ces
-cheveux. Mais il admira aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge, il
-se souvint des quelques mois de paix que ce mensonge lui avait donnés.
-Il ne fut pas ému, il ne fit pas de grands gestes, il ne se contempla
-pas lui-même dans sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme:
-
---Par Allah! pour sept mois, il est bien avantageux!
-
- * * * * *
-
-Puis il sortit, parce que c’était l’heure de la cinquième prière.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PRÉFACE v
-
- I.--OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB 1
- II.--DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE
- MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE 13
- III.--COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES
- CHRÉTIENS 36
- IV.--COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS 47
- V.--COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DEUX HISTOIRES
- PROFITABLES 59
- VI.--OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS
- UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE 82
- VII.--COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA
- PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU
- PADISCHAH, ET COMMENT IL EN SORTIT 93
- VIII.--COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA
- BARONNE BOURCIER 106
- IX.--COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE
- DEMI-LIBERTÉ 118
- X.--COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT
- À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU
- CORDONNIER 125
- XI.--COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME
- POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS 156
- XII.--COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI
- GAGNÈRENT LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK 171
- XIII.--DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE ET DE LEUR DOULOUREUSE
- SÉPARATION 209
- XIV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA 230
- XV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER
- CONSTANTINOPLE 245
- XVI.--COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR
- ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI 260
- XVII.--DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À
- L’ÉGARD DE ZÉINEB 274
-
-
-208-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--4-19. 8750-3-19.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON
-ÉPOUSE ***
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