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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Nasr'Eddine et son épouse - -Author: Pierre Mille - -Release Date: December 14, 2022 [eBook #69540] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google - Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON -ÉPOUSE *** - - - - - - - PIERRE MILLE - - NASR’EDDINE - ET - SON ÉPOUSE - - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - -DU MÊME AUTEUR - -Format in-18. - - BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol. - LA BICHE ÉCRASÉE 1 -- - CAILLOU ET TILI 1 -- - LOUISE ET BARNAVAUX 1 -- - LE MONARQUE 1 -- - SOUS LEUR DICTÉE 1 -- - SUR LA VASTE TERRE 1 -- - - -Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD. - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage - VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE - tous numérotés. - - -Droits de traduction, de reproduction réservés pour tous les pays. - -Copyright, 1918, by CALMANN-LÉVY. - - - - -PRÉFACE - - -Nasr’eddine-Hodja est un personnage historique: il vécut au début du XVe -siècle à la cour du glorieux Timour, le conquérant de la Perse, de -l’Arménie, de la Russie et de l’Inde. Ce souverain n’était pas sans -présenter quelques rapports avec certains monarques de nos jours: il -dressa, pour sa gloire, une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes -coupées, fit une fois massacrer mille petits enfants avant son déjeuner, -éleva à un haut degré de perfection l’organisation militaire, -industrielle et administrative de son empire, et fonda des écoles -scientifiques. Il était également fort pieux. - -Parmi les saints et les savants de son entourage se trouvait -Nasr’eddine. On ne sait comment ce très distingué personnage, lumière de -la théologie et de la jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé, dans -la mémoire des peuples, en une sorte de bouffon; mais nous ne saurions -nous en étonner à l’excès: la même aventure échut au roi Dagobert. C’est -peut-être que les peuples conquis, après avoir tremblé sous leurs -vainqueurs, s’en vengent en les raillant. En tous cas l’on découvre, -dans les plus anciennes aventures attribuées à Nasr’eddine, la trace de -la malignité persane, et aussi d’une propension persane à la critique, -au schisme, aux hérésies sociales et religieuses. - -Cet élément de critique et de malignité a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à -nos jours. Car, à cette heure encore, en Asie Mineure, à Brousse en -particulier, le populaire semble considérer que, s’il est mort, du moins -c’est il y a quelques jours à peine, hier seulement, ou même -aujourd’hui. Par surcroît, de simple bouffon il s’est transformé en une -sorte de héros singulier. Il n’a point perdu sa naïveté; mais son -penchant à l’ironie, son scepticisme théologique se sont accrus. Il faut -peut-être voir là, chose curieuse, un résultat du profond respect que -les Turcs d’Asie Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient discuter -ouvertement un point de dogme: l’idée même, je pense, ne leur en vient -pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie, le penchant à l’incrédulité, -sont dans la nature humaine: et ces fidèles «croyants» alors ne sont pas -fâchés d’attribuer leurs impulsions d’impiété à un imbécile. Mais c’est -ce qui fait que, peu à peu, le caractère traditionnel de Nasr’eddine a -changé: on l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque dans sa faiblesse -et dans ses malheurs. Sans cesse il est victime des hommes et surtout -des grands, mais il les raille bonnement. Il est aussi victime des -femmes, de la sienne en particulier, mais s’y résigne avec tant de -simplicité qu’on ne sait même pas s’il pardonne: c’est qu’il a gardé -toute la bonté, toute la bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs -parmi les humains. - -C’est par ces paysans que j’entendis jadis conter, dans les campagnes de -Brousse, les innombrables aventures de Nasr’eddine. M. Bay, consul de -France, spirituel et merveilleux traducteur, interprétait sur-le-champ -ces récits devant moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre Nasr’eddine -sous mes yeux, qu’à mon tour je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu -différent, mais ressemblant encore, du moins je le crois, à celui qui me -fut montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me suffira qu’on puisse -trouver quelque saveur pittoresque à ces quelques pages. On y découvrira -aussi quelque apparence du style des _Mille et une Nuits_, et même deux -passages qui existaient en germe dans cet admirable et opulent recueil. -C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay, je croyais entendre le Dr -Mardrus. Je dois donc au nouveau traducteur des _Mille et une Nuits_ -l’expression de ma gratitude. - -P. M. - - - - -NASR’EDDINE ET SON ÉPOUSE - - - - -I - -OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB - - -Hosséin, le riche marchand de soie du bazar, salua en passant -Ahmed-Hikmet, lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci lui rendit son -salut sans morgue, et presque avec déférence: - ---La bénédiction sur toi, Ahmed! - ---La bénédiction sur toi, Hosséin! - -Hosséin, le marchand de soie, est très jeune, très beau et très pieux. -C’est lui qui, à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les cérémonies -des derviches hurleurs, dans la grande maison qu’ils ont louée au-dessus -du cimetière. Il prie plus longtemps qu’un iman, et le jeûne amincit ses -os. Voilà pourquoi Ahmed avait mis du respect dans son salam. Mais aussi -il avait hâté le pas, et regardé en se retournant si Hosséin le suivait -des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un homme si vertueux sût qu’il allait -entrer dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la porte de derrière, -dans la maison de Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste à l’heure où -le hodja n’y était point, et que sa femme était seule. - ---C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse! Uniquement pour te voir, -et t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il quelques instants plus -tard à Zéineb. Je ne te regarde pas, mon âme! Je ne suis pas venu pour -toi, ma maîtresse! - -Et Zéineb répondit, la dévergondée: - ---Je le sais, mon œil! Aussi tu vas t’en aller tout de suite, tout de -suite! Car mon époux le hodja--que le ciel lui soit comme la dalle d’une -tombe, et la terre comme une fosse--ne restera plus longtemps à la -mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage tes forces, ô mon amour! -et prépare tes reins. Aussitôt que je verrai le moment, aujourd’hui -peut-être, je te ferai prévenir par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre -messagère. - ---Zéineb!... fit Ahmed, hésitant. - ---Parle, ma prunelle! - ---Zéineb, continua-t-il, est-ce que le Rétributeur ne nous punira point? -Ton mari est un si grand saint! - ---Lui? dit-elle. C’est un mécréant, je te le répète. C’est un impie, -c’est un hypocrite! Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires, il -les connaît; la loi, la jurisprudence, il les connaît. Mais c’est un -damné qui ne croit à rien. Un jour la foudre tombera sur cette maison. - ---O ma colombe, répondit Ahmed, s’il en est ainsi, tant mieux: le péché -est moins grand... Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger quelque -chose, oui, quelque chose qui pourrait l’éloigner ce soir. - ---Invente! Perpètre! Imagine! Construis! ô mon genni! - - * * * * * - -Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine dissimulait sous sa grande -sagesse un esprit devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être qu’il -avait trop étudié, après avoir passé les premières années de sa vie à ne -rien savoir, et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, même alors, -dans sa jeunesse, trop fréquenté les Persans, ces hérétiques. C’est -peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. O Brousse! nid dans -les branchages, maisons aux toits jaunes, telles, oui, telles des -topazes serties dans une mer d’émeraude; ville verte abritant la mosquée -verte; Olympe bithynien, époux des nuées, père des ruisseaux; plaines -grasses, oliviers, mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, vasques -moussues des fontaines, on est trop heureux près de vous! Vous faites -trop aimer la vie terrestre, on n’en désire plus d’autre, on ne sait -plus s’il en est une autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci? Allah a -fait la misère, il a fait la douleur, les pachas qui vident les poches -et remplissent les prisons, les brigands qui coupent les oreilles et -ravissent les troupeaux, les déserts sans puits, les rocs infertiles, -pour qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise: «Ce sera mieux, quand -je serai mort!» Mais dans un moment de pitoyable oubli, il a fait -Brousse: on ne peut être mieux qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans, -les pensées que, sous son turban vert, nourrissait le hodja Nasr’eddine; -et, en égrenant son chapelet, il se disait: «Ces petites boules de bois -précieux sentent bon.» Mais il oubliait de méditer sur les -quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, que représentent les boules de -ce chapelet. - - * * * * * - -Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu de temps après qu’Ahmed Hikmet en -était parti. Sa face, à son habitude, était tout empreinte d’une -délicieuse bénignité. Et il dit à son épouse Zéineb: - ---Que cette journée est belle! Que la lumière est calme, pure, claire et -caressante! Y a-t-il rien de meilleur au monde et de plus hospitalier -que ce platane, ces cyprès et ce vieux buis dans notre jardin?... Femme, -tu feras, pour ce soir, un pilaf, un bon plat de pilaf, avec du riz de -première qualité, de l’excellent beurre et le safran le plus parfumé. -Nous le mangerons ensemble, et puis la nuit viendra. La nuit est bonne, -aussi. La nuit est pleine de voluptés. - -Il annonça ce désir parce que, s’il aimait les choses de la nature, il -était de plus porté sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, chante bien, -mais il est aussi très gourmand. - ---Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit Zéineb. - -En disant cela, elle s’exprimait en bonne musulmane. Il ne faut jamais -décider qu’on fera une chose sans ajouter: «S’il plaît à Dieu.» Car Dieu -est le maître. Croire qu’on peut se passer de lui est un grand péché. - ---Eh non, non! fit le hodja en secouant la tête. Tu feras ce pilaf parce -que cela me plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je le mangerai, -sans plus. - ---O mécréant! insista Zéineb, ne dis pas de choses pareilles, toi qu’on -révère comme un saint homme! Je ferai ce pilaf s’il plaît à Dieu, et tu -le mangeras s’il plaît à Dieu. Voilà ce qu’il convient de dire. - ---Je refuse, répliqua le hodja, de mettre Allah dans cette affaire. Je -suis convaincu qu’il a d’autres occupations. - ---Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite, réprouvé! O toi, qui vas -brûler, torche de résine, brigand! - ---O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace qu’une tique sur un mouton, -plus criarde qu’un essieu de charrette, une vieille porte, un troupeau -d’oies! plus bavarde qu’un Français! O toi, sempiternelle! As-tu un peu -de cervelle dans ton crâne plein d’os? Alors, réfléchis. Tu as le riz, -tu as le beurre, tu as le safran, tu as le charbon, le feu et l’âtre. Et -j’ai des dents! Voilà pourquoi j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il -plaise à Allah, ou qu’il lui déplaise. - ---Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb. Je ferai le pilaf, mais il -t’arrivera malheur. - -Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer un tapis sur l’herbe de -son jardin et s’assit pour passer le jour à jouir de la lumière et de la -fraîcheur tout à la fois. Le petit bruit de son narghileh, le petit -frisson du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait parfois un -vautour passant au-dessus de lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait -ses membres; il reposait son esprit. Les chrétiens ne savent pas reposer -leur esprit en même temps que leurs membres: les musulmans ont cette -science. Et c’est la plus précieuse, et la plus délicieuse, et la plus -savoureuse, et ainsi la vie coule heureuse, et votre ignorance en est -honteuse! - -Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui s’en allaient sur la -poussière, tout affairées, par un chemin toujours le même, comme c’est -la coutume des fourmis. Il s’amusa malignement à leur barrer la route -avec une baguette, et la caravane s’arrêta, interdite et obtuse: c’est -une autre habitude des fourmis. - ---Elles croient peut-être, elles aussi, que c’est Allah qui leur défend -d’aller plus loin, songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme les hommes, -elles s’imaginent qu’il est des signes d’en haut. Il n’y a pas de -signes, et on peut toujours faire ce qu’on veut, selon sa nature; il est -vrai, certes, il est vrai, que tout homme a son _kismet_; mais son -_kismet_ est dans les instincts qu’il a reçus en naissant, et dans -l’ordre général du monde. - -C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait dans son impiété. Les -heures coulèrent. Dans le ciel encore bleu, la lune mit un joli -croissant candide; et puis, les nuages d’occident devinrent tout pareils -à des robes de noces: dorés, pailletés, argentés, tramés de soie verte -et galonnés de rouge; et puis, les oiseaux, dans le platane, se mirent à -piailler,--et le hodja sentit à l’odeur de l’air, du côté de la cuisine, -à la couleur du feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf était -cuit dans le chaudron, que le pilaf était sorti du chaudron pour entrer -dans le plat d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il allait -manger le pilaf. Et alors, il croisa ses jambes devant une petite table, -et il remercia sa femme en prenant un air aimable, et il se prépara à -manger ce mets délectable, et sa fatuité était déplorable! - -Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé Allah,--loué soit -l’unique!--car justement au moment qu’il allait, pour la première fois, -plonger la cuiller dans le plat... pan, pan, pan! voilà qu’on frappe à -la porte; pan, pan, pan! qui donc est là? - ---C’est nous, deux gendarmes, deux zaptiés, qui venons te voir de la -part de Son Excellence le gouverneur. Il veut te voir, le gouverneur, il -veut te voir tout de suite, saint homme! - ---C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est bon. J’irai après mon dîner. - ---Non, dirent les zaptiés, non! Ça n’est pas comme ça. Avant ton dîner, -avant ton dîner! Tu mangeras chez Son Excellence, ou bien tu ne mangeras -pas du tout, nous n’en savons rien. Mais il faut que tu viennes tout de -suite. - ---Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en regardant son pilaf, que j’en -prenne au moins une bouchée, une seule bouchée! - ---Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche! - ---Tu vois, infidèle! dit Zéineb. Maintenant, que Son Excellence te garde -tout le reste de ta vie, s’il plaît à Dieu! - -Or, si le gouverneur avait fait mander brusquement le hodja, la faute en -était au lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce perfide, lequel avait -suggéré au secrétaire de Son Excellence que le hodja seul était capable -d’écouter un rapport sur un cas épineux, un rapport très long, qui -devait partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire l’avait dit au -gouverneur. Et le gouverneur avait trouvé cette idée une idée d’entre -les idées. Et le rapport était un rapport d’entre les rapports. Après le -préambule, il y avait un exposé historique; après l’exposé historique, -des considérations générales; après les considérations générales, une -lucide énumération des faits; après l’énumération, des conclusions; -après les conclusions, un résumé des conclusions, et après le résumé, -des pièces annexes. - ---Je n’y comprends rien, dit le hodja d’un air maussade. - -Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait rien, car Son Excellence le -gouverneur lui donna des explications. - - * * * * * - -Quand Nasr’eddine sortit du palais, il était plus de minuit. Son estomac -était vide, et très douloureux dans sa poitrine. La pluie tombait dans -la nuit noire, ses pieds et sa robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva -devant sa demeure la cervelle toute brouillée de faim, les épaules -trempées et le cœur déjà bien humble. Mais sa femme l’attendait -sûrement, car il vit assez distinctement une lumière à la fenêtre, -au-dessus de la porte. Y avait-il une ombre, y en avait-il deux, devant -cette lumière? Le grillage du moucharabieh l’empêcha de bien voir. Il -frappa. - ---Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb. - ---Passe par la porte du jardin, et franchis le mur, répliqua-t-elle. Je -vais le retenir. - -Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main, s’enfuyait pieds nus, elle -cria d’une voix âpre, à travers le lacis de bois: - ---Éloignez-vous, ô débauché! qui peut frapper à cette heure, s’il n’a de -mauvais desseins? - ---Ouvre, ma femme! dit Nasr’eddine tristement, c’est moi! - ---Qui, vous? insista Zéineb. - ---Moi... Nasr’eddine, continua-t-il d’un air soumis. - - * * * * * - -A ce moment, il crut bien entendre la porte du jardin qui s’ouvrait, et -soupçonna qu’un autre malheur, moins réparable que celui d’avoir manqué -son dîner, l’avait encore atteint au cours de cette nuit funeste. Mais -il ajouta seulement, tout à fait dompté: - ---C’est moi, Nasr’eddine, je te dis... Et le mari d’une femme fidèle, -s’il plaît à Dieu! - - - - -II - -DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX -DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE - - -Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était -point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi! -de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par -son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être -qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une -incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable -de croire aux plus étranges contes: il avait passé pour obtus dans sa -jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères. -Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à -l’hérésie; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de -Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des -âmes--la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de -leurs corps: «Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter!» disait-il -seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable -Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et, -glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à -affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore «le meilleur moyen -pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits»: «Eh, eh! faisait -Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne -pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est -laid: on me l’a dit. La vie est belle... qu’on aille donc dans la -montagne me chercher des fleurs.» - -Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs. -Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur -moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les -autres se moquaient de lui. - ---C’est tout ce que tu as trouvé? demanda Nasr’eddine. - ---Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers; mais toutes, levant la -tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule -s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai -laissées en prière: car les fleurs sont la prière des plantes. - ---J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant. - -A ces moments-là les gens disaient: «Ce Nasr’eddine est un grand saint.» -Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa -science pour les aider à partager l’héritage paternel. - ---Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse? interrogea -Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah? - ---Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères. - ---Vous avez raison, mes amis, vous avez raison! - -Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné. -Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le -troisième n’eut plus grand’chose. - ---Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste! En vérité, ce n’est pas -juste! - ---Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah: aux -uns beaucoup, aux autres peu. Ah! si vous aviez demandé le partage selon -la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent! Mais vous avez -eu raison, mes enfants! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison? -Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah. - -Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était -peut-être un saint, mais alors un mauvais saint: un grand sage a écrit -qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se -souvenait de ses débuts: ses débuts lui avaient enseigné à pousser la -modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut -point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de -rien. - - * * * * * - -Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut -domestique et _softa_, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé -sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que -doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à -cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis -que cela est sûr: car on lui avait élevé un tombeau d’entre les -tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les -couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un -savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a -dans le saint Livre, il le savait; tout ce qui se trouve dans les -commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles -qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la -chose arrivait que commandaient ces paroles! Ceux qui avaient les yeux -obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et -leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par -l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se -relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau -de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait -qu’à le coucher devant le tombeau du saint: cet enfant n’eût-il que -dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût -un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses -deux pieds sur le ventre: et l’enfant était guéri! C’était à cause des -vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur -vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans -sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les -pans! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la -poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur -front. - -Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son -langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des -grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait -entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que -ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin -dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et -ses attributs. - -A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que -les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle -avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était -Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre -fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux; c’était -Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller -visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins; et -quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles, -Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour -quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait -pas. Mais le salut sur lui! Il avait la foi. - -Cependant, à la longue, il devint triste. - ---Qu’as-tu, Nasr’eddine? demanda le prieur. - ---Hélas! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays. - ---C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il -ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils. - -Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un -âne tout sellé. - ---La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme -toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet -âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu -bien, je te le prête: car cet âne est de haute race; il n’est point un -âne comme les autres. - -Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il -était ménager de son bien. - ---Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine. - -Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux -siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour -ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand -un puits était bien propre; et le soir il ne l’attachait que par une -corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui, -des herbes raides qui croissent entre les pierres. - -Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin -Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de -la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses -flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des -ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier: mais l’âne -se coucha par terre. - ---Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir? - -Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il -agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec -un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout -doucement. - ---Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort! Voilà ma chance. Le -prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y -a plus d’âne. La malédiction est sur moi! Mais cachons cet animal de -calamité. - -Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais -comme il était encore affairé à ce travail, _ouallahi_! voilà qu’il -distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui -marchait justement vers le côté d’où il était parti. - ---C’est encore ma chance! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en -vont sûrement passer par le _tekké_ de mon maître le prieur; ils vont me -demander qui j’enterre; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront -à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, _machallah_! -comment faire? - -Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la -caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière -les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable -sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et -rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de -parler. - ---Qui donc ensevelis-tu ici? fit le premier, arrêtant son chameau. - ---Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine; hélas! que leur -puis-je dire? - -Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse, -criant sans plus savoir ce qu’il faisait: - ---C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans! Il m’accompagnait -dans mon voyage, et il est mort ici! - -Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer -l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici: tous les chameaux -s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles. - ---Un saint homme? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre -sur sa tombe! - -Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus -lourds qu’ils purent; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de -la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit -à Nasr’eddine: - ---Un saint homme, vraiment? - ---Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint -des saints, je t’assure! Toutes les bénédictions étaient sur lui. - ---Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles... -et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle. - -On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière, -le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de -guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un -affamé devant une table couverte de viandes. - ---C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu -connais donc les prières qu’il récitait? - ---Moi? fit Nasr’eddine, épouvanté. - ---Allons, allons, dis les prières! - -Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu -faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il -médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du -malade. - ---Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement -que le disciple n’est pas digne du maître; alors ils me laisseront -tranquille! - -Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux, -puis se prosterna devant le tombeau en criant: - ---J’y vois! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que -j’y vois! - -Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant -Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui -avaient de l’argent, de l’argent; et tous les autres, selon leurs -richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des -breuvages. - ---Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs. -C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on -trouver de plus auguste? - -Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine «maître». - ---Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous -construirons un _turbé_ au-dessus de ce tombeau. - - * * * * * - -Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand -monastère; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait -de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste. -Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe -était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans -le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des -corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors -Nasr’eddine murmurait: - ---Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous, -il ne faut pas qu’on le déterre! - -Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les -hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de -l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse! - -... Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout -seul dans le _turbé_ qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que -vous savez, et il murmurait: - ---Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas -qu’on le déterre! - -Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui -s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en -sainteté. Cependant le vieux _hodja_, premier maître de Nasr’eddine, -s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui -avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus. - ---_Machallah_! songeait-il, voilà qui est étrange! On ne m’apporte -presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre; il -s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à -la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai -rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il? - -Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles -étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de -pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines -et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient. - ---Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous -mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu, -le désir de la prédication nous brûle! C’est le fruit de ton -enseignement. - ---Mais tu es bègue! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois -là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises! - ---Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne -volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints. - ---Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné. - -Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus -payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui -était un mensonge. - ---Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la -vérité. Où vas-tu? - ---Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le -disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja: c’est là qu’ils vont tous! -On dit qu’il y a un si beau _tekké_, une mosquée qu’on croirait bâtie -par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété. -Pour les miracles, ils sont innombrables! - -Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par -éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère -miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la -fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne -l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui -avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais -le charme n’avait rien fait; et le moine, tranquille, disait que c’était -la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa -perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même -pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le -poignait: en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir -rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il -l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il -marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire. - -Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du _tekké_, qui était le but de -leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation. - ---O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi -si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble -une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel? - -C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les -chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du -septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les -routes, par milliers; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de -ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles, -voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs -jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à -d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de -chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles, -blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le -chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents -naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des -mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits -bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer -dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres -courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient, -dansaient, hurlaient; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi -de vanité, parce qu’on les applaudissait. - -Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par -centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz, -les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un -brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les -épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un -pieux commerce: on vendait les _tesbits_, les chapelets dont les -quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent -d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux -félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire -l’amour aux femmes; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx -et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes. - -Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le -tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant, -formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir -pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au -centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau -coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux; et dans ce -marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme -immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères -toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur; mais de -plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites -d’émeraudes. - ---Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau! Je ne m’étonne -pas que nul ne vienne plus dans mon _tekké_; ses richesses sont -misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence -ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui -marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik, -sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et -pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas -seulement un grand saint; il doit posséder un grand esprit. - -Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de -vendredi, le seul où cet _iman_ illustre se montrât en public pour -édifier les âmes et accomplir des miracles; et telle était la réputation -d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée. -Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le _Tadj_ dans -l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée -d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les -feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer. -Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une -fleur flamboyante; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un -homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la -tête. Et alors--oh! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus -imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus -impardonnable!--Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur -ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les -deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit -écho. - ---C’est toi, Nasr’eddine? cria-t-il, c’est toi? - -A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à -ses pieds. - ---Oui, maître, fit-il, c’est moi! Je redoutais ce moment, mais je savais -qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je -te craignais, mais je t’attendais. - ---Toi, Nasr’eddine! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais -pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi -l’ignorant des ignorants! Et tu diriges une communauté, et tu fais des -miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité, -saintes pour la sainteté, belles pour la beauté? Je n’y comprends rien. - ---Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre -quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais -pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai -pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair; je le sais aussi. -Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô -maître, c’est que je suis un menteur. - ---Toi? interrogea Hadji-Béchir. - ---Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes. - -Et le conduisant au _turbé_, il lui révéla l’histoire de celui qui -reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences -bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la -couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica; et -toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si -légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont -les oiseaux seraient des prières. - ---Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant -moi qui suis ce menteur, je fais des miracles; moi qui ne sais pas lire, -je donne des avis sur lesquels les sages disputent; moi qui suis un -ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation. -Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me -demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que -j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un -théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de -goût. - ---Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si -elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de -l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon -pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore. - ---Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine. - ---Écoute. Celui qui est enterré ici... - ---Eh bien? fit Nasr’eddine. - ---Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est -enterré là-bas. - ---Dans ton monastère? demanda Nasr’eddine. Un autre âne? - ---Oui! fit le vieux hodja, de la tête. - - * * * * * - -Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa -véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le -rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est -cela qu’on nomme la sagesse humaine... - - - - -III - -COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS - - -La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence le gouverneur sans -avoir soupé, pour voir ensuite danser deux ombres derrière les -moucharabiehs de sa propre demeure,--car il eût juré, à la réflexion, -que décidément il y avait deux ombres,--cette nuit-là fut assez mauvaise -pour Nasr’eddine. Pourtant, dès l’aube, il quitta sa couche. Son âme -enfantine adorait le soleil, il était comme les oiseaux: malgré les plus -cuisants soucis l’obscurité l’endormait; l’œil du jour, aussitôt ouvert, -ouvrait ses yeux. - -Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa ses pieds dans ses -babouches, s’en fut, pour les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi, -et ne rentra chez lui que vers la méridienne, encore qu’il eût -grand’faim. Zéineb cria, d’une voix fort irritée: - ---D’où viens-tu, libertin? - -Car c’était sa politique, à cette dévergondée, d’accuser son époux du -crime qu’elle-même commettait, pensant, avec quelque raison, qu’une -telle attitude parlait en faveur de sa vertu. - -Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait pas convenable de répéter, -et qui toutes tendaient à noircir la réputation de ce saint homme. Or, -le hodja était allé fort innocemment, selon sa coutume en été, passer la -matinée à l’ombre des platanes qui ombragent les tombes des vieux -sultans de Brousse. C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais, -délicat et fin: la respiration mystérieuse des ifs et des buis, qui se -rangent sous les grands arbres comme des soldats alignés dans un khan, -sous un portail; le marbre des tombeaux, blanc et un peu doré; l’herbe -même de cet enclos, tondue juste comme il faut par les chèvres de l’iman -gardien, si douce aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, les jambes -croisées, les talons sous les cuisses. - ---Ouallahi! songea Nasr’eddine. Il paraît que c’est moi qui suis un -libertin. Je croyais bien pourtant avoir employé mes yeux seulement à -regarder le samovar, où bouillonnait l’eau pour faire le thé, ma bouche -à boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien faire, et toute mon âme -à ne rien penser. Allah est le plus grand! Il a donné aux femmes une -extraordinaire imagination ou bien une étrange astuce! - -Telles furent ses pensées, mais il se garda bien de prononcer un mot. -Toutefois, ayant grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y ayant -vu ni feu ni couleur de feu, ni viande ni odeur de viande, laissa -paraître quelque étonnement. - ---O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où est notre dîner? - ---Va demander ta nourriture à celles que tu fréquentes, répondit-elle. -Pour moi, je suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de poix! - - * * * * * - -Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du -bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain: -ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans -une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives -noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en -lui-même: «Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi -d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son _haremlik_?» -Mais ceci était le secret de la foi musulmane; il ne posa aucune -question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions; il -en fut humilié. - -«Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme -serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse -ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil -homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à -me reprocher contre la loi du Prophète--loué soit son nom!--qui nous -promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos -épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai -toujours fait l’économie d’une esclave: celles qui sont belles sont -chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides... Mais cela importe -peu: ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien; car une femme -jalouse--en admettant que la mienne ne soit que jalouse--est une malade -inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités -sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune! Je -m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans -me dire: Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable!» - -Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son -corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des -petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres -suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui -reprochait de manquer de vertu! Il n’avait pas de chance, non, il -n’avait pas de chance! - -Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau -vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des -oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient, -tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud -dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il -disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa, -confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits -plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria: - ---Fils de Cheïtan! hypocrite! ami de chrétiennes débauchées! débauché! -oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée -des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime! - -Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les -pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les -cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine. - -Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il -s’écria: - ---Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur: je suis un sot. Car -Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je -n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme -légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner! - - * * * * * - -Il s’en fut donc le lendemain au khan où l’on vend les esclaves. Les -marchands d’esclaves sont comme les marchands de perles: ils ne montrent -pas d’abord leur marchandise. Il faut causer. Il faut dire: «Je la veux -comme ci. Je la veux comme ça...» Et le marchand répond: «Nous avons -ceci, nous avons cela.» - ---Il me faut, dit le hodja, une femme qui ait un bon caractère. - ---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une douce comme un sorbet. - ---Il faut, continua le hodja, qu’elle s’entende aux soins domestiques. - ---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui connaît tout l’art des -pâtisseries au sésame, au froment, à la farine de maïs, à l’huile, au -beurre, au miel. C’est une négresse noire. - ---La bénédiction sur ton commerce! dit Nasr’eddine hésitant. La dame qui -a un bon caractère est une négresse? - ---Non pas, répondit le marchand, non pas! A quoi penses-tu? Celle qui a -un bon caractère est blanche, et la savante dans l’art des pâtes -délicieuses est noire. Si tu veux plusieurs qualités, il faut prendre -plusieurs femmes. Comment faire autrement, comment faire? - ---Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas riche, je me contenterai de -la blanche. Combien est-ce? - ---Mille livres turques. - ---Hélas! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais eu mille livres. Je ne suis pas -un gouverneur de province; je suis un honnête homme. - ---Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais pas... Tu demandais -tranquillement ce qu’il y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si -tu n’es pas riche: c’est une femme légitime. Son père te la laisserait -pour cent cinquante ou deux cents livres. - ---Mais on ne peut voir leur visage avant les noces, soupira Nasr’eddine, -et on ne connaît leur âme que bien après! - ---C’est pour ça que c’est moins cher, répondit sentencieusement le -marchand. - -Le hodja sut quelques jours après, par une parente, qu’un bon musulman -de Kutaieh, à plus de cent parasanges, avait une fille à marier, et pour -son douaire ne demandait que deux cents livres. C’était toute la fortune -de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à cette grosse dépense. Il -monta sur sa mule et se mit en route. - ---Allah est la justice, se disait-il. Ce serait certainement un -sacrilège que de ne pas croire qu’Allah est la justice! Cependant c’est -un mystère difficile à concevoir qu’il ait fait des lois telles que j’ai -dû dépenser deux cents livres pour épouser, sans la connaître, une femme -qui jette mon dîner dans les cendres, et que maintenant je suis obligé -de recommencer, sans avoir plus de garanties pour l’avenir. - - * * * * * - -Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans un village où n’habitaient -que des chrétiens; et quelle que fût sa répugnance à loger ailleurs que -sous le toit d’un musulman, il dut demander l’hospitalité à un riche -fermier grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, dans le fond de la -pièce, où il pouvait s’asseoir, prendre son repas et se coucher, mais -l’abandonna plus brusquement que ne le permettent les usages. Il -paraissait fort agité par la conversation qu’il tenait avec un jeune -homme. - ---Je n’ai que cent charruées de terre, disait-il. J’en donne vingt-cinq. -Peut-on demander davantage? - ---Mais, fit le jeune homme, il y a les moutons? - ---Cinq cents brebis, et les béliers qu’il leur faut. - ---Il faut donc de quoi les loger en hiver? - ---Je ne saurais rien céder là-dessus, dit le fermier. - -Tous deux s’étaient fort échauffés dans la discussion. Ils s’accusèrent -l’un d’avarice, et l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils n’en -vinssent aux coups. - ---Si je savais, fit-il, si je savais ce qui cause votre différend. «Les -meilleurs amis ne peuvent parfois s’entendre; et ils trouvent l’accord -sous le tapis de selle de l’étranger qui passe.» C’est un proverbe de -chez moi... - ---Ce jeune homme n’est pas mon ami, répondit le raïa. C’est le fiancé de -ma fille. Ce réprouvé trouve que la dot que je lui donne n’est pas -suffisante. Il veut m’arracher les ongles et prendre mes oreilles. - ---Je ne comprends pas, interrogea le hodja stupéfait. Entends-tu par là -que ce jeune homme demande vingt-cinq charruées, des moutons, des -béliers, une grange et une étable et non pas seulement ta fille? Alors -il doit pour le tout payer horriblement cher! - ---Il ne paye rien, répliqua le fermier. Nos usages chrétiens sont -exactement le contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas content de -ce que je lui donne. - -... Alors Nasr’eddine prit le jeune homme par les épaules; et il le -poussa tout à travers la salle, et au bout de la salle il y avait la -porte, et il referma la porte, et il mit la clef, et il mit la barre, et -il dit tout essoufflé au raïa: - ---Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq -piastres. Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta -grand’mère, et toutes tes tantes! - - - - -IV - -COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS - - -«... Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement -cinq piastres: oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta -grand’mère et toutes tes tantes!» - -Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les -tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et -qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et -quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour -beau-père, en payant, hélas! en payant, lui dit: - ---Ma fille? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours -qu’elle est mariée. - ---Bissimillah! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le -Rétributeur: j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a -une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe -égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant -retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos -déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait -nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée -par espoir de mariage! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû -faire les hommes comme les mules. - -Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour, -firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se -livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière: quand il était -hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien; mais dès -qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et -les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il -se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie -qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb, -par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire: «Mais -quelle heure est-il?» et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien -propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi. -Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et -alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir: et -c’était autant de fait pour la prière. - -Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa -chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux: «Il ne s’en -ira donc jamais? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire?» - ---Chien de hodja! répétait-elle, hodja des chiens! A quoi penses-tu? - ---Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait -Nasr’eddine. Car il est écrit: «Ils auront tous les fruits qu’ils -pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux -noirs, blanches comme des perles enfilées.» J’étais au ciel, ya Zéineb, -j’étais au ciel! - -Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à -part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un -endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour -de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière -des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le -grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses -amies: Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé -hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de -bonne réputation; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle, -relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût -entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit: - ---Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon -époux! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac! -Puisse-t-il mourir en vérité! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour -moi: il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les -immortelles de la septième sphère. - -Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et -fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân: - ---Ya Kenân! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage, -c’est le secret de la foi musulmane; mais figure-toi que Nasr’eddine -n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après -leur mort; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour -lui... - -Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse; puis il regarda ce -qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur -le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux -deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau -transparente et lisse du menton: et c’était un rire, un rire, un rire! - ---Par Allah! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me -suffit! - ---Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette -affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité. - -Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les -platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était -assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il -laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils -clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les -infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec. -Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de -Zéineb. Mais il était comme tous les hommes: aussitôt qu’on commençait -de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion. - ---La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine! dit Kenân. - ---Sur toi la bénédiction, ô Kenân! répondit Nasr’eddine. - ---Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes -maintenant à des méditations sur la vie future? - ---Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie -future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de -celle-ci. - ---De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans -l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci. - ---Je ne le crois pas! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai -toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat -dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la -Foi! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement -heureux. - ---Tu en es sûr, ya hodja? - ---Cela est dans le Coran. - -Il allait ajouter, par habitude: «Et bien que...», mais il se retint: en -cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre. - ---Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le -tombeau du Prophète--la bénédiction sur lui!--y est suspendu dans la -Câba, entre le sacré parvis et la coupole. - ---Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il -n’en est rien. - ---Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis? Tu médites sur -l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé. - - * * * * * - -Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. «Il est certain, se -dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur -l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur; -mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase: je n’ai pas, comme le -recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de -l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine? Que -ferai-je?» - -Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de -sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi; ils -dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les -cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant -de partir. - -«Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces -tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est -pour toujours. Elle contemplera la mort; elle s’identifiera enfin à la -mort; elle verra par les yeux magiciens de la mort... Et je te salue, ô -lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider!» - -Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser. -Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son -corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau -noire; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre -l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait -épouvantée; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de -tremblement; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se -disait: - -«J’ai bien peur, par Allah! Mais je n’en vois pas davantage.» - -Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la -caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de -faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des -arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil, -d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et -noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux, -buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines -proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des -murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les -chameaux: «Est-ce que j’ai déjà vu celui-là? Est-ce que je suis passé -ici l’année dernière? Inchallah! Je crois bien que nous arrivons.» -Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs -sonnailles de bronze. - -«L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde. -Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges!» - -Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils -aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les -autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs -maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en -désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et -malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y -en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur -le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers -disaient dans leur langue de chameaux: «Allons, allons, avancez, nous -avons soif!» Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés, -les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats -pour les rôts se brisèrent avec grand fracas. - -«Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien, -j’ai peur! Il est temps de m’en aller.» - -Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses -genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur -méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur -chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons -au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils -tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds, -avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le -battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et -sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les -joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent -essoufflés, Nasr’eddine s’échappa. - - * * * * * - -Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit: - ---Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais! J’y ai -été. - ---Eh bien? demanda Kenân. - ---Hélas! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et -même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle! - ---Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne -peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne -sera jamais pour eux que la réalité, _moins_ quelque chose. Et ce ne -doit pas être cela. - ---Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt -chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat, -sans savoir, sans savoir si du moins plus tard... - ---Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie. - - - - -V - -COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DE DEUX HISTOIRES -PROFITABLES - - -«Il faut rentrer chez soi; c’est la vie...» Nasr’eddine jugea cette -observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois, -considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda -sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il -finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de -questions générales: - ---Si un musulman venait me dire: «Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un -paon à la saison des amours: beau plumage, certes, beau plumage, mais -insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le -droit?» que me conseillerais-tu de lui répondre? De la répudier, selon -la loi? - ---Tu le peux, hodja, tu le peux! répondit Kenân. - ---Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire: «Ma femme -est une dévergondée!» lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon -la loi? - ---Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux! répéta Kenân. Tu connais le Livre -mieux que moi. - ---Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je -t’interroge parce qu’Allah--loué soit son nom!--t’a doué de la véritable -prudence. Serait-ce le meilleur conseil? Tel est le point. - ---Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon -opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier -une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes: car à cela -il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de -l’autre chose... Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter -d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris -l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir. - ---Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine. - -Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le -cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre -métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’ - - -HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI -INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE - -Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des -Bouchers, au bazar; et son commerce était un bon commerce, car il -mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance -avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les -mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises -paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche, -il répondait: «J’avais tort, j’avais tort! qu’Allah me soit -miséricordieux, j’avais tort!» Si une douce ménagère lui rapportait un -quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un -autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant: «Il me -coûte le double, j’y perds, par Allah! j’y perds! Mais que ne ferait-on -pas pour toi, ô délicieuse!» Enfin, c’était un boucher, rose de teint, -comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune -sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux -de la langue; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux! et, je -l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui -fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie. - -Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce -sont presque toujours les femmes qui font les premières avances, -puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur -figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de -salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas -une ombre noire, malgré son voile! Car Rassim avait joué avec elle, du -temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien -maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste -allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son -_yachmak_ sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez -droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait: «Maintenant, quel -beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet!» Tandis que -Djanine, au même moment, rêvait: «Je connais le goût du chevreau, je -connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces -bassines de cuivre; mais je ne connais pas le goût du boucher!» - -Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui -vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique; -et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté -dans sa bouche, se dit: «C’est elle!» - ---Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du -maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses. - -Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il -sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage. -Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa. - ---Djanine?... fit-il. - ---Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même! - ---Mais, demanda Rassim, est-ce que... est-ce qu’il n’y aura personne, -personne que toi quand je la porterai? - ---O le plus bouché des bouchers débauchés! dit-elle en riant. Ne sais-tu -pas que mon mari--puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire -de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable!--sort tous les matins -dès l’aube pour aller vendre son salep? Qui t’empêche de venir dès qu’il -est parti?... Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause -d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose! - ---Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose. - - * * * * * - -Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme -juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le -salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien -délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré -de miel, parfumé d’essences: un breuvage indispensable, enfin, à ceux -qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver, -alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs, -les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la -tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous, -les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la -bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux -bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise -aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous -innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il -s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep, -par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois -impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de -toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de -délices; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne -faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte -entre-bâillée du paradis! - -Seulement, il y avait des jours, bien des jours, où le bon Youssouf-Zia -le faisait attendre! On est si bien, dans la chaleur du lit, on a tant -de vaillance, parfois, au réveil! Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim -l’Entreprenant se morfondait. - ---Allons, dehors, paresseux! Dehors, ô toi qui veux mettre ta pauvre -femme sur la paille! disait Djanine impatiente à son époux très patient. - ---Loué soit le Rétributeur! répondait Youssouf: il n’y a pas d’autre -salepji dans le quartier; donc les amateurs de salep ne m’échapperont -point. - -Quand Rassim pouvait entrer, Djanine était obligée d’attendre qu’une -chaleur bienfaisante lui eût rendu l’empressement qu’elle souhaitait; et -Rassim, gémissant, disait que le froid, bientôt le ferait mourir. - ---C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce chien de crieur qui est mon -mari! répondait Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en prendrait pas -tant à son aise. - ---Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une idée! - - * * * * * - -Le lendemain, alors que l’aube n’avait même pas blanchi les toits, -Youssouf rêva qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. Il en -était à ce moment où le sommeil, n’étant plus une accablante nécessité, -devient un voluptueux plaisir; et voilà que ce plaisir se changeait en -cauchemar. Le bruit se rapprochait; oui, quelqu’un, dans la rue, criait, -quelqu’un clamait de toute sa voix: - ---Salep, salep! Salepji, salep! - -Djanine réveilla tout à fait son époux. - ---Écoute, vaurien, écoute! Tu as un concurrent, à cette heure, un -concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse, -œuf de tortue! cloporte! - ---Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y -tiennent garnison trois mois! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la -hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival. - -Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien -chaude, dans la chambre amoureuse. - ---N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma -colombe? dit-il. - ---C’était toi, débauché! C’était toi, poète! C’était toi, dominateur! -Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi -encore de ta marchandise! - -Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent -heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et -le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé -par la voix du crieur de salep. - ---Je l’attraperai, cette fois, dit-il. - -Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà; et le -surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même, -sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable -crieur de salep annonçait sa venue déloyale: par la nuit noire, car -Rassim était si pressé! - - * * * * * - -Mais Allah est la justice! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la -belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au -vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand -ait des cornes ou n’ait pas de cornes? Qu’est-ce que ça change au salep? -Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers? Seulement, on ne doit -pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari: -il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son -sommeil: cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute, -une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre -sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les -pavés en criant: «Où est-il? où est-il?» il tomba pour ainsi dire dans -les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue. - ---L’as-tu vu? lui demanda-t-il. - ---Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il -devrait dormir. - ---Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné. -C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me -devance pour crier sa marchandise. - ---Oh! oh! fit Ahmed, est-ce là le point? Je l’entends bien, moi aussi, -et je l’ai vu, ton concurrent; mais il ne porte ni tasses à salep, ni -vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois, -je crois, je crois... - -Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins. - ---Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit -prochaine? - ---Bon! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté! - - * * * * * - -Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il -allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement: «Ah! si -je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux! Mais, patience, il -viendra bientôt. Dormons.» - -Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de -sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font -les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel, -au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les -cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des -morts. - -... Rassim arriva, sans se douter de rien, et, du bout de la rue, -commença de crier: - ---Salep! Salepji! Salep! - ---Ah! c’est toi qui prétends vendre du salep? dit Youssouf. Et où sont -tes tasses, et où est ton vase d’étain, et où est la licence de Son -Excellence le préfet de police qui t’autorise à vendre du salep? - -Or, comme Rassim se gardait de répondre, il le battit comme linge au -lavoir. Puis, ayant repris sa respiration, comme un âne; puis, ayant -soufflé de nouveau, comme un Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan -sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en alla sur sa meilleure jambe. -De l’autre, il boitait très fort. Et voilà pour lui. - -Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra dans sa demeure. - ---C’est toi, mon amour? dit Djanine, dans l’ombre. - ---C’est moi, ton amour, dit Youssouf d’une voix tranquille. - - * * * * * - -Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, mais c’était de l’amour -pourtant: Youssouf en profita. - ---Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle faiblement, ce n’est pas -ton heure. - ---Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne. - -Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en -profiter lui fut une grande consolation. - - * * * * * - ---Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment! Ce Youssouf-Zia fut un -grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être -aussi sage que lui. - ---Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite! poursuivit Kenân. Elle -n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est -charmante! Écoute! - -A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était -assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près -de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne -bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de -santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf -perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la -persane, demeuraient fort vifs. - -Une femme--et si jeune de taille et de port sous le _tcharchaf_ noir qui -cachait son visage!--passa rapidement devant lui, disant: - ---C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon -époux. Tu as promis... - -Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son -grand bonnet s’inclina d’un air savant. - -Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à -déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore -chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle -luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur -les élus: «Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les -viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme -des perles enfilées.» Je ne sais s’il est entièrement conforme à la -logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède -déjà tant de choses meilleures: mais telle était la religion de -Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple. - -Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte -et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient -remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des -mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui -déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces -eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie: -vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or -semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses -brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à -plat entre les montagnes fendues. - -Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia -fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent; -et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains, -la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les -chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure, -la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les -musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu. - -Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière -après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui -pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est -pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à -Constantinople; les musulmans respectent leurs morts comme il faut: ils -ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens, -qui ne sont pas bons musulmans. - ---Que la vie est bonne, dans la solitude! se disait Youssouf. On dirait -qu’elle est... qu’elle est déjà éternelle! - -Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi -que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes, -parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était -nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour -lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies -mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te -l’ai fait voir, lui dit enfin: - ---Le salut avec toi, Youssouf! Mais que dis-tu de la vie éternelle? - ---Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est -seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève -jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon -Youssouf. - ---Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il -ne faut pas le croire, ya Youssouf: la solitude est condamnée par le -Livre. - ---Elle est condamnée par le Livre? - ---En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir -d’être seul, ce n’est pas prétendre--ô sacrilège!--s’égaler au Seul -Unique? Est-ce qu’Allah--louange au miséricordieux!--n’a pas mis les -étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes? Est-ce -que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour -tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le -tournoiement des astres dans le ciel? Est-ce que le Prophète--qu’il soit -exalté!--n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais -prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux? - -»C’est pour cette cause, ajouta Chukri, que notre Prophète--qu’il soit -glorifié!--a dit que toutes les fois qu’un croyant s’approche de sa -femme, il ajoute un kiosque à la demeure qu’il occupera dans le paradis. - ---Il a dit cela? fit le pauvre Youssouf. - ---Il l’a dit. Et agir contrairement à ce qu’il a dit est un péché très -noir, qui ne sera point pardonné. - ---Qui ne serait point pardonné? répéta le pauvre Youssouf. - ---Qui ne serait point pardonné, quand même on vivrait ensuite une vie -dix fois plus longue que celle de l’éléphant. - ---Ouallahi! fit Youssouf. Je n’en savais rien... Le salut sur toi, -Hadji! - ---Le salut sur toi, Youssouf! - -Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui s’éloignait; et il -s’applaudissait dans son cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire sans -offenser en rien la discrétion. La jeune femme au _tcharchaf_ noir, qui -s’était tenue derrière le mur du couvent des derviches, se rapprocha de -lui, si souple, si fraîche, si vive dans cette enveloppe sombre et trop -large! Une anguille dans une nasse obscure, ya Allah! Voilà de quoi elle -avait l’air. Et c’était Djanine, la femme de Youssouf. - ---Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça le derviche du bout des -lèvres. - ---Allah t’a donné la sagesse, saint homme, répondit Djanine. Prends ceci -pour les œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au dédain, je te prie, -la pauvre offrande d’une pauvre femme. - - * * * * * - -Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur de salep, avait rossé -Rassim, boucher trop entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas revenu -chez Youssouf, crieur de salep, et Djanine avait trouvé que Youssouf, -son époux, quand il voulait, pouvait remplacer Rassim avec avantage, -avec avantage! Mais Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf mangeait, -mais Youssouf sortait, mais Youssouf criait son salep; et puis il -rentrait, et puis il mangeait, et se couchait, et dormait, et telle -était sa journée, et telle était sa nuit; et quand il se levait c’était -pour crier son salep, comme s’il n’y avait que salep au monde, et il -s’en allait en sa route, et Djanine trouvait que c’était une mauvaise -route. - -Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, avant elle, parler à -Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri avait dit: «J’entends ce que j’entends, je -sais faire ce que je sais faire.» Et voilà l’histoire! - -Djanine avait de petits pieds, de petits pieds qui marchaient vite, de -petits pieds qui couraient, quand ils allaient au plaisir. Et Youssouf -avançait tout doucement, ya Allah! il méditait: un homme qui médite va -doucement. - -Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans _tcharchaf_, en caleçons verts -diaprés d’où sortait sa taille dans une chemisette translucide et une -veste très ouverte. Elle avait un collier d’ambre jaune, un peu plus -haut que les seins, et les petites boules claires montaient un peu et -glissaient sur sa gorge ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que sa -gorge bondissait. - -Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de la foi musulmane. - - * * * * * - ---... Je crois que ce kiosque était un très beau kiosque, dit Youssouf. - ---Un kiosque? interrogea Djanine d’un air innocent. - ---C’est une chose que tu ne sais pas! dit Youssouf, qui était fier de sa -science. Je viens de me construire un kiosque en paradis; c’est la -récompense d’Allah. - ---Loué soit le Rétributeur! s’écria Djanine. Que tu es beau, mon -architecte! - -Le lendemain Youssouf alla encore vendre son salep et gagner avec son -salep le pain du ménage. - ---Le paradis vient, songeait-il, à l’heure où il est écrit. La faim -vient en attendant, la faim vient tous les jours. - -Il disait cela, étant un homme raisonnable. Cependant il construisit -encore un kiosque, par prudence et par idée de grandeur. Et Djanine -l’aida avec conscience, et elle y mit de la magnificence, et ils firent -une œuvre immense. Et quand ils eurent achevé la coupole, ils ajoutèrent -des clochetons; après les clochetons, des pendentifs; après les -pendentifs, des arabesques, et après les arabesques, un portique. - ---Je crois, dit Djanine à son tour, que c’est un très beau kiosque. - ---Je le crois, répondit Youssouf. - ---Il sera pour moi, dit Djanine. - ---Si tu veux, répondit Youssouf. - -Il bâillait fort, et s’endormit. - -Mais, le lendemain, Djanine suggéra: - ---Il y a un kiosque pour toi, il y en a un pour moi, il n’y en a pas -pour les hôtes que nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il en -faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été. - -Youssouf réfléchit une minute et répondit: - ---Djanine, je suis assez bien logé comme ça. Et puis il n’y a plus de -place pour bâtir; je t’assure qu’il n’y a plus de place! - - * * * * * - ---Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. Mais en effet la fin de -cette histoire, bien qu’au bout du compte plus morale, est moins -instructive que son commencement. - - - - -VI - -OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS UNE -OPÉRATION PHILANTHROPIQUE - - -La mésaventure dont Nasr’eddine avait été victime lorsqu’il s’enterra -dans une des fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était point restée -inconnue: à défaut des chameliers qui ne manquèrent point d’en faire -leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân; à défaut de Kenân, Nedjibé. -Ah! comme Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine! C’est depuis ce -jour qu’on dit à Brousse, toutes les fois qu’il se casse un pot: «Voilà -encore Nasr’eddine qui s’en revient du Paradis!» Et le saint homme alors -passa pour un peu fou. D’autres disaient stupide: il n’était ni l’un ni -l’autre; il aimait seulement parfois, comme les enfants, croire à une -belle aventure. Quelques semaines plus tard, il n’était plus question -que de son grand sens et de la parfaite connaissance qu’il avait des -choses de la terre, s’il pouvait se tromper sur l’apparence et la nature -des visions du Paradis. - -Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, un Jeune-Turc d’entre les -Jeunes-Turcs, qui avait fait ses études en Europe, et pour cette cause -venait d’être envoyé en exil à Brousse par Sa Majesté: car Sa Majesté -n’aimait point la science que les Occidentaux nomment Économie -Politique, dont Néchat-effendi était tout farci. Il avait de grands -projets de réformes. - ---Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, dit un jour Néchat. Ton âme est -bonne, tu aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton cœur généreux; et -tu sais comme ces chiens d’usuriers, les juifs et les chrétiens, -exploitent les malheureux paysans? - ---Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces paysans sont pauvres en effet -comme bourdons d’automne qui n’ont rien amassé, bourdons dans leurs -bourdonnières, et vivent encore, pourtant, quand il n’y a plus de -fleurs. Le caïmacan vient, et leur dit: «As-tu l’argent, pour -l’impôt?--J’ai de l’argent, mais c’est pour les semailles, pour acheter -les semailles, Excellence.--Ça ne fait rien, répond le caïmacan, donne -tout de même!» Et quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils songent: -«Avec quoi ensemencerai-je? Je n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir, -je vais mourir.» Et en attendant de mourir, ils se couchent sous leurs -oliviers. Et alors il vient, le marchand d’argent, qui dit: Rustem, ou -Nazmi, ou Sélim, ces oliviers produiront des olives. Je te donne tout de -suite dix medjidiehs, pour cent oques d’olives.» Et cent oques d’olives -valent presque le double. Il gagne au moins huit medjidiehs, le marchand -d’argent, et il laisse au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas mourir. - ---Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi, -prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à -cinq ou six pour cent, l’année faite? Ce ne serait plus l’usure, qui est -défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône. - ---Ouallahi! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce -n’est plus pécher! Car tout est dans l’intention: la prospérité sur ton -intention... Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne -nouvelle et faire les avances aux laboureurs? - ---Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya -hodja. - ---Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent; et -je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends. - - * * * * * - -En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet -dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout -de suite: «Tu as raison!», c’est qu’il pense: «Il a tort, mais n’en -disons rien; c’est mon avantage!» - -Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari -avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin, -et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le -pot devant Néchat en disant: «Tu vois, tu vois, il n’y en a plus! -Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix!» quand -Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur -enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts -devant sa poitrine. - ---O toi, l’âne des ânes! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court -en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée -sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux! Si tu ne voulais, -décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à -Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année -faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore -bien plus malin que Manassé? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme, -brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot! - ---Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine: «La prière -nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de -son palais, l’aumône nous y fait admettre.» C’est une aumône que j’ai -voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône! - ---Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme -de raison? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon, -imbécile? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond -qui n’as pas d’esclaves? - ---Allah est le plus grand! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais -faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur -que mes intentions! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est -Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer -l’argent: n’as-tu pas entendu?... - -Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien -dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour -lui, jusqu’à l’heure. - - * * * * * - -Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi -les musulmans: mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus -vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la -charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal -des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les -avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il -ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait: «Quand -elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait. -Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées; et si on ne -les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé -que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de -ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur -santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de -ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les -universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne -violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les -musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont -Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être -interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie. -Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de -bonheur dans celle-ci.» - -Voilà comme rêvait le bon Néchat. - - * * * * * - -Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit -olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les -pressoirs. Et tout le pays sentait olives: olives noires, olives -fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait -au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le -borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux. - ---La paix soit sur toi, Néchat! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils -manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le -capital et l’intérêt, le petit intérêt; ou nieraient-ils ce qu’ils te -doivent? - ---Ah! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela! -Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes! - ---Je regarde, fit le hodja. - ---Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent livres? - ---Cent livres, tu l’as bien dit. - ---Eh bien, ces misérables t’en apportent cent cinquante-cinq. - ---Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, hé! voilà qui va bien! Je -n’aurais jamais cru qu’un placement à l’européenne, cinq pour cent, -escompte en dedans, une aumône, une aumône, fît rendre cinquante-cinq -livres à cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes chers cent -cinquante-cinq, où sont-ils? Qu’on me les donne; je les emporte. - ---Mais, cria Néchat, tu ne comprends donc pas que ces réprouvés, ces -voleurs, ces usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân... - ---Hé là, hé là! fit Bachir. Nous agîmes pour t’obliger. Il fallait nous -dire que tu étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour un homme -raisonnable. Le moyen de croire que tu voulais faire pour rien du tout -un commerce qu’on a toujours vu rendre cinquante-cinq du cent! Il -fallait prévenir. - ---J’ai prévenu! cria Néchat. - ---Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais on ne pouvait pas croire que -c’était sérieux. Et si on avait cru que c’était sérieux, on n’aurait pas -travaillé avec toi. On a son honneur! - ---Et même, si on avait voulu travailler, protesta Bachir, le borgne -bavard, on n’aurait pas pu! Qu’est-ce qu’ils auraient dit les paysans? -Ils se seraient méfiés. Ils se seraient demandé: «Quel intérêt ont-ils, -ceux-là, à se faire payer moins cher que les autres? C’est louche, c’est -très louche! Ils veulent nous voler!» - ---Ouallahi, cria le hodja, il a raison. - ---Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe. - ---En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire -cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement; mais le commerce -est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne; mais -on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de -vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des -actions... Mais il n’y en a pas ici; il faut donc s’en tenir aux vieux -usages. Pour moi, mes intentions étaient pures: j’ai voulu faire -l’aumône; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc -Allah qui m’octroie ce don... Bachir, fais-moi part du don d’Allah! - -Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne -montra pas tout à Zéineb. - - * * * * * - -En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du -succès de son opération occidentale. - ---Kenân a raison, se disait-il; le Paradis, c’est la réalité, _moins_ -quelque chose; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on -y trouve la réalité, telle qu’elle est. - - - - -VII - -COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE -ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT -IL EN SORTIT - - -«... Et, comme c’était un vrai sage, avait dit Kenân, parlant de la -manière dont Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger du boucher -Rassim, et profiter de la trahison de la belle adolescente, il se hâta -d’en profiter.» - -Nasr’eddine se souvenait fort exactement de ces paroles. Il se les -répétait sans cesse. - ---Je pourrais sans doute, songeait-il, imiter cet exemple. Je -pourrais--si Zéineb est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, et je -m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas cherché à le savoir--je pourrais -rosser cet Ahmed-Hikmet, dont je me méfie; et puis, et puis... faire -comme Youssouf-Zia fit à la belle adolescente. Mais si c’était moi qui -fusse rossé? Kenân ne semble point avoir prévu cette hypothèse: elle est -admissible, il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis que le plus -avantageux toujours est de répudier une femme qui ne vous donne point la -paix: cette solution en effet arrangerait tout; elle est décente, elle -épargne l’honneur de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter sans plus y -penser davantage, aller de ce pas chez le cadi. Comment se fait-il que -j’éprouve quelque répugnance à m’y décider? C’est, hélas! que Zéineb -m’est encore de quelque chose. Certes, les musulmans tiennent à cœur de -ne point aimer leurs épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à ce que -j’ai entendu dire, sont tombés sous la domination de ce sexe dont -pourtant il est douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait une âme. Ils -ont oublié la prière des juifs: «La bénédiction sur toi, Éternel, qui -n’as point fait de moi une femme.» Et pourtant c’est de ces juifs qu’est -sortie leur religion, comme la nôtre. Et ils sont devenus les esclaves -soumis de ces impudiques, auxquelles ils permettent toutes les -impudicités, même celle de montrer publiquement leur visage. Mais enfin, -je connais mon âme. Je suis comme ces Bédouins qui sont nés dans le plus -affreux des déserts, du côté de la Perse: ils passent leur existence à -maudire ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans arbres qui leur brûle -les yeux. Mais arrachés à leurs tentes, transportés dans la plus -opulente oasis, à Damas même, la délicieuse, au bout de quelques mois -ils se dessèchent d’ennui; ils ont envie de mourir; ils meurent. La -vérité est que je ne demanderais pas mieux que de rafraîchir mon cœur et -de jouir de mon corps dans les bras d’une autre femme, mais en gardant -Zéineb: malgré tout, et si étrange que soit la chose, j’y suis habitué! -C’est pourquoi le Prophète fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par -malheur, je l’ai bien vu: aux temps où nous sommes il faut avoir volé -comme un _vali_, si l’on veut être assez riche pour avoir deux femmes. - -Cependant il considérait Zéineb avec des yeux lourds et changés. -Silencieusement il agitait ces problèmes, et en présence. Et Zéineb se -demandait: «Par Allah! qu’a donc ce fou? Il n’est plus le même. Il est à -la fois plus patient et plus sévère.» - - * * * * * - -Or il se trouva que Kenân, après sa conversation avec Nasr’eddine, -confia à sa femme Nedjibé: - ---Figure-toi, ô charmante! Ce hodja vient de me demander ceci et de me -demander cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions sur le divorce? Il -connaît la Loi mieux que je ne la puis connaître... - -De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb à la fontaine, lui dit à son -tour: - ---Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne pense plus à méditer sur les -femmes du Paradis. Non! Il ne parle que de divorce; c’est divorce qu’il -a en tête, c’est divorce et rien que divorce qui est l’objet de ses -conversations! - ---Qu’il fasse comme il veut, le chien! répondit Zéineb; j’ai mieux que -lui, et je ne m’en sers pas! - ---Je te crois, Zéineb, je te crois! répondit Nedjibé, tu es bien trop -vertueuse! - -Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut. - ---... Mais je m’en servirai, oui, je m’en servirai! songeait Zéineb en -regagnant la demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai mieux encore que -je ne m’en suis servie jusqu’à cette heure! - -Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît Ahmed-Hikmet. - ---Voici des nouvelles, mes yeux! de grandes nouvelles, triomphateur! Mon -époux,--qu’Iblis le prenne, et le garde en sa géhenne jusqu’à la -consommation des siècles--songe à me répudier. Et tu m’épouserais, -n’est-ce pas, mon roi? - ---A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en pas douter! - -Mais il décidait à part lui: «Épouser une dévergondée qui trahissait son -époux! Ce n’est pas à faire, par Allah! Ce n’est pas à faire!» - -Et, pour éviter cette échéance, en même temps que pour avoir Zéineb -toute à lui sans risques à courir, il glissa quelques mots au -gouverneur, qui à son tour glissa quelques mots dans l’oreille d’Aghich, -son espion et celui de Sa Majesté. - ---Il est temps, en effet, de donner une leçon à ce hodja, approuva le -gouverneur: il se mêle de choses qui ne le regardent pas. - -La justice du Rétributeur, qui n’aime point les trahisons, voulut que, -moins d’un an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à la tête d’une -compagnie contre les rebelles du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son -ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête: et voilà pour lui! Mais -Nasr’eddine ne le put savoir: à cette époque Allah, dont les desseins -sont impénétrables, avait décidé que, lui aussi, serait bien loin, et -sinon mort, du moins en grand danger de mourir. - - * * * * * - -Après avoir réfléchi longtemps, il s’était résolu, selon son penchant, à -ne rien faire. «C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus sage: -comme le sort me fut écrit, je prends le sort!» - -Quelques jours avant l’événement qui l’arracha à sa patrie, il s’en fut -accomplir sa promenade habituelle près de la fontaine inépuisable et -claire qui est au cimetière de Bounar-Bachi; et c’était vers la fin du -ramadan. - ---Je suppose, pensait-il assez tristement, parce que le jeûne mettait un -nuage noir dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah qui fit -l’automne, et les hommes le ramadan. Que l’automne, en ce pays de -Brousse, est beau, pur, frais sans être froid, radieux sans aveugler! -Voici le ciel, le bon ciel bleu: il porte juste assez de nuages pour -avoir l’air d’une robe de noces avec de beaux dessins ramagés. Voilà mes -amis les arbres: ils n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils -continuent de boire la lumière par leur cime, à manger la substance de -la terre par leurs racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire ni me -nourrir, parce que c’est ramadan! En vérité, je voudrais devenir un de -ces arbres; leur sort est beaucoup meilleur.» - -Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, celle qui tombe dans une -vasque carrée faite de larges pierres, et si cachée sous les feuillages -qu’on dirait d’un lit drapé d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois -d’Abdallah le _cafedji_. Mais Abdallah le cafedji ne faisait point de -café, ni n’en vendait, parce que c’était ramadan et que le soleil -n’était pas encore couché. Il avait veillé toute la nuit, servant des -clients pour gagner sa vie et jouant de la flûte pour son plaisir. Le -matin, il avait un peu dormi; et maintenant qu’il était réveillé, ayant -faim, il était maussade. Pour passer le temps et faire un effort qui -l’empêchât d’écouter les cris de son estomac, il allait chercher, dans -un tas de décombres, des pierres qu’il disposait ensuite en murailles, -autour de son petit jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses deux -cuisses, et le regardait en silence, aperçut tout à coup sur l’une de -ces pierres la trace, à demi cachée par la mousse et la boue, d’une -forme sculptée. - ---Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver cette pierre plate? Il y a -quelque chose dessus. - ---Machallah! fit le cafedji étonné, je la nettoierai tant que tu -voudras, si cela te plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très étrange, -ô Nasr’eddine, et peut-être un peu perverse: car je suppose que si la -mousse et la boue ont couvert cette pierre, c’est que Dieu l’a voulu. Ne -sais-tu pas que même les pierres des tombeaux musulmans, si elles -tombent, on ne doit pas les relever? Il faut respecter la Volonté. Car -il n’est qu’une Volonté dans l’univers--et loué soit l’Unique! - ---Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, qu’il soit loué! Mais Sa -Volonté a justement mis dans ma cervelle qu’il faut que cette pierre -soit lavée. - ---Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, ce n’est pas difficile, -hodja! - -Quand il eut jeté sur cette dalle quelques écuelles d’eau claire et -qu’il l’eut grattée avec son couteau, et frottée avec la paume de ses -mains, et lavée encore une fois pour effacer les dernières traces de -souillure, ils virent qu’il était apparu de la beauté. - -C’était, sur cette pierre plate, le relief d’une jeune fille que les -Grecs des anciens jours y avaient gravé pour perpétuer un peu le -souvenir d’une vie, d’une jeunesse et d’une grâce qui trop vite -s’étaient allées cacher derrière l’ombre éternelle. La mort avait tenté -de détruire ce vieux marbre comme elle avait rongé la chair charmante. -On ne voyait plus rien de la figure qu’un ovale attendrissant et vague, -une forme délicate et presque évanouie. Mais chaste, intact et parfait, -le cou s’attachait sur une épaule ronde; et puis, c’était un bras -d’enfant qui devient femme; ce bras retombait doucement, doucement, le -long de la poitrine et du ventre, d’un geste si souple et si facile -qu’on songeait: «Ce n’est pas possible, ceci n’est pas de la pierre, -cette main va se relever!» Les plis de la tunique, à peine troublés vers -le bas par un mouvement des genoux, tout droits et cependant agités -d’une vibration intime, comme ils le seraient sur un corps à la fois -immobile et vivant, laissaient à découvert un tout petit sein de vierge, -quelque chose de plus fort, de plus délicieux, de plus bondissant que -toute autre cause de plaisir et de désir au monde: un petit sein de -vierge dédaigneuse de l’homme, et pure comme le chant d’un vase de -cristal frappé une seule fois au fond d’une chambre silencieuse. - -Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit à pleurer d’émotion par bonnes -larmes qui descendaient sur ses joues barbues. «Tout cela était dans la -nature, pensait-il, et pourtant je ne l’avais pas discerné. Comment cela -se fait-il? C’est un mystère. Mais on doit méditer sur les mystères, et -celui-ci est adorable. Je méditerai donc.» - -Il disait en même temps à haute voix: - ---Que cette chose est belle! Loué soit Allah qui l’a conservée dans la -terre au milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. O mes yeux, -que vous m’êtes une cause de joie! O mon âme, que je vous remercie -d’être restée si jeune et si fraîche! - -Mais on s’était assemblé autour de lui. Il y avait là Redjeb, le -cordonnier, celui qui paye les cierges aux cérémonies des derviches -hurleurs; Akif et Khaliss, portefaix; Ekrem, un homme très pieux, et -Aghich, qui était espion pour Sa Majesté. - -Redjeb demanda sévèrement: - ---Est-ce là un prêche pour le ramadan, hodja? Que ne parles-tu de -l’aumône, ou de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, ou des -cinq prières? - -Ekrem, l’homme pieux, approuva de la tête. Mais il dit de plus: - ---Est-ce que la représentation de la figure et de la forme humaines -n’est pas interdite par le Livre? Tu ne te le rappelles plus, hodja, tu -ne te le rappelles plus! - -Nasr’eddine regardait toujours la stèle. Ses doigts la tâtaient, -l’interrogeaient pour savoir comment ce miracle avait été fait; il était -en vérité ravi bien loin, et ne répondit pas. Alors Aghich, l’espion, -demanda, d’une petite voix perçante: - ---Oui, hodja, la représentation de la forme et de la figure humaines est -interdite par le Livre. Tu te le rappelles, voyons! Tout le monde sait -cela. - -Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient Nasr’eddine, frémirent en -écoutant Aghich poser à son tour la question, car ils savaient bien -qu’un espion n’est pas comme les autres hommes: il ne parle pas pour -parler! Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, répondit d’un air -tout simple, et comme s’il disait une vérité connue de tous: - ---Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on a changé tant de choses dans -le Coran, mon ami, tant de choses! - - * * * * * - -Alors tous les assistants, même ceux qui avaient le plus d’affection -pour Nasr’eddine, dirent d’une voix bien timide: «Il est temps de -retourner à la maison!» Et ils s’éloignèrent en effet, les uns loin des -autres, et précipitamment, sachant qu’il est dangereux, non seulement de -proférer des paroles imprudentes sur la politique et la religion, mais -de les avoir entendues, quand un espion est là pour en témoigner. Et, en -effet, à quelques jours de là, Aghich ayant fait son rapport au -caïmacan, le caïmacan au vali, le vali au ministre de l’Intérieur, le -ministre de l’Intérieur au ministre de la Police, le ministre de la -Police à un eunuque du palais et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on -attacha de petites cordelettes très solides aux deux pouces joints de -Nasr’eddine, on en fit tout autant à Khaliss et Akif, _hamals_, -c’est-à-dire portefaix sur le marché de Brousse, et on les envoya, -d’abord attachés à la queue d’un mulet jusqu’à la mer, puis enfermés -dans la sentine impure d’un navire, jusqu’à Constantinople, pour y être -interrogés. - - - - -VIII - -COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER - - -A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui -fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des -vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre -heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des -amandiers, tous les arbres auxquels--et, qu’en ceci, comme en toutes -choses, il soit glorifié!--Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder, -avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait -son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien -qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son -herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les -chevaux qui paissent--car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel -lieu!--des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est -verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui -tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la -mer! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison -d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille -petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de -la paille: si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au -long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux -l’entretiennent, leur nid! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent, -ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien -du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit -par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah; mais il en -reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il -n’enlèvera même pas. - -Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle, -l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis -de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et -rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme -lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau -plein d’une eau limpide; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les -mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et -l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui -portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et -une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques -contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait -les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade -de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux, -et comptait les publier un jour en plaquette: bien entendu à un nombre -infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts -littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre, -n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier -avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à -Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles: -car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point -écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet -égard, sur M. de Saint-Ephrem. - ---Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose -d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère -amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que -goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et -n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du -sentiment qu’ici nous éprouvons: que les descendants des cavaliers -mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la -nature comme en jouissaient nos ancêtres latins? C’est ce que j’ai tenté -de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y -fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous -dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement -directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque -le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il -faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités -de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs -elle ne s’en doute pas; enfin employer des mots vagues pour les choses -précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que -doit consister l’Art. - -La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était -déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait -abordé ces rives. - -Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses -impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de -reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane; -ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui -discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de -crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et -d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète! Mais, -venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand -âge des _Contes Asiatiques_. Il se fallait cependant décider, si elle -voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider. -Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la -Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas: de la Chine, il -n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux -qui se flattent de penser comme on doit penser: on ne court donc pas le -risque de cruelles incertitudes. - -Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de -celui-ci. - -L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur -d’une grappe de raisin: une grappe lourde à faire pencher la tête de la -bacchante qui s’en fût couronnée; noire et si mûre que ses grains se -givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant -les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait -appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une -curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il -l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du -premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à -ses lèvres: jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le -laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort, -mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau, -elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en -Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste -trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe -de raisin; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa -bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque -part, comme par involontaire et insoucieux oubli. - -M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en -intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez -Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur -l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils -aperçurent le pauvre Nasr’eddine. - -Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient -attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les -deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un -contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne -buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les -boules de son _tesbit_, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables -mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le -verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit -encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les -détourna! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en -posture humiliée en présence de Francs infidèles; il n’aimait pas cela -non plus... - -Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait -s’était décousu. Cela lui faisait de la peine: sans avoir souci des -beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa -personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé -ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande -encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les -mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches: mais il -sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps, -l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait: «Ces -zaptiés sont des impies! Ils devraient délier leurs prisonniers, le -temps au moins des ablutions rituelles et de la prière; alors, qu’Allah -me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter!» Toutefois, -voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne -saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans -la vie universelle: «Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne -suis pas heureux! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste -cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi? Ces bêtes, ces petites bêtes -qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon -infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand -je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O -Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine? Allah -a le droit de ne te pas écouter. Cependant--malgré tout qu’il soit -glorifié!--pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en -spectacle à ces infidèles?... - -A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse -de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus -rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses -paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité. -Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau -de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la -baronne sur le captif: - ---Vous voyez ce tas de poux? Eh bien, c’est un théologien! - ---Un théologien? fit la baronne. - ---Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que -celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce, -Embidoclis? - -L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le -connaissait pas? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire! Mais -les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans -entre eux: la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler. -Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance. - ---C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier -que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté. - ---En vérité? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on -traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées? - -Elle se promit de noter ce souvenir. Il avait de la couleur, et de -l’imprévu: en Occident, on aurait gardé plus de formes envers un -magistrat ou un ecclésiastique, même criminels. - ---Pauvre homme! dit-elle. - -D’un geste instinctif, elle lui tendit la grappe de raisin. Le pauvre -Nasr’eddine la prit, de ses deux poings unis et levés. Et il mordit à -même, comme un renard furtif rué la nuit dans une vigne. - ---S’il est vraiment un lettré, interrogea M. de Saint-Ephrem, pourquoi -ne remercie-t-il point cette hanoum étrangère? - -Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, ayant médité, -improvisa: - -«_Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice! Mais tu n’as pas oublié le -malheureux sur ton passage. La bénédiction sur toi!_ - -»_Tu regardes ces raisins que ta main m’a donnés--ô ta main, ta main -généreuse, dont les doigts s’effilèrent vers la pitié!--ces beaux -raisins ovales, à la peau violette. Et moi, misérable, ayant si -grand’soif pourtant, je ne puis regarder que tes yeux: tes beaux yeux, -tels les grains de cette grappe, comme eux violets, d’un ovale plus pur. -Plus désirables!_ - -»_La grâce sur toi, ô bienfaitrice! La fortune sur toi, la joie sur toi, -l’amour sur toi. La joie sur ton amour, si tu aimes! Et que la beauté -s’éternise en ton corps, comme en mon cœur la mémoire de ton geste -descendu!_» - - * * * * * - ---Il faut, suggéra la baronne à M. de Saint-Ephrem, que vous écriviez -cela sur mon carnet. - -Elle se dirigeait vers sa voiture. - ---Regarde! dit l’enfant grec à l’arabadji. Elle a de si hauts talons que -l’air passe dessous comme l’eau sous les arches d’un vieux pont turc, et -par derrière on dirait qu’elle va sur des jambes de bois! - - - - -IX - -COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ - - -Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et les deux hamals furent -enfermés à Stamboul dans un cachot fort noir. Les hamals disaient en -gémissant au hodja: - ---Allah nous avait écrit cette aventure. Nous ne t’en voulons pas, saint -homme, rien n’arrive sans la décision d’Allah--loué soit son nom!--mais -tous les jours on nous donne des coups de marteau sur les doigts pour -nous faire parler, et cela nous ennuie infiniment; car ces coups de -marteau font très mal. Et cependant nous ne savons que dire sur cette -vieille pierre, sinon que nous attendions, croyant que tu nous donnerais -deux piastres pour la porter chez toi. Mais ils ne veulent pas nous -croire. - -Le cachot où tous trois étaient enfermés se creusait, sorte de cave -obscure et puante, sous les chambres d’un corps de garde, dans le Vieux -Sérail. Les prisonniers, selon l’usage turc, n’étaient guère nourris que -par la charité de pieux musulmans, désireux de s’acquérir des mérites -aux yeux d’Allah. Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se -ralentissait: alors les deux hamals redoublaient de plaintes. Mais -Nasr’eddine semblait, lui qui jadis avait tant aimé la bonne chère, -ainsi que les autres dons du Rétributeur, insensible aux cris de son -ventre vide. Il grimpait sur le banc de pierre du cachot, essayant -d’apercevoir, soit, en levant les yeux, le vol des mouettes et des -hirondelles, soit, les baissant, le frisson bleu des ondes marines, car -le soupirail s’ouvrait dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, presque -au ras de l’eau; et il disait: - ---Ces oiseaux semblent libres, ces vagues au contraire les dociles -servantes du vent: et pourtant leur destin est pareillement inévitable. -Je suis donc aussi libre que les oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne -sont que des esclaves du sort. C’est une grande consolation. Cependant, -si je m’en tiens à raisonner avec ma raison, sans théologie, je dois -m’avouer que mes pauvres compagnons ne sauraient avoir complètement -tort. Ni eux ni moi ne nous sommes jamais occupés de politique, et Sa -Majesté le Sultan n’a coutume de sévir que s’il s’agit de politique: -elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de discussion sur des points -de foi. Il y a donc dans cet emprisonnement quelque chose d’insolite... -J’ai idée que cet officier qui rôdait quelquefois autour de ma maison y -pourrait bien être pour quelque chose: ô Nasr’eddine, te serait-il -arrivé un autre malheur que d’être en prison? - - * * * * * - -Alors son âme noircissait, en pensant à Zéineb, son épouse, qui -peut-être, décidément, ne s’était point contentée de troubler sa demeure -d’insupportables reproches: mais il songeait également: «Si elle était -ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux encore?» - -On lui donnait aussi, comme aux hamals, des coups de marteau sur les -doigts. Mais il ne répondait rien, sinon: - ---J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité! Qu’on me mène devant Sa -Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et -il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma -doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des -miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai -miracle! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec -Dieu et tous les êtres; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le -Padischah. - -Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne -fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui. - ---Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les -hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour -m’assassiner? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas -assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration -publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de -l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une -tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là. -Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police. - - * * * * * - -Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la -septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant -que les oulémas en décidassent. - ---Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image? interrogea Haydar. - ---Moi? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et -j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de -marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le -vent de la mer; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu -l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image. - ---Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la -représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as -répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il -se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là? - ---C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as -répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison? - ---Comment croirais-je que tu as raison? fit Haydar indigné. Tu es -possédé du Cheïtan! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis, -ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent -qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une -Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre? Tout bon -musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé -au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète,--qu’il soit exalté! - ---Je vais te prouver le contraire, dit Nasr’eddine. Quelle peine porte -le Coran contre les voleurs? - ---La première fois, cita le ministre de la septième police, ils auront -le poing gauche coupé. Et en cas de récidive, le poing droit. - ---Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, qu’on a changé tout cela? -poursuivit Nasr’eddine. - ---Que veux-tu dire? demanda le ministre. - ---Est-ce que tu connais un seul pacha, Altesse, un seul préfet, un seul -sous-préfet, un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit manchot? Ils -ont leurs deux bras, Altesse, et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras -pas croire que vous ne volez point. Tu vois bien qu’on a changé quelque -chose au Coran! - - * * * * * - -Le grand vizir venait justement d’instituer, à son bénéfice, une taxe -secrète de trois métalliques par livre de viande vendue chez les -bouchers de Constantinople. Craignant que Nasr’eddine et ses deux -complices supposés n’en eussent appris quelque chose, en apparence par -mesure d’indulgence, mais en réalité pour qu’il ne comparût point devant -les oulémas, auxquels le hodja aurait pu ébruiter l’affaire, Haydar fit -élargir celui-ci, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople -avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs -années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah. - -Pour Khaliss et Akif, _hamals_ du marché, il leur permit de retourner à -Brousse. Revenus dans leur demeure, les deux portefaix instituèrent un -culte domestique en faveur de la pierre plate, obscurément sculptée, vu -qu’elle avait été la plus forte, et les avait fait sortir de prison. - - - - -X - -COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT À -CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER - - -... Haydar, ministre de la septième police, avait fait mettre -Nasr’eddine en liberté, lui interdisant toutefois de quitter -Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire -durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah. - ---Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce -séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur: -souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma -demeure te seront ouvertes: car j’aime ta conversation. Par Allah, oui, -en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand -sage. - -Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il -jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait -assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de -mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait -donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris -d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc; encore qu’il -fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans -l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner, -d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau -dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au -bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus, -cependant il avait de la bonhomie; il aimait sincèrement la -conversation. - ---Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine. - ---Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence, -poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à -Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture; et -par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers. - -Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent -ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante -ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur -la gloire et les attributs d’Allah: une cellule de dix pieds carrés, -sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un -foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante -ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il -concevait la Foi. - ---La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière? fit-il. Ne -méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari, -l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie? - ---Pourquoi faire? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un -maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le -foyer? Allah y est, puisqu’il est partout: je regarde cette cendre... -Nasr’eddine, il faut écouter la parole: «Ne t’appuie pas à l’arbre, car -il séchera; ne t’appuie pas au mur, car il croulera; ne t’appuie pas à -l’homme, car il mourra!» - -Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y -accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et -faisait avec lui la première prière; puis il sortait pour aller mendier -quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux. - - * * * * * - -... Sur le pont de Galata, tout le monde y passe... Il est hideux, -bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans -cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou -en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki -tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point -toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui -n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés -d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un -village, un faubourg de l’énorme ville; il a ses mœurs, ses lois, ses -indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens, -qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople; -et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au -moins deux fois par jour. - -Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des -infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des -singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins -en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets -noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par -milliers à la fois. Piétinement de chevaux: cinquante houzards -repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent; leurs -grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux -plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah! ils ne vont -pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des -manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la -conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques. - -Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix, -des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre -énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en -construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de -chanvre, doublé de cuir; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés -en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins -saillants; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes -monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte -de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs -en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et -ventrus; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles -et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des -gestes comme pour prier,--et puis l’eau, sous toutes ces choses qui -dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui -se mettrait à fondre. - - * * * * * - -En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines. - -Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire, -lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du -Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin -vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées -dont les fondations reposent dans les nues: assomption miraculeuse, -impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est -si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les -citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées -par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme -une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est -des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les -minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies -roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle -au-dessus. - -Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité -de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en -poussière et en pourriture? - -C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber -ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien: non! Seulement on ne -fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse -l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du _podion_. -Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des -années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré. -Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres. - -Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant -toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui -vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence... Il faut -longtemps pour en découvrir la cause; mais un jour on s’aperçoit que -cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les -rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant -toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend -brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant, -joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une -impression formidable et inhumaine. - - * * * * * - -Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le -cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues -de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout -aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un -coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque -d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du -moins y plane encore. - -Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein -de remords, il lui éleva ce turbé: et c’est comme une volière où à la -place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre -misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante -n’a pas six mètres de large: il faut si peu de place au fantôme d’un -adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un -jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes! Ainsi sa dernière -demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme -l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite -couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose -de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la -fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des -mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc, -puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des -feuillages, harmonieux, transformés--sur un fond vert pomme pâle, le -vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois -entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du -dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et -verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de -ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une -matière moins destructible. - -Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et -délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les -colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne, -contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte -de sofa de pierre; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes -heures du jour. Il élève des poules qui caquettent; au delà des grilles, -les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais -n’a l’air d’acheter; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser -sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse. - -Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la -petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et -qu’on ne revoit pas; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y -vient aussi des espions, comme partout: alors on se tait. Mais enfin il -est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine -a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus -souvent est un marchand de marée: il apporte avec lui une odeur d’algues -et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur -son vieux Caftan de drap brun. - -Il doit y avoir aussi un confiseur, car le tablier de cuir de celui-là -est tout empesé de sucre fondu; et des officiers aux tuniques très -râpées, et des Turcs presque riches: leurs stamboulines sont très -propres, leurs babouches fines, et leur fez, de première qualité, est -toujours repassé de frais. Nasr’eddine suppose que ce sont des -propriétaires du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup d’eux, il a -trop à faire déjà de retenir dans sa mémoire les paroles de celui qui -parle et de fixer ses traits qui sont si fins et si mobiles, ses gestes -si vifs et pourtant si contenus. Il éprouve à le voir le même plaisir -que dans son enfance à regarder les grandes personnes quand elles -parlaient de choses qu’il ne comprenait pas, avec des mots inconnus, -mais où se devinaient de la gaieté, de l’ardeur ou de l’amour. - -Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. Il porte un dolman bleu -dont les boutons de cuivre ne sont pas très bien astiqués, et aux -manches les espèces de chevrons qui sont dans l’armée turque l’insigne -des grades. Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête d’une compagnie: -on le voit au café presque tous les jours depuis le midi jusqu’au soir; -et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes croisées, durant de -longues heures, il a pris vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied à -un guerrier. Quand il ne parle pas, sa bonne figure ronde paraît toute -terne et bien niaise; mais s’il ouvre la bouche, le coin de ses lèvres a -mille petits plis qui ne sont jamais les mêmes et disent des choses -différentes; ses petits yeux noirs éclatent tout à coup de malignité -comme ceux d’un vieux corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes -levées, renversées, dressées, des signes qui sont un langage. Il y a -aussi, parmi les auditeurs, un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent en -s’émerveillant, car ils savent au fond, bien qu’ils se refusent à -l’avouer, qu’il n’est que les Turcs dans ce pays d’Orient pour avoir de -l’esprit. Les Grecs ont la logique du discours, les Arméniens la science -du calcul et des affaires; mais ils ne savent ce que c’est que de -changer les mots en images, d’en prolonger le sens par la manière dont -on les place, d’en faire des symboles vivants au lieu de signes usés. -Mais peut-être dédaignent-ils cet art en même temps qu’ils en jouissent; -et ils ont alors ce plaisir de riche: de mépriser tout en s’amusant. - -Parfois on voyait s’arrêter des touristes européens venus pour visiter -le turbé. Il y avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient fort -pieusement tout ce que le guide ordonne de regarder. Il y avait des -Allemands, généralement habillés de vert et portant derrière leur -chapeau un petit blaireau tout en poils, pareil à celui dont usent les -barbiers dans leur boutique: ils prenaient des airs de seigneurs, et se -faisaient donner des chaises, mais consultaient un petit livre rouge, -fiers d’être bien sûrs de ne point payer leur café plus cher que le -prix. Il y avait aussi des Français. - -Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions littéraires, d’après -les meilleurs auteurs; et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient -de boire leur tasse accroupis à l’orientale, les pieds sous leurs -fesses; mais, le temps d’un cri, oubliant leur littérature, ils -recommençaient de parler entre eux de leurs souvenirs parisiens, et -bientôt ressentaient dans les cuisses des crampes douloureuses. Alors -ils se remettaient debout, en souriant d’un air contraint; puis, par -esprit de sociabilité, autant que pour la littérature, essayaient de -dire à ces Turcs des choses polies, principalement au capitaine Réchad, -qui entend quelques mots de leur langue. Il y avait souvent des dames, -et celui qui prétendait leur parler avec le plus d’assurance concluait -ordinairement, comme on se levait: - ---Ils vivent encore comme au temps des Mille et une Nuits! - ---Machallah! comme au temps des Mille et une Nuits! dit Réchad, -traduisant encore une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient: -«Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, qu’est-ce qu’il a dit?» Il n’y a plus -de Mille et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent chez nous, il n’y -saurait demeurer odeur des Mille et une Nuits, pas plus que de -crocodiles dans les rivières où ils font passer leurs bateaux à vapeur! -Et c’est ce qu’on a bien vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la -mer et qui pourtant n’est point encore tout à fait à eux. - ---Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, que tes histoires sont -véridiques et merveilleuses. - ---Écoutez donc, ô vous tous! fit Réchad. - - * * * * * - -Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête du hodja et des autres -écoutants, une cigogne avait l’air d’écouter aussi. - - -HISTOIRE ÉDIFIANTE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER - -... Sachez d’abord qu’il est un pays que, de même que celui-ci, les -infidèles n’ont encore tout à fait pris aux vrais croyants, et le -souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai un khalife, pour que -vous ne le reconnaissiez point, et que je puisse conter ce conte -véritable avec plus de liberté. Toutefois ces infidèles, étant -insatiables, y sont entrés sous prétexte de nous prêter de l’argent, et -nous avons mangé l’argent, et ils ont envoyé des soldats pour réclamer -l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats, mais ces soldats nous -ont un peu battus; et alors, derrière les soldats, il est venu un -résident, un homme sans barbe, avec une figure très propre, comme s’il -se faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes les fois qu’il dit: -«Je veux!» le khalife soupire: «Il n’y a pas d’inconvénients, -j’ordonne!» Et on appelle ça un protectorat. - -Et pendant que les musulmans multiplient les prières, les infidèles -multiplient les chemins de fer; et quand ils partent en guerre, ils nous -disent: «Paye donc, mon cher!» Et quand nous disons: «C’est cher!» ils -répondent: «C’est votre affaire!» Et ainsi les Roumis prospèrent, quand -pour nous la vie est amère. - -Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait point, parce que, -jusqu’à ce jour, la prospérité n’avait pas été écrite pour lui au -registre où tout est écrit; et, selon les gens, c’était un cordonnier -qui se nommait Martin, venu d’une ville d’où partent beaucoup de -navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant d’heures et tant d’heures, -il travaillait dans son échoppe de la rue Bab-Azoun! Il martelait avec -son marteau, il aiguillait avec son aiguille, il poissait avec sa poix; -mais il avait autour de lui plus de vieux souliers que d’escarpins -neufs, et bien souvent on n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs -d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni boukoufas de bon poids, ni -même une mauvaise piastre de quatre sous, ni argent, je dis, ni odeur -d’argent; et pour de l’or, il n’en voyait que dans les cheveux de sa -femme. - -Car lorsqu’il plongeait son front dans la chevelure de cette favorisée -du ciel, ouallahi! c’était comme s’il se promenait dans une mine d’or; -et la face de cette créature divine était comme la lune à son -quatorzième jour, et ses deux mains comme des lis, et ses seins comme -deux coupoles de marbre blanc terminées par des pointes de cuivre rouge, -et tout son corps comme un océan de désirs. Et quand il avait pris sa -joie avec elle, la nuit, après avoir mangé du pain et des oignons, il -laissait aller sa tête près de cette tête lumineuse, et il se disait: -«Où est ma chance, où est ma chance? Il faut que je trouve ma chance -pour que je vête, pour que j’honore, pour que je couronne de diamants -une femme qui mérite des diamants, pour que je rende lisses et pures ses -mains qui viennent de récurer un chaudron!» Il s’endormait en y pensant, -il y pensait encore le matin, à son réveil, il inventait mille moyens -d’amasser une grosse somme d’argent, car c’était un homme d’esprit très -actif, comme la plupart de ceux qui tirent l’alène: et il ne trouvait -rien, car, ainsi que le dit un proverbe très sage: «Pour faire de l’or, -il faut beaucoup d’argent.» - -Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est tout-puissant. Il avait décidé, -dès le jour de la création du monde, qu’un âne mâle se prendrait d’une -fantaisie scandaleuse pour une ânesse, non loin de la boutique du -cordonnier, juste un jour où le khalife passait par la rue Bab-Azoun, -avec tout son cortège, le khalife dans sa belle voiture incarnadine et -or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa suite d’Anglais coiffés du fez des -croyants--maudits soient ces réprouvés!--C’était une belle ânesse et un -bien plus bel âne. L’ânesse s’ébrouait entre ses deux couffins très -lourds, l’âne marchait sur deux pieds seulement, comme un seigneur très -fier, en chantant d’une fort belle voix; et les marchands de poissons -frits, les femmes qui cuisent les galettes de mil, l’homme qui danse en -tenant un bâton en équilibre sur son derrière, tous ceux qui vivent dans -la rue, vendent, mangent, boivent, dorment, rient, pleurent, meurent -dans la rue, béaient, criaient, s’attroupaient, devant cet âne et cette -ânesse possédés du diable. - -Voilà pourquoi la cordonnière sortit de la boutique du cordonnier, et le -khalife vit la cordonnière. - -Une rose blanche teintée de rose et un insecte vert qui lui mange le -cœur: tel chacun de ses yeux dans sa face vermeille, ô hodja! Et tu -connais aussi, d’après ce que j’ai entendu de tes malheurs, les statues -que les Grecs incirconcis ont taillées dans un marbre un peu rose; ils y -mettaient des yeux d’émeraude, et quand on les tire des ruines, elles -ont l’air encore pâmées mais déjà tristes, comme si on venait de faire -fuir le genni qui depuis des siècles jouissait de leur corps dans la -solitude. Telle apparut la cordonnière, et le khalife fut ému à la -limite de l’émotion, et son cœur s’agita dans sa poitrine comme un cygne -tumultueux qui va s’envoler: - - * * * * * - -_Tu es venue de bien loin pour éclairer cet empire, ô étrangère, et ta -beauté illustre ta robe pauvre comme le soleil change un tourbillon de -sable en une tour de diamants._ - -_Et je ne te connaissais pas avant cette heure, et je te connais -maintenant comme si tu avais dormi, enfant, avec moi, dans le même -berceau. Ma vie est ta vie! Est-ce qu’il y a d’autres femmes au monde? -Je ne le sais plus! Je te préfère!_ - -_Sont-ce des grêlons tombés du ciel, ou bien tes dents? L’horizon tout -entier du couchant, ou ta chevelure? Il n’est plus que toi, il n’est -plus que toi!_ - -_J’ai connu des Hindoues, que je croyais les plus belles de la terre, et -leurs deux hanches s’élargissaient, harmonieuses, comme les cornes d’un -oryx. Mais je t’aime mieux, toi claire et pâle, avec ta croupe plus -droite, et la fierté de tes bras blancs._ - - * * * * * - -Tels sont les vers que le khalife improvisa pour célébrer son grand -amour, et ils demeureront à jamais, si Allah le veut! Mais si le khalife -vit la cordonnière, la cordonnière vit très mal le khalife, parce que -l’âne l’intéressait davantage. - - * * * * * - ---Je ferai venir cet artisan, dit le khalife au vizir Osman-ben-Hakem, -et je lui donnerai la somme qu’il voudra pour divorcer. - ---O! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras pas cette femme à son -époux. Elle te coûterait trop cher! - ---Elle me coûterait, dit le khalife, mille livres turques. - ---Elle te coûterait ton empire! - -Et comme le khalife ne comprenait pas encore, il continua: - ---Elle te coûterait ton empire, à cause des Anglais. Ils ont lu, dans un -livre qu’ils nomment la Bible, que le grand Daoud, père du grand -Soliman, lui-même fut blâmable pour avoir fait à peu de chose près ce -que tu veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine des gardes. Ils ont -inventé une vertu qui n’est pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun -autre peuple: et c’est qu’il ne faut jamais être amoureux de telle sorte -qu’il en soit parlé dans les journaux. - -Alors, le nez du khalife fut gonflé par la colère noire, et il cria: - ---Si tu ne fais pas en sorte que cette femme entre dans mon palais, sans -que je perde mon empire, je te ferai accuser par les Roumis d’un crime -qu’ils ne pardonnent jamais, et qu’ils appellent le patriotisme! Et ils -t’enverront à Koweït, où tu mourras sous les moustiques et les puces! - ---Entendre, c’est obéir, dit Osman. - -Mais il ne savait comment obéir, et son âme était secouée de crainte -dans sa chair comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi il rentra -chez lui avec un front obscur et dit à sa femme Aneïsa: - ---Hâtons-nous de vendre en cachette tout ce que nous possédons, et de -l’envoyer à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand d’argent. Car la -disgrâce est sur moi et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai -transporté sur un navire à Koweït, où je mourrai sous les moustiques et -les puces. - ---O mon maître, dit Aneïsa, mange d’abord ces confitures de roses, que -j’ai préparées moi-même, ces boulettes de chair d’agneau et ces -excellents _kébabs_; et ensuite, je t’écouterai, si tu daignes te -confier à ta servante. - -Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et sa femme lui donna un conseil -d’entre les conseils. - - * * * * * - -C’est sur ce conseil que, le lendemain, le vizir alla, en grande pompe, -vers la rue Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de ses serviteurs -le suivaient, et tous étaient à cheval, sur des chevaux qui bondissaient -comme des faons. Et le peuple disait: «Où va-t-il, cet Osman, lumière du -khalife?» Tous furent bien étonnés quand ils virent qu’il descendait -devant la boutique du cordonnier. - ---Cordonnier, dit le vizir, cordonnier, mes bottes me font mal. Or çà, -donne-moi une paire de bottes, et dépêche, dépêche, dépêche!... - -Le pauvre homme essuyait ses mains toutes noircies sur son tablier vert. -Quelles chaussures, quelles chaussures étaient dans sa pauvre échoppe -dignes d’un si grand seigneur! Il ne savait pas, mais Allah est plus -savant. Et sa bénédiction lui inspira de demander à sa femme les bottes -qu’un seigneur français n’était jamais venu chercher, faute d’argent. - -Et sa femme chaussa les bottes au vizir en appuyant le pied de ce -personnage exalté sur son propre genou rond. Son cœur battait un peu -vite, elle ne songeait pas à sa beauté. Elle se disait: «Elles n’iront -pas, elles n’iront pas!» - -Mais le vizir cria, d’un air émerveillé: - ---Ah! quelles bottes, quelles bottes, quelles bottes! - -Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent autour de lui: - ---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes! - -L’un disait: «Elles ne sont pas sottes!» Un autre: «Si belles, au bas -d’une culotte!» Un autre: «Trop belles pour fouler la crotte!» Un autre: -«Chausse-les vite, après ça, trotte, trotte et trotte!» Et tous -reprenaient en chœur: - ---Ah! quelles bottes! quelles bottes! quelles bottes! - -Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi, cinq livres! Puis il -sortit, et le cordonnier lui mit cette botte, cette chère botte, dans -l’étrier d’acier, tandis que tous autour de lui, remontaient sur leurs -chevaux pareils à des faons. Les gens stupéfaits disaient: - ---Son Excellence le vizir habille ses pieds sacrés chez notre ami -Martin. Martin est grand! Il paraît que Martin travaille le cuir comme -un artiste. Ouallahi! On apprend tous les jours! - -A compter de ce moment, l’échoppe devint le rendez-vous du beau monde, -et le cordonnier était heureux, sans désirer davantage, de voir quelques -écus blancs s’empiler au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain -jour un capitaine de police. - ---Cordonnier, dit le capitaine de police d’une voix tonnante, -cordonnier! Est-ce toi qui as fourni une paire de bottes à Son -Excellence le vizir? - -Alors, l’âme du cordonnier fut saisie d’épouvante, parce qu’il pensait, -comme beaucoup d’autres personnes, que les gens de police ne se -dérangent jamais pour le bien des pauvres. - ---Oui, dit-il en tremblant. - ---Ah! c’est toi! Ah! c’est toi! Eh bien, Son Altesse le khalife--la -bénédiction sur lui!--te mande en sa présence. Allons, dépêche! - -Alors, le cordonnier jeta un regard sur son tablier sale et ses mains -noires et dit: - ---O noble capitaine de police, je ne suis pas en état de me présenter -devant un si grand prince. Laisse-moi au moins changer de vêtements. -Considère l’indignité de ceux-ci. - ---Ça ne fait rien, viens comme ça, viens comme ça! - - * * * * * - -... Quand le cordonnier se trouva devant le khalife, il tremblait de -tous ses membres, et, après s’être incliné très bas, il attendit sa -destinée dans la terreur. - ---Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait des bottes à -Osman-ben-Hakem, mon serviteur que voici? - ---Hélas! répondit-il, c’est moi-même! - ---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes! dit le khalife. O prince des -cordonniers, poète de la chaussure, roi du cuir, empereur des semelles! -Et comment as-tu osé vêtir les viles extrémités de mes sujets sans -offrir d’abord les prémices de ton génie à mes pieds augustes? Je veux -douze paires de bottes. Dépêche, dépêche! - -Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite de l’émerveillement, se -pencha vers les pieds augustes; et il s’agenouilla, et il calcula, et il -prit mesure avec sa mesure, et il écrivit avec son calame, que les -Roumis appellent un crayon. - ---Quelle grâce! quelle grâce! dit le khalife. Quelle douceur dans les -mains, quelle rapidité dans la cogitation, quelle prestesse dans les -mouvements! En vérité, tu as excellé. O maître des maîtres, sultan du -maroquin, empereur du veau et de la chèvre, tireur d’alène incomparable, -ferais-tu bien des souliers pour mes dix mille soldats, mon armée -entière, invincible et déguenillée? - ---Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir, bredouilla le pauvre -cordonnier, il faut acheter des milliers de livres de cuir, et ton -serviteur ne possède que quelques misérables piastres. - ---N’est-ce que cela! dit le khalife. Qu’on lui compte trente mille -livres d’or, qu’on lui prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on lui -donne le palais de notre ancien vizir Abdallah-ben-Ismaïl, que nous -mîmes en prison pour faire plaisir aux Anglais, nos nobles amis. Et nous -le nommons pacha, afin qu’on tremble et qu’on obéisse! - -Et le cordonnier, devenu Martin-pacha, s’exclama de toute son âme: - ---Vraiment, vraiment, c’est comme dans les _Mille et une Nuits_! - -Et le vizir répondit: - ---Inchallah! C’est ce qu’a voulu le khalife notre maître, qui égale -Haroun-al-Raschid. - - * * * * * - -Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé à la minute en un seigneur -pacha, fournisseur des armées de Son Altesse le khalife, riche, -glorieux, égal des premiers parmi les premiers. Et la femme du -cordonnier devint la plus belle dame d’entre les belles dames, et son -extérieur devint digne de son intérieur, j’entends son corps miraculeux, -et elle fut invitée au prochain bal de la cour, avec son mari, -fournisseur opulent, pacha magnifique. Et c’était ce que Son Altesse le -khalife, conseillé par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu, dans -l’astuce de sa générosité, allumée par le feu de ses désirs. - -Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse délectable du cordonnier, -vêtue d’une robe de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la fausse -impudique! sa gorge où frémissaient deux colombes vivantes; et les -perles de son collier avaient l’air d’éclairer son cou, comme les lampes -mystérieuses que les chrétiens savent allumer éclairent, la nuit, les -pierres des routes en les rendant blondes. - -Or, le khalife, après qu’elle lui eut été présentée, ayant décidé que le -moment était venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité d’accomplir, -l’emmena dans une chambre où tout était préparé pour ses desseins, car -il était seul avec elle, et la lumière était mystérieuse, et la -fraîcheur insidieuse, et la musique voluptueuse, et la couche très -moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements de son cœur et de ses -mains, il enlaça très ardemment le col de la divine cordonnière, en -disant: - ---_J’ai donné tout ce que je pouvais donner pour t’avoir, ô miraculeuse, -et ce que j’ai donné ne vaut un ongle de tes orteils._ - -_Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple, me brûle, me brûle! Mais -ton corps est toute la mer, et que je m’y noie enfin pour me -rafraîchir!_ - -Mais elle se dégagea avec un grand cri, car les femmes de Roumis -prétendent quelquefois se garder elles-mêmes, quand leurs époux ne les -gardent pas, ce qui est plus incompréhensible que tout ce qui est -incompréhensible, et plus bête que tout ce qui est bête; et elle -s’enfuit, les cheveux déliés sur ses épaules nues, jusque dans la salle -où était son mari, Martin-pacha, cordonnier magnifique. - -Et le cordonnier vit sa chance, telle que la lui offrait le Rétributeur, -et s’écria: - ---Ah! c’est comme ça! Ah! c’est comme ça! Et tu veux faire à ma femme, ô -khalife, ce que fit le grand Daoud à la femme d’Ouriah, capitaine des -gardes! Et c’est pour ça que tu m’as donné trente mille livres, et un -palais, et du cuir! Mais tu n’auras pas ma femme, et je garde les trente -mille livres, je vends le cuir, je vends le palais, et je te quitte: car -tu n’oseras rien dire, à cause des Anglais qui parleraient de ton -histoire dans les journaux, pour que tu ne sois plus un khalife, et que -tu deviennes rien du tout, dans une île de rien du tout! - - * * * * * - ---Voilà comment, ô mes amis, conclut Réchad, le cordonnier s’en retourna -vers la ville que l’on nomme Marseille, avec son pachalik, ses trente -mille livres d’or, l’argent de son palais, et sa femme avec qui le -khalife--la bénédiction sur lui--n’avait pas eu ses joies. Et ceci vous -prouve que le temps des _Mille et une Nuits_ est passé, car, au temps -des _Mille et une Nuits_, le cordonnier aurait été cocu. - - - - -XI - -COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE ET -DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS - - -Tous les vendredis, au coucher du soleil, Nasr’eddine allait présenter -ses devoirs, ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre de la -septième police. - -Le _konak_ d’Haydar-pacha est un vieux palais de bois, peint en blanc, -sur la rive européenne du Bosphore. Du côté de la mer, sa charpente -ajourée lui donne l’air d’une corbeille suspendue au-dessus des eaux, -qui montent presque à la hauteur de son pavé de marbre. Même au plus -cuisant des chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur voluptueuse; et -dans cette grande salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur offrait le -repas du soir, on ne voyait aucun meuble qu’une table ronde très basse, -des coussins et des tapis: des tapis sur la muraille, des tapis sur de -larges sofas, au pied des murailles. Le soir tombait peu à peu sur le -Bosphore et sur un beau parc assez sauvage, qui sur trois côtés fait le -tour du konak. C’était une heure hésitante et délicieuse où se mêlaient -parfois la clarté du crépuscule et celle de la lune, pleine ou dans l’un -de ses quartiers; et l’on distinguait, dans ces lueurs changeantes, à -travers les barreaux de ce palais translucide, des arbres encore verts, -des kiosques, des pelouses, des fleurs, des allées tournoyantes, -étroites, incrustées de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent -des palmettes et des rosaces. - -Des serviteurs nombreux, qui s’agitaient en silence, finissaient par -apporter les candélabres. Alors Haydar priait d’un geste ses invités, -assis jusque-là autour de lui sur les sofas, de prendre place autour de -la table. - -Depuis longtemps on avait fait passer les confitures de roses dans un -vase d’argent où chacun puise à son tour une petite cuillerée, en se -servant de la même cuiller. Une fois le repas commencé, les convives se -servaient eux-mêmes, allongeant la main vers le plat, tels des soldats -ayant tous les mêmes droits, assis autour des marmites; mais les mets -étaient nombreux, longuement et savamment cuits, les viandes -harmonieusement mariées à des légumes, aubergines et courgettes; et l’on -mangeait d’abord sans parler, saluant quand le maître de la maison, pour -vous faire honneur, vous passait, de sa main droite, un morceau de -choix. Telle était la généreuse hospitalité du ministre de la septième -police. Pas plus qu’un scribe ne se souvient en rentrant chez lui des -fastidieuses écritures qui furent sa besogne de jour, il ne se souvenait -des heures qu’il avait consacrées à bâtonner, à tourmenter, à pendre. Sa -figure respirait la plus sincère bienveillance, les plus douces vertus. -Peut-être un jour devrait-il faire assassiner ceux qu’il recevait; en -attendant il les aimait véritablement de tout son cœur. Cela ne -l’empêchait point d’avoir de la mémoire en les écoutant. - -Il passait là beaucoup de gens qu’on ne revoyait point: c’est que leur -intérêt était épuisé. D’autres étaient des commensaux réguliers: -généralement des espions. Nasr’eddine reconnut bientôt qu’ils -appartenaient à deux catégories: ceux qui recevaient une solde de Sa -Majesté, et ceux au contraire qu’on invitait à titre d’amis -désintéressés, dans l’espérance qu’ils révéleraient gratuitement, et -sans y voir aucun mal, des choses utiles à connaître: «Par Allah, songea -Nasr’eddine, voilà qui va bien! Je ne me tairai point: cela serait -discourtois. Mais je ne parlerai que de mes ennemis, ou des astres!» -Dans cette seconde catégorie il y avait des Turcs, des marchands grecs -de Beyrouth et de Smyrne, et presque toutes les semaines le révérend -John Feathercock, missionnaire anglican venu de sa patrie tout exprès -pour évangéliser les mahométans. C’était aussi, il ne le cachait point, -pour laisser à ses compatriotes le temps d’oublier que sa femme, Mrs -Feathercock, n’avait point mis dans sa conduite toute la réserve qui -convient à l’épouse d’un homme d’église: en fait, il n’y avait point six -mois que le révérend était divorcé. C’était un homme ingénu; rien au -monde ne l’aurait persuadé qu’on pût penser autrement qu’il avait appris -à penser: c’est dire qu’il ne pensait point, et s’en trouvait mieux; nul -souci de la sorte ne venait troubler l’ardeur de ses efforts -évangéliques. De plus il était chaste, bien que concupiscent. Il -comptait trouver chez Haydar, sans commettre le péché, des occasions de -se renseigner sur des sensualités qu’il ignorait, mais dont les -Orientaux ont approfondi l’art impur et mystérieux. Un jour il amena la -baronne Bourcier. Celle-ci lui fut reconnaissante d’avoir bien voulu -l’accompagner: M. de Saint-Ephrem, encore que très accueillant -d’ordinaire aux désirs de son amie, redoutait un peu, sans l’avouer -explicitement, la maison de Haydar. Il s’en excusait vis-à-vis de -lui-même en se donnant pour raison qu’elle passait pour assez mal -fréquentée. La vérité est que le ministre de la septième police lui -avait paru d’une perspicacité importune: ceci prouve que ce jeune homme, -bien que trop enclin à la littérature, n’était pas dénué de sens commun. -La baronne, au contraire, se sentait dévorée de curiosité: n’était-ce -point une acquisition nécessaire à ses souvenirs orientaux que d’avoir, -de ses yeux, vu le chef des espions de Sa Majesté, de s’être entretenue -avec lui, et de le pouvoir dire? Elle s’était donc précipitée sur -l’offre que M. Feathercock lui fit de l’introduire chez le pacha, -regrettant seulement d’être aussi mal préparée à la chance qui se -présentait. Nos écrivains d’Occident, surtout ceux de France, ont trop -généralement négligé de traiter la psychologie de la police politique. -Ses principes sont épars dans les dix-huit volumes des _Archives de la -Bastille_, patiemment colligés par l’excellent François Ravaisson, mais -la lecture en est ardue: enfin il est déplorable que Fouché n’ait point -laissé de mémoires. Presque seul, Stendhal a effleuré le sujet, mais -insuffisamment: du reste, cet auteur est vulgarisé, on le trouve dans -toutes les mains: cela ne distinguerait point de penser comme lui. La -baronne avait demandé à M. de Saint-Ephrem s’il ne pouvait lui -communiquer, confidentiellement, quelques dépêches de l’ambassade sur -les coutumes et errements de l’espionnage turc. Malheureusement ce jeune -diplomate ici la déçut: l’ambassade dédaignait d’envisager cet aspect de -la politique ottomane. Seul le consul, un homme bizarre, s’en était -parfois préoccupé; mais M. de Saint-Ephrem n’entretenait avec lui que -des rapports distants et officiels; les consuls ne sauraient être -considérés comme appartenant véritablement à la carrière. - -Dans les premiers moments la baronne ne reconnut point Nasr’eddine. On -ne saurait s’en étonner: son apparence avait changé, il n’était plus ce -misérable aux mains liées, au turban sale, au caftan déchiré, aux traits -souillés par la poussière de la route. Un sarik de mousseline immaculée -s’enlaçait autour de son fez. L’hirca aux manches pendantes qui -remplaçait son caftan provenait, il est vrai, de la boutique d’un -fripier arménien, mais ce vêtement était propre. Enfin la sérénité était -revenue sur son visage, il semblait un autre homme. Et puis, comment la -baronne se fût-elle attendue à le trouver en liberté, et dans ce milieu? - -La mémoire de Nasr’eddine avait de meilleures raisons d’être fidèle: la -baronne était une étrangère, et telle qu’il en avait rencontré bien peu; -son souvenir était lié à celui de son infortune et de sa soif -désaltérée. Il lui fit donc le salut habituel, la main sur son cœur, -puis aux lèvres et au front, et la regarda attentivement, avec un bon -sourire candide. Ce fut alors que la baronne se rappela: c’était lui, le -prisonnier qu’on traînait sur la route de Brousse à Moudania! Mais -comment se pouvait-il faire que les zaptiés eussent lâché leur proie, -quel concours de circonstances avait conduit sous le toit du grand -maître de l’espionnage, où il semblait accueilli avec faveur, cet homme -qu’elle avait vu traiter comme un dangereux coupable? Elle soupçonna -quelque obscure combinaison qui aurait transformé ce suspect en un -discret informateur du Padischah. Cela n’amoindrit point d’ailleurs la -sympathie qu’elle était prête à lui témoigner: celle-ci n’avait rien à -voir avec la morale, elle n’avait pour cause que la satisfaction de -s’imaginer un mystère que la baronne goûterait peut-être le plaisir de -pénétrer--un mystère de politique et de police, quelque chose de -délicieusement oriental! - -Elle fit donc au hodja une inclination de tête délicate, bien que -réservée, un salut qui ne niait point qu’il n’était pas pour elle un -inconnu, et toutefois ne l’engageait pour le moment à rien. Nasr’eddine -y répondit par un nouveau sourire--et voilà pour eux, jusqu’au jour -qu’Allah marquerait, mais que la baronne se promit de préparer. Haydar -lui offrit une tasse de café, qu’elle prit, une cigarette, qu’elle -refusa, et la conversation continua. - -Haydar recevait ce jour-là quelques officiers soupçonnés de penser mal à -l’égard du Padischah. Le ministre, qui les tenait pour des imbéciles, -leur réservait un accueil particulièrement flatteur. La plupart avaient -terminé leurs études en Allemagne et se considéraient comme de grands -stratèges. Sans jamais médire de Sa Majesté--car, au contraire du -révérend, ils connaissaient le prix de la discrétion--ils déploraient la -longue paix où le Padischah maintenait son Empire, et l’équilibre qu’il -entendait garder entre les puissances d’Occident. Ils souhaitaient une -alliance qui, donnant à la Turquie un appui vigoureux, lui permettrait -de venger de séculaires humiliations. Enfin, ils rêvaient de guerre. - -«C’est ici, pensa Nasr’eddine, le moment de parler sans me -compromettre.» - ---Il faut faire attention, dit-il. Par Allah! il faut faire attention! -La guerre ne convient pas à tout le monde. Voici ce qu’il advint jadis à -Souléiman-ben-Agha, qui fut, quelques générations avant moi, hodja dans -la ville de Brousse. - - * * * * * - -«On dit qu’il était fort savant; on dit qu’il avait aussi l’âme -simple... - ---Toi-même, Nasr’eddine?... interrompit Haydar en souriant. - ---Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un homme plein d’imperfections et -bien ignorant: ce Souléiman était un saint! Il expliquait la loi avec -tant de clarté qu’on croyait entendre le Prophète lui-même,--loué son -nom!--mais, au moment de juger, il lui arrivait de s’endormir, et il ne -se réveillait que pour conter une histoire, qui n’avait rien de commun -avec le sens commun ni avec la cause. Si les plaideurs alors -murmuraient: «Mais le cas, ô Souléiman, tu as oublié le cas!» il les -regardait d’un air étonné, puis, décroisant les jambes pour se lever, -disait: «Cela s’arrangera, cela s’arrangera. Allah est plus savant que -le Prophète, cela s’arrangera!» Lorsque cependant les plaideurs -insistaient, Souléiman, hochant la tête, s’écriait enfin: «Si -vous-mêmes, vous n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire qui vous -est personnelle, de quel côté est le juste, de quel côté l’injuste, -comment pourrais-je le savoir, moi qui ne connais de cette affaire que -ce que vous m’en avez dit? C’est trop difficile, par Allah! c’est trop -difficile.» - -»De pareils traits, qui sont nombreux dans l’histoire de sa vie, -poursuivit Nasr’eddine, me paraissent de nature à démontrer que ce -savant et ce grand saint était, comme je vous l’ai dit, ou bien quelque -peu innocent, ou bien au contraire possédé par le Cheïtan, car le -diable, vous le savez, est le Père des Déceptions, et l’aventure même -que je veux vous conter me laisse dans le doute à cet égard. Mais cela -est sans importance pour la conclusion que j’en veux tirer. - - * * * * * - -»Souléiman avait coutume de passer la plus grande partie des jours, sans -compter les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite maison. Il -regardait la plaine, onctueuse des promesses de l’huile et du vin, noble -de tant de chênes, parée de peupliers droits; l’Olympe, trapu, pesant, -élevé au-dessus de la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus de son -dos; la ville au milieu des branchages, la ville rousse, arrondie autour -de la colline, tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire du -travail et de la vie, pareille à une fourmilière dans une pelouse. Il -voyait passer tous les gens de la rue: les faiseurs de sorbets, les -crieurs de salep, les charbonniers noirs, les marchands de sel au -panier, givrés de blanc, les marchands d’eau, menant deux grosses tonnes -sur un petit mulet, les _touloumbadjis_, c’est-à-dire les pompiers, -traînant à cinquante une pompe pas plus grande qu’un tambour. Et il -songeait: «Allah! Il faut deux tonneaux pour donner à boire aux -personnes; et pour éteindre un incendie, voilà qu’on se contente du -quart ou du demi-quart! Mais c’est logique, c’est logique! Puisqu’une -seule petite braise allume un grand feu, pourquoi faudrait-il pour -éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en tient dans la marmite d’un pauvre -homme? Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que l’inévitable! Cela -est bien, puisque cela est!» - -»Il balançait la tête par approbation, et Papang, le vautour des rues, -droit sur ses pattes à côté de lui, attendait une proie avec -résignation, claquant du bec en mesure. - -»Il contemplait les soldats vêtus de belles guenilles, les officiers en -habits râpés, les gros pachas en stamboulines de soie jaune paille ou -bleu clair, les garçons bouchers qui s’en allaient, suivis par les -chiens maigres et les chats astucieux, leur panier plein de victuailles -sur la tête. Mais un jour, juste comme l’un de ces garçons passait -au-dessous de lui, Papang, le vautour des rues, se laissant tomber comme -une pierre, s’abattit sur le panier, piqua du bec, crocha des griffes, -et remonta vers le soleil avec un morceau de mouton, un beau morceau de -mouton. Et le garçon boucher leva les poings vers l’oiseau, et il maudit -l’oiseau, et il injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on inventa -pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa point l’oiseau. Puis l’oiseau -s’en alla par sa route--et voilà pour lui. - -»--Oh! oh! songea Souléiman-ben-Agha, voilà un animal qui est plus sage -que moi! - -»Et comme un autre garçon boucher passait avec un autre panier plein -d’autres victuailles, à son tour il se laissa tomber, du haut du toit, -sur ce panier de bénédiction, et aussi sur la tête du garçon boucher. Et -le garçon boucher tomba les jambes en l’air, le panier entre les jambes; -et Souléiman tomba dans le panier avec une éclanche de mouton qu’il -étreignait fortement d’une main, tandis que de l’autre il caressait la -partie de ses lombes que la chute avait affectée; et le garçon boucher, -qui était un gros garçon boucher, un fort garçon boucher, un garçon -boucher habitué à prendre les bœufs par les cornes et non les hommes par -les sentiments, s’étant relevé assez vite, s’efforça victorieusement, -les poings en avant et les pieds en mouvement, de faire comprendre à -Souléiman qu’il ne savait voler d’aucune façon. Et Souléiman tâtait -tantôt ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et la foule disait, -étonnée: «Pourquoi as-tu fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?» -Alors le garçon boucher, s’arrêtant une minute, dit à son tour: «C’est -vrai, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?» - -»Mais le saint, s’étant mis sur son séant, prononça avec simplicité: - -»--Allons, allons, je vois bien que je ne suis encore qu’un vautour -novice!» - - * * * * * - ---Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier aux armées de Sa Majesté, -je ne distingue pas bien la portée de cet apologue. - ---Sa signification, répondit Nasr’eddine, est pourtant assez claire. Il -veut dire, ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou, si tu veux, de -conquérant batailleur qui vit à l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne -convient pas à tout le monde; et que, si l’on est un Turc de la Turquie, -telle qu’Allah a voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent est de -rester sur sa terrasse, sans bouger. - -Haydar-pacha, à son habitude, n’avait point pris part à la conversation. -Il lui suffisait de n’en rien perdre. Mais, le lendemain, il fit porter -une bourse de cinquante livres à Nasr’eddine. - ---C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il quand celui-ci l’en vint -remercier, c’est pour l’histoire! Car, tu le sais, personne, pas même -moi, ne doit avoir d’opinion sur les affaires de l’État. Mais, par -Allah! c’était une belle histoire! - -Pour Hazret-bey, deux émissaires du ministre lui rendirent visite le -même jour. Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec les plus grands -égards, pour le vilayet de Tripoli. - - - - -XII - -COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT LES -SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK. - - -Du côté des espions qui gagnaient honnêtement leur vie à espionner, -la personne la plus remarquable, chez Haydar-pacha, était -Mohammed-si-Koualdia, homme charmant, de détestable réputation. -Mohammed-si-Koualdia fumait le haschich; il buvait non seulement le -mastic des Grecs, non seulement les breuvages violents que distillent -les Européens, mais le vin même, le vin rouge des raisins rouges, qui -laisse à l’haleine un souvenir--chose épouvantable pour un musulman. -Enfin sans pudeur, absolument sans pudeur! Long et mince, pâle quand il -avait fumé le haschich, rubicond quand il avait péché du péché de -Noé-le-Patriarche, peu de barbe, les pommettes hautes, les yeux -caressants, des yeux de vice, noirs et souriants: avec cela de mauvaises -mœurs, susceptible d’agréer toutes les missions, quelles qu’elles -fussent, quelles qu’elles fussent! Espion comme il était ruffian ou -bardache, avec ingénuité, mais aussi avec talent. A Damas à la solde du -consul d’Allemagne, du consul de France, du consul d’Angleterre, de tous -les consuls: et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait tous--au -bout du compte versant tout ce qu’il savait dans l’oreille du _vali_. -C’est pourquoi il avait eu de l’avancement, de Damas étant passé à -Constantinople. Gai comme un enfant quand il était sobre, sérieux comme -un ouléma aux heures d’ivresse: et quant à ses manières, délicieuses, en -vérité, délicieuses! Nasr’eddine se sentait un cœur débordant -d’indulgence pour Mohammed-le-Déconsidéré: Allah n’a-t-il point fait -aussi les chats? Les chats sont voleurs, les chats sont lubriques; ils -sont aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré sans rien lui -dire, sachant qu’il est des sphynx qui parlent, et devant lesquels il -convient de se taire. Le révérend John Feathercock se sentait également, -par une étrange et dangereuse faiblesse, porté vers Mohammed. Mohammed -ne parlait-il point toutes les langues? Le révérend aurait eu peine à se -passer de lui. Mais, pour trouver grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que -pour demeurer tout à fait respectable à ses propres yeux, il entreprit -de le convertir. Mohammed se laissa faire ingénument. Il aimait causer -théologie comme il aimait causer voyages, causer femmes, chevaux, chasse -aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne et voleurs, comme il aimait -causer de tout: pour causer! Car il n’est rien de tel que de causer, -sachez-le bien, causer, les jambes croisées sur de confortables coussins -dans une cour bien fraîche, près d’un jet d’eau qui chante dans une -vasque de marbre; causer, les yeux mi-clos, la bouche à peine ouverte et -pourtant souriante, en faisant quelquefois un petit geste des mains, -rapprochées puis éloignées de la poitrine, comme si on offrait son cœur, -juste au moment où l’on va plonger son contradicteur dans l’amertume des -contradictions. - ---Je reconnais, dit un soir le révérend Feathercock, que votre dogme de -l’unité divine présente l’avantage d’une grande clarté; et vraiment, je -ne voudrais pas reprocher trop amèrement à votre prophète l’indulgence -qu’il montra pour la polygamie: car j’avoue que notre Ancien Testament -ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût plusieurs femmes. Nul texte -même du Nouveau ne me paraît condamner d’une façon bien certaine un tel -usage, et le roi Henri VIII, vénéré fondateur de notre Église, divorça -successivement tant de fois qu’il finit par avoir je ne sais plus -combien d’épouses vivantes; je m’en souviendrais sûrement, si ma mémoire -n’était quelque peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne saurais -admettre, c’est la cruauté de vos usages et de vos lois à l’égard des -femmes adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed: les histoires, -d’ailleurs merveilleuses, de vos conteurs, ne parlent que de femmes -infortunées, changées en chiennes, en cavales, en goules dégoûtantes, et -battues comme plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée, pour avoir -un instant failli à la foi conjugale; or, si une telle férocité paraît -excessive déjà chez un mari qui ne possède qu’une épouse, combien -n’est-elle pas monstrueuse lorsqu’il en possède plusieurs autres pour -consoler son âme et calmer les feux de son corps. - ---Tu as raison, effendi, repartit Mohammed, mais ce sont des aventures -qui remontent à une haute antiquité, alors que nos mœurs étaient presque -aussi barbares que les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos jours -et je n’ai vu de mes yeux aucune femme changée en jument, ni même battue -bien fort, après avoir fait ce que toutes les femmes désirent faire. Je -puis te conter, afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est passé, il n’y -a pas deux ans, non loin de Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa -femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim, cavalier de ma famille et de mes -amis. - - -HISTOIRE VERTUEUSE DE CHEIK ISHAK, DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE ET DU -CAVALIER KASSIM - ---Sache donc, ô révérend plein de sagesse, que Cheik Ishak est un homme -plein d’âge et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont les fontaines, -les dattiers, les lys qui poussent près des eaux, la forteresse que tes -aïeux les Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir vainqueur que -vous appelez Saladin! Mais, plus que les dattiers, plus que les -fontaines, plus que les lys, plus que la forteresse, sont grandes, et -blanches, et fraîches, et claires, et grasses, les femmes de Tabariat. -Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en avait huit, grandes, -blanches, fraîches, claires et grasses entre toutes, bouquet de fleurs -qu’il n’arrosait guère, ce mécréant, de plus de désirs que de vertu et -de plus d’avarice encore que de biens. - -»Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la voir? Une taille mince comme -une corde, des jambes souples comme un jonc, une peau toute parfumée de -l’odeur de la graine _maouk_, qui vient du Soudan, et qui fait aimer. Et -je te le dirai, effendi, je te le dirai en confidence, parce que je ne -devrais pas le savoir: sur son front, le signe bleu qui marquait sa race -bédouine. Pour l’âge, quatorze ans. Subtile comme une vieille femme, -amoureuse comme une chèvre, délicieuse depuis ses ongles teints au henné -jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs! Si tu ne la vois pas maintenant, c’est -que ton imagination n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes: car je viens de -te la montrer. Et, comme elle était la préférée, sous la tente et hors -de la tente, elle n’avait rien à faire, rien du tout, que se frotter les -dents avec un bâtonnet pour les rendre blanches, chanter le soir comme -chantent les rossignols dans l’ombre des vieilles pierres et la -fraîcheur des citernes; sortir, voilée, sous prétexte d’aller quérir de -l’eau et n’en pas puiser de quoi faire perdre sa soif à un étourneau, -mais bavarder près des margelles. Seulement, si elle était la préférée -d’Ishak, Ishak, ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi, non -loin du puits, ayant vu passer Kassim, et le distinguant parce qu’il -était beau, elle se retourna lentement, ouvrit le haut de son -voile--alors son front et ses yeux parurent et ses paupières se -baissèrent lentement--puis elle s’en alla, lentement! Et cela suffit -pour que l’âme de Kassim fût ravie au delà du suprême ravissement. Car -il n’avait vu que ses yeux, son front, ses mains, dressées sur sa tête -autour d’un vase de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer! de s’imaginer -tout son corps lisse, sa bouche fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et -ses hanches, le lacis de ses petites veines, lianes bleues et légères, -amoureuses, d’un arbre. D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse pour -lui dire: «Ouassalam, ya Sidi, on t’aime!» - ---Voilà justement, interrompit le révérend Feathercock, en contemplant -l’or pâle de son whisky, voilà ce que je trouve entaché d’indécence. De -telles démarches n’appartiennent qu’aux hommes. - ---Il en va différemment chez nous, répondit Mohammed-si-Koualdia, parce -que les femmes voient le visage des hommes, tandis que les hommes ne -voient point celui des femmes, et n’ont aucune occasion de leur parler -en public. D’ailleurs, je soupçonne fortement que chez vous les choses -se passent à peu près de même, et que la conviction nourrie par vos -jeunes hommes qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient de leur -naïveté: car tu sais bien que lorsque ce jeune Français plein de -prétentions, le marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les bonnes grâces de -lady Harland, il y avait plus de six semaines que cette personne faisait -inutilement tous ses efforts pour lui faire comprendre qu’il serait bien -accueilli. Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé d’appeler, je -crois, cette mauvaise affaire une conquête. Retiens bien ce que je vais -te dire, effendi: lorsqu’il créa l’homme et la femme dans le Paradis -Terrestre, Allah, ayant médité, prononça: «Je veux que les hommes aient -une âme, et que les femmes en soient privées: elles seraient -responsables de trop de péchés. Mais je donnerai de l’esprit aux femmes -et les hommes n’en auront point.» A quoi Cheïtan, l’esprit du mal, qui -écoutait, répondit: «Bissimillah! Comme ça, ça va bien!» - - * * * * * - -»Et voilà comment, à cause des bons conseils de cette figure de goudron, -la négresse envoyée de Kaïria, Kassim se trouva, la nuit tombée, près de -la tente de celle qui lui avait fait savoir le grand désir qu’elle avait -de connaître de quoi il était capable. Et la tente de cheik Ishak était -faite comme celle de tous les hommes riches, en deux parties, l’une pour -les femmes et l’autre pour lui, où il se retirait, comme il convient, -quand il avait pris avec elles autant de joie que ses vieux os en -pouvaient prendre, c’est-à-dire gros comme un grain de farine bien -moulue. Celles qui étaient avec Kaïria entendirent les pas de Kassim sur -le sable et les cailloux, et elles dirent: - -»--Le voilà! L’entends-tu qui vient? - -»Kaïria l’avait entendu avant leurs oreilles, la maligne. Mais elle -demanda exprès: - -»--Qui est là, et pourquoi viens-tu? - -»Il répondit: - -»--C’est moi Kassim, et je suis là pour ton plaisir, ô merveilleuse! - -»Puis il récita, d’une voix très basse, ces vers qui ne sont pas de lui, -mais d’Amer-ben-Khoultoun: - -»_Elle laisse voir deux seins pareils à deux boîtes de tendre ivoire, -qu’aucune main ne souilla._ - -»_Elle laisse voir une taille longue et cambrée. Ses hanches sont -tellement alourdies du poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se -soulever._ - -»_Et toute cette chair si noblement abondante fait paraître plus -étroites les portes--et m’a rendu fou!_ - -»Kaïria eut un petit rire étonné et parla ainsi: - -»--La voix est bonne et le choix bien fait. Qu’as-tu encore à me dire? - -»Il dit: - -»--Ensorcelante, j’ai apporté les babouches. - -»--Je vois, fit-elle, que tu connais les usages. - -»Ayant prononcé ces paroles, elle sortit de la tente et il lui mit les -babouches. - - * * * * * - -»Car il faut savoir que lorsqu’une femme sort la nuit du haremlik pour -donner à un homme tout ce qu’elle peut donner, à moins d’être plus mal -élevé qu’un Juif et plus lourd d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on -doit lui apporter une paire de chaussures solides, triplement -rembourrées de feutre: parce que les cailloux du désert sont durs aux -petits pieds. - -»Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente connut Kassim; et elle -vit qu’il était aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du visage, la -souplesse des membres, la vigueur des reins, et l’odeur, et la couleur, -et l’ardeur, et la fraîcheur, que le palmier rônier est supérieur au -lentisque. Alors elle dit: - -»--Faudra-t-il donc rentrer dans cette tente? - -»--O ma maîtresse, répondit Kassim, joie de ma chair, orgueil de mes -doigts qui t’ont touchée, les chevaux sont là, tout sellés. - -»--Les fils que j’aurai de toi, dit-elle orgueilleuse, seront des -hommes! Tu es fort, et tu es prévoyant! - - * * * * * - -»Quand cheik Ishak entendit les pas des chevaux, ces huit pieds sonores -qui fuyaient, il se douta de son malheur et comprit que l’adolescente -était partie pour autre chose qu’aller chercher de l’eau à la fontaine. -Alors lui-même courut à sa poursuite, avec son frère et ses fils. Mais, -comme ses chevaux n’étaient pas tout prêts sellés, il ne rattrapa point -les fugitifs avant la fin de la nuit. Et, quand il les rattrapa, ils -étaient chez moi. - ---Chez toi, Mohammed? fit le révérend Feathercock, étonné. - ---Chez moi, parce qu’il ne faut jamais enlever une femme avant d’avoir -prévenu un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre sa tente. Car toute -tente est sacrée, et le Prophète lui-même--sur lui la lumière et la -bénédiction--n’entrerait pas dans la tente d’un vrai croyant sans sa -permission. - -»Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand ils furent chez moi, et ce -qu’ils firent est le mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent -jusqu’à la limite de la jouissance, ils burent, et mangèrent, et -dormirent, et cela dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber sur la -terre l’odeur du matin. Mais quand l’odeur du matin fut venue, cheik -Ishak et les siens arrivèrent avec elle. - - * * * * * - -«Et le cheik dit: «Où est cette dévergondée?» Je répliquai: «Chez moi, -cheik très respectable!» Alors il tâta ses armes, et son frère et ses -fils tâtèrent leurs armes. Mais je parlai encore: - -»--Nous sommes beaucoup ici, cheik plein de sagesse, et d’ailleurs -puis-je violer l’hospitalité? - -»Cependant toutes les femmes de ma famille, et principalement les plus -âgées, dont le visage est découvert, entouraient cheik Ishak en -chantant: - -»_Tes pieds sont comme tes genoux, tes genoux comme tes cuisses, tes -cuisses comme ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou comme ta -figure, et ta figure pareille au cul d’un vieux pot._ - -»_Ne marche pas: tu vas tomber! Ne t’assieds pas: tu vas mourir! Ne -pleure pas: tu nous fais rire! Ne te fâche pas: on te tuerait! Tu -cherches ta femme? cherche tes dents!_ - -»_Mais non, nous avons menti. Ishak, tu es grand, tu es aimable, tu es -jeune, tu es très beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche. Mais -celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas que tu t’en occupes. Compose, -compose, compose!_» - -»Et puis la vieille demanda: - -»--Ishak, veux-tu mille piastres? Kassim te les donnera. - -»--Mille piastres, dit le cheik, mille piastres! C’est moi qui vous les -donne, les mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle meure! - -»Alors la vieille continua: - -»--Veux-tu un chameau? - -»Ishak réfléchit une minute, et dit enfin: - -»--Deux chameaux! Oui, pour deux chameaux, on pourrait voir. - - * * * * * - -»Voilà, effendi, conclut Mohammed, comment on arrange aujourd’hui, dans -ma patrie, les affaires d’amour et d’honneur, parce que nous sommes un -peuple civilisé. - ---Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, répliqua le révérend -Feathercock. Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, oublia ses devoirs par -suite des artifices de sir Archibald Kennedy, _justice of peace_, je -reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent une dignité. - ---C’est, répondit Mohammed avec dédain, que dans votre pays, vous n’avez -pas de chameaux! - ---... Et je puis encore, ajouta Mohammed, te conter une véridique -aventure qui te prouvera combien nos coutumes, à l’égard des femmes -infidèles, sont marquées, de nos jours, au coin de l’indulgence et de la -véritable sagesse. - - -HISTOIRE RÉCONFORTANTE DE CHEIK ABDALLAH, DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE ET D’UN -NÈGRE NOIR - ---Il existe à Damas, continua Mohammed, un vieux cheik qui a épousé une -jeune femme. Et le pays est trop beau pour être bon pour les maris. Les -sources froides, les peupliers droits, princes vêtus de vert, les -jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir les vannes des -rigoles--ils chantent en les ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir -sous les arbres frais, et l’eau des rigoles danse et chante toute seule -de pure volupté après leur départ: voilà Damas! Les rues couvertes comme -des mosquées, les rues d’ombre où passent des femmes aux voiles trop -transparents, parmi des Syriens souples, des Arabes qui sont tous -nobles, des Bédouins sales, des incirconcis comme toi, qui ne respectent -rien; les rues pleines de l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des -fruits mûrs, des aromates et des épices, qui chatouillent la chair comme -des doigts: voilà Damas! Et derrière la grande mosquée, les petites -maisons où sont les épileuses, les marchandes de fard et de mauvais -conseils, les loueuses de chambres discrètes où des hommes viennent pour -être maris de toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent pas: -voilà Damas! Damas, la perle des perles; Damas, ville des eaux -courantes, du soleil le plus clair et le moins brûlant, d’étoffes -chaleureuses, de lits nombreux et d’amour! Damas, épanouie toute verte -et féconde, au milieu du désert stérile, comme une fleur dans un pot de -grès. - -»Eh bien! ô chrétien, qui sais écouter les histoires, figure-toi que -cette Khansah, la jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait même -Damas! Je sais bien qu’il est des troupes de lavandières qui se -précipitent parfois sur un homme seul, arrivé près du lavoir sans songer -à rien: et après, il pense qu’elles sont trop, ces effrontées! Mais, du -moins elles respectent encore une décence: elles jettent leurs robes sur -leur visage, et ainsi restent voilées. Il est des épouses infidèles qui -soulèvent la nuit, par le bas, un coin de la tente, pour recevoir le -cavalier venu de loin; et elles lui donnent tout d’elles-mêmes, excepté -la vue de leur face, qui, toujours, derrière la toile, demeure -invisible. Mais Khansah! c’était avec un homme de sa maison, un saïs, un -de ces palefreniers qui courent derrière le cheval de leur maître, -qu’elle outrageait son époux. Et ce saïs de malheur était un nègre! Et -les dévergondages de Khansah avec ce nègre, elle ne les cachait même -pas, et on l’avait vue, oui, on l’avait vue dans les jardins publics et -sur les beaux quais de pierre, si privée de toute pudeur par son grand -désir qu’elle enlevait son _yachmak_, son voile, et montrait au grand -jour ses yeux, sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné! - -»A la fin le scandale fut si fort que tous les bons musulmans jugèrent -qu’il ne se pouvait plus supporter; et le cadi fut prié d’aller avertir -courtoisement le vieux cheik Abdallah du désordre qui souillait sa -demeure. C’est une chose qui prouve combien le mal était devenu grave et -public, car ce n’est qu’en de telles occasions qu’il est permis d’aller -entretenir un musulman de ce dont nul ne lui parle jamais d’ordinaire: -les femmes qui sont sous son toit. - -»Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir un devoir de sa charge, et le -vœu des plus circonspects parmi ses concitoyens, le cadi était -embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué cheik Abdallah avec la déférence -qui convenait, portant la main à sa poitrine, puis à sa bouche et à son -front, et quand il eut dit à ce bon vieillard: «Sur toi la paix!» il -demeura quelque temps interdit. Ce n’est point la coutume d’interroger -les hôtes. Pourtant, après lui avoir offert de la confiture de roses et -une tasse de thé à la menthe, cheik Abdallah dit à celui-là: - -»--Vénérable cadi, si tu as quelque chose à me dire, mes oreilles sont -ouvertes. Viens-tu par bonheur me demander un service? Je serai pour toi -comme un père indulgent pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au -contraire, en juge? Alors, ô cadi! je serai ton fils obéissant. Tes -paroles seront des pièces d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre -une seule, dans le trésor de ma mémoire. - -»Le cadi, sentant à ces mots un peu de courage lui revenir, s’exprima en -ces termes: - -»--Abdallah, tu es un homme riche, d’une famille noble, et le plus -notable de la ville. Sur les pavés de Damas, que les siècles ont poli, -aux grandes fêtes saintes, aux jours des redevances, et quand reviennent -les caravanes--vers ta maison rose, ta belle maison où sont plusieurs -cours, des jardins et des fontaines, un tumulte héroïque annonce la -chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. Et si tu n’avais une -femme, chacun de tes pas serait une félicité. - -»--J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, et chacun de mes pas est une -félicité. - -»--Si tu es à ce point aveugle, répliqua le cadi, je te causerai une -amère douleur--mais il le faut--en t’ouvrant les yeux: et le sang de tes -veines va se changer en fiel. Car ta femme Khansah est une dévergondée, -voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui qui salit ton honneur avec -elle, ce n’est rien qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes chevaux. -Et si tu veux que je le désigne davantage, c’est un nègre, un nègre -noir! Son nom pour tous est Mansour, mais pour toi le Calamiteux. - -»Le vieux cheik ne broncha pas plus sous le choc que le parvis d’une -mosquée sous un tapis de prières. - -»--Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela. - -»--Tu le sais! cria le cadi étonné, et tu ne les as pas mis à mort, -elle, la honte de ta maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards, -ce produit du goudron? - -»--Cadi, continua très doucement le vieil Abdallah, crois-tu que le -Prophète--sur lui la lumière et la paix!--conseille de tels meurtres? Il -ne fait que les excuser, lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je -n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de colère. - -»--Mais, dit le cadi, tu peux au moins renvoyer Khansah: telle est la -loi. - -»--Hélas! répondit le cheik, je pourrais renvoyer Khansah; mais -pourrais-je cesser de l’aimer? - -»--Tu peux vendre ce nègre. Il est ton esclave. - -»--Je t’ai dit, répondit encore Abdallah, que j’aimais Khansah. Et je -suis un vieillard: je n’ai pas besoin seulement de son corps fleuri, -mais que ses yeux soient clairs quand elle me regarde--ses yeux qui font -noircir la lune! J’ai besoin que les mots de sa bouche ne me soient pas -rudes, et que son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit heureuse. Et, -pour être heureuse, il lui faut Mansour, je le sais. Comprends-moi, -cadi, et approuve-moi: un vieillard n’est qu’un grand sot, s’il n’a même -pas appris l’indulgence. - -»Alors le cadi fut contrarié à la limite de la contrariété, et son nez -fut gonflé par la colère noire. - -»--Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et puisque tu préfères une femme -toute souillée à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à dire. C’est -à ceux de ta race à te tuer, s’il leur plaît. Par ailleurs, quand tu -viendras aux mosquées, ne salue personne et fais tes ablutions loin des -croyants. C’est un conseil que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on -t’insulte. - -»Et il se leva pour partir. - -»Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul petit geste de la main, -l’arrêta sur le seuil. - -»--Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne t’égale en sagesse, nul n’a -ta réputation d’homme savant des choses du Saint Livre, ni ta prudence -dans celles du siècle. Et cependant tu ne vois d’issue à cette affaire -que dans le sang, ou la perte de la dernière joie de ma vieillesse. -As-tu donc perdu l’esprit? Tu ne saurais ignorer pourtant qu’il est -toujours une porte pour le bonheur, dans la maison d’un homme sensé. Ne -la vois-tu point? Attends. - -»Il commanda qu’on fît venir Khansah et le nègre. Mansour, auquel on -avait attaché les pieds et les mains, ressemblait à une feuille morte, -tant il avait peur. - -»Et quand cette évaporée vit qu’on avait ainsi traité le nègre Mansour, -elle fut prise de crainte pour elle autant que pour lui, et voulut se -déchirer la figure avec ses ongles. Mais le cheik Abdallah l’en empêcha -bien vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait noircir la lune. Et -Khansah disait: - -»--J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi. - -»Le vieux cheik ne la tua point du tout. Mais il porta solennellement la -main à sa barbe, en disant: - -»--Je te divorce par trois fois! - -»--Voilà qui va bien! fit le cadi, tout joyeux. - -»C’est la formule du divorce irrévocable, et le cadi applaudissait à la -résolution d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah. Mais c’est qu’il -n’avait pas l’esprit assez fin pour deviner toute la prudence du -vieillard. Car cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta: - -»--Maintenant, cadi, je te prie de marier cette femme avec Mansour, ici -présent, mon saïs. - -»Khansah parut satisfaite à la limite de la satisfaction, mais Mansour -cria: - -»--Ouallahi! Je ne veux pas épouser cette dévergondée! Qu’on me vende, -qu’on m’envoie porter les sacs sur la route des caravanes. J’aime mieux -ça, oui, j’aime mieux ça! - -»Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait de la résistance contre un -projet si juste, saisit une matraque d’entre les matraques, et fit mine -de lui écosser la cervelle du crâne, comme un fléau fait sortir le grain -de sa coque. - -»--J’épouse! cria Mansour. Ya Allah! j’épouse! - -»--Tu fais bien, dit philosophiquement son maître Abdallah. Sur toi le -pardon et la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé, sinon que c’est -toi qui es le cocu. - -»Et, se tournant vers le cadi: - -»--Maintenant que j’ai mis le collier de l’union légitime autour de -leurs plaisirs, vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour soit... ce -qu’il te déplaisait si fort que je fusse? - -»--_Bissimillah_! fit le cadi, il n’y a point d’inconvénient. Et je -proclamerai, à la face de tous les musulmans, que tu es le sage des -hommes!» - - * * * * * - -Ces deux exemples d’indulgence mahométane ne convainquirent point -pleinement les auditeurs. La baronne Bourcier crut devoir protester: - ---Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence qui pénètre ces -épisodes, je ne puis m’empêcher d’y découvrir un évident mépris de mon -sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on, que les femmes, livrées à -elles-mêmes, ne peuvent faire autrement que de perdre toute retenue. -Contre cette inévitable défaillance vous vous défendez par la -claustration, les plus rudes châtiments, la mort même, ou bien vous -consentez dédaigneusement à d’humiliantes compensations matérielles. Il -ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la pensée de faire appel à leur -pudeur, à leur fidélité. - -»Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant vers le hodja avec une grâce -toute particulière, que vous êtes sage et pieux parmi les musulmans. Je -ne sais quoi aussi m’autorise à supposer que vous êtes infiniment bon. -Croyez-vous en vérité que vos mœurs n’ont point tort dans cette méfiance -ou m’en pouvez-vous indiquer la cause?» - -Nasr’eddine allait répondre: «La cause? Eh, la cause, c’est que les -femmes sont des êtres dénués de raison!» Mais il songea: «Fais -attention, ya Nasr’eddine, fais bien attention! Tu n’es pas ici à la -mosquée, où tu dois professer sans fard la doctrine. Il faut savoir user -de politesse, de politesse! Il y a toujours moyen de dire les choses.» -Il répliqua donc: - ---Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a donné aux femmes tels ou tels -instincts, ne les en saurait punir? C’est donc aux hommes à prendre -leurs précautions... - -Il médita une petite minute, et poursuivit: - ---D’ailleurs, hanoum non pareille, et dont l’intelligence te rend si -visiblement supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu si certaine -que tes sœurs d’Occident ne sont point semblables aux nôtres, et que -c’est leur vertu qui les garde? - ---Certes! affirma la baronne. - ---Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours paisiblement imperturbable, -de l’eunuque jaloux qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes noces? - ---Un eunuque, moi! protesta la baronne, et il faut convenir qu’elle -était sincèrement choquée. Jamais... - ---Si! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait l’Ignorance! J’ai vu passer à -Brousse, des vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que je dis: -c’est à l’eunuque Ignorance qu’on les avait confiées. Il est bon -serviteur de nos susceptibilités mâles et de nos jalousies, je lui rends -hommage; il nous manque, dans nos harems, il manque à la garde de nos -filles... Et plus tard, une fois livrées à vos époux, ceux-ci vous -confient encore à un nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais il est -moins sûr que le premier, et parfois détourne les yeux. - ---Alors? interrogea la baronne. - ---Alors je présume que vos époux sont comme les nôtres. Il en est qui -châtient, il en est qui s’éloignent, et cela s’appelle divorcer, il en -est qui pardonnent, non point qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont -faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là, non pas d’une autre. - ---Mais Dieu--l’Allah de ton Prophète? demanda M. Feathercock. - ---Comment Allah, qui a fait sa créature, la punirait-il d’avoir agi -telle qu’il l’a faite? Allah lui avait écrit sa destinée. - ---Songez-vous, interrogea le révérend, songez-vous aux enfants? A la -bassesse du crime qu’il y a d’imposer à un homme des enfants qui ne sont -pas de lui? - ---Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est vrai... Mais encore une fois, -cela ne concerne que cet homme, non pas Allah, qui ne veut qu’une chose, -c’est que les entrailles des femmes ne demeurent point stériles. Et -même, en cette matière comme en toutes autres, il est le seul savant! -Écoutez! - -»On rapporte--mais Allah est plus savant!--que Mâoun et Mahvia -habitaient quelque part, en un temps qu’on ne saurait dire, mais qui ne -doit pas être bien loin de celui-ci, dans la grande forêt de chênes -verts et de lentisques qui met du bronze vert au centre de leur cuivre -rouge, à toutes ces montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople -et la mer Noire. Et ils étaient heureux, très heureux! Ne vous étonnez -point, ne dites point que cela est incroyable: ce n’étaient pas des -hommes, c’étaient des rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de petits -oiseaux sans religion, sans âme et presque pas de cervelle, qui jouent, -qui crient, qui aiment et qui volent... Vers le milieu du mois d’avril -Mahvia, qui depuis quelque temps éprouvait sous les plumes, à l’endroit -du ventre, une sorte d’étrange et pourtant agréable inquiétude, -apercevant au travers d’un sentier je ne sais quel intéressant brin de -ronce, fraîchement coupé et parfaitement souple, se jeta dessus et -l’emporta dans son bec. Mâoun, son mari, en remarquant un autre, imita -cet exemple sans même songer à en demander la raison, sans réfléchir, -sans couleur ni odeur de réflexion. C’est qu’ayant accordé aux oiseaux -peu de cervelle Allah par compensation leur a donné des sentiments d’une -extrême vivacité. Ils se trouvent naturellement atteints de -l’irrésistible désir d’imiter, au moment des amours, tous les actes de -l’objet passionné de leurs affections: voilà pourquoi les mâles -participent à la plupart des besognes que leur instinct de maternité, -que leur instinct suggère aux femelles. - -»Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid ensemble, sur la fourche d’un -lentisque, au fond d’un hallier fort sauvage, avec autant de joie qu’ils -en éprouvaient encore à se rencontrer dans les airs, les ailes étendues, -tout frémissants d’une joie courte et fulgurante qui traversait un -instant leurs tout petits corps. Après quoi ils se quittaient; et Mahvia -allait dormir au soleil, et Mâoun s’allait percher sur une ramure -minuscule, qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, pour -chanter: «Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait! Et c’était bon, -c’était bon, c’était très bon!» Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur -fait descendre le plaisir sur ses créatures, au temps marqué, jusqu’au -jour qu’il leur marque de même l’hiver, et puis la mort. - -»Après quoi Mahvia pondit chaque matin, durant toute une semaine, de -beaux œufs translucides, pas plus grands que l’ongle translucide du -petit doigt d’une femme. C’était comme des perles au fond d’une coupe, -et le nid avait l’air heureux de les contenir, tant il semblait fait -pour ça. Et quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença de couver. -Elle demeurait sur les œufs, comme étourdie d’une volupté puissante et -vague, les yeux brillants; et Mâoun, sur une branche de lentisque, -chantait triomphalement: - -»--Nous avons pondu des œufs, des œufs, des œufs! Et c’est magnifique, -magnifique, magnifique! - -»Et quand Mahvia quittait le nid, pressée par la faim, il prenait sa -place sans tarder, pour la raison que j’ai déjà dite. - -»Mais quelquefois ils sortaient ensemble, à l’heure où le soleil, étant -au plus haut du ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes les huit -petites boules claires. Un de ces jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils -étaient assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au vol les -moustiques, les éphémères et les tout petits papillons bleus qui voient -très mal et semblent vraiment faire exprès de vous tomber dans le bec, -Kerkis, le coucou solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de sable -noir, découvrit le nid et poussa une faible plainte de satisfaction. Lui -aussi, il avait le ventre lourd! Une à une il brisa les coquilles, et -goba voracement l’espoir de vie qu’elles enfermaient. Puis il jeta les -écailles légères au pied du lentisque, s’enfonça dans le nid, qui céda -sous son poids, écarta un peu ses deux ailes courtes et molles, et -pondit à son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille épaisse et -tachetée. Et il vit que cela était bon. Et il s’envola, silencieux. Et -voilà pour lui! - -»Mâoun et Mahvia revinrent quelques instants plus tard, mais ce fut -Mahvia qui rentra dans le nid la première. Elle poussa un cri de -stupéfaction. - -»--Knitt! Knitt! siffla Mâoun en s’abattant à ses côtés. Qu’est-ce qu’il -y a? - -»--Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun! dit-elle. - -»--Il n’y a plus qu’un œuf, constata Mâoun. C’est singulier! - -»--Je n’y comprends rien! fit Mahvia, désolée. - -»Mâoun était le mari. Il se devait de trouver une explication. Il -l’imagina sur-le-champ. - -»--Ce n’est pas étonnant! dit-il avec importance. - -»--Ce n’est pas étonnant? - -»--Non. Celui-ci est beaucoup plus gros. Aussi gros que tous les autres -ensemble. - -»La petite cervelle de Mahvia hésita un instant, puis admit le -phénomène: tous ses œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs il lui -fallait couver. Son sexe, son instinct et la saison lui ordonnaient de -couver. Donc elle couva religieusement cet œuf énorme, qui lui faisait -mal depuis le croupion jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait pas se -substituer à elle dans la tiédeur du nid, il chantait sur sa branche -favorite: - -»--Nous avons fait un œuf, un œuf! Un œuf extraordinaire! Jamais dans la -famille, il n’y a eu un œuf comme ça! - -»Les jours passèrent, et Mahvia sentit enfin la coquille craquer. Elle -essaya d’aider aux efforts de la chose vivante qui s’agitait ainsi, mais -son faible bec se heurtait à une cuirasse de pierre pour elle -impénétrable. Cependant le petit finit par sortir tout seul. Dans sa -nudité rougeâtre et douloureuse, il était monstrueux! Alors que depuis -une seconde à peine ses yeux clignaient sous la lumière, il était déjà -plus gros que Mahvia elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus épaisses -que les vrilles d’une vigne sauvage; et, pour demander à manger, il -ouvrit un bec plat, vaste et profond à y jeter toute la tête d’un -rouge-gorge. - -»Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils apportaient à leur gigantesque -enfant les choses dont ils se nourrissaient d’habitude, des graines -tendres et bien broyées, de petits insectes. Mais lui, dédaigneux, -rejetait les graines comme sil eût vomi, et des insectes ne faisait -qu’une bouchée. Puis son bec plaintif et tumultueux exigeait: «Encore! -Encore!» Sa gorge violette était comme un gouffre sans fond; il semblait -perpétuellement près de mourir de faim. Les deux rouges-gorges finirent -par reconnaître le mets qui pouvait satisfaire son palais corné et ses -entrailles: de grosses chenilles velues qui, à leur goût délicat, -faisaient horreur. L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les -engloutissait par douzaines, puis en réclamait de nouveau et s’endormait -pour digérer. Mâoun profitait de ces rares répits pour monter sur la -cime du lentisque; et son ivresse paternelle lui suggérait des chants -impétueux: - -»--Nous avons un fils, un fils! Un fils qui est plus gros que nous deux -à la fois! Et il mange déjà de la viande! - -»Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus en plus glouton, égoïste et -féroce. Mâoun et Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et qu’il -commença de se tenir en équilibre sur les bords du nid, étaient épuisés -de fatigue et de soucis. Mais ils allaient chercher les autres ménages -de rouges-gorges, et leur disaient: - -»--Venez voir! - -»Les rouges-gorges examinaient l’oiseau d’un œil intrigué. Toutes ses -dimensions, si peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient du -bec, avant d’affirmer, d’un air dubitatif: - -»--Il n’est pas comme les autres! - -»--N’est-ce pas, répondait Mahvia, orgueilleuse, il n’est pas comme les -autres! - -»Un moment vint pourtant que le nourrisson insatiable prit son vol, et -ne reparut plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent: ils savaient que -tel est le destin inévitable, et que les enfants doivent s’en aller. -Même, comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva de se dire: «On va -pouvoir respirer!» - -»Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables peines que leur avait -coûté cette éducation, une fierté enthousiaste. L’année suivante Mahvia -pondit encore sept œufs, et mena cette fois à bien toute cette nombreuse -couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient vifs, malins et -obéissants. Ils ne mangeaient que raisonnablement, et apprirent à voler -dans les règles, sans trop de terreurs ni de témérités. Cependant leurs -parents les considéraient malgré tout avec une certaine indifférence. -Ils ne prenaient à cette couvée qu’un intérêt modéré, et quand les -voisins en demandaient par hasard des nouvelles, ils répondaient, le bec -pincé: - -»--Ils vont bien: nous vous remercions de votre sympathie, ils vont -bien! Mais celui de l’année dernière nous faisait bien plus d’honneur!» - - * * * * * - -Jugeant qu’il avait assez parlé, le hodja se tut, salua avec une amène -gravité, et s’en fut, dans la nuit noire qui était tombée, regagner sa -cellule du couvent de Stamboul. - ---Cet homme, déclara la baronne avec enthousiasme, cet homme en vérité a -l’âme d’un grand saint! Ses paroles m’ont émue jusqu’au fond du cœur. - ---Vous trouvez? fit M. Feathercock. J’estime au contraire qu’il est -effroyablement immoral. - ---Ah! s’écria-t-elle d’un air pénétré, c’est que vous ne comprenez pas -l’Orient! - - - - -XIII - -DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE, ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION - - -La baronne, au contraire du révérend Feathercock, croyait maintenant -comprendre l’Orient: elle le concevait sous les espèces de Nasr’eddine. -Cela n’était pas si mal raisonné. Il se peut que le hodja ne fût pas -«l’Orient» tout entier, mais il était véritablement un Oriental, il n’y -avait dans toute son âme rien qui fût semblable aux goûts, aux -ambitions, aux soucis d’un homme de notre race. Il ne désirait nulle -chose, et les acceptait toutes. L’univers étant pour lui un spectacle, -il se fût bien gardé d’y vouloir changer quoi que ce fût par -l’intervention de sa volonté. Cependant il ne craignait pas de dire, -comme au spectacle: «Cela arrive, cela semble arriver; et pourtant cela -n’est peut-être pas vrai!» Doutant de tout en croyant à tout, comme font -les enfants au plus fort des imaginations de leurs jeux, pour lui rien -n’était jamais ni tout à fait réel, ni tout à fait illusoire. - -Plus tard il s’en expliqua devant la baronne avec une grande candeur. - ---Je n’ignore pas, lui disait-il, que la majorité des humains passent -leur vie à raisonner. Pourtant il est bien rare qu’ils se conduisent -suivant leur raison, et d’ailleurs il est encore plus exceptionnel que -ce qu’ils ont cru préparer advienne. D’autre part, si les événements -s’enchaînaient d’eux-mêmes selon la raison, nous pourrions distinguer -l’avenir jusqu’aux limites infinies de l’éternité. Au contraire il ne -nous est pas permis de prévoir ce que sera même la plus prochaine -minute. Les faits que nous appelons la réalité se succèdent avec autant -d’incohérence que les incidents de nos rêves. N’en faut-il pas conclure -qu’ils sont eux-mêmes un rêve, bien que rêvés en dehors de nous? Il -convient donc de n’y pas attacher trop d’importance. Je crois que tout -ce qui arrive est la volonté d’Allah, puisque le Livre le dit: d’avance -Allah a tout écrit, sans trop d’ailleurs se soucier de mettre d’accord -les différents feuillets. Et moi-même je ne puis déchiffrer que bien peu -des lettres de cette écriture, et ces lettres ne forment pas de sens. -C’est même par ce détour d’ignorance que ressuscite ma volonté. Ce que -je fais, à la minute où je le fais, était écrit. L’ayant fait, je ne -parviens pas à me comprendre davantage, et ne m’inquiète point -d’essayer. Je crois fermement que cela serait de l’impiété. - ---Mais alors, suggéra la baronne, tout serait permis, même les plus -grands crimes. On éprouverait le désir de les commettre, on les -commettrait, et l’on se dirait: «C’était écrit!» - ---Tout serait permis, en effet, répondit Nasr’eddine, et c’est pourquoi -il est nécessaire qu’il y ait le Livre. Ce qu’il défend n’est pas -permis, voilà tout, et il est interdit de se demander pour quelle cause, -ce qui est un grand soulagement... Et il n’est pas question de toi dans -le Livre, ô délicieuse! Il n’est nulle part défendu dans le Livre que tu -sois ma prunelle, ô prunelle de mon œil! - ---Oui, dit la baronne; mais cela est défendu dans le mien. - ---Quel souci en pourrais-je avoir, répondit naïvement le hodja, puisque -mon premier devoir--et que le Rétributeur en soit loué!--est de -professer que ton Livre est un mensonge! - - * * * * * - -Telles étaient les conversations du hodja et de cette hanoum européenne -quand ils se trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en sa présence--et -qu’il était là pour traduire leurs opinions: car c’était sa propre -demeure qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent rencontrer, cet -entremetteur impudent! Mais, le plus souvent, il les laissait seuls. -Encore qu’elle nourrît un si vif désir de pénétrer l’âme de l’Orient, ou -peut-être même en raison de ce désir, la baronne était femme et n’aurait -pas cru connaître Nasr’eddine si elle ne lui eût donné permission de la -connaître elle-même de la façon la plus simple et la plus ancienne du -monde, de cette manière où l’on croirait volontiers que les mots ne sont -plus nécessaires. D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette -faiblesse comme un avantage, et sans doute une occasion de gloire -unique? Il est des Occidentaux qui prétendent avoir aimé des musulmanes, -et s’en être fait aimer. Il se peut que l’inverse ait été plus fréquent, -et que plus souvent des chrétiennes aient fait le bonheur de musulmans: -mais elles ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le diraient-elles -point? Les mœurs littéraires ont changé, les vieux préjugés de pudeur -ont disparu. L’expression, par les femmes elles-mêmes, de la sensualité -féminine, est la dernière innovation du romantisme et son suprême -refuge: sans cela, il serait épuisé. Mais les femmes n’avaient point -encore parlé toutes nues; c’est ce qu’elles font maintenant, et c’est -ainsi que ce mouvement littéraire parvient à se survivre. Telle était, -plus confusément, l’excuse que se donnait la baronne. Avoir aimé, s’être -fait aimer d’un musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi les -musulmans, quel livre on en pourrait écrire, et quel moyen plus sûr de -s’illustrer! Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus beau qu’un -patriarche. Elle relut la Bible, ainsi que le _Jardin des Caresses_, et -le Cantique des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher de mêler la -littérature à un caprice violent: et pourtant elle était sincère. Elle -en était arrivée à se dire, avec inquiétude: «M’aime-t-il? Je crois -qu’il ne m’aime pas!» Ce qui est un des signes du véritable amour. Et -justement elle ne le lui pouvait demander, ne comprenant pas son -langage, en l’absence de Mohammed. Parfois elle se sentait humiliée -d’avoir cédé à un homme qu’elle n’entendait plus, au moment précis où il -aurait été le plus légitime et le plus doux de l’entendre--le plus -indispensable aussi, croyait-elle. Parfois elle songeait à faire de -cette infortune un symbole; toutefois elle se souvenait d’avoir déjà lu -beaucoup de choses sur ce sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler. - -Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à Mohammed: sans doute il savait, -ou du moins pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle fut sur le -point de lui en ouvrir la bouche: toujours un sentiment d’invincible -répugnance la lui ferma. Cet homme était décidément trop loin d’elle, et -trop bas, et trop cynique. Elle eût rougi de lui adresser une semblable -question. Que pouvait-il exister de commun entre ce que Mohammed -appelait l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir? Sans doute il -n’eût pas compris. Eût-il compris, il aurait menti, il aurait répondu ce -qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois inutile et trop honteux -de s’adresser à lui. Mais alors à qui? A quel confident, qui devait en -même temps être un interprète? Elle ne le pouvait découvrir, et cette -préoccupation pourtant l’importunait. C’est qu’elle avait, d’une -certaine façon, le respect des convenances, il lui semblait qu’elle ne -devait pas se conduire de la même manière, quoique n’ayant plus rien à -lui refuser, avec une personne qui éprouverait à son égard un sentiment -passionné, ou bien aurait simplement consenti: «Inchallah! Si elle veut, -moi je ne refuse pas!» Elle redoutait fort qu’il en fût ainsi pour le -hodja; ce soupçon humiliant la torturait. - -En surcroît de ces préoccupations, la baronne Bourcier ne savait plus -que faire de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée à ce diplomate -par curiosité de ce qu’il lui pourrait apprendre, parce qu’il était -commode sans être «voyant», homme du monde, avec un goût distingué pour -l’écriture rare, et enfin discret de tempérament et de profession. A -cette heure qu’elle avait trouvé un informateur dont le moins qu’on -puisse dire pour le louer est qu’il était de première main, elle se -sentait embarrassée de ce jeune homme. Il se montrait toujours -obligeant, et manifestait, autant qu’on en pouvait juger, la plus -louable fidélité sans importune insistance. Mais Nasr’eddine prenait à -la baronne tout le temps qu’elle pouvait épargner en évitant le scandale -et en réservant les indispensables heures qu’elle devait consacrer aux -fonctions mondaines. M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun motif de -mécontentement qu’elle pût invoquer contre lui, elle résolut de -détourner les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un d’autre que le -hodja, et, cela va de soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le -partenaire qu’elle jugea le plus brillant, lui-même de la carrière; le -comte Székel Székélyi, conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie. -C’était un gentilhomme magnifique. - -L’une des qualités que la baronne avait appréciées chez M. de -Saint-Ephrem était, on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait -d’atténuer même le raffinement de ses goûts, il y parvenait, il en -tirait vanité intérieurement. On n’en aurait pu dire autant du comte: il -y avait dans toute son apparence, dans ses manières, dans son -déportement, quelque chose d’éclatant, et toutefois de subtil jusqu’à -l’intrigue. De grands traits, un grand nez impérieusement courbe, des -cheveux durs et courts frisant sur son crâne comme le poil sur le garrot -d’un bison, le cou large, une forte stature; cependant l’œil fort aigu, -malin, souvent détourné, avec on ne savait quoi de naturellement -vicieux, d’indifférent au bien comme au mal: peu de scrupules, beaucoup -d’astuce violente ou basse suivant les occurrences. La baronne Bourcier -aimait se l’imaginer sous le costume somptueux des patriciens de Venise. -Il en étalait le patriotisme aristocratique, il était à lui seul toute -la Hongrie comme chacun de ces patriciens était Venise. C’était au -bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa vigueur et sa souplesse, ainsi -que sa fortune, dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse. -Pourtant n’oubliant jamais d’accroître celle-ci par de nombreux moyens: -savant dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant avec ingénuité; -persuadé qu’on ne saurait conclure une affaire sans commission, toujours -prêt à l’offrir, toujours prêt à la recevoir pourvu qu’elle fût digne de -lui; confondant son intérêt et celui de son gouvernement, opérant avec -bonheur pour les deux à la fois; généreux avec les hommes, plus encore -avec les femmes; splendide, avec ostentation. - ---Comme il est bien Magyar! admirait la baronne. Elle s’efforçait de -développer là-dessus un thème éloquent. Combien, pour brasser et faire -une nation, l’influence des religions est plus puissante que celle de la -race! Car ce Székélyi était un Mongol, aussi bien que Nasr’eddine. Il -descendait des cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons -d’Orthogroul. Cependant il n’était qu’action, impétuosité dans l’action, -tandis que son Coran avait fait de l’autre un fataliste méditatif. - -Si son imagination et ses sens n’eussent été occupés ailleurs elle eût -peut-être prouvé au comte une sympathie plus manifeste encore. Ne -représentait-il pas l’Orient, lui aussi, un Orient plus proche de nous, -plus aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui marche à la conquête -de l’Orient islamique, et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à -la coquetterie, se montrant beaucoup avec lui; il en paraissait -particulièrement honoré, il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne -s’affichait en sa compagnie. - -Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que l’attention de M. de -Saint-Ephrem la baronne dépassa le but: il ne fut bientôt personne qui -ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût pensé le seul M. de -Saint-Ephrem. C’est que le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est -aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople: une ville faite d’une -série de petites caisses singulièrement sonores, mais séparées les unes -des autres, on eût dit, par des étouffoirs. C’est même pour cette cause -que nul n’avait pu, dans la colonie européenne, pénétrer le secret de -ses visites chez Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient, et Sa -Majesté le Padischah, qui savait toujours tout, le savait cette fois par -Haydar, et s’amusait fort de l’aventure. Nasr’eddine vivait en effet -dans la boîte à côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte européenne -on n’avait rien perçu de ce qui se passait là. Mais le monde -diplomatique forme par surcroît un compartiment distinct du petit monde -européen. Le moindre bruit y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui -s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem un chagrin sincère: il se -croyait le droit d’être plus touché qu’aucun de ses compatriotes par le -scandale qui atteignait cette compatriote, introduite dans son milieu -sous ses auspices. Il eut donc avec la baronne la conversation que -celle-ci espérait, mais le début en prit pour elle un tour brusque et -inattendu: - ---Quelle idée avez-vous eue, interrogea le diplomate après le minimum de -circonlocutions, de vous afficher avec ce juif? - ---Quel juif? demanda la baronne. - -En vérité elle n’apercevait aucun juif dans ses entours. Bien qu’elle ne -fût point antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis, une attitude -grossière, déjà surannée, et du reste dangereuse pour les personnes -jouissant de quelque fortune--car l’argent juif ressemble tellement à -celui des chrétiens que les passions populaires pourraient bientôt s’y -tromper--par égard pour les susceptibilités de quelques personnes -qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait d’accueillir des juifs, à -moins qu’ils ne fussent gens de lettres, ce qui excuse tout: les gens de -lettres n’ont plus de race ni de religion, rien de ce qu’ils disent et -font n’est autre chose que littérature. Et à Constantinople en -particulier elle avait conscience de n’en avoir accueilli aucun. - -C’est ce qu’elle expliqua plus longuement, quoique avec moins de -précision, mais avec des mots plus rapides et plus abondants. - ---Je vous parle de cette ficelle de Székélyi! répliqua M. de -Saint-Ephrem avec quelque vivacité. - -Cette imputation, qui faisait du magnifique Hongrois un enfant d’Israël, -parut à la baronne Bourcier si comique et parfaitement invraisemblable -qu’elle éclata de rire. Puis elle en profita pour dire à M. de -Saint-Ephrem ce qu’elle pensait de son absurde et odieuse jalousie, qui -le jetait jusqu’à la diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait pas. -Ils se quittèrent brouillés. - -C’était bien ce qu’elle avait attendu de cet assaut. Cependant, à mesure -que s’écoulèrent les heures qui le suivirent, le bizarre prétexte -qu’avait assumé ce jeune homme si correct pour lui exprimer une mauvaise -humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne laissa pas de la troubler. -Son premier mouvement, comme il est naturel, fut de revoir le comte -Székélyi et de l’interroger. Du reste il était dans les arrangements de -son après-midi qu’elle le rencontrât, comme maintenant à peu près tous -les jours. Elle fut sur le point de lui répéter, à titre d’énorme -plaisanterie et d’incroyable sottise, ce qu’on venait de lui dire: -«Figurez-vous...» et puis jugea que même sous la couleur de l’incroyance -il y avait de l’injurieux dans cette absurdité. En même temps elle -regardait le comte. Quel moyen de supposer?... Il était si décidé, si -avantageux! Toutefois un doute qu’elle repoussait venait hanter -l’arrière-fond de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de sa -chevelure, elle scrutait son visage, la courbe de son nez, la volonté de -sa mâchoire. Elle songeait que rien de tout cela n’était exclusivement -hongrois: mais le fait est qu’après avoir longtemps hésité elle ne -s’aventura point à poser la question. - ---Je demanderai à Mohammed, se dit-elle. C’est un homme qui doit savoir. -C’est son métier. - -Elle interrogea donc Mohammed, en présence de Nasr’eddine. Mohammed -éleva les sourcils, en élargissant les deux bras, les coudes restant au -corps. Ce geste signifie, en Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu -inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais sourit de telle manière que -Nasr’eddine demanda pour quelle cause il mêlait quelque stupeur à la -joie évidente qu’éprouvait son âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine -sourit à son tour. - ---Lui-même, fit Mohammed, lui-même, qui n’a fait qu’entrevoir cet -infidèle, sait que la chose ne saurait être douteuse. Elle est connue de -tous les habitants de Constantinople. Elle se peut distinguer d’un coup -d’œil; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur. - ---Mais il est comte, protesta la baronne. Et il s’appelle Székélyi, ce -qui est un grand nom parmi les Magyars. Et il représente ici la Hongrie. - ---Ne sais-tu pas d’autres comtes qui appartiennent à la même religion? -Quant au nom, comment ignores-tu que, dans son pays, il en coûte un peu -plus d’une piastre, cinq sous de France, pour prendre le nom qu’on veut? -Et par qui la Hongrie aurait-elle pu se faire représenter ici, voulant y -faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée à ce Hongrois qui -n’est pas véritablement un Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus -que quiconque? - ---Je ne comprends pas! avoua la baronne, déconcertée. - -Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne comprenait pas. - ---O délicieuse, cela prouve qu’à exercer sa cervelle, on perd, dans ta -patrie, l’habitude de regarder avec ses yeux. Nous continuons, nous, de -discerner les corps et les visages... Et pour ce que vient de dire à la -fin Mohammed, la chose est bien simple, en vérité, bien simple! Car les -Magyars sont des gens comme nous, de même race que nous, venus comme -nous du fond de l’Asie; et de bons paysans, quand ils sont pauvres, qui -n’entendent rien aux affaires, et n’y ont pas plus de part que les -Turcs, je dis les Turcs qui sont pauvres: mais plus vaniteux que nos -beys, quand ils sont riches, parce qu’ils ont conservé la coutume de -monter à cheval, que nos beys ont généralement perdue, l’estimant -fatigante. Rien ne développe la vanité, telle est la volonté d’Allah, -comme de regarder les hommes du haut d’un cheval. Ainsi que les beys des -Ottomans, tous ces seigneurs magyars se contentent de vivre sur le -travail de leurs paysans, et pas plus que nous ne brillent par la -subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés par des Grecs, des Arméniens et -des juifs, que vous appelez renégats parce qu’ils ont adopté la vraie -doctrine, et bénissent le nom d’Allah--louange à lui, l’unique!--mais -les Hongrois par des juifs seulement, qui ont pris des noms hongrois, -s’habillent en Hongrois, se disent chrétiens comme les Hongrois, pensent -pour la Hongrie, agissent pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des -juifs pour vouloir fonder un royaume en Palestine! Déjà ils en possèdent -un, plus près de nous, et en meilleure place. Oui, par Allah, en -meilleure place. Ils y sont les maîtres. Tout le monde sait cela, ici. -Toi seule l’ignorais. - ---Je l’ignorais, accorda la baronne. - - * * * * * - -Elle ignorait aussi le retentissement excessif que devait avoir sa -mésaventure. De même que Sa Majesté avait appris par Haydar les débuts -de ses fréquentations à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en connut -la suite, et comme quoi il y avait eu, de la part de la baronne, erreur, -si l’on peut dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia n’avait pas -manqué d’en faire l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta -quelque chose, en plus de félicitations méritées; de la sorte il avait -gagné de toutes mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si grand -qu’il passa au travers de ces étouffoirs qui séparent les compartiments -de Constantinople. La réputation du comte n’était pas des meilleures, et -elle était fort bien établie. C’était un homme trop entreprenant. On -tint rigueur à la baronne Bourcier, dans la colonie française, de s’être -compromise avec lui. Il se servait de tout: pourquoi, dans ses desseins -et ses affaires, n’aurait-il point essayé de se servir d’elle? De quoi -la pauvre femme était, en réalité, bien innocente, mais aucune de celles -qui l’avaient accueillie ne le voulut croire. On la «coupa». On se fit -nier. Au garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia, on lui tourna -le dos. C’était là une chose épouvantable pour quelqu’un de sa sorte; -elle en fut écrasée. - -Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer sur lui, de renouer avec M. -de Saint-Ephrem: il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire -l’empêchait de vouloir livrer une bataille qu’il considérait comme -perdue d’avance, sa distinction même lui défendait de se montrer avec -une personne dont on parlait trop, et non pas en bien; enfin elle -l’avait trahi, ou du moins il le croyait: il ne lui devait rien. - -Toutefois il fut parfait, à son habitude, et lui conseilla d’aller -visiter la Bulgarie, en passant par Andrinople, dont la mosquée le cède -de fort peu à Sainte-Sophie. - -Encore que cet avis lui parût confirmer l’ostracisme qui la frappait, la -baronne Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage. Elle n’avait qu’à -s’en aller, on l’oublierait sitôt qu’on ne la verrait plus, et par -bonheur Constantinople est si loin de Paris! Du reste elle avait pris en -horreur, sinon l’Orient, du moins les Occidentaux qui le lui gâtaient; -en cela il est fort possible que son infortune lui prêtât quelque -lucidité: mais elle ne se douta point du rôle que l’astuce de certains -Orientaux avait joué dans cette infortune. Elle gardait à tous une -admiration que colorait l’idée des écrits futurs dont elle emportait la -précieuse matière; mais surtout elle regrettait Nasr’eddine. Elle ne -savait pas qu’elle ne le quittait que juste à temps pour conserver une -illusion charmante... Sa grande préoccupation était de s’assurer du -souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que ce souvenir fût -éternellement cher. Ce sentiment, par sa simplicité, l’élevait au-dessus -d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse, une conscience qui la -consolait. - ---Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock, que Nasr’eddine aurait pu -aimer une Occidentale? - -Tel est le détour qu’elle avait découvert pour renseigner son cœur. M. -Feathercock, ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en savait -rien, mais s’informerait. - -Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba dans une grande perplexité. -Selon son habitude de prendre les choses comme elles venaient, ainsi -qu’un don ou bien une incompréhensible fantaisie du Rétributeur, il ne -s’était jamais posé cette question. Sa vie, jusque-là, avait été pure, -il n’avait guère connu que Zéineb, qu’il pensait ne point aimer. -Toutefois, à cet instant précis, il s’effraya presque de constater que -c’était à elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire de l’esprit -humain, dans ces circonstances il faisait des comparaisons. - ---Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il à M. Feathercock. Se peut-il -qu’une Occidentale nous appartienne? Elles peuvent croire qu’elles se -donnent, mais tout révèle alors qu’elles restent elles-mêmes, -indépendantes, toujours ailleurs, libres enfin--libres, comprends-tu? -Elles se lèvent, elles reprennent en se levant possession de leur corps, -de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles? On n’a même pas le droit de le -leur demander. Ce doit être cela qui leur donne une humeur égale... Je -comprends maintenant, ô chrétien, pourquoi les femmes de notre race et -de notre foi ne peuvent avoir toujours cette humeur: c’est parce -qu’elles sont nos esclaves, véritablement nos esclaves. C’est justement -cet esclavage qui parfois les révolte et s’exhale en insupportables -cris. Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une oreille différente de -mon oreille de jadis: ils sont la preuve que nos épouses sont à nous, -rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime jamais pleinement que sa -propriété. Allah est le plus grand; il est aussi le plus sage... - -S’étant interrompu le temps d’un soupir, il ajouta: - ---Mais ne parle pas de ces choses à celle qui t’a parlé. Dis-lui plutôt -que je l’attends chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure de la -quatrième prière. - -La baronne accourut. Elle pleura beaucoup. Toutefois les moments qui -suivirent allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle aura toute sa -vie la conviction que Nasr’eddine est un homme au-dessus des hommes, et -qu’il n’oubliera jamais cette hanoum d’Occident. Il faut lui rendre -cette justice qu’elle avait acquis le droit de le supposer. - - - - -XIV - -COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA - - -A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia était devenu le péché -de M. Feathercock. D’une part, il ne désespérait point de le convertir, -et d’en faire un des membres les plus utiles de sa congrégation, d’autre -part cette espérance lui dissimulait à lui-même le plaisir un peu -dangereux qu’il prenait à sa conversation. Mohammed lui était devenu -indispensable. Mohammed, cynique et pourtant d’apparence ingénue, lui -ouvrait les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir ordinairement -dans sa maison du Taxim, il eut avec cet homme, que pourtant on lui -avait signalé comme peu recommandable, de longs entretiens. Il est vrai -qu’il s’efforçait de se maintenir sur le terrain des sujets théologiques -ou sociaux. La condition des musulmanes le préoccupait tout -particulièrement. - ---C’est une chose absolument certaine, conclut-il, à la fin d’un long -discours qu’il venait de tenir à Mohammed: la situation qu’a faite aux -femmes la religion de Mahomet est épouvantable. Elles ne la supportent -que par ignorance d’un sort meilleur; mais quand un rayon de nos -lumières d’Occident parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne peuvent -échapper au désespoir que par le suicide ou la fuite. - ---Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia. - ---Qu’est-ce qui est vrai? demanda le révérend John Feathercock, étonné, -car Mohammed avait coutume de le contredire. - ---Tout ce que tu viens de raconter, dit Mohammed. La destinée des dames -musulmanes est affreuse, surtout depuis qu’on a pris la funeste habitude -de leur enseigner l’anglais et le piano. La lecture des romans français -ne leur apprenait qu’à tromper leur mari; et elles en savent là-dessus, -dans notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup plus qu’on n’en -trouve dans ces livres à couverture jaune. Tandis que celle des romans -anglais leur apprend à être, par-dessus le marché, ennuyeuses à l’égard -de l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt que l’une d’elles en -sait assez pour jouer sur cet instrument d’Iblis la _Sonate à Kreutzer_, -elle prend en dédain l’art des pâtisseries délectables... Si tu -connaissais les trois femmes de Hamdi! Elles pleurent, elles pleurent -tout le temps en jouant la _Sonate à Kreutzer_! - ---Je les plains de tout mon cœur, dit M. Feathercock, et je regrette que -la barbarie de vos mœurs ne me permette point de leur donner, en toute -honnêteté, les consolations auxquelles les quelques lueurs occidentales, -reçues par elles, les ont déjà préparées. - ---Allah est tout-puissant! déclara Mohammed. - ---Je le sais, dit le révérend, mais il n’y a aucun rapport. - ---Toutes choses, répliqua Mohammed, ont rapport avec Allah. Il a fait -sortir l’univers étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme d’un peu de -terre mouillée. Pourquoi ne ferait-il pas un jour sortir ces dames de -leur maison, pour qu’elles se trouvent sur ton passage? - -Le révérend ne répondit point. Mais après le départ de Mohammed, il -songea longtemps: ainsi, dans cette ville de Constantinople, se -trouvaient trois musulmanes qui parlaient sa langue, et gémissaient dans -le désir de la lumière et de la monogamie? Car il est contraire au vœu -de la nature, se disait-il, que ce soit justement dans ces pays où le -ciel a doué les femmes des instincts les plus passionnés que des lois -perverses les forcent à se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un -époux. - -Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait fallu, et parfois son -sommeil même en était troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille bien -décrépite et très horrible à voir entra chez lui, comme il rêvait dans -sa cour fraîche; et cette vieille décrépite s’étant prosternée, déposa -devant lui une lettre pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir -dans le creux de la main. Et elle dit: - ---La bénédiction sur toi, ya sidi! Ceci est une missive de ma maîtresse, -la merveilleuse! - -Après quoi, ayant porté la main à sa poitrine, à sa bouche et à son -front, elle s’échappa aussi vite que si les deux jambes maigres qui la -portaient eussent été les quatre pieds d’une chèvre. - -Quant à la lettre, M. John Feathercock la trouva rédigée en très bon -anglais, et conçue en ces termes: - -«Par Allah sur toi, effendi! et qu’il accroisse tes honneurs et ta -félicité. Trois petites fleurs désirent entrer dans ton parterre, et ton -parterre ne les voit pas; trois hirondelles désirent se poser sur ton -toit exalté, et ton toit ne regarde que le ciel; trois petites sources -désirent frôler tes quais de marbre, et tes quais de marbre sont barrés. -Effendi, nous autres les petites fleurs tristes que le jardinier -n’arrose pas, nous autres les trois hirondelles noires, nous autres la -triple source que le désert engloutit, nous serons ce jour même, une -heure avant qu’il fasse nuit, au delà de la ville, du côté où le soleil -se couche, dans une prairie qui est aux Eaux Douces d’Asie: celle où il -y a trois peupliers, beaucoup de saules, un petit pont qui fait le gros -dos comme un chat, et la maison d’Ali-ben-Malek, le vannier. Viens, -effendi, parce que nos âmes sont pleines de paroles que nous ne pouvons -dire à d’autres, et que nous regardons dans la nuit, dans la nuit qui -vient, du côté de l’Occident, où s’en va le soleil, et d’où tu es venu. - -»Et si tu veux respecter nos désirs, et que ta conduite soit conforme à -la prudence, sois vêtu comme un musulman. - -»Salut à toi mille et une fois, et encore mille fois.» - - * * * * * - -Voilà pourquoi, après avoir longtemps hésité, en rougissant M. -Feathercock mit sur sa tête un fez rouge et se rendit au lieu marqué, -accompagné de Mohammed-si-Koualdia. - -Et comme il allait au rendez-vous, il aperçut un magnifique seigneur qui -s’en retournait vers la ville, monté sur un cheval rouan, vigoureux et -fin, un cheval qui secouait la tête comme pour dire: «Est-ce qu’il y a -vraiment quelqu’un sur mon échine? Je ne le sens pas!» Et ce seigneur -était vêtu de laine fine et de satin; sous son front pâle, les plus -beaux yeux noirs; sur ses joues, les couleurs de la jeunesse. -Mohammed-si-Koualdia lui dit: - ---La bénédiction sur toi, Hamdi-bey! - ---Sur toi la bénédiction, Mohammed, répondit le jeune homme. - ---Qui est ce cavalier? demanda M. Feathercock. - ---Ne le connais-tu pas? C’est Hamdi-bey, le mari de ces trois dames. - ---Il me semble, dit M. Feathercock, qu’il m’a jeté un coup d’œil -singulier. - ---Tu te trompes, répliqua Mohammed. Mais, d’ailleurs, je vais faire en -sorte de le reconduire chez lui. Ne crains rien. - -Et il accompagna Hamdi-bey, en lui contant des choses que le jeune homme -paraissait écouter avec attention. - -Ce fut peu après que M. Feathercock vit les trois dames, et il en oublia -tout le reste. Assises sur le parapet du vieux pont, le pont qui faisait -le gros dos comme un chat, elles jetaient des fleurs dans l’eau; et -quand elles le virent arriver, marchèrent à sa rencontre à travers la -prairie pleine de colchiques. Mais c’étaient trois fantômes noirs, qui -foulaient ces tendres colchiques, trois fantômes couverts, des pieds à -la tête, du sombre _tcharchaf_ sans lequel nulle femme ayant quelque -pudeur n’oserait quitter sa maison. Et c’est une chose si étrange et -variable, le désir, que lorsque seulement leurs mains, leurs mains -longues et pâles, sortaient de ces voiles obscurs, le cœur de M. -Feathercock bondissait dans sa poitrine, et que si leurs pieds un -instant éclairaient l’herbe, à côté des fleurs violettes, il imaginait -plus de choses qu’il n’y en a dans le _Cantique des Cantiques_. Elles, -les bien-aimées, couraient comme les faons des biches, et M. Feathercock -murmura, comme jadis le grand Soliman-ben-Daoud: - ---Mes colombes, faites que je voie vos regards, faites que j’entende vos -voix! - -Elles répondirent: - ---Tu ne verras pas nos regards, mais tu entendras nos voix. - -Et elles improvisèrent en riant: - - * * * * * - ---_Il est venu de bien loin pour nous rencontrer. Son aspect est -magnifique, sa démarche imposante. Et sur sa tête il a mis un fez: il a -l’air d’une bouteille bien cachetée._ - -»_Il a l’air d’une bouteille bien cachetée, mais la boisson qu’elle -contient est enivrante: ô mes sœurs, quand la boirons-nous?_ - -»_Nos yeux le peuvent contempler. Nous savons son front, sa bouche, et -qu’il a les moustaches jaunes. Lui ne connaît rien de nous trois; et -nous lui apparaissons noires, épaisses, sans taille, comme des boisseaux -à mesurer le grain._ - -»_Mais sous ces boisseaux se cachent la lumière de nos yeux, le feu de -notre corps--et nous brûlons!_ - - * * * * * - -Et M. John Feathercock, le cœur dilaté d’amour à la limite de la -dilatation, s’écria: - ---O chères ombres, que je sache au moins vos noms! - ---Celle-là, dit la plus grande des ombres, et la plus majestueuse, c’est -Féridjé. Celle-ci se nomme Léilah. Je suis Yasmine. - ---O Yasmine!... fit M. Feathercock. - -Et il prononça ces paroles d’un tel ton que les deux autres éclatèrent -de rire. - -Puis toutes trois prirent la fuite, Yasmine un peu plus lente, en lui -jetant un bouquet de colchiques. Et il n’y eut plus ni dames turques, ni -odeur de dames turques. - ---... Je savais que ces fleurs donnent un breuvage excellent contre la -goutte, songea M. Feathercock, resté seul dans la prairie. Mais comment -ai-je pu ignorer leur beauté? - -Le lendemain, il interrogea Mohammed. - ---Est-il vrai, lui demanda-t-il, que les dames de ce pays connaissent de -précieux secrets d’amour, et qu’elles surpassent toutes les autres en -délices? - ---C’est le mystère de la foi musulmane, répondit Mohammed avec -discrétion. - -Mais son silence rendit M. Feathercock plus rêveur encore que s’il avait -parlé. Il se disait: «Les reverrai-je?» - - * * * * * - ---... Elles te reverront, lui dit un jour Mohammed à voix basse, bien -qu’ils fussent seuls. Elles te recevront ce soir, dans une petite -maison, au bout du faubourg, là où commencent les jardins. C’est la -quatrième après un cyprès unique; et il y a, en face de la porte, une -tombe dont la stèle porte un turban neuf. - -Il les revit dans la petite maison du faubourg; et les iris d’automne -respiraient dans les jardins; et leur odeur s’exhalait dans l’air par -bouffées; et l’eau des ruisselets chantait en passant dans les vannes. -La pièce où il entra était assez sombre, n’étant éclairée que d’une -petite lampe; les fenêtres avaient des volets de bois, creusés de mille -petits trous réguliers, semblables aux alvéoles d’une ruche, étrange -grillage de bois et d’or; la lumière rousse y mettait des points clairs. -Il y avait des tables de nacre pâle, des divans bas; et sur ces divans, -elles l’attendaient, les trois amies! Et ni les mules fines de leurs -pieds, ni leurs mains légères, ni leur corps même n’étaient plus voilés -du tcharchaf; trois odalisques blanches, trois houris vêtues d’une soie -blanche constellée de paillettes d’or et d’argent, voilà comme -apparurent Léilah, Féridjé, Yasmine. Non, elles ne portaient plus de -tcharchaf! Cependant elles cachaient toujours leur visage: mais sous des -voiles blancs, cette fois, tout pailletés aussi; fantômes candides, -tombés du ciel, et en apportant toutes les étoiles. - ---Ah! ton visage! ton visage! dit M. Feathercock à Yasmine. - ---Y penses-tu? fit-elle, devant... devant celles-ci? - -Mais ces deux autres, les rieuses, avaient déjà disparu. Et Yasmine -entr’ouvrit son voile. Oh! elle ne montra pas tout son visage. Songez -qu’une musulmane a plus de pudeur. Elle découvrit seulement son front, -ses yeux, la ligne claire d’un nez droit, dont un instant les narines -palpitèrent. Et M. Feathercock, ayant jadis entendu dire par -Mohammed-si-Koualdia, qui était un homme sans mœurs, que lorsqu’une -musulmane a perdu le sentiment de ses devoirs jusqu’à se dévoiler--même -si peu!--devant un étranger, elle ne saurait plus songer à défendre le -reste, M. Feathercock pensa que c’était le moment de savoir si Mohammed -n’avait pas menti... - -... Mais il entendit un bruit léger et, se retournant, aperçut un grand -nègre sans barbe, mais avec beaucoup de dents, appuyé contre la porte. -Et ce nègre dit sans bouger: - ---Moi y en a dire missieu Hamdi. - ---Quoi? demanda M. Feathercock. - -Yasmine avait poussé un cri. - ---C’est l’eunuque! fit-elle. - -Puis elle s’échappa, prenant la même route que Léilah et Féridjé. - ---Cet eunuque va me tuer! songea M. Feathercock. - -Mais le nègre se contenta de montrer la porte, en disant toujours, d’un -air très sérieux: - ---Moi y en a dire missieu Hamdi. - -M. Feathercock lui montra tout ce que contenaient son portefeuille et sa -bourse. Le nègre prit tout. Puis il répéta d’un air stupide: - ---Moi y en a dire missieu Hamdi. - -Et il le reconduisit jusque dans la rue. - -Mohammed-si-Koualdia, consulté sur la gravité de l’événement, secoua la -tête d’un air très sérieux. - ---Penses-tu qu’il la tuera? demanda M. Feathercock. - ---Je te dirai cela demain, répondit Mohammed. - -Le lendemain, il revint dès l’aube, annonçant que Yasmine n’était pas -morte. - ---Mais, dit-il, Hamdi-bey va la répudier. Et quelle sera la situation -d’une femme qui a oublié son devoir avec un infidèle? Pour toi, je te -donnerai un avis: va tout raconter à ton consul. - -Le consul déclara que M. Feathercock ferait bien de regagner l’Europe -dans le plus bref délai, s’il voulait éviter un scandale public et un -danger certain. Mohammed fut de cet avis. - ---Mais, réfléchit M. Feathercock, Hamdi-bey répudie Yasmine? - ---Oui, fit Mohammed. - ---Eh bien, si je l’épousais? - -Son âme honnête se sentait toute pénétrée du désir de la réparation. Et -il se croyait sûr, maintenant, que rien au monde ne valait l’amour d’une -musulmane. - ---Ah! dit Mohammed, cela changerait l’affaire! - - * * * * * - -Le mariage eut lieu sans bruit devant le consul. M. Feathercock ne -tenait pas à ce qu’on connût l’origine de son bonheur, mais il était -assuré que son bonheur serait complet. Il planait dans la félicité. -Cependant, Yasmine lui parut un peu moins jeune qu’il ne l’avait jugée à -sa voix... Au premier repas qu’il prit avec elle, M. Feathercock mangea -peu. Cédant à un irrésistible désir de caresses, il se leva pour mettre -un baiser sur le cou de sa femme. Dans sa hâte, il laissa son couteau et -sa fourchette en croix. - ---_O dear!_ dit Yasmine scandalisée, votre couvert! Comme cela est -_improper_! - -M. Feathercock reconnut son incorrection, remit tout en ordre et dit -amoureusement: - ---Quelle délicieuse petite Anglaise vous auriez faite! - ---Mais je suis Anglaise, répondit Yasmine doucement: avant d’être madame -Hamdi, j’étais la femme de sir Archibald Beeston... J’avais voulu goûter -des Orientaux. Croyez-moi, cher ami, une Européenne s’y habitue -difficilement. - ---Et... et les deux autres? demanda M. Feathercock, qui commençait à -sentir des regrets du choix qu’il avait fait. - ---Léilah et Féridjé? Ce sont des musulmanes, mon ami, de vraies -musulmanes. Et, la preuve, c’est qu’elles ne vous ont pas montré leur -visage, elles! - - * * * * * - -... A peu près dans le même moment, Mohammed-si-Koualdia quittait la -demeure de Hamdi-bey, ayant reçu un bakchich honnête pour de mystérieux -services. Et Hamdi s’écriait, en rentrant dans sa cour fraîche: - ---Loué soit Allah, qui n’a pas converti tous les chrétiens! Que -deviendrions-nous, s’ils ne nous reprenaient pas les dames dont nous ne -voulons plus! - - - - -XV - -COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER CONSTANTINOPLE - - -Quelques jours après les épousailles de M. Feathercock avec Yasmine, en -laquelle, avec une certaine déception, il dut reconnaître bientôt une -compatriote, Haydar-pacha, ministre de la septième police, manda auprès -de lui, en audience particulière, Mohammed-si-Koualdia. - ---Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il simplement, que dans -l’entourage de Sa Majesté on est porté à faire paraître sous un mauvais -jour les relations que j’ai entretenues avec cet excellent missionnaire -qui, je crois, est devenu ton ami. C’est dommage: ses propos, parfois, -n’étaient pas sans nous être de quelque avantage, malgré qu’ils fussent, -comme ils disent dans leur langue, quelque peu «garruleux»... D’autre -part, il est possible que nous ayons épuisé leur utilité. Notre parent -Hamdi-bey lui-même serait de cet avis. - -»Cependant, tu le sais, ô Mohammed, ajouta-t-il, nous ne pouvons -expulser aucun étranger. Il y a les capitulations! Nous ne saurions -oublier qu’il y a les capitulations! Les étrangers ne peuvent quitter -cet empire que si c’est leur bon plaisir. - - * * * * * - -Mohammed, ayant écouté, parla d’autre chose, agréablement. Puis il fit -remarquer, avec des circonlocutions décentes, que sa maison, hélas! -était bien pauvre en ce moment, et que même le service public pourrait -souffrir de son dénuement. - ---Nous verrons plus tard, répondit le ministre de la septième police, -nous verrons plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir de la -petite chose dont je viens de te parler avec le père Stéphane, prieur du -couvent des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu qu’il n’aimait point -la concurrence des hérétiques de sa religion. Et il faut savoir se -servir des Grecs, ô Mohammed! C’est bien le moins, pour les embarras -qu’ils nous donnent. - -Il ne jugea point utile de faire connaître à son agent que le père -Stéphane l’était venu voir, au sujet de la concurrence que lui faisait -la mission du révérend Feathercock, et avait su l’intéresser à sa -plainte. - -Mohammed s’en alla par sa voie, sans rien demander davantage, et quand -il eut rendu visite au père Stéphane, jamais, durant les huit jours qui -suivirent, il ne se montra plus affable et plus communicatif à l’égard -de M. Feathercock. Il ne quittait plus guère la maison du Taxim. - - * * * * * - -... Certain soir, Zobéide, toujours prudente et sage, passa d’abord -doucement la tête entre deux petites branches de myrte, afin de savoir -quelle sorte de personnes causaient près du jet d’eau, dans l’ombre -fraîche qui tombait du mur de grès rose. Et quand elle vit que ce -n’était que le révérend John Feathercock, son seigneur et maître, -discourant comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia, elle se dirigea -vers eux bien franchement, quoique avec lenteur. Lorsqu’elle fut tout -près, elle s’arrêta, et sûrement vous eussiez cru, à l’éclair de ses -yeux très noirs, qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité est -que, de toute sa cervelle mince, de toute sa bouche et de tout son -ventre, elle ne faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée d’une -pastèque ouverte, placée sur la table au pied des grands verres à demi -pleins de la neige des sorbets. Car Zobéide était une tortue, de -l’espèce ordinaire qu’on trouve dans l’herbe des prés, aux alentours des -Eaux-Douces. - -Cependant, Mohammed continuait son histoire: - - * * * * * - ---... Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit -toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion -extraordinaire, le lion des lions! Aujourd’hui encore, il peut tuer un -chameau d’un seul coup de griffe; et, après lui avoir planté ses crocs -dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par -malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre, -rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria: «Il -n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le -confesse!» Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix -haute: «O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie!» -Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête, -derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi! Ce fut comme -s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe -droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant: «Lion, plus jamais -tu ne pourras tuer une chèvre!» Et il en est resté ainsi jusqu’à ce -jour: le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les -chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau -nouveau-né; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il -est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là. - - * * * * * - ---Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des -histoires bonnes pour les petits enfants. - ---Eh quoi! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu -peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de -Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve? Es-tu chrétien, -si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance? - ---Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais -depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres -pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir -lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa -l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition -qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous -autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour -vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même -temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces -moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler. - ---En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande -solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire -grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute! - -Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un -peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace. - ---Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme -tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre... - ---J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même... - ---... Tu serais capable de forcer la puissance d’Allah? poursuivit M. -Feathercock. - ---Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed. - -Prenant Zobéide, il la posa sur la table. La tortue, effrayée, de -nouveau avait rentré la tête. On ne voyait plus que les quadrangles -jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, tout contre la pastèque -juteuse. Mohammed prononça: - - * * * * * - ---_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue! Car ta tête est d’un serpent, -ta queue d’un rat d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de caillou; -et cependant tu connais l’amour comme les hommes, si bien que lorsqu’on -vous rencontre au printemps, vous toutes, tortues, on dirait que les -pierres mêmes, ding, ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent et -s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô tortue de pierre, voilà -qu’ensuite tu ponds des œufs!_ - -»_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, car on dirait que tu n’es que -de la coquille, et pourtant tu es une bête qui manges. Mange de cette -pastèque, ô tortue, et grandis cette nuit de la grandeur d’un ongle, si -Allah le veut!_ - -»_Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô tortue, mange encore de cette -pastèque, ou de sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore d’un -ongle, et deviens grosse comme une mosquée. Tu es un miracle en -toi-même, ô coquille qui es de la vie: fais un autre petit miracle, si -Allah le veut, si Allah le veut!_ - - * * * * * - -Zobéide, rassurée par la monotonie de cette voix, se décida enfin à -sortir d’abord la pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue -grasse et dure et ses fortes pattes griffues. Apercevant la pastèque, -elle fit un signe d’assentiment et commença de manger. - ---Il n’arrivera rien du tout! dit le révérend John Feathercock, un peu -ému. - ---Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain. - -Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec -ses doigts, et déclara: - ---Elle a grandi! - ---Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux. - ---Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la -Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque: «Je -jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par -l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez -tous d’être et de taille.» Allah s’est manifesté, la tortue a changé de -taille. Elle changera encore: mesure-la toi-même, et tu verras. - -M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle -avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur. - -Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et -en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une -tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle -fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son -bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques; on entendait -distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des -fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme -l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait -plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris -quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle, -Zobéide mordait. - -Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une -tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la -divinité occidentale: cela ne fut point avantageux aux travaux -évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à -un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait -prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait -assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et -mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se -persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu -connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de -pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver -Zobéide de pastèques. - -Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem, -le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait -du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la -drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas: - ---Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux! Tu as voulu rompre le -charme? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère! Il est rompu bien -plus que tu ne crois: la tortue va diminuer! - -Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à -l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans -confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire, -sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de -Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi «promiscueusement» à la canaille, -il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en -présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez -dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M. -Feathercock s’en applaudit. «Elle mangeait trop, tout simplement, -songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus, -elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est -pour le mieux.» - -Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à -mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air -sournois: - ---Effendi, elle diminue. - -Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de -se le dissimuler à lui-même: la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout -Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci! Quand il -allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait: «Sir, votre -tortue n’est pas une tortue ordinaire!» Quand il allait chez madame -Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne -comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses, -cette dame lui disait: «_Dear sir_, votre tortue! comme cela doit être -_exciting_, de la voir diminuer: j’irai chez vous.» Quand il allait à -l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes, -tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues -sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse -derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue, -les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande -grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient: «Mister Tortue, -mister Tortue! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui -diminue!» - -Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette -à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de -tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose -ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre -de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un -lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien -du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour -que d’éléphant. - - * * * * * - -Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était -saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit -café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément -agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très -terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui -dit froidement: - ---Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez _made an ass of -yourself_, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne -pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer -une congrégation ailleurs. - - * * * * * - -Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit -le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu -chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène -la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette -lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs. - -«Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable -Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer -que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il -a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle, -je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre; et ainsi -tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me -donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau -généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les -jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait -l’ancienne sous son burnous. - -»Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur -vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes -différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la -montre d’une _hanoum_ européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir -et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres -créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux.» - - - - -XVI - -COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT À -NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI - - -... Un matin que Nasr’eddine sortait de son couvent, situé, ainsi qu’il -a été dit, sur les hauteurs de Stamboul, il entendit des coups de fusil -de l’autre côté de la Corne d’Or, du côté du Taxim: c’étaient les -soldats insurgés, venus de Salonique, qui terminaient la révolution. -Quelques heures plus tard le Padischah était détrôné; il y avait un -autre Padischah, il y avait bientôt une Chambre, un Sénat, comme en -Europe; on ne parlait que de choses merveilleuses. Les gens -s’embrassaient dans les rues, et même certains musulmans célébraient -l’ère de la liberté en buvant publiquement le mastic des Grecs. Cette -dernière expression de la joie populaire choqua un peu Nasr’eddine: il -se promit de la blâmer devant Haydar-pacha, et ne comprit point -grand’chose au reste des événements dont Allah le rendait témoin. Le -hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que ces événements lui allaient -rendre la liberté. - - * * * * * - -Durant de très longues années, Haydar-pacha avait joui de la faveur de -son souverain. Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion des fêtes -du Baïram ou pour fêter la naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui -remettait une bourse pleine d’or et Haydar disait, les deux genoux à -terre et le front prosterné: «Ton règne est plein de gloire, tu vivras -encore cent et une années!» Il prenait cet air de jubilation afin de -faire croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces quelques centaines -de livres accordées par la munificence du maître, mais en vérité c’était -là le moindre de ses revenus. Car Haydar commandait en chef la septième -police du sultan, celle qui est chargée de surveiller les six premières, -et il les surveillait en effet fort proprement: c’est-à-dire que, -lorsque l’une des six polices était parvenue à se procurer une grosse -somme, soit en menaçant de délation un riche personnage, soit en faisant -confisquer les biens de ce personnage après l’avoir fait disparaître par -le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans du vinaigre ou la corde, Haydar -exigeait de ses collègues une légitime commission pour établir que cette -opération avait eu réellement pour objet la sécurité du Padischah. De -temps en temps, pour se faire craindre, et afin de montrer qu’on aurait -eu tort de lui refuser cette commission, il employait au contraire toute -l’adresse de son calame ingénieux et toute l’astuce de ses affidés à -démontrer que le chef de l’une des six autres polices consacrait plus -d’efforts à s’enrichir qu’à pénétrer les projets des ennemis du trône; -et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou même en Tripolitaine. Les -serviteurs des craintes impériales redoutaient particulièrement d’être -envoyés dans cette province; car les exilés libéraux, qui y vivaient en -grand nombre, avaient fini par la transformer en une sorte de république -indépendante, dont les moyens de gouvernement étaient d’ailleurs calqués -sur ceux de l’autocrate qui les avait déportés: et ils avaient coutume -de mettre à mort ceux des nouveaux arrivants qui ne leur paraissaient -pas véritablement démocrates. - -Ces besognes de haute justice distributive avaient rendu Haydar assez -populaire pour un espion. Lorsque le Padischah, cédant au patriotique -désir qu’exprimèrent ses sujets par la voix de cent mille soldats dont -il avait oublié de payer la solde, leur octroya une constitution, le -chef de la septième police ne fut pas inquiété. Les libéraux se -contentèrent de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait les six -autres, la dernière n’avait plus de raison d’être. La résignation -respectueuse d’Haydar servit de voile décent à son incrédulité. Il -savait que la police fait la force principale des gouvernements, de même -que la discipline celle des armées: ces révolutionnaires lui parurent -naïfs. C’est pour cette raison, et afin sans doute de charmer ses -loisirs, qu’il continua de donner, par habitude et gratuitement, des -conseils à leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, avec son -concours, une assez jolie conjuration, compliquée d’un projet de -massacre général; mais cette conjuration fut révélée par un mouchard. -Haydar n’éprouva d’abord de cet échec qu’un sentiment d’humiliation. -N’ayant pas de convictions politiques, il souffrait de s’être trompé de -côté. Mais les vainqueurs alors commencèrent de pendre, et cela ne fut -pas sans lui inspirer quelque inquiétude. Chaque matin, sur le pont de -Galata, une nouvelle potence portait un poids nouveau. Le mort, au vent -qui venait du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs encore -froides du septentrion, ou des contrées qu’échauffait déjà le soleil du -sud, se balançait tout doucement, et même le mugissement des sirènes, -dans la Corne d’Or encombrée de navires, faisait frissonner ses pauvres -vêtements sur son corps tout raide. Haydar songeait: - ---Voilà qui est grave: la situation redevient normale. Le nouveau -gouvernement se met à n’avoir pas plus de scrupules que nous n’en -avions. Il ne pend encore que des misérables, ce qui est une détestable -opération: elle ne rapporte rien. Mais il apprendra bientôt son métier -et c’est à nous qu’il va s’adresser: nous avons de l’argent! Si l’on -sait quels furent mes amis durant ces six mois, que vais-je devenir? - -Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure Mohammed-Riza et Kassim-effendi, -officiers de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant d’eux, croyant -comprendre ce qui les amenait. Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une -sorte de courage inutile et triste: - ---Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous avez vos sabres. - -Il dit cela parce qu’il préférait mourir de la sorte que d’être pendu. - -Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait de confisquer ses biens, et -que la justice du peuple lui faisait grâce de la vie. On lui permettait -de quitter librement le sol de la patrie pour se rendre en Occident, -accompagné de sa femme légitime et d’une seule servante noire. Haydar -respira. C’était un véritable Ottoman, il n’avait jamais visité les pays -qui sont à l’ouest de la terre; mais il savait qu’on n’y assassine plus, -les révolutions ne se passant qu’en bavardages; et on lui avait dit que -Paris était accueillant aux étrangers. - -Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent immobiles, et derrière eux il y -avait des soldats. Haydar craignit alors que, pitoyablement, ils -n’eussent commis un mensonge et ne fussent venus pour l’assassiner. - ---Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza. Seulement nous devons faire -dans ta demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes femmes de se voiler -et de passer dans les jardins. Même le _haremlik_ doit être ouvert aux -recherches de la nation. - ---_Inchallah!_ répondit Haydar, c’était déjà comme ça du temps que -j’étais chef de la septième police. Ces usages sont excellents, qu’il -soit fait à votre désir. - -Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume de cacher dans un coin de sa -maison, sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille, une somme qui -varie selon sa fortune, et qui doit lui permettre de subvenir à ses -premiers besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce trésor qu’on -cherchait à lui ravir. Les soldats sondèrent les murs à coups de crosse. -Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains énormes et de tout petits -yeux sans méchanceté. On brisa les lourds bahuts incrustés de nacre, et -dans les jardins les pioches et les pelles trouèrent de longues fosses, -qui se croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au fond d’un bûcher, -Mohammed et Kassim découvrirent mille pièces d’or dans un coffre -d’acier. Alors ils se retirèrent. - ---C’était la volonté d’Allah! dit Haydar. - - * * * * * - -Mais le soir, quand tous ses eunuques, ses esclaves et ses femmes -l’eurent quitté, sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé, il alla -visiter avec elles les racines d’un vieux pêcher. Le vent faisait tomber -sur leur dos des pétales qui semblaient brocher de rose le caftan jaune -d’Haydar et les voiles de soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra -trois ou quatre sacs assez lourds. - ---L’autre cachette, dit-il, fier de sa sagesse, je l’avais faite pour -qu’elle fût trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci: cinq mille pièces d’or! - -Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, il prit l’Express-Orient à la -gare de Sirkedji. Il se sentait pleinement heureux, étant sauvé: car il -n’avait pas seulement pour fortune les cinq mille pièces d’or enfermées -dans les malles de fer grossièrement peintes qui passaient pour -appartenir à Kadidjé, la négresse esclave. Les banques des infidèles, -depuis longtemps, lui gardaient un autre trésor, et bien plus riche. -Sans se faire une image bien nette de l’existence qu’il allait mener -dans ces pays d’Occident où il se réfugiait, il demeurait convaincu -qu’elle serait plutôt agréable. Les gens de sa race n’ont guère, sauf ce -qu’il en faut pour les avarices nécessaires, la faculté de prévoyance. -Mais il nourrissait l’idée vague que cette existence devait être -pareille à celle qu’il connaissait depuis son enfance, embellie encore -par d’autres plaisirs, la plupart immoraux. Il aurait sans doute, comme -à Constantinople, une maison au bord de la mer, une autre très vaste, -dans un quartier discret, quelque part dans Paris, beaucoup de -serviteurs, des femmes, et il entrevoyait la nécessité de racheter -quelques eunuques, malgré la dépense. Tout cela faisait partie des -jouissances qu’une honnête fortune autorise en Turquie, et il comptait -profiter, par surcroît, des complaisances qu’ont si souvent, lui -avait-on dit, les femmes des chrétiens, qu’elles soient purement vénales -ou simplement curieuses. - - * * * * * - -Un musulman, une fois qu’il est dans un lieu public, ne doit jamais -avoir l’air de regarder sa femme voilée, ni même paraître savoir qu’il -possède une femme. Haydar avait retenu un compartiment pour lui, un -compartiment pour Léila et son esclave. Il s’installa dans le sien et ce -fut alors qu’il connut son premier étonnement, dont ses membres pour -ainsi dire, s’aperçurent avant lui-même: les banquettes n’étaient pas -assez larges pour s’y accroupir, les jambes croisées; ainsi pénétra pour -la première fois dans son cœur le soupçon inquiet que les pays qu’il lui -faudrait désormais habiter ne lui offriraient point tout ce qu’il avait -jusque-là possédé. Puis il vit entrer Kadidjé. - -Une figure blanche n’a besoin, pour exprimer les sentiments qui -l’animent, que de mouvements fort légers. Tout s’y peut lire; et le -principal souci des Européens et des sémites est par conséquent de -refréner la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, toutes les -peines du monde à distinguer quoi que ce soit sur un visage noir. C’est -pourquoi les nègres sont obligés de faire des grimaces très larges et -des gestes excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, une lippe -monstrueuse, et son ventre même manifestait de l’indignation. - ---Il n’y a pas, dit-elle, de _haremlik_ dans cette charrette à fumée. Où -veux-tu qu’une musulmane pieuse puisse prendre ici ses repas? -Faudra-t-il rester enfermées trois jours dans la boîte où tu nous as -mises? - -Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient n’a pas été fait, jusqu’à -ce jour, pour transporter des musulmanes respectueuses de leurs devoirs. -Il donna l’ordre qu’en effet Léila et son esclave fussent servies dans -leur compartiment, et elles lui manifestèrent leur mauvaise humeur. Cela -rendit Haydar, malgré lui, assez mélancolique. On a beau connaître qu’il -faut prendre l’humeur des femmes comme le temps qu’il fait et ne point -s’en inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste quand il pleut et quand -sa femme gronde. Haydar se rendit alors au wagon-restaurant, dans -l’intention de boire un café à la turque: et nul ne le salua. Cela -n’était pas étonnant, puisque nul ne le connaissait. Mais quand il -traversait, jadis, les rues de Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il -était le chef de la septième police, chacun plongeait la tête très bas, -ramassant un peu de poussière du doigt et la portant à sa poitrine, à sa -bouche et à son front. Il eut l’impression d’être isolé dans un monde -nouveau, horriblement brutal, parfaitement ignorant. Son cœur se serra, -il comprit l’horreur de l’exil. - - * * * * * - -Les hommes n’éprouvent vraiment le désir d’être près d’une femme que -s’ils ont l’âme troublée: c’est parce qu’ils se souviennent toujours -d’avoir été de petits garçons. Haydar sentit brusquement le désir de -retrouver Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs, de son -ventre écrasant des ventres, et mécontent parce qu’il ne savait même pas -s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant le compartiment -qu’occupait sa femme, il ouvrit la porte avec une sorte d’empressement -avide et douloureux. Il est très difficile d’exprimer décemment ce qu’il -aperçut. Un étranger était assis sur la banquette près de Léila, qui -avait tiré son voile ainsi qu’il convient. Mais tel était le seul -sacrifice qu’elle eût fait à la réserve qui convient aux musulmanes. - -Une inspiration irraisonnée saisit Haydar. Il tira sur la sonnette -d’alarme et le train s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient porter -on ne distinguait que des blés verts sur une immensité plate; mais -presque aussitôt on vit accourir, foulant les graminées claires, un -soldat serbe à cheval. Il lui avait paru suspect que l’Express-Orient -s’arrêtât, sans motif apparent, en pleine campagne. - -Le conducteur accourait lui-même à travers les couloirs, et, de chaque -wagon, ayant sauté par les portières sur la voie pour gagner plus vite -la place où s’était passé le drame, des voyageurs s’empressaient. Le -bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc venait d’être assassiné par -un fanatique de la liberté. Le conducteur dit à Haydar: - ---Où êtes-vous blessé? - ---Je ne suis pas blessé, répondit Haydar tristement, mais ce conducteur -est entré dans le _haremlik_, et... - -Le contrôleur eut quelque peine à comprendre que Haydar appelait -_haremlik_ le compartiment, pareil à tous les autres, où se trouvait sa -femme. Mais il devina le reste beaucoup plus aisément. - ---Si on faisait arrêter le train toutes les fois que ça arrive, dit-il, -on n’arriverait jamais! - -Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de la septième police. Le -soldat serbe riait parce qu’il était tombé du malheur sur un Turc. - -Léila pleurait, grasse, blonde et froide. Et Haydar se dit en lui-même: - ---S’il en est ainsi déjà quand nous sommes encore si près de -Constantinople, que se passera-t-il à Paris?... - - * * * * * - -Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice est lente, mais implacable, -acheva de venger son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau que le -ministre de la septième police lui avait fait appliquer sur les doigts. -Mais Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement, apprenant -qu’Haydar-pacha venait de prendre les routes de l’exil, il s’en fut -demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait remplacé s’il existait une -raison quelconque pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à -Constantinople. Le Jeune-Turc se fit apporter les pièces du procès, -puis, ayant médité, décida: - ---Nous ne poursuivons pas encore les crimes d’hérésie. Pars donc, tu es -libre; mais dépêche-toi, dans quelques semaines quelque chose me dit que -nous serons devenus aussi sévères sur la foi que le Padischah ou -davantage: il faut bien faire quelque chose pour le peuple! - - - - -XVII - -DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE -ZÉINEB - - -... Et quand Nasr’eddine put quitter Constantinople, près d’un an -s’était écoulé depuis qu’il avait quitté Brousse entre deux zaptiés, -derrière la queue d’une mule. Et ceci était la suite des trahisons de sa -femme, Zéineb la pernicieuse. Car Zéineb avait dit à Ahmed-Hikmet: - ---Ne sais-tu pas que le hodja, ce chien qui est mon époux, est un -hérétique, un Persan? Que ne le fait-on citer devant les oulémas de -Stamboul? - -Et elle avait cligné des yeux, la perfide, comptant bien que l’officier -saurait profiter de cette absence. En effet, ils s’abandonnèrent à leur -péché, mais Allah est plus puissant, Allah les en punit, car -Ahmed-Hikmet fut tué par les Arabes du Hedjaz, qui lui ouvrirent le -ventre en croix, et quand Zéineb apprit que Nasr’eddine s’était enfin -lavé de toute accusation de mauvaise doctrine et qu’on le lui renvoyait, -ce déplorable, elle venait de s’apercevoir qu’il aurait dû, pour son -honneur et sa sécurité, être de retour quelques mois plus tôt! - -Cependant Nasr’eddine, débarqué à Moudania, s’acheminait vers sa -demeure, monté sur une chamelle blanche. Il réfléchissait à son aventure -singulière. - - * * * * * - -«Des imputations portées contre moi, songeait-il, je ne crois pas qu’il -en fût une seule qui contînt, de vérité, ce qu’il en pourrait entrer -sous l’ongle de mon petit doigt. C’est un mystère, par Allah, c’est un -mystère! Ou plutôt c’est une intrigue. Il y avait un officier...» - -Puis il se rappelait Zéineb, l’injurieuse, qui le traitait plus mal -qu’un chrétien, et si souvent avait négligé ses repas, aux jours qui -pourtant n’étaient pas des jours de jeûne. - -«Hélas! songeait-il, la chair est faible! Les premiers jours que je fus -en prison, je me disais: «Du moins, on m’a fait une grâce; on ne m’y a -pas mis avec ma femme!» Et maintenant il me semble que je ne serais pas -fâché de la revoir. C’est extraordinaire!» - -Telles étaient ses méditations, tandis que la chamelle blanche avançait -toujours, avec sa bonne tête, ses yeux noirs, son cou brandi vers le -ciel comme la proue d’une galère des vieux padischahs; et, entre son -gaillard d’arrière et son gaillard d’avant, Nasr’eddine était assis, -bien soucieux de lui-même, et tout étourdi par la nouveauté de ses -sentiments. Ce fut ainsi qu’il arriva devant sa demeure. - -La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine se laissa glisser. D’abord, -il porta la main à sa poitrine, à sa bouche et à son front, pour la -politesse; puis il se frotta les deux cuisses, à cause de la fatigue, et -ensuite il pensa très fortement à sa femme, parce que c’était son désir. -Mais il n’en montra rien, par dignité. Il dit seulement à ses disciples -qui étaient venus le saluer: - ---Ça va bien, mes enfants, ça va bien. Vous êtes beaux comme la porte de -ma maison! - -Et ces paroles devaient naturellement lui monter aux lèvres; car, pour -un exilé, il n’y a rien de beau comme la porte de sa maison. Il la -reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre tout doucement, et derrière -il y a l’eau fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a l’amour. - -Ainsi avaient changé les sentiments de Nasr’eddine à l’égard de Zéineb, -et, sans qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à l’égard de -Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait que douze mois auparavant il se disait -chaque soir: «Quelle épouse, quelle épouse! Le Rétributeur sait ce qu’il -fait, mais moi je n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné celle-là -et non une autre?» A cette heure, au contraire, il pensait: «Après tout, -c’est mon épouse tout de même. Elle est belle: son corps n’est pas comme -son âme. Et qu’est-ce que son âme? Quelle est la nécessité que ma femme -ait une âme? Je ne connais que la mienne, qui est pleine d’indulgence. -L’indulgence est la vertu des saints: il va m’être très doux d’être un -saint.» Zéineb, de son côté, gémissait secrètement: «J’ai péché et, s’il -connaît mon péché, je devrai quitter cette maison où je régnais. Même, -s’il le veut, il peut me faire mourir. Que ce sort est cruel! Et que ne -ferai-je pas pour être pardonnée!» - -Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle n’avait pas eue depuis -qu’elle était petite fille, si claire, si tendre, étouffée comme un -baiser donné la nuit: - ---O mon seigneur, le salut sur toi! On t’attendait. - -Et elle baisa ses pieds, durant que la servante se hâtait, portant -l’aiguière pour les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il avait -décidé qu’il s’imaginerait être heureux, qu’il s’inventerait son bonheur -pour cette nuit de retour. Et qu’importaient les autres nuits! Il n’y -voulait pas songer. «Qu’elle soit silencieuse, se disait-il, silencieuse -et obéissante, aujourd’hui. Je lui prêterai des mots, je me persuaderai -que mon désir est son désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est comme -je la souhaite, et non pas Zéineb l’insupportable!» Or, il n’avait rien -à imaginer, il reposait dans de la douceur, il dominait sur de -l’obéissance: et cela lui sembla tellement extraordinaire que ses deux -sourcils, un instant, furent comme deux sabres courbes au-dessus de son -front plissé. Il abaissa les yeux: Ah! Zéineb avait un peu de peine à -rester agenouillée! Il distingua aussi une cernure douloureuse, une -ombre triste, autour de ses paupières, et comme un voile, fait de -meurtrissures molles, sur toute sa face. Ces signes, il les connaissait, -il n’était plus un adolescent naïf. - -Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa gorge: - ---Depuis quand... - -Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des pieds de son époux dans ses -deux mains, reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses dents mordant la -terre, parce qu’elle croyait que la vérité allait s’élever contre elle. -Et cela était si contraire aux habitudes de sa femme, si flatteur pour -son orgueil, si voluptueux pour ses sens, si attendrissant pour sa -force, que, malgré ce qu’il devina, Nasr’eddine se reprit, d’un ton -paisible: - ---... Depuis quand, en même temps que l’aiguière des ablutions, -n’apporte-t-on point ici, à l’époux qui revient, les confitures? - -Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher les confitures. - -«Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine est toujours le hodja -Nasr’eddine: un aveugle qui rêve.» - - * * * * * - -Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de la foi musulmane. Ceux qui -savent ne doivent pas dire: ils étaient deux époux, et, si ce n’est la -religion, c’est la décence, si ce n’est la décence, c’est l’envie qui -défendent de révéler le mystère. Mais celui qui dort seul, et même -l’amant, car il n’est jamais sûr de son bonheur, rêve avant de -s’endormir: «Qu’Allah m’en donne autant, et je le tiens quitte, en -vérité. Il n’y a rien de mieux au monde!» Quand Nasr’eddine sentait se -desserrer un peu le beau collier que lui faisaient les bras de Zéineb, -il lui paraissait étrange de ne pas sentir la morsure de la faim au -creux de l’estomac, de ne plus avoir à plier les épaules devant un juge, -et il s’émerveillait, lui qui durant douze mois de geôle avait été -incapable de désirer autre chose que le sommeil, rien que le sommeil, de -pouvoir à cette heure veiller joyeusement, une femme à ses côtés. Et -puis il se rappelait: «En vérité, hier j’étais en prison. Qui donc -m’avait dénoncé?» Il croyait l’avoir deviné, mais sentait bien plus -vivement sa jouissance actuelle que ses maux écoulés. En face de lui, -sur une petite place, par-dessus le mur de son haremlik, croissait un -très vieux platane, où un ménage de corbeaux, chaque année, avait -coutume de faire son nid. La saison était déjà bien avancée, et l’on -voyait, sur les hautes branches, les corvillons qui commençaient -d’essayer, non pas encore leurs ailes, mais leurs pattes hésitantes. - ---Il y avait bien des corbeaux autour de la femelle, quand je suis -parti, dit Nasr’eddine en rêvant. - ---Ah! répondit Zéineb, il ne reste plus que les deux qui ont fait le -nid. C’est le proverbe: «Beaucoup pour l’amour, deux pour le ménage.» - -Elle avait prononcé ces mots sans malice, mais Nasr’eddine la regarda -d’une façon si étrange qu’elle crut que son cœur allait éclater -d’épouvante. - -«Je me trompais, il sait tout», pensa-t-elle. - - * * * * * - -Le léger vent froid de la nuit la fit trembler, et elle sentit au même -instant en elle les premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. -Elle demeura immobile et peureuse. Il lui semblait que le poids de son -corps écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha la tête gravement et -se leva. Zéineb demanda, d’un air humble: - ---Où vas-tu, ya Nasr’eddine? - -Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi pour divorcer. Nasr’eddine -eut un sourire. - -«Ouallahi! songea-t-il, ce n’est pas de la sorte qu’elle m’eût parlé -avant ce méchant voyage. Elle m’aurait dit: «Tu sors? Et pourquoi -sors-tu? O débauché qui cours la nuit après avoir dormi le jour, -hypocrite, mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes, perfide!» Car -telles étaient ses façons de me traiter, je m’en souviens. Allah est le -plus savant, il m’a écrit la délivrance. Quant aux moyens, -n’approfondissons pas. L’homme est sous son destin comme le papier sous -le calame: ce qui est marqué, c’est marqué!» - -Il répondit donc: - ---Mon ange, ne devines-tu pas que je vais où j’allais jadis, près de la -source qui est au coin du cimetière de Bounar-Bachi, chez -Abdallah-le-boiteux, qui vend du café. - -Zéineb murmura: - ---Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à ton plaisir! - - * * * * * - -Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche de ce qu’il intéressait si fort -Zéineb de connaître! Le matin, il allait à la mosquée; le soir, il -s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que font les tombes des vieux sultans, -et il disait: «Si le samovar est bien abrité du vent et la poudre de thé -de bonne espèce, c’est le principal, ô mon épouse, c’est le principal! -Car, vers quatre heures, le vent de mer s’élève. Il est frais et doux à -mes vieux os, et il y a des cigognes dans le ciel: le vol des cigognes -est sublime.» - -Il voyait cependant la taille de Zéineb s’arrondir, mais gardait le -silence, et elle-même ne voulait pas avoir l’air de croire que -l’événement fût proche. Lorsqu’elle ressentit les premières douleurs, -elle serra les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment où Nasr’eddine -sortit pour aller s’asseoir, les talons sous les cuisses, à sa place -ordinaire, à l’ombre des vieux tombeaux; et il y resta même un peu plus -longtemps que d’habitude. Quand il revint vers sa demeure, une matrone -en sortait, et il trouva Zéineb couchée, tenant dans ses bras une petite -chose vagissante, encore toute meurtrie de la douleur de naître. Il -demeura silencieux, les cils baissés; son visage noircit parce qu’il -évoquait le jour où les zaptiés l’avaient mené chez le vali, l’odeur -affreuse des sentines du navire qui l’avait conduit à Constantinople, la -prison plus puante encore, les interrogatoires des mauvais juges, -l’argent qu’il avait dépensé, et la trahison sous son toit! - -Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait fini par prendre confiance -dans son mensonge. Décidément, le hodja ne savait rien. Il était trop -bête, ce saint homme, et il ne fallait plus qu’un petit mot pour lui -expliquer cette naissance un peu rapide. - ---Quel malheur, quel malheur, dit-elle, d’avoir autant souffert pour un -enfant qui n’a que sept mois! - -Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né dans ses bras et le soupesa -très sagement. Il allait bien sur les neuf livres. Et quelles belles -grandes oreilles détachées de la tête, que d’ongles, que de cheveux! Il -admira ce poids magnifique, et ces oreilles, et ces ongles, et ces -cheveux. Mais il admira aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge, il -se souvint des quelques mois de paix que ce mensonge lui avait donnés. -Il ne fut pas ému, il ne fit pas de grands gestes, il ne se contempla -pas lui-même dans sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme: - ---Par Allah! pour sept mois, il est bien avantageux! - - * * * * * - -Puis il sortit, parce que c’était l’heure de la cinquième prière. - - -FIN - - - - -TABLE - - - PRÉFACE v - - I.--OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB 1 - II.--DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE - MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE 13 - III.--COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES - CHRÉTIENS 36 - IV.--COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS 47 - V.--COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DEUX HISTOIRES - PROFITABLES 59 - VI.--OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS - UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE 82 - VII.--COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA - PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU - PADISCHAH, ET COMMENT IL EN SORTIT 93 - VIII.--COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA - BARONNE BOURCIER 106 - IX.--COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE - DEMI-LIBERTÉ 118 - X.--COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT - À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU - CORDONNIER 125 - XI.--COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME - POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS 156 - XII.--COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI - GAGNÈRENT LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK 171 - XIII.--DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE ET DE LEUR DOULOUREUSE - SÉPARATION 209 - XIV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA 230 - XV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER - CONSTANTINOPLE 245 - XVI.--COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR - ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI 260 - XVII.--DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À - L’ÉGARD DE ZÉINEB 274 - - -208-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--4-19. 8750-3-19. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON -ÉPOUSE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Nasr'Eddine et son épouse</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Mille</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 14, 2022 [eBook #69540]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NASR'EDDINE ET SON ÉPOUSE</span> ***</div> -<p class="c large">PIERRE MILLE</p> - -<h1>NASR’EDDINE<br /> -<span class="small">ET</span><br /> -SON ÉPOUSE</h1> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> -3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - - -<p class="c gap small">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="c">Format in-18.</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="small drap">BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES</td> -<td class="bot w35">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="small drap">LA BICHE ÉCRASÉE</td> -<td class="bot w35">— </td></tr> -<tr><td class="small drap">CAILLOU ET TILI</td> -<td class="bot w35">1 —</td></tr> -<tr><td class="small drap">LOUISE ET BARNAVAUX</td> -<td class="bot w35">1 —</td></tr> -<tr><td class="small drap">LE MONARQUE</td> -<td class="bot w35">1 —</td></tr> -<tr><td class="small drap">SOUS LEUR DICTÉE</td> -<td class="bot w35">1 —</td></tr> -<tr><td class="small drap">SUR LA VASTE TERRE</td> -<td class="bot w35">1 —</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>.</p> - -<div class="break"></div> - - -<p class="c top4em"><span class="i">Il a été tiré de cet ouvrage</span><br /> -<span class="small">VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span><br /> -<span class="i">tous numérotés.</span></p> - - - -<p class="c gap small">Droits de traduction, de reproduction réservés -pour tous les pays.</p> - -<p class="c small" lang="en" xml:lang="en">Copyright, 1918, by <span class="sc">Calmann-Lévy</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2> - - -<p>Nasr’eddine-Hodja est un personnage -historique : il vécut au début du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle -à la cour du glorieux Timour, le -conquérant de la Perse, de l’Arménie, -de la Russie et de l’Inde. Ce souverain -n’était pas sans présenter quelques rapports -avec certains monarques de nos -jours : il dressa, pour sa gloire, une -pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes -coupées, fit une fois massacrer mille petits -enfants avant son déjeuner, éleva à un -haut degré de perfection l’organisation -militaire, industrielle et administrative -de son empire, et fonda des écoles scientifiques. -Il était également fort pieux.</p> - -<p>Parmi les saints et les savants de son -entourage se trouvait Nasr’eddine. On ne -sait comment ce très distingué personnage, -lumière de la théologie et de la -jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé, -dans la mémoire des peuples, en -une sorte de bouffon ; mais nous ne saurions -nous en étonner à l’excès : la même -aventure échut au roi Dagobert. C’est -peut-être que les peuples conquis, après -avoir tremblé sous leurs vainqueurs, s’en -vengent en les raillant. En tous cas l’on -découvre, dans les plus anciennes aventures -attribuées à Nasr’eddine, la trace -de la malignité persane, et aussi d’une -propension persane à la critique, au -schisme, aux hérésies sociales et religieuses.</p> - -<p>Cet élément de critique et de malignité -a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à nos jours. -Car, à cette heure encore, en Asie Mineure, -à Brousse en particulier, le populaire -semble considérer que, s’il est mort, du -moins c’est il y a quelques jours à peine, -hier seulement, ou même aujourd’hui. -Par surcroît, de simple bouffon il s’est -transformé en une sorte de héros singulier. -Il n’a point perdu sa naïveté ; mais -son penchant à l’ironie, son scepticisme -théologique se sont accrus. Il faut peut-être -voir là, chose curieuse, un résultat -du profond respect que les Turcs d’Asie -Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient -discuter ouvertement un point de dogme : -l’idée même, je pense, ne leur en vient -pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie, -le penchant à l’incrédulité, sont dans la -nature humaine : et ces fidèles « croyants » -alors ne sont pas fâchés d’attribuer leurs -impulsions d’impiété à un imbécile. Mais -c’est ce qui fait que, peu à peu, le caractère -traditionnel de Nasr’eddine a changé : on -l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque -dans sa faiblesse et dans ses malheurs. -Sans cesse il est victime des hommes et -surtout des grands, mais il les raille -bonnement. Il est aussi victime des -femmes, de la sienne en particulier, mais -s’y résigne avec tant de simplicité qu’on -ne sait même pas s’il pardonne : c’est -qu’il a gardé toute la bonté, toute la -bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs -parmi les humains.</p> - -<p>C’est par ces paysans que j’entendis -jadis conter, dans les campagnes de -Brousse, les innombrables aventures de -Nasr’eddine. M. Bay, consul de France, -spirituel et merveilleux traducteur, interprétait -sur-le-champ ces récits devant -moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre -Nasr’eddine sous mes yeux, qu’à mon tour -je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu -différent, mais ressemblant encore, du -moins je le crois, à celui qui me fut -montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me -suffira qu’on puisse trouver quelque -saveur pittoresque à ces quelques pages. -On y découvrira aussi quelque apparence -du style des <i>Mille et une Nuits</i>, et même -deux passages qui existaient en germe -dans cet admirable et opulent recueil. -C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay, -je croyais entendre le D<sup>r</sup> Mardrus. Je dois -donc au nouveau traducteur des <i>Mille et -une Nuits</i> l’expression de ma gratitude.</p> - -<p class="sign">P. M.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">NASR’EDDINE<br /> -ET SON ÉPOUSE</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -<span class="small">OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE -ET ZÉINEB</span></h2> - - -<p>Hosséin, le riche marchand de soie du -bazar, salua en passant Ahmed-Hikmet, -lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci -lui rendit son salut sans morgue, et presque -avec déférence :</p> - -<p>— La bénédiction sur toi, Ahmed !</p> - -<p>— La bénédiction sur toi, Hosséin !</p> - -<p>Hosséin, le marchand de soie, est très -jeune, très beau et très pieux. C’est lui qui, -à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les -cérémonies des derviches hurleurs, dans la -grande maison qu’ils ont louée au-dessus du -cimetière. Il prie plus longtemps qu’un -iman, et le jeûne amincit ses os. Voilà pourquoi -Ahmed avait mis du respect dans son -salam. Mais aussi il avait hâté le pas, et -regardé en se retournant si Hosséin le suivait -des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un -homme si vertueux sût qu’il allait entrer -dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la -porte de derrière, dans la maison de -Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste -à l’heure où le hodja n’y était point, et que -sa femme était seule.</p> - -<p>— C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse ! -Uniquement pour te voir, et -t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il -quelques instants plus tard à Zéineb. Je -ne te regarde pas, mon âme ! Je ne suis pas -venu pour toi, ma maîtresse !</p> - -<p>Et Zéineb répondit, la dévergondée :</p> - -<p>— Je le sais, mon œil ! Aussi tu vas t’en -aller tout de suite, tout de suite ! Car mon -époux le hodja — que le ciel lui soit comme -la dalle d’une tombe, et la terre comme une -fosse — ne restera plus longtemps à la -mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage -tes forces, ô mon amour ! et prépare -tes reins. Aussitôt que je verrai le moment, -aujourd’hui peut-être, je te ferai prévenir -par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre -messagère.</p> - -<p>— Zéineb !… fit Ahmed, hésitant.</p> - -<p>— Parle, ma prunelle !</p> - -<p>— Zéineb, continua-t-il, est-ce que le -Rétributeur ne nous punira point ? Ton mari -est un si grand saint !</p> - -<p>— Lui ? dit-elle. C’est un mécréant, je te -le répète. C’est un impie, c’est un hypocrite ! -Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires, -il les connaît ; la loi, la jurisprudence, -il les connaît. Mais c’est un damné qui ne -croit à rien. Un jour la foudre tombera sur -cette maison.</p> - -<p>— O ma colombe, répondit Ahmed, s’il -en est ainsi, tant mieux : le péché est moins -grand… Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger -quelque chose, oui, quelque chose qui -pourrait l’éloigner ce soir.</p> - -<p>— Invente ! Perpètre ! Imagine ! Construis ! -ô mon genni !</p> - -<hr /> - - -<p>Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine -dissimulait sous sa grande sagesse un esprit -devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être -qu’il avait trop étudié, après avoir passé les -premières années de sa vie à ne rien savoir, -et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, -même alors, dans sa jeunesse, trop fréquenté -les Persans, ces hérétiques. C’est -peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. -O Brousse ! nid dans les branchages, -maisons aux toits jaunes, telles, -oui, telles des topazes serties dans une mer -d’émeraude ; ville verte abritant la mosquée -verte ; Olympe bithynien, époux des nuées, -père des ruisseaux ; plaines grasses, oliviers, -mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, -vasques moussues des fontaines, on est trop -heureux près de vous ! Vous faites trop -aimer la vie terrestre, on n’en désire plus -d’autre, on ne sait plus s’il en est une -autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci ? Allah -a fait la misère, il a fait la douleur, les -pachas qui vident les poches et remplissent -les prisons, les brigands qui coupent les -oreilles et ravissent les troupeaux, les déserts -sans puits, les rocs infertiles, pour -qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise : -« Ce sera mieux, quand je serai mort ! » -Mais dans un moment de pitoyable oubli, -il a fait Brousse : on ne peut être mieux -qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans, -les pensées que, sous son turban vert, nourrissait -le hodja Nasr’eddine ; et, en égrenant -son chapelet, il se disait : « Ces petites -boules de bois précieux sentent bon. » Mais -il oubliait de méditer sur les quatre-vingt-dix-neuf -attributs d’Allah, que représentent -les boules de ce chapelet.</p> - -<hr /> - - -<p>Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu -de temps après qu’Ahmed Hikmet en était -parti. Sa face, à son habitude, était tout -empreinte d’une délicieuse bénignité. Et il -dit à son épouse Zéineb :</p> - -<p>— Que cette journée est belle ! Que la -lumière est calme, pure, claire et caressante ! -Y a-t-il rien de meilleur au monde et de -plus hospitalier que ce platane, ces cyprès -et ce vieux buis dans notre jardin ?… -Femme, tu feras, pour ce soir, un pilaf, un -bon plat de pilaf, avec du riz de première -qualité, de l’excellent beurre et le safran le -plus parfumé. Nous le mangerons ensemble, -et puis la nuit viendra. La nuit est bonne, -aussi. La nuit est pleine de voluptés.</p> - -<p>Il annonça ce désir parce que, s’il aimait -les choses de la nature, il était de plus porté -sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, -chante bien, mais il est aussi très gourmand.</p> - -<p>— Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit -Zéineb.</p> - -<p>En disant cela, elle s’exprimait en bonne -musulmane. Il ne faut jamais décider qu’on -fera une chose sans ajouter : « S’il plaît à -Dieu. » Car Dieu est le maître. Croire qu’on -peut se passer de lui est un grand péché.</p> - -<p>— Eh non, non ! fit le hodja en secouant -la tête. Tu feras ce pilaf parce que cela me -plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je -le mangerai, sans plus.</p> - -<p>— O mécréant ! insista Zéineb, ne dis pas -de choses pareilles, toi qu’on révère comme -un saint homme ! Je ferai ce pilaf s’il plaît à -Dieu, et tu le mangeras s’il plaît à Dieu. -Voilà ce qu’il convient de dire.</p> - -<p>— Je refuse, répliqua le hodja, de mettre -Allah dans cette affaire. Je suis convaincu -qu’il a d’autres occupations.</p> - -<p>— Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite, -réprouvé ! O toi, qui vas brûler, torche de -résine, brigand !</p> - -<p>— O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace -qu’une tique sur un mouton, plus criarde -qu’un essieu de charrette, une vieille porte, -un troupeau d’oies ! plus bavarde qu’un -Français ! O toi, sempiternelle ! As-tu un -peu de cervelle dans ton crâne plein d’os ? -Alors, réfléchis. Tu as le riz, tu as le beurre, -tu as le safran, tu as le charbon, le feu et -l’âtre. Et j’ai des dents ! Voilà pourquoi -j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il plaise -à Allah, ou qu’il lui déplaise.</p> - -<p>— Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb. -Je ferai le pilaf, mais il t’arrivera malheur.</p> - -<p>Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer -un tapis sur l’herbe de son jardin et -s’assit pour passer le jour à jouir de la -lumière et de la fraîcheur tout à la fois. Le -petit bruit de son narghileh, le petit frisson -du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait -parfois un vautour passant au-dessus de -lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait ses -membres ; il reposait son esprit. Les chrétiens -ne savent pas reposer leur esprit en -même temps que leurs membres : les musulmans -ont cette science. Et c’est la plus précieuse, -et la plus délicieuse, et la plus savoureuse, -et ainsi la vie coule heureuse, et votre -ignorance en est honteuse !</p> - -<p>Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui -s’en allaient sur la poussière, tout affairées, -par un chemin toujours le même, comme -c’est la coutume des fourmis. Il s’amusa -malignement à leur barrer la route avec une -baguette, et la caravane s’arrêta, interdite -et obtuse : c’est une autre habitude des -fourmis.</p> - -<p>— Elles croient peut-être, elles aussi, que -c’est Allah qui leur défend d’aller plus loin, -songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme -les hommes, elles s’imaginent qu’il est des -signes d’en haut. Il n’y a pas de signes, et -on peut toujours faire ce qu’on veut, selon -sa nature ; il est vrai, certes, il est vrai, que -tout homme a son <i>kismet</i> ; mais son <i>kismet</i> -est dans les instincts qu’il a reçus en naissant, -et dans l’ordre général du monde.</p> - -<p>C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait -dans son impiété. Les heures coulèrent. -Dans le ciel encore bleu, la lune mit -un joli croissant candide ; et puis, les nuages -d’occident devinrent tout pareils à des robes -de noces : dorés, pailletés, argentés, tramés -de soie verte et galonnés de rouge ; et puis, -les oiseaux, dans le platane, se mirent à -piailler, — et le hodja sentit à l’odeur de -l’air, du côté de la cuisine, à la couleur du -feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf -était cuit dans le chaudron, que le pilaf était -sorti du chaudron pour entrer dans le plat -d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il -allait manger le pilaf. Et alors, il croisa ses -jambes devant une petite table, et il remercia -sa femme en prenant un air aimable, et il se -prépara à manger ce mets délectable, et sa -fatuité était déplorable !</p> - -<p>Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé -Allah, — loué soit l’unique ! — car justement -au moment qu’il allait, pour la première -fois, plonger la cuiller dans le plat… -pan, pan, pan ! voilà qu’on frappe à la porte ; -pan, pan, pan ! qui donc est là ?</p> - -<p>— C’est nous, deux gendarmes, deux -zaptiés, qui venons te voir de la part de Son -Excellence le gouverneur. Il veut te voir, -le gouverneur, il veut te voir tout de suite, -saint homme !</p> - -<p>— C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est -bon. J’irai après mon dîner.</p> - -<p>— Non, dirent les zaptiés, non ! Ça n’est -pas comme ça. Avant ton dîner, avant ton -dîner ! Tu mangeras chez Son Excellence, ou -bien tu ne mangeras pas du tout, nous n’en -savons rien. Mais il faut que tu viennes tout -de suite.</p> - -<p>— Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en -regardant son pilaf, que j’en prenne au moins -une bouchée, une seule bouchée !</p> - -<p>— Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche !</p> - -<p>— Tu vois, infidèle ! dit Zéineb. Maintenant, -que Son Excellence te garde tout le -reste de ta vie, s’il plaît à Dieu !</p> - -<p>Or, si le gouverneur avait fait mander -brusquement le hodja, la faute en était au -lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce -perfide, lequel avait suggéré au secrétaire de -Son Excellence que le hodja seul était -capable d’écouter un rapport sur un cas -épineux, un rapport très long, qui devait -partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire -l’avait dit au gouverneur. Et le gouverneur -avait trouvé cette idée une idée -d’entre les idées. Et le rapport était un rapport -d’entre les rapports. Après le préambule, -il y avait un exposé historique ; après -l’exposé historique, des considérations générales ; -après les considérations générales, -une lucide énumération des faits ; après -l’énumération, des conclusions ; après les -conclusions, un résumé des conclusions, et -après le résumé, des pièces annexes.</p> - -<p>— Je n’y comprends rien, dit le hodja -d’un air maussade.</p> - -<p>Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait -rien, car Son Excellence le gouverneur lui -donna des explications.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand Nasr’eddine sortit du palais, il -était plus de minuit. Son estomac était vide, -et très douloureux dans sa poitrine. La pluie -tombait dans la nuit noire, ses pieds et sa -robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva -devant sa demeure la cervelle toute brouillée -de faim, les épaules trempées et le cœur déjà -bien humble. Mais sa femme l’attendait -sûrement, car il vit assez distinctement une -lumière à la fenêtre, au-dessus de la porte. -Y avait-il une ombre, y en avait-il deux, -devant cette lumière ? Le grillage du moucharabieh -l’empêcha de bien voir. Il frappa.</p> - -<p>— Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb.</p> - -<p>— Passe par la porte du jardin, et franchis -le mur, répliqua-t-elle. Je vais le -retenir.</p> - -<p>Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main, -s’enfuyait pieds nus, elle cria d’une voix -âpre, à travers le lacis de bois :</p> - -<p>— Éloignez-vous, ô débauché ! qui peut -frapper à cette heure, s’il n’a de mauvais -desseins ?</p> - -<p>— Ouvre, ma femme ! dit Nasr’eddine -tristement, c’est moi !</p> - -<p>— Qui, vous ? insista Zéineb.</p> - -<p>— Moi… Nasr’eddine, continua-t-il d’un -air soumis.</p> - -<hr /> - - -<p>A ce moment, il crut bien entendre la -porte du jardin qui s’ouvrait, et soupçonna -qu’un autre malheur, moins réparable que -celui d’avoir manqué son dîner, l’avait encore -atteint au cours de cette nuit funeste. Mais -il ajouta seulement, tout à fait dompté :</p> - -<p>— C’est moi, Nasr’eddine, je te dis… Et -le mari d’une femme fidèle, s’il plaît à Dieu !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -<span class="small">DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE -SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX -DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE</span></h2> - - -<p>Ainsi le hodja vit naître en son esprit le -soupçon que Zéineb n’était point seulement -une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, -ouallahi ! de bien autre encore. Cependant -il garda le silence. D’origine arabe par son -père, il avait eu pour mère une femme -turque. De là vient peut-être qu’il était mal -assis dans son esprit et son caractère. -Parfois d’une incroyable et douce naïveté, -comme sont les Turcs, ayant pour agréable -de croire aux plus étranges contes : il avait -passé pour obtus dans sa jeunesse, lors des -premières études qu’il fit dans les monastères. -Parfois au contraire subtil et malin, -enclin au doute jusqu’à l’hérésie ; et si même -on lui parlait des honteuses doctrines de -Mohammed-Schamalgani, qui professa plus -que la transmigration des âmes — la possibilité -de leur transfusion l’une dans l’autre -du vivant de leurs corps : « Hélas, voilà -qui serait bon à souhaiter ! » disait-il -seulement, songeant à Zéineb. Si l’on -ajoutait que cet abominable Schamalgani -voulait abolir tout culte rendu à la divinité, -et, glorifiant les plus affreux péchés de la -chair, allant même jusqu’à affirmer qu’après -tout ces péchés-là étaient encore « le -meilleur moyen pour les parfaits de se -communiquer aux imparfaits » : « Eh, eh ! -faisait Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est -une opinion. Contentez-vous de ne pas la -partager. La vie n’est pas le péché. Je -suppose que le péché est laid : on me l’a dit. -La vie est belle… qu’on aille donc dans la -montagne me chercher des fleurs. »</p> - -<p>Ses disciples alors coururent la montagne -pour lui chercher des fleurs. Ils s’en -revinrent, les pans de leurs robes tout -gonflés de leur moisson. Un seul, parmi -tous, ne rapportait qu’une violette, et les -autres se moquaient de lui.</p> - -<p>— C’est tout ce que tu as trouvé ? -demanda Nasr’eddine.</p> - -<p>— Hodja, répondit-il, j’en ai vu des -milliers ; mais toutes, levant la tête au ciel, -étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là -seule s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la -cueillir. Les autres, je les ai laissées en -prière : car les fleurs sont la prière des -plantes.</p> - -<p>— J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine -en l’embrassant.</p> - -<p>A ces moments-là les gens disaient : « Ce -Nasr’eddine est un grand saint. » Mais un -jour trois frères s’en vinrent lui demander -le concours de sa science pour les aider à -partager l’héritage paternel.</p> - -<p>— Et comment désirez-vous que ce partage -s’accomplisse ? interrogea Nasr’eddine. -Selon la loi des hommes, ou selon la loi -d’Allah ?</p> - -<p>— Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent -pieusement les trois frères.</p> - -<p>— Vous avez raison, mes amis, vous avez -raison !</p> - -<p>Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, -il le donna au frère aîné. Presque tout ce -qui restait, il le poussa vers le second. Et -le troisième n’eut plus grand’chose.</p> - -<p>— Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas -juste ! En vérité, ce n’est pas juste !</p> - -<p>— Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le -partage selon la loi d’Allah : aux uns -beaucoup, aux autres peu. Ah ! si vous aviez -demandé le partage selon la loi des hommes, -c’eût été différent, bien différent ! Mais vous -avez eu raison, mes enfants ! Qui pourrait -dire que vous n’avez pas eu raison ? Il faut -toujours s’efforcer de plaire à Allah.</p> - -<p>Dans de telles occasions, les gens étaient -portés à croire qu’il était peut-être un saint, -mais alors un mauvais saint : un grand sage -a écrit qu’il en peut exister, comme de mauvais -anges. Mais c’est qu’il se souvenait de -ses débuts : ses débuts lui avaient enseigné -à pousser la modestie de ses jugements personnels -jusqu’à supposer qu’il ne faut point -se montrer trop sûr ni des autres hommes, -ni des doctrines, ni de rien.</p> - -<hr /> - - -<p>Car, quand Nasr’eddine était tout jeune -encore, on dit qu’il fut domestique et <i>softa</i>, -c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent -situé sur les confins de l’oasis de Damas, là -où commence le désert que doivent franchir -les caravanes qui vont à la Mecque. Il est -sûr qu’à cette place était mort un grand marabout. -Par Allah le Clément, je dis que cela -est sûr : car on lui avait élevé un tombeau -d’entre les tombeaux, et tout près de ce tombeau, -il y avait ce couvent d’entre les couvents, -tout peuplé de derviches très pieux, -dont le prieur était un savant d’entre les -savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il -y a dans le saint Livre, il le savait ; tout ce qui -se trouve dans les commentaires du Livre, -il le savait. Quand il avait écrit les paroles -qu’il faut sur un papier, de la pointe de -son calame merveilleux, la chose arrivait -que commandaient ces paroles ! Ceux qui -avaient les yeux obscurcis, Hadji-Bekri -leur soufflait par trois fois entre les cils, -et leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui -avaient les genoux raidis par l’âge ou les -douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et -quand ils se relevaient, leurs jambes étaient -souples comme celles d’un jeune chameau -de course. Et si d’aventure un petit enfant -était malade, on n’avait qu’à le coucher -devant le tombeau du saint : cet enfant -n’eût-il que dix-huit mois, n’eût-il que -quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût -un homme corpulent et de grand poids, lui -montait sur le ventre, de ses deux pieds sur -le ventre : et l’enfant était guéri ! C’était à -cause des vertus du saint qui était mort, et -de la science et de la foi du prieur vivant -que ces miracles avaient lieu. Et quand -Hadji-Bekri passait, dans sa robe de lin -blanc, toujours immaculée, les fidèles en -baisaient les pans ! Ils en baisaient les pans, -courbés en deux, après avoir pris la poussière -de la route au bout de leurs doigts -pour la porter à leur front.</p> - -<p>Le prieur était un homme majestueux -d’apparence, mais modeste en son langage, -et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou -plutôt ménager des grandes richesses de la -communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il -aimait entre tous, parmi ses disciples, était -justement Nasr’eddine, bien que ce jeune -softa passât alors pour un peu lent d’esprit, -et plus enclin dans sa candeur, à jouir des -dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et -ses attributs.</p> - -<p>A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore -pu apprendre de la prière que les génuflexions, -non les paroles, mais il était doux, -serviable, fidèle avec innocence et simplicité. -Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était -Nasr’eddine qui lui versait le café près de la -fontaine, sous l’ombre fraîche du grand portique, -entrée sublime du tombeau miraculeux ; -c’était Nasr’eddine qui courait devant -sa mule quand il sortait pour aller visiter un -pieux confrère, ou le chef des caravanes de -pèlerins ; et quand Hadji-Bekri se rendait à -la mosquée pour enseigner les fidèles, -Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil -d’être chargé pour quelques instants de tout -le poids d’une science qu’il ne comprenait -pas. Mais le salut sur lui ! Il avait la foi.</p> - -<p>Cependant, à la longue, il devint triste.</p> - -<p>— Qu’as-tu, Nasr’eddine ? demanda le -prieur.</p> - -<p>— Hélas ! répondit Nasr’eddine, je voudrais -revoir mon pays.</p> - -<p>— C’est sans doute la volonté d’Allah, dit -Hadji-Bekri en soupirant. Il ne faut jamais -retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.</p> - -<p>Et lui ayant mis dans la main un peu -d’argent, il fit aussitôt amener un âne tout -sellé.</p> - -<p>— La route est longue, dit-il, et je ne veux -pas qu’un serviteur comme toi aille à pied. -Mais quand tu seras parvenu chez toi, -renvoie-moi cet âne par quelque personne de -confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu -bien, je te le prête : car cet âne est de haute -race ; il n’est point un âne comme les autres.</p> - -<p>Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai -fait comprendre, parce qu’il était ménager -de son bien.</p> - -<p>— Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, -répondit Nasr’eddine.</p> - -<p>Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant -le prieur et songeant aux siens. Quand -la route était difficile, il mettait pied à terre -pour ménager la bête. Lui-même, il puisait -l’eau pour la faire boire, quand un puits était -bien propre ; et le soir il ne l’attachait que -par une corde très longue afin que l’âne pût -se repaître, tout autour de lui, des herbes -raides qui croissent entre les pierres.</p> - -<p>Mais il vint un jour que l’âne refusa de -boire, et le lendemain matin Nasr’eddine vit -que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea -d’abord de la voix et de la main, mais l’âne -ne mangea pas. Il lui dit des choses flatteuses, -mais l’âne ne but pas une goutte. -Alors il l’appela âne des ânes, âne cornard, -âne bâtard, âne plus bête que son ânier : -mais l’âne se coucha par terre.</p> - -<p>— Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il -allait mourir ?</p> - -<p>Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas -tout de suite, mais il agonisa, comme font -les animaux de sa race quand ils sont -fourbus, avec un souffle silencieux qui lui -soulevait les côtes, et diminua tout doucement.</p> - -<p>— Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est -mort ! Voilà ma chance. Le prieur me dit de -lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, -et il n’y a plus d’âne. La malédiction est sur -moi ! Mais cachons cet animal de calamité.</p> - -<p>Il fit donc un trou dans le sable et les -rochers pour l’enterrer. Mais comme il était -encore affairé à ce travail, <i>ouallahi</i> ! voilà -qu’il distingue sur le fin touchant du ciel et -de la terre une caravane qui marchait justement -vers le côté d’où il était parti.</p> - -<p>— C’est encore ma chance ! se dit -Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en vont -sûrement passer par le <i>tekké</i> de mon maître -le prieur ; ils vont me demander qui j’enterre ; -et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront -à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. -Comment faire, <i>machallah</i> ! comment faire ?</p> - -<p>Cependant, il ne cessait de mettre des -pierres sur la fosse, et la caravane approchait -toujours. Les chameaux marchaient les -uns derrière les autres, leurs pieds mous -allongés comme des pantoufles sur le sable -sec, et les hommes, sur leur dos, avaient -une voix hésitante et rocailleuse parce que, -dans ce désert, ils avaient presque désappris -de parler.</p> - -<p>— Qui donc ensevelis-tu ici ? fit le premier, -arrêtant son chameau.</p> - -<p>— Il arrive ce que je craignais, songea -Nasr’eddine ; hélas ! que leur puis-je dire ?</p> - -<p>Mais comme il fallait répondre, il se précipita -en travers de la fosse, criant sans plus -savoir ce qu’il faisait :</p> - -<p>— C’est un saint homme que j’ensevelis, -ô musulmans ! Il m’accompagnait dans mon -voyage, et il est mort ici !</p> - -<p>Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il -venait de proférer l’épouvantait, il gémit -plus fort. Mais voici : tous les chameaux -s’agenouillèrent, et tous les caravaniers -déjambèrent leurs selles.</p> - -<p>— Un saint homme ? Et nous ne porterions -pas, nous aussi, notre pierre sur sa -tombe !</p> - -<p>Donc ils allèrent chercher des blocs de -granit et de grès, les plus lourds qu’ils -purent ; et bientôt, sur la face du sol aride, -le lieu de la sépulture monta comme une -pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit -à Nasr’eddine :</p> - -<p>— Un saint homme, vraiment ?</p> - -<p>— Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant -qu’il en doutait, le plus saint des saints, je -t’assure ! Toutes les bénédictions étaient -sur lui.</p> - -<p>— Alors, dit l’homme en méditant, son -tombeau doit faire des miracles… et nous -avons ici un pauvre compagnon qui devient -aveugle.</p> - -<p>On amena le malade devant Nasr’eddine. -Ses yeux brûlés par la poussière, le vent et -le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait -si fort de guérir qu’il avait l’air, devant -ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un affamé -devant une table couverte de viandes.</p> - -<p>— C’est toi qui étais le disciple du saint, -dit-on à Nasr’eddine. Tu connais donc les -prières qu’il récitait ?</p> - -<p>— Moi ? fit Nasr’eddine, épouvanté.</p> - -<p>— Allons, allons, dis les prières !</p> - -<p>Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, -et aussi comme il avait vu faire -à son maître le prieur. Il ne savait pas les -paroles, mais il médita profondément, et -par trois fois souffla sur les paupières du -malade.</p> - -<p>— Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces -hommes supposeront seulement que le disciple -n’est pas digne du maître ; alors ils me -laisseront tranquille !</p> - -<p>Mais voici que le malade recula de trois -pas, mit la main sur ses yeux, puis se prosterna -devant le tombeau en criant :</p> - -<p>— J’y vois ! Qu’on me lave les yeux avec -un peu d’eau, je suis sûr que j’y vois !</p> - -<p>Tous les caravaniers s’étaient prosternés -à leur tour devant Nasr’eddine. Et ceux qui -avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux -qui avaient de l’argent, de l’argent ; et tous -les autres, selon leurs richesses ou leur commerce, -des aromates, des nourritures et des -breuvages.</p> - -<p>— Nous n’avons pas besoin d’aller plus -loin, déclarèrent plusieurs. C’est ici un lieu -de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on -trouver de plus auguste ?</p> - -<p>Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine -« maître ».</p> - -<p>— Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons -tes disciples et nous construirons un <i>turbé</i> -au-dessus de ce tombeau.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son -tour prieur d’un grand monastère ; on venait -à lui de tous les points du monde, et il continuait -de guérir les malades. Il en demeurait -tout étonné et restait modeste. Quelquefois -il allait solitairement méditer sous le turbé. -La tombe était maintenant toute revêtue de -faïences bleues allumées d’or, et dans le stuc -ajouré des murailles on avait incrusté en -arabesques des corindons, des cornalines, -des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors -Nasr’eddine murmurait :</p> - -<p>— Ça va bien, en vérité, ça va très bien. -Mais celui qui est là-dessous, il ne faut pas -qu’on le déterre !</p> - -<p>Et c’est ainsi qu’il commença de croire -que tout arrive, et que les hommes vivent, -sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin -de l’histoire est, plus encore, déplorable et -merveilleuse !</p> - -<p>… Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en -allait parfois méditer tout seul dans le <i>turbé</i> -qu’on avait élevé au-dessus du corps de -celui que vous savez, et il murmurait :</p> - -<p>— Ça va bien, ça va bien, mais celui -qu’on a mis là, il ne faut pas qu’on le -déterre !</p> - -<p>Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, -et la confrérie qui s’était rassemblée alentour -continuait de croître en richesse et en -sainteté. Cependant le vieux <i>hodja</i>, premier -maître de Nasr’eddine, s’étonnait de voir -diminuer le nombre des pèlerins et des -malades qui avaient recours à sa science ou -venaient s’inspirer de ses vertus.</p> - -<p>— <i>Machallah</i> ! songeait-il, voilà qui est -étrange ! On ne m’apporte presque plus de -petits enfants pour que je leur marche sur -le ventre ; il s’écoule des mois entiers sans -qu’on me demande un seul talisman écrit à -la pointe de mon calame merveilleux, et -voici bien un an que je n’ai rendu la vue -même à un borgne. Que se passe-t-il ?</p> - -<p>Sûrement les ressources de sa communauté -n’étaient plus ce qu’elles étaient. Il y -avait moins de beurre et de safran dans le -pilaf, moins de pilaf dans les marmites, -moins de marmites sur le feu. Pour ses -moines et ses softas, les uns après les autres, -ils le quittaient.</p> - -<p>— Il nous faut aller prêcher, saint homme, -disaient les moines. Nous mènerons une -vie misérable sur les routes du désert, mais, -que veux-tu, le désir de la prédication nous -brûle ! C’est le fruit de ton enseignement.</p> - -<p>— Mais tu es bègue ! répondait le vieux -hodja. Et toi, celui que je vois là-bas, depuis -que je te connais, tu n’as jamais dit que des -sottises !</p> - -<p>— Ça ne fait rien, répondaient-ils. On -n’en verra que mieux notre bonne volonté. -C’est la bonne volonté qui fait les saints.</p> - -<p>— Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.</p> - -<p>Les softas se disaient malades, ou si -pauvres qu’ils ne pouvaient plus payer leur -nourriture. Certains se plaignaient d’être -battus, ce qui était un mensonge.</p> - -<p>— Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à -l’un d’eux, avoue plutôt la vérité. Où vas-tu ?</p> - -<p>— Au couvent qui est là-bas, de l’autre -côté du désert, répondit le disciple en rougissant. -Pardonne-moi, hodja : c’est là qu’ils -vont tous ! On dit qu’il y a un si beau <i>tekké</i>, -une mosquée qu’on croirait bâtie par les -anges, et un tombeau dont la vue seule -encourage à la piété. Pour les miracles, ils -sont innombrables !</p> - -<p>Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il -s’ennuya tant qu’il finit par éprouver, comme -tout le monde, le besoin d’aller visiter ce -monastère miraculeux. Il partit donc à la -pointe de la nuit pour profiter de la fraîcheur, -monté sur une mule blanche et suivi du seul -fidèle qui ne l’eût pas abandonné. C’était un -vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui avait -pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant -les paroles, mais le charme n’avait -rien fait ; et le moine, tranquille, disait que -c’était la bénédiction qui lui avait été écrite, -puisque, du fond de sa perpétuelle obscurité, -il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et -c’était même pourquoi il n’était point parti -comme ses frères. Nulle curiosité ne le poignait : -en quelque lieu que ce fût, voyant -Allah et ne pouvant voir rien autre. Mais -quand le hodja eut décidé de faire le voyage, -il l’accompagna par respect et aussi par -esprit de mortification, car il marchait à -pied, tenant la mule par la queue pour se -conduire.</p> - -<p>Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du -<i>tekké</i>, qui était le but de leur pèlerinage, -l’aveugle eut presque une tentation.</p> - -<p>— O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, -toi qui as des yeux, dis-moi si c’est beau. -Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends -me semble une musique céleste. Qu’est-ce -donc qui chante ainsi à travers le ciel ?</p> - -<p>C’étaient les sonnailles pendues et tintantes -au cou de tous les chameaux de toutes -les caravanes de pèlerins. Il en venait du -sud et du septentrion, de l’ouest et de -l’orient, de toutes parts, de toutes les routes, -par milliers ; et à cause de ce joli bruit qu’elles -faisaient, de ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, -pénétrant aux oreilles, voluptueux -à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long -col, leurs jambes démesurées, le bondissement -figé de leur dos, faisaient penser à -d’immenses sauterelles stridentes empressées -vers leur but. Beaucoup de chamelles -étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à -côté d’elles, blancs ou bruns, floconneux -dans leur poil comme la neige fraîche ou le -chanvre cardé, découvrant leurs gencives et -montrant leurs petites dents naissantes -quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers -les tétines des mères. Au milieu d’eux marchaient -des Syriens, qui s’étaient faits bateleurs -par piété. Ils mimaient les batailles -qu’ils avaient dû livrer dans le désert contre -les Bédouins pillards, brandissaient des sabres -courts, courbes et lumineux comme un -croissant lunaire, sautaient, dansaient, hurlaient ; -et leurs yeux brillaient d’enthousiasme -et aussi de vanité, parce qu’on les -applaudissait.</p> - -<p>Le monastère était maintenant comme -une ville. Des marchands par centaines en -occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, -le riz, les fèves, les pastèques, la -viande de mouton qui rôtit au feu d’un -brasier perpétuel, enfilée à de longues lames -de fer, le sel et les épices. Mais plus près -encore des édifices, on ne voyait plus qu’un -pieux commerce : on vendait les <i>tesbits</i>, les -chapelets dont les quatre-vingt-dix-neuf -grains signifient les attributs qui émanent -d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, -pareils à des yeux félins, d’autres -en graines venues d’Afrique, dont le parfum -inspire l’amour aux femmes ; et d’autres -encore, taillés dans le cristal, l’onyx et le -quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient -comme des larmes.</p> - -<p>Un portique apparut ensuite, entourant -le cloître qui précédait le tombeau. On y -entrait par une porte immense dont l’ove, -s’arrondissant, formait un cercle presque -complet, comme si elle eût voulu s’élargir -pour laisser entrer le soleil même, avec son -globe et ses rayons. Au centre du parvis, -dans des rigoles tracées à travers les dalles, -l’eau coulait d’une fontaine avec un bruit -incessant et très doux ; et dans ce marbre -tout ajouré, presque trop transparent, -comme le voile d’une femme immodeste, on -eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites -fougères toutes désireuses de vivre perpétuellement -dans la fraîcheur ; mais de plus -près les yeux reconnaissaient que ces herbes -étaient faites d’émeraudes.</p> - -<p>— Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, -que c’est beau ! Je ne m’étonne pas que nul -ne vienne plus dans mon <i>tekké</i> ; ses richesses -sont misérables en comparaison de cette simplicité -chaste, de cette apparence ingénue et -grave. En vérité, ces édifices sont comme -une femme qui marcherait nue, le lendemain -de ses noces, dans la cour du haremlik, -sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent -envie de les étreindre et pourtant de -les respecter. Celui qui les a fait construire -n’est pas seulement un grand saint ; il doit -posséder un grand esprit.</p> - -<p>Il demanda instamment l’honneur d’être -reçu par lui avant le jour de vendredi, le -seul où cet <i>iman</i> illustre se montrât en public -pour édifier les âmes et accomplir des -miracles ; et telle était la réputation d’Hadji-Béchir -pour la science et la piété que sa -requête fut agréée. Derrière le tombeau, -devenu un monument aussi vaste que le -<i>Tadj</i> dans l’Inde, ou la mosquée d’Omar à -Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée -d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours -tremblants, dont les feuilles, par la grâce -d’Allah, semblent faire effort pour vous -éventer. Un réchaud en cuivre rouge brillait -sur le vert de l’herbe comme une fleur flamboyante ; -et assis auprès, sur les jambes et -les genoux, un homme buvait une tasse de -thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la -tête. Et alors — oh ! de toutes les attitudes -la plus choquante et la plus imprévue, de -toutes les incongruités la plus grossière et -la plus impardonnable ! — Hadji-Béchir, au -lieu de se prosterner, mit la main sur ses -yeux, regarda encore, remit la main sur -ses yeux, puis se tapa les deux cuisses et -partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie -lui fit écho.</p> - -<p>— C’est toi, Nasr’eddine ? cria-t-il, c’est -toi ?</p> - -<p>A son tour, Nasr’eddine le regarda, le -reconnut, et tomba d’un coup à ses pieds.</p> - -<p>— Oui, maître, fit-il, c’est moi ! Je redoutais -ce moment, mais je savais qu’il devait -venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es -venu. Je te craignais, mais je t’attendais.</p> - -<p>— Toi, Nasr’eddine ! poursuivit le vieux -hodja, ébahi. Toi qui ne savais pas lire, qui -des prières n’avais pu apprendre que les -génuflexions, toi l’ignorant des ignorants ! -Et tu diriges une communauté, et tu fais des -miracles, et tu as construit des demeures -divines pour la divinité, saintes pour la sainteté, -belles pour la beauté ? Je n’y comprends -rien.</p> - -<p>— Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, -je voudrais y comprendre quelque chose, -mais je suis encore moins avancé que toi. -Car tu ne sais pas encore tout. Tu sais -que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai -pas toujours su réprimer les mouvements de -ma chair ; je le sais aussi. Mais ce que tu ne -saurais deviner et dont j’ai la conscience -pleine, ô maître, c’est que je suis un menteur.</p> - -<p>— Toi ? interrogea Hadji-Béchir.</p> - -<p>— Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours -en larmes.</p> - -<p>Et le conduisant au <i>turbé</i>, il lui révéla -l’histoire de celui qui reposait sous la voûte. -A s’être reposé si longtemps parmi les -faïences bleues sabrées de lettres d’or, l’air -y avait fini par prendre la couleur d’une eau -de source où brilleraient des paillettes de -mica ; et toute l’architecture de ce tombeau -était à la fois si solide et si légère, si grave -et si charmante qu’il faisait penser à une -cage dont les oiseaux seraient des prières.</p> - -<p>— Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela -recouvre un mensonge. Et pourtant moi qui -suis ce menteur, je fais des miracles ; moi -qui ne sais pas lire, je donne des avis sur -lesquels les sages disputent ; moi qui suis un -ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du -moins j’en ai la réputation. Car je n’ai -jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis -encore à me demander comment c’est arrivé. -J’ai laissé faire, et on m’a dit que j’étais un -saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais -un théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai -la mémoire d’un homme de goût.</p> - -<p>— Certes, prononça Hadji-Béchir, cette -histoire est singulière, et si elle était écrite -à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur -de l’œil, elle serait une cause d’étonnement. -Mais, Nasr’eddine, mon pauvre, je vais t’en -dire une autre plus étonnante encore.</p> - -<p>— Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.</p> - -<p>— Écoute. Celui qui est enterré ici…</p> - -<p>— Eh bien ? fit Nasr’eddine.</p> - -<p>— Celui qui est enterré ici n’est que le -petit-fils de celui qui est enterré là-bas.</p> - -<p>— Dans ton monastère ? demanda Nasr’eddine. -Un autre âne ?</p> - -<p>— Oui ! fit le vieux hodja, de la tête.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut à partir de ce moment que le génie -de Nasr’eddine se développa véritablement. -Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse -qui le rendit célèbre venait du paradis, ou -d’ailleurs. Je suppose que c’est cela qu’on -nomme la sagesse humaine…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE CONNUT -CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS</span></h2> - - -<p>La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence -le gouverneur sans avoir soupé, pour -voir ensuite danser deux ombres derrière les -moucharabiehs de sa propre demeure, — car -il eût juré, à la réflexion, que décidément il -y avait deux ombres, — cette nuit-là fut assez -mauvaise pour Nasr’eddine. Pourtant, dès -l’aube, il quitta sa couche. Son âme enfantine -adorait le soleil, il était comme les -oiseaux : malgré les plus cuisants soucis -l’obscurité l’endormait ; l’œil du jour, aussitôt -ouvert, ouvrait ses yeux.</p> - -<p>Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa -ses pieds dans ses babouches, s’en fut, pour -les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi, -et ne rentra chez lui que vers la méridienne, -encore qu’il eût grand’faim. Zéineb cria, -d’une voix fort irritée :</p> - -<p>— D’où viens-tu, libertin ?</p> - -<p>Car c’était sa politique, à cette dévergondée, -d’accuser son époux du crime qu’elle-même -commettait, pensant, avec quelque raison, -qu’une telle attitude parlait en faveur de sa -vertu.</p> - -<p>Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait -pas convenable de répéter, et qui toutes tendaient -à noircir la réputation de ce saint -homme. Or, le hodja était allé fort innocemment, -selon sa coutume en été, passer la -matinée à l’ombre des platanes qui ombragent -les tombes des vieux sultans de Brousse. -C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais, -délicat et fin : la respiration mystérieuse des -ifs et des buis, qui se rangent sous les grands -arbres comme des soldats alignés dans un -khan, sous un portail ; le marbre des tombeaux, -blanc et un peu doré ; l’herbe même -de cet enclos, tondue juste comme il faut -par les chèvres de l’iman gardien, si douce -aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, -les jambes croisées, les talons sous les -cuisses.</p> - -<p>— Ouallahi ! songea Nasr’eddine. Il paraît -que c’est moi qui suis un libertin. Je croyais -bien pourtant avoir employé mes yeux seulement -à regarder le samovar, où bouillonnait -l’eau pour faire le thé, ma bouche à -boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien -faire, et toute mon âme à ne rien penser. -Allah est le plus grand ! Il a donné aux -femmes une extraordinaire imagination ou -bien une étrange astuce !</p> - -<p>Telles furent ses pensées, mais il se garda -bien de prononcer un mot. Toutefois, ayant -grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y -ayant vu ni feu ni couleur de feu, ni viande -ni odeur de viande, laissa paraître quelque -étonnement.</p> - -<p>— O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où -est notre dîner ?</p> - -<p>— Va demander ta nourriture à celles que -tu fréquentes, répondit-elle. Pour moi, je -suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de -poix !</p> - -<hr /> - - -<p>Le hodja s’en fut tristement chercher sa -pitance chez le traiteur du bazar, qui souleva -pour lui tous les couvercles de ses plats -d’étain : ceux qui contiennent les pois -chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans -une sauce au safran, les haricots ronds, les -poulets farcis d’olives noires, le pilaf aux -grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait -en lui-même : « Pourquoi ce saint -homme, qui a pris femme selon la loi d’Allah, -ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de -son <i>haremlik</i> ? » Mais ceci était le secret de -la foi musulmane ; il ne posa aucune question. -Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait -ses réflexions ; il en fut humilié.</p> - -<p>« Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a -écrit sur moi que ma femme serait méchante, -par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et -jalouse ou faisant semblant, juste à l’heure -où moi je deviens un assez vieil homme, -parfaitement tranquille. Ma conscience est -pure. Je n’ai rien à me reprocher contre la -loi du Prophète — loué soit son nom ! — qui -nous promet le paradis si nous n’avons -jamais jeté les yeux que sur nos épouses -légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une -femme, et j’ai toujours fait l’économie d’une -esclave : celles qui sont belles sont chères, -et je n’ai souci de celles qui sont laides… -Mais cela importe peu : ce n’est que la vérité, -c’est-à-dire rien ; car une femme jalouse — en -admettant que la mienne ne soit que -jalouse — est une malade inguérissable, -qui vit dans un monde imaginaire, où les -seules réalités sont pour elle ses rêves désolants. -Que je voudrais être plus jeune ! Je -m’offrirais la consolation de ne jamais me -coucher sans remords, et sans me dire : -Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable ! »</p> - -<p>Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était -devenu très paresseux de son corps. La -méditation dans une chambre paisible, la -contemplation des petites fourmis dans -l’herbe, l’histoire des amours des autres -suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette -heure que son épouse lui reprochait de -manquer de vertu ! Il n’avait pas de chance, -non, il n’avait pas de chance !</p> - -<p>Il revint chez lui bien mélancolique. Il -portait son dîner dans un beau vase ovale, -en cuivre brillamment étamé, fermé par un -couvercle où des oiseaux, gravés à la mode -persane, ouvraient les ailes, becquetaient, -tournoyaient parmi des guirlandes. La -nourriture y était tenue au chaud dans cinq -petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, -et quand il disposa les cinq plats sur une -natte, et quand il se disposa, confortablement -assis sur la natte, à manger le contenu des -cinq petits plats, voilà encore que survint -Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria :</p> - -<p>— Fils de Cheïtan ! hypocrite ! ami de -chrétiennes débauchées ! débauché ! oses-tu -bien te nourrir devant moi de la nourriture -que t’ont préparée des femmes perdues, et -non pas ton épouse légitime !</p> - -<p>Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, -les haricots dans les pois chiches, les -pois chiches dans le poulet, et le tout dans -les cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner -de Nasr’eddine.</p> - -<p>Les pensées qu’il avait agitées le long de la -route lui revinrent et il s’écria :</p> - -<p>— Je suis un sot. Ceci est le don du -Rétributeur : je suis un sot. Car Allah me -permet plusieurs femmes légitimes et des -esclaves, et je n’avais pas usé de la permission. -Je prendrai ou une autre femme légitime, -ou une esclave, car vraiment il me -faut dîner !</p> - -<hr /> - - -<p>Il s’en fut donc le lendemain au khan où -l’on vend les esclaves. Les marchands -d’esclaves sont comme les marchands de -perles : ils ne montrent pas d’abord leur -marchandise. Il faut causer. Il faut dire : « Je -la veux comme ci. Je la veux comme ça… » -Et le marchand répond : « Nous avons ceci, -nous avons cela. »</p> - -<p>— Il me faut, dit le hodja, une femme -qui ait un bon caractère.</p> - -<p>— Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une -douce comme un sorbet.</p> - -<p>— Il faut, continua le hodja, qu’elle -s’entende aux soins domestiques.</p> - -<p>— Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui -connaît tout l’art des pâtisseries au sésame, -au froment, à la farine de maïs, à l’huile, -au beurre, au miel. C’est une négresse -noire.</p> - -<p>— La bénédiction sur ton commerce ! dit -Nasr’eddine hésitant. La dame qui a un bon -caractère est une négresse ?</p> - -<p>— Non pas, répondit le marchand, non -pas ! A quoi penses-tu ? Celle qui a un bon -caractère est blanche, et la savante dans l’art -des pâtes délicieuses est noire. Si tu veux -plusieurs qualités, il faut prendre plusieurs -femmes. Comment faire autrement, comment -faire ?</p> - -<p>— Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas -riche, je me contenterai de la blanche. Combien -est-ce ?</p> - -<p>— Mille livres turques.</p> - -<p>— Hélas ! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais -eu mille livres. Je ne suis pas un gouverneur -de province ; je suis un honnête -homme.</p> - -<p>— Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais -pas… Tu demandais tranquillement ce qu’il -y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si -tu n’es pas riche : c’est une femme légitime. -Son père te la laisserait pour cent cinquante -ou deux cents livres.</p> - -<p>— Mais on ne peut voir leur visage avant -les noces, soupira Nasr’eddine, et on ne -connaît leur âme que bien après !</p> - -<p>— C’est pour ça que c’est moins cher, -répondit sentencieusement le marchand.</p> - -<p>Le hodja sut quelques jours après, par une -parente, qu’un bon musulman de Kutaieh, à -plus de cent parasanges, avait une fille à -marier, et pour son douaire ne demandait -que deux cents livres. C’était toute la fortune -de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à -cette grosse dépense. Il monta sur sa mule -et se mit en route.</p> - -<p>— Allah est la justice, se disait-il. -Ce serait certainement un sacrilège que -de ne pas croire qu’Allah est la justice ! -Cependant c’est un mystère difficile à -concevoir qu’il ait fait des lois telles que -j’ai dû dépenser deux cents livres pour -épouser, sans la connaître, une femme -qui jette mon dîner dans les cendres, et -que maintenant je suis obligé de recommencer, -sans avoir plus de garanties pour -l’avenir.</p> - -<hr /> - - -<p>Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans -un village où n’habitaient que des chrétiens ; -et quelle que fût sa répugnance à loger -ailleurs que sous le toit d’un musulman, il -dut demander l’hospitalité à un riche fermier -grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, -dans le fond de la pièce, où il pouvait -s’asseoir, prendre son repas et se coucher, -mais l’abandonna plus brusquement que ne -le permettent les usages. Il paraissait fort -agité par la conversation qu’il tenait avec un -jeune homme.</p> - -<p>— Je n’ai que cent charruées de terre, -disait-il. J’en donne vingt-cinq. Peut-on -demander davantage ?</p> - -<p>— Mais, fit le jeune homme, il y a les -moutons ?</p> - -<p>— Cinq cents brebis, et les béliers qu’il -leur faut.</p> - -<p>— Il faut donc de quoi les loger en hiver ?</p> - -<p>— Je ne saurais rien céder là-dessus, dit -le fermier.</p> - -<p>Tous deux s’étaient fort échauffés dans la -discussion. Ils s’accusèrent l’un d’avarice, et -l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils -n’en vinssent aux coups.</p> - -<p>— Si je savais, fit-il, si je savais ce qui -cause votre différend. « Les meilleurs amis -ne peuvent parfois s’entendre ; et ils trouvent -l’accord sous le tapis de selle de l’étranger -qui passe. » C’est un proverbe de chez moi…</p> - -<p>— Ce jeune homme n’est pas mon ami, -répondit le raïa. C’est le fiancé de ma fille. -Ce réprouvé trouve que la dot que je lui -donne n’est pas suffisante. Il veut m’arracher -les ongles et prendre mes oreilles.</p> - -<p>— Je ne comprends pas, interrogea le -hodja stupéfait. Entends-tu par là que ce -jeune homme demande vingt-cinq charruées, -des moutons, des béliers, une grange et une -étable et non pas seulement ta fille ? Alors il -doit pour le tout payer horriblement cher !</p> - -<p>— Il ne paye rien, répliqua le fermier. -Nos usages chrétiens sont exactement le -contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas -content de ce que je lui donne.</p> - -<p>… Alors Nasr’eddine prit le jeune homme -par les épaules ; et il le poussa tout à travers -la salle, et au bout de la salle il y avait la -porte, et il referma la porte, et il mit la clef, -et il mit la barre, et il dit tout essoufflé au -raïa :</p> - -<p>— Donne-moi le dixième, donne-moi le -vingtième, donne-moi seulement cinq piastres. -Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta -fille, ta mère, ta grand’mère, et toutes tes -tantes !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA -SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS</span></h2> - - -<p>« … Donne-moi le dixième, donne-moi -le vingtième, donne-moi seulement cinq -piastres : oui, pour cinq piastres, j’épouse ta -fille, ta mère, ta grand’mère et toutes tes -tantes ! »</p> - -<p>Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la -fille, ni la mère, ni les tantes, ni l’ombre de -quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, -et qu’on ne saurait accorder de chrétiennes -à un chien de musulman. Et quand il parvint -à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il -comptait avoir pour beau-père, en payant, -hélas ! en payant, lui dit :</p> - -<p>— Ma fille ? Tu viens trop tard, ô saint -homme. Voici quinze jours qu’elle est -mariée.</p> - -<p>— Bissimillah ! dit Nasr’eddine. Telle est -la chance que m’a écrite le Rétributeur : j’ai -chevauché quinze jours sur cette mule, cette -mule a une crampe dans le dos d’avoir porté -mes reins, mes reins ont une crampe égale -pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous -faut maintenant retourner sur nos pas, l’un -portant l’autre, avec nos crampes et nos déconvenues. -Toutefois cette mule est plus heureuse, -cette mule n’avait nul espoir de -mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut -jamais tentée par espoir de mariage ! Allah -est le plus grand, mais il aurait bien dû faire -les hommes comme les mules.</p> - -<p>Ces pensées, qu’il agita tout le long de la -route, durant son retour, firent que le hodja -résolut de suivre un autre genre de vie et -de se livrer à la contemplation. Et voici de -quelle manière : quand il était hors de chez -lui, il continuait sagement de ne penser à rien ; -mais dès qu’il était rentré au logis, et qu’il -entendait la voix de sa femme, et les reproches -de sa femme, et les pleurs de sa femme, -tout de suite il se mettait à méditer si profondément -sur les mystères de l’autre vie qu’il -en perdait le sens des réalités désagréables. -Si sa femme Zéineb, par rancune, ne cuisait -aucun dîner, il s’abstenait de dire : « Mais -quelle heure est-il ? » et demeurait les jambes -pliées, sur son tapis bien propre, hochant la -tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi. -Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce -tapis par derrière, et alors il tombait le front -sur le sol, prosterné sans le vouloir : et -c’était autant de fait pour la prière.</p> - -<p>Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se -morfondait, ne voyant pas venir sa chance, -et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son -époux : « Il ne s’en ira donc jamais ? -Pourtant, que pourrais-je encore lui dire ? »</p> - -<p>— Chien de hodja ! répétait-elle, hodja des -chiens ! A quoi penses-tu ?</p> - -<p>— Au bonheur des vrais croyants quand -ils sont morts, répondait Nasr’eddine. Car il -est écrit : « Ils auront tous les fruits qu’ils -pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, -et des femmes aux yeux noirs, blanches -comme des perles enfilées. » J’étais au ciel, -ya Zéineb, j’étais au ciel !</p> - -<p>Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, -toute autre raison mise à part, que son époux -s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, -dans un endroit plein de femmes pareilles à -des perles enfilées. Le saint jour de vendredi, -sur la pelouse très verte qui est au-dessus du -cimetière des poètes, près du tekké du sultan -Mohammed le Gracieux, dont le grillage est -fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra -ses amies : Eitoûn hanoum, dont le -mari fabrique des babouches, Nedjibé -hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, -et Souléika hanoum, veuve de bonne réputation ; -et quand elles furent toutes quatre -assises en cercle, relevant le bas de leur voile -pour que le torrent de leurs paroles pût -entrer plus facilement dans le canal de leurs -oreilles, elle leur dit :</p> - -<p>— Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre -sur ce chien de hodja, mon époux ! Qu’il ait -un rat dans le ventre et une belette dans -l’estomac ! Puisse-t-il mourir en vérité ! Car, -vivant, il ne vaut guère mieux pour moi : il prétend -passer tous ses jours et toutes ses nuits -avec les immortelles de la septième sphère.</p> - -<p>Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui -était comme une lune, et fraîche, et rieuse, -et joyeuse, put dire le soir même à son mari -Kenân :</p> - -<p>— Ya Kenân ! Je ne devrais pas te le -révéler, car le secret d’un ménage, c’est le -secret de la foi musulmane ; mais figure-toi -que Nasr’eddine n’entend plus songer qu’aux -épouses divines promises aux musulmans -après leur mort ; et il ne regarde plus celle -qui a été écrite ici-bas pour lui…</p> - -<p>Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse ; -puis il regarda ce qu’il y avait sous -les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette -sur le deuxième quart, en bas de la -joue droite, puis ce qu’il y avait aux deux -coins de la bouche, et entre les dents blanches, -et sous la peau transparente et lisse du menton : -et c’était un rire, un rire, un rire !</p> - -<p>— Par Allah ! fit-il, moi je connais une -mortelle qui me suffit, qui me suffit !</p> - -<p>— Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. -Tu devrais arranger cette affaire du -hodja. Allah t’a donné la subtilité.</p> - -<p>Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine -sous les ifs et les platanes, près des -tombeaux où dorment les sultans. Le hodja -était assis, parfaitement immobile. Baissant -la tête au milieu de sa barbe, il laissait doucement, -tout doucement la lumière filtrer -entre ses cils clignés, et il la buvait par les -yeux avec volupté, comme font les infidèles -du vin fort du Liban ou du mastic laiteux -de l’archipel grec. Quant à l’autre vie, il n’y -pensait d’ordinaire qu’en présence de Zéineb. -Mais il était comme tous les hommes : -aussitôt qu’on commençait de le contrarier -il se mettait à tenir à son opinion.</p> - -<p>— La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine ! -dit Kenân.</p> - -<p>— Sur toi la bénédiction, ô Kenân ! -répondit Nasr’eddine.</p> - -<p>— Est-il vrai, hodja, continua Kenân le -Riche, que tu t’adonnes maintenant à des -méditations sur la vie future ?</p> - -<p>— Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y -adonne. Méditer sur la vie future est une -grande consolation pour les pauvres gens, -au cours de celle-ci.</p> - -<p>— De même qu’il est fort possible, -répliqua Kenân, que ce nous soit dans l’autre -monde une bien grande distraction que de -nous rappeler celui-ci.</p> - -<p>— Je ne le crois pas ! répondit le pauvre -hodja en frissonnant. J’ai toujours eu sur -cette terre l’impression d’être enfermé avec -un chat dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, -je le jure par le Livre saint et la Foi ! Tandis -que dans l’autre vie, nous serons, toi et -moi, parfaitement heureux.</p> - -<p>— Tu en es sûr, ya hodja ?</p> - -<p>— Cela est dans le Coran.</p> - -<p>Il allait ajouter, par habitude : « Et bien -que… », mais il se retint : en cet instant il -éprouvait le besoin de croire aux promesses -du Livre.</p> - -<p>— Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, -et tout le monde dit que le tombeau du -Prophète — la bénédiction sur lui ! — y est -suspendu dans la Câba, entre le sacré parvis -et la coupole.</p> - -<p>— Il n’en est rien. Je le croyais comme -toi avant d’y être allé, mais il n’en est rien.</p> - -<p>— Eh bien, dit Kenân, s’il en était de -même du paradis ? Tu médites sur l’autre -monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas -allé.</p> - -<hr /> - - -<p>Ces paroles donnèrent fort à penser au -hodja. « Il est certain, se dit-il, que malgré -mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur -l’existence de l’au-delà, comme si je lisais -les récits d’un voyageur ; mais je ne suis pas -allé jusqu’à l’extase : je n’ai pas, comme le -recommandent les grands saints, transporté -mon âme même sur ce plan de l’infini. Que -ferai-je pour triompher de ma lourdeur -humaine ? Que ferai-je ? »</p> - -<p>Comme il s’en allait lentement, il sentit -une ombre froide au-dessus de sa tête. -C’était celle des cyprès du cimetière de -Bounar-Bachi ; ils dressaient leur taille -droite et mince, bien rangés devant les -cénotaphes, comme si, venant de faire leur -prière, ils s’étiraient avant de partir.</p> - -<p>« Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je -me coucherai dans une de ces tombes fraîchement -préparées, et mon âme se figurera que -mon corps y est pour toujours. Elle contemplera -la mort ; elle s’identifiera enfin à la -mort ; elle verra par les yeux magiciens de -la mort… Et je te salue, ô lune qui regardes -à travers les cyprès. Tu vas m’aider ! »</p> - -<p>Il se coucha donc dans une tombe qu’on -n’avait pas fini de creuser. Parfois un mulot -fouissant son trou arrivait juste au-dessus -de son corps et le regardait de ses petits -yeux presque tout recouverts de peau noire ; -parfois c’était une courtilière, qui frottait -l’une contre l’autre ses deux pattes faites -comme des pelles et s’enfuyait épouvantée ; -et parfois aussi il y avait dans les arbres une -espèce de tremblement ; et Nasr’eddine tremblait -à son tour. Cependant il se disait :</p> - -<p>« J’ai bien peur, par Allah ! Mais je n’en -vois pas davantage. »</p> - -<p>Or, il advint que sur la route, juste à ce -moment-là, s’avançait la caravane qui, -chaque année, part de Kutaieh avec son -chargement de faïences bleues, de faïences -roses, de carreaux où l’on voit des arabesques -et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil, -d’aiguières, de tasses et de vaisselle. -Très grands, très maigres, et noirs dans -leurs caftans poilus, les chameliers marchaient -silencieux, buvant la fraîcheur de -l’air, en attendant de boire aux fontaines -proches. Et les chameaux reniflaient doucement -à chaque tournant des murs de pierre, -interrogeant leur mémoire, comme font toujours -les chameaux : « Est-ce que j’ai déjà vu -celui-là ? Est-ce que je suis passé ici l’année -dernière ? Inchallah ! Je crois bien que nous -arrivons. » Alors, quand ils relevaient le -cou, ils faisaient tinter leurs sonnailles de -bronze.</p> - -<p>« L’extase est venue, décida Nasr’eddine. -Je vois l’autre côté du monde. Voici les -djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges ! »</p> - -<p>Il se mit sur son séant pour les distinguer -mieux. Et quand ils aperçurent cette ombre, -les chameliers se rejetèrent les uns sur les -autres, en grand désordre. Et quand les -chameaux virent que leurs maîtres étaient -en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes -en désarroi, selon leur nature qui -est sournoise, révolutionnaire et malicieuse. -Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à -grogner. Et il y en eut qui se couchèrent, et -d’autres qui leur plantèrent les pattes sur le -dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, -tandis que les derniers disaient dans leur -langue de chameaux : « Allons, allons, -avancez, nous avons soif ! » Et tous les carreaux -bleus et roses, les plats mordorés, -les aiguières très minces, et les plats pour -les sauces, et les plats pour les rôts se brisèrent -avec grand fracas.</p> - -<p>« Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends -surtout beaucoup trop bien, j’ai peur ! Il est -temps de m’en aller. »</p> - -<p>Mais quand il eut mis ses genoux sur ses -pieds, ses reins sur ses genoux, et sa taille -sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de -leur méprise et que l’épouvantail était un -homme bien vivant. Et comme leur chargement -n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on -ne vend pas tessons au bazar, qu’on ne -fait pas cent lieues pour apporter tessons, -ils tombèrent sur le hodja, pleins de -fureur, avec leurs bâtons très lourds, avec -les pierres de la route, avec la corde de -leurs ceintures. Ils le battirent par devant, -ils le battirent par derrière, sur les côtes et -sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, -sur les dents et sur les joues. Et quand ils -furent essoufflés, seulement quand ils furent -essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, ayant rencontré Kenân le -Riche, il lui dit :</p> - -<p>— Je sais maintenant comment est fait -l’autre monde, je le sais ! J’y ai été.</p> - -<p>— Eh bien ? demanda Kenân.</p> - -<p>— Hélas ! c’est tout à fait comme dans -celui-ci, continua Nasr’eddine. Et même il -faut faire encore plus d’attention à la vaisselle !</p> - -<p>— Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le -bon Kenân. Les hommes ne peuvent s’imaginer -autre chose que ce qu’ils connaissent. -Le paradis ne sera jamais pour eux que la -réalité, <i>moins</i> quelque chose. Et ce ne doit -pas être cela.</p> - -<p>— Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je -rentre chez moi, ou plutôt chez ma femme, -que je continue à vivre dans mon tonneau, -avec le chat, sans savoir, sans savoir si du -moins plus tard…</p> - -<p>— Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. -C’est la vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL -DE KENÂN<br /> -ET DE DEUX HISTOIRES PROFITABLES</span></h2> - - -<p>« Il faut rentrer chez soi ; c’est la vie… » -Nasr’eddine jugea cette observation pleine -de sens, mais elle le rendit mélancolique. -Toutefois, considérant que Kenân avait parlé -en homme raisonnable, il lui accorda sa -confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment -que par le passé. Il finit par lui -demander, mais discrètement, et comme -parlant toujours de questions générales :</p> - -<p>— Si un musulman venait me dire : « Ya -Nasr’eddine, ma femme est comme un paon -à la saison des amours : beau plumage, -certes, beau plumage, mais insupportable -voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en -donne le droit ? » que me conseillerais-tu de -lui répondre ? De la répudier, selon la loi ?</p> - -<p>— Tu le peux, hodja, tu le peux ! répondit -Kenân.</p> - -<p>— Et si ce même homme, poursuivit le -hodja, me venait dire : « Ma femme est une -dévergondée ! » lui conseillerais-je aussi de -la répudier, selon la loi ?</p> - -<p>— Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux ! -répéta Kenân. Tu connais le Livre mieux -que moi.</p> - -<p>— Aussi n’est-ce point sur la loi que je -t’interroge, fit le hodja. Je t’interroge parce -qu’Allah — loué soit son nom ! — t’a doué -de la véritable prudence. Serait-ce le meilleur -conseil ? Tel est le point.</p> - -<p>— Cela, reconnut Kenân, est une autre -affaire. Si j’osais dire mon opinion, je crois -que je conseillerai toujours à un musulman -de répudier une épouse dont les paroles lui -sont trop souvent importunes : car à cela il -n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de -l’autre chose, oui, de l’autre chose… Mon -avis est que peut-être il ne faut point se -hâter d’aller chez le cadi. Quand j’étais à -Constantinople, j’y appris l’aventure de -Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.</p> - -<p>— Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.</p> - -<p>Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le -kiosque d’Abdallah le cafedji, qui leur -apporta le café, puis ayant reçu pour le café -quatre métalliques, se remit à jouer de la -flûte. Et Kenân conta l’</p> - - -<p class="c">HISTOIRE INSTRUCTIVE -DU BOUCHER ENTREPRENANT -D’YOUSSOUF-ZIA -LE SALEPJI INGÉNIEUX -ET DE LA BELLE ADOLESCENTE</p> - -<p>Rassim était à Stamboul un boucher -d’entre les bouchers, établi rue des Bouchers, -au bazar ; et son commerce était un -bon commerce, car il mélangeait comme il -convient le gras avec le maigre, la réjouissance -avec les abats, les poumons avec le -foie et les bonnes pièces avec les mauvaises. -Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume -des mauvaises paroles au miel coutumier de -son langage. Si on lui faisait un reproche, -il répondait : « J’avais tort, j’avais tort ! -qu’Allah me soit miséricordieux, j’avais -tort ! » Si une douce ménagère lui rapportait -un quartier de viande en se plaignant de la -qualité, il allait chercher un autre quartier -de viande, exactement pareil, mais en disant : -« Il me coûte le double, j’y perds, par -Allah ! j’y perds ! Mais que ne ferait-on pas -pour toi, ô délicieuse ! » Enfin, c’était un -boucher, rose de teint, comme tout bon -boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, -jeune sans rien de la fade mollesse de l’enfance, -large des côtes, savoureux de la -langue ; quant au râble et ce qui s’ensuit, -merveilleux ! et, je l’affirme, au dire de tous -ceux et surtout de toutes celles qui fréquentaient -sa boutique, le plus fin morceau de -sa boucherie.</p> - -<p>Or, il est impossible que tu l’ignores, ya -Nasr’eddine, chez nous ce sont presque -toujours les femmes qui font les premières -avances, puisqu’elles sont voilées et que les -hommes ne connaissent pas leur figure. Mais -Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, -le marchand de salep, n’était pas une ombre -noire pour Rassim. Non, elle n’était pas une -ombre noire, malgré son voile ! Car Rassim -avait joué avec elle, du temps qu’elle n’était -pas encore une femme faite, mais une gamine -bien maigre, avec une voix qui commençait -à changer, preuve que le reste allait changer -aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, -son <i>yachmak</i> sur le visage, se rappelait ses -yeux de violette, son nez droit et mince, sa -bouche fleurie, et il songeait : « Maintenant, -quel beau vase cette croupe large doit faire -à l’ancien bouquet ! » Tandis que Djanine, -au même moment, rêvait : « Je connais le -goût du chevreau, je connais le goût des -choses qui pendent à ces crocs, ou nagent -dans ces bassines de cuivre ; mais je ne -connais pas le goût du boucher ! »</p> - -<p>Et voilà pourquoi, désireuse de connaître -ce goût, elle entra chez lui vers le soir, à -l’heure où nul acheteur n’était plus dans la -boutique ; et Rassim, bien qu’elle fût voilée, -dès que le premier mot eut chanté dans sa -bouche, se dit : « C’est elle ! »</p> - -<p>— Il me faudrait, commanda Djanine, -de la chair d’agneau, du gras et du maigre, -pour faire des brochettes et des boulettes -savoureuses.</p> - -<p>Et comme Rassim baissait un peu la tête -pour prendre son tranchet, il sentit un bras -rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant -son visage. Alors ses yeux brillèrent. Il se -redressa.</p> - -<p>— Djanine ?… fit-il.</p> - -<p>— Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce -pas, toi-même !</p> - -<p>— Mais, demanda Rassim, est-ce que… -est-ce qu’il n’y aura personne, personne que -toi quand je la porterai ?</p> - -<p>— O le plus bouché des bouchers débauchés ! -dit-elle en riant. Ne sais-tu pas que -mon mari — puisse sa marchandise lui -échauder le ventre et faire de ses pieds un -plat tout bouilli pour le diable ! — sort tous -les matins dès l’aube pour aller vendre son -salep ? Qui t’empêche de venir dès qu’il est -parti ?… Et tu m’apporteras la chose, dit-elle -tout à coup, à cause d’un chaland qui -entrait, c’est bien entendu, la chose !</p> - -<p>— Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, -j’apporterai la chose.</p> - -<hr /> - - -<p>Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine -la Dévergondée, était un homme juste et -craignant Dieu, crieur de salep, comme -elle avait dit. Et le salep, tu dois le savoir, -est un breuvage bien sucré, bien gluant, -bien délectable, fait de différentes graines -broyées et bouillies, édulcoré de miel, -parfumé d’essences : un breuvage indispensable, -enfin, à ceux qui sortent dès l’aube -par la froidure d’automne ou le gel de -l’hiver, alors qu’on voit, à Constantinople, -les chiens roux, les chiens noirs, les chiens -blancs, tous ramassés en gros tas, dans -chaque quartier, la tête sous le ventre les -uns des autres, les plus heureux par-dessous, -les plus faibles et les plus vieux par-dessus, -le poil hérissé par la bise. C’est à ce moment-là -que sortait du lit, abandonnant sa femme -aux bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, -pour aller vendre sa marchandise aux rameurs -de caïques, aux portefaix de la Corne -d’Or et aux gabelous innombrables qui dès -le matin travaillent de leur métier. Et dès -qu’il s’en était allé par sa route, cet industrieux -salepji vendeur de salep, par la fenêtre -de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de -bois impénétrable aux yeux, Djanine, cette -épouse perfide, laissait tomber de toutes -petites plumes blanches, volées aux édredons -de sa couche de délices ; et alors Rassim -l’Entreprenant, embusqué au coin de la -rue, ne faisait qu’un saut jusqu’à la porte -entre-bâillée, la porte entre-bâillée du -paradis !</p> - -<p>Seulement, il y avait des jours, bien des -jours, où le bon Youssouf-Zia le faisait -attendre ! On est si bien, dans la chaleur du -lit, on a tant de vaillance, parfois, au réveil ! -Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim l’Entreprenant -se morfondait.</p> - -<p>— Allons, dehors, paresseux ! Dehors, ô -toi qui veux mettre ta pauvre femme sur la -paille ! disait Djanine impatiente à son -époux très patient.</p> - -<p>— Loué soit le Rétributeur ! répondait -Youssouf : il n’y a pas d’autre salepji dans -le quartier ; donc les amateurs de salep ne -m’échapperont point.</p> - -<p>Quand Rassim pouvait entrer, Djanine -était obligée d’attendre qu’une chaleur bienfaisante -lui eût rendu l’empressement qu’elle -souhaitait ; et Rassim, gémissant, disait que -le froid, bientôt le ferait mourir.</p> - -<p>— C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce -chien de crieur qui est mon mari ! répondait -Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en -prendrait pas tant à son aise.</p> - -<p>— Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une -idée !</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, alors que l’aube n’avait -même pas blanchi les toits, Youssouf rêva -qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. -Il en était à ce moment où le sommeil, -n’étant plus une accablante nécessité, devient -un voluptueux plaisir ; et voilà que ce plaisir -se changeait en cauchemar. Le bruit -se rapprochait ; oui, quelqu’un, dans la -rue, criait, quelqu’un clamait de toute sa -voix :</p> - -<p>— Salep, salep ! Salepji, salep !</p> - -<p>Djanine réveilla tout à fait son époux.</p> - -<p>— Écoute, vaurien, écoute ! Tu as un -concurrent, à cette heure, un concurrent qui -s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta -mollesse, œuf de tortue ! cloporte !</p> - -<p>— Que cent mille tonneaux de diables -s’installent dans ses boyaux et y tiennent -garnison trois mois ! s’écria Youssouf, qui, -s’habillant à la hâte, se précipita dans la rue -pour joindre son rival.</p> - -<p>Il avait à peine disparu que Rassim le -remplaçait dans la chambre bien chaude, -dans la chambre amoureuse.</p> - -<p>— N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix -du marchand de salep, ô ma colombe ? dit-il.</p> - -<p>— C’était toi, débauché ! C’était toi, poète ! -C’était toi, dominateur ! Viens, que je te -paye, incomparable marchand de salep, et -donne-moi encore de ta marchandise !</p> - -<p>Et Rassim lui en donna encore, et encore, -et encore, et ils furent heureux jusqu’à la -limite de l’anéantissement, par delà les -voluptés. Et le lendemain, d’encore meilleure -heure, le pauvre Youssouf fut réveillé -par la voix du crieur de salep.</p> - -<p>— Je l’attraperai, cette fois, dit-il.</p> - -<p>Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. -Mais il en avait déjà ; et le surlendemain, et -tous les autres jours que fit Allah, il en fut -de même, sauf que c’était maintenant par la -nuit noire que cet insaisissable crieur de -salep annonçait sa venue déloyale : par la -nuit noire, car Rassim était si pressé !</p> - -<hr /> - - -<p>Mais Allah est la justice ! Allah voulait -bien que Rassim fût aimé de la belle adolescente, -et que la belle adolescente fît porter -des cornes au vrai marchand de salep. -Qu’est-ce que cela fait au salep que le -marchand ait des cornes ou n’ait pas de -cornes ? Qu’est-ce que ça change au salep ? -Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers ? -Seulement, on ne doit pas changer la -besogne des heures. On peut prendre sa -femme à un mari : il y en a toujours autant -pour lui. On ne doit pas lui prendre son -sommeil : cela ne se retrouve point. C’est -pourquoi, sans aucun doute, une dernière -fois que le calamiteux concurrent venait de -faire entendre sa clameur astucieuse, comme -Youssouf, à sa recherche, arpentait les pavés -en criant : « Où est-il ? où est-il ? » il tomba -pour ainsi dire dans les bras d’Ahmed, le -veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.</p> - -<p>— L’as-tu vu ? lui demanda-t-il.</p> - -<p>— Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. -Un fou qui court quand il devrait -dormir.</p> - -<p>— Il y en a un autre bien plus fou que -moi, dit Youssouf l’infortuné. C’est celui -qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, -et toujours me devance pour crier sa marchandise.</p> - -<p>— Oh ! oh ! fit Ahmed, est-ce là le point ? -Je l’entends bien, moi aussi, et je l’ai vu, -ton concurrent ; mais il ne porte ni tasses à -salep, ni vase d’étain plein de salep, ni -salep, ni odeur de salep. Et je crois, je crois, -je crois…</p> - -<p>Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf -n’en pensa pas moins.</p> - -<p>— Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me -laisser veiller à ta place, la nuit prochaine ?</p> - -<p>— Bon ! fit Ahmed, je comprends. Qu’il -en soit à ta volonté !</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, après son souper, Youssouf -partit sans vouloir dire où il allait. Et Djanine, -qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement : -« Ah ! si je pouvais le prévenir, -l’autre, le délicieux ! Mais, patience, il -viendra bientôt. Dormons. »</p> - -<p>Elle dormit. Les chiens se battaient, les -heures coulaient. Youssouf, de sa canne -pesante, les annonçait en frappant sur les -dalles, comme font les veilleurs de nuit. Les -étoiles tournaient lentement avec le ciel, au-dessus -de la ville, et, dans le petit cimetière -tout proche, les cyprès droits et tristes -avaient l’air de monter la garde autour des -morts.</p> - -<p>… Rassim arriva, sans se douter de rien, -et, du bout de la rue, commença de crier :</p> - -<p>— Salep ! Salepji ! Salep !</p> - -<p>— Ah ! c’est toi qui prétends vendre du -salep ? dit Youssouf. Et où sont tes tasses, et -où est ton vase d’étain, et où est la licence -de Son Excellence le préfet de police qui -t’autorise à vendre du salep ?</p> - -<p>Or, comme Rassim se gardait de répondre, -il le battit comme linge au lavoir. Puis, -ayant repris sa respiration, comme un âne ; -puis, ayant soufflé de nouveau, comme un -Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan -sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en -alla sur sa meilleure jambe. De l’autre, il -boitait très fort. Et voilà pour lui.</p> - -<p>Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra -dans sa demeure.</p> - -<p>— C’est toi, mon amour ? dit Djanine, -dans l’ombre.</p> - -<p>— C’est moi, ton amour, dit Youssouf -d’une voix tranquille.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, -mais c’était de l’amour pourtant : -Youssouf en profita.</p> - -<p>— Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle -faiblement, ce n’est pas ton heure.</p> - -<p>— Non, dit-il bonnement, mais je crois -que c’est la tienne.</p> - -<p>Il s’était aperçu d’une différence. Et, -comme c’était un vrai sage, d’en profiter lui -fut une grande consolation.</p> - -<hr /> - - -<p>— Évidemment, approuva Nasr’eddine, -évidemment ! Ce Youssouf-Zia fut un grand -sage. La seule question est de savoir si tout -le monde peut être aussi sage que lui.</p> - -<p>— Mais il y a une suite, hodja, il y a une -suite ! poursuivit Kenân. Elle n’est peut-être -pas aussi instructive, mais elle est charmante, -elle est charmante ! Écoute !</p> - -<p>A quelque temps de là, Hadji-Chukri, -iman des derviches tourneurs, était assis sur -une pierre plate, au milieu du petit jardin -qui est tout près de la mosquée du sultan -Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien -ne bougeait, sinon ses mains qui égrenaient -un chapelet aux boules de santal, et ses -lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf -perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous -son grand bonnet de bure à la persane, -demeuraient fort vifs.</p> - -<p>Une femme — et si jeune de taille et de -port sous le <i>tcharchaf</i> noir qui cachait son -visage ! — passa rapidement devant lui, -disant :</p> - -<p>— C’est celui-là, saint homme, celui-là -dans le cimetière, qui est mon époux. Tu -as promis…</p> - -<p>Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance -de lever les yeux, mais son grand -bonnet s’inclina d’un air savant.</p> - -<p>Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que -tu viens de voir, s’apprêtait à déposer sur la -tombe où dormait son père deux petits bols -de riz encore chaud, tirés d’un beau vase en -étain étroitement clos par un couvercle luisant -où se lisait, en longues lettres arabes, -ce verset du Coran sur les élus : « Ils auront -tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les -viandes qu’ils désirent, et des femmes aux -yeux noirs, blanches comme des perles -enfilées. » Je ne sais s’il est entièrement conforme -à la logique d’apporter deux bols de -riz à un élu qui dans le paradis possède déjà -tant de choses meilleures : mais telle était -la religion de Youssouf, parce qu’il avait le -cœur simple.</p> - -<p>Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, -tant leur couleur était forte et violente, -les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore -semblaient remonter jusqu’à ses yeux. Avant -toutes choses, avant les minarets des mosquées, -les dômes innombrables, les maisons -par dizaines de mille qui déferlaient en -vagues figées sur les pentes, c’était la beauté -de ces eaux marines qui frappait, retenait, -attirait comme une sorcellerie : vertes et -bleues à la fois, transparentes, profondes. -La Corne d’Or semblait la poignée d’un -cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, -ses brillants, et le Bosphore en jaillissait -comme une lame immense, jetée à plat entre -les montagnes fendues.</p> - -<p>Comme l’heure en était sonnée, devant -ce paysage magique Youssouf-Zia fit sa -prière, suivant les rites, avec les génuflexions -qui conviennent ; et chaque fois -qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses -deux mains, la beauté des choses lui apparaissait -plus vivante et plus forte. Les chrétiens -ignorent qu’il faut considérer tout ce -qui n’a pas de mesure, la mer, les montagnes, -le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. -Les musulmans savent. Ils savent tout ce -qui grandit Dieu.</p> - -<p>Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, -et quitta le cimetière après en avoir refermé -la porte avec la grande clef de fer rouillée -qui pèse près d’une demi-livre et qu’il remit -au gardien de la rue. Ce n’est pas à cause -des hommes qu’on ferme les portes des cimetières -à Constantinople ; les musulmans respectent -leurs morts comme il faut : ils ne -les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est -à cause des chiens, qui ne sont pas bons -musulmans.</p> - -<p>— Que la vie est bonne, dans la solitude ! -se disait Youssouf. On dirait qu’elle est… -qu’elle est déjà éternelle !</p> - -<p>Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, -et les yeux mi-clos, ainsi que font beaucoup -de Turcs du populaire, quand ils sont sur -les routes, parce que leur race n’oubliera -jamais tout à fait que jadis elle était nomade, -et que chaque cavalier des temps héroïques -chantait ainsi pour lui-même, à travers les -espaces indéfiniment plats, dans les prairies -mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui -l’observait ainsi que je te l’ai fait voir, lui -dit enfin :</p> - -<p>— Le salut avec toi, Youssouf ! Mais que -dis-tu de la vie éternelle ?</p> - -<p>— Qu’elle doit être comme celle-ci, juste -comme celle-ci, quand on est seul au sein de -la beauté des choses. Car c’est alors qu’on -s’élève jusqu’à concevoir l’idée des perfections -d’Allah, répondit le bon Youssouf.</p> - -<p>— Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux -Hadji-Chukri, sévèrement, il ne faut pas le -croire, ya Youssouf : la solitude est condamnée -par le Livre.</p> - -<p>— Elle est condamnée par le Livre ?</p> - -<p>— En mille endroits. Est-ce que se glorifier -de rester seul, jouir d’être seul, ce n’est -pas prétendre — ô sacrilège ! — s’égaler au -Seul Unique ? Est-ce qu’Allah — louange au -miséricordieux ! — n’a pas mis les étoiles en -troupes, les herbes en touffes, les hommes -en groupes ? Est-ce que nous autres, derviches -tourneurs, nous ne nous assemblons -pas pour tourner, pour célébrer en tournant, -tournant, tournant toujours, le tournoiement -des astres dans le ciel ? Est-ce que le -Prophète — qu’il soit exalté ! — n’a pas dit -que les croyants ne devaient pas rester seuls, -mais prendre femme, pour procréer d’autres -croyants et vivre au milieu d’eux ?</p> - -<p>» C’est pour cette cause, ajouta Chukri, -que notre Prophète — qu’il soit glorifié ! — a -dit que toutes les fois qu’un croyant -s’approche de sa femme, il ajoute un kiosque -à la demeure qu’il occupera dans le paradis.</p> - -<p>— Il a dit cela ? fit le pauvre Youssouf.</p> - -<p>— Il l’a dit. Et agir contrairement à ce -qu’il a dit est un péché très noir, qui ne sera -point pardonné.</p> - -<p>— Qui ne serait point pardonné ? répéta -le pauvre Youssouf.</p> - -<p>— Qui ne serait point pardonné, quand -même on vivrait ensuite une vie dix fois -plus longue que celle de l’éléphant.</p> - -<p>— Ouallahi ! fit Youssouf. Je n’en savais -rien… Le salut sur toi, Hadji !</p> - -<p>— Le salut sur toi, Youssouf !</p> - -<p>Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui -s’éloignait ; et il s’applaudissait dans son -cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire -sans offenser en rien la discrétion. La jeune -femme au <i>tcharchaf</i> noir, qui s’était tenue -derrière le mur du couvent des derviches, se -rapprocha de lui, si souple, si fraîche, si -vive dans cette enveloppe sombre et trop -large ! Une anguille dans une nasse obscure, -ya Allah ! Voilà de quoi elle avait l’air. Et -c’était Djanine, la femme de Youssouf.</p> - -<p>— Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça -le derviche du bout des lèvres.</p> - -<p>— Allah t’a donné la sagesse, saint homme, -répondit Djanine. Prends ceci pour les -œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au -dédain, je te prie, la pauvre offrande d’une -pauvre femme.</p> - -<hr /> - - -<p>Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur -de salep, avait rossé Rassim, boucher trop -entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas -revenu chez Youssouf, crieur de salep, et -Djanine avait trouvé que Youssouf, son -époux, quand il voulait, pouvait remplacer -Rassim avec avantage, avec avantage ! Mais -Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf -mangeait, mais Youssouf sortait, mais Youssouf -criait son salep ; et puis il rentrait, et -puis il mangeait, et se couchait, et dormait, -et telle était sa journée, et telle était sa nuit ; -et quand il se levait c’était pour crier son -salep, comme s’il n’y avait que salep au -monde, et il s’en allait en sa route, et Djanine -trouvait que c’était une mauvaise route.</p> - -<p>Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, -avant elle, parler à Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri -avait dit : « J’entends ce que j’entends, -je sais faire ce que je sais faire. » Et -voilà l’histoire !</p> - -<p>Djanine avait de petits pieds, de petits -pieds qui marchaient vite, de petits pieds -qui couraient, quand ils allaient au plaisir. -Et Youssouf avançait tout doucement, ya -Allah ! il méditait : un homme qui médite va -doucement.</p> - -<p>Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans -<i>tcharchaf</i>, en caleçons verts diaprés d’où sortait -sa taille dans une chemisette translucide -et une veste très ouverte. Elle avait un collier -d’ambre jaune, un peu plus haut que -les seins, et les petites boules claires montaient -un peu et glissaient sur sa gorge -ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que -sa gorge bondissait.</p> - -<p>Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de -la foi musulmane.</p> - -<hr /> - - -<p>— … Je crois que ce kiosque était un très -beau kiosque, dit Youssouf.</p> - -<p>— Un kiosque ? interrogea Djanine d’un -air innocent.</p> - -<p>— C’est une chose que tu ne sais pas ! dit -Youssouf, qui était fier de sa science. Je -viens de me construire un kiosque en -paradis ; c’est la récompense d’Allah.</p> - -<p>— Loué soit le Rétributeur ! s’écria Djanine. -Que tu es beau, mon architecte !</p> - -<p>Le lendemain Youssouf alla encore vendre -son salep et gagner avec son salep le pain -du ménage.</p> - -<p>— Le paradis vient, songeait-il, à l’heure -où il est écrit. La faim vient en attendant, -la faim vient tous les jours.</p> - -<p>Il disait cela, étant un homme raisonnable. -Cependant il construisit encore un -kiosque, par prudence et par idée de grandeur. -Et Djanine l’aida avec conscience, et -elle y mit de la magnificence, et ils firent -une œuvre immense. Et quand ils eurent -achevé la coupole, ils ajoutèrent des clochetons ; -après les clochetons, des pendentifs ; -après les pendentifs, des arabesques, et après -les arabesques, un portique.</p> - -<p>— Je crois, dit Djanine à son tour, que -c’est un très beau kiosque.</p> - -<p>— Je le crois, répondit Youssouf.</p> - -<p>— Il sera pour moi, dit Djanine.</p> - -<p>— Si tu veux, répondit Youssouf.</p> - -<p>Il bâillait fort, et s’endormit.</p> - -<p>Mais, le lendemain, Djanine suggéra :</p> - -<p>— Il y a un kiosque pour toi, il y en a un -pour moi, il n’y en a pas pour les hôtes que -nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il -en faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été.</p> - -<p>Youssouf réfléchit une minute et répondit :</p> - -<p>— Djanine, je suis assez bien logé comme -ça. Et puis il n’y a plus de place pour bâtir ; -je t’assure qu’il n’y a plus de place !</p> - -<hr /> - - -<p>— Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. -Mais en effet la fin de cette histoire, -bien qu’au bout du compte plus morale, est -moins instructive que son commencement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -<span class="small">OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE -GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT -DANS UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE</span></h2> - - -<p>La mésaventure dont Nasr’eddine avait -été victime lorsqu’il s’enterra dans une des -fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était -point restée inconnue : à défaut des chameliers -qui ne manquèrent point d’en faire -leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân ; -à défaut de Kenân, Nedjibé. Ah ! comme -Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine ! -C’est depuis ce jour qu’on dit à Brousse, -toutes les fois qu’il se casse un pot : « Voilà -encore Nasr’eddine qui s’en revient du -Paradis ! » Et le saint homme alors passa -pour un peu fou. D’autres disaient stupide : -il n’était ni l’un ni l’autre ; il aimait seulement -parfois, comme les enfants, croire à -une belle aventure. Quelques semaines plus -tard, il n’était plus question que de son -grand sens et de la parfaite connaissance -qu’il avait des choses de la terre, s’il pouvait -se tromper sur l’apparence et la nature des -visions du Paradis.</p> - -<p>Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, -un Jeune-Turc d’entre les Jeunes-Turcs, qui -avait fait ses études en Europe, et pour cette -cause venait d’être envoyé en exil à Brousse -par Sa Majesté : car Sa Majesté n’aimait -point la science que les Occidentaux nomment -Économie Politique, dont Néchat-effendi -était tout farci. Il avait de grands -projets de réformes.</p> - -<p>— Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, -dit un jour Néchat. Ton âme est bonne, tu -aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton -cœur généreux ; et tu sais comme ces chiens -d’usuriers, les juifs et les chrétiens, exploitent -les malheureux paysans ?</p> - -<p>— Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces -paysans sont pauvres en effet comme bourdons -d’automne qui n’ont rien amassé, -bourdons dans leurs bourdonnières, et -vivent encore, pourtant, quand il n’y a -plus de fleurs. Le caïmacan vient, et leur -dit : « As-tu l’argent, pour l’impôt ? — J’ai -de l’argent, mais c’est pour les -semailles, pour acheter les semailles, -Excellence. — Ça ne fait rien, répond -le caïmacan, donne tout de même ! » Et -quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils -songent : « Avec quoi ensemencerai-je ? Je -n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir, je -vais mourir. » Et en attendant de mourir, -ils se couchent sous leurs oliviers. Et alors -il vient, le marchand d’argent, qui dit : -Rustem, ou Nazmi, ou Sélim, ces oliviers -produiront des olives. Je te donne tout de -suite dix medjidiehs, pour cent oques -d’olives. » Et cent oques d’olives valent -presque le double. Il gagne au moins huit -medjidiehs, le marchand d’argent, et il laisse -au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas -mourir.</p> - -<p>— Eh bien, dit Néchat ardemment, si -d’honnêtes gens, comme toi et moi, prêtions -à ces malheureux, comme font les banquiers -roumis en Europe, à cinq ou six pour cent, -l’année faite ? Ce ne serait plus l’usure, qui -est défendue par le Livre, c’est l’aumône, -hodja, c’est l’aumône.</p> - -<p>— Ouallahi ! fit Nasr’eddine, tu as raison. -Ce n’est plus pécher, ce n’est plus pécher ! -Car tout est dans l’intention : la prospérité -sur ton intention… Et qui as-tu chargé, -mon fils, d’aller porter cette bonne nouvelle -et faire les avances aux laboureurs ?</p> - -<p>— Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et -Bachir le Borgne. Tu les connais, ya hodja.</p> - -<p>— Je les connais, ya Néchat, je les connais. -Tu vas avoir mon argent ; et je prends -comme ils te donneront. Comme ils te donneront, -je prends.</p> - -<hr /> - - -<p>En voyant qu’il triomphait à si peu de -peine, Néchat se sentit inquiet dans l’âme -de son âme. Car presque toujours, si un -homme vous dit tout de suite : « Tu as -raison ! », c’est qu’il pense : « Il a tort, mais -n’en disons rien ; c’est mon avantage ! »</p> - -<p>Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine -hodja, s’aperçut que son mari avait -été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs -d’argent fin, et qu’il y avait pris tous -les medjidiehs, et qu’il avait retourné le pot -devant Néchat en disant : « Tu vois, tu -vois, il n’y en a plus ! Emporte ce que tu -emportes, ya Néchat, et avec toi la paix ! » -quand Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la -colère noircit ses yeux, la fureur enfla son -nez, et ses doigts devinrent tout griffus, -ses dix doigts devant sa poitrine.</p> - -<p>— O toi, l’âne des ânes ! dit-elle. Toi, plus -fou qu’un lièvre qui court en mars et n’a -pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme -une araignée sans toile, ivrogne sans avoir -bu, goitreux ! Si tu ne voulais, décervelé, -laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu -le confier à Abraham-ben-Manassé, qui t’en -aurait donné vingt-deux pour cent, l’année -faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec -d’Athènes, qui est encore bien plus malin -que Manassé ? Assassin de toi-même, bourreau -de ta femme, brûleur de ta maison, -tête plus vide que ta jarre vide, idiot !</p> - -<p>— Un de nos plus saints califes a dit, -répliqua Nasr’eddine : « La prière nous conduit -à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous -mène à la porte de son palais, l’aumône nous -y fait admettre. » C’est une aumône que j’ai -voulu faire, tu es témoin que c’est une -aumône !</p> - -<p>— Et avec quoi payeras-tu pour couvrir -le toit qui est percé, ô infirme de raison ? -pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas -fait d’ânon, imbécile ? pour la terre qu’il faut -faire valoir à bras loués, vagabond qui n’as -pas d’esclaves ?</p> - -<p>— Allah est le plus grand ! fit Nasr’eddine. -J’ai dit que je voulais faire une aumône. -Mes intentions sont pures, il n’est rien de -plus pur que mes intentions ! Mais il arrivera -ce qui arrivera. C’est Abd-el-Kader-ben-Yaya, -Bachir et Kenân qui sont chargés -d’avancer l’argent : n’as-tu pas entendu ?…</p> - -<p>Et il s’absorba dans une méditation profonde, -et il n’y eut plus rien dans sa bouche, -rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et -voilà pour lui, jusqu’à l’heure.</p> - -<hr /> - - -<p>Néchat avait passé de longues années en -Europe. Il était éclairé parmi les musulmans : -mais c’était aussi un croyant, car il -n’est pas de plus vrai musulman qu’un vrai -Turc. D’instinct, il cultivait davantage que -la charité, la bonté, se considérant sans -nul effort comme seulement l’égal des plus -humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, -l’avarice, il les avait en abomination. Il y -avait peut-être bien des choses auxquelles il -ne croyait plus dans les prescriptions du -Livre. Il se disait : « Quand elles furent -écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on -les écrivait. Mais il s’agissait de pratiques -universellement respectées ; et si on ne les -avait introduites dans la nouvelle religion, -les gens eussent pensé que c’était une mauvaise -religion. Quand Mohammed ordonna -aux fidèles de ne pas manger de porc ni boire -de vin, il ne songeait même pas à leur santé, -il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner -l’adhésion de ceux qui croyaient à ces tabous. -Cela, je l’ai appris dans les universités de -France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant -je ne violerai pas ces tabous, je vivrai -en bon musulman, afin que les musulmans -m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter -des voies dont Mohammed n’a -jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient -être interdites. Les musulmans ne -pensent qu’à leur salut dans l’autre vie. -Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent -aussi à sauver leur part de bonheur dans -celle-ci. »</p> - -<p>Voilà comme rêvait le bon Néchat.</p> - -<hr /> - - -<p>Arriva la saison des olives et l’on cueillit -les olives, et l’on mit olives en corbeilles, -puis olives en chariots, puis olives dans les -pressoirs. Et tout le pays sentait olives : -olives noires, olives fraîches, olives rancies, -olives, olives. Et comme le hodja se promenait -au bazar, il aperçut Néchat en conversation -bien vive avec Bachir le borgne -bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân -l’astucieux.</p> - -<p>— La paix soit sur toi, Néchat ! dit Nasr’eddine. -Nos amis auraient-ils manqué à -placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en -recouvrer le capital et l’intérêt, le petit -intérêt ; ou nieraient-ils ce qu’ils te doivent ?</p> - -<p>— Ah ! dit Néchat désespéré, ce n’est pas -cela, ce n’est pas cela ! Regarde au contraire -quelle est ta part, d’après les comptes !</p> - -<p>— Je regarde, fit le hodja.</p> - -<p>— Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent -livres ?</p> - -<p>— Cent livres, tu l’as bien dit.</p> - -<p>— Eh bien, ces misérables t’en apportent -cent cinquante-cinq.</p> - -<p>— Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, -hé ! voilà qui va bien ! Je n’aurais jamais cru -qu’un placement à l’européenne, cinq pour -cent, escompte en dedans, une aumône, une -aumône, fît rendre cinquante-cinq livres à -cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes -chers cent cinquante-cinq, où sont-ils ? -Qu’on me les donne ; je les emporte.</p> - -<p>— Mais, cria Néchat, tu ne comprends -donc pas que ces réprouvés, ces voleurs, ces -usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân…</p> - -<p>— Hé là, hé là ! fit Bachir. Nous agîmes -pour t’obliger. Il fallait nous dire que tu -étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour -un homme raisonnable. Le moyen de croire -que tu voulais faire pour rien du tout un -commerce qu’on a toujours vu rendre -cinquante-cinq du cent ! Il fallait prévenir.</p> - -<p>— J’ai prévenu ! cria Néchat.</p> - -<p>— Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais -on ne pouvait pas croire que c’était sérieux. -Et si on avait cru que c’était sérieux, on -n’aurait pas travaillé avec toi. On a son -honneur !</p> - -<p>— Et même, si on avait voulu travailler, -protesta Bachir, le borgne bavard, on -n’aurait pas pu ! Qu’est-ce qu’ils auraient dit -les paysans ? Ils se seraient méfiés. Ils se -seraient demandé : « Quel intérêt ont-ils, -ceux-là, à se faire payer moins cher que les -autres ? C’est louche, c’est très louche ! Ils -veulent nous voler ! »</p> - -<p>— Ouallahi, cria le hodja, il a raison.</p> - -<p>— Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, -qu’on prête en Europe.</p> - -<p>— En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte -à ceux qui en font affaire cinquante-cinq -pour cent, comme ici, très probablement ; -mais le commerce est retourné. On -ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en -donne ; mais on leur fait payer cinq cents -livres une chose qu’ils sont forcés de vous -revendre deux cent cinquante un mois plus -tard. Cela s’appelle des actions… Mais il n’y -en a pas ici ; il faut donc s’en tenir aux vieux -usages. Pour moi, mes intentions étaient -pures : j’ai voulu faire l’aumône ; rends-moi -témoignage que je voulais faire l’aumône. -C’est donc Allah qui m’octroie ce don… -Bachir, fais-moi part du don d’Allah !</p> - -<p>Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq -livres. Mais il ne montra pas tout à -Zéineb.</p> - -<hr /> - - -<p>En la regardant, il était le seul à ne pas -se féliciter outre mesure du succès de son -opération occidentale.</p> - -<p>— Kenân a raison, se disait-il ; le Paradis, -c’est la réalité, <i>moins</i> quelque chose ; et, en -attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, -on y trouve la réalité, telle qu’elle est.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -<span class="small">COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS -GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE -ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS -LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT -IL EN SORTIT</span></h2> - - -<p>« … Et, comme c’était un vrai sage, avait -dit Kenân, parlant de la manière dont -Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger -du boucher Rassim, et profiter de la trahison -de la belle adolescente, il se hâta d’en -profiter. »</p> - -<p>Nasr’eddine se souvenait fort exactement -de ces paroles. Il se les répétait sans cesse.</p> - -<p>— Je pourrais sans doute, songeait-il, -imiter cet exemple. Je pourrais — si Zéineb -est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, -et je m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas -cherché à le savoir — je pourrais rosser cet -Ahmed-Hikmet, dont je me méfie ; et puis, et -puis… faire comme Youssouf-Zia fit à la -belle adolescente. Mais si c’était moi qui -fusse rossé ? Kenân ne semble point avoir -prévu cette hypothèse : elle est admissible, -il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis -que le plus avantageux toujours est de répudier -une femme qui ne vous donne point la -paix : cette solution en effet arrangerait -tout ; elle est décente, elle épargne l’honneur -de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter -sans plus y penser davantage, aller de ce -pas chez le cadi. Comment se fait-il que -j’éprouve quelque répugnance à m’y décider ? -C’est, hélas ! que Zéineb m’est encore -de quelque chose. Certes, les musulmans -tiennent à cœur de ne point aimer leurs -épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à -ce que j’ai entendu dire, sont tombés sous la -domination de ce sexe dont pourtant il est -douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait -une âme. Ils ont oublié la prière des juifs : -« La bénédiction sur toi, Éternel, qui n’as -point fait de moi une femme. » Et pourtant -c’est de ces juifs qu’est sortie leur religion, -comme la nôtre. Et ils sont devenus les -esclaves soumis de ces impudiques, auxquelles -ils permettent toutes les impudicités, -même celle de montrer publiquement leur -visage. Mais enfin, je connais mon âme. Je -suis comme ces Bédouins qui sont nés dans -le plus affreux des déserts, du côté de la -Perse : ils passent leur existence à maudire -ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans -arbres qui leur brûle les yeux. Mais arrachés -à leurs tentes, transportés dans la plus opulente -oasis, à Damas même, la délicieuse, -au bout de quelques mois ils se dessèchent -d’ennui ; ils ont envie de mourir ; ils meurent. -La vérité est que je ne demanderais pas -mieux que de rafraîchir mon cœur et de -jouir de mon corps dans les bras d’une -autre femme, mais en gardant Zéineb : -malgré tout, et si étrange que soit la chose, -j’y suis habitué ! C’est pourquoi le Prophète -fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par -malheur, je l’ai bien vu : aux temps où nous -sommes il faut avoir volé comme un <i>vali</i>, -si l’on veut être assez riche pour avoir -deux femmes.</p> - -<p>Cependant il considérait Zéineb avec des -yeux lourds et changés. Silencieusement il -agitait ces problèmes, et en présence. Et -Zéineb se demandait : « Par Allah ! qu’a -donc ce fou ? Il n’est plus le même. Il est à -la fois plus patient et plus sévère. »</p> - -<hr /> - - -<p>Or il se trouva que Kenân, après sa -conversation avec Nasr’eddine, confia à sa -femme Nedjibé :</p> - -<p>— Figure-toi, ô charmante ! Ce hodja vient -de me demander ceci et de me demander -cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions -sur le divorce ? Il connaît la Loi mieux que -je ne la puis connaître…</p> - -<p>De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb -à la fontaine, lui dit à son tour :</p> - -<p>— Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne -pense plus à méditer sur les femmes du -Paradis. Non ! Il ne parle que de divorce ; -c’est divorce qu’il a en tête, c’est divorce et -rien que divorce qui est l’objet de ses conversations !</p> - -<p>— Qu’il fasse comme il veut, le chien ! -répondit Zéineb ; j’ai mieux que lui, et je -ne m’en sers pas !</p> - -<p>— Je te crois, Zéineb, je te crois ! répondit -Nedjibé, tu es bien trop vertueuse !</p> - -<p>Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut.</p> - -<p>— … Mais je m’en servirai, oui, je m’en -servirai ! songeait Zéineb en regagnant la -demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai -mieux encore que je ne m’en suis servie -jusqu’à cette heure !</p> - -<p>Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît -Ahmed-Hikmet.</p> - -<p>— Voici des nouvelles, mes yeux ! de -grandes nouvelles, triomphateur ! Mon -époux, — qu’Iblis le prenne, et le garde en -sa géhenne jusqu’à la consommation des -siècles — songe à me répudier. Et tu -m’épouserais, n’est-ce pas, mon roi ?</p> - -<p>— A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en -pas douter !</p> - -<p>Mais il décidait à part lui : « Épouser une -dévergondée qui trahissait son époux ! Ce n’est -pas à faire, par Allah ! Ce n’est pas à faire ! »</p> - -<p>Et, pour éviter cette échéance, en même -temps que pour avoir Zéineb toute à lui -sans risques à courir, il glissa quelques mots -au gouverneur, qui à son tour glissa quelques -mots dans l’oreille d’Aghich, son espion -et celui de Sa Majesté.</p> - -<p>— Il est temps, en effet, de donner une -leçon à ce hodja, approuva le gouverneur : -il se mêle de choses qui ne le regardent pas.</p> - -<p>La justice du Rétributeur, qui n’aime -point les trahisons, voulut que, moins d’un -an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à -la tête d’une compagnie contre les rebelles -du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son -ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête : -et voilà pour lui ! Mais Nasr’eddine ne le put -savoir : à cette époque Allah, dont les desseins -sont impénétrables, avait décidé que, -lui aussi, serait bien loin, et sinon mort, du -moins en grand danger de mourir.</p> - -<hr /> - - -<p>Après avoir réfléchi longtemps, il s’était -résolu, selon son penchant, à ne rien faire. -« C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus -sage : comme le sort me fut écrit, je prends -le sort ! »</p> - -<p>Quelques jours avant l’événement qui -l’arracha à sa patrie, il s’en fut accomplir sa -promenade habituelle près de la fontaine -inépuisable et claire qui est au cimetière -de Bounar-Bachi ; et c’était vers la fin du -ramadan.</p> - -<p>— Je suppose, pensait-il assez tristement, -parce que le jeûne mettait un nuage noir -dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah -qui fit l’automne, et les hommes le ramadan. -Que l’automne, en ce pays de Brousse, est -beau, pur, frais sans être froid, radieux sans -aveugler ! Voici le ciel, le bon ciel bleu : il -porte juste assez de nuages pour avoir l’air -d’une robe de noces avec de beaux dessins -ramagés. Voilà mes amis les arbres : ils -n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils -continuent de boire la lumière par leur cime, -à manger la substance de la terre par leurs -racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire -ni me nourrir, parce que c’est ramadan ! En -vérité, je voudrais devenir un de ces arbres ; -leur sort est beaucoup meilleur. »</p> - -<p>Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, -celle qui tombe dans une vasque -carrée faite de larges pierres, et si cachée -sous les feuillages qu’on dirait d’un lit drapé -d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois -d’Abdallah le <i>cafedji</i>. Mais Abdallah le -cafedji ne faisait point de café, ni n’en -vendait, parce que c’était ramadan et que le -soleil n’était pas encore couché. Il avait -veillé toute la nuit, servant des clients pour -gagner sa vie et jouant de la flûte pour son -plaisir. Le matin, il avait un peu dormi ; et -maintenant qu’il était réveillé, ayant faim, il -était maussade. Pour passer le temps et faire -un effort qui l’empêchât d’écouter les cris de -son estomac, il allait chercher, dans un tas -de décombres, des pierres qu’il disposait -ensuite en murailles, autour de son petit -jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses -deux cuisses, et le regardait en silence, -aperçut tout à coup sur l’une de ces pierres -la trace, à demi cachée par la mousse et la -boue, d’une forme sculptée.</p> - -<p>— Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver -cette pierre plate ? Il y a quelque chose -dessus.</p> - -<p>— Machallah ! fit le cafedji étonné, je la -nettoierai tant que tu voudras, si cela te -plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très -étrange, ô Nasr’eddine, et peut-être un peu -perverse : car je suppose que si la mousse -et la boue ont couvert cette pierre, c’est que -Dieu l’a voulu. Ne sais-tu pas que même les -pierres des tombeaux musulmans, si elles -tombent, on ne doit pas les relever ? Il faut -respecter la Volonté. Car il n’est qu’une -Volonté dans l’univers — et loué soit -l’Unique !</p> - -<p>— Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, -qu’il soit loué ! Mais Sa Volonté a justement -mis dans ma cervelle qu’il faut que cette -pierre soit lavée.</p> - -<p>— Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, -ce n’est pas difficile, hodja !</p> - -<p>Quand il eut jeté sur cette dalle quelques -écuelles d’eau claire et qu’il l’eut -grattée avec son couteau, et frottée avec -la paume de ses mains, et lavée encore une -fois pour effacer les dernières traces de -souillure, ils virent qu’il était apparu de la -beauté.</p> - -<p>C’était, sur cette pierre plate, le relief -d’une jeune fille que les Grecs des anciens -jours y avaient gravé pour perpétuer un peu -le souvenir d’une vie, d’une jeunesse et -d’une grâce qui trop vite s’étaient allées -cacher derrière l’ombre éternelle. La mort -avait tenté de détruire ce vieux marbre -comme elle avait rongé la chair charmante. -On ne voyait plus rien de la figure qu’un -ovale attendrissant et vague, une forme délicate -et presque évanouie. Mais chaste, intact -et parfait, le cou s’attachait sur une épaule -ronde ; et puis, c’était un bras d’enfant qui -devient femme ; ce bras retombait doucement, -doucement, le long de la poitrine et du -ventre, d’un geste si souple et si facile qu’on -songeait : « Ce n’est pas possible, ceci n’est -pas de la pierre, cette main va se relever ! » -Les plis de la tunique, à peine troublés vers -le bas par un mouvement des genoux, tout -droits et cependant agités d’une vibration -intime, comme ils le seraient sur un corps -à la fois immobile et vivant, laissaient à -découvert un tout petit sein de vierge, -quelque chose de plus fort, de plus délicieux, -de plus bondissant que toute autre -cause de plaisir et de désir au monde : un -petit sein de vierge dédaigneuse de l’homme, -et pure comme le chant d’un vase de cristal -frappé une seule fois au fond d’une chambre -silencieuse.</p> - -<p>Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit -à pleurer d’émotion par bonnes larmes qui -descendaient sur ses joues barbues. « Tout -cela était dans la nature, pensait-il, et pourtant -je ne l’avais pas discerné. Comment cela -se fait-il ? C’est un mystère. Mais on doit -méditer sur les mystères, et celui-ci est adorable. -Je méditerai donc. »</p> - -<p>Il disait en même temps à haute voix :</p> - -<p>— Que cette chose est belle ! Loué soit -Allah qui l’a conservée dans la terre au -milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. -O mes yeux, que vous m’êtes une -cause de joie ! O mon âme, que je vous -remercie d’être restée si jeune et si fraîche !</p> - -<p>Mais on s’était assemblé autour de lui. -Il y avait là Redjeb, le cordonnier, celui -qui paye les cierges aux cérémonies des -derviches hurleurs ; Akif et Khaliss, portefaix ; -Ekrem, un homme très pieux, et -Aghich, qui était espion pour Sa Majesté.</p> - -<p>Redjeb demanda sévèrement :</p> - -<p>— Est-ce là un prêche pour le ramadan, -hodja ? Que ne parles-tu de l’aumône, ou -de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs -d’Allah, ou des cinq prières ?</p> - -<p>Ekrem, l’homme pieux, approuva de la -tête. Mais il dit de plus :</p> - -<p>— Est-ce que la représentation de la figure -et de la forme humaines n’est pas interdite -par le Livre ? Tu ne te le rappelles plus, -hodja, tu ne te le rappelles plus !</p> - -<p>Nasr’eddine regardait toujours la stèle. -Ses doigts la tâtaient, l’interrogeaient pour -savoir comment ce miracle avait été fait ; il -était en vérité ravi bien loin, et ne répondit -pas. Alors Aghich, l’espion, demanda, d’une -petite voix perçante :</p> - -<p>— Oui, hodja, la représentation de la -forme et de la figure humaines est interdite -par le Livre. Tu te le rappelles, voyons ! -Tout le monde sait cela.</p> - -<p>Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient -Nasr’eddine, frémirent en écoutant Aghich -poser à son tour la question, car ils savaient -bien qu’un espion n’est pas comme les -autres hommes : il ne parle pas pour parler ! -Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, -répondit d’un air tout simple, et comme s’il -disait une vérité connue de tous :</p> - -<p>— Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on -a changé tant de choses dans le Coran, mon -ami, tant de choses !</p> - -<hr /> - - -<p>Alors tous les assistants, même ceux qui -avaient le plus d’affection pour Nasr’eddine, -dirent d’une voix bien timide : « Il est temps -de retourner à la maison ! » Et ils s’éloignèrent -en effet, les uns loin des autres, et précipitamment, -sachant qu’il est dangereux, -non seulement de proférer des paroles imprudentes -sur la politique et la religion, mais -de les avoir entendues, quand un espion -est là pour en témoigner. Et, en effet, à -quelques jours de là, Aghich ayant fait son -rapport au caïmacan, le caïmacan au vali, -le vali au ministre de l’Intérieur, le ministre -de l’Intérieur au ministre de la Police, le -ministre de la Police à un eunuque du palais -et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on -attacha de petites cordelettes très solides -aux deux pouces joints de Nasr’eddine, -on en fit tout autant à Khaliss et Akif, -<i>hamals</i>, c’est-à-dire portefaix sur le marché -de Brousse, et on les envoya, d’abord attachés à -la queue d’un mulet jusqu’à la mer, -puis enfermés dans la sentine impure d’un -navire, jusqu’à Constantinople, pour y être -interrogés.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -<span class="small">COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS -NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE -BOURCIER</span></h2> - - -<p>A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il -est une grosse source, qui fait tout de suite -une petite rivière. Alentour ce sont des -mûriers, des vignes, des vergers où l’on -voit, au printemps, illustrant la terre heureuse -de leurs corolles pâmées, des cerisiers, -des pêchers, des amandiers, tous les arbres -auxquels — et, qu’en ceci, comme en toutes -choses, il soit glorifié ! — Allah le Tout-Puissant -a bien voulu concéder, avec la grâce -des fleurs, la bénédiction des fruits dont -l’homme fait son plaisir, son rafraîchissement, -sa nourriture. Mais là, ce n’est rien -qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse -en demi-cercle, et sur son herbe fraîche, sur -son herbe toujours fraîche et toujours -tondue par les chevaux qui paissent — car -quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel -lieu ! — des peupliers versent une ombre -perpétuelle. La lumière y est verte, discrète, -on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, -qui tremblent même à l’heure où il -cesse, le vent qui vient de la mer ! Et il y a -un nid de cigognes sur le toit de la maison -d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est -une vieille, très vieille petite maison, aux -murailles faites de bois et de terre hachée -avec de la paille : si vieille que le nid des -bons oiseaux aux grandes pattes, au long -cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. -Parce que les oiseaux l’entretiennent, leur -nid ! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent, -ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis -qu’Iézid n’entretient rien du tout, la maison -est comme Allah le veut. Si elle tombe, si -elle finit par tomber, il saura que c’est la -volonté d’Allah ; mais il en reconstruira une -autre, et toute pareille, à côté des ruines, -qu’il n’enlèvera même pas.</p> - -<p>Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent -les Francs, Empédocle, l’arabadji qui -conduisait à Moudania la baronne Bourcier -et le marquis de Saint-Ephrem, arrêta sa -voiture sans rien demander à personne, et -rangea les chevaux sous les peupliers. Un -enfant, grec et chrétien comme lui, car sa tête -n’était point rasée, plaça devant les bêtes un -seau plein d’une eau limpide ; et ce gamin -presque nu, chassant d’une main les mouches -qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un -métallique et l’éleva vers son front, après -l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui portât -bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour -avoir des lettres, et une grande distinction -d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de -quelques contemporains qui déjà suivent les -traces de ce révélateur, il occupait les loisirs -que lui laissaient fréquemment ses fonctions -à l’ambassade de France à écrire de délicates -transpositions sur des thèmes orientaux, et -comptait les publier un jour en plaquette : -bien entendu à un nombre infiniment restreint -d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces -goûts littéraires si raffinés, autant que ses -fonctions et son titre, n’étaient pas une des -moindres causes des bontés que la baronne -Bourcier avait bien voulu lui témoigner -depuis qu’elle était arrivée à Constantinople. -La baronne éprouvait le besoin de formules -nouvelles : car on voyage pour écrire ce -qu’on a vu, et il importe de n’en point écrire -absolument comme tout le monde. Elle -comptait beaucoup, à cet égard, sur -M. de Saint-Ephrem.</p> - -<p>— Je suis heureux, dit le marquis, que la -coutume de la route impose d’ordinaire au -voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout -autre, chère amie, il fera saisir à votre sensibilité -le genre de paysages que goûtent les -Orientaux. Il est proprement classique, il est -virgilien. Et n’est-ce point cet anachronisme -qui fait la délicieuse rareté du sentiment -qu’ici nous éprouvons : que les descendants -des cavaliers mongols soient à peu près seuls -au monde, à cette heure, à jouir de la nature -comme en jouissaient nos ancêtres latins ? -C’est ce que j’ai tenté de rendre, en une page -que vous voudrez bien peut-être entendre. -Il y fallait de la subtilité, car je n’ai pas -besoin, n’est-ce pas, de vous dire qu’il eût -été détestable de s’exprimer de façon si -grossièrement directe. Il faut qu’on devine, -sous ces ombrages, il faut qu’on évoque le -musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit -nommé, ni même entrevu. Il faut que la -barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux -tonalités de l’émotion antique, et -sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs -elle ne s’en doute pas ; enfin employer des -mots vagues pour les choses précises, précis -pour les choses vagues. C’est en cela, -je pense, que doit consister l’Art.</p> - -<p>La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem -avec piété. Pourtant elle était déchirée. Une -douloureuse inquiétude la troublait depuis -qu’elle avait abordé ces rives.</p> - -<p>Elle ne savait encore si elle devait s’en -tenir, pour singulariser ses impressions, aux -délicieuses et candides effusions de Loti, -éperdu de reconnaissance envers les simplicités -ingénues de la bonhomie ottomane ; ou -bien si elle adopterait les vues plus rudes de -M. de Gobineau, qui discernait dans tout -l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange -de crasse et de somptuosité, de sensualité -brutale, de paresse, et d’incompréhension. -Loti est charmant, et si profondément poète ! -Mais, venant d’être ressuscité, M. de Gobineau -est plus neuf, malgré le grand âge des -<i>Contes Asiatiques</i>. Il se fallait cependant -décider, si elle voulait rapporter une attitude, -et la baronne ne se pouvait décider. Elle en -était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, -au lieu de la Turquie et de l’Asie Mineure, -pour y porter ses pas : de la Chine, il n’existe -que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à -l’opinion de ceux qui se flattent de penser -comme on doit penser : on ne court donc -pas le risque de cruelles incertitudes.</p> - -<p>Ce fut un autre embarras, de nature moins -spirituelle, qui la tira de celui-ci.</p> - -<p>L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau -bakchich, s’épiphana, porteur d’une grappe -de raisin : une grappe lourde à faire pencher -la tête de la bacchante qui s’en fût couronnée ; -noire et si mûre que ses grains se givraient -de sucre, juteuse à griser dix essaims -d’abeilles. Baissant les yeux, par un hypocrite -respect à l’égard des femmes qu’il avait -appris des musulmans, mais la regardant à -travers ses cils avec une curiosité d’autant -plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il -l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta -volontiers, du premier mouvement en -détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain -à ses lèvres : jamais, de toute sa vie, elle -n’avait mangé un fruit sans le laver dans un -verre d’eau. Non seulement elle eût cru -boire la mort, mais bien pis, manquer à un -rite. Elle cherchait donc le verre d’eau, elle -ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se -pouvait demander en Orient dans de telles -circonstances, et si ce ne serait point un -geste trop occidental, par conséquent ici -déplorable, d’y plonger une grappe de raisin ; -se jurant bien alors de ne point approcher -cette grappe de sa bouche, malgré qu’elle -en eût désir, mais d’abandonner celle-ci -quelque part, comme par involontaire et -insoucieux oubli.</p> - -<p>M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible -angoisse, bien simplement, en intimant à -l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre -d’eau chez Iézid. En attendant, il continua -de marcher aux côtés de la baronne, sur -l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. -Ce fut ainsi qu’ils aperçurent le pauvre -Nasr’eddine.</p> - -<p>Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid -pour boire le café. Ils avaient attaché leurs -montures, mais n’avaient point détaché le -hodja, ni les deux hamals. Les trois prisonniers -gardaient leurs poings liés l’un contre -l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu -boire le café, ne buvait rien du tout. Assis -sur ses jambes et ses cuisses il tournait les -boules de son <i>tesbit</i>, qu’on lui avait laissé, -de ses deux misérables mains réunies, et -quand il vit la grappe de raisin, même quand -il vit le verre d’eau, qu’on apportait pour la -grappe de raisin, sa langue se fit encore plus -sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, -mais il les détourna ! Allah ne doit pas aimer -qu’un vrai croyant se trouve en posture -humiliée en présence de Francs infidèles ; il -n’aimait pas cela non plus…</p> - -<p>Au bas de son caftan décoloré, le vieux -galon de laine qui le bordait s’était décousu. -Cela lui faisait de la peine : sans avoir souci -des beaux vêtements, il avait le goût de -l’ordre et de la propreté sur sa personne. Si -on lui eût laissé les mains libres, il eût du -moins enlevé ce galon, n’ayant rien pour le -recoudre. Sa peine eût été plus grande -encore s’il avait pu voir son turban, tout -couvert de poussière. Les mouches aussi -l’importunaient. Et non seulement les mouches : -mais il sentait aux aisselles, et dans -d’autres parties de son corps, l’inquiétude -lancinante et fiévreuse de la vermine. Il -songeait : « Ces zaptiés sont des impies ! Ils -devraient délier leurs prisonniers, le temps -au moins des ablutions rituelles et de la -prière ; alors, qu’Allah me pardonne, j’en -profiterais pour boire, et me gratter ! » Toutefois, -voulant demeurer persuadé, dans une -si cruelle épreuve, que le monde ne saurait -aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de -s’absorber dans la vie universelle : « Je ne -suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne -suis pas heureux ! Et que le Lapidé me -prenne si je connais une juste cause à ma -misère. Mais qu’est-ce que moi ? Ces bêtes, -ces petites bêtes qui me dévorent sont heureuses -que je ne me puisse défendre. Mon -infortune et mes liens sont une faveur -qu’Allah leur écrivit. Et quand je serai mort, -d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. -O Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux -d’Allah, que cette vermine ? Allah a le droit -de ne te pas écouter. Cependant — malgré -tout qu’il soit glorifié ! — pouvait-il être -dans les intentions d’Allah de me livrer en -spectacle à ces infidèles ?…</p> - -<p>A son turban, M. de Saint-Ephrem avait -distingué la qualité religieuse de Nasr’eddine. -Enclin à rechercher dans ses écrits -l’expression la plus rare et la plus délicate, -il affichait parfois au contraire, dans ses -paroles, une vigueur qui leur prêtât du -caractère et de l’originalité. Abaissant sur -le hodja ses sourcils dont le gauche abritait -un morceau de cristal arrondi, c’est en ces -termes qu’il attira l’attention de la baronne -sur le captif :</p> - -<p>— Vous voyez ce tas de poux ? Eh bien, -c’est un théologien !</p> - -<p>— Un théologien ? fit la baronne.</p> - -<p>— Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. -Mais il apparaît que celui qui -jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. -Qui est-ce, Embidoclis ?</p> - -<p>L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui -donc, à Brousse, ne le connaissait pas ? Et il -savait déjà l’histoire, toute l’histoire ! Mais -les affaires des musulmans entre eux sont -les affaires des musulmans entre eux : la -prudence et la raison conseillent de ne s’en -point mêler. Il haussa les épaules, d’un air -d’ignorance.</p> - -<p>— C’est un prisonnier, dit-il, dans un -français sommaire. Un prisonnier que mènent, -jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes -de Sa Majesté.</p> - -<p>— En vérité ? fit la baronne. Et c’est un -théologien, un juge, que l’on traîne ainsi -sur les routes, à pied, et les mains liées ?</p> - -<p>Elle se promit de noter ce souvenir. Il -avait de la couleur, et de l’imprévu : en -Occident, on aurait gardé plus de formes -envers un magistrat ou un ecclésiastique, -même criminels.</p> - -<p>— Pauvre homme ! dit-elle.</p> - -<p>D’un geste instinctif, elle lui tendit la -grappe de raisin. Le pauvre Nasr’eddine -la prit, de ses deux poings unis et levés. Et -il mordit à même, comme un renard furtif -rué la nuit dans une vigne.</p> - -<p>— S’il est vraiment un lettré, interrogea -M. de Saint-Ephrem, pourquoi ne remercie-t-il -point cette hanoum étrangère ?</p> - -<p>Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, -ayant médité, improvisa :</p> - -<p>« <i>Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice ! -Mais tu n’as pas oublié le malheureux sur -ton passage. La bénédiction sur toi !</i></p> - -<p>» <i>Tu regardes ces raisins que ta main m’a -donnés — ô ta main, ta main généreuse, -dont les doigts s’effilèrent vers la pitié ! — ces -beaux raisins ovales, à la peau violette. Et -moi, misérable, ayant si grand’soif pourtant, -je ne puis regarder que tes yeux : tes beaux -yeux, tels les grains de cette grappe, comme -eux violets, d’un ovale plus pur. Plus désirables !</i></p> - -<p>» <i>La grâce sur toi, ô bienfaitrice ! La fortune -sur toi, la joie sur toi, l’amour sur toi. -La joie sur ton amour, si tu aimes ! Et que la -beauté s’éternise en ton corps, comme en mon -cœur la mémoire de ton geste descendu !</i> »</p> - -<hr /> - - -<p>— Il faut, suggéra la baronne à M. de -Saint-Ephrem, que vous écriviez cela sur -mon carnet.</p> - -<p>Elle se dirigeait vers sa voiture.</p> - -<p>— Regarde ! dit l’enfant grec à l’arabadji. -Elle a de si hauts talons que l’air passe dessous -comme l’eau sous les arches d’un vieux -pont turc, et par derrière on dirait qu’elle -va sur des jambes de bois !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE, -À CONSTANTINOPLE, -PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ</span></h2> - - -<p>Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et -les deux hamals furent enfermés à Stamboul -dans un cachot fort noir. Les hamals disaient -en gémissant au hodja :</p> - -<p>— Allah nous avait écrit cette aventure. -Nous ne t’en voulons pas, saint homme, -rien n’arrive sans la décision d’Allah — loué -soit son nom ! — mais tous les jours -on nous donne des coups de marteau sur les -doigts pour nous faire parler, et cela nous -ennuie infiniment ; car ces coups de marteau -font très mal. Et cependant nous ne savons -que dire sur cette vieille pierre, sinon que -nous attendions, croyant que tu nous donnerais -deux piastres pour la porter chez toi. -Mais ils ne veulent pas nous croire.</p> - -<p>Le cachot où tous trois étaient enfermés -se creusait, sorte de cave obscure et puante, -sous les chambres d’un corps de garde, dans -le Vieux Sérail. Les prisonniers, selon -l’usage turc, n’étaient guère nourris que par -la charité de pieux musulmans, désireux de -s’acquérir des mérites aux yeux d’Allah. -Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se -ralentissait : alors les deux hamals redoublaient -de plaintes. Mais Nasr’eddine semblait, -lui qui jadis avait tant aimé la bonne -chère, ainsi que les autres dons du Rétributeur, -insensible aux cris de son ventre -vide. Il grimpait sur le banc de pierre du -cachot, essayant d’apercevoir, soit, en levant -les yeux, le vol des mouettes et des hirondelles, -soit, les baissant, le frisson bleu des -ondes marines, car le soupirail s’ouvrait -dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, -presque au ras de l’eau ; et il disait :</p> - -<p>— Ces oiseaux semblent libres, ces vagues -au contraire les dociles servantes du vent : -et pourtant leur destin est pareillement inévitable. -Je suis donc aussi libre que les -oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne sont que -des esclaves du sort. C’est une grande consolation. -Cependant, si je m’en tiens à raisonner -avec ma raison, sans théologie, je -dois m’avouer que mes pauvres compagnons -ne sauraient avoir complètement tort. Ni -eux ni moi ne nous sommes jamais occupés -de politique, et Sa Majesté le Sultan n’a -coutume de sévir que s’il s’agit de politique : -elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de -discussion sur des points de foi. Il y a donc -dans cet emprisonnement quelque chose -d’insolite… J’ai idée que cet officier qui -rôdait quelquefois autour de ma maison y -pourrait bien être pour quelque chose : -ô Nasr’eddine, te serait-il arrivé un autre -malheur que d’être en prison ?</p> - -<hr /> - - -<p>Alors son âme noircissait, en pensant à -Zéineb, son épouse, qui peut-être, décidément, -ne s’était point contentée de troubler -sa demeure d’insupportables reproches : -mais il songeait également : « Si elle était -ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux -encore ? »</p> - -<p>On lui donnait aussi, comme aux hamals, -des coups de marteau sur les doigts. Mais -il ne répondait rien, sinon :</p> - -<p>— J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité ! -Qu’on me mène devant Sa Majesté le Padischah, -qui est notre calife, commandeur des -croyants, et il me rendra justice. Je n’ai -commis aucune erreur de théologie, ma -doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, -mon tombeau fera des miracles. Toutefois -j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai -miracle ! Elle est la joie, elle est l’amour, -elle est la communion avec Dieu et tous les -êtres ; qu’on me mène donc devant Sa Majesté -le Padischah.</p> - -<p>Le sultan fut informé que Nasr’eddine -affirmait n’avoir rien dit qui ne fût parfaitement -orthodoxe, et qu’il demandait à être -entendu par lui.</p> - -<p>— Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car -si je recevais tous les hodjas accusés -d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un -pour m’assassiner ? Or, j’ai tout organisé -dans mon empire pour n’être pas assassiné. -Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration -publique, ni de justice, ni de conquête, -ni même de la défense de l’État. Je -ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et -c’est déjà une tâche très ardue. Je ne saurais -y renoncer pour écouter cet homme-là. Mais -qu’on le mène au ministre de ma septième -police.</p> - -<hr /> - - -<p>Nasr’eddine fut donc conduit devant -Haydar-pacha, ministre de la septième police, -et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie -avant que les oulémas en décidassent.</p> - -<p>— Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une -image ? interrogea Haydar.</p> - -<p>— Moi ? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu -une image sur une pierre, et j’ai dit qu’elle -était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un -morceau de marbre, et j’ai pensé à un beau -fruit, au gonflement d’une voile sous le vent -de la mer ; j’ai vu un bras de femme, et je -l’ai admiré comme tu l’eusses admiré. Mais -je n’ai pas adoré cette image.</p> - -<p>— Cependant, continua le ministre, quand -on t’a dit que la représentation des formes -humaines était interdite par le Livre, tu as -répondu qu’on avait déjà introduit tant de -modifications au Coran qu’il se pourrait bien -qu’on changeât aussi cette chose-là ?</p> - -<p>— C’est là le point, dit Nasr’eddine tout -joyeux. En vérité, tu as répété mes paroles -mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai -raison ?</p> - -<p>— Comment croirais-je que tu as raison ? -fit Haydar indigné. Tu es possédé du Cheïtan ! -Appartiens-tu par hasard à la secte des -Bektachis, ces fous impurs qui boivent du -vin comme des infidèles, et professent qu’il -n’est pas plus sot de croire que Dieu est une -Trinité qu’une Unité, attendu qu’il n’est -peut-être ni l’un ni l’autre ? Tout bon -musulman sait qu’on ne peut rien changer, -qu’on n’a jamais rien changé au Coran, tel -qu’il fut dicté par Allah au Prophète, — qu’il -soit exalté !</p> - -<p>— Je vais te prouver le contraire, dit -Nasr’eddine. Quelle peine porte le Coran -contre les voleurs ?</p> - -<p>— La première fois, cita le ministre de la -septième police, ils auront le poing gauche -coupé. Et en cas de récidive, le poing droit.</p> - -<p>— Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, -qu’on a changé tout cela ? poursuivit Nasr’eddine.</p> - -<p>— Que veux-tu dire ? demanda le ministre.</p> - -<p>— Est-ce que tu connais un seul pacha, -Altesse, un seul préfet, un seul sous-préfet, -un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit -manchot ? Ils ont leurs deux bras, Altesse, -et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras -pas croire que vous ne volez point. Tu vois -bien qu’on a changé quelque chose au -Coran !</p> - -<hr /> - - -<p>Le grand vizir venait justement d’instituer, -à son bénéfice, une taxe secrète de trois -métalliques par livre de viande vendue chez -les bouchers de Constantinople. Craignant -que Nasr’eddine et ses deux complices supposés -n’en eussent appris quelque chose, -en apparence par mesure d’indulgence, mais -en réalité pour qu’il ne comparût point -devant les oulémas, auxquels le hodja aurait -pu ébruiter l’affaire, Haydar fit élargir celui-ci, -lui interdisant toutefois de quitter Constantinople -avant la fin de l’enquête, qu’il -comptait bien faire durer plusieurs années, -jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.</p> - -<p>Pour Khaliss et Akif, <i>hamals</i> du marché, -il leur permit de retourner à Brousse. -Revenus dans leur demeure, les deux portefaix -instituèrent un culte domestique en -faveur de la pierre plate, obscurément -sculptée, vu qu’elle avait été la plus forte, -et les avait fait sortir de prison.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ -QU’ON LUI LAISSAIT À CONSTANTINOPLE -ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE -DU KHALIFE ET DU CORDONNIER</span></h2> - - -<p>… Haydar, ministre de la septième police, -avait fait mettre Nasr’eddine en liberté, lui -interdisant toutefois de quitter Constantinople -avant la fin de l’enquête, qu’il comptait -bien faire durer plusieurs années, jusqu’à -la mort, s’il le fallait, du Padischah.</p> - -<p>— Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. -Ma bienveillance veut que ce séjour loin de -ta patrie ne soit point trop pénible à ton -cœur : souviens-toi que le vendredi, au -coucher du soleil, les portes de ma demeure -te seront ouvertes : car j’aime ta conversation. -Par Allah, oui, en vérité, il m’est -apparu que tes paroles étaient souvent d’un -grand sage.</p> - -<p>Il ne mentait point autant qu’on le pourrait -supposer. Outre qu’il jugeait à propos -de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il -l’imaginait assez naïf pour rapporter parfois -jusqu’à ses oreilles, sans y voir de mal, les -propos qu’il entendrait dans la ville, bien -qu’il lui eût fait donner tant de coups de -marteau sur les doigts il s’était pris d’affection -pour le hodja. Car Haydar était un vrai -Turc ; encore qu’il fît profession d’espionnage, -qu’il occupât le plus haut rang dans -l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût -naturel d’espionner, d’emprisonner, de pendre -et de faire administrer des coups de -marteau dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque -ces choses sont indispensables au bon gouvernement -d’un État, et lui valaient -d’agréables revenus, cependant il avait de la -bonhomie ; il aimait sincèrement la conversation.</p> - -<p>— Entendre, c’est obéir, avait répondu -Nasr’eddine.</p> - -<p>— Et ne t’inquiète point des moyens de -pourvoir à ton existence, poursuivit Haydar. -A ma recommandation, le prieur d’un -monastère, à Stamboul, te donnera une -natte pour dormir, ainsi que la nourriture ; -et par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans -sont aumôniers.</p> - -<p>Le prieur du monastère, où l’on arrive -par de petites rues que souvent ombragent -des vignes en berceau, était un grand saint. -Depuis quarante ans il vivait dans la même -cellule, sans jamais en sortir, méditant sur -la gloire et les attributs d’Allah : une cellule -de dix pieds carrés, sans autres meubles -qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, -un foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des -cendres, froides depuis quarante ans. Nasr’eddine -fut ému, mais attristé. Ce n’était pas -ainsi qu’il concevait la Foi.</p> - -<p>— La beauté des choses n’est-elle pas -aussi une prière ? fit-il. Ne méditerais-tu pas -mieux devant la Corne d’Or, les collines de -Scutari, l’eau amère et remuante qui toujours -a l’air d’être en vie ?</p> - -<p>— Pourquoi faire ? répondit le prieur, de -la voix patiente que prend un maître avec un -enfant qui ne comprend pas. Regarde cette -cendre, dans le foyer ? Allah y est, puisqu’il -est partout : je regarde cette cendre… -Nasr’eddine, il faut écouter la parole : « Ne -t’appuie pas à l’arbre, car il séchera ; ne -t’appuie pas au mur, car il croulera ; ne -t’appuie pas à l’homme, car il mourra ! »</p> - -<p>Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. -Son cœur ne pouvait s’y accoutumer. Tous -les matins il allait se prosterner devant le -prieur, et faisait avec lui la première prière ; -puis il sortait pour aller mendier quelques -métalliques à la porte des musulmans riches -et pieux.</p> - -<hr /> - - -<p>… Sur le pont de Galata, tout le monde y -passe… Il est hideux, bossu, tortu, odieux -aux pieds, insupportable aux navires, qui -sans cesse le heurtent, et qui s’y blessent. -Mais pour aller à Stamboul, ou en revenir, -c’est presque la seule voie, le vieux pont du -Phanaraki tombant en pourriture. Celui-ci -ne vaut guère mieux. Ce n’est point toutefois -qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air -d’une chose qui n’en peut plus. De chaque -côté, des pontons le bordent, tout hérissés -d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. -Le pont de Galata est un village, un faubourg -de l’énorme ville ; il a ses mœurs, ses lois, -ses indigènes, mendiants, petits commerçants -et marins, sa race de chiens, qui n’est -pas la même que celle des autres quartiers -de Constantinople ; et presque tous les habitants -de ces quartiers le doivent traverser -au moins deux fois par jour.</p> - -<p>Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux -qui ne voient pas. Des infirmes étalent leurs -plaies. Des bateleurs font danser des ours et -des singes. Des fonctionnaires en redingote, -coiffés du fez, des fantassins en guenilles, -quelques Arméniennes à demi voilées, des -Turques, paquets noirs sous le tcharchaf, -s’en vont, se croisent, se choquent par milliers -à la fois. Piétinement de chevaux : cinquante -houzards repoussent cette foule -grouillante sur les trottoirs qui craquent ; -leurs grandes lattes d’acier battent le ventre -des chevaux, leurs petits yeux plissés de -Mongols sont braves et durs sous les talpaks. -Ah ! ils ne vont pourtant ni vers des champs -de bataille, ni même à des carrousels ou des -manœuvres. Voici derrière eux le carrosse -fermé d’une sultane. Ils la conduisent à la -mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.</p> - -<p>Le cortège a passé. Cris encore derrière -lui. Ce sont vingt portefaix, des hamals -gigantesques et musculeux. Chacun a sur le -dos une pierre énorme qui devrait l’écraser -et qu’il porte à quelque édifice en construction. -La pierre est appuyée à une espèce de -bât rembourré de chanvre, doublé de cuir ; -ils marchent à petits, tout petits pas, courbés -en deux, la figure à la hauteur des genoux, -le cou gonflé, les reins saillants ; on ne dirait -plus des hommes, mais une caravane de -bêtes monstrueuses, d’animaux tripèdes. -De chaque côté, c’est la mer couverte de -bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout -fumants, cuirassés turcs en ruine, rouillés, -dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs -et ventrus ; et des caïques, et des balancelles, -et des tartanes, des voiles et des cheminées, -des mâts et des chaudières, des vergues qui -font des gestes comme pour prier, — et puis -l’eau, sous toutes ces choses qui dorment ou -remuent, l’eau tremblotante et vive, comme -un émail bleu qui se mettrait à fondre.</p> - -<hr /> - - -<p>En face, c’est Stamboul qui escalade ses -collines.</p> - -<p>Il est des matins où une brume légère, -pâle, mouvante, claire, lumineuse, comme -faite de gouttelettes d’argent vaporisées, -s’exhale du Bosphore et de la Corne d’Or. -Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin -vert suspendu dans le ciel devant un palais -prestigieux, et des mosquées dont les fondations -reposent dans les nues : assomption -miraculeuse, impossibilité dont les yeux -s’enchantent. Il est des midis où l’air est si -pur que toutes les pierres, les dalles, les -ruines, les verdures, les citernes et les rues, -amoncelées, diverses dans leurs nuances et -mariées par une grâce mystérieuse, pressées -et pourtant distinctes, sont comme une -mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait -tout l’horizon. Il est des soirs où le soleil -s’exalte tellement, avant de mourir, que les -minarets sont tout pénétrés de lumière et -qu’ils ont l’air de bougies roses transparentes, -éclairées à l’intérieur par la flamme qui -brûle au-dessus.</p> - -<p>Quand on pénètre dans cette immensité, -on ne sait plus. Est-ce une cité de temples -ou de palais, ou bien un village démesuré -qui tombe en poussière et en pourriture ?</p> - -<p>C’est comme si une femme, rentrant d’un -bal de cour, avait laissé tomber ses joyaux -dans la boue. On ne démolit jamais rien : -non ! Seulement on ne fait pas attention si ça -tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse -l’hippodrome des empereurs byzantins et -s’assemble autour du <i>podion</i>. Voilà un vieux -platane sur lequel la foudre est tombée. Il y -a des années qu’il est mort, mais son tronc -n’est pas tout à fait effondré. Alors les bons -Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.</p> - -<p>Tant de bonhomie et d’insouciance, tant -de traits de bonté, et pourtant toujours cette -espèce d’inquiétude qui vous étreint le -cœur, un ennui vague et douloureux semblable -à ceux de l’adolescence… Il faut longtemps -pour en découvrir la cause ; mais un -jour on s’aperçoit que cette foule qui vous -heurte est toujours virile. Pas une femme -dans les rues, pas un visage de femme. Ce -sont des hommes dont le courant toujours -rude et brutal vous entraîne et vous froisse. -Alors on comprend brusquement pourquoi -ce Constantinople magnifique, énorme, -bruyant, joyeux, si pacifique d’abord en -apparence, donne à la longue une impression -formidable et inhumaine.</p> - -<hr /> - - -<p>Le hodja la subissait sans tout à fait s’en -rendre compte. Il avait le cœur un peu -serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer -dans les rues de Stamboul, gagner le vendredi -la demeure de Haydar-pacha, mais -surtout aller rejoindre, dès qu’il sentait -quelques métalliques noués dans un coin de -son caftan, les amis qu’il s’était fait au -kiosque d’Abdul-Medjib, près du tombeau -de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du -moins y plane encore.</p> - -<p>Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir -aimé Roxelane. Puis, plein de remords, il -lui éleva ce turbé : et c’est comme une -volière où à la place d’oiseaux il n’y aurait -qu’une tombe et peut-être l’ombre misérable -et légère de cet enfant qui avait aimé. -Cette cage charmante n’a pas six mètres de -large : il faut si peu de place au fantôme -d’un adolescent dont tout l’univers, tant -qu’il vécut, fut un lit désiré, un jardin, -quelques beaux vêtements, et ses armes ! -Ainsi sa dernière demeure est élégante, -noble, un peu puérile et toute petite, comme -l’existence même que son destin lui fit. -Avec un peu de terre cuite couverte d’émaux, -on a élevé au-dessus de son corps périmé -quelque chose de si durable et pourtant de -si fragile que le sentiment vous vient à la -fois de l’éternité de la mort et de la beauté -délicate et passagère des mortels. Ce sont -sur les murailles des rosaces bleues cerclées -de blanc, puis des feuillages dont on ne voit -presque plus que ce sont des feuillages, -harmonieux, transformés — sur un fond vert -pomme pâle, le vert d’une pomme ayant -mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les -parois entre les fenêtres, et ces fenêtres -mêmes, carrées, sont surmontées du dessin -de l’ogive orientale tracée par de minces -ornements blancs et verts sur fond bleu. -C’est comme si le mort vivait toujours au -milieu de ses robes d’apparat et de ses -tapis, suspendus et ressuscités dans une -matière moins destructible.</p> - -<p>Au dehors, il y a une espèce de vieux -jardin empreint de l’habituelle et délicieuse -incurie turque. Sous une espèce d’auvent -ajouré, dont les colonnettes ne sont pas -plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne, -contre la porte du tombeau, est ménagée -tout juste la place d’une sorte de sofa de -pierre ; et c’est là que l’iman gardien passe -les bonnes heures du jour. Il élève des -poules qui caquettent ; au delà des grilles, -les marchands de pastèques offrent leur -marchandise que personne jamais n’a l’air -d’acheter ; et lui, placidement accroupi, -veille sans y penser sur ce petit tas de poussière, -qui fut une forme aimante et malheureuse.</p> - -<p>Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du -café, est là tout près, sur la petite place, où -vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et -qu’on ne revoit pas ; alors on ne parle -que de choses indifférentes. Il y vient aussi -des espions, comme partout : alors on se -tait. Mais enfin il est des heures où les seuls -habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine -a appris à les bien connaître. Il est sûr que -celui qui vient le plus souvent est un marchand -de marée : il apporte avec lui une -odeur d’algues et de poisson frais, et l’on -distingue parfois des écailles d’argent sur -son vieux Caftan de drap brun.</p> - -<p>Il doit y avoir aussi un confiseur, car le -tablier de cuir de celui-là est tout empesé -de sucre fondu ; et des officiers aux tuniques -très râpées, et des Turcs presque riches : -leurs stamboulines sont très propres, leurs -babouches fines, et leur fez, de première -qualité, est toujours repassé de frais. Nasr’eddine -suppose que ce sont des propriétaires -du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup -d’eux, il a trop à faire déjà de retenir -dans sa mémoire les paroles de celui qui -parle et de fixer ses traits qui sont si fins et -si mobiles, ses gestes si vifs et pourtant si -contenus. Il éprouve à le voir le même -plaisir que dans son enfance à regarder les -grandes personnes quand elles parlaient de -choses qu’il ne comprenait pas, avec des -mots inconnus, mais où se devinaient de la -gaieté, de l’ardeur ou de l’amour.</p> - -<p>Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. -Il porte un dolman bleu dont les boutons -de cuivre ne sont pas très bien astiqués, -et aux manches les espèces de chevrons qui -sont dans l’armée turque l’insigne des grades. -Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête -d’une compagnie : on le voit au café presque -tous les jours depuis le midi jusqu’au soir ; -et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes -croisées, durant de longues heures, il a pris -vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied -à un guerrier. Quand il ne parle pas, sa -bonne figure ronde paraît toute terne et bien -niaise ; mais s’il ouvre la bouche, le coin de -ses lèvres a mille petits plis qui ne sont -jamais les mêmes et disent des choses différentes ; -ses petits yeux noirs éclatent tout à -coup de malignité comme ceux d’un vieux -corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes -levées, renversées, dressées, des signes qui -sont un langage. Il y a aussi, parmi les auditeurs, -un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent -en s’émerveillant, car ils savent au fond, -bien qu’ils se refusent à l’avouer, qu’il n’est -que les Turcs dans ce pays d’Orient pour -avoir de l’esprit. Les Grecs ont la logique du -discours, les Arméniens la science du calcul -et des affaires ; mais ils ne savent ce que -c’est que de changer les mots en images, -d’en prolonger le sens par la manière dont -on les place, d’en faire des symboles vivants -au lieu de signes usés. Mais peut-être dédaignent-ils -cet art en même temps qu’ils en -jouissent ; et ils ont alors ce plaisir de riche : -de mépriser tout en s’amusant.</p> - -<p>Parfois on voyait s’arrêter des touristes -européens venus pour visiter le turbé. Il y -avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient -fort pieusement tout ce que le guide -ordonne de regarder. Il y avait des Allemands, -généralement habillés de vert et -portant derrière leur chapeau un petit blaireau -tout en poils, pareil à celui dont usent -les barbiers dans leur boutique : ils prenaient -des airs de seigneurs, et se faisaient -donner des chaises, mais consultaient un -petit livre rouge, fiers d’être bien sûrs de ne -point payer leur café plus cher que le prix. -Il y avait aussi des Français.</p> - -<p>Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions -littéraires, d’après les meilleurs auteurs ; -et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient -de boire leur tasse accroupis à l’orientale, -les pieds sous leurs fesses ; mais, le -temps d’un cri, oubliant leur littérature, -ils recommençaient de parler entre eux de -leurs souvenirs parisiens, et bientôt ressentaient -dans les cuisses des crampes douloureuses. -Alors ils se remettaient debout, -en souriant d’un air contraint ; puis, par esprit -de sociabilité, autant que pour la littérature, -essayaient de dire à ces Turcs des choses -polies, principalement au capitaine Réchad, -qui entend quelques mots de leur langue. Il -y avait souvent des dames, et celui qui prétendait -leur parler avec le plus d’assurance -concluait ordinairement, comme on se levait :</p> - -<p>— Ils vivent encore comme au temps des -Mille et une Nuits !</p> - -<p>— Machallah ! comme au temps des Mille -et une Nuits ! dit Réchad, traduisant encore -une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient : -« Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, -qu’est-ce qu’il a dit ? » Il n’y a plus de Mille -et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent -chez nous, il n’y saurait demeurer odeur des -Mille et une Nuits, pas plus que de crocodiles -dans les rivières où ils font passer leurs -bateaux à vapeur ! Et c’est ce qu’on a bien -vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la -mer et qui pourtant n’est point encore tout -à fait à eux.</p> - -<p>— Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, -que tes histoires sont véridiques et -merveilleuses.</p> - -<p>— Écoutez donc, ô vous tous ! fit Réchad.</p> - -<hr /> - - -<p>Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête -du hodja et des autres écoutants, une cigogne -avait l’air d’écouter aussi.</p> - - -<p class="c">HISTOIRE ÉDIFIANTE -DU KHALIFE ET DU CORDONNIER</p> - -<p>… Sachez d’abord qu’il est un pays que, -de même que celui-ci, les infidèles n’ont -encore tout à fait pris aux vrais croyants, et -le souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai -un khalife, pour que vous ne le reconnaissiez -point, et que je puisse conter ce -conte véritable avec plus de liberté. Toutefois -ces infidèles, étant insatiables, y sont -entrés sous prétexte de nous prêter de -l’argent, et nous avons mangé l’argent, et -ils ont envoyé des soldats pour réclamer -l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats, -mais ces soldats nous ont un peu -battus ; et alors, derrière les soldats, il est -venu un résident, un homme sans barbe, -avec une figure très propre, comme s’il se -faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes -les fois qu’il dit : « Je veux ! » le khalife soupire : -« Il n’y a pas d’inconvénients, -j’ordonne ! » Et on appelle ça un protectorat.</p> - -<p>Et pendant que les musulmans multiplient -les prières, les infidèles multiplient les chemins -de fer ; et quand ils partent en guerre, -ils nous disent : « Paye donc, mon cher ! » -Et quand nous disons : « C’est cher ! » ils -répondent : « C’est votre affaire ! » Et ainsi -les Roumis prospèrent, quand pour nous la -vie est amère.</p> - -<p>Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait -point, parce que, jusqu’à ce jour, la -prospérité n’avait pas été écrite pour lui au -registre où tout est écrit ; et, selon les gens, -c’était un cordonnier qui se nommait Martin, -venu d’une ville d’où partent beaucoup de -navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant -d’heures et tant d’heures, il travaillait dans -son échoppe de la rue Bab-Azoun ! Il martelait -avec son marteau, il aiguillait avec son -aiguille, il poissait avec sa poix ; mais il -avait autour de lui plus de vieux souliers -que d’escarpins neufs, et bien souvent on -n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs -d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni -boukoufas de bon poids, ni même une mauvaise -piastre de quatre sous, ni argent, je -dis, ni odeur d’argent ; et pour de l’or, il -n’en voyait que dans les cheveux de sa -femme.</p> - -<p>Car lorsqu’il plongeait son front dans la -chevelure de cette favorisée du ciel, ouallahi ! -c’était comme s’il se promenait dans une -mine d’or ; et la face de cette créature divine -était comme la lune à son quatorzième jour, -et ses deux mains comme des lis, et ses seins -comme deux coupoles de marbre blanc terminées -par des pointes de cuivre rouge, et -tout son corps comme un océan de désirs. -Et quand il avait pris sa joie avec elle, la -nuit, après avoir mangé du pain et des -oignons, il laissait aller sa tête près de cette -tête lumineuse, et il se disait : « Où est ma -chance, où est ma chance ? Il faut que je -trouve ma chance pour que je vête, pour -que j’honore, pour que je couronne de diamants -une femme qui mérite des diamants, -pour que je rende lisses et pures ses mains -qui viennent de récurer un chaudron ! » Il -s’endormait en y pensant, il y pensait encore -le matin, à son réveil, il inventait mille -moyens d’amasser une grosse somme -d’argent, car c’était un homme d’esprit très -actif, comme la plupart de ceux qui tirent -l’alène : et il ne trouvait rien, car, ainsi que -le dit un proverbe très sage : « Pour faire -de l’or, il faut beaucoup d’argent. »</p> - -<p>Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est -tout-puissant. Il avait décidé, dès le jour de -la création du monde, qu’un âne mâle se -prendrait d’une fantaisie scandaleuse pour -une ânesse, non loin de la boutique du cordonnier, -juste un jour où le khalife passait -par la rue Bab-Azoun, avec tout son cortège, -le khalife dans sa belle voiture incarnadine -et or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa -suite d’Anglais coiffés du fez des croyants — maudits -soient ces réprouvés ! — C’était une -belle ânesse et un bien plus bel âne. L’ânesse -s’ébrouait entre ses deux couffins très lourds, -l’âne marchait sur deux pieds seulement, -comme un seigneur très fier, en chantant -d’une fort belle voix ; et les marchands de -poissons frits, les femmes qui cuisent les -galettes de mil, l’homme qui danse en tenant -un bâton en équilibre sur son derrière, tous -ceux qui vivent dans la rue, vendent, mangent, -boivent, dorment, rient, pleurent, -meurent dans la rue, béaient, criaient, -s’attroupaient, devant cet âne et cette -ânesse possédés du diable.</p> - -<p>Voilà pourquoi la cordonnière sortit de -la boutique du cordonnier, et le khalife vit -la cordonnière.</p> - -<p>Une rose blanche teintée de rose et un -insecte vert qui lui mange le cœur : tel -chacun de ses yeux dans sa face vermeille, -ô hodja ! Et tu connais aussi, d’après ce que -j’ai entendu de tes malheurs, les statues que -les Grecs incirconcis ont taillées dans un -marbre un peu rose ; ils y mettaient des -yeux d’émeraude, et quand on les tire des -ruines, elles ont l’air encore pâmées mais -déjà tristes, comme si on venait de faire fuir -le genni qui depuis des siècles jouissait de -leur corps dans la solitude. Telle apparut -la cordonnière, et le khalife fut ému à la -limite de l’émotion, et son cœur s’agita dans -sa poitrine comme un cygne tumultueux -qui va s’envoler :</p> - -<hr /> - - -<p><i>Tu es venue de bien loin pour éclairer cet -empire, ô étrangère, et ta beauté illustre ta -robe pauvre comme le soleil change un tourbillon -de sable en une tour de diamants.</i></p> - -<p><i>Et je ne te connaissais pas avant cette -heure, et je te connais maintenant comme si -tu avais dormi, enfant, avec moi, dans le -même berceau. Ma vie est ta vie ! Est-ce qu’il -y a d’autres femmes au monde ? Je ne le sais -plus ! Je te préfère !</i></p> - -<p><i>Sont-ce des grêlons tombés du ciel, ou bien -tes dents ? L’horizon tout entier du couchant, -ou ta chevelure ? Il n’est plus que toi, il n’est -plus que toi !</i></p> - -<p><i>J’ai connu des Hindoues, que je croyais -les plus belles de la terre, et leurs deux -hanches s’élargissaient, harmonieuses, comme -les cornes d’un oryx. Mais je t’aime mieux, -toi claire et pâle, avec ta croupe plus droite, -et la fierté de tes bras blancs.</i></p> - -<hr /> - - -<p>Tels sont les vers que le khalife improvisa -pour célébrer son grand amour, et ils -demeureront à jamais, si Allah le veut ! -Mais si le khalife vit la cordonnière, la -cordonnière vit très mal le khalife, parce -que l’âne l’intéressait davantage.</p> - -<hr /> - - -<p>— Je ferai venir cet artisan, dit le khalife -au vizir Osman-ben-Hakem, et je lui donnerai -la somme qu’il voudra pour divorcer.</p> - -<p>— O ! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras -pas cette femme à son époux. Elle te -coûterait trop cher !</p> - -<p>— Elle me coûterait, dit le khalife, mille -livres turques.</p> - -<p>— Elle te coûterait ton empire !</p> - -<p>Et comme le khalife ne comprenait pas -encore, il continua :</p> - -<p>— Elle te coûterait ton empire, à cause -des Anglais. Ils ont lu, dans un livre qu’ils -nomment la Bible, que le grand Daoud, père -du grand Soliman, lui-même fut blâmable -pour avoir fait à peu de chose près ce que tu -veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine -des gardes. Ils ont inventé une vertu qui n’est -pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun -autre peuple : et c’est qu’il ne faut jamais -être amoureux de telle sorte qu’il en soit -parlé dans les journaux.</p> - -<p>Alors, le nez du khalife fut gonflé par la -colère noire, et il cria :</p> - -<p>— Si tu ne fais pas en sorte que cette -femme entre dans mon palais, sans que je -perde mon empire, je te ferai accuser par -les Roumis d’un crime qu’ils ne pardonnent -jamais, et qu’ils appellent le patriotisme ! -Et ils t’enverront à Koweït, où tu mourras -sous les moustiques et les puces !</p> - -<p>— Entendre, c’est obéir, dit Osman.</p> - -<p>Mais il ne savait comment obéir, et son -âme était secouée de crainte dans sa chair -comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi -il rentra chez lui avec un front obscur -et dit à sa femme Aneïsa :</p> - -<p>— Hâtons-nous de vendre en cachette -tout ce que nous possédons, et de l’envoyer -à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand -d’argent. Car la disgrâce est sur moi -et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai -transporté sur un navire à Koweït, où je -mourrai sous les moustiques et les puces.</p> - -<p>— O mon maître, dit Aneïsa, mange -d’abord ces confitures de roses, que j’ai -préparées moi-même, ces boulettes de chair -d’agneau et ces excellents <i>kébabs</i> ; et ensuite, -je t’écouterai, si tu daignes te confier à ta -servante.</p> - -<p>Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et -sa femme lui donna un conseil d’entre les -conseils.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est sur ce conseil que, le lendemain, le -vizir alla, en grande pompe, vers la rue -Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de -ses serviteurs le suivaient, et tous étaient à -cheval, sur des chevaux qui bondissaient -comme des faons. Et le peuple disait : « Où -va-t-il, cet Osman, lumière du khalife ? » -Tous furent bien étonnés quand ils virent -qu’il descendait devant la boutique du cordonnier.</p> - -<p>— Cordonnier, dit le vizir, cordonnier, -mes bottes me font mal. Or çà, donne-moi -une paire de bottes, et dépêche, dépêche, -dépêche !…</p> - -<p>Le pauvre homme essuyait ses mains -toutes noircies sur son tablier vert. Quelles -chaussures, quelles chaussures étaient dans -sa pauvre échoppe dignes d’un si grand -seigneur ! Il ne savait pas, mais Allah est -plus savant. Et sa bénédiction lui inspira de -demander à sa femme les bottes qu’un seigneur -français n’était jamais venu chercher, -faute d’argent.</p> - -<p>Et sa femme chaussa les bottes au vizir -en appuyant le pied de ce personnage exalté -sur son propre genou rond. Son cœur battait -un peu vite, elle ne songeait pas à sa beauté. -Elle se disait : « Elles n’iront pas, elles -n’iront pas ! »</p> - -<p>Mais le vizir cria, d’un air émerveillé :</p> - -<p>— Ah ! quelles bottes, quelles bottes, -quelles bottes !</p> - -<p>Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent -autour de lui :</p> - -<p>— Ah ! quelles bottes ! Ah ! quelles bottes !</p> - -<p>L’un disait : « Elles ne sont pas sottes ! » -Un autre : « Si belles, au bas d’une culotte ! » -Un autre : « Trop belles pour fouler la -crotte ! » Un autre : « Chausse-les vite, -après ça, trotte, trotte et trotte ! » Et tous -reprenaient en chœur :</p> - -<p>— Ah ! quelles bottes ! quelles bottes ! -quelles bottes !</p> - -<p>Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi, -cinq livres ! Puis il sortit, et le cordonnier -lui mit cette botte, cette chère botte, dans -l’étrier d’acier, tandis que tous autour de -lui, remontaient sur leurs chevaux pareils à -des faons. Les gens stupéfaits disaient :</p> - -<p>— Son Excellence le vizir habille ses pieds -sacrés chez notre ami Martin. Martin est -grand ! Il paraît que Martin travaille le cuir -comme un artiste. Ouallahi ! On apprend tous -les jours !</p> - -<p>A compter de ce moment, l’échoppe -devint le rendez-vous du beau monde, et le -cordonnier était heureux, sans désirer davantage, -de voir quelques écus blancs s’empiler -au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain -jour un capitaine de police.</p> - -<p>— Cordonnier, dit le capitaine de police -d’une voix tonnante, cordonnier ! Est-ce toi -qui as fourni une paire de bottes à Son Excellence -le vizir ?</p> - -<p>Alors, l’âme du cordonnier fut saisie -d’épouvante, parce qu’il pensait, comme -beaucoup d’autres personnes, que les gens -de police ne se dérangent jamais pour le -bien des pauvres.</p> - -<p>— Oui, dit-il en tremblant.</p> - -<p>— Ah ! c’est toi ! Ah ! c’est toi ! Eh bien, -Son Altesse le khalife — la bénédiction sur -lui ! — te mande en sa présence. Allons, -dépêche !</p> - -<p>Alors, le cordonnier jeta un regard sur -son tablier sale et ses mains noires et -dit :</p> - -<p>— O noble capitaine de police, je ne suis -pas en état de me présenter devant un si -grand prince. Laisse-moi au moins changer de -vêtements. Considère l’indignité de ceux-ci.</p> - -<p>— Ça ne fait rien, viens comme ça, viens -comme ça !</p> - -<hr /> - - -<p>… Quand le cordonnier se trouva devant -le khalife, il tremblait de tous ses membres, -et, après s’être incliné très bas, il attendit sa -destinée dans la terreur.</p> - -<p>— Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait -des bottes à Osman-ben-Hakem, mon serviteur -que voici ?</p> - -<p>— Hélas ! répondit-il, c’est moi-même !</p> - -<p>— Ah ! quelles bottes ! Ah ! quelles bottes ! -dit le khalife. O prince des cordonniers, -poète de la chaussure, roi du cuir, empereur -des semelles ! Et comment as-tu osé vêtir -les viles extrémités de mes sujets sans offrir -d’abord les prémices de ton génie à mes -pieds augustes ? Je veux douze paires de -bottes. Dépêche, dépêche !</p> - -<p>Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite -de l’émerveillement, se pencha vers les pieds -augustes ; et il s’agenouilla, et il calcula, et -il prit mesure avec sa mesure, et il écrivit -avec son calame, que les Roumis appellent -un crayon.</p> - -<p>— Quelle grâce ! quelle grâce ! dit le -khalife. Quelle douceur dans les mains, -quelle rapidité dans la cogitation, quelle -prestesse dans les mouvements ! En vérité, -tu as excellé. O maître des maîtres, sultan -du maroquin, empereur du veau et de la -chèvre, tireur d’alène incomparable, ferais-tu -bien des souliers pour mes dix mille soldats, -mon armée entière, invincible et déguenillée ?</p> - -<p>— Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir, -bredouilla le pauvre cordonnier, il faut -acheter des milliers de livres de cuir, et -ton serviteur ne possède que quelques -misérables piastres.</p> - -<p>— N’est-ce que cela ! dit le khalife. Qu’on -lui compte trente mille livres d’or, qu’on lui -prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on -lui donne le palais de notre ancien vizir -Abdallah-ben-Ismaïl, que nous mîmes en -prison pour faire plaisir aux Anglais, nos -nobles amis. Et nous le nommons pacha, -afin qu’on tremble et qu’on obéisse !</p> - -<p>Et le cordonnier, devenu Martin-pacha, -s’exclama de toute son âme :</p> - -<p>— Vraiment, vraiment, c’est comme dans -les <i>Mille et une Nuits</i> !</p> - -<p>Et le vizir répondit :</p> - -<p>— Inchallah ! C’est ce qu’a voulu le khalife -notre maître, qui égale Haroun-al-Raschid.</p> - -<hr /> - - -<p>Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé -à la minute en un seigneur -pacha, fournisseur des armées de Son -Altesse le khalife, riche, glorieux, égal des -premiers parmi les premiers. Et la femme -du cordonnier devint la plus belle dame -d’entre les belles dames, et son extérieur -devint digne de son intérieur, j’entends son -corps miraculeux, et elle fut invitée au -prochain bal de la cour, avec son mari, -fournisseur opulent, pacha magnifique. Et -c’était ce que Son Altesse le khalife, conseillé -par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu, -dans l’astuce de sa générosité, allumée par -le feu de ses désirs.</p> - -<p>Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse -délectable du cordonnier, vêtue d’une robe -de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la -fausse impudique ! sa gorge où frémissaient -deux colombes vivantes ; et les perles de son -collier avaient l’air d’éclairer son cou, -comme les lampes mystérieuses que les -chrétiens savent allumer éclairent, la nuit, -les pierres des routes en les rendant blondes.</p> - -<p>Or, le khalife, après qu’elle lui eut été -présentée, ayant décidé que le moment était -venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité -d’accomplir, l’emmena dans une chambre -où tout était préparé pour ses desseins, car -il était seul avec elle, et la lumière était -mystérieuse, et la fraîcheur insidieuse, et la -musique voluptueuse, et la couche très -moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements -de son cœur et de ses mains, il enlaça -très ardemment le col de la divine cordonnière, -en disant :</p> - -<p>— <i>J’ai donné tout ce que je pouvais donner -pour t’avoir, ô miraculeuse, et ce que j’ai -donné ne vaut un ongle de tes orteils.</i></p> - -<p><i>Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple, -me brûle, me brûle ! Mais ton corps est toute -la mer, et que je m’y noie enfin pour me -rafraîchir !</i></p> - -<p>Mais elle se dégagea avec un grand cri, -car les femmes de Roumis prétendent quelquefois -se garder elles-mêmes, quand leurs -époux ne les gardent pas, ce qui est plus -incompréhensible que tout ce qui est incompréhensible, -et plus bête que tout ce qui est -bête ; et elle s’enfuit, les cheveux déliés sur -ses épaules nues, jusque dans la salle où -était son mari, Martin-pacha, cordonnier -magnifique.</p> - -<p>Et le cordonnier vit sa chance, telle que -la lui offrait le Rétributeur, et s’écria :</p> - -<p>— Ah ! c’est comme ça ! Ah ! c’est comme -ça ! Et tu veux faire à ma femme, ô khalife, -ce que fit le grand Daoud à la femme -d’Ouriah, capitaine des gardes ! Et c’est -pour ça que tu m’as donné trente mille -livres, et un palais, et du cuir ! Mais tu -n’auras pas ma femme, et je garde les trente -mille livres, je vends le cuir, je vends le -palais, et je te quitte : car tu n’oseras rien -dire, à cause des Anglais qui parleraient de -ton histoire dans les journaux, pour que tu -ne sois plus un khalife, et que tu deviennes -rien du tout, dans une île de rien du tout !</p> - -<hr /> - - -<p>— Voilà comment, ô mes amis, conclut -Réchad, le cordonnier s’en retourna vers la -ville que l’on nomme Marseille, avec son -pachalik, ses trente mille livres d’or, l’argent -de son palais, et sa femme avec qui le -khalife — la bénédiction sur lui — n’avait -pas eu ses joies. Et ceci vous prouve que le -temps des <i>Mille et une Nuits</i> est passé, car, -au temps des <i>Mille et une Nuits</i>, le cordonnier -aurait été cocu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR -LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE -ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS</span></h2> - - -<p>Tous les vendredis, au coucher du soleil, -Nasr’eddine allait présenter ses devoirs, -ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre -de la septième police.</p> - -<p>Le <i>konak</i> d’Haydar-pacha est un vieux -palais de bois, peint en blanc, sur la rive -européenne du Bosphore. Du côté de la mer, -sa charpente ajourée lui donne l’air d’une -corbeille suspendue au-dessus des eaux, -qui montent presque à la hauteur de son -pavé de marbre. Même au plus cuisant des -chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur -voluptueuse ; et dans cette grande -salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur -offrait le repas du soir, on ne voyait aucun -meuble qu’une table ronde très basse, des -coussins et des tapis : des tapis sur la muraille, -des tapis sur de larges sofas, au pied des -murailles. Le soir tombait peu à peu sur le -Bosphore et sur un beau parc assez sauvage, -qui sur trois côtés fait le tour du konak. -C’était une heure hésitante et délicieuse où -se mêlaient parfois la clarté du crépuscule -et celle de la lune, pleine ou dans l’un de -ses quartiers ; et l’on distinguait, dans ces -lueurs changeantes, à travers les barreaux -de ce palais translucide, des arbres encore -verts, des kiosques, des pelouses, des fleurs, -des allées tournoyantes, étroites, incrustées -de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent -des palmettes et des rosaces.</p> - -<p>Des serviteurs nombreux, qui s’agitaient -en silence, finissaient par apporter les candélabres. -Alors Haydar priait d’un geste -ses invités, assis jusque-là autour de lui sur -les sofas, de prendre place autour de la -table.</p> - -<p>Depuis longtemps on avait fait passer les -confitures de roses dans un vase d’argent où -chacun puise à son tour une petite cuillerée, -en se servant de la même cuiller. Une fois -le repas commencé, les convives se servaient -eux-mêmes, allongeant la main vers le plat, -tels des soldats ayant tous les mêmes droits, -assis autour des marmites ; mais les mets -étaient nombreux, longuement et savamment -cuits, les viandes harmonieusement -mariées à des légumes, aubergines et courgettes ; -et l’on mangeait d’abord sans parler, -saluant quand le maître de la maison, pour -vous faire honneur, vous passait, de sa main -droite, un morceau de choix. Telle était la -généreuse hospitalité du ministre de la septième -police. Pas plus qu’un scribe ne se -souvient en rentrant chez lui des fastidieuses -écritures qui furent sa besogne de jour, il -ne se souvenait des heures qu’il avait consacrées -à bâtonner, à tourmenter, à pendre. -Sa figure respirait la plus sincère bienveillance, -les plus douces vertus. Peut-être un -jour devrait-il faire assassiner ceux qu’il -recevait ; en attendant il les aimait véritablement -de tout son cœur. Cela ne l’empêchait -point d’avoir de la mémoire en les -écoutant.</p> - -<p>Il passait là beaucoup de gens qu’on ne -revoyait point : c’est que leur intérêt était -épuisé. D’autres étaient des commensaux -réguliers : généralement des espions. Nasr’eddine -reconnut bientôt qu’ils appartenaient -à deux catégories : ceux qui recevaient une -solde de Sa Majesté, et ceux au contraire -qu’on invitait à titre d’amis désintéressés, -dans l’espérance qu’ils révéleraient gratuitement, -et sans y voir aucun mal, des -choses utiles à connaître : « Par Allah, -songea Nasr’eddine, voilà qui va bien ! Je -ne me tairai point : cela serait discourtois. -Mais je ne parlerai que de mes ennemis, ou -des astres ! » Dans cette seconde catégorie il -y avait des Turcs, des marchands grecs de -Beyrouth et de Smyrne, et presque toutes -les semaines le révérend John Feathercock, -missionnaire anglican venu de sa patrie -tout exprès pour évangéliser les mahométans. -C’était aussi, il ne le cachait point, -pour laisser à ses compatriotes le temps -d’oublier que sa femme, Mrs Feathercock, -n’avait point mis dans sa conduite toute la -réserve qui convient à l’épouse d’un homme -d’église : en fait, il n’y avait point six mois -que le révérend était divorcé. C’était un -homme ingénu ; rien au monde ne l’aurait -persuadé qu’on pût penser autrement qu’il -avait appris à penser : c’est dire qu’il ne -pensait point, et s’en trouvait mieux ; nul -souci de la sorte ne venait troubler l’ardeur -de ses efforts évangéliques. De plus il était -chaste, bien que concupiscent. Il comptait -trouver chez Haydar, sans commettre le -péché, des occasions de se renseigner sur -des sensualités qu’il ignorait, mais dont les -Orientaux ont approfondi l’art impur et mystérieux. -Un jour il amena la baronne Bourcier. -Celle-ci lui fut reconnaissante d’avoir -bien voulu l’accompagner : M. de Saint-Ephrem, -encore que très accueillant d’ordinaire -aux désirs de son amie, redoutait un -peu, sans l’avouer explicitement, la maison -de Haydar. Il s’en excusait vis-à-vis de lui-même -en se donnant pour raison qu’elle -passait pour assez mal fréquentée. La vérité -est que le ministre de la septième police lui -avait paru d’une perspicacité importune : -ceci prouve que ce jeune homme, bien que -trop enclin à la littérature, n’était pas dénué -de sens commun. La baronne, au contraire, -se sentait dévorée de curiosité : n’était-ce -point une acquisition nécessaire à ses souvenirs -orientaux que d’avoir, de ses yeux, -vu le chef des espions de Sa Majesté, de -s’être entretenue avec lui, et de le pouvoir -dire ? Elle s’était donc précipitée sur l’offre -que M. Feathercock lui fit de l’introduire -chez le pacha, regrettant seulement d’être -aussi mal préparée à la chance qui se présentait. -Nos écrivains d’Occident, surtout -ceux de France, ont trop généralement -négligé de traiter la psychologie de la police -politique. Ses principes sont épars dans les -dix-huit volumes des <i>Archives de la Bastille</i>, -patiemment colligés par l’excellent François -Ravaisson, mais la lecture en est ardue : enfin -il est déplorable que Fouché n’ait point -laissé de mémoires. Presque seul, Stendhal -a effleuré le sujet, mais insuffisamment : du -reste, cet auteur est vulgarisé, on le trouve -dans toutes les mains : cela ne distinguerait -point de penser comme lui. La baronne -avait demandé à M. de Saint-Ephrem s’il ne -pouvait lui communiquer, confidentiellement, -quelques dépêches de l’ambassade sur -les coutumes et errements de l’espionnage -turc. Malheureusement ce jeune diplomate -ici la déçut : l’ambassade dédaignait d’envisager -cet aspect de la politique ottomane. -Seul le consul, un homme bizarre, s’en était -parfois préoccupé ; mais M. de Saint-Ephrem -n’entretenait avec lui que des rapports distants -et officiels ; les consuls ne sauraient -être considérés comme appartenant véritablement -à la carrière.</p> - -<p>Dans les premiers moments la baronne -ne reconnut point Nasr’eddine. On ne saurait -s’en étonner : son apparence avait -changé, il n’était plus ce misérable aux -mains liées, au turban sale, au caftan -déchiré, aux traits souillés par la poussière -de la route. Un sarik de mousseline immaculée -s’enlaçait autour de son fez. L’hirca aux -manches pendantes qui remplaçait son caftan -provenait, il est vrai, de la boutique d’un -fripier arménien, mais ce vêtement était -propre. Enfin la sérénité était revenue sur -son visage, il semblait un autre homme. Et -puis, comment la baronne se fût-elle attendue -à le trouver en liberté, et dans ce milieu ?</p> - -<p>La mémoire de Nasr’eddine avait de meilleures -raisons d’être fidèle : la baronne était -une étrangère, et telle qu’il en avait rencontré -bien peu ; son souvenir était lié à -celui de son infortune et de sa soif désaltérée. -Il lui fit donc le salut habituel, la -main sur son cœur, puis aux lèvres et au -front, et la regarda attentivement, avec un -bon sourire candide. Ce fut alors que la -baronne se rappela : c’était lui, le prisonnier -qu’on traînait sur la route de Brousse à -Moudania ! Mais comment se pouvait-il faire -que les zaptiés eussent lâché leur proie, -quel concours de circonstances avait conduit -sous le toit du grand maître de l’espionnage, -où il semblait accueilli avec faveur, -cet homme qu’elle avait vu traiter comme -un dangereux coupable ? Elle soupçonna -quelque obscure combinaison qui aurait -transformé ce suspect en un discret informateur -du Padischah. Cela n’amoindrit point -d’ailleurs la sympathie qu’elle était prête à -lui témoigner : celle-ci n’avait rien à voir -avec la morale, elle n’avait pour cause que -la satisfaction de s’imaginer un mystère -que la baronne goûterait peut-être le plaisir -de pénétrer — un mystère de politique et de -police, quelque chose de délicieusement -oriental !</p> - -<p>Elle fit donc au hodja une inclination de -tête délicate, bien que réservée, un salut qui -ne niait point qu’il n’était pas pour elle un -inconnu, et toutefois ne l’engageait pour le -moment à rien. Nasr’eddine y répondit par -un nouveau sourire — et voilà pour eux, -jusqu’au jour qu’Allah marquerait, mais -que la baronne se promit de préparer. -Haydar lui offrit une tasse de café, qu’elle -prit, une cigarette, qu’elle refusa, et la conversation -continua.</p> - -<p>Haydar recevait ce jour-là quelques officiers -soupçonnés de penser mal à l’égard du -Padischah. Le ministre, qui les tenait pour -des imbéciles, leur réservait un accueil particulièrement -flatteur. La plupart avaient terminé -leurs études en Allemagne et se considéraient -comme de grands stratèges. Sans -jamais médire de Sa Majesté — car, au contraire -du révérend, ils connaissaient le prix -de la discrétion — ils déploraient la longue -paix où le Padischah maintenait son Empire, -et l’équilibre qu’il entendait garder entre -les puissances d’Occident. Ils souhaitaient -une alliance qui, donnant à la Turquie un -appui vigoureux, lui permettrait de venger -de séculaires humiliations. Enfin, ils rêvaient -de guerre.</p> - -<p>« C’est ici, pensa Nasr’eddine, le moment -de parler sans me compromettre. »</p> - -<p>— Il faut faire attention, dit-il. Par Allah ! -il faut faire attention ! La guerre ne convient -pas à tout le monde. Voici ce qu’il advint -jadis à Souléiman-ben-Agha, qui fut, quelques -générations avant moi, hodja dans la -ville de Brousse.</p> - -<hr /> - - -<p>« On dit qu’il était fort savant ; on dit qu’il -avait aussi l’âme simple…</p> - -<p>— Toi-même, Nasr’eddine ?… interrompit -Haydar en souriant.</p> - -<p>— Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un -homme plein d’imperfections et bien ignorant : -ce Souléiman était un saint ! Il expliquait -la loi avec tant de clarté qu’on croyait -entendre le Prophète lui-même, — loué son -nom ! — mais, au moment de juger, il lui -arrivait de s’endormir, et il ne se réveillait -que pour conter une histoire, qui n’avait -rien de commun avec le sens commun ni -avec la cause. Si les plaideurs alors murmuraient : -« Mais le cas, ô Souléiman, tu -as oublié le cas ! » il les regardait d’un air -étonné, puis, décroisant les jambes pour se -lever, disait : « Cela s’arrangera, cela s’arrangera. -Allah est plus savant que le Prophète, -cela s’arrangera ! » Lorsque cependant les -plaideurs insistaient, Souléiman, hochant la -tête, s’écriait enfin : « Si vous-mêmes, vous -n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire -qui vous est personnelle, de quel côté est le -juste, de quel côté l’injuste, comment pourrais-je -le savoir, moi qui ne connais de cette -affaire que ce que vous m’en avez dit ? C’est -trop difficile, par Allah ! c’est trop difficile. »</p> - -<p>» De pareils traits, qui sont nombreux -dans l’histoire de sa vie, poursuivit Nasr’eddine, -me paraissent de nature à démontrer -que ce savant et ce grand saint était, -comme je vous l’ai dit, ou bien quelque -peu innocent, ou bien au contraire possédé -par le Cheïtan, car le diable, vous le savez, -est le Père des Déceptions, et l’aventure -même que je veux vous conter me laisse -dans le doute à cet égard. Mais cela est sans -importance pour la conclusion que j’en veux -tirer.</p> - -<hr /> - - -<p>» Souléiman avait coutume de passer la -plus grande partie des jours, sans compter -les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite -maison. Il regardait la plaine, onctueuse des -promesses de l’huile et du vin, noble de tant -de chênes, parée de peupliers droits ; -l’Olympe, trapu, pesant, élevé au-dessus de -la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus -de son dos ; la ville au milieu des branchages, -la ville rousse, arrondie autour de la colline, -tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire -du travail et de la vie, pareille à une -fourmilière dans une pelouse. Il voyait -passer tous les gens de la rue : les faiseurs -de sorbets, les crieurs de salep, les charbonniers -noirs, les marchands de sel au panier, -givrés de blanc, les marchands d’eau, menant -deux grosses tonnes sur un petit mulet, les -<i>touloumbadjis</i>, c’est-à-dire les pompiers, -traînant à cinquante une pompe pas plus -grande qu’un tambour. Et il songeait : -« Allah ! Il faut deux tonneaux pour donner -à boire aux personnes ; et pour éteindre -un incendie, voilà qu’on se contente du -quart ou du demi-quart ! Mais c’est logique, -c’est logique ! Puisqu’une seule petite braise -allume un grand feu, pourquoi faudrait-il -pour éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en -tient dans la marmite d’un pauvre homme ? -Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que -l’inévitable ! Cela est bien, puisque cela est ! »</p> - -<p>» Il balançait la tête par approbation, et -Papang, le vautour des rues, droit sur ses -pattes à côté de lui, attendait une proie avec -résignation, claquant du bec en mesure.</p> - -<p>» Il contemplait les soldats vêtus de belles -guenilles, les officiers en habits râpés, les -gros pachas en stamboulines de soie jaune -paille ou bleu clair, les garçons bouchers -qui s’en allaient, suivis par les chiens maigres -et les chats astucieux, leur panier plein de -victuailles sur la tête. Mais un jour, juste -comme l’un de ces garçons passait au-dessous -de lui, Papang, le vautour des rues, se -laissant tomber comme une pierre, s’abattit -sur le panier, piqua du bec, crocha des -griffes, et remonta vers le soleil avec un -morceau de mouton, un beau morceau de -mouton. Et le garçon boucher leva les poings -vers l’oiseau, et il maudit l’oiseau, et il -injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on -inventa pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa -point l’oiseau. Puis l’oiseau s’en alla par sa -route — et voilà pour lui.</p> - -<p>» — Oh ! oh ! songea Souléiman-ben-Agha, -voilà un animal qui est plus sage que moi !</p> - -<p>» Et comme un autre garçon boucher passait -avec un autre panier plein d’autres victuailles, -à son tour il se laissa tomber, du -haut du toit, sur ce panier de bénédiction, -et aussi sur la tête du garçon boucher. Et le -garçon boucher tomba les jambes en l’air, -le panier entre les jambes ; et Souléiman -tomba dans le panier avec une éclanche de -mouton qu’il étreignait fortement d’une -main, tandis que de l’autre il caressait la -partie de ses lombes que la chute avait -affectée ; et le garçon boucher, qui était un -gros garçon boucher, un fort garçon boucher, -un garçon boucher habitué à prendre -les bœufs par les cornes et non les hommes -par les sentiments, s’étant relevé assez vite, -s’efforça victorieusement, les poings en avant -et les pieds en mouvement, de faire comprendre -à Souléiman qu’il ne savait voler -d’aucune façon. Et Souléiman tâtait tantôt -ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et -la foule disait, étonnée : « Pourquoi as-tu -fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait -ça ? » Alors le garçon boucher, s’arrêtant -une minute, dit à son tour : « C’est vrai, -saint homme, pourquoi as-tu fait ça ? »</p> - -<p>» Mais le saint, s’étant mis sur son séant, -prononça avec simplicité :</p> - -<p>» — Allons, allons, je vois bien que je -ne suis encore qu’un vautour novice ! »</p> - -<hr /> - - -<p>— Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier -aux armées de Sa Majesté, je ne distingue -pas bien la portée de cet apologue.</p> - -<p>— Sa signification, répondit Nasr’eddine, -est pourtant assez claire. Il veut dire, -ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou, -si tu veux, de conquérant batailleur qui vit à -l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne convient -pas à tout le monde ; et que, si l’on -est un Turc de la Turquie, telle qu’Allah a -voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent -est de rester sur sa terrasse, sans bouger.</p> - -<p>Haydar-pacha, à son habitude, n’avait -point pris part à la conversation. Il lui suffisait -de n’en rien perdre. Mais, le lendemain, -il fit porter une bourse de cinquante livres -à Nasr’eddine.</p> - -<p>— C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il -quand celui-ci l’en vint remercier, c’est pour -l’histoire ! Car, tu le sais, personne, pas -même moi, ne doit avoir d’opinion sur les -affaires de l’État. Mais, par Allah ! c’était -une belle histoire !</p> - -<p>Pour Hazret-bey, deux émissaires du -ministre lui rendirent visite le même jour. -Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec -les plus grands égards, pour le vilayet de -Tripoli.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -<span class="small">COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA -LUI GAGNÈRENT LES -SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK.</span></h2> - - -<p>Du côté des espions qui gagnaient honnêtement -leur vie à espionner, la personne la -plus remarquable, chez Haydar-pacha, était -Mohammed-si-Koualdia, homme charmant, -de détestable réputation. Mohammed-si-Koualdia -fumait le haschich ; il buvait non -seulement le mastic des Grecs, non seulement -les breuvages violents que distillent les -Européens, mais le vin même, le vin rouge -des raisins rouges, qui laisse à l’haleine un -souvenir — chose épouvantable pour un -musulman. Enfin sans pudeur, absolument -sans pudeur ! Long et mince, pâle quand -il avait fumé le haschich, rubicond quand -il avait péché du péché de Noé-le-Patriarche, -peu de barbe, les pommettes hautes, les -yeux caressants, des yeux de vice, noirs et -souriants : avec cela de mauvaises mœurs, -susceptible d’agréer toutes les missions, -quelles qu’elles fussent, quelles qu’elles -fussent ! Espion comme il était ruffian -ou bardache, avec ingénuité, mais aussi -avec talent. A Damas à la solde du consul -d’Allemagne, du consul de France, du -consul d’Angleterre, de tous les consuls : -et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait -tous — au bout du compte versant -tout ce qu’il savait dans l’oreille du <i>vali</i>. -C’est pourquoi il avait eu de l’avancement, -de Damas étant passé à Constantinople. -Gai comme un enfant quand il était sobre, -sérieux comme un ouléma aux heures -d’ivresse : et quant à ses manières, délicieuses, -en vérité, délicieuses ! Nasr’eddine -se sentait un cœur débordant d’indulgence -pour Mohammed-le-Déconsidéré : Allah n’a-t-il -point fait aussi les chats ? Les chats sont -voleurs, les chats sont lubriques ; ils sont -aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré -sans rien lui dire, sachant qu’il -est des sphynx qui parlent, et devant -lesquels il convient de se taire. Le révérend -John Feathercock se sentait également, par -une étrange et dangereuse faiblesse, porté -vers Mohammed. Mohammed ne parlait-il -point toutes les langues ? Le révérend aurait -eu peine à se passer de lui. Mais, pour trouver -grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que -pour demeurer tout à fait respectable à ses -propres yeux, il entreprit de le convertir. -Mohammed se laissa faire ingénument. Il -aimait causer théologie comme il aimait -causer voyages, causer femmes, chevaux, -chasse aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne -et voleurs, comme il aimait causer -de tout : pour causer ! Car il n’est rien de -tel que de causer, sachez-le bien, causer, les -jambes croisées sur de confortables coussins -dans une cour bien fraîche, près d’un jet -d’eau qui chante dans une vasque de marbre ; -causer, les yeux mi-clos, la bouche à -peine ouverte et pourtant souriante, en faisant -quelquefois un petit geste des mains, -rapprochées puis éloignées de la poitrine, -comme si on offrait son cœur, juste au moment -où l’on va plonger son contradicteur -dans l’amertume des contradictions.</p> - -<p>— Je reconnais, dit un soir le révérend -Feathercock, que votre dogme de l’unité -divine présente l’avantage d’une grande -clarté ; et vraiment, je ne voudrais pas -reprocher trop amèrement à votre prophète -l’indulgence qu’il montra pour la polygamie : -car j’avoue que notre Ancien Testament -ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût -plusieurs femmes. Nul texte même du Nouveau -ne me paraît condamner d’une façon -bien certaine un tel usage, et le roi -Henri VIII, vénéré fondateur de notre -Église, divorça successivement tant de fois -qu’il finit par avoir je ne sais plus combien -d’épouses vivantes ; je m’en souviendrais -sûrement, si ma mémoire n’était quelque -peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne -saurais admettre, c’est la cruauté de vos -usages et de vos lois à l’égard des femmes -adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed : -les histoires, d’ailleurs merveilleuses, -de vos conteurs, ne parlent que de femmes -infortunées, changées en chiennes, en cavales, -en goules dégoûtantes, et battues comme -plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée, -pour avoir un instant failli à la foi conjugale ; -or, si une telle férocité paraît excessive -déjà chez un mari qui ne possède -qu’une épouse, combien n’est-elle pas monstrueuse -lorsqu’il en possède plusieurs autres -pour consoler son âme et calmer les feux -de son corps.</p> - -<p>— Tu as raison, effendi, repartit Mohammed, -mais ce sont des aventures qui remontent -à une haute antiquité, alors que nos -mœurs étaient presque aussi barbares que -les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos -jours et je n’ai vu de mes yeux aucune -femme changée en jument, ni même battue -bien fort, après avoir fait ce que toutes les -femmes désirent faire. Je puis te conter, -afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est -passé, il n’y a pas deux ans, non loin de -Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa -femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim, -cavalier de ma famille et de mes amis.</p> - - -<p class="c">HISTOIRE VERTUEUSE -DE CHEIK ISHAK, -DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE -ET DU CAVALIER KASSIM</p> - -<p>— Sache donc, ô révérend plein de sagesse, -que Cheik Ishak est un homme plein d’âge -et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont -les fontaines, les dattiers, les lys qui poussent -près des eaux, la forteresse que tes aïeux les -Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir -vainqueur que vous appelez Saladin ! Mais, -plus que les dattiers, plus que les fontaines, -plus que les lys, plus que la forteresse, -sont grandes, et blanches, et fraîches, et -claires, et grasses, les femmes de Tabariat. -Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en -avait huit, grandes, blanches, fraîches, -claires et grasses entre toutes, bouquet de -fleurs qu’il n’arrosait guère, ce mécréant, -de plus de désirs que de vertu et de plus -d’avarice encore que de biens.</p> - -<p>» Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la -voir ? Une taille mince comme une corde, -des jambes souples comme un jonc, une -peau toute parfumée de l’odeur de la graine -<i>maouk</i>, qui vient du Soudan, et qui fait -aimer. Et je te le dirai, effendi, je te le dirai -en confidence, parce que je ne devrais pas -le savoir : sur son front, le signe bleu qui -marquait sa race bédouine. Pour l’âge, -quatorze ans. Subtile comme une vieille -femme, amoureuse comme une chèvre, -délicieuse depuis ses ongles teints au henné -jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs ! Si tu ne la -vois pas maintenant, c’est que ton imagination -n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes : car -je viens de te la montrer. Et, comme elle -était la préférée, sous la tente et hors de -la tente, elle n’avait rien à faire, rien du -tout, que se frotter les dents avec un -bâtonnet pour les rendre blanches, chanter -le soir comme chantent les rossignols dans -l’ombre des vieilles pierres et la fraîcheur -des citernes ; sortir, voilée, sous prétexte -d’aller quérir de l’eau et n’en pas puiser de -quoi faire perdre sa soif à un étourneau, -mais bavarder près des margelles. Seulement, -si elle était la préférée d’Ishak, Ishak, -ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi, -non loin du puits, ayant vu passer -Kassim, et le distinguant parce qu’il était -beau, elle se retourna lentement, ouvrit le -haut de son voile — alors son front et ses -yeux parurent et ses paupières se baissèrent -lentement — puis elle s’en alla, lentement ! -Et cela suffit pour que l’âme de Kassim fût -ravie au delà du suprême ravissement. Car -il n’avait vu que ses yeux, son front, ses -mains, dressées sur sa tête autour d’un vase -de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer ! de -s’imaginer tout son corps lisse, sa bouche -fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et ses -hanches, le lacis de ses petites veines, lianes -bleues et légères, amoureuses, d’un arbre. -D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse -pour lui dire : « Ouassalam, ya Sidi, on -t’aime ! »</p> - -<p>— Voilà justement, interrompit le révérend -Feathercock, en contemplant l’or pâle de -son whisky, voilà ce que je trouve entaché -d’indécence. De telles démarches n’appartiennent -qu’aux hommes.</p> - -<p>— Il en va différemment chez nous, -répondit Mohammed-si-Koualdia, parce que -les femmes voient le visage des hommes, -tandis que les hommes ne voient point celui -des femmes, et n’ont aucune occasion de leur -parler en public. D’ailleurs, je soupçonne -fortement que chez vous les choses se -passent à peu près de même, et que la conviction -nourrie par vos jeunes hommes -qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient -de leur naïveté : car tu sais bien que lorsque -ce jeune Français plein de prétentions, le -marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les -bonnes grâces de lady Harland, il y avait -plus de six semaines que cette personne -faisait inutilement tous ses efforts pour lui -faire comprendre qu’il serait bien accueilli. -Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé -d’appeler, je crois, cette mauvaise affaire -une conquête. Retiens bien ce que je vais te -dire, effendi : lorsqu’il créa l’homme et la -femme dans le Paradis Terrestre, Allah, -ayant médité, prononça : « Je veux que les -hommes aient une âme, et que les femmes -en soient privées : elles seraient responsables -de trop de péchés. Mais je donnerai -de l’esprit aux femmes et les hommes n’en -auront point. » A quoi Cheïtan, l’esprit du -mal, qui écoutait, répondit : « Bissimillah ! -Comme ça, ça va bien ! »</p> - -<hr /> - - -<p>» Et voilà comment, à cause des bons -conseils de cette figure de goudron, la -négresse envoyée de Kaïria, Kassim se -trouva, la nuit tombée, près de la tente de -celle qui lui avait fait savoir le grand désir -qu’elle avait de connaître de quoi il était -capable. Et la tente de cheik Ishak était -faite comme celle de tous les hommes riches, -en deux parties, l’une pour les femmes et -l’autre pour lui, où il se retirait, comme il -convient, quand il avait pris avec elles -autant de joie que ses vieux os en pouvaient -prendre, c’est-à-dire gros comme un grain -de farine bien moulue. Celles qui étaient -avec Kaïria entendirent les pas de Kassim -sur le sable et les cailloux, et elles dirent :</p> - -<p>» — Le voilà ! L’entends-tu qui vient ?</p> - -<p>» Kaïria l’avait entendu avant leurs -oreilles, la maligne. Mais elle demanda -exprès :</p> - -<p>» — Qui est là, et pourquoi viens-tu ?</p> - -<p>» Il répondit :</p> - -<p>» — C’est moi Kassim, et je suis là pour -ton plaisir, ô merveilleuse !</p> - -<p>» Puis il récita, d’une voix très basse, ces -vers qui ne sont pas de lui, mais d’Amer-ben-Khoultoun :</p> - -<p>» <i>Elle laisse voir deux seins pareils à deux -boîtes de tendre ivoire, qu’aucune main ne -souilla.</i></p> - -<p>» <i>Elle laisse voir une taille longue et cambrée. -Ses hanches sont tellement alourdies du -poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se -soulever.</i></p> - -<p>» <i>Et toute cette chair si noblement abondante -fait paraître plus étroites les portes — et -m’a rendu fou !</i></p> - -<p>» Kaïria eut un petit rire étonné et parla -ainsi :</p> - -<p>» — La voix est bonne et le choix bien -fait. Qu’as-tu encore à me dire ?</p> - -<p>» Il dit :</p> - -<p>» — Ensorcelante, j’ai apporté les babouches.</p> - -<p>» — Je vois, fit-elle, que tu connais les -usages.</p> - -<p>» Ayant prononcé ces paroles, elle sortit -de la tente et il lui mit les babouches.</p> - -<hr /> - - -<p>» Car il faut savoir que lorsqu’une femme -sort la nuit du haremlik pour donner à un -homme tout ce qu’elle peut donner, à moins -d’être plus mal élevé qu’un Juif et plus lourd -d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on doit -lui apporter une paire de chaussures solides, -triplement rembourrées de feutre : parce que -les cailloux du désert sont durs aux petits -pieds.</p> - -<p>» Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente -connut Kassim ; et elle vit qu’il était -aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du -visage, la souplesse des membres, la vigueur -des reins, et l’odeur, et la couleur, et l’ardeur, -et la fraîcheur, que le palmier rônier est -supérieur au lentisque. Alors elle dit :</p> - -<p>» — Faudra-t-il donc rentrer dans cette -tente ?</p> - -<p>» — O ma maîtresse, répondit Kassim, -joie de ma chair, orgueil de mes doigts qui -t’ont touchée, les chevaux sont là, tout -sellés.</p> - -<p>» — Les fils que j’aurai de toi, dit-elle -orgueilleuse, seront des hommes ! Tu es -fort, et tu es prévoyant !</p> - -<hr /> - - -<p>» Quand cheik Ishak entendit les pas des -chevaux, ces huit pieds sonores qui fuyaient, -il se douta de son malheur et comprit que -l’adolescente était partie pour autre chose -qu’aller chercher de l’eau à la fontaine. -Alors lui-même courut à sa poursuite, avec -son frère et ses fils. Mais, comme ses chevaux -n’étaient pas tout prêts sellés, il ne -rattrapa point les fugitifs avant la fin de la -nuit. Et, quand il les rattrapa, ils étaient -chez moi.</p> - -<p>— Chez toi, Mohammed ? fit le révérend -Feathercock, étonné.</p> - -<p>— Chez moi, parce qu’il ne faut jamais -enlever une femme avant d’avoir prévenu -un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre -sa tente. Car toute tente est sacrée, et le -Prophète lui-même — sur lui la lumière et -la bénédiction — n’entrerait pas dans la -tente d’un vrai croyant sans sa permission.</p> - -<p>» Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand -ils furent chez moi, et ce qu’ils firent est le -mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent -jusqu’à la limite de la jouissance, ils -burent, et mangèrent, et dormirent, et cela -dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber -sur la terre l’odeur du matin. Mais quand -l’odeur du matin fut venue, cheik Ishak et -les siens arrivèrent avec elle.</p> - -<hr /> - - -<p>« Et le cheik dit : « Où est cette dévergondée ? » -Je répliquai : « Chez moi, cheik -très respectable ! » Alors il tâta ses armes, -et son frère et ses fils tâtèrent leurs armes. -Mais je parlai encore :</p> - -<p>» — Nous sommes beaucoup ici, cheik -plein de sagesse, et d’ailleurs puis-je violer -l’hospitalité ?</p> - -<p>» Cependant toutes les femmes de ma -famille, et principalement les plus âgées, -dont le visage est découvert, entouraient -cheik Ishak en chantant :</p> - -<p>» <i>Tes pieds sont comme tes genoux, tes -genoux comme tes cuisses, tes cuisses comme -ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou -comme ta figure, et ta figure pareille au cul -d’un vieux pot.</i></p> - -<p>» <i>Ne marche pas : tu vas tomber ! Ne -t’assieds pas : tu vas mourir ! Ne pleure pas : -tu nous fais rire ! Ne te fâche pas : on te tuerait ! -Tu cherches ta femme ? cherche tes dents !</i></p> - -<p>» <i>Mais non, nous avons menti. Ishak, tu -es grand, tu es aimable, tu es jeune, tu es très -beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche. -Mais celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas -que tu t’en occupes. Compose, compose, compose !</i> »</p> - -<p>» Et puis la vieille demanda :</p> - -<p>» — Ishak, veux-tu mille piastres ? Kassim -te les donnera.</p> - -<p>» — Mille piastres, dit le cheik, mille -piastres ! C’est moi qui vous les donne, les -mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle -meure !</p> - -<p>» Alors la vieille continua :</p> - -<p>» — Veux-tu un chameau ?</p> - -<p>» Ishak réfléchit une minute, et dit enfin :</p> - -<p>» — Deux chameaux ! Oui, pour deux -chameaux, on pourrait voir.</p> - -<hr /> - - -<p>» Voilà, effendi, conclut Mohammed, -comment on arrange aujourd’hui, dans ma -patrie, les affaires d’amour et d’honneur, -parce que nous sommes un peuple civilisé.</p> - -<p>— Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, -répliqua le révérend Feathercock. -Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, -oublia ses devoirs par suite des artifices de -sir Archibald Kennedy, <i lang="en" xml:lang="en">justice of peace</i>, je -reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent -une dignité.</p> - -<p>— C’est, répondit Mohammed avec dédain, -que dans votre pays, vous n’avez pas de -chameaux !</p> - -<p>— … Et je puis encore, ajouta Mohammed, -te conter une véridique aventure qui -te prouvera combien nos coutumes, à l’égard -des femmes infidèles, sont marquées, de nos -jours, au coin de l’indulgence et de la véritable -sagesse.</p> - - -<p class="c">HISTOIRE RÉCONFORTANTE -DE CHEIK ABDALLAH, -DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE -ET D’UN NÈGRE NOIR</p> - -<p>— Il existe à Damas, continua Mohammed, -un vieux cheik qui a épousé une jeune -femme. Et le pays est trop beau pour être -bon pour les maris. Les sources froides, les -peupliers droits, princes vêtus de vert, les -jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir -les vannes des rigoles — ils chantent en les -ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir -sous les arbres frais, et l’eau des rigoles -danse et chante toute seule de pure volupté -après leur départ : voilà Damas ! Les rues -couvertes comme des mosquées, les rues -d’ombre où passent des femmes aux voiles -trop transparents, parmi des Syriens souples, -des Arabes qui sont tous nobles, des -Bédouins sales, des incirconcis comme toi, -qui ne respectent rien ; les rues pleines de -l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des -fruits mûrs, des aromates et des épices, qui -chatouillent la chair comme des doigts : -voilà Damas ! Et derrière la grande mosquée, -les petites maisons où sont les épileuses, -les marchandes de fard et de mauvais conseils, -les loueuses de chambres discrètes où -des hommes viennent pour être maris de -toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent -pas : voilà Damas ! Damas, la perle des -perles ; Damas, ville des eaux courantes, du -soleil le plus clair et le moins brûlant, -d’étoffes chaleureuses, de lits nombreux et -d’amour ! Damas, épanouie toute verte et -féconde, au milieu du désert stérile, comme -une fleur dans un pot de grès.</p> - -<p>» Eh bien ! ô chrétien, qui sais écouter les -histoires, figure-toi que cette Khansah, la -jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait -même Damas ! Je sais bien qu’il est -des troupes de lavandières qui se précipitent -parfois sur un homme seul, arrivé près du -lavoir sans songer à rien : et après, il -pense qu’elles sont trop, ces effrontées ! -Mais, du moins elles respectent encore une -décence : elles jettent leurs robes sur leur -visage, et ainsi restent voilées. Il est des -épouses infidèles qui soulèvent la nuit, par -le bas, un coin de la tente, pour recevoir le -cavalier venu de loin ; et elles lui donnent -tout d’elles-mêmes, excepté la vue de leur -face, qui, toujours, derrière la toile, demeure -invisible. Mais Khansah ! c’était avec un -homme de sa maison, un saïs, un de ces -palefreniers qui courent derrière le cheval de -leur maître, qu’elle outrageait son époux. -Et ce saïs de malheur était un nègre ! Et les -dévergondages de Khansah avec ce nègre, -elle ne les cachait même pas, et on l’avait -vue, oui, on l’avait vue dans les jardins -publics et sur les beaux quais de pierre, -si privée de toute pudeur par son grand -désir qu’elle enlevait son <i>yachmak</i>, son -voile, et montrait au grand jour ses yeux, -sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné !</p> - -<p>» A la fin le scandale fut si fort que tous les -bons musulmans jugèrent qu’il ne se pouvait -plus supporter ; et le cadi fut prié d’aller -avertir courtoisement le vieux cheik Abdallah -du désordre qui souillait sa demeure. C’est -une chose qui prouve combien le mal était -devenu grave et public, car ce n’est qu’en de -telles occasions qu’il est permis d’aller -entretenir un musulman de ce dont nul ne -lui parle jamais d’ordinaire : les femmes -qui sont sous son toit.</p> - -<p>» Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir -un devoir de sa charge, et le vœu des plus -circonspects parmi ses concitoyens, le cadi -était embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué -cheik Abdallah avec la déférence qui convenait, -portant la main à sa poitrine, puis à sa -bouche et à son front, et quand il eut dit à -ce bon vieillard : « Sur toi la paix ! » il -demeura quelque temps interdit. Ce n’est -point la coutume d’interroger les hôtes. -Pourtant, après lui avoir offert de la confiture -de roses et une tasse de thé à la menthe, -cheik Abdallah dit à celui-là :</p> - -<p>» — Vénérable cadi, si tu as quelque chose -à me dire, mes oreilles sont ouvertes. Viens-tu -par bonheur me demander un service ? Je -serai pour toi comme un père indulgent -pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au contraire, -en juge ? Alors, ô cadi ! je serai ton -fils obéissant. Tes paroles seront des pièces -d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre -une seule, dans le trésor de ma mémoire.</p> - -<p>» Le cadi, sentant à ces mots un peu -de courage lui revenir, s’exprima en ces -termes :</p> - -<p>» — Abdallah, tu es un homme riche, d’une -famille noble, et le plus notable de la ville. -Sur les pavés de Damas, que les siècles ont -poli, aux grandes fêtes saintes, aux jours des -redevances, et quand reviennent les caravanes — vers -ta maison rose, ta belle maison -où sont plusieurs cours, des jardins et des -fontaines, un tumulte héroïque annonce la -chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. -Et si tu n’avais une femme, chacun -de tes pas serait une félicité.</p> - -<p>» — J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, -et chacun de mes pas est une félicité.</p> - -<p>» — Si tu es à ce point aveugle, répliqua -le cadi, je te causerai une amère douleur — mais -il le faut — en t’ouvrant les yeux : et -le sang de tes veines va se changer en fiel. -Car ta femme Khansah est une dévergondée, -voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui -qui salit ton honneur avec elle, ce n’est rien -qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes -chevaux. Et si tu veux que je le désigne -davantage, c’est un nègre, un nègre noir ! -Son nom pour tous est Mansour, mais pour -toi le Calamiteux.</p> - -<p>» Le vieux cheik ne broncha pas plus sous -le choc que le parvis d’une mosquée sous -un tapis de prières.</p> - -<p>» — Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela.</p> - -<p>» — Tu le sais ! cria le cadi étonné, et tu ne -les as pas mis à mort, elle, la honte de ta -maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards, -ce produit du goudron ?</p> - -<p>» — Cadi, continua très doucement le vieil -Abdallah, crois-tu que le Prophète — sur -lui la lumière et la paix ! — conseille de -tels meurtres ? Il ne fait que les excuser, -lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je -n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de -colère.</p> - -<p>» — Mais, dit le cadi, tu peux au moins -renvoyer Khansah : telle est la loi.</p> - -<p>» — Hélas ! répondit le cheik, je pourrais -renvoyer Khansah ; mais pourrais-je cesser -de l’aimer ?</p> - -<p>» — Tu peux vendre ce nègre. Il est ton -esclave.</p> - -<p>» — Je t’ai dit, répondit encore Abdallah, -que j’aimais Khansah. Et je suis un vieillard : -je n’ai pas besoin seulement de son -corps fleuri, mais que ses yeux soient clairs -quand elle me regarde — ses yeux qui font -noircir la lune ! J’ai besoin que les mots de -sa bouche ne me soient pas rudes, et que -son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit -heureuse. Et, pour être heureuse, il lui faut -Mansour, je le sais. Comprends-moi, cadi, et -approuve-moi : un vieillard n’est qu’un grand -sot, s’il n’a même pas appris l’indulgence.</p> - -<p>» Alors le cadi fut contrarié à la limite de -la contrariété, et son nez fut gonflé par la -colère noire.</p> - -<p>» — Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et -puisque tu préfères une femme toute souillée -à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à -dire. C’est à ceux de ta race à te tuer, s’il -leur plaît. Par ailleurs, quand tu viendras -aux mosquées, ne salue personne et fais tes -ablutions loin des croyants. C’est un conseil -que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on -t’insulte.</p> - -<p>» Et il se leva pour partir.</p> - -<p>» Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul -petit geste de la main, l’arrêta sur le seuil.</p> - -<p>» — Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne -t’égale en sagesse, nul n’a ta réputation -d’homme savant des choses du Saint Livre, -ni ta prudence dans celles du siècle. Et -cependant tu ne vois d’issue à cette affaire -que dans le sang, ou la perte de la dernière -joie de ma vieillesse. As-tu donc perdu -l’esprit ? Tu ne saurais ignorer pourtant -qu’il est toujours une porte pour le bonheur, -dans la maison d’un homme sensé. Ne la -vois-tu point ? Attends.</p> - -<p>» Il commanda qu’on fît venir Khansah et -le nègre. Mansour, auquel on avait attaché -les pieds et les mains, ressemblait à une -feuille morte, tant il avait peur.</p> - -<p>» Et quand cette évaporée vit qu’on avait -ainsi traité le nègre Mansour, elle fut prise -de crainte pour elle autant que pour lui, et -voulut se déchirer la figure avec ses ongles. -Mais le cheik Abdallah l’en empêcha bien -vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait -noircir la lune. Et Khansah disait :</p> - -<p>» — J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi.</p> - -<p>» Le vieux cheik ne la tua point du tout. -Mais il porta solennellement la main à sa -barbe, en disant :</p> - -<p>» — Je te divorce par trois fois !</p> - -<p>» — Voilà qui va bien ! fit le cadi, tout -joyeux.</p> - -<p>» C’est la formule du divorce irrévocable, -et le cadi applaudissait à la résolution -d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah. -Mais c’est qu’il n’avait pas l’esprit assez fin pour -deviner toute la prudence du vieillard. Car -cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta :</p> - -<p>» — Maintenant, cadi, je te prie de marier -cette femme avec Mansour, ici présent, mon -saïs.</p> - -<p>» Khansah parut satisfaite à la limite de la -satisfaction, mais Mansour cria :</p> - -<p>» — Ouallahi ! Je ne veux pas épouser cette -dévergondée ! Qu’on me vende, qu’on m’envoie -porter les sacs sur la route des caravanes. -J’aime mieux ça, oui, j’aime mieux ça !</p> - -<p>» Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait -de la résistance contre un projet si juste, -saisit une matraque d’entre les matraques, -et fit mine de lui écosser la cervelle du -crâne, comme un fléau fait sortir le grain -de sa coque.</p> - -<p>» — J’épouse ! cria Mansour. Ya Allah ! -j’épouse !</p> - -<p>» — Tu fais bien, dit philosophiquement -son maître Abdallah. Sur toi le pardon et -la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé, -sinon que c’est toi qui es le cocu.</p> - -<p>» Et, se tournant vers le cadi :</p> - -<p>» — Maintenant que j’ai mis le collier de -l’union légitime autour de leurs plaisirs, -vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour -soit… ce qu’il te déplaisait si fort que je -fusse ?</p> - -<p>» — <i>Bissimillah</i> ! fit le cadi, il n’y a point -d’inconvénient. Et je proclamerai, à la face -de tous les musulmans, que tu es le sage -des hommes ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Ces deux exemples d’indulgence mahométane -ne convainquirent point pleinement -les auditeurs. La baronne Bourcier crut -devoir protester :</p> - -<p>— Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence -qui pénètre ces épisodes, je ne puis -m’empêcher d’y découvrir un évident mépris -de mon sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on, -que les femmes, livrées à elles-mêmes, ne -peuvent faire autrement que de perdre toute -retenue. Contre cette inévitable défaillance -vous vous défendez par la claustration, les -plus rudes châtiments, la mort même, ou -bien vous consentez dédaigneusement à -d’humiliantes compensations matérielles. Il -ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la -pensée de faire appel à leur pudeur, à leur -fidélité.</p> - -<p>» Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant -vers le hodja avec une grâce toute particulière, -que vous êtes sage et pieux parmi les -musulmans. Je ne sais quoi aussi m’autorise -à supposer que vous êtes infiniment -bon. Croyez-vous en vérité que vos mœurs -n’ont point tort dans cette méfiance ou m’en -pouvez-vous indiquer la cause ? »</p> - -<p>Nasr’eddine allait répondre : « La cause ? -Eh, la cause, c’est que les femmes sont des -êtres dénués de raison ! » Mais il songea : -« Fais attention, ya Nasr’eddine, fais bien -attention ! Tu n’es pas ici à la mosquée, où -tu dois professer sans fard la doctrine. Il -faut savoir user de politesse, de politesse ! Il -y a toujours moyen de dire les choses. » Il -répliqua donc :</p> - -<p>— Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a -donné aux femmes tels ou tels instincts, ne -les en saurait punir ? C’est donc aux hommes -à prendre leurs précautions…</p> - -<p>Il médita une petite minute, et poursuivit :</p> - -<p>— D’ailleurs, hanoum non pareille, et -dont l’intelligence te rend si visiblement -supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu -si certaine que tes sœurs d’Occident ne sont -point semblables aux nôtres, et que c’est leur -vertu qui les garde ?</p> - -<p>— Certes ! affirma la baronne.</p> - -<p>— Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours -paisiblement imperturbable, de l’eunuque jaloux -qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes -noces ?</p> - -<p>— Un eunuque, moi ! protesta la baronne, -et il faut convenir qu’elle était sincèrement -choquée. Jamais…</p> - -<p>— Si ! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait -l’Ignorance ! J’ai vu passer à Brousse, des -vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que -je dis : c’est à l’eunuque Ignorance qu’on -les avait confiées. Il est bon serviteur de -nos susceptibilités mâles et de nos jalousies, -je lui rends hommage ; il nous manque, dans -nos harems, il manque à la garde de nos -filles… Et plus tard, une fois livrées à vos -époux, ceux-ci vous confient encore à un -nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais -il est moins sûr que le premier, et parfois -détourne les yeux.</p> - -<p>— Alors ? interrogea la baronne.</p> - -<p>— Alors je présume que vos époux sont -comme les nôtres. Il en est qui châtient, il -en est qui s’éloignent, et cela s’appelle -divorcer, il en est qui pardonnent, non point -qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont -faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là, -non pas d’une autre.</p> - -<p>— Mais Dieu — l’Allah de ton Prophète ? -demanda M. Feathercock.</p> - -<p>— Comment Allah, qui a fait sa créature, -la punirait-il d’avoir agi telle qu’il l’a faite ? -Allah lui avait écrit sa destinée.</p> - -<p>— Songez-vous, interrogea le révérend, -songez-vous aux enfants ? A la bassesse du -crime qu’il y a d’imposer à un homme des -enfants qui ne sont pas de lui ?</p> - -<p>— Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est -vrai… Mais encore une fois, cela ne concerne -que cet homme, non pas Allah, qui -ne veut qu’une chose, c’est que les entrailles -des femmes ne demeurent point -stériles. Et même, en cette matière comme -en toutes autres, il est le seul savant ! -Écoutez !</p> - -<p>» On rapporte — mais Allah est plus -savant ! — que Mâoun et Mahvia habitaient -quelque part, en un temps qu’on ne saurait -dire, mais qui ne doit pas être bien loin de -celui-ci, dans la grande forêt de chênes verts -et de lentisques qui met du bronze vert au -centre de leur cuivre rouge, à toutes ces -montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople -et la mer Noire. Et ils étaient -heureux, très heureux ! Ne vous étonnez -point, ne dites point que cela est incroyable : -ce n’étaient pas des hommes, c’étaient des -rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de -petits oiseaux sans religion, sans âme et -presque pas de cervelle, qui jouent, qui -crient, qui aiment et qui volent… Vers le -milieu du mois d’avril Mahvia, qui depuis -quelque temps éprouvait sous les plumes, à -l’endroit du ventre, une sorte d’étrange et -pourtant agréable inquiétude, apercevant au -travers d’un sentier je ne sais quel intéressant -brin de ronce, fraîchement coupé et parfaitement -souple, se jeta dessus et l’emporta dans -son bec. Mâoun, son mari, en remarquant -un autre, imita cet exemple sans même -songer à en demander la raison, sans -réfléchir, sans couleur ni odeur de réflexion. -C’est qu’ayant accordé aux oiseaux peu de -cervelle Allah par compensation leur a donné -des sentiments d’une extrême vivacité. Ils se -trouvent naturellement atteints de l’irrésistible -désir d’imiter, au moment des amours, -tous les actes de l’objet passionné de leurs -affections : voilà pourquoi les mâles participent -à la plupart des besognes que leur -instinct de maternité, que leur instinct -suggère aux femelles.</p> - -<p>» Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid -ensemble, sur la fourche d’un lentisque, au -fond d’un hallier fort sauvage, avec autant -de joie qu’ils en éprouvaient encore à se -rencontrer dans les airs, les ailes étendues, -tout frémissants d’une joie courte et fulgurante -qui traversait un instant leurs tout -petits corps. Après quoi ils se quittaient ; et -Mahvia allait dormir au soleil, et Mâoun -s’allait percher sur une ramure minuscule, -qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, -pour chanter : « Je l’ai fait, je l’ai fait, -je l’ai fait ! Et c’était bon, c’était bon, c’était -très bon ! » Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur -fait descendre le plaisir sur ses créatures, -au temps marqué, jusqu’au jour qu’il -leur marque de même l’hiver, et puis la -mort.</p> - -<p>» Après quoi Mahvia pondit chaque matin, -durant toute une semaine, de beaux œufs -translucides, pas plus grands que l’ongle -translucide du petit doigt d’une femme. -C’était comme des perles au fond d’une -coupe, et le nid avait l’air heureux de les -contenir, tant il semblait fait pour ça. Et -quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença -de couver. Elle demeurait sur les -œufs, comme étourdie d’une volupté puissante -et vague, les yeux brillants ; et Mâoun, sur -une branche de lentisque, chantait triomphalement :</p> - -<p>» — Nous avons pondu des œufs, des -œufs, des œufs ! Et c’est magnifique, magnifique, -magnifique !</p> - -<p>» Et quand Mahvia quittait le nid, pressée -par la faim, il prenait sa place sans tarder, -pour la raison que j’ai déjà dite.</p> - -<p>» Mais quelquefois ils sortaient ensemble, -à l’heure où le soleil, étant au plus haut du -ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes -les huit petites boules claires. Un de ces -jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils étaient -assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au -vol les moustiques, les éphémères et les -tout petits papillons bleus qui voient très -mal et semblent vraiment faire exprès de -vous tomber dans le bec, Kerkis, le coucou -solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de -sable noir, découvrit le nid et poussa une -faible plainte de satisfaction. Lui aussi, il -avait le ventre lourd ! Une à une il brisa les -coquilles, et goba voracement l’espoir de vie -qu’elles enfermaient. Puis il jeta les écailles -légères au pied du lentisque, s’enfonça dans -le nid, qui céda sous son poids, écarta un peu -ses deux ailes courtes et molles, et pondit à -son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille -épaisse et tachetée. Et il vit que cela était bon. -Et il s’envola, silencieux. Et voilà pour lui !</p> - -<p>» Mâoun et Mahvia revinrent quelques -instants plus tard, mais ce fut Mahvia qui -rentra dans le nid la première. Elle poussa -un cri de stupéfaction.</p> - -<p>» — Knitt ! Knitt ! siffla Mâoun en s’abattant -à ses côtés. Qu’est-ce qu’il y a ?</p> - -<p>» — Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun ! dit-elle.</p> - -<p>» — Il n’y a plus qu’un œuf, constata -Mâoun. C’est singulier !</p> - -<p>» — Je n’y comprends rien ! fit Mahvia, -désolée.</p> - -<p>» Mâoun était le mari. Il se devait de -trouver une explication. Il l’imagina sur-le-champ.</p> - -<p>» — Ce n’est pas étonnant ! dit-il avec -importance.</p> - -<p>» — Ce n’est pas étonnant ?</p> - -<p>» — Non. Celui-ci est beaucoup plus gros. -Aussi gros que tous les autres ensemble.</p> - -<p>» La petite cervelle de Mahvia hésita un -instant, puis admit le phénomène : tous ses -œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs -il lui fallait couver. Son sexe, son instinct -et la saison lui ordonnaient de couver. -Donc elle couva religieusement cet œuf -énorme, qui lui faisait mal depuis le croupion -jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait -pas se substituer à elle dans la tiédeur -du nid, il chantait sur sa branche favorite :</p> - -<p>» — Nous avons fait un œuf, un œuf ! Un -œuf extraordinaire ! Jamais dans la famille, -il n’y a eu un œuf comme ça !</p> - -<p>» Les jours passèrent, et Mahvia sentit -enfin la coquille craquer. Elle essaya d’aider -aux efforts de la chose vivante qui s’agitait -ainsi, mais son faible bec se heurtait à une -cuirasse de pierre pour elle impénétrable. -Cependant le petit finit par sortir tout seul. -Dans sa nudité rougeâtre et douloureuse, il -était monstrueux ! Alors que depuis une -seconde à peine ses yeux clignaient sous -la lumière, il était déjà plus gros que Mahvia -elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus -épaisses que les vrilles d’une vigne sauvage ; -et, pour demander à manger, il ouvrit un -bec plat, vaste et profond à y jeter toute la -tête d’un rouge-gorge.</p> - -<p>» Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils -apportaient à leur gigantesque enfant les -choses dont ils se nourrissaient d’habitude, -des graines tendres et bien broyées, de -petits insectes. Mais lui, dédaigneux, rejetait -les graines comme sil eût vomi, et des -insectes ne faisait qu’une bouchée. Puis son -bec plaintif et tumultueux exigeait : « Encore ! -Encore ! » Sa gorge violette était comme un -gouffre sans fond ; il semblait perpétuellement -près de mourir de faim. Les deux -rouges-gorges finirent par reconnaître le -mets qui pouvait satisfaire son palais corné -et ses entrailles : de grosses chenilles velues -qui, à leur goût délicat, faisaient horreur. -L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les -engloutissait par douzaines, puis en réclamait -de nouveau et s’endormait pour digérer. -Mâoun profitait de ces rares répits pour -monter sur la cime du lentisque ; et son -ivresse paternelle lui suggérait des chants -impétueux :</p> - -<p>» — Nous avons un fils, un fils ! Un fils -qui est plus gros que nous deux à la fois ! Et -il mange déjà de la viande !</p> - -<p>» Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus -en plus glouton, égoïste et féroce. Mâoun et -Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et -qu’il commença de se tenir en équilibre sur -les bords du nid, étaient épuisés de fatigue -et de soucis. Mais ils allaient chercher les -autres ménages de rouges-gorges, et leur -disaient :</p> - -<p>» — Venez voir !</p> - -<p>» Les rouges-gorges examinaient l’oiseau -d’un œil intrigué. Toutes ses dimensions, si -peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient -du bec, avant d’affirmer, d’un air -dubitatif :</p> - -<p>» — Il n’est pas comme les autres !</p> - -<p>» — N’est-ce pas, répondait Mahvia, -orgueilleuse, il n’est pas comme les autres !</p> - -<p>» Un moment vint pourtant que le nourrisson -insatiable prit son vol, et ne reparut -plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent : -ils savaient que tel est le destin inévitable, -et que les enfants doivent s’en aller. Même, -comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva -de se dire : « On va pouvoir respirer ! »</p> - -<p>» Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables -peines que leur avait coûté cette éducation, -une fierté enthousiaste. L’année suivante -Mahvia pondit encore sept œufs, et mena -cette fois à bien toute cette nombreuse -couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient -vifs, malins et obéissants. Ils ne mangeaient -que raisonnablement, et apprirent à voler -dans les règles, sans trop de terreurs ni de -témérités. Cependant leurs parents les considéraient -malgré tout avec une certaine indifférence. -Ils ne prenaient à cette couvée -qu’un intérêt modéré, et quand les voisins -en demandaient par hasard des nouvelles, -ils répondaient, le bec pincé :</p> - -<p>» — Ils vont bien : nous vous remercions -de votre sympathie, ils vont bien ! Mais celui -de l’année dernière nous faisait bien plus -d’honneur ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Jugeant qu’il avait assez parlé, le hodja se -tut, salua avec une amène gravité, et s’en -fut, dans la nuit noire qui était tombée, -regagner sa cellule du couvent de Stamboul.</p> - -<p>— Cet homme, déclara la baronne avec -enthousiasme, cet homme en vérité a l’âme -d’un grand saint ! Ses paroles m’ont émue -jusqu’au fond du cœur.</p> - -<p>— Vous trouvez ? fit M. Feathercock. -J’estime au contraire qu’il est effroyablement -immoral.</p> - -<p>— Ah ! s’écria-t-elle d’un air pénétré, -c’est que vous ne comprenez pas l’Orient !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br /> -<span class="small">DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE, -ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION</span></h2> - - -<p>La baronne, au contraire du révérend -Feathercock, croyait maintenant comprendre -l’Orient : elle le concevait sous les espèces -de Nasr’eddine. Cela n’était pas si mal raisonné. -Il se peut que le hodja ne fût pas -« l’Orient » tout entier, mais il était véritablement -un Oriental, il n’y avait dans toute -son âme rien qui fût semblable aux goûts, -aux ambitions, aux soucis d’un homme de -notre race. Il ne désirait nulle chose, et les -acceptait toutes. L’univers étant pour lui un -spectacle, il se fût bien gardé d’y vouloir -changer quoi que ce fût par l’intervention de -sa volonté. Cependant il ne craignait pas de -dire, comme au spectacle : « Cela arrive, -cela semble arriver ; et pourtant cela n’est -peut-être pas vrai ! » Doutant de tout en -croyant à tout, comme font les enfants au -plus fort des imaginations de leurs jeux, -pour lui rien n’était jamais ni tout à fait -réel, ni tout à fait illusoire.</p> - -<p>Plus tard il s’en expliqua devant la baronne -avec une grande candeur.</p> - -<p>— Je n’ignore pas, lui disait-il, que la -majorité des humains passent leur vie à raisonner. -Pourtant il est bien rare qu’ils se -conduisent suivant leur raison, et d’ailleurs -il est encore plus exceptionnel que ce qu’ils -ont cru préparer advienne. D’autre part, si -les événements s’enchaînaient d’eux-mêmes -selon la raison, nous pourrions distinguer -l’avenir jusqu’aux limites infinies de l’éternité. -Au contraire il ne nous est pas permis -de prévoir ce que sera même la plus prochaine -minute. Les faits que nous appelons la réalité -se succèdent avec autant d’incohérence -que les incidents de nos rêves. N’en faut-il -pas conclure qu’ils sont eux-mêmes un rêve, -bien que rêvés en dehors de nous ? Il convient -donc de n’y pas attacher trop d’importance. -Je crois que tout ce qui arrive est la -volonté d’Allah, puisque le Livre le dit : -d’avance Allah a tout écrit, sans trop d’ailleurs -se soucier de mettre d’accord les différents -feuillets. Et moi-même je ne puis -déchiffrer que bien peu des lettres de cette -écriture, et ces lettres ne forment pas de -sens. C’est même par ce détour d’ignorance -que ressuscite ma volonté. Ce que je fais, à -la minute où je le fais, était écrit. L’ayant -fait, je ne parviens pas à me comprendre -davantage, et ne m’inquiète point d’essayer. -Je crois fermement que cela serait de -l’impiété.</p> - -<p>— Mais alors, suggéra la baronne, tout -serait permis, même les plus grands crimes. -On éprouverait le désir de les commettre, -on les commettrait, et l’on se dirait : -« C’était écrit ! »</p> - -<p>— Tout serait permis, en effet, répondit -Nasr’eddine, et c’est pourquoi il est nécessaire -qu’il y ait le Livre. Ce qu’il défend -n’est pas permis, voilà tout, et il est interdit -de se demander pour quelle cause, ce qui -est un grand soulagement… Et il n’est pas -question de toi dans le Livre, ô délicieuse ! -Il n’est nulle part défendu dans le Livre que -tu sois ma prunelle, ô prunelle de mon œil !</p> - -<p>— Oui, dit la baronne ; mais cela est -défendu dans le mien.</p> - -<p>— Quel souci en pourrais-je avoir, répondit -naïvement le hodja, puisque mon premier -devoir — et que le Rétributeur en soit -loué ! — est de professer que ton Livre est un -mensonge !</p> - -<hr /> - - -<p>Telles étaient les conversations du hodja -et de cette hanoum européenne quand ils se -trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en -sa présence — et qu’il était là pour traduire -leurs opinions : car c’était sa propre demeure -qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent -rencontrer, cet entremetteur impudent ! -Mais, le plus souvent, il les laissait seuls. -Encore qu’elle nourrît un si vif désir de -pénétrer l’âme de l’Orient, ou peut-être -même en raison de ce désir, la baronne était -femme et n’aurait pas cru connaître Nasr’eddine -si elle ne lui eût donné permission -de la connaître elle-même de la façon la -plus simple et la plus ancienne du monde, -de cette manière où l’on croirait volontiers -que les mots ne sont plus nécessaires. -D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette -faiblesse comme un avantage, et sans doute -une occasion de gloire unique ? Il est des -Occidentaux qui prétendent avoir aimé des -musulmanes, et s’en être fait aimer. Il se -peut que l’inverse ait été plus fréquent, -et que plus souvent des chrétiennes aient -fait le bonheur de musulmans : mais elles -ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le -diraient-elles point ? Les mœurs littéraires -ont changé, les vieux préjugés de pudeur -ont disparu. L’expression, par les femmes -elles-mêmes, de la sensualité féminine, est la -dernière innovation du romantisme et son -suprême refuge : sans cela, il serait épuisé. -Mais les femmes n’avaient point encore parlé -toutes nues ; c’est ce qu’elles font maintenant, -et c’est ainsi que ce mouvement littéraire -parvient à se survivre. Telle était, plus -confusément, l’excuse que se donnait la -baronne. Avoir aimé, s’être fait aimer d’un -musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi -les musulmans, quel livre on en pourrait -écrire, et quel moyen plus sûr de s’illustrer ! -Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus -beau qu’un patriarche. Elle relut la Bible, -ainsi que le <i>Jardin des Caresses</i>, et le Cantique -des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher -de mêler la littérature à un caprice -violent : et pourtant elle était sincère. -Elle en était arrivée à se dire, avec inquiétude : -« M’aime-t-il ? Je crois qu’il ne -m’aime pas ! » Ce qui est un des signes du -véritable amour. Et justement elle ne le -lui pouvait demander, ne comprenant pas -son langage, en l’absence de Mohammed. -Parfois elle se sentait humiliée d’avoir -cédé à un homme qu’elle n’entendait plus, -au moment précis où il aurait été le plus -légitime et le plus doux de l’entendre — le -plus indispensable aussi, croyait-elle. Parfois -elle songeait à faire de cette infortune -un symbole ; toutefois elle se souvenait -d’avoir déjà lu beaucoup de choses sur ce -sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler.</p> - -<p>Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à -Mohammed : sans doute il savait, ou du moins -pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle -fut sur le point de lui en ouvrir la bouche : -toujours un sentiment d’invincible répugnance -la lui ferma. Cet homme était décidément -trop loin d’elle, et trop bas, et trop -cynique. Elle eût rougi de lui adresser une -semblable question. Que pouvait-il exister de -commun entre ce que Mohammed appelait -l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir ? -Sans doute il n’eût pas compris. Eût-il compris, -il aurait menti, il aurait répondu ce -qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois -inutile et trop honteux de s’adresser à lui. -Mais alors à qui ? A quel confident, qui -devait en même temps être un interprète ? -Elle ne le pouvait découvrir, et cette préoccupation -pourtant l’importunait. C’est qu’elle -avait, d’une certaine façon, le respect des -convenances, il lui semblait qu’elle ne devait -pas se conduire de la même manière, quoique -n’ayant plus rien à lui refuser, avec une personne -qui éprouverait à son égard un sentiment -passionné, ou bien aurait simplement -consenti : « Inchallah ! Si elle veut, moi je -ne refuse pas ! » Elle redoutait fort qu’il en -fût ainsi pour le hodja ; ce soupçon humiliant -la torturait.</p> - -<p>En surcroît de ces préoccupations, la -baronne Bourcier ne savait plus que faire -de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée -à ce diplomate par curiosité de ce qu’il lui -pourrait apprendre, parce qu’il était commode -sans être « voyant », homme du -monde, avec un goût distingué pour l’écriture -rare, et enfin discret de tempérament et -de profession. A cette heure qu’elle avait -trouvé un informateur dont le moins qu’on -puisse dire pour le louer est qu’il était de -première main, elle se sentait embarrassée -de ce jeune homme. Il se montrait toujours -obligeant, et manifestait, autant qu’on en -pouvait juger, la plus louable fidélité sans -importune insistance. Mais Nasr’eddine -prenait à la baronne tout le temps qu’elle -pouvait épargner en évitant le scandale et en -réservant les indispensables heures qu’elle -devait consacrer aux fonctions mondaines. -M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun -motif de mécontentement qu’elle pût invoquer -contre lui, elle résolut de détourner -les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un -d’autre que le hodja, et, cela va de -soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le -partenaire qu’elle jugea le plus brillant, -lui-même de la carrière ; le comte Székel Székélyi, -conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie. -C’était un gentilhomme magnifique.</p> - -<p>L’une des qualités que la baronne avait -appréciées chez M. de Saint-Ephrem était, -on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait -d’atténuer même le raffinement de ses goûts, -il y parvenait, il en tirait vanité intérieurement. -On n’en aurait pu dire autant du -comte : il y avait dans toute son apparence, -dans ses manières, dans son déportement, -quelque chose d’éclatant, et toutefois de -subtil jusqu’à l’intrigue. De grands traits, -un grand nez impérieusement courbe, des -cheveux durs et courts frisant sur son crâne -comme le poil sur le garrot d’un bison, le -cou large, une forte stature ; cependant l’œil -fort aigu, malin, souvent détourné, avec on -ne savait quoi de naturellement vicieux, -d’indifférent au bien comme au mal : peu de -scrupules, beaucoup d’astuce violente ou -basse suivant les occurrences. La baronne -Bourcier aimait se l’imaginer sous le costume -somptueux des patriciens de Venise. Il -en étalait le patriotisme aristocratique, il -était à lui seul toute la Hongrie comme -chacun de ces patriciens était Venise. C’était -au bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa -vigueur et sa souplesse, ainsi que sa fortune, -dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse. -Pourtant n’oubliant jamais d’accroître -celle-ci par de nombreux moyens : savant -dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant -avec ingénuité ; persuadé qu’on ne saurait -conclure une affaire sans commission, -toujours prêt à l’offrir, toujours prêt à la -recevoir pourvu qu’elle fût digne de lui ; confondant -son intérêt et celui de son gouvernement, -opérant avec bonheur pour les deux -à la fois ; généreux avec les hommes, plus -encore avec les femmes ; splendide, avec -ostentation.</p> - -<p>— Comme il est bien Magyar ! admirait -la baronne. Elle s’efforçait de développer -là-dessus un thème éloquent. Combien, -pour brasser et faire une nation, l’influence -des religions est plus puissante que celle de -la race ! Car ce Székélyi était un Mongol, -aussi bien que Nasr’eddine. Il descendait des -cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons -d’Orthogroul. Cependant il n’était -qu’action, impétuosité dans l’action, tandis -que son Coran avait fait de l’autre un fataliste -méditatif.</p> - -<p>Si son imagination et ses sens n’eussent -été occupés ailleurs elle eût peut-être prouvé -au comte une sympathie plus manifeste -encore. Ne représentait-il pas l’Orient, lui -aussi, un Orient plus proche de nous, plus -aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui -marche à la conquête de l’Orient islamique, -et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à -la coquetterie, se montrant beaucoup avec -lui ; il en paraissait particulièrement honoré, -il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne -s’affichait en sa compagnie.</p> - -<p>Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que -l’attention de M. de Saint-Ephrem la baronne -dépassa le but : il ne fut bientôt personne -qui ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût -pensé le seul M. de Saint-Ephrem. C’est que -le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est -aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople : -une ville faite d’une série de petites -caisses singulièrement sonores, mais séparées -les unes des autres, on eût dit, par des étouffoirs. -C’est même pour cette cause que nul -n’avait pu, dans la colonie européenne, -pénétrer le secret de ses visites chez -Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient, -et Sa Majesté le Padischah, qui -savait toujours tout, le savait cette fois par -Haydar, et s’amusait fort de l’aventure. -Nasr’eddine vivait en effet dans la boîte à -côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte -européenne on n’avait rien perçu de ce qui -se passait là. Mais le monde diplomatique -forme par surcroît un compartiment distinct -du petit monde européen. Le moindre bruit -y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui -s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem -un chagrin sincère : il se croyait le -droit d’être plus touché qu’aucun de ses -compatriotes par le scandale qui atteignait -cette compatriote, introduite dans son -milieu sous ses auspices. Il eut donc avec la -baronne la conversation que celle-ci espérait, -mais le début en prit pour elle un tour -brusque et inattendu :</p> - -<p>— Quelle idée avez-vous eue, interrogea -le diplomate après le minimum de circonlocutions, -de vous afficher avec ce juif ?</p> - -<p>— Quel juif ? demanda la baronne.</p> - -<p>En vérité elle n’apercevait aucun juif -dans ses entours. Bien qu’elle ne fût point -antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis, -une attitude grossière, déjà surannée, et du -reste dangereuse pour les personnes jouissant -de quelque fortune — car l’argent juif -ressemble tellement à celui des chrétiens -que les passions populaires pourraient -bientôt s’y tromper — par égard pour -les susceptibilités de quelques personnes -qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait -d’accueillir des juifs, à moins qu’ils ne fussent -gens de lettres, ce qui excuse tout : les -gens de lettres n’ont plus de race ni de religion, -rien de ce qu’ils disent et font n’est -autre chose que littérature. Et à Constantinople -en particulier elle avait conscience -de n’en avoir accueilli aucun.</p> - -<p>C’est ce qu’elle expliqua plus longuement, -quoique avec moins de précision, mais avec -des mots plus rapides et plus abondants.</p> - -<p>— Je vous parle de cette ficelle de Székélyi ! -répliqua M. de Saint-Ephrem avec -quelque vivacité.</p> - -<p>Cette imputation, qui faisait du magnifique -Hongrois un enfant d’Israël, parut à la -baronne Bourcier si comique et parfaitement -invraisemblable qu’elle éclata de rire. Puis -elle en profita pour dire à M. de Saint-Ephrem -ce qu’elle pensait de son absurde -et odieuse jalousie, qui le jetait jusqu’à la -diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait -pas. Ils se quittèrent brouillés.</p> - -<p>C’était bien ce qu’elle avait attendu de -cet assaut. Cependant, à mesure que s’écoulèrent -les heures qui le suivirent, le bizarre -prétexte qu’avait assumé ce jeune homme si -correct pour lui exprimer une mauvaise -humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne -laissa pas de la troubler. Son premier mouvement, -comme il est naturel, fut de revoir le -comte Székélyi et de l’interroger. Du reste -il était dans les arrangements de son après-midi -qu’elle le rencontrât, comme maintenant -à peu près tous les jours. Elle fut sur le -point de lui répéter, à titre d’énorme plaisanterie -et d’incroyable sottise, ce qu’on -venait de lui dire : « Figurez-vous… » et puis -jugea que même sous la couleur de l’incroyance -il y avait de l’injurieux dans cette -absurdité. En même temps elle regardait le -comte. Quel moyen de supposer ?… Il était -si décidé, si avantageux ! Toutefois un doute -qu’elle repoussait venait hanter l’arrière-fond -de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de -sa chevelure, elle scrutait son visage, la -courbe de son nez, la volonté de sa mâchoire. -Elle songeait que rien de tout cela n’était -exclusivement hongrois : mais le fait est -qu’après avoir longtemps hésité elle ne s’aventura -point à poser la question.</p> - -<p>— Je demanderai à Mohammed, se dit-elle. -C’est un homme qui doit savoir. C’est son -métier.</p> - -<p>Elle interrogea donc Mohammed, en présence -de Nasr’eddine. Mohammed éleva les -sourcils, en élargissant les deux bras, les -coudes restant au corps. Ce geste signifie, en -Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu -inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais -sourit de telle manière que Nasr’eddine -demanda pour quelle cause il mêlait quelque -stupeur à la joie évidente qu’éprouvait son -âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine -sourit à son tour.</p> - -<p>— Lui-même, fit Mohammed, lui-même, -qui n’a fait qu’entrevoir cet infidèle, sait que -la chose ne saurait être douteuse. Elle est -connue de tous les habitants de Constantinople. -Elle se peut distinguer d’un coup -d’œil ; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur.</p> - -<p>— Mais il est comte, protesta la baronne. -Et il s’appelle Székélyi, ce qui est un grand -nom parmi les Magyars. Et il représente ici -la Hongrie.</p> - -<p>— Ne sais-tu pas d’autres comtes qui -appartiennent à la même religion ? Quant au -nom, comment ignores-tu que, dans son -pays, il en coûte un peu plus d’une piastre, -cinq sous de France, pour prendre le nom -qu’on veut ? Et par qui la Hongrie aurait-elle -pu se faire représenter ici, voulant y -faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée -à ce Hongrois qui n’est pas véritablement un -Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus -que quiconque ?</p> - -<p>— Je ne comprends pas ! avoua la baronne, -déconcertée.</p> - -<p>Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne -comprenait pas.</p> - -<p>— O délicieuse, cela prouve qu’à exercer -sa cervelle, on perd, dans ta patrie, l’habitude -de regarder avec ses yeux. Nous -continuons, nous, de discerner les corps et -les visages… Et pour ce que vient de dire à -la fin Mohammed, la chose est bien simple, -en vérité, bien simple ! Car les Magyars sont -des gens comme nous, de même race que -nous, venus comme nous du fond de l’Asie ; -et de bons paysans, quand ils sont pauvres, -qui n’entendent rien aux affaires, et n’y ont -pas plus de part que les Turcs, je dis les -Turcs qui sont pauvres : mais plus vaniteux -que nos beys, quand ils sont riches, parce -qu’ils ont conservé la coutume de monter à -cheval, que nos beys ont généralement -perdue, l’estimant fatigante. Rien ne -développe la vanité, telle est la volonté -d’Allah, comme de regarder les hommes du -haut d’un cheval. Ainsi que les beys des -Ottomans, tous ces seigneurs magyars se -contentent de vivre sur le travail de leurs -paysans, et pas plus que nous ne brillent par -la subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés -par des Grecs, des Arméniens et des juifs, -que vous appelez renégats parce qu’ils ont -adopté la vraie doctrine, et bénissent le nom -d’Allah — louange à lui, l’unique ! — mais -les Hongrois par des juifs seulement, qui -ont pris des noms hongrois, s’habillent en -Hongrois, se disent chrétiens comme les -Hongrois, pensent pour la Hongrie, agissent -pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des -juifs pour vouloir fonder un royaume en -Palestine ! Déjà ils en possèdent un, plus -près de nous, et en meilleure place. Oui, -par Allah, en meilleure place. Ils y sont les -maîtres. Tout le monde sait cela, ici. Toi -seule l’ignorais.</p> - -<p>— Je l’ignorais, accorda la baronne.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle ignorait aussi le retentissement -excessif que devait avoir sa mésaventure. De -même que Sa Majesté avait appris par -Haydar les débuts de ses fréquentations à -l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en -connut la suite, et comme quoi il y avait eu, -de la part de la baronne, erreur, si l’on peut -dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia -n’avait pas manqué d’en faire -l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta -quelque chose, en plus de félicitations -méritées ; de la sorte il avait gagné de toutes -mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si -grand qu’il passa au travers de ces étouffoirs -qui séparent les compartiments de Constantinople. -La réputation du comte n’était pas -des meilleures, et elle était fort bien établie. -C’était un homme trop entreprenant. On tint -rigueur à la baronne Bourcier, dans la -colonie française, de s’être compromise avec -lui. Il se servait de tout : pourquoi, dans ses -desseins et ses affaires, n’aurait-il point essayé -de se servir d’elle ? De quoi la pauvre femme -était, en réalité, bien innocente, mais aucune -de celles qui l’avaient accueillie ne le voulut -croire. On la « coupa ». On se fit nier. Au -garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia, -on lui tourna le dos. C’était là une -chose épouvantable pour quelqu’un de sa -sorte ; elle en fut écrasée.</p> - -<p>Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer -sur lui, de renouer avec M. de Saint-Ephrem : -il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire -l’empêchait de vouloir livrer une bataille -qu’il considérait comme perdue d’avance, sa -distinction même lui défendait de se montrer -avec une personne dont on parlait trop, et -non pas en bien ; enfin elle l’avait trahi, ou -du moins il le croyait : il ne lui devait -rien.</p> - -<p>Toutefois il fut parfait, à son habitude, et -lui conseilla d’aller visiter la Bulgarie, en -passant par Andrinople, dont la mosquée le -cède de fort peu à Sainte-Sophie.</p> - -<p>Encore que cet avis lui parût confirmer -l’ostracisme qui la frappait, la baronne -Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage. -Elle n’avait qu’à s’en aller, on l’oublierait -sitôt qu’on ne la verrait plus, et par bonheur -Constantinople est si loin de Paris ! Du reste -elle avait pris en horreur, sinon l’Orient, du -moins les Occidentaux qui le lui gâtaient ; -en cela il est fort possible que son infortune -lui prêtât quelque lucidité : mais elle ne se -douta point du rôle que l’astuce de certains -Orientaux avait joué dans cette infortune. -Elle gardait à tous une admiration que colorait -l’idée des écrits futurs dont elle emportait -la précieuse matière ; mais surtout elle -regrettait Nasr’eddine. Elle ne savait pas -qu’elle ne le quittait que juste à temps pour -conserver une illusion charmante… Sa -grande préoccupation était de s’assurer du -souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que -ce souvenir fût éternellement cher. Ce sentiment, -par sa simplicité, l’élevait au-dessus -d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse, -une conscience qui la consolait.</p> - -<p>— Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock, -que Nasr’eddine aurait pu aimer une Occidentale ?</p> - -<p>Tel est le détour qu’elle avait découvert -pour renseigner son cœur. M. Feathercock, -ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en -savait rien, mais s’informerait.</p> - -<p>Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba -dans une grande perplexité. Selon son habitude -de prendre les choses comme elles -venaient, ainsi qu’un don ou bien une -incompréhensible fantaisie du Rétributeur, -il ne s’était jamais posé cette question. Sa -vie, jusque-là, avait été pure, il n’avait guère -connu que Zéineb, qu’il pensait ne point -aimer. Toutefois, à cet instant précis, il -s’effraya presque de constater que c’était à -elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire -de l’esprit humain, dans ces circonstances il -faisait des comparaisons.</p> - -<p>— Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il -à M. Feathercock. Se peut-il qu’une Occidentale -nous appartienne ? Elles peuvent -croire qu’elles se donnent, mais tout révèle -alors qu’elles restent elles-mêmes, indépendantes, -toujours ailleurs, libres enfin — libres, -comprends-tu ? Elles se lèvent, elles -reprennent en se levant possession de leur -corps, de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles ? -On n’a même pas le droit de le leur -demander. Ce doit être cela qui leur donne -une humeur égale… Je comprends maintenant, -ô chrétien, pourquoi les femmes de -notre race et de notre foi ne peuvent avoir -toujours cette humeur : c’est parce qu’elles -sont nos esclaves, véritablement nos esclaves. -C’est justement cet esclavage qui parfois les -révolte et s’exhale en insupportables cris. -Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une -oreille différente de mon oreille de jadis : ils -sont la preuve que nos épouses sont à nous, -rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime -jamais pleinement que sa propriété. Allah -est le plus grand ; il est aussi le plus -sage…</p> - -<p>S’étant interrompu le temps d’un soupir, -il ajouta :</p> - -<p>— Mais ne parle pas de ces choses à celle -qui t’a parlé. Dis-lui plutôt que je l’attends -chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure -de la quatrième prière.</p> - -<p>La baronne accourut. Elle pleura beaucoup. -Toutefois les moments qui suivirent -allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle -aura toute sa vie la conviction que Nasr’eddine -est un homme au-dessus des hommes, -et qu’il n’oubliera jamais cette hanoum -d’Occident. Il faut lui rendre cette justice -qu’elle avait acquis le droit de le supposer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br /> -<span class="small">COMMENT LE RÉVÉREND -JOHN FEATHERCOCK SE MARIA</span></h2> - - -<p>A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia -était devenu le péché de M. Feathercock. -D’une part, il ne désespérait point -de le convertir, et d’en faire un des membres -les plus utiles de sa congrégation, d’autre -part cette espérance lui dissimulait à lui-même -le plaisir un peu dangereux qu’il prenait -à sa conversation. Mohammed lui était -devenu indispensable. Mohammed, cynique -et pourtant d’apparence ingénue, lui ouvrait -les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir -ordinairement dans sa maison du Taxim, il -eut avec cet homme, que pourtant on lui -avait signalé comme peu recommandable, -de longs entretiens. Il est vrai qu’il s’efforçait -de se maintenir sur le terrain des sujets -théologiques ou sociaux. La condition des -musulmanes le préoccupait tout particulièrement.</p> - -<p>— C’est une chose absolument certaine, -conclut-il, à la fin d’un long discours qu’il -venait de tenir à Mohammed : la situation -qu’a faite aux femmes la religion de Mahomet -est épouvantable. Elles ne la supportent que -par ignorance d’un sort meilleur ; mais -quand un rayon de nos lumières d’Occident -parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne -peuvent échapper au désespoir que par le -suicide ou la fuite.</p> - -<p>— Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia.</p> - -<p>— Qu’est-ce qui est vrai ? demanda le -révérend John Feathercock, étonné, car -Mohammed avait coutume de le contredire.</p> - -<p>— Tout ce que tu viens de raconter, dit -Mohammed. La destinée des dames musulmanes -est affreuse, surtout depuis qu’on a -pris la funeste habitude de leur enseigner -l’anglais et le piano. La lecture des romans -français ne leur apprenait qu’à tromper leur -mari ; et elles en savent là-dessus, dans -notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup -plus qu’on n’en trouve dans ces livres -à couverture jaune. Tandis que celle des -romans anglais leur apprend à être, par-dessus -le marché, ennuyeuses à l’égard de -l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt -que l’une d’elles en sait assez pour jouer sur -cet instrument d’Iblis la <i>Sonate à Kreutzer</i>, -elle prend en dédain l’art des pâtisseries -délectables… Si tu connaissais les trois -femmes de Hamdi ! Elles pleurent, elles -pleurent tout le temps en jouant la <i>Sonate -à Kreutzer</i> !</p> - -<p>— Je les plains de tout mon cœur, dit -M. Feathercock, et je regrette que la barbarie -de vos mœurs ne me permette point -de leur donner, en toute honnêteté, les -consolations auxquelles les quelques lueurs -occidentales, reçues par elles, les ont déjà -préparées.</p> - -<p>— Allah est tout-puissant ! déclara -Mohammed.</p> - -<p>— Je le sais, dit le révérend, mais il n’y -a aucun rapport.</p> - -<p>— Toutes choses, répliqua Mohammed, -ont rapport avec Allah. Il a fait sortir l’univers -étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme -d’un peu de terre mouillée. Pourquoi ne -ferait-il pas un jour sortir ces dames de leur -maison, pour qu’elles se trouvent sur ton -passage ?</p> - -<p>Le révérend ne répondit point. Mais après -le départ de Mohammed, il songea longtemps : -ainsi, dans cette ville de Constantinople, se -trouvaient trois musulmanes qui parlaient -sa langue, et gémissaient dans le désir de la -lumière et de la monogamie ? Car il est contraire -au vœu de la nature, se disait-il, que -ce soit justement dans ces pays où le ciel a -doué les femmes des instincts les plus passionnés -que des lois perverses les forcent à -se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un -époux.</p> - -<p>Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait -fallu, et parfois son sommeil même en était -troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille -bien décrépite et très horrible à voir entra -chez lui, comme il rêvait dans sa cour -fraîche ; et cette vieille décrépite s’étant -prosternée, déposa devant lui une lettre -pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir -dans le creux de la main. Et elle dit :</p> - -<p>— La bénédiction sur toi, ya sidi ! Ceci -est une missive de ma maîtresse, la merveilleuse !</p> - -<p>Après quoi, ayant porté la main à sa -poitrine, à sa bouche et à son front, elle -s’échappa aussi vite que si les deux jambes -maigres qui la portaient eussent été les -quatre pieds d’une chèvre.</p> - -<p>Quant à la lettre, M. John Feathercock -la trouva rédigée en très bon anglais, et -conçue en ces termes :</p> - -<p>« Par Allah sur toi, effendi ! et qu’il -accroisse tes honneurs et ta félicité. Trois -petites fleurs désirent entrer dans ton parterre, -et ton parterre ne les voit pas ; trois -hirondelles désirent se poser sur ton toit -exalté, et ton toit ne regarde que le ciel ; -trois petites sources désirent frôler tes quais -de marbre, et tes quais de marbre sont -barrés. Effendi, nous autres les petites fleurs -tristes que le jardinier n’arrose pas, nous -autres les trois hirondelles noires, nous -autres la triple source que le désert engloutit, -nous serons ce jour même, une heure avant -qu’il fasse nuit, au delà de la ville, du côté -où le soleil se couche, dans une prairie qui est -aux Eaux Douces d’Asie : celle où il y a trois -peupliers, beaucoup de saules, un petit pont -qui fait le gros dos comme un chat, et la -maison d’Ali-ben-Malek, le vannier. Viens, -effendi, parce que nos âmes sont pleines de -paroles que nous ne pouvons dire à d’autres, -et que nous regardons dans la nuit, dans -la nuit qui vient, du côté de l’Occident, où -s’en va le soleil, et d’où tu es venu.</p> - -<p>» Et si tu veux respecter nos désirs, et -que ta conduite soit conforme à la prudence, -sois vêtu comme un musulman.</p> - -<p>» Salut à toi mille et une fois, et encore -mille fois. »</p> - -<hr /> - - -<p>Voilà pourquoi, après avoir longtemps -hésité, en rougissant M. Feathercock mit -sur sa tête un fez rouge et se rendit au lieu -marqué, accompagné de Mohammed-si-Koualdia.</p> - -<p>Et comme il allait au rendez-vous, il -aperçut un magnifique seigneur qui s’en -retournait vers la ville, monté sur un cheval -rouan, vigoureux et fin, un cheval qui -secouait la tête comme pour dire : « Est-ce -qu’il y a vraiment quelqu’un sur mon échine ? -Je ne le sens pas ! » Et ce seigneur était vêtu -de laine fine et de satin ; sous son front pâle, -les plus beaux yeux noirs ; sur ses joues, les -couleurs de la jeunesse. Mohammed-si-Koualdia -lui dit :</p> - -<p>— La bénédiction sur toi, Hamdi-bey !</p> - -<p>— Sur toi la bénédiction, Mohammed, -répondit le jeune homme.</p> - -<p>— Qui est ce cavalier ? demanda M. Feathercock.</p> - -<p>— Ne le connais-tu pas ? C’est Hamdi-bey, -le mari de ces trois dames.</p> - -<p>— Il me semble, dit M. Feathercock, -qu’il m’a jeté un coup d’œil singulier.</p> - -<p>— Tu te trompes, répliqua Mohammed. -Mais, d’ailleurs, je vais faire en sorte de le -reconduire chez lui. Ne crains rien.</p> - -<p>Et il accompagna Hamdi-bey, en lui contant -des choses que le jeune homme paraissait -écouter avec attention.</p> - -<p>Ce fut peu après que M. Feathercock vit -les trois dames, et il en oublia tout le reste. -Assises sur le parapet du vieux pont, le pont -qui faisait le gros dos comme un chat, elles -jetaient des fleurs dans l’eau ; et quand elles -le virent arriver, marchèrent à sa rencontre -à travers la prairie pleine de colchiques. -Mais c’étaient trois fantômes noirs, qui foulaient -ces tendres colchiques, trois fantômes -couverts, des pieds à la tête, du sombre -<i>tcharchaf</i> sans lequel nulle femme ayant -quelque pudeur n’oserait quitter sa maison. -Et c’est une chose si étrange et variable, le -désir, que lorsque seulement leurs mains, -leurs mains longues et pâles, sortaient de -ces voiles obscurs, le cœur de M. Feathercock -bondissait dans sa poitrine, et que si -leurs pieds un instant éclairaient l’herbe, à -côté des fleurs violettes, il imaginait plus de -choses qu’il n’y en a dans le <i>Cantique des -Cantiques</i>. Elles, les bien-aimées, couraient -comme les faons des biches, et M. Feathercock -murmura, comme jadis le grand Soliman-ben-Daoud :</p> - -<p>— Mes colombes, faites que je voie vos -regards, faites que j’entende vos voix !</p> - -<p>Elles répondirent :</p> - -<p>— Tu ne verras pas nos regards, mais tu -entendras nos voix.</p> - -<p>Et elles improvisèrent en riant :</p> - -<hr /> - - -<p>— <i>Il est venu de bien loin pour nous rencontrer. -Son aspect est magnifique, sa -démarche imposante. Et sur sa tête il a mis -un fez : il a l’air d’une bouteille bien cachetée.</i></p> - -<p>» <i>Il a l’air d’une bouteille bien cachetée, mais -la boisson qu’elle contient est enivrante : ô mes -sœurs, quand la boirons-nous ?</i></p> - -<p>» <i>Nos yeux le peuvent contempler. Nous -savons son front, sa bouche, et qu’il a les -moustaches jaunes. Lui ne connaît rien de -nous trois ; et nous lui apparaissons noires, -épaisses, sans taille, comme des boisseaux à -mesurer le grain.</i></p> - -<p>» <i>Mais sous ces boisseaux se cachent la -lumière de nos yeux, le feu de notre corps — et -nous brûlons !</i></p> - -<hr /> - - -<p>Et M. John Feathercock, le cœur dilaté -d’amour à la limite de la dilatation, s’écria :</p> - -<p>— O chères ombres, que je sache au -moins vos noms !</p> - -<p>— Celle-là, dit la plus grande des ombres, -et la plus majestueuse, c’est Féridjé. Celle-ci -se nomme Léilah. Je suis Yasmine.</p> - -<p>— O Yasmine !… fit M. Feathercock.</p> - -<p>Et il prononça ces paroles d’un tel ton -que les deux autres éclatèrent de rire.</p> - -<p>Puis toutes trois prirent la fuite, Yasmine -un peu plus lente, en lui jetant un bouquet -de colchiques. Et il n’y eut plus ni dames -turques, ni odeur de dames turques.</p> - -<p>— … Je savais que ces fleurs donnent un -breuvage excellent contre la goutte, songea -M. Feathercock, resté seul dans la prairie. -Mais comment ai-je pu ignorer leur beauté ?</p> - -<p>Le lendemain, il interrogea Mohammed.</p> - -<p>— Est-il vrai, lui demanda-t-il, que les -dames de ce pays connaissent de précieux -secrets d’amour, et qu’elles surpassent toutes -les autres en délices ?</p> - -<p>— C’est le mystère de la foi musulmane, -répondit Mohammed avec discrétion.</p> - -<p>Mais son silence rendit M. Feathercock -plus rêveur encore que s’il avait parlé. Il se -disait : « Les reverrai-je ? »</p> - -<hr /> - - -<p>— … Elles te reverront, lui dit un jour -Mohammed à voix basse, bien qu’ils fussent -seuls. Elles te recevront ce soir, dans une -petite maison, au bout du faubourg, là où -commencent les jardins. C’est la quatrième -après un cyprès unique ; et il y a, en face de -la porte, une tombe dont la stèle porte un -turban neuf.</p> - -<p>Il les revit dans la petite maison du faubourg ; -et les iris d’automne respiraient dans -les jardins ; et leur odeur s’exhalait dans -l’air par bouffées ; et l’eau des ruisselets -chantait en passant dans les vannes. La -pièce où il entra était assez sombre, n’étant -éclairée que d’une petite lampe ; les fenêtres -avaient des volets de bois, creusés de mille -petits trous réguliers, semblables aux alvéoles -d’une ruche, étrange grillage de bois et -d’or ; la lumière rousse y mettait des points -clairs. Il y avait des tables de nacre pâle, -des divans bas ; et sur ces divans, elles -l’attendaient, les trois amies ! Et ni les mules -fines de leurs pieds, ni leurs mains légères, -ni leur corps même n’étaient plus voilés du -tcharchaf ; trois odalisques blanches, trois -houris vêtues d’une soie blanche constellée -de paillettes d’or et d’argent, voilà comme -apparurent Léilah, Féridjé, Yasmine. Non, -elles ne portaient plus de tcharchaf ! Cependant -elles cachaient toujours leur visage : -mais sous des voiles blancs, cette fois, tout -pailletés aussi ; fantômes candides, tombés -du ciel, et en apportant toutes les étoiles.</p> - -<p>— Ah ! ton visage ! ton visage ! dit M. Feathercock -à Yasmine.</p> - -<p>— Y penses-tu ? fit-elle, devant… devant -celles-ci ?</p> - -<p>Mais ces deux autres, les rieuses, avaient -déjà disparu. Et Yasmine entr’ouvrit son -voile. Oh ! elle ne montra pas tout son visage. -Songez qu’une musulmane a plus de pudeur. -Elle découvrit seulement son front, ses yeux, -la ligne claire d’un nez droit, dont un instant -les narines palpitèrent. Et M. Feathercock, -ayant jadis entendu dire par Mohammed-si-Koualdia, -qui était un homme sans -mœurs, que lorsqu’une musulmane a perdu -le sentiment de ses devoirs jusqu’à se -dévoiler — même si peu ! — devant un -étranger, elle ne saurait plus songer à -défendre le reste, M. Feathercock pensa que -c’était le moment de savoir si Mohammed -n’avait pas menti…</p> - -<p>… Mais il entendit un bruit léger et, se -retournant, aperçut un grand nègre sans -barbe, mais avec beaucoup de dents, appuyé -contre la porte. Et ce nègre dit sans bouger :</p> - -<p>— Moi y en a dire missieu Hamdi.</p> - -<p>— Quoi ? demanda M. Feathercock.</p> - -<p>Yasmine avait poussé un cri.</p> - -<p>— C’est l’eunuque ! fit-elle.</p> - -<p>Puis elle s’échappa, prenant la même -route que Léilah et Féridjé.</p> - -<p>— Cet eunuque va me tuer ! songea -M. Feathercock.</p> - -<p>Mais le nègre se contenta de montrer la -porte, en disant toujours, d’un air très -sérieux :</p> - -<p>— Moi y en a dire missieu Hamdi.</p> - -<p>M. Feathercock lui montra tout ce que -contenaient son portefeuille et sa bourse. Le -nègre prit tout. Puis il répéta d’un air stupide :</p> - -<p>— Moi y en a dire missieu Hamdi.</p> - -<p>Et il le reconduisit jusque dans la -rue.</p> - -<p>Mohammed-si-Koualdia, consulté sur la -gravité de l’événement, secoua la tête d’un -air très sérieux.</p> - -<p>— Penses-tu qu’il la tuera ? demanda -M. Feathercock.</p> - -<p>— Je te dirai cela demain, répondit -Mohammed.</p> - -<p>Le lendemain, il revint dès l’aube, annonçant -que Yasmine n’était pas morte.</p> - -<p>— Mais, dit-il, Hamdi-bey va la répudier. -Et quelle sera la situation d’une femme qui -a oublié son devoir avec un infidèle ? Pour -toi, je te donnerai un avis : va tout raconter -à ton consul.</p> - -<p>Le consul déclara que M. Feathercock -ferait bien de regagner l’Europe dans le plus -bref délai, s’il voulait éviter un scandale -public et un danger certain. Mohammed fut -de cet avis.</p> - -<p>— Mais, réfléchit M. Feathercock, Hamdi-bey -répudie Yasmine ?</p> - -<p>— Oui, fit Mohammed.</p> - -<p>— Eh bien, si je l’épousais ?</p> - -<p>Son âme honnête se sentait toute pénétrée -du désir de la réparation. Et il se croyait -sûr, maintenant, que rien au monde ne -valait l’amour d’une musulmane.</p> - -<p>— Ah ! dit Mohammed, cela changerait -l’affaire !</p> - -<hr /> - - -<p>Le mariage eut lieu sans bruit devant le -consul. M. Feathercock ne tenait pas à ce -qu’on connût l’origine de son bonheur, mais -il était assuré que son bonheur serait complet. -Il planait dans la félicité. Cependant, -Yasmine lui parut un peu moins jeune -qu’il ne l’avait jugée à sa voix… Au premier -repas qu’il prit avec elle, M. Feathercock -mangea peu. Cédant à un irrésistible -désir de caresses, il se leva pour mettre un -baiser sur le cou de sa femme. Dans sa hâte, -il laissa son couteau et sa fourchette en croix.</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">O dear !</i> dit Yasmine scandalisée, votre -couvert ! Comme cela est <i lang="en" xml:lang="en">improper</i> !</p> - -<p>M. Feathercock reconnut son incorrection, -remit tout en ordre et dit amoureusement :</p> - -<p>— Quelle délicieuse petite Anglaise vous -auriez faite !</p> - -<p>— Mais je suis Anglaise, répondit Yasmine -doucement : avant d’être madame Hamdi, -j’étais la femme de sir Archibald Beeston… -J’avais voulu goûter des Orientaux. Croyez-moi, -cher ami, une Européenne s’y habitue -difficilement.</p> - -<p>— Et… et les deux autres ? demanda -M. Feathercock, qui commençait à sentir -des regrets du choix qu’il avait fait.</p> - -<p>— Léilah et Féridjé ? Ce sont des musulmanes, -mon ami, de vraies musulmanes. Et, -la preuve, c’est qu’elles ne vous ont pas -montré leur visage, elles !</p> - -<hr /> - - -<p>… A peu près dans le même moment, -Mohammed-si-Koualdia quittait la demeure -de Hamdi-bey, ayant reçu un bakchich honnête -pour de mystérieux services. Et Hamdi -s’écriait, en rentrant dans sa cour fraîche :</p> - -<p>— Loué soit Allah, qui n’a pas converti -tous les chrétiens ! Que deviendrions-nous, -s’ils ne nous reprenaient pas les dames dont -nous ne voulons plus !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br /> -<span class="small">COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK -DUT QUITTER CONSTANTINOPLE</span></h2> - - -<p>Quelques jours après les épousailles de -M. Feathercock avec Yasmine, en laquelle, -avec une certaine déception, il dut reconnaître -bientôt une compatriote, Haydar-pacha, -ministre de la septième police, -manda auprès de lui, en audience particulière, -Mohammed-si-Koualdia.</p> - -<p>— Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il -simplement, que dans l’entourage de -Sa Majesté on est porté à faire paraître sous -un mauvais jour les relations que j’ai entretenues -avec cet excellent missionnaire qui, -je crois, est devenu ton ami. C’est dommage : -ses propos, parfois, n’étaient pas -sans nous être de quelque avantage, malgré -qu’ils fussent, comme ils disent dans leur -langue, quelque peu « garruleux »… D’autre -part, il est possible que nous ayons épuisé -leur utilité. Notre parent Hamdi-bey lui-même -serait de cet avis.</p> - -<p>» Cependant, tu le sais, ô Mohammed, -ajouta-t-il, nous ne pouvons expulser aucun -étranger. Il y a les capitulations ! Nous ne -saurions oublier qu’il y a les capitulations ! -Les étrangers ne peuvent quitter cet empire -que si c’est leur bon plaisir.</p> - -<hr /> - - -<p>Mohammed, ayant écouté, parla d’autre -chose, agréablement. Puis il fit remarquer, -avec des circonlocutions décentes, que sa -maison, hélas ! était bien pauvre en ce -moment, et que même le service public -pourrait souffrir de son dénuement.</p> - -<p>— Nous verrons plus tard, répondit le -ministre de la septième police, nous verrons -plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir -de la petite chose dont je viens de te parler -avec le père Stéphane, prieur du couvent -des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu -qu’il n’aimait point la concurrence des hérétiques -de sa religion. Et il faut savoir se -servir des Grecs, ô Mohammed ! C’est bien -le moins, pour les embarras qu’ils nous -donnent.</p> - -<p>Il ne jugea point utile de faire connaître -à son agent que le père Stéphane l’était venu -voir, au sujet de la concurrence que lui -faisait la mission du révérend Feathercock, -et avait su l’intéresser à sa plainte.</p> - -<p>Mohammed s’en alla par sa voie, sans -rien demander davantage, et quand il eut -rendu visite au père Stéphane, jamais, -durant les huit jours qui suivirent, il ne se -montra plus affable et plus communicatif à -l’égard de M. Feathercock. Il ne quittait plus -guère la maison du Taxim.</p> - -<hr /> - - -<p>… Certain soir, Zobéide, toujours prudente -et sage, passa d’abord doucement la tête -entre deux petites branches de myrte, afin -de savoir quelle sorte de personnes causaient -près du jet d’eau, dans l’ombre fraîche qui -tombait du mur de grès rose. Et quand elle -vit que ce n’était que le révérend John Feathercock, -son seigneur et maître, discourant -comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia, -elle se dirigea vers eux bien franchement, -quoique avec lenteur. Lorsqu’elle -fut tout près, elle s’arrêta, et sûrement vous -eussiez cru, à l’éclair de ses yeux très noirs, -qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité -est que, de toute sa cervelle mince, de toute -sa bouche et de tout son ventre, elle ne -faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée -d’une pastèque ouverte, placée sur la table -au pied des grands verres à demi pleins de -la neige des sorbets. Car Zobéide était une -tortue, de l’espèce ordinaire qu’on trouve -dans l’herbe des prés, aux alentours des -Eaux-Douces.</p> - -<p>Cependant, Mohammed continuait son -histoire :</p> - -<hr /> - - -<p>— … Donc je te dis, ô révérend plein de -vertus, que ce lion, qui vit toujours près de -Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion -extraordinaire, le lion des lions ! Aujourd’hui -encore, il peut tuer un chameau d’un -seul coup de griffe ; et, après lui avoir planté -ses crocs dans l’échine, le jeter sur son -épaule d’un seul mouvement de cou. Par -malheur, un jour qu’à la chasse il venait de -faire tomber une chèvre, rien qu’en lui soufflant -au poil l’haleine de son nez, il s’écria : -« Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je -suis aussi fort que Dieu. Qu’il le confesse ! » -Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, -dit à voix haute : « O lion de Tabariat, -essaye maintenant d’emporter ta proie ! » -Alors, le lion planta ses grandes dents entre -les vertèbres de la bête, derrière les oreilles, -pour la jeter sur son dos. Ouallahi ! Ce fut -comme s’il essayait de soulever le mont -Liban, et il tomba boiteux de la jambe -droite. Et la voix d’Allah retentit encore, -clamant : « Lion, plus jamais tu ne pourras -tuer une chèvre ! » Et il en est resté ainsi -jusqu’à ce jour : le lion de Tabariat a conservé -toute sa force pour emporter les chameaux, -mais il ne peut faire le moindre mal -même à un chevreau nouveau-né ; les boucs -des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, -et il est toujours boiteux de la jambe droite -depuis ce moment-là.</p> - -<hr /> - - -<p>— Mohammed, dit le révérend Feathercock -avec dédain, ce sont là des histoires -bonnes pour les petits enfants.</p> - -<p>— Eh quoi ! repartit Mohammed-si-Koualdia, -tu refuses de croire que Dieu peut tout -ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve -perpétuel de Dieu, et que, par conséquent, -Dieu peut changer de rêve ? Es-tu chrétien, -si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance ?</p> - -<p>— Je suis chrétien, fit le révérend avec -un certain embarras, mais depuis assez -longtemps nous avons été obligés d’admettre, -nous autres pasteurs de l’Occident civilisé, -que Dieu ne saurait, sans se démentir lui-même, -changer l’ordre de choses qu’il établit -quand il créa l’univers. Nous considérons -que la foi aux miracles est une -superstition qu’il faut laisser aux moines de -Rome et de Russie, ainsi qu’à vous autres -musulmans, qui vivez dans l’ignorance de -la vérité. Et c’est pour vous apporter la -vérité que je suis venu dans vos contrées, -en même temps que pour lutter contre la pernicieuse -influence politique de ces moines de -Rome et de Russie dont je viens de te parler.</p> - -<p>— En invoquant le nom d’Allah, répondit -Mohammed avec une grande solennité, -et par la vertu de la clavicule de Salomon, -je pourrais faire grandir chaque jour de la -grandeur d’un ongle la tortue qui nous -écoute !</p> - -<p>Et en prononçant ces paroles, comme il -avait fait du pied un geste un peu vif vers -Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.</p> - -<p>— Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. -Toi, Mohammed, un homme tout -couvert de péchés, un musulman que j’ai vu -ivre…</p> - -<p>— J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais -toi-même…</p> - -<p>— … Tu serais capable de forcer la puissance -d’Allah ? poursuivit M. Feathercock.</p> - -<p>— Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed.</p> - -<p>Prenant Zobéide, il la posa sur la table. -La tortue, effrayée, de nouveau avait rentré -la tête. On ne voyait plus que les quadrangles -jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, -tout contre la pastèque juteuse. Mohammed -prononça :</p> - -<hr /> - - -<p>— <i>Tu es un miracle en toi-même, ô tortue ! -Car ta tête est d’un serpent, ta queue d’un rat -d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de -caillou ; et cependant tu connais l’amour -comme les hommes, si bien que lorsqu’on -vous rencontre au printemps, vous toutes, -tortues, on dirait que les pierres mêmes, ding, -ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent -et s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô -tortue de pierre, voilà qu’ensuite tu ponds des -œufs !</i></p> - -<p>» <i>Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, -car on dirait que tu n’es que de la coquille, -et pourtant tu es une bête qui manges. Mange -de cette pastèque, ô tortue, et grandis cette -nuit de la grandeur d’un ongle, si Allah le -veut !</i></p> - -<p>» <i>Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô -tortue, mange encore de cette pastèque, ou de -sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore -d’un ongle, et deviens grosse comme une -mosquée. Tu es un miracle en toi-même, ô -coquille qui es de la vie : fais un autre petit -miracle, si Allah le veut, si Allah le veut !</i></p> - -<hr /> - - -<p>Zobéide, rassurée par la monotonie de -cette voix, se décida enfin à sortir d’abord la -pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, -sa queue grasse et dure et ses fortes pattes -griffues. Apercevant la pastèque, elle fit un -signe d’assentiment et commença de manger.</p> - -<p>— Il n’arrivera rien du tout ! dit le révérend -John Feathercock, un peu ému.</p> - -<p>— Tu verras, répondit Mohammed gravement. -Je reviendrai demain.</p> - -<p>Il revint en effet le lendemain matin, prit -la mesure de Zobéide avec ses doigts, et -déclara :</p> - -<p>— Elle a grandi !</p> - -<p>— Tu veux me le faire croire, répliqua -M. Feathercock, anxieux.</p> - -<p>— Il est dit dans le Coran, poursuivit -Mohammed, au chapitre de la Fente, lequel -contient vingt-cinq versets et fut écrit à la -Mecque : « Je jure par la rougeur qui paraît -en l’air lorsque le soleil se couche, par -l’obscurité de la nuit et par la clarté de la -lune, que vous changerez tous d’être et de -taille. » Allah s’est manifesté, la tortue a -changé de taille. Elle changera encore : -mesure-la toi-même, et tu verras.</p> - -<p>M. Feathercock mesura Zobéide, et, le -lendemain, dut constater qu’elle avait grandi -de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.</p> - -<p>Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, -en dimensions, en vigueur et en appétit. -D’abord, elle n’était grosse que comme la -soucoupe d’une tasse à thé, et ne prenait -que quelques onces de nourriture. Puis elle -fut comme une assiette à dessert, puis comme -une assiette à soupe. Son bec vigoureux -crevait d’un coup l’écorce des pastèques ; on -entendait distinctement le bruit de ses -mâchoires broyant la chair molle des fruits -qu’elle faisait disparaître. En une semaine, -elle fut vaste comme l’un de ces plats sur -lesquels on sert la viande. Le révérend -n’osait plus approcher ce monstre, dont les -yeux lui semblaient avoir pris quelque chose -de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une -faim perpétuelle, Zobéide mordait.</p> - -<p>Les ouailles de M. Feathercock apprirent -qu’il gardait chez lui une tortue enchantée -au nom d’Allah, et non point par l’invocation -de la divinité occidentale : cela ne fut -point avantageux aux travaux évangéliques -du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément -de croire à un miracle, bien que -Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il -avait prononcé le charme, n’eût pas remis -les pieds dans la maison. Il restait assis -dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur -ou méditatif, et mangeait parfois une boulette -de haschich. Le révérend finit par se -persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène -très simple, bien que peu connu, dû à -l’action extraordinairement favorable de la -pulpe de pastèque sur le développement des -tortues. Il résolut donc de priver Zobéide de -pastèques.</p> - -<p>Mohammed, devenu à la fin très ivre de -haschich, aperçut un jour Hakem, le boy de -M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler -d’ailleurs, revenait du marché avec une botte -d’herbes grasses. Les traits durcis par la -drogue, mais toujours majestueux, il le -suivit à grands pas :</p> - -<p>— Malheureux, dit-il à M. Feathercock, -malheureux ! Tu as voulu rompre le charme ? -Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère ! Il -est rompu bien plus que tu ne crois : la -tortue va diminuer !</p> - -<p>Le révérend essaya de rire, mais il n’était -pas rassuré. Le dimanche, à l’office, les -rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient -sans confiance, et chez le consul -d’Angleterre, on se contenta de lui dire, -sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait -son ami de Mohammed-si-Koualdia, se -mêlant ainsi « promiscueusement » à la -canaille, il ne pouvait rien en résulter de -bon. Cependant Zobéide, mise en présence -de l’herbe humide, manifesta d’abord des -sentiments assez dédaigneux. Incontestablement, -elle préférait les pastèques. M. Feathercock -s’en applaudit. « Elle mangeait -trop, tout simplement, songeait-il, c’est ce -qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus, -elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en -serai débarrassé. Tout est pour le mieux. »</p> - -<p>Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à -bouder, se mit très docilement à mâcher de -l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle -botte, dit d’un air sournois :</p> - -<p>— Effendi, elle diminue.</p> - -<p>Le révérend essaya de hausser les épaules, -mais il lui fut impossible de se le dissimuler -à lui-même : la taille de Zobéide avait rétréci. -Et tout Constantinople apprit en une heure -que Zobéide avait rétréci ! Quand il allait chez -le barbier grec, le barbier grec lui disait : -« Sir, votre tortue n’est pas une tortue ordinaire ! » -Quand il allait chez madame Hollingshead, -qui s’intéresse toujours tellement -à tout ce qu’elle ne comprend pas, et voilà -pourquoi elle peut parler de tant de choses, -cette dame lui disait : « <i lang="en" xml:lang="en">Dear sir</i>, votre -tortue ! comme cela doit être <i lang="en" xml:lang="en">exciting</i>, de la -voir diminuer : j’irai chez vous. » Quand il -allait à l’orphelinat anglican, tous les petits -Syriens, tous les petits Arabes, tous les petits -Druses, tous les petits juifs, dessinaient des -tortues sur leurs cahiers, des tortues de -toutes les tailles, la plus grosse derrière la -plus petite, et toutes se mordant la queue. -Et dans la rue, les âniers, les porteurs d’eau, -les frituriers, les marchands de viande grillée, -de pain cuit, de fèves, de crème, criaient : -« Mister Tortue, mister Tortue ! Essaye de -notre marchandise, pour ta bête têtue qui -diminue ! »</p> - -<p>Et en effet la tortue diminuait toujours. -Elle devint comme une assiette à soupe, -puis comme une assiette à dessert, puis -comme une soucoupe de tasse à thé, puis -un matin ce ne fut plus qu’une toute -petite chose ronde, frêle, translucide, une -tache mince, pas plus large qu’une montre -de dame, presque invisible au pied du jet -d’eau. Et le lendemain, un lendemain d’entre -les lendemains, il n’y eut plus rien, mais -plus rien du tout, ni tortue, ni odeur de -tortue, pas plus de tortue dans la cour que -d’éléphant.</p> - -<hr /> - - -<p>Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus -de haschich parce qu’il en était saturé. Mais -il demeurait accroupi tout le jour à la porte -du petit café, en face de la maison du révérend, -les yeux si démesurément agrandis -dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment -d’un sorcier très terrible. Le révérend s’en -retourna chez le consul d’Angleterre qui lui -dit froidement :</p> - -<p>— Tout ce que je puis vous dire, c’est -que vous avez <i lang="en" xml:lang="en">made an ass of yourself</i>, autrement -dit, pour parler comme les Français, -fait l’âne pour avoir du son. Ce que vous -avez de mieux à faire, est d’aller créer une -congrégation ailleurs.</p> - -<hr /> - - -<p>Le révérend John Feathercock accepta -ce conseil avec déférence, et prit le bateau -pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, -s’étant rendu chez Antonio, interprète -et écrivain public, lui fit traduire en -hellène la lettre suivante, dont il lui dicta -le texte arabe, et porta cette lettre au père -Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites -grecs.</p> - -<p>« Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs -de la santé, vénérable Père, et la félicité -régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de -t’informer que le révérend John Feathercock -vient de partir pour Smyrne, mais qu’il a -mis sur ses malles l’adresse d’une ville -nommée Liverpool, laquelle, je m’en suis -informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre ; -et ainsi tout porte à croire qu’il ne -reviendra plus. J’espère donc que tu me -donneras la seconde partie de la récompense -promise, ainsi qu’un cadeau généreux pour -Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait -tous les jours dans la maison du révérend -une nouvelle tortue, et remportait l’ancienne -sous son burnous.</p> - -<p>» Je te prie également de faire savoir à tes -amis que je puis leur vendre, à des prix -exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes -différentes de taille et dont la dernière n’est -pas plus grande que la montre d’une <i>hanoum</i> -européenne. Elle m’a donné bien du mal à -découvrir et prouve avec quel soin délicat -Allah dessine les membres des moindres -créatures et se plaît à orner leurs corps de -dessins ingénieux. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br /> -<span class="small">COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA -RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT -À NASR’EDDINE L’OCCASION DE -RETOURNER CHEZ LUI</span></h2> - - -<p>… Un matin que Nasr’eddine sortait de son -couvent, situé, ainsi qu’il a été dit, sur les -hauteurs de Stamboul, il entendit des coups -de fusil de l’autre côté de la Corne d’Or, du -côté du Taxim : c’étaient les soldats insurgés, -venus de Salonique, qui terminaient la révolution. -Quelques heures plus tard le Padischah -était détrôné ; il y avait un autre -Padischah, il y avait bientôt une Chambre, -un Sénat, comme en Europe ; on ne parlait -que de choses merveilleuses. Les gens s’embrassaient -dans les rues, et même certains -musulmans célébraient l’ère de la liberté en -buvant publiquement le mastic des Grecs. -Cette dernière expression de la joie populaire -choqua un peu Nasr’eddine : il se -promit de la blâmer devant Haydar-pacha, -et ne comprit point grand’chose au reste des -événements dont Allah le rendait témoin. -Le hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que -ces événements lui allaient rendre la liberté.</p> - -<hr /> - - -<p>Durant de très longues années, Haydar-pacha -avait joui de la faveur de son souverain. -Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion -des fêtes du Baïram ou pour fêter la -naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui -remettait une bourse pleine d’or et Haydar -disait, les deux genoux à terre et le front -prosterné : « Ton règne est plein de gloire, -tu vivras encore cent et une années ! » Il -prenait cet air de jubilation afin de faire -croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces -quelques centaines de livres accordées par -la munificence du maître, mais en vérité -c’était là le moindre de ses revenus. Car -Haydar commandait en chef la septième -police du sultan, celle qui est chargée de -surveiller les six premières, et il les surveillait -en effet fort proprement : c’est-à-dire -que, lorsque l’une des six polices était parvenue -à se procurer une grosse somme, -soit en menaçant de délation un riche personnage, -soit en faisant confisquer les biens -de ce personnage après l’avoir fait disparaître -par le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans -du vinaigre ou la corde, Haydar exigeait de -ses collègues une légitime commission pour -établir que cette opération avait eu réellement -pour objet la sécurité du Padischah. -De temps en temps, pour se faire craindre, -et afin de montrer qu’on aurait eu tort de -lui refuser cette commission, il employait au -contraire toute l’adresse de son calame ingénieux -et toute l’astuce de ses affidés à démontrer -que le chef de l’une des six autres polices -consacrait plus d’efforts à s’enrichir qu’à -pénétrer les projets des ennemis du trône ; -et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou -même en Tripolitaine. Les serviteurs des -craintes impériales redoutaient particulièrement -d’être envoyés dans cette province ; -car les exilés libéraux, qui y vivaient en -grand nombre, avaient fini par la transformer -en une sorte de république indépendante, -dont les moyens de gouvernement -étaient d’ailleurs calqués sur ceux de l’autocrate -qui les avait déportés : et ils avaient -coutume de mettre à mort ceux des nouveaux -arrivants qui ne leur paraissaient pas -véritablement démocrates.</p> - -<p>Ces besognes de haute justice distributive -avaient rendu Haydar assez populaire pour -un espion. Lorsque le Padischah, cédant au -patriotique désir qu’exprimèrent ses sujets -par la voix de cent mille soldats dont il avait -oublié de payer la solde, leur octroya une -constitution, le chef de la septième police ne -fut pas inquiété. Les libéraux se contentèrent -de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait -les six autres, la dernière n’avait -plus de raison d’être. La résignation respectueuse -d’Haydar servit de voile décent à son -incrédulité. Il savait que la police fait la -force principale des gouvernements, de même -que la discipline celle des armées : ces révolutionnaires -lui parurent naïfs. C’est pour -cette raison, et afin sans doute de charmer -ses loisirs, qu’il continua de donner, par -habitude et gratuitement, des conseils à -leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, -avec son concours, une assez jolie conjuration, -compliquée d’un projet de massacre -général ; mais cette conjuration fut révélée -par un mouchard. Haydar n’éprouva d’abord -de cet échec qu’un sentiment d’humiliation. -N’ayant pas de convictions politiques, il -souffrait de s’être trompé de côté. Mais les -vainqueurs alors commencèrent de pendre, -et cela ne fut pas sans lui inspirer quelque -inquiétude. Chaque matin, sur le pont de -Galata, une nouvelle potence portait un -poids nouveau. Le mort, au vent qui venait -du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs -encore froides du septentrion, ou -des contrées qu’échauffait déjà le soleil du -sud, se balançait tout doucement, et même -le mugissement des sirènes, dans la Corne -d’Or encombrée de navires, faisait frissonner -ses pauvres vêtements sur son corps tout -raide. Haydar songeait :</p> - -<p>— Voilà qui est grave : la situation redevient -normale. Le nouveau gouvernement -se met à n’avoir pas plus de scrupules que -nous n’en avions. Il ne pend encore que des -misérables, ce qui est une détestable opération : -elle ne rapporte rien. Mais il apprendra -bientôt son métier et c’est à nous qu’il va -s’adresser : nous avons de l’argent ! Si l’on -sait quels furent mes amis durant ces six -mois, que vais-je devenir ?</p> - -<p>Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure -Mohammed-Riza et Kassim-effendi, officiers -de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant -d’eux, croyant comprendre ce qui les amenait. -Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une -sorte de courage inutile et triste :</p> - -<p>— Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous -avez vos sabres.</p> - -<p>Il dit cela parce qu’il préférait mourir de -la sorte que d’être pendu.</p> - -<p>Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait -de confisquer ses biens, et que la justice -du peuple lui faisait grâce de la vie. On -lui permettait de quitter librement le sol de -la patrie pour se rendre en Occident, accompagné -de sa femme légitime et d’une seule -servante noire. Haydar respira. C’était un -véritable Ottoman, il n’avait jamais visité -les pays qui sont à l’ouest de la terre ; mais -il savait qu’on n’y assassine plus, les révolutions -ne se passant qu’en bavardages ; et -on lui avait dit que Paris était accueillant -aux étrangers.</p> - -<p>Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent -immobiles, et derrière eux il y avait -des soldats. Haydar craignit alors que, -pitoyablement, ils n’eussent commis un mensonge -et ne fussent venus pour l’assassiner.</p> - -<p>— Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza. -Seulement nous devons faire dans ta -demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes -femmes de se voiler et de passer dans les -jardins. Même le <i>haremlik</i> doit être ouvert -aux recherches de la nation.</p> - -<p>— <i>Inchallah !</i> répondit Haydar, c’était déjà -comme ça du temps que j’étais chef de la -septième police. Ces usages sont excellents, -qu’il soit fait à votre désir.</p> - -<p>Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume -de cacher dans un coin de sa maison, -sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille, -une somme qui varie selon sa fortune, et -qui doit lui permettre de subvenir à ses premiers -besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce -trésor qu’on cherchait à lui ravir. Les soldats -sondèrent les murs à coups de crosse. -Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains -énormes et de tout petits yeux sans méchanceté. -On brisa les lourds bahuts incrustés de -nacre, et dans les jardins les pioches et les -pelles trouèrent de longues fosses, qui se -croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au -fond d’un bûcher, Mohammed et Kassim -découvrirent mille pièces d’or dans un coffre -d’acier. Alors ils se retirèrent.</p> - -<p>— C’était la volonté d’Allah ! dit Haydar.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais le soir, quand tous ses eunuques, -ses esclaves et ses femmes l’eurent quitté, -sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé, -il alla visiter avec elles les racines d’un vieux -pêcher. Le vent faisait tomber sur leur dos -des pétales qui semblaient brocher de rose -le caftan jaune d’Haydar et les voiles de -soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra -trois ou quatre sacs assez lourds.</p> - -<p>— L’autre cachette, dit-il, fier de sa -sagesse, je l’avais faite pour qu’elle fût -trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci : cinq mille -pièces d’or !</p> - -<p>Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, -il prit l’Express-Orient à la gare de Sirkedji. -Il se sentait pleinement heureux, étant -sauvé : car il n’avait pas seulement pour -fortune les cinq mille pièces d’or enfermées -dans les malles de fer grossièrement peintes -qui passaient pour appartenir à Kadidjé, la -négresse esclave. Les banques des infidèles, -depuis longtemps, lui gardaient un autre -trésor, et bien plus riche. Sans se faire une -image bien nette de l’existence qu’il allait -mener dans ces pays d’Occident où il se -réfugiait, il demeurait convaincu qu’elle -serait plutôt agréable. Les gens de sa race -n’ont guère, sauf ce qu’il en faut pour les -avarices nécessaires, la faculté de prévoyance. -Mais il nourrissait l’idée vague que cette -existence devait être pareille à celle qu’il -connaissait depuis son enfance, embellie -encore par d’autres plaisirs, la plupart -immoraux. Il aurait sans doute, comme à -Constantinople, une maison au bord de la -mer, une autre très vaste, dans un quartier -discret, quelque part dans Paris, beaucoup -de serviteurs, des femmes, et il entrevoyait -la nécessité de racheter quelques eunuques, -malgré la dépense. Tout cela faisait partie -des jouissances qu’une honnête fortune -autorise en Turquie, et il comptait profiter, -par surcroît, des complaisances qu’ont si -souvent, lui avait-on dit, les femmes des -chrétiens, qu’elles soient purement vénales -ou simplement curieuses.</p> - -<hr /> - - -<p>Un musulman, une fois qu’il est dans un -lieu public, ne doit jamais avoir l’air de -regarder sa femme voilée, ni même paraître -savoir qu’il possède une femme. Haydar -avait retenu un compartiment pour lui, un -compartiment pour Léila et son esclave. Il -s’installa dans le sien et ce fut alors qu’il -connut son premier étonnement, dont ses -membres pour ainsi dire, s’aperçurent avant -lui-même : les banquettes n’étaient pas assez -larges pour s’y accroupir, les jambes croisées ; -ainsi pénétra pour la première fois dans -son cœur le soupçon inquiet que les pays -qu’il lui faudrait désormais habiter ne lui -offriraient point tout ce qu’il avait jusque-là -possédé. Puis il vit entrer Kadidjé.</p> - -<p>Une figure blanche n’a besoin, pour -exprimer les sentiments qui l’animent, que -de mouvements fort légers. Tout s’y peut -lire ; et le principal souci des Européens -et des sémites est par conséquent de refréner -la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, -toutes les peines du monde à distinguer -quoi que ce soit sur un visage noir. -C’est pourquoi les nègres sont obligés de -faire des grimaces très larges et des gestes -excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, -une lippe monstrueuse, et son ventre même -manifestait de l’indignation.</p> - -<p>— Il n’y a pas, dit-elle, de <i>haremlik</i> dans -cette charrette à fumée. Où veux-tu qu’une -musulmane pieuse puisse prendre ici ses -repas ? Faudra-t-il rester enfermées trois -jours dans la boîte où tu nous as mises ?</p> - -<p>Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient -n’a pas été fait, jusqu’à ce jour, pour -transporter des musulmanes respectueuses -de leurs devoirs. Il donna l’ordre qu’en effet -Léila et son esclave fussent servies dans leur -compartiment, et elles lui manifestèrent leur -mauvaise humeur. Cela rendit Haydar, malgré -lui, assez mélancolique. On a beau connaître -qu’il faut prendre l’humeur des femmes -comme le temps qu’il fait et ne point s’en -inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste -quand il pleut et quand sa femme gronde. -Haydar se rendit alors au wagon-restaurant, -dans l’intention de boire un café à la -turque : et nul ne le salua. Cela n’était pas -étonnant, puisque nul ne le connaissait. -Mais quand il traversait, jadis, les rues de -Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il -était le chef de la septième police, chacun -plongeait la tête très bas, ramassant un peu -de poussière du doigt et la portant à sa poitrine, -à sa bouche et à son front. Il eut -l’impression d’être isolé dans un monde -nouveau, horriblement brutal, parfaitement -ignorant. Son cœur se serra, il comprit l’horreur -de l’exil.</p> - -<hr /> - - -<p>Les hommes n’éprouvent vraiment le désir -d’être près d’une femme que s’ils ont l’âme -troublée : c’est parce qu’ils se souviennent -toujours d’avoir été de petits garçons. Haydar -sentit brusquement le désir de retrouver -Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs, -de son ventre écrasant des ventres, et -mécontent parce qu’il ne savait même pas -s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant -le compartiment qu’occupait sa femme, il -ouvrit la porte avec une sorte d’empressement -avide et douloureux. Il est très difficile -d’exprimer décemment ce qu’il aperçut. Un -étranger était assis sur la banquette près de -Léila, qui avait tiré son voile ainsi qu’il convient. -Mais tel était le seul sacrifice qu’elle eût -fait à la réserve qui convient aux musulmanes.</p> - -<p>Une inspiration irraisonnée saisit Haydar. -Il tira sur la sonnette d’alarme et le train -s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient -porter on ne distinguait que des blés verts sur -une immensité plate ; mais presque aussitôt -on vit accourir, foulant les graminées claires, -un soldat serbe à cheval. Il lui avait paru -suspect que l’Express-Orient s’arrêtât, sans -motif apparent, en pleine campagne.</p> - -<p>Le conducteur accourait lui-même à travers -les couloirs, et, de chaque wagon, -ayant sauté par les portières sur la voie -pour gagner plus vite la place où s’était -passé le drame, des voyageurs s’empressaient. -Le bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc -venait d’être assassiné par un fanatique -de la liberté. Le conducteur dit à Haydar :</p> - -<p>— Où êtes-vous blessé ?</p> - -<p>— Je ne suis pas blessé, répondit Haydar -tristement, mais ce conducteur est entré -dans le <i>haremlik</i>, et…</p> - -<p>Le contrôleur eut quelque peine à comprendre -que Haydar appelait <i>haremlik</i> le -compartiment, pareil à tous les autres, où se -trouvait sa femme. Mais il devina le reste -beaucoup plus aisément.</p> - -<p>— Si on faisait arrêter le train toutes les fois -que ça arrive, dit-il, on n’arriverait jamais !</p> - -<p>Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de -la septième police. Le soldat serbe riait -parce qu’il était tombé du malheur sur un -Turc.</p> - -<p>Léila pleurait, grasse, blonde et froide. -Et Haydar se dit en lui-même :</p> - -<p>— S’il en est ainsi déjà quand nous -sommes encore si près de Constantinople, -que se passera-t-il à Paris ?…</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice -est lente, mais implacable, acheva de venger -son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau -que le ministre de la septième police -lui avait fait appliquer sur les doigts. Mais -Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement, -apprenant qu’Haydar-pacha venait -de prendre les routes de l’exil, il s’en fut -demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait -remplacé s’il existait une raison quelconque -pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à Constantinople. -Le Jeune-Turc se fit apporter les -pièces du procès, puis, ayant médité, décida :</p> - -<p>— Nous ne poursuivons pas encore les -crimes d’hérésie. Pars donc, tu es libre ; -mais dépêche-toi, dans quelques semaines -quelque chose me dit que nous serons -devenus aussi sévères sur la foi que le -Padischah ou davantage : il faut bien faire -quelque chose pour le peuple !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br /> -<span class="small">DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE -ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE ZÉINEB</span></h2> - - -<p>… Et quand Nasr’eddine put quitter Constantinople, -près d’un an s’était écoulé -depuis qu’il avait quitté Brousse entre deux -zaptiés, derrière la queue d’une mule. Et -ceci était la suite des trahisons de sa femme, -Zéineb la pernicieuse. Car Zéineb avait dit à -Ahmed-Hikmet :</p> - -<p>— Ne sais-tu pas que le hodja, ce chien -qui est mon époux, est un hérétique, un -Persan ? Que ne le fait-on citer devant les -oulémas de Stamboul ?</p> - -<p>Et elle avait cligné des yeux, la perfide, -comptant bien que l’officier saurait profiter -de cette absence. En effet, ils s’abandonnèrent -à leur péché, mais Allah est plus -puissant, Allah les en punit, car Ahmed-Hikmet -fut tué par les Arabes du Hedjaz, -qui lui ouvrirent le ventre en croix, et -quand Zéineb apprit que Nasr’eddine s’était -enfin lavé de toute accusation de mauvaise -doctrine et qu’on le lui renvoyait, ce déplorable, -elle venait de s’apercevoir qu’il aurait -dû, pour son honneur et sa sécurité, être de -retour quelques mois plus tôt !</p> - -<p>Cependant Nasr’eddine, débarqué à Moudania, -s’acheminait vers sa demeure, monté -sur une chamelle blanche. Il réfléchissait à -son aventure singulière.</p> - -<hr /> - - -<p>« Des imputations portées contre moi, -songeait-il, je ne crois pas qu’il en fût une -seule qui contînt, de vérité, ce qu’il en pourrait -entrer sous l’ongle de mon petit doigt. -C’est un mystère, par Allah, c’est un mystère ! -Ou plutôt c’est une intrigue. Il y avait -un officier… »</p> - -<p>Puis il se rappelait Zéineb, l’injurieuse, -qui le traitait plus mal qu’un chrétien, et si -souvent avait négligé ses repas, aux jours -qui pourtant n’étaient pas des jours de jeûne.</p> - -<p>« Hélas ! songeait-il, la chair est faible ! -Les premiers jours que je fus en prison, je -me disais : « Du moins, on m’a fait une -grâce ; on ne m’y a pas mis avec ma femme ! » -Et maintenant il me semble que je ne serais -pas fâché de la revoir. C’est extraordinaire ! »</p> - -<p>Telles étaient ses méditations, tandis que -la chamelle blanche avançait toujours, avec -sa bonne tête, ses yeux noirs, son cou -brandi vers le ciel comme la proue d’une -galère des vieux padischahs ; et, entre son -gaillard d’arrière et son gaillard d’avant, -Nasr’eddine était assis, bien soucieux de lui-même, -et tout étourdi par la nouveauté de -ses sentiments. Ce fut ainsi qu’il arriva -devant sa demeure.</p> - -<p>La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine -se laissa glisser. D’abord, il porta -la main à sa poitrine, à sa bouche et à son -front, pour la politesse ; puis il se frotta les -deux cuisses, à cause de la fatigue, et ensuite -il pensa très fortement à sa femme, parce -que c’était son désir. Mais il n’en montra -rien, par dignité. Il dit seulement à ses -disciples qui étaient venus le saluer :</p> - -<p>— Ça va bien, mes enfants, ça va bien. -Vous êtes beaux comme la porte de ma -maison !</p> - -<p>Et ces paroles devaient naturellement lui -monter aux lèvres ; car, pour un exilé, il n’y -a rien de beau comme la porte de sa maison. -Il la reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre -tout doucement, et derrière il y a l’eau -fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a -l’amour.</p> - -<p>Ainsi avaient changé les sentiments de -Nasr’eddine à l’égard de Zéineb, et, sans -qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à -l’égard de Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait -que douze mois auparavant il se disait -chaque soir : « Quelle épouse, quelle épouse ! -Le Rétributeur sait ce qu’il fait, mais moi je -n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné -celle-là et non une autre ? » A cette heure, -au contraire, il pensait : « Après tout, c’est -mon épouse tout de même. Elle est belle : -son corps n’est pas comme son âme. Et -qu’est-ce que son âme ? Quelle est la nécessité -que ma femme ait une âme ? Je ne -connais que la mienne, qui est pleine -d’indulgence. L’indulgence est la vertu des -saints : il va m’être très doux d’être un -saint. » Zéineb, de son côté, gémissait -secrètement : « J’ai péché et, s’il connaît -mon péché, je devrai quitter cette maison -où je régnais. Même, s’il le veut, il peut me -faire mourir. Que ce sort est cruel ! Et que -ne ferai-je pas pour être pardonnée ! »</p> - -<p>Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle -n’avait pas eue depuis qu’elle était petite -fille, si claire, si tendre, étouffée comme un -baiser donné la nuit :</p> - -<p>— O mon seigneur, le salut sur toi ! On -t’attendait.</p> - -<p>Et elle baisa ses pieds, durant que la -servante se hâtait, portant l’aiguière pour -les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il -avait décidé qu’il s’imaginerait être heureux, -qu’il s’inventerait son bonheur pour cette -nuit de retour. Et qu’importaient les autres -nuits ! Il n’y voulait pas songer. « Qu’elle soit -silencieuse, se disait-il, silencieuse et obéissante, -aujourd’hui. Je lui prêterai des mots, -je me persuaderai que mon désir est son -désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est -comme je la souhaite, et non pas Zéineb -l’insupportable ! » Or, il n’avait rien à -imaginer, il reposait dans de la douceur, il -dominait sur de l’obéissance : et cela lui -sembla tellement extraordinaire que ses -deux sourcils, un instant, furent comme -deux sabres courbes au-dessus de son front -plissé. Il abaissa les yeux : Ah ! Zéineb avait -un peu de peine à rester agenouillée ! Il -distingua aussi une cernure douloureuse, -une ombre triste, autour de ses paupières, -et comme un voile, fait de meurtrissures -molles, sur toute sa face. Ces signes, il les -connaissait, il n’était plus un adolescent -naïf.</p> - -<p>Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa -gorge :</p> - -<p>— Depuis quand…</p> - -<p>Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des -pieds de son époux dans ses deux mains, -reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses -dents mordant la terre, parce qu’elle croyait -que la vérité allait s’élever contre elle. Et -cela était si contraire aux habitudes de sa -femme, si flatteur pour son orgueil, si -voluptueux pour ses sens, si attendrissant -pour sa force, que, malgré ce qu’il devina, -Nasr’eddine se reprit, d’un ton paisible :</p> - -<p>— … Depuis quand, en même temps -que l’aiguière des ablutions, n’apporte-t-on -point ici, à l’époux qui revient, les confitures ?</p> - -<p>Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher -les confitures.</p> - -<p>« Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine -est toujours le hodja Nasr’eddine : un -aveugle qui rêve. »</p> - -<hr /> - - -<p>Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de -la foi musulmane. Ceux qui savent ne -doivent pas dire : ils étaient deux époux, et, -si ce n’est la religion, c’est la décence, si ce -n’est la décence, c’est l’envie qui défendent -de révéler le mystère. Mais celui qui dort -seul, et même l’amant, car il n’est jamais -sûr de son bonheur, rêve avant de s’endormir : -« Qu’Allah m’en donne autant, et je le -tiens quitte, en vérité. Il n’y a rien de mieux -au monde ! » Quand Nasr’eddine sentait se -desserrer un peu le beau collier que lui faisaient -les bras de Zéineb, il lui paraissait -étrange de ne pas sentir la morsure de la -faim au creux de l’estomac, de ne plus avoir -à plier les épaules devant un juge, et il -s’émerveillait, lui qui durant douze mois de -geôle avait été incapable de désirer autre -chose que le sommeil, rien que le sommeil, -de pouvoir à cette heure veiller joyeusement, -une femme à ses côtés. Et puis il se rappelait : -« En vérité, hier j’étais en prison. Qui -donc m’avait dénoncé ? » Il croyait l’avoir -deviné, mais sentait bien plus vivement sa -jouissance actuelle que ses maux écoulés. -En face de lui, sur une petite place, par-dessus -le mur de son haremlik, croissait un -très vieux platane, où un ménage de corbeaux, -chaque année, avait coutume de faire -son nid. La saison était déjà bien avancée, -et l’on voyait, sur les hautes branches, les -corvillons qui commençaient d’essayer, non -pas encore leurs ailes, mais leurs pattes -hésitantes.</p> - -<p>— Il y avait bien des corbeaux autour de -la femelle, quand je suis parti, dit Nasr’eddine -en rêvant.</p> - -<p>— Ah ! répondit Zéineb, il ne reste plus -que les deux qui ont fait le nid. C’est le proverbe : -« Beaucoup pour l’amour, deux -pour le ménage. »</p> - -<p>Elle avait prononcé ces mots sans malice, -mais Nasr’eddine la regarda d’une façon si -étrange qu’elle crut que son cœur allait -éclater d’épouvante.</p> - -<p>« Je me trompais, il sait tout », pensa-t-elle.</p> - -<hr /> - - -<p>Le léger vent froid de la nuit la fit trembler, -et elle sentit au même instant en elle -les premiers mouvements de l’enfant qu’elle -portait. Elle demeura immobile et peureuse. -Il lui semblait que le poids de son corps -écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha -la tête gravement et se leva. Zéineb demanda, -d’un air humble :</p> - -<p>— Où vas-tu, ya Nasr’eddine ?</p> - -<p>Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi -pour divorcer. Nasr’eddine eut un sourire.</p> - -<p>« Ouallahi ! songea-t-il, ce n’est pas de la -sorte qu’elle m’eût parlé avant ce méchant -voyage. Elle m’aurait dit : « Tu sors ? Et -pourquoi sors-tu ? O débauché qui cours la -nuit après avoir dormi le jour, hypocrite, -mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes, -perfide ! » Car telles étaient ses -façons de me traiter, je m’en souviens. Allah -est le plus savant, il m’a écrit la délivrance. -Quant aux moyens, n’approfondissons pas. -L’homme est sous son destin comme le -papier sous le calame : ce qui est marqué, -c’est marqué ! »</p> - -<p>Il répondit donc :</p> - -<p>— Mon ange, ne devines-tu pas que je -vais où j’allais jadis, près de la source qui -est au coin du cimetière de Bounar-Bachi, -chez Abdallah-le-boiteux, qui vend du café.</p> - -<p>Zéineb murmura :</p> - -<p>— Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à -ton plaisir !</p> - -<hr /> - - -<p>Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche -de ce qu’il intéressait si fort Zéineb de connaître ! -Le matin, il allait à la mosquée ; le -soir, il s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que -font les tombes des vieux sultans, et il -disait : « Si le samovar est bien abrité du -vent et la poudre de thé de bonne espèce, -c’est le principal, ô mon épouse, c’est le -principal ! Car, vers quatre heures, le vent -de mer s’élève. Il est frais et doux à mes -vieux os, et il y a des cigognes dans le -ciel : le vol des cigognes est sublime. »</p> - -<p>Il voyait cependant la taille de Zéineb -s’arrondir, mais gardait le silence, et elle-même -ne voulait pas avoir l’air de croire -que l’événement fût proche. Lorsqu’elle -ressentit les premières douleurs, elle serra -les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment -où Nasr’eddine sortit pour aller s’asseoir, -les talons sous les cuisses, à sa place ordinaire, -à l’ombre des vieux tombeaux ; et il -y resta même un peu plus longtemps que -d’habitude. Quand il revint vers sa demeure, -une matrone en sortait, et il trouva Zéineb -couchée, tenant dans ses bras une petite -chose vagissante, encore toute meurtrie de -la douleur de naître. Il demeura silencieux, -les cils baissés ; son visage noircit parce -qu’il évoquait le jour où les zaptiés l’avaient -mené chez le vali, l’odeur affreuse des sentines -du navire qui l’avait conduit à Constantinople, -la prison plus puante encore, les -interrogatoires des mauvais juges, l’argent -qu’il avait dépensé, et la trahison sous son -toit !</p> - -<p>Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait -fini par prendre confiance dans son mensonge. -Décidément, le hodja ne savait rien. -Il était trop bête, ce saint homme, et il ne -fallait plus qu’un petit mot pour lui expliquer -cette naissance un peu rapide.</p> - -<p>— Quel malheur, quel malheur, dit-elle, -d’avoir autant souffert pour un enfant qui -n’a que sept mois !</p> - -<p>Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né -dans ses bras et le soupesa très -sagement. Il allait bien sur les neuf livres. -Et quelles belles grandes oreilles détachées -de la tête, que d’ongles, que de cheveux ! Il -admira ce poids magnifique, et ces oreilles, -et ces ongles, et ces cheveux. Mais il admira -aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge, -il se souvint des quelques mois de -paix que ce mensonge lui avait donnés. Il -ne fut pas ému, il ne fit pas de grands -gestes, il ne se contempla pas lui-même dans -sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme :</p> - -<p>— Par Allah ! pour sept mois, il est bien -avantageux !</p> - -<hr /> - - -<p>Puis il sortit, parce que c’était l’heure de -la cinquième prière.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small" colspan="2">PRÉFACE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#preface"><small>V</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap small">— OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINE -ET ZÉINEB</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap small">— DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET -DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE -MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE -MONASTIQUE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">13</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE -QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">36</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR -LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">47</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL -DE KENÂN ET DEUX HISTOIRES PROFITABLES</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">59</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap small">— OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER -CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS -UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">82</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS -GRECS, S’ASSOCIANT À LA -PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT -NASR’EDDINE DANS LES PRISONS -DU PADISCHAH, ET COMMENT IL EN -SORTIT</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS -NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE -BOURCIER</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">106</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, -PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">118</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA -DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT -À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE -HISTOIRE DU KHALIFE ET -DU CORDONNIER</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">125</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU -PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME -POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES -DISCOURS</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">156</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION -MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT -LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND -JOHN FEATHERCOCK</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">171</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> -<td class="drap small">— DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE -ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">209</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK -SE MARIA</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">230</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK -DUT QUITTER CONSTANTINOPLE</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">245</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> -<td class="drap small">— COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT -LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR -ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION -DE RETOURNER CHEZ LUI</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">260</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> -<td class="drap small">— DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE -ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE -ZÉINEB</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">274</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">208-19. — Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>. — 4-19. -8750-3-19.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NASR'EDDINE ET SON ÉPOUSE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/69540-h/images/cover.jpg b/old/69540-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1b5d2eb..0000000 --- a/old/69540-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
