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-The Project Gutenberg eBook of Nasr'Eddine et son épouse, by Pierre
-Mille
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Nasr'Eddine et son épouse
-
-Author: Pierre Mille
-
-Release Date: December 14, 2022 [eBook #69540]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google
- Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON
-ÉPOUSE ***
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- PIERRE MILLE
-
- NASR’EDDINE
- ET
- SON ÉPOUSE
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-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Format in-18.
-
- BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol.
- LA BICHE ÉCRASÉE 1 --
- CAILLOU ET TILI 1 --
- LOUISE ET BARNAVAUX 1 --
- LE MONARQUE 1 --
- SOUS LEUR DICTÉE 1 --
- SUR LA VASTE TERRE 1 --
-
-
-Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.
-
-
-
-
- Il a été tiré de cet ouvrage
- VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- tous numérotés.
-
-
-Droits de traduction, de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-Copyright, 1918, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Nasr’eddine-Hodja est un personnage historique: il vécut au début du XVe
-siècle à la cour du glorieux Timour, le conquérant de la Perse, de
-l’Arménie, de la Russie et de l’Inde. Ce souverain n’était pas sans
-présenter quelques rapports avec certains monarques de nos jours: il
-dressa, pour sa gloire, une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes
-coupées, fit une fois massacrer mille petits enfants avant son déjeuner,
-éleva à un haut degré de perfection l’organisation militaire,
-industrielle et administrative de son empire, et fonda des écoles
-scientifiques. Il était également fort pieux.
-
-Parmi les saints et les savants de son entourage se trouvait
-Nasr’eddine. On ne sait comment ce très distingué personnage, lumière de
-la théologie et de la jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé, dans
-la mémoire des peuples, en une sorte de bouffon; mais nous ne saurions
-nous en étonner à l’excès: la même aventure échut au roi Dagobert. C’est
-peut-être que les peuples conquis, après avoir tremblé sous leurs
-vainqueurs, s’en vengent en les raillant. En tous cas l’on découvre,
-dans les plus anciennes aventures attribuées à Nasr’eddine, la trace de
-la malignité persane, et aussi d’une propension persane à la critique,
-au schisme, aux hérésies sociales et religieuses.
-
-Cet élément de critique et de malignité a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à
-nos jours. Car, à cette heure encore, en Asie Mineure, à Brousse en
-particulier, le populaire semble considérer que, s’il est mort, du moins
-c’est il y a quelques jours à peine, hier seulement, ou même
-aujourd’hui. Par surcroît, de simple bouffon il s’est transformé en une
-sorte de héros singulier. Il n’a point perdu sa naïveté; mais son
-penchant à l’ironie, son scepticisme théologique se sont accrus. Il faut
-peut-être voir là, chose curieuse, un résultat du profond respect que
-les Turcs d’Asie Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient discuter
-ouvertement un point de dogme: l’idée même, je pense, ne leur en vient
-pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie, le penchant à l’incrédulité,
-sont dans la nature humaine: et ces fidèles «croyants» alors ne sont pas
-fâchés d’attribuer leurs impulsions d’impiété à un imbécile. Mais c’est
-ce qui fait que, peu à peu, le caractère traditionnel de Nasr’eddine a
-changé: on l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque dans sa faiblesse
-et dans ses malheurs. Sans cesse il est victime des hommes et surtout
-des grands, mais il les raille bonnement. Il est aussi victime des
-femmes, de la sienne en particulier, mais s’y résigne avec tant de
-simplicité qu’on ne sait même pas s’il pardonne: c’est qu’il a gardé
-toute la bonté, toute la bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs
-parmi les humains.
-
-C’est par ces paysans que j’entendis jadis conter, dans les campagnes de
-Brousse, les innombrables aventures de Nasr’eddine. M. Bay, consul de
-France, spirituel et merveilleux traducteur, interprétait sur-le-champ
-ces récits devant moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre Nasr’eddine
-sous mes yeux, qu’à mon tour je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu
-différent, mais ressemblant encore, du moins je le crois, à celui qui me
-fut montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me suffira qu’on puisse
-trouver quelque saveur pittoresque à ces quelques pages. On y découvrira
-aussi quelque apparence du style des _Mille et une Nuits_, et même deux
-passages qui existaient en germe dans cet admirable et opulent recueil.
-C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay, je croyais entendre le Dr
-Mardrus. Je dois donc au nouveau traducteur des _Mille et une Nuits_
-l’expression de ma gratitude.
-
-P. M.
-
-
-
-
-NASR’EDDINE ET SON ÉPOUSE
-
-
-
-
-I
-
-OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB
-
-
-Hosséin, le riche marchand de soie du bazar, salua en passant
-Ahmed-Hikmet, lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci lui rendit son
-salut sans morgue, et presque avec déférence:
-
---La bénédiction sur toi, Ahmed!
-
---La bénédiction sur toi, Hosséin!
-
-Hosséin, le marchand de soie, est très jeune, très beau et très pieux.
-C’est lui qui, à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les cérémonies
-des derviches hurleurs, dans la grande maison qu’ils ont louée au-dessus
-du cimetière. Il prie plus longtemps qu’un iman, et le jeûne amincit ses
-os. Voilà pourquoi Ahmed avait mis du respect dans son salam. Mais aussi
-il avait hâté le pas, et regardé en se retournant si Hosséin le suivait
-des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un homme si vertueux sût qu’il allait
-entrer dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la porte de derrière,
-dans la maison de Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste à l’heure où
-le hodja n’y était point, et que sa femme était seule.
-
---C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse! Uniquement pour te voir,
-et t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il quelques instants plus
-tard à Zéineb. Je ne te regarde pas, mon âme! Je ne suis pas venu pour
-toi, ma maîtresse!
-
-Et Zéineb répondit, la dévergondée:
-
---Je le sais, mon œil! Aussi tu vas t’en aller tout de suite, tout de
-suite! Car mon époux le hodja--que le ciel lui soit comme la dalle d’une
-tombe, et la terre comme une fosse--ne restera plus longtemps à la
-mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage tes forces, ô mon amour!
-et prépare tes reins. Aussitôt que je verrai le moment, aujourd’hui
-peut-être, je te ferai prévenir par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre
-messagère.
-
---Zéineb!... fit Ahmed, hésitant.
-
---Parle, ma prunelle!
-
---Zéineb, continua-t-il, est-ce que le Rétributeur ne nous punira point?
-Ton mari est un si grand saint!
-
---Lui? dit-elle. C’est un mécréant, je te le répète. C’est un impie,
-c’est un hypocrite! Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires, il
-les connaît; la loi, la jurisprudence, il les connaît. Mais c’est un
-damné qui ne croit à rien. Un jour la foudre tombera sur cette maison.
-
---O ma colombe, répondit Ahmed, s’il en est ainsi, tant mieux: le péché
-est moins grand... Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger quelque
-chose, oui, quelque chose qui pourrait l’éloigner ce soir.
-
---Invente! Perpètre! Imagine! Construis! ô mon genni!
-
- * * * * *
-
-Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine dissimulait sous sa grande
-sagesse un esprit devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être qu’il
-avait trop étudié, après avoir passé les premières années de sa vie à ne
-rien savoir, et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, même alors,
-dans sa jeunesse, trop fréquenté les Persans, ces hérétiques. C’est
-peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. O Brousse! nid dans
-les branchages, maisons aux toits jaunes, telles, oui, telles des
-topazes serties dans une mer d’émeraude; ville verte abritant la mosquée
-verte; Olympe bithynien, époux des nuées, père des ruisseaux; plaines
-grasses, oliviers, mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, vasques
-moussues des fontaines, on est trop heureux près de vous! Vous faites
-trop aimer la vie terrestre, on n’en désire plus d’autre, on ne sait
-plus s’il en est une autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci? Allah a
-fait la misère, il a fait la douleur, les pachas qui vident les poches
-et remplissent les prisons, les brigands qui coupent les oreilles et
-ravissent les troupeaux, les déserts sans puits, les rocs infertiles,
-pour qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise: «Ce sera mieux, quand
-je serai mort!» Mais dans un moment de pitoyable oubli, il a fait
-Brousse: on ne peut être mieux qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans,
-les pensées que, sous son turban vert, nourrissait le hodja Nasr’eddine;
-et, en égrenant son chapelet, il se disait: «Ces petites boules de bois
-précieux sentent bon.» Mais il oubliait de méditer sur les
-quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, que représentent les boules de
-ce chapelet.
-
- * * * * *
-
-Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu de temps après qu’Ahmed Hikmet en
-était parti. Sa face, à son habitude, était tout empreinte d’une
-délicieuse bénignité. Et il dit à son épouse Zéineb:
-
---Que cette journée est belle! Que la lumière est calme, pure, claire et
-caressante! Y a-t-il rien de meilleur au monde et de plus hospitalier
-que ce platane, ces cyprès et ce vieux buis dans notre jardin?... Femme,
-tu feras, pour ce soir, un pilaf, un bon plat de pilaf, avec du riz de
-première qualité, de l’excellent beurre et le safran le plus parfumé.
-Nous le mangerons ensemble, et puis la nuit viendra. La nuit est bonne,
-aussi. La nuit est pleine de voluptés.
-
-Il annonça ce désir parce que, s’il aimait les choses de la nature, il
-était de plus porté sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, chante bien,
-mais il est aussi très gourmand.
-
---Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit Zéineb.
-
-En disant cela, elle s’exprimait en bonne musulmane. Il ne faut jamais
-décider qu’on fera une chose sans ajouter: «S’il plaît à Dieu.» Car Dieu
-est le maître. Croire qu’on peut se passer de lui est un grand péché.
-
---Eh non, non! fit le hodja en secouant la tête. Tu feras ce pilaf parce
-que cela me plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je le mangerai,
-sans plus.
-
---O mécréant! insista Zéineb, ne dis pas de choses pareilles, toi qu’on
-révère comme un saint homme! Je ferai ce pilaf s’il plaît à Dieu, et tu
-le mangeras s’il plaît à Dieu. Voilà ce qu’il convient de dire.
-
---Je refuse, répliqua le hodja, de mettre Allah dans cette affaire. Je
-suis convaincu qu’il a d’autres occupations.
-
---Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite, réprouvé! O toi, qui vas
-brûler, torche de résine, brigand!
-
---O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace qu’une tique sur un mouton,
-plus criarde qu’un essieu de charrette, une vieille porte, un troupeau
-d’oies! plus bavarde qu’un Français! O toi, sempiternelle! As-tu un peu
-de cervelle dans ton crâne plein d’os? Alors, réfléchis. Tu as le riz,
-tu as le beurre, tu as le safran, tu as le charbon, le feu et l’âtre. Et
-j’ai des dents! Voilà pourquoi j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il
-plaise à Allah, ou qu’il lui déplaise.
-
---Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb. Je ferai le pilaf, mais il
-t’arrivera malheur.
-
-Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer un tapis sur l’herbe de
-son jardin et s’assit pour passer le jour à jouir de la lumière et de la
-fraîcheur tout à la fois. Le petit bruit de son narghileh, le petit
-frisson du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait parfois un
-vautour passant au-dessus de lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait
-ses membres; il reposait son esprit. Les chrétiens ne savent pas reposer
-leur esprit en même temps que leurs membres: les musulmans ont cette
-science. Et c’est la plus précieuse, et la plus délicieuse, et la plus
-savoureuse, et ainsi la vie coule heureuse, et votre ignorance en est
-honteuse!
-
-Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui s’en allaient sur la
-poussière, tout affairées, par un chemin toujours le même, comme c’est
-la coutume des fourmis. Il s’amusa malignement à leur barrer la route
-avec une baguette, et la caravane s’arrêta, interdite et obtuse: c’est
-une autre habitude des fourmis.
-
---Elles croient peut-être, elles aussi, que c’est Allah qui leur défend
-d’aller plus loin, songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme les hommes,
-elles s’imaginent qu’il est des signes d’en haut. Il n’y a pas de
-signes, et on peut toujours faire ce qu’on veut, selon sa nature; il est
-vrai, certes, il est vrai, que tout homme a son _kismet_; mais son
-_kismet_ est dans les instincts qu’il a reçus en naissant, et dans
-l’ordre général du monde.
-
-C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait dans son impiété. Les
-heures coulèrent. Dans le ciel encore bleu, la lune mit un joli
-croissant candide; et puis, les nuages d’occident devinrent tout pareils
-à des robes de noces: dorés, pailletés, argentés, tramés de soie verte
-et galonnés de rouge; et puis, les oiseaux, dans le platane, se mirent à
-piailler,--et le hodja sentit à l’odeur de l’air, du côté de la cuisine,
-à la couleur du feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf était
-cuit dans le chaudron, que le pilaf était sorti du chaudron pour entrer
-dans le plat d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il allait
-manger le pilaf. Et alors, il croisa ses jambes devant une petite table,
-et il remercia sa femme en prenant un air aimable, et il se prépara à
-manger ce mets délectable, et sa fatuité était déplorable!
-
-Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé Allah,--loué soit
-l’unique!--car justement au moment qu’il allait, pour la première fois,
-plonger la cuiller dans le plat... pan, pan, pan! voilà qu’on frappe à
-la porte; pan, pan, pan! qui donc est là?
-
---C’est nous, deux gendarmes, deux zaptiés, qui venons te voir de la
-part de Son Excellence le gouverneur. Il veut te voir, le gouverneur, il
-veut te voir tout de suite, saint homme!
-
---C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est bon. J’irai après mon dîner.
-
---Non, dirent les zaptiés, non! Ça n’est pas comme ça. Avant ton dîner,
-avant ton dîner! Tu mangeras chez Son Excellence, ou bien tu ne mangeras
-pas du tout, nous n’en savons rien. Mais il faut que tu viennes tout de
-suite.
-
---Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en regardant son pilaf, que j’en
-prenne au moins une bouchée, une seule bouchée!
-
---Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche!
-
---Tu vois, infidèle! dit Zéineb. Maintenant, que Son Excellence te garde
-tout le reste de ta vie, s’il plaît à Dieu!
-
-Or, si le gouverneur avait fait mander brusquement le hodja, la faute en
-était au lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce perfide, lequel avait
-suggéré au secrétaire de Son Excellence que le hodja seul était capable
-d’écouter un rapport sur un cas épineux, un rapport très long, qui
-devait partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire l’avait dit au
-gouverneur. Et le gouverneur avait trouvé cette idée une idée d’entre
-les idées. Et le rapport était un rapport d’entre les rapports. Après le
-préambule, il y avait un exposé historique; après l’exposé historique,
-des considérations générales; après les considérations générales, une
-lucide énumération des faits; après l’énumération, des conclusions;
-après les conclusions, un résumé des conclusions, et après le résumé,
-des pièces annexes.
-
---Je n’y comprends rien, dit le hodja d’un air maussade.
-
-Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait rien, car Son Excellence le
-gouverneur lui donna des explications.
-
- * * * * *
-
-Quand Nasr’eddine sortit du palais, il était plus de minuit. Son estomac
-était vide, et très douloureux dans sa poitrine. La pluie tombait dans
-la nuit noire, ses pieds et sa robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva
-devant sa demeure la cervelle toute brouillée de faim, les épaules
-trempées et le cœur déjà bien humble. Mais sa femme l’attendait
-sûrement, car il vit assez distinctement une lumière à la fenêtre,
-au-dessus de la porte. Y avait-il une ombre, y en avait-il deux, devant
-cette lumière? Le grillage du moucharabieh l’empêcha de bien voir. Il
-frappa.
-
---Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb.
-
---Passe par la porte du jardin, et franchis le mur, répliqua-t-elle. Je
-vais le retenir.
-
-Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main, s’enfuyait pieds nus, elle
-cria d’une voix âpre, à travers le lacis de bois:
-
---Éloignez-vous, ô débauché! qui peut frapper à cette heure, s’il n’a de
-mauvais desseins?
-
---Ouvre, ma femme! dit Nasr’eddine tristement, c’est moi!
-
---Qui, vous? insista Zéineb.
-
---Moi... Nasr’eddine, continua-t-il d’un air soumis.
-
- * * * * *
-
-A ce moment, il crut bien entendre la porte du jardin qui s’ouvrait, et
-soupçonna qu’un autre malheur, moins réparable que celui d’avoir manqué
-son dîner, l’avait encore atteint au cours de cette nuit funeste. Mais
-il ajouta seulement, tout à fait dompté:
-
---C’est moi, Nasr’eddine, je te dis... Et le mari d’une femme fidèle,
-s’il plaît à Dieu!
-
-
-
-
-II
-
-DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX
-DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE
-
-
-Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était
-point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi!
-de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par
-son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être
-qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une
-incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable
-de croire aux plus étranges contes: il avait passé pour obtus dans sa
-jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères.
-Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à
-l’hérésie; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de
-Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des
-âmes--la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de
-leurs corps: «Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter!» disait-il
-seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable
-Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et,
-glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à
-affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore «le meilleur moyen
-pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits»: «Eh, eh! faisait
-Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne
-pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est
-laid: on me l’a dit. La vie est belle... qu’on aille donc dans la
-montagne me chercher des fleurs.»
-
-Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs.
-Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur
-moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les
-autres se moquaient de lui.
-
---C’est tout ce que tu as trouvé? demanda Nasr’eddine.
-
---Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers; mais toutes, levant la
-tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule
-s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai
-laissées en prière: car les fleurs sont la prière des plantes.
-
---J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant.
-
-A ces moments-là les gens disaient: «Ce Nasr’eddine est un grand saint.»
-Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa
-science pour les aider à partager l’héritage paternel.
-
---Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse? interrogea
-Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah?
-
---Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères.
-
---Vous avez raison, mes amis, vous avez raison!
-
-Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné.
-Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le
-troisième n’eut plus grand’chose.
-
---Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste! En vérité, ce n’est pas
-juste!
-
---Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah: aux
-uns beaucoup, aux autres peu. Ah! si vous aviez demandé le partage selon
-la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent! Mais vous avez
-eu raison, mes enfants! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison?
-Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah.
-
-Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était
-peut-être un saint, mais alors un mauvais saint: un grand sage a écrit
-qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se
-souvenait de ses débuts: ses débuts lui avaient enseigné à pousser la
-modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut
-point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de
-rien.
-
- * * * * *
-
-Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut
-domestique et _softa_, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé
-sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que
-doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à
-cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis
-que cela est sûr: car on lui avait élevé un tombeau d’entre les
-tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les
-couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un
-savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a
-dans le saint Livre, il le savait; tout ce qui se trouve dans les
-commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles
-qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la
-chose arrivait que commandaient ces paroles! Ceux qui avaient les yeux
-obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et
-leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par
-l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se
-relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau
-de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait
-qu’à le coucher devant le tombeau du saint: cet enfant n’eût-il que
-dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût
-un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses
-deux pieds sur le ventre: et l’enfant était guéri! C’était à cause des
-vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur
-vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans
-sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les
-pans! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la
-poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur
-front.
-
-Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son
-langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des
-grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait
-entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que
-ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin
-dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et
-ses attributs.
-
-A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que
-les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle
-avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était
-Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre
-fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux; c’était
-Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller
-visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins; et
-quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles,
-Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour
-quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait
-pas. Mais le salut sur lui! Il avait la foi.
-
-Cependant, à la longue, il devint triste.
-
---Qu’as-tu, Nasr’eddine? demanda le prieur.
-
---Hélas! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays.
-
---C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il
-ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.
-
-Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un
-âne tout sellé.
-
---La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme
-toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet
-âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu
-bien, je te le prête: car cet âne est de haute race; il n’est point un
-âne comme les autres.
-
-Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il
-était ménager de son bien.
-
---Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine.
-
-Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux
-siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour
-ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand
-un puits était bien propre; et le soir il ne l’attachait que par une
-corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui,
-des herbes raides qui croissent entre les pierres.
-
-Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin
-Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de
-la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses
-flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des
-ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier: mais l’âne
-se coucha par terre.
-
---Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir?
-
-Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il
-agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec
-un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout
-doucement.
-
---Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort! Voilà ma chance. Le
-prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y
-a plus d’âne. La malédiction est sur moi! Mais cachons cet animal de
-calamité.
-
-Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais
-comme il était encore affairé à ce travail, _ouallahi_! voilà qu’il
-distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui
-marchait justement vers le côté d’où il était parti.
-
---C’est encore ma chance! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en
-vont sûrement passer par le _tekké_ de mon maître le prieur; ils vont me
-demander qui j’enterre; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront
-à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, _machallah_!
-comment faire?
-
-Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la
-caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière
-les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable
-sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et
-rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de
-parler.
-
---Qui donc ensevelis-tu ici? fit le premier, arrêtant son chameau.
-
---Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine; hélas! que leur
-puis-je dire?
-
-Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse,
-criant sans plus savoir ce qu’il faisait:
-
---C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans! Il m’accompagnait
-dans mon voyage, et il est mort ici!
-
-Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer
-l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici: tous les chameaux
-s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles.
-
---Un saint homme? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre
-sur sa tombe!
-
-Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus
-lourds qu’ils purent; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de
-la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit
-à Nasr’eddine:
-
---Un saint homme, vraiment?
-
---Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint
-des saints, je t’assure! Toutes les bénédictions étaient sur lui.
-
---Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles...
-et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle.
-
-On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière,
-le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de
-guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un
-affamé devant une table couverte de viandes.
-
---C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu
-connais donc les prières qu’il récitait?
-
---Moi? fit Nasr’eddine, épouvanté.
-
---Allons, allons, dis les prières!
-
-Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu
-faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il
-médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du
-malade.
-
---Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement
-que le disciple n’est pas digne du maître; alors ils me laisseront
-tranquille!
-
-Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux,
-puis se prosterna devant le tombeau en criant:
-
---J’y vois! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que
-j’y vois!
-
-Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant
-Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui
-avaient de l’argent, de l’argent; et tous les autres, selon leurs
-richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des
-breuvages.
-
---Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs.
-C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on
-trouver de plus auguste?
-
-Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine «maître».
-
---Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous
-construirons un _turbé_ au-dessus de ce tombeau.
-
- * * * * *
-
-Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand
-monastère; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait
-de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste.
-Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe
-était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans
-le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des
-corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors
-Nasr’eddine murmurait:
-
---Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous,
-il ne faut pas qu’on le déterre!
-
-Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les
-hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de
-l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse!
-
-... Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout
-seul dans le _turbé_ qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que
-vous savez, et il murmurait:
-
---Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas
-qu’on le déterre!
-
-Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui
-s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en
-sainteté. Cependant le vieux _hodja_, premier maître de Nasr’eddine,
-s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui
-avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus.
-
---_Machallah_! songeait-il, voilà qui est étrange! On ne m’apporte
-presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre; il
-s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à
-la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai
-rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il?
-
-Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles
-étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de
-pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines
-et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient.
-
---Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous
-mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu,
-le désir de la prédication nous brûle! C’est le fruit de ton
-enseignement.
-
---Mais tu es bègue! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois
-là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises!
-
---Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne
-volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints.
-
---Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.
-
-Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus
-payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui
-était un mensonge.
-
---Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la
-vérité. Où vas-tu?
-
---Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le
-disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja: c’est là qu’ils vont tous!
-On dit qu’il y a un si beau _tekké_, une mosquée qu’on croirait bâtie
-par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété.
-Pour les miracles, ils sont innombrables!
-
-Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par
-éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère
-miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la
-fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne
-l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui
-avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais
-le charme n’avait rien fait; et le moine, tranquille, disait que c’était
-la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa
-perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même
-pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le
-poignait: en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir
-rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il
-l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il
-marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire.
-
-Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du _tekké_, qui était le but de
-leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation.
-
---O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi
-si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble
-une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel?
-
-C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les
-chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du
-septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les
-routes, par milliers; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de
-ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles,
-voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs
-jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à
-d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de
-chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles,
-blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le
-chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents
-naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des
-mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits
-bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer
-dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres
-courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient,
-dansaient, hurlaient; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi
-de vanité, parce qu’on les applaudissait.
-
-Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par
-centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz,
-les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un
-brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les
-épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un
-pieux commerce: on vendait les _tesbits_, les chapelets dont les
-quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent
-d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux
-félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire
-l’amour aux femmes; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx
-et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes.
-
-Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le
-tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant,
-formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir
-pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au
-centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau
-coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux; et dans ce
-marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme
-immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères
-toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur; mais de
-plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites
-d’émeraudes.
-
---Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau! Je ne m’étonne
-pas que nul ne vienne plus dans mon _tekké_; ses richesses sont
-misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence
-ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui
-marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik,
-sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et
-pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas
-seulement un grand saint; il doit posséder un grand esprit.
-
-Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de
-vendredi, le seul où cet _iman_ illustre se montrât en public pour
-édifier les âmes et accomplir des miracles; et telle était la réputation
-d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée.
-Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le _Tadj_ dans
-l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée
-d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les
-feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer.
-Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une
-fleur flamboyante; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un
-homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la
-tête. Et alors--oh! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus
-imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus
-impardonnable!--Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur
-ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les
-deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit
-écho.
-
---C’est toi, Nasr’eddine? cria-t-il, c’est toi?
-
-A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à
-ses pieds.
-
---Oui, maître, fit-il, c’est moi! Je redoutais ce moment, mais je savais
-qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je
-te craignais, mais je t’attendais.
-
---Toi, Nasr’eddine! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais
-pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi
-l’ignorant des ignorants! Et tu diriges une communauté, et tu fais des
-miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité,
-saintes pour la sainteté, belles pour la beauté? Je n’y comprends rien.
-
---Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre
-quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais
-pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai
-pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair; je le sais aussi.
-Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô
-maître, c’est que je suis un menteur.
-
---Toi? interrogea Hadji-Béchir.
-
---Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes.
-
-Et le conduisant au _turbé_, il lui révéla l’histoire de celui qui
-reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences
-bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la
-couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica; et
-toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si
-légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont
-les oiseaux seraient des prières.
-
---Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant
-moi qui suis ce menteur, je fais des miracles; moi qui ne sais pas lire,
-je donne des avis sur lesquels les sages disputent; moi qui suis un
-ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation.
-Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me
-demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que
-j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un
-théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de
-goût.
-
---Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si
-elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de
-l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon
-pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore.
-
---Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.
-
---Écoute. Celui qui est enterré ici...
-
---Eh bien? fit Nasr’eddine.
-
---Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est
-enterré là-bas.
-
---Dans ton monastère? demanda Nasr’eddine. Un autre âne?
-
---Oui! fit le vieux hodja, de la tête.
-
- * * * * *
-
-Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa
-véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le
-rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est
-cela qu’on nomme la sagesse humaine...
-
-
-
-
-III
-
-COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS
-
-
-La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence le gouverneur sans
-avoir soupé, pour voir ensuite danser deux ombres derrière les
-moucharabiehs de sa propre demeure,--car il eût juré, à la réflexion,
-que décidément il y avait deux ombres,--cette nuit-là fut assez mauvaise
-pour Nasr’eddine. Pourtant, dès l’aube, il quitta sa couche. Son âme
-enfantine adorait le soleil, il était comme les oiseaux: malgré les plus
-cuisants soucis l’obscurité l’endormait; l’œil du jour, aussitôt ouvert,
-ouvrait ses yeux.
-
-Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa ses pieds dans ses
-babouches, s’en fut, pour les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi,
-et ne rentra chez lui que vers la méridienne, encore qu’il eût
-grand’faim. Zéineb cria, d’une voix fort irritée:
-
---D’où viens-tu, libertin?
-
-Car c’était sa politique, à cette dévergondée, d’accuser son époux du
-crime qu’elle-même commettait, pensant, avec quelque raison, qu’une
-telle attitude parlait en faveur de sa vertu.
-
-Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait pas convenable de répéter,
-et qui toutes tendaient à noircir la réputation de ce saint homme. Or,
-le hodja était allé fort innocemment, selon sa coutume en été, passer la
-matinée à l’ombre des platanes qui ombragent les tombes des vieux
-sultans de Brousse. C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais,
-délicat et fin: la respiration mystérieuse des ifs et des buis, qui se
-rangent sous les grands arbres comme des soldats alignés dans un khan,
-sous un portail; le marbre des tombeaux, blanc et un peu doré; l’herbe
-même de cet enclos, tondue juste comme il faut par les chèvres de l’iman
-gardien, si douce aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, les jambes
-croisées, les talons sous les cuisses.
-
---Ouallahi! songea Nasr’eddine. Il paraît que c’est moi qui suis un
-libertin. Je croyais bien pourtant avoir employé mes yeux seulement à
-regarder le samovar, où bouillonnait l’eau pour faire le thé, ma bouche
-à boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien faire, et toute mon âme
-à ne rien penser. Allah est le plus grand! Il a donné aux femmes une
-extraordinaire imagination ou bien une étrange astuce!
-
-Telles furent ses pensées, mais il se garda bien de prononcer un mot.
-Toutefois, ayant grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y ayant
-vu ni feu ni couleur de feu, ni viande ni odeur de viande, laissa
-paraître quelque étonnement.
-
---O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où est notre dîner?
-
---Va demander ta nourriture à celles que tu fréquentes, répondit-elle.
-Pour moi, je suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de poix!
-
- * * * * *
-
-Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du
-bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain:
-ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans
-une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives
-noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en
-lui-même: «Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi
-d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son _haremlik_?»
-Mais ceci était le secret de la foi musulmane; il ne posa aucune
-question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions; il
-en fut humilié.
-
-«Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme
-serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse
-ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil
-homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à
-me reprocher contre la loi du Prophète--loué soit son nom!--qui nous
-promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos
-épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai
-toujours fait l’économie d’une esclave: celles qui sont belles sont
-chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides... Mais cela importe
-peu: ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien; car une femme
-jalouse--en admettant que la mienne ne soit que jalouse--est une malade
-inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités
-sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune! Je
-m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans
-me dire: Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable!»
-
-Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son
-corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des
-petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres
-suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui
-reprochait de manquer de vertu! Il n’avait pas de chance, non, il
-n’avait pas de chance!
-
-Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau
-vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des
-oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient,
-tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud
-dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il
-disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa,
-confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits
-plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria:
-
---Fils de Cheïtan! hypocrite! ami de chrétiennes débauchées! débauché!
-oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée
-des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime!
-
-Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les
-pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les
-cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine.
-
-Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il
-s’écria:
-
---Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur: je suis un sot. Car
-Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je
-n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme
-légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner!
-
- * * * * *
-
-Il s’en fut donc le lendemain au khan où l’on vend les esclaves. Les
-marchands d’esclaves sont comme les marchands de perles: ils ne montrent
-pas d’abord leur marchandise. Il faut causer. Il faut dire: «Je la veux
-comme ci. Je la veux comme ça...» Et le marchand répond: «Nous avons
-ceci, nous avons cela.»
-
---Il me faut, dit le hodja, une femme qui ait un bon caractère.
-
---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une douce comme un sorbet.
-
---Il faut, continua le hodja, qu’elle s’entende aux soins domestiques.
-
---Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui connaît tout l’art des
-pâtisseries au sésame, au froment, à la farine de maïs, à l’huile, au
-beurre, au miel. C’est une négresse noire.
-
---La bénédiction sur ton commerce! dit Nasr’eddine hésitant. La dame qui
-a un bon caractère est une négresse?
-
---Non pas, répondit le marchand, non pas! A quoi penses-tu? Celle qui a
-un bon caractère est blanche, et la savante dans l’art des pâtes
-délicieuses est noire. Si tu veux plusieurs qualités, il faut prendre
-plusieurs femmes. Comment faire autrement, comment faire?
-
---Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas riche, je me contenterai de
-la blanche. Combien est-ce?
-
---Mille livres turques.
-
---Hélas! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais eu mille livres. Je ne suis pas
-un gouverneur de province; je suis un honnête homme.
-
---Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais pas... Tu demandais
-tranquillement ce qu’il y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si
-tu n’es pas riche: c’est une femme légitime. Son père te la laisserait
-pour cent cinquante ou deux cents livres.
-
---Mais on ne peut voir leur visage avant les noces, soupira Nasr’eddine,
-et on ne connaît leur âme que bien après!
-
---C’est pour ça que c’est moins cher, répondit sentencieusement le
-marchand.
-
-Le hodja sut quelques jours après, par une parente, qu’un bon musulman
-de Kutaieh, à plus de cent parasanges, avait une fille à marier, et pour
-son douaire ne demandait que deux cents livres. C’était toute la fortune
-de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à cette grosse dépense. Il
-monta sur sa mule et se mit en route.
-
---Allah est la justice, se disait-il. Ce serait certainement un
-sacrilège que de ne pas croire qu’Allah est la justice! Cependant c’est
-un mystère difficile à concevoir qu’il ait fait des lois telles que j’ai
-dû dépenser deux cents livres pour épouser, sans la connaître, une femme
-qui jette mon dîner dans les cendres, et que maintenant je suis obligé
-de recommencer, sans avoir plus de garanties pour l’avenir.
-
- * * * * *
-
-Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans un village où n’habitaient
-que des chrétiens; et quelle que fût sa répugnance à loger ailleurs que
-sous le toit d’un musulman, il dut demander l’hospitalité à un riche
-fermier grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, dans le fond de la
-pièce, où il pouvait s’asseoir, prendre son repas et se coucher, mais
-l’abandonna plus brusquement que ne le permettent les usages. Il
-paraissait fort agité par la conversation qu’il tenait avec un jeune
-homme.
-
---Je n’ai que cent charruées de terre, disait-il. J’en donne vingt-cinq.
-Peut-on demander davantage?
-
---Mais, fit le jeune homme, il y a les moutons?
-
---Cinq cents brebis, et les béliers qu’il leur faut.
-
---Il faut donc de quoi les loger en hiver?
-
---Je ne saurais rien céder là-dessus, dit le fermier.
-
-Tous deux s’étaient fort échauffés dans la discussion. Ils s’accusèrent
-l’un d’avarice, et l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils n’en
-vinssent aux coups.
-
---Si je savais, fit-il, si je savais ce qui cause votre différend. «Les
-meilleurs amis ne peuvent parfois s’entendre; et ils trouvent l’accord
-sous le tapis de selle de l’étranger qui passe.» C’est un proverbe de
-chez moi...
-
---Ce jeune homme n’est pas mon ami, répondit le raïa. C’est le fiancé de
-ma fille. Ce réprouvé trouve que la dot que je lui donne n’est pas
-suffisante. Il veut m’arracher les ongles et prendre mes oreilles.
-
---Je ne comprends pas, interrogea le hodja stupéfait. Entends-tu par là
-que ce jeune homme demande vingt-cinq charruées, des moutons, des
-béliers, une grange et une étable et non pas seulement ta fille? Alors
-il doit pour le tout payer horriblement cher!
-
---Il ne paye rien, répliqua le fermier. Nos usages chrétiens sont
-exactement le contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas content de
-ce que je lui donne.
-
-... Alors Nasr’eddine prit le jeune homme par les épaules; et il le
-poussa tout à travers la salle, et au bout de la salle il y avait la
-porte, et il referma la porte, et il mit la clef, et il mit la barre, et
-il dit tout essoufflé au raïa:
-
---Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq
-piastres. Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta
-grand’mère, et toutes tes tantes!
-
-
-
-
-IV
-
-COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS
-
-
-«... Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement
-cinq piastres: oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta
-grand’mère et toutes tes tantes!»
-
-Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les
-tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et
-qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et
-quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour
-beau-père, en payant, hélas! en payant, lui dit:
-
---Ma fille? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours
-qu’elle est mariée.
-
---Bissimillah! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le
-Rétributeur: j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a
-une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe
-égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant
-retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos
-déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait
-nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée
-par espoir de mariage! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû
-faire les hommes comme les mules.
-
-Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour,
-firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se
-livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière: quand il était
-hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien; mais dès
-qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et
-les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il
-se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie
-qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb,
-par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire: «Mais
-quelle heure est-il?» et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien
-propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi.
-Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et
-alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir: et
-c’était autant de fait pour la prière.
-
-Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa
-chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux: «Il ne s’en
-ira donc jamais? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire?»
-
---Chien de hodja! répétait-elle, hodja des chiens! A quoi penses-tu?
-
---Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait
-Nasr’eddine. Car il est écrit: «Ils auront tous les fruits qu’ils
-pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux
-noirs, blanches comme des perles enfilées.» J’étais au ciel, ya Zéineb,
-j’étais au ciel!
-
-Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à
-part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un
-endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour
-de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière
-des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le
-grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses
-amies: Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé
-hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de
-bonne réputation; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle,
-relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût
-entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit:
-
---Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon
-époux! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac!
-Puisse-t-il mourir en vérité! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour
-moi: il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les
-immortelles de la septième sphère.
-
-Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et
-fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân:
-
---Ya Kenân! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage,
-c’est le secret de la foi musulmane; mais figure-toi que Nasr’eddine
-n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après
-leur mort; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour
-lui...
-
-Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse; puis il regarda ce
-qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur
-le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux
-deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau
-transparente et lisse du menton: et c’était un rire, un rire, un rire!
-
---Par Allah! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me
-suffit!
-
---Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette
-affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité.
-
-Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les
-platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était
-assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il
-laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils
-clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les
-infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec.
-Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de
-Zéineb. Mais il était comme tous les hommes: aussitôt qu’on commençait
-de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion.
-
---La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine! dit Kenân.
-
---Sur toi la bénédiction, ô Kenân! répondit Nasr’eddine.
-
---Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes
-maintenant à des méditations sur la vie future?
-
---Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie
-future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de
-celle-ci.
-
---De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans
-l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci.
-
---Je ne le crois pas! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai
-toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat
-dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la
-Foi! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement
-heureux.
-
---Tu en es sûr, ya hodja?
-
---Cela est dans le Coran.
-
-Il allait ajouter, par habitude: «Et bien que...», mais il se retint: en
-cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre.
-
---Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le
-tombeau du Prophète--la bénédiction sur lui!--y est suspendu dans la
-Câba, entre le sacré parvis et la coupole.
-
---Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il
-n’en est rien.
-
---Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis? Tu médites sur
-l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé.
-
- * * * * *
-
-Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. «Il est certain, se
-dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur
-l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur;
-mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase: je n’ai pas, comme le
-recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de
-l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine? Que
-ferai-je?»
-
-Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de
-sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi; ils
-dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les
-cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant
-de partir.
-
-«Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces
-tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est
-pour toujours. Elle contemplera la mort; elle s’identifiera enfin à la
-mort; elle verra par les yeux magiciens de la mort... Et je te salue, ô
-lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider!»
-
-Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser.
-Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son
-corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau
-noire; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre
-l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait
-épouvantée; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de
-tremblement; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se
-disait:
-
-«J’ai bien peur, par Allah! Mais je n’en vois pas davantage.»
-
-Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la
-caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de
-faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des
-arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil,
-d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et
-noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux,
-buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines
-proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des
-murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les
-chameaux: «Est-ce que j’ai déjà vu celui-là? Est-ce que je suis passé
-ici l’année dernière? Inchallah! Je crois bien que nous arrivons.»
-Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs
-sonnailles de bronze.
-
-«L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde.
-Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges!»
-
-Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils
-aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les
-autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs
-maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en
-désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et
-malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y
-en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur
-le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers
-disaient dans leur langue de chameaux: «Allons, allons, avancez, nous
-avons soif!» Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés,
-les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats
-pour les rôts se brisèrent avec grand fracas.
-
-«Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien,
-j’ai peur! Il est temps de m’en aller.»
-
-Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses
-genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur
-méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur
-chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons
-au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils
-tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds,
-avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le
-battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et
-sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les
-joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent
-essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit:
-
---Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais! J’y ai
-été.
-
---Eh bien? demanda Kenân.
-
---Hélas! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et
-même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle!
-
---Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne
-peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne
-sera jamais pour eux que la réalité, _moins_ quelque chose. Et ce ne
-doit pas être cela.
-
---Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt
-chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat,
-sans savoir, sans savoir si du moins plus tard...
-
---Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie.
-
-
-
-
-V
-
-COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DE DEUX HISTOIRES
-PROFITABLES
-
-
-«Il faut rentrer chez soi; c’est la vie...» Nasr’eddine jugea cette
-observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois,
-considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda
-sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il
-finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de
-questions générales:
-
---Si un musulman venait me dire: «Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un
-paon à la saison des amours: beau plumage, certes, beau plumage, mais
-insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le
-droit?» que me conseillerais-tu de lui répondre? De la répudier, selon
-la loi?
-
---Tu le peux, hodja, tu le peux! répondit Kenân.
-
---Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire: «Ma femme
-est une dévergondée!» lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon
-la loi?
-
---Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux! répéta Kenân. Tu connais le Livre
-mieux que moi.
-
---Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je
-t’interroge parce qu’Allah--loué soit son nom!--t’a doué de la véritable
-prudence. Serait-ce le meilleur conseil? Tel est le point.
-
---Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon
-opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier
-une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes: car à cela
-il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de
-l’autre chose... Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter
-d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris
-l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.
-
---Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.
-
-Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le
-cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre
-métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’
-
-
-HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI
-INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE
-
-Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des
-Bouchers, au bazar; et son commerce était un bon commerce, car il
-mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance
-avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les
-mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises
-paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche,
-il répondait: «J’avais tort, j’avais tort! qu’Allah me soit
-miséricordieux, j’avais tort!» Si une douce ménagère lui rapportait un
-quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un
-autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant: «Il me
-coûte le double, j’y perds, par Allah! j’y perds! Mais que ne ferait-on
-pas pour toi, ô délicieuse!» Enfin, c’était un boucher, rose de teint,
-comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune
-sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux
-de la langue; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux! et, je
-l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui
-fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie.
-
-Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce
-sont presque toujours les femmes qui font les premières avances,
-puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur
-figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de
-salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas
-une ombre noire, malgré son voile! Car Rassim avait joué avec elle, du
-temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien
-maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste
-allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son
-_yachmak_ sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez
-droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait: «Maintenant, quel
-beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet!» Tandis que
-Djanine, au même moment, rêvait: «Je connais le goût du chevreau, je
-connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces
-bassines de cuivre; mais je ne connais pas le goût du boucher!»
-
-Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui
-vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique;
-et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté
-dans sa bouche, se dit: «C’est elle!»
-
---Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du
-maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses.
-
-Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il
-sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage.
-Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa.
-
---Djanine?... fit-il.
-
---Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même!
-
---Mais, demanda Rassim, est-ce que... est-ce qu’il n’y aura personne,
-personne que toi quand je la porterai?
-
---O le plus bouché des bouchers débauchés! dit-elle en riant. Ne sais-tu
-pas que mon mari--puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire
-de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable!--sort tous les matins
-dès l’aube pour aller vendre son salep? Qui t’empêche de venir dès qu’il
-est parti?... Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause
-d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose!
-
---Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose.
-
- * * * * *
-
-Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme
-juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le
-salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien
-délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré
-de miel, parfumé d’essences: un breuvage indispensable, enfin, à ceux
-qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver,
-alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs,
-les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la
-tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous,
-les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la
-bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux
-bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise
-aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous
-innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il
-s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep,
-par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois
-impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de
-toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de
-délices; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne
-faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte
-entre-bâillée du paradis!
-
-Seulement, il y avait des jours, bien des jours, où le bon Youssouf-Zia
-le faisait attendre! On est si bien, dans la chaleur du lit, on a tant
-de vaillance, parfois, au réveil! Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim
-l’Entreprenant se morfondait.
-
---Allons, dehors, paresseux! Dehors, ô toi qui veux mettre ta pauvre
-femme sur la paille! disait Djanine impatiente à son époux très patient.
-
---Loué soit le Rétributeur! répondait Youssouf: il n’y a pas d’autre
-salepji dans le quartier; donc les amateurs de salep ne m’échapperont
-point.
-
-Quand Rassim pouvait entrer, Djanine était obligée d’attendre qu’une
-chaleur bienfaisante lui eût rendu l’empressement qu’elle souhaitait; et
-Rassim, gémissant, disait que le froid, bientôt le ferait mourir.
-
---C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce chien de crieur qui est mon
-mari! répondait Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en prendrait pas
-tant à son aise.
-
---Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une idée!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, alors que l’aube n’avait même pas blanchi les toits,
-Youssouf rêva qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. Il en
-était à ce moment où le sommeil, n’étant plus une accablante nécessité,
-devient un voluptueux plaisir; et voilà que ce plaisir se changeait en
-cauchemar. Le bruit se rapprochait; oui, quelqu’un, dans la rue, criait,
-quelqu’un clamait de toute sa voix:
-
---Salep, salep! Salepji, salep!
-
-Djanine réveilla tout à fait son époux.
-
---Écoute, vaurien, écoute! Tu as un concurrent, à cette heure, un
-concurrent qui s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta mollesse,
-œuf de tortue! cloporte!
-
---Que cent mille tonneaux de diables s’installent dans ses boyaux et y
-tiennent garnison trois mois! s’écria Youssouf, qui, s’habillant à la
-hâte, se précipita dans la rue pour joindre son rival.
-
-Il avait à peine disparu que Rassim le remplaçait dans la chambre bien
-chaude, dans la chambre amoureuse.
-
---N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix du marchand de salep, ô ma
-colombe? dit-il.
-
---C’était toi, débauché! C’était toi, poète! C’était toi, dominateur!
-Viens, que je te paye, incomparable marchand de salep, et donne-moi
-encore de ta marchandise!
-
-Et Rassim lui en donna encore, et encore, et encore, et ils furent
-heureux jusqu’à la limite de l’anéantissement, par delà les voluptés. Et
-le lendemain, d’encore meilleure heure, le pauvre Youssouf fut réveillé
-par la voix du crieur de salep.
-
---Je l’attraperai, cette fois, dit-il.
-
-Il n’attrapa rien du tout, que des cornes. Mais il en avait déjà; et le
-surlendemain, et tous les autres jours que fit Allah, il en fut de même,
-sauf que c’était maintenant par la nuit noire que cet insaisissable
-crieur de salep annonçait sa venue déloyale: par la nuit noire, car
-Rassim était si pressé!
-
- * * * * *
-
-Mais Allah est la justice! Allah voulait bien que Rassim fût aimé de la
-belle adolescente, et que la belle adolescente fît porter des cornes au
-vrai marchand de salep. Qu’est-ce que cela fait au salep que le marchand
-ait des cornes ou n’ait pas de cornes? Qu’est-ce que ça change au salep?
-Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers? Seulement, on ne doit
-pas changer la besogne des heures. On peut prendre sa femme à un mari:
-il y en a toujours autant pour lui. On ne doit pas lui prendre son
-sommeil: cela ne se retrouve point. C’est pourquoi, sans aucun doute,
-une dernière fois que le calamiteux concurrent venait de faire entendre
-sa clameur astucieuse, comme Youssouf, à sa recherche, arpentait les
-pavés en criant: «Où est-il? où est-il?» il tomba pour ainsi dire dans
-les bras d’Ahmed, le veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.
-
---L’as-tu vu? lui demanda-t-il.
-
---Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement. Un fou qui court quand il
-devrait dormir.
-
---Il y en a un autre bien plus fou que moi, dit Youssouf l’infortuné.
-C’est celui qui vient à ma barbe me voler ma clientèle, et toujours me
-devance pour crier sa marchandise.
-
---Oh! oh! fit Ahmed, est-ce là le point? Je l’entends bien, moi aussi,
-et je l’ai vu, ton concurrent; mais il ne porte ni tasses à salep, ni
-vase d’étain plein de salep, ni salep, ni odeur de salep. Et je crois,
-je crois, je crois...
-
-Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf n’en pensa pas moins.
-
---Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me laisser veiller à ta place, la nuit
-prochaine?
-
---Bon! fit Ahmed, je comprends. Qu’il en soit à ta volonté!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, après son souper, Youssouf partit sans vouloir dire où il
-allait. Et Djanine, qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement: «Ah! si
-je pouvais le prévenir, l’autre, le délicieux! Mais, patience, il
-viendra bientôt. Dormons.»
-
-Elle dormit. Les chiens se battaient, les heures coulaient. Youssouf, de
-sa canne pesante, les annonçait en frappant sur les dalles, comme font
-les veilleurs de nuit. Les étoiles tournaient lentement avec le ciel,
-au-dessus de la ville, et, dans le petit cimetière tout proche, les
-cyprès droits et tristes avaient l’air de monter la garde autour des
-morts.
-
-... Rassim arriva, sans se douter de rien, et, du bout de la rue,
-commença de crier:
-
---Salep! Salepji! Salep!
-
---Ah! c’est toi qui prétends vendre du salep? dit Youssouf. Et où sont
-tes tasses, et où est ton vase d’étain, et où est la licence de Son
-Excellence le préfet de police qui t’autorise à vendre du salep?
-
-Or, comme Rassim se gardait de répondre, il le battit comme linge au
-lavoir. Puis, ayant repris sa respiration, comme un âne; puis, ayant
-soufflé de nouveau, comme un Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan
-sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en alla sur sa meilleure jambe.
-De l’autre, il boitait très fort. Et voilà pour lui.
-
-Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra dans sa demeure.
-
---C’est toi, mon amour? dit Djanine, dans l’ombre.
-
---C’est moi, ton amour, dit Youssouf d’une voix tranquille.
-
- * * * * *
-
-Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine, mais c’était de l’amour
-pourtant: Youssouf en profita.
-
---Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle faiblement, ce n’est pas
-ton heure.
-
---Non, dit-il bonnement, mais je crois que c’est la tienne.
-
-Il s’était aperçu d’une différence. Et, comme c’était un vrai sage, d’en
-profiter lui fut une grande consolation.
-
- * * * * *
-
---Évidemment, approuva Nasr’eddine, évidemment! Ce Youssouf-Zia fut un
-grand sage. La seule question est de savoir si tout le monde peut être
-aussi sage que lui.
-
---Mais il y a une suite, hodja, il y a une suite! poursuivit Kenân. Elle
-n’est peut-être pas aussi instructive, mais elle est charmante, elle est
-charmante! Écoute!
-
-A quelque temps de là, Hadji-Chukri, iman des derviches tourneurs, était
-assis sur une pierre plate, au milieu du petit jardin qui est tout près
-de la mosquée du sultan Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien ne
-bougeait, sinon ses mains qui égrenaient un chapelet aux boules de
-santal, et ses lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf
-perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous son grand bonnet de bure à la
-persane, demeuraient fort vifs.
-
-Une femme--et si jeune de taille et de port sous le _tcharchaf_ noir qui
-cachait son visage!--passa rapidement devant lui, disant:
-
---C’est celui-là, saint homme, celui-là dans le cimetière, qui est mon
-époux. Tu as promis...
-
-Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance de lever les yeux, mais son
-grand bonnet s’inclina d’un air savant.
-
-Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que tu viens de voir, s’apprêtait à
-déposer sur la tombe où dormait son père deux petits bols de riz encore
-chaud, tirés d’un beau vase en étain étroitement clos par un couvercle
-luisant où se lisait, en longues lettres arabes, ce verset du Coran sur
-les élus: «Ils auront tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les
-viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme
-des perles enfilées.» Je ne sais s’il est entièrement conforme à la
-logique d’apporter deux bols de riz à un élu qui dans le paradis possède
-déjà tant de choses meilleures: mais telle était la religion de
-Youssouf, parce qu’il avait le cœur simple.
-
-Du haut de ce petit cimetière de Stamboul, tant leur couleur était forte
-et violente, les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore semblaient
-remonter jusqu’à ses yeux. Avant toutes choses, avant les minarets des
-mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui
-déferlaient en vagues figées sur les pentes, c’était la beauté de ces
-eaux marines qui frappait, retenait, attirait comme une sorcellerie:
-vertes et bleues à la fois, transparentes, profondes. La Corne d’Or
-semblait la poignée d’un cimeterre avec ses émaux, ses turquoises, ses
-brillants, et le Bosphore en jaillissait comme une lame immense, jetée à
-plat entre les montagnes fendues.
-
-Comme l’heure en était sonnée, devant ce paysage magique Youssouf-Zia
-fit sa prière, suivant les rites, avec les génuflexions qui conviennent;
-et chaque fois qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses deux mains,
-la beauté des choses lui apparaissait plus vivante et plus forte. Les
-chrétiens ignorent qu’il faut considérer tout ce qui n’a pas de mesure,
-la mer, les montagnes, le ciel, du niveau d’un brin d’herbe. Les
-musulmans savent. Ils savent tout ce qui grandit Dieu.
-
-Youssouf se releva, reprit son vase d’étain, et quitta le cimetière
-après en avoir refermé la porte avec la grande clef de fer rouillée qui
-pèse près d’une demi-livre et qu’il remit au gardien de la rue. Ce n’est
-pas à cause des hommes qu’on ferme les portes des cimetières à
-Constantinople; les musulmans respectent leurs morts comme il faut: ils
-ne les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est à cause des chiens,
-qui ne sont pas bons musulmans.
-
---Que la vie est bonne, dans la solitude! se disait Youssouf. On dirait
-qu’elle est... qu’elle est déjà éternelle!
-
-Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix, et les yeux mi-clos, ainsi
-que font beaucoup de Turcs du populaire, quand ils sont sur les routes,
-parce que leur race n’oubliera jamais tout à fait que jadis elle était
-nomade, et que chaque cavalier des temps héroïques chantait ainsi pour
-lui-même, à travers les espaces indéfiniment plats, dans les prairies
-mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui l’observait ainsi que je te
-l’ai fait voir, lui dit enfin:
-
---Le salut avec toi, Youssouf! Mais que dis-tu de la vie éternelle?
-
---Qu’elle doit être comme celle-ci, juste comme celle-ci, quand on est
-seul au sein de la beauté des choses. Car c’est alors qu’on s’élève
-jusqu’à concevoir l’idée des perfections d’Allah, répondit le bon
-Youssouf.
-
---Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux Hadji-Chukri, sévèrement, il
-ne faut pas le croire, ya Youssouf: la solitude est condamnée par le
-Livre.
-
---Elle est condamnée par le Livre?
-
---En mille endroits. Est-ce que se glorifier de rester seul, jouir
-d’être seul, ce n’est pas prétendre--ô sacrilège!--s’égaler au Seul
-Unique? Est-ce qu’Allah--louange au miséricordieux!--n’a pas mis les
-étoiles en troupes, les herbes en touffes, les hommes en groupes? Est-ce
-que nous autres, derviches tourneurs, nous ne nous assemblons pas pour
-tourner, pour célébrer en tournant, tournant, tournant toujours, le
-tournoiement des astres dans le ciel? Est-ce que le Prophète--qu’il soit
-exalté!--n’a pas dit que les croyants ne devaient pas rester seuls, mais
-prendre femme, pour procréer d’autres croyants et vivre au milieu d’eux?
-
-»C’est pour cette cause, ajouta Chukri, que notre Prophète--qu’il soit
-glorifié!--a dit que toutes les fois qu’un croyant s’approche de sa
-femme, il ajoute un kiosque à la demeure qu’il occupera dans le paradis.
-
---Il a dit cela? fit le pauvre Youssouf.
-
---Il l’a dit. Et agir contrairement à ce qu’il a dit est un péché très
-noir, qui ne sera point pardonné.
-
---Qui ne serait point pardonné? répéta le pauvre Youssouf.
-
---Qui ne serait point pardonné, quand même on vivrait ensuite une vie
-dix fois plus longue que celle de l’éléphant.
-
---Ouallahi! fit Youssouf. Je n’en savais rien... Le salut sur toi,
-Hadji!
-
---Le salut sur toi, Youssouf!
-
-Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui s’éloignait; et il
-s’applaudissait dans son cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire sans
-offenser en rien la discrétion. La jeune femme au _tcharchaf_ noir, qui
-s’était tenue derrière le mur du couvent des derviches, se rapprocha de
-lui, si souple, si fraîche, si vive dans cette enveloppe sombre et trop
-large! Une anguille dans une nasse obscure, ya Allah! Voilà de quoi elle
-avait l’air. Et c’était Djanine, la femme de Youssouf.
-
---Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça le derviche du bout des
-lèvres.
-
---Allah t’a donné la sagesse, saint homme, répondit Djanine. Prends ceci
-pour les œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au dédain, je te prie,
-la pauvre offrande d’une pauvre femme.
-
- * * * * *
-
-Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur de salep, avait rossé
-Rassim, boucher trop entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas revenu
-chez Youssouf, crieur de salep, et Djanine avait trouvé que Youssouf,
-son époux, quand il voulait, pouvait remplacer Rassim avec avantage,
-avec avantage! Mais Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf mangeait,
-mais Youssouf sortait, mais Youssouf criait son salep; et puis il
-rentrait, et puis il mangeait, et se couchait, et dormait, et telle
-était sa journée, et telle était sa nuit; et quand il se levait c’était
-pour crier son salep, comme s’il n’y avait que salep au monde, et il
-s’en allait en sa route, et Djanine trouvait que c’était une mauvaise
-route.
-
-Alors, de sa part, une veuve âgée était allée, avant elle, parler à
-Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri avait dit: «J’entends ce que j’entends, je
-sais faire ce que je sais faire.» Et voilà l’histoire!
-
-Djanine avait de petits pieds, de petits pieds qui marchaient vite, de
-petits pieds qui couraient, quand ils allaient au plaisir. Et Youssouf
-avançait tout doucement, ya Allah! il méditait: un homme qui médite va
-doucement.
-
-Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans _tcharchaf_, en caleçons verts
-diaprés d’où sortait sa taille dans une chemisette translucide et une
-veste très ouverte. Elle avait un collier d’ambre jaune, un peu plus
-haut que les seins, et les petites boules claires montaient un peu et
-glissaient sur sa gorge ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que sa
-gorge bondissait.
-
-Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de la foi musulmane.
-
- * * * * *
-
---... Je crois que ce kiosque était un très beau kiosque, dit Youssouf.
-
---Un kiosque? interrogea Djanine d’un air innocent.
-
---C’est une chose que tu ne sais pas! dit Youssouf, qui était fier de sa
-science. Je viens de me construire un kiosque en paradis; c’est la
-récompense d’Allah.
-
---Loué soit le Rétributeur! s’écria Djanine. Que tu es beau, mon
-architecte!
-
-Le lendemain Youssouf alla encore vendre son salep et gagner avec son
-salep le pain du ménage.
-
---Le paradis vient, songeait-il, à l’heure où il est écrit. La faim
-vient en attendant, la faim vient tous les jours.
-
-Il disait cela, étant un homme raisonnable. Cependant il construisit
-encore un kiosque, par prudence et par idée de grandeur. Et Djanine
-l’aida avec conscience, et elle y mit de la magnificence, et ils firent
-une œuvre immense. Et quand ils eurent achevé la coupole, ils ajoutèrent
-des clochetons; après les clochetons, des pendentifs; après les
-pendentifs, des arabesques, et après les arabesques, un portique.
-
---Je crois, dit Djanine à son tour, que c’est un très beau kiosque.
-
---Je le crois, répondit Youssouf.
-
---Il sera pour moi, dit Djanine.
-
---Si tu veux, répondit Youssouf.
-
-Il bâillait fort, et s’endormit.
-
-Mais, le lendemain, Djanine suggéra:
-
---Il y a un kiosque pour toi, il y en a un pour moi, il n’y en a pas
-pour les hôtes que nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il en
-faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été.
-
-Youssouf réfléchit une minute et répondit:
-
---Djanine, je suis assez bien logé comme ça. Et puis il n’y a plus de
-place pour bâtir; je t’assure qu’il n’y a plus de place!
-
- * * * * *
-
---Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine. Mais en effet la fin de
-cette histoire, bien qu’au bout du compte plus morale, est moins
-instructive que son commencement.
-
-
-
-
-VI
-
-OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS UNE
-OPÉRATION PHILANTHROPIQUE
-
-
-La mésaventure dont Nasr’eddine avait été victime lorsqu’il s’enterra
-dans une des fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était point restée
-inconnue: à défaut des chameliers qui ne manquèrent point d’en faire
-leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân; à défaut de Kenân, Nedjibé.
-Ah! comme Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine! C’est depuis ce
-jour qu’on dit à Brousse, toutes les fois qu’il se casse un pot: «Voilà
-encore Nasr’eddine qui s’en revient du Paradis!» Et le saint homme alors
-passa pour un peu fou. D’autres disaient stupide: il n’était ni l’un ni
-l’autre; il aimait seulement parfois, comme les enfants, croire à une
-belle aventure. Quelques semaines plus tard, il n’était plus question
-que de son grand sens et de la parfaite connaissance qu’il avait des
-choses de la terre, s’il pouvait se tromper sur l’apparence et la nature
-des visions du Paradis.
-
-Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi, un Jeune-Turc d’entre les
-Jeunes-Turcs, qui avait fait ses études en Europe, et pour cette cause
-venait d’être envoyé en exil à Brousse par Sa Majesté: car Sa Majesté
-n’aimait point la science que les Occidentaux nomment Économie
-Politique, dont Néchat-effendi était tout farci. Il avait de grands
-projets de réformes.
-
---Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja, dit un jour Néchat. Ton âme est
-bonne, tu aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton cœur généreux; et
-tu sais comme ces chiens d’usuriers, les juifs et les chrétiens,
-exploitent les malheureux paysans?
-
---Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces paysans sont pauvres en effet
-comme bourdons d’automne qui n’ont rien amassé, bourdons dans leurs
-bourdonnières, et vivent encore, pourtant, quand il n’y a plus de
-fleurs. Le caïmacan vient, et leur dit: «As-tu l’argent, pour
-l’impôt?--J’ai de l’argent, mais c’est pour les semailles, pour acheter
-les semailles, Excellence.--Ça ne fait rien, répond le caïmacan, donne
-tout de même!» Et quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils songent:
-«Avec quoi ensemencerai-je? Je n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir,
-je vais mourir.» Et en attendant de mourir, ils se couchent sous leurs
-oliviers. Et alors il vient, le marchand d’argent, qui dit: Rustem, ou
-Nazmi, ou Sélim, ces oliviers produiront des olives. Je te donne tout de
-suite dix medjidiehs, pour cent oques d’olives.» Et cent oques d’olives
-valent presque le double. Il gagne au moins huit medjidiehs, le marchand
-d’argent, et il laisse au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas mourir.
-
---Eh bien, dit Néchat ardemment, si d’honnêtes gens, comme toi et moi,
-prêtions à ces malheureux, comme font les banquiers roumis en Europe, à
-cinq ou six pour cent, l’année faite? Ce ne serait plus l’usure, qui est
-défendue par le Livre, c’est l’aumône, hodja, c’est l’aumône.
-
---Ouallahi! fit Nasr’eddine, tu as raison. Ce n’est plus pécher, ce
-n’est plus pécher! Car tout est dans l’intention: la prospérité sur ton
-intention... Et qui as-tu chargé, mon fils, d’aller porter cette bonne
-nouvelle et faire les avances aux laboureurs?
-
---Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et Bachir le Borgne. Tu les connais, ya
-hodja.
-
---Je les connais, ya Néchat, je les connais. Tu vas avoir mon argent; et
-je prends comme ils te donneront. Comme ils te donneront, je prends.
-
- * * * * *
-
-En voyant qu’il triomphait à si peu de peine, Néchat se sentit inquiet
-dans l’âme de son âme. Car presque toujours, si un homme vous dit tout
-de suite: «Tu as raison!», c’est qu’il pense: «Il a tort, mais n’en
-disons rien; c’est mon avantage!»
-
-Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine hodja, s’aperçut que son mari
-avait été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs d’argent fin,
-et qu’il y avait pris tous les medjidiehs, et qu’il avait retourné le
-pot devant Néchat en disant: «Tu vois, tu vois, il n’y en a plus!
-Emporte ce que tu emportes, ya Néchat, et avec toi la paix!» quand
-Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la colère noircit ses yeux, la fureur
-enfla son nez, et ses doigts devinrent tout griffus, ses dix doigts
-devant sa poitrine.
-
---O toi, l’âne des ânes! dit-elle. Toi, plus fou qu’un lièvre qui court
-en mars et n’a pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme une araignée
-sans toile, ivrogne sans avoir bu, goitreux! Si tu ne voulais,
-décervelé, laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu le confier à
-Abraham-ben-Manassé, qui t’en aurait donné vingt-deux pour cent, l’année
-faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec d’Athènes, qui est encore
-bien plus malin que Manassé? Assassin de toi-même, bourreau de ta femme,
-brûleur de ta maison, tête plus vide que ta jarre vide, idiot!
-
---Un de nos plus saints califes a dit, répliqua Nasr’eddine: «La prière
-nous conduit à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous mène à la porte de
-son palais, l’aumône nous y fait admettre.» C’est une aumône que j’ai
-voulu faire, tu es témoin que c’est une aumône!
-
---Et avec quoi payeras-tu pour couvrir le toit qui est percé, ô infirme
-de raison? pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas fait d’ânon,
-imbécile? pour la terre qu’il faut faire valoir à bras loués, vagabond
-qui n’as pas d’esclaves?
-
---Allah est le plus grand! fit Nasr’eddine. J’ai dit que je voulais
-faire une aumône. Mes intentions sont pures, il n’est rien de plus pur
-que mes intentions! Mais il arrivera ce qui arrivera. C’est
-Abd-el-Kader-ben-Yaya, Bachir et Kenân qui sont chargés d’avancer
-l’argent: n’as-tu pas entendu?...
-
-Et il s’absorba dans une méditation profonde, et il n’y eut plus rien
-dans sa bouche, rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et voilà pour
-lui, jusqu’à l’heure.
-
- * * * * *
-
-Néchat avait passé de longues années en Europe. Il était éclairé parmi
-les musulmans: mais c’était aussi un croyant, car il n’est pas de plus
-vrai musulman qu’un vrai Turc. D’instinct, il cultivait davantage que la
-charité, la bonté, se considérant sans nul effort comme seulement l’égal
-des plus humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil, l’avarice, il les
-avait en abomination. Il y avait peut-être bien des choses auxquelles il
-ne croyait plus dans les prescriptions du Livre. Il se disait: «Quand
-elles furent écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on les écrivait.
-Mais il s’agissait de pratiques universellement respectées; et si on ne
-les avait introduites dans la nouvelle religion, les gens eussent pensé
-que c’était une mauvaise religion. Quand Mohammed ordonna aux fidèles de
-ne pas manger de porc ni boire de vin, il ne songeait même pas à leur
-santé, il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner l’adhésion de
-ceux qui croyaient à ces tabous. Cela, je l’ai appris dans les
-universités de France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant je ne
-violerai pas ces tabous, je vivrai en bon musulman, afin que les
-musulmans m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter des voies dont
-Mohammed n’a jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient être
-interdites. Les musulmans ne pensent qu’à leur salut dans l’autre vie.
-Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent aussi à sauver leur part de
-bonheur dans celle-ci.»
-
-Voilà comme rêvait le bon Néchat.
-
- * * * * *
-
-Arriva la saison des olives et l’on cueillit les olives, et l’on mit
-olives en corbeilles, puis olives en chariots, puis olives dans les
-pressoirs. Et tout le pays sentait olives: olives noires, olives
-fraîches, olives rancies, olives, olives. Et comme le hodja se promenait
-au bazar, il aperçut Néchat en conversation bien vive avec Bachir le
-borgne bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân l’astucieux.
-
---La paix soit sur toi, Néchat! dit Nasr’eddine. Nos amis auraient-ils
-manqué à placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en recouvrer le
-capital et l’intérêt, le petit intérêt; ou nieraient-ils ce qu’ils te
-doivent?
-
---Ah! dit Néchat désespéré, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela!
-Regarde au contraire quelle est ta part, d’après les comptes!
-
---Je regarde, fit le hodja.
-
---Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent livres?
-
---Cent livres, tu l’as bien dit.
-
---Eh bien, ces misérables t’en apportent cent cinquante-cinq.
-
---Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé, hé! voilà qui va bien! Je
-n’aurais jamais cru qu’un placement à l’européenne, cinq pour cent,
-escompte en dedans, une aumône, une aumône, fît rendre cinquante-cinq
-livres à cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes chers cent
-cinquante-cinq, où sont-ils? Qu’on me les donne; je les emporte.
-
---Mais, cria Néchat, tu ne comprends donc pas que ces réprouvés, ces
-voleurs, ces usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân...
-
---Hé là, hé là! fit Bachir. Nous agîmes pour t’obliger. Il fallait nous
-dire que tu étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour un homme
-raisonnable. Le moyen de croire que tu voulais faire pour rien du tout
-un commerce qu’on a toujours vu rendre cinquante-cinq du cent! Il
-fallait prévenir.
-
---J’ai prévenu! cria Néchat.
-
---Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais on ne pouvait pas croire que
-c’était sérieux. Et si on avait cru que c’était sérieux, on n’aurait pas
-travaillé avec toi. On a son honneur!
-
---Et même, si on avait voulu travailler, protesta Bachir, le borgne
-bavard, on n’aurait pas pu! Qu’est-ce qu’ils auraient dit les paysans?
-Ils se seraient méfiés. Ils se seraient demandé: «Quel intérêt ont-ils,
-ceux-là, à se faire payer moins cher que les autres? C’est louche, c’est
-très louche! Ils veulent nous voler!»
-
---Ouallahi, cria le hodja, il a raison.
-
---Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat, qu’on prête en Europe.
-
---En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte à ceux qui en font affaire
-cinquante-cinq pour cent, comme ici, très probablement; mais le commerce
-est retourné. On ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en donne; mais
-on leur fait payer cinq cents livres une chose qu’ils sont forcés de
-vous revendre deux cent cinquante un mois plus tard. Cela s’appelle des
-actions... Mais il n’y en a pas ici; il faut donc s’en tenir aux vieux
-usages. Pour moi, mes intentions étaient pures: j’ai voulu faire
-l’aumône; rends-moi témoignage que je voulais faire l’aumône. C’est donc
-Allah qui m’octroie ce don... Bachir, fais-moi part du don d’Allah!
-
-Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq livres. Mais il ne
-montra pas tout à Zéineb.
-
- * * * * *
-
-En la regardant, il était le seul à ne pas se féliciter outre mesure du
-succès de son opération occidentale.
-
---Kenân a raison, se disait-il; le Paradis, c’est la réalité, _moins_
-quelque chose; et, en attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi, on
-y trouve la réalité, telle qu’elle est.
-
-
-
-
-VII
-
-COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE
-ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT
-IL EN SORTIT
-
-
-«... Et, comme c’était un vrai sage, avait dit Kenân, parlant de la
-manière dont Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger du boucher
-Rassim, et profiter de la trahison de la belle adolescente, il se hâta
-d’en profiter.»
-
-Nasr’eddine se souvenait fort exactement de ces paroles. Il se les
-répétait sans cesse.
-
---Je pourrais sans doute, songeait-il, imiter cet exemple. Je
-pourrais--si Zéineb est ce que je redoute, mais je n’en sais rien, et je
-m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas cherché à le savoir--je pourrais
-rosser cet Ahmed-Hikmet, dont je me méfie; et puis, et puis... faire
-comme Youssouf-Zia fit à la belle adolescente. Mais si c’était moi qui
-fusse rossé? Kenân ne semble point avoir prévu cette hypothèse: elle est
-admissible, il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis que le plus
-avantageux toujours est de répudier une femme qui ne vous donne point la
-paix: cette solution en effet arrangerait tout; elle est décente, elle
-épargne l’honneur de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter sans plus y
-penser davantage, aller de ce pas chez le cadi. Comment se fait-il que
-j’éprouve quelque répugnance à m’y décider? C’est, hélas! que Zéineb
-m’est encore de quelque chose. Certes, les musulmans tiennent à cœur de
-ne point aimer leurs épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à ce que
-j’ai entendu dire, sont tombés sous la domination de ce sexe dont
-pourtant il est douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait une âme. Ils
-ont oublié la prière des juifs: «La bénédiction sur toi, Éternel, qui
-n’as point fait de moi une femme.» Et pourtant c’est de ces juifs qu’est
-sortie leur religion, comme la nôtre. Et ils sont devenus les esclaves
-soumis de ces impudiques, auxquelles ils permettent toutes les
-impudicités, même celle de montrer publiquement leur visage. Mais enfin,
-je connais mon âme. Je suis comme ces Bédouins qui sont nés dans le plus
-affreux des déserts, du côté de la Perse: ils passent leur existence à
-maudire ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans arbres qui leur brûle
-les yeux. Mais arrachés à leurs tentes, transportés dans la plus
-opulente oasis, à Damas même, la délicieuse, au bout de quelques mois
-ils se dessèchent d’ennui; ils ont envie de mourir; ils meurent. La
-vérité est que je ne demanderais pas mieux que de rafraîchir mon cœur et
-de jouir de mon corps dans les bras d’une autre femme, mais en gardant
-Zéineb: malgré tout, et si étrange que soit la chose, j’y suis habitué!
-C’est pourquoi le Prophète fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par
-malheur, je l’ai bien vu: aux temps où nous sommes il faut avoir volé
-comme un _vali_, si l’on veut être assez riche pour avoir deux femmes.
-
-Cependant il considérait Zéineb avec des yeux lourds et changés.
-Silencieusement il agitait ces problèmes, et en présence. Et Zéineb se
-demandait: «Par Allah! qu’a donc ce fou? Il n’est plus le même. Il est à
-la fois plus patient et plus sévère.»
-
- * * * * *
-
-Or il se trouva que Kenân, après sa conversation avec Nasr’eddine,
-confia à sa femme Nedjibé:
-
---Figure-toi, ô charmante! Ce hodja vient de me demander ceci et de me
-demander cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions sur le divorce? Il
-connaît la Loi mieux que je ne la puis connaître...
-
-De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb à la fontaine, lui dit à son
-tour:
-
---Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne pense plus à méditer sur les
-femmes du Paradis. Non! Il ne parle que de divorce; c’est divorce qu’il
-a en tête, c’est divorce et rien que divorce qui est l’objet de ses
-conversations!
-
---Qu’il fasse comme il veut, le chien! répondit Zéineb; j’ai mieux que
-lui, et je ne m’en sers pas!
-
---Je te crois, Zéineb, je te crois! répondit Nedjibé, tu es bien trop
-vertueuse!
-
-Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut.
-
---... Mais je m’en servirai, oui, je m’en servirai! songeait Zéineb en
-regagnant la demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai mieux encore que
-je ne m’en suis servie jusqu’à cette heure!
-
-Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît Ahmed-Hikmet.
-
---Voici des nouvelles, mes yeux! de grandes nouvelles, triomphateur! Mon
-époux,--qu’Iblis le prenne, et le garde en sa géhenne jusqu’à la
-consommation des siècles--songe à me répudier. Et tu m’épouserais,
-n’est-ce pas, mon roi?
-
---A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en pas douter!
-
-Mais il décidait à part lui: «Épouser une dévergondée qui trahissait son
-époux! Ce n’est pas à faire, par Allah! Ce n’est pas à faire!»
-
-Et, pour éviter cette échéance, en même temps que pour avoir Zéineb
-toute à lui sans risques à courir, il glissa quelques mots au
-gouverneur, qui à son tour glissa quelques mots dans l’oreille d’Aghich,
-son espion et celui de Sa Majesté.
-
---Il est temps, en effet, de donner une leçon à ce hodja, approuva le
-gouverneur: il se mêle de choses qui ne le regardent pas.
-
-La justice du Rétributeur, qui n’aime point les trahisons, voulut que,
-moins d’un an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à la tête d’une
-compagnie contre les rebelles du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son
-ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête: et voilà pour lui! Mais
-Nasr’eddine ne le put savoir: à cette époque Allah, dont les desseins
-sont impénétrables, avait décidé que, lui aussi, serait bien loin, et
-sinon mort, du moins en grand danger de mourir.
-
- * * * * *
-
-Après avoir réfléchi longtemps, il s’était résolu, selon son penchant, à
-ne rien faire. «C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus sage:
-comme le sort me fut écrit, je prends le sort!»
-
-Quelques jours avant l’événement qui l’arracha à sa patrie, il s’en fut
-accomplir sa promenade habituelle près de la fontaine inépuisable et
-claire qui est au cimetière de Bounar-Bachi; et c’était vers la fin du
-ramadan.
-
---Je suppose, pensait-il assez tristement, parce que le jeûne mettait un
-nuage noir dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah qui fit
-l’automne, et les hommes le ramadan. Que l’automne, en ce pays de
-Brousse, est beau, pur, frais sans être froid, radieux sans aveugler!
-Voici le ciel, le bon ciel bleu: il porte juste assez de nuages pour
-avoir l’air d’une robe de noces avec de beaux dessins ramagés. Voilà mes
-amis les arbres: ils n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils
-continuent de boire la lumière par leur cime, à manger la substance de
-la terre par leurs racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire ni me
-nourrir, parce que c’est ramadan! En vérité, je voudrais devenir un de
-ces arbres; leur sort est beaucoup meilleur.»
-
-Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi, celle qui tombe dans une
-vasque carrée faite de larges pierres, et si cachée sous les feuillages
-qu’on dirait d’un lit drapé d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois
-d’Abdallah le _cafedji_. Mais Abdallah le cafedji ne faisait point de
-café, ni n’en vendait, parce que c’était ramadan et que le soleil
-n’était pas encore couché. Il avait veillé toute la nuit, servant des
-clients pour gagner sa vie et jouant de la flûte pour son plaisir. Le
-matin, il avait un peu dormi; et maintenant qu’il était réveillé, ayant
-faim, il était maussade. Pour passer le temps et faire un effort qui
-l’empêchât d’écouter les cris de son estomac, il allait chercher, dans
-un tas de décombres, des pierres qu’il disposait ensuite en murailles,
-autour de son petit jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses deux
-cuisses, et le regardait en silence, aperçut tout à coup sur l’une de
-ces pierres la trace, à demi cachée par la mousse et la boue, d’une
-forme sculptée.
-
---Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver cette pierre plate? Il y a
-quelque chose dessus.
-
---Machallah! fit le cafedji étonné, je la nettoierai tant que tu
-voudras, si cela te plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très étrange,
-ô Nasr’eddine, et peut-être un peu perverse: car je suppose que si la
-mousse et la boue ont couvert cette pierre, c’est que Dieu l’a voulu. Ne
-sais-tu pas que même les pierres des tombeaux musulmans, si elles
-tombent, on ne doit pas les relever? Il faut respecter la Volonté. Car
-il n’est qu’une Volonté dans l’univers--et loué soit l’Unique!
-
---Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine, qu’il soit loué! Mais Sa
-Volonté a justement mis dans ma cervelle qu’il faut que cette pierre
-soit lavée.
-
---Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi, ce n’est pas difficile,
-hodja!
-
-Quand il eut jeté sur cette dalle quelques écuelles d’eau claire et
-qu’il l’eut grattée avec son couteau, et frottée avec la paume de ses
-mains, et lavée encore une fois pour effacer les dernières traces de
-souillure, ils virent qu’il était apparu de la beauté.
-
-C’était, sur cette pierre plate, le relief d’une jeune fille que les
-Grecs des anciens jours y avaient gravé pour perpétuer un peu le
-souvenir d’une vie, d’une jeunesse et d’une grâce qui trop vite
-s’étaient allées cacher derrière l’ombre éternelle. La mort avait tenté
-de détruire ce vieux marbre comme elle avait rongé la chair charmante.
-On ne voyait plus rien de la figure qu’un ovale attendrissant et vague,
-une forme délicate et presque évanouie. Mais chaste, intact et parfait,
-le cou s’attachait sur une épaule ronde; et puis, c’était un bras
-d’enfant qui devient femme; ce bras retombait doucement, doucement, le
-long de la poitrine et du ventre, d’un geste si souple et si facile
-qu’on songeait: «Ce n’est pas possible, ceci n’est pas de la pierre,
-cette main va se relever!» Les plis de la tunique, à peine troublés vers
-le bas par un mouvement des genoux, tout droits et cependant agités
-d’une vibration intime, comme ils le seraient sur un corps à la fois
-immobile et vivant, laissaient à découvert un tout petit sein de vierge,
-quelque chose de plus fort, de plus délicieux, de plus bondissant que
-toute autre cause de plaisir et de désir au monde: un petit sein de
-vierge dédaigneuse de l’homme, et pure comme le chant d’un vase de
-cristal frappé une seule fois au fond d’une chambre silencieuse.
-
-Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit à pleurer d’émotion par bonnes
-larmes qui descendaient sur ses joues barbues. «Tout cela était dans la
-nature, pensait-il, et pourtant je ne l’avais pas discerné. Comment cela
-se fait-il? C’est un mystère. Mais on doit méditer sur les mystères, et
-celui-ci est adorable. Je méditerai donc.»
-
-Il disait en même temps à haute voix:
-
---Que cette chose est belle! Loué soit Allah qui l’a conservée dans la
-terre au milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux. O mes yeux,
-que vous m’êtes une cause de joie! O mon âme, que je vous remercie
-d’être restée si jeune et si fraîche!
-
-Mais on s’était assemblé autour de lui. Il y avait là Redjeb, le
-cordonnier, celui qui paye les cierges aux cérémonies des derviches
-hurleurs; Akif et Khaliss, portefaix; Ekrem, un homme très pieux, et
-Aghich, qui était espion pour Sa Majesté.
-
-Redjeb demanda sévèrement:
-
---Est-ce là un prêche pour le ramadan, hodja? Que ne parles-tu de
-l’aumône, ou de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, ou des
-cinq prières?
-
-Ekrem, l’homme pieux, approuva de la tête. Mais il dit de plus:
-
---Est-ce que la représentation de la figure et de la forme humaines
-n’est pas interdite par le Livre? Tu ne te le rappelles plus, hodja, tu
-ne te le rappelles plus!
-
-Nasr’eddine regardait toujours la stèle. Ses doigts la tâtaient,
-l’interrogeaient pour savoir comment ce miracle avait été fait; il était
-en vérité ravi bien loin, et ne répondit pas. Alors Aghich, l’espion,
-demanda, d’une petite voix perçante:
-
---Oui, hodja, la représentation de la forme et de la figure humaines est
-interdite par le Livre. Tu te le rappelles, voyons! Tout le monde sait
-cela.
-
-Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient Nasr’eddine, frémirent en
-écoutant Aghich poser à son tour la question, car ils savaient bien
-qu’un espion n’est pas comme les autres hommes: il ne parle pas pour
-parler! Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement, répondit d’un air
-tout simple, et comme s’il disait une vérité connue de tous:
-
---Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on a changé tant de choses dans
-le Coran, mon ami, tant de choses!
-
- * * * * *
-
-Alors tous les assistants, même ceux qui avaient le plus d’affection
-pour Nasr’eddine, dirent d’une voix bien timide: «Il est temps de
-retourner à la maison!» Et ils s’éloignèrent en effet, les uns loin des
-autres, et précipitamment, sachant qu’il est dangereux, non seulement de
-proférer des paroles imprudentes sur la politique et la religion, mais
-de les avoir entendues, quand un espion est là pour en témoigner. Et, en
-effet, à quelques jours de là, Aghich ayant fait son rapport au
-caïmacan, le caïmacan au vali, le vali au ministre de l’Intérieur, le
-ministre de l’Intérieur au ministre de la Police, le ministre de la
-Police à un eunuque du palais et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on
-attacha de petites cordelettes très solides aux deux pouces joints de
-Nasr’eddine, on en fit tout autant à Khaliss et Akif, _hamals_,
-c’est-à-dire portefaix sur le marché de Brousse, et on les envoya,
-d’abord attachés à la queue d’un mulet jusqu’à la mer, puis enfermés
-dans la sentine impure d’un navire, jusqu’à Constantinople, pour y être
-interrogés.
-
-
-
-
-VIII
-
-COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER
-
-
-A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui
-fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des
-vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre
-heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des
-amandiers, tous les arbres auxquels--et, qu’en ceci, comme en toutes
-choses, il soit glorifié!--Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder,
-avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait
-son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien
-qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son
-herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les
-chevaux qui paissent--car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel
-lieu!--des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est
-verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui
-tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la
-mer! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison
-d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille
-petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de
-la paille: si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au
-long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux
-l’entretiennent, leur nid! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent,
-ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien
-du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit
-par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah; mais il en
-reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il
-n’enlèvera même pas.
-
-Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle,
-l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis
-de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et
-rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme
-lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau
-plein d’une eau limpide; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les
-mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et
-l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui
-portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et
-une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques
-contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait
-les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade
-de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux,
-et comptait les publier un jour en plaquette: bien entendu à un nombre
-infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts
-littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre,
-n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier
-avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à
-Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles:
-car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point
-écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet
-égard, sur M. de Saint-Ephrem.
-
---Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose
-d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère
-amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que
-goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et
-n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du
-sentiment qu’ici nous éprouvons: que les descendants des cavaliers
-mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la
-nature comme en jouissaient nos ancêtres latins? C’est ce que j’ai tenté
-de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y
-fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous
-dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement
-directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque
-le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il
-faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités
-de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs
-elle ne s’en doute pas; enfin employer des mots vagues pour les choses
-précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que
-doit consister l’Art.
-
-La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était
-déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait
-abordé ces rives.
-
-Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses
-impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de
-reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane;
-ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui
-discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de
-crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et
-d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète! Mais,
-venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand
-âge des _Contes Asiatiques_. Il se fallait cependant décider, si elle
-voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider.
-Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la
-Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas: de la Chine, il
-n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux
-qui se flattent de penser comme on doit penser: on ne court donc pas le
-risque de cruelles incertitudes.
-
-Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de
-celui-ci.
-
-L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur
-d’une grappe de raisin: une grappe lourde à faire pencher la tête de la
-bacchante qui s’en fût couronnée; noire et si mûre que ses grains se
-givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant
-les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait
-appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une
-curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il
-l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du
-premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à
-ses lèvres: jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le
-laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort,
-mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau,
-elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en
-Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste
-trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe
-de raisin; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa
-bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque
-part, comme par involontaire et insoucieux oubli.
-
-M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en
-intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez
-Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur
-l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils
-aperçurent le pauvre Nasr’eddine.
-
-Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient
-attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les
-deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un
-contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne
-buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les
-boules de son _tesbit_, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables
-mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le
-verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit
-encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les
-détourna! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en
-posture humiliée en présence de Francs infidèles; il n’aimait pas cela
-non plus...
-
-Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait
-s’était décousu. Cela lui faisait de la peine: sans avoir souci des
-beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa
-personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé
-ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande
-encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les
-mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches: mais il
-sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps,
-l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait: «Ces
-zaptiés sont des impies! Ils devraient délier leurs prisonniers, le
-temps au moins des ablutions rituelles et de la prière; alors, qu’Allah
-me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter!» Toutefois,
-voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne
-saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans
-la vie universelle: «Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne
-suis pas heureux! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste
-cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi? Ces bêtes, ces petites bêtes
-qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon
-infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand
-je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O
-Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine? Allah
-a le droit de ne te pas écouter. Cependant--malgré tout qu’il soit
-glorifié!--pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en
-spectacle à ces infidèles?...
-
-A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse
-de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus
-rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses
-paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité.
-Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau
-de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la
-baronne sur le captif:
-
---Vous voyez ce tas de poux? Eh bien, c’est un théologien!
-
---Un théologien? fit la baronne.
-
---Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que
-celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce,
-Embidoclis?
-
-L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le
-connaissait pas? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire! Mais
-les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans
-entre eux: la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler.
-Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance.
-
---C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier
-que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté.
-
---En vérité? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on
-traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées?
-
-Elle se promit de noter ce souvenir. Il avait de la couleur, et de
-l’imprévu: en Occident, on aurait gardé plus de formes envers un
-magistrat ou un ecclésiastique, même criminels.
-
---Pauvre homme! dit-elle.
-
-D’un geste instinctif, elle lui tendit la grappe de raisin. Le pauvre
-Nasr’eddine la prit, de ses deux poings unis et levés. Et il mordit à
-même, comme un renard furtif rué la nuit dans une vigne.
-
---S’il est vraiment un lettré, interrogea M. de Saint-Ephrem, pourquoi
-ne remercie-t-il point cette hanoum étrangère?
-
-Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, ayant médité,
-improvisa:
-
-«_Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice! Mais tu n’as pas oublié le
-malheureux sur ton passage. La bénédiction sur toi!_
-
-»_Tu regardes ces raisins que ta main m’a donnés--ô ta main, ta main
-généreuse, dont les doigts s’effilèrent vers la pitié!--ces beaux
-raisins ovales, à la peau violette. Et moi, misérable, ayant si
-grand’soif pourtant, je ne puis regarder que tes yeux: tes beaux yeux,
-tels les grains de cette grappe, comme eux violets, d’un ovale plus pur.
-Plus désirables!_
-
-»_La grâce sur toi, ô bienfaitrice! La fortune sur toi, la joie sur toi,
-l’amour sur toi. La joie sur ton amour, si tu aimes! Et que la beauté
-s’éternise en ton corps, comme en mon cœur la mémoire de ton geste
-descendu!_»
-
- * * * * *
-
---Il faut, suggéra la baronne à M. de Saint-Ephrem, que vous écriviez
-cela sur mon carnet.
-
-Elle se dirigeait vers sa voiture.
-
---Regarde! dit l’enfant grec à l’arabadji. Elle a de si hauts talons que
-l’air passe dessous comme l’eau sous les arches d’un vieux pont turc, et
-par derrière on dirait qu’elle va sur des jambes de bois!
-
-
-
-
-IX
-
-COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ
-
-
-Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et les deux hamals furent
-enfermés à Stamboul dans un cachot fort noir. Les hamals disaient en
-gémissant au hodja:
-
---Allah nous avait écrit cette aventure. Nous ne t’en voulons pas, saint
-homme, rien n’arrive sans la décision d’Allah--loué soit son nom!--mais
-tous les jours on nous donne des coups de marteau sur les doigts pour
-nous faire parler, et cela nous ennuie infiniment; car ces coups de
-marteau font très mal. Et cependant nous ne savons que dire sur cette
-vieille pierre, sinon que nous attendions, croyant que tu nous donnerais
-deux piastres pour la porter chez toi. Mais ils ne veulent pas nous
-croire.
-
-Le cachot où tous trois étaient enfermés se creusait, sorte de cave
-obscure et puante, sous les chambres d’un corps de garde, dans le Vieux
-Sérail. Les prisonniers, selon l’usage turc, n’étaient guère nourris que
-par la charité de pieux musulmans, désireux de s’acquérir des mérites
-aux yeux d’Allah. Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se
-ralentissait: alors les deux hamals redoublaient de plaintes. Mais
-Nasr’eddine semblait, lui qui jadis avait tant aimé la bonne chère,
-ainsi que les autres dons du Rétributeur, insensible aux cris de son
-ventre vide. Il grimpait sur le banc de pierre du cachot, essayant
-d’apercevoir, soit, en levant les yeux, le vol des mouettes et des
-hirondelles, soit, les baissant, le frisson bleu des ondes marines, car
-le soupirail s’ouvrait dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, presque
-au ras de l’eau; et il disait:
-
---Ces oiseaux semblent libres, ces vagues au contraire les dociles
-servantes du vent: et pourtant leur destin est pareillement inévitable.
-Je suis donc aussi libre que les oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne
-sont que des esclaves du sort. C’est une grande consolation. Cependant,
-si je m’en tiens à raisonner avec ma raison, sans théologie, je dois
-m’avouer que mes pauvres compagnons ne sauraient avoir complètement
-tort. Ni eux ni moi ne nous sommes jamais occupés de politique, et Sa
-Majesté le Sultan n’a coutume de sévir que s’il s’agit de politique:
-elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de discussion sur des points
-de foi. Il y a donc dans cet emprisonnement quelque chose d’insolite...
-J’ai idée que cet officier qui rôdait quelquefois autour de ma maison y
-pourrait bien être pour quelque chose: ô Nasr’eddine, te serait-il
-arrivé un autre malheur que d’être en prison?
-
- * * * * *
-
-Alors son âme noircissait, en pensant à Zéineb, son épouse, qui
-peut-être, décidément, ne s’était point contentée de troubler sa demeure
-d’insupportables reproches: mais il songeait également: «Si elle était
-ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux encore?»
-
-On lui donnait aussi, comme aux hamals, des coups de marteau sur les
-doigts. Mais il ne répondait rien, sinon:
-
---J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité! Qu’on me mène devant Sa
-Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et
-il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma
-doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des
-miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai
-miracle! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec
-Dieu et tous les êtres; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le
-Padischah.
-
-Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne
-fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui.
-
---Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les
-hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour
-m’assassiner? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas
-assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration
-publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de
-l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une
-tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là.
-Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police.
-
- * * * * *
-
-Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la
-septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant
-que les oulémas en décidassent.
-
---Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image? interrogea Haydar.
-
---Moi? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et
-j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de
-marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le
-vent de la mer; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu
-l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image.
-
---Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la
-représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as
-répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il
-se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là?
-
---C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as
-répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison?
-
---Comment croirais-je que tu as raison? fit Haydar indigné. Tu es
-possédé du Cheïtan! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis,
-ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent
-qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une
-Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre? Tout bon
-musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé
-au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète,--qu’il soit exalté!
-
---Je vais te prouver le contraire, dit Nasr’eddine. Quelle peine porte
-le Coran contre les voleurs?
-
---La première fois, cita le ministre de la septième police, ils auront
-le poing gauche coupé. Et en cas de récidive, le poing droit.
-
---Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, qu’on a changé tout cela?
-poursuivit Nasr’eddine.
-
---Que veux-tu dire? demanda le ministre.
-
---Est-ce que tu connais un seul pacha, Altesse, un seul préfet, un seul
-sous-préfet, un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit manchot? Ils
-ont leurs deux bras, Altesse, et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras
-pas croire que vous ne volez point. Tu vois bien qu’on a changé quelque
-chose au Coran!
-
- * * * * *
-
-Le grand vizir venait justement d’instituer, à son bénéfice, une taxe
-secrète de trois métalliques par livre de viande vendue chez les
-bouchers de Constantinople. Craignant que Nasr’eddine et ses deux
-complices supposés n’en eussent appris quelque chose, en apparence par
-mesure d’indulgence, mais en réalité pour qu’il ne comparût point devant
-les oulémas, auxquels le hodja aurait pu ébruiter l’affaire, Haydar fit
-élargir celui-ci, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople
-avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs
-années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.
-
-Pour Khaliss et Akif, _hamals_ du marché, il leur permit de retourner à
-Brousse. Revenus dans leur demeure, les deux portefaix instituèrent un
-culte domestique en faveur de la pierre plate, obscurément sculptée, vu
-qu’elle avait été la plus forte, et les avait fait sortir de prison.
-
-
-
-
-X
-
-COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT À
-CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER
-
-
-... Haydar, ministre de la septième police, avait fait mettre
-Nasr’eddine en liberté, lui interdisant toutefois de quitter
-Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire
-durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.
-
---Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce
-séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur:
-souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma
-demeure te seront ouvertes: car j’aime ta conversation. Par Allah, oui,
-en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand
-sage.
-
-Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il
-jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait
-assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de
-mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait
-donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris
-d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc; encore qu’il
-fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans
-l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner,
-d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau
-dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au
-bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus,
-cependant il avait de la bonhomie; il aimait sincèrement la
-conversation.
-
---Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine.
-
---Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence,
-poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à
-Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture; et
-par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers.
-
-Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent
-ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante
-ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur
-la gloire et les attributs d’Allah: une cellule de dix pieds carrés,
-sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un
-foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante
-ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il
-concevait la Foi.
-
---La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière? fit-il. Ne
-méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari,
-l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie?
-
---Pourquoi faire? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un
-maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le
-foyer? Allah y est, puisqu’il est partout: je regarde cette cendre...
-Nasr’eddine, il faut écouter la parole: «Ne t’appuie pas à l’arbre, car
-il séchera; ne t’appuie pas au mur, car il croulera; ne t’appuie pas à
-l’homme, car il mourra!»
-
-Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y
-accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et
-faisait avec lui la première prière; puis il sortait pour aller mendier
-quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux.
-
- * * * * *
-
-... Sur le pont de Galata, tout le monde y passe... Il est hideux,
-bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans
-cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou
-en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki
-tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point
-toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui
-n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés
-d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un
-village, un faubourg de l’énorme ville; il a ses mœurs, ses lois, ses
-indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens,
-qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople;
-et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au
-moins deux fois par jour.
-
-Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des
-infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des
-singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins
-en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets
-noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par
-milliers à la fois. Piétinement de chevaux: cinquante houzards
-repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent; leurs
-grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux
-plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah! ils ne vont
-pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des
-manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la
-conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.
-
-Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix,
-des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre
-énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en
-construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de
-chanvre, doublé de cuir; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés
-en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins
-saillants; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes
-monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte
-de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs
-en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et
-ventrus; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles
-et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des
-gestes comme pour prier,--et puis l’eau, sous toutes ces choses qui
-dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui
-se mettrait à fondre.
-
- * * * * *
-
-En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines.
-
-Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire,
-lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du
-Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin
-vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées
-dont les fondations reposent dans les nues: assomption miraculeuse,
-impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est
-si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les
-citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées
-par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme
-une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est
-des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les
-minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies
-roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle
-au-dessus.
-
-Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité
-de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en
-poussière et en pourriture?
-
-C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber
-ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien: non! Seulement on ne
-fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse
-l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du _podion_.
-Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des
-années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré.
-Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.
-
-Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant
-toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui
-vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence... Il faut
-longtemps pour en découvrir la cause; mais un jour on s’aperçoit que
-cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les
-rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant
-toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend
-brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant,
-joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une
-impression formidable et inhumaine.
-
- * * * * *
-
-Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le
-cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues
-de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout
-aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un
-coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque
-d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du
-moins y plane encore.
-
-Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein
-de remords, il lui éleva ce turbé: et c’est comme une volière où à la
-place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre
-misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante
-n’a pas six mètres de large: il faut si peu de place au fantôme d’un
-adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un
-jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes! Ainsi sa dernière
-demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme
-l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite
-couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose
-de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la
-fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des
-mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc,
-puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des
-feuillages, harmonieux, transformés--sur un fond vert pomme pâle, le
-vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois
-entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du
-dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et
-verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de
-ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une
-matière moins destructible.
-
-Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et
-délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les
-colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne,
-contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte
-de sofa de pierre; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes
-heures du jour. Il élève des poules qui caquettent; au delà des grilles,
-les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais
-n’a l’air d’acheter; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser
-sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse.
-
-Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la
-petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et
-qu’on ne revoit pas; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y
-vient aussi des espions, comme partout: alors on se tait. Mais enfin il
-est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine
-a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus
-souvent est un marchand de marée: il apporte avec lui une odeur d’algues
-et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur
-son vieux Caftan de drap brun.
-
-Il doit y avoir aussi un confiseur, car le tablier de cuir de celui-là
-est tout empesé de sucre fondu; et des officiers aux tuniques très
-râpées, et des Turcs presque riches: leurs stamboulines sont très
-propres, leurs babouches fines, et leur fez, de première qualité, est
-toujours repassé de frais. Nasr’eddine suppose que ce sont des
-propriétaires du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup d’eux, il a
-trop à faire déjà de retenir dans sa mémoire les paroles de celui qui
-parle et de fixer ses traits qui sont si fins et si mobiles, ses gestes
-si vifs et pourtant si contenus. Il éprouve à le voir le même plaisir
-que dans son enfance à regarder les grandes personnes quand elles
-parlaient de choses qu’il ne comprenait pas, avec des mots inconnus,
-mais où se devinaient de la gaieté, de l’ardeur ou de l’amour.
-
-Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. Il porte un dolman bleu
-dont les boutons de cuivre ne sont pas très bien astiqués, et aux
-manches les espèces de chevrons qui sont dans l’armée turque l’insigne
-des grades. Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête d’une compagnie:
-on le voit au café presque tous les jours depuis le midi jusqu’au soir;
-et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes croisées, durant de
-longues heures, il a pris vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied à
-un guerrier. Quand il ne parle pas, sa bonne figure ronde paraît toute
-terne et bien niaise; mais s’il ouvre la bouche, le coin de ses lèvres a
-mille petits plis qui ne sont jamais les mêmes et disent des choses
-différentes; ses petits yeux noirs éclatent tout à coup de malignité
-comme ceux d’un vieux corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes
-levées, renversées, dressées, des signes qui sont un langage. Il y a
-aussi, parmi les auditeurs, un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent en
-s’émerveillant, car ils savent au fond, bien qu’ils se refusent à
-l’avouer, qu’il n’est que les Turcs dans ce pays d’Orient pour avoir de
-l’esprit. Les Grecs ont la logique du discours, les Arméniens la science
-du calcul et des affaires; mais ils ne savent ce que c’est que de
-changer les mots en images, d’en prolonger le sens par la manière dont
-on les place, d’en faire des symboles vivants au lieu de signes usés.
-Mais peut-être dédaignent-ils cet art en même temps qu’ils en jouissent;
-et ils ont alors ce plaisir de riche: de mépriser tout en s’amusant.
-
-Parfois on voyait s’arrêter des touristes européens venus pour visiter
-le turbé. Il y avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient fort
-pieusement tout ce que le guide ordonne de regarder. Il y avait des
-Allemands, généralement habillés de vert et portant derrière leur
-chapeau un petit blaireau tout en poils, pareil à celui dont usent les
-barbiers dans leur boutique: ils prenaient des airs de seigneurs, et se
-faisaient donner des chaises, mais consultaient un petit livre rouge,
-fiers d’être bien sûrs de ne point payer leur café plus cher que le
-prix. Il y avait aussi des Français.
-
-Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions littéraires, d’après
-les meilleurs auteurs; et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient
-de boire leur tasse accroupis à l’orientale, les pieds sous leurs
-fesses; mais, le temps d’un cri, oubliant leur littérature, ils
-recommençaient de parler entre eux de leurs souvenirs parisiens, et
-bientôt ressentaient dans les cuisses des crampes douloureuses. Alors
-ils se remettaient debout, en souriant d’un air contraint; puis, par
-esprit de sociabilité, autant que pour la littérature, essayaient de
-dire à ces Turcs des choses polies, principalement au capitaine Réchad,
-qui entend quelques mots de leur langue. Il y avait souvent des dames,
-et celui qui prétendait leur parler avec le plus d’assurance concluait
-ordinairement, comme on se levait:
-
---Ils vivent encore comme au temps des Mille et une Nuits!
-
---Machallah! comme au temps des Mille et une Nuits! dit Réchad,
-traduisant encore une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient:
-«Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, qu’est-ce qu’il a dit?» Il n’y a plus
-de Mille et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent chez nous, il n’y
-saurait demeurer odeur des Mille et une Nuits, pas plus que de
-crocodiles dans les rivières où ils font passer leurs bateaux à vapeur!
-Et c’est ce qu’on a bien vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la
-mer et qui pourtant n’est point encore tout à fait à eux.
-
---Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, que tes histoires sont
-véridiques et merveilleuses.
-
---Écoutez donc, ô vous tous! fit Réchad.
-
- * * * * *
-
-Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête du hodja et des autres
-écoutants, une cigogne avait l’air d’écouter aussi.
-
-
-HISTOIRE ÉDIFIANTE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER
-
-... Sachez d’abord qu’il est un pays que, de même que celui-ci, les
-infidèles n’ont encore tout à fait pris aux vrais croyants, et le
-souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai un khalife, pour que
-vous ne le reconnaissiez point, et que je puisse conter ce conte
-véritable avec plus de liberté. Toutefois ces infidèles, étant
-insatiables, y sont entrés sous prétexte de nous prêter de l’argent, et
-nous avons mangé l’argent, et ils ont envoyé des soldats pour réclamer
-l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats, mais ces soldats nous
-ont un peu battus; et alors, derrière les soldats, il est venu un
-résident, un homme sans barbe, avec une figure très propre, comme s’il
-se faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes les fois qu’il dit:
-«Je veux!» le khalife soupire: «Il n’y a pas d’inconvénients,
-j’ordonne!» Et on appelle ça un protectorat.
-
-Et pendant que les musulmans multiplient les prières, les infidèles
-multiplient les chemins de fer; et quand ils partent en guerre, ils nous
-disent: «Paye donc, mon cher!» Et quand nous disons: «C’est cher!» ils
-répondent: «C’est votre affaire!» Et ainsi les Roumis prospèrent, quand
-pour nous la vie est amère.
-
-Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait point, parce que,
-jusqu’à ce jour, la prospérité n’avait pas été écrite pour lui au
-registre où tout est écrit; et, selon les gens, c’était un cordonnier
-qui se nommait Martin, venu d’une ville d’où partent beaucoup de
-navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant d’heures et tant d’heures,
-il travaillait dans son échoppe de la rue Bab-Azoun! Il martelait avec
-son marteau, il aiguillait avec son aiguille, il poissait avec sa poix;
-mais il avait autour de lui plus de vieux souliers que d’escarpins
-neufs, et bien souvent on n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs
-d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni boukoufas de bon poids, ni
-même une mauvaise piastre de quatre sous, ni argent, je dis, ni odeur
-d’argent; et pour de l’or, il n’en voyait que dans les cheveux de sa
-femme.
-
-Car lorsqu’il plongeait son front dans la chevelure de cette favorisée
-du ciel, ouallahi! c’était comme s’il se promenait dans une mine d’or;
-et la face de cette créature divine était comme la lune à son
-quatorzième jour, et ses deux mains comme des lis, et ses seins comme
-deux coupoles de marbre blanc terminées par des pointes de cuivre rouge,
-et tout son corps comme un océan de désirs. Et quand il avait pris sa
-joie avec elle, la nuit, après avoir mangé du pain et des oignons, il
-laissait aller sa tête près de cette tête lumineuse, et il se disait:
-«Où est ma chance, où est ma chance? Il faut que je trouve ma chance
-pour que je vête, pour que j’honore, pour que je couronne de diamants
-une femme qui mérite des diamants, pour que je rende lisses et pures ses
-mains qui viennent de récurer un chaudron!» Il s’endormait en y pensant,
-il y pensait encore le matin, à son réveil, il inventait mille moyens
-d’amasser une grosse somme d’argent, car c’était un homme d’esprit très
-actif, comme la plupart de ceux qui tirent l’alène: et il ne trouvait
-rien, car, ainsi que le dit un proverbe très sage: «Pour faire de l’or,
-il faut beaucoup d’argent.»
-
-Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est tout-puissant. Il avait décidé,
-dès le jour de la création du monde, qu’un âne mâle se prendrait d’une
-fantaisie scandaleuse pour une ânesse, non loin de la boutique du
-cordonnier, juste un jour où le khalife passait par la rue Bab-Azoun,
-avec tout son cortège, le khalife dans sa belle voiture incarnadine et
-or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa suite d’Anglais coiffés du fez des
-croyants--maudits soient ces réprouvés!--C’était une belle ânesse et un
-bien plus bel âne. L’ânesse s’ébrouait entre ses deux couffins très
-lourds, l’âne marchait sur deux pieds seulement, comme un seigneur très
-fier, en chantant d’une fort belle voix; et les marchands de poissons
-frits, les femmes qui cuisent les galettes de mil, l’homme qui danse en
-tenant un bâton en équilibre sur son derrière, tous ceux qui vivent dans
-la rue, vendent, mangent, boivent, dorment, rient, pleurent, meurent
-dans la rue, béaient, criaient, s’attroupaient, devant cet âne et cette
-ânesse possédés du diable.
-
-Voilà pourquoi la cordonnière sortit de la boutique du cordonnier, et le
-khalife vit la cordonnière.
-
-Une rose blanche teintée de rose et un insecte vert qui lui mange le
-cœur: tel chacun de ses yeux dans sa face vermeille, ô hodja! Et tu
-connais aussi, d’après ce que j’ai entendu de tes malheurs, les statues
-que les Grecs incirconcis ont taillées dans un marbre un peu rose; ils y
-mettaient des yeux d’émeraude, et quand on les tire des ruines, elles
-ont l’air encore pâmées mais déjà tristes, comme si on venait de faire
-fuir le genni qui depuis des siècles jouissait de leur corps dans la
-solitude. Telle apparut la cordonnière, et le khalife fut ému à la
-limite de l’émotion, et son cœur s’agita dans sa poitrine comme un cygne
-tumultueux qui va s’envoler:
-
- * * * * *
-
-_Tu es venue de bien loin pour éclairer cet empire, ô étrangère, et ta
-beauté illustre ta robe pauvre comme le soleil change un tourbillon de
-sable en une tour de diamants._
-
-_Et je ne te connaissais pas avant cette heure, et je te connais
-maintenant comme si tu avais dormi, enfant, avec moi, dans le même
-berceau. Ma vie est ta vie! Est-ce qu’il y a d’autres femmes au monde?
-Je ne le sais plus! Je te préfère!_
-
-_Sont-ce des grêlons tombés du ciel, ou bien tes dents? L’horizon tout
-entier du couchant, ou ta chevelure? Il n’est plus que toi, il n’est
-plus que toi!_
-
-_J’ai connu des Hindoues, que je croyais les plus belles de la terre, et
-leurs deux hanches s’élargissaient, harmonieuses, comme les cornes d’un
-oryx. Mais je t’aime mieux, toi claire et pâle, avec ta croupe plus
-droite, et la fierté de tes bras blancs._
-
- * * * * *
-
-Tels sont les vers que le khalife improvisa pour célébrer son grand
-amour, et ils demeureront à jamais, si Allah le veut! Mais si le khalife
-vit la cordonnière, la cordonnière vit très mal le khalife, parce que
-l’âne l’intéressait davantage.
-
- * * * * *
-
---Je ferai venir cet artisan, dit le khalife au vizir Osman-ben-Hakem,
-et je lui donnerai la somme qu’il voudra pour divorcer.
-
---O! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras pas cette femme à son
-époux. Elle te coûterait trop cher!
-
---Elle me coûterait, dit le khalife, mille livres turques.
-
---Elle te coûterait ton empire!
-
-Et comme le khalife ne comprenait pas encore, il continua:
-
---Elle te coûterait ton empire, à cause des Anglais. Ils ont lu, dans un
-livre qu’ils nomment la Bible, que le grand Daoud, père du grand
-Soliman, lui-même fut blâmable pour avoir fait à peu de chose près ce
-que tu veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine des gardes. Ils ont
-inventé une vertu qui n’est pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun
-autre peuple: et c’est qu’il ne faut jamais être amoureux de telle sorte
-qu’il en soit parlé dans les journaux.
-
-Alors, le nez du khalife fut gonflé par la colère noire, et il cria:
-
---Si tu ne fais pas en sorte que cette femme entre dans mon palais, sans
-que je perde mon empire, je te ferai accuser par les Roumis d’un crime
-qu’ils ne pardonnent jamais, et qu’ils appellent le patriotisme! Et ils
-t’enverront à Koweït, où tu mourras sous les moustiques et les puces!
-
---Entendre, c’est obéir, dit Osman.
-
-Mais il ne savait comment obéir, et son âme était secouée de crainte
-dans sa chair comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi il rentra
-chez lui avec un front obscur et dit à sa femme Aneïsa:
-
---Hâtons-nous de vendre en cachette tout ce que nous possédons, et de
-l’envoyer à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand d’argent. Car la
-disgrâce est sur moi et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai
-transporté sur un navire à Koweït, où je mourrai sous les moustiques et
-les puces.
-
---O mon maître, dit Aneïsa, mange d’abord ces confitures de roses, que
-j’ai préparées moi-même, ces boulettes de chair d’agneau et ces
-excellents _kébabs_; et ensuite, je t’écouterai, si tu daignes te
-confier à ta servante.
-
-Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et sa femme lui donna un conseil
-d’entre les conseils.
-
- * * * * *
-
-C’est sur ce conseil que, le lendemain, le vizir alla, en grande pompe,
-vers la rue Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de ses serviteurs
-le suivaient, et tous étaient à cheval, sur des chevaux qui bondissaient
-comme des faons. Et le peuple disait: «Où va-t-il, cet Osman, lumière du
-khalife?» Tous furent bien étonnés quand ils virent qu’il descendait
-devant la boutique du cordonnier.
-
---Cordonnier, dit le vizir, cordonnier, mes bottes me font mal. Or çà,
-donne-moi une paire de bottes, et dépêche, dépêche, dépêche!...
-
-Le pauvre homme essuyait ses mains toutes noircies sur son tablier vert.
-Quelles chaussures, quelles chaussures étaient dans sa pauvre échoppe
-dignes d’un si grand seigneur! Il ne savait pas, mais Allah est plus
-savant. Et sa bénédiction lui inspira de demander à sa femme les bottes
-qu’un seigneur français n’était jamais venu chercher, faute d’argent.
-
-Et sa femme chaussa les bottes au vizir en appuyant le pied de ce
-personnage exalté sur son propre genou rond. Son cœur battait un peu
-vite, elle ne songeait pas à sa beauté. Elle se disait: «Elles n’iront
-pas, elles n’iront pas!»
-
-Mais le vizir cria, d’un air émerveillé:
-
---Ah! quelles bottes, quelles bottes, quelles bottes!
-
-Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent autour de lui:
-
---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes!
-
-L’un disait: «Elles ne sont pas sottes!» Un autre: «Si belles, au bas
-d’une culotte!» Un autre: «Trop belles pour fouler la crotte!» Un autre:
-«Chausse-les vite, après ça, trotte, trotte et trotte!» Et tous
-reprenaient en chœur:
-
---Ah! quelles bottes! quelles bottes! quelles bottes!
-
-Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi, cinq livres! Puis il
-sortit, et le cordonnier lui mit cette botte, cette chère botte, dans
-l’étrier d’acier, tandis que tous autour de lui, remontaient sur leurs
-chevaux pareils à des faons. Les gens stupéfaits disaient:
-
---Son Excellence le vizir habille ses pieds sacrés chez notre ami
-Martin. Martin est grand! Il paraît que Martin travaille le cuir comme
-un artiste. Ouallahi! On apprend tous les jours!
-
-A compter de ce moment, l’échoppe devint le rendez-vous du beau monde,
-et le cordonnier était heureux, sans désirer davantage, de voir quelques
-écus blancs s’empiler au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain
-jour un capitaine de police.
-
---Cordonnier, dit le capitaine de police d’une voix tonnante,
-cordonnier! Est-ce toi qui as fourni une paire de bottes à Son
-Excellence le vizir?
-
-Alors, l’âme du cordonnier fut saisie d’épouvante, parce qu’il pensait,
-comme beaucoup d’autres personnes, que les gens de police ne se
-dérangent jamais pour le bien des pauvres.
-
---Oui, dit-il en tremblant.
-
---Ah! c’est toi! Ah! c’est toi! Eh bien, Son Altesse le khalife--la
-bénédiction sur lui!--te mande en sa présence. Allons, dépêche!
-
-Alors, le cordonnier jeta un regard sur son tablier sale et ses mains
-noires et dit:
-
---O noble capitaine de police, je ne suis pas en état de me présenter
-devant un si grand prince. Laisse-moi au moins changer de vêtements.
-Considère l’indignité de ceux-ci.
-
---Ça ne fait rien, viens comme ça, viens comme ça!
-
- * * * * *
-
-... Quand le cordonnier se trouva devant le khalife, il tremblait de
-tous ses membres, et, après s’être incliné très bas, il attendit sa
-destinée dans la terreur.
-
---Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait des bottes à
-Osman-ben-Hakem, mon serviteur que voici?
-
---Hélas! répondit-il, c’est moi-même!
-
---Ah! quelles bottes! Ah! quelles bottes! dit le khalife. O prince des
-cordonniers, poète de la chaussure, roi du cuir, empereur des semelles!
-Et comment as-tu osé vêtir les viles extrémités de mes sujets sans
-offrir d’abord les prémices de ton génie à mes pieds augustes? Je veux
-douze paires de bottes. Dépêche, dépêche!
-
-Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite de l’émerveillement, se
-pencha vers les pieds augustes; et il s’agenouilla, et il calcula, et il
-prit mesure avec sa mesure, et il écrivit avec son calame, que les
-Roumis appellent un crayon.
-
---Quelle grâce! quelle grâce! dit le khalife. Quelle douceur dans les
-mains, quelle rapidité dans la cogitation, quelle prestesse dans les
-mouvements! En vérité, tu as excellé. O maître des maîtres, sultan du
-maroquin, empereur du veau et de la chèvre, tireur d’alène incomparable,
-ferais-tu bien des souliers pour mes dix mille soldats, mon armée
-entière, invincible et déguenillée?
-
---Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir, bredouilla le pauvre
-cordonnier, il faut acheter des milliers de livres de cuir, et ton
-serviteur ne possède que quelques misérables piastres.
-
---N’est-ce que cela! dit le khalife. Qu’on lui compte trente mille
-livres d’or, qu’on lui prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on lui
-donne le palais de notre ancien vizir Abdallah-ben-Ismaïl, que nous
-mîmes en prison pour faire plaisir aux Anglais, nos nobles amis. Et nous
-le nommons pacha, afin qu’on tremble et qu’on obéisse!
-
-Et le cordonnier, devenu Martin-pacha, s’exclama de toute son âme:
-
---Vraiment, vraiment, c’est comme dans les _Mille et une Nuits_!
-
-Et le vizir répondit:
-
---Inchallah! C’est ce qu’a voulu le khalife notre maître, qui égale
-Haroun-al-Raschid.
-
- * * * * *
-
-Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé à la minute en un seigneur
-pacha, fournisseur des armées de Son Altesse le khalife, riche,
-glorieux, égal des premiers parmi les premiers. Et la femme du
-cordonnier devint la plus belle dame d’entre les belles dames, et son
-extérieur devint digne de son intérieur, j’entends son corps miraculeux,
-et elle fut invitée au prochain bal de la cour, avec son mari,
-fournisseur opulent, pacha magnifique. Et c’était ce que Son Altesse le
-khalife, conseillé par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu, dans
-l’astuce de sa générosité, allumée par le feu de ses désirs.
-
-Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse délectable du cordonnier,
-vêtue d’une robe de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la fausse
-impudique! sa gorge où frémissaient deux colombes vivantes; et les
-perles de son collier avaient l’air d’éclairer son cou, comme les lampes
-mystérieuses que les chrétiens savent allumer éclairent, la nuit, les
-pierres des routes en les rendant blondes.
-
-Or, le khalife, après qu’elle lui eut été présentée, ayant décidé que le
-moment était venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité d’accomplir,
-l’emmena dans une chambre où tout était préparé pour ses desseins, car
-il était seul avec elle, et la lumière était mystérieuse, et la
-fraîcheur insidieuse, et la musique voluptueuse, et la couche très
-moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements de son cœur et de ses
-mains, il enlaça très ardemment le col de la divine cordonnière, en
-disant:
-
---_J’ai donné tout ce que je pouvais donner pour t’avoir, ô miraculeuse,
-et ce que j’ai donné ne vaut un ongle de tes orteils._
-
-_Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple, me brûle, me brûle! Mais
-ton corps est toute la mer, et que je m’y noie enfin pour me
-rafraîchir!_
-
-Mais elle se dégagea avec un grand cri, car les femmes de Roumis
-prétendent quelquefois se garder elles-mêmes, quand leurs époux ne les
-gardent pas, ce qui est plus incompréhensible que tout ce qui est
-incompréhensible, et plus bête que tout ce qui est bête; et elle
-s’enfuit, les cheveux déliés sur ses épaules nues, jusque dans la salle
-où était son mari, Martin-pacha, cordonnier magnifique.
-
-Et le cordonnier vit sa chance, telle que la lui offrait le Rétributeur,
-et s’écria:
-
---Ah! c’est comme ça! Ah! c’est comme ça! Et tu veux faire à ma femme, ô
-khalife, ce que fit le grand Daoud à la femme d’Ouriah, capitaine des
-gardes! Et c’est pour ça que tu m’as donné trente mille livres, et un
-palais, et du cuir! Mais tu n’auras pas ma femme, et je garde les trente
-mille livres, je vends le cuir, je vends le palais, et je te quitte: car
-tu n’oseras rien dire, à cause des Anglais qui parleraient de ton
-histoire dans les journaux, pour que tu ne sois plus un khalife, et que
-tu deviennes rien du tout, dans une île de rien du tout!
-
- * * * * *
-
---Voilà comment, ô mes amis, conclut Réchad, le cordonnier s’en retourna
-vers la ville que l’on nomme Marseille, avec son pachalik, ses trente
-mille livres d’or, l’argent de son palais, et sa femme avec qui le
-khalife--la bénédiction sur lui--n’avait pas eu ses joies. Et ceci vous
-prouve que le temps des _Mille et une Nuits_ est passé, car, au temps
-des _Mille et une Nuits_, le cordonnier aurait été cocu.
-
-
-
-
-XI
-
-COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE ET
-DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS
-
-
-Tous les vendredis, au coucher du soleil, Nasr’eddine allait présenter
-ses devoirs, ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre de la
-septième police.
-
-Le _konak_ d’Haydar-pacha est un vieux palais de bois, peint en blanc,
-sur la rive européenne du Bosphore. Du côté de la mer, sa charpente
-ajourée lui donne l’air d’une corbeille suspendue au-dessus des eaux,
-qui montent presque à la hauteur de son pavé de marbre. Même au plus
-cuisant des chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur voluptueuse; et
-dans cette grande salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur offrait le
-repas du soir, on ne voyait aucun meuble qu’une table ronde très basse,
-des coussins et des tapis: des tapis sur la muraille, des tapis sur de
-larges sofas, au pied des murailles. Le soir tombait peu à peu sur le
-Bosphore et sur un beau parc assez sauvage, qui sur trois côtés fait le
-tour du konak. C’était une heure hésitante et délicieuse où se mêlaient
-parfois la clarté du crépuscule et celle de la lune, pleine ou dans l’un
-de ses quartiers; et l’on distinguait, dans ces lueurs changeantes, à
-travers les barreaux de ce palais translucide, des arbres encore verts,
-des kiosques, des pelouses, des fleurs, des allées tournoyantes,
-étroites, incrustées de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent
-des palmettes et des rosaces.
-
-Des serviteurs nombreux, qui s’agitaient en silence, finissaient par
-apporter les candélabres. Alors Haydar priait d’un geste ses invités,
-assis jusque-là autour de lui sur les sofas, de prendre place autour de
-la table.
-
-Depuis longtemps on avait fait passer les confitures de roses dans un
-vase d’argent où chacun puise à son tour une petite cuillerée, en se
-servant de la même cuiller. Une fois le repas commencé, les convives se
-servaient eux-mêmes, allongeant la main vers le plat, tels des soldats
-ayant tous les mêmes droits, assis autour des marmites; mais les mets
-étaient nombreux, longuement et savamment cuits, les viandes
-harmonieusement mariées à des légumes, aubergines et courgettes; et l’on
-mangeait d’abord sans parler, saluant quand le maître de la maison, pour
-vous faire honneur, vous passait, de sa main droite, un morceau de
-choix. Telle était la généreuse hospitalité du ministre de la septième
-police. Pas plus qu’un scribe ne se souvient en rentrant chez lui des
-fastidieuses écritures qui furent sa besogne de jour, il ne se souvenait
-des heures qu’il avait consacrées à bâtonner, à tourmenter, à pendre. Sa
-figure respirait la plus sincère bienveillance, les plus douces vertus.
-Peut-être un jour devrait-il faire assassiner ceux qu’il recevait; en
-attendant il les aimait véritablement de tout son cœur. Cela ne
-l’empêchait point d’avoir de la mémoire en les écoutant.
-
-Il passait là beaucoup de gens qu’on ne revoyait point: c’est que leur
-intérêt était épuisé. D’autres étaient des commensaux réguliers:
-généralement des espions. Nasr’eddine reconnut bientôt qu’ils
-appartenaient à deux catégories: ceux qui recevaient une solde de Sa
-Majesté, et ceux au contraire qu’on invitait à titre d’amis
-désintéressés, dans l’espérance qu’ils révéleraient gratuitement, et
-sans y voir aucun mal, des choses utiles à connaître: «Par Allah, songea
-Nasr’eddine, voilà qui va bien! Je ne me tairai point: cela serait
-discourtois. Mais je ne parlerai que de mes ennemis, ou des astres!»
-Dans cette seconde catégorie il y avait des Turcs, des marchands grecs
-de Beyrouth et de Smyrne, et presque toutes les semaines le révérend
-John Feathercock, missionnaire anglican venu de sa patrie tout exprès
-pour évangéliser les mahométans. C’était aussi, il ne le cachait point,
-pour laisser à ses compatriotes le temps d’oublier que sa femme, Mrs
-Feathercock, n’avait point mis dans sa conduite toute la réserve qui
-convient à l’épouse d’un homme d’église: en fait, il n’y avait point six
-mois que le révérend était divorcé. C’était un homme ingénu; rien au
-monde ne l’aurait persuadé qu’on pût penser autrement qu’il avait appris
-à penser: c’est dire qu’il ne pensait point, et s’en trouvait mieux; nul
-souci de la sorte ne venait troubler l’ardeur de ses efforts
-évangéliques. De plus il était chaste, bien que concupiscent. Il
-comptait trouver chez Haydar, sans commettre le péché, des occasions de
-se renseigner sur des sensualités qu’il ignorait, mais dont les
-Orientaux ont approfondi l’art impur et mystérieux. Un jour il amena la
-baronne Bourcier. Celle-ci lui fut reconnaissante d’avoir bien voulu
-l’accompagner: M. de Saint-Ephrem, encore que très accueillant
-d’ordinaire aux désirs de son amie, redoutait un peu, sans l’avouer
-explicitement, la maison de Haydar. Il s’en excusait vis-à-vis de
-lui-même en se donnant pour raison qu’elle passait pour assez mal
-fréquentée. La vérité est que le ministre de la septième police lui
-avait paru d’une perspicacité importune: ceci prouve que ce jeune homme,
-bien que trop enclin à la littérature, n’était pas dénué de sens commun.
-La baronne, au contraire, se sentait dévorée de curiosité: n’était-ce
-point une acquisition nécessaire à ses souvenirs orientaux que d’avoir,
-de ses yeux, vu le chef des espions de Sa Majesté, de s’être entretenue
-avec lui, et de le pouvoir dire? Elle s’était donc précipitée sur
-l’offre que M. Feathercock lui fit de l’introduire chez le pacha,
-regrettant seulement d’être aussi mal préparée à la chance qui se
-présentait. Nos écrivains d’Occident, surtout ceux de France, ont trop
-généralement négligé de traiter la psychologie de la police politique.
-Ses principes sont épars dans les dix-huit volumes des _Archives de la
-Bastille_, patiemment colligés par l’excellent François Ravaisson, mais
-la lecture en est ardue: enfin il est déplorable que Fouché n’ait point
-laissé de mémoires. Presque seul, Stendhal a effleuré le sujet, mais
-insuffisamment: du reste, cet auteur est vulgarisé, on le trouve dans
-toutes les mains: cela ne distinguerait point de penser comme lui. La
-baronne avait demandé à M. de Saint-Ephrem s’il ne pouvait lui
-communiquer, confidentiellement, quelques dépêches de l’ambassade sur
-les coutumes et errements de l’espionnage turc. Malheureusement ce jeune
-diplomate ici la déçut: l’ambassade dédaignait d’envisager cet aspect de
-la politique ottomane. Seul le consul, un homme bizarre, s’en était
-parfois préoccupé; mais M. de Saint-Ephrem n’entretenait avec lui que
-des rapports distants et officiels; les consuls ne sauraient être
-considérés comme appartenant véritablement à la carrière.
-
-Dans les premiers moments la baronne ne reconnut point Nasr’eddine. On
-ne saurait s’en étonner: son apparence avait changé, il n’était plus ce
-misérable aux mains liées, au turban sale, au caftan déchiré, aux traits
-souillés par la poussière de la route. Un sarik de mousseline immaculée
-s’enlaçait autour de son fez. L’hirca aux manches pendantes qui
-remplaçait son caftan provenait, il est vrai, de la boutique d’un
-fripier arménien, mais ce vêtement était propre. Enfin la sérénité était
-revenue sur son visage, il semblait un autre homme. Et puis, comment la
-baronne se fût-elle attendue à le trouver en liberté, et dans ce milieu?
-
-La mémoire de Nasr’eddine avait de meilleures raisons d’être fidèle: la
-baronne était une étrangère, et telle qu’il en avait rencontré bien peu;
-son souvenir était lié à celui de son infortune et de sa soif
-désaltérée. Il lui fit donc le salut habituel, la main sur son cœur,
-puis aux lèvres et au front, et la regarda attentivement, avec un bon
-sourire candide. Ce fut alors que la baronne se rappela: c’était lui, le
-prisonnier qu’on traînait sur la route de Brousse à Moudania! Mais
-comment se pouvait-il faire que les zaptiés eussent lâché leur proie,
-quel concours de circonstances avait conduit sous le toit du grand
-maître de l’espionnage, où il semblait accueilli avec faveur, cet homme
-qu’elle avait vu traiter comme un dangereux coupable? Elle soupçonna
-quelque obscure combinaison qui aurait transformé ce suspect en un
-discret informateur du Padischah. Cela n’amoindrit point d’ailleurs la
-sympathie qu’elle était prête à lui témoigner: celle-ci n’avait rien à
-voir avec la morale, elle n’avait pour cause que la satisfaction de
-s’imaginer un mystère que la baronne goûterait peut-être le plaisir de
-pénétrer--un mystère de politique et de police, quelque chose de
-délicieusement oriental!
-
-Elle fit donc au hodja une inclination de tête délicate, bien que
-réservée, un salut qui ne niait point qu’il n’était pas pour elle un
-inconnu, et toutefois ne l’engageait pour le moment à rien. Nasr’eddine
-y répondit par un nouveau sourire--et voilà pour eux, jusqu’au jour
-qu’Allah marquerait, mais que la baronne se promit de préparer. Haydar
-lui offrit une tasse de café, qu’elle prit, une cigarette, qu’elle
-refusa, et la conversation continua.
-
-Haydar recevait ce jour-là quelques officiers soupçonnés de penser mal à
-l’égard du Padischah. Le ministre, qui les tenait pour des imbéciles,
-leur réservait un accueil particulièrement flatteur. La plupart avaient
-terminé leurs études en Allemagne et se considéraient comme de grands
-stratèges. Sans jamais médire de Sa Majesté--car, au contraire du
-révérend, ils connaissaient le prix de la discrétion--ils déploraient la
-longue paix où le Padischah maintenait son Empire, et l’équilibre qu’il
-entendait garder entre les puissances d’Occident. Ils souhaitaient une
-alliance qui, donnant à la Turquie un appui vigoureux, lui permettrait
-de venger de séculaires humiliations. Enfin, ils rêvaient de guerre.
-
-«C’est ici, pensa Nasr’eddine, le moment de parler sans me
-compromettre.»
-
---Il faut faire attention, dit-il. Par Allah! il faut faire attention!
-La guerre ne convient pas à tout le monde. Voici ce qu’il advint jadis à
-Souléiman-ben-Agha, qui fut, quelques générations avant moi, hodja dans
-la ville de Brousse.
-
- * * * * *
-
-«On dit qu’il était fort savant; on dit qu’il avait aussi l’âme
-simple...
-
---Toi-même, Nasr’eddine?... interrompit Haydar en souriant.
-
---Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un homme plein d’imperfections et
-bien ignorant: ce Souléiman était un saint! Il expliquait la loi avec
-tant de clarté qu’on croyait entendre le Prophète lui-même,--loué son
-nom!--mais, au moment de juger, il lui arrivait de s’endormir, et il ne
-se réveillait que pour conter une histoire, qui n’avait rien de commun
-avec le sens commun ni avec la cause. Si les plaideurs alors
-murmuraient: «Mais le cas, ô Souléiman, tu as oublié le cas!» il les
-regardait d’un air étonné, puis, décroisant les jambes pour se lever,
-disait: «Cela s’arrangera, cela s’arrangera. Allah est plus savant que
-le Prophète, cela s’arrangera!» Lorsque cependant les plaideurs
-insistaient, Souléiman, hochant la tête, s’écriait enfin: «Si
-vous-mêmes, vous n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire qui vous
-est personnelle, de quel côté est le juste, de quel côté l’injuste,
-comment pourrais-je le savoir, moi qui ne connais de cette affaire que
-ce que vous m’en avez dit? C’est trop difficile, par Allah! c’est trop
-difficile.»
-
-»De pareils traits, qui sont nombreux dans l’histoire de sa vie,
-poursuivit Nasr’eddine, me paraissent de nature à démontrer que ce
-savant et ce grand saint était, comme je vous l’ai dit, ou bien quelque
-peu innocent, ou bien au contraire possédé par le Cheïtan, car le
-diable, vous le savez, est le Père des Déceptions, et l’aventure même
-que je veux vous conter me laisse dans le doute à cet égard. Mais cela
-est sans importance pour la conclusion que j’en veux tirer.
-
- * * * * *
-
-»Souléiman avait coutume de passer la plus grande partie des jours, sans
-compter les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite maison. Il
-regardait la plaine, onctueuse des promesses de l’huile et du vin, noble
-de tant de chênes, parée de peupliers droits; l’Olympe, trapu, pesant,
-élevé au-dessus de la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus de son
-dos; la ville au milieu des branchages, la ville rousse, arrondie autour
-de la colline, tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire du
-travail et de la vie, pareille à une fourmilière dans une pelouse. Il
-voyait passer tous les gens de la rue: les faiseurs de sorbets, les
-crieurs de salep, les charbonniers noirs, les marchands de sel au
-panier, givrés de blanc, les marchands d’eau, menant deux grosses tonnes
-sur un petit mulet, les _touloumbadjis_, c’est-à-dire les pompiers,
-traînant à cinquante une pompe pas plus grande qu’un tambour. Et il
-songeait: «Allah! Il faut deux tonneaux pour donner à boire aux
-personnes; et pour éteindre un incendie, voilà qu’on se contente du
-quart ou du demi-quart! Mais c’est logique, c’est logique! Puisqu’une
-seule petite braise allume un grand feu, pourquoi faudrait-il pour
-éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en tient dans la marmite d’un pauvre
-homme? Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que l’inévitable! Cela
-est bien, puisque cela est!»
-
-»Il balançait la tête par approbation, et Papang, le vautour des rues,
-droit sur ses pattes à côté de lui, attendait une proie avec
-résignation, claquant du bec en mesure.
-
-»Il contemplait les soldats vêtus de belles guenilles, les officiers en
-habits râpés, les gros pachas en stamboulines de soie jaune paille ou
-bleu clair, les garçons bouchers qui s’en allaient, suivis par les
-chiens maigres et les chats astucieux, leur panier plein de victuailles
-sur la tête. Mais un jour, juste comme l’un de ces garçons passait
-au-dessous de lui, Papang, le vautour des rues, se laissant tomber comme
-une pierre, s’abattit sur le panier, piqua du bec, crocha des griffes,
-et remonta vers le soleil avec un morceau de mouton, un beau morceau de
-mouton. Et le garçon boucher leva les poings vers l’oiseau, et il maudit
-l’oiseau, et il injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on inventa
-pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa point l’oiseau. Puis l’oiseau
-s’en alla par sa route--et voilà pour lui.
-
-»--Oh! oh! songea Souléiman-ben-Agha, voilà un animal qui est plus sage
-que moi!
-
-»Et comme un autre garçon boucher passait avec un autre panier plein
-d’autres victuailles, à son tour il se laissa tomber, du haut du toit,
-sur ce panier de bénédiction, et aussi sur la tête du garçon boucher. Et
-le garçon boucher tomba les jambes en l’air, le panier entre les jambes;
-et Souléiman tomba dans le panier avec une éclanche de mouton qu’il
-étreignait fortement d’une main, tandis que de l’autre il caressait la
-partie de ses lombes que la chute avait affectée; et le garçon boucher,
-qui était un gros garçon boucher, un fort garçon boucher, un garçon
-boucher habitué à prendre les bœufs par les cornes et non les hommes par
-les sentiments, s’étant relevé assez vite, s’efforça victorieusement,
-les poings en avant et les pieds en mouvement, de faire comprendre à
-Souléiman qu’il ne savait voler d’aucune façon. Et Souléiman tâtait
-tantôt ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et la foule disait,
-étonnée: «Pourquoi as-tu fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?»
-Alors le garçon boucher, s’arrêtant une minute, dit à son tour: «C’est
-vrai, saint homme, pourquoi as-tu fait ça?»
-
-»Mais le saint, s’étant mis sur son séant, prononça avec simplicité:
-
-»--Allons, allons, je vois bien que je ne suis encore qu’un vautour
-novice!»
-
- * * * * *
-
---Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier aux armées de Sa Majesté,
-je ne distingue pas bien la portée de cet apologue.
-
---Sa signification, répondit Nasr’eddine, est pourtant assez claire. Il
-veut dire, ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou, si tu veux, de
-conquérant batailleur qui vit à l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne
-convient pas à tout le monde; et que, si l’on est un Turc de la Turquie,
-telle qu’Allah a voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent est de
-rester sur sa terrasse, sans bouger.
-
-Haydar-pacha, à son habitude, n’avait point pris part à la conversation.
-Il lui suffisait de n’en rien perdre. Mais, le lendemain, il fit porter
-une bourse de cinquante livres à Nasr’eddine.
-
---C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il quand celui-ci l’en vint
-remercier, c’est pour l’histoire! Car, tu le sais, personne, pas même
-moi, ne doit avoir d’opinion sur les affaires de l’État. Mais, par
-Allah! c’était une belle histoire!
-
-Pour Hazret-bey, deux émissaires du ministre lui rendirent visite le
-même jour. Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec les plus grands
-égards, pour le vilayet de Tripoli.
-
-
-
-
-XII
-
-COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT LES
-SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK.
-
-
-Du côté des espions qui gagnaient honnêtement leur vie à espionner,
-la personne la plus remarquable, chez Haydar-pacha, était
-Mohammed-si-Koualdia, homme charmant, de détestable réputation.
-Mohammed-si-Koualdia fumait le haschich; il buvait non seulement le
-mastic des Grecs, non seulement les breuvages violents que distillent
-les Européens, mais le vin même, le vin rouge des raisins rouges, qui
-laisse à l’haleine un souvenir--chose épouvantable pour un musulman.
-Enfin sans pudeur, absolument sans pudeur! Long et mince, pâle quand il
-avait fumé le haschich, rubicond quand il avait péché du péché de
-Noé-le-Patriarche, peu de barbe, les pommettes hautes, les yeux
-caressants, des yeux de vice, noirs et souriants: avec cela de mauvaises
-mœurs, susceptible d’agréer toutes les missions, quelles qu’elles
-fussent, quelles qu’elles fussent! Espion comme il était ruffian ou
-bardache, avec ingénuité, mais aussi avec talent. A Damas à la solde du
-consul d’Allemagne, du consul de France, du consul d’Angleterre, de tous
-les consuls: et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait tous--au
-bout du compte versant tout ce qu’il savait dans l’oreille du _vali_.
-C’est pourquoi il avait eu de l’avancement, de Damas étant passé à
-Constantinople. Gai comme un enfant quand il était sobre, sérieux comme
-un ouléma aux heures d’ivresse: et quant à ses manières, délicieuses, en
-vérité, délicieuses! Nasr’eddine se sentait un cœur débordant
-d’indulgence pour Mohammed-le-Déconsidéré: Allah n’a-t-il point fait
-aussi les chats? Les chats sont voleurs, les chats sont lubriques; ils
-sont aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré sans rien lui
-dire, sachant qu’il est des sphynx qui parlent, et devant lesquels il
-convient de se taire. Le révérend John Feathercock se sentait également,
-par une étrange et dangereuse faiblesse, porté vers Mohammed. Mohammed
-ne parlait-il point toutes les langues? Le révérend aurait eu peine à se
-passer de lui. Mais, pour trouver grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que
-pour demeurer tout à fait respectable à ses propres yeux, il entreprit
-de le convertir. Mohammed se laissa faire ingénument. Il aimait causer
-théologie comme il aimait causer voyages, causer femmes, chevaux, chasse
-aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne et voleurs, comme il aimait
-causer de tout: pour causer! Car il n’est rien de tel que de causer,
-sachez-le bien, causer, les jambes croisées sur de confortables coussins
-dans une cour bien fraîche, près d’un jet d’eau qui chante dans une
-vasque de marbre; causer, les yeux mi-clos, la bouche à peine ouverte et
-pourtant souriante, en faisant quelquefois un petit geste des mains,
-rapprochées puis éloignées de la poitrine, comme si on offrait son cœur,
-juste au moment où l’on va plonger son contradicteur dans l’amertume des
-contradictions.
-
---Je reconnais, dit un soir le révérend Feathercock, que votre dogme de
-l’unité divine présente l’avantage d’une grande clarté; et vraiment, je
-ne voudrais pas reprocher trop amèrement à votre prophète l’indulgence
-qu’il montra pour la polygamie: car j’avoue que notre Ancien Testament
-ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût plusieurs femmes. Nul texte
-même du Nouveau ne me paraît condamner d’une façon bien certaine un tel
-usage, et le roi Henri VIII, vénéré fondateur de notre Église, divorça
-successivement tant de fois qu’il finit par avoir je ne sais plus
-combien d’épouses vivantes; je m’en souviendrais sûrement, si ma mémoire
-n’était quelque peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne saurais
-admettre, c’est la cruauté de vos usages et de vos lois à l’égard des
-femmes adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed: les histoires,
-d’ailleurs merveilleuses, de vos conteurs, ne parlent que de femmes
-infortunées, changées en chiennes, en cavales, en goules dégoûtantes, et
-battues comme plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée, pour avoir
-un instant failli à la foi conjugale; or, si une telle férocité paraît
-excessive déjà chez un mari qui ne possède qu’une épouse, combien
-n’est-elle pas monstrueuse lorsqu’il en possède plusieurs autres pour
-consoler son âme et calmer les feux de son corps.
-
---Tu as raison, effendi, repartit Mohammed, mais ce sont des aventures
-qui remontent à une haute antiquité, alors que nos mœurs étaient presque
-aussi barbares que les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos jours
-et je n’ai vu de mes yeux aucune femme changée en jument, ni même battue
-bien fort, après avoir fait ce que toutes les femmes désirent faire. Je
-puis te conter, afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est passé, il n’y
-a pas deux ans, non loin de Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa
-femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim, cavalier de ma famille et de mes
-amis.
-
-
-HISTOIRE VERTUEUSE DE CHEIK ISHAK, DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE ET DU
-CAVALIER KASSIM
-
---Sache donc, ô révérend plein de sagesse, que Cheik Ishak est un homme
-plein d’âge et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont les fontaines,
-les dattiers, les lys qui poussent près des eaux, la forteresse que tes
-aïeux les Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir vainqueur que
-vous appelez Saladin! Mais, plus que les dattiers, plus que les
-fontaines, plus que les lys, plus que la forteresse, sont grandes, et
-blanches, et fraîches, et claires, et grasses, les femmes de Tabariat.
-Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en avait huit, grandes,
-blanches, fraîches, claires et grasses entre toutes, bouquet de fleurs
-qu’il n’arrosait guère, ce mécréant, de plus de désirs que de vertu et
-de plus d’avarice encore que de biens.
-
-»Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la voir? Une taille mince comme
-une corde, des jambes souples comme un jonc, une peau toute parfumée de
-l’odeur de la graine _maouk_, qui vient du Soudan, et qui fait aimer. Et
-je te le dirai, effendi, je te le dirai en confidence, parce que je ne
-devrais pas le savoir: sur son front, le signe bleu qui marquait sa race
-bédouine. Pour l’âge, quatorze ans. Subtile comme une vieille femme,
-amoureuse comme une chèvre, délicieuse depuis ses ongles teints au henné
-jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs! Si tu ne la vois pas maintenant, c’est
-que ton imagination n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes: car je viens de
-te la montrer. Et, comme elle était la préférée, sous la tente et hors
-de la tente, elle n’avait rien à faire, rien du tout, que se frotter les
-dents avec un bâtonnet pour les rendre blanches, chanter le soir comme
-chantent les rossignols dans l’ombre des vieilles pierres et la
-fraîcheur des citernes; sortir, voilée, sous prétexte d’aller quérir de
-l’eau et n’en pas puiser de quoi faire perdre sa soif à un étourneau,
-mais bavarder près des margelles. Seulement, si elle était la préférée
-d’Ishak, Ishak, ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi, non
-loin du puits, ayant vu passer Kassim, et le distinguant parce qu’il
-était beau, elle se retourna lentement, ouvrit le haut de son
-voile--alors son front et ses yeux parurent et ses paupières se
-baissèrent lentement--puis elle s’en alla, lentement! Et cela suffit
-pour que l’âme de Kassim fût ravie au delà du suprême ravissement. Car
-il n’avait vu que ses yeux, son front, ses mains, dressées sur sa tête
-autour d’un vase de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer! de s’imaginer
-tout son corps lisse, sa bouche fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et
-ses hanches, le lacis de ses petites veines, lianes bleues et légères,
-amoureuses, d’un arbre. D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse pour
-lui dire: «Ouassalam, ya Sidi, on t’aime!»
-
---Voilà justement, interrompit le révérend Feathercock, en contemplant
-l’or pâle de son whisky, voilà ce que je trouve entaché d’indécence. De
-telles démarches n’appartiennent qu’aux hommes.
-
---Il en va différemment chez nous, répondit Mohammed-si-Koualdia, parce
-que les femmes voient le visage des hommes, tandis que les hommes ne
-voient point celui des femmes, et n’ont aucune occasion de leur parler
-en public. D’ailleurs, je soupçonne fortement que chez vous les choses
-se passent à peu près de même, et que la conviction nourrie par vos
-jeunes hommes qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient de leur
-naïveté: car tu sais bien que lorsque ce jeune Français plein de
-prétentions, le marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les bonnes grâces de
-lady Harland, il y avait plus de six semaines que cette personne faisait
-inutilement tous ses efforts pour lui faire comprendre qu’il serait bien
-accueilli. Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé d’appeler, je
-crois, cette mauvaise affaire une conquête. Retiens bien ce que je vais
-te dire, effendi: lorsqu’il créa l’homme et la femme dans le Paradis
-Terrestre, Allah, ayant médité, prononça: «Je veux que les hommes aient
-une âme, et que les femmes en soient privées: elles seraient
-responsables de trop de péchés. Mais je donnerai de l’esprit aux femmes
-et les hommes n’en auront point.» A quoi Cheïtan, l’esprit du mal, qui
-écoutait, répondit: «Bissimillah! Comme ça, ça va bien!»
-
- * * * * *
-
-»Et voilà comment, à cause des bons conseils de cette figure de goudron,
-la négresse envoyée de Kaïria, Kassim se trouva, la nuit tombée, près de
-la tente de celle qui lui avait fait savoir le grand désir qu’elle avait
-de connaître de quoi il était capable. Et la tente de cheik Ishak était
-faite comme celle de tous les hommes riches, en deux parties, l’une pour
-les femmes et l’autre pour lui, où il se retirait, comme il convient,
-quand il avait pris avec elles autant de joie que ses vieux os en
-pouvaient prendre, c’est-à-dire gros comme un grain de farine bien
-moulue. Celles qui étaient avec Kaïria entendirent les pas de Kassim sur
-le sable et les cailloux, et elles dirent:
-
-»--Le voilà! L’entends-tu qui vient?
-
-»Kaïria l’avait entendu avant leurs oreilles, la maligne. Mais elle
-demanda exprès:
-
-»--Qui est là, et pourquoi viens-tu?
-
-»Il répondit:
-
-»--C’est moi Kassim, et je suis là pour ton plaisir, ô merveilleuse!
-
-»Puis il récita, d’une voix très basse, ces vers qui ne sont pas de lui,
-mais d’Amer-ben-Khoultoun:
-
-»_Elle laisse voir deux seins pareils à deux boîtes de tendre ivoire,
-qu’aucune main ne souilla._
-
-»_Elle laisse voir une taille longue et cambrée. Ses hanches sont
-tellement alourdies du poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se
-soulever._
-
-»_Et toute cette chair si noblement abondante fait paraître plus
-étroites les portes--et m’a rendu fou!_
-
-»Kaïria eut un petit rire étonné et parla ainsi:
-
-»--La voix est bonne et le choix bien fait. Qu’as-tu encore à me dire?
-
-»Il dit:
-
-»--Ensorcelante, j’ai apporté les babouches.
-
-»--Je vois, fit-elle, que tu connais les usages.
-
-»Ayant prononcé ces paroles, elle sortit de la tente et il lui mit les
-babouches.
-
- * * * * *
-
-»Car il faut savoir que lorsqu’une femme sort la nuit du haremlik pour
-donner à un homme tout ce qu’elle peut donner, à moins d’être plus mal
-élevé qu’un Juif et plus lourd d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on
-doit lui apporter une paire de chaussures solides, triplement
-rembourrées de feutre: parce que les cailloux du désert sont durs aux
-petits pieds.
-
-»Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente connut Kassim; et elle
-vit qu’il était aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du visage, la
-souplesse des membres, la vigueur des reins, et l’odeur, et la couleur,
-et l’ardeur, et la fraîcheur, que le palmier rônier est supérieur au
-lentisque. Alors elle dit:
-
-»--Faudra-t-il donc rentrer dans cette tente?
-
-»--O ma maîtresse, répondit Kassim, joie de ma chair, orgueil de mes
-doigts qui t’ont touchée, les chevaux sont là, tout sellés.
-
-»--Les fils que j’aurai de toi, dit-elle orgueilleuse, seront des
-hommes! Tu es fort, et tu es prévoyant!
-
- * * * * *
-
-»Quand cheik Ishak entendit les pas des chevaux, ces huit pieds sonores
-qui fuyaient, il se douta de son malheur et comprit que l’adolescente
-était partie pour autre chose qu’aller chercher de l’eau à la fontaine.
-Alors lui-même courut à sa poursuite, avec son frère et ses fils. Mais,
-comme ses chevaux n’étaient pas tout prêts sellés, il ne rattrapa point
-les fugitifs avant la fin de la nuit. Et, quand il les rattrapa, ils
-étaient chez moi.
-
---Chez toi, Mohammed? fit le révérend Feathercock, étonné.
-
---Chez moi, parce qu’il ne faut jamais enlever une femme avant d’avoir
-prévenu un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre sa tente. Car toute
-tente est sacrée, et le Prophète lui-même--sur lui la lumière et la
-bénédiction--n’entrerait pas dans la tente d’un vrai croyant sans sa
-permission.
-
-»Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand ils furent chez moi, et ce
-qu’ils firent est le mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent
-jusqu’à la limite de la jouissance, ils burent, et mangèrent, et
-dormirent, et cela dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber sur la
-terre l’odeur du matin. Mais quand l’odeur du matin fut venue, cheik
-Ishak et les siens arrivèrent avec elle.
-
- * * * * *
-
-«Et le cheik dit: «Où est cette dévergondée?» Je répliquai: «Chez moi,
-cheik très respectable!» Alors il tâta ses armes, et son frère et ses
-fils tâtèrent leurs armes. Mais je parlai encore:
-
-»--Nous sommes beaucoup ici, cheik plein de sagesse, et d’ailleurs
-puis-je violer l’hospitalité?
-
-»Cependant toutes les femmes de ma famille, et principalement les plus
-âgées, dont le visage est découvert, entouraient cheik Ishak en
-chantant:
-
-»_Tes pieds sont comme tes genoux, tes genoux comme tes cuisses, tes
-cuisses comme ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou comme ta
-figure, et ta figure pareille au cul d’un vieux pot._
-
-»_Ne marche pas: tu vas tomber! Ne t’assieds pas: tu vas mourir! Ne
-pleure pas: tu nous fais rire! Ne te fâche pas: on te tuerait! Tu
-cherches ta femme? cherche tes dents!_
-
-»_Mais non, nous avons menti. Ishak, tu es grand, tu es aimable, tu es
-jeune, tu es très beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche. Mais
-celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas que tu t’en occupes. Compose,
-compose, compose!_»
-
-»Et puis la vieille demanda:
-
-»--Ishak, veux-tu mille piastres? Kassim te les donnera.
-
-»--Mille piastres, dit le cheik, mille piastres! C’est moi qui vous les
-donne, les mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle meure!
-
-»Alors la vieille continua:
-
-»--Veux-tu un chameau?
-
-»Ishak réfléchit une minute, et dit enfin:
-
-»--Deux chameaux! Oui, pour deux chameaux, on pourrait voir.
-
- * * * * *
-
-»Voilà, effendi, conclut Mohammed, comment on arrange aujourd’hui, dans
-ma patrie, les affaires d’amour et d’honneur, parce que nous sommes un
-peuple civilisé.
-
---Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, répliqua le révérend
-Feathercock. Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, oublia ses devoirs par
-suite des artifices de sir Archibald Kennedy, _justice of peace_, je
-reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent une dignité.
-
---C’est, répondit Mohammed avec dédain, que dans votre pays, vous n’avez
-pas de chameaux!
-
---... Et je puis encore, ajouta Mohammed, te conter une véridique
-aventure qui te prouvera combien nos coutumes, à l’égard des femmes
-infidèles, sont marquées, de nos jours, au coin de l’indulgence et de la
-véritable sagesse.
-
-
-HISTOIRE RÉCONFORTANTE DE CHEIK ABDALLAH, DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE ET D’UN
-NÈGRE NOIR
-
---Il existe à Damas, continua Mohammed, un vieux cheik qui a épousé une
-jeune femme. Et le pays est trop beau pour être bon pour les maris. Les
-sources froides, les peupliers droits, princes vêtus de vert, les
-jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir les vannes des
-rigoles--ils chantent en les ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir
-sous les arbres frais, et l’eau des rigoles danse et chante toute seule
-de pure volupté après leur départ: voilà Damas! Les rues couvertes comme
-des mosquées, les rues d’ombre où passent des femmes aux voiles trop
-transparents, parmi des Syriens souples, des Arabes qui sont tous
-nobles, des Bédouins sales, des incirconcis comme toi, qui ne respectent
-rien; les rues pleines de l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des
-fruits mûrs, des aromates et des épices, qui chatouillent la chair comme
-des doigts: voilà Damas! Et derrière la grande mosquée, les petites
-maisons où sont les épileuses, les marchandes de fard et de mauvais
-conseils, les loueuses de chambres discrètes où des hommes viennent pour
-être maris de toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent pas:
-voilà Damas! Damas, la perle des perles; Damas, ville des eaux
-courantes, du soleil le plus clair et le moins brûlant, d’étoffes
-chaleureuses, de lits nombreux et d’amour! Damas, épanouie toute verte
-et féconde, au milieu du désert stérile, comme une fleur dans un pot de
-grès.
-
-»Eh bien! ô chrétien, qui sais écouter les histoires, figure-toi que
-cette Khansah, la jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait même
-Damas! Je sais bien qu’il est des troupes de lavandières qui se
-précipitent parfois sur un homme seul, arrivé près du lavoir sans songer
-à rien: et après, il pense qu’elles sont trop, ces effrontées! Mais, du
-moins elles respectent encore une décence: elles jettent leurs robes sur
-leur visage, et ainsi restent voilées. Il est des épouses infidèles qui
-soulèvent la nuit, par le bas, un coin de la tente, pour recevoir le
-cavalier venu de loin; et elles lui donnent tout d’elles-mêmes, excepté
-la vue de leur face, qui, toujours, derrière la toile, demeure
-invisible. Mais Khansah! c’était avec un homme de sa maison, un saïs, un
-de ces palefreniers qui courent derrière le cheval de leur maître,
-qu’elle outrageait son époux. Et ce saïs de malheur était un nègre! Et
-les dévergondages de Khansah avec ce nègre, elle ne les cachait même
-pas, et on l’avait vue, oui, on l’avait vue dans les jardins publics et
-sur les beaux quais de pierre, si privée de toute pudeur par son grand
-désir qu’elle enlevait son _yachmak_, son voile, et montrait au grand
-jour ses yeux, sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné!
-
-»A la fin le scandale fut si fort que tous les bons musulmans jugèrent
-qu’il ne se pouvait plus supporter; et le cadi fut prié d’aller avertir
-courtoisement le vieux cheik Abdallah du désordre qui souillait sa
-demeure. C’est une chose qui prouve combien le mal était devenu grave et
-public, car ce n’est qu’en de telles occasions qu’il est permis d’aller
-entretenir un musulman de ce dont nul ne lui parle jamais d’ordinaire:
-les femmes qui sont sous son toit.
-
-»Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir un devoir de sa charge, et le
-vœu des plus circonspects parmi ses concitoyens, le cadi était
-embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué cheik Abdallah avec la déférence
-qui convenait, portant la main à sa poitrine, puis à sa bouche et à son
-front, et quand il eut dit à ce bon vieillard: «Sur toi la paix!» il
-demeura quelque temps interdit. Ce n’est point la coutume d’interroger
-les hôtes. Pourtant, après lui avoir offert de la confiture de roses et
-une tasse de thé à la menthe, cheik Abdallah dit à celui-là:
-
-»--Vénérable cadi, si tu as quelque chose à me dire, mes oreilles sont
-ouvertes. Viens-tu par bonheur me demander un service? Je serai pour toi
-comme un père indulgent pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au
-contraire, en juge? Alors, ô cadi! je serai ton fils obéissant. Tes
-paroles seront des pièces d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre
-une seule, dans le trésor de ma mémoire.
-
-»Le cadi, sentant à ces mots un peu de courage lui revenir, s’exprima en
-ces termes:
-
-»--Abdallah, tu es un homme riche, d’une famille noble, et le plus
-notable de la ville. Sur les pavés de Damas, que les siècles ont poli,
-aux grandes fêtes saintes, aux jours des redevances, et quand reviennent
-les caravanes--vers ta maison rose, ta belle maison où sont plusieurs
-cours, des jardins et des fontaines, un tumulte héroïque annonce la
-chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. Et si tu n’avais une
-femme, chacun de tes pas serait une félicité.
-
-»--J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, et chacun de mes pas est une
-félicité.
-
-»--Si tu es à ce point aveugle, répliqua le cadi, je te causerai une
-amère douleur--mais il le faut--en t’ouvrant les yeux: et le sang de tes
-veines va se changer en fiel. Car ta femme Khansah est une dévergondée,
-voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui qui salit ton honneur avec
-elle, ce n’est rien qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes chevaux.
-Et si tu veux que je le désigne davantage, c’est un nègre, un nègre
-noir! Son nom pour tous est Mansour, mais pour toi le Calamiteux.
-
-»Le vieux cheik ne broncha pas plus sous le choc que le parvis d’une
-mosquée sous un tapis de prières.
-
-»--Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela.
-
-»--Tu le sais! cria le cadi étonné, et tu ne les as pas mis à mort,
-elle, la honte de ta maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards,
-ce produit du goudron?
-
-»--Cadi, continua très doucement le vieil Abdallah, crois-tu que le
-Prophète--sur lui la lumière et la paix!--conseille de tels meurtres? Il
-ne fait que les excuser, lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je
-n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de colère.
-
-»--Mais, dit le cadi, tu peux au moins renvoyer Khansah: telle est la
-loi.
-
-»--Hélas! répondit le cheik, je pourrais renvoyer Khansah; mais
-pourrais-je cesser de l’aimer?
-
-»--Tu peux vendre ce nègre. Il est ton esclave.
-
-»--Je t’ai dit, répondit encore Abdallah, que j’aimais Khansah. Et je
-suis un vieillard: je n’ai pas besoin seulement de son corps fleuri,
-mais que ses yeux soient clairs quand elle me regarde--ses yeux qui font
-noircir la lune! J’ai besoin que les mots de sa bouche ne me soient pas
-rudes, et que son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit heureuse. Et,
-pour être heureuse, il lui faut Mansour, je le sais. Comprends-moi,
-cadi, et approuve-moi: un vieillard n’est qu’un grand sot, s’il n’a même
-pas appris l’indulgence.
-
-»Alors le cadi fut contrarié à la limite de la contrariété, et son nez
-fut gonflé par la colère noire.
-
-»--Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et puisque tu préfères une femme
-toute souillée à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à dire. C’est
-à ceux de ta race à te tuer, s’il leur plaît. Par ailleurs, quand tu
-viendras aux mosquées, ne salue personne et fais tes ablutions loin des
-croyants. C’est un conseil que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on
-t’insulte.
-
-»Et il se leva pour partir.
-
-»Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul petit geste de la main,
-l’arrêta sur le seuil.
-
-»--Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne t’égale en sagesse, nul n’a
-ta réputation d’homme savant des choses du Saint Livre, ni ta prudence
-dans celles du siècle. Et cependant tu ne vois d’issue à cette affaire
-que dans le sang, ou la perte de la dernière joie de ma vieillesse.
-As-tu donc perdu l’esprit? Tu ne saurais ignorer pourtant qu’il est
-toujours une porte pour le bonheur, dans la maison d’un homme sensé. Ne
-la vois-tu point? Attends.
-
-»Il commanda qu’on fît venir Khansah et le nègre. Mansour, auquel on
-avait attaché les pieds et les mains, ressemblait à une feuille morte,
-tant il avait peur.
-
-»Et quand cette évaporée vit qu’on avait ainsi traité le nègre Mansour,
-elle fut prise de crainte pour elle autant que pour lui, et voulut se
-déchirer la figure avec ses ongles. Mais le cheik Abdallah l’en empêcha
-bien vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait noircir la lune. Et
-Khansah disait:
-
-»--J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi.
-
-»Le vieux cheik ne la tua point du tout. Mais il porta solennellement la
-main à sa barbe, en disant:
-
-»--Je te divorce par trois fois!
-
-»--Voilà qui va bien! fit le cadi, tout joyeux.
-
-»C’est la formule du divorce irrévocable, et le cadi applaudissait à la
-résolution d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah. Mais c’est qu’il
-n’avait pas l’esprit assez fin pour deviner toute la prudence du
-vieillard. Car cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta:
-
-»--Maintenant, cadi, je te prie de marier cette femme avec Mansour, ici
-présent, mon saïs.
-
-»Khansah parut satisfaite à la limite de la satisfaction, mais Mansour
-cria:
-
-»--Ouallahi! Je ne veux pas épouser cette dévergondée! Qu’on me vende,
-qu’on m’envoie porter les sacs sur la route des caravanes. J’aime mieux
-ça, oui, j’aime mieux ça!
-
-»Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait de la résistance contre un
-projet si juste, saisit une matraque d’entre les matraques, et fit mine
-de lui écosser la cervelle du crâne, comme un fléau fait sortir le grain
-de sa coque.
-
-»--J’épouse! cria Mansour. Ya Allah! j’épouse!
-
-»--Tu fais bien, dit philosophiquement son maître Abdallah. Sur toi le
-pardon et la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé, sinon que c’est
-toi qui es le cocu.
-
-»Et, se tournant vers le cadi:
-
-»--Maintenant que j’ai mis le collier de l’union légitime autour de
-leurs plaisirs, vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour soit... ce
-qu’il te déplaisait si fort que je fusse?
-
-»--_Bissimillah_! fit le cadi, il n’y a point d’inconvénient. Et je
-proclamerai, à la face de tous les musulmans, que tu es le sage des
-hommes!»
-
- * * * * *
-
-Ces deux exemples d’indulgence mahométane ne convainquirent point
-pleinement les auditeurs. La baronne Bourcier crut devoir protester:
-
---Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence qui pénètre ces
-épisodes, je ne puis m’empêcher d’y découvrir un évident mépris de mon
-sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on, que les femmes, livrées à
-elles-mêmes, ne peuvent faire autrement que de perdre toute retenue.
-Contre cette inévitable défaillance vous vous défendez par la
-claustration, les plus rudes châtiments, la mort même, ou bien vous
-consentez dédaigneusement à d’humiliantes compensations matérielles. Il
-ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la pensée de faire appel à leur
-pudeur, à leur fidélité.
-
-»Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant vers le hodja avec une grâce
-toute particulière, que vous êtes sage et pieux parmi les musulmans. Je
-ne sais quoi aussi m’autorise à supposer que vous êtes infiniment bon.
-Croyez-vous en vérité que vos mœurs n’ont point tort dans cette méfiance
-ou m’en pouvez-vous indiquer la cause?»
-
-Nasr’eddine allait répondre: «La cause? Eh, la cause, c’est que les
-femmes sont des êtres dénués de raison!» Mais il songea: «Fais
-attention, ya Nasr’eddine, fais bien attention! Tu n’es pas ici à la
-mosquée, où tu dois professer sans fard la doctrine. Il faut savoir user
-de politesse, de politesse! Il y a toujours moyen de dire les choses.»
-Il répliqua donc:
-
---Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a donné aux femmes tels ou tels
-instincts, ne les en saurait punir? C’est donc aux hommes à prendre
-leurs précautions...
-
-Il médita une petite minute, et poursuivit:
-
---D’ailleurs, hanoum non pareille, et dont l’intelligence te rend si
-visiblement supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu si certaine
-que tes sœurs d’Occident ne sont point semblables aux nôtres, et que
-c’est leur vertu qui les garde?
-
---Certes! affirma la baronne.
-
---Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours paisiblement imperturbable,
-de l’eunuque jaloux qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes noces?
-
---Un eunuque, moi! protesta la baronne, et il faut convenir qu’elle
-était sincèrement choquée. Jamais...
-
---Si! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait l’Ignorance! J’ai vu passer à
-Brousse, des vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que je dis:
-c’est à l’eunuque Ignorance qu’on les avait confiées. Il est bon
-serviteur de nos susceptibilités mâles et de nos jalousies, je lui rends
-hommage; il nous manque, dans nos harems, il manque à la garde de nos
-filles... Et plus tard, une fois livrées à vos époux, ceux-ci vous
-confient encore à un nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais il est
-moins sûr que le premier, et parfois détourne les yeux.
-
---Alors? interrogea la baronne.
-
---Alors je présume que vos époux sont comme les nôtres. Il en est qui
-châtient, il en est qui s’éloignent, et cela s’appelle divorcer, il en
-est qui pardonnent, non point qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont
-faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là, non pas d’une autre.
-
---Mais Dieu--l’Allah de ton Prophète? demanda M. Feathercock.
-
---Comment Allah, qui a fait sa créature, la punirait-il d’avoir agi
-telle qu’il l’a faite? Allah lui avait écrit sa destinée.
-
---Songez-vous, interrogea le révérend, songez-vous aux enfants? A la
-bassesse du crime qu’il y a d’imposer à un homme des enfants qui ne sont
-pas de lui?
-
---Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est vrai... Mais encore une fois,
-cela ne concerne que cet homme, non pas Allah, qui ne veut qu’une chose,
-c’est que les entrailles des femmes ne demeurent point stériles. Et
-même, en cette matière comme en toutes autres, il est le seul savant!
-Écoutez!
-
-»On rapporte--mais Allah est plus savant!--que Mâoun et Mahvia
-habitaient quelque part, en un temps qu’on ne saurait dire, mais qui ne
-doit pas être bien loin de celui-ci, dans la grande forêt de chênes
-verts et de lentisques qui met du bronze vert au centre de leur cuivre
-rouge, à toutes ces montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople
-et la mer Noire. Et ils étaient heureux, très heureux! Ne vous étonnez
-point, ne dites point que cela est incroyable: ce n’étaient pas des
-hommes, c’étaient des rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de petits
-oiseaux sans religion, sans âme et presque pas de cervelle, qui jouent,
-qui crient, qui aiment et qui volent... Vers le milieu du mois d’avril
-Mahvia, qui depuis quelque temps éprouvait sous les plumes, à l’endroit
-du ventre, une sorte d’étrange et pourtant agréable inquiétude,
-apercevant au travers d’un sentier je ne sais quel intéressant brin de
-ronce, fraîchement coupé et parfaitement souple, se jeta dessus et
-l’emporta dans son bec. Mâoun, son mari, en remarquant un autre, imita
-cet exemple sans même songer à en demander la raison, sans réfléchir,
-sans couleur ni odeur de réflexion. C’est qu’ayant accordé aux oiseaux
-peu de cervelle Allah par compensation leur a donné des sentiments d’une
-extrême vivacité. Ils se trouvent naturellement atteints de
-l’irrésistible désir d’imiter, au moment des amours, tous les actes de
-l’objet passionné de leurs affections: voilà pourquoi les mâles
-participent à la plupart des besognes que leur instinct de maternité,
-que leur instinct suggère aux femelles.
-
-»Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid ensemble, sur la fourche d’un
-lentisque, au fond d’un hallier fort sauvage, avec autant de joie qu’ils
-en éprouvaient encore à se rencontrer dans les airs, les ailes étendues,
-tout frémissants d’une joie courte et fulgurante qui traversait un
-instant leurs tout petits corps. Après quoi ils se quittaient; et Mahvia
-allait dormir au soleil, et Mâoun s’allait percher sur une ramure
-minuscule, qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, pour
-chanter: «Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait! Et c’était bon,
-c’était bon, c’était très bon!» Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur
-fait descendre le plaisir sur ses créatures, au temps marqué, jusqu’au
-jour qu’il leur marque de même l’hiver, et puis la mort.
-
-»Après quoi Mahvia pondit chaque matin, durant toute une semaine, de
-beaux œufs translucides, pas plus grands que l’ongle translucide du
-petit doigt d’une femme. C’était comme des perles au fond d’une coupe,
-et le nid avait l’air heureux de les contenir, tant il semblait fait
-pour ça. Et quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença de couver.
-Elle demeurait sur les œufs, comme étourdie d’une volupté puissante et
-vague, les yeux brillants; et Mâoun, sur une branche de lentisque,
-chantait triomphalement:
-
-»--Nous avons pondu des œufs, des œufs, des œufs! Et c’est magnifique,
-magnifique, magnifique!
-
-»Et quand Mahvia quittait le nid, pressée par la faim, il prenait sa
-place sans tarder, pour la raison que j’ai déjà dite.
-
-»Mais quelquefois ils sortaient ensemble, à l’heure où le soleil, étant
-au plus haut du ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes les huit
-petites boules claires. Un de ces jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils
-étaient assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au vol les
-moustiques, les éphémères et les tout petits papillons bleus qui voient
-très mal et semblent vraiment faire exprès de vous tomber dans le bec,
-Kerkis, le coucou solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de sable
-noir, découvrit le nid et poussa une faible plainte de satisfaction. Lui
-aussi, il avait le ventre lourd! Une à une il brisa les coquilles, et
-goba voracement l’espoir de vie qu’elles enfermaient. Puis il jeta les
-écailles légères au pied du lentisque, s’enfonça dans le nid, qui céda
-sous son poids, écarta un peu ses deux ailes courtes et molles, et
-pondit à son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille épaisse et
-tachetée. Et il vit que cela était bon. Et il s’envola, silencieux. Et
-voilà pour lui!
-
-»Mâoun et Mahvia revinrent quelques instants plus tard, mais ce fut
-Mahvia qui rentra dans le nid la première. Elle poussa un cri de
-stupéfaction.
-
-»--Knitt! Knitt! siffla Mâoun en s’abattant à ses côtés. Qu’est-ce qu’il
-y a?
-
-»--Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun! dit-elle.
-
-»--Il n’y a plus qu’un œuf, constata Mâoun. C’est singulier!
-
-»--Je n’y comprends rien! fit Mahvia, désolée.
-
-»Mâoun était le mari. Il se devait de trouver une explication. Il
-l’imagina sur-le-champ.
-
-»--Ce n’est pas étonnant! dit-il avec importance.
-
-»--Ce n’est pas étonnant?
-
-»--Non. Celui-ci est beaucoup plus gros. Aussi gros que tous les autres
-ensemble.
-
-»La petite cervelle de Mahvia hésita un instant, puis admit le
-phénomène: tous ses œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs il lui
-fallait couver. Son sexe, son instinct et la saison lui ordonnaient de
-couver. Donc elle couva religieusement cet œuf énorme, qui lui faisait
-mal depuis le croupion jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait pas se
-substituer à elle dans la tiédeur du nid, il chantait sur sa branche
-favorite:
-
-»--Nous avons fait un œuf, un œuf! Un œuf extraordinaire! Jamais dans la
-famille, il n’y a eu un œuf comme ça!
-
-»Les jours passèrent, et Mahvia sentit enfin la coquille craquer. Elle
-essaya d’aider aux efforts de la chose vivante qui s’agitait ainsi, mais
-son faible bec se heurtait à une cuirasse de pierre pour elle
-impénétrable. Cependant le petit finit par sortir tout seul. Dans sa
-nudité rougeâtre et douloureuse, il était monstrueux! Alors que depuis
-une seconde à peine ses yeux clignaient sous la lumière, il était déjà
-plus gros que Mahvia elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus épaisses
-que les vrilles d’une vigne sauvage; et, pour demander à manger, il
-ouvrit un bec plat, vaste et profond à y jeter toute la tête d’un
-rouge-gorge.
-
-»Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils apportaient à leur gigantesque
-enfant les choses dont ils se nourrissaient d’habitude, des graines
-tendres et bien broyées, de petits insectes. Mais lui, dédaigneux,
-rejetait les graines comme sil eût vomi, et des insectes ne faisait
-qu’une bouchée. Puis son bec plaintif et tumultueux exigeait: «Encore!
-Encore!» Sa gorge violette était comme un gouffre sans fond; il semblait
-perpétuellement près de mourir de faim. Les deux rouges-gorges finirent
-par reconnaître le mets qui pouvait satisfaire son palais corné et ses
-entrailles: de grosses chenilles velues qui, à leur goût délicat,
-faisaient horreur. L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les
-engloutissait par douzaines, puis en réclamait de nouveau et s’endormait
-pour digérer. Mâoun profitait de ces rares répits pour monter sur la
-cime du lentisque; et son ivresse paternelle lui suggérait des chants
-impétueux:
-
-»--Nous avons un fils, un fils! Un fils qui est plus gros que nous deux
-à la fois! Et il mange déjà de la viande!
-
-»Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus en plus glouton, égoïste et
-féroce. Mâoun et Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et qu’il
-commença de se tenir en équilibre sur les bords du nid, étaient épuisés
-de fatigue et de soucis. Mais ils allaient chercher les autres ménages
-de rouges-gorges, et leur disaient:
-
-»--Venez voir!
-
-»Les rouges-gorges examinaient l’oiseau d’un œil intrigué. Toutes ses
-dimensions, si peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient du
-bec, avant d’affirmer, d’un air dubitatif:
-
-»--Il n’est pas comme les autres!
-
-»--N’est-ce pas, répondait Mahvia, orgueilleuse, il n’est pas comme les
-autres!
-
-»Un moment vint pourtant que le nourrisson insatiable prit son vol, et
-ne reparut plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent: ils savaient que
-tel est le destin inévitable, et que les enfants doivent s’en aller.
-Même, comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva de se dire: «On va
-pouvoir respirer!»
-
-»Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables peines que leur avait
-coûté cette éducation, une fierté enthousiaste. L’année suivante Mahvia
-pondit encore sept œufs, et mena cette fois à bien toute cette nombreuse
-couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient vifs, malins et
-obéissants. Ils ne mangeaient que raisonnablement, et apprirent à voler
-dans les règles, sans trop de terreurs ni de témérités. Cependant leurs
-parents les considéraient malgré tout avec une certaine indifférence.
-Ils ne prenaient à cette couvée qu’un intérêt modéré, et quand les
-voisins en demandaient par hasard des nouvelles, ils répondaient, le bec
-pincé:
-
-»--Ils vont bien: nous vous remercions de votre sympathie, ils vont
-bien! Mais celui de l’année dernière nous faisait bien plus d’honneur!»
-
- * * * * *
-
-Jugeant qu’il avait assez parlé, le hodja se tut, salua avec une amène
-gravité, et s’en fut, dans la nuit noire qui était tombée, regagner sa
-cellule du couvent de Stamboul.
-
---Cet homme, déclara la baronne avec enthousiasme, cet homme en vérité a
-l’âme d’un grand saint! Ses paroles m’ont émue jusqu’au fond du cœur.
-
---Vous trouvez? fit M. Feathercock. J’estime au contraire qu’il est
-effroyablement immoral.
-
---Ah! s’écria-t-elle d’un air pénétré, c’est que vous ne comprenez pas
-l’Orient!
-
-
-
-
-XIII
-
-DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE, ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION
-
-
-La baronne, au contraire du révérend Feathercock, croyait maintenant
-comprendre l’Orient: elle le concevait sous les espèces de Nasr’eddine.
-Cela n’était pas si mal raisonné. Il se peut que le hodja ne fût pas
-«l’Orient» tout entier, mais il était véritablement un Oriental, il n’y
-avait dans toute son âme rien qui fût semblable aux goûts, aux
-ambitions, aux soucis d’un homme de notre race. Il ne désirait nulle
-chose, et les acceptait toutes. L’univers étant pour lui un spectacle,
-il se fût bien gardé d’y vouloir changer quoi que ce fût par
-l’intervention de sa volonté. Cependant il ne craignait pas de dire,
-comme au spectacle: «Cela arrive, cela semble arriver; et pourtant cela
-n’est peut-être pas vrai!» Doutant de tout en croyant à tout, comme font
-les enfants au plus fort des imaginations de leurs jeux, pour lui rien
-n’était jamais ni tout à fait réel, ni tout à fait illusoire.
-
-Plus tard il s’en expliqua devant la baronne avec une grande candeur.
-
---Je n’ignore pas, lui disait-il, que la majorité des humains passent
-leur vie à raisonner. Pourtant il est bien rare qu’ils se conduisent
-suivant leur raison, et d’ailleurs il est encore plus exceptionnel que
-ce qu’ils ont cru préparer advienne. D’autre part, si les événements
-s’enchaînaient d’eux-mêmes selon la raison, nous pourrions distinguer
-l’avenir jusqu’aux limites infinies de l’éternité. Au contraire il ne
-nous est pas permis de prévoir ce que sera même la plus prochaine
-minute. Les faits que nous appelons la réalité se succèdent avec autant
-d’incohérence que les incidents de nos rêves. N’en faut-il pas conclure
-qu’ils sont eux-mêmes un rêve, bien que rêvés en dehors de nous? Il
-convient donc de n’y pas attacher trop d’importance. Je crois que tout
-ce qui arrive est la volonté d’Allah, puisque le Livre le dit: d’avance
-Allah a tout écrit, sans trop d’ailleurs se soucier de mettre d’accord
-les différents feuillets. Et moi-même je ne puis déchiffrer que bien peu
-des lettres de cette écriture, et ces lettres ne forment pas de sens.
-C’est même par ce détour d’ignorance que ressuscite ma volonté. Ce que
-je fais, à la minute où je le fais, était écrit. L’ayant fait, je ne
-parviens pas à me comprendre davantage, et ne m’inquiète point
-d’essayer. Je crois fermement que cela serait de l’impiété.
-
---Mais alors, suggéra la baronne, tout serait permis, même les plus
-grands crimes. On éprouverait le désir de les commettre, on les
-commettrait, et l’on se dirait: «C’était écrit!»
-
---Tout serait permis, en effet, répondit Nasr’eddine, et c’est pourquoi
-il est nécessaire qu’il y ait le Livre. Ce qu’il défend n’est pas
-permis, voilà tout, et il est interdit de se demander pour quelle cause,
-ce qui est un grand soulagement... Et il n’est pas question de toi dans
-le Livre, ô délicieuse! Il n’est nulle part défendu dans le Livre que tu
-sois ma prunelle, ô prunelle de mon œil!
-
---Oui, dit la baronne; mais cela est défendu dans le mien.
-
---Quel souci en pourrais-je avoir, répondit naïvement le hodja, puisque
-mon premier devoir--et que le Rétributeur en soit loué!--est de
-professer que ton Livre est un mensonge!
-
- * * * * *
-
-Telles étaient les conversations du hodja et de cette hanoum européenne
-quand ils se trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en sa présence--et
-qu’il était là pour traduire leurs opinions: car c’était sa propre
-demeure qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent rencontrer, cet
-entremetteur impudent! Mais, le plus souvent, il les laissait seuls.
-Encore qu’elle nourrît un si vif désir de pénétrer l’âme de l’Orient, ou
-peut-être même en raison de ce désir, la baronne était femme et n’aurait
-pas cru connaître Nasr’eddine si elle ne lui eût donné permission de la
-connaître elle-même de la façon la plus simple et la plus ancienne du
-monde, de cette manière où l’on croirait volontiers que les mots ne sont
-plus nécessaires. D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette
-faiblesse comme un avantage, et sans doute une occasion de gloire
-unique? Il est des Occidentaux qui prétendent avoir aimé des musulmanes,
-et s’en être fait aimer. Il se peut que l’inverse ait été plus fréquent,
-et que plus souvent des chrétiennes aient fait le bonheur de musulmans:
-mais elles ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le diraient-elles
-point? Les mœurs littéraires ont changé, les vieux préjugés de pudeur
-ont disparu. L’expression, par les femmes elles-mêmes, de la sensualité
-féminine, est la dernière innovation du romantisme et son suprême
-refuge: sans cela, il serait épuisé. Mais les femmes n’avaient point
-encore parlé toutes nues; c’est ce qu’elles font maintenant, et c’est
-ainsi que ce mouvement littéraire parvient à se survivre. Telle était,
-plus confusément, l’excuse que se donnait la baronne. Avoir aimé, s’être
-fait aimer d’un musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi les
-musulmans, quel livre on en pourrait écrire, et quel moyen plus sûr de
-s’illustrer! Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus beau qu’un
-patriarche. Elle relut la Bible, ainsi que le _Jardin des Caresses_, et
-le Cantique des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher de mêler la
-littérature à un caprice violent: et pourtant elle était sincère. Elle
-en était arrivée à se dire, avec inquiétude: «M’aime-t-il? Je crois
-qu’il ne m’aime pas!» Ce qui est un des signes du véritable amour. Et
-justement elle ne le lui pouvait demander, ne comprenant pas son
-langage, en l’absence de Mohammed. Parfois elle se sentait humiliée
-d’avoir cédé à un homme qu’elle n’entendait plus, au moment précis où il
-aurait été le plus légitime et le plus doux de l’entendre--le plus
-indispensable aussi, croyait-elle. Parfois elle songeait à faire de
-cette infortune un symbole; toutefois elle se souvenait d’avoir déjà lu
-beaucoup de choses sur ce sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler.
-
-Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à Mohammed: sans doute il savait,
-ou du moins pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle fut sur le
-point de lui en ouvrir la bouche: toujours un sentiment d’invincible
-répugnance la lui ferma. Cet homme était décidément trop loin d’elle, et
-trop bas, et trop cynique. Elle eût rougi de lui adresser une semblable
-question. Que pouvait-il exister de commun entre ce que Mohammed
-appelait l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir? Sans doute il
-n’eût pas compris. Eût-il compris, il aurait menti, il aurait répondu ce
-qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois inutile et trop honteux
-de s’adresser à lui. Mais alors à qui? A quel confident, qui devait en
-même temps être un interprète? Elle ne le pouvait découvrir, et cette
-préoccupation pourtant l’importunait. C’est qu’elle avait, d’une
-certaine façon, le respect des convenances, il lui semblait qu’elle ne
-devait pas se conduire de la même manière, quoique n’ayant plus rien à
-lui refuser, avec une personne qui éprouverait à son égard un sentiment
-passionné, ou bien aurait simplement consenti: «Inchallah! Si elle veut,
-moi je ne refuse pas!» Elle redoutait fort qu’il en fût ainsi pour le
-hodja; ce soupçon humiliant la torturait.
-
-En surcroît de ces préoccupations, la baronne Bourcier ne savait plus
-que faire de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée à ce diplomate
-par curiosité de ce qu’il lui pourrait apprendre, parce qu’il était
-commode sans être «voyant», homme du monde, avec un goût distingué pour
-l’écriture rare, et enfin discret de tempérament et de profession. A
-cette heure qu’elle avait trouvé un informateur dont le moins qu’on
-puisse dire pour le louer est qu’il était de première main, elle se
-sentait embarrassée de ce jeune homme. Il se montrait toujours
-obligeant, et manifestait, autant qu’on en pouvait juger, la plus
-louable fidélité sans importune insistance. Mais Nasr’eddine prenait à
-la baronne tout le temps qu’elle pouvait épargner en évitant le scandale
-et en réservant les indispensables heures qu’elle devait consacrer aux
-fonctions mondaines. M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun motif de
-mécontentement qu’elle pût invoquer contre lui, elle résolut de
-détourner les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un d’autre que le
-hodja, et, cela va de soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le
-partenaire qu’elle jugea le plus brillant, lui-même de la carrière; le
-comte Székel Székélyi, conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie.
-C’était un gentilhomme magnifique.
-
-L’une des qualités que la baronne avait appréciées chez M. de
-Saint-Ephrem était, on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait
-d’atténuer même le raffinement de ses goûts, il y parvenait, il en
-tirait vanité intérieurement. On n’en aurait pu dire autant du comte: il
-y avait dans toute son apparence, dans ses manières, dans son
-déportement, quelque chose d’éclatant, et toutefois de subtil jusqu’à
-l’intrigue. De grands traits, un grand nez impérieusement courbe, des
-cheveux durs et courts frisant sur son crâne comme le poil sur le garrot
-d’un bison, le cou large, une forte stature; cependant l’œil fort aigu,
-malin, souvent détourné, avec on ne savait quoi de naturellement
-vicieux, d’indifférent au bien comme au mal: peu de scrupules, beaucoup
-d’astuce violente ou basse suivant les occurrences. La baronne Bourcier
-aimait se l’imaginer sous le costume somptueux des patriciens de Venise.
-Il en étalait le patriotisme aristocratique, il était à lui seul toute
-la Hongrie comme chacun de ces patriciens était Venise. C’était au
-bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa vigueur et sa souplesse, ainsi
-que sa fortune, dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse.
-Pourtant n’oubliant jamais d’accroître celle-ci par de nombreux moyens:
-savant dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant avec ingénuité;
-persuadé qu’on ne saurait conclure une affaire sans commission, toujours
-prêt à l’offrir, toujours prêt à la recevoir pourvu qu’elle fût digne de
-lui; confondant son intérêt et celui de son gouvernement, opérant avec
-bonheur pour les deux à la fois; généreux avec les hommes, plus encore
-avec les femmes; splendide, avec ostentation.
-
---Comme il est bien Magyar! admirait la baronne. Elle s’efforçait de
-développer là-dessus un thème éloquent. Combien, pour brasser et faire
-une nation, l’influence des religions est plus puissante que celle de la
-race! Car ce Székélyi était un Mongol, aussi bien que Nasr’eddine. Il
-descendait des cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons
-d’Orthogroul. Cependant il n’était qu’action, impétuosité dans l’action,
-tandis que son Coran avait fait de l’autre un fataliste méditatif.
-
-Si son imagination et ses sens n’eussent été occupés ailleurs elle eût
-peut-être prouvé au comte une sympathie plus manifeste encore. Ne
-représentait-il pas l’Orient, lui aussi, un Orient plus proche de nous,
-plus aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui marche à la conquête
-de l’Orient islamique, et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à
-la coquetterie, se montrant beaucoup avec lui; il en paraissait
-particulièrement honoré, il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne
-s’affichait en sa compagnie.
-
-Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que l’attention de M. de
-Saint-Ephrem la baronne dépassa le but: il ne fut bientôt personne qui
-ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût pensé le seul M. de
-Saint-Ephrem. C’est que le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est
-aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople: une ville faite d’une
-série de petites caisses singulièrement sonores, mais séparées les unes
-des autres, on eût dit, par des étouffoirs. C’est même pour cette cause
-que nul n’avait pu, dans la colonie européenne, pénétrer le secret de
-ses visites chez Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient, et Sa
-Majesté le Padischah, qui savait toujours tout, le savait cette fois par
-Haydar, et s’amusait fort de l’aventure. Nasr’eddine vivait en effet
-dans la boîte à côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte européenne
-on n’avait rien perçu de ce qui se passait là. Mais le monde
-diplomatique forme par surcroît un compartiment distinct du petit monde
-européen. Le moindre bruit y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui
-s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem un chagrin sincère: il se
-croyait le droit d’être plus touché qu’aucun de ses compatriotes par le
-scandale qui atteignait cette compatriote, introduite dans son milieu
-sous ses auspices. Il eut donc avec la baronne la conversation que
-celle-ci espérait, mais le début en prit pour elle un tour brusque et
-inattendu:
-
---Quelle idée avez-vous eue, interrogea le diplomate après le minimum de
-circonlocutions, de vous afficher avec ce juif?
-
---Quel juif? demanda la baronne.
-
-En vérité elle n’apercevait aucun juif dans ses entours. Bien qu’elle ne
-fût point antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis, une attitude
-grossière, déjà surannée, et du reste dangereuse pour les personnes
-jouissant de quelque fortune--car l’argent juif ressemble tellement à
-celui des chrétiens que les passions populaires pourraient bientôt s’y
-tromper--par égard pour les susceptibilités de quelques personnes
-qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait d’accueillir des juifs, à
-moins qu’ils ne fussent gens de lettres, ce qui excuse tout: les gens de
-lettres n’ont plus de race ni de religion, rien de ce qu’ils disent et
-font n’est autre chose que littérature. Et à Constantinople en
-particulier elle avait conscience de n’en avoir accueilli aucun.
-
-C’est ce qu’elle expliqua plus longuement, quoique avec moins de
-précision, mais avec des mots plus rapides et plus abondants.
-
---Je vous parle de cette ficelle de Székélyi! répliqua M. de
-Saint-Ephrem avec quelque vivacité.
-
-Cette imputation, qui faisait du magnifique Hongrois un enfant d’Israël,
-parut à la baronne Bourcier si comique et parfaitement invraisemblable
-qu’elle éclata de rire. Puis elle en profita pour dire à M. de
-Saint-Ephrem ce qu’elle pensait de son absurde et odieuse jalousie, qui
-le jetait jusqu’à la diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait pas.
-Ils se quittèrent brouillés.
-
-C’était bien ce qu’elle avait attendu de cet assaut. Cependant, à mesure
-que s’écoulèrent les heures qui le suivirent, le bizarre prétexte
-qu’avait assumé ce jeune homme si correct pour lui exprimer une mauvaise
-humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne laissa pas de la troubler.
-Son premier mouvement, comme il est naturel, fut de revoir le comte
-Székélyi et de l’interroger. Du reste il était dans les arrangements de
-son après-midi qu’elle le rencontrât, comme maintenant à peu près tous
-les jours. Elle fut sur le point de lui répéter, à titre d’énorme
-plaisanterie et d’incroyable sottise, ce qu’on venait de lui dire:
-«Figurez-vous...» et puis jugea que même sous la couleur de l’incroyance
-il y avait de l’injurieux dans cette absurdité. En même temps elle
-regardait le comte. Quel moyen de supposer?... Il était si décidé, si
-avantageux! Toutefois un doute qu’elle repoussait venait hanter
-l’arrière-fond de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de sa
-chevelure, elle scrutait son visage, la courbe de son nez, la volonté de
-sa mâchoire. Elle songeait que rien de tout cela n’était exclusivement
-hongrois: mais le fait est qu’après avoir longtemps hésité elle ne
-s’aventura point à poser la question.
-
---Je demanderai à Mohammed, se dit-elle. C’est un homme qui doit savoir.
-C’est son métier.
-
-Elle interrogea donc Mohammed, en présence de Nasr’eddine. Mohammed
-éleva les sourcils, en élargissant les deux bras, les coudes restant au
-corps. Ce geste signifie, en Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu
-inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais sourit de telle manière que
-Nasr’eddine demanda pour quelle cause il mêlait quelque stupeur à la
-joie évidente qu’éprouvait son âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine
-sourit à son tour.
-
---Lui-même, fit Mohammed, lui-même, qui n’a fait qu’entrevoir cet
-infidèle, sait que la chose ne saurait être douteuse. Elle est connue de
-tous les habitants de Constantinople. Elle se peut distinguer d’un coup
-d’œil; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur.
-
---Mais il est comte, protesta la baronne. Et il s’appelle Székélyi, ce
-qui est un grand nom parmi les Magyars. Et il représente ici la Hongrie.
-
---Ne sais-tu pas d’autres comtes qui appartiennent à la même religion?
-Quant au nom, comment ignores-tu que, dans son pays, il en coûte un peu
-plus d’une piastre, cinq sous de France, pour prendre le nom qu’on veut?
-Et par qui la Hongrie aurait-elle pu se faire représenter ici, voulant y
-faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée à ce Hongrois qui
-n’est pas véritablement un Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus
-que quiconque?
-
---Je ne comprends pas! avoua la baronne, déconcertée.
-
-Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne comprenait pas.
-
---O délicieuse, cela prouve qu’à exercer sa cervelle, on perd, dans ta
-patrie, l’habitude de regarder avec ses yeux. Nous continuons, nous, de
-discerner les corps et les visages... Et pour ce que vient de dire à la
-fin Mohammed, la chose est bien simple, en vérité, bien simple! Car les
-Magyars sont des gens comme nous, de même race que nous, venus comme
-nous du fond de l’Asie; et de bons paysans, quand ils sont pauvres, qui
-n’entendent rien aux affaires, et n’y ont pas plus de part que les
-Turcs, je dis les Turcs qui sont pauvres: mais plus vaniteux que nos
-beys, quand ils sont riches, parce qu’ils ont conservé la coutume de
-monter à cheval, que nos beys ont généralement perdue, l’estimant
-fatigante. Rien ne développe la vanité, telle est la volonté d’Allah,
-comme de regarder les hommes du haut d’un cheval. Ainsi que les beys des
-Ottomans, tous ces seigneurs magyars se contentent de vivre sur le
-travail de leurs paysans, et pas plus que nous ne brillent par la
-subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés par des Grecs, des Arméniens et
-des juifs, que vous appelez renégats parce qu’ils ont adopté la vraie
-doctrine, et bénissent le nom d’Allah--louange à lui, l’unique!--mais
-les Hongrois par des juifs seulement, qui ont pris des noms hongrois,
-s’habillent en Hongrois, se disent chrétiens comme les Hongrois, pensent
-pour la Hongrie, agissent pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des
-juifs pour vouloir fonder un royaume en Palestine! Déjà ils en possèdent
-un, plus près de nous, et en meilleure place. Oui, par Allah, en
-meilleure place. Ils y sont les maîtres. Tout le monde sait cela, ici.
-Toi seule l’ignorais.
-
---Je l’ignorais, accorda la baronne.
-
- * * * * *
-
-Elle ignorait aussi le retentissement excessif que devait avoir sa
-mésaventure. De même que Sa Majesté avait appris par Haydar les débuts
-de ses fréquentations à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en connut
-la suite, et comme quoi il y avait eu, de la part de la baronne, erreur,
-si l’on peut dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia n’avait pas
-manqué d’en faire l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta
-quelque chose, en plus de félicitations méritées; de la sorte il avait
-gagné de toutes mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si grand
-qu’il passa au travers de ces étouffoirs qui séparent les compartiments
-de Constantinople. La réputation du comte n’était pas des meilleures, et
-elle était fort bien établie. C’était un homme trop entreprenant. On
-tint rigueur à la baronne Bourcier, dans la colonie française, de s’être
-compromise avec lui. Il se servait de tout: pourquoi, dans ses desseins
-et ses affaires, n’aurait-il point essayé de se servir d’elle? De quoi
-la pauvre femme était, en réalité, bien innocente, mais aucune de celles
-qui l’avaient accueillie ne le voulut croire. On la «coupa». On se fit
-nier. Au garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia, on lui tourna
-le dos. C’était là une chose épouvantable pour quelqu’un de sa sorte;
-elle en fut écrasée.
-
-Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer sur lui, de renouer avec M.
-de Saint-Ephrem: il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire
-l’empêchait de vouloir livrer une bataille qu’il considérait comme
-perdue d’avance, sa distinction même lui défendait de se montrer avec
-une personne dont on parlait trop, et non pas en bien; enfin elle
-l’avait trahi, ou du moins il le croyait: il ne lui devait rien.
-
-Toutefois il fut parfait, à son habitude, et lui conseilla d’aller
-visiter la Bulgarie, en passant par Andrinople, dont la mosquée le cède
-de fort peu à Sainte-Sophie.
-
-Encore que cet avis lui parût confirmer l’ostracisme qui la frappait, la
-baronne Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage. Elle n’avait qu’à
-s’en aller, on l’oublierait sitôt qu’on ne la verrait plus, et par
-bonheur Constantinople est si loin de Paris! Du reste elle avait pris en
-horreur, sinon l’Orient, du moins les Occidentaux qui le lui gâtaient;
-en cela il est fort possible que son infortune lui prêtât quelque
-lucidité: mais elle ne se douta point du rôle que l’astuce de certains
-Orientaux avait joué dans cette infortune. Elle gardait à tous une
-admiration que colorait l’idée des écrits futurs dont elle emportait la
-précieuse matière; mais surtout elle regrettait Nasr’eddine. Elle ne
-savait pas qu’elle ne le quittait que juste à temps pour conserver une
-illusion charmante... Sa grande préoccupation était de s’assurer du
-souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que ce souvenir fût
-éternellement cher. Ce sentiment, par sa simplicité, l’élevait au-dessus
-d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse, une conscience qui la
-consolait.
-
---Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock, que Nasr’eddine aurait pu
-aimer une Occidentale?
-
-Tel est le détour qu’elle avait découvert pour renseigner son cœur. M.
-Feathercock, ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en savait
-rien, mais s’informerait.
-
-Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba dans une grande perplexité.
-Selon son habitude de prendre les choses comme elles venaient, ainsi
-qu’un don ou bien une incompréhensible fantaisie du Rétributeur, il ne
-s’était jamais posé cette question. Sa vie, jusque-là, avait été pure,
-il n’avait guère connu que Zéineb, qu’il pensait ne point aimer.
-Toutefois, à cet instant précis, il s’effraya presque de constater que
-c’était à elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire de l’esprit
-humain, dans ces circonstances il faisait des comparaisons.
-
---Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il à M. Feathercock. Se peut-il
-qu’une Occidentale nous appartienne? Elles peuvent croire qu’elles se
-donnent, mais tout révèle alors qu’elles restent elles-mêmes,
-indépendantes, toujours ailleurs, libres enfin--libres, comprends-tu?
-Elles se lèvent, elles reprennent en se levant possession de leur corps,
-de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles? On n’a même pas le droit de le
-leur demander. Ce doit être cela qui leur donne une humeur égale... Je
-comprends maintenant, ô chrétien, pourquoi les femmes de notre race et
-de notre foi ne peuvent avoir toujours cette humeur: c’est parce
-qu’elles sont nos esclaves, véritablement nos esclaves. C’est justement
-cet esclavage qui parfois les révolte et s’exhale en insupportables
-cris. Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une oreille différente de
-mon oreille de jadis: ils sont la preuve que nos épouses sont à nous,
-rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime jamais pleinement que sa
-propriété. Allah est le plus grand; il est aussi le plus sage...
-
-S’étant interrompu le temps d’un soupir, il ajouta:
-
---Mais ne parle pas de ces choses à celle qui t’a parlé. Dis-lui plutôt
-que je l’attends chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure de la
-quatrième prière.
-
-La baronne accourut. Elle pleura beaucoup. Toutefois les moments qui
-suivirent allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle aura toute sa
-vie la conviction que Nasr’eddine est un homme au-dessus des hommes, et
-qu’il n’oubliera jamais cette hanoum d’Occident. Il faut lui rendre
-cette justice qu’elle avait acquis le droit de le supposer.
-
-
-
-
-XIV
-
-COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA
-
-
-A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia était devenu le péché
-de M. Feathercock. D’une part, il ne désespérait point de le convertir,
-et d’en faire un des membres les plus utiles de sa congrégation, d’autre
-part cette espérance lui dissimulait à lui-même le plaisir un peu
-dangereux qu’il prenait à sa conversation. Mohammed lui était devenu
-indispensable. Mohammed, cynique et pourtant d’apparence ingénue, lui
-ouvrait les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir ordinairement
-dans sa maison du Taxim, il eut avec cet homme, que pourtant on lui
-avait signalé comme peu recommandable, de longs entretiens. Il est vrai
-qu’il s’efforçait de se maintenir sur le terrain des sujets théologiques
-ou sociaux. La condition des musulmanes le préoccupait tout
-particulièrement.
-
---C’est une chose absolument certaine, conclut-il, à la fin d’un long
-discours qu’il venait de tenir à Mohammed: la situation qu’a faite aux
-femmes la religion de Mahomet est épouvantable. Elles ne la supportent
-que par ignorance d’un sort meilleur; mais quand un rayon de nos
-lumières d’Occident parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne peuvent
-échapper au désespoir que par le suicide ou la fuite.
-
---Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia.
-
---Qu’est-ce qui est vrai? demanda le révérend John Feathercock, étonné,
-car Mohammed avait coutume de le contredire.
-
---Tout ce que tu viens de raconter, dit Mohammed. La destinée des dames
-musulmanes est affreuse, surtout depuis qu’on a pris la funeste habitude
-de leur enseigner l’anglais et le piano. La lecture des romans français
-ne leur apprenait qu’à tromper leur mari; et elles en savent là-dessus,
-dans notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup plus qu’on n’en
-trouve dans ces livres à couverture jaune. Tandis que celle des romans
-anglais leur apprend à être, par-dessus le marché, ennuyeuses à l’égard
-de l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt que l’une d’elles en
-sait assez pour jouer sur cet instrument d’Iblis la _Sonate à Kreutzer_,
-elle prend en dédain l’art des pâtisseries délectables... Si tu
-connaissais les trois femmes de Hamdi! Elles pleurent, elles pleurent
-tout le temps en jouant la _Sonate à Kreutzer_!
-
---Je les plains de tout mon cœur, dit M. Feathercock, et je regrette que
-la barbarie de vos mœurs ne me permette point de leur donner, en toute
-honnêteté, les consolations auxquelles les quelques lueurs occidentales,
-reçues par elles, les ont déjà préparées.
-
---Allah est tout-puissant! déclara Mohammed.
-
---Je le sais, dit le révérend, mais il n’y a aucun rapport.
-
---Toutes choses, répliqua Mohammed, ont rapport avec Allah. Il a fait
-sortir l’univers étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme d’un peu de
-terre mouillée. Pourquoi ne ferait-il pas un jour sortir ces dames de
-leur maison, pour qu’elles se trouvent sur ton passage?
-
-Le révérend ne répondit point. Mais après le départ de Mohammed, il
-songea longtemps: ainsi, dans cette ville de Constantinople, se
-trouvaient trois musulmanes qui parlaient sa langue, et gémissaient dans
-le désir de la lumière et de la monogamie? Car il est contraire au vœu
-de la nature, se disait-il, que ce soit justement dans ces pays où le
-ciel a doué les femmes des instincts les plus passionnés que des lois
-perverses les forcent à se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un
-époux.
-
-Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait fallu, et parfois son
-sommeil même en était troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille bien
-décrépite et très horrible à voir entra chez lui, comme il rêvait dans
-sa cour fraîche; et cette vieille décrépite s’étant prosternée, déposa
-devant lui une lettre pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir
-dans le creux de la main. Et elle dit:
-
---La bénédiction sur toi, ya sidi! Ceci est une missive de ma maîtresse,
-la merveilleuse!
-
-Après quoi, ayant porté la main à sa poitrine, à sa bouche et à son
-front, elle s’échappa aussi vite que si les deux jambes maigres qui la
-portaient eussent été les quatre pieds d’une chèvre.
-
-Quant à la lettre, M. John Feathercock la trouva rédigée en très bon
-anglais, et conçue en ces termes:
-
-«Par Allah sur toi, effendi! et qu’il accroisse tes honneurs et ta
-félicité. Trois petites fleurs désirent entrer dans ton parterre, et ton
-parterre ne les voit pas; trois hirondelles désirent se poser sur ton
-toit exalté, et ton toit ne regarde que le ciel; trois petites sources
-désirent frôler tes quais de marbre, et tes quais de marbre sont barrés.
-Effendi, nous autres les petites fleurs tristes que le jardinier
-n’arrose pas, nous autres les trois hirondelles noires, nous autres la
-triple source que le désert engloutit, nous serons ce jour même, une
-heure avant qu’il fasse nuit, au delà de la ville, du côté où le soleil
-se couche, dans une prairie qui est aux Eaux Douces d’Asie: celle où il
-y a trois peupliers, beaucoup de saules, un petit pont qui fait le gros
-dos comme un chat, et la maison d’Ali-ben-Malek, le vannier. Viens,
-effendi, parce que nos âmes sont pleines de paroles que nous ne pouvons
-dire à d’autres, et que nous regardons dans la nuit, dans la nuit qui
-vient, du côté de l’Occident, où s’en va le soleil, et d’où tu es venu.
-
-»Et si tu veux respecter nos désirs, et que ta conduite soit conforme à
-la prudence, sois vêtu comme un musulman.
-
-»Salut à toi mille et une fois, et encore mille fois.»
-
- * * * * *
-
-Voilà pourquoi, après avoir longtemps hésité, en rougissant M.
-Feathercock mit sur sa tête un fez rouge et se rendit au lieu marqué,
-accompagné de Mohammed-si-Koualdia.
-
-Et comme il allait au rendez-vous, il aperçut un magnifique seigneur qui
-s’en retournait vers la ville, monté sur un cheval rouan, vigoureux et
-fin, un cheval qui secouait la tête comme pour dire: «Est-ce qu’il y a
-vraiment quelqu’un sur mon échine? Je ne le sens pas!» Et ce seigneur
-était vêtu de laine fine et de satin; sous son front pâle, les plus
-beaux yeux noirs; sur ses joues, les couleurs de la jeunesse.
-Mohammed-si-Koualdia lui dit:
-
---La bénédiction sur toi, Hamdi-bey!
-
---Sur toi la bénédiction, Mohammed, répondit le jeune homme.
-
---Qui est ce cavalier? demanda M. Feathercock.
-
---Ne le connais-tu pas? C’est Hamdi-bey, le mari de ces trois dames.
-
---Il me semble, dit M. Feathercock, qu’il m’a jeté un coup d’œil
-singulier.
-
---Tu te trompes, répliqua Mohammed. Mais, d’ailleurs, je vais faire en
-sorte de le reconduire chez lui. Ne crains rien.
-
-Et il accompagna Hamdi-bey, en lui contant des choses que le jeune homme
-paraissait écouter avec attention.
-
-Ce fut peu après que M. Feathercock vit les trois dames, et il en oublia
-tout le reste. Assises sur le parapet du vieux pont, le pont qui faisait
-le gros dos comme un chat, elles jetaient des fleurs dans l’eau; et
-quand elles le virent arriver, marchèrent à sa rencontre à travers la
-prairie pleine de colchiques. Mais c’étaient trois fantômes noirs, qui
-foulaient ces tendres colchiques, trois fantômes couverts, des pieds à
-la tête, du sombre _tcharchaf_ sans lequel nulle femme ayant quelque
-pudeur n’oserait quitter sa maison. Et c’est une chose si étrange et
-variable, le désir, que lorsque seulement leurs mains, leurs mains
-longues et pâles, sortaient de ces voiles obscurs, le cœur de M.
-Feathercock bondissait dans sa poitrine, et que si leurs pieds un
-instant éclairaient l’herbe, à côté des fleurs violettes, il imaginait
-plus de choses qu’il n’y en a dans le _Cantique des Cantiques_. Elles,
-les bien-aimées, couraient comme les faons des biches, et M. Feathercock
-murmura, comme jadis le grand Soliman-ben-Daoud:
-
---Mes colombes, faites que je voie vos regards, faites que j’entende vos
-voix!
-
-Elles répondirent:
-
---Tu ne verras pas nos regards, mais tu entendras nos voix.
-
-Et elles improvisèrent en riant:
-
- * * * * *
-
---_Il est venu de bien loin pour nous rencontrer. Son aspect est
-magnifique, sa démarche imposante. Et sur sa tête il a mis un fez: il a
-l’air d’une bouteille bien cachetée._
-
-»_Il a l’air d’une bouteille bien cachetée, mais la boisson qu’elle
-contient est enivrante: ô mes sœurs, quand la boirons-nous?_
-
-»_Nos yeux le peuvent contempler. Nous savons son front, sa bouche, et
-qu’il a les moustaches jaunes. Lui ne connaît rien de nous trois; et
-nous lui apparaissons noires, épaisses, sans taille, comme des boisseaux
-à mesurer le grain._
-
-»_Mais sous ces boisseaux se cachent la lumière de nos yeux, le feu de
-notre corps--et nous brûlons!_
-
- * * * * *
-
-Et M. John Feathercock, le cœur dilaté d’amour à la limite de la
-dilatation, s’écria:
-
---O chères ombres, que je sache au moins vos noms!
-
---Celle-là, dit la plus grande des ombres, et la plus majestueuse, c’est
-Féridjé. Celle-ci se nomme Léilah. Je suis Yasmine.
-
---O Yasmine!... fit M. Feathercock.
-
-Et il prononça ces paroles d’un tel ton que les deux autres éclatèrent
-de rire.
-
-Puis toutes trois prirent la fuite, Yasmine un peu plus lente, en lui
-jetant un bouquet de colchiques. Et il n’y eut plus ni dames turques, ni
-odeur de dames turques.
-
---... Je savais que ces fleurs donnent un breuvage excellent contre la
-goutte, songea M. Feathercock, resté seul dans la prairie. Mais comment
-ai-je pu ignorer leur beauté?
-
-Le lendemain, il interrogea Mohammed.
-
---Est-il vrai, lui demanda-t-il, que les dames de ce pays connaissent de
-précieux secrets d’amour, et qu’elles surpassent toutes les autres en
-délices?
-
---C’est le mystère de la foi musulmane, répondit Mohammed avec
-discrétion.
-
-Mais son silence rendit M. Feathercock plus rêveur encore que s’il avait
-parlé. Il se disait: «Les reverrai-je?»
-
- * * * * *
-
---... Elles te reverront, lui dit un jour Mohammed à voix basse, bien
-qu’ils fussent seuls. Elles te recevront ce soir, dans une petite
-maison, au bout du faubourg, là où commencent les jardins. C’est la
-quatrième après un cyprès unique; et il y a, en face de la porte, une
-tombe dont la stèle porte un turban neuf.
-
-Il les revit dans la petite maison du faubourg; et les iris d’automne
-respiraient dans les jardins; et leur odeur s’exhalait dans l’air par
-bouffées; et l’eau des ruisselets chantait en passant dans les vannes.
-La pièce où il entra était assez sombre, n’étant éclairée que d’une
-petite lampe; les fenêtres avaient des volets de bois, creusés de mille
-petits trous réguliers, semblables aux alvéoles d’une ruche, étrange
-grillage de bois et d’or; la lumière rousse y mettait des points clairs.
-Il y avait des tables de nacre pâle, des divans bas; et sur ces divans,
-elles l’attendaient, les trois amies! Et ni les mules fines de leurs
-pieds, ni leurs mains légères, ni leur corps même n’étaient plus voilés
-du tcharchaf; trois odalisques blanches, trois houris vêtues d’une soie
-blanche constellée de paillettes d’or et d’argent, voilà comme
-apparurent Léilah, Féridjé, Yasmine. Non, elles ne portaient plus de
-tcharchaf! Cependant elles cachaient toujours leur visage: mais sous des
-voiles blancs, cette fois, tout pailletés aussi; fantômes candides,
-tombés du ciel, et en apportant toutes les étoiles.
-
---Ah! ton visage! ton visage! dit M. Feathercock à Yasmine.
-
---Y penses-tu? fit-elle, devant... devant celles-ci?
-
-Mais ces deux autres, les rieuses, avaient déjà disparu. Et Yasmine
-entr’ouvrit son voile. Oh! elle ne montra pas tout son visage. Songez
-qu’une musulmane a plus de pudeur. Elle découvrit seulement son front,
-ses yeux, la ligne claire d’un nez droit, dont un instant les narines
-palpitèrent. Et M. Feathercock, ayant jadis entendu dire par
-Mohammed-si-Koualdia, qui était un homme sans mœurs, que lorsqu’une
-musulmane a perdu le sentiment de ses devoirs jusqu’à se dévoiler--même
-si peu!--devant un étranger, elle ne saurait plus songer à défendre le
-reste, M. Feathercock pensa que c’était le moment de savoir si Mohammed
-n’avait pas menti...
-
-... Mais il entendit un bruit léger et, se retournant, aperçut un grand
-nègre sans barbe, mais avec beaucoup de dents, appuyé contre la porte.
-Et ce nègre dit sans bouger:
-
---Moi y en a dire missieu Hamdi.
-
---Quoi? demanda M. Feathercock.
-
-Yasmine avait poussé un cri.
-
---C’est l’eunuque! fit-elle.
-
-Puis elle s’échappa, prenant la même route que Léilah et Féridjé.
-
---Cet eunuque va me tuer! songea M. Feathercock.
-
-Mais le nègre se contenta de montrer la porte, en disant toujours, d’un
-air très sérieux:
-
---Moi y en a dire missieu Hamdi.
-
-M. Feathercock lui montra tout ce que contenaient son portefeuille et sa
-bourse. Le nègre prit tout. Puis il répéta d’un air stupide:
-
---Moi y en a dire missieu Hamdi.
-
-Et il le reconduisit jusque dans la rue.
-
-Mohammed-si-Koualdia, consulté sur la gravité de l’événement, secoua la
-tête d’un air très sérieux.
-
---Penses-tu qu’il la tuera? demanda M. Feathercock.
-
---Je te dirai cela demain, répondit Mohammed.
-
-Le lendemain, il revint dès l’aube, annonçant que Yasmine n’était pas
-morte.
-
---Mais, dit-il, Hamdi-bey va la répudier. Et quelle sera la situation
-d’une femme qui a oublié son devoir avec un infidèle? Pour toi, je te
-donnerai un avis: va tout raconter à ton consul.
-
-Le consul déclara que M. Feathercock ferait bien de regagner l’Europe
-dans le plus bref délai, s’il voulait éviter un scandale public et un
-danger certain. Mohammed fut de cet avis.
-
---Mais, réfléchit M. Feathercock, Hamdi-bey répudie Yasmine?
-
---Oui, fit Mohammed.
-
---Eh bien, si je l’épousais?
-
-Son âme honnête se sentait toute pénétrée du désir de la réparation. Et
-il se croyait sûr, maintenant, que rien au monde ne valait l’amour d’une
-musulmane.
-
---Ah! dit Mohammed, cela changerait l’affaire!
-
- * * * * *
-
-Le mariage eut lieu sans bruit devant le consul. M. Feathercock ne
-tenait pas à ce qu’on connût l’origine de son bonheur, mais il était
-assuré que son bonheur serait complet. Il planait dans la félicité.
-Cependant, Yasmine lui parut un peu moins jeune qu’il ne l’avait jugée à
-sa voix... Au premier repas qu’il prit avec elle, M. Feathercock mangea
-peu. Cédant à un irrésistible désir de caresses, il se leva pour mettre
-un baiser sur le cou de sa femme. Dans sa hâte, il laissa son couteau et
-sa fourchette en croix.
-
---_O dear!_ dit Yasmine scandalisée, votre couvert! Comme cela est
-_improper_!
-
-M. Feathercock reconnut son incorrection, remit tout en ordre et dit
-amoureusement:
-
---Quelle délicieuse petite Anglaise vous auriez faite!
-
---Mais je suis Anglaise, répondit Yasmine doucement: avant d’être madame
-Hamdi, j’étais la femme de sir Archibald Beeston... J’avais voulu goûter
-des Orientaux. Croyez-moi, cher ami, une Européenne s’y habitue
-difficilement.
-
---Et... et les deux autres? demanda M. Feathercock, qui commençait à
-sentir des regrets du choix qu’il avait fait.
-
---Léilah et Féridjé? Ce sont des musulmanes, mon ami, de vraies
-musulmanes. Et, la preuve, c’est qu’elles ne vous ont pas montré leur
-visage, elles!
-
- * * * * *
-
-... A peu près dans le même moment, Mohammed-si-Koualdia quittait la
-demeure de Hamdi-bey, ayant reçu un bakchich honnête pour de mystérieux
-services. Et Hamdi s’écriait, en rentrant dans sa cour fraîche:
-
---Loué soit Allah, qui n’a pas converti tous les chrétiens! Que
-deviendrions-nous, s’ils ne nous reprenaient pas les dames dont nous ne
-voulons plus!
-
-
-
-
-XV
-
-COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER CONSTANTINOPLE
-
-
-Quelques jours après les épousailles de M. Feathercock avec Yasmine, en
-laquelle, avec une certaine déception, il dut reconnaître bientôt une
-compatriote, Haydar-pacha, ministre de la septième police, manda auprès
-de lui, en audience particulière, Mohammed-si-Koualdia.
-
---Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il simplement, que dans
-l’entourage de Sa Majesté on est porté à faire paraître sous un mauvais
-jour les relations que j’ai entretenues avec cet excellent missionnaire
-qui, je crois, est devenu ton ami. C’est dommage: ses propos, parfois,
-n’étaient pas sans nous être de quelque avantage, malgré qu’ils fussent,
-comme ils disent dans leur langue, quelque peu «garruleux»... D’autre
-part, il est possible que nous ayons épuisé leur utilité. Notre parent
-Hamdi-bey lui-même serait de cet avis.
-
-»Cependant, tu le sais, ô Mohammed, ajouta-t-il, nous ne pouvons
-expulser aucun étranger. Il y a les capitulations! Nous ne saurions
-oublier qu’il y a les capitulations! Les étrangers ne peuvent quitter
-cet empire que si c’est leur bon plaisir.
-
- * * * * *
-
-Mohammed, ayant écouté, parla d’autre chose, agréablement. Puis il fit
-remarquer, avec des circonlocutions décentes, que sa maison, hélas!
-était bien pauvre en ce moment, et que même le service public pourrait
-souffrir de son dénuement.
-
---Nous verrons plus tard, répondit le ministre de la septième police,
-nous verrons plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir de la
-petite chose dont je viens de te parler avec le père Stéphane, prieur du
-couvent des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu qu’il n’aimait point
-la concurrence des hérétiques de sa religion. Et il faut savoir se
-servir des Grecs, ô Mohammed! C’est bien le moins, pour les embarras
-qu’ils nous donnent.
-
-Il ne jugea point utile de faire connaître à son agent que le père
-Stéphane l’était venu voir, au sujet de la concurrence que lui faisait
-la mission du révérend Feathercock, et avait su l’intéresser à sa
-plainte.
-
-Mohammed s’en alla par sa voie, sans rien demander davantage, et quand
-il eut rendu visite au père Stéphane, jamais, durant les huit jours qui
-suivirent, il ne se montra plus affable et plus communicatif à l’égard
-de M. Feathercock. Il ne quittait plus guère la maison du Taxim.
-
- * * * * *
-
-... Certain soir, Zobéide, toujours prudente et sage, passa d’abord
-doucement la tête entre deux petites branches de myrte, afin de savoir
-quelle sorte de personnes causaient près du jet d’eau, dans l’ombre
-fraîche qui tombait du mur de grès rose. Et quand elle vit que ce
-n’était que le révérend John Feathercock, son seigneur et maître,
-discourant comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia, elle se dirigea
-vers eux bien franchement, quoique avec lenteur. Lorsqu’elle fut tout
-près, elle s’arrêta, et sûrement vous eussiez cru, à l’éclair de ses
-yeux très noirs, qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité est
-que, de toute sa cervelle mince, de toute sa bouche et de tout son
-ventre, elle ne faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée d’une
-pastèque ouverte, placée sur la table au pied des grands verres à demi
-pleins de la neige des sorbets. Car Zobéide était une tortue, de
-l’espèce ordinaire qu’on trouve dans l’herbe des prés, aux alentours des
-Eaux-Douces.
-
-Cependant, Mohammed continuait son histoire:
-
- * * * * *
-
---... Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit
-toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion
-extraordinaire, le lion des lions! Aujourd’hui encore, il peut tuer un
-chameau d’un seul coup de griffe; et, après lui avoir planté ses crocs
-dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par
-malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre,
-rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria: «Il
-n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le
-confesse!» Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix
-haute: «O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie!»
-Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête,
-derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi! Ce fut comme
-s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe
-droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant: «Lion, plus jamais
-tu ne pourras tuer une chèvre!» Et il en est resté ainsi jusqu’à ce
-jour: le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les
-chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau
-nouveau-né; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il
-est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là.
-
- * * * * *
-
---Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des
-histoires bonnes pour les petits enfants.
-
---Eh quoi! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu
-peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de
-Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve? Es-tu chrétien,
-si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance?
-
---Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais
-depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres
-pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir
-lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa
-l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition
-qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous
-autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour
-vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même
-temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces
-moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler.
-
---En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande
-solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire
-grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute!
-
-Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un
-peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.
-
---Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme
-tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre...
-
---J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même...
-
---... Tu serais capable de forcer la puissance d’Allah? poursuivit M.
-Feathercock.
-
---Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed.
-
-Prenant Zobéide, il la posa sur la table. La tortue, effrayée, de
-nouveau avait rentré la tête. On ne voyait plus que les quadrangles
-jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, tout contre la pastèque
-juteuse. Mohammed prononça:
-
- * * * * *
-
---_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue! Car ta tête est d’un serpent,
-ta queue d’un rat d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de caillou;
-et cependant tu connais l’amour comme les hommes, si bien que lorsqu’on
-vous rencontre au printemps, vous toutes, tortues, on dirait que les
-pierres mêmes, ding, ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent et
-s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô tortue de pierre, voilà
-qu’ensuite tu ponds des œufs!_
-
-»_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, car on dirait que tu n’es que
-de la coquille, et pourtant tu es une bête qui manges. Mange de cette
-pastèque, ô tortue, et grandis cette nuit de la grandeur d’un ongle, si
-Allah le veut!_
-
-»_Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô tortue, mange encore de cette
-pastèque, ou de sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore d’un
-ongle, et deviens grosse comme une mosquée. Tu es un miracle en
-toi-même, ô coquille qui es de la vie: fais un autre petit miracle, si
-Allah le veut, si Allah le veut!_
-
- * * * * *
-
-Zobéide, rassurée par la monotonie de cette voix, se décida enfin à
-sortir d’abord la pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue
-grasse et dure et ses fortes pattes griffues. Apercevant la pastèque,
-elle fit un signe d’assentiment et commença de manger.
-
---Il n’arrivera rien du tout! dit le révérend John Feathercock, un peu
-ému.
-
---Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain.
-
-Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec
-ses doigts, et déclara:
-
---Elle a grandi!
-
---Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux.
-
---Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la
-Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque: «Je
-jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par
-l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez
-tous d’être et de taille.» Allah s’est manifesté, la tortue a changé de
-taille. Elle changera encore: mesure-la toi-même, et tu verras.
-
-M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle
-avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.
-
-Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et
-en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une
-tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle
-fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son
-bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques; on entendait
-distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des
-fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme
-l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait
-plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris
-quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle,
-Zobéide mordait.
-
-Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une
-tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la
-divinité occidentale: cela ne fut point avantageux aux travaux
-évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à
-un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait
-prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait
-assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et
-mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se
-persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu
-connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de
-pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver
-Zobéide de pastèques.
-
-Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem,
-le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait
-du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la
-drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas:
-
---Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux! Tu as voulu rompre le
-charme? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère! Il est rompu bien
-plus que tu ne crois: la tortue va diminuer!
-
-Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à
-l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans
-confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire,
-sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de
-Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi «promiscueusement» à la canaille,
-il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en
-présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez
-dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M.
-Feathercock s’en applaudit. «Elle mangeait trop, tout simplement,
-songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus,
-elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est
-pour le mieux.»
-
-Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à
-mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air
-sournois:
-
---Effendi, elle diminue.
-
-Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de
-se le dissimuler à lui-même: la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout
-Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci! Quand il
-allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait: «Sir, votre
-tortue n’est pas une tortue ordinaire!» Quand il allait chez madame
-Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne
-comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses,
-cette dame lui disait: «_Dear sir_, votre tortue! comme cela doit être
-_exciting_, de la voir diminuer: j’irai chez vous.» Quand il allait à
-l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes,
-tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues
-sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse
-derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue,
-les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande
-grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient: «Mister Tortue,
-mister Tortue! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui
-diminue!»
-
-Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette
-à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de
-tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose
-ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre
-de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un
-lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien
-du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour
-que d’éléphant.
-
- * * * * *
-
-Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était
-saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit
-café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément
-agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très
-terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui
-dit froidement:
-
---Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez _made an ass of
-yourself_, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne
-pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer
-une congrégation ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit
-le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu
-chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène
-la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette
-lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs.
-
-«Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable
-Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer
-que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il
-a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle,
-je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre; et ainsi
-tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me
-donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau
-généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les
-jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait
-l’ancienne sous son burnous.
-
-»Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur
-vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes
-différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la
-montre d’une _hanoum_ européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir
-et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres
-créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux.»
-
-
-
-
-XVI
-
-COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT À
-NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI
-
-
-... Un matin que Nasr’eddine sortait de son couvent, situé, ainsi qu’il
-a été dit, sur les hauteurs de Stamboul, il entendit des coups de fusil
-de l’autre côté de la Corne d’Or, du côté du Taxim: c’étaient les
-soldats insurgés, venus de Salonique, qui terminaient la révolution.
-Quelques heures plus tard le Padischah était détrôné; il y avait un
-autre Padischah, il y avait bientôt une Chambre, un Sénat, comme en
-Europe; on ne parlait que de choses merveilleuses. Les gens
-s’embrassaient dans les rues, et même certains musulmans célébraient
-l’ère de la liberté en buvant publiquement le mastic des Grecs. Cette
-dernière expression de la joie populaire choqua un peu Nasr’eddine: il
-se promit de la blâmer devant Haydar-pacha, et ne comprit point
-grand’chose au reste des événements dont Allah le rendait témoin. Le
-hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que ces événements lui allaient
-rendre la liberté.
-
- * * * * *
-
-Durant de très longues années, Haydar-pacha avait joui de la faveur de
-son souverain. Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion des fêtes
-du Baïram ou pour fêter la naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui
-remettait une bourse pleine d’or et Haydar disait, les deux genoux à
-terre et le front prosterné: «Ton règne est plein de gloire, tu vivras
-encore cent et une années!» Il prenait cet air de jubilation afin de
-faire croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces quelques centaines
-de livres accordées par la munificence du maître, mais en vérité c’était
-là le moindre de ses revenus. Car Haydar commandait en chef la septième
-police du sultan, celle qui est chargée de surveiller les six premières,
-et il les surveillait en effet fort proprement: c’est-à-dire que,
-lorsque l’une des six polices était parvenue à se procurer une grosse
-somme, soit en menaçant de délation un riche personnage, soit en faisant
-confisquer les biens de ce personnage après l’avoir fait disparaître par
-le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans du vinaigre ou la corde, Haydar
-exigeait de ses collègues une légitime commission pour établir que cette
-opération avait eu réellement pour objet la sécurité du Padischah. De
-temps en temps, pour se faire craindre, et afin de montrer qu’on aurait
-eu tort de lui refuser cette commission, il employait au contraire toute
-l’adresse de son calame ingénieux et toute l’astuce de ses affidés à
-démontrer que le chef de l’une des six autres polices consacrait plus
-d’efforts à s’enrichir qu’à pénétrer les projets des ennemis du trône;
-et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou même en Tripolitaine. Les
-serviteurs des craintes impériales redoutaient particulièrement d’être
-envoyés dans cette province; car les exilés libéraux, qui y vivaient en
-grand nombre, avaient fini par la transformer en une sorte de république
-indépendante, dont les moyens de gouvernement étaient d’ailleurs calqués
-sur ceux de l’autocrate qui les avait déportés: et ils avaient coutume
-de mettre à mort ceux des nouveaux arrivants qui ne leur paraissaient
-pas véritablement démocrates.
-
-Ces besognes de haute justice distributive avaient rendu Haydar assez
-populaire pour un espion. Lorsque le Padischah, cédant au patriotique
-désir qu’exprimèrent ses sujets par la voix de cent mille soldats dont
-il avait oublié de payer la solde, leur octroya une constitution, le
-chef de la septième police ne fut pas inquiété. Les libéraux se
-contentèrent de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait les six
-autres, la dernière n’avait plus de raison d’être. La résignation
-respectueuse d’Haydar servit de voile décent à son incrédulité. Il
-savait que la police fait la force principale des gouvernements, de même
-que la discipline celle des armées: ces révolutionnaires lui parurent
-naïfs. C’est pour cette raison, et afin sans doute de charmer ses
-loisirs, qu’il continua de donner, par habitude et gratuitement, des
-conseils à leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, avec son
-concours, une assez jolie conjuration, compliquée d’un projet de
-massacre général; mais cette conjuration fut révélée par un mouchard.
-Haydar n’éprouva d’abord de cet échec qu’un sentiment d’humiliation.
-N’ayant pas de convictions politiques, il souffrait de s’être trompé de
-côté. Mais les vainqueurs alors commencèrent de pendre, et cela ne fut
-pas sans lui inspirer quelque inquiétude. Chaque matin, sur le pont de
-Galata, une nouvelle potence portait un poids nouveau. Le mort, au vent
-qui venait du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs encore
-froides du septentrion, ou des contrées qu’échauffait déjà le soleil du
-sud, se balançait tout doucement, et même le mugissement des sirènes,
-dans la Corne d’Or encombrée de navires, faisait frissonner ses pauvres
-vêtements sur son corps tout raide. Haydar songeait:
-
---Voilà qui est grave: la situation redevient normale. Le nouveau
-gouvernement se met à n’avoir pas plus de scrupules que nous n’en
-avions. Il ne pend encore que des misérables, ce qui est une détestable
-opération: elle ne rapporte rien. Mais il apprendra bientôt son métier
-et c’est à nous qu’il va s’adresser: nous avons de l’argent! Si l’on
-sait quels furent mes amis durant ces six mois, que vais-je devenir?
-
-Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure Mohammed-Riza et Kassim-effendi,
-officiers de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant d’eux, croyant
-comprendre ce qui les amenait. Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une
-sorte de courage inutile et triste:
-
---Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous avez vos sabres.
-
-Il dit cela parce qu’il préférait mourir de la sorte que d’être pendu.
-
-Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait de confisquer ses biens, et
-que la justice du peuple lui faisait grâce de la vie. On lui permettait
-de quitter librement le sol de la patrie pour se rendre en Occident,
-accompagné de sa femme légitime et d’une seule servante noire. Haydar
-respira. C’était un véritable Ottoman, il n’avait jamais visité les pays
-qui sont à l’ouest de la terre; mais il savait qu’on n’y assassine plus,
-les révolutions ne se passant qu’en bavardages; et on lui avait dit que
-Paris était accueillant aux étrangers.
-
-Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent immobiles, et derrière eux il y
-avait des soldats. Haydar craignit alors que, pitoyablement, ils
-n’eussent commis un mensonge et ne fussent venus pour l’assassiner.
-
---Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza. Seulement nous devons faire
-dans ta demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes femmes de se voiler
-et de passer dans les jardins. Même le _haremlik_ doit être ouvert aux
-recherches de la nation.
-
---_Inchallah!_ répondit Haydar, c’était déjà comme ça du temps que
-j’étais chef de la septième police. Ces usages sont excellents, qu’il
-soit fait à votre désir.
-
-Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume de cacher dans un coin de sa
-maison, sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille, une somme qui
-varie selon sa fortune, et qui doit lui permettre de subvenir à ses
-premiers besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce trésor qu’on
-cherchait à lui ravir. Les soldats sondèrent les murs à coups de crosse.
-Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains énormes et de tout petits
-yeux sans méchanceté. On brisa les lourds bahuts incrustés de nacre, et
-dans les jardins les pioches et les pelles trouèrent de longues fosses,
-qui se croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au fond d’un bûcher,
-Mohammed et Kassim découvrirent mille pièces d’or dans un coffre
-d’acier. Alors ils se retirèrent.
-
---C’était la volonté d’Allah! dit Haydar.
-
- * * * * *
-
-Mais le soir, quand tous ses eunuques, ses esclaves et ses femmes
-l’eurent quitté, sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé, il alla
-visiter avec elles les racines d’un vieux pêcher. Le vent faisait tomber
-sur leur dos des pétales qui semblaient brocher de rose le caftan jaune
-d’Haydar et les voiles de soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra
-trois ou quatre sacs assez lourds.
-
---L’autre cachette, dit-il, fier de sa sagesse, je l’avais faite pour
-qu’elle fût trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci: cinq mille pièces d’or!
-
-Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, il prit l’Express-Orient à la
-gare de Sirkedji. Il se sentait pleinement heureux, étant sauvé: car il
-n’avait pas seulement pour fortune les cinq mille pièces d’or enfermées
-dans les malles de fer grossièrement peintes qui passaient pour
-appartenir à Kadidjé, la négresse esclave. Les banques des infidèles,
-depuis longtemps, lui gardaient un autre trésor, et bien plus riche.
-Sans se faire une image bien nette de l’existence qu’il allait mener
-dans ces pays d’Occident où il se réfugiait, il demeurait convaincu
-qu’elle serait plutôt agréable. Les gens de sa race n’ont guère, sauf ce
-qu’il en faut pour les avarices nécessaires, la faculté de prévoyance.
-Mais il nourrissait l’idée vague que cette existence devait être
-pareille à celle qu’il connaissait depuis son enfance, embellie encore
-par d’autres plaisirs, la plupart immoraux. Il aurait sans doute, comme
-à Constantinople, une maison au bord de la mer, une autre très vaste,
-dans un quartier discret, quelque part dans Paris, beaucoup de
-serviteurs, des femmes, et il entrevoyait la nécessité de racheter
-quelques eunuques, malgré la dépense. Tout cela faisait partie des
-jouissances qu’une honnête fortune autorise en Turquie, et il comptait
-profiter, par surcroît, des complaisances qu’ont si souvent, lui
-avait-on dit, les femmes des chrétiens, qu’elles soient purement vénales
-ou simplement curieuses.
-
- * * * * *
-
-Un musulman, une fois qu’il est dans un lieu public, ne doit jamais
-avoir l’air de regarder sa femme voilée, ni même paraître savoir qu’il
-possède une femme. Haydar avait retenu un compartiment pour lui, un
-compartiment pour Léila et son esclave. Il s’installa dans le sien et ce
-fut alors qu’il connut son premier étonnement, dont ses membres pour
-ainsi dire, s’aperçurent avant lui-même: les banquettes n’étaient pas
-assez larges pour s’y accroupir, les jambes croisées; ainsi pénétra pour
-la première fois dans son cœur le soupçon inquiet que les pays qu’il lui
-faudrait désormais habiter ne lui offriraient point tout ce qu’il avait
-jusque-là possédé. Puis il vit entrer Kadidjé.
-
-Une figure blanche n’a besoin, pour exprimer les sentiments qui
-l’animent, que de mouvements fort légers. Tout s’y peut lire; et le
-principal souci des Européens et des sémites est par conséquent de
-refréner la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, toutes les
-peines du monde à distinguer quoi que ce soit sur un visage noir. C’est
-pourquoi les nègres sont obligés de faire des grimaces très larges et
-des gestes excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, une lippe
-monstrueuse, et son ventre même manifestait de l’indignation.
-
---Il n’y a pas, dit-elle, de _haremlik_ dans cette charrette à fumée. Où
-veux-tu qu’une musulmane pieuse puisse prendre ici ses repas?
-Faudra-t-il rester enfermées trois jours dans la boîte où tu nous as
-mises?
-
-Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient n’a pas été fait, jusqu’à
-ce jour, pour transporter des musulmanes respectueuses de leurs devoirs.
-Il donna l’ordre qu’en effet Léila et son esclave fussent servies dans
-leur compartiment, et elles lui manifestèrent leur mauvaise humeur. Cela
-rendit Haydar, malgré lui, assez mélancolique. On a beau connaître qu’il
-faut prendre l’humeur des femmes comme le temps qu’il fait et ne point
-s’en inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste quand il pleut et quand
-sa femme gronde. Haydar se rendit alors au wagon-restaurant, dans
-l’intention de boire un café à la turque: et nul ne le salua. Cela
-n’était pas étonnant, puisque nul ne le connaissait. Mais quand il
-traversait, jadis, les rues de Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il
-était le chef de la septième police, chacun plongeait la tête très bas,
-ramassant un peu de poussière du doigt et la portant à sa poitrine, à sa
-bouche et à son front. Il eut l’impression d’être isolé dans un monde
-nouveau, horriblement brutal, parfaitement ignorant. Son cœur se serra,
-il comprit l’horreur de l’exil.
-
- * * * * *
-
-Les hommes n’éprouvent vraiment le désir d’être près d’une femme que
-s’ils ont l’âme troublée: c’est parce qu’ils se souviennent toujours
-d’avoir été de petits garçons. Haydar sentit brusquement le désir de
-retrouver Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs, de son
-ventre écrasant des ventres, et mécontent parce qu’il ne savait même pas
-s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant le compartiment
-qu’occupait sa femme, il ouvrit la porte avec une sorte d’empressement
-avide et douloureux. Il est très difficile d’exprimer décemment ce qu’il
-aperçut. Un étranger était assis sur la banquette près de Léila, qui
-avait tiré son voile ainsi qu’il convient. Mais tel était le seul
-sacrifice qu’elle eût fait à la réserve qui convient aux musulmanes.
-
-Une inspiration irraisonnée saisit Haydar. Il tira sur la sonnette
-d’alarme et le train s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient porter
-on ne distinguait que des blés verts sur une immensité plate; mais
-presque aussitôt on vit accourir, foulant les graminées claires, un
-soldat serbe à cheval. Il lui avait paru suspect que l’Express-Orient
-s’arrêtât, sans motif apparent, en pleine campagne.
-
-Le conducteur accourait lui-même à travers les couloirs, et, de chaque
-wagon, ayant sauté par les portières sur la voie pour gagner plus vite
-la place où s’était passé le drame, des voyageurs s’empressaient. Le
-bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc venait d’être assassiné par
-un fanatique de la liberté. Le conducteur dit à Haydar:
-
---Où êtes-vous blessé?
-
---Je ne suis pas blessé, répondit Haydar tristement, mais ce conducteur
-est entré dans le _haremlik_, et...
-
-Le contrôleur eut quelque peine à comprendre que Haydar appelait
-_haremlik_ le compartiment, pareil à tous les autres, où se trouvait sa
-femme. Mais il devina le reste beaucoup plus aisément.
-
---Si on faisait arrêter le train toutes les fois que ça arrive, dit-il,
-on n’arriverait jamais!
-
-Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de la septième police. Le
-soldat serbe riait parce qu’il était tombé du malheur sur un Turc.
-
-Léila pleurait, grasse, blonde et froide. Et Haydar se dit en lui-même:
-
---S’il en est ainsi déjà quand nous sommes encore si près de
-Constantinople, que se passera-t-il à Paris?...
-
- * * * * *
-
-Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice est lente, mais implacable,
-acheva de venger son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau que le
-ministre de la septième police lui avait fait appliquer sur les doigts.
-Mais Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement, apprenant
-qu’Haydar-pacha venait de prendre les routes de l’exil, il s’en fut
-demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait remplacé s’il existait une
-raison quelconque pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à
-Constantinople. Le Jeune-Turc se fit apporter les pièces du procès,
-puis, ayant médité, décida:
-
---Nous ne poursuivons pas encore les crimes d’hérésie. Pars donc, tu es
-libre; mais dépêche-toi, dans quelques semaines quelque chose me dit que
-nous serons devenus aussi sévères sur la foi que le Padischah ou
-davantage: il faut bien faire quelque chose pour le peuple!
-
-
-
-
-XVII
-
-DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE
-ZÉINEB
-
-
-... Et quand Nasr’eddine put quitter Constantinople, près d’un an
-s’était écoulé depuis qu’il avait quitté Brousse entre deux zaptiés,
-derrière la queue d’une mule. Et ceci était la suite des trahisons de sa
-femme, Zéineb la pernicieuse. Car Zéineb avait dit à Ahmed-Hikmet:
-
---Ne sais-tu pas que le hodja, ce chien qui est mon époux, est un
-hérétique, un Persan? Que ne le fait-on citer devant les oulémas de
-Stamboul?
-
-Et elle avait cligné des yeux, la perfide, comptant bien que l’officier
-saurait profiter de cette absence. En effet, ils s’abandonnèrent à leur
-péché, mais Allah est plus puissant, Allah les en punit, car
-Ahmed-Hikmet fut tué par les Arabes du Hedjaz, qui lui ouvrirent le
-ventre en croix, et quand Zéineb apprit que Nasr’eddine s’était enfin
-lavé de toute accusation de mauvaise doctrine et qu’on le lui renvoyait,
-ce déplorable, elle venait de s’apercevoir qu’il aurait dû, pour son
-honneur et sa sécurité, être de retour quelques mois plus tôt!
-
-Cependant Nasr’eddine, débarqué à Moudania, s’acheminait vers sa
-demeure, monté sur une chamelle blanche. Il réfléchissait à son aventure
-singulière.
-
- * * * * *
-
-«Des imputations portées contre moi, songeait-il, je ne crois pas qu’il
-en fût une seule qui contînt, de vérité, ce qu’il en pourrait entrer
-sous l’ongle de mon petit doigt. C’est un mystère, par Allah, c’est un
-mystère! Ou plutôt c’est une intrigue. Il y avait un officier...»
-
-Puis il se rappelait Zéineb, l’injurieuse, qui le traitait plus mal
-qu’un chrétien, et si souvent avait négligé ses repas, aux jours qui
-pourtant n’étaient pas des jours de jeûne.
-
-«Hélas! songeait-il, la chair est faible! Les premiers jours que je fus
-en prison, je me disais: «Du moins, on m’a fait une grâce; on ne m’y a
-pas mis avec ma femme!» Et maintenant il me semble que je ne serais pas
-fâché de la revoir. C’est extraordinaire!»
-
-Telles étaient ses méditations, tandis que la chamelle blanche avançait
-toujours, avec sa bonne tête, ses yeux noirs, son cou brandi vers le
-ciel comme la proue d’une galère des vieux padischahs; et, entre son
-gaillard d’arrière et son gaillard d’avant, Nasr’eddine était assis,
-bien soucieux de lui-même, et tout étourdi par la nouveauté de ses
-sentiments. Ce fut ainsi qu’il arriva devant sa demeure.
-
-La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine se laissa glisser. D’abord,
-il porta la main à sa poitrine, à sa bouche et à son front, pour la
-politesse; puis il se frotta les deux cuisses, à cause de la fatigue, et
-ensuite il pensa très fortement à sa femme, parce que c’était son désir.
-Mais il n’en montra rien, par dignité. Il dit seulement à ses disciples
-qui étaient venus le saluer:
-
---Ça va bien, mes enfants, ça va bien. Vous êtes beaux comme la porte de
-ma maison!
-
-Et ces paroles devaient naturellement lui monter aux lèvres; car, pour
-un exilé, il n’y a rien de beau comme la porte de sa maison. Il la
-reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre tout doucement, et derrière
-il y a l’eau fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a l’amour.
-
-Ainsi avaient changé les sentiments de Nasr’eddine à l’égard de Zéineb,
-et, sans qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à l’égard de
-Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait que douze mois auparavant il se disait
-chaque soir: «Quelle épouse, quelle épouse! Le Rétributeur sait ce qu’il
-fait, mais moi je n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné celle-là
-et non une autre?» A cette heure, au contraire, il pensait: «Après tout,
-c’est mon épouse tout de même. Elle est belle: son corps n’est pas comme
-son âme. Et qu’est-ce que son âme? Quelle est la nécessité que ma femme
-ait une âme? Je ne connais que la mienne, qui est pleine d’indulgence.
-L’indulgence est la vertu des saints: il va m’être très doux d’être un
-saint.» Zéineb, de son côté, gémissait secrètement: «J’ai péché et, s’il
-connaît mon péché, je devrai quitter cette maison où je régnais. Même,
-s’il le veut, il peut me faire mourir. Que ce sort est cruel! Et que ne
-ferai-je pas pour être pardonnée!»
-
-Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle n’avait pas eue depuis
-qu’elle était petite fille, si claire, si tendre, étouffée comme un
-baiser donné la nuit:
-
---O mon seigneur, le salut sur toi! On t’attendait.
-
-Et elle baisa ses pieds, durant que la servante se hâtait, portant
-l’aiguière pour les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il avait
-décidé qu’il s’imaginerait être heureux, qu’il s’inventerait son bonheur
-pour cette nuit de retour. Et qu’importaient les autres nuits! Il n’y
-voulait pas songer. «Qu’elle soit silencieuse, se disait-il, silencieuse
-et obéissante, aujourd’hui. Je lui prêterai des mots, je me persuaderai
-que mon désir est son désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est comme
-je la souhaite, et non pas Zéineb l’insupportable!» Or, il n’avait rien
-à imaginer, il reposait dans de la douceur, il dominait sur de
-l’obéissance: et cela lui sembla tellement extraordinaire que ses deux
-sourcils, un instant, furent comme deux sabres courbes au-dessus de son
-front plissé. Il abaissa les yeux: Ah! Zéineb avait un peu de peine à
-rester agenouillée! Il distingua aussi une cernure douloureuse, une
-ombre triste, autour de ses paupières, et comme un voile, fait de
-meurtrissures molles, sur toute sa face. Ces signes, il les connaissait,
-il n’était plus un adolescent naïf.
-
-Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa gorge:
-
---Depuis quand...
-
-Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des pieds de son époux dans ses
-deux mains, reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses dents mordant la
-terre, parce qu’elle croyait que la vérité allait s’élever contre elle.
-Et cela était si contraire aux habitudes de sa femme, si flatteur pour
-son orgueil, si voluptueux pour ses sens, si attendrissant pour sa
-force, que, malgré ce qu’il devina, Nasr’eddine se reprit, d’un ton
-paisible:
-
---... Depuis quand, en même temps que l’aiguière des ablutions,
-n’apporte-t-on point ici, à l’époux qui revient, les confitures?
-
-Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher les confitures.
-
-«Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine est toujours le hodja
-Nasr’eddine: un aveugle qui rêve.»
-
- * * * * *
-
-Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de la foi musulmane. Ceux qui
-savent ne doivent pas dire: ils étaient deux époux, et, si ce n’est la
-religion, c’est la décence, si ce n’est la décence, c’est l’envie qui
-défendent de révéler le mystère. Mais celui qui dort seul, et même
-l’amant, car il n’est jamais sûr de son bonheur, rêve avant de
-s’endormir: «Qu’Allah m’en donne autant, et je le tiens quitte, en
-vérité. Il n’y a rien de mieux au monde!» Quand Nasr’eddine sentait se
-desserrer un peu le beau collier que lui faisaient les bras de Zéineb,
-il lui paraissait étrange de ne pas sentir la morsure de la faim au
-creux de l’estomac, de ne plus avoir à plier les épaules devant un juge,
-et il s’émerveillait, lui qui durant douze mois de geôle avait été
-incapable de désirer autre chose que le sommeil, rien que le sommeil, de
-pouvoir à cette heure veiller joyeusement, une femme à ses côtés. Et
-puis il se rappelait: «En vérité, hier j’étais en prison. Qui donc
-m’avait dénoncé?» Il croyait l’avoir deviné, mais sentait bien plus
-vivement sa jouissance actuelle que ses maux écoulés. En face de lui,
-sur une petite place, par-dessus le mur de son haremlik, croissait un
-très vieux platane, où un ménage de corbeaux, chaque année, avait
-coutume de faire son nid. La saison était déjà bien avancée, et l’on
-voyait, sur les hautes branches, les corvillons qui commençaient
-d’essayer, non pas encore leurs ailes, mais leurs pattes hésitantes.
-
---Il y avait bien des corbeaux autour de la femelle, quand je suis
-parti, dit Nasr’eddine en rêvant.
-
---Ah! répondit Zéineb, il ne reste plus que les deux qui ont fait le
-nid. C’est le proverbe: «Beaucoup pour l’amour, deux pour le ménage.»
-
-Elle avait prononcé ces mots sans malice, mais Nasr’eddine la regarda
-d’une façon si étrange qu’elle crut que son cœur allait éclater
-d’épouvante.
-
-«Je me trompais, il sait tout», pensa-t-elle.
-
- * * * * *
-
-Le léger vent froid de la nuit la fit trembler, et elle sentit au même
-instant en elle les premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait.
-Elle demeura immobile et peureuse. Il lui semblait que le poids de son
-corps écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha la tête gravement et
-se leva. Zéineb demanda, d’un air humble:
-
---Où vas-tu, ya Nasr’eddine?
-
-Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi pour divorcer. Nasr’eddine
-eut un sourire.
-
-«Ouallahi! songea-t-il, ce n’est pas de la sorte qu’elle m’eût parlé
-avant ce méchant voyage. Elle m’aurait dit: «Tu sors? Et pourquoi
-sors-tu? O débauché qui cours la nuit après avoir dormi le jour,
-hypocrite, mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes, perfide!» Car
-telles étaient ses façons de me traiter, je m’en souviens. Allah est le
-plus savant, il m’a écrit la délivrance. Quant aux moyens,
-n’approfondissons pas. L’homme est sous son destin comme le papier sous
-le calame: ce qui est marqué, c’est marqué!»
-
-Il répondit donc:
-
---Mon ange, ne devines-tu pas que je vais où j’allais jadis, près de la
-source qui est au coin du cimetière de Bounar-Bachi, chez
-Abdallah-le-boiteux, qui vend du café.
-
-Zéineb murmura:
-
---Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à ton plaisir!
-
- * * * * *
-
-Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche de ce qu’il intéressait si fort
-Zéineb de connaître! Le matin, il allait à la mosquée; le soir, il
-s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que font les tombes des vieux sultans,
-et il disait: «Si le samovar est bien abrité du vent et la poudre de thé
-de bonne espèce, c’est le principal, ô mon épouse, c’est le principal!
-Car, vers quatre heures, le vent de mer s’élève. Il est frais et doux à
-mes vieux os, et il y a des cigognes dans le ciel: le vol des cigognes
-est sublime.»
-
-Il voyait cependant la taille de Zéineb s’arrondir, mais gardait le
-silence, et elle-même ne voulait pas avoir l’air de croire que
-l’événement fût proche. Lorsqu’elle ressentit les premières douleurs,
-elle serra les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment où Nasr’eddine
-sortit pour aller s’asseoir, les talons sous les cuisses, à sa place
-ordinaire, à l’ombre des vieux tombeaux; et il y resta même un peu plus
-longtemps que d’habitude. Quand il revint vers sa demeure, une matrone
-en sortait, et il trouva Zéineb couchée, tenant dans ses bras une petite
-chose vagissante, encore toute meurtrie de la douleur de naître. Il
-demeura silencieux, les cils baissés; son visage noircit parce qu’il
-évoquait le jour où les zaptiés l’avaient mené chez le vali, l’odeur
-affreuse des sentines du navire qui l’avait conduit à Constantinople, la
-prison plus puante encore, les interrogatoires des mauvais juges,
-l’argent qu’il avait dépensé, et la trahison sous son toit!
-
-Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait fini par prendre confiance
-dans son mensonge. Décidément, le hodja ne savait rien. Il était trop
-bête, ce saint homme, et il ne fallait plus qu’un petit mot pour lui
-expliquer cette naissance un peu rapide.
-
---Quel malheur, quel malheur, dit-elle, d’avoir autant souffert pour un
-enfant qui n’a que sept mois!
-
-Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né dans ses bras et le soupesa
-très sagement. Il allait bien sur les neuf livres. Et quelles belles
-grandes oreilles détachées de la tête, que d’ongles, que de cheveux! Il
-admira ce poids magnifique, et ces oreilles, et ces ongles, et ces
-cheveux. Mais il admira aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge, il
-se souvint des quelques mois de paix que ce mensonge lui avait donnés.
-Il ne fut pas ému, il ne fit pas de grands gestes, il ne se contempla
-pas lui-même dans sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme:
-
---Par Allah! pour sept mois, il est bien avantageux!
-
- * * * * *
-
-Puis il sortit, parce que c’était l’heure de la cinquième prière.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PRÉFACE v
-
- I.--OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB 1
- II.--DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE
- MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE 13
- III.--COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES
- CHRÉTIENS 36
- IV.--COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS 47
- V.--COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN ET DEUX HISTOIRES
- PROFITABLES 59
- VI.--OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS
- UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE 82
- VII.--COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS GRECS, S’ASSOCIANT À LA
- PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS LES PRISONS DU
- PADISCHAH, ET COMMENT IL EN SORTIT 93
- VIII.--COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA
- BARONNE BOURCIER 106
- IX.--COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE
- DEMI-LIBERTÉ 118
- X.--COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT
- À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU
- CORDONNIER 125
- XI.--COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME
- POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS 156
- XII.--COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI
- GAGNÈRENT LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK 171
- XIII.--DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE ET DE LEUR DOULOUREUSE
- SÉPARATION 209
- XIV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK SE MARIA 230
- XV.--COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK DUT QUITTER
- CONSTANTINOPLE 245
- XVI.--COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR
- ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI 260
- XVII.--DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE ET DE SON ATTITUDE À
- L’ÉGARD DE ZÉINEB 274
-
-
-208-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--4-19. 8750-3-19.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NASR'EDDINE ET SON
-ÉPOUSE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Nasr’eddine et son épouse, by Pierre Mille.
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-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Nasr&#039;Eddine et son épouse</span>, by Pierre Mille</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Nasr&#039;Eddine et son épouse</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre Mille</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 14, 2022 [eBook #69540]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NASR&#039;EDDINE ET SON ÉPOUSE</span> ***</div>
-<p class="c large">PIERRE MILLE</p>
-
-<h1>NASR’EDDINE<br />
-<span class="small">ET</span><br />
-SON ÉPOUSE</h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="small">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
-
-<p class="c gap small">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c">Format in-18.</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small drap">BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES</td>
-<td class="bot w35">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="small drap">LA BICHE ÉCRASÉE</td>
-<td class="bot w35">— </td></tr>
-<tr><td class="small drap">CAILLOU ET TILI</td>
-<td class="bot w35">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small drap">LOUISE ET BARNAVAUX</td>
-<td class="bot w35">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small drap">LE MONARQUE</td>
-<td class="bot w35">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small drap">SOUS LEUR DICTÉE</td>
-<td class="bot w35">1 —</td></tr>
-<tr><td class="small drap">SUR LA VASTE TERRE</td>
-<td class="bot w35">1 —</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top4em"><span class="i">Il a été tiré de cet ouvrage</span><br />
-<span class="small">VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span><br />
-<span class="i">tous numérotés.</span></p>
-
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction, de reproduction réservés
-pour tous les pays.</p>
-
-<p class="c small" lang="en" xml:lang="en">Copyright, 1918, by <span class="sc">Calmann-Lévy</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p>Nasr’eddine-Hodja est un personnage
-historique : il vécut au début du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle
-à la cour du glorieux Timour, le
-conquérant de la Perse, de l’Arménie,
-de la Russie et de l’Inde. Ce souverain
-n’était pas sans présenter quelques rapports
-avec certains monarques de nos
-jours : il dressa, pour sa gloire, une
-pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes
-coupées, fit une fois massacrer mille petits
-enfants avant son déjeuner, éleva à un
-haut degré de perfection l’organisation
-militaire, industrielle et administrative
-de son empire, et fonda des écoles scientifiques.
-Il était également fort pieux.</p>
-
-<p>Parmi les saints et les savants de son
-entourage se trouvait Nasr’eddine. On ne
-sait comment ce très distingué personnage,
-lumière de la théologie et de la
-jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé,
-dans la mémoire des peuples, en
-une sorte de bouffon ; mais nous ne saurions
-nous en étonner à l’excès : la même
-aventure échut au roi Dagobert. C’est
-peut-être que les peuples conquis, après
-avoir tremblé sous leurs vainqueurs, s’en
-vengent en les raillant. En tous cas l’on
-découvre, dans les plus anciennes aventures
-attribuées à Nasr’eddine, la trace
-de la malignité persane, et aussi d’une
-propension persane à la critique, au
-schisme, aux hérésies sociales et religieuses.</p>
-
-<p>Cet élément de critique et de malignité
-a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à nos jours.
-Car, à cette heure encore, en Asie Mineure,
-à Brousse en particulier, le populaire
-semble considérer que, s’il est mort, du
-moins c’est il y a quelques jours à peine,
-hier seulement, ou même aujourd’hui.
-Par surcroît, de simple bouffon il s’est
-transformé en une sorte de héros singulier.
-Il n’a point perdu sa naïveté ; mais
-son penchant à l’ironie, son scepticisme
-théologique se sont accrus. Il faut peut-être
-voir là, chose curieuse, un résultat
-du profond respect que les Turcs d’Asie
-Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient
-discuter ouvertement un point de dogme :
-l’idée même, je pense, ne leur en vient
-pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie,
-le penchant à l’incrédulité, sont dans la
-nature humaine : et ces fidèles « croyants »
-alors ne sont pas fâchés d’attribuer leurs
-impulsions d’impiété à un imbécile. Mais
-c’est ce qui fait que, peu à peu, le caractère
-traditionnel de Nasr’eddine a changé : on
-l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque
-dans sa faiblesse et dans ses malheurs.
-Sans cesse il est victime des hommes et
-surtout des grands, mais il les raille
-bonnement. Il est aussi victime des
-femmes, de la sienne en particulier, mais
-s’y résigne avec tant de simplicité qu’on
-ne sait même pas s’il pardonne : c’est
-qu’il a gardé toute la bonté, toute la
-bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs
-parmi les humains.</p>
-
-<p>C’est par ces paysans que j’entendis
-jadis conter, dans les campagnes de
-Brousse, les innombrables aventures de
-Nasr’eddine. M. Bay, consul de France,
-spirituel et merveilleux traducteur, interprétait
-sur-le-champ ces récits devant
-moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre
-Nasr’eddine sous mes yeux, qu’à mon tour
-je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu
-différent, mais ressemblant encore, du
-moins je le crois, à celui qui me fut
-montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me
-suffira qu’on puisse trouver quelque
-saveur pittoresque à ces quelques pages.
-On y découvrira aussi quelque apparence
-du style des <i>Mille et une Nuits</i>, et même
-deux passages qui existaient en germe
-dans cet admirable et opulent recueil.
-C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay,
-je croyais entendre le D<sup>r</sup> Mardrus. Je dois
-donc au nouveau traducteur des <i>Mille et
-une Nuits</i> l’expression de ma gratitude.</p>
-
-<p class="sign">P. M.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">NASR’EDDINE<br />
-ET SON ÉPOUSE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-<span class="small">OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE
-ET ZÉINEB</span></h2>
-
-
-<p>Hosséin, le riche marchand de soie du
-bazar, salua en passant Ahmed-Hikmet,
-lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci
-lui rendit son salut sans morgue, et presque
-avec déférence :</p>
-
-<p>— La bénédiction sur toi, Ahmed !</p>
-
-<p>— La bénédiction sur toi, Hosséin !</p>
-
-<p>Hosséin, le marchand de soie, est très
-jeune, très beau et très pieux. C’est lui qui,
-à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les
-cérémonies des derviches hurleurs, dans la
-grande maison qu’ils ont louée au-dessus du
-cimetière. Il prie plus longtemps qu’un
-iman, et le jeûne amincit ses os. Voilà pourquoi
-Ahmed avait mis du respect dans son
-salam. Mais aussi il avait hâté le pas, et
-regardé en se retournant si Hosséin le suivait
-des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un
-homme si vertueux sût qu’il allait entrer
-dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la
-porte de derrière, dans la maison de
-Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste
-à l’heure où le hodja n’y était point, et que
-sa femme était seule.</p>
-
-<p>— C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse !
-Uniquement pour te voir, et
-t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il
-quelques instants plus tard à Zéineb. Je
-ne te regarde pas, mon âme ! Je ne suis pas
-venu pour toi, ma maîtresse !</p>
-
-<p>Et Zéineb répondit, la dévergondée :</p>
-
-<p>— Je le sais, mon œil ! Aussi tu vas t’en
-aller tout de suite, tout de suite ! Car mon
-époux le hodja — que le ciel lui soit comme
-la dalle d’une tombe, et la terre comme une
-fosse — ne restera plus longtemps à la
-mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage
-tes forces, ô mon amour ! et prépare
-tes reins. Aussitôt que je verrai le moment,
-aujourd’hui peut-être, je te ferai prévenir
-par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre
-messagère.</p>
-
-<p>— Zéineb !… fit Ahmed, hésitant.</p>
-
-<p>— Parle, ma prunelle !</p>
-
-<p>— Zéineb, continua-t-il, est-ce que le
-Rétributeur ne nous punira point ? Ton mari
-est un si grand saint !</p>
-
-<p>— Lui ? dit-elle. C’est un mécréant, je te
-le répète. C’est un impie, c’est un hypocrite !
-Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires,
-il les connaît ; la loi, la jurisprudence,
-il les connaît. Mais c’est un damné qui ne
-croit à rien. Un jour la foudre tombera sur
-cette maison.</p>
-
-<p>— O ma colombe, répondit Ahmed, s’il
-en est ainsi, tant mieux : le péché est moins
-grand… Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger
-quelque chose, oui, quelque chose qui
-pourrait l’éloigner ce soir.</p>
-
-<p>— Invente ! Perpètre ! Imagine ! Construis !
-ô mon genni !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine
-dissimulait sous sa grande sagesse un esprit
-devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être
-qu’il avait trop étudié, après avoir passé les
-premières années de sa vie à ne rien savoir,
-et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait,
-même alors, dans sa jeunesse, trop fréquenté
-les Persans, ces hérétiques. C’est
-peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement.
-O Brousse ! nid dans les branchages,
-maisons aux toits jaunes, telles,
-oui, telles des topazes serties dans une mer
-d’émeraude ; ville verte abritant la mosquée
-verte ; Olympe bithynien, époux des nuées,
-père des ruisseaux ; plaines grasses, oliviers,
-mûriers, blés mûrs, sources sans nombre,
-vasques moussues des fontaines, on est trop
-heureux près de vous ! Vous faites trop
-aimer la vie terrestre, on n’en désire plus
-d’autre, on ne sait plus s’il en est une
-autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci ? Allah
-a fait la misère, il a fait la douleur, les
-pachas qui vident les poches et remplissent
-les prisons, les brigands qui coupent les
-oreilles et ravissent les troupeaux, les déserts
-sans puits, les rocs infertiles, pour
-qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise :
-« Ce sera mieux, quand je serai mort ! »
-Mais dans un moment de pitoyable oubli,
-il a fait Brousse : on ne peut être mieux
-qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans,
-les pensées que, sous son turban vert, nourrissait
-le hodja Nasr’eddine ; et, en égrenant
-son chapelet, il se disait : « Ces petites
-boules de bois précieux sentent bon. » Mais
-il oubliait de méditer sur les quatre-vingt-dix-neuf
-attributs d’Allah, que représentent
-les boules de ce chapelet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu
-de temps après qu’Ahmed Hikmet en était
-parti. Sa face, à son habitude, était tout
-empreinte d’une délicieuse bénignité. Et il
-dit à son épouse Zéineb :</p>
-
-<p>— Que cette journée est belle ! Que la
-lumière est calme, pure, claire et caressante !
-Y a-t-il rien de meilleur au monde et de
-plus hospitalier que ce platane, ces cyprès
-et ce vieux buis dans notre jardin ?…
-Femme, tu feras, pour ce soir, un pilaf, un
-bon plat de pilaf, avec du riz de première
-qualité, de l’excellent beurre et le safran le
-plus parfumé. Nous le mangerons ensemble,
-et puis la nuit viendra. La nuit est bonne,
-aussi. La nuit est pleine de voluptés.</p>
-
-<p>Il annonça ce désir parce que, s’il aimait
-les choses de la nature, il était de plus porté
-sur sa bouche. Boulboul, le rossignol,
-chante bien, mais il est aussi très gourmand.</p>
-
-<p>— Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit
-Zéineb.</p>
-
-<p>En disant cela, elle s’exprimait en bonne
-musulmane. Il ne faut jamais décider qu’on
-fera une chose sans ajouter : « S’il plaît à
-Dieu. » Car Dieu est le maître. Croire qu’on
-peut se passer de lui est un grand péché.</p>
-
-<p>— Eh non, non ! fit le hodja en secouant
-la tête. Tu feras ce pilaf parce que cela me
-plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je
-le mangerai, sans plus.</p>
-
-<p>— O mécréant ! insista Zéineb, ne dis pas
-de choses pareilles, toi qu’on révère comme
-un saint homme ! Je ferai ce pilaf s’il plaît à
-Dieu, et tu le mangeras s’il plaît à Dieu.
-Voilà ce qu’il convient de dire.</p>
-
-<p>— Je refuse, répliqua le hodja, de mettre
-Allah dans cette affaire. Je suis convaincu
-qu’il a d’autres occupations.</p>
-
-<p>— Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite,
-réprouvé ! O toi, qui vas brûler, torche de
-résine, brigand !</p>
-
-<p>— O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace
-qu’une tique sur un mouton, plus criarde
-qu’un essieu de charrette, une vieille porte,
-un troupeau d’oies ! plus bavarde qu’un
-Français ! O toi, sempiternelle ! As-tu un
-peu de cervelle dans ton crâne plein d’os ?
-Alors, réfléchis. Tu as le riz, tu as le beurre,
-tu as le safran, tu as le charbon, le feu et
-l’âtre. Et j’ai des dents ! Voilà pourquoi
-j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il plaise
-à Allah, ou qu’il lui déplaise.</p>
-
-<p>— Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb.
-Je ferai le pilaf, mais il t’arrivera malheur.</p>
-
-<p>Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer
-un tapis sur l’herbe de son jardin et
-s’assit pour passer le jour à jouir de la
-lumière et de la fraîcheur tout à la fois. Le
-petit bruit de son narghileh, le petit frisson
-du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait
-parfois un vautour passant au-dessus de
-lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait ses
-membres ; il reposait son esprit. Les chrétiens
-ne savent pas reposer leur esprit en
-même temps que leurs membres : les musulmans
-ont cette science. Et c’est la plus précieuse,
-et la plus délicieuse, et la plus savoureuse,
-et ainsi la vie coule heureuse, et votre
-ignorance en est honteuse !</p>
-
-<p>Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui
-s’en allaient sur la poussière, tout affairées,
-par un chemin toujours le même, comme
-c’est la coutume des fourmis. Il s’amusa
-malignement à leur barrer la route avec une
-baguette, et la caravane s’arrêta, interdite
-et obtuse : c’est une autre habitude des
-fourmis.</p>
-
-<p>— Elles croient peut-être, elles aussi, que
-c’est Allah qui leur défend d’aller plus loin,
-songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme
-les hommes, elles s’imaginent qu’il est des
-signes d’en haut. Il n’y a pas de signes, et
-on peut toujours faire ce qu’on veut, selon
-sa nature ; il est vrai, certes, il est vrai, que
-tout homme a son <i>kismet</i> ; mais son <i>kismet</i>
-est dans les instincts qu’il a reçus en naissant,
-et dans l’ordre général du monde.</p>
-
-<p>C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait
-dans son impiété. Les heures coulèrent.
-Dans le ciel encore bleu, la lune mit
-un joli croissant candide ; et puis, les nuages
-d’occident devinrent tout pareils à des robes
-de noces : dorés, pailletés, argentés, tramés
-de soie verte et galonnés de rouge ; et puis,
-les oiseaux, dans le platane, se mirent à
-piailler, — et le hodja sentit à l’odeur de
-l’air, du côté de la cuisine, à la couleur du
-feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf
-était cuit dans le chaudron, que le pilaf était
-sorti du chaudron pour entrer dans le plat
-d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il
-allait manger le pilaf. Et alors, il croisa ses
-jambes devant une petite table, et il remercia
-sa femme en prenant un air aimable, et il se
-prépara à manger ce mets délectable, et sa
-fatuité était déplorable !</p>
-
-<p>Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé
-Allah, — loué soit l’unique ! — car justement
-au moment qu’il allait, pour la première
-fois, plonger la cuiller dans le plat…
-pan, pan, pan ! voilà qu’on frappe à la porte ;
-pan, pan, pan ! qui donc est là ?</p>
-
-<p>— C’est nous, deux gendarmes, deux
-zaptiés, qui venons te voir de la part de Son
-Excellence le gouverneur. Il veut te voir,
-le gouverneur, il veut te voir tout de suite,
-saint homme !</p>
-
-<p>— C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est
-bon. J’irai après mon dîner.</p>
-
-<p>— Non, dirent les zaptiés, non ! Ça n’est
-pas comme ça. Avant ton dîner, avant ton
-dîner ! Tu mangeras chez Son Excellence, ou
-bien tu ne mangeras pas du tout, nous n’en
-savons rien. Mais il faut que tu viennes tout
-de suite.</p>
-
-<p>— Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en
-regardant son pilaf, que j’en prenne au moins
-une bouchée, une seule bouchée !</p>
-
-<p>— Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche !</p>
-
-<p>— Tu vois, infidèle ! dit Zéineb. Maintenant,
-que Son Excellence te garde tout le
-reste de ta vie, s’il plaît à Dieu !</p>
-
-<p>Or, si le gouverneur avait fait mander
-brusquement le hodja, la faute en était au
-lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce
-perfide, lequel avait suggéré au secrétaire de
-Son Excellence que le hodja seul était
-capable d’écouter un rapport sur un cas
-épineux, un rapport très long, qui devait
-partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire
-l’avait dit au gouverneur. Et le gouverneur
-avait trouvé cette idée une idée
-d’entre les idées. Et le rapport était un rapport
-d’entre les rapports. Après le préambule,
-il y avait un exposé historique ; après
-l’exposé historique, des considérations générales ;
-après les considérations générales,
-une lucide énumération des faits ; après
-l’énumération, des conclusions ; après les
-conclusions, un résumé des conclusions, et
-après le résumé, des pièces annexes.</p>
-
-<p>— Je n’y comprends rien, dit le hodja
-d’un air maussade.</p>
-
-<p>Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait
-rien, car Son Excellence le gouverneur lui
-donna des explications.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand Nasr’eddine sortit du palais, il
-était plus de minuit. Son estomac était vide,
-et très douloureux dans sa poitrine. La pluie
-tombait dans la nuit noire, ses pieds et sa
-robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva
-devant sa demeure la cervelle toute brouillée
-de faim, les épaules trempées et le cœur déjà
-bien humble. Mais sa femme l’attendait
-sûrement, car il vit assez distinctement une
-lumière à la fenêtre, au-dessus de la porte.
-Y avait-il une ombre, y en avait-il deux,
-devant cette lumière ? Le grillage du moucharabieh
-l’empêcha de bien voir. Il frappa.</p>
-
-<p>— Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb.</p>
-
-<p>— Passe par la porte du jardin, et franchis
-le mur, répliqua-t-elle. Je vais le
-retenir.</p>
-
-<p>Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main,
-s’enfuyait pieds nus, elle cria d’une voix
-âpre, à travers le lacis de bois :</p>
-
-<p>— Éloignez-vous, ô débauché ! qui peut
-frapper à cette heure, s’il n’a de mauvais
-desseins ?</p>
-
-<p>— Ouvre, ma femme ! dit Nasr’eddine
-tristement, c’est moi !</p>
-
-<p>— Qui, vous ? insista Zéineb.</p>
-
-<p>— Moi… Nasr’eddine, continua-t-il d’un
-air soumis.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A ce moment, il crut bien entendre la
-porte du jardin qui s’ouvrait, et soupçonna
-qu’un autre malheur, moins réparable que
-celui d’avoir manqué son dîner, l’avait encore
-atteint au cours de cette nuit funeste. Mais
-il ajouta seulement, tout à fait dompté :</p>
-
-<p>— C’est moi, Nasr’eddine, je te dis… Et
-le mari d’une femme fidèle, s’il plaît à Dieu !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-<span class="small">DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE
-SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX
-DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE</span></h2>
-
-
-<p>Ainsi le hodja vit naître en son esprit le
-soupçon que Zéineb n’était point seulement
-une calamiteuse, mais quelque chose d’autre,
-ouallahi ! de bien autre encore. Cependant
-il garda le silence. D’origine arabe par son
-père, il avait eu pour mère une femme
-turque. De là vient peut-être qu’il était mal
-assis dans son esprit et son caractère.
-Parfois d’une incroyable et douce naïveté,
-comme sont les Turcs, ayant pour agréable
-de croire aux plus étranges contes : il avait
-passé pour obtus dans sa jeunesse, lors des
-premières études qu’il fit dans les monastères.
-Parfois au contraire subtil et malin,
-enclin au doute jusqu’à l’hérésie ; et si même
-on lui parlait des honteuses doctrines de
-Mohammed-Schamalgani, qui professa plus
-que la transmigration des âmes — la possibilité
-de leur transfusion l’une dans l’autre
-du vivant de leurs corps : « Hélas, voilà
-qui serait bon à souhaiter ! » disait-il
-seulement, songeant à Zéineb. Si l’on
-ajoutait que cet abominable Schamalgani
-voulait abolir tout culte rendu à la divinité,
-et, glorifiant les plus affreux péchés de la
-chair, allant même jusqu’à affirmer qu’après
-tout ces péchés-là étaient encore « le
-meilleur moyen pour les parfaits de se
-communiquer aux imparfaits » : « Eh, eh !
-faisait Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est
-une opinion. Contentez-vous de ne pas la
-partager. La vie n’est pas le péché. Je
-suppose que le péché est laid : on me l’a dit.
-La vie est belle… qu’on aille donc dans la
-montagne me chercher des fleurs. »</p>
-
-<p>Ses disciples alors coururent la montagne
-pour lui chercher des fleurs. Ils s’en
-revinrent, les pans de leurs robes tout
-gonflés de leur moisson. Un seul, parmi
-tous, ne rapportait qu’une violette, et les
-autres se moquaient de lui.</p>
-
-<p>— C’est tout ce que tu as trouvé ?
-demanda Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— Hodja, répondit-il, j’en ai vu des
-milliers ; mais toutes, levant la tête au ciel,
-étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là
-seule s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la
-cueillir. Les autres, je les ai laissées en
-prière : car les fleurs sont la prière des
-plantes.</p>
-
-<p>— J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine
-en l’embrassant.</p>
-
-<p>A ces moments-là les gens disaient : « Ce
-Nasr’eddine est un grand saint. » Mais un
-jour trois frères s’en vinrent lui demander
-le concours de sa science pour les aider à
-partager l’héritage paternel.</p>
-
-<p>— Et comment désirez-vous que ce partage
-s’accomplisse ? interrogea Nasr’eddine.
-Selon la loi des hommes, ou selon la loi
-d’Allah ?</p>
-
-<p>— Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent
-pieusement les trois frères.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, mes amis, vous avez
-raison !</p>
-
-<p>Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or,
-il le donna au frère aîné. Presque tout ce
-qui restait, il le poussa vers le second. Et
-le troisième n’eut plus grand’chose.</p>
-
-<p>— Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas
-juste ! En vérité, ce n’est pas juste !</p>
-
-<p>— Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le
-partage selon la loi d’Allah : aux uns
-beaucoup, aux autres peu. Ah ! si vous aviez
-demandé le partage selon la loi des hommes,
-c’eût été différent, bien différent ! Mais vous
-avez eu raison, mes enfants ! Qui pourrait
-dire que vous n’avez pas eu raison ? Il faut
-toujours s’efforcer de plaire à Allah.</p>
-
-<p>Dans de telles occasions, les gens étaient
-portés à croire qu’il était peut-être un saint,
-mais alors un mauvais saint : un grand sage
-a écrit qu’il en peut exister, comme de mauvais
-anges. Mais c’est qu’il se souvenait de
-ses débuts : ses débuts lui avaient enseigné
-à pousser la modestie de ses jugements personnels
-jusqu’à supposer qu’il ne faut point
-se montrer trop sûr ni des autres hommes,
-ni des doctrines, ni de rien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Car, quand Nasr’eddine était tout jeune
-encore, on dit qu’il fut domestique et <i>softa</i>,
-c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent
-situé sur les confins de l’oasis de Damas, là
-où commence le désert que doivent franchir
-les caravanes qui vont à la Mecque. Il est
-sûr qu’à cette place était mort un grand marabout.
-Par Allah le Clément, je dis que cela
-est sûr : car on lui avait élevé un tombeau
-d’entre les tombeaux, et tout près de ce tombeau,
-il y avait ce couvent d’entre les couvents,
-tout peuplé de derviches très pieux,
-dont le prieur était un savant d’entre les
-savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il
-y a dans le saint Livre, il le savait ; tout ce qui
-se trouve dans les commentaires du Livre,
-il le savait. Quand il avait écrit les paroles
-qu’il faut sur un papier, de la pointe de
-son calame merveilleux, la chose arrivait
-que commandaient ces paroles ! Ceux qui
-avaient les yeux obscurcis, Hadji-Bekri
-leur soufflait par trois fois entre les cils,
-et leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui
-avaient les genoux raidis par l’âge ou les
-douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et
-quand ils se relevaient, leurs jambes étaient
-souples comme celles d’un jeune chameau
-de course. Et si d’aventure un petit enfant
-était malade, on n’avait qu’à le coucher
-devant le tombeau du saint : cet enfant
-n’eût-il que dix-huit mois, n’eût-il que
-quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût
-un homme corpulent et de grand poids, lui
-montait sur le ventre, de ses deux pieds sur
-le ventre : et l’enfant était guéri ! C’était à
-cause des vertus du saint qui était mort, et
-de la science et de la foi du prieur vivant
-que ces miracles avaient lieu. Et quand
-Hadji-Bekri passait, dans sa robe de lin
-blanc, toujours immaculée, les fidèles en
-baisaient les pans ! Ils en baisaient les pans,
-courbés en deux, après avoir pris la poussière
-de la route au bout de leurs doigts
-pour la porter à leur front.</p>
-
-<p>Le prieur était un homme majestueux
-d’apparence, mais modeste en son langage,
-et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou
-plutôt ménager des grandes richesses de la
-communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il
-aimait entre tous, parmi ses disciples, était
-justement Nasr’eddine, bien que ce jeune
-softa passât alors pour un peu lent d’esprit,
-et plus enclin dans sa candeur, à jouir des
-dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et
-ses attributs.</p>
-
-<p>A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore
-pu apprendre de la prière que les génuflexions,
-non les paroles, mais il était doux,
-serviable, fidèle avec innocence et simplicité.
-Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était
-Nasr’eddine qui lui versait le café près de la
-fontaine, sous l’ombre fraîche du grand portique,
-entrée sublime du tombeau miraculeux ;
-c’était Nasr’eddine qui courait devant
-sa mule quand il sortait pour aller visiter un
-pieux confrère, ou le chef des caravanes de
-pèlerins ; et quand Hadji-Bekri se rendait à
-la mosquée pour enseigner les fidèles,
-Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil
-d’être chargé pour quelques instants de tout
-le poids d’une science qu’il ne comprenait
-pas. Mais le salut sur lui ! Il avait la foi.</p>
-
-<p>Cependant, à la longue, il devint triste.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu, Nasr’eddine ? demanda le
-prieur.</p>
-
-<p>— Hélas ! répondit Nasr’eddine, je voudrais
-revoir mon pays.</p>
-
-<p>— C’est sans doute la volonté d’Allah, dit
-Hadji-Bekri en soupirant. Il ne faut jamais
-retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.</p>
-
-<p>Et lui ayant mis dans la main un peu
-d’argent, il fit aussitôt amener un âne tout
-sellé.</p>
-
-<p>— La route est longue, dit-il, et je ne veux
-pas qu’un serviteur comme toi aille à pied.
-Mais quand tu seras parvenu chez toi,
-renvoie-moi cet âne par quelque personne de
-confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu
-bien, je te le prête : car cet âne est de haute
-race ; il n’est point un âne comme les autres.</p>
-
-<p>Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai
-fait comprendre, parce qu’il était ménager
-de son bien.</p>
-
-<p>— Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu,
-répondit Nasr’eddine.</p>
-
-<p>Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant
-le prieur et songeant aux siens. Quand
-la route était difficile, il mettait pied à terre
-pour ménager la bête. Lui-même, il puisait
-l’eau pour la faire boire, quand un puits était
-bien propre ; et le soir il ne l’attachait que
-par une corde très longue afin que l’âne pût
-se repaître, tout autour de lui, des herbes
-raides qui croissent entre les pierres.</p>
-
-<p>Mais il vint un jour que l’âne refusa de
-boire, et le lendemain matin Nasr’eddine vit
-que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea
-d’abord de la voix et de la main, mais l’âne
-ne mangea pas. Il lui dit des choses flatteuses,
-mais l’âne ne but pas une goutte.
-Alors il l’appela âne des ânes, âne cornard,
-âne bâtard, âne plus bête que son ânier :
-mais l’âne se coucha par terre.</p>
-
-<p>— Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il
-allait mourir ?</p>
-
-<p>Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas
-tout de suite, mais il agonisa, comme font
-les animaux de sa race quand ils sont
-fourbus, avec un souffle silencieux qui lui
-soulevait les côtes, et diminua tout doucement.</p>
-
-<p>— Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est
-mort ! Voilà ma chance. Le prieur me dit de
-lui renvoyer son âne, il compte sur son âne,
-et il n’y a plus d’âne. La malédiction est sur
-moi ! Mais cachons cet animal de calamité.</p>
-
-<p>Il fit donc un trou dans le sable et les
-rochers pour l’enterrer. Mais comme il était
-encore affairé à ce travail, <i>ouallahi</i> ! voilà
-qu’il distingue sur le fin touchant du ciel et
-de la terre une caravane qui marchait justement
-vers le côté d’où il était parti.</p>
-
-<p>— C’est encore ma chance ! se dit
-Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en vont
-sûrement passer par le <i>tekké</i> de mon maître
-le prieur ; ils vont me demander qui j’enterre ;
-et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront
-à mon maître le prieur que j’ai tué son âne.
-Comment faire, <i>machallah</i> ! comment faire ?</p>
-
-<p>Cependant, il ne cessait de mettre des
-pierres sur la fosse, et la caravane approchait
-toujours. Les chameaux marchaient les
-uns derrière les autres, leurs pieds mous
-allongés comme des pantoufles sur le sable
-sec, et les hommes, sur leur dos, avaient
-une voix hésitante et rocailleuse parce que,
-dans ce désert, ils avaient presque désappris
-de parler.</p>
-
-<p>— Qui donc ensevelis-tu ici ? fit le premier,
-arrêtant son chameau.</p>
-
-<p>— Il arrive ce que je craignais, songea
-Nasr’eddine ; hélas ! que leur puis-je dire ?</p>
-
-<p>Mais comme il fallait répondre, il se précipita
-en travers de la fosse, criant sans plus
-savoir ce qu’il faisait :</p>
-
-<p>— C’est un saint homme que j’ensevelis,
-ô musulmans ! Il m’accompagnait dans mon
-voyage, et il est mort ici !</p>
-
-<p>Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il
-venait de proférer l’épouvantait, il gémit
-plus fort. Mais voici : tous les chameaux
-s’agenouillèrent, et tous les caravaniers
-déjambèrent leurs selles.</p>
-
-<p>— Un saint homme ? Et nous ne porterions
-pas, nous aussi, notre pierre sur sa
-tombe !</p>
-
-<p>Donc ils allèrent chercher des blocs de
-granit et de grès, les plus lourds qu’ils
-purent ; et bientôt, sur la face du sol aride,
-le lieu de la sépulture monta comme une
-pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit
-à Nasr’eddine :</p>
-
-<p>— Un saint homme, vraiment ?</p>
-
-<p>— Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant
-qu’il en doutait, le plus saint des saints, je
-t’assure ! Toutes les bénédictions étaient
-sur lui.</p>
-
-<p>— Alors, dit l’homme en méditant, son
-tombeau doit faire des miracles… et nous
-avons ici un pauvre compagnon qui devient
-aveugle.</p>
-
-<p>On amena le malade devant Nasr’eddine.
-Ses yeux brûlés par la poussière, le vent et
-le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait
-si fort de guérir qu’il avait l’air, devant
-ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un affamé
-devant une table couverte de viandes.</p>
-
-<p>— C’est toi qui étais le disciple du saint,
-dit-on à Nasr’eddine. Tu connais donc les
-prières qu’il récitait ?</p>
-
-<p>— Moi ? fit Nasr’eddine, épouvanté.</p>
-
-<p>— Allons, allons, dis les prières !</p>
-
-<p>Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait,
-et aussi comme il avait vu faire
-à son maître le prieur. Il ne savait pas les
-paroles, mais il médita profondément, et
-par trois fois souffla sur les paupières du
-malade.</p>
-
-<p>— Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces
-hommes supposeront seulement que le disciple
-n’est pas digne du maître ; alors ils me
-laisseront tranquille !</p>
-
-<p>Mais voici que le malade recula de trois
-pas, mit la main sur ses yeux, puis se prosterna
-devant le tombeau en criant :</p>
-
-<p>— J’y vois ! Qu’on me lave les yeux avec
-un peu d’eau, je suis sûr que j’y vois !</p>
-
-<p>Tous les caravaniers s’étaient prosternés
-à leur tour devant Nasr’eddine. Et ceux qui
-avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux
-qui avaient de l’argent, de l’argent ; et tous
-les autres, selon leurs richesses ou leur commerce,
-des aromates, des nourritures et des
-breuvages.</p>
-
-<p>— Nous n’avons pas besoin d’aller plus
-loin, déclarèrent plusieurs. C’est ici un lieu
-de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on
-trouver de plus auguste ?</p>
-
-<p>Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine
-« maître ».</p>
-
-<p>— Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons
-tes disciples et nous construirons un <i>turbé</i>
-au-dessus de ce tombeau.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son
-tour prieur d’un grand monastère ; on venait
-à lui de tous les points du monde, et il continuait
-de guérir les malades. Il en demeurait
-tout étonné et restait modeste. Quelquefois
-il allait solitairement méditer sous le turbé.
-La tombe était maintenant toute revêtue de
-faïences bleues allumées d’or, et dans le stuc
-ajouré des murailles on avait incrusté en
-arabesques des corindons, des cornalines,
-des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors
-Nasr’eddine murmurait :</p>
-
-<p>— Ça va bien, en vérité, ça va très bien.
-Mais celui qui est là-dessous, il ne faut pas
-qu’on le déterre !</p>
-
-<p>Et c’est ainsi qu’il commença de croire
-que tout arrive, et que les hommes vivent,
-sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin
-de l’histoire est, plus encore, déplorable et
-merveilleuse !</p>
-
-<p>… Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en
-allait parfois méditer tout seul dans le <i>turbé</i>
-qu’on avait élevé au-dessus du corps de
-celui que vous savez, et il murmurait :</p>
-
-<p>— Ça va bien, ça va bien, mais celui
-qu’on a mis là, il ne faut pas qu’on le
-déterre !</p>
-
-<p>Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là,
-et la confrérie qui s’était rassemblée alentour
-continuait de croître en richesse et en
-sainteté. Cependant le vieux <i>hodja</i>, premier
-maître de Nasr’eddine, s’étonnait de voir
-diminuer le nombre des pèlerins et des
-malades qui avaient recours à sa science ou
-venaient s’inspirer de ses vertus.</p>
-
-<p>— <i>Machallah</i> ! songeait-il, voilà qui est
-étrange ! On ne m’apporte presque plus de
-petits enfants pour que je leur marche sur
-le ventre ; il s’écoule des mois entiers sans
-qu’on me demande un seul talisman écrit à
-la pointe de mon calame merveilleux, et
-voici bien un an que je n’ai rendu la vue
-même à un borgne. Que se passe-t-il ?</p>
-
-<p>Sûrement les ressources de sa communauté
-n’étaient plus ce qu’elles étaient. Il y
-avait moins de beurre et de safran dans le
-pilaf, moins de pilaf dans les marmites,
-moins de marmites sur le feu. Pour ses
-moines et ses softas, les uns après les autres,
-ils le quittaient.</p>
-
-<p>— Il nous faut aller prêcher, saint homme,
-disaient les moines. Nous mènerons une
-vie misérable sur les routes du désert, mais,
-que veux-tu, le désir de la prédication nous
-brûle ! C’est le fruit de ton enseignement.</p>
-
-<p>— Mais tu es bègue ! répondait le vieux
-hodja. Et toi, celui que je vois là-bas, depuis
-que je te connais, tu n’as jamais dit que des
-sottises !</p>
-
-<p>— Ça ne fait rien, répondaient-ils. On
-n’en verra que mieux notre bonne volonté.
-C’est la bonne volonté qui fait les saints.</p>
-
-<p>— Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.</p>
-
-<p>Les softas se disaient malades, ou si
-pauvres qu’ils ne pouvaient plus payer leur
-nourriture. Certains se plaignaient d’être
-battus, ce qui était un mensonge.</p>
-
-<p>— Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à
-l’un d’eux, avoue plutôt la vérité. Où vas-tu ?</p>
-
-<p>— Au couvent qui est là-bas, de l’autre
-côté du désert, répondit le disciple en rougissant.
-Pardonne-moi, hodja : c’est là qu’ils
-vont tous ! On dit qu’il y a un si beau <i>tekké</i>,
-une mosquée qu’on croirait bâtie par les
-anges, et un tombeau dont la vue seule
-encourage à la piété. Pour les miracles, ils
-sont innombrables !</p>
-
-<p>Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il
-s’ennuya tant qu’il finit par éprouver, comme
-tout le monde, le besoin d’aller visiter ce
-monastère miraculeux. Il partit donc à la
-pointe de la nuit pour profiter de la fraîcheur,
-monté sur une mule blanche et suivi du seul
-fidèle qui ne l’eût pas abandonné. C’était un
-vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui avait
-pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant
-les paroles, mais le charme n’avait
-rien fait ; et le moine, tranquille, disait que
-c’était la bénédiction qui lui avait été écrite,
-puisque, du fond de sa perpétuelle obscurité,
-il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et
-c’était même pourquoi il n’était point parti
-comme ses frères. Nulle curiosité ne le poignait :
-en quelque lieu que ce fût, voyant
-Allah et ne pouvant voir rien autre. Mais
-quand le hodja eut décidé de faire le voyage,
-il l’accompagna par respect et aussi par
-esprit de mortification, car il marchait à
-pied, tenant la mule par la queue pour se
-conduire.</p>
-
-<p>Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du
-<i>tekké</i>, qui était le but de leur pèlerinage,
-l’aveugle eut presque une tentation.</p>
-
-<p>— O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il,
-toi qui as des yeux, dis-moi si c’est beau.
-Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends
-me semble une musique céleste. Qu’est-ce
-donc qui chante ainsi à travers le ciel ?</p>
-
-<p>C’étaient les sonnailles pendues et tintantes
-au cou de tous les chameaux de toutes
-les caravanes de pèlerins. Il en venait du
-sud et du septentrion, de l’ouest et de
-l’orient, de toutes parts, de toutes les routes,
-par milliers ; et à cause de ce joli bruit qu’elles
-faisaient, de ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant,
-pénétrant aux oreilles, voluptueux
-à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long
-col, leurs jambes démesurées, le bondissement
-figé de leur dos, faisaient penser à
-d’immenses sauterelles stridentes empressées
-vers leur but. Beaucoup de chamelles
-étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à
-côté d’elles, blancs ou bruns, floconneux
-dans leur poil comme la neige fraîche ou le
-chanvre cardé, découvrant leurs gencives et
-montrant leurs petites dents naissantes
-quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers
-les tétines des mères. Au milieu d’eux marchaient
-des Syriens, qui s’étaient faits bateleurs
-par piété. Ils mimaient les batailles
-qu’ils avaient dû livrer dans le désert contre
-les Bédouins pillards, brandissaient des sabres
-courts, courbes et lumineux comme un
-croissant lunaire, sautaient, dansaient, hurlaient ;
-et leurs yeux brillaient d’enthousiasme
-et aussi de vanité, parce qu’on les
-applaudissait.</p>
-
-<p>Le monastère était maintenant comme
-une ville. Des marchands par centaines en
-occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture,
-le riz, les fèves, les pastèques, la
-viande de mouton qui rôtit au feu d’un
-brasier perpétuel, enfilée à de longues lames
-de fer, le sel et les épices. Mais plus près
-encore des édifices, on ne voyait plus qu’un
-pieux commerce : on vendait les <i>tesbits</i>, les
-chapelets dont les quatre-vingt-dix-neuf
-grains signifient les attributs qui émanent
-d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante,
-pareils à des yeux félins, d’autres
-en graines venues d’Afrique, dont le parfum
-inspire l’amour aux femmes ; et d’autres
-encore, taillés dans le cristal, l’onyx et le
-quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient
-comme des larmes.</p>
-
-<p>Un portique apparut ensuite, entourant
-le cloître qui précédait le tombeau. On y
-entrait par une porte immense dont l’ove,
-s’arrondissant, formait un cercle presque
-complet, comme si elle eût voulu s’élargir
-pour laisser entrer le soleil même, avec son
-globe et ses rayons. Au centre du parvis,
-dans des rigoles tracées à travers les dalles,
-l’eau coulait d’une fontaine avec un bruit
-incessant et très doux ; et dans ce marbre
-tout ajouré, presque trop transparent,
-comme le voile d’une femme immodeste, on
-eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites
-fougères toutes désireuses de vivre perpétuellement
-dans la fraîcheur ; mais de plus
-près les yeux reconnaissaient que ces herbes
-étaient faites d’émeraudes.</p>
-
-<p>— Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir,
-que c’est beau ! Je ne m’étonne pas que nul
-ne vienne plus dans mon <i>tekké</i> ; ses richesses
-sont misérables en comparaison de cette simplicité
-chaste, de cette apparence ingénue et
-grave. En vérité, ces édifices sont comme
-une femme qui marcherait nue, le lendemain
-de ses noces, dans la cour du haremlik,
-sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent
-envie de les étreindre et pourtant de
-les respecter. Celui qui les a fait construire
-n’est pas seulement un grand saint ; il doit
-posséder un grand esprit.</p>
-
-<p>Il demanda instamment l’honneur d’être
-reçu par lui avant le jour de vendredi, le
-seul où cet <i>iman</i> illustre se montrât en public
-pour édifier les âmes et accomplir des
-miracles ; et telle était la réputation d’Hadji-Béchir
-pour la science et la piété que sa
-requête fut agréée. Derrière le tombeau,
-devenu un monument aussi vaste que le
-<i>Tadj</i> dans l’Inde, ou la mosquée d’Omar à
-Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée
-d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours
-tremblants, dont les feuilles, par la grâce
-d’Allah, semblent faire effort pour vous
-éventer. Un réchaud en cuivre rouge brillait
-sur le vert de l’herbe comme une fleur flamboyante ;
-et assis auprès, sur les jambes et
-les genoux, un homme buvait une tasse de
-thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la
-tête. Et alors — oh ! de toutes les attitudes
-la plus choquante et la plus imprévue, de
-toutes les incongruités la plus grossière et
-la plus impardonnable ! — Hadji-Béchir, au
-lieu de se prosterner, mit la main sur ses
-yeux, regarda encore, remit la main sur
-ses yeux, puis se tapa les deux cuisses et
-partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie
-lui fit écho.</p>
-
-<p>— C’est toi, Nasr’eddine ? cria-t-il, c’est
-toi ?</p>
-
-<p>A son tour, Nasr’eddine le regarda, le
-reconnut, et tomba d’un coup à ses pieds.</p>
-
-<p>— Oui, maître, fit-il, c’est moi ! Je redoutais
-ce moment, mais je savais qu’il devait
-venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es
-venu. Je te craignais, mais je t’attendais.</p>
-
-<p>— Toi, Nasr’eddine ! poursuivit le vieux
-hodja, ébahi. Toi qui ne savais pas lire, qui
-des prières n’avais pu apprendre que les
-génuflexions, toi l’ignorant des ignorants !
-Et tu diriges une communauté, et tu fais des
-miracles, et tu as construit des demeures
-divines pour la divinité, saintes pour la sainteté,
-belles pour la beauté ? Je n’y comprends
-rien.</p>
-
-<p>— Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant,
-je voudrais y comprendre quelque chose,
-mais je suis encore moins avancé que toi.
-Car tu ne sais pas encore tout. Tu sais
-que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai
-pas toujours su réprimer les mouvements de
-ma chair ; je le sais aussi. Mais ce que tu ne
-saurais deviner et dont j’ai la conscience
-pleine, ô maître, c’est que je suis un menteur.</p>
-
-<p>— Toi ? interrogea Hadji-Béchir.</p>
-
-<p>— Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours
-en larmes.</p>
-
-<p>Et le conduisant au <i>turbé</i>, il lui révéla
-l’histoire de celui qui reposait sous la voûte.
-A s’être reposé si longtemps parmi les
-faïences bleues sabrées de lettres d’or, l’air
-y avait fini par prendre la couleur d’une eau
-de source où brilleraient des paillettes de
-mica ; et toute l’architecture de ce tombeau
-était à la fois si solide et si légère, si grave
-et si charmante qu’il faisait penser à une
-cage dont les oiseaux seraient des prières.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela
-recouvre un mensonge. Et pourtant moi qui
-suis ce menteur, je fais des miracles ; moi
-qui ne sais pas lire, je donne des avis sur
-lesquels les sages disputent ; moi qui suis un
-ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du
-moins j’en ai la réputation. Car je n’ai
-jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis
-encore à me demander comment c’est arrivé.
-J’ai laissé faire, et on m’a dit que j’étais un
-saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais
-un théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai
-la mémoire d’un homme de goût.</p>
-
-<p>— Certes, prononça Hadji-Béchir, cette
-histoire est singulière, et si elle était écrite
-à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur
-de l’œil, elle serait une cause d’étonnement.
-Mais, Nasr’eddine, mon pauvre, je vais t’en
-dire une autre plus étonnante encore.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— Écoute. Celui qui est enterré ici…</p>
-
-<p>— Eh bien ? fit Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— Celui qui est enterré ici n’est que le
-petit-fils de celui qui est enterré là-bas.</p>
-
-<p>— Dans ton monastère ? demanda Nasr’eddine.
-Un autre âne ?</p>
-
-<p>— Oui ! fit le vieux hodja, de la tête.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut à partir de ce moment que le génie
-de Nasr’eddine se développa véritablement.
-Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse
-qui le rendit célèbre venait du paradis, ou
-d’ailleurs. Je suppose que c’est cela qu’on
-nomme la sagesse humaine…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE CONNUT
-CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS</span></h2>
-
-
-<p>La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence
-le gouverneur sans avoir soupé, pour
-voir ensuite danser deux ombres derrière les
-moucharabiehs de sa propre demeure, — car
-il eût juré, à la réflexion, que décidément il
-y avait deux ombres, — cette nuit-là fut assez
-mauvaise pour Nasr’eddine. Pourtant, dès
-l’aube, il quitta sa couche. Son âme enfantine
-adorait le soleil, il était comme les
-oiseaux : malgré les plus cuisants soucis
-l’obscurité l’endormait ; l’œil du jour, aussitôt
-ouvert, ouvrait ses yeux.</p>
-
-<p>Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa
-ses pieds dans ses babouches, s’en fut, pour
-les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi,
-et ne rentra chez lui que vers la méridienne,
-encore qu’il eût grand’faim. Zéineb cria,
-d’une voix fort irritée :</p>
-
-<p>— D’où viens-tu, libertin ?</p>
-
-<p>Car c’était sa politique, à cette dévergondée,
-d’accuser son époux du crime qu’elle-même
-commettait, pensant, avec quelque raison,
-qu’une telle attitude parlait en faveur de sa
-vertu.</p>
-
-<p>Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait
-pas convenable de répéter, et qui toutes tendaient
-à noircir la réputation de ce saint
-homme. Or, le hodja était allé fort innocemment,
-selon sa coutume en été, passer la
-matinée à l’ombre des platanes qui ombragent
-les tombes des vieux sultans de Brousse.
-C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais,
-délicat et fin : la respiration mystérieuse des
-ifs et des buis, qui se rangent sous les grands
-arbres comme des soldats alignés dans un
-khan, sous un portail ; le marbre des tombeaux,
-blanc et un peu doré ; l’herbe même
-de cet enclos, tondue juste comme il faut
-par les chèvres de l’iman gardien, si douce
-aux membres de ceux qui viennent s’asseoir,
-les jambes croisées, les talons sous les
-cuisses.</p>
-
-<p>— Ouallahi ! songea Nasr’eddine. Il paraît
-que c’est moi qui suis un libertin. Je croyais
-bien pourtant avoir employé mes yeux seulement
-à regarder le samovar, où bouillonnait
-l’eau pour faire le thé, ma bouche à
-boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien
-faire, et toute mon âme à ne rien penser.
-Allah est le plus grand ! Il a donné aux
-femmes une extraordinaire imagination ou
-bien une étrange astuce !</p>
-
-<p>Telles furent ses pensées, mais il se garda
-bien de prononcer un mot. Toutefois, ayant
-grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y
-ayant vu ni feu ni couleur de feu, ni viande
-ni odeur de viande, laissa paraître quelque
-étonnement.</p>
-
-<p>— O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où
-est notre dîner ?</p>
-
-<p>— Va demander ta nourriture à celles que
-tu fréquentes, répondit-elle. Pour moi, je
-suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de
-poix !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le hodja s’en fut tristement chercher sa
-pitance chez le traiteur du bazar, qui souleva
-pour lui tous les couvercles de ses plats
-d’étain : ceux qui contiennent les pois
-chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans
-une sauce au safran, les haricots ronds, les
-poulets farcis d’olives noires, le pilaf aux
-grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait
-en lui-même : « Pourquoi ce saint
-homme, qui a pris femme selon la loi d’Allah,
-ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de
-son <i>haremlik</i> ? » Mais ceci était le secret de
-la foi musulmane ; il ne posa aucune question.
-Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait
-ses réflexions ; il en fut humilié.</p>
-
-<p>« Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a
-écrit sur moi que ma femme serait méchante,
-par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et
-jalouse ou faisant semblant, juste à l’heure
-où moi je deviens un assez vieil homme,
-parfaitement tranquille. Ma conscience est
-pure. Je n’ai rien à me reprocher contre la
-loi du Prophète — loué soit son nom ! — qui
-nous promet le paradis si nous n’avons
-jamais jeté les yeux que sur nos épouses
-légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une
-femme, et j’ai toujours fait l’économie d’une
-esclave : celles qui sont belles sont chères,
-et je n’ai souci de celles qui sont laides…
-Mais cela importe peu : ce n’est que la vérité,
-c’est-à-dire rien ; car une femme jalouse — en
-admettant que la mienne ne soit que
-jalouse — est une malade inguérissable,
-qui vit dans un monde imaginaire, où les
-seules réalités sont pour elle ses rêves désolants.
-Que je voudrais être plus jeune ! Je
-m’offrirais la consolation de ne jamais me
-coucher sans remords, et sans me dire :
-Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable ! »</p>
-
-<p>Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était
-devenu très paresseux de son corps. La
-méditation dans une chambre paisible, la
-contemplation des petites fourmis dans
-l’herbe, l’histoire des amours des autres
-suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette
-heure que son épouse lui reprochait de
-manquer de vertu ! Il n’avait pas de chance,
-non, il n’avait pas de chance !</p>
-
-<p>Il revint chez lui bien mélancolique. Il
-portait son dîner dans un beau vase ovale,
-en cuivre brillamment étamé, fermé par un
-couvercle où des oiseaux, gravés à la mode
-persane, ouvraient les ailes, becquetaient,
-tournoyaient parmi des guirlandes. La
-nourriture y était tenue au chaud dans cinq
-petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle,
-et quand il disposa les cinq plats sur une
-natte, et quand il se disposa, confortablement
-assis sur la natte, à manger le contenu des
-cinq petits plats, voilà encore que survint
-Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria :</p>
-
-<p>— Fils de Cheïtan ! hypocrite ! ami de
-chrétiennes débauchées ! débauché ! oses-tu
-bien te nourrir devant moi de la nourriture
-que t’ont préparée des femmes perdues, et
-non pas ton épouse légitime !</p>
-
-<p>Donc elle renversa le pilaf dans les haricots,
-les haricots dans les pois chiches, les
-pois chiches dans le poulet, et le tout dans
-les cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner
-de Nasr’eddine.</p>
-
-<p>Les pensées qu’il avait agitées le long de la
-route lui revinrent et il s’écria :</p>
-
-<p>— Je suis un sot. Ceci est le don du
-Rétributeur : je suis un sot. Car Allah me
-permet plusieurs femmes légitimes et des
-esclaves, et je n’avais pas usé de la permission.
-Je prendrai ou une autre femme légitime,
-ou une esclave, car vraiment il me
-faut dîner !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il s’en fut donc le lendemain au khan où
-l’on vend les esclaves. Les marchands
-d’esclaves sont comme les marchands de
-perles : ils ne montrent pas d’abord leur
-marchandise. Il faut causer. Il faut dire : « Je
-la veux comme ci. Je la veux comme ça… »
-Et le marchand répond : « Nous avons ceci,
-nous avons cela. »</p>
-
-<p>— Il me faut, dit le hodja, une femme
-qui ait un bon caractère.</p>
-
-<p>— Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une
-douce comme un sorbet.</p>
-
-<p>— Il faut, continua le hodja, qu’elle
-s’entende aux soins domestiques.</p>
-
-<p>— Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui
-connaît tout l’art des pâtisseries au sésame,
-au froment, à la farine de maïs, à l’huile,
-au beurre, au miel. C’est une négresse
-noire.</p>
-
-<p>— La bénédiction sur ton commerce ! dit
-Nasr’eddine hésitant. La dame qui a un bon
-caractère est une négresse ?</p>
-
-<p>— Non pas, répondit le marchand, non
-pas ! A quoi penses-tu ? Celle qui a un bon
-caractère est blanche, et la savante dans l’art
-des pâtes délicieuses est noire. Si tu veux
-plusieurs qualités, il faut prendre plusieurs
-femmes. Comment faire autrement, comment
-faire ?</p>
-
-<p>— Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas
-riche, je me contenterai de la blanche. Combien
-est-ce ?</p>
-
-<p>— Mille livres turques.</p>
-
-<p>— Hélas ! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais
-eu mille livres. Je ne suis pas un gouverneur
-de province ; je suis un honnête
-homme.</p>
-
-<p>— Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais
-pas… Tu demandais tranquillement ce qu’il
-y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si
-tu n’es pas riche : c’est une femme légitime.
-Son père te la laisserait pour cent cinquante
-ou deux cents livres.</p>
-
-<p>— Mais on ne peut voir leur visage avant
-les noces, soupira Nasr’eddine, et on ne
-connaît leur âme que bien après !</p>
-
-<p>— C’est pour ça que c’est moins cher,
-répondit sentencieusement le marchand.</p>
-
-<p>Le hodja sut quelques jours après, par une
-parente, qu’un bon musulman de Kutaieh, à
-plus de cent parasanges, avait une fille à
-marier, et pour son douaire ne demandait
-que deux cents livres. C’était toute la fortune
-de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à
-cette grosse dépense. Il monta sur sa mule
-et se mit en route.</p>
-
-<p>— Allah est la justice, se disait-il.
-Ce serait certainement un sacrilège que
-de ne pas croire qu’Allah est la justice !
-Cependant c’est un mystère difficile à
-concevoir qu’il ait fait des lois telles que
-j’ai dû dépenser deux cents livres pour
-épouser, sans la connaître, une femme
-qui jette mon dîner dans les cendres, et
-que maintenant je suis obligé de recommencer,
-sans avoir plus de garanties pour
-l’avenir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans
-un village où n’habitaient que des chrétiens ;
-et quelle que fût sa répugnance à loger
-ailleurs que sous le toit d’un musulman, il
-dut demander l’hospitalité à un riche fermier
-grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan,
-dans le fond de la pièce, où il pouvait
-s’asseoir, prendre son repas et se coucher,
-mais l’abandonna plus brusquement que ne
-le permettent les usages. Il paraissait fort
-agité par la conversation qu’il tenait avec un
-jeune homme.</p>
-
-<p>— Je n’ai que cent charruées de terre,
-disait-il. J’en donne vingt-cinq. Peut-on
-demander davantage ?</p>
-
-<p>— Mais, fit le jeune homme, il y a les
-moutons ?</p>
-
-<p>— Cinq cents brebis, et les béliers qu’il
-leur faut.</p>
-
-<p>— Il faut donc de quoi les loger en hiver ?</p>
-
-<p>— Je ne saurais rien céder là-dessus, dit
-le fermier.</p>
-
-<p>Tous deux s’étaient fort échauffés dans la
-discussion. Ils s’accusèrent l’un d’avarice, et
-l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils
-n’en vinssent aux coups.</p>
-
-<p>— Si je savais, fit-il, si je savais ce qui
-cause votre différend. « Les meilleurs amis
-ne peuvent parfois s’entendre ; et ils trouvent
-l’accord sous le tapis de selle de l’étranger
-qui passe. » C’est un proverbe de chez moi…</p>
-
-<p>— Ce jeune homme n’est pas mon ami,
-répondit le raïa. C’est le fiancé de ma fille.
-Ce réprouvé trouve que la dot que je lui
-donne n’est pas suffisante. Il veut m’arracher
-les ongles et prendre mes oreilles.</p>
-
-<p>— Je ne comprends pas, interrogea le
-hodja stupéfait. Entends-tu par là que ce
-jeune homme demande vingt-cinq charruées,
-des moutons, des béliers, une grange et une
-étable et non pas seulement ta fille ? Alors il
-doit pour le tout payer horriblement cher !</p>
-
-<p>— Il ne paye rien, répliqua le fermier.
-Nos usages chrétiens sont exactement le
-contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas
-content de ce que je lui donne.</p>
-
-<p>… Alors Nasr’eddine prit le jeune homme
-par les épaules ; et il le poussa tout à travers
-la salle, et au bout de la salle il y avait la
-porte, et il referma la porte, et il mit la clef,
-et il mit la barre, et il dit tout essoufflé au
-raïa :</p>
-
-<p>— Donne-moi le dixième, donne-moi le
-vingtième, donne-moi seulement cinq piastres.
-Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta
-fille, ta mère, ta grand’mère, et toutes tes
-tantes !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA
-SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS</span></h2>
-
-
-<p>« … Donne-moi le dixième, donne-moi
-le vingtième, donne-moi seulement cinq
-piastres : oui, pour cinq piastres, j’épouse ta
-fille, ta mère, ta grand’mère et toutes tes
-tantes ! »</p>
-
-<p>Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la
-fille, ni la mère, ni les tantes, ni l’ombre de
-quoi que ce soit, parce qu’il était musulman,
-et qu’on ne saurait accorder de chrétiennes
-à un chien de musulman. Et quand il parvint
-à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il
-comptait avoir pour beau-père, en payant,
-hélas ! en payant, lui dit :</p>
-
-<p>— Ma fille ? Tu viens trop tard, ô saint
-homme. Voici quinze jours qu’elle est
-mariée.</p>
-
-<p>— Bissimillah ! dit Nasr’eddine. Telle est
-la chance que m’a écrite le Rétributeur : j’ai
-chevauché quinze jours sur cette mule, cette
-mule a une crampe dans le dos d’avoir porté
-mes reins, mes reins ont une crampe égale
-pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous
-faut maintenant retourner sur nos pas, l’un
-portant l’autre, avec nos crampes et nos déconvenues.
-Toutefois cette mule est plus heureuse,
-cette mule n’avait nul espoir de
-mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut
-jamais tentée par espoir de mariage ! Allah
-est le plus grand, mais il aurait bien dû faire
-les hommes comme les mules.</p>
-
-<p>Ces pensées, qu’il agita tout le long de la
-route, durant son retour, firent que le hodja
-résolut de suivre un autre genre de vie et
-de se livrer à la contemplation. Et voici de
-quelle manière : quand il était hors de chez
-lui, il continuait sagement de ne penser à rien ;
-mais dès qu’il était rentré au logis, et qu’il
-entendait la voix de sa femme, et les reproches
-de sa femme, et les pleurs de sa femme,
-tout de suite il se mettait à méditer si profondément
-sur les mystères de l’autre vie qu’il
-en perdait le sens des réalités désagréables.
-Si sa femme Zéineb, par rancune, ne cuisait
-aucun dîner, il s’abstenait de dire : « Mais
-quelle heure est-il ? » et demeurait les jambes
-pliées, sur son tapis bien propre, hochant la
-tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi.
-Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce
-tapis par derrière, et alors il tombait le front
-sur le sol, prosterné sans le vouloir : et
-c’était autant de fait pour la prière.</p>
-
-<p>Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se
-morfondait, ne voyant pas venir sa chance,
-et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son
-époux : « Il ne s’en ira donc jamais ?
-Pourtant, que pourrais-je encore lui dire ? »</p>
-
-<p>— Chien de hodja ! répétait-elle, hodja des
-chiens ! A quoi penses-tu ?</p>
-
-<p>— Au bonheur des vrais croyants quand
-ils sont morts, répondait Nasr’eddine. Car il
-est écrit : « Ils auront tous les fruits qu’ils
-pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent,
-et des femmes aux yeux noirs, blanches
-comme des perles enfilées. » J’étais au ciel,
-ya Zéineb, j’étais au ciel !</p>
-
-<p>Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb,
-toute autre raison mise à part, que son époux
-s’en allât chaque jour sans elle, en esprit,
-dans un endroit plein de femmes pareilles à
-des perles enfilées. Le saint jour de vendredi,
-sur la pelouse très verte qui est au-dessus du
-cimetière des poètes, près du tekké du sultan
-Mohammed le Gracieux, dont le grillage est
-fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra
-ses amies : Eitoûn hanoum, dont le
-mari fabrique des babouches, Nedjibé
-hanoum, qui est à Kenân l’homme riche,
-et Souléika hanoum, veuve de bonne réputation ;
-et quand elles furent toutes quatre
-assises en cercle, relevant le bas de leur voile
-pour que le torrent de leurs paroles pût
-entrer plus facilement dans le canal de leurs
-oreilles, elle leur dit :</p>
-
-<p>— Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre
-sur ce chien de hodja, mon époux ! Qu’il ait
-un rat dans le ventre et une belette dans
-l’estomac ! Puisse-t-il mourir en vérité ! Car,
-vivant, il ne vaut guère mieux pour moi : il prétend
-passer tous ses jours et toutes ses nuits
-avec les immortelles de la septième sphère.</p>
-
-<p>Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui
-était comme une lune, et fraîche, et rieuse,
-et joyeuse, put dire le soir même à son mari
-Kenân :</p>
-
-<p>— Ya Kenân ! Je ne devrais pas te le
-révéler, car le secret d’un ménage, c’est le
-secret de la foi musulmane ; mais figure-toi
-que Nasr’eddine n’entend plus songer qu’aux
-épouses divines promises aux musulmans
-après leur mort ; et il ne regarde plus celle
-qui a été écrite ici-bas pour lui…</p>
-
-<p>Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse ;
-puis il regarda ce qu’il y avait sous
-les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette
-sur le deuxième quart, en bas de la
-joue droite, puis ce qu’il y avait aux deux
-coins de la bouche, et entre les dents blanches,
-et sous la peau transparente et lisse du menton :
-et c’était un rire, un rire, un rire !</p>
-
-<p>— Par Allah ! fit-il, moi je connais une
-mortelle qui me suffit, qui me suffit !</p>
-
-<p>— Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle.
-Tu devrais arranger cette affaire du
-hodja. Allah t’a donné la subtilité.</p>
-
-<p>Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine
-sous les ifs et les platanes, près des
-tombeaux où dorment les sultans. Le hodja
-était assis, parfaitement immobile. Baissant
-la tête au milieu de sa barbe, il laissait doucement,
-tout doucement la lumière filtrer
-entre ses cils clignés, et il la buvait par les
-yeux avec volupté, comme font les infidèles
-du vin fort du Liban ou du mastic laiteux
-de l’archipel grec. Quant à l’autre vie, il n’y
-pensait d’ordinaire qu’en présence de Zéineb.
-Mais il était comme tous les hommes :
-aussitôt qu’on commençait de le contrarier
-il se mettait à tenir à son opinion.</p>
-
-<p>— La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine !
-dit Kenân.</p>
-
-<p>— Sur toi la bénédiction, ô Kenân !
-répondit Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— Est-il vrai, hodja, continua Kenân le
-Riche, que tu t’adonnes maintenant à des
-méditations sur la vie future ?</p>
-
-<p>— Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y
-adonne. Méditer sur la vie future est une
-grande consolation pour les pauvres gens,
-au cours de celle-ci.</p>
-
-<p>— De même qu’il est fort possible,
-répliqua Kenân, que ce nous soit dans l’autre
-monde une bien grande distraction que de
-nous rappeler celui-ci.</p>
-
-<p>— Je ne le crois pas ! répondit le pauvre
-hodja en frissonnant. J’ai toujours eu sur
-cette terre l’impression d’être enfermé avec
-un chat dans un tonneau. Ce n’est pas drôle,
-je le jure par le Livre saint et la Foi ! Tandis
-que dans l’autre vie, nous serons, toi et
-moi, parfaitement heureux.</p>
-
-<p>— Tu en es sûr, ya hodja ?</p>
-
-<p>— Cela est dans le Coran.</p>
-
-<p>Il allait ajouter, par habitude : « Et bien
-que… », mais il se retint : en cet instant il
-éprouvait le besoin de croire aux promesses
-du Livre.</p>
-
-<p>— Tu es allé à la Mecque, insista Kenân,
-et tout le monde dit que le tombeau du
-Prophète — la bénédiction sur lui ! — y est
-suspendu dans la Câba, entre le sacré parvis
-et la coupole.</p>
-
-<p>— Il n’en est rien. Je le croyais comme
-toi avant d’y être allé, mais il n’en est rien.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit Kenân, s’il en était de
-même du paradis ? Tu médites sur l’autre
-monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas
-allé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces paroles donnèrent fort à penser au
-hodja. « Il est certain, se dit-il, que malgré
-mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur
-l’existence de l’au-delà, comme si je lisais
-les récits d’un voyageur ; mais je ne suis pas
-allé jusqu’à l’extase : je n’ai pas, comme le
-recommandent les grands saints, transporté
-mon âme même sur ce plan de l’infini. Que
-ferai-je pour triompher de ma lourdeur
-humaine ? Que ferai-je ? »</p>
-
-<p>Comme il s’en allait lentement, il sentit
-une ombre froide au-dessus de sa tête.
-C’était celle des cyprès du cimetière de
-Bounar-Bachi ; ils dressaient leur taille
-droite et mince, bien rangés devant les
-cénotaphes, comme si, venant de faire leur
-prière, ils s’étiraient avant de partir.</p>
-
-<p>« Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je
-me coucherai dans une de ces tombes fraîchement
-préparées, et mon âme se figurera que
-mon corps y est pour toujours. Elle contemplera
-la mort ; elle s’identifiera enfin à la
-mort ; elle verra par les yeux magiciens de
-la mort… Et je te salue, ô lune qui regardes
-à travers les cyprès. Tu vas m’aider ! »</p>
-
-<p>Il se coucha donc dans une tombe qu’on
-n’avait pas fini de creuser. Parfois un mulot
-fouissant son trou arrivait juste au-dessus
-de son corps et le regardait de ses petits
-yeux presque tout recouverts de peau noire ;
-parfois c’était une courtilière, qui frottait
-l’une contre l’autre ses deux pattes faites
-comme des pelles et s’enfuyait épouvantée ;
-et parfois aussi il y avait dans les arbres une
-espèce de tremblement ; et Nasr’eddine tremblait
-à son tour. Cependant il se disait :</p>
-
-<p>« J’ai bien peur, par Allah ! Mais je n’en
-vois pas davantage. »</p>
-
-<p>Or, il advint que sur la route, juste à ce
-moment-là, s’avançait la caravane qui,
-chaque année, part de Kutaieh avec son
-chargement de faïences bleues, de faïences
-roses, de carreaux où l’on voit des arabesques
-et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil,
-d’aiguières, de tasses et de vaisselle.
-Très grands, très maigres, et noirs dans
-leurs caftans poilus, les chameliers marchaient
-silencieux, buvant la fraîcheur de
-l’air, en attendant de boire aux fontaines
-proches. Et les chameaux reniflaient doucement
-à chaque tournant des murs de pierre,
-interrogeant leur mémoire, comme font toujours
-les chameaux : « Est-ce que j’ai déjà vu
-celui-là ? Est-ce que je suis passé ici l’année
-dernière ? Inchallah ! Je crois bien que nous
-arrivons. » Alors, quand ils relevaient le
-cou, ils faisaient tinter leurs sonnailles de
-bronze.</p>
-
-<p>« L’extase est venue, décida Nasr’eddine.
-Je vois l’autre côté du monde. Voici les
-djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges ! »</p>
-
-<p>Il se mit sur son séant pour les distinguer
-mieux. Et quand ils aperçurent cette ombre,
-les chameliers se rejetèrent les uns sur les
-autres, en grand désordre. Et quand les
-chameaux virent que leurs maîtres étaient
-en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes
-en désarroi, selon leur nature qui
-est sournoise, révolutionnaire et malicieuse.
-Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à
-grogner. Et il y en eut qui se couchèrent, et
-d’autres qui leur plantèrent les pattes sur le
-dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas,
-tandis que les derniers disaient dans leur
-langue de chameaux : « Allons, allons,
-avancez, nous avons soif ! » Et tous les carreaux
-bleus et roses, les plats mordorés,
-les aiguières très minces, et les plats pour
-les sauces, et les plats pour les rôts se brisèrent
-avec grand fracas.</p>
-
-<p>« Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends
-surtout beaucoup trop bien, j’ai peur ! Il est
-temps de m’en aller. »</p>
-
-<p>Mais quand il eut mis ses genoux sur ses
-pieds, ses reins sur ses genoux, et sa taille
-sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de
-leur méprise et que l’épouvantail était un
-homme bien vivant. Et comme leur chargement
-n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on
-ne vend pas tessons au bazar, qu’on ne
-fait pas cent lieues pour apporter tessons,
-ils tombèrent sur le hodja, pleins de
-fureur, avec leurs bâtons très lourds, avec
-les pierres de la route, avec la corde de
-leurs ceintures. Ils le battirent par devant,
-ils le battirent par derrière, sur les côtes et
-sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses,
-sur les dents et sur les joues. Et quand ils
-furent essoufflés, seulement quand ils furent
-essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, ayant rencontré Kenân le
-Riche, il lui dit :</p>
-
-<p>— Je sais maintenant comment est fait
-l’autre monde, je le sais ! J’y ai été.</p>
-
-<p>— Eh bien ? demanda Kenân.</p>
-
-<p>— Hélas ! c’est tout à fait comme dans
-celui-ci, continua Nasr’eddine. Et même il
-faut faire encore plus d’attention à la vaisselle !</p>
-
-<p>— Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le
-bon Kenân. Les hommes ne peuvent s’imaginer
-autre chose que ce qu’ils connaissent.
-Le paradis ne sera jamais pour eux que la
-réalité, <i>moins</i> quelque chose. Et ce ne doit
-pas être cela.</p>
-
-<p>— Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je
-rentre chez moi, ou plutôt chez ma femme,
-que je continue à vivre dans mon tonneau,
-avec le chat, sans savoir, sans savoir si du
-moins plus tard…</p>
-
-<p>— Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi.
-C’est la vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL
-DE KENÂN<br />
-ET DE DEUX HISTOIRES PROFITABLES</span></h2>
-
-
-<p>« Il faut rentrer chez soi ; c’est la vie… »
-Nasr’eddine jugea cette observation pleine
-de sens, mais elle le rendit mélancolique.
-Toutefois, considérant que Kenân avait parlé
-en homme raisonnable, il lui accorda sa
-confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment
-que par le passé. Il finit par lui
-demander, mais discrètement, et comme
-parlant toujours de questions générales :</p>
-
-<p>— Si un musulman venait me dire : « Ya
-Nasr’eddine, ma femme est comme un paon
-à la saison des amours : beau plumage,
-certes, beau plumage, mais insupportable
-voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en
-donne le droit ? » que me conseillerais-tu de
-lui répondre ? De la répudier, selon la loi ?</p>
-
-<p>— Tu le peux, hodja, tu le peux ! répondit
-Kenân.</p>
-
-<p>— Et si ce même homme, poursuivit le
-hodja, me venait dire : « Ma femme est une
-dévergondée ! » lui conseillerais-je aussi de
-la répudier, selon la loi ?</p>
-
-<p>— Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux !
-répéta Kenân. Tu connais le Livre mieux
-que moi.</p>
-
-<p>— Aussi n’est-ce point sur la loi que je
-t’interroge, fit le hodja. Je t’interroge parce
-qu’Allah — loué soit son nom ! — t’a doué
-de la véritable prudence. Serait-ce le meilleur
-conseil ? Tel est le point.</p>
-
-<p>— Cela, reconnut Kenân, est une autre
-affaire. Si j’osais dire mon opinion, je crois
-que je conseillerai toujours à un musulman
-de répudier une épouse dont les paroles lui
-sont trop souvent importunes : car à cela il
-n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de
-l’autre chose, oui, de l’autre chose… Mon
-avis est que peut-être il ne faut point se
-hâter d’aller chez le cadi. Quand j’étais à
-Constantinople, j’y appris l’aventure de
-Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.</p>
-
-<p>— Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.</p>
-
-<p>Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le
-kiosque d’Abdallah le cafedji, qui leur
-apporta le café, puis ayant reçu pour le café
-quatre métalliques, se remit à jouer de la
-flûte. Et Kenân conta l’</p>
-
-
-<p class="c">HISTOIRE INSTRUCTIVE
-DU BOUCHER ENTREPRENANT
-D’YOUSSOUF-ZIA
-LE SALEPJI INGÉNIEUX
-ET DE LA BELLE ADOLESCENTE</p>
-
-<p>Rassim était à Stamboul un boucher
-d’entre les bouchers, établi rue des Bouchers,
-au bazar ; et son commerce était un
-bon commerce, car il mélangeait comme il
-convient le gras avec le maigre, la réjouissance
-avec les abats, les poumons avec le
-foie et les bonnes pièces avec les mauvaises.
-Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume
-des mauvaises paroles au miel coutumier de
-son langage. Si on lui faisait un reproche,
-il répondait : « J’avais tort, j’avais tort !
-qu’Allah me soit miséricordieux, j’avais
-tort ! » Si une douce ménagère lui rapportait
-un quartier de viande en se plaignant de la
-qualité, il allait chercher un autre quartier
-de viande, exactement pareil, mais en disant :
-« Il me coûte le double, j’y perds, par
-Allah ! j’y perds ! Mais que ne ferait-on pas
-pour toi, ô délicieuse ! » Enfin, c’était un
-boucher, rose de teint, comme tout bon
-boucher, de chair tendre, sans trop de graisse,
-jeune sans rien de la fade mollesse de l’enfance,
-large des côtes, savoureux de la
-langue ; quant au râble et ce qui s’ensuit,
-merveilleux ! et, je l’affirme, au dire de tous
-ceux et surtout de toutes celles qui fréquentaient
-sa boutique, le plus fin morceau de
-sa boucherie.</p>
-
-<p>Or, il est impossible que tu l’ignores, ya
-Nasr’eddine, chez nous ce sont presque
-toujours les femmes qui font les premières
-avances, puisqu’elles sont voilées et que les
-hommes ne connaissent pas leur figure. Mais
-Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia,
-le marchand de salep, n’était pas une ombre
-noire pour Rassim. Non, elle n’était pas une
-ombre noire, malgré son voile ! Car Rassim
-avait joué avec elle, du temps qu’elle n’était
-pas encore une femme faite, mais une gamine
-bien maigre, avec une voix qui commençait
-à changer, preuve que le reste allait changer
-aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui,
-son <i>yachmak</i> sur le visage, se rappelait ses
-yeux de violette, son nez droit et mince, sa
-bouche fleurie, et il songeait : « Maintenant,
-quel beau vase cette croupe large doit faire
-à l’ancien bouquet ! » Tandis que Djanine,
-au même moment, rêvait : « Je connais le
-goût du chevreau, je connais le goût des
-choses qui pendent à ces crocs, ou nagent
-dans ces bassines de cuivre ; mais je ne
-connais pas le goût du boucher ! »</p>
-
-<p>Et voilà pourquoi, désireuse de connaître
-ce goût, elle entra chez lui vers le soir, à
-l’heure où nul acheteur n’était plus dans la
-boutique ; et Rassim, bien qu’elle fût voilée,
-dès que le premier mot eut chanté dans sa
-bouche, se dit : « C’est elle ! »</p>
-
-<p>— Il me faudrait, commanda Djanine,
-de la chair d’agneau, du gras et du maigre,
-pour faire des brochettes et des boulettes
-savoureuses.</p>
-
-<p>Et comme Rassim baissait un peu la tête
-pour prendre son tranchet, il sentit un bras
-rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant
-son visage. Alors ses yeux brillèrent. Il se
-redressa.</p>
-
-<p>— Djanine ?… fit-il.</p>
-
-<p>— Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce
-pas, toi-même !</p>
-
-<p>— Mais, demanda Rassim, est-ce que…
-est-ce qu’il n’y aura personne, personne que
-toi quand je la porterai ?</p>
-
-<p>— O le plus bouché des bouchers débauchés !
-dit-elle en riant. Ne sais-tu pas que
-mon mari — puisse sa marchandise lui
-échauder le ventre et faire de ses pieds un
-plat tout bouilli pour le diable ! — sort tous
-les matins dès l’aube pour aller vendre son
-salep ? Qui t’empêche de venir dès qu’il est
-parti ?… Et tu m’apporteras la chose, dit-elle
-tout à coup, à cause d’un chaland qui
-entrait, c’est bien entendu, la chose !</p>
-
-<p>— Oui, dit Rassim en clignant de l’œil,
-j’apporterai la chose.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine
-la Dévergondée, était un homme juste et
-craignant Dieu, crieur de salep, comme
-elle avait dit. Et le salep, tu dois le savoir,
-est un breuvage bien sucré, bien gluant,
-bien délectable, fait de différentes graines
-broyées et bouillies, édulcoré de miel,
-parfumé d’essences : un breuvage indispensable,
-enfin, à ceux qui sortent dès l’aube
-par la froidure d’automne ou le gel de
-l’hiver, alors qu’on voit, à Constantinople,
-les chiens roux, les chiens noirs, les chiens
-blancs, tous ramassés en gros tas, dans
-chaque quartier, la tête sous le ventre les
-uns des autres, les plus heureux par-dessous,
-les plus faibles et les plus vieux par-dessus,
-le poil hérissé par la bise. C’est à ce moment-là
-que sortait du lit, abandonnant sa femme
-aux bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia,
-pour aller vendre sa marchandise aux rameurs
-de caïques, aux portefaix de la Corne
-d’Or et aux gabelous innombrables qui dès
-le matin travaillent de leur métier. Et dès
-qu’il s’en était allé par sa route, cet industrieux
-salepji vendeur de salep, par la fenêtre
-de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de
-bois impénétrable aux yeux, Djanine, cette
-épouse perfide, laissait tomber de toutes
-petites plumes blanches, volées aux édredons
-de sa couche de délices ; et alors Rassim
-l’Entreprenant, embusqué au coin de la
-rue, ne faisait qu’un saut jusqu’à la porte
-entre-bâillée, la porte entre-bâillée du
-paradis !</p>
-
-<p>Seulement, il y avait des jours, bien des
-jours, où le bon Youssouf-Zia le faisait
-attendre ! On est si bien, dans la chaleur du
-lit, on a tant de vaillance, parfois, au réveil !
-Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim l’Entreprenant
-se morfondait.</p>
-
-<p>— Allons, dehors, paresseux ! Dehors, ô
-toi qui veux mettre ta pauvre femme sur la
-paille ! disait Djanine impatiente à son
-époux très patient.</p>
-
-<p>— Loué soit le Rétributeur ! répondait
-Youssouf : il n’y a pas d’autre salepji dans
-le quartier ; donc les amateurs de salep ne
-m’échapperont point.</p>
-
-<p>Quand Rassim pouvait entrer, Djanine
-était obligée d’attendre qu’une chaleur bienfaisante
-lui eût rendu l’empressement qu’elle
-souhaitait ; et Rassim, gémissant, disait que
-le froid, bientôt le ferait mourir.</p>
-
-<p>— C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce
-chien de crieur qui est mon mari ! répondait
-Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en
-prendrait pas tant à son aise.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une
-idée !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, alors que l’aube n’avait
-même pas blanchi les toits, Youssouf rêva
-qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier.
-Il en était à ce moment où le sommeil,
-n’étant plus une accablante nécessité, devient
-un voluptueux plaisir ; et voilà que ce plaisir
-se changeait en cauchemar. Le bruit
-se rapprochait ; oui, quelqu’un, dans la
-rue, criait, quelqu’un clamait de toute sa
-voix :</p>
-
-<p>— Salep, salep ! Salepji, salep !</p>
-
-<p>Djanine réveilla tout à fait son époux.</p>
-
-<p>— Écoute, vaurien, écoute ! Tu as un
-concurrent, à cette heure, un concurrent qui
-s’est levé avant toi. Tel est le fruit de ta
-mollesse, œuf de tortue ! cloporte !</p>
-
-<p>— Que cent mille tonneaux de diables
-s’installent dans ses boyaux et y tiennent
-garnison trois mois ! s’écria Youssouf, qui,
-s’habillant à la hâte, se précipita dans la rue
-pour joindre son rival.</p>
-
-<p>Il avait à peine disparu que Rassim le
-remplaçait dans la chambre bien chaude,
-dans la chambre amoureuse.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas que j’ai bien imité la voix
-du marchand de salep, ô ma colombe ? dit-il.</p>
-
-<p>— C’était toi, débauché ! C’était toi, poète !
-C’était toi, dominateur ! Viens, que je te
-paye, incomparable marchand de salep, et
-donne-moi encore de ta marchandise !</p>
-
-<p>Et Rassim lui en donna encore, et encore,
-et encore, et ils furent heureux jusqu’à la
-limite de l’anéantissement, par delà les
-voluptés. Et le lendemain, d’encore meilleure
-heure, le pauvre Youssouf fut réveillé
-par la voix du crieur de salep.</p>
-
-<p>— Je l’attraperai, cette fois, dit-il.</p>
-
-<p>Il n’attrapa rien du tout, que des cornes.
-Mais il en avait déjà ; et le surlendemain, et
-tous les autres jours que fit Allah, il en fut
-de même, sauf que c’était maintenant par la
-nuit noire que cet insaisissable crieur de
-salep annonçait sa venue déloyale : par la
-nuit noire, car Rassim était si pressé !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais Allah est la justice ! Allah voulait
-bien que Rassim fût aimé de la belle adolescente,
-et que la belle adolescente fît porter
-des cornes au vrai marchand de salep.
-Qu’est-ce que cela fait au salep que le
-marchand ait des cornes ou n’ait pas de
-cornes ? Qu’est-ce que ça change au salep ?
-Qu’est-ce que ça change à l’ordre de l’univers ?
-Seulement, on ne doit pas changer la
-besogne des heures. On peut prendre sa
-femme à un mari : il y en a toujours autant
-pour lui. On ne doit pas lui prendre son
-sommeil : cela ne se retrouve point. C’est
-pourquoi, sans aucun doute, une dernière
-fois que le calamiteux concurrent venait de
-faire entendre sa clameur astucieuse, comme
-Youssouf, à sa recherche, arpentait les pavés
-en criant : « Où est-il ? où est-il ? » il tomba
-pour ainsi dire dans les bras d’Ahmed, le
-veilleur de nuit, le propre veilleur de sa rue.</p>
-
-<p>— L’as-tu vu ? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Je vois un fou, répondit Ahmed sévèrement.
-Un fou qui court quand il devrait
-dormir.</p>
-
-<p>— Il y en a un autre bien plus fou que
-moi, dit Youssouf l’infortuné. C’est celui
-qui vient à ma barbe me voler ma clientèle,
-et toujours me devance pour crier sa marchandise.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! fit Ahmed, est-ce là le point ?
-Je l’entends bien, moi aussi, et je l’ai vu,
-ton concurrent ; mais il ne porte ni tasses à
-salep, ni vase d’étain plein de salep, ni
-salep, ni odeur de salep. Et je crois, je crois,
-je crois…</p>
-
-<p>Il ne dit pas ce qu’il croyait, mais Youssouf
-n’en pensa pas moins.</p>
-
-<p>— Veux-tu, demanda-t-il à Ahmed, me
-laisser veiller à ta place, la nuit prochaine ?</p>
-
-<p>— Bon ! fit Ahmed, je comprends. Qu’il
-en soit à ta volonté !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, après son souper, Youssouf
-partit sans vouloir dire où il allait. Et Djanine,
-qui n’avait aucun soupçon, pensa seulement :
-« Ah ! si je pouvais le prévenir,
-l’autre, le délicieux ! Mais, patience, il
-viendra bientôt. Dormons. »</p>
-
-<p>Elle dormit. Les chiens se battaient, les
-heures coulaient. Youssouf, de sa canne
-pesante, les annonçait en frappant sur les
-dalles, comme font les veilleurs de nuit. Les
-étoiles tournaient lentement avec le ciel, au-dessus
-de la ville, et, dans le petit cimetière
-tout proche, les cyprès droits et tristes
-avaient l’air de monter la garde autour des
-morts.</p>
-
-<p>… Rassim arriva, sans se douter de rien,
-et, du bout de la rue, commença de crier :</p>
-
-<p>— Salep ! Salepji ! Salep !</p>
-
-<p>— Ah ! c’est toi qui prétends vendre du
-salep ? dit Youssouf. Et où sont tes tasses, et
-où est ton vase d’étain, et où est la licence
-de Son Excellence le préfet de police qui
-t’autorise à vendre du salep ?</p>
-
-<p>Or, comme Rassim se gardait de répondre,
-il le battit comme linge au lavoir. Puis,
-ayant repris sa respiration, comme un âne ;
-puis, ayant soufflé de nouveau, comme un
-Allemand, Rassim, qui avait mis son caftan
-sur ses yeux pour n’être pas reconnu, s’en
-alla sur sa meilleure jambe. De l’autre, il
-boitait très fort. Et voilà pour lui.</p>
-
-<p>Alors, Youssouf-Zia, l’âme pacifiée, rentra
-dans sa demeure.</p>
-
-<p>— C’est toi, mon amour ? dit Djanine,
-dans l’ombre.</p>
-
-<p>— C’est moi, ton amour, dit Youssouf
-d’une voix tranquille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce n’était pas cet amour qu’attendait Djanine,
-mais c’était de l’amour pourtant :
-Youssouf en profita.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas ton heure, Youssouf, dit-elle
-faiblement, ce n’est pas ton heure.</p>
-
-<p>— Non, dit-il bonnement, mais je crois
-que c’est la tienne.</p>
-
-<p>Il s’était aperçu d’une différence. Et,
-comme c’était un vrai sage, d’en profiter lui
-fut une grande consolation.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Évidemment, approuva Nasr’eddine,
-évidemment ! Ce Youssouf-Zia fut un grand
-sage. La seule question est de savoir si tout
-le monde peut être aussi sage que lui.</p>
-
-<p>— Mais il y a une suite, hodja, il y a une
-suite ! poursuivit Kenân. Elle n’est peut-être
-pas aussi instructive, mais elle est charmante,
-elle est charmante ! Écoute !</p>
-
-<p>A quelque temps de là, Hadji-Chukri,
-iman des derviches tourneurs, était assis sur
-une pierre plate, au milieu du petit jardin
-qui est tout près de la mosquée du sultan
-Mahmoud, à Stamboul. De sa personne rien
-ne bougeait, sinon ses mains qui égrenaient
-un chapelet aux boules de santal, et ses
-lèvres qui énuméraient les quatre-vingt-dix-neuf
-perfections d’Allah. Mais ses yeux, sous
-son grand bonnet de bure à la persane,
-demeuraient fort vifs.</p>
-
-<p>Une femme — et si jeune de taille et de
-port sous le <i>tcharchaf</i> noir qui cachait son
-visage ! — passa rapidement devant lui,
-disant :</p>
-
-<p>— C’est celui-là, saint homme, celui-là
-dans le cimetière, qui est mon époux. Tu
-as promis…</p>
-
-<p>Hadji-Chukri ne commit pas l’inconvenance
-de lever les yeux, mais son grand
-bonnet s’inclina d’un air savant.</p>
-
-<p>Youssouf-Zia, le même Youssouf-Zia que
-tu viens de voir, s’apprêtait à déposer sur la
-tombe où dormait son père deux petits bols
-de riz encore chaud, tirés d’un beau vase en
-étain étroitement clos par un couvercle luisant
-où se lisait, en longues lettres arabes,
-ce verset du Coran sur les élus : « Ils auront
-tous les fruits qu’ils peuvent souhaiter, les
-viandes qu’ils désirent, et des femmes aux
-yeux noirs, blanches comme des perles
-enfilées. » Je ne sais s’il est entièrement conforme
-à la logique d’apporter deux bols de
-riz à un élu qui dans le paradis possède déjà
-tant de choses meilleures : mais telle était
-la religion de Youssouf, parce qu’il avait le
-cœur simple.</p>
-
-<p>Du haut de ce petit cimetière de Stamboul,
-tant leur couleur était forte et violente,
-les eaux de la Corne d’Or et du Bosphore
-semblaient remonter jusqu’à ses yeux. Avant
-toutes choses, avant les minarets des mosquées,
-les dômes innombrables, les maisons
-par dizaines de mille qui déferlaient en
-vagues figées sur les pentes, c’était la beauté
-de ces eaux marines qui frappait, retenait,
-attirait comme une sorcellerie : vertes et
-bleues à la fois, transparentes, profondes.
-La Corne d’Or semblait la poignée d’un
-cimeterre avec ses émaux, ses turquoises,
-ses brillants, et le Bosphore en jaillissait
-comme une lame immense, jetée à plat entre
-les montagnes fendues.</p>
-
-<p>Comme l’heure en était sonnée, devant
-ce paysage magique Youssouf-Zia fit sa
-prière, suivant les rites, avec les génuflexions
-qui conviennent ; et chaque fois
-qu’il relevait la tête, encore appuyé sur ses
-deux mains, la beauté des choses lui apparaissait
-plus vivante et plus forte. Les chrétiens
-ignorent qu’il faut considérer tout ce
-qui n’a pas de mesure, la mer, les montagnes,
-le ciel, du niveau d’un brin d’herbe.
-Les musulmans savent. Ils savent tout ce
-qui grandit Dieu.</p>
-
-<p>Youssouf se releva, reprit son vase d’étain,
-et quitta le cimetière après en avoir refermé
-la porte avec la grande clef de fer rouillée
-qui pèse près d’une demi-livre et qu’il remit
-au gardien de la rue. Ce n’est pas à cause
-des hommes qu’on ferme les portes des cimetières
-à Constantinople ; les musulmans respectent
-leurs morts comme il faut : ils ne
-les craignent pas, mais ils les vénèrent. C’est
-à cause des chiens, qui ne sont pas bons
-musulmans.</p>
-
-<p>— Que la vie est bonne, dans la solitude !
-se disait Youssouf. On dirait qu’elle est…
-qu’elle est déjà éternelle !</p>
-
-<p>Or, il chantonnait ces paroles à demi-voix,
-et les yeux mi-clos, ainsi que font beaucoup
-de Turcs du populaire, quand ils sont sur
-les routes, parce que leur race n’oubliera
-jamais tout à fait que jadis elle était nomade,
-et que chaque cavalier des temps héroïques
-chantait ainsi pour lui-même, à travers les
-espaces indéfiniment plats, dans les prairies
-mongoles. Et Hadji-Chukri le derviche, qui
-l’observait ainsi que je te l’ai fait voir, lui
-dit enfin :</p>
-
-<p>— Le salut avec toi, Youssouf ! Mais que
-dis-tu de la vie éternelle ?</p>
-
-<p>— Qu’elle doit être comme celle-ci, juste
-comme celle-ci, quand on est seul au sein de
-la beauté des choses. Car c’est alors qu’on
-s’élève jusqu’à concevoir l’idée des perfections
-d’Allah, répondit le bon Youssouf.</p>
-
-<p>— Il ne faut pas le croire, dit l’astucieux
-Hadji-Chukri, sévèrement, il ne faut pas le
-croire, ya Youssouf : la solitude est condamnée
-par le Livre.</p>
-
-<p>— Elle est condamnée par le Livre ?</p>
-
-<p>— En mille endroits. Est-ce que se glorifier
-de rester seul, jouir d’être seul, ce n’est
-pas prétendre — ô sacrilège ! — s’égaler au
-Seul Unique ? Est-ce qu’Allah — louange au
-miséricordieux ! — n’a pas mis les étoiles en
-troupes, les herbes en touffes, les hommes
-en groupes ? Est-ce que nous autres, derviches
-tourneurs, nous ne nous assemblons
-pas pour tourner, pour célébrer en tournant,
-tournant, tournant toujours, le tournoiement
-des astres dans le ciel ? Est-ce que le
-Prophète — qu’il soit exalté ! — n’a pas dit
-que les croyants ne devaient pas rester seuls,
-mais prendre femme, pour procréer d’autres
-croyants et vivre au milieu d’eux ?</p>
-
-<p>» C’est pour cette cause, ajouta Chukri,
-que notre Prophète — qu’il soit glorifié ! — a
-dit que toutes les fois qu’un croyant
-s’approche de sa femme, il ajoute un kiosque
-à la demeure qu’il occupera dans le paradis.</p>
-
-<p>— Il a dit cela ? fit le pauvre Youssouf.</p>
-
-<p>— Il l’a dit. Et agir contrairement à ce
-qu’il a dit est un péché très noir, qui ne sera
-point pardonné.</p>
-
-<p>— Qui ne serait point pardonné ? répéta
-le pauvre Youssouf.</p>
-
-<p>— Qui ne serait point pardonné, quand
-même on vivrait ensuite une vie dix fois
-plus longue que celle de l’éléphant.</p>
-
-<p>— Ouallahi ! fit Youssouf. Je n’en savais
-rien… Le salut sur toi, Hadji !</p>
-
-<p>— Le salut sur toi, Youssouf !</p>
-
-<p>Hadji-Chukri, l’air malin, le regarda qui
-s’éloignait ; et il s’applaudissait dans son
-cœur d’avoir su dire ce qu’il voulait dire
-sans offenser en rien la discrétion. La jeune
-femme au <i>tcharchaf</i> noir, qui s’était tenue
-derrière le mur du couvent des derviches, se
-rapprocha de lui, si souple, si fraîche, si
-vive dans cette enveloppe sombre et trop
-large ! Une anguille dans une nasse obscure,
-ya Allah ! Voilà de quoi elle avait l’air. Et
-c’était Djanine, la femme de Youssouf.</p>
-
-<p>— Il sait ce qu’il faut qu’il sache, prononça
-le derviche du bout des lèvres.</p>
-
-<p>— Allah t’a donné la sagesse, saint homme,
-répondit Djanine. Prends ceci pour les
-œuvres de ton couvent, et ne tiens pas au
-dédain, je te prie, la pauvre offrande d’une
-pauvre femme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis le matin que le bon Youssouf, crieur
-de salep, avait rossé Rassim, boucher trop
-entreprenant, Rassim le Défrisé n’était pas
-revenu chez Youssouf, crieur de salep, et
-Djanine avait trouvé que Youssouf, son
-époux, quand il voulait, pouvait remplacer
-Rassim avec avantage, avec avantage ! Mais
-Youssouf ne voulait plus, mais Youssouf
-mangeait, mais Youssouf sortait, mais Youssouf
-criait son salep ; et puis il rentrait, et
-puis il mangeait, et se couchait, et dormait,
-et telle était sa journée, et telle était sa nuit ;
-et quand il se levait c’était pour crier son
-salep, comme s’il n’y avait que salep au
-monde, et il s’en allait en sa route, et Djanine
-trouvait que c’était une mauvaise route.</p>
-
-<p>Alors, de sa part, une veuve âgée était allée,
-avant elle, parler à Hadji-Chukri, et Hadji-Chukri
-avait dit : « J’entends ce que j’entends,
-je sais faire ce que je sais faire. » Et
-voilà l’histoire !</p>
-
-<p>Djanine avait de petits pieds, de petits
-pieds qui marchaient vite, de petits pieds
-qui couraient, quand ils allaient au plaisir.
-Et Youssouf avançait tout doucement, ya
-Allah ! il méditait : un homme qui médite va
-doucement.</p>
-
-<p>Il retrouva Djanine qui l’attendait, sans
-<i>tcharchaf</i>, en caleçons verts diaprés d’où sortait
-sa taille dans une chemisette translucide
-et une veste très ouverte. Elle avait un collier
-d’ambre jaune, un peu plus haut que
-les seins, et les petites boules claires montaient
-un peu et glissaient sur sa gorge
-ronde, parce qu’elle était amoureuse, et que
-sa gorge bondissait.</p>
-
-<p>Il arriva ce qui arriva. C’est le secret de
-la foi musulmane.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— … Je crois que ce kiosque était un très
-beau kiosque, dit Youssouf.</p>
-
-<p>— Un kiosque ? interrogea Djanine d’un
-air innocent.</p>
-
-<p>— C’est une chose que tu ne sais pas ! dit
-Youssouf, qui était fier de sa science. Je
-viens de me construire un kiosque en
-paradis ; c’est la récompense d’Allah.</p>
-
-<p>— Loué soit le Rétributeur ! s’écria Djanine.
-Que tu es beau, mon architecte !</p>
-
-<p>Le lendemain Youssouf alla encore vendre
-son salep et gagner avec son salep le pain
-du ménage.</p>
-
-<p>— Le paradis vient, songeait-il, à l’heure
-où il est écrit. La faim vient en attendant,
-la faim vient tous les jours.</p>
-
-<p>Il disait cela, étant un homme raisonnable.
-Cependant il construisit encore un
-kiosque, par prudence et par idée de grandeur.
-Et Djanine l’aida avec conscience, et
-elle y mit de la magnificence, et ils firent
-une œuvre immense. Et quand ils eurent
-achevé la coupole, ils ajoutèrent des clochetons ;
-après les clochetons, des pendentifs ;
-après les pendentifs, des arabesques, et après
-les arabesques, un portique.</p>
-
-<p>— Je crois, dit Djanine à son tour, que
-c’est un très beau kiosque.</p>
-
-<p>— Je le crois, répondit Youssouf.</p>
-
-<p>— Il sera pour moi, dit Djanine.</p>
-
-<p>— Si tu veux, répondit Youssouf.</p>
-
-<p>Il bâillait fort, et s’endormit.</p>
-
-<p>Mais, le lendemain, Djanine suggéra :</p>
-
-<p>— Il y a un kiosque pour toi, il y en a un
-pour moi, il n’y en a pas pour les hôtes que
-nous recevrons dans le paradis. D’ailleurs, il
-en faut pour l’hiver, et il en faut pour l’été.</p>
-
-<p>Youssouf réfléchit une minute et répondit :</p>
-
-<p>— Djanine, je suis assez bien logé comme
-ça. Et puis il n’y a plus de place pour bâtir ;
-je t’assure qu’il n’y a plus de place !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je te remercie, ya Kenân, dit Nasr’eddine.
-Mais en effet la fin de cette histoire,
-bien qu’au bout du compte plus morale, est
-moins instructive que son commencement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-<span class="small">OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE
-GAGNER CINQUANTE-CINQ DU CENT
-DANS UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE</span></h2>
-
-
-<p>La mésaventure dont Nasr’eddine avait
-été victime lorsqu’il s’enterra dans une des
-fosses du cimetière de Bounar-Bachi n’était
-point restée inconnue : à défaut des chameliers
-qui ne manquèrent point d’en faire
-leurs gorges chaudes, il y aurait eu Kenân ;
-à défaut de Kenân, Nedjibé. Ah ! comme
-Nedjibé sut bien la conter, à la fontaine !
-C’est depuis ce jour qu’on dit à Brousse,
-toutes les fois qu’il se casse un pot : « Voilà
-encore Nasr’eddine qui s’en revient du
-Paradis ! » Et le saint homme alors passa
-pour un peu fou. D’autres disaient stupide :
-il n’était ni l’un ni l’autre ; il aimait seulement
-parfois, comme les enfants, croire à
-une belle aventure. Quelques semaines plus
-tard, il n’était plus question que de son
-grand sens et de la parfaite connaissance
-qu’il avait des choses de la terre, s’il pouvait
-se tromper sur l’apparence et la nature des
-visions du Paradis.</p>
-
-<p>Ce fut quand le vint voir Néchat-effendi,
-un Jeune-Turc d’entre les Jeunes-Turcs, qui
-avait fait ses études en Europe, et pour cette
-cause venait d’être envoyé en exil à Brousse
-par Sa Majesté : car Sa Majesté n’aimait
-point la science que les Occidentaux nomment
-Économie Politique, dont Néchat-effendi
-était tout farci. Il avait de grands
-projets de réformes.</p>
-
-<p>— Je suis sûr que tu m’écouteras, hodja,
-dit un jour Néchat. Ton âme est bonne, tu
-aimes les pauvres, ta main est ouverte, ton
-cœur généreux ; et tu sais comme ces chiens
-d’usuriers, les juifs et les chrétiens, exploitent
-les malheureux paysans ?</p>
-
-<p>— Je le sais, dit Nasr’eddine. Car ces
-paysans sont pauvres en effet comme bourdons
-d’automne qui n’ont rien amassé,
-bourdons dans leurs bourdonnières, et
-vivent encore, pourtant, quand il n’y a
-plus de fleurs. Le caïmacan vient, et leur
-dit : « As-tu l’argent, pour l’impôt ? — J’ai
-de l’argent, mais c’est pour les
-semailles, pour acheter les semailles,
-Excellence. — Ça ne fait rien, répond
-le caïmacan, donne tout de même ! » Et
-quand ils ont donné, et n’ont plus rien, ils
-songent : « Avec quoi ensemencerai-je ? Je
-n’ai plus ni orge ni blé. Je vais mourir, je
-vais mourir. » Et en attendant de mourir,
-ils se couchent sous leurs oliviers. Et alors
-il vient, le marchand d’argent, qui dit :
-Rustem, ou Nazmi, ou Sélim, ces oliviers
-produiront des olives. Je te donne tout de
-suite dix medjidiehs, pour cent oques
-d’olives. » Et cent oques d’olives valent
-presque le double. Il gagne au moins huit
-medjidiehs, le marchand d’argent, et il laisse
-au paysan juste ce qu’il faut pour ne pas
-mourir.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit Néchat ardemment, si
-d’honnêtes gens, comme toi et moi, prêtions
-à ces malheureux, comme font les banquiers
-roumis en Europe, à cinq ou six pour cent,
-l’année faite ? Ce ne serait plus l’usure, qui
-est défendue par le Livre, c’est l’aumône,
-hodja, c’est l’aumône.</p>
-
-<p>— Ouallahi ! fit Nasr’eddine, tu as raison.
-Ce n’est plus pécher, ce n’est plus pécher !
-Car tout est dans l’intention : la prospérité
-sur ton intention… Et qui as-tu chargé,
-mon fils, d’aller porter cette bonne nouvelle
-et faire les avances aux laboureurs ?</p>
-
-<p>— Abd-el-Kader-ben-Yaya, Kenân, et
-Bachir le Borgne. Tu les connais, ya hodja.</p>
-
-<p>— Je les connais, ya Néchat, je les connais.
-Tu vas avoir mon argent ; et je prends
-comme ils te donneront. Comme ils te donneront,
-je prends.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En voyant qu’il triomphait à si peu de
-peine, Néchat se sentit inquiet dans l’âme
-de son âme. Car presque toujours, si un
-homme vous dit tout de suite : « Tu as
-raison ! », c’est qu’il pense : « Il a tort, mais
-n’en disons rien ; c’est mon avantage ! »</p>
-
-<p>Mais quand Zéineb, la femme de Nasr’eddine
-hodja, s’aperçut que son mari avait
-été déterrer le pot où se trouvaient les medjidiehs
-d’argent fin, et qu’il y avait pris tous
-les medjidiehs, et qu’il avait retourné le pot
-devant Néchat en disant : « Tu vois, tu
-vois, il n’y en a plus ! Emporte ce que tu
-emportes, ya Néchat, et avec toi la paix ! »
-quand Zéineb vit tout cela, sur-le-champ la
-colère noircit ses yeux, la fureur enfla son
-nez, et ses doigts devinrent tout griffus,
-ses dix doigts devant sa poitrine.</p>
-
-<p>— O toi, l’âne des ânes ! dit-elle. Toi, plus
-fou qu’un lièvre qui court en mars et n’a
-pas encore trouvé sa femelle, toi, sot comme
-une araignée sans toile, ivrogne sans avoir
-bu, goitreux ! Si tu ne voulais, décervelé,
-laisser cet argent où il était, ne pouvais-tu
-le confier à Abraham-ben-Manassé, qui t’en
-aurait donné vingt-deux pour cent, l’année
-faite, ou le placer chez Théotokopoulo, Grec
-d’Athènes, qui est encore bien plus malin
-que Manassé ? Assassin de toi-même, bourreau
-de ta femme, brûleur de ta maison,
-tête plus vide que ta jarre vide, idiot !</p>
-
-<p>— Un de nos plus saints califes a dit,
-répliqua Nasr’eddine : « La prière nous conduit
-à moitié chemin de Dieu, le jeûne nous
-mène à la porte de son palais, l’aumône nous
-y fait admettre. » C’est une aumône que j’ai
-voulu faire, tu es témoin que c’est une
-aumône !</p>
-
-<p>— Et avec quoi payeras-tu pour couvrir
-le toit qui est percé, ô infirme de raison ?
-pour l’ânesse qui est morte, et qui n’a pas
-fait d’ânon, imbécile ? pour la terre qu’il faut
-faire valoir à bras loués, vagabond qui n’as
-pas d’esclaves ?</p>
-
-<p>— Allah est le plus grand ! fit Nasr’eddine.
-J’ai dit que je voulais faire une aumône.
-Mes intentions sont pures, il n’est rien de
-plus pur que mes intentions ! Mais il arrivera
-ce qui arrivera. C’est Abd-el-Kader-ben-Yaya,
-Bachir et Kenân qui sont chargés
-d’avancer l’argent : n’as-tu pas entendu ?…</p>
-
-<p>Et il s’absorba dans une méditation profonde,
-et il n’y eut plus rien dans sa bouche,
-rien sur sa langue, rien sur ses dents. Et
-voilà pour lui, jusqu’à l’heure.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Néchat avait passé de longues années en
-Europe. Il était éclairé parmi les musulmans :
-mais c’était aussi un croyant, car il
-n’est pas de plus vrai musulman qu’un vrai
-Turc. D’instinct, il cultivait davantage que
-la charité, la bonté, se considérant sans
-nul effort comme seulement l’égal des plus
-humbles. D’instinct, la colère, l’orgueil,
-l’avarice, il les avait en abomination. Il y
-avait peut-être bien des choses auxquelles il
-ne croyait plus dans les prescriptions du
-Livre. Il se disait : « Quand elles furent
-écrites, on ne savait déjà plus pourquoi on
-les écrivait. Mais il s’agissait de pratiques
-universellement respectées ; et si on ne les
-avait introduites dans la nouvelle religion,
-les gens eussent pensé que c’était une mauvaise
-religion. Quand Mohammed ordonna
-aux fidèles de ne pas manger de porc ni boire
-de vin, il ne songeait même pas à leur santé,
-il enregistrait de vieux tabous, pour entraîner
-l’adhésion de ceux qui croyaient à ces tabous.
-Cela, je l’ai appris dans les universités de
-France et d’Allemagne, où j’ai passé. Cependant
-je ne violerai pas ces tabous, je vivrai
-en bon musulman, afin que les musulmans
-m’écoutent, quand je les inviterai à fréquenter
-des voies dont Mohammed n’a
-jamais parlé, et qui par conséquent ne sauraient
-être interdites. Les musulmans ne
-pensent qu’à leur salut dans l’autre vie.
-Qu’ils n’y renoncent point, mais apprennent
-aussi à sauver leur part de bonheur dans
-celle-ci. »</p>
-
-<p>Voilà comme rêvait le bon Néchat.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arriva la saison des olives et l’on cueillit
-les olives, et l’on mit olives en corbeilles,
-puis olives en chariots, puis olives dans les
-pressoirs. Et tout le pays sentait olives :
-olives noires, olives fraîches, olives rancies,
-olives, olives. Et comme le hodja se promenait
-au bazar, il aperçut Néchat en conversation
-bien vive avec Bachir le borgne
-bavard, Abd-el-Kader le prudent, et Kenân
-l’astucieux.</p>
-
-<p>— La paix soit sur toi, Néchat ! dit Nasr’eddine.
-Nos amis auraient-ils manqué à
-placer notre argent, ou n’auraient-ils pu en
-recouvrer le capital et l’intérêt, le petit
-intérêt ; ou nieraient-ils ce qu’ils te doivent ?</p>
-
-<p>— Ah ! dit Néchat désespéré, ce n’est pas
-cela, ce n’est pas cela ! Regarde au contraire
-quelle est ta part, d’après les comptes !</p>
-
-<p>— Je regarde, fit le hodja.</p>
-
-<p>— Tu avais avancé, n’est-ce pas, cent
-livres ?</p>
-
-<p>— Cent livres, tu l’as bien dit.</p>
-
-<p>— Eh bien, ces misérables t’en apportent
-cent cinquante-cinq.</p>
-
-<p>— Cent cinquante-cinq, fit le hodja. Hé,
-hé ! voilà qui va bien ! Je n’aurais jamais cru
-qu’un placement à l’européenne, cinq pour
-cent, escompte en dedans, une aumône, une
-aumône, fît rendre cinquante-cinq livres à
-cent tomans tout secs. Où sont-ils, mes
-chers cent cinquante-cinq, où sont-ils ?
-Qu’on me les donne ; je les emporte.</p>
-
-<p>— Mais, cria Néchat, tu ne comprends
-donc pas que ces réprouvés, ces voleurs, ces
-usuriers, Bachir, Abd-el-Kader et Kenân…</p>
-
-<p>— Hé là, hé là ! fit Bachir. Nous agîmes
-pour t’obliger. Il fallait nous dire que tu
-étais fou, on n’aurait pas opéré comme pour
-un homme raisonnable. Le moyen de croire
-que tu voulais faire pour rien du tout un
-commerce qu’on a toujours vu rendre
-cinquante-cinq du cent ! Il fallait prévenir.</p>
-
-<p>— J’ai prévenu ! cria Néchat.</p>
-
-<p>— Tu as prévenu, dit Abd-el-Kader, mais
-on ne pouvait pas croire que c’était sérieux.
-Et si on avait cru que c’était sérieux, on
-n’aurait pas travaillé avec toi. On a son
-honneur !</p>
-
-<p>— Et même, si on avait voulu travailler,
-protesta Bachir, le borgne bavard, on
-n’aurait pas pu ! Qu’est-ce qu’ils auraient dit
-les paysans ? Ils se seraient méfiés. Ils se
-seraient demandé : « Quel intérêt ont-ils,
-ceux-là, à se faire payer moins cher que les
-autres ? C’est louche, c’est très louche ! Ils
-veulent nous voler ! »</p>
-
-<p>— Ouallahi, cria le hodja, il a raison.</p>
-
-<p>— Mais ce n’est pas ainsi, dit Néchat,
-qu’on prête en Europe.</p>
-
-<p>— En Europe, fit le hodja, l’argent rapporte
-à ceux qui en font affaire cinquante-cinq
-pour cent, comme ici, très probablement ;
-mais le commerce est retourné. On
-ne prend pas d’intérêt aux gens, on leur en
-donne ; mais on leur fait payer cinq cents
-livres une chose qu’ils sont forcés de vous
-revendre deux cent cinquante un mois plus
-tard. Cela s’appelle des actions… Mais il n’y
-en a pas ici ; il faut donc s’en tenir aux vieux
-usages. Pour moi, mes intentions étaient
-pures : j’ai voulu faire l’aumône ; rends-moi
-témoignage que je voulais faire l’aumône.
-C’est donc Allah qui m’octroie ce don…
-Bachir, fais-moi part du don d’Allah !</p>
-
-<p>Et il s’en fut, emportant les cent cinquante-cinq
-livres. Mais il ne montra pas tout à
-Zéineb.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En la regardant, il était le seul à ne pas
-se féliciter outre mesure du succès de son
-opération occidentale.</p>
-
-<p>— Kenân a raison, se disait-il ; le Paradis,
-c’est la réalité, <i>moins</i> quelque chose ; et, en
-attendant le Paradis, il faut rentrer chez soi,
-on y trouve la réalité, telle qu’elle est.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br />
-<span class="small">COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS
-GRECS, S’ASSOCIANT À LA PERFIDIE DE
-ZÉINEB, PLONGÈRENT NASR’EDDINE DANS
-LES PRISONS DU PADISCHAH, ET COMMENT
-IL EN SORTIT</span></h2>
-
-
-<p>« … Et, comme c’était un vrai sage, avait
-dit Kenân, parlant de la manière dont
-Youssouf-Zia, le salepji, avait su se venger
-du boucher Rassim, et profiter de la trahison
-de la belle adolescente, il se hâta d’en
-profiter. »</p>
-
-<p>Nasr’eddine se souvenait fort exactement
-de ces paroles. Il se les répétait sans cesse.</p>
-
-<p>— Je pourrais sans doute, songeait-il,
-imiter cet exemple. Je pourrais — si Zéineb
-est ce que je redoute, mais je n’en sais rien,
-et je m’avoue que jusqu’à ce jour je n’ai pas
-cherché à le savoir — je pourrais rosser cet
-Ahmed-Hikmet, dont je me méfie ; et puis, et
-puis… faire comme Youssouf-Zia fit à la
-belle adolescente. Mais si c’était moi qui
-fusse rossé ? Kenân ne semble point avoir
-prévu cette hypothèse : elle est admissible,
-il la faut envisager. Par ailleurs il est d’avis
-que le plus avantageux toujours est de répudier
-une femme qui ne vous donne point la
-paix : cette solution en effet arrangerait
-tout ; elle est décente, elle épargne l’honneur
-de Zéineb et le mien. Je devrais l’adopter
-sans plus y penser davantage, aller de ce
-pas chez le cadi. Comment se fait-il que
-j’éprouve quelque répugnance à m’y décider ?
-C’est, hélas ! que Zéineb m’est encore
-de quelque chose. Certes, les musulmans
-tiennent à cœur de ne point aimer leurs
-épouses à la façon des infidèles. Ceux-ci, à
-ce que j’ai entendu dire, sont tombés sous la
-domination de ce sexe dont pourtant il est
-douteux, d’après nos théologiens, qu’il ait
-une âme. Ils ont oublié la prière des juifs :
-« La bénédiction sur toi, Éternel, qui n’as
-point fait de moi une femme. » Et pourtant
-c’est de ces juifs qu’est sortie leur religion,
-comme la nôtre. Et ils sont devenus les
-esclaves soumis de ces impudiques, auxquelles
-ils permettent toutes les impudicités,
-même celle de montrer publiquement leur
-visage. Mais enfin, je connais mon âme. Je
-suis comme ces Bédouins qui sont nés dans
-le plus affreux des déserts, du côté de la
-Perse : ils passent leur existence à maudire
-ce sol ingrat, ce sable sans eau et sans
-arbres qui leur brûle les yeux. Mais arrachés
-à leurs tentes, transportés dans la plus opulente
-oasis, à Damas même, la délicieuse,
-au bout de quelques mois ils se dessèchent
-d’ennui ; ils ont envie de mourir ; ils meurent.
-La vérité est que je ne demanderais pas
-mieux que de rafraîchir mon cœur et de
-jouir de mon corps dans les bras d’une
-autre femme, mais en gardant Zéineb :
-malgré tout, et si étrange que soit la chose,
-j’y suis habitué ! C’est pourquoi le Prophète
-fut sage, qui nous écrivit la polygamie. Par
-malheur, je l’ai bien vu : aux temps où nous
-sommes il faut avoir volé comme un <i>vali</i>,
-si l’on veut être assez riche pour avoir
-deux femmes.</p>
-
-<p>Cependant il considérait Zéineb avec des
-yeux lourds et changés. Silencieusement il
-agitait ces problèmes, et en présence. Et
-Zéineb se demandait : « Par Allah ! qu’a
-donc ce fou ? Il n’est plus le même. Il est à
-la fois plus patient et plus sévère. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Or il se trouva que Kenân, après sa
-conversation avec Nasr’eddine, confia à sa
-femme Nedjibé :</p>
-
-<p>— Figure-toi, ô charmante ! Ce hodja vient
-de me demander ceci et de me demander
-cela. Et pourquoi me pose-t-il des questions
-sur le divorce ? Il connaît la Loi mieux que
-je ne la puis connaître…</p>
-
-<p>De sorte que Nedjibé, rencontrant Zéineb
-à la fontaine, lui dit à son tour :</p>
-
-<p>— Que je te le dise, Zéineb, le hodja ne
-pense plus à méditer sur les femmes du
-Paradis. Non ! Il ne parle que de divorce ;
-c’est divorce qu’il a en tête, c’est divorce et
-rien que divorce qui est l’objet de ses conversations !</p>
-
-<p>— Qu’il fasse comme il veut, le chien !
-répondit Zéineb ; j’ai mieux que lui, et je
-ne m’en sers pas !</p>
-
-<p>— Je te crois, Zéineb, je te crois ! répondit
-Nedjibé, tu es bien trop vertueuse !</p>
-
-<p>Du reste elle en pensa ce qu’elle voulut.</p>
-
-<p>— … Mais je m’en servirai, oui, je m’en
-servirai ! songeait Zéineb en regagnant la
-demeure de Nasr’eddine. Je m’en servirai
-mieux encore que je ne m’en suis servie
-jusqu’à cette heure !</p>
-
-<p>Et elle n’eut de cesse qu’elle ne revît
-Ahmed-Hikmet.</p>
-
-<p>— Voici des nouvelles, mes yeux ! de
-grandes nouvelles, triomphateur ! Mon
-époux, — qu’Iblis le prenne, et le garde en
-sa géhenne jusqu’à la consommation des
-siècles — songe à me répudier. Et tu
-m’épouserais, n’est-ce pas, mon roi ?</p>
-
-<p>— A n’en pas douter, mon pigeon, à n’en
-pas douter !</p>
-
-<p>Mais il décidait à part lui : « Épouser une
-dévergondée qui trahissait son époux ! Ce n’est
-pas à faire, par Allah ! Ce n’est pas à faire ! »</p>
-
-<p>Et, pour éviter cette échéance, en même
-temps que pour avoir Zéineb toute à lui
-sans risques à courir, il glissa quelques mots
-au gouverneur, qui à son tour glissa quelques
-mots dans l’oreille d’Aghich, son espion
-et celui de Sa Majesté.</p>
-
-<p>— Il est temps, en effet, de donner une
-leçon à ce hodja, approuva le gouverneur :
-il se mêle de choses qui ne le regardent pas.</p>
-
-<p>La justice du Rétributeur, qui n’aime
-point les trahisons, voulut que, moins d’un
-an plus tard, Ahmed-Hikmet fût envoyé à
-la tête d’une compagnie contre les rebelles
-du Hedjaz, qui le tuèrent, ouvrirent son
-ventre en croix, puis lui tranchèrent la tête :
-et voilà pour lui ! Mais Nasr’eddine ne le put
-savoir : à cette époque Allah, dont les desseins
-sont impénétrables, avait décidé que,
-lui aussi, serait bien loin, et sinon mort, du
-moins en grand danger de mourir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après avoir réfléchi longtemps, il s’était
-résolu, selon son penchant, à ne rien faire.
-« C’est le plus sage, se disait-il, c’est le plus
-sage : comme le sort me fut écrit, je prends
-le sort ! »</p>
-
-<p>Quelques jours avant l’événement qui
-l’arracha à sa patrie, il s’en fut accomplir sa
-promenade habituelle près de la fontaine
-inépuisable et claire qui est au cimetière
-de Bounar-Bachi ; et c’était vers la fin du
-ramadan.</p>
-
-<p>— Je suppose, pensait-il assez tristement,
-parce que le jeûne mettait un nuage noir
-dans sa cervelle, je suppose que c’est Allah
-qui fit l’automne, et les hommes le ramadan.
-Que l’automne, en ce pays de Brousse, est
-beau, pur, frais sans être froid, radieux sans
-aveugler ! Voici le ciel, le bon ciel bleu : il
-porte juste assez de nuages pour avoir l’air
-d’une robe de noces avec de beaux dessins
-ramagés. Voilà mes amis les arbres : ils
-n’ont pas une feuille jaune ou flétrie. Ils
-continuent de boire la lumière par leur cime,
-à manger la substance de la terre par leurs
-racines. Il n’y a que moi qui ne puis ni boire
-ni me nourrir, parce que c’est ramadan ! En
-vérité, je voudrais devenir un de ces arbres ;
-leur sort est beaucoup meilleur. »</p>
-
-<p>Tout près de la fontaine de Bounar-Bachi,
-celle qui tombe dans une vasque
-carrée faite de larges pierres, et si cachée
-sous les feuillages qu’on dirait d’un lit drapé
-d’étoffes vertes, il y a la cabane en bois
-d’Abdallah le <i>cafedji</i>. Mais Abdallah le
-cafedji ne faisait point de café, ni n’en
-vendait, parce que c’était ramadan et que le
-soleil n’était pas encore couché. Il avait
-veillé toute la nuit, servant des clients pour
-gagner sa vie et jouant de la flûte pour son
-plaisir. Le matin, il avait un peu dormi ; et
-maintenant qu’il était réveillé, ayant faim, il
-était maussade. Pour passer le temps et faire
-un effort qui l’empêchât d’écouter les cris de
-son estomac, il allait chercher, dans un tas
-de décombres, des pierres qu’il disposait
-ensuite en murailles, autour de son petit
-jardin. Nasr’eddine, qui s’était assis sur ses
-deux cuisses, et le regardait en silence,
-aperçut tout à coup sur l’une de ces pierres
-la trace, à demi cachée par la mousse et la
-boue, d’une forme sculptée.</p>
-
-<p>— Abdallah, dit-il, ne pourrais-tu laver
-cette pierre plate ? Il y a quelque chose
-dessus.</p>
-
-<p>— Machallah ! fit le cafedji étonné, je la
-nettoierai tant que tu voudras, si cela te
-plaît ainsi. Mais c’est une fantaisie très
-étrange, ô Nasr’eddine, et peut-être un peu
-perverse : car je suppose que si la mousse
-et la boue ont couvert cette pierre, c’est que
-Dieu l’a voulu. Ne sais-tu pas que même les
-pierres des tombeaux musulmans, si elles
-tombent, on ne doit pas les relever ? Il faut
-respecter la Volonté. Car il n’est qu’une
-Volonté dans l’univers — et loué soit
-l’Unique !</p>
-
-<p>— Qu’il soit loué, répondit Nasr’eddine,
-qu’il soit loué ! Mais Sa Volonté a justement
-mis dans ma cervelle qu’il faut que cette
-pierre soit lavée.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas difficile, s’il en est ainsi,
-ce n’est pas difficile, hodja !</p>
-
-<p>Quand il eut jeté sur cette dalle quelques
-écuelles d’eau claire et qu’il l’eut
-grattée avec son couteau, et frottée avec
-la paume de ses mains, et lavée encore une
-fois pour effacer les dernières traces de
-souillure, ils virent qu’il était apparu de la
-beauté.</p>
-
-<p>C’était, sur cette pierre plate, le relief
-d’une jeune fille que les Grecs des anciens
-jours y avaient gravé pour perpétuer un peu
-le souvenir d’une vie, d’une jeunesse et
-d’une grâce qui trop vite s’étaient allées
-cacher derrière l’ombre éternelle. La mort
-avait tenté de détruire ce vieux marbre
-comme elle avait rongé la chair charmante.
-On ne voyait plus rien de la figure qu’un
-ovale attendrissant et vague, une forme délicate
-et presque évanouie. Mais chaste, intact
-et parfait, le cou s’attachait sur une épaule
-ronde ; et puis, c’était un bras d’enfant qui
-devient femme ; ce bras retombait doucement,
-doucement, le long de la poitrine et du
-ventre, d’un geste si souple et si facile qu’on
-songeait : « Ce n’est pas possible, ceci n’est
-pas de la pierre, cette main va se relever ! »
-Les plis de la tunique, à peine troublés vers
-le bas par un mouvement des genoux, tout
-droits et cependant agités d’une vibration
-intime, comme ils le seraient sur un corps
-à la fois immobile et vivant, laissaient à
-découvert un tout petit sein de vierge,
-quelque chose de plus fort, de plus délicieux,
-de plus bondissant que toute autre
-cause de plaisir et de désir au monde : un
-petit sein de vierge dédaigneuse de l’homme,
-et pure comme le chant d’un vase de cristal
-frappé une seule fois au fond d’une chambre
-silencieuse.</p>
-
-<p>Et voici que Nasr’eddine-Hodja se prit
-à pleurer d’émotion par bonnes larmes qui
-descendaient sur ses joues barbues. « Tout
-cela était dans la nature, pensait-il, et pourtant
-je ne l’avais pas discerné. Comment cela
-se fait-il ? C’est un mystère. Mais on doit
-méditer sur les mystères, et celui-ci est adorable.
-Je méditerai donc. »</p>
-
-<p>Il disait en même temps à haute voix :</p>
-
-<p>— Que cette chose est belle ! Loué soit
-Allah qui l’a conservée dans la terre au
-milieu des herbes, des mousses et des vermisseaux.
-O mes yeux, que vous m’êtes une
-cause de joie ! O mon âme, que je vous
-remercie d’être restée si jeune et si fraîche !</p>
-
-<p>Mais on s’était assemblé autour de lui.
-Il y avait là Redjeb, le cordonnier, celui
-qui paye les cierges aux cérémonies des
-derviches hurleurs ; Akif et Khaliss, portefaix ;
-Ekrem, un homme très pieux, et
-Aghich, qui était espion pour Sa Majesté.</p>
-
-<p>Redjeb demanda sévèrement :</p>
-
-<p>— Est-ce là un prêche pour le ramadan,
-hodja ? Que ne parles-tu de l’aumône, ou
-de l’un des quatre-vingt-dix-neuf attributs
-d’Allah, ou des cinq prières ?</p>
-
-<p>Ekrem, l’homme pieux, approuva de la
-tête. Mais il dit de plus :</p>
-
-<p>— Est-ce que la représentation de la figure
-et de la forme humaines n’est pas interdite
-par le Livre ? Tu ne te le rappelles plus,
-hodja, tu ne te le rappelles plus !</p>
-
-<p>Nasr’eddine regardait toujours la stèle.
-Ses doigts la tâtaient, l’interrogeaient pour
-savoir comment ce miracle avait été fait ; il
-était en vérité ravi bien loin, et ne répondit
-pas. Alors Aghich, l’espion, demanda, d’une
-petite voix perçante :</p>
-
-<p>— Oui, hodja, la représentation de la
-forme et de la figure humaines est interdite
-par le Livre. Tu te le rappelles, voyons !
-Tout le monde sait cela.</p>
-
-<p>Et tous ceux qui étaient là, et qui aimaient
-Nasr’eddine, frémirent en écoutant Aghich
-poser à son tour la question, car ils savaient
-bien qu’un espion n’est pas comme les
-autres hommes : il ne parle pas pour parler !
-Mais Nasr’eddine, levant les yeux lentement,
-répondit d’un air tout simple, et comme s’il
-disait une vérité connue de tous :</p>
-
-<p>— Il est vrai, le Coran l’interdit. Mais on
-a changé tant de choses dans le Coran, mon
-ami, tant de choses !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors tous les assistants, même ceux qui
-avaient le plus d’affection pour Nasr’eddine,
-dirent d’une voix bien timide : « Il est temps
-de retourner à la maison ! » Et ils s’éloignèrent
-en effet, les uns loin des autres, et précipitamment,
-sachant qu’il est dangereux,
-non seulement de proférer des paroles imprudentes
-sur la politique et la religion, mais
-de les avoir entendues, quand un espion
-est là pour en témoigner. Et, en effet, à
-quelques jours de là, Aghich ayant fait son
-rapport au caïmacan, le caïmacan au vali,
-le vali au ministre de l’Intérieur, le ministre
-de l’Intérieur au ministre de la Police, le
-ministre de la Police à un eunuque du palais
-et l’eunuque du palais à Sa Majesté, on
-attacha de petites cordelettes très solides
-aux deux pouces joints de Nasr’eddine,
-on en fit tout autant à Khaliss et Akif,
-<i>hamals</i>, c’est-à-dire portefaix sur le marché
-de Brousse, et on les envoya, d’abord attachés à
-la queue d’un mulet jusqu’à la mer,
-puis enfermés dans la sentine impure d’un
-navire, jusqu’à Constantinople, pour y être
-interrogés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-<span class="small">COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS
-NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE
-BOURCIER</span></h2>
-
-
-<p>A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il
-est une grosse source, qui fait tout de suite
-une petite rivière. Alentour ce sont des
-mûriers, des vignes, des vergers où l’on
-voit, au printemps, illustrant la terre heureuse
-de leurs corolles pâmées, des cerisiers,
-des pêchers, des amandiers, tous les arbres
-auxquels — et, qu’en ceci, comme en toutes
-choses, il soit glorifié ! — Allah le Tout-Puissant
-a bien voulu concéder, avec la grâce
-des fleurs, la bénédiction des fruits dont
-l’homme fait son plaisir, son rafraîchissement,
-sa nourriture. Mais là, ce n’est rien
-qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse
-en demi-cercle, et sur son herbe fraîche, sur
-son herbe toujours fraîche et toujours
-tondue par les chevaux qui paissent — car
-quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel
-lieu ! — des peupliers versent une ombre
-perpétuelle. La lumière y est verte, discrète,
-on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers,
-qui tremblent même à l’heure où il
-cesse, le vent qui vient de la mer ! Et il y a
-un nid de cigognes sur le toit de la maison
-d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est
-une vieille, très vieille petite maison, aux
-murailles faites de bois et de terre hachée
-avec de la paille : si vieille que le nid des
-bons oiseaux aux grandes pattes, au long
-cou, au long bec, a l’air bien plus jeune.
-Parce que les oiseaux l’entretiennent, leur
-nid ! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent,
-ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis
-qu’Iézid n’entretient rien du tout, la maison
-est comme Allah le veut. Si elle tombe, si
-elle finit par tomber, il saura que c’est la
-volonté d’Allah ; mais il en reconstruira une
-autre, et toute pareille, à côté des ruines,
-qu’il n’enlèvera même pas.</p>
-
-<p>Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent
-les Francs, Empédocle, l’arabadji qui
-conduisait à Moudania la baronne Bourcier
-et le marquis de Saint-Ephrem, arrêta sa
-voiture sans rien demander à personne, et
-rangea les chevaux sous les peupliers. Un
-enfant, grec et chrétien comme lui, car sa tête
-n’était point rasée, plaça devant les bêtes un
-seau plein d’une eau limpide ; et ce gamin
-presque nu, chassant d’une main les mouches
-qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un
-métallique et l’éleva vers son front, après
-l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui portât
-bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour
-avoir des lettres, et une grande distinction
-d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de
-quelques contemporains qui déjà suivent les
-traces de ce révélateur, il occupait les loisirs
-que lui laissaient fréquemment ses fonctions
-à l’ambassade de France à écrire de délicates
-transpositions sur des thèmes orientaux, et
-comptait les publier un jour en plaquette :
-bien entendu à un nombre infiniment restreint
-d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces
-goûts littéraires si raffinés, autant que ses
-fonctions et son titre, n’étaient pas une des
-moindres causes des bontés que la baronne
-Bourcier avait bien voulu lui témoigner
-depuis qu’elle était arrivée à Constantinople.
-La baronne éprouvait le besoin de formules
-nouvelles : car on voyage pour écrire ce
-qu’on a vu, et il importe de n’en point écrire
-absolument comme tout le monde. Elle
-comptait beaucoup, à cet égard, sur
-M. de Saint-Ephrem.</p>
-
-<p>— Je suis heureux, dit le marquis, que la
-coutume de la route impose d’ordinaire au
-voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout
-autre, chère amie, il fera saisir à votre sensibilité
-le genre de paysages que goûtent les
-Orientaux. Il est proprement classique, il est
-virgilien. Et n’est-ce point cet anachronisme
-qui fait la délicieuse rareté du sentiment
-qu’ici nous éprouvons : que les descendants
-des cavaliers mongols soient à peu près seuls
-au monde, à cette heure, à jouir de la nature
-comme en jouissaient nos ancêtres latins ?
-C’est ce que j’ai tenté de rendre, en une page
-que vous voudrez bien peut-être entendre.
-Il y fallait de la subtilité, car je n’ai pas
-besoin, n’est-ce pas, de vous dire qu’il eût
-été détestable de s’exprimer de façon si
-grossièrement directe. Il faut qu’on devine,
-sous ces ombrages, il faut qu’on évoque le
-musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit
-nommé, ni même entrevu. Il faut que la
-barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux
-tonalités de l’émotion antique, et
-sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs
-elle ne s’en doute pas ; enfin employer des
-mots vagues pour les choses précises, précis
-pour les choses vagues. C’est en cela,
-je pense, que doit consister l’Art.</p>
-
-<p>La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem
-avec piété. Pourtant elle était déchirée. Une
-douloureuse inquiétude la troublait depuis
-qu’elle avait abordé ces rives.</p>
-
-<p>Elle ne savait encore si elle devait s’en
-tenir, pour singulariser ses impressions, aux
-délicieuses et candides effusions de Loti,
-éperdu de reconnaissance envers les simplicités
-ingénues de la bonhomie ottomane ; ou
-bien si elle adopterait les vues plus rudes de
-M. de Gobineau, qui discernait dans tout
-l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange
-de crasse et de somptuosité, de sensualité
-brutale, de paresse, et d’incompréhension.
-Loti est charmant, et si profondément poète !
-Mais, venant d’être ressuscité, M. de Gobineau
-est plus neuf, malgré le grand âge des
-<i>Contes Asiatiques</i>. Il se fallait cependant
-décider, si elle voulait rapporter une attitude,
-et la baronne ne se pouvait décider. Elle en
-était à déplorer de n’avoir point élu la Chine,
-au lieu de la Turquie et de l’Asie Mineure,
-pour y porter ses pas : de la Chine, il n’existe
-que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à
-l’opinion de ceux qui se flattent de penser
-comme on doit penser : on ne court donc
-pas le risque de cruelles incertitudes.</p>
-
-<p>Ce fut un autre embarras, de nature moins
-spirituelle, qui la tira de celui-ci.</p>
-
-<p>L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau
-bakchich, s’épiphana, porteur d’une grappe
-de raisin : une grappe lourde à faire pencher
-la tête de la bacchante qui s’en fût couronnée ;
-noire et si mûre que ses grains se givraient
-de sucre, juteuse à griser dix essaims
-d’abeilles. Baissant les yeux, par un hypocrite
-respect à l’égard des femmes qu’il avait
-appris des musulmans, mais la regardant à
-travers ses cils avec une curiosité d’autant
-plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il
-l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta
-volontiers, du premier mouvement en
-détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain
-à ses lèvres : jamais, de toute sa vie, elle
-n’avait mangé un fruit sans le laver dans un
-verre d’eau. Non seulement elle eût cru
-boire la mort, mais bien pis, manquer à un
-rite. Elle cherchait donc le verre d’eau, elle
-ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se
-pouvait demander en Orient dans de telles
-circonstances, et si ce ne serait point un
-geste trop occidental, par conséquent ici
-déplorable, d’y plonger une grappe de raisin ;
-se jurant bien alors de ne point approcher
-cette grappe de sa bouche, malgré qu’elle
-en eût désir, mais d’abandonner celle-ci
-quelque part, comme par involontaire et
-insoucieux oubli.</p>
-
-<p>M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible
-angoisse, bien simplement, en intimant à
-l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre
-d’eau chez Iézid. En attendant, il continua
-de marcher aux côtés de la baronne, sur
-l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah.
-Ce fut ainsi qu’ils aperçurent le pauvre
-Nasr’eddine.</p>
-
-<p>Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid
-pour boire le café. Ils avaient attaché leurs
-montures, mais n’avaient point détaché le
-hodja, ni les deux hamals. Les trois prisonniers
-gardaient leurs poings liés l’un contre
-l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu
-boire le café, ne buvait rien du tout. Assis
-sur ses jambes et ses cuisses il tournait les
-boules de son <i>tesbit</i>, qu’on lui avait laissé,
-de ses deux misérables mains réunies, et
-quand il vit la grappe de raisin, même quand
-il vit le verre d’eau, qu’on apportait pour la
-grappe de raisin, sa langue se fit encore plus
-sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent,
-mais il les détourna ! Allah ne doit pas aimer
-qu’un vrai croyant se trouve en posture
-humiliée en présence de Francs infidèles ; il
-n’aimait pas cela non plus…</p>
-
-<p>Au bas de son caftan décoloré, le vieux
-galon de laine qui le bordait s’était décousu.
-Cela lui faisait de la peine : sans avoir souci
-des beaux vêtements, il avait le goût de
-l’ordre et de la propreté sur sa personne. Si
-on lui eût laissé les mains libres, il eût du
-moins enlevé ce galon, n’ayant rien pour le
-recoudre. Sa peine eût été plus grande
-encore s’il avait pu voir son turban, tout
-couvert de poussière. Les mouches aussi
-l’importunaient. Et non seulement les mouches :
-mais il sentait aux aisselles, et dans
-d’autres parties de son corps, l’inquiétude
-lancinante et fiévreuse de la vermine. Il
-songeait : « Ces zaptiés sont des impies ! Ils
-devraient délier leurs prisonniers, le temps
-au moins des ablutions rituelles et de la
-prière ; alors, qu’Allah me pardonne, j’en
-profiterais pour boire, et me gratter ! » Toutefois,
-voulant demeurer persuadé, dans une
-si cruelle épreuve, que le monde ne saurait
-aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de
-s’absorber dans la vie universelle : « Je ne
-suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne
-suis pas heureux ! Et que le Lapidé me
-prenne si je connais une juste cause à ma
-misère. Mais qu’est-ce que moi ? Ces bêtes,
-ces petites bêtes qui me dévorent sont heureuses
-que je ne me puisse défendre. Mon
-infortune et mes liens sont une faveur
-qu’Allah leur écrivit. Et quand je serai mort,
-d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort.
-O Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux
-d’Allah, que cette vermine ? Allah a le droit
-de ne te pas écouter. Cependant — malgré
-tout qu’il soit glorifié ! — pouvait-il être
-dans les intentions d’Allah de me livrer en
-spectacle à ces infidèles ?…</p>
-
-<p>A son turban, M. de Saint-Ephrem avait
-distingué la qualité religieuse de Nasr’eddine.
-Enclin à rechercher dans ses écrits
-l’expression la plus rare et la plus délicate,
-il affichait parfois au contraire, dans ses
-paroles, une vigueur qui leur prêtât du
-caractère et de l’originalité. Abaissant sur
-le hodja ses sourcils dont le gauche abritait
-un morceau de cristal arrondi, c’est en ces
-termes qu’il attira l’attention de la baronne
-sur le captif :</p>
-
-<p>— Vous voyez ce tas de poux ? Eh bien,
-c’est un théologien !</p>
-
-<p>— Un théologien ? fit la baronne.</p>
-
-<p>— Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte.
-Mais il apparaît que celui qui
-jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage.
-Qui est-ce, Embidoclis ?</p>
-
-<p>L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui
-donc, à Brousse, ne le connaissait pas ? Et il
-savait déjà l’histoire, toute l’histoire ! Mais
-les affaires des musulmans entre eux sont
-les affaires des musulmans entre eux : la
-prudence et la raison conseillent de ne s’en
-point mêler. Il haussa les épaules, d’un air
-d’ignorance.</p>
-
-<p>— C’est un prisonnier, dit-il, dans un
-français sommaire. Un prisonnier que mènent,
-jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes
-de Sa Majesté.</p>
-
-<p>— En vérité ? fit la baronne. Et c’est un
-théologien, un juge, que l’on traîne ainsi
-sur les routes, à pied, et les mains liées ?</p>
-
-<p>Elle se promit de noter ce souvenir. Il
-avait de la couleur, et de l’imprévu : en
-Occident, on aurait gardé plus de formes
-envers un magistrat ou un ecclésiastique,
-même criminels.</p>
-
-<p>— Pauvre homme ! dit-elle.</p>
-
-<p>D’un geste instinctif, elle lui tendit la
-grappe de raisin. Le pauvre Nasr’eddine
-la prit, de ses deux poings unis et levés. Et
-il mordit à même, comme un renard furtif
-rué la nuit dans une vigne.</p>
-
-<p>— S’il est vraiment un lettré, interrogea
-M. de Saint-Ephrem, pourquoi ne remercie-t-il
-point cette hanoum étrangère ?</p>
-
-<p>Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine,
-ayant médité, improvisa :</p>
-
-<p>« <i>Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice !
-Mais tu n’as pas oublié le malheureux sur
-ton passage. La bénédiction sur toi !</i></p>
-
-<p>» <i>Tu regardes ces raisins que ta main m’a
-donnés — ô ta main, ta main généreuse,
-dont les doigts s’effilèrent vers la pitié ! — ces
-beaux raisins ovales, à la peau violette. Et
-moi, misérable, ayant si grand’soif pourtant,
-je ne puis regarder que tes yeux : tes beaux
-yeux, tels les grains de cette grappe, comme
-eux violets, d’un ovale plus pur. Plus désirables !</i></p>
-
-<p>» <i>La grâce sur toi, ô bienfaitrice ! La fortune
-sur toi, la joie sur toi, l’amour sur toi.
-La joie sur ton amour, si tu aimes ! Et que la
-beauté s’éternise en ton corps, comme en mon
-cœur la mémoire de ton geste descendu !</i> »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Il faut, suggéra la baronne à M. de
-Saint-Ephrem, que vous écriviez cela sur
-mon carnet.</p>
-
-<p>Elle se dirigeait vers sa voiture.</p>
-
-<p>— Regarde ! dit l’enfant grec à l’arabadji.
-Elle a de si hauts talons que l’air passe dessous
-comme l’eau sous les arches d’un vieux
-pont turc, et par derrière on dirait qu’elle
-va sur des jambes de bois !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE,
-À CONSTANTINOPLE,
-PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ</span></h2>
-
-
-<p>Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et
-les deux hamals furent enfermés à Stamboul
-dans un cachot fort noir. Les hamals disaient
-en gémissant au hodja :</p>
-
-<p>— Allah nous avait écrit cette aventure.
-Nous ne t’en voulons pas, saint homme,
-rien n’arrive sans la décision d’Allah — loué
-soit son nom ! — mais tous les jours
-on nous donne des coups de marteau sur les
-doigts pour nous faire parler, et cela nous
-ennuie infiniment ; car ces coups de marteau
-font très mal. Et cependant nous ne savons
-que dire sur cette vieille pierre, sinon que
-nous attendions, croyant que tu nous donnerais
-deux piastres pour la porter chez toi.
-Mais ils ne veulent pas nous croire.</p>
-
-<p>Le cachot où tous trois étaient enfermés
-se creusait, sorte de cave obscure et puante,
-sous les chambres d’un corps de garde, dans
-le Vieux Sérail. Les prisonniers, selon
-l’usage turc, n’étaient guère nourris que par
-la charité de pieux musulmans, désireux de
-s’acquérir des mérites aux yeux d’Allah.
-Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se
-ralentissait : alors les deux hamals redoublaient
-de plaintes. Mais Nasr’eddine semblait,
-lui qui jadis avait tant aimé la bonne
-chère, ainsi que les autres dons du Rétributeur,
-insensible aux cris de son ventre
-vide. Il grimpait sur le banc de pierre du
-cachot, essayant d’apercevoir, soit, en levant
-les yeux, le vol des mouettes et des hirondelles,
-soit, les baissant, le frisson bleu des
-ondes marines, car le soupirail s’ouvrait
-dans un angle du mur, sur la Corne d’Or,
-presque au ras de l’eau ; et il disait :</p>
-
-<p>— Ces oiseaux semblent libres, ces vagues
-au contraire les dociles servantes du vent :
-et pourtant leur destin est pareillement inévitable.
-Je suis donc aussi libre que les
-oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne sont que
-des esclaves du sort. C’est une grande consolation.
-Cependant, si je m’en tiens à raisonner
-avec ma raison, sans théologie, je
-dois m’avouer que mes pauvres compagnons
-ne sauraient avoir complètement tort. Ni
-eux ni moi ne nous sommes jamais occupés
-de politique, et Sa Majesté le Sultan n’a
-coutume de sévir que s’il s’agit de politique :
-elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de
-discussion sur des points de foi. Il y a donc
-dans cet emprisonnement quelque chose
-d’insolite… J’ai idée que cet officier qui
-rôdait quelquefois autour de ma maison y
-pourrait bien être pour quelque chose :
-ô Nasr’eddine, te serait-il arrivé un autre
-malheur que d’être en prison ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors son âme noircissait, en pensant à
-Zéineb, son épouse, qui peut-être, décidément,
-ne s’était point contentée de troubler
-sa demeure d’insupportables reproches :
-mais il songeait également : « Si elle était
-ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux
-encore ? »</p>
-
-<p>On lui donnait aussi, comme aux hamals,
-des coups de marteau sur les doigts. Mais
-il ne répondait rien, sinon :</p>
-
-<p>— J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité !
-Qu’on me mène devant Sa Majesté le Padischah,
-qui est notre calife, commandeur des
-croyants, et il me rendra justice. Je n’ai
-commis aucune erreur de théologie, ma
-doctrine est saine. Si l’on me fait mourir,
-mon tombeau fera des miracles. Toutefois
-j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai
-miracle ! Elle est la joie, elle est l’amour,
-elle est la communion avec Dieu et tous les
-êtres ; qu’on me mène donc devant Sa Majesté
-le Padischah.</p>
-
-<p>Le sultan fut informé que Nasr’eddine
-affirmait n’avoir rien dit qui ne fût parfaitement
-orthodoxe, et qu’il demandait à être
-entendu par lui.</p>
-
-<p>— Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car
-si je recevais tous les hodjas accusés
-d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un
-pour m’assassiner ? Or, j’ai tout organisé
-dans mon empire pour n’être pas assassiné.
-Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration
-publique, ni de justice, ni de conquête,
-ni même de la défense de l’État. Je
-ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et
-c’est déjà une tâche très ardue. Je ne saurais
-y renoncer pour écouter cet homme-là. Mais
-qu’on le mène au ministre de ma septième
-police.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nasr’eddine fut donc conduit devant
-Haydar-pacha, ministre de la septième police,
-et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie
-avant que les oulémas en décidassent.</p>
-
-<p>— Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une
-image ? interrogea Haydar.</p>
-
-<p>— Moi ? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu
-une image sur une pierre, et j’ai dit qu’elle
-était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un
-morceau de marbre, et j’ai pensé à un beau
-fruit, au gonflement d’une voile sous le vent
-de la mer ; j’ai vu un bras de femme, et je
-l’ai admiré comme tu l’eusses admiré. Mais
-je n’ai pas adoré cette image.</p>
-
-<p>— Cependant, continua le ministre, quand
-on t’a dit que la représentation des formes
-humaines était interdite par le Livre, tu as
-répondu qu’on avait déjà introduit tant de
-modifications au Coran qu’il se pourrait bien
-qu’on changeât aussi cette chose-là ?</p>
-
-<p>— C’est là le point, dit Nasr’eddine tout
-joyeux. En vérité, tu as répété mes paroles
-mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai
-raison ?</p>
-
-<p>— Comment croirais-je que tu as raison ?
-fit Haydar indigné. Tu es possédé du Cheïtan !
-Appartiens-tu par hasard à la secte des
-Bektachis, ces fous impurs qui boivent du
-vin comme des infidèles, et professent qu’il
-n’est pas plus sot de croire que Dieu est une
-Trinité qu’une Unité, attendu qu’il n’est
-peut-être ni l’un ni l’autre ? Tout bon
-musulman sait qu’on ne peut rien changer,
-qu’on n’a jamais rien changé au Coran, tel
-qu’il fut dicté par Allah au Prophète, — qu’il
-soit exalté !</p>
-
-<p>— Je vais te prouver le contraire, dit
-Nasr’eddine. Quelle peine porte le Coran
-contre les voleurs ?</p>
-
-<p>— La première fois, cita le ministre de la
-septième police, ils auront le poing gauche
-coupé. Et en cas de récidive, le poing droit.</p>
-
-<p>— Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas,
-qu’on a changé tout cela ? poursuivit Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— Que veux-tu dire ? demanda le ministre.</p>
-
-<p>— Est-ce que tu connais un seul pacha,
-Altesse, un seul préfet, un seul sous-préfet,
-un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit
-manchot ? Ils ont leurs deux bras, Altesse,
-et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras
-pas croire que vous ne volez point. Tu vois
-bien qu’on a changé quelque chose au
-Coran !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le grand vizir venait justement d’instituer,
-à son bénéfice, une taxe secrète de trois
-métalliques par livre de viande vendue chez
-les bouchers de Constantinople. Craignant
-que Nasr’eddine et ses deux complices supposés
-n’en eussent appris quelque chose,
-en apparence par mesure d’indulgence, mais
-en réalité pour qu’il ne comparût point
-devant les oulémas, auxquels le hodja aurait
-pu ébruiter l’affaire, Haydar fit élargir celui-ci,
-lui interdisant toutefois de quitter Constantinople
-avant la fin de l’enquête, qu’il
-comptait bien faire durer plusieurs années,
-jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.</p>
-
-<p>Pour Khaliss et Akif, <i>hamals</i> du marché,
-il leur permit de retourner à Brousse.
-Revenus dans leur demeure, les deux portefaix
-instituèrent un culte domestique en
-faveur de la pierre plate, obscurément
-sculptée, vu qu’elle avait été la plus forte,
-et les avait fait sortir de prison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ
-QU’ON LUI LAISSAIT À CONSTANTINOPLE
-ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE
-DU KHALIFE ET DU CORDONNIER</span></h2>
-
-
-<p>… Haydar, ministre de la septième police,
-avait fait mettre Nasr’eddine en liberté, lui
-interdisant toutefois de quitter Constantinople
-avant la fin de l’enquête, qu’il comptait
-bien faire durer plusieurs années, jusqu’à
-la mort, s’il le fallait, du Padischah.</p>
-
-<p>— Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il.
-Ma bienveillance veut que ce séjour loin de
-ta patrie ne soit point trop pénible à ton
-cœur : souviens-toi que le vendredi, au
-coucher du soleil, les portes de ma demeure
-te seront ouvertes : car j’aime ta conversation.
-Par Allah, oui, en vérité, il m’est
-apparu que tes paroles étaient souvent d’un
-grand sage.</p>
-
-<p>Il ne mentait point autant qu’on le pourrait
-supposer. Outre qu’il jugeait à propos
-de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il
-l’imaginait assez naïf pour rapporter parfois
-jusqu’à ses oreilles, sans y voir de mal, les
-propos qu’il entendrait dans la ville, bien
-qu’il lui eût fait donner tant de coups de
-marteau sur les doigts il s’était pris d’affection
-pour le hodja. Car Haydar était un vrai
-Turc ; encore qu’il fît profession d’espionnage,
-qu’il occupât le plus haut rang dans
-l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût
-naturel d’espionner, d’emprisonner, de pendre
-et de faire administrer des coups de
-marteau dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque
-ces choses sont indispensables au bon gouvernement
-d’un État, et lui valaient
-d’agréables revenus, cependant il avait de la
-bonhomie ; il aimait sincèrement la conversation.</p>
-
-<p>— Entendre, c’est obéir, avait répondu
-Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— Et ne t’inquiète point des moyens de
-pourvoir à ton existence, poursuivit Haydar.
-A ma recommandation, le prieur d’un
-monastère, à Stamboul, te donnera une
-natte pour dormir, ainsi que la nourriture ;
-et par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans
-sont aumôniers.</p>
-
-<p>Le prieur du monastère, où l’on arrive
-par de petites rues que souvent ombragent
-des vignes en berceau, était un grand saint.
-Depuis quarante ans il vivait dans la même
-cellule, sans jamais en sortir, méditant sur
-la gloire et les attributs d’Allah : une cellule
-de dix pieds carrés, sans autres meubles
-qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière,
-un foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des
-cendres, froides depuis quarante ans. Nasr’eddine
-fut ému, mais attristé. Ce n’était pas
-ainsi qu’il concevait la Foi.</p>
-
-<p>— La beauté des choses n’est-elle pas
-aussi une prière ? fit-il. Ne méditerais-tu pas
-mieux devant la Corne d’Or, les collines de
-Scutari, l’eau amère et remuante qui toujours
-a l’air d’être en vie ?</p>
-
-<p>— Pourquoi faire ? répondit le prieur, de
-la voix patiente que prend un maître avec un
-enfant qui ne comprend pas. Regarde cette
-cendre, dans le foyer ? Allah y est, puisqu’il
-est partout : je regarde cette cendre…
-Nasr’eddine, il faut écouter la parole : « Ne
-t’appuie pas à l’arbre, car il séchera ; ne
-t’appuie pas au mur, car il croulera ; ne
-t’appuie pas à l’homme, car il mourra ! »</p>
-
-<p>Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine.
-Son cœur ne pouvait s’y accoutumer. Tous
-les matins il allait se prosterner devant le
-prieur, et faisait avec lui la première prière ;
-puis il sortait pour aller mendier quelques
-métalliques à la porte des musulmans riches
-et pieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Sur le pont de Galata, tout le monde y
-passe… Il est hideux, bossu, tortu, odieux
-aux pieds, insupportable aux navires, qui
-sans cesse le heurtent, et qui s’y blessent.
-Mais pour aller à Stamboul, ou en revenir,
-c’est presque la seule voie, le vieux pont du
-Phanaraki tombant en pourriture. Celui-ci
-ne vaut guère mieux. Ce n’est point toutefois
-qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air
-d’une chose qui n’en peut plus. De chaque
-côté, des pontons le bordent, tout hérissés
-d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes.
-Le pont de Galata est un village, un faubourg
-de l’énorme ville ; il a ses mœurs, ses lois,
-ses indigènes, mendiants, petits commerçants
-et marins, sa race de chiens, qui n’est
-pas la même que celle des autres quartiers
-de Constantinople ; et presque tous les habitants
-de ces quartiers le doivent traverser
-au moins deux fois par jour.</p>
-
-<p>Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux
-qui ne voient pas. Des infirmes étalent leurs
-plaies. Des bateleurs font danser des ours et
-des singes. Des fonctionnaires en redingote,
-coiffés du fez, des fantassins en guenilles,
-quelques Arméniennes à demi voilées, des
-Turques, paquets noirs sous le tcharchaf,
-s’en vont, se croisent, se choquent par milliers
-à la fois. Piétinement de chevaux : cinquante
-houzards repoussent cette foule
-grouillante sur les trottoirs qui craquent ;
-leurs grandes lattes d’acier battent le ventre
-des chevaux, leurs petits yeux plissés de
-Mongols sont braves et durs sous les talpaks.
-Ah ! ils ne vont pourtant ni vers des champs
-de bataille, ni même à des carrousels ou des
-manœuvres. Voici derrière eux le carrosse
-fermé d’une sultane. Ils la conduisent à la
-mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.</p>
-
-<p>Le cortège a passé. Cris encore derrière
-lui. Ce sont vingt portefaix, des hamals
-gigantesques et musculeux. Chacun a sur le
-dos une pierre énorme qui devrait l’écraser
-et qu’il porte à quelque édifice en construction.
-La pierre est appuyée à une espèce de
-bât rembourré de chanvre, doublé de cuir ;
-ils marchent à petits, tout petits pas, courbés
-en deux, la figure à la hauteur des genoux,
-le cou gonflé, les reins saillants ; on ne dirait
-plus des hommes, mais une caravane de
-bêtes monstrueuses, d’animaux tripèdes.
-De chaque côté, c’est la mer couverte de
-bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout
-fumants, cuirassés turcs en ruine, rouillés,
-dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs
-et ventrus ; et des caïques, et des balancelles,
-et des tartanes, des voiles et des cheminées,
-des mâts et des chaudières, des vergues qui
-font des gestes comme pour prier, — et puis
-l’eau, sous toutes ces choses qui dorment ou
-remuent, l’eau tremblotante et vive, comme
-un émail bleu qui se mettrait à fondre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En face, c’est Stamboul qui escalade ses
-collines.</p>
-
-<p>Il est des matins où une brume légère,
-pâle, mouvante, claire, lumineuse, comme
-faite de gouttelettes d’argent vaporisées,
-s’exhale du Bosphore et de la Corne d’Or.
-Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin
-vert suspendu dans le ciel devant un palais
-prestigieux, et des mosquées dont les fondations
-reposent dans les nues : assomption
-miraculeuse, impossibilité dont les yeux
-s’enchantent. Il est des midis où l’air est si
-pur que toutes les pierres, les dalles, les
-ruines, les verdures, les citernes et les rues,
-amoncelées, diverses dans leurs nuances et
-mariées par une grâce mystérieuse, pressées
-et pourtant distinctes, sont comme une
-mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait
-tout l’horizon. Il est des soirs où le soleil
-s’exalte tellement, avant de mourir, que les
-minarets sont tout pénétrés de lumière et
-qu’ils ont l’air de bougies roses transparentes,
-éclairées à l’intérieur par la flamme qui
-brûle au-dessus.</p>
-
-<p>Quand on pénètre dans cette immensité,
-on ne sait plus. Est-ce une cité de temples
-ou de palais, ou bien un village démesuré
-qui tombe en poussière et en pourriture ?</p>
-
-<p>C’est comme si une femme, rentrant d’un
-bal de cour, avait laissé tomber ses joyaux
-dans la boue. On ne démolit jamais rien :
-non ! Seulement on ne fait pas attention si ça
-tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse
-l’hippodrome des empereurs byzantins et
-s’assemble autour du <i>podion</i>. Voilà un vieux
-platane sur lequel la foudre est tombée. Il y
-a des années qu’il est mort, mais son tronc
-n’est pas tout à fait effondré. Alors les bons
-Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.</p>
-
-<p>Tant de bonhomie et d’insouciance, tant
-de traits de bonté, et pourtant toujours cette
-espèce d’inquiétude qui vous étreint le
-cœur, un ennui vague et douloureux semblable
-à ceux de l’adolescence… Il faut longtemps
-pour en découvrir la cause ; mais un
-jour on s’aperçoit que cette foule qui vous
-heurte est toujours virile. Pas une femme
-dans les rues, pas un visage de femme. Ce
-sont des hommes dont le courant toujours
-rude et brutal vous entraîne et vous froisse.
-Alors on comprend brusquement pourquoi
-ce Constantinople magnifique, énorme,
-bruyant, joyeux, si pacifique d’abord en
-apparence, donne à la longue une impression
-formidable et inhumaine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le hodja la subissait sans tout à fait s’en
-rendre compte. Il avait le cœur un peu
-serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer
-dans les rues de Stamboul, gagner le vendredi
-la demeure de Haydar-pacha, mais
-surtout aller rejoindre, dès qu’il sentait
-quelques métalliques noués dans un coin de
-son caftan, les amis qu’il s’était fait au
-kiosque d’Abdul-Medjib, près du tombeau
-de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du
-moins y plane encore.</p>
-
-<p>Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir
-aimé Roxelane. Puis, plein de remords, il
-lui éleva ce turbé : et c’est comme une
-volière où à la place d’oiseaux il n’y aurait
-qu’une tombe et peut-être l’ombre misérable
-et légère de cet enfant qui avait aimé.
-Cette cage charmante n’a pas six mètres de
-large : il faut si peu de place au fantôme
-d’un adolescent dont tout l’univers, tant
-qu’il vécut, fut un lit désiré, un jardin,
-quelques beaux vêtements, et ses armes !
-Ainsi sa dernière demeure est élégante,
-noble, un peu puérile et toute petite, comme
-l’existence même que son destin lui fit.
-Avec un peu de terre cuite couverte d’émaux,
-on a élevé au-dessus de son corps périmé
-quelque chose de si durable et pourtant de
-si fragile que le sentiment vous vient à la
-fois de l’éternité de la mort et de la beauté
-délicate et passagère des mortels. Ce sont
-sur les murailles des rosaces bleues cerclées
-de blanc, puis des feuillages dont on ne voit
-presque plus que ce sont des feuillages,
-harmonieux, transformés — sur un fond vert
-pomme pâle, le vert d’une pomme ayant
-mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les
-parois entre les fenêtres, et ces fenêtres
-mêmes, carrées, sont surmontées du dessin
-de l’ogive orientale tracée par de minces
-ornements blancs et verts sur fond bleu.
-C’est comme si le mort vivait toujours au
-milieu de ses robes d’apparat et de ses
-tapis, suspendus et ressuscités dans une
-matière moins destructible.</p>
-
-<p>Au dehors, il y a une espèce de vieux
-jardin empreint de l’habituelle et délicieuse
-incurie turque. Sous une espèce d’auvent
-ajouré, dont les colonnettes ne sont pas
-plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne,
-contre la porte du tombeau, est ménagée
-tout juste la place d’une sorte de sofa de
-pierre ; et c’est là que l’iman gardien passe
-les bonnes heures du jour. Il élève des
-poules qui caquettent ; au delà des grilles,
-les marchands de pastèques offrent leur
-marchandise que personne jamais n’a l’air
-d’acheter ; et lui, placidement accroupi,
-veille sans y penser sur ce petit tas de poussière,
-qui fut une forme aimante et malheureuse.</p>
-
-<p>Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du
-café, est là tout près, sur la petite place, où
-vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et
-qu’on ne revoit pas ; alors on ne parle
-que de choses indifférentes. Il y vient aussi
-des espions, comme partout : alors on se
-tait. Mais enfin il est des heures où les seuls
-habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine
-a appris à les bien connaître. Il est sûr que
-celui qui vient le plus souvent est un marchand
-de marée : il apporte avec lui une
-odeur d’algues et de poisson frais, et l’on
-distingue parfois des écailles d’argent sur
-son vieux Caftan de drap brun.</p>
-
-<p>Il doit y avoir aussi un confiseur, car le
-tablier de cuir de celui-là est tout empesé
-de sucre fondu ; et des officiers aux tuniques
-très râpées, et des Turcs presque riches :
-leurs stamboulines sont très propres, leurs
-babouches fines, et leur fez, de première
-qualité, est toujours repassé de frais. Nasr’eddine
-suppose que ce sont des propriétaires
-du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup
-d’eux, il a trop à faire déjà de retenir
-dans sa mémoire les paroles de celui qui
-parle et de fixer ses traits qui sont si fins et
-si mobiles, ses gestes si vifs et pourtant si
-contenus. Il éprouve à le voir le même
-plaisir que dans son enfance à regarder les
-grandes personnes quand elles parlaient de
-choses qu’il ne comprenait pas, avec des
-mots inconnus, mais où se devinaient de la
-gaieté, de l’ardeur ou de l’amour.</p>
-
-<p>Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie.
-Il porte un dolman bleu dont les boutons
-de cuivre ne sont pas très bien astiqués,
-et aux manches les espèces de chevrons qui
-sont dans l’armée turque l’insigne des grades.
-Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête
-d’une compagnie : on le voit au café presque
-tous les jours depuis le midi jusqu’au soir ;
-et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes
-croisées, durant de longues heures, il a pris
-vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied
-à un guerrier. Quand il ne parle pas, sa
-bonne figure ronde paraît toute terne et bien
-niaise ; mais s’il ouvre la bouche, le coin de
-ses lèvres a mille petits plis qui ne sont
-jamais les mêmes et disent des choses différentes ;
-ses petits yeux noirs éclatent tout à
-coup de malignité comme ceux d’un vieux
-corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes
-levées, renversées, dressées, des signes qui
-sont un langage. Il y a aussi, parmi les auditeurs,
-un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent
-en s’émerveillant, car ils savent au fond,
-bien qu’ils se refusent à l’avouer, qu’il n’est
-que les Turcs dans ce pays d’Orient pour
-avoir de l’esprit. Les Grecs ont la logique du
-discours, les Arméniens la science du calcul
-et des affaires ; mais ils ne savent ce que
-c’est que de changer les mots en images,
-d’en prolonger le sens par la manière dont
-on les place, d’en faire des symboles vivants
-au lieu de signes usés. Mais peut-être dédaignent-ils
-cet art en même temps qu’ils en
-jouissent ; et ils ont alors ce plaisir de riche :
-de mépriser tout en s’amusant.</p>
-
-<p>Parfois on voyait s’arrêter des touristes
-européens venus pour visiter le turbé. Il y
-avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient
-fort pieusement tout ce que le guide
-ordonne de regarder. Il y avait des Allemands,
-généralement habillés de vert et
-portant derrière leur chapeau un petit blaireau
-tout en poils, pareil à celui dont usent
-les barbiers dans leur boutique : ils prenaient
-des airs de seigneurs, et se faisaient
-donner des chaises, mais consultaient un
-petit livre rouge, fiers d’être bien sûrs de ne
-point payer leur café plus cher que le prix.
-Il y avait aussi des Français.</p>
-
-<p>Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions
-littéraires, d’après les meilleurs auteurs ;
-et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient
-de boire leur tasse accroupis à l’orientale,
-les pieds sous leurs fesses ; mais, le
-temps d’un cri, oubliant leur littérature,
-ils recommençaient de parler entre eux de
-leurs souvenirs parisiens, et bientôt ressentaient
-dans les cuisses des crampes douloureuses.
-Alors ils se remettaient debout,
-en souriant d’un air contraint ; puis, par esprit
-de sociabilité, autant que pour la littérature,
-essayaient de dire à ces Turcs des choses
-polies, principalement au capitaine Réchad,
-qui entend quelques mots de leur langue. Il
-y avait souvent des dames, et celui qui prétendait
-leur parler avec le plus d’assurance
-concluait ordinairement, comme on se levait :</p>
-
-<p>— Ils vivent encore comme au temps des
-Mille et une Nuits !</p>
-
-<p>— Machallah ! comme au temps des Mille
-et une Nuits ! dit Réchad, traduisant encore
-une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient :
-« Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad,
-qu’est-ce qu’il a dit ? » Il n’y a plus de Mille
-et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent
-chez nous, il n’y saurait demeurer odeur des
-Mille et une Nuits, pas plus que de crocodiles
-dans les rivières où ils font passer leurs
-bateaux à vapeur ! Et c’est ce qu’on a bien
-vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la
-mer et qui pourtant n’est point encore tout
-à fait à eux.</p>
-
-<p>— Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine,
-que tes histoires sont véridiques et
-merveilleuses.</p>
-
-<p>— Écoutez donc, ô vous tous ! fit Réchad.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête
-du hodja et des autres écoutants, une cigogne
-avait l’air d’écouter aussi.</p>
-
-
-<p class="c">HISTOIRE ÉDIFIANTE
-DU KHALIFE ET DU CORDONNIER</p>
-
-<p>… Sachez d’abord qu’il est un pays que,
-de même que celui-ci, les infidèles n’ont
-encore tout à fait pris aux vrais croyants, et
-le souverain qu’Allah lui a donné, je l’appellerai
-un khalife, pour que vous ne le reconnaissiez
-point, et que je puisse conter ce
-conte véritable avec plus de liberté. Toutefois
-ces infidèles, étant insatiables, y sont
-entrés sous prétexte de nous prêter de
-l’argent, et nous avons mangé l’argent, et
-ils ont envoyé des soldats pour réclamer
-l’argent, et nous n’avons pas mangé les soldats,
-mais ces soldats nous ont un peu
-battus ; et alors, derrière les soldats, il est
-venu un résident, un homme sans barbe,
-avec une figure très propre, comme s’il se
-faisait raser tous les quarts d’heure, et toutes
-les fois qu’il dit : « Je veux ! » le khalife soupire :
-« Il n’y a pas d’inconvénients,
-j’ordonne ! » Et on appelle ça un protectorat.</p>
-
-<p>Et pendant que les musulmans multiplient
-les prières, les infidèles multiplient les chemins
-de fer ; et quand ils partent en guerre,
-ils nous disent : « Paye donc, mon cher ! »
-Et quand nous disons : « C’est cher ! » ils
-répondent : « C’est votre affaire ! » Et ainsi
-les Roumis prospèrent, quand pour nous la
-vie est amère.</p>
-
-<p>Il y avait toutefois un Roumi qui ne prospérait
-point, parce que, jusqu’à ce jour, la
-prospérité n’avait pas été écrite pour lui au
-registre où tout est écrit ; et, selon les gens,
-c’était un cordonnier qui se nommait Martin,
-venu d’une ville d’où partent beaucoup de
-navires, et qu’ils appellent Marseille. Tant
-d’heures et tant d’heures, il travaillait dans
-son échoppe de la rue Bab-Azoun ! Il martelait
-avec son marteau, il aiguillait avec son
-aiguille, il poissait avec sa poix ; mais il
-avait autour de lui plus de vieux souliers
-que d’escarpins neufs, et bien souvent on
-n’eût trouvé dans ses poches ni medjidiehs
-d’argent fin, ni livres d’or d’Égypte, ni
-boukoufas de bon poids, ni même une mauvaise
-piastre de quatre sous, ni argent, je
-dis, ni odeur d’argent ; et pour de l’or, il
-n’en voyait que dans les cheveux de sa
-femme.</p>
-
-<p>Car lorsqu’il plongeait son front dans la
-chevelure de cette favorisée du ciel, ouallahi !
-c’était comme s’il se promenait dans une
-mine d’or ; et la face de cette créature divine
-était comme la lune à son quatorzième jour,
-et ses deux mains comme des lis, et ses seins
-comme deux coupoles de marbre blanc terminées
-par des pointes de cuivre rouge, et
-tout son corps comme un océan de désirs.
-Et quand il avait pris sa joie avec elle, la
-nuit, après avoir mangé du pain et des
-oignons, il laissait aller sa tête près de cette
-tête lumineuse, et il se disait : « Où est ma
-chance, où est ma chance ? Il faut que je
-trouve ma chance pour que je vête, pour
-que j’honore, pour que je couronne de diamants
-une femme qui mérite des diamants,
-pour que je rende lisses et pures ses mains
-qui viennent de récurer un chaudron ! » Il
-s’endormait en y pensant, il y pensait encore
-le matin, à son réveil, il inventait mille
-moyens d’amasser une grosse somme
-d’argent, car c’était un homme d’esprit très
-actif, comme la plupart de ceux qui tirent
-l’alène : et il ne trouvait rien, car, ainsi que
-le dit un proverbe très sage : « Pour faire
-de l’or, il faut beaucoup d’argent. »</p>
-
-<p>Mais Allah fait ce qu’il veut, Allah est
-tout-puissant. Il avait décidé, dès le jour de
-la création du monde, qu’un âne mâle se
-prendrait d’une fantaisie scandaleuse pour
-une ânesse, non loin de la boutique du cordonnier,
-juste un jour où le khalife passait
-par la rue Bab-Azoun, avec tout son cortège,
-le khalife dans sa belle voiture incarnadine
-et or, son vizir Osman-ben-Hakem et sa
-suite d’Anglais coiffés du fez des croyants — maudits
-soient ces réprouvés ! — C’était une
-belle ânesse et un bien plus bel âne. L’ânesse
-s’ébrouait entre ses deux couffins très lourds,
-l’âne marchait sur deux pieds seulement,
-comme un seigneur très fier, en chantant
-d’une fort belle voix ; et les marchands de
-poissons frits, les femmes qui cuisent les
-galettes de mil, l’homme qui danse en tenant
-un bâton en équilibre sur son derrière, tous
-ceux qui vivent dans la rue, vendent, mangent,
-boivent, dorment, rient, pleurent,
-meurent dans la rue, béaient, criaient,
-s’attroupaient, devant cet âne et cette
-ânesse possédés du diable.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi la cordonnière sortit de
-la boutique du cordonnier, et le khalife vit
-la cordonnière.</p>
-
-<p>Une rose blanche teintée de rose et un
-insecte vert qui lui mange le cœur : tel
-chacun de ses yeux dans sa face vermeille,
-ô hodja ! Et tu connais aussi, d’après ce que
-j’ai entendu de tes malheurs, les statues que
-les Grecs incirconcis ont taillées dans un
-marbre un peu rose ; ils y mettaient des
-yeux d’émeraude, et quand on les tire des
-ruines, elles ont l’air encore pâmées mais
-déjà tristes, comme si on venait de faire fuir
-le genni qui depuis des siècles jouissait de
-leur corps dans la solitude. Telle apparut
-la cordonnière, et le khalife fut ému à la
-limite de l’émotion, et son cœur s’agita dans
-sa poitrine comme un cygne tumultueux
-qui va s’envoler :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Tu es venue de bien loin pour éclairer cet
-empire, ô étrangère, et ta beauté illustre ta
-robe pauvre comme le soleil change un tourbillon
-de sable en une tour de diamants.</i></p>
-
-<p><i>Et je ne te connaissais pas avant cette
-heure, et je te connais maintenant comme si
-tu avais dormi, enfant, avec moi, dans le
-même berceau. Ma vie est ta vie ! Est-ce qu’il
-y a d’autres femmes au monde ? Je ne le sais
-plus ! Je te préfère !</i></p>
-
-<p><i>Sont-ce des grêlons tombés du ciel, ou bien
-tes dents ? L’horizon tout entier du couchant,
-ou ta chevelure ? Il n’est plus que toi, il n’est
-plus que toi !</i></p>
-
-<p><i>J’ai connu des Hindoues, que je croyais
-les plus belles de la terre, et leurs deux
-hanches s’élargissaient, harmonieuses, comme
-les cornes d’un oryx. Mais je t’aime mieux,
-toi claire et pâle, avec ta croupe plus droite,
-et la fierté de tes bras blancs.</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tels sont les vers que le khalife improvisa
-pour célébrer son grand amour, et ils
-demeureront à jamais, si Allah le veut !
-Mais si le khalife vit la cordonnière, la
-cordonnière vit très mal le khalife, parce
-que l’âne l’intéressait davantage.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je ferai venir cet artisan, dit le khalife
-au vizir Osman-ben-Hakem, et je lui donnerai
-la somme qu’il voudra pour divorcer.</p>
-
-<p>— O ! khalife, répondit le vizir, tu n’achèteras
-pas cette femme à son époux. Elle te
-coûterait trop cher !</p>
-
-<p>— Elle me coûterait, dit le khalife, mille
-livres turques.</p>
-
-<p>— Elle te coûterait ton empire !</p>
-
-<p>Et comme le khalife ne comprenait pas
-encore, il continua :</p>
-
-<p>— Elle te coûterait ton empire, à cause
-des Anglais. Ils ont lu, dans un livre qu’ils
-nomment la Bible, que le grand Daoud, père
-du grand Soliman, lui-même fut blâmable
-pour avoir fait à peu de chose près ce que tu
-veux faire, à la femme d’Ouriah, capitaine
-des gardes. Ils ont inventé une vertu qui n’est
-pas notre vertu, qui n’est la vertu d’aucun
-autre peuple : et c’est qu’il ne faut jamais
-être amoureux de telle sorte qu’il en soit
-parlé dans les journaux.</p>
-
-<p>Alors, le nez du khalife fut gonflé par la
-colère noire, et il cria :</p>
-
-<p>— Si tu ne fais pas en sorte que cette
-femme entre dans mon palais, sans que je
-perde mon empire, je te ferai accuser par
-les Roumis d’un crime qu’ils ne pardonnent
-jamais, et qu’ils appellent le patriotisme !
-Et ils t’enverront à Koweït, où tu mourras
-sous les moustiques et les puces !</p>
-
-<p>— Entendre, c’est obéir, dit Osman.</p>
-
-<p>Mais il ne savait comment obéir, et son
-âme était secouée de crainte dans sa chair
-comme un arbre qu’on déracine. C’est pourquoi
-il rentra chez lui avec un front obscur
-et dit à sa femme Aneïsa :</p>
-
-<p>— Hâtons-nous de vendre en cachette
-tout ce que nous possédons, et de l’envoyer
-à Théotokopoulo, Grec d’Athènes et marchand
-d’argent. Car la disgrâce est sur moi
-et il nous faut prendre la fuite, sinon je serai
-transporté sur un navire à Koweït, où je
-mourrai sous les moustiques et les puces.</p>
-
-<p>— O mon maître, dit Aneïsa, mange
-d’abord ces confitures de roses, que j’ai
-préparées moi-même, ces boulettes de chair
-d’agneau et ces excellents <i>kébabs</i> ; et ensuite,
-je t’écouterai, si tu daignes te confier à ta
-servante.</p>
-
-<p>Et lorsqu’il eut bu et mangé, il parla, et
-sa femme lui donna un conseil d’entre les
-conseils.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est sur ce conseil que, le lendemain, le
-vizir alla, en grande pompe, vers la rue
-Bab-Azoun, et dix-huit de ses officiers et de
-ses serviteurs le suivaient, et tous étaient à
-cheval, sur des chevaux qui bondissaient
-comme des faons. Et le peuple disait : « Où
-va-t-il, cet Osman, lumière du khalife ? »
-Tous furent bien étonnés quand ils virent
-qu’il descendait devant la boutique du cordonnier.</p>
-
-<p>— Cordonnier, dit le vizir, cordonnier,
-mes bottes me font mal. Or çà, donne-moi
-une paire de bottes, et dépêche, dépêche,
-dépêche !…</p>
-
-<p>Le pauvre homme essuyait ses mains
-toutes noircies sur son tablier vert. Quelles
-chaussures, quelles chaussures étaient dans
-sa pauvre échoppe dignes d’un si grand
-seigneur ! Il ne savait pas, mais Allah est
-plus savant. Et sa bénédiction lui inspira de
-demander à sa femme les bottes qu’un seigneur
-français n’était jamais venu chercher,
-faute d’argent.</p>
-
-<p>Et sa femme chaussa les bottes au vizir
-en appuyant le pied de ce personnage exalté
-sur son propre genou rond. Son cœur battait
-un peu vite, elle ne songeait pas à sa beauté.
-Elle se disait : « Elles n’iront pas, elles
-n’iront pas ! »</p>
-
-<p>Mais le vizir cria, d’un air émerveillé :</p>
-
-<p>— Ah ! quelles bottes, quelles bottes,
-quelles bottes !</p>
-
-<p>Et tous ses serviteurs et ses officiers répétèrent
-autour de lui :</p>
-
-<p>— Ah ! quelles bottes ! Ah ! quelles bottes !</p>
-
-<p>L’un disait : « Elles ne sont pas sottes ! »
-Un autre : « Si belles, au bas d’une culotte ! »
-Un autre : « Trop belles pour fouler la
-crotte ! » Un autre : « Chausse-les vite,
-après ça, trotte, trotte et trotte ! » Et tous
-reprenaient en chœur :</p>
-
-<p>— Ah ! quelles bottes ! quelles bottes !
-quelles bottes !</p>
-
-<p>Le vizir jeta cinq livres turques sur l’établi,
-cinq livres ! Puis il sortit, et le cordonnier
-lui mit cette botte, cette chère botte, dans
-l’étrier d’acier, tandis que tous autour de
-lui, remontaient sur leurs chevaux pareils à
-des faons. Les gens stupéfaits disaient :</p>
-
-<p>— Son Excellence le vizir habille ses pieds
-sacrés chez notre ami Martin. Martin est
-grand ! Il paraît que Martin travaille le cuir
-comme un artiste. Ouallahi ! On apprend tous
-les jours !</p>
-
-<p>A compter de ce moment, l’échoppe
-devint le rendez-vous du beau monde, et le
-cordonnier était heureux, sans désirer davantage,
-de voir quelques écus blancs s’empiler
-au fond d’un coffre. Mais il vit arriver certain
-jour un capitaine de police.</p>
-
-<p>— Cordonnier, dit le capitaine de police
-d’une voix tonnante, cordonnier ! Est-ce toi
-qui as fourni une paire de bottes à Son Excellence
-le vizir ?</p>
-
-<p>Alors, l’âme du cordonnier fut saisie
-d’épouvante, parce qu’il pensait, comme
-beaucoup d’autres personnes, que les gens
-de police ne se dérangent jamais pour le
-bien des pauvres.</p>
-
-<p>— Oui, dit-il en tremblant.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est toi ! Ah ! c’est toi ! Eh bien,
-Son Altesse le khalife — la bénédiction sur
-lui ! — te mande en sa présence. Allons,
-dépêche !</p>
-
-<p>Alors, le cordonnier jeta un regard sur
-son tablier sale et ses mains noires et
-dit :</p>
-
-<p>— O noble capitaine de police, je ne suis
-pas en état de me présenter devant un si
-grand prince. Laisse-moi au moins changer de
-vêtements. Considère l’indignité de ceux-ci.</p>
-
-<p>— Ça ne fait rien, viens comme ça, viens
-comme ça !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Quand le cordonnier se trouva devant
-le khalife, il tremblait de tous ses membres,
-et, après s’être incliné très bas, il attendit sa
-destinée dans la terreur.</p>
-
-<p>— Est-ce bien toi, dit le khalife, qui as fait
-des bottes à Osman-ben-Hakem, mon serviteur
-que voici ?</p>
-
-<p>— Hélas ! répondit-il, c’est moi-même !</p>
-
-<p>— Ah ! quelles bottes ! Ah ! quelles bottes !
-dit le khalife. O prince des cordonniers,
-poète de la chaussure, roi du cuir, empereur
-des semelles ! Et comment as-tu osé vêtir
-les viles extrémités de mes sujets sans offrir
-d’abord les prémices de ton génie à mes
-pieds augustes ? Je veux douze paires de
-bottes. Dépêche, dépêche !</p>
-
-<p>Alors, le cordonnier, émerveillé à la limite
-de l’émerveillement, se pencha vers les pieds
-augustes ; et il s’agenouilla, et il calcula, et
-il prit mesure avec sa mesure, et il écrivit
-avec son calame, que les Roumis appellent
-un crayon.</p>
-
-<p>— Quelle grâce ! quelle grâce ! dit le
-khalife. Quelle douceur dans les mains,
-quelle rapidité dans la cogitation, quelle
-prestesse dans les mouvements ! En vérité,
-tu as excellé. O maître des maîtres, sultan
-du maroquin, empereur du veau et de la
-chèvre, tireur d’alène incomparable, ferais-tu
-bien des souliers pour mes dix mille soldats,
-mon armée entière, invincible et déguenillée ?</p>
-
-<p>— Il faut du cuir, Altesse, il faut du cuir,
-bredouilla le pauvre cordonnier, il faut
-acheter des milliers de livres de cuir, et
-ton serviteur ne possède que quelques
-misérables piastres.</p>
-
-<p>— N’est-ce que cela ! dit le khalife. Qu’on
-lui compte trente mille livres d’or, qu’on lui
-prête les ouvriers de nos arsenaux, qu’on
-lui donne le palais de notre ancien vizir
-Abdallah-ben-Ismaïl, que nous mîmes en
-prison pour faire plaisir aux Anglais, nos
-nobles amis. Et nous le nommons pacha,
-afin qu’on tremble et qu’on obéisse !</p>
-
-<p>Et le cordonnier, devenu Martin-pacha,
-s’exclama de toute son âme :</p>
-
-<p>— Vraiment, vraiment, c’est comme dans
-les <i>Mille et une Nuits</i> !</p>
-
-<p>Et le vizir répondit :</p>
-
-<p>— Inchallah ! C’est ce qu’a voulu le khalife
-notre maître, qui égale Haroun-al-Raschid.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voilà comment le cordonnier fut métamorphosé
-à la minute en un seigneur
-pacha, fournisseur des armées de Son
-Altesse le khalife, riche, glorieux, égal des
-premiers parmi les premiers. Et la femme
-du cordonnier devint la plus belle dame
-d’entre les belles dames, et son extérieur
-devint digne de son intérieur, j’entends son
-corps miraculeux, et elle fut invitée au
-prochain bal de la cour, avec son mari,
-fournisseur opulent, pacha magnifique. Et
-c’était ce que Son Altesse le khalife, conseillé
-par le vizir Osman-ben-Hakem, avait voulu,
-dans l’astuce de sa générosité, allumée par
-le feu de ses désirs.</p>
-
-<p>Ainsi arriva, au bal de la cour, l’épouse
-délectable du cordonnier, vêtue d’une robe
-de soie lamée d’or, montrant sa gorge, la
-fausse impudique ! sa gorge où frémissaient
-deux colombes vivantes ; et les perles de son
-collier avaient l’air d’éclairer son cou,
-comme les lampes mystérieuses que les
-chrétiens savent allumer éclairent, la nuit,
-les pierres des routes en les rendant blondes.</p>
-
-<p>Or, le khalife, après qu’elle lui eut été
-présentée, ayant décidé que le moment était
-venu d’accomplir ce qu’il avait souhaité
-d’accomplir, l’emmena dans une chambre
-où tout était préparé pour ses desseins, car
-il était seul avec elle, et la lumière était
-mystérieuse, et la fraîcheur insidieuse, et la
-musique voluptueuse, et la couche très
-moelleuse. Et, ne contenant plus les mouvements
-de son cœur et de ses mains, il enlaça
-très ardemment le col de la divine cordonnière,
-en disant :</p>
-
-<p>— <i>J’ai donné tout ce que je pouvais donner
-pour t’avoir, ô miraculeuse, et ce que j’ai
-donné ne vaut un ongle de tes orteils.</i></p>
-
-<p><i>Un seul pas de tes pieds, sous ta robe souple,
-me brûle, me brûle ! Mais ton corps est toute
-la mer, et que je m’y noie enfin pour me
-rafraîchir !</i></p>
-
-<p>Mais elle se dégagea avec un grand cri,
-car les femmes de Roumis prétendent quelquefois
-se garder elles-mêmes, quand leurs
-époux ne les gardent pas, ce qui est plus
-incompréhensible que tout ce qui est incompréhensible,
-et plus bête que tout ce qui est
-bête ; et elle s’enfuit, les cheveux déliés sur
-ses épaules nues, jusque dans la salle où
-était son mari, Martin-pacha, cordonnier
-magnifique.</p>
-
-<p>Et le cordonnier vit sa chance, telle que
-la lui offrait le Rétributeur, et s’écria :</p>
-
-<p>— Ah ! c’est comme ça ! Ah ! c’est comme
-ça ! Et tu veux faire à ma femme, ô khalife,
-ce que fit le grand Daoud à la femme
-d’Ouriah, capitaine des gardes ! Et c’est
-pour ça que tu m’as donné trente mille
-livres, et un palais, et du cuir ! Mais tu
-n’auras pas ma femme, et je garde les trente
-mille livres, je vends le cuir, je vends le
-palais, et je te quitte : car tu n’oseras rien
-dire, à cause des Anglais qui parleraient de
-ton histoire dans les journaux, pour que tu
-ne sois plus un khalife, et que tu deviennes
-rien du tout, dans une île de rien du tout !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Voilà comment, ô mes amis, conclut
-Réchad, le cordonnier s’en retourna vers la
-ville que l’on nomme Marseille, avec son
-pachalik, ses trente mille livres d’or, l’argent
-de son palais, et sa femme avec qui le
-khalife — la bénédiction sur lui — n’avait
-pas eu ses joies. Et ceci vous prouve que le
-temps des <i>Mille et une Nuits</i> est passé, car,
-au temps des <i>Mille et une Nuits</i>, le cordonnier
-aurait été cocu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-<span class="small">COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU PAR
-LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME POLICE
-ET DE LA PRUDENCE DE SES DISCOURS</span></h2>
-
-
-<p>Tous les vendredis, au coucher du soleil,
-Nasr’eddine allait présenter ses devoirs,
-ainsi qu’il lui avait été commandé, au ministre
-de la septième police.</p>
-
-<p>Le <i>konak</i> d’Haydar-pacha est un vieux
-palais de bois, peint en blanc, sur la rive
-européenne du Bosphore. Du côté de la mer,
-sa charpente ajourée lui donne l’air d’une
-corbeille suspendue au-dessus des eaux,
-qui montent presque à la hauteur de son
-pavé de marbre. Même au plus cuisant des
-chaleurs de l’été on y respire une fraîcheur
-voluptueuse ; et dans cette grande
-salle où Haydar recevait ses hôtes, et leur
-offrait le repas du soir, on ne voyait aucun
-meuble qu’une table ronde très basse, des
-coussins et des tapis : des tapis sur la muraille,
-des tapis sur de larges sofas, au pied des
-murailles. Le soir tombait peu à peu sur le
-Bosphore et sur un beau parc assez sauvage,
-qui sur trois côtés fait le tour du konak.
-C’était une heure hésitante et délicieuse où
-se mêlaient parfois la clarté du crépuscule
-et celle de la lune, pleine ou dans l’un de
-ses quartiers ; et l’on distinguait, dans ces
-lueurs changeantes, à travers les barreaux
-de ce palais translucide, des arbres encore
-verts, des kiosques, des pelouses, des fleurs,
-des allées tournoyantes, étroites, incrustées
-de petits cailloux blancs et noirs qui dessinent
-des palmettes et des rosaces.</p>
-
-<p>Des serviteurs nombreux, qui s’agitaient
-en silence, finissaient par apporter les candélabres.
-Alors Haydar priait d’un geste
-ses invités, assis jusque-là autour de lui sur
-les sofas, de prendre place autour de la
-table.</p>
-
-<p>Depuis longtemps on avait fait passer les
-confitures de roses dans un vase d’argent où
-chacun puise à son tour une petite cuillerée,
-en se servant de la même cuiller. Une fois
-le repas commencé, les convives se servaient
-eux-mêmes, allongeant la main vers le plat,
-tels des soldats ayant tous les mêmes droits,
-assis autour des marmites ; mais les mets
-étaient nombreux, longuement et savamment
-cuits, les viandes harmonieusement
-mariées à des légumes, aubergines et courgettes ;
-et l’on mangeait d’abord sans parler,
-saluant quand le maître de la maison, pour
-vous faire honneur, vous passait, de sa main
-droite, un morceau de choix. Telle était la
-généreuse hospitalité du ministre de la septième
-police. Pas plus qu’un scribe ne se
-souvient en rentrant chez lui des fastidieuses
-écritures qui furent sa besogne de jour, il
-ne se souvenait des heures qu’il avait consacrées
-à bâtonner, à tourmenter, à pendre.
-Sa figure respirait la plus sincère bienveillance,
-les plus douces vertus. Peut-être un
-jour devrait-il faire assassiner ceux qu’il
-recevait ; en attendant il les aimait véritablement
-de tout son cœur. Cela ne l’empêchait
-point d’avoir de la mémoire en les
-écoutant.</p>
-
-<p>Il passait là beaucoup de gens qu’on ne
-revoyait point : c’est que leur intérêt était
-épuisé. D’autres étaient des commensaux
-réguliers : généralement des espions. Nasr’eddine
-reconnut bientôt qu’ils appartenaient
-à deux catégories : ceux qui recevaient une
-solde de Sa Majesté, et ceux au contraire
-qu’on invitait à titre d’amis désintéressés,
-dans l’espérance qu’ils révéleraient gratuitement,
-et sans y voir aucun mal, des
-choses utiles à connaître : « Par Allah,
-songea Nasr’eddine, voilà qui va bien ! Je
-ne me tairai point : cela serait discourtois.
-Mais je ne parlerai que de mes ennemis, ou
-des astres ! » Dans cette seconde catégorie il
-y avait des Turcs, des marchands grecs de
-Beyrouth et de Smyrne, et presque toutes
-les semaines le révérend John Feathercock,
-missionnaire anglican venu de sa patrie
-tout exprès pour évangéliser les mahométans.
-C’était aussi, il ne le cachait point,
-pour laisser à ses compatriotes le temps
-d’oublier que sa femme, Mrs Feathercock,
-n’avait point mis dans sa conduite toute la
-réserve qui convient à l’épouse d’un homme
-d’église : en fait, il n’y avait point six mois
-que le révérend était divorcé. C’était un
-homme ingénu ; rien au monde ne l’aurait
-persuadé qu’on pût penser autrement qu’il
-avait appris à penser : c’est dire qu’il ne
-pensait point, et s’en trouvait mieux ; nul
-souci de la sorte ne venait troubler l’ardeur
-de ses efforts évangéliques. De plus il était
-chaste, bien que concupiscent. Il comptait
-trouver chez Haydar, sans commettre le
-péché, des occasions de se renseigner sur
-des sensualités qu’il ignorait, mais dont les
-Orientaux ont approfondi l’art impur et mystérieux.
-Un jour il amena la baronne Bourcier.
-Celle-ci lui fut reconnaissante d’avoir
-bien voulu l’accompagner : M. de Saint-Ephrem,
-encore que très accueillant d’ordinaire
-aux désirs de son amie, redoutait un
-peu, sans l’avouer explicitement, la maison
-de Haydar. Il s’en excusait vis-à-vis de lui-même
-en se donnant pour raison qu’elle
-passait pour assez mal fréquentée. La vérité
-est que le ministre de la septième police lui
-avait paru d’une perspicacité importune :
-ceci prouve que ce jeune homme, bien que
-trop enclin à la littérature, n’était pas dénué
-de sens commun. La baronne, au contraire,
-se sentait dévorée de curiosité : n’était-ce
-point une acquisition nécessaire à ses souvenirs
-orientaux que d’avoir, de ses yeux,
-vu le chef des espions de Sa Majesté, de
-s’être entretenue avec lui, et de le pouvoir
-dire ? Elle s’était donc précipitée sur l’offre
-que M. Feathercock lui fit de l’introduire
-chez le pacha, regrettant seulement d’être
-aussi mal préparée à la chance qui se présentait.
-Nos écrivains d’Occident, surtout
-ceux de France, ont trop généralement
-négligé de traiter la psychologie de la police
-politique. Ses principes sont épars dans les
-dix-huit volumes des <i>Archives de la Bastille</i>,
-patiemment colligés par l’excellent François
-Ravaisson, mais la lecture en est ardue : enfin
-il est déplorable que Fouché n’ait point
-laissé de mémoires. Presque seul, Stendhal
-a effleuré le sujet, mais insuffisamment : du
-reste, cet auteur est vulgarisé, on le trouve
-dans toutes les mains : cela ne distinguerait
-point de penser comme lui. La baronne
-avait demandé à M. de Saint-Ephrem s’il ne
-pouvait lui communiquer, confidentiellement,
-quelques dépêches de l’ambassade sur
-les coutumes et errements de l’espionnage
-turc. Malheureusement ce jeune diplomate
-ici la déçut : l’ambassade dédaignait d’envisager
-cet aspect de la politique ottomane.
-Seul le consul, un homme bizarre, s’en était
-parfois préoccupé ; mais M. de Saint-Ephrem
-n’entretenait avec lui que des rapports distants
-et officiels ; les consuls ne sauraient
-être considérés comme appartenant véritablement
-à la carrière.</p>
-
-<p>Dans les premiers moments la baronne
-ne reconnut point Nasr’eddine. On ne saurait
-s’en étonner : son apparence avait
-changé, il n’était plus ce misérable aux
-mains liées, au turban sale, au caftan
-déchiré, aux traits souillés par la poussière
-de la route. Un sarik de mousseline immaculée
-s’enlaçait autour de son fez. L’hirca aux
-manches pendantes qui remplaçait son caftan
-provenait, il est vrai, de la boutique d’un
-fripier arménien, mais ce vêtement était
-propre. Enfin la sérénité était revenue sur
-son visage, il semblait un autre homme. Et
-puis, comment la baronne se fût-elle attendue
-à le trouver en liberté, et dans ce milieu ?</p>
-
-<p>La mémoire de Nasr’eddine avait de meilleures
-raisons d’être fidèle : la baronne était
-une étrangère, et telle qu’il en avait rencontré
-bien peu ; son souvenir était lié à
-celui de son infortune et de sa soif désaltérée.
-Il lui fit donc le salut habituel, la
-main sur son cœur, puis aux lèvres et au
-front, et la regarda attentivement, avec un
-bon sourire candide. Ce fut alors que la
-baronne se rappela : c’était lui, le prisonnier
-qu’on traînait sur la route de Brousse à
-Moudania ! Mais comment se pouvait-il faire
-que les zaptiés eussent lâché leur proie,
-quel concours de circonstances avait conduit
-sous le toit du grand maître de l’espionnage,
-où il semblait accueilli avec faveur,
-cet homme qu’elle avait vu traiter comme
-un dangereux coupable ? Elle soupçonna
-quelque obscure combinaison qui aurait
-transformé ce suspect en un discret informateur
-du Padischah. Cela n’amoindrit point
-d’ailleurs la sympathie qu’elle était prête à
-lui témoigner : celle-ci n’avait rien à voir
-avec la morale, elle n’avait pour cause que
-la satisfaction de s’imaginer un mystère
-que la baronne goûterait peut-être le plaisir
-de pénétrer — un mystère de politique et de
-police, quelque chose de délicieusement
-oriental !</p>
-
-<p>Elle fit donc au hodja une inclination de
-tête délicate, bien que réservée, un salut qui
-ne niait point qu’il n’était pas pour elle un
-inconnu, et toutefois ne l’engageait pour le
-moment à rien. Nasr’eddine y répondit par
-un nouveau sourire — et voilà pour eux,
-jusqu’au jour qu’Allah marquerait, mais
-que la baronne se promit de préparer.
-Haydar lui offrit une tasse de café, qu’elle
-prit, une cigarette, qu’elle refusa, et la conversation
-continua.</p>
-
-<p>Haydar recevait ce jour-là quelques officiers
-soupçonnés de penser mal à l’égard du
-Padischah. Le ministre, qui les tenait pour
-des imbéciles, leur réservait un accueil particulièrement
-flatteur. La plupart avaient terminé
-leurs études en Allemagne et se considéraient
-comme de grands stratèges. Sans
-jamais médire de Sa Majesté — car, au contraire
-du révérend, ils connaissaient le prix
-de la discrétion — ils déploraient la longue
-paix où le Padischah maintenait son Empire,
-et l’équilibre qu’il entendait garder entre
-les puissances d’Occident. Ils souhaitaient
-une alliance qui, donnant à la Turquie un
-appui vigoureux, lui permettrait de venger
-de séculaires humiliations. Enfin, ils rêvaient
-de guerre.</p>
-
-<p>« C’est ici, pensa Nasr’eddine, le moment
-de parler sans me compromettre. »</p>
-
-<p>— Il faut faire attention, dit-il. Par Allah !
-il faut faire attention ! La guerre ne convient
-pas à tout le monde. Voici ce qu’il advint
-jadis à Souléiman-ben-Agha, qui fut, quelques
-générations avant moi, hodja dans la
-ville de Brousse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« On dit qu’il était fort savant ; on dit qu’il
-avait aussi l’âme simple…</p>
-
-<p>— Toi-même, Nasr’eddine ?… interrompit
-Haydar en souriant.</p>
-
-<p>— Moi, fit Nasr’eddine, je ne suis qu’un
-homme plein d’imperfections et bien ignorant :
-ce Souléiman était un saint ! Il expliquait
-la loi avec tant de clarté qu’on croyait
-entendre le Prophète lui-même, — loué son
-nom ! — mais, au moment de juger, il lui
-arrivait de s’endormir, et il ne se réveillait
-que pour conter une histoire, qui n’avait
-rien de commun avec le sens commun ni
-avec la cause. Si les plaideurs alors murmuraient :
-« Mais le cas, ô Souléiman, tu
-as oublié le cas ! » il les regardait d’un air
-étonné, puis, décroisant les jambes pour se
-lever, disait : « Cela s’arrangera, cela s’arrangera.
-Allah est plus savant que le Prophète,
-cela s’arrangera ! » Lorsque cependant les
-plaideurs insistaient, Souléiman, hochant la
-tête, s’écriait enfin : « Si vous-mêmes, vous
-n’arrivez pas à distinguer, dans une affaire
-qui vous est personnelle, de quel côté est le
-juste, de quel côté l’injuste, comment pourrais-je
-le savoir, moi qui ne connais de cette
-affaire que ce que vous m’en avez dit ? C’est
-trop difficile, par Allah ! c’est trop difficile. »</p>
-
-<p>» De pareils traits, qui sont nombreux
-dans l’histoire de sa vie, poursuivit Nasr’eddine,
-me paraissent de nature à démontrer
-que ce savant et ce grand saint était,
-comme je vous l’ai dit, ou bien quelque
-peu innocent, ou bien au contraire possédé
-par le Cheïtan, car le diable, vous le savez,
-est le Père des Déceptions, et l’aventure
-même que je veux vous conter me laisse
-dans le doute à cet égard. Mais cela est sans
-importance pour la conclusion que j’en veux
-tirer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Souléiman avait coutume de passer la
-plus grande partie des jours, sans compter
-les nuits, en été, sur la terrasse de sa petite
-maison. Il regardait la plaine, onctueuse des
-promesses de l’huile et du vin, noble de tant
-de chênes, parée de peupliers droits ;
-l’Olympe, trapu, pesant, élevé au-dessus de
-la terre comme le crâne d’un buffle au-dessus
-de son dos ; la ville au milieu des branchages,
-la ville rousse, arrondie autour de la colline,
-tumultueuse, exhalant l’odeur aigre et salutaire
-du travail et de la vie, pareille à une
-fourmilière dans une pelouse. Il voyait
-passer tous les gens de la rue : les faiseurs
-de sorbets, les crieurs de salep, les charbonniers
-noirs, les marchands de sel au panier,
-givrés de blanc, les marchands d’eau, menant
-deux grosses tonnes sur un petit mulet, les
-<i>touloumbadjis</i>, c’est-à-dire les pompiers,
-traînant à cinquante une pompe pas plus
-grande qu’un tambour. Et il songeait :
-« Allah ! Il faut deux tonneaux pour donner
-à boire aux personnes ; et pour éteindre
-un incendie, voilà qu’on se contente du
-quart ou du demi-quart ! Mais c’est logique,
-c’est logique ! Puisqu’une seule petite braise
-allume un grand feu, pourquoi faudrait-il
-pour éteindre ce feu plus d’eau qu’il n’en
-tient dans la marmite d’un pauvre homme ?
-Ne jugeons pas témérairement, il n’arrive que
-l’inévitable ! Cela est bien, puisque cela est ! »</p>
-
-<p>» Il balançait la tête par approbation, et
-Papang, le vautour des rues, droit sur ses
-pattes à côté de lui, attendait une proie avec
-résignation, claquant du bec en mesure.</p>
-
-<p>» Il contemplait les soldats vêtus de belles
-guenilles, les officiers en habits râpés, les
-gros pachas en stamboulines de soie jaune
-paille ou bleu clair, les garçons bouchers
-qui s’en allaient, suivis par les chiens maigres
-et les chats astucieux, leur panier plein de
-victuailles sur la tête. Mais un jour, juste
-comme l’un de ces garçons passait au-dessous
-de lui, Papang, le vautour des rues, se
-laissant tomber comme une pierre, s’abattit
-sur le panier, piqua du bec, crocha des
-griffes, et remonta vers le soleil avec un
-morceau de mouton, un beau morceau de
-mouton. Et le garçon boucher leva les poings
-vers l’oiseau, et il maudit l’oiseau, et il
-injuria l’oiseau de toutes les injures qu’on
-inventa pour les fils d’Adam, mais il n’attrapa
-point l’oiseau. Puis l’oiseau s’en alla par sa
-route — et voilà pour lui.</p>
-
-<p>»  — Oh ! oh ! songea Souléiman-ben-Agha,
-voilà un animal qui est plus sage que moi !</p>
-
-<p>» Et comme un autre garçon boucher passait
-avec un autre panier plein d’autres victuailles,
-à son tour il se laissa tomber, du
-haut du toit, sur ce panier de bénédiction,
-et aussi sur la tête du garçon boucher. Et le
-garçon boucher tomba les jambes en l’air,
-le panier entre les jambes ; et Souléiman
-tomba dans le panier avec une éclanche de
-mouton qu’il étreignait fortement d’une
-main, tandis que de l’autre il caressait la
-partie de ses lombes que la chute avait
-affectée ; et le garçon boucher, qui était un
-gros garçon boucher, un fort garçon boucher,
-un garçon boucher habitué à prendre
-les bœufs par les cornes et non les hommes
-par les sentiments, s’étant relevé assez vite,
-s’efforça victorieusement, les poings en avant
-et les pieds en mouvement, de faire comprendre
-à Souléiman qu’il ne savait voler
-d’aucune façon. Et Souléiman tâtait tantôt
-ses côtes, tantôt son dos, tantôt sa tête, et
-la foule disait, étonnée : « Pourquoi as-tu
-fait ça, saint homme, pourquoi as-tu fait
-ça ? » Alors le garçon boucher, s’arrêtant
-une minute, dit à son tour : « C’est vrai,
-saint homme, pourquoi as-tu fait ça ? »</p>
-
-<p>» Mais le saint, s’étant mis sur son séant,
-prononça avec simplicité :</p>
-
-<p>»  — Allons, allons, je vois bien que je
-ne suis encore qu’un vautour novice ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Hodja, fit l’un des Jeunes-Turcs, officier
-aux armées de Sa Majesté, je ne distingue
-pas bien la portée de cet apologue.</p>
-
-<p>— Sa signification, répondit Nasr’eddine,
-est pourtant assez claire. Il veut dire,
-ô Hazret-bey, que le métier de vautour, ou,
-si tu veux, de conquérant batailleur qui vit à
-l’ordinaire des proies qu’il emporte, ne convient
-pas à tout le monde ; et que, si l’on
-est un Turc de la Turquie, telle qu’Allah a
-voulu qu’elle fût à cette heure, le plus prudent
-est de rester sur sa terrasse, sans bouger.</p>
-
-<p>Haydar-pacha, à son habitude, n’avait
-point pris part à la conversation. Il lui suffisait
-de n’en rien perdre. Mais, le lendemain,
-il fit porter une bourse de cinquante livres
-à Nasr’eddine.</p>
-
-<p>— C’est pour l’histoire, ô hodja, fit-il
-quand celui-ci l’en vint remercier, c’est pour
-l’histoire ! Car, tu le sais, personne, pas
-même moi, ne doit avoir d’opinion sur les
-affaires de l’État. Mais, par Allah ! c’était
-une belle histoire !</p>
-
-<p>Pour Hazret-bey, deux émissaires du
-ministre lui rendirent visite le même jour.
-Ils veillèrent à ce qu’il fût embarqué avec
-les plus grands égards, pour le vilayet de
-Tripoli.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br />
-<span class="small">COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION MOHAMMED-SI-KOUALDIA
-LUI GAGNÈRENT LES
-SYMPATHIES DU RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK.</span></h2>
-
-
-<p>Du côté des espions qui gagnaient honnêtement
-leur vie à espionner, la personne la
-plus remarquable, chez Haydar-pacha, était
-Mohammed-si-Koualdia, homme charmant,
-de détestable réputation. Mohammed-si-Koualdia
-fumait le haschich ; il buvait non
-seulement le mastic des Grecs, non seulement
-les breuvages violents que distillent les
-Européens, mais le vin même, le vin rouge
-des raisins rouges, qui laisse à l’haleine un
-souvenir — chose épouvantable pour un
-musulman. Enfin sans pudeur, absolument
-sans pudeur ! Long et mince, pâle quand
-il avait fumé le haschich, rubicond quand
-il avait péché du péché de Noé-le-Patriarche,
-peu de barbe, les pommettes hautes, les
-yeux caressants, des yeux de vice, noirs et
-souriants : avec cela de mauvaises mœurs,
-susceptible d’agréer toutes les missions,
-quelles qu’elles fussent, quelles qu’elles
-fussent ! Espion comme il était ruffian
-ou bardache, avec ingénuité, mais aussi
-avec talent. A Damas à la solde du consul
-d’Allemagne, du consul de France, du
-consul d’Angleterre, de tous les consuls :
-et n’en trahissant aucun, puisqu’il les trahissait
-tous — au bout du compte versant
-tout ce qu’il savait dans l’oreille du <i>vali</i>.
-C’est pourquoi il avait eu de l’avancement,
-de Damas étant passé à Constantinople.
-Gai comme un enfant quand il était sobre,
-sérieux comme un ouléma aux heures
-d’ivresse : et quant à ses manières, délicieuses,
-en vérité, délicieuses ! Nasr’eddine
-se sentait un cœur débordant d’indulgence
-pour Mohammed-le-Déconsidéré : Allah n’a-t-il
-point fait aussi les chats ? Les chats sont
-voleurs, les chats sont lubriques ; ils sont
-aimables. Mais il écoutait Mohammed-le-Déconsidéré
-sans rien lui dire, sachant qu’il
-est des sphynx qui parlent, et devant
-lesquels il convient de se taire. Le révérend
-John Feathercock se sentait également, par
-une étrange et dangereuse faiblesse, porté
-vers Mohammed. Mohammed ne parlait-il
-point toutes les langues ? Le révérend aurait
-eu peine à se passer de lui. Mais, pour trouver
-grâce aux yeux du Seigneur, ainsi que
-pour demeurer tout à fait respectable à ses
-propres yeux, il entreprit de le convertir.
-Mohammed se laissa faire ingénument. Il
-aimait causer théologie comme il aimait
-causer voyages, causer femmes, chevaux,
-chasse aux gazelles, Turcs, empereur d’Allemagne
-et voleurs, comme il aimait causer
-de tout : pour causer ! Car il n’est rien de
-tel que de causer, sachez-le bien, causer, les
-jambes croisées sur de confortables coussins
-dans une cour bien fraîche, près d’un jet
-d’eau qui chante dans une vasque de marbre ;
-causer, les yeux mi-clos, la bouche à
-peine ouverte et pourtant souriante, en faisant
-quelquefois un petit geste des mains,
-rapprochées puis éloignées de la poitrine,
-comme si on offrait son cœur, juste au moment
-où l’on va plonger son contradicteur
-dans l’amertume des contradictions.</p>
-
-<p>— Je reconnais, dit un soir le révérend
-Feathercock, que votre dogme de l’unité
-divine présente l’avantage d’une grande
-clarté ; et vraiment, je ne voudrais pas
-reprocher trop amèrement à votre prophète
-l’indulgence qu’il montra pour la polygamie :
-car j’avoue que notre Ancien Testament
-ne voyait aucun mal à ce qu’un homme eût
-plusieurs femmes. Nul texte même du Nouveau
-ne me paraît condamner d’une façon
-bien certaine un tel usage, et le roi
-Henri VIII, vénéré fondateur de notre
-Église, divorça successivement tant de fois
-qu’il finit par avoir je ne sais plus combien
-d’épouses vivantes ; je m’en souviendrais
-sûrement, si ma mémoire n’était quelque
-peu brouillée cette nuit. Mais ce que je ne
-saurais admettre, c’est la cruauté de vos
-usages et de vos lois à l’égard des femmes
-adultères. Veuillez le reconnaître, ô Mohammed :
-les histoires, d’ailleurs merveilleuses,
-de vos conteurs, ne parlent que de femmes
-infortunées, changées en chiennes, en cavales,
-en goules dégoûtantes, et battues comme
-plâtre, quand elles n’ont pas la tête coupée,
-pour avoir un instant failli à la foi conjugale ;
-or, si une telle férocité paraît excessive
-déjà chez un mari qui ne possède
-qu’une épouse, combien n’est-elle pas monstrueuse
-lorsqu’il en possède plusieurs autres
-pour consoler son âme et calmer les feux
-de son corps.</p>
-
-<p>— Tu as raison, effendi, repartit Mohammed,
-mais ce sont des aventures qui remontent
-à une haute antiquité, alors que nos
-mœurs étaient presque aussi barbares que
-les vôtres. Elles se sont bien adoucies de nos
-jours et je n’ai vu de mes yeux aucune
-femme changée en jument, ni même battue
-bien fort, après avoir fait ce que toutes les
-femmes désirent faire. Je puis te conter,
-afin que tu n’en doutes plus, ce qui s’est
-passé, il n’y a pas deux ans, non loin de
-Damas, entre Cheik Ishak-ben-Hamaoui, sa
-femme Kaïria, et le jeune Aboul-Kassim,
-cavalier de ma famille et de mes amis.</p>
-
-
-<p class="c">HISTOIRE VERTUEUSE
-DE CHEIK ISHAK,
-DE KAIRIA LA DÉVERGONDÉE
-ET DU CAVALIER KASSIM</p>
-
-<p>— Sache donc, ô révérend plein de sagesse,
-que Cheik Ishak est un homme plein d’âge
-et de richesses, qui vit à Tabariat, où sont
-les fontaines, les dattiers, les lys qui poussent
-près des eaux, la forteresse que tes aïeux les
-Croisés ont bâtie et qu’il leur a prise, l’émir
-vainqueur que vous appelez Saladin ! Mais,
-plus que les dattiers, plus que les fontaines,
-plus que les lys, plus que la forteresse,
-sont grandes, et blanches, et fraîches, et
-claires, et grasses, les femmes de Tabariat.
-Et Cheik Ishak, tout vieux qu’il était, en
-avait huit, grandes, blanches, fraîches,
-claires et grasses entre toutes, bouquet de
-fleurs qu’il n’arrosait guère, ce mécréant,
-de plus de désirs que de vertu et de plus
-d’avarice encore que de biens.</p>
-
-<p>» Et la dernière était Kaïria. Veux-tu la
-voir ? Une taille mince comme une corde,
-des jambes souples comme un jonc, une
-peau toute parfumée de l’odeur de la graine
-<i>maouk</i>, qui vient du Soudan, et qui fait
-aimer. Et je te le dirai, effendi, je te le dirai
-en confidence, parce que je ne devrais pas
-le savoir : sur son front, le signe bleu qui
-marquait sa race bédouine. Pour l’âge,
-quatorze ans. Subtile comme une vieille
-femme, amoureuse comme une chèvre,
-délicieuse depuis ses ongles teints au henné
-jusqu’ailleurs, jusqu’ailleurs ! Si tu ne la
-vois pas maintenant, c’est que ton imagination
-n’a pas d’yeux, toi qui m’écoutes : car
-je viens de te la montrer. Et, comme elle
-était la préférée, sous la tente et hors de
-la tente, elle n’avait rien à faire, rien du
-tout, que se frotter les dents avec un
-bâtonnet pour les rendre blanches, chanter
-le soir comme chantent les rossignols dans
-l’ombre des vieilles pierres et la fraîcheur
-des citernes ; sortir, voilée, sous prétexte
-d’aller quérir de l’eau et n’en pas puiser de
-quoi faire perdre sa soif à un étourneau,
-mais bavarder près des margelles. Seulement,
-si elle était la préférée d’Ishak, Ishak,
-ce vieux, ne lui chantait point. Voilà pourquoi,
-non loin du puits, ayant vu passer
-Kassim, et le distinguant parce qu’il était
-beau, elle se retourna lentement, ouvrit le
-haut de son voile — alors son front et ses
-yeux parurent et ses paupières se baissèrent
-lentement — puis elle s’en alla, lentement !
-Et cela suffit pour que l’âme de Kassim fût
-ravie au delà du suprême ravissement. Car
-il n’avait vu que ses yeux, son front, ses
-mains, dressées sur sa tête autour d’un vase
-de cuivre. Mais la douceur de s’imaginer ! de
-s’imaginer tout son corps lisse, sa bouche
-fraîche, et sur ses bras, sa poitrine et ses
-hanches, le lacis de ses petites veines, lianes
-bleues et légères, amoureuses, d’un arbre.
-D’ailleurs, Kaïria lui envoya une négresse
-pour lui dire : « Ouassalam, ya Sidi, on
-t’aime ! »</p>
-
-<p>— Voilà justement, interrompit le révérend
-Feathercock, en contemplant l’or pâle de
-son whisky, voilà ce que je trouve entaché
-d’indécence. De telles démarches n’appartiennent
-qu’aux hommes.</p>
-
-<p>— Il en va différemment chez nous,
-répondit Mohammed-si-Koualdia, parce que
-les femmes voient le visage des hommes,
-tandis que les hommes ne voient point celui
-des femmes, et n’ont aucune occasion de leur
-parler en public. D’ailleurs, je soupçonne
-fortement que chez vous les choses se
-passent à peu près de même, et que la conviction
-nourrie par vos jeunes hommes
-qu’ils ont séduit des dames vertueuses vient
-de leur naïveté : car tu sais bien que lorsque
-ce jeune Français plein de prétentions, le
-marquis de Saint-Ephrem, obtint ici les
-bonnes grâces de lady Harland, il y avait
-plus de six semaines que cette personne
-faisait inutilement tous ses efforts pour lui
-faire comprendre qu’il serait bien accueilli.
-Ce qui n’empêcha pas cet adolescent capturé
-d’appeler, je crois, cette mauvaise affaire
-une conquête. Retiens bien ce que je vais te
-dire, effendi : lorsqu’il créa l’homme et la
-femme dans le Paradis Terrestre, Allah,
-ayant médité, prononça : « Je veux que les
-hommes aient une âme, et que les femmes
-en soient privées : elles seraient responsables
-de trop de péchés. Mais je donnerai
-de l’esprit aux femmes et les hommes n’en
-auront point. » A quoi Cheïtan, l’esprit du
-mal, qui écoutait, répondit : « Bissimillah !
-Comme ça, ça va bien ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Et voilà comment, à cause des bons
-conseils de cette figure de goudron, la
-négresse envoyée de Kaïria, Kassim se
-trouva, la nuit tombée, près de la tente de
-celle qui lui avait fait savoir le grand désir
-qu’elle avait de connaître de quoi il était
-capable. Et la tente de cheik Ishak était
-faite comme celle de tous les hommes riches,
-en deux parties, l’une pour les femmes et
-l’autre pour lui, où il se retirait, comme il
-convient, quand il avait pris avec elles
-autant de joie que ses vieux os en pouvaient
-prendre, c’est-à-dire gros comme un grain
-de farine bien moulue. Celles qui étaient
-avec Kaïria entendirent les pas de Kassim
-sur le sable et les cailloux, et elles dirent :</p>
-
-<p>»  — Le voilà ! L’entends-tu qui vient ?</p>
-
-<p>» Kaïria l’avait entendu avant leurs
-oreilles, la maligne. Mais elle demanda
-exprès :</p>
-
-<p>»  — Qui est là, et pourquoi viens-tu ?</p>
-
-<p>» Il répondit :</p>
-
-<p>»  — C’est moi Kassim, et je suis là pour
-ton plaisir, ô merveilleuse !</p>
-
-<p>» Puis il récita, d’une voix très basse, ces
-vers qui ne sont pas de lui, mais d’Amer-ben-Khoultoun :</p>
-
-<p>» <i>Elle laisse voir deux seins pareils à deux
-boîtes de tendre ivoire, qu’aucune main ne
-souilla.</i></p>
-
-<p>» <i>Elle laisse voir une taille longue et cambrée.
-Ses hanches sont tellement alourdies du
-poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se
-soulever.</i></p>
-
-<p>» <i>Et toute cette chair si noblement abondante
-fait paraître plus étroites les portes — et
-m’a rendu fou !</i></p>
-
-<p>» Kaïria eut un petit rire étonné et parla
-ainsi :</p>
-
-<p>»  — La voix est bonne et le choix bien
-fait. Qu’as-tu encore à me dire ?</p>
-
-<p>» Il dit :</p>
-
-<p>»  — Ensorcelante, j’ai apporté les babouches.</p>
-
-<p>»  — Je vois, fit-elle, que tu connais les
-usages.</p>
-
-<p>» Ayant prononcé ces paroles, elle sortit
-de la tente et il lui mit les babouches.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Car il faut savoir que lorsqu’une femme
-sort la nuit du haremlik pour donner à un
-homme tout ce qu’elle peut donner, à moins
-d’être plus mal élevé qu’un Juif et plus lourd
-d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on doit
-lui apporter une paire de chaussures solides,
-triplement rembourrées de feutre : parce que
-les cailloux du désert sont durs aux petits
-pieds.</p>
-
-<p>» Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente
-connut Kassim ; et elle vit qu’il était
-aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du
-visage, la souplesse des membres, la vigueur
-des reins, et l’odeur, et la couleur, et l’ardeur,
-et la fraîcheur, que le palmier rônier est
-supérieur au lentisque. Alors elle dit :</p>
-
-<p>»  — Faudra-t-il donc rentrer dans cette
-tente ?</p>
-
-<p>»  — O ma maîtresse, répondit Kassim,
-joie de ma chair, orgueil de mes doigts qui
-t’ont touchée, les chevaux sont là, tout
-sellés.</p>
-
-<p>»  — Les fils que j’aurai de toi, dit-elle
-orgueilleuse, seront des hommes ! Tu es
-fort, et tu es prévoyant !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Quand cheik Ishak entendit les pas des
-chevaux, ces huit pieds sonores qui fuyaient,
-il se douta de son malheur et comprit que
-l’adolescente était partie pour autre chose
-qu’aller chercher de l’eau à la fontaine.
-Alors lui-même courut à sa poursuite, avec
-son frère et ses fils. Mais, comme ses chevaux
-n’étaient pas tout prêts sellés, il ne
-rattrapa point les fugitifs avant la fin de la
-nuit. Et, quand il les rattrapa, ils étaient
-chez moi.</p>
-
-<p>— Chez toi, Mohammed ? fit le révérend
-Feathercock, étonné.</p>
-
-<p>— Chez moi, parce qu’il ne faut jamais
-enlever une femme avant d’avoir prévenu
-un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre
-sa tente. Car toute tente est sacrée, et le
-Prophète lui-même — sur lui la lumière et
-la bénédiction — n’entrerait pas dans la
-tente d’un vrai croyant sans sa permission.</p>
-
-<p>» Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand
-ils furent chez moi, et ce qu’ils firent est le
-mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent
-jusqu’à la limite de la jouissance, ils
-burent, et mangèrent, et dormirent, et cela
-dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber
-sur la terre l’odeur du matin. Mais quand
-l’odeur du matin fut venue, cheik Ishak et
-les siens arrivèrent avec elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Et le cheik dit : « Où est cette dévergondée ? »
-Je répliquai : « Chez moi, cheik
-très respectable ! » Alors il tâta ses armes,
-et son frère et ses fils tâtèrent leurs armes.
-Mais je parlai encore :</p>
-
-<p>»  — Nous sommes beaucoup ici, cheik
-plein de sagesse, et d’ailleurs puis-je violer
-l’hospitalité ?</p>
-
-<p>» Cependant toutes les femmes de ma
-famille, et principalement les plus âgées,
-dont le visage est découvert, entouraient
-cheik Ishak en chantant :</p>
-
-<p>» <i>Tes pieds sont comme tes genoux, tes
-genoux comme tes cuisses, tes cuisses comme
-ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou
-comme ta figure, et ta figure pareille au cul
-d’un vieux pot.</i></p>
-
-<p>» <i>Ne marche pas : tu vas tomber ! Ne
-t’assieds pas : tu vas mourir ! Ne pleure pas :
-tu nous fais rire ! Ne te fâche pas : on te tuerait !
-Tu cherches ta femme ? cherche tes dents !</i></p>
-
-<p>» <i>Mais non, nous avons menti. Ishak, tu
-es grand, tu es aimable, tu es jeune, tu es très
-beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche.
-Mais celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas
-que tu t’en occupes. Compose, compose, compose !</i> »</p>
-
-<p>» Et puis la vieille demanda :</p>
-
-<p>»  — Ishak, veux-tu mille piastres ? Kassim
-te les donnera.</p>
-
-<p>»  — Mille piastres, dit le cheik, mille
-piastres ! C’est moi qui vous les donne, les
-mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle
-meure !</p>
-
-<p>» Alors la vieille continua :</p>
-
-<p>»  — Veux-tu un chameau ?</p>
-
-<p>» Ishak réfléchit une minute, et dit enfin :</p>
-
-<p>»  — Deux chameaux ! Oui, pour deux
-chameaux, on pourrait voir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>» Voilà, effendi, conclut Mohammed,
-comment on arrange aujourd’hui, dans ma
-patrie, les affaires d’amour et d’honneur,
-parce que nous sommes un peuple civilisé.</p>
-
-<p>— Vous n’êtes, au contraire, que des barbares,
-répliqua le révérend Feathercock.
-Lorsque ma femme, Mrs Feathercock,
-oublia ses devoirs par suite des artifices de
-sir Archibald Kennedy, <i lang="en" xml:lang="en">justice of peace</i>, je
-reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent
-une dignité.</p>
-
-<p>— C’est, répondit Mohammed avec dédain,
-que dans votre pays, vous n’avez pas de
-chameaux !</p>
-
-<p>— … Et je puis encore, ajouta Mohammed,
-te conter une véridique aventure qui
-te prouvera combien nos coutumes, à l’égard
-des femmes infidèles, sont marquées, de nos
-jours, au coin de l’indulgence et de la véritable
-sagesse.</p>
-
-
-<p class="c">HISTOIRE RÉCONFORTANTE
-DE CHEIK ABDALLAH,
-DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE
-ET D’UN NÈGRE NOIR</p>
-
-<p>— Il existe à Damas, continua Mohammed,
-un vieux cheik qui a épousé une jeune
-femme. Et le pays est trop beau pour être
-bon pour les maris. Les sources froides, les
-peupliers droits, princes vêtus de vert, les
-jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir
-les vannes des rigoles — ils chantent en les
-ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir
-sous les arbres frais, et l’eau des rigoles
-danse et chante toute seule de pure volupté
-après leur départ : voilà Damas ! Les rues
-couvertes comme des mosquées, les rues
-d’ombre où passent des femmes aux voiles
-trop transparents, parmi des Syriens souples,
-des Arabes qui sont tous nobles, des
-Bédouins sales, des incirconcis comme toi,
-qui ne respectent rien ; les rues pleines de
-l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des
-fruits mûrs, des aromates et des épices, qui
-chatouillent la chair comme des doigts :
-voilà Damas ! Et derrière la grande mosquée,
-les petites maisons où sont les épileuses,
-les marchandes de fard et de mauvais conseils,
-les loueuses de chambres discrètes où
-des hommes viennent pour être maris de
-toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent
-pas : voilà Damas ! Damas, la perle des
-perles ; Damas, ville des eaux courantes, du
-soleil le plus clair et le moins brûlant,
-d’étoffes chaleureuses, de lits nombreux et
-d’amour ! Damas, épanouie toute verte et
-féconde, au milieu du désert stérile, comme
-une fleur dans un pot de grès.</p>
-
-<p>» Eh bien ! ô chrétien, qui sais écouter les
-histoires, figure-toi que cette Khansah, la
-jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait
-même Damas ! Je sais bien qu’il est
-des troupes de lavandières qui se précipitent
-parfois sur un homme seul, arrivé près du
-lavoir sans songer à rien : et après, il
-pense qu’elles sont trop, ces effrontées !
-Mais, du moins elles respectent encore une
-décence : elles jettent leurs robes sur leur
-visage, et ainsi restent voilées. Il est des
-épouses infidèles qui soulèvent la nuit, par
-le bas, un coin de la tente, pour recevoir le
-cavalier venu de loin ; et elles lui donnent
-tout d’elles-mêmes, excepté la vue de leur
-face, qui, toujours, derrière la toile, demeure
-invisible. Mais Khansah ! c’était avec un
-homme de sa maison, un saïs, un de ces
-palefreniers qui courent derrière le cheval de
-leur maître, qu’elle outrageait son époux.
-Et ce saïs de malheur était un nègre ! Et les
-dévergondages de Khansah avec ce nègre,
-elle ne les cachait même pas, et on l’avait
-vue, oui, on l’avait vue dans les jardins
-publics et sur les beaux quais de pierre,
-si privée de toute pudeur par son grand
-désir qu’elle enlevait son <i>yachmak</i>, son
-voile, et montrait au grand jour ses yeux,
-sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné !</p>
-
-<p>» A la fin le scandale fut si fort que tous les
-bons musulmans jugèrent qu’il ne se pouvait
-plus supporter ; et le cadi fut prié d’aller
-avertir courtoisement le vieux cheik Abdallah
-du désordre qui souillait sa demeure. C’est
-une chose qui prouve combien le mal était
-devenu grave et public, car ce n’est qu’en de
-telles occasions qu’il est permis d’aller
-entretenir un musulman de ce dont nul ne
-lui parle jamais d’ordinaire : les femmes
-qui sont sous son toit.</p>
-
-<p>» Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir
-un devoir de sa charge, et le vœu des plus
-circonspects parmi ses concitoyens, le cadi
-était embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué
-cheik Abdallah avec la déférence qui convenait,
-portant la main à sa poitrine, puis à sa
-bouche et à son front, et quand il eut dit à
-ce bon vieillard : « Sur toi la paix ! » il
-demeura quelque temps interdit. Ce n’est
-point la coutume d’interroger les hôtes.
-Pourtant, après lui avoir offert de la confiture
-de roses et une tasse de thé à la menthe,
-cheik Abdallah dit à celui-là :</p>
-
-<p>»  — Vénérable cadi, si tu as quelque chose
-à me dire, mes oreilles sont ouvertes. Viens-tu
-par bonheur me demander un service ? Je
-serai pour toi comme un père indulgent
-pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au contraire,
-en juge ? Alors, ô cadi ! je serai ton
-fils obéissant. Tes paroles seront des pièces
-d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre
-une seule, dans le trésor de ma mémoire.</p>
-
-<p>» Le cadi, sentant à ces mots un peu
-de courage lui revenir, s’exprima en ces
-termes :</p>
-
-<p>»  — Abdallah, tu es un homme riche, d’une
-famille noble, et le plus notable de la ville.
-Sur les pavés de Damas, que les siècles ont
-poli, aux grandes fêtes saintes, aux jours des
-redevances, et quand reviennent les caravanes — vers
-ta maison rose, ta belle maison
-où sont plusieurs cours, des jardins et des
-fontaines, un tumulte héroïque annonce la
-chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage.
-Et si tu n’avais une femme, chacun
-de tes pas serait une félicité.</p>
-
-<p>»  — J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah,
-et chacun de mes pas est une félicité.</p>
-
-<p>»  — Si tu es à ce point aveugle, répliqua
-le cadi, je te causerai une amère douleur — mais
-il le faut — en t’ouvrant les yeux : et
-le sang de tes veines va se changer en fiel.
-Car ta femme Khansah est une dévergondée,
-voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui
-qui salit ton honneur avec elle, ce n’est rien
-qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes
-chevaux. Et si tu veux que je le désigne
-davantage, c’est un nègre, un nègre noir !
-Son nom pour tous est Mansour, mais pour
-toi le Calamiteux.</p>
-
-<p>» Le vieux cheik ne broncha pas plus sous
-le choc que le parvis d’une mosquée sous
-un tapis de prières.</p>
-
-<p>»  — Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela.</p>
-
-<p>»  — Tu le sais ! cria le cadi étonné, et tu ne
-les as pas mis à mort, elle, la honte de ta
-maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards,
-ce produit du goudron ?</p>
-
-<p>»  — Cadi, continua très doucement le vieil
-Abdallah, crois-tu que le Prophète — sur
-lui la lumière et la paix ! — conseille de
-tels meurtres ? Il ne fait que les excuser,
-lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je
-n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de
-colère.</p>
-
-<p>»  — Mais, dit le cadi, tu peux au moins
-renvoyer Khansah : telle est la loi.</p>
-
-<p>»  — Hélas ! répondit le cheik, je pourrais
-renvoyer Khansah ; mais pourrais-je cesser
-de l’aimer ?</p>
-
-<p>»  — Tu peux vendre ce nègre. Il est ton
-esclave.</p>
-
-<p>»  — Je t’ai dit, répondit encore Abdallah,
-que j’aimais Khansah. Et je suis un vieillard :
-je n’ai pas besoin seulement de son
-corps fleuri, mais que ses yeux soient clairs
-quand elle me regarde — ses yeux qui font
-noircir la lune ! J’ai besoin que les mots de
-sa bouche ne me soient pas rudes, et que
-son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit
-heureuse. Et, pour être heureuse, il lui faut
-Mansour, je le sais. Comprends-moi, cadi, et
-approuve-moi : un vieillard n’est qu’un grand
-sot, s’il n’a même pas appris l’indulgence.</p>
-
-<p>» Alors le cadi fut contrarié à la limite de
-la contrariété, et son nez fut gonflé par la
-colère noire.</p>
-
-<p>»  — Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et
-puisque tu préfères une femme toute souillée
-à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à
-dire. C’est à ceux de ta race à te tuer, s’il
-leur plaît. Par ailleurs, quand tu viendras
-aux mosquées, ne salue personne et fais tes
-ablutions loin des croyants. C’est un conseil
-que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on
-t’insulte.</p>
-
-<p>» Et il se leva pour partir.</p>
-
-<p>» Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul
-petit geste de la main, l’arrêta sur le seuil.</p>
-
-<p>»  — Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne
-t’égale en sagesse, nul n’a ta réputation
-d’homme savant des choses du Saint Livre,
-ni ta prudence dans celles du siècle. Et
-cependant tu ne vois d’issue à cette affaire
-que dans le sang, ou la perte de la dernière
-joie de ma vieillesse. As-tu donc perdu
-l’esprit ? Tu ne saurais ignorer pourtant
-qu’il est toujours une porte pour le bonheur,
-dans la maison d’un homme sensé. Ne la
-vois-tu point ? Attends.</p>
-
-<p>» Il commanda qu’on fît venir Khansah et
-le nègre. Mansour, auquel on avait attaché
-les pieds et les mains, ressemblait à une
-feuille morte, tant il avait peur.</p>
-
-<p>» Et quand cette évaporée vit qu’on avait
-ainsi traité le nègre Mansour, elle fut prise
-de crainte pour elle autant que pour lui, et
-voulut se déchirer la figure avec ses ongles.
-Mais le cheik Abdallah l’en empêcha bien
-vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait
-noircir la lune. Et Khansah disait :</p>
-
-<p>»  — J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi.</p>
-
-<p>» Le vieux cheik ne la tua point du tout.
-Mais il porta solennellement la main à sa
-barbe, en disant :</p>
-
-<p>»  — Je te divorce par trois fois !</p>
-
-<p>»  — Voilà qui va bien ! fit le cadi, tout
-joyeux.</p>
-
-<p>» C’est la formule du divorce irrévocable,
-et le cadi applaudissait à la résolution
-d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah.
-Mais c’est qu’il n’avait pas l’esprit assez fin pour
-deviner toute la prudence du vieillard. Car
-cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta :</p>
-
-<p>»  — Maintenant, cadi, je te prie de marier
-cette femme avec Mansour, ici présent, mon
-saïs.</p>
-
-<p>» Khansah parut satisfaite à la limite de la
-satisfaction, mais Mansour cria :</p>
-
-<p>»  — Ouallahi ! Je ne veux pas épouser cette
-dévergondée ! Qu’on me vende, qu’on m’envoie
-porter les sacs sur la route des caravanes.
-J’aime mieux ça, oui, j’aime mieux ça !</p>
-
-<p>» Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait
-de la résistance contre un projet si juste,
-saisit une matraque d’entre les matraques,
-et fit mine de lui écosser la cervelle du
-crâne, comme un fléau fait sortir le grain
-de sa coque.</p>
-
-<p>»  — J’épouse ! cria Mansour. Ya Allah !
-j’épouse !</p>
-
-<p>»  — Tu fais bien, dit philosophiquement
-son maître Abdallah. Sur toi le pardon et
-la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé,
-sinon que c’est toi qui es le cocu.</p>
-
-<p>» Et, se tournant vers le cadi :</p>
-
-<p>»  — Maintenant que j’ai mis le collier de
-l’union légitime autour de leurs plaisirs,
-vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour
-soit… ce qu’il te déplaisait si fort que je
-fusse ?</p>
-
-<p>»  — <i>Bissimillah</i> ! fit le cadi, il n’y a point
-d’inconvénient. Et je proclamerai, à la face
-de tous les musulmans, que tu es le sage
-des hommes ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces deux exemples d’indulgence mahométane
-ne convainquirent point pleinement
-les auditeurs. La baronne Bourcier crut
-devoir protester :</p>
-
-<p>— Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence
-qui pénètre ces épisodes, je ne puis
-m’empêcher d’y découvrir un évident mépris
-de mon sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on,
-que les femmes, livrées à elles-mêmes, ne
-peuvent faire autrement que de perdre toute
-retenue. Contre cette inévitable défaillance
-vous vous défendez par la claustration, les
-plus rudes châtiments, la mort même, ou
-bien vous consentez dédaigneusement à
-d’humiliantes compensations matérielles. Il
-ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la
-pensée de faire appel à leur pudeur, à leur
-fidélité.</p>
-
-<p>» Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant
-vers le hodja avec une grâce toute particulière,
-que vous êtes sage et pieux parmi les
-musulmans. Je ne sais quoi aussi m’autorise
-à supposer que vous êtes infiniment
-bon. Croyez-vous en vérité que vos mœurs
-n’ont point tort dans cette méfiance ou m’en
-pouvez-vous indiquer la cause ? »</p>
-
-<p>Nasr’eddine allait répondre : « La cause ?
-Eh, la cause, c’est que les femmes sont des
-êtres dénués de raison ! » Mais il songea :
-« Fais attention, ya Nasr’eddine, fais bien
-attention ! Tu n’es pas ici à la mosquée, où
-tu dois professer sans fard la doctrine. Il
-faut savoir user de politesse, de politesse ! Il
-y a toujours moyen de dire les choses. » Il
-répliqua donc :</p>
-
-<p>— Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a
-donné aux femmes tels ou tels instincts, ne
-les en saurait punir ? C’est donc aux hommes
-à prendre leurs précautions…</p>
-
-<p>Il médita une petite minute, et poursuivit :</p>
-
-<p>— D’ailleurs, hanoum non pareille, et
-dont l’intelligence te rend si visiblement
-supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu
-si certaine que tes sœurs d’Occident ne sont
-point semblables aux nôtres, et que c’est leur
-vertu qui les garde ?</p>
-
-<p>— Certes ! affirma la baronne.</p>
-
-<p>— Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours
-paisiblement imperturbable, de l’eunuque jaloux
-qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes
-noces ?</p>
-
-<p>— Un eunuque, moi ! protesta la baronne,
-et il faut convenir qu’elle était sincèrement
-choquée. Jamais…</p>
-
-<p>— Si ! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait
-l’Ignorance ! J’ai vu passer à Brousse, des
-vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que
-je dis : c’est à l’eunuque Ignorance qu’on
-les avait confiées. Il est bon serviteur de
-nos susceptibilités mâles et de nos jalousies,
-je lui rends hommage ; il nous manque, dans
-nos harems, il manque à la garde de nos
-filles… Et plus tard, une fois livrées à vos
-époux, ceux-ci vous confient encore à un
-nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais
-il est moins sûr que le premier, et parfois
-détourne les yeux.</p>
-
-<p>— Alors ? interrogea la baronne.</p>
-
-<p>— Alors je présume que vos époux sont
-comme les nôtres. Il en est qui châtient, il
-en est qui s’éloignent, et cela s’appelle
-divorcer, il en est qui pardonnent, non point
-qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont
-faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là,
-non pas d’une autre.</p>
-
-<p>— Mais Dieu — l’Allah de ton Prophète ?
-demanda M. Feathercock.</p>
-
-<p>— Comment Allah, qui a fait sa créature,
-la punirait-il d’avoir agi telle qu’il l’a faite ?
-Allah lui avait écrit sa destinée.</p>
-
-<p>— Songez-vous, interrogea le révérend,
-songez-vous aux enfants ? A la bassesse du
-crime qu’il y a d’imposer à un homme des
-enfants qui ne sont pas de lui ?</p>
-
-<p>— Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est
-vrai… Mais encore une fois, cela ne concerne
-que cet homme, non pas Allah, qui
-ne veut qu’une chose, c’est que les entrailles
-des femmes ne demeurent point
-stériles. Et même, en cette matière comme
-en toutes autres, il est le seul savant !
-Écoutez !</p>
-
-<p>» On rapporte — mais Allah est plus
-savant ! — que Mâoun et Mahvia habitaient
-quelque part, en un temps qu’on ne saurait
-dire, mais qui ne doit pas être bien loin de
-celui-ci, dans la grande forêt de chênes verts
-et de lentisques qui met du bronze vert au
-centre de leur cuivre rouge, à toutes ces
-montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople
-et la mer Noire. Et ils étaient
-heureux, très heureux ! Ne vous étonnez
-point, ne dites point que cela est incroyable :
-ce n’étaient pas des hommes, c’étaient des
-rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de
-petits oiseaux sans religion, sans âme et
-presque pas de cervelle, qui jouent, qui
-crient, qui aiment et qui volent… Vers le
-milieu du mois d’avril Mahvia, qui depuis
-quelque temps éprouvait sous les plumes, à
-l’endroit du ventre, une sorte d’étrange et
-pourtant agréable inquiétude, apercevant au
-travers d’un sentier je ne sais quel intéressant
-brin de ronce, fraîchement coupé et parfaitement
-souple, se jeta dessus et l’emporta dans
-son bec. Mâoun, son mari, en remarquant
-un autre, imita cet exemple sans même
-songer à en demander la raison, sans
-réfléchir, sans couleur ni odeur de réflexion.
-C’est qu’ayant accordé aux oiseaux peu de
-cervelle Allah par compensation leur a donné
-des sentiments d’une extrême vivacité. Ils se
-trouvent naturellement atteints de l’irrésistible
-désir d’imiter, au moment des amours,
-tous les actes de l’objet passionné de leurs
-affections : voilà pourquoi les mâles participent
-à la plupart des besognes que leur
-instinct de maternité, que leur instinct
-suggère aux femelles.</p>
-
-<p>» Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid
-ensemble, sur la fourche d’un lentisque, au
-fond d’un hallier fort sauvage, avec autant
-de joie qu’ils en éprouvaient encore à se
-rencontrer dans les airs, les ailes étendues,
-tout frémissants d’une joie courte et fulgurante
-qui traversait un instant leurs tout
-petits corps. Après quoi ils se quittaient ; et
-Mahvia allait dormir au soleil, et Mâoun
-s’allait percher sur une ramure minuscule,
-qui ne pliait même pas sous son poids minuscule,
-pour chanter : « Je l’ai fait, je l’ai fait,
-je l’ai fait ! Et c’était bon, c’était bon, c’était
-très bon ! » Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur
-fait descendre le plaisir sur ses créatures,
-au temps marqué, jusqu’au jour qu’il
-leur marque de même l’hiver, et puis la
-mort.</p>
-
-<p>» Après quoi Mahvia pondit chaque matin,
-durant toute une semaine, de beaux œufs
-translucides, pas plus grands que l’ongle
-translucide du petit doigt d’une femme.
-C’était comme des perles au fond d’une
-coupe, et le nid avait l’air heureux de les
-contenir, tant il semblait fait pour ça. Et
-quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença
-de couver. Elle demeurait sur les
-œufs, comme étourdie d’une volupté puissante
-et vague, les yeux brillants ; et Mâoun, sur
-une branche de lentisque, chantait triomphalement :</p>
-
-<p>»  — Nous avons pondu des œufs, des
-œufs, des œufs ! Et c’est magnifique, magnifique,
-magnifique !</p>
-
-<p>» Et quand Mahvia quittait le nid, pressée
-par la faim, il prenait sa place sans tarder,
-pour la raison que j’ai déjà dite.</p>
-
-<p>» Mais quelquefois ils sortaient ensemble,
-à l’heure où le soleil, étant au plus haut du
-ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes
-les huit petites boules claires. Un de ces
-jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils étaient
-assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au
-vol les moustiques, les éphémères et les
-tout petits papillons bleus qui voient très
-mal et semblent vraiment faire exprès de
-vous tomber dans le bec, Kerkis, le coucou
-solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de
-sable noir, découvrit le nid et poussa une
-faible plainte de satisfaction. Lui aussi, il
-avait le ventre lourd ! Une à une il brisa les
-coquilles, et goba voracement l’espoir de vie
-qu’elles enfermaient. Puis il jeta les écailles
-légères au pied du lentisque, s’enfonça dans
-le nid, qui céda sous son poids, écarta un peu
-ses deux ailes courtes et molles, et pondit à
-son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille
-épaisse et tachetée. Et il vit que cela était bon.
-Et il s’envola, silencieux. Et voilà pour lui !</p>
-
-<p>» Mâoun et Mahvia revinrent quelques
-instants plus tard, mais ce fut Mahvia qui
-rentra dans le nid la première. Elle poussa
-un cri de stupéfaction.</p>
-
-<p>»  — Knitt ! Knitt ! siffla Mâoun en s’abattant
-à ses côtés. Qu’est-ce qu’il y a ?</p>
-
-<p>»  — Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun ! dit-elle.</p>
-
-<p>»  — Il n’y a plus qu’un œuf, constata
-Mâoun. C’est singulier !</p>
-
-<p>»  — Je n’y comprends rien ! fit Mahvia,
-désolée.</p>
-
-<p>» Mâoun était le mari. Il se devait de
-trouver une explication. Il l’imagina sur-le-champ.</p>
-
-<p>»  — Ce n’est pas étonnant ! dit-il avec
-importance.</p>
-
-<p>»  — Ce n’est pas étonnant ?</p>
-
-<p>»  — Non. Celui-ci est beaucoup plus gros.
-Aussi gros que tous les autres ensemble.</p>
-
-<p>» La petite cervelle de Mahvia hésita un
-instant, puis admit le phénomène : tous ses
-œufs s’étaient fondus en un seul. D’ailleurs
-il lui fallait couver. Son sexe, son instinct
-et la saison lui ordonnaient de couver.
-Donc elle couva religieusement cet œuf
-énorme, qui lui faisait mal depuis le croupion
-jusqu’au bréchet. Quand Mâoun ne venait
-pas se substituer à elle dans la tiédeur
-du nid, il chantait sur sa branche favorite :</p>
-
-<p>»  — Nous avons fait un œuf, un œuf ! Un
-œuf extraordinaire ! Jamais dans la famille,
-il n’y a eu un œuf comme ça !</p>
-
-<p>» Les jours passèrent, et Mahvia sentit
-enfin la coquille craquer. Elle essaya d’aider
-aux efforts de la chose vivante qui s’agitait
-ainsi, mais son faible bec se heurtait à une
-cuirasse de pierre pour elle impénétrable.
-Cependant le petit finit par sortir tout seul.
-Dans sa nudité rougeâtre et douloureuse, il
-était monstrueux ! Alors que depuis une
-seconde à peine ses yeux clignaient sous
-la lumière, il était déjà plus gros que Mahvia
-elle-même. Ses pattes semblaient déjà plus
-épaisses que les vrilles d’une vigne sauvage ;
-et, pour demander à manger, il ouvrit un
-bec plat, vaste et profond à y jeter toute la
-tête d’un rouge-gorge.</p>
-
-<p>» Mâoun et Mahvia se précipitèrent. Ils
-apportaient à leur gigantesque enfant les
-choses dont ils se nourrissaient d’habitude,
-des graines tendres et bien broyées, de
-petits insectes. Mais lui, dédaigneux, rejetait
-les graines comme sil eût vomi, et des
-insectes ne faisait qu’une bouchée. Puis son
-bec plaintif et tumultueux exigeait : « Encore !
-Encore ! » Sa gorge violette était comme un
-gouffre sans fond ; il semblait perpétuellement
-près de mourir de faim. Les deux
-rouges-gorges finirent par reconnaître le
-mets qui pouvait satisfaire son palais corné
-et ses entrailles : de grosses chenilles velues
-qui, à leur goût délicat, faisaient horreur.
-L’oiseau fabuleux qui emplissait leur nid les
-engloutissait par douzaines, puis en réclamait
-de nouveau et s’endormait pour digérer.
-Mâoun profitait de ces rares répits pour
-monter sur la cime du lentisque ; et son
-ivresse paternelle lui suggérait des chants
-impétueux :</p>
-
-<p>»  — Nous avons un fils, un fils ! Un fils
-qui est plus gros que nous deux à la fois ! Et
-il mange déjà de la viande !</p>
-
-<p>» Ce fils qu’ils admiraient grandit, de plus
-en plus glouton, égoïste et féroce. Mâoun et
-Mahvia, quand ses plumes eurent poussé, et
-qu’il commença de se tenir en équilibre sur
-les bords du nid, étaient épuisés de fatigue
-et de soucis. Mais ils allaient chercher les
-autres ménages de rouges-gorges, et leur
-disaient :</p>
-
-<p>»  — Venez voir !</p>
-
-<p>» Les rouges-gorges examinaient l’oiseau
-d’un œil intrigué. Toutes ses dimensions, si
-peu habituelles, les déconcertaient. Ils claquaient
-du bec, avant d’affirmer, d’un air
-dubitatif :</p>
-
-<p>»  — Il n’est pas comme les autres !</p>
-
-<p>»  — N’est-ce pas, répondait Mahvia,
-orgueilleuse, il n’est pas comme les autres !</p>
-
-<p>» Un moment vint pourtant que le nourrisson
-insatiable prit son vol, et ne reparut
-plus. Mahvia ni Mâoun ne s’en étonnèrent :
-ils savaient que tel est le destin inévitable,
-et que les enfants doivent s’en aller. Même,
-comme ils n’en pouvaient plus, il leur arriva
-de se dire : « On va pouvoir respirer ! »</p>
-
-<p>» Mais ils gardèrent pourtant, des incroyables
-peines que leur avait coûté cette éducation,
-une fierté enthousiaste. L’année suivante
-Mahvia pondit encore sept œufs, et mena
-cette fois à bien toute cette nombreuse
-couvée. Les sept petits rouges-gorges étaient
-vifs, malins et obéissants. Ils ne mangeaient
-que raisonnablement, et apprirent à voler
-dans les règles, sans trop de terreurs ni de
-témérités. Cependant leurs parents les considéraient
-malgré tout avec une certaine indifférence.
-Ils ne prenaient à cette couvée
-qu’un intérêt modéré, et quand les voisins
-en demandaient par hasard des nouvelles,
-ils répondaient, le bec pincé :</p>
-
-<p>»  — Ils vont bien : nous vous remercions
-de votre sympathie, ils vont bien ! Mais celui
-de l’année dernière nous faisait bien plus
-d’honneur ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jugeant qu’il avait assez parlé, le hodja se
-tut, salua avec une amène gravité, et s’en
-fut, dans la nuit noire qui était tombée,
-regagner sa cellule du couvent de Stamboul.</p>
-
-<p>— Cet homme, déclara la baronne avec
-enthousiasme, cet homme en vérité a l’âme
-d’un grand saint ! Ses paroles m’ont émue
-jusqu’au fond du cœur.</p>
-
-<p>— Vous trouvez ? fit M. Feathercock.
-J’estime au contraire qu’il est effroyablement
-immoral.</p>
-
-<p>— Ah ! s’écria-t-elle d’un air pénétré,
-c’est que vous ne comprenez pas l’Orient !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br />
-<span class="small">DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE,
-ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION</span></h2>
-
-
-<p>La baronne, au contraire du révérend
-Feathercock, croyait maintenant comprendre
-l’Orient : elle le concevait sous les espèces
-de Nasr’eddine. Cela n’était pas si mal raisonné.
-Il se peut que le hodja ne fût pas
-« l’Orient » tout entier, mais il était véritablement
-un Oriental, il n’y avait dans toute
-son âme rien qui fût semblable aux goûts,
-aux ambitions, aux soucis d’un homme de
-notre race. Il ne désirait nulle chose, et les
-acceptait toutes. L’univers étant pour lui un
-spectacle, il se fût bien gardé d’y vouloir
-changer quoi que ce fût par l’intervention de
-sa volonté. Cependant il ne craignait pas de
-dire, comme au spectacle : « Cela arrive,
-cela semble arriver ; et pourtant cela n’est
-peut-être pas vrai ! » Doutant de tout en
-croyant à tout, comme font les enfants au
-plus fort des imaginations de leurs jeux,
-pour lui rien n’était jamais ni tout à fait
-réel, ni tout à fait illusoire.</p>
-
-<p>Plus tard il s’en expliqua devant la baronne
-avec une grande candeur.</p>
-
-<p>— Je n’ignore pas, lui disait-il, que la
-majorité des humains passent leur vie à raisonner.
-Pourtant il est bien rare qu’ils se
-conduisent suivant leur raison, et d’ailleurs
-il est encore plus exceptionnel que ce qu’ils
-ont cru préparer advienne. D’autre part, si
-les événements s’enchaînaient d’eux-mêmes
-selon la raison, nous pourrions distinguer
-l’avenir jusqu’aux limites infinies de l’éternité.
-Au contraire il ne nous est pas permis
-de prévoir ce que sera même la plus prochaine
-minute. Les faits que nous appelons la réalité
-se succèdent avec autant d’incohérence
-que les incidents de nos rêves. N’en faut-il
-pas conclure qu’ils sont eux-mêmes un rêve,
-bien que rêvés en dehors de nous ? Il convient
-donc de n’y pas attacher trop d’importance.
-Je crois que tout ce qui arrive est la
-volonté d’Allah, puisque le Livre le dit :
-d’avance Allah a tout écrit, sans trop d’ailleurs
-se soucier de mettre d’accord les différents
-feuillets. Et moi-même je ne puis
-déchiffrer que bien peu des lettres de cette
-écriture, et ces lettres ne forment pas de
-sens. C’est même par ce détour d’ignorance
-que ressuscite ma volonté. Ce que je fais, à
-la minute où je le fais, était écrit. L’ayant
-fait, je ne parviens pas à me comprendre
-davantage, et ne m’inquiète point d’essayer.
-Je crois fermement que cela serait de
-l’impiété.</p>
-
-<p>— Mais alors, suggéra la baronne, tout
-serait permis, même les plus grands crimes.
-On éprouverait le désir de les commettre,
-on les commettrait, et l’on se dirait :
-« C’était écrit ! »</p>
-
-<p>— Tout serait permis, en effet, répondit
-Nasr’eddine, et c’est pourquoi il est nécessaire
-qu’il y ait le Livre. Ce qu’il défend
-n’est pas permis, voilà tout, et il est interdit
-de se demander pour quelle cause, ce qui
-est un grand soulagement… Et il n’est pas
-question de toi dans le Livre, ô délicieuse !
-Il n’est nulle part défendu dans le Livre que
-tu sois ma prunelle, ô prunelle de mon œil !</p>
-
-<p>— Oui, dit la baronne ; mais cela est
-défendu dans le mien.</p>
-
-<p>— Quel souci en pourrais-je avoir, répondit
-naïvement le hodja, puisque mon premier
-devoir — et que le Rétributeur en soit
-loué ! — est de professer que ton Livre est un
-mensonge !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Telles étaient les conversations du hodja
-et de cette hanoum européenne quand ils se
-trouvaient chez Mohammed-si-Koualdia, et en
-sa présence — et qu’il était là pour traduire
-leurs opinions : car c’était sa propre demeure
-qu’il leur avait offerte afin qu’ils se pussent
-rencontrer, cet entremetteur impudent !
-Mais, le plus souvent, il les laissait seuls.
-Encore qu’elle nourrît un si vif désir de
-pénétrer l’âme de l’Orient, ou peut-être
-même en raison de ce désir, la baronne était
-femme et n’aurait pas cru connaître Nasr’eddine
-si elle ne lui eût donné permission
-de la connaître elle-même de la façon la
-plus simple et la plus ancienne du monde,
-de cette manière où l’on croirait volontiers
-que les mots ne sont plus nécessaires.
-D’ailleurs ne devait-elle pas envisager cette
-faiblesse comme un avantage, et sans doute
-une occasion de gloire unique ? Il est des
-Occidentaux qui prétendent avoir aimé des
-musulmanes, et s’en être fait aimer. Il se
-peut que l’inverse ait été plus fréquent,
-et que plus souvent des chrétiennes aient
-fait le bonheur de musulmans : mais elles
-ne l’ont jamais dit. Pourquoi enfin ne le
-diraient-elles point ? Les mœurs littéraires
-ont changé, les vieux préjugés de pudeur
-ont disparu. L’expression, par les femmes
-elles-mêmes, de la sensualité féminine, est la
-dernière innovation du romantisme et son
-suprême refuge : sans cela, il serait épuisé.
-Mais les femmes n’avaient point encore parlé
-toutes nues ; c’est ce qu’elles font maintenant,
-et c’est ainsi que ce mouvement littéraire
-parvient à se survivre. Telle était, plus
-confusément, l’excuse que se donnait la
-baronne. Avoir aimé, s’être fait aimer d’un
-musulman, et d’un saint, et d’un sage parmi
-les musulmans, quel livre on en pourrait
-écrire, et quel moyen plus sûr de s’illustrer !
-Il faut dire aussi qu’elle jugeait le hodja plus
-beau qu’un patriarche. Elle relut la Bible,
-ainsi que le <i>Jardin des Caresses</i>, et le Cantique
-des Cantiques. Elle n’aurait pu s’empêcher
-de mêler la littérature à un caprice
-violent : et pourtant elle était sincère.
-Elle en était arrivée à se dire, avec inquiétude :
-« M’aime-t-il ? Je crois qu’il ne
-m’aime pas ! » Ce qui est un des signes du
-véritable amour. Et justement elle ne le
-lui pouvait demander, ne comprenant pas
-son langage, en l’absence de Mohammed.
-Parfois elle se sentait humiliée d’avoir
-cédé à un homme qu’elle n’entendait plus,
-au moment précis où il aurait été le plus
-légitime et le plus doux de l’entendre — le
-plus indispensable aussi, croyait-elle. Parfois
-elle songeait à faire de cette infortune
-un symbole ; toutefois elle se souvenait
-d’avoir déjà lu beaucoup de choses sur ce
-sujet, ce qui ne laissait pas de la troubler.</p>
-
-<p>Pour s’en éclairer, elle pensa d’abord à
-Mohammed : sans doute il savait, ou du moins
-pouvait interroger Nasr’eddine. Souvent elle
-fut sur le point de lui en ouvrir la bouche :
-toujours un sentiment d’invincible répugnance
-la lui ferma. Cet homme était décidément
-trop loin d’elle, et trop bas, et trop
-cynique. Elle eût rougi de lui adresser une
-semblable question. Que pouvait-il exister de
-commun entre ce que Mohammed appelait
-l’amour, et l’idée qu’elle en voulait avoir ?
-Sans doute il n’eût pas compris. Eût-il compris,
-il aurait menti, il aurait répondu ce
-qu’il croyait faire plaisir. Il était à la fois
-inutile et trop honteux de s’adresser à lui.
-Mais alors à qui ? A quel confident, qui
-devait en même temps être un interprète ?
-Elle ne le pouvait découvrir, et cette préoccupation
-pourtant l’importunait. C’est qu’elle
-avait, d’une certaine façon, le respect des
-convenances, il lui semblait qu’elle ne devait
-pas se conduire de la même manière, quoique
-n’ayant plus rien à lui refuser, avec une personne
-qui éprouverait à son égard un sentiment
-passionné, ou bien aurait simplement
-consenti : « Inchallah ! Si elle veut, moi je
-ne refuse pas ! » Elle redoutait fort qu’il en
-fût ainsi pour le hodja ; ce soupçon humiliant
-la torturait.</p>
-
-<p>En surcroît de ces préoccupations, la
-baronne Bourcier ne savait plus que faire
-de M. de Saint-Ephrem. Elle s’était attachée
-à ce diplomate par curiosité de ce qu’il lui
-pourrait apprendre, parce qu’il était commode
-sans être « voyant », homme du
-monde, avec un goût distingué pour l’écriture
-rare, et enfin discret de tempérament et
-de profession. A cette heure qu’elle avait
-trouvé un informateur dont le moins qu’on
-puisse dire pour le louer est qu’il était de
-première main, elle se sentait embarrassée
-de ce jeune homme. Il se montrait toujours
-obligeant, et manifestait, autant qu’on en
-pouvait juger, la plus louable fidélité sans
-importune insistance. Mais Nasr’eddine
-prenait à la baronne tout le temps qu’elle
-pouvait épargner en évitant le scandale et en
-réservant les indispensables heures qu’elle
-devait consacrer aux fonctions mondaines.
-M. de Saint-Ephrem ne lui offrant aucun
-motif de mécontentement qu’elle pût invoquer
-contre lui, elle résolut de détourner
-les soupçons qu’il pourrait avoir sur quelqu’un
-d’autre que le hodja, et, cela va de
-soi, un Européen. Elle élut pour ce rôle le
-partenaire qu’elle jugea le plus brillant,
-lui-même de la carrière ; le comte Székel Székélyi,
-conseiller de l’ambassade d’Autriche-Hongrie.
-C’était un gentilhomme magnifique.</p>
-
-<p>L’une des qualités que la baronne avait
-appréciées chez M. de Saint-Ephrem était,
-on l’a dit, de n’être point voyant. Il s’efforçait
-d’atténuer même le raffinement de ses goûts,
-il y parvenait, il en tirait vanité intérieurement.
-On n’en aurait pu dire autant du
-comte : il y avait dans toute son apparence,
-dans ses manières, dans son déportement,
-quelque chose d’éclatant, et toutefois de
-subtil jusqu’à l’intrigue. De grands traits,
-un grand nez impérieusement courbe, des
-cheveux durs et courts frisant sur son crâne
-comme le poil sur le garrot d’un bison, le
-cou large, une forte stature ; cependant l’œil
-fort aigu, malin, souvent détourné, avec on
-ne savait quoi de naturellement vicieux,
-d’indifférent au bien comme au mal : peu de
-scrupules, beaucoup d’astuce violente ou
-basse suivant les occurrences. La baronne
-Bourcier aimait se l’imaginer sous le costume
-somptueux des patriciens de Venise. Il
-en étalait le patriotisme aristocratique, il
-était à lui seul toute la Hongrie comme
-chacun de ces patriciens était Venise. C’était
-au bénéfice de la Hongrie qu’il employait sa
-vigueur et sa souplesse, ainsi que sa fortune,
-dont il ne cachait pas qu’elle était avantageuse.
-Pourtant n’oubliant jamais d’accroître
-celle-ci par de nombreux moyens : savant
-dans l’art de corrompre, ou plutôt corrompant
-avec ingénuité ; persuadé qu’on ne saurait
-conclure une affaire sans commission,
-toujours prêt à l’offrir, toujours prêt à la
-recevoir pourvu qu’elle fût digne de lui ; confondant
-son intérêt et celui de son gouvernement,
-opérant avec bonheur pour les deux
-à la fois ; généreux avec les hommes, plus
-encore avec les femmes ; splendide, avec
-ostentation.</p>
-
-<p>— Comme il est bien Magyar ! admirait
-la baronne. Elle s’efforçait de développer
-là-dessus un thème éloquent. Combien,
-pour brasser et faire une nation, l’influence
-des religions est plus puissante que celle de
-la race ! Car ce Székélyi était un Mongol,
-aussi bien que Nasr’eddine. Il descendait des
-cavaliers d’Attila comme le hodja des compagnons
-d’Orthogroul. Cependant il n’était
-qu’action, impétuosité dans l’action, tandis
-que son Coran avait fait de l’autre un fataliste
-méditatif.</p>
-
-<p>Si son imagination et ses sens n’eussent
-été occupés ailleurs elle eût peut-être prouvé
-au comte une sympathie plus manifeste
-encore. Ne représentait-il pas l’Orient, lui
-aussi, un Orient plus proche de nous, plus
-aisé à pénétrer, enfin l’Orient chrétien qui
-marche à la conquête de l’Orient islamique,
-et finira par le dominer. Mais elle s’en tint à
-la coquetterie, se montrant beaucoup avec
-lui ; il en paraissait particulièrement honoré,
-il s’affichait plus encore avec elle qu’elle ne
-s’affichait en sa compagnie.</p>
-
-<p>Croyant, pour sa part, n’attirer ainsi que
-l’attention de M. de Saint-Ephrem la baronne
-dépassa le but : il ne fut bientôt personne
-qui ne pensât ce qu’elle aurait voulu qu’eût
-pensé le seul M. de Saint-Ephrem. C’est que
-le comte Székélyi y avait mis du sien. C’est
-aussi qu’elle ne connaissait point Constantinople :
-une ville faite d’une série de petites
-caisses singulièrement sonores, mais séparées
-les unes des autres, on eût dit, par des étouffoirs.
-C’est même pour cette cause que nul
-n’avait pu, dans la colonie européenne,
-pénétrer le secret de ses visites chez
-Mohammed. Seuls les musulmans le soupçonnaient,
-et Sa Majesté le Padischah, qui
-savait toujours tout, le savait cette fois par
-Haydar, et s’amusait fort de l’aventure.
-Nasr’eddine vivait en effet dans la boîte à
-côté, dans la boîte ottomane. Dans la boîte
-européenne on n’avait rien perçu de ce qui
-se passait là. Mais le monde diplomatique
-forme par surcroît un compartiment distinct
-du petit monde européen. Le moindre bruit
-y retentit en s’amplifiant. Les rumeurs qui
-s’y répandirent donnèrent à M. de Saint-Ephrem
-un chagrin sincère : il se croyait le
-droit d’être plus touché qu’aucun de ses
-compatriotes par le scandale qui atteignait
-cette compatriote, introduite dans son
-milieu sous ses auspices. Il eut donc avec la
-baronne la conversation que celle-ci espérait,
-mais le début en prit pour elle un tour
-brusque et inattendu :</p>
-
-<p>— Quelle idée avez-vous eue, interrogea
-le diplomate après le minimum de circonlocutions,
-de vous afficher avec ce juif ?</p>
-
-<p>— Quel juif ? demanda la baronne.</p>
-
-<p>En vérité elle n’apercevait aucun juif
-dans ses entours. Bien qu’elle ne fût point
-antisémite, l’antisémitisme étant, à son avis,
-une attitude grossière, déjà surannée, et du
-reste dangereuse pour les personnes jouissant
-de quelque fortune — car l’argent juif
-ressemble tellement à celui des chrétiens
-que les passions populaires pourraient
-bientôt s’y tromper — par égard pour
-les susceptibilités de quelques personnes
-qu’elle tenait à recevoir, la baronne évitait
-d’accueillir des juifs, à moins qu’ils ne fussent
-gens de lettres, ce qui excuse tout : les
-gens de lettres n’ont plus de race ni de religion,
-rien de ce qu’ils disent et font n’est
-autre chose que littérature. Et à Constantinople
-en particulier elle avait conscience
-de n’en avoir accueilli aucun.</p>
-
-<p>C’est ce qu’elle expliqua plus longuement,
-quoique avec moins de précision, mais avec
-des mots plus rapides et plus abondants.</p>
-
-<p>— Je vous parle de cette ficelle de Székélyi !
-répliqua M. de Saint-Ephrem avec
-quelque vivacité.</p>
-
-<p>Cette imputation, qui faisait du magnifique
-Hongrois un enfant d’Israël, parut à la
-baronne Bourcier si comique et parfaitement
-invraisemblable qu’elle éclata de rire. Puis
-elle en profita pour dire à M. de Saint-Ephrem
-ce qu’elle pensait de son absurde
-et odieuse jalousie, qui le jetait jusqu’à la
-diffamation, et même ce qu’elle n’en pensait
-pas. Ils se quittèrent brouillés.</p>
-
-<p>C’était bien ce qu’elle avait attendu de
-cet assaut. Cependant, à mesure que s’écoulèrent
-les heures qui le suivirent, le bizarre
-prétexte qu’avait assumé ce jeune homme si
-correct pour lui exprimer une mauvaise
-humeur qu’elle avait d’avance escomptée, ne
-laissa pas de la troubler. Son premier mouvement,
-comme il est naturel, fut de revoir le
-comte Székélyi et de l’interroger. Du reste
-il était dans les arrangements de son après-midi
-qu’elle le rencontrât, comme maintenant
-à peu près tous les jours. Elle fut sur le
-point de lui répéter, à titre d’énorme plaisanterie
-et d’incroyable sottise, ce qu’on
-venait de lui dire : « Figurez-vous… » et puis
-jugea que même sous la couleur de l’incroyance
-il y avait de l’injurieux dans cette
-absurdité. En même temps elle regardait le
-comte. Quel moyen de supposer ?… Il était
-si décidé, si avantageux ! Toutefois un doute
-qu’elle repoussait venait hanter l’arrière-fond
-de sa pensée. Elle analysait l’élan ondulé de
-sa chevelure, elle scrutait son visage, la
-courbe de son nez, la volonté de sa mâchoire.
-Elle songeait que rien de tout cela n’était
-exclusivement hongrois : mais le fait est
-qu’après avoir longtemps hésité elle ne s’aventura
-point à poser la question.</p>
-
-<p>— Je demanderai à Mohammed, se dit-elle.
-C’est un homme qui doit savoir. C’est son
-métier.</p>
-
-<p>Elle interrogea donc Mohammed, en présence
-de Nasr’eddine. Mohammed éleva les
-sourcils, en élargissant les deux bras, les
-coudes restant au corps. Ce geste signifie, en
-Orient, que la réponse est aisée, ou l’aveu
-inévitable. Il n’ouvrit pas la bouche, mais
-sourit de telle manière que Nasr’eddine
-demanda pour quelle cause il mêlait quelque
-stupeur à la joie évidente qu’éprouvait son
-âme. Mohammed le lui dit, et Nasr’eddine
-sourit à son tour.</p>
-
-<p>— Lui-même, fit Mohammed, lui-même,
-qui n’a fait qu’entrevoir cet infidèle, sait que
-la chose ne saurait être douteuse. Elle est
-connue de tous les habitants de Constantinople.
-Elle se peut distinguer d’un coup
-d’œil ; il suffit d’avoir aperçu ce seigneur.</p>
-
-<p>— Mais il est comte, protesta la baronne.
-Et il s’appelle Székélyi, ce qui est un grand
-nom parmi les Magyars. Et il représente ici
-la Hongrie.</p>
-
-<p>— Ne sais-tu pas d’autres comtes qui
-appartiennent à la même religion ? Quant au
-nom, comment ignores-tu que, dans son
-pays, il en coûte un peu plus d’une piastre,
-cinq sous de France, pour prendre le nom
-qu’on veut ? Et par qui la Hongrie aurait-elle
-pu se faire représenter ici, voulant y
-faire ce qu’elle y fait, si elle ne s’était adressée
-à ce Hongrois qui n’est pas véritablement un
-Hongrois, mais l’est pourtant beaucoup plus
-que quiconque ?</p>
-
-<p>— Je ne comprends pas ! avoua la baronne,
-déconcertée.</p>
-
-<p>Nasr’eddine se fit expliquer qu’elle ne
-comprenait pas.</p>
-
-<p>— O délicieuse, cela prouve qu’à exercer
-sa cervelle, on perd, dans ta patrie, l’habitude
-de regarder avec ses yeux. Nous
-continuons, nous, de discerner les corps et
-les visages… Et pour ce que vient de dire à
-la fin Mohammed, la chose est bien simple,
-en vérité, bien simple ! Car les Magyars sont
-des gens comme nous, de même race que
-nous, venus comme nous du fond de l’Asie ;
-et de bons paysans, quand ils sont pauvres,
-qui n’entendent rien aux affaires, et n’y ont
-pas plus de part que les Turcs, je dis les
-Turcs qui sont pauvres : mais plus vaniteux
-que nos beys, quand ils sont riches, parce
-qu’ils ont conservé la coutume de monter à
-cheval, que nos beys ont généralement
-perdue, l’estimant fatigante. Rien ne
-développe la vanité, telle est la volonté
-d’Allah, comme de regarder les hommes du
-haut d’un cheval. Ainsi que les beys des
-Ottomans, tous ces seigneurs magyars se
-contentent de vivre sur le travail de leurs
-paysans, et pas plus que nous ne brillent par
-la subtilité. Aussi sommes-nous gouvernés
-par des Grecs, des Arméniens et des juifs,
-que vous appelez renégats parce qu’ils ont
-adopté la vraie doctrine, et bénissent le nom
-d’Allah — louange à lui, l’unique ! — mais
-les Hongrois par des juifs seulement, qui
-ont pris des noms hongrois, s’habillent en
-Hongrois, se disent chrétiens comme les
-Hongrois, pensent pour la Hongrie, agissent
-pour la Hongrie. Et dire qu’il est encore des
-juifs pour vouloir fonder un royaume en
-Palestine ! Déjà ils en possèdent un, plus
-près de nous, et en meilleure place. Oui,
-par Allah, en meilleure place. Ils y sont les
-maîtres. Tout le monde sait cela, ici. Toi
-seule l’ignorais.</p>
-
-<p>— Je l’ignorais, accorda la baronne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle ignorait aussi le retentissement
-excessif que devait avoir sa mésaventure. De
-même que Sa Majesté avait appris par
-Haydar les débuts de ses fréquentations à
-l’ambassade d’Autriche-Hongrie, elle en
-connut la suite, et comme quoi il y avait eu,
-de la part de la baronne, erreur, si l’on peut
-dire, sur la personne. Mohammed-si-Koualdia
-n’avait pas manqué d’en faire
-l’objet d’une note savoureuse, qui lui rapporta
-quelque chose, en plus de félicitations
-méritées ; de la sorte il avait gagné de toutes
-mains, l’affaire était excellente. L’éclat fut si
-grand qu’il passa au travers de ces étouffoirs
-qui séparent les compartiments de Constantinople.
-La réputation du comte n’était pas
-des meilleures, et elle était fort bien établie.
-C’était un homme trop entreprenant. On tint
-rigueur à la baronne Bourcier, dans la
-colonie française, de s’être compromise avec
-lui. Il se servait de tout : pourquoi, dans ses
-desseins et ses affaires, n’aurait-il point essayé
-de se servir d’elle ? De quoi la pauvre femme
-était, en réalité, bien innocente, mais aucune
-de celles qui l’avaient accueillie ne le voulut
-croire. On la « coupa ». On se fit nier. Au
-garden-party de l’ambassade d’Italie, à Thérapia,
-on lui tourna le dos. C’était là une
-chose épouvantable pour quelqu’un de sa
-sorte ; elle en fut écrasée.</p>
-
-<p>Cela fit qu’elle essaya, afin de s’appuyer
-sur lui, de renouer avec M. de Saint-Ephrem :
-il ne s’en souciait pas. Sa prudence ordinaire
-l’empêchait de vouloir livrer une bataille
-qu’il considérait comme perdue d’avance, sa
-distinction même lui défendait de se montrer
-avec une personne dont on parlait trop, et
-non pas en bien ; enfin elle l’avait trahi, ou
-du moins il le croyait : il ne lui devait
-rien.</p>
-
-<p>Toutefois il fut parfait, à son habitude, et
-lui conseilla d’aller visiter la Bulgarie, en
-passant par Andrinople, dont la mosquée le
-cède de fort peu à Sainte-Sophie.</p>
-
-<p>Encore que cet avis lui parût confirmer
-l’ostracisme qui la frappait, la baronne
-Bourcier ne se dissimula pas qu’il était sage.
-Elle n’avait qu’à s’en aller, on l’oublierait
-sitôt qu’on ne la verrait plus, et par bonheur
-Constantinople est si loin de Paris ! Du reste
-elle avait pris en horreur, sinon l’Orient, du
-moins les Occidentaux qui le lui gâtaient ;
-en cela il est fort possible que son infortune
-lui prêtât quelque lucidité : mais elle ne se
-douta point du rôle que l’astuce de certains
-Orientaux avait joué dans cette infortune.
-Elle gardait à tous une admiration que colorait
-l’idée des écrits futurs dont elle emportait
-la précieuse matière ; mais surtout elle
-regrettait Nasr’eddine. Elle ne savait pas
-qu’elle ne le quittait que juste à temps pour
-conserver une illusion charmante… Sa
-grande préoccupation était de s’assurer du
-souvenir qu’il garderait d’elle, souhaitant que
-ce souvenir fût éternellement cher. Ce sentiment,
-par sa simplicité, l’élevait au-dessus
-d’elle-même. Elle en avait, dans sa tristesse,
-une conscience qui la consolait.</p>
-
-<p>— Croyez-vous, dit-elle à M. Feathercock,
-que Nasr’eddine aurait pu aimer une Occidentale ?</p>
-
-<p>Tel est le détour qu’elle avait découvert
-pour renseigner son cœur. M. Feathercock,
-ainsi qu’elle le prévoyait, répondit qu’il n’en
-savait rien, mais s’informerait.</p>
-
-<p>Il s’informa, en effet. Nasr’eddine tomba
-dans une grande perplexité. Selon son habitude
-de prendre les choses comme elles
-venaient, ainsi qu’un don ou bien une
-incompréhensible fantaisie du Rétributeur,
-il ne s’était jamais posé cette question. Sa
-vie, jusque-là, avait été pure, il n’avait guère
-connu que Zéineb, qu’il pensait ne point
-aimer. Toutefois, à cet instant précis, il
-s’effraya presque de constater que c’était à
-elle qu’il songeait. Suivant le cours ordinaire
-de l’esprit humain, dans ces circonstances il
-faisait des comparaisons.</p>
-
-<p>— Que veux-tu que je te dise, répliqua-t-il
-à M. Feathercock. Se peut-il qu’une Occidentale
-nous appartienne ? Elles peuvent
-croire qu’elles se donnent, mais tout révèle
-alors qu’elles restent elles-mêmes, indépendantes,
-toujours ailleurs, libres enfin — libres,
-comprends-tu ? Elles se lèvent, elles
-reprennent en se levant possession de leur
-corps, de leur âme, et s’en vont. Où vont-elles ?
-On n’a même pas le droit de le leur
-demander. Ce doit être cela qui leur donne
-une humeur égale… Je comprends maintenant,
-ô chrétien, pourquoi les femmes de
-notre race et de notre foi ne peuvent avoir
-toujours cette humeur : c’est parce qu’elles
-sont nos esclaves, véritablement nos esclaves.
-C’est justement cet esclavage qui parfois les
-révolte et s’exhale en insupportables cris.
-Ces cris, je les entends aujourd’hui d’une
-oreille différente de mon oreille de jadis : ils
-sont la preuve que nos épouses sont à nous,
-rien qu’à nous, notre propriété. On n’aime
-jamais pleinement que sa propriété. Allah
-est le plus grand ; il est aussi le plus
-sage…</p>
-
-<p>S’étant interrompu le temps d’un soupir,
-il ajouta :</p>
-
-<p>— Mais ne parle pas de ces choses à celle
-qui t’a parlé. Dis-lui plutôt que je l’attends
-chez Mohammed, aujourd’hui, après l’heure
-de la quatrième prière.</p>
-
-<p>La baronne accourut. Elle pleura beaucoup.
-Toutefois les moments qui suivirent
-allèrent au delà de ce qu’elle attendait. Elle
-aura toute sa vie la conviction que Nasr’eddine
-est un homme au-dessus des hommes,
-et qu’il n’oubliera jamais cette hanoum
-d’Occident. Il faut lui rendre cette justice
-qu’elle avait acquis le droit de le supposer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br />
-<span class="small">COMMENT LE RÉVÉREND
-JOHN FEATHERCOCK SE MARIA</span></h2>
-
-
-<p>A la suite de ces entretiens Mohammed-si-Koualdia
-était devenu le péché de M. Feathercock.
-D’une part, il ne désespérait point
-de le convertir, et d’en faire un des membres
-les plus utiles de sa congrégation, d’autre
-part cette espérance lui dissimulait à lui-même
-le plaisir un peu dangereux qu’il prenait
-à sa conversation. Mohammed lui était
-devenu indispensable. Mohammed, cynique
-et pourtant d’apparence ingénue, lui ouvrait
-les portes de l’Orient. Il finit par le recevoir
-ordinairement dans sa maison du Taxim, il
-eut avec cet homme, que pourtant on lui
-avait signalé comme peu recommandable,
-de longs entretiens. Il est vrai qu’il s’efforçait
-de se maintenir sur le terrain des sujets
-théologiques ou sociaux. La condition des
-musulmanes le préoccupait tout particulièrement.</p>
-
-<p>— C’est une chose absolument certaine,
-conclut-il, à la fin d’un long discours qu’il
-venait de tenir à Mohammed : la situation
-qu’a faite aux femmes la religion de Mahomet
-est épouvantable. Elles ne la supportent que
-par ignorance d’un sort meilleur ; mais
-quand un rayon de nos lumières d’Occident
-parvient jusqu’à ces infortunées, elles ne
-peuvent échapper au désespoir que par le
-suicide ou la fuite.</p>
-
-<p>— Cela est vrai, répondit Mohammed-si-Koualdia.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui est vrai ? demanda le
-révérend John Feathercock, étonné, car
-Mohammed avait coutume de le contredire.</p>
-
-<p>— Tout ce que tu viens de raconter, dit
-Mohammed. La destinée des dames musulmanes
-est affreuse, surtout depuis qu’on a
-pris la funeste habitude de leur enseigner
-l’anglais et le piano. La lecture des romans
-français ne leur apprenait qu’à tromper leur
-mari ; et elles en savent là-dessus, dans
-notre pays, dès l’âge de quatorze ans, beaucoup
-plus qu’on n’en trouve dans ces livres
-à couverture jaune. Tandis que celle des
-romans anglais leur apprend à être, par-dessus
-le marché, ennuyeuses à l’égard de
-l’univers entier. Et quant au piano, aussitôt
-que l’une d’elles en sait assez pour jouer sur
-cet instrument d’Iblis la <i>Sonate à Kreutzer</i>,
-elle prend en dédain l’art des pâtisseries
-délectables… Si tu connaissais les trois
-femmes de Hamdi ! Elles pleurent, elles
-pleurent tout le temps en jouant la <i>Sonate
-à Kreutzer</i> !</p>
-
-<p>— Je les plains de tout mon cœur, dit
-M. Feathercock, et je regrette que la barbarie
-de vos mœurs ne me permette point
-de leur donner, en toute honnêteté, les
-consolations auxquelles les quelques lueurs
-occidentales, reçues par elles, les ont déjà
-préparées.</p>
-
-<p>— Allah est tout-puissant ! déclara
-Mohammed.</p>
-
-<p>— Je le sais, dit le révérend, mais il n’y
-a aucun rapport.</p>
-
-<p>— Toutes choses, répliqua Mohammed,
-ont rapport avec Allah. Il a fait sortir l’univers
-étoilé de l’abîme sans forme, et l’homme
-d’un peu de terre mouillée. Pourquoi ne
-ferait-il pas un jour sortir ces dames de leur
-maison, pour qu’elles se trouvent sur ton
-passage ?</p>
-
-<p>Le révérend ne répondit point. Mais après
-le départ de Mohammed, il songea longtemps :
-ainsi, dans cette ville de Constantinople, se
-trouvaient trois musulmanes qui parlaient
-sa langue, et gémissaient dans le désir de la
-lumière et de la monogamie ? Car il est contraire
-au vœu de la nature, se disait-il, que
-ce soit justement dans ces pays où le ciel a
-doué les femmes des instincts les plus passionnés
-que des lois perverses les forcent à
-se mettre à plusieurs pour ne posséder qu’un
-époux.</p>
-
-<p>Ces pensées l’agitaient plus qu’il n’aurait
-fallu, et parfois son sommeil même en était
-troublé. Or, il advint qu’un jour une vieille
-bien décrépite et très horrible à voir entra
-chez lui, comme il rêvait dans sa cour
-fraîche ; et cette vieille décrépite s’étant
-prosternée, déposa devant lui une lettre
-pliée à si petits plis qu’elle aurait pu tenir
-dans le creux de la main. Et elle dit :</p>
-
-<p>— La bénédiction sur toi, ya sidi ! Ceci
-est une missive de ma maîtresse, la merveilleuse !</p>
-
-<p>Après quoi, ayant porté la main à sa
-poitrine, à sa bouche et à son front, elle
-s’échappa aussi vite que si les deux jambes
-maigres qui la portaient eussent été les
-quatre pieds d’une chèvre.</p>
-
-<p>Quant à la lettre, M. John Feathercock
-la trouva rédigée en très bon anglais, et
-conçue en ces termes :</p>
-
-<p>« Par Allah sur toi, effendi ! et qu’il
-accroisse tes honneurs et ta félicité. Trois
-petites fleurs désirent entrer dans ton parterre,
-et ton parterre ne les voit pas ; trois
-hirondelles désirent se poser sur ton toit
-exalté, et ton toit ne regarde que le ciel ;
-trois petites sources désirent frôler tes quais
-de marbre, et tes quais de marbre sont
-barrés. Effendi, nous autres les petites fleurs
-tristes que le jardinier n’arrose pas, nous
-autres les trois hirondelles noires, nous
-autres la triple source que le désert engloutit,
-nous serons ce jour même, une heure avant
-qu’il fasse nuit, au delà de la ville, du côté
-où le soleil se couche, dans une prairie qui est
-aux Eaux Douces d’Asie : celle où il y a trois
-peupliers, beaucoup de saules, un petit pont
-qui fait le gros dos comme un chat, et la
-maison d’Ali-ben-Malek, le vannier. Viens,
-effendi, parce que nos âmes sont pleines de
-paroles que nous ne pouvons dire à d’autres,
-et que nous regardons dans la nuit, dans
-la nuit qui vient, du côté de l’Occident, où
-s’en va le soleil, et d’où tu es venu.</p>
-
-<p>» Et si tu veux respecter nos désirs, et
-que ta conduite soit conforme à la prudence,
-sois vêtu comme un musulman.</p>
-
-<p>» Salut à toi mille et une fois, et encore
-mille fois. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voilà pourquoi, après avoir longtemps
-hésité, en rougissant M. Feathercock mit
-sur sa tête un fez rouge et se rendit au lieu
-marqué, accompagné de Mohammed-si-Koualdia.</p>
-
-<p>Et comme il allait au rendez-vous, il
-aperçut un magnifique seigneur qui s’en
-retournait vers la ville, monté sur un cheval
-rouan, vigoureux et fin, un cheval qui
-secouait la tête comme pour dire : « Est-ce
-qu’il y a vraiment quelqu’un sur mon échine ?
-Je ne le sens pas ! » Et ce seigneur était vêtu
-de laine fine et de satin ; sous son front pâle,
-les plus beaux yeux noirs ; sur ses joues, les
-couleurs de la jeunesse. Mohammed-si-Koualdia
-lui dit :</p>
-
-<p>— La bénédiction sur toi, Hamdi-bey !</p>
-
-<p>— Sur toi la bénédiction, Mohammed,
-répondit le jeune homme.</p>
-
-<p>— Qui est ce cavalier ? demanda M. Feathercock.</p>
-
-<p>— Ne le connais-tu pas ? C’est Hamdi-bey,
-le mari de ces trois dames.</p>
-
-<p>— Il me semble, dit M. Feathercock,
-qu’il m’a jeté un coup d’œil singulier.</p>
-
-<p>— Tu te trompes, répliqua Mohammed.
-Mais, d’ailleurs, je vais faire en sorte de le
-reconduire chez lui. Ne crains rien.</p>
-
-<p>Et il accompagna Hamdi-bey, en lui contant
-des choses que le jeune homme paraissait
-écouter avec attention.</p>
-
-<p>Ce fut peu après que M. Feathercock vit
-les trois dames, et il en oublia tout le reste.
-Assises sur le parapet du vieux pont, le pont
-qui faisait le gros dos comme un chat, elles
-jetaient des fleurs dans l’eau ; et quand elles
-le virent arriver, marchèrent à sa rencontre
-à travers la prairie pleine de colchiques.
-Mais c’étaient trois fantômes noirs, qui foulaient
-ces tendres colchiques, trois fantômes
-couverts, des pieds à la tête, du sombre
-<i>tcharchaf</i> sans lequel nulle femme ayant
-quelque pudeur n’oserait quitter sa maison.
-Et c’est une chose si étrange et variable, le
-désir, que lorsque seulement leurs mains,
-leurs mains longues et pâles, sortaient de
-ces voiles obscurs, le cœur de M. Feathercock
-bondissait dans sa poitrine, et que si
-leurs pieds un instant éclairaient l’herbe, à
-côté des fleurs violettes, il imaginait plus de
-choses qu’il n’y en a dans le <i>Cantique des
-Cantiques</i>. Elles, les bien-aimées, couraient
-comme les faons des biches, et M. Feathercock
-murmura, comme jadis le grand Soliman-ben-Daoud :</p>
-
-<p>— Mes colombes, faites que je voie vos
-regards, faites que j’entende vos voix !</p>
-
-<p>Elles répondirent :</p>
-
-<p>— Tu ne verras pas nos regards, mais tu
-entendras nos voix.</p>
-
-<p>Et elles improvisèrent en riant :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— <i>Il est venu de bien loin pour nous rencontrer.
-Son aspect est magnifique, sa
-démarche imposante. Et sur sa tête il a mis
-un fez : il a l’air d’une bouteille bien cachetée.</i></p>
-
-<p>» <i>Il a l’air d’une bouteille bien cachetée, mais
-la boisson qu’elle contient est enivrante : ô mes
-sœurs, quand la boirons-nous ?</i></p>
-
-<p>» <i>Nos yeux le peuvent contempler. Nous
-savons son front, sa bouche, et qu’il a les
-moustaches jaunes. Lui ne connaît rien de
-nous trois ; et nous lui apparaissons noires,
-épaisses, sans taille, comme des boisseaux à
-mesurer le grain.</i></p>
-
-<p>» <i>Mais sous ces boisseaux se cachent la
-lumière de nos yeux, le feu de notre corps — et
-nous brûlons !</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et M. John Feathercock, le cœur dilaté
-d’amour à la limite de la dilatation, s’écria :</p>
-
-<p>— O chères ombres, que je sache au
-moins vos noms !</p>
-
-<p>— Celle-là, dit la plus grande des ombres,
-et la plus majestueuse, c’est Féridjé. Celle-ci
-se nomme Léilah. Je suis Yasmine.</p>
-
-<p>— O Yasmine !… fit M. Feathercock.</p>
-
-<p>Et il prononça ces paroles d’un tel ton
-que les deux autres éclatèrent de rire.</p>
-
-<p>Puis toutes trois prirent la fuite, Yasmine
-un peu plus lente, en lui jetant un bouquet
-de colchiques. Et il n’y eut plus ni dames
-turques, ni odeur de dames turques.</p>
-
-<p>— … Je savais que ces fleurs donnent un
-breuvage excellent contre la goutte, songea
-M. Feathercock, resté seul dans la prairie.
-Mais comment ai-je pu ignorer leur beauté ?</p>
-
-<p>Le lendemain, il interrogea Mohammed.</p>
-
-<p>— Est-il vrai, lui demanda-t-il, que les
-dames de ce pays connaissent de précieux
-secrets d’amour, et qu’elles surpassent toutes
-les autres en délices ?</p>
-
-<p>— C’est le mystère de la foi musulmane,
-répondit Mohammed avec discrétion.</p>
-
-<p>Mais son silence rendit M. Feathercock
-plus rêveur encore que s’il avait parlé. Il se
-disait : « Les reverrai-je ? »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— … Elles te reverront, lui dit un jour
-Mohammed à voix basse, bien qu’ils fussent
-seuls. Elles te recevront ce soir, dans une
-petite maison, au bout du faubourg, là où
-commencent les jardins. C’est la quatrième
-après un cyprès unique ; et il y a, en face de
-la porte, une tombe dont la stèle porte un
-turban neuf.</p>
-
-<p>Il les revit dans la petite maison du faubourg ;
-et les iris d’automne respiraient dans
-les jardins ; et leur odeur s’exhalait dans
-l’air par bouffées ; et l’eau des ruisselets
-chantait en passant dans les vannes. La
-pièce où il entra était assez sombre, n’étant
-éclairée que d’une petite lampe ; les fenêtres
-avaient des volets de bois, creusés de mille
-petits trous réguliers, semblables aux alvéoles
-d’une ruche, étrange grillage de bois et
-d’or ; la lumière rousse y mettait des points
-clairs. Il y avait des tables de nacre pâle,
-des divans bas ; et sur ces divans, elles
-l’attendaient, les trois amies ! Et ni les mules
-fines de leurs pieds, ni leurs mains légères,
-ni leur corps même n’étaient plus voilés du
-tcharchaf ; trois odalisques blanches, trois
-houris vêtues d’une soie blanche constellée
-de paillettes d’or et d’argent, voilà comme
-apparurent Léilah, Féridjé, Yasmine. Non,
-elles ne portaient plus de tcharchaf ! Cependant
-elles cachaient toujours leur visage :
-mais sous des voiles blancs, cette fois, tout
-pailletés aussi ; fantômes candides, tombés
-du ciel, et en apportant toutes les étoiles.</p>
-
-<p>— Ah ! ton visage ! ton visage ! dit M. Feathercock
-à Yasmine.</p>
-
-<p>— Y penses-tu ? fit-elle, devant… devant
-celles-ci ?</p>
-
-<p>Mais ces deux autres, les rieuses, avaient
-déjà disparu. Et Yasmine entr’ouvrit son
-voile. Oh ! elle ne montra pas tout son visage.
-Songez qu’une musulmane a plus de pudeur.
-Elle découvrit seulement son front, ses yeux,
-la ligne claire d’un nez droit, dont un instant
-les narines palpitèrent. Et M. Feathercock,
-ayant jadis entendu dire par Mohammed-si-Koualdia,
-qui était un homme sans
-mœurs, que lorsqu’une musulmane a perdu
-le sentiment de ses devoirs jusqu’à se
-dévoiler — même si peu ! — devant un
-étranger, elle ne saurait plus songer à
-défendre le reste, M. Feathercock pensa que
-c’était le moment de savoir si Mohammed
-n’avait pas menti…</p>
-
-<p>… Mais il entendit un bruit léger et, se
-retournant, aperçut un grand nègre sans
-barbe, mais avec beaucoup de dents, appuyé
-contre la porte. Et ce nègre dit sans bouger :</p>
-
-<p>— Moi y en a dire missieu Hamdi.</p>
-
-<p>— Quoi ? demanda M. Feathercock.</p>
-
-<p>Yasmine avait poussé un cri.</p>
-
-<p>— C’est l’eunuque ! fit-elle.</p>
-
-<p>Puis elle s’échappa, prenant la même
-route que Léilah et Féridjé.</p>
-
-<p>— Cet eunuque va me tuer ! songea
-M. Feathercock.</p>
-
-<p>Mais le nègre se contenta de montrer la
-porte, en disant toujours, d’un air très
-sérieux :</p>
-
-<p>— Moi y en a dire missieu Hamdi.</p>
-
-<p>M. Feathercock lui montra tout ce que
-contenaient son portefeuille et sa bourse. Le
-nègre prit tout. Puis il répéta d’un air stupide :</p>
-
-<p>— Moi y en a dire missieu Hamdi.</p>
-
-<p>Et il le reconduisit jusque dans la
-rue.</p>
-
-<p>Mohammed-si-Koualdia, consulté sur la
-gravité de l’événement, secoua la tête d’un
-air très sérieux.</p>
-
-<p>— Penses-tu qu’il la tuera ? demanda
-M. Feathercock.</p>
-
-<p>— Je te dirai cela demain, répondit
-Mohammed.</p>
-
-<p>Le lendemain, il revint dès l’aube, annonçant
-que Yasmine n’était pas morte.</p>
-
-<p>— Mais, dit-il, Hamdi-bey va la répudier.
-Et quelle sera la situation d’une femme qui
-a oublié son devoir avec un infidèle ? Pour
-toi, je te donnerai un avis : va tout raconter
-à ton consul.</p>
-
-<p>Le consul déclara que M. Feathercock
-ferait bien de regagner l’Europe dans le plus
-bref délai, s’il voulait éviter un scandale
-public et un danger certain. Mohammed fut
-de cet avis.</p>
-
-<p>— Mais, réfléchit M. Feathercock, Hamdi-bey
-répudie Yasmine ?</p>
-
-<p>— Oui, fit Mohammed.</p>
-
-<p>— Eh bien, si je l’épousais ?</p>
-
-<p>Son âme honnête se sentait toute pénétrée
-du désir de la réparation. Et il se croyait
-sûr, maintenant, que rien au monde ne
-valait l’amour d’une musulmane.</p>
-
-<p>— Ah ! dit Mohammed, cela changerait
-l’affaire !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le mariage eut lieu sans bruit devant le
-consul. M. Feathercock ne tenait pas à ce
-qu’on connût l’origine de son bonheur, mais
-il était assuré que son bonheur serait complet.
-Il planait dans la félicité. Cependant,
-Yasmine lui parut un peu moins jeune
-qu’il ne l’avait jugée à sa voix… Au premier
-repas qu’il prit avec elle, M. Feathercock
-mangea peu. Cédant à un irrésistible
-désir de caresses, il se leva pour mettre un
-baiser sur le cou de sa femme. Dans sa hâte,
-il laissa son couteau et sa fourchette en croix.</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">O dear !</i> dit Yasmine scandalisée, votre
-couvert ! Comme cela est <i lang="en" xml:lang="en">improper</i> !</p>
-
-<p>M. Feathercock reconnut son incorrection,
-remit tout en ordre et dit amoureusement :</p>
-
-<p>— Quelle délicieuse petite Anglaise vous
-auriez faite !</p>
-
-<p>— Mais je suis Anglaise, répondit Yasmine
-doucement : avant d’être madame Hamdi,
-j’étais la femme de sir Archibald Beeston…
-J’avais voulu goûter des Orientaux. Croyez-moi,
-cher ami, une Européenne s’y habitue
-difficilement.</p>
-
-<p>— Et… et les deux autres ? demanda
-M. Feathercock, qui commençait à sentir
-des regrets du choix qu’il avait fait.</p>
-
-<p>— Léilah et Féridjé ? Ce sont des musulmanes,
-mon ami, de vraies musulmanes. Et,
-la preuve, c’est qu’elles ne vous ont pas
-montré leur visage, elles !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… A peu près dans le même moment,
-Mohammed-si-Koualdia quittait la demeure
-de Hamdi-bey, ayant reçu un bakchich honnête
-pour de mystérieux services. Et Hamdi
-s’écriait, en rentrant dans sa cour fraîche :</p>
-
-<p>— Loué soit Allah, qui n’a pas converti
-tous les chrétiens ! Que deviendrions-nous,
-s’ils ne nous reprenaient pas les dames dont
-nous ne voulons plus !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br />
-<span class="small">COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK
-DUT QUITTER CONSTANTINOPLE</span></h2>
-
-
-<p>Quelques jours après les épousailles de
-M. Feathercock avec Yasmine, en laquelle,
-avec une certaine déception, il dut reconnaître
-bientôt une compatriote, Haydar-pacha,
-ministre de la septième police,
-manda auprès de lui, en audience particulière,
-Mohammed-si-Koualdia.</p>
-
-<p>— Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il
-simplement, que dans l’entourage de
-Sa Majesté on est porté à faire paraître sous
-un mauvais jour les relations que j’ai entretenues
-avec cet excellent missionnaire qui,
-je crois, est devenu ton ami. C’est dommage :
-ses propos, parfois, n’étaient pas
-sans nous être de quelque avantage, malgré
-qu’ils fussent, comme ils disent dans leur
-langue, quelque peu « garruleux »… D’autre
-part, il est possible que nous ayons épuisé
-leur utilité. Notre parent Hamdi-bey lui-même
-serait de cet avis.</p>
-
-<p>» Cependant, tu le sais, ô Mohammed,
-ajouta-t-il, nous ne pouvons expulser aucun
-étranger. Il y a les capitulations ! Nous ne
-saurions oublier qu’il y a les capitulations !
-Les étrangers ne peuvent quitter cet empire
-que si c’est leur bon plaisir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mohammed, ayant écouté, parla d’autre
-chose, agréablement. Puis il fit remarquer,
-avec des circonlocutions décentes, que sa
-maison, hélas ! était bien pauvre en ce
-moment, et que même le service public
-pourrait souffrir de son dénuement.</p>
-
-<p>— Nous verrons plus tard, répondit le
-ministre de la septième police, nous verrons
-plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir
-de la petite chose dont je viens de te parler
-avec le père Stéphane, prieur du couvent
-des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu
-qu’il n’aimait point la concurrence des hérétiques
-de sa religion. Et il faut savoir se
-servir des Grecs, ô Mohammed ! C’est bien
-le moins, pour les embarras qu’ils nous
-donnent.</p>
-
-<p>Il ne jugea point utile de faire connaître
-à son agent que le père Stéphane l’était venu
-voir, au sujet de la concurrence que lui
-faisait la mission du révérend Feathercock,
-et avait su l’intéresser à sa plainte.</p>
-
-<p>Mohammed s’en alla par sa voie, sans
-rien demander davantage, et quand il eut
-rendu visite au père Stéphane, jamais,
-durant les huit jours qui suivirent, il ne se
-montra plus affable et plus communicatif à
-l’égard de M. Feathercock. Il ne quittait plus
-guère la maison du Taxim.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Certain soir, Zobéide, toujours prudente
-et sage, passa d’abord doucement la tête
-entre deux petites branches de myrte, afin
-de savoir quelle sorte de personnes causaient
-près du jet d’eau, dans l’ombre fraîche qui
-tombait du mur de grès rose. Et quand elle
-vit que ce n’était que le révérend John Feathercock,
-son seigneur et maître, discourant
-comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia,
-elle se dirigea vers eux bien franchement,
-quoique avec lenteur. Lorsqu’elle
-fut tout près, elle s’arrêta, et sûrement vous
-eussiez cru, à l’éclair de ses yeux très noirs,
-qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité
-est que, de toute sa cervelle mince, de toute
-sa bouche et de tout son ventre, elle ne
-faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée
-d’une pastèque ouverte, placée sur la table
-au pied des grands verres à demi pleins de
-la neige des sorbets. Car Zobéide était une
-tortue, de l’espèce ordinaire qu’on trouve
-dans l’herbe des prés, aux alentours des
-Eaux-Douces.</p>
-
-<p>Cependant, Mohammed continuait son
-histoire :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— … Donc je te dis, ô révérend plein de
-vertus, que ce lion, qui vit toujours près de
-Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion
-extraordinaire, le lion des lions ! Aujourd’hui
-encore, il peut tuer un chameau d’un
-seul coup de griffe ; et, après lui avoir planté
-ses crocs dans l’échine, le jeter sur son
-épaule d’un seul mouvement de cou. Par
-malheur, un jour qu’à la chasse il venait de
-faire tomber une chèvre, rien qu’en lui soufflant
-au poil l’haleine de son nez, il s’écria :
-« Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je
-suis aussi fort que Dieu. Qu’il le confesse ! »
-Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant,
-dit à voix haute : « O lion de Tabariat,
-essaye maintenant d’emporter ta proie ! »
-Alors, le lion planta ses grandes dents entre
-les vertèbres de la bête, derrière les oreilles,
-pour la jeter sur son dos. Ouallahi ! Ce fut
-comme s’il essayait de soulever le mont
-Liban, et il tomba boiteux de la jambe
-droite. Et la voix d’Allah retentit encore,
-clamant : « Lion, plus jamais tu ne pourras
-tuer une chèvre ! » Et il en est resté ainsi
-jusqu’à ce jour : le lion de Tabariat a conservé
-toute sa force pour emporter les chameaux,
-mais il ne peut faire le moindre mal
-même à un chevreau nouveau-né ; les boucs
-des troupeaux, la nuit, lui font les cornes,
-et il est toujours boiteux de la jambe droite
-depuis ce moment-là.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Mohammed, dit le révérend Feathercock
-avec dédain, ce sont là des histoires
-bonnes pour les petits enfants.</p>
-
-<p>— Eh quoi ! repartit Mohammed-si-Koualdia,
-tu refuses de croire que Dieu peut tout
-ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve
-perpétuel de Dieu, et que, par conséquent,
-Dieu peut changer de rêve ? Es-tu chrétien,
-si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance ?</p>
-
-<p>— Je suis chrétien, fit le révérend avec
-un certain embarras, mais depuis assez
-longtemps nous avons été obligés d’admettre,
-nous autres pasteurs de l’Occident civilisé,
-que Dieu ne saurait, sans se démentir lui-même,
-changer l’ordre de choses qu’il établit
-quand il créa l’univers. Nous considérons
-que la foi aux miracles est une
-superstition qu’il faut laisser aux moines de
-Rome et de Russie, ainsi qu’à vous autres
-musulmans, qui vivez dans l’ignorance de
-la vérité. Et c’est pour vous apporter la
-vérité que je suis venu dans vos contrées,
-en même temps que pour lutter contre la pernicieuse
-influence politique de ces moines de
-Rome et de Russie dont je viens de te parler.</p>
-
-<p>— En invoquant le nom d’Allah, répondit
-Mohammed avec une grande solennité,
-et par la vertu de la clavicule de Salomon,
-je pourrais faire grandir chaque jour de la
-grandeur d’un ongle la tortue qui nous
-écoute !</p>
-
-<p>Et en prononçant ces paroles, comme il
-avait fait du pied un geste un peu vif vers
-Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.</p>
-
-<p>— Tu ne saurais faire cela, dit le révérend.
-Toi, Mohammed, un homme tout
-couvert de péchés, un musulman que j’ai vu
-ivre…</p>
-
-<p>— J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais
-toi-même…</p>
-
-<p>— … Tu serais capable de forcer la puissance
-d’Allah ? poursuivit M. Feathercock.</p>
-
-<p>— Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed.</p>
-
-<p>Prenant Zobéide, il la posa sur la table.
-La tortue, effrayée, de nouveau avait rentré
-la tête. On ne voyait plus que les quadrangles
-jaunes, cerclés de noir, de sa carapace,
-tout contre la pastèque juteuse. Mohammed
-prononça :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— <i>Tu es un miracle en toi-même, ô tortue !
-Car ta tête est d’un serpent, ta queue d’un rat
-d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de
-caillou ; et cependant tu connais l’amour
-comme les hommes, si bien que lorsqu’on
-vous rencontre au printemps, vous toutes,
-tortues, on dirait que les pierres mêmes, ding,
-ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent
-et s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô
-tortue de pierre, voilà qu’ensuite tu ponds des
-œufs !</i></p>
-
-<p>» <i>Tu es un miracle en toi-même, ô tortue,
-car on dirait que tu n’es que de la coquille,
-et pourtant tu es une bête qui manges. Mange
-de cette pastèque, ô tortue, et grandis cette
-nuit de la grandeur d’un ongle, si Allah le
-veut !</i></p>
-
-<p>» <i>Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô
-tortue, mange encore de cette pastèque, ou de
-sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore
-d’un ongle, et deviens grosse comme une
-mosquée. Tu es un miracle en toi-même, ô
-coquille qui es de la vie : fais un autre petit
-miracle, si Allah le veut, si Allah le veut !</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Zobéide, rassurée par la monotonie de
-cette voix, se décida enfin à sortir d’abord la
-pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs,
-sa queue grasse et dure et ses fortes pattes
-griffues. Apercevant la pastèque, elle fit un
-signe d’assentiment et commença de manger.</p>
-
-<p>— Il n’arrivera rien du tout ! dit le révérend
-John Feathercock, un peu ému.</p>
-
-<p>— Tu verras, répondit Mohammed gravement.
-Je reviendrai demain.</p>
-
-<p>Il revint en effet le lendemain matin, prit
-la mesure de Zobéide avec ses doigts, et
-déclara :</p>
-
-<p>— Elle a grandi !</p>
-
-<p>— Tu veux me le faire croire, répliqua
-M. Feathercock, anxieux.</p>
-
-<p>— Il est dit dans le Coran, poursuivit
-Mohammed, au chapitre de la Fente, lequel
-contient vingt-cinq versets et fut écrit à la
-Mecque : « Je jure par la rougeur qui paraît
-en l’air lorsque le soleil se couche, par
-l’obscurité de la nuit et par la clarté de la
-lune, que vous changerez tous d’être et de
-taille. » Allah s’est manifesté, la tortue a
-changé de taille. Elle changera encore :
-mesure-la toi-même, et tu verras.</p>
-
-<p>M. Feathercock mesura Zobéide, et, le
-lendemain, dut constater qu’elle avait grandi
-de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.</p>
-
-<p>Et de jour en jour, Zobéide crût en forces,
-en dimensions, en vigueur et en appétit.
-D’abord, elle n’était grosse que comme la
-soucoupe d’une tasse à thé, et ne prenait
-que quelques onces de nourriture. Puis elle
-fut comme une assiette à dessert, puis comme
-une assiette à soupe. Son bec vigoureux
-crevait d’un coup l’écorce des pastèques ; on
-entendait distinctement le bruit de ses
-mâchoires broyant la chair molle des fruits
-qu’elle faisait disparaître. En une semaine,
-elle fut vaste comme l’un de ces plats sur
-lesquels on sert la viande. Le révérend
-n’osait plus approcher ce monstre, dont les
-yeux lui semblaient avoir pris quelque chose
-de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une
-faim perpétuelle, Zobéide mordait.</p>
-
-<p>Les ouailles de M. Feathercock apprirent
-qu’il gardait chez lui une tortue enchantée
-au nom d’Allah, et non point par l’invocation
-de la divinité occidentale : cela ne fut
-point avantageux aux travaux évangéliques
-du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément
-de croire à un miracle, bien que
-Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il
-avait prononcé le charme, n’eût pas remis
-les pieds dans la maison. Il restait assis
-dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur
-ou méditatif, et mangeait parfois une boulette
-de haschich. Le révérend finit par se
-persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène
-très simple, bien que peu connu, dû à
-l’action extraordinairement favorable de la
-pulpe de pastèque sur le développement des
-tortues. Il résolut donc de priver Zobéide de
-pastèques.</p>
-
-<p>Mohammed, devenu à la fin très ivre de
-haschich, aperçut un jour Hakem, le boy de
-M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler
-d’ailleurs, revenait du marché avec une botte
-d’herbes grasses. Les traits durcis par la
-drogue, mais toujours majestueux, il le
-suivit à grands pas :</p>
-
-<p>— Malheureux, dit-il à M. Feathercock,
-malheureux ! Tu as voulu rompre le charme ?
-Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère ! Il
-est rompu bien plus que tu ne crois : la
-tortue va diminuer !</p>
-
-<p>Le révérend essaya de rire, mais il n’était
-pas rassuré. Le dimanche, à l’office, les
-rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient
-sans confiance, et chez le consul
-d’Angleterre, on se contenta de lui dire,
-sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait
-son ami de Mohammed-si-Koualdia, se
-mêlant ainsi « promiscueusement » à la
-canaille, il ne pouvait rien en résulter de
-bon. Cependant Zobéide, mise en présence
-de l’herbe humide, manifesta d’abord des
-sentiments assez dédaigneux. Incontestablement,
-elle préférait les pastèques. M. Feathercock
-s’en applaudit. « Elle mangeait
-trop, tout simplement, songeait-il, c’est ce
-qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus,
-elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en
-serai débarrassé. Tout est pour le mieux. »</p>
-
-<p>Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à
-bouder, se mit très docilement à mâcher de
-l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle
-botte, dit d’un air sournois :</p>
-
-<p>— Effendi, elle diminue.</p>
-
-<p>Le révérend essaya de hausser les épaules,
-mais il lui fut impossible de se le dissimuler
-à lui-même : la taille de Zobéide avait rétréci.
-Et tout Constantinople apprit en une heure
-que Zobéide avait rétréci ! Quand il allait chez
-le barbier grec, le barbier grec lui disait :
-« Sir, votre tortue n’est pas une tortue ordinaire ! »
-Quand il allait chez madame Hollingshead,
-qui s’intéresse toujours tellement
-à tout ce qu’elle ne comprend pas, et voilà
-pourquoi elle peut parler de tant de choses,
-cette dame lui disait : « <i lang="en" xml:lang="en">Dear sir</i>, votre
-tortue ! comme cela doit être <i lang="en" xml:lang="en">exciting</i>, de la
-voir diminuer : j’irai chez vous. » Quand il
-allait à l’orphelinat anglican, tous les petits
-Syriens, tous les petits Arabes, tous les petits
-Druses, tous les petits juifs, dessinaient des
-tortues sur leurs cahiers, des tortues de
-toutes les tailles, la plus grosse derrière la
-plus petite, et toutes se mordant la queue.
-Et dans la rue, les âniers, les porteurs d’eau,
-les frituriers, les marchands de viande grillée,
-de pain cuit, de fèves, de crème, criaient :
-« Mister Tortue, mister Tortue ! Essaye de
-notre marchandise, pour ta bête têtue qui
-diminue ! »</p>
-
-<p>Et en effet la tortue diminuait toujours.
-Elle devint comme une assiette à soupe,
-puis comme une assiette à dessert, puis
-comme une soucoupe de tasse à thé, puis
-un matin ce ne fut plus qu’une toute
-petite chose ronde, frêle, translucide, une
-tache mince, pas plus large qu’une montre
-de dame, presque invisible au pied du jet
-d’eau. Et le lendemain, un lendemain d’entre
-les lendemains, il n’y eut plus rien, mais
-plus rien du tout, ni tortue, ni odeur de
-tortue, pas plus de tortue dans la cour que
-d’éléphant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus
-de haschich parce qu’il en était saturé. Mais
-il demeurait accroupi tout le jour à la porte
-du petit café, en face de la maison du révérend,
-les yeux si démesurément agrandis
-dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment
-d’un sorcier très terrible. Le révérend s’en
-retourna chez le consul d’Angleterre qui lui
-dit froidement :</p>
-
-<p>— Tout ce que je puis vous dire, c’est
-que vous avez <i lang="en" xml:lang="en">made an ass of yourself</i>, autrement
-dit, pour parler comme les Français,
-fait l’âne pour avoir du son. Ce que vous
-avez de mieux à faire, est d’aller créer une
-congrégation ailleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le révérend John Feathercock accepta
-ce conseil avec déférence, et prit le bateau
-pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia,
-s’étant rendu chez Antonio, interprète
-et écrivain public, lui fit traduire en
-hellène la lettre suivante, dont il lui dicta
-le texte arabe, et porta cette lettre au père
-Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites
-grecs.</p>
-
-<p>« Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs
-de la santé, vénérable Père, et la félicité
-régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de
-t’informer que le révérend John Feathercock
-vient de partir pour Smyrne, mais qu’il a
-mis sur ses malles l’adresse d’une ville
-nommée Liverpool, laquelle, je m’en suis
-informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre ;
-et ainsi tout porte à croire qu’il ne
-reviendra plus. J’espère donc que tu me
-donneras la seconde partie de la récompense
-promise, ainsi qu’un cadeau généreux pour
-Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait
-tous les jours dans la maison du révérend
-une nouvelle tortue, et remportait l’ancienne
-sous son burnous.</p>
-
-<p>» Je te prie également de faire savoir à tes
-amis que je puis leur vendre, à des prix
-exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes
-différentes de taille et dont la dernière n’est
-pas plus grande que la montre d’une <i>hanoum</i>
-européenne. Elle m’a donné bien du mal à
-découvrir et prouve avec quel soin délicat
-Allah dessine les membres des moindres
-créatures et se plaît à orner leurs corps de
-dessins ingénieux. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br />
-<span class="small">COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA
-RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT
-À NASR’EDDINE L’OCCASION DE
-RETOURNER CHEZ LUI</span></h2>
-
-
-<p>… Un matin que Nasr’eddine sortait de son
-couvent, situé, ainsi qu’il a été dit, sur les
-hauteurs de Stamboul, il entendit des coups
-de fusil de l’autre côté de la Corne d’Or, du
-côté du Taxim : c’étaient les soldats insurgés,
-venus de Salonique, qui terminaient la révolution.
-Quelques heures plus tard le Padischah
-était détrôné ; il y avait un autre
-Padischah, il y avait bientôt une Chambre,
-un Sénat, comme en Europe ; on ne parlait
-que de choses merveilleuses. Les gens s’embrassaient
-dans les rues, et même certains
-musulmans célébraient l’ère de la liberté en
-buvant publiquement le mastic des Grecs.
-Cette dernière expression de la joie populaire
-choqua un peu Nasr’eddine : il se
-promit de la blâmer devant Haydar-pacha,
-et ne comprit point grand’chose au reste des
-événements dont Allah le rendait témoin.
-Le hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que
-ces événements lui allaient rendre la liberté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Durant de très longues années, Haydar-pacha
-avait joui de la faveur de son souverain.
-Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion
-des fêtes du Baïram ou pour fêter la
-naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui
-remettait une bourse pleine d’or et Haydar
-disait, les deux genoux à terre et le front
-prosterné : « Ton règne est plein de gloire,
-tu vivras encore cent et une années ! » Il
-prenait cet air de jubilation afin de faire
-croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces
-quelques centaines de livres accordées par
-la munificence du maître, mais en vérité
-c’était là le moindre de ses revenus. Car
-Haydar commandait en chef la septième
-police du sultan, celle qui est chargée de
-surveiller les six premières, et il les surveillait
-en effet fort proprement : c’est-à-dire
-que, lorsque l’une des six polices était parvenue
-à se procurer une grosse somme,
-soit en menaçant de délation un riche personnage,
-soit en faisant confisquer les biens
-de ce personnage après l’avoir fait disparaître
-par le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans
-du vinaigre ou la corde, Haydar exigeait de
-ses collègues une légitime commission pour
-établir que cette opération avait eu réellement
-pour objet la sécurité du Padischah.
-De temps en temps, pour se faire craindre,
-et afin de montrer qu’on aurait eu tort de
-lui refuser cette commission, il employait au
-contraire toute l’adresse de son calame ingénieux
-et toute l’astuce de ses affidés à démontrer
-que le chef de l’une des six autres polices
-consacrait plus d’efforts à s’enrichir qu’à
-pénétrer les projets des ennemis du trône ;
-et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou
-même en Tripolitaine. Les serviteurs des
-craintes impériales redoutaient particulièrement
-d’être envoyés dans cette province ;
-car les exilés libéraux, qui y vivaient en
-grand nombre, avaient fini par la transformer
-en une sorte de république indépendante,
-dont les moyens de gouvernement
-étaient d’ailleurs calqués sur ceux de l’autocrate
-qui les avait déportés : et ils avaient
-coutume de mettre à mort ceux des nouveaux
-arrivants qui ne leur paraissaient pas
-véritablement démocrates.</p>
-
-<p>Ces besognes de haute justice distributive
-avaient rendu Haydar assez populaire pour
-un espion. Lorsque le Padischah, cédant au
-patriotique désir qu’exprimèrent ses sujets
-par la voix de cent mille soldats dont il avait
-oublié de payer la solde, leur octroya une
-constitution, le chef de la septième police ne
-fut pas inquiété. Les libéraux se contentèrent
-de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait
-les six autres, la dernière n’avait
-plus de raison d’être. La résignation respectueuse
-d’Haydar servit de voile décent à son
-incrédulité. Il savait que la police fait la
-force principale des gouvernements, de même
-que la discipline celle des armées : ces révolutionnaires
-lui parurent naïfs. C’est pour
-cette raison, et afin sans doute de charmer
-ses loisirs, qu’il continua de donner, par
-habitude et gratuitement, des conseils à
-leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc,
-avec son concours, une assez jolie conjuration,
-compliquée d’un projet de massacre
-général ; mais cette conjuration fut révélée
-par un mouchard. Haydar n’éprouva d’abord
-de cet échec qu’un sentiment d’humiliation.
-N’ayant pas de convictions politiques, il
-souffrait de s’être trompé de côté. Mais les
-vainqueurs alors commencèrent de pendre,
-et cela ne fut pas sans lui inspirer quelque
-inquiétude. Chaque matin, sur le pont de
-Galata, une nouvelle potence portait un
-poids nouveau. Le mort, au vent qui venait
-du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs
-encore froides du septentrion, ou
-des contrées qu’échauffait déjà le soleil du
-sud, se balançait tout doucement, et même
-le mugissement des sirènes, dans la Corne
-d’Or encombrée de navires, faisait frissonner
-ses pauvres vêtements sur son corps tout
-raide. Haydar songeait :</p>
-
-<p>— Voilà qui est grave : la situation redevient
-normale. Le nouveau gouvernement
-se met à n’avoir pas plus de scrupules que
-nous n’en avions. Il ne pend encore que des
-misérables, ce qui est une détestable opération :
-elle ne rapporte rien. Mais il apprendra
-bientôt son métier et c’est à nous qu’il va
-s’adresser : nous avons de l’argent ! Si l’on
-sait quels furent mes amis durant ces six
-mois, que vais-je devenir ?</p>
-
-<p>Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure
-Mohammed-Riza et Kassim-effendi, officiers
-de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant
-d’eux, croyant comprendre ce qui les amenait.
-Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une
-sorte de courage inutile et triste :</p>
-
-<p>— Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous
-avez vos sabres.</p>
-
-<p>Il dit cela parce qu’il préférait mourir de
-la sorte que d’être pendu.</p>
-
-<p>Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait
-de confisquer ses biens, et que la justice
-du peuple lui faisait grâce de la vie. On
-lui permettait de quitter librement le sol de
-la patrie pour se rendre en Occident, accompagné
-de sa femme légitime et d’une seule
-servante noire. Haydar respira. C’était un
-véritable Ottoman, il n’avait jamais visité
-les pays qui sont à l’ouest de la terre ; mais
-il savait qu’on n’y assassine plus, les révolutions
-ne se passant qu’en bavardages ; et
-on lui avait dit que Paris était accueillant
-aux étrangers.</p>
-
-<p>Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent
-immobiles, et derrière eux il y avait
-des soldats. Haydar craignit alors que,
-pitoyablement, ils n’eussent commis un mensonge
-et ne fussent venus pour l’assassiner.</p>
-
-<p>— Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza.
-Seulement nous devons faire dans ta
-demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes
-femmes de se voiler et de passer dans les
-jardins. Même le <i>haremlik</i> doit être ouvert
-aux recherches de la nation.</p>
-
-<p>— <i>Inchallah !</i> répondit Haydar, c’était déjà
-comme ça du temps que j’étais chef de la
-septième police. Ces usages sont excellents,
-qu’il soit fait à votre désir.</p>
-
-<p>Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume
-de cacher dans un coin de sa maison,
-sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille,
-une somme qui varie selon sa fortune, et
-qui doit lui permettre de subvenir à ses premiers
-besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce
-trésor qu’on cherchait à lui ravir. Les soldats
-sondèrent les murs à coups de crosse.
-Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains
-énormes et de tout petits yeux sans méchanceté.
-On brisa les lourds bahuts incrustés de
-nacre, et dans les jardins les pioches et les
-pelles trouèrent de longues fosses, qui se
-croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au
-fond d’un bûcher, Mohammed et Kassim
-découvrirent mille pièces d’or dans un coffre
-d’acier. Alors ils se retirèrent.</p>
-
-<p>— C’était la volonté d’Allah ! dit Haydar.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais le soir, quand tous ses eunuques,
-ses esclaves et ses femmes l’eurent quitté,
-sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé,
-il alla visiter avec elles les racines d’un vieux
-pêcher. Le vent faisait tomber sur leur dos
-des pétales qui semblaient brocher de rose
-le caftan jaune d’Haydar et les voiles de
-soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra
-trois ou quatre sacs assez lourds.</p>
-
-<p>— L’autre cachette, dit-il, fier de sa
-sagesse, je l’avais faite pour qu’elle fût
-trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci : cinq mille
-pièces d’or !</p>
-
-<p>Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé,
-il prit l’Express-Orient à la gare de Sirkedji.
-Il se sentait pleinement heureux, étant
-sauvé : car il n’avait pas seulement pour
-fortune les cinq mille pièces d’or enfermées
-dans les malles de fer grossièrement peintes
-qui passaient pour appartenir à Kadidjé, la
-négresse esclave. Les banques des infidèles,
-depuis longtemps, lui gardaient un autre
-trésor, et bien plus riche. Sans se faire une
-image bien nette de l’existence qu’il allait
-mener dans ces pays d’Occident où il se
-réfugiait, il demeurait convaincu qu’elle
-serait plutôt agréable. Les gens de sa race
-n’ont guère, sauf ce qu’il en faut pour les
-avarices nécessaires, la faculté de prévoyance.
-Mais il nourrissait l’idée vague que cette
-existence devait être pareille à celle qu’il
-connaissait depuis son enfance, embellie
-encore par d’autres plaisirs, la plupart
-immoraux. Il aurait sans doute, comme à
-Constantinople, une maison au bord de la
-mer, une autre très vaste, dans un quartier
-discret, quelque part dans Paris, beaucoup
-de serviteurs, des femmes, et il entrevoyait
-la nécessité de racheter quelques eunuques,
-malgré la dépense. Tout cela faisait partie
-des jouissances qu’une honnête fortune
-autorise en Turquie, et il comptait profiter,
-par surcroît, des complaisances qu’ont si
-souvent, lui avait-on dit, les femmes des
-chrétiens, qu’elles soient purement vénales
-ou simplement curieuses.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un musulman, une fois qu’il est dans un
-lieu public, ne doit jamais avoir l’air de
-regarder sa femme voilée, ni même paraître
-savoir qu’il possède une femme. Haydar
-avait retenu un compartiment pour lui, un
-compartiment pour Léila et son esclave. Il
-s’installa dans le sien et ce fut alors qu’il
-connut son premier étonnement, dont ses
-membres pour ainsi dire, s’aperçurent avant
-lui-même : les banquettes n’étaient pas assez
-larges pour s’y accroupir, les jambes croisées ;
-ainsi pénétra pour la première fois dans
-son cœur le soupçon inquiet que les pays
-qu’il lui faudrait désormais habiter ne lui
-offriraient point tout ce qu’il avait jusque-là
-possédé. Puis il vit entrer Kadidjé.</p>
-
-<p>Une figure blanche n’a besoin, pour
-exprimer les sentiments qui l’animent, que
-de mouvements fort légers. Tout s’y peut
-lire ; et le principal souci des Européens
-et des sémites est par conséquent de refréner
-la mobilité de leurs traits. On a, au contraire,
-toutes les peines du monde à distinguer
-quoi que ce soit sur un visage noir.
-C’est pourquoi les nègres sont obligés de
-faire des grimaces très larges et des gestes
-excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés,
-une lippe monstrueuse, et son ventre même
-manifestait de l’indignation.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas, dit-elle, de <i>haremlik</i> dans
-cette charrette à fumée. Où veux-tu qu’une
-musulmane pieuse puisse prendre ici ses
-repas ? Faudra-t-il rester enfermées trois
-jours dans la boîte où tu nous as mises ?</p>
-
-<p>Haydar n’avait pas pensé que l’Express-Orient
-n’a pas été fait, jusqu’à ce jour, pour
-transporter des musulmanes respectueuses
-de leurs devoirs. Il donna l’ordre qu’en effet
-Léila et son esclave fussent servies dans leur
-compartiment, et elles lui manifestèrent leur
-mauvaise humeur. Cela rendit Haydar, malgré
-lui, assez mélancolique. On a beau connaître
-qu’il faut prendre l’humeur des femmes
-comme le temps qu’il fait et ne point s’en
-inquiéter, cela n’empêche pas d’être triste
-quand il pleut et quand sa femme gronde.
-Haydar se rendit alors au wagon-restaurant,
-dans l’intention de boire un café à la
-turque : et nul ne le salua. Cela n’était pas
-étonnant, puisque nul ne le connaissait.
-Mais quand il traversait, jadis, les rues de
-Stamboul ou du Taxim, chacun savait qu’il
-était le chef de la septième police, chacun
-plongeait la tête très bas, ramassant un peu
-de poussière du doigt et la portant à sa poitrine,
-à sa bouche et à son front. Il eut
-l’impression d’être isolé dans un monde
-nouveau, horriblement brutal, parfaitement
-ignorant. Son cœur se serra, il comprit l’horreur
-de l’exil.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les hommes n’éprouvent vraiment le désir
-d’être près d’une femme que s’ils ont l’âme
-troublée : c’est parce qu’ils se souviennent
-toujours d’avoir été de petits garçons. Haydar
-sentit brusquement le désir de retrouver
-Léila. Il rebroussa chemin à travers les couloirs,
-de son ventre écrasant des ventres, et
-mécontent parce qu’il ne savait même pas
-s’il devait s’en excuser. Quand il fut devant
-le compartiment qu’occupait sa femme, il
-ouvrit la porte avec une sorte d’empressement
-avide et douloureux. Il est très difficile
-d’exprimer décemment ce qu’il aperçut. Un
-étranger était assis sur la banquette près de
-Léila, qui avait tiré son voile ainsi qu’il convient.
-Mais tel était le seul sacrifice qu’elle eût
-fait à la réserve qui convient aux musulmanes.</p>
-
-<p>Une inspiration irraisonnée saisit Haydar.
-Il tira sur la sonnette d’alarme et le train
-s’arrêta. Aussi loin que les yeux pouvaient
-porter on ne distinguait que des blés verts sur
-une immensité plate ; mais presque aussitôt
-on vit accourir, foulant les graminées claires,
-un soldat serbe à cheval. Il lui avait paru
-suspect que l’Express-Orient s’arrêtât, sans
-motif apparent, en pleine campagne.</p>
-
-<p>Le conducteur accourait lui-même à travers
-les couloirs, et, de chaque wagon,
-ayant sauté par les portières sur la voie
-pour gagner plus vite la place où s’était
-passé le drame, des voyageurs s’empressaient.
-Le bruit s’était déjà répandu qu’un Vieux-Turc
-venait d’être assassiné par un fanatique
-de la liberté. Le conducteur dit à Haydar :</p>
-
-<p>— Où êtes-vous blessé ?</p>
-
-<p>— Je ne suis pas blessé, répondit Haydar
-tristement, mais ce conducteur est entré
-dans le <i>haremlik</i>, et…</p>
-
-<p>Le contrôleur eut quelque peine à comprendre
-que Haydar appelait <i>haremlik</i> le
-compartiment, pareil à tous les autres, où se
-trouvait sa femme. Mais il devina le reste
-beaucoup plus aisément.</p>
-
-<p>— Si on faisait arrêter le train toutes les fois
-que ça arrive, dit-il, on n’arriverait jamais !</p>
-
-<p>Et il dressa procès-verbal à l’ancien chef de
-la septième police. Le soldat serbe riait
-parce qu’il était tombé du malheur sur un
-Turc.</p>
-
-<p>Léila pleurait, grasse, blonde et froide.
-Et Haydar se dit en lui-même :</p>
-
-<p>— S’il en est ainsi déjà quand nous
-sommes encore si près de Constantinople,
-que se passera-t-il à Paris ?…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce fut de la sorte qu’Allah, dont la justice
-est lente, mais implacable, acheva de venger
-son serviteur Nasr’eddine des coups de marteau
-que le ministre de la septième police
-lui avait fait appliquer sur les doigts. Mais
-Nasr’eddine n’en sut jamais rien. Seulement,
-apprenant qu’Haydar-pacha venait
-de prendre les routes de l’exil, il s’en fut
-demander au Jeune-Turc qui déjà l’avait
-remplacé s’il existait une raison quelconque
-pour qu’on le retînt, lui pauvre hodja, à Constantinople.
-Le Jeune-Turc se fit apporter les
-pièces du procès, puis, ayant médité, décida :</p>
-
-<p>— Nous ne poursuivons pas encore les
-crimes d’hérésie. Pars donc, tu es libre ;
-mais dépêche-toi, dans quelques semaines
-quelque chose me dit que nous serons
-devenus aussi sévères sur la foi que le
-Padischah ou davantage : il faut bien faire
-quelque chose pour le peuple !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br />
-<span class="small">DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE
-ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE ZÉINEB</span></h2>
-
-
-<p>… Et quand Nasr’eddine put quitter Constantinople,
-près d’un an s’était écoulé
-depuis qu’il avait quitté Brousse entre deux
-zaptiés, derrière la queue d’une mule. Et
-ceci était la suite des trahisons de sa femme,
-Zéineb la pernicieuse. Car Zéineb avait dit à
-Ahmed-Hikmet :</p>
-
-<p>— Ne sais-tu pas que le hodja, ce chien
-qui est mon époux, est un hérétique, un
-Persan ? Que ne le fait-on citer devant les
-oulémas de Stamboul ?</p>
-
-<p>Et elle avait cligné des yeux, la perfide,
-comptant bien que l’officier saurait profiter
-de cette absence. En effet, ils s’abandonnèrent
-à leur péché, mais Allah est plus
-puissant, Allah les en punit, car Ahmed-Hikmet
-fut tué par les Arabes du Hedjaz,
-qui lui ouvrirent le ventre en croix, et
-quand Zéineb apprit que Nasr’eddine s’était
-enfin lavé de toute accusation de mauvaise
-doctrine et qu’on le lui renvoyait, ce déplorable,
-elle venait de s’apercevoir qu’il aurait
-dû, pour son honneur et sa sécurité, être de
-retour quelques mois plus tôt !</p>
-
-<p>Cependant Nasr’eddine, débarqué à Moudania,
-s’acheminait vers sa demeure, monté
-sur une chamelle blanche. Il réfléchissait à
-son aventure singulière.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Des imputations portées contre moi,
-songeait-il, je ne crois pas qu’il en fût une
-seule qui contînt, de vérité, ce qu’il en pourrait
-entrer sous l’ongle de mon petit doigt.
-C’est un mystère, par Allah, c’est un mystère !
-Ou plutôt c’est une intrigue. Il y avait
-un officier… »</p>
-
-<p>Puis il se rappelait Zéineb, l’injurieuse,
-qui le traitait plus mal qu’un chrétien, et si
-souvent avait négligé ses repas, aux jours
-qui pourtant n’étaient pas des jours de jeûne.</p>
-
-<p>« Hélas ! songeait-il, la chair est faible !
-Les premiers jours que je fus en prison, je
-me disais : « Du moins, on m’a fait une
-grâce ; on ne m’y a pas mis avec ma femme ! »
-Et maintenant il me semble que je ne serais
-pas fâché de la revoir. C’est extraordinaire ! »</p>
-
-<p>Telles étaient ses méditations, tandis que
-la chamelle blanche avançait toujours, avec
-sa bonne tête, ses yeux noirs, son cou
-brandi vers le ciel comme la proue d’une
-galère des vieux padischahs ; et, entre son
-gaillard d’arrière et son gaillard d’avant,
-Nasr’eddine était assis, bien soucieux de lui-même,
-et tout étourdi par la nouveauté de
-ses sentiments. Ce fut ainsi qu’il arriva
-devant sa demeure.</p>
-
-<p>La chamelle se mit à genoux et Nasr’eddine
-se laissa glisser. D’abord, il porta
-la main à sa poitrine, à sa bouche et à son
-front, pour la politesse ; puis il se frotta les
-deux cuisses, à cause de la fatigue, et ensuite
-il pensa très fortement à sa femme, parce
-que c’était son désir. Mais il n’en montra
-rien, par dignité. Il dit seulement à ses
-disciples qui étaient venus le saluer :</p>
-
-<p>— Ça va bien, mes enfants, ça va bien.
-Vous êtes beaux comme la porte de ma
-maison !</p>
-
-<p>Et ces paroles devaient naturellement lui
-monter aux lèvres ; car, pour un exilé, il n’y
-a rien de beau comme la porte de sa maison.
-Il la reconnaît, elle le reconnaît, elle s’ouvre
-tout doucement, et derrière il y a l’eau
-fraîche, derrière il y a le lit, derrière il y a
-l’amour.</p>
-
-<p>Ainsi avaient changé les sentiments de
-Nasr’eddine à l’égard de Zéineb, et, sans
-qu’il en sût rien, les sentiments de Zéineb à
-l’égard de Nasr’eddine. Nasr’eddine oubliait
-que douze mois auparavant il se disait
-chaque soir : « Quelle épouse, quelle épouse !
-Le Rétributeur sait ce qu’il fait, mais moi je
-n’y comprends rien. Pourquoi m’a-t-il donné
-celle-là et non une autre ? » A cette heure,
-au contraire, il pensait : « Après tout, c’est
-mon épouse tout de même. Elle est belle :
-son corps n’est pas comme son âme. Et
-qu’est-ce que son âme ? Quelle est la nécessité
-que ma femme ait une âme ? Je ne
-connais que la mienne, qui est pleine
-d’indulgence. L’indulgence est la vertu des
-saints : il va m’être très doux d’être un
-saint. » Zéineb, de son côté, gémissait
-secrètement : « J’ai péché et, s’il connaît
-mon péché, je devrai quitter cette maison
-où je régnais. Même, s’il le veut, il peut me
-faire mourir. Que ce sort est cruel ! Et que
-ne ferai-je pas pour être pardonnée ! »</p>
-
-<p>Voilà pourquoi elle dit, d’une voix qu’elle
-n’avait pas eue depuis qu’elle était petite
-fille, si claire, si tendre, étouffée comme un
-baiser donné la nuit :</p>
-
-<p>— O mon seigneur, le salut sur toi ! On
-t’attendait.</p>
-
-<p>Et elle baisa ses pieds, durant que la
-servante se hâtait, portant l’aiguière pour
-les ablutions. Nasr’eddine fut tout étonné. Il
-avait décidé qu’il s’imaginerait être heureux,
-qu’il s’inventerait son bonheur pour cette
-nuit de retour. Et qu’importaient les autres
-nuits ! Il n’y voulait pas songer. « Qu’elle soit
-silencieuse, se disait-il, silencieuse et obéissante,
-aujourd’hui. Je lui prêterai des mots,
-je me persuaderai que mon désir est son
-désir, que ma joie est sa joie, qu’elle est
-comme je la souhaite, et non pas Zéineb
-l’insupportable ! » Or, il n’avait rien à
-imaginer, il reposait dans de la douceur, il
-dominait sur de l’obéissance : et cela lui
-sembla tellement extraordinaire que ses
-deux sourcils, un instant, furent comme
-deux sabres courbes au-dessus de son front
-plissé. Il abaissa les yeux : Ah ! Zéineb avait
-un peu de peine à rester agenouillée ! Il
-distingua aussi une cernure douloureuse,
-une ombre triste, autour de ses paupières,
-et comme un voile, fait de meurtrissures
-molles, sur toute sa face. Ces signes, il les
-connaissait, il n’était plus un adolescent
-naïf.</p>
-
-<p>Il dit d’une voix qui se dessécha dans sa
-gorge :</p>
-
-<p>— Depuis quand…</p>
-
-<p>Alors Zéineb, qui tenait toujours l’un des
-pieds de son époux dans ses deux mains,
-reposa ce pied sur le sol et s’abattit, ses
-dents mordant la terre, parce qu’elle croyait
-que la vérité allait s’élever contre elle. Et
-cela était si contraire aux habitudes de sa
-femme, si flatteur pour son orgueil, si
-voluptueux pour ses sens, si attendrissant
-pour sa force, que, malgré ce qu’il devina,
-Nasr’eddine se reprit, d’un ton paisible :</p>
-
-<p>— … Depuis quand, en même temps
-que l’aiguière des ablutions, n’apporte-t-on
-point ici, à l’époux qui revient, les confitures ?</p>
-
-<p>Et Zéineb, se relevant éperdue, alla chercher
-les confitures.</p>
-
-<p>« Il ne sait rien, se dit-elle. Nasr’eddine
-est toujours le hodja Nasr’eddine : un
-aveugle qui rêve. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le reste, pour ce soir-là, c’est le secret de
-la foi musulmane. Ceux qui savent ne
-doivent pas dire : ils étaient deux époux, et,
-si ce n’est la religion, c’est la décence, si ce
-n’est la décence, c’est l’envie qui défendent
-de révéler le mystère. Mais celui qui dort
-seul, et même l’amant, car il n’est jamais
-sûr de son bonheur, rêve avant de s’endormir :
-« Qu’Allah m’en donne autant, et je le
-tiens quitte, en vérité. Il n’y a rien de mieux
-au monde ! » Quand Nasr’eddine sentait se
-desserrer un peu le beau collier que lui faisaient
-les bras de Zéineb, il lui paraissait
-étrange de ne pas sentir la morsure de la
-faim au creux de l’estomac, de ne plus avoir
-à plier les épaules devant un juge, et il
-s’émerveillait, lui qui durant douze mois de
-geôle avait été incapable de désirer autre
-chose que le sommeil, rien que le sommeil,
-de pouvoir à cette heure veiller joyeusement,
-une femme à ses côtés. Et puis il se rappelait :
-« En vérité, hier j’étais en prison. Qui
-donc m’avait dénoncé ? » Il croyait l’avoir
-deviné, mais sentait bien plus vivement sa
-jouissance actuelle que ses maux écoulés.
-En face de lui, sur une petite place, par-dessus
-le mur de son haremlik, croissait un
-très vieux platane, où un ménage de corbeaux,
-chaque année, avait coutume de faire
-son nid. La saison était déjà bien avancée,
-et l’on voyait, sur les hautes branches, les
-corvillons qui commençaient d’essayer, non
-pas encore leurs ailes, mais leurs pattes
-hésitantes.</p>
-
-<p>— Il y avait bien des corbeaux autour de
-la femelle, quand je suis parti, dit Nasr’eddine
-en rêvant.</p>
-
-<p>— Ah ! répondit Zéineb, il ne reste plus
-que les deux qui ont fait le nid. C’est le proverbe :
-« Beaucoup pour l’amour, deux
-pour le ménage. »</p>
-
-<p>Elle avait prononcé ces mots sans malice,
-mais Nasr’eddine la regarda d’une façon si
-étrange qu’elle crut que son cœur allait
-éclater d’épouvante.</p>
-
-<p>« Je me trompais, il sait tout », pensa-t-elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le léger vent froid de la nuit la fit trembler,
-et elle sentit au même instant en elle
-les premiers mouvements de l’enfant qu’elle
-portait. Elle demeura immobile et peureuse.
-Il lui semblait que le poids de son corps
-écrasait ses deux jambes. Nasr’eddine hocha
-la tête gravement et se leva. Zéineb demanda,
-d’un air humble :</p>
-
-<p>— Où vas-tu, ya Nasr’eddine ?</p>
-
-<p>Car elle craignait qu’il n’allât chez le cadi
-pour divorcer. Nasr’eddine eut un sourire.</p>
-
-<p>« Ouallahi ! songea-t-il, ce n’est pas de la
-sorte qu’elle m’eût parlé avant ce méchant
-voyage. Elle m’aurait dit : « Tu sors ? Et
-pourquoi sors-tu ? O débauché qui cours la
-nuit après avoir dormi le jour, hypocrite,
-mendiant buveur de vin, amant de chrétiennes,
-perfide ! » Car telles étaient ses
-façons de me traiter, je m’en souviens. Allah
-est le plus savant, il m’a écrit la délivrance.
-Quant aux moyens, n’approfondissons pas.
-L’homme est sous son destin comme le
-papier sous le calame : ce qui est marqué,
-c’est marqué ! »</p>
-
-<p>Il répondit donc :</p>
-
-<p>— Mon ange, ne devines-tu pas que je
-vais où j’allais jadis, près de la source qui
-est au coin du cimetière de Bounar-Bachi,
-chez Abdallah-le-boiteux, qui vend du café.</p>
-
-<p>Zéineb murmura :</p>
-
-<p>— Fais à ton plaisir, ma prunelle, fais à
-ton plaisir !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et jamais Nasr’eddine n’ouvrit la bouche
-de ce qu’il intéressait si fort Zéineb de connaître !
-Le matin, il allait à la mosquée ; le
-soir, il s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre que
-font les tombes des vieux sultans, et il
-disait : « Si le samovar est bien abrité du
-vent et la poudre de thé de bonne espèce,
-c’est le principal, ô mon épouse, c’est le
-principal ! Car, vers quatre heures, le vent
-de mer s’élève. Il est frais et doux à mes
-vieux os, et il y a des cigognes dans le
-ciel : le vol des cigognes est sublime. »</p>
-
-<p>Il voyait cependant la taille de Zéineb
-s’arrondir, mais gardait le silence, et elle-même
-ne voulait pas avoir l’air de croire
-que l’événement fût proche. Lorsqu’elle
-ressentit les premières douleurs, elle serra
-les lèvres et retint ses cris jusqu’au moment
-où Nasr’eddine sortit pour aller s’asseoir,
-les talons sous les cuisses, à sa place ordinaire,
-à l’ombre des vieux tombeaux ; et il
-y resta même un peu plus longtemps que
-d’habitude. Quand il revint vers sa demeure,
-une matrone en sortait, et il trouva Zéineb
-couchée, tenant dans ses bras une petite
-chose vagissante, encore toute meurtrie de
-la douleur de naître. Il demeura silencieux,
-les cils baissés ; son visage noircit parce
-qu’il évoquait le jour où les zaptiés l’avaient
-mené chez le vali, l’odeur affreuse des sentines
-du navire qui l’avait conduit à Constantinople,
-la prison plus puante encore, les
-interrogatoires des mauvais juges, l’argent
-qu’il avait dépensé, et la trahison sous son
-toit !</p>
-
-<p>Mais Zéineb, à force d’avoir menti, avait
-fini par prendre confiance dans son mensonge.
-Décidément, le hodja ne savait rien.
-Il était trop bête, ce saint homme, et il ne
-fallait plus qu’un petit mot pour lui expliquer
-cette naissance un peu rapide.</p>
-
-<p>— Quel malheur, quel malheur, dit-elle,
-d’avoir autant souffert pour un enfant qui
-n’a que sept mois !</p>
-
-<p>Nasr’eddine, se penchant, prit le nouveau-né
-dans ses bras et le soupesa très
-sagement. Il allait bien sur les neuf livres.
-Et quelles belles grandes oreilles détachées
-de la tête, que d’ongles, que de cheveux ! Il
-admira ce poids magnifique, et ces oreilles,
-et ces ongles, et ces cheveux. Mais il admira
-aussi dans son cœur l’ingénuité du mensonge,
-il se souvint des quelques mois de
-paix que ce mensonge lui avait donnés. Il
-ne fut pas ému, il ne fit pas de grands
-gestes, il ne se contempla pas lui-même dans
-sa générosité. Il dit seulement, bien bonhomme :</p>
-
-<p>— Par Allah ! pour sept mois, il est bien
-avantageux !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Puis il sortit, parce que c’était l’heure de
-la cinquième prière.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small" colspan="2">PRÉFACE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#preface"><small>V</small></a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap small">— OÙ L’ON VOIT APPARAITRE NASR’EDDINE
-ET ZÉINEB</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap small">— DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET
-DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE
-MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE
-MONASTIQUE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">13</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE
-QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">36</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR
-LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">47</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL
-DE KENÂN ET DEUX HISTOIRES PROFITABLES</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">59</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap small">— OÙ L’ON VOIT NASR’EDDINE GAGNER
-CINQUANTE-CINQ DU CENT DANS
-UNE OPÉRATION PHILANTHROPIQUE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">82</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT LES ARTIFICES DES ANCIENS
-GRECS, S’ASSOCIANT À LA
-PERFIDIE DE ZÉINEB, PLONGÈRENT
-NASR’EDDINE DANS LES PRISONS
-DU PADISCHAH, ET COMMENT IL EN
-SORTIT</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS
-NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE
-BOURCIER</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">106</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE,
-PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">118</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA
-DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT
-À CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE
-HISTOIRE DU KHALIFE ET
-DU CORDONNIER</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">125</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT NASR’EDDINE ÉTAIT REÇU
-PAR LE MINISTRE DE LA SEPTIÈME
-POLICE ET DE LA PRUDENCE DE SES
-DISCOURS</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">156</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT LES RÉCITS DE L’ESPION
-MOHAMMED-SI-KOUALDIA LUI GAGNÈRENT
-LES SYMPATHIES DU RÉVÉREND
-JOHN FEATHERCOCK</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">171</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
-<td class="drap small">— DE NASR’EDDINE ET DE LA BARONNE
-ET DE LEUR DOULOUREUSE SÉPARATION</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch13">209</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK
-SE MARIA</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch14">230</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT LE RÉVÉREND JOHN FEATHERCOCK
-DUT QUITTER CONSTANTINOPLE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch15">245</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
-<td class="drap small">— COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT
-LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR
-ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION
-DE RETOURNER CHEZ LUI</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch16">260</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
-<td class="drap small">— DU RETOUR DE NASR’EDDINE À BROUSSE
-ET DE SON ATTITUDE À L’ÉGARD DE
-ZÉINEB</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch17">274</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">208-19. — Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>. — 4-19.
-8750-3-19.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NASR&#039;EDDINE ET SON ÉPOUSE</span> ***</div>
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-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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