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-The Project Gutenberg eBook of Les Climats, by Anna de Noailles
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les Climats
-
-Author: Anna de Noailles
-
-Illustrator: François-Louis Schmied
-
-Release Date: August 9, 2022 [eBook #68719]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CLIMATS ***
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- LES CLIMATS
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- [Illustration]
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- LES CLIMATS
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- Cette édition établie par
- F-L. SCHMIED
- pour la Société du
- LIVRE CONTEMPORAIN
- et sous la direction de Eug.
- Renevey et H. Michel-Dansac
- a été tirée à 125 exemplaires.
-
-
- _Dépôt légal_
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- _TU VIENS DE TROP GONFLER MON CŒUR
- POUR L’ESPACE QUI LE CONTIENT_...
-
- _SHAKESPEARE_
-
- [Illustration]
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- COMTESSE DE NOAILLES
-
- LES
- CLIMATS
-
- [Illustration]
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-
- SOCIÉTÉ DU LIVRE CONTEMPORAIN
-
- ## PARIS 1924 ##
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-SYRACUSE
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-[Illustration]
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-_Excite maintenant tes compagnons du_
-_chœur à célébrer l’illustre Syracuse!_...
- _PINDARE._
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-Je me souviens d’un chant du coq, à Syracuse!
-Le matin s’éveillait, tempétueux et chaud;
-La mer, que parcourait un vent large et dispos,
-Dansait, ivre de force et de lumière infuse!
-
-Sur le port, assailli par les flots aveuglants,
-Des matelots clouaient des tonneaux et des caisses,
-Et le bruit des marteaux montait dans la fournaise
-Du jour, de tous ces jours glorieux, vains et lents;
-
-J’étais triste. La ville illustre et misérable
-Semblait un Prométhée sur le roc attaché;
-Dans le grésillement marmoréen du sable
-Piétinaient les troupeaux qui sortaient des étables;
-Et, comme un crissement de métal ébréché,
-Des cigales mordaient un blé blanc et séché.
-
-Les persiennes semblaient à jamais retombées
-Sur le large vitrail des palais somnolents;
-Les balcons espagnols accrochaient aux murs blancs
-Broyés par le soleil, leurs ferrures bombées:
-Noirs cadenas scellés au granit pantelant...
-
-Dans le musée, mordu ainsi qu’un coquillage
-Par la ruse marine et la clarté de l’air,
-Des bustes sommeillaient,--dolents, calmes visages,
-Qui s’imprègnent encor, par l’éclatant vitrage,
-De la vigueur saline et du limpide éther.
-
-Une craie enflammée enveloppait les arbres;
-Les torrents secs n’étaient que des ravins épars,
-De vifs géraniums, déchirant le regard,
-Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de marbre...
-## Je sentais s’insérer et brûler dans mes yeux
-Cet éclat forcené, inhumain et pierreux.
-
-Une suture en feu joignait l’onde au rivage.
-J’étais triste, le jour passait. La jaune fleur
-Des grenadiers flambait, lampe dans le feuillage.
-Une source, fuyant l’étreignante chaleur,
-Désertait en chantant l’aride paysage.
-
-Parfois sur les gazons brûlés, le pourpre épi
-Des trèfles incarnats, le lin, les scabieuses,
-Jonchaient par écheveaux la plaine soleilleuse,
-Et l’herbage luisait comme un vivant tapis
-Que n’ont pas achevé les frivoles tisseuses.
-
-Le théâtre des Grecs, cirque torride et blond,
-Gisait. Sous un mûrier, une auberge voisine
-Vendait de l’eau: je vis, dans l’étroite cuisine,
-Les olives s’ouvrir sous les coups du pilon
-Tandis qu’on recueillait l’huile odorante et fine.
-
-Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers
-Caressaient, doigts légers, les murailles bleuâtres.
-D’humbles, graves passants s’interpellaient; les pieds
-Des chevreaux au poil blanc, serrés autour du pâtre,
-Faisaient monter du sol une poudre d’albâtre.
-
-Un calme inattendu, comme un plus pur climat,
-Ne laissait percevoir que le chant des colombes.
-Au port, de verts fanaux s’allumaient sur les mâts,
-Et l’instant semblait fier, comme après les combats
-Un nom chargé d’honneur sur une jeune tombe.
-C’était l’heure où tout luit et murmure plus bas...
-
-La fontaine Aréthuse, enclose d’un grillage,
-Et portant sans orgueil un renom fabuleux,
-Faisait un bruit léger de pleurs et de feuillage
-Dans les frais papyrus, élancés et moelleux...
-
-Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours étonne
-Par l’insistante angoisse et la muette ardeur.
-La lune plongeait, telle une blanche colonne,
-Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur.
-
-Un solitaire ennui aux astres se raconte:
-Je contemplais le globe au front mystérieux,
-Et qui, ruine auguste et calme dans les cieux,
-Semble un fragment divin, retiré, radieux
-De vos temples, Géla, Ségeste, Sélinonte!
-
-## O nuit de Syracuse: Urne aux flancs arrondis!
-Logique de Platon! Ame de Pythagore!
-Ancien Testament des Hellènes; amphore
-Qui verses dans les cœurs un vin sombre et hardi,
-Je sais bien les secrets que ton ombre m’a dits.
-
-Je sais que tout l’espace est empli du courage
-Qu’exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants;
-Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages
-Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang.
-
-Je sais que des soldats, du haut des promontoires,
-Chantant des vers sacrés et saluant le sort,
-Se jetaient en riant aux gouffres de la mort
-Pour retomber vivants dans la sublime Histoire!
-
-Ainsi ma nuit passait. L’ache, l’anet crépu
-Répandaient leurs senteurs. Je regardais la rade;
-La paix régnait partout où courut Alcibiade,
-Mais,--noble obsession des âges révolus,--
-L’éther semblait empli de ce qui n’était plus...
-
-J’entendis sonner l’heure au noir couvent des Carmes.
-L’espace regorgeait d’un parfum d’orangers.
-J’écoutais dans les airs un vague appel aux armes...
-## Et le pouvoir des nuits se mit à propager
-L’amoureuse espérance et ses divins dangers:
-
-O désir du désir, du hasard et des larmes!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LES SOIRS DU MONDE
-
-[Illustration]
-
-
-O soirs que tant d’amour oppresse,
-Nul œil n’a jamais regardé
-Avec plus de tendre tristesse
-Vos beaux ciels pâles et fardés!
-J’ai délaissé dès mon enfance
-Tous les jeux et tous les regards,
-Pour voguer sans peur, sans défense,
-Sur vos étangs qui veillent tard.
-
-Par vos langueurs à la dérive,
-Par votre tiède oisiveté,
-Vous attirez l’âme plaintive
-Dans les abîmes de l’été...
-
-## O soir naïf de la Zélande,
-Qui, timide, ingénu, riant,
-Semblez raconter la légende
-Des pourpres étés d’Orient!
-
-Soir romain, aride malaise,
-Et ce cri d’un oiseau perdu
-Au-dessus du palais Farnèse,
-Dans le ciel si sec, si tendu!
-
-Soir bleu de Palerme embaumée,
-Où les parfums épais, fumants,
-S’ajoutent à la nuit pâmée
-Comme un plus fougueux élément.
-
-Sur la vague tyrrhénienne,
-Dans une vapeur indigo,
-Un voilier fend l’onde païenne
-Et dit: «Je suis la nef Argo!»
-
-Par des ruisseaux couleur de jade,
-Dans des senteurs de mimosa,
-La fontaine arabe s’évade,
-Au palais roux de la Ziza.
-
-Dans le chaud bassin du Musée,
-Les verts papyrus, s’effilant,
-Suspendent leur fraîche fusée
-A l’azur sourd et pantelant:
-
-O douceur de rêver, d’attendre
-Dans ce cloître aux loisirs altiers
-Où la vie est inerte et tendre
-Comme un repos sous les dattiers!
-
-## Catane où la lune d’albâtre
-Fait bondir la chèvre angora,
-Compagne indocile du pâtre
-Sur la montagne des cédrats!
-
-Derrière des rideaux de perles,
-Chez les beaux marchands indolents,
-Des monceaux de fraises déferlent
-Au bord luisant des vases blancs.
-
-Quels soupirs, quand le soir dépose
-Dans l’ombre un surcroît de chaleur!
-L’œillet, comme une pomme rose,
-Laisse pendre sa lourde fleur.
-
-L’emportement de l’azur brise
-Le chaud vitrail des cabarets
-Où le sorbet, comme une brise,
-Circule, aromatique et frais.
-
-La foule adolescente rôde
-Dans ces nuits de soufre et de feu;
-Les éventails, dans les mains chaudes,
-Battent comme un cœur langoureux.
-
-## Blanc sommeil que l’été surmonte
-Des fleurs, la mer calme, un berger;
-O silence de Sélinonte
-Dans l’espace immense et léger!
-
-Un soir, lorsque la lune argente
-Les temples dans les amandiers,
-J’ai ramassé près d’Agrigente
-L’amphore noire des potiers;
-
-Et sur la route pastorale,
-Dans la cage où luisait l’air bleu,
-Une enfant portait sa cigale,
-Arrachée au pin résineux...
-
-## J’ai vu les nuits de Syracuse,
-Où, dans les rocs roses et secs,
-On entend s’irriter la Muse
-Qui pleure sur dix mille Grecs;
-
-J’ai, parmi les gradins bleuâtres,
-Vu le soleil et ses lions
-Mourir sur l’antique théâtre,
-Ainsi qu’un sublime histrion;
-
-Et, comme j’ai du sang d’Athènes,
-A l’heure où la clarté s’enfuit,
-J’ai vu l’ombre de Démosthène
-Auprès de la mer au doux bruit...
-
-## Mais ces mystérieux visages,
-Ces parfums des jardins divins,
-Ces miracles des paysages
-N’enivrent pas d’un plus fort vin
-Que mes soirs de France, sans bornes,
-Où tout est si doux, sans choisir;
-Où sur les toits pliants et mornes
-L’azur semble fait de désir;
-Où, là-bas, autour des murailles,
-Près des étangs tassés et ronds,
-S’éloigne, dans l’air qui tressaille,
-L’appel embué des clairons...
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE PORT DE PALERME
-
-
-Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
-Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
-Que faisaient les marchands, divisés par la fraude.
-Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
-Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui...
-
- * * * * *
-
-J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
-Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
-Cet éternel souhait du cœur humain: partir!
-## Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
-Dans ces cieux où le soir est si lent à venir...
-
- * * * * *
-
-C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
-Sur la ville et le port que son aile assainit.
-Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
-J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
-Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
-Dans le désert d’azur les citernes du rêve.
-
- * * * * *
-
-Qu’est-ce donc qui troublait cet horizon comblé?
-La beauté n’a donc pas sa guérison en elle?
-Par leurs puissants parfums les soirs sont accablés;
-La palme au large cœur souffre d’être si belle;
-Tout triomphe, et pourtant veut être consolé!
-
-Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres?
-Ces jardins exhalant des parfums sanglotants?
-Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre
-Dans l’espace intrigué, qui se tait, qui attend?
-
-## A ces heures du soir où les mondes se plaignent,
-O mortels, quel amour pourrait vous rassurer?
-C’est pour mieux sangloter que les êtres s’étreignent;
-Les baisers sont des pleurs, mais plus désespérés.
-
-La race des vivants, qui ne veut pas finir,
-Vous a transmis un cœur que l’espace tourmente,
-Vous poursuivez en vain l’incessant avenir...
-C’est pourquoi, ô forçats d’une éternelle attente,
-Jamais la volupté n’achève le désir!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-DANS L’AZUR ANTIQUE
-
-[Illustration]
-
-_Espérances des humains, légères déesses_...
- _DIOTIME D’ATHÈNES._
-
-
-Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,
-Où chaque fragment d’air fascine comme un disque,
-Rome, lourde d’été, avec ses obélisques
-Dressés dans les agrès luisants du soleil d’or,
-Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port
-Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes,
-Vers l’amour fabuleux de la reine d’Egypte.
-
-Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir
-Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir.
-Un cyprès balançait mollement sous la brise
-Sa cime délicate, entr’ouverte au vent lent,
-Et un jet d’eau montait dans l’azur jubilant
-Comme un cyprès neigeux qu’un vent léger divise...
-
-J’errais dans les villas, où l’air est imprégné
-Du solennel silence où rêve Polymnie;
-Je voyais refleurir le temps que remanie
-La vie ingénieuse, incessante, infinie;
-Et, comme un messager antique et printanier,
-De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.
-
-Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre
-M’attirait: à travers ses lèvres, ses paupières,
-On voyait fuir, jaillir l’azur torrentiel;
-Et ce masque semblait, avec la voix du ciel,
-Héler l’amour, l’espoir, les avenirs farouches.
-Une même clameur s’élançait de ma bouche,
-Et, pleine de détresse et de félicité,
-Je m’en allais, les bras jetés vers la beauté!...
-
-## J’ai vu les lieux sacrés et sanglants de l’Histoire,
-Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux,
-La nostalgique paix des Arches des Victoires
-Où l’azur fait rouler son char silencieux.
-
-J’ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve,
-Elancé dans l’éther et tordu de plaisir,
-Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève
-Le fruit délicieux du douloureux désir.
-
-Les soirs de Sybaris et la mer africaine
-Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur;
-L’Arabie en chantant me jetait ses fontaines,
-Les âmes me suivaient à ma suave odeur.
-
-Comme l’âpre Sicile épique et sulfureuse,
-Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs,
-Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse,
-Brillait comme un fronton de marbre et de safran!
-
-Un jour, l’été flambait, le temple de Ségeste
-Portait la gloire d’être éternel sans effort,
-Et l’on voyait monter, comme un arpège agreste,
-Le coteau jaune et vert dans sa cithare d’or!
-
-Le blanc soleil giclait au creux d’un torrent vide;
-Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs
-S’ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides
-Mettaient dans l’air comblé des obstacles d’odeurs.
-
-Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques
-Avec un soin si gai, si chaud, si diligent,
-Que l’imposant destin des pierres léthargiques
-Semblait ressuscité par des veines d’argent!
-
-Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues:
-Je contemplais le sort, la paix, l’azur si long,
-Et parfois je croyais voir surgir dans la nue
-La lance de Minerve et le front d’Apollon.
-
-Devant cette splendeur sereine, ample, équitable,
-Où rien n’est déchirant, impétueux ou vil,
-Je songeais lentement au bonheur misérable
-De retrouver tes yeux où finit mon exil...
-
- * * * * *
-
-Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d’Euterpe,
-Dont j’ai fait retentir l’azur universel
-Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe,
-Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!
-
-Je quitte les regrets, la volonté, le doute,
-Et cette immensité que mon cœur emplissait,
-Je n’entends que les voix que ton oreille écoute,
-Je ne réciterai que les chants que tu sais!
-
-Je puiserai l’été dans ta main faible et chaude,
-Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants
-Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde,
-Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!
-
-Car, quels que soient l’instant, le jour, le paysage,
-Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il
-Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage
-Comme un tissu divin dont je compte les fils?...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE DÉSERT DES SOIRS
-
-[Illustration]
-
-
-Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu’un marbre,
-Le miroir du soleil étale un bleu cerceau.
-Comme un troupeau secret d’aériens chevreaux
-La rapace chaleur a dévoré les arbres.
-Palerme est un désert au blanc scintillement,
-Sur qui le parfum met un dais pesant et calme...
-Les stores des villas, comme de jaunes palmes,
-Aux vérandas qui n’ont ni portes ni vitrail
-Sont suspendus ainsi que de frais éventails.
-La mer a laissé choir entre les roses roches
-Son immense fardeau de plat et chaud métal.
-Un mur qu’on démolit vibre au contact des pioches;
-Une voiture flâne au pas d’un lent cheval,
-Tandis que, sous l’ombrelle ouverte sur le siège,
-Un cocher sarrasin mange des citrons mous.
-La chaleur duveteuse est faible comme un liège;
-Sa molle densité a d’argentins remous.
- Je suis là: je regarde et respire; que fais-je?
-Puisque cet horizon que mon regard contient
-Et que je sens en moi plus aigu qu’une lame,
-Mon esprit ne peut plus l’enfoncer dans le tien...
-
-Je dédaigne l’espace en dehors de ton âme...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-A PALERME, AU JARDIN TASCA...
-
-[Illustration]
-
-
-J’ai connu la beauté plénière,
-Le pacifique et noble éclat
-De la vaste et pure lumière,
-A Palerme, au jardin Tasca.
-
-Je me souviens du matin calme
-Où j’entrais, fendant la chaleur,
-Dans ce paradis sous les palmes
-Où l’ombre est faite par des fleurs.
-
-L’heure ne marquait pas sa course
-Sur le lisse cadran des cieux,
-Où le lourd soleil spacieux
-Fait bouillonner ses blanches sources.
-
-J’avançais dans ces beaux jardins
-Dont l’opulence nonchalante
-Semble descendre avec dédain
-Sur les passantes indolentes.
-
-L’ardeur des arbres à parfums
-Flamboyait, dense et clandestine;
-Je cherchais parmi les collines
-Naxos, au nom doux et défunt.
-
-Comme des ruches dans les plaines,
-Des entassements de citrons
-Sous leurs arbres sombres et ronds
-Formaient des tours de porcelaine.
-
-Les parfums suaves, amers,
-De ces citronniers aux fleurs blanches
-Flottaient sur les vivaces branches
-Comme la fraîcheur sur la mer.
-
-Creusant la terre purpurine,
-D’alertes ruisseaux ombragés
-Semblaient les pieds aux bonds légers
-De jeunes filles sarrasines!
-
-Je me taisais, j’étais sans vœux,
-Sans mémoire et sans espérance;
-Je languissais dans l’abondance.
-## O pays secrets et fameux,
-
-J’ai vu vos grâces accomplies,
-Vos blancs torrents, vos temples roux,
-Vos flots glissants vers l’Ionie,
-Mais mon but n’était pas en vous;
-
-Vos nuits flambantes et précises,
-Vos maisons qu’un pliant rideau
-Livre au chaud caprice des brises;
-Les pas sonores des chevreaux
-Sur les pavés près des églises;
-
-Vos monuments tumultueux,
-Beaux comme des tiares de pierre,
-Les hauts cyprès des cimetières,
-Et le soir, la calme lumière
-Sur les tombeaux voluptueux,
-
-Les quais crayeux, où les boutiques,
-Regorgeant de fruits noirs et secs,
-Affichent la noblesse antique
-Du splendide alphabet des Grecs;
-
-L’étincelante ardeur du sol,
-Où passent, riches caravanes,
-Des mules vêtues en sultanes
-Trottant sous de blancs parasols,
-
-Toutes ces beautés étrangères
-Que le cœur obtient sans effort,
-N’ont que des promesses de mort
-Pour une âme intrépide et fière,
-
-Et j’ai su par ces chauds loisirs,
-Par ce goût des saveurs réelles,
-Qu’on était, parmi vos plaisirs,
-Plus loin des choses éternelles
-Qu’on ne l’était par le désir!...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-AGRIGENTE
-
-[Illustration]
-
-_O nymphe d’Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur_
-_la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance!_
- _PINDARE._
-
-
-Le ciel est chaud, le vent est mou;
-Quel silence dans Agrigente!
-Un temple roux, sur un sol roux
-Met son reflet comme une tente...
-
-Les oiseaux chantent dans les airs;
-Le soleil ravage la plaine;
-Je vois, au bout de ce désert,
-L’indolente mer africaine.
-
-Brusquement un cri triste et fort
-Perce l’air intact et sans vie;
-La voix qui dit que Pan est mort
-M’a-t-elle jusqu’ici suivie?
-
-Et puis l’air retombe; la mer
-Frappe la rive comme un socle;
-Tout dort. Un fanal rouge et vert
-S’allume au vieux port Empédocle.
-
-L’ombre vient, par calmes remous;
-Dans l’éther pur et pathétique
-Les astres installent d’un coup
-Leur brasillante arithmétique!
-
-## Soudain, sous mon balcon branlant,
-J’entends des moissonneurs, des filles
-Défricher un champ de blé blanc,
-Qui gicle au contact des faucilles;
-
-Et leur fièvre, leur sèche ardeur,
-Leur clameur nocturne et païenne
-Imitent, dans l’air plein d’odeurs,
-Le cri des nuits éleusiennes!
-
-Un pâtre, sur un lourd mulet,
-Monte la côte tortueuse;
-Sa chanson lascive accolait
-La noble nuit silencieuse;
-
-Dans les lis, lourds de pollen brun,
-Le bêlement mélancolique
-D’une chèvre, ivre de parfums,
-Semble une flûte bucolique.
-
-## Donc, je vous vois, cité des dieux.
-Lampe d’argile consumée,
-Agrigente au nom spacieux,
-Vous que Pindare a tant aimée!
-
-Porteuse d’un songe éternel,
-O compagne de Pythagore!
-C’est vous cette ruche sans miel,
-Cette éparse et gisante amphore!
-
-C’est vous ces enclos d’amandiers,
-Ce sol dur que les bœufs gravissent,
-Ce désert de sèches mélisses,
-Où mon âme vient mendier.
-
-Ah! quelle indigente agonie!
-Et l’on comprendrait mon émoi,
-Si l’on savait ce qu’est pour moi
-Un peu de l’Hellade infinie:
-
-Car, sur ce rivage humble et long,
-Dans ce calme et morne désastre,
-Le vent des flûtes d’Apollon
-Passe entre mon cœur et les astres!
-
-
-
-
-L’AUBERGE D’AGRIGENTE
-
-[Illustration]
-
-_Rien ne vient à souhait aux mortels_...
- _PAUL LE SILENTIAIRE._
-
-
-Dans un de ces beaux soirs où le puissant silence
-Répond soudain, dans l’ombre, à l’esprit, interdit
-D’écouter cet élan venant des Paradis
-Contenter le désir qu’on a depuis l’enfance;
-
-Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le cœur,
-Et, comme d’une mine où gisent des turquoises,
-Viennent extraire en nous de secrètes lueurs,
-Et guident vers les cieux notre pensive emphase;
-
-Dans ces languides soirs qui font monter du sol
-Des soupirs de parfums, j’étais seule, en Sicile;
-Une cloche au son grave, ébranlant l’air docile,
-Sonnait dans un couvent de moines espagnols.
-
-Je songeais à la paix rigide de ces moines
-Pour qui les nuits n’ont plus de déchirants appels.
-## Sur le seuil échaudé du misérable hôtel
-Où l’air piquant cuisait des touffes de pivoines,
-Deux chevaux dételés, mystiques, solennels,
-Rêvaient l’un contre l’autre, auprès d’un sac d’avoine.
-
-La mer, à l’infini, balançait mollement
-L’impondérable excès de la clarté lunaire.
-Les chèvres au pas fin, comme un peuple d’amants
-Se cherchaient à travers le sec et blanc froment:
-L’impérieux besoin de dompter et de plaire
-Rencontrait un secret et long assentiment...
-
-La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice,
-Regardait s’amasser l’amour sur les chemins;
-Une palme éployait son pompeux artifice
-Près des maigres chevaux qui, songeant à demain,
-Aux incessants travaux de leur race indigente,
-Se baisaient doucement.
- Dans le moite jardin,
-Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante!
-Que j’étais triste alors, que mon cœur étouffait!
-Un rêve catholique et sa force exigeante
-M’empêchait d’écouter les bachiques souhaits
-De la puissante nuit qui brille et qui fermente...
-
-Et j’aimais ta douceur pudique et négligente,
-Palmier de Bethléem sur le ciel d’Agrigente!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-L’ENCHANTEMENT DE LA SICILE
-
-[Illustration]
-
-_Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des_
-_flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte._
- _PINDARE._
-
-
-Célestes horizons où mollement oscille
-La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile,
-Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs
-Je n’ai rien oublié de la douceur des soirs:
-Ni le dattier debout sur son ombre étoilée,
-Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir,
-Qui fait gicler son eau rigide et fuselée,
-Ni l’hôtel du rivage aux teintes de safran,
-Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines,
-Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant,
-Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine...
-## Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur,
-Le tropical jardin, les caféiers en fleurs,
-Les sonores villas par la chaleur usées,
-Et le bruit de satin des pigeons du musée!
-Musée où je voyais l’Arabie et ses ors,
-Ses pots de blanc mica, ses légers miradors
-Imprégner de santal l’air où sa paix infuse,
-Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant,
-Qui darde sur les cœurs son désir et sa ruse,
-Le grand bélier d’argent du port de Syracuse
-Avait je ne sais quoi d’avide et de tonnant...
-
-Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque,
-J’abordais la chaleur de midi. Dans les vasques,
-Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur.
-Une voiture avec un baldaquin de toile
-Menait à Baïra, dormant sur la hauteur
-Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales,
-Comme un mauresque hospice enduit d’un lait de chaux...
-Montréal et son cloître ouvrait à l’azur chaud
-Sa cuve où grésillaient les bananiers d’Afrique.
-L’église, ruisselant de fières mosaïques,
-Élançant ses piliers, minces comme des mâts,
-Où l’or se suspendait en lumineuses grappes,
-Ressemblait, par l’ardent et monastique éclat,
-A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima,
-Que l’on voit alanguie auprès d’un jeune pape...
-
-Des muletiers passaient en bonnet espagnol;
-La fleur de l’aloès reflétait sur le sol
-Le miracle étonné d’un calice de braise.
-Des enfants transportaient des paniers, où les fraises
-Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim,
-Comme un jet d’eau pourpré qui pique le bassin.
-Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade,
-Repoussait de ses cris et de ses sombres mains
-L’assourdissant troupeau de hargneuses pintades
-Qui mordait son fardeau et barrait le chemin;
-Effronté, laissant voir son torse nu qu’il cambre,
-Un jeune homme, allongé sur le jaune talus,
-Regardait de ses yeux scintillants et velus
-Le sublime soleil abonder sur ses membres
-Comme un flot de liqueur coule d’un flacon d’ambre...
-L’horizon tressaillait d’un vertige or et bleu.
-
-## Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste,
-La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux
-Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu,
-Le rivage d’Ulysse et celui de Jocaste,
-L’herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux...
-## Et je songeais,--puissante, éparse, solitaire,--
-Mêlée au temps sans bord ainsi qu’aux éléments,
-Attirant vers mon cœur, comme un étrange aimant,
-Tous les rêves flottant sur l’amoureuse terre;
-J’attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir...
-
-Mais déçue aujourd’hui par tout ce qu’on espère,
-Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir,
-O mon cœur sans repos ni peur, je vous vénère
-D’avoir tant désiré, sachant qu’il faut mourir!
-
-[Illustration]
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-
-
-
-PALERME S’ENDORMAIT...
-
-[Illustration]
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-
-Palerme s’endormait; la mer Tyrrhénienne
-Répandait une odeur d’âcre et marin bétail:
-Odeur d’algues, d’oursins, de sel et de corail,
-Arôme de la vague où meurent les sirènes;
-Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns,
-Avait tant de hardie et vaste violence,
-Qu’elle semblait une âpre et pénétrante offense
-A la terre endormie et presque sans parfums...
-
-Le geste de bénir semblait tomber des palmes;
-Des barques s’éloignaient pour la pêche du thon,
-Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes,
-La figure des cieux que regardait Platon.
-On entendait, au bord des obscures terrasses,
-Se soulever des voix que la chaleur harasse,
-Tous les mots murmurés semblaient confidentiels;
-C’était un long soupir envahissant l’espace;
-Et le vent, haletant comme un oiseau qu’on chasse,
-En gerbes de fraîcheur s’enfuyait vers le ciel...
-## Creusant l’ombre, écrasant la route caillouteuse,
-L’indolente voiture où nous étions assis
-S’enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse,
-Sous le ciel nonchalant, immuable et précis;
-C’était l’heure où l’air frais subtilement pénètre
-La pierre au grain serré des calmes monuments;
-Je n’étais pas heureuse en ces divins moments
-Que l’ombre enveloppait, mais j’espérais de l’être,
-Car toujours le bonheur n’est qu’un pressentiment:
-On le goûte avant lui, sans jamais le connaître...
-Dans un profond jardin qui longeait le chemin,
-Des chats, l’esprit troublé par la saison suave,
-Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d’esclaves.
-Sur les ployants massifs d’œillets et de jasmins,
-On entendait gémir leur ardente querelle
-Comme un mordant combat de colombes cruelles...
-## Puis revint le silence, indolent et puissant;
-La voiture avançait dans l’ombre perméable.
-
-Je songeais au passé; les vagues sur le sable
-Avec un calme effort, toujours recommençant,
-Déposaient leur fardeau de rumeurs et d’arômes...
-Les astres, attachés à leur sublime dôme,
-De leur secret regard, fourmillant et pressant,
-Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent...
-## Et l’espace des nuits devint retentissant
-Du cri silencieux qui montait de mes rêves!...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LES SOIRS DE CATANE
-
-[Illustration]
-
-
-Catane languissait, éclatante et maussade;
-Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini
-Portait un poids semblable à de pourpres grenades;
-C’était l’heure où le jour a lentement fini
-De harceler l’azur qu’il flagelle et poignarde.
-Les voitures tournaient en molle promenade
-Sous le moite branchage aux parfums infinis...
-
-On voyait dans la ville étroite et sulfureuse
-Les étudiants quitter les Universités;
-Leur figure foncée, active et curieuse,
-Rayonnait de hardie et fraîche liberté
-Sous le fléau splendide et morne de l’été...
-
-Bousculant les marchands de fruits et de tomates,
-Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif,
-Les chèvres au poil brun, uni comme l’agate,
-Dans le soir oppressant et significatif,
-Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate
-Un exultant entrain satanique et lascif.
-
-Comme un tiède ouragan presse et distend les roses,
-Le soir faisait s’ouvrir les maisons, les rideaux;
-Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses
-Des nostalgiques corps, penchés hors du repos,
-Comme on voit s’incliner des rameuses sur l’eau...
-
-Des visages, des mains pendaient par les fenêtres,
-Tant les femmes, ployant sous le poids du désir,
-S’avançaient pour chercher, attirer, reconnaître,
-Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir,
-Le porteur éternel du rêve et du plaisir...
-
-Tout glissait vers l’amour comme l’eau sur la pente.
-Le ciel, languide et long, tel un soupir d’azur,
-Étalait sa douceur langoureuse et constante
-Où gisaient, comme l’or dans un fleuve ample et pur,
-Les jasmins safranés mêlés aux citrons mûrs.
-
-L’espace suffoquait d’une imprécise attente...
-
-Élégants, débouchant de la rue en haillons,
-Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre
-Que d’électriques feux teintaient de bleus rayons.
-Leur hâte ressemblait à des effusions,
-Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre.
-Des mendiants furtifs, quand nous les regardions,
-Nous offraient des gâteaux couleur d’ambre et de plâtre.
-
-Sur la place, où brillaient des palais d’apparat,
-La foule vers minuit s’entassait, sinueuse:
-Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras,
-Un orchestre opulent jouait des opéras,
-L’air se chargeait de sons comme une conque creuse;
-Enfin tout se taisait; la foule restait tard.
-On voyait les serments qu’échangeaient les regards,
-Et c’était une paix limpide et populeuse...
-
-Au lointain, par delà les façades, les gens,
-La mer de l’Ionie, éployée et sereine,
-Sous l’éclat morcelé de la lune d’argent,
-Comme une aube mouillée élançait son haleine...
-
-Les bateaux des pêcheurs, qu’un feu rouge éclairait,
-Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses.
-Le parfum du bétail marin, piquant et frais,
-Ensemençait l’espace ainsi qu’un rude engrais.
-Le ciel, ruche d’ébène aux étoiles fiévreuses,
-A force de clarté semblait vivre et frémir...
-## Et je vis s’enfoncer sur la route rocheuse
-Un couple adolescent, qui semblait obéir
-A cette loi qui rend muets et solitaires
-Ceux que la volupté vient brusquement d’unir.
-Et qui vont,--n’ayant plus qu’à songer et se taire,
-Comme des étrangers qu’on chasse de la terre...
-
-[Illustration]
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-[Illustration]
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-
-MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE
-
-
-Les îles ont surgi des bleuâtres embruns...
-O terrasses! balcons rouillés par les parfums!
-Paysages figés dans de languides poses;
-Plis satinés des flots contre les lauriers-roses;
-Nostalgiques palmiers, poignants comme un sanglot,
-Où des volubilis d’un velours indigo
-Suspendent mollement leurs fragiles haleines!...
-## Un papillon, volant sur les fleurs africaines,
-Faiblit, tombe, écrasé par le poids des odeurs.
-Hélas! on ne peut pas s’élever! La langueur
-Coule comme un serpent de ce feuillage étrange,
-Le thé, les camphriers se mêlent aux oranges.
-Forêts d’Océanie où la sève, le bois
-Ont des frissons secrets et de plaintives voix...
-O vert étouffement, enroulement, luxure,
-Crépitement de mort, ardente moisissure
-Des arbres exilés, qu’usent en cet îlot
-La caresse des vents et les baisers de l’eau...
-## Et Pallanza, là-bas, sur qui le soleil flambe,
-Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux,
-Qui montre ses flancs d’or, mais dont les douces jambes
-Se voilent des soupirs du lac voluptueux...
-## O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumées,
-Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang,
-De revoir en son cœur, les paupières fermées,
-Et tandis que la mort déjà sur nous descend,
-Les suaves matins des îles Borromées!...
-
-Je goûte vos parfums que les vents chauds inclinent,
-Profonds magnolias, lauriers des Carolines...
-## Les rames, sur les flots palpitants comme un cœur,
-Imitent les sanglots langoureux du bonheur.
-O promesse de joie, ô torpeur juvénile!
-Une cloche se berce au rose campanile
-Qui, délicat et fier, semble un cyprès vermeil;
-Partout la volupté, la mélodie errante...
-## O matin de Stresa, turquoise respirante,
-Sublime agilité du cœur vers le soleil!
-
-O soirs italiens, terrasses parfumées,
-Jardins de mosaïque où traînent des paons blancs,
-Colombes au col noir, toujours toutes pâmées,
-Espaliers de citrons qu’oppresse un vent trop lent,
-Iles qui sur Vénus semblent s’être fermées,
-Où l’air est affligeant comme un mortel soupir,
-Ah! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimées,
-Le sens de l’éternel au corps qui doit mourir!
-
-Ah! dans les bleus étés, quand les vagues entre elles
-Ont le charmant frisson du cou des tourterelles,
-Quand l’Isola Bella, comme une verte tour,
-Semble Vénus nouant des myrtres à l’Amour,
-Quand le rêve, entraîné au bercement de l’onde,
-Semble glisser, couler vers le plaisir du monde,
-Quand le soir étendu sur ces miroirs gisants
-Est une joue ardente où s’exalte le sang,
-J’ai cherché en quel lieu le désir se repose...
-## Douces îles, pâmant sur des miroirs d’eau rose,
-Vous déchirez le cœur que l’extase engourdit.
-Pourquoi suis-je enfermée en un tel paradis!
-
-Ah! que lassée enfin de toute jouissance,
-Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d’essence,
-Je m’endorme, momie aux membres épuisés!
-Que cet embaumement soit un dernier baiser,
-Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent,
-Sous les cèdres, pesants comme un ciel sombre et bas,
-Blancs oiseaux de sérail que le parfum abat,
-Vous gémirez d’amour, colombes d’Aphrodite!
-
-Des parfums assoupis aux rebords des terrasses,
-L’azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse,
-Sur quel rocher d’amour tant d’ardeur me lia!...
-## Colombes sommeillant dans les camélias,
-Dans les verts camphriers et les saules de Chine,
-Laissez dormir mes mains sur vos douces échines.
-
-Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin,
-Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins.
-## Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées,
-Fruits palpitants et chauds des branches épicées
-Hélas! cet anneau noir qui cercle votre cou
-Semble enfermer aussi mon âpre destinée,
-Et vos gémissements m’annoncent tout à coup
-Les enivrants malheurs pour lesquels je suis née...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-L’AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE...
-
-[Illustration]
-
-_Que tu es heureuse, cigale,_
-_quand, du sommet des arbres,_
-_abreuvée d’une goutte de rosée,_
-_tu dors comme une reine._
- _ANACRÉON._
-
-
-L’air brûle, la chaude magie
-De l’Orient pèse sur nous,
-Nous périssons de nostalgie
-Dans l’éther trop riche et trop doux.
-
-On entrevoit un jardin vide
-Que la paix du soir inclina,
-Et là-bas, la mosquée aride
-Couleur de sable et de grenat.
-
-La dure splendeur étrangère
-Nous étourdit et nous déçoit;
-Je me sens triste et mensongère:
-On n’est pas bon loin de chez soi.
-
-Ce ciel, ces poivriers, ces palmes,
-Ces balcons d’un rose de fard,
-Comme un vaisseau dans un port calme
-Rêvent aux transports du départ.
-
-Ah! comme un jour brûlant est vide!
-Que faudrait-il de volupté
-Pour combler l’abîme torride
-De ce continuel été!
-
-Des œillets, lourds comme des pommes,
-Épanchent leur puissante odeur;
-L’air, autour de mon demi-somme,
-Tisse un blanc cocon de chaleur...
-
-Dans la chambre en faïence rouge
-Où je meurs sous un éventail,
-J’entends le bruit, qui heurte et bouge,
-Des chèvres rompant le portail.
-
-## Ainsi, c’est aujourd’hui dimanche,
-Mais, dans cet exil haletant,
-Au cœur de la cité trop blanche,
-On ne sent plus passer le temps;
-
-Il n’est des saisons et des heures
-Qu’au frais pays où l’on est né,
-Quand sur le bord de nos demeures
-Chaque mois bondit, étonné.
-
-Cette pesante somnolence,
-Ce chaud éclat palermitain
-Repoussent avec indolence
-Mon cœur plaintif et mon destin;
-
-Si je meurs ici, qu’on m’emporte
-Près de la Seine au ciel léger,
-J’aurai peur de n’être pas morte
-Si je dors sous des orangers...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LES JOURNÉES ROMAINES
-
-[Illustration]
-
-
-L’éther pris de vertige et de fureur tournoie,
-Un luisant diamant de tant d’azur s’extrait.
-Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie
- La pointe faible des cyprès.
-
-C’est en vain que les eaux écumeuses et blanches,
-Captives tout en pleurs des lourds bassins romains,
-S’élèvent bruyamment, s’ébattent et s’épanchent:
- Neptune les tient dans sa main.
-
-Je contemple la rage impuissante des ondes;
-Dans cette vague éparse en la jaune cité,
-C’est vous qu’on voit jaillir, conductrice des mondes,
- Amère et douce Aphrodite!
-
-L’odeur de la chaleur, languissante et créole,
-Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil;
-Comme un coureur ailé le ciel bifurque et vole
- Au bord tranchant des toits vermeils;
-
-Et là-bas, sous l’azur qui toujours se dévide,
-Un jet d’eau, turbulent et lassé tour à tour,
-Semble un flambeau d’argent, une torche liquide
- Qu’agite le poing de l’Amour.
-
-Rome ploie, accablé de grappes odorantes,
-La surhumaine vie envahit l’air ancien,
-Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthes
- Aux thermes de Dioclétien!
-
-Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmies
-Gisent; silence, azur, léthargiques dédains!
-Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie
- De ces Danaés des jardins...
-
-Ils dorment là, liés par les roses païennes,
-Ces corps de marbre blond, las et voluptueux:
-O mes sœurs du ciel grec, chères Milésiennes,
- Que de siècles sont sur vos yeux!
-
-L’une d’elles voudrait se dégager; sa hanche
-Soulève le sommeil ainsi qu’un flot trop lourd,
-Mais tout le poids des temps et de l’azur la penche:
- Elle rêve là pour toujours.
-
-De vifs coquelicots, comme un sang gai, s’élancent
-Parmi les verts fenouils, à Saint-Paul-hors-les-Murs
-Un dôme en or suspend des colliers de Byzance
- Au cou flamboyant de l’azur.
-
-Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres
-Pour les mêler au jour ivre d’air et d’éclat,
-Je respire ton cœur voluptueux et tendre,
- Pauvre Cécile Métella!
-
-Tu n’es pas à l’écart des saisons immortelles,
-Un tourbillon d’azur te recueille sans fin;
-Je n’ai pas plus de part que tes mânes fidèles
- A l’univers vague et divin!
-
-Les blancs eucalyptus et le cyprès qui chante,
-Où viennent aboutir les longs soupirs des morts,
-Racontent, chers défunts, vos détresses penchantes,
- Votre sort pareil à nos sorts.
-
-Quels familiers discours sur la voie Appienne!
-Tissés dans le soleil, les morts vont jusqu’aux cieux;
-Vous renaissez en moi, ombres aériennes,
- Vous entrez dans mes tristes yeux!
-
-Là-bas, sur la colline, un jeune cimetière
-Étale sa langueur d’Anglais sentimental,
-Les délicats tombeaux, dans les lis et le lierre,
- Font monter un sang de cristal.
-
-Midi luit; la villa des chevaliers de Malte
-Choit comme une danseuse aux pieds brûlants et las.
-Comme un fauve tigré l’air jaunit et s’exalte;
- Une nymphe en pierre vit là.
-
-Elle a les bras cassés, mais sa force éternelle
-Empourpre de plaisir ses genoux triomphants;
-Le néflier embaume, un jet d’eau est, près d’elle,
- Secoué d’un rire d’enfant.
-
-Les dieux n’ont pas quitté la campagne romaine,
-Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit,
-Dansent dans le jardin Mattei, où se promène
- Le saint Philippe de Néri.
-
-## Mais c’est vous qui, ce soir, partagez mon malaise,
-Dans l’église sans voix, au mur pâle et glacé,
-Déesse catholique, ô ma sainte Thérèse,
- Qui soupirez, les yeux baissés!
-
-Malgré vos airs royaux, et la fierté divine
-Dont s’enveloppe encor votre cœur emporté,
-L’angoisse de vos traits permet que l’on devine
- Votre douce mendicité.
-
-O visage altéré par l’ardente torture
-D’attendre le bonheur qui descend lentement,
-Appel mystérieux, hymne de la nature,
- Désir de l’immortel amant!
-
-Je vous offre aujourd’hui, parmi l’encens des prêtres,
-Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs,
-Le rire que j’entends au bas de la fenêtre
- Où je rêve, seule, le soir;
-
-C’est le rire joyeux, épouvanté, timide
-De deux enfants heureux, éperdus, inquiets,
-Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides,
- ## Et dont tout le sanglot riait!
-
-Ils riaient, ils étaient effrayés l’un de l’autre;
-Un jet d’eau s’effritait dans le lointain bassin;
-La lune blanchissait, de sa clarté d’apôtre,
- La terrasse des Capucins.
-
-Une palme portait le poids mélancolique
-De l’éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit;
-Rien ne venait briser son attente pudique,
- Que ce rire aigu dans la nuit!
-
-Et je n’entendis plus que ce rire nocturne,
-Plus fort que les senteurs des terrasses de miel,
-Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne,
- Plus clair que les astres au ciel.
-
-## Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave,
-Je le mêle aux élans de mon éternité,
-Ce rire des humains, si farouche et si grave,
- Qui prélude à la volupté!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-UN SOIR A VÉRONE
-
-[Illustration]
-
-
-Le soir baigne d’argent les places de Vérone;
-Les cieux roses et ronds, rayés d’ifs, de cyprès,
- Font à la ville une couronne
- De tristes et verts minarets.
-
-Sur les ors languissants du palais du Concile,
-On voit luire, ondoyer un manteau duveté:
- Les pigeons amoureux, dociles,
- Frémissent là de volupté.
-
-L’Adige, entre les murs de brique qu’il reflète,
-Roule son rouge flot, large, brusque, puissant:
- Dans la ville de Juliette
- Un fleuve a la couleur du sang.
-
-## O tragique douceur de la cité sanglante,
-Rue où le passé vit sous les vents endormis:
- Un masque court, ombre galante,
- Au bal des amants ennemis.
-
-Je m’élance, et je vois ta maison, Juliette!
-Si plaintive, si noire, ainsi qu’un froid charbon.
- C’est là que la fraîche alouette
- T’épouvantait de sa chanson!
-
-Que tu fus consumée, ô nymphe des supplices!
-Que ton mortel désir était fervent et beau
- Lorsque tu t’écriais: «Nourrice,
- Que l’on prépare mon tombeau!
-
-«Qu’on prépare ma tombe et mon funèbre somme,
-Que mon lit nuptial soit violet et noir,
- Si je n’enlace le jeune homme
- Qui brillait au verger ce soir!...»
-
-## Auprès de ta fureur héroïque et plaintive,
-Auprès de tes appels, de ton brûlant tourment,
- La soif est une source vive,
- La faim est un rassasiement.
-
-Hélas! tu le savais, qu’il n’est rien sur la terre
-Que l’invincible amour, par les pleurs ennobli;
- Le feu, la musique, la guerre,
- N’en sont que le reflet pâli!
-
-## Ma sœur, ton sein charmant, ton visage d’aurore,
-Où sont-ils, cette nuit où je porte ton cœur?
- La colombe du sycomore
- Soupire à mourir de langueur...
-
-Là-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente,
-Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris;
- Je pense au soir d’automne où Dante
- Ecrivit là le Paradis;
-
-La céleste douceur des tournantes collines
-Emplissait son regard, à l’heure où las, pensifs,
- Les anges d’Italie inclinent
- Le ciel délicat sur les ifs.
-
-Mais que tu m’es plus chère, ô maison de l’ivresse,
-Balcon où frémissait le chant du rossignol,
- Où Juliette qui caresse
- Suspend Roméo à son col!
-
-Ah! que tu m’es plus cher, sombre balcon des fièvres,
-Où l’échelle de soie en chantant tournoyait,
- Où les amants, joignant leurs lèvres,
- Sanglotaient entre eux: «Je vous ai!»
-
-## Que l’amour soit béni parmi toutes les choses,
-Que son nom soit sacré, son règne ample et complet;
- Je n’offre les lauriers, les roses,
- Qu’à la fille des Capulet!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-UN AUTOMNE A VENISE
-
-[Illustration]
-
-
-Ah! la douceur d’ouvrir, dans un matin d’automne,
-Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni
-Que la chaleur d’argent éclabousse et sillonne,
-Les volets peints en noir du palais Manzoni!
-
-Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose
-Font un cercle odorant au puits vénitien,
-Et sur les blancs balcons indolemment repose
-Le frais, le calme azur, juvénile, ancien!
-
-Ah! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre,
-Sous la terrasse où traîne un damas orangé!
-On n’entend pas frémir Venise aventurière,
-On ne voit pas languir son marbre submergé...
-
-## Qu’importe si, là-bas, Torcello des lagunes
-Communique aux flots bleus sa pâmoison d’argent,
-Si Murano, rêveuse ainsi qu’un clair de lune,
-Semble un vase irisé d’où monte un tendre chant!
-
-Qu’importe si là-bas le rose cimetière,
-Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs,
-Semble implorer encor la divine lumière
-Pour le mort oublié qui ne doit plus la voir;
-
-Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire,
-Où l’air est suspendu comme un plus doux climat,
-Dans une gloire d’or les langoureux navires
-Bercent la nostalgie aux branches de leurs mâts;
-
-Si, plein de jeunes gens, le couvent d’Arménie
-Couleur de frais piment, de pourpre, de corail,
-Semble exhaler, le soir, une plainte infinie
-Vers quelque asiatique et savoureux sérail;
-
-Si, brûlant de plaisir et de mélancolie,
-Une fille, vendant des œillets, va, mêlant
-Le poivre de l’Espagne au sucre d’Italie,
-Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent!
-
-## Je ne quitterai pas ce petit puits paisible,
-Cet espalier par qui mon cœur est abrité;
-Qu’Éros pour ses poignards retrouve une autre cible,
-Mon céleste désir n’a pas de volupté!...
-
-
-
-
-VA PRIER DANS SAINT-MARC...
-
-[Illustration]
-
-
-Va prier dans Saint-Marc pour ta peine amoureuse;
-Le temple de Byzance est sensible au péché;
-Un parfum de benjoin, d’ambre, de tubéreuse,
-Glisse des frais arceaux et des balcons penchés.
-
-Va prier dans Saint-Marc pour ta douce folie;
-Les pigeons assemblés sur la façade en or
-Protègent les transports de la mélancolie,
-Et les anges des cieux sont plus cléments encor.
-
-Va prier dans Saint-Marc; les dalles, les rosaces
-Ont l’éclat des bijoux et des tapis persans;
-Depuis plus de mille ans dans ce palais s’entassent
-Les profanes souhaits parfumés par l’encens.
-
-Vois, sous leurs châles noirs, les tendres suppliantes
-Joindre des doigts brûlants et songer doucement.
-Divine pauvreté! cet Alhambra les tente
-Moins que les cabarets où boivent leurs amants!
-
-Va prier dans Saint-Marc. Le Dieu des Evangiles
-Marche, les bras ouverts, dans de blonds paradis;
-On entend les bateaux qui partent pour les îles,
-Et les pigeons frémir au canon de midi.
-
-Des mosaïques d’or, limpides alvéoles,
-Glisse un mystique miel, lumineux, épicé;
-Et vers la Piazzetta, de penchantes gondoles
-Entraînent mollement les couples exaucés...
-
-## Beau temple, que ta grâce est chaude, complaisante!
-O jardin des langueurs, ô porte d’Orient!
-Courtisane des Grecs, sultane agonisante,
-Turban d’or et d’émail sous l’azur défaillant!
-
-Tu joins l’odeur de l’ambre aux fastes exotiques,
-Et tu meurs, des pigeons à ton sein agrafés,
-Comme aux rives en feu des mers asiatiques,
-La Basilique où dort sainte Pasiphaé!...
-
-[Illustration]
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-LA MESSE DE L’AURORE A VENISE
-
-[Illustration]
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-Les femmes de Venise, au lever du soleil,
-Répandent dans Saint-Marc leur hésitante extase;
-Leurs châles ténébreux sous les arceaux vermeils
-Semblent de noirs pavots dans un sublime vase.
-
- ## Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins,
- Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes,
- Qui, pour vous adorer, désertent ce matin
- Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?
-
- Si leur cœur délicat souffre de volupté,
- Si leur amour est triste, inquiet ou coupable,
- Si leurs vagues esprits, enflammés par l’été,
- Rêvent du frais torrent des baisers délectables,
-
-Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu?
-Tout en vous implorant, elles n’entendent qu’elles,
-Et pensent que l’éclat allongé de vos yeux
-Sourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.
-
-## Ah! quel que soit le mal qu’elles portent vers vous,
-Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie,
-Comblez d’enchantement leurs bras et leurs genoux,
-Puisque l’on ne guérit jamais que par la joie...
-
-[Illustration]
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-
-SIROCO A VENISE
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-[Illustration]
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-
- Le siroco, brusque, hardi,
- Sur la ville en pierre frissonne;
- C’est la fin de l’après-midi;
- Ecoute les cloches qui sonnent
- A Saint-Agnès, au Gesuati...
-
- L’ouragan arrache la toile
- D’un marché, où des paniers ronds
- Débordent de brillants citrons
- Que polit encor la rafale.
-
-Je vois se saluer les cyprès d’un couvent;
-Et dans le courant d’air des ruelles marines,
-Un abbé vénitien, étourdi, gai, mouvant,
-Qui retient son manteau, volant sur sa poitrine,
-Semble un charmant Satan flagellé par le vent!
-
-
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-
-CLOCHES VÉNITIENNES
-
-[Illustration]
-
-
-La pauvreté, la faim, le fardeau du soleil,
-Le meurtrissant travail de cette enfant vieillie,
-Qui respire, tressant l’osier jaune et vermeil,
-L’odeur du basilic et de l’huile bouillie,
-
-Les fétides langueurs des somnolents canaux,
-La maison délabrée où pend une lessive,
-Les fièvres et la soif, je les choisis plutôt
-Que de ne pas tenir votre main chaude et vive
-
-A l’heure où, s’exhalant comme un ardent soupir,
-Les cloches de Venise épandent dans l’espace
-Ce cri voluptueux d’alarme et de désir:
- «Jouir, jouir du temps qui passe!»
-
-
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-
-L’ILE DES FOLLES A VENISE
-
-[Illustration]
-
-
-La lagune a le dense éclat du jade vert.
-Le noir allongement incliné des gondoles
-Passe sur cette eau glauque et sous le ciel couvert.
-## Ce rose bâtiment, c’est la maison des folles.
-
-Fleur de la passion, île de Saint-Clément,
-Que de secrets bûchers dans votre enceinte ardente!
-La terre desséchée exhale un fier tourment,
-Et l’eau se fige autour comme un cercle du Dante.
-
-## Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés,
-Où l’air appesanti couve son noir orage,
-J’entends ces voix d’amour et ces cœurs exilés
-Secouer la fureur de leurs mille mirages!
-
-Le vent qui fait tourner les algues dans les flots
-Et m’apporte l’odeur des nuits de Dalmatie,
-Guide jusqu’à mon cœur ces suprêmes sanglots.
-## O folie, ô sublime et sombre poésie!
-
-Le rire, les torrents, la tempête, les cris
-S’échappent de ces corps que trouble un noir mystère.
-Quelle huile adoucirait vos torrides esprits,
-Bacchantes de l’étroite et démente Cythère?
-
-Cet automne, où l’angoisse, où la langueur m’étreint,
-Un secret désespoir à tant d’ardeur me lie;
-Déesse sans repos, sans limites, sans frein,
-Je vous vénère, active et divine Folie!
-
-## Pleureuses des beaux soirs voisins de l’Orient,
-Déchirez vos cheveux, égratignez vos joues,
-Pour tous les insensés qui marchent en riant,
-Pour l’amante qui chante, et pour l’enfant qui joue.
-
-O folles! aux judas de votre âpre maison
-Posez vos yeux sanglants, contemplez le rivage.
-C’est l’effroi, la stupeur, l’appel, la déraison,
-Partout où sont des mains, des yeux et des visages.
-
-Folles, dont les soupirs comme de larges flots
-Harcèlent les flancs noirs des sombres Destinées,
-Vous sanglotez du moins sur votre morne îlot;
-Mais nous, les cœurs mourants, nous, les assassinées,
-
-Nous rôdons, nous vivons; seuls nos profonds regards,
-Qui d’un vin ténébreux et mortel semblent ivres,
-Dénoncent par l’éclat de leurs rêves hagards
-L’effroyable épouvante où nous sommes de vivre.
-
-## Par quelle extravagante et morne pauvreté,
-Par quel abaissement du courage et du rêve
-L’esprit conserve-t-il sa chétive clarté
-Quand tout l’être éperdu dans l’abîme s’achève?
-
-## O folles, que vos fronts inclinés soient bénis!
-Sur l’épuisant parcours de la vie à la tombe
-Qui va des cris d’espoir au silence infini,
-Se pourrait-il vraiment qu’on marche sans qu’on tombe?
-
-Se pourrait-il vraiment que le courage humain,
-Sans se rompre, accueillît l’ouragan des supplices?
-Douleur, coupe d’amour plus large que les mains,
-Avoir un faible cœur, et qu’un Dieu le remplisse!
-
-## Amazones en deuil, qui ne pouvez saisir
-L’ineffable langueur éparse sur les mondes,
-Sanglotez! A vos cris de l’éternel désir,
-Des bords de l’infini les amants vous répondent...
-
-[Illustration]
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-
-NUIT VÉNITIENNE
-
-[Illustration]
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-Deux étoiles d’argent éclairent l’ombre et l’eau,
-On entend le léger clapotement du flot
-Qui baise les degrés du palais Barbaro;
-
-Une vague, en glissant, répond à l’autre vague:
-Enlaçante tristesse, appel dolent et vague.
-Un vert fanal, sur l’eau, tombe comme une bague.
-
-Des gondoles s’en vont, paisible glissement.
-Deux hommes sont debout et parlent en ramant;
-On n’entend que la vague et leur voix seulement...
-
-La nuit est comme un bloc d’agate monotone.
-Un volet qu’on rabat, subitement détonne
-Dans le silence. Où donc est morte Desdémone?
-
-Un navire de guerre est amarré là-bas.
-Le vent est si couché, si nonchalant, si bas,
-Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas.
-
-Venise a la couleur dormante des gravures.
-Sous le masque des nuits et sa noire guipure,
-Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clôture.
-
-Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,
-Luisent sur le canal somnolent, arrêté,
-Qui semble une liquide et molle éternité...
-
-## Belle eau d’un pâle enfer qui m’attire et me touche,
-Puisque la mort, ce soir, n’a rien qui m’effarouche,
-Montez jusqu’à mon cœur, montez jusqu’à ma bouche...
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-[Illustration]
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-MIDI SONNE AU CLOCHER DE LA TOUR SARRASINE
-
-[Illustration]
-
-_Ne recherche pas la cause de la turbulence:_
-_c’est l’affaire de la mystérieuse nature_...
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-
-Midi sonne au clocher de la tour sarrasine.
-Un calme épanoui pèse sur les collines;
-Les palmes des jardins font insensiblement
-Un geste de furtif et doux assentiment.
-Le vent a rejeté ses claires arbalètes
-Sur la montagne, entre la neige et les violettes!
-Les rumeurs des hameaux ont le charme brouillé
-D’une vague, glissant sur de blancs escaliers...
-## O calme fixité, que ceint un clair rivage,
-L’Amour rayonne au centre indéfini des âges!
-Un noir cyprès, creusé par la foudre et le vent,
-Ondulant dans l’air tiède, officiant, rêvant,
-Semble, par sa débile et céleste prière,
-Un prophète expirant, entr’ouvert de lumière!
-## Aérienne idylle, envolement d’airain,
-La cloche au chant naïf du couvent franciscain
-Répond au tendre appel de la cloche des Carmes.
-L’olivier, argenté comme un torrent de larmes,
-Imite, en se courbant sous les placides cieux,
-L’humble adoration des cœurs minutieux...
-## Quel vœu déposerai-je en vos mains éternelles,
-Sainte antiquité grecque, ô Moires maternelles?
-Déjà bien des printemps se sont ouverts pour moi.
-Au pilier résineux de chacun de leurs mois
-J’ai souffert ce martyre enivrant et terrible,
-Près de qui le bonheur n’est qu’un ennui paisible...
-Je ne verrai plus rien que je n’aie déjà vu.
-Je meurs à la fontaine où mon désir a bu:
-Les battements du cœur et les beaux paysages,
-L’ouragan et l’éclair baisés sur un visage,
-L’oubli de tout, l’espoir invincible, et plus haut
-L’extase d’être un dieu qui marche sur les flots;
-La gloire d’écouter, seule, dans la nature,
-L’universelle Voix, dont la céleste enflure
-Proclame dans l’azur, dans les blés, dans les bois,
-«Ame, je te choisis et je me donne à toi,»
-Tout cela qui frissonne et qui me fit divine,
-Je ne le goûterai que comme un front s’incline
-Sur le miroir, voilé par l’ombre qui descend,
-Où déjà s’est penché son rire adolescent...
-## Mais la fougueuse vie en mon cœur se déchaîne:
-O son des Angélus dans les faubourgs de Gênes,
-Tandis qu’au bord des quais, où règne un lourd climat,
-Les vaisseaux entassés, les cordages, les mâts,
-Semblent, dans le ciel pâle où la chaleur s’énerve,
-De noirs fuseaux, tissant la robe de Minerve!
-Vieille fontaine arabe, au jet d’eau mince et long,
-Exilée en Sicile, en de secrets vallons.
-Soirs du lac de Némi, soirs des villas romaines,
-Où la noble cascade en déroulant sa traîne
-Sur un funèbre marbre, imite la pudeur
-De la Mélancolie, errante dans ses pleurs,
-Et qu’un faune poursuit sur la rapide pente...
-## Muet accablement d’un square d’Agrigente:
-Jardin tout excédé de ses fleurs, où j’étais
-La Mémoire en éveil d’un monde qui se tait.
-Dans ce dormant Dimanche amolli et tenace,
-Mêlée à l’étendue, éparse dans l’espace,
-Etrangère à mon cœur, à mes pesants tourments,
-Je n’étais plus qu’un vaste et pur pressentiment
-De tous les avenirs, dont les heures fécondes
-S’accompliront sans nous jusqu’à la fin des mondes...
-## Chaud silence; et l’élan que donne la torpeur!
-L’air luit; le sifflement d’un bateau à vapeur
-Jette son rauque appel à la rive marchande.
-Une glu argentée entr’ouvre les amandes;
-De lourds pigeons, heurtés aux arceaux d’un couvent,
-Font un bruit éclatant de satin et de vent,
-Comme un large éventail dans les nuits sévillanes...
-Sur l’aride sentier, un pâtre sur un âne
-Chantonne, avec l’habile et perfide langueur
-D’une main qui se glisse et qui cherche le cœur...
-
-## Par ce cristal des jours, par ces splendeurs païennes,
-Seigneur, préservez-nous de la paix quotidienne
-Qui stagne sans désir, comme de glauques eaux!
-Nous avons faim d’un chant et d’un bonheur nouveau!
-Je sais que l’âpre joie en blessures abonde,
-Je ne demande pas le repos en ce monde;
-Vous m’appelez, je vais; votre but est secret;
-Vous m’égarez toujours dans la sombre forêt;
-Mais quand vous m’assignez quelque nouvel orage,
-Merci pour le danger, merci pour le courage!
-A travers les rameaux serrés, je vois soudain
-La mer, comme un voyage exaltant et serein!
-Je sais ce que l’on souffre, et si je suis vivante,
-C’est qu’au fond de la morne ou poignante épouvante,
-Lorsque parfois ma force extrême se lassait,
-Un ange, au cœur cerclé de fer, me remplaçait...
-## Et pourtant, je ne veux pas amoindrir ma chance
-D’être le lingot d’or qui brise la balance;
-D’être, parmi les cœurs défaillants, incertains,
-L’esprit multiplié qui répond au Destin!
-Je n’ai pas peur des jours, du feu, du soir qui tombe;
-Dans le désert, je suis nourrie par les colombes.
-Je sais bien qu’il faudra connaître en vous un jour
-La fin de tout effort, l’oubli de tout amour,
-Nature! dont la paix guette notre agonie.
-
-Mais avant cet instant de faiblesse infinie,
-Traversant les plateaux, les torrents hauts ou secs,
-Chantant comme faisaient les marins d’Ionie
-Dans l’odeur du corail, du sel et du varech,
-J’irai jusqu’aux confins de ces rochers des Grecs,
-Où les flots démontés des colonnes d’Hercule
-Engloutissaient les nefs, au vent du crépuscule!...
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-[Illustration]
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-[Illustration]
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-JE N’AI VU QU’UN INSTANT...
-
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-Je n’ai vu qu’un instant les pays beaux et clairs,
-Sorrente, qui descend, fasciné par la mer,
-Tarente, délaissé, qui fixe d’un œil vague
-Le silence entassé entre l’air et les vagues;
-Salerne, au cœur d’ébène, au front blanc et salé,
-Où la chaleur palpite ainsi qu’un peuple ailé;
-Amalfi, où j’ai vu de pourpres funérailles
-Qu’accompagnaient des jeux, des danses et des chants,
-Surprises tout à coup, sous le soleil couchant,
-Par les parfums, croisés ainsi que des broussailles...
-Foggia, ravagé de soleil, étonné
-De luire en moisissant comme un lis piétiné;
-Pompéi, pavoisé de murs peints qui s’écaillent,
-Pæstum qu’on sent toujours visité par les dieux,
-Où le souffle marin tord l’églantier fragile,
-Où, le soir, on entend dans l’herbage fiévreux
-Ce long hennissement qui montrait à Virgile,
-Ebloui par son rêve immense et ténébreux,
-Apollon consolant les noirs chevaux d’Achille...
-
-## Ces rivages de marbre embrassés par les flots,
-Où les mânes des Grecs ensevelis m’attirent,
-Je ne les ai connus que comme un matelot
-Voit glisser l’étendue au bord de son navire;
-Ce n’était pas mon sort, ce n’était pas mon lot
-D’habiter ces doux lieux où la sirène expire
-Dans un sursaut d’azur, d’écume et de sanglot!
-Loin des trop mols climats où les étés s’enlizent,
-C’est vous mon seul destin, vous, ma nécessité,
-Rivage de la Seine, âpre et sombre cité,
-Paris, ville de pierre et d’ombre, aride et grise,
-Où toujours le nuage est poussé par la brise,
-Où les feuillages sont tourmentés par le vent,
-Mais où, parfois, l’été, du côté du levant,
-On voit poindre un azur si délicat, si tendre,
-Que, par la nostalgie, il nous aide à comprendre
-La clarté des jardins où Platon devisait,
-La cour blanche où Roxane attendait Bajazet,
-La gravité brûlante et roide des Vestales
-Qu’écrasait le fardeau des nuits monumentales;
-La mer syracusaine où soudain se répand
-## Soupir lugubre et vain que la nature exhale,--
-Le cri du batelier qui vit expirer Pan...
-## Oui, c’est vous mon destin, Paris, cité des âmes,
-Forge mystérieuse où les yeux sont la flamme,
-Où les cœurs font un sombre et vaste rougeoiment,
-Où l’esprit, le labeur, l’amour, l’emportement
-Elèvent vers les cieux, qu’ils ont choisis pour cible,
-Une Babel immense, éparse, intelligible,
-Cependant que le sol, où tout entre à son tour,
-En mêlant tous ses morts fait un immense amour!
-
-
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-AINSI LES JOURS S’EN VONT...
-
-[Illustration]
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-
-Ainsi les jours s’en vont, rapides et sans but,
-Nous les appelons doux quand ils sont monotones,
-Et l’âme, habituée à combattre, s’étonne
-De ne plus espérer et de ne souffrir plus.
-
-Qu’est-ce donc que l’on veut, qu’on espère et prépare,
-Que souhaitons-nous donc, quand, l’esprit plus dispos
-Qu’un bleu matin qui luit dans le vitrail des gares,
-Nous sommes harassés de calme et de repos?
-
-Les délices, la paix ne sont pas suffisantes,
-Un courageux élan veut aller jusqu’aux pleurs.
-La passion convie à des fêtes sanglantes:
-Tout est déception qui n’est pas la douleur!
-
-Souffrir, c’est tout l’espoir, toute la diligence
-Que nous mettons à fuir le paisible présent,
-Lorsque ignorants du but et tentés par la chance
-Nous rêvons au départ, brutal et complaisant.
-
-Je le sais et je songe à mes brûlants voyages,
-Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil,
-Au campanile aigu, brillant sur le rivage
-Comme un blanc diamant lancé vers le soleil!
-
-Je songe au frais palais de Naples, à ses musées
-Où règne un blanc climat, nonchalant, engourdi,
-Où, dans l’albâtre grec, amplement s’arrondit
-La face de Junon, éclatante et rusée!
-
-Je songe à cette salle illustre, où je voyais
-Des danseuses d’argent, dans leurs gaines de lave,
-Fixer sur mon destin,--fortes, riantes, braves,--
-Leurs yeux d’émail, pareils à de sombres œillets.
-
-Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle
-Où mon triste regard s’enfonçait pas à pas,
-Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle,
-Se perdent dans la brume et ne reviennent pas...
-
-Je me souviens de vous, jeune Milésienne,
-Beau torse mutilé qui demeurez debout,
-Comme on voit, en été, les gerbes de blé roux
-Noblement se dresser dans l’onde aérienne;
-
-Et de vous, Amazone à cheval, et pliant
-Sous le choc d’une flèche impétueuse et fourbe,
-Et qui semblez mourir d’amour, en suppliant
-Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
-
-## Aigle maigre et divin convoitant un enfant,
-Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède;
-Votre œil de proie, où brille un amour sans remède,
-Mêle un rêve soumis à vos airs triomphants.
-
-Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre,
-Agile Harmodius auprès de votre ami,
-Qui figurez, levant vos deux bras à demi,
-L’élan de l’épervier et du vent dans les arbres!
-
-Qu’il fut beau le voyage anxieux que je fis
-Sur des rives qu’assaille un été frénétique!
-Et je songe, ce soir, avec un cœur surpris,
-A ces temps où ma vie, errante et nostalgique,
-
-Ressemblait par ses pleurs, ses rêves, ses défis,
-Son ardeur à mourir et ses sursauts lyriques,
-Aux groupes des héros dans les musées antiques...
-
-[Illustration]
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-
-LE RETOUR AU LAC LÉMAN
-
-[Illustration]
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-
-Je retrouve le calme et vaste paysage:
-C’est toujours sur les monts, les routes, les rivages,
-Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d’argent!
-Le monde luit au sein de l’azur submergeant
-Comme une pêcherie aux mailles d’une nasse;
-Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,
-Des jeunes gens; l’un rêve, un autre fume et lit;
-Un balcon, languissant comme un soir au Chili,
-Couve d’épais parfums à l’ombre de ses stores.
-Le lac, tout embué d’avoir noyé l’aurore,
-Encense de vapeurs le paresseux été;
-Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté
-Dans une griserie indolente et muette.
-Soudain l’azur fraîchit, le soir vient; des mouettes
-S’abattent sur les flots; leur vol compact et lourd
-Qui semble harceler la faiblesse du jour
-Donne l’effroi subit des mauvaises nouvelles...
-Il semble, tant l’éther est comblé par des ailes,
-Que quelque arbre géant, par le vent agité,
-Laisse choir ce feuillage agile et duveté.
-Et le soleil s’abaisse, et, comme un doux désastre,
-Frappé par les rayons du soleil vertical
-Tout s’attriste, languit; le lac oriental
-A le liquide éclat des métaux dans les astres;
-Et le cœur est soudain par le soir attaqué...
-
-Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.
-Nous sommes, un instant, des vivants sur la terre;
-Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires
-Sont à nous; et pourtant je ne regarde plus
-Avec la même ardeur un monde qui m’a plu.
-Je laisse s’écouler aux deux bords de mon âme
-Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes;
-Je ne répondrai pas à leur frivole appel:
-Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.
-Je ne regarde plus que la cime croissante
-Des arbres, qui toujours s’efforçant vers le ciel,
-Détachant leur regard des plaines nourrissantes,
-Écoutent la douceur du soir confidentiel
-Et montent lentement vers la lune ancienne...
-Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,
-A la flotte détruite un soir syracusain,
-A Eschyle, inhumé à l’ombre des raisins,
-Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.
-Je songe à ces déserts où florissaient des villes;
-A cet entassement de siècles et d’ardeur
-Que le soleil toujours, comme un divin voleur,
-Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.
-Je songe à la vie ample, antique, continue;
-Et à vous, qui marchez près de moi, et portez
-Avec moi la moitié du rêve et de l’été;
-A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,
-Tenez l’engagement, plein d’un grave courage,
-De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,
-Que l’homme en insistant réalise son Dieu,
-Et qu’il a pour devoir, dans la Nature obscure,
-De la doter d’une âme intelligible et pure,
-De guider l’Univers avec un cœur si fort
-Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève;
-Et d’écouter avec un mystique transport
-Les sublimes leçons que donnent à nos rêves
-L’infatigable voix de l’amour et des morts...
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-[Illustration]
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-OCTOBRE ET SON ODEUR...
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-[Illustration]
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-Octobre, et son odeur de vent, de brou de noix,
-D’herbage, de fumée et de froides châtaignes,
-Répand comme un torrent l’alerte désarroi
-Du feuillage arraché et des fleurs qui s’éteignent.
-
-Dans l’éther frais et pur, et clair comme un couteau,
-Le soleil romanesque en hésitant arrive,
-Et sa paille dorée est comme un clair chapeau
-Dont les bords lumineux s’inclinent sur la rive...
-
-## Automne, quel est donc votre séduction?
-Pourquoi, plus que l’été, engagez-vous à vivre?
-Bacchante aux froides mains, de quelle région
-Rapportez-vous la pomme au goût d’ambre et de givre?
-
-Dans votre air épuré, argentin, élagué,
-On entend bourdonner une dernière abeille.
-Le soleil, étourdi et déjà fatigué,
-Ne s’assied qu’un instant à l’ombre de la treille;
-
-Les rosiers, emmêlés aux rayons blancs du jour,
-Les dahlias, voilés de gouttes d’eau pesantes,
-Sont encore encerclés de guêpes bruissantes,
-Mais la rouille du temps les gagne tour à tour.
-
-La fontaine sanglote une froide prière;
-Dans le saule, un oiseau semble faire le guet,
-Tant son cri est prudent, défiant, inquiet.
-Mais les cieux, les doux cieux, ont des lacs de lumière...
-
-## Ces glauques flamboiements, cette poussière d’or,
-Cet azur, embué comme une pensée ivre,
-Ces soleils oscillant comme un vaisseau qui sort
-De la rade, chargé de baumes et de vivres,
-Flotteront-ils au toit d’un couvent florentin,
-Sur les verts bananiers des Iles Canaries,
-Dans un vallon d’Espagne, où jamais ne s’éteint
-L’écarlate lampion des grenades mûries,
-Tandis que nous entrons dans l’hiver obsédant,
-Dans l’étroite saison, où, seule, la musique
-Fait un espace immense, et semble un confident
-Qui, saturé des pleurs de nos soirs nostalgiques,
-
-Les porte jusqu’aux cieux, avec un cri strident!
-
-[Illustration]
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-LES RIVES ROMANESQUES
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-[Illustration]
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-Soir paresseux des lacs, douceur lente des rames
-Qui, sur l’eau susceptible, élancez des frissons,
-Romanesque blancheur des terrasses, chansons
-Que des nomades font retentir, où se pâme
-Le vocable éternel du triste amour, quelle âme
-Tromperez-vous ce soir par votre déraison?
-
-L’absorbante chaleur voile les monts d’albâtre,
-Un généreux feuillage abrite les chemins,
-Les hameaux ont l’odeur du laitage et de l’âtre;
-Et les montagnes sont, dans l’espace bleuâtre,
-Hautes et torturées comme un courage humain.
-
-Au loin les voiliers las ont l’air de tourterelles,
-Qui, dans ce paradis liquide et sommeillant,
-Renonçant à l’éther laissent flotter leurs ailes
-Et gisent, transpercés par le flot scintillant.
-
-Et la nuit vient, serrant ses mailles d’argent sombre
-Sur l’Alpe bondissante où le jour ruisselait,
-Et c’est comme un subit, sournois coup de filet
-Capturant l’horizon, qui palpite dans l’ombre
-Comme un peuple d’oiseaux aux voûtes d’un palais...
-
-Un vert fanal au port tremble dans l’eau tranquille;
-Tout a la calme paix des astres arrêtés;
-Il semble qu’on soit loin des champs comme des villes;
-L’air est ample et profond dans l’immobilité;
-Et l’on croit voir jaillir de sensibles idylles
-De toute la douceur de cette nuit d’été!
-
-## Pourquoi nous trompez-vous, beauté des paysages,
-Aspect fidèle et pur des romanesques nuits,
-Engageante splendeur, vent courant comme un page,
-Secrète expansion des odeurs, calme bruit,
-Silencieux désirs montant du fond des âges?
-
-Pourquoi nous faites-vous espérer le bonheur
-Quand, par de là les lois, l’esprit, la conscience,
-Vous ressemblez au but qu’entrevoit le coureur?
-Dans un séjour où rien n’est péché ni douleur,
-Sous l’arbre désormais béni de la science
-Vous convoquez les corps et les cœurs pleins d’ardeur!
-
-Mais, hélas! les humains et la grande Nature
-N’échangent plus leur sombre et différente humeur;
-Entre eux tout est mensonge, épouvante, imposture;
-Les souhaits infinis, les peines, les blessures
-Ne trouvent pas en elle un remède à leurs pleurs.
-La terre indifférente, exhalant ses senteurs,
-N’a d’accueil maternel que pour celui qui meurt.
-
-## Terre, prenez les morts, soyez douce à leur rêve;
-Serrez-les contre vous, rendez-les éternels,
-Donnez-leur des matins de rosée et de sève,
-Mêlez-les à vos fruits, vos métaux et vos sels.
-
-Qu’ils soient participants à vos soins innombrables,
-Que, depuis le sol noir jusqu’au divin éther,
-Plus légers, plus nombreux que les vents du désert,
-Ils aillent, légion furtive, impondérable!
-
-Mais nous, nous ne pouvons qu’être des cœurs humains:
-Nous habitons l’esprit, les passions, la foule;
-Nous sommes la moisson et nous sommes la houle;
-Nous bâtissons un monde avec nos tristes mains;
-Et tandis que le jour insouciant se lève
-Sans jamais secourir ou protéger nos rêves,
-La force de nos cœurs construit les lendemains...
-
-[Illustration]
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-[Illustration]
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-
-AU PAYS DE ROUSSEAU
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-
-Le lac, plus lent qu’une huile azurée, se repose,
-Et le doux ciel, couleur d’abricot et de rose,
-Penche sur lui sa calme et pensive langueur.
-Les grillons, dans les prés, ont commencé leurs chœurs:
-Scintillement sonore, et qui semble un cantique
-Vers la première étoile, humble et mélancolique,
-Qui fait trembler aux cieux sa liquide lueur...
-
-L’automne épand déjà ses fumeuses odeurs.
-
-Un voilier las, avec ses deux voiles dressées,
-Rêve comme un clocher d’église délaissée.
-Touffus et frémissants dans le soir spacieux,
-Les peupliers ont l’air de hauts cyprès joyeux;
-Au bord des champs où flotte une vapeur d’albâtre
-Les cloches des troupeaux semblent fêter le pâtre.
-Teinté de sombre argent, un cèdre contourné
-A le tumulte obscur d’un nuage enchaîné
-Qui roule sur l’éther sa foudre ténébreuse...
-Et l’ombre vient, luisante, épandue, onctueuse.
-Les montagnes sur l’eau pèsent légèrement;
-Tout semble délicat, plein de détachement,
-On ne sait quelle éparse et vague quiétude
-Médite. Un clair fanal, douce sollicitude,
-Egoutte dans les flots son rubis scintillant.
-## O nuits de Lamartine et de Chateaubriand!
-Vent dans les peupliers, sources sur les collines,
-Tintement des grelots aux coursiers des berlines,
-Villages traversés, secrète humidité
-Des vallons où le frais silence est abrité!
-Calme lampe aux carreaux d’une humble hôtellerie,
-Bruit pressé des torrents, travaux des bûcherons,
-Vieux hêtres abattus dont les écorces font
-Flotter un parfum d’eau et de menuiserie,
-Quoi! j’avais délaissé vos poignantes douceurs?
-Retirée en un grave et mystique labeur,
-Le regard détourné, l’âme puissante et rude,
-Je montais vers ma paix et vers ma solitude!
-
-## Nature, accordez-moi le plus d’amour humain,
-Le plus de ses clartés, le plus de ses ténèbres,
-Et la grâce d’errer sur les communs chemins,
-Loin de toute grandeur isolée et funèbre;
-
-Accordez-moi de vivre encor chez les vivants,
-D’entendre les moulins, le bruit de la scierie,
-Le rire des pays égayés par le vent,
-Et de tout recevoir avec un cœur qui prie,
-
-Un cœur toujours empli, toujours communicant,
-Qui ne veut que sa part de la tâche des autres,
-Et qui ne rêve pas à l’écart, évoquant
-L’auréole orgueilleuse et triste des apôtres!
-
-Que tout me soit amour, douceur, humanité:
-La vigne, le village et les feux de septembre,
-Les maisons rapprochées de si bonne amitié,
-L’universel labeur dans le secret des chambres;
-
-Et que je ne sois plus,--au-dessus des abîmes
-Où mon farouche esprit se tenait asservi,--
-Comme un aigle blessé en atteignant les cimes,
-Qui ne peut redescendre, et qu’on n’a pas suivi!
-
-[Illustration]
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-
-UN SOIR EN FLANDRE
-
-[Illustration]
-
-
-Ah! si d’ardeur ton cœur expire,
-Si tu meurs d’un rêve hautain,
-Descends dans le calme jardin,
-Ne dis rien, regarde, respire;
-
-Le parfum des pois de senteur
-Ouvre ses ailes et se pâme;
-Le ciel d’azur, le ciel de flamme,
-Est sombre à force de chaleur!
-
-Demeure là, les mains croisées,
-Les yeux perdus à l’horizon,
-A voir luire sur les maisons
-Les toits aux pentes ardoisées.
-
-Des coqs, chantant dans le lointain,
-Soupirent comme des colombes
-Sous la chaleur qui les surplombe.
-Le soir semble un brumeux matin.
-
-Douceur du soir! le hameau fume,
-La rue est vive comme un quai
-Où le poisson est débarqué;
-Un pigeon flotte, blanche écume.
-
-Vois, il n’y a pas que l’amour
-Sur la profonde et douce terre;
-Sache aimer cet autre mystère:
-L’effort, le travail, le labour.
-
-Des corps, que la vie exténue,
-S’en viennent sur les pavés bleus;
-Les bras, les visages caleux
-Sont emplis de joie ingénue.
-
-Un homme tient un arrosoir;
-Ce plumage d’eau se balance
-Sur les choux qui, dans le silence,
-Goûtent aussi la paix du soir.
-
-Il se forme au ciel un nuage;
-Regarde les bonds, les sursauts,
-De quatre tout petits oiseaux,
-Qui volent sur le ciel d’orage!
-
-Un œillet tremble, secoué
-D’un coup vif de petite trique,
-Quand le lourd frelon électrique
-A sa tige reste cloué.
-
-Par la vapeur d’eau des rivières
-Les prés verts semblent enlacés;
-Le soir vient, les bruits ont cessé;
-## Etranger, mon ami, mon frère,
-
-Il n’est pas que la passion,
-Que le désir et que l’ivresse,
-La nature aussi te caresse
-D’une paisible pression;
-
-Les rêves que ton cœur exhale
-Te font gémir et défaillir;
-Eteins ces feux et viens cueillir
-Le jasmin aux quatre pétales.
-
-Abdique le sublime orgueil
-De la langueur où tu t’abîmes,
-Et vois, flambeau des vertes cimes,
-Bondir le sauvage écureuil!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-BONTÉ DE L’UNIVERS QUE JE
-CROYAIS ÉTEINTE...
-
-
-Bonté de l’univers que je croyais éteinte,
-Tant vous aviez déçu la plus fidèle ardeur,
-Je ressens aujourd’hui vos suaves atteintes;
-Ma main touche, au jardin succulent de moiteur,
- Le sucre indigo des jacinthes!
-
-Les oiseaux étourdis, au vol brusque ou glissant,
-Dans le bleuâtre éther qu’emplit un chaud vertige,
-D’un gosier tout enduit du suc laiteux des tiges
-Font jaillir, comme un lis, leurs cris rafraîchissants!
-
-## Et, bien que le beau jour soit loin de la soirée,
-Bien qu’encor le soleil étende sur les murs
-Sa nappe de safran éclatante et moirée,
-Déjà la molle lune, au contour pâle et pur,
-Comme un soupir figé rêve au fond de l’azur...
-
-
-
-
-CHALEUR DES NUITS D’ÉTÉ...
-
-[Illustration]
-
-_O nuit d’été, maladie inconnue,_
-_combien tu me fais mal!_
- _JULES LAFORGUE._
-
-
-Chaleur des nuits d’été, comme une confidence
-Dans l’espace épandue, et semblant aspirer
-Le grand soupir des cœurs qui songent en silence,
-Je vous contemple avec un désespoir sacré!
-
-Les passants, enroulés dans la moiteur paisible
-De cette nuit bleuâtre au souffle végétal,
-Se meuvent comme au fond d’un parc oriental
-L’ombre des rossignols furtifs et susceptibles.
-
-Une femme, un enfant, des hommes vont sans bruit
-Dans la rue amollie où le lourd pavé luit;
-C’est l’heure où les Destins plus aisément s’acceptent:
-Tout effort est dans l’ombre oisive relégué.
-Les parfums engourdis et compacts interceptent
-La circulation des zéphyrs fatigués.
-
-Il semble que mon cœur soit plus soumis, plus sage;
-Je regarde la terre où s’entassent les âges
-Et la voûte du ciel, pur, métallique et doux.
-Se peut-il que le temps ait, malgré mes courroux,
-Apaisé mon délire et son brûlant courage,
-Et qu’enfin mon espoir se soit guéri de tout?
-
-La lune éblouissante appuie au fond des nues
-Son sublime débris ténébreux et luisant,
-Et la nuit gît, distraite, insondable, ingénue;
-Son chaud torrent sur moi abondamment descend
-Comme un triste baiser négligent et pesant.
-
-Deux étoiles, ainsi que deux âmes plaintives,
-Semblent accélérer leur implorant regard.
-L’univers est posé sur mes deux mains chétives;
-Je songe aux morts, pour qui il n’est ni tôt, ni tard,
-Qui n’ont plus de souhaits, de départs et de rives.
-
-Que de jours ont passé sur ce qui fut mon cœur,
-Sur l’enfant que j’étais, sur cette adolescente
-Qui, fière comme l’onde et comme elle puissante,
-Luttait par son amour contre tout ce qui meurt!
-Pourtant, rien n’a pâli dans ma chaude mémoire,
-Mon rêve est plus constant que le roc sur la mer;
-Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer,
-Veut que mon cœur poursuive une éternelle histoire
-Et cherche en vain la source au milieu du désert.
-## Et je regarde, avec une tristesse immense,
-Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur,
-L’étoile qui palpite ainsi que l’espérance,
-Et la lune immobile au-dessus de mon cœur...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-AUTOMNE
-
-[Illustration]
-
-
- Puisque le souvenir du noble été s’endort,
- Automne, par quel âpre et lumineux effort,
- ## Déjà toute fanée, abattue et moisie,
- Jetez-vous ce brûlant accent de poésie?
- Votre feuillage est las, meurtri, presque envolé.
- C’est fini, la beauté des vignes et du blé;
- Le doux corps des étés en vous se décompose;
- Mais vous donnez ce soir une suprême rose.
-
-## Ah! comme l’ample éclat de ce dernier beau jour
-Soudain réveille en moi le plus poignant amour!
-Comme l’âme est par vous blessée et parfumée,
-Triste Automne, couleur de nèfle et de fumée!...
-
-
-
-
-ARLES
-
-[Illustration]
-
-
-Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi;
-Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle,
-De ce frais horizon d’églises et de toits,
-J’entends, dans ma mémoire où frémit leur émoi,
- Les hirondelles sur le ciel d’Arles!
-
-La nuit était torride à l’heure du couchant.
-Les doux cieux languissaient comme une barcarolle;
-Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants,
-Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant
- A fléchir une ombre qui s’envole!
-
-Ce qu’un beau soir contient de perfide langueur
-Ployait dans un silence empli de bruits infimes;
-Je regardais, les mains retombant sur mon cœur,
-Briller ainsi qu’un vase où coule la chaleur,
- Le pâle cloître de Saint-Trophime!
-
-Une brise amollie et peinte de parfums,
-Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône.
-Tout ce que l’on obtient me semblait importun,
-Mes pensers, mes désirs, s’éloignaient un à un
- Pour monter vers d’invisibles zones!
-
-O soleil, engourdi par les senteurs du thym,
-Parfums de poivre et d’huile épandus sur la plaine,
-Rochers blancs, éventés, où, dans l’air argentin,
-On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin,
- Les rapides Victoires d’Athènes!
-
-Soir torturé d’amour et de pesants tourments,
-Grands songes accablés des roseaux d’Aigues-Mortes,
-Musicale torpeur où volent des flamants,
-Couleur du soir divin qui promets et qui ments,
- C’est ta détresse qui me transporte!
-
-Ah! les amants unis, qui dorment, oubliés,
-Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune,
-Connaissent, sous le vent léger des peupliers,
-Le bonheur de languir, assouvis et liés,
- Dans la même amoureuse infortune;
-
-Mais les corps des vivants, aspirés par l’été,
-Sont des sanglots secrets que tout l’azur élance.
-Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés;
-Qui jamais avouera l’âpre infidélité
- D’un cœur sensuel, dans le silence!...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LA NUIT FLOTTE...
-
-[Illustration]
-
-
-La nuit flotte, amollie, austère, taciturne,
-Impérieuse; elle est funèbre comme une urne
-Qui se clôt sur un vague et sensible trésor.
-Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort,
-Parait interroger l’ombre vertigineuse.
-La lune au sec éclat semble une île pierreuse;
-Cythère aride et froide où tout désir est mort.
-
-Une vague rumeur émane du silence.
-Un train passe au lointain, et son essoufflement
-Semble la palpitante et paisible cadence
-Du coteau qui respire et songe doucement...
-
-Un parfum délicat, abondant, faible et dense,
-Mouvant et spontané comme des bras ouverts,
-Révèle la secrète et nocturne existence
-Du monde végétal au souffle humide et vert.
-
-Et je suis là. Je n’ai ni souhait, ni rancune;
-Mon cœur s’en est allé de moi, puisque ce soir
-Je n’ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs,
-Et que, paisiblement, je regarde la lune.
-
-Je suis la maison vide où tout est flottement.
-Mon cœur est comme un mort qu’on a mis dans la tombe;
-J’ai longuement suivi ce bel enterrement,
-Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements,
-Et des égorgements d’agneaux et de colombes.
-
-Mais le temps a séché l’eau des pleurs et le sel.
-D’un œil indifférent, sans regret, sans appel,
-Eclairé par la calme et triste intelligence,
-Je regarde la voûte immense, où les mortels
-Ont suspendu les vœux de leur vaine espérance,
-
-Et je ne vois qu’abîme, épouvante, silence;
-Car, ô nuit! vous gardez le deuil continuel
-De ce que rien d’humain ne peut être éternel...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-L’ÉVASION
-
-[Illustration]
-
-
-Libre! comprends-tu bien! être libre, être libre!
-Ne plus porter le poids déchirant du bonheur,
-Ne plus sentir l’amère et suave langueur
-Envahir chaque veine, amollir chaque fibre!
-
-Libre, comme une biche avant le chaud printemps!
-Bondir sans rechercher l’ardeur de la poursuite,
-Et, dans une ineffable et pétulante fuite,
-Disperser la nuée et les vents éclatants!
-
-Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes,
-S’éclabousser d’azur comme d’un flot léger;
-Goûter, sous les parfums compacts de l’oranger,
-Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme!
-
-## A peine l’aube naît, chaque maison sommeille;
-L’atmosphère, flexible et prudente corbeille,
-Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux.
-On croit voir s’envoler le coteau mol et bleu.
-Tout à coup, le soleil, ramassé dans l’espace,
-Eclate, et vient viser toute chose qui passe;
-La brise, étincelante et forte comme l’eau,
-Jette l’odeur des fleurs sur le cœur des oiseaux,
-Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse
-Fond dans une douceur murmurante, écumeuse...
-Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants!
-Je m’élance, je marche au bord des cieux glissants:
-Dans mes songes, mes mains se sont habituées
-A dénouer le voile odorant des nuées!
-L’étendue argentée est un tapis mouvant
-Où court la verte odeur des figuiers et du vent;
-Dans les jardins bombés, qu’habite un feu bleuâtre,
-Les épais bananiers, au feuillage en haillons,
-Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons,
-Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres.
-Je regarde fumer l’Etna rose et neigeux;
-Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux.
-Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques,
-Baisse sa toile; on voit briller l’enseigne grecque
-Sur la porte, qu’un jet de tranchante clarté
-Fait scintiller ainsi qu’un thon que le flot noie;
-Tout est délassement, espoir, activité;
-Mais quel désir d’amour et de fécondité,
-Hélas! s’éveille au fond de toute grande joie!
-
- * * * * *
-
-Et pour un nouveau joug, ô mortels! Eros ploie
-La branche fructueuse et forte de l’été...
-
-[Illustration]
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-
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-
-CEUX QUI N’ONT RESPIRÉ...
-
-[Illustration]
-
-
-Ceux qui n’ont respiré que les nuits de Hollande,
-Les tulipes des champs, les graines des bouleaux,
-Le vent rapide et court qui chante sur la lande,
-Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,
-
-Ceux qui n’ont contemplé que les blés et les vignes
-Croissant tardivement sous des cieux incertains,
-Qui n’ont vu que la blanche indolence des cygnes
-Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,
-
-Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze,
-Pendant les plus longs jours d’avril ou de juillet,
-Remplace la splendeur des campagnes malaises,
-Et les soirs sévillans enivrés par l’œillet,
-
-Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages,
-Souhaitent le futur et vague paradis,
-Qui leur promet un large et flamboyant voyage
-Où s’embarquent les cœurs confiants et hardis.
-
-Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace,
-O bleuâtre Orient! Incendie azuré,
-Prince arrogant et fier, favori de l’espace,
-Monstre énorme, alangui, dévorant et doré;
-
-Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure,
-Coupole incandescente, opacité de chaux,
-Ont vu la haute palme éparpiller les heures,
-Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds;
-
-Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune,
-## Aurore qui soudain met sa robe d’argent
-Et trempe de clarté la rue étroite et brune,
-Et le divin détail des choses et des gens,
-
-Ceux qui, pendant les nuits d’ardente poésie,
-Egrenant un collier fait de bois de cyprès,
-Contemplent, aux doux sons des guitares d’Asie,
-Le long scintillement d’un jet d’eau mince et frais,
-
-Ceux-là n’ont pas besoin des infinis célestes;
-Nul immortel jardin ne surpasse le leur;
-Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestes
-Où leur corps étendu porte l’ombre des fleurs.
-
-Leur âme nonchalante, et d’azur suffoquée,
-Cherche la Mort, pareille à l’ombrage attiédi
-Que font le vert platane et la jaune mosquée
-Sur le col des pigeons, attristés par midi...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE CIEL BLEU DU MILIEU DU JOUR...
-
-[Illustration]
-
-
-Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille,
-Encourage les champs, les vignes, les semailles,
-Comme un maître exalté au milieu des colons!
-Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon,
-L’abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques,
-Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque.
-Sur les murs villageois, le vert abricotier
-S’écartèle, danseur de feuillage habillé.
-Les parfums des jardins font au-dessus du sable,
-Une zone qui semble au cœur infranchissable.
-L’air fraîchit. On dirait que de secrets jets d’eau
-Sous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux.
-L’hirondelle, toujours par une autre suivie,
-Tourne, et semble obéir à des milliers d’aimants:
-L’espace est sillonné par ces rapprochements...
-## Et parfois, à côté de cette immense vie
-On voit, protégé par un mur maussade et bas,
-Le cimetière où sont, sans regard et sans pas,
-Ceux pour qui ne luit plus l’étincelante fête,
-Qui fait d’un jour d’été une heureuse tempête!
-Hélas! dans le profond et noir pays du sol,
-Malgré les cris du geai, le chant du rossignol,
-Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes,
-Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe.
-Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux,
-Ces doux indifférents, ces grands silencieux;
-Et la route qui longe et contourne leur pierre,
-Eclate, rebondit d’un torrent de poussière
-Que soulève, en passant, le véhément parcours
-Des êtres que la mort prête encor à l’amour...
-## Et moi qui vous avais délaissée, humble terre,
-Pour contempler la nue où l’âme est solitaire,
-Je sais bien qu’en dépit d’un rêve habituel,
-Nul ne saurait quitter vos chemins maternels.
-En vain, l’intelligence, agile et sans limite,
-Avide d’infini, vous repousse et vous quitte;
-En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants
-Peuplent l’azur soumis d’héroïques passants,
-Ils seront ramenés et liés à vos rives,
-Par le poids du désir, par les moissons actives,
-Par l’odeur des étés, par la chaleur des mains...
-
-## Vaste Amour, conducteur des éternels demains,
-Je reconnais en vous l’inlassable merveille,
-L’inexpugnable vie, innombrable et pareille:
-O croissance des blés! ô baisers des humains!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LA TERRE
-
-[Illustration]
-
-
- Je me suis mariée à vous
- Terre fidèle, active et tendre,
- Et chaque soir je viens surprendre
- Votre arome secret et doux.
-
-Ah! puisque le divin Saturne
-Porte un anneau qui luit encore,
-Je vous donne ma bague d’or,
-Petite terre taciturne!
-
- Elle est comme un soleil étroit,
- Elle est couleur de moisson jaune,
- Aussi chaude qu’un jeune faune
- Puisqu’elle a tenu sur mon doigt!
-
---Et qu’un jour, dans l’espace immense,
-Brille, ceinte d’un lien doré,
-La Terre où j’aurai respiré
-Avec tant d’âpre véhémence!
-
-
-
-
-UN SOIR A LONDRES
-
-[Illustration]
-
-
-Les parfums vont en promenade
- Sur l’air brumeux,
-Une âme ennuyée et malade
- Flotte comme eux.
-
-Les rhodendrons des pelouses,
- D’un lourd éclat,
-Semblent des collines d’arbouses
- Et d’ananas.
-
-Un temple grec dans le feuillage
- Semble un secret,
-Où Vénus voile son visage
- Dans ses doigts frais.
-
-O petit fronton d’Ionie,
- Que tu me plais,
-Dans la langoureuse agonie
- D’un soir anglais!
-
-Je t’enlace, je veux suspendre
- A ta beauté,
-Mon cœur, ce rosier le plus tendre
- De tout l’été.
-
-## Mais sur tant de langueur divine
- Quel souffle prompt?
-Je respire l’odeur saline,
- Et le goudron!
-
-C’est le parfum qui vient d’Irlande,
- C’est le vent, c’est
-L’odeur des Indes, qu’enguirlande
- L’air écossais!
-
-## O toi qui romps, écartes, creuses
- Le ciel d’airain,
-Rapide odeur aventureuse
- Du vent marin.
-
-Va consoler, dans le Musée
- Au beau renom,
-La divine frise offensée
- Du Parthénon!
-
-Va porter l’odeur des jonquilles,
- Du raisin sec,
-Aux vierges tenant les faucilles
- Et le vin grec.
-
-## Cavalerie athénienne,
- O jeunes gens!
-Guirlande héroïque et païenne
- Du ciel d’argent;
-
-Miel condensé de la nature,
- O cire d’or,
-Gestes joyeux, sainte Ecriture,
- Céleste accord!
-
-Phalange altière et sans seconde,
- O rire ailé,
-Bandeau royal au front du monde,
- Cœur déroulé.
-
-Prenez votre place éternelle,
- Votre splendeur,
-Dans l’infini de ma prunelle
- Et de mon cœur...
-
- * * * * *
-
-## Une maison de brique rouge
- Tremble sur l’eau,
-On entend un oiseau qui bouge
- Dans le sureau.
-
-Quelle céleste main fait fondre
- La brume et l’or
-Des nébuleux matins de Londres
- Et de Windsor?
-
-Des chevreuils, des biches, en bande,
- D’un pied dressé
-Semblent rôder dans la légende
- Et le passé.
-
-La pluie attache sa guirlande
- Au bois en fleur:
-## Ecoute, il semble qu’on entende
- Battre le cœur
-
-De l’intrépide Juliette,
- Ivre d’été,
-Qui bondit, sanglote, halette
- De volupté;
-
-De Juliette qui s’étonne
- D’être, en ces lieux,
-Plus amoureuse qu’à Vérone
- Près des ifs bleus.
-
-## Tout tremble, s’exalte, soupire;
- Ardent émoi.
-O Juliette de Shakspeare,
- Comprenez-moi!...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-RIVAGES CONTEMPLÉS
-
-[Illustration]
-
-
-Rivages contemplés au travers de l’amour,
-Horizon familier comme une salle ronde,
-Où nos yeux enivrés s’interrogeaient toujours,
-Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemonde,
-Reverrai-je vos soirs précis et colorés,
-Les suaves chemins où nos pas ont erré
-Et que nos cœurs, emplis d’ardeur triste et profonde,
-Avaient rendus plus beaux que la beauté du monde?
-
-
-
-
-LA LANGUEUR DES VOYAGES
-
-[Illustration]
-
-
-Le matinal plaisir du soleil dans l’herbage,
-Dessinant des ruisseaux d’intangible cristal;
-Les cieux d’été, plus chauds qu’un sensuel visage
-Opprimé de désir, altéré d’idéal;
-Le hameau romantique au creux d’un roc stérile;
-Des jardins de dattiers, épais ainsi qu’un toit;
-L’arrivée, au matin, dans d’étrangères villes,
-Où, soudain, l’on se sent libéré comme une île
-Que bat de tous côtés un flot discret et coi;
-Le bitumeux parfum d’une rade en Hollande,
-Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs
-Que la noble denrée exotique achalande;
-Enfin, surtout, l’odeur et la couleur des soirs,
-Ont, pour le voyageur que le désir oppresse
-Et que guide un mystique et rêveur désespoir,
-L’insistante langueur qui prélude aux caresses...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE PRINTEMPS DU RHIN
-
-(STRASBOURG)
-
-
-Le vent file ce soir, sous un mol ciel d’airain,
- Comme un voilier sur l’Atlantique.
-On entend s’éveiller le Printemps souverain,
- A la fois plaintif et bachique;
-
-Un abondant parfum, puissant, traînant et las
- Triomphe et pourtant se lamente.
-Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla
- Epars sur la plaine dormante.
-
-Un bouleversement hardi, calme et serein
- A rompu et soumis l’espace;
-Les messages des bois et l’effluve marin
- S’accostent dans le vent qui passe!
-
-Comment s’est-il si vite engouffré dans les bois,
- Ce dieu des sèves véhémentes?
-Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid!
- ## C’est l’invisible qui fermente!
-
-Là-bas, comme un orage aigu, accumulé,
- La flèche de la cathédrale
-Ajoute le fardeau de son sapin ailé
- A ce ciel qui défaille et qui râle.
-
-## Et moi qui, d’un amour si grave et si puissant,
- Contenais la rive et le fleuve,
-Je sens qu’un mal divin veut détourner mon sang
- De la tristesse où je m’abreuve;
-
-Je sens qu’une fureur rôde aux franges des cieux,
- Se suspend, pèse et se balance.
-Le printemps vient ravir nos rêves anxieux;
- C’est la fougueuse insouciance!
-
-C’est un désordre ardent, téméraire, et si sûr
- De sa tâche auguste et joyeuse,
-Que, comme une ivre armée en fuite vers l’azur,
- Nous courons vers la nue heureuse.
-
-Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs
- Qui tressaillent et qui consentent,
-Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,
- Par les odeurs réjouissantes!
-
-## Mais non, vous n’êtes pas l’universel Printemps,
- O saison humide et ployée
-Que j’aspire ce soir, que je touche et j’entends,
- Qui m’avez brisée et noyée!
-
-Vous êtes le parfum que j’ai toujours connu,
- Depuis ma stupeur enfantine;
-La présence aux beaux pieds, le regard ingénu
- De ma chaude Vénus latine!
-
-Vous êtes ce subit joueur de tambourin
- A qui les montagnes répondent,
-Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin
- La vive effusion de l’onde!
-
-Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,
- L’amoureuse et vaste espérance,
-Et les brûlants soupirs que les nuits d’Eleusis
- Ont légués à l’Ile-de-France!
-
-C’est à moi que ce soir vous livrez le secret
- De votre grâce turbulente;
-Les autres ne verront que l’essor calme et frais
- De votre croissance si lente.
-
-Les autres ne verront,--Alsace aux molles eaux
- Qu’un zéphyr moite endort et creuse,--
-Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux
- Votre dignité langoureuse!
-
-Les autres ne verront que vos remparts brisés,
- Que vos portes toujours ouvertes,
-Où passe sans répit, sous un masque apaisé,
- Le tumulte des brises vertes!
-
-Les autres ne verront, ô ma belle cité,
- Que la grave et sombre paupière
-De tes toits inclinés, qui font à ta fierté
- Un voile d’ombre et de prière.
-
-Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel,
- Que ta plaine qui rêve et fume,
-Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel.
- ## J’ai vu ton frein couvert d’écume!
-
-Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux,
- Que la _Marseillaise_ endormie;
-## Moi j’ai vu le soleil, de son égide en feu,
- Empourprer ta feinte accalmie.
-
-Les autres ne verront que ce grand champ des morts,
- Où le Destin s’assied, hésite,
-Et contemple le temps assoupi sur les corps...
- ## Moi j’ai vu ce qui ressuscite!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CE MATIN CLAIR ET VIF...
-
-[Illustration]
-
-
-Ce matin clair et vif comme un midi du pôle,
-Où le vent vient filer le blanc coton des saules,
-Où, sur le pré touffu, de guêpes entr’ouvert,
-On croit voir crépiter un large soleil vert,
-Où glissent sur le Rhin, que franchit la cigogne,
-Les chalands engourdis qui montent vers Cologne,
-Où le village, avec ses lumineux sursauts,
-Semble un cercle d’enfants jouant avec de l’eau;
-Où j’entends dans les airs les pliantes musiques
-Que font en se croisant les brises élastiques;
-Ce matin exalté, qui, stagnant ou volant,
-Semble appuyer à tout un baiser violent,
-Où la blanche chaleur, somnolente tigresse,
-Reprend tout l’univers dans sa vaste caresse.
-Je songe, ô mon ami, dont je presse la main,
-Aux forces du silence et du désir humain,
-Puisque le plus profond et plus lourd paysage
-Ne vient que de mon cœur et de ton doux visage...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LES NUITS DE BADEN
-
-[Illustration]
-
-
-Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,
-Où les noires forêts font glisser vers la ville,
-Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,
-L’amère exhalaison du végétal amour,
-
-Que de fois j’ai rêvé sur la terrasse, inerte,
-Ecoutant les volets s’ouvrir sur la fraîcheur,
-Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent
-Pour donner à la nuit sa surprenante odeur...
-
-Des voitures passaient, calèches romantiques,
-Où l’on voyait deux fronts s’unir pour contempler
-Le coup de dés divin des astres, assemblés
-Dans l’espace alangui, distrait et fatidique.
-
-O Destin suspendu, que vous m’êtes suspect!
-## Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires
-Un puéril torrent roulait son clair tonnerre;
-Des orchestres jouaient dans les bosquets épais,
-Mêlant au frais parfum dilaté de la terre,
-Cet élément des sons, dont la force éphémère
-Distend à l’infini la détresse ou la paix...
-
-## O pays de la valse et des larmes sans peines,
-Pays où la musique est un vin plus hardi,
-Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène
-Les cœurs penchants et las vers le sûr paradis
-Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,
-
-Combien vous m’avez fait souffrir, lorsque, rêvant
-Seule, sur les jardins où les parfums insistent,
-J’écoutais haleter le désarroi du vent,
-Tandis qu’au noir beffroi, l’horloge, noble et triste,
-Transmettait de sa voix lugubre de trappiste
-Le menaçant appel des morts vers les vivants!
-
-Oui, je songe à ces soirs d’un mois de mai trop tiède,
-Où tous les rossignols se liguaient contre moi,
-Où la lente asphyxie amoureuse des bois
-Me désolait d’espoir sans me venir en aide;
-Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums;
-La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse,
-Paraissait écarter ses vantaux importuns,
-Pour savourer l’espace et pleurer de tendresse!
-
-Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen,
-Les voluptés de l’âme et la joie inconnue.
-## Quand serez-vous formé, ineffable lien
-Qui saurez rattacher les désirs à la nue?
-
-Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil
-Qui, dans les nuits d’été, secrètement m’oppresse;
-Et je sentais couler, sur mes mains en détresse,
-Du haut d’un noir sapin qui se balance au seuil
-Du romanesque hôtel que la lune caresse,
-De mols bourgeons, hachés par des dents d’écureuil...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-HENRI HEINE
-
-[Illustration]
-
-_Quand je respire, des milliers d’échos me répondent_...
-
-_H. HEINE_
-
-
-Henri Heine, j’ai fait avec vous un voyage,
-C’était un soir d’automne, encor tiède, encor clair;
-Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages,
-Nous cherchions, dans la rue aux portails entr’ouverts,
-L’humble hôtel, romantique et vieux, du _Chasseur Vert_.
-
-Je reposais sur vous, compagnon invisible,
-Ma tête languissante et mes cheveux défaits;
-Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible,
-Sur la place où le jour, lumineux et sensible,
-Jetait un long appel de désir et de paix...
-
-C’était l’heure engourdie où le soleil s’incline;
-Par un mortel besoin de pleurer et de fuir,
-J’ai souhaité monter sur la verte colline;
-Nous nous sommes ensemble assis dans la berline
-Où flottait un parfum de soierie et de cuir,
-Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.
-
-Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux,
-Des étudiants riaient avec vos bien-aimées.
-Je regardais bondir les délicats coteaux
-Qui frisent sous le poids des vignes renommées,
-Et l’espace semblait à la fois vaste et clos.
-
-Le Neckar, au courant scintillant et rapide,
-Entraînait le soleil parmi ses fins rochers.
-Nous étions tout ensemble assouvis et avides;
-L’insidieux automne avait sur nous lâché
-Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés...
-
-## O sublime, languide, âpre mélancolie
-Des beaux soirs où l’esprit, indomptable et captif,
-Veut s’enfuir et ne peut, et rêve à la folie
-D’enfermer l’univers dans un amour plaintif!
-
-Tout à coup, dans le parc public, humide et triste,
-L’orchestre qui jouait sur les bords de l’étang
-Près d’un groupe attentif de studieux touristes,
-Lança le son du cor qui chante dans Tristan...
-
-Henri Heine, j’ai su alors pourquoi vos livres
-Regorgent de buée et de soudains sanglots,
-Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu’on vous livre
-La coupe de Thulé qui dort au fond des flots;
-
-L’amour de la légende et la vaine espérance
-Vous hantaient d’un appel sourdement répété:
-Hélas! vous aviez trop écouté, dès l’enfance,
-Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence,
-Quand l’odeur des tilleuls grise les nuits d’été!
-
-Voyageur égaré dans la forêt des fables,
-Moqueur désespéré qu’un mirage appelait,
-Ni le chant de la mer d’Amalfi sur les sables,
-Ni la Sicile, avec l’olivier et le lait,
-Ne pouvait retenir votre vol inlassable,
-Pour qui l’espace même est un trop lourd filet!
-
-## O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neige
-Font un scintillement de cristal et de sel,
-Et que, petit garçon qui rentrait du collège,
-Vous évoquiez déjà rêveur universel,
-L’oriental aspect de la nuit de Noël!
-
-Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne,
-Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus,
-L’horloge des beffrois, dont les coups accompagnent
-Les rondes et les chants des filles aux bras nus;
-
-Vous connaissiez le poids sentimental des heures
-Qui semblent fasciner l’errante volupté,
-Quand l’or des calmes soirs recouvre les demeures,
-Les gais marchés, le Dôme et l’Université;
-
-Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades,
-Les humaines amours vous berçaient tristement,
-Et vous trouviez, auprès d’une enfant tendre et fade,
-La double solitude où sont tous les amants!
-
-Accablé par la voix des forêts mugissantes,
-Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains,
-La fille de l’alcade, altière et rougissante,
-Qui trahissant son âme offerte aux chérubins,
-Soupire auprès d’un jeune et dédaigneux rabbin...
-
-Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne
-Tour à tour enivraient votre insondable esprit.
-Que de pleurs près des flots! de cris sur la montagne!
-Que de lâches soupirs, ô Heine! que surprit
-La gloire au front baissé, votre sombre compagne!
-
-Parfois, vers votre cœur que brisaient les démons,
-Et qui laissait couler sa détresse infinie,
-Vous sentiez accourir, par la brèche des monts,
-Les grands vents de Bohême et de Lithuanie;
-
-Les cloches, les chorals, les forêts, l’ouragan
-Qui composent le ciel musical d’Allemagne,
-Emplissaient d’un tumulte orageux, où se joignent
-Les résineux parfums des arbres éloquents,
-Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.
-
-## Mais quand le vent se tait, quand l’étendue est calme,
-Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin;
-Le Gange, les cyprès, la paresse des palmes
-Vous font de longs signaux, secrets et souverains;
-Et votre œil fend l’azur et les sables marins,
-Immobile, extatique et vague pèlerin!
-
-Vous riez, et tandis que tinte votre rire,
-Vos poèmes en pleurs invectivent le sort;
-Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire
-Les sources et le but d’un multiple délire,
-Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord,
-Qui mélangez au thym du verger de Tityre
-Les gais myosotis des matins de Francfort.
-
-## J’ai vu, un soir d’automne, au bord d’un chaud rivage,
-Un grand voilier, chargé de grappes de cassis,
-Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage,
-Captif sous un réseau d’effluves épaissis,
-Gisait, transfiguré par le philtre imprécis
-D’un arome, grisant plus encor qu’un breuvage.
-
-O Heine! ce parfum languissant et fatal,
-Cette vigne éthérée et qui pourtant accable,
-N’est-ce pas le lointain et pressant idéal
-Qui vous persécutait, quand de son blanc fanal
-La lune illuminait, dans les forêts d’érables,
-Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal!
-
-## Vous me l’avez transmis, ce désir des conquêtes,
-Cet enfantin bonheur dans les matins d’été,
-Ce besoin de mourir et de ressusciter
-Pour le mal que nous fait l’espoir et sa tempête;
-Vous me l’avez transmis, ô mon brûlant prophète,
-Ce céleste appétit des nobles voluptés!
-
-O mon cher compagnon, dès mes jeunes années
-J’ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux;
-Bien des yeux m’ont déçue et m’ont abandonnée,
-Mais toujours vos regards s’enroulent à mon cou,
-Sur le chemin du rêve où je marche avec vous...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-## TABLE DES POÈMES ##
-
-
-Syracuse 1
-
-Les soirs du monde 6
-
-Le port de Palerme 13
-
-Dans l’azur antique 15
-
-Le désert des soirs 20
-
-A Palerme, au jardin Tasca... 22
-
-Agrigente 26
-
-L’auberge d’Agrigente 29
-
-L’enchantement de la Sicile 32
-
-Palerme s’endormait... 36
-
-Les soirs de Catane 39
-
-Musique pour les jardins de Lombardie 45
-
-L’air brûle, la chaude magie... 49
-
-Les journées romaines 52
-
-Un automne à Venise 61
-
-Un soir à Vérone 57
-
-Va prier dans Saint-Marc 63
-
-La Messe de l’aurore à Venise 66
-
-Sirocco à Venise 68
-
-Cloches vénitiennes 69
-
-L’île des folles à Venise 70
-
-Nuit vénitienne 74
-
-Midi sonne au clocher de la tour sarrasine 76
-
-Je n’ai vu qu’un instant... 83
-
-Ainsi les jours s’en vont... 85
-
-Le retour au lac Léman 89
-
-Octobre et son odeur... 92
-
-Les rives romanesques 95
-
-Au pays de Rousseau 101
-
-Un soir en Flandre 104
-
-Bonté de l’univers que je croyais éteinte... 109
-
-Chaleur des nuits d’été... 110
-
-Automne 113
-
-Arles 114
-
-La nuit flotte... 116
-
-L’évasion 118
-
-Ceux qui n’ont respiré... 121
-
-Le ciel bleu du milieu du jour... 124
-
-La Terre 127
-
-Un soir à Londres 128
-
-Rivages contemplés 133
-
-La langueur des voyages 134
-
-Le printemps du Rhin 137
-
-Ce matin clair et vif... 141
-
-Les nuits de Baden 143
-
-Henri Heine 147
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
- La décoration de cet ouvrage a été
- conçue et gravée sur bois par
- ## F.-L. SCHMIED ##
- La typographie et le tirage des
- planches ont été exécutés sur
- ses presses à bras; pressier:
- Pierre Bouchet
-
- _Achevé d’imprimer le 30 avril 1924._
-
-[Illustration]
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CLIMATS ***
-
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