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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..ba5b38e --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #68710 (https://www.gutenberg.org/ebooks/68710) diff --git a/old/68710-0.txt b/old/68710-0.txt deleted file mode 100644 index 4885ef2..0000000 --- a/old/68710-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8879 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of La douceur de vivre, by Marcelle -Tinayre - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La douceur de vivre - -Author: Marcelle Tinayre - -Release Date: August 8, 2022 [eBook #68710] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOUCEUR DE VIVRE *** - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. - - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - - LA - DOUCEUR DE VIVRE - - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - DU MÊME AUTEUR - - Format grand in-18. - - - L'AMOUR QUI PLEURE. 1 vol. - AVANT L'AMOUR. 1 -- - UN ÉTÉ A SALONIQUE. 1 -- - HELLÉ (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 -- - MADELEINE AU MIROIR. 1 -- - LA MAISON DU PÉCHÉ. 1 -- - NOTES D'UNE VOYAGEUSE EN TURQUIE. 1 -- - L'OISEAU D'ORAGE. 1 -- - L'OMBRE DE L'AMOUR. 1 -- - LA RANÇON. 1 -- - LA REBELLE. 1 -- - LA VEILLÉE DES ARMES (LE DÉPART, AOUT 1914). 1 -- - LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES. 1 -- - - UNE JOURNÉE DE PORT-ROYAL, _édition illustrée - pour bibliophiles_. 1 vol. - - En préparation: - - LES ROUTES SECRÈTES . 1 vol. - LE FRUIT DE CENDRE. 1 -- - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays. - -Copyright, 1911, by Marcelle Tinayre. - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY. - - - - - MARCELLE TINAYRE - - LA - - DOUCEUR DE VIVRE - - [Illustration] - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - - 3, RUE AUBER, 3 - - - _Il a été tiré de cet ouvrage_ - CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, - _tous numérotés_. - - - - -A PIERRE GUSMAN - - - _qui célébra Pompéi avec le crayon, le burin et la plume._ - - M. T. - - - - -LA DOUCEUR DE VIVRE - -I - - -La rue commence au chevet de l'église et finit à la berge du canal. En -été, quand le soleil baisse, l'ombre du clocher s'allonge sur les pavés -humides où l'herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et -à colombage, accotées l'une à l'autre de guingois, sont expressives -comme ces maisons animées qu'on voit dans les tableaux de «diableries». -N'est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les -yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau -hennin pointu en tuiles rouges? - -Au bout de la rue, l'église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un -rempart, tout hérissée de flèches, d'arcs-boutants et de gargouilles. -Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi -les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles -intérieures s'allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre -et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives. - -C'est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule. - -Au delà de l'église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On -trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de -Paris. Plus loin, derrière l'Esplanade, hors de l'enceinte de Vauban, -le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique -enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le -ciel. Et plus loin encore, c'est la campagne, pareille aux fonds des -batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée -de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond, -balayée par l'ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif -d'un toit de ferme, la tache fauve d'une vache paissante,--la campagne -cultivée, habitée, où l'on sent partout la présence et le labeur de -l'homme, où l'on n'est jamais seul avec la nature... - -Mais, entre l'église et le canal, l'innocente petite rue, verte -d'herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et -dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de -Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux -toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom -légendaire et parfumé: «_Rue au Chapel-de-roses_». - - -Un après-midi de novembre, le bruit d'une porte qu'on ferme, le bruit -d'un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle -Broquette, la mercière, lance un coup-d'œil furtif entre les bonnets -ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de -son magasin. Au premier étage d'une maison, un store à franges se -soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le -miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense: - -«Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers.» - -Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume -Wallers, l'archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive. -On sait qu'il va suivre le petit quai du canal jusqu'à la rue du Port; -qu'il s'arrêtera au café Belle-Fleur, place de l'Homme-sans-tête, -et qu'il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place -Sainte-Ursule-et-les-Vierges. - -Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg -guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l'archéologue égale celle -du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates -qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l'heure par -une révérence, font trois petits tours et s'en vont. Quand mademoiselle -Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre -voisin, elles savent qu'il est temps d'allumer le fourneau et de -préparer le souper... Six heures! - -Mademoiselle Hautremont n'en croit pas ses yeux... Oui, c'est bien -M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C'est -bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges -joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son -pardessus à col d'astrakan orné de la rosette rouge. Il n'a pas le type -conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à -quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile. - -Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans -son tour de faux cheveux, au coin de l'oreille, et elle appelle: - ---Émilie!... Émilie! - -Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, mi-béguine, demoiselle de -compagnie et servante-maîtresse. - ---Émilie! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci! - ---A cette heure-ci? Mademoiselle est bien sûre? - ---Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les -journaux... - -Et les langues d'aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient -qu'elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une -langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu'il possède la -meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne -mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper! - -Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les -trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses: - ---Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours... - -La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand -elle prononce le nom d'Isabelle Van Coppenolle. - -Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d'elle,--et -quand on parle d'une femme, en province, ce n'est pas pour en dire du -bien. Flamande d'origine, Flamande par sa robuste beauté blonde, elle -a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d'avoir -été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie, -frivole, s'est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un -Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van -Coppenolle; elle habite Courtrai qu'elle déteste. Elle a deux enfants, -un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse -fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou -trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui -est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L'archéologue la -reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d'Isabelle, et il a pris -l'habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage -de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui -défendent la sévérité. Il s'entremet donc auprès de M. Van Coppenolle -et tâche de réconcilier les époux. C'est l'affaire de quelques jours. -Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!» -dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence. - -Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du -dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné. -Le séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, puisque M. -Guillaume Wallers va partir pour Naples. - -Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura -peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais -sera-ce bien en l'honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant -de choses!... - ---Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?... - -Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de -demoiselle. La duègne rectifie: - ---Madame Laubespin n'est pas divorcée, pas même séparée légalement... -Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur -Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec -la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg... - ---L'occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute -pensive... - ---Aujourd'hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures... -Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu'un... Le pauvre -cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il -préférerait raccommoder celui de sa fille. - -Mademoiselle Hautremont ne peut qu'approuver ce sentiment. Certes, on -ne doit pas comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, une -femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie s'est -résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce qu'il -avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se fasse -pardonner! Marie lui sera clémente... - ---Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s'il y avait quelque -nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu'il -est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien -étonnée qu'ils eussent un secret pour Claude puisqu'ils le traitent -comme le fils de la maison... - ---Qui vivra verra!... - - -Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa -fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien -que l'esprit de la petite ville mêle un peu d'aigreur à ces commérages, -on s'accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et -particulièrement M. Guillaume. - -Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule, -et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition -ancestrale,--avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège de -Pont-sur-Deule, puis au lycée du chef-lieu; il fut étudiant à Paris, -chartiste, élève de l'école de Rome; mais, parvenu à la célébrité, -il refusa toute fonction officielle et ne voulut même pas se fixer à -Paris. Vrai bourgeois flamand, par l'écorce épaisse, le sens pratique, -le goût des jouissances matérielles, aimant les belles choses et -l'argent qui permet de les acquérir, excellent chef de famille, -catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n'avait pas, comme on -dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, une demoiselle -Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la maison de la rue -au Chapel-de-roses où il commença d'entasser meubles, tapisseries, -livres, objets d'art et curiosités de toute espèce. Il souhaitait -douze enfants. Il n'eut qu'un fils et une fille, et les joies de -cette paternité n'allèrent pas sans rançon. Jacques, l'aîné, très -intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des Hansuys -parlait en lui, et il se révéla, dès l'adolescence, homme d'action et -homme d'affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, maintenant, -dans l'Argentine, et achète des laines pour le compte d'un grand -_peigneur_ de Roubaix. Marie, plus délicate, plus affinée, reçut au -couvent des Ursulines la même éducation que sa mère avait reçue vingt -ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième année, munie de -principes religieux très solides et d'un petit _fac-similé_ de brevet -supérieur qui enorgueillissait beaucoup madame Wallers. - -A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à -l'ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l'amour, qui ne -soupçonne même pas sa forme de femme et qui s'est toujours baignée en -chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire -des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie -spirituelle est forte et profonde, où l'instinct humain de l'amour -fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements, -l'intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans -le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l'avait accoutumée -à l'examen de conscience, à la méditation, à l'effort perpétuel de la -volonté qui réprime les mouvements de l'instinct. Elle avait pris au -sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement, -d'y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à -gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s'approcher de la -perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne -n'eût deviné dans cette âme close l'immense trésor des rêves, des -tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l'enfance, et dérobé à tous -les regards. - -M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le -monde, à Pont sur-Deule, n'a rien qui puisse enivrer les sens et -troubler le cerveau d'une enfant dévote. Marie connut les sauteries, -les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui -avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en -particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti, -mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un -fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine... -Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la -trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les -anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol. -Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l'éclat d'une chevelure -soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d'or; le bleu de ses yeux était -pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée -autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses -où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C'était la -beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur -des climats humides, si tendre qu'elle se flétrit et se couperose vite -sous l'action de l'air et du soleil. - -André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, ne fut séduit -qu'au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, parut -l'ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l'Agnès française, -rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il voulut -plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune, -intelligent, assez riche pour n'être pas soupçonné de vilains calculs, -il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie -l'agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour -l'amour l'obscur pressentiment de sa destinée, l'éveil bien vague et -bien incomplet de l'instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des -tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux... - -Ils s'épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et -doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux -médecin routinier et bourru, vit chaque jour s'accroître sa clientèle. -Il semblait aimer sa petite femme, et n'avait pas encore épuisé le -charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était -sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au -«sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l'éducation, mal -préparée à l'intimité conjugale, elle se prêtait à l'amour docilement, -et n'imaginait pas d'autres plaisirs que ceux de la tendresse. André -était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste pour -accomplir la tâche parfois difficile d'une éducation amoureuse... A -la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut -très pénible et elle accoucha prématurément d'un enfant mort... Madame -Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule -pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous -les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d'y -aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer -longtemps un être qui n'avait pas vécu; il avait besoin de gaieté, -de mouvement et de plaisir. S'ennuya-t-il de trouver à son foyer une -femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences -essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous -prétexte de ménager Marie, il se détacha d'elle et se créa, au dehors, -des intérêts, des habitudes, des liens qu'elle ignora longtemps. Marie -n'était pas jalouse: elle concevait l'adultère comme une monstruosité, -un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne -supposait pas qu'André pût lui mentir pendant des mois et des années, -avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée -devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient -heureuse; elle-même croyait l'être, engourdie dans cette existence de -chrysalide. N'ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l'espèce de -résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu. - -Trois ans, quatre ans, passèrent, et l'inévitable petit hasard qui -produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d'André -Laubespin. Il avait--depuis combien de temps?--une maîtresse et cette -maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite -de surprise, de dégoût et d'humiliation. L'idée de la paternité d'André -lui fut plus cruelle que l'idée de la trahison. Elle se sentit blessée -dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n'avait pu -donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas, -souillé de mensonges, vautré dans l'ordure... Le dégoût submergea -l'amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André -s'emporta. Il osa dire--ce que tout homme eût compris et même certaines -femmes, mais non pas Marie Laubespin!--il osa dire que Marie l'avait -déçu, qu'elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de -chair... - -Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille -où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d'épouse -chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle n'estimait plus -André et ne l'approchait qu'avec répugnance. Bientôt, elle eut la -certitude qu'il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive -séparation. - - -Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et -qui n'a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une -réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l'espérance de -manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On -pense qu'une femme de vingt-sept ans ne peut s'accommoder toujours -d'une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la -déprécie et l'oblige à une demi-dépendance. - - -Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé, -Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes -malingres, et la pluie redouble, criblant l'eau verte, l'eau si lente -qu'on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive -opposée, le vitrage d'une fabrique s'éclaire, bleu d'électricité, -envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des -hautes cheminées se teintent d'une rougeur sanglante. Une cloche -d'atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières -lampes jaunissent les fenêtres des estaminets où les mariniers se -querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches -chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants -pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d'une cabine, monte une voix -de femme berçant un nourrisson. - -Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de -la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique -aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne -révèle leur présence. Jamais ils n'ouvrent leurs fenêtres dont les -stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et -jardinières, tournés vers le dehors pour l'admiration des passants... -On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture... -Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins -d'yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure -colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande: - -«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu'est-ce que cela -signifie?...» - - - - -II - - -Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la -chambre qui lui sert d'atelier, copie en miniature, sur parchemin, les -fragments d'un évangéliaire. - -La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre -unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon. -Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes, -de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux, -elle n'aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le -panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là -d'un rouge neuf et joyeux, ailleurs d'un violet bleuâtre ou d'un gris -de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la -fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le -beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol, -monte d'un jet puissant, se complique, s'affine et s'achève en plein -ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse. - -Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,--point -de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré, -Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble -pas malheureuse de n'avoir pas de bonheur. Est-ce l'amour ravivé de -Dieu, est-ce l'amour nouveau de l'art qui l'a tirée de sa passivité -mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n'échappe de ce qui intéresse -Marie, dit parfois que l'on peut tout espérer d'une femme qui vit à la -hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés, -craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse, -comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les -contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour -d'elle. - -Cette renaissance de son énergie s'est manifestée surtout depuis deux -ans, depuis qu'elle a entrepris, à l'instigation de son ami Claude, -une série de miniatures, d'après les maîtres italiens et flamands. Ces -miniatures--variations admirables sur un thème unique--doivent former -le _Livre des Annonciations_, dont Guillaume Wallers écrira le texte. -Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées en ordre -sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées d'après des -photographies, des croquis et des notes de couleur prises aux Uffizi -de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor analogue, et -pourtant aucune ne ressemble à l'autre. - -Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et -celles de l'aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes -comme l'améthyste, et celles qui s'embrasent comme les rubis de -l'amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres -catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de -toute époque; elles disent: _Ave Maria!_ - -Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces -pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces -beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l'adoration, et -qui emplissent l'atelier d'un muet cantique et d'un frisson d'ailes! - -C'est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois -angélus! C'est pour eux que s'épanouissent, dans un vase de cristal, -les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs, -toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens, -les confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi eux, -comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l'homme impur et -son méchant amour. - -Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce -souvenir au travail délicat de l'artiste. - -Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge -siennoise, d'après Simone Memmi, cette Vierge qui n'est point belle, -qui n'est point femme, qui a l'ovale allongé, les yeux étroits, la -bouche aux coins tombants d'une figure japonaise et qui se blottit, -se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de -l'ange aux ailes fauves, l'ange d'or sur fond d'or, couronné de sombre -feuillage, ceint d'une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys -mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché -d'un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la -science... - -Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d'Orcagna, si -grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter -le messager, recueillie et point surprise,--et la Vierge de Botticelli, -dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et -de fleuves sinueux; cette Vierge, qui n'est pas très jeune, qui a -beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les -glaives, tandis que l'ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir -d'automne, la regarde, l'adore et la plaint. - -Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d'Agnolo Gaddi, -blanche et bleue, en robe stricte, princesse d'un roman céleste, -enclose dans la demeure enchantée, la tour d'ivoire où l'ange même -n'entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager -avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde, -attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès, -devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle -a une main levée, l'autre main sur le Livre des Prophéties; son voile -découvre son front qui retient toute la lumière... - -Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint -belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné, -de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle -se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient -pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées, -dans leur petite chambre... - -La plus jolie, c'est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans -le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des -montagnes bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage, qui -étudiait sa leçon près de son petit lit quand l'Annonciateur est entré. -Elle l'invite du geste, à s'approcher, et sourit, contente, comme si on -lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout pareil à sa -poupée. Et l'ange, n'est-ce pas le serviteur favori du roi lointain, le -page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé? - -Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle -inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de -l'évangéliaire, chef-d'œuvre d'un maître inconnu,--fillette aussi, -comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d'une grâce presque -chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur. -Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment -pourra-t-elle porter l'enfant? Ce n'est pas la rose mystique, ce n'est -pas la colombe, ce n'est pas l'étoile du matin: c'est une pauvre petite -fille de Flandre, une pâquerette née à l'ombre des cathédrales, sans -force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui -attend que Dieu la cueille... - -Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là. - - - - -III - - -Elle s'applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil -délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes -ocellées de l'archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle -est si absorbée qu'elle n'entend pas le coup discret frappé à la porte. - -On frappe encore. - -Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie -seulement: - ---C'est toi, Belle?... Entre... - -Et, tout de suite, d'une voix changée, qui tremble un peu: - ---Comment, c'est vous, Claude! - -Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne -la tête, tend la main. Mais qu'a donc Claude? Il touche à peine -cette main que Marie lui offre. Son visage maigre, aquilin, au type -hispano-flamand, paraît vieilli par l'inquiétude. La moustache noire -ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves, -brouillés de vert, ont une étrange expression... - ---Vous arrivez d'Arras?... Pourquoi ne m'avez-vous pas avertie?... -Pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? - ---Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement -à partir, et j'ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train -de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n'a -eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s'est élancé vers -un singulier bonhomme qui l'a embrassé, oui, embrassé sur les deux -joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre -mon sac chez ma tante... Et me voilà! - -Marie demande: - ---Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C'est -invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à -l'hôtel du Cygne un jeune homme qu'il n'a jamais vu, qui s'est annoncé -par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le -grand archéologue napolitain. - ---Je ne connais pas... - ---Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble un peu partout, en -Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et Angelo, -le peintre, notre convive de ce soir... C'est cet Angelo qui doit -illustrer le fameux ouvrage: _l'Art et la Vie à Pompéi_... - ---Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas... - ---Di Toma, Claude! vous le dépoétisez! - ---Vous verrez s'il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d'étoffes -trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d'un vieux feutre -gris... D'ailleurs assez beau garçon, mais odieux! - ---Il n'a jamais quitté son pays; il n'est pas riche; il porte -les vêtements qu'il porterait à Naples, en cette saison... Soyez -charitable, Claude! - -Le jeune homme ne répond pas. Il s'est assis dans la bergère, devant -le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la -miniature que son ami n'a même pas regardée. Elle vient enfin s'asseoir -près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de -l'autre, voulant parler et n'osant parler... - -Il dit enfin: - ---Isabelle est à Pont-sur-Deule? - ---Oui, jusqu'à demain. J'irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric -Van Coppenolle. Accompagnez-nous... Ce sera une occasion de saluer -madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage. - -Claude ne paraît pas entendre la timide invitation. - ---J'admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui -ne s'aiment pas, qui ne s'accordent pas, qui finiront par se détester. - ---Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon, -ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille... - ---Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L'un est resté -Belge et l'autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin -mousseux! - ---Puisqu'ils sont mariés... - ---Ils divorceront! - ---Claude!... Les sentiments religieux d'Isabelle... - ---Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque -je souffre à cause d'eux... et vous aussi peut-être... Mais les -sentiments religieux d'Isabelle!... Non! C'est à mourir de rire... -Isabelle n'a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté -à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je -dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu'Isabelle -est vertueuse, ce qui d'ailleurs m'est indifférent... Je pourrais -tout au plus m'étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier -les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si -malheureuse. Mais je ne m'en étonne plus trop. Je sais maintenant que -vous prêchez d'exemple. - ---Expliquez-vous. Je ne comprends pas... - ---Pourquoi m'avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée -que j'ai reçue hier? Vous m'annoncez, brusquement, que vous avez changé -d'avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez -huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j'en -chercherais encore la véritable raison, celle que vous n'osez pas -dire, si une phrase de ma tante, tout à l'heure, ne m'avait éclairé... -Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une -réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu, -ce soir... Cela, je ne l'ai pas cru, puisque j'avais rencontré votre -père, à la gare, avec son Napolitain et qu'il m'avait invité... -Pourtant... - ---Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de -votre beau raisonnement. Il n'y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup -d'imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune -relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera -pas, je vous l'affirme, un second voyage de noces... J'ajoute que ni -monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune... - ---Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?... - ---Oui, mon ami. - ---Et, malgré votre lettre, vous resterez? - ---Non... - ---Pourquoi?... - ---Il faut que je m'en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous... -Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous -guérir et je ne le puis qu'en m'éloignant... - ---C'est à cause de moi?... - ---Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une -veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou -repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m'est pas permis, -que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur -Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m'avez-vous -parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié. -J'étais presque heureuse... - ---Est-ce possible, Marie! C'est moi que vous fuyez, et parce que, -dans un moment d'émotion, j'ai eu la faiblesse d'avouer un amour que -je croyais deviné!... Si j'étais dangereux pour votre repos, si vous -m'aimiez... mais vous ne m'aimez pas!... Alors, que craignez-vous?... -Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans. -N'avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami? - ---Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui -m'effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à -l'heure encore, vous m'avez cherché une querelle absurde. La semaine -dernière... c'était autre chose... - ---Je vous ai baisé la main... comme tant d'autres fois. - ---Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude... - -Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté -irrévocable qui consterne le jeune homme. - -Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs -l'assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d'homme -et d'enfant. - - -Leurs mères s'étaient mariées la même année, et madame Wallers eut -d'abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût -né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l'heureuse -petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de -suite orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la -femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse! - -Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les -voisins Wallers qui l'invitaient à passer des après-midi avec le gros -Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette -et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine. - -Et, bien que le gros Jacques fût l'aîné d'un an, Claude, plus grand, -plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et -protège les faibles: il était l'explorateur casqué de papier qui -arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui -porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées... - -Marie l'aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte -à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier -janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la -froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu'il était mal -habillé, pas riche, et qu'il n'avait pas de maman. - -S'ils avaient grandi côte à côte, au lieu d'être séparés par le collège -et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et -fût devenue de l'amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude, -bachelier, partit pour Paris. Aux vacances, il voyagea. Et le cœur -incertain de la jeune fille appartint à l'homme fait, à l'homme hardi -qui, le premier, voulut le prendre. - -Et c'est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions -puériles comme un fleuve formé d'humbles ruisseaux. Il fut déchiré -jusqu'à l'âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d'orgueil, il cacha -sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que -la lutte n'était pas possible, et l'humiliation éprouvée exaspéra -son désir d'être «quelqu'un», de dépasser Laubespin par le succès et -la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il -avait un tempérament d'homme d'action et répugnait aux tristesses -contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui, -heureuse loin de lui, il tâcha de l'oublier. Il tint, dans ses bras, de -doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l'aimèrent -et qu'il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de -tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure -et délicate qu'il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant -le mariage de Marie, l'année qui fut leur seizième année... - -Et voilà qu'après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur -des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille maison -tiède encore de leur enfance. Marie était moins jolie qu'autrefois, -car c'est l'amour de l'homme qui fait la beauté de la femme. Ses joues -étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses paupières se -fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et sa chevelure -lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, elle était -cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude avait tant -aimée! Elle était la petite Marie... - -Mais lui, le grand Claude, il n'était plus un collégien pauvre et -ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait -davantage. - -Son âme s'ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la -conquête. - -Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le -carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d'amour. Il dit la -monstruosité d'un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus -étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes -divorcées qui conservaient l'estime des honnêtes gens; il insinua que -l'annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la -fortune et des amis haut placés... - -Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur -s'était incarné sous la forme chère de Claude. D'abord, muette et -consternée, elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il -qu'elle était une vraie chrétienne, qu'elle voyait dans le mariage non -pas un contrat, mais un sacrement? L'amour qu'il implorait d'elle, -l'Église l'appelait tout simplement, tout crûment: adultère. - ---Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si -heureuse! Il faut nous séparer... - -Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme. -Il obtint qu'elle oublierait l'aveu intempestif. Mais quand un homme -a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans -l'oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous -les phrases les plus banales. La peur de l'amour, sans cesse, la ramène -à l'idée de l'amour. - -Vint le dernier dimanche d'octobre. Claude avait déjeuné chez les -Wallers. Il monta dans l'atelier pour voir les _Annonciations_. - -Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures, -et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s'envolait. -Parfois, l'haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes -de Claude. - -Il avait d'abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses -yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent d'un -regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les tresses -aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées à la base -et qui s'argentaient en remontant vers le front, selon la courbe de la -tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la splendide -orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui exhalait une -odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l'iris. - -Soudain, la jeune femme fit la moue: - ---Vous êtes distrait, Claude! - -Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude... -Et elle reconnut tout à coup ce visage qu'elle avait vu, le jour -de l'aveu, et qu'elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion -l'envahit, plaisir triste et douce peine... - -Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux -sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le -long du bras demi-nu, jusqu'au pli du coude où l'épiderme plus mince -laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma -derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule. - -Les anges, autour d'elle, élevaient des lis, et les Madones, sous -les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l'époux divin. -L'atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire. - -Marie s'assit, la tête dans les mains, et pria. - -Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d'Arras le souvenir -de la nuque dorée, du bras mince, de l'artère battante sous la peau -fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d'amour, rêvant de cette -pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s'il avait -possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et -caché de Marie... - - -«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude -émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui, -tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la -lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote -timide a pris peur. - -Pourtant Claude ne veut pas qu'elle parte. Il ne le veut pas! - -Obstiné contre l'évidence, espérant modifier cette résolution qui le -désespère, et où il devine l'influence souveraine du confesseur, Claude -emploie l'éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la -femme est tendre et qu'elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire -plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui -viennent... - -La porte du poêle projette un reflet ardent sur le tapis, mais la -fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant, -le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre. -Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes... - - «Marie! ne m'abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du - désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas - grand'chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être - chérie, dans le sacrifice et la pureté... J'essaierai, Marie, - quoique un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de - me rendre pareil à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas, - bien-aimée!» - -Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent -dans l'ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et -tâtonne... La clarté brutale d'une lampe jaillit. - ---Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir... -mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N'insistez -pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous -attend... Je dois m'habiller... - ---C'est bien. J'ai compris... - ---Claude! - ---Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire... - -Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l'atelier, immobile, la -bouche entr'ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule -sur ses joues. - - - - -IV - - -Guillaume Wallers et ses hôtes n'attendaient plus que Marie. - -Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui -avait aux fenêtres des _verdures_ drapées en rideaux, et sur toutes -ses parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres. -Les vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie -plus mates que l'ivoire, les maroquins et les brochages composaient -une tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d'Orient. -La cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne -que la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais, -soigneusement couvert de cendre. Comme on n'avait pas allumé le lustre -ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs -amorties. La plus grosse était placée presque au centre de la pièce -sur une table carrée; l'autre, sur le bureau, éclairait l'encrier -majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction -en bronze vert de la Victoire pompéienne. - -En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait: - ---Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu. -Dieu me garde de critiquer ce que je n'ai point vu. Je connais la haute -compétence et le tact de monsieur l'inspecteur Spaniello. Mais cette -idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me -paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera. -Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons. -Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c'est pour l'habiller de -neuf et la maquiller... Voyez ce qu'ils ont fait de Carcassonne en la -coiffant d'ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux, -les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs -toits de tuiles orangées... - -Il s'interrompit: - ---Voilà ma fille. - -Et il présenta: - ---Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin. - -Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la -cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule, -écoutait placidement l'ami Wallers, et, de l'autre côté, il y avait -Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s'avança -pour baiser la main de Marie. - -Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et -elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d'un ridicule sympathique -et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines -vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d'été, une cravate -claire, un plastron et un col si luisant qu'on les eût dits en «linge -américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa -figure même n'était pas tout à fait d'un homme du monde à cause de la -perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des -cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache -ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C'était une beauté gênante, -beauté de modèle, d'aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et -les guenilles. - -Tout de même, Angelo di Toma n'en était pas responsable! Et il se -faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans -un français correct, mais avec un terrible accent, il tourna un joli -compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa mère, -et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de noir -transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les -cheveux cendrés et argentés... Oui, c'était l'Infante! - -M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle -aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu'elle sût très bien ne -pas l'avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma, -depuis qu'il était entré dans le salon, n'avait regardé qu'elle: il -profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de -tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante -dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et -forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance -ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre -d'une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque -soyeuse dans la lumière, et que l'ombre enveloppe d'une transparence -azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des -oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui -déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le -beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose. - -La robe d'Isabelle la couvrait sans la cacher. C'était un fourreau en -crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d'or; des perles dans -les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes -floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille, -contrastait avec la mousseline noire de Marie et l'honnête satin -broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s'en excusa: - ---Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C'est que -ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,--à -tout hasard... Je n'avais pas autre chose,--à moins de dîner en -peignoir ou en costume tailleur. - ---Je pense, dit l'Italien, que cette femme de chambre mérite notre -gratitude. Madame est aussi belle qu'Hélène Fourment. - -Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d'amoureux -et de maquignon. - -Guillaume Wallers dit: - ---C'est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment. - ---Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume. - ---Tu es difficile! - ---Un Rubens, c'est bien vulgaire. - ---Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que -vous détestiez la Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien leur -charme!... J'ajoute, pour vous consoler, que vous n'avez pas l'âme -flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris. - -M. di Toma demanda ce qu'était l'âme flamande en général et celle de -madame Van Coppenolle en particulier. - ---L'âme flamande, dit Isabelle, c'est celle de ma belle-mère: un petit -lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne... - ---C'est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier, -très jolie et qui flotte au vent. - -On rit. Isabelle ne se fâcha pas. - ---Sans plaisanterie, reprit-elle, l'âme flamande est bien engagée -dans la matière et elle est animée par l'amour du bien-être, l'amour -de l'argent et l'amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme, -quand elles sont du sexe féminin, s'enorgueillissent surtout de leurs -qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L'âme flamande -loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j'en crois mon -oncle Wallers. - -La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle -déclara ces plaisanteries fort inconvenantes. - ---Pardon, ma tante! dit Isabelle. J'accorde qu'il y a deux Flandres: -la vôtre, qui est celle de Watteau, et l'autre, celle de Teniers, qui -est aussi celle de ma belle-mère. - ---Et celle de ton mari! - ---Et celle de mon mari! - -M. Meurisse, à qui déplaisait cette ironie, dit gravement: - ---Vous devriez mentionner, au moins, les vertus de notre race. Flamands -belges ou Flamands français, nous sommes cousins sinon frères et nous -avons bien des tendances communes... Il est vrai que nous sommes -lourds et positifs, un peu portés sur la... bouche, et que notre rire -est épais... Nous n'avons rien d'aristocratique... Mais nous avons -toujours défendu nos libertés; notre histoire est glorieuse; nous -sommes sérieux, actifs, entreprenants. Notre département du Nord, à lui -seul, paie le quart des impôts qui constituent le budget annuel de la -France... - -Cette révélation n'émut pas madame Van Coppenolle. - -M. Meurisse ajouta: - ---Et c'est chez nous que l'on trouve encore des familles chrétiennes et -des femmes qui ont beaucoup d'enfants. - ---Mais, chez nous aussi, dit Angelo, les femmes sont fécondes, trop -fécondes. Nous peuplons la Tunisie et l'Argentine... Mon père était -l'aîné de douze enfants. - ---Je plains madame votre grand'mère, dit Isabelle, entre ses dents. - ---J'ai eu trois frères et une sœur qui sont morts en bas âge. Il ne -reste que Salvatore et moi. - -M. Meurisse demanda qui était Salvatore. - ---Mon frère... un sculpteur... un génie! - ---Vraiment? - ---Oui, un génie! répéta Angelo, avec emphase. Il a étudié avec notre -illustre Gemito qui est fou... Mon frère, seul, pouvait l'intéresser -à quelque chose de la sculpture... _Dio mio!_... cette folie, quel -malheur!... - -M. Wallers rappela que Gemito était un grand artiste, le plus original -des sculpteurs italiens, et le plus sincère. Ses figurines, d'après les -types populaires de Naples, ont leurs ancêtres directs dans les petits -bronzes de Pompéi. - ---Salvatore n'imite pas Gemito, mais il s'inspire des mêmes traditions, -dit Angelo... C'est une grande misère pour nous qu'il n'ait pas de -santé... Mais c'est un génie!... Et un cœur!... Il m'aime!... C'est -terrible comme il m'aime!... Je suis son enfant... - ---Vous demeurez ensemble? dit madame Wallers, émue par cette explosion -d'amour fraternel. - ---Toujours ensemble, toujours... L'hiver, dans notre maison de Naples, -et l'été, dans notre villa de Ravello qui est un héritage de famille, -car nous ne sommes pas Napolitains d'origine; nous sommes Amalfitains, -des barons Atranelli... - -Il ajouta, modestement: - ---Noblesse déchue... - -Wallers souriait: - ---Le professeur Ercole di Toma ne m'avait pas révélé la haute origine -de votre famille. C'était un homme simple. - ---Et un brave homme! fit Angelo avec chaleur... Disons la vérité: il -était honteux de notre décadence et n'en parlait jamais qu'entre nous. -Je le consolais: «Papa, l'art aussi est une noblesse!...» - ---Vous avez raison. - ---Mon père!... Ah! que de bien il voulait à monsieur Wallers!... Il -parlait de lui à tout le monde: «Le professeur Wallers! quelle science! -quel cœur! quelle génialité!... Dites, je vous prie, y a-t-il en Europe -un savant comparable au professeur Wallers, mon illustre confrère?... -Allons, osez le dire!...» Et tout le monde répondait: «Vous êtes -heureux, monsieur di Toma, d'être l'ami de Guillaume Wallers, et il -est heureux d'avoir en vous un ami si chaud...» Pauvre homme! Il vous -aimait d'une manière extraordinaire! - -Angelo prononça cet adjectif en ajoutant plusieurs _r_ et en fixant sur -son hôte un regard menaçant. Mais Guillaume Wallers connaissait cette -mimique napolitaine. Il répondit: - ---Moi aussi, cher monsieur, j'ai beaucoup estimé le professeur di Toma -qui était un galant homme et un vrai savant. - -Ainsi, tous deux, chacun à sa façon, avaient exprimé exactement la même -pensée. - -Angelo continua: - ---Quand j'ai entrepris ce voyage, ma mère m'a dit: «Va porter au -professeur Wallers la dernière pensée de ton père.» Et je me suis fait -un devoir de m'arrêter à Pont-sur-Deule... On eût dit que je sentais, -à l'avance, votre bonté... Et, quand vous êtes venu devant moi, dans -la gare, je vous ai dit: «Ah! faites-moi cette faveur!... Que je vous -embrasse!...» Merci à Dieu! moi, pauvre étranger, j'avais deviné en -vous un second père... - -La candeur de ce discours désarma l'ironie de Claude. Il pensa que -l'Amalfitain--des barons Atranelli--devait être vaniteux, exubérant, -mais bon diable. Évidemment, il n'avait aucun sentiment du ridicule. Il -étalait ses affections de famille sans fausse honte. - -On passa dans la salle à manger. Madame Wallers prit le bras du -filateur et Marie celui d'Angelo. - -A table, Claude dut s'asseoir près d'Isabelle, tandis que Marie était à -l'autre bout, entre Wallers et M. di Toma. - - -A peine assis, il regretta d'être venu, la gorge serrée, l'estomac -contracté, le cœur pesant et douloureux. Il n'avait pas faim. Tout et -tous lui étaient insupportables. - -Il regarda Marie avec rancune... Elle répondait par des monosyllabes -aux phrases de son voisin; elle était pensive, triste, pâlie par les -nœuds roses de son corsage, et beaucoup moins belle que sa triomphante -cousine. Claude en fut un peu consolé. Il aurait voulu que Marie devînt -laide, pour que nul homme, excepté lui, ne la désirât. - -Le dîner fut copieux, délicat, servi lentement, selon les traditions -sacrées de la province. Wallers était orgueilleux de sa cave et disait -la provenance et l'âge des vins. On parla de cuisine. Angelo montra une -compétence singulière et donna la recette des anchois à la mie de pain -et des aubergines farcies... - -Madame Wallers se récria: - ---Vous savez faire la cuisine! - ---Naturellement... Je sais faire un peu de tout... Je peins, je gratte -la mandoline, j'improvise des chansons, je mène un bateau, j'encadre -mes toiles, et je raccommode, au besoin, mes habits, quand mon -domestique me manque... Je sais aussi faire la femme de chambre... - ---Comment? - ---Je boutonne les bottines et j'agrafe les corsages, sans me tromper... - -Marie et madame Wallers parurent embarrassées. Isabelle éclata de rire. -L'archéologue dit, avec bonhomie: - ---Ce sont vos modèles qui vous ont enseigné cet art? - ---Eh! certes... - -Il riait franchement, de toutes ses dents solides, carrées, brillantes. -Madame Van Coppenolle observa qu'il avait une très belle bouche, fine -aux angles, ironique et voluptueuse. Les yeux splendides n'étaient -pas langoureux bêtement. Ils étaient tour à tour rieurs et tendres, -malicieux et ingénus. Ils exprimaient avec une sincérité amusante -le plaisir qu'avait Angelo à vivre une belle soirée chez un homme -illustre, auprès de jolies femmes. - -Le naturel, qualité si rare et presque impossible dans les pays du -Nord, où la religion et les mœurs tendent à comprimer les instincts -et à restreindre leurs manifestations, le naturel était le plus grand -charme d'Angelo. Sans doute, comme tous les Italiens, il devait avoir -de la prudence, de la méfiance même et des arrière-pensées. Mais -personne, vraiment, ne s'en apercevait, et lui même n'en avait plus -conscience. Il vivait le présent avec une merveilleuse facilité. On eût -dit qu'il connaissait les Wallers depuis toujours, tant il leur ouvrait -aisément son âme. Pourtant, il ne disait rien qu'il pût regretter -jamais d'avoir dit. - -Quand on revint dans la bibliothèque, Marie offrit le café. Tous les -hommes fumaient, avec la permission de madame Wallers... Le bel Angelo -roulait une cigarette pour madame Van Coppenolle, M. Guillaume Wallers, -à qui l'on permettait la pipe, s'était installé dans un vaste fauteuil. -Il appela Angelo pour l'interroger sur son voyage. - ---Quelle impression vous a faite notre France? - ---La France!... Oh! belle, belle, élégante, surtout sympathique... -Quelle finesse dans les nuages des paysages, dans les esprits, dans la -langue même... - -On ne put tirer de lui aucune réflexion critique, mais sans doute, il -devait faire des réserves. Bien qu'il fût, chez les Wallers, comme -un familier, il appréhendait que sa franchise ne compromît une amitié -naissante. D'ailleurs cette franchise lui paraissait prématurée, -grossière, inutile. Est-ce que les Wallers, arrivant à Naples, ne -l'eussent pas accablé, lui, Napolitain, des compliments usités, -classiques, sur la beauté de la ville? Se fussent-ils plaints de la -saleté, de la mauvaise odeur, de la friponnerie du peuple?... Non. En -personnes bien élevées, ils eussent attendu que le miel des douceurs -fût épuisé, et que l'orgueil du fils de Naples eût été satisfait par -l'habituel hommage. - ---Et le Nord? dit Marie. Il ne vous a pas déplu, avec ses plaines, ses -villes ouvrières, ses charbonnages? - ---Oh! très intéressant... J'aime les beffrois et les carillons, -si poétiques! Et les hôtels de ville et les musées... Van Eyck... -Memling... - -Il confondait la France et la Belgique, pour mieux louer. Et il dit que -Pont-sur-Deule était une cité charmante. - ---Allons donc! fit madame Van Coppenolle, vous ne pouvez pas aimer ces -pays-là sincèrement. Vous faites un grand effort d'imagination pour -vous persuader qu'ils vous plaisent et que vous les comprenez. Cher -monsieur, je ne suis pas bien savante, mais j'ai un peu voyagé, et je -suis absolument sûre que, si le Midi fascine souvent l'homme du Nord, -le Nord n'attire guère l'homme du Midi. Il faut être né en Hollande, -en Allemagne ou en Angleterre pour y vivre avec plaisir, tandis qu'on -voit des gens de toutes races se fixer, par choix, dans les pays -méditerranéens. - -Claude s'écria qu'il n'était pas un de ces hommes, et qu'il n'éprouvait -aucun besoin de vivre «sous un ciel toujours bleu» qui incite à la -jouissance et à la paresse. Et comme il était irrité et agacé, et qu'il -commençait à prendre en grippe le bel Angelo di Toma, il ne mesura pas -ses paroles en opposant l'activité disciplinée des gens du Nord à la -misère, à l'incurie, à l'immoralité méridionales. - -Angelo ne répondit pas. Il souriait toujours, mais il regardait Claude -comme un gentilhomme peut regarder un rustre incivil, intempestif, -ennuyeux, un _seccatore_. Guillaume Wallers interrompit Claude: - ---Je ne suis pas suspect d'ingratitude filiale envers ma bonne Flandre, -dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j'ai presque tous les -défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j'ai vécu en -Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour -nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment, -je ne m'y suis pas senti étranger... C'est peut-être, mon cher Claude, -parce que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans -t'offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle... -D'ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de -service à la société que les archéologues... - ---Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi! - ---Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte -un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la -civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c'est -aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont -tributaires de Pythagore et d'Euclide. Rome et l'Italie ont recueilli -l'héritage grec, et la France après elles... - ---Je n'en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé -maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du -monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes. -Votre amour de l'Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans -le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous -fascinent... Vous ne regardez pas l'Italie de 1909! Elle ne vous -intéresse pas... - ---Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au -passé, puisque je peux vivre à Pont-sur-Deule et m'intéresser au -développement industriel de ma ville... J'insiste auprès du conseil -municipal pour qu'on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour -qu'on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis -pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs--d'ailleurs -affreux--des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière -et laborieuse, qui s'habille de grosse laine, mais qui a du linge dans -son armoire et de l'argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je -peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses, -dans la vallée du Pô... T'avouerai-je, mon cher Claude, que je -préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes, -princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui -ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces -païennes, ces voluptueuses, ce que tu n'as jamais senti: la douceur de -vivre. - -Claude répondit en riant: - ---Elles vous démoralisent! - ---Peut-être... - ---Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations -qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d'aller à -Naples, tout seul. - ---J'aurai Marie pour me rappeler à la sagesse. - ---Tant pis! Ce serait bien amusant que vous fissiez des folies!... -Emmenez-moi. Je vous jure que personne ne saura rien. - -Mais Wallers, avec une terreur comique, déclara qu'il ne se chargerait -pas d'Isabelle. - - -Vers onze heures, le vieux Meurisse dit à Claude qu'ils pourraient bien -reconduire M. di Toma jusqu'à son hôtel. - -Le descendant des Atranelli n'avait aucune envie de se retirer. La -politesse l'obligea pourtant d'accepter la compagnie du filateur et -de Claude. Ce furent des adieux touchants. Angelo n'embrassa pas M. -Wallers, mais il lui répéta qu'il le considérait «comme un second -père». Il dit aussi à madame Wallers que la signora di Toma lui serait -à jamais reconnaissante d'avoir accueilli son enfant. Jamais orphelin, -quittant sa famille adoptive pour une expédition dangereuse, ne fut -plus ému qu'Angelo. Pourtant, il devait rester un jour encore à -Pont-sur-Deule afin de visiter Sainte-Ursule, l'hôtel de ville et le -petit musée municipal. - -Il baisa la main de l'«Infante» qu'il avait fort peu regardée, et lui -exprima son immense plaisir de lui montrer bientôt la belle Naples. Et -il insinua que madame Van Coppenolle serait aussi la bienvenue. - ---Ma mère vous recevra toutes deux comme ses propres filles et vous -aurez des chambres superbes, sur le golfe et sur le Vésuve. Je vous -promènerai partout, je vous ferai voir des choses extraordinaires, la -Naples que les étrangers ne connaissent pas. Et nous irons à Pompéi, à -Salerne, à Ravello... Ah! Ravello, quelle beauté! Notre palais a encore -un petit cloître plein de roses et de citronniers dont le parfum seul -est une sympathie!... - ---Eh bien, dit Isabelle, avec un soupir, vous réserverez vos chambres, -votre palais et vos citronniers pour Marie. Moi, je rentre à Courtrai -et je vous souhaite un bon voyage, car je ne vous reverrai plus. - -Claude et Marie parlaient tout bas, au seuil de la porte, et l'on -entendait Meurisse et Wallers qui riaient dans le vestibule. - -Angelo murmura: - ---Qu'est-ce qui vous rappelle à Courtrai? - ---Mon mari, mes enfants, ma belle-mère. Je ne suis pas libre, hélas!... - ---N'importe! Je vous reverrai... et peut-être... oui, pourquoi pas... -en Italie?... Vous n'avez qu'à dire: «Je veux». Quel homme--même votre -mari que je ne connais pas!--résisterait à un ordre de cette belle -bouche?... - ---Allons! ne me détournez pas de mes devoirs! - -Elle riait, un peu gênée par le regard d'Angelo. - ---Vous ferez la cour à ma cousine, sans succès possible, car elle est -vertueuse et elle n'aime que le bon Dieu! - ---Est-ce que je pense à votre cousine? dit-il, avec une sorte de -brutalité qui flatta délicieusement Isabelle... - -»Quand on vous a vue... - ---Les Napolitains ont la mémoire courte et le cœur changeant. - ---Je rêverai de vous... Ma pensée vous attirera. Vous serez forcée de -venir... - ---C'est peu probable. - -Il reprit le ton câlin: - ---A quelle heure partez-vous?... Ne puis-je vous saluer à la gare? - ---J'ignore quel train je prendrai... - ---J'irai à tous les trains. - ---Et vos projets?... le musée, Sainte-Ursule... - ---Au diable les vieilleries gothiques!... - ---Et mon oncle Wallers? - ---Je lui ferai dire que je suis malade... - ---C'est ça! vous lui conterez des blagues, à ce brave homme que vous -aimez comme un second père. - ---Certes, je l'aime... - ---Prenez garde! Voilà Marie... - -Et, tout haut: - ---Adieu, monsieur di Toma! Charmée de vous connaître. - - - - -V - - -Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude -choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les -minutes d'attente à faire un petit discours qui résumait bien ses -sermons: - ---Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle! Nous t'avons toujours -accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t'encourager à la -révolte, et nous te blâmons... - ---Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les «illustrés» de -la librairie. - -Elle pensait: - -«Devant elle, je n'oserai jamais acheter _la Vie parisienne_... Et il -n'y a que ça d'amusant!» - ---Frédéric nous a écrit qu'il te recevrait sans rancune et qu'il -tâcherait d'être plus doux... - ---Il dit ça!... - ---Pourvu que tu montres de la bonne volonté et que tu cesses de -critiquer les idées et les façons de sa mère... - ---Elle ne cesse de critiquer les miennes! - ---Avec raison. - ---Avec aigreur. - ---Il faut reprendre le gouvernement du ménage que tu as abandonné, -par faiblesse et paresse, à madame Van Coppenolle. Ne la supplante -pas, tout d'un coup, mais, peu à peu, remplace-la. Surveille les -domestiques; mets les comptes en état; fais des économies; occupe-toi -des enfants, au lieu de passer des heures à polir tes ongles, à essayer -des robes, et à lire des romans ridicules où des femmes ennuyées -trompent leur mari... - -Isabelle soupira. Jamais elle n'aurait le temps d'acheter _la Vie -parisienne_ qui publiait un roman délicieux de Colette Willy et une -nouvelle dialoguée d'Abel Hermant... Résignée, elle promena un regard -distrait sur le quai sale et humide, sur les rames de wagons au garage, -sur les portes des salles d'attente qui battaient lorsqu'un voyageur -retardataire arrivait, chargé de valises. - -Le reflet d'une pensée secrète passa dans ses yeux glauques. - -Madame Wallers demanda: - ---Tu cherches quelqu'un? - ---Non, ma tante... Je vous écoute... - ---Tu suivras mes conseils? - ---Oui. Dès demain, je vérifierai le livre de la cuisinière, je -promènerai les enfants, je tricoterai des gilets pour les pauvres, et -je jouerai des valses, le soir, après dîner, pour distraire madame Van -Coppenolle et son fils... Après ça, si je ne suis pas heureuse, c'est -que votre recette ne convient pas à mon tempérament. - ---Tu seras heureuse, dit avec candeur madame Wallers. - -Placide et reposée, le menton gras bien au chaud dans les brides de sa -capote, elle vanta la félicité des ménages unis, loua son vieil époux -qu'elle adorait, et s'attrista en parlant de sa fille. - ---Vois, Belle, notre pauvre Marie!... Sa vie est brisée... Et pourtant -elle a eu de la patience. Elle a pardonné une fois... Si elle avait été -mère, elle aurait pardonné toujours, même en sacrifiant sa fierté de -femme... Tu n'as pas connu ces humiliations. Frédéric est incapable de -te tromper... - -Isabelle eut un sourire aigu. - ---Incapable, certainement! - -Claude l'appelait. Elle embrassa madame Wallers et remonta dans le -wagon. La portière fermée, elle baissa la glace et pencha au dehors son -buste serré dans une jaquette de loutre, sa tête coiffée d'une martre -fauve comme ses cheveux. - -Le train s'ébranla. - ---Adieu!... Adieu! - -Isabelle agita son mouchoir et madame Wallers répondit par de petits -signes. Soudain, la porte d'une salle d'attente s'ouvrit. Un homme, -essoufflé, parut, qui avait un pardessus clair, des souliers jaunes, un -feutre grisâtre. Il agitait un bouquet de violettes, avec un geste de -fureur et de désespoir, comme pour arrêter le train qui filait et dont -on ne voyait plus que le fourgon d'arrière... - -Alors, Isabelle se rassit, contente... - - -Les villes se succédaient, pareilles, et continuées l'une par l'autre: -des murs gris après des murs gris, des toits de zinc, des toits de -verre, des toits de larges tuiles d'un vilain rouge. Le long de la -voie, il y avait des petites cours de maisons pauvres, des jardinets où -séchait du linge. - -Et les murs, les toits, les jardins, le linge, étaient salis par la -poussière de charbon, par l'impondérable suie suspendue dans cet air -tout barbouillé de fumée. - -La fumée qui sortait des mille cheminées industrielles ou ménagères -ne pouvait monter. Tout de suite rabattue par le ciel lourd, elle -s'étalait, stagnante et diffuse. - ---Quel affreux pays! dit Isabelle. La laideur des choses s'accorde avec -la laideur des gens. Toutes ces figures lymphatiques et blondasses me -font penser à des lapins albinos roulés dans le charbon. - -Elle montrait les groupes d'ouvriers qui regardaient passer le train. - ---Vraiment, la race n'est pas belle... Voyez, Claude, ces traits -grossiers, ces corps massifs. - ---La race n'est pas fine, mais elle est puissante lorsqu'elle ne -dégénère pas par l'effet du travail prématuré ou de l'alcool. - -Isabelle reprit: - ---Il y a beaucoup d'alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très -dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l'estaminet ce -que le pays ne leur offre pas: la chaleur, le bruit, la gaieté... une -bruyante et brutale gaieté... - ---C'est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite aux -réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur populaire, -sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand, lent à -s'émouvoir, est, quand il s'émeut, une brute redoutable! Livré à -l'instinct, c'est l'homme des kermesses de Teniers, c'est le gréviste -de _Germinal_... Il boit jusqu'au vomissement; il tape jusqu'à la -mort de l'adversaire... Et comme il est, au fond, un primitif, encore -près du barbare, il est sincère et point comédien. C'est pourquoi il -manque de finesse et d'élégance... Tandis que les gens du Midi, plus -civilisés, je vous l'accorde, mêlent du cabotinage à toutes leurs -émotions... Rappelez-vous le descendant des barons Atranelli qui -trouvait en mon oncle Wallers «un second père». - ---Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo -haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles. - -Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets -contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des -béguinages. Les âmes qui ne s'épanchent pas au dehors, qui trouvent -autour d'elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la -jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la -mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses -vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses -visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l'admirable. - -Isabelle croyait madame Vervins un peu folle. - ---J'ai cessé d'aller la voir. Elle m'ennuie et je la scandalise. - -Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins qui était une amie des -Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre visite le -jour même. - -Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train -à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de -jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d'une -enfant grondée. - -Elle regardait d'un œil hostile le paysage qui continue le paysage -français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière -séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu -avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars, -et des écriteaux bleus, et des «réclames», mais, par endroits, c'est -tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys -indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux -portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un -tas d'enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées -emmènent vers l'horizon une double file inclinée de peupliers grêles, -tremblants, dorés et mêlés de ciel. - -Le ciel de Flandre! Ce n'est pas l'écran bien tendu où les rochers, -les villes, les phares, les bateaux, se découpent en masses ou en -silhouettes, belles de leur propre beauté. C'est un fluide vivant, -une âme éthérée qui joue sur le pays sans relief, sans couleur et -sans caractère et lui fait, avec des ombres et des reflets, un visage -expressif et changeant comme les heures. Les vieux peintres qui lui -donnaient presque toute la place dans leurs tableaux, qui le faisaient -si vaste, si tourmenté, si tendre, au-dessus des pâturages et des dunes -grises, ces peintres savaient bien qu'on ne regarde la terre mouillée, -la mer livide, et l'arbre tordu, et le moulin, qu'à cause de lui, le -ciel! - -Par ce jour d'automne, il semblait immense. Sa large courbure, ne -trouvant pas de colline où s'appuyer, tombait derrière l'horizon, -enveloppant toute la campagne et se confondant avec elle. A la limite -de son cercle, il absorbait les formes lointaines des cités, beffrois, -clochers, vaisseaux d'église, et les fûts des cheminées colossales, -et les croix tournantes des moulins. Parfois, une goutte de bleu -trouait sa blancheur uniforme et se diluait aussitôt dans l'épaisseur -vaporeuse. Et l'on sentait la présence du soleil languissant à une -espèce de clarté transfuse, à un insensible frisson pâle qui se -propageait avec lenteur dans les couches superposées de la brume. - -Et, passé midi, quand le train fut à Courtrai, le soleil, plus fort, -glissa un rayon amorti comme un sourire de religieuse. Claude, voyant -Isabelle inquiète, lui dit: - ---Le soleil vous salue. C'est un bon présage. - -Elle descendit la dernière, embarrassée de sa fourrure et de son sac. -Frédéric Van Coppenolle s'approcha d'elle. - -Il était grand, non pas gros, mais empâté par la quarantaine. Ses -cheveux cendrés, ses yeux gris, son allure lourde, son apparence -lymphatique, lui donnaient, au premier examen, l'air bonhomme et -même bonasse... Dès qu'on lui parlait en face, le regard coupant, la -voix brève, déconcertaient l'interlocuteur... Et peu de personnes -s'avisaient de le contredire sans nécessité. - -Une seule y trouvait quelquefois du plaisir: c'était Isabelle, dans ses -mauvais jours de rancune et de caprice. - -Les deux époux se tendirent la main d'un geste simultané. Ils ne -s'embrassèrent pas. La curiosité de la foule était odieuse à M. Van -Coppenolle. - -Il demanda: - ---Tu vas bien?... Pas fatiguée?... - ---Non, pas fatiguée du tout... Et toi?... les enfants?... ta mère? - -Isabelle prononça ce dernier mot avec effort. - ---Moi, je vais bien, comme toujours... Je n'ai pas le temps d'être -malade. Jacques est enrhumé... Ma mère le soigne... - -Isabelle rougit. - ---Elle pourra se reposer, maintenant. Je me chargerai du petit... C'est -bien naturel. - ---Très naturel, en effet. - -Ensuite, M. Van Coppenolle remercia Claude et Marie d'être venus. Il -était poli, peut-être sincère, car la présence des deux jeunes gens -rendait plus facile la rentrée d'Isabelle au bercail. Les explications -délicates étaient retardées ou empêchées. Et cela valait mieux pour -tout le monde. - - -Les Van Coppenolle habitaient, rue des Grandes-Halles, un hôtel tout -neuf, en style moderne allemand qui était une chose hideuse. M. -Guillaume Wallers l'ayant visité, une seule fois, en conservait un -souvenir vivace comme d'une injure personnelle. Bien qu'il estimât -Van Coppenolle, il ne pouvait lui pardonner la façade boursouflée et -bariolée, la porte en «crapaud bâillant», la véranda ronde comme un œil -de cyclope et le dévergondage du toit qui mariait indécemment le pignon -gothique au dôme byzantin, et la mansarde française à des ornements de -faïence et de brique vernissée! - -Frédéric Van Coppenolle, exprimant en pierre, en plâtre et en stuc, sa -théorie la plus chère, avait élevé ce monument à la Modernité! - ---C'est une infirmité spirituelle et un signe d'impuissance et de -vieillissement que de vouer aux reliques du passé une adoration -superstitieuse, disait-il. Je ne m'habille pas, je ne me nourris pas, -je ne me soigne pas, je ne pense pas comme mon grand-père. Pourquoi -me servirais-je de sa vieille maison et de ses vieux meubles qui ne -correspondent plus à mes goûts et à mes besoins? Est-ce qu'il s'est -gêné, lui, pour démolir la bicoque de son aïeul et remplacer le -mobilier du dix-septième siècle par un solide palissandre dans le goût -de la Restauration?... Mes petits-enfants jetteront bas l'hôtel que je -construis, et, d'avance, je les approuve... - -Cette doctrine audacieuse n'appartenait pas au seul Frédéric Van -Coppenolle. D'excellents artistes la proclamaient en France et -en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation -artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains--non pas -tous--certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens -héréditaire de l'ordre et de l'élégance, une éducation esthétique -qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n'avait pas eu le -loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une -intransigeance terribles. - -Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du -succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il -acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible, -volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d'un peuple -parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon -d'automne. - -Pour édifier l'hôtel et pour l'aménager, il n'avait pas tenu compte du -sentiment d'Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française. -Elle avait aussi, à sa manière, et pour d'autres raisons, le snobisme -de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à -son arrière-grand-père, bien qu'elle n'hésitât point à se meubler, -à s'habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand -la mode souveraine l'ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle, -novateur passionné dans l'ordre industriel, économique et artistique, -conservait sur la femme, le mariage et l'amour, des opinions -énergiquement réactionnaires. - -En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut -l'impression qu'elle n'était pas chez elle, mais chez son mari, -chez l'homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle raillait par bravade et -qu'elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en -lui une force--un maître!--le maître de ce logis fastueux et bourru, -confortable et triste. Rien ne révélait l'influence de la femme, rien -ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans -ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres -et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs -ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s'en fut, avec sa -cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie -pensa qu'elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux -devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime. - -En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup -plus s'ils n'avaient pas été la cause innocente ou l'occasion de -presque toutes les querelles conjugales. L'esprit autoritaire de -Frédéric intervenait dans ces détails d'élevage qui, partout, relèvent -du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient -malheureusement associés dans la mémoire d'Isabelle, et l'absence -des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir -et de paix. Cependant, l'instinct naturel, forcé et gêné par les -circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément. -Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux: - ---Mon gros Jacques! - -Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures. - ---Maman, tu es revenue!... - -Et tout de suite: - ---Qu'est-ce que tu m'apportes? - -Elle n'apportait rien. - -Le mioche fut déçu. Fatigué d'être embrassé, il reprit ses ciseaux -pendant que madame Van Coppenolle mère racontait sa maladie avec une -abondance d'explications qui agacèrent Isabelle comme un reproche. - -Elle dut écouter jusqu'au bout la vieille dame, qui ressemblait à -Frédéric, et elle se souvint des conseils de la bonne tante Wallers... -«Ne la supplante pas. Remplace-la!» Madame Van Coppenolle mère n'était -pas de ces personnes qui se laissent remplacer. Ses mains masculines -avaient une façon de tenir les moindres choses qui était une prise de -propriété, et, assise dans son fauteuil, elle y semblait installée, -soudée, pour la vie! - -La nurse anglaise amena la petite fille, paquet de broderies, de rubans -roses et de cheveux blonds. Elle avait trois ans et, déjà, par tous -ses traits, par tout son caractère, elle était une Van Coppenolle. Sa -mère la caressa sans obtenir des caresses, et l'aïeule dit que l'enfant -était excusable, puisqu'elle était déshabituée. - ---A cet âge, on oublie si vite! - -Alors, Isabelle passa dans sa chambre et se mit à pleurer. - ---Tu vois, disait-elle à Marie, ils n'ont pas besoin de moi, ni -Frédéric, ni les enfants, et, si je n'étais pas revenue, leur vie -aurait continué, tranquille et toujours pareille. Je ne les aime pas -comme je voudrais les aimer,--mais eux, ils n'ont pas même le désir de -m'aimer! Je leur suis étrangère. - -Marie la consola. - ---Tu oublies que les enfants sont légers, égoïstes, variables. Ils -aiment ceux qui sont là, tant qu'ils sont là... Mais, en grandissant, -ils s'attachent... Fais-leur crédit de quelques années. - ---Oh! Marie, je vais être malheureuse. Tout m'oppresse ici, tout, cette -maison, ces meubles, et le pays, et le climat, et les discours de -Frédéric et les silences de ma belle-mère, et ces carillons si tristes -que j'entends, la nuit, quand je ne dors pas, auprès de mon mari qui -dort... J'arrive à peine et le froid m'entre dans l'âme. Je t'en prie, -parle à Frédéric, dis-lui que je suis malade, que tu veux me soigner, -me garder... Emmène-moi, là-bas, en Italie... - -Elle s'obstinait, puérilement, dans ce désir de voyage qui démentait -ses résolutions et ses promesses et Marie eut grand'peine à la calmer. - -L'attitude de madame Van Coppenolle mère donna au déjeuner une -froideur cérémonieuse. Frédéric affectait de ne pas voir les yeux -rougis de sa femme et il était, avec elle, ni plus ni moins aimable -qu'à l'ordinaire. Il parla du voyage de M. Wallers à Pompéi, et, à -ce propos, il renouvela la querelle des anciens et des modernes. -La prétendue beauté antique le laissait indifférent, lui, homme du -vingtième siècle; il regardait du côté de l'avenir, vers les créateurs -de formes et de rythmes nouveaux, vers les édifices de fer et de -cristal, de faïence et de brique aux couleurs gaies qui composeraient -les cités futures. Le gris linceul vésuvien pouvait ensevelir Pompéi, -Frédéric Van Coppenolle n'irait pas troubler dans son repos ce pauvre -squelette de ville! - ---Je ne donnerais pas un sou aux archéologues, mais je paierais -largement les artisans et les artistes qui renouvelleraient les cadres -usés de la vie. - -Sa voix sonnait durement dans la salle à manger aux boiseries d'obscur -palissandre, aux tentures d'un vert exaspéré, au lustre de cuivre -étincelant, pareil à la couronne de Charlemagne, et il expliquait -ses théories avec un ton d'autorité et de certitude qui les rendait -insupportables comme un défi. - -Claude et Marie respirèrent quand ils furent seuls dans la rue, seuls -ensemble. Tout le bien qu'ils avaient dit de M. Van Coppenolle, leur -revenait à la mémoire, et ils étaient un peu confus, un peu déçus, et -bien plus indulgents pour l'épouse révoltée. - ---Comme Frédéric est devenu sec et tranchant! dit la jeune femme. - ---Dès qu'il se range à mon opinion, j'ai envie de le contredire, fit -Claude... Ah! son regard, sa voix, ses doctrines, ses meubles, sa -maison!... Pauvre Isabelle! - ---Vous la plaignez, et, pourtant, vous l'avez ramenée à la prison -conjugale! Mais l'avenir montrera bien si le ménage Van Coppenolle peut -durer... Maintenant, oublions-le... Allons voir de très vieilles choses -et des gens bien inutiles. Ça nous changera... - -Marie Laubespin sourit. Elle sentait Claude plus doux et plus gai -que la veille, heureux de cette faveur innocente qu'elle lui avait -accordée, et, résigné, croyait-elle, à la séparation inéluctable. - -Elle-même avait épuisé toute sa force de sévérité, et, protégée par la -pensée du départ prochain, elle goûtait sans remords le plaisir d'être -seule avec l'ami de son enfance. - -«Je l'aime vraiment beaucoup, se disait-elle en le regardant. Il -ne soupçonne pas que j'ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui -faisais... Ah! qu'il soit enfin raisonnable, qu'il sente le prix de ma -tendresse de sœur, qu'il ne souffre plus, jamais plus!» - -Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes -qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse -intellectuelle et une chaleur d'âme qui manquait à Frédéric. Elle lui -savait gré de n'être pas toujours et uniquement l'homme des chiffres, -d'aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes. - -Quant aux «gens inutiles», elle doutait que Claude les aimât autrement -que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore -fallait-il définir ce qu'on appelle «inutilité»... - -Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds -qui fatiguaient un peu Marie; Claude, tous les cent mètres, devait -ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu'il -la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout -le long du chemin et tout le long de la vie. - -Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur -les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu'elle était -faible et qu'elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre. - -Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de -chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où -resterait un peu de neige. - -Les jeunes gens traversèrent la grande place où l'hôtel des postes, -tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de -ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons -d'ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti -rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans -les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature -reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris -ambiant de l'atmosphère. - -Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu'enjambe un pont de pierre; -rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour -de l'église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où -Claude et Marie pénétrèrent librement, a la fraîcheur d'une aquarelle -humide. - -Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un -acacia, des géraniums dans le gazon; des deux côtés de la cour, des -maisonnettes basses d'un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à -tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu'ont les jeunes -feuilles des tulipes... Les grands toits rouges, aux pentes inégales, -semblent adossés à l'église Saint-Martin, et c'est d'eux que le beau -clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par le -crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes -d'or sur ses clochetons bulbeux. - -Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril -ainsi qu'un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de -rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes -du papier. On n'aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à -gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme -une hirondelle fatiguée. L'âme du Béguinage s'exprimerait par la -simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs, -par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d'ardoise... - -Claude et Marie ne s'attardent pas à regarder derrière la vitre, sous -le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre -et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et -rose tendre, dont l'un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont, -par les ruelles tournantes, où l'herbe croît entre les maisonnettes -blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les -portes. Dans un enclos gazonné, des linges étendus rappellent les -lits chastes et les cercueils. Et voici l'huis Sainte-Genovèfe où loge -madame Vervins... - - -C'est encore un souvenir d'enfance qui réunit Claude et Marie: ce -Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet -humide, pleins d'asters mauves et de gros dahlias couleur de sang -séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous -deux, chez la dame fluette et noire qu'on appelait déjà la «sainte». -Les deux mioches avaient grand'peur de cette dame qui leur parut très -vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées. -Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne -amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites -croix émaillées et une rose de Jéricho... Marie conserve la croix -émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps. - -Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu'était -madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté -le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se -croyant pas digne d'entrer au couvent, parmi les vierges consacrées, -elle était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant un -rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur, -par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses -directeurs virent renaître en elle l'âme des grandes abbesses du Moyen -âge. On prétendit même qu'elle était favorisée de Dieu, qu'elle avait -des visions et des extases et qu'elle les racontait en des poèmes -mystérieux dont l'ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine -Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de -quelques prêtres et qu'on publierait sans doute lorsque madame Vervins -dormirait dans le cimetière du Béguinage. - -Elle était très âgée, maintenant, et personne n'était admis près -d'elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa -filleule qu'elle avait beaucoup aimée. - -Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de -la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans -le jardinet. - ---Sœur Joanna, je repars tout à l'heure. Puis-je saluer madame Vervins? - -La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe -ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en -faiblesse, dimanche dernier, qu'elle ne prenait plus de nourriture et -que son âme, tirant sur les liens corporels, s'était à demi libérée... -Madame Vervins habitait déjà le paradis... - -Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu'il pouvait -bien revoir la «sainte» encore vivante et que, peut-être, elle lui -parlerait... Marie insista: - ---Nous ne ferons qu'entrer et sortir, dans le plus grand silence. - -Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur -Joanna. - -La petite chambre de madame Vervins, basse de plafond, avait deux -fenêtres sous des stores empesés. Des rideaux en calicot blanc -dissimulaient la couchette de l'alcôve. Un Christ d'ivoire et d'ébène -dominait le prie-Dieu et, sur la cheminée, il y avait une Vierge en -plâtre. - -Réverbérée par ces blancheurs, la froide lumière se concentrait sur -le fauteuil garni d'un oreiller blanc. Madame Vervins, renversée dans -l'oreiller, était rigide, immobile et diaphane. La cloison des narines -semblait traversée par le jour; les paupières baissées étaient fines -comme des pétales flétris; et cette tête de vieille femme, sertie -d'argent par deux minces bandeaux, était déjà une chose précieuse et -digne du reliquaire. - -Marie s'agenouilla près du fauteuil et baisa la main délicate et -desséchée. Elle parla tout bas, comme à l'église. - ---Je vais partir très loin, avec mon père... J'ai désiré vous revoir et -vous demander une pensée, une prière pour moi... - -Et plus bas encore: - ---Pour moi et pour ceux que j'aime. Vous que Dieu écoute, obtenez pour -moi... pour eux... la paix! - -Elle prononça ce mot avec une gravité douloureuse, parce que les êtres -jeunes préfèrent le bonheur à la paix, et que Marie n'osait demander le -bonheur. - -Madame Vervins regarda les beaux yeux tristes qui la suppliaient et -elle répondit: - ---Je prierai pour toi. - -Une douceur indéfinissable se répandit comme une onde sur le visage -ciselé par la mort prochaine. - -Claude, à son tour, s'avança et mit un genou sur le carreau glacé. Il -était au niveau de Marie: - ---Et moi, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le fils de -Madeleine, votre filleule... - -Madame Vervins ne parut pas l'entendre. Elle le regarda, profondément, -puis elle revint à la jeune femme. - ---Ton fiancé!... Tu es venue avec ton fiancé!... Ta mère m'avait dit -que tu te marierais bientôt, petite!... Mais tu es trop jeune... et -lui... et lui... - -Le passé, le présent, se confondaient dans sa mémoire expirante. Elle -croyait être au jour ancien où Marie lui avait annoncé ses fiançailles. - -La jeune femme balbutia: - ---Ce n'est pas mon fiancé, madame, c'est Claude... Claude Delannoy... - -Madame Vervins répéta: - ---C'est Claude, ton fiancé! - -Sa figure retrouvait peu à peu la pâleur et la rigidité du cadavre. -Ses paupières s'abaissèrent; ses mains glissèrent, et sa voix, plus -lointaine, dit encore: - -«Allez en paix, pauvres enfants! Je prierai pour tous deux.» - -Sœur Joanna fit un signe. Claude se releva, entraînant son amie qui -défaillait... - -Dehors, dans la ruelle brumeuse où le soir violaçait les murs de -briques, sur les pavés luisants, ils marchèrent, Claude tenant toujours -le bras de Marie. Des lampes s'allumaient derrière les petits carreaux -voilés, et la cloche sonnait, lente, lente... - -Claude dit enfin: - ---Marie, ceux qui meurent en Dieu voient peut-être l'avenir... Une -sainte nous a fiancés... Dans ce monde ou dans l'autre, vous serez -mienne... Ne protestez pas! Ne parlez même pas... J'ai peur des mots -que vous diriez, par scrupule, et qui ne seraient pas sincères, -peut-être... Ne gâtez pas cette minute merveilleuse... Ou bien que -votre cœur réponde, s'il a compris? - -Il sentit qu'elle s'appuyait à son épaule: - ---Claude!... Votre cœur à vous ne comprendra-t-il pas?... Il faut que -je vous fuie, parce que... parce que... - -Elle gémissait, Claude se pencha et baisa le reflet du ciel dans ses -yeux en larmes... - - - - -VI - - - Gare d'Arras, 10 décembre. - - Marie bien-aimée, vous êtes partie! Le train vous a emportée, et il - me semble qu'il a passé sur ma poitrine. J'ai regardé la lanterne - d'arrière s'évanouir dans la nuit, et je suis rentré au café de la - gare où je vous écris sur ce mauvais papier. La plume tremble, et - voilà que l'encre s'étale... Personne ne me regarde. J'ai mis ma - main gauche sur mes yeux. Vous seule saurez que je pleure... - - Je n'ai pas honte, Marie. Ma douleur est en moi, telle une compagne - intérieure qui va vivre de ma vie et qui me parlera de vous. Je - l'accueille courageusement, mais je ne suis pas encore accoutumé - à elle... Demain, je souffrirai autant que ce soir, mais je ne - pleurerai plus. - - O Marie, Marie, qui êtes mienne et qui vous refuserez toujours, - Marie lointaine, Marie trop prudente, souvenez-vous de Courtrai! - Jamais, depuis ce soir divin, vous n'avez consenti à répéter l'aveu - que j'avais cueilli sur vos lèvres... Vous voulez que notre amour - demeure enveloppé de silence, et votre âme scrupuleuse redoute les - paroles comme si c'étaient des baisers. Mais, quand vous serez - bien loin de moi, rassurée par la distance, devenez moins sévère; - faites-moi la charité d'un mot tendre. Je vivrai huit jours de ce - mot-là. - - Au revoir, Marie! Puissiez-vous n'être pas trop fatiguée! Vous - trouverez à Naples cette lettre qui va vous suivre et qui vous - dépassera, puisque vous perdrez une journée à Rome. Écrivez-moi. - Racontez-moi _tout_. Faites-moi voir le pays, les choses, les gens. - Aidez mon imagination amoureuse et inquiète à me représenter votre - vie, là-bas... Et n'oubliez pas Courtrai! - - Je baise vos chères mains. - - CLAUDE. - - Selon votre désir, je ferai porter des violettes sur la tombe de - madame Vervins. - - * - * * - - Naples, 16 décembre. - - Mon cher Claude, - - Je trouve, en arrivant, votre lettre d'Arras. Elle m'émeut - infiniment et j'y veux répondre tout de suite, bien que les - minutes me soient comptées. Je n'oublie rien; je pense à vous; et - si mes pensées ne s'expriment pas toujours dans la forme que vous - souhaiteriez, si je vous parais prudente, ou timide, ou froide, à - votre tour, mon ami, souvenez-vous de Courtrai. - - MARIE. - - * - * * - - Par télégramme: - - Reçu lettre. Vous supplie donner détails précis sur tout. Idées - absurdes me tourmentent. Pourquoi rester à Naples? Quand irez-vous - à Pompéi? Votre triste - - CLAUDE. - - * - * * - - Naples, 20 décembre. - - Mon cher Claude, - - Je reçois votre dépêche et je me demande si vous devenez fou! - Quelles sont ces idées absurdes qui vous tourmentent? Vous désirez - que je quitte Naples et que j'aille à Pompéi? Hélas! je ne saurais - vous satisfaire. Il pleut à torrents depuis une semaine: il pleut - comme il a plu à Sienne, à Pise, à Rome, comme il pleut sans doute - en Flandre. Et papa, désolé, ne veut pas que Pompéi, enlaidie par - les averses, le brouillard et la boue, me déçoive comme Naples m'a - déçue... - - Je n'ai pu vous écrire hier, car je n'ai pas eu un instant de - solitude et de silence. Aujourd'hui, papa est allé chez la duchesse - d'Andria qui est une femme exquise et un écrivain de talent. - S'il s'arrête, au retour, chez Mathilde Serao, je ne le reverrai - qu'à la nuit, car la romancière du _Pays de cocagne_ l'intéresse - passionnément. Je n'accompagne pas mon illustre père. La fatigue - est un bon prétexte pour excuser ma sauvagerie. - - Vous voulez des détails précis sur les gens et les choses... - J'essaierai de vous contenter, parce que je vous aime beaucoup--et - même beaucoup trop!--quoique je ne sache pas vous le dire... - - Prenez le plan de Naples, celui du Bædeker que nous avons acheté - ensemble à la gare de Lille et que je vous ai laissé afin que - vous puissiez me suivre, jour par jour, kilomètre par kilomètre. - Cherchez le quai Caracciolo. J'habite là, tout près de ce grand - jardin public qu'on appelle la Villa Nazionale. C'est le quartier - des étrangers, vide le jour, sinistre le soir, animé vers cinq - heures par le défilé des voitures qui font la promenade obligatoire - sous les regards des jeunes snobs. - - Donna Carmela di Toma, mon hôtesse, tient une pension modeste, - inconfortable et peu achalandée. Le descendant des barons Atranelli - ne nous avait pas révélé ce secret de famille. - - Le soir de mon arrivée, j'ai traversé, en voiture, de grandes - rues bien régulières, dallées de lave, sillonnées de tramways - électriques, encombrées de charrettes et de petits fiacres - malpropres. Les lampadaires électriques bleuissaient la nuit - mouillée. Les boutiques, éblouissantes de clarté brutale, jetaient - un dur reflet sur la foule hâve, nonchalante et guenilleuse. - On devinait des coupures de ténèbres dans les blocs épais des - maisons, des impasses, des ruelles grouillantes. Les coups de - timbre, le grincement des trolleys, le bruit des roues, les cris - des marchands, m'étourdissaient... Et j'étais écœurée par l'odeur - d'huile chaude qu'exhalent les cuisines en plein vent. - - Des femmes au chignon pointu, aux larges boucles d'oreilles, les - épaules couvertes d'un petit châle, s'en allaient, traînant des - pantoufles éculées dans la boue... Des gamins sans chemise, la - culotte retenue par une ficelle, sales, sales, horriblement sales, - couraient près de notre voiture, quémandant des sous et levant - leurs pauvres petits visages d'enfants rachitiques, aux yeux - insolents, câlins et tristes. - - Et puis, dans le quartier commerçant de Toledo, devant les cafés, - il y avait encore des femmes en châle et des enfants déguenillés, - mais aussi de jeunes bourgeois de la ville, vêtus comme Angelo - di Toma, avec ce même faux-col brillant, ces mêmes manchettes - démesurées, ce même feutre gris clair enfoncé, un peu en arrière - et de côté, sur les cheveux d'un noir terrible... Beaucoup de - faces olivâtres, presque vertes, des types espagnols et sarrazins, - et quelquefois un personnage au grand nez comique et spirituel, - attestant la parenté de race avec Polichinelle. - - Aux carrefours encombrés, la voiture avançait lentement ou - s'arrêtait. Alors, les beaux messieurs nous regardaient fixement, - papa et moi, sans gêne, et peut-être sans intention désobligeante. - Mais tous ces regards noirs, directs, veloutés, m'horripilaient - ainsi qu'un contact physique... - - Angelo et Salvatore di Toma suivaient dans une autre voiture. Leur - mère, très souffrante, avait dû se coucher et elle ne pouvait nous - recevoir elle-même. Mais Angelo qui sait tout faire avait fait le - maître de maison; il nous avertit, avec candeur, qu'il avait choisi - nos draps--des draps à dentelle!--et commandé le dîner... car nous - dînons à part, les autres pensionnaires n'étant pas dignes de nous - être présentés. - - Nous arrivâmes. Un garçon de seize ans, maigre comme un chat de - campagne, saisit une des malles et l'emporta sur son dos. Je - crus qu'il allait périr écrasé. Salvatore me rassura: «C'est un - de mes modèles: un corps d'acier, tout en nerfs et en muscles... - Il gagne quelques sous à porter des bagages... et, le reste du - temps, il fait le voyou sur le port, parce que de travailler ça le - fatigue!... Il a une force inouïe, mais elle est dans sa tête, vous - comprenez, dans sa volonté... Alors, ça ne dure pas. Ça ne vaut que - pour un effort...» Le garçon d'acier, ayant déposé la malle sur le - palier du second étage, tendit la main. Papa donna une demi-lire. - Aussitôt, le visage du garçon prit une expression tragique: la - surprise, la colère, la douleur, l'effroi, se peignirent sur ce - masque de voyou malicieux... Papa voulut ajouter un sou. Mais - Angelo interpella le porteur mécontent qui retrouva instantanément - son sourire, mordit la pièce pour l'éprouver, et s'en alla en - sifflant... - - Le vestibule de l'appartement était sombre, et une seule lampe - brûlait devant un tableau représentant saint Antoine. Une grosse - femme échevelée, au profit classique, ceinte d'un tablier bleu, - s'élança sur moi, saisit mon sac et mon parapluie... Des sons - rauques raclaient son gosier. C'était Nunziata, la cuisinière, qui - annonçait un fâcheux événement. La femme de chambre, Carulina, - qui aurait dû nous attendre, nous installer et nous servir, était - partie... Oh! pas pour bien longtemps!... une heure au plus... Mais - on pensait que les Français s'attarderaient à la gare et Carulina - n'avait pas cru mal faire en courant jusqu'à la place Barbaia, chez - la sorcière... La pauvre se mourait de crainte, depuis qu'elle - avait renversé le saladier, car le saladier contient la salade, - la salle est imprégnée d'huile et tout le monde sait que l'huile - renversée porte malheur. - - Angelo et Salvatore qui commençaient à se fâcher excusèrent - Carulina. En effet, la chose était grave!... L'huile renversée!... - On ne plaisante pas avec les présages... Au même moment, Carulina - parut, non moins échevelée que la cuisinière, et non moins - abondante en gestes et en discours. La _fattuchiara_ l'avait - rassurée par je ne sais quelle opération cabalistique... Et nous - eûmes enfin le loisir de dîner. - - La salle à manger des Toma n'a pas de cheminée, mais elle a un - poêle. Ce poêle est mis pour la décoration. On ne l'allume jamais, - parce que ce serait avouer qu'il fait froid à Naples et que ça - discréditerait le pays devant les pensionnaires étrangers. On nous - servit un potage aux moules, l'inévitable macaroni, des boulettes - de viande hachée, une salade verte et dure, des oranges grosses - comme des boulets et de petits pots d'une crème brune que Salvatore - nous recommanda... - - --C'est exquis... la friandise purement napolitaine... - _Sanguinaccio_... Goûtez, madame, goûtez! - - Il m'offrait la becquée avec une petite cuiller. Je m'informai - prudemment. - - --Qu'est-ce que c'est le _sanguinaccio_? - - --Une crème de chocolat, cannelle et sang de cochon. - - Du boudin au chocolat! Le cœur me lève... Je remercie le bon - Salvatore qui continue de sourire, la cuiller à la main. Une orange - me suffira. - - Mais que vois-je?... Papa, oui, papa, qui attaque le pot de - _sanguinaccio_ et qui goûte l'horrible mixture... Il ferme les - yeux, réfléchit: - - --Il ne faut pas avoir de sots préjugés quand on voyage, Marie! - Cette crème, eh bien, ce n'est pas mauvais du tout! - - Papa, lui si gourmand, lui si difficile, lui qui fait trembler nos - cuisinières, à Pont-sur-Deule!... Il a mangé des kilomètres de - macaroni; il a bu le vin épais qui violace le fond des verres; il - absorbe maintenant le _sanguinaccio_!... Rien ne le rebute. Tout le - divertit. Tout lui plaît. Il loue les talents et le profil de la - cuisinière qui lui rappelle Déméter indignée. - - --Eh bien, qu'as-tu?... me dit-il. Pourquoi me regardes-tu d'un - air consterné?... Tu ne m'avais jamais vu en voyage?... Je suis - comme ça... En Italie surtout... Je serais honteux de manger à la - française et de me loger à l'anglaise... En Italie, je deviens - Italien... - - Les deux frères di Toma s'exclament! Vont-ils embrasser papa?... - Avec un bon sourire, mon père raconte des histoires de son premier - séjour,--il y a trente-cinq ans! Son regard va loin, loin, dans le - passé... et il murmure: - - --Le dialecte de Naples réveille un écho dans ma mémoire... Et - c'est ma jeunesse qui répond. - - Carulina, qui sert le café, est en extase. Ses yeux de - chatte moqueuse s'attendrissent. Elle fait des petits signes - d'approbation... Et, tout à coup, elle laisse tomber une assiette... - - Angelo crie: - - --C'est la troisième depuis hier... - - Mais Carulina n'est pas émue. Elle ramasse les débris sans cesser - de regarder papa... - - ... Et voilà ma première soirée à Naples, mon cher Claude. - - Le lendemain, dès mon réveil, je courus à la fenêtre. - - Carulina, qui avait ouvert les persiennes, m'invitait à contempler - le panorama: - - --Voyez, madame!... Cette colline, à droite, c'est Pausilippe... - Et là, à gauche, cette tour dans la mer, c'est Castell'Ovo... Et, - après, c'est le port et ce sont les villes vésuviennes... Portici, - Resina, Torre del Greco, Torre-Annunziata... et la péninsule de - Sorrente... Et le Vésuve, madame, le Vésuve!... - - Je ne voyais rien qu'un large quai, noyé d'eau; à droite une - longue silhouette grise, couchée dans la mer, et, à gauche, un - tas de maisons très laides, en paquet, les unes sur les autres, - dégringolant jusqu'au Castell'Ovo qui est une bien petite - Bastille. L'arête de rocher, qui coupe Naples en deux et descend - de Pizzo-Falcone au quai de Santa-Lucia Nova, me cachait la - plus grande partie de la ville et presque toute la concavité du - port... Mais, à travers les gazes grises de la pluie, je devinais - la faucille du golfe, dont la pointe extrême est Sorrente, des - montagnes foncées et un tronc de cône bleu sombre, strié de brun, - écrasé de nuages... Le Vésuve! - - C'était le Vésuve! C'était la baie de Naples! le paysage célèbre, - trop célèbre, trop vanté, trop chanté, trop photographié, trop - peint! le paysage que nous avons vu sur tant d'albums, sur tant - d'affiches, dans les presse-papiers en cristal, dans les lentilles - grossissantes des porte-plume, sur la couverture des romances, sur - les abat-jour en lithophanie de nos grand'mères?... Ce paysage, le - bleu de la mer, le bleu du ciel, le grand pin parasol au premier - plan, l'horizon qui file entre les branches, la ville étalée en - bas, le Vésuve au fond, la fumée en panache... je me rappelais - cette image, et des poèmes, et des chansons. C'était ça le «fortuné - rivage» cher à Lamartine, c'était ça, _dolce Napoli, suol ridente_! - - Il pleuvait! la mer Tyrrhénienne blanchissait contre les récifs - de Capri. Au bout de la Villa Nazionale, dans ce petit port de la - Mergellina, les barques échouées ressemblaient à des coques de - moules vides. - - Découragée, je fermai la fenêtre et je pensai à vous, mon cher - Claude, qui me croyez toute joyeuse et ivre de bleu, comme une - alouette! - - Je revis papa au déjeuner. Il était allé au musée et chez quatre - ou cinq amis intimes dont j'entendais les noms pour la première - fois. Il avait acheté un bouquet d'iris et de capillaires et deux - douzaines de cartes postales. Il manqua se fâcher parce que je - regardais son pardessus tout ruisselant.--La pluie des pays qu'on - aime ne mouille pas!--Et je commence à sentir que papa aime - l'Italie d'un amour obstiné, partial, aveugle, pour des raisons qui - ne sont pas toutes archéologiques ou esthétiques. Quels souvenirs - a-t-il donc gardés de Naples, souvenirs tels que sa passion résiste - aux averses et au ciel boudeur? - - Donna Carmela, notre hôtesse, allait un peu mieux. Elle voulut se - lever et présider notre table. Quand elle parut, appuyée au bras - d'Angelo, papa et moi nous fûmes stupéfaits par l'extraordinaire - ressemblance de la mère et du fils. Donna Carmela est abîmée par - l'âge et l'embonpoint, mais elle a les beaux traits d'Angelo avec - un teint plus pâle, des cheveux plus sombres et la sévérité superbe - d'une Livie. Le deuil qu'elle porte lui interdit toute fantaisie - de toilette d'un goût par trop napolitain. De son esprit et de - son caractère, je ne saurais rien vous dire: elle parle à peine - le français. Pourtant, je la crois douce par indolence. Elle doit - adorer ses fils, surtout le cadet, cet Angelo qui lui ressemble et - qui règne en despote--en despote bon enfant--sur toute la famille. - - Je ne sais s'il travaille beaucoup, M. Angelo! Il se lève tard; il - flâne; il fume des cigarettes et c'est dans l'après-midi seulement - qu'il rejoint son frère à leur atelier commun du Pausilippe. - Salvatore le gronde quelquefois, mais il est indulgent et tendre - jusqu'à la faiblesse. - - La nature, si clémente pour donna Carmela et pour Angelo, a été - cruelle pour Salvatore. C'est un homme petit, large, un peu - contrefait. Ses cheveux, rudes et bouclés, sont presque gris autour - du front. Ses yeux ont l'éclat de l'émail dans une face écrasée - et douloureuse; et il me fait songer à un Othello très doux, un - Othello sans amour ni jalousie. - - Êtes-vous satisfait, Claude? Vous connaissez maintenant «les gens - et les choses» qui sont mêlés à ma vie. Mais vous ne connaissez - pas mon cœur, puisque vous êtes inquiet--ce qui m'offense--et - malheureux... ce qui m'attendrit... - - Ayez confiance en moi. Votre - - MARIE. - - - 22 décembre. - - Mon cher Claude, je suis seule chez madame di Toma. Mon père - est parti, hier, pour Pompéi et je ne sais quand je pourrai l'y - rejoindre... L'autre jour, au musée, dans les petites chambres où - sont les vases et les bijoux pompéiens, il m'a déclaré: - - --Le temps est abominable; et ce qui est plus grave, l'auberge de - la Lune, où nous devons loger, est pleine de monde... Je trouverai - une chambre pour moi, mais, toi, ma pauvre enfant, tu ne peux - vivre dans un taudis. Laisse-moi partir en avant et préparer notre - gîte... D'ailleurs, je suis annoncé... On m'attend... - - Je me suis résignée. Papa m'abandonnait. Il ne résistait plus à la - séduction de cette Pompéi qui hante ses rêves, dont il parle comme - il parlerait d'une femme aimée. Il m'a confiée aux bons soins de - donna Carmela, d'Angelo et de Salvatore, et il est parti, pour la - gare, en voiture découverte, rayonnant de joie, sous un parapluie - considérable, un vrai parapluie de Sylvestre Bonnard que je lui ai - acheté moi-même dans un magasin de la Chiaia... Et j'ai compris que - vents et tonnerres ne sauraient effrayer un archéologue passionné, - parce qu'un archéologue passionné voit surtout dans les paysages - les murs croulants, les pots cassés et les vieux cailloux. Papa, - vêtu d'un imperméable et coiffé d'une casquette de chauffeur, erre - dans les ruelles de Pompéi, sous l'averse qu'il ne sent pas. Si - Pompéi était submergée par la mer, il s'y promènerait en scaphandre. - - Et me voilà seule, Claude, bien mélancolique, seule dans cette - grande chambre d'une somptuosité misérable qui a un plafond peint - à fresque, de colombes et d'amours. Je contemple avec horreur la - pyrogravure de l'armoire viennoise, les coquilles d'or sur les - panneaux en tôle du lit, les baldaquins en damas de coton rouge - qui se tortillent, au-dessus des fenêtres, lourds de franges, de - pompons et de glands... Tout mon mobilier est ainsi, moulures, - ciselures, enluminures, festons et astragales,--et de la poussière - dans les creux... - - Il pleut toujours... Dehors, une carriole de maraîcher, traînée par - un vif petit âne, fait retentir les dalles du quai. Des bersaglieri - viennent de passer, musique en tête. Et, maintenant, un piano - mécanique casse en petits éclats la chanson vulgaire et caressante: - - Dors, Carmè! le meilleur de la vie, c'est dormir!... - - Et j'ai envie de suivre le conseil du poète napolitain. J'ai envie - de fermer les persiennes, de me mettre au lit et de pleurer, sans - raison, sans contrainte, comme une petite fille punie, de pleurer - jusqu'à m'endormir... - - Hélas! je ne suis pas faite pour le voyage et le déracinement. - Je suis une casanière, une maniaque, une jeune femme devenue une - vieille fille, malgré le mariage néfaste, la maternité malheureuse, - l'amour qui s'offre et que je ne puis accueillir... Mon âme est un - rosier dont la fleur sèche avant d'éclore... Mon destin, c'est de - vivre à Pont-sur-Deule et non pas à Naples; de filer la laine de - mes songes, dans l'ombre du foyer, au lieu de perdre des jours et - des jours ici où tout me gêne et me repousse... - - Au revoir, mon ami. Je dois écrire encore à maman et à notre - Isabelle qui se plaint toujours et qui m'envie... Si elle me - voyait!... - - MARIE. - - - - -VII - - -La maison de Salvatore, penchante au flanc du Pausilippe, était bien -belle quand on l'apercevait de la mer. Les Allemandes sentimentales -qui louent des barques à la Mergellina, pour l'excursion classique du -Cap, ne manquaient jamais de la montrer à leur époux avec un «Ach!» -d'émotion... Car c'était vraiment une maison pour l'amour, ce cube de -pierre, couronné de balustres, et qui brillait dans le noir feuillage -hivernal comme une orange sanguine... - -Mais quand on la voyait de la route, et de près, la maison de Salvatore -n'était point belle. Au bout d'un maigre jardin planté d'artichauts -et de salades et loué aux habitants du villino mitoyen, la bâtisse -négligée depuis longtemps montrait la misère emphatique de moulures, de -colonnes, de frontons peints en trompe-l'œil sur un fond rougeâtre. -Les pluies de nombreux hivers avaient lézardé les plâtres et décoloré -les stucs. Une famille, redoutablement prolifique, transformait le -premier étage en lapinière et décorait les fenêtres de paillasses à -carreaux, de torchons sales, de langes malodorants et de bas rayés -jaune et vert. Les piailleries des enfants ne gênaient pas Salvatore -qui avait transformé en atelier le rez-de-chaussée de la maison. Il y -venait aisément de Naples, par le tramway du Pausilippe. - -Angelo et Marie traversèrent le jardin, et le jeune homme se mit à -crier: - ---Oi!... Tore!... Tore! - -Une voix répondit, de l'intérieur: - ---Angè!... - -Et la porte s'ouvrit, et Salvatore parut, en blouse d'atelier, les -mains grasses de terre. - ---Donna Maria!--Il appelait parfois la jeune femme par son prénom, -à la mode napolitaine.--Donna Maria! vous êtes venue aussi!... Vous -excuserez la pauvreté du logis, la simplicité de la réception? Vous -êtes une artiste, et cela me met à l'aise, car les artistes de tous les -pays, n'est-ce pas, forment une seule famille... - ---Vous me faites bien de l'honneur, dit Marie. - -La simplicité de Salvatore lui plaisait infiniment. Elle riait, -fraîche dans ses fourrures grises qu'elle entr'ouvrait pour respirer -mieux... Et elle avoua: - ---Je suis encore dans la surprise du miracle. En descendant sur le quai -Caracciolo, j'ai aperçu tout à coup... Naples!... la vraie Naples que -j'avais méconnue et que je ne soupçonnais pas. Je n'ai rien pu dire. Je -n'ai pas même écouté monsieur Angelo qui me désignait Portici, Resina, -Sorrente. Je n'ai vu que du bleu... Et, jusqu'à Pausilippe, dans la -baladeuse de ce tram qui tourne si brusquement et qui grince, j'ai -regardé, regardé, regardé! - ---Eh bien, regardez encore, dit le sculpteur, avec bonhomie, au lieu de -vous enfermer dans mon atelier... - -Il écarta le feuillage d'un chêne vert et fit passer la jeune femme -devant lui. Le jardin finissait brusquement, par un escalier taillé -dans le roc et qui dévalait en zigzags rapides jusqu'à la mer. - -Et Naples était là, étendue à gauche, contre la draperie violette -de ses collines. Ses maisons étagées, couleur d'ocre et d'orange, -ou roses, ou grises, ses jardins, ses dômes, ses mâts, ses fumées, -n'arrêtaient pas le regard, et l'on ne voyait rien en elle de ce qu'on -cherche dans les autres villes: la silhouette imprévue, le détail -pittoresque, le mouvement de la vie et les marques du passé. De -Naples, on ne voyait rien que Naples elle-même, la Sirène aux tresses -bleuâtres, nue, nacrée, dorée, rougissante comme les coquillages -voluptueux, emplissant de sa forme infléchie la courbe de son berceau -marin. - -Et juste à l'horizon du Pausilippe, à la place où la coquille du golfe -se creuse plus profondément, où la chevelure de la déesse couchée -éparpille ses perles sur le rivage, une masse sombre s'érige contre -le ciel. Sa ligne précise et pure continue la ligne de la campagne -ondulée, puis monte, largement, très haut, et se brise avec les -cassures nettes d'une pierre précieuse. Une vapeur légère interrompt -le beau contour qui reparaît et descend en longue pente, tandis que -les montagnes sorrentines se reculent et s'entassent dans l'étroite -péninsule, fuyant vers la mer le monstre assoupi. C'est le Cyclope aux -rouges fureurs, dont l'œil flamboie de jalousie, par les nuits chaudes, -quand la Sirène amoureuse secoue sa chevelure de parfums et chante avec -ses mille voix la douceur de vivre. - -Il était calme, ce jour-là, le Vésuve! Sa couronne de fumée glissait -sur sa rude épaule ravinée, et les ombres des nuages errants lui -faisaient un manteau de pourpre obscure, troué et déchiré par la -lumière. - -Capri, à droite, isolée sur la mer, semblait un bloc de cristal que -traversait et colorait le bleu même de l'eau. - -Jamais Marie Laubespin n'avait vu un bleu pareil à celui-là, ni dans -le ciel, ni dans les rivières, ni dans les vitraux des églises, ni sur -les pétales des fleurs les plus bleues. Ici, seulement, croyait-elle, -la nature avait accompli le miracle de l'azur qui imprègne les eaux -profondes, l'air mobile, et la matière même de ces décors volcaniques -qui ont, suivant les heures, les nuances de l'ardoise, de l'améthyste, -du jade ou du saphir, mais qui participent toujours, clairs ou sombres, -à l'immense symphonie du bleu. - -Marie demanda naïvement si les naturalistes ont dit vrai, et si c'est -une algue minuscule qui teinte en indigo la mer Tyrrhénienne. Angelo -fut indigné: - ---Une algue?... _Peccato!_... Qu'est-ce qu'ils disent, ces -messieurs-là?... La Tyrrhénienne est bleue parce qu'elle fut le miroir -de Vénus et qu'elle garde le reflet de ses yeux bleus... Et c'est -pourquoi les jeunes femmes qui la contemplent trop longtemps deviennent -amoureuses. - -Marie fronça le sourcil. - ---Les femmes de chez vous, peut-être? - ---Oh! non, dit Angelo, paisiblement, toutes, toutes!... Elles sont -ensorcelées... surtout les Allemandes!... Il y en a qui viennent, en -voyage de noces, et qui restent à Capri. Elles font l'amour avec un -pêcheur ou avec un chevrier... - ---Vous vous moquez? - ---Interrogez les gens de Capri... Ils vous diront si c'est rare, cette -aventure... Et nous avons connu à Pompéi un gardien qu'une artiste -américaine a épousé, un simple gardien qui savait à peine lire... Mais -il était beau!... - ---Et l'Américaine était folle. - ---Pourquoi? Elle a eu un beau mari et lui une femme riche... - ---Et vous approuvez ça? - ---Puisque c'était leur plaisir à tous deux. - -Salvatore déclara: - ---Mon frère plaisante. - -Mais Angelo semblait penser que la beauté vaut la fortune et qu'un joli -garçon possède en sa propre personne un capital naturel et fructueux. - -Marie lui tourna le dos et dit à Salvatore qu'elle voulait visiter -l'atelier. - - -Le jour du nord-est, calme, et refroidi, tombait sur le blanc triste -des plâtres, sur les ébauches emmaillotées de toile humide. C'était un -pauvre atelier, sans luxe, sans bibelots, presque sans meubles, et -Marie l'aima en souvenir du sien. - -Trois hommes, assis sur des chaises de paille, causaient, dans la -fumée des cigarettes. Salvatore les présenta: le comte Arfano, l'ami -Gramegna, et Felice Santaspina, maître de musique. - -Le comte Arfano, sec comme un Arabe, l'œil aigu et la main fine, -parlait français et même parisien, tandis que l'ami Gramegna, blondasse -et pâle, avec de grosses lèvres, commençait des phrases pénibles qu'il -achevait toujours par un geste. Et le maître de musique, tout noir, les -poignets velus, les cheveux plantés bas sur le front, bas sur la nuque, -roulait des yeux de charbon et ne soufflait mot. - -Marie, intimidée, s'assit dans l'unique fauteuil et pria ces messieurs -de ne pas jeter leurs cigarettes. Ils la regardaient avec cette -curiosité caressante des méridionaux qui paraissent toujours un peu -amoureux de toute femme jolie. Et le comte Arfano se mit à parler des -Françaises. Il vanta leur élégance spirituelle, leur grâce «plus belle -que la beauté», leur habileté merveilleuse à mettre en valeur tel ou -tel détail de leur personne, l'heureuse légèreté de leur caractère qui -les défend des passions vives et les conserve jeunes jusqu'à cinquante -ans. - -Il traçait ainsi l'image de la mondaine égoïste, intelligente et -capricieuse, peu de chair dans beaucoup de chiffons, peu de tendresse -dans beaucoup d'ironie. Il généralisait, confondant la Parisienne et -la Française. Et son accent était si câlin, son regard si amène, que -ces mauvais compliments, étaient tout de même des compliments, et qu'il -semblait, en critiquant les Françaises, leur faire--à elles toutes et à -Marie en particulier--une déclaration d'amour. - -Avant que Marie eût protesté, il se leva pour partir, et baisa la -main de la jeune femme, d'un air passionné et respectueux, tandis que -Salvatore tâchait de le retenir: - ---Eh! diable, il n'est pas si tard, comte... cher comte... - -Le cher comte était déjà parti. - -Angelo déclara: - ---Eh! laisse, Tore... Il me déplaît, cet homme! Il n'a dit que des -sottises... Et puis, je n'aime pas ses yeux... - -Le maître de musique et le gros Gramegna tressaillirent et firent, -ensemble, un signe conjurateur. - ---Crois-tu, Angè?... qu'il serait... jettatore?... - -Le sculpteur haussa les épaules. - ---Le cher comte a rapporté de France une âme ulcérée à cause de quelque -femme!... Mais il aime la peinture et la sculpture. Mon frère et moi -n'avons pas de meilleur client... Disons la vérité! Tous les peuples -se regardent à travers les lunettes des préjugés et des rancunes -nationales. Le comte pense que les Françaises sont frivoles et sans -cœur... Et voilà madame Marie, une Française toute bonne, toute douce, -qui a une méfiance de nous autres, Napolitains, parce qu'on lui a -raconté des histoires de lazzaroni, de camorristes et de ruffians... -Ne dites pas non, madame Marie! Vous n'aimiez pas Naples, hier, parce -qu'elle était laide, sous la pluie. Aujourd'hui, vous l'aimez parce -qu'elle est belle, sous le soleil. Ainsi de nous. Il faut nous regarder -dans notre jour, dans notre «éclairage», pour nous comprendre. Nos -pauvres gens du peuple sont ignorants et sales. L'étranger ne voit que -ça. Il les croit paresseux et immoraux parce que ces misérables portent -gaiement leur misère... _Dio mio!_... Que je pourrais dire de choses -là-dessus! - ---Tore! dit Angelo, nonchalamment, ne fais pas le socialiste... - -Salvatore s'empourpra. - ---Socialiste!... Je le suis, socialiste, et même anarchiste... et -je crache sur le gouvernement!... Et ma sculpture--Angè, tu peux -rire--sera socialiste comme moi... Oui, je montrerai les vices tout -nus: la paresse, le jeu, l'ivrognerie, la débauche, la prostitution -des enfants, toutes les tares, toutes les monstruosités du peuple. -Et, en les voyant, on dira: «Quelle pitié!» parce qu'on sentira, -dessous, la cause, et l'excuse, qui est la souffrance!... Et puis, je -montrerai les vertus à côté des vices: la charité naturelle et naïve, -la compassion, le dévouement maternel, la douceur résignée, l'espérance -invincible... Et, dans mes figurines, on entendra battre le cœur de -Naples, ce cœur qui est tout instinct et tout sentiment. - -Il criait, il gesticulait. Gramegna et Santaspina l'écoutaient, avec -des exclamations admiratives. - -Alors le sculpteur prit, une à une, les statuettes éparses à tous les -coins de l'atelier et les disposa sur la table. - ---Voyez, madame Marie, j'ai commencé mon œuvre... Oh! je n'ai pas -l'obsession du colossal. Je ne prétends pas égaler Michel-Ange et je -serai trop heureux si j'approche de mon maître, Gemito. Mes figurines -ne seront jamais plus grandes que le _Narcisse_ ou le _Faune dansant_ -de Pompéi... Je les vois comme autant de petits poèmes, en cire, ou -en bronze, dans la manière de mon cher et glorieux ami et homonyme, -Salvatore di Giacomo. - -Marie ne connaissait pas Salvatore di Giacomo. - ---C'est un grand poète! Il a composé beaucoup de chansons amoureuses -qui ont été couronnées au concours de Piedigrotta, et que les -voyous mêmes savent par cœur. Mais ses chansons ne sont pas le plus -beau de son œuvre. Je vous traduirai la série des petits poèmes -d'_O'Munasterio_, ou d'_O'Funneco Verde_, et vous direz avec moi: -«Celui qui fait parler les mariniers, les camorristes, les filles, -d'une façon si familière, si forte, si pathétique, celui-là, c'est -un poète!» Voyez, madame Marie! Je lui ai emprunté presque tous ses -modèles, et c'est la plèbe du _Funneco Verde_ qui est devant vous... - -Comme un montreur de marionnettes isole tour à tour chacun de ses -petits acteurs, pour les présenter au public, Salvatore prenait chaque -statuette, la caressait de ses mains créatrices qui semblaient la -parfaire et l'animer d'une vie intense. Marie les admirait. L'art de -Salvatore ne rappelait pas la mollesse et la préciosité de la moderne -sculpture italienne. Rien n'y révélait le classicisme d'école, rien -non plus la dangereuse recherche de l'originalité. On y sentait bien -la grâce ingénieuse, la verve satirique de la race, mais aucun détail -superflu, aucun rapetissement de l'idée réduite à l'anecdote. C'était -vraiment un très grand art, malgré les dimensions réduites des figures. -Il se rattachait à l'art grec par la simplicité savante des moyens, par -le sens exquis de la proportion qui donne aux moindres statuettes le -caractère décoratif d'un monument. Mais on y sentait une tendresse que -les Grecs n'ont jamais exprimée s'ils l'ont connue. - -Salvatore di Toma aimait les pauvres, même ignorants et criminels. Les -pauvres reposaient ses yeux et son âme de l'écœurante banalité des -riches qui, par snobisme, se ressemblent tous. La verdeur des propos, -la franchise des gestes, la nudité des corps sous les guenilles, la -naïveté des passions et même la pureté primitive et parfaite du type, -l'artiste ne les rencontre que dans le peuple. - -Salvatore, infirme et un peu sauvage, ne fréquentait pas les salons, -et ne perdait pas de temps en amourettes. Tandis que son frère Angelo -cherchait dans le monde des portraits féminins à peindre, et des -comtesses à séduire, lui, le boiteux au masque africain, errait par -les vicoli du Mercato ou de la Vicaria, entre la Marine et la porte -Capouane. Il parlait à tous; il entrait partout, dans les _bassi_ des -artisans, dans les tavernes des camorristes, dans la prison même dont -il connaissait le directeur. Il n'y avait pas de fête populaire, pas -de pèlerinage à Montevergine, pas de mascarade, pas de manifestation -politique, pas de cortège de grévistes défilant à Toledo, pas de procès -criminel aux assises, où Salvatore di Toma ne parût, mêlé à la foule, -et dessinant, dessinant, sur un petit album de toile grise. - -La racaille napolitaine, fière de lui, l'adorait, le revendiquait -pour sien. On le montrait aux enfants. On l'appelait, familièrement: -«Tore!... Notre Tore!...» Et par impossible, s'il avait eu un -ennemi, vingt bons garçons l'en eussent débarrassé gratuitement, par -sympathie... - - -Il pria Marie de choisir une des statuettes. Elle prit la _Fille -abandonnée_, maigre, serrée dans un petit châle, chancelante sous le -poids léger du nourrisson qu'elle emporte à l'hôpital des Enfants -trouvés. - ---Que cela est triste! dit Angelo... Et quelle compagnie pour une jeune -dame, cette drôlesse et son avorton!... - ---Allons, Gramegna, donne les verres, le marsala, les douceurs... Et -toi, Santaspina, au piano. Il faut rappeler le doux rire sur le visage -pensif de madame Marie... - -Preste, il remplissait les verres, et Salvatore, gauchement, offrait à -Marie les gâteaux feuilletés. Elle se laissait servir, accoutumée déjà -à la gentillesse familière de ses hôtes. - -Salvatore avait conquis son estime, et un peu de son amitié. Quant à -l'autre, c'était, pensait-elle, un grand gosse inconscient du ridicule -et qui devait tout faire par jeu,--même la peinture, même l'amour. - -Il était assis aux pieds de Marie, sur un escabeau, et il lui -présentait l'assiette des «douceurs»... Elle remarqua tout à coup la -beauté de ses yeux, la nuance veloutée des iris sombres, nageant dans -un fluide bleuâtre, sous les franges pressées des longs cils. A Naples, -les beaux yeux ne sont pas rares, mais quels yeux, à Naples même, -eussent humilié ceux d'Angelo? Les coquettes mouraient de jalousie -en les regardant, et les voluptueuses n'osaient pas les regarder. -Les cheveux aussi étaient beaux, vivaces et rudes, d'un noir bleuté -de raisin, avec ce mouvement ondé qui rappelle les jolies boucles de -l'enfance et qui attire les mains des femmes pour un geste caressant et -maternel. - -Marie sentait la chaleur du vin dans sa poitrine. Ses paupières -lasses flottaient sous un brouillard léger et, par tout son corps, -elle éprouvait une sensation exquise de repos, de déliement, -d'indifférence... - -Angelo murmura: - ---Vous n'êtes pas fatiguée? - ---Un peu étourdie... - ---Vous avez trop chaud... - -Elle écarta les pans de sa fourrure, et deux roses, froissées à -son corsage, s'effeuillèrent sur ses genoux. Angelo recueillit les -pétales, un par un. Il les respirait, les roulait dans ses paumes, les -mordillait... - ---Santaspina va jouer... C'est un grand musicien... un virtuose!... -Mais il ne peut se produire, pauvre homme, parce qu'il doit faire le -professeur pour gagner l'argent... - -Mais Santaspina était modeste. Il se débattait, entre Salvatore et -Gramegna, avec des mines de vierge violée... Et il fallut le pousser, -le traîner, le maintenir sur la chaise, devant le vieux piano aux dents -jaunes... - -Dompté, il se résigna. Enfonçant dans son faux col sa nuque noire, il -étendit ses bras, et... - -Trémolos, arpèges, fioritures, trilles de la main gauche, trilles de -la main droite! Le maestro s'est emparé de Donizetti, de Bellini et -de Rossini, ancêtres vénérables et démodés. Il les saisit par leur -perruque romantique, les enjolive, les enguirlande, les frise au petit -fer, et les fait sauter dans les cerceaux bleus et roses, pour amuser -les demoiselles!... Fantaisie sur le _Trouvère_! Grand «Caprice» sur -_Norma_! Pot-pourri de la _Favorite_!... - -Le maestro joue avec ses doigts, avec ses épaules, avec sa tête, avec -tout son petit corps frénétique. C'est un acrobate qui bondit sur -le tremplin des octaves, d'un bout à l'autre du clavier; c'est un -escamoteur qui jongle; c'est un artificier qui fait éclater des fusées -en majeur, des bombes en mineur, et dont les mille mains aux mille -doigts secouent des millions d'étoiles sonores; c'est un gondolier -qui rame, en longs arpèges égaux; c'est un amant qui se pâme dans les -points d'orgue, soupire, chavire, expire... - -Marie, consternée, l'écoute... Il ne s'arrête que pour recommencer. -Collé à sa chaise, implacable, il fonctionne... Maintenant l'heure -est venue des grandes difficultés, des grands triomphes... Santaspina -tourne à demi la tête. Il annonce: - ---Le morceau de musique contre la jettature. - -Des quartes! rien que des accords de quartes frappés avec l'index et le -petit doigt en imitant le geste conjurateur... Et pour finir: le _Deuil -de l'amour_, nocturne exécuté sur les touches noires, rien que sur les -touches noires!... - -«_Che spressione!_...» soupire Gramegna, hypnotisé... «_Che -sentimento!_...» Le bon Salvatore loue la vélocité, la souplesse, -la résistance du pianiste... Et tous deux hochent la tête, avec une -componction dévote derrière le dos du musicien... Quand l'accord -suprême écrase le vieux piano et fait branler toutes ces statuettes -sur les tables--pan! pan! pan! pan!...--le sculpteur et Gramegna -s'élancent vers leur ami, le félicitent, l'embrassent!... On entend, -dans un flux de paroles, déguisés par la prononciation dialectale, les -noms des pianistes célèbres, Risler, Diémer, Paderewski, que Santaspina -égalerait, qu'il dépasserait, qu'il anéantirait, s'il ne devait--pauvre -homme!--faire le petit professeur, au cachet, pour gagner sa vie. - -Marie est gênée par ce dithyrambe... Jamais elle n'osera dire à -Santaspina: «Monsieur, je vous remercie. Vous jouez fort bien du -piano...» Et même, elle en veut à Salvatore, à Gramegna, de cette -ridicule outrance... «Ils manquent de sincérité!...» pense-t-elle. Mais -elle commence à mieux observer, à mieux comprendre, et à se défier -des impressions hâtives... Non, Salvatore n'est pas un menteur!... Il -exprime honnêtement sa pensée... Seulement, il l'exprime en italien ou -en napolitain. Et sa pensée est exactement celle d'un Français, mais -transposée, haussée d'un ton par la langue... Ce n'est pas sa faute -s'il met un dièze à chaque adjectif...--les touches noires, rien que -les touches noires!--L'air est le même. Santaspina ne s'y trompe point. - -Le prudent Angelo a voyagé chez les gens du Nord dont la langue -discrète et nuancée met des bémols aux adjectifs. Il ne veut pas -choquer Marie; il ne veut pas se compromettre; et il veut assurer -pourtant à Santaspina l'éloge copieux qui lui est dû... - -«Vous ne savez pas, donna Maria, qu'il a joué pour vous, pour vous -seule, et qu'un mot de vous le consolera de tous les déboires du -métier...» - -Marie surprend le coup d'œil du pianiste vers elle,--coup d'œil tendre, -orgueilleux et confus, coup d'œil d'artiste dont la vanité enfantine -mendie, comme mendient les gamins du pavé: «Un sou... un petit sou!... -_Nu soldo! signora bella!_» Marie ne résiste plus. Elle complimente. -Elle loue. Elle exagère!... Elle ajoute un dièze aux adjectifs! Et ça -lui coûte un peu de peine, mais ça fait tant plaisir au musicien! - -A s'entendre parler ainsi, elle éprouve bien quelque honte... Elle ne -se reconnaît plus... Que dirait Claude?... Il dirait que Naples a déjà -troublé et un peu corrompu son amie. - - -Mentalement prononcé, le nom de Claude fait tressaillir la jeune -femme... Claude! Il était si près d'elle, tout à l'heure, quand elle -lui écrivait: «Je suis déçue et triste, et je me souviens...» L'ami -bien-aimé rentre dans son âme... _Il rentre!_... Elle ne l'avait pas -senti s'éloigner! - -Marie, s'interroge... Quoi? elle a pu oublier Claude, un si long -moment, distraite de lui par ce paysage qu'il ne verra pas, et par -ces gens qu'il n'aimerait pas!... Oublier les absents, n'est-ce pas -les tuer jusqu'à ce que le souvenir les ressuscite? La promenade, la -causerie, la musique, ont interrompu le miracle qui rend sensible au -cœur une mystique et perpétuelle présence. Marie a le remords d'une -petite infidélité, d'une faute commise «par omission». - -Elle recule son fauteuil, et, d'un mouvement de tête, évite la clarté -de la lampe que Salvatore vient d'allumer. Les roses tombent de sa -ceinture à ses genoux, et Marie les laisse glisser et s'effeuiller -à terre. Elle recroise son écharpe, et il lui serait bien agréable -qu'Angelo ne la regardât plus. - - -Santaspina joue un refrain populaire. Salvatore chante, et par instants -Angelo fredonne la reprise, à la tierce; Marie n'écoute pas. Avec le -souvenir de Claude, la tristesse inquiète et douce est revenue... - ---Nous abusons de votre bonté, donna Maria? Voulez-vous retourner à -Naples? dit Salvatore... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien, nous vous -accompagnons. Gramegna prendra le tramway avec nous, et il ira jusqu'à -la station, parce qu'il rentre coucher à Pompéi... C'est à Pompéi qu'il -habite, et qu'il travaille... - ---Que fait-il de son métier, monsieur Gramegna? - ---Il continue, morceau par morceau, le plan en relief des fouilles qui -est au musée, et il reconstitue aussi des villas romaines... C'est un -artiste en son genre, don Antonio Gramegna. - ---Il ne connaît pas le français? - ---Non. - ---J'aurais voulu lui parler de mon père. - -Gramegna fit un signe d'intelligence. Il ne comprenait pas le -français, mais il le devinait. Et, Salvatore traduisant, il raconta -qu'il avait vu M. Wallers à l'auberge de la Lune. La verdeur et -l'entrain du célèbre archéologue surprenaient tous «ces messieurs de -l'administration». - ---Il arrive le premier à l'ouverture des portes et il s'en va le -dernier. - ---Et il oublie sa fille! - -Non, il ne l'oubliait pas! Il se disait heureux de la savoir à Naples, -chez la bonne madame di Toma... Il la ferait venir à Pompéi dès que la -meilleure chambre de l'auberge serait libre. Un professeur allemand -occupait cette chambre. - ---Tous les jours, il annonce qu'il va partir et il ne part jamais... -Monsieur Wallers est obligé de prendre patience... Il dit seulement que -don Angelo devrait s'établir à Pompéi, pour la commodité du travail... - ---Mais quelle idée!... je peux bien travailler à Naples, dit Angelo qui -parut contrarié. - -Santaspina et Gramegna partirent, sans attendre leurs camarades. -Salvatore emmaillota ses ébauches, remit en place les petits bronzes, -posa enfin sa blouse d'atelier. Comme il sortait, avec Angelo et Marie, -on entendit le grincement du tramway qui filait vers Naples... - - -Marie proposa de marcher jusqu'à la station prochaine. - -A son passage, sur la route, les voisins de Salvatore manifestèrent -une curiosité sympathique. Les frères di Toma étaient si connus! On -les aimait tant, Salvatore pour son grand cœur et Angelo pour son beau -visage! C'était un plaisir de les voir, escortant cette blonde--une -étrangère, peut-être une miss, venue de Londres ou de Chicago, -excentrique, richissime... et amoureuse! - -Amoureuse de qui?... De Salvatore ou d'Angelo? Les commères, assises -devant les portes, n'avaient pas le moindre doute... Elles murmuraient: -«_Quant'è carina!_» assez haut pour qu'Angelo les entendît. Et les -repasseuses qui travaillent derrière leur croisée, en camisole, la -joue droite toute rouge d'avoir tâté la chaleur du fer, envoyaient à -Marie un regard complice et point jaloux... Le peuple napolitain est -bienveillant à l'amour qui passe! - -Marie ne soupçonnait pas que les regards et les sourires de tous ces -gens la fiançaient à Angelo, mais le jeune homme devinait la méprise, -et, nonchalamment subissait la suggestion amoureuse... Marie était -à lui... un peu, puisqu'on la croyait à lui... Il tenait le rôle de -l'amant ou du fiancé, et il prenait l'attitude, il imaginait, il -ressentait presque les sentiments du personnage... Naguère, l'éclatante -Isabelle l'avait fasciné. Il n'avait pas remarqué les grâces plus -modestes de Marie. Mais le cœur d'Angelo suivait ses yeux, et ses yeux -voyaient Marie, à toute heure! - ---Quelle jolie femme! murmurait Salvatore. Comme elle a parlé de mes -pauvres statuettes! Comme elle a été charmante pour Santaspina!... -Regarde-la marcher!... C'est une nymphe du Nord, une petite reine de -Thulé!... Je voudrais la modeler dans la cire! - -Angelo répondait: - ---Jolie, mais froide! - ---Froide, Angè? - ---Comme la neige, froide «à faire tomber les dents». - -Ils avaient dépassé la station. Marie voulut marcher encore. - -Elle n'écoutait pas ses compagnons qui d'abord avaient parlé français, -par politesse, et qui revenaient à leur dialecte provincial. Avançant -comme à regret, elle tournait sa tête éblouie vers le ciel d'ouest qui -s'embrasait derrière elle. Il n'était pas rouge, mais ardemment jaune, -strié de fauves fumées, traversé de tous les ors flamboyants et clairs -qui vibrent dans une fournaise vue en plein jour. Le promontoire, -découpé en violet pur contre cette immense flamme, cachait le centre -mobile de l'incendie, le disque du soleil descendant vers Procida. De -la crête au flanc de la colline, une légère ombre mauve glissait sur -les jardins d'orangers, sur les murs couronnés de pâles roses. Les -pins tordus écartant leurs hauts bras verts la recevaient sur leurs -ombrelles. Et cette ombre couvrait la route, gagnait les maisons -encore vêtues de lumière rose, tandis que la lumière, abandonnant les -fenêtres, les corniches, les terrasses, remontait comme un voile tiré -par en haut. - -L'ombre déborda sur la route, tomba de la falaise à la mer, changea -la nacre irisée en nacre grise. Maintenant elle touchait le pied du -Vésuve. L'énorme masse du volcan, pourpre et crevassée de pourpre plus -obscure, prit la couleur des charbons sous la cendre, se violaça, -s'éteignit, parut se dissoudre dans la brume, tandis que le sommet -brûlait, tout seul, au milieu du ciel. - -Alors Naples se para de gaz en guirlandes. Les cloches de ses trois -cents églises argentèrent le crépuscule,--et le noir paquebot de -l'Orient-Mail, qui doublait Capri, étincela tout à coup comme une -galère en fête. - - - - -VIII - - -Sous le ciel bleu cru et le soleil vertical, la ruelle à demi dégagée -faisait une coupure dans l'espèce de remblai grisâtre qui entoure -Pompéi. M. Guillaume Wallers, debout sur ce remblai, s'inclinait, au -risque de choir, et regardait le travail des ouvriers que surveillait, -en bas, son jeune confrère, M. l'inspecteur Spaniello. La lumière -entrait, d'aplomb dans la ruelle, et touchait, à trois mètres de -profondeur, le sol antique, étonné de la reconnaître. A gauche, un mur -de briques devait clore quelque jardin enfoui, et sur ce mur, apparent -déjà, on devinait le serpent rouge, peint par le propriétaire, pour -éloigner les gens malpropres... De l'autre côté, la coupe du terrain -montrait nettement les couches superposées de pierres ponces, de -cendres, des scories, de terre végétale et de sable volcanique, et -racontait l'histoire de la ville morte, enveloppée d'un triple linceul -par les éruptions renouvelées au cours des siècles. - -Au bout de la tranchée, des ouvriers en pantalon de velours, ceinturés -de laine écarlate, frappaient dans la cendre durcie qui ne vibrait pas -sous leurs coups. Le bruit mat des pioches, le glissement sec et léger -des _lapilli_, le gris plâtreux des décombres, le silence des hommes, -donnaient à cette besogne et à ce lieu un caractère funèbre. - -Des gamins parcouraient la ruelle, emportant sur leur tête des paniers -pleins de gravats et rapportant des paniers vides, et l'on eût dit de -petites ombres qui accomplissaient dans un coin des enfers quelque -tâche éternelle et vaine. - ---Y a-t-il une inscription? cria d'en haut M. Wallers. - -M. Spaniello examinait la surface découverte du mur. - -Il répondit: - ---Vous voyez le serpent agathodémon... Je crois distinguer aussi des -lettres presque effacées. - -M. Wallers dit en riant: - ---Défense de...! - ---Non, c'est plutôt une affiche électorale. - -M. Spaniello prit son lorgnon, et, suivant du doigt les jambages -inégaux et enchevêtrés, il épela: - ---_Trebium ædilem vos faciatis_... C'est un appel aux électeurs, fait -par les amis d'un certain Trebius qui voulait être édile... - ---Vous restez dans ce trou?... Venez donc jusqu'à la _Casa Vettii_ voir -ma fille. Elle m'attend avec le petit Angelo qui dessine le triclinium. - ---Je vous accompagne... - -M. Spaniello, qui était jeune et leste, choisit une place où le -talus s'abaissait. Des planches mal équilibrées formaient une sorte -d'échafaudage. Le savant fut tout de suite près de M. Wallers, et les -ouvriers l'applaudirent. - -A travers les décombres des nouvelles fouilles, les deux confrères -gagnèrent la rue de Stabies. - -C'est une belle rue où l'on aperçoit, quand on va vers le nord, la -croupe violette du Vésuve, et, quand on va vers le sud, les vagues -bleuâtres et veloutées des montagnes qui dominent la vallée du Sarno. -Elle a, comme toutes les rues de Pompéi, un sombre et houleux dallage -marqué par les sillons des chars, de hautes bornes, des cuves de -pierre, des trottoirs très élevés, et les maisons, de chaque côté, -célèbres ou banales, ouvertes ou fermées par des grilles, ressemblent à -mille et mille autres maisons. Le visiteur novice, l'humble touriste -ordinaire, n'y voit que des murs bas et compacts qui gardent sur leur -tuf le gris de la cendre, sur leurs briques le reflet rougeoyant d'un -four. Presque partout, les étages supérieurs ont croulé sous le poids -des matières volcaniques, et les maisons se sont effondrées en dedans. -Déblayées, nettoyées, elles ne sont plus que leur propre squelette. -Par la brèche du vestibule, apparaissent d'autres pans de murs, des -colonnes dont la base est peinte, quelquefois une vasque, une table de -marbre, une stèle, un Eros parmi les rocailles de ce qui fut un jardin. -Et l'on entrevoit des fresques sur les parois qu'un auvent tout neuf -protège. Le cinabre vif des stucs a noirci, les faux marbres se sont -décolorés; mais, dans l'ensemble, les tons d'ocre et de brun rouge -dominent, chaudement patinés par le soleil. - -Pauvre touriste! Dans cette rue où M. Spaniello et M. Wallers se -promènent, avec des regards possesseurs, il suivra le guide qui ânonne, -le gardien qui ouvre les grilles, et la bande des Américains aux pieds -rapides. Le Bædeker en main, il s'évertuera à distinguer l'atrium -toscan de l'atrium tétrastyle, et l'atrium testudinatum de l'atrium -corinthien! Il confondra le tablinum et le triclinium, les décorations -du premier style avec celles du quatrième style. Sa curiosité fatiguée -ne saisira plus aucune différence entre ces débris de demeures, et ne -se ravivera qu'aux petits détails érotiques dans les chambrettes closes -où les dames n'entrent pas! - - -Par ce midi de mars, plus chaud qu'un midi de mai en France, aucune -horde étrangère ne déshonorait la solitude lumineuse et le silence. - ---Les Wisigoths déjeunent à l'hôtel Diomède! dit M. Spaniello... Tout à -l'heure, ils arriveront en masse. C'est jeudi. L'entrée est gratuite. -Au diable, les Anglais à carreaux et les Allemands vert foncé!... Ils -vont cueillir mes violettes!... Nous manquons de gardiens, monsieur -Wallers!... - -Il soupira: - ---Oh! pardon, monsieur Wallers! Je vous quitte un instant. Je ne -peux passer devant les _Amours dorés_ sans regarder mes oléandres, -et demander quelques nouvelles de mes bulbes de lis... _Lilium -candidum_... On les a mis en terre un peu tard, mais je crois qu'ils -fleuriront cet été. Le fantôme du propriétaire antique sera évoqué par -le fort parfum de ces nobles lis, bien dignes d'orner la demeure d'un -Isiaque, d'un Initié! - ---Allez donc! fit M. Wallers. - -La rue de Stabies et la rue des Vettii sont parallèles et communiquent -par un étroit _vicolo_. Dans le silence immobile et brûlant passait un -frisson de guitare, et goutte à goutte, une flûte cachée versait ses -notes de cristal. - -«Eh quoi! pensa M. Wallers, il est midi, et l'heure des mirages n'est -pas celle des revenants! La nuit, quand la lune indulgente blanchit -les colonnes du péristyle, les ombres des frères Vettii reviennent -assurément dans leur jolie salle à manger rouge et noire, et elles -boivent une ombre de vin dans une ombre de coupe, tandis que des ombres -de danseuses réjouissent des ombres d'invités, bons fêtards pompéiens -et petites grues!... Mais aujourd'hui, les revenants se trompent -d'heure...» - - -L'administration italienne a fait recouvrir d'un toit la _Casa -Vettii_, précieuse entre toutes. La lumière et le clair-obscur, la -nuit et la lune se partagent comme autrefois la galerie du péristyle, -et, sur la mosaïque des chambres, les heures nouvelles suivent pas -à pas la trace argentée ou sombre des heures défuntes. Priape, -concierge symbolique de ce lieu aimable, n'a pas quitté le vestibule -où sa présence effarait les dames, mais il se morfond derrière un -volet. Un gardien plus honnête accueille maintenant les visiteurs. -Toutes les pièces principales, l'atrium, les chambres, le triclinium -intime et le triclinium de gala, ouvrent sur le péristyle dont les -colonnes enferment un petit jardin. On a retrouvé le dessin exact -des plates-bandes; on a réparé les tuyaux de plomb qui amènent l'eau -fraîche du Sarno, et, parmi les myrtes et les lierres, on a relevé les -stèles, les vasques, les tables de marbre et les statuettes des enfants -qui portent des oies. - -Les colonnes cannelées sont blanches, mais la galerie, les appartements -sont peints de couleurs encore vives. Partout le jaune, le noir et le -blanc rehaussent la splendeur du cinabre. Ici des ornements légers -courent sur un fond noir; des nymphes aux voiles bleuâtres s'envolent, -isolées au centre des panneaux rouges; des Amours et des Psychés jouent -sur les frises. Ailleurs, de véritables tableaux représentent des -scènes mythologiques où pâlissent, près des bruns héros, les nudités -fanées et froides des déesses. - -C'est un art mièvre et délicat qui vint de Grèce par la route -d'Alexandrie, pour amuser des libertins et des courtisanes qui avaient -encore du goût. - -M. Wallers prétendait que cette maison sent la femme... et même la -petite femme! - -Il entra, appelé par la musique, salué par des rires. Le gardien avait -transporté sa chaise dans la galerie du péristyle, et, sur cette -chaise, Angelo di Toma était assis, grattant la guitare. Marie, en robe -blanche, s'appuyait à la rampe de fer qui défend l'accès du jardin. Son -corps était dans l'ombre, mais elle avançait sa tête qui brillait au -soleil comme un fruit d'or. - -Elle riait, et le gardien, tranquille, riait auprès d'elle; et tous -deux admiraient le joueur de flûte qui dansait en agaçant un chevreau, -dans le jardin historique et archéologique, dans le jardin sacré des -Vettii!... Il avait sept ans tout au plus, des jambes nerveuses, un -petit torse bronzé sous un lambeau de chemise, et il semblait le frère -divin de son chevreau. Le même feu sombre, la même gaieté animale -flambaient dans leurs yeux, et les cheveux de l'enfant, noirs et -roussis par le soleil, étaient pareils au poil dur de la bête. D'une -colonne à une autre colonne, ils déroulaient la frise changeante de -leurs attitudes; et parfois, arrêtés un instant, ils sculptaient au -flanc d'une vasque un merveilleux bas-relief, le motif classique du -Faune enfant et de la chèvre. - -M. Wallers, ravi du spectacle, se dissimula pour ne pas effrayer les -danseurs. Les petits doigts sales tenaient la flûte avec une grâce -charmante. Le rythme des petits pieds valait un beau vers, et le -chevreau même, sensible à la mesure, ne sautait pas à contretemps. - -Mais l'inspecteur Spaniello parut, à son tour, et, nouvelle Méduse, -pétrifia de crainte le gardien, l'enfant et le chevreau. Pourtant -l'inspecteur Spaniello était le meilleur des hommes. Ses subalternes -l'adoraient. En toute autre circonstance, il eût montré sa bonhomie -naturelle, au lieu de crier, de lever les bras, et de rappeler les -prescriptions du règlement! - ---Dans le jardin!... Dans le jardin des Vettii!... Hors d'ici, petit -misérable!... - -L'enfant se réfugia dans la robe de Marie; le chevreau épouvanté sauta -la barrière et se cacha dans la cuisine où les marmites mélancoliques -se rouillent sur le fourneau, depuis dix-neuf siècles. Le gardien -s'épuisa en excuses,--et Angelo, sans se troubler, posa sa guitare: - ---C'est le fils d'un custode qui habite à la porte Marine. J'ai voulu -montrer à madame Marie comme il dansait bien... Et nous devons le -peindre avec son chevreau... Consolez-vous! Il n'a rien abîmé. Il n'a -pas brisé une feuille de violettes... - -Le gardien ramena le chevreau par les oreilles. Alors l'enfant se -précipita vers l'animal qui bêlait et tremblait sur ses pattes fines. -D'un même bond, franchissant l'atrium, ils disparurent dans la ruelle. - ---Voilà, dit Guillaume Wallers, les derniers Génies des Vettii qui -abandonnent la maison, chassés par nous, les barbares. - - - - -IX - - -Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la -rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s'était avisé que les -aquarelles d'Angelo étaient à peine ébauchées, et l'artiste nonchalant -prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le -«second père!» - -Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait -de l'avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues. -Et il se rappelait les beaux jours qu'il avait vécus, avec elle, à -Naples, pendant que M. Wallers s'installait à Pompéi. - -Salvatore était le _patito_ de Marie, mais Angelo était un cavalier -servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle aimable. -Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu'il accompagnât madame -Laubespin, et quand il disait, par hasard: «Je resterai à la maison», -ou: «J'irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le regardait -comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé des -excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules, des -soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs. Il -avait même donné des leçons d'italien à la dame de ses pensées, afin -de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je -vous aime!» n'est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C'était -une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de -rien-faire, c'était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des -barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l'archéologie et la peinture! - -Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre, -mais Angelo ne se souciait pas d'habiter l'auberge de la Lune, -parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les -peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si -près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n'était venu -que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait -conté quelques histoires de voleurs au second père... L'horaire était -changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre -d'Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade... -Des cousins de Palerme arrivaient par le bateau... - -A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu -simplement: - ---Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant, -mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer -vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est -disponible à l'auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais -vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez -votre montre sur la mienne... - -L'ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant -des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa -bourse était plate. Le _terne_ qu'il poursuivait, au _lotto_, depuis -cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du travail -s'imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune. - -A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi. -Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée. - -M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de -Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini, -de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre -russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,--tous ces gens qui -transformaient en Babel l'auberge de la Lune, qui vivaient à Pompéi, de -Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M. Guillaume -Wallers, à l'ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il traînait -avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré. - -Et l'étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de -notes gonflaient les poches du savant. Il s'embusquait à tous les -carrefours, avec son appareil photographique. L'architecture, d'abord, -l'intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la -peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les -bijoux, les inscriptions. - -Le plan de l'ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux -cent cinquante illustrations--dessins, gravures, aquarelles en -couleurs--qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M. -Wallers n'entendait pas qu'un dessinateur inexact compromît l'heureux -achèvement, et la publication opportune du chef-d'œuvre. - -Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour -la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes -les âmes du purgatoire, n'eût pas décidé le peintre à reprendre ses -pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une -heure à la paresse napolitaine; mais, l'heure écoulée, il donnait le -signal... Et l'on retournait aux ruines. - -Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello -qui habitait un _villino_ blotti contre le rempart. Angelo s'en allait -seul par les rues déjà tièdes. Il s'arrêtait devant toutes les maisons -fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait replanté, -dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes, le lierre -et l'iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des touristes -passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu'est l'œillade -napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté, entre les -cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais bien...» et -quelquefois: «Voulez-vous?...» - -Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le -placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze -centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un -chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en faux -marbre--troisième style!--du modèle original, ne manquait à la copie... -Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n'avait rien à lui dire, -excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée avec de -petits morceaux d'os, à tel jardin, d'un décimètre carré, taillé dans -du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille. L'excellent -Gramegna était comme l'excellent Spaniello, un maniaque, doucement -envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son existence -d'homme jeune, tenaient dans l'enceinte ruinée, entre la porte du -Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d'Herculanum et la porte -de Nola. - -Angelo lui demanda un jour s'il était amoureux... - ---J'ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément. - -Et il ajouta, avec un bon rire: - ---Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte -Marine... On peut l'y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une -Napolitaine n'a des reins plus élégants et des jambes plus fines. - -Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d'un jeune corps -féminin dissous dans la cendre durcie. - -Angelo ricanait: - ---Si ça te suffit! - -Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes». - ---Allons donc! A l'auberge de la Lune... - ---Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles -me glacent le sang A force de les voir, je me sens devenir phoque... -Non, Gramegna, celle que j'aimerais... - ---Celle que tu aimerais, Angè, n'est pas pour toi!... - -Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de -cire, et Angelo s'en allait. - -Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à -la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d'argent», -des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret -et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s'était -décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel -de tripoter la couleur, l'échauffaient d'une fièvre imprévue. Pompéi -s'animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait -sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins, -ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce -cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des -pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir, -et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en -dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l'entendre -vibrer dans l'air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs... -Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses -pochades avec une adresse et une célérité merveilleuses, car il -savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait -surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette -ardeur tombait tout d'un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette -et chantonnait «_Capille nire_» ou «_Luna nova_». Son âme éteinte ne -reflétait plus que l'ennui. - -Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers -visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n'était pas libre de -partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il -devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles... -Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles -peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus -rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes, -s'empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on -avait refait la toiture, s'emplissaient d'une ombre inquiétante... -Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores -de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses -femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo. -Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice -calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne est -tout imprégnée de péché; l'eau bénite n'a jamais touché ses dalles; -les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des courtisanes -et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un bon chrétien -ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté par des âmes -qui n'ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas de bravade, -puisqu'il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses lui passaient -des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il esquivait un signe -de croix, baisait son pouce, et invoquait son patron, l'ange Michel... - -Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme -un chat, tout crispé d'horripilation, et il écoutait le silence. -Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un -rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe -crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait -des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum -d'éther et un très léger relent de cadavre... - -Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre... - -Et c'était l'heure où les boutiques de Toledo s'éclairent, où les -dames, revenant de la Villa Nazionale, font arrêter leurs équipages -devant les pâtissiers. Les petits «journalistes» crient à voix rauque -les dernières nouvelles... Les vendeurs de citrons et de figues d'Inde -allument leurs lanternes de papier... La galerie Umberto regorge -de foule. Angelo se rappelait la table du glacier, les vitrines des -photographes et des marchands de corail... Il avait eu des aventures, -dans cette galerie... O Naples bruyante, fleurie, souillée, chère -Naples, où es-tu? Le triste Angelo revoit tes filles drues, chevelues -et chaudes, et regardant Pompéi roulée au linceul du soir, il pense: - -«Sainte Madone! il me semble que je couche avec une morte.» - - -Un vrai Napolitain porte le dieu de la combinaison dans son âme -ingénieuse. Angelo eut des conférences secrètes avec le garçon et la -fille de chambre, à l'auberge de la Lune. Et le professeur allemand -qui s'éternisait dans la plus belle chambre--dans la future chambre -de Marie!--trouva un scorpion dans sa cuvette. Le scorpion était mort -et desséché depuis l'automne, mais le professeur faillit tomber en -syncope, et sa fureur balbutiante fit craindre à MM. Weiss et Hoffbauer -qu'il ne mourût entre leurs mains, de congestion. Malgré les efforts de -ses compatriotes, il voulut quitter immédiatement l'hôtel et, le soir -même, il prit le train pour Pæstum, Taormine et Syracuse. - -Angelo donna une pièce au domestique, un baiser à la servante, et -consola le patron en lui promettant le secret sur cette aventure. - -La chambre au scorpion fut nettoyée et M. Wallers annonça la prochaine -arrivée de sa fille. Alors, Angelo se multiplia. Il fit le peintre -décorateur, l'ébéniste et le tapissier. Par ses soins, le plafond -devint un ciel bleu où s'envolaient des hirondelles; un vieux rideau -se rajeunit en housse sur un fauteuil; des mousselines orientales, un -peu usées, un peu effrangées, cachèrent les portes, et, pour rendre une -virginité à la table branlante, à la toilette boiteuse, on fit venir de -Naples quatorze petits pots de ripolin. - -M. Wallers, candide et sans aucun soupçon, admirait l'activité du jeune -homme. - -Il disait à M. Spaniello: - ---J'ai calomnié le petit di Toma! Je le croyais paresseux... Point -du tout! Il n'était que distrait et léger. Bien surveillé, il fera -merveille... Et je me félicite de le tenir ici, sous ma main. Sans -doute, à Naples, quelqu'un l'empêchait de travailler... ou quelqu'une... - -Marie arriva enfin, conduite par Salvatore. Elle trouva sa chambre -toute blanche, avec un plafond tout bleu, et partout des roses peintes -en guirlandes, partout un parfum de térébenthine qui s'en irait vite -dans les courants d'air... Une botte de jonquilles cachait la petite -brèche du pot à eau et se reflétait dans la glace un peu fendue... -Marie reconnut les soins d'Angelo. Elle en fut touchée: - ---Grâce à vous, dit-elle, je me plairai ici... J'y serai tranquille et -heureuse. - -Et elle ne vit pas que Salvatore soupirait. - -Guillaume Wallers, ce jour-là, oublia Pompéi pour sa fille... Il était -content de la revoir. Sa tendresse paternelle déborda sur Angelo, et il -fit mille compliments au jeune homme. - -Mais, le lendemain même, il perdit quelque illusion sur la vaillance de -son collaborateur. - - -Il se plaignait encore à M. Spaniello, tandis qu'Angelo et Marie -marchaient devant eux, dans la rue étroite. - ---Sacré Angelo! avec sa guitare et son chevreau danseur!... - ---Il est jeune, monsieur Wallers! A sa place, moi-même... - ---Vous ne feriez pas sauter des chevreaux dans le jardin des Vettii... - ---Ça, non, jamais!... - ---Vous êtes un homme sérieux... - ---Je suis sérieux, mais je suis homme, répondit doucement M. -Spaniello... - -Il regardait les jeunes gens qui marchaient côte à côte, au même pas, -et il songeait que l'aveuglement des pères égale celui des maris. Mais -il n'osait expliquer sa pensée... Il dit seulement: - ---Madame Laubespin a tout à fait l'air d'une jeune fille, et je ne puis -croire qu'elle ait été mariée... - -M. Wallers n'entendit pas cette réflexion de son collègue. Il admirait -la porte Stabienne qui arrondit encore sa noble voûte dans l'épaisseur -du rempart, et il considérait les derniers chantiers des fouilles qui -marquent la limite de la Pompéi exhumée. De la porte Stabienne à la -porte de Nola, la cendre et la pierraille volcanique couvrent encore -une Pompéi dormante, et les cactus, les herbes grises, les pins chétifs -croissent librement sur son linceul. - ---Vous avez dit que Pompéi n'apparaîtrait pas tout entière avant -un siècle! s'écria Wallers, désolé. Ces paroles de mauvais augure -me reviennent, chaque fois que je passe par ici... Dans un siècle, -Spaniello, dans un siècle!... On trouvera des maisons charmantes, -des peintures que l'air n'aura pas flétries, des bronzes grecs, des -bijoux, des papyrus... Dans un siècle! Et nous ne verrons pas ces -merveilles! Nous serons morts... Pourquoi toutes les nations civilisées -ne se cotisent-elles pas afin d'envoyer ici des milliers d'hommes qui -délivreraient Pompéi et la rendraient, complète, à nos yeux vivants? - ---L'argent nous manque, dit tristement M. Spaniello. La contribution -de l'État est presque nulle, et ce sont les visiteurs qui assurent le -budget de Pompéi... Mais consolez-vous, cher monsieur Wallers. Les -quartiers ensevelis sont très probablement des quartiers pauvres... - ---Hypothèse! - ---... et, d'autre part, Pompéi délivrée perdra beaucoup de son charme -avec son mystère. La femme nue plaît moins que la femme demi nue -dont le voile incertain glisse, s'arrête, retenu par la hanche et le -genou... A découvrir Pompéi, lentement, notre curiosité passionnée -s'avive; la moindre beauté aperçue nous donne l'ivresse de la conquête -et de la possession... - ---Elle nous donne aussi la fièvre de la jalousie. Dès que vous avez -trouvé une fresque sur un pan de mur, vous la cachez pour en jouir tout -seul, et c'est à regret que vous la livrez aux profanes... Ainsi dans -cette nouvelle villa, qu'un fermier a découverte en creusant un puits, -à Boscotrecase, près du Vésuve, il y a une fresque... - -M. Spaniello s'agita nerveusement: - ---Ne me parlez pas de cette fresque, monsieur Wallers!... Je serais -heureux de vous faire plaisir, mais je ne puis vous introduire dans -la villa, tant que le gouvernement n'aura pas acheté le terrain au -propriétaire qui a fait les fouilles, pour son compte personnel. - ---On dirait que je vais la voler, votre fresque! - ---Oh! monsieur Wallers, vous savez bien que la loi italienne réserve -à l'État la priorité pour l'achat des œuvres d'art. Mais l'État n'est -pas riche, et les propriétaires peuvent être tentés par l'argent -américain... - -Ils discutaient ainsi, arrêtés devant l'atelier des Foulons. Marie et -Angelo étaient déjà tout près de la porte Stabienne. La jeune femme -tourna la tête: - ---Bon! voilà papa et monsieur Spaniello qui se querellent. Ils oublient -que je vais à Naples. - ---Vous allez à Naples! Et pourquoi?... Pour acheter des blouses -blanches! Ma mère vous les enverra... - ---Et mes miniatures que j'ai laissées dans l'atelier de votre frère? - ---Il vous les enverra, avec les blouses... - ---Non, non! je dois les apporter moi-même... - ---Qu'en ferez-vous? - ---Je les achèverai. La lumière, dans ma chambre, est assez bonne... - -Angelo éclata: - ---Alors... alors, ce sera fini de nos promenades, de nos -conversations... Je ne vous verrai plus! Je passerai des journées -sinistres, tout seul, comme un vrai hibou des ruines!... - ---Mais, vous-même, vous devez travailler. - ---Je le dois, oui... parce que je ne peux pas faire autrement... parce -que monsieur Wallers me tient à la chaîne... Tandis que vous, une -femme, une jeune femme!... - -Il grommela quelques mots en italien. - ---Que dites-vous? - ---Je me plains. - ---Plaignez-vous en français. - ---Je ne saurais pas... Vous me trouveriez ridicule... Les Françaises -trouvent ridicules les sentiments profonds, les passions naïves qui -s'expriment sincèrement... - -Marie le regardait en souriant et reprenait involontairement la -comparaison qu'elle faisait dix fois par jour, à propos de tout. -Angelo, introduit par les circonstances dans l'intimité des Wallers, -avait des libertés et des privilèges qui naguère appartenaient au seul -Claude, mais sa présence, par un détour bizarre, ramenait toujours -Marie vers l'absent. - -«Ah! pensait-elle, comme mon pauvre Claude a tort de craindre les -réflexions que je puis faire!... Angelo est très beau, et je ne le -trouve pas ridicule, mais il est fait pour être peint et sculpté, -et non pas pour être aimé... du moins par une femme de ma race... -Ces cheveux trop noirs, cette peau ambrée, cet excès de cils et de -sourcils, lui donnent un air... l'air d'un homme pas assez lavé... -Pourtant, il est soigné, Angelo! Il n'est pas comme son ami Santaspina -qui nous a révélé, un jour, qu'une brosse n'avait jamais déshonoré ses -belles dents... C'est un enfant, un grand enfant, pas méchant et d'âme -très simple, un enfant qui déteste le travail prolongé, l'ennui, la -pluie, les gens qui parlent de la morale et les gens qui parlent de -la mort... Il a l'ingénuité des enfants, leur despotisme câlin, leur -rouerie... Près de lui, je me sens presque vieille; et il me traite -comme une grande sœur... Et parfois, au contraire, sa puérilité me -rajeunit, et je redeviens petite fille...» - -Cet enfantillage d'Angelo divertissait beaucoup Marie qui avait -toujours vécu parmi des gens graves, ou tout au moins sérieux et -pratiques. Elle aimait Angelo comme on aime les petites choses -charmantes et inutiles, comme on aime les compagnons de voyage, -rencontrés sur le pont d'un bateau. On dîne avec eux, on cause avec -eux, on descend avec eux, aux ports d'escale; on est, avec eux, plus -familièrement qu'avec des amis, et, la croisière terminée, on les -oublie... - -Mais Claude était celui qu'on n'oublie pas, avec qui l'on voudrait -aller, par la mer paisible et la mer tempétueuse, jusqu'au bout du -voyage. - - - - -X - - -Sonore et grise, entre deux files de platanes, la route de Salerne suit -la voie ferrée, touche Pompéi à la porte Marine, redescend un peu vers -la mer et longe, à quelque distance, le rempart antique, de la porte -Stabienne à l'amphithéâtre. - -Elle traverse la vallée du Sarno, les terres basses où fut l'ancien -port de Pompéi. Des maraîchers cultivent leurs légumes--les artichauts -surtout--sur ces terres fécondées par le volcan, et l'odeur des engrais -naturels, dont ils abusent, dépoétise quelquefois le paysage... - -L'auberge de la Lune est bâtie au bord de cette route, loin de la -gare, loin des quatre ou cinq hôtels dont le groupement compose, -avec le bureau de poste et deux ou trois maisons particulières, la -moderne Pompéi. Ces hôtels privilégiés reçoivent le premier flot -des caravanes et se partagent presque également les «Cooks». Dans -la saison chaude, quand le voyageur se fait rare, les pisteurs -accueillent le moindre touriste par des cris de cannibales affamés. Ils -l'enveloppent, le harcèlent, le rabattent jusqu'au restaurant où des -garçons mélancoliques, en habit noir taché, balaient les mouches avec -des balais de papier tricolore. Et quand le malheureux se hasarde hors -du restaurant, un essaim de cochers l'assaille, claquant du fouet et -vociférant les noms de Castellamare et de Sorrente. A peine sauvé des -cochers, il tombe dans la horde des guides--soi-disant _autorisés_--qui -bourdonnent à ses oreilles: «Cent sous... cent sous... cent sous...» -Et, parvenu au guichet de la porte Marine, il demeure ahuri, assourdi, -et tout étonné du silence. - -Les peintres, les savants, dont la bourse est légère et qui se -contentent d'un gîte simple et d'une chère modeste, se retrouvent en -famille à l'auberge de la Lune. M. Wallers y était venu, autrefois. Il -aimait cette bâtisse jaunâtre, irrégulière, sans style, sans façade, -avec des escaliers extérieurs, des portes cintrées, des terrasses -avançantes qu'abrite un auvent de roseaux. Il aimait la cour encombrée -de cages à poules, de barriques, de jarres, d'ustensiles domestiques, -et la salle à manger qui forme un pavillon détaché, vert de clématite -grimpante; et le jardin où de grands eucalyptus versent une ombre -aromatique sur une exèdre de pierre. - -Ce matin-là, quand Wallers, Angelo et Marie entrèrent dans la salle à -manger, la plupart des pensionnaires attaquaient déjà la _zuppa alle -vongole_ qui est une agréable soupe aux coquillages. - -La plus longue table était occupée par les barbares de l'extrême Nord, -fils de Vikings, grands et forts comme des ours, et dont les cheveux -et les barbes présentaient toutes les variétés du blond. Presque tous -étaient peintres. Leurs femmes, hautes sur jambes, chair de lait, -tresses de lin, marquaient un goût regrettable pour le costume-réforme, -les brassières de bébé, les robes sans ceinture et de couleur verte ou -violette. - -La seconde table, plus petite, était réservée aux archéologues. -L'Allemagne et la France y fraternisaient, non sans quelque réserve. -M. le docteur Hoffbauer, vaste personnage au teint de jambon, au nez -trop petit, au rire énorme, chevelu d'un chaume raide et roussâtre, -représentait la culture germanique. Excellent homme, malgré la -pédanterie nationale, un peu gaffeur, très pacifique au fond, il -portait sa moustache retroussée comme celle du kaiser, mais cette -moustache de savant s'obstinait à retomber vers le menton bien nourri -troué d'une fossette innocente. - -Son collègue, M. Weiss, Allemand du Sud, plus vif et plus souple, -enseignait l'histoire romaine aux étudiants de Munich, tandis que M. -Hoffbauer était exclusivement un lecteur d'inscriptions, un déterreur -de palais et de temples, qui avait fait campagne en Grèce et en -Asie Mineure. Son érudition était immense, sa patience infinie, sa -sensibilité presque nulle. M. Hoffbauer, bien différent de Guillaume -Wallers, avait une éducation esthétique purement livresque. Ses yeux -voyaient des chapiteaux, des frises, des métopes, des architraves, des -statues, des fresques, des caractères gravés--et jamais M. Hoffbauer -ne se fût trompé sur le style, l'origine, la date approximative, la -signification et la destination de ces objets vénérables!--mais leur -beauté, M. Hoffbauer ne la _voyait_ pas... Il la connaissait, il la -concevait, intellectuellement; il la démontrait comme un théorème; il -l'imposait comme un dogme; il l'eût défendue contre les Philistins, -à coups redoublés de sa lourde plume... Mais, pareil aux adorateurs -d'Isis, il n'avait jamais vu la déesse. M. Hoffbauer était un grand -cerveau aveugle. Indifférent au monde extérieur, il n'avait même pas -cet amour de la nature qui est indépendant du sens esthétique, et qui -est si commun chez les Germains. Quand M. Wallers décrivait le charme -d'une peinture, quand M. Weiss racontait la merveille d'une aurore, vue -de l'Etna, M. Hoffbauer disait bien: «Ach!... colossal... colossal...» -mais il discutait aussitôt tel ou tel détail de la fresque, citait -des opinions, réfutait des arguments, construisait une hypothèse. Et -l'on sentait que le moindre caillou étrusque, mycénien ou crétois, -l'intéressait plus que l'aurore. - -L'abbé Masini, fureteur, imaginatif, spirituel, était d'une autre race -et d'une autre école. Il se rapprochait de Wallers, car il cherchait -la vie dans l'art, et les hommes dans leurs œuvres. Peut-être sa -documentation était un peu mince, ses hypothèses trop hardies, ses -jugements trop rapides. Il avait une disposition dangereuse à embellir -les choses qu'il aimait, et ses ouvrages, abondants, éloquents, -passionnés, révélaient un artiste presque trop sensible pour devenir -jamais un grand savant. - -Les frères Barrington, deux jumeaux à figures rasées, vêtus de kaki, -chaussés de guêtres jaunes, se ressemblaient exactement. Ils n'étaient -pas archéologues: ils se disaient «esthètes». William était peintre; -Edward était architecte. - -Il y avait encore une demi-douzaine de personnages qui ne parlaient pas -français, et qui occupaient un bout de la troisième table,--celle des -touristes passagers. - - ---Monsieur le professeur Wallers, où étiez-vous, ce matin? dit M. -Hoffbauer avec un dur accent et un sourire épanoui... Je suis allé à -cette ferme près du Vésuve, où l'on a trouvé les restes d'une villa... -Il y a de très belles peintures dans cette villa, monsieur Wallers. -L'administration n'a pas d'argent pour les acheter, et la loi italienne -interdit au propriétaire de les vendre, et même de les montrer, contre -argent... Je suis allé chez le fermier pour le convaincre de me laisser -prendre une petite photographie. - -M. Wallers bondit. - ---Et vous avez... - ---Ach!... Je n'ai rien... Le fermier a peur du gouvernement... -Peut-être il veut... comment dites-vous?... que je chante... Et -moi, je ne veux pas chanter... D'ailleurs, ce qui est défendu -est défendu... J'ai dit seulement: «--Vous avez bien vu la -fresque, mon ami?--Sissignore...--Vous pouvez me la décrire, bien -exactement?--Sissignore...--Eh bien, décrivez, en détail, n'est-ce -pas? le fond, la bordure, le sujet, tout, et je vous donnerai vingt -lires...--Je veux bien, dit le fermier; ça représente...» - -M. Hoffbauer s'esclaffa, tapant sur la table: - ---Il m'a dit la chose que ça représente... mais, moi, je ne pourrais -vous l'expliquer qu'en latin, à cause des dames... Et encore! pas en -latin... à cause de l'abbé! - -Marie demanda: - ---Faut-il que je m'en aille? - ---Non, madame, répondit Hoffbauer. Monsieur votre papa ira voir le -fermier. Moi je ne dirai rien de plus... par respect pour vos jolies -oreilles, bien que ce soient des oreilles françaises... - ---Comment, monsieur Hoffbauer, vous semblez croire que les Françaises -écoutent facilement des inconvenances!... - ---Mais puisque c'est l'habitude! Allez, allez dans votre Paris, on sait -bien que les dames du monde, quand elles vont à Montmartre... elles en -entendent, hein! des... comment dites-vous!... des gauloiseries... - ---Ce sont les étrangères qui vont à Montmartre, déclara Wallers... - ---Pardon!... répliqua Hoffbauer, à mon dernier voyage, je suis allé -avec ma femme et ma belle-sœur dans une restauration nocturne, que -mes cousins de Leipzig nous avaient indiquée. Un endroit tout à fait -«chic parisien»... et il y avait là des Parisiennes, habillées comme -des dames du vrai monde... et même comme de petits jeunes hommes du -monde... Ach! - -M. Weiss toussa... - ---Il y avait aussi votre femme et votre belle-sœur, répondit sèchement -M. Wallers. Mais il n'y avait pas ma femme à moi, ni ma fille. J'ajoute -que moi-même, à mon âge, et avec mes occupations, je ne fréquente pas -ces endroits qui sont de sales endroits, monsieur Hoffbauer, et que -vous trouveriez à Berlin si vous les cherchiez... - -M. Weiss, conciliateur, s'interposa: - ---Je pense, dit-il, que monsieur le professeur Hoffbauer fait la -distinction nécessaire entre des Parisiennes de music-hall et les -autres... celles qui méritent tous les respects, comme madame Laubespin. - -Hoffbauer appuya: - ---Je distingue, certainement, je distingue... - -Et désolé d'avoir contrarié Wallers, qu'il estimait beaucoup, il -chercha quelque chose d'agréable à lui dire: - ---Madame Laubespin a la grâce française qui nous charme tous, -mais j'apprécie en elle des qualités plus solides, et j'ose dire -surprenantes. Madame Laubespin ne dédaigne pas les soins de -l'intérieur; elle sait broder; elle m'a donné une recette de pudding -que j'ai traduite pour ma chère fille Pompeia. Madame Laubespin aime -les enfants; elle n'est pas coquette, pas frivole, et le sérieux de son -esprit me fait dire: elle a quelque chose d'allemand. - ---Non! s'écria Angelo, dit Toma. Gretchen et Charlotte sont des -bourgeoises vulgaires auprès de madame Laubespin... Regardez-la... Tout -en elle est sentiment, tout est poésie et mélodie... Quand elle marche -entre les cyprès et les tombes antiques de la Voie des sépulcres, -je crois voir descendre sur elle un nuage de fleurs semées par les -anges... Et je salue la nouvelle Béatrice par qui je voudrais être un -nouveau Dante... Disons la vérité; il y a en madame Marie quelque chose -d'italien. - ---Il est vrai, dit l'abbé Masini, mais vous savez que Béatrice -représentait la théologie. C'était une abstraction. Madame Laubespin, -par sa modestie et sa piété, me fait songer à sainte Cecilia qui était -artiste comme elle... - ---Vous me comblez, messieurs, répondit la jeune femme en riant, mais je -me connais: je suis une petite provinciale, un type féminin très commun -en France, et j'accepte vos éloges pour en faire hommage à mes sœurs -innombrables... - ---Innombrables?... Marie exagère un peu, dit Wallers avec tendresse... -Même en France, elle est exceptionnelle, parce qu'elle est parfaite... - ---C'est comme ma fille Pompeia, en Allemagne, fit M. Hoffbauer, dont -les bons petits yeux s'attendrirent... J'aime beaucoup ma fille -Mycenia, et ma fille Olympia, mais j'ai une prédilection pour ma fille -Pompeia. - -Ainsi l'amour paternel ramenait la paix dans les âmes des archéologues, -et la France et l'Allemagne oubliaient leur rivalité. - -Après le déjeuner, M. Hoffbauer remonta dans sa chambre, M. Weiss -partit à pied pour Castellamare, et l'abbé Masini s'en fut chez M. -Spaniello. Il voulait emmener Guillaume Wallers, mais celui-ci n'était -pas en humeur de promenade. Il prit le courrier que la petite servante -Luisella lui apportait sans façon,--et, sans plateau, et s'installa, -pour lire, sous les eucalyptus du jardin. Les barbares blonds -s'égayaient autour de l'auberge, chargés de chevalets, d'albums, de -boîtes. Deux des Walkyries jouaient au volant. - ---Tiens! dit Wallers, une lettre de Van Coppenolle! - ---Frédéric t'écrit, papa? Il doit te proposer une affaire... - -Wallers ouvrit l'enveloppe, parcourut la missive de M. Van Coppenolle, -et se dérida un peu. - ---Devine, Marie!... Devine ce que Frédéric a imaginé? - ---Il vend son hôtel pour en construire un autre plus moderne? - ---Il m'annonce son départ... Oui, notre cher cousin va représenter la -grande industrie belge au Congrès commercial de Chicago. Il réalise le -rêve de sa jeunesse: voir Chicago!... Mais ce n'est pas tout. - ---Il emmène Isabelle? - ---Il réserve cette question... Autre chose l'intéresse. Cet ennemi de -l'archéologie voudrait acheter, en bloc, tous les gravats et cendres de -Pompéi. - ---Pourquoi faire? - ---Pour faire du ciment. Il connaît un architecte bavarois qui est -l'associé d'un entrepreneur italien, et tous trois rêvent de fonder une -société et de bâtir, par toute la Péninsule, des maisons ouvrières, -avec des logements salubres, à bon marché... Pompéi fournirait le -ciment... - ---C'est sérieux, papa? - ---Très sérieux. L'idée est peut-être bonne. - -Marie se récria: - ---Des corons à Naples, papa! Quelle horreur! - ---Et l'horreur des rues actuelles, foyers de misère, de corruption et -de maladies?... Je ne veux pas vous offenser, mon cher Angelo, mais on -est dégoûtant dans votre ville... - ---Papa, s'écria Marie, tu redeviens Flamand parce que tu es fâché! -Allons, retrouve ce bel optimisme qui m'indignait, en décembre, quand -je détestais Naples! Oublie la fresque, oublie monsieur Hoffbauer... -Vois comme la lumière est belle aujourd'hui! Nos étés de France sont -moins splendides que ce printemps. Monsieur Angelo, je vous confie mon -père. Vous ferez l'impossible pour lui rendre sa bonne humeur... - ---Madame, je vous obéirai exactement, et je ferai l'impossible... - -Elle courut chercher son ombrelle et son petit sac. M. Wallers se -déridait un peu. - ---Comme ma chère fille est gaie! dit-il... Elle était si grave à -Pont-sur-Deule, si fermée, si froide, vieillie par le chagrin avant -d'avoir vécu! Elle s'est épanouie ici... la distraction, les visages -nouveaux, l'air de Naples... - ---L'air de Naples? dit Angelo. Il a fait bien des miracles... Et madame -Marie n'a pas fini de changer... - - - - -XI - - -Marie trouva Salvatore à la gare. Elle revit avec amitié la figure -laide et charmante, le masque d'Othello souffreteux, qu'éclairaient -deux yeux limpides, brillants de joie. Quai Caracciolo, la maison était -en fête. Carulina et Nunziata avaient nettoyé, paré, fleuri la chambre -aux meubles viennois, aux damas de coton rouge, et, dans cette chambre, -donna Carmela, attendait Marie. - ---Chère madame Laubespin, chère fille! Tous les jours, elle croît en -beauté... Regarde, Tore! C'est une fleur de lis, c'est un sucre!... -Asseyez-vous, belle! parlez-moi de votre illustre père, le professeur -Wallers... et de mon pauvre fils Angelo? Pourquoi n'est-il pas venu?... -Devait-il vous laisser aller seule dans ce train?... Allons, parlez!... -Il n'est pas malade, mon Angiolino? - -Donna Carmela serrait le bras de Marie à lui faire mal... Sa belle -figure blanche, sous les bandeaux de marbre noir, sa belle figure de -Junon romaine prenait l'expression tragique de la Vierge des Douleurs. -Et quand Marie eut apaisé l'angoisse maternelle, en disant qu'Angelo -n'était pas libre, qu'il devait travailler, la mère et le frère se -répandirent en paroles d'admiration... Cher Angelo! pauvre Angiolino! -lui, si beau, si gracieux, si sympathique, il travaillait, par ce jour -de printemps! - ---Et vous, monsieur Salvatore? Vous ne travaillez donc pas? - ---Je suis à l'atelier dès six heures du matin, madame... - ---Eh bien? - ---Eh! ce n'est pas la même chose... - -Il est sérieux, Salvatore, et donna Carmela pensait aussi que le -travail d'Angelo était plus précieux, plus attendrissant que le -magnifique labeur de Salvatore. Et Marie, un peu indignée de cette -injustice, comprit qu'il ne fallait pas insister... Donna Carmela, -femme excellente, au cœur puéril et pur, chérissait son fils cadet en -vraie Latine, amoureuse de l'homme et surtout de l'homme qu'elle a -fait. La tendresse maternelle chez les femmes de cette race est très -instinctive, très physique; elle a la violence de l'amour... Donna -Carmela était folle, depuis vingt-cinq ans, folle de passion pour ce -fils qui était elle-même, recréée, élevée à la dignité masculine, -rajeunie, embellie, adorée... - ---Maintenant que je vous ai vue, dit Marie, je me sauve. Je vais -visiter les magasins de Chiaia et, demain, la couturière viendra -prendre mes mesures ici. - ---Permettez que je vous accompagne? demanda Salvatore timidement. - ---Bien volontiers. Il me faut des gants, des chaussures... - ---Eh! n'allez pas à Chiaia! Tous ces marchands sont des voleurs... ils -dépouillent l'étranger. Je vous conduirai chez d'honnêtes gens, qui -sont de mes amis, et qui vous vendront des choses splendides, pour -rien, pour le plaisir... Ils m'aiment d'une amitié extraordinaire, ces -hommes-là! - -Marie, confiante, suivit Salvatore. Ils prirent un tramway jusqu'à San -Ferdinando et remontèrent à pied vers la place Dante, par l'ancienne -rue Toledo. Les promeneurs et les badauds foisonnaient devant les -charcuteries, les boutiques de journaux, les salons de coiffure, les -débits de tabac où l'on vend les billets de _lotto_. - ---Votre sac? disait Salvatore... Tenez-le bien... Cachez votre chaîne -de montre... - ---Il y a des voleurs? - ---Eh! qui le sait?... A Naples, il y en a toujours!... - -Madame Laubespin voyait la rue s'allonger, interminable... Elle demanda -si la boutique de l'honnête homme était proche... C'était tout près, -à dix minutes!... Mais, à ce moment-là, Marie fut poussée hors du -trottoir par un grand diable au profil de Polichinelle, aux moustaches -de matamore... Salvatore se précipita. - ---Il vous a touchée? - ---Non... à peine... laissez-le... Je n'ai aucun mal... Monsieur -Salvatore!... Je vous en prie!... - -Mais Salvatore, pâle de colère, ne voulait rien entendre. - ---Madame, je connais mon devoir! - ---Allons-nous en! - ---Madame, je ne permettrai pas que cet imbécile... - -L'imbécile se retourna. - ---Imbécile toi-même! - ---Ose approcher!... Avance!... fils de... - ---Avorton de chauve-souris! - ---Porc! entremetteur! - ---Puisses-tu mourir égorgé! - ---Malheur aux âmes de tes morts! - ---Que ta sœur... - -Salvatore n'avait pas de sœur, mais, à l'accusation d'inceste, il -répondit en vouant son adversaire aux derniers outrages du diable, -et il acheva la série de ses imprécations par un vœu d'une barbarie -raffinée: - ---Puisses-tu avaler un parapluie fermé et le rendre ouvert! - -Le matamore ne trouva pas de réplique... Les cochers, les badauds, les -mendiants, un moine, très intéressés par la querelle, disaient chacun -leur mot, un mot toujours drôle et souvent très vilain, car le dialecte -brave l'honnêteté... Ils avaient reconnu le sculpteur et prenaient son -parti... L'homme aux moustaches enfonça son chapeau, roula des yeux -meurtriers, jeta un blasphème et s'en alla, bravement. - -Marie n'avait rien compris aux invectives napolitaines, mais elle était -toute tremblante. Elle supplia Salvatore d'être plus pacifique une -autre fois. Mais il répondait obstinément: - ---Madame, je connais mon devoir... - -On arriva enfin chez le gantier qui était un tout petit gantier, dans -une boutique noire, au bout d'une impasse. Salvatore leva les bras au -ciel: - ---Don Ciro Torelli, ami cher!... comment va la santé?... et la signora -Torelli, votre femme?... et vos jolis enfants?... - -Le gantier se répandit en discours, anecdotes, proverbes, donna des -recettes de remèdes et critiqua le gouvernement... Après une heure de -palabres, il ouvrit ses boîtes de gants. Alors, plein d'un zèle amical, -Salvatore défendit les intérêts de Marie, marchanda sou par sou, perdit -une autre demi-heure en débats et fut tout glorieux d'obtenir une -réduction de deux francs quarante centimes. - -La même scène recommença Corso Umberto, chez le cordonnier, qui parla -interminablement de tous les pieds de tous les di Toma qu'il avait -chaussés dans sa vie déjà longue. Il voulut vendre à Marie des bottines -de grande toilette, à tige haute, en cuir verni vert amande, ou rose, -ou rouge cardinal: «Mais quelle belle chose! voyez!... Est-ce élégant? -Est-ce _tchic_!...» Salvatore approuvait... Marie protesta... Enfin, -après des essayages et de longs débats--avec intermèdes d'historiettes -et de considérations politico-religioso-sociales--elle acheta deux -paires de souliers et s'en alla fatiguée, étourdie, avec Salvatore, -rayonnant. Il avait obtenu un rabais de trente-trois sous! - -Le lendemain, à son réveil, Marie fut bien étonnée de recevoir une -lettre d'Angelo. Le papier sentait fortement la cigarette et portait -une fleur bleue collée à ses quatre coins, «hommage de la flore de -Pompéi à la plus belle des Françaises». L'écriture était ornée, le -style galant, le sens très mystérieux. Angelo pensait que la «gentille -et belle dame» serait heureuse d'avoir quelques nouvelles de son -père bien-aimé, lequel était toujours mélancolique. Certes, Angelo -faisait plus que l'impossible pour le consoler, et pourtant lui-même, -infortuné, avait bien besoin de consolations... - -Marie montra cette lettre à Salvatore. - ---Moi aussi, dit le sculpteur, j'ai reçu une lettre d'Angelo. Il me -prie d'aller voir aujourd'hui un de mes modèles, un certain Ciccio, -bonne gouape de camorriste, qui loge chez sa mère, une honnête femme, -très pauvre, quand il n'est pas en prison, et je dois, ce soir même, -avertir Angelo si j'ai trouvé l'oiseau dans le nid... Mon frère a donc -besoin d'un modèle, et de ce modèle? - ---Probablement... Voulez-vous m'emmener chez la mère de Ciccio? - ---Vous, madame Marie?... C'est impossible. - ---Il y a un danger? - ---Non, mais les vieilles rues de la vieille Naples!... Enfin, si -vous le désirez, je veux bien vous conduire dans cette Naples qui -est mienne, que je connais, pierre par pierre, et presque homme par -homme... Prenez une robe courte et foncée, mettez du parfum à votre -mouchoir et cachez vos bijoux... - -Le temps avait bien changé depuis la veille. Le sirocco soufflait une -haleine d'orage et le soleil luttait vainement contre les vapeurs -épaissies. Salvatore et Marie allèrent en voiture jusqu'à San Lorenzo. - -La mère de Ciccio devait habiter tout près de là, dans la rue San -Gregorio Armeno, ou dans la rue San Biagio ai Librai, ou dans la rue -dei Panettieri. L'adresse était vague, mais Salvatore savait que la -bonne femme était brodeuse en ornements d'église et que son plus jeune -fils travaillait chez un mouleur. - -Or, la rue San Gregorio Armeno appartient aux artisans et aux -industriels qui décorent les églises. Ils logent, côte à côte, dans -les boutiques basses et sombres, au rez-de-chaussée de ces vieux -palais qu'emplissent les familles ouvrières. Un chrétien très riche, -très pressé, qui ne craindrait pas le goût napolitain, pourrait en -moins d'une heure choisir tout le mobilier et toute la parure d'une -cathédrale sans quitter la rue San Gregorio Armeno. Le ciseleur et -monteur en bronze lui offrira un assortiment de candélabres, de -tabernacles, de bouquets d'autel en simili or ou argent; le mouleur -proposera les christs et les madones, d'un blanc brutal, qui iront, -chez son voisin, le peintre, recevoir les couleurs riantes de la vie, -et que les brodeuses d'en face vêtiront de soie fleurie et dorée. - -Salvatore s'arrêta chez les mouleurs qu'il connaissait -particulièrement. Il affectait, par gentillesse, de les traiter en -artistes, en confrères. Ces gens lui apprirent que le jeune Gennaro -Cocumella avait délaissé le plâtre pour le commerce des ex-voto,--au -bout de la rue, le cinquième magasin à gauche, chez don Pasquale di -Rosa! - -Salvatore et Marie continuèrent leur chemin, sous le feu croisé des -regards qu'échangeaient les petites brodeuses, assises presque dans la -rue, les teinturiers en fleurs accroupis sur le trottoir, lavant leurs -mains violettes au ruisseau, les fleuristes qui assemblent ces fleurs -teintes en bouquets et en couronnes. Le «magasin» de don Pasquale -était un simple éventaire dans une sorte de renfoncement, près d'une -imposante boutique où un homme hilare vendait des cercueils de toutes -tailles, laqués de blanc, laqués de noir, dorés, argentés, avec de -belles fleurs artificielles, des choux de tulle, des flots de rubans. -De loin, à travers les vitres, on aurait dit des pianos et des petits -meubles d'agrément chargés de corbeilles à l'occasion d'un mariage. -Trois ou quatre de ces cercueils étaient posés dehors, dressés contre -la muraille, pour engager la clientèle, et toute la population du -quartier avait admiré la bière capitonnée en satin blanc,--un vrai -nid de jeune mariée!... Seul, don Pasquale di Rosa était sincèrement -attristé par ce mobilier funéraire qui faisait saillie sur le trottoir -et dissimulait en partie son «magasin». Les dévotes, en revenant de -San Gregorio, dépassaient sans les apercevoir les chapelets en noyaux -de dattes, les dizaines en mosaïque, les rosaires d'ambre et de corail -teint, et la collection bien complète et vraiment élégante des ex-voto. -Il y en avait pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour -toutes les circonstances, en plâtre, en cire, en bois, en celluloïd, -en métal argenté. Les dames stériles, qui avaient obtenu la fécondité, -les mères, qui avaient voué un enfant malade à la Madone, pouvaient -acquérir des poupons emmaillotés, sans bras, tout pareils à des larves -de vers à soie,--ou à ces fromages de Caccio-Cavallo, d'un blanc -jaune, étranglés par une ficelle qui leur fait une espèce de tête. Les -infirmes, les malades guéris, trouvaient aisément la figuration en cire -de l'organe préservé, grâce à l'intercession miraculeuse de la Madone -du Carmel ou de la Madone du Rosaire, de sainte Agathe, de saint Cyr -ou de saint Antoine. Et quel beau choix de nez, de bouches, d'oreilles -détachées, de jambes avec ou sans cuisse, de seins jumeaux, bien ronds -et bien bombés, aux pointes vermeilles, de dos creusés par un sillon, -de ventres douillets au nombril rose et creux, de séants mêmes! si -naïfs qu'ils n'étaient point obscènes. Enfin, aucune pièce ne manquait -à la collection, si quelques-unes manquaient à l'étalage. Don Pasquale, -dans sa sollicitude, n'avait pas oublié que la Vierge, dûment invoquée, -peut épargner à ses dévots les suites d'une imprudence amoureuse et -l'inimitié de Vénus. - -Ce digne commerçant, jaune, mince et penchant comme un cierge de cinq -sous, expliqua longuement à Salvatore que le jeune Gennaro était en -course, que sa sœur Nannina faisait soigner à l'hospice sa joue coupée -par le rasoir d'un amant, et que Giuseppina, leur mère, demeurait -maintenant dans un vicolo du Carmine... - ---Nous irons au Carmine. - ---Je vous conduirai moi-même! La portière gardera mon magasin... -D'ailleurs, on ne fait plus d'affaires en ce moment... La foi se -meurt... Naples n'est plus Naples... Tout l'argent va aux somnambules, -aux devineresses, aux _assistés_... Qui pense encore aux saints?... -Antoine a des clients... François se maintient... mais les autres?... -Si sainte Anne n'était pas la patronne de la Camorra, vous ne verriez -plus tant de gens habillés de vert... Allez, tout ça finira mal! Dieu -se lassera... Le Vésuve est tout près de Naples! Et, reprenant un ton -commercial: - ---Si madame, qui est si jolie, veut acheter un petit souvenir? Si -madame a une dévotion particulière?... Quoi! pas un vœu, pas une -grâce à demander?... Madame ne souhaite pas un bel enfant, un amant -fidèle?... J'ai là des breloques contre le mauvais œil, des cornes, -des mains, de petits balais, dernière nouveauté... Madame préfère un -tableau? Ces peintures, faites à la main, en couleurs fines, par un -artiste célèbre, représentent les principaux accidents qui peuvent -arriver au cours de la vie... Voilà la chute de cheval, l'écrasement -sous l'automobile, l'attaque nocturne, l'empoisonnement par les -champignons... Voilà la petite fille qui tombe dans le puits. Ses -parents sont à genoux; les pompiers lancent des cordes; la Madone -apparaît dans le ciel... Voilà... - ---Madame ne comprend pas l'italien, dit Salvatore. - ---Eh bien, dit l'homme triste, expliquez-lui l'affaire et je vous -donnerai une commission sur la vente... J'ai d'autres images, plus -curieuses, et... - ---Vivez en santé, bonsoir!... - -Le sculpteur entraîna Marie. Elle était un peu scandalisée par -l'exhibition anatomique. - ---Bah! c'est l'usage... Personne n'y fait attention... Ce sont des -choses naturelles... Savez-vous qu'on a trouvé les mêmes ex-voto, -en terre cuite, à Pompéi, dans le temple de Vénus et dans le temple -d'Isis? Nos saints sont les génies antiques, les petits dieux familiers -qui ont changé de noms. Notre Madone est une déesse... Elle a pris à -l'Aphrodite Uranie sa robe bleue semée d'étoiles. - ---Alors, Naples n'est pas chrétienne? - ---Elle ne l'a jamais été... Superstition, tradition, poésie, vieux -mythes déformés, gestes rituels, paroles, formules, fétiches, voilà -notre christianisme napolitain. - ---Je vous avoue qu'il me fait horreur... Quelle morale peuvent avoir -ces gens-là? - ---Ils n'en ont pas. Ils ont un certain instinct de fraternité, de -charité, qui subsiste chez les plus misérables. Les œuvres d'assistance -sont très anciennes et très nombreuses dans notre pays, et l'aide -individuelle y est pratiquée, à tous les degrés, par tout le monde... -Quand une mère nourrice tombe malade, les voisines allaitent son -bébé; les adoptions sont très fréquentes. On n'est pas méchant à -Naples: on est ignorant, immoral et sale, mais pas méchant... Il y a -bien des rixes, des duels à quatre, à six, à huit, où les témoins se -battent entre eux pour l'honneur; il y a bien des amants qui font des -estafilades à la figure de leur maîtresse, comme à cette Nannina dont -le marchand d'ex-voto nous parlait... Mais, tout de même, on n'est pas -méchant... La _rasulata_, le _sfregio_, c'est un mouvement de passion -que les femmes pardonnent toujours... Quelquefois, elles en sont -fières... - ---Cela ne vous choque pas, vous, monsieur Salvatore?... - ---Un peu... pas trop... Je comprends les impulsions inconscientes qui -commandent aux gens de ma race... - ---Ah! que je suis loin de vous! dit Marie... Aussi loin que si j'étais -née en Amérique... Nous ne donnons pas le même sens aux mêmes mots; -nous ne concevons de la même manière ni la foi, ni la vertu, ni le -bonheur, ni la dignité de la vie, ni l'amour... - ---C'est vrai, dit tristement Salvatore... Notre sentimentalité--qui -est réelle--ne ressemble en rien à la vôtre, et c'est peut-être -dans l'amour qu'un homme du Midi et une femme du Nord se sentent -étrangers... Pourtant--oserai-je le dire, madame Marie?--vous avez subi -l'influence de ce pays à votre insu... Mon frère, ma mère, nos amis qui -vous ont vue, remarquent un changement en vous... - ---Quel changement? - ---Vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, et, plus... moins... -enfin, plus femme... - -Il regarda Marie qui fut surprise par le sombre éclat de ses yeux et la -contraction légère de sa bouche... Mais tout de suite la bonne figure -bronzée reprit sa douceur. - ---Marchez près de moi, madame Marie, et n'ayez pas peur... Voici la rue -que je cherche. - -La rue?... Même pas une ruelle, un passage, une fente, large de deux -mètres à peine, dans un colossal pâté de vieux palais, si vieux qu'ils -se souviennent de la reine Jeanne! Ils montent comme des falaises, et -le ciel, tout en haut, n'est qu'une bande d'un gris terne ou d'un bleu -brutal, selon les jours, et le soleil n'est qu'un haillon d'or, jeté -obliquement du toit aux derniers étages. Les murs décrépits, lézardés -par les tremblements de terre, ressemblent à des figures sinistres -qui auraient reçu le _sfregio_. Des poutres énormes servent d'étais -et diminuent l'espace libre... Des cordes, tendues d'une fenêtre à -l'autre, superposent l'ignoble pavoisement des chemises, des langes -souillés, des camisoles rapiécées de cotonnades diverses. Plus bas, -dans le clair-obscur éternel, bâillent des cavernes noires, des trous -d'ombre, où les lampes rougeâtres agonisent devant l'image d'une Vierge -ou d'un saint. - -Marie, effarée, relevait sa robe et posait ses pieds hésitants sur -le sol putride couvert d'une épaisse couche d'ordures. Elle évitait -les femmes assises devant les _bassi_ ténébreux où grouillaient des -larves blêmes. Les ménagères au sein flasque, enceintes ou nourrices, -faisaient cercle autour du fourneau familial. Elles épluchaient des -légumes, vidaient des poissons, et laissaient choir entre leurs pieds -nus les pelures et les entrailles sanglantes, qui allaient pourrir -sur place. Une vieille à figure sibylline semblait prophétiser, avec -des gestes de théâtre. Une adolescente anémique chantait, tandis que -la coiffeuse épouillait gravement ses abonnées à un sou par semaine. -Et quelquefois des gens passaient, béquillards ou manchots, rongés de -maladies étranges, horribles avec leur face sans nez ou sans yeux. - -Marie balbutia: - ---C'est l'enfer! - ---C'est l'envers du pays bleu... Voyez ce que la misère séculaire a -fait de la belle race demi-grecque... Pourtant, ces malheureux ne sont -pas hostiles; ils ne sont pas envieux; ils ne sont même pas tristes. -Le goût de la joie est si fort dans ces âmes simples, dans ces corps -qui devraient être usés et qui résistent... Oh! prenez garde!... Allez -tout droit et regardez devant vous!...--Il prit le bras de Marie et -l'entraîna, pour dépasser une douzaine d'enfants installés le long -des murs...--On dirait un club, tant ils sont sérieux!... Allez vite, -madame!... - -Le mouchoir parfumé n'était pas inutile... Plus loin, à l'angle d'une -autre ruelle, un marchand disposait, sur une table dégoûtante, des -fruits de rebut: cerises, citrons doux, mandarines, nèfles du Japon. -Un autre faisait frire des beignets, et l'odeur de l'huile chaude se -mêlait au souffle empesté des taudis et du ruisseau. - -Salvatore interrogea le marchand. - ---Donna Peppina Cocumella? s'écria l'homme. Eh! c'est elle-même qui -parle au revendeur de ferraille... Je vais l'appeler... Oï!... oï!... -donna Peppi!... Venez!... Son Excellence vous demande!... - -Les gamins en chemise, les bébés tout nus, qui touchaient du doigt la -robe de Marie et se sauvaient comme des rats, reprirent en chœur: - ---Donna Peppi!... Donna Peppi! - -Une grosse femme pâle, coiffée d'un fichu d'indienne, accourut. Elle -brandissait une cafetière de cuivre sans fond. - ---Excellence!... Quelle faveur!... Et votre jolie femme!... Vous -êtes venus me chercher ici, moi, infortunée!... Arrière, enfants! -Puissiez-vous mourir assassinés!... N'approchez pas! Nous sommes ici -des gens convenables... Je ne savais pas que Son Excellence avait une -si belle épouse... - ---Madame est une amie, donna Peppi, et elle ne vous comprend pas. Elle -est Française. - ---De Paris!... O Madone!... - -Les autres femmes du _vicolo_, attirées par le grand événement, -répétaient: - ---Paris!... Paris!... - -Marie, affreusement gênée, se contraignait à sourire. - -Cependant, donna Peppina Cocumella racontait abondamment l'histoire de -sa fille, séduite par cette canaille de Rafaele, et blessée par lui... -Elle n'avait rien dit au commissaire, Nannina! C'était une fille de -cœur, capable de tuer son homme, mais non pas de le livrer... Quant à -Ciccio... il était quelque part, du côté des Granili, pour affaires... -Mais demain, sûrement, Son Excellence le trouverait à l'osteria du -Capucin... - ---Merci à vous, donna Peppi!... - -Le sculpteur mit une pièce dans la main de la bonne femme, tandis que -la marmaille assemblée criait: - ---Un sou, Excellence!... Un sou!... Je meurs de faim, Excellence!... -Pour le macaroni, monsieur!... Vous êtes bon!... Vous avez une belle -femme!... Un sou, don Tore!... Mon père est à l'hospice... Ma mère est -morte en accouchant!... - ---Au diable! répondait Salvatore qui connaissait les litanies de sainte -Mendicité... - -Donna Peppina, à coups de cafetière, le délivra. - ---Vous n'avez pas honte, bâtards, enfants de prêtre?... - -Salvatore et Marie, engagés dans le dédale infect des ruelles, -aperçurent enfin le campanile sombre et baroque, la petite coupole en -céramique jaune du Carmine. - -Devant eux la place du Marché s'étendit, désolée, défoncée, souillée -d'immondices, avec des pavés de lave grise en tas, des parapluies verts -ou rouges fichés dans le sol, abritant quelques marchands de fruits, -de chiffons ou de ferraille. Les deux obélisques commémoratifs de la -grande peste piquaient ce long espace presque vide où tient toute la -tragique histoire de Naples, entre des maisons lépreuses, une église et -une prison. Là, Conradin fut décapité. Là, Masaniello souleva la plèbe -en émeute. - -Elle était sinistre, cette place, et laide sous le ciel où roulaient -des volutes de vapeurs obscures et chaudes comme des exhalaisons d'un -volcan. On sentait derrière ses maisons affreuses d'autres maisons plus -affreuses, et d'autres encore, à peine séparées par les puits obscurs -des _vicoli_, tout un entassement de pierres fétides et d'humanité -animale. C'était vraiment un cercle de l'enfer, le royaume de la -Misère, reine affamée, squelette en haillons, qui trône dans une âcre -odeur de pourriture et d'ammoniaque... - -L'envers de Naples, l'envers du pays bleu! - -Mais les nuages pâlissent, et, dans la vapeur plombée devenue -blanchâtre, un rayon glisse comme une épée qui agrandit le trou bleu... -Le soleil s'efforce. Il triomphe. Un phare splendide s'allume au sommet -du Carmine. Les vitres sales sont des brasiers ou des miroirs; la -poussière est un or vaporeux qui monte; les ternes guenilles suspendues -changent de couleur. Des blancs purs, des verts bizarres, des rouges -magnifiques, des bleus fanés et doux palpitent, et, dans le plus infâme -des vicoli, une voix de femme se met à chanter, joyeuse et rauque... - - -Le lendemain fut une journée à surprises. Marie reçut une nouvelle -lettre d'Angelo. Des phrases italiennes, fleuries de superlatifs et de -points d'exclamations, ornaient le texte français, comme des festons -et des guirlandes. Et le sens de ces phrases était si transparent -que Marie, stupéfaite, laissa tomber sur ses genoux la lettre et -l'enveloppe toute pleine de narcisses effeuillés... - -Mais non!... elle se trompait!... Elle voulait s'être trompée... -Elle interprétait faussement ces expressions trop tendres où elle -retrouvait l'habituelle emphase italienne... Un homme qu'une femme -n'a jamais encouragé, d'aucune manière, qui n'a aucun espoir d'être -accueilli ou même écouté, ne risque pas un refus, surtout quand cet -homme est séduisant, qu'il a le goût, l'habitude et la faveur des -femmes... Angelo ne manquait pas d'expérience. Il ne pouvait confondre -la cordialité d'une amie avec le manège d'une coquette... - -Mais il ne se rendait pas compte, très exactement, du sens qu'une -étrangère peut donner à certaines attitudes et à certaines paroles. -Il «mettait des dièzes» comme Santaspina. Lorsqu'il s'enhardissait -trop et qu'un froid passait entre Marie et lui comme un petit souffle -du nord, il esquivait la «gaffe» imminente... «Excusez, madame Marie! -j'ai dit quelque sottise? C'est que je l'ai dite avec mon cœur, et mon -cœur italien ne sait pas encore sentir à la française... Mes sentiments -comme mes paroles ont l'accent de mon pays que vous trouvez encore un -peu ridicule... Moi, je ne songe pas au ridicule! Je ne suis pas un -Français...» Le ton était si franc, le regard si candide, le geste de -la main posée sur le cœur était si comique et si gentil, que Marie -était désarmée... - -Elle pensait aussi qu'Angelo n'était pas «du monde» quoiqu'il parlât -beaucoup des barons Atranelli. Petit bourgeois de Naples, un peu -bohème, un peu rapin, et, à vrai dire, point du tout «élevé», il -confondait la galanterie et la politesse... Tant de Français, surtout -dans le Midi, font la même confusion! A toute femme, il eût servi -le même régal de douceurs. Il disait: «Vous êtes belle... Vous êtes -divine... Je rêve de vous nuit et jour!...» comme il eût dit: «Charmé -de vous connaître, madame!...» Et ses regards brûlants, ses soupirs, -ses allusions à une tristesse qui l'accablait, à un secret enfermé -dans son âme, à la mort qu'il eût volontiers soufferte pour assurer -la félicité de certaine personne véritablement angélique, tout ce -galimatias, toute cette camelote sentimentale, ce n'était pas le désir, -ce n'était pas l'amour!... C'était une mode locale, un «produit du -pays», comme les chansons, le _sanguinaccio_, le corail teint et la -lave travaillée!... - -Pourtant, s'il se croyait épris, quelle complication et quel embarras! -Marie imagina les manœuvres séductrices, l'aveu à grand fracas, et -elle résolut d'empêcher à tout prix des scènes délicates et pénibles. -L'essentiel, c'est que l'homme n'ait pas prononcé les mots décisifs. -Quand il s'en est tenu aux allusions, il peut supposer que la femme -n'a pas compris, et l'amour-propre est sauf,--l'ombrageux amour-propre -masculin, plus sensible et vivace que l'amour même. - -«Au besoin, pensa Marie, je ferai intervenir Salvatore, discrètement...» - -L'après-midi, elle prit le tramway du Pausilippe pour se rendre à -l'atelier. Trois ou quatre fois, elle avait travaillé chez Salvatore, -et elle lui avait laissé quelques-unes de ses miniatures ébauchées, et -tout son petit matériel de peintre... Dans le tramway presque vide, -un monsieur aux sourcils charbonneux, au teint de caroube, la regarda -comme pour l'hypnotiser... Gênée, elle ouvrit le _Mattino_. Alors, le -monsieur vint s'asseoir près d'elle... Il lui demanda: - ---Madame est Française?... - -Marie ne répondit pas. - ---Américaine?... Oui, Américaine!... Ces cheveux blonds, quelle belle -chose!... J'aime toutes les blondes... Et madame est mariée?... Non? -Oui... Toute seule à Naples?... Elle habite loin d'ici?... - -Marie s'obstinait dans son silence... Deux petits soldats, un prêtre -crasseux et une blanchisseuse suivaient avec un vif intérêt le manège -du monsieur, et le contrôleur, bon enfant, s'efforçait de ne pas gêner -ces manœuvres d'approche. - -Le monsieur se présenta: Antonio Pellegrino, avocat... âme tendre et -passionnée... seul dans la vie... - -Marie se leva. - -Le monsieur se leva aussi. - -«Permettez que je vous aide à descendre...» - -Déjà, elle avait sauté sur la route, et elle était dans le jardin de -Salvatore. L'avocat trop galant l'avait suivie. Il lui envoya des -baisers, à travers la grille, puis il se mit à courir pour rattraper le -tramway. - -Marie crut divertir Salvatore en lui racontant cette aventure, -mais il entra dans une grande colère... Il parlait de rejoindre le -tramway, de descendre l'individu, de le gifler, de le bâtonner, de le -provoquer. Il criait: «_Porco! vigliacco!_...» Puis sa fureur changea -d'objet... Il fit mille reproches à Marie. Pourquoi s'en allait-elle, -seule, dans Naples, au lieu de se faire accompagner par un ami sûr et -dévoué? Et, tout à coup, il commença une série de réflexions vagues -et générales sur le danger d'être jolie et jeune, et seule dans un -pays où les hommes ne pensent qu'à l'amour--même les vieillards, même -les disgraciés, même ceux qui font profession de philosophie et de -renoncement!... Et il en vint à plaindre les malheureux qui adoraient -Marie, sans aucune chance de réciprocité... - ---Quels malheureux? - ---Vous le savez bien... Tant de passions que vos yeux ont faites... en -France... et même à Naples!... - -Elle riait, mais il ajouta tristement: - ---On ne peut vous connaître sans vous aimer... mais on peut être assez -humble ou assez fier pour ne rien dire... Il y a peut-être un homme -qui vous aime, qui vous porte «écrite et scellée» dans son cœur et qui -se donnerait à vous tout entier sans demander même l'ongle de votre -petit doigt pour le baiser... Et il y en a un autre, peut-être, plus -séduisant et plus heureux... - -Il s'interrompit: - ---Eh! qui frappe encore?... - -En maugréant, il ouvrit. C'était Angelo!... - -C'était Angelo, vêtu de gris clair, coiffé d'un simili panama tout -neuf, l'œillet à la boutonnière, les joues bien rasées! Il embrassa -son frère et se jeta presque aux pieds de Marie... Il délirait de -bonheur... Libre!... pour deux jours, il était libre!... M. Wallers lui -avait octroyé un congé! - ---Papa vous a laissé partir? Quelle histoire lui avez-vous contée? - ---Je n'ai pas conté d'histoires à monsieur Wallers... Je lui ai dit la -vérité... Je dis toujours la vérité... C'est pour une affaire grave... -une affaire de famille... monsieur Wallers, qui est si bon, qui m'aime -comme son enfant, m'a dit: «Prenez deux jours. Vous reviendrez avec ma -fille...» Et me voilà! - -Marie flaira le mensonge joyeux, la combinaison galante... Elle -répondit un peu sèchement qu'elle avait résolu de rentrer à Pompéi le -soir même... - -Angelo devint tout à fait extravagant... Il déclara que madame Marie -offensait tous les di Toma en refusant leur modeste hospitalité, -qu'elle hésiterait avant de percer trois cœurs nobles, trois cœurs -dévoués, qui battaient pour elle!... Donna Carmela serait malade de -chagrin, pauvre femme!... Et Salvatore, lui aussi, s'abîmerait dans sa -douleur... Quant à Angelo, il ne pourrait supporter le mépris d'une -personne si chère à tant de titres... - ---N'est-ce pas, Tore?... Parle, Tore, dis quelque chose! - -Le sculpteur considérait son frère et Marie d'un air étrange. - -Marie, agacée par l'insistance et l'emphase d'Angelo, prit son carton -et sa boîte à couleurs et répéta qu'elle était obligée de partir. - -Angelo regarda son frère et Salvatore comprit que les phrases et les -grands gestes étaient l'expression caricaturale d'un vrai chagrin, -d'un gros chagrin... Alors, il pria Marie à son tour. - ---Puisque votre père ne vous attend pas, restez deux jours encore... ou -même un seul jour... Faites cette grâce à ma mère et non pas à nous... - -Et comme il la sentait ébranlée, il ajouta: - ---Nous serons très occupés, tous deux. Maman surtout profitera de votre -présence. - ---Soit! Je partirai demain à quatre heures, dit Marie. - -Elle regretta aussitôt sa faiblesse. - ---Faites-moi chercher une voiture, voulez-vous? Je désire rentrer à -Naples et je redoute le tramway... La galanterie napolitaine est un peu -gênante et il me déplaît fort, je vous assure, qu'on me fasse la cour -malgré moi. - - -Angelo avait-il compris la leçon? Il fut extrêmement cérémonieux -pendant le dîner et s'éclipsa bien avant le dessert avec Salvatore... -Donna Carmela essaya vainement de les retenir. - ---Mais où vont-ils?... Que font-ils?... Mon Angiolino a une figure -triste comme un vendredi saint!... Peut-être qu'il souffre à cause -d'une femme, mon cher fils, mon cœur!... - -Une anxiété touchante crispait son beau visage de Junon -polychrome--marbre blanc pour la figure, marbre noir pour les -cheveux--et elle semblait attendre de Marie une indication ou une -confidence... - ---C'est une âme, mon Angiolino, c'est un feu!... Il n'avait pas sept -ans, il faisait «à l'amour» avec sa cousine Grazia qui était déjà -grande... Il disait: «Je suis le mari de Grazia... Je veux coucher -dans son lit...» Et, une nuit, il est allé dans le lit de Grazia... -Quelle scène pour l'en sortir!... Nous avons tant ri!... Madone!... Et -son pauvre père disait: «Il aimera les femmes, mais elles lui rendront -amour pour amour.» C'était le plus magnifique enfant de Naples!... - -Marie répondit à cette explosion d'orgueil maternel en vantant le génie -de Salvatore. - -Donna Carmela leva ses belles mains vers le ciel. - ---Jésus, son Seigneur et son patron, le bénisse, pauvre malheureux!... -Il aurait dû ressembler à son père... car il a tant de cœur, mon Tore, -un cœur si clair, un cœur si doux, qu'il mériterait la plus parfaite -des femmes. Hélas! il est infirme, pour mes péchés!... Il a honte de sa -personne, lui, un artiste, créateur de corps sans défauts... - ---Je ne trouve pas Salvatore déplaisant, dit Marie. Pourquoi ne -serait-il pas aimé? - ---Merci à vous, belle chère fille, pour ces paroles... Mon Tore! S'il -vous entendait!... Il vous veut tant de bien! Vous êtes «le noir de ses -yeux...» Et qui ne vous aimerait, petite tête d'or, petit ange? - -Marie songeait: - -«Cette famille di Toma est singulière!... Ils ne pensent qu'à l'amour, -et voilà donna Carmela, une honnête créature, pieuse et même dévote, -qui semble m'offrir un de ses fils, au choix...» - - - - -XII - - -_Isabelle à Marie._ - - 5 avril. - - Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour - Chicago et il refuse de m'emmener avec lui. D'autre part, je refuse - absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma - tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles... - Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes et - mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je la - soupçonne d'avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce qu'un - ami de Frédéric, un jeune architecte français--et digne d'être - Munichois!--avait pris l'habitude de venir, à mon jour, causer, - bien innocemment, d'art et de littérature, parce qu'il m'envoyait - des revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s'est - hérissée! Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de - Matys, que j'étais le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale - de Courtrai! Frédéric n'est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et - ma froideur le rassurent, et, d'ailleurs, il est persuadé qu'un - homme tel que lui ne peut être trompé ni en affaires ni en amour... - Mais il approuve, en bloc, tout ce que dit, tout ce que fait sa - mère, depuis les théories éducatives jusqu'à la façon de tourner la - salade... Je t'épargne le détail de la scène conjugale qui suivit - l'intervention de la douairière... Cette fois, je me révoltai. Je - parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d'y rester... - - --J'irai vous chercher. - - --Je refuserai de vous suivre. - - --La loi est pour moi. - - --Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu'à - divorcer. - - Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs. - - --Jamais on n'a divorcé dans la famille Van Coppenolle... - - --Tout arrive. - - --Votre cousine Marie... - - --Nous ne sommes pas faites du même bois... Et plût à Dieu que - j'eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de - ses vices que de vos vertus... D'abord, si l'on me pousse à bout, - je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J'entrerai au - théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!... - - Je parlais, je criais, je pleurais, et l'horrible salon bleu - tremblait, des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes, - baissa les stores... «Êtes-vous folle! si l'on vous voyait!...» Il - était blême et je crus qu'il allait me battre... Mais, hélas! il se - contint... Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de - s'évanouir. Je la laissai aux soins de son fils et je montai dans - ma chambre. - - Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara - que sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je - répondis que j'étais chez moi et que je refusais, moi, de garder - madame Van Coppenolle. - - --Jamais ma mère ne quittera cette maison qu'elle gouverne pour le - bien de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage, - d'élever vos enfants... - - --Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C'est - mon droit. La loi que vous invoquez m'oblige à vous suivre et vous - oblige à me recevoir! - - Frédéric n'avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté, - mais il se reprit tout de suite. - - --Je ne ferai pas un voyage d'agrément, ma chère amie... (Il se - radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup... - Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques - semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre - cousine? Ils auraient soin de vous et vous n'en recevriez que de - bons conseils et de bons exemples... - - Je n'en croyais pas mes oreilles... - - --C'est sérieux? - - --Très sérieux!... - - Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de - joie... - - --Oh! Didi! que tu es gentil! - - J'appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre - mariage, et j'allais me jeter à son cou--fallait-il que je fusse - folle!--quand il déclara, sèchement: - - --Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!... - Mais ne me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la - paix, pour n'être pas troublé par l'écho de vos querelles avec ma - mère... Vous partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes. - Bonsoir... - - Il s'en alla et je me trouvai fort allégée de reconnaissance, mais - si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit... - - O Marie! j'aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui - embaume tes lettres à Claude,--car, méchante, tu ne m'écris guère - et je n'ai de tes nouvelles que par notre ami d'Arras!--Je verrai - tous ces gens que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon - polychrome», les savants allemands et le bel Angelo qui doit être - un peu amoureux de toi, chère dévote, parce que tu es charmante, - parce que tu es vertueuse, parce que tu ne l'aimes pas, parce que, - peut-être, un autre... Mais non, ne rougis pas, ne t'offense pas, - chérie! Je respecte tes secrets... Je ne suppose rien... Claude, - qui ne venait jamais à Courtrai, vient quelquefois, le dimanche, - pour parler, pour m'entendre parler de toi. Il m'aime un peu, parce - que je t'aime... Et il est triste, triste... - - Je m'arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je - passerai quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de - voyageuse... - - Tendres baisers. - - ISABELLE. - - -_Frédéric Van Coppenolle à Guillaume Wallers._ - - Courtrai, 5 avril. - - Mon cher oncle, - - Pouvez-vous recevoir ma femme, de la mi-avril jusque vers la fin - de juin? Vous rendriez un grand service à Isabelle, à ma mère - et à moi-même. De graves intérêts m'appellent en Amérique. J'ai - besoin de n'être pas troublé et tourmenté par de sottes querelles - domestiques et familiales. Isabelle méconnaît les hautes vertus - de ma mère qui est à bout de patience. Il m'est impossible de - les laisser seules tête à tête pour deux mois, et, d'autre part, - j'ai résolu que mes enfants resteraient avec leur aïeule. Vous - approuverez certainement ma résolution. - - Bien souvent, vous avez accueilli ma femme chez vous, contre - mon gré. Vous ne refuserez pas de l'accueillir encore, avec mon - assentiment. J'ai parfois regretté votre trop grande indulgence - pour les caprices et les défauts de votre nièce, mais je reconnais - que vous seul, et Marie, pouvez exercer une influence salutaire sur - cette Parisienne écervelée. Même à Courtrai, dans notre sage petit - monde flamand, elle affecte des allures de mondaine; elle cherche - à plaire; elle oublie qu'une mère de famille ne doit plus compter - parmi les femmes que l'on courtise... Ramenez-la, mon cher oncle, à - une conception plus juste des devoirs féminins. Elle vous respecte - et vous aime et elle est, au fond, plus légère que méchante, et - plus bornée que véritablement immorale. Je ne lui reproche pas la - médiocrité de ses goûts, car j'ai horreur des intellectuelles, mais - les êtres inintelligents doivent, au moins, quelque docilité aux - êtres qui leur sont supérieurs. La hiérarchie est nécessaire dans - la famille, comme dans la société. - - Recevez, mon cher oncle, l'assurance de ma gratitude et de mes - sentiments dévoués. - - FRÉDÉRIC VAN COPPENOLLE. - - -_Claude à Marie._ - - Arras, 8 avril. - - Marie aimée, la simplicité même de votre franchise rassure mon cœur - ombrageux, un peu ému, cependant, par vos confidences... Je suis - de votre avis. M. Angelo est un peu «jeune»--à moins qu'il ne soit - très expérimenté et très malin. Vous ne l'avez pas encouragé; vous - le découragerez, s'il est nécessaire, par votre attitude ou même - par l'expression très nette de votre mécontentement. S'il est - fin, il sentira la partie perdue; s'il persiste, vous le traiterez - comme un sot ou comme un insolent. De toutes façons, vous devez - en être débarrassée. Je ne crains pas ce rival un peu grotesque, - malgré sa beauté. Cette espèce-là n'est pas dangereuse pour une - femme de votre caractère, et je redouterais plutôt Salvatore, - s'il n'était affreux,--car il est affreux, n'est-ce pas, il est - horrible? J'ai besoin de croire qu'il est horrible afin de ne pas - le haïr éperdument!...--Vous déclarez que c'est une «âme noble» et - un «grand artiste»... Tant mieux pour lui si ses mérites justifient - votre admiration. Mais, Angelo!... C'est un fantoche, mon amie! - C'est un polichinelle, avec un profil grec et sans bosses. On n'est - pas jaloux d'un pantin. L'histoire des lettres et de l'arrivée - imprévue qui m'avait contrarié me semble tout à fait comique... - Pourtant, vous n'auriez pas dû céder aux prières de cette famille - accapareuse, et je m'explique mal la faiblesse qui vous a fait - rester à Naples un jour de plus... Je m'étonne aussi que l'absence - de confort, et la promiscuité forcée avec trop de personnes, ne - vous aient pas dégoûtée encore de Pompéi. Le printemps, dites-vous, - est plus chaud qu'un été de France, et les ruines, sous le soleil, - ont une température de four... Ne restez pas plus longtemps dans - cet endroit pittoresque, poétique et malsain. Madame di Toma vous - a offert de passer quelques semaines dans la montagne, à Ravello, - je crois? N'hésitez pas. Partez pour Ravello. Le fantoche, retenu - par votre père, vous laissera enfin tranquille, et je vous permets, - à l'extrême rigueur, la compagnie de Salvatore... Vous voyez que je - suis bien raisonnable et point jaloux. Êtes-vous contente?... - - - Même jour. - - ... J'apprends à l'instant, mon amie, par un billet d'Isabelle, - qu'elle sera bientôt près de vous!... Je ne puis me défendre d'un - regret poignant, et il me faut toute ma raison, tout mon courage, - pour ne pas sauter dans le train qui va passer ce soir... le même - train qui vous emporta... Ah! que je suis malheureux et que je me - sens vous aimer, et que je vous sens lointaine, Marie, petite Marie! - - Vous ne comprenez donc pas que je souffre de cette séparation - voulue par vous, et par vous si allègrement supportée! Vous ne - comprenez donc pas que je m'affole à comprimer ma passion, à lui - opposer je ne sais quels obstacles créés et maintenus par vos - préjugés--je lâche le mot, tant pis!--Si vous m'aimiez, comme ces - préjugés tomberaient vite!... Mais vous ne m'aimez pas... Vous - n'êtes pas une vraie femme, vous... - - Pardon, Marie! je viens d'écrire des phrases qui vous indigneront. - Je ne veux pas les supprimer. Ce serait une sorte de mensonge... - J'ai subi une crise douloureuse... Devinez, si vous pouvez, et - pardonnez-moi... - - Je vous adore, hélas! et vous m'aimez bien. Chacun de nous donne - à l'autre tout ce qu'il peut donner. La part n'est pas égale. Ce - n'est pas votre faute... - - Je prie votre cousine de s'arrêter ici entre deux trains. Je veux - la saluer au passage... Nous sommes devenus très bons amis. Mais, - que vous importe?... Vous n'êtes pas jalouse, parce que vous êtes - trop sûre de moi. - - Je baise vos mains. - - CLAUDE. - - - - -XIII - - -Depuis son retour de Naples, Marie Laubespin délaissait Pompéi. On -ne la rencontrait plus, blanche au soleil, dans les ruelles; elle -ne s'asseyait plus dans la bicoque où Gramegna modelait des temples -romains. Elle ne cueillait plus, avec M. Spaniello, les violettes -d'Holconius et les roses du Centenaire. M. Wallers, interrogé, -répondait: - ---Ma fille reconstitue une miniature de missel, c'est une tâche -difficile; Marie a besoin de solitude et d'assiduité... Mais, quand -arrivera ma nièce Van Coppenolle, elle fermera sa boîte à couleurs, et -Pompéi la reprendra toute... - -A l'auberge, chacun respectait ce travail de Marie. M. Hoffbauer -félicitait la jeune femme de sa piété archéologique et réclamait -des indications précises sur l'origine, l'époque, l'état du missel -flamand. L'abbé Masini demandait un calque, un petit dessin, avec la -signature de la copiste. Seul, Angelo demeurait morne et courroucé. -Il avait accablé Marie en assez de lettres qui étaient restées sans -réponse et il comprenait bien que madame Laubespin évitait les -explications. Après le déjeuner, elle affectait de prendre le bras de -Wallers, pour une brève promenade sous les eucalyptus. Le soir, elle ne -quittait pas l'exèdre où siégeait la petite Académie cosmopolite des -savants. L'après-midi, elle s'enfermait, et le triste Angelo soupirait -et jurait, seul, dans quelque jardin à statues et à rocailles. - -Parfois, quelqu'un proposait une excursion intéressante; Marie -disait toujours: «Pas maintenant... Quand Isabelle viendra...» Et -tous les petits plaisirs étaient ainsi reculés, subordonnés à cette -venue prochaine de madame Van Coppenolle dont Marie vantait la -beauté, l'aimable caractère, l'humeur enjouée. Elle prenait Angelo à -témoin: «Vous connaissez ma cousine... N'est-elle pas une magnifique -personne?... Avouez que vous fûtes ébloui, en la voyant...» Angelo -répondait tout haut: «Oui... oui... magnifique... élégante... -sympathique...» Et, tout bas, il grognait: «Votre cousine peut venir... -Je ne perdrais pas le sommeil pour elle, si je ne l'avais déjà -perdu...» - -Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en -pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée -par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et -rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de -loupes, de vernis, de poudre d'or en flacons, étalés un peu partout. -Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles -linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la -vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien. - -Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait: -«Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à -Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe, -mettait une blouse de toile et s'asseyait... Quand elle avait posé -quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l'eau trouble du verre; -le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l'œil amusé -par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée -d'une rose, par la marche d'un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe -barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures -découpaient le ciel d'un bleu épais où voguaient les galères argentées -des nuages, et par l'autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux, -l'odeur des grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée par -le parfum des jeunes fleurs d'orangers. Sur la maison, autour de la -maison, tout était lumière, flamme et silence... - -Marie bâillait, s'étirait, dans un voluptueux ennui. Le poids de ses -cheveux l'irritait. Elle arrachait les épingles, laissait couler les -longues tresses. Puis elle reprenait son pinceau, qu'elle replaçait -dans le verre, et qu'elle oubliait encore. Elle finissait par s'étendre -dans le fauteuil ou sur son lit. - -«Je suis souffrante... J'ai trop chaud... Le climat de ce pays est -éprouvant...» - -Lassitude de l'effort avant l'effort! N'est-ce pas tout simplement la -paresse? Ce vice était si peu familier à Marie Laubespin qu'elle le -prenait pour une maladie! - -«Qu'ai-je donc? se disait-elle... Tout le monde me trouve changée, et -je sens bien une espèce de déséquilibre... C'est la faute du pays, de -la saison, de Claude qui m'écrit des lettres jalouses, et de tous ces -gens qui me tourmentent avec leur manie d'amour... Je n'ose plus sortir -avec Angelo, ni causer, ni rire avec lui. Je pense à ce qu'il doit -penser et à ce que je penserais, moi, s'il était Claude, et non pas -un fantoche napolitain... C'est une hantise gênante, malsaine... Dès -qu'Isabelle arrivera, je préparerai notre exode à Ravello... Claude -sera content... Angelo sera fâché... Qui sait?... Il est peut-être -moins amoureux qu'il ne croit... Oh! que tout cela me fatigue!...» - -Parfois elle s'imaginait, très sincèrement, qu'elle était malade, parce -qu'elle avait perdu le goût du travail, parce qu'elle était curieuse -de petites sensualités innocentes... La saveur des fraises, le parfum -des roses, la caresse de l'air tiède sur ses bras nus éveillaient en -elle une sensibilité nerveuse qu'elle ne connaissait pas... Ses nuits, -éclairées et frissonnantes de songes, la laissaient sans énergie pour -le lever matinal. - -A cette heure blanche où le sommeil, amant aérien, s'attarde et -palpite sur le corps qu'il possède, Marie se laissait engourdir par -une langueur inconnue. Elle était comme abandonnée au courant d'un -fleuve de lait, dans un brouillard blanc, dans un silence de limbes. -Des formes confuses flottaient, images de ses désirs incertains, et se -précisaient en figures délicieuses qui avaient beaucoup de Claude et -un peu, très peu, d'Angelo... Et le passé, le mariage, la maternité, -le demi-veuvage, la réclusion volontaire, s'anéantissaient dans la -mémoire troublée de Marie... Éveillée tout à fait par la lumière, elle -ouvrait sur le monde les yeux clairs d'une adolescente à qui l'avenir -appartient... - -Elle faisait sa prière, mais, au lieu de méditer sur ses fautes, -elle remerciait Dieu de la beauté du jour; elle l'abordait comme une -enfant familière qui ne soupçonne pas le mal. Son mysticisme, ses -peurs excessives, ses scrupules paralysants, son austérité gourmée, se -transformaient en un sentiment de gratitude joyeuse. Marie ne croyait -pas son âme en péril; confiante en la promesse de madame Vervins, elle -était sûre d'aimer Claude chastement, sous le regard des anges... Rien -ne lui révélait la présence du démon, et si elle l'avait pu voir, de -ses yeux, elle ne l'aurait pas reconnu, parce que le démon, à Pompéi, -n'est qu'un petit faune... - -Ainsi, le sourd travail de l'éclosion troublait la chrysalide -féminine. La sève d'une seconde puberté gonflait les veines de Marie, -la fatiguait parfois de ces migraines légères, de ces brusques -palpitations qui marquent les jours orageux du printemps des jeunes -filles... - - -Un jour, lasse de n'avoir point travaillé, elle éprouva la nostalgie -de cette Pompéi voisine qu'elle fuyait pour n'y pas rencontrer Angelo. -Elle s'avoua qu'il y avait, dans cette abstention, un peu de lâcheté -et beaucoup d'enfantillage... Angelo pouvait croire que Marie le -redoutait, par faiblesse! «Tant pis! je lui parlerai, s'il m'aborde, -d'un ton aisé et naturel. S'il risque un aveu, je l'arrêterai tout -court, et il ne recommencera plus.» - - -Elle alla d'abord chez M. Spaniello. Il était absent. Un gardien -l'avertit que M. di Toma dessinait la basilique et que M. Wallers -devait être sur la voie des Tombeaux, au delà de la porte d'Herculanum. -Il fallait donc, pour le joindre, traverser Pompéi tout entière, du -sud au nord, dans sa dimension la plus grande... Marie remonta la rue -de Stabies, où circulaient quelques Anglais avec leur guides, prit à -gauche la rue de Nola, et gagna la Voie Consulaire qui se prolonge hors -de la ville et devient la Voie des Tombeaux. - -Elle aimait ce coin de Pompéi, qui ressemble à la via Appia comme -la mélancolie ressemble à la douleur, comme la plainte d'Horace à -Postumus et son regret des années qui coulent, ressemblent aux grands -vers désolés de Lucrèce. Point de sublime, mais de la gravité, une -élégance austère et délicate, une composition riche en détails exquis -et simplifiée par le plus grand des artistes: le temps. Le paysage -funèbre tient tout entier dans l'axe de la porte triomphale: c'est une -route droite, aux dalles houleuses, entre deux rangées de tombes qui -la dominent... Ici un banc de marbre en hémicycle; là-bas une exèdre -couverte; des cippes penchés, des colonnes rompues; les fuseaux noirs -des cyprès sur le bleu du ciel; au fond la campagne violette qui couvre -Herculanum ensevelie. - -Le soleil déclinait; les ombres plus longues annonçaient le soir; le -marbre pâle et le travertin gris des tombeaux s'ambraient doucement -dans la lumière. Marie regardait, sur les tombes aux froides -guirlandes, les noms féminins dont elle aimait la douceur liquide, la -sonorité assourdie... Et elle saluait au passage les Pompéiennes mortes -avant la catastrophe, celles qui avaient eu les honneurs funèbres, -les flûtes tibicines, les chants des pleureuses, le bûcher rituel, -les libations, celles dont la cendre toute pure emplissait les belles -urnes d'albâtre oriental ou de verre bleu... Mamia, prêtresse publique, -possédait, derrière un banc de marbre, une tombe offerte par les -décurions... Nivoleia Tyché régnait sur un palais à plusieurs chambres. -Son buste en demi-relief ornait toujours un côté du sarcophage dédié -à ses affranchis. Mais, entre tous ces fantômes, Marie préférait -Servilia, dont les mânes légers voltigent peut-être sur la tombe de -l'époux qu'elle appelle tendrement «l'ami de son âme». - -Elle alla jusqu'à la maison de Diomède, jusqu'au cimetière samnite -où Mr Spaniello lui avait montré quinze squelettes affleurant le sol, -sous les châssis vitrés qui les protègent. Elle ne voulut pas les -regarder, ce soir-là. Ils représentent la mort telle qu'Holbein et -Dürer l'ont vue, danseuse décharnée, conductrice des rondes macabres... -Marie souhaita qu'on les recouvrît de terre, car la mort, à Pompéi, -n'est pas ricanante et grimaçante; c'est un génie voilé comme Isis, -ailé comme l'Amour, couronné d'ache et d'asphodèles comme son frère le -Sommeil. Il disperse, dans le feu subtil, la forme humaine, préservée -de la corruption, il ignore l'appareil hideux des cercueils et des -fosses, les linceuls, les vers, la pourriture. Il ne présente pas aux -philosophes en mal de méditation ces images répugnantes. Une torche -éteinte, un sablier renversé, un vaisseau voguant vers le port, une -poignée de cendres dans un beau vase, suffisent au stoïcien comme au -voluptueux pour sentir toute la vanité ou toute la douceur de la vie. - -Marie était bien loin de cette sagesse païenne qui se résigne au néant -et se satisfait de cueillir le jour, mais, pour la première fois, les -symboles funèbres ne lui parlaient pas le langage de la mysticité. -L'idéal chrétien lui avait façonné une âme inquiète qui s'obstinait -à dépasser les réalités sensibles, à chercher hors de la vie les -raisons de vivre et qui ne concevait pas l'amour tout simple, sans -l'obsession de l'infini et de l'éternel. Maintenant, elle découvrait -l'idéal contraire, non pas grossièrement sensuel, mais tout pareil au -paysage, mesuré, délicat, mélancolique entre ses horizons voluptueux -qui semblent borner les douleurs et limiter les espérances. - -N'ayant trouvé personne, elle revint sans hâte vers Pompéi. Les dalles -meurtrissaient ses petits pieds à travers les semelles des souliers -minces. Elle souhaita se reposer un moment, et, gravissant quelques -marches taillées dans un mur de briques, elle s'assit dans l'herbe, sur -le talus qui domine la route. - -Un sépulcre en forme d'autel avançait à sa gauche et lui cachait la vue -de la ville et la porte d'Herculanum. A sa droite, un peu en arrière, -s'élevait comme un temple le grand tombeau de Diomède. Et devant elle, -sur l'autre talus de la route, les cyprès, noirs contre un ciel vert, -abritaient les tombes de Scaurus, de Servilia et de Tyché l'affranchie. - -Marie songeait à ces femmes, à la tendre Servilia, et sa pensée -revenait sur elle-même et sur Claude. Son âme ne s'élançait plus au -ciel chrétien, alourdie et retenue par le désir de persévérer longtemps -sur la terre. Elle comptait les années enfuies de sa jeunesse, et ses -doigts se crispaient tout à coup et s'attachaient nerveusement au sol. - -Il n'y avait en elle aucune révolte, aucun vœu de revanche sur la -destinée. Ses pensées roulaient plus vastes et plus vagues que la mer -sous un ciel de brume. Et elle entendait, au fond d'elle, la plainte de -l'instinct, monotone comme une mélopée d'enfant ou de sauvage, rythmée -comme un sanglot et confuse comme un soupir. - -Elle pensait à Claude, non plus comme tout à l'heure, avec une -complaisance attendrie. Elle voyait en lui la victime douloureuse du -sacrifice qu'elle avait commencé de faire, qu'elle ne croyait pas si -cruel, qu'elle redoutait d'achever... - -La douceur de vivre, hélas! Qui peut la goûter, s'il s'embarrasse d'un -haut idéal ou d'un grand devoir?... Marie, pourtant, l'avait entrevue, -approchée... Elle le regrettait déjà! - -Elle se sentit faible et triste devant un fardeau trop lourd. Et la -tête appuyée à l'autel funéraire, les paupières baissées, les mains -ouvertes comme pour une offrande, elle pleura. Alors deux mains timides -effleurèrent ses épaules; elle sentit quelqu'un agenouillé près d'elle, -qui faisait le geste de la saisir... Une voix murmura: - ---Madame Marie!... Marie!... - -Elle jeta un cri aigu et se trouva debout, d'un élan souple et rapide -qui déconcerta Angelo. - -Il restait, un genou dans l'herbe, gardant la main de Marie qu'il avait -prise. - ---Comment êtes-vous venu? Quelle peur vous m'avez faite! Mais -relevez-vous donc!... Si l'on vous voyait!... - -Elle essayait de rire. Angelo ne riait pas. Il regardait Marie d'un air -sombre et passionné. - ---J'étais dans la villa de Cicéron quand vous avez passé. De loin, je -vous ai suivie, et je n'osais pas vous rejoindre, parce que ma présence -malheureuse vous irrite... Mais je vous ai vue si triste, tout à -l'heure, que le courage m'est venu... Madame Marie, soyez bonne, soyez -généreuse! Écoutez-moi... - ---Je vous écouterai quand vous serez debout, dit Marie qui reprenait -son sang-froid. Nous pouvons causer en revenant à l'auberge et... - -Il s'écria: - ---Non!... Nous rencontrerons votre père, ou Spaniello, ou l'abbé -Masini. Je veux parler à vous seule, et ma place est à vos pieds, -humblement... Ma chère Madone, que vous ai-je fait?... Vous êtes si -froide, si dure pour moi! - ---Je suis toujours la même... C'est vous qui avez changé d'attitude et -de langage. Vos lettres... - ---Elles ne vous ont rien appris, mes lettres, rien du tout!... Vous -savez bien que je vous aime à la passion, que ma vie est à vous, à vous -mon âme, à vous mon sang... Je vous aime, madame Marie, je vous veux -tant de bien... - ---Ah! non!... non!... Si vous me parlez d'amour, je m'en irai... - -Il la retenait toujours. - ---Vous ne serez pas si cruelle? Est-ce que je vous offense?... Est-ce -que je ne suis pas respectueux?... Je vous aime, et il faut que vous -m'aimiez. Ce sera le bonheur de ma vie, et aussi de la vôtre, parce que -Dieu nous a faits pour cet amour et que c'est un péché de n'être pas -heureux quand on peut l'être. - ---Mais je ne vous aime pas, moi, monsieur Angelo. - ---Vous n'en savez rien... Vous êtes une femme du Nord, vous ignorez -la passion, la nôtre, et celle qui va d'un cœur à un autre comme un -feu... Puisque la mienne ne peut pas s'éteindre, la vôtre s'allumera... -Ne dites pas oui, mais ne dites pas non! Souffrez ma tendresse... -éprouvez-moi... Commandez!... Je suis là pour vous servir... Que -dois-je faire?... - ---Me laisser tranquille, et vous en aller. - ---Vous plaisantez!... Vous avez la cruauté de plaisanter, en ce -moment!... s'écria Angelo, indigné. - ---Préférez-vous que je me fâche?... - ---Je veux que vous m'écoutiez... Oh! Marie, ma douceur, ma tendresse, -belle Marie mienne, petite étoile, petite rose, vous ne savez pas quel -doux amour serait notre amour... Passerez-vous donc votre jeunesse à -peindre des parchemins et à réciter des prières?... Vous vieillirez et -vous mourrez, comme toutes les créatures de chair... et le bon Dieu -vous dira: «Tes yeux et ta bouche n'ont servi qu'à rendre fou un homme -infortuné, et je te les avais donnés pour sa joie et pour la tienne.» -Voilà ce que dira le bon Dieu qui ne parle pas comme les curés, par la -vertu de ma mère! Et vous brûlerez du feu de l'enfer, femme méchante, -pour n'avoir pas brûlé du feu de la passion?... - -«Il est fou!» pensait Marie qui comprenait mal ces discours, et les -idées qu'Angelo prêtait au bon Dieu. Les yeux du jeune homme lui -semblaient diaboliques, dans leur feinte humilité. Et elle commençait -à prendre peur, seule avec ce garçon qui lui serrait le poignet, -l'attirait, se rapprochait d'elle, à la fois impudent et câlin, cynique -et sentimental, un peu fat, un peu sacrilège et un peu toqué. - -Elle s'avança vers l'escalier, toujours retenue par Angelo. La voie -sépulcrale était déserte sous le ciel nacré, et la petite brise -qui annonce le crépuscule faisait frémir les pointes des cyprès de -Servilia. Entre leurs fuseaux espacés et les tombes inégales, au delà -des végétations broussailleuses, on devinait la mer brillante, très -loin... - ---Pourquoi ne voulez-vous pas m'aimer? disait Angelo... Il faut bien -qu'un jour votre cœur se donne... Ne puis-je le mériter? Regardez votre -esclave à vos genoux... Dites-lui de se courber... Mettez votre petit -pied sur sa tête... Cet homme-là est votre bien... Vous déplaît-il?... -Le trouvez-vous difforme, bête, ou hors d'âge?... Faites-lui la faveur -d'un regard, il deviendra spirituel et beau, et, s'il était vieux, il -rajeunirait... Tel qu'il est, des femmes l'ont aimé, de très belles -femmes... Vous ne croyez pas?... Salvatore peut vous le dire... Mais, -ces femmes, celui qui vous aime ne les reconnaîtrait pas dans la rue... -Et si la reine était éprise de lui, que dirait-il?... «Votre Majesté -me pardonne! J'appartiens à ma maîtresse Marie, qui me mène, lié par -un cheveu d'or comme sainte Marguerite menait le dragon... Elle est -le noir de mes yeux, le sang de mon cœur, tous mes désirs et tous mes -soupirs... Nous sommes si heureux ensemble, que nos anges gardiens se -sont énamourés l'un de l'autre...» - -Marie, offusquée, l'interrompit brusquement: - ---Tant mieux pour vous si de belles femmes vous aiment! Allez les -retrouver et laissez-moi. - -Il crut peut-être qu'elle était piquée de jalousie, et protesta qu'il -l'aimait, elle, elle seule... Les autres femmes, que le diable les -emporte! Qu'il couche avec elles!... Angelo s'en moquait bien, des -femmes qui l'avaient aimé! Il ne vivait que de tendresse «soupireuse» -pour sa Marie tout en or, sa précieuse Marie... Il était sincère, grisé -de ses propres paroles, et la poésie du lieu et de l'heure, la beauté -et les refus mêmes de Marie, agissaient violemment sur son cerveau -d'artiste et sur ses sens vite enflammés. L'éclair et la langueur du -désir changeaient l'expression de ses yeux; une fièvre exquise brûlait -ses pommettes, mais l'aveu passait dans un torrent de poésie, dans un -flot de sentimentalité, car le sensuel Angelo n'était pas grossier, -pas même libertin, et tout à fait incapable d'offenser avec des mots -la pudeur d'une femme qu'il aimait ou croyait aimer passionnément. Le -lyrisme lui était naturel et nécessaire; il l'associait à la volupté -comme la mélodie au poème, et cela faisait une très belle chanson, -qu'il chantait mieux que personne à Naples... - -Il se crut encouragé par un silence pudique. Follement, il baisa la -robe blanche de Marie, et les jambes rondes à travers la robe. Mais -le corps frêle, avec une force imprévue, s'arracha de l'étreinte -audacieuse... Marie cria, droite, les joues ardentes, pareille à un -archange irrité: - ---Je vous défends de me toucher... C'est indigne!... Je ne vous aime -pas, entendez-vous! je ne vous aimerai jamais, jamais! - -Il se releva, la regarda en face, et comprit. Alors, il devint plus -pâle que le marbre du tombeau voisin. - ---Vous êtes bien une coquette, froide et sans cœur!... Puisque vous ne -voulez pas m'aimer, pourquoi me trompiez-vous avec votre sympathie? - ---La sympathie n'est pas l'amour, monsieur. - -Angelo tremblait de colère. - ---Est-ce que je suis un vieillard? Est-ce qu'un jeune homme comme moi -peut vivre près d'une jeune femme comme vous sans l'aimer?... Est-ce -que je connais, moi, vos manigances françaises?... Ici, quand une femme -veut du bien à un homme, elle lui dit: «Je te veux du bien...» Si elle -aime un autre, elle dit: «J'aime un autre...» Elle ne dit pas: «Aime si -tu veux! Moi, je suis comme les petits anges des tableaux: une tête, -deux ailes, pas de corps...» Mais vous, en France--tout le monde le -dit!--vous êtes des poupées pour la vue seulement... Pas de cœur dans -la poitrine, pas de sang dans les veines!... Et vos hommes sont des -moitiés d'hommes! ils ont trop peur d'être ridicules pour aimer comme -nous aimons... - -La fureur brouillait ses idées et ses phrases; il acheva son discours -en napolitain. Ses yeux étincelaient, ses sourcils se nouaient comme -des serpents à la racine de son nez; sa bouche, infatigable et -convulsive, expectorait sans relâche les invectives, les apostrophes, -les menaces et les lamentations. - -Mais soudain, la bouche insultante frémit, les sourcils tragiques se -détendirent et le pauvre Angelo se mit à pleurer comme un gamin. - -Sa douleur--peut-être oubliée, demain, tandis que le souvenir de -l'injure demeurerait vivace--sa douleur était chaude, cuisante et vive -comme une brûlure... Il avait mal dans tout son être et, sincèrement, -il souhaitait que Marie mourût, et lui après elle... - -La jeune femme le vit si misérable qu'elle cessa de le craindre. Elle -pensa une fois de plus: «C'est un enfant!» et elle dit, avec une voix -moins dure: - ---C'est bête, mon pauvre ami, ce que vous avez fait là!... C'est très -bête!... - -Il ne comprit pas qu'elle s'apitoyait. Elle continua: - ---Je vous pardonne vos extravagances, et je vous garde mon amitié, à -cause de votre mère et de votre frère... mais nous ne pouvons plus -rester ensemble à Pompéi... J'irai à Ravello... Vous aurez le temps de -réfléchir, de vous calmer... Nous ne reparlerons plus jamais de cette -histoire... Allons venez!... on nous attend... Soyez raisonnable... - ---Non, je n'irai pas avec vous... J'ai bien le droit d'être malheureux -tout seul... Quand je pense à tout ce que j'ai fait pour vous!... des -choses que vous ne savez pas... des choses inouïes, des crimes!... - ---Des crimes? - ---Oui... j'irai peut-être en prison... Et vous, en France, vous vous -moquerez de moi avec l'homme que vous aimez... Oh! je vous déteste, -méchante, méchante!... - -La colère le reprenait. Marie déclara: - ---Quand votre accès sera fini, vous retrouverez l'amie que j'étais, une -amie sûre et indulgente... Jusque-là, bonsoir, monsieur Angelo! - -Elle descendit l'escalier, et s'en alla vers la porte d'Herculanum, -inquiète mais calme et digne, et sans hâte, avec cette assurance qu'on -simule devant les animaux suspects et les fous. - - - - -XIV - - -Madame Van Coppenolle, penchée à la portière, cheveux et voiles au -vent, regardait approcher Pompéi dans un poudroiement de poussière, de -fumée et de soleil. Là-bas, sur le quai, des gens attendaient. Isabelle -songeait tendrement à sa cousine, sa seule amie, qu'elle n'avait pas -revue depuis leur voyage de Pont-sur-Deule à Courtrai... Elle se -rappelait le départ dans le matin gris, madame Wallers, maternelle et -sermonneuse, et l'arrivée d'Angelo, éperdu, avec ses fleurs inutiles... -Et ce temps-là lui semblait aussi ancien que la Flandre lui semblait -lointaine... - -La locomotive nonchalante entra dans la gare, souffla, siffla, et -s'arrêta un peu trop tôt. Isabelle, presque au bout du convoi, devait -descendre sur le ballast... Mais, comme elle tâtait le loquet -extérieur de la portière, elle fut tout à coup submergée par un bouquet -de roses, odorant, enrubanné, ostentatoire et prodigieux, un bouquet -digne d'être offert à la reine Elena par une délégation loyaliste... -Pendant quelques secondes, la tête inclinée d'Isabelle disparut dans -ce buisson qui lui cacha le reste de l'univers. Quand elle dégagea son -voile accroché aux épines, et releva son visage vermeil, Angelo reçut -son premier sourire... - ---Cette fois, dit-il, je n'arrive pas trop tard. C'est ma revanche, -madame Isabelle! - -Marie et Wallers s'avançaient. Angelo aida Isabelle à descendre, puis -il courut aux bagages, et il outra tellement la discrétion qu'on ne le -revit plus de la journée. - -Isabelle n'a pas dormi, entre Rome et Naples; elle a très mal déjeuné; -elle a les yeux et la gorge brûlés par la poussière; elle a perdu la -clef de sa valise, et un voisin trop aimable qui la prenait pour une -actrice a conservé, en souvenir d'elle, son flacon de sels à bouchon -d'or... Isabelle devrait être malade et fâchée. Elle est ravie. Avant -le dîner, elle a tout vu, la route, l'auberge, le jardin, la porte -Stabienne, la maison de M. Spaniello. Elle s'est fait présenter tous -les amis de son oncle. Maintenant, fraîche et poudrée, un lien de soie -verte serrant ses cheveux de cuivre, elle se balance dans un fauteuil, -sur la terrasse au toit de roseaux. Marie a voulu l'interroger -posément, obtenir des réponses précises... Mais la pensée d'Isabelle -vagabonde autour des choses et sa parole suit sa pensée. La gentillesse -de ses enfants, la méchanceté de sa belle-mère, l'humeur autoritaire -et tatillonne de Frédéric, des impressions de voyage, les variations -de la mode à Paris, la visite d'adieu à madame Wallers et les potins -de Pont-sur-Deule, Isabelle confond tout en un bavardage incohérent, -affectueux et burlesque. Enfin elle parle de Claude. - ---Tu te souviens qu'il ne pouvait pas me souffrir? Maintenant, il -est très gentil pour moi et Frédéric l'horripile. Il a bien changé, -Claude! Ce jeune bourgeois, cet homme raisonnable, tient des propos -d'anarchiste, oui, ma chère. Il dit qu'on est criminel de gâter sa vie -et celle des autres parce qu'on a le respect des préjugés et la crainte -de l'opinion, et que c'est un péché de n'être pas heureux quand on peut -l'être sans faire de mal à personne... Tu souris? - ---C'est que je connais la phrase... - ---Cette phrase, Marie, c'est une phrase d'amant. Quand un homme ou une -femme parle du droit au bonheur, c'est qu'il n'ose parler du «droit -à l'amour». Mais personne ne s'y trompe, petite sainte nitouche très -chérie!... - ---Belle! je ne te permets pas... - -Marie, un peu fâchée, résiste à la caresse qui sollicite les -confidences. Sa cousine, doucement, l'attire, et les voilà toutes deux -assises sur la chaise longue. - ---Claude n'a pas été indiscret... Mais j'avais eu quelque petit -soupçon, l'année dernière, et la tristesse de notre ami, sa crise -d'anarchie morale, l'antipathie furieuse que lui inspire ce pauvre -Angelo, m'ont donné une certitude... Vous vous aimez, et, toi, petite -lâche, tu as pris peur, tu t'es enfuie! - ---C'est vrai! J'aime Claude... - -Marie n'a pas su mentir. Elle ne rougit pas et fixe sur Isabelle des -yeux si tranquilles, si transparents, que madame Van Coppenolle est -toute déconcertée. - ---Ma pauvre amie! Je vous plains tous deux. Ton caractère, tes idées, -ton rigorisme, s'accordent mal avec l'amour irrégulier... je ne dis pas -«coupable»... Que deviendrez-vous? - ---Dieu le sait! J'espère qu'il nous pardonne un sentiment involontaire -et qu'il nous défendra du mal, à cause de notre bonne volonté. - ---Tu es résignée, toi! Et Claude? - ---Claude se résignera. - ---Non. Il souffre trop! - ---Il souffre? fit Marie, douloureusement... Malgré ma tendresse, mes -lettres quotidiennes, ma fidèle pensée qui le suit toujours?... Belle, -j'ai fait tout ce que je pouvais faire!... - ---Tu crois? - ---J'ai donné tout ce que je pouvais donner... et, parfois, j'ai comme -des luttes intérieures, des troubles de conscience... Claude le sait! - ---Oui, et ça ne le console pas... Tu veux qu'il soit un héros: il -essaie, mais l'héroïsme qui t'est naturel ne lui est pas facile. Claude -est un homme. - ---Pas comme les autres! - ---Mais si! Comme les meilleurs parmi les autres!... Tandis que toi... - ---Je sais ce que tu vas dire! Moi, je ne suis pas une femme!... Ma -vertu n'est pas méritoire; elle ne me coûte aucun effort, et tu y vois -une espèce d'infirmité... Il te plaît à dire!... - -Isabelle considéra sa cousine d'un air méditatif. Un petit sourire -étonné jouait dans les fossettes, aux coins de sa bouche. Elle murmura: - ---Alors... - ---Alors quoi? - ---Vous êtes trop bêtes tous les deux, ma petite Marie! - -Marie allait répondre, mais Guillaume Wallers montait l'escalier de la -terrasse. - -Après le dîner, ils restèrent autour de la table desservie. Douce -soirée! le ciel tendait un voile vert sur les noires quenouilles -effilochées des eucalyptus, et la lune, à son premier quartier, -brillait comme un bracelet en filigrane d'or, rompu et jeté par une -déesse. L'odeur marine du golfe enveloppait dans ses âcres filets -des parfums languissants qu'elle traîne avec elle sur les plages -volcaniques, de Sorrente, lointaine, à Torre Annunziata, toute -voisine... - -Il se fit un mouvement, dans l'ombre, sous les arbres, et Marie -vit quatre formes indistinctes s'approcher de la terrasse. En se -penchant, elle reconnut un homme enveloppé dans un grand manteau et -trois musiciens ambulants, porteurs de violons et de mandolines, qui, -sans doute, allaient déshonorer la sérénité silencieuse du soir par -l'odieuse gaieté ou la sentimentalité vulgaire de leurs romances. - ---Père, Isabelle, allons-nous-en! _Santa Lucia_ nous menace! - ---Nous en aller! dit Isabelle. Et pourquoi?... C'est une sérénade qu'on -nous donne? Eh bien, soyons romanesques. Rêvons qu'un amoureux est -là, qui se dissimule sous un grand manteau et qui va chanter ce qu'il -n'oserait dire... Peut-être Cœlio, peut-être Octave?... Et l'une de -nous est Marianne la capricieuse?... Toi, Marie, ou moi? - -Elle prit sa cousine par la ceinture et leurs cheveux se touchèrent, -blonds sous le reflet verdâtre du ciel comme l'avoine argentée et le -maïs roux liés en gerbes jumelles. Alors, celui des quatre personnages -qui ne portait pas d'instruments et qui se tenait dans l'ombre des -eucalyptus fit un signe: les mandolines frissonnèrent toutes ensemble -avec des notes si fraîches que la nuit parut inondée de ruisselets -cristallins, et l'homme caché sous les arbres se mit à chanter. - -Pour Isabelle et pour Marie, sa voix n'était qu'un son plus beau et -plus expressif parmi les sons atténués des mandolines. Isabelle, qui -savait un peu d'italien, ne comprenait pas le dialecte, mais le mot -_amore_, que toutes les femmes devinent dans toutes les langues, -donnait un sens à la chanson. Les promeneurs, attirés par la musique, -se tenaient à quelque distance, et, sur le seuil de la cuisine, l'hôte, -l'hôtesse et leurs domestiques vinrent, les uns après les autres, -fascinés. La Luisella aux grands yeux se risqua même sur la terrasse, -tout près des dames françaises. - ---Que dit la chanson? Pouvez-vous traduire? demanda Isabelle à M. -Wallers. - ---La chanson dit: «L'air que joue cette guitare n'est pas mélancolique! -Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus. Tu peux écouter -Cuncè! celui qui joue de cette guitare. - -»Ce n'est plus des paroles mêlées aux larmes, ô ma belle fée! Ce n'est -plus des lamentations éternelles et désespérées... car je sais que tu -ne veux pas de lamentations et de paroles mêlées aux larmes... - -»Sonne, guitare! sonne la sérénade! Et à la fenêtre penche-toi, Cuncè! -Regarde cette lune, regarde cette nuitée et dis-moi comment tu trouves -ma chanson[1]...» - - [1] _Poésie_, par Salvatore di Giacomo. - -Toutes les voix, unies, clamèrent joyeusement: - ---_Sona, chitarra! Sona a serenata!_ - -Au même instant, une crépitation retentit et une belle fusée pourpre -monta dans le ciel, décrivit un arc et s'effeuilla en étoiles, -tandis qu'une autre fusée, verte, s'élevait et laissait une trace -phosphorescente. Les mandolines vibrèrent pendant que les fusées -se suivaient, sans interruption. Les figures des Allemands et des -Norvégiens apparurent, colorées par un feu de Bengale, et le mystérieux -chanteur, rejetant son manteau romantique, s'avança, le feutre à la -main, sous la terrasse. Il cria: - -«_Evviva donn' Isabella!_...» - -L'acclamation fut répétée par tous les Italiens qui prenaient, -spontanément, un rôle dans cette scène, avec le sens comique et -plastique de leur race. La cuisinière et le garçon cueillirent des -glycines aux treilles du jardin; quelques galopins du voisinage, qui -s'étaient glissés dans la cour, pillèrent les rosiers grimpants. Un -tourbillon de pétales monta vers Isabelle et Marie. Elles tournaient la -tête et fermaient les yeux, mais leurs cheveux, leur cou, leur gorge, -étaient pleins de feuilles soyeuses, et la jolie Luisella en recevait -sa part. - -Quand cessa l'averse odorante, Isabelle se pencha sur le rebord de la -terrasse et tendit la main à celui qui, pour fêter sa venue, avait, -seul, en quelques heures, organisé cette fête charmante. - ---_Grazie a voi, don Angelo!_ - -Son accent étranger, hésitant, prêtait aux mots italiens une nouveauté -amusante pour Angelo. Il tendit la main, mais la terrasse était haute -et les doigts qui s'effleuraient ne se touchèrent pas. - -Les deux jeunes gens restèrent ainsi une longue minute! Le reflet -mobile des fusées leur révélait leurs visages, puis l'ombre revenait -comme un voile qui n'éteignait pas l'éclat des yeux. - ---Vous êtes trop loin, dit Angelo. Je n'aurai pas ma récompense... - ---Croyez-vous?... dit Isabelle... - -Elle prit à poignée les pétales de roses qui parsemaient ses cheveux, -son cou, son corsage et les jeta tous, comme des baisers, sur la figure -pâlissante d'Angelo. - - - - -XV - - -Madame Van Coppenolle régnait sur l'auberge de la Lune. Les Anglais -scandalisés, les Allemands subjugués, les Italiens séduits, trouvaient -en elle «un type de Française comme on en voit dans les romans». -La Luisella qui l'adorait essayait ses robes en cachette et vidait -ses flacons d'«œillet royal» pour plaire à Peppino, le garçon des -chambres. Peppino, noir, gras, frisé, toujours dépourvu de bretelles, -toujours coiffé d'un feutre sur l'occiput, soupirait pour l'étrangère -inaccessible dont il baisait le parfum dans les cheveux de Luisella... -Tous deux, forts d'une expérience déjà longue, assuraient que la -passion de don Angelo pour madame Laubespin était finie, et que le -signor di Toma «faisait à l'amour» avec la belle dame rousse. - -Marie n'était pas jalouse d'Isabelle et ne regrettait pas les -galanteries importunes d'Angelo. Au lendemain de la déclaration si -mal accueillie, il avait retrouvé son humeur aimable et sa gaieté, et -la jeune femme, qui connaissait peu le caractère italien, crut que le -dépit n'avait pas marqué sur cette âme. Marie redevint amicale; Angelo -affecta d'être plus cérémonieux que naguère et, tous deux, par une -entente tacite, feignirent d'oublier une scène dont le souvenir les -gênait. - -Cependant, M. di Toma promenait dans Pompéi l'éblouissante Isabelle, -tandis que madame Laubespin écrivait, peignait ou rêvait, dans sa -chambre. Seuls, ils allèrent à Naples; seuls, à Castellamare et à Torre -del Greco. Ces fugues, assez courtes, inquiétèrent M. Wallers. Il usa -de son autorité familiale pour avertir Isabelle qu'il ne souffrirait -aucun flirt, même innocent. - ---Sois prudente, petite! Les Napolitains ont le sang vif et ce n'est -pas en leur jetant des roses sur la tête qu'on leur rafraîchit -les idées... Si tu troubles mon collaborateur, je te renvoie à ta -belle-mère. D'ailleurs, il y a trop de femmes ici! On ne peut plus -travailler en paix. Vous allez partir toutes deux pour Ravello... - -Isabelle fut consternée, mais elle eut une longue conversation avec -Angelo, et, le soir même, elle déclara qu'elle obéirait volontiers à -son cher oncle. Le départ fut décidé pour la fin de la quinzaine, puis -retardé de quelques jours. - -Cependant, M. Wallers était bien surpris par l'assiduité laborieuse et -l'extraordinaire application d'Angelo. Le jeune homme se levait dès -l'aube, et l'on eût dit qu'il avait six mains et six pinceaux, tant -il expédiait lestement les aquarelles. M. Wallers ayant manifesté son -étonnement, Angelo répondit que son maître l'avait cru paresseux et -que son honneur l'obligeait à terminer tous les «hors texte» avant le -premier mai. Dût-il tomber malade et mourir, il ne prendrait aucun -repos... Et s'il lui restait un souffle de vie, après cet effort -terrible, il travaillerait encore, fût-ce sur un lit de douleur, car -il avait rassemblé tous les éléments indispensables pour achever une -trentaine de dessins à l'atelier. - -Un matin, M. Wallers s'ébrouait dans la cuvette fêlée d'un lavabo -rudimentaire quand Angelo força la porte de la chambre. Il -présenta, d'un air mystérieux, une enveloppe cachetée--un souvenir, -déclara-t-il--un modeste souvenir, offert par un humble artiste à -l'illustre professeur Wallers, son maître bien-aimé, son second père... -M. Wallers crut trouver un dessin, une peinture, œuvre personnelle -d'Angelo... «Non!... non!... une œuvre de moi ne serait pas digne -de vous!... C'est autre chose: c'est beaucoup mieux! Une pièce -unique...» Wallers essuya sa figure mouillée et, sans beaucoup de -précautions, déchira l'enveloppe. Une photographie apparut... et cette -photographie!... - -Angelo souriait, modeste. Wallers rougissait de honte et pâlissait de -plaisir. Certes, l'archéologue, comme le médecin, ignore la pudeur, -et le bon Wallers qui se fût voilé la face devant un dessin de Rops, -affrontait sans peur les pornographies quand elles avaient deux mille -ans... Mais celle-là, tout de même!... Quel tableau commémoratif! Quel -ex-voto pour toi, Priape! - ---C'est un peu... c'est très... hum!... mais c'est charmant!... et pas -connu... et ça vient de... - ---De Boscotrecase, monsieur Wallers. De la villa que personne n'a -vue... Monsieur Hoffbauer donnerait son petit doigt pour posséder ce -document inédit, unique, inestimable! - -M. Wallers faillit avoir une congestion. - ---La fresque de Boscotrecase!... Et c'est vous qui... - ---Je n'ai pas opéré moi-même, monsieur Wallers. Disons la vérité!... Le -fermier est de la _buona gente_... comme on dirait du tiers-ordre de la -Camorra... Alors, je me suis adressé à Salvatore qui a envoyé Ciccio au -fermier... Ils ont fait un petit arrangement... C'est une histoire bien -napolitaine, monsieur Wallers! - ---Mais la loi... - -Angelo siffla. - ---La loi? Pftt!... c'est les Piémontais qui l'ont faite!... Je prends -le péché pour moi, monsieur Wallers. Soyez content. Je vous veux tant -de bien! - -La passion archéologique fut plus forte que les scrupules de Wallers. - ---Je ferai une communication à l'Académie, en laissant deviner ce -que je ne pourrais décrire... et sans compromettre le fermier et ce -seigneur Ciccio qui doit être une franche crapule... - ---N'en doutez pas; mais, pour ses amis, Ciccio a un cœur de -gentilhomme... - ---Et vous, Angelo? Que ferais-je pour vous obliger? Je suis si touché... - ---L'honneur de vous servir me suffit, quoique j'aie risqué l'amende -et la prison... Pourtant, si mon bon maître me permettait d'aller -travailler quelques jours près de ma mère... - -Peut-on refuser un court repos bien mérité à un homme qui, sans intérêt -personnel, a risqué l'amende et la prison? Wallers accorda les vacances -que demandait Angelo,--pour travailler! Et il fut décidé que le jeune -homme accompagnerait Isabelle et Marie, qu'effrayait le voyage en -voiture par les routes désertes de la montagne. Afin d'éviter les coups -de chaleur, la lumière aveuglante et la poussière, Angelo proposa de -partir le samedi, avant le coucher du soleil. On quitterait le train à -Vietri; on dînerait dans une osteria de campagne et la promenade, au -clair de lune, sur la route marine d'Amalfi, serait exquise. - -Le samedi tant désiré arriva. Les valises étaient fermées, donna -Carmela prévenue par télégramme. Isabelle, voyant que Marie s'obstinait -à écrire des lettres interminables, déclara qu'elle allait chez M. -Spaniello. - -M. Spaniello était avec Wallers, Angelo et l'abbé Masini au chantier -des fouilles, vers la porte de Nola. Isabelle s'engagea bravement dans -les ruines incendiées de lumière. Les ouvriers ceinturés de rouge, -les gamins qui portent des paniers pleins de gravats, regardaient, -avec des yeux luisants, la belle femme, en robe de mousseline. Elle -passa sur des planches branlantes, sauta un fossé, risqua la chute et -se redressa, toujours gracieuse, posant parmi les débris ses souliers -blancs comme un couple de colombes. - -M. Wallers et M. Spaniello étaient dans le péristyle de la maison -nouvellement déblayée, étayée par des poutres, encombrée de cruches -et d'amphores, de corniches et de chapiteaux brisés. Une bâche -couvrait les fresques entre les demi-colonnes engagées dans le mur -du péristyle, et l'une des chambres, dont on avait refait la toiture, -était close par un volet. - -M. Spaniello tenait un objet qu'il montrait à M. Wallers, et celui-ci -répétait d'une voix attendrie: - ---Oui, c'est elle!... c'est bien elle! - ---De qui parlez-vous, mon oncle? - -Wallers se retourna. - ---Tiens, Belle!... Angelo est allé te chercher... Il ne doit pas être -loin... - -Un des gosses jeta sa corbeille, courut dans la ruelle et se mit à -glapir: «Don Angè-e-e!...» - -Wallers ne regardait plus sa nièce. - ---Oui, reprit-il, c'est bien elle!... _Venus physica_, patronne -de Pompéi, œuvre archaïsante du premier siècle avant notre ère... -remarquable par la polychromie... peut-être une réplique, en réduction, -de la Vénus à la pomme qui est au musée de Naples. - ---Il y a des différences, dit M. Spaniello. - ---La tunique tombe plus bas, le geste est modifié. - ---On vient de trouver cette statuette, mon oncle? - ---Il y a une heure. - ---J'étais présent, s'écria Angelo qui arrivait sous le péristyle... -J'ai fait appeler monsieur l'inspecteur Spaniello et monsieur le -professeur Wallers, et je courais vous chercher, madame, pour montrer à -Vénus, patronne de mes aïeux, que la race des belles femmes n'est pas -éteinte. - -Elle était charmante, la petite Vénus Pompéienne, et les colorations -du marbre, patiné à la cire, atténuant le caractère conventionnel -de la forme, donnaient au visage l'expression particulière d'un -portrait. La tête au front bas, aux yeux glauques, aux joues carminées, -se couronnait d'une chevelure frottée d'or. Les lobes percés des -oreilles avaient perdu leurs boucles de pierreries. Une draperie bleu -de mer, à bordure jaune rehaussée de palmettes noires, découvrait, -jusqu'au-dessous des hanches, le corps ample et délicat. Le bras droit -était replié vers la poitrine, et la main désignait le sein meurtri. -Le bras gauche, abaissé, conduisait le regard vers le ventre large et -ferme, beau comme un golfe tranquille et plus divin que le visage fardé. - ---Voyez! dit Wallers... elle a les yeux obliques et le sourire pointu -des jeunes filles de l'Acropole... L'artiste qui l'a sculptée, dans un -style déjà très ancien, lui a fait un masque éginétique et une coiffure -compliquée. Mais le corps rappelle les Vénus du sixième siècle... - -Il se mit à discuter avec M. Spaniello. Angelo di Toma prit la statue. - ---Éginétique, alexandrine ou archaïsante, elle est bien belle et -d'heureux présage... Je salue sa résurrection et je veux lui adresser -la première prière qu'elle entendra après deux mille ans. - ---Quelle prière? demanda Isabelle. - ---Celle de la petite Méthé... - ---Traduisez-moi la prière de la petite Méthé! - ---Quand elle sera exaucée... pas avant. - -Isabelle appela M. Spaniello. - ---Monsieur l'inspecteur, vous qui savez tout, dites-moi la prière de la -petite Méthé à Vénus Pompéienne... - ---C'est un des plus jolis graffites de Pompéi, madame. Les amoureux -écrivaient sur les murs leurs pensées intimes qui enrichissent -maintenant le Corps des Inscriptions... L'un disait: «Ma chère Sava, -aime-moi, je te prie!» L'autre: «L'amour me guide et Cupidon me -conduit! Que je meure si je souhaite d'être un dieu sans toi!...» Un -troisième: «Vous n'avez pas vu Vénus? Regardez, ma petite amie! elle -est pareille...» Un quatrième: «Bonjour, Victoria! puisses-tu, où que -tu sois, éternuer heureusement!...» Les dames s'en mêlaient, car, sur -une muraille, on peut lire cette franche déclaration: «Serena en a -assez d'Isidore!...» - ---C'est drôle!... Et la petite Méthé? - ---C'était une joueuse d'atellanes, quelque chose comme une petite -femme de café-concert... Elle déclare à la déesse qu'elle aime un -certain Chrestus «de tout son cœur». Et elle ajoute: «_Sit eis Venus -Pompeiana propitia et semper concordes vivant!_» C'est-à-dire: «Que -Vénus Pompéienne à tous deux soit propice, et qu'ils vivent toujours -unis...» Elle devait être charmante, cette petite Méthé! - -Isabelle resta pensive. - ---Je vais porter la statue à monsieur le directeur des fouilles, dit -M. Spaniello en prenant la Vénus qu'il coucha sur son bras, comme une -poupée... - ---Alors, nous ne verrons pas les jardins? - ---Il y en a un, tout à côté, que vous ne connaissez pas. Il est à peine -déblayé... - -M. Wallers se plaignait d'une migraine commençante. Il partit pour -se reposer à l'auberge, tandis qu'Angelo, Isabelle et l'inspecteur -passaient dans la cour voisine. Entre les colonnes du péristyle, -pleines et stuquées, ornées de rosaces au compas, le relief du petit -jardin antique apparaissait: des plates-bandes minuscules, bordées -de briques pilées et agglomérées, peintes en rouge. M. Spaniello fit -remarquer à Isabelle les trous laissés par les racines, dans la cendre -durcie... - ---Les racines, en se consumant, ont formé des creux où je fais couler -du plâtre qui restitue leur forme exacte, de la même manière qu'on a -obtenu les moulages humains qui sont au musée... J'identifie la plante. -Je remets de la terre végétale sur les parterres et je remplace le -myrte par le myrte, et le rosier par le rosier... - -Il ramassa un tesson de pot comme un trésor... Angelo murmura dans le -cou d'Isabelle: - ---Que vous êtes jolie, aujourd'hui!... Tous les jours vous croissez en -beauté... - ---Taisez-vous! - ---J'ai beaucoup étudié la flore classique, reprit M. Spaniello; d'abord -par le moulage et l'examen des racines, ensuite par la comparaison -avec les plantes peintes sur les parois des maisons... Les peintures -décoratives comportent un certain nombre de paysages, des jardins -avec des colonnades, des terrasses, des kiosques de style exotique, -des portiques et des jets d'eau... J'y ai trouvé l'oléandre à fleur -rouge, le myrte, le narcisse, l'anémone et surtout la magnifique -plante architecturale, l'acanthe des chapiteaux. _Acanthus mollis_... -Les descriptions que Pline a faites de ses deux villas m'ont aidé à -connaître l'art antique de l'horticulture, et je n'ai pas de plus vive -ambition, de plus chère gloire, que d'être appelé le «Jardinier de -Pompéi». - -Il s'enthousiasma, décrivant la beauté des jardins, au printemps, -quand la Maison du Centenaire est toute bleue de violettes et de -pensées, quand le crocus safrané de Proserpine enflamme le seuil de -Marcus Lucretius. En été, les lys de Virgile fleurissent de leur -blancheur pure le jardin des _Amours dorés_, parmi les stèles de marbre -blanc, sous les masques blancs pendus entre les colonnes; et, tout -autour d'eux, foisonnent les plantes symboliques que le maître de la -maison eût choisies pour l'autel d'Isis. - ---Maintenant, j'étudie les variétés diverses des roses et je -m'occupe de replanter le bois sacré des chênes, autour du temple -d'Hercule... Nous reconstituons aussi les pergolas, et celle de la -maison de Salluste possède une jeune vigne qui donne les plus belles -espérances... Nous la verrons un autre jour... Il faut que je me hâte -pour trouver mon directeur. Mais peut-être monsieur di Toma guidera -madame... - ---Eh bien, dit Angelo, allons chez Salluste! Nous avons plus d'une -heure avant le départ. - -Isabelle réfléchissait... - ---Ma cousine m'attend. - ---Qui parle de votre cousine? Laissons-la où elle est, votre cousine! -Est-ce qu'elle est chargée de vous surveiller?... A Ravello, elle sera -toujours entre vous et moi... - -Isabelle se décida à le suivre. Ils remontèrent vers la porte -d'Herculanum et, dans une petite rue, un gardien leur ouvrit la maison -de Salluste. Angelo fit admirer à Isabelle le grand péristyle, le -jardin tout en fleur devant la fresque qui représente Actéon et Diane, -et le _tablinum_ ou petit salon à parois de faux marbre, dans les tons -rose, vert et jaune. - -Isabelle était de plus en plus distraite. Elle considéra Europe sur le -taureau, Phrixus et Hellé, Mars et Vénus entourés de petits Amours, -puis elle bâilla et se plaignit de la chaleur. - ---Il faut voir le second jardin. - ---Non. Je veux rentrer... - -Le gardien, tenant les clefs, avait rejoint un camarade dans la rue de -Mercure. Angelo supplia: - ---Madame Isabelle, restez encore un peu... Voyez comme le jardin du -fond est joli, avec son portique et sa vigne qui grimpe... Jetez -seulement un regard! - -Elle traversa le tablinum à ciel ouvert et se trouva dans le jardinet -qui forme une longue bande fleurie, entre les colonnes blanches du -portique et le mur de la maison mitoyenne. Le triclinium d'été était -encore visible, avec ses trois lits de pierre et le support de la -table disparue. A l'autre bout du jardin, une citerne élevait sa haute -margelle de tuf, parmi les iris et les acanthes. - -Dans l'anneau obscur du puits, l'eau, sertie de gluantes mousses, -offrait au ciel son petit miroir sans frissons, coloré d'un beau bleu -turquin où brillait l'ourlet écumeux d'un nuage. Une tête féminine, -auréolée de broderies, interposa son reflet sombre entre le ciel -et le disque d'eau souterraine. Elle demeura un instant solitaire -et tranquille, puis elle s'agita, comme pour exprimer le doute et -la dénégation. Enfin, elle s'inclina de côté, dans une attitude -mélancolique... Alors, une autre tête, virile, jeune, coiffée de -cheveux courts et bouclés se dessina sur l'écran liquide. La tête de la -femme s'écarta, disparut, et, quand elle reparut, elle avait changé de -place: elle projetait son reflet tout près du reflet de l'homme. Les -cheveux courts, les volants du chapeau, s'effleurèrent, se séparèrent, -se rapprochèrent, se confondirent,--et la citerne de Salluste refléta -un baiser, un immobile baiser à bouches jointes, si long que le nuage -put glisser et s'évanouir avant que les lèvres des amants fussent -désunies. - -Ainsi, Vénus Pompéienne qui veut les passions brusques, les gestes -décisifs et les dénouements rapides, exauça la prière d'Angelo. - -Naguère, Angelo avait cru aimer Marie et ne pas lui déplaire, -car il était persuadé, comme tous les méridionaux, qu'une femme -jeune, en acceptant la compagnie d'un homme jeune, lui donne un -encouragement positif. A Naples, où le bas peuple suit ses instincts, -où l'aristocratie s'affranchit déjà des traditions, la bourgeoisie -se souvient encore du gynécée antique et de la duègne espagnole. Les -jeunes femmes, plus surveillées qu'en France, par des pères et des -maris jaloux, n'ont aucune relation avec les hommes qui ne sont pas -de la famille. La camaraderie, l'amitié platonique, le flirt, restent -inconnus à cet honnête petit monde. On y parle beaucoup d'amour et -de passion, mais la vertu, de force ou de gré, reste sauve, et les -jeunes gens doivent chercher bonne fortune ailleurs... Angelo, artiste -et beau garçon, avait eu des succès parmi ses modèles qui n'étaient -pas toujours des modèles professionnels, parmi les danseuses de San -Carlo, parmi les pensionnaires cosmopolites de donna Carmela. Il avait -séduit, non sans risques, deux ou trois petites ouvrières folles -de lui, après une cour interminable et une stratégie compliquée... -Jamais il n'avait imaginé la possibilité d'une liaison platonique!... -Déçu par Marie et repoussé, il avait cru, de bonne foi, qu'une prude -hypocrite et coquette s'était jouée de lui, et il avait senti l'injure, -profondément... Certes, il se vengerait, d'une façon raffinée et -subtile. Il prouverait à l'orgueilleuse Française qu'un di Toma se -console aisément de ses mépris, et, puisque la cousine Van Coppenolle -allait venir, on la recevrait, à la mode napolitaine, la cousine Van -Coppenolle! Et la rousse paierait pour la blonde!... - -Elle arriva, la belle rousse, la belle bacchante de Rubens, brillante -de gaieté, mille fois plus femme et plus désirable que madame -Laubespin--la madone de plâtre!--Angelo, en la revoyant, se rappela -qu'elle l'avait déjà troublé... Par jeu, le séducteur machiavélique -avait préparé une sérénade... Son cœur chantait plus haut que la -guitare, ce soir-là! Quand les roses tièdes lui tombèrent sur la -figure, Angelo comprit que la comédie était terminée et qu'il s'était -pris à son propre piège... Dès le lendemain, il était fou de madame Van -Coppenolle, et «bonne nuit» pour madame Laubespin, cette poupée! Libre -de regret, sinon de rancune, il recommençait la délicieuse guerre de -la conquête... Promenade à Castellamare, voyage à Naples, causeries, -lettres pleines de fleurs effeuillées... Isabelle en avait ri, d'abord. -Elle riait moins gaiement, à la fin de la première semaine. Le -quinzième jour, elle ne riait plus du tout. Elle se souvenait de ses -plaisanteries à propos du Napolitain «bien gentil, un peu rasta», et -elle sentait, avec un peu de honte, que le Napolitain ne lui répugnait -pas. Il était plus agréable à voir, et à entendre de près, que bien -des Français et des Belges, y compris Frédéric Van Coppenolle... Et -puis, la fête nocturne, le feu d'artifice, la sérénade, tout le côté -«opéra-comique» de l'aventure, tout ce qui eût excité, à Paris, les -railleries d'Isabelle, éveillait en elle une lointaine sentimentalité, -héritage des aïeules romantiques... Les jours trop bleus, les nuits -trop chaudes, le lit solitaire, la jeunesse inutile, l'amour qui -guette, l'atmosphère de sensualité païenne autour de Pompéi, imposaient -un trop rude effort à la vertu désenchantée de madame Van Coppenolle... -Elle perdait le sommeil; elle s'évertuait au remords anticipé pour se -dégoûter de la tentation. - -Plus elle pensait à son mari, parfait et infaillible, plus Angelo, -le fantaisiste Angelo, lui semblait aimable, avec sa nonchalance, -son inconscience, sa câlinerie, ses yeux de prince arabe, ses mains -brunes qui sentaient la cigarette, sa bouche ferme et fine, aux coins -aigus... Ah! ce n'était pas un artiste de génie, ce n'était pas même -un homme sérieux. C'était un jeune homme, un amant, et rien de plus... -Mais, précisément, à cette heure de sa vie, madame Van Coppenolle ne -souhaitait rien de plus qu'un tendre et beau jeune homme à chérir... - -Et maintenant?... Maintenant, le débat s'achevait, après les suprêmes -résistances et les suprêmes prières. Isabelle et Angelo buvaient leur -baiser comme pour se désaltérer d'une soif de cent ans... Les grandes -phrases étaient finies. Il n'y avait plus, dans le jardin de Salluste, -qu'un jeune homme et une jeune femme, embrassés, bienheureux, et qui -rentraient dans la simplicité de la nature. - -... Il était parti, le premier, pour la précéder à l'auberge, quand -elle traversa les rues de Pompéi, gênée par le coup d'œil d'un vieux -gardien, par le sourire de Gramegna, par l'admiration évidente des -touristes américains. Combien alors elle appréhendait les regards de -Wallers et de Marie!... Verraient-ils sur ses joues chaudes et sa -bouche froissée la meurtrissure voluptueuse? Comprendraient-ils qu'elle -ne s'était pas donnée, mais qu'elle s'était promise? - -Elle entra dans la cour, les genoux tremblants, la gorge serrée. -_Il_ n'était pas là. Pourtant, le cocher plaçait les valises dans -la voiture. Marie, en peignoir, nu-tête, racontait quelque chose... -Wallers indisposé... une insolation... aucun danger... Isabelle -s'éveilla d'un songe: - ---Mon oncle est malade? Alors, on ne part pas? - ---Je viens de t'expliquer que tu pars, toi seule, avec Angelo. Je vous -rejoindrai après-demain. Une voiture vous attend à Vietri, madame -di Toma serait inquiète de la voir revenir à vide. Impossible de -télégraphier. La dépêche serait distribuée demain matin... - -Marie parle, Isabelle écoute et approuve. Elle n'a plus de volonté... -On veut qu'elle s'en aille? Elle s'en ira où la fatalité la mène... -Incapable de raisonner, elle conserve tout juste la lucidité qu'il lui -faut pour ne pas se trahir. - -Angelo sort de la maison et dit que M. Wallers repose... Il prend la -main d'Isabelle: - ---Montez, madame! Nous n'avons plus que cinq minutes... - -Marie envoie un baiser: - ---A bientôt, Belle!... Je ne tarderai pas. Amuse-toi beaucoup et sois -sage! Ne te laisse pas enlever par monsieur di Toma!... Veillez sur -Isabelle, monsieur Angelo, je vous la confie. - -Et la voiture roule, en tressautant sur les dalles. - - - - -XVI - - ---Les dieux le veulent, Belle chérie, les dieux sont plus forts que -nous... Ah! Vénus Pompéienne est très puissante, et je ne l'ai pas -priée en vain... Ne soyez pas triste. Votre oncle--vous savez que je -l'aime!--sera guéri demain, et votre cousine, ce joli dragon qui me -déteste--car elle me déteste!--viendra vite à Ravello pour s'assurer -que vous êtes vivante et que je ne vous ai pas dévorée... - -Ils étaient seuls, dans le wagon imprégné d'une odeur de cigare. -Les voyageurs, debout dans le couloir, leur tournaient le dos et -regardaient fuir le golfe bleu derrière les montagnes foncées. - ---Ma cousine ne vous déteste pas. - ---Elle m'exècre. Je parie qu'elle vous a dit du mal de moi. - ---Non, jamais. Elle m'a recommandé de n'être pas trop familière... -Pourquoi m'aurait-elle dit du mal de vous, son ami?... Car vous êtes -son ami?... - -Angelo patauge. Il est l'ami de madame Laubespin, certainement, mais, -entre des personnes qui ne sont pas de la même race, il y a souvent des -malentendus... madame Marie est si austère, si froide!... - ---Austère, oui!... Froide?... Moins qu'on ne pense... Elle est -amoureuse de Claude... - ---Quel Claude?... Ce monsieur si désagréable que j'ai vu à -Pont-sur-Deule?... Ils font l'amour?... - ---Hein?...--Isabelle rougit.--Vous avez des expressions!... C'est un -amour pur, une amitié mystique. - ---Ils le disent... - ---Ce sont des êtres supérieurs, soupire Isabelle. Moi, hélas! je les -admire... sans les imiter... Je devrais être honteuse... - ---Parce que tu m'aimes? - ---Parce que je vous connais à peine! J'ai ri, d'abord, de votre -poursuite, et me voilà, me voilà seule avec vous dans ce wagon qui nous -conduit... - ---Au bonheur, ma beauté chérie, ma tendresse, ma fleur blanche... Oh! -ne sois pas trop Française! Ne te dispute pas! Ne me fais pas mourir -avec des coquetteries et des refus!... - -Le train, au delà d'Angri, courait dans une vallée, verte de prairies -et de jardins, verte de figuiers et de vignes. Des montagnes coniques -et boisées composaient un paysage de crèche et leur ombre vaporeuse -avait le bleu de l'encens. Elles portaient ces petites tours où -les chasseurs au filet guettent les palombes d'automne, quelques -ruines de forteresses et de couvents, des villages égrenés parmi les -châtaigneraies ou pressés autour de leur campanile. Angelo nommait les -stations: Pagani, Nocera, Cava... La voie descendait vers le golfe -de Salerne. Derrière les montagnes assombries, le soleil déclinait, -mais un rayon, rasant les crêtes, traversait la vallée et touchait les -vitres fulgurantes d'un ermitage à la pointe du mont San Liberatore... - -A Vietri, Isabelle et Angelo descendirent. Le voiturin les attendait -avec sa _carrozelle_ minuscule. Mais Angelo voulut dîner tout de suite -parce qu'il n'y a pas d'auberges convenables entre Vietri et Ravello. - -Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le -train, elle avait senti l'assaut de pensées chagrines qui ressemblaient -à des remords, et l'appréhension d'un acte irréparable avait glacé sa -chair fiévreuse. Transportée avec Angelo dans une ville inconnue où -rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son -pays, gagnée par l'insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la -voyageuse qui s'embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas -fuir le rivage. Elle erra, au bras d'Angelo, dans cette Vietri sale et -ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite -Marine, autour de l'église orientale dont la coupole en faïence jaune -et verte s'arrondit comme une pastèque. - -Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très -modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur -la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille -de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux -repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits -poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des -cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d'Asprino qui porte à la -tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe -douteuse,--mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement -rose, sur le golfe embrumé, d'un azur très pâle. On apercevait Salerne -assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie -qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De belles montagnes -entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient une autre -montagne, plus haute et d'un bleu obscur, frotté de neige... - ---Ah! dit Isabelle, que j'aime ce pays! - -Elle respirait, dans le parfum des orangers, l'âme de l'Italie nouvelle -qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays -de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait -la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et -calculatrice, dans le beau garçon assis en face d'elle... - -Il demanda encore: - ---M'aimes-tu?... - -Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...» - -En vérité, elle ne savait pas... Elle n'avait jamais imaginé l'amour -comme cette force qu'elle subissait, emprise du pays, emprise de -l'homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le -sang ce poison de la volupté qu'elle avait bu dans l'air, dans la -musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit: - ---Je t'aime! - -Il tressaillit en l'entendant: - ---Répète, oh! répète!... - -Elle répéta: - ---Je t'aime... - -Leurs doigts s'entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir, -comme un gémissement... - -Puis il repoussa son assiette. Il n'avait pas faim... - -Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une -sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder. - ---Tu vois: ce carré, c'est le palais Atranelli; ta chambre sera là, -sans doute... Voilà le jardin, dans l'ancien cloître... Il est très -long, très étroit; il n'a que la largeur d'une treille, et, d'un côté, -il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une -seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos -chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour -achever sa statuette. Comprends bien, _cara_: nous arrivons, il est dix -heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans ta chambre... -A onze heures, tout le monde repose... Tu descends l'escalier. Tu es -sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de l'allée, et alors... -alors... - ---Angelo! - -Il l'étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et -se creusait au rythme de la gorge haletante: - ---Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te -désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd'hui, les dieux nous -aiment... Demain... - -Elle lui ferma la bouche: - ---Croyons que demain ne viendra jamais... - - -Le petit cheval sarde, coiffé d'un plumet rouge, trottait sur la route -en corniche d'Amalfi avec sa _carrozelle_ et son cocher au sourire -complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer -laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des -pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu -derrière le promontoire de l'Ourse... Elle ondulait sans cesse, la -route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une -bandelette à une corbeille d'offrande... Elle traversait des villages -endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux -raquettes méchantes, d'aloès aux glaives épais. Elle enjambait des -ravins où brillaient les cailloux d'un torrent; elle s'enfonçait dans -des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu'eux-mêmes... Ils ne -connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes, -par l'alternance de l'aube et de la clarté, par l'arôme des cistes -ou l'âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles -routes du monde. Qu'importe à Angelo? Qu'importe à Isabelle?... Tous -les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré... - -Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d'odeur -qui flotte, mêlé à l'air comme un fluide épais se mêle à l'eau, sur -Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et -plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes, -parfum d'Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui -ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis, -le goût de baisers incomparables. - -Un peu avant Atrani, la voiture, s'éloignant de la mer, prit le chemin -étroit qui s'enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers, -jusqu'à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une -fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d'un aigle de -pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s'engagea -dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s'arrêta -devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des -lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle -vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie... - -Isabelle avait complètement oublié l'existence de sa cousine! Elle -allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l'indisposition -de Wallers. - -... Une heure plus tard, elle était seule dans sa chambre au plafond -peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l'ombre palpitait -autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge dans l'eau -parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps brûlant, puis -elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, revêtit un -peignoir en soie blanche et s'enroula étroitement dans une mousseline -violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit plan -dessiné par Angelo. - -A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de -marbre. L'escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans -le palais délabré, et la jeune femme n'entendait que son souffle et le -glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait -ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l'odeur -des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu'à elle, lui rappela -l'auberge de Vietri, la route marine, les baisers d'Angelo... Elle -songea qu'il l'attendait et que, si elle n'allait pas à lui, il avait -juré, lui, d'aller à elle, malgré serrures et verrous... - -Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches, -s'arrêta, descendit encore et s'arrêta encore... Elle n'évoquait pas -les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient -lointains, étrangers à cette folie qu'ils devraient ignorer toujours. -Elle n'évoqua pas l'image morose de Frédéric. Elle luttait seule, -contre elle seule. La crainte instinctive de l'homme que son corps -ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d'une -trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille, -paralysaient obscurément son désir. - -Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit -jusqu'au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et -consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d'un -petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un -plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les -montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l'extrémité de la pergola, -une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre -moresque sur la lumière intérieure d'une chambre. Une guirlande, -suspendue, barrait d'un sombre feston l'ouverture lumineuse. - -Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain, -elle s'aperçut qu'elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri -la porte de la chambre d'amour avait dépouillé le jardin pour tracer un -chemin vermeil à la bien-aimée attendue. - -Les rossignols de mai chantaient. Des lucioles phosphorescentes -rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa, -tandis qu'Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite -agenouillé, il baisa ses pieds nus. - -Il balbutiait: - ---Fiancée! amante! épouse! - -Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les -cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de -ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial. - - - - -XVII - - -Quand la porte se rouvrit, entre les colonnettes blanches, le frisson -de l'aube passait sur la mer. La nuit aux pieds d'argent, aux tresses -bleues, fuyait vers le large et jetait la lune fanée par-dessus les -hauteurs de la Campanelle. Quelques lambeaux de son voile, accrochés -aux pentes crépues, assombrissaient encore les ravines et les vallons -noirs d'orangers. Mais déjà les maisons de Ravello, les jardins en -terrasses et le campanile de Saint-Pantaléon apparaissaient dans une -transparence azurée. - -Isabelle s'arrêta sous la guirlande liminaire. L'écharpe violette, -enroulée à son corps, traînait sur ses pieds nus. A demi tournée vers -Angelo qui la retenait, elle murmura: - ---Ne me suis pas... On pourrait nous voir... Le jour vient... - ---Pas encore... - ---Vois! les pigeons volent sur le campanile... - ---Ce sont des mouettes égarées qui racontent à Saint-Pantaléon que -Vénus est née, cette nuit, pour la seconde fois... Isa! mon cœur! un -baiser!... Tu ne regrettes rien? Tu ne m'aimes pas moins qu'hier? J'ai -si grand'peur... - ---Je t'aime bien plus qu'hier, bien plus que je ne croyais t'aimer, -_Angiolino mio, core mio, dolcezza, gioia, passione!_ - ---Ah! ne dis pas, maintenant, ces mots que je t'ai appris!... Ils me -rappellent... - ---Tais-toi! - ---C'est notre langage secret. Chaque parole fait revivre une caresse... - ---Tais-toi! ce fut un grand péché... - ---Dieu ne nous regardait pas. - ---Hélas! - ---Je prends toute la faute et toute la damnation pour moi seul. Je -ferai double pénitence, quand je serai vieux... Ah! j'aime ta bouche, -Belle! elle a le goût du matin, ta bouche fraîche et saine de jeune -femme... Mais tes pauvres yeux sont las... - ---Je dois être affreuse! - ---Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J'ai peur -d'avoir rêvé... Non... C'est bien toi! - ---Aie pitié de ma fatigue! - ---Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n'est pas éveillé -et les fleurs ne te verront pas... Je vais m'endormir dans ton parfum, -à ta place tiède, m'endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit -te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande -neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma -maîtresse! - ---Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m'en aller. -Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m'empêcher de revenir, et tu -sais combien je suis lasse... - ---Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement. - ---Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux... - -Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la -marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent -les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de -la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient -différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans -de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant -la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau. -Ce n'était guère qu'une longue allée. Des feuillages, mêlés comme les -joncs d'une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient les -derniers citrons de l'année et les premières grappes des glycines. -Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses -foisonnantes, d'un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace -étroit, Isabelle n'avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces. -A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque -évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances -se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés -ne dominaient plus. L'air était plus frais qu'une eau vive; il avait -le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec -délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la -gaze et la mousseline et l'imprégnait d'un bien-être inconnu. - -Elle retrouva sans peine la porte du palais, l'escalier colossal, aux -marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir. -Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la -servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées, -n'éveilla pas facilement la dormeuse. - -La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello -mercredi soir...» - -Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...» - -Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura: - -«Cette pauvre Marie!...» - -Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et -sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante, -détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût -arrivé». C'est pourquoi elle n'éprouvait aucun remords. Les remords, -croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont -Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n'avait -pas l'âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l'analyse -psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les -choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment, -elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu'il -adviendrait d'Angelo et d'elle-même quand sonnerait l'heure de la -séparation. Sa conscience morale, qui n'était pas extrêmement sensible -et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l'amour. - -Elle se leva très tard, honteuse d'être pâlotte, avec des yeux battus -et contents, et elle redescendit au grand jour l'escalier qu'elle avait -descendu au clair de lune... - -Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des -questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli. - ---Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la -bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié, -au temps du roi Murat, parce qu'il cherchait le trésor... car il y a -un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon -grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son -fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu'il dut vendre les belles -mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage -qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n'avons -pas beaucoup d'argent, nous conservons le palais abîmé et nous le -louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours -qu'on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé -de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un -avertissement, en rêve, qu'il verrait notre fortune avant de mourir. - ---Vous continuez donc les fouilles? - ---_Aiemmè!_... Il faudrait de l'argent... Nous n'avons pas assez -d'argent, nous ne sommes riches que d'honneur, chère belle madame! - -D'un pas lourd qui se traînait, la vieille dame conduisit Isabelle -à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de fresques -déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris -disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs -pendeloques cristallines, luisaient d'un terne éclat sous la gaze grise -filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé -la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes, -une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes -lépreuses s'effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des -figurines de _Presepe_, bergers et mages, étalaient leurs costumes -fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour -admirer sa belle robe de brocart rouge. L'étoffe éraillée parut tomber -en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses -cordes étaient rompues. - ---Ah! si nous trouvions jamais le trésor! disait la Napolitaine. - -Elle proposa d'aller au jardin: - ---Vous verrez l'atelier de mes fils... Angelo est sorti... - -Isabelle feignit de craindre le soleil. Ce n'était pas avec donna -Carmela qu'elle voulait revoir le jardin. - -Elle était déçue, presque offensée, qu'Angelo n'eût pas guetté son -réveil... Des pensées lui vinrent, tristes et menaçantes; elle se -souvint des séducteurs de romans qui méprisent leurs victimes au -lendemain de la séduction... Et elle eut envie de pleurer. - -A la collation d'une heure, quand Angelo parut, avec l'oncle curé, elle -fut rassurée par le regard qu'il lui jeta,--un regard si mélancolique! -Il évitait de lui parler directement et il affectait même une froideur -exagérée, mais elle le sentait bouleversé jusqu'à l'âme et presque -malade de passion. - -Alors, pour réagir contre le malaise amoureux qui l'envahissait, -elle s'étourdit de paroles et demanda à l'ancien _parocco_ de -Saint-Pierre-Apôtre l'histoire du trésor. Don Alessandro ne savait pas -le français, mais sa belle diction de prédicateur aidait Isabelle à -l'entendre. Il avait un masque de vieux Campanien, grave et affable, -une couronne de cheveux très blancs, des yeux noirs encore vifs, des -dents intactes, une soutane usée qu'il déboutonna sur son gilet et sa -culotte et qu'il enleva complètement au dessert. Il faisait de beaux -gestes sur de belles phrases cérémonieuses, des phrases drapées comme -une toge et qui avaient le son du latin. Et, dans ses discours et ses -actions, il montrait la charmante bonhomie italienne. - -Elle était très compliquée, l'histoire du trésor! Isabelle comprit -seulement que toute la famille di Toma vivait d'espérance et jouissait, -par l'imagination, des fabuleuses richesses cachées dans le palais -Atranelli. Et l'amante s'attendrit en songeant que son Angelo était -pauvre... Claude Delannoy aussi était pauvre, mais il supportait -mal la médiocrité et, dès ses vingt ans, il avait travaillé sans -relâche, âprement, car, dans la bourgeoisie flamande, l'homme qui -fait sa fortune lui-même est le vrai héros, le seul qu'on estime et -qu'on admire. L'esprit utilitaire de la race dédaigne les faibles, -les rêveurs, comme des parasites sociaux. D'ailleurs, on dépense -magnifiquement l'argent qu'on gagne... Isabelle s'étonnait donc -qu'Angelo supportât gaiement la pauvreté et qu'il préférât à un métier -lucratif des travaux mal payés, les combinaisons de la loterie et -l'attente hasardeuse du trésor. - ---Pour moi, disait le prêtre, je suis assuré de ne jamais manquer du -nécessaire, par une faveur spéciale du bon Dieu. - ---Vous avez une pension, don Alessandro? - ---Une toute petite, mais trop grande pour moi! Que me faut-il, à -mon âge? L'air de Ravello est si fin qu'il m'entretient en santé... -La poussière des archives me nourrit. Et je suis heureux d'écrire, -pieusement, la relation du miracle de saint Pantaléon, martyr, dont le -sang se liquéfie, à la messe solennelle du vingt-sept juillet, dans -la cathédrale de Ravello,--ce qui contrarie fortement ces messieurs -de Naples, avec leur saint Janvier!... Le sang de saint Pantaléon est -moins célèbre dans l'univers, mais j'ose dire qu'il n'est pas moins -précieux et peut-être plus authentique... - ---Cousin, prenons garde de ne pas dire des paroles légères! Saint -Janvier est un grand saint! s'écria donna Carmela. - ---Si vous connaissiez mieux saint Pantaléon! - ---Ah! le vénérable, qu'il nous exauce! Qu'il nous fasse trouver le -trésor! Nous lui donnerons un vase d'or pur pour son ampoule. - -La discussion continua entre la vieille dame et le curé. Angelo se leva -de table. - ---Maman, j'emmène madame Isabelle. Je veux commencer son portrait. -Après la séance, nous irons en promenade. - -Dans le jardin, sous la pergola que criblait le soleil, Isabelle se -plaignit: - ---Où êtes-vous allé?... Vous n'étiez pas impatient de me revoir?... - -Il ne répondit pas. Quand ils furent dans l'atelier, il se jeta sur le -divan, la tête dans ses mains. - ---Angè!... qu'as-tu?... Pourquoi cette tristesse?... Tu ne m'aimes -plus?... - ---Je t'aime trop. Je suis malheureux... - ---Tu es malheureux, toi qui, cette nuit... - ---Ah! ma fleur blanche, j'ai mal d'aimer, j'ai mal de cette passion -que je porte avec des angoisses mortelles et des soupirs... Ce matin, -je n'ai pas osé te revoir. J'aurais défailli sous tes yeux. Je me suis -sauvé dans la montagne. Et comme j'ai pleuré d'amour en répétant ton -nom chéri, en me roulant sur les cistes que j'écrasais... J'étais fou! - ---Tu es encore fou, mon pauvre Angelo. Ton chagrin m'offense. Hier, -avant-hier, tu m'aimais, et tu étais joyeux. - ---Parce que je pensais à te posséder... Maintenant, j'ai peur de te -perdre... - ---Est-ce moi, Angè, la femme du nord, qui dois t'apprendre ce que tu -m'avais enseigné, par ton exemple: jouir de l'heure qui passe, ne pas -gâter le présent par la crainte de l'avenir? - ---Tu ne comprends pas! s'écria-t-il, avec une exaltation qui effraya -Isabelle... Tu ne me connais pas du tout... Tu crois que les hommes de -mon pays font l'amour en riant, sur un air de tarentelle!... - ---Rappelle-toi ta sérénade: «Les larmes et les soupirs ne me suffoquent -plus, Cuncè!...» - ---Ah! ce soir-là!... Je ne savais comment j'allais t'aimer et je ne -chantais pas pour toi seule... Tiens, je voudrais mourir! - -Il enfouit sa tête dans les genoux d'Isabelle. Alors, elle lui caressa -les cheveux en le grondant: - ---Comme tu es surexcité!... C'est vrai que tu me révèles un autre -Angelo... Cette passion, cette mélancolie!... - -Elle prit les boucles noires et rudes à pleines mains et força -Angelo à lever la tête. Penchée, elle contempla ce visage d'amour, -douloureux, mortellement pâle, qui lui donna la plus douce sensation -d'orgueil féminin... Elle avait vu, sur des figures d'hommes, le coup -de lumière du désir qui passe, l'ombre du regret, la grimace de la -convoitise,--mais jamais la passion, dans son énergie et sa naïveté... -De vagues arrière-pensées qui la tourmentaient encore se dissipèrent. - ---Je t'adore, mon Angè! Sois heureux!... - -La chambre d'Angelo était bien plus petite que l'atelier, et c'était -sans doute l'ancienne sacristie de la chapelle, coupée de cloisons avec -de vagues nervures de voûte. Une armoire en marqueterie de citronnier -occupait tout un panneau, face à la «toilette» d'acajou commun, achetée -chez un brocanteur de Salerne. Un fauteuil qui perdait son crin, une -chaise qui perdait sa paille, un beau lit gondole, de style Empire, -complétaient le mobilier. Il y avait des traces de fresques à la partie -supérieure de la muraille, et la partie inférieure, blanchie à la -chaux, était sommairement tendue d'un vieux damas splendide mais troué, -cramoisi dans l'ombre et rose dans la lumière. - -L'unique fenêtre ogivale, ouvrant sur le ravin à pic, n'avait pas -d'autre rideau qu'un figuier sauvage. Quand la brise de mer se leva, -vers cinq heures, les branches à grosses feuilles découpées, chargées -de figues vertes, frôlèrent la vitre et réveillèrent les amants... -Isabelle demanda: - ---Es-tu encore triste? - ---Est-ce que les anges sont tristes, dans le paradis? - ---Tu n'es «ange» que de nom. - ---Mais toi, tu es le paradis. - -Il retrouvait sa gaieté enfantine. A demi-vêtu, il alla chercher dans -l'armoire une bouteille de marsala, des gâteaux secs, durs comme des -cailloux, et un très beau verre de Venise, un peu fêlé, qui ressemblait -à un hippocampe. - ---Bois, ma reine! Je veux te servir à genoux. Et puis je t'habillerai -moi-même, et je tresserai tes cheveux... - ---A Pont-sur-Deule, tu t'es vanté de remplacer, au besoin, les femmes -de chambre. Qui m'eût dit!... - ---Qui m'eût dit, Belle, que, je les tiendrais captives, ces deux -colombes d'amour qui palpitaient sous la dentelle!... Déjà, tu me -fascinais... - ---Et Marie? - ---Oh! comme elle est froide, cette femme-là!... Son nom me gèle la -bouche... - -Isabelle le taquina: - ---Tu lui as fait la cour!... Avoue-le!... Elle t'a repoussé!... C'est -par dépit que tu m'as prise!... Tu ne veux pas me l'avouer?... Eh -bien, je lui demanderai à elle-même, et elle me le dira. Alors, je te -quitterai, pour te punir de ta perfidie... - -Il y eut un choc cristallin. Le verre de Venise, lancé à travers la -chambre, s'était brisé contre l'armoire. Angelo, suffoquant de colère, -criait: - ---Puisse-t-elle mourir égorgée, cette femelle du diable! - -Par bonheur, ces imprécations étaient proférées en dialecte napolitain. -Isabelle, stupéfaite, se dit qu'il ne faisait pas bon plaisanter avec -Angelo, qu'il avait le sang violent et la main prompte... Mais cela -même n'était pas pour lui déplaire. - -Ils coulèrent vite, les trois jours, les trois nuits de liberté! -Isabelle et Angelo passaient de l'amour au sommeil et du sommeil -à l'amour. Donna Carmela ne les gênait guère. Elle était persuadée -qu'Angelo faisait le portrait de madame Van Coppenolle. Aux repas -seulement, elle les voyait, et, devant elle, ils exagéraient leur -réserve cérémonieuse. La bonne dame disait à don Alessandro: - ---C'est étrange! l'air de Ravello qui nous tient en santé, nous -autres vieux, fatigue les jeunes. Madame Isabelle se fait pâle et mon -Angiolino a les yeux creux comme saint Antoine au désert... Pourtant, -il est mieux nourri que saint Antoine, mon cher fils; il a bon appétit, -et c'est une chose belle que de le voir devant une assiette de macaroni -aux coquillages. - -Toute la journée du mercredi, Angelo ne fit que soupirer. Une velléité -d'aveu, la nuit précédente, avait provoqué les larmes d'Isabelle qui -répétait: - ---Je m'en doute bien... Tu as aimé Marie! Tu m'as prise, moi, par -dépit, et parce qu'elle n'a pas voulu de toi... - -C'était, hélas! la vérité ou plutôt un aspect de la vérité qui a un -endroit et un envers. Angelo connaissait l'envers, le côté intime, la -trame des sentiments et des volontés. Isabelle, amoureuse, jalouse, -blessée dans sa fierté, ne regarderait jamais que l'endroit. A toutes -les explications d'Angelo, elle opposerait le fait brutal, et, avec -l'implacable logique des femmes, elle en conclurait qu'Angelo était un -menteur, et qu'elle était, elle, une victime! - -A quoi bon déclancher la catastrophe qui, peut-être, ne se produirait -jamais?... Les jours de bonheur étaient comptés pour Angelo et -Isabelle... Il espérait bien la retrouver, en France, au prochain -printemps, car, pour se rapprocher d'elle, il tenterait la fortune -à Paris... Mais n'était-il pas cruel de gâter, par un scrupule de -sincérité bien inutile, le songe délicieux de Ravello? - -Il finit par se convaincre que Marie ne parlerait pas, puisqu'elle -n'avait point parlé. - -Pourtant, il lui souhaitait la mort subite quand elle arriva, le -mercredi soir, et il crut deviner, dans ses yeux graves, une inquiétude -qu'elle dissimulait, par politesse ou par politique. Elle donna de -bonnes nouvelles de M. Wallers, mais elle ne dit rien de son voyage sur -la route prodigieuse qu'elle n'avait pas regardée. - -Isabelle éprouva la même sensation de malaise à constater l'étrange -distraction et la tristesse de sa cousine. - ---Viens te reposer! Je t'ai cédé ma chambre, et j'habite au rez -de-chaussée, parce que ton sommeil est plus léger que le mien. En bas, -on entend les servantes, le matin... Mais je me lève tard... - -Elle conduisit Marie dans la chambre immense dont la fenêtre était -encore ouverte. - ---Vois cet admirable pays!... Respire les orangers... La lune décroît, -mais sa lumière est plus vaporeuse... Emplis tes yeux de cette belle -nuit, avant que je ne ferme les volets... Vivre ici, c'est la moitié -du bonheur. Être aimée ici serait le bonheur tout entier... Ah! petite -Marie, si Claude soupçonnait le charme des nuits de Ravello, il ne -serait pas en Flandre... - -Marie éclata en sanglots: - ---Tais-toi, Belle!... Si tu savais!... - -Elle se jeta au cou d'Isabelle qui oublia son égoïste souci. Tant de -fois, Marie l'avait consolée!... Avec une tendresse de sœur, madame Van -Coppenolle interrogea la jeune femme éperdue. - -Marie parla dans un flot de larmes. Une lettre de sa mère lui avait -appris, le matin même, qu'André Laubespin était malade, à la suite -d'un accident d'automobile. Sa vie n'était pas en danger; mais, très -déprimé, très pessimiste, il se croyait perdu. On l'avait transporté -d'abord chez sa maîtresse, puis dans une maison de santé. Le -médecin-directeur, qui était son ami, avait reçu ses confidences et -l'expression formelle de son désir: revoir Marie, mourir pardonné. - ---Et voilà la cause de tes larmes! fit Isabelle, stupéfaite... -Pardonne à André, si le cœur t'en dit. Le pardon ne t'engage à rien... -Si André doit mourir, il mourra plus tranquille; s'il ne meurt pas, -vous penserez l'un à l'autre, sans inimitié. Claude n'exige pas, je -suppose, que tu haïsses ce pauvre Laubespin, qui n'est pas un mauvais -diable, quoique tu sois trop angélique pour lui... A moins que... mais -non, je me trompe!... Tu n'as pas un regain d'amour conjugal? - ---Non, dit Marie en essuyant ses yeux. Je n'aime plus André. Il est -sorti de ma vie, sorti de mon cœur, sorti même de mon souvenir... Je -revois son visage effacé, vague comme celui d'un mort. Et quand je me -dis: «C'est mon mari. Je suis sa femme», ces mots ne correspondent -plus à aucune réalité... Mon mariage me semble aussi lointain que mes -souvenirs d'enfance... Je comprends maintenant que je n'ai pas aimé -André d'un amour véritable, que mon affection de petite fille ingénue -ne pouvait le rendre heureux... Les hommes demandent aux femmes un -autre amour que je ne pouvais donner, et qui même, je l'avoue, me -faisait horreur... André a eu de grands torts, mais il n'était pas sans -excuses. - ---Il a fallu que tu ailles à Pompéi pour comprendre les raisons de -votre désaccord et trouver des excuses à monsieur Laubespin!... - ---Peut-être, dit Marie en rougissant. - ---Comme les voyages instruisent la jeunesse!... Je devine que ton -petit cœur somnolent, un peu troublé par Claude, s'est éveillé dans -la douceur de ce pays... Tu reviendras plus amoureuse qu'au départ... -Angelo dirait que la grâce de Vénus t'a touchée... - -Le beau rire d'Isabelle fit redoubler les pleurs de Marie. - ---Que tu es enfant! Tu pleures, parce que tu aimes?... Et le moyen de -ne pas aimer, quand on a ton âge, ta beauté, ton âme charmante, quand -on est tendrement chérie par Claude, quand on pense à lui dans le plus -doux pays du monde? Ah! les courtes nuits d'été, à Naples, lorsqu'on -est amoureuse, et seule, sont plus longues que les nuits d'hiver, à -Courtrai?... - ---Ne me suggère pas des pensées qui me feraient honte!... Mon amour ne -peut exister que s'il est pur... De toutes mes forces, je repousse la -tentation... - ---Mais tu la subis? - ---Hélas! j'ai été trop orgueilleuse... Dieu me punit... Oui, je -souffre, Belle, je souffre de mon amour et de ma solitude... Mon cœur -dormait peut-être, mais il rêvait un très beau rêve de tendresse idéale -et de pureté... Il s'est éveillé dans cette Italie trop douce, pour la -lutte et la douleur... C'est affreux! - ---Non, ma chérie, c'est bien beau et bien touchant, dit Isabelle, -redevenue sérieuse... Mais tu ne vas pas jouer au naturel les héroïnes -de Corneille... Il faut prendre un parti... André t'a préféré une -autre femme; il a des regrets et même du repentir... Tant mieux ou -tant pis pour lui!... Pardonne-lui de loin. Il ne mourra pas, et vous -divorcerez, à l'amiable, proprement et gentiment... Est-ce qu'un -honnête divorce, suivi d'un honnête mariage, ne vaut pas mieux qu'un -amour étouffé, comprimé, qui te détraquera et qui sera tout de même un -adultère sentimental? - -Elle croyait que cette idée du divorce révolterait Marie... Mais Marie -appuya sa tête contre la vitre et recommença de pleurer. La lune -dédorait ses cheveux, pâlissait ses joues où glissaient des gouttes -brillantes. Ce n'était plus la sage Marie, droite et rigide comme un -lys, la Marie mystique et raisonnable qui tenait en ordre son âme et sa -maison, heureuse de peindre sur parchemin les anges et les madones et -d'écouter les carillons flamands. - ---Divorcer!... C'est la tentation la plus forte. Je la repousse; elle -revient. Être libre, épouser Claude, vivre, moi qui n'ai pas vécu, -avoir un foyer à moi, des enfants... - ---Mais tu n'as qu'à vouloir!... - -Marie répondit qu'elle était trop sincèrement catholique pour désobéir -à l'Église et qu'elle mettait son honneur à vivre selon sa foi... On -ne l'avait pas mariée par force ou par fraude. Devant Dieu, elle était -l'épouse d'André Laubespin... - -Ce langage sonnait comme du chinois aux oreilles de l'amoureuse -Isabelle. Elle trouvait que sa cousine exagérait la vertu et poussait -la dévotion jusqu'au fanatisme. Assurément, madame Van Coppenolle -n'était pas une libre-penseuse, mais elle pratiquait une religion -moyenne et commode, et elle pensait que le bon Dieu a les idées larges, -la miséricorde facile, surtout pour les pauvres femmes qu'il a créées -faibles et jolies... - ---Ma chérie, dit-elle, si Claude avait eu l'esprit de te rejoindre, -ici, tu raisonnerais d'autre façon. Sèche tes yeux, va te coucher, et -oublie ces grands malheurs qui te menacent. Ils n'existent que dans ton -imagination. André guérira; il reprendra sa maîtresse, et toi... tu -écouteras le conseil que te donne cette belle nuit parfumée... - -Ayant dit, madame Van Coppenolle embrassa sa cousine et s'en fut -rejoindre son amant. - - -Les amoureux mettent en commun toutes choses, y compris les secrets de -leurs amis. Isabelle, sans scrupule, apporta les confidences de Marie, -toutes chaudes, sur l'oreiller d'Angelo. - ---Tu ne l'aurais pas reconnue. Elle tremblait d'amour et de crainte; -elle me faisait pitié; on aurait dit une petite fille... Je l'aime -beaucoup, tu sais, je l'aime comme une sœur, et ça me navre de la voir -triste quand moi je suis si heureuse... J'ai failli lui dire: «Envoie -André au diable, et, puisque tu aimes Claude, sois à lui, comme je suis -à Angelo!...» Oui, j'avais l'aveu sur les lèvres... - ---Par Dieu! ma fleur blanche, ferme-les bien, tes jolies lèvres, et -retiens l'aveu... Ta cousine n'a pas besoin de savoir ce que savent nos -anges gardiens. Vous autres Français, vous êtes bavards et confiants -jusqu'à la folie... - ---Toi, tu es méfiant comme un chat. - ---Jure que tu ne diras rien de nos amours, jure sur l'honneur de ta -mère! Je le veux. - -Cette formule agaçait Isabelle. - ---Pourquoi invoques-tu, à propos de tout, l'honneur de maman ou celui -de madame di Toma? Ce n'est pas le moment d'en parler, quand tu me fais -faire des choses qui consterneraient ces pauvres femmes!... Tu es un -peu romantique, Angè!... - ---Tu n'oses pas jurer?... - ---Je ne veux pas t'obéir, quand tu me parles sur ce ton. Je suis bien -libre! - -Elle haussa ses belles épaules nues et se prit à rire. Tout à coup -Angelo la repoussa, si brusquement, qu'elle faillit tomber du lit. - ---Tu ne m'as jamais aimé. Va-t'en! - -Isabelle fut si étonnée qu'elle oublia de se mettre en colère... -Quelle méchante figure faisait Angelo!... Les moindres taquineries lui -étaient insupportables, surtout quand elles excitaient sa jalousie -ou blessaient son amour-propre. Il se déclarait l'«humble esclave» -d'Isabelle: mais lorsqu'elle s'avisait de commander ou de défendre: -«Fais ceci!... Ne dis pas cela!...», il cédait avec répugnance. -Quelquefois même il se cabrait... Isabelle ne le reconnaissait plus. -Elle ne savait pas, cette Flamande, que, pour les mâles des pays -latins, la femme est toujours un trésor possédé, une proie conquise. -A cause d'elle, l'homme tue ou se fait tuer, mais, amant ou mari, il -reste le maître. - -Ainsi, dans l'intimité amoureuse, se révélaient déjà les contrastes -essentiels des deux races. Isabelle, à de certains moments, éprouvait à -fleur de peau, à fleur d'âme, une appréhension frissonnante, un petit -hérissement défensif devant cet être mystérieux qu'est l'Étranger... -Même en pleine joie, elle le sentait différent, inexplicable, avec -des tendresses exquises et des façons impérieuses, des violences et -presque des brutalités succédant à la volupté langoureuse et à la -mélancolie lascive. Il abusait du sentiment, des larmes, des soupirs, -et la positive Isabelle trouvait que la légende a bien dénaturé l'amour -napolitain et la gaieté napolitaine. - -Elle était beaucoup moins élégiaque, et sa sensualité bien portante et -peu raffinée, s'attablait au plaisir comme à un banquet de kermesse. - -Il boudait, tourné contre le mur. Elle lui tira les cheveux et lui -murmura dans l'oreille: - ---Eh bien, oui, je te jure de garder notre secret. Es-tu content!... -Veux-tu que je m'en aille? - -Non, il ne voulait plus la chasser... La bougie qui coulait sur le -flambeau de cuivre sans bobèche, posé à même le dallage, oscillait -dans le courant d'air de la porte. Des traces d'or broché brillaient -sur la tenture cramoisie; les rameaux du figuier sauvage tremblaient -contre la fenêtre, et les deux amants réconciliés balbutiaient ces -paroles que tous les amants répètent depuis des siècles, en faisant les -gestes éternels: paroles puériles et hardies, charmantes et niaises, -qu'Isabelle et Angelo prononçaient, chacun dans sa langue, parce qu'à -cette minute précise Angelo avait oublié le français et Isabelle -l'italien. - - - - -XVIII - - -Le soleil d'onze heures frappait durement la maison blanche, et -l'ombre, raccourcie, n'était guère qu'une ligne bleue, au ras des murs. -Une vague brûlante déferlait à travers le ciel, sur Ravello éclatante -et silencieuse, dressée à la pointe de la montagne comme une cité -d'Orient. - -Marie cherchait Isabelle, dans l'étroit jardin en corniche que les -anthémis jaunes, la sauge écarlate, les cinéraires bleu-faïence, les -œillets jaspés, les roses, toutes les roses, bariolaient de taches -claires et crues. Le toit touffu de la pergola concentrait un peu de -fraîcheur dans le demi-jour glauque qui verdissait l'or acide des -citrons. Marie aperçut enfin Isabelle et Angelo assis sur le banc de -marbre, entre les colonnes. Ils causaient d'un air languissant et ne -virent pas la jeune femme qui s'approchait d'eux. - ---J'irai à Paris tous les mois, disait Isabelle... peut-être même -tous les quinze jours... D'ailleurs je profiterai de mes visites à -Pont-sur-Deule pour... - -Elle s'interrompit et, d'une voix un peu trop gaie, elle appela: - ---Marie!... Je ne te voyais pas. Tu me surprends en plein flirt avec -ce monsieur. Mais il va te céder la place, parce que nous avons nos -secrets. Allez-vous-en, don Angelo, allez travailler! Je vous promets -une heure de pose, cet après-midi, si Marie veut bien me prêter à -vous... Il fait mon portrait, ma chère! mais personne n'a vu ce -chef-d'œuvre, et je crains bien de quitter Ravello avant que l'ébauche -ne soit terminée. - ---C'est monsieur di Toma qui retournera le premier à Pompéi. Papa aura -besoin de lui dans quelques jours! - -Angelo répondit qu'il était à la disposition de son bon maître, et il -s'en alla, discrètement. Madame Van Coppenolle le suivait des yeux. -Elle murmura: - ---Comme il est gentil, cet Angelo!... Nous sommes très camarades. Je -trouve qu'il gagne beaucoup à être connu... Ce n'est pas ton avis, -chérie!... Eh! peut-être n'es-tu pas bon juge. Tu compares tous les -hommes à Claude Delannoy. Claude est charmant... Mais Angelo a les -qualités de sa race... Il est pittoresque, sensible, ardent... Que ça -m'amuse de le regarder vivre! - -Elle commettait l'éternelle imprudence féminine, en parlant de son -amant, sans nécessité, pour le plaisir! Et, voyant que le regard -distrait de Marie se fixait tout à coup, devenait sérieux et -interrogateur, elle ajouta, un peu lâchement: - ---D'ailleurs, il n'est pas le seul qui m'intéresse! Monsieur Spaniello, -Salvatore, et ce bon vieux curé maniaque, don Alessandro, ils me -divertissent tous, ces Napolitains qu'on connaît si mal en France! - -Un soupçon avait traversé l'esprit de Marie. La gaieté d'Isabelle -la rassura. Madame Laubespin considérait l'adultère comme un péché -très horrible,--d'autant plus rare qu'il est plus horrible. Précédé -de combats cruels, suivi de remords immédiats, il doit s'accomplir -dans les larmes et la honte... Or, les beaux yeux d'Isabelle étaient -limpides comme le ciel. Sa figure, un peu allongée, disait la béatitude -attendrissante d'une âme qui ne désire plus rien... - ---Eh bien, la nuit t'a porté conseil? - -Marie avoua qu'elle avait pleuré encore, avant de s'endormir. Au -réveil, plus calme, honteuse de son affolement, elle avait relu la -lettre de madame Wallers... Et elle venait de répondre une lettre -mesurée, calculée, qui réservait l'avenir. - ---Je pardonne à André de tout mon cœur; je prierai pour sa guérison -et je demande qu'on m'envoie de ses nouvelles. Peut-être, s'il était -en danger, consentirais-je à le revoir, mais le médecin affirme qu'il -guérira. Les deux fractures des jambes ont été réduites, et il n'y a -pas de lésions internes. - -Isabelle déclara que sa cousine devenait enfin raisonnable. - ---Tu perdais la tête, hier soir, quand tu me parlais de te sacrifier, -de sacrifier Claude. Je craignais que, dans un accès de bigoterie, tu -ne fisses la sottise de partir pour soigner André Laubespin qui n'a pas -besoin de toi. - ---Claude souffrirait trop... Je me représente sa jalousie, ses -angoisses... Et le courage me manque pour accomplir ce qui est, -peut-être, mon devoir... - ---Ton devoir!... Ma pauvre Marie, tu es une de ces femmes dont -l'espèce va disparaître, qui pratiquent l'immolation avec frénésie -et choisissent toujours, entre deux routes, celle où il y a des -cailloux... Et ta mère aussi, et toutes les femmes de ta famille, -excepté moi, ont cette manie d'être sublimes... J'entends les -bons conseils que ma tante Wallers te donnerait, si tu étais à -Pont-sur-Deule: «Une épouse chrétienne doit oublier les torts de son -époux repentant... La situation d'une jeune femme séparée est fausse, -pénible et choquante... Nous, les parents, nous en souffrons... Une -réconciliation conjugale ferait le bonheur de tous... Les pires maris, -quand ils sont las des aventures, deviennent meilleurs que les maris -fidèles... La femme a barre sur eux...» Ainsi parlerait ta mère, et ton -père l'approuverait. - ---Mon père ne croit pas au repentir d'André. Il y voit une lubie de -malade. - ---Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et -sincère quand André sera guéri. Suppose qu'André, brouillé avec sa -maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?... -Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué -des passions et de la bohème... Suppose encore qu'il donne à ta -famille toutes les garanties qu'elle demandera, qu'il accepte un temps -d'épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification... -Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous -les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu'à monsieur le -doyen de Sainte-Ursule, diront que c'est ton devoir, ton intérêt et ton -bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin... - -Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues -pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement. - -Isabelle continua: - ---Que leur répondras-tu?... Que tu n'aimes plus André?... J'imagine -leur réplique: «Il ne s'agit pas d'amour, mais de devoir, de dignité, -de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir, -et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j'aime -Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront -Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas... -Marie Laubespin, qui n'a pas eu le courage du divorce, n'aura pas -le courage de l'amour... Tu n'es pas de ces folles qui lâchent leur -famille, et le monde, pour un amant. - ---Oh! Belle!... Claude n'est pas... - ---Il n'est pas ton amant, je le sais,--et même je le déplore... Ne -lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette -simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne -t'a rendu. Je t'oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le -plus caché, dans l'extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite -Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes -Claude, parce que tu as envie d'être heureuse, plutôt que d'être -sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux -ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et -signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant -qu'ils t'aient engagée et compromise... - -Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d'Isabelle résumait, -sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les -désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit -tout bas, comme à regret: - ---Oui, j'ai envie d'être heureuse... - ---L'envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté. - - -Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque -tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux -plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle -satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à -corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n'étaient pas -des leçons de morale. Comme elle l'avouait ingénument, Marie, troublée, -tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère -encore. - -Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur -et de sa conscience, elle ne surprenait pas les manèges d'Isabelle -et d'Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa -cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à -l'émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu'elle avait -toujours éloignées de sa pensée; ils l'entraînaient peu à peu sur des -chemins glissants, à l'extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir -le vertige... - -Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d'éviter -ces causeries qui l'enfiévraient. - - -Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne -quittait plus l'atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la -chaleur, s'installait, pour des journées entières, à l'ombre de la -pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don -Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l'ancien -curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme. -Il lui savait gré d'être belle, bonne et pieuse, d'aimer l'archéologie -et d'écouter sans rire l'histoire du trésor et la légende de saint -Pantaléon. - -Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à -pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore -conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous les -couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux coupoles -de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets; elle -aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s'appuie sur les -colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s'effacent, où -les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un -art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un -art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse -ruinée, de préciosité naïve. - -Salvatore s'enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour -les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux; -pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don -Alessandro, qui n'était pas artiste, encore moins esthète, admirait -par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son -bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment -la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment -la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur, -et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la -madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori, fut -mystérieusement apportée par les vagues... Il joignait à ses récits -des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité de son âme et -la puissance de son imagination... Des superstitions innocentes se -mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons légers s'enroulent -au tronc d'un chêne. Don Alessandro voyait des miracles partout, et -c'était bien le prêtre le moins «moderniste» de la chrétienté, et -le moins disposé à discuter, historiquement, les Saints Évangiles. -Marie n'avait pas une grande estime pour le clergé napolitain, et -d'abord elle s'était intéressée par complaisance aux manies de don -Alessandro. Elle s'aperçut bientôt que ce petit prêtre campagnard, -un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race des saints -joyeux, si purs qu'ils n'ont pas besoin d'être austères. Souvent, -elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s'était élevée -à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement, dans -le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des -spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les -murailles d'un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort, -comme l'alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées, -toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine. - -Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner -frugal, toute la famille s'installait sur la terrasse, sans lanterne -ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin, le vieux don -Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans sa jeunesse, -venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait la guerre de -l'Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don Alessandro -ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait les -quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts -inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et -républicain, s'amusait à embarrasser le pauvre oncle. - -Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce -pénombre bleue. - ---Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du -purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être -le trésor des Atranelli. - ---Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m'aiment tant, ces âmes -bénies! - -Et don Alessandro redisait l'histoire de Teresina, la vieille -blanchisseuse qui l'avait rencontré une nuit de mai, près de Santa -Maria a Gradillo... - ---Elle m'appelle: - -»--_Oi!_ père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui marchent -devant vous?... - -»--Je ne vois point de flammes, donna Teresi. - -»--Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d'orgueil; -mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les -âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.» - -Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres. -Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres -âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du -vendredi... - ---Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le -trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention... - -L'idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait -un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes, -Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d'eau pure, disaient -leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils -finissaient par s'asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des -maîtres, ne gênant personne et n'étant point gênés, au grand scandale -d'Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et -qu'il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la -chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix -traînantes. - -Donna Carmela s'attendrissait. Ces chansons démodées--_Fenesta -vascia... la Mona-cella... Il primm' amore_--lui rappelaient sa -jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,--et elle essuyait une -larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait _la -Marche de Garibaldi_. - -Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait, -pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l'entouraient, si -simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin -en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la -possession d'un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des -fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le -chapelet des souvenirs, et, dans l'ombre, Salvatore se rapprochait de -Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en -son âme l'aveu qu'il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné -d'Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait -bientôt et qu'il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait, -d'après elle, l'image idéale, la statuette immatérielle qu'il lui -élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour -les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit, -la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant -Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont -elle avait, à peine, senti la douceur fugitive... Elle songeait: -«S'il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L'ombre autour -d'elle s'imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était -si intense qu'il semblait changer la couleur de l'air. Des étoiles -pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères -que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des -temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes... - -Chacun regagnait sa chambre... Marie, déshabillée, faisait sa prière, -à genoux sur le carreau; elle demandait à Dieu la force de faire son -devoir, et surtout la grâce de le connaître... L'insoluble problème la -sollicitait... Couchée, elle ne dormait pas. Une fièvre brûlait ses -veines... Elle essayait de lire. Son esprit s'évaguait toujours. Alors, -elle se mettait à la fenêtre; elle appuyait au fer du balconnet ses -paumes et sa joue brûlantes... Ses larmes coulaient. Elle appelait: -«Claude!... mon cher amour, mon seul amour!...» - -Au bout du jardin, la porte entr'ouverte de l'atelier irradiait une -lueur rougeâtre qui s'éteignait tout à coup. - - - - -XIX - - -M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des -lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et -blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux -amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en -bernant l'archéologue... - ---Reviens à Pompéi! disait Angelo. N'es-tu pas libre? - ---Marie veut rester à Ravello. - ---Qu'elle y reste! - ---Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que -ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin? -où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu'on -entend, d'une chambre à l'autre, voler les mouches? - -Angelo s'irritait: - ---Comme tu as peur d'être compromise! Si tu m'aimais passionnément, tu -serais plus brave. Moi, j'irais te retrouver dans ta maison, jusque -dans ton alcôve. - -Il lui rappelait l'histoire sanglante du beau Carafa d'Andria et de -Marie d'Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait -la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle -contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle -frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait -l'influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu'elle -s'éprenait davantage, elle perdait le sens français de l'ironie. - -Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l'avenir, et -elle fermait la bouche d'Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait -à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n'osait -prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout -simple qu'Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de -son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?... -Angelo les prendrait bien, les enfants d'Isabelle! Il les aimerait, -pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L'odieux filateur se -remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content. -La fortune d'Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli -et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa -femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le -vil souci du gain et produirait des chefs-d'œuvre... La maman vivrait -heureuse, au sein d'une famille toujours accrue, et dépasserait l'âge -de cent ans... - -Ainsi rêvait Angelo, mais il n'était pas dupe de ses désirs. Il savait -bien qu'Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre -diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait -horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse -sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s'embarrassait pas -de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité -insouciante n'allait pas sans générosité... Il n'était pas scandalisé -quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l'amour -est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre tout -en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche, mariée -et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait rester -pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né au pays -des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des idées -contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie de la sincérité -intempestive, la rage de crier à la face de l'univers des vérités -dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie, plusieurs -vies, par scrupule moral, au nom d'un principe,--tout ça, c'était des -idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le sentimental -Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu'en ce monde les pauvres -créatures pécheresses font ce qu'elles peuvent et non pas ce qu'elles -voudraient faire... - -Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait -en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de -l'irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une -belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens -qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l'un à l'autre tant -de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne -mêlait pas les choses de la morale aux choses de l'amour. - -Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait -parfois des allusions timides à la peine qu'il souhaitait consoler. -Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin -avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur -solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du -sculpteur, elle raconta l'histoire de son amour. Elle trouva, pour -dépeindre Claude, des mots expressifs qui émurent Salvatore. Il -murmurait: «_Simpatico!_... _tanto simpatico!_...» et il plaignait, -sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite madone, sa -petite fée de Thulé, aux cheveux d'or et d'argent, lui devenait plus -chère, puisqu'elle était sensible et malheureuse. - -Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire. -En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie. -Il n'admettait pas qu'elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André -Laubespin, qu'elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait, -et qu'elle eût le remords du péché dont elle n'avait pas la jouissance. -Il déclara: - ---C'est de la métaphysique!... - ---Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très -sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes -les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra, -je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude, -je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se -combattraient... - ---Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c'est de la -métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime, -et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu'il vienne -donc! Tout s'arrangera... - -Il s'obstinait dans cette idée, et Marie s'aperçut qu'ils étaient, -tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait -beaucoup Salvatore, qu'elle le tenait pour un très brave homme, loyal -et délicat, elle fut infiniment troublée... - -Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la -maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle, -consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à -Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don -Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d'église -en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines. - -M. Wallers n'apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui -écrivait qu'André Laubespin allait mieux, bien qu'il parlât toujours de -sa mort prochaine. - ---Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille. -Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je -soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour... - ---J'espère que non! s'écria Marie... - ---Ne t'effraie pas... Je comprends que tu n'aimes plus André et que -tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin, -pense à l'avenir!... Ta mère et moi nous sommes vieux... Nous te -manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre -enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s'efforçait de -mériter ton pardon et ton estime, à défaut d'amour, ne devrais-tu pas -essayer... Au fond, il n'est pas méchant, Laubespin! - -M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit -de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et -donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle -déclara qu'elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait -plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et -il allait rentrer en France. - ---Pourvu qu'il ne vienne pas me relancer jusqu'à Naples! disait -Isabelle. Il m'a parlé autrefois d'une société qu'il veut fonder pour -l'exploitation des déchets volcaniques... Il est capable d'arriver sans -crier gare, et de m'emmener... Revoir Pompéi avec Frédéric, quelle -désillusion! Il faut le devancer, Marie, il faut revenir à l'auberge de -la Lune et retrouver nos amis, le gentil Spaniello, monsieur Hoffbauer, -l'abbé Masini... - -Elle fit si bien qu'elle décida sa cousine. Marie était si triste -qu'elle n'avait plus de volonté. - - - - -XX - -_André Laubespin à Marie Laubespin._ - - - 4 juin 19... - - Marie, on vous a dit que j'étais malade... Moi je sais que je vais - mourir, et c'est pourquoi j'ose vous écrire... - - J'ai été bien coupable envers vous, mais j'ai eu, loin de vous, - de grandes tristesses. Je ne suis plus l'homme joyeux que vous - avez connu. Une femme m'a puni du mal que je vous ai fait... Mais - cette histoire ne vous intéresse pas. Sachez seulement que je suis - seul, que ma maison est vide, que mon pauvre enfant est livré à des - étrangers. - - On m'apprend que vous reviendrez bientôt en France... Si je vis - encore, à ce moment-là, ne me permettrez-vous pas de revoir une - fois, une seule fois, le visage que j'ai aimé? Je baise vos mains - humblement - - ANDRÉ. - - -_Claude à Marie._ - - 4 juin 19... - - Votre mère m'a tout dit... Vous ne devez pas revoir un homme qui - vous a trompée et abandonnée et qui feint d'agoniser pour vous - attendrir!... - - Je ne doute pas de votre cœur, ma bien-aimée, et j'attends avec - confiance votre décision... Il faut choisir, Marie! - - Dites un mot et je pars!... Je n'ai pas su vous conquérir toute, - mais ce que vous m'avez donné est à moi. Je le garde et je le - défendrai... - - CLAUDE. - - - - -XXI - - -Marie s'éveille dans sa chambre de Pompéi. Après une longue -conversation avec Isabelle, elle s'est endormie très tard, fiévreuse, -suffoquée de larmes, et elle ne retrouve plus, dans sa mémoire -engourdie de sommeil, le souvenir de la décision qu'elle a prise... - -Elle sait qu'elle a reçu deux lettres à la fois; celle d'André, si -touchante, et qui paraît si sincère dans son humilité,--celle de -Claude, impérative et douloureuse... - -Marie allume la bougie dont la lueur jaune lutte avec la pâleur bleue -du petit jour et elle relit les deux lettres. Le coude dans l'oreiller, -les yeux vagues, elle songe aux conseils de Salvatore, aux conseils -d'Isabelle, à cette complicité des gens et des choses, qui, depuis des -mois, transforme sa vie intérieure. Elle n'est plus la froide jeune -femme, résignée à la solitude des veuves; elle n'est plus la Marie des -madones et des anges, la recluse volontaire qui travaillait et priait -si bien «à la hauteur des oiseaux et des cloches», et gardait secrète -en son âme la petite lampe d'une tendresse très pure... Un vent joyeux -a soufflé du midi. Il n'a pas éteint la lampe, mais il en a fait un -brasier terrible dont l'ardeur éblouit Marie... Tout brûle, à ce grand -feu, et le vieil idéal n'est plus que cendre... - -Marie se construira un autre idéal, avec l'amour de Claude et la -facile sagesse pratique que ses amis napolitains lui ont enseignée. -Elle essaiera de croire à leur Dieu indulgent et elle sera très -heureuse... Naples l'a guérie de la maladie de l'absolu, de la manie -métaphysicienne. Demain, elle signifiera à M. Wallers sa volonté de -divorcer, d'épouser Claude... Le père se révoltera d'abord, puis il -cédera; mais la pauvre maman, pieuse, sera épouvantée... Il y aura des -scènes pénibles... - -Et André?... Marie lui pardonne de tout son cœur, mais elle le met -hors de sa vie comme il la mit, naguère, hors de la sienne... Qu'il -guérisse, qu'il retrouve sa maîtresse, qu'il l'épouse ou qu'il -choisisse une autre femme, Marie se désintéresse de lui... Elle ne -réussit même pas à fixer, par la pensée, les traits vagues et flottants -de son visage. - -Il faut être égoïste quand on veut être heureux. - -Marie essaie, maladroitement, avec un reste de remords... - -Elle ne pleure plus; elle se persuade qu'elle est très contente; mais -elle ne peut dormir. Ses nerfs vibrent comme des cordes, son cœur -bat d'un rythme irrégulier, et elle sent un poids au creux de sa -poitrine... Les angoisses, les doutes vont-ils revenir? Ah! faible -Marie qui se croyait si forte!... Saisie d'une peur enfantine, elle -cherche un refuge, un secours... Elle appelle sa cousine endormie... - -Isabelle ne répond pas... Alors, Marie se lève et ouvre la porte qui -fait communiquer les deux chambres... Dans le crépuscule matinal, -elle aperçoit le lit intact, avec l'oreiller gonflé et la couverture -rabattue... - -Elle comprend... Un éclair a traversé sa mémoire, et c'est dans -tout son être, physique et moral, une étrange révolution... L'image -du couple enlacé, la brutale réalité physiologique agit comme un -moxa sur l'âme engourdie et enivrée d'amour... Marie se reconnaît -instantanément, à la révolte de sa fierté, à cette honte qui lui -fait cacher sa figure dans ses mains, comme si elle participait à la -faute et à la souillure d'Isabelle... Angelo!... Ce fantoche!... ce -bellâtre!... Il tient Isabelle, là, de l'autre côté de la cloison, il -l'embrasse, il... - -La porte voisine a craqué... On chuchote. Marie perçoit les adieux -rieurs et languissants qui se prolongent au seuil de la chambre -d'amour... Maintenant la clef tourne dans la serrure. Isabelle entre. -Ses cheveux de soie rousse tombent jusqu'à ses reins, sur la dentelle -du peignoir saccagé; elle a les paupières gonflées, cernées de mauve, -et sa bouche, dans sa figure pâle, conserve la forme du baiser. Son -corps, nu sous la batiste, exhale une odeur fauve, odeur de femme en -amour qui dégoûte l'autre femme. Marie regarde avec une répulsion -presque haineuse cette nudité trahie par le peignoir, les jambes -puissantes, le ventre large, les deux seins lourds et rigides, aux -délicates veines bleues... Sa cousine l'effraie, comme une espèce de -bête... - -Alors, sans rien dire, dès que leurs yeux se sont rencontrés, et -qu'Isabelle, blêmissante, s'est mise à trembler de tout son corps, -Marie rentre dans sa chambre. Elle voudrait fuir vers la plage, se -laver toute dans la mer, comme si elle participait à la souillure -d'Isabelle. Et surtout, elle voudrait ne jamais revoir sa cousine, ne -jamais revoir Angelo... Elle a subi la contagion de leur fièvre impure; -elle a failli devenir semblable à eux!... Elle a respiré, dans l'air -qu'ils respiraient, ce poison du désir qui troubla ses nuits, qui lui -fit évoquer parfois, en songe, un Claude trop hardi, trop proche... Ah! -les conseils d'Isabelle!... Son petit rire équivoque quand elle disait: -«Après tout, si tu ne veux pas divorcer, ce ne sera pas une raison pour -être malheureuse, pour martyriser Claude...» - -Tous les préjugés de la dévote, tout le dégoût chrétien de la chair, et -aussi le sentiment d'avoir été trompée, prise au piège, animent Marie -Laubespin d'une colère angélique... Elle a la nostalgie de l'air, de -l'eau, de tout ce qui est pur, calme et glacé... Et les roses mûres qui -s'effeuillent sur la petite table lui répugnent soudain, avec leurs -corolles lâches et lascives, leur pourpre flétrie, leur parfum qui se -décompose... - ---Marie!... écoute!... - -Isabelle est là. Elle tend les mains vers sa cousine; elle balbutie sa -justification... - ---Je ne sais pas comment c'est arrivé... J'ai perdu la tête... C'était -la première fois, je te jure... - -Elle ment très mal, et elle a moins de honte que d'inquiétude... Marie -la repousse: - ---Laisse-moi!... Je ne te demande aucune explication... C'est ignoble, -ce que tu as fait... Ton mari t'avait confiée à nous... Et tu nous as -trompés en le trahissant... Va-t'en! Je ne t'estime plus. Je ne t'aime -plus... - -Isabelle est si bouleversée qu'elle ne trouve pas de réplique. Elle -s'affaisse contre un fauteuil, sur le tapis, et son émotion dégénère en -crise nerveuse. Elle soupire et pleure à gros sanglots comme une petite -fille. - ---O Marie, que tu es dure, que tu es impitoyable!... Je comprends ton -indignation, et toi, tu ne comprends pas ma peine... Tu me regarderas -toujours comme une vilaine femme, et tu ne penseras jamais que j'ai -peut-être des excuses... - ---Des excuses, toi? Une chrétienne, une mère!... - -Isabelle soulève sa tête et, toujours pleurante, écarte de ses joues -ses cheveux mouillés. Elle murmure: - ---Ne mêle pas les enfants à cette histoire... Je suis une mère, mais -je suis aussi une femme, et ça n'a aucun rapport, l'amour maternel et -l'autre amour... Tu sais très bien que j'étais malheureuse, entre mon -mari et ma belle-mère, et que tout, dans ma maison, m'était devenu -antipathique... Toi-même tu trouvais Frédéric vaniteux et sec... Et tu -n'avais pas la naïveté de croire que je l'aimais? - -La colère, tout à coup, fouette son âme humiliée. Elle se redresse: - ---Je déteste Frédéric, je le déteste! Je suis là, comme une -criminelle, à faire semblant de me repentir et je ne me repens pas du -tout... Ce qui est arrivé devait arriver... Ah! l'Italie est dangereuse -pour les femmes du Nord qui ne sont pas des couveuses et des ménagères! -Il ne faut pas apporter à Naples une âme mécontente, un cœur vide, -des sens inquiets... Ici, dès le premier soir, j'ai été comme une -femme qui aurait bu de la tisane toute sa vie et qui boirait du vin, à -pleins verres, par un jour chaud... La liberté, la joie, l'amour, tout -à la fois, c'est une terrible ivresse, et de plus solides que moi ont -chancelé... Elle est très commune, mon aventure, elle est même banale, -mais elle se renouvellera toujours... - ---Oui, dit Marie, c'est l'aventure de la princesse et du tzigane, de -l'archiduchesse et du pianiste, de George Sand et de Pagello!... Tu as -suivi d'illustres exemples!... Tu peux être fière!... - -Isabelle s'était remise debout. La glace de la toilette refléta son -visage meurtri par les larmes, décoloré par le reflet livide du matin -et les lueurs jaunes de la bougie... Elle trempa une serviette dans -l'eau et rafraîchit ses paupières; puis elle ferma son peignoir et -tordit ses cheveux. Un sourire insolent passa sur sa bouche... - ---Et toi, Marie, ne peux-tu être moins fière?... Tu te crois -irréprochable, toi! pétrie d'une chair céleste, incapable de prendre -jamais un amant... Mais tout de même, tu as changé, depuis que tu as -quitté la Flandre!... Tu as respiré l'air de Naples et tu commences -à fondre, petit glaçon de vertu!... Oui, tu me l'as avoué, hier -soir: l'amour est plus fort que tes préjugés de bigote, et Claude -Delannoy fait une rude concurrence au bon Dieu!... Tu vas divorcer, -Marie! tu vas désespérer ta famille et scandaliser les pimbêches bien -pensantes de Pont-sur-Deule! Tu épouseras Claude, devant le maire, et -tu penseras que tu restes la femme d'André devant Dieu... Au point de -vue catholique, tu commettras l'adultère, et tu seras la maîtresse -de Claude comme je suis la maîtresse d'Angelo... Sois donc plus -indulgente, et ne me jette pas la pierre, parce que tu n'es pas sans -péché... - -Isabelle piquait ces petites phrases, comme des flèches, dans la -conscience douloureuse de Marie, et elle voyait sa cousine tressaillir -aux mots de «maîtresse» et d'«adultère». - -Il y eut un silence de quelques secondes. Marie, les yeux fermés, -semblait souffrir. Elle dit enfin, très doucement: - ---Tu as raison. Je n'ai pas le droit de te juger... Moi aussi, j'ai -connu la tentation... Moi aussi j'ai subi le mauvais enchantement -de ce pays et j'étais prête à renier tout ce qui n'était pas mon -amour... Il y a une heure à peine, j'étourdissais ma conscience avec -un tas de sophismes hypocrites... Je ne distinguais plus mon devoir -qui est pourtant bien simple et bien net... J'étais grisée, et la -griserie durait depuis des mois... Mais c'est fini... Je crois que je -retrouverai la force du sacrifice... - -Isabelle regrettait déjà sa violence. Elle balbutia: - ---J'ai parlé sans réfléchir, Marie. Ton mépris m'avait exaspérée... -Pourquoi changer d'avis?... Tu aimes Claude; il t'aime; je souhaite -votre bonheur... Si tu ne veux plus me connaître, moi je n'oublierai -jamais notre amitié, et, divorcée ou pas divorcée, tu me seras toujours -chère... - -Marie la prit dans ses bras: - ---Ma pauvre Belle! pourquoi ne te connaîtrais-je plus?... Tu as commis -une faute, mais je t'aiderai à la réparer... A deux, nous serons -plus fortes pour les jours tristes qui vont venir... Donnons-nous -du courage, l'une à l'autre... J'en aurai besoin, autant que toi... -Veux-tu que nous retournions dans notre Flandre? Tu reverras tes -petits; je reverrai ma vieille maman... Chacune fera son devoir, -comme elle pourra, et, quand nous aurons du chagrin, nous pleurerons -ensemble... - -Isabelle ne répondait pas. Marie la pressa longtemps, avec les paroles -les plus affectueuses, les plus émouvantes, sans obtenir aucune -promesse. Madame Van Coppenolle détournait la tête, dérobait ses mains, -balbutiait... - -Elle dit enfin: - ---Non, Marie... Ne me demande pas ça... Je serais capable de te quitter -en route et de revenir. - -L'eau verte des larges yeux se troublait, pleine de souvenirs et -d'images, comme ces flaques marines où des herbes dénouées et des -bêtes grouillantes brisent, en remous, le reflet du ciel... Ils -ne regardaient plus Marie, ces yeux nuancés et cernés par la nuit -amoureuse. Invinciblement, ils regardaient vers le mur de gauche, et -ils voyaient, réellement, une chambre obscure et petite, un jeune homme -endormi... - ---Je ne peux pas... - ---Il faut pouvoir, Belle! - ---Je ne veux pas... Je n'ai ni la force, ni le désir de renoncer au -seul être qui m'aime. - -Une colère passa dans sa voix. - ---Tu me parles de m'en aller demain!... tu feins de croire que je -regrette ma faute!... Ma pauvre Marie!... Si tu savais!... - -Elle rejeta ses cheveux avec un grand geste d'orgueil et ses joues -pâles s'enflammèrent. - ---Tant pis! je dirai la vérité brutalement. L'hypocrisie est inutile, -puisque tu as surpris mon secret... Ma faute, c'est le seul bonheur que -j'ai eu, c'est le fruit que j'ai volé, parce que je mourais de soif -et de faim, et dont je garderai le goût délicieux jusqu'à l'heure de -ma mort! C'est ma revanche sur le mari qui m'a prise, presque enfant, -comme une femelle, pour que je lui fasse des petits; qui m'a gâté -l'amour, gâté la maternité, gâté la famille, qui m'a dominée, humiliée, -ennuyée effroyablement, et jamais, jamais aimée! Non, non, je ne -regrette pas ma faute! Je ne regrette que ma lâcheté de tout à l'heure, -mes larmes, la défaillance de mes nerfs... Rien ne m'empêche de dire -que j'ai été heureuse et que cent mille ans de purgatoire ne paieraient -pas les jours que j'ai vécus à Ravello!... - ---Tais-toi! C'est abominable! Tu te glorifies de ton adultère! - ---J'ai été aimée comme tu ne seras jamais aimée! - ---Dieu me sauve de cet amour-là! - ---La nuit, quand tu écrivais à Claude des lettres prudentes, toi qui -n'as pas le courage de l'amour, je descendais au jardin, je passais sur -un chemin de roses effeuillées; et l'air était si tiède que je croyais -être nue... Comme la porte était lumineuse, sous la guirlande! - ---Je l'ai vue briller dans la nuit, cette porte! et je n'ai pas deviné -que tu allais vers elle, sournoisement, comme une voleuse. - ---Notre petite chambre!... la fenêtre et le figuier!... le verre où -nous buvions!... la lampe qui se pâmait avec nous... J'ai tout ça dans -ma mémoire; j'emporte ce trésor; je le contemplerai tous les soirs de -ma vie, et je ne pleurerai plus d'être née... - ---Tu as perdu toute pudeur... Tu es digne de ton amant! - ---Envie-moi, Marie! Sois jalouse! - ---A qui t'es-tu donnée!... - ---Tu ne le connais pas... - ---Ensemble, nous avons ri de lui... de son langage, de ses façons... - -Les yeux d'Isabelle détestaient Marie. - ---Je ne le connaissais pas... - ---Tu l'aimes parce qu'il est beau, parce qu'il est flatteur et cynique, -parce qu'il t'a dépravée. - ---Non, tu ne sais pas pourquoi je l'aime. - ---Il te perdra tout à fait! Il ruinera ta vie! Je veux te sauver, -malgré toi... Tu te trompes, Belle! tu n'aimes pas cet homme d'un amour -profond! Tu es dupe de ton imagination et de tes sens... L'Italie -t'a ensorcelée... C'est l'Italie que tu aimes dans la personne de ce -bellâtre... Si tu le revoyais ailleurs, ton Angelo, quelle désillusion! - -La bougie, brûlée jusqu'à la bobèche, crépita et s'éteignit. Une -blancheur dorée remplaçait la pâleur bleuâtre de la première aube. -Derrière la mousseline paraissaient les silhouettes effilochées, les -vertes feuilles pleurantes sur l'écorce rosâtre des eucalyptus. Dans -la petite chambre au plafond peint d'hirondelles, les deux femmes, -redevenues ennemies, se regardaient sans se reconnaître. Marie, si -défaite qu'elle semblait amaigrie, s'adossait à la table et parlait -d'une voix ferme et triste. Isabelle ne tenait plus en place. Elle -tournait et piétinait dans l'espace étroit, entre la porte et le lit. -La tension nerveuse raidissait son grand corps de bacchante, et sa -chevelure détordue rougissait comme une torche sous le vent qui la -couche et la paillette d'étincelles. - -Par moments, elle riait d'un rire démoniaque: - ---Tu l'as toujours exécré, Angelo! parce qu'il est simple et qu'il -suit l'impulsion de son cœur au lieu de disserter sur la philosophie -de l'amour... Parbleu! je sais bien qu'il n'est pas un grand homme ou -un saint homme: mais tel qu'il est, avec ses défauts, il me plaît cent -fois plus que les gens pratiques, les gens corrects, les gens lugubres, -et tous les empaillés qui ont ton estime et ta sympathie. - ---Le connais-tu?... As-tu éprouvé son cœur, étudié son caractère? - ---Et toi? - ---Plus que tu ne penses. - ---Vraiment? - ---Depuis sept mois, je l'ai vu presque tous les jours. Je l'ai -observé... - ---Avec toutes tes préventions de bourgeoise flamande! - ---Il n'est pas méchant, mais il n'est pas sûr... Il est de ceux -qui aiment la femme la plus proche, pourvu qu'elle soit crédule et -complaisante, et qui se consolent des mépris de l'une par les faveurs -de l'autre... - -Isabelle s'arrêta de marcher: - ---Quoi?... Que veux-tu dire? - ---Il t'a prise. Il ne t'a pas choisie... Ah! j'aurais dû le surveiller -et comprendre ses manœuvres, et t'avertir... Mais j'avais confiance -en toi! Tes moqueries n'épargnaient pas ton futur amant et je ne le -croyais pas dangereux... - ---Tu veux m'humilier en le rabaissant! - ---Je veux t'éclairer... Huit jours avant ton arrivée, Angelo pleurait -d'amour aux pieds d'une autre femme... - -Un frisson passa sur la figure d'Isabelle. Marie continua: - ---Il a été ta revanche, mais toi aussi, pauvre folle Isabelle, tu as -été sa revanche... Ton ennui, son dépit, les circonstances vous ont -rapprochés... Et vous avez appelé ça: un amour!... Au fond, c'est une -histoire très vulgaire et pas jolie du tout... - -La jalousie, naguère éveillée par des imprudences d'Angelo, assoupie -par ses serments et ses caresses, mordait Isabelle au vif de sa chair. -Elle dissimula pourtant son trouble... - ---Tu inventes ce que tu veux... Tu crois bien faire. Tous les moyens te -semblent bons pour me dégoûter d'Angelo, mais je ne suis pas émue... - ---Il te faut des preuves? - -Marie ouvrit l'armoire et prit sa boîte à couleurs... Parmi les tubes -et les pinceaux, il y avait une demi-douzaine de lettres pliées dans -leurs enveloppes. - ---Voilà!... Dieu sait que je voulais détruire, sans les montrer à -personne, ces élucubrations d'Angelo di Toma!... Elles sont assez -innocentes en elles-mêmes, mais elles expliquent les événements moins -innocents, qui suivirent... - -Isabelle avait saisi le paquet: elle maniait les enveloppes d'où -tombèrent quelques pétales de narcisses... Elle reconnut la manie -d'Angelo qui collait toujours des fleurs aux angles de ses lettres; -elle reconnut la légère odeur d'ambre et de cigarette qu'elle avait -respirée dans les billets de son amant, la même odeur qui imprégnait -les mains brunes, la courte moustache frisée, les cheveux aux boucles -rudes. - -Cette sensation physique bouleversa l'amoureuse plus que tous les -discours de Marie. - -Elle lut... Ces épîtres n'exprimaient que des espérances, mais la -profusion des épithètes et des adverbes, les apostrophes, les points -d'exclamation, leur donnaient une force emphatique, une sorte d'éclat -et de mouvement passionné... Fatalité, désespoir, mort,--ces mots -revenaient comme un _leitmotiv_ qu'Isabelle avait trop entendu; et -elle reconnaissait des phrases familières à Angelo, et qu'elle croyait -toutes neuves et spontanées quand il les murmurait sur ses lèvres... - -Elle se rappela la scène de Ravello, le verre brisé dans un accès de -fureur, le serment exigé, le regard sombre d'Angelo quand il parlait de -Marie. - -Il avait menti dès le premier soir! Il avait menti tout le temps! - -L'orgueil d'Isabelle saignait. Elle relut deux fois les lettres, -regarda les dates, et sentit encore le parfum de tabac et d'ambre qui -l'empoisonna d'une atroce jalousie sensuelle... Elle était certaine -qu'Angelo n'avait pas été l'amant de Marie,--mais il avait désiré -l'être... Il parlait de la «beauté fine», du «chaste sourire de -madone»; il comparait madame Laubespin à la «neige vierge des cimes», -et, pour mieux louer l'amante idéale, il témoignait de son dégoût pour -les femmes «toutes de chair et de matérialité»... qui ne savent pas -dire «non»... - -Isabelle l'exécra tout à coup, et elle exécra Marie qui lui infligeait -une leçon humiliante... - -Elle replia les papiers et les rendit à sa cousine. - ---Je te remercie... Tu es trop bonne... Mais tu aurais pu me mettre au -courant... Somme toute, je t'ai débarrassée d'un flirt encombrant... Je -t'ai rendu service... Maintenant, je sais ce que je dois faire... - ---Belle! - ---Ne t'occupe pas de moi, je te prie!... Toutes mes excuses pour le -désagrément que je t'ai donné cette nuit... Si tu étais restée chez -toi, nous aurions encore quelques illusions bien agréables l'une et -l'autre. Adieu, ma chère! Tu as bien gagné ton repos... - -Elle entra dans sa chambre. Marie, stupéfaite, n'osa la suivre. - -Il y eut un moment d'absolu silence. La jeune femme remit les lettres -dans la boîte. Elle éprouvait une angoisse étrange comme un remords... - -Et tout à coup, un sanglot étouffé, un gémissement sourd, le cri à -dents serrées, à lèvres closes, de la femme qui enfonce sa bouche dans -l'oreiller, parvint jusqu'à elle... - - - - -XXII - - -Elles s'étaient réconciliées dans les larmes et, maintenant, Isabelle -s'abandonnait aux soins consolants, à la volonté de Marie. Cette grande -femme exubérante était, au fond, une molle et passive créature, capable -de courtes violences, et tout de suite anéantie par le chagrin. - -Si quelqu'un, près d'elle, avait plaidé la cause d'Angelo par une -interprétation simplement exacte des faits, la colère de madame Van -Coppenolle fût tombée bien vite; mais, de bonne foi, Marie avivait la -blessure, entretenait la rancune jalouse et représentait le séducteur -sans malice comme un épouvantable Machiavel. Isabelle avait manifesté -l'intention de revoir Angelo pour lui signifier la rupture. Marie -s'opposa vivement à cette entrevue dangereuse. Non, assez de scènes et -de drame! Isabelle partirait, le plus tôt possible, après qu'Angelo -aurait restitué les lettres, la photographie, les menus souvenirs qu'il -conservait de la déplorable aventure. - ---Et s'il refuse? S'il veut une explication? S'il provoque un scandale? - ---Nous ferons intervenir mon père. - -Isabelle jeta des cris... Plutôt mourir que d'avouer la vérité à M. -Wallers. - ---Trouve une autre solution. Parle à Angelo! - ---C'est bien délicat... Veux-tu, Belle, nous confier à Salvatore, le -bon Salvatore, le plus indulgent des hommes? Il fera le nécessaire pour -convaincre Angelo, et, au besoin, pour l'éloigner? - -Isabelle accepta la proposition de sa cousine. - ---Va tout de suite à Naples. Je te promets de ne pas quitter ma -chambre, de ne pas revoir ce misérable... - -Salvatore allait quitter son atelier du Pausilippe quand il reçut la -visite imprévue de madame Laubespin. - ---Je viens à vous comme à mon meilleur ami, lui dit-elle. Il faut que -vous rendiez un grand service à ma pauvre cousine, à moi-même, et à -toute notre famille. - ---Disposez de moi, madame Marie. Je vous obéirai aveuglément. - -Marie lui conta l'aventure d'Isabelle et la scène de la nuit -précédente. - ---Vous n'aviez aucun soupçon? dit Salvatore étonné... Moi, je savais, -depuis Ravello, que mon frère aimait votre cousine... Mais à leur -âge, n'est-ce pas, ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît. -Madame Van Coppenolle est une femme superbe et Angelo est un beau -jeune homme... Je me disais: «Dieu, qui les a faits pour l'amour, leur -pardonnera...» - ---Angelo est libre, Isabelle a un mari, des enfants... - ---Eh! personne ne l'a vu, ce monsieur Van Coppenolle! C'est comme s'il -n'existait pas... Qu'est-ce qu'il va faire en Amérique? Quand on a une -belle femme, on la garde, on la surveille... Si votre cousine était la -femme d'Angelo, elle ne ferait pas dix pas toute seule, dans la rue, -et ne resterait pas cinq minutes tête à tête avec un jeune homme avant -d'être tout à fait vieille... - -Il n'était pas indigné. Il était contrarié... Troubler de pauvres -amants, venger l'honneur de M. Van Coppenolle, désespérer Angelo, -quelle sotte corvée! - -Alors, Marie, sentant la résistance, acheva son récit et montra les -lettres délirantes d'Angelo. - -Salvatore changea de couleur... - -«Je comprends, dit-il...» - -Il éprouvait un sentiment bizarre de peine et de plaisir. Son frère -avait convoité la petite reine de Thulé, la fée blonde! Et peut-être, -si madame Van Coppenolle n'était pas arrivée, peut-être eût-il vaincu -l'indifférence de Marie Laubespin! Il était si beau, cet Angelo, si -passionné, qu'il ne trouvait point de cruelles... - ---Je croyais que c'était très sérieux, son amour avec votre cousine!... -Madone! Est-il possible qu'Angelo lui ait donné la comédie! Il -paraissait si sincère, à Ravello! Je pensais: «Le voilà pris!... Il -suivra la Van Coppenolle ou il l'enlèvera...» - ---Elle l'aime encore et je crains sa faiblesse, si elle revoit Angelo. -Appelez votre frère ici, retenez-le deux ou trois jours. J'emmènerai -Isabelle à Rome, pour la distraire, puis à Turin, et elle sera un peu -calmée et consolée en arrivant chez son mari. - ---Et vous? - ---Ne parlons pas de moi... J'ai été un peu folle, pendant quelques -semaines, mais je sens que ma folie est passée... Je n'ai pas l'audace -ou l'inconscience qu'il me faudrait pour être heureuse. Triste j'étais -arrivée à Naples; je partirai plus triste... - ---Et que ferez-vous? - ---Mon devoir, quel qu'il soit. J'ignore l'état réel de monsieur -Laubespin. S'il est perdu, je tâcherai d'adoucir ses derniers jours; -s'il guérit... - ---Eh! puisse-t-il mourir!... Vous ne divorcerez pas, vous abandonnerez -votre Claude? - ---Je l'aimerai toujours, même s'il ne me pardonne pas ma décision. Je -le chéris d'une tendresse si forte, qu'elle résistera à toutes les -épreuves... mais nous souffrirons... - -Salvatore la vit si malheureuse qu'il faillit pleurer. - ---Chère madame Marie!... si bonne, si belle, si douce!... Dieu ne -permettra pas votre malheur! Il ne demande pas l'impossible à ses -créatures... - -Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l'accompagna à la gare. Le -ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso -Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d'un -côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler -sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L'autre -côté était dans l'ombre... Une cohue extraordinaire de véhicules et -de piétons s'agitait dans la bande d'ombre et la bande de soleil. -Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles -s'affrontaient, s'enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante -qui s'ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire -dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes -s'arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard -vitré comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses blanches, -et superbement orné à ses quatre coins d'archanges en zinc argenté, -sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure, au rythme -des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents bleus, -des moines marrons, et les vieillards délégués par l'Hospice des -pauvres. - -Marie observa que personne ne saluait le cercueil. - ---Et pourquoi faire? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais -pas un mort!... Un mort, ce n'est rien... - -Un pianino passa, et la mesure à six-huit d'une tarentelle fit broncher -les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules -bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne -comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser -le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d'oranges. -Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le -ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient -passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants -stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation. -Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés, -promenaient leurs beaux enfants bruns. Des religieuses mendiaient -pour les pauvres; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines -épanouis,--et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente -obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins -blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures -allégoriques de la Peste et de la Famine. - -Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur, -prises au courant de la foule, qu'en restait-il, dès que le soleil -les avait touchées? Nul ne pensait à s'émouvoir, nul ne pensait à -se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux -oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu'apportait le plus -précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait -toujours son petit âne, mais l'âne avait une rose à l'oreille; le -mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais -sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le -corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles -filles, sans se soucier du mort «qui n'est rien»... - -La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de -toute créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec -la douceur et l'éclat du jour doré promettait déjà l'absolution aux -péchés de la nuit prochaine... - -Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement: - ---Vous commenciez à aimer Naples... Maintenant, vos idées du Nord -reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz: «Cette Naples, -quelle ville de débauche et de saleté!... Ces Napolitains, quels -polichinelles!...» Tout ça parce que mon frère a aimé votre cousine. - - -Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait -cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée -déjà par des fabriques. Elle se défendait d'être injuste envers ce pays -qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d'Isabelle, et -qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir -trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique... - -Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les -étrangers se font du peuple napolitain, aux «impressions de voyage» -écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d'hôtels, -des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n'étant jamais -entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle -cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées... - -Ils sont sincères; ils racontent ce qu'ils ont vu, mais ils n'ont pas -tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs -par des généralisations audacieuses et hâtives. - -Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et -tous les commandements de Dieu n'y sont pas respectés, mais on y peut -trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant -d'autres qui leur ressemblent. - -Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la -plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les -inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas «moraux», mais le -sentiment plus que l'intérêt gouverne leurs âmes mobiles. A la fois -très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu'aux moelles, par -tempérament et non par doctrine, car ils ne s'embarrassent jamais de -théories, ils n'ont pas les vertus du Nord, mais ils n'ont pas le dur -égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent -pas le pauvre. Ils sont indulgents à «l'homme qui n'a pas réussi»; ils -s'attendrissent sur les drames d'amour, même quand le mari trompé ou -l'amante trahie jouent du revolver ou du couteau: «Eh! c'est l'amour! -c'est la nature!...» - -Leurs petits-enfants ne leur ressembleront plus, et Naples même, -dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale -et prospère, industrielle et commerçante, et les horribles _vicoli_ -du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités -ouvrières. Dès Granili à Torre del Greco s'étendra une Naples enfumée, -active et triste, où la morale entrera avec l'hygiène. Et les dieux -attardés s'en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu'une pièce de -musée pour la joie des archéologues... - - - - -XXIII - - -Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles -avaient quitté Pompéi en l'absence d'Angelo. - -Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van -Coppenolle. Elle suivait sa cousine; mais, quand son corps était au -Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait, -comme un panorama, l'Europe à vol d'oiseau, Courtrai presque en haut, -Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à -Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être -amènent un amoureux repentant et désespéré... Le reste de l'univers est -un nuage... - -Isabelle ne se plaisait qu'à dormir et à pleurer. Elle disait à -Marie: «Comme nous allons être malheureuses!...» Et elle insistait, -ingénument, sur le pluriel. - -Maintenant, elle n'engageait plus madame Laubespin au divorce; elle -ne parlait plus de Claude; elle faisait des allusions discrètes à «ce -pauvre André». Elle aurait trouvé fort mauvais que Marie se ravisât, -et elle pensait: «Tu as voulu que je sacrifie mon amant. Tu me dois -l'exemple de l'héroïsme; sacrifie ton amour!...» Mais elle se croyait -beaucoup plus malheureuse que sa cousine, parce que Marie ne pleurait -jamais devant elle. - -Le matin du troisième jour, Marie reçut un télégramme qui était allé -de Pont-sur-Deule à Pompéi, puis de Pompéi à Rome. Madame Wallers -avertissait sa fille qu'André Laubespin venait de mourir brusquement, -d'une embolie. - - ---Tu vas être heureuse!... répéta Isabelle, en ranimant Marie qui -s'évanouissait. Tes peines sont finies... André n'a plus besoin de toi. -Il a emporté ton pardon, et tu penseras à lui sans remords... Tu auras -tout, Marie, l'amour, le bonheur, et même la paix de ta conscience... -Claude t'attend, Marie!... Tu vas être heureuse! - -Ainsi elle réconfortait la jeune femme qui avait trouvé des forces pour -le sacrifice et qui demeurait éperdue et faible devant le bonheur, -presque honteuse de ne pas regretter André Laubespin. - ---Il y a cinq ans que mon âme est veuve de lui, et je me souviens à -peine de l'avoir aimé, dit Marie... Je n'affecterai pas une douleur -hypocrite... Pourtant, je suis profondément émue par ce mystère -terrible de la mort... - -Elle s'inquiéta de l'enfant abandonné et promit de veiller sur lui. - -Puis elle songea au départ. - ---Veux-tu que nous prenions le train de nuit? dit Isabelle. Tu auras -une journée encore pour te reposer, après cette émotion. Ton père doit -être prévenu. Il faut télégraphier à Claude... Nous brûlerons Turin... -J'irai, avec toi, à Versailles, pour les obsèques... Je ne te quitterai -pas... Allons! Marie, sois énergique! - -Elle s'agitait fébrilement, feuilletait l'indicateur, sonnait le -portier pour demander la note. Marie, étendue sur un divan, la tête -dans ses mains, rêvait et priait. - -Mais, après le déjeuner, l'activité d'Isabelle s'arrêta, comme -une pendule se ralentit. Une morne immobilité, un silence orageux -remplacèrent l'agitation et le verbiage. Et tout à coup, madame Van -Coppenolle dit: - ---Comme je te détesterais, Marie, si je ne t'aimais pas tant!... Me -voilà toute seule à souffrir... Quand je te verrai avec Claude, je me -rappellerai que j'ai été heureuse aussi... - ---Non, Belle, tu n'étais pas heureuse; tu étais grisée... - ---Et si c'était mon bonheur à moi, la griserie?... Une illusion qui -dure, c'est une réalité, la seule qui compte, puisqu'on n'en connaît -pas d'autre... - -Elle soupira et dit, avec une étrange nuance de vanité dans la -tristesse: - ---J'ai été follement heureuse, plus que tu ne le seras jamais... - - -Dans l'après-midi, Marie Laubespin voulut visiter quelques églises, -et faire le pèlerinage des catacombes de Saint-Calixte, mais madame -Van Coppenolle se déclara très suffisamment édifiée et fatiguée par -Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie Ara Cœli, qu'elle -avait vus la veille. - -Elle préférait se promener au Pincio. - -Marie passa une journée mélancolique et douce, errant d'église en -église, et laissant un bouquet de prières à chaque autel. Délivrée du -bavardage affectueux et des plaintes d'Isabelle, délicieusement seule, -elle alla, en voiture, jusqu'au tombeau de Cecilia Metella. La voie -Appienne, avec les statues, les exèdres funéraires envahies par la -mousse, les cénotaphes croulants, lui rappela la voie des tombeaux à -Pompéi. Elle ne retrouvait pas la douceur campanienne dans l'austère -paysage où les files brisées des aqueducs s'en vont vers Rome, parmi -les joncs des marais, les oliviers frissonnants, les pins aux larges -ombelles. Ici, c'était une autre Italie, et le conseil qui émanait de -cette terre romaine était mâle et grave; tout, et même la mort, parlait -d'éternité. «Ne cueille pas le jour qui passe. Travaille, aime, prie et -grandis ton âme à la mesure de tes espérances...» - -Quand Marie revint à l'hôtel de la place d'Espagne, le portier lui dit -que madame Van Coppenolle avait envoyé les bagages à la gare et qu'il -avait le bulletin de consigne. - ---Madame a tout réglé. Elle a dit que madame Laubespin pourrait prendre -le train du soir pour la France... - ---Elle est au Pincio? Elle va revenir? - ---Madame Van Coppenolle a reçu des visites... Elle est sortie vers -quatre heures avec ce monsieur qui était venu à midi... Madame Van -Coppenolle ne pouvait pas descendre, puisqu'elle déjeunait avec madame. -Alors le monsieur est revenu dans la journée... Un jeune homme brun, en -gris, qui a l'accent de Naples... - ---Eh bien, j'attendrai ma cousine, dit Marie qui prévoyait une -catastrophe... - -Elle monta dans sa chambre. Comme elle se reprochait amèrement d'être -restée à Rome, au lieu d'emmener Isabelle, tout droit, en Belgique! -L'amoureuse avait-elle prévu que son amant la rejoindrait? Avait-elle -prolongé la halte, à Rome, pour donner une chance suprême à Angelo? - -Elle l'avait reçu dans le petit salon, et dans sa chambre même... -Un bout de cigarette consumée, près du divan, révélait une présence -masculine... - ---Qu'elle revienne! Mon Dieu, faites qu'elle revienne! disait Marie. - -Elle ne revint pas... Un peu avant l'angélus, un gamin apporta une -lettre. - -Marie, debout près de la fenêtre, lut cette confession rapide, écrite -sur un mauvais papier, avec une plume boueuse, au buffet de la gare -Termini. L'écriture inégale, presque illisible, s'en allait de travers -et çà et là, des larmes avaient délayé l'encre... - - «... Je l'aime trop... Je ne peux pas me passer de lui... Et lui - aussi m'aime... Il m'a tout expliqué... Tu l'as mal compris et - mal jugé... Je le sens tellement sincère, et malheureux autant - que moi... Et maintenant que je lui ai pardonné, je n'ai plus la - force de recommencer ma vie d'autrefois sans lui... Nous partons. - J'écrirai à Frédéric et j'espère qu'il consentira au divorce... - - »Ne m'accable pas, Marie, toi qui vas être heureuse! Je te supplie - de voir mes enfants, de me donner, quelquefois, de leurs nouvelles, - en attendant qu'on me permette de les embrasser... Pauvres petits! - C'est sur eux seuls que je pleure, mais ils ne souffriront pas de - mon absence. Ils m'oublieront vite... - - »Adieu, Marie! Je penserai à toi, quand tu seras la femme de - Claude, et je ferai des vœux pour votre bonheur, même si vous me - méprisez... Adieu, ma petite Marie!...» - -Une larme tomba des cils de Marie Laubespin et fit une étoile sur la -signature brouillée. - -«Dieu te pardonne, pauvre Isabelle!... Je ne te juge pas. Je te -recevrai, si tu reviens, déçue et repentante...» - -... Le reflet du ciel colorait l'ombre de la chambre. Soudain, l'air -vibra. Un immense frisson sonore passa sur la ville, et Marie, qui -oubliait déjà la pécheresse amoureuse, Marie, rendue à ses beaux rêves, -sentit palpiter dans le soir romain tous les anges invisibles, aux -ailes d'or, d'émeraude et de vermillon, qui avaient été les compagnons -mystiques de sa solitude. - -Ils accouraient, ceux de Flandre et ceux de France, ceux d'Allemagne -et ceux d'Italie, ceux des missels et des évangéliaires, ceux des -fresques et des tableaux, ceux qui ressemblent à des faucons, ceux qui -ressemblent à des colombes. Messagers de la bonne nouvelle, tenant les -lis du pur amour, ils murmuraient avec la voix des cloches: - ---_Ave Maria!_ - - - Naples 1904--Paris 1910. - - -FIN - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--8454-2-19 - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - -Format in-18 à 3 fr. 50 le volume - - - Vol. Vol. - - ADOLPHE ADERER PIERRE GOURDON - Les Heures de la Guerre. 1 La Réfugiée. 1 - - RENÉ BAZIN GYP - La Closerie de Champ-dolent. 1 La Dame de St-Leu. 1 - - MARCEL BERGER LOUIS LEFEBVRE - Jean Darboise, auxiliaire. 1 Le Grand Jour. 1 - - ADRIEN BERTRAND JULES LEMAITRE - L'Orage sur le Jardin de La Vieillesse d'Hélène. 1 - Candide. 1 - - V. BLASCO IBANEZ PIERRE LOTI - Les Quatre Cavaliers de La Hyène enragée. 1 - l'Apocalypse. 1 - - RENÉ BOYLESVE CAMILLE MALLARMÉ - Le Bonheur à Cinq Sous. 1 La Casa seca. 1 - - GUY CHANTEPLEURE PIERRE MILLE - La Ville assiégée. 1 Sous leur dictée. 1 - - PAUL-LOUIS COUCHOUD ÉMILE NOLLY - Sages et Poètes d'Asie. 1 Le Conquérant. 1 - - PIERRE DE COULEVAIN JACQUES NORMAND - Le Roman Merveilleux. 1 Le Laurier sanglant. 1 - - MAX DEAUVILLE RENÉ STAR - Jusqu'à l'Yser. 1 L'Éclaireuse. 1 - - J. D'OR SINCLAIR CHARLES TARDIEU - Les Noces de Jade. 1 Sous la Pluie de Fer. 1 - - MARC ELDER MARCELLE TINAYRE - Le Peuple de la Mer. 1 La Veillée des Armes. 1 - - MARY FLORAN LÉON DE TINSEAU - L'Ennemi. 1 Le Secret de Lady Marie 1 - - ANATOLE FRANCE COLETTE YVER - Le Génie latin. 1 Mirabelle de Pampelune 1 - - A. GÉRARD - La Triple Entente et - la Guerre. 1 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOUCEUR DE VIVRE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/68710-0.zip b/old/68710-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4ad5464..0000000 --- a/old/68710-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68710-h.zip b/old/68710-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index e2a4125..0000000 --- a/old/68710-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/68710-h/68710-h.htm b/old/68710-h/68710-h.htm deleted file mode 100644 index 9d4e923..0000000 --- a/old/68710-h/68710-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9458 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg EBook of La douceur de vivre by Marcelle Tinayre</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Typographie */ -body {margin-left: 15%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La douceur de vivre</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcelle Tinayre</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 8, 2022 [eBook #68710]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA DOUCEUR DE VIVRE</span> ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#notes">Note</a></p> - -<h1><span class="small70">LA</span><br /> -DOUCEUR DE VIVRE</h1> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<p class="center margintop4">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - -<hr class="small3" /> - -<p class="center">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="center small90">Format grand in-18.</p> - -<table id="catalogue_01" summary=""> - <colgroup span="2"> - <col width="90%" /> - <col width="10%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">L’AMOUR QUI PLEURE.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">AVANT L’AMOUR.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">UN ÉTÉ A SALONIQUE.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">HELLÉ</span> (<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>).</td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">MADELEINE AU MIROIR.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA MAISON DU PÉCHÉ.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">NOTES D’UNE VOYAGEUSE EN TURQUIE.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">L’OISEAU D’ORAGE.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">L’OMBRE DE L’AMOUR.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA RANÇON.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA REBELLE.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA VEILLÉE DES ARMES (LE DÉPART, AOUT 1914).</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom paddingtop1"><span class="smcap">UNE JOURNÉE DE PORT-ROYAL</span>, <i>édition illustrée - pour bibliophiles</i>.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc2">En préparation:</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LES ROUTES SECRÈTES.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbl"><span class="smcap">LE FRUIT DE CENDRE.</span></td> - <td class="tdlbottom">1 —</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<p class="center">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.</p> - -<p class="center">Copyright, 1911, by <span class="smcap">Marcelle Tinayre</span>.</p> - -<p class="center">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.</p> - -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_I">I</span></p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="title1">MARCELLE TINAYRE</p> - - <hr class="small3" /> - - <p class="title2"><span class="small50">LA</span><br /> - DOUCEUR DE VIVRE</p> - - <div class="figcenter2" style="width: 200px;"> - <img src="images/logo.jpg" alt="" title="" width="200" height="125" /> - </div> - - <p class="title3">PARIS</p> - <p class="title4">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> - - <p class="title5">3, RUE AUBER, 3</p> -</div> - -<hr class="small3" /> - -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_II">II</span></p> - -<p class="center lineheight1"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> -<span class="smcap">CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,</span><br /> -<i>tous numérotés</i>.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_III">III</span></p> - -<div class="chapter"> - <p class="center margintop4 ">A PIERRE GUSMAN<br /><br /> - - <i>qui célébra Pompéi avec le crayon, le burin et la plume.</i></p> - - <p class="rsignature2 smcap">M. T.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p> - <h2>I</h2> -</div> - -<p>La rue commence au chevet de l’église et finit à la berge du canal. En -été, quand le soleil baisse, l’ombre du clocher s’allonge sur les pavés -humides où l’herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et -à colombage, accotées l’une à l’autre de guingois, sont expressives -comme ces maisons animées qu’on voit dans les tableaux de «diableries». -N’est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les -yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau -hennin pointu en tuiles rouges?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_2">2</span></p> - -<p>Au bout de la rue, l’église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un -rempart, tout hérissée de flèches, d’arcs-boutants et de gargouilles. -Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi -les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles -intérieures s’allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre -et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.</p> - -<p>C’est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.</p> - -<p>Au delà de l’église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On -trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de -Paris. Plus loin, derrière l’Esplanade, hors de l’enceinte de Vauban, -le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique -enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le -ciel. Et plus loin encore, c’est la campagne, pareille aux fonds des -batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée -de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond, -balayée par l’ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif -d’un toit de ferme, la tache fauve d’une vache paissante,—la campagne -cultivée, habitée, où l’on sent partout la présence et le labeur de -l’homme, où l’on n’est jamais seul avec la nature...</p> - -<p>Mais, entre l’église et le canal, l’innocente <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> petite rue, verte -d’herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et -dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de -Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux -toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom -légendaire et parfumé: «<i>Rue au Chapel-de-roses</i>».</p> - -<p class="br">Un après-midi de novembre, le bruit d’une porte qu’on ferme, le bruit -d’un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle -Broquette, la mercière, lance un coup-d’œil furtif entre les bonnets -ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de -son magasin. Au premier étage d’une maison, un store à franges se -soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le -miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense:</p> - -<p>«Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers.»</p> - -<p>Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume -Wallers, l’archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive. -On sait qu’il va suivre le petit quai du canal jusqu’à la rue du Port; -qu’il s’arrêtera au café Belle-Fleur, place de l’Homme-sans-tête, et -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> qu’il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place -Sainte-Ursule-et-les-Vierges.</p> - -<p>Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg -guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l’archéologue égale celle -du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates -qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l’heure par -une révérence, font trois petits tours et s’en vont. Quand mademoiselle -Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre -voisin, elles savent qu’il est temps d’allumer le fourneau et de -préparer le souper... Six heures!</p> - -<p>Mademoiselle Hautremont n’en croit pas ses yeux... Oui, c’est bien -M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C’est -bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges -joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son -pardessus à col d’astrakan orné de la rosette rouge. Il n’a pas le type -conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à -quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile.</p> - -<p>Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans -son tour de faux cheveux, au coin de l’oreille, et elle appelle:</p> - -<p>—Émilie!... Émilie!</p> - -<p>Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> mi-béguine, demoiselle -de compagnie et servante-maîtresse.</p> - -<p>—Émilie! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci!</p> - -<p>—A cette heure-ci? Mademoiselle est bien sûre?</p> - -<p>—Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les -journaux...</p> - -<p>Et les langues d’aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient -qu’elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une -langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu’il possède la -meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne -mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper!</p> - -<p>Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les -trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses:</p> - -<p>—Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours...</p> - -<p>La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand -elle prononce le nom d’Isabelle Van Coppenolle.</p> - -<p>Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d’elle,—et quand -on parle d’une femme, en province, ce n’est pas pour en dire du bien. -Flamande d’origine, Flamande par sa robuste <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> beauté blonde, elle -a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d’avoir -été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie, -frivole, s’est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un -Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van -Coppenolle; elle habite Courtrai qu’elle déteste. Elle a deux enfants, -un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse -fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou -trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui -est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L’archéologue la -reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d’Isabelle, et il a pris -l’habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage -de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui -défendent la sévérité. Il s’entremet donc auprès de M. Van Coppenolle -et tâche de réconcilier les époux. C’est l’affaire de quelques jours. -Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!» -dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.</p> - -<p>Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du -dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné. Le -séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> puisque M. -Guillaume Wallers va partir pour Naples.</p> - -<p>Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura -peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais -sera-ce bien en l’honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant -de choses!...</p> - -<p>—Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?...</p> - -<p>Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de -demoiselle. La duègne rectifie:</p> - -<p>—Madame Laubespin n’est pas divorcée, pas même séparée légalement... -Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur -Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec -la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg...</p> - -<p>—L’occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute -pensive...</p> - -<p>—Aujourd’hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures... -Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu’un... Le pauvre -cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il -préférerait raccommoder celui de sa fille.</p> - -<p>Mademoiselle Hautremont ne peut qu’approuver ce sentiment. Certes, on -ne doit pas <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, -une femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie -s’est résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce -qu’il avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se -fasse pardonner! Marie lui sera clémente...</p> - -<p>—Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s’il y avait quelque -nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu’il -est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien -étonnée qu’ils eussent un secret pour Claude puisqu’ils le traitent -comme le fils de la maison...</p> - -<p>—Qui vivra verra!...</p> - -<p class="br">Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa -fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien -que l’esprit de la petite ville mêle un peu d’aigreur à ces commérages, -on s’accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et -particulièrement M. Guillaume.</p> - -<p>Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule, -et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition -ancestrale,—avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège -de Pont-sur-Deule, puis au lycée du <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> chef-lieu; il fut étudiant -à Paris, chartiste, élève de l’école de Rome; mais, parvenu à la -célébrité, il refusa toute fonction officielle et ne voulut même -pas se fixer à Paris. Vrai bourgeois flamand, par l’écorce épaisse, -le sens pratique, le goût des jouissances matérielles, aimant les -belles choses et l’argent qui permet de les acquérir, excellent chef -de famille, catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n’avait -pas, comme on dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, -une demoiselle Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la -maison de la rue au Chapel-de-roses où il commença d’entasser meubles, -tapisseries, livres, objets d’art et curiosités de toute espèce. Il -souhaitait douze enfants. Il n’eut qu’un fils et une fille, et les -joies de cette paternité n’allèrent pas sans rançon. Jacques, l’aîné, -très intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des -Hansuys parlait en lui, et il se révéla, dès l’adolescence, homme -d’action et homme d’affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, -maintenant, dans l’Argentine, et achète des laines pour le compte -d’un grand <i>peigneur</i> de Roubaix. Marie, plus délicate, plus -affinée, reçut au couvent des Ursulines la même éducation que sa mère -avait reçue vingt ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième -année, munie de principes religieux très solides et d’un <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> petit -<i>fac-similé</i> de brevet supérieur qui enorgueillissait beaucoup -madame Wallers.</p> - -<p>A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à -l’ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l’amour, qui ne -soupçonne même pas sa forme de femme et qui s’est toujours baignée en -chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire -des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie -spirituelle est forte et profonde, où l’instinct humain de l’amour -fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements, -l’intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans -le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l’avait accoutumée -à l’examen de conscience, à la méditation, à l’effort perpétuel de la -volonté qui réprime les mouvements de l’instinct. Elle avait pris au -sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement, -d’y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à -gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s’approcher de la -perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne -n’eût deviné dans cette âme close l’immense trésor des rêves, des -tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l’enfance, et dérobé à tous -les regards.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_11">11</span></p> - -<p>M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le -monde, à Pont sur-Deule, n’a rien qui puisse enivrer les sens et -troubler le cerveau d’une enfant dévote. Marie connut les sauteries, -les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui -avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en -particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti, -mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un -fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine... -Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la -trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les -anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol. -Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l’éclat d’une chevelure -soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d’or; le bleu de ses yeux était -pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée -autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses -où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C’était la -beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur -des climats humides, si tendre qu’elle se flétrit et se couperose vite -sous l’action de l’air et du soleil.</p> - -<p>André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> ne fut -séduit qu’au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, -parut l’ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l’Agnès -française, rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il -voulut plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune, -intelligent, assez riche pour n’être pas soupçonné de vilains calculs, -il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie -l’agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour -l’amour l’obscur pressentiment de sa destinée, l’éveil bien vague et -bien incomplet de l’instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des -tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux...</p> - -<p>Ils s’épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et -doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux -médecin routinier et bourru, vit chaque jour s’accroître sa clientèle. -Il semblait aimer sa petite femme, et n’avait pas encore épuisé le -charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était -sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au -«sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l’éducation, mal -préparée à l’intimité conjugale, elle se prêtait à l’amour docilement, -et n’imaginait pas d’autres plaisirs que ceux de la tendresse. <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> -André était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste -pour accomplir la tâche parfois difficile d’une éducation amoureuse... -A la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut -très pénible et elle accoucha prématurément d’un enfant mort... Madame -Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule -pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous -les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d’y -aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer -longtemps un être qui n’avait pas vécu; il avait besoin de gaieté, -de mouvement et de plaisir. S’ennuya-t-il de trouver à son foyer une -femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences -essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous -prétexte de ménager Marie, il se détacha d’elle et se créa, au dehors, -des intérêts, des habitudes, des liens qu’elle ignora longtemps. Marie -n’était pas jalouse: elle concevait l’adultère comme une monstruosité, -un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne -supposait pas qu’André pût lui mentir pendant des mois et des années, -avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée -devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient -heureuse; elle-même <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> croyait l’être, engourdie dans cette existence -de chrysalide. N’ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l’espèce -de résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.</p> - -<p>Trois ans, quatre ans, passèrent, et l’inévitable petit hasard qui -produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d’André -Laubespin. Il avait—depuis combien de temps?—une maîtresse et cette -maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite -de surprise, de dégoût et d’humiliation. L’idée de la paternité d’André -lui fut plus cruelle que l’idée de la trahison. Elle se sentit blessée -dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n’avait pu -donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas, -souillé de mensonges, vautré dans l’ordure... Le dégoût submergea -l’amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André -s’emporta. Il osa dire—ce que tout homme eût compris et même certaines -femmes, mais non pas Marie Laubespin!—il osa dire que Marie l’avait -déçu, qu’elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de -chair...</p> - -<p>Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille -où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d’épouse -chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> n’estimait plus -André et ne l’approchait qu’avec répugnance. Bientôt, elle eut la -certitude qu’il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive -séparation.</p> - -<p class="br">Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et -qui n’a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une -réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l’espérance de -manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On -pense qu’une femme de vingt-sept ans ne peut s’accommoder toujours -d’une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la -déprécie et l’oblige à une demi-dépendance.</p> - -<p class="br">Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé, -Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes -malingres, et la pluie redouble, criblant l’eau verte, l’eau si lente -qu’on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive -opposée, le vitrage d’une fabrique s’éclaire, bleu d’électricité, -envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des -hautes cheminées se teintent d’une rougeur sanglante. Une cloche -d’atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières -lampes jaunissent les fenêtres des <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> estaminets où les mariniers -se querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches -chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants -pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d’une cabine, monte une voix -de femme berçant un nourrisson.</p> - -<p>Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de -la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique -aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne -révèle leur présence. Jamais ils n’ouvrent leurs fenêtres dont les -stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et -jardinières, tournés vers le dehors pour l’admiration des passants... -On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture... -Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins -d’yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure -colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande:</p> - -<p>«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu’est-ce que cela -signifie?...»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_17">17</span></p> - <h2>II</h2> -</div> - -<p>Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la -chambre qui lui sert d’atelier, copie en miniature, sur parchemin, les -fragments d’un évangéliaire.</p> - -<p>La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre -unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon. -Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes, -de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux, -elle n’aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le -panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là -d’un rouge neuf et joyeux, ailleurs d’un violet bleuâtre ou d’un gris -de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la -fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> le -beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol, -monte d’un jet puissant, se complique, s’affine et s’achève en plein -ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.</p> - -<p>Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,—point -de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré, -Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble -pas malheureuse de n’avoir pas de bonheur. Est-ce l’amour ravivé de -Dieu, est-ce l’amour nouveau de l’art qui l’a tirée de sa passivité -mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n’échappe de ce qui intéresse -Marie, dit parfois que l’on peut tout espérer d’une femme qui vit à la -hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés, -craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse, -comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les -contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour -d’elle.</p> - -<p>Cette renaissance de son énergie s’est manifestée surtout depuis deux -ans, depuis qu’elle a entrepris, à l’instigation de son ami Claude, -une série de miniatures, d’après les maîtres italiens et flamands. Ces -miniatures—variations admirables sur un thème unique—doivent former -le <i>Livre des Annonciations</i>, dont Guillaume Wallers <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> écrira -le texte. Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées -en ordre sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées -d’après des photographies, des croquis et des notes de couleur prises -aux Uffizi de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor -analogue, et pourtant aucune ne ressemble à l’autre.</p> - -<p>Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et -celles de l’aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes -comme l’améthyste, et celles qui s’embrasent comme les rubis de -l’amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres -catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de -toute époque; elles disent: <i>Ave Maria!</i></p> - -<p>Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces -pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces -beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l’adoration, et -qui emplissent l’atelier d’un muet cantique et d’un frisson d’ailes!</p> - -<p>C’est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois -angélus! C’est pour eux que s’épanouissent, dans un vase de cristal, -les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs, -toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens, -les <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi -eux, comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l’homme impur -et son méchant amour.</p> - -<p>Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce -souvenir au travail délicat de l’artiste.</p> - -<p>Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge -siennoise, d’après Simone Memmi, cette Vierge qui n’est point belle, -qui n’est point femme, qui a l’ovale allongé, les yeux étroits, la -bouche aux coins tombants d’une figure japonaise et qui se blottit, -se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de -l’ange aux ailes fauves, l’ange d’or sur fond d’or, couronné de sombre -feuillage, ceint d’une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys -mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché -d’un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la -science...</p> - -<p>Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d’Orcagna, si -grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter -le messager, recueillie et point surprise,—et la Vierge de Botticelli, -dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et de -fleuves sinueux; cette Vierge, qui n’est pas très <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> jeune, qui a -beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les -glaives, tandis que l’ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir -d’automne, la regarde, l’adore et la plaint.</p> - -<p>Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d’Agnolo Gaddi, -blanche et bleue, en robe stricte, princesse d’un roman céleste, -enclose dans la demeure enchantée, la tour d’ivoire où l’ange même -n’entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager -avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde, -attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès, -devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle -a une main levée, l’autre main sur le Livre des Prophéties; son voile -découvre son front qui retient toute la lumière...</p> - -<p>Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint -belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné, -de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle -se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient -pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées, -dans leur petite chambre...</p> - -<p>La plus jolie, c’est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans -le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des -montagnes <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage, -qui étudiait sa leçon près de son petit lit quand l’Annonciateur est -entré. Elle l’invite du geste, à s’approcher, et sourit, contente, -comme si on lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout -pareil à sa poupée. Et l’ange, n’est-ce pas le serviteur favori du roi -lointain, le page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé?</p> - -<p>Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle -inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de -l’évangéliaire, chef-d’œuvre d’un maître inconnu,—fillette aussi, -comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d’une grâce presque -chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur. -Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment -pourra-t-elle porter l’enfant? Ce n’est pas la rose mystique, ce n’est -pas la colombe, ce n’est pas l’étoile du matin: c’est une pauvre petite -fille de Flandre, une pâquerette née à l’ombre des cathédrales, sans -force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui -attend que Dieu la cueille...</p> - -<p>Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_23">23</span></p> - <h2>III</h2> -</div> - -<p>Elle s’applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil -délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes -ocellées de l’archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle -est si absorbée qu’elle n’entend pas le coup discret frappé à la porte.</p> - -<p>On frappe encore.</p> - -<p>Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie -seulement:</p> - -<p>—C’est toi, Belle?... Entre...</p> - -<p>Et, tout de suite, d’une voix changée, qui tremble un peu:</p> - -<p>—Comment, c’est vous, Claude!</p> - -<p>Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne -la tête, tend la main. Mais qu’a donc Claude? Il touche à peine cette -main que Marie lui offre. Son visage maigre, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> aquilin, au type -hispano-flamand, paraît vieilli par l’inquiétude. La moustache noire -ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves, -brouillés de vert, ont une étrange expression...</p> - -<p>—Vous arrivez d’Arras?... Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie?... -Pourquoi n’avez-vous pas répondu à ma lettre?</p> - -<p>—Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement -à partir, et j’ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train -de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n’a -eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s’est élancé vers -un singulier bonhomme qui l’a embrassé, oui, embrassé sur les deux -joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre -mon sac chez ma tante... Et me voilà!</p> - -<p>Marie demande:</p> - -<p>—Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C’est -invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à -l’hôtel du Cygne un jeune homme qu’il n’a jamais vu, qui s’est annoncé -par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le -grand archéologue napolitain.</p> - -<p>—Je ne connais pas...</p> - -<p>—Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> un peu partout, -en Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et -Angelo, le peintre, notre convive de ce soir... C’est cet Angelo qui -doit illustrer le fameux ouvrage: <i>l’Art et la Vie à Pompéi</i>...</p> - -<p>—Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas...</p> - -<p>—Di Toma, Claude! vous le dépoétisez!</p> - -<p>—Vous verrez s’il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d’étoffes -trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d’un vieux feutre -gris... D’ailleurs assez beau garçon, mais odieux!</p> - -<p>—Il n’a jamais quitté son pays; il n’est pas riche; il porte -les vêtements qu’il porterait à Naples, en cette saison... Soyez -charitable, Claude!</p> - -<p>Le jeune homme ne répond pas. Il s’est assis dans la bergère, devant -le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la -miniature que son ami n’a même pas regardée. Elle vient enfin s’asseoir -près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de -l’autre, voulant parler et n’osant parler...</p> - -<p>Il dit enfin:</p> - -<p>—Isabelle est à Pont-sur-Deule?</p> - -<p>—Oui, jusqu’à demain. J’irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric -Van Coppenolle. Accompagnez-nous... <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> Ce sera une occasion de saluer -madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage.</p> - -<p>Claude ne paraît pas entendre la timide invitation.</p> - -<p>—J’admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui -ne s’aiment pas, qui ne s’accordent pas, qui finiront par se détester.</p> - -<p>—Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon, -ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille...</p> - -<p>—Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L’un est resté -Belge et l’autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin -mousseux!</p> - -<p>—Puisqu’ils sont mariés...</p> - -<p>—Ils divorceront!</p> - -<p>—Claude!... Les sentiments religieux d’Isabelle...</p> - -<p>—Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque -je souffre à cause d’eux... et vous aussi peut-être... Mais les -sentiments religieux d’Isabelle!... Non! C’est à mourir de rire... -Isabelle n’a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté -à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je -dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu’Isabelle -est vertueuse, ce qui d’ailleurs <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> m’est indifférent... Je pourrais -tout au plus m’étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier -les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si -malheureuse. Mais je ne m’en étonne plus trop. Je sais maintenant que -vous prêchez d’exemple.</p> - -<p>—Expliquez-vous. Je ne comprends pas...</p> - -<p>—Pourquoi m’avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée -que j’ai reçue hier? Vous m’annoncez, brusquement, que vous avez changé -d’avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez -huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j’en -chercherais encore la véritable raison, celle que vous n’osez pas -dire, si une phrase de ma tante, tout à l’heure, ne m’avait éclairé... -Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une -réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu, -ce soir... Cela, je ne l’ai pas cru, puisque j’avais rencontré votre -père, à la gare, avec son Napolitain et qu’il m’avait invité... -Pourtant...</p> - -<p>—Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de -votre beau raisonnement. Il n’y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup -d’imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune -relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> pas, je vous l’affirme, un second voyage de noces... J’ajoute que -ni monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune...</p> - -<p>—Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?...</p> - -<p>—Oui, mon ami.</p> - -<p>—Et, malgré votre lettre, vous resterez?</p> - -<p>—Non...</p> - -<p>—Pourquoi?...</p> - -<p>—Il faut que je m’en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous... -Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous -guérir et je ne le puis qu’en m’éloignant...</p> - -<p>—C’est à cause de moi?...</p> - -<p>—Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une -veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou -repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m’est pas permis, -que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur -Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m’avez-vous -parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié. -J’étais presque heureuse...</p> - -<p>—Est-ce possible, Marie! C’est moi que vous fuyez, et parce que, dans -un moment d’émotion, j’ai eu la faiblesse d’avouer un amour que je -croyais deviné!... Si j’étais dangereux pour <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> votre repos, si vous -m’aimiez... mais vous ne m’aimez pas!... Alors, que craignez-vous?... -Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans. -N’avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami?</p> - -<p>—Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui -m’effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à -l’heure encore, vous m’avez cherché une querelle absurde. La semaine -dernière... c’était autre chose...</p> - -<p>—Je vous ai baisé la main... comme tant d’autres fois.</p> - -<p>—Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude...</p> - -<p>Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté -irrévocable qui consterne le jeune homme.</p> - -<p>Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs -l’assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d’homme -et d’enfant.</p> - -<p class="br">Leurs mères s’étaient mariées la même année, et madame Wallers eut -d’abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût -né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l’heureuse -petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de -suite <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la -femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!</p> - -<p>Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les -voisins Wallers qui l’invitaient à passer des après-midi avec le gros -Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette -et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.</p> - -<p>Et, bien que le gros Jacques fût l’aîné d’un an, Claude, plus grand, -plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et -protège les faibles: il était l’explorateur casqué de papier qui -arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui -porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...</p> - -<p>Marie l’aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte -à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier -janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la -froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu’il était mal -habillé, pas riche, et qu’il n’avait pas de maman.</p> - -<p>S’ils avaient grandi côte à côte, au lieu d’être séparés par le collège -et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et -fût devenue de l’amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude, -bachelier, partit pour Paris. <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> Aux vacances, il voyagea. Et le cœur -incertain de la jeune fille appartint à l’homme fait, à l’homme hardi -qui, le premier, voulut le prendre.</p> - -<p>Et c’est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions -puériles comme un fleuve formé d’humbles ruisseaux. Il fut déchiré -jusqu’à l’âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d’orgueil, il cacha -sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que -la lutte n’était pas possible, et l’humiliation éprouvée exaspéra -son désir d’être «quelqu’un», de dépasser Laubespin par le succès et -la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il -avait un tempérament d’homme d’action et répugnait aux tristesses -contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui, -heureuse loin de lui, il tâcha de l’oublier. Il tint, dans ses bras, de -doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l’aimèrent -et qu’il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de -tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure -et délicate qu’il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant -le mariage de Marie, l’année qui fut leur seizième année...</p> - -<p>Et voilà qu’après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur -des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille -maison tiède <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> encore de leur enfance. Marie était moins jolie -qu’autrefois, car c’est l’amour de l’homme qui fait la beauté de la -femme. Ses joues étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses -paupières se fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et -sa chevelure lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, -elle était cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude -avait tant aimée! Elle était la petite Marie...</p> - -<p>Mais lui, le grand Claude, il n’était plus un collégien pauvre et -ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait -davantage.</p> - -<p>Son âme s’ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la -conquête.</p> - -<p>Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le -carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d’amour. Il dit la -monstruosité d’un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus -étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes -divorcées qui conservaient l’estime des honnêtes gens; il insinua que -l’annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la -fortune et des amis haut placés...</p> - -<p>Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur -s’était incarné sous la forme chère de Claude. D’abord, muette et -consternée, <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il -qu’elle était une vraie chrétienne, qu’elle voyait dans le mariage non -pas un contrat, mais un sacrement? L’amour qu’il implorait d’elle, -l’Église l’appelait tout simplement, tout crûment: adultère.</p> - -<p>—Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si -heureuse! Il faut nous séparer...</p> - -<p>Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme. -Il obtint qu’elle oublierait l’aveu intempestif. Mais quand un homme -a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans -l’oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous -les phrases les plus banales. La peur de l’amour, sans cesse, la ramène -à l’idée de l’amour.</p> - -<p>Vint le dernier dimanche d’octobre. Claude avait déjeuné chez les -Wallers. Il monta dans l’atelier pour voir les <i>Annonciations</i>.</p> - -<p>Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures, -et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s’envolait. -Parfois, l’haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes -de Claude.</p> - -<p>Il avait d’abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses -yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent -<span class="pagenum" id="Page_34">34</span> d’un regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les -tresses aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées -à la base et qui s’argentaient en remontant vers le front, selon la -courbe de la tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la -splendide orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui -exhalait une odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l’iris.</p> - -<p>Soudain, la jeune femme fit la moue:</p> - -<p>—Vous êtes distrait, Claude!</p> - -<p>Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude... -Et elle reconnut tout à coup ce visage qu’elle avait vu, le jour -de l’aveu, et qu’elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion -l’envahit, plaisir triste et douce peine...</p> - -<p>Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux -sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le -long du bras demi-nu, jusqu’au pli du coude où l’épiderme plus mince -laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma -derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule.</p> - -<p>Les anges, autour d’elle, élevaient des lis, et les Madones, sous -les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l’époux divin. -L’atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p> - -<p>Marie s’assit, la tête dans les mains, et pria.</p> - -<p>Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d’Arras le souvenir -de la nuque dorée, du bras mince, de l’artère battante sous la peau -fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d’amour, rêvant de cette -pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s’il avait -possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et -caché de Marie...</p> - -<p class="br">«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude -émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui, -tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la -lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote -timide a pris peur.</p> - -<p>Pourtant Claude ne veut pas qu’elle parte. Il ne le veut pas!</p> - -<p>Obstiné contre l’évidence, espérant modifier cette résolution qui le -désespère, et où il devine l’influence souveraine du confesseur, Claude -emploie l’éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la -femme est tendre et qu’elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire -plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui -viennent...</p> - -<p>La porte du poêle projette un reflet ardent <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> sur le tapis, mais la -fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant, -le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre. -Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes...</p> - -<div class="quote"> - <p>«Marie! ne m’abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du - désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas - grand’chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être - chérie, dans le sacrifice et la pureté... J’essaierai, Marie, quoique - un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de me rendre pareil - à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas, bien-aimée!»</p> -</div> - -<p>Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent -dans l’ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et -tâtonne... La clarté brutale d’une lampe jaillit.</p> - -<p>—Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir... -mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N’insistez -pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous -attend... Je dois m’habiller...</p> - -<p>—C’est bien. J’ai compris...</p> - -<p>—Claude!</p> - -<p>—Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p> - -<p>Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l’atelier, immobile, la -bouche entr’ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule -sur ses joues.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_38">38</span></p> - <h2>IV</h2> -</div> - -<p>Guillaume Wallers et ses hôtes n’attendaient plus que Marie.</p> - -<p>Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui avait -aux fenêtres des <i>verdures</i> drapées en rideaux, et sur toutes ses -parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres. Les -vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie plus -mates que l’ivoire, les maroquins et les brochages composaient une -tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d’Orient. La -cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne que -la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais, -soigneusement couvert de cendre. Comme on n’avait pas allumé le lustre -ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs -amorties. La plus <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> grosse était placée presque au centre de la -pièce sur une table carrée; l’autre, sur le bureau, éclairait l’encrier -majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction -en bronze vert de la Victoire pompéienne.</p> - -<p>En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait:</p> - -<p>—Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu. -Dieu me garde de critiquer ce que je n’ai point vu. Je connais la haute -compétence et le tact de monsieur l’inspecteur Spaniello. Mais cette -idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me -paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera. -Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons. -Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c’est pour l’habiller de -neuf et la maquiller... Voyez ce qu’ils ont fait de Carcassonne en la -coiffant d’ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux, -les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs -toits de tuiles orangées...</p> - -<p>Il s’interrompit:</p> - -<p>—Voilà ma fille.</p> - -<p>Et il présenta:</p> - -<p>—Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> - -<p>Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la -cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule, -écoutait placidement l’ami Wallers, et, de l’autre côté, il y avait -Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s’avança -pour baiser la main de Marie.</p> - -<p>Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et -elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d’un ridicule sympathique -et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines -vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d’été, une cravate -claire, un plastron et un col si luisant qu’on les eût dits en «linge -américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa -figure même n’était pas tout à fait d’un homme du monde à cause de la -perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des -cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache -ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C’était une beauté gênante, -beauté de modèle, d’aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et -les guenilles.</p> - -<p>Tout de même, Angelo di Toma n’en était pas responsable! Et il se -faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans -un français correct, mais avec un terrible accent, <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> il tourna un -joli compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa -mère, et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de -noir transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les -cheveux cendrés et argentés... Oui, c’était l’Infante!</p> - -<p>M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle -aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu’elle sût très bien ne -pas l’avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma, -depuis qu’il était entré dans le salon, n’avait regardé qu’elle: il -profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de -tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante -dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et -forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance -ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre -d’une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque -soyeuse dans la lumière, et que l’ombre enveloppe d’une transparence -azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des -oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui -déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le -beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - -<p>La robe d’Isabelle la couvrait sans la cacher. C’était un fourreau en -crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d’or; des perles dans -les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes -floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille, -contrastait avec la mousseline noire de Marie et l’honnête satin -broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s’en excusa:</p> - -<p>—Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C’est que -ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,—à -tout hasard... Je n’avais pas autre chose,—à moins de dîner en -peignoir ou en costume tailleur.</p> - -<p>—Je pense, dit l’Italien, que cette femme de chambre mérite notre -gratitude. Madame est aussi belle qu’Hélène Fourment.</p> - -<p>Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d’amoureux -et de maquignon.</p> - -<p>Guillaume Wallers dit:</p> - -<p>—C’est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment.</p> - -<p>—Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume.</p> - -<p>—Tu es difficile!</p> - -<p>—Un Rubens, c’est bien vulgaire.</p> - -<p>—Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que -vous détestiez la <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien -leur charme!... J’ajoute, pour vous consoler, que vous n’avez pas l’âme -flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris.</p> - -<p>M. di Toma demanda ce qu’était l’âme flamande en général et celle de -madame Van Coppenolle en particulier.</p> - -<p>—L’âme flamande, dit Isabelle, c’est celle de ma belle-mère: un petit -lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne...</p> - -<p>—C’est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier, -très jolie et qui flotte au vent.</p> - -<p>On rit. Isabelle ne se fâcha pas.</p> - -<p>—Sans plaisanterie, reprit-elle, l’âme flamande est bien engagée -dans la matière et elle est animée par l’amour du bien-être, l’amour -de l’argent et l’amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme, -quand elles sont du sexe féminin, s’enorgueillissent surtout de leurs -qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L’âme flamande -loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j’en crois mon -oncle Wallers.</p> - -<p>La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle -déclara ces plaisanteries fort inconvenantes.</p> - -<p>—Pardon, ma tante! dit Isabelle. J’accorde <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> qu’il y a deux -Flandres: la vôtre, qui est celle de Watteau, et l’autre, celle de -Teniers, qui est aussi celle de ma belle-mère.</p> - -<p>—Et celle de ton mari!</p> - -<p>—Et celle de mon mari!</p> - -<p>M. Meurisse, à qui déplaisait cette ironie, dit gravement:</p> - -<p>—Vous devriez mentionner, au moins, les vertus de notre race. Flamands -belges ou Flamands français, nous sommes cousins sinon frères et nous -avons bien des tendances communes... Il est vrai que nous sommes -lourds et positifs, un peu portés sur la... bouche, et que notre rire -est épais... Nous n’avons rien d’aristocratique... Mais nous avons -toujours défendu nos libertés; notre histoire est glorieuse; nous -sommes sérieux, actifs, entreprenants. Notre département du Nord, à lui -seul, paie le quart des impôts qui constituent le budget annuel de la -France...</p> - -<p>Cette révélation n’émut pas madame Van Coppenolle.</p> - -<p>M. Meurisse ajouta:</p> - -<p>—Et c’est chez nous que l’on trouve encore des familles chrétiennes et -des femmes qui ont beaucoup d’enfants.</p> - -<p>—Mais, chez nous aussi, dit Angelo, les femmes sont fécondes, trop -fécondes. Nous peuplons la <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> Tunisie et l’Argentine... Mon père -était l’aîné de douze enfants.</p> - -<p>—Je plains madame votre grand’mère, dit Isabelle, entre ses dents.</p> - -<p>—J’ai eu trois frères et une sœur qui sont morts en bas âge. Il ne -reste que Salvatore et moi.</p> - -<p>M. Meurisse demanda qui était Salvatore.</p> - -<p>—Mon frère... un sculpteur... un génie!</p> - -<p>—Vraiment?</p> - -<p>—Oui, un génie! répéta Angelo, avec emphase. Il a étudié avec notre -illustre Gemito qui est fou... Mon frère, seul, pouvait l’intéresser à -quelque chose de la sculpture... <i>Dio mio!</i>... cette folie, quel -malheur!...</p> - -<p>M. Wallers rappela que Gemito était un grand artiste, le plus original -des sculpteurs italiens, et le plus sincère. Ses figurines, d’après les -types populaires de Naples, ont leurs ancêtres directs dans les petits -bronzes de Pompéi.</p> - -<p>—Salvatore n’imite pas Gemito, mais il s’inspire des mêmes traditions, -dit Angelo... C’est une grande misère pour nous qu’il n’ait pas de -santé... Mais c’est un génie!... Et un cœur!... Il m’aime!... C’est -terrible comme il m’aime!... Je suis son enfant...</p> - -<p>—Vous demeurez ensemble? dit madame Wallers, émue par cette explosion -d’amour fraternel.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p> - -<p>—Toujours ensemble, toujours... L’hiver, dans notre maison de Naples, -et l’été, dans notre villa de Ravello qui est un héritage de famille, -car nous ne sommes pas Napolitains d’origine; nous sommes Amalfitains, -des barons Atranelli...</p> - -<p>Il ajouta, modestement:</p> - -<p>—Noblesse déchue...</p> - -<p>Wallers souriait:</p> - -<p>—Le professeur Ercole di Toma ne m’avait pas révélé la haute origine -de votre famille. C’était un homme simple.</p> - -<p>—Et un brave homme! fit Angelo avec chaleur... Disons la vérité: il -était honteux de notre décadence et n’en parlait jamais qu’entre nous. -Je le consolais: «Papa, l’art aussi est une noblesse!...»</p> - -<p>—Vous avez raison.</p> - -<p>—Mon père!... Ah! que de bien il voulait à monsieur Wallers!... Il -parlait de lui à tout le monde: «Le professeur Wallers! quelle science! -quel cœur! quelle génialité!... Dites, je vous prie, y a-t-il en Europe -un savant comparable au professeur Wallers, mon illustre confrère?... -Allons, osez le dire!...» Et tout le monde répondait: «Vous êtes -heureux, monsieur di Toma, d’être l’ami de Guillaume Wallers, et il est -heureux d’avoir en vous un ami si chaud...» Pauvre <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> homme! Il vous -aimait d’une manière extraordinaire!</p> - -<p>Angelo prononça cet adjectif en ajoutant plusieurs <i>r</i> et en -fixant sur son hôte un regard menaçant. Mais Guillaume Wallers -connaissait cette mimique napolitaine. Il répondit:</p> - -<p>—Moi aussi, cher monsieur, j’ai beaucoup estimé le professeur di Toma -qui était un galant homme et un vrai savant.</p> - -<p>Ainsi, tous deux, chacun à sa façon, avaient exprimé exactement la même -pensée.</p> - -<p>Angelo continua:</p> - -<p>—Quand j’ai entrepris ce voyage, ma mère m’a dit: «Va porter au -professeur Wallers la dernière pensée de ton père.» Et je me suis fait -un devoir de m’arrêter à Pont-sur-Deule... On eût dit que je sentais, -à l’avance, votre bonté... Et, quand vous êtes venu devant moi, dans -la gare, je vous ai dit: «Ah! faites-moi cette faveur!... Que je vous -embrasse!...» Merci à Dieu! moi, pauvre étranger, j’avais deviné en -vous un second père...</p> - -<p>La candeur de ce discours désarma l’ironie de Claude. Il pensa que -l’Amalfitain—des barons Atranelli—devait être vaniteux, exubérant, -mais bon diable. Évidemment, il n’avait aucun sentiment du ridicule. Il -étalait ses affections de famille sans fausse honte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - -<p>On passa dans la salle à manger. Madame Wallers prit le bras du -filateur et Marie celui d’Angelo.</p> - -<p>A table, Claude dut s’asseoir près d’Isabelle, tandis que Marie était à -l’autre bout, entre Wallers et M. di Toma.</p> - -<p class="br">A peine assis, il regretta d’être venu, la gorge serrée, l’estomac -contracté, le cœur pesant et douloureux. Il n’avait pas faim. Tout et -tous lui étaient insupportables.</p> - -<p>Il regarda Marie avec rancune... Elle répondait par des monosyllabes -aux phrases de son voisin; elle était pensive, triste, pâlie par les -nœuds roses de son corsage, et beaucoup moins belle que sa triomphante -cousine. Claude en fut un peu consolé. Il aurait voulu que Marie devînt -laide, pour que nul homme, excepté lui, ne la désirât.</p> - -<p>Le dîner fut copieux, délicat, servi lentement, selon les traditions -sacrées de la province. Wallers était orgueilleux de sa cave et disait -la provenance et l’âge des vins. On parla de cuisine. Angelo montra une -compétence singulière et donna la recette des anchois à la mie de pain -et des aubergines farcies...</p> - -<p>Madame Wallers se récria:</p> - -<p>—Vous savez faire la cuisine!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span></p> - -<p>—Naturellement... Je sais faire un peu de tout... Je peins, je gratte -la mandoline, j’improvise des chansons, je mène un bateau, j’encadre -mes toiles, et je raccommode, au besoin, mes habits, quand mon -domestique me manque... Je sais aussi faire la femme de chambre...</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Je boutonne les bottines et j’agrafe les corsages, sans me tromper...</p> - -<p>Marie et madame Wallers parurent embarrassées. Isabelle éclata de rire. -L’archéologue dit, avec bonhomie:</p> - -<p>—Ce sont vos modèles qui vous ont enseigné cet art?</p> - -<p>—Eh! certes...</p> - -<p>Il riait franchement, de toutes ses dents solides, carrées, brillantes. -Madame Van Coppenolle observa qu’il avait une très belle bouche, fine -aux angles, ironique et voluptueuse. Les yeux splendides n’étaient -pas langoureux bêtement. Ils étaient tour à tour rieurs et tendres, -malicieux et ingénus. Ils exprimaient avec une sincérité amusante -le plaisir qu’avait Angelo à vivre une belle soirée chez un homme -illustre, auprès de jolies femmes.</p> - -<p>Le naturel, qualité si rare et presque impossible dans les pays du -Nord, où la religion et les mœurs tendent à comprimer les instincts -et <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> à restreindre leurs manifestations, le naturel était le plus -grand charme d’Angelo. Sans doute, comme tous les Italiens, il devait -avoir de la prudence, de la méfiance même et des arrière-pensées. Mais -personne, vraiment, ne s’en apercevait, et lui même n’en avait plus -conscience. Il vivait le présent avec une merveilleuse facilité. On eût -dit qu’il connaissait les Wallers depuis toujours, tant il leur ouvrait -aisément son âme. Pourtant, il ne disait rien qu’il pût regretter -jamais d’avoir dit.</p> - -<p>Quand on revint dans la bibliothèque, Marie offrit le café. Tous les -hommes fumaient, avec la permission de madame Wallers... Le bel Angelo -roulait une cigarette pour madame Van Coppenolle, M. Guillaume Wallers, -à qui l’on permettait la pipe, s’était installé dans un vaste fauteuil. -Il appela Angelo pour l’interroger sur son voyage.</p> - -<p>—Quelle impression vous a faite notre France?</p> - -<p>—La France!... Oh! belle, belle, élégante, surtout sympathique... -Quelle finesse dans les nuages des paysages, dans les esprits, dans la -langue même...</p> - -<p>On ne put tirer de lui aucune réflexion critique, mais sans doute, -il devait faire des réserves. Bien qu’il fût, chez les Wallers, <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -comme un familier, il appréhendait que sa franchise ne compromît une -amitié naissante. D’ailleurs cette franchise lui paraissait prématurée, -grossière, inutile. Est-ce que les Wallers, arrivant à Naples, ne -l’eussent pas accablé, lui, Napolitain, des compliments usités, -classiques, sur la beauté de la ville? Se fussent-ils plaints de la -saleté, de la mauvaise odeur, de la friponnerie du peuple?... Non. En -personnes bien élevées, ils eussent attendu que le miel des douceurs -fût épuisé, et que l’orgueil du fils de Naples eût été satisfait par -l’habituel hommage.</p> - -<p>—Et le Nord? dit Marie. Il ne vous a pas déplu, avec ses plaines, ses -villes ouvrières, ses charbonnages?</p> - -<p>—Oh! très intéressant... J’aime les beffrois et les carillons, -si poétiques! Et les hôtels de ville et les musées... Van Eyck... -Memling...</p> - -<p>Il confondait la France et la Belgique, pour mieux louer. Et il dit que -Pont-sur-Deule était une cité charmante.</p> - -<p>—Allons donc! fit madame Van Coppenolle, vous ne pouvez pas aimer ces -pays-là sincèrement. Vous faites un grand effort d’imagination pour -vous persuader qu’ils vous plaisent et que vous les comprenez. Cher -monsieur, je ne suis pas bien savante, mais j’ai un peu voyagé, et -je suis absolument sûre que, si le Midi fascine <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> souvent l’homme -du Nord, le Nord n’attire guère l’homme du Midi. Il faut être né en -Hollande, en Allemagne ou en Angleterre pour y vivre avec plaisir, -tandis qu’on voit des gens de toutes races se fixer, par choix, dans -les pays méditerranéens.</p> - -<p>Claude s’écria qu’il n’était pas un de ces hommes, et qu’il n’éprouvait -aucun besoin de vivre «sous un ciel toujours bleu» qui incite à la -jouissance et à la paresse. Et comme il était irrité et agacé, et qu’il -commençait à prendre en grippe le bel Angelo di Toma, il ne mesura pas -ses paroles en opposant l’activité disciplinée des gens du Nord à la -misère, à l’incurie, à l’immoralité méridionales.</p> - -<p>Angelo ne répondit pas. Il souriait toujours, mais il regardait Claude -comme un gentilhomme peut regarder un rustre incivil, intempestif, -ennuyeux, un <i>seccatore</i>. Guillaume Wallers interrompit Claude:</p> - -<p>—Je ne suis pas suspect d’ingratitude filiale envers ma bonne Flandre, -dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j’ai presque tous les -défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j’ai vécu en -Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour -nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment, -je ne m’y suis pas senti étranger... C’est peut-être, mon cher Claude, -parce <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans -t’offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle... -D’ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de -service à la société que les archéologues...</p> - -<p>—Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi!</p> - -<p>—Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte -un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la -civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c’est -aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont -tributaires de Pythagore et d’Euclide. Rome et l’Italie ont recueilli -l’héritage grec, et la France après elles...</p> - -<p>—Je n’en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé -maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du -monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes. -Votre amour de l’Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans -le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous -fascinent... Vous ne regardez pas l’Italie de 1909! Elle ne vous -intéresse pas...</p> - -<p>—Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au passé, -puisque je peux vivre <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> à Pont-sur-Deule et m’intéresser au -développement industriel de ma ville... J’insiste auprès du conseil -municipal pour qu’on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour -qu’on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis -pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs—d’ailleurs -affreux—des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière -et laborieuse, qui s’habille de grosse laine, mais qui a du linge dans -son armoire et de l’argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je -peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses, -dans la vallée du Pô... T’avouerai-je, mon cher Claude, que je -préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes, -princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui -ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces -païennes, ces voluptueuses, ce que tu n’as jamais senti: la douceur de -vivre.</p> - -<p>Claude répondit en riant:</p> - -<p>—Elles vous démoralisent!</p> - -<p>—Peut-être...</p> - -<p>—Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations -qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d’aller à -Naples, tout seul.</p> - -<p>—J’aurai Marie pour me rappeler à la sagesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p> - -<p>—Tant pis! Ce serait bien amusant que vous fissiez des folies!... -Emmenez-moi. Je vous jure que personne ne saura rien.</p> - -<p>Mais Wallers, avec une terreur comique, déclara qu’il ne se chargerait -pas d’Isabelle.</p> - -<p class="br">Vers onze heures, le vieux Meurisse dit à Claude qu’ils pourraient bien -reconduire M. di Toma jusqu’à son hôtel.</p> - -<p>Le descendant des Atranelli n’avait aucune envie de se retirer. La -politesse l’obligea pourtant d’accepter la compagnie du filateur et -de Claude. Ce furent des adieux touchants. Angelo n’embrassa pas M. -Wallers, mais il lui répéta qu’il le considérait «comme un second -père». Il dit aussi à madame Wallers que la signora di Toma lui serait -à jamais reconnaissante d’avoir accueilli son enfant. Jamais orphelin, -quittant sa famille adoptive pour une expédition dangereuse, ne fut -plus ému qu’Angelo. Pourtant, il devait rester un jour encore à -Pont-sur-Deule afin de visiter Sainte-Ursule, l’hôtel de ville et le -petit musée municipal.</p> - -<p>Il baisa la main de l’«Infante» qu’il avait fort peu regardée, et lui -exprima son immense plaisir de lui montrer bientôt la belle Naples. Et -il insinua que madame Van Coppenolle serait aussi la bienvenue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p> - -<p>—Ma mère vous recevra toutes deux comme ses propres filles et vous -aurez des chambres superbes, sur le golfe et sur le Vésuve. Je vous -promènerai partout, je vous ferai voir des choses extraordinaires, la -Naples que les étrangers ne connaissent pas. Et nous irons à Pompéi, à -Salerne, à Ravello... Ah! Ravello, quelle beauté! Notre palais a encore -un petit cloître plein de roses et de citronniers dont le parfum seul -est une sympathie!...</p> - -<p>—Eh bien, dit Isabelle, avec un soupir, vous réserverez vos chambres, -votre palais et vos citronniers pour Marie. Moi, je rentre à Courtrai -et je vous souhaite un bon voyage, car je ne vous reverrai plus.</p> - -<p>Claude et Marie parlaient tout bas, au seuil de la porte, et l’on -entendait Meurisse et Wallers qui riaient dans le vestibule.</p> - -<p>Angelo murmura:</p> - -<p>—Qu’est-ce qui vous rappelle à Courtrai?</p> - -<p>—Mon mari, mes enfants, ma belle-mère. Je ne suis pas libre, hélas!...</p> - -<p>—N’importe! Je vous reverrai... et peut-être... oui, pourquoi pas... -en Italie?... Vous n’avez qu’à dire: «Je veux». Quel homme—même votre -mari que je ne connais pas!—résisterait à un ordre de cette belle -bouche?...</p> - -<p>—Allons! ne me détournez pas de mes devoirs!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p> - -<p>Elle riait, un peu gênée par le regard d’Angelo.</p> - -<p>—Vous ferez la cour à ma cousine, sans succès possible, car elle est -vertueuse et elle n’aime que le bon Dieu!</p> - -<p>—Est-ce que je pense à votre cousine? dit-il, avec une sorte de -brutalité qui flatta délicieusement Isabelle...</p> - -<p>»Quand on vous a vue...</p> - -<p>—Les Napolitains ont la mémoire courte et le cœur changeant.</p> - -<p>—Je rêverai de vous... Ma pensée vous attirera. Vous serez forcée de -venir...</p> - -<p>—C’est peu probable.</p> - -<p>Il reprit le ton câlin:</p> - -<p>—A quelle heure partez-vous?... Ne puis-je vous saluer à la gare?</p> - -<p>—J’ignore quel train je prendrai...</p> - -<p>—J’irai à tous les trains.</p> - -<p>—Et vos projets?... le musée, Sainte-Ursule...</p> - -<p>—Au diable les vieilleries gothiques!...</p> - -<p>—Et mon oncle Wallers?</p> - -<p>—Je lui ferai dire que je suis malade...</p> - -<p>—C’est ça! vous lui conterez des blagues, à ce brave homme que vous -aimez comme un second père.</p> - -<p>—Certes, je l’aime...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> - -<p>—Prenez garde! Voilà Marie...</p> - -<p>Et, tout haut:</p> - -<p>—Adieu, monsieur di Toma! Charmée de vous connaître.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_59">59</span></p> - <h2>V</h2> -</div> - -<p>Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude -choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les -minutes d’attente à faire un petit discours qui résumait bien ses -sermons:</p> - -<p>—Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle! Nous t’avons toujours -accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t’encourager à la -révolte, et nous te blâmons...</p> - -<p>—Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les «illustrés» de -la librairie.</p> - -<p>Elle pensait:</p> - -<p>«Devant elle, je n’oserai jamais acheter <i>la Vie parisienne</i>... Et -il n’y a que ça d’amusant!»</p> - -<p>—Frédéric nous a écrit qu’il te recevrait sans rancune et qu’il -tâcherait d’être plus doux...</p> - -<p>—Il dit ça!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p> - -<p>—Pourvu que tu montres de la bonne volonté et que tu cesses de -critiquer les idées et les façons de sa mère...</p> - -<p>—Elle ne cesse de critiquer les miennes!</p> - -<p>—Avec raison.</p> - -<p>—Avec aigreur.</p> - -<p>—Il faut reprendre le gouvernement du ménage que tu as abandonné, -par faiblesse et paresse, à madame Van Coppenolle. Ne la supplante -pas, tout d’un coup, mais, peu à peu, remplace-la. Surveille les -domestiques; mets les comptes en état; fais des économies; occupe-toi -des enfants, au lieu de passer des heures à polir tes ongles, à essayer -des robes, et à lire des romans ridicules où des femmes ennuyées -trompent leur mari...</p> - -<p>Isabelle soupira. Jamais elle n’aurait le temps d’acheter <i>la Vie -parisienne</i> qui publiait un roman délicieux de Colette Willy et une -nouvelle dialoguée d’Abel Hermant... Résignée, elle promena un regard -distrait sur le quai sale et humide, sur les rames de wagons au garage, -sur les portes des salles d’attente qui battaient lorsqu’un voyageur -retardataire arrivait, chargé de valises.</p> - -<p>Le reflet d’une pensée secrète passa dans ses yeux glauques.</p> - -<p>Madame Wallers demanda:</p> - -<p>—Tu cherches quelqu’un?</p> - -<p>—Non, ma tante... Je vous écoute...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p> - -<p>—Tu suivras mes conseils?</p> - -<p>—Oui. Dès demain, je vérifierai le livre de la cuisinière, je -promènerai les enfants, je tricoterai des gilets pour les pauvres, et -je jouerai des valses, le soir, après dîner, pour distraire madame Van -Coppenolle et son fils... Après ça, si je ne suis pas heureuse, c’est -que votre recette ne convient pas à mon tempérament.</p> - -<p>—Tu seras heureuse, dit avec candeur madame Wallers.</p> - -<p>Placide et reposée, le menton gras bien au chaud dans les brides de sa -capote, elle vanta la félicité des ménages unis, loua son vieil époux -qu’elle adorait, et s’attrista en parlant de sa fille.</p> - -<p>—Vois, Belle, notre pauvre Marie!... Sa vie est brisée... Et pourtant -elle a eu de la patience. Elle a pardonné une fois... Si elle avait été -mère, elle aurait pardonné toujours, même en sacrifiant sa fierté de -femme... Tu n’as pas connu ces humiliations. Frédéric est incapable de -te tromper...</p> - -<p>Isabelle eut un sourire aigu.</p> - -<p>—Incapable, certainement!</p> - -<p>Claude l’appelait. Elle embrassa madame Wallers et remonta dans le -wagon. La portière fermée, elle baissa la glace et pencha au dehors son -buste serré dans une jaquette de loutre, sa <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> tête coiffée d’une -martre fauve comme ses cheveux.</p> - -<p>Le train s’ébranla.</p> - -<p>—Adieu!... Adieu!</p> - -<p>Isabelle agita son mouchoir et madame Wallers répondit par de petits -signes. Soudain, la porte d’une salle d’attente s’ouvrit. Un homme, -essoufflé, parut, qui avait un pardessus clair, des souliers jaunes, un -feutre grisâtre. Il agitait un bouquet de violettes, avec un geste de -fureur et de désespoir, comme pour arrêter le train qui filait et dont -on ne voyait plus que le fourgon d’arrière...</p> - -<p>Alors, Isabelle se rassit, contente...</p> - -<p class="br">Les villes se succédaient, pareilles, et continuées l’une par l’autre: -des murs gris après des murs gris, des toits de zinc, des toits de -verre, des toits de larges tuiles d’un vilain rouge. Le long de la -voie, il y avait des petites cours de maisons pauvres, des jardinets où -séchait du linge.</p> - -<p>Et les murs, les toits, les jardins, le linge, étaient salis par la -poussière de charbon, par l’impondérable suie suspendue dans cet air -tout barbouillé de fumée.</p> - -<p>La fumée qui sortait des mille cheminées industrielles ou ménagères ne -pouvait monter. <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> Tout de suite rabattue par le ciel lourd, elle -s’étalait, stagnante et diffuse.</p> - -<p>—Quel affreux pays! dit Isabelle. La laideur des choses s’accorde avec -la laideur des gens. Toutes ces figures lymphatiques et blondasses me -font penser à des lapins albinos roulés dans le charbon.</p> - -<p>Elle montrait les groupes d’ouvriers qui regardaient passer le train.</p> - -<p>—Vraiment, la race n’est pas belle... Voyez, Claude, ces traits -grossiers, ces corps massifs.</p> - -<p>—La race n’est pas fine, mais elle est puissante lorsqu’elle ne -dégénère pas par l’effet du travail prématuré ou de l’alcool.</p> - -<p>Isabelle reprit:</p> - -<p>—Il y a beaucoup d’alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très -dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l’estaminet ce -que le pays ne leur offre pas: la chaleur, le bruit, la gaieté... une -bruyante et brutale gaieté...</p> - -<p>—C’est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite -aux réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur -populaire, sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand, -lent à s’émouvoir, est, quand il s’émeut, une brute redoutable! -Livré à l’instinct, c’est l’homme des kermesses de Teniers, c’est le -gréviste de <i>Germinal</i>... Il boit jusqu’au vomissement; <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> il -tape jusqu’à la mort de l’adversaire... Et comme il est, au fond, un -primitif, encore près du barbare, il est sincère et point comédien. -C’est pourquoi il manque de finesse et d’élégance... Tandis que les -gens du Midi, plus civilisés, je vous l’accorde, mêlent du cabotinage -à toutes leurs émotions... Rappelez-vous le descendant des barons -Atranelli qui trouvait en mon oncle Wallers «un second père».</p> - -<p>—Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo -haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles.</p> - -<p>Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets -contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des -béguinages. Les âmes qui ne s’épanchent pas au dehors, qui trouvent -autour d’elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la -jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la -mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses -vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses -visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l’admirable.</p> - -<p>Isabelle croyait madame Vervins un peu folle.</p> - -<p>—J’ai cessé d’aller la voir. Elle m’ennuie et je la scandalise.</p> - -<p>Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> qui était une amie -des Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre -visite le jour même.</p> - -<p>Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train -à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de -jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d’une -enfant grondée.</p> - -<p>Elle regardait d’un œil hostile le paysage qui continue le paysage -français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière -séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu -avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars, -et des écriteaux bleus, et des «réclames», mais, par endroits, c’est -tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys -indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux -portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un -tas d’enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées -emmènent vers l’horizon une double file inclinée de peupliers grêles, -tremblants, dorés et mêlés de ciel.</p> - -<p>Le ciel de Flandre! Ce n’est pas l’écran bien tendu où les rochers, -les villes, les phares, les bateaux, se découpent en masses ou en -silhouettes, belles de leur propre beauté. C’est un <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> fluide vivant, -une âme éthérée qui joue sur le pays sans relief, sans couleur et -sans caractère et lui fait, avec des ombres et des reflets, un visage -expressif et changeant comme les heures. Les vieux peintres qui lui -donnaient presque toute la place dans leurs tableaux, qui le faisaient -si vaste, si tourmenté, si tendre, au-dessus des pâturages et des dunes -grises, ces peintres savaient bien qu’on ne regarde la terre mouillée, -la mer livide, et l’arbre tordu, et le moulin, qu’à cause de lui, le -ciel!</p> - -<p>Par ce jour d’automne, il semblait immense. Sa large courbure, ne -trouvant pas de colline où s’appuyer, tombait derrière l’horizon, -enveloppant toute la campagne et se confondant avec elle. A la limite -de son cercle, il absorbait les formes lointaines des cités, beffrois, -clochers, vaisseaux d’église, et les fûts des cheminées colossales, -et les croix tournantes des moulins. Parfois, une goutte de bleu -trouait sa blancheur uniforme et se diluait aussitôt dans l’épaisseur -vaporeuse. Et l’on sentait la présence du soleil languissant à une -espèce de clarté transfuse, à un insensible frisson pâle qui se -propageait avec lenteur dans les couches superposées de la brume.</p> - -<p>Et, passé midi, quand le train fut à Courtrai, le soleil, plus fort, -glissa un rayon amorti comme <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> un sourire de religieuse. Claude, -voyant Isabelle inquiète, lui dit:</p> - -<p>—Le soleil vous salue. C’est un bon présage.</p> - -<p>Elle descendit la dernière, embarrassée de sa fourrure et de son sac. -Frédéric Van Coppenolle s’approcha d’elle.</p> - -<p>Il était grand, non pas gros, mais empâté par la quarantaine. Ses -cheveux cendrés, ses yeux gris, son allure lourde, son apparence -lymphatique, lui donnaient, au premier examen, l’air bonhomme et -même bonasse... Dès qu’on lui parlait en face, le regard coupant, la -voix brève, déconcertaient l’interlocuteur... Et peu de personnes -s’avisaient de le contredire sans nécessité.</p> - -<p>Une seule y trouvait quelquefois du plaisir: c’était Isabelle, dans ses -mauvais jours de rancune et de caprice.</p> - -<p>Les deux époux se tendirent la main d’un geste simultané. Ils ne -s’embrassèrent pas. La curiosité de la foule était odieuse à M. Van -Coppenolle.</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>—Tu vas bien?... Pas fatiguée?...</p> - -<p>—Non, pas fatiguée du tout... Et toi?... les enfants?... ta mère?</p> - -<p>Isabelle prononça ce dernier mot avec effort.</p> - -<p>—Moi, je vais bien, comme toujours... Je n’ai <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> pas le temps d’être -malade. Jacques est enrhumé... Ma mère le soigne...</p> - -<p>Isabelle rougit.</p> - -<p>—Elle pourra se reposer, maintenant. Je me chargerai du petit... C’est -bien naturel.</p> - -<p>—Très naturel, en effet.</p> - -<p>Ensuite, M. Van Coppenolle remercia Claude et Marie d’être venus. Il -était poli, peut-être sincère, car la présence des deux jeunes gens -rendait plus facile la rentrée d’Isabelle au bercail. Les explications -délicates étaient retardées ou empêchées. Et cela valait mieux pour -tout le monde.</p> - -<p class="br">Les Van Coppenolle habitaient, rue des Grandes-Halles, un hôtel tout -neuf, en style moderne allemand qui était une chose hideuse. M. -Guillaume Wallers l’ayant visité, une seule fois, en conservait un -souvenir vivace comme d’une injure personnelle. Bien qu’il estimât -Van Coppenolle, il ne pouvait lui pardonner la façade boursouflée et -bariolée, la porte en «crapaud bâillant», la véranda ronde comme un œil -de cyclope et le dévergondage du toit qui mariait indécemment le pignon -gothique au dôme byzantin, et la mansarde française à des ornements de -faïence et de brique vernissée!</p> - -<p>Frédéric Van Coppenolle, exprimant en pierre, <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> en plâtre et en -stuc, sa théorie la plus chère, avait élevé ce monument à la Modernité!</p> - -<p>—C’est une infirmité spirituelle et un signe d’impuissance et de -vieillissement que de vouer aux reliques du passé une adoration -superstitieuse, disait-il. Je ne m’habille pas, je ne me nourris pas, -je ne me soigne pas, je ne pense pas comme mon grand-père. Pourquoi -me servirais-je de sa vieille maison et de ses vieux meubles qui ne -correspondent plus à mes goûts et à mes besoins? Est-ce qu’il s’est -gêné, lui, pour démolir la bicoque de son aïeul et remplacer le -mobilier du dix-septième siècle par un solide palissandre dans le goût -de la Restauration?... Mes petits-enfants jetteront bas l’hôtel que je -construis, et, d’avance, je les approuve...</p> - -<p>Cette doctrine audacieuse n’appartenait pas au seul Frédéric Van -Coppenolle. D’excellents artistes la proclamaient en France et -en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation -artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains—non pas -tous—certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens -héréditaire de l’ordre et de l’élégance, une éducation esthétique -qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n’avait pas eu le -loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une -intransigeance terribles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p> - -<p>Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du -succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il -acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible, -volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d’un peuple -parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon -d’automne.</p> - -<p>Pour édifier l’hôtel et pour l’aménager, il n’avait pas tenu compte du -sentiment d’Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française. -Elle avait aussi, à sa manière, et pour d’autres raisons, le snobisme -de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à -son arrière-grand-père, bien qu’elle n’hésitât point à se meubler, -à s’habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand -la mode souveraine l’ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle, -novateur passionné dans l’ordre industriel, économique et artistique, -conservait sur la femme, le mariage et l’amour, des opinions -énergiquement réactionnaires.</p> - -<p>En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut -l’impression qu’elle n’était pas chez elle, mais chez son mari, -chez l’homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle raillait par bravade et -qu’elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en -lui une force—un maître!—le maître de ce logis fastueux et bourru, -confortable <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> et triste. Rien ne révélait l’influence de la femme, -rien ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans -ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres -et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs -ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s’en fut, avec sa -cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie -pensa qu’elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux -devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime.</p> - -<p>En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup -plus s’ils n’avaient pas été la cause innocente ou l’occasion de -presque toutes les querelles conjugales. L’esprit autoritaire de -Frédéric intervenait dans ces détails d’élevage qui, partout, relèvent -du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient -malheureusement associés dans la mémoire d’Isabelle, et l’absence -des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir -et de paix. Cependant, l’instinct naturel, forcé et gêné par les -circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément. -Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux:</p> - -<p>—Mon gros Jacques!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p> - -<p>Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures.</p> - -<p>—Maman, tu es revenue!...</p> - -<p>Et tout de suite:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu m’apportes?</p> - -<p>Elle n’apportait rien.</p> - -<p>Le mioche fut déçu. Fatigué d’être embrassé, il reprit ses ciseaux -pendant que madame Van Coppenolle mère racontait sa maladie avec une -abondance d’explications qui agacèrent Isabelle comme un reproche.</p> - -<p>Elle dut écouter jusqu’au bout la vieille dame, qui ressemblait à -Frédéric, et elle se souvint des conseils de la bonne tante Wallers... -«Ne la supplante pas. Remplace-la!» Madame Van Coppenolle mère n’était -pas de ces personnes qui se laissent remplacer. Ses mains masculines -avaient une façon de tenir les moindres choses qui était une prise de -propriété, et, assise dans son fauteuil, elle y semblait installée, -soudée, pour la vie!</p> - -<p>La nurse anglaise amena la petite fille, paquet de broderies, de rubans -roses et de cheveux blonds. Elle avait trois ans et, déjà, par tous -ses traits, par tout son caractère, elle était une Van Coppenolle. Sa -mère la caressa sans obtenir des caresses, et l’aïeule dit que l’enfant -était excusable, puisqu’elle était déshabituée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p> - -<p>—A cet âge, on oublie si vite!</p> - -<p>Alors, Isabelle passa dans sa chambre et se mit à pleurer.</p> - -<p>—Tu vois, disait-elle à Marie, ils n’ont pas besoin de moi, ni -Frédéric, ni les enfants, et, si je n’étais pas revenue, leur vie -aurait continué, tranquille et toujours pareille. Je ne les aime pas -comme je voudrais les aimer,—mais eux, ils n’ont pas même le désir de -m’aimer! Je leur suis étrangère.</p> - -<p>Marie la consola.</p> - -<p>—Tu oublies que les enfants sont légers, égoïstes, variables. Ils -aiment ceux qui sont là, tant qu’ils sont là... Mais, en grandissant, -ils s’attachent... Fais-leur crédit de quelques années.</p> - -<p>—Oh! Marie, je vais être malheureuse. Tout m’oppresse ici, tout, cette -maison, ces meubles, et le pays, et le climat, et les discours de -Frédéric et les silences de ma belle-mère, et ces carillons si tristes -que j’entends, la nuit, quand je ne dors pas, auprès de mon mari qui -dort... J’arrive à peine et le froid m’entre dans l’âme. Je t’en prie, -parle à Frédéric, dis-lui que je suis malade, que tu veux me soigner, -me garder... Emmène-moi, là-bas, en Italie...</p> - -<p>Elle s’obstinait, puérilement, dans ce désir de voyage qui démentait -ses résolutions et ses promesses et Marie eut grand’peine à la calmer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p> - -<p>L’attitude de madame Van Coppenolle mère donna au déjeuner une -froideur cérémonieuse. Frédéric affectait de ne pas voir les yeux -rougis de sa femme et il était, avec elle, ni plus ni moins aimable -qu’à l’ordinaire. Il parla du voyage de M. Wallers à Pompéi, et, à -ce propos, il renouvela la querelle des anciens et des modernes. -La prétendue beauté antique le laissait indifférent, lui, homme du -vingtième siècle; il regardait du côté de l’avenir, vers les créateurs -de formes et de rythmes nouveaux, vers les édifices de fer et de -cristal, de faïence et de brique aux couleurs gaies qui composeraient -les cités futures. Le gris linceul vésuvien pouvait ensevelir Pompéi, -Frédéric Van Coppenolle n’irait pas troubler dans son repos ce pauvre -squelette de ville!</p> - -<p>—Je ne donnerais pas un sou aux archéologues, mais je paierais -largement les artisans et les artistes qui renouvelleraient les cadres -usés de la vie.</p> - -<p>Sa voix sonnait durement dans la salle à manger aux boiseries d’obscur -palissandre, aux tentures d’un vert exaspéré, au lustre de cuivre -étincelant, pareil à la couronne de Charlemagne, et il expliquait -ses théories avec un ton d’autorité et de certitude qui les rendait -insupportables comme un défi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>Claude et Marie respirèrent quand ils furent seuls dans la rue, seuls -ensemble. Tout le bien qu’ils avaient dit de M. Van Coppenolle, leur -revenait à la mémoire, et ils étaient un peu confus, un peu déçus, et -bien plus indulgents pour l’épouse révoltée.</p> - -<p>—Comme Frédéric est devenu sec et tranchant! dit la jeune femme.</p> - -<p>—Dès qu’il se range à mon opinion, j’ai envie de le contredire, fit -Claude... Ah! son regard, sa voix, ses doctrines, ses meubles, sa -maison!... Pauvre Isabelle!</p> - -<p>—Vous la plaignez, et, pourtant, vous l’avez ramenée à la prison -conjugale! Mais l’avenir montrera bien si le ménage Van Coppenolle peut -durer... Maintenant, oublions-le... Allons voir de très vieilles choses -et des gens bien inutiles. Ça nous changera...</p> - -<p>Marie Laubespin sourit. Elle sentait Claude plus doux et plus gai -que la veille, heureux de cette faveur innocente qu’elle lui avait -accordée, et, résigné, croyait-elle, à la séparation inéluctable.</p> - -<p>Elle-même avait épuisé toute sa force de sévérité, et, protégée par la -pensée du départ prochain, elle goûtait sans remords le plaisir d’être -seule avec l’ami de son enfance.</p> - -<p>«Je l’aime vraiment beaucoup, se disait-elle en <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> le regardant. -Il ne soupçonne pas que j’ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui -faisais... Ah! qu’il soit enfin raisonnable, qu’il sente le prix de ma -tendresse de sœur, qu’il ne souffre plus, jamais plus!»</p> - -<p>Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes -qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse -intellectuelle et une chaleur d’âme qui manquait à Frédéric. Elle lui -savait gré de n’être pas toujours et uniquement l’homme des chiffres, -d’aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes.</p> - -<p>Quant aux «gens inutiles», elle doutait que Claude les aimât autrement -que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore -fallait-il définir ce qu’on appelle «inutilité»...</p> - -<p>Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds -qui fatiguaient un peu Marie; Claude, tous les cent mètres, devait -ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu’il -la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout -le long du chemin et tout le long de la vie.</p> - -<p>Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur -les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu’elle était -faible et qu’elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span></p> - -<p>Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de -chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où -resterait un peu de neige.</p> - -<p>Les jeunes gens traversèrent la grande place où l’hôtel des postes, -tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de -ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons -d’ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti -rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans -les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature -reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris -ambiant de l’atmosphère.</p> - -<p>Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu’enjambe un pont de pierre; -rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour -de l’église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où -Claude et Marie pénétrèrent librement, a la fraîcheur d’une aquarelle -humide.</p> - -<p>Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un -acacia, des géraniums dans le gazon; des deux côtés de la cour, des -maisonnettes basses d’un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à -tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu’ont les jeunes -feuilles des <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> tulipes... Les grands toits rouges, aux pentes -inégales, semblent adossés à l’église Saint-Martin, et c’est d’eux que -le beau clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par -le crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes -d’or sur ses clochetons bulbeux.</p> - -<p>Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril -ainsi qu’un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de -rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes -du papier. On n’aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à -gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme -une hirondelle fatiguée. L’âme du Béguinage s’exprimerait par la -simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs, -par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d’ardoise...</p> - -<p>Claude et Marie ne s’attardent pas à regarder derrière la vitre, sous -le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre -et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et -rose tendre, dont l’un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont, -par les ruelles tournantes, où l’herbe croît entre les maisonnettes -blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les -portes. Dans un <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> enclos gazonné, des linges étendus rappellent les -lits chastes et les cercueils. Et voici l’huis Sainte-Genovèfe où loge -madame Vervins...</p> - -<p class="br">C’est encore un souvenir d’enfance qui réunit Claude et Marie: ce -Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet -humide, pleins d’asters mauves et de gros dahlias couleur de sang -séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous -deux, chez la dame fluette et noire qu’on appelait déjà la «sainte». -Les deux mioches avaient grand’peur de cette dame qui leur parut très -vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées. -Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne -amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites -croix émaillées et une rose de Jéricho... Marie conserve la croix -émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps.</p> - -<p>Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu’était -madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté -le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se croyant -pas digne d’entrer au couvent, parmi les vierges consacrées, elle -était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> un -rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur, -par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses -directeurs virent renaître en elle l’âme des grandes abbesses du Moyen -âge. On prétendit même qu’elle était favorisée de Dieu, qu’elle avait -des visions et des extases et qu’elle les racontait en des poèmes -mystérieux dont l’ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine -Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de -quelques prêtres et qu’on publierait sans doute lorsque madame Vervins -dormirait dans le cimetière du Béguinage.</p> - -<p>Elle était très âgée, maintenant, et personne n’était admis près -d’elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa -filleule qu’elle avait beaucoup aimée.</p> - -<p>Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de -la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans -le jardinet.</p> - -<p>—Sœur Joanna, je repars tout à l’heure. Puis-je saluer madame Vervins?</p> - -<p>La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe -ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en -faiblesse, dimanche dernier, qu’elle ne prenait plus de nourriture -et que son âme, tirant sur les liens corporels, s’était <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> à demi -libérée... Madame Vervins habitait déjà le paradis...</p> - -<p>Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu’il pouvait -bien revoir la «sainte» encore vivante et que, peut-être, elle lui -parlerait... Marie insista:</p> - -<p>—Nous ne ferons qu’entrer et sortir, dans le plus grand silence.</p> - -<p>Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur -Joanna.</p> - -<p>La petite chambre de madame Vervins, basse de plafond, avait deux -fenêtres sous des stores empesés. Des rideaux en calicot blanc -dissimulaient la couchette de l’alcôve. Un Christ d’ivoire et d’ébène -dominait le prie-Dieu et, sur la cheminée, il y avait une Vierge en -plâtre.</p> - -<p>Réverbérée par ces blancheurs, la froide lumière se concentrait sur -le fauteuil garni d’un oreiller blanc. Madame Vervins, renversée dans -l’oreiller, était rigide, immobile et diaphane. La cloison des narines -semblait traversée par le jour; les paupières baissées étaient fines -comme des pétales flétris; et cette tête de vieille femme, sertie -d’argent par deux minces bandeaux, était déjà une chose précieuse et -digne du reliquaire.</p> - -<p>Marie s’agenouilla près du fauteuil et baisa la main délicate et -desséchée. Elle parla tout bas, comme à l’église.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p> - -<p>—Je vais partir très loin, avec mon père... J’ai désiré vous revoir et -vous demander une pensée, une prière pour moi...</p> - -<p>Et plus bas encore:</p> - -<p>—Pour moi et pour ceux que j’aime. Vous que Dieu écoute, obtenez pour -moi... pour eux... la paix!</p> - -<p>Elle prononça ce mot avec une gravité douloureuse, parce que les êtres -jeunes préfèrent le bonheur à la paix, et que Marie n’osait demander le -bonheur.</p> - -<p>Madame Vervins regarda les beaux yeux tristes qui la suppliaient et -elle répondit:</p> - -<p>—Je prierai pour toi.</p> - -<p>Une douceur indéfinissable se répandit comme une onde sur le visage -ciselé par la mort prochaine.</p> - -<p>Claude, à son tour, s’avança et mit un genou sur le carreau glacé. Il -était au niveau de Marie:</p> - -<p>—Et moi, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le fils de -Madeleine, votre filleule...</p> - -<p>Madame Vervins ne parut pas l’entendre. Elle le regarda, profondément, -puis elle revint à la jeune femme.</p> - -<p>—Ton fiancé!... Tu es venue avec ton fiancé!... Ta mère m’avait dit -que tu te marierais bientôt, petite!... Mais tu es trop jeune... et -lui... et lui...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">83</span></p> - -<p>Le passé, le présent, se confondaient dans sa mémoire expirante. Elle -croyait être au jour ancien où Marie lui avait annoncé ses fiançailles.</p> - -<p>La jeune femme balbutia:</p> - -<p>—Ce n’est pas mon fiancé, madame, c’est Claude... Claude Delannoy...</p> - -<p>Madame Vervins répéta:</p> - -<p>—C’est Claude, ton fiancé!</p> - -<p>Sa figure retrouvait peu à peu la pâleur et la rigidité du cadavre. -Ses paupières s’abaissèrent; ses mains glissèrent, et sa voix, plus -lointaine, dit encore:</p> - -<p>«Allez en paix, pauvres enfants! Je prierai pour tous deux.»</p> - -<p>Sœur Joanna fit un signe. Claude se releva, entraînant son amie qui -défaillait...</p> - -<p>Dehors, dans la ruelle brumeuse où le soir violaçait les murs de -briques, sur les pavés luisants, ils marchèrent, Claude tenant toujours -le bras de Marie. Des lampes s’allumaient derrière les petits carreaux -voilés, et la cloche sonnait, lente, lente...</p> - -<p>Claude dit enfin:</p> - -<p>—Marie, ceux qui meurent en Dieu voient peut-être l’avenir... Une -sainte nous a fiancés... Dans ce monde ou dans l’autre, vous serez -mienne... Ne protestez pas! Ne parlez même pas... J’ai peur des mots -que vous diriez, par <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> scrupule, et qui ne seraient pas sincères, -peut-être... Ne gâtez pas cette minute merveilleuse... Ou bien que -votre cœur réponde, s’il a compris?</p> - -<p>Il sentit qu’elle s’appuyait à son épaule:</p> - -<p>—Claude!... Votre cœur à vous ne comprendra-t-il pas?... Il faut que -je vous fuie, parce que... parce que...</p> - -<p>Elle gémissait, Claude se pencha et baisa le reflet du ciel dans ses -yeux en larmes...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_85">85</span></p> - <h2>VI</h2> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Gare d’Arras, 10 décembre.</p> - - <p>Marie bien-aimée, vous êtes partie! Le train vous a emportée, et il - me semble qu’il a passé sur ma poitrine. J’ai regardé la lanterne - d’arrière s’évanouir dans la nuit, et je suis rentré au café de la gare - où je vous écris sur ce mauvais papier. La plume tremble, et voilà que - l’encre s’étale... Personne ne me regarde. J’ai mis ma main gauche sur - mes yeux. Vous seule saurez que je pleure...</p> - - <p>Je n’ai pas honte, Marie. Ma douleur est en moi, telle une compagne - intérieure qui va vivre de ma vie et qui me parlera de vous. Je - l’accueille courageusement, mais je ne suis pas encore accoutumé à - elle... Demain, je souffrirai autant que ce soir, mais je ne pleurerai - plus.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - - <p>O Marie, Marie, qui êtes mienne et qui vous refuserez toujours, Marie - lointaine, Marie trop prudente, souvenez-vous de Courtrai! Jamais, - depuis ce soir divin, vous n’avez consenti à répéter l’aveu que j’avais - cueilli sur vos lèvres... Vous voulez que notre amour demeure enveloppé - de silence, et votre âme scrupuleuse redoute les paroles comme si - c’étaient des baisers. Mais, quand vous serez bien loin de moi, - rassurée par la distance, devenez moins sévère; faites-moi la charité - d’un mot tendre. Je vivrai huit jours de ce mot-là.</p> - - <p>Au revoir, Marie! Puissiez-vous n’être pas trop fatiguée! Vous - trouverez à Naples cette lettre qui va vous suivre et qui vous - dépassera, puisque vous perdrez une journée à Rome. Écrivez-moi. - Racontez-moi <i>tout</i>. Faites-moi voir le pays, les choses, les - gens. Aidez mon imagination amoureuse et inquiète à me représenter - votre vie, là-bas... Et n’oubliez pas Courtrai!</p> - - <p>Je baise vos chères mains.</p> - - <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p> - - <p>Selon votre désir, je ferai porter des violettes sur la tombe de madame - Vervins.</p> -</div> - -<p class="asterix">*<br /> -*  *</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Naples, 16 décembre.</p> - - <p class="ldestinataire">Mon cher Claude,</p> - - <p>Je trouve, en arrivant, votre lettre d’Arras. Elle m’émeut infiniment - et j’y veux répondre tout de suite, bien que les minutes me soient - comptées. Je n’oublie rien; je pense à vous; et si mes pensées ne - s’expriment pas toujours dans la forme que vous souhaiteriez, si je - vous parais prudente, ou timide, ou froide, à votre tour, mon ami, - souvenez-vous de Courtrai.</p> - - <p class="rsignature smcap">MARIE.</p> -</div> - -<p class="asterix">*<br /> -*  *</p> - -<div class="quote"> - <p class="ldestinataire">Par télégramme:</p> - - <p>Reçu lettre. Vous supplie donner détails précis sur tout. Idées - absurdes me tourmentent. Pourquoi rester à Naples? Quand irez-vous à - Pompéi? Votre triste</p> - - <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p> -</div> - -<p class="asterix">*<br /> -*  *</p> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Naples, 20 décembre.</p> - - <p class="ldestinataire">Mon cher Claude,</p> - - <p>Je reçois votre dépêche et je me demande si vous devenez fou! Quelles - sont ces idées absurdes <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> qui vous tourmentent? Vous désirez que - je quitte Naples et que j’aille à Pompéi? Hélas! je ne saurais vous - satisfaire. Il pleut à torrents depuis une semaine: il pleut comme il - a plu à Sienne, à Pise, à Rome, comme il pleut sans doute en Flandre. - Et papa, désolé, ne veut pas que Pompéi, enlaidie par les averses, le - brouillard et la boue, me déçoive comme Naples m’a déçue...</p> - - <p>Je n’ai pu vous écrire hier, car je n’ai pas eu un instant de solitude - et de silence. Aujourd’hui, papa est allé chez la duchesse d’Andria - qui est une femme exquise et un écrivain de talent. S’il s’arrête, au - retour, chez Mathilde Serao, je ne le reverrai qu’à la nuit, car la - romancière du <i>Pays de cocagne</i> l’intéresse passionnément. Je - n’accompagne pas mon illustre père. La fatigue est un bon prétexte pour - excuser ma sauvagerie.</p> - - <p>Vous voulez des détails précis sur les gens et les choses... - J’essaierai de vous contenter, parce que je vous aime beaucoup—et même - beaucoup trop!—quoique je ne sache pas vous le dire...</p> - - <p>Prenez le plan de Naples, celui du Bædeker que nous avons acheté - ensemble à la gare de Lille et que je vous ai laissé afin que vous - puissiez me suivre, jour par jour, kilomètre par kilomètre. Cherchez le - quai Caracciolo. J’habite là, tout près de ce grand jardin public qu’on - appelle la Villa Nazionale. C’est le quartier des étrangers, vide <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> - le jour, sinistre le soir, animé vers cinq heures par le défilé des - voitures qui font la promenade obligatoire sous les regards des jeunes - snobs.</p> - - <p>Donna Carmela di Toma, mon hôtesse, tient une pension modeste, - inconfortable et peu achalandée. Le descendant des barons Atranelli ne - nous avait pas révélé ce secret de famille.</p> - - <p>Le soir de mon arrivée, j’ai traversé, en voiture, de grandes rues - bien régulières, dallées de lave, sillonnées de tramways électriques, - encombrées de charrettes et de petits fiacres malpropres. Les - lampadaires électriques bleuissaient la nuit mouillée. Les boutiques, - éblouissantes de clarté brutale, jetaient un dur reflet sur la - foule hâve, nonchalante et guenilleuse. On devinait des coupures de - ténèbres dans les blocs épais des maisons, des impasses, des ruelles - grouillantes. Les coups de timbre, le grincement des trolleys, le bruit - des roues, les cris des marchands, m’étourdissaient... Et j’étais - écœurée par l’odeur d’huile chaude qu’exhalent les cuisines en plein - vent.</p> - - <p>Des femmes au chignon pointu, aux larges boucles d’oreilles, les - épaules couvertes d’un petit châle, s’en allaient, traînant des - pantoufles éculées dans la boue... Des gamins sans chemise, la culotte - retenue par une ficelle, sales, sales, horriblement sales, couraient - près de notre voiture, quémandant des sous et levant leurs pauvres <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> - petits visages d’enfants rachitiques, aux yeux insolents, câlins et - tristes.</p> - - <p>Et puis, dans le quartier commerçant de Toledo, devant les cafés, il y - avait encore des femmes en châle et des enfants déguenillés, mais aussi - de jeunes bourgeois de la ville, vêtus comme Angelo di Toma, avec ce - même faux-col brillant, ces mêmes manchettes démesurées, ce même feutre - gris clair enfoncé, un peu en arrière et de côté, sur les cheveux d’un - noir terrible... Beaucoup de faces olivâtres, presque vertes, des types - espagnols et sarrazins, et quelquefois un personnage au grand nez - comique et spirituel, attestant la parenté de race avec Polichinelle.</p> - - <p>Aux carrefours encombrés, la voiture avançait lentement ou s’arrêtait. - Alors, les beaux messieurs nous regardaient fixement, papa et moi, - sans gêne, et peut-être sans intention désobligeante. Mais tous ces - regards noirs, directs, veloutés, m’horripilaient ainsi qu’un contact - physique...</p> - - <p>Angelo et Salvatore di Toma suivaient dans une autre voiture. Leur - mère, très souffrante, avait dû se coucher et elle ne pouvait nous - recevoir elle-même. Mais Angelo qui sait tout faire avait fait le - maître de maison; il nous avertit, avec candeur, qu’il avait choisi nos - draps—des <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> draps à dentelle!—et commandé le dîner... car nous - dînons à part, les autres pensionnaires n’étant pas dignes de nous être - présentés.</p> - - <p>Nous arrivâmes. Un garçon de seize ans, maigre comme un chat de - campagne, saisit une des malles et l’emporta sur son dos. Je crus qu’il - allait périr écrasé. Salvatore me rassura: «C’est un de mes modèles: - un corps d’acier, tout en nerfs et en muscles... Il gagne quelques - sous à porter des bagages... et, le reste du temps, il fait le voyou - sur le port, parce que de travailler ça le fatigue!... Il a une force - inouïe, mais elle est dans sa tête, vous comprenez, dans sa volonté... - Alors, ça ne dure pas. Ça ne vaut que pour un effort...» Le garçon - d’acier, ayant déposé la malle sur le palier du second étage, tendit - la main. Papa donna une demi-lire. Aussitôt, le visage du garçon prit - une expression tragique: la surprise, la colère, la douleur, l’effroi, - se peignirent sur ce masque de voyou malicieux... Papa voulut ajouter - un sou. Mais Angelo interpella le porteur mécontent qui retrouva - instantanément son sourire, mordit la pièce pour l’éprouver, et s’en - alla en sifflant...</p> - - <p>Le vestibule de l’appartement était sombre, et une seule lampe brûlait - devant un tableau représentant saint Antoine. Une grosse femme - échevelée, au profit classique, ceinte d’un tablier <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> bleu, s’élança - sur moi, saisit mon sac et mon parapluie... Des sons rauques raclaient - son gosier. C’était Nunziata, la cuisinière, qui annonçait un fâcheux - événement. La femme de chambre, Carulina, qui aurait dû nous attendre, - nous installer et nous servir, était partie... Oh! pas pour bien - longtemps!... une heure au plus... Mais on pensait que les Français - s’attarderaient à la gare et Carulina n’avait pas cru mal faire en - courant jusqu’à la place Barbaia, chez la sorcière... La pauvre se - mourait de crainte, depuis qu’elle avait renversé le saladier, car le - saladier contient la salade, la salle est imprégnée d’huile et tout le - monde sait que l’huile renversée porte malheur.</p> - - <p>Angelo et Salvatore qui commençaient à se fâcher excusèrent Carulina. - En effet, la chose était grave!... L’huile renversée!... On ne - plaisante pas avec les présages... Au même moment, Carulina parut, non - moins échevelée que la cuisinière, et non moins abondante en gestes - et en discours. La <i>fattuchiara</i> l’avait rassurée par je ne sais - quelle opération cabalistique... Et nous eûmes enfin le loisir de dîner.</p> - - <p>La salle à manger des Toma n’a pas de cheminée, mais elle a un - poêle. Ce poêle est mis pour la décoration. On ne l’allume jamais, - parce que ce serait avouer qu’il fait froid à Naples et <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> que ça - discréditerait le pays devant les pensionnaires étrangers. On nous - servit un potage aux moules, l’inévitable macaroni, des boulettes de - viande hachée, une salade verte et dure, des oranges grosses comme - des boulets et de petits pots d’une crème brune que Salvatore nous - recommanda...</p> - - <p>—C’est exquis... la friandise purement napolitaine... - <i>Sanguinaccio</i>... Goûtez, madame, goûtez!</p> - - <p>Il m’offrait la becquée avec une petite cuiller. Je m’informai - prudemment.</p> - - <p>—Qu’est-ce que c’est le <i>sanguinaccio</i>?</p> - - <p>—Une crème de chocolat, cannelle et sang de cochon.</p> - - <p>Du boudin au chocolat! Le cœur me lève... Je remercie le bon Salvatore - qui continue de sourire, la cuiller à la main. Une orange me suffira.</p> - - <p>Mais que vois-je?... Papa, oui, papa, qui attaque le pot de - <i>sanguinaccio</i> et qui goûte l’horrible mixture... Il ferme les - yeux, réfléchit:</p> - - <p>—Il ne faut pas avoir de sots préjugés quand on voyage, Marie! Cette - crème, eh bien, ce n’est pas mauvais du tout!</p> - - <p>Papa, lui si gourmand, lui si difficile, lui qui fait trembler nos - cuisinières, à Pont-sur-Deule!... Il a mangé des kilomètres de - macaroni; il a bu <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> le vin épais qui violace le fond des verres; il - absorbe maintenant le <i>sanguinaccio</i>!... Rien ne le rebute. Tout - le divertit. Tout lui plaît. Il loue les talents et le profil de la - cuisinière qui lui rappelle Déméter indignée.</p> - - <p>—Eh bien, qu’as-tu?... me dit-il. Pourquoi me regardes-tu d’un air - consterné?... Tu ne m’avais jamais vu en voyage?... Je suis comme ça... - En Italie surtout... Je serais honteux de manger à la française et de - me loger à l’anglaise... En Italie, je deviens Italien...</p> - - <p>Les deux frères di Toma s’exclament! Vont-ils embrasser papa?... - Avec un bon sourire, mon père raconte des histoires de son premier - séjour,—il y a trente-cinq ans! Son regard va loin, loin, dans le - passé... et il murmure:</p> - - <p>—Le dialecte de Naples réveille un écho dans ma mémoire... Et c’est ma - jeunesse qui répond.</p> - - <p>Carulina, qui sert le café, est en extase. Ses yeux de chatte moqueuse - s’attendrissent. Elle fait des petits signes d’approbation... Et, tout - à coup, elle laisse tomber une assiette...</p> - - <p>Angelo crie:</p> - - <p>—C’est la troisième depuis hier...</p> - - <p>Mais Carulina n’est pas émue. Elle ramasse les débris sans cesser de - regarder papa...</p> - - <p>... Et voilà ma première soirée à Naples, mon cher Claude.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p> - - <p>Le lendemain, dès mon réveil, je courus à la fenêtre.</p> - - <p>Carulina, qui avait ouvert les persiennes, m’invitait à contempler le - panorama:</p> - - <p>—Voyez, madame!... Cette colline, à droite, c’est Pausilippe... Et là, - à gauche, cette tour dans la mer, c’est Castell’Ovo... Et, après, c’est - le port et ce sont les villes vésuviennes... Portici, Resina, Torre del - Greco, Torre-Annunziata... et la péninsule de Sorrente... Et le Vésuve, - madame, le Vésuve!...</p> - - <p>Je ne voyais rien qu’un large quai, noyé d’eau; à droite une longue - silhouette grise, couchée dans la mer, et, à gauche, un tas de maisons - très laides, en paquet, les unes sur les autres, dégringolant jusqu’au - Castell’Ovo qui est une bien petite Bastille. L’arête de rocher, qui - coupe Naples en deux et descend de Pizzo-Falcone au quai de Santa-Lucia - Nova, me cachait la plus grande partie de la ville et presque toute la - concavité du port... Mais, à travers les gazes grises de la pluie, je - devinais la faucille du golfe, dont la pointe extrême est Sorrente, - des montagnes foncées et un tronc de cône bleu sombre, strié de brun, - écrasé de nuages... Le Vésuve!</p> - - <p>C’était le Vésuve! C’était la baie de Naples! le paysage célèbre, trop - célèbre, trop vanté, trop <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> chanté, trop photographié, trop peint! - le paysage que nous avons vu sur tant d’albums, sur tant d’affiches, - dans les presse-papiers en cristal, dans les lentilles grossissantes - des porte-plume, sur la couverture des romances, sur les abat-jour - en lithophanie de nos grand’mères?... Ce paysage, le bleu de la mer, - le bleu du ciel, le grand pin parasol au premier plan, l’horizon qui - file entre les branches, la ville étalée en bas, le Vésuve au fond, la - fumée en panache... je me rappelais cette image, et des poèmes, et des - chansons. C’était ça le «fortuné rivage» cher à Lamartine, c’était ça, - <i>dolce Napoli, suol ridente</i>!</p> - - <p>Il pleuvait! la mer Tyrrhénienne blanchissait contre les récifs - de Capri. Au bout de la Villa Nazionale, dans ce petit port de la - Mergellina, les barques échouées ressemblaient à des coques de moules - vides.</p> - - <p>Découragée, je fermai la fenêtre et je pensai à vous, mon cher Claude, - qui me croyez toute joyeuse et ivre de bleu, comme une alouette!</p> - - <p>Je revis papa au déjeuner. Il était allé au musée et chez quatre ou - cinq amis intimes dont j’entendais les noms pour la première fois. Il - avait acheté un bouquet d’iris et de capillaires et deux douzaines - de cartes postales. Il manqua se fâcher parce que je regardais son - pardessus tout ruisselant.—La pluie des pays qu’on aime ne <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> - mouille pas!—Et je commence à sentir que papa aime l’Italie d’un amour - obstiné, partial, aveugle, pour des raisons qui ne sont pas toutes - archéologiques ou esthétiques. Quels souvenirs a-t-il donc gardés de - Naples, souvenirs tels que sa passion résiste aux averses et au ciel - boudeur?</p> - - <p>Donna Carmela, notre hôtesse, allait un peu mieux. Elle voulut se lever - et présider notre table. Quand elle parut, appuyée au bras d’Angelo, - papa et moi nous fûmes stupéfaits par l’extraordinaire ressemblance de - la mère et du fils. Donna Carmela est abîmée par l’âge et l’embonpoint, - mais elle a les beaux traits d’Angelo avec un teint plus pâle, des - cheveux plus sombres et la sévérité superbe d’une Livie. Le deuil - qu’elle porte lui interdit toute fantaisie de toilette d’un goût par - trop napolitain. De son esprit et de son caractère, je ne saurais rien - vous dire: elle parle à peine le français. Pourtant, je la crois douce - par indolence. Elle doit adorer ses fils, surtout le cadet, cet Angelo - qui lui ressemble et qui règne en despote—en despote bon enfant—sur - toute la famille.</p> - - <p>Je ne sais s’il travaille beaucoup, M. Angelo! Il se lève tard; il - flâne; il fume des cigarettes et c’est dans l’après-midi seulement - qu’il rejoint son frère à leur atelier commun du Pausilippe. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> - Salvatore le gronde quelquefois, mais il est indulgent et tendre - jusqu’à la faiblesse.</p> - - <p>La nature, si clémente pour donna Carmela et pour Angelo, a été cruelle - pour Salvatore. C’est un homme petit, large, un peu contrefait. Ses - cheveux, rudes et bouclés, sont presque gris autour du front. Ses yeux - ont l’éclat de l’émail dans une face écrasée et douloureuse; et il me - fait songer à un Othello très doux, un Othello sans amour ni jalousie.</p> - - <p>Êtes-vous satisfait, Claude? Vous connaissez maintenant «les gens et - les choses» qui sont mêlés à ma vie. Mais vous ne connaissez pas mon - cœur, puisque vous êtes inquiet—ce qui m’offense—et malheureux... ce - qui m’attendrit...</p> - - <p>Ayez confiance en moi. Votre</p> - - <p class="rsignature smcap">MARIE.</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">22 décembre.</p> - - <p>Mon cher Claude, je suis seule chez madame di Toma. Mon père est parti, - hier, pour Pompéi et je ne sais quand je pourrai l’y rejoindre... - L’autre jour, au musée, dans les petites chambres où sont les vases et - les bijoux pompéiens, il m’a déclaré:</p> - - <p>—Le temps est abominable; et ce qui est <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> plus grave, l’auberge - de la Lune, où nous devons loger, est pleine de monde... Je trouverai - une chambre pour moi, mais, toi, ma pauvre enfant, tu ne peux vivre - dans un taudis. Laisse-moi partir en avant et préparer notre gîte... - D’ailleurs, je suis annoncé... On m’attend...</p> - - <p>Je me suis résignée. Papa m’abandonnait. Il ne résistait plus à la - séduction de cette Pompéi qui hante ses rêves, dont il parle comme il - parlerait d’une femme aimée. Il m’a confiée aux bons soins de donna - Carmela, d’Angelo et de Salvatore, et il est parti, pour la gare, en - voiture découverte, rayonnant de joie, sous un parapluie considérable, - un vrai parapluie de Sylvestre Bonnard que je lui ai acheté moi-même - dans un magasin de la Chiaia... Et j’ai compris que vents et tonnerres - ne sauraient effrayer un archéologue passionné, parce qu’un archéologue - passionné voit surtout dans les paysages les murs croulants, les pots - cassés et les vieux cailloux. Papa, vêtu d’un imperméable et coiffé - d’une casquette de chauffeur, erre dans les ruelles de Pompéi, sous - l’averse qu’il ne sent pas. Si Pompéi était submergée par la mer, il - s’y promènerait en scaphandre.</p> - - <p>Et me voilà seule, Claude, bien mélancolique, seule dans cette - grande chambre d’une somptuosité misérable qui a un plafond peint - à <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> fresque, de colombes et d’amours. Je contemple avec horreur - la pyrogravure de l’armoire viennoise, les coquilles d’or sur les - panneaux en tôle du lit, les baldaquins en damas de coton rouge qui - se tortillent, au-dessus des fenêtres, lourds de franges, de pompons - et de glands... Tout mon mobilier est ainsi, moulures, ciselures, - enluminures, festons et astragales,—et de la poussière dans les - creux...</p> - - <p>Il pleut toujours... Dehors, une carriole de maraîcher, traînée par - un vif petit âne, fait retentir les dalles du quai. Des bersaglieri - viennent de passer, musique en tête. Et, maintenant, un piano mécanique - casse en petits éclats la chanson vulgaire et caressante:</p> - - <div class="cpoesie"> - <div class="poem"> - <p class="noindent">Dors, Carmè! le meilleur de la vie, c’est dormir!...</p> - </div> - </div> - - <p>Et j’ai envie de suivre le conseil du poète napolitain. J’ai envie de - fermer les persiennes, de me mettre au lit et de pleurer, sans raison, - sans contrainte, comme une petite fille punie, de pleurer jusqu’à - m’endormir...</p> - - <p>Hélas! je ne suis pas faite pour le voyage et le déracinement. Je - suis une casanière, une maniaque, une jeune femme devenue une vieille - fille, malgré le mariage néfaste, la maternité malheureuse, l’amour - qui s’offre et que je ne <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> puis accueillir... Mon âme est un rosier - dont la fleur sèche avant d’éclore... Mon destin, c’est de vivre à - Pont-sur-Deule et non pas à Naples; de filer la laine de mes songes, - dans l’ombre du foyer, au lieu de perdre des jours et des jours ici où - tout me gêne et me repousse...</p> - - <p>Au revoir, mon ami. Je dois écrire encore à maman et à notre Isabelle - qui se plaint toujours et qui m’envie... Si elle me voyait!...</p> - - <p class="rsignature smcap">MARIE.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_102">102</span></p> - <h2>VII</h2> -</div> - -<p>La maison de Salvatore, penchante au flanc du Pausilippe, était bien -belle quand on l’apercevait de la mer. Les Allemandes sentimentales -qui louent des barques à la Mergellina, pour l’excursion classique du -Cap, ne manquaient jamais de la montrer à leur époux avec un «Ach!» -d’émotion... Car c’était vraiment une maison pour l’amour, ce cube de -pierre, couronné de balustres, et qui brillait dans le noir feuillage -hivernal comme une orange sanguine...</p> - -<p>Mais quand on la voyait de la route, et de près, la maison de Salvatore -n’était point belle. Au bout d’un maigre jardin planté d’artichauts -et de salades et loué aux habitants du villino mitoyen, la bâtisse -négligée depuis longtemps montrait la misère emphatique de moulures, -de colonnes, de frontons peints en trompe-l’œil sur <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> un fond -rougeâtre. Les pluies de nombreux hivers avaient lézardé les plâtres -et décoloré les stucs. Une famille, redoutablement prolifique, -transformait le premier étage en lapinière et décorait les fenêtres -de paillasses à carreaux, de torchons sales, de langes malodorants et -de bas rayés jaune et vert. Les piailleries des enfants ne gênaient -pas Salvatore qui avait transformé en atelier le rez-de-chaussée de la -maison. Il y venait aisément de Naples, par le tramway du Pausilippe.</p> - -<p>Angelo et Marie traversèrent le jardin, et le jeune homme se mit à -crier:</p> - -<p>—Oi!... Tore!... Tore!</p> - -<p>Une voix répondit, de l’intérieur:</p> - -<p>—Angè!...</p> - -<p>Et la porte s’ouvrit, et Salvatore parut, en blouse d’atelier, les -mains grasses de terre.</p> - -<p>—Donna Maria!—Il appelait parfois la jeune femme par son prénom, -à la mode napolitaine.—Donna Maria! vous êtes venue aussi!... Vous -excuserez la pauvreté du logis, la simplicité de la réception? Vous -êtes une artiste, et cela me met à l’aise, car les artistes de tous les -pays, n’est-ce pas, forment une seule famille...</p> - -<p>—Vous me faites bien de l’honneur, dit Marie.</p> - -<p>La simplicité de Salvatore lui plaisait infiniment. <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> Elle riait, -fraîche dans ses fourrures grises qu’elle entr’ouvrait pour respirer -mieux... Et elle avoua:</p> - -<p>—Je suis encore dans la surprise du miracle. En descendant sur le quai -Caracciolo, j’ai aperçu tout à coup... Naples!... la vraie Naples que -j’avais méconnue et que je ne soupçonnais pas. Je n’ai rien pu dire. Je -n’ai pas même écouté monsieur Angelo qui me désignait Portici, Resina, -Sorrente. Je n’ai vu que du bleu... Et, jusqu’à Pausilippe, dans la -baladeuse de ce tram qui tourne si brusquement et qui grince, j’ai -regardé, regardé, regardé!</p> - -<p>—Eh bien, regardez encore, dit le sculpteur, avec bonhomie, au lieu de -vous enfermer dans mon atelier...</p> - -<p>Il écarta le feuillage d’un chêne vert et fit passer la jeune femme -devant lui. Le jardin finissait brusquement, par un escalier taillé -dans le roc et qui dévalait en zigzags rapides jusqu’à la mer.</p> - -<p>Et Naples était là, étendue à gauche, contre la draperie violette -de ses collines. Ses maisons étagées, couleur d’ocre et d’orange, -ou roses, ou grises, ses jardins, ses dômes, ses mâts, ses fumées, -n’arrêtaient pas le regard, et l’on ne voyait rien en elle de ce qu’on -cherche dans les autres villes: la silhouette imprévue, le détail -<span class="pagenum" id="Page_105">105</span> pittoresque, le mouvement de la vie et les marques du passé. De -Naples, on ne voyait rien que Naples elle-même, la Sirène aux tresses -bleuâtres, nue, nacrée, dorée, rougissante comme les coquillages -voluptueux, emplissant de sa forme infléchie la courbe de son berceau -marin.</p> - -<p>Et juste à l’horizon du Pausilippe, à la place où la coquille du golfe -se creuse plus profondément, où la chevelure de la déesse couchée -éparpille ses perles sur le rivage, une masse sombre s’érige contre -le ciel. Sa ligne précise et pure continue la ligne de la campagne -ondulée, puis monte, largement, très haut, et se brise avec les -cassures nettes d’une pierre précieuse. Une vapeur légère interrompt -le beau contour qui reparaît et descend en longue pente, tandis que -les montagnes sorrentines se reculent et s’entassent dans l’étroite -péninsule, fuyant vers la mer le monstre assoupi. C’est le Cyclope aux -rouges fureurs, dont l’œil flamboie de jalousie, par les nuits chaudes, -quand la Sirène amoureuse secoue sa chevelure de parfums et chante avec -ses mille voix la douceur de vivre.</p> - -<p>Il était calme, ce jour-là, le Vésuve! Sa couronne de fumée glissait -sur sa rude épaule ravinée, et les ombres des nuages errants lui -faisaient un manteau de pourpre obscure, troué et déchiré par la -lumière.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p> - -<p>Capri, à droite, isolée sur la mer, semblait un bloc de cristal que -traversait et colorait le bleu même de l’eau.</p> - -<p>Jamais Marie Laubespin n’avait vu un bleu pareil à celui-là, ni dans -le ciel, ni dans les rivières, ni dans les vitraux des églises, ni sur -les pétales des fleurs les plus bleues. Ici, seulement, croyait-elle, -la nature avait accompli le miracle de l’azur qui imprègne les eaux -profondes, l’air mobile, et la matière même de ces décors volcaniques -qui ont, suivant les heures, les nuances de l’ardoise, de l’améthyste, -du jade ou du saphir, mais qui participent toujours, clairs ou sombres, -à l’immense symphonie du bleu.</p> - -<p>Marie demanda naïvement si les naturalistes ont dit vrai, et si c’est -une algue minuscule qui teinte en indigo la mer Tyrrhénienne. Angelo -fut indigné:</p> - -<p>—Une algue?... <i>Peccato!</i>... Qu’est-ce qu’ils disent, ces -messieurs-là?... La Tyrrhénienne est bleue parce qu’elle fut le miroir -de Vénus et qu’elle garde le reflet de ses yeux bleus... Et c’est -pourquoi les jeunes femmes qui la contemplent trop longtemps deviennent -amoureuses.</p> - -<p>Marie fronça le sourcil.</p> - -<p>—Les femmes de chez vous, peut-être?</p> - -<p>—Oh! non, dit Angelo, paisiblement, toutes, <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> toutes!... Elles sont -ensorcelées... surtout les Allemandes!... Il y en a qui viennent, en -voyage de noces, et qui restent à Capri. Elles font l’amour avec un -pêcheur ou avec un chevrier...</p> - -<p>—Vous vous moquez?</p> - -<p>—Interrogez les gens de Capri... Ils vous diront si c’est rare, cette -aventure... Et nous avons connu à Pompéi un gardien qu’une artiste -américaine a épousé, un simple gardien qui savait à peine lire... Mais -il était beau!...</p> - -<p>—Et l’Américaine était folle.</p> - -<p>—Pourquoi? Elle a eu un beau mari et lui une femme riche...</p> - -<p>—Et vous approuvez ça?</p> - -<p>—Puisque c’était leur plaisir à tous deux.</p> - -<p>Salvatore déclara:</p> - -<p>—Mon frère plaisante.</p> - -<p>Mais Angelo semblait penser que la beauté vaut la fortune et qu’un joli -garçon possède en sa propre personne un capital naturel et fructueux.</p> - -<p>Marie lui tourna le dos et dit à Salvatore qu’elle voulait visiter -l’atelier.</p> - -<p class="br">Le jour du nord-est, calme, et refroidi, tombait sur le blanc triste -des plâtres, sur les ébauches emmaillotées de toile humide. C’était un -pauvre atelier, sans luxe, sans bibelots, presque sans <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> meubles, et -Marie l’aima en souvenir du sien.</p> - -<p>Trois hommes, assis sur des chaises de paille, causaient, dans la -fumée des cigarettes. Salvatore les présenta: le comte Arfano, l’ami -Gramegna, et Felice Santaspina, maître de musique.</p> - -<p>Le comte Arfano, sec comme un Arabe, l’œil aigu et la main fine, -parlait français et même parisien, tandis que l’ami Gramegna, blondasse -et pâle, avec de grosses lèvres, commençait des phrases pénibles qu’il -achevait toujours par un geste. Et le maître de musique, tout noir, les -poignets velus, les cheveux plantés bas sur le front, bas sur la nuque, -roulait des yeux de charbon et ne soufflait mot.</p> - -<p>Marie, intimidée, s’assit dans l’unique fauteuil et pria ces messieurs -de ne pas jeter leurs cigarettes. Ils la regardaient avec cette -curiosité caressante des méridionaux qui paraissent toujours un peu -amoureux de toute femme jolie. Et le comte Arfano se mit à parler des -Françaises. Il vanta leur élégance spirituelle, leur grâce «plus belle -que la beauté», leur habileté merveilleuse à mettre en valeur tel ou -tel détail de leur personne, l’heureuse légèreté de leur caractère qui -les défend des passions vives et les conserve jeunes jusqu’à cinquante -ans.</p> - -<p>Il traçait ainsi l’image de la mondaine égoïste, intelligente et -capricieuse, peu de chair dans <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> beaucoup de chiffons, peu de -tendresse dans beaucoup d’ironie. Il généralisait, confondant la -Parisienne et la Française. Et son accent était si câlin, son regard -si amène, que ces mauvais compliments, étaient tout de même des -compliments, et qu’il semblait, en critiquant les Françaises, leur -faire—à elles toutes et à Marie en particulier—une déclaration -d’amour.</p> - -<p>Avant que Marie eût protesté, il se leva pour partir, et baisa la -main de la jeune femme, d’un air passionné et respectueux, tandis que -Salvatore tâchait de le retenir:</p> - -<p>—Eh! diable, il n’est pas si tard, comte... cher comte...</p> - -<p>Le cher comte était déjà parti.</p> - -<p>Angelo déclara:</p> - -<p>—Eh! laisse, Tore... Il me déplaît, cet homme! Il n’a dit que des -sottises... Et puis, je n’aime pas ses yeux...</p> - -<p>Le maître de musique et le gros Gramegna tressaillirent et firent, -ensemble, un signe conjurateur.</p> - -<p>—Crois-tu, Angè?... qu’il serait... jettatore?...</p> - -<p>Le sculpteur haussa les épaules.</p> - -<p>—Le cher comte a rapporté de France une âme ulcérée à cause de -quelque femme!... Mais il aime la peinture et la sculpture. Mon frère -et moi n’avons pas de meilleur client... Disons la <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> vérité! Tous -les peuples se regardent à travers les lunettes des préjugés et des -rancunes nationales. Le comte pense que les Françaises sont frivoles et -sans cœur... Et voilà madame Marie, une Française toute bonne, toute -douce, qui a une méfiance de nous autres, Napolitains, parce qu’on lui -a raconté des histoires de lazzaroni, de camorristes et de ruffians... -Ne dites pas non, madame Marie! Vous n’aimiez pas Naples, hier, parce -qu’elle était laide, sous la pluie. Aujourd’hui, vous l’aimez parce -qu’elle est belle, sous le soleil. Ainsi de nous. Il faut nous regarder -dans notre jour, dans notre «éclairage», pour nous comprendre. Nos -pauvres gens du peuple sont ignorants et sales. L’étranger ne voit que -ça. Il les croit paresseux et immoraux parce que ces misérables portent -gaiement leur misère... <i>Dio mio!</i>... Que je pourrais dire de -choses là-dessus!</p> - -<p>—Tore! dit Angelo, nonchalamment, ne fais pas le socialiste...</p> - -<p>Salvatore s’empourpra.</p> - -<p>—Socialiste!... Je le suis, socialiste, et même anarchiste... et -je crache sur le gouvernement!... Et ma sculpture—Angè, tu peux -rire—sera socialiste comme moi... Oui, je montrerai les vices tout -nus: la paresse, le jeu, l’ivrognerie, la débauche, la prostitution des -<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> enfants, toutes les tares, toutes les monstruosités du peuple. -Et, en les voyant, on dira: «Quelle pitié!» parce qu’on sentira, -dessous, la cause, et l’excuse, qui est la souffrance!... Et puis, je -montrerai les vertus à côté des vices: la charité naturelle et naïve, -la compassion, le dévouement maternel, la douceur résignée, l’espérance -invincible... Et, dans mes figurines, on entendra battre le cœur de -Naples, ce cœur qui est tout instinct et tout sentiment.</p> - -<p>Il criait, il gesticulait. Gramegna et Santaspina l’écoutaient, avec -des exclamations admiratives.</p> - -<p>Alors le sculpteur prit, une à une, les statuettes éparses à tous les -coins de l’atelier et les disposa sur la table.</p> - -<p>—Voyez, madame Marie, j’ai commencé mon œuvre... Oh! je n’ai pas -l’obsession du colossal. Je ne prétends pas égaler Michel-Ange et je -serai trop heureux si j’approche de mon maître, Gemito. Mes figurines -ne seront jamais plus grandes que le <i>Narcisse</i> ou le <i>Faune -dansant</i> de Pompéi... Je les vois comme autant de petits poèmes, -en cire, ou en bronze, dans la manière de mon cher et glorieux ami et -homonyme, Salvatore di Giacomo.</p> - -<p>Marie ne connaissait pas Salvatore di Giacomo.</p> - -<p>—C’est un grand poète! Il a composé beaucoup <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> de chansons -amoureuses qui ont été couronnées au concours de Piedigrotta, et que -les voyous mêmes savent par cœur. Mais ses chansons ne sont pas le -plus beau de son œuvre. Je vous traduirai la série des petits poèmes -d’<i>O’Munasterio</i>, ou d’<i>O’Funneco Verde</i>, et vous direz -avec moi: «Celui qui fait parler les mariniers, les camorristes, les -filles, d’une façon si familière, si forte, si pathétique, celui-là, -c’est un poète!» Voyez, madame Marie! Je lui ai emprunté presque tous -ses modèles, et c’est la plèbe du <i>Funneco Verde</i> qui est devant -vous...</p> - -<p>Comme un montreur de marionnettes isole tour à tour chacun de ses -petits acteurs, pour les présenter au public, Salvatore prenait chaque -statuette, la caressait de ses mains créatrices qui semblaient la -parfaire et l’animer d’une vie intense. Marie les admirait. L’art de -Salvatore ne rappelait pas la mollesse et la préciosité de la moderne -sculpture italienne. Rien n’y révélait le classicisme d’école, rien -non plus la dangereuse recherche de l’originalité. On y sentait bien -la grâce ingénieuse, la verve satirique de la race, mais aucun détail -superflu, aucun rapetissement de l’idée réduite à l’anecdote. C’était -vraiment un très grand art, malgré les dimensions réduites des figures. -Il se rattachait à l’art grec par la simplicité savante des moyens, par -le sens exquis <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> de la proportion qui donne aux moindres statuettes -le caractère décoratif d’un monument. Mais on y sentait une tendresse -que les Grecs n’ont jamais exprimée s’ils l’ont connue.</p> - -<p>Salvatore di Toma aimait les pauvres, même ignorants et criminels. Les -pauvres reposaient ses yeux et son âme de l’écœurante banalité des -riches qui, par snobisme, se ressemblent tous. La verdeur des propos, -la franchise des gestes, la nudité des corps sous les guenilles, la -naïveté des passions et même la pureté primitive et parfaite du type, -l’artiste ne les rencontre que dans le peuple.</p> - -<p>Salvatore, infirme et un peu sauvage, ne fréquentait pas les salons, -et ne perdait pas de temps en amourettes. Tandis que son frère Angelo -cherchait dans le monde des portraits féminins à peindre, et des -comtesses à séduire, lui, le boiteux au masque africain, errait par -les vicoli du Mercato ou de la Vicaria, entre la Marine et la porte -Capouane. Il parlait à tous; il entrait partout, dans les <i>bassi</i> -des artisans, dans les tavernes des camorristes, dans la prison -même dont il connaissait le directeur. Il n’y avait pas de fête -populaire, pas de pèlerinage à Montevergine, pas de mascarade, pas de -manifestation politique, pas de cortège de grévistes défilant à Toledo, -pas de procès criminel aux <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> assises, où Salvatore di Toma ne parût, -mêlé à la foule, et dessinant, dessinant, sur un petit album de toile -grise.</p> - -<p>La racaille napolitaine, fière de lui, l’adorait, le revendiquait -pour sien. On le montrait aux enfants. On l’appelait, familièrement: -«Tore!... Notre Tore!...» Et par impossible, s’il avait eu un -ennemi, vingt bons garçons l’en eussent débarrassé gratuitement, par -sympathie...</p> - -<p class="br">Il pria Marie de choisir une des statuettes. Elle prit la <i>Fille -abandonnée</i>, maigre, serrée dans un petit châle, chancelante sous -le poids léger du nourrisson qu’elle emporte à l’hôpital des Enfants -trouvés.</p> - -<p>—Que cela est triste! dit Angelo... Et quelle compagnie pour une jeune -dame, cette drôlesse et son avorton!...</p> - -<p>—Allons, Gramegna, donne les verres, le marsala, les douceurs... Et -toi, Santaspina, au piano. Il faut rappeler le doux rire sur le visage -pensif de madame Marie...</p> - -<p>Preste, il remplissait les verres, et Salvatore, gauchement, offrait à -Marie les gâteaux feuilletés. Elle se laissait servir, accoutumée déjà -à la gentillesse familière de ses hôtes.</p> - -<p>Salvatore avait conquis son estime, et un peu de son amitié. Quant à -l’autre, c’était, pensait-elle, <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> un grand gosse inconscient du -ridicule et qui devait tout faire par jeu,—même la peinture, même -l’amour.</p> - -<p>Il était assis aux pieds de Marie, sur un escabeau, et il lui -présentait l’assiette des «douceurs»... Elle remarqua tout à coup la -beauté de ses yeux, la nuance veloutée des iris sombres, nageant dans -un fluide bleuâtre, sous les franges pressées des longs cils. A Naples, -les beaux yeux ne sont pas rares, mais quels yeux, à Naples même, -eussent humilié ceux d’Angelo? Les coquettes mouraient de jalousie -en les regardant, et les voluptueuses n’osaient pas les regarder. -Les cheveux aussi étaient beaux, vivaces et rudes, d’un noir bleuté -de raisin, avec ce mouvement ondé qui rappelle les jolies boucles de -l’enfance et qui attire les mains des femmes pour un geste caressant et -maternel.</p> - -<p>Marie sentait la chaleur du vin dans sa poitrine. Ses paupières -lasses flottaient sous un brouillard léger et, par tout son corps, -elle éprouvait une sensation exquise de repos, de déliement, -d’indifférence...</p> - -<p>Angelo murmura:</p> - -<p>—Vous n’êtes pas fatiguée?</p> - -<p>—Un peu étourdie...</p> - -<p>—Vous avez trop chaud...</p> - -<p>Elle écarta les pans de sa fourrure, et deux <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> roses, froissées à -son corsage, s’effeuillèrent sur ses genoux. Angelo recueillit les -pétales, un par un. Il les respirait, les roulait dans ses paumes, les -mordillait...</p> - -<p>—Santaspina va jouer... C’est un grand musicien... un virtuose!... -Mais il ne peut se produire, pauvre homme, parce qu’il doit faire le -professeur pour gagner l’argent...</p> - -<p>Mais Santaspina était modeste. Il se débattait, entre Salvatore et -Gramegna, avec des mines de vierge violée... Et il fallut le pousser, -le traîner, le maintenir sur la chaise, devant le vieux piano aux dents -jaunes...</p> - -<p>Dompté, il se résigna. Enfonçant dans son faux col sa nuque noire, il -étendit ses bras, et...</p> - -<p>Trémolos, arpèges, fioritures, trilles de la main gauche, trilles de -la main droite! Le maestro s’est emparé de Donizetti, de Bellini et -de Rossini, ancêtres vénérables et démodés. Il les saisit par leur -perruque romantique, les enjolive, les enguirlande, les frise au petit -fer, et les fait sauter dans les cerceaux bleus et roses, pour amuser -les demoiselles!... Fantaisie sur le <i>Trouvère</i>! Grand «Caprice» -sur <i>Norma</i>! Pot-pourri de la <i>Favorite</i>!...</p> - -<p>Le maestro joue avec ses doigts, avec ses épaules, avec sa tête, avec -tout son petit corps frénétique. C’est un acrobate qui bondit sur le -<span class="pagenum" id="Page_117">117</span> tremplin des octaves, d’un bout à l’autre du clavier; c’est un -escamoteur qui jongle; c’est un artificier qui fait éclater des fusées -en majeur, des bombes en mineur, et dont les mille mains aux mille -doigts secouent des millions d’étoiles sonores; c’est un gondolier -qui rame, en longs arpèges égaux; c’est un amant qui se pâme dans les -points d’orgue, soupire, chavire, expire...</p> - -<p>Marie, consternée, l’écoute... Il ne s’arrête que pour recommencer. -Collé à sa chaise, implacable, il fonctionne... Maintenant l’heure -est venue des grandes difficultés, des grands triomphes... Santaspina -tourne à demi la tête. Il annonce:</p> - -<p>—Le morceau de musique contre la jettature.</p> - -<p>Des quartes! rien que des accords de quartes frappés avec l’index et -le petit doigt en imitant le geste conjurateur... Et pour finir: le -<i>Deuil de l’amour</i>, nocturne exécuté sur les touches noires, rien -que sur les touches noires!...</p> - -<p>«<i>Che spressione!</i>...» soupire Gramegna, hypnotisé... «<i>Che -sentimento!</i>...» Le bon Salvatore loue la vélocité, la souplesse, -la résistance du pianiste... Et tous deux hochent la tête, avec une -componction dévote derrière le dos du musicien... Quand l’accord -suprême écrase le vieux piano et fait branler toutes ces statuettes -sur les tables—pan! pan! pan! pan!...—le sculpteur <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> et Gramegna -s’élancent vers leur ami, le félicitent, l’embrassent!... On entend, -dans un flux de paroles, déguisés par la prononciation dialectale, les -noms des pianistes célèbres, Risler, Diémer, Paderewski, que Santaspina -égalerait, qu’il dépasserait, qu’il anéantirait, s’il ne devait—pauvre -homme!—faire le petit professeur, au cachet, pour gagner sa vie.</p> - -<p>Marie est gênée par ce dithyrambe... Jamais elle n’osera dire à -Santaspina: «Monsieur, je vous remercie. Vous jouez fort bien du -piano...» Et même, elle en veut à Salvatore, à Gramegna, de cette -ridicule outrance... «Ils manquent de sincérité!...» pense-t-elle. Mais -elle commence à mieux observer, à mieux comprendre, et à se défier -des impressions hâtives... Non, Salvatore n’est pas un menteur!... Il -exprime honnêtement sa pensée... Seulement, il l’exprime en italien ou -en napolitain. Et sa pensée est exactement celle d’un Français, mais -transposée, haussée d’un ton par la langue... Ce n’est pas sa faute -s’il met un dièze à chaque adjectif...—les touches noires, rien que -les touches noires!—L’air est le même. Santaspina ne s’y trompe point.</p> - -<p>Le prudent Angelo a voyagé chez les gens du Nord dont la langue -discrète et nuancée met des bémols aux adjectifs. Il ne veut pas -choquer <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> Marie; il ne veut pas se compromettre; et il veut assurer -pourtant à Santaspina l’éloge copieux qui lui est dû...</p> - -<p>«Vous ne savez pas, donna Maria, qu’il a joué pour vous, pour vous -seule, et qu’un mot de vous le consolera de tous les déboires du -métier...»</p> - -<p>Marie surprend le coup d’œil du pianiste vers elle,—coup d’œil -tendre, orgueilleux et confus, coup d’œil d’artiste dont la vanité -enfantine mendie, comme mendient les gamins du pavé: «Un sou... un -petit sou!... <i>Nu soldo! signora bella!</i>» Marie ne résiste plus. -Elle complimente. Elle loue. Elle exagère!... Elle ajoute un dièze aux -adjectifs! Et ça lui coûte un peu de peine, mais ça fait tant plaisir -au musicien!</p> - -<p>A s’entendre parler ainsi, elle éprouve bien quelque honte... Elle ne -se reconnaît plus... Que dirait Claude?... Il dirait que Naples a déjà -troublé et un peu corrompu son amie.</p> - -<p class="br">Mentalement prononcé, le nom de Claude fait tressaillir la jeune -femme... Claude! Il était si près d’elle, tout à l’heure, quand elle -lui écrivait: «Je suis déçue et triste, et je me souviens...» L’ami -bien-aimé rentre dans son âme... <i>Il rentre!</i>... Elle ne l’avait -pas senti s’éloigner!</p> - -<p>Marie, s’interroge... Quoi? elle a pu oublier Claude, un si long -moment, distraite de lui par <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> ce paysage qu’il ne verra pas, et -par ces gens qu’il n’aimerait pas!... Oublier les absents, n’est-ce -pas les tuer jusqu’à ce que le souvenir les ressuscite? La promenade, -la causerie, la musique, ont interrompu le miracle qui rend sensible -au cœur une mystique et perpétuelle présence. Marie a le remords d’une -petite infidélité, d’une faute commise «par omission».</p> - -<p>Elle recule son fauteuil, et, d’un mouvement de tête, évite la clarté -de la lampe que Salvatore vient d’allumer. Les roses tombent de sa -ceinture à ses genoux, et Marie les laisse glisser et s’effeuiller -à terre. Elle recroise son écharpe, et il lui serait bien agréable -qu’Angelo ne la regardât plus.</p> - -<p class="br">Santaspina joue un refrain populaire. Salvatore chante, et par instants -Angelo fredonne la reprise, à la tierce; Marie n’écoute pas. Avec le -souvenir de Claude, la tristesse inquiète et douce est revenue...</p> - -<p>—Nous abusons de votre bonté, donna Maria? Voulez-vous retourner à -Naples? dit Salvatore... Oui, n’est-ce pas?... Eh bien, nous vous -accompagnons. Gramegna prendra le tramway avec nous, et il ira jusqu’à -la station, parce qu’il rentre coucher à Pompéi... C’est à Pompéi qu’il -habite, et qu’il travaille...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p> - -<p>—Que fait-il de son métier, monsieur Gramegna?</p> - -<p>—Il continue, morceau par morceau, le plan en relief des fouilles qui -est au musée, et il reconstitue aussi des villas romaines... C’est un -artiste en son genre, don Antonio Gramegna.</p> - -<p>—Il ne connaît pas le français?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—J’aurais voulu lui parler de mon père.</p> - -<p>Gramegna fit un signe d’intelligence. Il ne comprenait pas le -français, mais il le devinait. Et, Salvatore traduisant, il raconta -qu’il avait vu M. Wallers à l’auberge de la Lune. La verdeur et -l’entrain du célèbre archéologue surprenaient tous «ces messieurs de -l’administration».</p> - -<p>—Il arrive le premier à l’ouverture des portes et il s’en va le -dernier.</p> - -<p>—Et il oublie sa fille!</p> - -<p>Non, il ne l’oubliait pas! Il se disait heureux de la savoir à Naples, -chez la bonne madame di Toma... Il la ferait venir à Pompéi dès que la -meilleure chambre de l’auberge serait libre. Un professeur allemand -occupait cette chambre.</p> - -<p>—Tous les jours, il annonce qu’il va partir et il ne part jamais... -Monsieur Wallers est obligé de prendre patience... Il dit seulement que -don Angelo devrait s’établir à Pompéi, pour la commodité du travail...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span></p> - -<p>—Mais quelle idée!... je peux bien travailler à Naples, dit Angelo qui -parut contrarié.</p> - -<p>Santaspina et Gramegna partirent, sans attendre leurs camarades. -Salvatore emmaillota ses ébauches, remit en place les petits bronzes, -posa enfin sa blouse d’atelier. Comme il sortait, avec Angelo et Marie, -on entendit le grincement du tramway qui filait vers Naples...</p> - -<p class="br">Marie proposa de marcher jusqu’à la station prochaine.</p> - -<p>A son passage, sur la route, les voisins de Salvatore manifestèrent -une curiosité sympathique. Les frères di Toma étaient si connus! On -les aimait tant, Salvatore pour son grand cœur et Angelo pour son beau -visage! C’était un plaisir de les voir, escortant cette blonde—une -étrangère, peut-être une miss, venue de Londres ou de Chicago, -excentrique, richissime... et amoureuse!</p> - -<p>Amoureuse de qui?... De Salvatore ou d’Angelo? Les commères, assises -devant les portes, n’avaient pas le moindre doute... Elles murmuraient: -«<i>Quant’è carina!</i>» assez haut pour qu’Angelo les entendît. Et les -repasseuses qui travaillent derrière leur croisée, en camisole, la joue -droite toute rouge d’avoir tâté la chaleur du fer, envoyaient à Marie -un regard complice et <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> point jaloux... Le peuple napolitain est -bienveillant à l’amour qui passe!</p> - -<p>Marie ne soupçonnait pas que les regards et les sourires de tous ces -gens la fiançaient à Angelo, mais le jeune homme devinait la méprise, -et, nonchalamment subissait la suggestion amoureuse... Marie était -à lui... un peu, puisqu’on la croyait à lui... Il tenait le rôle de -l’amant ou du fiancé, et il prenait l’attitude, il imaginait, il -ressentait presque les sentiments du personnage... Naguère, l’éclatante -Isabelle l’avait fasciné. Il n’avait pas remarqué les grâces plus -modestes de Marie. Mais le cœur d’Angelo suivait ses yeux, et ses yeux -voyaient Marie, à toute heure!</p> - -<p>—Quelle jolie femme! murmurait Salvatore. Comme elle a parlé de mes -pauvres statuettes! Comme elle a été charmante pour Santaspina!... -Regarde-la marcher!... C’est une nymphe du Nord, une petite reine de -Thulé!... Je voudrais la modeler dans la cire!</p> - -<p>Angelo répondait:</p> - -<p>—Jolie, mais froide!</p> - -<p>—Froide, Angè?</p> - -<p>—Comme la neige, froide «à faire tomber les dents».</p> - -<p>Ils avaient dépassé la station. Marie voulut marcher encore.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p> - -<p>Elle n’écoutait pas ses compagnons qui d’abord avaient parlé français, -par politesse, et qui revenaient à leur dialecte provincial. Avançant -comme à regret, elle tournait sa tête éblouie vers le ciel d’ouest qui -s’embrasait derrière elle. Il n’était pas rouge, mais ardemment jaune, -strié de fauves fumées, traversé de tous les ors flamboyants et clairs -qui vibrent dans une fournaise vue en plein jour. Le promontoire, -découpé en violet pur contre cette immense flamme, cachait le centre -mobile de l’incendie, le disque du soleil descendant vers Procida. De -la crête au flanc de la colline, une légère ombre mauve glissait sur -les jardins d’orangers, sur les murs couronnés de pâles roses. Les -pins tordus écartant leurs hauts bras verts la recevaient sur leurs -ombrelles. Et cette ombre couvrait la route, gagnait les maisons -encore vêtues de lumière rose, tandis que la lumière, abandonnant les -fenêtres, les corniches, les terrasses, remontait comme un voile tiré -par en haut.</p> - -<p>L’ombre déborda sur la route, tomba de la falaise à la mer, changea -la nacre irisée en nacre grise. Maintenant elle touchait le pied du -Vésuve. L’énorme masse du volcan, pourpre et crevassée de pourpre plus -obscure, prit la couleur des charbons sous la cendre, se violaça, -s’éteignit, parut se dissoudre dans la brume, <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> tandis que le sommet -brûlait, tout seul, au milieu du ciel.</p> - -<p>Alors Naples se para de gaz en guirlandes. Les cloches de ses trois -cents églises argentèrent le crépuscule,—et le noir paquebot de -l’Orient-Mail, qui doublait Capri, étincela tout à coup comme une -galère en fête.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_126">126</span></p> - <h2>VIII</h2> -</div> - -<p>Sous le ciel bleu cru et le soleil vertical, la ruelle à demi dégagée -faisait une coupure dans l’espèce de remblai grisâtre qui entoure -Pompéi. M. Guillaume Wallers, debout sur ce remblai, s’inclinait, au -risque de choir, et regardait le travail des ouvriers que surveillait, -en bas, son jeune confrère, M. l’inspecteur Spaniello. La lumière -entrait, d’aplomb dans la ruelle, et touchait, à trois mètres de -profondeur, le sol antique, étonné de la reconnaître. A gauche, un mur -de briques devait clore quelque jardin enfoui, et sur ce mur, apparent -déjà, on devinait le serpent rouge, peint par le propriétaire, pour -éloigner les gens malpropres... De l’autre côté, la coupe du terrain -montrait nettement les couches superposées de pierres ponces, de -cendres, des scories, de terre végétale et de <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> sable volcanique, et -racontait l’histoire de la ville morte, enveloppée d’un triple linceul -par les éruptions renouvelées au cours des siècles.</p> - -<p>Au bout de la tranchée, des ouvriers en pantalon de velours, ceinturés -de laine écarlate, frappaient dans la cendre durcie qui ne vibrait pas -sous leurs coups. Le bruit mat des pioches, le glissement sec et léger -des <i>lapilli</i>, le gris plâtreux des décombres, le silence des -hommes, donnaient à cette besogne et à ce lieu un caractère funèbre.</p> - -<p>Des gamins parcouraient la ruelle, emportant sur leur tête des paniers -pleins de gravats et rapportant des paniers vides, et l’on eût dit de -petites ombres qui accomplissaient dans un coin des enfers quelque -tâche éternelle et vaine.</p> - -<p>—Y a-t-il une inscription? cria d’en haut M. Wallers.</p> - -<p>M. Spaniello examinait la surface découverte du mur.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Vous voyez le serpent agathodémon... Je crois distinguer aussi des -lettres presque effacées.</p> - -<p>M. Wallers dit en riant:</p> - -<p>—Défense de...!</p> - -<p>—Non, c’est plutôt une affiche électorale.</p> - -<p>M. Spaniello prit son lorgnon, et, suivant du <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> doigt les jambages -inégaux et enchevêtrés, il épela:</p> - -<p>—<i>Trebium ædilem vos faciatis</i>... C’est un appel aux électeurs, -fait par les amis d’un certain Trebius qui voulait être édile...</p> - -<p>—Vous restez dans ce trou?... Venez donc jusqu’à la <i>Casa Vettii</i> -voir ma fille. Elle m’attend avec le petit Angelo qui dessine le -triclinium.</p> - -<p>—Je vous accompagne...</p> - -<p>M. Spaniello, qui était jeune et leste, choisit une place où le -talus s’abaissait. Des planches mal équilibrées formaient une sorte -d’échafaudage. Le savant fut tout de suite près de M. Wallers, et les -ouvriers l’applaudirent.</p> - -<p>A travers les décombres des nouvelles fouilles, les deux confrères -gagnèrent la rue de Stabies.</p> - -<p>C’est une belle rue où l’on aperçoit, quand on va vers le nord, la -croupe violette du Vésuve, et, quand on va vers le sud, les vagues -bleuâtres et veloutées des montagnes qui dominent la vallée du Sarno. -Elle a, comme toutes les rues de Pompéi, un sombre et houleux dallage -marqué par les sillons des chars, de hautes bornes, des cuves de -pierre, des trottoirs très élevés, et les maisons, de chaque côté, -célèbres ou banales, ouvertes ou fermées par des grilles, ressemblent -à mille et mille autres maisons. Le visiteur <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> novice, l’humble -touriste ordinaire, n’y voit que des murs bas et compacts qui gardent -sur leur tuf le gris de la cendre, sur leurs briques le reflet -rougeoyant d’un four. Presque partout, les étages supérieurs ont -croulé sous le poids des matières volcaniques, et les maisons se sont -effondrées en dedans. Déblayées, nettoyées, elles ne sont plus que leur -propre squelette. Par la brèche du vestibule, apparaissent d’autres -pans de murs, des colonnes dont la base est peinte, quelquefois une -vasque, une table de marbre, une stèle, un Eros parmi les rocailles de -ce qui fut un jardin. Et l’on entrevoit des fresques sur les parois -qu’un auvent tout neuf protège. Le cinabre vif des stucs a noirci, les -faux marbres se sont décolorés; mais, dans l’ensemble, les tons d’ocre -et de brun rouge dominent, chaudement patinés par le soleil.</p> - -<p>Pauvre touriste! Dans cette rue où M. Spaniello et M. Wallers se -promènent, avec des regards possesseurs, il suivra le guide qui -ânonne, le gardien qui ouvre les grilles, et la bande des Américains -aux pieds rapides. Le Bædeker en main, il s’évertuera à distinguer -l’atrium toscan de l’atrium tétrastyle, et l’atrium testudinatum de -l’atrium corinthien! Il confondra le tablinum et le triclinium, les -décorations du premier style avec celles du quatrième <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> style. Sa -curiosité fatiguée ne saisira plus aucune différence entre ces débris -de demeures, et ne se ravivera qu’aux petits détails érotiques dans les -chambrettes closes où les dames n’entrent pas!</p> - -<p class="br">Par ce midi de mars, plus chaud qu’un midi de mai en France, aucune -horde étrangère ne déshonorait la solitude lumineuse et le silence.</p> - -<p>—Les Wisigoths déjeunent à l’hôtel Diomède! dit M. Spaniello... Tout à -l’heure, ils arriveront en masse. C’est jeudi. L’entrée est gratuite. -Au diable, les Anglais à carreaux et les Allemands vert foncé!... Ils -vont cueillir mes violettes!... Nous manquons de gardiens, monsieur -Wallers!...</p> - -<p>Il soupira:</p> - -<p>—Oh! pardon, monsieur Wallers! Je vous quitte un instant. Je ne peux -passer devant les <i>Amours dorés</i> sans regarder mes oléandres, -et demander quelques nouvelles de mes bulbes de lis... <i>Lilium -candidum</i>... On les a mis en terre un peu tard, mais je crois qu’ils -fleuriront cet été. Le fantôme du propriétaire antique sera évoqué par -le fort parfum de ces nobles lis, bien dignes d’orner la demeure d’un -Isiaque, d’un Initié!</p> - -<p>—Allez donc! fit M. Wallers.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_131">131</span></p> - -<p>La rue de Stabies et la rue des Vettii sont parallèles et communiquent -par un étroit <i>vicolo</i>. Dans le silence immobile et brûlant -passait un frisson de guitare, et goutte à goutte, une flûte cachée -versait ses notes de cristal.</p> - -<p>«Eh quoi! pensa M. Wallers, il est midi, et l’heure des mirages n’est -pas celle des revenants! La nuit, quand la lune indulgente blanchit -les colonnes du péristyle, les ombres des frères Vettii reviennent -assurément dans leur jolie salle à manger rouge et noire, et elles -boivent une ombre de vin dans une ombre de coupe, tandis que des ombres -de danseuses réjouissent des ombres d’invités, bons fêtards pompéiens -et petites grues!... Mais aujourd’hui, les revenants se trompent -d’heure...»</p> - -<p class="br">L’administration italienne a fait recouvrir d’un toit la <i>Casa -Vettii</i>, précieuse entre toutes. La lumière et le clair-obscur, la -nuit et la lune se partagent comme autrefois la galerie du péristyle, -et, sur la mosaïque des chambres, les heures nouvelles suivent pas à -pas la trace argentée ou sombre des heures défuntes. Priape, concierge -symbolique de ce lieu aimable, n’a pas quitté le vestibule où sa -présence effarait les dames, mais il se morfond derrière un volet. -Un gardien plus honnête accueille maintenant les <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> visiteurs. -Toutes les pièces principales, l’atrium, les chambres, le triclinium -intime et le triclinium de gala, ouvrent sur le péristyle dont les -colonnes enferment un petit jardin. On a retrouvé le dessin exact -des plates-bandes; on a réparé les tuyaux de plomb qui amènent l’eau -fraîche du Sarno, et, parmi les myrtes et les lierres, on a relevé les -stèles, les vasques, les tables de marbre et les statuettes des enfants -qui portent des oies.</p> - -<p>Les colonnes cannelées sont blanches, mais la galerie, les appartements -sont peints de couleurs encore vives. Partout le jaune, le noir et le -blanc rehaussent la splendeur du cinabre. Ici des ornements légers -courent sur un fond noir; des nymphes aux voiles bleuâtres s’envolent, -isolées au centre des panneaux rouges; des Amours et des Psychés jouent -sur les frises. Ailleurs, de véritables tableaux représentent des -scènes mythologiques où pâlissent, près des bruns héros, les nudités -fanées et froides des déesses.</p> - -<p>C’est un art mièvre et délicat qui vint de Grèce par la route -d’Alexandrie, pour amuser des libertins et des courtisanes qui avaient -encore du goût.</p> - -<p>M. Wallers prétendait que cette maison sent la femme... et même la -petite femme!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p> - -<p>Il entra, appelé par la musique, salué par des rires. Le gardien avait -transporté sa chaise dans la galerie du péristyle, et, sur cette -chaise, Angelo di Toma était assis, grattant la guitare. Marie, en robe -blanche, s’appuyait à la rampe de fer qui défend l’accès du jardin. Son -corps était dans l’ombre, mais elle avançait sa tête qui brillait au -soleil comme un fruit d’or.</p> - -<p>Elle riait, et le gardien, tranquille, riait auprès d’elle; et tous -deux admiraient le joueur de flûte qui dansait en agaçant un chevreau, -dans le jardin historique et archéologique, dans le jardin sacré des -Vettii!... Il avait sept ans tout au plus, des jambes nerveuses, un -petit torse bronzé sous un lambeau de chemise, et il semblait le frère -divin de son chevreau. Le même feu sombre, la même gaieté animale -flambaient dans leurs yeux, et les cheveux de l’enfant, noirs et -roussis par le soleil, étaient pareils au poil dur de la bête. D’une -colonne à une autre colonne, ils déroulaient la frise changeante de -leurs attitudes; et parfois, arrêtés un instant, ils sculptaient au -flanc d’une vasque un merveilleux bas-relief, le motif classique du -Faune enfant et de la chèvre.</p> - -<p>M. Wallers, ravi du spectacle, se dissimula pour ne pas effrayer les -danseurs. Les petits doigts sales tenaient la flûte avec une grâce -<span class="pagenum" id="Page_134">134</span> charmante. Le rythme des petits pieds valait un beau vers, et le -chevreau même, sensible à la mesure, ne sautait pas à contretemps.</p> - -<p>Mais l’inspecteur Spaniello parut, à son tour, et, nouvelle Méduse, -pétrifia de crainte le gardien, l’enfant et le chevreau. Pourtant -l’inspecteur Spaniello était le meilleur des hommes. Ses subalternes -l’adoraient. En toute autre circonstance, il eût montré sa bonhomie -naturelle, au lieu de crier, de lever les bras, et de rappeler les -prescriptions du règlement!</p> - -<p>—Dans le jardin!... Dans le jardin des Vettii!... Hors d’ici, petit -misérable!...</p> - -<p>L’enfant se réfugia dans la robe de Marie; le chevreau épouvanté sauta -la barrière et se cacha dans la cuisine où les marmites mélancoliques -se rouillent sur le fourneau, depuis dix-neuf siècles. Le gardien -s’épuisa en excuses,—et Angelo, sans se troubler, posa sa guitare:</p> - -<p>—C’est le fils d’un custode qui habite à la porte Marine. J’ai voulu -montrer à madame Marie comme il dansait bien... Et nous devons le -peindre avec son chevreau... Consolez-vous! Il n’a rien abîmé. Il n’a -pas brisé une feuille de violettes...</p> - -<p>Le gardien ramena le chevreau par les oreilles. Alors l’enfant se -précipita vers l’animal qui bêlait et tremblait sur ses pattes fines. -D’un <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> même bond, franchissant l’atrium, ils disparurent dans la -ruelle.</p> - -<p>—Voilà, dit Guillaume Wallers, les derniers Génies des Vettii qui -abandonnent la maison, chassés par nous, les barbares.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_136">136</span></p> - <h2>IX</h2> -</div> - -<p>Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la -rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s’était avisé que les -aquarelles d’Angelo étaient à peine ébauchées, et l’artiste nonchalant -prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le -«second père!»</p> - -<p>Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait -de l’avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues. -Et il se rappelait les beaux jours qu’il avait vécus, avec elle, à -Naples, pendant que M. Wallers s’installait à Pompéi.</p> - -<p>Salvatore était le <i>patito</i> de Marie, mais Angelo était un -cavalier servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle -aimable. Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu’il accompagnât -madame Laubespin, et quand il disait, par hasard: <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> «Je resterai à -la maison», ou: «J’irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le -regardait comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé -des excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules, -des soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs. -Il avait même donné des leçons d’italien à la dame de ses pensées, afin -de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je -vous aime!» n’est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C’était -une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de -rien-faire, c’était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des -barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l’archéologie et la peinture!</p> - -<p>Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre, -mais Angelo ne se souciait pas d’habiter l’auberge de la Lune, -parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les -peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si -près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n’était venu -que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait -conté quelques histoires de voleurs au second père... L’horaire était -changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre -d’Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade... -Des <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> cousins de Palerme arrivaient par le bateau...</p> - -<p>A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu -simplement:</p> - -<p>—Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant, -mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer -vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est -disponible à l’auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais -vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez -votre montre sur la mienne...</p> - -<p>L’ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant -des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa -bourse était plate. Le <i>terne</i> qu’il poursuivait, au <i>lotto</i>, -depuis cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du -travail s’imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune.</p> - -<p>A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi. -Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée.</p> - -<p>M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de -Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini, -de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre -russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,—tous ces gens qui -<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> transformaient en Babel l’auberge de la Lune, qui vivaient à -Pompéi, de Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M. -Guillaume Wallers, à l’ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il -traînait avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré.</p> - -<p>Et l’étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de -notes gonflaient les poches du savant. Il s’embusquait à tous les -carrefours, avec son appareil photographique. L’architecture, d’abord, -l’intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la -peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les -bijoux, les inscriptions.</p> - -<p>Le plan de l’ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux -cent cinquante illustrations—dessins, gravures, aquarelles en -couleurs—qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M. -Wallers n’entendait pas qu’un dessinateur inexact compromît l’heureux -achèvement, et la publication opportune du chef-d’œuvre.</p> - -<p>Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour -la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes -les âmes du purgatoire, n’eût pas décidé le peintre à reprendre ses -pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une -<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> heure à la paresse napolitaine; mais, l’heure écoulée, il donnait -le signal... Et l’on retournait aux ruines.</p> - -<p>Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello -qui habitait un <i>villino</i> blotti contre le rempart. Angelo s’en -allait seul par les rues déjà tièdes. Il s’arrêtait devant toutes les -maisons fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait -replanté, dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes, -le lierre et l’iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des -touristes passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu’est -l’œillade napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté, -entre les cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais -bien...» et quelquefois: «Voulez-vous?...»</p> - -<p>Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le -placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze -centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un -chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en -faux marbre—troisième style!—du modèle original, ne manquait à la -copie... Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n’avait rien à -lui dire, excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée -avec de petits morceaux d’os, à tel <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> jardin, d’un décimètre carré, -taillé dans du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille. -L’excellent Gramegna était comme l’excellent Spaniello, un maniaque, -doucement envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son -existence d’homme jeune, tenaient dans l’enceinte ruinée, entre la -porte du Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d’Herculanum et -la porte de Nola.</p> - -<p>Angelo lui demanda un jour s’il était amoureux...</p> - -<p>—J’ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément.</p> - -<p>Et il ajouta, avec un bon rire:</p> - -<p>—Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte -Marine... On peut l’y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une -Napolitaine n’a des reins plus élégants et des jambes plus fines.</p> - -<p>Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d’un jeune corps -féminin dissous dans la cendre durcie.</p> - -<p>Angelo ricanait:</p> - -<p>—Si ça te suffit!</p> - -<p>Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes».</p> - -<p>—Allons donc! A l’auberge de la Lune...</p> - -<p>—Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles -me glacent le sang <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> A force de les voir, je me sens devenir -phoque... Non, Gramegna, celle que j’aimerais...</p> - -<p>—Celle que tu aimerais, Angè, n’est pas pour toi!...</p> - -<p>Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de -cire, et Angelo s’en allait.</p> - -<p>Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à -la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d’argent», -des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret -et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s’était -décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel -de tripoter la couleur, l’échauffaient d’une fièvre imprévue. Pompéi -s’animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait -sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins, -ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce -cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des -pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir, -et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en -dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l’entendre -vibrer dans l’air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs... -Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses -pochades avec une adresse et <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> une célérité merveilleuses, car il -savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait -surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette -ardeur tombait tout d’un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette -et chantonnait «<i>Capille nire</i>» ou «<i>Luna nova</i>». Son âme -éteinte ne reflétait plus que l’ennui.</p> - -<p>Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers -visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n’était pas libre de -partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il -devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles... -Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles -peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus -rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes, -s’empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on -avait refait la toiture, s’emplissaient d’une ombre inquiétante... -Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores -de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses -femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo. -Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice -calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne -est tout imprégnée de péché; l’eau bénite <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> n’a jamais touché ses -dalles; les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des -courtisanes et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un -bon chrétien ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté -par des âmes qui n’ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas -de bravade, puisqu’il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses -lui passaient des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il -esquivait un signe de croix, baisait son pouce, et invoquait son -patron, l’ange Michel...</p> - -<p>Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme -un chat, tout crispé d’horripilation, et il écoutait le silence. -Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un -rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe -crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait -des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum -d’éther et un très léger relent de cadavre...</p> - -<p>Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre...</p> - -<p>Et c’était l’heure où les boutiques de Toledo s’éclairent, où les -dames, revenant de la Villa Nazionale, font arrêter leurs équipages -devant les pâtissiers. Les petits «journalistes» crient à voix rauque -les dernières nouvelles... Les vendeurs de citrons et de figues d’Inde -allument <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> leurs lanternes de papier... La galerie Umberto regorge -de foule. Angelo se rappelait la table du glacier, les vitrines des -photographes et des marchands de corail... Il avait eu des aventures, -dans cette galerie... O Naples bruyante, fleurie, souillée, chère -Naples, où es-tu? Le triste Angelo revoit tes filles drues, chevelues -et chaudes, et regardant Pompéi roulée au linceul du soir, il pense:</p> - -<p>«Sainte Madone! il me semble que je couche avec une morte.»</p> - -<p class="br">Un vrai Napolitain porte le dieu de la combinaison dans son âme -ingénieuse. Angelo eut des conférences secrètes avec le garçon et la -fille de chambre, à l’auberge de la Lune. Et le professeur allemand -qui s’éternisait dans la plus belle chambre—dans la future chambre -de Marie!—trouva un scorpion dans sa cuvette. Le scorpion était mort -et desséché depuis l’automne, mais le professeur faillit tomber en -syncope, et sa fureur balbutiante fit craindre à MM. Weiss et Hoffbauer -qu’il ne mourût entre leurs mains, de congestion. Malgré les efforts de -ses compatriotes, il voulut quitter immédiatement l’hôtel et, le soir -même, il prit le train pour Pæstum, Taormine et Syracuse.</p> - -<p>Angelo donna une pièce au domestique, un <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> baiser à la servante, et -consola le patron en lui promettant le secret sur cette aventure.</p> - -<p>La chambre au scorpion fut nettoyée et M. Wallers annonça la prochaine -arrivée de sa fille. Alors, Angelo se multiplia. Il fit le peintre -décorateur, l’ébéniste et le tapissier. Par ses soins, le plafond -devint un ciel bleu où s’envolaient des hirondelles; un vieux rideau -se rajeunit en housse sur un fauteuil; des mousselines orientales, un -peu usées, un peu effrangées, cachèrent les portes, et, pour rendre une -virginité à la table branlante, à la toilette boiteuse, on fit venir de -Naples quatorze petits pots de ripolin.</p> - -<p>M. Wallers, candide et sans aucun soupçon, admirait l’activité du jeune -homme.</p> - -<p>Il disait à M. Spaniello:</p> - -<p>—J’ai calomnié le petit di Toma! Je le croyais paresseux... Point -du tout! Il n’était que distrait et léger. Bien surveillé, il fera -merveille... Et je me félicite de le tenir ici, sous ma main. Sans -doute, à Naples, quelqu’un l’empêchait de travailler... ou quelqu’une...</p> - -<p>Marie arriva enfin, conduite par Salvatore. Elle trouva sa chambre -toute blanche, avec un plafond tout bleu, et partout des roses peintes -en guirlandes, partout un parfum de térébenthine qui s’en irait vite -dans les courants d’air... Une <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> botte de jonquilles cachait la -petite brèche du pot à eau et se reflétait dans la glace un peu -fendue... Marie reconnut les soins d’Angelo. Elle en fut touchée:</p> - -<p>—Grâce à vous, dit-elle, je me plairai ici... J’y serai tranquille et -heureuse.</p> - -<p>Et elle ne vit pas que Salvatore soupirait.</p> - -<p>Guillaume Wallers, ce jour-là, oublia Pompéi pour sa fille... Il était -content de la revoir. Sa tendresse paternelle déborda sur Angelo, et il -fit mille compliments au jeune homme.</p> - -<p>Mais, le lendemain même, il perdit quelque illusion sur la vaillance de -son collaborateur.</p> - -<p class="br">Il se plaignait encore à M. Spaniello, tandis qu’Angelo et Marie -marchaient devant eux, dans la rue étroite.</p> - -<p>—Sacré Angelo! avec sa guitare et son chevreau danseur!...</p> - -<p>—Il est jeune, monsieur Wallers! A sa place, moi-même...</p> - -<p>—Vous ne feriez pas sauter des chevreaux dans le jardin des Vettii...</p> - -<p>—Ça, non, jamais!...</p> - -<p>—Vous êtes un homme sérieux...</p> - -<p>—Je suis sérieux, mais je suis homme, répondit doucement M. -Spaniello...</p> - -<p>Il regardait les jeunes gens qui marchaient <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> côte à côte, au même -pas, et il songeait que l’aveuglement des pères égale celui des maris. -Mais il n’osait expliquer sa pensée... Il dit seulement:</p> - -<p>—Madame Laubespin a tout à fait l’air d’une jeune fille, et je ne puis -croire qu’elle ait été mariée...</p> - -<p>M. Wallers n’entendit pas cette réflexion de son collègue. Il admirait -la porte Stabienne qui arrondit encore sa noble voûte dans l’épaisseur -du rempart, et il considérait les derniers chantiers des fouilles qui -marquent la limite de la Pompéi exhumée. De la porte Stabienne à la -porte de Nola, la cendre et la pierraille volcanique couvrent encore -une Pompéi dormante, et les cactus, les herbes grises, les pins chétifs -croissent librement sur son linceul.</p> - -<p>—Vous avez dit que Pompéi n’apparaîtrait pas tout entière avant -un siècle! s’écria Wallers, désolé. Ces paroles de mauvais augure -me reviennent, chaque fois que je passe par ici... Dans un siècle, -Spaniello, dans un siècle!... On trouvera des maisons charmantes, des -peintures que l’air n’aura pas flétries, des bronzes grecs, des bijoux, -des papyrus... Dans un siècle! Et nous ne verrons pas ces merveilles! -Nous serons morts... Pourquoi toutes les nations civilisées ne se -cotisent-elles pas afin d’envoyer ici des <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> milliers d’hommes qui -délivreraient Pompéi et la rendraient, complète, à nos yeux vivants?</p> - -<p>—L’argent nous manque, dit tristement M. Spaniello. La contribution -de l’État est presque nulle, et ce sont les visiteurs qui assurent le -budget de Pompéi... Mais consolez-vous, cher monsieur Wallers. Les -quartiers ensevelis sont très probablement des quartiers pauvres...</p> - -<p>—Hypothèse!</p> - -<p>—... et, d’autre part, Pompéi délivrée perdra beaucoup de son charme -avec son mystère. La femme nue plaît moins que la femme demi nue -dont le voile incertain glisse, s’arrête, retenu par la hanche et le -genou... A découvrir Pompéi, lentement, notre curiosité passionnée -s’avive; la moindre beauté aperçue nous donne l’ivresse de la conquête -et de la possession...</p> - -<p>—Elle nous donne aussi la fièvre de la jalousie. Dès que vous avez -trouvé une fresque sur un pan de mur, vous la cachez pour en jouir tout -seul, et c’est à regret que vous la livrez aux profanes... Ainsi dans -cette nouvelle villa, qu’un fermier a découverte en creusant un puits, -à Boscotrecase, près du Vésuve, il y a une fresque...</p> - -<p>M. Spaniello s’agita nerveusement:</p> - -<p>—Ne me parlez pas de cette fresque, monsieur <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> Wallers!... Je -serais heureux de vous faire plaisir, mais je ne puis vous introduire -dans la villa, tant que le gouvernement n’aura pas acheté le terrain au -propriétaire qui a fait les fouilles, pour son compte personnel.</p> - -<p>—On dirait que je vais la voler, votre fresque!</p> - -<p>—Oh! monsieur Wallers, vous savez bien que la loi italienne réserve -à l’État la priorité pour l’achat des œuvres d’art. Mais l’État n’est -pas riche, et les propriétaires peuvent être tentés par l’argent -américain...</p> - -<p>Ils discutaient ainsi, arrêtés devant l’atelier des Foulons. Marie et -Angelo étaient déjà tout près de la porte Stabienne. La jeune femme -tourna la tête:</p> - -<p>—Bon! voilà papa et monsieur Spaniello qui se querellent. Ils oublient -que je vais à Naples.</p> - -<p>—Vous allez à Naples! Et pourquoi?... Pour acheter des blouses -blanches! Ma mère vous les enverra...</p> - -<p>—Et mes miniatures que j’ai laissées dans l’atelier de votre frère?</p> - -<p>—Il vous les enverra, avec les blouses...</p> - -<p>—Non, non! je dois les apporter moi-même...</p> - -<p>—Qu’en ferez-vous?</p> - -<p>—Je les achèverai. La lumière, dans ma chambre, est assez bonne...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p> - -<p>Angelo éclata:</p> - -<p>—Alors... alors, ce sera fini de nos promenades, de nos -conversations... Je ne vous verrai plus! Je passerai des journées -sinistres, tout seul, comme un vrai hibou des ruines!...</p> - -<p>—Mais, vous-même, vous devez travailler.</p> - -<p>—Je le dois, oui... parce que je ne peux pas faire autrement... parce -que monsieur Wallers me tient à la chaîne... Tandis que vous, une -femme, une jeune femme!...</p> - -<p>Il grommela quelques mots en italien.</p> - -<p>—Que dites-vous?</p> - -<p>—Je me plains.</p> - -<p>—Plaignez-vous en français.</p> - -<p>—Je ne saurais pas... Vous me trouveriez ridicule... Les Françaises -trouvent ridicules les sentiments profonds, les passions naïves qui -s’expriment sincèrement...</p> - -<p>Marie le regardait en souriant et reprenait involontairement la -comparaison qu’elle faisait dix fois par jour, à propos de tout. -Angelo, introduit par les circonstances dans l’intimité des Wallers, -avait des libertés et des privilèges qui naguère appartenaient au seul -Claude, mais sa présence, par un détour bizarre, ramenait toujours -Marie vers l’absent.</p> - -<p>«Ah! pensait-elle, comme mon pauvre Claude a tort de craindre les -réflexions que je puis <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> faire!... Angelo est très beau, et je ne -le trouve pas ridicule, mais il est fait pour être peint et sculpté, -et non pas pour être aimé... du moins par une femme de ma race... -Ces cheveux trop noirs, cette peau ambrée, cet excès de cils et de -sourcils, lui donnent un air... l’air d’un homme pas assez lavé... -Pourtant, il est soigné, Angelo! Il n’est pas comme son ami Santaspina -qui nous a révélé, un jour, qu’une brosse n’avait jamais déshonoré ses -belles dents... C’est un enfant, un grand enfant, pas méchant et d’âme -très simple, un enfant qui déteste le travail prolongé, l’ennui, la -pluie, les gens qui parlent de la morale et les gens qui parlent de -la mort... Il a l’ingénuité des enfants, leur despotisme câlin, leur -rouerie... Près de lui, je me sens presque vieille; et il me traite -comme une grande sœur... Et parfois, au contraire, sa puérilité me -rajeunit, et je redeviens petite fille...»</p> - -<p>Cet enfantillage d’Angelo divertissait beaucoup Marie qui avait -toujours vécu parmi des gens graves, ou tout au moins sérieux et -pratiques. Elle aimait Angelo comme on aime les petites choses -charmantes et inutiles, comme on aime les compagnons de voyage, -rencontrés sur le pont d’un bateau. On dîne avec eux, on cause avec -eux, on descend avec eux, aux ports d’escale; on est, avec eux, plus -familièrement <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> qu’avec des amis, et, la croisière terminée, on les -oublie...</p> - -<p>Mais Claude était celui qu’on n’oublie pas, avec qui l’on voudrait -aller, par la mer paisible et la mer tempétueuse, jusqu’au bout du -voyage.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_154">154</span></p> - <h2>X</h2> -</div> - -<p>Sonore et grise, entre deux files de platanes, la route de Salerne suit -la voie ferrée, touche Pompéi à la porte Marine, redescend un peu vers -la mer et longe, à quelque distance, le rempart antique, de la porte -Stabienne à l’amphithéâtre.</p> - -<p>Elle traverse la vallée du Sarno, les terres basses où fut l’ancien -port de Pompéi. Des maraîchers cultivent leurs légumes—les artichauts -surtout—sur ces terres fécondées par le volcan, et l’odeur des engrais -naturels, dont ils abusent, dépoétise quelquefois le paysage...</p> - -<p>L’auberge de la Lune est bâtie au bord de cette route, loin de la -gare, loin des quatre ou cinq hôtels dont le groupement compose, -avec le bureau de poste et deux ou trois maisons particulières, la -moderne Pompéi. Ces hôtels privilégiés <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> reçoivent le premier -flot des caravanes et se partagent presque également les «Cooks». -Dans la saison chaude, quand le voyageur se fait rare, les pisteurs -accueillent le moindre touriste par des cris de cannibales affamés. -Ils l’enveloppent, le harcèlent, le rabattent jusqu’au restaurant où -des garçons mélancoliques, en habit noir taché, balaient les mouches -avec des balais de papier tricolore. Et quand le malheureux se hasarde -hors du restaurant, un essaim de cochers l’assaille, claquant du -fouet et vociférant les noms de Castellamare et de Sorrente. A peine -sauvé des cochers, il tombe dans la horde des guides—soi-disant -<i>autorisés</i>—qui bourdonnent à ses oreilles: «Cent sous... cent -sous... cent sous...» Et, parvenu au guichet de la porte Marine, il -demeure ahuri, assourdi, et tout étonné du silence.</p> - -<p>Les peintres, les savants, dont la bourse est légère et qui se -contentent d’un gîte simple et d’une chère modeste, se retrouvent en -famille à l’auberge de la Lune. M. Wallers y était venu, autrefois. Il -aimait cette bâtisse jaunâtre, irrégulière, sans style, sans façade, -avec des escaliers extérieurs, des portes cintrées, des terrasses -avançantes qu’abrite un auvent de roseaux. Il aimait la cour encombrée -de cages à poules, de barriques, de jarres, d’ustensiles domestiques, -et <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> la salle à manger qui forme un pavillon détaché, vert de -clématite grimpante; et le jardin où de grands eucalyptus versent une -ombre aromatique sur une exèdre de pierre.</p> - -<p>Ce matin-là, quand Wallers, Angelo et Marie entrèrent dans la salle à -manger, la plupart des pensionnaires attaquaient déjà la <i>zuppa alle -vongole</i> qui est une agréable soupe aux coquillages.</p> - -<p>La plus longue table était occupée par les barbares de l’extrême Nord, -fils de Vikings, grands et forts comme des ours, et dont les cheveux -et les barbes présentaient toutes les variétés du blond. Presque tous -étaient peintres. Leurs femmes, hautes sur jambes, chair de lait, -tresses de lin, marquaient un goût regrettable pour le costume-réforme, -les brassières de bébé, les robes sans ceinture et de couleur verte ou -violette.</p> - -<p>La seconde table, plus petite, était réservée aux archéologues. -L’Allemagne et la France y fraternisaient, non sans quelque réserve. -M. le docteur Hoffbauer, vaste personnage au teint de jambon, au nez -trop petit, au rire énorme, chevelu d’un chaume raide et roussâtre, -représentait la culture germanique. Excellent homme, malgré la -pédanterie nationale, un peu gaffeur, très pacifique au fond, il -portait sa moustache retroussée comme celle du kaiser, mais cette <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> -moustache de savant s’obstinait à retomber vers le menton bien nourri -troué d’une fossette innocente.</p> - -<p>Son collègue, M. Weiss, Allemand du Sud, plus vif et plus souple, -enseignait l’histoire romaine aux étudiants de Munich, tandis que M. -Hoffbauer était exclusivement un lecteur d’inscriptions, un déterreur -de palais et de temples, qui avait fait campagne en Grèce et en -Asie Mineure. Son érudition était immense, sa patience infinie, sa -sensibilité presque nulle. M. Hoffbauer, bien différent de Guillaume -Wallers, avait une éducation esthétique purement livresque. Ses yeux -voyaient des chapiteaux, des frises, des métopes, des architraves, des -statues, des fresques, des caractères gravés—et jamais M. Hoffbauer -ne se fût trompé sur le style, l’origine, la date approximative, la -signification et la destination de ces objets vénérables!—mais leur -beauté, M. Hoffbauer ne la <i>voyait</i> pas... Il la connaissait, il -la concevait, intellectuellement; il la démontrait comme un théorème; -il l’imposait comme un dogme; il l’eût défendue contre les Philistins, -à coups redoublés de sa lourde plume... Mais, pareil aux adorateurs -d’Isis, il n’avait jamais vu la déesse. M. Hoffbauer était un grand -cerveau aveugle. Indifférent au monde extérieur, il n’avait même <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -pas cet amour de la nature qui est indépendant du sens esthétique, et -qui est si commun chez les Germains. Quand M. Wallers décrivait le -charme d’une peinture, quand M. Weiss racontait la merveille d’une -aurore, vue de l’Etna, M. Hoffbauer disait bien: «Ach!... colossal... -colossal...» mais il discutait aussitôt tel ou tel détail de la -fresque, citait des opinions, réfutait des arguments, construisait une -hypothèse. Et l’on sentait que le moindre caillou étrusque, mycénien ou -crétois, l’intéressait plus que l’aurore.</p> - -<p>L’abbé Masini, fureteur, imaginatif, spirituel, était d’une autre race -et d’une autre école. Il se rapprochait de Wallers, car il cherchait -la vie dans l’art, et les hommes dans leurs œuvres. Peut-être sa -documentation était un peu mince, ses hypothèses trop hardies, ses -jugements trop rapides. Il avait une disposition dangereuse à embellir -les choses qu’il aimait, et ses ouvrages, abondants, éloquents, -passionnés, révélaient un artiste presque trop sensible pour devenir -jamais un grand savant.</p> - -<p>Les frères Barrington, deux jumeaux à figures rasées, vêtus de kaki, -chaussés de guêtres jaunes, se ressemblaient exactement. Ils n’étaient -pas archéologues: ils se disaient «esthètes». William était peintre; -Edward était architecte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p> - -<p>Il y avait encore une demi-douzaine de personnages qui ne parlaient pas -français, et qui occupaient un bout de la troisième table,—celle des -touristes passagers.</p> - -<p class="br">—Monsieur le professeur Wallers, où étiez-vous, ce matin? dit M. -Hoffbauer avec un dur accent et un sourire épanoui... Je suis allé à -cette ferme près du Vésuve, où l’on a trouvé les restes d’une villa... -Il y a de très belles peintures dans cette villa, monsieur Wallers. -L’administration n’a pas d’argent pour les acheter, et la loi italienne -interdit au propriétaire de les vendre, et même de les montrer, contre -argent... Je suis allé chez le fermier pour le convaincre de me laisser -prendre une petite photographie.</p> - -<p>M. Wallers bondit.</p> - -<p>—Et vous avez...</p> - -<p>—Ach!... Je n’ai rien... Le fermier a peur du gouvernement... -Peut-être il veut... comment dites-vous?... que je chante... Et -moi, je ne veux pas chanter... D’ailleurs, ce qui est défendu -est défendu... J’ai dit seulement: «—Vous avez bien vu la -fresque, mon ami?—Sissignore...—Vous pouvez me la décrire, bien -exactement?—Sissignore...—Eh bien, décrivez, en détail, n’est-ce -pas? le fond, la bordure, le sujet, tout, et je vous donnerai vingt -lires...—Je <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> veux bien, dit le fermier; ça représente...»</p> - -<p>M. Hoffbauer s’esclaffa, tapant sur la table:</p> - -<p>—Il m’a dit la chose que ça représente... mais, moi, je ne pourrais -vous l’expliquer qu’en latin, à cause des dames... Et encore! pas en -latin... à cause de l’abbé!</p> - -<p>Marie demanda:</p> - -<p>—Faut-il que je m’en aille?</p> - -<p>—Non, madame, répondit Hoffbauer. Monsieur votre papa ira voir le -fermier. Moi je ne dirai rien de plus... par respect pour vos jolies -oreilles, bien que ce soient des oreilles françaises...</p> - -<p>—Comment, monsieur Hoffbauer, vous semblez croire que les Françaises -écoutent facilement des inconvenances!...</p> - -<p>—Mais puisque c’est l’habitude! Allez, allez dans votre Paris, on sait -bien que les dames du monde, quand elles vont à Montmartre... elles en -entendent, hein! des... comment dites-vous!... des gauloiseries...</p> - -<p>—Ce sont les étrangères qui vont à Montmartre, déclara Wallers...</p> - -<p>—Pardon!... répliqua Hoffbauer, à mon dernier voyage, je suis allé -avec ma femme et ma belle-sœur dans une restauration nocturne, que mes -cousins de Leipzig nous avaient indiquée. Un endroit tout à fait «chic -parisien»... et il y <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> avait là des Parisiennes, habillées comme -des dames du vrai monde... et même comme de petits jeunes hommes du -monde... Ach!</p> - -<p>M. Weiss toussa...</p> - -<p>—Il y avait aussi votre femme et votre belle-sœur, répondit sèchement -M. Wallers. Mais il n’y avait pas ma femme à moi, ni ma fille. J’ajoute -que moi-même, à mon âge, et avec mes occupations, je ne fréquente pas -ces endroits qui sont de sales endroits, monsieur Hoffbauer, et que -vous trouveriez à Berlin si vous les cherchiez...</p> - -<p>M. Weiss, conciliateur, s’interposa:</p> - -<p>—Je pense, dit-il, que monsieur le professeur Hoffbauer fait la -distinction nécessaire entre des Parisiennes de music-hall et les -autres... celles qui méritent tous les respects, comme madame Laubespin.</p> - -<p>Hoffbauer appuya:</p> - -<p>—Je distingue, certainement, je distingue...</p> - -<p>Et désolé d’avoir contrarié Wallers, qu’il estimait beaucoup, il -chercha quelque chose d’agréable à lui dire:</p> - -<p>—Madame Laubespin a la grâce française qui nous charme tous, -mais j’apprécie en elle des qualités plus solides, et j’ose dire -surprenantes. Madame Laubespin ne dédaigne pas les soins de -l’intérieur; elle sait broder; elle m’a donné une <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> recette de -pudding que j’ai traduite pour ma chère fille Pompeia. Madame Laubespin -aime les enfants; elle n’est pas coquette, pas frivole, et le sérieux -de son esprit me fait dire: elle a quelque chose d’allemand.</p> - -<p>—Non! s’écria Angelo, dit Toma. Gretchen et Charlotte sont des -bourgeoises vulgaires auprès de madame Laubespin... Regardez-la... Tout -en elle est sentiment, tout est poésie et mélodie... Quand elle marche -entre les cyprès et les tombes antiques de la Voie des sépulcres, -je crois voir descendre sur elle un nuage de fleurs semées par les -anges... Et je salue la nouvelle Béatrice par qui je voudrais être un -nouveau Dante... Disons la vérité; il y a en madame Marie quelque chose -d’italien.</p> - -<p>—Il est vrai, dit l’abbé Masini, mais vous savez que Béatrice -représentait la théologie. C’était une abstraction. Madame Laubespin, -par sa modestie et sa piété, me fait songer à sainte Cecilia qui était -artiste comme elle...</p> - -<p>—Vous me comblez, messieurs, répondit la jeune femme en riant, mais je -me connais: je suis une petite provinciale, un type féminin très commun -en France, et j’accepte vos éloges pour en faire hommage à mes sœurs -innombrables...</p> - -<p>—Innombrables?... Marie exagère un peu, dit Wallers avec tendresse... -Même en France, <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> elle est exceptionnelle, parce qu’elle est -parfaite...</p> - -<p>—C’est comme ma fille Pompeia, en Allemagne, fit M. Hoffbauer, dont -les bons petits yeux s’attendrirent... J’aime beaucoup ma fille -Mycenia, et ma fille Olympia, mais j’ai une prédilection pour ma fille -Pompeia.</p> - -<p>Ainsi l’amour paternel ramenait la paix dans les âmes des archéologues, -et la France et l’Allemagne oubliaient leur rivalité.</p> - -<p>Après le déjeuner, M. Hoffbauer remonta dans sa chambre, M. Weiss -partit à pied pour Castellamare, et l’abbé Masini s’en fut chez M. -Spaniello. Il voulait emmener Guillaume Wallers, mais celui-ci n’était -pas en humeur de promenade. Il prit le courrier que la petite servante -Luisella lui apportait sans façon,—et, sans plateau, et s’installa, -pour lire, sous les eucalyptus du jardin. Les barbares blonds -s’égayaient autour de l’auberge, chargés de chevalets, d’albums, de -boîtes. Deux des Walkyries jouaient au volant.</p> - -<p>—Tiens! dit Wallers, une lettre de Van Coppenolle!</p> - -<p>—Frédéric t’écrit, papa? Il doit te proposer une affaire...</p> - -<p>Wallers ouvrit l’enveloppe, parcourut la missive de M. Van Coppenolle, -et se dérida un peu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p> - -<p>—Devine, Marie!... Devine ce que Frédéric a imaginé?</p> - -<p>—Il vend son hôtel pour en construire un autre plus moderne?</p> - -<p>—Il m’annonce son départ... Oui, notre cher cousin va représenter la -grande industrie belge au Congrès commercial de Chicago. Il réalise le -rêve de sa jeunesse: voir Chicago!... Mais ce n’est pas tout.</p> - -<p>—Il emmène Isabelle?</p> - -<p>—Il réserve cette question... Autre chose l’intéresse. Cet ennemi de -l’archéologie voudrait acheter, en bloc, tous les gravats et cendres de -Pompéi.</p> - -<p>—Pourquoi faire?</p> - -<p>—Pour faire du ciment. Il connaît un architecte bavarois qui est -l’associé d’un entrepreneur italien, et tous trois rêvent de fonder une -société et de bâtir, par toute la Péninsule, des maisons ouvrières, -avec des logements salubres, à bon marché... Pompéi fournirait le -ciment...</p> - -<p>—C’est sérieux, papa?</p> - -<p>—Très sérieux. L’idée est peut-être bonne.</p> - -<p>Marie se récria:</p> - -<p>—Des corons à Naples, papa! Quelle horreur!</p> - -<p>—Et l’horreur des rues actuelles, foyers de misère, de corruption et -de maladies?... Je ne <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> veux pas vous offenser, mon cher Angelo, -mais on est dégoûtant dans votre ville...</p> - -<p>—Papa, s’écria Marie, tu redeviens Flamand parce que tu es fâché! -Allons, retrouve ce bel optimisme qui m’indignait, en décembre, quand -je détestais Naples! Oublie la fresque, oublie monsieur Hoffbauer... -Vois comme la lumière est belle aujourd’hui! Nos étés de France sont -moins splendides que ce printemps. Monsieur Angelo, je vous confie mon -père. Vous ferez l’impossible pour lui rendre sa bonne humeur...</p> - -<p>—Madame, je vous obéirai exactement, et je ferai l’impossible...</p> - -<p>Elle courut chercher son ombrelle et son petit sac. M. Wallers se -déridait un peu.</p> - -<p>—Comme ma chère fille est gaie! dit-il... Elle était si grave à -Pont-sur-Deule, si fermée, si froide, vieillie par le chagrin avant -d’avoir vécu! Elle s’est épanouie ici... la distraction, les visages -nouveaux, l’air de Naples...</p> - -<p>—L’air de Naples? dit Angelo. Il a fait bien des miracles... Et madame -Marie n’a pas fini de changer...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_166">166</span></p> - <h2>XI</h2> -</div> - -<p>Marie trouva Salvatore à la gare. Elle revit avec amitié la figure -laide et charmante, le masque d’Othello souffreteux, qu’éclairaient -deux yeux limpides, brillants de joie. Quai Caracciolo, la maison était -en fête. Carulina et Nunziata avaient nettoyé, paré, fleuri la chambre -aux meubles viennois, aux damas de coton rouge, et, dans cette chambre, -donna Carmela, attendait Marie.</p> - -<p>—Chère madame Laubespin, chère fille! Tous les jours, elle croît en -beauté... Regarde, Tore! C’est une fleur de lis, c’est un sucre!... -Asseyez-vous, belle! parlez-moi de votre illustre père, le professeur -Wallers... et de mon pauvre fils Angelo? Pourquoi n’est-il pas venu?... -Devait-il vous laisser aller seule dans ce train?... Allons, parlez!... -Il n’est pas malade, mon Angiolino?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p> - -<p>Donna Carmela serrait le bras de Marie à lui faire mal... Sa belle -figure blanche, sous les bandeaux de marbre noir, sa belle figure de -Junon romaine prenait l’expression tragique de la Vierge des Douleurs. -Et quand Marie eut apaisé l’angoisse maternelle, en disant qu’Angelo -n’était pas libre, qu’il devait travailler, la mère et le frère se -répandirent en paroles d’admiration... Cher Angelo! pauvre Angiolino! -lui, si beau, si gracieux, si sympathique, il travaillait, par ce jour -de printemps!</p> - -<p>—Et vous, monsieur Salvatore? Vous ne travaillez donc pas?</p> - -<p>—Je suis à l’atelier dès six heures du matin, madame...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh! ce n’est pas la même chose...</p> - -<p>Il est sérieux, Salvatore, et donna Carmela pensait aussi que le -travail d’Angelo était plus précieux, plus attendrissant que le -magnifique labeur de Salvatore. Et Marie, un peu indignée de cette -injustice, comprit qu’il ne fallait pas insister... Donna Carmela, -femme excellente, au cœur puéril et pur, chérissait son fils cadet en -vraie Latine, amoureuse de l’homme et surtout de l’homme qu’elle a -fait. La tendresse maternelle chez les femmes de cette race est très -instinctive, très physique; elle a la violence de <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> l’amour... Donna -Carmela était folle, depuis vingt-cinq ans, folle de passion pour ce -fils qui était elle-même, recréée, élevée à la dignité masculine, -rajeunie, embellie, adorée...</p> - -<p>—Maintenant que je vous ai vue, dit Marie, je me sauve. Je vais -visiter les magasins de Chiaia et, demain, la couturière viendra -prendre mes mesures ici.</p> - -<p>—Permettez que je vous accompagne? demanda Salvatore timidement.</p> - -<p>—Bien volontiers. Il me faut des gants, des chaussures...</p> - -<p>—Eh! n’allez pas à Chiaia! Tous ces marchands sont des voleurs... ils -dépouillent l’étranger. Je vous conduirai chez d’honnêtes gens, qui -sont de mes amis, et qui vous vendront des choses splendides, pour -rien, pour le plaisir... Ils m’aiment d’une amitié extraordinaire, ces -hommes-là!</p> - -<p>Marie, confiante, suivit Salvatore. Ils prirent un tramway jusqu’à San -Ferdinando et remontèrent à pied vers la place Dante, par l’ancienne -rue Toledo. Les promeneurs et les badauds foisonnaient devant les -charcuteries, les boutiques de journaux, les salons de coiffure, les -débits de tabac où l’on vend les billets de <i>lotto</i>.</p> - -<p>—Votre sac? disait Salvatore... Tenez-le bien... Cachez votre chaîne -de montre...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p> - -<p>—Il y a des voleurs?</p> - -<p>—Eh! qui le sait?... A Naples, il y en a toujours!...</p> - -<p>Madame Laubespin voyait la rue s’allonger, interminable... Elle demanda -si la boutique de l’honnête homme était proche... C’était tout près, -à dix minutes!... Mais, à ce moment-là, Marie fut poussée hors du -trottoir par un grand diable au profil de Polichinelle, aux moustaches -de matamore... Salvatore se précipita.</p> - -<p>—Il vous a touchée?</p> - -<p>—Non... à peine... laissez-le... Je n’ai aucun mal... Monsieur -Salvatore!... Je vous en prie!...</p> - -<p>Mais Salvatore, pâle de colère, ne voulait rien entendre.</p> - -<p>—Madame, je connais mon devoir!</p> - -<p>—Allons-nous en!</p> - -<p>—Madame, je ne permettrai pas que cet imbécile...</p> - -<p>L’imbécile se retourna.</p> - -<p>—Imbécile toi-même!</p> - -<p>—Ose approcher!... Avance!... fils de...</p> - -<p>—Avorton de chauve-souris!</p> - -<p>—Porc! entremetteur!</p> - -<p>—Puisses-tu mourir égorgé!</p> - -<p>—Malheur aux âmes de tes morts!</p> - -<p>—Que ta sœur...</p> - -<p>Salvatore n’avait pas de sœur, mais, à l’accusation <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> d’inceste, -il répondit en vouant son adversaire aux derniers outrages du diable, -et il acheva la série de ses imprécations par un vœu d’une barbarie -raffinée:</p> - -<p>—Puisses-tu avaler un parapluie fermé et le rendre ouvert!</p> - -<p>Le matamore ne trouva pas de réplique... Les cochers, les badauds, les -mendiants, un moine, très intéressés par la querelle, disaient chacun -leur mot, un mot toujours drôle et souvent très vilain, car le dialecte -brave l’honnêteté... Ils avaient reconnu le sculpteur et prenaient son -parti... L’homme aux moustaches enfonça son chapeau, roula des yeux -meurtriers, jeta un blasphème et s’en alla, bravement.</p> - -<p>Marie n’avait rien compris aux invectives napolitaines, mais elle était -toute tremblante. Elle supplia Salvatore d’être plus pacifique une -autre fois. Mais il répondait obstinément:</p> - -<p>—Madame, je connais mon devoir...</p> - -<p>On arriva enfin chez le gantier qui était un tout petit gantier, dans -une boutique noire, au bout d’une impasse. Salvatore leva les bras au -ciel:</p> - -<p>—Don Ciro Torelli, ami cher!... comment va la santé?... et la signora -Torelli, votre femme?... et vos jolis enfants?...</p> - -<p>Le gantier se répandit en discours, anecdotes, <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> proverbes, donna -des recettes de remèdes et critiqua le gouvernement... Après une -heure de palabres, il ouvrit ses boîtes de gants. Alors, plein d’un -zèle amical, Salvatore défendit les intérêts de Marie, marchanda sou -par sou, perdit une autre demi-heure en débats et fut tout glorieux -d’obtenir une réduction de deux francs quarante centimes.</p> - -<p>La même scène recommença Corso Umberto, chez le cordonnier, qui parla -interminablement de tous les pieds de tous les di Toma qu’il avait -chaussés dans sa vie déjà longue. Il voulut vendre à Marie des bottines -de grande toilette, à tige haute, en cuir verni vert amande, ou rose, -ou rouge cardinal: «Mais quelle belle chose! voyez!... Est-ce élégant? -Est-ce <i>tchic</i>!...» Salvatore approuvait... Marie protesta... -Enfin, après des essayages et de longs débats—avec intermèdes -d’historiettes et de considérations politico-religioso-sociales—elle -acheta deux paires de souliers et s’en alla fatiguée, étourdie, avec -Salvatore, rayonnant. Il avait obtenu un rabais de trente-trois sous!</p> - -<p>Le lendemain, à son réveil, Marie fut bien étonnée de recevoir une -lettre d’Angelo. Le papier sentait fortement la cigarette et portait -une fleur bleue collée à ses quatre coins, «hommage de la flore de -Pompéi à la plus belle des Françaises». <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> L’écriture était ornée, le -style galant, le sens très mystérieux. Angelo pensait que la «gentille -et belle dame» serait heureuse d’avoir quelques nouvelles de son -père bien-aimé, lequel était toujours mélancolique. Certes, Angelo -faisait plus que l’impossible pour le consoler, et pourtant lui-même, -infortuné, avait bien besoin de consolations...</p> - -<p>Marie montra cette lettre à Salvatore.</p> - -<p>—Moi aussi, dit le sculpteur, j’ai reçu une lettre d’Angelo. Il me -prie d’aller voir aujourd’hui un de mes modèles, un certain Ciccio, -bonne gouape de camorriste, qui loge chez sa mère, une honnête femme, -très pauvre, quand il n’est pas en prison, et je dois, ce soir même, -avertir Angelo si j’ai trouvé l’oiseau dans le nid... Mon frère a donc -besoin d’un modèle, et de ce modèle?</p> - -<p>—Probablement... Voulez-vous m’emmener chez la mère de Ciccio?</p> - -<p>—Vous, madame Marie?... C’est impossible.</p> - -<p>—Il y a un danger?</p> - -<p>—Non, mais les vieilles rues de la vieille Naples!... Enfin, si -vous le désirez, je veux bien vous conduire dans cette Naples qui -est mienne, que je connais, pierre par pierre, et presque homme par -homme... Prenez une robe courte et <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> foncée, mettez du parfum à -votre mouchoir et cachez vos bijoux...</p> - -<p>Le temps avait bien changé depuis la veille. Le sirocco soufflait une -haleine d’orage et le soleil luttait vainement contre les vapeurs -épaissies. Salvatore et Marie allèrent en voiture jusqu’à San Lorenzo.</p> - -<p>La mère de Ciccio devait habiter tout près de là, dans la rue San -Gregorio Armeno, ou dans la rue San Biagio ai Librai, ou dans la rue -dei Panettieri. L’adresse était vague, mais Salvatore savait que la -bonne femme était brodeuse en ornements d’église et que son plus jeune -fils travaillait chez un mouleur.</p> - -<p>Or, la rue San Gregorio Armeno appartient aux artisans et aux -industriels qui décorent les églises. Ils logent, côte à côte, dans -les boutiques basses et sombres, au rez-de-chaussée de ces vieux -palais qu’emplissent les familles ouvrières. Un chrétien très riche, -très pressé, qui ne craindrait pas le goût napolitain, pourrait en -moins d’une heure choisir tout le mobilier et toute la parure d’une -cathédrale sans quitter la rue San Gregorio Armeno. Le ciseleur et -monteur en bronze lui offrira un assortiment de candélabres, de -tabernacles, de bouquets d’autel en simili or ou argent; le mouleur -proposera les christs et les madones, d’un blanc brutal, qui iront, -chez son <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> voisin, le peintre, recevoir les couleurs riantes de la -vie, et que les brodeuses d’en face vêtiront de soie fleurie et dorée.</p> - -<p>Salvatore s’arrêta chez les mouleurs qu’il connaissait -particulièrement. Il affectait, par gentillesse, de les traiter en -artistes, en confrères. Ces gens lui apprirent que le jeune Gennaro -Cocumella avait délaissé le plâtre pour le commerce des ex-voto,—au -bout de la rue, le cinquième magasin à gauche, chez don Pasquale di -Rosa!</p> - -<p>Salvatore et Marie continuèrent leur chemin, sous le feu croisé des -regards qu’échangeaient les petites brodeuses, assises presque dans la -rue, les teinturiers en fleurs accroupis sur le trottoir, lavant leurs -mains violettes au ruisseau, les fleuristes qui assemblent ces fleurs -teintes en bouquets et en couronnes. Le «magasin» de don Pasquale -était un simple éventaire dans une sorte de renfoncement, près d’une -imposante boutique où un homme hilare vendait des cercueils de toutes -tailles, laqués de blanc, laqués de noir, dorés, argentés, avec de -belles fleurs artificielles, des choux de tulle, des flots de rubans. -De loin, à travers les vitres, on aurait dit des pianos et des petits -meubles d’agrément chargés de corbeilles à l’occasion d’un mariage. -Trois ou quatre de ces cercueils étaient posés dehors, dressés contre -la muraille, pour engager <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> la clientèle, et toute la population -du quartier avait admiré la bière capitonnée en satin blanc,—un vrai -nid de jeune mariée!... Seul, don Pasquale di Rosa était sincèrement -attristé par ce mobilier funéraire qui faisait saillie sur le trottoir -et dissimulait en partie son «magasin». Les dévotes, en revenant de -San Gregorio, dépassaient sans les apercevoir les chapelets en noyaux -de dattes, les dizaines en mosaïque, les rosaires d’ambre et de corail -teint, et la collection bien complète et vraiment élégante des ex-voto. -Il y en avait pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour -toutes les circonstances, en plâtre, en cire, en bois, en celluloïd, -en métal argenté. Les dames stériles, qui avaient obtenu la fécondité, -les mères, qui avaient voué un enfant malade à la Madone, pouvaient -acquérir des poupons emmaillotés, sans bras, tout pareils à des larves -de vers à soie,—ou à ces fromages de Caccio-Cavallo, d’un blanc -jaune, étranglés par une ficelle qui leur fait une espèce de tête. Les -infirmes, les malades guéris, trouvaient aisément la figuration en cire -de l’organe préservé, grâce à l’intercession miraculeuse de la Madone -du Carmel ou de la Madone du Rosaire, de sainte Agathe, de saint Cyr -ou de saint Antoine. Et quel beau choix de nez, de bouches, d’oreilles -détachées, de jambes avec ou sans cuisse, de <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> seins jumeaux, bien -ronds et bien bombés, aux pointes vermeilles, de dos creusés par un -sillon, de ventres douillets au nombril rose et creux, de séants -mêmes! si naïfs qu’ils n’étaient point obscènes. Enfin, aucune pièce -ne manquait à la collection, si quelques-unes manquaient à l’étalage. -Don Pasquale, dans sa sollicitude, n’avait pas oublié que la Vierge, -dûment invoquée, peut épargner à ses dévots les suites d’une imprudence -amoureuse et l’inimitié de Vénus.</p> - -<p>Ce digne commerçant, jaune, mince et penchant comme un cierge de cinq -sous, expliqua longuement à Salvatore que le jeune Gennaro était en -course, que sa sœur Nannina faisait soigner à l’hospice sa joue coupée -par le rasoir d’un amant, et que Giuseppina, leur mère, demeurait -maintenant dans un vicolo du Carmine...</p> - -<p>—Nous irons au Carmine.</p> - -<p>—Je vous conduirai moi-même! La portière gardera mon magasin... -D’ailleurs, on ne fait plus d’affaires en ce moment... La foi se -meurt... Naples n’est plus Naples... Tout l’argent va aux somnambules, -aux devineresses, aux <i>assistés</i>... Qui pense encore aux -saints?... Antoine a des clients... François se maintient... mais les -autres?... Si sainte Anne n’était pas la patronne de la Camorra, vous -ne verriez plus tant de gens habillés de vert... Allez, tout ça finira -mal! Dieu <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> se lassera... Le Vésuve est tout près de Naples! Et, -reprenant un ton commercial:</p> - -<p>—Si madame, qui est si jolie, veut acheter un petit souvenir? Si -madame a une dévotion particulière?... Quoi! pas un vœu, pas une -grâce à demander?... Madame ne souhaite pas un bel enfant, un amant -fidèle?... J’ai là des breloques contre le mauvais œil, des cornes, -des mains, de petits balais, dernière nouveauté... Madame préfère un -tableau? Ces peintures, faites à la main, en couleurs fines, par un -artiste célèbre, représentent les principaux accidents qui peuvent -arriver au cours de la vie... Voilà la chute de cheval, l’écrasement -sous l’automobile, l’attaque nocturne, l’empoisonnement par les -champignons... Voilà la petite fille qui tombe dans le puits. Ses -parents sont à genoux; les pompiers lancent des cordes; la Madone -apparaît dans le ciel... Voilà...</p> - -<p>—Madame ne comprend pas l’italien, dit Salvatore.</p> - -<p>—Eh bien, dit l’homme triste, expliquez-lui l’affaire et je vous -donnerai une commission sur la vente... J’ai d’autres images, plus -curieuses, et...</p> - -<p>—Vivez en santé, bonsoir!...</p> - -<p>Le sculpteur entraîna Marie. Elle était un peu scandalisée par -l’exhibition anatomique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p> - -<p>—Bah! c’est l’usage... Personne n’y fait attention... Ce sont des -choses naturelles... Savez-vous qu’on a trouvé les mêmes ex-voto, -en terre cuite, à Pompéi, dans le temple de Vénus et dans le temple -d’Isis? Nos saints sont les génies antiques, les petits dieux familiers -qui ont changé de noms. Notre Madone est une déesse... Elle a pris à -l’Aphrodite Uranie sa robe bleue semée d’étoiles.</p> - -<p>—Alors, Naples n’est pas chrétienne?</p> - -<p>—Elle ne l’a jamais été... Superstition, tradition, poésie, vieux -mythes déformés, gestes rituels, paroles, formules, fétiches, voilà -notre christianisme napolitain.</p> - -<p>—Je vous avoue qu’il me fait horreur... Quelle morale peuvent avoir -ces gens-là?</p> - -<p>—Ils n’en ont pas. Ils ont un certain instinct de fraternité, de -charité, qui subsiste chez les plus misérables. Les œuvres d’assistance -sont très anciennes et très nombreuses dans notre pays, et l’aide -individuelle y est pratiquée, à tous les degrés, par tout le monde... -Quand une mère nourrice tombe malade, les voisines allaitent son bébé; -les adoptions sont très fréquentes. On n’est pas méchant à Naples: on -est ignorant, immoral et sale, mais pas méchant... Il y a bien des -rixes, des duels à quatre, à six, à huit, où les témoins se battent -entre eux pour <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> l’honneur; il y a bien des amants qui font des -estafilades à la figure de leur maîtresse, comme à cette Nannina dont -le marchand d’ex-voto nous parlait... Mais, tout de même, on n’est pas -méchant... La <i>rasulata</i>, le <i>sfregio</i>, c’est un mouvement -de passion que les femmes pardonnent toujours... Quelquefois, elles en -sont fières...</p> - -<p>—Cela ne vous choque pas, vous, monsieur Salvatore?...</p> - -<p>—Un peu... pas trop... Je comprends les impulsions inconscientes qui -commandent aux gens de ma race...</p> - -<p>—Ah! que je suis loin de vous! dit Marie... Aussi loin que si j’étais -née en Amérique... Nous ne donnons pas le même sens aux mêmes mots; -nous ne concevons de la même manière ni la foi, ni la vertu, ni le -bonheur, ni la dignité de la vie, ni l’amour...</p> - -<p>—C’est vrai, dit tristement Salvatore... Notre sentimentalité—qui -est réelle—ne ressemble en rien à la vôtre, et c’est peut-être -dans l’amour qu’un homme du Midi et une femme du Nord se sentent -étrangers... Pourtant—oserai-je le dire, madame Marie?—vous avez subi -l’influence de ce pays à votre insu... Mon frère, ma mère, nos amis qui -vous ont vue, remarquent un changement en vous...</p> - -<p>—Quel changement?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p> - -<p>—Vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, et, plus... moins... -enfin, plus femme...</p> - -<p>Il regarda Marie qui fut surprise par le sombre éclat de ses yeux et la -contraction légère de sa bouche... Mais tout de suite la bonne figure -bronzée reprit sa douceur.</p> - -<p>—Marchez près de moi, madame Marie, et n’ayez pas peur... Voici la rue -que je cherche.</p> - -<p>La rue?... Même pas une ruelle, un passage, une fente, large de deux -mètres à peine, dans un colossal pâté de vieux palais, si vieux qu’ils -se souviennent de la reine Jeanne! Ils montent comme des falaises, et -le ciel, tout en haut, n’est qu’une bande d’un gris terne ou d’un bleu -brutal, selon les jours, et le soleil n’est qu’un haillon d’or, jeté -obliquement du toit aux derniers étages. Les murs décrépits, lézardés -par les tremblements de terre, ressemblent à des figures sinistres qui -auraient reçu le <i>sfregio</i>. Des poutres énormes servent d’étais -et diminuent l’espace libre... Des cordes, tendues d’une fenêtre à -l’autre, superposent l’ignoble pavoisement des chemises, des langes -souillés, des camisoles rapiécées de cotonnades diverses. Plus bas, -dans le clair-obscur éternel, bâillent des cavernes noires, des trous -d’ombre, où les lampes rougeâtres agonisent devant l’image d’une Vierge -ou d’un saint.</p> - -<p>Marie, effarée, relevait sa robe et posait ses <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> pieds hésitants sur -le sol putride couvert d’une épaisse couche d’ordures. Elle évitait les -femmes assises devant les <i>bassi</i> ténébreux où grouillaient des -larves blêmes. Les ménagères au sein flasque, enceintes ou nourrices, -faisaient cercle autour du fourneau familial. Elles épluchaient des -légumes, vidaient des poissons, et laissaient choir entre leurs pieds -nus les pelures et les entrailles sanglantes, qui allaient pourrir -sur place. Une vieille à figure sibylline semblait prophétiser, avec -des gestes de théâtre. Une adolescente anémique chantait, tandis que -la coiffeuse épouillait gravement ses abonnées à un sou par semaine. -Et quelquefois des gens passaient, béquillards ou manchots, rongés de -maladies étranges, horribles avec leur face sans nez ou sans yeux.</p> - -<p>Marie balbutia:</p> - -<p>—C’est l’enfer!</p> - -<p>—C’est l’envers du pays bleu... Voyez ce que la misère séculaire a -fait de la belle race demi-grecque... Pourtant, ces malheureux ne sont -pas hostiles; ils ne sont pas envieux; ils ne sont même pas tristes. -Le goût de la joie est si fort dans ces âmes simples, dans ces corps -qui devraient être usés et qui résistent... Oh! prenez garde!... Allez -tout droit et regardez devant vous!...—Il prit le bras de Marie et -l’entraîna, pour dépasser une douzaine d’enfants installés <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> le long -des murs...—On dirait un club, tant ils sont sérieux!... Allez vite, -madame!...</p> - -<p>Le mouchoir parfumé n’était pas inutile... Plus loin, à l’angle d’une -autre ruelle, un marchand disposait, sur une table dégoûtante, des -fruits de rebut: cerises, citrons doux, mandarines, nèfles du Japon. -Un autre faisait frire des beignets, et l’odeur de l’huile chaude se -mêlait au souffle empesté des taudis et du ruisseau.</p> - -<p>Salvatore interrogea le marchand.</p> - -<p>—Donna Peppina Cocumella? s’écria l’homme. Eh! c’est elle-même qui -parle au revendeur de ferraille... Je vais l’appeler... Oï!... oï!... -donna Peppi!... Venez!... Son Excellence vous demande!...</p> - -<p>Les gamins en chemise, les bébés tout nus, qui touchaient du doigt la -robe de Marie et se sauvaient comme des rats, reprirent en chœur:</p> - -<p>—Donna Peppi!... Donna Peppi!</p> - -<p>Une grosse femme pâle, coiffée d’un fichu d’indienne, accourut. Elle -brandissait une cafetière de cuivre sans fond.</p> - -<p>—Excellence!... Quelle faveur!... Et votre jolie femme!... Vous -êtes venus me chercher ici, moi, infortunée!... Arrière, enfants! -Puissiez-vous mourir assassinés!... N’approchez pas! Nous sommes ici -des gens convenables... Je ne <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> savais pas que Son Excellence avait -une si belle épouse...</p> - -<p>—Madame est une amie, donna Peppi, et elle ne vous comprend pas. Elle -est Française.</p> - -<p>—De Paris!... O Madone!...</p> - -<p>Les autres femmes du <i>vicolo</i>, attirées par le grand événement, -répétaient:</p> - -<p>—Paris!... Paris!...</p> - -<p>Marie, affreusement gênée, se contraignait à sourire.</p> - -<p>Cependant, donna Peppina Cocumella racontait abondamment l’histoire de -sa fille, séduite par cette canaille de Rafaele, et blessée par lui... -Elle n’avait rien dit au commissaire, Nannina! C’était une fille de -cœur, capable de tuer son homme, mais non pas de le livrer... Quant à -Ciccio... il était quelque part, du côté des Granili, pour affaires... -Mais demain, sûrement, Son Excellence le trouverait à l’osteria du -Capucin...</p> - -<p>—Merci à vous, donna Peppi!...</p> - -<p>Le sculpteur mit une pièce dans la main de la bonne femme, tandis que -la marmaille assemblée criait:</p> - -<p>—Un sou, Excellence!... Un sou!... Je meurs de faim, Excellence!... -Pour le macaroni, monsieur!... Vous êtes bon!... Vous avez une belle -femme!... Un sou, don Tore!... Mon père est à l’hospice... Ma mère est -morte en accouchant!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p> - -<p>—Au diable! répondait Salvatore qui connaissait les litanies de sainte -Mendicité...</p> - -<p>Donna Peppina, à coups de cafetière, le délivra.</p> - -<p>—Vous n’avez pas honte, bâtards, enfants de prêtre?...</p> - -<p>Salvatore et Marie, engagés dans le dédale infect des ruelles, -aperçurent enfin le campanile sombre et baroque, la petite coupole en -céramique jaune du Carmine.</p> - -<p>Devant eux la place du Marché s’étendit, désolée, défoncée, souillée -d’immondices, avec des pavés de lave grise en tas, des parapluies verts -ou rouges fichés dans le sol, abritant quelques marchands de fruits, -de chiffons ou de ferraille. Les deux obélisques commémoratifs de la -grande peste piquaient ce long espace presque vide où tient toute la -tragique histoire de Naples, entre des maisons lépreuses, une église et -une prison. Là, Conradin fut décapité. Là, Masaniello souleva la plèbe -en émeute.</p> - -<p>Elle était sinistre, cette place, et laide sous le ciel où roulaient -des volutes de vapeurs obscures et chaudes comme des exhalaisons d’un -volcan. On sentait derrière ses maisons affreuses d’autres maisons plus -affreuses, et d’autres encore, à peine séparées par les puits obscurs -des <i>vicoli</i>, tout un entassement de pierres fétides et d’humanité -<span class="pagenum" id="Page_185">185</span> animale. C’était vraiment un cercle de l’enfer, le royaume de la -Misère, reine affamée, squelette en haillons, qui trône dans une âcre -odeur de pourriture et d’ammoniaque...</p> - -<p>L’envers de Naples, l’envers du pays bleu!</p> - -<p>Mais les nuages pâlissent, et, dans la vapeur plombée devenue -blanchâtre, un rayon glisse comme une épée qui agrandit le trou bleu... -Le soleil s’efforce. Il triomphe. Un phare splendide s’allume au sommet -du Carmine. Les vitres sales sont des brasiers ou des miroirs; la -poussière est un or vaporeux qui monte; les ternes guenilles suspendues -changent de couleur. Des blancs purs, des verts bizarres, des rouges -magnifiques, des bleus fanés et doux palpitent, et, dans le plus infâme -des vicoli, une voix de femme se met à chanter, joyeuse et rauque...</p> - -<p class="br">Le lendemain fut une journée à surprises. Marie reçut une nouvelle -lettre d’Angelo. Des phrases italiennes, fleuries de superlatifs et de -points d’exclamations, ornaient le texte français, comme des festons -et des guirlandes. Et le sens de ces phrases était si transparent -que Marie, stupéfaite, laissa tomber sur ses genoux la lettre et -l’enveloppe toute pleine de narcisses effeuillés...</p> - -<p>Mais non!... elle se trompait!... Elle voulait <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> s’être trompée... -Elle interprétait faussement ces expressions trop tendres où elle -retrouvait l’habituelle emphase italienne... Un homme qu’une femme -n’a jamais encouragé, d’aucune manière, qui n’a aucun espoir d’être -accueilli ou même écouté, ne risque pas un refus, surtout quand cet -homme est séduisant, qu’il a le goût, l’habitude et la faveur des -femmes... Angelo ne manquait pas d’expérience. Il ne pouvait confondre -la cordialité d’une amie avec le manège d’une coquette...</p> - -<p>Mais il ne se rendait pas compte, très exactement, du sens qu’une -étrangère peut donner à certaines attitudes et à certaines paroles. -Il «mettait des dièzes» comme Santaspina. Lorsqu’il s’enhardissait -trop et qu’un froid passait entre Marie et lui comme un petit souffle -du nord, il esquivait la «gaffe» imminente... «Excusez, madame Marie! -j’ai dit quelque sottise? C’est que je l’ai dite avec mon cœur, et mon -cœur italien ne sait pas encore sentir à la française... Mes sentiments -comme mes paroles ont l’accent de mon pays que vous trouvez encore un -peu ridicule... Moi, je ne songe pas au ridicule! Je ne suis pas un -Français...» Le ton était si franc, le regard si candide, le geste de -la main posée sur le cœur était si comique et si gentil, que Marie -était désarmée...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span></p> - -<p>Elle pensait aussi qu’Angelo n’était pas «du monde» quoiqu’il parlât -beaucoup des barons Atranelli. Petit bourgeois de Naples, un peu -bohème, un peu rapin, et, à vrai dire, point du tout «élevé», il -confondait la galanterie et la politesse... Tant de Français, surtout -dans le Midi, font la même confusion! A toute femme, il eût servi -le même régal de douceurs. Il disait: «Vous êtes belle... Vous êtes -divine... Je rêve de vous nuit et jour!...» comme il eût dit: «Charmé -de vous connaître, madame!...» Et ses regards brûlants, ses soupirs, -ses allusions à une tristesse qui l’accablait, à un secret enfermé -dans son âme, à la mort qu’il eût volontiers soufferte pour assurer -la félicité de certaine personne véritablement angélique, tout ce -galimatias, toute cette camelote sentimentale, ce n’était pas le désir, -ce n’était pas l’amour!... C’était une mode locale, un «produit du -pays», comme les chansons, le <i>sanguinaccio</i>, le corail teint et -la lave travaillée!...</p> - -<p>Pourtant, s’il se croyait épris, quelle complication et quel embarras! -Marie imagina les manœuvres séductrices, l’aveu à grand fracas, et -elle résolut d’empêcher à tout prix des scènes délicates et pénibles. -L’essentiel, c’est que l’homme n’ait pas prononcé les mots décisifs. -Quand il s’en est tenu aux allusions, il peut supposer que <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> la -femme n’a pas compris, et l’amour-propre est sauf,—l’ombrageux -amour-propre masculin, plus sensible et vivace que l’amour même.</p> - -<p>«Au besoin, pensa Marie, je ferai intervenir Salvatore, discrètement...»</p> - -<p>L’après-midi, elle prit le tramway du Pausilippe pour se rendre à -l’atelier. Trois ou quatre fois, elle avait travaillé chez Salvatore, -et elle lui avait laissé quelques-unes de ses miniatures ébauchées, et -tout son petit matériel de peintre... Dans le tramway presque vide, -un monsieur aux sourcils charbonneux, au teint de caroube, la regarda -comme pour l’hypnotiser... Gênée, elle ouvrit le <i>Mattino</i>. Alors, -le monsieur vint s’asseoir près d’elle... Il lui demanda:</p> - -<p>—Madame est Française?...</p> - -<p>Marie ne répondit pas.</p> - -<p>—Américaine?... Oui, Américaine!... Ces cheveux blonds, quelle belle -chose!... J’aime toutes les blondes... Et madame est mariée?... Non? -Oui... Toute seule à Naples?... Elle habite loin d’ici?...</p> - -<p>Marie s’obstinait dans son silence... Deux petits soldats, un prêtre -crasseux et une blanchisseuse suivaient avec un vif intérêt le manège -du monsieur, et le contrôleur, bon enfant, s’efforçait de ne pas gêner -ces manœuvres d’approche.</p> - -<p>Le monsieur se présenta: Antonio Pellegrino, <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> avocat... âme tendre -et passionnée... seul dans la vie...</p> - -<p>Marie se leva.</p> - -<p>Le monsieur se leva aussi.</p> - -<p>«Permettez que je vous aide à descendre...»</p> - -<p>Déjà, elle avait sauté sur la route, et elle était dans le jardin de -Salvatore. L’avocat trop galant l’avait suivie. Il lui envoya des -baisers, à travers la grille, puis il se mit à courir pour rattraper le -tramway.</p> - -<p>Marie crut divertir Salvatore en lui racontant cette aventure, mais il -entra dans une grande colère... Il parlait de rejoindre le tramway, de -descendre l’individu, de le gifler, de le bâtonner, de le provoquer. -Il criait: «<i>Porco! vigliacco!</i>...» Puis sa fureur changea -d’objet... Il fit mille reproches à Marie. Pourquoi s’en allait-elle, -seule, dans Naples, au lieu de se faire accompagner par un ami sûr et -dévoué? Et, tout à coup, il commença une série de réflexions vagues -et générales sur le danger d’être jolie et jeune, et seule dans un -pays où les hommes ne pensent qu’à l’amour—même les vieillards, même -les disgraciés, même ceux qui font profession de philosophie et de -renoncement!... Et il en vint à plaindre les malheureux qui adoraient -Marie, sans aucune chance de réciprocité...</p> - -<p>—Quels malheureux?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p> - -<p>—Vous le savez bien... Tant de passions que vos yeux ont faites... en -France... et même à Naples!...</p> - -<p>Elle riait, mais il ajouta tristement:</p> - -<p>—On ne peut vous connaître sans vous aimer... mais on peut être assez -humble ou assez fier pour ne rien dire... Il y a peut-être un homme -qui vous aime, qui vous porte «écrite et scellée» dans son cœur et qui -se donnerait à vous tout entier sans demander même l’ongle de votre -petit doigt pour le baiser... Et il y en a un autre, peut-être, plus -séduisant et plus heureux...</p> - -<p>Il s’interrompit:</p> - -<p>—Eh! qui frappe encore?...</p> - -<p>En maugréant, il ouvrit. C’était Angelo!...</p> - -<p>C’était Angelo, vêtu de gris clair, coiffé d’un simili panama tout -neuf, l’œillet à la boutonnière, les joues bien rasées! Il embrassa -son frère et se jeta presque aux pieds de Marie... Il délirait de -bonheur... Libre!... pour deux jours, il était libre!... M. Wallers lui -avait octroyé un congé!</p> - -<p>—Papa vous a laissé partir? Quelle histoire lui avez-vous contée?</p> - -<p>—Je n’ai pas conté d’histoires à monsieur Wallers... Je lui ai dit la -vérité... Je dis toujours la vérité... C’est pour une affaire grave... -<span class="pagenum" id="Page_191">191</span> une affaire de famille... monsieur Wallers, qui est si bon, qui -m’aime comme son enfant, m’a dit: «Prenez deux jours. Vous reviendrez -avec ma fille...» Et me voilà!</p> - -<p>Marie flaira le mensonge joyeux, la combinaison galante... Elle -répondit un peu sèchement qu’elle avait résolu de rentrer à Pompéi le -soir même...</p> - -<p>Angelo devint tout à fait extravagant... Il déclara que madame Marie -offensait tous les di Toma en refusant leur modeste hospitalité, -qu’elle hésiterait avant de percer trois cœurs nobles, trois cœurs -dévoués, qui battaient pour elle!... Donna Carmela serait malade de -chagrin, pauvre femme!... Et Salvatore, lui aussi, s’abîmerait dans sa -douleur... Quant à Angelo, il ne pourrait supporter le mépris d’une -personne si chère à tant de titres...</p> - -<p>—N’est-ce pas, Tore?... Parle, Tore, dis quelque chose!</p> - -<p>Le sculpteur considérait son frère et Marie d’un air étrange.</p> - -<p>Marie, agacée par l’insistance et l’emphase d’Angelo, prit son carton -et sa boîte à couleurs et répéta qu’elle était obligée de partir.</p> - -<p>Angelo regarda son frère et Salvatore comprit que les phrases et les -grands gestes étaient l’expression caricaturale d’un vrai chagrin, d’un -<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> gros chagrin... Alors, il pria Marie à son tour.</p> - -<p>—Puisque votre père ne vous attend pas, restez deux jours encore... ou -même un seul jour... Faites cette grâce à ma mère et non pas à nous...</p> - -<p>Et comme il la sentait ébranlée, il ajouta:</p> - -<p>—Nous serons très occupés, tous deux. Maman surtout profitera de votre -présence.</p> - -<p>—Soit! Je partirai demain à quatre heures, dit Marie.</p> - -<p>Elle regretta aussitôt sa faiblesse.</p> - -<p>—Faites-moi chercher une voiture, voulez-vous? Je désire rentrer à -Naples et je redoute le tramway... La galanterie napolitaine est un peu -gênante et il me déplaît fort, je vous assure, qu’on me fasse la cour -malgré moi.</p> - -<p class="br">Angelo avait-il compris la leçon? Il fut extrêmement cérémonieux -pendant le dîner et s’éclipsa bien avant le dessert avec Salvatore... -Donna Carmela essaya vainement de les retenir.</p> - -<p>—Mais où vont-ils?... Que font-ils?... Mon Angiolino a une figure -triste comme un vendredi saint!... Peut-être qu’il souffre à cause -d’une femme, mon cher fils, mon cœur!...</p> - -<p>Une anxiété touchante crispait son beau visage de Junon -polychrome—marbre blanc pour la figure, marbre noir pour les -cheveux—et <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> elle semblait attendre de Marie une indication ou une -confidence...</p> - -<p>—C’est une âme, mon Angiolino, c’est un feu!... Il n’avait pas sept -ans, il faisait «à l’amour» avec sa cousine Grazia qui était déjà -grande... Il disait: «Je suis le mari de Grazia... Je veux coucher -dans son lit...» Et, une nuit, il est allé dans le lit de Grazia... -Quelle scène pour l’en sortir!... Nous avons tant ri!... Madone!... Et -son pauvre père disait: «Il aimera les femmes, mais elles lui rendront -amour pour amour.» C’était le plus magnifique enfant de Naples!...</p> - -<p>Marie répondit à cette explosion d’orgueil maternel en vantant le génie -de Salvatore.</p> - -<p>Donna Carmela leva ses belles mains vers le ciel.</p> - -<p>—Jésus, son Seigneur et son patron, le bénisse, pauvre malheureux!... -Il aurait dû ressembler à son père... car il a tant de cœur, mon Tore, -un cœur si clair, un cœur si doux, qu’il mériterait la plus parfaite -des femmes. Hélas! il est infirme, pour mes péchés!... Il a honte de sa -personne, lui, un artiste, créateur de corps sans défauts...</p> - -<p>—Je ne trouve pas Salvatore déplaisant, dit Marie. Pourquoi ne -serait-il pas aimé?</p> - -<p>—Merci à vous, belle chère fille, pour ces <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> paroles... Mon Tore! -S’il vous entendait!... Il vous veut tant de bien! Vous êtes «le noir -de ses yeux...» Et qui ne vous aimerait, petite tête d’or, petit ange?</p> - -<p>Marie songeait:</p> - -<p>«Cette famille di Toma est singulière!... Ils ne pensent qu’à l’amour, -et voilà donna Carmela, une honnête créature, pieuse et même dévote, -qui semble m’offrir un de ses fils, au choix...»</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_195">195</span></p> - <h2>XII</h2> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="center"><i>Isabelle à Marie.</i></p> - - <p class="rdate">5 avril.</p> - - <p>Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour - Chicago et il refuse de m’emmener avec lui. D’autre part, je refuse - absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma - tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles... - Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes - et mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je - la soupçonne d’avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce - qu’un ami de Frédéric, un jeune architecte français—et digne d’être - Munichois!—avait pris l’habitude de venir, à mon jour, causer, bien - innocemment, <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> d’art et de littérature, parce qu’il m’envoyait des - revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s’est hérissée! - Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de Matys, que j’étais - le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale de Courtrai! Frédéric - n’est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et ma froideur le rassurent, - et, d’ailleurs, il est persuadé qu’un homme tel que lui ne peut être - trompé ni en affaires ni en amour... Mais il approuve, en bloc, tout - ce que dit, tout ce que fait sa mère, depuis les théories éducatives - jusqu’à la façon de tourner la salade... Je t’épargne le détail de la - scène conjugale qui suivit l’intervention de la douairière... Cette - fois, je me révoltai. Je parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d’y - rester...</p> - - <p>—J’irai vous chercher.</p> - - <p>—Je refuserai de vous suivre.</p> - - <p>—La loi est pour moi.</p> - - <p>—Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu’à - divorcer.</p> - - <p>Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs.</p> - - <p>—Jamais on n’a divorcé dans la famille Van Coppenolle...</p> - - <p>—Tout arrive.</p> - - <p>—Votre cousine Marie...</p> - - <p>—Nous ne sommes pas faites du même bois... <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> Et plût à Dieu que - j’eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de - ses vices que de vos vertus... D’abord, si l’on me pousse à bout, - je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J’entrerai au - théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!...</p> - - <p>Je parlais, je criais, je pleurais, et l’horrible salon bleu tremblait, - des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes, baissa les - stores... «Êtes-vous folle! si l’on vous voyait!...» Il était blême - et je crus qu’il allait me battre... Mais, hélas! il se contint... - Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de s’évanouir. Je - la laissai aux soins de son fils et je montai dans ma chambre.</p> - - <p>Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara que - sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je répondis - que j’étais chez moi et que je refusais, moi, de garder madame Van - Coppenolle.</p> - - <p>—Jamais ma mère ne quittera cette maison qu’elle gouverne pour le bien - de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage, d’élever - vos enfants...</p> - - <p>—Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C’est mon - droit. La loi que vous invoquez m’oblige à vous suivre et vous oblige à - me recevoir!</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> - - <p>Frédéric n’avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté, - mais il se reprit tout de suite.</p> - - <p>—Je ne ferai pas un voyage d’agrément, ma chère amie... (Il se - radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup... - Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques - semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre cousine? - Ils auraient soin de vous et vous n’en recevriez que de bons conseils - et de bons exemples...</p> - - <p>Je n’en croyais pas mes oreilles...</p> - - <p>—C’est sérieux?</p> - - <p>—Très sérieux!...</p> - - <p>Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de - joie...</p> - - <p>—Oh! Didi! que tu es gentil!</p> - - <p>J’appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre mariage, - et j’allais me jeter à son cou—fallait-il que je fusse folle!—quand - il déclara, sèchement:</p> - - <p>—Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!... Mais ne - me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la paix, pour - n’être pas troublé par l’écho de vos querelles avec ma mère... Vous - partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes. Bonsoir...</p> - - <p>Il s’en alla et je me trouvai fort allégée de <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> reconnaissance, mais - si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit...</p> - - <p>O Marie! j’aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui embaume - tes lettres à Claude,—car, méchante, tu ne m’écris guère et je n’ai - de tes nouvelles que par notre ami d’Arras!—Je verrai tous ces gens - que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon polychrome», les - savants allemands et le bel Angelo qui doit être un peu amoureux - de toi, chère dévote, parce que tu es charmante, parce que tu es - vertueuse, parce que tu ne l’aimes pas, parce que, peut-être, un - autre... Mais non, ne rougis pas, ne t’offense pas, chérie! Je respecte - tes secrets... Je ne suppose rien... Claude, qui ne venait jamais à - Courtrai, vient quelquefois, le dimanche, pour parler, pour m’entendre - parler de toi. Il m’aime un peu, parce que je t’aime... Et il est - triste, triste...</p> - - <p>Je m’arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je passerai - quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de voyageuse...</p> - - <p>Tendres baisers.</p> - - <p class="rsignature smcap">ISABELLE.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p> - -<div class="quote"> - <p class="center"><i>Frédéric Van Coppenolle à Guillaume Wallers.</i></p> - - <p class="rdate">Courtrai, 5 avril.</p> - - <p class="ldestinataire">Mon cher oncle,</p> - - <p>Pouvez-vous recevoir ma femme, de la mi-avril jusque vers la fin - de juin? Vous rendriez un grand service à Isabelle, à ma mère et à - moi-même. De graves intérêts m’appellent en Amérique. J’ai besoin de - n’être pas troublé et tourmenté par de sottes querelles domestiques - et familiales. Isabelle méconnaît les hautes vertus de ma mère qui - est à bout de patience. Il m’est impossible de les laisser seules - tête à tête pour deux mois, et, d’autre part, j’ai résolu que mes - enfants resteraient avec leur aïeule. Vous approuverez certainement ma - résolution.</p> - - <p>Bien souvent, vous avez accueilli ma femme chez vous, contre mon gré. - Vous ne refuserez pas de l’accueillir encore, avec mon assentiment. - J’ai parfois regretté votre trop grande indulgence pour les caprices et - les défauts de votre nièce, mais je reconnais que vous seul, et Marie, - pouvez exercer une influence salutaire sur cette Parisienne écervelée. - Même à Courtrai, dans notre sage petit monde flamand, elle affecte - des allures de mondaine; elle cherche à plaire; elle <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> oublie - qu’une mère de famille ne doit plus compter parmi les femmes que l’on - courtise... Ramenez-la, mon cher oncle, à une conception plus juste des - devoirs féminins. Elle vous respecte et vous aime et elle est, au fond, - plus légère que méchante, et plus bornée que véritablement immorale. - Je ne lui reproche pas la médiocrité de ses goûts, car j’ai horreur - des intellectuelles, mais les êtres inintelligents doivent, au moins, - quelque docilité aux êtres qui leur sont supérieurs. La hiérarchie est - nécessaire dans la famille, comme dans la société.</p> - - <p>Recevez, mon cher oncle, l’assurance de ma gratitude et de mes - sentiments dévoués.</p> - - <p class="rsignature smcap">FRÉDÉRIC VAN COPPENOLLE.</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="center"><i>Claude à Marie.</i></p> - - <p class="rdate">Arras, 8 avril.</p> - - <p>Marie aimée, la simplicité même de votre franchise rassure mon cœur - ombrageux, un peu ému, cependant, par vos confidences... Je suis - de votre avis. M. Angelo est un peu «jeune»—à moins qu’il ne soit - très expérimenté et très malin. Vous ne l’avez pas encouragé; vous - le découragerez, s’il est nécessaire, par votre attitude ou même par - l’expression très nette de votre <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> mécontentement. S’il est fin, il - sentira la partie perdue; s’il persiste, vous le traiterez comme un sot - ou comme un insolent. De toutes façons, vous devez en être débarrassée. - Je ne crains pas ce rival un peu grotesque, malgré sa beauté. Cette - espèce-là n’est pas dangereuse pour une femme de votre caractère, et - je redouterais plutôt Salvatore, s’il n’était affreux,—car il est - affreux, n’est-ce pas, il est horrible? J’ai besoin de croire qu’il - est horrible afin de ne pas le haïr éperdument!...—Vous déclarez que - c’est une «âme noble» et un «grand artiste»... Tant mieux pour lui - si ses mérites justifient votre admiration. Mais, Angelo!... C’est - un fantoche, mon amie! C’est un polichinelle, avec un profil grec et - sans bosses. On n’est pas jaloux d’un pantin. L’histoire des lettres - et de l’arrivée imprévue qui m’avait contrarié me semble tout à fait - comique... Pourtant, vous n’auriez pas dû céder aux prières de cette - famille accapareuse, et je m’explique mal la faiblesse qui vous a fait - rester à Naples un jour de plus... Je m’étonne aussi que l’absence de - confort, et la promiscuité forcée avec trop de personnes, ne vous aient - pas dégoûtée encore de Pompéi. Le printemps, dites-vous, est plus chaud - qu’un été de France, et les ruines, sous le soleil, ont une température - de four... Ne restez pas plus longtemps dans cet endroit pittoresque, - <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> poétique et malsain. Madame di Toma vous a offert de passer - quelques semaines dans la montagne, à Ravello, je crois? N’hésitez pas. - Partez pour Ravello. Le fantoche, retenu par votre père, vous laissera - enfin tranquille, et je vous permets, à l’extrême rigueur, la compagnie - de Salvatore... Vous voyez que je suis bien raisonnable et point - jaloux. Êtes-vous contente?...</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="rdate">Même jour.</p> - - <p>... J’apprends à l’instant, mon amie, par un billet d’Isabelle, qu’elle - sera bientôt près de vous!... Je ne puis me défendre d’un regret - poignant, et il me faut toute ma raison, tout mon courage, pour ne pas - sauter dans le train qui va passer ce soir... le même train qui vous - emporta... Ah! que je suis malheureux et que je me sens vous aimer, et - que je vous sens lointaine, Marie, petite Marie!</p> - - <p>Vous ne comprenez donc pas que je souffre de cette séparation voulue - par vous, et par vous si allègrement supportée! Vous ne comprenez donc - pas que je m’affole à comprimer ma passion, à lui opposer je ne sais - quels obstacles créés et maintenus par vos préjugés—je lâche le mot, - tant pis!—Si vous m’aimiez, comme ces préjugés tomberaient vite!... - Mais vous ne <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> m’aimez pas... Vous n’êtes pas une vraie femme, - vous...</p> - - <p>Pardon, Marie! je viens d’écrire des phrases qui vous indigneront. Je - ne veux pas les supprimer. Ce serait une sorte de mensonge... J’ai subi - une crise douloureuse... Devinez, si vous pouvez, et pardonnez-moi...</p> - - <p>Je vous adore, hélas! et vous m’aimez bien. Chacun de nous donne à - l’autre tout ce qu’il peut donner. La part n’est pas égale. Ce n’est - pas votre faute...</p> - - <p>Je prie votre cousine de s’arrêter ici entre deux trains. Je veux la - saluer au passage... Nous sommes devenus très bons amis. Mais, que vous - importe?... Vous n’êtes pas jalouse, parce que vous êtes trop sûre de - moi.</p> - - <p>Je baise vos mains.</p> - - <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_205">205</span></p> - <h2>XIII</h2> -</div> - -<p>Depuis son retour de Naples, Marie Laubespin délaissait Pompéi. On -ne la rencontrait plus, blanche au soleil, dans les ruelles; elle -ne s’asseyait plus dans la bicoque où Gramegna modelait des temples -romains. Elle ne cueillait plus, avec M. Spaniello, les violettes -d’Holconius et les roses du Centenaire. M. Wallers, interrogé, -répondait:</p> - -<p>—Ma fille reconstitue une miniature de missel, c’est une tâche -difficile; Marie a besoin de solitude et d’assiduité... Mais, quand -arrivera ma nièce Van Coppenolle, elle fermera sa boîte à couleurs, et -Pompéi la reprendra toute...</p> - -<p>A l’auberge, chacun respectait ce travail de Marie. M. Hoffbauer -félicitait la jeune femme de sa piété archéologique et réclamait des -indications précises sur l’origine, l’époque, l’état du <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> missel -flamand. L’abbé Masini demandait un calque, un petit dessin, avec la -signature de la copiste. Seul, Angelo demeurait morne et courroucé. -Il avait accablé Marie en assez de lettres qui étaient restées sans -réponse et il comprenait bien que madame Laubespin évitait les -explications. Après le déjeuner, elle affectait de prendre le bras de -Wallers, pour une brève promenade sous les eucalyptus. Le soir, elle ne -quittait pas l’exèdre où siégeait la petite Académie cosmopolite des -savants. L’après-midi, elle s’enfermait, et le triste Angelo soupirait -et jurait, seul, dans quelque jardin à statues et à rocailles.</p> - -<p>Parfois, quelqu’un proposait une excursion intéressante; Marie -disait toujours: «Pas maintenant... Quand Isabelle viendra...» Et -tous les petits plaisirs étaient ainsi reculés, subordonnés à cette -venue prochaine de madame Van Coppenolle dont Marie vantait la -beauté, l’aimable caractère, l’humeur enjouée. Elle prenait Angelo à -témoin: «Vous connaissez ma cousine... N’est-elle pas une magnifique -personne?... Avouez que vous fûtes ébloui, en la voyant...» Angelo -répondait tout haut: «Oui... oui... magnifique... élégante... -sympathique...» Et, tout bas, il grognait: «Votre cousine peut venir... -Je ne perdrais pas le sommeil pour elle, si je ne l’avais déjà -perdu...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span></p> - -<p>Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en -pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée -par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et -rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de -loupes, de vernis, de poudre d’or en flacons, étalés un peu partout. -Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles -linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la -vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien.</p> - -<p>Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait: -«Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à -Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe, -mettait une blouse de toile et s’asseyait... Quand elle avait posé -quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l’eau trouble du verre; -le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l’œil amusé -par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée -d’une rose, par la marche d’un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe -barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures -découpaient le ciel d’un bleu épais où voguaient les galères argentées -des nuages, et par l’autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux, -l’odeur <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> des grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée -par le parfum des jeunes fleurs d’orangers. Sur la maison, autour de la -maison, tout était lumière, flamme et silence...</p> - -<p>Marie bâillait, s’étirait, dans un voluptueux ennui. Le poids de ses -cheveux l’irritait. Elle arrachait les épingles, laissait couler les -longues tresses. Puis elle reprenait son pinceau, qu’elle replaçait -dans le verre, et qu’elle oubliait encore. Elle finissait par s’étendre -dans le fauteuil ou sur son lit.</p> - -<p>«Je suis souffrante... J’ai trop chaud... Le climat de ce pays est -éprouvant...»</p> - -<p>Lassitude de l’effort avant l’effort! N’est-ce pas tout simplement la -paresse? Ce vice était si peu familier à Marie Laubespin qu’elle le -prenait pour une maladie!</p> - -<p>«Qu’ai-je donc? se disait-elle... Tout le monde me trouve changée, et -je sens bien une espèce de déséquilibre... C’est la faute du pays, -de la saison, de Claude qui m’écrit des lettres jalouses, et de tous -ces gens qui me tourmentent avec leur manie d’amour... Je n’ose plus -sortir avec Angelo, ni causer, ni rire avec lui. Je pense à ce qu’il -doit penser et à ce que je penserais, moi, s’il était Claude, et non -pas un fantoche napolitain... C’est une hantise gênante, malsaine... -Dès qu’Isabelle arrivera, je préparerai <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> notre exode à Ravello... -Claude sera content... Angelo sera fâché... Qui sait?... Il est -peut-être moins amoureux qu’il ne croit... Oh! que tout cela me -fatigue!...»</p> - -<p>Parfois elle s’imaginait, très sincèrement, qu’elle était malade, parce -qu’elle avait perdu le goût du travail, parce qu’elle était curieuse -de petites sensualités innocentes... La saveur des fraises, le parfum -des roses, la caresse de l’air tiède sur ses bras nus éveillaient en -elle une sensibilité nerveuse qu’elle ne connaissait pas... Ses nuits, -éclairées et frissonnantes de songes, la laissaient sans énergie pour -le lever matinal.</p> - -<p>A cette heure blanche où le sommeil, amant aérien, s’attarde et -palpite sur le corps qu’il possède, Marie se laissait engourdir par -une langueur inconnue. Elle était comme abandonnée au courant d’un -fleuve de lait, dans un brouillard blanc, dans un silence de limbes. -Des formes confuses flottaient, images de ses désirs incertains, et se -précisaient en figures délicieuses qui avaient beaucoup de Claude et -un peu, très peu, d’Angelo... Et le passé, le mariage, la maternité, -le demi-veuvage, la réclusion volontaire, s’anéantissaient dans la -mémoire troublée de Marie... Éveillée tout à fait par la lumière, elle -ouvrait sur le monde les yeux clairs d’une adolescente à qui l’avenir -appartient...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p> - -<p>Elle faisait sa prière, mais, au lieu de méditer sur ses fautes, -elle remerciait Dieu de la beauté du jour; elle l’abordait comme une -enfant familière qui ne soupçonne pas le mal. Son mysticisme, ses -peurs excessives, ses scrupules paralysants, son austérité gourmée, se -transformaient en un sentiment de gratitude joyeuse. Marie ne croyait -pas son âme en péril; confiante en la promesse de madame Vervins, elle -était sûre d’aimer Claude chastement, sous le regard des anges... Rien -ne lui révélait la présence du démon, et si elle l’avait pu voir, de -ses yeux, elle ne l’aurait pas reconnu, parce que le démon, à Pompéi, -n’est qu’un petit faune...</p> - -<p>Ainsi, le sourd travail de l’éclosion troublait la chrysalide -féminine. La sève d’une seconde puberté gonflait les veines de Marie, -la fatiguait parfois de ces migraines légères, de ces brusques -palpitations qui marquent les jours orageux du printemps des jeunes -filles...</p> - -<p class="br">Un jour, lasse de n’avoir point travaillé, elle éprouva la nostalgie -de cette Pompéi voisine qu’elle fuyait pour n’y pas rencontrer -Angelo. Elle s’avoua qu’il y avait, dans cette abstention, un peu de -lâcheté et beaucoup d’enfantillage... Angelo pouvait croire que Marie -le redoutait, par faiblesse! «Tant pis! je lui parlerai, s’il <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -m’aborde, d’un ton aisé et naturel. S’il risque un aveu, je l’arrêterai -tout court, et il ne recommencera plus.»</p> - -<p class="br">Elle alla d’abord chez M. Spaniello. Il était absent. Un gardien -l’avertit que M. di Toma dessinait la basilique et que M. Wallers -devait être sur la voie des Tombeaux, au delà de la porte d’Herculanum. -Il fallait donc, pour le joindre, traverser Pompéi tout entière, du -sud au nord, dans sa dimension la plus grande... Marie remonta la rue -de Stabies, où circulaient quelques Anglais avec leur guides, prit à -gauche la rue de Nola, et gagna la Voie Consulaire qui se prolonge hors -de la ville et devient la Voie des Tombeaux.</p> - -<p>Elle aimait ce coin de Pompéi, qui ressemble à la via Appia comme -la mélancolie ressemble à la douleur, comme la plainte d’Horace à -Postumus et son regret des années qui coulent, ressemblent aux grands -vers désolés de Lucrèce. Point de sublime, mais de la gravité, une -élégance austère et délicate, une composition riche en détails exquis -et simplifiée par le plus grand des artistes: le temps. Le paysage -funèbre tient tout entier dans l’axe de la porte triomphale: c’est une -route droite, aux dalles houleuses, entre deux rangées de tombes qui la -dominent... <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> Ici un banc de marbre en hémicycle; là-bas une exèdre -couverte; des cippes penchés, des colonnes rompues; les fuseaux noirs -des cyprès sur le bleu du ciel; au fond la campagne violette qui couvre -Herculanum ensevelie.</p> - -<p>Le soleil déclinait; les ombres plus longues annonçaient le soir; le -marbre pâle et le travertin gris des tombeaux s’ambraient doucement -dans la lumière. Marie regardait, sur les tombes aux froides -guirlandes, les noms féminins dont elle aimait la douceur liquide, la -sonorité assourdie... Et elle saluait au passage les Pompéiennes mortes -avant la catastrophe, celles qui avaient eu les honneurs funèbres, -les flûtes tibicines, les chants des pleureuses, le bûcher rituel, -les libations, celles dont la cendre toute pure emplissait les belles -urnes d’albâtre oriental ou de verre bleu... Mamia, prêtresse publique, -possédait, derrière un banc de marbre, une tombe offerte par les -décurions... Nivoleia Tyché régnait sur un palais à plusieurs chambres. -Son buste en demi-relief ornait toujours un côté du sarcophage dédié -à ses affranchis. Mais, entre tous ces fantômes, Marie préférait -Servilia, dont les mânes légers voltigent peut-être sur la tombe de -l’époux qu’elle appelle tendrement «l’ami de son âme».</p> - -<p>Elle alla jusqu’à la maison de Diomède, jusqu’au <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> cimetière samnite -où M<sup>r</sup> Spaniello lui avait montré quinze squelettes affleurant le sol, -sous les châssis vitrés qui les protègent. Elle ne voulut pas les -regarder, ce soir-là. Ils représentent la mort telle qu’Holbein et -Dürer l’ont vue, danseuse décharnée, conductrice des rondes macabres... -Marie souhaita qu’on les recouvrît de terre, car la mort, à Pompéi, -n’est pas ricanante et grimaçante; c’est un génie voilé comme Isis, -ailé comme l’Amour, couronné d’ache et d’asphodèles comme son frère le -Sommeil. Il disperse, dans le feu subtil, la forme humaine, préservée -de la corruption, il ignore l’appareil hideux des cercueils et des -fosses, les linceuls, les vers, la pourriture. Il ne présente pas aux -philosophes en mal de méditation ces images répugnantes. Une torche -éteinte, un sablier renversé, un vaisseau voguant vers le port, une -poignée de cendres dans un beau vase, suffisent au stoïcien comme au -voluptueux pour sentir toute la vanité ou toute la douceur de la vie.</p> - -<p>Marie était bien loin de cette sagesse païenne qui se résigne au néant -et se satisfait de cueillir le jour, mais, pour la première fois, les -symboles funèbres ne lui parlaient pas le langage de la mysticité. -L’idéal chrétien lui avait façonné une âme inquiète qui s’obstinait -à dépasser les réalités sensibles, à chercher hors de la vie les -raisons <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> de vivre et qui ne concevait pas l’amour tout simple, sans -l’obsession de l’infini et de l’éternel. Maintenant, elle découvrait -l’idéal contraire, non pas grossièrement sensuel, mais tout pareil au -paysage, mesuré, délicat, mélancolique entre ses horizons voluptueux -qui semblent borner les douleurs et limiter les espérances.</p> - -<p>N’ayant trouvé personne, elle revint sans hâte vers Pompéi. Les dalles -meurtrissaient ses petits pieds à travers les semelles des souliers -minces. Elle souhaita se reposer un moment, et, gravissant quelques -marches taillées dans un mur de briques, elle s’assit dans l’herbe, sur -le talus qui domine la route.</p> - -<p>Un sépulcre en forme d’autel avançait à sa gauche et lui cachait la vue -de la ville et la porte d’Herculanum. A sa droite, un peu en arrière, -s’élevait comme un temple le grand tombeau de Diomède. Et devant elle, -sur l’autre talus de la route, les cyprès, noirs contre un ciel vert, -abritaient les tombes de Scaurus, de Servilia et de Tyché l’affranchie.</p> - -<p>Marie songeait à ces femmes, à la tendre Servilia, et sa pensée -revenait sur elle-même et sur Claude. Son âme ne s’élançait plus au -ciel chrétien, alourdie et retenue par le désir de persévérer longtemps -sur la terre. Elle comptait les <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> années enfuies de sa jeunesse, et -ses doigts se crispaient tout à coup et s’attachaient nerveusement au -sol.</p> - -<p>Il n’y avait en elle aucune révolte, aucun vœu de revanche sur la -destinée. Ses pensées roulaient plus vastes et plus vagues que la mer -sous un ciel de brume. Et elle entendait, au fond d’elle, la plainte de -l’instinct, monotone comme une mélopée d’enfant ou de sauvage, rythmée -comme un sanglot et confuse comme un soupir.</p> - -<p>Elle pensait à Claude, non plus comme tout à l’heure, avec une -complaisance attendrie. Elle voyait en lui la victime douloureuse du -sacrifice qu’elle avait commencé de faire, qu’elle ne croyait pas si -cruel, qu’elle redoutait d’achever...</p> - -<p>La douceur de vivre, hélas! Qui peut la goûter, s’il s’embarrasse d’un -haut idéal ou d’un grand devoir?... Marie, pourtant, l’avait entrevue, -approchée... Elle le regrettait déjà!</p> - -<p>Elle se sentit faible et triste devant un fardeau trop lourd. Et la -tête appuyée à l’autel funéraire, les paupières baissées, les mains -ouvertes comme pour une offrande, elle pleura. Alors deux mains timides -effleurèrent ses épaules; elle sentit quelqu’un agenouillé près d’elle, -qui faisait le geste de la saisir... Une voix murmura:</p> - -<p>—Madame Marie!... Marie!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p> - -<p>Elle jeta un cri aigu et se trouva debout, d’un élan souple et rapide -qui déconcerta Angelo.</p> - -<p>Il restait, un genou dans l’herbe, gardant la main de Marie qu’il avait -prise.</p> - -<p>—Comment êtes-vous venu? Quelle peur vous m’avez faite! Mais -relevez-vous donc!... Si l’on vous voyait!...</p> - -<p>Elle essayait de rire. Angelo ne riait pas. Il regardait Marie d’un air -sombre et passionné.</p> - -<p>—J’étais dans la villa de Cicéron quand vous avez passé. De loin, je -vous ai suivie, et je n’osais pas vous rejoindre, parce que ma présence -malheureuse vous irrite... Mais je vous ai vue si triste, tout à -l’heure, que le courage m’est venu... Madame Marie, soyez bonne, soyez -généreuse! Écoutez-moi...</p> - -<p>—Je vous écouterai quand vous serez debout, dit Marie qui reprenait -son sang-froid. Nous pouvons causer en revenant à l’auberge et...</p> - -<p>Il s’écria:</p> - -<p>—Non!... Nous rencontrerons votre père, ou Spaniello, ou l’abbé -Masini. Je veux parler à vous seule, et ma place est à vos pieds, -humblement... Ma chère Madone, que vous ai-je fait?... Vous êtes si -froide, si dure pour moi!</p> - -<p>—Je suis toujours la même... C’est vous qui avez changé d’attitude et -de langage. Vos lettres...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p> - -<p>—Elles ne vous ont rien appris, mes lettres, rien du tout!... Vous -savez bien que je vous aime à la passion, que ma vie est à vous, à vous -mon âme, à vous mon sang... Je vous aime, madame Marie, je vous veux -tant de bien...</p> - -<p>—Ah! non!... non!... Si vous me parlez d’amour, je m’en irai...</p> - -<p>Il la retenait toujours.</p> - -<p>—Vous ne serez pas si cruelle? Est-ce que je vous offense?... Est-ce -que je ne suis pas respectueux?... Je vous aime, et il faut que vous -m’aimiez. Ce sera le bonheur de ma vie, et aussi de la vôtre, parce que -Dieu nous a faits pour cet amour et que c’est un péché de n’être pas -heureux quand on peut l’être.</p> - -<p>—Mais je ne vous aime pas, moi, monsieur Angelo.</p> - -<p>—Vous n’en savez rien... Vous êtes une femme du Nord, vous ignorez -la passion, la nôtre, et celle qui va d’un cœur à un autre comme un -feu... Puisque la mienne ne peut pas s’éteindre, la vôtre s’allumera... -Ne dites pas oui, mais ne dites pas non! Souffrez ma tendresse... -éprouvez-moi... Commandez!... Je suis là pour vous servir... Que -dois-je faire?...</p> - -<p>—Me laisser tranquille, et vous en aller.</p> - -<p>—Vous plaisantez!... Vous avez la cruauté <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> de plaisanter, en ce -moment!... s’écria Angelo, indigné.</p> - -<p>—Préférez-vous que je me fâche?...</p> - -<p>—Je veux que vous m’écoutiez... Oh! Marie, ma douceur, ma tendresse, -belle Marie mienne, petite étoile, petite rose, vous ne savez pas quel -doux amour serait notre amour... Passerez-vous donc votre jeunesse à -peindre des parchemins et à réciter des prières?... Vous vieillirez et -vous mourrez, comme toutes les créatures de chair... et le bon Dieu -vous dira: «Tes yeux et ta bouche n’ont servi qu’à rendre fou un homme -infortuné, et je te les avais donnés pour sa joie et pour la tienne.» -Voilà ce que dira le bon Dieu qui ne parle pas comme les curés, par la -vertu de ma mère! Et vous brûlerez du feu de l’enfer, femme méchante, -pour n’avoir pas brûlé du feu de la passion?...</p> - -<p>«Il est fou!» pensait Marie qui comprenait mal ces discours, et les -idées qu’Angelo prêtait au bon Dieu. Les yeux du jeune homme lui -semblaient diaboliques, dans leur feinte humilité. Et elle commençait -à prendre peur, seule avec ce garçon qui lui serrait le poignet, -l’attirait, se rapprochait d’elle, à la fois impudent et câlin, cynique -et sentimental, un peu fat, un peu sacrilège et un peu toqué.</p> - -<p>Elle s’avança vers l’escalier, toujours retenue <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> par Angelo. La -voie sépulcrale était déserte sous le ciel nacré, et la petite brise -qui annonce le crépuscule faisait frémir les pointes des cyprès de -Servilia. Entre leurs fuseaux espacés et les tombes inégales, au delà -des végétations broussailleuses, on devinait la mer brillante, très -loin...</p> - -<p>—Pourquoi ne voulez-vous pas m’aimer? disait Angelo... Il faut bien -qu’un jour votre cœur se donne... Ne puis-je le mériter? Regardez votre -esclave à vos genoux... Dites-lui de se courber... Mettez votre petit -pied sur sa tête... Cet homme-là est votre bien... Vous déplaît-il?... -Le trouvez-vous difforme, bête, ou hors d’âge?... Faites-lui la faveur -d’un regard, il deviendra spirituel et beau, et, s’il était vieux, il -rajeunirait... Tel qu’il est, des femmes l’ont aimé, de très belles -femmes... Vous ne croyez pas?... Salvatore peut vous le dire... Mais, -ces femmes, celui qui vous aime ne les reconnaîtrait pas dans la rue... -Et si la reine était éprise de lui, que dirait-il?... «Votre Majesté -me pardonne! J’appartiens à ma maîtresse Marie, qui me mène, lié par -un cheveu d’or comme sainte Marguerite menait le dragon... Elle est -le noir de mes yeux, le sang de mon cœur, tous mes désirs et tous mes -soupirs... Nous sommes si heureux ensemble, que nos anges gardiens se -sont énamourés l’un de l’autre...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p> - -<p>Marie, offusquée, l’interrompit brusquement:</p> - -<p>—Tant mieux pour vous si de belles femmes vous aiment! Allez les -retrouver et laissez-moi.</p> - -<p>Il crut peut-être qu’elle était piquée de jalousie, et protesta qu’il -l’aimait, elle, elle seule... Les autres femmes, que le diable les -emporte! Qu’il couche avec elles!... Angelo s’en moquait bien, des -femmes qui l’avaient aimé! Il ne vivait que de tendresse «soupireuse» -pour sa Marie tout en or, sa précieuse Marie... Il était sincère, grisé -de ses propres paroles, et la poésie du lieu et de l’heure, la beauté -et les refus mêmes de Marie, agissaient violemment sur son cerveau -d’artiste et sur ses sens vite enflammés. L’éclair et la langueur du -désir changeaient l’expression de ses yeux; une fièvre exquise brûlait -ses pommettes, mais l’aveu passait dans un torrent de poésie, dans un -flot de sentimentalité, car le sensuel Angelo n’était pas grossier, -pas même libertin, et tout à fait incapable d’offenser avec des mots -la pudeur d’une femme qu’il aimait ou croyait aimer passionnément. Le -lyrisme lui était naturel et nécessaire; il l’associait à la volupté -comme la mélodie au poème, et cela faisait une très belle chanson, -qu’il chantait mieux que personne à Naples...</p> - -<p>Il se crut encouragé par un silence pudique. Follement, il baisa la -robe blanche de Marie, et <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> les jambes rondes à travers la robe. -Mais le corps frêle, avec une force imprévue, s’arracha de l’étreinte -audacieuse... Marie cria, droite, les joues ardentes, pareille à un -archange irrité:</p> - -<p>—Je vous défends de me toucher... C’est indigne!... Je ne vous aime -pas, entendez-vous! je ne vous aimerai jamais, jamais!</p> - -<p>Il se releva, la regarda en face, et comprit. Alors, il devint plus -pâle que le marbre du tombeau voisin.</p> - -<p>—Vous êtes bien une coquette, froide et sans cœur!... Puisque vous ne -voulez pas m’aimer, pourquoi me trompiez-vous avec votre sympathie?</p> - -<p>—La sympathie n’est pas l’amour, monsieur.</p> - -<p>Angelo tremblait de colère.</p> - -<p>—Est-ce que je suis un vieillard? Est-ce qu’un jeune homme comme moi -peut vivre près d’une jeune femme comme vous sans l’aimer?... Est-ce -que je connais, moi, vos manigances françaises?... Ici, quand une femme -veut du bien à un homme, elle lui dit: «Je te veux du bien...» Si elle -aime un autre, elle dit: «J’aime un autre...» Elle ne dit pas: «Aime si -tu veux! Moi, je suis comme les petits anges des tableaux: une tête, -deux ailes, pas de corps...» Mais vous, en France—tout le monde le -dit!—vous êtes des poupées pour la vue seulement... <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> Pas de cœur -dans la poitrine, pas de sang dans les veines!... Et vos hommes sont -des moitiés d’hommes! ils ont trop peur d’être ridicules pour aimer -comme nous aimons...</p> - -<p>La fureur brouillait ses idées et ses phrases; il acheva son discours -en napolitain. Ses yeux étincelaient, ses sourcils se nouaient comme -des serpents à la racine de son nez; sa bouche, infatigable et -convulsive, expectorait sans relâche les invectives, les apostrophes, -les menaces et les lamentations.</p> - -<p>Mais soudain, la bouche insultante frémit, les sourcils tragiques se -détendirent et le pauvre Angelo se mit à pleurer comme un gamin.</p> - -<p>Sa douleur—peut-être oubliée, demain, tandis que le souvenir de -l’injure demeurerait vivace—sa douleur était chaude, cuisante et vive -comme une brûlure... Il avait mal dans tout son être et, sincèrement, -il souhaitait que Marie mourût, et lui après elle...</p> - -<p>La jeune femme le vit si misérable qu’elle cessa de le craindre. Elle -pensa une fois de plus: «C’est un enfant!» et elle dit, avec une voix -moins dure:</p> - -<p>—C’est bête, mon pauvre ami, ce que vous avez fait là!... C’est très -bête!...</p> - -<p>Il ne comprit pas qu’elle s’apitoyait. Elle continua:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p> - -<p>—Je vous pardonne vos extravagances, et je vous garde mon amitié, à -cause de votre mère et de votre frère... mais nous ne pouvons plus -rester ensemble à Pompéi... J’irai à Ravello... Vous aurez le temps de -réfléchir, de vous calmer... Nous ne reparlerons plus jamais de cette -histoire... Allons venez!... on nous attend... Soyez raisonnable...</p> - -<p>—Non, je n’irai pas avec vous... J’ai bien le droit d’être malheureux -tout seul... Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour vous!... des -choses que vous ne savez pas... des choses inouïes, des crimes!...</p> - -<p>—Des crimes?</p> - -<p>—Oui... j’irai peut-être en prison... Et vous, en France, vous vous -moquerez de moi avec l’homme que vous aimez... Oh! je vous déteste, -méchante, méchante!...</p> - -<p>La colère le reprenait. Marie déclara:</p> - -<p>—Quand votre accès sera fini, vous retrouverez l’amie que j’étais, une -amie sûre et indulgente... Jusque-là, bonsoir, monsieur Angelo!</p> - -<p>Elle descendit l’escalier, et s’en alla vers la porte d’Herculanum, -inquiète mais calme et digne, et sans hâte, avec cette assurance qu’on -simule devant les animaux suspects et les fous.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_224">224</span></p> - <h2>XIV</h2> -</div> - -<p>Madame Van Coppenolle, penchée à la portière, cheveux et voiles au -vent, regardait approcher Pompéi dans un poudroiement de poussière, de -fumée et de soleil. Là-bas, sur le quai, des gens attendaient. Isabelle -songeait tendrement à sa cousine, sa seule amie, qu’elle n’avait pas -revue depuis leur voyage de Pont-sur-Deule à Courtrai... Elle se -rappelait le départ dans le matin gris, madame Wallers, maternelle et -sermonneuse, et l’arrivée d’Angelo, éperdu, avec ses fleurs inutiles... -Et ce temps-là lui semblait aussi ancien que la Flandre lui semblait -lointaine...</p> - -<p>La locomotive nonchalante entra dans la gare, souffla, siffla, et -s’arrêta un peu trop tôt. Isabelle, presque au bout du convoi, devait -descendre sur le ballast... Mais, comme elle tâtait le loquet <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -extérieur de la portière, elle fut tout à coup submergée par un bouquet -de roses, odorant, enrubanné, ostentatoire et prodigieux, un bouquet -digne d’être offert à la reine Elena par une délégation loyaliste... -Pendant quelques secondes, la tête inclinée d’Isabelle disparut dans -ce buisson qui lui cacha le reste de l’univers. Quand elle dégagea son -voile accroché aux épines, et releva son visage vermeil, Angelo reçut -son premier sourire...</p> - -<p>—Cette fois, dit-il, je n’arrive pas trop tard. C’est ma revanche, -madame Isabelle!</p> - -<p>Marie et Wallers s’avançaient. Angelo aida Isabelle à descendre, puis -il courut aux bagages, et il outra tellement la discrétion qu’on ne le -revit plus de la journée.</p> - -<p>Isabelle n’a pas dormi, entre Rome et Naples; elle a très mal déjeuné; -elle a les yeux et la gorge brûlés par la poussière; elle a perdu la -clef de sa valise, et un voisin trop aimable qui la prenait pour une -actrice a conservé, en souvenir d’elle, son flacon de sels à bouchon -d’or... Isabelle devrait être malade et fâchée. Elle est ravie. Avant -le dîner, elle a tout vu, la route, l’auberge, le jardin, la porte -Stabienne, la maison de M. Spaniello. Elle s’est fait présenter -tous les amis de son oncle. Maintenant, fraîche et poudrée, un lien -de soie verte serrant ses cheveux de cuivre, <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> elle se balance -dans un fauteuil, sur la terrasse au toit de roseaux. Marie a voulu -l’interroger posément, obtenir des réponses précises... Mais la pensée -d’Isabelle vagabonde autour des choses et sa parole suit sa pensée. La -gentillesse de ses enfants, la méchanceté de sa belle-mère, l’humeur -autoritaire et tatillonne de Frédéric, des impressions de voyage, les -variations de la mode à Paris, la visite d’adieu à madame Wallers et -les potins de Pont-sur-Deule, Isabelle confond tout en un bavardage -incohérent, affectueux et burlesque. Enfin elle parle de Claude.</p> - -<p>—Tu te souviens qu’il ne pouvait pas me souffrir? Maintenant, il -est très gentil pour moi et Frédéric l’horripile. Il a bien changé, -Claude! Ce jeune bourgeois, cet homme raisonnable, tient des propos -d’anarchiste, oui, ma chère. Il dit qu’on est criminel de gâter sa vie -et celle des autres parce qu’on a le respect des préjugés et la crainte -de l’opinion, et que c’est un péché de n’être pas heureux quand on peut -l’être sans faire de mal à personne... Tu souris?</p> - -<p>—C’est que je connais la phrase...</p> - -<p>—Cette phrase, Marie, c’est une phrase d’amant. Quand un homme ou une -femme parle du droit au bonheur, c’est qu’il n’ose parler du «droit -à l’amour». Mais personne ne s’y trompe, petite sainte nitouche très -chérie!...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> - -<p>—Belle! je ne te permets pas...</p> - -<p>Marie, un peu fâchée, résiste à la caresse qui sollicite les -confidences. Sa cousine, doucement, l’attire, et les voilà toutes deux -assises sur la chaise longue.</p> - -<p>—Claude n’a pas été indiscret... Mais j’avais eu quelque petit -soupçon, l’année dernière, et la tristesse de notre ami, sa crise -d’anarchie morale, l’antipathie furieuse que lui inspire ce pauvre -Angelo, m’ont donné une certitude... Vous vous aimez, et, toi, petite -lâche, tu as pris peur, tu t’es enfuie!</p> - -<p>—C’est vrai! J’aime Claude...</p> - -<p>Marie n’a pas su mentir. Elle ne rougit pas et fixe sur Isabelle des -yeux si tranquilles, si transparents, que madame Van Coppenolle est -toute déconcertée.</p> - -<p>—Ma pauvre amie! Je vous plains tous deux. Ton caractère, tes idées, -ton rigorisme, s’accordent mal avec l’amour irrégulier... je ne dis pas -«coupable»... Que deviendrez-vous?</p> - -<p>—Dieu le sait! J’espère qu’il nous pardonne un sentiment involontaire -et qu’il nous défendra du mal, à cause de notre bonne volonté.</p> - -<p>—Tu es résignée, toi! Et Claude?</p> - -<p>—Claude se résignera.</p> - -<p>—Non. Il souffre trop!</p> - -<p>—Il souffre? fit Marie, douloureusement... <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> Malgré ma tendresse, -mes lettres quotidiennes, ma fidèle pensée qui le suit toujours?... -Belle, j’ai fait tout ce que je pouvais faire!...</p> - -<p>—Tu crois?</p> - -<p>—J’ai donné tout ce que je pouvais donner... et, parfois, j’ai comme -des luttes intérieures, des troubles de conscience... Claude le sait!</p> - -<p>—Oui, et ça ne le console pas... Tu veux qu’il soit un héros: il -essaie, mais l’héroïsme qui t’est naturel ne lui est pas facile. Claude -est un homme.</p> - -<p>—Pas comme les autres!</p> - -<p>—Mais si! Comme les meilleurs parmi les autres!... Tandis que toi...</p> - -<p>—Je sais ce que tu vas dire! Moi, je ne suis pas une femme!... Ma -vertu n’est pas méritoire; elle ne me coûte aucun effort, et tu y vois -une espèce d’infirmité... Il te plaît à dire!...</p> - -<p>Isabelle considéra sa cousine d’un air méditatif. Un petit sourire -étonné jouait dans les fossettes, aux coins de sa bouche. Elle murmura:</p> - -<p>—Alors...</p> - -<p>—Alors quoi?</p> - -<p>—Vous êtes trop bêtes tous les deux, ma petite Marie!</p> - -<p>Marie allait répondre, mais Guillaume Wallers montait l’escalier de la -terrasse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p> - -<p>Après le dîner, ils restèrent autour de la table desservie. Douce -soirée! le ciel tendait un voile vert sur les noires quenouilles -effilochées des eucalyptus, et la lune, à son premier quartier, -brillait comme un bracelet en filigrane d’or, rompu et jeté par une -déesse. L’odeur marine du golfe enveloppait dans ses âcres filets -des parfums languissants qu’elle traîne avec elle sur les plages -volcaniques, de Sorrente, lointaine, à Torre Annunziata, toute -voisine...</p> - -<p>Il se fit un mouvement, dans l’ombre, sous les arbres, et Marie -vit quatre formes indistinctes s’approcher de la terrasse. En se -penchant, elle reconnut un homme enveloppé dans un grand manteau et -trois musiciens ambulants, porteurs de violons et de mandolines, qui, -sans doute, allaient déshonorer la sérénité silencieuse du soir par -l’odieuse gaieté ou la sentimentalité vulgaire de leurs romances.</p> - -<p>—Père, Isabelle, allons-nous-en! <i>Santa Lucia</i> nous menace!</p> - -<p>—Nous en aller! dit Isabelle. Et pourquoi?... C’est une sérénade qu’on -nous donne? Eh bien, soyons romanesques. Rêvons qu’un amoureux est -là, qui se dissimule sous un grand manteau et qui va chanter ce qu’il -n’oserait dire... Peut-être Cœlio, peut-être Octave?... Et l’une de -nous est Marianne la capricieuse?... Toi, Marie, ou moi?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p> - -<p>Elle prit sa cousine par la ceinture et leurs cheveux se touchèrent, -blonds sous le reflet verdâtre du ciel comme l’avoine argentée et le -maïs roux liés en gerbes jumelles. Alors, celui des quatre personnages -qui ne portait pas d’instruments et qui se tenait dans l’ombre des -eucalyptus fit un signe: les mandolines frissonnèrent toutes ensemble -avec des notes si fraîches que la nuit parut inondée de ruisselets -cristallins, et l’homme caché sous les arbres se mit à chanter.</p> - -<p>Pour Isabelle et pour Marie, sa voix n’était qu’un son plus beau et -plus expressif parmi les sons atténués des mandolines. Isabelle, qui -savait un peu d’italien, ne comprenait pas le dialecte, mais le mot -<i>amore</i>, que toutes les femmes devinent dans toutes les langues, -donnait un sens à la chanson. Les promeneurs, attirés par la musique, -se tenaient à quelque distance, et, sur le seuil de la cuisine, l’hôte, -l’hôtesse et leurs domestiques vinrent, les uns après les autres, -fascinés. La Luisella aux grands yeux se risqua même sur la terrasse, -tout près des dames françaises.</p> - -<p>—Que dit la chanson? Pouvez-vous traduire? demanda Isabelle à M. -Wallers.</p> - -<p>—La chanson dit: «L’air que joue cette guitare n’est pas mélancolique! -Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus. Tu peux <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> écouter -Cuncè! celui qui joue de cette guitare.</p> - -<p>»Ce n’est plus des paroles mêlées aux larmes, ô ma belle fée! Ce n’est -plus des lamentations éternelles et désespérées... car je sais que tu -ne veux pas de lamentations et de paroles mêlées aux larmes...</p> - -<p>»Sonne, guitare! sonne la sérénade! Et à la fenêtre penche-toi, Cuncè! -Regarde cette lune, regarde cette nuitée et dis-moi comment tu trouves -ma chanson<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>...»</p> - -<p>Toutes les voix, unies, clamèrent joyeusement:</p> - -<p>—<i>Sona, chitarra! Sona a serenata!</i></p> - -<p>Au même instant, une crépitation retentit et une belle fusée pourpre -monta dans le ciel, décrivit un arc et s’effeuilla en étoiles, -tandis qu’une autre fusée, verte, s’élevait et laissait une trace -phosphorescente. Les mandolines vibrèrent pendant que les fusées -se suivaient, sans interruption. Les figures des Allemands et des -Norvégiens apparurent, colorées par un feu de Bengale, et le mystérieux -chanteur, rejetant son manteau romantique, s’avança, le feutre à la -main, sous la terrasse. Il cria:</p> - -<p>«<i>Evviva donn’ Isabella!</i>...»</p> - -<p>L’acclamation fut répétée par tous les Italiens qui prenaient, -spontanément, un rôle dans cette <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> scène, avec le sens comique et -plastique de leur race. La cuisinière et le garçon cueillirent des -glycines aux treilles du jardin; quelques galopins du voisinage, qui -s’étaient glissés dans la cour, pillèrent les rosiers grimpants. Un -tourbillon de pétales monta vers Isabelle et Marie. Elles tournaient la -tête et fermaient les yeux, mais leurs cheveux, leur cou, leur gorge, -étaient pleins de feuilles soyeuses, et la jolie Luisella en recevait -sa part.</p> - -<p>Quand cessa l’averse odorante, Isabelle se pencha sur le rebord de la -terrasse et tendit la main à celui qui, pour fêter sa venue, avait, -seul, en quelques heures, organisé cette fête charmante.</p> - -<p>—<i>Grazie a voi, don Angelo!</i></p> - -<p>Son accent étranger, hésitant, prêtait aux mots italiens une nouveauté -amusante pour Angelo. Il tendit la main, mais la terrasse était haute -et les doigts qui s’effleuraient ne se touchèrent pas.</p> - -<p>Les deux jeunes gens restèrent ainsi une longue minute! Le reflet -mobile des fusées leur révélait leurs visages, puis l’ombre revenait -comme un voile qui n’éteignait pas l’éclat des yeux.</p> - -<p>—Vous êtes trop loin, dit Angelo. Je n’aurai pas ma récompense...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p> - -<p>—Croyez-vous?... dit Isabelle...</p> - -<p>Elle prit à poignée les pétales de roses qui parsemaient ses cheveux, -son cou, son corsage et les jeta tous, comme des baisers, sur la figure -pâlissante d’Angelo.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_234">234</span></p> - <h2>XV</h2> -</div> - -<p>Madame Van Coppenolle régnait sur l’auberge de la Lune. Les Anglais -scandalisés, les Allemands subjugués, les Italiens séduits, trouvaient -en elle «un type de Française comme on en voit dans les romans». -La Luisella qui l’adorait essayait ses robes en cachette et vidait -ses flacons d’«œillet royal» pour plaire à Peppino, le garçon des -chambres. Peppino, noir, gras, frisé, toujours dépourvu de bretelles, -toujours coiffé d’un feutre sur l’occiput, soupirait pour l’étrangère -inaccessible dont il baisait le parfum dans les cheveux de Luisella... -Tous deux, forts d’une expérience déjà longue, assuraient que la -passion de don Angelo pour madame Laubespin était finie, et que le -signor di Toma «faisait à l’amour» avec la belle dame rousse.</p> - -<p>Marie n’était pas jalouse d’Isabelle et ne regrettait <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> pas les -galanteries importunes d’Angelo. Au lendemain de la déclaration si -mal accueillie, il avait retrouvé son humeur aimable et sa gaieté, et -la jeune femme, qui connaissait peu le caractère italien, crut que le -dépit n’avait pas marqué sur cette âme. Marie redevint amicale; Angelo -affecta d’être plus cérémonieux que naguère et, tous deux, par une -entente tacite, feignirent d’oublier une scène dont le souvenir les -gênait.</p> - -<p>Cependant, M. di Toma promenait dans Pompéi l’éblouissante Isabelle, -tandis que madame Laubespin écrivait, peignait ou rêvait, dans sa -chambre. Seuls, ils allèrent à Naples; seuls, à Castellamare et à Torre -del Greco. Ces fugues, assez courtes, inquiétèrent M. Wallers. Il usa -de son autorité familiale pour avertir Isabelle qu’il ne souffrirait -aucun flirt, même innocent.</p> - -<p>—Sois prudente, petite! Les Napolitains ont le sang vif et ce n’est -pas en leur jetant des roses sur la tête qu’on leur rafraîchit -les idées... Si tu troubles mon collaborateur, je te renvoie à ta -belle-mère. D’ailleurs, il y a trop de femmes ici! On ne peut plus -travailler en paix. Vous allez partir toutes deux pour Ravello...</p> - -<p>Isabelle fut consternée, mais elle eut une longue conversation avec -Angelo, et, le soir même, elle déclara qu’elle obéirait volontiers à -<span class="pagenum" id="Page_236">236</span> son cher oncle. Le départ fut décidé pour la fin de la quinzaine, -puis retardé de quelques jours.</p> - -<p>Cependant, M. Wallers était bien surpris par l’assiduité laborieuse et -l’extraordinaire application d’Angelo. Le jeune homme se levait dès -l’aube, et l’on eût dit qu’il avait six mains et six pinceaux, tant -il expédiait lestement les aquarelles. M. Wallers ayant manifesté son -étonnement, Angelo répondit que son maître l’avait cru paresseux et -que son honneur l’obligeait à terminer tous les «hors texte» avant le -premier mai. Dût-il tomber malade et mourir, il ne prendrait aucun -repos... Et s’il lui restait un souffle de vie, après cet effort -terrible, il travaillerait encore, fût-ce sur un lit de douleur, car -il avait rassemblé tous les éléments indispensables pour achever une -trentaine de dessins à l’atelier.</p> - -<p>Un matin, M. Wallers s’ébrouait dans la cuvette fêlée d’un lavabo -rudimentaire quand Angelo força la porte de la chambre. Il -présenta, d’un air mystérieux, une enveloppe cachetée—un souvenir, -déclara-t-il—un modeste souvenir, offert par un humble artiste à -l’illustre professeur Wallers, son maître bien-aimé, son second père... -M. Wallers crut trouver un dessin, une peinture, œuvre personnelle -d’Angelo... «Non!... non!... une œuvre de moi ne serait pas digne -de vous!... C’est autre chose: c’est beaucoup mieux! <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> Une pièce -unique...» Wallers essuya sa figure mouillée et, sans beaucoup de -précautions, déchira l’enveloppe. Une photographie apparut... et cette -photographie!...</p> - -<p>Angelo souriait, modeste. Wallers rougissait de honte et pâlissait de -plaisir. Certes, l’archéologue, comme le médecin, ignore la pudeur, -et le bon Wallers qui se fût voilé la face devant un dessin de Rops, -affrontait sans peur les pornographies quand elles avaient deux mille -ans... Mais celle-là, tout de même!... Quel tableau commémoratif! Quel -ex-voto pour toi, Priape!</p> - -<p>—C’est un peu... c’est très... hum!... mais c’est charmant!... et pas -connu... et ça vient de...</p> - -<p>—De Boscotrecase, monsieur Wallers. De la villa que personne n’a -vue... Monsieur Hoffbauer donnerait son petit doigt pour posséder ce -document inédit, unique, inestimable!</p> - -<p>M. Wallers faillit avoir une congestion.</p> - -<p>—La fresque de Boscotrecase!... Et c’est vous qui...</p> - -<p>—Je n’ai pas opéré moi-même, monsieur Wallers. Disons la vérité!... Le -fermier est de la <i>buona gente</i>... comme on dirait du tiers-ordre -de la Camorra... Alors, je me suis adressé à Salvatore qui a envoyé -Ciccio au fermier... Ils ont fait un petit arrangement... C’est une -histoire bien napolitaine, monsieur Wallers!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p> - -<p>—Mais la loi...</p> - -<p>Angelo siffla.</p> - -<p>—La loi? Pftt!... c’est les Piémontais qui l’ont faite!... Je prends -le péché pour moi, monsieur Wallers. Soyez content. Je vous veux tant -de bien!</p> - -<p>La passion archéologique fut plus forte que les scrupules de Wallers.</p> - -<p>—Je ferai une communication à l’Académie, en laissant deviner ce -que je ne pourrais décrire... et sans compromettre le fermier et ce -seigneur Ciccio qui doit être une franche crapule...</p> - -<p>—N’en doutez pas; mais, pour ses amis, Ciccio a un cœur de -gentilhomme...</p> - -<p>—Et vous, Angelo? Que ferais-je pour vous obliger? Je suis si touché...</p> - -<p>—L’honneur de vous servir me suffit, quoique j’aie risqué l’amende -et la prison... Pourtant, si mon bon maître me permettait d’aller -travailler quelques jours près de ma mère...</p> - -<p>Peut-on refuser un court repos bien mérité à un homme qui, sans intérêt -personnel, a risqué l’amende et la prison? Wallers accorda les vacances -que demandait Angelo,—pour travailler! Et il fut décidé que le jeune -homme accompagnerait Isabelle et Marie, qu’effrayait le voyage en -voiture par les routes désertes de la montagne. Afin d’éviter les coups -de chaleur, la <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> lumière aveuglante et la poussière, Angelo proposa -de partir le samedi, avant le coucher du soleil. On quitterait le train -à Vietri; on dînerait dans une osteria de campagne et la promenade, au -clair de lune, sur la route marine d’Amalfi, serait exquise.</p> - -<p>Le samedi tant désiré arriva. Les valises étaient fermées, donna -Carmela prévenue par télégramme. Isabelle, voyant que Marie s’obstinait -à écrire des lettres interminables, déclara qu’elle allait chez M. -Spaniello.</p> - -<p>M. Spaniello était avec Wallers, Angelo et l’abbé Masini au chantier -des fouilles, vers la porte de Nola. Isabelle s’engagea bravement dans -les ruines incendiées de lumière. Les ouvriers ceinturés de rouge, -les gamins qui portent des paniers pleins de gravats, regardaient, -avec des yeux luisants, la belle femme, en robe de mousseline. Elle -passa sur des planches branlantes, sauta un fossé, risqua la chute et -se redressa, toujours gracieuse, posant parmi les débris ses souliers -blancs comme un couple de colombes.</p> - -<p>M. Wallers et M. Spaniello étaient dans le péristyle de la maison -nouvellement déblayée, étayée par des poutres, encombrée de cruches et -d’amphores, de corniches et de chapiteaux brisés. Une bâche couvrait -les fresques entre les <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> demi-colonnes engagées dans le mur du -péristyle, et l’une des chambres, dont on avait refait la toiture, -était close par un volet.</p> - -<p>M. Spaniello tenait un objet qu’il montrait à M. Wallers, et celui-ci -répétait d’une voix attendrie:</p> - -<p>—Oui, c’est elle!... c’est bien elle!</p> - -<p>—De qui parlez-vous, mon oncle?</p> - -<p>Wallers se retourna.</p> - -<p>—Tiens, Belle!... Angelo est allé te chercher... Il ne doit pas être -loin...</p> - -<p>Un des gosses jeta sa corbeille, courut dans la ruelle et se mit à -glapir: «Don Angè-e-e!...»</p> - -<p>Wallers ne regardait plus sa nièce.</p> - -<p>—Oui, reprit-il, c’est bien elle!... <i>Venus physica</i>, patronne -de Pompéi, œuvre archaïsante du premier siècle avant notre ère... -remarquable par la polychromie... peut-être une réplique, en réduction, -de la Vénus à la pomme qui est au musée de Naples.</p> - -<p>—Il y a des différences, dit M. Spaniello.</p> - -<p>—La tunique tombe plus bas, le geste est modifié.</p> - -<p>—On vient de trouver cette statuette, mon oncle?</p> - -<p>—Il y a une heure.</p> - -<p>—J’étais présent, s’écria Angelo qui arrivait sous le péristyle... -J’ai fait appeler monsieur <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> l’inspecteur Spaniello et monsieur le -professeur Wallers, et je courais vous chercher, madame, pour montrer à -Vénus, patronne de mes aïeux, que la race des belles femmes n’est pas -éteinte.</p> - -<p>Elle était charmante, la petite Vénus Pompéienne, et les colorations -du marbre, patiné à la cire, atténuant le caractère conventionnel -de la forme, donnaient au visage l’expression particulière d’un -portrait. La tête au front bas, aux yeux glauques, aux joues carminées, -se couronnait d’une chevelure frottée d’or. Les lobes percés des -oreilles avaient perdu leurs boucles de pierreries. Une draperie bleu -de mer, à bordure jaune rehaussée de palmettes noires, découvrait, -jusqu’au-dessous des hanches, le corps ample et délicat. Le bras droit -était replié vers la poitrine, et la main désignait le sein meurtri. -Le bras gauche, abaissé, conduisait le regard vers le ventre large et -ferme, beau comme un golfe tranquille et plus divin que le visage fardé.</p> - -<p>—Voyez! dit Wallers... elle a les yeux obliques et le sourire pointu -des jeunes filles de l’Acropole... L’artiste qui l’a sculptée, dans un -style déjà très ancien, lui a fait un masque éginétique et une coiffure -compliquée. Mais le corps rappelle les Vénus du sixième siècle...</p> - -<p>Il se mit à discuter avec M. Spaniello. Angelo di Toma prit la statue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p> - -<p>—Éginétique, alexandrine ou archaïsante, elle est bien belle et -d’heureux présage... Je salue sa résurrection et je veux lui adresser -la première prière qu’elle entendra après deux mille ans.</p> - -<p>—Quelle prière? demanda Isabelle.</p> - -<p>—Celle de la petite Méthé...</p> - -<p>—Traduisez-moi la prière de la petite Méthé!</p> - -<p>—Quand elle sera exaucée... pas avant.</p> - -<p>Isabelle appela M. Spaniello.</p> - -<p>—Monsieur l’inspecteur, vous qui savez tout, dites-moi la prière de la -petite Méthé à Vénus Pompéienne...</p> - -<p>—C’est un des plus jolis graffites de Pompéi, madame. Les amoureux -écrivaient sur les murs leurs pensées intimes qui enrichissent -maintenant le Corps des Inscriptions... L’un disait: «Ma chère Sava, -aime-moi, je te prie!» L’autre: «L’amour me guide et Cupidon me -conduit! Que je meure si je souhaite d’être un dieu sans toi!...» Un -troisième: «Vous n’avez pas vu Vénus? Regardez, ma petite amie! elle -est pareille...» Un quatrième: «Bonjour, Victoria! puisses-tu, où que -tu sois, éternuer heureusement!...» Les dames s’en mêlaient, car, sur -une muraille, on peut lire cette franche déclaration: «Serena en a -assez d’Isidore!...»</p> - -<p>—C’est drôle!... Et la petite Méthé?</p> - -<p>—C’était une joueuse d’atellanes, quelque <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> chose comme une petite -femme de café-concert... Elle déclare à la déesse qu’elle aime un -certain Chrestus «de tout son cœur». Et elle ajoute: «<i>Sit eis Venus -Pompeiana propitia et semper concordes vivant!</i>» C’est-à-dire: «Que -Vénus Pompéienne à tous deux soit propice, et qu’ils vivent toujours -unis...» Elle devait être charmante, cette petite Méthé!</p> - -<p>Isabelle resta pensive.</p> - -<p>—Je vais porter la statue à monsieur le directeur des fouilles, dit -M. Spaniello en prenant la Vénus qu’il coucha sur son bras, comme une -poupée...</p> - -<p>—Alors, nous ne verrons pas les jardins?</p> - -<p>—Il y en a un, tout à côté, que vous ne connaissez pas. Il est à peine -déblayé...</p> - -<p>M. Wallers se plaignait d’une migraine commençante. Il partit pour -se reposer à l’auberge, tandis qu’Angelo, Isabelle et l’inspecteur -passaient dans la cour voisine. Entre les colonnes du péristyle, -pleines et stuquées, ornées de rosaces au compas, le relief du petit -jardin antique apparaissait: des plates-bandes minuscules, bordées -de briques pilées et agglomérées, peintes en rouge. M. Spaniello fit -remarquer à Isabelle les trous laissés par les racines, dans la cendre -durcie...</p> - -<p>—Les racines, en se consumant, ont formé <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> des creux où je fais -couler du plâtre qui restitue leur forme exacte, de la même manière -qu’on a obtenu les moulages humains qui sont au musée... J’identifie la -plante. Je remets de la terre végétale sur les parterres et je remplace -le myrte par le myrte, et le rosier par le rosier...</p> - -<p>Il ramassa un tesson de pot comme un trésor... Angelo murmura dans le -cou d’Isabelle:</p> - -<p>—Que vous êtes jolie, aujourd’hui!... Tous les jours vous croissez en -beauté...</p> - -<p>—Taisez-vous!</p> - -<p>—J’ai beaucoup étudié la flore classique, reprit M. Spaniello; d’abord -par le moulage et l’examen des racines, ensuite par la comparaison -avec les plantes peintes sur les parois des maisons... Les peintures -décoratives comportent un certain nombre de paysages, des jardins -avec des colonnades, des terrasses, des kiosques de style exotique, -des portiques et des jets d’eau... J’y ai trouvé l’oléandre à fleur -rouge, le myrte, le narcisse, l’anémone et surtout la magnifique plante -architecturale, l’acanthe des chapiteaux. <i>Acanthus mollis</i>... -Les descriptions que Pline a faites de ses deux villas m’ont aidé à -connaître l’art antique de l’horticulture, et je n’ai pas de plus vive -ambition, de plus chère gloire, que d’être appelé le «Jardinier de -Pompéi».</p> - -<p>Il s’enthousiasma, décrivant la beauté des jardins, <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> au printemps, -quand la Maison du Centenaire est toute bleue de violettes et de -pensées, quand le crocus safrané de Proserpine enflamme le seuil de -Marcus Lucretius. En été, les lys de Virgile fleurissent de leur -blancheur pure le jardin des <i>Amours dorés</i>, parmi les stèles de -marbre blanc, sous les masques blancs pendus entre les colonnes; et, -tout autour d’eux, foisonnent les plantes symboliques que le maître de -la maison eût choisies pour l’autel d’Isis.</p> - -<p>—Maintenant, j’étudie les variétés diverses des roses et je -m’occupe de replanter le bois sacré des chênes, autour du temple -d’Hercule... Nous reconstituons aussi les pergolas, et celle de la -maison de Salluste possède une jeune vigne qui donne les plus belles -espérances... Nous la verrons un autre jour... Il faut que je me hâte -pour trouver mon directeur. Mais peut-être monsieur di Toma guidera -madame...</p> - -<p>—Eh bien, dit Angelo, allons chez Salluste! Nous avons plus d’une -heure avant le départ.</p> - -<p>Isabelle réfléchissait...</p> - -<p>—Ma cousine m’attend.</p> - -<p>—Qui parle de votre cousine? Laissons-la où elle est, votre cousine! -Est-ce qu’elle est chargée de vous surveiller?... A Ravello, elle sera -toujours entre vous et moi...</p> - -<p>Isabelle se décida à le suivre. Ils remontèrent <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> vers la porte -d’Herculanum et, dans une petite rue, un gardien leur ouvrit la maison -de Salluste. Angelo fit admirer à Isabelle le grand péristyle, le -jardin tout en fleur devant la fresque qui représente Actéon et Diane, -et le <i>tablinum</i> ou petit salon à parois de faux marbre, dans les -tons rose, vert et jaune.</p> - -<p>Isabelle était de plus en plus distraite. Elle considéra Europe sur le -taureau, Phrixus et Hellé, Mars et Vénus entourés de petits Amours, -puis elle bâilla et se plaignit de la chaleur.</p> - -<p>—Il faut voir le second jardin.</p> - -<p>—Non. Je veux rentrer...</p> - -<p>Le gardien, tenant les clefs, avait rejoint un camarade dans la rue de -Mercure. Angelo supplia:</p> - -<p>—Madame Isabelle, restez encore un peu... Voyez comme le jardin du -fond est joli, avec son portique et sa vigne qui grimpe... Jetez -seulement un regard!</p> - -<p>Elle traversa le tablinum à ciel ouvert et se trouva dans le jardinet -qui forme une longue bande fleurie, entre les colonnes blanches du -portique et le mur de la maison mitoyenne. Le triclinium d’été était -encore visible, avec ses trois lits de pierre et le support de la -table disparue. A l’autre bout du jardin, une citerne élevait sa haute -margelle de tuf, parmi les iris et les acanthes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p> - -<p>Dans l’anneau obscur du puits, l’eau, sertie de gluantes mousses, -offrait au ciel son petit miroir sans frissons, coloré d’un beau bleu -turquin où brillait l’ourlet écumeux d’un nuage. Une tête féminine, -auréolée de broderies, interposa son reflet sombre entre le ciel -et le disque d’eau souterraine. Elle demeura un instant solitaire -et tranquille, puis elle s’agita, comme pour exprimer le doute et -la dénégation. Enfin, elle s’inclina de côté, dans une attitude -mélancolique... Alors, une autre tête, virile, jeune, coiffée de -cheveux courts et bouclés se dessina sur l’écran liquide. La tête de la -femme s’écarta, disparut, et, quand elle reparut, elle avait changé de -place: elle projetait son reflet tout près du reflet de l’homme. Les -cheveux courts, les volants du chapeau, s’effleurèrent, se séparèrent, -se rapprochèrent, se confondirent,—et la citerne de Salluste refléta -un baiser, un immobile baiser à bouches jointes, si long que le nuage -put glisser et s’évanouir avant que les lèvres des amants fussent -désunies.</p> - -<p>Ainsi, Vénus Pompéienne qui veut les passions brusques, les gestes -décisifs et les dénouements rapides, exauça la prière d’Angelo.</p> - -<p>Naguère, Angelo avait cru aimer Marie et ne pas lui déplaire, car -il était persuadé, comme tous les méridionaux, qu’une femme jeune, -en <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> acceptant la compagnie d’un homme jeune, lui donne un -encouragement positif. A Naples, où le bas peuple suit ses instincts, -où l’aristocratie s’affranchit déjà des traditions, la bourgeoisie -se souvient encore du gynécée antique et de la duègne espagnole. Les -jeunes femmes, plus surveillées qu’en France, par des pères et des -maris jaloux, n’ont aucune relation avec les hommes qui ne sont pas -de la famille. La camaraderie, l’amitié platonique, le flirt, restent -inconnus à cet honnête petit monde. On y parle beaucoup d’amour et -de passion, mais la vertu, de force ou de gré, reste sauve, et les -jeunes gens doivent chercher bonne fortune ailleurs... Angelo, artiste -et beau garçon, avait eu des succès parmi ses modèles qui n’étaient -pas toujours des modèles professionnels, parmi les danseuses de San -Carlo, parmi les pensionnaires cosmopolites de donna Carmela. Il avait -séduit, non sans risques, deux ou trois petites ouvrières folles -de lui, après une cour interminable et une stratégie compliquée... -Jamais il n’avait imaginé la possibilité d’une liaison platonique!... -Déçu par Marie et repoussé, il avait cru, de bonne foi, qu’une prude -hypocrite et coquette s’était jouée de lui, et il avait senti l’injure, -profondément... Certes, il se vengerait, d’une façon raffinée et -subtile. Il prouverait à l’orgueilleuse Française qu’un di Toma se -console <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> aisément de ses mépris, et, puisque la cousine Van -Coppenolle allait venir, on la recevrait, à la mode napolitaine, la -cousine Van Coppenolle! Et la rousse paierait pour la blonde!...</p> - -<p>Elle arriva, la belle rousse, la belle bacchante de Rubens, brillante -de gaieté, mille fois plus femme et plus désirable que madame -Laubespin—la madone de plâtre!—Angelo, en la revoyant, se rappela -qu’elle l’avait déjà troublé... Par jeu, le séducteur machiavélique -avait préparé une sérénade... Son cœur chantait plus haut que la -guitare, ce soir-là! Quand les roses tièdes lui tombèrent sur la -figure, Angelo comprit que la comédie était terminée et qu’il s’était -pris à son propre piège... Dès le lendemain, il était fou de madame Van -Coppenolle, et «bonne nuit» pour madame Laubespin, cette poupée! Libre -de regret, sinon de rancune, il recommençait la délicieuse guerre de -la conquête... Promenade à Castellamare, voyage à Naples, causeries, -lettres pleines de fleurs effeuillées... Isabelle en avait ri, d’abord. -Elle riait moins gaiement, à la fin de la première semaine. Le -quinzième jour, elle ne riait plus du tout. Elle se souvenait de ses -plaisanteries à propos du Napolitain «bien gentil, un peu rasta», et -elle sentait, avec un peu de honte, que le Napolitain ne lui répugnait -pas. Il était plus agréable à voir, et à entendre de près, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> que -bien des Français et des Belges, y compris Frédéric Van Coppenolle... -Et puis, la fête nocturne, le feu d’artifice, la sérénade, tout le côté -«opéra-comique» de l’aventure, tout ce qui eût excité, à Paris, les -railleries d’Isabelle, éveillait en elle une lointaine sentimentalité, -héritage des aïeules romantiques... Les jours trop bleus, les nuits -trop chaudes, le lit solitaire, la jeunesse inutile, l’amour qui -guette, l’atmosphère de sensualité païenne autour de Pompéi, imposaient -un trop rude effort à la vertu désenchantée de madame Van Coppenolle... -Elle perdait le sommeil; elle s’évertuait au remords anticipé pour se -dégoûter de la tentation.</p> - -<p>Plus elle pensait à son mari, parfait et infaillible, plus Angelo, -le fantaisiste Angelo, lui semblait aimable, avec sa nonchalance, -son inconscience, sa câlinerie, ses yeux de prince arabe, ses mains -brunes qui sentaient la cigarette, sa bouche ferme et fine, aux coins -aigus... Ah! ce n’était pas un artiste de génie, ce n’était pas même -un homme sérieux. C’était un jeune homme, un amant, et rien de plus... -Mais, précisément, à cette heure de sa vie, madame Van Coppenolle ne -souhaitait rien de plus qu’un tendre et beau jeune homme à chérir...</p> - -<p>Et maintenant?... Maintenant, le débat s’achevait, après les suprêmes -résistances et les suprêmes <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> prières. Isabelle et Angelo buvaient -leur baiser comme pour se désaltérer d’une soif de cent ans... Les -grandes phrases étaient finies. Il n’y avait plus, dans le jardin de -Salluste, qu’un jeune homme et une jeune femme, embrassés, bienheureux, -et qui rentraient dans la simplicité de la nature.</p> - -<p>... Il était parti, le premier, pour la précéder à l’auberge, quand -elle traversa les rues de Pompéi, gênée par le coup d’œil d’un vieux -gardien, par le sourire de Gramegna, par l’admiration évidente des -touristes américains. Combien alors elle appréhendait les regards de -Wallers et de Marie!... Verraient-ils sur ses joues chaudes et sa -bouche froissée la meurtrissure voluptueuse? Comprendraient-ils qu’elle -ne s’était pas donnée, mais qu’elle s’était promise?</p> - -<p>Elle entra dans la cour, les genoux tremblants, la gorge serrée. -<i>Il</i> n’était pas là. Pourtant, le cocher plaçait les valises dans -la voiture. Marie, en peignoir, nu-tête, racontait quelque chose... -Wallers indisposé... une insolation... aucun danger... Isabelle -s’éveilla d’un songe:</p> - -<p>—Mon oncle est malade? Alors, on ne part pas?</p> - -<p>—Je viens de t’expliquer que tu pars, toi seule, avec Angelo. Je vous -rejoindrai après-demain. Une voiture vous attend à Vietri, madame -<span class="pagenum" id="Page_252">252</span> di Toma serait inquiète de la voir revenir à vide. Impossible de -télégraphier. La dépêche serait distribuée demain matin...</p> - -<p>Marie parle, Isabelle écoute et approuve. Elle n’a plus de volonté... -On veut qu’elle s’en aille? Elle s’en ira où la fatalité la mène... -Incapable de raisonner, elle conserve tout juste la lucidité qu’il lui -faut pour ne pas se trahir.</p> - -<p>Angelo sort de la maison et dit que M. Wallers repose... Il prend la -main d’Isabelle:</p> - -<p>—Montez, madame! Nous n’avons plus que cinq minutes...</p> - -<p>Marie envoie un baiser:</p> - -<p>—A bientôt, Belle!... Je ne tarderai pas. Amuse-toi beaucoup et sois -sage! Ne te laisse pas enlever par monsieur di Toma!... Veillez sur -Isabelle, monsieur Angelo, je vous la confie.</p> - -<p>Et la voiture roule, en tressautant sur les dalles.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_253">253</span></p> - <h2>XVI</h2> -</div> - -<p>—Les dieux le veulent, Belle chérie, les dieux sont plus forts que -nous... Ah! Vénus Pompéienne est très puissante, et je ne l’ai pas -priée en vain... Ne soyez pas triste. Votre oncle—vous savez que je -l’aime!—sera guéri demain, et votre cousine, ce joli dragon qui me -déteste—car elle me déteste!—viendra vite à Ravello pour s’assurer -que vous êtes vivante et que je ne vous ai pas dévorée...</p> - -<p>Ils étaient seuls, dans le wagon imprégné d’une odeur de cigare. -Les voyageurs, debout dans le couloir, leur tournaient le dos et -regardaient fuir le golfe bleu derrière les montagnes foncées.</p> - -<p>—Ma cousine ne vous déteste pas.</p> - -<p>—Elle m’exècre. Je parie qu’elle vous a dit du mal de moi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p> - -<p>—Non, jamais. Elle m’a recommandé de n’être pas trop familière... -Pourquoi m’aurait-elle dit du mal de vous, son ami?... Car vous êtes -son ami?...</p> - -<p>Angelo patauge. Il est l’ami de madame Laubespin, certainement, mais, -entre des personnes qui ne sont pas de la même race, il y a souvent des -malentendus... madame Marie est si austère, si froide!...</p> - -<p>—Austère, oui!... Froide?... Moins qu’on ne pense... Elle est -amoureuse de Claude...</p> - -<p>—Quel Claude?... Ce monsieur si désagréable que j’ai vu à -Pont-sur-Deule?... Ils font l’amour?...</p> - -<p>—Hein?...—Isabelle rougit.—Vous avez des expressions!... C’est un -amour pur, une amitié mystique.</p> - -<p>—Ils le disent...</p> - -<p>—Ce sont des êtres supérieurs, soupire Isabelle. Moi, hélas! je les -admire... sans les imiter... Je devrais être honteuse...</p> - -<p>—Parce que tu m’aimes?</p> - -<p>—Parce que je vous connais à peine! J’ai ri, d’abord, de votre -poursuite, et me voilà, me voilà seule avec vous dans ce wagon qui nous -conduit...</p> - -<p>—Au bonheur, ma beauté chérie, ma tendresse, ma fleur blanche... Oh! -ne sois pas trop <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> Française! Ne te dispute pas! Ne me fais pas -mourir avec des coquetteries et des refus!...</p> - -<p>Le train, au delà d’Angri, courait dans une vallée, verte de prairies -et de jardins, verte de figuiers et de vignes. Des montagnes coniques -et boisées composaient un paysage de crèche et leur ombre vaporeuse -avait le bleu de l’encens. Elles portaient ces petites tours où -les chasseurs au filet guettent les palombes d’automne, quelques -ruines de forteresses et de couvents, des villages égrenés parmi les -châtaigneraies ou pressés autour de leur campanile. Angelo nommait les -stations: Pagani, Nocera, Cava... La voie descendait vers le golfe -de Salerne. Derrière les montagnes assombries, le soleil déclinait, -mais un rayon, rasant les crêtes, traversait la vallée et touchait les -vitres fulgurantes d’un ermitage à la pointe du mont San Liberatore...</p> - -<p>A Vietri, Isabelle et Angelo descendirent. Le voiturin les attendait -avec sa <i>carrozelle</i> minuscule. Mais Angelo voulut dîner tout de -suite parce qu’il n’y a pas d’auberges convenables entre Vietri et -Ravello.</p> - -<p>Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le -train, elle avait senti l’assaut de pensées chagrines qui ressemblaient -à des remords, et l’appréhension d’un acte irréparable avait glacé sa -chair fiévreuse. Transportée avec <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> Angelo dans une ville inconnue -où rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son -pays, gagnée par l’insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la -voyageuse qui s’embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas -fuir le rivage. Elle erra, au bras d’Angelo, dans cette Vietri sale et -ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite -Marine, autour de l’église orientale dont la coupole en faïence jaune -et verte s’arrondit comme une pastèque.</p> - -<p>Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très -modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur -la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille -de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux -repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits -poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des -cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d’Asprino qui porte à la -tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe -douteuse,—mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement -rose, sur le golfe embrumé, d’un azur très pâle. On apercevait Salerne -assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie -qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De belles <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> -montagnes entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient -une autre montagne, plus haute et d’un bleu obscur, frotté de neige...</p> - -<p>—Ah! dit Isabelle, que j’aime ce pays!</p> - -<p>Elle respirait, dans le parfum des orangers, l’âme de l’Italie nouvelle -qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays -de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait -la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et -calculatrice, dans le beau garçon assis en face d’elle...</p> - -<p>Il demanda encore:</p> - -<p>—M’aimes-tu?...</p> - -<p>Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»</p> - -<p>En vérité, elle ne savait pas... Elle n’avait jamais imaginé l’amour -comme cette force qu’elle subissait, emprise du pays, emprise de -l’homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le -sang ce poison de la volupté qu’elle avait bu dans l’air, dans la -musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:</p> - -<p>—Je t’aime!</p> - -<p>Il tressaillit en l’entendant:</p> - -<p>—Répète, oh! répète!...</p> - -<p>Elle répéta:</p> - -<p>—Je t’aime...</p> - -<p>Leurs doigts s’entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir, -comme un gémissement...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p> - -<p>Puis il repoussa son assiette. Il n’avait pas faim...</p> - -<p>Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une -sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder.</p> - -<p>—Tu vois: ce carré, c’est le palais Atranelli; ta chambre sera là, -sans doute... Voilà le jardin, dans l’ancien cloître... Il est très -long, très étroit; il n’a que la largeur d’une treille, et, d’un côté, -il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une -seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos -chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour -achever sa statuette. Comprends bien, <i>cara</i>: nous arrivons, -il est dix heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans -ta chambre... A onze heures, tout le monde repose... Tu descends -l’escalier. Tu es sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de -l’allée, et alors... alors...</p> - -<p>—Angelo!</p> - -<p>Il l’étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et -se creusait au rythme de la gorge haletante:</p> - -<p>—Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te -désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd’hui, les dieux nous -aiment... Demain...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span></p> - -<p>Elle lui ferma la bouche:</p> - -<p>—Croyons que demain ne viendra jamais...</p> - -<p class="br">Le petit cheval sarde, coiffé d’un plumet rouge, trottait sur la route -en corniche d’Amalfi avec sa <i>carrozelle</i> et son cocher au sourire -complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer -laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des -pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu -derrière le promontoire de l’Ourse... Elle ondulait sans cesse, la -route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une -bandelette à une corbeille d’offrande... Elle traversait des villages -endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux -raquettes méchantes, d’aloès aux glaives épais. Elle enjambait des -ravins où brillaient les cailloux d’un torrent; elle s’enfonçait dans -des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu’eux-mêmes... Ils ne -connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes, -par l’alternance de l’aube et de la clarté, par l’arôme des cistes -ou l’âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles -routes du monde. Qu’importe à Angelo? Qu’importe à Isabelle?... Tous -les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p> - -<p>Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d’odeur -qui flotte, mêlé à l’air comme un fluide épais se mêle à l’eau, sur -Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et -plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes, -parfum d’Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui -ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis, -le goût de baisers incomparables.</p> - -<p>Un peu avant Atrani, la voiture, s’éloignant de la mer, prit le chemin -étroit qui s’enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers, -jusqu’à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une -fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d’un aigle de -pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s’engagea -dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s’arrêta -devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des -lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle -vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...</p> - -<p>Isabelle avait complètement oublié l’existence de sa cousine! Elle -allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l’indisposition -de Wallers.</p> - -<p>... Une heure plus tard, elle était seule dans <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> sa chambre au -plafond peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l’ombre -palpitait autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge -dans l’eau parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps -brûlant, puis elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, -revêtit un peignoir en soie blanche et s’enroula étroitement dans une -mousseline violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit -plan dessiné par Angelo.</p> - -<p>A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de -marbre. L’escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans -le palais délabré, et la jeune femme n’entendait que son souffle et le -glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait -ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l’odeur -des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu’à elle, lui rappela -l’auberge de Vietri, la route marine, les baisers d’Angelo... Elle -songea qu’il l’attendait et que, si elle n’allait pas à lui, il avait -juré, lui, d’aller à elle, malgré serrures et verrous...</p> - -<p>Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches, -s’arrêta, descendit encore et s’arrêta encore... Elle n’évoquait pas -les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient -lointains, étrangers à cette <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> folie qu’ils devraient ignorer -toujours. Elle n’évoqua pas l’image morose de Frédéric. Elle luttait -seule, contre elle seule. La crainte instinctive de l’homme que son -corps ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d’une -trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille, -paralysaient obscurément son désir.</p> - -<p>Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit -jusqu’au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et -consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d’un -petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un -plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les -montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l’extrémité de la pergola, -une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre -moresque sur la lumière intérieure d’une chambre. Une guirlande, -suspendue, barrait d’un sombre feston l’ouverture lumineuse.</p> - -<p>Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain, -elle s’aperçut qu’elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri -la porte de la chambre d’amour avait dépouillé le jardin pour tracer un -chemin vermeil à la bien-aimée attendue.</p> - -<p>Les rossignols de mai chantaient. Des lucioles <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> phosphorescentes -rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa, -tandis qu’Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite -agenouillé, il baisa ses pieds nus.</p> - -<p>Il balbutiait:</p> - -<p>—Fiancée! amante! épouse!</p> - -<p>Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les -cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de -ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_264">264</span></p> - <h2>XVII</h2> -</div> - -<p>Quand la porte se rouvrit, entre les colonnettes blanches, le frisson -de l’aube passait sur la mer. La nuit aux pieds d’argent, aux tresses -bleues, fuyait vers le large et jetait la lune fanée par-dessus les -hauteurs de la Campanelle. Quelques lambeaux de son voile, accrochés -aux pentes crépues, assombrissaient encore les ravines et les vallons -noirs d’orangers. Mais déjà les maisons de Ravello, les jardins en -terrasses et le campanile de Saint-Pantaléon apparaissaient dans une -transparence azurée.</p> - -<p>Isabelle s’arrêta sous la guirlande liminaire. L’écharpe violette, -enroulée à son corps, traînait sur ses pieds nus. A demi tournée vers -Angelo qui la retenait, elle murmura:</p> - -<p>—Ne me suis pas... On pourrait nous voir... Le jour vient...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p> - -<p>—Pas encore...</p> - -<p>—Vois! les pigeons volent sur le campanile...</p> - -<p>—Ce sont des mouettes égarées qui racontent à Saint-Pantaléon que -Vénus est née, cette nuit, pour la seconde fois... Isa! mon cœur! un -baiser!... Tu ne regrettes rien? Tu ne m’aimes pas moins qu’hier? J’ai -si grand’peur...</p> - -<p>—Je t’aime bien plus qu’hier, bien plus que je ne croyais t’aimer, -<i>Angiolino mio, core mio, dolcezza, gioia, passione!</i></p> - -<p>—Ah! ne dis pas, maintenant, ces mots que je t’ai appris!... Ils me -rappellent...</p> - -<p>—Tais-toi!</p> - -<p>—C’est notre langage secret. Chaque parole fait revivre une caresse...</p> - -<p>—Tais-toi! ce fut un grand péché...</p> - -<p>—Dieu ne nous regardait pas.</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Je prends toute la faute et toute la damnation pour moi seul. Je -ferai double pénitence, quand je serai vieux... Ah! j’aime ta bouche, -Belle! elle a le goût du matin, ta bouche fraîche et saine de jeune -femme... Mais tes pauvres yeux sont las...</p> - -<p>—Je dois être affreuse!</p> - -<p>—Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J’ai peur -d’avoir rêvé... Non... C’est bien toi!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p> - -<p>—Aie pitié de ma fatigue!</p> - -<p>—Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n’est pas éveillé -et les fleurs ne te verront pas... Je vais m’endormir dans ton parfum, -à ta place tiède, m’endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit -te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande -neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma -maîtresse!</p> - -<p>—Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m’en aller. -Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m’empêcher de revenir, et tu -sais combien je suis lasse...</p> - -<p>—Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement.</p> - -<p>—Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux...</p> - -<p>Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la -marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent -les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de -la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient -différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans -de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant -la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau. -Ce n’était guère <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> qu’une longue allée. Des feuillages, mêlés comme -les joncs d’une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient -les derniers citrons de l’année et les premières grappes des glycines. -Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses -foisonnantes, d’un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace -étroit, Isabelle n’avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces. -A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque -évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances -se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés -ne dominaient plus. L’air était plus frais qu’une eau vive; il avait -le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec -délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la -gaze et la mousseline et l’imprégnait d’un bien-être inconnu.</p> - -<p>Elle retrouva sans peine la porte du palais, l’escalier colossal, aux -marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir. -Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la -servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées, -n’éveilla pas facilement la dormeuse.</p> - -<p>La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello -mercredi soir...»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p> - -<p>Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»</p> - -<p>Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:</p> - -<p>«Cette pauvre Marie!...»</p> - -<p>Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et -sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante, -détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût -arrivé». C’est pourquoi elle n’éprouvait aucun remords. Les remords, -croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont -Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n’avait -pas l’âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l’analyse -psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les -choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment, -elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu’il -adviendrait d’Angelo et d’elle-même quand sonnerait l’heure de la -séparation. Sa conscience morale, qui n’était pas extrêmement sensible -et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l’amour.</p> - -<p>Elle se leva très tard, honteuse d’être pâlotte, avec des yeux battus -et contents, et elle redescendit au grand jour l’escalier qu’elle avait -descendu au clair de lune...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p> - -<p>Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des -questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.</p> - -<p>—Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la -bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié, -au temps du roi Murat, parce qu’il cherchait le trésor... car il y a -un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon -grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son -fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu’il dut vendre les belles -mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage -qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n’avons -pas beaucoup d’argent, nous conservons le palais abîmé et nous le -louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours -qu’on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé -de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un -avertissement, en rêve, qu’il verrait notre fortune avant de mourir.</p> - -<p>—Vous continuez donc les fouilles?</p> - -<p>—<i>Aiemmè!</i>... Il faudrait de l’argent... Nous n’avons pas assez -d’argent, nous ne sommes riches que d’honneur, chère belle madame!</p> - -<p>D’un pas lourd qui se traînait, la vieille dame <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> conduisit -Isabelle à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de -fresques déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris -disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs -pendeloques cristallines, luisaient d’un terne éclat sous la gaze grise -filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé -la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes, -une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes -lépreuses s’effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des -figurines de <i>Presepe</i>, bergers et mages, étalaient leurs costumes -fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour -admirer sa belle robe de brocart rouge. L’étoffe éraillée parut tomber -en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses -cordes étaient rompues.</p> - -<p>—Ah! si nous trouvions jamais le trésor! disait la Napolitaine.</p> - -<p>Elle proposa d’aller au jardin:</p> - -<p>—Vous verrez l’atelier de mes fils... Angelo est sorti...</p> - -<p>Isabelle feignit de craindre le soleil. Ce n’était pas avec donna -Carmela qu’elle voulait revoir le jardin.</p> - -<p>Elle était déçue, presque offensée, qu’Angelo n’eût pas guetté son -réveil... Des pensées lui <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> vinrent, tristes et menaçantes; elle -se souvint des séducteurs de romans qui méprisent leurs victimes au -lendemain de la séduction... Et elle eut envie de pleurer.</p> - -<p>A la collation d’une heure, quand Angelo parut, avec l’oncle curé, elle -fut rassurée par le regard qu’il lui jeta,—un regard si mélancolique! -Il évitait de lui parler directement et il affectait même une froideur -exagérée, mais elle le sentait bouleversé jusqu’à l’âme et presque -malade de passion.</p> - -<p>Alors, pour réagir contre le malaise amoureux qui l’envahissait, -elle s’étourdit de paroles et demanda à l’ancien <i>parocco</i> de -Saint-Pierre-Apôtre l’histoire du trésor. Don Alessandro ne savait pas -le français, mais sa belle diction de prédicateur aidait Isabelle à -l’entendre. Il avait un masque de vieux Campanien, grave et affable, -une couronne de cheveux très blancs, des yeux noirs encore vifs, des -dents intactes, une soutane usée qu’il déboutonna sur son gilet et sa -culotte et qu’il enleva complètement au dessert. Il faisait de beaux -gestes sur de belles phrases cérémonieuses, des phrases drapées comme -une toge et qui avaient le son du latin. Et, dans ses discours et ses -actions, il montrait la charmante bonhomie italienne.</p> - -<p>Elle était très compliquée, l’histoire du trésor! <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> Isabelle -comprit seulement que toute la famille di Toma vivait d’espérance et -jouissait, par l’imagination, des fabuleuses richesses cachées dans -le palais Atranelli. Et l’amante s’attendrit en songeant que son -Angelo était pauvre... Claude Delannoy aussi était pauvre, mais il -supportait mal la médiocrité et, dès ses vingt ans, il avait travaillé -sans relâche, âprement, car, dans la bourgeoisie flamande, l’homme -qui fait sa fortune lui-même est le vrai héros, le seul qu’on estime -et qu’on admire. L’esprit utilitaire de la race dédaigne les faibles, -les rêveurs, comme des parasites sociaux. D’ailleurs, on dépense -magnifiquement l’argent qu’on gagne... Isabelle s’étonnait donc -qu’Angelo supportât gaiement la pauvreté et qu’il préférât à un métier -lucratif des travaux mal payés, les combinaisons de la loterie et -l’attente hasardeuse du trésor.</p> - -<p>—Pour moi, disait le prêtre, je suis assuré de ne jamais manquer du -nécessaire, par une faveur spéciale du bon Dieu.</p> - -<p>—Vous avez une pension, don Alessandro?</p> - -<p>—Une toute petite, mais trop grande pour moi! Que me faut-il, à -mon âge? L’air de Ravello est si fin qu’il m’entretient en santé... -La poussière des archives me nourrit. Et je suis heureux d’écrire, -pieusement, la relation du miracle de saint Pantaléon, martyr, -dont le sang se liquéfie, <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> à la messe solennelle du vingt-sept -juillet, dans la cathédrale de Ravello,—ce qui contrarie fortement -ces messieurs de Naples, avec leur saint Janvier!... Le sang de saint -Pantaléon est moins célèbre dans l’univers, mais j’ose dire qu’il n’est -pas moins précieux et peut-être plus authentique...</p> - -<p>—Cousin, prenons garde de ne pas dire des paroles légères! Saint -Janvier est un grand saint! s’écria donna Carmela.</p> - -<p>—Si vous connaissiez mieux saint Pantaléon!</p> - -<p>—Ah! le vénérable, qu’il nous exauce! Qu’il nous fasse trouver le -trésor! Nous lui donnerons un vase d’or pur pour son ampoule.</p> - -<p>La discussion continua entre la vieille dame et le curé. Angelo se leva -de table.</p> - -<p>—Maman, j’emmène madame Isabelle. Je veux commencer son portrait. -Après la séance, nous irons en promenade.</p> - -<p>Dans le jardin, sous la pergola que criblait le soleil, Isabelle se -plaignit:</p> - -<p>—Où êtes-vous allé?... Vous n’étiez pas impatient de me revoir?...</p> - -<p>Il ne répondit pas. Quand ils furent dans l’atelier, il se jeta sur le -divan, la tête dans ses mains.</p> - -<p>—Angè!... qu’as-tu?... Pourquoi cette tristesse?... Tu ne m’aimes -plus?...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p> - -<p>—Je t’aime trop. Je suis malheureux...</p> - -<p>—Tu es malheureux, toi qui, cette nuit...</p> - -<p>—Ah! ma fleur blanche, j’ai mal d’aimer, j’ai mal de cette passion -que je porte avec des angoisses mortelles et des soupirs... Ce matin, -je n’ai pas osé te revoir. J’aurais défailli sous tes yeux. Je me suis -sauvé dans la montagne. Et comme j’ai pleuré d’amour en répétant ton -nom chéri, en me roulant sur les cistes que j’écrasais... J’étais fou!</p> - -<p>—Tu es encore fou, mon pauvre Angelo. Ton chagrin m’offense. Hier, -avant-hier, tu m’aimais, et tu étais joyeux.</p> - -<p>—Parce que je pensais à te posséder... Maintenant, j’ai peur de te -perdre...</p> - -<p>—Est-ce moi, Angè, la femme du nord, qui dois t’apprendre ce que tu -m’avais enseigné, par ton exemple: jouir de l’heure qui passe, ne pas -gâter le présent par la crainte de l’avenir?</p> - -<p>—Tu ne comprends pas! s’écria-t-il, avec une exaltation qui effraya -Isabelle... Tu ne me connais pas du tout... Tu crois que les hommes de -mon pays font l’amour en riant, sur un air de tarentelle!...</p> - -<p>—Rappelle-toi ta sérénade: «Les larmes et les soupirs ne me suffoquent -plus, Cuncè!...»</p> - -<p>—Ah! ce soir-là!... Je ne savais comment <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> j’allais t’aimer et je -ne chantais pas pour toi seule... Tiens, je voudrais mourir!</p> - -<p>Il enfouit sa tête dans les genoux d’Isabelle. Alors, elle lui caressa -les cheveux en le grondant:</p> - -<p>—Comme tu es surexcité!... C’est vrai que tu me révèles un autre -Angelo... Cette passion, cette mélancolie!...</p> - -<p>Elle prit les boucles noires et rudes à pleines mains et força -Angelo à lever la tête. Penchée, elle contempla ce visage d’amour, -douloureux, mortellement pâle, qui lui donna la plus douce sensation -d’orgueil féminin... Elle avait vu, sur des figures d’hommes, le coup -de lumière du désir qui passe, l’ombre du regret, la grimace de la -convoitise,—mais jamais la passion, dans son énergie et sa naïveté... -De vagues arrière-pensées qui la tourmentaient encore se dissipèrent.</p> - -<p>—Je t’adore, mon Angè! Sois heureux!...</p> - -<p>La chambre d’Angelo était bien plus petite que l’atelier, et c’était -sans doute l’ancienne sacristie de la chapelle, coupée de cloisons avec -de vagues nervures de voûte. Une armoire en marqueterie de citronnier -occupait tout un panneau, face à la «toilette» d’acajou commun, achetée -chez un brocanteur de Salerne. Un fauteuil qui perdait son crin, une -chaise qui perdait sa paille, un <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> beau lit gondole, de style -Empire, complétaient le mobilier. Il y avait des traces de fresques à -la partie supérieure de la muraille, et la partie inférieure, blanchie -à la chaux, était sommairement tendue d’un vieux damas splendide mais -troué, cramoisi dans l’ombre et rose dans la lumière.</p> - -<p>L’unique fenêtre ogivale, ouvrant sur le ravin à pic, n’avait pas -d’autre rideau qu’un figuier sauvage. Quand la brise de mer se leva, -vers cinq heures, les branches à grosses feuilles découpées, chargées -de figues vertes, frôlèrent la vitre et réveillèrent les amants... -Isabelle demanda:</p> - -<p>—Es-tu encore triste?</p> - -<p>—Est-ce que les anges sont tristes, dans le paradis?</p> - -<p>—Tu n’es «ange» que de nom.</p> - -<p>—Mais toi, tu es le paradis.</p> - -<p>Il retrouvait sa gaieté enfantine. A demi-vêtu, il alla chercher dans -l’armoire une bouteille de marsala, des gâteaux secs, durs comme des -cailloux, et un très beau verre de Venise, un peu fêlé, qui ressemblait -à un hippocampe.</p> - -<p>—Bois, ma reine! Je veux te servir à genoux. Et puis je t’habillerai -moi-même, et je tresserai tes cheveux...</p> - -<p>—A Pont-sur-Deule, tu t’es vanté de remplacer, <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> au besoin, les -femmes de chambre. Qui m’eût dit!...</p> - -<p>—Qui m’eût dit, Belle, que, je les tiendrais captives, ces deux -colombes d’amour qui palpitaient sous la dentelle!... Déjà, tu me -fascinais...</p> - -<p>—Et Marie?</p> - -<p>—Oh! comme elle est froide, cette femme-là!... Son nom me gèle la -bouche...</p> - -<p>Isabelle le taquina:</p> - -<p>—Tu lui as fait la cour!... Avoue-le!... Elle t’a repoussé!... C’est -par dépit que tu m’as prise!... Tu ne veux pas me l’avouer?... Eh -bien, je lui demanderai à elle-même, et elle me le dira. Alors, je te -quitterai, pour te punir de ta perfidie...</p> - -<p>Il y eut un choc cristallin. Le verre de Venise, lancé à travers la -chambre, s’était brisé contre l’armoire. Angelo, suffoquant de colère, -criait:</p> - -<p>—Puisse-t-elle mourir égorgée, cette femelle du diable!</p> - -<p>Par bonheur, ces imprécations étaient proférées en dialecte napolitain. -Isabelle, stupéfaite, se dit qu’il ne faisait pas bon plaisanter avec -Angelo, qu’il avait le sang violent et la main prompte... Mais cela -même n’était pas pour lui déplaire.</p> - -<p>Ils coulèrent vite, les trois jours, les trois nuits de liberté! -Isabelle et Angelo passaient de <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> l’amour au sommeil et du sommeil -à l’amour. Donna Carmela ne les gênait guère. Elle était persuadée -qu’Angelo faisait le portrait de madame Van Coppenolle. Aux repas -seulement, elle les voyait, et, devant elle, ils exagéraient leur -réserve cérémonieuse. La bonne dame disait à don Alessandro:</p> - -<p>—C’est étrange! l’air de Ravello qui nous tient en santé, nous -autres vieux, fatigue les jeunes. Madame Isabelle se fait pâle et mon -Angiolino a les yeux creux comme saint Antoine au désert... Pourtant, -il est mieux nourri que saint Antoine, mon cher fils; il a bon appétit, -et c’est une chose belle que de le voir devant une assiette de macaroni -aux coquillages.</p> - -<p>Toute la journée du mercredi, Angelo ne fit que soupirer. Une velléité -d’aveu, la nuit précédente, avait provoqué les larmes d’Isabelle qui -répétait:</p> - -<p>—Je m’en doute bien... Tu as aimé Marie! Tu m’as prise, moi, par -dépit, et parce qu’elle n’a pas voulu de toi...</p> - -<p>C’était, hélas! la vérité ou plutôt un aspect de la vérité qui a un -endroit et un envers. Angelo connaissait l’envers, le côté intime, la -trame des sentiments et des volontés. Isabelle, amoureuse, jalouse, -blessée dans sa fierté, ne regarderait jamais que l’endroit. A toutes -les explications <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> d’Angelo, elle opposerait le fait brutal, et, -avec l’implacable logique des femmes, elle en conclurait qu’Angelo -était un menteur, et qu’elle était, elle, une victime!</p> - -<p>A quoi bon déclancher la catastrophe qui, peut-être, ne se produirait -jamais?... Les jours de bonheur étaient comptés pour Angelo et -Isabelle... Il espérait bien la retrouver, en France, au prochain -printemps, car, pour se rapprocher d’elle, il tenterait la fortune -à Paris... Mais n’était-il pas cruel de gâter, par un scrupule de -sincérité bien inutile, le songe délicieux de Ravello?</p> - -<p>Il finit par se convaincre que Marie ne parlerait pas, puisqu’elle -n’avait point parlé.</p> - -<p>Pourtant, il lui souhaitait la mort subite quand elle arriva, le -mercredi soir, et il crut deviner, dans ses yeux graves, une inquiétude -qu’elle dissimulait, par politesse ou par politique. Elle donna de -bonnes nouvelles de M. Wallers, mais elle ne dit rien de son voyage sur -la route prodigieuse qu’elle n’avait pas regardée.</p> - -<p>Isabelle éprouva la même sensation de malaise à constater l’étrange -distraction et la tristesse de sa cousine.</p> - -<p>—Viens te reposer! Je t’ai cédé ma chambre, et j’habite au rez -de-chaussée, parce que ton sommeil est plus léger que le mien. En bas, -on entend <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> les servantes, le matin... Mais je me lève tard...</p> - -<p>Elle conduisit Marie dans la chambre immense dont la fenêtre était -encore ouverte.</p> - -<p>—Vois cet admirable pays!... Respire les orangers... La lune décroît, -mais sa lumière est plus vaporeuse... Emplis tes yeux de cette belle -nuit, avant que je ne ferme les volets... Vivre ici, c’est la moitié -du bonheur. Être aimée ici serait le bonheur tout entier... Ah! petite -Marie, si Claude soupçonnait le charme des nuits de Ravello, il ne -serait pas en Flandre...</p> - -<p>Marie éclata en sanglots:</p> - -<p>—Tais-toi, Belle!... Si tu savais!...</p> - -<p>Elle se jeta au cou d’Isabelle qui oublia son égoïste souci. Tant de -fois, Marie l’avait consolée!... Avec une tendresse de sœur, madame Van -Coppenolle interrogea la jeune femme éperdue.</p> - -<p>Marie parla dans un flot de larmes. Une lettre de sa mère lui avait -appris, le matin même, qu’André Laubespin était malade, à la suite -d’un accident d’automobile. Sa vie n’était pas en danger; mais, très -déprimé, très pessimiste, il se croyait perdu. On l’avait transporté -d’abord chez sa maîtresse, puis dans une maison de santé. Le -médecin-directeur, qui était son ami, avait reçu ses confidences et -l’expression formelle de son désir: revoir Marie, mourir pardonné.</p> - -<p>—Et voilà la cause de tes larmes! fit Isabelle, <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> stupéfaite... -Pardonne à André, si le cœur t’en dit. Le pardon ne t’engage à rien... -Si André doit mourir, il mourra plus tranquille; s’il ne meurt pas, -vous penserez l’un à l’autre, sans inimitié. Claude n’exige pas, je -suppose, que tu haïsses ce pauvre Laubespin, qui n’est pas un mauvais -diable, quoique tu sois trop angélique pour lui... A moins que... mais -non, je me trompe!... Tu n’as pas un regain d’amour conjugal?</p> - -<p>—Non, dit Marie en essuyant ses yeux. Je n’aime plus André. Il est -sorti de ma vie, sorti de mon cœur, sorti même de mon souvenir... Je -revois son visage effacé, vague comme celui d’un mort. Et quand je me -dis: «C’est mon mari. Je suis sa femme», ces mots ne correspondent -plus à aucune réalité... Mon mariage me semble aussi lointain que mes -souvenirs d’enfance... Je comprends maintenant que je n’ai pas aimé -André d’un amour véritable, que mon affection de petite fille ingénue -ne pouvait le rendre heureux... Les hommes demandent aux femmes un -autre amour que je ne pouvais donner, et qui même, je l’avoue, me -faisait horreur... André a eu de grands torts, mais il n’était pas sans -excuses.</p> - -<p>—Il a fallu que tu ailles à Pompéi pour comprendre les raisons de -votre désaccord et trouver des excuses à monsieur Laubespin!...</p> - -<p>—Peut-être, dit Marie en rougissant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p> - -<p>—Comme les voyages instruisent la jeunesse!... Je devine que ton -petit cœur somnolent, un peu troublé par Claude, s’est éveillé dans -la douceur de ce pays... Tu reviendras plus amoureuse qu’au départ... -Angelo dirait que la grâce de Vénus t’a touchée...</p> - -<p>Le beau rire d’Isabelle fit redoubler les pleurs de Marie.</p> - -<p>—Que tu es enfant! Tu pleures, parce que tu aimes?... Et le moyen de -ne pas aimer, quand on a ton âge, ta beauté, ton âme charmante, quand -on est tendrement chérie par Claude, quand on pense à lui dans le plus -doux pays du monde? Ah! les courtes nuits d’été, à Naples, lorsqu’on -est amoureuse, et seule, sont plus longues que les nuits d’hiver, à -Courtrai?...</p> - -<p>—Ne me suggère pas des pensées qui me feraient honte!... Mon amour ne -peut exister que s’il est pur... De toutes mes forces, je repousse la -tentation...</p> - -<p>—Mais tu la subis?</p> - -<p>—Hélas! j’ai été trop orgueilleuse... Dieu me punit... Oui, je -souffre, Belle, je souffre de mon amour et de ma solitude... Mon cœur -dormait peut-être, mais il rêvait un très beau rêve de tendresse idéale -et de pureté... Il s’est éveillé dans cette Italie trop douce, pour la -lutte et la douleur... C’est affreux!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p> - -<p>—Non, ma chérie, c’est bien beau et bien touchant, dit Isabelle, -redevenue sérieuse... Mais tu ne vas pas jouer au naturel les héroïnes -de Corneille... Il faut prendre un parti... André t’a préféré une -autre femme; il a des regrets et même du repentir... Tant mieux ou -tant pis pour lui!... Pardonne-lui de loin. Il ne mourra pas, et vous -divorcerez, à l’amiable, proprement et gentiment... Est-ce qu’un -honnête divorce, suivi d’un honnête mariage, ne vaut pas mieux qu’un -amour étouffé, comprimé, qui te détraquera et qui sera tout de même un -adultère sentimental?</p> - -<p>Elle croyait que cette idée du divorce révolterait Marie... Mais Marie -appuya sa tête contre la vitre et recommença de pleurer. La lune -dédorait ses cheveux, pâlissait ses joues où glissaient des gouttes -brillantes. Ce n’était plus la sage Marie, droite et rigide comme un -lys, la Marie mystique et raisonnable qui tenait en ordre son âme et sa -maison, heureuse de peindre sur parchemin les anges et les madones et -d’écouter les carillons flamands.</p> - -<p>—Divorcer!... C’est la tentation la plus forte. Je la repousse; elle -revient. Être libre, épouser Claude, vivre, moi qui n’ai pas vécu, -avoir un foyer à moi, des enfants...</p> - -<p>—Mais tu n’as qu’à vouloir!...</p> - -<p>Marie répondit qu’elle était trop sincèrement <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> catholique pour -désobéir à l’Église et qu’elle mettait son honneur à vivre selon sa -foi... On ne l’avait pas mariée par force ou par fraude. Devant Dieu, -elle était l’épouse d’André Laubespin...</p> - -<p>Ce langage sonnait comme du chinois aux oreilles de l’amoureuse -Isabelle. Elle trouvait que sa cousine exagérait la vertu et poussait -la dévotion jusqu’au fanatisme. Assurément, madame Van Coppenolle -n’était pas une libre-penseuse, mais elle pratiquait une religion -moyenne et commode, et elle pensait que le bon Dieu a les idées larges, -la miséricorde facile, surtout pour les pauvres femmes qu’il a créées -faibles et jolies...</p> - -<p>—Ma chérie, dit-elle, si Claude avait eu l’esprit de te rejoindre, -ici, tu raisonnerais d’autre façon. Sèche tes yeux, va te coucher, et -oublie ces grands malheurs qui te menacent. Ils n’existent que dans ton -imagination. André guérira; il reprendra sa maîtresse, et toi... tu -écouteras le conseil que te donne cette belle nuit parfumée...</p> - -<p>Ayant dit, madame Van Coppenolle embrassa sa cousine et s’en fut -rejoindre son amant.</p> - -<p class="br">Les amoureux mettent en commun toutes choses, y compris les secrets de -leurs amis. Isabelle, sans scrupule, apporta les confidences de Marie, -toutes chaudes, sur l’oreiller d’Angelo.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p> - -<p>—Tu ne l’aurais pas reconnue. Elle tremblait d’amour et de crainte; -elle me faisait pitié; on aurait dit une petite fille... Je l’aime -beaucoup, tu sais, je l’aime comme une sœur, et ça me navre de la voir -triste quand moi je suis si heureuse... J’ai failli lui dire: «Envoie -André au diable, et, puisque tu aimes Claude, sois à lui, comme je suis -à Angelo!...» Oui, j’avais l’aveu sur les lèvres...</p> - -<p>—Par Dieu! ma fleur blanche, ferme-les bien, tes jolies lèvres, et -retiens l’aveu... Ta cousine n’a pas besoin de savoir ce que savent nos -anges gardiens. Vous autres Français, vous êtes bavards et confiants -jusqu’à la folie...</p> - -<p>—Toi, tu es méfiant comme un chat.</p> - -<p>—Jure que tu ne diras rien de nos amours, jure sur l’honneur de ta -mère! Je le veux.</p> - -<p>Cette formule agaçait Isabelle.</p> - -<p>—Pourquoi invoques-tu, à propos de tout, l’honneur de maman ou celui -de madame di Toma? Ce n’est pas le moment d’en parler, quand tu me fais -faire des choses qui consterneraient ces pauvres femmes!... Tu es un -peu romantique, Angè!...</p> - -<p>—Tu n’oses pas jurer?...</p> - -<p>—Je ne veux pas t’obéir, quand tu me parles sur ce ton. Je suis bien -libre!</p> - -<p>Elle haussa ses belles épaules nues et se prit <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> à rire. Tout à coup -Angelo la repoussa, si brusquement, qu’elle faillit tomber du lit.</p> - -<p>—Tu ne m’as jamais aimé. Va-t’en!</p> - -<p>Isabelle fut si étonnée qu’elle oublia de se mettre en colère... -Quelle méchante figure faisait Angelo!... Les moindres taquineries lui -étaient insupportables, surtout quand elles excitaient sa jalousie -ou blessaient son amour-propre. Il se déclarait l’«humble esclave» -d’Isabelle: mais lorsqu’elle s’avisait de commander ou de défendre: -«Fais ceci!... Ne dis pas cela!...», il cédait avec répugnance. -Quelquefois même il se cabrait... Isabelle ne le reconnaissait plus. -Elle ne savait pas, cette Flamande, que, pour les mâles des pays -latins, la femme est toujours un trésor possédé, une proie conquise. -A cause d’elle, l’homme tue ou se fait tuer, mais, amant ou mari, il -reste le maître.</p> - -<p>Ainsi, dans l’intimité amoureuse, se révélaient déjà les contrastes -essentiels des deux races. Isabelle, à de certains moments, éprouvait à -fleur de peau, à fleur d’âme, une appréhension frissonnante, un petit -hérissement défensif devant cet être mystérieux qu’est l’Étranger... -Même en pleine joie, elle le sentait différent, inexplicable, avec -des tendresses exquises et des façons impérieuses, des violences et -presque des brutalités succédant à la volupté langoureuse <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> et à la -mélancolie lascive. Il abusait du sentiment, des larmes, des soupirs, -et la positive Isabelle trouvait que la légende a bien dénaturé l’amour -napolitain et la gaieté napolitaine.</p> - -<p>Elle était beaucoup moins élégiaque, et sa sensualité bien portante et -peu raffinée, s’attablait au plaisir comme à un banquet de kermesse.</p> - -<p>Il boudait, tourné contre le mur. Elle lui tira les cheveux et lui -murmura dans l’oreille:</p> - -<p>—Eh bien, oui, je te jure de garder notre secret. Es-tu content!... -Veux-tu que je m’en aille?</p> - -<p>Non, il ne voulait plus la chasser... La bougie qui coulait sur le -flambeau de cuivre sans bobèche, posé à même le dallage, oscillait -dans le courant d’air de la porte. Des traces d’or broché brillaient -sur la tenture cramoisie; les rameaux du figuier sauvage tremblaient -contre la fenêtre, et les deux amants réconciliés balbutiaient ces -paroles que tous les amants répètent depuis des siècles, en faisant les -gestes éternels: paroles puériles et hardies, charmantes et niaises, -qu’Isabelle et Angelo prononçaient, chacun dans sa langue, parce qu’à -cette minute précise Angelo avait oublié le français et Isabelle -l’italien.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_288">288</span></p> - <h2>XVIII</h2> -</div> - -<p>Le soleil d’onze heures frappait durement la maison blanche, et -l’ombre, raccourcie, n’était guère qu’une ligne bleue, au ras des murs. -Une vague brûlante déferlait à travers le ciel, sur Ravello éclatante -et silencieuse, dressée à la pointe de la montagne comme une cité -d’Orient.</p> - -<p>Marie cherchait Isabelle, dans l’étroit jardin en corniche que les -anthémis jaunes, la sauge écarlate, les cinéraires bleu-faïence, les -œillets jaspés, les roses, toutes les roses, bariolaient de taches -claires et crues. Le toit touffu de la pergola concentrait un peu de -fraîcheur dans le demi-jour glauque qui verdissait l’or acide des -citrons. Marie aperçut enfin Isabelle et Angelo assis sur le banc de -marbre, entre les colonnes. Ils causaient d’un air languissant et ne -virent pas la jeune femme qui s’approchait d’eux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_289">289</span></p> - -<p>—J’irai à Paris tous les mois, disait Isabelle... peut-être même -tous les quinze jours... D’ailleurs je profiterai de mes visites à -Pont-sur-Deule pour...</p> - -<p>Elle s’interrompit et, d’une voix un peu trop gaie, elle appela:</p> - -<p>—Marie!... Je ne te voyais pas. Tu me surprends en plein flirt avec -ce monsieur. Mais il va te céder la place, parce que nous avons nos -secrets. Allez-vous-en, don Angelo, allez travailler! Je vous promets -une heure de pose, cet après-midi, si Marie veut bien me prêter à -vous... Il fait mon portrait, ma chère! mais personne n’a vu ce -chef-d’œuvre, et je crains bien de quitter Ravello avant que l’ébauche -ne soit terminée.</p> - -<p>—C’est monsieur di Toma qui retournera le premier à Pompéi. Papa aura -besoin de lui dans quelques jours!</p> - -<p>Angelo répondit qu’il était à la disposition de son bon maître, et il -s’en alla, discrètement. Madame Van Coppenolle le suivait des yeux. -Elle murmura:</p> - -<p>—Comme il est gentil, cet Angelo!... Nous sommes très camarades. Je -trouve qu’il gagne beaucoup à être connu... Ce n’est pas ton avis, -chérie!... Eh! peut-être n’es-tu pas bon juge. Tu compares tous les -hommes à Claude Delannoy. <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> Claude est charmant... Mais Angelo a les -qualités de sa race... Il est pittoresque, sensible, ardent... Que ça -m’amuse de le regarder vivre!</p> - -<p>Elle commettait l’éternelle imprudence féminine, en parlant de son -amant, sans nécessité, pour le plaisir! Et, voyant que le regard -distrait de Marie se fixait tout à coup, devenait sérieux et -interrogateur, elle ajouta, un peu lâchement:</p> - -<p>—D’ailleurs, il n’est pas le seul qui m’intéresse! Monsieur Spaniello, -Salvatore, et ce bon vieux curé maniaque, don Alessandro, ils me -divertissent tous, ces Napolitains qu’on connaît si mal en France!</p> - -<p>Un soupçon avait traversé l’esprit de Marie. La gaieté d’Isabelle -la rassura. Madame Laubespin considérait l’adultère comme un péché -très horrible,—d’autant plus rare qu’il est plus horrible. Précédé -de combats cruels, suivi de remords immédiats, il doit s’accomplir -dans les larmes et la honte... Or, les beaux yeux d’Isabelle étaient -limpides comme le ciel. Sa figure, un peu allongée, disait la béatitude -attendrissante d’une âme qui ne désire plus rien...</p> - -<p>—Eh bien, la nuit t’a porté conseil?</p> - -<p>Marie avoua qu’elle avait pleuré encore, avant de s’endormir. Au -réveil, plus calme, honteuse de son affolement, elle avait relu la -lettre de madame Wallers... Et elle venait de répondre <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> une lettre -mesurée, calculée, qui réservait l’avenir.</p> - -<p>—Je pardonne à André de tout mon cœur; je prierai pour sa guérison -et je demande qu’on m’envoie de ses nouvelles. Peut-être, s’il était -en danger, consentirais-je à le revoir, mais le médecin affirme qu’il -guérira. Les deux fractures des jambes ont été réduites, et il n’y a -pas de lésions internes.</p> - -<p>Isabelle déclara que sa cousine devenait enfin raisonnable.</p> - -<p>—Tu perdais la tête, hier soir, quand tu me parlais de te sacrifier, -de sacrifier Claude. Je craignais que, dans un accès de bigoterie, tu -ne fisses la sottise de partir pour soigner André Laubespin qui n’a pas -besoin de toi.</p> - -<p>—Claude souffrirait trop... Je me représente sa jalousie, ses -angoisses... Et le courage me manque pour accomplir ce qui est, -peut-être, mon devoir...</p> - -<p>—Ton devoir!... Ma pauvre Marie, tu es une de ces femmes dont -l’espèce va disparaître, qui pratiquent l’immolation avec frénésie -et choisissent toujours, entre deux routes, celle où il y a des -cailloux... Et ta mère aussi, et toutes les femmes de ta famille, -excepté moi, ont cette manie d’être sublimes... J’entends les bons -conseils que ma tante Wallers te donnerait, si tu <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> étais à -Pont-sur-Deule: «Une épouse chrétienne doit oublier les torts de son -époux repentant... La situation d’une jeune femme séparée est fausse, -pénible et choquante... Nous, les parents, nous en souffrons... Une -réconciliation conjugale ferait le bonheur de tous... Les pires maris, -quand ils sont las des aventures, deviennent meilleurs que les maris -fidèles... La femme a barre sur eux...» Ainsi parlerait ta mère, et ton -père l’approuverait.</p> - -<p>—Mon père ne croit pas au repentir d’André. Il y voit une lubie de -malade.</p> - -<p>—Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et -sincère quand André sera guéri. Suppose qu’André, brouillé avec sa -maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?... -Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué -des passions et de la bohème... Suppose encore qu’il donne à ta -famille toutes les garanties qu’elle demandera, qu’il accepte un temps -d’épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification... -Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous -les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu’à monsieur le -doyen de Sainte-Ursule, diront que c’est ton devoir, ton intérêt et ton -bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p> - -<p>Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues -pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement.</p> - -<p>Isabelle continua:</p> - -<p>—Que leur répondras-tu?... Que tu n’aimes plus André?... J’imagine -leur réplique: «Il ne s’agit pas d’amour, mais de devoir, de dignité, -de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir, -et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j’aime -Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront -Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas... -Marie Laubespin, qui n’a pas eu le courage du divorce, n’aura pas -le courage de l’amour... Tu n’es pas de ces folles qui lâchent leur -famille, et le monde, pour un amant.</p> - -<p>—Oh! Belle!... Claude n’est pas...</p> - -<p>—Il n’est pas ton amant, je le sais,—et même je le déplore... Ne -lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette -simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne -t’a rendu. Je t’oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le -plus caché, dans l’extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite -Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes -Claude, parce que tu as envie d’être heureuse, plutôt que <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> d’être -sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux -ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et -signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant -qu’ils t’aient engagée et compromise...</p> - -<p>Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d’Isabelle résumait, -sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les -désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit -tout bas, comme à regret:</p> - -<p>—Oui, j’ai envie d’être heureuse...</p> - -<p>—L’envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté.</p> - -<p class="br">Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque -tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux -plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle -satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à -corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n’étaient pas -des leçons de morale. Comme elle l’avouait ingénument, Marie, troublée, -tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère -encore.</p> - -<p>Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur et -de sa conscience, elle ne <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> surprenait pas les manèges d’Isabelle -et d’Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa -cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à -l’émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu’elle avait -toujours éloignées de sa pensée; ils l’entraînaient peu à peu sur des -chemins glissants, à l’extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir -le vertige...</p> - -<p>Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d’éviter -ces causeries qui l’enfiévraient.</p> - -<p class="br">Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne -quittait plus l’atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la -chaleur, s’installait, pour des journées entières, à l’ombre de la -pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don -Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l’ancien -curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme. -Il lui savait gré d’être belle, bonne et pieuse, d’aimer l’archéologie -et d’écouter sans rire l’histoire du trésor et la légende de saint -Pantaléon.</p> - -<p>Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à -pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous -les couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux -coupoles de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets; -elle aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s’appuie sur -les colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s’effacent, -où les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un -art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un -art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse -ruinée, de préciosité naïve.</p> - -<p>Salvatore s’enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour -les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux; -pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don -Alessandro, qui n’était pas artiste, encore moins esthète, admirait -par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son -bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment -la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment -la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur, -et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la -madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori, -fut mystérieusement <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> apportée par les vagues... Il joignait à -ses récits des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité -de son âme et la puissance de son imagination... Des superstitions -innocentes se mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons -légers s’enroulent au tronc d’un chêne. Don Alessandro voyait des -miracles partout, et c’était bien le prêtre le moins «moderniste» de -la chrétienté, et le moins disposé à discuter, historiquement, les -Saints Évangiles. Marie n’avait pas une grande estime pour le clergé -napolitain, et d’abord elle s’était intéressée par complaisance aux -manies de don Alessandro. Elle s’aperçut bientôt que ce petit prêtre -campagnard, un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race -des saints joyeux, si purs qu’ils n’ont pas besoin d’être austères. -Souvent, elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s’était -élevée à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement, -dans le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des -spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les -murailles d’un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort, -comme l’alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées, -toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine.</p> - -<p>Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner -frugal, toute la famille <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> s’installait sur la terrasse, sans -lanterne ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin, -le vieux don Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans -sa jeunesse, venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait -la guerre de l’Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don -Alessandro ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait -les quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts -inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et -républicain, s’amusait à embarrasser le pauvre oncle.</p> - -<p>Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce -pénombre bleue.</p> - -<p>—Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du -purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être -le trésor des Atranelli.</p> - -<p>—Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m’aiment tant, ces âmes -bénies!</p> - -<p>Et don Alessandro redisait l’histoire de Teresina, la vieille -blanchisseuse qui l’avait rencontré une nuit de mai, près de Santa -Maria a Gradillo...</p> - -<p>—Elle m’appelle:</p> - -<p>»—<i>Oi!</i> père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui -marchent devant vous?...</p> - -<p>»—Je ne vois point de flammes, donna Teresi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_299">299</span></p> - -<p>»—Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d’orgueil; -mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les -âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.»</p> - -<p>Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres. -Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres -âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du -vendredi...</p> - -<p>—Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le -trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention...</p> - -<p>L’idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait -un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes, -Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d’eau pure, disaient -leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils -finissaient par s’asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des -maîtres, ne gênant personne et n’étant point gênés, au grand scandale -d’Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et -qu’il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la -chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix -traînantes.</p> - -<p>Donna Carmela s’attendrissait. Ces chansons démodées—<i>Fenesta -vascia... la Mona-cella... <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> Il primm’ amore</i>—lui rappelaient -sa jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,—et elle essuyait -une larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait -<i>la Marche de Garibaldi</i>.</p> - -<p>Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait, -pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l’entouraient, si -simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin -en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la -possession d’un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des -fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le -chapelet des souvenirs, et, dans l’ombre, Salvatore se rapprochait de -Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en -son âme l’aveu qu’il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné -d’Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait -bientôt et qu’il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait, -d’après elle, l’image idéale, la statuette immatérielle qu’il lui -élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour -les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit, -la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant -Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont -elle avait, à peine, senti <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> la douceur fugitive... Elle songeait: -«S’il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L’ombre autour -d’elle s’imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était -si intense qu’il semblait changer la couleur de l’air. Des étoiles -pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères -que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des -temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes...</p> - -<p>Chacun regagnait sa chambre... Marie, déshabillée, faisait sa prière, -à genoux sur le carreau; elle demandait à Dieu la force de faire son -devoir, et surtout la grâce de le connaître... L’insoluble problème la -sollicitait... Couchée, elle ne dormait pas. Une fièvre brûlait ses -veines... Elle essayait de lire. Son esprit s’évaguait toujours. Alors, -elle se mettait à la fenêtre; elle appuyait au fer du balconnet ses -paumes et sa joue brûlantes... Ses larmes coulaient. Elle appelait: -«Claude!... mon cher amour, mon seul amour!...»</p> - -<p>Au bout du jardin, la porte entr’ouverte de l’atelier irradiait une -lueur rougeâtre qui s’éteignait tout à coup.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_302">302</span></p> - <h2>XIX</h2> -</div> - -<p>M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des -lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et -blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux -amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en -bernant l’archéologue...</p> - -<p>—Reviens à Pompéi! disait Angelo. N’es-tu pas libre?</p> - -<p>—Marie veut rester à Ravello.</p> - -<p>—Qu’elle y reste!</p> - -<p>—Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que -ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin? -où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu’on -entend, d’une chambre à l’autre, voler les mouches?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p> - -<p>Angelo s’irritait:</p> - -<p>—Comme tu as peur d’être compromise! Si tu m’aimais passionnément, tu -serais plus brave. Moi, j’irais te retrouver dans ta maison, jusque -dans ton alcôve.</p> - -<p>Il lui rappelait l’histoire sanglante du beau Carafa d’Andria et de -Marie d’Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait -la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle -contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle -frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait -l’influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu’elle -s’éprenait davantage, elle perdait le sens français de l’ironie.</p> - -<p>Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l’avenir, et -elle fermait la bouche d’Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait -à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n’osait -prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout -simple qu’Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de -son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?... -Angelo les prendrait bien, les enfants d’Isabelle! Il les aimerait, -pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L’odieux filateur se -remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content. -<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> La fortune d’Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli -et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa -femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le -vil souci du gain et produirait des chefs-d’œuvre... La maman vivrait -heureuse, au sein d’une famille toujours accrue, et dépasserait l’âge -de cent ans...</p> - -<p>Ainsi rêvait Angelo, mais il n’était pas dupe de ses désirs. Il savait -bien qu’Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre -diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait -horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse -sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s’embarrassait pas -de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité -insouciante n’allait pas sans générosité... Il n’était pas scandalisé -quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l’amour -est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre -tout en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche, -mariée et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait -rester pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né -au pays des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des -idées contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> de la -sincérité intempestive, la rage de crier à la face de l’univers des -vérités dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie, -plusieurs vies, par scrupule moral, au nom d’un principe,—tout ça, -c’était des idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le -sentimental Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu’en ce monde -les pauvres créatures pécheresses font ce qu’elles peuvent et non pas -ce qu’elles voudraient faire...</p> - -<p>Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait -en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de -l’irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une -belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens -qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l’un à l’autre tant -de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne -mêlait pas les choses de la morale aux choses de l’amour.</p> - -<p>Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait -parfois des allusions timides à la peine qu’il souhaitait consoler. -Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin -avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur -solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du -sculpteur, elle raconta l’histoire de son amour. Elle trouva, pour -dépeindre Claude, des mots <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> expressifs qui émurent Salvatore. Il -murmurait: «<i>Simpatico!</i>... <i>tanto simpatico!</i>...» et il -plaignait, sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite -madone, sa petite fée de Thulé, aux cheveux d’or et d’argent, lui -devenait plus chère, puisqu’elle était sensible et malheureuse.</p> - -<p>Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire. -En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie. -Il n’admettait pas qu’elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André -Laubespin, qu’elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait, -et qu’elle eût le remords du péché dont elle n’avait pas la jouissance. -Il déclara:</p> - -<p>—C’est de la métaphysique!...</p> - -<p>—Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très -sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes -les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra, -je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude, -je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se -combattraient...</p> - -<p>—Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c’est de la -métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime, -et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu’il vienne -donc! Tout s’arrangera...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_307">307</span></p> - -<p>Il s’obstinait dans cette idée, et Marie s’aperçut qu’ils étaient, -tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait -beaucoup Salvatore, qu’elle le tenait pour un très brave homme, loyal -et délicat, elle fut infiniment troublée...</p> - -<p>Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la -maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle, -consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à -Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don -Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d’église -en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines.</p> - -<p>M. Wallers n’apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui -écrivait qu’André Laubespin allait mieux, bien qu’il parlât toujours de -sa mort prochaine.</p> - -<p>—Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille. -Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je -soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour...</p> - -<p>—J’espère que non! s’écria Marie...</p> - -<p>—Ne t’effraie pas... Je comprends que tu n’aimes plus André et que -tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin, -pense à l’avenir!... Ta mère et moi nous sommes <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> vieux... Nous te -manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre -enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s’efforçait de -mériter ton pardon et ton estime, à défaut d’amour, ne devrais-tu pas -essayer... Au fond, il n’est pas méchant, Laubespin!</p> - -<p>M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit -de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et -donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle -déclara qu’elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait -plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et -il allait rentrer en France.</p> - -<p>—Pourvu qu’il ne vienne pas me relancer jusqu’à Naples! disait -Isabelle. Il m’a parlé autrefois d’une société qu’il veut fonder pour -l’exploitation des déchets volcaniques... Il est capable d’arriver sans -crier gare, et de m’emmener... Revoir Pompéi avec Frédéric, quelle -désillusion! Il faut le devancer, Marie, il faut revenir à l’auberge de -la Lune et retrouver nos amis, le gentil Spaniello, monsieur Hoffbauer, -l’abbé Masini...</p> - -<p>Elle fit si bien qu’elle décida sa cousine. Marie était si triste -qu’elle n’avait plus de volonté.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_309">309</span></p> - <h2>XX</h2> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="center"><i>André Laubespin à Marie Laubespin.</i></p> - - <p class="rdate">4 juin 19...</p> - - <p>Marie, on vous a dit que j’étais malade... Moi je sais que je vais - mourir, et c’est pourquoi j’ose vous écrire...</p> - - <p>J’ai été bien coupable envers vous, mais j’ai eu, loin de vous, de - grandes tristesses. Je ne suis plus l’homme joyeux que vous avez connu. - Une femme m’a puni du mal que je vous ai fait... Mais cette histoire ne - vous intéresse pas. Sachez seulement que je suis seul, que ma maison - est vide, que mon pauvre enfant est livré à des étrangers.</p> - - <p>On m’apprend que vous reviendrez bientôt en France... Si je vis encore, - à ce moment-là, ne <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> me permettrez-vous pas de revoir une fois, une - seule fois, le visage que j’ai aimé? Je baise vos mains humblement</p> - - <p class="rsignature smcap">ANDRÉ.</p> -</div> - -<div class="quote"> - <p class="center"><i>Claude à Marie.</i></p> - - <p class="rdate">4 juin 19...</p> - - <p>Votre mère m’a tout dit... Vous ne devez pas revoir un homme qui vous a - trompée et abandonnée et qui feint d’agoniser pour vous attendrir!...</p> - - <p>Je ne doute pas de votre cœur, ma bien-aimée, et j’attends avec - confiance votre décision... Il faut choisir, Marie!</p> - - <p>Dites un mot et je pars!... Je n’ai pas su vous conquérir toute, mais - ce que vous m’avez donné est à moi. Je le garde et je le défendrai...</p> - - <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_311">311</span></p> - <h2>XXI</h2> -</div> - -<p>Marie s’éveille dans sa chambre de Pompéi. Après une longue -conversation avec Isabelle, elle s’est endormie très tard, fiévreuse, -suffoquée de larmes, et elle ne retrouve plus, dans sa mémoire -engourdie de sommeil, le souvenir de la décision qu’elle a prise...</p> - -<p>Elle sait qu’elle a reçu deux lettres à la fois; celle d’André, si -touchante, et qui paraît si sincère dans son humilité,—celle de -Claude, impérative et douloureuse...</p> - -<p>Marie allume la bougie dont la lueur jaune lutte avec la pâleur bleue -du petit jour et elle relit les deux lettres. Le coude dans l’oreiller, -les yeux vagues, elle songe aux conseils de Salvatore, aux conseils -d’Isabelle, à cette complicité des gens et des choses, qui, depuis des -mois, transforme sa vie intérieure. Elle n’est plus la <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> froide -jeune femme, résignée à la solitude des veuves; elle n’est plus la -Marie des madones et des anges, la recluse volontaire qui travaillait -et priait si bien «à la hauteur des oiseaux et des cloches», et gardait -secrète en son âme la petite lampe d’une tendresse très pure... Un vent -joyeux a soufflé du midi. Il n’a pas éteint la lampe, mais il en a fait -un brasier terrible dont l’ardeur éblouit Marie... Tout brûle, à ce -grand feu, et le vieil idéal n’est plus que cendre...</p> - -<p>Marie se construira un autre idéal, avec l’amour de Claude et la -facile sagesse pratique que ses amis napolitains lui ont enseignée. -Elle essaiera de croire à leur Dieu indulgent et elle sera très -heureuse... Naples l’a guérie de la maladie de l’absolu, de la manie -métaphysicienne. Demain, elle signifiera à M. Wallers sa volonté de -divorcer, d’épouser Claude... Le père se révoltera d’abord, puis il -cédera; mais la pauvre maman, pieuse, sera épouvantée... Il y aura des -scènes pénibles...</p> - -<p>Et André?... Marie lui pardonne de tout son cœur, mais elle le met -hors de sa vie comme il la mit, naguère, hors de la sienne... Qu’il -guérisse, qu’il retrouve sa maîtresse, qu’il l’épouse ou qu’il -choisisse une autre femme, Marie se désintéresse de lui... Elle ne -réussit même pas à fixer, par la pensée, les traits vagues et flottants -de son visage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span></p> - -<p>Il faut être égoïste quand on veut être heureux.</p> - -<p>Marie essaie, maladroitement, avec un reste de remords...</p> - -<p>Elle ne pleure plus; elle se persuade qu’elle est très contente; mais -elle ne peut dormir. Ses nerfs vibrent comme des cordes, son cœur -bat d’un rythme irrégulier, et elle sent un poids au creux de sa -poitrine... Les angoisses, les doutes vont-ils revenir? Ah! faible -Marie qui se croyait si forte!... Saisie d’une peur enfantine, elle -cherche un refuge, un secours... Elle appelle sa cousine endormie...</p> - -<p>Isabelle ne répond pas... Alors, Marie se lève et ouvre la porte qui -fait communiquer les deux chambres... Dans le crépuscule matinal, -elle aperçoit le lit intact, avec l’oreiller gonflé et la couverture -rabattue...</p> - -<p>Elle comprend... Un éclair a traversé sa mémoire, et c’est dans -tout son être, physique et moral, une étrange révolution... L’image -du couple enlacé, la brutale réalité physiologique agit comme un -moxa sur l’âme engourdie et enivrée d’amour... Marie se reconnaît -instantanément, à la révolte de sa fierté, à cette honte qui lui -fait cacher sa figure dans ses mains, comme si elle participait à la -faute et à la souillure d’Isabelle... Angelo!... Ce fantoche!... ce -bellâtre!... <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> Il tient Isabelle, là, de l’autre côté de la cloison, -il l’embrasse, il...</p> - -<p>La porte voisine a craqué... On chuchote. Marie perçoit les adieux -rieurs et languissants qui se prolongent au seuil de la chambre -d’amour... Maintenant la clef tourne dans la serrure. Isabelle entre. -Ses cheveux de soie rousse tombent jusqu’à ses reins, sur la dentelle -du peignoir saccagé; elle a les paupières gonflées, cernées de mauve, -et sa bouche, dans sa figure pâle, conserve la forme du baiser. Son -corps, nu sous la batiste, exhale une odeur fauve, odeur de femme en -amour qui dégoûte l’autre femme. Marie regarde avec une répulsion -presque haineuse cette nudité trahie par le peignoir, les jambes -puissantes, le ventre large, les deux seins lourds et rigides, aux -délicates veines bleues... Sa cousine l’effraie, comme une espèce de -bête...</p> - -<p>Alors, sans rien dire, dès que leurs yeux se sont rencontrés, et -qu’Isabelle, blêmissante, s’est mise à trembler de tout son corps, -Marie rentre dans sa chambre. Elle voudrait fuir vers la plage, se -laver toute dans la mer, comme si elle participait à la souillure -d’Isabelle. Et surtout, elle voudrait ne jamais revoir sa cousine, ne -jamais revoir Angelo... Elle a subi la contagion de leur fièvre impure; -elle a failli devenir semblable à eux!... Elle a respiré, dans l’air -qu’ils respiraient, <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> ce poison du désir qui troubla ses nuits, qui -lui fit évoquer parfois, en songe, un Claude trop hardi, trop proche... -Ah! les conseils d’Isabelle!... Son petit rire équivoque quand elle -disait: «Après tout, si tu ne veux pas divorcer, ce ne sera pas une -raison pour être malheureuse, pour martyriser Claude...»</p> - -<p>Tous les préjugés de la dévote, tout le dégoût chrétien de la chair, et -aussi le sentiment d’avoir été trompée, prise au piège, animent Marie -Laubespin d’une colère angélique... Elle a la nostalgie de l’air, de -l’eau, de tout ce qui est pur, calme et glacé... Et les roses mûres qui -s’effeuillent sur la petite table lui répugnent soudain, avec leurs -corolles lâches et lascives, leur pourpre flétrie, leur parfum qui se -décompose...</p> - -<p>—Marie!... écoute!...</p> - -<p>Isabelle est là. Elle tend les mains vers sa cousine; elle balbutie sa -justification...</p> - -<p>—Je ne sais pas comment c’est arrivé... J’ai perdu la tête... C’était -la première fois, je te jure...</p> - -<p>Elle ment très mal, et elle a moins de honte que d’inquiétude... Marie -la repousse:</p> - -<p>—Laisse-moi!... Je ne te demande aucune explication... C’est ignoble, -ce que tu as fait... Ton mari t’avait confiée à nous... Et tu nous as -trompés en le trahissant... Va-t’en! Je ne t’estime plus. Je ne t’aime -plus...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span></p> - -<p>Isabelle est si bouleversée qu’elle ne trouve pas de réplique. Elle -s’affaisse contre un fauteuil, sur le tapis, et son émotion dégénère en -crise nerveuse. Elle soupire et pleure à gros sanglots comme une petite -fille.</p> - -<p>—O Marie, que tu es dure, que tu es impitoyable!... Je comprends ton -indignation, et toi, tu ne comprends pas ma peine... Tu me regarderas -toujours comme une vilaine femme, et tu ne penseras jamais que j’ai -peut-être des excuses...</p> - -<p>—Des excuses, toi? Une chrétienne, une mère!...</p> - -<p>Isabelle soulève sa tête et, toujours pleurante, écarte de ses joues -ses cheveux mouillés. Elle murmure:</p> - -<p>—Ne mêle pas les enfants à cette histoire... Je suis une mère, mais -je suis aussi une femme, et ça n’a aucun rapport, l’amour maternel et -l’autre amour... Tu sais très bien que j’étais malheureuse, entre mon -mari et ma belle-mère, et que tout, dans ma maison, m’était devenu -antipathique... Toi-même tu trouvais Frédéric vaniteux et sec... Et tu -n’avais pas la naïveté de croire que je l’aimais?</p> - -<p>La colère, tout à coup, fouette son âme humiliée. Elle se redresse:</p> - -<p>—Je déteste Frédéric, je le déteste! Je suis là, <span class="pagenum" id="Page_317">317</span> comme une -criminelle, à faire semblant de me repentir et je ne me repens pas du -tout... Ce qui est arrivé devait arriver... Ah! l’Italie est dangereuse -pour les femmes du Nord qui ne sont pas des couveuses et des ménagères! -Il ne faut pas apporter à Naples une âme mécontente, un cœur vide, -des sens inquiets... Ici, dès le premier soir, j’ai été comme une -femme qui aurait bu de la tisane toute sa vie et qui boirait du vin, à -pleins verres, par un jour chaud... La liberté, la joie, l’amour, tout -à la fois, c’est une terrible ivresse, et de plus solides que moi ont -chancelé... Elle est très commune, mon aventure, elle est même banale, -mais elle se renouvellera toujours...</p> - -<p>—Oui, dit Marie, c’est l’aventure de la princesse et du tzigane, de -l’archiduchesse et du pianiste, de George Sand et de Pagello!... Tu as -suivi d’illustres exemples!... Tu peux être fière!...</p> - -<p>Isabelle s’était remise debout. La glace de la toilette refléta son -visage meurtri par les larmes, décoloré par le reflet livide du matin -et les lueurs jaunes de la bougie... Elle trempa une serviette dans -l’eau et rafraîchit ses paupières; puis elle ferma son peignoir et -tordit ses cheveux. Un sourire insolent passa sur sa bouche...</p> - -<p>—Et toi, Marie, ne peux-tu être moins fière?... <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> Tu te crois -irréprochable, toi! pétrie d’une chair céleste, incapable de prendre -jamais un amant... Mais tout de même, tu as changé, depuis que tu as -quitté la Flandre!... Tu as respiré l’air de Naples et tu commences -à fondre, petit glaçon de vertu!... Oui, tu me l’as avoué, hier -soir: l’amour est plus fort que tes préjugés de bigote, et Claude -Delannoy fait une rude concurrence au bon Dieu!... Tu vas divorcer, -Marie! tu vas désespérer ta famille et scandaliser les pimbêches bien -pensantes de Pont-sur-Deule! Tu épouseras Claude, devant le maire, et -tu penseras que tu restes la femme d’André devant Dieu... Au point de -vue catholique, tu commettras l’adultère, et tu seras la maîtresse -de Claude comme je suis la maîtresse d’Angelo... Sois donc plus -indulgente, et ne me jette pas la pierre, parce que tu n’es pas sans -péché...</p> - -<p>Isabelle piquait ces petites phrases, comme des flèches, dans la -conscience douloureuse de Marie, et elle voyait sa cousine tressaillir -aux mots de «maîtresse» et d’«adultère».</p> - -<p>Il y eut un silence de quelques secondes. Marie, les yeux fermés, -semblait souffrir. Elle dit enfin, très doucement:</p> - -<p>—Tu as raison. Je n’ai pas le droit de te juger... Moi aussi, j’ai -connu la tentation... Moi aussi j’ai subi le mauvais enchantement de -ce <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> pays et j’étais prête à renier tout ce qui n’était pas mon -amour... Il y a une heure à peine, j’étourdissais ma conscience avec -un tas de sophismes hypocrites... Je ne distinguais plus mon devoir -qui est pourtant bien simple et bien net... J’étais grisée, et la -griserie durait depuis des mois... Mais c’est fini... Je crois que je -retrouverai la force du sacrifice...</p> - -<p>Isabelle regrettait déjà sa violence. Elle balbutia:</p> - -<p>—J’ai parlé sans réfléchir, Marie. Ton mépris m’avait exaspérée... -Pourquoi changer d’avis?... Tu aimes Claude; il t’aime; je souhaite -votre bonheur... Si tu ne veux plus me connaître, moi je n’oublierai -jamais notre amitié, et, divorcée ou pas divorcée, tu me seras toujours -chère...</p> - -<p>Marie la prit dans ses bras:</p> - -<p>—Ma pauvre Belle! pourquoi ne te connaîtrais-je plus?... Tu as commis -une faute, mais je t’aiderai à la réparer... A deux, nous serons -plus fortes pour les jours tristes qui vont venir... Donnons-nous -du courage, l’une à l’autre... J’en aurai besoin, autant que toi... -Veux-tu que nous retournions dans notre Flandre? Tu reverras tes -petits; je reverrai ma vieille maman... Chacune fera son devoir, -comme elle pourra, et, quand nous aurons du chagrin, nous pleurerons -ensemble...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_320">320</span></p> - -<p>Isabelle ne répondait pas. Marie la pressa longtemps, avec les paroles -les plus affectueuses, les plus émouvantes, sans obtenir aucune -promesse. Madame Van Coppenolle détournait la tête, dérobait ses mains, -balbutiait...</p> - -<p>Elle dit enfin:</p> - -<p>—Non, Marie... Ne me demande pas ça... Je serais capable de te quitter -en route et de revenir.</p> - -<p>L’eau verte des larges yeux se troublait, pleine de souvenirs et -d’images, comme ces flaques marines où des herbes dénouées et des -bêtes grouillantes brisent, en remous, le reflet du ciel... Ils -ne regardaient plus Marie, ces yeux nuancés et cernés par la nuit -amoureuse. Invinciblement, ils regardaient vers le mur de gauche, et -ils voyaient, réellement, une chambre obscure et petite, un jeune homme -endormi...</p> - -<p>—Je ne peux pas...</p> - -<p>—Il faut pouvoir, Belle!</p> - -<p>—Je ne veux pas... Je n’ai ni la force, ni le désir de renoncer au -seul être qui m’aime.</p> - -<p>Une colère passa dans sa voix.</p> - -<p>—Tu me parles de m’en aller demain!... tu feins de croire que je -regrette ma faute!... Ma pauvre Marie!... Si tu savais!...</p> - -<p>Elle rejeta ses cheveux avec un grand geste d’orgueil et ses joues -pâles s’enflammèrent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p> - -<p>—Tant pis! je dirai la vérité brutalement. L’hypocrisie est inutile, -puisque tu as surpris mon secret... Ma faute, c’est le seul bonheur que -j’ai eu, c’est le fruit que j’ai volé, parce que je mourais de soif -et de faim, et dont je garderai le goût délicieux jusqu’à l’heure de -ma mort! C’est ma revanche sur le mari qui m’a prise, presque enfant, -comme une femelle, pour que je lui fasse des petits; qui m’a gâté -l’amour, gâté la maternité, gâté la famille, qui m’a dominée, humiliée, -ennuyée effroyablement, et jamais, jamais aimée! Non, non, je ne -regrette pas ma faute! Je ne regrette que ma lâcheté de tout à l’heure, -mes larmes, la défaillance de mes nerfs... Rien ne m’empêche de dire -que j’ai été heureuse et que cent mille ans de purgatoire ne paieraient -pas les jours que j’ai vécus à Ravello!...</p> - -<p>—Tais-toi! C’est abominable! Tu te glorifies de ton adultère!</p> - -<p>—J’ai été aimée comme tu ne seras jamais aimée!</p> - -<p>—Dieu me sauve de cet amour-là!</p> - -<p>—La nuit, quand tu écrivais à Claude des lettres prudentes, toi qui -n’as pas le courage de l’amour, je descendais au jardin, je passais sur -un chemin de roses effeuillées; et l’air était si tiède que je croyais -être nue... Comme la porte était lumineuse, sous la guirlande!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p> - -<p>—Je l’ai vue briller dans la nuit, cette porte! et je n’ai pas deviné -que tu allais vers elle, sournoisement, comme une voleuse.</p> - -<p>—Notre petite chambre!... la fenêtre et le figuier!... le verre où -nous buvions!... la lampe qui se pâmait avec nous... J’ai tout ça dans -ma mémoire; j’emporte ce trésor; je le contemplerai tous les soirs de -ma vie, et je ne pleurerai plus d’être née...</p> - -<p>—Tu as perdu toute pudeur... Tu es digne de ton amant!</p> - -<p>—Envie-moi, Marie! Sois jalouse!</p> - -<p>—A qui t’es-tu donnée!...</p> - -<p>—Tu ne le connais pas...</p> - -<p>—Ensemble, nous avons ri de lui... de son langage, de ses façons...</p> - -<p>Les yeux d’Isabelle détestaient Marie.</p> - -<p>—Je ne le connaissais pas...</p> - -<p>—Tu l’aimes parce qu’il est beau, parce qu’il est flatteur et cynique, -parce qu’il t’a dépravée.</p> - -<p>—Non, tu ne sais pas pourquoi je l’aime.</p> - -<p>—Il te perdra tout à fait! Il ruinera ta vie! Je veux te sauver, -malgré toi... Tu te trompes, Belle! tu n’aimes pas cet homme d’un amour -profond! Tu es dupe de ton imagination et de tes sens... L’Italie -t’a ensorcelée... C’est l’Italie que tu aimes dans la personne de -ce bellâtre... Si tu <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> le revoyais ailleurs, ton Angelo, quelle -désillusion!</p> - -<p>La bougie, brûlée jusqu’à la bobèche, crépita et s’éteignit. Une -blancheur dorée remplaçait la pâleur bleuâtre de la première aube. -Derrière la mousseline paraissaient les silhouettes effilochées, les -vertes feuilles pleurantes sur l’écorce rosâtre des eucalyptus. Dans -la petite chambre au plafond peint d’hirondelles, les deux femmes, -redevenues ennemies, se regardaient sans se reconnaître. Marie, si -défaite qu’elle semblait amaigrie, s’adossait à la table et parlait -d’une voix ferme et triste. Isabelle ne tenait plus en place. Elle -tournait et piétinait dans l’espace étroit, entre la porte et le lit. -La tension nerveuse raidissait son grand corps de bacchante, et sa -chevelure détordue rougissait comme une torche sous le vent qui la -couche et la paillette d’étincelles.</p> - -<p>Par moments, elle riait d’un rire démoniaque:</p> - -<p>—Tu l’as toujours exécré, Angelo! parce qu’il est simple et qu’il -suit l’impulsion de son cœur au lieu de disserter sur la philosophie -de l’amour... Parbleu! je sais bien qu’il n’est pas un grand homme ou -un saint homme: mais tel qu’il est, avec ses défauts, il me plaît cent -fois plus que les gens pratiques, les gens corrects, les gens lugubres, -et tous les empaillés qui ont ton estime et ta sympathie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span></p> - -<p>—Le connais-tu?... As-tu éprouvé son cœur, étudié son caractère?</p> - -<p>—Et toi?</p> - -<p>—Plus que tu ne penses.</p> - -<p>—Vraiment?</p> - -<p>—Depuis sept mois, je l’ai vu presque tous les jours. Je l’ai -observé...</p> - -<p>—Avec toutes tes préventions de bourgeoise flamande!</p> - -<p>—Il n’est pas méchant, mais il n’est pas sûr... Il est de ceux -qui aiment la femme la plus proche, pourvu qu’elle soit crédule et -complaisante, et qui se consolent des mépris de l’une par les faveurs -de l’autre...</p> - -<p>Isabelle s’arrêta de marcher:</p> - -<p>—Quoi?... Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Il t’a prise. Il ne t’a pas choisie... Ah! j’aurais dû le surveiller -et comprendre ses manœuvres, et t’avertir... Mais j’avais confiance -en toi! Tes moqueries n’épargnaient pas ton futur amant et je ne le -croyais pas dangereux...</p> - -<p>—Tu veux m’humilier en le rabaissant!</p> - -<p>—Je veux t’éclairer... Huit jours avant ton arrivée, Angelo pleurait -d’amour aux pieds d’une autre femme...</p> - -<p>Un frisson passa sur la figure d’Isabelle. Marie continua:</p> - -<p>—Il a été ta revanche, mais toi aussi, pauvre <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> folle Isabelle, tu -as été sa revanche... Ton ennui, son dépit, les circonstances vous ont -rapprochés... Et vous avez appelé ça: un amour!... Au fond, c’est une -histoire très vulgaire et pas jolie du tout...</p> - -<p>La jalousie, naguère éveillée par des imprudences d’Angelo, assoupie -par ses serments et ses caresses, mordait Isabelle au vif de sa chair. -Elle dissimula pourtant son trouble...</p> - -<p>—Tu inventes ce que tu veux... Tu crois bien faire. Tous les moyens te -semblent bons pour me dégoûter d’Angelo, mais je ne suis pas émue...</p> - -<p>—Il te faut des preuves?</p> - -<p>Marie ouvrit l’armoire et prit sa boîte à couleurs... Parmi les tubes -et les pinceaux, il y avait une demi-douzaine de lettres pliées dans -leurs enveloppes.</p> - -<p>—Voilà!... Dieu sait que je voulais détruire, sans les montrer à -personne, ces élucubrations d’Angelo di Toma!... Elles sont assez -innocentes en elles-mêmes, mais elles expliquent les événements moins -innocents, qui suivirent...</p> - -<p>Isabelle avait saisi le paquet: elle maniait les enveloppes d’où -tombèrent quelques pétales de narcisses... Elle reconnut la manie -d’Angelo qui collait toujours des fleurs aux angles de ses lettres; -elle reconnut la légère odeur d’ambre et <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> de cigarette qu’elle -avait respirée dans les billets de son amant, la même odeur qui -imprégnait les mains brunes, la courte moustache frisée, les cheveux -aux boucles rudes.</p> - -<p>Cette sensation physique bouleversa l’amoureuse plus que tous les -discours de Marie.</p> - -<p>Elle lut... Ces épîtres n’exprimaient que des espérances, mais la -profusion des épithètes et des adverbes, les apostrophes, les points -d’exclamation, leur donnaient une force emphatique, une sorte d’éclat -et de mouvement passionné... Fatalité, désespoir, mort,—ces mots -revenaient comme un <i>leitmotiv</i> qu’Isabelle avait trop entendu; et -elle reconnaissait des phrases familières à Angelo, et qu’elle croyait -toutes neuves et spontanées quand il les murmurait sur ses lèvres...</p> - -<p>Elle se rappela la scène de Ravello, le verre brisé dans un accès de -fureur, le serment exigé, le regard sombre d’Angelo quand il parlait de -Marie.</p> - -<p>Il avait menti dès le premier soir! Il avait menti tout le temps!</p> - -<p>L’orgueil d’Isabelle saignait. Elle relut deux fois les lettres, -regarda les dates, et sentit encore le parfum de tabac et d’ambre qui -l’empoisonna d’une atroce jalousie sensuelle... Elle était certaine -qu’Angelo n’avait pas été l’amant de <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> Marie,—mais il avait désiré -l’être... Il parlait de la «beauté fine», du «chaste sourire de -madone»; il comparait madame Laubespin à la «neige vierge des cimes», -et, pour mieux louer l’amante idéale, il témoignait de son dégoût pour -les femmes «toutes de chair et de matérialité»... qui ne savent pas -dire «non»...</p> - -<p>Isabelle l’exécra tout à coup, et elle exécra Marie qui lui infligeait -une leçon humiliante...</p> - -<p>Elle replia les papiers et les rendit à sa cousine.</p> - -<p>—Je te remercie... Tu es trop bonne... Mais tu aurais pu me mettre au -courant... Somme toute, je t’ai débarrassée d’un flirt encombrant... Je -t’ai rendu service... Maintenant, je sais ce que je dois faire...</p> - -<p>—Belle!</p> - -<p>—Ne t’occupe pas de moi, je te prie!... Toutes mes excuses pour le -désagrément que je t’ai donné cette nuit... Si tu étais restée chez -toi, nous aurions encore quelques illusions bien agréables l’une et -l’autre. Adieu, ma chère! Tu as bien gagné ton repos...</p> - -<p>Elle entra dans sa chambre. Marie, stupéfaite, n’osa la suivre.</p> - -<p>Il y eut un moment d’absolu silence. La jeune femme remit les lettres -dans la boîte. Elle éprouvait une angoisse étrange comme un remords...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span></p> - -<p>Et tout à coup, un sanglot étouffé, un gémissement sourd, le cri à -dents serrées, à lèvres closes, de la femme qui enfonce sa bouche dans -l’oreiller, parvint jusqu’à elle...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_329">329</span></p> - <h2>XXII</h2> -</div> - -<p>Elles s’étaient réconciliées dans les larmes et, maintenant, Isabelle -s’abandonnait aux soins consolants, à la volonté de Marie. Cette grande -femme exubérante était, au fond, une molle et passive créature, capable -de courtes violences, et tout de suite anéantie par le chagrin.</p> - -<p>Si quelqu’un, près d’elle, avait plaidé la cause d’Angelo par une -interprétation simplement exacte des faits, la colère de madame Van -Coppenolle fût tombée bien vite; mais, de bonne foi, Marie avivait la -blessure, entretenait la rancune jalouse et représentait le séducteur -sans malice comme un épouvantable Machiavel. Isabelle avait manifesté -l’intention de revoir Angelo pour lui signifier la rupture. Marie -s’opposa vivement à cette entrevue dangereuse. Non, assez de scènes -et de drame! Isabelle partirait, le plus tôt <span class="pagenum" id="Page_330">330</span> possible, après -qu’Angelo aurait restitué les lettres, la photographie, les menus -souvenirs qu’il conservait de la déplorable aventure.</p> - -<p>—Et s’il refuse? S’il veut une explication? S’il provoque un scandale?</p> - -<p>—Nous ferons intervenir mon père.</p> - -<p>Isabelle jeta des cris... Plutôt mourir que d’avouer la vérité à M. -Wallers.</p> - -<p>—Trouve une autre solution. Parle à Angelo!</p> - -<p>—C’est bien délicat... Veux-tu, Belle, nous confier à Salvatore, le -bon Salvatore, le plus indulgent des hommes? Il fera le nécessaire pour -convaincre Angelo, et, au besoin, pour l’éloigner?</p> - -<p>Isabelle accepta la proposition de sa cousine.</p> - -<p>—Va tout de suite à Naples. Je te promets de ne pas quitter ma -chambre, de ne pas revoir ce misérable...</p> - -<p>Salvatore allait quitter son atelier du Pausilippe quand il reçut la -visite imprévue de madame Laubespin.</p> - -<p>—Je viens à vous comme à mon meilleur ami, lui dit-elle. Il faut que -vous rendiez un grand service à ma pauvre cousine, à moi-même, et à -toute notre famille.</p> - -<p>—Disposez de moi, madame Marie. Je vous obéirai aveuglément.</p> - -<p>Marie lui conta l’aventure d’Isabelle et la scène de la nuit -précédente.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_331">331</span></p> - -<p>—Vous n’aviez aucun soupçon? dit Salvatore étonné... Moi, je savais, -depuis Ravello, que mon frère aimait votre cousine... Mais à leur -âge, n’est-ce pas, ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît. -Madame Van Coppenolle est une femme superbe et Angelo est un beau -jeune homme... Je me disais: «Dieu, qui les a faits pour l’amour, leur -pardonnera...»</p> - -<p>—Angelo est libre, Isabelle a un mari, des enfants...</p> - -<p>—Eh! personne ne l’a vu, ce monsieur Van Coppenolle! C’est comme s’il -n’existait pas... Qu’est-ce qu’il va faire en Amérique? Quand on a une -belle femme, on la garde, on la surveille... Si votre cousine était la -femme d’Angelo, elle ne ferait pas dix pas toute seule, dans la rue, -et ne resterait pas cinq minutes tête à tête avec un jeune homme avant -d’être tout à fait vieille...</p> - -<p>Il n’était pas indigné. Il était contrarié... Troubler de pauvres -amants, venger l’honneur de M. Van Coppenolle, désespérer Angelo, -quelle sotte corvée!</p> - -<p>Alors, Marie, sentant la résistance, acheva son récit et montra les -lettres délirantes d’Angelo.</p> - -<p>Salvatore changea de couleur...</p> - -<p>«Je comprends, dit-il...»</p> - -<p>Il éprouvait un sentiment bizarre de peine et de plaisir. Son frère -avait convoité la petite reine <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> de Thulé, la fée blonde! Et -peut-être, si madame Van Coppenolle n’était pas arrivée, peut-être -eût-il vaincu l’indifférence de Marie Laubespin! Il était si beau, cet -Angelo, si passionné, qu’il ne trouvait point de cruelles...</p> - -<p>—Je croyais que c’était très sérieux, son amour avec votre cousine!... -Madone! Est-il possible qu’Angelo lui ait donné la comédie! Il -paraissait si sincère, à Ravello! Je pensais: «Le voilà pris!... Il -suivra la Van Coppenolle ou il l’enlèvera...»</p> - -<p>—Elle l’aime encore et je crains sa faiblesse, si elle revoit Angelo. -Appelez votre frère ici, retenez-le deux ou trois jours. J’emmènerai -Isabelle à Rome, pour la distraire, puis à Turin, et elle sera un peu -calmée et consolée en arrivant chez son mari.</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>—Ne parlons pas de moi... J’ai été un peu folle, pendant quelques -semaines, mais je sens que ma folie est passée... Je n’ai pas l’audace -ou l’inconscience qu’il me faudrait pour être heureuse. Triste j’étais -arrivée à Naples; je partirai plus triste...</p> - -<p>—Et que ferez-vous?</p> - -<p>—Mon devoir, quel qu’il soit. J’ignore l’état réel de monsieur -Laubespin. S’il est perdu, je tâcherai d’adoucir ses derniers jours; -s’il guérit...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p> - -<p>—Eh! puisse-t-il mourir!... Vous ne divorcerez pas, vous abandonnerez -votre Claude?</p> - -<p>—Je l’aimerai toujours, même s’il ne me pardonne pas ma décision. Je -le chéris d’une tendresse si forte, qu’elle résistera à toutes les -épreuves... mais nous souffrirons...</p> - -<p>Salvatore la vit si malheureuse qu’il faillit pleurer.</p> - -<p>—Chère madame Marie!... si bonne, si belle, si douce!... Dieu ne -permettra pas votre malheur! Il ne demande pas l’impossible à ses -créatures...</p> - -<p>Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l’accompagna à la gare. Le -ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso -Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d’un -côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler -sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L’autre -côté était dans l’ombre... Une cohue extraordinaire de véhicules et -de piétons s’agitait dans la bande d’ombre et la bande de soleil. -Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles -s’affrontaient, s’enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante -qui s’ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire -dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes -s’arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard -vitré <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses -blanches, et superbement orné à ses quatre coins d’archanges en zinc -argenté, sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure, -au rythme des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents -bleus, des moines marrons, et les vieillards délégués par l’Hospice des -pauvres.</p> - -<p>Marie observa que personne ne saluait le cercueil.</p> - -<p>—Et pourquoi faire? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais -pas un mort!... Un mort, ce n’est rien...</p> - -<p>Un pianino passa, et la mesure à six-huit d’une tarentelle fit broncher -les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules -bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne -comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser -le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d’oranges. -Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le -ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient -passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants -stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation. -Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés, -promenaient leurs beaux <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> enfants bruns. Des religieuses mendiaient -pour les pauvres; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines -épanouis,—et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente -obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins -blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures -allégoriques de la Peste et de la Famine.</p> - -<p>Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur, -prises au courant de la foule, qu’en restait-il, dès que le soleil -les avait touchées? Nul ne pensait à s’émouvoir, nul ne pensait à -se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux -oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu’apportait le plus -précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait -toujours son petit âne, mais l’âne avait une rose à l’oreille; le -mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais -sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le -corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles -filles, sans se soucier du mort «qui n’est rien»...</p> - -<p>La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de toute -créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec la -douceur et l’éclat du jour doré promettait déjà l’absolution <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> aux -péchés de la nuit prochaine...</p> - -<p>Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement:</p> - -<p>—Vous commenciez à aimer Naples... Maintenant, vos idées du Nord -reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz: «Cette Naples, -quelle ville de débauche et de saleté!... Ces Napolitains, quels -polichinelles!...» Tout ça parce que mon frère a aimé votre cousine.</p> - -<p class="br">Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait -cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée -déjà par des fabriques. Elle se défendait d’être injuste envers ce pays -qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d’Isabelle, et -qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir -trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique...</p> - -<p>Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les -étrangers se font du peuple napolitain, aux «impressions de voyage» -écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d’hôtels, -des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n’étant jamais -entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle -cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_337">337</span></p> - -<p>Ils sont sincères; ils racontent ce qu’ils ont vu, mais ils n’ont pas -tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs -par des généralisations audacieuses et hâtives.</p> - -<p>Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et -tous les commandements de Dieu n’y sont pas respectés, mais on y peut -trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant -d’autres qui leur ressemblent.</p> - -<p>Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la -plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les -inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas «moraux», mais le -sentiment plus que l’intérêt gouverne leurs âmes mobiles. A la fois -très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu’aux moelles, par -tempérament et non par doctrine, car ils ne s’embarrassent jamais de -théories, ils n’ont pas les vertus du Nord, mais ils n’ont pas le dur -égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent -pas le pauvre. Ils sont indulgents à «l’homme qui n’a pas réussi»; ils -s’attendrissent sur les drames d’amour, même quand le mari trompé ou -l’amante trahie jouent du revolver ou du couteau: «Eh! c’est l’amour! -c’est la nature!...»</p> - -<p>Leurs petits-enfants ne leur ressembleront <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> plus, et Naples même, -dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale et -prospère, industrielle et commerçante, et les horribles <i>vicoli</i> -du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités -ouvrières. Dès Granili à Torre del Greco s’étendra une Naples enfumée, -active et triste, où la morale entrera avec l’hygiène. Et les dieux -attardés s’en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu’une pièce de -musée pour la joie des archéologues...</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_339">339</span></p> - <h2>XXIII</h2> -</div> - -<p>Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles -avaient quitté Pompéi en l’absence d’Angelo.</p> - -<p>Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van -Coppenolle. Elle suivait sa cousine; mais, quand son corps était au -Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait, -comme un panorama, l’Europe à vol d’oiseau, Courtrai presque en haut, -Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à -Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être -amènent un amoureux repentant et désespéré... Le reste de l’univers est -un nuage...</p> - -<p>Isabelle ne se plaisait qu’à dormir et à pleurer. Elle disait à Marie: -«Comme nous allons être <span class="pagenum" id="Page_340">340</span> malheureuses!...» Et elle insistait, -ingénument, sur le pluriel.</p> - -<p>Maintenant, elle n’engageait plus madame Laubespin au divorce; elle -ne parlait plus de Claude; elle faisait des allusions discrètes à «ce -pauvre André». Elle aurait trouvé fort mauvais que Marie se ravisât, -et elle pensait: «Tu as voulu que je sacrifie mon amant. Tu me dois -l’exemple de l’héroïsme; sacrifie ton amour!...» Mais elle se croyait -beaucoup plus malheureuse que sa cousine, parce que Marie ne pleurait -jamais devant elle.</p> - -<p>Le matin du troisième jour, Marie reçut un télégramme qui était allé -de Pont-sur-Deule à Pompéi, puis de Pompéi à Rome. Madame Wallers -avertissait sa fille qu’André Laubespin venait de mourir brusquement, -d’une embolie.</p> - -<p class="br">—Tu vas être heureuse!... répéta Isabelle, en ranimant Marie qui -s’évanouissait. Tes peines sont finies... André n’a plus besoin de toi. -Il a emporté ton pardon, et tu penseras à lui sans remords... Tu auras -tout, Marie, l’amour, le bonheur, et même la paix de ta conscience... -Claude t’attend, Marie!... Tu vas être heureuse!</p> - -<p>Ainsi elle réconfortait la jeune femme qui avait trouvé des forces pour -le sacrifice et qui demeurait éperdue et faible devant le bonheur, <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> -presque honteuse de ne pas regretter André Laubespin.</p> - -<p>—Il y a cinq ans que mon âme est veuve de lui, et je me souviens à -peine de l’avoir aimé, dit Marie... Je n’affecterai pas une douleur -hypocrite... Pourtant, je suis profondément émue par ce mystère -terrible de la mort...</p> - -<p>Elle s’inquiéta de l’enfant abandonné et promit de veiller sur lui.</p> - -<p>Puis elle songea au départ.</p> - -<p>—Veux-tu que nous prenions le train de nuit? dit Isabelle. Tu auras -une journée encore pour te reposer, après cette émotion. Ton père doit -être prévenu. Il faut télégraphier à Claude... Nous brûlerons Turin... -J’irai, avec toi, à Versailles, pour les obsèques... Je ne te quitterai -pas... Allons! Marie, sois énergique!</p> - -<p>Elle s’agitait fébrilement, feuilletait l’indicateur, sonnait le -portier pour demander la note. Marie, étendue sur un divan, la tête -dans ses mains, rêvait et priait.</p> - -<p>Mais, après le déjeuner, l’activité d’Isabelle s’arrêta, comme -une pendule se ralentit. Une morne immobilité, un silence orageux -remplacèrent l’agitation et le verbiage. Et tout à coup, madame Van -Coppenolle dit:</p> - -<p>—Comme je te détesterais, Marie, si je ne t’aimais pas tant!... Me -voilà toute seule à souffrir... <span class="pagenum" id="Page_342">342</span> Quand je te verrai avec Claude, je -me rappellerai que j’ai été heureuse aussi...</p> - -<p>—Non, Belle, tu n’étais pas heureuse; tu étais grisée...</p> - -<p>—Et si c’était mon bonheur à moi, la griserie?... Une illusion qui -dure, c’est une réalité, la seule qui compte, puisqu’on n’en connaît -pas d’autre...</p> - -<p>Elle soupira et dit, avec une étrange nuance de vanité dans la -tristesse:</p> - -<p>—J’ai été follement heureuse, plus que tu ne le seras jamais...</p> - -<p class="br">Dans l’après-midi, Marie Laubespin voulut visiter quelques églises, -et faire le pèlerinage des catacombes de Saint-Calixte, mais madame -Van Coppenolle se déclara très suffisamment édifiée et fatiguée par -Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie Ara Cœli, qu’elle -avait vus la veille.</p> - -<p>Elle préférait se promener au Pincio.</p> - -<p>Marie passa une journée mélancolique et douce, errant d’église en -église, et laissant un bouquet de prières à chaque autel. Délivrée du -bavardage affectueux et des plaintes d’Isabelle, délicieusement seule, -elle alla, en voiture, jusqu’au tombeau de Cecilia Metella. La voie -Appienne, avec les statues, les exèdres funéraires envahies par la -mousse, les cénotaphes croulants, lui <span class="pagenum" id="Page_343">343</span> rappela la voie des tombeaux -à Pompéi. Elle ne retrouvait pas la douceur campanienne dans l’austère -paysage où les files brisées des aqueducs s’en vont vers Rome, parmi -les joncs des marais, les oliviers frissonnants, les pins aux larges -ombelles. Ici, c’était une autre Italie, et le conseil qui émanait de -cette terre romaine était mâle et grave; tout, et même la mort, parlait -d’éternité. «Ne cueille pas le jour qui passe. Travaille, aime, prie et -grandis ton âme à la mesure de tes espérances...»</p> - -<p>Quand Marie revint à l’hôtel de la place d’Espagne, le portier lui dit -que madame Van Coppenolle avait envoyé les bagages à la gare et qu’il -avait le bulletin de consigne.</p> - -<p>—Madame a tout réglé. Elle a dit que madame Laubespin pourrait prendre -le train du soir pour la France...</p> - -<p>—Elle est au Pincio? Elle va revenir?</p> - -<p>—Madame Van Coppenolle a reçu des visites... Elle est sortie vers -quatre heures avec ce monsieur qui était venu à midi... Madame Van -Coppenolle ne pouvait pas descendre, puisqu’elle déjeunait avec madame. -Alors le monsieur est revenu dans la journée... Un jeune homme brun, en -gris, qui a l’accent de Naples...</p> - -<p>—Eh bien, j’attendrai ma cousine, dit Marie qui prévoyait une -catastrophe...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_344">344</span></p> - -<p>Elle monta dans sa chambre. Comme elle se reprochait amèrement d’être -restée à Rome, au lieu d’emmener Isabelle, tout droit, en Belgique! -L’amoureuse avait-elle prévu que son amant la rejoindrait? Avait-elle -prolongé la halte, à Rome, pour donner une chance suprême à Angelo?</p> - -<p>Elle l’avait reçu dans le petit salon, et dans sa chambre même... -Un bout de cigarette consumée, près du divan, révélait une présence -masculine...</p> - -<p>—Qu’elle revienne! Mon Dieu, faites qu’elle revienne! disait Marie.</p> - -<p>Elle ne revint pas... Un peu avant l’angélus, un gamin apporta une -lettre.</p> - -<p>Marie, debout près de la fenêtre, lut cette confession rapide, écrite -sur un mauvais papier, avec une plume boueuse, au buffet de la gare -Termini. L’écriture inégale, presque illisible, s’en allait de travers -et çà et là, des larmes avaient délayé l’encre...</p> - -<div class="quote"> - <p>«... Je l’aime trop... Je ne peux pas me passer de lui... Et lui aussi - m’aime... Il m’a tout expliqué... Tu l’as mal compris et mal jugé... - Je le sens tellement sincère, et malheureux autant que moi... Et - maintenant que je lui ai pardonné, je n’ai plus la force de recommencer - ma vie d’autrefois sans lui... Nous partons. J’écrirai à Frédéric et - j’espère qu’il consentira au divorce...</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_345">345</span></p> - - <p>»Ne m’accable pas, Marie, toi qui vas être heureuse! Je te supplie - de voir mes enfants, de me donner, quelquefois, de leurs nouvelles, - en attendant qu’on me permette de les embrasser... Pauvres petits! - C’est sur eux seuls que je pleure, mais ils ne souffriront pas de mon - absence. Ils m’oublieront vite...</p> - - <p>»Adieu, Marie! Je penserai à toi, quand tu seras la femme de Claude, - et je ferai des vœux pour votre bonheur, même si vous me méprisez... - Adieu, ma petite Marie!...»</p> -</div> - -<p>Une larme tomba des cils de Marie Laubespin et fit une étoile sur la -signature brouillée.</p> - -<p>«Dieu te pardonne, pauvre Isabelle!... Je ne te juge pas. Je te -recevrai, si tu reviens, déçue et repentante...»</p> - -<p>... Le reflet du ciel colorait l’ombre de la chambre. Soudain, l’air -vibra. Un immense frisson sonore passa sur la ville, et Marie, qui -oubliait déjà la pécheresse amoureuse, Marie, rendue à ses beaux rêves, -sentit palpiter dans le soir romain tous les anges invisibles, aux -ailes d’or, d’émeraude et de vermillon, qui avaient été les compagnons -mystiques de sa solitude.</p> - -<p>Ils accouraient, ceux de Flandre et ceux de France, ceux d’Allemagne et -ceux d’Italie, ceux des missels et des évangéliaires, ceux des fresques -<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> et des tableaux, ceux qui ressemblent à des faucons, ceux qui -ressemblent à des colombes. Messagers de la bonne nouvelle, tenant les -lis du pur amour, ils murmuraient avec la voix des cloches:</p> - -<p>—<i>Ave Maria!</i></p> - -<p class="rdate br">Naples 1904—Paris 1910.</p> - -<p class="center br">FIN</p> - -<p class="center">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—8454-2-19</p> - -<hr class="small3" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_347">347</span></p> - - <div class="borderback"> - <div class="footnotes"> - <h2 class="h2notes" id="notes">NOTE</h2> - - <hr class="small3" /> - - <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Poésie</i>, par - Salvatore di Giacomo.</p> - </div> - </div> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter margintop4"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_348">348</span></p> - - <table class="small80" id="catalogue_02" summary=""> - <colgroup span="4"> - <col width="45%" /> - <col width="5%" /> - <col width="45%" /> - <col width="5%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="4" class="tdc1"><h2>DERNIÈRES PUBLICATIONS</h2><br /> - <hr class="small4" /></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdc4">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">ADOLPHE ADERER</span><br /> - Les Heures de la Guerre.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE GOURDON</span><br /> - La Réfugiée.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">RENÉ BAZIN</span><br /> - La Closerie de Champ-dolent.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">GYP</span><br /> - La Dame de St-Leu.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">MARCEL BERGER</span><br /> - Jean Darboise, auxiliaire.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">LOUIS LEFEBVRE</span><br /> - Le Grand Jour.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">ADRIEN BERTRAND</span><br /> - L’Orage sur le Jardin de Candide.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">JULES LEMAITRE</span><br /> - La Vieillesse d’Hélène.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">V. BLASCO IBANEZ</span><br /> - Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE LOTI</span><br /> - La Hyène enragée.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">RENÉ BOYLESVE</span><br /> - Le Bonheur à Cinq Sous.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">CAMILLE MALLARMÉ</span><br /> - La Casa seca.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">GUY CHANTEPLEURE</span><br /> - La Ville assiégée.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE MILLE</span><br /> - Sous leur dictée.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">PAUL-LOUIS COUCHOUD</span><br /> - Sages et Poètes d’Asie.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">MILE NOLLY</span><br /> - Le Conquérant.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE DE COULEVAIN</span><br /> - Le Roman Merveilleux.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">JACQUES NORMAND</span><br /> - Le Laurier sanglant.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">MAX DEAUVILLE</span><br /> - Jusqu’à l’Yser.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">RENÉ STAR</span><br /> - L’Éclaireuse.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">J. D’OR SINCLAIR</span><br /> - Les Noces de Jade.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">CHARLES TARDIEU</span><br /> - Sous la Pluie de Fer.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">MARC ELDER</span><br /> - Le Peuple de la Mer.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">MARCELLE TINAYRE</span><br /> - La Veillée des Armes.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">MARY FLORAN</span><br /> - L’Ennemi.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">LÉON DE TINSEAU</span><br /> - Le Secret de Lady Marie.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">ANATOLE FRANCE</span><br /> - Le Génie latin.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td class="tdc1"><span class="smcap">COLETTE YVER</span><br /> - Mirabelle de Pampelune.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc1"><span class="smcap">A. GÉRARD</span><br /> - La Triple Entente et la Guerre.</td> - <td class="tdlbottom">1 vol.</td> - <td colspan="2" class="tdc1"> </td> - </tr> - </tbody> - </table> -</div> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum hidden" id="Page_349">349</span> -</div> - -<div class="tnote"> - <h2 class="h2note_lecteur" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p> - - <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p> -</div> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA DOUCEUR DE VIVRE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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