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-The Project Gutenberg eBook of La douceur de vivre, by Marcelle
-Tinayre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La douceur de vivre
-
-Author: Marcelle Tinayre
-
-Release Date: August 8, 2022 [eBook #68710]
-
-Language: French
-
-Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOUCEUR DE VIVRE ***
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
-
- La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
-
-
-
-
- LA
- DOUCEUR DE VIVRE
-
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- Format grand in-18.
-
-
- L'AMOUR QUI PLEURE. 1 vol.
- AVANT L'AMOUR. 1 --
- UN ÉTÉ A SALONIQUE. 1 --
- HELLÉ (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 --
- MADELEINE AU MIROIR. 1 --
- LA MAISON DU PÉCHÉ. 1 --
- NOTES D'UNE VOYAGEUSE EN TURQUIE. 1 --
- L'OISEAU D'ORAGE. 1 --
- L'OMBRE DE L'AMOUR. 1 --
- LA RANÇON. 1 --
- LA REBELLE. 1 --
- LA VEILLÉE DES ARMES (LE DÉPART, AOUT 1914). 1 --
- LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES. 1 --
-
- UNE JOURNÉE DE PORT-ROYAL, _édition illustrée
- pour bibliophiles_. 1 vol.
-
- En préparation:
-
- LES ROUTES SECRÈTES . 1 vol.
- LE FRUIT DE CENDRE. 1 --
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
-
-Copyright, 1911, by Marcelle Tinayre.
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.
-
-
-
-
- MARCELLE TINAYRE
-
- LA
-
- DOUCEUR DE VIVRE
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage_
- CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
- _tous numérotés_.
-
-
-
-
-A PIERRE GUSMAN
-
-
- _qui célébra Pompéi avec le crayon, le burin et la plume._
-
- M. T.
-
-
-
-
-LA DOUCEUR DE VIVRE
-
-I
-
-
-La rue commence au chevet de l'église et finit à la berge du canal. En
-été, quand le soleil baisse, l'ombre du clocher s'allonge sur les pavés
-humides où l'herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et
-à colombage, accotées l'une à l'autre de guingois, sont expressives
-comme ces maisons animées qu'on voit dans les tableaux de «diableries».
-N'est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les
-yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau
-hennin pointu en tuiles rouges?
-
-Au bout de la rue, l'église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un
-rempart, tout hérissée de flèches, d'arcs-boutants et de gargouilles.
-Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi
-les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles
-intérieures s'allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre
-et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.
-
-C'est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.
-
-Au delà de l'église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On
-trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de
-Paris. Plus loin, derrière l'Esplanade, hors de l'enceinte de Vauban,
-le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique
-enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le
-ciel. Et plus loin encore, c'est la campagne, pareille aux fonds des
-batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée
-de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond,
-balayée par l'ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif
-d'un toit de ferme, la tache fauve d'une vache paissante,--la campagne
-cultivée, habitée, où l'on sent partout la présence et le labeur de
-l'homme, où l'on n'est jamais seul avec la nature...
-
-Mais, entre l'église et le canal, l'innocente petite rue, verte
-d'herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et
-dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de
-Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux
-toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom
-légendaire et parfumé: «_Rue au Chapel-de-roses_».
-
-
-Un après-midi de novembre, le bruit d'une porte qu'on ferme, le bruit
-d'un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle
-Broquette, la mercière, lance un coup-d'œil furtif entre les bonnets
-ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de
-son magasin. Au premier étage d'une maison, un store à franges se
-soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le
-miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense:
-
-«Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers.»
-
-Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume
-Wallers, l'archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive.
-On sait qu'il va suivre le petit quai du canal jusqu'à la rue du Port;
-qu'il s'arrêtera au café Belle-Fleur, place de l'Homme-sans-tête,
-et qu'il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place
-Sainte-Ursule-et-les-Vierges.
-
-Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg
-guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l'archéologue égale celle
-du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates
-qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l'heure par
-une révérence, font trois petits tours et s'en vont. Quand mademoiselle
-Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre
-voisin, elles savent qu'il est temps d'allumer le fourneau et de
-préparer le souper... Six heures!
-
-Mademoiselle Hautremont n'en croit pas ses yeux... Oui, c'est bien
-M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C'est
-bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges
-joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son
-pardessus à col d'astrakan orné de la rosette rouge. Il n'a pas le type
-conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à
-quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile.
-
-Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans
-son tour de faux cheveux, au coin de l'oreille, et elle appelle:
-
---Émilie!... Émilie!
-
-Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, mi-béguine, demoiselle de
-compagnie et servante-maîtresse.
-
---Émilie! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci!
-
---A cette heure-ci? Mademoiselle est bien sûre?
-
---Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les
-journaux...
-
-Et les langues d'aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient
-qu'elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une
-langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu'il possède la
-meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne
-mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper!
-
-Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les
-trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses:
-
---Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours...
-
-La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand
-elle prononce le nom d'Isabelle Van Coppenolle.
-
-Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d'elle,--et
-quand on parle d'une femme, en province, ce n'est pas pour en dire du
-bien. Flamande d'origine, Flamande par sa robuste beauté blonde, elle
-a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d'avoir
-été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie,
-frivole, s'est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un
-Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van
-Coppenolle; elle habite Courtrai qu'elle déteste. Elle a deux enfants,
-un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse
-fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou
-trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui
-est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L'archéologue la
-reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d'Isabelle, et il a pris
-l'habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage
-de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui
-défendent la sévérité. Il s'entremet donc auprès de M. Van Coppenolle
-et tâche de réconcilier les époux. C'est l'affaire de quelques jours.
-Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!»
-dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.
-
-Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du
-dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné.
-Le séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, puisque M.
-Guillaume Wallers va partir pour Naples.
-
-Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura
-peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais
-sera-ce bien en l'honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant
-de choses!...
-
---Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?...
-
-Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de
-demoiselle. La duègne rectifie:
-
---Madame Laubespin n'est pas divorcée, pas même séparée légalement...
-Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur
-Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec
-la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg...
-
---L'occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute
-pensive...
-
---Aujourd'hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures...
-Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu'un... Le pauvre
-cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il
-préférerait raccommoder celui de sa fille.
-
-Mademoiselle Hautremont ne peut qu'approuver ce sentiment. Certes, on
-ne doit pas comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, une
-femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie s'est
-résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce qu'il
-avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se fasse
-pardonner! Marie lui sera clémente...
-
---Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s'il y avait quelque
-nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu'il
-est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien
-étonnée qu'ils eussent un secret pour Claude puisqu'ils le traitent
-comme le fils de la maison...
-
---Qui vivra verra!...
-
-
-Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa
-fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien
-que l'esprit de la petite ville mêle un peu d'aigreur à ces commérages,
-on s'accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et
-particulièrement M. Guillaume.
-
-Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule,
-et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition
-ancestrale,--avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège de
-Pont-sur-Deule, puis au lycée du chef-lieu; il fut étudiant à Paris,
-chartiste, élève de l'école de Rome; mais, parvenu à la célébrité,
-il refusa toute fonction officielle et ne voulut même pas se fixer à
-Paris. Vrai bourgeois flamand, par l'écorce épaisse, le sens pratique,
-le goût des jouissances matérielles, aimant les belles choses et
-l'argent qui permet de les acquérir, excellent chef de famille,
-catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n'avait pas, comme on
-dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, une demoiselle
-Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la maison de la rue
-au Chapel-de-roses où il commença d'entasser meubles, tapisseries,
-livres, objets d'art et curiosités de toute espèce. Il souhaitait
-douze enfants. Il n'eut qu'un fils et une fille, et les joies de
-cette paternité n'allèrent pas sans rançon. Jacques, l'aîné, très
-intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des Hansuys
-parlait en lui, et il se révéla, dès l'adolescence, homme d'action et
-homme d'affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, maintenant,
-dans l'Argentine, et achète des laines pour le compte d'un grand
-_peigneur_ de Roubaix. Marie, plus délicate, plus affinée, reçut au
-couvent des Ursulines la même éducation que sa mère avait reçue vingt
-ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième année, munie de
-principes religieux très solides et d'un petit _fac-similé_ de brevet
-supérieur qui enorgueillissait beaucoup madame Wallers.
-
-A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à
-l'ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l'amour, qui ne
-soupçonne même pas sa forme de femme et qui s'est toujours baignée en
-chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire
-des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie
-spirituelle est forte et profonde, où l'instinct humain de l'amour
-fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements,
-l'intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans
-le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l'avait accoutumée
-à l'examen de conscience, à la méditation, à l'effort perpétuel de la
-volonté qui réprime les mouvements de l'instinct. Elle avait pris au
-sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement,
-d'y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à
-gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s'approcher de la
-perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne
-n'eût deviné dans cette âme close l'immense trésor des rêves, des
-tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l'enfance, et dérobé à tous
-les regards.
-
-M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le
-monde, à Pont sur-Deule, n'a rien qui puisse enivrer les sens et
-troubler le cerveau d'une enfant dévote. Marie connut les sauteries,
-les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui
-avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en
-particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti,
-mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un
-fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine...
-Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la
-trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les
-anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol.
-Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l'éclat d'une chevelure
-soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d'or; le bleu de ses yeux était
-pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée
-autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses
-où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C'était la
-beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur
-des climats humides, si tendre qu'elle se flétrit et se couperose vite
-sous l'action de l'air et du soleil.
-
-André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, ne fut séduit
-qu'au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, parut
-l'ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l'Agnès française,
-rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il voulut
-plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune,
-intelligent, assez riche pour n'être pas soupçonné de vilains calculs,
-il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie
-l'agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour
-l'amour l'obscur pressentiment de sa destinée, l'éveil bien vague et
-bien incomplet de l'instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des
-tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux...
-
-Ils s'épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et
-doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux
-médecin routinier et bourru, vit chaque jour s'accroître sa clientèle.
-Il semblait aimer sa petite femme, et n'avait pas encore épuisé le
-charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était
-sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au
-«sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l'éducation, mal
-préparée à l'intimité conjugale, elle se prêtait à l'amour docilement,
-et n'imaginait pas d'autres plaisirs que ceux de la tendresse. André
-était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste pour
-accomplir la tâche parfois difficile d'une éducation amoureuse... A
-la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut
-très pénible et elle accoucha prématurément d'un enfant mort... Madame
-Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule
-pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous
-les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d'y
-aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer
-longtemps un être qui n'avait pas vécu; il avait besoin de gaieté,
-de mouvement et de plaisir. S'ennuya-t-il de trouver à son foyer une
-femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences
-essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous
-prétexte de ménager Marie, il se détacha d'elle et se créa, au dehors,
-des intérêts, des habitudes, des liens qu'elle ignora longtemps. Marie
-n'était pas jalouse: elle concevait l'adultère comme une monstruosité,
-un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne
-supposait pas qu'André pût lui mentir pendant des mois et des années,
-avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée
-devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient
-heureuse; elle-même croyait l'être, engourdie dans cette existence de
-chrysalide. N'ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l'espèce de
-résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.
-
-Trois ans, quatre ans, passèrent, et l'inévitable petit hasard qui
-produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d'André
-Laubespin. Il avait--depuis combien de temps?--une maîtresse et cette
-maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite
-de surprise, de dégoût et d'humiliation. L'idée de la paternité d'André
-lui fut plus cruelle que l'idée de la trahison. Elle se sentit blessée
-dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n'avait pu
-donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas,
-souillé de mensonges, vautré dans l'ordure... Le dégoût submergea
-l'amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André
-s'emporta. Il osa dire--ce que tout homme eût compris et même certaines
-femmes, mais non pas Marie Laubespin!--il osa dire que Marie l'avait
-déçu, qu'elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de
-chair...
-
-Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille
-où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d'épouse
-chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle n'estimait plus
-André et ne l'approchait qu'avec répugnance. Bientôt, elle eut la
-certitude qu'il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive
-séparation.
-
-
-Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et
-qui n'a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une
-réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l'espérance de
-manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On
-pense qu'une femme de vingt-sept ans ne peut s'accommoder toujours
-d'une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la
-déprécie et l'oblige à une demi-dépendance.
-
-
-Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé,
-Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes
-malingres, et la pluie redouble, criblant l'eau verte, l'eau si lente
-qu'on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive
-opposée, le vitrage d'une fabrique s'éclaire, bleu d'électricité,
-envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des
-hautes cheminées se teintent d'une rougeur sanglante. Une cloche
-d'atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières
-lampes jaunissent les fenêtres des estaminets où les mariniers se
-querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches
-chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants
-pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d'une cabine, monte une voix
-de femme berçant un nourrisson.
-
-Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de
-la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique
-aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne
-révèle leur présence. Jamais ils n'ouvrent leurs fenêtres dont les
-stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et
-jardinières, tournés vers le dehors pour l'admiration des passants...
-On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture...
-Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins
-d'yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure
-colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande:
-
-«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu'est-ce que cela
-signifie?...»
-
-
-
-
-II
-
-
-Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la
-chambre qui lui sert d'atelier, copie en miniature, sur parchemin, les
-fragments d'un évangéliaire.
-
-La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre
-unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon.
-Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes,
-de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux,
-elle n'aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le
-panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là
-d'un rouge neuf et joyeux, ailleurs d'un violet bleuâtre ou d'un gris
-de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la
-fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le
-beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol,
-monte d'un jet puissant, se complique, s'affine et s'achève en plein
-ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.
-
-Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,--point
-de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré,
-Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble
-pas malheureuse de n'avoir pas de bonheur. Est-ce l'amour ravivé de
-Dieu, est-ce l'amour nouveau de l'art qui l'a tirée de sa passivité
-mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n'échappe de ce qui intéresse
-Marie, dit parfois que l'on peut tout espérer d'une femme qui vit à la
-hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés,
-craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse,
-comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les
-contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour
-d'elle.
-
-Cette renaissance de son énergie s'est manifestée surtout depuis deux
-ans, depuis qu'elle a entrepris, à l'instigation de son ami Claude,
-une série de miniatures, d'après les maîtres italiens et flamands. Ces
-miniatures--variations admirables sur un thème unique--doivent former
-le _Livre des Annonciations_, dont Guillaume Wallers écrira le texte.
-Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées en ordre
-sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées d'après des
-photographies, des croquis et des notes de couleur prises aux Uffizi
-de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor analogue, et
-pourtant aucune ne ressemble à l'autre.
-
-Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et
-celles de l'aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes
-comme l'améthyste, et celles qui s'embrasent comme les rubis de
-l'amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres
-catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de
-toute époque; elles disent: _Ave Maria!_
-
-Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces
-pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces
-beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l'adoration, et
-qui emplissent l'atelier d'un muet cantique et d'un frisson d'ailes!
-
-C'est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois
-angélus! C'est pour eux que s'épanouissent, dans un vase de cristal,
-les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs,
-toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens,
-les confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi eux,
-comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l'homme impur et
-son méchant amour.
-
-Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce
-souvenir au travail délicat de l'artiste.
-
-Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge
-siennoise, d'après Simone Memmi, cette Vierge qui n'est point belle,
-qui n'est point femme, qui a l'ovale allongé, les yeux étroits, la
-bouche aux coins tombants d'une figure japonaise et qui se blottit,
-se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de
-l'ange aux ailes fauves, l'ange d'or sur fond d'or, couronné de sombre
-feuillage, ceint d'une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys
-mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché
-d'un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la
-science...
-
-Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d'Orcagna, si
-grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter
-le messager, recueillie et point surprise,--et la Vierge de Botticelli,
-dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et
-de fleuves sinueux; cette Vierge, qui n'est pas très jeune, qui a
-beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les
-glaives, tandis que l'ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir
-d'automne, la regarde, l'adore et la plaint.
-
-Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d'Agnolo Gaddi,
-blanche et bleue, en robe stricte, princesse d'un roman céleste,
-enclose dans la demeure enchantée, la tour d'ivoire où l'ange même
-n'entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager
-avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde,
-attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès,
-devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle
-a une main levée, l'autre main sur le Livre des Prophéties; son voile
-découvre son front qui retient toute la lumière...
-
-Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint
-belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné,
-de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle
-se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient
-pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées,
-dans leur petite chambre...
-
-La plus jolie, c'est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans
-le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des
-montagnes bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage, qui
-étudiait sa leçon près de son petit lit quand l'Annonciateur est entré.
-Elle l'invite du geste, à s'approcher, et sourit, contente, comme si on
-lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout pareil à sa
-poupée. Et l'ange, n'est-ce pas le serviteur favori du roi lointain, le
-page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé?
-
-Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle
-inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de
-l'évangéliaire, chef-d'œuvre d'un maître inconnu,--fillette aussi,
-comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d'une grâce presque
-chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur.
-Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment
-pourra-t-elle porter l'enfant? Ce n'est pas la rose mystique, ce n'est
-pas la colombe, ce n'est pas l'étoile du matin: c'est une pauvre petite
-fille de Flandre, une pâquerette née à l'ombre des cathédrales, sans
-force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui
-attend que Dieu la cueille...
-
-Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.
-
-
-
-
-III
-
-
-Elle s'applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil
-délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes
-ocellées de l'archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle
-est si absorbée qu'elle n'entend pas le coup discret frappé à la porte.
-
-On frappe encore.
-
-Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie
-seulement:
-
---C'est toi, Belle?... Entre...
-
-Et, tout de suite, d'une voix changée, qui tremble un peu:
-
---Comment, c'est vous, Claude!
-
-Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne
-la tête, tend la main. Mais qu'a donc Claude? Il touche à peine
-cette main que Marie lui offre. Son visage maigre, aquilin, au type
-hispano-flamand, paraît vieilli par l'inquiétude. La moustache noire
-ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves,
-brouillés de vert, ont une étrange expression...
-
---Vous arrivez d'Arras?... Pourquoi ne m'avez-vous pas avertie?...
-Pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre?
-
---Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement
-à partir, et j'ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train
-de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n'a
-eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s'est élancé vers
-un singulier bonhomme qui l'a embrassé, oui, embrassé sur les deux
-joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre
-mon sac chez ma tante... Et me voilà!
-
-Marie demande:
-
---Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C'est
-invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à
-l'hôtel du Cygne un jeune homme qu'il n'a jamais vu, qui s'est annoncé
-par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le
-grand archéologue napolitain.
-
---Je ne connais pas...
-
---Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble un peu partout, en
-Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et Angelo,
-le peintre, notre convive de ce soir... C'est cet Angelo qui doit
-illustrer le fameux ouvrage: _l'Art et la Vie à Pompéi_...
-
---Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas...
-
---Di Toma, Claude! vous le dépoétisez!
-
---Vous verrez s'il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d'étoffes
-trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d'un vieux feutre
-gris... D'ailleurs assez beau garçon, mais odieux!
-
---Il n'a jamais quitté son pays; il n'est pas riche; il porte
-les vêtements qu'il porterait à Naples, en cette saison... Soyez
-charitable, Claude!
-
-Le jeune homme ne répond pas. Il s'est assis dans la bergère, devant
-le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la
-miniature que son ami n'a même pas regardée. Elle vient enfin s'asseoir
-près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de
-l'autre, voulant parler et n'osant parler...
-
-Il dit enfin:
-
---Isabelle est à Pont-sur-Deule?
-
---Oui, jusqu'à demain. J'irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric
-Van Coppenolle. Accompagnez-nous... Ce sera une occasion de saluer
-madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage.
-
-Claude ne paraît pas entendre la timide invitation.
-
---J'admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui
-ne s'aiment pas, qui ne s'accordent pas, qui finiront par se détester.
-
---Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon,
-ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille...
-
---Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L'un est resté
-Belge et l'autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin
-mousseux!
-
---Puisqu'ils sont mariés...
-
---Ils divorceront!
-
---Claude!... Les sentiments religieux d'Isabelle...
-
---Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque
-je souffre à cause d'eux... et vous aussi peut-être... Mais les
-sentiments religieux d'Isabelle!... Non! C'est à mourir de rire...
-Isabelle n'a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté
-à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je
-dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu'Isabelle
-est vertueuse, ce qui d'ailleurs m'est indifférent... Je pourrais
-tout au plus m'étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier
-les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si
-malheureuse. Mais je ne m'en étonne plus trop. Je sais maintenant que
-vous prêchez d'exemple.
-
---Expliquez-vous. Je ne comprends pas...
-
---Pourquoi m'avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée
-que j'ai reçue hier? Vous m'annoncez, brusquement, que vous avez changé
-d'avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez
-huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j'en
-chercherais encore la véritable raison, celle que vous n'osez pas
-dire, si une phrase de ma tante, tout à l'heure, ne m'avait éclairé...
-Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une
-réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu,
-ce soir... Cela, je ne l'ai pas cru, puisque j'avais rencontré votre
-père, à la gare, avec son Napolitain et qu'il m'avait invité...
-Pourtant...
-
---Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de
-votre beau raisonnement. Il n'y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup
-d'imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune
-relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera
-pas, je vous l'affirme, un second voyage de noces... J'ajoute que ni
-monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune...
-
---Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?...
-
---Oui, mon ami.
-
---Et, malgré votre lettre, vous resterez?
-
---Non...
-
---Pourquoi?...
-
---Il faut que je m'en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous...
-Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous
-guérir et je ne le puis qu'en m'éloignant...
-
---C'est à cause de moi?...
-
---Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une
-veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou
-repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m'est pas permis,
-que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur
-Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m'avez-vous
-parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié.
-J'étais presque heureuse...
-
---Est-ce possible, Marie! C'est moi que vous fuyez, et parce que,
-dans un moment d'émotion, j'ai eu la faiblesse d'avouer un amour que
-je croyais deviné!... Si j'étais dangereux pour votre repos, si vous
-m'aimiez... mais vous ne m'aimez pas!... Alors, que craignez-vous?...
-Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans.
-N'avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami?
-
---Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui
-m'effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à
-l'heure encore, vous m'avez cherché une querelle absurde. La semaine
-dernière... c'était autre chose...
-
---Je vous ai baisé la main... comme tant d'autres fois.
-
---Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude...
-
-Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté
-irrévocable qui consterne le jeune homme.
-
-Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs
-l'assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d'homme
-et d'enfant.
-
-
-Leurs mères s'étaient mariées la même année, et madame Wallers eut
-d'abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût
-né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l'heureuse
-petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de
-suite orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la
-femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!
-
-Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les
-voisins Wallers qui l'invitaient à passer des après-midi avec le gros
-Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette
-et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.
-
-Et, bien que le gros Jacques fût l'aîné d'un an, Claude, plus grand,
-plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et
-protège les faibles: il était l'explorateur casqué de papier qui
-arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui
-porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...
-
-Marie l'aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte
-à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier
-janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la
-froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu'il était mal
-habillé, pas riche, et qu'il n'avait pas de maman.
-
-S'ils avaient grandi côte à côte, au lieu d'être séparés par le collège
-et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et
-fût devenue de l'amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude,
-bachelier, partit pour Paris. Aux vacances, il voyagea. Et le cœur
-incertain de la jeune fille appartint à l'homme fait, à l'homme hardi
-qui, le premier, voulut le prendre.
-
-Et c'est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions
-puériles comme un fleuve formé d'humbles ruisseaux. Il fut déchiré
-jusqu'à l'âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d'orgueil, il cacha
-sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que
-la lutte n'était pas possible, et l'humiliation éprouvée exaspéra
-son désir d'être «quelqu'un», de dépasser Laubespin par le succès et
-la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il
-avait un tempérament d'homme d'action et répugnait aux tristesses
-contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui,
-heureuse loin de lui, il tâcha de l'oublier. Il tint, dans ses bras, de
-doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l'aimèrent
-et qu'il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de
-tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure
-et délicate qu'il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant
-le mariage de Marie, l'année qui fut leur seizième année...
-
-Et voilà qu'après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur
-des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille maison
-tiède encore de leur enfance. Marie était moins jolie qu'autrefois,
-car c'est l'amour de l'homme qui fait la beauté de la femme. Ses joues
-étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses paupières se
-fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et sa chevelure
-lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, elle était
-cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude avait tant
-aimée! Elle était la petite Marie...
-
-Mais lui, le grand Claude, il n'était plus un collégien pauvre et
-ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait
-davantage.
-
-Son âme s'ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la
-conquête.
-
-Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le
-carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d'amour. Il dit la
-monstruosité d'un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus
-étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes
-divorcées qui conservaient l'estime des honnêtes gens; il insinua que
-l'annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la
-fortune et des amis haut placés...
-
-Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur
-s'était incarné sous la forme chère de Claude. D'abord, muette et
-consternée, elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il
-qu'elle était une vraie chrétienne, qu'elle voyait dans le mariage non
-pas un contrat, mais un sacrement? L'amour qu'il implorait d'elle,
-l'Église l'appelait tout simplement, tout crûment: adultère.
-
---Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si
-heureuse! Il faut nous séparer...
-
-Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme.
-Il obtint qu'elle oublierait l'aveu intempestif. Mais quand un homme
-a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans
-l'oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous
-les phrases les plus banales. La peur de l'amour, sans cesse, la ramène
-à l'idée de l'amour.
-
-Vint le dernier dimanche d'octobre. Claude avait déjeuné chez les
-Wallers. Il monta dans l'atelier pour voir les _Annonciations_.
-
-Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures,
-et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s'envolait.
-Parfois, l'haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes
-de Claude.
-
-Il avait d'abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses
-yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent d'un
-regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les tresses
-aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées à la base
-et qui s'argentaient en remontant vers le front, selon la courbe de la
-tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la splendide
-orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui exhalait une
-odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l'iris.
-
-Soudain, la jeune femme fit la moue:
-
---Vous êtes distrait, Claude!
-
-Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude...
-Et elle reconnut tout à coup ce visage qu'elle avait vu, le jour
-de l'aveu, et qu'elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion
-l'envahit, plaisir triste et douce peine...
-
-Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux
-sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le
-long du bras demi-nu, jusqu'au pli du coude où l'épiderme plus mince
-laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma
-derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule.
-
-Les anges, autour d'elle, élevaient des lis, et les Madones, sous
-les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l'époux divin.
-L'atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire.
-
-Marie s'assit, la tête dans les mains, et pria.
-
-Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d'Arras le souvenir
-de la nuque dorée, du bras mince, de l'artère battante sous la peau
-fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d'amour, rêvant de cette
-pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s'il avait
-possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et
-caché de Marie...
-
-
-«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude
-émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui,
-tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la
-lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote
-timide a pris peur.
-
-Pourtant Claude ne veut pas qu'elle parte. Il ne le veut pas!
-
-Obstiné contre l'évidence, espérant modifier cette résolution qui le
-désespère, et où il devine l'influence souveraine du confesseur, Claude
-emploie l'éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la
-femme est tendre et qu'elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire
-plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui
-viennent...
-
-La porte du poêle projette un reflet ardent sur le tapis, mais la
-fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant,
-le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre.
-Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes...
-
- «Marie! ne m'abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du
- désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas
- grand'chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être
- chérie, dans le sacrifice et la pureté... J'essaierai, Marie,
- quoique un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de
- me rendre pareil à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas,
- bien-aimée!»
-
-Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent
-dans l'ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et
-tâtonne... La clarté brutale d'une lampe jaillit.
-
---Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir...
-mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N'insistez
-pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous
-attend... Je dois m'habiller...
-
---C'est bien. J'ai compris...
-
---Claude!
-
---Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire...
-
-Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l'atelier, immobile, la
-bouche entr'ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule
-sur ses joues.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Guillaume Wallers et ses hôtes n'attendaient plus que Marie.
-
-Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui
-avait aux fenêtres des _verdures_ drapées en rideaux, et sur toutes
-ses parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres.
-Les vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie
-plus mates que l'ivoire, les maroquins et les brochages composaient
-une tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d'Orient.
-La cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne
-que la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais,
-soigneusement couvert de cendre. Comme on n'avait pas allumé le lustre
-ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs
-amorties. La plus grosse était placée presque au centre de la pièce
-sur une table carrée; l'autre, sur le bureau, éclairait l'encrier
-majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction
-en bronze vert de la Victoire pompéienne.
-
-En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait:
-
---Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu.
-Dieu me garde de critiquer ce que je n'ai point vu. Je connais la haute
-compétence et le tact de monsieur l'inspecteur Spaniello. Mais cette
-idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me
-paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera.
-Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons.
-Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c'est pour l'habiller de
-neuf et la maquiller... Voyez ce qu'ils ont fait de Carcassonne en la
-coiffant d'ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux,
-les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs
-toits de tuiles orangées...
-
-Il s'interrompit:
-
---Voilà ma fille.
-
-Et il présenta:
-
---Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.
-
-Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la
-cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule,
-écoutait placidement l'ami Wallers, et, de l'autre côté, il y avait
-Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s'avança
-pour baiser la main de Marie.
-
-Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et
-elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d'un ridicule sympathique
-et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines
-vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d'été, une cravate
-claire, un plastron et un col si luisant qu'on les eût dits en «linge
-américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa
-figure même n'était pas tout à fait d'un homme du monde à cause de la
-perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des
-cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache
-ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C'était une beauté gênante,
-beauté de modèle, d'aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et
-les guenilles.
-
-Tout de même, Angelo di Toma n'en était pas responsable! Et il se
-faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans
-un français correct, mais avec un terrible accent, il tourna un joli
-compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa mère,
-et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de noir
-transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les
-cheveux cendrés et argentés... Oui, c'était l'Infante!
-
-M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle
-aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu'elle sût très bien ne
-pas l'avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma,
-depuis qu'il était entré dans le salon, n'avait regardé qu'elle: il
-profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de
-tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante
-dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et
-forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance
-ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre
-d'une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque
-soyeuse dans la lumière, et que l'ombre enveloppe d'une transparence
-azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des
-oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui
-déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le
-beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.
-
-La robe d'Isabelle la couvrait sans la cacher. C'était un fourreau en
-crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d'or; des perles dans
-les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes
-floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille,
-contrastait avec la mousseline noire de Marie et l'honnête satin
-broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s'en excusa:
-
---Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C'est que
-ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,--à
-tout hasard... Je n'avais pas autre chose,--à moins de dîner en
-peignoir ou en costume tailleur.
-
---Je pense, dit l'Italien, que cette femme de chambre mérite notre
-gratitude. Madame est aussi belle qu'Hélène Fourment.
-
-Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d'amoureux
-et de maquignon.
-
-Guillaume Wallers dit:
-
---C'est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment.
-
---Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume.
-
---Tu es difficile!
-
---Un Rubens, c'est bien vulgaire.
-
---Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que
-vous détestiez la Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien leur
-charme!... J'ajoute, pour vous consoler, que vous n'avez pas l'âme
-flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris.
-
-M. di Toma demanda ce qu'était l'âme flamande en général et celle de
-madame Van Coppenolle en particulier.
-
---L'âme flamande, dit Isabelle, c'est celle de ma belle-mère: un petit
-lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne...
-
---C'est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier,
-très jolie et qui flotte au vent.
-
-On rit. Isabelle ne se fâcha pas.
-
---Sans plaisanterie, reprit-elle, l'âme flamande est bien engagée
-dans la matière et elle est animée par l'amour du bien-être, l'amour
-de l'argent et l'amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme,
-quand elles sont du sexe féminin, s'enorgueillissent surtout de leurs
-qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L'âme flamande
-loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j'en crois mon
-oncle Wallers.
-
-La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle
-déclara ces plaisanteries fort inconvenantes.
-
---Pardon, ma tante! dit Isabelle. J'accorde qu'il y a deux Flandres:
-la vôtre, qui est celle de Watteau, et l'autre, celle de Teniers, qui
-est aussi celle de ma belle-mère.
-
---Et celle de ton mari!
-
---Et celle de mon mari!
-
-M. Meurisse, à qui déplaisait cette ironie, dit gravement:
-
---Vous devriez mentionner, au moins, les vertus de notre race. Flamands
-belges ou Flamands français, nous sommes cousins sinon frères et nous
-avons bien des tendances communes... Il est vrai que nous sommes
-lourds et positifs, un peu portés sur la... bouche, et que notre rire
-est épais... Nous n'avons rien d'aristocratique... Mais nous avons
-toujours défendu nos libertés; notre histoire est glorieuse; nous
-sommes sérieux, actifs, entreprenants. Notre département du Nord, à lui
-seul, paie le quart des impôts qui constituent le budget annuel de la
-France...
-
-Cette révélation n'émut pas madame Van Coppenolle.
-
-M. Meurisse ajouta:
-
---Et c'est chez nous que l'on trouve encore des familles chrétiennes et
-des femmes qui ont beaucoup d'enfants.
-
---Mais, chez nous aussi, dit Angelo, les femmes sont fécondes, trop
-fécondes. Nous peuplons la Tunisie et l'Argentine... Mon père était
-l'aîné de douze enfants.
-
---Je plains madame votre grand'mère, dit Isabelle, entre ses dents.
-
---J'ai eu trois frères et une sœur qui sont morts en bas âge. Il ne
-reste que Salvatore et moi.
-
-M. Meurisse demanda qui était Salvatore.
-
---Mon frère... un sculpteur... un génie!
-
---Vraiment?
-
---Oui, un génie! répéta Angelo, avec emphase. Il a étudié avec notre
-illustre Gemito qui est fou... Mon frère, seul, pouvait l'intéresser
-à quelque chose de la sculpture... _Dio mio!_... cette folie, quel
-malheur!...
-
-M. Wallers rappela que Gemito était un grand artiste, le plus original
-des sculpteurs italiens, et le plus sincère. Ses figurines, d'après les
-types populaires de Naples, ont leurs ancêtres directs dans les petits
-bronzes de Pompéi.
-
---Salvatore n'imite pas Gemito, mais il s'inspire des mêmes traditions,
-dit Angelo... C'est une grande misère pour nous qu'il n'ait pas de
-santé... Mais c'est un génie!... Et un cœur!... Il m'aime!... C'est
-terrible comme il m'aime!... Je suis son enfant...
-
---Vous demeurez ensemble? dit madame Wallers, émue par cette explosion
-d'amour fraternel.
-
---Toujours ensemble, toujours... L'hiver, dans notre maison de Naples,
-et l'été, dans notre villa de Ravello qui est un héritage de famille,
-car nous ne sommes pas Napolitains d'origine; nous sommes Amalfitains,
-des barons Atranelli...
-
-Il ajouta, modestement:
-
---Noblesse déchue...
-
-Wallers souriait:
-
---Le professeur Ercole di Toma ne m'avait pas révélé la haute origine
-de votre famille. C'était un homme simple.
-
---Et un brave homme! fit Angelo avec chaleur... Disons la vérité: il
-était honteux de notre décadence et n'en parlait jamais qu'entre nous.
-Je le consolais: «Papa, l'art aussi est une noblesse!...»
-
---Vous avez raison.
-
---Mon père!... Ah! que de bien il voulait à monsieur Wallers!... Il
-parlait de lui à tout le monde: «Le professeur Wallers! quelle science!
-quel cœur! quelle génialité!... Dites, je vous prie, y a-t-il en Europe
-un savant comparable au professeur Wallers, mon illustre confrère?...
-Allons, osez le dire!...» Et tout le monde répondait: «Vous êtes
-heureux, monsieur di Toma, d'être l'ami de Guillaume Wallers, et il
-est heureux d'avoir en vous un ami si chaud...» Pauvre homme! Il vous
-aimait d'une manière extraordinaire!
-
-Angelo prononça cet adjectif en ajoutant plusieurs _r_ et en fixant sur
-son hôte un regard menaçant. Mais Guillaume Wallers connaissait cette
-mimique napolitaine. Il répondit:
-
---Moi aussi, cher monsieur, j'ai beaucoup estimé le professeur di Toma
-qui était un galant homme et un vrai savant.
-
-Ainsi, tous deux, chacun à sa façon, avaient exprimé exactement la même
-pensée.
-
-Angelo continua:
-
---Quand j'ai entrepris ce voyage, ma mère m'a dit: «Va porter au
-professeur Wallers la dernière pensée de ton père.» Et je me suis fait
-un devoir de m'arrêter à Pont-sur-Deule... On eût dit que je sentais,
-à l'avance, votre bonté... Et, quand vous êtes venu devant moi, dans
-la gare, je vous ai dit: «Ah! faites-moi cette faveur!... Que je vous
-embrasse!...» Merci à Dieu! moi, pauvre étranger, j'avais deviné en
-vous un second père...
-
-La candeur de ce discours désarma l'ironie de Claude. Il pensa que
-l'Amalfitain--des barons Atranelli--devait être vaniteux, exubérant,
-mais bon diable. Évidemment, il n'avait aucun sentiment du ridicule. Il
-étalait ses affections de famille sans fausse honte.
-
-On passa dans la salle à manger. Madame Wallers prit le bras du
-filateur et Marie celui d'Angelo.
-
-A table, Claude dut s'asseoir près d'Isabelle, tandis que Marie était à
-l'autre bout, entre Wallers et M. di Toma.
-
-
-A peine assis, il regretta d'être venu, la gorge serrée, l'estomac
-contracté, le cœur pesant et douloureux. Il n'avait pas faim. Tout et
-tous lui étaient insupportables.
-
-Il regarda Marie avec rancune... Elle répondait par des monosyllabes
-aux phrases de son voisin; elle était pensive, triste, pâlie par les
-nœuds roses de son corsage, et beaucoup moins belle que sa triomphante
-cousine. Claude en fut un peu consolé. Il aurait voulu que Marie devînt
-laide, pour que nul homme, excepté lui, ne la désirât.
-
-Le dîner fut copieux, délicat, servi lentement, selon les traditions
-sacrées de la province. Wallers était orgueilleux de sa cave et disait
-la provenance et l'âge des vins. On parla de cuisine. Angelo montra une
-compétence singulière et donna la recette des anchois à la mie de pain
-et des aubergines farcies...
-
-Madame Wallers se récria:
-
---Vous savez faire la cuisine!
-
---Naturellement... Je sais faire un peu de tout... Je peins, je gratte
-la mandoline, j'improvise des chansons, je mène un bateau, j'encadre
-mes toiles, et je raccommode, au besoin, mes habits, quand mon
-domestique me manque... Je sais aussi faire la femme de chambre...
-
---Comment?
-
---Je boutonne les bottines et j'agrafe les corsages, sans me tromper...
-
-Marie et madame Wallers parurent embarrassées. Isabelle éclata de rire.
-L'archéologue dit, avec bonhomie:
-
---Ce sont vos modèles qui vous ont enseigné cet art?
-
---Eh! certes...
-
-Il riait franchement, de toutes ses dents solides, carrées, brillantes.
-Madame Van Coppenolle observa qu'il avait une très belle bouche, fine
-aux angles, ironique et voluptueuse. Les yeux splendides n'étaient
-pas langoureux bêtement. Ils étaient tour à tour rieurs et tendres,
-malicieux et ingénus. Ils exprimaient avec une sincérité amusante
-le plaisir qu'avait Angelo à vivre une belle soirée chez un homme
-illustre, auprès de jolies femmes.
-
-Le naturel, qualité si rare et presque impossible dans les pays du
-Nord, où la religion et les mœurs tendent à comprimer les instincts
-et à restreindre leurs manifestations, le naturel était le plus grand
-charme d'Angelo. Sans doute, comme tous les Italiens, il devait avoir
-de la prudence, de la méfiance même et des arrière-pensées. Mais
-personne, vraiment, ne s'en apercevait, et lui même n'en avait plus
-conscience. Il vivait le présent avec une merveilleuse facilité. On eût
-dit qu'il connaissait les Wallers depuis toujours, tant il leur ouvrait
-aisément son âme. Pourtant, il ne disait rien qu'il pût regretter
-jamais d'avoir dit.
-
-Quand on revint dans la bibliothèque, Marie offrit le café. Tous les
-hommes fumaient, avec la permission de madame Wallers... Le bel Angelo
-roulait une cigarette pour madame Van Coppenolle, M. Guillaume Wallers,
-à qui l'on permettait la pipe, s'était installé dans un vaste fauteuil.
-Il appela Angelo pour l'interroger sur son voyage.
-
---Quelle impression vous a faite notre France?
-
---La France!... Oh! belle, belle, élégante, surtout sympathique...
-Quelle finesse dans les nuages des paysages, dans les esprits, dans la
-langue même...
-
-On ne put tirer de lui aucune réflexion critique, mais sans doute, il
-devait faire des réserves. Bien qu'il fût, chez les Wallers, comme
-un familier, il appréhendait que sa franchise ne compromît une amitié
-naissante. D'ailleurs cette franchise lui paraissait prématurée,
-grossière, inutile. Est-ce que les Wallers, arrivant à Naples, ne
-l'eussent pas accablé, lui, Napolitain, des compliments usités,
-classiques, sur la beauté de la ville? Se fussent-ils plaints de la
-saleté, de la mauvaise odeur, de la friponnerie du peuple?... Non. En
-personnes bien élevées, ils eussent attendu que le miel des douceurs
-fût épuisé, et que l'orgueil du fils de Naples eût été satisfait par
-l'habituel hommage.
-
---Et le Nord? dit Marie. Il ne vous a pas déplu, avec ses plaines, ses
-villes ouvrières, ses charbonnages?
-
---Oh! très intéressant... J'aime les beffrois et les carillons,
-si poétiques! Et les hôtels de ville et les musées... Van Eyck...
-Memling...
-
-Il confondait la France et la Belgique, pour mieux louer. Et il dit que
-Pont-sur-Deule était une cité charmante.
-
---Allons donc! fit madame Van Coppenolle, vous ne pouvez pas aimer ces
-pays-là sincèrement. Vous faites un grand effort d'imagination pour
-vous persuader qu'ils vous plaisent et que vous les comprenez. Cher
-monsieur, je ne suis pas bien savante, mais j'ai un peu voyagé, et je
-suis absolument sûre que, si le Midi fascine souvent l'homme du Nord,
-le Nord n'attire guère l'homme du Midi. Il faut être né en Hollande,
-en Allemagne ou en Angleterre pour y vivre avec plaisir, tandis qu'on
-voit des gens de toutes races se fixer, par choix, dans les pays
-méditerranéens.
-
-Claude s'écria qu'il n'était pas un de ces hommes, et qu'il n'éprouvait
-aucun besoin de vivre «sous un ciel toujours bleu» qui incite à la
-jouissance et à la paresse. Et comme il était irrité et agacé, et qu'il
-commençait à prendre en grippe le bel Angelo di Toma, il ne mesura pas
-ses paroles en opposant l'activité disciplinée des gens du Nord à la
-misère, à l'incurie, à l'immoralité méridionales.
-
-Angelo ne répondit pas. Il souriait toujours, mais il regardait Claude
-comme un gentilhomme peut regarder un rustre incivil, intempestif,
-ennuyeux, un _seccatore_. Guillaume Wallers interrompit Claude:
-
---Je ne suis pas suspect d'ingratitude filiale envers ma bonne Flandre,
-dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j'ai presque tous les
-défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j'ai vécu en
-Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour
-nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment,
-je ne m'y suis pas senti étranger... C'est peut-être, mon cher Claude,
-parce que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans
-t'offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle...
-D'ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de
-service à la société que les archéologues...
-
---Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi!
-
---Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte
-un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la
-civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c'est
-aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont
-tributaires de Pythagore et d'Euclide. Rome et l'Italie ont recueilli
-l'héritage grec, et la France après elles...
-
---Je n'en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé
-maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du
-monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes.
-Votre amour de l'Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans
-le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous
-fascinent... Vous ne regardez pas l'Italie de 1909! Elle ne vous
-intéresse pas...
-
---Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au
-passé, puisque je peux vivre à Pont-sur-Deule et m'intéresser au
-développement industriel de ma ville... J'insiste auprès du conseil
-municipal pour qu'on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour
-qu'on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis
-pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs--d'ailleurs
-affreux--des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière
-et laborieuse, qui s'habille de grosse laine, mais qui a du linge dans
-son armoire et de l'argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je
-peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses,
-dans la vallée du Pô... T'avouerai-je, mon cher Claude, que je
-préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes,
-princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui
-ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces
-païennes, ces voluptueuses, ce que tu n'as jamais senti: la douceur de
-vivre.
-
-Claude répondit en riant:
-
---Elles vous démoralisent!
-
---Peut-être...
-
---Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations
-qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d'aller à
-Naples, tout seul.
-
---J'aurai Marie pour me rappeler à la sagesse.
-
---Tant pis! Ce serait bien amusant que vous fissiez des folies!...
-Emmenez-moi. Je vous jure que personne ne saura rien.
-
-Mais Wallers, avec une terreur comique, déclara qu'il ne se chargerait
-pas d'Isabelle.
-
-
-Vers onze heures, le vieux Meurisse dit à Claude qu'ils pourraient bien
-reconduire M. di Toma jusqu'à son hôtel.
-
-Le descendant des Atranelli n'avait aucune envie de se retirer. La
-politesse l'obligea pourtant d'accepter la compagnie du filateur et
-de Claude. Ce furent des adieux touchants. Angelo n'embrassa pas M.
-Wallers, mais il lui répéta qu'il le considérait «comme un second
-père». Il dit aussi à madame Wallers que la signora di Toma lui serait
-à jamais reconnaissante d'avoir accueilli son enfant. Jamais orphelin,
-quittant sa famille adoptive pour une expédition dangereuse, ne fut
-plus ému qu'Angelo. Pourtant, il devait rester un jour encore à
-Pont-sur-Deule afin de visiter Sainte-Ursule, l'hôtel de ville et le
-petit musée municipal.
-
-Il baisa la main de l'«Infante» qu'il avait fort peu regardée, et lui
-exprima son immense plaisir de lui montrer bientôt la belle Naples. Et
-il insinua que madame Van Coppenolle serait aussi la bienvenue.
-
---Ma mère vous recevra toutes deux comme ses propres filles et vous
-aurez des chambres superbes, sur le golfe et sur le Vésuve. Je vous
-promènerai partout, je vous ferai voir des choses extraordinaires, la
-Naples que les étrangers ne connaissent pas. Et nous irons à Pompéi, à
-Salerne, à Ravello... Ah! Ravello, quelle beauté! Notre palais a encore
-un petit cloître plein de roses et de citronniers dont le parfum seul
-est une sympathie!...
-
---Eh bien, dit Isabelle, avec un soupir, vous réserverez vos chambres,
-votre palais et vos citronniers pour Marie. Moi, je rentre à Courtrai
-et je vous souhaite un bon voyage, car je ne vous reverrai plus.
-
-Claude et Marie parlaient tout bas, au seuil de la porte, et l'on
-entendait Meurisse et Wallers qui riaient dans le vestibule.
-
-Angelo murmura:
-
---Qu'est-ce qui vous rappelle à Courtrai?
-
---Mon mari, mes enfants, ma belle-mère. Je ne suis pas libre, hélas!...
-
---N'importe! Je vous reverrai... et peut-être... oui, pourquoi pas...
-en Italie?... Vous n'avez qu'à dire: «Je veux». Quel homme--même votre
-mari que je ne connais pas!--résisterait à un ordre de cette belle
-bouche?...
-
---Allons! ne me détournez pas de mes devoirs!
-
-Elle riait, un peu gênée par le regard d'Angelo.
-
---Vous ferez la cour à ma cousine, sans succès possible, car elle est
-vertueuse et elle n'aime que le bon Dieu!
-
---Est-ce que je pense à votre cousine? dit-il, avec une sorte de
-brutalité qui flatta délicieusement Isabelle...
-
-»Quand on vous a vue...
-
---Les Napolitains ont la mémoire courte et le cœur changeant.
-
---Je rêverai de vous... Ma pensée vous attirera. Vous serez forcée de
-venir...
-
---C'est peu probable.
-
-Il reprit le ton câlin:
-
---A quelle heure partez-vous?... Ne puis-je vous saluer à la gare?
-
---J'ignore quel train je prendrai...
-
---J'irai à tous les trains.
-
---Et vos projets?... le musée, Sainte-Ursule...
-
---Au diable les vieilleries gothiques!...
-
---Et mon oncle Wallers?
-
---Je lui ferai dire que je suis malade...
-
---C'est ça! vous lui conterez des blagues, à ce brave homme que vous
-aimez comme un second père.
-
---Certes, je l'aime...
-
---Prenez garde! Voilà Marie...
-
-Et, tout haut:
-
---Adieu, monsieur di Toma! Charmée de vous connaître.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude
-choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les
-minutes d'attente à faire un petit discours qui résumait bien ses
-sermons:
-
---Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle! Nous t'avons toujours
-accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t'encourager à la
-révolte, et nous te blâmons...
-
---Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les «illustrés» de
-la librairie.
-
-Elle pensait:
-
-«Devant elle, je n'oserai jamais acheter _la Vie parisienne_... Et il
-n'y a que ça d'amusant!»
-
---Frédéric nous a écrit qu'il te recevrait sans rancune et qu'il
-tâcherait d'être plus doux...
-
---Il dit ça!...
-
---Pourvu que tu montres de la bonne volonté et que tu cesses de
-critiquer les idées et les façons de sa mère...
-
---Elle ne cesse de critiquer les miennes!
-
---Avec raison.
-
---Avec aigreur.
-
---Il faut reprendre le gouvernement du ménage que tu as abandonné,
-par faiblesse et paresse, à madame Van Coppenolle. Ne la supplante
-pas, tout d'un coup, mais, peu à peu, remplace-la. Surveille les
-domestiques; mets les comptes en état; fais des économies; occupe-toi
-des enfants, au lieu de passer des heures à polir tes ongles, à essayer
-des robes, et à lire des romans ridicules où des femmes ennuyées
-trompent leur mari...
-
-Isabelle soupira. Jamais elle n'aurait le temps d'acheter _la Vie
-parisienne_ qui publiait un roman délicieux de Colette Willy et une
-nouvelle dialoguée d'Abel Hermant... Résignée, elle promena un regard
-distrait sur le quai sale et humide, sur les rames de wagons au garage,
-sur les portes des salles d'attente qui battaient lorsqu'un voyageur
-retardataire arrivait, chargé de valises.
-
-Le reflet d'une pensée secrète passa dans ses yeux glauques.
-
-Madame Wallers demanda:
-
---Tu cherches quelqu'un?
-
---Non, ma tante... Je vous écoute...
-
---Tu suivras mes conseils?
-
---Oui. Dès demain, je vérifierai le livre de la cuisinière, je
-promènerai les enfants, je tricoterai des gilets pour les pauvres, et
-je jouerai des valses, le soir, après dîner, pour distraire madame Van
-Coppenolle et son fils... Après ça, si je ne suis pas heureuse, c'est
-que votre recette ne convient pas à mon tempérament.
-
---Tu seras heureuse, dit avec candeur madame Wallers.
-
-Placide et reposée, le menton gras bien au chaud dans les brides de sa
-capote, elle vanta la félicité des ménages unis, loua son vieil époux
-qu'elle adorait, et s'attrista en parlant de sa fille.
-
---Vois, Belle, notre pauvre Marie!... Sa vie est brisée... Et pourtant
-elle a eu de la patience. Elle a pardonné une fois... Si elle avait été
-mère, elle aurait pardonné toujours, même en sacrifiant sa fierté de
-femme... Tu n'as pas connu ces humiliations. Frédéric est incapable de
-te tromper...
-
-Isabelle eut un sourire aigu.
-
---Incapable, certainement!
-
-Claude l'appelait. Elle embrassa madame Wallers et remonta dans le
-wagon. La portière fermée, elle baissa la glace et pencha au dehors son
-buste serré dans une jaquette de loutre, sa tête coiffée d'une martre
-fauve comme ses cheveux.
-
-Le train s'ébranla.
-
---Adieu!... Adieu!
-
-Isabelle agita son mouchoir et madame Wallers répondit par de petits
-signes. Soudain, la porte d'une salle d'attente s'ouvrit. Un homme,
-essoufflé, parut, qui avait un pardessus clair, des souliers jaunes, un
-feutre grisâtre. Il agitait un bouquet de violettes, avec un geste de
-fureur et de désespoir, comme pour arrêter le train qui filait et dont
-on ne voyait plus que le fourgon d'arrière...
-
-Alors, Isabelle se rassit, contente...
-
-
-Les villes se succédaient, pareilles, et continuées l'une par l'autre:
-des murs gris après des murs gris, des toits de zinc, des toits de
-verre, des toits de larges tuiles d'un vilain rouge. Le long de la
-voie, il y avait des petites cours de maisons pauvres, des jardinets où
-séchait du linge.
-
-Et les murs, les toits, les jardins, le linge, étaient salis par la
-poussière de charbon, par l'impondérable suie suspendue dans cet air
-tout barbouillé de fumée.
-
-La fumée qui sortait des mille cheminées industrielles ou ménagères
-ne pouvait monter. Tout de suite rabattue par le ciel lourd, elle
-s'étalait, stagnante et diffuse.
-
---Quel affreux pays! dit Isabelle. La laideur des choses s'accorde avec
-la laideur des gens. Toutes ces figures lymphatiques et blondasses me
-font penser à des lapins albinos roulés dans le charbon.
-
-Elle montrait les groupes d'ouvriers qui regardaient passer le train.
-
---Vraiment, la race n'est pas belle... Voyez, Claude, ces traits
-grossiers, ces corps massifs.
-
---La race n'est pas fine, mais elle est puissante lorsqu'elle ne
-dégénère pas par l'effet du travail prématuré ou de l'alcool.
-
-Isabelle reprit:
-
---Il y a beaucoup d'alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très
-dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l'estaminet ce
-que le pays ne leur offre pas: la chaleur, le bruit, la gaieté... une
-bruyante et brutale gaieté...
-
---C'est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite aux
-réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur populaire,
-sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand, lent à
-s'émouvoir, est, quand il s'émeut, une brute redoutable! Livré à
-l'instinct, c'est l'homme des kermesses de Teniers, c'est le gréviste
-de _Germinal_... Il boit jusqu'au vomissement; il tape jusqu'à la
-mort de l'adversaire... Et comme il est, au fond, un primitif, encore
-près du barbare, il est sincère et point comédien. C'est pourquoi il
-manque de finesse et d'élégance... Tandis que les gens du Midi, plus
-civilisés, je vous l'accorde, mêlent du cabotinage à toutes leurs
-émotions... Rappelez-vous le descendant des barons Atranelli qui
-trouvait en mon oncle Wallers «un second père».
-
---Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo
-haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles.
-
-Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets
-contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des
-béguinages. Les âmes qui ne s'épanchent pas au dehors, qui trouvent
-autour d'elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la
-jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la
-mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses
-vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses
-visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l'admirable.
-
-Isabelle croyait madame Vervins un peu folle.
-
---J'ai cessé d'aller la voir. Elle m'ennuie et je la scandalise.
-
-Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins qui était une amie des
-Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre visite le
-jour même.
-
-Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train
-à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de
-jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d'une
-enfant grondée.
-
-Elle regardait d'un œil hostile le paysage qui continue le paysage
-français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière
-séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu
-avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars,
-et des écriteaux bleus, et des «réclames», mais, par endroits, c'est
-tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys
-indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux
-portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un
-tas d'enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées
-emmènent vers l'horizon une double file inclinée de peupliers grêles,
-tremblants, dorés et mêlés de ciel.
-
-Le ciel de Flandre! Ce n'est pas l'écran bien tendu où les rochers,
-les villes, les phares, les bateaux, se découpent en masses ou en
-silhouettes, belles de leur propre beauté. C'est un fluide vivant,
-une âme éthérée qui joue sur le pays sans relief, sans couleur et
-sans caractère et lui fait, avec des ombres et des reflets, un visage
-expressif et changeant comme les heures. Les vieux peintres qui lui
-donnaient presque toute la place dans leurs tableaux, qui le faisaient
-si vaste, si tourmenté, si tendre, au-dessus des pâturages et des dunes
-grises, ces peintres savaient bien qu'on ne regarde la terre mouillée,
-la mer livide, et l'arbre tordu, et le moulin, qu'à cause de lui, le
-ciel!
-
-Par ce jour d'automne, il semblait immense. Sa large courbure, ne
-trouvant pas de colline où s'appuyer, tombait derrière l'horizon,
-enveloppant toute la campagne et se confondant avec elle. A la limite
-de son cercle, il absorbait les formes lointaines des cités, beffrois,
-clochers, vaisseaux d'église, et les fûts des cheminées colossales,
-et les croix tournantes des moulins. Parfois, une goutte de bleu
-trouait sa blancheur uniforme et se diluait aussitôt dans l'épaisseur
-vaporeuse. Et l'on sentait la présence du soleil languissant à une
-espèce de clarté transfuse, à un insensible frisson pâle qui se
-propageait avec lenteur dans les couches superposées de la brume.
-
-Et, passé midi, quand le train fut à Courtrai, le soleil, plus fort,
-glissa un rayon amorti comme un sourire de religieuse. Claude, voyant
-Isabelle inquiète, lui dit:
-
---Le soleil vous salue. C'est un bon présage.
-
-Elle descendit la dernière, embarrassée de sa fourrure et de son sac.
-Frédéric Van Coppenolle s'approcha d'elle.
-
-Il était grand, non pas gros, mais empâté par la quarantaine. Ses
-cheveux cendrés, ses yeux gris, son allure lourde, son apparence
-lymphatique, lui donnaient, au premier examen, l'air bonhomme et
-même bonasse... Dès qu'on lui parlait en face, le regard coupant, la
-voix brève, déconcertaient l'interlocuteur... Et peu de personnes
-s'avisaient de le contredire sans nécessité.
-
-Une seule y trouvait quelquefois du plaisir: c'était Isabelle, dans ses
-mauvais jours de rancune et de caprice.
-
-Les deux époux se tendirent la main d'un geste simultané. Ils ne
-s'embrassèrent pas. La curiosité de la foule était odieuse à M. Van
-Coppenolle.
-
-Il demanda:
-
---Tu vas bien?... Pas fatiguée?...
-
---Non, pas fatiguée du tout... Et toi?... les enfants?... ta mère?
-
-Isabelle prononça ce dernier mot avec effort.
-
---Moi, je vais bien, comme toujours... Je n'ai pas le temps d'être
-malade. Jacques est enrhumé... Ma mère le soigne...
-
-Isabelle rougit.
-
---Elle pourra se reposer, maintenant. Je me chargerai du petit... C'est
-bien naturel.
-
---Très naturel, en effet.
-
-Ensuite, M. Van Coppenolle remercia Claude et Marie d'être venus. Il
-était poli, peut-être sincère, car la présence des deux jeunes gens
-rendait plus facile la rentrée d'Isabelle au bercail. Les explications
-délicates étaient retardées ou empêchées. Et cela valait mieux pour
-tout le monde.
-
-
-Les Van Coppenolle habitaient, rue des Grandes-Halles, un hôtel tout
-neuf, en style moderne allemand qui était une chose hideuse. M.
-Guillaume Wallers l'ayant visité, une seule fois, en conservait un
-souvenir vivace comme d'une injure personnelle. Bien qu'il estimât
-Van Coppenolle, il ne pouvait lui pardonner la façade boursouflée et
-bariolée, la porte en «crapaud bâillant», la véranda ronde comme un œil
-de cyclope et le dévergondage du toit qui mariait indécemment le pignon
-gothique au dôme byzantin, et la mansarde française à des ornements de
-faïence et de brique vernissée!
-
-Frédéric Van Coppenolle, exprimant en pierre, en plâtre et en stuc, sa
-théorie la plus chère, avait élevé ce monument à la Modernité!
-
---C'est une infirmité spirituelle et un signe d'impuissance et de
-vieillissement que de vouer aux reliques du passé une adoration
-superstitieuse, disait-il. Je ne m'habille pas, je ne me nourris pas,
-je ne me soigne pas, je ne pense pas comme mon grand-père. Pourquoi
-me servirais-je de sa vieille maison et de ses vieux meubles qui ne
-correspondent plus à mes goûts et à mes besoins? Est-ce qu'il s'est
-gêné, lui, pour démolir la bicoque de son aïeul et remplacer le
-mobilier du dix-septième siècle par un solide palissandre dans le goût
-de la Restauration?... Mes petits-enfants jetteront bas l'hôtel que je
-construis, et, d'avance, je les approuve...
-
-Cette doctrine audacieuse n'appartenait pas au seul Frédéric Van
-Coppenolle. D'excellents artistes la proclamaient en France et
-en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation
-artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains--non pas
-tous--certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens
-héréditaire de l'ordre et de l'élégance, une éducation esthétique
-qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n'avait pas eu le
-loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une
-intransigeance terribles.
-
-Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du
-succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il
-acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible,
-volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d'un peuple
-parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon
-d'automne.
-
-Pour édifier l'hôtel et pour l'aménager, il n'avait pas tenu compte du
-sentiment d'Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française.
-Elle avait aussi, à sa manière, et pour d'autres raisons, le snobisme
-de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à
-son arrière-grand-père, bien qu'elle n'hésitât point à se meubler,
-à s'habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand
-la mode souveraine l'ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle,
-novateur passionné dans l'ordre industriel, économique et artistique,
-conservait sur la femme, le mariage et l'amour, des opinions
-énergiquement réactionnaires.
-
-En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut
-l'impression qu'elle n'était pas chez elle, mais chez son mari,
-chez l'homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle raillait par bravade et
-qu'elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en
-lui une force--un maître!--le maître de ce logis fastueux et bourru,
-confortable et triste. Rien ne révélait l'influence de la femme, rien
-ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans
-ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres
-et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs
-ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s'en fut, avec sa
-cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie
-pensa qu'elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux
-devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime.
-
-En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup
-plus s'ils n'avaient pas été la cause innocente ou l'occasion de
-presque toutes les querelles conjugales. L'esprit autoritaire de
-Frédéric intervenait dans ces détails d'élevage qui, partout, relèvent
-du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient
-malheureusement associés dans la mémoire d'Isabelle, et l'absence
-des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir
-et de paix. Cependant, l'instinct naturel, forcé et gêné par les
-circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément.
-Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux:
-
---Mon gros Jacques!
-
-Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures.
-
---Maman, tu es revenue!...
-
-Et tout de suite:
-
---Qu'est-ce que tu m'apportes?
-
-Elle n'apportait rien.
-
-Le mioche fut déçu. Fatigué d'être embrassé, il reprit ses ciseaux
-pendant que madame Van Coppenolle mère racontait sa maladie avec une
-abondance d'explications qui agacèrent Isabelle comme un reproche.
-
-Elle dut écouter jusqu'au bout la vieille dame, qui ressemblait à
-Frédéric, et elle se souvint des conseils de la bonne tante Wallers...
-«Ne la supplante pas. Remplace-la!» Madame Van Coppenolle mère n'était
-pas de ces personnes qui se laissent remplacer. Ses mains masculines
-avaient une façon de tenir les moindres choses qui était une prise de
-propriété, et, assise dans son fauteuil, elle y semblait installée,
-soudée, pour la vie!
-
-La nurse anglaise amena la petite fille, paquet de broderies, de rubans
-roses et de cheveux blonds. Elle avait trois ans et, déjà, par tous
-ses traits, par tout son caractère, elle était une Van Coppenolle. Sa
-mère la caressa sans obtenir des caresses, et l'aïeule dit que l'enfant
-était excusable, puisqu'elle était déshabituée.
-
---A cet âge, on oublie si vite!
-
-Alors, Isabelle passa dans sa chambre et se mit à pleurer.
-
---Tu vois, disait-elle à Marie, ils n'ont pas besoin de moi, ni
-Frédéric, ni les enfants, et, si je n'étais pas revenue, leur vie
-aurait continué, tranquille et toujours pareille. Je ne les aime pas
-comme je voudrais les aimer,--mais eux, ils n'ont pas même le désir de
-m'aimer! Je leur suis étrangère.
-
-Marie la consola.
-
---Tu oublies que les enfants sont légers, égoïstes, variables. Ils
-aiment ceux qui sont là, tant qu'ils sont là... Mais, en grandissant,
-ils s'attachent... Fais-leur crédit de quelques années.
-
---Oh! Marie, je vais être malheureuse. Tout m'oppresse ici, tout, cette
-maison, ces meubles, et le pays, et le climat, et les discours de
-Frédéric et les silences de ma belle-mère, et ces carillons si tristes
-que j'entends, la nuit, quand je ne dors pas, auprès de mon mari qui
-dort... J'arrive à peine et le froid m'entre dans l'âme. Je t'en prie,
-parle à Frédéric, dis-lui que je suis malade, que tu veux me soigner,
-me garder... Emmène-moi, là-bas, en Italie...
-
-Elle s'obstinait, puérilement, dans ce désir de voyage qui démentait
-ses résolutions et ses promesses et Marie eut grand'peine à la calmer.
-
-L'attitude de madame Van Coppenolle mère donna au déjeuner une
-froideur cérémonieuse. Frédéric affectait de ne pas voir les yeux
-rougis de sa femme et il était, avec elle, ni plus ni moins aimable
-qu'à l'ordinaire. Il parla du voyage de M. Wallers à Pompéi, et, à
-ce propos, il renouvela la querelle des anciens et des modernes.
-La prétendue beauté antique le laissait indifférent, lui, homme du
-vingtième siècle; il regardait du côté de l'avenir, vers les créateurs
-de formes et de rythmes nouveaux, vers les édifices de fer et de
-cristal, de faïence et de brique aux couleurs gaies qui composeraient
-les cités futures. Le gris linceul vésuvien pouvait ensevelir Pompéi,
-Frédéric Van Coppenolle n'irait pas troubler dans son repos ce pauvre
-squelette de ville!
-
---Je ne donnerais pas un sou aux archéologues, mais je paierais
-largement les artisans et les artistes qui renouvelleraient les cadres
-usés de la vie.
-
-Sa voix sonnait durement dans la salle à manger aux boiseries d'obscur
-palissandre, aux tentures d'un vert exaspéré, au lustre de cuivre
-étincelant, pareil à la couronne de Charlemagne, et il expliquait
-ses théories avec un ton d'autorité et de certitude qui les rendait
-insupportables comme un défi.
-
-Claude et Marie respirèrent quand ils furent seuls dans la rue, seuls
-ensemble. Tout le bien qu'ils avaient dit de M. Van Coppenolle, leur
-revenait à la mémoire, et ils étaient un peu confus, un peu déçus, et
-bien plus indulgents pour l'épouse révoltée.
-
---Comme Frédéric est devenu sec et tranchant! dit la jeune femme.
-
---Dès qu'il se range à mon opinion, j'ai envie de le contredire, fit
-Claude... Ah! son regard, sa voix, ses doctrines, ses meubles, sa
-maison!... Pauvre Isabelle!
-
---Vous la plaignez, et, pourtant, vous l'avez ramenée à la prison
-conjugale! Mais l'avenir montrera bien si le ménage Van Coppenolle peut
-durer... Maintenant, oublions-le... Allons voir de très vieilles choses
-et des gens bien inutiles. Ça nous changera...
-
-Marie Laubespin sourit. Elle sentait Claude plus doux et plus gai
-que la veille, heureux de cette faveur innocente qu'elle lui avait
-accordée, et, résigné, croyait-elle, à la séparation inéluctable.
-
-Elle-même avait épuisé toute sa force de sévérité, et, protégée par la
-pensée du départ prochain, elle goûtait sans remords le plaisir d'être
-seule avec l'ami de son enfance.
-
-«Je l'aime vraiment beaucoup, se disait-elle en le regardant. Il
-ne soupçonne pas que j'ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui
-faisais... Ah! qu'il soit enfin raisonnable, qu'il sente le prix de ma
-tendresse de sœur, qu'il ne souffre plus, jamais plus!»
-
-Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes
-qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse
-intellectuelle et une chaleur d'âme qui manquait à Frédéric. Elle lui
-savait gré de n'être pas toujours et uniquement l'homme des chiffres,
-d'aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes.
-
-Quant aux «gens inutiles», elle doutait que Claude les aimât autrement
-que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore
-fallait-il définir ce qu'on appelle «inutilité»...
-
-Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds
-qui fatiguaient un peu Marie; Claude, tous les cent mètres, devait
-ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu'il
-la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout
-le long du chemin et tout le long de la vie.
-
-Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur
-les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu'elle était
-faible et qu'elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre.
-
-Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de
-chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où
-resterait un peu de neige.
-
-Les jeunes gens traversèrent la grande place où l'hôtel des postes,
-tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de
-ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons
-d'ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti
-rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans
-les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature
-reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris
-ambiant de l'atmosphère.
-
-Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu'enjambe un pont de pierre;
-rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour
-de l'église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où
-Claude et Marie pénétrèrent librement, a la fraîcheur d'une aquarelle
-humide.
-
-Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un
-acacia, des géraniums dans le gazon; des deux côtés de la cour, des
-maisonnettes basses d'un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à
-tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu'ont les jeunes
-feuilles des tulipes... Les grands toits rouges, aux pentes inégales,
-semblent adossés à l'église Saint-Martin, et c'est d'eux que le beau
-clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par le
-crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes
-d'or sur ses clochetons bulbeux.
-
-Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril
-ainsi qu'un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de
-rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes
-du papier. On n'aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à
-gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme
-une hirondelle fatiguée. L'âme du Béguinage s'exprimerait par la
-simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs,
-par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d'ardoise...
-
-Claude et Marie ne s'attardent pas à regarder derrière la vitre, sous
-le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre
-et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et
-rose tendre, dont l'un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont,
-par les ruelles tournantes, où l'herbe croît entre les maisonnettes
-blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les
-portes. Dans un enclos gazonné, des linges étendus rappellent les
-lits chastes et les cercueils. Et voici l'huis Sainte-Genovèfe où loge
-madame Vervins...
-
-
-C'est encore un souvenir d'enfance qui réunit Claude et Marie: ce
-Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet
-humide, pleins d'asters mauves et de gros dahlias couleur de sang
-séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous
-deux, chez la dame fluette et noire qu'on appelait déjà la «sainte».
-Les deux mioches avaient grand'peur de cette dame qui leur parut très
-vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées.
-Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne
-amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites
-croix émaillées et une rose de Jéricho... Marie conserve la croix
-émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps.
-
-Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu'était
-madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté
-le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se
-croyant pas digne d'entrer au couvent, parmi les vierges consacrées,
-elle était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant un
-rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur,
-par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses
-directeurs virent renaître en elle l'âme des grandes abbesses du Moyen
-âge. On prétendit même qu'elle était favorisée de Dieu, qu'elle avait
-des visions et des extases et qu'elle les racontait en des poèmes
-mystérieux dont l'ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine
-Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de
-quelques prêtres et qu'on publierait sans doute lorsque madame Vervins
-dormirait dans le cimetière du Béguinage.
-
-Elle était très âgée, maintenant, et personne n'était admis près
-d'elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa
-filleule qu'elle avait beaucoup aimée.
-
-Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de
-la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans
-le jardinet.
-
---Sœur Joanna, je repars tout à l'heure. Puis-je saluer madame Vervins?
-
-La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe
-ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en
-faiblesse, dimanche dernier, qu'elle ne prenait plus de nourriture et
-que son âme, tirant sur les liens corporels, s'était à demi libérée...
-Madame Vervins habitait déjà le paradis...
-
-Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu'il pouvait
-bien revoir la «sainte» encore vivante et que, peut-être, elle lui
-parlerait... Marie insista:
-
---Nous ne ferons qu'entrer et sortir, dans le plus grand silence.
-
-Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur
-Joanna.
-
-La petite chambre de madame Vervins, basse de plafond, avait deux
-fenêtres sous des stores empesés. Des rideaux en calicot blanc
-dissimulaient la couchette de l'alcôve. Un Christ d'ivoire et d'ébène
-dominait le prie-Dieu et, sur la cheminée, il y avait une Vierge en
-plâtre.
-
-Réverbérée par ces blancheurs, la froide lumière se concentrait sur
-le fauteuil garni d'un oreiller blanc. Madame Vervins, renversée dans
-l'oreiller, était rigide, immobile et diaphane. La cloison des narines
-semblait traversée par le jour; les paupières baissées étaient fines
-comme des pétales flétris; et cette tête de vieille femme, sertie
-d'argent par deux minces bandeaux, était déjà une chose précieuse et
-digne du reliquaire.
-
-Marie s'agenouilla près du fauteuil et baisa la main délicate et
-desséchée. Elle parla tout bas, comme à l'église.
-
---Je vais partir très loin, avec mon père... J'ai désiré vous revoir et
-vous demander une pensée, une prière pour moi...
-
-Et plus bas encore:
-
---Pour moi et pour ceux que j'aime. Vous que Dieu écoute, obtenez pour
-moi... pour eux... la paix!
-
-Elle prononça ce mot avec une gravité douloureuse, parce que les êtres
-jeunes préfèrent le bonheur à la paix, et que Marie n'osait demander le
-bonheur.
-
-Madame Vervins regarda les beaux yeux tristes qui la suppliaient et
-elle répondit:
-
---Je prierai pour toi.
-
-Une douceur indéfinissable se répandit comme une onde sur le visage
-ciselé par la mort prochaine.
-
-Claude, à son tour, s'avança et mit un genou sur le carreau glacé. Il
-était au niveau de Marie:
-
---Et moi, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le fils de
-Madeleine, votre filleule...
-
-Madame Vervins ne parut pas l'entendre. Elle le regarda, profondément,
-puis elle revint à la jeune femme.
-
---Ton fiancé!... Tu es venue avec ton fiancé!... Ta mère m'avait dit
-que tu te marierais bientôt, petite!... Mais tu es trop jeune... et
-lui... et lui...
-
-Le passé, le présent, se confondaient dans sa mémoire expirante. Elle
-croyait être au jour ancien où Marie lui avait annoncé ses fiançailles.
-
-La jeune femme balbutia:
-
---Ce n'est pas mon fiancé, madame, c'est Claude... Claude Delannoy...
-
-Madame Vervins répéta:
-
---C'est Claude, ton fiancé!
-
-Sa figure retrouvait peu à peu la pâleur et la rigidité du cadavre.
-Ses paupières s'abaissèrent; ses mains glissèrent, et sa voix, plus
-lointaine, dit encore:
-
-«Allez en paix, pauvres enfants! Je prierai pour tous deux.»
-
-Sœur Joanna fit un signe. Claude se releva, entraînant son amie qui
-défaillait...
-
-Dehors, dans la ruelle brumeuse où le soir violaçait les murs de
-briques, sur les pavés luisants, ils marchèrent, Claude tenant toujours
-le bras de Marie. Des lampes s'allumaient derrière les petits carreaux
-voilés, et la cloche sonnait, lente, lente...
-
-Claude dit enfin:
-
---Marie, ceux qui meurent en Dieu voient peut-être l'avenir... Une
-sainte nous a fiancés... Dans ce monde ou dans l'autre, vous serez
-mienne... Ne protestez pas! Ne parlez même pas... J'ai peur des mots
-que vous diriez, par scrupule, et qui ne seraient pas sincères,
-peut-être... Ne gâtez pas cette minute merveilleuse... Ou bien que
-votre cœur réponde, s'il a compris?
-
-Il sentit qu'elle s'appuyait à son épaule:
-
---Claude!... Votre cœur à vous ne comprendra-t-il pas?... Il faut que
-je vous fuie, parce que... parce que...
-
-Elle gémissait, Claude se pencha et baisa le reflet du ciel dans ses
-yeux en larmes...
-
-
-
-
-VI
-
-
- Gare d'Arras, 10 décembre.
-
- Marie bien-aimée, vous êtes partie! Le train vous a emportée, et il
- me semble qu'il a passé sur ma poitrine. J'ai regardé la lanterne
- d'arrière s'évanouir dans la nuit, et je suis rentré au café de la
- gare où je vous écris sur ce mauvais papier. La plume tremble, et
- voilà que l'encre s'étale... Personne ne me regarde. J'ai mis ma
- main gauche sur mes yeux. Vous seule saurez que je pleure...
-
- Je n'ai pas honte, Marie. Ma douleur est en moi, telle une compagne
- intérieure qui va vivre de ma vie et qui me parlera de vous. Je
- l'accueille courageusement, mais je ne suis pas encore accoutumé
- à elle... Demain, je souffrirai autant que ce soir, mais je ne
- pleurerai plus.
-
- O Marie, Marie, qui êtes mienne et qui vous refuserez toujours,
- Marie lointaine, Marie trop prudente, souvenez-vous de Courtrai!
- Jamais, depuis ce soir divin, vous n'avez consenti à répéter l'aveu
- que j'avais cueilli sur vos lèvres... Vous voulez que notre amour
- demeure enveloppé de silence, et votre âme scrupuleuse redoute les
- paroles comme si c'étaient des baisers. Mais, quand vous serez
- bien loin de moi, rassurée par la distance, devenez moins sévère;
- faites-moi la charité d'un mot tendre. Je vivrai huit jours de ce
- mot-là.
-
- Au revoir, Marie! Puissiez-vous n'être pas trop fatiguée! Vous
- trouverez à Naples cette lettre qui va vous suivre et qui vous
- dépassera, puisque vous perdrez une journée à Rome. Écrivez-moi.
- Racontez-moi _tout_. Faites-moi voir le pays, les choses, les gens.
- Aidez mon imagination amoureuse et inquiète à me représenter votre
- vie, là-bas... Et n'oubliez pas Courtrai!
-
- Je baise vos chères mains.
-
- CLAUDE.
-
- Selon votre désir, je ferai porter des violettes sur la tombe de
- madame Vervins.
-
- *
- * *
-
- Naples, 16 décembre.
-
- Mon cher Claude,
-
- Je trouve, en arrivant, votre lettre d'Arras. Elle m'émeut
- infiniment et j'y veux répondre tout de suite, bien que les
- minutes me soient comptées. Je n'oublie rien; je pense à vous; et
- si mes pensées ne s'expriment pas toujours dans la forme que vous
- souhaiteriez, si je vous parais prudente, ou timide, ou froide, à
- votre tour, mon ami, souvenez-vous de Courtrai.
-
- MARIE.
-
- *
- * *
-
- Par télégramme:
-
- Reçu lettre. Vous supplie donner détails précis sur tout. Idées
- absurdes me tourmentent. Pourquoi rester à Naples? Quand irez-vous
- à Pompéi? Votre triste
-
- CLAUDE.
-
- *
- * *
-
- Naples, 20 décembre.
-
- Mon cher Claude,
-
- Je reçois votre dépêche et je me demande si vous devenez fou!
- Quelles sont ces idées absurdes qui vous tourmentent? Vous désirez
- que je quitte Naples et que j'aille à Pompéi? Hélas! je ne saurais
- vous satisfaire. Il pleut à torrents depuis une semaine: il pleut
- comme il a plu à Sienne, à Pise, à Rome, comme il pleut sans doute
- en Flandre. Et papa, désolé, ne veut pas que Pompéi, enlaidie par
- les averses, le brouillard et la boue, me déçoive comme Naples m'a
- déçue...
-
- Je n'ai pu vous écrire hier, car je n'ai pas eu un instant de
- solitude et de silence. Aujourd'hui, papa est allé chez la duchesse
- d'Andria qui est une femme exquise et un écrivain de talent.
- S'il s'arrête, au retour, chez Mathilde Serao, je ne le reverrai
- qu'à la nuit, car la romancière du _Pays de cocagne_ l'intéresse
- passionnément. Je n'accompagne pas mon illustre père. La fatigue
- est un bon prétexte pour excuser ma sauvagerie.
-
- Vous voulez des détails précis sur les gens et les choses...
- J'essaierai de vous contenter, parce que je vous aime beaucoup--et
- même beaucoup trop!--quoique je ne sache pas vous le dire...
-
- Prenez le plan de Naples, celui du Bædeker que nous avons acheté
- ensemble à la gare de Lille et que je vous ai laissé afin que
- vous puissiez me suivre, jour par jour, kilomètre par kilomètre.
- Cherchez le quai Caracciolo. J'habite là, tout près de ce grand
- jardin public qu'on appelle la Villa Nazionale. C'est le quartier
- des étrangers, vide le jour, sinistre le soir, animé vers cinq
- heures par le défilé des voitures qui font la promenade obligatoire
- sous les regards des jeunes snobs.
-
- Donna Carmela di Toma, mon hôtesse, tient une pension modeste,
- inconfortable et peu achalandée. Le descendant des barons Atranelli
- ne nous avait pas révélé ce secret de famille.
-
- Le soir de mon arrivée, j'ai traversé, en voiture, de grandes
- rues bien régulières, dallées de lave, sillonnées de tramways
- électriques, encombrées de charrettes et de petits fiacres
- malpropres. Les lampadaires électriques bleuissaient la nuit
- mouillée. Les boutiques, éblouissantes de clarté brutale, jetaient
- un dur reflet sur la foule hâve, nonchalante et guenilleuse.
- On devinait des coupures de ténèbres dans les blocs épais des
- maisons, des impasses, des ruelles grouillantes. Les coups de
- timbre, le grincement des trolleys, le bruit des roues, les cris
- des marchands, m'étourdissaient... Et j'étais écœurée par l'odeur
- d'huile chaude qu'exhalent les cuisines en plein vent.
-
- Des femmes au chignon pointu, aux larges boucles d'oreilles, les
- épaules couvertes d'un petit châle, s'en allaient, traînant des
- pantoufles éculées dans la boue... Des gamins sans chemise, la
- culotte retenue par une ficelle, sales, sales, horriblement sales,
- couraient près de notre voiture, quémandant des sous et levant
- leurs pauvres petits visages d'enfants rachitiques, aux yeux
- insolents, câlins et tristes.
-
- Et puis, dans le quartier commerçant de Toledo, devant les cafés,
- il y avait encore des femmes en châle et des enfants déguenillés,
- mais aussi de jeunes bourgeois de la ville, vêtus comme Angelo
- di Toma, avec ce même faux-col brillant, ces mêmes manchettes
- démesurées, ce même feutre gris clair enfoncé, un peu en arrière
- et de côté, sur les cheveux d'un noir terrible... Beaucoup de
- faces olivâtres, presque vertes, des types espagnols et sarrazins,
- et quelquefois un personnage au grand nez comique et spirituel,
- attestant la parenté de race avec Polichinelle.
-
- Aux carrefours encombrés, la voiture avançait lentement ou
- s'arrêtait. Alors, les beaux messieurs nous regardaient fixement,
- papa et moi, sans gêne, et peut-être sans intention désobligeante.
- Mais tous ces regards noirs, directs, veloutés, m'horripilaient
- ainsi qu'un contact physique...
-
- Angelo et Salvatore di Toma suivaient dans une autre voiture. Leur
- mère, très souffrante, avait dû se coucher et elle ne pouvait nous
- recevoir elle-même. Mais Angelo qui sait tout faire avait fait le
- maître de maison; il nous avertit, avec candeur, qu'il avait choisi
- nos draps--des draps à dentelle!--et commandé le dîner... car nous
- dînons à part, les autres pensionnaires n'étant pas dignes de nous
- être présentés.
-
- Nous arrivâmes. Un garçon de seize ans, maigre comme un chat de
- campagne, saisit une des malles et l'emporta sur son dos. Je
- crus qu'il allait périr écrasé. Salvatore me rassura: «C'est un
- de mes modèles: un corps d'acier, tout en nerfs et en muscles...
- Il gagne quelques sous à porter des bagages... et, le reste du
- temps, il fait le voyou sur le port, parce que de travailler ça le
- fatigue!... Il a une force inouïe, mais elle est dans sa tête, vous
- comprenez, dans sa volonté... Alors, ça ne dure pas. Ça ne vaut que
- pour un effort...» Le garçon d'acier, ayant déposé la malle sur le
- palier du second étage, tendit la main. Papa donna une demi-lire.
- Aussitôt, le visage du garçon prit une expression tragique: la
- surprise, la colère, la douleur, l'effroi, se peignirent sur ce
- masque de voyou malicieux... Papa voulut ajouter un sou. Mais
- Angelo interpella le porteur mécontent qui retrouva instantanément
- son sourire, mordit la pièce pour l'éprouver, et s'en alla en
- sifflant...
-
- Le vestibule de l'appartement était sombre, et une seule lampe
- brûlait devant un tableau représentant saint Antoine. Une grosse
- femme échevelée, au profit classique, ceinte d'un tablier bleu,
- s'élança sur moi, saisit mon sac et mon parapluie... Des sons
- rauques raclaient son gosier. C'était Nunziata, la cuisinière, qui
- annonçait un fâcheux événement. La femme de chambre, Carulina,
- qui aurait dû nous attendre, nous installer et nous servir, était
- partie... Oh! pas pour bien longtemps!... une heure au plus... Mais
- on pensait que les Français s'attarderaient à la gare et Carulina
- n'avait pas cru mal faire en courant jusqu'à la place Barbaia, chez
- la sorcière... La pauvre se mourait de crainte, depuis qu'elle
- avait renversé le saladier, car le saladier contient la salade,
- la salle est imprégnée d'huile et tout le monde sait que l'huile
- renversée porte malheur.
-
- Angelo et Salvatore qui commençaient à se fâcher excusèrent
- Carulina. En effet, la chose était grave!... L'huile renversée!...
- On ne plaisante pas avec les présages... Au même moment, Carulina
- parut, non moins échevelée que la cuisinière, et non moins
- abondante en gestes et en discours. La _fattuchiara_ l'avait
- rassurée par je ne sais quelle opération cabalistique... Et nous
- eûmes enfin le loisir de dîner.
-
- La salle à manger des Toma n'a pas de cheminée, mais elle a un
- poêle. Ce poêle est mis pour la décoration. On ne l'allume jamais,
- parce que ce serait avouer qu'il fait froid à Naples et que ça
- discréditerait le pays devant les pensionnaires étrangers. On nous
- servit un potage aux moules, l'inévitable macaroni, des boulettes
- de viande hachée, une salade verte et dure, des oranges grosses
- comme des boulets et de petits pots d'une crème brune que Salvatore
- nous recommanda...
-
- --C'est exquis... la friandise purement napolitaine...
- _Sanguinaccio_... Goûtez, madame, goûtez!
-
- Il m'offrait la becquée avec une petite cuiller. Je m'informai
- prudemment.
-
- --Qu'est-ce que c'est le _sanguinaccio_?
-
- --Une crème de chocolat, cannelle et sang de cochon.
-
- Du boudin au chocolat! Le cœur me lève... Je remercie le bon
- Salvatore qui continue de sourire, la cuiller à la main. Une orange
- me suffira.
-
- Mais que vois-je?... Papa, oui, papa, qui attaque le pot de
- _sanguinaccio_ et qui goûte l'horrible mixture... Il ferme les
- yeux, réfléchit:
-
- --Il ne faut pas avoir de sots préjugés quand on voyage, Marie!
- Cette crème, eh bien, ce n'est pas mauvais du tout!
-
- Papa, lui si gourmand, lui si difficile, lui qui fait trembler nos
- cuisinières, à Pont-sur-Deule!... Il a mangé des kilomètres de
- macaroni; il a bu le vin épais qui violace le fond des verres; il
- absorbe maintenant le _sanguinaccio_!... Rien ne le rebute. Tout le
- divertit. Tout lui plaît. Il loue les talents et le profil de la
- cuisinière qui lui rappelle Déméter indignée.
-
- --Eh bien, qu'as-tu?... me dit-il. Pourquoi me regardes-tu d'un
- air consterné?... Tu ne m'avais jamais vu en voyage?... Je suis
- comme ça... En Italie surtout... Je serais honteux de manger à la
- française et de me loger à l'anglaise... En Italie, je deviens
- Italien...
-
- Les deux frères di Toma s'exclament! Vont-ils embrasser papa?...
- Avec un bon sourire, mon père raconte des histoires de son premier
- séjour,--il y a trente-cinq ans! Son regard va loin, loin, dans le
- passé... et il murmure:
-
- --Le dialecte de Naples réveille un écho dans ma mémoire... Et
- c'est ma jeunesse qui répond.
-
- Carulina, qui sert le café, est en extase. Ses yeux de
- chatte moqueuse s'attendrissent. Elle fait des petits signes
- d'approbation... Et, tout à coup, elle laisse tomber une assiette...
-
- Angelo crie:
-
- --C'est la troisième depuis hier...
-
- Mais Carulina n'est pas émue. Elle ramasse les débris sans cesser
- de regarder papa...
-
- ... Et voilà ma première soirée à Naples, mon cher Claude.
-
- Le lendemain, dès mon réveil, je courus à la fenêtre.
-
- Carulina, qui avait ouvert les persiennes, m'invitait à contempler
- le panorama:
-
- --Voyez, madame!... Cette colline, à droite, c'est Pausilippe...
- Et là, à gauche, cette tour dans la mer, c'est Castell'Ovo... Et,
- après, c'est le port et ce sont les villes vésuviennes... Portici,
- Resina, Torre del Greco, Torre-Annunziata... et la péninsule de
- Sorrente... Et le Vésuve, madame, le Vésuve!...
-
- Je ne voyais rien qu'un large quai, noyé d'eau; à droite une
- longue silhouette grise, couchée dans la mer, et, à gauche, un
- tas de maisons très laides, en paquet, les unes sur les autres,
- dégringolant jusqu'au Castell'Ovo qui est une bien petite
- Bastille. L'arête de rocher, qui coupe Naples en deux et descend
- de Pizzo-Falcone au quai de Santa-Lucia Nova, me cachait la
- plus grande partie de la ville et presque toute la concavité du
- port... Mais, à travers les gazes grises de la pluie, je devinais
- la faucille du golfe, dont la pointe extrême est Sorrente, des
- montagnes foncées et un tronc de cône bleu sombre, strié de brun,
- écrasé de nuages... Le Vésuve!
-
- C'était le Vésuve! C'était la baie de Naples! le paysage célèbre,
- trop célèbre, trop vanté, trop chanté, trop photographié, trop
- peint! le paysage que nous avons vu sur tant d'albums, sur tant
- d'affiches, dans les presse-papiers en cristal, dans les lentilles
- grossissantes des porte-plume, sur la couverture des romances, sur
- les abat-jour en lithophanie de nos grand'mères?... Ce paysage, le
- bleu de la mer, le bleu du ciel, le grand pin parasol au premier
- plan, l'horizon qui file entre les branches, la ville étalée en
- bas, le Vésuve au fond, la fumée en panache... je me rappelais
- cette image, et des poèmes, et des chansons. C'était ça le «fortuné
- rivage» cher à Lamartine, c'était ça, _dolce Napoli, suol ridente_!
-
- Il pleuvait! la mer Tyrrhénienne blanchissait contre les récifs
- de Capri. Au bout de la Villa Nazionale, dans ce petit port de la
- Mergellina, les barques échouées ressemblaient à des coques de
- moules vides.
-
- Découragée, je fermai la fenêtre et je pensai à vous, mon cher
- Claude, qui me croyez toute joyeuse et ivre de bleu, comme une
- alouette!
-
- Je revis papa au déjeuner. Il était allé au musée et chez quatre
- ou cinq amis intimes dont j'entendais les noms pour la première
- fois. Il avait acheté un bouquet d'iris et de capillaires et deux
- douzaines de cartes postales. Il manqua se fâcher parce que je
- regardais son pardessus tout ruisselant.--La pluie des pays qu'on
- aime ne mouille pas!--Et je commence à sentir que papa aime
- l'Italie d'un amour obstiné, partial, aveugle, pour des raisons qui
- ne sont pas toutes archéologiques ou esthétiques. Quels souvenirs
- a-t-il donc gardés de Naples, souvenirs tels que sa passion résiste
- aux averses et au ciel boudeur?
-
- Donna Carmela, notre hôtesse, allait un peu mieux. Elle voulut se
- lever et présider notre table. Quand elle parut, appuyée au bras
- d'Angelo, papa et moi nous fûmes stupéfaits par l'extraordinaire
- ressemblance de la mère et du fils. Donna Carmela est abîmée par
- l'âge et l'embonpoint, mais elle a les beaux traits d'Angelo avec
- un teint plus pâle, des cheveux plus sombres et la sévérité superbe
- d'une Livie. Le deuil qu'elle porte lui interdit toute fantaisie
- de toilette d'un goût par trop napolitain. De son esprit et de
- son caractère, je ne saurais rien vous dire: elle parle à peine
- le français. Pourtant, je la crois douce par indolence. Elle doit
- adorer ses fils, surtout le cadet, cet Angelo qui lui ressemble et
- qui règne en despote--en despote bon enfant--sur toute la famille.
-
- Je ne sais s'il travaille beaucoup, M. Angelo! Il se lève tard; il
- flâne; il fume des cigarettes et c'est dans l'après-midi seulement
- qu'il rejoint son frère à leur atelier commun du Pausilippe.
- Salvatore le gronde quelquefois, mais il est indulgent et tendre
- jusqu'à la faiblesse.
-
- La nature, si clémente pour donna Carmela et pour Angelo, a été
- cruelle pour Salvatore. C'est un homme petit, large, un peu
- contrefait. Ses cheveux, rudes et bouclés, sont presque gris autour
- du front. Ses yeux ont l'éclat de l'émail dans une face écrasée
- et douloureuse; et il me fait songer à un Othello très doux, un
- Othello sans amour ni jalousie.
-
- Êtes-vous satisfait, Claude? Vous connaissez maintenant «les gens
- et les choses» qui sont mêlés à ma vie. Mais vous ne connaissez
- pas mon cœur, puisque vous êtes inquiet--ce qui m'offense--et
- malheureux... ce qui m'attendrit...
-
- Ayez confiance en moi. Votre
-
- MARIE.
-
-
- 22 décembre.
-
- Mon cher Claude, je suis seule chez madame di Toma. Mon père
- est parti, hier, pour Pompéi et je ne sais quand je pourrai l'y
- rejoindre... L'autre jour, au musée, dans les petites chambres où
- sont les vases et les bijoux pompéiens, il m'a déclaré:
-
- --Le temps est abominable; et ce qui est plus grave, l'auberge de
- la Lune, où nous devons loger, est pleine de monde... Je trouverai
- une chambre pour moi, mais, toi, ma pauvre enfant, tu ne peux
- vivre dans un taudis. Laisse-moi partir en avant et préparer notre
- gîte... D'ailleurs, je suis annoncé... On m'attend...
-
- Je me suis résignée. Papa m'abandonnait. Il ne résistait plus à la
- séduction de cette Pompéi qui hante ses rêves, dont il parle comme
- il parlerait d'une femme aimée. Il m'a confiée aux bons soins de
- donna Carmela, d'Angelo et de Salvatore, et il est parti, pour la
- gare, en voiture découverte, rayonnant de joie, sous un parapluie
- considérable, un vrai parapluie de Sylvestre Bonnard que je lui ai
- acheté moi-même dans un magasin de la Chiaia... Et j'ai compris que
- vents et tonnerres ne sauraient effrayer un archéologue passionné,
- parce qu'un archéologue passionné voit surtout dans les paysages
- les murs croulants, les pots cassés et les vieux cailloux. Papa,
- vêtu d'un imperméable et coiffé d'une casquette de chauffeur, erre
- dans les ruelles de Pompéi, sous l'averse qu'il ne sent pas. Si
- Pompéi était submergée par la mer, il s'y promènerait en scaphandre.
-
- Et me voilà seule, Claude, bien mélancolique, seule dans cette
- grande chambre d'une somptuosité misérable qui a un plafond peint
- à fresque, de colombes et d'amours. Je contemple avec horreur la
- pyrogravure de l'armoire viennoise, les coquilles d'or sur les
- panneaux en tôle du lit, les baldaquins en damas de coton rouge
- qui se tortillent, au-dessus des fenêtres, lourds de franges, de
- pompons et de glands... Tout mon mobilier est ainsi, moulures,
- ciselures, enluminures, festons et astragales,--et de la poussière
- dans les creux...
-
- Il pleut toujours... Dehors, une carriole de maraîcher, traînée par
- un vif petit âne, fait retentir les dalles du quai. Des bersaglieri
- viennent de passer, musique en tête. Et, maintenant, un piano
- mécanique casse en petits éclats la chanson vulgaire et caressante:
-
- Dors, Carmè! le meilleur de la vie, c'est dormir!...
-
- Et j'ai envie de suivre le conseil du poète napolitain. J'ai envie
- de fermer les persiennes, de me mettre au lit et de pleurer, sans
- raison, sans contrainte, comme une petite fille punie, de pleurer
- jusqu'à m'endormir...
-
- Hélas! je ne suis pas faite pour le voyage et le déracinement.
- Je suis une casanière, une maniaque, une jeune femme devenue une
- vieille fille, malgré le mariage néfaste, la maternité malheureuse,
- l'amour qui s'offre et que je ne puis accueillir... Mon âme est un
- rosier dont la fleur sèche avant d'éclore... Mon destin, c'est de
- vivre à Pont-sur-Deule et non pas à Naples; de filer la laine de
- mes songes, dans l'ombre du foyer, au lieu de perdre des jours et
- des jours ici où tout me gêne et me repousse...
-
- Au revoir, mon ami. Je dois écrire encore à maman et à notre
- Isabelle qui se plaint toujours et qui m'envie... Si elle me
- voyait!...
-
- MARIE.
-
-
-
-
-VII
-
-
-La maison de Salvatore, penchante au flanc du Pausilippe, était bien
-belle quand on l'apercevait de la mer. Les Allemandes sentimentales
-qui louent des barques à la Mergellina, pour l'excursion classique du
-Cap, ne manquaient jamais de la montrer à leur époux avec un «Ach!»
-d'émotion... Car c'était vraiment une maison pour l'amour, ce cube de
-pierre, couronné de balustres, et qui brillait dans le noir feuillage
-hivernal comme une orange sanguine...
-
-Mais quand on la voyait de la route, et de près, la maison de Salvatore
-n'était point belle. Au bout d'un maigre jardin planté d'artichauts
-et de salades et loué aux habitants du villino mitoyen, la bâtisse
-négligée depuis longtemps montrait la misère emphatique de moulures, de
-colonnes, de frontons peints en trompe-l'œil sur un fond rougeâtre.
-Les pluies de nombreux hivers avaient lézardé les plâtres et décoloré
-les stucs. Une famille, redoutablement prolifique, transformait le
-premier étage en lapinière et décorait les fenêtres de paillasses à
-carreaux, de torchons sales, de langes malodorants et de bas rayés
-jaune et vert. Les piailleries des enfants ne gênaient pas Salvatore
-qui avait transformé en atelier le rez-de-chaussée de la maison. Il y
-venait aisément de Naples, par le tramway du Pausilippe.
-
-Angelo et Marie traversèrent le jardin, et le jeune homme se mit à
-crier:
-
---Oi!... Tore!... Tore!
-
-Une voix répondit, de l'intérieur:
-
---Angè!...
-
-Et la porte s'ouvrit, et Salvatore parut, en blouse d'atelier, les
-mains grasses de terre.
-
---Donna Maria!--Il appelait parfois la jeune femme par son prénom,
-à la mode napolitaine.--Donna Maria! vous êtes venue aussi!... Vous
-excuserez la pauvreté du logis, la simplicité de la réception? Vous
-êtes une artiste, et cela me met à l'aise, car les artistes de tous les
-pays, n'est-ce pas, forment une seule famille...
-
---Vous me faites bien de l'honneur, dit Marie.
-
-La simplicité de Salvatore lui plaisait infiniment. Elle riait,
-fraîche dans ses fourrures grises qu'elle entr'ouvrait pour respirer
-mieux... Et elle avoua:
-
---Je suis encore dans la surprise du miracle. En descendant sur le quai
-Caracciolo, j'ai aperçu tout à coup... Naples!... la vraie Naples que
-j'avais méconnue et que je ne soupçonnais pas. Je n'ai rien pu dire. Je
-n'ai pas même écouté monsieur Angelo qui me désignait Portici, Resina,
-Sorrente. Je n'ai vu que du bleu... Et, jusqu'à Pausilippe, dans la
-baladeuse de ce tram qui tourne si brusquement et qui grince, j'ai
-regardé, regardé, regardé!
-
---Eh bien, regardez encore, dit le sculpteur, avec bonhomie, au lieu de
-vous enfermer dans mon atelier...
-
-Il écarta le feuillage d'un chêne vert et fit passer la jeune femme
-devant lui. Le jardin finissait brusquement, par un escalier taillé
-dans le roc et qui dévalait en zigzags rapides jusqu'à la mer.
-
-Et Naples était là, étendue à gauche, contre la draperie violette
-de ses collines. Ses maisons étagées, couleur d'ocre et d'orange,
-ou roses, ou grises, ses jardins, ses dômes, ses mâts, ses fumées,
-n'arrêtaient pas le regard, et l'on ne voyait rien en elle de ce qu'on
-cherche dans les autres villes: la silhouette imprévue, le détail
-pittoresque, le mouvement de la vie et les marques du passé. De
-Naples, on ne voyait rien que Naples elle-même, la Sirène aux tresses
-bleuâtres, nue, nacrée, dorée, rougissante comme les coquillages
-voluptueux, emplissant de sa forme infléchie la courbe de son berceau
-marin.
-
-Et juste à l'horizon du Pausilippe, à la place où la coquille du golfe
-se creuse plus profondément, où la chevelure de la déesse couchée
-éparpille ses perles sur le rivage, une masse sombre s'érige contre
-le ciel. Sa ligne précise et pure continue la ligne de la campagne
-ondulée, puis monte, largement, très haut, et se brise avec les
-cassures nettes d'une pierre précieuse. Une vapeur légère interrompt
-le beau contour qui reparaît et descend en longue pente, tandis que
-les montagnes sorrentines se reculent et s'entassent dans l'étroite
-péninsule, fuyant vers la mer le monstre assoupi. C'est le Cyclope aux
-rouges fureurs, dont l'œil flamboie de jalousie, par les nuits chaudes,
-quand la Sirène amoureuse secoue sa chevelure de parfums et chante avec
-ses mille voix la douceur de vivre.
-
-Il était calme, ce jour-là, le Vésuve! Sa couronne de fumée glissait
-sur sa rude épaule ravinée, et les ombres des nuages errants lui
-faisaient un manteau de pourpre obscure, troué et déchiré par la
-lumière.
-
-Capri, à droite, isolée sur la mer, semblait un bloc de cristal que
-traversait et colorait le bleu même de l'eau.
-
-Jamais Marie Laubespin n'avait vu un bleu pareil à celui-là, ni dans
-le ciel, ni dans les rivières, ni dans les vitraux des églises, ni sur
-les pétales des fleurs les plus bleues. Ici, seulement, croyait-elle,
-la nature avait accompli le miracle de l'azur qui imprègne les eaux
-profondes, l'air mobile, et la matière même de ces décors volcaniques
-qui ont, suivant les heures, les nuances de l'ardoise, de l'améthyste,
-du jade ou du saphir, mais qui participent toujours, clairs ou sombres,
-à l'immense symphonie du bleu.
-
-Marie demanda naïvement si les naturalistes ont dit vrai, et si c'est
-une algue minuscule qui teinte en indigo la mer Tyrrhénienne. Angelo
-fut indigné:
-
---Une algue?... _Peccato!_... Qu'est-ce qu'ils disent, ces
-messieurs-là?... La Tyrrhénienne est bleue parce qu'elle fut le miroir
-de Vénus et qu'elle garde le reflet de ses yeux bleus... Et c'est
-pourquoi les jeunes femmes qui la contemplent trop longtemps deviennent
-amoureuses.
-
-Marie fronça le sourcil.
-
---Les femmes de chez vous, peut-être?
-
---Oh! non, dit Angelo, paisiblement, toutes, toutes!... Elles sont
-ensorcelées... surtout les Allemandes!... Il y en a qui viennent, en
-voyage de noces, et qui restent à Capri. Elles font l'amour avec un
-pêcheur ou avec un chevrier...
-
---Vous vous moquez?
-
---Interrogez les gens de Capri... Ils vous diront si c'est rare, cette
-aventure... Et nous avons connu à Pompéi un gardien qu'une artiste
-américaine a épousé, un simple gardien qui savait à peine lire... Mais
-il était beau!...
-
---Et l'Américaine était folle.
-
---Pourquoi? Elle a eu un beau mari et lui une femme riche...
-
---Et vous approuvez ça?
-
---Puisque c'était leur plaisir à tous deux.
-
-Salvatore déclara:
-
---Mon frère plaisante.
-
-Mais Angelo semblait penser que la beauté vaut la fortune et qu'un joli
-garçon possède en sa propre personne un capital naturel et fructueux.
-
-Marie lui tourna le dos et dit à Salvatore qu'elle voulait visiter
-l'atelier.
-
-
-Le jour du nord-est, calme, et refroidi, tombait sur le blanc triste
-des plâtres, sur les ébauches emmaillotées de toile humide. C'était un
-pauvre atelier, sans luxe, sans bibelots, presque sans meubles, et
-Marie l'aima en souvenir du sien.
-
-Trois hommes, assis sur des chaises de paille, causaient, dans la
-fumée des cigarettes. Salvatore les présenta: le comte Arfano, l'ami
-Gramegna, et Felice Santaspina, maître de musique.
-
-Le comte Arfano, sec comme un Arabe, l'œil aigu et la main fine,
-parlait français et même parisien, tandis que l'ami Gramegna, blondasse
-et pâle, avec de grosses lèvres, commençait des phrases pénibles qu'il
-achevait toujours par un geste. Et le maître de musique, tout noir, les
-poignets velus, les cheveux plantés bas sur le front, bas sur la nuque,
-roulait des yeux de charbon et ne soufflait mot.
-
-Marie, intimidée, s'assit dans l'unique fauteuil et pria ces messieurs
-de ne pas jeter leurs cigarettes. Ils la regardaient avec cette
-curiosité caressante des méridionaux qui paraissent toujours un peu
-amoureux de toute femme jolie. Et le comte Arfano se mit à parler des
-Françaises. Il vanta leur élégance spirituelle, leur grâce «plus belle
-que la beauté», leur habileté merveilleuse à mettre en valeur tel ou
-tel détail de leur personne, l'heureuse légèreté de leur caractère qui
-les défend des passions vives et les conserve jeunes jusqu'à cinquante
-ans.
-
-Il traçait ainsi l'image de la mondaine égoïste, intelligente et
-capricieuse, peu de chair dans beaucoup de chiffons, peu de tendresse
-dans beaucoup d'ironie. Il généralisait, confondant la Parisienne et
-la Française. Et son accent était si câlin, son regard si amène, que
-ces mauvais compliments, étaient tout de même des compliments, et qu'il
-semblait, en critiquant les Françaises, leur faire--à elles toutes et à
-Marie en particulier--une déclaration d'amour.
-
-Avant que Marie eût protesté, il se leva pour partir, et baisa la
-main de la jeune femme, d'un air passionné et respectueux, tandis que
-Salvatore tâchait de le retenir:
-
---Eh! diable, il n'est pas si tard, comte... cher comte...
-
-Le cher comte était déjà parti.
-
-Angelo déclara:
-
---Eh! laisse, Tore... Il me déplaît, cet homme! Il n'a dit que des
-sottises... Et puis, je n'aime pas ses yeux...
-
-Le maître de musique et le gros Gramegna tressaillirent et firent,
-ensemble, un signe conjurateur.
-
---Crois-tu, Angè?... qu'il serait... jettatore?...
-
-Le sculpteur haussa les épaules.
-
---Le cher comte a rapporté de France une âme ulcérée à cause de quelque
-femme!... Mais il aime la peinture et la sculpture. Mon frère et moi
-n'avons pas de meilleur client... Disons la vérité! Tous les peuples
-se regardent à travers les lunettes des préjugés et des rancunes
-nationales. Le comte pense que les Françaises sont frivoles et sans
-cœur... Et voilà madame Marie, une Française toute bonne, toute douce,
-qui a une méfiance de nous autres, Napolitains, parce qu'on lui a
-raconté des histoires de lazzaroni, de camorristes et de ruffians...
-Ne dites pas non, madame Marie! Vous n'aimiez pas Naples, hier, parce
-qu'elle était laide, sous la pluie. Aujourd'hui, vous l'aimez parce
-qu'elle est belle, sous le soleil. Ainsi de nous. Il faut nous regarder
-dans notre jour, dans notre «éclairage», pour nous comprendre. Nos
-pauvres gens du peuple sont ignorants et sales. L'étranger ne voit que
-ça. Il les croit paresseux et immoraux parce que ces misérables portent
-gaiement leur misère... _Dio mio!_... Que je pourrais dire de choses
-là-dessus!
-
---Tore! dit Angelo, nonchalamment, ne fais pas le socialiste...
-
-Salvatore s'empourpra.
-
---Socialiste!... Je le suis, socialiste, et même anarchiste... et
-je crache sur le gouvernement!... Et ma sculpture--Angè, tu peux
-rire--sera socialiste comme moi... Oui, je montrerai les vices tout
-nus: la paresse, le jeu, l'ivrognerie, la débauche, la prostitution
-des enfants, toutes les tares, toutes les monstruosités du peuple.
-Et, en les voyant, on dira: «Quelle pitié!» parce qu'on sentira,
-dessous, la cause, et l'excuse, qui est la souffrance!... Et puis, je
-montrerai les vertus à côté des vices: la charité naturelle et naïve,
-la compassion, le dévouement maternel, la douceur résignée, l'espérance
-invincible... Et, dans mes figurines, on entendra battre le cœur de
-Naples, ce cœur qui est tout instinct et tout sentiment.
-
-Il criait, il gesticulait. Gramegna et Santaspina l'écoutaient, avec
-des exclamations admiratives.
-
-Alors le sculpteur prit, une à une, les statuettes éparses à tous les
-coins de l'atelier et les disposa sur la table.
-
---Voyez, madame Marie, j'ai commencé mon œuvre... Oh! je n'ai pas
-l'obsession du colossal. Je ne prétends pas égaler Michel-Ange et je
-serai trop heureux si j'approche de mon maître, Gemito. Mes figurines
-ne seront jamais plus grandes que le _Narcisse_ ou le _Faune dansant_
-de Pompéi... Je les vois comme autant de petits poèmes, en cire, ou
-en bronze, dans la manière de mon cher et glorieux ami et homonyme,
-Salvatore di Giacomo.
-
-Marie ne connaissait pas Salvatore di Giacomo.
-
---C'est un grand poète! Il a composé beaucoup de chansons amoureuses
-qui ont été couronnées au concours de Piedigrotta, et que les
-voyous mêmes savent par cœur. Mais ses chansons ne sont pas le plus
-beau de son œuvre. Je vous traduirai la série des petits poèmes
-d'_O'Munasterio_, ou d'_O'Funneco Verde_, et vous direz avec moi:
-«Celui qui fait parler les mariniers, les camorristes, les filles,
-d'une façon si familière, si forte, si pathétique, celui-là, c'est
-un poète!» Voyez, madame Marie! Je lui ai emprunté presque tous ses
-modèles, et c'est la plèbe du _Funneco Verde_ qui est devant vous...
-
-Comme un montreur de marionnettes isole tour à tour chacun de ses
-petits acteurs, pour les présenter au public, Salvatore prenait chaque
-statuette, la caressait de ses mains créatrices qui semblaient la
-parfaire et l'animer d'une vie intense. Marie les admirait. L'art de
-Salvatore ne rappelait pas la mollesse et la préciosité de la moderne
-sculpture italienne. Rien n'y révélait le classicisme d'école, rien
-non plus la dangereuse recherche de l'originalité. On y sentait bien
-la grâce ingénieuse, la verve satirique de la race, mais aucun détail
-superflu, aucun rapetissement de l'idée réduite à l'anecdote. C'était
-vraiment un très grand art, malgré les dimensions réduites des figures.
-Il se rattachait à l'art grec par la simplicité savante des moyens, par
-le sens exquis de la proportion qui donne aux moindres statuettes le
-caractère décoratif d'un monument. Mais on y sentait une tendresse que
-les Grecs n'ont jamais exprimée s'ils l'ont connue.
-
-Salvatore di Toma aimait les pauvres, même ignorants et criminels. Les
-pauvres reposaient ses yeux et son âme de l'écœurante banalité des
-riches qui, par snobisme, se ressemblent tous. La verdeur des propos,
-la franchise des gestes, la nudité des corps sous les guenilles, la
-naïveté des passions et même la pureté primitive et parfaite du type,
-l'artiste ne les rencontre que dans le peuple.
-
-Salvatore, infirme et un peu sauvage, ne fréquentait pas les salons,
-et ne perdait pas de temps en amourettes. Tandis que son frère Angelo
-cherchait dans le monde des portraits féminins à peindre, et des
-comtesses à séduire, lui, le boiteux au masque africain, errait par
-les vicoli du Mercato ou de la Vicaria, entre la Marine et la porte
-Capouane. Il parlait à tous; il entrait partout, dans les _bassi_ des
-artisans, dans les tavernes des camorristes, dans la prison même dont
-il connaissait le directeur. Il n'y avait pas de fête populaire, pas
-de pèlerinage à Montevergine, pas de mascarade, pas de manifestation
-politique, pas de cortège de grévistes défilant à Toledo, pas de procès
-criminel aux assises, où Salvatore di Toma ne parût, mêlé à la foule,
-et dessinant, dessinant, sur un petit album de toile grise.
-
-La racaille napolitaine, fière de lui, l'adorait, le revendiquait
-pour sien. On le montrait aux enfants. On l'appelait, familièrement:
-«Tore!... Notre Tore!...» Et par impossible, s'il avait eu un
-ennemi, vingt bons garçons l'en eussent débarrassé gratuitement, par
-sympathie...
-
-
-Il pria Marie de choisir une des statuettes. Elle prit la _Fille
-abandonnée_, maigre, serrée dans un petit châle, chancelante sous le
-poids léger du nourrisson qu'elle emporte à l'hôpital des Enfants
-trouvés.
-
---Que cela est triste! dit Angelo... Et quelle compagnie pour une jeune
-dame, cette drôlesse et son avorton!...
-
---Allons, Gramegna, donne les verres, le marsala, les douceurs... Et
-toi, Santaspina, au piano. Il faut rappeler le doux rire sur le visage
-pensif de madame Marie...
-
-Preste, il remplissait les verres, et Salvatore, gauchement, offrait à
-Marie les gâteaux feuilletés. Elle se laissait servir, accoutumée déjà
-à la gentillesse familière de ses hôtes.
-
-Salvatore avait conquis son estime, et un peu de son amitié. Quant à
-l'autre, c'était, pensait-elle, un grand gosse inconscient du ridicule
-et qui devait tout faire par jeu,--même la peinture, même l'amour.
-
-Il était assis aux pieds de Marie, sur un escabeau, et il lui
-présentait l'assiette des «douceurs»... Elle remarqua tout à coup la
-beauté de ses yeux, la nuance veloutée des iris sombres, nageant dans
-un fluide bleuâtre, sous les franges pressées des longs cils. A Naples,
-les beaux yeux ne sont pas rares, mais quels yeux, à Naples même,
-eussent humilié ceux d'Angelo? Les coquettes mouraient de jalousie
-en les regardant, et les voluptueuses n'osaient pas les regarder.
-Les cheveux aussi étaient beaux, vivaces et rudes, d'un noir bleuté
-de raisin, avec ce mouvement ondé qui rappelle les jolies boucles de
-l'enfance et qui attire les mains des femmes pour un geste caressant et
-maternel.
-
-Marie sentait la chaleur du vin dans sa poitrine. Ses paupières
-lasses flottaient sous un brouillard léger et, par tout son corps,
-elle éprouvait une sensation exquise de repos, de déliement,
-d'indifférence...
-
-Angelo murmura:
-
---Vous n'êtes pas fatiguée?
-
---Un peu étourdie...
-
---Vous avez trop chaud...
-
-Elle écarta les pans de sa fourrure, et deux roses, froissées à
-son corsage, s'effeuillèrent sur ses genoux. Angelo recueillit les
-pétales, un par un. Il les respirait, les roulait dans ses paumes, les
-mordillait...
-
---Santaspina va jouer... C'est un grand musicien... un virtuose!...
-Mais il ne peut se produire, pauvre homme, parce qu'il doit faire le
-professeur pour gagner l'argent...
-
-Mais Santaspina était modeste. Il se débattait, entre Salvatore et
-Gramegna, avec des mines de vierge violée... Et il fallut le pousser,
-le traîner, le maintenir sur la chaise, devant le vieux piano aux dents
-jaunes...
-
-Dompté, il se résigna. Enfonçant dans son faux col sa nuque noire, il
-étendit ses bras, et...
-
-Trémolos, arpèges, fioritures, trilles de la main gauche, trilles de
-la main droite! Le maestro s'est emparé de Donizetti, de Bellini et
-de Rossini, ancêtres vénérables et démodés. Il les saisit par leur
-perruque romantique, les enjolive, les enguirlande, les frise au petit
-fer, et les fait sauter dans les cerceaux bleus et roses, pour amuser
-les demoiselles!... Fantaisie sur le _Trouvère_! Grand «Caprice» sur
-_Norma_! Pot-pourri de la _Favorite_!...
-
-Le maestro joue avec ses doigts, avec ses épaules, avec sa tête, avec
-tout son petit corps frénétique. C'est un acrobate qui bondit sur
-le tremplin des octaves, d'un bout à l'autre du clavier; c'est un
-escamoteur qui jongle; c'est un artificier qui fait éclater des fusées
-en majeur, des bombes en mineur, et dont les mille mains aux mille
-doigts secouent des millions d'étoiles sonores; c'est un gondolier
-qui rame, en longs arpèges égaux; c'est un amant qui se pâme dans les
-points d'orgue, soupire, chavire, expire...
-
-Marie, consternée, l'écoute... Il ne s'arrête que pour recommencer.
-Collé à sa chaise, implacable, il fonctionne... Maintenant l'heure
-est venue des grandes difficultés, des grands triomphes... Santaspina
-tourne à demi la tête. Il annonce:
-
---Le morceau de musique contre la jettature.
-
-Des quartes! rien que des accords de quartes frappés avec l'index et le
-petit doigt en imitant le geste conjurateur... Et pour finir: le _Deuil
-de l'amour_, nocturne exécuté sur les touches noires, rien que sur les
-touches noires!...
-
-«_Che spressione!_...» soupire Gramegna, hypnotisé... «_Che
-sentimento!_...» Le bon Salvatore loue la vélocité, la souplesse,
-la résistance du pianiste... Et tous deux hochent la tête, avec une
-componction dévote derrière le dos du musicien... Quand l'accord
-suprême écrase le vieux piano et fait branler toutes ces statuettes
-sur les tables--pan! pan! pan! pan!...--le sculpteur et Gramegna
-s'élancent vers leur ami, le félicitent, l'embrassent!... On entend,
-dans un flux de paroles, déguisés par la prononciation dialectale, les
-noms des pianistes célèbres, Risler, Diémer, Paderewski, que Santaspina
-égalerait, qu'il dépasserait, qu'il anéantirait, s'il ne devait--pauvre
-homme!--faire le petit professeur, au cachet, pour gagner sa vie.
-
-Marie est gênée par ce dithyrambe... Jamais elle n'osera dire à
-Santaspina: «Monsieur, je vous remercie. Vous jouez fort bien du
-piano...» Et même, elle en veut à Salvatore, à Gramegna, de cette
-ridicule outrance... «Ils manquent de sincérité!...» pense-t-elle. Mais
-elle commence à mieux observer, à mieux comprendre, et à se défier
-des impressions hâtives... Non, Salvatore n'est pas un menteur!... Il
-exprime honnêtement sa pensée... Seulement, il l'exprime en italien ou
-en napolitain. Et sa pensée est exactement celle d'un Français, mais
-transposée, haussée d'un ton par la langue... Ce n'est pas sa faute
-s'il met un dièze à chaque adjectif...--les touches noires, rien que
-les touches noires!--L'air est le même. Santaspina ne s'y trompe point.
-
-Le prudent Angelo a voyagé chez les gens du Nord dont la langue
-discrète et nuancée met des bémols aux adjectifs. Il ne veut pas
-choquer Marie; il ne veut pas se compromettre; et il veut assurer
-pourtant à Santaspina l'éloge copieux qui lui est dû...
-
-«Vous ne savez pas, donna Maria, qu'il a joué pour vous, pour vous
-seule, et qu'un mot de vous le consolera de tous les déboires du
-métier...»
-
-Marie surprend le coup d'œil du pianiste vers elle,--coup d'œil tendre,
-orgueilleux et confus, coup d'œil d'artiste dont la vanité enfantine
-mendie, comme mendient les gamins du pavé: «Un sou... un petit sou!...
-_Nu soldo! signora bella!_» Marie ne résiste plus. Elle complimente.
-Elle loue. Elle exagère!... Elle ajoute un dièze aux adjectifs! Et ça
-lui coûte un peu de peine, mais ça fait tant plaisir au musicien!
-
-A s'entendre parler ainsi, elle éprouve bien quelque honte... Elle ne
-se reconnaît plus... Que dirait Claude?... Il dirait que Naples a déjà
-troublé et un peu corrompu son amie.
-
-
-Mentalement prononcé, le nom de Claude fait tressaillir la jeune
-femme... Claude! Il était si près d'elle, tout à l'heure, quand elle
-lui écrivait: «Je suis déçue et triste, et je me souviens...» L'ami
-bien-aimé rentre dans son âme... _Il rentre!_... Elle ne l'avait pas
-senti s'éloigner!
-
-Marie, s'interroge... Quoi? elle a pu oublier Claude, un si long
-moment, distraite de lui par ce paysage qu'il ne verra pas, et par
-ces gens qu'il n'aimerait pas!... Oublier les absents, n'est-ce pas
-les tuer jusqu'à ce que le souvenir les ressuscite? La promenade, la
-causerie, la musique, ont interrompu le miracle qui rend sensible au
-cœur une mystique et perpétuelle présence. Marie a le remords d'une
-petite infidélité, d'une faute commise «par omission».
-
-Elle recule son fauteuil, et, d'un mouvement de tête, évite la clarté
-de la lampe que Salvatore vient d'allumer. Les roses tombent de sa
-ceinture à ses genoux, et Marie les laisse glisser et s'effeuiller
-à terre. Elle recroise son écharpe, et il lui serait bien agréable
-qu'Angelo ne la regardât plus.
-
-
-Santaspina joue un refrain populaire. Salvatore chante, et par instants
-Angelo fredonne la reprise, à la tierce; Marie n'écoute pas. Avec le
-souvenir de Claude, la tristesse inquiète et douce est revenue...
-
---Nous abusons de votre bonté, donna Maria? Voulez-vous retourner à
-Naples? dit Salvatore... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien, nous vous
-accompagnons. Gramegna prendra le tramway avec nous, et il ira jusqu'à
-la station, parce qu'il rentre coucher à Pompéi... C'est à Pompéi qu'il
-habite, et qu'il travaille...
-
---Que fait-il de son métier, monsieur Gramegna?
-
---Il continue, morceau par morceau, le plan en relief des fouilles qui
-est au musée, et il reconstitue aussi des villas romaines... C'est un
-artiste en son genre, don Antonio Gramegna.
-
---Il ne connaît pas le français?
-
---Non.
-
---J'aurais voulu lui parler de mon père.
-
-Gramegna fit un signe d'intelligence. Il ne comprenait pas le
-français, mais il le devinait. Et, Salvatore traduisant, il raconta
-qu'il avait vu M. Wallers à l'auberge de la Lune. La verdeur et
-l'entrain du célèbre archéologue surprenaient tous «ces messieurs de
-l'administration».
-
---Il arrive le premier à l'ouverture des portes et il s'en va le
-dernier.
-
---Et il oublie sa fille!
-
-Non, il ne l'oubliait pas! Il se disait heureux de la savoir à Naples,
-chez la bonne madame di Toma... Il la ferait venir à Pompéi dès que la
-meilleure chambre de l'auberge serait libre. Un professeur allemand
-occupait cette chambre.
-
---Tous les jours, il annonce qu'il va partir et il ne part jamais...
-Monsieur Wallers est obligé de prendre patience... Il dit seulement que
-don Angelo devrait s'établir à Pompéi, pour la commodité du travail...
-
---Mais quelle idée!... je peux bien travailler à Naples, dit Angelo qui
-parut contrarié.
-
-Santaspina et Gramegna partirent, sans attendre leurs camarades.
-Salvatore emmaillota ses ébauches, remit en place les petits bronzes,
-posa enfin sa blouse d'atelier. Comme il sortait, avec Angelo et Marie,
-on entendit le grincement du tramway qui filait vers Naples...
-
-
-Marie proposa de marcher jusqu'à la station prochaine.
-
-A son passage, sur la route, les voisins de Salvatore manifestèrent
-une curiosité sympathique. Les frères di Toma étaient si connus! On
-les aimait tant, Salvatore pour son grand cœur et Angelo pour son beau
-visage! C'était un plaisir de les voir, escortant cette blonde--une
-étrangère, peut-être une miss, venue de Londres ou de Chicago,
-excentrique, richissime... et amoureuse!
-
-Amoureuse de qui?... De Salvatore ou d'Angelo? Les commères, assises
-devant les portes, n'avaient pas le moindre doute... Elles murmuraient:
-«_Quant'è carina!_» assez haut pour qu'Angelo les entendît. Et les
-repasseuses qui travaillent derrière leur croisée, en camisole, la
-joue droite toute rouge d'avoir tâté la chaleur du fer, envoyaient à
-Marie un regard complice et point jaloux... Le peuple napolitain est
-bienveillant à l'amour qui passe!
-
-Marie ne soupçonnait pas que les regards et les sourires de tous ces
-gens la fiançaient à Angelo, mais le jeune homme devinait la méprise,
-et, nonchalamment subissait la suggestion amoureuse... Marie était
-à lui... un peu, puisqu'on la croyait à lui... Il tenait le rôle de
-l'amant ou du fiancé, et il prenait l'attitude, il imaginait, il
-ressentait presque les sentiments du personnage... Naguère, l'éclatante
-Isabelle l'avait fasciné. Il n'avait pas remarqué les grâces plus
-modestes de Marie. Mais le cœur d'Angelo suivait ses yeux, et ses yeux
-voyaient Marie, à toute heure!
-
---Quelle jolie femme! murmurait Salvatore. Comme elle a parlé de mes
-pauvres statuettes! Comme elle a été charmante pour Santaspina!...
-Regarde-la marcher!... C'est une nymphe du Nord, une petite reine de
-Thulé!... Je voudrais la modeler dans la cire!
-
-Angelo répondait:
-
---Jolie, mais froide!
-
---Froide, Angè?
-
---Comme la neige, froide «à faire tomber les dents».
-
-Ils avaient dépassé la station. Marie voulut marcher encore.
-
-Elle n'écoutait pas ses compagnons qui d'abord avaient parlé français,
-par politesse, et qui revenaient à leur dialecte provincial. Avançant
-comme à regret, elle tournait sa tête éblouie vers le ciel d'ouest qui
-s'embrasait derrière elle. Il n'était pas rouge, mais ardemment jaune,
-strié de fauves fumées, traversé de tous les ors flamboyants et clairs
-qui vibrent dans une fournaise vue en plein jour. Le promontoire,
-découpé en violet pur contre cette immense flamme, cachait le centre
-mobile de l'incendie, le disque du soleil descendant vers Procida. De
-la crête au flanc de la colline, une légère ombre mauve glissait sur
-les jardins d'orangers, sur les murs couronnés de pâles roses. Les
-pins tordus écartant leurs hauts bras verts la recevaient sur leurs
-ombrelles. Et cette ombre couvrait la route, gagnait les maisons
-encore vêtues de lumière rose, tandis que la lumière, abandonnant les
-fenêtres, les corniches, les terrasses, remontait comme un voile tiré
-par en haut.
-
-L'ombre déborda sur la route, tomba de la falaise à la mer, changea
-la nacre irisée en nacre grise. Maintenant elle touchait le pied du
-Vésuve. L'énorme masse du volcan, pourpre et crevassée de pourpre plus
-obscure, prit la couleur des charbons sous la cendre, se violaça,
-s'éteignit, parut se dissoudre dans la brume, tandis que le sommet
-brûlait, tout seul, au milieu du ciel.
-
-Alors Naples se para de gaz en guirlandes. Les cloches de ses trois
-cents églises argentèrent le crépuscule,--et le noir paquebot de
-l'Orient-Mail, qui doublait Capri, étincela tout à coup comme une
-galère en fête.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Sous le ciel bleu cru et le soleil vertical, la ruelle à demi dégagée
-faisait une coupure dans l'espèce de remblai grisâtre qui entoure
-Pompéi. M. Guillaume Wallers, debout sur ce remblai, s'inclinait, au
-risque de choir, et regardait le travail des ouvriers que surveillait,
-en bas, son jeune confrère, M. l'inspecteur Spaniello. La lumière
-entrait, d'aplomb dans la ruelle, et touchait, à trois mètres de
-profondeur, le sol antique, étonné de la reconnaître. A gauche, un mur
-de briques devait clore quelque jardin enfoui, et sur ce mur, apparent
-déjà, on devinait le serpent rouge, peint par le propriétaire, pour
-éloigner les gens malpropres... De l'autre côté, la coupe du terrain
-montrait nettement les couches superposées de pierres ponces, de
-cendres, des scories, de terre végétale et de sable volcanique, et
-racontait l'histoire de la ville morte, enveloppée d'un triple linceul
-par les éruptions renouvelées au cours des siècles.
-
-Au bout de la tranchée, des ouvriers en pantalon de velours, ceinturés
-de laine écarlate, frappaient dans la cendre durcie qui ne vibrait pas
-sous leurs coups. Le bruit mat des pioches, le glissement sec et léger
-des _lapilli_, le gris plâtreux des décombres, le silence des hommes,
-donnaient à cette besogne et à ce lieu un caractère funèbre.
-
-Des gamins parcouraient la ruelle, emportant sur leur tête des paniers
-pleins de gravats et rapportant des paniers vides, et l'on eût dit de
-petites ombres qui accomplissaient dans un coin des enfers quelque
-tâche éternelle et vaine.
-
---Y a-t-il une inscription? cria d'en haut M. Wallers.
-
-M. Spaniello examinait la surface découverte du mur.
-
-Il répondit:
-
---Vous voyez le serpent agathodémon... Je crois distinguer aussi des
-lettres presque effacées.
-
-M. Wallers dit en riant:
-
---Défense de...!
-
---Non, c'est plutôt une affiche électorale.
-
-M. Spaniello prit son lorgnon, et, suivant du doigt les jambages
-inégaux et enchevêtrés, il épela:
-
---_Trebium ædilem vos faciatis_... C'est un appel aux électeurs, fait
-par les amis d'un certain Trebius qui voulait être édile...
-
---Vous restez dans ce trou?... Venez donc jusqu'à la _Casa Vettii_ voir
-ma fille. Elle m'attend avec le petit Angelo qui dessine le triclinium.
-
---Je vous accompagne...
-
-M. Spaniello, qui était jeune et leste, choisit une place où le
-talus s'abaissait. Des planches mal équilibrées formaient une sorte
-d'échafaudage. Le savant fut tout de suite près de M. Wallers, et les
-ouvriers l'applaudirent.
-
-A travers les décombres des nouvelles fouilles, les deux confrères
-gagnèrent la rue de Stabies.
-
-C'est une belle rue où l'on aperçoit, quand on va vers le nord, la
-croupe violette du Vésuve, et, quand on va vers le sud, les vagues
-bleuâtres et veloutées des montagnes qui dominent la vallée du Sarno.
-Elle a, comme toutes les rues de Pompéi, un sombre et houleux dallage
-marqué par les sillons des chars, de hautes bornes, des cuves de
-pierre, des trottoirs très élevés, et les maisons, de chaque côté,
-célèbres ou banales, ouvertes ou fermées par des grilles, ressemblent à
-mille et mille autres maisons. Le visiteur novice, l'humble touriste
-ordinaire, n'y voit que des murs bas et compacts qui gardent sur leur
-tuf le gris de la cendre, sur leurs briques le reflet rougeoyant d'un
-four. Presque partout, les étages supérieurs ont croulé sous le poids
-des matières volcaniques, et les maisons se sont effondrées en dedans.
-Déblayées, nettoyées, elles ne sont plus que leur propre squelette.
-Par la brèche du vestibule, apparaissent d'autres pans de murs, des
-colonnes dont la base est peinte, quelquefois une vasque, une table de
-marbre, une stèle, un Eros parmi les rocailles de ce qui fut un jardin.
-Et l'on entrevoit des fresques sur les parois qu'un auvent tout neuf
-protège. Le cinabre vif des stucs a noirci, les faux marbres se sont
-décolorés; mais, dans l'ensemble, les tons d'ocre et de brun rouge
-dominent, chaudement patinés par le soleil.
-
-Pauvre touriste! Dans cette rue où M. Spaniello et M. Wallers se
-promènent, avec des regards possesseurs, il suivra le guide qui ânonne,
-le gardien qui ouvre les grilles, et la bande des Américains aux pieds
-rapides. Le Bædeker en main, il s'évertuera à distinguer l'atrium
-toscan de l'atrium tétrastyle, et l'atrium testudinatum de l'atrium
-corinthien! Il confondra le tablinum et le triclinium, les décorations
-du premier style avec celles du quatrième style. Sa curiosité fatiguée
-ne saisira plus aucune différence entre ces débris de demeures, et ne
-se ravivera qu'aux petits détails érotiques dans les chambrettes closes
-où les dames n'entrent pas!
-
-
-Par ce midi de mars, plus chaud qu'un midi de mai en France, aucune
-horde étrangère ne déshonorait la solitude lumineuse et le silence.
-
---Les Wisigoths déjeunent à l'hôtel Diomède! dit M. Spaniello... Tout à
-l'heure, ils arriveront en masse. C'est jeudi. L'entrée est gratuite.
-Au diable, les Anglais à carreaux et les Allemands vert foncé!... Ils
-vont cueillir mes violettes!... Nous manquons de gardiens, monsieur
-Wallers!...
-
-Il soupira:
-
---Oh! pardon, monsieur Wallers! Je vous quitte un instant. Je ne
-peux passer devant les _Amours dorés_ sans regarder mes oléandres,
-et demander quelques nouvelles de mes bulbes de lis... _Lilium
-candidum_... On les a mis en terre un peu tard, mais je crois qu'ils
-fleuriront cet été. Le fantôme du propriétaire antique sera évoqué par
-le fort parfum de ces nobles lis, bien dignes d'orner la demeure d'un
-Isiaque, d'un Initié!
-
---Allez donc! fit M. Wallers.
-
-La rue de Stabies et la rue des Vettii sont parallèles et communiquent
-par un étroit _vicolo_. Dans le silence immobile et brûlant passait un
-frisson de guitare, et goutte à goutte, une flûte cachée versait ses
-notes de cristal.
-
-«Eh quoi! pensa M. Wallers, il est midi, et l'heure des mirages n'est
-pas celle des revenants! La nuit, quand la lune indulgente blanchit
-les colonnes du péristyle, les ombres des frères Vettii reviennent
-assurément dans leur jolie salle à manger rouge et noire, et elles
-boivent une ombre de vin dans une ombre de coupe, tandis que des ombres
-de danseuses réjouissent des ombres d'invités, bons fêtards pompéiens
-et petites grues!... Mais aujourd'hui, les revenants se trompent
-d'heure...»
-
-
-L'administration italienne a fait recouvrir d'un toit la _Casa
-Vettii_, précieuse entre toutes. La lumière et le clair-obscur, la
-nuit et la lune se partagent comme autrefois la galerie du péristyle,
-et, sur la mosaïque des chambres, les heures nouvelles suivent pas
-à pas la trace argentée ou sombre des heures défuntes. Priape,
-concierge symbolique de ce lieu aimable, n'a pas quitté le vestibule
-où sa présence effarait les dames, mais il se morfond derrière un
-volet. Un gardien plus honnête accueille maintenant les visiteurs.
-Toutes les pièces principales, l'atrium, les chambres, le triclinium
-intime et le triclinium de gala, ouvrent sur le péristyle dont les
-colonnes enferment un petit jardin. On a retrouvé le dessin exact
-des plates-bandes; on a réparé les tuyaux de plomb qui amènent l'eau
-fraîche du Sarno, et, parmi les myrtes et les lierres, on a relevé les
-stèles, les vasques, les tables de marbre et les statuettes des enfants
-qui portent des oies.
-
-Les colonnes cannelées sont blanches, mais la galerie, les appartements
-sont peints de couleurs encore vives. Partout le jaune, le noir et le
-blanc rehaussent la splendeur du cinabre. Ici des ornements légers
-courent sur un fond noir; des nymphes aux voiles bleuâtres s'envolent,
-isolées au centre des panneaux rouges; des Amours et des Psychés jouent
-sur les frises. Ailleurs, de véritables tableaux représentent des
-scènes mythologiques où pâlissent, près des bruns héros, les nudités
-fanées et froides des déesses.
-
-C'est un art mièvre et délicat qui vint de Grèce par la route
-d'Alexandrie, pour amuser des libertins et des courtisanes qui avaient
-encore du goût.
-
-M. Wallers prétendait que cette maison sent la femme... et même la
-petite femme!
-
-Il entra, appelé par la musique, salué par des rires. Le gardien avait
-transporté sa chaise dans la galerie du péristyle, et, sur cette
-chaise, Angelo di Toma était assis, grattant la guitare. Marie, en robe
-blanche, s'appuyait à la rampe de fer qui défend l'accès du jardin. Son
-corps était dans l'ombre, mais elle avançait sa tête qui brillait au
-soleil comme un fruit d'or.
-
-Elle riait, et le gardien, tranquille, riait auprès d'elle; et tous
-deux admiraient le joueur de flûte qui dansait en agaçant un chevreau,
-dans le jardin historique et archéologique, dans le jardin sacré des
-Vettii!... Il avait sept ans tout au plus, des jambes nerveuses, un
-petit torse bronzé sous un lambeau de chemise, et il semblait le frère
-divin de son chevreau. Le même feu sombre, la même gaieté animale
-flambaient dans leurs yeux, et les cheveux de l'enfant, noirs et
-roussis par le soleil, étaient pareils au poil dur de la bête. D'une
-colonne à une autre colonne, ils déroulaient la frise changeante de
-leurs attitudes; et parfois, arrêtés un instant, ils sculptaient au
-flanc d'une vasque un merveilleux bas-relief, le motif classique du
-Faune enfant et de la chèvre.
-
-M. Wallers, ravi du spectacle, se dissimula pour ne pas effrayer les
-danseurs. Les petits doigts sales tenaient la flûte avec une grâce
-charmante. Le rythme des petits pieds valait un beau vers, et le
-chevreau même, sensible à la mesure, ne sautait pas à contretemps.
-
-Mais l'inspecteur Spaniello parut, à son tour, et, nouvelle Méduse,
-pétrifia de crainte le gardien, l'enfant et le chevreau. Pourtant
-l'inspecteur Spaniello était le meilleur des hommes. Ses subalternes
-l'adoraient. En toute autre circonstance, il eût montré sa bonhomie
-naturelle, au lieu de crier, de lever les bras, et de rappeler les
-prescriptions du règlement!
-
---Dans le jardin!... Dans le jardin des Vettii!... Hors d'ici, petit
-misérable!...
-
-L'enfant se réfugia dans la robe de Marie; le chevreau épouvanté sauta
-la barrière et se cacha dans la cuisine où les marmites mélancoliques
-se rouillent sur le fourneau, depuis dix-neuf siècles. Le gardien
-s'épuisa en excuses,--et Angelo, sans se troubler, posa sa guitare:
-
---C'est le fils d'un custode qui habite à la porte Marine. J'ai voulu
-montrer à madame Marie comme il dansait bien... Et nous devons le
-peindre avec son chevreau... Consolez-vous! Il n'a rien abîmé. Il n'a
-pas brisé une feuille de violettes...
-
-Le gardien ramena le chevreau par les oreilles. Alors l'enfant se
-précipita vers l'animal qui bêlait et tremblait sur ses pattes fines.
-D'un même bond, franchissant l'atrium, ils disparurent dans la ruelle.
-
---Voilà, dit Guillaume Wallers, les derniers Génies des Vettii qui
-abandonnent la maison, chassés par nous, les barbares.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la
-rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s'était avisé que les
-aquarelles d'Angelo étaient à peine ébauchées, et l'artiste nonchalant
-prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le
-«second père!»
-
-Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait
-de l'avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues.
-Et il se rappelait les beaux jours qu'il avait vécus, avec elle, à
-Naples, pendant que M. Wallers s'installait à Pompéi.
-
-Salvatore était le _patito_ de Marie, mais Angelo était un cavalier
-servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle aimable.
-Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu'il accompagnât madame
-Laubespin, et quand il disait, par hasard: «Je resterai à la maison»,
-ou: «J'irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le regardait
-comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé des
-excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules, des
-soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs. Il
-avait même donné des leçons d'italien à la dame de ses pensées, afin
-de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je
-vous aime!» n'est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C'était
-une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de
-rien-faire, c'était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des
-barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l'archéologie et la peinture!
-
-Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre,
-mais Angelo ne se souciait pas d'habiter l'auberge de la Lune,
-parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les
-peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si
-près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n'était venu
-que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait
-conté quelques histoires de voleurs au second père... L'horaire était
-changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre
-d'Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade...
-Des cousins de Palerme arrivaient par le bateau...
-
-A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu
-simplement:
-
---Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant,
-mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer
-vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est
-disponible à l'auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais
-vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez
-votre montre sur la mienne...
-
-L'ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant
-des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa
-bourse était plate. Le _terne_ qu'il poursuivait, au _lotto_, depuis
-cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du travail
-s'imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune.
-
-A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi.
-Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée.
-
-M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de
-Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini,
-de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre
-russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,--tous ces gens qui
-transformaient en Babel l'auberge de la Lune, qui vivaient à Pompéi, de
-Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M. Guillaume
-Wallers, à l'ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il traînait
-avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré.
-
-Et l'étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de
-notes gonflaient les poches du savant. Il s'embusquait à tous les
-carrefours, avec son appareil photographique. L'architecture, d'abord,
-l'intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la
-peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les
-bijoux, les inscriptions.
-
-Le plan de l'ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux
-cent cinquante illustrations--dessins, gravures, aquarelles en
-couleurs--qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M.
-Wallers n'entendait pas qu'un dessinateur inexact compromît l'heureux
-achèvement, et la publication opportune du chef-d'œuvre.
-
-Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour
-la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes
-les âmes du purgatoire, n'eût pas décidé le peintre à reprendre ses
-pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une
-heure à la paresse napolitaine; mais, l'heure écoulée, il donnait le
-signal... Et l'on retournait aux ruines.
-
-Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello
-qui habitait un _villino_ blotti contre le rempart. Angelo s'en allait
-seul par les rues déjà tièdes. Il s'arrêtait devant toutes les maisons
-fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait replanté,
-dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes, le lierre
-et l'iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des touristes
-passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu'est l'œillade
-napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté, entre les
-cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais bien...» et
-quelquefois: «Voulez-vous?...»
-
-Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le
-placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze
-centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un
-chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en faux
-marbre--troisième style!--du modèle original, ne manquait à la copie...
-Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n'avait rien à lui dire,
-excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée avec de
-petits morceaux d'os, à tel jardin, d'un décimètre carré, taillé dans
-du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille. L'excellent
-Gramegna était comme l'excellent Spaniello, un maniaque, doucement
-envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son existence
-d'homme jeune, tenaient dans l'enceinte ruinée, entre la porte du
-Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d'Herculanum et la porte
-de Nola.
-
-Angelo lui demanda un jour s'il était amoureux...
-
---J'ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément.
-
-Et il ajouta, avec un bon rire:
-
---Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte
-Marine... On peut l'y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une
-Napolitaine n'a des reins plus élégants et des jambes plus fines.
-
-Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d'un jeune corps
-féminin dissous dans la cendre durcie.
-
-Angelo ricanait:
-
---Si ça te suffit!
-
-Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes».
-
---Allons donc! A l'auberge de la Lune...
-
---Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles
-me glacent le sang A force de les voir, je me sens devenir phoque...
-Non, Gramegna, celle que j'aimerais...
-
---Celle que tu aimerais, Angè, n'est pas pour toi!...
-
-Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de
-cire, et Angelo s'en allait.
-
-Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à
-la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d'argent»,
-des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret
-et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s'était
-décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel
-de tripoter la couleur, l'échauffaient d'une fièvre imprévue. Pompéi
-s'animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait
-sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins,
-ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce
-cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des
-pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir,
-et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en
-dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l'entendre
-vibrer dans l'air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs...
-Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses
-pochades avec une adresse et une célérité merveilleuses, car il
-savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait
-surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette
-ardeur tombait tout d'un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette
-et chantonnait «_Capille nire_» ou «_Luna nova_». Son âme éteinte ne
-reflétait plus que l'ennui.
-
-Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers
-visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n'était pas libre de
-partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il
-devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles...
-Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles
-peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus
-rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes,
-s'empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on
-avait refait la toiture, s'emplissaient d'une ombre inquiétante...
-Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores
-de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses
-femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo.
-Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice
-calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne est
-tout imprégnée de péché; l'eau bénite n'a jamais touché ses dalles;
-les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des courtisanes
-et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un bon chrétien
-ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté par des âmes
-qui n'ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas de bravade,
-puisqu'il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses lui passaient
-des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il esquivait un signe
-de croix, baisait son pouce, et invoquait son patron, l'ange Michel...
-
-Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme
-un chat, tout crispé d'horripilation, et il écoutait le silence.
-Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un
-rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe
-crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait
-des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum
-d'éther et un très léger relent de cadavre...
-
-Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre...
-
-Et c'était l'heure où les boutiques de Toledo s'éclairent, où les
-dames, revenant de la Villa Nazionale, font arrêter leurs équipages
-devant les pâtissiers. Les petits «journalistes» crient à voix rauque
-les dernières nouvelles... Les vendeurs de citrons et de figues d'Inde
-allument leurs lanternes de papier... La galerie Umberto regorge
-de foule. Angelo se rappelait la table du glacier, les vitrines des
-photographes et des marchands de corail... Il avait eu des aventures,
-dans cette galerie... O Naples bruyante, fleurie, souillée, chère
-Naples, où es-tu? Le triste Angelo revoit tes filles drues, chevelues
-et chaudes, et regardant Pompéi roulée au linceul du soir, il pense:
-
-«Sainte Madone! il me semble que je couche avec une morte.»
-
-
-Un vrai Napolitain porte le dieu de la combinaison dans son âme
-ingénieuse. Angelo eut des conférences secrètes avec le garçon et la
-fille de chambre, à l'auberge de la Lune. Et le professeur allemand
-qui s'éternisait dans la plus belle chambre--dans la future chambre
-de Marie!--trouva un scorpion dans sa cuvette. Le scorpion était mort
-et desséché depuis l'automne, mais le professeur faillit tomber en
-syncope, et sa fureur balbutiante fit craindre à MM. Weiss et Hoffbauer
-qu'il ne mourût entre leurs mains, de congestion. Malgré les efforts de
-ses compatriotes, il voulut quitter immédiatement l'hôtel et, le soir
-même, il prit le train pour Pæstum, Taormine et Syracuse.
-
-Angelo donna une pièce au domestique, un baiser à la servante, et
-consola le patron en lui promettant le secret sur cette aventure.
-
-La chambre au scorpion fut nettoyée et M. Wallers annonça la prochaine
-arrivée de sa fille. Alors, Angelo se multiplia. Il fit le peintre
-décorateur, l'ébéniste et le tapissier. Par ses soins, le plafond
-devint un ciel bleu où s'envolaient des hirondelles; un vieux rideau
-se rajeunit en housse sur un fauteuil; des mousselines orientales, un
-peu usées, un peu effrangées, cachèrent les portes, et, pour rendre une
-virginité à la table branlante, à la toilette boiteuse, on fit venir de
-Naples quatorze petits pots de ripolin.
-
-M. Wallers, candide et sans aucun soupçon, admirait l'activité du jeune
-homme.
-
-Il disait à M. Spaniello:
-
---J'ai calomnié le petit di Toma! Je le croyais paresseux... Point
-du tout! Il n'était que distrait et léger. Bien surveillé, il fera
-merveille... Et je me félicite de le tenir ici, sous ma main. Sans
-doute, à Naples, quelqu'un l'empêchait de travailler... ou quelqu'une...
-
-Marie arriva enfin, conduite par Salvatore. Elle trouva sa chambre
-toute blanche, avec un plafond tout bleu, et partout des roses peintes
-en guirlandes, partout un parfum de térébenthine qui s'en irait vite
-dans les courants d'air... Une botte de jonquilles cachait la petite
-brèche du pot à eau et se reflétait dans la glace un peu fendue...
-Marie reconnut les soins d'Angelo. Elle en fut touchée:
-
---Grâce à vous, dit-elle, je me plairai ici... J'y serai tranquille et
-heureuse.
-
-Et elle ne vit pas que Salvatore soupirait.
-
-Guillaume Wallers, ce jour-là, oublia Pompéi pour sa fille... Il était
-content de la revoir. Sa tendresse paternelle déborda sur Angelo, et il
-fit mille compliments au jeune homme.
-
-Mais, le lendemain même, il perdit quelque illusion sur la vaillance de
-son collaborateur.
-
-
-Il se plaignait encore à M. Spaniello, tandis qu'Angelo et Marie
-marchaient devant eux, dans la rue étroite.
-
---Sacré Angelo! avec sa guitare et son chevreau danseur!...
-
---Il est jeune, monsieur Wallers! A sa place, moi-même...
-
---Vous ne feriez pas sauter des chevreaux dans le jardin des Vettii...
-
---Ça, non, jamais!...
-
---Vous êtes un homme sérieux...
-
---Je suis sérieux, mais je suis homme, répondit doucement M.
-Spaniello...
-
-Il regardait les jeunes gens qui marchaient côte à côte, au même pas,
-et il songeait que l'aveuglement des pères égale celui des maris. Mais
-il n'osait expliquer sa pensée... Il dit seulement:
-
---Madame Laubespin a tout à fait l'air d'une jeune fille, et je ne puis
-croire qu'elle ait été mariée...
-
-M. Wallers n'entendit pas cette réflexion de son collègue. Il admirait
-la porte Stabienne qui arrondit encore sa noble voûte dans l'épaisseur
-du rempart, et il considérait les derniers chantiers des fouilles qui
-marquent la limite de la Pompéi exhumée. De la porte Stabienne à la
-porte de Nola, la cendre et la pierraille volcanique couvrent encore
-une Pompéi dormante, et les cactus, les herbes grises, les pins chétifs
-croissent librement sur son linceul.
-
---Vous avez dit que Pompéi n'apparaîtrait pas tout entière avant
-un siècle! s'écria Wallers, désolé. Ces paroles de mauvais augure
-me reviennent, chaque fois que je passe par ici... Dans un siècle,
-Spaniello, dans un siècle!... On trouvera des maisons charmantes,
-des peintures que l'air n'aura pas flétries, des bronzes grecs, des
-bijoux, des papyrus... Dans un siècle! Et nous ne verrons pas ces
-merveilles! Nous serons morts... Pourquoi toutes les nations civilisées
-ne se cotisent-elles pas afin d'envoyer ici des milliers d'hommes qui
-délivreraient Pompéi et la rendraient, complète, à nos yeux vivants?
-
---L'argent nous manque, dit tristement M. Spaniello. La contribution
-de l'État est presque nulle, et ce sont les visiteurs qui assurent le
-budget de Pompéi... Mais consolez-vous, cher monsieur Wallers. Les
-quartiers ensevelis sont très probablement des quartiers pauvres...
-
---Hypothèse!
-
---... et, d'autre part, Pompéi délivrée perdra beaucoup de son charme
-avec son mystère. La femme nue plaît moins que la femme demi nue
-dont le voile incertain glisse, s'arrête, retenu par la hanche et le
-genou... A découvrir Pompéi, lentement, notre curiosité passionnée
-s'avive; la moindre beauté aperçue nous donne l'ivresse de la conquête
-et de la possession...
-
---Elle nous donne aussi la fièvre de la jalousie. Dès que vous avez
-trouvé une fresque sur un pan de mur, vous la cachez pour en jouir tout
-seul, et c'est à regret que vous la livrez aux profanes... Ainsi dans
-cette nouvelle villa, qu'un fermier a découverte en creusant un puits,
-à Boscotrecase, près du Vésuve, il y a une fresque...
-
-M. Spaniello s'agita nerveusement:
-
---Ne me parlez pas de cette fresque, monsieur Wallers!... Je serais
-heureux de vous faire plaisir, mais je ne puis vous introduire dans
-la villa, tant que le gouvernement n'aura pas acheté le terrain au
-propriétaire qui a fait les fouilles, pour son compte personnel.
-
---On dirait que je vais la voler, votre fresque!
-
---Oh! monsieur Wallers, vous savez bien que la loi italienne réserve
-à l'État la priorité pour l'achat des œuvres d'art. Mais l'État n'est
-pas riche, et les propriétaires peuvent être tentés par l'argent
-américain...
-
-Ils discutaient ainsi, arrêtés devant l'atelier des Foulons. Marie et
-Angelo étaient déjà tout près de la porte Stabienne. La jeune femme
-tourna la tête:
-
---Bon! voilà papa et monsieur Spaniello qui se querellent. Ils oublient
-que je vais à Naples.
-
---Vous allez à Naples! Et pourquoi?... Pour acheter des blouses
-blanches! Ma mère vous les enverra...
-
---Et mes miniatures que j'ai laissées dans l'atelier de votre frère?
-
---Il vous les enverra, avec les blouses...
-
---Non, non! je dois les apporter moi-même...
-
---Qu'en ferez-vous?
-
---Je les achèverai. La lumière, dans ma chambre, est assez bonne...
-
-Angelo éclata:
-
---Alors... alors, ce sera fini de nos promenades, de nos
-conversations... Je ne vous verrai plus! Je passerai des journées
-sinistres, tout seul, comme un vrai hibou des ruines!...
-
---Mais, vous-même, vous devez travailler.
-
---Je le dois, oui... parce que je ne peux pas faire autrement... parce
-que monsieur Wallers me tient à la chaîne... Tandis que vous, une
-femme, une jeune femme!...
-
-Il grommela quelques mots en italien.
-
---Que dites-vous?
-
---Je me plains.
-
---Plaignez-vous en français.
-
---Je ne saurais pas... Vous me trouveriez ridicule... Les Françaises
-trouvent ridicules les sentiments profonds, les passions naïves qui
-s'expriment sincèrement...
-
-Marie le regardait en souriant et reprenait involontairement la
-comparaison qu'elle faisait dix fois par jour, à propos de tout.
-Angelo, introduit par les circonstances dans l'intimité des Wallers,
-avait des libertés et des privilèges qui naguère appartenaient au seul
-Claude, mais sa présence, par un détour bizarre, ramenait toujours
-Marie vers l'absent.
-
-«Ah! pensait-elle, comme mon pauvre Claude a tort de craindre les
-réflexions que je puis faire!... Angelo est très beau, et je ne le
-trouve pas ridicule, mais il est fait pour être peint et sculpté,
-et non pas pour être aimé... du moins par une femme de ma race...
-Ces cheveux trop noirs, cette peau ambrée, cet excès de cils et de
-sourcils, lui donnent un air... l'air d'un homme pas assez lavé...
-Pourtant, il est soigné, Angelo! Il n'est pas comme son ami Santaspina
-qui nous a révélé, un jour, qu'une brosse n'avait jamais déshonoré ses
-belles dents... C'est un enfant, un grand enfant, pas méchant et d'âme
-très simple, un enfant qui déteste le travail prolongé, l'ennui, la
-pluie, les gens qui parlent de la morale et les gens qui parlent de
-la mort... Il a l'ingénuité des enfants, leur despotisme câlin, leur
-rouerie... Près de lui, je me sens presque vieille; et il me traite
-comme une grande sœur... Et parfois, au contraire, sa puérilité me
-rajeunit, et je redeviens petite fille...»
-
-Cet enfantillage d'Angelo divertissait beaucoup Marie qui avait
-toujours vécu parmi des gens graves, ou tout au moins sérieux et
-pratiques. Elle aimait Angelo comme on aime les petites choses
-charmantes et inutiles, comme on aime les compagnons de voyage,
-rencontrés sur le pont d'un bateau. On dîne avec eux, on cause avec
-eux, on descend avec eux, aux ports d'escale; on est, avec eux, plus
-familièrement qu'avec des amis, et, la croisière terminée, on les
-oublie...
-
-Mais Claude était celui qu'on n'oublie pas, avec qui l'on voudrait
-aller, par la mer paisible et la mer tempétueuse, jusqu'au bout du
-voyage.
-
-
-
-
-X
-
-
-Sonore et grise, entre deux files de platanes, la route de Salerne suit
-la voie ferrée, touche Pompéi à la porte Marine, redescend un peu vers
-la mer et longe, à quelque distance, le rempart antique, de la porte
-Stabienne à l'amphithéâtre.
-
-Elle traverse la vallée du Sarno, les terres basses où fut l'ancien
-port de Pompéi. Des maraîchers cultivent leurs légumes--les artichauts
-surtout--sur ces terres fécondées par le volcan, et l'odeur des engrais
-naturels, dont ils abusent, dépoétise quelquefois le paysage...
-
-L'auberge de la Lune est bâtie au bord de cette route, loin de la
-gare, loin des quatre ou cinq hôtels dont le groupement compose,
-avec le bureau de poste et deux ou trois maisons particulières, la
-moderne Pompéi. Ces hôtels privilégiés reçoivent le premier flot
-des caravanes et se partagent presque également les «Cooks». Dans
-la saison chaude, quand le voyageur se fait rare, les pisteurs
-accueillent le moindre touriste par des cris de cannibales affamés. Ils
-l'enveloppent, le harcèlent, le rabattent jusqu'au restaurant où des
-garçons mélancoliques, en habit noir taché, balaient les mouches avec
-des balais de papier tricolore. Et quand le malheureux se hasarde hors
-du restaurant, un essaim de cochers l'assaille, claquant du fouet et
-vociférant les noms de Castellamare et de Sorrente. A peine sauvé des
-cochers, il tombe dans la horde des guides--soi-disant _autorisés_--qui
-bourdonnent à ses oreilles: «Cent sous... cent sous... cent sous...»
-Et, parvenu au guichet de la porte Marine, il demeure ahuri, assourdi,
-et tout étonné du silence.
-
-Les peintres, les savants, dont la bourse est légère et qui se
-contentent d'un gîte simple et d'une chère modeste, se retrouvent en
-famille à l'auberge de la Lune. M. Wallers y était venu, autrefois. Il
-aimait cette bâtisse jaunâtre, irrégulière, sans style, sans façade,
-avec des escaliers extérieurs, des portes cintrées, des terrasses
-avançantes qu'abrite un auvent de roseaux. Il aimait la cour encombrée
-de cages à poules, de barriques, de jarres, d'ustensiles domestiques,
-et la salle à manger qui forme un pavillon détaché, vert de clématite
-grimpante; et le jardin où de grands eucalyptus versent une ombre
-aromatique sur une exèdre de pierre.
-
-Ce matin-là, quand Wallers, Angelo et Marie entrèrent dans la salle à
-manger, la plupart des pensionnaires attaquaient déjà la _zuppa alle
-vongole_ qui est une agréable soupe aux coquillages.
-
-La plus longue table était occupée par les barbares de l'extrême Nord,
-fils de Vikings, grands et forts comme des ours, et dont les cheveux
-et les barbes présentaient toutes les variétés du blond. Presque tous
-étaient peintres. Leurs femmes, hautes sur jambes, chair de lait,
-tresses de lin, marquaient un goût regrettable pour le costume-réforme,
-les brassières de bébé, les robes sans ceinture et de couleur verte ou
-violette.
-
-La seconde table, plus petite, était réservée aux archéologues.
-L'Allemagne et la France y fraternisaient, non sans quelque réserve.
-M. le docteur Hoffbauer, vaste personnage au teint de jambon, au nez
-trop petit, au rire énorme, chevelu d'un chaume raide et roussâtre,
-représentait la culture germanique. Excellent homme, malgré la
-pédanterie nationale, un peu gaffeur, très pacifique au fond, il
-portait sa moustache retroussée comme celle du kaiser, mais cette
-moustache de savant s'obstinait à retomber vers le menton bien nourri
-troué d'une fossette innocente.
-
-Son collègue, M. Weiss, Allemand du Sud, plus vif et plus souple,
-enseignait l'histoire romaine aux étudiants de Munich, tandis que M.
-Hoffbauer était exclusivement un lecteur d'inscriptions, un déterreur
-de palais et de temples, qui avait fait campagne en Grèce et en
-Asie Mineure. Son érudition était immense, sa patience infinie, sa
-sensibilité presque nulle. M. Hoffbauer, bien différent de Guillaume
-Wallers, avait une éducation esthétique purement livresque. Ses yeux
-voyaient des chapiteaux, des frises, des métopes, des architraves, des
-statues, des fresques, des caractères gravés--et jamais M. Hoffbauer
-ne se fût trompé sur le style, l'origine, la date approximative, la
-signification et la destination de ces objets vénérables!--mais leur
-beauté, M. Hoffbauer ne la _voyait_ pas... Il la connaissait, il la
-concevait, intellectuellement; il la démontrait comme un théorème; il
-l'imposait comme un dogme; il l'eût défendue contre les Philistins,
-à coups redoublés de sa lourde plume... Mais, pareil aux adorateurs
-d'Isis, il n'avait jamais vu la déesse. M. Hoffbauer était un grand
-cerveau aveugle. Indifférent au monde extérieur, il n'avait même pas
-cet amour de la nature qui est indépendant du sens esthétique, et qui
-est si commun chez les Germains. Quand M. Wallers décrivait le charme
-d'une peinture, quand M. Weiss racontait la merveille d'une aurore, vue
-de l'Etna, M. Hoffbauer disait bien: «Ach!... colossal... colossal...»
-mais il discutait aussitôt tel ou tel détail de la fresque, citait
-des opinions, réfutait des arguments, construisait une hypothèse. Et
-l'on sentait que le moindre caillou étrusque, mycénien ou crétois,
-l'intéressait plus que l'aurore.
-
-L'abbé Masini, fureteur, imaginatif, spirituel, était d'une autre race
-et d'une autre école. Il se rapprochait de Wallers, car il cherchait
-la vie dans l'art, et les hommes dans leurs œuvres. Peut-être sa
-documentation était un peu mince, ses hypothèses trop hardies, ses
-jugements trop rapides. Il avait une disposition dangereuse à embellir
-les choses qu'il aimait, et ses ouvrages, abondants, éloquents,
-passionnés, révélaient un artiste presque trop sensible pour devenir
-jamais un grand savant.
-
-Les frères Barrington, deux jumeaux à figures rasées, vêtus de kaki,
-chaussés de guêtres jaunes, se ressemblaient exactement. Ils n'étaient
-pas archéologues: ils se disaient «esthètes». William était peintre;
-Edward était architecte.
-
-Il y avait encore une demi-douzaine de personnages qui ne parlaient pas
-français, et qui occupaient un bout de la troisième table,--celle des
-touristes passagers.
-
-
---Monsieur le professeur Wallers, où étiez-vous, ce matin? dit M.
-Hoffbauer avec un dur accent et un sourire épanoui... Je suis allé à
-cette ferme près du Vésuve, où l'on a trouvé les restes d'une villa...
-Il y a de très belles peintures dans cette villa, monsieur Wallers.
-L'administration n'a pas d'argent pour les acheter, et la loi italienne
-interdit au propriétaire de les vendre, et même de les montrer, contre
-argent... Je suis allé chez le fermier pour le convaincre de me laisser
-prendre une petite photographie.
-
-M. Wallers bondit.
-
---Et vous avez...
-
---Ach!... Je n'ai rien... Le fermier a peur du gouvernement...
-Peut-être il veut... comment dites-vous?... que je chante... Et
-moi, je ne veux pas chanter... D'ailleurs, ce qui est défendu
-est défendu... J'ai dit seulement: «--Vous avez bien vu la
-fresque, mon ami?--Sissignore...--Vous pouvez me la décrire, bien
-exactement?--Sissignore...--Eh bien, décrivez, en détail, n'est-ce
-pas? le fond, la bordure, le sujet, tout, et je vous donnerai vingt
-lires...--Je veux bien, dit le fermier; ça représente...»
-
-M. Hoffbauer s'esclaffa, tapant sur la table:
-
---Il m'a dit la chose que ça représente... mais, moi, je ne pourrais
-vous l'expliquer qu'en latin, à cause des dames... Et encore! pas en
-latin... à cause de l'abbé!
-
-Marie demanda:
-
---Faut-il que je m'en aille?
-
---Non, madame, répondit Hoffbauer. Monsieur votre papa ira voir le
-fermier. Moi je ne dirai rien de plus... par respect pour vos jolies
-oreilles, bien que ce soient des oreilles françaises...
-
---Comment, monsieur Hoffbauer, vous semblez croire que les Françaises
-écoutent facilement des inconvenances!...
-
---Mais puisque c'est l'habitude! Allez, allez dans votre Paris, on sait
-bien que les dames du monde, quand elles vont à Montmartre... elles en
-entendent, hein! des... comment dites-vous!... des gauloiseries...
-
---Ce sont les étrangères qui vont à Montmartre, déclara Wallers...
-
---Pardon!... répliqua Hoffbauer, à mon dernier voyage, je suis allé
-avec ma femme et ma belle-sœur dans une restauration nocturne, que
-mes cousins de Leipzig nous avaient indiquée. Un endroit tout à fait
-«chic parisien»... et il y avait là des Parisiennes, habillées comme
-des dames du vrai monde... et même comme de petits jeunes hommes du
-monde... Ach!
-
-M. Weiss toussa...
-
---Il y avait aussi votre femme et votre belle-sœur, répondit sèchement
-M. Wallers. Mais il n'y avait pas ma femme à moi, ni ma fille. J'ajoute
-que moi-même, à mon âge, et avec mes occupations, je ne fréquente pas
-ces endroits qui sont de sales endroits, monsieur Hoffbauer, et que
-vous trouveriez à Berlin si vous les cherchiez...
-
-M. Weiss, conciliateur, s'interposa:
-
---Je pense, dit-il, que monsieur le professeur Hoffbauer fait la
-distinction nécessaire entre des Parisiennes de music-hall et les
-autres... celles qui méritent tous les respects, comme madame Laubespin.
-
-Hoffbauer appuya:
-
---Je distingue, certainement, je distingue...
-
-Et désolé d'avoir contrarié Wallers, qu'il estimait beaucoup, il
-chercha quelque chose d'agréable à lui dire:
-
---Madame Laubespin a la grâce française qui nous charme tous,
-mais j'apprécie en elle des qualités plus solides, et j'ose dire
-surprenantes. Madame Laubespin ne dédaigne pas les soins de
-l'intérieur; elle sait broder; elle m'a donné une recette de pudding
-que j'ai traduite pour ma chère fille Pompeia. Madame Laubespin aime
-les enfants; elle n'est pas coquette, pas frivole, et le sérieux de son
-esprit me fait dire: elle a quelque chose d'allemand.
-
---Non! s'écria Angelo, dit Toma. Gretchen et Charlotte sont des
-bourgeoises vulgaires auprès de madame Laubespin... Regardez-la... Tout
-en elle est sentiment, tout est poésie et mélodie... Quand elle marche
-entre les cyprès et les tombes antiques de la Voie des sépulcres,
-je crois voir descendre sur elle un nuage de fleurs semées par les
-anges... Et je salue la nouvelle Béatrice par qui je voudrais être un
-nouveau Dante... Disons la vérité; il y a en madame Marie quelque chose
-d'italien.
-
---Il est vrai, dit l'abbé Masini, mais vous savez que Béatrice
-représentait la théologie. C'était une abstraction. Madame Laubespin,
-par sa modestie et sa piété, me fait songer à sainte Cecilia qui était
-artiste comme elle...
-
---Vous me comblez, messieurs, répondit la jeune femme en riant, mais je
-me connais: je suis une petite provinciale, un type féminin très commun
-en France, et j'accepte vos éloges pour en faire hommage à mes sœurs
-innombrables...
-
---Innombrables?... Marie exagère un peu, dit Wallers avec tendresse...
-Même en France, elle est exceptionnelle, parce qu'elle est parfaite...
-
---C'est comme ma fille Pompeia, en Allemagne, fit M. Hoffbauer, dont
-les bons petits yeux s'attendrirent... J'aime beaucoup ma fille
-Mycenia, et ma fille Olympia, mais j'ai une prédilection pour ma fille
-Pompeia.
-
-Ainsi l'amour paternel ramenait la paix dans les âmes des archéologues,
-et la France et l'Allemagne oubliaient leur rivalité.
-
-Après le déjeuner, M. Hoffbauer remonta dans sa chambre, M. Weiss
-partit à pied pour Castellamare, et l'abbé Masini s'en fut chez M.
-Spaniello. Il voulait emmener Guillaume Wallers, mais celui-ci n'était
-pas en humeur de promenade. Il prit le courrier que la petite servante
-Luisella lui apportait sans façon,--et, sans plateau, et s'installa,
-pour lire, sous les eucalyptus du jardin. Les barbares blonds
-s'égayaient autour de l'auberge, chargés de chevalets, d'albums, de
-boîtes. Deux des Walkyries jouaient au volant.
-
---Tiens! dit Wallers, une lettre de Van Coppenolle!
-
---Frédéric t'écrit, papa? Il doit te proposer une affaire...
-
-Wallers ouvrit l'enveloppe, parcourut la missive de M. Van Coppenolle,
-et se dérida un peu.
-
---Devine, Marie!... Devine ce que Frédéric a imaginé?
-
---Il vend son hôtel pour en construire un autre plus moderne?
-
---Il m'annonce son départ... Oui, notre cher cousin va représenter la
-grande industrie belge au Congrès commercial de Chicago. Il réalise le
-rêve de sa jeunesse: voir Chicago!... Mais ce n'est pas tout.
-
---Il emmène Isabelle?
-
---Il réserve cette question... Autre chose l'intéresse. Cet ennemi de
-l'archéologie voudrait acheter, en bloc, tous les gravats et cendres de
-Pompéi.
-
---Pourquoi faire?
-
---Pour faire du ciment. Il connaît un architecte bavarois qui est
-l'associé d'un entrepreneur italien, et tous trois rêvent de fonder une
-société et de bâtir, par toute la Péninsule, des maisons ouvrières,
-avec des logements salubres, à bon marché... Pompéi fournirait le
-ciment...
-
---C'est sérieux, papa?
-
---Très sérieux. L'idée est peut-être bonne.
-
-Marie se récria:
-
---Des corons à Naples, papa! Quelle horreur!
-
---Et l'horreur des rues actuelles, foyers de misère, de corruption et
-de maladies?... Je ne veux pas vous offenser, mon cher Angelo, mais on
-est dégoûtant dans votre ville...
-
---Papa, s'écria Marie, tu redeviens Flamand parce que tu es fâché!
-Allons, retrouve ce bel optimisme qui m'indignait, en décembre, quand
-je détestais Naples! Oublie la fresque, oublie monsieur Hoffbauer...
-Vois comme la lumière est belle aujourd'hui! Nos étés de France sont
-moins splendides que ce printemps. Monsieur Angelo, je vous confie mon
-père. Vous ferez l'impossible pour lui rendre sa bonne humeur...
-
---Madame, je vous obéirai exactement, et je ferai l'impossible...
-
-Elle courut chercher son ombrelle et son petit sac. M. Wallers se
-déridait un peu.
-
---Comme ma chère fille est gaie! dit-il... Elle était si grave à
-Pont-sur-Deule, si fermée, si froide, vieillie par le chagrin avant
-d'avoir vécu! Elle s'est épanouie ici... la distraction, les visages
-nouveaux, l'air de Naples...
-
---L'air de Naples? dit Angelo. Il a fait bien des miracles... Et madame
-Marie n'a pas fini de changer...
-
-
-
-
-XI
-
-
-Marie trouva Salvatore à la gare. Elle revit avec amitié la figure
-laide et charmante, le masque d'Othello souffreteux, qu'éclairaient
-deux yeux limpides, brillants de joie. Quai Caracciolo, la maison était
-en fête. Carulina et Nunziata avaient nettoyé, paré, fleuri la chambre
-aux meubles viennois, aux damas de coton rouge, et, dans cette chambre,
-donna Carmela, attendait Marie.
-
---Chère madame Laubespin, chère fille! Tous les jours, elle croît en
-beauté... Regarde, Tore! C'est une fleur de lis, c'est un sucre!...
-Asseyez-vous, belle! parlez-moi de votre illustre père, le professeur
-Wallers... et de mon pauvre fils Angelo? Pourquoi n'est-il pas venu?...
-Devait-il vous laisser aller seule dans ce train?... Allons, parlez!...
-Il n'est pas malade, mon Angiolino?
-
-Donna Carmela serrait le bras de Marie à lui faire mal... Sa belle
-figure blanche, sous les bandeaux de marbre noir, sa belle figure de
-Junon romaine prenait l'expression tragique de la Vierge des Douleurs.
-Et quand Marie eut apaisé l'angoisse maternelle, en disant qu'Angelo
-n'était pas libre, qu'il devait travailler, la mère et le frère se
-répandirent en paroles d'admiration... Cher Angelo! pauvre Angiolino!
-lui, si beau, si gracieux, si sympathique, il travaillait, par ce jour
-de printemps!
-
---Et vous, monsieur Salvatore? Vous ne travaillez donc pas?
-
---Je suis à l'atelier dès six heures du matin, madame...
-
---Eh bien?
-
---Eh! ce n'est pas la même chose...
-
-Il est sérieux, Salvatore, et donna Carmela pensait aussi que le
-travail d'Angelo était plus précieux, plus attendrissant que le
-magnifique labeur de Salvatore. Et Marie, un peu indignée de cette
-injustice, comprit qu'il ne fallait pas insister... Donna Carmela,
-femme excellente, au cœur puéril et pur, chérissait son fils cadet en
-vraie Latine, amoureuse de l'homme et surtout de l'homme qu'elle a
-fait. La tendresse maternelle chez les femmes de cette race est très
-instinctive, très physique; elle a la violence de l'amour... Donna
-Carmela était folle, depuis vingt-cinq ans, folle de passion pour ce
-fils qui était elle-même, recréée, élevée à la dignité masculine,
-rajeunie, embellie, adorée...
-
---Maintenant que je vous ai vue, dit Marie, je me sauve. Je vais
-visiter les magasins de Chiaia et, demain, la couturière viendra
-prendre mes mesures ici.
-
---Permettez que je vous accompagne? demanda Salvatore timidement.
-
---Bien volontiers. Il me faut des gants, des chaussures...
-
---Eh! n'allez pas à Chiaia! Tous ces marchands sont des voleurs... ils
-dépouillent l'étranger. Je vous conduirai chez d'honnêtes gens, qui
-sont de mes amis, et qui vous vendront des choses splendides, pour
-rien, pour le plaisir... Ils m'aiment d'une amitié extraordinaire, ces
-hommes-là!
-
-Marie, confiante, suivit Salvatore. Ils prirent un tramway jusqu'à San
-Ferdinando et remontèrent à pied vers la place Dante, par l'ancienne
-rue Toledo. Les promeneurs et les badauds foisonnaient devant les
-charcuteries, les boutiques de journaux, les salons de coiffure, les
-débits de tabac où l'on vend les billets de _lotto_.
-
---Votre sac? disait Salvatore... Tenez-le bien... Cachez votre chaîne
-de montre...
-
---Il y a des voleurs?
-
---Eh! qui le sait?... A Naples, il y en a toujours!...
-
-Madame Laubespin voyait la rue s'allonger, interminable... Elle demanda
-si la boutique de l'honnête homme était proche... C'était tout près,
-à dix minutes!... Mais, à ce moment-là, Marie fut poussée hors du
-trottoir par un grand diable au profil de Polichinelle, aux moustaches
-de matamore... Salvatore se précipita.
-
---Il vous a touchée?
-
---Non... à peine... laissez-le... Je n'ai aucun mal... Monsieur
-Salvatore!... Je vous en prie!...
-
-Mais Salvatore, pâle de colère, ne voulait rien entendre.
-
---Madame, je connais mon devoir!
-
---Allons-nous en!
-
---Madame, je ne permettrai pas que cet imbécile...
-
-L'imbécile se retourna.
-
---Imbécile toi-même!
-
---Ose approcher!... Avance!... fils de...
-
---Avorton de chauve-souris!
-
---Porc! entremetteur!
-
---Puisses-tu mourir égorgé!
-
---Malheur aux âmes de tes morts!
-
---Que ta sœur...
-
-Salvatore n'avait pas de sœur, mais, à l'accusation d'inceste, il
-répondit en vouant son adversaire aux derniers outrages du diable,
-et il acheva la série de ses imprécations par un vœu d'une barbarie
-raffinée:
-
---Puisses-tu avaler un parapluie fermé et le rendre ouvert!
-
-Le matamore ne trouva pas de réplique... Les cochers, les badauds, les
-mendiants, un moine, très intéressés par la querelle, disaient chacun
-leur mot, un mot toujours drôle et souvent très vilain, car le dialecte
-brave l'honnêteté... Ils avaient reconnu le sculpteur et prenaient son
-parti... L'homme aux moustaches enfonça son chapeau, roula des yeux
-meurtriers, jeta un blasphème et s'en alla, bravement.
-
-Marie n'avait rien compris aux invectives napolitaines, mais elle était
-toute tremblante. Elle supplia Salvatore d'être plus pacifique une
-autre fois. Mais il répondait obstinément:
-
---Madame, je connais mon devoir...
-
-On arriva enfin chez le gantier qui était un tout petit gantier, dans
-une boutique noire, au bout d'une impasse. Salvatore leva les bras au
-ciel:
-
---Don Ciro Torelli, ami cher!... comment va la santé?... et la signora
-Torelli, votre femme?... et vos jolis enfants?...
-
-Le gantier se répandit en discours, anecdotes, proverbes, donna des
-recettes de remèdes et critiqua le gouvernement... Après une heure de
-palabres, il ouvrit ses boîtes de gants. Alors, plein d'un zèle amical,
-Salvatore défendit les intérêts de Marie, marchanda sou par sou, perdit
-une autre demi-heure en débats et fut tout glorieux d'obtenir une
-réduction de deux francs quarante centimes.
-
-La même scène recommença Corso Umberto, chez le cordonnier, qui parla
-interminablement de tous les pieds de tous les di Toma qu'il avait
-chaussés dans sa vie déjà longue. Il voulut vendre à Marie des bottines
-de grande toilette, à tige haute, en cuir verni vert amande, ou rose,
-ou rouge cardinal: «Mais quelle belle chose! voyez!... Est-ce élégant?
-Est-ce _tchic_!...» Salvatore approuvait... Marie protesta... Enfin,
-après des essayages et de longs débats--avec intermèdes d'historiettes
-et de considérations politico-religioso-sociales--elle acheta deux
-paires de souliers et s'en alla fatiguée, étourdie, avec Salvatore,
-rayonnant. Il avait obtenu un rabais de trente-trois sous!
-
-Le lendemain, à son réveil, Marie fut bien étonnée de recevoir une
-lettre d'Angelo. Le papier sentait fortement la cigarette et portait
-une fleur bleue collée à ses quatre coins, «hommage de la flore de
-Pompéi à la plus belle des Françaises». L'écriture était ornée, le
-style galant, le sens très mystérieux. Angelo pensait que la «gentille
-et belle dame» serait heureuse d'avoir quelques nouvelles de son
-père bien-aimé, lequel était toujours mélancolique. Certes, Angelo
-faisait plus que l'impossible pour le consoler, et pourtant lui-même,
-infortuné, avait bien besoin de consolations...
-
-Marie montra cette lettre à Salvatore.
-
---Moi aussi, dit le sculpteur, j'ai reçu une lettre d'Angelo. Il me
-prie d'aller voir aujourd'hui un de mes modèles, un certain Ciccio,
-bonne gouape de camorriste, qui loge chez sa mère, une honnête femme,
-très pauvre, quand il n'est pas en prison, et je dois, ce soir même,
-avertir Angelo si j'ai trouvé l'oiseau dans le nid... Mon frère a donc
-besoin d'un modèle, et de ce modèle?
-
---Probablement... Voulez-vous m'emmener chez la mère de Ciccio?
-
---Vous, madame Marie?... C'est impossible.
-
---Il y a un danger?
-
---Non, mais les vieilles rues de la vieille Naples!... Enfin, si
-vous le désirez, je veux bien vous conduire dans cette Naples qui
-est mienne, que je connais, pierre par pierre, et presque homme par
-homme... Prenez une robe courte et foncée, mettez du parfum à votre
-mouchoir et cachez vos bijoux...
-
-Le temps avait bien changé depuis la veille. Le sirocco soufflait une
-haleine d'orage et le soleil luttait vainement contre les vapeurs
-épaissies. Salvatore et Marie allèrent en voiture jusqu'à San Lorenzo.
-
-La mère de Ciccio devait habiter tout près de là, dans la rue San
-Gregorio Armeno, ou dans la rue San Biagio ai Librai, ou dans la rue
-dei Panettieri. L'adresse était vague, mais Salvatore savait que la
-bonne femme était brodeuse en ornements d'église et que son plus jeune
-fils travaillait chez un mouleur.
-
-Or, la rue San Gregorio Armeno appartient aux artisans et aux
-industriels qui décorent les églises. Ils logent, côte à côte, dans
-les boutiques basses et sombres, au rez-de-chaussée de ces vieux
-palais qu'emplissent les familles ouvrières. Un chrétien très riche,
-très pressé, qui ne craindrait pas le goût napolitain, pourrait en
-moins d'une heure choisir tout le mobilier et toute la parure d'une
-cathédrale sans quitter la rue San Gregorio Armeno. Le ciseleur et
-monteur en bronze lui offrira un assortiment de candélabres, de
-tabernacles, de bouquets d'autel en simili or ou argent; le mouleur
-proposera les christs et les madones, d'un blanc brutal, qui iront,
-chez son voisin, le peintre, recevoir les couleurs riantes de la vie,
-et que les brodeuses d'en face vêtiront de soie fleurie et dorée.
-
-Salvatore s'arrêta chez les mouleurs qu'il connaissait
-particulièrement. Il affectait, par gentillesse, de les traiter en
-artistes, en confrères. Ces gens lui apprirent que le jeune Gennaro
-Cocumella avait délaissé le plâtre pour le commerce des ex-voto,--au
-bout de la rue, le cinquième magasin à gauche, chez don Pasquale di
-Rosa!
-
-Salvatore et Marie continuèrent leur chemin, sous le feu croisé des
-regards qu'échangeaient les petites brodeuses, assises presque dans la
-rue, les teinturiers en fleurs accroupis sur le trottoir, lavant leurs
-mains violettes au ruisseau, les fleuristes qui assemblent ces fleurs
-teintes en bouquets et en couronnes. Le «magasin» de don Pasquale
-était un simple éventaire dans une sorte de renfoncement, près d'une
-imposante boutique où un homme hilare vendait des cercueils de toutes
-tailles, laqués de blanc, laqués de noir, dorés, argentés, avec de
-belles fleurs artificielles, des choux de tulle, des flots de rubans.
-De loin, à travers les vitres, on aurait dit des pianos et des petits
-meubles d'agrément chargés de corbeilles à l'occasion d'un mariage.
-Trois ou quatre de ces cercueils étaient posés dehors, dressés contre
-la muraille, pour engager la clientèle, et toute la population du
-quartier avait admiré la bière capitonnée en satin blanc,--un vrai
-nid de jeune mariée!... Seul, don Pasquale di Rosa était sincèrement
-attristé par ce mobilier funéraire qui faisait saillie sur le trottoir
-et dissimulait en partie son «magasin». Les dévotes, en revenant de
-San Gregorio, dépassaient sans les apercevoir les chapelets en noyaux
-de dattes, les dizaines en mosaïque, les rosaires d'ambre et de corail
-teint, et la collection bien complète et vraiment élégante des ex-voto.
-Il y en avait pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour
-toutes les circonstances, en plâtre, en cire, en bois, en celluloïd,
-en métal argenté. Les dames stériles, qui avaient obtenu la fécondité,
-les mères, qui avaient voué un enfant malade à la Madone, pouvaient
-acquérir des poupons emmaillotés, sans bras, tout pareils à des larves
-de vers à soie,--ou à ces fromages de Caccio-Cavallo, d'un blanc
-jaune, étranglés par une ficelle qui leur fait une espèce de tête. Les
-infirmes, les malades guéris, trouvaient aisément la figuration en cire
-de l'organe préservé, grâce à l'intercession miraculeuse de la Madone
-du Carmel ou de la Madone du Rosaire, de sainte Agathe, de saint Cyr
-ou de saint Antoine. Et quel beau choix de nez, de bouches, d'oreilles
-détachées, de jambes avec ou sans cuisse, de seins jumeaux, bien ronds
-et bien bombés, aux pointes vermeilles, de dos creusés par un sillon,
-de ventres douillets au nombril rose et creux, de séants mêmes! si
-naïfs qu'ils n'étaient point obscènes. Enfin, aucune pièce ne manquait
-à la collection, si quelques-unes manquaient à l'étalage. Don Pasquale,
-dans sa sollicitude, n'avait pas oublié que la Vierge, dûment invoquée,
-peut épargner à ses dévots les suites d'une imprudence amoureuse et
-l'inimitié de Vénus.
-
-Ce digne commerçant, jaune, mince et penchant comme un cierge de cinq
-sous, expliqua longuement à Salvatore que le jeune Gennaro était en
-course, que sa sœur Nannina faisait soigner à l'hospice sa joue coupée
-par le rasoir d'un amant, et que Giuseppina, leur mère, demeurait
-maintenant dans un vicolo du Carmine...
-
---Nous irons au Carmine.
-
---Je vous conduirai moi-même! La portière gardera mon magasin...
-D'ailleurs, on ne fait plus d'affaires en ce moment... La foi se
-meurt... Naples n'est plus Naples... Tout l'argent va aux somnambules,
-aux devineresses, aux _assistés_... Qui pense encore aux saints?...
-Antoine a des clients... François se maintient... mais les autres?...
-Si sainte Anne n'était pas la patronne de la Camorra, vous ne verriez
-plus tant de gens habillés de vert... Allez, tout ça finira mal! Dieu
-se lassera... Le Vésuve est tout près de Naples! Et, reprenant un ton
-commercial:
-
---Si madame, qui est si jolie, veut acheter un petit souvenir? Si
-madame a une dévotion particulière?... Quoi! pas un vœu, pas une
-grâce à demander?... Madame ne souhaite pas un bel enfant, un amant
-fidèle?... J'ai là des breloques contre le mauvais œil, des cornes,
-des mains, de petits balais, dernière nouveauté... Madame préfère un
-tableau? Ces peintures, faites à la main, en couleurs fines, par un
-artiste célèbre, représentent les principaux accidents qui peuvent
-arriver au cours de la vie... Voilà la chute de cheval, l'écrasement
-sous l'automobile, l'attaque nocturne, l'empoisonnement par les
-champignons... Voilà la petite fille qui tombe dans le puits. Ses
-parents sont à genoux; les pompiers lancent des cordes; la Madone
-apparaît dans le ciel... Voilà...
-
---Madame ne comprend pas l'italien, dit Salvatore.
-
---Eh bien, dit l'homme triste, expliquez-lui l'affaire et je vous
-donnerai une commission sur la vente... J'ai d'autres images, plus
-curieuses, et...
-
---Vivez en santé, bonsoir!...
-
-Le sculpteur entraîna Marie. Elle était un peu scandalisée par
-l'exhibition anatomique.
-
---Bah! c'est l'usage... Personne n'y fait attention... Ce sont des
-choses naturelles... Savez-vous qu'on a trouvé les mêmes ex-voto,
-en terre cuite, à Pompéi, dans le temple de Vénus et dans le temple
-d'Isis? Nos saints sont les génies antiques, les petits dieux familiers
-qui ont changé de noms. Notre Madone est une déesse... Elle a pris à
-l'Aphrodite Uranie sa robe bleue semée d'étoiles.
-
---Alors, Naples n'est pas chrétienne?
-
---Elle ne l'a jamais été... Superstition, tradition, poésie, vieux
-mythes déformés, gestes rituels, paroles, formules, fétiches, voilà
-notre christianisme napolitain.
-
---Je vous avoue qu'il me fait horreur... Quelle morale peuvent avoir
-ces gens-là?
-
---Ils n'en ont pas. Ils ont un certain instinct de fraternité, de
-charité, qui subsiste chez les plus misérables. Les œuvres d'assistance
-sont très anciennes et très nombreuses dans notre pays, et l'aide
-individuelle y est pratiquée, à tous les degrés, par tout le monde...
-Quand une mère nourrice tombe malade, les voisines allaitent son
-bébé; les adoptions sont très fréquentes. On n'est pas méchant à
-Naples: on est ignorant, immoral et sale, mais pas méchant... Il y a
-bien des rixes, des duels à quatre, à six, à huit, où les témoins se
-battent entre eux pour l'honneur; il y a bien des amants qui font des
-estafilades à la figure de leur maîtresse, comme à cette Nannina dont
-le marchand d'ex-voto nous parlait... Mais, tout de même, on n'est pas
-méchant... La _rasulata_, le _sfregio_, c'est un mouvement de passion
-que les femmes pardonnent toujours... Quelquefois, elles en sont
-fières...
-
---Cela ne vous choque pas, vous, monsieur Salvatore?...
-
---Un peu... pas trop... Je comprends les impulsions inconscientes qui
-commandent aux gens de ma race...
-
---Ah! que je suis loin de vous! dit Marie... Aussi loin que si j'étais
-née en Amérique... Nous ne donnons pas le même sens aux mêmes mots;
-nous ne concevons de la même manière ni la foi, ni la vertu, ni le
-bonheur, ni la dignité de la vie, ni l'amour...
-
---C'est vrai, dit tristement Salvatore... Notre sentimentalité--qui
-est réelle--ne ressemble en rien à la vôtre, et c'est peut-être
-dans l'amour qu'un homme du Midi et une femme du Nord se sentent
-étrangers... Pourtant--oserai-je le dire, madame Marie?--vous avez subi
-l'influence de ce pays à votre insu... Mon frère, ma mère, nos amis qui
-vous ont vue, remarquent un changement en vous...
-
---Quel changement?
-
---Vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, et, plus... moins...
-enfin, plus femme...
-
-Il regarda Marie qui fut surprise par le sombre éclat de ses yeux et la
-contraction légère de sa bouche... Mais tout de suite la bonne figure
-bronzée reprit sa douceur.
-
---Marchez près de moi, madame Marie, et n'ayez pas peur... Voici la rue
-que je cherche.
-
-La rue?... Même pas une ruelle, un passage, une fente, large de deux
-mètres à peine, dans un colossal pâté de vieux palais, si vieux qu'ils
-se souviennent de la reine Jeanne! Ils montent comme des falaises, et
-le ciel, tout en haut, n'est qu'une bande d'un gris terne ou d'un bleu
-brutal, selon les jours, et le soleil n'est qu'un haillon d'or, jeté
-obliquement du toit aux derniers étages. Les murs décrépits, lézardés
-par les tremblements de terre, ressemblent à des figures sinistres
-qui auraient reçu le _sfregio_. Des poutres énormes servent d'étais
-et diminuent l'espace libre... Des cordes, tendues d'une fenêtre à
-l'autre, superposent l'ignoble pavoisement des chemises, des langes
-souillés, des camisoles rapiécées de cotonnades diverses. Plus bas,
-dans le clair-obscur éternel, bâillent des cavernes noires, des trous
-d'ombre, où les lampes rougeâtres agonisent devant l'image d'une Vierge
-ou d'un saint.
-
-Marie, effarée, relevait sa robe et posait ses pieds hésitants sur
-le sol putride couvert d'une épaisse couche d'ordures. Elle évitait
-les femmes assises devant les _bassi_ ténébreux où grouillaient des
-larves blêmes. Les ménagères au sein flasque, enceintes ou nourrices,
-faisaient cercle autour du fourneau familial. Elles épluchaient des
-légumes, vidaient des poissons, et laissaient choir entre leurs pieds
-nus les pelures et les entrailles sanglantes, qui allaient pourrir
-sur place. Une vieille à figure sibylline semblait prophétiser, avec
-des gestes de théâtre. Une adolescente anémique chantait, tandis que
-la coiffeuse épouillait gravement ses abonnées à un sou par semaine.
-Et quelquefois des gens passaient, béquillards ou manchots, rongés de
-maladies étranges, horribles avec leur face sans nez ou sans yeux.
-
-Marie balbutia:
-
---C'est l'enfer!
-
---C'est l'envers du pays bleu... Voyez ce que la misère séculaire a
-fait de la belle race demi-grecque... Pourtant, ces malheureux ne sont
-pas hostiles; ils ne sont pas envieux; ils ne sont même pas tristes.
-Le goût de la joie est si fort dans ces âmes simples, dans ces corps
-qui devraient être usés et qui résistent... Oh! prenez garde!... Allez
-tout droit et regardez devant vous!...--Il prit le bras de Marie et
-l'entraîna, pour dépasser une douzaine d'enfants installés le long
-des murs...--On dirait un club, tant ils sont sérieux!... Allez vite,
-madame!...
-
-Le mouchoir parfumé n'était pas inutile... Plus loin, à l'angle d'une
-autre ruelle, un marchand disposait, sur une table dégoûtante, des
-fruits de rebut: cerises, citrons doux, mandarines, nèfles du Japon.
-Un autre faisait frire des beignets, et l'odeur de l'huile chaude se
-mêlait au souffle empesté des taudis et du ruisseau.
-
-Salvatore interrogea le marchand.
-
---Donna Peppina Cocumella? s'écria l'homme. Eh! c'est elle-même qui
-parle au revendeur de ferraille... Je vais l'appeler... Oï!... oï!...
-donna Peppi!... Venez!... Son Excellence vous demande!...
-
-Les gamins en chemise, les bébés tout nus, qui touchaient du doigt la
-robe de Marie et se sauvaient comme des rats, reprirent en chœur:
-
---Donna Peppi!... Donna Peppi!
-
-Une grosse femme pâle, coiffée d'un fichu d'indienne, accourut. Elle
-brandissait une cafetière de cuivre sans fond.
-
---Excellence!... Quelle faveur!... Et votre jolie femme!... Vous
-êtes venus me chercher ici, moi, infortunée!... Arrière, enfants!
-Puissiez-vous mourir assassinés!... N'approchez pas! Nous sommes ici
-des gens convenables... Je ne savais pas que Son Excellence avait une
-si belle épouse...
-
---Madame est une amie, donna Peppi, et elle ne vous comprend pas. Elle
-est Française.
-
---De Paris!... O Madone!...
-
-Les autres femmes du _vicolo_, attirées par le grand événement,
-répétaient:
-
---Paris!... Paris!...
-
-Marie, affreusement gênée, se contraignait à sourire.
-
-Cependant, donna Peppina Cocumella racontait abondamment l'histoire de
-sa fille, séduite par cette canaille de Rafaele, et blessée par lui...
-Elle n'avait rien dit au commissaire, Nannina! C'était une fille de
-cœur, capable de tuer son homme, mais non pas de le livrer... Quant à
-Ciccio... il était quelque part, du côté des Granili, pour affaires...
-Mais demain, sûrement, Son Excellence le trouverait à l'osteria du
-Capucin...
-
---Merci à vous, donna Peppi!...
-
-Le sculpteur mit une pièce dans la main de la bonne femme, tandis que
-la marmaille assemblée criait:
-
---Un sou, Excellence!... Un sou!... Je meurs de faim, Excellence!...
-Pour le macaroni, monsieur!... Vous êtes bon!... Vous avez une belle
-femme!... Un sou, don Tore!... Mon père est à l'hospice... Ma mère est
-morte en accouchant!...
-
---Au diable! répondait Salvatore qui connaissait les litanies de sainte
-Mendicité...
-
-Donna Peppina, à coups de cafetière, le délivra.
-
---Vous n'avez pas honte, bâtards, enfants de prêtre?...
-
-Salvatore et Marie, engagés dans le dédale infect des ruelles,
-aperçurent enfin le campanile sombre et baroque, la petite coupole en
-céramique jaune du Carmine.
-
-Devant eux la place du Marché s'étendit, désolée, défoncée, souillée
-d'immondices, avec des pavés de lave grise en tas, des parapluies verts
-ou rouges fichés dans le sol, abritant quelques marchands de fruits,
-de chiffons ou de ferraille. Les deux obélisques commémoratifs de la
-grande peste piquaient ce long espace presque vide où tient toute la
-tragique histoire de Naples, entre des maisons lépreuses, une église et
-une prison. Là, Conradin fut décapité. Là, Masaniello souleva la plèbe
-en émeute.
-
-Elle était sinistre, cette place, et laide sous le ciel où roulaient
-des volutes de vapeurs obscures et chaudes comme des exhalaisons d'un
-volcan. On sentait derrière ses maisons affreuses d'autres maisons plus
-affreuses, et d'autres encore, à peine séparées par les puits obscurs
-des _vicoli_, tout un entassement de pierres fétides et d'humanité
-animale. C'était vraiment un cercle de l'enfer, le royaume de la
-Misère, reine affamée, squelette en haillons, qui trône dans une âcre
-odeur de pourriture et d'ammoniaque...
-
-L'envers de Naples, l'envers du pays bleu!
-
-Mais les nuages pâlissent, et, dans la vapeur plombée devenue
-blanchâtre, un rayon glisse comme une épée qui agrandit le trou bleu...
-Le soleil s'efforce. Il triomphe. Un phare splendide s'allume au sommet
-du Carmine. Les vitres sales sont des brasiers ou des miroirs; la
-poussière est un or vaporeux qui monte; les ternes guenilles suspendues
-changent de couleur. Des blancs purs, des verts bizarres, des rouges
-magnifiques, des bleus fanés et doux palpitent, et, dans le plus infâme
-des vicoli, une voix de femme se met à chanter, joyeuse et rauque...
-
-
-Le lendemain fut une journée à surprises. Marie reçut une nouvelle
-lettre d'Angelo. Des phrases italiennes, fleuries de superlatifs et de
-points d'exclamations, ornaient le texte français, comme des festons
-et des guirlandes. Et le sens de ces phrases était si transparent
-que Marie, stupéfaite, laissa tomber sur ses genoux la lettre et
-l'enveloppe toute pleine de narcisses effeuillés...
-
-Mais non!... elle se trompait!... Elle voulait s'être trompée...
-Elle interprétait faussement ces expressions trop tendres où elle
-retrouvait l'habituelle emphase italienne... Un homme qu'une femme
-n'a jamais encouragé, d'aucune manière, qui n'a aucun espoir d'être
-accueilli ou même écouté, ne risque pas un refus, surtout quand cet
-homme est séduisant, qu'il a le goût, l'habitude et la faveur des
-femmes... Angelo ne manquait pas d'expérience. Il ne pouvait confondre
-la cordialité d'une amie avec le manège d'une coquette...
-
-Mais il ne se rendait pas compte, très exactement, du sens qu'une
-étrangère peut donner à certaines attitudes et à certaines paroles.
-Il «mettait des dièzes» comme Santaspina. Lorsqu'il s'enhardissait
-trop et qu'un froid passait entre Marie et lui comme un petit souffle
-du nord, il esquivait la «gaffe» imminente... «Excusez, madame Marie!
-j'ai dit quelque sottise? C'est que je l'ai dite avec mon cœur, et mon
-cœur italien ne sait pas encore sentir à la française... Mes sentiments
-comme mes paroles ont l'accent de mon pays que vous trouvez encore un
-peu ridicule... Moi, je ne songe pas au ridicule! Je ne suis pas un
-Français...» Le ton était si franc, le regard si candide, le geste de
-la main posée sur le cœur était si comique et si gentil, que Marie
-était désarmée...
-
-Elle pensait aussi qu'Angelo n'était pas «du monde» quoiqu'il parlât
-beaucoup des barons Atranelli. Petit bourgeois de Naples, un peu
-bohème, un peu rapin, et, à vrai dire, point du tout «élevé», il
-confondait la galanterie et la politesse... Tant de Français, surtout
-dans le Midi, font la même confusion! A toute femme, il eût servi
-le même régal de douceurs. Il disait: «Vous êtes belle... Vous êtes
-divine... Je rêve de vous nuit et jour!...» comme il eût dit: «Charmé
-de vous connaître, madame!...» Et ses regards brûlants, ses soupirs,
-ses allusions à une tristesse qui l'accablait, à un secret enfermé
-dans son âme, à la mort qu'il eût volontiers soufferte pour assurer
-la félicité de certaine personne véritablement angélique, tout ce
-galimatias, toute cette camelote sentimentale, ce n'était pas le désir,
-ce n'était pas l'amour!... C'était une mode locale, un «produit du
-pays», comme les chansons, le _sanguinaccio_, le corail teint et la
-lave travaillée!...
-
-Pourtant, s'il se croyait épris, quelle complication et quel embarras!
-Marie imagina les manœuvres séductrices, l'aveu à grand fracas, et
-elle résolut d'empêcher à tout prix des scènes délicates et pénibles.
-L'essentiel, c'est que l'homme n'ait pas prononcé les mots décisifs.
-Quand il s'en est tenu aux allusions, il peut supposer que la femme
-n'a pas compris, et l'amour-propre est sauf,--l'ombrageux amour-propre
-masculin, plus sensible et vivace que l'amour même.
-
-«Au besoin, pensa Marie, je ferai intervenir Salvatore, discrètement...»
-
-L'après-midi, elle prit le tramway du Pausilippe pour se rendre à
-l'atelier. Trois ou quatre fois, elle avait travaillé chez Salvatore,
-et elle lui avait laissé quelques-unes de ses miniatures ébauchées, et
-tout son petit matériel de peintre... Dans le tramway presque vide,
-un monsieur aux sourcils charbonneux, au teint de caroube, la regarda
-comme pour l'hypnotiser... Gênée, elle ouvrit le _Mattino_. Alors, le
-monsieur vint s'asseoir près d'elle... Il lui demanda:
-
---Madame est Française?...
-
-Marie ne répondit pas.
-
---Américaine?... Oui, Américaine!... Ces cheveux blonds, quelle belle
-chose!... J'aime toutes les blondes... Et madame est mariée?... Non?
-Oui... Toute seule à Naples?... Elle habite loin d'ici?...
-
-Marie s'obstinait dans son silence... Deux petits soldats, un prêtre
-crasseux et une blanchisseuse suivaient avec un vif intérêt le manège
-du monsieur, et le contrôleur, bon enfant, s'efforçait de ne pas gêner
-ces manœuvres d'approche.
-
-Le monsieur se présenta: Antonio Pellegrino, avocat... âme tendre et
-passionnée... seul dans la vie...
-
-Marie se leva.
-
-Le monsieur se leva aussi.
-
-«Permettez que je vous aide à descendre...»
-
-Déjà, elle avait sauté sur la route, et elle était dans le jardin de
-Salvatore. L'avocat trop galant l'avait suivie. Il lui envoya des
-baisers, à travers la grille, puis il se mit à courir pour rattraper le
-tramway.
-
-Marie crut divertir Salvatore en lui racontant cette aventure,
-mais il entra dans une grande colère... Il parlait de rejoindre le
-tramway, de descendre l'individu, de le gifler, de le bâtonner, de le
-provoquer. Il criait: «_Porco! vigliacco!_...» Puis sa fureur changea
-d'objet... Il fit mille reproches à Marie. Pourquoi s'en allait-elle,
-seule, dans Naples, au lieu de se faire accompagner par un ami sûr et
-dévoué? Et, tout à coup, il commença une série de réflexions vagues
-et générales sur le danger d'être jolie et jeune, et seule dans un
-pays où les hommes ne pensent qu'à l'amour--même les vieillards, même
-les disgraciés, même ceux qui font profession de philosophie et de
-renoncement!... Et il en vint à plaindre les malheureux qui adoraient
-Marie, sans aucune chance de réciprocité...
-
---Quels malheureux?
-
---Vous le savez bien... Tant de passions que vos yeux ont faites... en
-France... et même à Naples!...
-
-Elle riait, mais il ajouta tristement:
-
---On ne peut vous connaître sans vous aimer... mais on peut être assez
-humble ou assez fier pour ne rien dire... Il y a peut-être un homme
-qui vous aime, qui vous porte «écrite et scellée» dans son cœur et qui
-se donnerait à vous tout entier sans demander même l'ongle de votre
-petit doigt pour le baiser... Et il y en a un autre, peut-être, plus
-séduisant et plus heureux...
-
-Il s'interrompit:
-
---Eh! qui frappe encore?...
-
-En maugréant, il ouvrit. C'était Angelo!...
-
-C'était Angelo, vêtu de gris clair, coiffé d'un simili panama tout
-neuf, l'œillet à la boutonnière, les joues bien rasées! Il embrassa
-son frère et se jeta presque aux pieds de Marie... Il délirait de
-bonheur... Libre!... pour deux jours, il était libre!... M. Wallers lui
-avait octroyé un congé!
-
---Papa vous a laissé partir? Quelle histoire lui avez-vous contée?
-
---Je n'ai pas conté d'histoires à monsieur Wallers... Je lui ai dit la
-vérité... Je dis toujours la vérité... C'est pour une affaire grave...
-une affaire de famille... monsieur Wallers, qui est si bon, qui m'aime
-comme son enfant, m'a dit: «Prenez deux jours. Vous reviendrez avec ma
-fille...» Et me voilà!
-
-Marie flaira le mensonge joyeux, la combinaison galante... Elle
-répondit un peu sèchement qu'elle avait résolu de rentrer à Pompéi le
-soir même...
-
-Angelo devint tout à fait extravagant... Il déclara que madame Marie
-offensait tous les di Toma en refusant leur modeste hospitalité,
-qu'elle hésiterait avant de percer trois cœurs nobles, trois cœurs
-dévoués, qui battaient pour elle!... Donna Carmela serait malade de
-chagrin, pauvre femme!... Et Salvatore, lui aussi, s'abîmerait dans sa
-douleur... Quant à Angelo, il ne pourrait supporter le mépris d'une
-personne si chère à tant de titres...
-
---N'est-ce pas, Tore?... Parle, Tore, dis quelque chose!
-
-Le sculpteur considérait son frère et Marie d'un air étrange.
-
-Marie, agacée par l'insistance et l'emphase d'Angelo, prit son carton
-et sa boîte à couleurs et répéta qu'elle était obligée de partir.
-
-Angelo regarda son frère et Salvatore comprit que les phrases et les
-grands gestes étaient l'expression caricaturale d'un vrai chagrin,
-d'un gros chagrin... Alors, il pria Marie à son tour.
-
---Puisque votre père ne vous attend pas, restez deux jours encore... ou
-même un seul jour... Faites cette grâce à ma mère et non pas à nous...
-
-Et comme il la sentait ébranlée, il ajouta:
-
---Nous serons très occupés, tous deux. Maman surtout profitera de votre
-présence.
-
---Soit! Je partirai demain à quatre heures, dit Marie.
-
-Elle regretta aussitôt sa faiblesse.
-
---Faites-moi chercher une voiture, voulez-vous? Je désire rentrer à
-Naples et je redoute le tramway... La galanterie napolitaine est un peu
-gênante et il me déplaît fort, je vous assure, qu'on me fasse la cour
-malgré moi.
-
-
-Angelo avait-il compris la leçon? Il fut extrêmement cérémonieux
-pendant le dîner et s'éclipsa bien avant le dessert avec Salvatore...
-Donna Carmela essaya vainement de les retenir.
-
---Mais où vont-ils?... Que font-ils?... Mon Angiolino a une figure
-triste comme un vendredi saint!... Peut-être qu'il souffre à cause
-d'une femme, mon cher fils, mon cœur!...
-
-Une anxiété touchante crispait son beau visage de Junon
-polychrome--marbre blanc pour la figure, marbre noir pour les
-cheveux--et elle semblait attendre de Marie une indication ou une
-confidence...
-
---C'est une âme, mon Angiolino, c'est un feu!... Il n'avait pas sept
-ans, il faisait «à l'amour» avec sa cousine Grazia qui était déjà
-grande... Il disait: «Je suis le mari de Grazia... Je veux coucher
-dans son lit...» Et, une nuit, il est allé dans le lit de Grazia...
-Quelle scène pour l'en sortir!... Nous avons tant ri!... Madone!... Et
-son pauvre père disait: «Il aimera les femmes, mais elles lui rendront
-amour pour amour.» C'était le plus magnifique enfant de Naples!...
-
-Marie répondit à cette explosion d'orgueil maternel en vantant le génie
-de Salvatore.
-
-Donna Carmela leva ses belles mains vers le ciel.
-
---Jésus, son Seigneur et son patron, le bénisse, pauvre malheureux!...
-Il aurait dû ressembler à son père... car il a tant de cœur, mon Tore,
-un cœur si clair, un cœur si doux, qu'il mériterait la plus parfaite
-des femmes. Hélas! il est infirme, pour mes péchés!... Il a honte de sa
-personne, lui, un artiste, créateur de corps sans défauts...
-
---Je ne trouve pas Salvatore déplaisant, dit Marie. Pourquoi ne
-serait-il pas aimé?
-
---Merci à vous, belle chère fille, pour ces paroles... Mon Tore! S'il
-vous entendait!... Il vous veut tant de bien! Vous êtes «le noir de ses
-yeux...» Et qui ne vous aimerait, petite tête d'or, petit ange?
-
-Marie songeait:
-
-«Cette famille di Toma est singulière!... Ils ne pensent qu'à l'amour,
-et voilà donna Carmela, une honnête créature, pieuse et même dévote,
-qui semble m'offrir un de ses fils, au choix...»
-
-
-
-
-XII
-
-
-_Isabelle à Marie._
-
- 5 avril.
-
- Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour
- Chicago et il refuse de m'emmener avec lui. D'autre part, je refuse
- absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma
- tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles...
- Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes et
- mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je la
- soupçonne d'avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce qu'un
- ami de Frédéric, un jeune architecte français--et digne d'être
- Munichois!--avait pris l'habitude de venir, à mon jour, causer,
- bien innocemment, d'art et de littérature, parce qu'il m'envoyait
- des revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s'est
- hérissée! Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de
- Matys, que j'étais le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale
- de Courtrai! Frédéric n'est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et
- ma froideur le rassurent, et, d'ailleurs, il est persuadé qu'un
- homme tel que lui ne peut être trompé ni en affaires ni en amour...
- Mais il approuve, en bloc, tout ce que dit, tout ce que fait sa
- mère, depuis les théories éducatives jusqu'à la façon de tourner la
- salade... Je t'épargne le détail de la scène conjugale qui suivit
- l'intervention de la douairière... Cette fois, je me révoltai. Je
- parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d'y rester...
-
- --J'irai vous chercher.
-
- --Je refuserai de vous suivre.
-
- --La loi est pour moi.
-
- --Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu'à
- divorcer.
-
- Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs.
-
- --Jamais on n'a divorcé dans la famille Van Coppenolle...
-
- --Tout arrive.
-
- --Votre cousine Marie...
-
- --Nous ne sommes pas faites du même bois... Et plût à Dieu que
- j'eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de
- ses vices que de vos vertus... D'abord, si l'on me pousse à bout,
- je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J'entrerai au
- théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!...
-
- Je parlais, je criais, je pleurais, et l'horrible salon bleu
- tremblait, des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes,
- baissa les stores... «Êtes-vous folle! si l'on vous voyait!...» Il
- était blême et je crus qu'il allait me battre... Mais, hélas! il se
- contint... Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de
- s'évanouir. Je la laissai aux soins de son fils et je montai dans
- ma chambre.
-
- Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara
- que sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je
- répondis que j'étais chez moi et que je refusais, moi, de garder
- madame Van Coppenolle.
-
- --Jamais ma mère ne quittera cette maison qu'elle gouverne pour le
- bien de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage,
- d'élever vos enfants...
-
- --Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C'est
- mon droit. La loi que vous invoquez m'oblige à vous suivre et vous
- oblige à me recevoir!
-
- Frédéric n'avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté,
- mais il se reprit tout de suite.
-
- --Je ne ferai pas un voyage d'agrément, ma chère amie... (Il se
- radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup...
- Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques
- semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre
- cousine? Ils auraient soin de vous et vous n'en recevriez que de
- bons conseils et de bons exemples...
-
- Je n'en croyais pas mes oreilles...
-
- --C'est sérieux?
-
- --Très sérieux!...
-
- Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de
- joie...
-
- --Oh! Didi! que tu es gentil!
-
- J'appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre
- mariage, et j'allais me jeter à son cou--fallait-il que je fusse
- folle!--quand il déclara, sèchement:
-
- --Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!...
- Mais ne me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la
- paix, pour n'être pas troublé par l'écho de vos querelles avec ma
- mère... Vous partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes.
- Bonsoir...
-
- Il s'en alla et je me trouvai fort allégée de reconnaissance, mais
- si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit...
-
- O Marie! j'aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui
- embaume tes lettres à Claude,--car, méchante, tu ne m'écris guère
- et je n'ai de tes nouvelles que par notre ami d'Arras!--Je verrai
- tous ces gens que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon
- polychrome», les savants allemands et le bel Angelo qui doit être
- un peu amoureux de toi, chère dévote, parce que tu es charmante,
- parce que tu es vertueuse, parce que tu ne l'aimes pas, parce que,
- peut-être, un autre... Mais non, ne rougis pas, ne t'offense pas,
- chérie! Je respecte tes secrets... Je ne suppose rien... Claude,
- qui ne venait jamais à Courtrai, vient quelquefois, le dimanche,
- pour parler, pour m'entendre parler de toi. Il m'aime un peu, parce
- que je t'aime... Et il est triste, triste...
-
- Je m'arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je
- passerai quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de
- voyageuse...
-
- Tendres baisers.
-
- ISABELLE.
-
-
-_Frédéric Van Coppenolle à Guillaume Wallers._
-
- Courtrai, 5 avril.
-
- Mon cher oncle,
-
- Pouvez-vous recevoir ma femme, de la mi-avril jusque vers la fin
- de juin? Vous rendriez un grand service à Isabelle, à ma mère
- et à moi-même. De graves intérêts m'appellent en Amérique. J'ai
- besoin de n'être pas troublé et tourmenté par de sottes querelles
- domestiques et familiales. Isabelle méconnaît les hautes vertus
- de ma mère qui est à bout de patience. Il m'est impossible de
- les laisser seules tête à tête pour deux mois, et, d'autre part,
- j'ai résolu que mes enfants resteraient avec leur aïeule. Vous
- approuverez certainement ma résolution.
-
- Bien souvent, vous avez accueilli ma femme chez vous, contre
- mon gré. Vous ne refuserez pas de l'accueillir encore, avec mon
- assentiment. J'ai parfois regretté votre trop grande indulgence
- pour les caprices et les défauts de votre nièce, mais je reconnais
- que vous seul, et Marie, pouvez exercer une influence salutaire sur
- cette Parisienne écervelée. Même à Courtrai, dans notre sage petit
- monde flamand, elle affecte des allures de mondaine; elle cherche
- à plaire; elle oublie qu'une mère de famille ne doit plus compter
- parmi les femmes que l'on courtise... Ramenez-la, mon cher oncle, à
- une conception plus juste des devoirs féminins. Elle vous respecte
- et vous aime et elle est, au fond, plus légère que méchante, et
- plus bornée que véritablement immorale. Je ne lui reproche pas la
- médiocrité de ses goûts, car j'ai horreur des intellectuelles, mais
- les êtres inintelligents doivent, au moins, quelque docilité aux
- êtres qui leur sont supérieurs. La hiérarchie est nécessaire dans
- la famille, comme dans la société.
-
- Recevez, mon cher oncle, l'assurance de ma gratitude et de mes
- sentiments dévoués.
-
- FRÉDÉRIC VAN COPPENOLLE.
-
-
-_Claude à Marie._
-
- Arras, 8 avril.
-
- Marie aimée, la simplicité même de votre franchise rassure mon cœur
- ombrageux, un peu ému, cependant, par vos confidences... Je suis
- de votre avis. M. Angelo est un peu «jeune»--à moins qu'il ne soit
- très expérimenté et très malin. Vous ne l'avez pas encouragé; vous
- le découragerez, s'il est nécessaire, par votre attitude ou même
- par l'expression très nette de votre mécontentement. S'il est
- fin, il sentira la partie perdue; s'il persiste, vous le traiterez
- comme un sot ou comme un insolent. De toutes façons, vous devez
- en être débarrassée. Je ne crains pas ce rival un peu grotesque,
- malgré sa beauté. Cette espèce-là n'est pas dangereuse pour une
- femme de votre caractère, et je redouterais plutôt Salvatore,
- s'il n'était affreux,--car il est affreux, n'est-ce pas, il est
- horrible? J'ai besoin de croire qu'il est horrible afin de ne pas
- le haïr éperdument!...--Vous déclarez que c'est une «âme noble» et
- un «grand artiste»... Tant mieux pour lui si ses mérites justifient
- votre admiration. Mais, Angelo!... C'est un fantoche, mon amie!
- C'est un polichinelle, avec un profil grec et sans bosses. On n'est
- pas jaloux d'un pantin. L'histoire des lettres et de l'arrivée
- imprévue qui m'avait contrarié me semble tout à fait comique...
- Pourtant, vous n'auriez pas dû céder aux prières de cette famille
- accapareuse, et je m'explique mal la faiblesse qui vous a fait
- rester à Naples un jour de plus... Je m'étonne aussi que l'absence
- de confort, et la promiscuité forcée avec trop de personnes, ne
- vous aient pas dégoûtée encore de Pompéi. Le printemps, dites-vous,
- est plus chaud qu'un été de France, et les ruines, sous le soleil,
- ont une température de four... Ne restez pas plus longtemps dans
- cet endroit pittoresque, poétique et malsain. Madame di Toma vous
- a offert de passer quelques semaines dans la montagne, à Ravello,
- je crois? N'hésitez pas. Partez pour Ravello. Le fantoche, retenu
- par votre père, vous laissera enfin tranquille, et je vous permets,
- à l'extrême rigueur, la compagnie de Salvatore... Vous voyez que je
- suis bien raisonnable et point jaloux. Êtes-vous contente?...
-
-
- Même jour.
-
- ... J'apprends à l'instant, mon amie, par un billet d'Isabelle,
- qu'elle sera bientôt près de vous!... Je ne puis me défendre d'un
- regret poignant, et il me faut toute ma raison, tout mon courage,
- pour ne pas sauter dans le train qui va passer ce soir... le même
- train qui vous emporta... Ah! que je suis malheureux et que je me
- sens vous aimer, et que je vous sens lointaine, Marie, petite Marie!
-
- Vous ne comprenez donc pas que je souffre de cette séparation
- voulue par vous, et par vous si allègrement supportée! Vous ne
- comprenez donc pas que je m'affole à comprimer ma passion, à lui
- opposer je ne sais quels obstacles créés et maintenus par vos
- préjugés--je lâche le mot, tant pis!--Si vous m'aimiez, comme ces
- préjugés tomberaient vite!... Mais vous ne m'aimez pas... Vous
- n'êtes pas une vraie femme, vous...
-
- Pardon, Marie! je viens d'écrire des phrases qui vous indigneront.
- Je ne veux pas les supprimer. Ce serait une sorte de mensonge...
- J'ai subi une crise douloureuse... Devinez, si vous pouvez, et
- pardonnez-moi...
-
- Je vous adore, hélas! et vous m'aimez bien. Chacun de nous donne
- à l'autre tout ce qu'il peut donner. La part n'est pas égale. Ce
- n'est pas votre faute...
-
- Je prie votre cousine de s'arrêter ici entre deux trains. Je veux
- la saluer au passage... Nous sommes devenus très bons amis. Mais,
- que vous importe?... Vous n'êtes pas jalouse, parce que vous êtes
- trop sûre de moi.
-
- Je baise vos mains.
-
- CLAUDE.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Depuis son retour de Naples, Marie Laubespin délaissait Pompéi. On
-ne la rencontrait plus, blanche au soleil, dans les ruelles; elle
-ne s'asseyait plus dans la bicoque où Gramegna modelait des temples
-romains. Elle ne cueillait plus, avec M. Spaniello, les violettes
-d'Holconius et les roses du Centenaire. M. Wallers, interrogé,
-répondait:
-
---Ma fille reconstitue une miniature de missel, c'est une tâche
-difficile; Marie a besoin de solitude et d'assiduité... Mais, quand
-arrivera ma nièce Van Coppenolle, elle fermera sa boîte à couleurs, et
-Pompéi la reprendra toute...
-
-A l'auberge, chacun respectait ce travail de Marie. M. Hoffbauer
-félicitait la jeune femme de sa piété archéologique et réclamait
-des indications précises sur l'origine, l'époque, l'état du missel
-flamand. L'abbé Masini demandait un calque, un petit dessin, avec la
-signature de la copiste. Seul, Angelo demeurait morne et courroucé.
-Il avait accablé Marie en assez de lettres qui étaient restées sans
-réponse et il comprenait bien que madame Laubespin évitait les
-explications. Après le déjeuner, elle affectait de prendre le bras de
-Wallers, pour une brève promenade sous les eucalyptus. Le soir, elle ne
-quittait pas l'exèdre où siégeait la petite Académie cosmopolite des
-savants. L'après-midi, elle s'enfermait, et le triste Angelo soupirait
-et jurait, seul, dans quelque jardin à statues et à rocailles.
-
-Parfois, quelqu'un proposait une excursion intéressante; Marie
-disait toujours: «Pas maintenant... Quand Isabelle viendra...» Et
-tous les petits plaisirs étaient ainsi reculés, subordonnés à cette
-venue prochaine de madame Van Coppenolle dont Marie vantait la
-beauté, l'aimable caractère, l'humeur enjouée. Elle prenait Angelo à
-témoin: «Vous connaissez ma cousine... N'est-elle pas une magnifique
-personne?... Avouez que vous fûtes ébloui, en la voyant...» Angelo
-répondait tout haut: «Oui... oui... magnifique... élégante...
-sympathique...» Et, tout bas, il grognait: «Votre cousine peut venir...
-Je ne perdrais pas le sommeil pour elle, si je ne l'avais déjà
-perdu...»
-
-Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en
-pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée
-par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et
-rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de
-loupes, de vernis, de poudre d'or en flacons, étalés un peu partout.
-Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles
-linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la
-vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien.
-
-Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait:
-«Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à
-Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe,
-mettait une blouse de toile et s'asseyait... Quand elle avait posé
-quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l'eau trouble du verre;
-le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l'œil amusé
-par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée
-d'une rose, par la marche d'un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe
-barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures
-découpaient le ciel d'un bleu épais où voguaient les galères argentées
-des nuages, et par l'autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux,
-l'odeur des grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée par
-le parfum des jeunes fleurs d'orangers. Sur la maison, autour de la
-maison, tout était lumière, flamme et silence...
-
-Marie bâillait, s'étirait, dans un voluptueux ennui. Le poids de ses
-cheveux l'irritait. Elle arrachait les épingles, laissait couler les
-longues tresses. Puis elle reprenait son pinceau, qu'elle replaçait
-dans le verre, et qu'elle oubliait encore. Elle finissait par s'étendre
-dans le fauteuil ou sur son lit.
-
-«Je suis souffrante... J'ai trop chaud... Le climat de ce pays est
-éprouvant...»
-
-Lassitude de l'effort avant l'effort! N'est-ce pas tout simplement la
-paresse? Ce vice était si peu familier à Marie Laubespin qu'elle le
-prenait pour une maladie!
-
-«Qu'ai-je donc? se disait-elle... Tout le monde me trouve changée, et
-je sens bien une espèce de déséquilibre... C'est la faute du pays, de
-la saison, de Claude qui m'écrit des lettres jalouses, et de tous ces
-gens qui me tourmentent avec leur manie d'amour... Je n'ose plus sortir
-avec Angelo, ni causer, ni rire avec lui. Je pense à ce qu'il doit
-penser et à ce que je penserais, moi, s'il était Claude, et non pas
-un fantoche napolitain... C'est une hantise gênante, malsaine... Dès
-qu'Isabelle arrivera, je préparerai notre exode à Ravello... Claude
-sera content... Angelo sera fâché... Qui sait?... Il est peut-être
-moins amoureux qu'il ne croit... Oh! que tout cela me fatigue!...»
-
-Parfois elle s'imaginait, très sincèrement, qu'elle était malade, parce
-qu'elle avait perdu le goût du travail, parce qu'elle était curieuse
-de petites sensualités innocentes... La saveur des fraises, le parfum
-des roses, la caresse de l'air tiède sur ses bras nus éveillaient en
-elle une sensibilité nerveuse qu'elle ne connaissait pas... Ses nuits,
-éclairées et frissonnantes de songes, la laissaient sans énergie pour
-le lever matinal.
-
-A cette heure blanche où le sommeil, amant aérien, s'attarde et
-palpite sur le corps qu'il possède, Marie se laissait engourdir par
-une langueur inconnue. Elle était comme abandonnée au courant d'un
-fleuve de lait, dans un brouillard blanc, dans un silence de limbes.
-Des formes confuses flottaient, images de ses désirs incertains, et se
-précisaient en figures délicieuses qui avaient beaucoup de Claude et
-un peu, très peu, d'Angelo... Et le passé, le mariage, la maternité,
-le demi-veuvage, la réclusion volontaire, s'anéantissaient dans la
-mémoire troublée de Marie... Éveillée tout à fait par la lumière, elle
-ouvrait sur le monde les yeux clairs d'une adolescente à qui l'avenir
-appartient...
-
-Elle faisait sa prière, mais, au lieu de méditer sur ses fautes,
-elle remerciait Dieu de la beauté du jour; elle l'abordait comme une
-enfant familière qui ne soupçonne pas le mal. Son mysticisme, ses
-peurs excessives, ses scrupules paralysants, son austérité gourmée, se
-transformaient en un sentiment de gratitude joyeuse. Marie ne croyait
-pas son âme en péril; confiante en la promesse de madame Vervins, elle
-était sûre d'aimer Claude chastement, sous le regard des anges... Rien
-ne lui révélait la présence du démon, et si elle l'avait pu voir, de
-ses yeux, elle ne l'aurait pas reconnu, parce que le démon, à Pompéi,
-n'est qu'un petit faune...
-
-Ainsi, le sourd travail de l'éclosion troublait la chrysalide
-féminine. La sève d'une seconde puberté gonflait les veines de Marie,
-la fatiguait parfois de ces migraines légères, de ces brusques
-palpitations qui marquent les jours orageux du printemps des jeunes
-filles...
-
-
-Un jour, lasse de n'avoir point travaillé, elle éprouva la nostalgie
-de cette Pompéi voisine qu'elle fuyait pour n'y pas rencontrer Angelo.
-Elle s'avoua qu'il y avait, dans cette abstention, un peu de lâcheté
-et beaucoup d'enfantillage... Angelo pouvait croire que Marie le
-redoutait, par faiblesse! «Tant pis! je lui parlerai, s'il m'aborde,
-d'un ton aisé et naturel. S'il risque un aveu, je l'arrêterai tout
-court, et il ne recommencera plus.»
-
-
-Elle alla d'abord chez M. Spaniello. Il était absent. Un gardien
-l'avertit que M. di Toma dessinait la basilique et que M. Wallers
-devait être sur la voie des Tombeaux, au delà de la porte d'Herculanum.
-Il fallait donc, pour le joindre, traverser Pompéi tout entière, du
-sud au nord, dans sa dimension la plus grande... Marie remonta la rue
-de Stabies, où circulaient quelques Anglais avec leur guides, prit à
-gauche la rue de Nola, et gagna la Voie Consulaire qui se prolonge hors
-de la ville et devient la Voie des Tombeaux.
-
-Elle aimait ce coin de Pompéi, qui ressemble à la via Appia comme
-la mélancolie ressemble à la douleur, comme la plainte d'Horace à
-Postumus et son regret des années qui coulent, ressemblent aux grands
-vers désolés de Lucrèce. Point de sublime, mais de la gravité, une
-élégance austère et délicate, une composition riche en détails exquis
-et simplifiée par le plus grand des artistes: le temps. Le paysage
-funèbre tient tout entier dans l'axe de la porte triomphale: c'est une
-route droite, aux dalles houleuses, entre deux rangées de tombes qui
-la dominent... Ici un banc de marbre en hémicycle; là-bas une exèdre
-couverte; des cippes penchés, des colonnes rompues; les fuseaux noirs
-des cyprès sur le bleu du ciel; au fond la campagne violette qui couvre
-Herculanum ensevelie.
-
-Le soleil déclinait; les ombres plus longues annonçaient le soir; le
-marbre pâle et le travertin gris des tombeaux s'ambraient doucement
-dans la lumière. Marie regardait, sur les tombes aux froides
-guirlandes, les noms féminins dont elle aimait la douceur liquide, la
-sonorité assourdie... Et elle saluait au passage les Pompéiennes mortes
-avant la catastrophe, celles qui avaient eu les honneurs funèbres,
-les flûtes tibicines, les chants des pleureuses, le bûcher rituel,
-les libations, celles dont la cendre toute pure emplissait les belles
-urnes d'albâtre oriental ou de verre bleu... Mamia, prêtresse publique,
-possédait, derrière un banc de marbre, une tombe offerte par les
-décurions... Nivoleia Tyché régnait sur un palais à plusieurs chambres.
-Son buste en demi-relief ornait toujours un côté du sarcophage dédié
-à ses affranchis. Mais, entre tous ces fantômes, Marie préférait
-Servilia, dont les mânes légers voltigent peut-être sur la tombe de
-l'époux qu'elle appelle tendrement «l'ami de son âme».
-
-Elle alla jusqu'à la maison de Diomède, jusqu'au cimetière samnite
-où Mr Spaniello lui avait montré quinze squelettes affleurant le sol,
-sous les châssis vitrés qui les protègent. Elle ne voulut pas les
-regarder, ce soir-là. Ils représentent la mort telle qu'Holbein et
-Dürer l'ont vue, danseuse décharnée, conductrice des rondes macabres...
-Marie souhaita qu'on les recouvrît de terre, car la mort, à Pompéi,
-n'est pas ricanante et grimaçante; c'est un génie voilé comme Isis,
-ailé comme l'Amour, couronné d'ache et d'asphodèles comme son frère le
-Sommeil. Il disperse, dans le feu subtil, la forme humaine, préservée
-de la corruption, il ignore l'appareil hideux des cercueils et des
-fosses, les linceuls, les vers, la pourriture. Il ne présente pas aux
-philosophes en mal de méditation ces images répugnantes. Une torche
-éteinte, un sablier renversé, un vaisseau voguant vers le port, une
-poignée de cendres dans un beau vase, suffisent au stoïcien comme au
-voluptueux pour sentir toute la vanité ou toute la douceur de la vie.
-
-Marie était bien loin de cette sagesse païenne qui se résigne au néant
-et se satisfait de cueillir le jour, mais, pour la première fois, les
-symboles funèbres ne lui parlaient pas le langage de la mysticité.
-L'idéal chrétien lui avait façonné une âme inquiète qui s'obstinait
-à dépasser les réalités sensibles, à chercher hors de la vie les
-raisons de vivre et qui ne concevait pas l'amour tout simple, sans
-l'obsession de l'infini et de l'éternel. Maintenant, elle découvrait
-l'idéal contraire, non pas grossièrement sensuel, mais tout pareil au
-paysage, mesuré, délicat, mélancolique entre ses horizons voluptueux
-qui semblent borner les douleurs et limiter les espérances.
-
-N'ayant trouvé personne, elle revint sans hâte vers Pompéi. Les dalles
-meurtrissaient ses petits pieds à travers les semelles des souliers
-minces. Elle souhaita se reposer un moment, et, gravissant quelques
-marches taillées dans un mur de briques, elle s'assit dans l'herbe, sur
-le talus qui domine la route.
-
-Un sépulcre en forme d'autel avançait à sa gauche et lui cachait la vue
-de la ville et la porte d'Herculanum. A sa droite, un peu en arrière,
-s'élevait comme un temple le grand tombeau de Diomède. Et devant elle,
-sur l'autre talus de la route, les cyprès, noirs contre un ciel vert,
-abritaient les tombes de Scaurus, de Servilia et de Tyché l'affranchie.
-
-Marie songeait à ces femmes, à la tendre Servilia, et sa pensée
-revenait sur elle-même et sur Claude. Son âme ne s'élançait plus au
-ciel chrétien, alourdie et retenue par le désir de persévérer longtemps
-sur la terre. Elle comptait les années enfuies de sa jeunesse, et ses
-doigts se crispaient tout à coup et s'attachaient nerveusement au sol.
-
-Il n'y avait en elle aucune révolte, aucun vœu de revanche sur la
-destinée. Ses pensées roulaient plus vastes et plus vagues que la mer
-sous un ciel de brume. Et elle entendait, au fond d'elle, la plainte de
-l'instinct, monotone comme une mélopée d'enfant ou de sauvage, rythmée
-comme un sanglot et confuse comme un soupir.
-
-Elle pensait à Claude, non plus comme tout à l'heure, avec une
-complaisance attendrie. Elle voyait en lui la victime douloureuse du
-sacrifice qu'elle avait commencé de faire, qu'elle ne croyait pas si
-cruel, qu'elle redoutait d'achever...
-
-La douceur de vivre, hélas! Qui peut la goûter, s'il s'embarrasse d'un
-haut idéal ou d'un grand devoir?... Marie, pourtant, l'avait entrevue,
-approchée... Elle le regrettait déjà!
-
-Elle se sentit faible et triste devant un fardeau trop lourd. Et la
-tête appuyée à l'autel funéraire, les paupières baissées, les mains
-ouvertes comme pour une offrande, elle pleura. Alors deux mains timides
-effleurèrent ses épaules; elle sentit quelqu'un agenouillé près d'elle,
-qui faisait le geste de la saisir... Une voix murmura:
-
---Madame Marie!... Marie!...
-
-Elle jeta un cri aigu et se trouva debout, d'un élan souple et rapide
-qui déconcerta Angelo.
-
-Il restait, un genou dans l'herbe, gardant la main de Marie qu'il avait
-prise.
-
---Comment êtes-vous venu? Quelle peur vous m'avez faite! Mais
-relevez-vous donc!... Si l'on vous voyait!...
-
-Elle essayait de rire. Angelo ne riait pas. Il regardait Marie d'un air
-sombre et passionné.
-
---J'étais dans la villa de Cicéron quand vous avez passé. De loin, je
-vous ai suivie, et je n'osais pas vous rejoindre, parce que ma présence
-malheureuse vous irrite... Mais je vous ai vue si triste, tout à
-l'heure, que le courage m'est venu... Madame Marie, soyez bonne, soyez
-généreuse! Écoutez-moi...
-
---Je vous écouterai quand vous serez debout, dit Marie qui reprenait
-son sang-froid. Nous pouvons causer en revenant à l'auberge et...
-
-Il s'écria:
-
---Non!... Nous rencontrerons votre père, ou Spaniello, ou l'abbé
-Masini. Je veux parler à vous seule, et ma place est à vos pieds,
-humblement... Ma chère Madone, que vous ai-je fait?... Vous êtes si
-froide, si dure pour moi!
-
---Je suis toujours la même... C'est vous qui avez changé d'attitude et
-de langage. Vos lettres...
-
---Elles ne vous ont rien appris, mes lettres, rien du tout!... Vous
-savez bien que je vous aime à la passion, que ma vie est à vous, à vous
-mon âme, à vous mon sang... Je vous aime, madame Marie, je vous veux
-tant de bien...
-
---Ah! non!... non!... Si vous me parlez d'amour, je m'en irai...
-
-Il la retenait toujours.
-
---Vous ne serez pas si cruelle? Est-ce que je vous offense?... Est-ce
-que je ne suis pas respectueux?... Je vous aime, et il faut que vous
-m'aimiez. Ce sera le bonheur de ma vie, et aussi de la vôtre, parce que
-Dieu nous a faits pour cet amour et que c'est un péché de n'être pas
-heureux quand on peut l'être.
-
---Mais je ne vous aime pas, moi, monsieur Angelo.
-
---Vous n'en savez rien... Vous êtes une femme du Nord, vous ignorez
-la passion, la nôtre, et celle qui va d'un cœur à un autre comme un
-feu... Puisque la mienne ne peut pas s'éteindre, la vôtre s'allumera...
-Ne dites pas oui, mais ne dites pas non! Souffrez ma tendresse...
-éprouvez-moi... Commandez!... Je suis là pour vous servir... Que
-dois-je faire?...
-
---Me laisser tranquille, et vous en aller.
-
---Vous plaisantez!... Vous avez la cruauté de plaisanter, en ce
-moment!... s'écria Angelo, indigné.
-
---Préférez-vous que je me fâche?...
-
---Je veux que vous m'écoutiez... Oh! Marie, ma douceur, ma tendresse,
-belle Marie mienne, petite étoile, petite rose, vous ne savez pas quel
-doux amour serait notre amour... Passerez-vous donc votre jeunesse à
-peindre des parchemins et à réciter des prières?... Vous vieillirez et
-vous mourrez, comme toutes les créatures de chair... et le bon Dieu
-vous dira: «Tes yeux et ta bouche n'ont servi qu'à rendre fou un homme
-infortuné, et je te les avais donnés pour sa joie et pour la tienne.»
-Voilà ce que dira le bon Dieu qui ne parle pas comme les curés, par la
-vertu de ma mère! Et vous brûlerez du feu de l'enfer, femme méchante,
-pour n'avoir pas brûlé du feu de la passion?...
-
-«Il est fou!» pensait Marie qui comprenait mal ces discours, et les
-idées qu'Angelo prêtait au bon Dieu. Les yeux du jeune homme lui
-semblaient diaboliques, dans leur feinte humilité. Et elle commençait
-à prendre peur, seule avec ce garçon qui lui serrait le poignet,
-l'attirait, se rapprochait d'elle, à la fois impudent et câlin, cynique
-et sentimental, un peu fat, un peu sacrilège et un peu toqué.
-
-Elle s'avança vers l'escalier, toujours retenue par Angelo. La voie
-sépulcrale était déserte sous le ciel nacré, et la petite brise
-qui annonce le crépuscule faisait frémir les pointes des cyprès de
-Servilia. Entre leurs fuseaux espacés et les tombes inégales, au delà
-des végétations broussailleuses, on devinait la mer brillante, très
-loin...
-
---Pourquoi ne voulez-vous pas m'aimer? disait Angelo... Il faut bien
-qu'un jour votre cœur se donne... Ne puis-je le mériter? Regardez votre
-esclave à vos genoux... Dites-lui de se courber... Mettez votre petit
-pied sur sa tête... Cet homme-là est votre bien... Vous déplaît-il?...
-Le trouvez-vous difforme, bête, ou hors d'âge?... Faites-lui la faveur
-d'un regard, il deviendra spirituel et beau, et, s'il était vieux, il
-rajeunirait... Tel qu'il est, des femmes l'ont aimé, de très belles
-femmes... Vous ne croyez pas?... Salvatore peut vous le dire... Mais,
-ces femmes, celui qui vous aime ne les reconnaîtrait pas dans la rue...
-Et si la reine était éprise de lui, que dirait-il?... «Votre Majesté
-me pardonne! J'appartiens à ma maîtresse Marie, qui me mène, lié par
-un cheveu d'or comme sainte Marguerite menait le dragon... Elle est
-le noir de mes yeux, le sang de mon cœur, tous mes désirs et tous mes
-soupirs... Nous sommes si heureux ensemble, que nos anges gardiens se
-sont énamourés l'un de l'autre...»
-
-Marie, offusquée, l'interrompit brusquement:
-
---Tant mieux pour vous si de belles femmes vous aiment! Allez les
-retrouver et laissez-moi.
-
-Il crut peut-être qu'elle était piquée de jalousie, et protesta qu'il
-l'aimait, elle, elle seule... Les autres femmes, que le diable les
-emporte! Qu'il couche avec elles!... Angelo s'en moquait bien, des
-femmes qui l'avaient aimé! Il ne vivait que de tendresse «soupireuse»
-pour sa Marie tout en or, sa précieuse Marie... Il était sincère, grisé
-de ses propres paroles, et la poésie du lieu et de l'heure, la beauté
-et les refus mêmes de Marie, agissaient violemment sur son cerveau
-d'artiste et sur ses sens vite enflammés. L'éclair et la langueur du
-désir changeaient l'expression de ses yeux; une fièvre exquise brûlait
-ses pommettes, mais l'aveu passait dans un torrent de poésie, dans un
-flot de sentimentalité, car le sensuel Angelo n'était pas grossier,
-pas même libertin, et tout à fait incapable d'offenser avec des mots
-la pudeur d'une femme qu'il aimait ou croyait aimer passionnément. Le
-lyrisme lui était naturel et nécessaire; il l'associait à la volupté
-comme la mélodie au poème, et cela faisait une très belle chanson,
-qu'il chantait mieux que personne à Naples...
-
-Il se crut encouragé par un silence pudique. Follement, il baisa la
-robe blanche de Marie, et les jambes rondes à travers la robe. Mais
-le corps frêle, avec une force imprévue, s'arracha de l'étreinte
-audacieuse... Marie cria, droite, les joues ardentes, pareille à un
-archange irrité:
-
---Je vous défends de me toucher... C'est indigne!... Je ne vous aime
-pas, entendez-vous! je ne vous aimerai jamais, jamais!
-
-Il se releva, la regarda en face, et comprit. Alors, il devint plus
-pâle que le marbre du tombeau voisin.
-
---Vous êtes bien une coquette, froide et sans cœur!... Puisque vous ne
-voulez pas m'aimer, pourquoi me trompiez-vous avec votre sympathie?
-
---La sympathie n'est pas l'amour, monsieur.
-
-Angelo tremblait de colère.
-
---Est-ce que je suis un vieillard? Est-ce qu'un jeune homme comme moi
-peut vivre près d'une jeune femme comme vous sans l'aimer?... Est-ce
-que je connais, moi, vos manigances françaises?... Ici, quand une femme
-veut du bien à un homme, elle lui dit: «Je te veux du bien...» Si elle
-aime un autre, elle dit: «J'aime un autre...» Elle ne dit pas: «Aime si
-tu veux! Moi, je suis comme les petits anges des tableaux: une tête,
-deux ailes, pas de corps...» Mais vous, en France--tout le monde le
-dit!--vous êtes des poupées pour la vue seulement... Pas de cœur dans
-la poitrine, pas de sang dans les veines!... Et vos hommes sont des
-moitiés d'hommes! ils ont trop peur d'être ridicules pour aimer comme
-nous aimons...
-
-La fureur brouillait ses idées et ses phrases; il acheva son discours
-en napolitain. Ses yeux étincelaient, ses sourcils se nouaient comme
-des serpents à la racine de son nez; sa bouche, infatigable et
-convulsive, expectorait sans relâche les invectives, les apostrophes,
-les menaces et les lamentations.
-
-Mais soudain, la bouche insultante frémit, les sourcils tragiques se
-détendirent et le pauvre Angelo se mit à pleurer comme un gamin.
-
-Sa douleur--peut-être oubliée, demain, tandis que le souvenir de
-l'injure demeurerait vivace--sa douleur était chaude, cuisante et vive
-comme une brûlure... Il avait mal dans tout son être et, sincèrement,
-il souhaitait que Marie mourût, et lui après elle...
-
-La jeune femme le vit si misérable qu'elle cessa de le craindre. Elle
-pensa une fois de plus: «C'est un enfant!» et elle dit, avec une voix
-moins dure:
-
---C'est bête, mon pauvre ami, ce que vous avez fait là!... C'est très
-bête!...
-
-Il ne comprit pas qu'elle s'apitoyait. Elle continua:
-
---Je vous pardonne vos extravagances, et je vous garde mon amitié, à
-cause de votre mère et de votre frère... mais nous ne pouvons plus
-rester ensemble à Pompéi... J'irai à Ravello... Vous aurez le temps de
-réfléchir, de vous calmer... Nous ne reparlerons plus jamais de cette
-histoire... Allons venez!... on nous attend... Soyez raisonnable...
-
---Non, je n'irai pas avec vous... J'ai bien le droit d'être malheureux
-tout seul... Quand je pense à tout ce que j'ai fait pour vous!... des
-choses que vous ne savez pas... des choses inouïes, des crimes!...
-
---Des crimes?
-
---Oui... j'irai peut-être en prison... Et vous, en France, vous vous
-moquerez de moi avec l'homme que vous aimez... Oh! je vous déteste,
-méchante, méchante!...
-
-La colère le reprenait. Marie déclara:
-
---Quand votre accès sera fini, vous retrouverez l'amie que j'étais, une
-amie sûre et indulgente... Jusque-là, bonsoir, monsieur Angelo!
-
-Elle descendit l'escalier, et s'en alla vers la porte d'Herculanum,
-inquiète mais calme et digne, et sans hâte, avec cette assurance qu'on
-simule devant les animaux suspects et les fous.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Madame Van Coppenolle, penchée à la portière, cheveux et voiles au
-vent, regardait approcher Pompéi dans un poudroiement de poussière, de
-fumée et de soleil. Là-bas, sur le quai, des gens attendaient. Isabelle
-songeait tendrement à sa cousine, sa seule amie, qu'elle n'avait pas
-revue depuis leur voyage de Pont-sur-Deule à Courtrai... Elle se
-rappelait le départ dans le matin gris, madame Wallers, maternelle et
-sermonneuse, et l'arrivée d'Angelo, éperdu, avec ses fleurs inutiles...
-Et ce temps-là lui semblait aussi ancien que la Flandre lui semblait
-lointaine...
-
-La locomotive nonchalante entra dans la gare, souffla, siffla, et
-s'arrêta un peu trop tôt. Isabelle, presque au bout du convoi, devait
-descendre sur le ballast... Mais, comme elle tâtait le loquet
-extérieur de la portière, elle fut tout à coup submergée par un bouquet
-de roses, odorant, enrubanné, ostentatoire et prodigieux, un bouquet
-digne d'être offert à la reine Elena par une délégation loyaliste...
-Pendant quelques secondes, la tête inclinée d'Isabelle disparut dans
-ce buisson qui lui cacha le reste de l'univers. Quand elle dégagea son
-voile accroché aux épines, et releva son visage vermeil, Angelo reçut
-son premier sourire...
-
---Cette fois, dit-il, je n'arrive pas trop tard. C'est ma revanche,
-madame Isabelle!
-
-Marie et Wallers s'avançaient. Angelo aida Isabelle à descendre, puis
-il courut aux bagages, et il outra tellement la discrétion qu'on ne le
-revit plus de la journée.
-
-Isabelle n'a pas dormi, entre Rome et Naples; elle a très mal déjeuné;
-elle a les yeux et la gorge brûlés par la poussière; elle a perdu la
-clef de sa valise, et un voisin trop aimable qui la prenait pour une
-actrice a conservé, en souvenir d'elle, son flacon de sels à bouchon
-d'or... Isabelle devrait être malade et fâchée. Elle est ravie. Avant
-le dîner, elle a tout vu, la route, l'auberge, le jardin, la porte
-Stabienne, la maison de M. Spaniello. Elle s'est fait présenter tous
-les amis de son oncle. Maintenant, fraîche et poudrée, un lien de soie
-verte serrant ses cheveux de cuivre, elle se balance dans un fauteuil,
-sur la terrasse au toit de roseaux. Marie a voulu l'interroger
-posément, obtenir des réponses précises... Mais la pensée d'Isabelle
-vagabonde autour des choses et sa parole suit sa pensée. La gentillesse
-de ses enfants, la méchanceté de sa belle-mère, l'humeur autoritaire
-et tatillonne de Frédéric, des impressions de voyage, les variations
-de la mode à Paris, la visite d'adieu à madame Wallers et les potins
-de Pont-sur-Deule, Isabelle confond tout en un bavardage incohérent,
-affectueux et burlesque. Enfin elle parle de Claude.
-
---Tu te souviens qu'il ne pouvait pas me souffrir? Maintenant, il
-est très gentil pour moi et Frédéric l'horripile. Il a bien changé,
-Claude! Ce jeune bourgeois, cet homme raisonnable, tient des propos
-d'anarchiste, oui, ma chère. Il dit qu'on est criminel de gâter sa vie
-et celle des autres parce qu'on a le respect des préjugés et la crainte
-de l'opinion, et que c'est un péché de n'être pas heureux quand on peut
-l'être sans faire de mal à personne... Tu souris?
-
---C'est que je connais la phrase...
-
---Cette phrase, Marie, c'est une phrase d'amant. Quand un homme ou une
-femme parle du droit au bonheur, c'est qu'il n'ose parler du «droit
-à l'amour». Mais personne ne s'y trompe, petite sainte nitouche très
-chérie!...
-
---Belle! je ne te permets pas...
-
-Marie, un peu fâchée, résiste à la caresse qui sollicite les
-confidences. Sa cousine, doucement, l'attire, et les voilà toutes deux
-assises sur la chaise longue.
-
---Claude n'a pas été indiscret... Mais j'avais eu quelque petit
-soupçon, l'année dernière, et la tristesse de notre ami, sa crise
-d'anarchie morale, l'antipathie furieuse que lui inspire ce pauvre
-Angelo, m'ont donné une certitude... Vous vous aimez, et, toi, petite
-lâche, tu as pris peur, tu t'es enfuie!
-
---C'est vrai! J'aime Claude...
-
-Marie n'a pas su mentir. Elle ne rougit pas et fixe sur Isabelle des
-yeux si tranquilles, si transparents, que madame Van Coppenolle est
-toute déconcertée.
-
---Ma pauvre amie! Je vous plains tous deux. Ton caractère, tes idées,
-ton rigorisme, s'accordent mal avec l'amour irrégulier... je ne dis pas
-«coupable»... Que deviendrez-vous?
-
---Dieu le sait! J'espère qu'il nous pardonne un sentiment involontaire
-et qu'il nous défendra du mal, à cause de notre bonne volonté.
-
---Tu es résignée, toi! Et Claude?
-
---Claude se résignera.
-
---Non. Il souffre trop!
-
---Il souffre? fit Marie, douloureusement... Malgré ma tendresse, mes
-lettres quotidiennes, ma fidèle pensée qui le suit toujours?... Belle,
-j'ai fait tout ce que je pouvais faire!...
-
---Tu crois?
-
---J'ai donné tout ce que je pouvais donner... et, parfois, j'ai comme
-des luttes intérieures, des troubles de conscience... Claude le sait!
-
---Oui, et ça ne le console pas... Tu veux qu'il soit un héros: il
-essaie, mais l'héroïsme qui t'est naturel ne lui est pas facile. Claude
-est un homme.
-
---Pas comme les autres!
-
---Mais si! Comme les meilleurs parmi les autres!... Tandis que toi...
-
---Je sais ce que tu vas dire! Moi, je ne suis pas une femme!... Ma
-vertu n'est pas méritoire; elle ne me coûte aucun effort, et tu y vois
-une espèce d'infirmité... Il te plaît à dire!...
-
-Isabelle considéra sa cousine d'un air méditatif. Un petit sourire
-étonné jouait dans les fossettes, aux coins de sa bouche. Elle murmura:
-
---Alors...
-
---Alors quoi?
-
---Vous êtes trop bêtes tous les deux, ma petite Marie!
-
-Marie allait répondre, mais Guillaume Wallers montait l'escalier de la
-terrasse.
-
-Après le dîner, ils restèrent autour de la table desservie. Douce
-soirée! le ciel tendait un voile vert sur les noires quenouilles
-effilochées des eucalyptus, et la lune, à son premier quartier,
-brillait comme un bracelet en filigrane d'or, rompu et jeté par une
-déesse. L'odeur marine du golfe enveloppait dans ses âcres filets
-des parfums languissants qu'elle traîne avec elle sur les plages
-volcaniques, de Sorrente, lointaine, à Torre Annunziata, toute
-voisine...
-
-Il se fit un mouvement, dans l'ombre, sous les arbres, et Marie
-vit quatre formes indistinctes s'approcher de la terrasse. En se
-penchant, elle reconnut un homme enveloppé dans un grand manteau et
-trois musiciens ambulants, porteurs de violons et de mandolines, qui,
-sans doute, allaient déshonorer la sérénité silencieuse du soir par
-l'odieuse gaieté ou la sentimentalité vulgaire de leurs romances.
-
---Père, Isabelle, allons-nous-en! _Santa Lucia_ nous menace!
-
---Nous en aller! dit Isabelle. Et pourquoi?... C'est une sérénade qu'on
-nous donne? Eh bien, soyons romanesques. Rêvons qu'un amoureux est
-là, qui se dissimule sous un grand manteau et qui va chanter ce qu'il
-n'oserait dire... Peut-être Cœlio, peut-être Octave?... Et l'une de
-nous est Marianne la capricieuse?... Toi, Marie, ou moi?
-
-Elle prit sa cousine par la ceinture et leurs cheveux se touchèrent,
-blonds sous le reflet verdâtre du ciel comme l'avoine argentée et le
-maïs roux liés en gerbes jumelles. Alors, celui des quatre personnages
-qui ne portait pas d'instruments et qui se tenait dans l'ombre des
-eucalyptus fit un signe: les mandolines frissonnèrent toutes ensemble
-avec des notes si fraîches que la nuit parut inondée de ruisselets
-cristallins, et l'homme caché sous les arbres se mit à chanter.
-
-Pour Isabelle et pour Marie, sa voix n'était qu'un son plus beau et
-plus expressif parmi les sons atténués des mandolines. Isabelle, qui
-savait un peu d'italien, ne comprenait pas le dialecte, mais le mot
-_amore_, que toutes les femmes devinent dans toutes les langues,
-donnait un sens à la chanson. Les promeneurs, attirés par la musique,
-se tenaient à quelque distance, et, sur le seuil de la cuisine, l'hôte,
-l'hôtesse et leurs domestiques vinrent, les uns après les autres,
-fascinés. La Luisella aux grands yeux se risqua même sur la terrasse,
-tout près des dames françaises.
-
---Que dit la chanson? Pouvez-vous traduire? demanda Isabelle à M.
-Wallers.
-
---La chanson dit: «L'air que joue cette guitare n'est pas mélancolique!
-Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus. Tu peux écouter
-Cuncè! celui qui joue de cette guitare.
-
-»Ce n'est plus des paroles mêlées aux larmes, ô ma belle fée! Ce n'est
-plus des lamentations éternelles et désespérées... car je sais que tu
-ne veux pas de lamentations et de paroles mêlées aux larmes...
-
-»Sonne, guitare! sonne la sérénade! Et à la fenêtre penche-toi, Cuncè!
-Regarde cette lune, regarde cette nuitée et dis-moi comment tu trouves
-ma chanson[1]...»
-
- [1] _Poésie_, par Salvatore di Giacomo.
-
-Toutes les voix, unies, clamèrent joyeusement:
-
---_Sona, chitarra! Sona a serenata!_
-
-Au même instant, une crépitation retentit et une belle fusée pourpre
-monta dans le ciel, décrivit un arc et s'effeuilla en étoiles,
-tandis qu'une autre fusée, verte, s'élevait et laissait une trace
-phosphorescente. Les mandolines vibrèrent pendant que les fusées
-se suivaient, sans interruption. Les figures des Allemands et des
-Norvégiens apparurent, colorées par un feu de Bengale, et le mystérieux
-chanteur, rejetant son manteau romantique, s'avança, le feutre à la
-main, sous la terrasse. Il cria:
-
-«_Evviva donn' Isabella!_...»
-
-L'acclamation fut répétée par tous les Italiens qui prenaient,
-spontanément, un rôle dans cette scène, avec le sens comique et
-plastique de leur race. La cuisinière et le garçon cueillirent des
-glycines aux treilles du jardin; quelques galopins du voisinage, qui
-s'étaient glissés dans la cour, pillèrent les rosiers grimpants. Un
-tourbillon de pétales monta vers Isabelle et Marie. Elles tournaient la
-tête et fermaient les yeux, mais leurs cheveux, leur cou, leur gorge,
-étaient pleins de feuilles soyeuses, et la jolie Luisella en recevait
-sa part.
-
-Quand cessa l'averse odorante, Isabelle se pencha sur le rebord de la
-terrasse et tendit la main à celui qui, pour fêter sa venue, avait,
-seul, en quelques heures, organisé cette fête charmante.
-
---_Grazie a voi, don Angelo!_
-
-Son accent étranger, hésitant, prêtait aux mots italiens une nouveauté
-amusante pour Angelo. Il tendit la main, mais la terrasse était haute
-et les doigts qui s'effleuraient ne se touchèrent pas.
-
-Les deux jeunes gens restèrent ainsi une longue minute! Le reflet
-mobile des fusées leur révélait leurs visages, puis l'ombre revenait
-comme un voile qui n'éteignait pas l'éclat des yeux.
-
---Vous êtes trop loin, dit Angelo. Je n'aurai pas ma récompense...
-
---Croyez-vous?... dit Isabelle...
-
-Elle prit à poignée les pétales de roses qui parsemaient ses cheveux,
-son cou, son corsage et les jeta tous, comme des baisers, sur la figure
-pâlissante d'Angelo.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Madame Van Coppenolle régnait sur l'auberge de la Lune. Les Anglais
-scandalisés, les Allemands subjugués, les Italiens séduits, trouvaient
-en elle «un type de Française comme on en voit dans les romans».
-La Luisella qui l'adorait essayait ses robes en cachette et vidait
-ses flacons d'«œillet royal» pour plaire à Peppino, le garçon des
-chambres. Peppino, noir, gras, frisé, toujours dépourvu de bretelles,
-toujours coiffé d'un feutre sur l'occiput, soupirait pour l'étrangère
-inaccessible dont il baisait le parfum dans les cheveux de Luisella...
-Tous deux, forts d'une expérience déjà longue, assuraient que la
-passion de don Angelo pour madame Laubespin était finie, et que le
-signor di Toma «faisait à l'amour» avec la belle dame rousse.
-
-Marie n'était pas jalouse d'Isabelle et ne regrettait pas les
-galanteries importunes d'Angelo. Au lendemain de la déclaration si
-mal accueillie, il avait retrouvé son humeur aimable et sa gaieté, et
-la jeune femme, qui connaissait peu le caractère italien, crut que le
-dépit n'avait pas marqué sur cette âme. Marie redevint amicale; Angelo
-affecta d'être plus cérémonieux que naguère et, tous deux, par une
-entente tacite, feignirent d'oublier une scène dont le souvenir les
-gênait.
-
-Cependant, M. di Toma promenait dans Pompéi l'éblouissante Isabelle,
-tandis que madame Laubespin écrivait, peignait ou rêvait, dans sa
-chambre. Seuls, ils allèrent à Naples; seuls, à Castellamare et à Torre
-del Greco. Ces fugues, assez courtes, inquiétèrent M. Wallers. Il usa
-de son autorité familiale pour avertir Isabelle qu'il ne souffrirait
-aucun flirt, même innocent.
-
---Sois prudente, petite! Les Napolitains ont le sang vif et ce n'est
-pas en leur jetant des roses sur la tête qu'on leur rafraîchit
-les idées... Si tu troubles mon collaborateur, je te renvoie à ta
-belle-mère. D'ailleurs, il y a trop de femmes ici! On ne peut plus
-travailler en paix. Vous allez partir toutes deux pour Ravello...
-
-Isabelle fut consternée, mais elle eut une longue conversation avec
-Angelo, et, le soir même, elle déclara qu'elle obéirait volontiers à
-son cher oncle. Le départ fut décidé pour la fin de la quinzaine, puis
-retardé de quelques jours.
-
-Cependant, M. Wallers était bien surpris par l'assiduité laborieuse et
-l'extraordinaire application d'Angelo. Le jeune homme se levait dès
-l'aube, et l'on eût dit qu'il avait six mains et six pinceaux, tant
-il expédiait lestement les aquarelles. M. Wallers ayant manifesté son
-étonnement, Angelo répondit que son maître l'avait cru paresseux et
-que son honneur l'obligeait à terminer tous les «hors texte» avant le
-premier mai. Dût-il tomber malade et mourir, il ne prendrait aucun
-repos... Et s'il lui restait un souffle de vie, après cet effort
-terrible, il travaillerait encore, fût-ce sur un lit de douleur, car
-il avait rassemblé tous les éléments indispensables pour achever une
-trentaine de dessins à l'atelier.
-
-Un matin, M. Wallers s'ébrouait dans la cuvette fêlée d'un lavabo
-rudimentaire quand Angelo força la porte de la chambre. Il
-présenta, d'un air mystérieux, une enveloppe cachetée--un souvenir,
-déclara-t-il--un modeste souvenir, offert par un humble artiste à
-l'illustre professeur Wallers, son maître bien-aimé, son second père...
-M. Wallers crut trouver un dessin, une peinture, œuvre personnelle
-d'Angelo... «Non!... non!... une œuvre de moi ne serait pas digne
-de vous!... C'est autre chose: c'est beaucoup mieux! Une pièce
-unique...» Wallers essuya sa figure mouillée et, sans beaucoup de
-précautions, déchira l'enveloppe. Une photographie apparut... et cette
-photographie!...
-
-Angelo souriait, modeste. Wallers rougissait de honte et pâlissait de
-plaisir. Certes, l'archéologue, comme le médecin, ignore la pudeur,
-et le bon Wallers qui se fût voilé la face devant un dessin de Rops,
-affrontait sans peur les pornographies quand elles avaient deux mille
-ans... Mais celle-là, tout de même!... Quel tableau commémoratif! Quel
-ex-voto pour toi, Priape!
-
---C'est un peu... c'est très... hum!... mais c'est charmant!... et pas
-connu... et ça vient de...
-
---De Boscotrecase, monsieur Wallers. De la villa que personne n'a
-vue... Monsieur Hoffbauer donnerait son petit doigt pour posséder ce
-document inédit, unique, inestimable!
-
-M. Wallers faillit avoir une congestion.
-
---La fresque de Boscotrecase!... Et c'est vous qui...
-
---Je n'ai pas opéré moi-même, monsieur Wallers. Disons la vérité!... Le
-fermier est de la _buona gente_... comme on dirait du tiers-ordre de la
-Camorra... Alors, je me suis adressé à Salvatore qui a envoyé Ciccio au
-fermier... Ils ont fait un petit arrangement... C'est une histoire bien
-napolitaine, monsieur Wallers!
-
---Mais la loi...
-
-Angelo siffla.
-
---La loi? Pftt!... c'est les Piémontais qui l'ont faite!... Je prends
-le péché pour moi, monsieur Wallers. Soyez content. Je vous veux tant
-de bien!
-
-La passion archéologique fut plus forte que les scrupules de Wallers.
-
---Je ferai une communication à l'Académie, en laissant deviner ce
-que je ne pourrais décrire... et sans compromettre le fermier et ce
-seigneur Ciccio qui doit être une franche crapule...
-
---N'en doutez pas; mais, pour ses amis, Ciccio a un cœur de
-gentilhomme...
-
---Et vous, Angelo? Que ferais-je pour vous obliger? Je suis si touché...
-
---L'honneur de vous servir me suffit, quoique j'aie risqué l'amende
-et la prison... Pourtant, si mon bon maître me permettait d'aller
-travailler quelques jours près de ma mère...
-
-Peut-on refuser un court repos bien mérité à un homme qui, sans intérêt
-personnel, a risqué l'amende et la prison? Wallers accorda les vacances
-que demandait Angelo,--pour travailler! Et il fut décidé que le jeune
-homme accompagnerait Isabelle et Marie, qu'effrayait le voyage en
-voiture par les routes désertes de la montagne. Afin d'éviter les coups
-de chaleur, la lumière aveuglante et la poussière, Angelo proposa de
-partir le samedi, avant le coucher du soleil. On quitterait le train à
-Vietri; on dînerait dans une osteria de campagne et la promenade, au
-clair de lune, sur la route marine d'Amalfi, serait exquise.
-
-Le samedi tant désiré arriva. Les valises étaient fermées, donna
-Carmela prévenue par télégramme. Isabelle, voyant que Marie s'obstinait
-à écrire des lettres interminables, déclara qu'elle allait chez M.
-Spaniello.
-
-M. Spaniello était avec Wallers, Angelo et l'abbé Masini au chantier
-des fouilles, vers la porte de Nola. Isabelle s'engagea bravement dans
-les ruines incendiées de lumière. Les ouvriers ceinturés de rouge,
-les gamins qui portent des paniers pleins de gravats, regardaient,
-avec des yeux luisants, la belle femme, en robe de mousseline. Elle
-passa sur des planches branlantes, sauta un fossé, risqua la chute et
-se redressa, toujours gracieuse, posant parmi les débris ses souliers
-blancs comme un couple de colombes.
-
-M. Wallers et M. Spaniello étaient dans le péristyle de la maison
-nouvellement déblayée, étayée par des poutres, encombrée de cruches
-et d'amphores, de corniches et de chapiteaux brisés. Une bâche
-couvrait les fresques entre les demi-colonnes engagées dans le mur
-du péristyle, et l'une des chambres, dont on avait refait la toiture,
-était close par un volet.
-
-M. Spaniello tenait un objet qu'il montrait à M. Wallers, et celui-ci
-répétait d'une voix attendrie:
-
---Oui, c'est elle!... c'est bien elle!
-
---De qui parlez-vous, mon oncle?
-
-Wallers se retourna.
-
---Tiens, Belle!... Angelo est allé te chercher... Il ne doit pas être
-loin...
-
-Un des gosses jeta sa corbeille, courut dans la ruelle et se mit à
-glapir: «Don Angè-e-e!...»
-
-Wallers ne regardait plus sa nièce.
-
---Oui, reprit-il, c'est bien elle!... _Venus physica_, patronne
-de Pompéi, œuvre archaïsante du premier siècle avant notre ère...
-remarquable par la polychromie... peut-être une réplique, en réduction,
-de la Vénus à la pomme qui est au musée de Naples.
-
---Il y a des différences, dit M. Spaniello.
-
---La tunique tombe plus bas, le geste est modifié.
-
---On vient de trouver cette statuette, mon oncle?
-
---Il y a une heure.
-
---J'étais présent, s'écria Angelo qui arrivait sous le péristyle...
-J'ai fait appeler monsieur l'inspecteur Spaniello et monsieur le
-professeur Wallers, et je courais vous chercher, madame, pour montrer à
-Vénus, patronne de mes aïeux, que la race des belles femmes n'est pas
-éteinte.
-
-Elle était charmante, la petite Vénus Pompéienne, et les colorations
-du marbre, patiné à la cire, atténuant le caractère conventionnel
-de la forme, donnaient au visage l'expression particulière d'un
-portrait. La tête au front bas, aux yeux glauques, aux joues carminées,
-se couronnait d'une chevelure frottée d'or. Les lobes percés des
-oreilles avaient perdu leurs boucles de pierreries. Une draperie bleu
-de mer, à bordure jaune rehaussée de palmettes noires, découvrait,
-jusqu'au-dessous des hanches, le corps ample et délicat. Le bras droit
-était replié vers la poitrine, et la main désignait le sein meurtri.
-Le bras gauche, abaissé, conduisait le regard vers le ventre large et
-ferme, beau comme un golfe tranquille et plus divin que le visage fardé.
-
---Voyez! dit Wallers... elle a les yeux obliques et le sourire pointu
-des jeunes filles de l'Acropole... L'artiste qui l'a sculptée, dans un
-style déjà très ancien, lui a fait un masque éginétique et une coiffure
-compliquée. Mais le corps rappelle les Vénus du sixième siècle...
-
-Il se mit à discuter avec M. Spaniello. Angelo di Toma prit la statue.
-
---Éginétique, alexandrine ou archaïsante, elle est bien belle et
-d'heureux présage... Je salue sa résurrection et je veux lui adresser
-la première prière qu'elle entendra après deux mille ans.
-
---Quelle prière? demanda Isabelle.
-
---Celle de la petite Méthé...
-
---Traduisez-moi la prière de la petite Méthé!
-
---Quand elle sera exaucée... pas avant.
-
-Isabelle appela M. Spaniello.
-
---Monsieur l'inspecteur, vous qui savez tout, dites-moi la prière de la
-petite Méthé à Vénus Pompéienne...
-
---C'est un des plus jolis graffites de Pompéi, madame. Les amoureux
-écrivaient sur les murs leurs pensées intimes qui enrichissent
-maintenant le Corps des Inscriptions... L'un disait: «Ma chère Sava,
-aime-moi, je te prie!» L'autre: «L'amour me guide et Cupidon me
-conduit! Que je meure si je souhaite d'être un dieu sans toi!...» Un
-troisième: «Vous n'avez pas vu Vénus? Regardez, ma petite amie! elle
-est pareille...» Un quatrième: «Bonjour, Victoria! puisses-tu, où que
-tu sois, éternuer heureusement!...» Les dames s'en mêlaient, car, sur
-une muraille, on peut lire cette franche déclaration: «Serena en a
-assez d'Isidore!...»
-
---C'est drôle!... Et la petite Méthé?
-
---C'était une joueuse d'atellanes, quelque chose comme une petite
-femme de café-concert... Elle déclare à la déesse qu'elle aime un
-certain Chrestus «de tout son cœur». Et elle ajoute: «_Sit eis Venus
-Pompeiana propitia et semper concordes vivant!_» C'est-à-dire: «Que
-Vénus Pompéienne à tous deux soit propice, et qu'ils vivent toujours
-unis...» Elle devait être charmante, cette petite Méthé!
-
-Isabelle resta pensive.
-
---Je vais porter la statue à monsieur le directeur des fouilles, dit
-M. Spaniello en prenant la Vénus qu'il coucha sur son bras, comme une
-poupée...
-
---Alors, nous ne verrons pas les jardins?
-
---Il y en a un, tout à côté, que vous ne connaissez pas. Il est à peine
-déblayé...
-
-M. Wallers se plaignait d'une migraine commençante. Il partit pour
-se reposer à l'auberge, tandis qu'Angelo, Isabelle et l'inspecteur
-passaient dans la cour voisine. Entre les colonnes du péristyle,
-pleines et stuquées, ornées de rosaces au compas, le relief du petit
-jardin antique apparaissait: des plates-bandes minuscules, bordées
-de briques pilées et agglomérées, peintes en rouge. M. Spaniello fit
-remarquer à Isabelle les trous laissés par les racines, dans la cendre
-durcie...
-
---Les racines, en se consumant, ont formé des creux où je fais couler
-du plâtre qui restitue leur forme exacte, de la même manière qu'on a
-obtenu les moulages humains qui sont au musée... J'identifie la plante.
-Je remets de la terre végétale sur les parterres et je remplace le
-myrte par le myrte, et le rosier par le rosier...
-
-Il ramassa un tesson de pot comme un trésor... Angelo murmura dans le
-cou d'Isabelle:
-
---Que vous êtes jolie, aujourd'hui!... Tous les jours vous croissez en
-beauté...
-
---Taisez-vous!
-
---J'ai beaucoup étudié la flore classique, reprit M. Spaniello; d'abord
-par le moulage et l'examen des racines, ensuite par la comparaison
-avec les plantes peintes sur les parois des maisons... Les peintures
-décoratives comportent un certain nombre de paysages, des jardins
-avec des colonnades, des terrasses, des kiosques de style exotique,
-des portiques et des jets d'eau... J'y ai trouvé l'oléandre à fleur
-rouge, le myrte, le narcisse, l'anémone et surtout la magnifique
-plante architecturale, l'acanthe des chapiteaux. _Acanthus mollis_...
-Les descriptions que Pline a faites de ses deux villas m'ont aidé à
-connaître l'art antique de l'horticulture, et je n'ai pas de plus vive
-ambition, de plus chère gloire, que d'être appelé le «Jardinier de
-Pompéi».
-
-Il s'enthousiasma, décrivant la beauté des jardins, au printemps,
-quand la Maison du Centenaire est toute bleue de violettes et de
-pensées, quand le crocus safrané de Proserpine enflamme le seuil de
-Marcus Lucretius. En été, les lys de Virgile fleurissent de leur
-blancheur pure le jardin des _Amours dorés_, parmi les stèles de marbre
-blanc, sous les masques blancs pendus entre les colonnes; et, tout
-autour d'eux, foisonnent les plantes symboliques que le maître de la
-maison eût choisies pour l'autel d'Isis.
-
---Maintenant, j'étudie les variétés diverses des roses et je
-m'occupe de replanter le bois sacré des chênes, autour du temple
-d'Hercule... Nous reconstituons aussi les pergolas, et celle de la
-maison de Salluste possède une jeune vigne qui donne les plus belles
-espérances... Nous la verrons un autre jour... Il faut que je me hâte
-pour trouver mon directeur. Mais peut-être monsieur di Toma guidera
-madame...
-
---Eh bien, dit Angelo, allons chez Salluste! Nous avons plus d'une
-heure avant le départ.
-
-Isabelle réfléchissait...
-
---Ma cousine m'attend.
-
---Qui parle de votre cousine? Laissons-la où elle est, votre cousine!
-Est-ce qu'elle est chargée de vous surveiller?... A Ravello, elle sera
-toujours entre vous et moi...
-
-Isabelle se décida à le suivre. Ils remontèrent vers la porte
-d'Herculanum et, dans une petite rue, un gardien leur ouvrit la maison
-de Salluste. Angelo fit admirer à Isabelle le grand péristyle, le
-jardin tout en fleur devant la fresque qui représente Actéon et Diane,
-et le _tablinum_ ou petit salon à parois de faux marbre, dans les tons
-rose, vert et jaune.
-
-Isabelle était de plus en plus distraite. Elle considéra Europe sur le
-taureau, Phrixus et Hellé, Mars et Vénus entourés de petits Amours,
-puis elle bâilla et se plaignit de la chaleur.
-
---Il faut voir le second jardin.
-
---Non. Je veux rentrer...
-
-Le gardien, tenant les clefs, avait rejoint un camarade dans la rue de
-Mercure. Angelo supplia:
-
---Madame Isabelle, restez encore un peu... Voyez comme le jardin du
-fond est joli, avec son portique et sa vigne qui grimpe... Jetez
-seulement un regard!
-
-Elle traversa le tablinum à ciel ouvert et se trouva dans le jardinet
-qui forme une longue bande fleurie, entre les colonnes blanches du
-portique et le mur de la maison mitoyenne. Le triclinium d'été était
-encore visible, avec ses trois lits de pierre et le support de la
-table disparue. A l'autre bout du jardin, une citerne élevait sa haute
-margelle de tuf, parmi les iris et les acanthes.
-
-Dans l'anneau obscur du puits, l'eau, sertie de gluantes mousses,
-offrait au ciel son petit miroir sans frissons, coloré d'un beau bleu
-turquin où brillait l'ourlet écumeux d'un nuage. Une tête féminine,
-auréolée de broderies, interposa son reflet sombre entre le ciel
-et le disque d'eau souterraine. Elle demeura un instant solitaire
-et tranquille, puis elle s'agita, comme pour exprimer le doute et
-la dénégation. Enfin, elle s'inclina de côté, dans une attitude
-mélancolique... Alors, une autre tête, virile, jeune, coiffée de
-cheveux courts et bouclés se dessina sur l'écran liquide. La tête de la
-femme s'écarta, disparut, et, quand elle reparut, elle avait changé de
-place: elle projetait son reflet tout près du reflet de l'homme. Les
-cheveux courts, les volants du chapeau, s'effleurèrent, se séparèrent,
-se rapprochèrent, se confondirent,--et la citerne de Salluste refléta
-un baiser, un immobile baiser à bouches jointes, si long que le nuage
-put glisser et s'évanouir avant que les lèvres des amants fussent
-désunies.
-
-Ainsi, Vénus Pompéienne qui veut les passions brusques, les gestes
-décisifs et les dénouements rapides, exauça la prière d'Angelo.
-
-Naguère, Angelo avait cru aimer Marie et ne pas lui déplaire,
-car il était persuadé, comme tous les méridionaux, qu'une femme
-jeune, en acceptant la compagnie d'un homme jeune, lui donne un
-encouragement positif. A Naples, où le bas peuple suit ses instincts,
-où l'aristocratie s'affranchit déjà des traditions, la bourgeoisie
-se souvient encore du gynécée antique et de la duègne espagnole. Les
-jeunes femmes, plus surveillées qu'en France, par des pères et des
-maris jaloux, n'ont aucune relation avec les hommes qui ne sont pas
-de la famille. La camaraderie, l'amitié platonique, le flirt, restent
-inconnus à cet honnête petit monde. On y parle beaucoup d'amour et
-de passion, mais la vertu, de force ou de gré, reste sauve, et les
-jeunes gens doivent chercher bonne fortune ailleurs... Angelo, artiste
-et beau garçon, avait eu des succès parmi ses modèles qui n'étaient
-pas toujours des modèles professionnels, parmi les danseuses de San
-Carlo, parmi les pensionnaires cosmopolites de donna Carmela. Il avait
-séduit, non sans risques, deux ou trois petites ouvrières folles
-de lui, après une cour interminable et une stratégie compliquée...
-Jamais il n'avait imaginé la possibilité d'une liaison platonique!...
-Déçu par Marie et repoussé, il avait cru, de bonne foi, qu'une prude
-hypocrite et coquette s'était jouée de lui, et il avait senti l'injure,
-profondément... Certes, il se vengerait, d'une façon raffinée et
-subtile. Il prouverait à l'orgueilleuse Française qu'un di Toma se
-console aisément de ses mépris, et, puisque la cousine Van Coppenolle
-allait venir, on la recevrait, à la mode napolitaine, la cousine Van
-Coppenolle! Et la rousse paierait pour la blonde!...
-
-Elle arriva, la belle rousse, la belle bacchante de Rubens, brillante
-de gaieté, mille fois plus femme et plus désirable que madame
-Laubespin--la madone de plâtre!--Angelo, en la revoyant, se rappela
-qu'elle l'avait déjà troublé... Par jeu, le séducteur machiavélique
-avait préparé une sérénade... Son cœur chantait plus haut que la
-guitare, ce soir-là! Quand les roses tièdes lui tombèrent sur la
-figure, Angelo comprit que la comédie était terminée et qu'il s'était
-pris à son propre piège... Dès le lendemain, il était fou de madame Van
-Coppenolle, et «bonne nuit» pour madame Laubespin, cette poupée! Libre
-de regret, sinon de rancune, il recommençait la délicieuse guerre de
-la conquête... Promenade à Castellamare, voyage à Naples, causeries,
-lettres pleines de fleurs effeuillées... Isabelle en avait ri, d'abord.
-Elle riait moins gaiement, à la fin de la première semaine. Le
-quinzième jour, elle ne riait plus du tout. Elle se souvenait de ses
-plaisanteries à propos du Napolitain «bien gentil, un peu rasta», et
-elle sentait, avec un peu de honte, que le Napolitain ne lui répugnait
-pas. Il était plus agréable à voir, et à entendre de près, que bien
-des Français et des Belges, y compris Frédéric Van Coppenolle... Et
-puis, la fête nocturne, le feu d'artifice, la sérénade, tout le côté
-«opéra-comique» de l'aventure, tout ce qui eût excité, à Paris, les
-railleries d'Isabelle, éveillait en elle une lointaine sentimentalité,
-héritage des aïeules romantiques... Les jours trop bleus, les nuits
-trop chaudes, le lit solitaire, la jeunesse inutile, l'amour qui
-guette, l'atmosphère de sensualité païenne autour de Pompéi, imposaient
-un trop rude effort à la vertu désenchantée de madame Van Coppenolle...
-Elle perdait le sommeil; elle s'évertuait au remords anticipé pour se
-dégoûter de la tentation.
-
-Plus elle pensait à son mari, parfait et infaillible, plus Angelo,
-le fantaisiste Angelo, lui semblait aimable, avec sa nonchalance,
-son inconscience, sa câlinerie, ses yeux de prince arabe, ses mains
-brunes qui sentaient la cigarette, sa bouche ferme et fine, aux coins
-aigus... Ah! ce n'était pas un artiste de génie, ce n'était pas même
-un homme sérieux. C'était un jeune homme, un amant, et rien de plus...
-Mais, précisément, à cette heure de sa vie, madame Van Coppenolle ne
-souhaitait rien de plus qu'un tendre et beau jeune homme à chérir...
-
-Et maintenant?... Maintenant, le débat s'achevait, après les suprêmes
-résistances et les suprêmes prières. Isabelle et Angelo buvaient leur
-baiser comme pour se désaltérer d'une soif de cent ans... Les grandes
-phrases étaient finies. Il n'y avait plus, dans le jardin de Salluste,
-qu'un jeune homme et une jeune femme, embrassés, bienheureux, et qui
-rentraient dans la simplicité de la nature.
-
-... Il était parti, le premier, pour la précéder à l'auberge, quand
-elle traversa les rues de Pompéi, gênée par le coup d'œil d'un vieux
-gardien, par le sourire de Gramegna, par l'admiration évidente des
-touristes américains. Combien alors elle appréhendait les regards de
-Wallers et de Marie!... Verraient-ils sur ses joues chaudes et sa
-bouche froissée la meurtrissure voluptueuse? Comprendraient-ils qu'elle
-ne s'était pas donnée, mais qu'elle s'était promise?
-
-Elle entra dans la cour, les genoux tremblants, la gorge serrée.
-_Il_ n'était pas là. Pourtant, le cocher plaçait les valises dans
-la voiture. Marie, en peignoir, nu-tête, racontait quelque chose...
-Wallers indisposé... une insolation... aucun danger... Isabelle
-s'éveilla d'un songe:
-
---Mon oncle est malade? Alors, on ne part pas?
-
---Je viens de t'expliquer que tu pars, toi seule, avec Angelo. Je vous
-rejoindrai après-demain. Une voiture vous attend à Vietri, madame
-di Toma serait inquiète de la voir revenir à vide. Impossible de
-télégraphier. La dépêche serait distribuée demain matin...
-
-Marie parle, Isabelle écoute et approuve. Elle n'a plus de volonté...
-On veut qu'elle s'en aille? Elle s'en ira où la fatalité la mène...
-Incapable de raisonner, elle conserve tout juste la lucidité qu'il lui
-faut pour ne pas se trahir.
-
-Angelo sort de la maison et dit que M. Wallers repose... Il prend la
-main d'Isabelle:
-
---Montez, madame! Nous n'avons plus que cinq minutes...
-
-Marie envoie un baiser:
-
---A bientôt, Belle!... Je ne tarderai pas. Amuse-toi beaucoup et sois
-sage! Ne te laisse pas enlever par monsieur di Toma!... Veillez sur
-Isabelle, monsieur Angelo, je vous la confie.
-
-Et la voiture roule, en tressautant sur les dalles.
-
-
-
-
-XVI
-
-
---Les dieux le veulent, Belle chérie, les dieux sont plus forts que
-nous... Ah! Vénus Pompéienne est très puissante, et je ne l'ai pas
-priée en vain... Ne soyez pas triste. Votre oncle--vous savez que je
-l'aime!--sera guéri demain, et votre cousine, ce joli dragon qui me
-déteste--car elle me déteste!--viendra vite à Ravello pour s'assurer
-que vous êtes vivante et que je ne vous ai pas dévorée...
-
-Ils étaient seuls, dans le wagon imprégné d'une odeur de cigare.
-Les voyageurs, debout dans le couloir, leur tournaient le dos et
-regardaient fuir le golfe bleu derrière les montagnes foncées.
-
---Ma cousine ne vous déteste pas.
-
---Elle m'exècre. Je parie qu'elle vous a dit du mal de moi.
-
---Non, jamais. Elle m'a recommandé de n'être pas trop familière...
-Pourquoi m'aurait-elle dit du mal de vous, son ami?... Car vous êtes
-son ami?...
-
-Angelo patauge. Il est l'ami de madame Laubespin, certainement, mais,
-entre des personnes qui ne sont pas de la même race, il y a souvent des
-malentendus... madame Marie est si austère, si froide!...
-
---Austère, oui!... Froide?... Moins qu'on ne pense... Elle est
-amoureuse de Claude...
-
---Quel Claude?... Ce monsieur si désagréable que j'ai vu à
-Pont-sur-Deule?... Ils font l'amour?...
-
---Hein?...--Isabelle rougit.--Vous avez des expressions!... C'est un
-amour pur, une amitié mystique.
-
---Ils le disent...
-
---Ce sont des êtres supérieurs, soupire Isabelle. Moi, hélas! je les
-admire... sans les imiter... Je devrais être honteuse...
-
---Parce que tu m'aimes?
-
---Parce que je vous connais à peine! J'ai ri, d'abord, de votre
-poursuite, et me voilà, me voilà seule avec vous dans ce wagon qui nous
-conduit...
-
---Au bonheur, ma beauté chérie, ma tendresse, ma fleur blanche... Oh!
-ne sois pas trop Française! Ne te dispute pas! Ne me fais pas mourir
-avec des coquetteries et des refus!...
-
-Le train, au delà d'Angri, courait dans une vallée, verte de prairies
-et de jardins, verte de figuiers et de vignes. Des montagnes coniques
-et boisées composaient un paysage de crèche et leur ombre vaporeuse
-avait le bleu de l'encens. Elles portaient ces petites tours où
-les chasseurs au filet guettent les palombes d'automne, quelques
-ruines de forteresses et de couvents, des villages égrenés parmi les
-châtaigneraies ou pressés autour de leur campanile. Angelo nommait les
-stations: Pagani, Nocera, Cava... La voie descendait vers le golfe
-de Salerne. Derrière les montagnes assombries, le soleil déclinait,
-mais un rayon, rasant les crêtes, traversait la vallée et touchait les
-vitres fulgurantes d'un ermitage à la pointe du mont San Liberatore...
-
-A Vietri, Isabelle et Angelo descendirent. Le voiturin les attendait
-avec sa _carrozelle_ minuscule. Mais Angelo voulut dîner tout de suite
-parce qu'il n'y a pas d'auberges convenables entre Vietri et Ravello.
-
-Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le
-train, elle avait senti l'assaut de pensées chagrines qui ressemblaient
-à des remords, et l'appréhension d'un acte irréparable avait glacé sa
-chair fiévreuse. Transportée avec Angelo dans une ville inconnue où
-rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son
-pays, gagnée par l'insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la
-voyageuse qui s'embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas
-fuir le rivage. Elle erra, au bras d'Angelo, dans cette Vietri sale et
-ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite
-Marine, autour de l'église orientale dont la coupole en faïence jaune
-et verte s'arrondit comme une pastèque.
-
-Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très
-modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur
-la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille
-de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux
-repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits
-poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des
-cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d'Asprino qui porte à la
-tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe
-douteuse,--mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement
-rose, sur le golfe embrumé, d'un azur très pâle. On apercevait Salerne
-assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie
-qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De belles montagnes
-entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient une autre
-montagne, plus haute et d'un bleu obscur, frotté de neige...
-
---Ah! dit Isabelle, que j'aime ce pays!
-
-Elle respirait, dans le parfum des orangers, l'âme de l'Italie nouvelle
-qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays
-de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait
-la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et
-calculatrice, dans le beau garçon assis en face d'elle...
-
-Il demanda encore:
-
---M'aimes-tu?...
-
-Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»
-
-En vérité, elle ne savait pas... Elle n'avait jamais imaginé l'amour
-comme cette force qu'elle subissait, emprise du pays, emprise de
-l'homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le
-sang ce poison de la volupté qu'elle avait bu dans l'air, dans la
-musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:
-
---Je t'aime!
-
-Il tressaillit en l'entendant:
-
---Répète, oh! répète!...
-
-Elle répéta:
-
---Je t'aime...
-
-Leurs doigts s'entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir,
-comme un gémissement...
-
-Puis il repoussa son assiette. Il n'avait pas faim...
-
-Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une
-sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder.
-
---Tu vois: ce carré, c'est le palais Atranelli; ta chambre sera là,
-sans doute... Voilà le jardin, dans l'ancien cloître... Il est très
-long, très étroit; il n'a que la largeur d'une treille, et, d'un côté,
-il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une
-seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos
-chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour
-achever sa statuette. Comprends bien, _cara_: nous arrivons, il est dix
-heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans ta chambre...
-A onze heures, tout le monde repose... Tu descends l'escalier. Tu es
-sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de l'allée, et alors...
-alors...
-
---Angelo!
-
-Il l'étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et
-se creusait au rythme de la gorge haletante:
-
---Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te
-désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd'hui, les dieux nous
-aiment... Demain...
-
-Elle lui ferma la bouche:
-
---Croyons que demain ne viendra jamais...
-
-
-Le petit cheval sarde, coiffé d'un plumet rouge, trottait sur la route
-en corniche d'Amalfi avec sa _carrozelle_ et son cocher au sourire
-complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer
-laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des
-pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu
-derrière le promontoire de l'Ourse... Elle ondulait sans cesse, la
-route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une
-bandelette à une corbeille d'offrande... Elle traversait des villages
-endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux
-raquettes méchantes, d'aloès aux glaives épais. Elle enjambait des
-ravins où brillaient les cailloux d'un torrent; elle s'enfonçait dans
-des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu'eux-mêmes... Ils ne
-connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes,
-par l'alternance de l'aube et de la clarté, par l'arôme des cistes
-ou l'âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles
-routes du monde. Qu'importe à Angelo? Qu'importe à Isabelle?... Tous
-les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...
-
-Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d'odeur
-qui flotte, mêlé à l'air comme un fluide épais se mêle à l'eau, sur
-Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et
-plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes,
-parfum d'Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui
-ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis,
-le goût de baisers incomparables.
-
-Un peu avant Atrani, la voiture, s'éloignant de la mer, prit le chemin
-étroit qui s'enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers,
-jusqu'à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une
-fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d'un aigle de
-pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s'engagea
-dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s'arrêta
-devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des
-lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle
-vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...
-
-Isabelle avait complètement oublié l'existence de sa cousine! Elle
-allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l'indisposition
-de Wallers.
-
-... Une heure plus tard, elle était seule dans sa chambre au plafond
-peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l'ombre palpitait
-autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge dans l'eau
-parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps brûlant, puis
-elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, revêtit un
-peignoir en soie blanche et s'enroula étroitement dans une mousseline
-violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit plan
-dessiné par Angelo.
-
-A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de
-marbre. L'escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans
-le palais délabré, et la jeune femme n'entendait que son souffle et le
-glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait
-ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l'odeur
-des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu'à elle, lui rappela
-l'auberge de Vietri, la route marine, les baisers d'Angelo... Elle
-songea qu'il l'attendait et que, si elle n'allait pas à lui, il avait
-juré, lui, d'aller à elle, malgré serrures et verrous...
-
-Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches,
-s'arrêta, descendit encore et s'arrêta encore... Elle n'évoquait pas
-les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient
-lointains, étrangers à cette folie qu'ils devraient ignorer toujours.
-Elle n'évoqua pas l'image morose de Frédéric. Elle luttait seule,
-contre elle seule. La crainte instinctive de l'homme que son corps
-ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d'une
-trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille,
-paralysaient obscurément son désir.
-
-Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit
-jusqu'au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et
-consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d'un
-petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un
-plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les
-montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l'extrémité de la pergola,
-une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre
-moresque sur la lumière intérieure d'une chambre. Une guirlande,
-suspendue, barrait d'un sombre feston l'ouverture lumineuse.
-
-Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain,
-elle s'aperçut qu'elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri
-la porte de la chambre d'amour avait dépouillé le jardin pour tracer un
-chemin vermeil à la bien-aimée attendue.
-
-Les rossignols de mai chantaient. Des lucioles phosphorescentes
-rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa,
-tandis qu'Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite
-agenouillé, il baisa ses pieds nus.
-
-Il balbutiait:
-
---Fiancée! amante! épouse!
-
-Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les
-cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de
-ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Quand la porte se rouvrit, entre les colonnettes blanches, le frisson
-de l'aube passait sur la mer. La nuit aux pieds d'argent, aux tresses
-bleues, fuyait vers le large et jetait la lune fanée par-dessus les
-hauteurs de la Campanelle. Quelques lambeaux de son voile, accrochés
-aux pentes crépues, assombrissaient encore les ravines et les vallons
-noirs d'orangers. Mais déjà les maisons de Ravello, les jardins en
-terrasses et le campanile de Saint-Pantaléon apparaissaient dans une
-transparence azurée.
-
-Isabelle s'arrêta sous la guirlande liminaire. L'écharpe violette,
-enroulée à son corps, traînait sur ses pieds nus. A demi tournée vers
-Angelo qui la retenait, elle murmura:
-
---Ne me suis pas... On pourrait nous voir... Le jour vient...
-
---Pas encore...
-
---Vois! les pigeons volent sur le campanile...
-
---Ce sont des mouettes égarées qui racontent à Saint-Pantaléon que
-Vénus est née, cette nuit, pour la seconde fois... Isa! mon cœur! un
-baiser!... Tu ne regrettes rien? Tu ne m'aimes pas moins qu'hier? J'ai
-si grand'peur...
-
---Je t'aime bien plus qu'hier, bien plus que je ne croyais t'aimer,
-_Angiolino mio, core mio, dolcezza, gioia, passione!_
-
---Ah! ne dis pas, maintenant, ces mots que je t'ai appris!... Ils me
-rappellent...
-
---Tais-toi!
-
---C'est notre langage secret. Chaque parole fait revivre une caresse...
-
---Tais-toi! ce fut un grand péché...
-
---Dieu ne nous regardait pas.
-
---Hélas!
-
---Je prends toute la faute et toute la damnation pour moi seul. Je
-ferai double pénitence, quand je serai vieux... Ah! j'aime ta bouche,
-Belle! elle a le goût du matin, ta bouche fraîche et saine de jeune
-femme... Mais tes pauvres yeux sont las...
-
---Je dois être affreuse!
-
---Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J'ai peur
-d'avoir rêvé... Non... C'est bien toi!
-
---Aie pitié de ma fatigue!
-
---Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n'est pas éveillé
-et les fleurs ne te verront pas... Je vais m'endormir dans ton parfum,
-à ta place tiède, m'endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit
-te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande
-neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma
-maîtresse!
-
---Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m'en aller.
-Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m'empêcher de revenir, et tu
-sais combien je suis lasse...
-
---Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement.
-
---Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux...
-
-Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la
-marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent
-les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de
-la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient
-différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans
-de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant
-la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau.
-Ce n'était guère qu'une longue allée. Des feuillages, mêlés comme les
-joncs d'une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient les
-derniers citrons de l'année et les premières grappes des glycines.
-Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses
-foisonnantes, d'un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace
-étroit, Isabelle n'avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces.
-A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque
-évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances
-se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés
-ne dominaient plus. L'air était plus frais qu'une eau vive; il avait
-le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec
-délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la
-gaze et la mousseline et l'imprégnait d'un bien-être inconnu.
-
-Elle retrouva sans peine la porte du palais, l'escalier colossal, aux
-marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir.
-Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la
-servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées,
-n'éveilla pas facilement la dormeuse.
-
-La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello
-mercredi soir...»
-
-Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»
-
-Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:
-
-«Cette pauvre Marie!...»
-
-Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et
-sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante,
-détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût
-arrivé». C'est pourquoi elle n'éprouvait aucun remords. Les remords,
-croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont
-Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n'avait
-pas l'âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l'analyse
-psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les
-choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment,
-elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu'il
-adviendrait d'Angelo et d'elle-même quand sonnerait l'heure de la
-séparation. Sa conscience morale, qui n'était pas extrêmement sensible
-et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l'amour.
-
-Elle se leva très tard, honteuse d'être pâlotte, avec des yeux battus
-et contents, et elle redescendit au grand jour l'escalier qu'elle avait
-descendu au clair de lune...
-
-Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des
-questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.
-
---Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la
-bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié,
-au temps du roi Murat, parce qu'il cherchait le trésor... car il y a
-un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon
-grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son
-fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu'il dut vendre les belles
-mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage
-qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n'avons
-pas beaucoup d'argent, nous conservons le palais abîmé et nous le
-louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours
-qu'on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé
-de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un
-avertissement, en rêve, qu'il verrait notre fortune avant de mourir.
-
---Vous continuez donc les fouilles?
-
---_Aiemmè!_... Il faudrait de l'argent... Nous n'avons pas assez
-d'argent, nous ne sommes riches que d'honneur, chère belle madame!
-
-D'un pas lourd qui se traînait, la vieille dame conduisit Isabelle
-à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de fresques
-déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris
-disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs
-pendeloques cristallines, luisaient d'un terne éclat sous la gaze grise
-filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé
-la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes,
-une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes
-lépreuses s'effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des
-figurines de _Presepe_, bergers et mages, étalaient leurs costumes
-fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour
-admirer sa belle robe de brocart rouge. L'étoffe éraillée parut tomber
-en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses
-cordes étaient rompues.
-
---Ah! si nous trouvions jamais le trésor! disait la Napolitaine.
-
-Elle proposa d'aller au jardin:
-
---Vous verrez l'atelier de mes fils... Angelo est sorti...
-
-Isabelle feignit de craindre le soleil. Ce n'était pas avec donna
-Carmela qu'elle voulait revoir le jardin.
-
-Elle était déçue, presque offensée, qu'Angelo n'eût pas guetté son
-réveil... Des pensées lui vinrent, tristes et menaçantes; elle se
-souvint des séducteurs de romans qui méprisent leurs victimes au
-lendemain de la séduction... Et elle eut envie de pleurer.
-
-A la collation d'une heure, quand Angelo parut, avec l'oncle curé, elle
-fut rassurée par le regard qu'il lui jeta,--un regard si mélancolique!
-Il évitait de lui parler directement et il affectait même une froideur
-exagérée, mais elle le sentait bouleversé jusqu'à l'âme et presque
-malade de passion.
-
-Alors, pour réagir contre le malaise amoureux qui l'envahissait,
-elle s'étourdit de paroles et demanda à l'ancien _parocco_ de
-Saint-Pierre-Apôtre l'histoire du trésor. Don Alessandro ne savait pas
-le français, mais sa belle diction de prédicateur aidait Isabelle à
-l'entendre. Il avait un masque de vieux Campanien, grave et affable,
-une couronne de cheveux très blancs, des yeux noirs encore vifs, des
-dents intactes, une soutane usée qu'il déboutonna sur son gilet et sa
-culotte et qu'il enleva complètement au dessert. Il faisait de beaux
-gestes sur de belles phrases cérémonieuses, des phrases drapées comme
-une toge et qui avaient le son du latin. Et, dans ses discours et ses
-actions, il montrait la charmante bonhomie italienne.
-
-Elle était très compliquée, l'histoire du trésor! Isabelle comprit
-seulement que toute la famille di Toma vivait d'espérance et jouissait,
-par l'imagination, des fabuleuses richesses cachées dans le palais
-Atranelli. Et l'amante s'attendrit en songeant que son Angelo était
-pauvre... Claude Delannoy aussi était pauvre, mais il supportait
-mal la médiocrité et, dès ses vingt ans, il avait travaillé sans
-relâche, âprement, car, dans la bourgeoisie flamande, l'homme qui
-fait sa fortune lui-même est le vrai héros, le seul qu'on estime et
-qu'on admire. L'esprit utilitaire de la race dédaigne les faibles,
-les rêveurs, comme des parasites sociaux. D'ailleurs, on dépense
-magnifiquement l'argent qu'on gagne... Isabelle s'étonnait donc
-qu'Angelo supportât gaiement la pauvreté et qu'il préférât à un métier
-lucratif des travaux mal payés, les combinaisons de la loterie et
-l'attente hasardeuse du trésor.
-
---Pour moi, disait le prêtre, je suis assuré de ne jamais manquer du
-nécessaire, par une faveur spéciale du bon Dieu.
-
---Vous avez une pension, don Alessandro?
-
---Une toute petite, mais trop grande pour moi! Que me faut-il, à
-mon âge? L'air de Ravello est si fin qu'il m'entretient en santé...
-La poussière des archives me nourrit. Et je suis heureux d'écrire,
-pieusement, la relation du miracle de saint Pantaléon, martyr, dont le
-sang se liquéfie, à la messe solennelle du vingt-sept juillet, dans
-la cathédrale de Ravello,--ce qui contrarie fortement ces messieurs
-de Naples, avec leur saint Janvier!... Le sang de saint Pantaléon est
-moins célèbre dans l'univers, mais j'ose dire qu'il n'est pas moins
-précieux et peut-être plus authentique...
-
---Cousin, prenons garde de ne pas dire des paroles légères! Saint
-Janvier est un grand saint! s'écria donna Carmela.
-
---Si vous connaissiez mieux saint Pantaléon!
-
---Ah! le vénérable, qu'il nous exauce! Qu'il nous fasse trouver le
-trésor! Nous lui donnerons un vase d'or pur pour son ampoule.
-
-La discussion continua entre la vieille dame et le curé. Angelo se leva
-de table.
-
---Maman, j'emmène madame Isabelle. Je veux commencer son portrait.
-Après la séance, nous irons en promenade.
-
-Dans le jardin, sous la pergola que criblait le soleil, Isabelle se
-plaignit:
-
---Où êtes-vous allé?... Vous n'étiez pas impatient de me revoir?...
-
-Il ne répondit pas. Quand ils furent dans l'atelier, il se jeta sur le
-divan, la tête dans ses mains.
-
---Angè!... qu'as-tu?... Pourquoi cette tristesse?... Tu ne m'aimes
-plus?...
-
---Je t'aime trop. Je suis malheureux...
-
---Tu es malheureux, toi qui, cette nuit...
-
---Ah! ma fleur blanche, j'ai mal d'aimer, j'ai mal de cette passion
-que je porte avec des angoisses mortelles et des soupirs... Ce matin,
-je n'ai pas osé te revoir. J'aurais défailli sous tes yeux. Je me suis
-sauvé dans la montagne. Et comme j'ai pleuré d'amour en répétant ton
-nom chéri, en me roulant sur les cistes que j'écrasais... J'étais fou!
-
---Tu es encore fou, mon pauvre Angelo. Ton chagrin m'offense. Hier,
-avant-hier, tu m'aimais, et tu étais joyeux.
-
---Parce que je pensais à te posséder... Maintenant, j'ai peur de te
-perdre...
-
---Est-ce moi, Angè, la femme du nord, qui dois t'apprendre ce que tu
-m'avais enseigné, par ton exemple: jouir de l'heure qui passe, ne pas
-gâter le présent par la crainte de l'avenir?
-
---Tu ne comprends pas! s'écria-t-il, avec une exaltation qui effraya
-Isabelle... Tu ne me connais pas du tout... Tu crois que les hommes de
-mon pays font l'amour en riant, sur un air de tarentelle!...
-
---Rappelle-toi ta sérénade: «Les larmes et les soupirs ne me suffoquent
-plus, Cuncè!...»
-
---Ah! ce soir-là!... Je ne savais comment j'allais t'aimer et je ne
-chantais pas pour toi seule... Tiens, je voudrais mourir!
-
-Il enfouit sa tête dans les genoux d'Isabelle. Alors, elle lui caressa
-les cheveux en le grondant:
-
---Comme tu es surexcité!... C'est vrai que tu me révèles un autre
-Angelo... Cette passion, cette mélancolie!...
-
-Elle prit les boucles noires et rudes à pleines mains et força
-Angelo à lever la tête. Penchée, elle contempla ce visage d'amour,
-douloureux, mortellement pâle, qui lui donna la plus douce sensation
-d'orgueil féminin... Elle avait vu, sur des figures d'hommes, le coup
-de lumière du désir qui passe, l'ombre du regret, la grimace de la
-convoitise,--mais jamais la passion, dans son énergie et sa naïveté...
-De vagues arrière-pensées qui la tourmentaient encore se dissipèrent.
-
---Je t'adore, mon Angè! Sois heureux!...
-
-La chambre d'Angelo était bien plus petite que l'atelier, et c'était
-sans doute l'ancienne sacristie de la chapelle, coupée de cloisons avec
-de vagues nervures de voûte. Une armoire en marqueterie de citronnier
-occupait tout un panneau, face à la «toilette» d'acajou commun, achetée
-chez un brocanteur de Salerne. Un fauteuil qui perdait son crin, une
-chaise qui perdait sa paille, un beau lit gondole, de style Empire,
-complétaient le mobilier. Il y avait des traces de fresques à la partie
-supérieure de la muraille, et la partie inférieure, blanchie à la
-chaux, était sommairement tendue d'un vieux damas splendide mais troué,
-cramoisi dans l'ombre et rose dans la lumière.
-
-L'unique fenêtre ogivale, ouvrant sur le ravin à pic, n'avait pas
-d'autre rideau qu'un figuier sauvage. Quand la brise de mer se leva,
-vers cinq heures, les branches à grosses feuilles découpées, chargées
-de figues vertes, frôlèrent la vitre et réveillèrent les amants...
-Isabelle demanda:
-
---Es-tu encore triste?
-
---Est-ce que les anges sont tristes, dans le paradis?
-
---Tu n'es «ange» que de nom.
-
---Mais toi, tu es le paradis.
-
-Il retrouvait sa gaieté enfantine. A demi-vêtu, il alla chercher dans
-l'armoire une bouteille de marsala, des gâteaux secs, durs comme des
-cailloux, et un très beau verre de Venise, un peu fêlé, qui ressemblait
-à un hippocampe.
-
---Bois, ma reine! Je veux te servir à genoux. Et puis je t'habillerai
-moi-même, et je tresserai tes cheveux...
-
---A Pont-sur-Deule, tu t'es vanté de remplacer, au besoin, les femmes
-de chambre. Qui m'eût dit!...
-
---Qui m'eût dit, Belle, que, je les tiendrais captives, ces deux
-colombes d'amour qui palpitaient sous la dentelle!... Déjà, tu me
-fascinais...
-
---Et Marie?
-
---Oh! comme elle est froide, cette femme-là!... Son nom me gèle la
-bouche...
-
-Isabelle le taquina:
-
---Tu lui as fait la cour!... Avoue-le!... Elle t'a repoussé!... C'est
-par dépit que tu m'as prise!... Tu ne veux pas me l'avouer?... Eh
-bien, je lui demanderai à elle-même, et elle me le dira. Alors, je te
-quitterai, pour te punir de ta perfidie...
-
-Il y eut un choc cristallin. Le verre de Venise, lancé à travers la
-chambre, s'était brisé contre l'armoire. Angelo, suffoquant de colère,
-criait:
-
---Puisse-t-elle mourir égorgée, cette femelle du diable!
-
-Par bonheur, ces imprécations étaient proférées en dialecte napolitain.
-Isabelle, stupéfaite, se dit qu'il ne faisait pas bon plaisanter avec
-Angelo, qu'il avait le sang violent et la main prompte... Mais cela
-même n'était pas pour lui déplaire.
-
-Ils coulèrent vite, les trois jours, les trois nuits de liberté!
-Isabelle et Angelo passaient de l'amour au sommeil et du sommeil
-à l'amour. Donna Carmela ne les gênait guère. Elle était persuadée
-qu'Angelo faisait le portrait de madame Van Coppenolle. Aux repas
-seulement, elle les voyait, et, devant elle, ils exagéraient leur
-réserve cérémonieuse. La bonne dame disait à don Alessandro:
-
---C'est étrange! l'air de Ravello qui nous tient en santé, nous
-autres vieux, fatigue les jeunes. Madame Isabelle se fait pâle et mon
-Angiolino a les yeux creux comme saint Antoine au désert... Pourtant,
-il est mieux nourri que saint Antoine, mon cher fils; il a bon appétit,
-et c'est une chose belle que de le voir devant une assiette de macaroni
-aux coquillages.
-
-Toute la journée du mercredi, Angelo ne fit que soupirer. Une velléité
-d'aveu, la nuit précédente, avait provoqué les larmes d'Isabelle qui
-répétait:
-
---Je m'en doute bien... Tu as aimé Marie! Tu m'as prise, moi, par
-dépit, et parce qu'elle n'a pas voulu de toi...
-
-C'était, hélas! la vérité ou plutôt un aspect de la vérité qui a un
-endroit et un envers. Angelo connaissait l'envers, le côté intime, la
-trame des sentiments et des volontés. Isabelle, amoureuse, jalouse,
-blessée dans sa fierté, ne regarderait jamais que l'endroit. A toutes
-les explications d'Angelo, elle opposerait le fait brutal, et, avec
-l'implacable logique des femmes, elle en conclurait qu'Angelo était un
-menteur, et qu'elle était, elle, une victime!
-
-A quoi bon déclancher la catastrophe qui, peut-être, ne se produirait
-jamais?... Les jours de bonheur étaient comptés pour Angelo et
-Isabelle... Il espérait bien la retrouver, en France, au prochain
-printemps, car, pour se rapprocher d'elle, il tenterait la fortune
-à Paris... Mais n'était-il pas cruel de gâter, par un scrupule de
-sincérité bien inutile, le songe délicieux de Ravello?
-
-Il finit par se convaincre que Marie ne parlerait pas, puisqu'elle
-n'avait point parlé.
-
-Pourtant, il lui souhaitait la mort subite quand elle arriva, le
-mercredi soir, et il crut deviner, dans ses yeux graves, une inquiétude
-qu'elle dissimulait, par politesse ou par politique. Elle donna de
-bonnes nouvelles de M. Wallers, mais elle ne dit rien de son voyage sur
-la route prodigieuse qu'elle n'avait pas regardée.
-
-Isabelle éprouva la même sensation de malaise à constater l'étrange
-distraction et la tristesse de sa cousine.
-
---Viens te reposer! Je t'ai cédé ma chambre, et j'habite au rez
-de-chaussée, parce que ton sommeil est plus léger que le mien. En bas,
-on entend les servantes, le matin... Mais je me lève tard...
-
-Elle conduisit Marie dans la chambre immense dont la fenêtre était
-encore ouverte.
-
---Vois cet admirable pays!... Respire les orangers... La lune décroît,
-mais sa lumière est plus vaporeuse... Emplis tes yeux de cette belle
-nuit, avant que je ne ferme les volets... Vivre ici, c'est la moitié
-du bonheur. Être aimée ici serait le bonheur tout entier... Ah! petite
-Marie, si Claude soupçonnait le charme des nuits de Ravello, il ne
-serait pas en Flandre...
-
-Marie éclata en sanglots:
-
---Tais-toi, Belle!... Si tu savais!...
-
-Elle se jeta au cou d'Isabelle qui oublia son égoïste souci. Tant de
-fois, Marie l'avait consolée!... Avec une tendresse de sœur, madame Van
-Coppenolle interrogea la jeune femme éperdue.
-
-Marie parla dans un flot de larmes. Une lettre de sa mère lui avait
-appris, le matin même, qu'André Laubespin était malade, à la suite
-d'un accident d'automobile. Sa vie n'était pas en danger; mais, très
-déprimé, très pessimiste, il se croyait perdu. On l'avait transporté
-d'abord chez sa maîtresse, puis dans une maison de santé. Le
-médecin-directeur, qui était son ami, avait reçu ses confidences et
-l'expression formelle de son désir: revoir Marie, mourir pardonné.
-
---Et voilà la cause de tes larmes! fit Isabelle, stupéfaite...
-Pardonne à André, si le cœur t'en dit. Le pardon ne t'engage à rien...
-Si André doit mourir, il mourra plus tranquille; s'il ne meurt pas,
-vous penserez l'un à l'autre, sans inimitié. Claude n'exige pas, je
-suppose, que tu haïsses ce pauvre Laubespin, qui n'est pas un mauvais
-diable, quoique tu sois trop angélique pour lui... A moins que... mais
-non, je me trompe!... Tu n'as pas un regain d'amour conjugal?
-
---Non, dit Marie en essuyant ses yeux. Je n'aime plus André. Il est
-sorti de ma vie, sorti de mon cœur, sorti même de mon souvenir... Je
-revois son visage effacé, vague comme celui d'un mort. Et quand je me
-dis: «C'est mon mari. Je suis sa femme», ces mots ne correspondent
-plus à aucune réalité... Mon mariage me semble aussi lointain que mes
-souvenirs d'enfance... Je comprends maintenant que je n'ai pas aimé
-André d'un amour véritable, que mon affection de petite fille ingénue
-ne pouvait le rendre heureux... Les hommes demandent aux femmes un
-autre amour que je ne pouvais donner, et qui même, je l'avoue, me
-faisait horreur... André a eu de grands torts, mais il n'était pas sans
-excuses.
-
---Il a fallu que tu ailles à Pompéi pour comprendre les raisons de
-votre désaccord et trouver des excuses à monsieur Laubespin!...
-
---Peut-être, dit Marie en rougissant.
-
---Comme les voyages instruisent la jeunesse!... Je devine que ton
-petit cœur somnolent, un peu troublé par Claude, s'est éveillé dans
-la douceur de ce pays... Tu reviendras plus amoureuse qu'au départ...
-Angelo dirait que la grâce de Vénus t'a touchée...
-
-Le beau rire d'Isabelle fit redoubler les pleurs de Marie.
-
---Que tu es enfant! Tu pleures, parce que tu aimes?... Et le moyen de
-ne pas aimer, quand on a ton âge, ta beauté, ton âme charmante, quand
-on est tendrement chérie par Claude, quand on pense à lui dans le plus
-doux pays du monde? Ah! les courtes nuits d'été, à Naples, lorsqu'on
-est amoureuse, et seule, sont plus longues que les nuits d'hiver, à
-Courtrai?...
-
---Ne me suggère pas des pensées qui me feraient honte!... Mon amour ne
-peut exister que s'il est pur... De toutes mes forces, je repousse la
-tentation...
-
---Mais tu la subis?
-
---Hélas! j'ai été trop orgueilleuse... Dieu me punit... Oui, je
-souffre, Belle, je souffre de mon amour et de ma solitude... Mon cœur
-dormait peut-être, mais il rêvait un très beau rêve de tendresse idéale
-et de pureté... Il s'est éveillé dans cette Italie trop douce, pour la
-lutte et la douleur... C'est affreux!
-
---Non, ma chérie, c'est bien beau et bien touchant, dit Isabelle,
-redevenue sérieuse... Mais tu ne vas pas jouer au naturel les héroïnes
-de Corneille... Il faut prendre un parti... André t'a préféré une
-autre femme; il a des regrets et même du repentir... Tant mieux ou
-tant pis pour lui!... Pardonne-lui de loin. Il ne mourra pas, et vous
-divorcerez, à l'amiable, proprement et gentiment... Est-ce qu'un
-honnête divorce, suivi d'un honnête mariage, ne vaut pas mieux qu'un
-amour étouffé, comprimé, qui te détraquera et qui sera tout de même un
-adultère sentimental?
-
-Elle croyait que cette idée du divorce révolterait Marie... Mais Marie
-appuya sa tête contre la vitre et recommença de pleurer. La lune
-dédorait ses cheveux, pâlissait ses joues où glissaient des gouttes
-brillantes. Ce n'était plus la sage Marie, droite et rigide comme un
-lys, la Marie mystique et raisonnable qui tenait en ordre son âme et sa
-maison, heureuse de peindre sur parchemin les anges et les madones et
-d'écouter les carillons flamands.
-
---Divorcer!... C'est la tentation la plus forte. Je la repousse; elle
-revient. Être libre, épouser Claude, vivre, moi qui n'ai pas vécu,
-avoir un foyer à moi, des enfants...
-
---Mais tu n'as qu'à vouloir!...
-
-Marie répondit qu'elle était trop sincèrement catholique pour désobéir
-à l'Église et qu'elle mettait son honneur à vivre selon sa foi... On
-ne l'avait pas mariée par force ou par fraude. Devant Dieu, elle était
-l'épouse d'André Laubespin...
-
-Ce langage sonnait comme du chinois aux oreilles de l'amoureuse
-Isabelle. Elle trouvait que sa cousine exagérait la vertu et poussait
-la dévotion jusqu'au fanatisme. Assurément, madame Van Coppenolle
-n'était pas une libre-penseuse, mais elle pratiquait une religion
-moyenne et commode, et elle pensait que le bon Dieu a les idées larges,
-la miséricorde facile, surtout pour les pauvres femmes qu'il a créées
-faibles et jolies...
-
---Ma chérie, dit-elle, si Claude avait eu l'esprit de te rejoindre,
-ici, tu raisonnerais d'autre façon. Sèche tes yeux, va te coucher, et
-oublie ces grands malheurs qui te menacent. Ils n'existent que dans ton
-imagination. André guérira; il reprendra sa maîtresse, et toi... tu
-écouteras le conseil que te donne cette belle nuit parfumée...
-
-Ayant dit, madame Van Coppenolle embrassa sa cousine et s'en fut
-rejoindre son amant.
-
-
-Les amoureux mettent en commun toutes choses, y compris les secrets de
-leurs amis. Isabelle, sans scrupule, apporta les confidences de Marie,
-toutes chaudes, sur l'oreiller d'Angelo.
-
---Tu ne l'aurais pas reconnue. Elle tremblait d'amour et de crainte;
-elle me faisait pitié; on aurait dit une petite fille... Je l'aime
-beaucoup, tu sais, je l'aime comme une sœur, et ça me navre de la voir
-triste quand moi je suis si heureuse... J'ai failli lui dire: «Envoie
-André au diable, et, puisque tu aimes Claude, sois à lui, comme je suis
-à Angelo!...» Oui, j'avais l'aveu sur les lèvres...
-
---Par Dieu! ma fleur blanche, ferme-les bien, tes jolies lèvres, et
-retiens l'aveu... Ta cousine n'a pas besoin de savoir ce que savent nos
-anges gardiens. Vous autres Français, vous êtes bavards et confiants
-jusqu'à la folie...
-
---Toi, tu es méfiant comme un chat.
-
---Jure que tu ne diras rien de nos amours, jure sur l'honneur de ta
-mère! Je le veux.
-
-Cette formule agaçait Isabelle.
-
---Pourquoi invoques-tu, à propos de tout, l'honneur de maman ou celui
-de madame di Toma? Ce n'est pas le moment d'en parler, quand tu me fais
-faire des choses qui consterneraient ces pauvres femmes!... Tu es un
-peu romantique, Angè!...
-
---Tu n'oses pas jurer?...
-
---Je ne veux pas t'obéir, quand tu me parles sur ce ton. Je suis bien
-libre!
-
-Elle haussa ses belles épaules nues et se prit à rire. Tout à coup
-Angelo la repoussa, si brusquement, qu'elle faillit tomber du lit.
-
---Tu ne m'as jamais aimé. Va-t'en!
-
-Isabelle fut si étonnée qu'elle oublia de se mettre en colère...
-Quelle méchante figure faisait Angelo!... Les moindres taquineries lui
-étaient insupportables, surtout quand elles excitaient sa jalousie
-ou blessaient son amour-propre. Il se déclarait l'«humble esclave»
-d'Isabelle: mais lorsqu'elle s'avisait de commander ou de défendre:
-«Fais ceci!... Ne dis pas cela!...», il cédait avec répugnance.
-Quelquefois même il se cabrait... Isabelle ne le reconnaissait plus.
-Elle ne savait pas, cette Flamande, que, pour les mâles des pays
-latins, la femme est toujours un trésor possédé, une proie conquise.
-A cause d'elle, l'homme tue ou se fait tuer, mais, amant ou mari, il
-reste le maître.
-
-Ainsi, dans l'intimité amoureuse, se révélaient déjà les contrastes
-essentiels des deux races. Isabelle, à de certains moments, éprouvait à
-fleur de peau, à fleur d'âme, une appréhension frissonnante, un petit
-hérissement défensif devant cet être mystérieux qu'est l'Étranger...
-Même en pleine joie, elle le sentait différent, inexplicable, avec
-des tendresses exquises et des façons impérieuses, des violences et
-presque des brutalités succédant à la volupté langoureuse et à la
-mélancolie lascive. Il abusait du sentiment, des larmes, des soupirs,
-et la positive Isabelle trouvait que la légende a bien dénaturé l'amour
-napolitain et la gaieté napolitaine.
-
-Elle était beaucoup moins élégiaque, et sa sensualité bien portante et
-peu raffinée, s'attablait au plaisir comme à un banquet de kermesse.
-
-Il boudait, tourné contre le mur. Elle lui tira les cheveux et lui
-murmura dans l'oreille:
-
---Eh bien, oui, je te jure de garder notre secret. Es-tu content!...
-Veux-tu que je m'en aille?
-
-Non, il ne voulait plus la chasser... La bougie qui coulait sur le
-flambeau de cuivre sans bobèche, posé à même le dallage, oscillait
-dans le courant d'air de la porte. Des traces d'or broché brillaient
-sur la tenture cramoisie; les rameaux du figuier sauvage tremblaient
-contre la fenêtre, et les deux amants réconciliés balbutiaient ces
-paroles que tous les amants répètent depuis des siècles, en faisant les
-gestes éternels: paroles puériles et hardies, charmantes et niaises,
-qu'Isabelle et Angelo prononçaient, chacun dans sa langue, parce qu'à
-cette minute précise Angelo avait oublié le français et Isabelle
-l'italien.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Le soleil d'onze heures frappait durement la maison blanche, et
-l'ombre, raccourcie, n'était guère qu'une ligne bleue, au ras des murs.
-Une vague brûlante déferlait à travers le ciel, sur Ravello éclatante
-et silencieuse, dressée à la pointe de la montagne comme une cité
-d'Orient.
-
-Marie cherchait Isabelle, dans l'étroit jardin en corniche que les
-anthémis jaunes, la sauge écarlate, les cinéraires bleu-faïence, les
-œillets jaspés, les roses, toutes les roses, bariolaient de taches
-claires et crues. Le toit touffu de la pergola concentrait un peu de
-fraîcheur dans le demi-jour glauque qui verdissait l'or acide des
-citrons. Marie aperçut enfin Isabelle et Angelo assis sur le banc de
-marbre, entre les colonnes. Ils causaient d'un air languissant et ne
-virent pas la jeune femme qui s'approchait d'eux.
-
---J'irai à Paris tous les mois, disait Isabelle... peut-être même
-tous les quinze jours... D'ailleurs je profiterai de mes visites à
-Pont-sur-Deule pour...
-
-Elle s'interrompit et, d'une voix un peu trop gaie, elle appela:
-
---Marie!... Je ne te voyais pas. Tu me surprends en plein flirt avec
-ce monsieur. Mais il va te céder la place, parce que nous avons nos
-secrets. Allez-vous-en, don Angelo, allez travailler! Je vous promets
-une heure de pose, cet après-midi, si Marie veut bien me prêter à
-vous... Il fait mon portrait, ma chère! mais personne n'a vu ce
-chef-d'œuvre, et je crains bien de quitter Ravello avant que l'ébauche
-ne soit terminée.
-
---C'est monsieur di Toma qui retournera le premier à Pompéi. Papa aura
-besoin de lui dans quelques jours!
-
-Angelo répondit qu'il était à la disposition de son bon maître, et il
-s'en alla, discrètement. Madame Van Coppenolle le suivait des yeux.
-Elle murmura:
-
---Comme il est gentil, cet Angelo!... Nous sommes très camarades. Je
-trouve qu'il gagne beaucoup à être connu... Ce n'est pas ton avis,
-chérie!... Eh! peut-être n'es-tu pas bon juge. Tu compares tous les
-hommes à Claude Delannoy. Claude est charmant... Mais Angelo a les
-qualités de sa race... Il est pittoresque, sensible, ardent... Que ça
-m'amuse de le regarder vivre!
-
-Elle commettait l'éternelle imprudence féminine, en parlant de son
-amant, sans nécessité, pour le plaisir! Et, voyant que le regard
-distrait de Marie se fixait tout à coup, devenait sérieux et
-interrogateur, elle ajouta, un peu lâchement:
-
---D'ailleurs, il n'est pas le seul qui m'intéresse! Monsieur Spaniello,
-Salvatore, et ce bon vieux curé maniaque, don Alessandro, ils me
-divertissent tous, ces Napolitains qu'on connaît si mal en France!
-
-Un soupçon avait traversé l'esprit de Marie. La gaieté d'Isabelle
-la rassura. Madame Laubespin considérait l'adultère comme un péché
-très horrible,--d'autant plus rare qu'il est plus horrible. Précédé
-de combats cruels, suivi de remords immédiats, il doit s'accomplir
-dans les larmes et la honte... Or, les beaux yeux d'Isabelle étaient
-limpides comme le ciel. Sa figure, un peu allongée, disait la béatitude
-attendrissante d'une âme qui ne désire plus rien...
-
---Eh bien, la nuit t'a porté conseil?
-
-Marie avoua qu'elle avait pleuré encore, avant de s'endormir. Au
-réveil, plus calme, honteuse de son affolement, elle avait relu la
-lettre de madame Wallers... Et elle venait de répondre une lettre
-mesurée, calculée, qui réservait l'avenir.
-
---Je pardonne à André de tout mon cœur; je prierai pour sa guérison
-et je demande qu'on m'envoie de ses nouvelles. Peut-être, s'il était
-en danger, consentirais-je à le revoir, mais le médecin affirme qu'il
-guérira. Les deux fractures des jambes ont été réduites, et il n'y a
-pas de lésions internes.
-
-Isabelle déclara que sa cousine devenait enfin raisonnable.
-
---Tu perdais la tête, hier soir, quand tu me parlais de te sacrifier,
-de sacrifier Claude. Je craignais que, dans un accès de bigoterie, tu
-ne fisses la sottise de partir pour soigner André Laubespin qui n'a pas
-besoin de toi.
-
---Claude souffrirait trop... Je me représente sa jalousie, ses
-angoisses... Et le courage me manque pour accomplir ce qui est,
-peut-être, mon devoir...
-
---Ton devoir!... Ma pauvre Marie, tu es une de ces femmes dont
-l'espèce va disparaître, qui pratiquent l'immolation avec frénésie
-et choisissent toujours, entre deux routes, celle où il y a des
-cailloux... Et ta mère aussi, et toutes les femmes de ta famille,
-excepté moi, ont cette manie d'être sublimes... J'entends les
-bons conseils que ma tante Wallers te donnerait, si tu étais à
-Pont-sur-Deule: «Une épouse chrétienne doit oublier les torts de son
-époux repentant... La situation d'une jeune femme séparée est fausse,
-pénible et choquante... Nous, les parents, nous en souffrons... Une
-réconciliation conjugale ferait le bonheur de tous... Les pires maris,
-quand ils sont las des aventures, deviennent meilleurs que les maris
-fidèles... La femme a barre sur eux...» Ainsi parlerait ta mère, et ton
-père l'approuverait.
-
---Mon père ne croit pas au repentir d'André. Il y voit une lubie de
-malade.
-
---Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et
-sincère quand André sera guéri. Suppose qu'André, brouillé avec sa
-maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?...
-Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué
-des passions et de la bohème... Suppose encore qu'il donne à ta
-famille toutes les garanties qu'elle demandera, qu'il accepte un temps
-d'épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification...
-Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous
-les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu'à monsieur le
-doyen de Sainte-Ursule, diront que c'est ton devoir, ton intérêt et ton
-bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin...
-
-Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues
-pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement.
-
-Isabelle continua:
-
---Que leur répondras-tu?... Que tu n'aimes plus André?... J'imagine
-leur réplique: «Il ne s'agit pas d'amour, mais de devoir, de dignité,
-de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir,
-et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j'aime
-Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront
-Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas...
-Marie Laubespin, qui n'a pas eu le courage du divorce, n'aura pas
-le courage de l'amour... Tu n'es pas de ces folles qui lâchent leur
-famille, et le monde, pour un amant.
-
---Oh! Belle!... Claude n'est pas...
-
---Il n'est pas ton amant, je le sais,--et même je le déplore... Ne
-lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette
-simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne
-t'a rendu. Je t'oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le
-plus caché, dans l'extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite
-Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes
-Claude, parce que tu as envie d'être heureuse, plutôt que d'être
-sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux
-ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et
-signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant
-qu'ils t'aient engagée et compromise...
-
-Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d'Isabelle résumait,
-sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les
-désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit
-tout bas, comme à regret:
-
---Oui, j'ai envie d'être heureuse...
-
---L'envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté.
-
-
-Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque
-tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux
-plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle
-satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à
-corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n'étaient pas
-des leçons de morale. Comme elle l'avouait ingénument, Marie, troublée,
-tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère
-encore.
-
-Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur
-et de sa conscience, elle ne surprenait pas les manèges d'Isabelle
-et d'Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa
-cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à
-l'émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu'elle avait
-toujours éloignées de sa pensée; ils l'entraînaient peu à peu sur des
-chemins glissants, à l'extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir
-le vertige...
-
-Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d'éviter
-ces causeries qui l'enfiévraient.
-
-
-Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne
-quittait plus l'atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la
-chaleur, s'installait, pour des journées entières, à l'ombre de la
-pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don
-Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l'ancien
-curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme.
-Il lui savait gré d'être belle, bonne et pieuse, d'aimer l'archéologie
-et d'écouter sans rire l'histoire du trésor et la légende de saint
-Pantaléon.
-
-Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à
-pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore
-conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous les
-couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux coupoles
-de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets; elle
-aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s'appuie sur les
-colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s'effacent, où
-les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un
-art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un
-art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse
-ruinée, de préciosité naïve.
-
-Salvatore s'enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour
-les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux;
-pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don
-Alessandro, qui n'était pas artiste, encore moins esthète, admirait
-par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son
-bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment
-la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment
-la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur,
-et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la
-madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori, fut
-mystérieusement apportée par les vagues... Il joignait à ses récits
-des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité de son âme et
-la puissance de son imagination... Des superstitions innocentes se
-mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons légers s'enroulent
-au tronc d'un chêne. Don Alessandro voyait des miracles partout, et
-c'était bien le prêtre le moins «moderniste» de la chrétienté, et
-le moins disposé à discuter, historiquement, les Saints Évangiles.
-Marie n'avait pas une grande estime pour le clergé napolitain, et
-d'abord elle s'était intéressée par complaisance aux manies de don
-Alessandro. Elle s'aperçut bientôt que ce petit prêtre campagnard,
-un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race des saints
-joyeux, si purs qu'ils n'ont pas besoin d'être austères. Souvent,
-elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s'était élevée
-à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement, dans
-le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des
-spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les
-murailles d'un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort,
-comme l'alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées,
-toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine.
-
-Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner
-frugal, toute la famille s'installait sur la terrasse, sans lanterne
-ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin, le vieux don
-Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans sa jeunesse,
-venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait la guerre de
-l'Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don Alessandro
-ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait les
-quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts
-inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et
-républicain, s'amusait à embarrasser le pauvre oncle.
-
-Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce
-pénombre bleue.
-
---Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du
-purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être
-le trésor des Atranelli.
-
---Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m'aiment tant, ces âmes
-bénies!
-
-Et don Alessandro redisait l'histoire de Teresina, la vieille
-blanchisseuse qui l'avait rencontré une nuit de mai, près de Santa
-Maria a Gradillo...
-
---Elle m'appelle:
-
-»--_Oi!_ père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui marchent
-devant vous?...
-
-»--Je ne vois point de flammes, donna Teresi.
-
-»--Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d'orgueil;
-mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les
-âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.»
-
-Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres.
-Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres
-âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du
-vendredi...
-
---Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le
-trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention...
-
-L'idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait
-un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes,
-Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d'eau pure, disaient
-leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils
-finissaient par s'asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des
-maîtres, ne gênant personne et n'étant point gênés, au grand scandale
-d'Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et
-qu'il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la
-chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix
-traînantes.
-
-Donna Carmela s'attendrissait. Ces chansons démodées--_Fenesta
-vascia... la Mona-cella... Il primm' amore_--lui rappelaient sa
-jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,--et elle essuyait une
-larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait _la
-Marche de Garibaldi_.
-
-Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait,
-pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l'entouraient, si
-simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin
-en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la
-possession d'un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des
-fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le
-chapelet des souvenirs, et, dans l'ombre, Salvatore se rapprochait de
-Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en
-son âme l'aveu qu'il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné
-d'Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait
-bientôt et qu'il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait,
-d'après elle, l'image idéale, la statuette immatérielle qu'il lui
-élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour
-les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit,
-la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant
-Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont
-elle avait, à peine, senti la douceur fugitive... Elle songeait:
-«S'il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L'ombre autour
-d'elle s'imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était
-si intense qu'il semblait changer la couleur de l'air. Des étoiles
-pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères
-que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des
-temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes...
-
-Chacun regagnait sa chambre... Marie, déshabillée, faisait sa prière,
-à genoux sur le carreau; elle demandait à Dieu la force de faire son
-devoir, et surtout la grâce de le connaître... L'insoluble problème la
-sollicitait... Couchée, elle ne dormait pas. Une fièvre brûlait ses
-veines... Elle essayait de lire. Son esprit s'évaguait toujours. Alors,
-elle se mettait à la fenêtre; elle appuyait au fer du balconnet ses
-paumes et sa joue brûlantes... Ses larmes coulaient. Elle appelait:
-«Claude!... mon cher amour, mon seul amour!...»
-
-Au bout du jardin, la porte entr'ouverte de l'atelier irradiait une
-lueur rougeâtre qui s'éteignait tout à coup.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des
-lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et
-blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux
-amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en
-bernant l'archéologue...
-
---Reviens à Pompéi! disait Angelo. N'es-tu pas libre?
-
---Marie veut rester à Ravello.
-
---Qu'elle y reste!
-
---Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que
-ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin?
-où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu'on
-entend, d'une chambre à l'autre, voler les mouches?
-
-Angelo s'irritait:
-
---Comme tu as peur d'être compromise! Si tu m'aimais passionnément, tu
-serais plus brave. Moi, j'irais te retrouver dans ta maison, jusque
-dans ton alcôve.
-
-Il lui rappelait l'histoire sanglante du beau Carafa d'Andria et de
-Marie d'Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait
-la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle
-contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle
-frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait
-l'influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu'elle
-s'éprenait davantage, elle perdait le sens français de l'ironie.
-
-Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l'avenir, et
-elle fermait la bouche d'Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait
-à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n'osait
-prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout
-simple qu'Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de
-son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?...
-Angelo les prendrait bien, les enfants d'Isabelle! Il les aimerait,
-pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L'odieux filateur se
-remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content.
-La fortune d'Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli
-et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa
-femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le
-vil souci du gain et produirait des chefs-d'œuvre... La maman vivrait
-heureuse, au sein d'une famille toujours accrue, et dépasserait l'âge
-de cent ans...
-
-Ainsi rêvait Angelo, mais il n'était pas dupe de ses désirs. Il savait
-bien qu'Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre
-diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait
-horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse
-sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s'embarrassait pas
-de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité
-insouciante n'allait pas sans générosité... Il n'était pas scandalisé
-quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l'amour
-est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre tout
-en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche, mariée
-et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait rester
-pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né au pays
-des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des idées
-contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie de la sincérité
-intempestive, la rage de crier à la face de l'univers des vérités
-dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie, plusieurs
-vies, par scrupule moral, au nom d'un principe,--tout ça, c'était des
-idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le sentimental
-Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu'en ce monde les pauvres
-créatures pécheresses font ce qu'elles peuvent et non pas ce qu'elles
-voudraient faire...
-
-Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait
-en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de
-l'irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une
-belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens
-qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l'un à l'autre tant
-de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne
-mêlait pas les choses de la morale aux choses de l'amour.
-
-Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait
-parfois des allusions timides à la peine qu'il souhaitait consoler.
-Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin
-avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur
-solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du
-sculpteur, elle raconta l'histoire de son amour. Elle trouva, pour
-dépeindre Claude, des mots expressifs qui émurent Salvatore. Il
-murmurait: «_Simpatico!_... _tanto simpatico!_...» et il plaignait,
-sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite madone, sa
-petite fée de Thulé, aux cheveux d'or et d'argent, lui devenait plus
-chère, puisqu'elle était sensible et malheureuse.
-
-Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire.
-En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie.
-Il n'admettait pas qu'elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André
-Laubespin, qu'elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait,
-et qu'elle eût le remords du péché dont elle n'avait pas la jouissance.
-Il déclara:
-
---C'est de la métaphysique!...
-
---Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très
-sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes
-les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra,
-je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude,
-je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se
-combattraient...
-
---Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c'est de la
-métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime,
-et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu'il vienne
-donc! Tout s'arrangera...
-
-Il s'obstinait dans cette idée, et Marie s'aperçut qu'ils étaient,
-tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait
-beaucoup Salvatore, qu'elle le tenait pour un très brave homme, loyal
-et délicat, elle fut infiniment troublée...
-
-Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la
-maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle,
-consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à
-Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don
-Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d'église
-en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines.
-
-M. Wallers n'apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui
-écrivait qu'André Laubespin allait mieux, bien qu'il parlât toujours de
-sa mort prochaine.
-
---Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille.
-Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je
-soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour...
-
---J'espère que non! s'écria Marie...
-
---Ne t'effraie pas... Je comprends que tu n'aimes plus André et que
-tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin,
-pense à l'avenir!... Ta mère et moi nous sommes vieux... Nous te
-manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre
-enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s'efforçait de
-mériter ton pardon et ton estime, à défaut d'amour, ne devrais-tu pas
-essayer... Au fond, il n'est pas méchant, Laubespin!
-
-M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit
-de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et
-donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle
-déclara qu'elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait
-plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et
-il allait rentrer en France.
-
---Pourvu qu'il ne vienne pas me relancer jusqu'à Naples! disait
-Isabelle. Il m'a parlé autrefois d'une société qu'il veut fonder pour
-l'exploitation des déchets volcaniques... Il est capable d'arriver sans
-crier gare, et de m'emmener... Revoir Pompéi avec Frédéric, quelle
-désillusion! Il faut le devancer, Marie, il faut revenir à l'auberge de
-la Lune et retrouver nos amis, le gentil Spaniello, monsieur Hoffbauer,
-l'abbé Masini...
-
-Elle fit si bien qu'elle décida sa cousine. Marie était si triste
-qu'elle n'avait plus de volonté.
-
-
-
-
-XX
-
-_André Laubespin à Marie Laubespin._
-
-
- 4 juin 19...
-
- Marie, on vous a dit que j'étais malade... Moi je sais que je vais
- mourir, et c'est pourquoi j'ose vous écrire...
-
- J'ai été bien coupable envers vous, mais j'ai eu, loin de vous,
- de grandes tristesses. Je ne suis plus l'homme joyeux que vous
- avez connu. Une femme m'a puni du mal que je vous ai fait... Mais
- cette histoire ne vous intéresse pas. Sachez seulement que je suis
- seul, que ma maison est vide, que mon pauvre enfant est livré à des
- étrangers.
-
- On m'apprend que vous reviendrez bientôt en France... Si je vis
- encore, à ce moment-là, ne me permettrez-vous pas de revoir une
- fois, une seule fois, le visage que j'ai aimé? Je baise vos mains
- humblement
-
- ANDRÉ.
-
-
-_Claude à Marie._
-
- 4 juin 19...
-
- Votre mère m'a tout dit... Vous ne devez pas revoir un homme qui
- vous a trompée et abandonnée et qui feint d'agoniser pour vous
- attendrir!...
-
- Je ne doute pas de votre cœur, ma bien-aimée, et j'attends avec
- confiance votre décision... Il faut choisir, Marie!
-
- Dites un mot et je pars!... Je n'ai pas su vous conquérir toute,
- mais ce que vous m'avez donné est à moi. Je le garde et je le
- défendrai...
-
- CLAUDE.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Marie s'éveille dans sa chambre de Pompéi. Après une longue
-conversation avec Isabelle, elle s'est endormie très tard, fiévreuse,
-suffoquée de larmes, et elle ne retrouve plus, dans sa mémoire
-engourdie de sommeil, le souvenir de la décision qu'elle a prise...
-
-Elle sait qu'elle a reçu deux lettres à la fois; celle d'André, si
-touchante, et qui paraît si sincère dans son humilité,--celle de
-Claude, impérative et douloureuse...
-
-Marie allume la bougie dont la lueur jaune lutte avec la pâleur bleue
-du petit jour et elle relit les deux lettres. Le coude dans l'oreiller,
-les yeux vagues, elle songe aux conseils de Salvatore, aux conseils
-d'Isabelle, à cette complicité des gens et des choses, qui, depuis des
-mois, transforme sa vie intérieure. Elle n'est plus la froide jeune
-femme, résignée à la solitude des veuves; elle n'est plus la Marie des
-madones et des anges, la recluse volontaire qui travaillait et priait
-si bien «à la hauteur des oiseaux et des cloches», et gardait secrète
-en son âme la petite lampe d'une tendresse très pure... Un vent joyeux
-a soufflé du midi. Il n'a pas éteint la lampe, mais il en a fait un
-brasier terrible dont l'ardeur éblouit Marie... Tout brûle, à ce grand
-feu, et le vieil idéal n'est plus que cendre...
-
-Marie se construira un autre idéal, avec l'amour de Claude et la
-facile sagesse pratique que ses amis napolitains lui ont enseignée.
-Elle essaiera de croire à leur Dieu indulgent et elle sera très
-heureuse... Naples l'a guérie de la maladie de l'absolu, de la manie
-métaphysicienne. Demain, elle signifiera à M. Wallers sa volonté de
-divorcer, d'épouser Claude... Le père se révoltera d'abord, puis il
-cédera; mais la pauvre maman, pieuse, sera épouvantée... Il y aura des
-scènes pénibles...
-
-Et André?... Marie lui pardonne de tout son cœur, mais elle le met
-hors de sa vie comme il la mit, naguère, hors de la sienne... Qu'il
-guérisse, qu'il retrouve sa maîtresse, qu'il l'épouse ou qu'il
-choisisse une autre femme, Marie se désintéresse de lui... Elle ne
-réussit même pas à fixer, par la pensée, les traits vagues et flottants
-de son visage.
-
-Il faut être égoïste quand on veut être heureux.
-
-Marie essaie, maladroitement, avec un reste de remords...
-
-Elle ne pleure plus; elle se persuade qu'elle est très contente; mais
-elle ne peut dormir. Ses nerfs vibrent comme des cordes, son cœur
-bat d'un rythme irrégulier, et elle sent un poids au creux de sa
-poitrine... Les angoisses, les doutes vont-ils revenir? Ah! faible
-Marie qui se croyait si forte!... Saisie d'une peur enfantine, elle
-cherche un refuge, un secours... Elle appelle sa cousine endormie...
-
-Isabelle ne répond pas... Alors, Marie se lève et ouvre la porte qui
-fait communiquer les deux chambres... Dans le crépuscule matinal,
-elle aperçoit le lit intact, avec l'oreiller gonflé et la couverture
-rabattue...
-
-Elle comprend... Un éclair a traversé sa mémoire, et c'est dans
-tout son être, physique et moral, une étrange révolution... L'image
-du couple enlacé, la brutale réalité physiologique agit comme un
-moxa sur l'âme engourdie et enivrée d'amour... Marie se reconnaît
-instantanément, à la révolte de sa fierté, à cette honte qui lui
-fait cacher sa figure dans ses mains, comme si elle participait à la
-faute et à la souillure d'Isabelle... Angelo!... Ce fantoche!... ce
-bellâtre!... Il tient Isabelle, là, de l'autre côté de la cloison, il
-l'embrasse, il...
-
-La porte voisine a craqué... On chuchote. Marie perçoit les adieux
-rieurs et languissants qui se prolongent au seuil de la chambre
-d'amour... Maintenant la clef tourne dans la serrure. Isabelle entre.
-Ses cheveux de soie rousse tombent jusqu'à ses reins, sur la dentelle
-du peignoir saccagé; elle a les paupières gonflées, cernées de mauve,
-et sa bouche, dans sa figure pâle, conserve la forme du baiser. Son
-corps, nu sous la batiste, exhale une odeur fauve, odeur de femme en
-amour qui dégoûte l'autre femme. Marie regarde avec une répulsion
-presque haineuse cette nudité trahie par le peignoir, les jambes
-puissantes, le ventre large, les deux seins lourds et rigides, aux
-délicates veines bleues... Sa cousine l'effraie, comme une espèce de
-bête...
-
-Alors, sans rien dire, dès que leurs yeux se sont rencontrés, et
-qu'Isabelle, blêmissante, s'est mise à trembler de tout son corps,
-Marie rentre dans sa chambre. Elle voudrait fuir vers la plage, se
-laver toute dans la mer, comme si elle participait à la souillure
-d'Isabelle. Et surtout, elle voudrait ne jamais revoir sa cousine, ne
-jamais revoir Angelo... Elle a subi la contagion de leur fièvre impure;
-elle a failli devenir semblable à eux!... Elle a respiré, dans l'air
-qu'ils respiraient, ce poison du désir qui troubla ses nuits, qui lui
-fit évoquer parfois, en songe, un Claude trop hardi, trop proche... Ah!
-les conseils d'Isabelle!... Son petit rire équivoque quand elle disait:
-«Après tout, si tu ne veux pas divorcer, ce ne sera pas une raison pour
-être malheureuse, pour martyriser Claude...»
-
-Tous les préjugés de la dévote, tout le dégoût chrétien de la chair, et
-aussi le sentiment d'avoir été trompée, prise au piège, animent Marie
-Laubespin d'une colère angélique... Elle a la nostalgie de l'air, de
-l'eau, de tout ce qui est pur, calme et glacé... Et les roses mûres qui
-s'effeuillent sur la petite table lui répugnent soudain, avec leurs
-corolles lâches et lascives, leur pourpre flétrie, leur parfum qui se
-décompose...
-
---Marie!... écoute!...
-
-Isabelle est là. Elle tend les mains vers sa cousine; elle balbutie sa
-justification...
-
---Je ne sais pas comment c'est arrivé... J'ai perdu la tête... C'était
-la première fois, je te jure...
-
-Elle ment très mal, et elle a moins de honte que d'inquiétude... Marie
-la repousse:
-
---Laisse-moi!... Je ne te demande aucune explication... C'est ignoble,
-ce que tu as fait... Ton mari t'avait confiée à nous... Et tu nous as
-trompés en le trahissant... Va-t'en! Je ne t'estime plus. Je ne t'aime
-plus...
-
-Isabelle est si bouleversée qu'elle ne trouve pas de réplique. Elle
-s'affaisse contre un fauteuil, sur le tapis, et son émotion dégénère en
-crise nerveuse. Elle soupire et pleure à gros sanglots comme une petite
-fille.
-
---O Marie, que tu es dure, que tu es impitoyable!... Je comprends ton
-indignation, et toi, tu ne comprends pas ma peine... Tu me regarderas
-toujours comme une vilaine femme, et tu ne penseras jamais que j'ai
-peut-être des excuses...
-
---Des excuses, toi? Une chrétienne, une mère!...
-
-Isabelle soulève sa tête et, toujours pleurante, écarte de ses joues
-ses cheveux mouillés. Elle murmure:
-
---Ne mêle pas les enfants à cette histoire... Je suis une mère, mais
-je suis aussi une femme, et ça n'a aucun rapport, l'amour maternel et
-l'autre amour... Tu sais très bien que j'étais malheureuse, entre mon
-mari et ma belle-mère, et que tout, dans ma maison, m'était devenu
-antipathique... Toi-même tu trouvais Frédéric vaniteux et sec... Et tu
-n'avais pas la naïveté de croire que je l'aimais?
-
-La colère, tout à coup, fouette son âme humiliée. Elle se redresse:
-
---Je déteste Frédéric, je le déteste! Je suis là, comme une
-criminelle, à faire semblant de me repentir et je ne me repens pas du
-tout... Ce qui est arrivé devait arriver... Ah! l'Italie est dangereuse
-pour les femmes du Nord qui ne sont pas des couveuses et des ménagères!
-Il ne faut pas apporter à Naples une âme mécontente, un cœur vide,
-des sens inquiets... Ici, dès le premier soir, j'ai été comme une
-femme qui aurait bu de la tisane toute sa vie et qui boirait du vin, à
-pleins verres, par un jour chaud... La liberté, la joie, l'amour, tout
-à la fois, c'est une terrible ivresse, et de plus solides que moi ont
-chancelé... Elle est très commune, mon aventure, elle est même banale,
-mais elle se renouvellera toujours...
-
---Oui, dit Marie, c'est l'aventure de la princesse et du tzigane, de
-l'archiduchesse et du pianiste, de George Sand et de Pagello!... Tu as
-suivi d'illustres exemples!... Tu peux être fière!...
-
-Isabelle s'était remise debout. La glace de la toilette refléta son
-visage meurtri par les larmes, décoloré par le reflet livide du matin
-et les lueurs jaunes de la bougie... Elle trempa une serviette dans
-l'eau et rafraîchit ses paupières; puis elle ferma son peignoir et
-tordit ses cheveux. Un sourire insolent passa sur sa bouche...
-
---Et toi, Marie, ne peux-tu être moins fière?... Tu te crois
-irréprochable, toi! pétrie d'une chair céleste, incapable de prendre
-jamais un amant... Mais tout de même, tu as changé, depuis que tu as
-quitté la Flandre!... Tu as respiré l'air de Naples et tu commences
-à fondre, petit glaçon de vertu!... Oui, tu me l'as avoué, hier
-soir: l'amour est plus fort que tes préjugés de bigote, et Claude
-Delannoy fait une rude concurrence au bon Dieu!... Tu vas divorcer,
-Marie! tu vas désespérer ta famille et scandaliser les pimbêches bien
-pensantes de Pont-sur-Deule! Tu épouseras Claude, devant le maire, et
-tu penseras que tu restes la femme d'André devant Dieu... Au point de
-vue catholique, tu commettras l'adultère, et tu seras la maîtresse
-de Claude comme je suis la maîtresse d'Angelo... Sois donc plus
-indulgente, et ne me jette pas la pierre, parce que tu n'es pas sans
-péché...
-
-Isabelle piquait ces petites phrases, comme des flèches, dans la
-conscience douloureuse de Marie, et elle voyait sa cousine tressaillir
-aux mots de «maîtresse» et d'«adultère».
-
-Il y eut un silence de quelques secondes. Marie, les yeux fermés,
-semblait souffrir. Elle dit enfin, très doucement:
-
---Tu as raison. Je n'ai pas le droit de te juger... Moi aussi, j'ai
-connu la tentation... Moi aussi j'ai subi le mauvais enchantement
-de ce pays et j'étais prête à renier tout ce qui n'était pas mon
-amour... Il y a une heure à peine, j'étourdissais ma conscience avec
-un tas de sophismes hypocrites... Je ne distinguais plus mon devoir
-qui est pourtant bien simple et bien net... J'étais grisée, et la
-griserie durait depuis des mois... Mais c'est fini... Je crois que je
-retrouverai la force du sacrifice...
-
-Isabelle regrettait déjà sa violence. Elle balbutia:
-
---J'ai parlé sans réfléchir, Marie. Ton mépris m'avait exaspérée...
-Pourquoi changer d'avis?... Tu aimes Claude; il t'aime; je souhaite
-votre bonheur... Si tu ne veux plus me connaître, moi je n'oublierai
-jamais notre amitié, et, divorcée ou pas divorcée, tu me seras toujours
-chère...
-
-Marie la prit dans ses bras:
-
---Ma pauvre Belle! pourquoi ne te connaîtrais-je plus?... Tu as commis
-une faute, mais je t'aiderai à la réparer... A deux, nous serons
-plus fortes pour les jours tristes qui vont venir... Donnons-nous
-du courage, l'une à l'autre... J'en aurai besoin, autant que toi...
-Veux-tu que nous retournions dans notre Flandre? Tu reverras tes
-petits; je reverrai ma vieille maman... Chacune fera son devoir,
-comme elle pourra, et, quand nous aurons du chagrin, nous pleurerons
-ensemble...
-
-Isabelle ne répondait pas. Marie la pressa longtemps, avec les paroles
-les plus affectueuses, les plus émouvantes, sans obtenir aucune
-promesse. Madame Van Coppenolle détournait la tête, dérobait ses mains,
-balbutiait...
-
-Elle dit enfin:
-
---Non, Marie... Ne me demande pas ça... Je serais capable de te quitter
-en route et de revenir.
-
-L'eau verte des larges yeux se troublait, pleine de souvenirs et
-d'images, comme ces flaques marines où des herbes dénouées et des
-bêtes grouillantes brisent, en remous, le reflet du ciel... Ils
-ne regardaient plus Marie, ces yeux nuancés et cernés par la nuit
-amoureuse. Invinciblement, ils regardaient vers le mur de gauche, et
-ils voyaient, réellement, une chambre obscure et petite, un jeune homme
-endormi...
-
---Je ne peux pas...
-
---Il faut pouvoir, Belle!
-
---Je ne veux pas... Je n'ai ni la force, ni le désir de renoncer au
-seul être qui m'aime.
-
-Une colère passa dans sa voix.
-
---Tu me parles de m'en aller demain!... tu feins de croire que je
-regrette ma faute!... Ma pauvre Marie!... Si tu savais!...
-
-Elle rejeta ses cheveux avec un grand geste d'orgueil et ses joues
-pâles s'enflammèrent.
-
---Tant pis! je dirai la vérité brutalement. L'hypocrisie est inutile,
-puisque tu as surpris mon secret... Ma faute, c'est le seul bonheur que
-j'ai eu, c'est le fruit que j'ai volé, parce que je mourais de soif
-et de faim, et dont je garderai le goût délicieux jusqu'à l'heure de
-ma mort! C'est ma revanche sur le mari qui m'a prise, presque enfant,
-comme une femelle, pour que je lui fasse des petits; qui m'a gâté
-l'amour, gâté la maternité, gâté la famille, qui m'a dominée, humiliée,
-ennuyée effroyablement, et jamais, jamais aimée! Non, non, je ne
-regrette pas ma faute! Je ne regrette que ma lâcheté de tout à l'heure,
-mes larmes, la défaillance de mes nerfs... Rien ne m'empêche de dire
-que j'ai été heureuse et que cent mille ans de purgatoire ne paieraient
-pas les jours que j'ai vécus à Ravello!...
-
---Tais-toi! C'est abominable! Tu te glorifies de ton adultère!
-
---J'ai été aimée comme tu ne seras jamais aimée!
-
---Dieu me sauve de cet amour-là!
-
---La nuit, quand tu écrivais à Claude des lettres prudentes, toi qui
-n'as pas le courage de l'amour, je descendais au jardin, je passais sur
-un chemin de roses effeuillées; et l'air était si tiède que je croyais
-être nue... Comme la porte était lumineuse, sous la guirlande!
-
---Je l'ai vue briller dans la nuit, cette porte! et je n'ai pas deviné
-que tu allais vers elle, sournoisement, comme une voleuse.
-
---Notre petite chambre!... la fenêtre et le figuier!... le verre où
-nous buvions!... la lampe qui se pâmait avec nous... J'ai tout ça dans
-ma mémoire; j'emporte ce trésor; je le contemplerai tous les soirs de
-ma vie, et je ne pleurerai plus d'être née...
-
---Tu as perdu toute pudeur... Tu es digne de ton amant!
-
---Envie-moi, Marie! Sois jalouse!
-
---A qui t'es-tu donnée!...
-
---Tu ne le connais pas...
-
---Ensemble, nous avons ri de lui... de son langage, de ses façons...
-
-Les yeux d'Isabelle détestaient Marie.
-
---Je ne le connaissais pas...
-
---Tu l'aimes parce qu'il est beau, parce qu'il est flatteur et cynique,
-parce qu'il t'a dépravée.
-
---Non, tu ne sais pas pourquoi je l'aime.
-
---Il te perdra tout à fait! Il ruinera ta vie! Je veux te sauver,
-malgré toi... Tu te trompes, Belle! tu n'aimes pas cet homme d'un amour
-profond! Tu es dupe de ton imagination et de tes sens... L'Italie
-t'a ensorcelée... C'est l'Italie que tu aimes dans la personne de ce
-bellâtre... Si tu le revoyais ailleurs, ton Angelo, quelle désillusion!
-
-La bougie, brûlée jusqu'à la bobèche, crépita et s'éteignit. Une
-blancheur dorée remplaçait la pâleur bleuâtre de la première aube.
-Derrière la mousseline paraissaient les silhouettes effilochées, les
-vertes feuilles pleurantes sur l'écorce rosâtre des eucalyptus. Dans
-la petite chambre au plafond peint d'hirondelles, les deux femmes,
-redevenues ennemies, se regardaient sans se reconnaître. Marie, si
-défaite qu'elle semblait amaigrie, s'adossait à la table et parlait
-d'une voix ferme et triste. Isabelle ne tenait plus en place. Elle
-tournait et piétinait dans l'espace étroit, entre la porte et le lit.
-La tension nerveuse raidissait son grand corps de bacchante, et sa
-chevelure détordue rougissait comme une torche sous le vent qui la
-couche et la paillette d'étincelles.
-
-Par moments, elle riait d'un rire démoniaque:
-
---Tu l'as toujours exécré, Angelo! parce qu'il est simple et qu'il
-suit l'impulsion de son cœur au lieu de disserter sur la philosophie
-de l'amour... Parbleu! je sais bien qu'il n'est pas un grand homme ou
-un saint homme: mais tel qu'il est, avec ses défauts, il me plaît cent
-fois plus que les gens pratiques, les gens corrects, les gens lugubres,
-et tous les empaillés qui ont ton estime et ta sympathie.
-
---Le connais-tu?... As-tu éprouvé son cœur, étudié son caractère?
-
---Et toi?
-
---Plus que tu ne penses.
-
---Vraiment?
-
---Depuis sept mois, je l'ai vu presque tous les jours. Je l'ai
-observé...
-
---Avec toutes tes préventions de bourgeoise flamande!
-
---Il n'est pas méchant, mais il n'est pas sûr... Il est de ceux
-qui aiment la femme la plus proche, pourvu qu'elle soit crédule et
-complaisante, et qui se consolent des mépris de l'une par les faveurs
-de l'autre...
-
-Isabelle s'arrêta de marcher:
-
---Quoi?... Que veux-tu dire?
-
---Il t'a prise. Il ne t'a pas choisie... Ah! j'aurais dû le surveiller
-et comprendre ses manœuvres, et t'avertir... Mais j'avais confiance
-en toi! Tes moqueries n'épargnaient pas ton futur amant et je ne le
-croyais pas dangereux...
-
---Tu veux m'humilier en le rabaissant!
-
---Je veux t'éclairer... Huit jours avant ton arrivée, Angelo pleurait
-d'amour aux pieds d'une autre femme...
-
-Un frisson passa sur la figure d'Isabelle. Marie continua:
-
---Il a été ta revanche, mais toi aussi, pauvre folle Isabelle, tu as
-été sa revanche... Ton ennui, son dépit, les circonstances vous ont
-rapprochés... Et vous avez appelé ça: un amour!... Au fond, c'est une
-histoire très vulgaire et pas jolie du tout...
-
-La jalousie, naguère éveillée par des imprudences d'Angelo, assoupie
-par ses serments et ses caresses, mordait Isabelle au vif de sa chair.
-Elle dissimula pourtant son trouble...
-
---Tu inventes ce que tu veux... Tu crois bien faire. Tous les moyens te
-semblent bons pour me dégoûter d'Angelo, mais je ne suis pas émue...
-
---Il te faut des preuves?
-
-Marie ouvrit l'armoire et prit sa boîte à couleurs... Parmi les tubes
-et les pinceaux, il y avait une demi-douzaine de lettres pliées dans
-leurs enveloppes.
-
---Voilà!... Dieu sait que je voulais détruire, sans les montrer à
-personne, ces élucubrations d'Angelo di Toma!... Elles sont assez
-innocentes en elles-mêmes, mais elles expliquent les événements moins
-innocents, qui suivirent...
-
-Isabelle avait saisi le paquet: elle maniait les enveloppes d'où
-tombèrent quelques pétales de narcisses... Elle reconnut la manie
-d'Angelo qui collait toujours des fleurs aux angles de ses lettres;
-elle reconnut la légère odeur d'ambre et de cigarette qu'elle avait
-respirée dans les billets de son amant, la même odeur qui imprégnait
-les mains brunes, la courte moustache frisée, les cheveux aux boucles
-rudes.
-
-Cette sensation physique bouleversa l'amoureuse plus que tous les
-discours de Marie.
-
-Elle lut... Ces épîtres n'exprimaient que des espérances, mais la
-profusion des épithètes et des adverbes, les apostrophes, les points
-d'exclamation, leur donnaient une force emphatique, une sorte d'éclat
-et de mouvement passionné... Fatalité, désespoir, mort,--ces mots
-revenaient comme un _leitmotiv_ qu'Isabelle avait trop entendu; et
-elle reconnaissait des phrases familières à Angelo, et qu'elle croyait
-toutes neuves et spontanées quand il les murmurait sur ses lèvres...
-
-Elle se rappela la scène de Ravello, le verre brisé dans un accès de
-fureur, le serment exigé, le regard sombre d'Angelo quand il parlait de
-Marie.
-
-Il avait menti dès le premier soir! Il avait menti tout le temps!
-
-L'orgueil d'Isabelle saignait. Elle relut deux fois les lettres,
-regarda les dates, et sentit encore le parfum de tabac et d'ambre qui
-l'empoisonna d'une atroce jalousie sensuelle... Elle était certaine
-qu'Angelo n'avait pas été l'amant de Marie,--mais il avait désiré
-l'être... Il parlait de la «beauté fine», du «chaste sourire de
-madone»; il comparait madame Laubespin à la «neige vierge des cimes»,
-et, pour mieux louer l'amante idéale, il témoignait de son dégoût pour
-les femmes «toutes de chair et de matérialité»... qui ne savent pas
-dire «non»...
-
-Isabelle l'exécra tout à coup, et elle exécra Marie qui lui infligeait
-une leçon humiliante...
-
-Elle replia les papiers et les rendit à sa cousine.
-
---Je te remercie... Tu es trop bonne... Mais tu aurais pu me mettre au
-courant... Somme toute, je t'ai débarrassée d'un flirt encombrant... Je
-t'ai rendu service... Maintenant, je sais ce que je dois faire...
-
---Belle!
-
---Ne t'occupe pas de moi, je te prie!... Toutes mes excuses pour le
-désagrément que je t'ai donné cette nuit... Si tu étais restée chez
-toi, nous aurions encore quelques illusions bien agréables l'une et
-l'autre. Adieu, ma chère! Tu as bien gagné ton repos...
-
-Elle entra dans sa chambre. Marie, stupéfaite, n'osa la suivre.
-
-Il y eut un moment d'absolu silence. La jeune femme remit les lettres
-dans la boîte. Elle éprouvait une angoisse étrange comme un remords...
-
-Et tout à coup, un sanglot étouffé, un gémissement sourd, le cri à
-dents serrées, à lèvres closes, de la femme qui enfonce sa bouche dans
-l'oreiller, parvint jusqu'à elle...
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Elles s'étaient réconciliées dans les larmes et, maintenant, Isabelle
-s'abandonnait aux soins consolants, à la volonté de Marie. Cette grande
-femme exubérante était, au fond, une molle et passive créature, capable
-de courtes violences, et tout de suite anéantie par le chagrin.
-
-Si quelqu'un, près d'elle, avait plaidé la cause d'Angelo par une
-interprétation simplement exacte des faits, la colère de madame Van
-Coppenolle fût tombée bien vite; mais, de bonne foi, Marie avivait la
-blessure, entretenait la rancune jalouse et représentait le séducteur
-sans malice comme un épouvantable Machiavel. Isabelle avait manifesté
-l'intention de revoir Angelo pour lui signifier la rupture. Marie
-s'opposa vivement à cette entrevue dangereuse. Non, assez de scènes et
-de drame! Isabelle partirait, le plus tôt possible, après qu'Angelo
-aurait restitué les lettres, la photographie, les menus souvenirs qu'il
-conservait de la déplorable aventure.
-
---Et s'il refuse? S'il veut une explication? S'il provoque un scandale?
-
---Nous ferons intervenir mon père.
-
-Isabelle jeta des cris... Plutôt mourir que d'avouer la vérité à M.
-Wallers.
-
---Trouve une autre solution. Parle à Angelo!
-
---C'est bien délicat... Veux-tu, Belle, nous confier à Salvatore, le
-bon Salvatore, le plus indulgent des hommes? Il fera le nécessaire pour
-convaincre Angelo, et, au besoin, pour l'éloigner?
-
-Isabelle accepta la proposition de sa cousine.
-
---Va tout de suite à Naples. Je te promets de ne pas quitter ma
-chambre, de ne pas revoir ce misérable...
-
-Salvatore allait quitter son atelier du Pausilippe quand il reçut la
-visite imprévue de madame Laubespin.
-
---Je viens à vous comme à mon meilleur ami, lui dit-elle. Il faut que
-vous rendiez un grand service à ma pauvre cousine, à moi-même, et à
-toute notre famille.
-
---Disposez de moi, madame Marie. Je vous obéirai aveuglément.
-
-Marie lui conta l'aventure d'Isabelle et la scène de la nuit
-précédente.
-
---Vous n'aviez aucun soupçon? dit Salvatore étonné... Moi, je savais,
-depuis Ravello, que mon frère aimait votre cousine... Mais à leur
-âge, n'est-ce pas, ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît.
-Madame Van Coppenolle est une femme superbe et Angelo est un beau
-jeune homme... Je me disais: «Dieu, qui les a faits pour l'amour, leur
-pardonnera...»
-
---Angelo est libre, Isabelle a un mari, des enfants...
-
---Eh! personne ne l'a vu, ce monsieur Van Coppenolle! C'est comme s'il
-n'existait pas... Qu'est-ce qu'il va faire en Amérique? Quand on a une
-belle femme, on la garde, on la surveille... Si votre cousine était la
-femme d'Angelo, elle ne ferait pas dix pas toute seule, dans la rue,
-et ne resterait pas cinq minutes tête à tête avec un jeune homme avant
-d'être tout à fait vieille...
-
-Il n'était pas indigné. Il était contrarié... Troubler de pauvres
-amants, venger l'honneur de M. Van Coppenolle, désespérer Angelo,
-quelle sotte corvée!
-
-Alors, Marie, sentant la résistance, acheva son récit et montra les
-lettres délirantes d'Angelo.
-
-Salvatore changea de couleur...
-
-«Je comprends, dit-il...»
-
-Il éprouvait un sentiment bizarre de peine et de plaisir. Son frère
-avait convoité la petite reine de Thulé, la fée blonde! Et peut-être,
-si madame Van Coppenolle n'était pas arrivée, peut-être eût-il vaincu
-l'indifférence de Marie Laubespin! Il était si beau, cet Angelo, si
-passionné, qu'il ne trouvait point de cruelles...
-
---Je croyais que c'était très sérieux, son amour avec votre cousine!...
-Madone! Est-il possible qu'Angelo lui ait donné la comédie! Il
-paraissait si sincère, à Ravello! Je pensais: «Le voilà pris!... Il
-suivra la Van Coppenolle ou il l'enlèvera...»
-
---Elle l'aime encore et je crains sa faiblesse, si elle revoit Angelo.
-Appelez votre frère ici, retenez-le deux ou trois jours. J'emmènerai
-Isabelle à Rome, pour la distraire, puis à Turin, et elle sera un peu
-calmée et consolée en arrivant chez son mari.
-
---Et vous?
-
---Ne parlons pas de moi... J'ai été un peu folle, pendant quelques
-semaines, mais je sens que ma folie est passée... Je n'ai pas l'audace
-ou l'inconscience qu'il me faudrait pour être heureuse. Triste j'étais
-arrivée à Naples; je partirai plus triste...
-
---Et que ferez-vous?
-
---Mon devoir, quel qu'il soit. J'ignore l'état réel de monsieur
-Laubespin. S'il est perdu, je tâcherai d'adoucir ses derniers jours;
-s'il guérit...
-
---Eh! puisse-t-il mourir!... Vous ne divorcerez pas, vous abandonnerez
-votre Claude?
-
---Je l'aimerai toujours, même s'il ne me pardonne pas ma décision. Je
-le chéris d'une tendresse si forte, qu'elle résistera à toutes les
-épreuves... mais nous souffrirons...
-
-Salvatore la vit si malheureuse qu'il faillit pleurer.
-
---Chère madame Marie!... si bonne, si belle, si douce!... Dieu ne
-permettra pas votre malheur! Il ne demande pas l'impossible à ses
-créatures...
-
-Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l'accompagna à la gare. Le
-ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso
-Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d'un
-côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler
-sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L'autre
-côté était dans l'ombre... Une cohue extraordinaire de véhicules et
-de piétons s'agitait dans la bande d'ombre et la bande de soleil.
-Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles
-s'affrontaient, s'enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante
-qui s'ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire
-dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes
-s'arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard
-vitré comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses blanches,
-et superbement orné à ses quatre coins d'archanges en zinc argenté,
-sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure, au rythme
-des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents bleus,
-des moines marrons, et les vieillards délégués par l'Hospice des
-pauvres.
-
-Marie observa que personne ne saluait le cercueil.
-
---Et pourquoi faire? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais
-pas un mort!... Un mort, ce n'est rien...
-
-Un pianino passa, et la mesure à six-huit d'une tarentelle fit broncher
-les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules
-bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne
-comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser
-le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d'oranges.
-Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le
-ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient
-passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants
-stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation.
-Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés,
-promenaient leurs beaux enfants bruns. Des religieuses mendiaient
-pour les pauvres; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines
-épanouis,--et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente
-obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins
-blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures
-allégoriques de la Peste et de la Famine.
-
-Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur,
-prises au courant de la foule, qu'en restait-il, dès que le soleil
-les avait touchées? Nul ne pensait à s'émouvoir, nul ne pensait à
-se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux
-oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu'apportait le plus
-précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait
-toujours son petit âne, mais l'âne avait une rose à l'oreille; le
-mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais
-sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le
-corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles
-filles, sans se soucier du mort «qui n'est rien»...
-
-La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de
-toute créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec
-la douceur et l'éclat du jour doré promettait déjà l'absolution aux
-péchés de la nuit prochaine...
-
-Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement:
-
---Vous commenciez à aimer Naples... Maintenant, vos idées du Nord
-reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz: «Cette Naples,
-quelle ville de débauche et de saleté!... Ces Napolitains, quels
-polichinelles!...» Tout ça parce que mon frère a aimé votre cousine.
-
-
-Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait
-cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée
-déjà par des fabriques. Elle se défendait d'être injuste envers ce pays
-qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d'Isabelle, et
-qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir
-trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique...
-
-Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les
-étrangers se font du peuple napolitain, aux «impressions de voyage»
-écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d'hôtels,
-des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n'étant jamais
-entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle
-cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées...
-
-Ils sont sincères; ils racontent ce qu'ils ont vu, mais ils n'ont pas
-tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs
-par des généralisations audacieuses et hâtives.
-
-Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et
-tous les commandements de Dieu n'y sont pas respectés, mais on y peut
-trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant
-d'autres qui leur ressemblent.
-
-Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la
-plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les
-inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas «moraux», mais le
-sentiment plus que l'intérêt gouverne leurs âmes mobiles. A la fois
-très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu'aux moelles, par
-tempérament et non par doctrine, car ils ne s'embarrassent jamais de
-théories, ils n'ont pas les vertus du Nord, mais ils n'ont pas le dur
-égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent
-pas le pauvre. Ils sont indulgents à «l'homme qui n'a pas réussi»; ils
-s'attendrissent sur les drames d'amour, même quand le mari trompé ou
-l'amante trahie jouent du revolver ou du couteau: «Eh! c'est l'amour!
-c'est la nature!...»
-
-Leurs petits-enfants ne leur ressembleront plus, et Naples même,
-dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale
-et prospère, industrielle et commerçante, et les horribles _vicoli_
-du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités
-ouvrières. Dès Granili à Torre del Greco s'étendra une Naples enfumée,
-active et triste, où la morale entrera avec l'hygiène. Et les dieux
-attardés s'en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu'une pièce de
-musée pour la joie des archéologues...
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles
-avaient quitté Pompéi en l'absence d'Angelo.
-
-Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van
-Coppenolle. Elle suivait sa cousine; mais, quand son corps était au
-Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait,
-comme un panorama, l'Europe à vol d'oiseau, Courtrai presque en haut,
-Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à
-Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être
-amènent un amoureux repentant et désespéré... Le reste de l'univers est
-un nuage...
-
-Isabelle ne se plaisait qu'à dormir et à pleurer. Elle disait à
-Marie: «Comme nous allons être malheureuses!...» Et elle insistait,
-ingénument, sur le pluriel.
-
-Maintenant, elle n'engageait plus madame Laubespin au divorce; elle
-ne parlait plus de Claude; elle faisait des allusions discrètes à «ce
-pauvre André». Elle aurait trouvé fort mauvais que Marie se ravisât,
-et elle pensait: «Tu as voulu que je sacrifie mon amant. Tu me dois
-l'exemple de l'héroïsme; sacrifie ton amour!...» Mais elle se croyait
-beaucoup plus malheureuse que sa cousine, parce que Marie ne pleurait
-jamais devant elle.
-
-Le matin du troisième jour, Marie reçut un télégramme qui était allé
-de Pont-sur-Deule à Pompéi, puis de Pompéi à Rome. Madame Wallers
-avertissait sa fille qu'André Laubespin venait de mourir brusquement,
-d'une embolie.
-
-
---Tu vas être heureuse!... répéta Isabelle, en ranimant Marie qui
-s'évanouissait. Tes peines sont finies... André n'a plus besoin de toi.
-Il a emporté ton pardon, et tu penseras à lui sans remords... Tu auras
-tout, Marie, l'amour, le bonheur, et même la paix de ta conscience...
-Claude t'attend, Marie!... Tu vas être heureuse!
-
-Ainsi elle réconfortait la jeune femme qui avait trouvé des forces pour
-le sacrifice et qui demeurait éperdue et faible devant le bonheur,
-presque honteuse de ne pas regretter André Laubespin.
-
---Il y a cinq ans que mon âme est veuve de lui, et je me souviens à
-peine de l'avoir aimé, dit Marie... Je n'affecterai pas une douleur
-hypocrite... Pourtant, je suis profondément émue par ce mystère
-terrible de la mort...
-
-Elle s'inquiéta de l'enfant abandonné et promit de veiller sur lui.
-
-Puis elle songea au départ.
-
---Veux-tu que nous prenions le train de nuit? dit Isabelle. Tu auras
-une journée encore pour te reposer, après cette émotion. Ton père doit
-être prévenu. Il faut télégraphier à Claude... Nous brûlerons Turin...
-J'irai, avec toi, à Versailles, pour les obsèques... Je ne te quitterai
-pas... Allons! Marie, sois énergique!
-
-Elle s'agitait fébrilement, feuilletait l'indicateur, sonnait le
-portier pour demander la note. Marie, étendue sur un divan, la tête
-dans ses mains, rêvait et priait.
-
-Mais, après le déjeuner, l'activité d'Isabelle s'arrêta, comme
-une pendule se ralentit. Une morne immobilité, un silence orageux
-remplacèrent l'agitation et le verbiage. Et tout à coup, madame Van
-Coppenolle dit:
-
---Comme je te détesterais, Marie, si je ne t'aimais pas tant!... Me
-voilà toute seule à souffrir... Quand je te verrai avec Claude, je me
-rappellerai que j'ai été heureuse aussi...
-
---Non, Belle, tu n'étais pas heureuse; tu étais grisée...
-
---Et si c'était mon bonheur à moi, la griserie?... Une illusion qui
-dure, c'est une réalité, la seule qui compte, puisqu'on n'en connaît
-pas d'autre...
-
-Elle soupira et dit, avec une étrange nuance de vanité dans la
-tristesse:
-
---J'ai été follement heureuse, plus que tu ne le seras jamais...
-
-
-Dans l'après-midi, Marie Laubespin voulut visiter quelques églises,
-et faire le pèlerinage des catacombes de Saint-Calixte, mais madame
-Van Coppenolle se déclara très suffisamment édifiée et fatiguée par
-Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie Ara Cœli, qu'elle
-avait vus la veille.
-
-Elle préférait se promener au Pincio.
-
-Marie passa une journée mélancolique et douce, errant d'église en
-église, et laissant un bouquet de prières à chaque autel. Délivrée du
-bavardage affectueux et des plaintes d'Isabelle, délicieusement seule,
-elle alla, en voiture, jusqu'au tombeau de Cecilia Metella. La voie
-Appienne, avec les statues, les exèdres funéraires envahies par la
-mousse, les cénotaphes croulants, lui rappela la voie des tombeaux à
-Pompéi. Elle ne retrouvait pas la douceur campanienne dans l'austère
-paysage où les files brisées des aqueducs s'en vont vers Rome, parmi
-les joncs des marais, les oliviers frissonnants, les pins aux larges
-ombelles. Ici, c'était une autre Italie, et le conseil qui émanait de
-cette terre romaine était mâle et grave; tout, et même la mort, parlait
-d'éternité. «Ne cueille pas le jour qui passe. Travaille, aime, prie et
-grandis ton âme à la mesure de tes espérances...»
-
-Quand Marie revint à l'hôtel de la place d'Espagne, le portier lui dit
-que madame Van Coppenolle avait envoyé les bagages à la gare et qu'il
-avait le bulletin de consigne.
-
---Madame a tout réglé. Elle a dit que madame Laubespin pourrait prendre
-le train du soir pour la France...
-
---Elle est au Pincio? Elle va revenir?
-
---Madame Van Coppenolle a reçu des visites... Elle est sortie vers
-quatre heures avec ce monsieur qui était venu à midi... Madame Van
-Coppenolle ne pouvait pas descendre, puisqu'elle déjeunait avec madame.
-Alors le monsieur est revenu dans la journée... Un jeune homme brun, en
-gris, qui a l'accent de Naples...
-
---Eh bien, j'attendrai ma cousine, dit Marie qui prévoyait une
-catastrophe...
-
-Elle monta dans sa chambre. Comme elle se reprochait amèrement d'être
-restée à Rome, au lieu d'emmener Isabelle, tout droit, en Belgique!
-L'amoureuse avait-elle prévu que son amant la rejoindrait? Avait-elle
-prolongé la halte, à Rome, pour donner une chance suprême à Angelo?
-
-Elle l'avait reçu dans le petit salon, et dans sa chambre même...
-Un bout de cigarette consumée, près du divan, révélait une présence
-masculine...
-
---Qu'elle revienne! Mon Dieu, faites qu'elle revienne! disait Marie.
-
-Elle ne revint pas... Un peu avant l'angélus, un gamin apporta une
-lettre.
-
-Marie, debout près de la fenêtre, lut cette confession rapide, écrite
-sur un mauvais papier, avec une plume boueuse, au buffet de la gare
-Termini. L'écriture inégale, presque illisible, s'en allait de travers
-et çà et là, des larmes avaient délayé l'encre...
-
- «... Je l'aime trop... Je ne peux pas me passer de lui... Et lui
- aussi m'aime... Il m'a tout expliqué... Tu l'as mal compris et
- mal jugé... Je le sens tellement sincère, et malheureux autant
- que moi... Et maintenant que je lui ai pardonné, je n'ai plus la
- force de recommencer ma vie d'autrefois sans lui... Nous partons.
- J'écrirai à Frédéric et j'espère qu'il consentira au divorce...
-
- »Ne m'accable pas, Marie, toi qui vas être heureuse! Je te supplie
- de voir mes enfants, de me donner, quelquefois, de leurs nouvelles,
- en attendant qu'on me permette de les embrasser... Pauvres petits!
- C'est sur eux seuls que je pleure, mais ils ne souffriront pas de
- mon absence. Ils m'oublieront vite...
-
- »Adieu, Marie! Je penserai à toi, quand tu seras la femme de
- Claude, et je ferai des vœux pour votre bonheur, même si vous me
- méprisez... Adieu, ma petite Marie!...»
-
-Une larme tomba des cils de Marie Laubespin et fit une étoile sur la
-signature brouillée.
-
-«Dieu te pardonne, pauvre Isabelle!... Je ne te juge pas. Je te
-recevrai, si tu reviens, déçue et repentante...»
-
-... Le reflet du ciel colorait l'ombre de la chambre. Soudain, l'air
-vibra. Un immense frisson sonore passa sur la ville, et Marie, qui
-oubliait déjà la pécheresse amoureuse, Marie, rendue à ses beaux rêves,
-sentit palpiter dans le soir romain tous les anges invisibles, aux
-ailes d'or, d'émeraude et de vermillon, qui avaient été les compagnons
-mystiques de sa solitude.
-
-Ils accouraient, ceux de Flandre et ceux de France, ceux d'Allemagne
-et ceux d'Italie, ceux des missels et des évangéliaires, ceux des
-fresques et des tableaux, ceux qui ressemblent à des faucons, ceux qui
-ressemblent à des colombes. Messagers de la bonne nouvelle, tenant les
-lis du pur amour, ils murmuraient avec la voix des cloches:
-
---_Ave Maria!_
-
-
- Naples 1904--Paris 1910.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--8454-2-19
-
-
-
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-
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-Archive Foundation
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
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-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La douceur de vivre</span>, by Marcelle Tinayre</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La douceur de vivre</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcelle Tinayre</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 8, 2022 [eBook #68710]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA DOUCEUR DE VIVRE</span> ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#notes">Note</a></p>
-
-<h1><span class="small70">LA</span><br />
-DOUCEUR DE VIVRE</h1>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<p class="center margintop4">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p class="center">DU MÊME AUTEUR</p>
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-<p class="center small90">Format grand in-18.</p>
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- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
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- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">NOTES D’UNE VOYAGEUSE EN TURQUIE.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">L’OISEAU D’ORAGE.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">L’OMBRE DE L’AMOUR.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA RANÇON.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA REBELLE.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA VEILLÉE DES ARMES (LE DÉPART, AOUT 1914).</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbottom paddingtop1"><span class="smcap">UNE JOURNÉE DE PORT-ROYAL</span>, <i>édition illustrée
- pour bibliophiles</i>.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc2">En préparation:</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">LES ROUTES SECRÈTES.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdlbl"><span class="smcap">LE FRUIT DE CENDRE.</span></td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;—</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<p class="center">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.</p>
-
-<p class="center">Copyright, 1911, by <span class="smcap">Marcelle Tinayre</span>.</p>
-
-<p class="center">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.</p>
-
-<p><span class="pagenum hidden" id="Page_I">I</span></p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="title1">MARCELLE TINAYRE</p>
-
- <hr class="small3" />
-
- <p class="title2"><span class="small50">LA</span><br />
- DOUCEUR DE VIVRE</p>
-
- <div class="figcenter2" style="width: 200px;">
- <img src="images/logo.jpg" alt="" title="" width="200" height="125" />
- </div>
-
- <p class="title3">PARIS</p>
- <p class="title4">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
-
- <p class="title5">3, RUE AUBER, 3</p>
-</div>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p><span class="pagenum hidden" id="Page_II">II</span></p>
-
-<p class="center lineheight1"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-<span class="smcap">CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,</span><br />
-<i>tous numérotés</i>.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<p><span class="pagenum hidden" id="Page_III">III</span></p>
-
-<div class="chapter">
- <p class="center margintop4 ">A PIERRE GUSMAN<br /><br />
-
- <i>qui célébra Pompéi avec le crayon, le burin et la plume.</i></p>
-
- <p class="rsignature2 smcap">M. T.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p>
- <h2>I</h2>
-</div>
-
-<p>La rue commence au chevet de l’église et finit à la berge du canal. En
-été, quand le soleil baisse, l’ombre du clocher s’allonge sur les pavés
-humides où l’herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et
-à colombage, accotées l’une à l’autre de guingois, sont expressives
-comme ces maisons animées qu’on voit dans les tableaux de «diableries».
-N’est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les
-yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau
-hennin pointu en tuiles rouges?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_2">2</span></p>
-
-<p>Au bout de la rue, l’église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un
-rempart, tout hérissée de flèches, d’arcs-boutants et de gargouilles.
-Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi
-les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles
-intérieures s’allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre
-et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.</p>
-
-<p>C’est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.</p>
-
-<p>Au delà de l’église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On
-trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de
-Paris. Plus loin, derrière l’Esplanade, hors de l’enceinte de Vauban,
-le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique
-enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le
-ciel. Et plus loin encore, c’est la campagne, pareille aux fonds des
-batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée
-de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond,
-balayée par l’ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif
-d’un toit de ferme, la tache fauve d’une vache paissante,—la campagne
-cultivée, habitée, où l’on sent partout la présence et le labeur de
-l’homme, où l’on n’est jamais seul avec la nature...</p>
-
-<p>Mais, entre l’église et le canal, l’innocente <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> petite rue, verte
-d’herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et
-dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de
-Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux
-toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom
-légendaire et parfumé: «<i>Rue au Chapel-de-roses</i>».</p>
-
-<p class="br">Un après-midi de novembre, le bruit d’une porte qu’on ferme, le bruit
-d’un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle
-Broquette, la mercière, lance un coup-d’œil furtif entre les bonnets
-ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de
-son magasin. Au premier étage d’une maison, un store à franges se
-soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le
-miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense:</p>
-
-<p>«Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers.»</p>
-
-<p>Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume
-Wallers, l’archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive.
-On sait qu’il va suivre le petit quai du canal jusqu’à la rue du Port;
-qu’il s’arrêtera au café Belle-Fleur, place de l’Homme-sans-tête, et
-<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> qu’il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place
-Sainte-Ursule-et-les-Vierges.</p>
-
-<p>Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg
-guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l’archéologue égale celle
-du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates
-qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l’heure par
-une révérence, font trois petits tours et s’en vont. Quand mademoiselle
-Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre
-voisin, elles savent qu’il est temps d’allumer le fourneau et de
-préparer le souper... Six heures!</p>
-
-<p>Mademoiselle Hautremont n’en croit pas ses yeux... Oui, c’est bien
-M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C’est
-bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges
-joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son
-pardessus à col d’astrakan orné de la rosette rouge. Il n’a pas le type
-conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à
-quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile.</p>
-
-<p>Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans
-son tour de faux cheveux, au coin de l’oreille, et elle appelle:</p>
-
-<p>—Émilie!... Émilie!</p>
-
-<p>Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> mi-béguine, demoiselle
-de compagnie et servante-maîtresse.</p>
-
-<p>—Émilie! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci!</p>
-
-<p>—A cette heure-ci? Mademoiselle est bien sûre?</p>
-
-<p>—Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les
-journaux...</p>
-
-<p>Et les langues d’aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient
-qu’elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une
-langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu’il possède la
-meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne
-mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper!</p>
-
-<p>Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les
-trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses:</p>
-
-<p>—Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours...</p>
-
-<p>La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand
-elle prononce le nom d’Isabelle Van Coppenolle.</p>
-
-<p>Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d’elle,—et quand
-on parle d’une femme, en province, ce n’est pas pour en dire du bien.
-Flamande d’origine, Flamande par sa robuste <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> beauté blonde, elle
-a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d’avoir
-été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie,
-frivole, s’est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un
-Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van
-Coppenolle; elle habite Courtrai qu’elle déteste. Elle a deux enfants,
-un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse
-fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou
-trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui
-est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L’archéologue la
-reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d’Isabelle, et il a pris
-l’habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage
-de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui
-défendent la sévérité. Il s’entremet donc auprès de M. Van Coppenolle
-et tâche de réconcilier les époux. C’est l’affaire de quelques jours.
-Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!»
-dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.</p>
-
-<p>Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du
-dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné. Le
-séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> puisque M.
-Guillaume Wallers va partir pour Naples.</p>
-
-<p>Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura
-peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais
-sera-ce bien en l’honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant
-de choses!...</p>
-
-<p>—Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?...</p>
-
-<p>Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de
-demoiselle. La duègne rectifie:</p>
-
-<p>—Madame Laubespin n’est pas divorcée, pas même séparée légalement...
-Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur
-Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec
-la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg...</p>
-
-<p>—L’occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute
-pensive...</p>
-
-<p>—Aujourd’hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures...
-Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu’un... Le pauvre
-cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il
-préférerait raccommoder celui de sa fille.</p>
-
-<p>Mademoiselle Hautremont ne peut qu’approuver ce sentiment. Certes, on
-ne doit pas <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle,
-une femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie
-s’est résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce
-qu’il avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se
-fasse pardonner! Marie lui sera clémente...</p>
-
-<p>—Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s’il y avait quelque
-nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu’il
-est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien
-étonnée qu’ils eussent un secret pour Claude puisqu’ils le traitent
-comme le fils de la maison...</p>
-
-<p>—Qui vivra verra!...</p>
-
-<p class="br">Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa
-fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien
-que l’esprit de la petite ville mêle un peu d’aigreur à ces commérages,
-on s’accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et
-particulièrement M. Guillaume.</p>
-
-<p>Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule,
-et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition
-ancestrale,—avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège
-de Pont-sur-Deule, puis au lycée du <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> chef-lieu; il fut étudiant
-à Paris, chartiste, élève de l’école de Rome; mais, parvenu à la
-célébrité, il refusa toute fonction officielle et ne voulut même
-pas se fixer à Paris. Vrai bourgeois flamand, par l’écorce épaisse,
-le sens pratique, le goût des jouissances matérielles, aimant les
-belles choses et l’argent qui permet de les acquérir, excellent chef
-de famille, catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n’avait
-pas, comme on dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine,
-une demoiselle Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la
-maison de la rue au Chapel-de-roses où il commença d’entasser meubles,
-tapisseries, livres, objets d’art et curiosités de toute espèce. Il
-souhaitait douze enfants. Il n’eut qu’un fils et une fille, et les
-joies de cette paternité n’allèrent pas sans rançon. Jacques, l’aîné,
-très intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des
-Hansuys parlait en lui, et il se révéla, dès l’adolescence, homme
-d’action et homme d’affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage,
-maintenant, dans l’Argentine, et achète des laines pour le compte
-d’un grand <i>peigneur</i> de Roubaix. Marie, plus délicate, plus
-affinée, reçut au couvent des Ursulines la même éducation que sa mère
-avait reçue vingt ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième
-année, munie de principes religieux très solides et d’un <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> petit
-<i>fac-similé</i> de brevet supérieur qui enorgueillissait beaucoup
-madame Wallers.</p>
-
-<p>A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à
-l’ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l’amour, qui ne
-soupçonne même pas sa forme de femme et qui s’est toujours baignée en
-chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire
-des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie
-spirituelle est forte et profonde, où l’instinct humain de l’amour
-fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements,
-l’intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans
-le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l’avait accoutumée
-à l’examen de conscience, à la méditation, à l’effort perpétuel de la
-volonté qui réprime les mouvements de l’instinct. Elle avait pris au
-sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement,
-d’y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à
-gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s’approcher de la
-perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne
-n’eût deviné dans cette âme close l’immense trésor des rêves, des
-tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l’enfance, et dérobé à tous
-les regards.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_11">11</span></p>
-
-<p>M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le
-monde, à Pont sur-Deule, n’a rien qui puisse enivrer les sens et
-troubler le cerveau d’une enfant dévote. Marie connut les sauteries,
-les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui
-avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en
-particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti,
-mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un
-fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine...
-Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la
-trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les
-anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol.
-Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l’éclat d’une chevelure
-soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d’or; le bleu de ses yeux était
-pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée
-autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses
-où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C’était la
-beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur
-des climats humides, si tendre qu’elle se flétrit et se couperose vite
-sous l’action de l’air et du soleil.</p>
-
-<p>André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> ne fut
-séduit qu’au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif,
-parut l’ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l’Agnès
-française, rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il
-voulut plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune,
-intelligent, assez riche pour n’être pas soupçonné de vilains calculs,
-il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie
-l’agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour
-l’amour l’obscur pressentiment de sa destinée, l’éveil bien vague et
-bien incomplet de l’instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des
-tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux...</p>
-
-<p>Ils s’épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et
-doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux
-médecin routinier et bourru, vit chaque jour s’accroître sa clientèle.
-Il semblait aimer sa petite femme, et n’avait pas encore épuisé le
-charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était
-sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au
-«sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l’éducation, mal
-préparée à l’intimité conjugale, elle se prêtait à l’amour docilement,
-et n’imaginait pas d’autres plaisirs que ceux de la tendresse. <span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
-André était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste
-pour accomplir la tâche parfois difficile d’une éducation amoureuse...
-A la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut
-très pénible et elle accoucha prématurément d’un enfant mort... Madame
-Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule
-pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous
-les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d’y
-aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer
-longtemps un être qui n’avait pas vécu; il avait besoin de gaieté,
-de mouvement et de plaisir. S’ennuya-t-il de trouver à son foyer une
-femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences
-essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous
-prétexte de ménager Marie, il se détacha d’elle et se créa, au dehors,
-des intérêts, des habitudes, des liens qu’elle ignora longtemps. Marie
-n’était pas jalouse: elle concevait l’adultère comme une monstruosité,
-un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne
-supposait pas qu’André pût lui mentir pendant des mois et des années,
-avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée
-devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient
-heureuse; elle-même <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> croyait l’être, engourdie dans cette existence
-de chrysalide. N’ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l’espèce
-de résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.</p>
-
-<p>Trois ans, quatre ans, passèrent, et l’inévitable petit hasard qui
-produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d’André
-Laubespin. Il avait—depuis combien de temps?—une maîtresse et cette
-maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite
-de surprise, de dégoût et d’humiliation. L’idée de la paternité d’André
-lui fut plus cruelle que l’idée de la trahison. Elle se sentit blessée
-dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n’avait pu
-donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas,
-souillé de mensonges, vautré dans l’ordure... Le dégoût submergea
-l’amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André
-s’emporta. Il osa dire—ce que tout homme eût compris et même certaines
-femmes, mais non pas Marie Laubespin!—il osa dire que Marie l’avait
-déçu, qu’elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de
-chair...</p>
-
-<p>Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille
-où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d’épouse
-chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> n’estimait plus
-André et ne l’approchait qu’avec répugnance. Bientôt, elle eut la
-certitude qu’il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive
-séparation.</p>
-
-<p class="br">Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et
-qui n’a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une
-réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l’espérance de
-manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On
-pense qu’une femme de vingt-sept ans ne peut s’accommoder toujours
-d’une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la
-déprécie et l’oblige à une demi-dépendance.</p>
-
-<p class="br">Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé,
-Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes
-malingres, et la pluie redouble, criblant l’eau verte, l’eau si lente
-qu’on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive
-opposée, le vitrage d’une fabrique s’éclaire, bleu d’électricité,
-envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des
-hautes cheminées se teintent d’une rougeur sanglante. Une cloche
-d’atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières
-lampes jaunissent les fenêtres des <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> estaminets où les mariniers
-se querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches
-chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants
-pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d’une cabine, monte une voix
-de femme berçant un nourrisson.</p>
-
-<p>Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de
-la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique
-aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne
-révèle leur présence. Jamais ils n’ouvrent leurs fenêtres dont les
-stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et
-jardinières, tournés vers le dehors pour l’admiration des passants...
-On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture...
-Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins
-d’yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure
-colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande:</p>
-
-<p>«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu’est-ce que cela
-signifie?...»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_17">17</span></p>
- <h2>II</h2>
-</div>
-
-<p>Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la
-chambre qui lui sert d’atelier, copie en miniature, sur parchemin, les
-fragments d’un évangéliaire.</p>
-
-<p>La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre
-unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon.
-Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes,
-de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux,
-elle n’aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le
-panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là
-d’un rouge neuf et joyeux, ailleurs d’un violet bleuâtre ou d’un gris
-de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la
-fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> le
-beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol,
-monte d’un jet puissant, se complique, s’affine et s’achève en plein
-ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.</p>
-
-<p>Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,—point
-de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré,
-Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble
-pas malheureuse de n’avoir pas de bonheur. Est-ce l’amour ravivé de
-Dieu, est-ce l’amour nouveau de l’art qui l’a tirée de sa passivité
-mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n’échappe de ce qui intéresse
-Marie, dit parfois que l’on peut tout espérer d’une femme qui vit à la
-hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés,
-craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse,
-comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les
-contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour
-d’elle.</p>
-
-<p>Cette renaissance de son énergie s’est manifestée surtout depuis deux
-ans, depuis qu’elle a entrepris, à l’instigation de son ami Claude,
-une série de miniatures, d’après les maîtres italiens et flamands. Ces
-miniatures—variations admirables sur un thème unique—doivent former
-le <i>Livre des Annonciations</i>, dont Guillaume Wallers <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> écrira
-le texte. Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées
-en ordre sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées
-d’après des photographies, des croquis et des notes de couleur prises
-aux Uffizi de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor
-analogue, et pourtant aucune ne ressemble à l’autre.</p>
-
-<p>Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et
-celles de l’aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes
-comme l’améthyste, et celles qui s’embrasent comme les rubis de
-l’amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres
-catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de
-toute époque; elles disent: <i>Ave Maria!</i></p>
-
-<p>Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces
-pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces
-beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l’adoration, et
-qui emplissent l’atelier d’un muet cantique et d’un frisson d’ailes!</p>
-
-<p>C’est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois
-angélus! C’est pour eux que s’épanouissent, dans un vase de cristal,
-les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs,
-toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens,
-les <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi
-eux, comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l’homme impur
-et son méchant amour.</p>
-
-<p>Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce
-souvenir au travail délicat de l’artiste.</p>
-
-<p>Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge
-siennoise, d’après Simone Memmi, cette Vierge qui n’est point belle,
-qui n’est point femme, qui a l’ovale allongé, les yeux étroits, la
-bouche aux coins tombants d’une figure japonaise et qui se blottit,
-se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de
-l’ange aux ailes fauves, l’ange d’or sur fond d’or, couronné de sombre
-feuillage, ceint d’une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys
-mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché
-d’un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la
-science...</p>
-
-<p>Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d’Orcagna, si
-grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter
-le messager, recueillie et point surprise,—et la Vierge de Botticelli,
-dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et de
-fleuves sinueux; cette Vierge, qui n’est pas très <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> jeune, qui a
-beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les
-glaives, tandis que l’ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir
-d’automne, la regarde, l’adore et la plaint.</p>
-
-<p>Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d’Agnolo Gaddi,
-blanche et bleue, en robe stricte, princesse d’un roman céleste,
-enclose dans la demeure enchantée, la tour d’ivoire où l’ange même
-n’entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager
-avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde,
-attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès,
-devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle
-a une main levée, l’autre main sur le Livre des Prophéties; son voile
-découvre son front qui retient toute la lumière...</p>
-
-<p>Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint
-belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné,
-de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle
-se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient
-pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées,
-dans leur petite chambre...</p>
-
-<p>La plus jolie, c’est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans
-le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des
-montagnes <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage,
-qui étudiait sa leçon près de son petit lit quand l’Annonciateur est
-entré. Elle l’invite du geste, à s’approcher, et sourit, contente,
-comme si on lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout
-pareil à sa poupée. Et l’ange, n’est-ce pas le serviteur favori du roi
-lointain, le page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé?</p>
-
-<p>Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle
-inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de
-l’évangéliaire, chef-d’œuvre d’un maître inconnu,—fillette aussi,
-comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d’une grâce presque
-chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur.
-Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment
-pourra-t-elle porter l’enfant? Ce n’est pas la rose mystique, ce n’est
-pas la colombe, ce n’est pas l’étoile du matin: c’est une pauvre petite
-fille de Flandre, une pâquerette née à l’ombre des cathédrales, sans
-force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui
-attend que Dieu la cueille...</p>
-
-<p>Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_23">23</span></p>
- <h2>III</h2>
-</div>
-
-<p>Elle s’applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil
-délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes
-ocellées de l’archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle
-est si absorbée qu’elle n’entend pas le coup discret frappé à la porte.</p>
-
-<p>On frappe encore.</p>
-
-<p>Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie
-seulement:</p>
-
-<p>—C’est toi, Belle?... Entre...</p>
-
-<p>Et, tout de suite, d’une voix changée, qui tremble un peu:</p>
-
-<p>—Comment, c’est vous, Claude!</p>
-
-<p>Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne
-la tête, tend la main. Mais qu’a donc Claude? Il touche à peine cette
-main que Marie lui offre. Son visage maigre, <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> aquilin, au type
-hispano-flamand, paraît vieilli par l’inquiétude. La moustache noire
-ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves,
-brouillés de vert, ont une étrange expression...</p>
-
-<p>—Vous arrivez d’Arras?... Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie?...
-Pourquoi n’avez-vous pas répondu à ma lettre?</p>
-
-<p>—Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement
-à partir, et j’ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train
-de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n’a
-eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s’est élancé vers
-un singulier bonhomme qui l’a embrassé, oui, embrassé sur les deux
-joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre
-mon sac chez ma tante... Et me voilà!</p>
-
-<p>Marie demande:</p>
-
-<p>—Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C’est
-invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à
-l’hôtel du Cygne un jeune homme qu’il n’a jamais vu, qui s’est annoncé
-par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le
-grand archéologue napolitain.</p>
-
-<p>—Je ne connais pas...</p>
-
-<p>—Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> un peu partout,
-en Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et
-Angelo, le peintre, notre convive de ce soir... C’est cet Angelo qui
-doit illustrer le fameux ouvrage: <i>l’Art et la Vie à Pompéi</i>...</p>
-
-<p>—Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas...</p>
-
-<p>—Di Toma, Claude! vous le dépoétisez!</p>
-
-<p>—Vous verrez s’il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d’étoffes
-trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d’un vieux feutre
-gris... D’ailleurs assez beau garçon, mais odieux!</p>
-
-<p>—Il n’a jamais quitté son pays; il n’est pas riche; il porte
-les vêtements qu’il porterait à Naples, en cette saison... Soyez
-charitable, Claude!</p>
-
-<p>Le jeune homme ne répond pas. Il s’est assis dans la bergère, devant
-le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la
-miniature que son ami n’a même pas regardée. Elle vient enfin s’asseoir
-près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de
-l’autre, voulant parler et n’osant parler...</p>
-
-<p>Il dit enfin:</p>
-
-<p>—Isabelle est à Pont-sur-Deule?</p>
-
-<p>—Oui, jusqu’à demain. J’irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric
-Van Coppenolle. Accompagnez-nous... <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> Ce sera une occasion de saluer
-madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage.</p>
-
-<p>Claude ne paraît pas entendre la timide invitation.</p>
-
-<p>—J’admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui
-ne s’aiment pas, qui ne s’accordent pas, qui finiront par se détester.</p>
-
-<p>—Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon,
-ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille...</p>
-
-<p>—Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L’un est resté
-Belge et l’autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin
-mousseux!</p>
-
-<p>—Puisqu’ils sont mariés...</p>
-
-<p>—Ils divorceront!</p>
-
-<p>—Claude!... Les sentiments religieux d’Isabelle...</p>
-
-<p>—Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque
-je souffre à cause d’eux... et vous aussi peut-être... Mais les
-sentiments religieux d’Isabelle!... Non! C’est à mourir de rire...
-Isabelle n’a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté
-à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je
-dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu’Isabelle
-est vertueuse, ce qui d’ailleurs <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> m’est indifférent... Je pourrais
-tout au plus m’étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier
-les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si
-malheureuse. Mais je ne m’en étonne plus trop. Je sais maintenant que
-vous prêchez d’exemple.</p>
-
-<p>—Expliquez-vous. Je ne comprends pas...</p>
-
-<p>—Pourquoi m’avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée
-que j’ai reçue hier? Vous m’annoncez, brusquement, que vous avez changé
-d’avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez
-huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j’en
-chercherais encore la véritable raison, celle que vous n’osez pas
-dire, si une phrase de ma tante, tout à l’heure, ne m’avait éclairé...
-Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une
-réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu,
-ce soir... Cela, je ne l’ai pas cru, puisque j’avais rencontré votre
-père, à la gare, avec son Napolitain et qu’il m’avait invité...
-Pourtant...</p>
-
-<p>—Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de
-votre beau raisonnement. Il n’y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup
-d’imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune
-relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera
-<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> pas, je vous l’affirme, un second voyage de noces... J’ajoute que
-ni monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune...</p>
-
-<p>—Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?...</p>
-
-<p>—Oui, mon ami.</p>
-
-<p>—Et, malgré votre lettre, vous resterez?</p>
-
-<p>—Non...</p>
-
-<p>—Pourquoi?...</p>
-
-<p>—Il faut que je m’en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous...
-Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous
-guérir et je ne le puis qu’en m’éloignant...</p>
-
-<p>—C’est à cause de moi?...</p>
-
-<p>—Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une
-veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou
-repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m’est pas permis,
-que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur
-Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m’avez-vous
-parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié.
-J’étais presque heureuse...</p>
-
-<p>—Est-ce possible, Marie! C’est moi que vous fuyez, et parce que, dans
-un moment d’émotion, j’ai eu la faiblesse d’avouer un amour que je
-croyais deviné!... Si j’étais dangereux pour <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> votre repos, si vous
-m’aimiez... mais vous ne m’aimez pas!... Alors, que craignez-vous?...
-Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans.
-N’avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami?</p>
-
-<p>—Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui
-m’effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à
-l’heure encore, vous m’avez cherché une querelle absurde. La semaine
-dernière... c’était autre chose...</p>
-
-<p>—Je vous ai baisé la main... comme tant d’autres fois.</p>
-
-<p>—Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude...</p>
-
-<p>Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté
-irrévocable qui consterne le jeune homme.</p>
-
-<p>Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs
-l’assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d’homme
-et d’enfant.</p>
-
-<p class="br">Leurs mères s’étaient mariées la même année, et madame Wallers eut
-d’abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût
-né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l’heureuse
-petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de
-suite <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la
-femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!</p>
-
-<p>Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les
-voisins Wallers qui l’invitaient à passer des après-midi avec le gros
-Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette
-et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.</p>
-
-<p>Et, bien que le gros Jacques fût l’aîné d’un an, Claude, plus grand,
-plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et
-protège les faibles: il était l’explorateur casqué de papier qui
-arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui
-porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...</p>
-
-<p>Marie l’aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte
-à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier
-janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la
-froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu’il était mal
-habillé, pas riche, et qu’il n’avait pas de maman.</p>
-
-<p>S’ils avaient grandi côte à côte, au lieu d’être séparés par le collège
-et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et
-fût devenue de l’amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude,
-bachelier, partit pour Paris. <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> Aux vacances, il voyagea. Et le cœur
-incertain de la jeune fille appartint à l’homme fait, à l’homme hardi
-qui, le premier, voulut le prendre.</p>
-
-<p>Et c’est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions
-puériles comme un fleuve formé d’humbles ruisseaux. Il fut déchiré
-jusqu’à l’âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d’orgueil, il cacha
-sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que
-la lutte n’était pas possible, et l’humiliation éprouvée exaspéra
-son désir d’être «quelqu’un», de dépasser Laubespin par le succès et
-la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il
-avait un tempérament d’homme d’action et répugnait aux tristesses
-contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui,
-heureuse loin de lui, il tâcha de l’oublier. Il tint, dans ses bras, de
-doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l’aimèrent
-et qu’il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de
-tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure
-et délicate qu’il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant
-le mariage de Marie, l’année qui fut leur seizième année...</p>
-
-<p>Et voilà qu’après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur
-des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille
-maison tiède <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> encore de leur enfance. Marie était moins jolie
-qu’autrefois, car c’est l’amour de l’homme qui fait la beauté de la
-femme. Ses joues étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses
-paupières se fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et
-sa chevelure lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais,
-elle était cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude
-avait tant aimée! Elle était la petite Marie...</p>
-
-<p>Mais lui, le grand Claude, il n’était plus un collégien pauvre et
-ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait
-davantage.</p>
-
-<p>Son âme s’ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la
-conquête.</p>
-
-<p>Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le
-carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d’amour. Il dit la
-monstruosité d’un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus
-étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes
-divorcées qui conservaient l’estime des honnêtes gens; il insinua que
-l’annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la
-fortune et des amis haut placés...</p>
-
-<p>Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur
-s’était incarné sous la forme chère de Claude. D’abord, muette et
-consternée, <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il
-qu’elle était une vraie chrétienne, qu’elle voyait dans le mariage non
-pas un contrat, mais un sacrement? L’amour qu’il implorait d’elle,
-l’Église l’appelait tout simplement, tout crûment: adultère.</p>
-
-<p>—Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si
-heureuse! Il faut nous séparer...</p>
-
-<p>Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme.
-Il obtint qu’elle oublierait l’aveu intempestif. Mais quand un homme
-a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans
-l’oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous
-les phrases les plus banales. La peur de l’amour, sans cesse, la ramène
-à l’idée de l’amour.</p>
-
-<p>Vint le dernier dimanche d’octobre. Claude avait déjeuné chez les
-Wallers. Il monta dans l’atelier pour voir les <i>Annonciations</i>.</p>
-
-<p>Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures,
-et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s’envolait.
-Parfois, l’haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes
-de Claude.</p>
-
-<p>Il avait d’abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses
-yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent
-<span class="pagenum" id="Page_34">34</span> d’un regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les
-tresses aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées
-à la base et qui s’argentaient en remontant vers le front, selon la
-courbe de la tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la
-splendide orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui
-exhalait une odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l’iris.</p>
-
-<p>Soudain, la jeune femme fit la moue:</p>
-
-<p>—Vous êtes distrait, Claude!</p>
-
-<p>Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude...
-Et elle reconnut tout à coup ce visage qu’elle avait vu, le jour
-de l’aveu, et qu’elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion
-l’envahit, plaisir triste et douce peine...</p>
-
-<p>Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux
-sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le
-long du bras demi-nu, jusqu’au pli du coude où l’épiderme plus mince
-laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma
-derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule.</p>
-
-<p>Les anges, autour d’elle, élevaient des lis, et les Madones, sous
-les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l’époux divin.
-L’atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_35">35</span></p>
-
-<p>Marie s’assit, la tête dans les mains, et pria.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d’Arras le souvenir
-de la nuque dorée, du bras mince, de l’artère battante sous la peau
-fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d’amour, rêvant de cette
-pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s’il avait
-possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et
-caché de Marie...</p>
-
-<p class="br">«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude
-émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui,
-tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la
-lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote
-timide a pris peur.</p>
-
-<p>Pourtant Claude ne veut pas qu’elle parte. Il ne le veut pas!</p>
-
-<p>Obstiné contre l’évidence, espérant modifier cette résolution qui le
-désespère, et où il devine l’influence souveraine du confesseur, Claude
-emploie l’éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la
-femme est tendre et qu’elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire
-plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui
-viennent...</p>
-
-<p>La porte du poêle projette un reflet ardent <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> sur le tapis, mais la
-fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant,
-le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre.
-Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes...</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Marie! ne m’abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du
- désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas
- grand’chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être
- chérie, dans le sacrifice et la pureté... J’essaierai, Marie, quoique
- un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de me rendre pareil
- à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas, bien-aimée!»</p>
-</div>
-
-<p>Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent
-dans l’ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et
-tâtonne... La clarté brutale d’une lampe jaillit.</p>
-
-<p>—Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir...
-mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N’insistez
-pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous
-attend... Je dois m’habiller...</p>
-
-<p>—C’est bien. J’ai compris...</p>
-
-<p>—Claude!</p>
-
-<p>—Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span></p>
-
-<p>Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l’atelier, immobile, la
-bouche entr’ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule
-sur ses joues.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_38">38</span></p>
- <h2>IV</h2>
-</div>
-
-<p>Guillaume Wallers et ses hôtes n’attendaient plus que Marie.</p>
-
-<p>Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui avait
-aux fenêtres des <i>verdures</i> drapées en rideaux, et sur toutes ses
-parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres. Les
-vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie plus
-mates que l’ivoire, les maroquins et les brochages composaient une
-tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d’Orient. La
-cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne que
-la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais,
-soigneusement couvert de cendre. Comme on n’avait pas allumé le lustre
-ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs
-amorties. La plus <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> grosse était placée presque au centre de la
-pièce sur une table carrée; l’autre, sur le bureau, éclairait l’encrier
-majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction
-en bronze vert de la Victoire pompéienne.</p>
-
-<p>En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait:</p>
-
-<p>—Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu.
-Dieu me garde de critiquer ce que je n’ai point vu. Je connais la haute
-compétence et le tact de monsieur l’inspecteur Spaniello. Mais cette
-idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me
-paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera.
-Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons.
-Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c’est pour l’habiller de
-neuf et la maquiller... Voyez ce qu’ils ont fait de Carcassonne en la
-coiffant d’ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux,
-les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs
-toits de tuiles orangées...</p>
-
-<p>Il s’interrompit:</p>
-
-<p>—Voilà ma fille.</p>
-
-<p>Et il présenta:</p>
-
-<p>—Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p>
-
-<p>Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la
-cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule,
-écoutait placidement l’ami Wallers, et, de l’autre côté, il y avait
-Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s’avança
-pour baiser la main de Marie.</p>
-
-<p>Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et
-elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d’un ridicule sympathique
-et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines
-vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d’été, une cravate
-claire, un plastron et un col si luisant qu’on les eût dits en «linge
-américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa
-figure même n’était pas tout à fait d’un homme du monde à cause de la
-perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des
-cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache
-ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C’était une beauté gênante,
-beauté de modèle, d’aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et
-les guenilles.</p>
-
-<p>Tout de même, Angelo di Toma n’en était pas responsable! Et il se
-faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans
-un français correct, mais avec un terrible accent, <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> il tourna un
-joli compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa
-mère, et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de
-noir transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les
-cheveux cendrés et argentés... Oui, c’était l’Infante!</p>
-
-<p>M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle
-aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu’elle sût très bien ne
-pas l’avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma,
-depuis qu’il était entré dans le salon, n’avait regardé qu’elle: il
-profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de
-tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante
-dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et
-forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance
-ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre
-d’une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque
-soyeuse dans la lumière, et que l’ombre enveloppe d’une transparence
-azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des
-oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui
-déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le
-beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p>
-
-<p>La robe d’Isabelle la couvrait sans la cacher. C’était un fourreau en
-crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d’or; des perles dans
-les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes
-floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille,
-contrastait avec la mousseline noire de Marie et l’honnête satin
-broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s’en excusa:</p>
-
-<p>—Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C’est que
-ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,—à
-tout hasard... Je n’avais pas autre chose,—à moins de dîner en
-peignoir ou en costume tailleur.</p>
-
-<p>—Je pense, dit l’Italien, que cette femme de chambre mérite notre
-gratitude. Madame est aussi belle qu’Hélène Fourment.</p>
-
-<p>Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d’amoureux
-et de maquignon.</p>
-
-<p>Guillaume Wallers dit:</p>
-
-<p>—C’est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment.</p>
-
-<p>—Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume.</p>
-
-<p>—Tu es difficile!</p>
-
-<p>—Un Rubens, c’est bien vulgaire.</p>
-
-<p>—Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que
-vous détestiez la <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien
-leur charme!... J’ajoute, pour vous consoler, que vous n’avez pas l’âme
-flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris.</p>
-
-<p>M. di Toma demanda ce qu’était l’âme flamande en général et celle de
-madame Van Coppenolle en particulier.</p>
-
-<p>—L’âme flamande, dit Isabelle, c’est celle de ma belle-mère: un petit
-lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne...</p>
-
-<p>—C’est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier,
-très jolie et qui flotte au vent.</p>
-
-<p>On rit. Isabelle ne se fâcha pas.</p>
-
-<p>—Sans plaisanterie, reprit-elle, l’âme flamande est bien engagée
-dans la matière et elle est animée par l’amour du bien-être, l’amour
-de l’argent et l’amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme,
-quand elles sont du sexe féminin, s’enorgueillissent surtout de leurs
-qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L’âme flamande
-loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j’en crois mon
-oncle Wallers.</p>
-
-<p>La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle
-déclara ces plaisanteries fort inconvenantes.</p>
-
-<p>—Pardon, ma tante! dit Isabelle. J’accorde <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> qu’il y a deux
-Flandres: la vôtre, qui est celle de Watteau, et l’autre, celle de
-Teniers, qui est aussi celle de ma belle-mère.</p>
-
-<p>—Et celle de ton mari!</p>
-
-<p>—Et celle de mon mari!</p>
-
-<p>M. Meurisse, à qui déplaisait cette ironie, dit gravement:</p>
-
-<p>—Vous devriez mentionner, au moins, les vertus de notre race. Flamands
-belges ou Flamands français, nous sommes cousins sinon frères et nous
-avons bien des tendances communes... Il est vrai que nous sommes
-lourds et positifs, un peu portés sur la... bouche, et que notre rire
-est épais... Nous n’avons rien d’aristocratique... Mais nous avons
-toujours défendu nos libertés; notre histoire est glorieuse; nous
-sommes sérieux, actifs, entreprenants. Notre département du Nord, à lui
-seul, paie le quart des impôts qui constituent le budget annuel de la
-France...</p>
-
-<p>Cette révélation n’émut pas madame Van Coppenolle.</p>
-
-<p>M. Meurisse ajouta:</p>
-
-<p>—Et c’est chez nous que l’on trouve encore des familles chrétiennes et
-des femmes qui ont beaucoup d’enfants.</p>
-
-<p>—Mais, chez nous aussi, dit Angelo, les femmes sont fécondes, trop
-fécondes. Nous peuplons la <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> Tunisie et l’Argentine... Mon père
-était l’aîné de douze enfants.</p>
-
-<p>—Je plains madame votre grand’mère, dit Isabelle, entre ses dents.</p>
-
-<p>—J’ai eu trois frères et une sœur qui sont morts en bas âge. Il ne
-reste que Salvatore et moi.</p>
-
-<p>M. Meurisse demanda qui était Salvatore.</p>
-
-<p>—Mon frère... un sculpteur... un génie!</p>
-
-<p>—Vraiment?</p>
-
-<p>—Oui, un génie! répéta Angelo, avec emphase. Il a étudié avec notre
-illustre Gemito qui est fou... Mon frère, seul, pouvait l’intéresser à
-quelque chose de la sculpture... <i>Dio mio!</i>... cette folie, quel
-malheur!...</p>
-
-<p>M. Wallers rappela que Gemito était un grand artiste, le plus original
-des sculpteurs italiens, et le plus sincère. Ses figurines, d’après les
-types populaires de Naples, ont leurs ancêtres directs dans les petits
-bronzes de Pompéi.</p>
-
-<p>—Salvatore n’imite pas Gemito, mais il s’inspire des mêmes traditions,
-dit Angelo... C’est une grande misère pour nous qu’il n’ait pas de
-santé... Mais c’est un génie!... Et un cœur!... Il m’aime!... C’est
-terrible comme il m’aime!... Je suis son enfant...</p>
-
-<p>—Vous demeurez ensemble? dit madame Wallers, émue par cette explosion
-d’amour fraternel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_46">46</span></p>
-
-<p>—Toujours ensemble, toujours... L’hiver, dans notre maison de Naples,
-et l’été, dans notre villa de Ravello qui est un héritage de famille,
-car nous ne sommes pas Napolitains d’origine; nous sommes Amalfitains,
-des barons Atranelli...</p>
-
-<p>Il ajouta, modestement:</p>
-
-<p>—Noblesse déchue...</p>
-
-<p>Wallers souriait:</p>
-
-<p>—Le professeur Ercole di Toma ne m’avait pas révélé la haute origine
-de votre famille. C’était un homme simple.</p>
-
-<p>—Et un brave homme! fit Angelo avec chaleur... Disons la vérité: il
-était honteux de notre décadence et n’en parlait jamais qu’entre nous.
-Je le consolais: «Papa, l’art aussi est une noblesse!...»</p>
-
-<p>—Vous avez raison.</p>
-
-<p>—Mon père!... Ah! que de bien il voulait à monsieur Wallers!... Il
-parlait de lui à tout le monde: «Le professeur Wallers! quelle science!
-quel cœur! quelle génialité!... Dites, je vous prie, y a-t-il en Europe
-un savant comparable au professeur Wallers, mon illustre confrère?...
-Allons, osez le dire!...» Et tout le monde répondait: «Vous êtes
-heureux, monsieur di Toma, d’être l’ami de Guillaume Wallers, et il est
-heureux d’avoir en vous un ami si chaud...» Pauvre <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> homme! Il vous
-aimait d’une manière extraordinaire!</p>
-
-<p>Angelo prononça cet adjectif en ajoutant plusieurs <i>r</i> et en
-fixant sur son hôte un regard menaçant. Mais Guillaume Wallers
-connaissait cette mimique napolitaine. Il répondit:</p>
-
-<p>—Moi aussi, cher monsieur, j’ai beaucoup estimé le professeur di Toma
-qui était un galant homme et un vrai savant.</p>
-
-<p>Ainsi, tous deux, chacun à sa façon, avaient exprimé exactement la même
-pensée.</p>
-
-<p>Angelo continua:</p>
-
-<p>—Quand j’ai entrepris ce voyage, ma mère m’a dit: «Va porter au
-professeur Wallers la dernière pensée de ton père.» Et je me suis fait
-un devoir de m’arrêter à Pont-sur-Deule... On eût dit que je sentais,
-à l’avance, votre bonté... Et, quand vous êtes venu devant moi, dans
-la gare, je vous ai dit: «Ah! faites-moi cette faveur!... Que je vous
-embrasse!...» Merci à Dieu! moi, pauvre étranger, j’avais deviné en
-vous un second père...</p>
-
-<p>La candeur de ce discours désarma l’ironie de Claude. Il pensa que
-l’Amalfitain—des barons Atranelli—devait être vaniteux, exubérant,
-mais bon diable. Évidemment, il n’avait aucun sentiment du ridicule. Il
-étalait ses affections de famille sans fausse honte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p>
-
-<p>On passa dans la salle à manger. Madame Wallers prit le bras du
-filateur et Marie celui d’Angelo.</p>
-
-<p>A table, Claude dut s’asseoir près d’Isabelle, tandis que Marie était à
-l’autre bout, entre Wallers et M. di Toma.</p>
-
-<p class="br">A peine assis, il regretta d’être venu, la gorge serrée, l’estomac
-contracté, le cœur pesant et douloureux. Il n’avait pas faim. Tout et
-tous lui étaient insupportables.</p>
-
-<p>Il regarda Marie avec rancune... Elle répondait par des monosyllabes
-aux phrases de son voisin; elle était pensive, triste, pâlie par les
-nœuds roses de son corsage, et beaucoup moins belle que sa triomphante
-cousine. Claude en fut un peu consolé. Il aurait voulu que Marie devînt
-laide, pour que nul homme, excepté lui, ne la désirât.</p>
-
-<p>Le dîner fut copieux, délicat, servi lentement, selon les traditions
-sacrées de la province. Wallers était orgueilleux de sa cave et disait
-la provenance et l’âge des vins. On parla de cuisine. Angelo montra une
-compétence singulière et donna la recette des anchois à la mie de pain
-et des aubergines farcies...</p>
-
-<p>Madame Wallers se récria:</p>
-
-<p>—Vous savez faire la cuisine!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_49">49</span></p>
-
-<p>—Naturellement... Je sais faire un peu de tout... Je peins, je gratte
-la mandoline, j’improvise des chansons, je mène un bateau, j’encadre
-mes toiles, et je raccommode, au besoin, mes habits, quand mon
-domestique me manque... Je sais aussi faire la femme de chambre...</p>
-
-<p>—Comment?</p>
-
-<p>—Je boutonne les bottines et j’agrafe les corsages, sans me tromper...</p>
-
-<p>Marie et madame Wallers parurent embarrassées. Isabelle éclata de rire.
-L’archéologue dit, avec bonhomie:</p>
-
-<p>—Ce sont vos modèles qui vous ont enseigné cet art?</p>
-
-<p>—Eh! certes...</p>
-
-<p>Il riait franchement, de toutes ses dents solides, carrées, brillantes.
-Madame Van Coppenolle observa qu’il avait une très belle bouche, fine
-aux angles, ironique et voluptueuse. Les yeux splendides n’étaient
-pas langoureux bêtement. Ils étaient tour à tour rieurs et tendres,
-malicieux et ingénus. Ils exprimaient avec une sincérité amusante
-le plaisir qu’avait Angelo à vivre une belle soirée chez un homme
-illustre, auprès de jolies femmes.</p>
-
-<p>Le naturel, qualité si rare et presque impossible dans les pays du
-Nord, où la religion et les mœurs tendent à comprimer les instincts
-et <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> à restreindre leurs manifestations, le naturel était le plus
-grand charme d’Angelo. Sans doute, comme tous les Italiens, il devait
-avoir de la prudence, de la méfiance même et des arrière-pensées. Mais
-personne, vraiment, ne s’en apercevait, et lui même n’en avait plus
-conscience. Il vivait le présent avec une merveilleuse facilité. On eût
-dit qu’il connaissait les Wallers depuis toujours, tant il leur ouvrait
-aisément son âme. Pourtant, il ne disait rien qu’il pût regretter
-jamais d’avoir dit.</p>
-
-<p>Quand on revint dans la bibliothèque, Marie offrit le café. Tous les
-hommes fumaient, avec la permission de madame Wallers... Le bel Angelo
-roulait une cigarette pour madame Van Coppenolle, M. Guillaume Wallers,
-à qui l’on permettait la pipe, s’était installé dans un vaste fauteuil.
-Il appela Angelo pour l’interroger sur son voyage.</p>
-
-<p>—Quelle impression vous a faite notre France?</p>
-
-<p>—La France!... Oh! belle, belle, élégante, surtout sympathique...
-Quelle finesse dans les nuages des paysages, dans les esprits, dans la
-langue même...</p>
-
-<p>On ne put tirer de lui aucune réflexion critique, mais sans doute,
-il devait faire des réserves. Bien qu’il fût, chez les Wallers, <span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
-comme un familier, il appréhendait que sa franchise ne compromît une
-amitié naissante. D’ailleurs cette franchise lui paraissait prématurée,
-grossière, inutile. Est-ce que les Wallers, arrivant à Naples, ne
-l’eussent pas accablé, lui, Napolitain, des compliments usités,
-classiques, sur la beauté de la ville? Se fussent-ils plaints de la
-saleté, de la mauvaise odeur, de la friponnerie du peuple?... Non. En
-personnes bien élevées, ils eussent attendu que le miel des douceurs
-fût épuisé, et que l’orgueil du fils de Naples eût été satisfait par
-l’habituel hommage.</p>
-
-<p>—Et le Nord? dit Marie. Il ne vous a pas déplu, avec ses plaines, ses
-villes ouvrières, ses charbonnages?</p>
-
-<p>—Oh! très intéressant... J’aime les beffrois et les carillons,
-si poétiques! Et les hôtels de ville et les musées... Van Eyck...
-Memling...</p>
-
-<p>Il confondait la France et la Belgique, pour mieux louer. Et il dit que
-Pont-sur-Deule était une cité charmante.</p>
-
-<p>—Allons donc! fit madame Van Coppenolle, vous ne pouvez pas aimer ces
-pays-là sincèrement. Vous faites un grand effort d’imagination pour
-vous persuader qu’ils vous plaisent et que vous les comprenez. Cher
-monsieur, je ne suis pas bien savante, mais j’ai un peu voyagé, et
-je suis absolument sûre que, si le Midi fascine <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> souvent l’homme
-du Nord, le Nord n’attire guère l’homme du Midi. Il faut être né en
-Hollande, en Allemagne ou en Angleterre pour y vivre avec plaisir,
-tandis qu’on voit des gens de toutes races se fixer, par choix, dans
-les pays méditerranéens.</p>
-
-<p>Claude s’écria qu’il n’était pas un de ces hommes, et qu’il n’éprouvait
-aucun besoin de vivre «sous un ciel toujours bleu» qui incite à la
-jouissance et à la paresse. Et comme il était irrité et agacé, et qu’il
-commençait à prendre en grippe le bel Angelo di Toma, il ne mesura pas
-ses paroles en opposant l’activité disciplinée des gens du Nord à la
-misère, à l’incurie, à l’immoralité méridionales.</p>
-
-<p>Angelo ne répondit pas. Il souriait toujours, mais il regardait Claude
-comme un gentilhomme peut regarder un rustre incivil, intempestif,
-ennuyeux, un <i>seccatore</i>. Guillaume Wallers interrompit Claude:</p>
-
-<p>—Je ne suis pas suspect d’ingratitude filiale envers ma bonne Flandre,
-dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j’ai presque tous les
-défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j’ai vécu en
-Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour
-nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment,
-je ne m’y suis pas senti étranger... C’est peut-être, mon cher Claude,
-parce <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans
-t’offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle...
-D’ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de
-service à la société que les archéologues...</p>
-
-<p>—Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi!</p>
-
-<p>—Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte
-un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la
-civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c’est
-aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont
-tributaires de Pythagore et d’Euclide. Rome et l’Italie ont recueilli
-l’héritage grec, et la France après elles...</p>
-
-<p>—Je n’en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé
-maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du
-monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes.
-Votre amour de l’Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans
-le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous
-fascinent... Vous ne regardez pas l’Italie de 1909! Elle ne vous
-intéresse pas...</p>
-
-<p>—Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au passé,
-puisque je peux vivre <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> à Pont-sur-Deule et m’intéresser au
-développement industriel de ma ville... J’insiste auprès du conseil
-municipal pour qu’on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour
-qu’on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis
-pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs—d’ailleurs
-affreux—des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière
-et laborieuse, qui s’habille de grosse laine, mais qui a du linge dans
-son armoire et de l’argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je
-peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses,
-dans la vallée du Pô... T’avouerai-je, mon cher Claude, que je
-préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes,
-princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui
-ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces
-païennes, ces voluptueuses, ce que tu n’as jamais senti: la douceur de
-vivre.</p>
-
-<p>Claude répondit en riant:</p>
-
-<p>—Elles vous démoralisent!</p>
-
-<p>—Peut-être...</p>
-
-<p>—Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations
-qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d’aller à
-Naples, tout seul.</p>
-
-<p>—J’aurai Marie pour me rappeler à la sagesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span></p>
-
-<p>—Tant pis! Ce serait bien amusant que vous fissiez des folies!...
-Emmenez-moi. Je vous jure que personne ne saura rien.</p>
-
-<p>Mais Wallers, avec une terreur comique, déclara qu’il ne se chargerait
-pas d’Isabelle.</p>
-
-<p class="br">Vers onze heures, le vieux Meurisse dit à Claude qu’ils pourraient bien
-reconduire M. di Toma jusqu’à son hôtel.</p>
-
-<p>Le descendant des Atranelli n’avait aucune envie de se retirer. La
-politesse l’obligea pourtant d’accepter la compagnie du filateur et
-de Claude. Ce furent des adieux touchants. Angelo n’embrassa pas M.
-Wallers, mais il lui répéta qu’il le considérait «comme un second
-père». Il dit aussi à madame Wallers que la signora di Toma lui serait
-à jamais reconnaissante d’avoir accueilli son enfant. Jamais orphelin,
-quittant sa famille adoptive pour une expédition dangereuse, ne fut
-plus ému qu’Angelo. Pourtant, il devait rester un jour encore à
-Pont-sur-Deule afin de visiter Sainte-Ursule, l’hôtel de ville et le
-petit musée municipal.</p>
-
-<p>Il baisa la main de l’«Infante» qu’il avait fort peu regardée, et lui
-exprima son immense plaisir de lui montrer bientôt la belle Naples. Et
-il insinua que madame Van Coppenolle serait aussi la bienvenue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p>
-
-<p>—Ma mère vous recevra toutes deux comme ses propres filles et vous
-aurez des chambres superbes, sur le golfe et sur le Vésuve. Je vous
-promènerai partout, je vous ferai voir des choses extraordinaires, la
-Naples que les étrangers ne connaissent pas. Et nous irons à Pompéi, à
-Salerne, à Ravello... Ah! Ravello, quelle beauté! Notre palais a encore
-un petit cloître plein de roses et de citronniers dont le parfum seul
-est une sympathie!...</p>
-
-<p>—Eh bien, dit Isabelle, avec un soupir, vous réserverez vos chambres,
-votre palais et vos citronniers pour Marie. Moi, je rentre à Courtrai
-et je vous souhaite un bon voyage, car je ne vous reverrai plus.</p>
-
-<p>Claude et Marie parlaient tout bas, au seuil de la porte, et l’on
-entendait Meurisse et Wallers qui riaient dans le vestibule.</p>
-
-<p>Angelo murmura:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qui vous rappelle à Courtrai?</p>
-
-<p>—Mon mari, mes enfants, ma belle-mère. Je ne suis pas libre, hélas!...</p>
-
-<p>—N’importe! Je vous reverrai... et peut-être... oui, pourquoi pas...
-en Italie?... Vous n’avez qu’à dire: «Je veux». Quel homme—même votre
-mari que je ne connais pas!—résisterait à un ordre de cette belle
-bouche?...</p>
-
-<p>—Allons! ne me détournez pas de mes devoirs!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p>
-
-<p>Elle riait, un peu gênée par le regard d’Angelo.</p>
-
-<p>—Vous ferez la cour à ma cousine, sans succès possible, car elle est
-vertueuse et elle n’aime que le bon Dieu!</p>
-
-<p>—Est-ce que je pense à votre cousine? dit-il, avec une sorte de
-brutalité qui flatta délicieusement Isabelle...</p>
-
-<p>»Quand on vous a vue...</p>
-
-<p>—Les Napolitains ont la mémoire courte et le cœur changeant.</p>
-
-<p>—Je rêverai de vous... Ma pensée vous attirera. Vous serez forcée de
-venir...</p>
-
-<p>—C’est peu probable.</p>
-
-<p>Il reprit le ton câlin:</p>
-
-<p>—A quelle heure partez-vous?... Ne puis-je vous saluer à la gare?</p>
-
-<p>—J’ignore quel train je prendrai...</p>
-
-<p>—J’irai à tous les trains.</p>
-
-<p>—Et vos projets?... le musée, Sainte-Ursule...</p>
-
-<p>—Au diable les vieilleries gothiques!...</p>
-
-<p>—Et mon oncle Wallers?</p>
-
-<p>—Je lui ferai dire que je suis malade...</p>
-
-<p>—C’est ça! vous lui conterez des blagues, à ce brave homme que vous
-aimez comme un second père.</p>
-
-<p>—Certes, je l’aime...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p>
-
-<p>—Prenez garde! Voilà Marie...</p>
-
-<p>Et, tout haut:</p>
-
-<p>—Adieu, monsieur di Toma! Charmée de vous connaître.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_59">59</span></p>
- <h2>V</h2>
-</div>
-
-<p>Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude
-choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les
-minutes d’attente à faire un petit discours qui résumait bien ses
-sermons:</p>
-
-<p>—Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle! Nous t’avons toujours
-accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t’encourager à la
-révolte, et nous te blâmons...</p>
-
-<p>—Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les «illustrés» de
-la librairie.</p>
-
-<p>Elle pensait:</p>
-
-<p>«Devant elle, je n’oserai jamais acheter <i>la Vie parisienne</i>... Et
-il n’y a que ça d’amusant!»</p>
-
-<p>—Frédéric nous a écrit qu’il te recevrait sans rancune et qu’il
-tâcherait d’être plus doux...</p>
-
-<p>—Il dit ça!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span></p>
-
-<p>—Pourvu que tu montres de la bonne volonté et que tu cesses de
-critiquer les idées et les façons de sa mère...</p>
-
-<p>—Elle ne cesse de critiquer les miennes!</p>
-
-<p>—Avec raison.</p>
-
-<p>—Avec aigreur.</p>
-
-<p>—Il faut reprendre le gouvernement du ménage que tu as abandonné,
-par faiblesse et paresse, à madame Van Coppenolle. Ne la supplante
-pas, tout d’un coup, mais, peu à peu, remplace-la. Surveille les
-domestiques; mets les comptes en état; fais des économies; occupe-toi
-des enfants, au lieu de passer des heures à polir tes ongles, à essayer
-des robes, et à lire des romans ridicules où des femmes ennuyées
-trompent leur mari...</p>
-
-<p>Isabelle soupira. Jamais elle n’aurait le temps d’acheter <i>la Vie
-parisienne</i> qui publiait un roman délicieux de Colette Willy et une
-nouvelle dialoguée d’Abel Hermant... Résignée, elle promena un regard
-distrait sur le quai sale et humide, sur les rames de wagons au garage,
-sur les portes des salles d’attente qui battaient lorsqu’un voyageur
-retardataire arrivait, chargé de valises.</p>
-
-<p>Le reflet d’une pensée secrète passa dans ses yeux glauques.</p>
-
-<p>Madame Wallers demanda:</p>
-
-<p>—Tu cherches quelqu’un?</p>
-
-<p>—Non, ma tante... Je vous écoute...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span></p>
-
-<p>—Tu suivras mes conseils?</p>
-
-<p>—Oui. Dès demain, je vérifierai le livre de la cuisinière, je
-promènerai les enfants, je tricoterai des gilets pour les pauvres, et
-je jouerai des valses, le soir, après dîner, pour distraire madame Van
-Coppenolle et son fils... Après ça, si je ne suis pas heureuse, c’est
-que votre recette ne convient pas à mon tempérament.</p>
-
-<p>—Tu seras heureuse, dit avec candeur madame Wallers.</p>
-
-<p>Placide et reposée, le menton gras bien au chaud dans les brides de sa
-capote, elle vanta la félicité des ménages unis, loua son vieil époux
-qu’elle adorait, et s’attrista en parlant de sa fille.</p>
-
-<p>—Vois, Belle, notre pauvre Marie!... Sa vie est brisée... Et pourtant
-elle a eu de la patience. Elle a pardonné une fois... Si elle avait été
-mère, elle aurait pardonné toujours, même en sacrifiant sa fierté de
-femme... Tu n’as pas connu ces humiliations. Frédéric est incapable de
-te tromper...</p>
-
-<p>Isabelle eut un sourire aigu.</p>
-
-<p>—Incapable, certainement!</p>
-
-<p>Claude l’appelait. Elle embrassa madame Wallers et remonta dans le
-wagon. La portière fermée, elle baissa la glace et pencha au dehors son
-buste serré dans une jaquette de loutre, sa <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> tête coiffée d’une
-martre fauve comme ses cheveux.</p>
-
-<p>Le train s’ébranla.</p>
-
-<p>—Adieu!... Adieu!</p>
-
-<p>Isabelle agita son mouchoir et madame Wallers répondit par de petits
-signes. Soudain, la porte d’une salle d’attente s’ouvrit. Un homme,
-essoufflé, parut, qui avait un pardessus clair, des souliers jaunes, un
-feutre grisâtre. Il agitait un bouquet de violettes, avec un geste de
-fureur et de désespoir, comme pour arrêter le train qui filait et dont
-on ne voyait plus que le fourgon d’arrière...</p>
-
-<p>Alors, Isabelle se rassit, contente...</p>
-
-<p class="br">Les villes se succédaient, pareilles, et continuées l’une par l’autre:
-des murs gris après des murs gris, des toits de zinc, des toits de
-verre, des toits de larges tuiles d’un vilain rouge. Le long de la
-voie, il y avait des petites cours de maisons pauvres, des jardinets où
-séchait du linge.</p>
-
-<p>Et les murs, les toits, les jardins, le linge, étaient salis par la
-poussière de charbon, par l’impondérable suie suspendue dans cet air
-tout barbouillé de fumée.</p>
-
-<p>La fumée qui sortait des mille cheminées industrielles ou ménagères ne
-pouvait monter. <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> Tout de suite rabattue par le ciel lourd, elle
-s’étalait, stagnante et diffuse.</p>
-
-<p>—Quel affreux pays! dit Isabelle. La laideur des choses s’accorde avec
-la laideur des gens. Toutes ces figures lymphatiques et blondasses me
-font penser à des lapins albinos roulés dans le charbon.</p>
-
-<p>Elle montrait les groupes d’ouvriers qui regardaient passer le train.</p>
-
-<p>—Vraiment, la race n’est pas belle... Voyez, Claude, ces traits
-grossiers, ces corps massifs.</p>
-
-<p>—La race n’est pas fine, mais elle est puissante lorsqu’elle ne
-dégénère pas par l’effet du travail prématuré ou de l’alcool.</p>
-
-<p>Isabelle reprit:</p>
-
-<p>—Il y a beaucoup d’alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très
-dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l’estaminet ce
-que le pays ne leur offre pas: la chaleur, le bruit, la gaieté... une
-bruyante et brutale gaieté...</p>
-
-<p>—C’est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite
-aux réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur
-populaire, sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand,
-lent à s’émouvoir, est, quand il s’émeut, une brute redoutable!
-Livré à l’instinct, c’est l’homme des kermesses de Teniers, c’est le
-gréviste de <i>Germinal</i>... Il boit jusqu’au vomissement; <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> il
-tape jusqu’à la mort de l’adversaire... Et comme il est, au fond, un
-primitif, encore près du barbare, il est sincère et point comédien.
-C’est pourquoi il manque de finesse et d’élégance... Tandis que les
-gens du Midi, plus civilisés, je vous l’accorde, mêlent du cabotinage
-à toutes leurs émotions... Rappelez-vous le descendant des barons
-Atranelli qui trouvait en mon oncle Wallers «un second père».</p>
-
-<p>—Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo
-haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles.</p>
-
-<p>Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets
-contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des
-béguinages. Les âmes qui ne s’épanchent pas au dehors, qui trouvent
-autour d’elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la
-jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la
-mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses
-vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses
-visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l’admirable.</p>
-
-<p>Isabelle croyait madame Vervins un peu folle.</p>
-
-<p>—J’ai cessé d’aller la voir. Elle m’ennuie et je la scandalise.</p>
-
-<p>Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> qui était une amie
-des Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre
-visite le jour même.</p>
-
-<p>Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train
-à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de
-jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d’une
-enfant grondée.</p>
-
-<p>Elle regardait d’un œil hostile le paysage qui continue le paysage
-français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière
-séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu
-avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars,
-et des écriteaux bleus, et des «réclames», mais, par endroits, c’est
-tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys
-indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux
-portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un
-tas d’enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées
-emmènent vers l’horizon une double file inclinée de peupliers grêles,
-tremblants, dorés et mêlés de ciel.</p>
-
-<p>Le ciel de Flandre! Ce n’est pas l’écran bien tendu où les rochers,
-les villes, les phares, les bateaux, se découpent en masses ou en
-silhouettes, belles de leur propre beauté. C’est un <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> fluide vivant,
-une âme éthérée qui joue sur le pays sans relief, sans couleur et
-sans caractère et lui fait, avec des ombres et des reflets, un visage
-expressif et changeant comme les heures. Les vieux peintres qui lui
-donnaient presque toute la place dans leurs tableaux, qui le faisaient
-si vaste, si tourmenté, si tendre, au-dessus des pâturages et des dunes
-grises, ces peintres savaient bien qu’on ne regarde la terre mouillée,
-la mer livide, et l’arbre tordu, et le moulin, qu’à cause de lui, le
-ciel!</p>
-
-<p>Par ce jour d’automne, il semblait immense. Sa large courbure, ne
-trouvant pas de colline où s’appuyer, tombait derrière l’horizon,
-enveloppant toute la campagne et se confondant avec elle. A la limite
-de son cercle, il absorbait les formes lointaines des cités, beffrois,
-clochers, vaisseaux d’église, et les fûts des cheminées colossales,
-et les croix tournantes des moulins. Parfois, une goutte de bleu
-trouait sa blancheur uniforme et se diluait aussitôt dans l’épaisseur
-vaporeuse. Et l’on sentait la présence du soleil languissant à une
-espèce de clarté transfuse, à un insensible frisson pâle qui se
-propageait avec lenteur dans les couches superposées de la brume.</p>
-
-<p>Et, passé midi, quand le train fut à Courtrai, le soleil, plus fort,
-glissa un rayon amorti comme <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> un sourire de religieuse. Claude,
-voyant Isabelle inquiète, lui dit:</p>
-
-<p>—Le soleil vous salue. C’est un bon présage.</p>
-
-<p>Elle descendit la dernière, embarrassée de sa fourrure et de son sac.
-Frédéric Van Coppenolle s’approcha d’elle.</p>
-
-<p>Il était grand, non pas gros, mais empâté par la quarantaine. Ses
-cheveux cendrés, ses yeux gris, son allure lourde, son apparence
-lymphatique, lui donnaient, au premier examen, l’air bonhomme et
-même bonasse... Dès qu’on lui parlait en face, le regard coupant, la
-voix brève, déconcertaient l’interlocuteur... Et peu de personnes
-s’avisaient de le contredire sans nécessité.</p>
-
-<p>Une seule y trouvait quelquefois du plaisir: c’était Isabelle, dans ses
-mauvais jours de rancune et de caprice.</p>
-
-<p>Les deux époux se tendirent la main d’un geste simultané. Ils ne
-s’embrassèrent pas. La curiosité de la foule était odieuse à M. Van
-Coppenolle.</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>—Tu vas bien?... Pas fatiguée?...</p>
-
-<p>—Non, pas fatiguée du tout... Et toi?... les enfants?... ta mère?</p>
-
-<p>Isabelle prononça ce dernier mot avec effort.</p>
-
-<p>—Moi, je vais bien, comme toujours... Je n’ai <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> pas le temps d’être
-malade. Jacques est enrhumé... Ma mère le soigne...</p>
-
-<p>Isabelle rougit.</p>
-
-<p>—Elle pourra se reposer, maintenant. Je me chargerai du petit... C’est
-bien naturel.</p>
-
-<p>—Très naturel, en effet.</p>
-
-<p>Ensuite, M. Van Coppenolle remercia Claude et Marie d’être venus. Il
-était poli, peut-être sincère, car la présence des deux jeunes gens
-rendait plus facile la rentrée d’Isabelle au bercail. Les explications
-délicates étaient retardées ou empêchées. Et cela valait mieux pour
-tout le monde.</p>
-
-<p class="br">Les Van Coppenolle habitaient, rue des Grandes-Halles, un hôtel tout
-neuf, en style moderne allemand qui était une chose hideuse. M.
-Guillaume Wallers l’ayant visité, une seule fois, en conservait un
-souvenir vivace comme d’une injure personnelle. Bien qu’il estimât
-Van Coppenolle, il ne pouvait lui pardonner la façade boursouflée et
-bariolée, la porte en «crapaud bâillant», la véranda ronde comme un œil
-de cyclope et le dévergondage du toit qui mariait indécemment le pignon
-gothique au dôme byzantin, et la mansarde française à des ornements de
-faïence et de brique vernissée!</p>
-
-<p>Frédéric Van Coppenolle, exprimant en pierre, <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> en plâtre et en
-stuc, sa théorie la plus chère, avait élevé ce monument à la Modernité!</p>
-
-<p>—C’est une infirmité spirituelle et un signe d’impuissance et de
-vieillissement que de vouer aux reliques du passé une adoration
-superstitieuse, disait-il. Je ne m’habille pas, je ne me nourris pas,
-je ne me soigne pas, je ne pense pas comme mon grand-père. Pourquoi
-me servirais-je de sa vieille maison et de ses vieux meubles qui ne
-correspondent plus à mes goûts et à mes besoins? Est-ce qu’il s’est
-gêné, lui, pour démolir la bicoque de son aïeul et remplacer le
-mobilier du dix-septième siècle par un solide palissandre dans le goût
-de la Restauration?... Mes petits-enfants jetteront bas l’hôtel que je
-construis, et, d’avance, je les approuve...</p>
-
-<p>Cette doctrine audacieuse n’appartenait pas au seul Frédéric Van
-Coppenolle. D’excellents artistes la proclamaient en France et
-en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation
-artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains—non pas
-tous—certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens
-héréditaire de l’ordre et de l’élégance, une éducation esthétique
-qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n’avait pas eu le
-loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une
-intransigeance terribles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p>
-
-<p>Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du
-succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il
-acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible,
-volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d’un peuple
-parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon
-d’automne.</p>
-
-<p>Pour édifier l’hôtel et pour l’aménager, il n’avait pas tenu compte du
-sentiment d’Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française.
-Elle avait aussi, à sa manière, et pour d’autres raisons, le snobisme
-de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à
-son arrière-grand-père, bien qu’elle n’hésitât point à se meubler,
-à s’habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand
-la mode souveraine l’ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle,
-novateur passionné dans l’ordre industriel, économique et artistique,
-conservait sur la femme, le mariage et l’amour, des opinions
-énergiquement réactionnaires.</p>
-
-<p>En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut
-l’impression qu’elle n’était pas chez elle, mais chez son mari,
-chez l’homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle raillait par bravade et
-qu’elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en
-lui une force—un maître!—le maître de ce logis fastueux et bourru,
-confortable <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> et triste. Rien ne révélait l’influence de la femme,
-rien ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans
-ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres
-et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs
-ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s’en fut, avec sa
-cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie
-pensa qu’elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux
-devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime.</p>
-
-<p>En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup
-plus s’ils n’avaient pas été la cause innocente ou l’occasion de
-presque toutes les querelles conjugales. L’esprit autoritaire de
-Frédéric intervenait dans ces détails d’élevage qui, partout, relèvent
-du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient
-malheureusement associés dans la mémoire d’Isabelle, et l’absence
-des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir
-et de paix. Cependant, l’instinct naturel, forcé et gêné par les
-circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément.
-Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux:</p>
-
-<p>—Mon gros Jacques!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span></p>
-
-<p>Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures.</p>
-
-<p>—Maman, tu es revenue!...</p>
-
-<p>Et tout de suite:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que tu m’apportes?</p>
-
-<p>Elle n’apportait rien.</p>
-
-<p>Le mioche fut déçu. Fatigué d’être embrassé, il reprit ses ciseaux
-pendant que madame Van Coppenolle mère racontait sa maladie avec une
-abondance d’explications qui agacèrent Isabelle comme un reproche.</p>
-
-<p>Elle dut écouter jusqu’au bout la vieille dame, qui ressemblait à
-Frédéric, et elle se souvint des conseils de la bonne tante Wallers...
-«Ne la supplante pas. Remplace-la!» Madame Van Coppenolle mère n’était
-pas de ces personnes qui se laissent remplacer. Ses mains masculines
-avaient une façon de tenir les moindres choses qui était une prise de
-propriété, et, assise dans son fauteuil, elle y semblait installée,
-soudée, pour la vie!</p>
-
-<p>La nurse anglaise amena la petite fille, paquet de broderies, de rubans
-roses et de cheveux blonds. Elle avait trois ans et, déjà, par tous
-ses traits, par tout son caractère, elle était une Van Coppenolle. Sa
-mère la caressa sans obtenir des caresses, et l’aïeule dit que l’enfant
-était excusable, puisqu’elle était déshabituée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_73">73</span></p>
-
-<p>—A cet âge, on oublie si vite!</p>
-
-<p>Alors, Isabelle passa dans sa chambre et se mit à pleurer.</p>
-
-<p>—Tu vois, disait-elle à Marie, ils n’ont pas besoin de moi, ni
-Frédéric, ni les enfants, et, si je n’étais pas revenue, leur vie
-aurait continué, tranquille et toujours pareille. Je ne les aime pas
-comme je voudrais les aimer,—mais eux, ils n’ont pas même le désir de
-m’aimer! Je leur suis étrangère.</p>
-
-<p>Marie la consola.</p>
-
-<p>—Tu oublies que les enfants sont légers, égoïstes, variables. Ils
-aiment ceux qui sont là, tant qu’ils sont là... Mais, en grandissant,
-ils s’attachent... Fais-leur crédit de quelques années.</p>
-
-<p>—Oh! Marie, je vais être malheureuse. Tout m’oppresse ici, tout, cette
-maison, ces meubles, et le pays, et le climat, et les discours de
-Frédéric et les silences de ma belle-mère, et ces carillons si tristes
-que j’entends, la nuit, quand je ne dors pas, auprès de mon mari qui
-dort... J’arrive à peine et le froid m’entre dans l’âme. Je t’en prie,
-parle à Frédéric, dis-lui que je suis malade, que tu veux me soigner,
-me garder... Emmène-moi, là-bas, en Italie...</p>
-
-<p>Elle s’obstinait, puérilement, dans ce désir de voyage qui démentait
-ses résolutions et ses promesses et Marie eut grand’peine à la calmer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">74</span></p>
-
-<p>L’attitude de madame Van Coppenolle mère donna au déjeuner une
-froideur cérémonieuse. Frédéric affectait de ne pas voir les yeux
-rougis de sa femme et il était, avec elle, ni plus ni moins aimable
-qu’à l’ordinaire. Il parla du voyage de M. Wallers à Pompéi, et, à
-ce propos, il renouvela la querelle des anciens et des modernes.
-La prétendue beauté antique le laissait indifférent, lui, homme du
-vingtième siècle; il regardait du côté de l’avenir, vers les créateurs
-de formes et de rythmes nouveaux, vers les édifices de fer et de
-cristal, de faïence et de brique aux couleurs gaies qui composeraient
-les cités futures. Le gris linceul vésuvien pouvait ensevelir Pompéi,
-Frédéric Van Coppenolle n’irait pas troubler dans son repos ce pauvre
-squelette de ville!</p>
-
-<p>—Je ne donnerais pas un sou aux archéologues, mais je paierais
-largement les artisans et les artistes qui renouvelleraient les cadres
-usés de la vie.</p>
-
-<p>Sa voix sonnait durement dans la salle à manger aux boiseries d’obscur
-palissandre, aux tentures d’un vert exaspéré, au lustre de cuivre
-étincelant, pareil à la couronne de Charlemagne, et il expliquait
-ses théories avec un ton d’autorité et de certitude qui les rendait
-insupportables comme un défi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
-
-<p>Claude et Marie respirèrent quand ils furent seuls dans la rue, seuls
-ensemble. Tout le bien qu’ils avaient dit de M. Van Coppenolle, leur
-revenait à la mémoire, et ils étaient un peu confus, un peu déçus, et
-bien plus indulgents pour l’épouse révoltée.</p>
-
-<p>—Comme Frédéric est devenu sec et tranchant! dit la jeune femme.</p>
-
-<p>—Dès qu’il se range à mon opinion, j’ai envie de le contredire, fit
-Claude... Ah! son regard, sa voix, ses doctrines, ses meubles, sa
-maison!... Pauvre Isabelle!</p>
-
-<p>—Vous la plaignez, et, pourtant, vous l’avez ramenée à la prison
-conjugale! Mais l’avenir montrera bien si le ménage Van Coppenolle peut
-durer... Maintenant, oublions-le... Allons voir de très vieilles choses
-et des gens bien inutiles. Ça nous changera...</p>
-
-<p>Marie Laubespin sourit. Elle sentait Claude plus doux et plus gai
-que la veille, heureux de cette faveur innocente qu’elle lui avait
-accordée, et, résigné, croyait-elle, à la séparation inéluctable.</p>
-
-<p>Elle-même avait épuisé toute sa force de sévérité, et, protégée par la
-pensée du départ prochain, elle goûtait sans remords le plaisir d’être
-seule avec l’ami de son enfance.</p>
-
-<p>«Je l’aime vraiment beaucoup, se disait-elle en <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> le regardant.
-Il ne soupçonne pas que j’ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui
-faisais... Ah! qu’il soit enfin raisonnable, qu’il sente le prix de ma
-tendresse de sœur, qu’il ne souffre plus, jamais plus!»</p>
-
-<p>Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes
-qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse
-intellectuelle et une chaleur d’âme qui manquait à Frédéric. Elle lui
-savait gré de n’être pas toujours et uniquement l’homme des chiffres,
-d’aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes.</p>
-
-<p>Quant aux «gens inutiles», elle doutait que Claude les aimât autrement
-que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore
-fallait-il définir ce qu’on appelle «inutilité»...</p>
-
-<p>Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds
-qui fatiguaient un peu Marie; Claude, tous les cent mètres, devait
-ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu’il
-la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout
-le long du chemin et tout le long de la vie.</p>
-
-<p>Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur
-les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu’elle était
-faible et qu’elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span></p>
-
-<p>Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de
-chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où
-resterait un peu de neige.</p>
-
-<p>Les jeunes gens traversèrent la grande place où l’hôtel des postes,
-tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de
-ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons
-d’ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti
-rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans
-les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature
-reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris
-ambiant de l’atmosphère.</p>
-
-<p>Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu’enjambe un pont de pierre;
-rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour
-de l’église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où
-Claude et Marie pénétrèrent librement, a la fraîcheur d’une aquarelle
-humide.</p>
-
-<p>Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un
-acacia, des géraniums dans le gazon; des deux côtés de la cour, des
-maisonnettes basses d’un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à
-tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu’ont les jeunes
-feuilles des <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> tulipes... Les grands toits rouges, aux pentes
-inégales, semblent adossés à l’église Saint-Martin, et c’est d’eux que
-le beau clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par
-le crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes
-d’or sur ses clochetons bulbeux.</p>
-
-<p>Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril
-ainsi qu’un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de
-rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes
-du papier. On n’aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à
-gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme
-une hirondelle fatiguée. L’âme du Béguinage s’exprimerait par la
-simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs,
-par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d’ardoise...</p>
-
-<p>Claude et Marie ne s’attardent pas à regarder derrière la vitre, sous
-le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre
-et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et
-rose tendre, dont l’un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont,
-par les ruelles tournantes, où l’herbe croît entre les maisonnettes
-blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les
-portes. Dans un <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> enclos gazonné, des linges étendus rappellent les
-lits chastes et les cercueils. Et voici l’huis Sainte-Genovèfe où loge
-madame Vervins...</p>
-
-<p class="br">C’est encore un souvenir d’enfance qui réunit Claude et Marie: ce
-Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet
-humide, pleins d’asters mauves et de gros dahlias couleur de sang
-séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous
-deux, chez la dame fluette et noire qu’on appelait déjà la «sainte».
-Les deux mioches avaient grand’peur de cette dame qui leur parut très
-vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées.
-Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne
-amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites
-croix émaillées et une rose de Jéricho... Marie conserve la croix
-émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps.</p>
-
-<p>Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu’était
-madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté
-le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se croyant
-pas digne d’entrer au couvent, parmi les vierges consacrées, elle
-était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> un
-rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur,
-par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses
-directeurs virent renaître en elle l’âme des grandes abbesses du Moyen
-âge. On prétendit même qu’elle était favorisée de Dieu, qu’elle avait
-des visions et des extases et qu’elle les racontait en des poèmes
-mystérieux dont l’ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine
-Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de
-quelques prêtres et qu’on publierait sans doute lorsque madame Vervins
-dormirait dans le cimetière du Béguinage.</p>
-
-<p>Elle était très âgée, maintenant, et personne n’était admis près
-d’elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa
-filleule qu’elle avait beaucoup aimée.</p>
-
-<p>Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de
-la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans
-le jardinet.</p>
-
-<p>—Sœur Joanna, je repars tout à l’heure. Puis-je saluer madame Vervins?</p>
-
-<p>La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe
-ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en
-faiblesse, dimanche dernier, qu’elle ne prenait plus de nourriture
-et que son âme, tirant sur les liens corporels, s’était <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> à demi
-libérée... Madame Vervins habitait déjà le paradis...</p>
-
-<p>Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu’il pouvait
-bien revoir la «sainte» encore vivante et que, peut-être, elle lui
-parlerait... Marie insista:</p>
-
-<p>—Nous ne ferons qu’entrer et sortir, dans le plus grand silence.</p>
-
-<p>Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur
-Joanna.</p>
-
-<p>La petite chambre de madame Vervins, basse de plafond, avait deux
-fenêtres sous des stores empesés. Des rideaux en calicot blanc
-dissimulaient la couchette de l’alcôve. Un Christ d’ivoire et d’ébène
-dominait le prie-Dieu et, sur la cheminée, il y avait une Vierge en
-plâtre.</p>
-
-<p>Réverbérée par ces blancheurs, la froide lumière se concentrait sur
-le fauteuil garni d’un oreiller blanc. Madame Vervins, renversée dans
-l’oreiller, était rigide, immobile et diaphane. La cloison des narines
-semblait traversée par le jour; les paupières baissées étaient fines
-comme des pétales flétris; et cette tête de vieille femme, sertie
-d’argent par deux minces bandeaux, était déjà une chose précieuse et
-digne du reliquaire.</p>
-
-<p>Marie s’agenouilla près du fauteuil et baisa la main délicate et
-desséchée. Elle parla tout bas, comme à l’église.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p>
-
-<p>—Je vais partir très loin, avec mon père... J’ai désiré vous revoir et
-vous demander une pensée, une prière pour moi...</p>
-
-<p>Et plus bas encore:</p>
-
-<p>—Pour moi et pour ceux que j’aime. Vous que Dieu écoute, obtenez pour
-moi... pour eux... la paix!</p>
-
-<p>Elle prononça ce mot avec une gravité douloureuse, parce que les êtres
-jeunes préfèrent le bonheur à la paix, et que Marie n’osait demander le
-bonheur.</p>
-
-<p>Madame Vervins regarda les beaux yeux tristes qui la suppliaient et
-elle répondit:</p>
-
-<p>—Je prierai pour toi.</p>
-
-<p>Une douceur indéfinissable se répandit comme une onde sur le visage
-ciselé par la mort prochaine.</p>
-
-<p>Claude, à son tour, s’avança et mit un genou sur le carreau glacé. Il
-était au niveau de Marie:</p>
-
-<p>—Et moi, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le fils de
-Madeleine, votre filleule...</p>
-
-<p>Madame Vervins ne parut pas l’entendre. Elle le regarda, profondément,
-puis elle revint à la jeune femme.</p>
-
-<p>—Ton fiancé!... Tu es venue avec ton fiancé!... Ta mère m’avait dit
-que tu te marierais bientôt, petite!... Mais tu es trop jeune... et
-lui... et lui...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">83</span></p>
-
-<p>Le passé, le présent, se confondaient dans sa mémoire expirante. Elle
-croyait être au jour ancien où Marie lui avait annoncé ses fiançailles.</p>
-
-<p>La jeune femme balbutia:</p>
-
-<p>—Ce n’est pas mon fiancé, madame, c’est Claude... Claude Delannoy...</p>
-
-<p>Madame Vervins répéta:</p>
-
-<p>—C’est Claude, ton fiancé!</p>
-
-<p>Sa figure retrouvait peu à peu la pâleur et la rigidité du cadavre.
-Ses paupières s’abaissèrent; ses mains glissèrent, et sa voix, plus
-lointaine, dit encore:</p>
-
-<p>«Allez en paix, pauvres enfants! Je prierai pour tous deux.»</p>
-
-<p>Sœur Joanna fit un signe. Claude se releva, entraînant son amie qui
-défaillait...</p>
-
-<p>Dehors, dans la ruelle brumeuse où le soir violaçait les murs de
-briques, sur les pavés luisants, ils marchèrent, Claude tenant toujours
-le bras de Marie. Des lampes s’allumaient derrière les petits carreaux
-voilés, et la cloche sonnait, lente, lente...</p>
-
-<p>Claude dit enfin:</p>
-
-<p>—Marie, ceux qui meurent en Dieu voient peut-être l’avenir... Une
-sainte nous a fiancés... Dans ce monde ou dans l’autre, vous serez
-mienne... Ne protestez pas! Ne parlez même pas... J’ai peur des mots
-que vous diriez, par <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> scrupule, et qui ne seraient pas sincères,
-peut-être... Ne gâtez pas cette minute merveilleuse... Ou bien que
-votre cœur réponde, s’il a compris?</p>
-
-<p>Il sentit qu’elle s’appuyait à son épaule:</p>
-
-<p>—Claude!... Votre cœur à vous ne comprendra-t-il pas?... Il faut que
-je vous fuie, parce que... parce que...</p>
-
-<p>Elle gémissait, Claude se pencha et baisa le reflet du ciel dans ses
-yeux en larmes...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_85">85</span></p>
- <h2>VI</h2>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Gare d’Arras, 10 décembre.</p>
-
- <p>Marie bien-aimée, vous êtes partie! Le train vous a emportée, et il
- me semble qu’il a passé sur ma poitrine. J’ai regardé la lanterne
- d’arrière s’évanouir dans la nuit, et je suis rentré au café de la gare
- où je vous écris sur ce mauvais papier. La plume tremble, et voilà que
- l’encre s’étale... Personne ne me regarde. J’ai mis ma main gauche sur
- mes yeux. Vous seule saurez que je pleure...</p>
-
- <p>Je n’ai pas honte, Marie. Ma douleur est en moi, telle une compagne
- intérieure qui va vivre de ma vie et qui me parlera de vous. Je
- l’accueille courageusement, mais je ne suis pas encore accoutumé à
- elle... Demain, je souffrirai autant que ce soir, mais je ne pleurerai
- plus.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p>
-
- <p>O Marie, Marie, qui êtes mienne et qui vous refuserez toujours, Marie
- lointaine, Marie trop prudente, souvenez-vous de Courtrai! Jamais,
- depuis ce soir divin, vous n’avez consenti à répéter l’aveu que j’avais
- cueilli sur vos lèvres... Vous voulez que notre amour demeure enveloppé
- de silence, et votre âme scrupuleuse redoute les paroles comme si
- c’étaient des baisers. Mais, quand vous serez bien loin de moi,
- rassurée par la distance, devenez moins sévère; faites-moi la charité
- d’un mot tendre. Je vivrai huit jours de ce mot-là.</p>
-
- <p>Au revoir, Marie! Puissiez-vous n’être pas trop fatiguée! Vous
- trouverez à Naples cette lettre qui va vous suivre et qui vous
- dépassera, puisque vous perdrez une journée à Rome. Écrivez-moi.
- Racontez-moi <i>tout</i>. Faites-moi voir le pays, les choses, les
- gens. Aidez mon imagination amoureuse et inquiète à me représenter
- votre vie, là-bas... Et n’oubliez pas Courtrai!</p>
-
- <p>Je baise vos chères mains.</p>
-
- <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p>
-
- <p>Selon votre désir, je ferai porter des violettes sur la tombe de madame
- Vervins.</p>
-</div>
-
-<p class="asterix">*<br />
-*&#160;&#160;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Naples, 16 décembre.</p>
-
- <p class="ldestinataire">Mon cher Claude,</p>
-
- <p>Je trouve, en arrivant, votre lettre d’Arras. Elle m’émeut infiniment
- et j’y veux répondre tout de suite, bien que les minutes me soient
- comptées. Je n’oublie rien; je pense à vous; et si mes pensées ne
- s’expriment pas toujours dans la forme que vous souhaiteriez, si je
- vous parais prudente, ou timide, ou froide, à votre tour, mon ami,
- souvenez-vous de Courtrai.</p>
-
- <p class="rsignature smcap">MARIE.</p>
-</div>
-
-<p class="asterix">*<br />
-*&#160;&#160;*</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="ldestinataire">Par télégramme:</p>
-
- <p>Reçu lettre. Vous supplie donner détails précis sur tout. Idées
- absurdes me tourmentent. Pourquoi rester à Naples? Quand irez-vous à
- Pompéi? Votre triste</p>
-
- <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p>
-</div>
-
-<p class="asterix">*<br />
-*&#160;&#160;*</p>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Naples, 20 décembre.</p>
-
- <p class="ldestinataire">Mon cher Claude,</p>
-
- <p>Je reçois votre dépêche et je me demande si vous devenez fou! Quelles
- sont ces idées absurdes <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> qui vous tourmentent? Vous désirez que
- je quitte Naples et que j’aille à Pompéi? Hélas! je ne saurais vous
- satisfaire. Il pleut à torrents depuis une semaine: il pleut comme il
- a plu à Sienne, à Pise, à Rome, comme il pleut sans doute en Flandre.
- Et papa, désolé, ne veut pas que Pompéi, enlaidie par les averses, le
- brouillard et la boue, me déçoive comme Naples m’a déçue...</p>
-
- <p>Je n’ai pu vous écrire hier, car je n’ai pas eu un instant de solitude
- et de silence. Aujourd’hui, papa est allé chez la duchesse d’Andria
- qui est une femme exquise et un écrivain de talent. S’il s’arrête, au
- retour, chez Mathilde Serao, je ne le reverrai qu’à la nuit, car la
- romancière du <i>Pays de cocagne</i> l’intéresse passionnément. Je
- n’accompagne pas mon illustre père. La fatigue est un bon prétexte pour
- excuser ma sauvagerie.</p>
-
- <p>Vous voulez des détails précis sur les gens et les choses...
- J’essaierai de vous contenter, parce que je vous aime beaucoup—et même
- beaucoup trop!—quoique je ne sache pas vous le dire...</p>
-
- <p>Prenez le plan de Naples, celui du Bædeker que nous avons acheté
- ensemble à la gare de Lille et que je vous ai laissé afin que vous
- puissiez me suivre, jour par jour, kilomètre par kilomètre. Cherchez le
- quai Caracciolo. J’habite là, tout près de ce grand jardin public qu’on
- appelle la Villa Nazionale. C’est le quartier des étrangers, vide <span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
- le jour, sinistre le soir, animé vers cinq heures par le défilé des
- voitures qui font la promenade obligatoire sous les regards des jeunes
- snobs.</p>
-
- <p>Donna Carmela di Toma, mon hôtesse, tient une pension modeste,
- inconfortable et peu achalandée. Le descendant des barons Atranelli ne
- nous avait pas révélé ce secret de famille.</p>
-
- <p>Le soir de mon arrivée, j’ai traversé, en voiture, de grandes rues
- bien régulières, dallées de lave, sillonnées de tramways électriques,
- encombrées de charrettes et de petits fiacres malpropres. Les
- lampadaires électriques bleuissaient la nuit mouillée. Les boutiques,
- éblouissantes de clarté brutale, jetaient un dur reflet sur la
- foule hâve, nonchalante et guenilleuse. On devinait des coupures de
- ténèbres dans les blocs épais des maisons, des impasses, des ruelles
- grouillantes. Les coups de timbre, le grincement des trolleys, le bruit
- des roues, les cris des marchands, m’étourdissaient... Et j’étais
- écœurée par l’odeur d’huile chaude qu’exhalent les cuisines en plein
- vent.</p>
-
- <p>Des femmes au chignon pointu, aux larges boucles d’oreilles, les
- épaules couvertes d’un petit châle, s’en allaient, traînant des
- pantoufles éculées dans la boue... Des gamins sans chemise, la culotte
- retenue par une ficelle, sales, sales, horriblement sales, couraient
- près de notre voiture, quémandant des sous et levant leurs pauvres <span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
- petits visages d’enfants rachitiques, aux yeux insolents, câlins et
- tristes.</p>
-
- <p>Et puis, dans le quartier commerçant de Toledo, devant les cafés, il y
- avait encore des femmes en châle et des enfants déguenillés, mais aussi
- de jeunes bourgeois de la ville, vêtus comme Angelo di Toma, avec ce
- même faux-col brillant, ces mêmes manchettes démesurées, ce même feutre
- gris clair enfoncé, un peu en arrière et de côté, sur les cheveux d’un
- noir terrible... Beaucoup de faces olivâtres, presque vertes, des types
- espagnols et sarrazins, et quelquefois un personnage au grand nez
- comique et spirituel, attestant la parenté de race avec Polichinelle.</p>
-
- <p>Aux carrefours encombrés, la voiture avançait lentement ou s’arrêtait.
- Alors, les beaux messieurs nous regardaient fixement, papa et moi,
- sans gêne, et peut-être sans intention désobligeante. Mais tous ces
- regards noirs, directs, veloutés, m’horripilaient ainsi qu’un contact
- physique...</p>
-
- <p>Angelo et Salvatore di Toma suivaient dans une autre voiture. Leur
- mère, très souffrante, avait dû se coucher et elle ne pouvait nous
- recevoir elle-même. Mais Angelo qui sait tout faire avait fait le
- maître de maison; il nous avertit, avec candeur, qu’il avait choisi nos
- draps—des <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> draps à dentelle!—et commandé le dîner... car nous
- dînons à part, les autres pensionnaires n’étant pas dignes de nous être
- présentés.</p>
-
- <p>Nous arrivâmes. Un garçon de seize ans, maigre comme un chat de
- campagne, saisit une des malles et l’emporta sur son dos. Je crus qu’il
- allait périr écrasé. Salvatore me rassura: «C’est un de mes modèles:
- un corps d’acier, tout en nerfs et en muscles... Il gagne quelques
- sous à porter des bagages... et, le reste du temps, il fait le voyou
- sur le port, parce que de travailler ça le fatigue!... Il a une force
- inouïe, mais elle est dans sa tête, vous comprenez, dans sa volonté...
- Alors, ça ne dure pas. Ça ne vaut que pour un effort...» Le garçon
- d’acier, ayant déposé la malle sur le palier du second étage, tendit
- la main. Papa donna une demi-lire. Aussitôt, le visage du garçon prit
- une expression tragique: la surprise, la colère, la douleur, l’effroi,
- se peignirent sur ce masque de voyou malicieux... Papa voulut ajouter
- un sou. Mais Angelo interpella le porteur mécontent qui retrouva
- instantanément son sourire, mordit la pièce pour l’éprouver, et s’en
- alla en sifflant...</p>
-
- <p>Le vestibule de l’appartement était sombre, et une seule lampe brûlait
- devant un tableau représentant saint Antoine. Une grosse femme
- échevelée, au profit classique, ceinte d’un tablier <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> bleu, s’élança
- sur moi, saisit mon sac et mon parapluie... Des sons rauques raclaient
- son gosier. C’était Nunziata, la cuisinière, qui annonçait un fâcheux
- événement. La femme de chambre, Carulina, qui aurait dû nous attendre,
- nous installer et nous servir, était partie... Oh! pas pour bien
- longtemps!... une heure au plus... Mais on pensait que les Français
- s’attarderaient à la gare et Carulina n’avait pas cru mal faire en
- courant jusqu’à la place Barbaia, chez la sorcière... La pauvre se
- mourait de crainte, depuis qu’elle avait renversé le saladier, car le
- saladier contient la salade, la salle est imprégnée d’huile et tout le
- monde sait que l’huile renversée porte malheur.</p>
-
- <p>Angelo et Salvatore qui commençaient à se fâcher excusèrent Carulina.
- En effet, la chose était grave!... L’huile renversée!... On ne
- plaisante pas avec les présages... Au même moment, Carulina parut, non
- moins échevelée que la cuisinière, et non moins abondante en gestes
- et en discours. La <i>fattuchiara</i> l’avait rassurée par je ne sais
- quelle opération cabalistique... Et nous eûmes enfin le loisir de dîner.</p>
-
- <p>La salle à manger des Toma n’a pas de cheminée, mais elle a un
- poêle. Ce poêle est mis pour la décoration. On ne l’allume jamais,
- parce que ce serait avouer qu’il fait froid à Naples et <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> que ça
- discréditerait le pays devant les pensionnaires étrangers. On nous
- servit un potage aux moules, l’inévitable macaroni, des boulettes de
- viande hachée, une salade verte et dure, des oranges grosses comme
- des boulets et de petits pots d’une crème brune que Salvatore nous
- recommanda...</p>
-
- <p>—C’est exquis... la friandise purement napolitaine...
- <i>Sanguinaccio</i>... Goûtez, madame, goûtez!</p>
-
- <p>Il m’offrait la becquée avec une petite cuiller. Je m’informai
- prudemment.</p>
-
- <p>—Qu’est-ce que c’est le <i>sanguinaccio</i>?</p>
-
- <p>—Une crème de chocolat, cannelle et sang de cochon.</p>
-
- <p>Du boudin au chocolat! Le cœur me lève... Je remercie le bon Salvatore
- qui continue de sourire, la cuiller à la main. Une orange me suffira.</p>
-
- <p>Mais que vois-je?... Papa, oui, papa, qui attaque le pot de
- <i>sanguinaccio</i> et qui goûte l’horrible mixture... Il ferme les
- yeux, réfléchit:</p>
-
- <p>—Il ne faut pas avoir de sots préjugés quand on voyage, Marie! Cette
- crème, eh bien, ce n’est pas mauvais du tout!</p>
-
- <p>Papa, lui si gourmand, lui si difficile, lui qui fait trembler nos
- cuisinières, à Pont-sur-Deule!... Il a mangé des kilomètres de
- macaroni; il a bu <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> le vin épais qui violace le fond des verres; il
- absorbe maintenant le <i>sanguinaccio</i>!... Rien ne le rebute. Tout
- le divertit. Tout lui plaît. Il loue les talents et le profil de la
- cuisinière qui lui rappelle Déméter indignée.</p>
-
- <p>—Eh bien, qu’as-tu?... me dit-il. Pourquoi me regardes-tu d’un air
- consterné?... Tu ne m’avais jamais vu en voyage?... Je suis comme ça...
- En Italie surtout... Je serais honteux de manger à la française et de
- me loger à l’anglaise... En Italie, je deviens Italien...</p>
-
- <p>Les deux frères di Toma s’exclament! Vont-ils embrasser papa?...
- Avec un bon sourire, mon père raconte des histoires de son premier
- séjour,—il y a trente-cinq ans! Son regard va loin, loin, dans le
- passé... et il murmure:</p>
-
- <p>—Le dialecte de Naples réveille un écho dans ma mémoire... Et c’est ma
- jeunesse qui répond.</p>
-
- <p>Carulina, qui sert le café, est en extase. Ses yeux de chatte moqueuse
- s’attendrissent. Elle fait des petits signes d’approbation... Et, tout
- à coup, elle laisse tomber une assiette...</p>
-
- <p>Angelo crie:</p>
-
- <p>—C’est la troisième depuis hier...</p>
-
- <p>Mais Carulina n’est pas émue. Elle ramasse les débris sans cesser de
- regarder papa...</p>
-
- <p>... Et voilà ma première soirée à Naples, mon cher Claude.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span></p>
-
- <p>Le lendemain, dès mon réveil, je courus à la fenêtre.</p>
-
- <p>Carulina, qui avait ouvert les persiennes, m’invitait à contempler le
- panorama:</p>
-
- <p>—Voyez, madame!... Cette colline, à droite, c’est Pausilippe... Et là,
- à gauche, cette tour dans la mer, c’est Castell’Ovo... Et, après, c’est
- le port et ce sont les villes vésuviennes... Portici, Resina, Torre del
- Greco, Torre-Annunziata... et la péninsule de Sorrente... Et le Vésuve,
- madame, le Vésuve!...</p>
-
- <p>Je ne voyais rien qu’un large quai, noyé d’eau; à droite une longue
- silhouette grise, couchée dans la mer, et, à gauche, un tas de maisons
- très laides, en paquet, les unes sur les autres, dégringolant jusqu’au
- Castell’Ovo qui est une bien petite Bastille. L’arête de rocher, qui
- coupe Naples en deux et descend de Pizzo-Falcone au quai de Santa-Lucia
- Nova, me cachait la plus grande partie de la ville et presque toute la
- concavité du port... Mais, à travers les gazes grises de la pluie, je
- devinais la faucille du golfe, dont la pointe extrême est Sorrente,
- des montagnes foncées et un tronc de cône bleu sombre, strié de brun,
- écrasé de nuages... Le Vésuve!</p>
-
- <p>C’était le Vésuve! C’était la baie de Naples! le paysage célèbre, trop
- célèbre, trop vanté, trop <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> chanté, trop photographié, trop peint!
- le paysage que nous avons vu sur tant d’albums, sur tant d’affiches,
- dans les presse-papiers en cristal, dans les lentilles grossissantes
- des porte-plume, sur la couverture des romances, sur les abat-jour
- en lithophanie de nos grand’mères?... Ce paysage, le bleu de la mer,
- le bleu du ciel, le grand pin parasol au premier plan, l’horizon qui
- file entre les branches, la ville étalée en bas, le Vésuve au fond, la
- fumée en panache... je me rappelais cette image, et des poèmes, et des
- chansons. C’était ça le «fortuné rivage» cher à Lamartine, c’était ça,
- <i>dolce Napoli, suol ridente</i>!</p>
-
- <p>Il pleuvait! la mer Tyrrhénienne blanchissait contre les récifs
- de Capri. Au bout de la Villa Nazionale, dans ce petit port de la
- Mergellina, les barques échouées ressemblaient à des coques de moules
- vides.</p>
-
- <p>Découragée, je fermai la fenêtre et je pensai à vous, mon cher Claude,
- qui me croyez toute joyeuse et ivre de bleu, comme une alouette!</p>
-
- <p>Je revis papa au déjeuner. Il était allé au musée et chez quatre ou
- cinq amis intimes dont j’entendais les noms pour la première fois. Il
- avait acheté un bouquet d’iris et de capillaires et deux douzaines
- de cartes postales. Il manqua se fâcher parce que je regardais son
- pardessus tout ruisselant.—La pluie des pays qu’on aime ne <span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
- mouille pas!—Et je commence à sentir que papa aime l’Italie d’un amour
- obstiné, partial, aveugle, pour des raisons qui ne sont pas toutes
- archéologiques ou esthétiques. Quels souvenirs a-t-il donc gardés de
- Naples, souvenirs tels que sa passion résiste aux averses et au ciel
- boudeur?</p>
-
- <p>Donna Carmela, notre hôtesse, allait un peu mieux. Elle voulut se lever
- et présider notre table. Quand elle parut, appuyée au bras d’Angelo,
- papa et moi nous fûmes stupéfaits par l’extraordinaire ressemblance de
- la mère et du fils. Donna Carmela est abîmée par l’âge et l’embonpoint,
- mais elle a les beaux traits d’Angelo avec un teint plus pâle, des
- cheveux plus sombres et la sévérité superbe d’une Livie. Le deuil
- qu’elle porte lui interdit toute fantaisie de toilette d’un goût par
- trop napolitain. De son esprit et de son caractère, je ne saurais rien
- vous dire: elle parle à peine le français. Pourtant, je la crois douce
- par indolence. Elle doit adorer ses fils, surtout le cadet, cet Angelo
- qui lui ressemble et qui règne en despote—en despote bon enfant—sur
- toute la famille.</p>
-
- <p>Je ne sais s’il travaille beaucoup, M. Angelo! Il se lève tard; il
- flâne; il fume des cigarettes et c’est dans l’après-midi seulement
- qu’il rejoint son frère à leur atelier commun du Pausilippe. <span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
- Salvatore le gronde quelquefois, mais il est indulgent et tendre
- jusqu’à la faiblesse.</p>
-
- <p>La nature, si clémente pour donna Carmela et pour Angelo, a été cruelle
- pour Salvatore. C’est un homme petit, large, un peu contrefait. Ses
- cheveux, rudes et bouclés, sont presque gris autour du front. Ses yeux
- ont l’éclat de l’émail dans une face écrasée et douloureuse; et il me
- fait songer à un Othello très doux, un Othello sans amour ni jalousie.</p>
-
- <p>Êtes-vous satisfait, Claude? Vous connaissez maintenant «les gens et
- les choses» qui sont mêlés à ma vie. Mais vous ne connaissez pas mon
- cœur, puisque vous êtes inquiet—ce qui m’offense—et malheureux... ce
- qui m’attendrit...</p>
-
- <p>Ayez confiance en moi. Votre</p>
-
- <p class="rsignature smcap">MARIE.</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">22 décembre.</p>
-
- <p>Mon cher Claude, je suis seule chez madame di Toma. Mon père est parti,
- hier, pour Pompéi et je ne sais quand je pourrai l’y rejoindre...
- L’autre jour, au musée, dans les petites chambres où sont les vases et
- les bijoux pompéiens, il m’a déclaré:</p>
-
- <p>—Le temps est abominable; et ce qui est <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> plus grave, l’auberge
- de la Lune, où nous devons loger, est pleine de monde... Je trouverai
- une chambre pour moi, mais, toi, ma pauvre enfant, tu ne peux vivre
- dans un taudis. Laisse-moi partir en avant et préparer notre gîte...
- D’ailleurs, je suis annoncé... On m’attend...</p>
-
- <p>Je me suis résignée. Papa m’abandonnait. Il ne résistait plus à la
- séduction de cette Pompéi qui hante ses rêves, dont il parle comme il
- parlerait d’une femme aimée. Il m’a confiée aux bons soins de donna
- Carmela, d’Angelo et de Salvatore, et il est parti, pour la gare, en
- voiture découverte, rayonnant de joie, sous un parapluie considérable,
- un vrai parapluie de Sylvestre Bonnard que je lui ai acheté moi-même
- dans un magasin de la Chiaia... Et j’ai compris que vents et tonnerres
- ne sauraient effrayer un archéologue passionné, parce qu’un archéologue
- passionné voit surtout dans les paysages les murs croulants, les pots
- cassés et les vieux cailloux. Papa, vêtu d’un imperméable et coiffé
- d’une casquette de chauffeur, erre dans les ruelles de Pompéi, sous
- l’averse qu’il ne sent pas. Si Pompéi était submergée par la mer, il
- s’y promènerait en scaphandre.</p>
-
- <p>Et me voilà seule, Claude, bien mélancolique, seule dans cette
- grande chambre d’une somptuosité misérable qui a un plafond peint
- à <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> fresque, de colombes et d’amours. Je contemple avec horreur
- la pyrogravure de l’armoire viennoise, les coquilles d’or sur les
- panneaux en tôle du lit, les baldaquins en damas de coton rouge qui
- se tortillent, au-dessus des fenêtres, lourds de franges, de pompons
- et de glands... Tout mon mobilier est ainsi, moulures, ciselures,
- enluminures, festons et astragales,—et de la poussière dans les
- creux...</p>
-
- <p>Il pleut toujours... Dehors, une carriole de maraîcher, traînée par
- un vif petit âne, fait retentir les dalles du quai. Des bersaglieri
- viennent de passer, musique en tête. Et, maintenant, un piano mécanique
- casse en petits éclats la chanson vulgaire et caressante:</p>
-
- <div class="cpoesie">
- <div class="poem">
- <p class="noindent">Dors, Carmè! le meilleur de la vie, c’est dormir!...</p>
- </div>
- </div>
-
- <p>Et j’ai envie de suivre le conseil du poète napolitain. J’ai envie de
- fermer les persiennes, de me mettre au lit et de pleurer, sans raison,
- sans contrainte, comme une petite fille punie, de pleurer jusqu’à
- m’endormir...</p>
-
- <p>Hélas! je ne suis pas faite pour le voyage et le déracinement. Je
- suis une casanière, une maniaque, une jeune femme devenue une vieille
- fille, malgré le mariage néfaste, la maternité malheureuse, l’amour
- qui s’offre et que je ne <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> puis accueillir... Mon âme est un rosier
- dont la fleur sèche avant d’éclore... Mon destin, c’est de vivre à
- Pont-sur-Deule et non pas à Naples; de filer la laine de mes songes,
- dans l’ombre du foyer, au lieu de perdre des jours et des jours ici où
- tout me gêne et me repousse...</p>
-
- <p>Au revoir, mon ami. Je dois écrire encore à maman et à notre Isabelle
- qui se plaint toujours et qui m’envie... Si elle me voyait!...</p>
-
- <p class="rsignature smcap">MARIE.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_102">102</span></p>
- <h2>VII</h2>
-</div>
-
-<p>La maison de Salvatore, penchante au flanc du Pausilippe, était bien
-belle quand on l’apercevait de la mer. Les Allemandes sentimentales
-qui louent des barques à la Mergellina, pour l’excursion classique du
-Cap, ne manquaient jamais de la montrer à leur époux avec un «Ach!»
-d’émotion... Car c’était vraiment une maison pour l’amour, ce cube de
-pierre, couronné de balustres, et qui brillait dans le noir feuillage
-hivernal comme une orange sanguine...</p>
-
-<p>Mais quand on la voyait de la route, et de près, la maison de Salvatore
-n’était point belle. Au bout d’un maigre jardin planté d’artichauts
-et de salades et loué aux habitants du villino mitoyen, la bâtisse
-négligée depuis longtemps montrait la misère emphatique de moulures,
-de colonnes, de frontons peints en trompe-l’œil sur <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> un fond
-rougeâtre. Les pluies de nombreux hivers avaient lézardé les plâtres
-et décoloré les stucs. Une famille, redoutablement prolifique,
-transformait le premier étage en lapinière et décorait les fenêtres
-de paillasses à carreaux, de torchons sales, de langes malodorants et
-de bas rayés jaune et vert. Les piailleries des enfants ne gênaient
-pas Salvatore qui avait transformé en atelier le rez-de-chaussée de la
-maison. Il y venait aisément de Naples, par le tramway du Pausilippe.</p>
-
-<p>Angelo et Marie traversèrent le jardin, et le jeune homme se mit à
-crier:</p>
-
-<p>—Oi!... Tore!... Tore!</p>
-
-<p>Une voix répondit, de l’intérieur:</p>
-
-<p>—Angè!...</p>
-
-<p>Et la porte s’ouvrit, et Salvatore parut, en blouse d’atelier, les
-mains grasses de terre.</p>
-
-<p>—Donna Maria!—Il appelait parfois la jeune femme par son prénom,
-à la mode napolitaine.—Donna Maria! vous êtes venue aussi!... Vous
-excuserez la pauvreté du logis, la simplicité de la réception? Vous
-êtes une artiste, et cela me met à l’aise, car les artistes de tous les
-pays, n’est-ce pas, forment une seule famille...</p>
-
-<p>—Vous me faites bien de l’honneur, dit Marie.</p>
-
-<p>La simplicité de Salvatore lui plaisait infiniment. <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> Elle riait,
-fraîche dans ses fourrures grises qu’elle entr’ouvrait pour respirer
-mieux... Et elle avoua:</p>
-
-<p>—Je suis encore dans la surprise du miracle. En descendant sur le quai
-Caracciolo, j’ai aperçu tout à coup... Naples!... la vraie Naples que
-j’avais méconnue et que je ne soupçonnais pas. Je n’ai rien pu dire. Je
-n’ai pas même écouté monsieur Angelo qui me désignait Portici, Resina,
-Sorrente. Je n’ai vu que du bleu... Et, jusqu’à Pausilippe, dans la
-baladeuse de ce tram qui tourne si brusquement et qui grince, j’ai
-regardé, regardé, regardé!</p>
-
-<p>—Eh bien, regardez encore, dit le sculpteur, avec bonhomie, au lieu de
-vous enfermer dans mon atelier...</p>
-
-<p>Il écarta le feuillage d’un chêne vert et fit passer la jeune femme
-devant lui. Le jardin finissait brusquement, par un escalier taillé
-dans le roc et qui dévalait en zigzags rapides jusqu’à la mer.</p>
-
-<p>Et Naples était là, étendue à gauche, contre la draperie violette
-de ses collines. Ses maisons étagées, couleur d’ocre et d’orange,
-ou roses, ou grises, ses jardins, ses dômes, ses mâts, ses fumées,
-n’arrêtaient pas le regard, et l’on ne voyait rien en elle de ce qu’on
-cherche dans les autres villes: la silhouette imprévue, le détail
-<span class="pagenum" id="Page_105">105</span> pittoresque, le mouvement de la vie et les marques du passé. De
-Naples, on ne voyait rien que Naples elle-même, la Sirène aux tresses
-bleuâtres, nue, nacrée, dorée, rougissante comme les coquillages
-voluptueux, emplissant de sa forme infléchie la courbe de son berceau
-marin.</p>
-
-<p>Et juste à l’horizon du Pausilippe, à la place où la coquille du golfe
-se creuse plus profondément, où la chevelure de la déesse couchée
-éparpille ses perles sur le rivage, une masse sombre s’érige contre
-le ciel. Sa ligne précise et pure continue la ligne de la campagne
-ondulée, puis monte, largement, très haut, et se brise avec les
-cassures nettes d’une pierre précieuse. Une vapeur légère interrompt
-le beau contour qui reparaît et descend en longue pente, tandis que
-les montagnes sorrentines se reculent et s’entassent dans l’étroite
-péninsule, fuyant vers la mer le monstre assoupi. C’est le Cyclope aux
-rouges fureurs, dont l’œil flamboie de jalousie, par les nuits chaudes,
-quand la Sirène amoureuse secoue sa chevelure de parfums et chante avec
-ses mille voix la douceur de vivre.</p>
-
-<p>Il était calme, ce jour-là, le Vésuve! Sa couronne de fumée glissait
-sur sa rude épaule ravinée, et les ombres des nuages errants lui
-faisaient un manteau de pourpre obscure, troué et déchiré par la
-lumière.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p>
-
-<p>Capri, à droite, isolée sur la mer, semblait un bloc de cristal que
-traversait et colorait le bleu même de l’eau.</p>
-
-<p>Jamais Marie Laubespin n’avait vu un bleu pareil à celui-là, ni dans
-le ciel, ni dans les rivières, ni dans les vitraux des églises, ni sur
-les pétales des fleurs les plus bleues. Ici, seulement, croyait-elle,
-la nature avait accompli le miracle de l’azur qui imprègne les eaux
-profondes, l’air mobile, et la matière même de ces décors volcaniques
-qui ont, suivant les heures, les nuances de l’ardoise, de l’améthyste,
-du jade ou du saphir, mais qui participent toujours, clairs ou sombres,
-à l’immense symphonie du bleu.</p>
-
-<p>Marie demanda naïvement si les naturalistes ont dit vrai, et si c’est
-une algue minuscule qui teinte en indigo la mer Tyrrhénienne. Angelo
-fut indigné:</p>
-
-<p>—Une algue?... <i>Peccato!</i>... Qu’est-ce qu’ils disent, ces
-messieurs-là?... La Tyrrhénienne est bleue parce qu’elle fut le miroir
-de Vénus et qu’elle garde le reflet de ses yeux bleus... Et c’est
-pourquoi les jeunes femmes qui la contemplent trop longtemps deviennent
-amoureuses.</p>
-
-<p>Marie fronça le sourcil.</p>
-
-<p>—Les femmes de chez vous, peut-être?</p>
-
-<p>—Oh! non, dit Angelo, paisiblement, toutes, <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> toutes!... Elles sont
-ensorcelées... surtout les Allemandes!... Il y en a qui viennent, en
-voyage de noces, et qui restent à Capri. Elles font l’amour avec un
-pêcheur ou avec un chevrier...</p>
-
-<p>—Vous vous moquez?</p>
-
-<p>—Interrogez les gens de Capri... Ils vous diront si c’est rare, cette
-aventure... Et nous avons connu à Pompéi un gardien qu’une artiste
-américaine a épousé, un simple gardien qui savait à peine lire... Mais
-il était beau!...</p>
-
-<p>—Et l’Américaine était folle.</p>
-
-<p>—Pourquoi? Elle a eu un beau mari et lui une femme riche...</p>
-
-<p>—Et vous approuvez ça?</p>
-
-<p>—Puisque c’était leur plaisir à tous deux.</p>
-
-<p>Salvatore déclara:</p>
-
-<p>—Mon frère plaisante.</p>
-
-<p>Mais Angelo semblait penser que la beauté vaut la fortune et qu’un joli
-garçon possède en sa propre personne un capital naturel et fructueux.</p>
-
-<p>Marie lui tourna le dos et dit à Salvatore qu’elle voulait visiter
-l’atelier.</p>
-
-<p class="br">Le jour du nord-est, calme, et refroidi, tombait sur le blanc triste
-des plâtres, sur les ébauches emmaillotées de toile humide. C’était un
-pauvre atelier, sans luxe, sans bibelots, presque sans <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> meubles, et
-Marie l’aima en souvenir du sien.</p>
-
-<p>Trois hommes, assis sur des chaises de paille, causaient, dans la
-fumée des cigarettes. Salvatore les présenta: le comte Arfano, l’ami
-Gramegna, et Felice Santaspina, maître de musique.</p>
-
-<p>Le comte Arfano, sec comme un Arabe, l’œil aigu et la main fine,
-parlait français et même parisien, tandis que l’ami Gramegna, blondasse
-et pâle, avec de grosses lèvres, commençait des phrases pénibles qu’il
-achevait toujours par un geste. Et le maître de musique, tout noir, les
-poignets velus, les cheveux plantés bas sur le front, bas sur la nuque,
-roulait des yeux de charbon et ne soufflait mot.</p>
-
-<p>Marie, intimidée, s’assit dans l’unique fauteuil et pria ces messieurs
-de ne pas jeter leurs cigarettes. Ils la regardaient avec cette
-curiosité caressante des méridionaux qui paraissent toujours un peu
-amoureux de toute femme jolie. Et le comte Arfano se mit à parler des
-Françaises. Il vanta leur élégance spirituelle, leur grâce «plus belle
-que la beauté», leur habileté merveilleuse à mettre en valeur tel ou
-tel détail de leur personne, l’heureuse légèreté de leur caractère qui
-les défend des passions vives et les conserve jeunes jusqu’à cinquante
-ans.</p>
-
-<p>Il traçait ainsi l’image de la mondaine égoïste, intelligente et
-capricieuse, peu de chair dans <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> beaucoup de chiffons, peu de
-tendresse dans beaucoup d’ironie. Il généralisait, confondant la
-Parisienne et la Française. Et son accent était si câlin, son regard
-si amène, que ces mauvais compliments, étaient tout de même des
-compliments, et qu’il semblait, en critiquant les Françaises, leur
-faire—à elles toutes et à Marie en particulier—une déclaration
-d’amour.</p>
-
-<p>Avant que Marie eût protesté, il se leva pour partir, et baisa la
-main de la jeune femme, d’un air passionné et respectueux, tandis que
-Salvatore tâchait de le retenir:</p>
-
-<p>—Eh! diable, il n’est pas si tard, comte... cher comte...</p>
-
-<p>Le cher comte était déjà parti.</p>
-
-<p>Angelo déclara:</p>
-
-<p>—Eh! laisse, Tore... Il me déplaît, cet homme! Il n’a dit que des
-sottises... Et puis, je n’aime pas ses yeux...</p>
-
-<p>Le maître de musique et le gros Gramegna tressaillirent et firent,
-ensemble, un signe conjurateur.</p>
-
-<p>—Crois-tu, Angè?... qu’il serait... jettatore?...</p>
-
-<p>Le sculpteur haussa les épaules.</p>
-
-<p>—Le cher comte a rapporté de France une âme ulcérée à cause de
-quelque femme!... Mais il aime la peinture et la sculpture. Mon frère
-et moi n’avons pas de meilleur client... Disons la <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> vérité! Tous
-les peuples se regardent à travers les lunettes des préjugés et des
-rancunes nationales. Le comte pense que les Françaises sont frivoles et
-sans cœur... Et voilà madame Marie, une Française toute bonne, toute
-douce, qui a une méfiance de nous autres, Napolitains, parce qu’on lui
-a raconté des histoires de lazzaroni, de camorristes et de ruffians...
-Ne dites pas non, madame Marie! Vous n’aimiez pas Naples, hier, parce
-qu’elle était laide, sous la pluie. Aujourd’hui, vous l’aimez parce
-qu’elle est belle, sous le soleil. Ainsi de nous. Il faut nous regarder
-dans notre jour, dans notre «éclairage», pour nous comprendre. Nos
-pauvres gens du peuple sont ignorants et sales. L’étranger ne voit que
-ça. Il les croit paresseux et immoraux parce que ces misérables portent
-gaiement leur misère... <i>Dio mio!</i>... Que je pourrais dire de
-choses là-dessus!</p>
-
-<p>—Tore! dit Angelo, nonchalamment, ne fais pas le socialiste...</p>
-
-<p>Salvatore s’empourpra.</p>
-
-<p>—Socialiste!... Je le suis, socialiste, et même anarchiste... et
-je crache sur le gouvernement!... Et ma sculpture—Angè, tu peux
-rire—sera socialiste comme moi... Oui, je montrerai les vices tout
-nus: la paresse, le jeu, l’ivrognerie, la débauche, la prostitution des
-<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> enfants, toutes les tares, toutes les monstruosités du peuple.
-Et, en les voyant, on dira: «Quelle pitié!» parce qu’on sentira,
-dessous, la cause, et l’excuse, qui est la souffrance!... Et puis, je
-montrerai les vertus à côté des vices: la charité naturelle et naïve,
-la compassion, le dévouement maternel, la douceur résignée, l’espérance
-invincible... Et, dans mes figurines, on entendra battre le cœur de
-Naples, ce cœur qui est tout instinct et tout sentiment.</p>
-
-<p>Il criait, il gesticulait. Gramegna et Santaspina l’écoutaient, avec
-des exclamations admiratives.</p>
-
-<p>Alors le sculpteur prit, une à une, les statuettes éparses à tous les
-coins de l’atelier et les disposa sur la table.</p>
-
-<p>—Voyez, madame Marie, j’ai commencé mon œuvre... Oh! je n’ai pas
-l’obsession du colossal. Je ne prétends pas égaler Michel-Ange et je
-serai trop heureux si j’approche de mon maître, Gemito. Mes figurines
-ne seront jamais plus grandes que le <i>Narcisse</i> ou le <i>Faune
-dansant</i> de Pompéi... Je les vois comme autant de petits poèmes,
-en cire, ou en bronze, dans la manière de mon cher et glorieux ami et
-homonyme, Salvatore di Giacomo.</p>
-
-<p>Marie ne connaissait pas Salvatore di Giacomo.</p>
-
-<p>—C’est un grand poète! Il a composé beaucoup <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> de chansons
-amoureuses qui ont été couronnées au concours de Piedigrotta, et que
-les voyous mêmes savent par cœur. Mais ses chansons ne sont pas le
-plus beau de son œuvre. Je vous traduirai la série des petits poèmes
-d’<i>O’Munasterio</i>, ou d’<i>O’Funneco Verde</i>, et vous direz
-avec moi: «Celui qui fait parler les mariniers, les camorristes, les
-filles, d’une façon si familière, si forte, si pathétique, celui-là,
-c’est un poète!» Voyez, madame Marie! Je lui ai emprunté presque tous
-ses modèles, et c’est la plèbe du <i>Funneco Verde</i> qui est devant
-vous...</p>
-
-<p>Comme un montreur de marionnettes isole tour à tour chacun de ses
-petits acteurs, pour les présenter au public, Salvatore prenait chaque
-statuette, la caressait de ses mains créatrices qui semblaient la
-parfaire et l’animer d’une vie intense. Marie les admirait. L’art de
-Salvatore ne rappelait pas la mollesse et la préciosité de la moderne
-sculpture italienne. Rien n’y révélait le classicisme d’école, rien
-non plus la dangereuse recherche de l’originalité. On y sentait bien
-la grâce ingénieuse, la verve satirique de la race, mais aucun détail
-superflu, aucun rapetissement de l’idée réduite à l’anecdote. C’était
-vraiment un très grand art, malgré les dimensions réduites des figures.
-Il se rattachait à l’art grec par la simplicité savante des moyens, par
-le sens exquis <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> de la proportion qui donne aux moindres statuettes
-le caractère décoratif d’un monument. Mais on y sentait une tendresse
-que les Grecs n’ont jamais exprimée s’ils l’ont connue.</p>
-
-<p>Salvatore di Toma aimait les pauvres, même ignorants et criminels. Les
-pauvres reposaient ses yeux et son âme de l’écœurante banalité des
-riches qui, par snobisme, se ressemblent tous. La verdeur des propos,
-la franchise des gestes, la nudité des corps sous les guenilles, la
-naïveté des passions et même la pureté primitive et parfaite du type,
-l’artiste ne les rencontre que dans le peuple.</p>
-
-<p>Salvatore, infirme et un peu sauvage, ne fréquentait pas les salons,
-et ne perdait pas de temps en amourettes. Tandis que son frère Angelo
-cherchait dans le monde des portraits féminins à peindre, et des
-comtesses à séduire, lui, le boiteux au masque africain, errait par
-les vicoli du Mercato ou de la Vicaria, entre la Marine et la porte
-Capouane. Il parlait à tous; il entrait partout, dans les <i>bassi</i>
-des artisans, dans les tavernes des camorristes, dans la prison
-même dont il connaissait le directeur. Il n’y avait pas de fête
-populaire, pas de pèlerinage à Montevergine, pas de mascarade, pas de
-manifestation politique, pas de cortège de grévistes défilant à Toledo,
-pas de procès criminel aux <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> assises, où Salvatore di Toma ne parût,
-mêlé à la foule, et dessinant, dessinant, sur un petit album de toile
-grise.</p>
-
-<p>La racaille napolitaine, fière de lui, l’adorait, le revendiquait
-pour sien. On le montrait aux enfants. On l’appelait, familièrement:
-«Tore!... Notre Tore!...» Et par impossible, s’il avait eu un
-ennemi, vingt bons garçons l’en eussent débarrassé gratuitement, par
-sympathie...</p>
-
-<p class="br">Il pria Marie de choisir une des statuettes. Elle prit la <i>Fille
-abandonnée</i>, maigre, serrée dans un petit châle, chancelante sous
-le poids léger du nourrisson qu’elle emporte à l’hôpital des Enfants
-trouvés.</p>
-
-<p>—Que cela est triste! dit Angelo... Et quelle compagnie pour une jeune
-dame, cette drôlesse et son avorton!...</p>
-
-<p>—Allons, Gramegna, donne les verres, le marsala, les douceurs... Et
-toi, Santaspina, au piano. Il faut rappeler le doux rire sur le visage
-pensif de madame Marie...</p>
-
-<p>Preste, il remplissait les verres, et Salvatore, gauchement, offrait à
-Marie les gâteaux feuilletés. Elle se laissait servir, accoutumée déjà
-à la gentillesse familière de ses hôtes.</p>
-
-<p>Salvatore avait conquis son estime, et un peu de son amitié. Quant à
-l’autre, c’était, pensait-elle, <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> un grand gosse inconscient du
-ridicule et qui devait tout faire par jeu,—même la peinture, même
-l’amour.</p>
-
-<p>Il était assis aux pieds de Marie, sur un escabeau, et il lui
-présentait l’assiette des «douceurs»... Elle remarqua tout à coup la
-beauté de ses yeux, la nuance veloutée des iris sombres, nageant dans
-un fluide bleuâtre, sous les franges pressées des longs cils. A Naples,
-les beaux yeux ne sont pas rares, mais quels yeux, à Naples même,
-eussent humilié ceux d’Angelo? Les coquettes mouraient de jalousie
-en les regardant, et les voluptueuses n’osaient pas les regarder.
-Les cheveux aussi étaient beaux, vivaces et rudes, d’un noir bleuté
-de raisin, avec ce mouvement ondé qui rappelle les jolies boucles de
-l’enfance et qui attire les mains des femmes pour un geste caressant et
-maternel.</p>
-
-<p>Marie sentait la chaleur du vin dans sa poitrine. Ses paupières
-lasses flottaient sous un brouillard léger et, par tout son corps,
-elle éprouvait une sensation exquise de repos, de déliement,
-d’indifférence...</p>
-
-<p>Angelo murmura:</p>
-
-<p>—Vous n’êtes pas fatiguée?</p>
-
-<p>—Un peu étourdie...</p>
-
-<p>—Vous avez trop chaud...</p>
-
-<p>Elle écarta les pans de sa fourrure, et deux <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> roses, froissées à
-son corsage, s’effeuillèrent sur ses genoux. Angelo recueillit les
-pétales, un par un. Il les respirait, les roulait dans ses paumes, les
-mordillait...</p>
-
-<p>—Santaspina va jouer... C’est un grand musicien... un virtuose!...
-Mais il ne peut se produire, pauvre homme, parce qu’il doit faire le
-professeur pour gagner l’argent...</p>
-
-<p>Mais Santaspina était modeste. Il se débattait, entre Salvatore et
-Gramegna, avec des mines de vierge violée... Et il fallut le pousser,
-le traîner, le maintenir sur la chaise, devant le vieux piano aux dents
-jaunes...</p>
-
-<p>Dompté, il se résigna. Enfonçant dans son faux col sa nuque noire, il
-étendit ses bras, et...</p>
-
-<p>Trémolos, arpèges, fioritures, trilles de la main gauche, trilles de
-la main droite! Le maestro s’est emparé de Donizetti, de Bellini et
-de Rossini, ancêtres vénérables et démodés. Il les saisit par leur
-perruque romantique, les enjolive, les enguirlande, les frise au petit
-fer, et les fait sauter dans les cerceaux bleus et roses, pour amuser
-les demoiselles!... Fantaisie sur le <i>Trouvère</i>! Grand «Caprice»
-sur <i>Norma</i>! Pot-pourri de la <i>Favorite</i>!...</p>
-
-<p>Le maestro joue avec ses doigts, avec ses épaules, avec sa tête, avec
-tout son petit corps frénétique. C’est un acrobate qui bondit sur le
-<span class="pagenum" id="Page_117">117</span> tremplin des octaves, d’un bout à l’autre du clavier; c’est un
-escamoteur qui jongle; c’est un artificier qui fait éclater des fusées
-en majeur, des bombes en mineur, et dont les mille mains aux mille
-doigts secouent des millions d’étoiles sonores; c’est un gondolier
-qui rame, en longs arpèges égaux; c’est un amant qui se pâme dans les
-points d’orgue, soupire, chavire, expire...</p>
-
-<p>Marie, consternée, l’écoute... Il ne s’arrête que pour recommencer.
-Collé à sa chaise, implacable, il fonctionne... Maintenant l’heure
-est venue des grandes difficultés, des grands triomphes... Santaspina
-tourne à demi la tête. Il annonce:</p>
-
-<p>—Le morceau de musique contre la jettature.</p>
-
-<p>Des quartes! rien que des accords de quartes frappés avec l’index et
-le petit doigt en imitant le geste conjurateur... Et pour finir: le
-<i>Deuil de l’amour</i>, nocturne exécuté sur les touches noires, rien
-que sur les touches noires!...</p>
-
-<p>«<i>Che spressione!</i>...» soupire Gramegna, hypnotisé... «<i>Che
-sentimento!</i>...» Le bon Salvatore loue la vélocité, la souplesse,
-la résistance du pianiste... Et tous deux hochent la tête, avec une
-componction dévote derrière le dos du musicien... Quand l’accord
-suprême écrase le vieux piano et fait branler toutes ces statuettes
-sur les tables—pan! pan! pan! pan!...—le sculpteur <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> et Gramegna
-s’élancent vers leur ami, le félicitent, l’embrassent!... On entend,
-dans un flux de paroles, déguisés par la prononciation dialectale, les
-noms des pianistes célèbres, Risler, Diémer, Paderewski, que Santaspina
-égalerait, qu’il dépasserait, qu’il anéantirait, s’il ne devait—pauvre
-homme!—faire le petit professeur, au cachet, pour gagner sa vie.</p>
-
-<p>Marie est gênée par ce dithyrambe... Jamais elle n’osera dire à
-Santaspina: «Monsieur, je vous remercie. Vous jouez fort bien du
-piano...» Et même, elle en veut à Salvatore, à Gramegna, de cette
-ridicule outrance... «Ils manquent de sincérité!...» pense-t-elle. Mais
-elle commence à mieux observer, à mieux comprendre, et à se défier
-des impressions hâtives... Non, Salvatore n’est pas un menteur!... Il
-exprime honnêtement sa pensée... Seulement, il l’exprime en italien ou
-en napolitain. Et sa pensée est exactement celle d’un Français, mais
-transposée, haussée d’un ton par la langue... Ce n’est pas sa faute
-s’il met un dièze à chaque adjectif...—les touches noires, rien que
-les touches noires!—L’air est le même. Santaspina ne s’y trompe point.</p>
-
-<p>Le prudent Angelo a voyagé chez les gens du Nord dont la langue
-discrète et nuancée met des bémols aux adjectifs. Il ne veut pas
-choquer <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> Marie; il ne veut pas se compromettre; et il veut assurer
-pourtant à Santaspina l’éloge copieux qui lui est dû...</p>
-
-<p>«Vous ne savez pas, donna Maria, qu’il a joué pour vous, pour vous
-seule, et qu’un mot de vous le consolera de tous les déboires du
-métier...»</p>
-
-<p>Marie surprend le coup d’œil du pianiste vers elle,—coup d’œil
-tendre, orgueilleux et confus, coup d’œil d’artiste dont la vanité
-enfantine mendie, comme mendient les gamins du pavé: «Un sou... un
-petit sou!... <i>Nu soldo! signora bella!</i>» Marie ne résiste plus.
-Elle complimente. Elle loue. Elle exagère!... Elle ajoute un dièze aux
-adjectifs! Et ça lui coûte un peu de peine, mais ça fait tant plaisir
-au musicien!</p>
-
-<p>A s’entendre parler ainsi, elle éprouve bien quelque honte... Elle ne
-se reconnaît plus... Que dirait Claude?... Il dirait que Naples a déjà
-troublé et un peu corrompu son amie.</p>
-
-<p class="br">Mentalement prononcé, le nom de Claude fait tressaillir la jeune
-femme... Claude! Il était si près d’elle, tout à l’heure, quand elle
-lui écrivait: «Je suis déçue et triste, et je me souviens...» L’ami
-bien-aimé rentre dans son âme... <i>Il rentre!</i>... Elle ne l’avait
-pas senti s’éloigner!</p>
-
-<p>Marie, s’interroge... Quoi? elle a pu oublier Claude, un si long
-moment, distraite de lui par <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> ce paysage qu’il ne verra pas, et
-par ces gens qu’il n’aimerait pas!... Oublier les absents, n’est-ce
-pas les tuer jusqu’à ce que le souvenir les ressuscite? La promenade,
-la causerie, la musique, ont interrompu le miracle qui rend sensible
-au cœur une mystique et perpétuelle présence. Marie a le remords d’une
-petite infidélité, d’une faute commise «par omission».</p>
-
-<p>Elle recule son fauteuil, et, d’un mouvement de tête, évite la clarté
-de la lampe que Salvatore vient d’allumer. Les roses tombent de sa
-ceinture à ses genoux, et Marie les laisse glisser et s’effeuiller
-à terre. Elle recroise son écharpe, et il lui serait bien agréable
-qu’Angelo ne la regardât plus.</p>
-
-<p class="br">Santaspina joue un refrain populaire. Salvatore chante, et par instants
-Angelo fredonne la reprise, à la tierce; Marie n’écoute pas. Avec le
-souvenir de Claude, la tristesse inquiète et douce est revenue...</p>
-
-<p>—Nous abusons de votre bonté, donna Maria? Voulez-vous retourner à
-Naples? dit Salvatore... Oui, n’est-ce pas?... Eh bien, nous vous
-accompagnons. Gramegna prendra le tramway avec nous, et il ira jusqu’à
-la station, parce qu’il rentre coucher à Pompéi... C’est à Pompéi qu’il
-habite, et qu’il travaille...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p>
-
-<p>—Que fait-il de son métier, monsieur Gramegna?</p>
-
-<p>—Il continue, morceau par morceau, le plan en relief des fouilles qui
-est au musée, et il reconstitue aussi des villas romaines... C’est un
-artiste en son genre, don Antonio Gramegna.</p>
-
-<p>—Il ne connaît pas le français?</p>
-
-<p>—Non.</p>
-
-<p>—J’aurais voulu lui parler de mon père.</p>
-
-<p>Gramegna fit un signe d’intelligence. Il ne comprenait pas le
-français, mais il le devinait. Et, Salvatore traduisant, il raconta
-qu’il avait vu M. Wallers à l’auberge de la Lune. La verdeur et
-l’entrain du célèbre archéologue surprenaient tous «ces messieurs de
-l’administration».</p>
-
-<p>—Il arrive le premier à l’ouverture des portes et il s’en va le
-dernier.</p>
-
-<p>—Et il oublie sa fille!</p>
-
-<p>Non, il ne l’oubliait pas! Il se disait heureux de la savoir à Naples,
-chez la bonne madame di Toma... Il la ferait venir à Pompéi dès que la
-meilleure chambre de l’auberge serait libre. Un professeur allemand
-occupait cette chambre.</p>
-
-<p>—Tous les jours, il annonce qu’il va partir et il ne part jamais...
-Monsieur Wallers est obligé de prendre patience... Il dit seulement que
-don Angelo devrait s’établir à Pompéi, pour la commodité du travail...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span></p>
-
-<p>—Mais quelle idée!... je peux bien travailler à Naples, dit Angelo qui
-parut contrarié.</p>
-
-<p>Santaspina et Gramegna partirent, sans attendre leurs camarades.
-Salvatore emmaillota ses ébauches, remit en place les petits bronzes,
-posa enfin sa blouse d’atelier. Comme il sortait, avec Angelo et Marie,
-on entendit le grincement du tramway qui filait vers Naples...</p>
-
-<p class="br">Marie proposa de marcher jusqu’à la station prochaine.</p>
-
-<p>A son passage, sur la route, les voisins de Salvatore manifestèrent
-une curiosité sympathique. Les frères di Toma étaient si connus! On
-les aimait tant, Salvatore pour son grand cœur et Angelo pour son beau
-visage! C’était un plaisir de les voir, escortant cette blonde—une
-étrangère, peut-être une miss, venue de Londres ou de Chicago,
-excentrique, richissime... et amoureuse!</p>
-
-<p>Amoureuse de qui?... De Salvatore ou d’Angelo? Les commères, assises
-devant les portes, n’avaient pas le moindre doute... Elles murmuraient:
-«<i>Quant’è carina!</i>» assez haut pour qu’Angelo les entendît. Et les
-repasseuses qui travaillent derrière leur croisée, en camisole, la joue
-droite toute rouge d’avoir tâté la chaleur du fer, envoyaient à Marie
-un regard complice et <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> point jaloux... Le peuple napolitain est
-bienveillant à l’amour qui passe!</p>
-
-<p>Marie ne soupçonnait pas que les regards et les sourires de tous ces
-gens la fiançaient à Angelo, mais le jeune homme devinait la méprise,
-et, nonchalamment subissait la suggestion amoureuse... Marie était
-à lui... un peu, puisqu’on la croyait à lui... Il tenait le rôle de
-l’amant ou du fiancé, et il prenait l’attitude, il imaginait, il
-ressentait presque les sentiments du personnage... Naguère, l’éclatante
-Isabelle l’avait fasciné. Il n’avait pas remarqué les grâces plus
-modestes de Marie. Mais le cœur d’Angelo suivait ses yeux, et ses yeux
-voyaient Marie, à toute heure!</p>
-
-<p>—Quelle jolie femme! murmurait Salvatore. Comme elle a parlé de mes
-pauvres statuettes! Comme elle a été charmante pour Santaspina!...
-Regarde-la marcher!... C’est une nymphe du Nord, une petite reine de
-Thulé!... Je voudrais la modeler dans la cire!</p>
-
-<p>Angelo répondait:</p>
-
-<p>—Jolie, mais froide!</p>
-
-<p>—Froide, Angè?</p>
-
-<p>—Comme la neige, froide «à faire tomber les dents».</p>
-
-<p>Ils avaient dépassé la station. Marie voulut marcher encore.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span></p>
-
-<p>Elle n’écoutait pas ses compagnons qui d’abord avaient parlé français,
-par politesse, et qui revenaient à leur dialecte provincial. Avançant
-comme à regret, elle tournait sa tête éblouie vers le ciel d’ouest qui
-s’embrasait derrière elle. Il n’était pas rouge, mais ardemment jaune,
-strié de fauves fumées, traversé de tous les ors flamboyants et clairs
-qui vibrent dans une fournaise vue en plein jour. Le promontoire,
-découpé en violet pur contre cette immense flamme, cachait le centre
-mobile de l’incendie, le disque du soleil descendant vers Procida. De
-la crête au flanc de la colline, une légère ombre mauve glissait sur
-les jardins d’orangers, sur les murs couronnés de pâles roses. Les
-pins tordus écartant leurs hauts bras verts la recevaient sur leurs
-ombrelles. Et cette ombre couvrait la route, gagnait les maisons
-encore vêtues de lumière rose, tandis que la lumière, abandonnant les
-fenêtres, les corniches, les terrasses, remontait comme un voile tiré
-par en haut.</p>
-
-<p>L’ombre déborda sur la route, tomba de la falaise à la mer, changea
-la nacre irisée en nacre grise. Maintenant elle touchait le pied du
-Vésuve. L’énorme masse du volcan, pourpre et crevassée de pourpre plus
-obscure, prit la couleur des charbons sous la cendre, se violaça,
-s’éteignit, parut se dissoudre dans la brume, <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> tandis que le sommet
-brûlait, tout seul, au milieu du ciel.</p>
-
-<p>Alors Naples se para de gaz en guirlandes. Les cloches de ses trois
-cents églises argentèrent le crépuscule,—et le noir paquebot de
-l’Orient-Mail, qui doublait Capri, étincela tout à coup comme une
-galère en fête.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_126">126</span></p>
- <h2>VIII</h2>
-</div>
-
-<p>Sous le ciel bleu cru et le soleil vertical, la ruelle à demi dégagée
-faisait une coupure dans l’espèce de remblai grisâtre qui entoure
-Pompéi. M. Guillaume Wallers, debout sur ce remblai, s’inclinait, au
-risque de choir, et regardait le travail des ouvriers que surveillait,
-en bas, son jeune confrère, M. l’inspecteur Spaniello. La lumière
-entrait, d’aplomb dans la ruelle, et touchait, à trois mètres de
-profondeur, le sol antique, étonné de la reconnaître. A gauche, un mur
-de briques devait clore quelque jardin enfoui, et sur ce mur, apparent
-déjà, on devinait le serpent rouge, peint par le propriétaire, pour
-éloigner les gens malpropres... De l’autre côté, la coupe du terrain
-montrait nettement les couches superposées de pierres ponces, de
-cendres, des scories, de terre végétale et de <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> sable volcanique, et
-racontait l’histoire de la ville morte, enveloppée d’un triple linceul
-par les éruptions renouvelées au cours des siècles.</p>
-
-<p>Au bout de la tranchée, des ouvriers en pantalon de velours, ceinturés
-de laine écarlate, frappaient dans la cendre durcie qui ne vibrait pas
-sous leurs coups. Le bruit mat des pioches, le glissement sec et léger
-des <i>lapilli</i>, le gris plâtreux des décombres, le silence des
-hommes, donnaient à cette besogne et à ce lieu un caractère funèbre.</p>
-
-<p>Des gamins parcouraient la ruelle, emportant sur leur tête des paniers
-pleins de gravats et rapportant des paniers vides, et l’on eût dit de
-petites ombres qui accomplissaient dans un coin des enfers quelque
-tâche éternelle et vaine.</p>
-
-<p>—Y a-t-il une inscription? cria d’en haut M. Wallers.</p>
-
-<p>M. Spaniello examinait la surface découverte du mur.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>—Vous voyez le serpent agathodémon... Je crois distinguer aussi des
-lettres presque effacées.</p>
-
-<p>M. Wallers dit en riant:</p>
-
-<p>—Défense de...!</p>
-
-<p>—Non, c’est plutôt une affiche électorale.</p>
-
-<p>M. Spaniello prit son lorgnon, et, suivant du <span class="pagenum" id="Page_128">128</span> doigt les jambages
-inégaux et enchevêtrés, il épela:</p>
-
-<p>—<i>Trebium ædilem vos faciatis</i>... C’est un appel aux électeurs,
-fait par les amis d’un certain Trebius qui voulait être édile...</p>
-
-<p>—Vous restez dans ce trou?... Venez donc jusqu’à la <i>Casa Vettii</i>
-voir ma fille. Elle m’attend avec le petit Angelo qui dessine le
-triclinium.</p>
-
-<p>—Je vous accompagne...</p>
-
-<p>M. Spaniello, qui était jeune et leste, choisit une place où le
-talus s’abaissait. Des planches mal équilibrées formaient une sorte
-d’échafaudage. Le savant fut tout de suite près de M. Wallers, et les
-ouvriers l’applaudirent.</p>
-
-<p>A travers les décombres des nouvelles fouilles, les deux confrères
-gagnèrent la rue de Stabies.</p>
-
-<p>C’est une belle rue où l’on aperçoit, quand on va vers le nord, la
-croupe violette du Vésuve, et, quand on va vers le sud, les vagues
-bleuâtres et veloutées des montagnes qui dominent la vallée du Sarno.
-Elle a, comme toutes les rues de Pompéi, un sombre et houleux dallage
-marqué par les sillons des chars, de hautes bornes, des cuves de
-pierre, des trottoirs très élevés, et les maisons, de chaque côté,
-célèbres ou banales, ouvertes ou fermées par des grilles, ressemblent
-à mille et mille autres maisons. Le visiteur <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> novice, l’humble
-touriste ordinaire, n’y voit que des murs bas et compacts qui gardent
-sur leur tuf le gris de la cendre, sur leurs briques le reflet
-rougeoyant d’un four. Presque partout, les étages supérieurs ont
-croulé sous le poids des matières volcaniques, et les maisons se sont
-effondrées en dedans. Déblayées, nettoyées, elles ne sont plus que leur
-propre squelette. Par la brèche du vestibule, apparaissent d’autres
-pans de murs, des colonnes dont la base est peinte, quelquefois une
-vasque, une table de marbre, une stèle, un Eros parmi les rocailles de
-ce qui fut un jardin. Et l’on entrevoit des fresques sur les parois
-qu’un auvent tout neuf protège. Le cinabre vif des stucs a noirci, les
-faux marbres se sont décolorés; mais, dans l’ensemble, les tons d’ocre
-et de brun rouge dominent, chaudement patinés par le soleil.</p>
-
-<p>Pauvre touriste! Dans cette rue où M. Spaniello et M. Wallers se
-promènent, avec des regards possesseurs, il suivra le guide qui
-ânonne, le gardien qui ouvre les grilles, et la bande des Américains
-aux pieds rapides. Le Bædeker en main, il s’évertuera à distinguer
-l’atrium toscan de l’atrium tétrastyle, et l’atrium testudinatum de
-l’atrium corinthien! Il confondra le tablinum et le triclinium, les
-décorations du premier style avec celles du quatrième <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> style. Sa
-curiosité fatiguée ne saisira plus aucune différence entre ces débris
-de demeures, et ne se ravivera qu’aux petits détails érotiques dans les
-chambrettes closes où les dames n’entrent pas!</p>
-
-<p class="br">Par ce midi de mars, plus chaud qu’un midi de mai en France, aucune
-horde étrangère ne déshonorait la solitude lumineuse et le silence.</p>
-
-<p>—Les Wisigoths déjeunent à l’hôtel Diomède! dit M. Spaniello... Tout à
-l’heure, ils arriveront en masse. C’est jeudi. L’entrée est gratuite.
-Au diable, les Anglais à carreaux et les Allemands vert foncé!... Ils
-vont cueillir mes violettes!... Nous manquons de gardiens, monsieur
-Wallers!...</p>
-
-<p>Il soupira:</p>
-
-<p>—Oh! pardon, monsieur Wallers! Je vous quitte un instant. Je ne peux
-passer devant les <i>Amours dorés</i> sans regarder mes oléandres,
-et demander quelques nouvelles de mes bulbes de lis... <i>Lilium
-candidum</i>... On les a mis en terre un peu tard, mais je crois qu’ils
-fleuriront cet été. Le fantôme du propriétaire antique sera évoqué par
-le fort parfum de ces nobles lis, bien dignes d’orner la demeure d’un
-Isiaque, d’un Initié!</p>
-
-<p>—Allez donc! fit M. Wallers.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_131">131</span></p>
-
-<p>La rue de Stabies et la rue des Vettii sont parallèles et communiquent
-par un étroit <i>vicolo</i>. Dans le silence immobile et brûlant
-passait un frisson de guitare, et goutte à goutte, une flûte cachée
-versait ses notes de cristal.</p>
-
-<p>«Eh quoi! pensa M. Wallers, il est midi, et l’heure des mirages n’est
-pas celle des revenants! La nuit, quand la lune indulgente blanchit
-les colonnes du péristyle, les ombres des frères Vettii reviennent
-assurément dans leur jolie salle à manger rouge et noire, et elles
-boivent une ombre de vin dans une ombre de coupe, tandis que des ombres
-de danseuses réjouissent des ombres d’invités, bons fêtards pompéiens
-et petites grues!... Mais aujourd’hui, les revenants se trompent
-d’heure...»</p>
-
-<p class="br">L’administration italienne a fait recouvrir d’un toit la <i>Casa
-Vettii</i>, précieuse entre toutes. La lumière et le clair-obscur, la
-nuit et la lune se partagent comme autrefois la galerie du péristyle,
-et, sur la mosaïque des chambres, les heures nouvelles suivent pas à
-pas la trace argentée ou sombre des heures défuntes. Priape, concierge
-symbolique de ce lieu aimable, n’a pas quitté le vestibule où sa
-présence effarait les dames, mais il se morfond derrière un volet.
-Un gardien plus honnête accueille maintenant les <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> visiteurs.
-Toutes les pièces principales, l’atrium, les chambres, le triclinium
-intime et le triclinium de gala, ouvrent sur le péristyle dont les
-colonnes enferment un petit jardin. On a retrouvé le dessin exact
-des plates-bandes; on a réparé les tuyaux de plomb qui amènent l’eau
-fraîche du Sarno, et, parmi les myrtes et les lierres, on a relevé les
-stèles, les vasques, les tables de marbre et les statuettes des enfants
-qui portent des oies.</p>
-
-<p>Les colonnes cannelées sont blanches, mais la galerie, les appartements
-sont peints de couleurs encore vives. Partout le jaune, le noir et le
-blanc rehaussent la splendeur du cinabre. Ici des ornements légers
-courent sur un fond noir; des nymphes aux voiles bleuâtres s’envolent,
-isolées au centre des panneaux rouges; des Amours et des Psychés jouent
-sur les frises. Ailleurs, de véritables tableaux représentent des
-scènes mythologiques où pâlissent, près des bruns héros, les nudités
-fanées et froides des déesses.</p>
-
-<p>C’est un art mièvre et délicat qui vint de Grèce par la route
-d’Alexandrie, pour amuser des libertins et des courtisanes qui avaient
-encore du goût.</p>
-
-<p>M. Wallers prétendait que cette maison sent la femme... et même la
-petite femme!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p>
-
-<p>Il entra, appelé par la musique, salué par des rires. Le gardien avait
-transporté sa chaise dans la galerie du péristyle, et, sur cette
-chaise, Angelo di Toma était assis, grattant la guitare. Marie, en robe
-blanche, s’appuyait à la rampe de fer qui défend l’accès du jardin. Son
-corps était dans l’ombre, mais elle avançait sa tête qui brillait au
-soleil comme un fruit d’or.</p>
-
-<p>Elle riait, et le gardien, tranquille, riait auprès d’elle; et tous
-deux admiraient le joueur de flûte qui dansait en agaçant un chevreau,
-dans le jardin historique et archéologique, dans le jardin sacré des
-Vettii!... Il avait sept ans tout au plus, des jambes nerveuses, un
-petit torse bronzé sous un lambeau de chemise, et il semblait le frère
-divin de son chevreau. Le même feu sombre, la même gaieté animale
-flambaient dans leurs yeux, et les cheveux de l’enfant, noirs et
-roussis par le soleil, étaient pareils au poil dur de la bête. D’une
-colonne à une autre colonne, ils déroulaient la frise changeante de
-leurs attitudes; et parfois, arrêtés un instant, ils sculptaient au
-flanc d’une vasque un merveilleux bas-relief, le motif classique du
-Faune enfant et de la chèvre.</p>
-
-<p>M. Wallers, ravi du spectacle, se dissimula pour ne pas effrayer les
-danseurs. Les petits doigts sales tenaient la flûte avec une grâce
-<span class="pagenum" id="Page_134">134</span> charmante. Le rythme des petits pieds valait un beau vers, et le
-chevreau même, sensible à la mesure, ne sautait pas à contretemps.</p>
-
-<p>Mais l’inspecteur Spaniello parut, à son tour, et, nouvelle Méduse,
-pétrifia de crainte le gardien, l’enfant et le chevreau. Pourtant
-l’inspecteur Spaniello était le meilleur des hommes. Ses subalternes
-l’adoraient. En toute autre circonstance, il eût montré sa bonhomie
-naturelle, au lieu de crier, de lever les bras, et de rappeler les
-prescriptions du règlement!</p>
-
-<p>—Dans le jardin!... Dans le jardin des Vettii!... Hors d’ici, petit
-misérable!...</p>
-
-<p>L’enfant se réfugia dans la robe de Marie; le chevreau épouvanté sauta
-la barrière et se cacha dans la cuisine où les marmites mélancoliques
-se rouillent sur le fourneau, depuis dix-neuf siècles. Le gardien
-s’épuisa en excuses,—et Angelo, sans se troubler, posa sa guitare:</p>
-
-<p>—C’est le fils d’un custode qui habite à la porte Marine. J’ai voulu
-montrer à madame Marie comme il dansait bien... Et nous devons le
-peindre avec son chevreau... Consolez-vous! Il n’a rien abîmé. Il n’a
-pas brisé une feuille de violettes...</p>
-
-<p>Le gardien ramena le chevreau par les oreilles. Alors l’enfant se
-précipita vers l’animal qui bêlait et tremblait sur ses pattes fines.
-D’un <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> même bond, franchissant l’atrium, ils disparurent dans la
-ruelle.</p>
-
-<p>—Voilà, dit Guillaume Wallers, les derniers Génies des Vettii qui
-abandonnent la maison, chassés par nous, les barbares.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_136">136</span></p>
- <h2>IX</h2>
-</div>
-
-<p>Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la
-rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s’était avisé que les
-aquarelles d’Angelo étaient à peine ébauchées, et l’artiste nonchalant
-prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le
-«second père!»</p>
-
-<p>Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait
-de l’avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues.
-Et il se rappelait les beaux jours qu’il avait vécus, avec elle, à
-Naples, pendant que M. Wallers s’installait à Pompéi.</p>
-
-<p>Salvatore était le <i>patito</i> de Marie, mais Angelo était un
-cavalier servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle
-aimable. Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu’il accompagnât
-madame Laubespin, et quand il disait, par hasard: <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> «Je resterai à
-la maison», ou: «J’irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le
-regardait comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé
-des excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules,
-des soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs.
-Il avait même donné des leçons d’italien à la dame de ses pensées, afin
-de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je
-vous aime!» n’est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C’était
-une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de
-rien-faire, c’était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des
-barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l’archéologie et la peinture!</p>
-
-<p>Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre,
-mais Angelo ne se souciait pas d’habiter l’auberge de la Lune,
-parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les
-peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si
-près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n’était venu
-que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait
-conté quelques histoires de voleurs au second père... L’horaire était
-changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre
-d’Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade...
-Des <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> cousins de Palerme arrivaient par le bateau...</p>
-
-<p>A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu
-simplement:</p>
-
-<p>—Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant,
-mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer
-vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est
-disponible à l’auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais
-vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez
-votre montre sur la mienne...</p>
-
-<p>L’ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant
-des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa
-bourse était plate. Le <i>terne</i> qu’il poursuivait, au <i>lotto</i>,
-depuis cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du
-travail s’imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune.</p>
-
-<p>A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi.
-Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée.</p>
-
-<p>M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de
-Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini,
-de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre
-russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,—tous ces gens qui
-<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> transformaient en Babel l’auberge de la Lune, qui vivaient à
-Pompéi, de Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M.
-Guillaume Wallers, à l’ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il
-traînait avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré.</p>
-
-<p>Et l’étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de
-notes gonflaient les poches du savant. Il s’embusquait à tous les
-carrefours, avec son appareil photographique. L’architecture, d’abord,
-l’intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la
-peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les
-bijoux, les inscriptions.</p>
-
-<p>Le plan de l’ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux
-cent cinquante illustrations—dessins, gravures, aquarelles en
-couleurs—qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M.
-Wallers n’entendait pas qu’un dessinateur inexact compromît l’heureux
-achèvement, et la publication opportune du chef-d’œuvre.</p>
-
-<p>Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour
-la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes
-les âmes du purgatoire, n’eût pas décidé le peintre à reprendre ses
-pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une
-<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> heure à la paresse napolitaine; mais, l’heure écoulée, il donnait
-le signal... Et l’on retournait aux ruines.</p>
-
-<p>Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello
-qui habitait un <i>villino</i> blotti contre le rempart. Angelo s’en
-allait seul par les rues déjà tièdes. Il s’arrêtait devant toutes les
-maisons fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait
-replanté, dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes,
-le lierre et l’iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des
-touristes passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu’est
-l’œillade napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté,
-entre les cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais
-bien...» et quelquefois: «Voulez-vous?...»</p>
-
-<p>Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le
-placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze
-centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un
-chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en
-faux marbre—troisième style!—du modèle original, ne manquait à la
-copie... Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n’avait rien à
-lui dire, excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée
-avec de petits morceaux d’os, à tel <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> jardin, d’un décimètre carré,
-taillé dans du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille.
-L’excellent Gramegna était comme l’excellent Spaniello, un maniaque,
-doucement envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son
-existence d’homme jeune, tenaient dans l’enceinte ruinée, entre la
-porte du Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d’Herculanum et
-la porte de Nola.</p>
-
-<p>Angelo lui demanda un jour s’il était amoureux...</p>
-
-<p>—J’ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément.</p>
-
-<p>Et il ajouta, avec un bon rire:</p>
-
-<p>—Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte
-Marine... On peut l’y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une
-Napolitaine n’a des reins plus élégants et des jambes plus fines.</p>
-
-<p>Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d’un jeune corps
-féminin dissous dans la cendre durcie.</p>
-
-<p>Angelo ricanait:</p>
-
-<p>—Si ça te suffit!</p>
-
-<p>Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes».</p>
-
-<p>—Allons donc! A l’auberge de la Lune...</p>
-
-<p>—Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles
-me glacent le sang <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> A force de les voir, je me sens devenir
-phoque... Non, Gramegna, celle que j’aimerais...</p>
-
-<p>—Celle que tu aimerais, Angè, n’est pas pour toi!...</p>
-
-<p>Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de
-cire, et Angelo s’en allait.</p>
-
-<p>Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à
-la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d’argent»,
-des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret
-et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s’était
-décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel
-de tripoter la couleur, l’échauffaient d’une fièvre imprévue. Pompéi
-s’animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait
-sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins,
-ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce
-cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des
-pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir,
-et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en
-dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l’entendre
-vibrer dans l’air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs...
-Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses
-pochades avec une adresse et <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> une célérité merveilleuses, car il
-savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait
-surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette
-ardeur tombait tout d’un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette
-et chantonnait «<i>Capille nire</i>» ou «<i>Luna nova</i>». Son âme
-éteinte ne reflétait plus que l’ennui.</p>
-
-<p>Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers
-visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n’était pas libre de
-partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il
-devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles...
-Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles
-peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus
-rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes,
-s’empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on
-avait refait la toiture, s’emplissaient d’une ombre inquiétante...
-Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores
-de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses
-femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo.
-Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice
-calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne
-est tout imprégnée de péché; l’eau bénite <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> n’a jamais touché ses
-dalles; les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des
-courtisanes et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un
-bon chrétien ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté
-par des âmes qui n’ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas
-de bravade, puisqu’il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses
-lui passaient des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il
-esquivait un signe de croix, baisait son pouce, et invoquait son
-patron, l’ange Michel...</p>
-
-<p>Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme
-un chat, tout crispé d’horripilation, et il écoutait le silence.
-Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un
-rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe
-crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait
-des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum
-d’éther et un très léger relent de cadavre...</p>
-
-<p>Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre...</p>
-
-<p>Et c’était l’heure où les boutiques de Toledo s’éclairent, où les
-dames, revenant de la Villa Nazionale, font arrêter leurs équipages
-devant les pâtissiers. Les petits «journalistes» crient à voix rauque
-les dernières nouvelles... Les vendeurs de citrons et de figues d’Inde
-allument <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> leurs lanternes de papier... La galerie Umberto regorge
-de foule. Angelo se rappelait la table du glacier, les vitrines des
-photographes et des marchands de corail... Il avait eu des aventures,
-dans cette galerie... O Naples bruyante, fleurie, souillée, chère
-Naples, où es-tu? Le triste Angelo revoit tes filles drues, chevelues
-et chaudes, et regardant Pompéi roulée au linceul du soir, il pense:</p>
-
-<p>«Sainte Madone! il me semble que je couche avec une morte.»</p>
-
-<p class="br">Un vrai Napolitain porte le dieu de la combinaison dans son âme
-ingénieuse. Angelo eut des conférences secrètes avec le garçon et la
-fille de chambre, à l’auberge de la Lune. Et le professeur allemand
-qui s’éternisait dans la plus belle chambre—dans la future chambre
-de Marie!—trouva un scorpion dans sa cuvette. Le scorpion était mort
-et desséché depuis l’automne, mais le professeur faillit tomber en
-syncope, et sa fureur balbutiante fit craindre à MM. Weiss et Hoffbauer
-qu’il ne mourût entre leurs mains, de congestion. Malgré les efforts de
-ses compatriotes, il voulut quitter immédiatement l’hôtel et, le soir
-même, il prit le train pour Pæstum, Taormine et Syracuse.</p>
-
-<p>Angelo donna une pièce au domestique, un <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> baiser à la servante, et
-consola le patron en lui promettant le secret sur cette aventure.</p>
-
-<p>La chambre au scorpion fut nettoyée et M. Wallers annonça la prochaine
-arrivée de sa fille. Alors, Angelo se multiplia. Il fit le peintre
-décorateur, l’ébéniste et le tapissier. Par ses soins, le plafond
-devint un ciel bleu où s’envolaient des hirondelles; un vieux rideau
-se rajeunit en housse sur un fauteuil; des mousselines orientales, un
-peu usées, un peu effrangées, cachèrent les portes, et, pour rendre une
-virginité à la table branlante, à la toilette boiteuse, on fit venir de
-Naples quatorze petits pots de ripolin.</p>
-
-<p>M. Wallers, candide et sans aucun soupçon, admirait l’activité du jeune
-homme.</p>
-
-<p>Il disait à M. Spaniello:</p>
-
-<p>—J’ai calomnié le petit di Toma! Je le croyais paresseux... Point
-du tout! Il n’était que distrait et léger. Bien surveillé, il fera
-merveille... Et je me félicite de le tenir ici, sous ma main. Sans
-doute, à Naples, quelqu’un l’empêchait de travailler... ou quelqu’une...</p>
-
-<p>Marie arriva enfin, conduite par Salvatore. Elle trouva sa chambre
-toute blanche, avec un plafond tout bleu, et partout des roses peintes
-en guirlandes, partout un parfum de térébenthine qui s’en irait vite
-dans les courants d’air... Une <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> botte de jonquilles cachait la
-petite brèche du pot à eau et se reflétait dans la glace un peu
-fendue... Marie reconnut les soins d’Angelo. Elle en fut touchée:</p>
-
-<p>—Grâce à vous, dit-elle, je me plairai ici... J’y serai tranquille et
-heureuse.</p>
-
-<p>Et elle ne vit pas que Salvatore soupirait.</p>
-
-<p>Guillaume Wallers, ce jour-là, oublia Pompéi pour sa fille... Il était
-content de la revoir. Sa tendresse paternelle déborda sur Angelo, et il
-fit mille compliments au jeune homme.</p>
-
-<p>Mais, le lendemain même, il perdit quelque illusion sur la vaillance de
-son collaborateur.</p>
-
-<p class="br">Il se plaignait encore à M. Spaniello, tandis qu’Angelo et Marie
-marchaient devant eux, dans la rue étroite.</p>
-
-<p>—Sacré Angelo! avec sa guitare et son chevreau danseur!...</p>
-
-<p>—Il est jeune, monsieur Wallers! A sa place, moi-même...</p>
-
-<p>—Vous ne feriez pas sauter des chevreaux dans le jardin des Vettii...</p>
-
-<p>—Ça, non, jamais!...</p>
-
-<p>—Vous êtes un homme sérieux...</p>
-
-<p>—Je suis sérieux, mais je suis homme, répondit doucement M.
-Spaniello...</p>
-
-<p>Il regardait les jeunes gens qui marchaient <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> côte à côte, au même
-pas, et il songeait que l’aveuglement des pères égale celui des maris.
-Mais il n’osait expliquer sa pensée... Il dit seulement:</p>
-
-<p>—Madame Laubespin a tout à fait l’air d’une jeune fille, et je ne puis
-croire qu’elle ait été mariée...</p>
-
-<p>M. Wallers n’entendit pas cette réflexion de son collègue. Il admirait
-la porte Stabienne qui arrondit encore sa noble voûte dans l’épaisseur
-du rempart, et il considérait les derniers chantiers des fouilles qui
-marquent la limite de la Pompéi exhumée. De la porte Stabienne à la
-porte de Nola, la cendre et la pierraille volcanique couvrent encore
-une Pompéi dormante, et les cactus, les herbes grises, les pins chétifs
-croissent librement sur son linceul.</p>
-
-<p>—Vous avez dit que Pompéi n’apparaîtrait pas tout entière avant
-un siècle! s’écria Wallers, désolé. Ces paroles de mauvais augure
-me reviennent, chaque fois que je passe par ici... Dans un siècle,
-Spaniello, dans un siècle!... On trouvera des maisons charmantes, des
-peintures que l’air n’aura pas flétries, des bronzes grecs, des bijoux,
-des papyrus... Dans un siècle! Et nous ne verrons pas ces merveilles!
-Nous serons morts... Pourquoi toutes les nations civilisées ne se
-cotisent-elles pas afin d’envoyer ici des <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> milliers d’hommes qui
-délivreraient Pompéi et la rendraient, complète, à nos yeux vivants?</p>
-
-<p>—L’argent nous manque, dit tristement M. Spaniello. La contribution
-de l’État est presque nulle, et ce sont les visiteurs qui assurent le
-budget de Pompéi... Mais consolez-vous, cher monsieur Wallers. Les
-quartiers ensevelis sont très probablement des quartiers pauvres...</p>
-
-<p>—Hypothèse!</p>
-
-<p>—... et, d’autre part, Pompéi délivrée perdra beaucoup de son charme
-avec son mystère. La femme nue plaît moins que la femme demi nue
-dont le voile incertain glisse, s’arrête, retenu par la hanche et le
-genou... A découvrir Pompéi, lentement, notre curiosité passionnée
-s’avive; la moindre beauté aperçue nous donne l’ivresse de la conquête
-et de la possession...</p>
-
-<p>—Elle nous donne aussi la fièvre de la jalousie. Dès que vous avez
-trouvé une fresque sur un pan de mur, vous la cachez pour en jouir tout
-seul, et c’est à regret que vous la livrez aux profanes... Ainsi dans
-cette nouvelle villa, qu’un fermier a découverte en creusant un puits,
-à Boscotrecase, près du Vésuve, il y a une fresque...</p>
-
-<p>M. Spaniello s’agita nerveusement:</p>
-
-<p>—Ne me parlez pas de cette fresque, monsieur <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> Wallers!... Je
-serais heureux de vous faire plaisir, mais je ne puis vous introduire
-dans la villa, tant que le gouvernement n’aura pas acheté le terrain au
-propriétaire qui a fait les fouilles, pour son compte personnel.</p>
-
-<p>—On dirait que je vais la voler, votre fresque!</p>
-
-<p>—Oh! monsieur Wallers, vous savez bien que la loi italienne réserve
-à l’État la priorité pour l’achat des œuvres d’art. Mais l’État n’est
-pas riche, et les propriétaires peuvent être tentés par l’argent
-américain...</p>
-
-<p>Ils discutaient ainsi, arrêtés devant l’atelier des Foulons. Marie et
-Angelo étaient déjà tout près de la porte Stabienne. La jeune femme
-tourna la tête:</p>
-
-<p>—Bon! voilà papa et monsieur Spaniello qui se querellent. Ils oublient
-que je vais à Naples.</p>
-
-<p>—Vous allez à Naples! Et pourquoi?... Pour acheter des blouses
-blanches! Ma mère vous les enverra...</p>
-
-<p>—Et mes miniatures que j’ai laissées dans l’atelier de votre frère?</p>
-
-<p>—Il vous les enverra, avec les blouses...</p>
-
-<p>—Non, non! je dois les apporter moi-même...</p>
-
-<p>—Qu’en ferez-vous?</p>
-
-<p>—Je les achèverai. La lumière, dans ma chambre, est assez bonne...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">151</span></p>
-
-<p>Angelo éclata:</p>
-
-<p>—Alors... alors, ce sera fini de nos promenades, de nos
-conversations... Je ne vous verrai plus! Je passerai des journées
-sinistres, tout seul, comme un vrai hibou des ruines!...</p>
-
-<p>—Mais, vous-même, vous devez travailler.</p>
-
-<p>—Je le dois, oui... parce que je ne peux pas faire autrement... parce
-que monsieur Wallers me tient à la chaîne... Tandis que vous, une
-femme, une jeune femme!...</p>
-
-<p>Il grommela quelques mots en italien.</p>
-
-<p>—Que dites-vous?</p>
-
-<p>—Je me plains.</p>
-
-<p>—Plaignez-vous en français.</p>
-
-<p>—Je ne saurais pas... Vous me trouveriez ridicule... Les Françaises
-trouvent ridicules les sentiments profonds, les passions naïves qui
-s’expriment sincèrement...</p>
-
-<p>Marie le regardait en souriant et reprenait involontairement la
-comparaison qu’elle faisait dix fois par jour, à propos de tout.
-Angelo, introduit par les circonstances dans l’intimité des Wallers,
-avait des libertés et des privilèges qui naguère appartenaient au seul
-Claude, mais sa présence, par un détour bizarre, ramenait toujours
-Marie vers l’absent.</p>
-
-<p>«Ah! pensait-elle, comme mon pauvre Claude a tort de craindre les
-réflexions que je puis <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> faire!... Angelo est très beau, et je ne
-le trouve pas ridicule, mais il est fait pour être peint et sculpté,
-et non pas pour être aimé... du moins par une femme de ma race...
-Ces cheveux trop noirs, cette peau ambrée, cet excès de cils et de
-sourcils, lui donnent un air... l’air d’un homme pas assez lavé...
-Pourtant, il est soigné, Angelo! Il n’est pas comme son ami Santaspina
-qui nous a révélé, un jour, qu’une brosse n’avait jamais déshonoré ses
-belles dents... C’est un enfant, un grand enfant, pas méchant et d’âme
-très simple, un enfant qui déteste le travail prolongé, l’ennui, la
-pluie, les gens qui parlent de la morale et les gens qui parlent de
-la mort... Il a l’ingénuité des enfants, leur despotisme câlin, leur
-rouerie... Près de lui, je me sens presque vieille; et il me traite
-comme une grande sœur... Et parfois, au contraire, sa puérilité me
-rajeunit, et je redeviens petite fille...»</p>
-
-<p>Cet enfantillage d’Angelo divertissait beaucoup Marie qui avait
-toujours vécu parmi des gens graves, ou tout au moins sérieux et
-pratiques. Elle aimait Angelo comme on aime les petites choses
-charmantes et inutiles, comme on aime les compagnons de voyage,
-rencontrés sur le pont d’un bateau. On dîne avec eux, on cause avec
-eux, on descend avec eux, aux ports d’escale; on est, avec eux, plus
-familièrement <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> qu’avec des amis, et, la croisière terminée, on les
-oublie...</p>
-
-<p>Mais Claude était celui qu’on n’oublie pas, avec qui l’on voudrait
-aller, par la mer paisible et la mer tempétueuse, jusqu’au bout du
-voyage.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_154">154</span></p>
- <h2>X</h2>
-</div>
-
-<p>Sonore et grise, entre deux files de platanes, la route de Salerne suit
-la voie ferrée, touche Pompéi à la porte Marine, redescend un peu vers
-la mer et longe, à quelque distance, le rempart antique, de la porte
-Stabienne à l’amphithéâtre.</p>
-
-<p>Elle traverse la vallée du Sarno, les terres basses où fut l’ancien
-port de Pompéi. Des maraîchers cultivent leurs légumes—les artichauts
-surtout—sur ces terres fécondées par le volcan, et l’odeur des engrais
-naturels, dont ils abusent, dépoétise quelquefois le paysage...</p>
-
-<p>L’auberge de la Lune est bâtie au bord de cette route, loin de la
-gare, loin des quatre ou cinq hôtels dont le groupement compose,
-avec le bureau de poste et deux ou trois maisons particulières, la
-moderne Pompéi. Ces hôtels privilégiés <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> reçoivent le premier
-flot des caravanes et se partagent presque également les «Cooks».
-Dans la saison chaude, quand le voyageur se fait rare, les pisteurs
-accueillent le moindre touriste par des cris de cannibales affamés.
-Ils l’enveloppent, le harcèlent, le rabattent jusqu’au restaurant où
-des garçons mélancoliques, en habit noir taché, balaient les mouches
-avec des balais de papier tricolore. Et quand le malheureux se hasarde
-hors du restaurant, un essaim de cochers l’assaille, claquant du
-fouet et vociférant les noms de Castellamare et de Sorrente. A peine
-sauvé des cochers, il tombe dans la horde des guides—soi-disant
-<i>autorisés</i>—qui bourdonnent à ses oreilles: «Cent sous... cent
-sous... cent sous...» Et, parvenu au guichet de la porte Marine, il
-demeure ahuri, assourdi, et tout étonné du silence.</p>
-
-<p>Les peintres, les savants, dont la bourse est légère et qui se
-contentent d’un gîte simple et d’une chère modeste, se retrouvent en
-famille à l’auberge de la Lune. M. Wallers y était venu, autrefois. Il
-aimait cette bâtisse jaunâtre, irrégulière, sans style, sans façade,
-avec des escaliers extérieurs, des portes cintrées, des terrasses
-avançantes qu’abrite un auvent de roseaux. Il aimait la cour encombrée
-de cages à poules, de barriques, de jarres, d’ustensiles domestiques,
-et <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> la salle à manger qui forme un pavillon détaché, vert de
-clématite grimpante; et le jardin où de grands eucalyptus versent une
-ombre aromatique sur une exèdre de pierre.</p>
-
-<p>Ce matin-là, quand Wallers, Angelo et Marie entrèrent dans la salle à
-manger, la plupart des pensionnaires attaquaient déjà la <i>zuppa alle
-vongole</i> qui est une agréable soupe aux coquillages.</p>
-
-<p>La plus longue table était occupée par les barbares de l’extrême Nord,
-fils de Vikings, grands et forts comme des ours, et dont les cheveux
-et les barbes présentaient toutes les variétés du blond. Presque tous
-étaient peintres. Leurs femmes, hautes sur jambes, chair de lait,
-tresses de lin, marquaient un goût regrettable pour le costume-réforme,
-les brassières de bébé, les robes sans ceinture et de couleur verte ou
-violette.</p>
-
-<p>La seconde table, plus petite, était réservée aux archéologues.
-L’Allemagne et la France y fraternisaient, non sans quelque réserve.
-M. le docteur Hoffbauer, vaste personnage au teint de jambon, au nez
-trop petit, au rire énorme, chevelu d’un chaume raide et roussâtre,
-représentait la culture germanique. Excellent homme, malgré la
-pédanterie nationale, un peu gaffeur, très pacifique au fond, il
-portait sa moustache retroussée comme celle du kaiser, mais cette <span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
-moustache de savant s’obstinait à retomber vers le menton bien nourri
-troué d’une fossette innocente.</p>
-
-<p>Son collègue, M. Weiss, Allemand du Sud, plus vif et plus souple,
-enseignait l’histoire romaine aux étudiants de Munich, tandis que M.
-Hoffbauer était exclusivement un lecteur d’inscriptions, un déterreur
-de palais et de temples, qui avait fait campagne en Grèce et en
-Asie Mineure. Son érudition était immense, sa patience infinie, sa
-sensibilité presque nulle. M. Hoffbauer, bien différent de Guillaume
-Wallers, avait une éducation esthétique purement livresque. Ses yeux
-voyaient des chapiteaux, des frises, des métopes, des architraves, des
-statues, des fresques, des caractères gravés—et jamais M. Hoffbauer
-ne se fût trompé sur le style, l’origine, la date approximative, la
-signification et la destination de ces objets vénérables!—mais leur
-beauté, M. Hoffbauer ne la <i>voyait</i> pas... Il la connaissait, il
-la concevait, intellectuellement; il la démontrait comme un théorème;
-il l’imposait comme un dogme; il l’eût défendue contre les Philistins,
-à coups redoublés de sa lourde plume... Mais, pareil aux adorateurs
-d’Isis, il n’avait jamais vu la déesse. M. Hoffbauer était un grand
-cerveau aveugle. Indifférent au monde extérieur, il n’avait même <span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
-pas cet amour de la nature qui est indépendant du sens esthétique, et
-qui est si commun chez les Germains. Quand M. Wallers décrivait le
-charme d’une peinture, quand M. Weiss racontait la merveille d’une
-aurore, vue de l’Etna, M. Hoffbauer disait bien: «Ach!... colossal...
-colossal...» mais il discutait aussitôt tel ou tel détail de la
-fresque, citait des opinions, réfutait des arguments, construisait une
-hypothèse. Et l’on sentait que le moindre caillou étrusque, mycénien ou
-crétois, l’intéressait plus que l’aurore.</p>
-
-<p>L’abbé Masini, fureteur, imaginatif, spirituel, était d’une autre race
-et d’une autre école. Il se rapprochait de Wallers, car il cherchait
-la vie dans l’art, et les hommes dans leurs œuvres. Peut-être sa
-documentation était un peu mince, ses hypothèses trop hardies, ses
-jugements trop rapides. Il avait une disposition dangereuse à embellir
-les choses qu’il aimait, et ses ouvrages, abondants, éloquents,
-passionnés, révélaient un artiste presque trop sensible pour devenir
-jamais un grand savant.</p>
-
-<p>Les frères Barrington, deux jumeaux à figures rasées, vêtus de kaki,
-chaussés de guêtres jaunes, se ressemblaient exactement. Ils n’étaient
-pas archéologues: ils se disaient «esthètes». William était peintre;
-Edward était architecte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_159">159</span></p>
-
-<p>Il y avait encore une demi-douzaine de personnages qui ne parlaient pas
-français, et qui occupaient un bout de la troisième table,—celle des
-touristes passagers.</p>
-
-<p class="br">—Monsieur le professeur Wallers, où étiez-vous, ce matin? dit M.
-Hoffbauer avec un dur accent et un sourire épanoui... Je suis allé à
-cette ferme près du Vésuve, où l’on a trouvé les restes d’une villa...
-Il y a de très belles peintures dans cette villa, monsieur Wallers.
-L’administration n’a pas d’argent pour les acheter, et la loi italienne
-interdit au propriétaire de les vendre, et même de les montrer, contre
-argent... Je suis allé chez le fermier pour le convaincre de me laisser
-prendre une petite photographie.</p>
-
-<p>M. Wallers bondit.</p>
-
-<p>—Et vous avez...</p>
-
-<p>—Ach!... Je n’ai rien... Le fermier a peur du gouvernement...
-Peut-être il veut... comment dites-vous?... que je chante... Et
-moi, je ne veux pas chanter... D’ailleurs, ce qui est défendu
-est défendu... J’ai dit seulement: «—Vous avez bien vu la
-fresque, mon ami?—Sissignore...—Vous pouvez me la décrire, bien
-exactement?—Sissignore...—Eh bien, décrivez, en détail, n’est-ce
-pas? le fond, la bordure, le sujet, tout, et je vous donnerai vingt
-lires...—Je <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> veux bien, dit le fermier; ça représente...»</p>
-
-<p>M. Hoffbauer s’esclaffa, tapant sur la table:</p>
-
-<p>—Il m’a dit la chose que ça représente... mais, moi, je ne pourrais
-vous l’expliquer qu’en latin, à cause des dames... Et encore! pas en
-latin... à cause de l’abbé!</p>
-
-<p>Marie demanda:</p>
-
-<p>—Faut-il que je m’en aille?</p>
-
-<p>—Non, madame, répondit Hoffbauer. Monsieur votre papa ira voir le
-fermier. Moi je ne dirai rien de plus... par respect pour vos jolies
-oreilles, bien que ce soient des oreilles françaises...</p>
-
-<p>—Comment, monsieur Hoffbauer, vous semblez croire que les Françaises
-écoutent facilement des inconvenances!...</p>
-
-<p>—Mais puisque c’est l’habitude! Allez, allez dans votre Paris, on sait
-bien que les dames du monde, quand elles vont à Montmartre... elles en
-entendent, hein! des... comment dites-vous!... des gauloiseries...</p>
-
-<p>—Ce sont les étrangères qui vont à Montmartre, déclara Wallers...</p>
-
-<p>—Pardon!... répliqua Hoffbauer, à mon dernier voyage, je suis allé
-avec ma femme et ma belle-sœur dans une restauration nocturne, que mes
-cousins de Leipzig nous avaient indiquée. Un endroit tout à fait «chic
-parisien»... et il y <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> avait là des Parisiennes, habillées comme
-des dames du vrai monde... et même comme de petits jeunes hommes du
-monde... Ach!</p>
-
-<p>M. Weiss toussa...</p>
-
-<p>—Il y avait aussi votre femme et votre belle-sœur, répondit sèchement
-M. Wallers. Mais il n’y avait pas ma femme à moi, ni ma fille. J’ajoute
-que moi-même, à mon âge, et avec mes occupations, je ne fréquente pas
-ces endroits qui sont de sales endroits, monsieur Hoffbauer, et que
-vous trouveriez à Berlin si vous les cherchiez...</p>
-
-<p>M. Weiss, conciliateur, s’interposa:</p>
-
-<p>—Je pense, dit-il, que monsieur le professeur Hoffbauer fait la
-distinction nécessaire entre des Parisiennes de music-hall et les
-autres... celles qui méritent tous les respects, comme madame Laubespin.</p>
-
-<p>Hoffbauer appuya:</p>
-
-<p>—Je distingue, certainement, je distingue...</p>
-
-<p>Et désolé d’avoir contrarié Wallers, qu’il estimait beaucoup, il
-chercha quelque chose d’agréable à lui dire:</p>
-
-<p>—Madame Laubespin a la grâce française qui nous charme tous,
-mais j’apprécie en elle des qualités plus solides, et j’ose dire
-surprenantes. Madame Laubespin ne dédaigne pas les soins de
-l’intérieur; elle sait broder; elle m’a donné une <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> recette de
-pudding que j’ai traduite pour ma chère fille Pompeia. Madame Laubespin
-aime les enfants; elle n’est pas coquette, pas frivole, et le sérieux
-de son esprit me fait dire: elle a quelque chose d’allemand.</p>
-
-<p>—Non! s’écria Angelo, dit Toma. Gretchen et Charlotte sont des
-bourgeoises vulgaires auprès de madame Laubespin... Regardez-la... Tout
-en elle est sentiment, tout est poésie et mélodie... Quand elle marche
-entre les cyprès et les tombes antiques de la Voie des sépulcres,
-je crois voir descendre sur elle un nuage de fleurs semées par les
-anges... Et je salue la nouvelle Béatrice par qui je voudrais être un
-nouveau Dante... Disons la vérité; il y a en madame Marie quelque chose
-d’italien.</p>
-
-<p>—Il est vrai, dit l’abbé Masini, mais vous savez que Béatrice
-représentait la théologie. C’était une abstraction. Madame Laubespin,
-par sa modestie et sa piété, me fait songer à sainte Cecilia qui était
-artiste comme elle...</p>
-
-<p>—Vous me comblez, messieurs, répondit la jeune femme en riant, mais je
-me connais: je suis une petite provinciale, un type féminin très commun
-en France, et j’accepte vos éloges pour en faire hommage à mes sœurs
-innombrables...</p>
-
-<p>—Innombrables?... Marie exagère un peu, dit Wallers avec tendresse...
-Même en France, <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> elle est exceptionnelle, parce qu’elle est
-parfaite...</p>
-
-<p>—C’est comme ma fille Pompeia, en Allemagne, fit M. Hoffbauer, dont
-les bons petits yeux s’attendrirent... J’aime beaucoup ma fille
-Mycenia, et ma fille Olympia, mais j’ai une prédilection pour ma fille
-Pompeia.</p>
-
-<p>Ainsi l’amour paternel ramenait la paix dans les âmes des archéologues,
-et la France et l’Allemagne oubliaient leur rivalité.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, M. Hoffbauer remonta dans sa chambre, M. Weiss
-partit à pied pour Castellamare, et l’abbé Masini s’en fut chez M.
-Spaniello. Il voulait emmener Guillaume Wallers, mais celui-ci n’était
-pas en humeur de promenade. Il prit le courrier que la petite servante
-Luisella lui apportait sans façon,—et, sans plateau, et s’installa,
-pour lire, sous les eucalyptus du jardin. Les barbares blonds
-s’égayaient autour de l’auberge, chargés de chevalets, d’albums, de
-boîtes. Deux des Walkyries jouaient au volant.</p>
-
-<p>—Tiens! dit Wallers, une lettre de Van Coppenolle!</p>
-
-<p>—Frédéric t’écrit, papa? Il doit te proposer une affaire...</p>
-
-<p>Wallers ouvrit l’enveloppe, parcourut la missive de M. Van Coppenolle,
-et se dérida un peu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span></p>
-
-<p>—Devine, Marie!... Devine ce que Frédéric a imaginé?</p>
-
-<p>—Il vend son hôtel pour en construire un autre plus moderne?</p>
-
-<p>—Il m’annonce son départ... Oui, notre cher cousin va représenter la
-grande industrie belge au Congrès commercial de Chicago. Il réalise le
-rêve de sa jeunesse: voir Chicago!... Mais ce n’est pas tout.</p>
-
-<p>—Il emmène Isabelle?</p>
-
-<p>—Il réserve cette question... Autre chose l’intéresse. Cet ennemi de
-l’archéologie voudrait acheter, en bloc, tous les gravats et cendres de
-Pompéi.</p>
-
-<p>—Pourquoi faire?</p>
-
-<p>—Pour faire du ciment. Il connaît un architecte bavarois qui est
-l’associé d’un entrepreneur italien, et tous trois rêvent de fonder une
-société et de bâtir, par toute la Péninsule, des maisons ouvrières,
-avec des logements salubres, à bon marché... Pompéi fournirait le
-ciment...</p>
-
-<p>—C’est sérieux, papa?</p>
-
-<p>—Très sérieux. L’idée est peut-être bonne.</p>
-
-<p>Marie se récria:</p>
-
-<p>—Des corons à Naples, papa! Quelle horreur!</p>
-
-<p>—Et l’horreur des rues actuelles, foyers de misère, de corruption et
-de maladies?... Je ne <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> veux pas vous offenser, mon cher Angelo,
-mais on est dégoûtant dans votre ville...</p>
-
-<p>—Papa, s’écria Marie, tu redeviens Flamand parce que tu es fâché!
-Allons, retrouve ce bel optimisme qui m’indignait, en décembre, quand
-je détestais Naples! Oublie la fresque, oublie monsieur Hoffbauer...
-Vois comme la lumière est belle aujourd’hui! Nos étés de France sont
-moins splendides que ce printemps. Monsieur Angelo, je vous confie mon
-père. Vous ferez l’impossible pour lui rendre sa bonne humeur...</p>
-
-<p>—Madame, je vous obéirai exactement, et je ferai l’impossible...</p>
-
-<p>Elle courut chercher son ombrelle et son petit sac. M. Wallers se
-déridait un peu.</p>
-
-<p>—Comme ma chère fille est gaie! dit-il... Elle était si grave à
-Pont-sur-Deule, si fermée, si froide, vieillie par le chagrin avant
-d’avoir vécu! Elle s’est épanouie ici... la distraction, les visages
-nouveaux, l’air de Naples...</p>
-
-<p>—L’air de Naples? dit Angelo. Il a fait bien des miracles... Et madame
-Marie n’a pas fini de changer...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_166">166</span></p>
- <h2>XI</h2>
-</div>
-
-<p>Marie trouva Salvatore à la gare. Elle revit avec amitié la figure
-laide et charmante, le masque d’Othello souffreteux, qu’éclairaient
-deux yeux limpides, brillants de joie. Quai Caracciolo, la maison était
-en fête. Carulina et Nunziata avaient nettoyé, paré, fleuri la chambre
-aux meubles viennois, aux damas de coton rouge, et, dans cette chambre,
-donna Carmela, attendait Marie.</p>
-
-<p>—Chère madame Laubespin, chère fille! Tous les jours, elle croît en
-beauté... Regarde, Tore! C’est une fleur de lis, c’est un sucre!...
-Asseyez-vous, belle! parlez-moi de votre illustre père, le professeur
-Wallers... et de mon pauvre fils Angelo? Pourquoi n’est-il pas venu?...
-Devait-il vous laisser aller seule dans ce train?... Allons, parlez!...
-Il n’est pas malade, mon Angiolino?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p>
-
-<p>Donna Carmela serrait le bras de Marie à lui faire mal... Sa belle
-figure blanche, sous les bandeaux de marbre noir, sa belle figure de
-Junon romaine prenait l’expression tragique de la Vierge des Douleurs.
-Et quand Marie eut apaisé l’angoisse maternelle, en disant qu’Angelo
-n’était pas libre, qu’il devait travailler, la mère et le frère se
-répandirent en paroles d’admiration... Cher Angelo! pauvre Angiolino!
-lui, si beau, si gracieux, si sympathique, il travaillait, par ce jour
-de printemps!</p>
-
-<p>—Et vous, monsieur Salvatore? Vous ne travaillez donc pas?</p>
-
-<p>—Je suis à l’atelier dès six heures du matin, madame...</p>
-
-<p>—Eh bien?</p>
-
-<p>—Eh! ce n’est pas la même chose...</p>
-
-<p>Il est sérieux, Salvatore, et donna Carmela pensait aussi que le
-travail d’Angelo était plus précieux, plus attendrissant que le
-magnifique labeur de Salvatore. Et Marie, un peu indignée de cette
-injustice, comprit qu’il ne fallait pas insister... Donna Carmela,
-femme excellente, au cœur puéril et pur, chérissait son fils cadet en
-vraie Latine, amoureuse de l’homme et surtout de l’homme qu’elle a
-fait. La tendresse maternelle chez les femmes de cette race est très
-instinctive, très physique; elle a la violence de <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> l’amour... Donna
-Carmela était folle, depuis vingt-cinq ans, folle de passion pour ce
-fils qui était elle-même, recréée, élevée à la dignité masculine,
-rajeunie, embellie, adorée...</p>
-
-<p>—Maintenant que je vous ai vue, dit Marie, je me sauve. Je vais
-visiter les magasins de Chiaia et, demain, la couturière viendra
-prendre mes mesures ici.</p>
-
-<p>—Permettez que je vous accompagne? demanda Salvatore timidement.</p>
-
-<p>—Bien volontiers. Il me faut des gants, des chaussures...</p>
-
-<p>—Eh! n’allez pas à Chiaia! Tous ces marchands sont des voleurs... ils
-dépouillent l’étranger. Je vous conduirai chez d’honnêtes gens, qui
-sont de mes amis, et qui vous vendront des choses splendides, pour
-rien, pour le plaisir... Ils m’aiment d’une amitié extraordinaire, ces
-hommes-là!</p>
-
-<p>Marie, confiante, suivit Salvatore. Ils prirent un tramway jusqu’à San
-Ferdinando et remontèrent à pied vers la place Dante, par l’ancienne
-rue Toledo. Les promeneurs et les badauds foisonnaient devant les
-charcuteries, les boutiques de journaux, les salons de coiffure, les
-débits de tabac où l’on vend les billets de <i>lotto</i>.</p>
-
-<p>—Votre sac? disait Salvatore... Tenez-le bien... Cachez votre chaîne
-de montre...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p>
-
-<p>—Il y a des voleurs?</p>
-
-<p>—Eh! qui le sait?... A Naples, il y en a toujours!...</p>
-
-<p>Madame Laubespin voyait la rue s’allonger, interminable... Elle demanda
-si la boutique de l’honnête homme était proche... C’était tout près,
-à dix minutes!... Mais, à ce moment-là, Marie fut poussée hors du
-trottoir par un grand diable au profil de Polichinelle, aux moustaches
-de matamore... Salvatore se précipita.</p>
-
-<p>—Il vous a touchée?</p>
-
-<p>—Non... à peine... laissez-le... Je n’ai aucun mal... Monsieur
-Salvatore!... Je vous en prie!...</p>
-
-<p>Mais Salvatore, pâle de colère, ne voulait rien entendre.</p>
-
-<p>—Madame, je connais mon devoir!</p>
-
-<p>—Allons-nous en!</p>
-
-<p>—Madame, je ne permettrai pas que cet imbécile...</p>
-
-<p>L’imbécile se retourna.</p>
-
-<p>—Imbécile toi-même!</p>
-
-<p>—Ose approcher!... Avance!... fils de...</p>
-
-<p>—Avorton de chauve-souris!</p>
-
-<p>—Porc! entremetteur!</p>
-
-<p>—Puisses-tu mourir égorgé!</p>
-
-<p>—Malheur aux âmes de tes morts!</p>
-
-<p>—Que ta sœur...</p>
-
-<p>Salvatore n’avait pas de sœur, mais, à l’accusation <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> d’inceste,
-il répondit en vouant son adversaire aux derniers outrages du diable,
-et il acheva la série de ses imprécations par un vœu d’une barbarie
-raffinée:</p>
-
-<p>—Puisses-tu avaler un parapluie fermé et le rendre ouvert!</p>
-
-<p>Le matamore ne trouva pas de réplique... Les cochers, les badauds, les
-mendiants, un moine, très intéressés par la querelle, disaient chacun
-leur mot, un mot toujours drôle et souvent très vilain, car le dialecte
-brave l’honnêteté... Ils avaient reconnu le sculpteur et prenaient son
-parti... L’homme aux moustaches enfonça son chapeau, roula des yeux
-meurtriers, jeta un blasphème et s’en alla, bravement.</p>
-
-<p>Marie n’avait rien compris aux invectives napolitaines, mais elle était
-toute tremblante. Elle supplia Salvatore d’être plus pacifique une
-autre fois. Mais il répondait obstinément:</p>
-
-<p>—Madame, je connais mon devoir...</p>
-
-<p>On arriva enfin chez le gantier qui était un tout petit gantier, dans
-une boutique noire, au bout d’une impasse. Salvatore leva les bras au
-ciel:</p>
-
-<p>—Don Ciro Torelli, ami cher!... comment va la santé?... et la signora
-Torelli, votre femme?... et vos jolis enfants?...</p>
-
-<p>Le gantier se répandit en discours, anecdotes, <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> proverbes, donna
-des recettes de remèdes et critiqua le gouvernement... Après une
-heure de palabres, il ouvrit ses boîtes de gants. Alors, plein d’un
-zèle amical, Salvatore défendit les intérêts de Marie, marchanda sou
-par sou, perdit une autre demi-heure en débats et fut tout glorieux
-d’obtenir une réduction de deux francs quarante centimes.</p>
-
-<p>La même scène recommença Corso Umberto, chez le cordonnier, qui parla
-interminablement de tous les pieds de tous les di Toma qu’il avait
-chaussés dans sa vie déjà longue. Il voulut vendre à Marie des bottines
-de grande toilette, à tige haute, en cuir verni vert amande, ou rose,
-ou rouge cardinal: «Mais quelle belle chose! voyez!... Est-ce élégant?
-Est-ce <i>tchic</i>!...» Salvatore approuvait... Marie protesta...
-Enfin, après des essayages et de longs débats—avec intermèdes
-d’historiettes et de considérations politico-religioso-sociales—elle
-acheta deux paires de souliers et s’en alla fatiguée, étourdie, avec
-Salvatore, rayonnant. Il avait obtenu un rabais de trente-trois sous!</p>
-
-<p>Le lendemain, à son réveil, Marie fut bien étonnée de recevoir une
-lettre d’Angelo. Le papier sentait fortement la cigarette et portait
-une fleur bleue collée à ses quatre coins, «hommage de la flore de
-Pompéi à la plus belle des Françaises». <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> L’écriture était ornée, le
-style galant, le sens très mystérieux. Angelo pensait que la «gentille
-et belle dame» serait heureuse d’avoir quelques nouvelles de son
-père bien-aimé, lequel était toujours mélancolique. Certes, Angelo
-faisait plus que l’impossible pour le consoler, et pourtant lui-même,
-infortuné, avait bien besoin de consolations...</p>
-
-<p>Marie montra cette lettre à Salvatore.</p>
-
-<p>—Moi aussi, dit le sculpteur, j’ai reçu une lettre d’Angelo. Il me
-prie d’aller voir aujourd’hui un de mes modèles, un certain Ciccio,
-bonne gouape de camorriste, qui loge chez sa mère, une honnête femme,
-très pauvre, quand il n’est pas en prison, et je dois, ce soir même,
-avertir Angelo si j’ai trouvé l’oiseau dans le nid... Mon frère a donc
-besoin d’un modèle, et de ce modèle?</p>
-
-<p>—Probablement... Voulez-vous m’emmener chez la mère de Ciccio?</p>
-
-<p>—Vous, madame Marie?... C’est impossible.</p>
-
-<p>—Il y a un danger?</p>
-
-<p>—Non, mais les vieilles rues de la vieille Naples!... Enfin, si
-vous le désirez, je veux bien vous conduire dans cette Naples qui
-est mienne, que je connais, pierre par pierre, et presque homme par
-homme... Prenez une robe courte et <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> foncée, mettez du parfum à
-votre mouchoir et cachez vos bijoux...</p>
-
-<p>Le temps avait bien changé depuis la veille. Le sirocco soufflait une
-haleine d’orage et le soleil luttait vainement contre les vapeurs
-épaissies. Salvatore et Marie allèrent en voiture jusqu’à San Lorenzo.</p>
-
-<p>La mère de Ciccio devait habiter tout près de là, dans la rue San
-Gregorio Armeno, ou dans la rue San Biagio ai Librai, ou dans la rue
-dei Panettieri. L’adresse était vague, mais Salvatore savait que la
-bonne femme était brodeuse en ornements d’église et que son plus jeune
-fils travaillait chez un mouleur.</p>
-
-<p>Or, la rue San Gregorio Armeno appartient aux artisans et aux
-industriels qui décorent les églises. Ils logent, côte à côte, dans
-les boutiques basses et sombres, au rez-de-chaussée de ces vieux
-palais qu’emplissent les familles ouvrières. Un chrétien très riche,
-très pressé, qui ne craindrait pas le goût napolitain, pourrait en
-moins d’une heure choisir tout le mobilier et toute la parure d’une
-cathédrale sans quitter la rue San Gregorio Armeno. Le ciseleur et
-monteur en bronze lui offrira un assortiment de candélabres, de
-tabernacles, de bouquets d’autel en simili or ou argent; le mouleur
-proposera les christs et les madones, d’un blanc brutal, qui iront,
-chez son <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> voisin, le peintre, recevoir les couleurs riantes de la
-vie, et que les brodeuses d’en face vêtiront de soie fleurie et dorée.</p>
-
-<p>Salvatore s’arrêta chez les mouleurs qu’il connaissait
-particulièrement. Il affectait, par gentillesse, de les traiter en
-artistes, en confrères. Ces gens lui apprirent que le jeune Gennaro
-Cocumella avait délaissé le plâtre pour le commerce des ex-voto,—au
-bout de la rue, le cinquième magasin à gauche, chez don Pasquale di
-Rosa!</p>
-
-<p>Salvatore et Marie continuèrent leur chemin, sous le feu croisé des
-regards qu’échangeaient les petites brodeuses, assises presque dans la
-rue, les teinturiers en fleurs accroupis sur le trottoir, lavant leurs
-mains violettes au ruisseau, les fleuristes qui assemblent ces fleurs
-teintes en bouquets et en couronnes. Le «magasin» de don Pasquale
-était un simple éventaire dans une sorte de renfoncement, près d’une
-imposante boutique où un homme hilare vendait des cercueils de toutes
-tailles, laqués de blanc, laqués de noir, dorés, argentés, avec de
-belles fleurs artificielles, des choux de tulle, des flots de rubans.
-De loin, à travers les vitres, on aurait dit des pianos et des petits
-meubles d’agrément chargés de corbeilles à l’occasion d’un mariage.
-Trois ou quatre de ces cercueils étaient posés dehors, dressés contre
-la muraille, pour engager <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> la clientèle, et toute la population
-du quartier avait admiré la bière capitonnée en satin blanc,—un vrai
-nid de jeune mariée!... Seul, don Pasquale di Rosa était sincèrement
-attristé par ce mobilier funéraire qui faisait saillie sur le trottoir
-et dissimulait en partie son «magasin». Les dévotes, en revenant de
-San Gregorio, dépassaient sans les apercevoir les chapelets en noyaux
-de dattes, les dizaines en mosaïque, les rosaires d’ambre et de corail
-teint, et la collection bien complète et vraiment élégante des ex-voto.
-Il y en avait pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour
-toutes les circonstances, en plâtre, en cire, en bois, en celluloïd,
-en métal argenté. Les dames stériles, qui avaient obtenu la fécondité,
-les mères, qui avaient voué un enfant malade à la Madone, pouvaient
-acquérir des poupons emmaillotés, sans bras, tout pareils à des larves
-de vers à soie,—ou à ces fromages de Caccio-Cavallo, d’un blanc
-jaune, étranglés par une ficelle qui leur fait une espèce de tête. Les
-infirmes, les malades guéris, trouvaient aisément la figuration en cire
-de l’organe préservé, grâce à l’intercession miraculeuse de la Madone
-du Carmel ou de la Madone du Rosaire, de sainte Agathe, de saint Cyr
-ou de saint Antoine. Et quel beau choix de nez, de bouches, d’oreilles
-détachées, de jambes avec ou sans cuisse, de <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> seins jumeaux, bien
-ronds et bien bombés, aux pointes vermeilles, de dos creusés par un
-sillon, de ventres douillets au nombril rose et creux, de séants
-mêmes! si naïfs qu’ils n’étaient point obscènes. Enfin, aucune pièce
-ne manquait à la collection, si quelques-unes manquaient à l’étalage.
-Don Pasquale, dans sa sollicitude, n’avait pas oublié que la Vierge,
-dûment invoquée, peut épargner à ses dévots les suites d’une imprudence
-amoureuse et l’inimitié de Vénus.</p>
-
-<p>Ce digne commerçant, jaune, mince et penchant comme un cierge de cinq
-sous, expliqua longuement à Salvatore que le jeune Gennaro était en
-course, que sa sœur Nannina faisait soigner à l’hospice sa joue coupée
-par le rasoir d’un amant, et que Giuseppina, leur mère, demeurait
-maintenant dans un vicolo du Carmine...</p>
-
-<p>—Nous irons au Carmine.</p>
-
-<p>—Je vous conduirai moi-même! La portière gardera mon magasin...
-D’ailleurs, on ne fait plus d’affaires en ce moment... La foi se
-meurt... Naples n’est plus Naples... Tout l’argent va aux somnambules,
-aux devineresses, aux <i>assistés</i>... Qui pense encore aux
-saints?... Antoine a des clients... François se maintient... mais les
-autres?... Si sainte Anne n’était pas la patronne de la Camorra, vous
-ne verriez plus tant de gens habillés de vert... Allez, tout ça finira
-mal! Dieu <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> se lassera... Le Vésuve est tout près de Naples! Et,
-reprenant un ton commercial:</p>
-
-<p>—Si madame, qui est si jolie, veut acheter un petit souvenir? Si
-madame a une dévotion particulière?... Quoi! pas un vœu, pas une
-grâce à demander?... Madame ne souhaite pas un bel enfant, un amant
-fidèle?... J’ai là des breloques contre le mauvais œil, des cornes,
-des mains, de petits balais, dernière nouveauté... Madame préfère un
-tableau? Ces peintures, faites à la main, en couleurs fines, par un
-artiste célèbre, représentent les principaux accidents qui peuvent
-arriver au cours de la vie... Voilà la chute de cheval, l’écrasement
-sous l’automobile, l’attaque nocturne, l’empoisonnement par les
-champignons... Voilà la petite fille qui tombe dans le puits. Ses
-parents sont à genoux; les pompiers lancent des cordes; la Madone
-apparaît dans le ciel... Voilà...</p>
-
-<p>—Madame ne comprend pas l’italien, dit Salvatore.</p>
-
-<p>—Eh bien, dit l’homme triste, expliquez-lui l’affaire et je vous
-donnerai une commission sur la vente... J’ai d’autres images, plus
-curieuses, et...</p>
-
-<p>—Vivez en santé, bonsoir!...</p>
-
-<p>Le sculpteur entraîna Marie. Elle était un peu scandalisée par
-l’exhibition anatomique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p>
-
-<p>—Bah! c’est l’usage... Personne n’y fait attention... Ce sont des
-choses naturelles... Savez-vous qu’on a trouvé les mêmes ex-voto,
-en terre cuite, à Pompéi, dans le temple de Vénus et dans le temple
-d’Isis? Nos saints sont les génies antiques, les petits dieux familiers
-qui ont changé de noms. Notre Madone est une déesse... Elle a pris à
-l’Aphrodite Uranie sa robe bleue semée d’étoiles.</p>
-
-<p>—Alors, Naples n’est pas chrétienne?</p>
-
-<p>—Elle ne l’a jamais été... Superstition, tradition, poésie, vieux
-mythes déformés, gestes rituels, paroles, formules, fétiches, voilà
-notre christianisme napolitain.</p>
-
-<p>—Je vous avoue qu’il me fait horreur... Quelle morale peuvent avoir
-ces gens-là?</p>
-
-<p>—Ils n’en ont pas. Ils ont un certain instinct de fraternité, de
-charité, qui subsiste chez les plus misérables. Les œuvres d’assistance
-sont très anciennes et très nombreuses dans notre pays, et l’aide
-individuelle y est pratiquée, à tous les degrés, par tout le monde...
-Quand une mère nourrice tombe malade, les voisines allaitent son bébé;
-les adoptions sont très fréquentes. On n’est pas méchant à Naples: on
-est ignorant, immoral et sale, mais pas méchant... Il y a bien des
-rixes, des duels à quatre, à six, à huit, où les témoins se battent
-entre eux pour <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> l’honneur; il y a bien des amants qui font des
-estafilades à la figure de leur maîtresse, comme à cette Nannina dont
-le marchand d’ex-voto nous parlait... Mais, tout de même, on n’est pas
-méchant... La <i>rasulata</i>, le <i>sfregio</i>, c’est un mouvement
-de passion que les femmes pardonnent toujours... Quelquefois, elles en
-sont fières...</p>
-
-<p>—Cela ne vous choque pas, vous, monsieur Salvatore?...</p>
-
-<p>—Un peu... pas trop... Je comprends les impulsions inconscientes qui
-commandent aux gens de ma race...</p>
-
-<p>—Ah! que je suis loin de vous! dit Marie... Aussi loin que si j’étais
-née en Amérique... Nous ne donnons pas le même sens aux mêmes mots;
-nous ne concevons de la même manière ni la foi, ni la vertu, ni le
-bonheur, ni la dignité de la vie, ni l’amour...</p>
-
-<p>—C’est vrai, dit tristement Salvatore... Notre sentimentalité—qui
-est réelle—ne ressemble en rien à la vôtre, et c’est peut-être
-dans l’amour qu’un homme du Midi et une femme du Nord se sentent
-étrangers... Pourtant—oserai-je le dire, madame Marie?—vous avez subi
-l’influence de ce pays à votre insu... Mon frère, ma mère, nos amis qui
-vous ont vue, remarquent un changement en vous...</p>
-
-<p>—Quel changement?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p>
-
-<p>—Vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, et, plus... moins...
-enfin, plus femme...</p>
-
-<p>Il regarda Marie qui fut surprise par le sombre éclat de ses yeux et la
-contraction légère de sa bouche... Mais tout de suite la bonne figure
-bronzée reprit sa douceur.</p>
-
-<p>—Marchez près de moi, madame Marie, et n’ayez pas peur... Voici la rue
-que je cherche.</p>
-
-<p>La rue?... Même pas une ruelle, un passage, une fente, large de deux
-mètres à peine, dans un colossal pâté de vieux palais, si vieux qu’ils
-se souviennent de la reine Jeanne! Ils montent comme des falaises, et
-le ciel, tout en haut, n’est qu’une bande d’un gris terne ou d’un bleu
-brutal, selon les jours, et le soleil n’est qu’un haillon d’or, jeté
-obliquement du toit aux derniers étages. Les murs décrépits, lézardés
-par les tremblements de terre, ressemblent à des figures sinistres qui
-auraient reçu le <i>sfregio</i>. Des poutres énormes servent d’étais
-et diminuent l’espace libre... Des cordes, tendues d’une fenêtre à
-l’autre, superposent l’ignoble pavoisement des chemises, des langes
-souillés, des camisoles rapiécées de cotonnades diverses. Plus bas,
-dans le clair-obscur éternel, bâillent des cavernes noires, des trous
-d’ombre, où les lampes rougeâtres agonisent devant l’image d’une Vierge
-ou d’un saint.</p>
-
-<p>Marie, effarée, relevait sa robe et posait ses <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> pieds hésitants sur
-le sol putride couvert d’une épaisse couche d’ordures. Elle évitait les
-femmes assises devant les <i>bassi</i> ténébreux où grouillaient des
-larves blêmes. Les ménagères au sein flasque, enceintes ou nourrices,
-faisaient cercle autour du fourneau familial. Elles épluchaient des
-légumes, vidaient des poissons, et laissaient choir entre leurs pieds
-nus les pelures et les entrailles sanglantes, qui allaient pourrir
-sur place. Une vieille à figure sibylline semblait prophétiser, avec
-des gestes de théâtre. Une adolescente anémique chantait, tandis que
-la coiffeuse épouillait gravement ses abonnées à un sou par semaine.
-Et quelquefois des gens passaient, béquillards ou manchots, rongés de
-maladies étranges, horribles avec leur face sans nez ou sans yeux.</p>
-
-<p>Marie balbutia:</p>
-
-<p>—C’est l’enfer!</p>
-
-<p>—C’est l’envers du pays bleu... Voyez ce que la misère séculaire a
-fait de la belle race demi-grecque... Pourtant, ces malheureux ne sont
-pas hostiles; ils ne sont pas envieux; ils ne sont même pas tristes.
-Le goût de la joie est si fort dans ces âmes simples, dans ces corps
-qui devraient être usés et qui résistent... Oh! prenez garde!... Allez
-tout droit et regardez devant vous!...—Il prit le bras de Marie et
-l’entraîna, pour dépasser une douzaine d’enfants installés <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> le long
-des murs...—On dirait un club, tant ils sont sérieux!... Allez vite,
-madame!...</p>
-
-<p>Le mouchoir parfumé n’était pas inutile... Plus loin, à l’angle d’une
-autre ruelle, un marchand disposait, sur une table dégoûtante, des
-fruits de rebut: cerises, citrons doux, mandarines, nèfles du Japon.
-Un autre faisait frire des beignets, et l’odeur de l’huile chaude se
-mêlait au souffle empesté des taudis et du ruisseau.</p>
-
-<p>Salvatore interrogea le marchand.</p>
-
-<p>—Donna Peppina Cocumella? s’écria l’homme. Eh! c’est elle-même qui
-parle au revendeur de ferraille... Je vais l’appeler... Oï!... oï!...
-donna Peppi!... Venez!... Son Excellence vous demande!...</p>
-
-<p>Les gamins en chemise, les bébés tout nus, qui touchaient du doigt la
-robe de Marie et se sauvaient comme des rats, reprirent en chœur:</p>
-
-<p>—Donna Peppi!... Donna Peppi!</p>
-
-<p>Une grosse femme pâle, coiffée d’un fichu d’indienne, accourut. Elle
-brandissait une cafetière de cuivre sans fond.</p>
-
-<p>—Excellence!... Quelle faveur!... Et votre jolie femme!... Vous
-êtes venus me chercher ici, moi, infortunée!... Arrière, enfants!
-Puissiez-vous mourir assassinés!... N’approchez pas! Nous sommes ici
-des gens convenables... Je ne <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> savais pas que Son Excellence avait
-une si belle épouse...</p>
-
-<p>—Madame est une amie, donna Peppi, et elle ne vous comprend pas. Elle
-est Française.</p>
-
-<p>—De Paris!... O Madone!...</p>
-
-<p>Les autres femmes du <i>vicolo</i>, attirées par le grand événement,
-répétaient:</p>
-
-<p>—Paris!... Paris!...</p>
-
-<p>Marie, affreusement gênée, se contraignait à sourire.</p>
-
-<p>Cependant, donna Peppina Cocumella racontait abondamment l’histoire de
-sa fille, séduite par cette canaille de Rafaele, et blessée par lui...
-Elle n’avait rien dit au commissaire, Nannina! C’était une fille de
-cœur, capable de tuer son homme, mais non pas de le livrer... Quant à
-Ciccio... il était quelque part, du côté des Granili, pour affaires...
-Mais demain, sûrement, Son Excellence le trouverait à l’osteria du
-Capucin...</p>
-
-<p>—Merci à vous, donna Peppi!...</p>
-
-<p>Le sculpteur mit une pièce dans la main de la bonne femme, tandis que
-la marmaille assemblée criait:</p>
-
-<p>—Un sou, Excellence!... Un sou!... Je meurs de faim, Excellence!...
-Pour le macaroni, monsieur!... Vous êtes bon!... Vous avez une belle
-femme!... Un sou, don Tore!... Mon père est à l’hospice... Ma mère est
-morte en accouchant!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span></p>
-
-<p>—Au diable! répondait Salvatore qui connaissait les litanies de sainte
-Mendicité...</p>
-
-<p>Donna Peppina, à coups de cafetière, le délivra.</p>
-
-<p>—Vous n’avez pas honte, bâtards, enfants de prêtre?...</p>
-
-<p>Salvatore et Marie, engagés dans le dédale infect des ruelles,
-aperçurent enfin le campanile sombre et baroque, la petite coupole en
-céramique jaune du Carmine.</p>
-
-<p>Devant eux la place du Marché s’étendit, désolée, défoncée, souillée
-d’immondices, avec des pavés de lave grise en tas, des parapluies verts
-ou rouges fichés dans le sol, abritant quelques marchands de fruits,
-de chiffons ou de ferraille. Les deux obélisques commémoratifs de la
-grande peste piquaient ce long espace presque vide où tient toute la
-tragique histoire de Naples, entre des maisons lépreuses, une église et
-une prison. Là, Conradin fut décapité. Là, Masaniello souleva la plèbe
-en émeute.</p>
-
-<p>Elle était sinistre, cette place, et laide sous le ciel où roulaient
-des volutes de vapeurs obscures et chaudes comme des exhalaisons d’un
-volcan. On sentait derrière ses maisons affreuses d’autres maisons plus
-affreuses, et d’autres encore, à peine séparées par les puits obscurs
-des <i>vicoli</i>, tout un entassement de pierres fétides et d’humanité
-<span class="pagenum" id="Page_185">185</span> animale. C’était vraiment un cercle de l’enfer, le royaume de la
-Misère, reine affamée, squelette en haillons, qui trône dans une âcre
-odeur de pourriture et d’ammoniaque...</p>
-
-<p>L’envers de Naples, l’envers du pays bleu!</p>
-
-<p>Mais les nuages pâlissent, et, dans la vapeur plombée devenue
-blanchâtre, un rayon glisse comme une épée qui agrandit le trou bleu...
-Le soleil s’efforce. Il triomphe. Un phare splendide s’allume au sommet
-du Carmine. Les vitres sales sont des brasiers ou des miroirs; la
-poussière est un or vaporeux qui monte; les ternes guenilles suspendues
-changent de couleur. Des blancs purs, des verts bizarres, des rouges
-magnifiques, des bleus fanés et doux palpitent, et, dans le plus infâme
-des vicoli, une voix de femme se met à chanter, joyeuse et rauque...</p>
-
-<p class="br">Le lendemain fut une journée à surprises. Marie reçut une nouvelle
-lettre d’Angelo. Des phrases italiennes, fleuries de superlatifs et de
-points d’exclamations, ornaient le texte français, comme des festons
-et des guirlandes. Et le sens de ces phrases était si transparent
-que Marie, stupéfaite, laissa tomber sur ses genoux la lettre et
-l’enveloppe toute pleine de narcisses effeuillés...</p>
-
-<p>Mais non!... elle se trompait!... Elle voulait <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> s’être trompée...
-Elle interprétait faussement ces expressions trop tendres où elle
-retrouvait l’habituelle emphase italienne... Un homme qu’une femme
-n’a jamais encouragé, d’aucune manière, qui n’a aucun espoir d’être
-accueilli ou même écouté, ne risque pas un refus, surtout quand cet
-homme est séduisant, qu’il a le goût, l’habitude et la faveur des
-femmes... Angelo ne manquait pas d’expérience. Il ne pouvait confondre
-la cordialité d’une amie avec le manège d’une coquette...</p>
-
-<p>Mais il ne se rendait pas compte, très exactement, du sens qu’une
-étrangère peut donner à certaines attitudes et à certaines paroles.
-Il «mettait des dièzes» comme Santaspina. Lorsqu’il s’enhardissait
-trop et qu’un froid passait entre Marie et lui comme un petit souffle
-du nord, il esquivait la «gaffe» imminente... «Excusez, madame Marie!
-j’ai dit quelque sottise? C’est que je l’ai dite avec mon cœur, et mon
-cœur italien ne sait pas encore sentir à la française... Mes sentiments
-comme mes paroles ont l’accent de mon pays que vous trouvez encore un
-peu ridicule... Moi, je ne songe pas au ridicule! Je ne suis pas un
-Français...» Le ton était si franc, le regard si candide, le geste de
-la main posée sur le cœur était si comique et si gentil, que Marie
-était désarmée...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span></p>
-
-<p>Elle pensait aussi qu’Angelo n’était pas «du monde» quoiqu’il parlât
-beaucoup des barons Atranelli. Petit bourgeois de Naples, un peu
-bohème, un peu rapin, et, à vrai dire, point du tout «élevé», il
-confondait la galanterie et la politesse... Tant de Français, surtout
-dans le Midi, font la même confusion! A toute femme, il eût servi
-le même régal de douceurs. Il disait: «Vous êtes belle... Vous êtes
-divine... Je rêve de vous nuit et jour!...» comme il eût dit: «Charmé
-de vous connaître, madame!...» Et ses regards brûlants, ses soupirs,
-ses allusions à une tristesse qui l’accablait, à un secret enfermé
-dans son âme, à la mort qu’il eût volontiers soufferte pour assurer
-la félicité de certaine personne véritablement angélique, tout ce
-galimatias, toute cette camelote sentimentale, ce n’était pas le désir,
-ce n’était pas l’amour!... C’était une mode locale, un «produit du
-pays», comme les chansons, le <i>sanguinaccio</i>, le corail teint et
-la lave travaillée!...</p>
-
-<p>Pourtant, s’il se croyait épris, quelle complication et quel embarras!
-Marie imagina les manœuvres séductrices, l’aveu à grand fracas, et
-elle résolut d’empêcher à tout prix des scènes délicates et pénibles.
-L’essentiel, c’est que l’homme n’ait pas prononcé les mots décisifs.
-Quand il s’en est tenu aux allusions, il peut supposer que <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> la
-femme n’a pas compris, et l’amour-propre est sauf,—l’ombrageux
-amour-propre masculin, plus sensible et vivace que l’amour même.</p>
-
-<p>«Au besoin, pensa Marie, je ferai intervenir Salvatore, discrètement...»</p>
-
-<p>L’après-midi, elle prit le tramway du Pausilippe pour se rendre à
-l’atelier. Trois ou quatre fois, elle avait travaillé chez Salvatore,
-et elle lui avait laissé quelques-unes de ses miniatures ébauchées, et
-tout son petit matériel de peintre... Dans le tramway presque vide,
-un monsieur aux sourcils charbonneux, au teint de caroube, la regarda
-comme pour l’hypnotiser... Gênée, elle ouvrit le <i>Mattino</i>. Alors,
-le monsieur vint s’asseoir près d’elle... Il lui demanda:</p>
-
-<p>—Madame est Française?...</p>
-
-<p>Marie ne répondit pas.</p>
-
-<p>—Américaine?... Oui, Américaine!... Ces cheveux blonds, quelle belle
-chose!... J’aime toutes les blondes... Et madame est mariée?... Non?
-Oui... Toute seule à Naples?... Elle habite loin d’ici?...</p>
-
-<p>Marie s’obstinait dans son silence... Deux petits soldats, un prêtre
-crasseux et une blanchisseuse suivaient avec un vif intérêt le manège
-du monsieur, et le contrôleur, bon enfant, s’efforçait de ne pas gêner
-ces manœuvres d’approche.</p>
-
-<p>Le monsieur se présenta: Antonio Pellegrino, <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> avocat... âme tendre
-et passionnée... seul dans la vie...</p>
-
-<p>Marie se leva.</p>
-
-<p>Le monsieur se leva aussi.</p>
-
-<p>«Permettez que je vous aide à descendre...»</p>
-
-<p>Déjà, elle avait sauté sur la route, et elle était dans le jardin de
-Salvatore. L’avocat trop galant l’avait suivie. Il lui envoya des
-baisers, à travers la grille, puis il se mit à courir pour rattraper le
-tramway.</p>
-
-<p>Marie crut divertir Salvatore en lui racontant cette aventure, mais il
-entra dans une grande colère... Il parlait de rejoindre le tramway, de
-descendre l’individu, de le gifler, de le bâtonner, de le provoquer.
-Il criait: «<i>Porco! vigliacco!</i>...» Puis sa fureur changea
-d’objet... Il fit mille reproches à Marie. Pourquoi s’en allait-elle,
-seule, dans Naples, au lieu de se faire accompagner par un ami sûr et
-dévoué? Et, tout à coup, il commença une série de réflexions vagues
-et générales sur le danger d’être jolie et jeune, et seule dans un
-pays où les hommes ne pensent qu’à l’amour—même les vieillards, même
-les disgraciés, même ceux qui font profession de philosophie et de
-renoncement!... Et il en vint à plaindre les malheureux qui adoraient
-Marie, sans aucune chance de réciprocité...</p>
-
-<p>—Quels malheureux?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span></p>
-
-<p>—Vous le savez bien... Tant de passions que vos yeux ont faites... en
-France... et même à Naples!...</p>
-
-<p>Elle riait, mais il ajouta tristement:</p>
-
-<p>—On ne peut vous connaître sans vous aimer... mais on peut être assez
-humble ou assez fier pour ne rien dire... Il y a peut-être un homme
-qui vous aime, qui vous porte «écrite et scellée» dans son cœur et qui
-se donnerait à vous tout entier sans demander même l’ongle de votre
-petit doigt pour le baiser... Et il y en a un autre, peut-être, plus
-séduisant et plus heureux...</p>
-
-<p>Il s’interrompit:</p>
-
-<p>—Eh! qui frappe encore?...</p>
-
-<p>En maugréant, il ouvrit. C’était Angelo!...</p>
-
-<p>C’était Angelo, vêtu de gris clair, coiffé d’un simili panama tout
-neuf, l’œillet à la boutonnière, les joues bien rasées! Il embrassa
-son frère et se jeta presque aux pieds de Marie... Il délirait de
-bonheur... Libre!... pour deux jours, il était libre!... M. Wallers lui
-avait octroyé un congé!</p>
-
-<p>—Papa vous a laissé partir? Quelle histoire lui avez-vous contée?</p>
-
-<p>—Je n’ai pas conté d’histoires à monsieur Wallers... Je lui ai dit la
-vérité... Je dis toujours la vérité... C’est pour une affaire grave...
-<span class="pagenum" id="Page_191">191</span> une affaire de famille... monsieur Wallers, qui est si bon, qui
-m’aime comme son enfant, m’a dit: «Prenez deux jours. Vous reviendrez
-avec ma fille...» Et me voilà!</p>
-
-<p>Marie flaira le mensonge joyeux, la combinaison galante... Elle
-répondit un peu sèchement qu’elle avait résolu de rentrer à Pompéi le
-soir même...</p>
-
-<p>Angelo devint tout à fait extravagant... Il déclara que madame Marie
-offensait tous les di Toma en refusant leur modeste hospitalité,
-qu’elle hésiterait avant de percer trois cœurs nobles, trois cœurs
-dévoués, qui battaient pour elle!... Donna Carmela serait malade de
-chagrin, pauvre femme!... Et Salvatore, lui aussi, s’abîmerait dans sa
-douleur... Quant à Angelo, il ne pourrait supporter le mépris d’une
-personne si chère à tant de titres...</p>
-
-<p>—N’est-ce pas, Tore?... Parle, Tore, dis quelque chose!</p>
-
-<p>Le sculpteur considérait son frère et Marie d’un air étrange.</p>
-
-<p>Marie, agacée par l’insistance et l’emphase d’Angelo, prit son carton
-et sa boîte à couleurs et répéta qu’elle était obligée de partir.</p>
-
-<p>Angelo regarda son frère et Salvatore comprit que les phrases et les
-grands gestes étaient l’expression caricaturale d’un vrai chagrin, d’un
-<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> gros chagrin... Alors, il pria Marie à son tour.</p>
-
-<p>—Puisque votre père ne vous attend pas, restez deux jours encore... ou
-même un seul jour... Faites cette grâce à ma mère et non pas à nous...</p>
-
-<p>Et comme il la sentait ébranlée, il ajouta:</p>
-
-<p>—Nous serons très occupés, tous deux. Maman surtout profitera de votre
-présence.</p>
-
-<p>—Soit! Je partirai demain à quatre heures, dit Marie.</p>
-
-<p>Elle regretta aussitôt sa faiblesse.</p>
-
-<p>—Faites-moi chercher une voiture, voulez-vous? Je désire rentrer à
-Naples et je redoute le tramway... La galanterie napolitaine est un peu
-gênante et il me déplaît fort, je vous assure, qu’on me fasse la cour
-malgré moi.</p>
-
-<p class="br">Angelo avait-il compris la leçon? Il fut extrêmement cérémonieux
-pendant le dîner et s’éclipsa bien avant le dessert avec Salvatore...
-Donna Carmela essaya vainement de les retenir.</p>
-
-<p>—Mais où vont-ils?... Que font-ils?... Mon Angiolino a une figure
-triste comme un vendredi saint!... Peut-être qu’il souffre à cause
-d’une femme, mon cher fils, mon cœur!...</p>
-
-<p>Une anxiété touchante crispait son beau visage de Junon
-polychrome—marbre blanc pour la figure, marbre noir pour les
-cheveux—et <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> elle semblait attendre de Marie une indication ou une
-confidence...</p>
-
-<p>—C’est une âme, mon Angiolino, c’est un feu!... Il n’avait pas sept
-ans, il faisait «à l’amour» avec sa cousine Grazia qui était déjà
-grande... Il disait: «Je suis le mari de Grazia... Je veux coucher
-dans son lit...» Et, une nuit, il est allé dans le lit de Grazia...
-Quelle scène pour l’en sortir!... Nous avons tant ri!... Madone!... Et
-son pauvre père disait: «Il aimera les femmes, mais elles lui rendront
-amour pour amour.» C’était le plus magnifique enfant de Naples!...</p>
-
-<p>Marie répondit à cette explosion d’orgueil maternel en vantant le génie
-de Salvatore.</p>
-
-<p>Donna Carmela leva ses belles mains vers le ciel.</p>
-
-<p>—Jésus, son Seigneur et son patron, le bénisse, pauvre malheureux!...
-Il aurait dû ressembler à son père... car il a tant de cœur, mon Tore,
-un cœur si clair, un cœur si doux, qu’il mériterait la plus parfaite
-des femmes. Hélas! il est infirme, pour mes péchés!... Il a honte de sa
-personne, lui, un artiste, créateur de corps sans défauts...</p>
-
-<p>—Je ne trouve pas Salvatore déplaisant, dit Marie. Pourquoi ne
-serait-il pas aimé?</p>
-
-<p>—Merci à vous, belle chère fille, pour ces <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> paroles... Mon Tore!
-S’il vous entendait!... Il vous veut tant de bien! Vous êtes «le noir
-de ses yeux...» Et qui ne vous aimerait, petite tête d’or, petit ange?</p>
-
-<p>Marie songeait:</p>
-
-<p>«Cette famille di Toma est singulière!... Ils ne pensent qu’à l’amour,
-et voilà donna Carmela, une honnête créature, pieuse et même dévote,
-qui semble m’offrir un de ses fils, au choix...»</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_195">195</span></p>
- <h2>XII</h2>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="center"><i>Isabelle à Marie.</i></p>
-
- <p class="rdate">5 avril.</p>
-
- <p>Grande nouvelle, bonne nouvelle, ma chère Marie! Frédéric part pour
- Chicago et il refuse de m’emmener avec lui. D’autre part, je refuse
- absolument de rester avec ma belle-mère... Les bons conseils de ma
- tante Wallers, mes efforts, ma patience, ont été bien inutiles...
- Madame Van Coppenolle ne se borne plus à critiquer mes toilettes
- et mes actions. Elle me fait espionner par les domestiques et je
- la soupçonne d’avoir organisé chez nous un cabinet noir... Parce
- qu’un ami de Frédéric, un jeune architecte français—et digne d’être
- Munichois!—avait pris l’habitude de venir, à mon jour, causer, bien
- innocemment, <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> d’art et de littérature, parce qu’il m’envoyait des
- revues, des livres, des fleurs, madame Van Coppenolle s’est hérissée!
- Elle a prétendu que je flirtais avec ce M. André de Matys, que j’étais
- le déshonneur des Van Coppenolle et le scandale de Courtrai! Frédéric
- n’est pas jaloux, tu le sais! Ma paresse et ma froideur le rassurent,
- et, d’ailleurs, il est persuadé qu’un homme tel que lui ne peut être
- trompé ni en affaires ni en amour... Mais il approuve, en bloc, tout
- ce que dit, tout ce que fait sa mère, depuis les théories éducatives
- jusqu’à la façon de tourner la salade... Je t’épargne le détail de la
- scène conjugale qui suivit l’intervention de la douairière... Cette
- fois, je me révoltai. Je parlai de me réfugier à Pont-sur-Deule et d’y
- rester...</p>
-
- <p>—J’irai vous chercher.</p>
-
- <p>—Je refuserai de vous suivre.</p>
-
- <p>—La loi est pour moi.</p>
-
- <p>—Je me moque de la loi... Nous divorcerons. Je ne demande qu’à
- divorcer.</p>
-
- <p>Ma belle-mère poussa des gémissements plaintifs.</p>
-
- <p>—Jamais on n’a divorcé dans la famille Van Coppenolle...</p>
-
- <p>—Tout arrive.</p>
-
- <p>—Votre cousine Marie...</p>
-
- <p>—Nous ne sommes pas faites du même bois... <span class="pagenum" id="Page_197">197</span> Et plût à Dieu que
- j’eusse épousé André Laubespin! Je me fusse mieux accommodée de
- ses vices que de vos vertus... D’abord, si l’on me pousse à bout,
- je me passerai du divorce... Je me ferai enlever!... J’entrerai au
- théâtre!... On lira le nom de Van Coppenolle sur des affiches!...</p>
-
- <p>Je parlais, je criais, je pleurais, et l’horrible salon bleu tremblait,
- des boiseries au lustre. Frédéric ferma les portes, baissa les
- stores... «Êtes-vous folle! si l’on vous voyait!...» Il était blême
- et je crus qu’il allait me battre... Mais, hélas! il se contint...
- Cependant, mon affreuse belle-mère prenait le parti de s’évanouir. Je
- la laissai aux soins de son fils et je montai dans ma chambre.</p>
-
- <p>Le soir, mon mari se présenta, tranquille et dur. Il me déclara que
- sa mère refusait de me garder à Courtrai en son absence. Je répondis
- que j’étais chez moi et que je refusais, moi, de garder madame Van
- Coppenolle.</p>
-
- <p>—Jamais ma mère ne quittera cette maison qu’elle gouverne pour le bien
- de tous, puisque vous êtes incapable de diriger votre ménage, d’élever
- vos enfants...</p>
-
- <p>—Alors, je partirai... Je vous accompagnerai en Amérique. C’est mon
- droit. La loi que vous invoquez m’oblige à vous suivre et vous oblige à
- me recevoir!</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p>
-
- <p>Frédéric n’avait pas prévu cette proposition. Il sembla déconcerté,
- mais il se reprit tout de suite.</p>
-
- <p>—Je ne ferai pas un voyage d’agrément, ma chère amie... (Il se
- radoucissait.) Vous vous ennuieriez et vous me gêneriez beaucoup...
- Pour tout concilier, ne seriez-vous pas heureuse de passer quelques
- semaines en Italie, auprès de votre oncle Wallers et de votre cousine?
- Ils auraient soin de vous et vous n’en recevriez que de bons conseils
- et de bons exemples...</p>
-
- <p>Je n’en croyais pas mes oreilles...</p>
-
- <p>—C’est sérieux?</p>
-
- <p>—Très sérieux!...</p>
-
- <p>Je perdis la tête!... Je battis des mains!... Je faillis danser de
- joie...</p>
-
- <p>—Oh! Didi! que tu es gentil!</p>
-
- <p>J’appelais Frédéric «Didi», comme aux premiers jours de notre mariage,
- et j’allais me jeter à son cou—fallait-il que je fusse folle!—quand
- il déclara, sèchement:</p>
-
- <p>—Je constate que vous quitterez votre famille sans regrets!... Mais ne
- me remerciez pas... Je vous envoie en Italie pour avoir la paix, pour
- n’être pas troublé par l’écho de vos querelles avec ma mère... Vous
- partirez dans quinze jours. Commandez vos toilettes. Bonsoir...</p>
-
- <p>Il s’en alla et je me trouvai fort allégée de <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> reconnaissance, mais
- si heureuse, si heureuse, que je ne pus dormir de la nuit...</p>
-
- <p>O Marie! j’aurai donc ma part de ce printemps napolitain qui embaume
- tes lettres à Claude,—car, méchante, tu ne m’écris guère et je n’ai
- de tes nouvelles que par notre ami d’Arras!—Je verrai tous ces gens
- que tu dépeins si bien, le bon Salvatore, la «Junon polychrome», les
- savants allemands et le bel Angelo qui doit être un peu amoureux
- de toi, chère dévote, parce que tu es charmante, parce que tu es
- vertueuse, parce que tu ne l’aimes pas, parce que, peut-être, un
- autre... Mais non, ne rougis pas, ne t’offense pas, chérie! Je respecte
- tes secrets... Je ne suppose rien... Claude, qui ne venait jamais à
- Courtrai, vient quelquefois, le dimanche, pour parler, pour m’entendre
- parler de toi. Il m’aime un peu, parce que je t’aime... Et il est
- triste, triste...</p>
-
- <p>Je m’arrête... A bientôt, ma chère Marie, ma jolie sœur. Je passerai
- quelques jours à Paris pour préparer mon trousseau de voyageuse...</p>
-
- <p>Tendres baisers.</p>
-
- <p class="rsignature smcap">ISABELLE.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_200">200</span></p>
-
-<div class="quote">
- <p class="center"><i>Frédéric Van Coppenolle à Guillaume Wallers.</i></p>
-
- <p class="rdate">Courtrai, 5 avril.</p>
-
- <p class="ldestinataire">Mon cher oncle,</p>
-
- <p>Pouvez-vous recevoir ma femme, de la mi-avril jusque vers la fin
- de juin? Vous rendriez un grand service à Isabelle, à ma mère et à
- moi-même. De graves intérêts m’appellent en Amérique. J’ai besoin de
- n’être pas troublé et tourmenté par de sottes querelles domestiques
- et familiales. Isabelle méconnaît les hautes vertus de ma mère qui
- est à bout de patience. Il m’est impossible de les laisser seules
- tête à tête pour deux mois, et, d’autre part, j’ai résolu que mes
- enfants resteraient avec leur aïeule. Vous approuverez certainement ma
- résolution.</p>
-
- <p>Bien souvent, vous avez accueilli ma femme chez vous, contre mon gré.
- Vous ne refuserez pas de l’accueillir encore, avec mon assentiment.
- J’ai parfois regretté votre trop grande indulgence pour les caprices et
- les défauts de votre nièce, mais je reconnais que vous seul, et Marie,
- pouvez exercer une influence salutaire sur cette Parisienne écervelée.
- Même à Courtrai, dans notre sage petit monde flamand, elle affecte
- des allures de mondaine; elle cherche à plaire; elle <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> oublie
- qu’une mère de famille ne doit plus compter parmi les femmes que l’on
- courtise... Ramenez-la, mon cher oncle, à une conception plus juste des
- devoirs féminins. Elle vous respecte et vous aime et elle est, au fond,
- plus légère que méchante, et plus bornée que véritablement immorale.
- Je ne lui reproche pas la médiocrité de ses goûts, car j’ai horreur
- des intellectuelles, mais les êtres inintelligents doivent, au moins,
- quelque docilité aux êtres qui leur sont supérieurs. La hiérarchie est
- nécessaire dans la famille, comme dans la société.</p>
-
- <p>Recevez, mon cher oncle, l’assurance de ma gratitude et de mes
- sentiments dévoués.</p>
-
- <p class="rsignature smcap">FRÉDÉRIC VAN COPPENOLLE.</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="center"><i>Claude à Marie.</i></p>
-
- <p class="rdate">Arras, 8 avril.</p>
-
- <p>Marie aimée, la simplicité même de votre franchise rassure mon cœur
- ombrageux, un peu ému, cependant, par vos confidences... Je suis
- de votre avis. M. Angelo est un peu «jeune»—à moins qu’il ne soit
- très expérimenté et très malin. Vous ne l’avez pas encouragé; vous
- le découragerez, s’il est nécessaire, par votre attitude ou même par
- l’expression très nette de votre <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> mécontentement. S’il est fin, il
- sentira la partie perdue; s’il persiste, vous le traiterez comme un sot
- ou comme un insolent. De toutes façons, vous devez en être débarrassée.
- Je ne crains pas ce rival un peu grotesque, malgré sa beauté. Cette
- espèce-là n’est pas dangereuse pour une femme de votre caractère, et
- je redouterais plutôt Salvatore, s’il n’était affreux,—car il est
- affreux, n’est-ce pas, il est horrible? J’ai besoin de croire qu’il
- est horrible afin de ne pas le haïr éperdument!...—Vous déclarez que
- c’est une «âme noble» et un «grand artiste»... Tant mieux pour lui
- si ses mérites justifient votre admiration. Mais, Angelo!... C’est
- un fantoche, mon amie! C’est un polichinelle, avec un profil grec et
- sans bosses. On n’est pas jaloux d’un pantin. L’histoire des lettres
- et de l’arrivée imprévue qui m’avait contrarié me semble tout à fait
- comique... Pourtant, vous n’auriez pas dû céder aux prières de cette
- famille accapareuse, et je m’explique mal la faiblesse qui vous a fait
- rester à Naples un jour de plus... Je m’étonne aussi que l’absence de
- confort, et la promiscuité forcée avec trop de personnes, ne vous aient
- pas dégoûtée encore de Pompéi. Le printemps, dites-vous, est plus chaud
- qu’un été de France, et les ruines, sous le soleil, ont une température
- de four... Ne restez pas plus longtemps dans cet endroit pittoresque,
- <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> poétique et malsain. Madame di Toma vous a offert de passer
- quelques semaines dans la montagne, à Ravello, je crois? N’hésitez pas.
- Partez pour Ravello. Le fantoche, retenu par votre père, vous laissera
- enfin tranquille, et je vous permets, à l’extrême rigueur, la compagnie
- de Salvatore... Vous voyez que je suis bien raisonnable et point
- jaloux. Êtes-vous contente?...</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="rdate">Même jour.</p>
-
- <p>... J’apprends à l’instant, mon amie, par un billet d’Isabelle, qu’elle
- sera bientôt près de vous!... Je ne puis me défendre d’un regret
- poignant, et il me faut toute ma raison, tout mon courage, pour ne pas
- sauter dans le train qui va passer ce soir... le même train qui vous
- emporta... Ah! que je suis malheureux et que je me sens vous aimer, et
- que je vous sens lointaine, Marie, petite Marie!</p>
-
- <p>Vous ne comprenez donc pas que je souffre de cette séparation voulue
- par vous, et par vous si allègrement supportée! Vous ne comprenez donc
- pas que je m’affole à comprimer ma passion, à lui opposer je ne sais
- quels obstacles créés et maintenus par vos préjugés—je lâche le mot,
- tant pis!—Si vous m’aimiez, comme ces préjugés tomberaient vite!...
- Mais vous ne <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> m’aimez pas... Vous n’êtes pas une vraie femme,
- vous...</p>
-
- <p>Pardon, Marie! je viens d’écrire des phrases qui vous indigneront. Je
- ne veux pas les supprimer. Ce serait une sorte de mensonge... J’ai subi
- une crise douloureuse... Devinez, si vous pouvez, et pardonnez-moi...</p>
-
- <p>Je vous adore, hélas! et vous m’aimez bien. Chacun de nous donne à
- l’autre tout ce qu’il peut donner. La part n’est pas égale. Ce n’est
- pas votre faute...</p>
-
- <p>Je prie votre cousine de s’arrêter ici entre deux trains. Je veux la
- saluer au passage... Nous sommes devenus très bons amis. Mais, que vous
- importe?... Vous n’êtes pas jalouse, parce que vous êtes trop sûre de
- moi.</p>
-
- <p>Je baise vos mains.</p>
-
- <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_205">205</span></p>
- <h2>XIII</h2>
-</div>
-
-<p>Depuis son retour de Naples, Marie Laubespin délaissait Pompéi. On
-ne la rencontrait plus, blanche au soleil, dans les ruelles; elle
-ne s’asseyait plus dans la bicoque où Gramegna modelait des temples
-romains. Elle ne cueillait plus, avec M. Spaniello, les violettes
-d’Holconius et les roses du Centenaire. M. Wallers, interrogé,
-répondait:</p>
-
-<p>—Ma fille reconstitue une miniature de missel, c’est une tâche
-difficile; Marie a besoin de solitude et d’assiduité... Mais, quand
-arrivera ma nièce Van Coppenolle, elle fermera sa boîte à couleurs, et
-Pompéi la reprendra toute...</p>
-
-<p>A l’auberge, chacun respectait ce travail de Marie. M. Hoffbauer
-félicitait la jeune femme de sa piété archéologique et réclamait des
-indications précises sur l’origine, l’époque, l’état du <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> missel
-flamand. L’abbé Masini demandait un calque, un petit dessin, avec la
-signature de la copiste. Seul, Angelo demeurait morne et courroucé.
-Il avait accablé Marie en assez de lettres qui étaient restées sans
-réponse et il comprenait bien que madame Laubespin évitait les
-explications. Après le déjeuner, elle affectait de prendre le bras de
-Wallers, pour une brève promenade sous les eucalyptus. Le soir, elle ne
-quittait pas l’exèdre où siégeait la petite Académie cosmopolite des
-savants. L’après-midi, elle s’enfermait, et le triste Angelo soupirait
-et jurait, seul, dans quelque jardin à statues et à rocailles.</p>
-
-<p>Parfois, quelqu’un proposait une excursion intéressante; Marie
-disait toujours: «Pas maintenant... Quand Isabelle viendra...» Et
-tous les petits plaisirs étaient ainsi reculés, subordonnés à cette
-venue prochaine de madame Van Coppenolle dont Marie vantait la
-beauté, l’aimable caractère, l’humeur enjouée. Elle prenait Angelo à
-témoin: «Vous connaissez ma cousine... N’est-elle pas une magnifique
-personne?... Avouez que vous fûtes ébloui, en la voyant...» Angelo
-répondait tout haut: «Oui... oui... magnifique... élégante...
-sympathique...» Et, tout bas, il grognait: «Votre cousine peut venir...
-Je ne perdrais pas le sommeil pour elle, si je ne l’avais déjà
-perdu...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span></p>
-
-<p>Cependant M. Wallers et ses confrères eussent été bien étonnés en
-pénétrant par surprise dans la chambre de Marie. Sur la table ripolinée
-par Angelo, le feuillet du missel brillait comme un émail vert et
-rouge, et il y avait beaucoup de godets, de pinceaux, de palettes, de
-loupes, de vernis, de poudre d’or en flacons, étalés un peu partout.
-Mais le parchemin tendu sur un châssis ne portait que les faibles
-linéaments du décalque et quelques traces de couleur... Marie, la
-vaillante, la consciencieuse, ne faisait absolument rien.</p>
-
-<p>Ses intentions étaient excellentes. Chaque jour, elle se disait:
-«Je suis honteuse de mon inertie. Je vais travailler, comme à
-Pont-sur-Deule...» Elle tirait le verrou de la porte, ôtait sa robe,
-mettait une blouse de toile et s’asseyait... Quand elle avait posé
-quelques touches, elle oubliait le pinceau dans l’eau trouble du verre;
-le coude sur la table, le menton sur la main, elle rêvait, l’œil amusé
-par le vol immobile des hirondelles du plafond, par la chute effeuillée
-d’une rose, par la marche d’un rais lumineux sur le tapis. Une étoffe
-barrait horizontalement la fenêtre, mais les vitres supérieures
-découpaient le ciel d’un bleu épais où voguaient les galères argentées
-des nuages, et par l’autre fenêtre, large ouverte sous les rideaux,
-l’odeur <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> des grands eucalyptus entrait, forte et salubre, sucrée
-par le parfum des jeunes fleurs d’orangers. Sur la maison, autour de la
-maison, tout était lumière, flamme et silence...</p>
-
-<p>Marie bâillait, s’étirait, dans un voluptueux ennui. Le poids de ses
-cheveux l’irritait. Elle arrachait les épingles, laissait couler les
-longues tresses. Puis elle reprenait son pinceau, qu’elle replaçait
-dans le verre, et qu’elle oubliait encore. Elle finissait par s’étendre
-dans le fauteuil ou sur son lit.</p>
-
-<p>«Je suis souffrante... J’ai trop chaud... Le climat de ce pays est
-éprouvant...»</p>
-
-<p>Lassitude de l’effort avant l’effort! N’est-ce pas tout simplement la
-paresse? Ce vice était si peu familier à Marie Laubespin qu’elle le
-prenait pour une maladie!</p>
-
-<p>«Qu’ai-je donc? se disait-elle... Tout le monde me trouve changée, et
-je sens bien une espèce de déséquilibre... C’est la faute du pays,
-de la saison, de Claude qui m’écrit des lettres jalouses, et de tous
-ces gens qui me tourmentent avec leur manie d’amour... Je n’ose plus
-sortir avec Angelo, ni causer, ni rire avec lui. Je pense à ce qu’il
-doit penser et à ce que je penserais, moi, s’il était Claude, et non
-pas un fantoche napolitain... C’est une hantise gênante, malsaine...
-Dès qu’Isabelle arrivera, je préparerai <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> notre exode à Ravello...
-Claude sera content... Angelo sera fâché... Qui sait?... Il est
-peut-être moins amoureux qu’il ne croit... Oh! que tout cela me
-fatigue!...»</p>
-
-<p>Parfois elle s’imaginait, très sincèrement, qu’elle était malade, parce
-qu’elle avait perdu le goût du travail, parce qu’elle était curieuse
-de petites sensualités innocentes... La saveur des fraises, le parfum
-des roses, la caresse de l’air tiède sur ses bras nus éveillaient en
-elle une sensibilité nerveuse qu’elle ne connaissait pas... Ses nuits,
-éclairées et frissonnantes de songes, la laissaient sans énergie pour
-le lever matinal.</p>
-
-<p>A cette heure blanche où le sommeil, amant aérien, s’attarde et
-palpite sur le corps qu’il possède, Marie se laissait engourdir par
-une langueur inconnue. Elle était comme abandonnée au courant d’un
-fleuve de lait, dans un brouillard blanc, dans un silence de limbes.
-Des formes confuses flottaient, images de ses désirs incertains, et se
-précisaient en figures délicieuses qui avaient beaucoup de Claude et
-un peu, très peu, d’Angelo... Et le passé, le mariage, la maternité,
-le demi-veuvage, la réclusion volontaire, s’anéantissaient dans la
-mémoire troublée de Marie... Éveillée tout à fait par la lumière, elle
-ouvrait sur le monde les yeux clairs d’une adolescente à qui l’avenir
-appartient...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p>
-
-<p>Elle faisait sa prière, mais, au lieu de méditer sur ses fautes,
-elle remerciait Dieu de la beauté du jour; elle l’abordait comme une
-enfant familière qui ne soupçonne pas le mal. Son mysticisme, ses
-peurs excessives, ses scrupules paralysants, son austérité gourmée, se
-transformaient en un sentiment de gratitude joyeuse. Marie ne croyait
-pas son âme en péril; confiante en la promesse de madame Vervins, elle
-était sûre d’aimer Claude chastement, sous le regard des anges... Rien
-ne lui révélait la présence du démon, et si elle l’avait pu voir, de
-ses yeux, elle ne l’aurait pas reconnu, parce que le démon, à Pompéi,
-n’est qu’un petit faune...</p>
-
-<p>Ainsi, le sourd travail de l’éclosion troublait la chrysalide
-féminine. La sève d’une seconde puberté gonflait les veines de Marie,
-la fatiguait parfois de ces migraines légères, de ces brusques
-palpitations qui marquent les jours orageux du printemps des jeunes
-filles...</p>
-
-<p class="br">Un jour, lasse de n’avoir point travaillé, elle éprouva la nostalgie
-de cette Pompéi voisine qu’elle fuyait pour n’y pas rencontrer
-Angelo. Elle s’avoua qu’il y avait, dans cette abstention, un peu de
-lâcheté et beaucoup d’enfantillage... Angelo pouvait croire que Marie
-le redoutait, par faiblesse! «Tant pis! je lui parlerai, s’il <span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
-m’aborde, d’un ton aisé et naturel. S’il risque un aveu, je l’arrêterai
-tout court, et il ne recommencera plus.»</p>
-
-<p class="br">Elle alla d’abord chez M. Spaniello. Il était absent. Un gardien
-l’avertit que M. di Toma dessinait la basilique et que M. Wallers
-devait être sur la voie des Tombeaux, au delà de la porte d’Herculanum.
-Il fallait donc, pour le joindre, traverser Pompéi tout entière, du
-sud au nord, dans sa dimension la plus grande... Marie remonta la rue
-de Stabies, où circulaient quelques Anglais avec leur guides, prit à
-gauche la rue de Nola, et gagna la Voie Consulaire qui se prolonge hors
-de la ville et devient la Voie des Tombeaux.</p>
-
-<p>Elle aimait ce coin de Pompéi, qui ressemble à la via Appia comme
-la mélancolie ressemble à la douleur, comme la plainte d’Horace à
-Postumus et son regret des années qui coulent, ressemblent aux grands
-vers désolés de Lucrèce. Point de sublime, mais de la gravité, une
-élégance austère et délicate, une composition riche en détails exquis
-et simplifiée par le plus grand des artistes: le temps. Le paysage
-funèbre tient tout entier dans l’axe de la porte triomphale: c’est une
-route droite, aux dalles houleuses, entre deux rangées de tombes qui la
-dominent... <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> Ici un banc de marbre en hémicycle; là-bas une exèdre
-couverte; des cippes penchés, des colonnes rompues; les fuseaux noirs
-des cyprès sur le bleu du ciel; au fond la campagne violette qui couvre
-Herculanum ensevelie.</p>
-
-<p>Le soleil déclinait; les ombres plus longues annonçaient le soir; le
-marbre pâle et le travertin gris des tombeaux s’ambraient doucement
-dans la lumière. Marie regardait, sur les tombes aux froides
-guirlandes, les noms féminins dont elle aimait la douceur liquide, la
-sonorité assourdie... Et elle saluait au passage les Pompéiennes mortes
-avant la catastrophe, celles qui avaient eu les honneurs funèbres,
-les flûtes tibicines, les chants des pleureuses, le bûcher rituel,
-les libations, celles dont la cendre toute pure emplissait les belles
-urnes d’albâtre oriental ou de verre bleu... Mamia, prêtresse publique,
-possédait, derrière un banc de marbre, une tombe offerte par les
-décurions... Nivoleia Tyché régnait sur un palais à plusieurs chambres.
-Son buste en demi-relief ornait toujours un côté du sarcophage dédié
-à ses affranchis. Mais, entre tous ces fantômes, Marie préférait
-Servilia, dont les mânes légers voltigent peut-être sur la tombe de
-l’époux qu’elle appelle tendrement «l’ami de son âme».</p>
-
-<p>Elle alla jusqu’à la maison de Diomède, jusqu’au <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> cimetière samnite
-où M<sup>r</sup> Spaniello lui avait montré quinze squelettes affleurant le sol,
-sous les châssis vitrés qui les protègent. Elle ne voulut pas les
-regarder, ce soir-là. Ils représentent la mort telle qu’Holbein et
-Dürer l’ont vue, danseuse décharnée, conductrice des rondes macabres...
-Marie souhaita qu’on les recouvrît de terre, car la mort, à Pompéi,
-n’est pas ricanante et grimaçante; c’est un génie voilé comme Isis,
-ailé comme l’Amour, couronné d’ache et d’asphodèles comme son frère le
-Sommeil. Il disperse, dans le feu subtil, la forme humaine, préservée
-de la corruption, il ignore l’appareil hideux des cercueils et des
-fosses, les linceuls, les vers, la pourriture. Il ne présente pas aux
-philosophes en mal de méditation ces images répugnantes. Une torche
-éteinte, un sablier renversé, un vaisseau voguant vers le port, une
-poignée de cendres dans un beau vase, suffisent au stoïcien comme au
-voluptueux pour sentir toute la vanité ou toute la douceur de la vie.</p>
-
-<p>Marie était bien loin de cette sagesse païenne qui se résigne au néant
-et se satisfait de cueillir le jour, mais, pour la première fois, les
-symboles funèbres ne lui parlaient pas le langage de la mysticité.
-L’idéal chrétien lui avait façonné une âme inquiète qui s’obstinait
-à dépasser les réalités sensibles, à chercher hors de la vie les
-raisons <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> de vivre et qui ne concevait pas l’amour tout simple, sans
-l’obsession de l’infini et de l’éternel. Maintenant, elle découvrait
-l’idéal contraire, non pas grossièrement sensuel, mais tout pareil au
-paysage, mesuré, délicat, mélancolique entre ses horizons voluptueux
-qui semblent borner les douleurs et limiter les espérances.</p>
-
-<p>N’ayant trouvé personne, elle revint sans hâte vers Pompéi. Les dalles
-meurtrissaient ses petits pieds à travers les semelles des souliers
-minces. Elle souhaita se reposer un moment, et, gravissant quelques
-marches taillées dans un mur de briques, elle s’assit dans l’herbe, sur
-le talus qui domine la route.</p>
-
-<p>Un sépulcre en forme d’autel avançait à sa gauche et lui cachait la vue
-de la ville et la porte d’Herculanum. A sa droite, un peu en arrière,
-s’élevait comme un temple le grand tombeau de Diomède. Et devant elle,
-sur l’autre talus de la route, les cyprès, noirs contre un ciel vert,
-abritaient les tombes de Scaurus, de Servilia et de Tyché l’affranchie.</p>
-
-<p>Marie songeait à ces femmes, à la tendre Servilia, et sa pensée
-revenait sur elle-même et sur Claude. Son âme ne s’élançait plus au
-ciel chrétien, alourdie et retenue par le désir de persévérer longtemps
-sur la terre. Elle comptait les <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> années enfuies de sa jeunesse, et
-ses doigts se crispaient tout à coup et s’attachaient nerveusement au
-sol.</p>
-
-<p>Il n’y avait en elle aucune révolte, aucun vœu de revanche sur la
-destinée. Ses pensées roulaient plus vastes et plus vagues que la mer
-sous un ciel de brume. Et elle entendait, au fond d’elle, la plainte de
-l’instinct, monotone comme une mélopée d’enfant ou de sauvage, rythmée
-comme un sanglot et confuse comme un soupir.</p>
-
-<p>Elle pensait à Claude, non plus comme tout à l’heure, avec une
-complaisance attendrie. Elle voyait en lui la victime douloureuse du
-sacrifice qu’elle avait commencé de faire, qu’elle ne croyait pas si
-cruel, qu’elle redoutait d’achever...</p>
-
-<p>La douceur de vivre, hélas! Qui peut la goûter, s’il s’embarrasse d’un
-haut idéal ou d’un grand devoir?... Marie, pourtant, l’avait entrevue,
-approchée... Elle le regrettait déjà!</p>
-
-<p>Elle se sentit faible et triste devant un fardeau trop lourd. Et la
-tête appuyée à l’autel funéraire, les paupières baissées, les mains
-ouvertes comme pour une offrande, elle pleura. Alors deux mains timides
-effleurèrent ses épaules; elle sentit quelqu’un agenouillé près d’elle,
-qui faisait le geste de la saisir... Une voix murmura:</p>
-
-<p>—Madame Marie!... Marie!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span></p>
-
-<p>Elle jeta un cri aigu et se trouva debout, d’un élan souple et rapide
-qui déconcerta Angelo.</p>
-
-<p>Il restait, un genou dans l’herbe, gardant la main de Marie qu’il avait
-prise.</p>
-
-<p>—Comment êtes-vous venu? Quelle peur vous m’avez faite! Mais
-relevez-vous donc!... Si l’on vous voyait!...</p>
-
-<p>Elle essayait de rire. Angelo ne riait pas. Il regardait Marie d’un air
-sombre et passionné.</p>
-
-<p>—J’étais dans la villa de Cicéron quand vous avez passé. De loin, je
-vous ai suivie, et je n’osais pas vous rejoindre, parce que ma présence
-malheureuse vous irrite... Mais je vous ai vue si triste, tout à
-l’heure, que le courage m’est venu... Madame Marie, soyez bonne, soyez
-généreuse! Écoutez-moi...</p>
-
-<p>—Je vous écouterai quand vous serez debout, dit Marie qui reprenait
-son sang-froid. Nous pouvons causer en revenant à l’auberge et...</p>
-
-<p>Il s’écria:</p>
-
-<p>—Non!... Nous rencontrerons votre père, ou Spaniello, ou l’abbé
-Masini. Je veux parler à vous seule, et ma place est à vos pieds,
-humblement... Ma chère Madone, que vous ai-je fait?... Vous êtes si
-froide, si dure pour moi!</p>
-
-<p>—Je suis toujours la même... C’est vous qui avez changé d’attitude et
-de langage. Vos lettres...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_217">217</span></p>
-
-<p>—Elles ne vous ont rien appris, mes lettres, rien du tout!... Vous
-savez bien que je vous aime à la passion, que ma vie est à vous, à vous
-mon âme, à vous mon sang... Je vous aime, madame Marie, je vous veux
-tant de bien...</p>
-
-<p>—Ah! non!... non!... Si vous me parlez d’amour, je m’en irai...</p>
-
-<p>Il la retenait toujours.</p>
-
-<p>—Vous ne serez pas si cruelle? Est-ce que je vous offense?... Est-ce
-que je ne suis pas respectueux?... Je vous aime, et il faut que vous
-m’aimiez. Ce sera le bonheur de ma vie, et aussi de la vôtre, parce que
-Dieu nous a faits pour cet amour et que c’est un péché de n’être pas
-heureux quand on peut l’être.</p>
-
-<p>—Mais je ne vous aime pas, moi, monsieur Angelo.</p>
-
-<p>—Vous n’en savez rien... Vous êtes une femme du Nord, vous ignorez
-la passion, la nôtre, et celle qui va d’un cœur à un autre comme un
-feu... Puisque la mienne ne peut pas s’éteindre, la vôtre s’allumera...
-Ne dites pas oui, mais ne dites pas non! Souffrez ma tendresse...
-éprouvez-moi... Commandez!... Je suis là pour vous servir... Que
-dois-je faire?...</p>
-
-<p>—Me laisser tranquille, et vous en aller.</p>
-
-<p>—Vous plaisantez!... Vous avez la cruauté <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> de plaisanter, en ce
-moment!... s’écria Angelo, indigné.</p>
-
-<p>—Préférez-vous que je me fâche?...</p>
-
-<p>—Je veux que vous m’écoutiez... Oh! Marie, ma douceur, ma tendresse,
-belle Marie mienne, petite étoile, petite rose, vous ne savez pas quel
-doux amour serait notre amour... Passerez-vous donc votre jeunesse à
-peindre des parchemins et à réciter des prières?... Vous vieillirez et
-vous mourrez, comme toutes les créatures de chair... et le bon Dieu
-vous dira: «Tes yeux et ta bouche n’ont servi qu’à rendre fou un homme
-infortuné, et je te les avais donnés pour sa joie et pour la tienne.»
-Voilà ce que dira le bon Dieu qui ne parle pas comme les curés, par la
-vertu de ma mère! Et vous brûlerez du feu de l’enfer, femme méchante,
-pour n’avoir pas brûlé du feu de la passion?...</p>
-
-<p>«Il est fou!» pensait Marie qui comprenait mal ces discours, et les
-idées qu’Angelo prêtait au bon Dieu. Les yeux du jeune homme lui
-semblaient diaboliques, dans leur feinte humilité. Et elle commençait
-à prendre peur, seule avec ce garçon qui lui serrait le poignet,
-l’attirait, se rapprochait d’elle, à la fois impudent et câlin, cynique
-et sentimental, un peu fat, un peu sacrilège et un peu toqué.</p>
-
-<p>Elle s’avança vers l’escalier, toujours retenue <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> par Angelo. La
-voie sépulcrale était déserte sous le ciel nacré, et la petite brise
-qui annonce le crépuscule faisait frémir les pointes des cyprès de
-Servilia. Entre leurs fuseaux espacés et les tombes inégales, au delà
-des végétations broussailleuses, on devinait la mer brillante, très
-loin...</p>
-
-<p>—Pourquoi ne voulez-vous pas m’aimer? disait Angelo... Il faut bien
-qu’un jour votre cœur se donne... Ne puis-je le mériter? Regardez votre
-esclave à vos genoux... Dites-lui de se courber... Mettez votre petit
-pied sur sa tête... Cet homme-là est votre bien... Vous déplaît-il?...
-Le trouvez-vous difforme, bête, ou hors d’âge?... Faites-lui la faveur
-d’un regard, il deviendra spirituel et beau, et, s’il était vieux, il
-rajeunirait... Tel qu’il est, des femmes l’ont aimé, de très belles
-femmes... Vous ne croyez pas?... Salvatore peut vous le dire... Mais,
-ces femmes, celui qui vous aime ne les reconnaîtrait pas dans la rue...
-Et si la reine était éprise de lui, que dirait-il?... «Votre Majesté
-me pardonne! J’appartiens à ma maîtresse Marie, qui me mène, lié par
-un cheveu d’or comme sainte Marguerite menait le dragon... Elle est
-le noir de mes yeux, le sang de mon cœur, tous mes désirs et tous mes
-soupirs... Nous sommes si heureux ensemble, que nos anges gardiens se
-sont énamourés l’un de l’autre...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span></p>
-
-<p>Marie, offusquée, l’interrompit brusquement:</p>
-
-<p>—Tant mieux pour vous si de belles femmes vous aiment! Allez les
-retrouver et laissez-moi.</p>
-
-<p>Il crut peut-être qu’elle était piquée de jalousie, et protesta qu’il
-l’aimait, elle, elle seule... Les autres femmes, que le diable les
-emporte! Qu’il couche avec elles!... Angelo s’en moquait bien, des
-femmes qui l’avaient aimé! Il ne vivait que de tendresse «soupireuse»
-pour sa Marie tout en or, sa précieuse Marie... Il était sincère, grisé
-de ses propres paroles, et la poésie du lieu et de l’heure, la beauté
-et les refus mêmes de Marie, agissaient violemment sur son cerveau
-d’artiste et sur ses sens vite enflammés. L’éclair et la langueur du
-désir changeaient l’expression de ses yeux; une fièvre exquise brûlait
-ses pommettes, mais l’aveu passait dans un torrent de poésie, dans un
-flot de sentimentalité, car le sensuel Angelo n’était pas grossier,
-pas même libertin, et tout à fait incapable d’offenser avec des mots
-la pudeur d’une femme qu’il aimait ou croyait aimer passionnément. Le
-lyrisme lui était naturel et nécessaire; il l’associait à la volupté
-comme la mélodie au poème, et cela faisait une très belle chanson,
-qu’il chantait mieux que personne à Naples...</p>
-
-<p>Il se crut encouragé par un silence pudique. Follement, il baisa la
-robe blanche de Marie, et <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> les jambes rondes à travers la robe.
-Mais le corps frêle, avec une force imprévue, s’arracha de l’étreinte
-audacieuse... Marie cria, droite, les joues ardentes, pareille à un
-archange irrité:</p>
-
-<p>—Je vous défends de me toucher... C’est indigne!... Je ne vous aime
-pas, entendez-vous! je ne vous aimerai jamais, jamais!</p>
-
-<p>Il se releva, la regarda en face, et comprit. Alors, il devint plus
-pâle que le marbre du tombeau voisin.</p>
-
-<p>—Vous êtes bien une coquette, froide et sans cœur!... Puisque vous ne
-voulez pas m’aimer, pourquoi me trompiez-vous avec votre sympathie?</p>
-
-<p>—La sympathie n’est pas l’amour, monsieur.</p>
-
-<p>Angelo tremblait de colère.</p>
-
-<p>—Est-ce que je suis un vieillard? Est-ce qu’un jeune homme comme moi
-peut vivre près d’une jeune femme comme vous sans l’aimer?... Est-ce
-que je connais, moi, vos manigances françaises?... Ici, quand une femme
-veut du bien à un homme, elle lui dit: «Je te veux du bien...» Si elle
-aime un autre, elle dit: «J’aime un autre...» Elle ne dit pas: «Aime si
-tu veux! Moi, je suis comme les petits anges des tableaux: une tête,
-deux ailes, pas de corps...» Mais vous, en France—tout le monde le
-dit!—vous êtes des poupées pour la vue seulement... <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> Pas de cœur
-dans la poitrine, pas de sang dans les veines!... Et vos hommes sont
-des moitiés d’hommes! ils ont trop peur d’être ridicules pour aimer
-comme nous aimons...</p>
-
-<p>La fureur brouillait ses idées et ses phrases; il acheva son discours
-en napolitain. Ses yeux étincelaient, ses sourcils se nouaient comme
-des serpents à la racine de son nez; sa bouche, infatigable et
-convulsive, expectorait sans relâche les invectives, les apostrophes,
-les menaces et les lamentations.</p>
-
-<p>Mais soudain, la bouche insultante frémit, les sourcils tragiques se
-détendirent et le pauvre Angelo se mit à pleurer comme un gamin.</p>
-
-<p>Sa douleur—peut-être oubliée, demain, tandis que le souvenir de
-l’injure demeurerait vivace—sa douleur était chaude, cuisante et vive
-comme une brûlure... Il avait mal dans tout son être et, sincèrement,
-il souhaitait que Marie mourût, et lui après elle...</p>
-
-<p>La jeune femme le vit si misérable qu’elle cessa de le craindre. Elle
-pensa une fois de plus: «C’est un enfant!» et elle dit, avec une voix
-moins dure:</p>
-
-<p>—C’est bête, mon pauvre ami, ce que vous avez fait là!... C’est très
-bête!...</p>
-
-<p>Il ne comprit pas qu’elle s’apitoyait. Elle continua:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span></p>
-
-<p>—Je vous pardonne vos extravagances, et je vous garde mon amitié, à
-cause de votre mère et de votre frère... mais nous ne pouvons plus
-rester ensemble à Pompéi... J’irai à Ravello... Vous aurez le temps de
-réfléchir, de vous calmer... Nous ne reparlerons plus jamais de cette
-histoire... Allons venez!... on nous attend... Soyez raisonnable...</p>
-
-<p>—Non, je n’irai pas avec vous... J’ai bien le droit d’être malheureux
-tout seul... Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour vous!... des
-choses que vous ne savez pas... des choses inouïes, des crimes!...</p>
-
-<p>—Des crimes?</p>
-
-<p>—Oui... j’irai peut-être en prison... Et vous, en France, vous vous
-moquerez de moi avec l’homme que vous aimez... Oh! je vous déteste,
-méchante, méchante!...</p>
-
-<p>La colère le reprenait. Marie déclara:</p>
-
-<p>—Quand votre accès sera fini, vous retrouverez l’amie que j’étais, une
-amie sûre et indulgente... Jusque-là, bonsoir, monsieur Angelo!</p>
-
-<p>Elle descendit l’escalier, et s’en alla vers la porte d’Herculanum,
-inquiète mais calme et digne, et sans hâte, avec cette assurance qu’on
-simule devant les animaux suspects et les fous.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_224">224</span></p>
- <h2>XIV</h2>
-</div>
-
-<p>Madame Van Coppenolle, penchée à la portière, cheveux et voiles au
-vent, regardait approcher Pompéi dans un poudroiement de poussière, de
-fumée et de soleil. Là-bas, sur le quai, des gens attendaient. Isabelle
-songeait tendrement à sa cousine, sa seule amie, qu’elle n’avait pas
-revue depuis leur voyage de Pont-sur-Deule à Courtrai... Elle se
-rappelait le départ dans le matin gris, madame Wallers, maternelle et
-sermonneuse, et l’arrivée d’Angelo, éperdu, avec ses fleurs inutiles...
-Et ce temps-là lui semblait aussi ancien que la Flandre lui semblait
-lointaine...</p>
-
-<p>La locomotive nonchalante entra dans la gare, souffla, siffla, et
-s’arrêta un peu trop tôt. Isabelle, presque au bout du convoi, devait
-descendre sur le ballast... Mais, comme elle tâtait le loquet <span class="pagenum" id="Page_225">225</span>
-extérieur de la portière, elle fut tout à coup submergée par un bouquet
-de roses, odorant, enrubanné, ostentatoire et prodigieux, un bouquet
-digne d’être offert à la reine Elena par une délégation loyaliste...
-Pendant quelques secondes, la tête inclinée d’Isabelle disparut dans
-ce buisson qui lui cacha le reste de l’univers. Quand elle dégagea son
-voile accroché aux épines, et releva son visage vermeil, Angelo reçut
-son premier sourire...</p>
-
-<p>—Cette fois, dit-il, je n’arrive pas trop tard. C’est ma revanche,
-madame Isabelle!</p>
-
-<p>Marie et Wallers s’avançaient. Angelo aida Isabelle à descendre, puis
-il courut aux bagages, et il outra tellement la discrétion qu’on ne le
-revit plus de la journée.</p>
-
-<p>Isabelle n’a pas dormi, entre Rome et Naples; elle a très mal déjeuné;
-elle a les yeux et la gorge brûlés par la poussière; elle a perdu la
-clef de sa valise, et un voisin trop aimable qui la prenait pour une
-actrice a conservé, en souvenir d’elle, son flacon de sels à bouchon
-d’or... Isabelle devrait être malade et fâchée. Elle est ravie. Avant
-le dîner, elle a tout vu, la route, l’auberge, le jardin, la porte
-Stabienne, la maison de M. Spaniello. Elle s’est fait présenter
-tous les amis de son oncle. Maintenant, fraîche et poudrée, un lien
-de soie verte serrant ses cheveux de cuivre, <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> elle se balance
-dans un fauteuil, sur la terrasse au toit de roseaux. Marie a voulu
-l’interroger posément, obtenir des réponses précises... Mais la pensée
-d’Isabelle vagabonde autour des choses et sa parole suit sa pensée. La
-gentillesse de ses enfants, la méchanceté de sa belle-mère, l’humeur
-autoritaire et tatillonne de Frédéric, des impressions de voyage, les
-variations de la mode à Paris, la visite d’adieu à madame Wallers et
-les potins de Pont-sur-Deule, Isabelle confond tout en un bavardage
-incohérent, affectueux et burlesque. Enfin elle parle de Claude.</p>
-
-<p>—Tu te souviens qu’il ne pouvait pas me souffrir? Maintenant, il
-est très gentil pour moi et Frédéric l’horripile. Il a bien changé,
-Claude! Ce jeune bourgeois, cet homme raisonnable, tient des propos
-d’anarchiste, oui, ma chère. Il dit qu’on est criminel de gâter sa vie
-et celle des autres parce qu’on a le respect des préjugés et la crainte
-de l’opinion, et que c’est un péché de n’être pas heureux quand on peut
-l’être sans faire de mal à personne... Tu souris?</p>
-
-<p>—C’est que je connais la phrase...</p>
-
-<p>—Cette phrase, Marie, c’est une phrase d’amant. Quand un homme ou une
-femme parle du droit au bonheur, c’est qu’il n’ose parler du «droit
-à l’amour». Mais personne ne s’y trompe, petite sainte nitouche très
-chérie!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
-
-<p>—Belle! je ne te permets pas...</p>
-
-<p>Marie, un peu fâchée, résiste à la caresse qui sollicite les
-confidences. Sa cousine, doucement, l’attire, et les voilà toutes deux
-assises sur la chaise longue.</p>
-
-<p>—Claude n’a pas été indiscret... Mais j’avais eu quelque petit
-soupçon, l’année dernière, et la tristesse de notre ami, sa crise
-d’anarchie morale, l’antipathie furieuse que lui inspire ce pauvre
-Angelo, m’ont donné une certitude... Vous vous aimez, et, toi, petite
-lâche, tu as pris peur, tu t’es enfuie!</p>
-
-<p>—C’est vrai! J’aime Claude...</p>
-
-<p>Marie n’a pas su mentir. Elle ne rougit pas et fixe sur Isabelle des
-yeux si tranquilles, si transparents, que madame Van Coppenolle est
-toute déconcertée.</p>
-
-<p>—Ma pauvre amie! Je vous plains tous deux. Ton caractère, tes idées,
-ton rigorisme, s’accordent mal avec l’amour irrégulier... je ne dis pas
-«coupable»... Que deviendrez-vous?</p>
-
-<p>—Dieu le sait! J’espère qu’il nous pardonne un sentiment involontaire
-et qu’il nous défendra du mal, à cause de notre bonne volonté.</p>
-
-<p>—Tu es résignée, toi! Et Claude?</p>
-
-<p>—Claude se résignera.</p>
-
-<p>—Non. Il souffre trop!</p>
-
-<p>—Il souffre? fit Marie, douloureusement... <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> Malgré ma tendresse,
-mes lettres quotidiennes, ma fidèle pensée qui le suit toujours?...
-Belle, j’ai fait tout ce que je pouvais faire!...</p>
-
-<p>—Tu crois?</p>
-
-<p>—J’ai donné tout ce que je pouvais donner... et, parfois, j’ai comme
-des luttes intérieures, des troubles de conscience... Claude le sait!</p>
-
-<p>—Oui, et ça ne le console pas... Tu veux qu’il soit un héros: il
-essaie, mais l’héroïsme qui t’est naturel ne lui est pas facile. Claude
-est un homme.</p>
-
-<p>—Pas comme les autres!</p>
-
-<p>—Mais si! Comme les meilleurs parmi les autres!... Tandis que toi...</p>
-
-<p>—Je sais ce que tu vas dire! Moi, je ne suis pas une femme!... Ma
-vertu n’est pas méritoire; elle ne me coûte aucun effort, et tu y vois
-une espèce d’infirmité... Il te plaît à dire!...</p>
-
-<p>Isabelle considéra sa cousine d’un air méditatif. Un petit sourire
-étonné jouait dans les fossettes, aux coins de sa bouche. Elle murmura:</p>
-
-<p>—Alors...</p>
-
-<p>—Alors quoi?</p>
-
-<p>—Vous êtes trop bêtes tous les deux, ma petite Marie!</p>
-
-<p>Marie allait répondre, mais Guillaume Wallers montait l’escalier de la
-terrasse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p>
-
-<p>Après le dîner, ils restèrent autour de la table desservie. Douce
-soirée! le ciel tendait un voile vert sur les noires quenouilles
-effilochées des eucalyptus, et la lune, à son premier quartier,
-brillait comme un bracelet en filigrane d’or, rompu et jeté par une
-déesse. L’odeur marine du golfe enveloppait dans ses âcres filets
-des parfums languissants qu’elle traîne avec elle sur les plages
-volcaniques, de Sorrente, lointaine, à Torre Annunziata, toute
-voisine...</p>
-
-<p>Il se fit un mouvement, dans l’ombre, sous les arbres, et Marie
-vit quatre formes indistinctes s’approcher de la terrasse. En se
-penchant, elle reconnut un homme enveloppé dans un grand manteau et
-trois musiciens ambulants, porteurs de violons et de mandolines, qui,
-sans doute, allaient déshonorer la sérénité silencieuse du soir par
-l’odieuse gaieté ou la sentimentalité vulgaire de leurs romances.</p>
-
-<p>—Père, Isabelle, allons-nous-en! <i>Santa Lucia</i> nous menace!</p>
-
-<p>—Nous en aller! dit Isabelle. Et pourquoi?... C’est une sérénade qu’on
-nous donne? Eh bien, soyons romanesques. Rêvons qu’un amoureux est
-là, qui se dissimule sous un grand manteau et qui va chanter ce qu’il
-n’oserait dire... Peut-être Cœlio, peut-être Octave?... Et l’une de
-nous est Marianne la capricieuse?... Toi, Marie, ou moi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p>
-
-<p>Elle prit sa cousine par la ceinture et leurs cheveux se touchèrent,
-blonds sous le reflet verdâtre du ciel comme l’avoine argentée et le
-maïs roux liés en gerbes jumelles. Alors, celui des quatre personnages
-qui ne portait pas d’instruments et qui se tenait dans l’ombre des
-eucalyptus fit un signe: les mandolines frissonnèrent toutes ensemble
-avec des notes si fraîches que la nuit parut inondée de ruisselets
-cristallins, et l’homme caché sous les arbres se mit à chanter.</p>
-
-<p>Pour Isabelle et pour Marie, sa voix n’était qu’un son plus beau et
-plus expressif parmi les sons atténués des mandolines. Isabelle, qui
-savait un peu d’italien, ne comprenait pas le dialecte, mais le mot
-<i>amore</i>, que toutes les femmes devinent dans toutes les langues,
-donnait un sens à la chanson. Les promeneurs, attirés par la musique,
-se tenaient à quelque distance, et, sur le seuil de la cuisine, l’hôte,
-l’hôtesse et leurs domestiques vinrent, les uns après les autres,
-fascinés. La Luisella aux grands yeux se risqua même sur la terrasse,
-tout près des dames françaises.</p>
-
-<p>—Que dit la chanson? Pouvez-vous traduire? demanda Isabelle à M.
-Wallers.</p>
-
-<p>—La chanson dit: «L’air que joue cette guitare n’est pas mélancolique!
-Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus. Tu peux <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> écouter
-Cuncè! celui qui joue de cette guitare.</p>
-
-<p>»Ce n’est plus des paroles mêlées aux larmes, ô ma belle fée! Ce n’est
-plus des lamentations éternelles et désespérées... car je sais que tu
-ne veux pas de lamentations et de paroles mêlées aux larmes...</p>
-
-<p>»Sonne, guitare! sonne la sérénade! Et à la fenêtre penche-toi, Cuncè!
-Regarde cette lune, regarde cette nuitée et dis-moi comment tu trouves
-ma chanson<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>...»</p>
-
-<p>Toutes les voix, unies, clamèrent joyeusement:</p>
-
-<p>—<i>Sona, chitarra! Sona a serenata!</i></p>
-
-<p>Au même instant, une crépitation retentit et une belle fusée pourpre
-monta dans le ciel, décrivit un arc et s’effeuilla en étoiles,
-tandis qu’une autre fusée, verte, s’élevait et laissait une trace
-phosphorescente. Les mandolines vibrèrent pendant que les fusées
-se suivaient, sans interruption. Les figures des Allemands et des
-Norvégiens apparurent, colorées par un feu de Bengale, et le mystérieux
-chanteur, rejetant son manteau romantique, s’avança, le feutre à la
-main, sous la terrasse. Il cria:</p>
-
-<p>«<i>Evviva donn’ Isabella!</i>...»</p>
-
-<p>L’acclamation fut répétée par tous les Italiens qui prenaient,
-spontanément, un rôle dans cette <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> scène, avec le sens comique et
-plastique de leur race. La cuisinière et le garçon cueillirent des
-glycines aux treilles du jardin; quelques galopins du voisinage, qui
-s’étaient glissés dans la cour, pillèrent les rosiers grimpants. Un
-tourbillon de pétales monta vers Isabelle et Marie. Elles tournaient la
-tête et fermaient les yeux, mais leurs cheveux, leur cou, leur gorge,
-étaient pleins de feuilles soyeuses, et la jolie Luisella en recevait
-sa part.</p>
-
-<p>Quand cessa l’averse odorante, Isabelle se pencha sur le rebord de la
-terrasse et tendit la main à celui qui, pour fêter sa venue, avait,
-seul, en quelques heures, organisé cette fête charmante.</p>
-
-<p>—<i>Grazie a voi, don Angelo!</i></p>
-
-<p>Son accent étranger, hésitant, prêtait aux mots italiens une nouveauté
-amusante pour Angelo. Il tendit la main, mais la terrasse était haute
-et les doigts qui s’effleuraient ne se touchèrent pas.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens restèrent ainsi une longue minute! Le reflet
-mobile des fusées leur révélait leurs visages, puis l’ombre revenait
-comme un voile qui n’éteignait pas l’éclat des yeux.</p>
-
-<p>—Vous êtes trop loin, dit Angelo. Je n’aurai pas ma récompense...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span></p>
-
-<p>—Croyez-vous?... dit Isabelle...</p>
-
-<p>Elle prit à poignée les pétales de roses qui parsemaient ses cheveux,
-son cou, son corsage et les jeta tous, comme des baisers, sur la figure
-pâlissante d’Angelo.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_234">234</span></p>
- <h2>XV</h2>
-</div>
-
-<p>Madame Van Coppenolle régnait sur l’auberge de la Lune. Les Anglais
-scandalisés, les Allemands subjugués, les Italiens séduits, trouvaient
-en elle «un type de Française comme on en voit dans les romans».
-La Luisella qui l’adorait essayait ses robes en cachette et vidait
-ses flacons d’«œillet royal» pour plaire à Peppino, le garçon des
-chambres. Peppino, noir, gras, frisé, toujours dépourvu de bretelles,
-toujours coiffé d’un feutre sur l’occiput, soupirait pour l’étrangère
-inaccessible dont il baisait le parfum dans les cheveux de Luisella...
-Tous deux, forts d’une expérience déjà longue, assuraient que la
-passion de don Angelo pour madame Laubespin était finie, et que le
-signor di Toma «faisait à l’amour» avec la belle dame rousse.</p>
-
-<p>Marie n’était pas jalouse d’Isabelle et ne regrettait <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> pas les
-galanteries importunes d’Angelo. Au lendemain de la déclaration si
-mal accueillie, il avait retrouvé son humeur aimable et sa gaieté, et
-la jeune femme, qui connaissait peu le caractère italien, crut que le
-dépit n’avait pas marqué sur cette âme. Marie redevint amicale; Angelo
-affecta d’être plus cérémonieux que naguère et, tous deux, par une
-entente tacite, feignirent d’oublier une scène dont le souvenir les
-gênait.</p>
-
-<p>Cependant, M. di Toma promenait dans Pompéi l’éblouissante Isabelle,
-tandis que madame Laubespin écrivait, peignait ou rêvait, dans sa
-chambre. Seuls, ils allèrent à Naples; seuls, à Castellamare et à Torre
-del Greco. Ces fugues, assez courtes, inquiétèrent M. Wallers. Il usa
-de son autorité familiale pour avertir Isabelle qu’il ne souffrirait
-aucun flirt, même innocent.</p>
-
-<p>—Sois prudente, petite! Les Napolitains ont le sang vif et ce n’est
-pas en leur jetant des roses sur la tête qu’on leur rafraîchit
-les idées... Si tu troubles mon collaborateur, je te renvoie à ta
-belle-mère. D’ailleurs, il y a trop de femmes ici! On ne peut plus
-travailler en paix. Vous allez partir toutes deux pour Ravello...</p>
-
-<p>Isabelle fut consternée, mais elle eut une longue conversation avec
-Angelo, et, le soir même, elle déclara qu’elle obéirait volontiers à
-<span class="pagenum" id="Page_236">236</span> son cher oncle. Le départ fut décidé pour la fin de la quinzaine,
-puis retardé de quelques jours.</p>
-
-<p>Cependant, M. Wallers était bien surpris par l’assiduité laborieuse et
-l’extraordinaire application d’Angelo. Le jeune homme se levait dès
-l’aube, et l’on eût dit qu’il avait six mains et six pinceaux, tant
-il expédiait lestement les aquarelles. M. Wallers ayant manifesté son
-étonnement, Angelo répondit que son maître l’avait cru paresseux et
-que son honneur l’obligeait à terminer tous les «hors texte» avant le
-premier mai. Dût-il tomber malade et mourir, il ne prendrait aucun
-repos... Et s’il lui restait un souffle de vie, après cet effort
-terrible, il travaillerait encore, fût-ce sur un lit de douleur, car
-il avait rassemblé tous les éléments indispensables pour achever une
-trentaine de dessins à l’atelier.</p>
-
-<p>Un matin, M. Wallers s’ébrouait dans la cuvette fêlée d’un lavabo
-rudimentaire quand Angelo força la porte de la chambre. Il
-présenta, d’un air mystérieux, une enveloppe cachetée—un souvenir,
-déclara-t-il—un modeste souvenir, offert par un humble artiste à
-l’illustre professeur Wallers, son maître bien-aimé, son second père...
-M. Wallers crut trouver un dessin, une peinture, œuvre personnelle
-d’Angelo... «Non!... non!... une œuvre de moi ne serait pas digne
-de vous!... C’est autre chose: c’est beaucoup mieux! <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> Une pièce
-unique...» Wallers essuya sa figure mouillée et, sans beaucoup de
-précautions, déchira l’enveloppe. Une photographie apparut... et cette
-photographie!...</p>
-
-<p>Angelo souriait, modeste. Wallers rougissait de honte et pâlissait de
-plaisir. Certes, l’archéologue, comme le médecin, ignore la pudeur,
-et le bon Wallers qui se fût voilé la face devant un dessin de Rops,
-affrontait sans peur les pornographies quand elles avaient deux mille
-ans... Mais celle-là, tout de même!... Quel tableau commémoratif! Quel
-ex-voto pour toi, Priape!</p>
-
-<p>—C’est un peu... c’est très... hum!... mais c’est charmant!... et pas
-connu... et ça vient de...</p>
-
-<p>—De Boscotrecase, monsieur Wallers. De la villa que personne n’a
-vue... Monsieur Hoffbauer donnerait son petit doigt pour posséder ce
-document inédit, unique, inestimable!</p>
-
-<p>M. Wallers faillit avoir une congestion.</p>
-
-<p>—La fresque de Boscotrecase!... Et c’est vous qui...</p>
-
-<p>—Je n’ai pas opéré moi-même, monsieur Wallers. Disons la vérité!... Le
-fermier est de la <i>buona gente</i>... comme on dirait du tiers-ordre
-de la Camorra... Alors, je me suis adressé à Salvatore qui a envoyé
-Ciccio au fermier... Ils ont fait un petit arrangement... C’est une
-histoire bien napolitaine, monsieur Wallers!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">238</span></p>
-
-<p>—Mais la loi...</p>
-
-<p>Angelo siffla.</p>
-
-<p>—La loi? Pftt!... c’est les Piémontais qui l’ont faite!... Je prends
-le péché pour moi, monsieur Wallers. Soyez content. Je vous veux tant
-de bien!</p>
-
-<p>La passion archéologique fut plus forte que les scrupules de Wallers.</p>
-
-<p>—Je ferai une communication à l’Académie, en laissant deviner ce
-que je ne pourrais décrire... et sans compromettre le fermier et ce
-seigneur Ciccio qui doit être une franche crapule...</p>
-
-<p>—N’en doutez pas; mais, pour ses amis, Ciccio a un cœur de
-gentilhomme...</p>
-
-<p>—Et vous, Angelo? Que ferais-je pour vous obliger? Je suis si touché...</p>
-
-<p>—L’honneur de vous servir me suffit, quoique j’aie risqué l’amende
-et la prison... Pourtant, si mon bon maître me permettait d’aller
-travailler quelques jours près de ma mère...</p>
-
-<p>Peut-on refuser un court repos bien mérité à un homme qui, sans intérêt
-personnel, a risqué l’amende et la prison? Wallers accorda les vacances
-que demandait Angelo,—pour travailler! Et il fut décidé que le jeune
-homme accompagnerait Isabelle et Marie, qu’effrayait le voyage en
-voiture par les routes désertes de la montagne. Afin d’éviter les coups
-de chaleur, la <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> lumière aveuglante et la poussière, Angelo proposa
-de partir le samedi, avant le coucher du soleil. On quitterait le train
-à Vietri; on dînerait dans une osteria de campagne et la promenade, au
-clair de lune, sur la route marine d’Amalfi, serait exquise.</p>
-
-<p>Le samedi tant désiré arriva. Les valises étaient fermées, donna
-Carmela prévenue par télégramme. Isabelle, voyant que Marie s’obstinait
-à écrire des lettres interminables, déclara qu’elle allait chez M.
-Spaniello.</p>
-
-<p>M. Spaniello était avec Wallers, Angelo et l’abbé Masini au chantier
-des fouilles, vers la porte de Nola. Isabelle s’engagea bravement dans
-les ruines incendiées de lumière. Les ouvriers ceinturés de rouge,
-les gamins qui portent des paniers pleins de gravats, regardaient,
-avec des yeux luisants, la belle femme, en robe de mousseline. Elle
-passa sur des planches branlantes, sauta un fossé, risqua la chute et
-se redressa, toujours gracieuse, posant parmi les débris ses souliers
-blancs comme un couple de colombes.</p>
-
-<p>M. Wallers et M. Spaniello étaient dans le péristyle de la maison
-nouvellement déblayée, étayée par des poutres, encombrée de cruches et
-d’amphores, de corniches et de chapiteaux brisés. Une bâche couvrait
-les fresques entre les <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> demi-colonnes engagées dans le mur du
-péristyle, et l’une des chambres, dont on avait refait la toiture,
-était close par un volet.</p>
-
-<p>M. Spaniello tenait un objet qu’il montrait à M. Wallers, et celui-ci
-répétait d’une voix attendrie:</p>
-
-<p>—Oui, c’est elle!... c’est bien elle!</p>
-
-<p>—De qui parlez-vous, mon oncle?</p>
-
-<p>Wallers se retourna.</p>
-
-<p>—Tiens, Belle!... Angelo est allé te chercher... Il ne doit pas être
-loin...</p>
-
-<p>Un des gosses jeta sa corbeille, courut dans la ruelle et se mit à
-glapir: «Don Angè-e-e!...»</p>
-
-<p>Wallers ne regardait plus sa nièce.</p>
-
-<p>—Oui, reprit-il, c’est bien elle!... <i>Venus physica</i>, patronne
-de Pompéi, œuvre archaïsante du premier siècle avant notre ère...
-remarquable par la polychromie... peut-être une réplique, en réduction,
-de la Vénus à la pomme qui est au musée de Naples.</p>
-
-<p>—Il y a des différences, dit M. Spaniello.</p>
-
-<p>—La tunique tombe plus bas, le geste est modifié.</p>
-
-<p>—On vient de trouver cette statuette, mon oncle?</p>
-
-<p>—Il y a une heure.</p>
-
-<p>—J’étais présent, s’écria Angelo qui arrivait sous le péristyle...
-J’ai fait appeler monsieur <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> l’inspecteur Spaniello et monsieur le
-professeur Wallers, et je courais vous chercher, madame, pour montrer à
-Vénus, patronne de mes aïeux, que la race des belles femmes n’est pas
-éteinte.</p>
-
-<p>Elle était charmante, la petite Vénus Pompéienne, et les colorations
-du marbre, patiné à la cire, atténuant le caractère conventionnel
-de la forme, donnaient au visage l’expression particulière d’un
-portrait. La tête au front bas, aux yeux glauques, aux joues carminées,
-se couronnait d’une chevelure frottée d’or. Les lobes percés des
-oreilles avaient perdu leurs boucles de pierreries. Une draperie bleu
-de mer, à bordure jaune rehaussée de palmettes noires, découvrait,
-jusqu’au-dessous des hanches, le corps ample et délicat. Le bras droit
-était replié vers la poitrine, et la main désignait le sein meurtri.
-Le bras gauche, abaissé, conduisait le regard vers le ventre large et
-ferme, beau comme un golfe tranquille et plus divin que le visage fardé.</p>
-
-<p>—Voyez! dit Wallers... elle a les yeux obliques et le sourire pointu
-des jeunes filles de l’Acropole... L’artiste qui l’a sculptée, dans un
-style déjà très ancien, lui a fait un masque éginétique et une coiffure
-compliquée. Mais le corps rappelle les Vénus du sixième siècle...</p>
-
-<p>Il se mit à discuter avec M. Spaniello. Angelo di Toma prit la statue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p>
-
-<p>—Éginétique, alexandrine ou archaïsante, elle est bien belle et
-d’heureux présage... Je salue sa résurrection et je veux lui adresser
-la première prière qu’elle entendra après deux mille ans.</p>
-
-<p>—Quelle prière? demanda Isabelle.</p>
-
-<p>—Celle de la petite Méthé...</p>
-
-<p>—Traduisez-moi la prière de la petite Méthé!</p>
-
-<p>—Quand elle sera exaucée... pas avant.</p>
-
-<p>Isabelle appela M. Spaniello.</p>
-
-<p>—Monsieur l’inspecteur, vous qui savez tout, dites-moi la prière de la
-petite Méthé à Vénus Pompéienne...</p>
-
-<p>—C’est un des plus jolis graffites de Pompéi, madame. Les amoureux
-écrivaient sur les murs leurs pensées intimes qui enrichissent
-maintenant le Corps des Inscriptions... L’un disait: «Ma chère Sava,
-aime-moi, je te prie!» L’autre: «L’amour me guide et Cupidon me
-conduit! Que je meure si je souhaite d’être un dieu sans toi!...» Un
-troisième: «Vous n’avez pas vu Vénus? Regardez, ma petite amie! elle
-est pareille...» Un quatrième: «Bonjour, Victoria! puisses-tu, où que
-tu sois, éternuer heureusement!...» Les dames s’en mêlaient, car, sur
-une muraille, on peut lire cette franche déclaration: «Serena en a
-assez d’Isidore!...»</p>
-
-<p>—C’est drôle!... Et la petite Méthé?</p>
-
-<p>—C’était une joueuse d’atellanes, quelque <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> chose comme une petite
-femme de café-concert... Elle déclare à la déesse qu’elle aime un
-certain Chrestus «de tout son cœur». Et elle ajoute: «<i>Sit eis Venus
-Pompeiana propitia et semper concordes vivant!</i>» C’est-à-dire: «Que
-Vénus Pompéienne à tous deux soit propice, et qu’ils vivent toujours
-unis...» Elle devait être charmante, cette petite Méthé!</p>
-
-<p>Isabelle resta pensive.</p>
-
-<p>—Je vais porter la statue à monsieur le directeur des fouilles, dit
-M. Spaniello en prenant la Vénus qu’il coucha sur son bras, comme une
-poupée...</p>
-
-<p>—Alors, nous ne verrons pas les jardins?</p>
-
-<p>—Il y en a un, tout à côté, que vous ne connaissez pas. Il est à peine
-déblayé...</p>
-
-<p>M. Wallers se plaignait d’une migraine commençante. Il partit pour
-se reposer à l’auberge, tandis qu’Angelo, Isabelle et l’inspecteur
-passaient dans la cour voisine. Entre les colonnes du péristyle,
-pleines et stuquées, ornées de rosaces au compas, le relief du petit
-jardin antique apparaissait: des plates-bandes minuscules, bordées
-de briques pilées et agglomérées, peintes en rouge. M. Spaniello fit
-remarquer à Isabelle les trous laissés par les racines, dans la cendre
-durcie...</p>
-
-<p>—Les racines, en se consumant, ont formé <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> des creux où je fais
-couler du plâtre qui restitue leur forme exacte, de la même manière
-qu’on a obtenu les moulages humains qui sont au musée... J’identifie la
-plante. Je remets de la terre végétale sur les parterres et je remplace
-le myrte par le myrte, et le rosier par le rosier...</p>
-
-<p>Il ramassa un tesson de pot comme un trésor... Angelo murmura dans le
-cou d’Isabelle:</p>
-
-<p>—Que vous êtes jolie, aujourd’hui!... Tous les jours vous croissez en
-beauté...</p>
-
-<p>—Taisez-vous!</p>
-
-<p>—J’ai beaucoup étudié la flore classique, reprit M. Spaniello; d’abord
-par le moulage et l’examen des racines, ensuite par la comparaison
-avec les plantes peintes sur les parois des maisons... Les peintures
-décoratives comportent un certain nombre de paysages, des jardins
-avec des colonnades, des terrasses, des kiosques de style exotique,
-des portiques et des jets d’eau... J’y ai trouvé l’oléandre à fleur
-rouge, le myrte, le narcisse, l’anémone et surtout la magnifique plante
-architecturale, l’acanthe des chapiteaux. <i>Acanthus mollis</i>...
-Les descriptions que Pline a faites de ses deux villas m’ont aidé à
-connaître l’art antique de l’horticulture, et je n’ai pas de plus vive
-ambition, de plus chère gloire, que d’être appelé le «Jardinier de
-Pompéi».</p>
-
-<p>Il s’enthousiasma, décrivant la beauté des jardins, <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> au printemps,
-quand la Maison du Centenaire est toute bleue de violettes et de
-pensées, quand le crocus safrané de Proserpine enflamme le seuil de
-Marcus Lucretius. En été, les lys de Virgile fleurissent de leur
-blancheur pure le jardin des <i>Amours dorés</i>, parmi les stèles de
-marbre blanc, sous les masques blancs pendus entre les colonnes; et,
-tout autour d’eux, foisonnent les plantes symboliques que le maître de
-la maison eût choisies pour l’autel d’Isis.</p>
-
-<p>—Maintenant, j’étudie les variétés diverses des roses et je
-m’occupe de replanter le bois sacré des chênes, autour du temple
-d’Hercule... Nous reconstituons aussi les pergolas, et celle de la
-maison de Salluste possède une jeune vigne qui donne les plus belles
-espérances... Nous la verrons un autre jour... Il faut que je me hâte
-pour trouver mon directeur. Mais peut-être monsieur di Toma guidera
-madame...</p>
-
-<p>—Eh bien, dit Angelo, allons chez Salluste! Nous avons plus d’une
-heure avant le départ.</p>
-
-<p>Isabelle réfléchissait...</p>
-
-<p>—Ma cousine m’attend.</p>
-
-<p>—Qui parle de votre cousine? Laissons-la où elle est, votre cousine!
-Est-ce qu’elle est chargée de vous surveiller?... A Ravello, elle sera
-toujours entre vous et moi...</p>
-
-<p>Isabelle se décida à le suivre. Ils remontèrent <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> vers la porte
-d’Herculanum et, dans une petite rue, un gardien leur ouvrit la maison
-de Salluste. Angelo fit admirer à Isabelle le grand péristyle, le
-jardin tout en fleur devant la fresque qui représente Actéon et Diane,
-et le <i>tablinum</i> ou petit salon à parois de faux marbre, dans les
-tons rose, vert et jaune.</p>
-
-<p>Isabelle était de plus en plus distraite. Elle considéra Europe sur le
-taureau, Phrixus et Hellé, Mars et Vénus entourés de petits Amours,
-puis elle bâilla et se plaignit de la chaleur.</p>
-
-<p>—Il faut voir le second jardin.</p>
-
-<p>—Non. Je veux rentrer...</p>
-
-<p>Le gardien, tenant les clefs, avait rejoint un camarade dans la rue de
-Mercure. Angelo supplia:</p>
-
-<p>—Madame Isabelle, restez encore un peu... Voyez comme le jardin du
-fond est joli, avec son portique et sa vigne qui grimpe... Jetez
-seulement un regard!</p>
-
-<p>Elle traversa le tablinum à ciel ouvert et se trouva dans le jardinet
-qui forme une longue bande fleurie, entre les colonnes blanches du
-portique et le mur de la maison mitoyenne. Le triclinium d’été était
-encore visible, avec ses trois lits de pierre et le support de la
-table disparue. A l’autre bout du jardin, une citerne élevait sa haute
-margelle de tuf, parmi les iris et les acanthes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_247">247</span></p>
-
-<p>Dans l’anneau obscur du puits, l’eau, sertie de gluantes mousses,
-offrait au ciel son petit miroir sans frissons, coloré d’un beau bleu
-turquin où brillait l’ourlet écumeux d’un nuage. Une tête féminine,
-auréolée de broderies, interposa son reflet sombre entre le ciel
-et le disque d’eau souterraine. Elle demeura un instant solitaire
-et tranquille, puis elle s’agita, comme pour exprimer le doute et
-la dénégation. Enfin, elle s’inclina de côté, dans une attitude
-mélancolique... Alors, une autre tête, virile, jeune, coiffée de
-cheveux courts et bouclés se dessina sur l’écran liquide. La tête de la
-femme s’écarta, disparut, et, quand elle reparut, elle avait changé de
-place: elle projetait son reflet tout près du reflet de l’homme. Les
-cheveux courts, les volants du chapeau, s’effleurèrent, se séparèrent,
-se rapprochèrent, se confondirent,—et la citerne de Salluste refléta
-un baiser, un immobile baiser à bouches jointes, si long que le nuage
-put glisser et s’évanouir avant que les lèvres des amants fussent
-désunies.</p>
-
-<p>Ainsi, Vénus Pompéienne qui veut les passions brusques, les gestes
-décisifs et les dénouements rapides, exauça la prière d’Angelo.</p>
-
-<p>Naguère, Angelo avait cru aimer Marie et ne pas lui déplaire, car
-il était persuadé, comme tous les méridionaux, qu’une femme jeune,
-en <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> acceptant la compagnie d’un homme jeune, lui donne un
-encouragement positif. A Naples, où le bas peuple suit ses instincts,
-où l’aristocratie s’affranchit déjà des traditions, la bourgeoisie
-se souvient encore du gynécée antique et de la duègne espagnole. Les
-jeunes femmes, plus surveillées qu’en France, par des pères et des
-maris jaloux, n’ont aucune relation avec les hommes qui ne sont pas
-de la famille. La camaraderie, l’amitié platonique, le flirt, restent
-inconnus à cet honnête petit monde. On y parle beaucoup d’amour et
-de passion, mais la vertu, de force ou de gré, reste sauve, et les
-jeunes gens doivent chercher bonne fortune ailleurs... Angelo, artiste
-et beau garçon, avait eu des succès parmi ses modèles qui n’étaient
-pas toujours des modèles professionnels, parmi les danseuses de San
-Carlo, parmi les pensionnaires cosmopolites de donna Carmela. Il avait
-séduit, non sans risques, deux ou trois petites ouvrières folles
-de lui, après une cour interminable et une stratégie compliquée...
-Jamais il n’avait imaginé la possibilité d’une liaison platonique!...
-Déçu par Marie et repoussé, il avait cru, de bonne foi, qu’une prude
-hypocrite et coquette s’était jouée de lui, et il avait senti l’injure,
-profondément... Certes, il se vengerait, d’une façon raffinée et
-subtile. Il prouverait à l’orgueilleuse Française qu’un di Toma se
-console <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> aisément de ses mépris, et, puisque la cousine Van
-Coppenolle allait venir, on la recevrait, à la mode napolitaine, la
-cousine Van Coppenolle! Et la rousse paierait pour la blonde!...</p>
-
-<p>Elle arriva, la belle rousse, la belle bacchante de Rubens, brillante
-de gaieté, mille fois plus femme et plus désirable que madame
-Laubespin—la madone de plâtre!—Angelo, en la revoyant, se rappela
-qu’elle l’avait déjà troublé... Par jeu, le séducteur machiavélique
-avait préparé une sérénade... Son cœur chantait plus haut que la
-guitare, ce soir-là! Quand les roses tièdes lui tombèrent sur la
-figure, Angelo comprit que la comédie était terminée et qu’il s’était
-pris à son propre piège... Dès le lendemain, il était fou de madame Van
-Coppenolle, et «bonne nuit» pour madame Laubespin, cette poupée! Libre
-de regret, sinon de rancune, il recommençait la délicieuse guerre de
-la conquête... Promenade à Castellamare, voyage à Naples, causeries,
-lettres pleines de fleurs effeuillées... Isabelle en avait ri, d’abord.
-Elle riait moins gaiement, à la fin de la première semaine. Le
-quinzième jour, elle ne riait plus du tout. Elle se souvenait de ses
-plaisanteries à propos du Napolitain «bien gentil, un peu rasta», et
-elle sentait, avec un peu de honte, que le Napolitain ne lui répugnait
-pas. Il était plus agréable à voir, et à entendre de près, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> que
-bien des Français et des Belges, y compris Frédéric Van Coppenolle...
-Et puis, la fête nocturne, le feu d’artifice, la sérénade, tout le côté
-«opéra-comique» de l’aventure, tout ce qui eût excité, à Paris, les
-railleries d’Isabelle, éveillait en elle une lointaine sentimentalité,
-héritage des aïeules romantiques... Les jours trop bleus, les nuits
-trop chaudes, le lit solitaire, la jeunesse inutile, l’amour qui
-guette, l’atmosphère de sensualité païenne autour de Pompéi, imposaient
-un trop rude effort à la vertu désenchantée de madame Van Coppenolle...
-Elle perdait le sommeil; elle s’évertuait au remords anticipé pour se
-dégoûter de la tentation.</p>
-
-<p>Plus elle pensait à son mari, parfait et infaillible, plus Angelo,
-le fantaisiste Angelo, lui semblait aimable, avec sa nonchalance,
-son inconscience, sa câlinerie, ses yeux de prince arabe, ses mains
-brunes qui sentaient la cigarette, sa bouche ferme et fine, aux coins
-aigus... Ah! ce n’était pas un artiste de génie, ce n’était pas même
-un homme sérieux. C’était un jeune homme, un amant, et rien de plus...
-Mais, précisément, à cette heure de sa vie, madame Van Coppenolle ne
-souhaitait rien de plus qu’un tendre et beau jeune homme à chérir...</p>
-
-<p>Et maintenant?... Maintenant, le débat s’achevait, après les suprêmes
-résistances et les suprêmes <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> prières. Isabelle et Angelo buvaient
-leur baiser comme pour se désaltérer d’une soif de cent ans... Les
-grandes phrases étaient finies. Il n’y avait plus, dans le jardin de
-Salluste, qu’un jeune homme et une jeune femme, embrassés, bienheureux,
-et qui rentraient dans la simplicité de la nature.</p>
-
-<p>... Il était parti, le premier, pour la précéder à l’auberge, quand
-elle traversa les rues de Pompéi, gênée par le coup d’œil d’un vieux
-gardien, par le sourire de Gramegna, par l’admiration évidente des
-touristes américains. Combien alors elle appréhendait les regards de
-Wallers et de Marie!... Verraient-ils sur ses joues chaudes et sa
-bouche froissée la meurtrissure voluptueuse? Comprendraient-ils qu’elle
-ne s’était pas donnée, mais qu’elle s’était promise?</p>
-
-<p>Elle entra dans la cour, les genoux tremblants, la gorge serrée.
-<i>Il</i> n’était pas là. Pourtant, le cocher plaçait les valises dans
-la voiture. Marie, en peignoir, nu-tête, racontait quelque chose...
-Wallers indisposé... une insolation... aucun danger... Isabelle
-s’éveilla d’un songe:</p>
-
-<p>—Mon oncle est malade? Alors, on ne part pas?</p>
-
-<p>—Je viens de t’expliquer que tu pars, toi seule, avec Angelo. Je vous
-rejoindrai après-demain. Une voiture vous attend à Vietri, madame
-<span class="pagenum" id="Page_252">252</span> di Toma serait inquiète de la voir revenir à vide. Impossible de
-télégraphier. La dépêche serait distribuée demain matin...</p>
-
-<p>Marie parle, Isabelle écoute et approuve. Elle n’a plus de volonté...
-On veut qu’elle s’en aille? Elle s’en ira où la fatalité la mène...
-Incapable de raisonner, elle conserve tout juste la lucidité qu’il lui
-faut pour ne pas se trahir.</p>
-
-<p>Angelo sort de la maison et dit que M. Wallers repose... Il prend la
-main d’Isabelle:</p>
-
-<p>—Montez, madame! Nous n’avons plus que cinq minutes...</p>
-
-<p>Marie envoie un baiser:</p>
-
-<p>—A bientôt, Belle!... Je ne tarderai pas. Amuse-toi beaucoup et sois
-sage! Ne te laisse pas enlever par monsieur di Toma!... Veillez sur
-Isabelle, monsieur Angelo, je vous la confie.</p>
-
-<p>Et la voiture roule, en tressautant sur les dalles.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_253">253</span></p>
- <h2>XVI</h2>
-</div>
-
-<p>—Les dieux le veulent, Belle chérie, les dieux sont plus forts que
-nous... Ah! Vénus Pompéienne est très puissante, et je ne l’ai pas
-priée en vain... Ne soyez pas triste. Votre oncle—vous savez que je
-l’aime!—sera guéri demain, et votre cousine, ce joli dragon qui me
-déteste—car elle me déteste!—viendra vite à Ravello pour s’assurer
-que vous êtes vivante et que je ne vous ai pas dévorée...</p>
-
-<p>Ils étaient seuls, dans le wagon imprégné d’une odeur de cigare.
-Les voyageurs, debout dans le couloir, leur tournaient le dos et
-regardaient fuir le golfe bleu derrière les montagnes foncées.</p>
-
-<p>—Ma cousine ne vous déteste pas.</p>
-
-<p>—Elle m’exècre. Je parie qu’elle vous a dit du mal de moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p>
-
-<p>—Non, jamais. Elle m’a recommandé de n’être pas trop familière...
-Pourquoi m’aurait-elle dit du mal de vous, son ami?... Car vous êtes
-son ami?...</p>
-
-<p>Angelo patauge. Il est l’ami de madame Laubespin, certainement, mais,
-entre des personnes qui ne sont pas de la même race, il y a souvent des
-malentendus... madame Marie est si austère, si froide!...</p>
-
-<p>—Austère, oui!... Froide?... Moins qu’on ne pense... Elle est
-amoureuse de Claude...</p>
-
-<p>—Quel Claude?... Ce monsieur si désagréable que j’ai vu à
-Pont-sur-Deule?... Ils font l’amour?...</p>
-
-<p>—Hein?...—Isabelle rougit.—Vous avez des expressions!... C’est un
-amour pur, une amitié mystique.</p>
-
-<p>—Ils le disent...</p>
-
-<p>—Ce sont des êtres supérieurs, soupire Isabelle. Moi, hélas! je les
-admire... sans les imiter... Je devrais être honteuse...</p>
-
-<p>—Parce que tu m’aimes?</p>
-
-<p>—Parce que je vous connais à peine! J’ai ri, d’abord, de votre
-poursuite, et me voilà, me voilà seule avec vous dans ce wagon qui nous
-conduit...</p>
-
-<p>—Au bonheur, ma beauté chérie, ma tendresse, ma fleur blanche... Oh!
-ne sois pas trop <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> Française! Ne te dispute pas! Ne me fais pas
-mourir avec des coquetteries et des refus!...</p>
-
-<p>Le train, au delà d’Angri, courait dans une vallée, verte de prairies
-et de jardins, verte de figuiers et de vignes. Des montagnes coniques
-et boisées composaient un paysage de crèche et leur ombre vaporeuse
-avait le bleu de l’encens. Elles portaient ces petites tours où
-les chasseurs au filet guettent les palombes d’automne, quelques
-ruines de forteresses et de couvents, des villages égrenés parmi les
-châtaigneraies ou pressés autour de leur campanile. Angelo nommait les
-stations: Pagani, Nocera, Cava... La voie descendait vers le golfe
-de Salerne. Derrière les montagnes assombries, le soleil déclinait,
-mais un rayon, rasant les crêtes, traversait la vallée et touchait les
-vitres fulgurantes d’un ermitage à la pointe du mont San Liberatore...</p>
-
-<p>A Vietri, Isabelle et Angelo descendirent. Le voiturin les attendait
-avec sa <i>carrozelle</i> minuscule. Mais Angelo voulut dîner tout de
-suite parce qu’il n’y a pas d’auberges convenables entre Vietri et
-Ravello.</p>
-
-<p>Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le
-train, elle avait senti l’assaut de pensées chagrines qui ressemblaient
-à des remords, et l’appréhension d’un acte irréparable avait glacé sa
-chair fiévreuse. Transportée avec <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> Angelo dans une ville inconnue
-où rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son
-pays, gagnée par l’insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la
-voyageuse qui s’embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas
-fuir le rivage. Elle erra, au bras d’Angelo, dans cette Vietri sale et
-ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite
-Marine, autour de l’église orientale dont la coupole en faïence jaune
-et verte s’arrondit comme une pastèque.</p>
-
-<p>Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très
-modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur
-la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille
-de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux
-repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits
-poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des
-cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d’Asprino qui porte à la
-tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe
-douteuse,—mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement
-rose, sur le golfe embrumé, d’un azur très pâle. On apercevait Salerne
-assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie
-qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De belles <span class="pagenum" id="Page_257">257</span>
-montagnes entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient
-une autre montagne, plus haute et d’un bleu obscur, frotté de neige...</p>
-
-<p>—Ah! dit Isabelle, que j’aime ce pays!</p>
-
-<p>Elle respirait, dans le parfum des orangers, l’âme de l’Italie nouvelle
-qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays
-de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait
-la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et
-calculatrice, dans le beau garçon assis en face d’elle...</p>
-
-<p>Il demanda encore:</p>
-
-<p>—M’aimes-tu?...</p>
-
-<p>Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»</p>
-
-<p>En vérité, elle ne savait pas... Elle n’avait jamais imaginé l’amour
-comme cette force qu’elle subissait, emprise du pays, emprise de
-l’homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le
-sang ce poison de la volupté qu’elle avait bu dans l’air, dans la
-musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:</p>
-
-<p>—Je t’aime!</p>
-
-<p>Il tressaillit en l’entendant:</p>
-
-<p>—Répète, oh! répète!...</p>
-
-<p>Elle répéta:</p>
-
-<p>—Je t’aime...</p>
-
-<p>Leurs doigts s’entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir,
-comme un gémissement...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span></p>
-
-<p>Puis il repoussa son assiette. Il n’avait pas faim...</p>
-
-<p>Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une
-sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder.</p>
-
-<p>—Tu vois: ce carré, c’est le palais Atranelli; ta chambre sera là,
-sans doute... Voilà le jardin, dans l’ancien cloître... Il est très
-long, très étroit; il n’a que la largeur d’une treille, et, d’un côté,
-il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une
-seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos
-chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour
-achever sa statuette. Comprends bien, <i>cara</i>: nous arrivons,
-il est dix heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans
-ta chambre... A onze heures, tout le monde repose... Tu descends
-l’escalier. Tu es sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de
-l’allée, et alors... alors...</p>
-
-<p>—Angelo!</p>
-
-<p>Il l’étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et
-se creusait au rythme de la gorge haletante:</p>
-
-<p>—Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te
-désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd’hui, les dieux nous
-aiment... Demain...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span></p>
-
-<p>Elle lui ferma la bouche:</p>
-
-<p>—Croyons que demain ne viendra jamais...</p>
-
-<p class="br">Le petit cheval sarde, coiffé d’un plumet rouge, trottait sur la route
-en corniche d’Amalfi avec sa <i>carrozelle</i> et son cocher au sourire
-complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer
-laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des
-pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu
-derrière le promontoire de l’Ourse... Elle ondulait sans cesse, la
-route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une
-bandelette à une corbeille d’offrande... Elle traversait des villages
-endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux
-raquettes méchantes, d’aloès aux glaives épais. Elle enjambait des
-ravins où brillaient les cailloux d’un torrent; elle s’enfonçait dans
-des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu’eux-mêmes... Ils ne
-connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes,
-par l’alternance de l’aube et de la clarté, par l’arôme des cistes
-ou l’âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles
-routes du monde. Qu’importe à Angelo? Qu’importe à Isabelle?... Tous
-les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p>
-
-<p>Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d’odeur
-qui flotte, mêlé à l’air comme un fluide épais se mêle à l’eau, sur
-Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et
-plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes,
-parfum d’Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui
-ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis,
-le goût de baisers incomparables.</p>
-
-<p>Un peu avant Atrani, la voiture, s’éloignant de la mer, prit le chemin
-étroit qui s’enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers,
-jusqu’à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une
-fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d’un aigle de
-pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s’engagea
-dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s’arrêta
-devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des
-lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle
-vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...</p>
-
-<p>Isabelle avait complètement oublié l’existence de sa cousine! Elle
-allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l’indisposition
-de Wallers.</p>
-
-<p>... Une heure plus tard, elle était seule dans <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> sa chambre au
-plafond peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l’ombre
-palpitait autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge
-dans l’eau parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps
-brûlant, puis elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges,
-revêtit un peignoir en soie blanche et s’enroula étroitement dans une
-mousseline violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit
-plan dessiné par Angelo.</p>
-
-<p>A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de
-marbre. L’escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans
-le palais délabré, et la jeune femme n’entendait que son souffle et le
-glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait
-ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l’odeur
-des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu’à elle, lui rappela
-l’auberge de Vietri, la route marine, les baisers d’Angelo... Elle
-songea qu’il l’attendait et que, si elle n’allait pas à lui, il avait
-juré, lui, d’aller à elle, malgré serrures et verrous...</p>
-
-<p>Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches,
-s’arrêta, descendit encore et s’arrêta encore... Elle n’évoquait pas
-les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient
-lointains, étrangers à cette <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> folie qu’ils devraient ignorer
-toujours. Elle n’évoqua pas l’image morose de Frédéric. Elle luttait
-seule, contre elle seule. La crainte instinctive de l’homme que son
-corps ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d’une
-trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille,
-paralysaient obscurément son désir.</p>
-
-<p>Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit
-jusqu’au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et
-consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d’un
-petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un
-plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les
-montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l’extrémité de la pergola,
-une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre
-moresque sur la lumière intérieure d’une chambre. Une guirlande,
-suspendue, barrait d’un sombre feston l’ouverture lumineuse.</p>
-
-<p>Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain,
-elle s’aperçut qu’elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri
-la porte de la chambre d’amour avait dépouillé le jardin pour tracer un
-chemin vermeil à la bien-aimée attendue.</p>
-
-<p>Les rossignols de mai chantaient. Des lucioles <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> phosphorescentes
-rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa,
-tandis qu’Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite
-agenouillé, il baisa ses pieds nus.</p>
-
-<p>Il balbutiait:</p>
-
-<p>—Fiancée! amante! épouse!</p>
-
-<p>Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les
-cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de
-ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_264">264</span></p>
- <h2>XVII</h2>
-</div>
-
-<p>Quand la porte se rouvrit, entre les colonnettes blanches, le frisson
-de l’aube passait sur la mer. La nuit aux pieds d’argent, aux tresses
-bleues, fuyait vers le large et jetait la lune fanée par-dessus les
-hauteurs de la Campanelle. Quelques lambeaux de son voile, accrochés
-aux pentes crépues, assombrissaient encore les ravines et les vallons
-noirs d’orangers. Mais déjà les maisons de Ravello, les jardins en
-terrasses et le campanile de Saint-Pantaléon apparaissaient dans une
-transparence azurée.</p>
-
-<p>Isabelle s’arrêta sous la guirlande liminaire. L’écharpe violette,
-enroulée à son corps, traînait sur ses pieds nus. A demi tournée vers
-Angelo qui la retenait, elle murmura:</p>
-
-<p>—Ne me suis pas... On pourrait nous voir... Le jour vient...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_265">265</span></p>
-
-<p>—Pas encore...</p>
-
-<p>—Vois! les pigeons volent sur le campanile...</p>
-
-<p>—Ce sont des mouettes égarées qui racontent à Saint-Pantaléon que
-Vénus est née, cette nuit, pour la seconde fois... Isa! mon cœur! un
-baiser!... Tu ne regrettes rien? Tu ne m’aimes pas moins qu’hier? J’ai
-si grand’peur...</p>
-
-<p>—Je t’aime bien plus qu’hier, bien plus que je ne croyais t’aimer,
-<i>Angiolino mio, core mio, dolcezza, gioia, passione!</i></p>
-
-<p>—Ah! ne dis pas, maintenant, ces mots que je t’ai appris!... Ils me
-rappellent...</p>
-
-<p>—Tais-toi!</p>
-
-<p>—C’est notre langage secret. Chaque parole fait revivre une caresse...</p>
-
-<p>—Tais-toi! ce fut un grand péché...</p>
-
-<p>—Dieu ne nous regardait pas.</p>
-
-<p>—Hélas!</p>
-
-<p>—Je prends toute la faute et toute la damnation pour moi seul. Je
-ferai double pénitence, quand je serai vieux... Ah! j’aime ta bouche,
-Belle! elle a le goût du matin, ta bouche fraîche et saine de jeune
-femme... Mais tes pauvres yeux sont las...</p>
-
-<p>—Je dois être affreuse!</p>
-
-<p>—Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J’ai peur
-d’avoir rêvé... Non... C’est bien toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p>
-
-<p>—Aie pitié de ma fatigue!</p>
-
-<p>—Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n’est pas éveillé
-et les fleurs ne te verront pas... Je vais m’endormir dans ton parfum,
-à ta place tiède, m’endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit
-te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande
-neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma
-maîtresse!</p>
-
-<p>—Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m’en aller.
-Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m’empêcher de revenir, et tu
-sais combien je suis lasse...</p>
-
-<p>—Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement.</p>
-
-<p>—Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux...</p>
-
-<p>Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la
-marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent
-les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de
-la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient
-différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans
-de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant
-la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau.
-Ce n’était guère <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> qu’une longue allée. Des feuillages, mêlés comme
-les joncs d’une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient
-les derniers citrons de l’année et les premières grappes des glycines.
-Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses
-foisonnantes, d’un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace
-étroit, Isabelle n’avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces.
-A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque
-évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances
-se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés
-ne dominaient plus. L’air était plus frais qu’une eau vive; il avait
-le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec
-délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la
-gaze et la mousseline et l’imprégnait d’un bien-être inconnu.</p>
-
-<p>Elle retrouva sans peine la porte du palais, l’escalier colossal, aux
-marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir.
-Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la
-servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées,
-n’éveilla pas facilement la dormeuse.</p>
-
-<p>La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello
-mercredi soir...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_268">268</span></p>
-
-<p>Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»</p>
-
-<p>Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:</p>
-
-<p>«Cette pauvre Marie!...»</p>
-
-<p>Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et
-sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante,
-détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût
-arrivé». C’est pourquoi elle n’éprouvait aucun remords. Les remords,
-croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont
-Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n’avait
-pas l’âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l’analyse
-psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les
-choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment,
-elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu’il
-adviendrait d’Angelo et d’elle-même quand sonnerait l’heure de la
-séparation. Sa conscience morale, qui n’était pas extrêmement sensible
-et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l’amour.</p>
-
-<p>Elle se leva très tard, honteuse d’être pâlotte, avec des yeux battus
-et contents, et elle redescendit au grand jour l’escalier qu’elle avait
-descendu au clair de lune...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p>
-
-<p>Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des
-questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.</p>
-
-<p>—Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la
-bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié,
-au temps du roi Murat, parce qu’il cherchait le trésor... car il y a
-un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon
-grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son
-fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu’il dut vendre les belles
-mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage
-qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n’avons
-pas beaucoup d’argent, nous conservons le palais abîmé et nous le
-louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours
-qu’on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé
-de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un
-avertissement, en rêve, qu’il verrait notre fortune avant de mourir.</p>
-
-<p>—Vous continuez donc les fouilles?</p>
-
-<p>—<i>Aiemmè!</i>... Il faudrait de l’argent... Nous n’avons pas assez
-d’argent, nous ne sommes riches que d’honneur, chère belle madame!</p>
-
-<p>D’un pas lourd qui se traînait, la vieille dame <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> conduisit
-Isabelle à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de
-fresques déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris
-disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs
-pendeloques cristallines, luisaient d’un terne éclat sous la gaze grise
-filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé
-la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes,
-une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes
-lépreuses s’effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des
-figurines de <i>Presepe</i>, bergers et mages, étalaient leurs costumes
-fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour
-admirer sa belle robe de brocart rouge. L’étoffe éraillée parut tomber
-en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses
-cordes étaient rompues.</p>
-
-<p>—Ah! si nous trouvions jamais le trésor! disait la Napolitaine.</p>
-
-<p>Elle proposa d’aller au jardin:</p>
-
-<p>—Vous verrez l’atelier de mes fils... Angelo est sorti...</p>
-
-<p>Isabelle feignit de craindre le soleil. Ce n’était pas avec donna
-Carmela qu’elle voulait revoir le jardin.</p>
-
-<p>Elle était déçue, presque offensée, qu’Angelo n’eût pas guetté son
-réveil... Des pensées lui <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> vinrent, tristes et menaçantes; elle
-se souvint des séducteurs de romans qui méprisent leurs victimes au
-lendemain de la séduction... Et elle eut envie de pleurer.</p>
-
-<p>A la collation d’une heure, quand Angelo parut, avec l’oncle curé, elle
-fut rassurée par le regard qu’il lui jeta,—un regard si mélancolique!
-Il évitait de lui parler directement et il affectait même une froideur
-exagérée, mais elle le sentait bouleversé jusqu’à l’âme et presque
-malade de passion.</p>
-
-<p>Alors, pour réagir contre le malaise amoureux qui l’envahissait,
-elle s’étourdit de paroles et demanda à l’ancien <i>parocco</i> de
-Saint-Pierre-Apôtre l’histoire du trésor. Don Alessandro ne savait pas
-le français, mais sa belle diction de prédicateur aidait Isabelle à
-l’entendre. Il avait un masque de vieux Campanien, grave et affable,
-une couronne de cheveux très blancs, des yeux noirs encore vifs, des
-dents intactes, une soutane usée qu’il déboutonna sur son gilet et sa
-culotte et qu’il enleva complètement au dessert. Il faisait de beaux
-gestes sur de belles phrases cérémonieuses, des phrases drapées comme
-une toge et qui avaient le son du latin. Et, dans ses discours et ses
-actions, il montrait la charmante bonhomie italienne.</p>
-
-<p>Elle était très compliquée, l’histoire du trésor! <span class="pagenum" id="Page_272">272</span> Isabelle
-comprit seulement que toute la famille di Toma vivait d’espérance et
-jouissait, par l’imagination, des fabuleuses richesses cachées dans
-le palais Atranelli. Et l’amante s’attendrit en songeant que son
-Angelo était pauvre... Claude Delannoy aussi était pauvre, mais il
-supportait mal la médiocrité et, dès ses vingt ans, il avait travaillé
-sans relâche, âprement, car, dans la bourgeoisie flamande, l’homme
-qui fait sa fortune lui-même est le vrai héros, le seul qu’on estime
-et qu’on admire. L’esprit utilitaire de la race dédaigne les faibles,
-les rêveurs, comme des parasites sociaux. D’ailleurs, on dépense
-magnifiquement l’argent qu’on gagne... Isabelle s’étonnait donc
-qu’Angelo supportât gaiement la pauvreté et qu’il préférât à un métier
-lucratif des travaux mal payés, les combinaisons de la loterie et
-l’attente hasardeuse du trésor.</p>
-
-<p>—Pour moi, disait le prêtre, je suis assuré de ne jamais manquer du
-nécessaire, par une faveur spéciale du bon Dieu.</p>
-
-<p>—Vous avez une pension, don Alessandro?</p>
-
-<p>—Une toute petite, mais trop grande pour moi! Que me faut-il, à
-mon âge? L’air de Ravello est si fin qu’il m’entretient en santé...
-La poussière des archives me nourrit. Et je suis heureux d’écrire,
-pieusement, la relation du miracle de saint Pantaléon, martyr,
-dont le sang se liquéfie, <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> à la messe solennelle du vingt-sept
-juillet, dans la cathédrale de Ravello,—ce qui contrarie fortement
-ces messieurs de Naples, avec leur saint Janvier!... Le sang de saint
-Pantaléon est moins célèbre dans l’univers, mais j’ose dire qu’il n’est
-pas moins précieux et peut-être plus authentique...</p>
-
-<p>—Cousin, prenons garde de ne pas dire des paroles légères! Saint
-Janvier est un grand saint! s’écria donna Carmela.</p>
-
-<p>—Si vous connaissiez mieux saint Pantaléon!</p>
-
-<p>—Ah! le vénérable, qu’il nous exauce! Qu’il nous fasse trouver le
-trésor! Nous lui donnerons un vase d’or pur pour son ampoule.</p>
-
-<p>La discussion continua entre la vieille dame et le curé. Angelo se leva
-de table.</p>
-
-<p>—Maman, j’emmène madame Isabelle. Je veux commencer son portrait.
-Après la séance, nous irons en promenade.</p>
-
-<p>Dans le jardin, sous la pergola que criblait le soleil, Isabelle se
-plaignit:</p>
-
-<p>—Où êtes-vous allé?... Vous n’étiez pas impatient de me revoir?...</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Quand ils furent dans l’atelier, il se jeta sur le
-divan, la tête dans ses mains.</p>
-
-<p>—Angè!... qu’as-tu?... Pourquoi cette tristesse?... Tu ne m’aimes
-plus?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span></p>
-
-<p>—Je t’aime trop. Je suis malheureux...</p>
-
-<p>—Tu es malheureux, toi qui, cette nuit...</p>
-
-<p>—Ah! ma fleur blanche, j’ai mal d’aimer, j’ai mal de cette passion
-que je porte avec des angoisses mortelles et des soupirs... Ce matin,
-je n’ai pas osé te revoir. J’aurais défailli sous tes yeux. Je me suis
-sauvé dans la montagne. Et comme j’ai pleuré d’amour en répétant ton
-nom chéri, en me roulant sur les cistes que j’écrasais... J’étais fou!</p>
-
-<p>—Tu es encore fou, mon pauvre Angelo. Ton chagrin m’offense. Hier,
-avant-hier, tu m’aimais, et tu étais joyeux.</p>
-
-<p>—Parce que je pensais à te posséder... Maintenant, j’ai peur de te
-perdre...</p>
-
-<p>—Est-ce moi, Angè, la femme du nord, qui dois t’apprendre ce que tu
-m’avais enseigné, par ton exemple: jouir de l’heure qui passe, ne pas
-gâter le présent par la crainte de l’avenir?</p>
-
-<p>—Tu ne comprends pas! s’écria-t-il, avec une exaltation qui effraya
-Isabelle... Tu ne me connais pas du tout... Tu crois que les hommes de
-mon pays font l’amour en riant, sur un air de tarentelle!...</p>
-
-<p>—Rappelle-toi ta sérénade: «Les larmes et les soupirs ne me suffoquent
-plus, Cuncè!...»</p>
-
-<p>—Ah! ce soir-là!... Je ne savais comment <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> j’allais t’aimer et je
-ne chantais pas pour toi seule... Tiens, je voudrais mourir!</p>
-
-<p>Il enfouit sa tête dans les genoux d’Isabelle. Alors, elle lui caressa
-les cheveux en le grondant:</p>
-
-<p>—Comme tu es surexcité!... C’est vrai que tu me révèles un autre
-Angelo... Cette passion, cette mélancolie!...</p>
-
-<p>Elle prit les boucles noires et rudes à pleines mains et força
-Angelo à lever la tête. Penchée, elle contempla ce visage d’amour,
-douloureux, mortellement pâle, qui lui donna la plus douce sensation
-d’orgueil féminin... Elle avait vu, sur des figures d’hommes, le coup
-de lumière du désir qui passe, l’ombre du regret, la grimace de la
-convoitise,—mais jamais la passion, dans son énergie et sa naïveté...
-De vagues arrière-pensées qui la tourmentaient encore se dissipèrent.</p>
-
-<p>—Je t’adore, mon Angè! Sois heureux!...</p>
-
-<p>La chambre d’Angelo était bien plus petite que l’atelier, et c’était
-sans doute l’ancienne sacristie de la chapelle, coupée de cloisons avec
-de vagues nervures de voûte. Une armoire en marqueterie de citronnier
-occupait tout un panneau, face à la «toilette» d’acajou commun, achetée
-chez un brocanteur de Salerne. Un fauteuil qui perdait son crin, une
-chaise qui perdait sa paille, un <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> beau lit gondole, de style
-Empire, complétaient le mobilier. Il y avait des traces de fresques à
-la partie supérieure de la muraille, et la partie inférieure, blanchie
-à la chaux, était sommairement tendue d’un vieux damas splendide mais
-troué, cramoisi dans l’ombre et rose dans la lumière.</p>
-
-<p>L’unique fenêtre ogivale, ouvrant sur le ravin à pic, n’avait pas
-d’autre rideau qu’un figuier sauvage. Quand la brise de mer se leva,
-vers cinq heures, les branches à grosses feuilles découpées, chargées
-de figues vertes, frôlèrent la vitre et réveillèrent les amants...
-Isabelle demanda:</p>
-
-<p>—Es-tu encore triste?</p>
-
-<p>—Est-ce que les anges sont tristes, dans le paradis?</p>
-
-<p>—Tu n’es «ange» que de nom.</p>
-
-<p>—Mais toi, tu es le paradis.</p>
-
-<p>Il retrouvait sa gaieté enfantine. A demi-vêtu, il alla chercher dans
-l’armoire une bouteille de marsala, des gâteaux secs, durs comme des
-cailloux, et un très beau verre de Venise, un peu fêlé, qui ressemblait
-à un hippocampe.</p>
-
-<p>—Bois, ma reine! Je veux te servir à genoux. Et puis je t’habillerai
-moi-même, et je tresserai tes cheveux...</p>
-
-<p>—A Pont-sur-Deule, tu t’es vanté de remplacer, <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> au besoin, les
-femmes de chambre. Qui m’eût dit!...</p>
-
-<p>—Qui m’eût dit, Belle, que, je les tiendrais captives, ces deux
-colombes d’amour qui palpitaient sous la dentelle!... Déjà, tu me
-fascinais...</p>
-
-<p>—Et Marie?</p>
-
-<p>—Oh! comme elle est froide, cette femme-là!... Son nom me gèle la
-bouche...</p>
-
-<p>Isabelle le taquina:</p>
-
-<p>—Tu lui as fait la cour!... Avoue-le!... Elle t’a repoussé!... C’est
-par dépit que tu m’as prise!... Tu ne veux pas me l’avouer?... Eh
-bien, je lui demanderai à elle-même, et elle me le dira. Alors, je te
-quitterai, pour te punir de ta perfidie...</p>
-
-<p>Il y eut un choc cristallin. Le verre de Venise, lancé à travers la
-chambre, s’était brisé contre l’armoire. Angelo, suffoquant de colère,
-criait:</p>
-
-<p>—Puisse-t-elle mourir égorgée, cette femelle du diable!</p>
-
-<p>Par bonheur, ces imprécations étaient proférées en dialecte napolitain.
-Isabelle, stupéfaite, se dit qu’il ne faisait pas bon plaisanter avec
-Angelo, qu’il avait le sang violent et la main prompte... Mais cela
-même n’était pas pour lui déplaire.</p>
-
-<p>Ils coulèrent vite, les trois jours, les trois nuits de liberté!
-Isabelle et Angelo passaient de <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> l’amour au sommeil et du sommeil
-à l’amour. Donna Carmela ne les gênait guère. Elle était persuadée
-qu’Angelo faisait le portrait de madame Van Coppenolle. Aux repas
-seulement, elle les voyait, et, devant elle, ils exagéraient leur
-réserve cérémonieuse. La bonne dame disait à don Alessandro:</p>
-
-<p>—C’est étrange! l’air de Ravello qui nous tient en santé, nous
-autres vieux, fatigue les jeunes. Madame Isabelle se fait pâle et mon
-Angiolino a les yeux creux comme saint Antoine au désert... Pourtant,
-il est mieux nourri que saint Antoine, mon cher fils; il a bon appétit,
-et c’est une chose belle que de le voir devant une assiette de macaroni
-aux coquillages.</p>
-
-<p>Toute la journée du mercredi, Angelo ne fit que soupirer. Une velléité
-d’aveu, la nuit précédente, avait provoqué les larmes d’Isabelle qui
-répétait:</p>
-
-<p>—Je m’en doute bien... Tu as aimé Marie! Tu m’as prise, moi, par
-dépit, et parce qu’elle n’a pas voulu de toi...</p>
-
-<p>C’était, hélas! la vérité ou plutôt un aspect de la vérité qui a un
-endroit et un envers. Angelo connaissait l’envers, le côté intime, la
-trame des sentiments et des volontés. Isabelle, amoureuse, jalouse,
-blessée dans sa fierté, ne regarderait jamais que l’endroit. A toutes
-les explications <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> d’Angelo, elle opposerait le fait brutal, et,
-avec l’implacable logique des femmes, elle en conclurait qu’Angelo
-était un menteur, et qu’elle était, elle, une victime!</p>
-
-<p>A quoi bon déclancher la catastrophe qui, peut-être, ne se produirait
-jamais?... Les jours de bonheur étaient comptés pour Angelo et
-Isabelle... Il espérait bien la retrouver, en France, au prochain
-printemps, car, pour se rapprocher d’elle, il tenterait la fortune
-à Paris... Mais n’était-il pas cruel de gâter, par un scrupule de
-sincérité bien inutile, le songe délicieux de Ravello?</p>
-
-<p>Il finit par se convaincre que Marie ne parlerait pas, puisqu’elle
-n’avait point parlé.</p>
-
-<p>Pourtant, il lui souhaitait la mort subite quand elle arriva, le
-mercredi soir, et il crut deviner, dans ses yeux graves, une inquiétude
-qu’elle dissimulait, par politesse ou par politique. Elle donna de
-bonnes nouvelles de M. Wallers, mais elle ne dit rien de son voyage sur
-la route prodigieuse qu’elle n’avait pas regardée.</p>
-
-<p>Isabelle éprouva la même sensation de malaise à constater l’étrange
-distraction et la tristesse de sa cousine.</p>
-
-<p>—Viens te reposer! Je t’ai cédé ma chambre, et j’habite au rez
-de-chaussée, parce que ton sommeil est plus léger que le mien. En bas,
-on entend <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> les servantes, le matin... Mais je me lève tard...</p>
-
-<p>Elle conduisit Marie dans la chambre immense dont la fenêtre était
-encore ouverte.</p>
-
-<p>—Vois cet admirable pays!... Respire les orangers... La lune décroît,
-mais sa lumière est plus vaporeuse... Emplis tes yeux de cette belle
-nuit, avant que je ne ferme les volets... Vivre ici, c’est la moitié
-du bonheur. Être aimée ici serait le bonheur tout entier... Ah! petite
-Marie, si Claude soupçonnait le charme des nuits de Ravello, il ne
-serait pas en Flandre...</p>
-
-<p>Marie éclata en sanglots:</p>
-
-<p>—Tais-toi, Belle!... Si tu savais!...</p>
-
-<p>Elle se jeta au cou d’Isabelle qui oublia son égoïste souci. Tant de
-fois, Marie l’avait consolée!... Avec une tendresse de sœur, madame Van
-Coppenolle interrogea la jeune femme éperdue.</p>
-
-<p>Marie parla dans un flot de larmes. Une lettre de sa mère lui avait
-appris, le matin même, qu’André Laubespin était malade, à la suite
-d’un accident d’automobile. Sa vie n’était pas en danger; mais, très
-déprimé, très pessimiste, il se croyait perdu. On l’avait transporté
-d’abord chez sa maîtresse, puis dans une maison de santé. Le
-médecin-directeur, qui était son ami, avait reçu ses confidences et
-l’expression formelle de son désir: revoir Marie, mourir pardonné.</p>
-
-<p>—Et voilà la cause de tes larmes! fit Isabelle, <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> stupéfaite...
-Pardonne à André, si le cœur t’en dit. Le pardon ne t’engage à rien...
-Si André doit mourir, il mourra plus tranquille; s’il ne meurt pas,
-vous penserez l’un à l’autre, sans inimitié. Claude n’exige pas, je
-suppose, que tu haïsses ce pauvre Laubespin, qui n’est pas un mauvais
-diable, quoique tu sois trop angélique pour lui... A moins que... mais
-non, je me trompe!... Tu n’as pas un regain d’amour conjugal?</p>
-
-<p>—Non, dit Marie en essuyant ses yeux. Je n’aime plus André. Il est
-sorti de ma vie, sorti de mon cœur, sorti même de mon souvenir... Je
-revois son visage effacé, vague comme celui d’un mort. Et quand je me
-dis: «C’est mon mari. Je suis sa femme», ces mots ne correspondent
-plus à aucune réalité... Mon mariage me semble aussi lointain que mes
-souvenirs d’enfance... Je comprends maintenant que je n’ai pas aimé
-André d’un amour véritable, que mon affection de petite fille ingénue
-ne pouvait le rendre heureux... Les hommes demandent aux femmes un
-autre amour que je ne pouvais donner, et qui même, je l’avoue, me
-faisait horreur... André a eu de grands torts, mais il n’était pas sans
-excuses.</p>
-
-<p>—Il a fallu que tu ailles à Pompéi pour comprendre les raisons de
-votre désaccord et trouver des excuses à monsieur Laubespin!...</p>
-
-<p>—Peut-être, dit Marie en rougissant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span></p>
-
-<p>—Comme les voyages instruisent la jeunesse!... Je devine que ton
-petit cœur somnolent, un peu troublé par Claude, s’est éveillé dans
-la douceur de ce pays... Tu reviendras plus amoureuse qu’au départ...
-Angelo dirait que la grâce de Vénus t’a touchée...</p>
-
-<p>Le beau rire d’Isabelle fit redoubler les pleurs de Marie.</p>
-
-<p>—Que tu es enfant! Tu pleures, parce que tu aimes?... Et le moyen de
-ne pas aimer, quand on a ton âge, ta beauté, ton âme charmante, quand
-on est tendrement chérie par Claude, quand on pense à lui dans le plus
-doux pays du monde? Ah! les courtes nuits d’été, à Naples, lorsqu’on
-est amoureuse, et seule, sont plus longues que les nuits d’hiver, à
-Courtrai?...</p>
-
-<p>—Ne me suggère pas des pensées qui me feraient honte!... Mon amour ne
-peut exister que s’il est pur... De toutes mes forces, je repousse la
-tentation...</p>
-
-<p>—Mais tu la subis?</p>
-
-<p>—Hélas! j’ai été trop orgueilleuse... Dieu me punit... Oui, je
-souffre, Belle, je souffre de mon amour et de ma solitude... Mon cœur
-dormait peut-être, mais il rêvait un très beau rêve de tendresse idéale
-et de pureté... Il s’est éveillé dans cette Italie trop douce, pour la
-lutte et la douleur... C’est affreux!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span></p>
-
-<p>—Non, ma chérie, c’est bien beau et bien touchant, dit Isabelle,
-redevenue sérieuse... Mais tu ne vas pas jouer au naturel les héroïnes
-de Corneille... Il faut prendre un parti... André t’a préféré une
-autre femme; il a des regrets et même du repentir... Tant mieux ou
-tant pis pour lui!... Pardonne-lui de loin. Il ne mourra pas, et vous
-divorcerez, à l’amiable, proprement et gentiment... Est-ce qu’un
-honnête divorce, suivi d’un honnête mariage, ne vaut pas mieux qu’un
-amour étouffé, comprimé, qui te détraquera et qui sera tout de même un
-adultère sentimental?</p>
-
-<p>Elle croyait que cette idée du divorce révolterait Marie... Mais Marie
-appuya sa tête contre la vitre et recommença de pleurer. La lune
-dédorait ses cheveux, pâlissait ses joues où glissaient des gouttes
-brillantes. Ce n’était plus la sage Marie, droite et rigide comme un
-lys, la Marie mystique et raisonnable qui tenait en ordre son âme et sa
-maison, heureuse de peindre sur parchemin les anges et les madones et
-d’écouter les carillons flamands.</p>
-
-<p>—Divorcer!... C’est la tentation la plus forte. Je la repousse; elle
-revient. Être libre, épouser Claude, vivre, moi qui n’ai pas vécu,
-avoir un foyer à moi, des enfants...</p>
-
-<p>—Mais tu n’as qu’à vouloir!...</p>
-
-<p>Marie répondit qu’elle était trop sincèrement <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> catholique pour
-désobéir à l’Église et qu’elle mettait son honneur à vivre selon sa
-foi... On ne l’avait pas mariée par force ou par fraude. Devant Dieu,
-elle était l’épouse d’André Laubespin...</p>
-
-<p>Ce langage sonnait comme du chinois aux oreilles de l’amoureuse
-Isabelle. Elle trouvait que sa cousine exagérait la vertu et poussait
-la dévotion jusqu’au fanatisme. Assurément, madame Van Coppenolle
-n’était pas une libre-penseuse, mais elle pratiquait une religion
-moyenne et commode, et elle pensait que le bon Dieu a les idées larges,
-la miséricorde facile, surtout pour les pauvres femmes qu’il a créées
-faibles et jolies...</p>
-
-<p>—Ma chérie, dit-elle, si Claude avait eu l’esprit de te rejoindre,
-ici, tu raisonnerais d’autre façon. Sèche tes yeux, va te coucher, et
-oublie ces grands malheurs qui te menacent. Ils n’existent que dans ton
-imagination. André guérira; il reprendra sa maîtresse, et toi... tu
-écouteras le conseil que te donne cette belle nuit parfumée...</p>
-
-<p>Ayant dit, madame Van Coppenolle embrassa sa cousine et s’en fut
-rejoindre son amant.</p>
-
-<p class="br">Les amoureux mettent en commun toutes choses, y compris les secrets de
-leurs amis. Isabelle, sans scrupule, apporta les confidences de Marie,
-toutes chaudes, sur l’oreiller d’Angelo.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p>
-
-<p>—Tu ne l’aurais pas reconnue. Elle tremblait d’amour et de crainte;
-elle me faisait pitié; on aurait dit une petite fille... Je l’aime
-beaucoup, tu sais, je l’aime comme une sœur, et ça me navre de la voir
-triste quand moi je suis si heureuse... J’ai failli lui dire: «Envoie
-André au diable, et, puisque tu aimes Claude, sois à lui, comme je suis
-à Angelo!...» Oui, j’avais l’aveu sur les lèvres...</p>
-
-<p>—Par Dieu! ma fleur blanche, ferme-les bien, tes jolies lèvres, et
-retiens l’aveu... Ta cousine n’a pas besoin de savoir ce que savent nos
-anges gardiens. Vous autres Français, vous êtes bavards et confiants
-jusqu’à la folie...</p>
-
-<p>—Toi, tu es méfiant comme un chat.</p>
-
-<p>—Jure que tu ne diras rien de nos amours, jure sur l’honneur de ta
-mère! Je le veux.</p>
-
-<p>Cette formule agaçait Isabelle.</p>
-
-<p>—Pourquoi invoques-tu, à propos de tout, l’honneur de maman ou celui
-de madame di Toma? Ce n’est pas le moment d’en parler, quand tu me fais
-faire des choses qui consterneraient ces pauvres femmes!... Tu es un
-peu romantique, Angè!...</p>
-
-<p>—Tu n’oses pas jurer?...</p>
-
-<p>—Je ne veux pas t’obéir, quand tu me parles sur ce ton. Je suis bien
-libre!</p>
-
-<p>Elle haussa ses belles épaules nues et se prit <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> à rire. Tout à coup
-Angelo la repoussa, si brusquement, qu’elle faillit tomber du lit.</p>
-
-<p>—Tu ne m’as jamais aimé. Va-t’en!</p>
-
-<p>Isabelle fut si étonnée qu’elle oublia de se mettre en colère...
-Quelle méchante figure faisait Angelo!... Les moindres taquineries lui
-étaient insupportables, surtout quand elles excitaient sa jalousie
-ou blessaient son amour-propre. Il se déclarait l’«humble esclave»
-d’Isabelle: mais lorsqu’elle s’avisait de commander ou de défendre:
-«Fais ceci!... Ne dis pas cela!...», il cédait avec répugnance.
-Quelquefois même il se cabrait... Isabelle ne le reconnaissait plus.
-Elle ne savait pas, cette Flamande, que, pour les mâles des pays
-latins, la femme est toujours un trésor possédé, une proie conquise.
-A cause d’elle, l’homme tue ou se fait tuer, mais, amant ou mari, il
-reste le maître.</p>
-
-<p>Ainsi, dans l’intimité amoureuse, se révélaient déjà les contrastes
-essentiels des deux races. Isabelle, à de certains moments, éprouvait à
-fleur de peau, à fleur d’âme, une appréhension frissonnante, un petit
-hérissement défensif devant cet être mystérieux qu’est l’Étranger...
-Même en pleine joie, elle le sentait différent, inexplicable, avec
-des tendresses exquises et des façons impérieuses, des violences et
-presque des brutalités succédant à la volupté langoureuse <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> et à la
-mélancolie lascive. Il abusait du sentiment, des larmes, des soupirs,
-et la positive Isabelle trouvait que la légende a bien dénaturé l’amour
-napolitain et la gaieté napolitaine.</p>
-
-<p>Elle était beaucoup moins élégiaque, et sa sensualité bien portante et
-peu raffinée, s’attablait au plaisir comme à un banquet de kermesse.</p>
-
-<p>Il boudait, tourné contre le mur. Elle lui tira les cheveux et lui
-murmura dans l’oreille:</p>
-
-<p>—Eh bien, oui, je te jure de garder notre secret. Es-tu content!...
-Veux-tu que je m’en aille?</p>
-
-<p>Non, il ne voulait plus la chasser... La bougie qui coulait sur le
-flambeau de cuivre sans bobèche, posé à même le dallage, oscillait
-dans le courant d’air de la porte. Des traces d’or broché brillaient
-sur la tenture cramoisie; les rameaux du figuier sauvage tremblaient
-contre la fenêtre, et les deux amants réconciliés balbutiaient ces
-paroles que tous les amants répètent depuis des siècles, en faisant les
-gestes éternels: paroles puériles et hardies, charmantes et niaises,
-qu’Isabelle et Angelo prononçaient, chacun dans sa langue, parce qu’à
-cette minute précise Angelo avait oublié le français et Isabelle
-l’italien.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_288">288</span></p>
- <h2>XVIII</h2>
-</div>
-
-<p>Le soleil d’onze heures frappait durement la maison blanche, et
-l’ombre, raccourcie, n’était guère qu’une ligne bleue, au ras des murs.
-Une vague brûlante déferlait à travers le ciel, sur Ravello éclatante
-et silencieuse, dressée à la pointe de la montagne comme une cité
-d’Orient.</p>
-
-<p>Marie cherchait Isabelle, dans l’étroit jardin en corniche que les
-anthémis jaunes, la sauge écarlate, les cinéraires bleu-faïence, les
-œillets jaspés, les roses, toutes les roses, bariolaient de taches
-claires et crues. Le toit touffu de la pergola concentrait un peu de
-fraîcheur dans le demi-jour glauque qui verdissait l’or acide des
-citrons. Marie aperçut enfin Isabelle et Angelo assis sur le banc de
-marbre, entre les colonnes. Ils causaient d’un air languissant et ne
-virent pas la jeune femme qui s’approchait d’eux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_289">289</span></p>
-
-<p>—J’irai à Paris tous les mois, disait Isabelle... peut-être même
-tous les quinze jours... D’ailleurs je profiterai de mes visites à
-Pont-sur-Deule pour...</p>
-
-<p>Elle s’interrompit et, d’une voix un peu trop gaie, elle appela:</p>
-
-<p>—Marie!... Je ne te voyais pas. Tu me surprends en plein flirt avec
-ce monsieur. Mais il va te céder la place, parce que nous avons nos
-secrets. Allez-vous-en, don Angelo, allez travailler! Je vous promets
-une heure de pose, cet après-midi, si Marie veut bien me prêter à
-vous... Il fait mon portrait, ma chère! mais personne n’a vu ce
-chef-d’œuvre, et je crains bien de quitter Ravello avant que l’ébauche
-ne soit terminée.</p>
-
-<p>—C’est monsieur di Toma qui retournera le premier à Pompéi. Papa aura
-besoin de lui dans quelques jours!</p>
-
-<p>Angelo répondit qu’il était à la disposition de son bon maître, et il
-s’en alla, discrètement. Madame Van Coppenolle le suivait des yeux.
-Elle murmura:</p>
-
-<p>—Comme il est gentil, cet Angelo!... Nous sommes très camarades. Je
-trouve qu’il gagne beaucoup à être connu... Ce n’est pas ton avis,
-chérie!... Eh! peut-être n’es-tu pas bon juge. Tu compares tous les
-hommes à Claude Delannoy. <span class="pagenum" id="Page_290">290</span> Claude est charmant... Mais Angelo a les
-qualités de sa race... Il est pittoresque, sensible, ardent... Que ça
-m’amuse de le regarder vivre!</p>
-
-<p>Elle commettait l’éternelle imprudence féminine, en parlant de son
-amant, sans nécessité, pour le plaisir! Et, voyant que le regard
-distrait de Marie se fixait tout à coup, devenait sérieux et
-interrogateur, elle ajouta, un peu lâchement:</p>
-
-<p>—D’ailleurs, il n’est pas le seul qui m’intéresse! Monsieur Spaniello,
-Salvatore, et ce bon vieux curé maniaque, don Alessandro, ils me
-divertissent tous, ces Napolitains qu’on connaît si mal en France!</p>
-
-<p>Un soupçon avait traversé l’esprit de Marie. La gaieté d’Isabelle
-la rassura. Madame Laubespin considérait l’adultère comme un péché
-très horrible,—d’autant plus rare qu’il est plus horrible. Précédé
-de combats cruels, suivi de remords immédiats, il doit s’accomplir
-dans les larmes et la honte... Or, les beaux yeux d’Isabelle étaient
-limpides comme le ciel. Sa figure, un peu allongée, disait la béatitude
-attendrissante d’une âme qui ne désire plus rien...</p>
-
-<p>—Eh bien, la nuit t’a porté conseil?</p>
-
-<p>Marie avoua qu’elle avait pleuré encore, avant de s’endormir. Au
-réveil, plus calme, honteuse de son affolement, elle avait relu la
-lettre de madame Wallers... Et elle venait de répondre <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> une lettre
-mesurée, calculée, qui réservait l’avenir.</p>
-
-<p>—Je pardonne à André de tout mon cœur; je prierai pour sa guérison
-et je demande qu’on m’envoie de ses nouvelles. Peut-être, s’il était
-en danger, consentirais-je à le revoir, mais le médecin affirme qu’il
-guérira. Les deux fractures des jambes ont été réduites, et il n’y a
-pas de lésions internes.</p>
-
-<p>Isabelle déclara que sa cousine devenait enfin raisonnable.</p>
-
-<p>—Tu perdais la tête, hier soir, quand tu me parlais de te sacrifier,
-de sacrifier Claude. Je craignais que, dans un accès de bigoterie, tu
-ne fisses la sottise de partir pour soigner André Laubespin qui n’a pas
-besoin de toi.</p>
-
-<p>—Claude souffrirait trop... Je me représente sa jalousie, ses
-angoisses... Et le courage me manque pour accomplir ce qui est,
-peut-être, mon devoir...</p>
-
-<p>—Ton devoir!... Ma pauvre Marie, tu es une de ces femmes dont
-l’espèce va disparaître, qui pratiquent l’immolation avec frénésie
-et choisissent toujours, entre deux routes, celle où il y a des
-cailloux... Et ta mère aussi, et toutes les femmes de ta famille,
-excepté moi, ont cette manie d’être sublimes... J’entends les bons
-conseils que ma tante Wallers te donnerait, si tu <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> étais à
-Pont-sur-Deule: «Une épouse chrétienne doit oublier les torts de son
-époux repentant... La situation d’une jeune femme séparée est fausse,
-pénible et choquante... Nous, les parents, nous en souffrons... Une
-réconciliation conjugale ferait le bonheur de tous... Les pires maris,
-quand ils sont las des aventures, deviennent meilleurs que les maris
-fidèles... La femme a barre sur eux...» Ainsi parlerait ta mère, et ton
-père l’approuverait.</p>
-
-<p>—Mon père ne croit pas au repentir d’André. Il y voit une lubie de
-malade.</p>
-
-<p>—Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et
-sincère quand André sera guéri. Suppose qu’André, brouillé avec sa
-maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?...
-Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué
-des passions et de la bohème... Suppose encore qu’il donne à ta
-famille toutes les garanties qu’elle demandera, qu’il accepte un temps
-d’épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification...
-Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous
-les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu’à monsieur le
-doyen de Sainte-Ursule, diront que c’est ton devoir, ton intérêt et ton
-bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span></p>
-
-<p>Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues
-pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement.</p>
-
-<p>Isabelle continua:</p>
-
-<p>—Que leur répondras-tu?... Que tu n’aimes plus André?... J’imagine
-leur réplique: «Il ne s’agit pas d’amour, mais de devoir, de dignité,
-de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir,
-et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j’aime
-Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront
-Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas...
-Marie Laubespin, qui n’a pas eu le courage du divorce, n’aura pas
-le courage de l’amour... Tu n’es pas de ces folles qui lâchent leur
-famille, et le monde, pour un amant.</p>
-
-<p>—Oh! Belle!... Claude n’est pas...</p>
-
-<p>—Il n’est pas ton amant, je le sais,—et même je le déplore... Ne
-lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette
-simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne
-t’a rendu. Je t’oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le
-plus caché, dans l’extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite
-Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes
-Claude, parce que tu as envie d’être heureuse, plutôt que <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> d’être
-sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux
-ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et
-signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant
-qu’ils t’aient engagée et compromise...</p>
-
-<p>Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d’Isabelle résumait,
-sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les
-désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit
-tout bas, comme à regret:</p>
-
-<p>—Oui, j’ai envie d’être heureuse...</p>
-
-<p>—L’envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté.</p>
-
-<p class="br">Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque
-tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux
-plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle
-satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à
-corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n’étaient pas
-des leçons de morale. Comme elle l’avouait ingénument, Marie, troublée,
-tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère
-encore.</p>
-
-<p>Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur et
-de sa conscience, elle ne <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> surprenait pas les manèges d’Isabelle
-et d’Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa
-cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à
-l’émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu’elle avait
-toujours éloignées de sa pensée; ils l’entraînaient peu à peu sur des
-chemins glissants, à l’extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir
-le vertige...</p>
-
-<p>Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d’éviter
-ces causeries qui l’enfiévraient.</p>
-
-<p class="br">Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne
-quittait plus l’atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la
-chaleur, s’installait, pour des journées entières, à l’ombre de la
-pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don
-Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l’ancien
-curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme.
-Il lui savait gré d’être belle, bonne et pieuse, d’aimer l’archéologie
-et d’écouter sans rire l’histoire du trésor et la légende de saint
-Pantaléon.</p>
-
-<p>Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à
-pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore
-<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous
-les couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux
-coupoles de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets;
-elle aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s’appuie sur
-les colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s’effacent,
-où les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un
-art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un
-art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse
-ruinée, de préciosité naïve.</p>
-
-<p>Salvatore s’enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour
-les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux;
-pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don
-Alessandro, qui n’était pas artiste, encore moins esthète, admirait
-par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son
-bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment
-la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment
-la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur,
-et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la
-madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori,
-fut mystérieusement <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> apportée par les vagues... Il joignait à
-ses récits des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité
-de son âme et la puissance de son imagination... Des superstitions
-innocentes se mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons
-légers s’enroulent au tronc d’un chêne. Don Alessandro voyait des
-miracles partout, et c’était bien le prêtre le moins «moderniste» de
-la chrétienté, et le moins disposé à discuter, historiquement, les
-Saints Évangiles. Marie n’avait pas une grande estime pour le clergé
-napolitain, et d’abord elle s’était intéressée par complaisance aux
-manies de don Alessandro. Elle s’aperçut bientôt que ce petit prêtre
-campagnard, un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race
-des saints joyeux, si purs qu’ils n’ont pas besoin d’être austères.
-Souvent, elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s’était
-élevée à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement,
-dans le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des
-spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les
-murailles d’un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort,
-comme l’alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées,
-toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine.</p>
-
-<p>Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner
-frugal, toute la famille <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> s’installait sur la terrasse, sans
-lanterne ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin,
-le vieux don Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans
-sa jeunesse, venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait
-la guerre de l’Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don
-Alessandro ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait
-les quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts
-inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et
-républicain, s’amusait à embarrasser le pauvre oncle.</p>
-
-<p>Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce
-pénombre bleue.</p>
-
-<p>—Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du
-purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être
-le trésor des Atranelli.</p>
-
-<p>—Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m’aiment tant, ces âmes
-bénies!</p>
-
-<p>Et don Alessandro redisait l’histoire de Teresina, la vieille
-blanchisseuse qui l’avait rencontré une nuit de mai, près de Santa
-Maria a Gradillo...</p>
-
-<p>—Elle m’appelle:</p>
-
-<p>»—<i>Oi!</i> père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui
-marchent devant vous?...</p>
-
-<p>»—Je ne vois point de flammes, donna Teresi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_299">299</span></p>
-
-<p>»—Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d’orgueil;
-mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les
-âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.»</p>
-
-<p>Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres.
-Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres
-âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du
-vendredi...</p>
-
-<p>—Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le
-trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention...</p>
-
-<p>L’idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait
-un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes,
-Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d’eau pure, disaient
-leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils
-finissaient par s’asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des
-maîtres, ne gênant personne et n’étant point gênés, au grand scandale
-d’Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et
-qu’il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la
-chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix
-traînantes.</p>
-
-<p>Donna Carmela s’attendrissait. Ces chansons démodées—<i>Fenesta
-vascia... la Mona-cella... <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> Il primm’ amore</i>—lui rappelaient
-sa jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,—et elle essuyait
-une larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait
-<i>la Marche de Garibaldi</i>.</p>
-
-<p>Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait,
-pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l’entouraient, si
-simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin
-en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la
-possession d’un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des
-fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le
-chapelet des souvenirs, et, dans l’ombre, Salvatore se rapprochait de
-Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en
-son âme l’aveu qu’il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné
-d’Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait
-bientôt et qu’il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait,
-d’après elle, l’image idéale, la statuette immatérielle qu’il lui
-élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour
-les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit,
-la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant
-Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont
-elle avait, à peine, senti <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> la douceur fugitive... Elle songeait:
-«S’il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L’ombre autour
-d’elle s’imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était
-si intense qu’il semblait changer la couleur de l’air. Des étoiles
-pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères
-que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des
-temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes...</p>
-
-<p>Chacun regagnait sa chambre... Marie, déshabillée, faisait sa prière,
-à genoux sur le carreau; elle demandait à Dieu la force de faire son
-devoir, et surtout la grâce de le connaître... L’insoluble problème la
-sollicitait... Couchée, elle ne dormait pas. Une fièvre brûlait ses
-veines... Elle essayait de lire. Son esprit s’évaguait toujours. Alors,
-elle se mettait à la fenêtre; elle appuyait au fer du balconnet ses
-paumes et sa joue brûlantes... Ses larmes coulaient. Elle appelait:
-«Claude!... mon cher amour, mon seul amour!...»</p>
-
-<p>Au bout du jardin, la porte entr’ouverte de l’atelier irradiait une
-lueur rougeâtre qui s’éteignait tout à coup.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_302">302</span></p>
- <h2>XIX</h2>
-</div>
-
-<p>M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des
-lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et
-blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux
-amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en
-bernant l’archéologue...</p>
-
-<p>—Reviens à Pompéi! disait Angelo. N’es-tu pas libre?</p>
-
-<p>—Marie veut rester à Ravello.</p>
-
-<p>—Qu’elle y reste!</p>
-
-<p>—Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que
-ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin?
-où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu’on
-entend, d’une chambre à l’autre, voler les mouches?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p>
-
-<p>Angelo s’irritait:</p>
-
-<p>—Comme tu as peur d’être compromise! Si tu m’aimais passionnément, tu
-serais plus brave. Moi, j’irais te retrouver dans ta maison, jusque
-dans ton alcôve.</p>
-
-<p>Il lui rappelait l’histoire sanglante du beau Carafa d’Andria et de
-Marie d’Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait
-la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle
-contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle
-frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait
-l’influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu’elle
-s’éprenait davantage, elle perdait le sens français de l’ironie.</p>
-
-<p>Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l’avenir, et
-elle fermait la bouche d’Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait
-à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n’osait
-prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout
-simple qu’Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de
-son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?...
-Angelo les prendrait bien, les enfants d’Isabelle! Il les aimerait,
-pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L’odieux filateur se
-remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content.
-<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> La fortune d’Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli
-et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa
-femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le
-vil souci du gain et produirait des chefs-d’œuvre... La maman vivrait
-heureuse, au sein d’une famille toujours accrue, et dépasserait l’âge
-de cent ans...</p>
-
-<p>Ainsi rêvait Angelo, mais il n’était pas dupe de ses désirs. Il savait
-bien qu’Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre
-diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait
-horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse
-sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s’embarrassait pas
-de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité
-insouciante n’allait pas sans générosité... Il n’était pas scandalisé
-quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l’amour
-est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre
-tout en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche,
-mariée et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait
-rester pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né
-au pays des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des
-idées contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> de la
-sincérité intempestive, la rage de crier à la face de l’univers des
-vérités dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie,
-plusieurs vies, par scrupule moral, au nom d’un principe,—tout ça,
-c’était des idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le
-sentimental Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu’en ce monde
-les pauvres créatures pécheresses font ce qu’elles peuvent et non pas
-ce qu’elles voudraient faire...</p>
-
-<p>Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait
-en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de
-l’irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une
-belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens
-qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l’un à l’autre tant
-de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne
-mêlait pas les choses de la morale aux choses de l’amour.</p>
-
-<p>Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait
-parfois des allusions timides à la peine qu’il souhaitait consoler.
-Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin
-avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur
-solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du
-sculpteur, elle raconta l’histoire de son amour. Elle trouva, pour
-dépeindre Claude, des mots <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> expressifs qui émurent Salvatore. Il
-murmurait: «<i>Simpatico!</i>... <i>tanto simpatico!</i>...» et il
-plaignait, sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite
-madone, sa petite fée de Thulé, aux cheveux d’or et d’argent, lui
-devenait plus chère, puisqu’elle était sensible et malheureuse.</p>
-
-<p>Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire.
-En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie.
-Il n’admettait pas qu’elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André
-Laubespin, qu’elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait,
-et qu’elle eût le remords du péché dont elle n’avait pas la jouissance.
-Il déclara:</p>
-
-<p>—C’est de la métaphysique!...</p>
-
-<p>—Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très
-sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes
-les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra,
-je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude,
-je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se
-combattraient...</p>
-
-<p>—Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c’est de la
-métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime,
-et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu’il vienne
-donc! Tout s’arrangera...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_307">307</span></p>
-
-<p>Il s’obstinait dans cette idée, et Marie s’aperçut qu’ils étaient,
-tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait
-beaucoup Salvatore, qu’elle le tenait pour un très brave homme, loyal
-et délicat, elle fut infiniment troublée...</p>
-
-<p>Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la
-maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle,
-consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à
-Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don
-Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d’église
-en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines.</p>
-
-<p>M. Wallers n’apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui
-écrivait qu’André Laubespin allait mieux, bien qu’il parlât toujours de
-sa mort prochaine.</p>
-
-<p>—Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille.
-Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je
-soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour...</p>
-
-<p>—J’espère que non! s’écria Marie...</p>
-
-<p>—Ne t’effraie pas... Je comprends que tu n’aimes plus André et que
-tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin,
-pense à l’avenir!... Ta mère et moi nous sommes <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> vieux... Nous te
-manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre
-enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s’efforçait de
-mériter ton pardon et ton estime, à défaut d’amour, ne devrais-tu pas
-essayer... Au fond, il n’est pas méchant, Laubespin!</p>
-
-<p>M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit
-de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et
-donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle
-déclara qu’elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait
-plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et
-il allait rentrer en France.</p>
-
-<p>—Pourvu qu’il ne vienne pas me relancer jusqu’à Naples! disait
-Isabelle. Il m’a parlé autrefois d’une société qu’il veut fonder pour
-l’exploitation des déchets volcaniques... Il est capable d’arriver sans
-crier gare, et de m’emmener... Revoir Pompéi avec Frédéric, quelle
-désillusion! Il faut le devancer, Marie, il faut revenir à l’auberge de
-la Lune et retrouver nos amis, le gentil Spaniello, monsieur Hoffbauer,
-l’abbé Masini...</p>
-
-<p>Elle fit si bien qu’elle décida sa cousine. Marie était si triste
-qu’elle n’avait plus de volonté.</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_309">309</span></p>
- <h2>XX</h2>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="center"><i>André Laubespin à Marie Laubespin.</i></p>
-
- <p class="rdate">4 juin 19...</p>
-
- <p>Marie, on vous a dit que j’étais malade... Moi je sais que je vais
- mourir, et c’est pourquoi j’ose vous écrire...</p>
-
- <p>J’ai été bien coupable envers vous, mais j’ai eu, loin de vous, de
- grandes tristesses. Je ne suis plus l’homme joyeux que vous avez connu.
- Une femme m’a puni du mal que je vous ai fait... Mais cette histoire ne
- vous intéresse pas. Sachez seulement que je suis seul, que ma maison
- est vide, que mon pauvre enfant est livré à des étrangers.</p>
-
- <p>On m’apprend que vous reviendrez bientôt en France... Si je vis encore,
- à ce moment-là, ne <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> me permettrez-vous pas de revoir une fois, une
- seule fois, le visage que j’ai aimé? Je baise vos mains humblement</p>
-
- <p class="rsignature smcap">ANDRÉ.</p>
-</div>
-
-<div class="quote">
- <p class="center"><i>Claude à Marie.</i></p>
-
- <p class="rdate">4 juin 19...</p>
-
- <p>Votre mère m’a tout dit... Vous ne devez pas revoir un homme qui vous a
- trompée et abandonnée et qui feint d’agoniser pour vous attendrir!...</p>
-
- <p>Je ne doute pas de votre cœur, ma bien-aimée, et j’attends avec
- confiance votre décision... Il faut choisir, Marie!</p>
-
- <p>Dites un mot et je pars!... Je n’ai pas su vous conquérir toute, mais
- ce que vous m’avez donné est à moi. Je le garde et je le défendrai...</p>
-
- <p class="rsignature smcap">CLAUDE.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_311">311</span></p>
- <h2>XXI</h2>
-</div>
-
-<p>Marie s’éveille dans sa chambre de Pompéi. Après une longue
-conversation avec Isabelle, elle s’est endormie très tard, fiévreuse,
-suffoquée de larmes, et elle ne retrouve plus, dans sa mémoire
-engourdie de sommeil, le souvenir de la décision qu’elle a prise...</p>
-
-<p>Elle sait qu’elle a reçu deux lettres à la fois; celle d’André, si
-touchante, et qui paraît si sincère dans son humilité,—celle de
-Claude, impérative et douloureuse...</p>
-
-<p>Marie allume la bougie dont la lueur jaune lutte avec la pâleur bleue
-du petit jour et elle relit les deux lettres. Le coude dans l’oreiller,
-les yeux vagues, elle songe aux conseils de Salvatore, aux conseils
-d’Isabelle, à cette complicité des gens et des choses, qui, depuis des
-mois, transforme sa vie intérieure. Elle n’est plus la <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> froide
-jeune femme, résignée à la solitude des veuves; elle n’est plus la
-Marie des madones et des anges, la recluse volontaire qui travaillait
-et priait si bien «à la hauteur des oiseaux et des cloches», et gardait
-secrète en son âme la petite lampe d’une tendresse très pure... Un vent
-joyeux a soufflé du midi. Il n’a pas éteint la lampe, mais il en a fait
-un brasier terrible dont l’ardeur éblouit Marie... Tout brûle, à ce
-grand feu, et le vieil idéal n’est plus que cendre...</p>
-
-<p>Marie se construira un autre idéal, avec l’amour de Claude et la
-facile sagesse pratique que ses amis napolitains lui ont enseignée.
-Elle essaiera de croire à leur Dieu indulgent et elle sera très
-heureuse... Naples l’a guérie de la maladie de l’absolu, de la manie
-métaphysicienne. Demain, elle signifiera à M. Wallers sa volonté de
-divorcer, d’épouser Claude... Le père se révoltera d’abord, puis il
-cédera; mais la pauvre maman, pieuse, sera épouvantée... Il y aura des
-scènes pénibles...</p>
-
-<p>Et André?... Marie lui pardonne de tout son cœur, mais elle le met
-hors de sa vie comme il la mit, naguère, hors de la sienne... Qu’il
-guérisse, qu’il retrouve sa maîtresse, qu’il l’épouse ou qu’il
-choisisse une autre femme, Marie se désintéresse de lui... Elle ne
-réussit même pas à fixer, par la pensée, les traits vagues et flottants
-de son visage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span></p>
-
-<p>Il faut être égoïste quand on veut être heureux.</p>
-
-<p>Marie essaie, maladroitement, avec un reste de remords...</p>
-
-<p>Elle ne pleure plus; elle se persuade qu’elle est très contente; mais
-elle ne peut dormir. Ses nerfs vibrent comme des cordes, son cœur
-bat d’un rythme irrégulier, et elle sent un poids au creux de sa
-poitrine... Les angoisses, les doutes vont-ils revenir? Ah! faible
-Marie qui se croyait si forte!... Saisie d’une peur enfantine, elle
-cherche un refuge, un secours... Elle appelle sa cousine endormie...</p>
-
-<p>Isabelle ne répond pas... Alors, Marie se lève et ouvre la porte qui
-fait communiquer les deux chambres... Dans le crépuscule matinal,
-elle aperçoit le lit intact, avec l’oreiller gonflé et la couverture
-rabattue...</p>
-
-<p>Elle comprend... Un éclair a traversé sa mémoire, et c’est dans
-tout son être, physique et moral, une étrange révolution... L’image
-du couple enlacé, la brutale réalité physiologique agit comme un
-moxa sur l’âme engourdie et enivrée d’amour... Marie se reconnaît
-instantanément, à la révolte de sa fierté, à cette honte qui lui
-fait cacher sa figure dans ses mains, comme si elle participait à la
-faute et à la souillure d’Isabelle... Angelo!... Ce fantoche!... ce
-bellâtre!... <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> Il tient Isabelle, là, de l’autre côté de la cloison,
-il l’embrasse, il...</p>
-
-<p>La porte voisine a craqué... On chuchote. Marie perçoit les adieux
-rieurs et languissants qui se prolongent au seuil de la chambre
-d’amour... Maintenant la clef tourne dans la serrure. Isabelle entre.
-Ses cheveux de soie rousse tombent jusqu’à ses reins, sur la dentelle
-du peignoir saccagé; elle a les paupières gonflées, cernées de mauve,
-et sa bouche, dans sa figure pâle, conserve la forme du baiser. Son
-corps, nu sous la batiste, exhale une odeur fauve, odeur de femme en
-amour qui dégoûte l’autre femme. Marie regarde avec une répulsion
-presque haineuse cette nudité trahie par le peignoir, les jambes
-puissantes, le ventre large, les deux seins lourds et rigides, aux
-délicates veines bleues... Sa cousine l’effraie, comme une espèce de
-bête...</p>
-
-<p>Alors, sans rien dire, dès que leurs yeux se sont rencontrés, et
-qu’Isabelle, blêmissante, s’est mise à trembler de tout son corps,
-Marie rentre dans sa chambre. Elle voudrait fuir vers la plage, se
-laver toute dans la mer, comme si elle participait à la souillure
-d’Isabelle. Et surtout, elle voudrait ne jamais revoir sa cousine, ne
-jamais revoir Angelo... Elle a subi la contagion de leur fièvre impure;
-elle a failli devenir semblable à eux!... Elle a respiré, dans l’air
-qu’ils respiraient, <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> ce poison du désir qui troubla ses nuits, qui
-lui fit évoquer parfois, en songe, un Claude trop hardi, trop proche...
-Ah! les conseils d’Isabelle!... Son petit rire équivoque quand elle
-disait: «Après tout, si tu ne veux pas divorcer, ce ne sera pas une
-raison pour être malheureuse, pour martyriser Claude...»</p>
-
-<p>Tous les préjugés de la dévote, tout le dégoût chrétien de la chair, et
-aussi le sentiment d’avoir été trompée, prise au piège, animent Marie
-Laubespin d’une colère angélique... Elle a la nostalgie de l’air, de
-l’eau, de tout ce qui est pur, calme et glacé... Et les roses mûres qui
-s’effeuillent sur la petite table lui répugnent soudain, avec leurs
-corolles lâches et lascives, leur pourpre flétrie, leur parfum qui se
-décompose...</p>
-
-<p>—Marie!... écoute!...</p>
-
-<p>Isabelle est là. Elle tend les mains vers sa cousine; elle balbutie sa
-justification...</p>
-
-<p>—Je ne sais pas comment c’est arrivé... J’ai perdu la tête... C’était
-la première fois, je te jure...</p>
-
-<p>Elle ment très mal, et elle a moins de honte que d’inquiétude... Marie
-la repousse:</p>
-
-<p>—Laisse-moi!... Je ne te demande aucune explication... C’est ignoble,
-ce que tu as fait... Ton mari t’avait confiée à nous... Et tu nous as
-trompés en le trahissant... Va-t’en! Je ne t’estime plus. Je ne t’aime
-plus...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span></p>
-
-<p>Isabelle est si bouleversée qu’elle ne trouve pas de réplique. Elle
-s’affaisse contre un fauteuil, sur le tapis, et son émotion dégénère en
-crise nerveuse. Elle soupire et pleure à gros sanglots comme une petite
-fille.</p>
-
-<p>—O Marie, que tu es dure, que tu es impitoyable!... Je comprends ton
-indignation, et toi, tu ne comprends pas ma peine... Tu me regarderas
-toujours comme une vilaine femme, et tu ne penseras jamais que j’ai
-peut-être des excuses...</p>
-
-<p>—Des excuses, toi? Une chrétienne, une mère!...</p>
-
-<p>Isabelle soulève sa tête et, toujours pleurante, écarte de ses joues
-ses cheveux mouillés. Elle murmure:</p>
-
-<p>—Ne mêle pas les enfants à cette histoire... Je suis une mère, mais
-je suis aussi une femme, et ça n’a aucun rapport, l’amour maternel et
-l’autre amour... Tu sais très bien que j’étais malheureuse, entre mon
-mari et ma belle-mère, et que tout, dans ma maison, m’était devenu
-antipathique... Toi-même tu trouvais Frédéric vaniteux et sec... Et tu
-n’avais pas la naïveté de croire que je l’aimais?</p>
-
-<p>La colère, tout à coup, fouette son âme humiliée. Elle se redresse:</p>
-
-<p>—Je déteste Frédéric, je le déteste! Je suis là, <span class="pagenum" id="Page_317">317</span> comme une
-criminelle, à faire semblant de me repentir et je ne me repens pas du
-tout... Ce qui est arrivé devait arriver... Ah! l’Italie est dangereuse
-pour les femmes du Nord qui ne sont pas des couveuses et des ménagères!
-Il ne faut pas apporter à Naples une âme mécontente, un cœur vide,
-des sens inquiets... Ici, dès le premier soir, j’ai été comme une
-femme qui aurait bu de la tisane toute sa vie et qui boirait du vin, à
-pleins verres, par un jour chaud... La liberté, la joie, l’amour, tout
-à la fois, c’est une terrible ivresse, et de plus solides que moi ont
-chancelé... Elle est très commune, mon aventure, elle est même banale,
-mais elle se renouvellera toujours...</p>
-
-<p>—Oui, dit Marie, c’est l’aventure de la princesse et du tzigane, de
-l’archiduchesse et du pianiste, de George Sand et de Pagello!... Tu as
-suivi d’illustres exemples!... Tu peux être fière!...</p>
-
-<p>Isabelle s’était remise debout. La glace de la toilette refléta son
-visage meurtri par les larmes, décoloré par le reflet livide du matin
-et les lueurs jaunes de la bougie... Elle trempa une serviette dans
-l’eau et rafraîchit ses paupières; puis elle ferma son peignoir et
-tordit ses cheveux. Un sourire insolent passa sur sa bouche...</p>
-
-<p>—Et toi, Marie, ne peux-tu être moins fière?... <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> Tu te crois
-irréprochable, toi! pétrie d’une chair céleste, incapable de prendre
-jamais un amant... Mais tout de même, tu as changé, depuis que tu as
-quitté la Flandre!... Tu as respiré l’air de Naples et tu commences
-à fondre, petit glaçon de vertu!... Oui, tu me l’as avoué, hier
-soir: l’amour est plus fort que tes préjugés de bigote, et Claude
-Delannoy fait une rude concurrence au bon Dieu!... Tu vas divorcer,
-Marie! tu vas désespérer ta famille et scandaliser les pimbêches bien
-pensantes de Pont-sur-Deule! Tu épouseras Claude, devant le maire, et
-tu penseras que tu restes la femme d’André devant Dieu... Au point de
-vue catholique, tu commettras l’adultère, et tu seras la maîtresse
-de Claude comme je suis la maîtresse d’Angelo... Sois donc plus
-indulgente, et ne me jette pas la pierre, parce que tu n’es pas sans
-péché...</p>
-
-<p>Isabelle piquait ces petites phrases, comme des flèches, dans la
-conscience douloureuse de Marie, et elle voyait sa cousine tressaillir
-aux mots de «maîtresse» et d’«adultère».</p>
-
-<p>Il y eut un silence de quelques secondes. Marie, les yeux fermés,
-semblait souffrir. Elle dit enfin, très doucement:</p>
-
-<p>—Tu as raison. Je n’ai pas le droit de te juger... Moi aussi, j’ai
-connu la tentation... Moi aussi j’ai subi le mauvais enchantement de
-ce <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> pays et j’étais prête à renier tout ce qui n’était pas mon
-amour... Il y a une heure à peine, j’étourdissais ma conscience avec
-un tas de sophismes hypocrites... Je ne distinguais plus mon devoir
-qui est pourtant bien simple et bien net... J’étais grisée, et la
-griserie durait depuis des mois... Mais c’est fini... Je crois que je
-retrouverai la force du sacrifice...</p>
-
-<p>Isabelle regrettait déjà sa violence. Elle balbutia:</p>
-
-<p>—J’ai parlé sans réfléchir, Marie. Ton mépris m’avait exaspérée...
-Pourquoi changer d’avis?... Tu aimes Claude; il t’aime; je souhaite
-votre bonheur... Si tu ne veux plus me connaître, moi je n’oublierai
-jamais notre amitié, et, divorcée ou pas divorcée, tu me seras toujours
-chère...</p>
-
-<p>Marie la prit dans ses bras:</p>
-
-<p>—Ma pauvre Belle! pourquoi ne te connaîtrais-je plus?... Tu as commis
-une faute, mais je t’aiderai à la réparer... A deux, nous serons
-plus fortes pour les jours tristes qui vont venir... Donnons-nous
-du courage, l’une à l’autre... J’en aurai besoin, autant que toi...
-Veux-tu que nous retournions dans notre Flandre? Tu reverras tes
-petits; je reverrai ma vieille maman... Chacune fera son devoir,
-comme elle pourra, et, quand nous aurons du chagrin, nous pleurerons
-ensemble...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_320">320</span></p>
-
-<p>Isabelle ne répondait pas. Marie la pressa longtemps, avec les paroles
-les plus affectueuses, les plus émouvantes, sans obtenir aucune
-promesse. Madame Van Coppenolle détournait la tête, dérobait ses mains,
-balbutiait...</p>
-
-<p>Elle dit enfin:</p>
-
-<p>—Non, Marie... Ne me demande pas ça... Je serais capable de te quitter
-en route et de revenir.</p>
-
-<p>L’eau verte des larges yeux se troublait, pleine de souvenirs et
-d’images, comme ces flaques marines où des herbes dénouées et des
-bêtes grouillantes brisent, en remous, le reflet du ciel... Ils
-ne regardaient plus Marie, ces yeux nuancés et cernés par la nuit
-amoureuse. Invinciblement, ils regardaient vers le mur de gauche, et
-ils voyaient, réellement, une chambre obscure et petite, un jeune homme
-endormi...</p>
-
-<p>—Je ne peux pas...</p>
-
-<p>—Il faut pouvoir, Belle!</p>
-
-<p>—Je ne veux pas... Je n’ai ni la force, ni le désir de renoncer au
-seul être qui m’aime.</p>
-
-<p>Une colère passa dans sa voix.</p>
-
-<p>—Tu me parles de m’en aller demain!... tu feins de croire que je
-regrette ma faute!... Ma pauvre Marie!... Si tu savais!...</p>
-
-<p>Elle rejeta ses cheveux avec un grand geste d’orgueil et ses joues
-pâles s’enflammèrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p>
-
-<p>—Tant pis! je dirai la vérité brutalement. L’hypocrisie est inutile,
-puisque tu as surpris mon secret... Ma faute, c’est le seul bonheur que
-j’ai eu, c’est le fruit que j’ai volé, parce que je mourais de soif
-et de faim, et dont je garderai le goût délicieux jusqu’à l’heure de
-ma mort! C’est ma revanche sur le mari qui m’a prise, presque enfant,
-comme une femelle, pour que je lui fasse des petits; qui m’a gâté
-l’amour, gâté la maternité, gâté la famille, qui m’a dominée, humiliée,
-ennuyée effroyablement, et jamais, jamais aimée! Non, non, je ne
-regrette pas ma faute! Je ne regrette que ma lâcheté de tout à l’heure,
-mes larmes, la défaillance de mes nerfs... Rien ne m’empêche de dire
-que j’ai été heureuse et que cent mille ans de purgatoire ne paieraient
-pas les jours que j’ai vécus à Ravello!...</p>
-
-<p>—Tais-toi! C’est abominable! Tu te glorifies de ton adultère!</p>
-
-<p>—J’ai été aimée comme tu ne seras jamais aimée!</p>
-
-<p>—Dieu me sauve de cet amour-là!</p>
-
-<p>—La nuit, quand tu écrivais à Claude des lettres prudentes, toi qui
-n’as pas le courage de l’amour, je descendais au jardin, je passais sur
-un chemin de roses effeuillées; et l’air était si tiède que je croyais
-être nue... Comme la porte était lumineuse, sous la guirlande!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p>
-
-<p>—Je l’ai vue briller dans la nuit, cette porte! et je n’ai pas deviné
-que tu allais vers elle, sournoisement, comme une voleuse.</p>
-
-<p>—Notre petite chambre!... la fenêtre et le figuier!... le verre où
-nous buvions!... la lampe qui se pâmait avec nous... J’ai tout ça dans
-ma mémoire; j’emporte ce trésor; je le contemplerai tous les soirs de
-ma vie, et je ne pleurerai plus d’être née...</p>
-
-<p>—Tu as perdu toute pudeur... Tu es digne de ton amant!</p>
-
-<p>—Envie-moi, Marie! Sois jalouse!</p>
-
-<p>—A qui t’es-tu donnée!...</p>
-
-<p>—Tu ne le connais pas...</p>
-
-<p>—Ensemble, nous avons ri de lui... de son langage, de ses façons...</p>
-
-<p>Les yeux d’Isabelle détestaient Marie.</p>
-
-<p>—Je ne le connaissais pas...</p>
-
-<p>—Tu l’aimes parce qu’il est beau, parce qu’il est flatteur et cynique,
-parce qu’il t’a dépravée.</p>
-
-<p>—Non, tu ne sais pas pourquoi je l’aime.</p>
-
-<p>—Il te perdra tout à fait! Il ruinera ta vie! Je veux te sauver,
-malgré toi... Tu te trompes, Belle! tu n’aimes pas cet homme d’un amour
-profond! Tu es dupe de ton imagination et de tes sens... L’Italie
-t’a ensorcelée... C’est l’Italie que tu aimes dans la personne de
-ce bellâtre... Si tu <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> le revoyais ailleurs, ton Angelo, quelle
-désillusion!</p>
-
-<p>La bougie, brûlée jusqu’à la bobèche, crépita et s’éteignit. Une
-blancheur dorée remplaçait la pâleur bleuâtre de la première aube.
-Derrière la mousseline paraissaient les silhouettes effilochées, les
-vertes feuilles pleurantes sur l’écorce rosâtre des eucalyptus. Dans
-la petite chambre au plafond peint d’hirondelles, les deux femmes,
-redevenues ennemies, se regardaient sans se reconnaître. Marie, si
-défaite qu’elle semblait amaigrie, s’adossait à la table et parlait
-d’une voix ferme et triste. Isabelle ne tenait plus en place. Elle
-tournait et piétinait dans l’espace étroit, entre la porte et le lit.
-La tension nerveuse raidissait son grand corps de bacchante, et sa
-chevelure détordue rougissait comme une torche sous le vent qui la
-couche et la paillette d’étincelles.</p>
-
-<p>Par moments, elle riait d’un rire démoniaque:</p>
-
-<p>—Tu l’as toujours exécré, Angelo! parce qu’il est simple et qu’il
-suit l’impulsion de son cœur au lieu de disserter sur la philosophie
-de l’amour... Parbleu! je sais bien qu’il n’est pas un grand homme ou
-un saint homme: mais tel qu’il est, avec ses défauts, il me plaît cent
-fois plus que les gens pratiques, les gens corrects, les gens lugubres,
-et tous les empaillés qui ont ton estime et ta sympathie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_324">324</span></p>
-
-<p>—Le connais-tu?... As-tu éprouvé son cœur, étudié son caractère?</p>
-
-<p>—Et toi?</p>
-
-<p>—Plus que tu ne penses.</p>
-
-<p>—Vraiment?</p>
-
-<p>—Depuis sept mois, je l’ai vu presque tous les jours. Je l’ai
-observé...</p>
-
-<p>—Avec toutes tes préventions de bourgeoise flamande!</p>
-
-<p>—Il n’est pas méchant, mais il n’est pas sûr... Il est de ceux
-qui aiment la femme la plus proche, pourvu qu’elle soit crédule et
-complaisante, et qui se consolent des mépris de l’une par les faveurs
-de l’autre...</p>
-
-<p>Isabelle s’arrêta de marcher:</p>
-
-<p>—Quoi?... Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>—Il t’a prise. Il ne t’a pas choisie... Ah! j’aurais dû le surveiller
-et comprendre ses manœuvres, et t’avertir... Mais j’avais confiance
-en toi! Tes moqueries n’épargnaient pas ton futur amant et je ne le
-croyais pas dangereux...</p>
-
-<p>—Tu veux m’humilier en le rabaissant!</p>
-
-<p>—Je veux t’éclairer... Huit jours avant ton arrivée, Angelo pleurait
-d’amour aux pieds d’une autre femme...</p>
-
-<p>Un frisson passa sur la figure d’Isabelle. Marie continua:</p>
-
-<p>—Il a été ta revanche, mais toi aussi, pauvre <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> folle Isabelle, tu
-as été sa revanche... Ton ennui, son dépit, les circonstances vous ont
-rapprochés... Et vous avez appelé ça: un amour!... Au fond, c’est une
-histoire très vulgaire et pas jolie du tout...</p>
-
-<p>La jalousie, naguère éveillée par des imprudences d’Angelo, assoupie
-par ses serments et ses caresses, mordait Isabelle au vif de sa chair.
-Elle dissimula pourtant son trouble...</p>
-
-<p>—Tu inventes ce que tu veux... Tu crois bien faire. Tous les moyens te
-semblent bons pour me dégoûter d’Angelo, mais je ne suis pas émue...</p>
-
-<p>—Il te faut des preuves?</p>
-
-<p>Marie ouvrit l’armoire et prit sa boîte à couleurs... Parmi les tubes
-et les pinceaux, il y avait une demi-douzaine de lettres pliées dans
-leurs enveloppes.</p>
-
-<p>—Voilà!... Dieu sait que je voulais détruire, sans les montrer à
-personne, ces élucubrations d’Angelo di Toma!... Elles sont assez
-innocentes en elles-mêmes, mais elles expliquent les événements moins
-innocents, qui suivirent...</p>
-
-<p>Isabelle avait saisi le paquet: elle maniait les enveloppes d’où
-tombèrent quelques pétales de narcisses... Elle reconnut la manie
-d’Angelo qui collait toujours des fleurs aux angles de ses lettres;
-elle reconnut la légère odeur d’ambre et <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> de cigarette qu’elle
-avait respirée dans les billets de son amant, la même odeur qui
-imprégnait les mains brunes, la courte moustache frisée, les cheveux
-aux boucles rudes.</p>
-
-<p>Cette sensation physique bouleversa l’amoureuse plus que tous les
-discours de Marie.</p>
-
-<p>Elle lut... Ces épîtres n’exprimaient que des espérances, mais la
-profusion des épithètes et des adverbes, les apostrophes, les points
-d’exclamation, leur donnaient une force emphatique, une sorte d’éclat
-et de mouvement passionné... Fatalité, désespoir, mort,—ces mots
-revenaient comme un <i>leitmotiv</i> qu’Isabelle avait trop entendu; et
-elle reconnaissait des phrases familières à Angelo, et qu’elle croyait
-toutes neuves et spontanées quand il les murmurait sur ses lèvres...</p>
-
-<p>Elle se rappela la scène de Ravello, le verre brisé dans un accès de
-fureur, le serment exigé, le regard sombre d’Angelo quand il parlait de
-Marie.</p>
-
-<p>Il avait menti dès le premier soir! Il avait menti tout le temps!</p>
-
-<p>L’orgueil d’Isabelle saignait. Elle relut deux fois les lettres,
-regarda les dates, et sentit encore le parfum de tabac et d’ambre qui
-l’empoisonna d’une atroce jalousie sensuelle... Elle était certaine
-qu’Angelo n’avait pas été l’amant de <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> Marie,—mais il avait désiré
-l’être... Il parlait de la «beauté fine», du «chaste sourire de
-madone»; il comparait madame Laubespin à la «neige vierge des cimes»,
-et, pour mieux louer l’amante idéale, il témoignait de son dégoût pour
-les femmes «toutes de chair et de matérialité»... qui ne savent pas
-dire «non»...</p>
-
-<p>Isabelle l’exécra tout à coup, et elle exécra Marie qui lui infligeait
-une leçon humiliante...</p>
-
-<p>Elle replia les papiers et les rendit à sa cousine.</p>
-
-<p>—Je te remercie... Tu es trop bonne... Mais tu aurais pu me mettre au
-courant... Somme toute, je t’ai débarrassée d’un flirt encombrant... Je
-t’ai rendu service... Maintenant, je sais ce que je dois faire...</p>
-
-<p>—Belle!</p>
-
-<p>—Ne t’occupe pas de moi, je te prie!... Toutes mes excuses pour le
-désagrément que je t’ai donné cette nuit... Si tu étais restée chez
-toi, nous aurions encore quelques illusions bien agréables l’une et
-l’autre. Adieu, ma chère! Tu as bien gagné ton repos...</p>
-
-<p>Elle entra dans sa chambre. Marie, stupéfaite, n’osa la suivre.</p>
-
-<p>Il y eut un moment d’absolu silence. La jeune femme remit les lettres
-dans la boîte. Elle éprouvait une angoisse étrange comme un remords...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_328">328</span></p>
-
-<p>Et tout à coup, un sanglot étouffé, un gémissement sourd, le cri à
-dents serrées, à lèvres closes, de la femme qui enfonce sa bouche dans
-l’oreiller, parvint jusqu’à elle...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_329">329</span></p>
- <h2>XXII</h2>
-</div>
-
-<p>Elles s’étaient réconciliées dans les larmes et, maintenant, Isabelle
-s’abandonnait aux soins consolants, à la volonté de Marie. Cette grande
-femme exubérante était, au fond, une molle et passive créature, capable
-de courtes violences, et tout de suite anéantie par le chagrin.</p>
-
-<p>Si quelqu’un, près d’elle, avait plaidé la cause d’Angelo par une
-interprétation simplement exacte des faits, la colère de madame Van
-Coppenolle fût tombée bien vite; mais, de bonne foi, Marie avivait la
-blessure, entretenait la rancune jalouse et représentait le séducteur
-sans malice comme un épouvantable Machiavel. Isabelle avait manifesté
-l’intention de revoir Angelo pour lui signifier la rupture. Marie
-s’opposa vivement à cette entrevue dangereuse. Non, assez de scènes
-et de drame! Isabelle partirait, le plus tôt <span class="pagenum" id="Page_330">330</span> possible, après
-qu’Angelo aurait restitué les lettres, la photographie, les menus
-souvenirs qu’il conservait de la déplorable aventure.</p>
-
-<p>—Et s’il refuse? S’il veut une explication? S’il provoque un scandale?</p>
-
-<p>—Nous ferons intervenir mon père.</p>
-
-<p>Isabelle jeta des cris... Plutôt mourir que d’avouer la vérité à M.
-Wallers.</p>
-
-<p>—Trouve une autre solution. Parle à Angelo!</p>
-
-<p>—C’est bien délicat... Veux-tu, Belle, nous confier à Salvatore, le
-bon Salvatore, le plus indulgent des hommes? Il fera le nécessaire pour
-convaincre Angelo, et, au besoin, pour l’éloigner?</p>
-
-<p>Isabelle accepta la proposition de sa cousine.</p>
-
-<p>—Va tout de suite à Naples. Je te promets de ne pas quitter ma
-chambre, de ne pas revoir ce misérable...</p>
-
-<p>Salvatore allait quitter son atelier du Pausilippe quand il reçut la
-visite imprévue de madame Laubespin.</p>
-
-<p>—Je viens à vous comme à mon meilleur ami, lui dit-elle. Il faut que
-vous rendiez un grand service à ma pauvre cousine, à moi-même, et à
-toute notre famille.</p>
-
-<p>—Disposez de moi, madame Marie. Je vous obéirai aveuglément.</p>
-
-<p>Marie lui conta l’aventure d’Isabelle et la scène de la nuit
-précédente.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_331">331</span></p>
-
-<p>—Vous n’aviez aucun soupçon? dit Salvatore étonné... Moi, je savais,
-depuis Ravello, que mon frère aimait votre cousine... Mais à leur
-âge, n’est-ce pas, ils sont bien libres de faire ce qui leur plaît.
-Madame Van Coppenolle est une femme superbe et Angelo est un beau
-jeune homme... Je me disais: «Dieu, qui les a faits pour l’amour, leur
-pardonnera...»</p>
-
-<p>—Angelo est libre, Isabelle a un mari, des enfants...</p>
-
-<p>—Eh! personne ne l’a vu, ce monsieur Van Coppenolle! C’est comme s’il
-n’existait pas... Qu’est-ce qu’il va faire en Amérique? Quand on a une
-belle femme, on la garde, on la surveille... Si votre cousine était la
-femme d’Angelo, elle ne ferait pas dix pas toute seule, dans la rue,
-et ne resterait pas cinq minutes tête à tête avec un jeune homme avant
-d’être tout à fait vieille...</p>
-
-<p>Il n’était pas indigné. Il était contrarié... Troubler de pauvres
-amants, venger l’honneur de M. Van Coppenolle, désespérer Angelo,
-quelle sotte corvée!</p>
-
-<p>Alors, Marie, sentant la résistance, acheva son récit et montra les
-lettres délirantes d’Angelo.</p>
-
-<p>Salvatore changea de couleur...</p>
-
-<p>«Je comprends, dit-il...»</p>
-
-<p>Il éprouvait un sentiment bizarre de peine et de plaisir. Son frère
-avait convoité la petite reine <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> de Thulé, la fée blonde! Et
-peut-être, si madame Van Coppenolle n’était pas arrivée, peut-être
-eût-il vaincu l’indifférence de Marie Laubespin! Il était si beau, cet
-Angelo, si passionné, qu’il ne trouvait point de cruelles...</p>
-
-<p>—Je croyais que c’était très sérieux, son amour avec votre cousine!...
-Madone! Est-il possible qu’Angelo lui ait donné la comédie! Il
-paraissait si sincère, à Ravello! Je pensais: «Le voilà pris!... Il
-suivra la Van Coppenolle ou il l’enlèvera...»</p>
-
-<p>—Elle l’aime encore et je crains sa faiblesse, si elle revoit Angelo.
-Appelez votre frère ici, retenez-le deux ou trois jours. J’emmènerai
-Isabelle à Rome, pour la distraire, puis à Turin, et elle sera un peu
-calmée et consolée en arrivant chez son mari.</p>
-
-<p>—Et vous?</p>
-
-<p>—Ne parlons pas de moi... J’ai été un peu folle, pendant quelques
-semaines, mais je sens que ma folie est passée... Je n’ai pas l’audace
-ou l’inconscience qu’il me faudrait pour être heureuse. Triste j’étais
-arrivée à Naples; je partirai plus triste...</p>
-
-<p>—Et que ferez-vous?</p>
-
-<p>—Mon devoir, quel qu’il soit. J’ignore l’état réel de monsieur
-Laubespin. S’il est perdu, je tâcherai d’adoucir ses derniers jours;
-s’il guérit...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p>
-
-<p>—Eh! puisse-t-il mourir!... Vous ne divorcerez pas, vous abandonnerez
-votre Claude?</p>
-
-<p>—Je l’aimerai toujours, même s’il ne me pardonne pas ma décision. Je
-le chéris d’une tendresse si forte, qu’elle résistera à toutes les
-épreuves... mais nous souffrirons...</p>
-
-<p>Salvatore la vit si malheureuse qu’il faillit pleurer.</p>
-
-<p>—Chère madame Marie!... si bonne, si belle, si douce!... Dieu ne
-permettra pas votre malheur! Il ne demande pas l’impossible à ses
-créatures...</p>
-
-<p>Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l’accompagna à la gare. Le
-ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso
-Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d’un
-côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler
-sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L’autre
-côté était dans l’ombre... Une cohue extraordinaire de véhicules et
-de piétons s’agitait dans la bande d’ombre et la bande de soleil.
-Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles
-s’affrontaient, s’enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante
-qui s’ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire
-dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes
-s’arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard
-vitré <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses
-blanches, et superbement orné à ses quatre coins d’archanges en zinc
-argenté, sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure,
-au rythme des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents
-bleus, des moines marrons, et les vieillards délégués par l’Hospice des
-pauvres.</p>
-
-<p>Marie observa que personne ne saluait le cercueil.</p>
-
-<p>—Et pourquoi faire? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais
-pas un mort!... Un mort, ce n’est rien...</p>
-
-<p>Un pianino passa, et la mesure à six-huit d’une tarentelle fit broncher
-les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules
-bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne
-comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser
-le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d’oranges.
-Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le
-ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient
-passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants
-stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation.
-Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés,
-promenaient leurs beaux <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> enfants bruns. Des religieuses mendiaient
-pour les pauvres; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines
-épanouis,—et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente
-obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins
-blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures
-allégoriques de la Peste et de la Famine.</p>
-
-<p>Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur,
-prises au courant de la foule, qu’en restait-il, dès que le soleil
-les avait touchées? Nul ne pensait à s’émouvoir, nul ne pensait à
-se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux
-oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu’apportait le plus
-précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait
-toujours son petit âne, mais l’âne avait une rose à l’oreille; le
-mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais
-sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le
-corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles
-filles, sans se soucier du mort «qui n’est rien»...</p>
-
-<p>La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de toute
-créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec la
-douceur et l’éclat du jour doré promettait déjà l’absolution <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> aux
-péchés de la nuit prochaine...</p>
-
-<p>Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement:</p>
-
-<p>—Vous commenciez à aimer Naples... Maintenant, vos idées du Nord
-reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz: «Cette Naples,
-quelle ville de débauche et de saleté!... Ces Napolitains, quels
-polichinelles!...» Tout ça parce que mon frère a aimé votre cousine.</p>
-
-<p class="br">Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait
-cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée
-déjà par des fabriques. Elle se défendait d’être injuste envers ce pays
-qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d’Isabelle, et
-qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir
-trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique...</p>
-
-<p>Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les
-étrangers se font du peuple napolitain, aux «impressions de voyage»
-écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d’hôtels,
-des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n’étant jamais
-entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle
-cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_337">337</span></p>
-
-<p>Ils sont sincères; ils racontent ce qu’ils ont vu, mais ils n’ont pas
-tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs
-par des généralisations audacieuses et hâtives.</p>
-
-<p>Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et
-tous les commandements de Dieu n’y sont pas respectés, mais on y peut
-trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant
-d’autres qui leur ressemblent.</p>
-
-<p>Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la
-plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les
-inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas «moraux», mais le
-sentiment plus que l’intérêt gouverne leurs âmes mobiles. A la fois
-très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu’aux moelles, par
-tempérament et non par doctrine, car ils ne s’embarrassent jamais de
-théories, ils n’ont pas les vertus du Nord, mais ils n’ont pas le dur
-égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent
-pas le pauvre. Ils sont indulgents à «l’homme qui n’a pas réussi»; ils
-s’attendrissent sur les drames d’amour, même quand le mari trompé ou
-l’amante trahie jouent du revolver ou du couteau: «Eh! c’est l’amour!
-c’est la nature!...»</p>
-
-<p>Leurs petits-enfants ne leur ressembleront <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> plus, et Naples même,
-dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale et
-prospère, industrielle et commerçante, et les horribles <i>vicoli</i>
-du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités
-ouvrières. Dès Granili à Torre del Greco s’étendra une Naples enfumée,
-active et triste, où la morale entrera avec l’hygiène. Et les dieux
-attardés s’en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu’une pièce de
-musée pour la joie des archéologues...</p>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_339">339</span></p>
- <h2>XXIII</h2>
-</div>
-
-<p>Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles
-avaient quitté Pompéi en l’absence d’Angelo.</p>
-
-<p>Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van
-Coppenolle. Elle suivait sa cousine; mais, quand son corps était au
-Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait,
-comme un panorama, l’Europe à vol d’oiseau, Courtrai presque en haut,
-Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à
-Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être
-amènent un amoureux repentant et désespéré... Le reste de l’univers est
-un nuage...</p>
-
-<p>Isabelle ne se plaisait qu’à dormir et à pleurer. Elle disait à Marie:
-«Comme nous allons être <span class="pagenum" id="Page_340">340</span> malheureuses!...» Et elle insistait,
-ingénument, sur le pluriel.</p>
-
-<p>Maintenant, elle n’engageait plus madame Laubespin au divorce; elle
-ne parlait plus de Claude; elle faisait des allusions discrètes à «ce
-pauvre André». Elle aurait trouvé fort mauvais que Marie se ravisât,
-et elle pensait: «Tu as voulu que je sacrifie mon amant. Tu me dois
-l’exemple de l’héroïsme; sacrifie ton amour!...» Mais elle se croyait
-beaucoup plus malheureuse que sa cousine, parce que Marie ne pleurait
-jamais devant elle.</p>
-
-<p>Le matin du troisième jour, Marie reçut un télégramme qui était allé
-de Pont-sur-Deule à Pompéi, puis de Pompéi à Rome. Madame Wallers
-avertissait sa fille qu’André Laubespin venait de mourir brusquement,
-d’une embolie.</p>
-
-<p class="br">—Tu vas être heureuse!... répéta Isabelle, en ranimant Marie qui
-s’évanouissait. Tes peines sont finies... André n’a plus besoin de toi.
-Il a emporté ton pardon, et tu penseras à lui sans remords... Tu auras
-tout, Marie, l’amour, le bonheur, et même la paix de ta conscience...
-Claude t’attend, Marie!... Tu vas être heureuse!</p>
-
-<p>Ainsi elle réconfortait la jeune femme qui avait trouvé des forces pour
-le sacrifice et qui demeurait éperdue et faible devant le bonheur, <span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
-presque honteuse de ne pas regretter André Laubespin.</p>
-
-<p>—Il y a cinq ans que mon âme est veuve de lui, et je me souviens à
-peine de l’avoir aimé, dit Marie... Je n’affecterai pas une douleur
-hypocrite... Pourtant, je suis profondément émue par ce mystère
-terrible de la mort...</p>
-
-<p>Elle s’inquiéta de l’enfant abandonné et promit de veiller sur lui.</p>
-
-<p>Puis elle songea au départ.</p>
-
-<p>—Veux-tu que nous prenions le train de nuit? dit Isabelle. Tu auras
-une journée encore pour te reposer, après cette émotion. Ton père doit
-être prévenu. Il faut télégraphier à Claude... Nous brûlerons Turin...
-J’irai, avec toi, à Versailles, pour les obsèques... Je ne te quitterai
-pas... Allons! Marie, sois énergique!</p>
-
-<p>Elle s’agitait fébrilement, feuilletait l’indicateur, sonnait le
-portier pour demander la note. Marie, étendue sur un divan, la tête
-dans ses mains, rêvait et priait.</p>
-
-<p>Mais, après le déjeuner, l’activité d’Isabelle s’arrêta, comme
-une pendule se ralentit. Une morne immobilité, un silence orageux
-remplacèrent l’agitation et le verbiage. Et tout à coup, madame Van
-Coppenolle dit:</p>
-
-<p>—Comme je te détesterais, Marie, si je ne t’aimais pas tant!... Me
-voilà toute seule à souffrir... <span class="pagenum" id="Page_342">342</span> Quand je te verrai avec Claude, je
-me rappellerai que j’ai été heureuse aussi...</p>
-
-<p>—Non, Belle, tu n’étais pas heureuse; tu étais grisée...</p>
-
-<p>—Et si c’était mon bonheur à moi, la griserie?... Une illusion qui
-dure, c’est une réalité, la seule qui compte, puisqu’on n’en connaît
-pas d’autre...</p>
-
-<p>Elle soupira et dit, avec une étrange nuance de vanité dans la
-tristesse:</p>
-
-<p>—J’ai été follement heureuse, plus que tu ne le seras jamais...</p>
-
-<p class="br">Dans l’après-midi, Marie Laubespin voulut visiter quelques églises,
-et faire le pèlerinage des catacombes de Saint-Calixte, mais madame
-Van Coppenolle se déclara très suffisamment édifiée et fatiguée par
-Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie Ara Cœli, qu’elle
-avait vus la veille.</p>
-
-<p>Elle préférait se promener au Pincio.</p>
-
-<p>Marie passa une journée mélancolique et douce, errant d’église en
-église, et laissant un bouquet de prières à chaque autel. Délivrée du
-bavardage affectueux et des plaintes d’Isabelle, délicieusement seule,
-elle alla, en voiture, jusqu’au tombeau de Cecilia Metella. La voie
-Appienne, avec les statues, les exèdres funéraires envahies par la
-mousse, les cénotaphes croulants, lui <span class="pagenum" id="Page_343">343</span> rappela la voie des tombeaux
-à Pompéi. Elle ne retrouvait pas la douceur campanienne dans l’austère
-paysage où les files brisées des aqueducs s’en vont vers Rome, parmi
-les joncs des marais, les oliviers frissonnants, les pins aux larges
-ombelles. Ici, c’était une autre Italie, et le conseil qui émanait de
-cette terre romaine était mâle et grave; tout, et même la mort, parlait
-d’éternité. «Ne cueille pas le jour qui passe. Travaille, aime, prie et
-grandis ton âme à la mesure de tes espérances...»</p>
-
-<p>Quand Marie revint à l’hôtel de la place d’Espagne, le portier lui dit
-que madame Van Coppenolle avait envoyé les bagages à la gare et qu’il
-avait le bulletin de consigne.</p>
-
-<p>—Madame a tout réglé. Elle a dit que madame Laubespin pourrait prendre
-le train du soir pour la France...</p>
-
-<p>—Elle est au Pincio? Elle va revenir?</p>
-
-<p>—Madame Van Coppenolle a reçu des visites... Elle est sortie vers
-quatre heures avec ce monsieur qui était venu à midi... Madame Van
-Coppenolle ne pouvait pas descendre, puisqu’elle déjeunait avec madame.
-Alors le monsieur est revenu dans la journée... Un jeune homme brun, en
-gris, qui a l’accent de Naples...</p>
-
-<p>—Eh bien, j’attendrai ma cousine, dit Marie qui prévoyait une
-catastrophe...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_344">344</span></p>
-
-<p>Elle monta dans sa chambre. Comme elle se reprochait amèrement d’être
-restée à Rome, au lieu d’emmener Isabelle, tout droit, en Belgique!
-L’amoureuse avait-elle prévu que son amant la rejoindrait? Avait-elle
-prolongé la halte, à Rome, pour donner une chance suprême à Angelo?</p>
-
-<p>Elle l’avait reçu dans le petit salon, et dans sa chambre même...
-Un bout de cigarette consumée, près du divan, révélait une présence
-masculine...</p>
-
-<p>—Qu’elle revienne! Mon Dieu, faites qu’elle revienne! disait Marie.</p>
-
-<p>Elle ne revint pas... Un peu avant l’angélus, un gamin apporta une
-lettre.</p>
-
-<p>Marie, debout près de la fenêtre, lut cette confession rapide, écrite
-sur un mauvais papier, avec une plume boueuse, au buffet de la gare
-Termini. L’écriture inégale, presque illisible, s’en allait de travers
-et çà et là, des larmes avaient délayé l’encre...</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«... Je l’aime trop... Je ne peux pas me passer de lui... Et lui aussi
- m’aime... Il m’a tout expliqué... Tu l’as mal compris et mal jugé...
- Je le sens tellement sincère, et malheureux autant que moi... Et
- maintenant que je lui ai pardonné, je n’ai plus la force de recommencer
- ma vie d’autrefois sans lui... Nous partons. J’écrirai à Frédéric et
- j’espère qu’il consentira au divorce...</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_345">345</span></p>
-
- <p>»Ne m’accable pas, Marie, toi qui vas être heureuse! Je te supplie
- de voir mes enfants, de me donner, quelquefois, de leurs nouvelles,
- en attendant qu’on me permette de les embrasser... Pauvres petits!
- C’est sur eux seuls que je pleure, mais ils ne souffriront pas de mon
- absence. Ils m’oublieront vite...</p>
-
- <p>»Adieu, Marie! Je penserai à toi, quand tu seras la femme de Claude,
- et je ferai des vœux pour votre bonheur, même si vous me méprisez...
- Adieu, ma petite Marie!...»</p>
-</div>
-
-<p>Une larme tomba des cils de Marie Laubespin et fit une étoile sur la
-signature brouillée.</p>
-
-<p>«Dieu te pardonne, pauvre Isabelle!... Je ne te juge pas. Je te
-recevrai, si tu reviens, déçue et repentante...»</p>
-
-<p>... Le reflet du ciel colorait l’ombre de la chambre. Soudain, l’air
-vibra. Un immense frisson sonore passa sur la ville, et Marie, qui
-oubliait déjà la pécheresse amoureuse, Marie, rendue à ses beaux rêves,
-sentit palpiter dans le soir romain tous les anges invisibles, aux
-ailes d’or, d’émeraude et de vermillon, qui avaient été les compagnons
-mystiques de sa solitude.</p>
-
-<p>Ils accouraient, ceux de Flandre et ceux de France, ceux d’Allemagne et
-ceux d’Italie, ceux des missels et des évangéliaires, ceux des fresques
-<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> et des tableaux, ceux qui ressemblent à des faucons, ceux qui
-ressemblent à des colombes. Messagers de la bonne nouvelle, tenant les
-lis du pur amour, ils murmuraient avec la voix des cloches:</p>
-
-<p>—<i>Ave Maria!</i></p>
-
-<p class="rdate br">Naples 1904—Paris 1910.</p>
-
-<p class="center br">FIN</p>
-
-<p class="center">E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—8454-2-19</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_347">347</span></p>
-
- <div class="borderback">
- <div class="footnotes">
- <h2 class="h2notes" id="notes">NOTE</h2>
-
- <hr class="small3" />
-
- <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Poésie</i>, par
- Salvatore di Giacomo.</p>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter margintop4">
- <p><span class="pagenum hidden" id="Page_348">348</span></p>
-
- <table class="small80" id="catalogue_02" summary="">
- <colgroup span="4">
- <col width="45%" />
- <col width="5%" />
- <col width="45%" />
- <col width="5%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdc1"><h2>DERNIÈRES PUBLICATIONS</h2><br />
- <hr class="small4" /></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdc4">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">ADOLPHE ADERER</span><br />
- Les Heures de la Guerre.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE GOURDON</span><br />
- La Réfugiée.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">RENÉ BAZIN</span><br />
- La Closerie de Champ-dolent.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">GYP</span><br />
- La Dame de St-Leu.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">MARCEL BERGER</span><br />
- Jean Darboise, auxiliaire.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">LOUIS LEFEBVRE</span><br />
- Le Grand Jour.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">ADRIEN BERTRAND</span><br />
- L’Orage sur le Jardin de Candide.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">JULES LEMAITRE</span><br />
- La Vieillesse d’Hélène.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">V. BLASCO IBANEZ</span><br />
- Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE LOTI</span><br />
- La Hyène enragée.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">RENÉ BOYLESVE</span><br />
- Le Bonheur à Cinq Sous.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">CAMILLE MALLARMÉ</span><br />
- La Casa seca.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">GUY CHANTEPLEURE</span><br />
- La Ville assiégée.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE MILLE</span><br />
- Sous leur dictée.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">PAUL-LOUIS COUCHOUD</span><br />
- Sages et Poètes d’Asie.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">MILE NOLLY</span><br />
- Le Conquérant.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">PIERRE DE COULEVAIN</span><br />
- Le Roman Merveilleux.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">JACQUES NORMAND</span><br />
- Le Laurier sanglant.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">MAX DEAUVILLE</span><br />
- Jusqu’à l’Yser.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">RENÉ STAR</span><br />
- L’Éclaireuse.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">J. D’OR SINCLAIR</span><br />
- Les Noces de Jade.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">CHARLES TARDIEU</span><br />
- Sous la Pluie de Fer.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">MARC ELDER</span><br />
- Le Peuple de la Mer.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">MARCELLE TINAYRE</span><br />
- La Veillée des Armes.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">MARY FLORAN</span><br />
- L’Ennemi.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">LÉON DE TINSEAU</span><br />
- Le Secret de Lady Marie.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">ANATOLE FRANCE</span><br />
- Le Génie latin.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">COLETTE YVER</span><br />
- Mirabelle de Pampelune.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc1"><span class="smcap">A. GÉRARD</span><br />
- La Triple Entente et la Guerre.</td>
- <td class="tdlbottom">1&#160;vol.</td>
- <td colspan="2" class="tdc1">&#160;</td>
- </tr>
- </tbody>
- </table>
-</div>
-
-<hr class="chap x-ebookmaker-drop" />
-
-<div class="chapter">
- <span class="pagenum hidden" id="Page_349">349</span>
-</div>
-
-<div class="tnote">
- <h2 class="h2note_lecteur" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
-
- <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
-
- <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p>
-</div>
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA DOUCEUR DE VIVRE</span> ***</div>
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
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