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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La main de Sainte Modestine - -Author: Jeanne Schultz - -Release Date: August 6, 2022 [eBook #68701] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from images made available by the HathiTrust - Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN DE SAINTE -MODESTINE *** - - - - - - _La Main de - Sainte Modestine_ - - [Illustration] - - - - - _La Main - de - Sainte Modestine_ - - _Par - Jeanne Schultz_ - - [Illustration: colophon] - - _Nelson - Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques - Paris_ - - _Calmann-Lévy - Éditeurs - 3, rue Auber - Paris_ - - - - - _JEANNE SCHULTZ - née en 1870_ - - * * * * * - - _Première édition de «La Main de - Sainte Modestine»: 1898_ - - - - -_TABLE_ - -[Illustration] - - - _Pages_ - -_La Main de Sainte Modestine_ 7 - -_Les Rameaux de François_ 47 - -_Bonnets de Coton_ 69 - -_Entrée dans le Monde_ 95 - -_Petite Plage_ 111 - -_Le Cheval du Maréchal_ 129 - -_Chasse aux Alouettes_ 159 - -_Entrevue_ 201 - -_Aux Lumières_ 217 - -_Le Tiroir_ 253 - - - - -LA MAIN DE SAINTE MODESTINE - - -Très blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire -qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de -sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger -et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand -orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours -fané. - -Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail -habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres -affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette -grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de -l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De -l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus -et tout ce que l’Église honorait en elle--ou peut-être pour cela -encore,--mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux, -demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri. - -Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui -entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées -par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si, -avant de prier, on songe à les regarder un instant. - -Comment choisir dans ces misères? - -Comment mesurer ces souffrances? - -Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir -se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus -malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette -horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni -encourageante, ni consolante. - -Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon -leur prix et selon leur poids, brûlant dans leur lueur d’incendie; -confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite -remplacés. - -Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient, -s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite, -immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une -habitude journalière. - -Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans -l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu -l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une -inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps -cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa -place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien -dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes -affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la -résignation. - -Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus -mystérieuses, amenaient, quand elles entraient, l’involontaire -atmosphère de leur âge et de leur charme. - -Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses. - -Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant. -Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille, -elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte, -et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école. - -Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant -les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles, -ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient. - -Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se -poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une -farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages -tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige. - ---Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la -récréation? - ---On ira, répondait le chœur. - -Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du -bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le -curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus -grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et -populaire comme elles. - -Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une -émotion les saisissait, douce et brusque. - -Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui -leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on -avait trouvé pour eux le mot qui touche. - -Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux, -avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit -parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour -lui montrer de quoi il est capable. - -Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans -manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les -lèvres, avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs -simples. - -L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond -du mystère. - -Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent -pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la -maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.--Et -il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout -un village dépouillât les passions humaines;--mais emportant au dedans -d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal, -une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque. - -On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si -l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères. - -On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les -lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur -d’un bien qu’ils ne posséderont jamais. - -Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main sa beauté, sa vertu -et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et -flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges, -s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des -faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du -médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle -à grands cris le guérisseur et le remède. - -Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace -troublaient un de ces argumentateurs venimeux. - -Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives. -Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur -pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la -venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré, -cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour. - -Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât, -bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à -l’adoration des fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue -dénonçait la supercherie.--Du moins, les demandeurs honteux -expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents -qui s’ensuivaient. - -Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail -cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel. -Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser -plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans -le repentir. - -Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun -autre, restait légendaire sur ce point. - -Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et -sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en -vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand -elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la -charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son -château, qu’elle dut nommer. - -Le clergé soutint constamment que c’était la nature de la demande que -la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le -mensonge de l’habit d’emprunt. - -Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce -qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés. - -Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende -incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure -où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune, -alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et -l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans -bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces -vieilles à courir les champs. - -Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors, -de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa -beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité -et le charme, c’est-à-dire le bonheur. - -Son amoureux l’avait quittée, comme quittent les amoureux, parce qu’ils -aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il -pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la -férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent -uniquement dans leur nouvelle évolution. - -Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien -dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir, -du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être -chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci -après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour. -Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette -richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera -des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de -l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte, -jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire. - -Une obligation de mystère et de prudence, causée par certaines raisons -qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par -leur commun secret. - -Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il -suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin. - -Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce -n’est plus qu’un mot comme un autre. - -Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis -longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de -cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la -hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la -volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces -habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des -rouages. - -Mais il l’avait détrompée si bien. - ---Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse. -C’est une amie. Mais «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça, -tu le sais bien. - -«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à -son amour et à son Séverin. - -Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et -bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort: - ---Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes? -Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles, -puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est -dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi. - -Ou bien il arguait de la prudence et de la raison. - ---Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui -jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons. - -«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans -toutes les bouches du village. - -«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles, -que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je -parlerai comme à personne.» - -A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse: - ---Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma -vie; penses-y seulement, Séverin. - -Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y -avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot -venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la -suivait. - -Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient -pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait. - -«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière -d’être.--Séverin avait pour cela ses graves raisons.--Elle saurait -pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en -devenant moins apparente, la tendresse de son ami ne lui manquerait pas -pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus -exquise et plus douce encore...» - -Et puis, il était parti. - -Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment -presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que -l’intelligence l’ait mesuré. - -La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une -heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition, -sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls -vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas -franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume, -excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont -pas d’action pour l’apaiser. - -Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout -espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans -vertu. - -D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant -horreur de voir des êtres. - -Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes -marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les -regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour -voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai -pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux -d’indifférents. - -Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin, -on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils -se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la -fille restait à pleurer. - -Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les -raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que -les grandes lignes. - -Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun, -selon son humeur, manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre -créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir. - -«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour -pleurer longtemps comme ça.» - -En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se -croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus -hautaine volonté. - -Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on -peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et -des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette -épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne -puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait -l’habitude. - -La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une -jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les -plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troisième -évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter. - -Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant. - -«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans -ressources?...» - -Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs -qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle -connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à -l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines -paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur -intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils -se rattacheraient à quelque chose. - -Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa -misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les -autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux -tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait. - -L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa joie passée, porte en -lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux -gens, aux choses, au lendemain. Et qui, _réellement_, n’attend plus rien -du lendemain, est bien à plaindre. - -De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est -gardé malgré lui-même. - -Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la -pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité. - -Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni -ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à -l’oubli. - -Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer. -Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble -l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main. - -Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au -sanctuaire miraculeux. - -Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que -demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de -pleurer en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est -interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que -l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là, -invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire -arriver sur terre. - -La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter, -restait indécis pour Catheline. - -Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on -parler en pareil lieu? - -La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les -guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la -reconnaissance s’étalaient partout devant elle? - -Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs -dates. - -Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du -démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant? - -Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses -pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très -puissant de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour. - -Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de -l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il -fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime -Séverin, rendez-le-moi!» - -Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder, -elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa -matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible, -et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré -tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de -cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit. - -«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,--le lien le plus direct, et la -beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de -son cœur,--vous qui avez vécu, secourez-moi!» - -Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement. - ---Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui avez connu et senti les -choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été -jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez -ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des -peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu -peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin... - -C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez -pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil -chagrin. - -Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et -elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa -volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours -supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait -reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le -charme rompu. - -De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait -volontairement l’image de Margot près de Séverin, espérant que les -grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus -que de la colère. - -Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui -parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme -une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en -elle: la délivrance. - -Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait -cela fait vraiment. - -Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris -d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la -moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils -s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance. - -C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât, -croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières -pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni -surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait. -Pour qu’il revînt seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le -mauvais lien fût rompu. - -Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à -fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se -faisait en sa faveur. - -On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice -simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils -n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux. - -Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son -silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la -Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les -sympathies. - -En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa -fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre. - -On le blâmait à présent. - -Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir. - -Puis, peu à peu, autour de cette prière obstinée, recommencée chaque -jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée. - -Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute. - -Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin -toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre... - -Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une -autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir. - -La Sainte pourrait-elle ce miracle? - -Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle, -jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par -disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de -l’exposer à pareil échec. - -Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut -au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste -et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible. - -Comment contraindre une femme, non seulement à ne pas prier, mais -surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont -elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure. - -Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges -étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle -osé implorer?... - -Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que -par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat. - -Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait -plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues. - -Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y -était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de -l’église s’ouvrit et retomba bruyamment. - -Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce -qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée. - -Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place. - -Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent. -Et elle voulait bien montrer--à qui? elle ne savait pas--à son cœur, à -son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien. - -L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis -il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa -tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de -grande angoisse. - -Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il -n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements -mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité. - -Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque -chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la -jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir. - -«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...» - -Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait -pas le savoir. - -Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme -avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à -l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs -yeux rivés les uns aux autres. - -Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur -indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la -tendresse y sombrait. - -Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le -cœur de la pauvre fille. - -Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait -prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit -autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait -jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et -il parlait de repentir.--Le repentir de la soif!...-- - -Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement, -comme si sa bouche serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que -cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin, -son attitude, à lui, se modifiait. - -L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au -grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure. - -Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots -tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si -naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il -tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de -la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de -chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles. - ---Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien -plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant. - -«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou -douleur? As-tu trouvé qui le remplace?... - -«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de -nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?... - -«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es -si près. Je crois le bonheur revenu. - -«Ne dis pas de mots méchants ici...» - -Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre. - -A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et -les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables. - -Ce fut les secondes qu’elle choisit. - - * * * * * - -Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis -plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives -cruelles. - -Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la -volonté de personne, pour les événements précédents, ce mariage avait -pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables. - -On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands -bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens, -mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés. - -L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place -serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé -avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la -Sainte. - -Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le -dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se -demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand -il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus -troublante, et la plus inattendue. - -Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du -XIIIᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé -dévotement, sous la forme d’une confession, il venait de découvrir, -avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main -d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et -protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé -d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale -justice. - -Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire! -Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité -et de grandeur, pour le pouvoir concevoir. - -Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart, -qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était -honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans -son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son -service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au -cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un -jour entre eux. - -Le comte, chasseur passionné, courait le loup tout le jour. Le soir, il -rentrait harassé et, après avoir bu, dormait. - -Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la -châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds, -près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils -disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son -luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de -l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour -jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur -l’autre en: forme, blancheur, petitesse. - -Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses -ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus -belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de -lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et -c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que -l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur. - -Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et -forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça -on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage. - -Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé -trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en -courant, devinât de loin les choses. - -Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand -il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on -défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la -salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui -lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds: - -«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu -qu’elle vous restât.» - -Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un -mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était -teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle -perdait. - -Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses -ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin. - -La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme -elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire. - -Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans -quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus -étroite. - -Sur l’autel, dans une boîte scellée--cristal et ors ouvrés--la main -adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa -forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se -repentait. - -De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la -dame. - -Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un -précipice. - -A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente -piété éclatant, éveillèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement -possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des -jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne -n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi. - -La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui -anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse -put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes -recommandations. - -Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur -pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la -châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et -suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret. - -Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de -hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple, -l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre. - -Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra -dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le -tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture -demandée. - -Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout -demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer -inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur. - -Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le -nom bientôt. - -Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient. - -Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet, -tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose -d’ordinaire. Et la dévotion s’établit. - - * * * * * - -Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas. - -Très tristement il songeait. - -Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs -froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis -d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait -de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à -son troupeau. - -Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie. -Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir; -mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait. - -Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse. - -Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son -devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le -torturaient? - -Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que -n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques? - -Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité primitive avait tout -établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.» - -Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du -lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement, -cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés. - -Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il? - -Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses -yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De -vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le -jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il -lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception, -et du doute qui vient ensuite. - -Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement -les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il -les brûla, jusqu’au dernier. - -A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut -triste et songeur, obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré -lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté. - -Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer -le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il -s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un -discours de longue durée. - -Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui: - - --En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il, - dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en - connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire: - - «Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.» - - «Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand - saint, l’a répété comme ceci: - - «Aimez, et faites ce que vous voudrez.» - - «C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et - que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.» - - Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé - est mort à son tour. - - Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et - les miracles y abondent. - - Il n’est que de croire. - - - - -LES RAMEAUX DE FRANÇOIS - - -Il a volé! disait laconiquement mon grand-père à chacune des personnes -qui entrait dans sa chambre, attirée par le bruit de l’aventure. - -Et sa tête, à demi tournée pour reconnaître l’arrivant, se retournait -vers le coupable. - -J’étais descendu le premier, animé d’une ardeur de guerre, et de la -curiosité la plus aiguë que j’avais encore jamais ressentie. - -Face à face, sans grilles, sans gendarmes, j’allais donc, à moins de -neuf ans, affronter un de ces individus qui alimentent les histoires -terribles--vraies ou fausses--un de ces forcenés contre qui la société, -la police, les prisons et les menottes demeurent impuissants; qui n’ont -ni honneur, ni scrupules, et, ce qui m’étonnait bien plus alors, qui -n’ont peur de rien! - -«Craquements de boiserie», avait-on coutume de nous dire la nuit, dans -nos frayeurs d’enfants. Et nous-mêmes, nous riions, au point du jour, de -ce voleur qui marchait toujours et qui n’arrivait jamais. - -Craquements de boiseries, hein, cette fois? - -Et je me le représentais, après avoir forcé l’entrée, montant l’escalier -à pas de loup, sur ses pieds nus ou ses chaussons; frôlant en passant la -porte derrière laquelle je dormais, puis celle de ma mère, puis toutes -les autres, prêt toujours à entrer partout. Ah! le misérable. - ---Je l’ai pincé, il n’était pas cinq heures encore, venait de dire Huret -dans la cour; coffré dans le hangar aux outils, et conduit chez monsieur -tout à heure. - -Conduit chez monsieur. Il avait donc laissé cet homme tout seul avec -grand-père! Quel fou que ce vieil Huret! - -C’est pourquoi, au frisson de ma curiosité, s’était mêlée une -palpitation si angoissante pendant que je frappais à la porte et que je -criais comme chaque matin: - ---Je viens vous dire bonjour, grand-père! - -Et, dans ma crainte d’être renvoyé, j’avais vite tourné le bouton, -fermant les yeux au premier moment, dans le paroxysme de mon émoi. - -Je ne pouvais pas regarder tout de suite. - -Puis, à force d’amour-propre, je relevai mes paupières. - -C’était ça, l’homme terrible!... - -Il avait bien ses deux pieds nus, comme je me l’étais figuré. Mais quels -pauvres petits pieds, gelés, tremblants... Et quelle misérable figure! - -Plus jeune que moi, à coup sûr. Si nous nous étions mesurés, le sommet -de sa tête n’aurait pas atteint mon épaule. - -Devant lui, jonchant le parquet, tout un monceau de buis, dont l’odeur -âcre et fraîche remplissait violemment la chambre. - -Je ne comprenais plus du tout. Lentement, grand-père continuait son -interrogatoire, pendant que j’achevais mon inspection. - -Des joues maigres, des yeux farouches, qui fuyaient toujours le regard. -Une broussaille de cheveux blonds. - -Pour costume, une culotte de drap, lustrée, effrangée et mince, à -redouter chaque mouvement. - -Par-dessus, une blouse anglaise, en coutil de nuance indécise, avec ses -trois plis déformés que nulle ceinture n’ajustait plus. - -Le pantalon avait dû voir plus d’un jour de gala. C’était le vêtement -élégant d’un enfant qu’on habille bien. - -La blouse avait ri, aux bains de mer, aux Tuileries, partout où les -enfants s’amusent. - -Ils ne riaient plus, ni l’un ni l’autre, et leur maître bien moins -encore. - -Le front bas, l’air lassé, il écoutait ce qu’on disait, répondant peu, -rien que par gestes de ses mains ou de sa tête, ce qui donnait à mon -grand-père l’obligation de lui poser dix questions pour une, comme dans -ce jeu où nous jouions à ne dire que «Oui» ou «Non». - -Pendant ce temps, tout le monde avait fini d’entrer. - -Mes cousines d’abord; les jumelles, miraculeusement échappées à la -surveillance rigoureuse de leur miss, et blotties aussitôt, dans la peur -d’un rappel probable, à l’ombre d’un paravent; mon frère aîné, descendu -de la mansarde, où il «potassait» des _x_, à l’abri de notre tapage; ma -tante Hortense; ma mère enfin. - -A chaque entrée, sur chaque figure, j’avais retrouvé successivement, et -selon le caractère de chacun, un étonnement pareil au mien. - -C’était «ça», le voleur? - -Puis les impressions secondaires s’étaient manifestées. - -Mes cousines l’avaient trouvé sale, et le lui avaient fait comprendre -par un recul de leurs personnes, aussi proprettes que précieuses. Mon -frère l’avait jugé insignifiant, et avait haussé les épaules, en homme -qu’on dérange pour rien. - -Ma tante, elle, s’était «défiée».--Elle se défiait toujours,--et avait -enlevé à grand bruit les clefs qu’on laissait chez nous, sur tous les -meubles et aux tiroirs. - -Ma mère s’était avancée, et, touchant l’épaule de l’enfant: - ---Qu’est-ce que tu as fait, mon petit? lui avait-elle demandé doucement, -avec cette persuasion sérieuse qui nous faisait lui avouer, quand elle -l’employait avec nous, même nos sottises les mieux cachées. - -L’éternel mouvement de tête lui avait seul répondu, désignant d’un coup -de menton l’amas de branches par terre. Et comme elle insistait encore: - ---Laisse, avait dit mon grand-père. Il venait pour voler du buis. Voilà -tout ce qu’il a pris... - -Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à -sourire du péché, grand-père avait ajouté: - ---Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse! - -Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde. -Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme -une vague. - -Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux pas en avant, avec une -mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné, -et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié -rudement: - ---Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois. - -Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège. -Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions? - -Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout. - -Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail -patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction -journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches -qui traînaient à terre. - -Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles -et Viroflay, s’étendait une cour pavée. - -Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient -perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout: -noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était -l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse -sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers. - -Une grande allée de milieu partait de là, bordée des deux côtés par des -plates-bandes multicolores, merveilleusement fleuries de ces fleurs -mélangées qui étaient la joie et le cachet des jardins d’autrefois. - -Belles de jour, capucines, dahlias, rosiers, soucis, résédas, verveines, -balsamines, œillets musqués, œillets blancs; avec un incessant -bourdonnement de guêpes et une intensité de parfums que je n’ai senti -que là. De place en place, un grand soleil, penché en avant sur sa tige -et dont nous disputions en automne les graines noires aux oiseaux. Des -roses trémières, étageant sur leur canne verte leurs pompons roses, -blancs, soufres--où mes cousines puisaient sans relâche pour -confectionner des poupées. - -Un brin de bois traversait la fleur, simulant une longue taille gainée; -et la cloche renversée sur ses bords, nous avions des régiments de -danseuses, en jupes soyeuses, de couleurs vives, qui s’alignaient en -bataillons. - -Après, c’était le carré de gazon, où quatre statues symboliques -gardaient gravement, depuis des années, un cadran solaire en marbre; -puis enfin, le «jardin de buis» qui fermait la propriété. - -Oh! ce jardin; étrange, humide, un peu sombre, remplissant l’air d’une -forte odeur, comme il nous charmait autrefois. - -C’était le théâtre des jeux qui demandaient du mystère... - -En bordures, en boules, en charmilles, on n’y voyait rien que du buis, -ferme et brillant comme du métal. - -Dans la fraîcheur perpétuelle, causée par les bois voisins, il poussait -là, arborescent, prêt à toutes les merveilles, comme l’avait prouvé mon -grand-père: des merveilles de taille de direction et de patience. De -sorte que le promeneur non prévenu s’arrêtait tout à coup, stupéfait de -se voir passer entre la rondeur d’un pot à anses, ou l’élégance d’une -coupe à pied. - -Tout bien compté, le service comprenait huit pièces. - -Le sucrier, en forme de coupe, une théière à ventre bombé, et six tasses -rangées autour. - -Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier. - -C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a -inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect. - -Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon -grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et -la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une -merveille. - -Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon -grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale, -dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté. - -Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La -théière n’avait eu son anse qu’après sept ans de travail, et c’était -cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le -début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper -tout à fait. - -Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique -nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les -choisir et les désigner. - -Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand -j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé -d’orgueil. - -Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant -gamin brutal venait de déparer d’un coup! - -Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même -regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup -ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui -repassait devant les yeux. - -Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à -Huret, son sang-froid et toute sa justice: mais il se la représentait, -bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus -fort. - ---Tu es venu par la forêt?... Tu es entré par-dessus le mur?... Tu as -coupé ou arraché?... - -Il avait beau dire et beau faire, il n’obtenait que le même geste: les -mains du petit s’ouvraient, s’écartaient, expressives comme des paroles -d’impuissance ou de lassitude, puis retombaient. - ---Défends-toi donc! criait mon frère. Il faut toujours se défendre... - -Pendant que ma mère montrait les pieds, le misérable petit corps, le -maigre visage du malheureux. Et cela suffisait pour sa défense, en -vérité. - -Venu à pied depuis Paris, dans cette nuit et par ce froid. Le cœur me -tournait d’y penser. - ---Si j’entrais pourtant chez toi, continuait mon grand-père, enragé de -toucher à la fin ce flegme morne, et que je te prenne ce que tu aimes le -plus. Que dirais-tu en me trouvant? - -Le petit avait presque ri, comme amusé à cette idée; puis l’amertume -avait reparu, et toujours de sa voix rude: - ---Oh moi! avait-il répliqué, je n’ai jamais rien eu à moi. Vous pouvez -prendre... - -Il secouait ses épaules pointues, avec son geste habituel, qui -ressemblait au mouvement par lequel on jette un fardeau, et faisait avec -ses yeux le tour de la chambre. - -Comme le feu flambait ce matin-là! Comme les fauteuils paraissaient -bons, les bibelots de grand-père, coquets! et nous tous confortables -avec le thé, le lait, le chocolat que nous finissions de prendre, et -dont la chaleur et le goût nous restaient encore aux lèvres. - -De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur. - -Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous? -Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je -vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je -savais avant de parler que sa voix allait être bonne. - ---Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi -non plus, ne prends plus... - -Et changeant tout à coup de ton: - ---Tu vas t’asseoir et déjeuner. - -Quel déjeuner que celui-là! - -Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain -par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais -des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire -dire toute l’histoire de notre convive. - -Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain -ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les -métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent. -Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait -naturellement aumônes et salaires. - -La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement. - -Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui -lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son -compte, près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne -pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre. - -La course depuis Paris, observant les propriétés, cherchant une escalade -aisée, sans portes à ouvrir et sans chien à redouter. - -Le choix fait de notre maison. La fatigue qui l’avait saisi et endormi -le long du mur, avant qu’il eût fini sa cueillette. Huret, enfin, le -découvrant et l’emmenant par les oreilles. Nous savions le reste après. - -En somme, peu de remords; une franchise absolue; une très faible notion -du mal commis moralement; un vif regret, en revanche, d’avoir détruit un -bel ouvrage... - -«Mais nous avions tant de ces arbres!...» - -C’était toujours l’idée qu’on sentait la plus forte chez lui. Et moi qui -ne l’avais jamais eue, jusqu’à cette heure de ma vie, elle me prenait -douloureusement. - -Pourquoi nous tant et lui rien? Pourquoi pas tout le monde pareil?... - ---Hélas! disait mon grand-père, c’est plus difficile que tu ne crois. - -Aussitôt son lait bu, on avait emmené François; et ma mère l’avait -habillé dans de vieux habits à moi, après l’avoir fait se laver, pendant -que le courant de sympathie, établi en sa faveur, allait grandissant -parmi nous. - -La première note de réalité au milieu de notre extravagance avait été -ces mots dits par Huret: - ---Monsieur veut-il que je prévienne pour qu’on s’occupe du vagabond? Je -passe près de la gendarmerie, avait-il demandé à grand-père... - -A la gendarmerie! Pour François! Un cri d’indignation avait failli nous -échapper. - -Il serait puni pourtant; nous en avions la certitude. - -Point d’apitoiement, quel qu’il fût, n’entamait chez mon grand-père la -rigidité des principes. - -Aussi, quand il répliqua tranquillement: - -«Non, je me charge de tout, Huret», personne n’osa-t-il rien dire. - -Ma mère, elle-même, s’était tue; mais grand-père l’avait rappelée et -lui avait parlé tout bas. - ---Tu me l’enverras vers trois heures, avait-il dit en finissant. - -A trois heures, lui et François entraient ensemble dans le parterre et -descendaient la grande allée. - ---Je n’ai pas encore vu le dégât, nous allons le regarder ensemble, -disait grand-père tout en marchant, pendant que François recommençait à -détourner les yeux et à traîner ses pieds le plus possible. - -Quelque idée qu’il s’en fût formée, les débris que grand-père trouva -durent lui causer une secousse. C’était plus que dépouillé, c’était -saccagé. - -Après son premier examen, repris par sa passion, il s’était remis à -travailler, rajustait machinalement, achevait les branches pendantes, -égalisait celles qui restaient, mais toujours sans rien dire, et c’était -dur à regarder pour l’auteur du dommage. - -Enfin, le mot mélancolique des vieillards lui était venu, et, refermant -son sécateur: - ---A quoi bon, avait-il dit, je ne les verrai pas repousser. - -Sans doute, l’endurcissement de François n’était pas encore bien -profond, car sur ce mot il s’était mis à pleurer, comme aurait pu faire -un de nous, et avait suivi de lui-même grand-père dans la maison. - -Dans la chambre où ils rentraient, le buis achevait de se sécher, après -avoir trempé le tapis. - -Grand-père regarda un instant la mine attendrie du petit; puis, -s’asseyant près des branches vertes: - ---Maintenant, prépare tes rameaux, dit-il tranquillement à l’enfant. -Nettoie-les, sépare-les. Tu iras les vendre demain à Notre-Dame de -Versailles. Ce sera ta punition. - -En vain François supplia-t-il, demandant toute autre expiation. -Grand-père fut inflexible. - ---Demain, quand tu reviendras, je te pardonnerai de tout mon cœur, et -je te garderai chez moi. Mais c’est ça que tu voulais faire. Pourquoi ne -le ferais-tu plus? - ---Au moins vous prendrez l’argent? suppliait l’enfant en pleurant. - ---Je ne prendrai rien du tout. - -Pauvre François! Quelle soirée! - -Le remords, pour la première fois, entrait en lui, douloureusement, avec -la fougue passionnée d’une petite âme toute neuve. - -Il souhaitait bien de réparer. Mais vendre ce bien volé, qu’on lui -laissait en main, bénévolement. La chose lui semblait horrible. - -Par une faveur spéciale, on nous permit le lendemain d’aller à la messe -à Versailles. - -Il fallait soutenir François, et le délivrer promptement. Nous voulions -tout lui acheter et le ramener vite en triomphe, malgré les prédictions -dont nous poursuivait ma tante, certaine, disait-elle, que nous ne le -retrouverions même pas. - -Très droit, très propre; l’air au supplice, avec certainement alors la -notion du bien dans le cœur, François offrait sans dire un mot les -rameaux posés à ses pieds. - -Je ne vis que lui sur la place. Il me semblait un jeune martyr, et, -laissant mon frère s’occuper du partage que nous venions faire, je pris -les mains du petit et les lui secouai follement. - -Un quart d’heure après, le cœur inondé de tendresse, et les bras chargés -de verdure, comme le peuple d’autrefois que voulaient rappeler nos -palmes, nous entrions à Notre-Dame. - -La sixième tasse aujourd’hui est repoussée entièrement; mais on la -laisse s’écheveler, comme tout le jardin au buis du reste, depuis que -grand-père n’est plus là. - -Je ne pense pas d’ailleurs que même verdoyante et complète, elle lui -aurait donné plus de joies qu’il n’en a éprouvé ensuite, près de ses -branches coupées. - -C’était, disait-il, la trace de la greffe qu’il y avait prise pour -sauver une plante humaine, et la direction de cette plante-là l’avait -bientôt captivé de préférence aux autres. - -Autant qu’il se peut, tous les ans, nous nous retrouvons tous les cinq à -la messe de Notre-Dame, le dimanche des Rameaux. - -François nous offre le buis bénit. Il garde, pour nous le payer, la -recette faite là, le premier jour où il y est venu. - - - - -BONNETS DE COTON - - -Le Tréport, 17 août 1896. - -«Ma petite Françoise, il le faut! Je ne dis pas que c’est commode, mais -toi, de Marolles, tu le peux; tandis que pour moi, depuis Le Tréport, -c’est impossible!... - -«Supplie ta mère. Explique-lui... Habille ta miss, et emmène-la. Il me -faut des bonnets de coton, choisis par toi, à Paris. - -«Qu’est-ce que tu veux que je trouve ici? - -«Les ressources du pays... «Le vrai bonnet...» Ce sera très drôle!... - -«Et voilà chacun d’écrire, de courir au télégraphe, d’attendre et de -recevoir des paquets!... - -«Comment je les veux? Ça, ma chérie, si je pouvais te le dire, mes -perplexités et mes peines seraient réduites de moitié. - -«Envoie tout ce que tu trouveras. Tout ce qui sera joli ou drôle. Les -très grands et les tout petits, en couleurs et blancs; unis, rayés, -mouchetés, mi-partis, doublés autre ton... - -«J’entends bonnets de coton en soie. Mais fil, laine, coton, bourrette, -tout peut servir, si ça se recommande par une qualité quelconque. - -«Je doute que tu trouves ça rue Saint-Denis, si bonnetiers qu’y soient -les bonnetiers!... - -«Va... Ma foi, je ne sais pas non plus!... Entre au _Carnaval de -Venise_, chez cet autre un peu avant; et puis, tu sais, rue de la Paix à -l’angle de la rue Saint-Honoré. - -«Si ça t’intimide à demander, fais parler «la pudique Albion». Je -voudrais la voir dire ça! On va croire que c’est pour elle!... Puis, -tout le temps que tu rouleras, en wagon et en voiture, songe sans -interruption à ce que je pourrais bien mettre pour accompagner cette -coiffure, de façon à avoir une certaine silhouette, et à être le plus -jolie que je peux. - -«Tu ne trouves pas cette idée bizarre, un dîner en bonnets de coton?... -C’est chez la petite de Saucourt. - -«Mardi nous avions dîné en têtes chez madame Delahaye, et ça avait été -charmant. Beaucoup d’entrain, d’élégance, et des idées de l’autre monde. - -«Le succès de la soirée avait été pour Marc de Rivière, en «vierge et -martyre». - -«Tu le connais. Pas un brin de barbe, des yeux bleus, une peau blanche, -et d’une maigreur ascétique. - -«Il s’était mis de grands cheveux blonds, une auréole à jour, qui -tenait, je ne sais comment... Avec sa palme sur l’épaule, son air -douloureux, et son habit noir, bien correct, tu n’as rien vu de plus -comique. - -«Le soir on était arrivé à discuter toutes les sortes de -travestissements en général, et les bals costumés en particulier, -condamnés irrévocablement par la baronne Lassenay. - -«--Rien de moins joli, avait-elle déclaré péremptoirement, si l’on n’a -soin d’en faire une unité, ou par la couleur, ou par l’époque, ou par -le pays. Tout le monde est charmant isolément. Réunis, on devient -horribles de bigarrure et de heurté, et aucune élégance n’empêchera -qu’on retombe à la mascarade du mardi gras dans la rue!... Quel coup -d’œil au contraire, quand... - -«--Eh bien! avait interrompu fort irrévérencieusement Suzanne de -Saucourt, venez tous dîner chez moi lundi prochain en bonnets de -coton!... On verra bien. - -«--Faut-il apporter son bougeoir? - -«--Ce sera un dîner gai!... - -«--En bon-nets de co-ton?... - -«--Oui, femmes et hommes. Ne le portent-ils pas tous les deux ici?... - -«--Mais, nous nous ressemblerons tous! - -«--Je n’impose ni couleur, ni taille. - -«--Ce sera toujours la même chose!... - -«--Et la façon de le poser?... Regardez, rien qu’avec un mouchoir, ce -qu’on peut se faire de coiffures!... - -«Et voilà cette folle de Suzette, enlevant son chapeau Directoire, et -nouant la batiste de dix manières sur sa perruque frisée. - -«En fanchon, en tourte, en résille... et chaque fois plus réussie que la -précédente. - -«Il est vrai que du linon et des dentelles, ce sera toujours joli sur -les cheveux; et si elle avait dit «bonnets de nuit», je me serais bien -tirée d’affaire. - -«Tu vois toutes ces gravures de Watteau, avec ces petites câlines?... - -«Enfin, c’est en bonnets de coton. - -«--Mon ami, a dit gracieusement madame d’Olonne en s’approchant de son -mari, vous n’oublierez pas que vous aurez été «une» fois dans le monde, -tout à fait à votre goût?... On permettra que vous apportiez _le Temps_ -et que vous vous reposiez sur un canapé. Vous y repenserez les autres -fois... - -«Et chacun qui connaît l’horreur du pauvre M. d’Olonne pour tout ce qui -est sorties du soir, de rire comme tu penses. - -«Mais tout cela ne résolvait pas la question. Il fallait savoir que -mettre, et comment le mettre! - -«Le lendemain on se rencontrait dans toutes les boutiques du pays: - -«--Vous avez trouvé quelque chose? - -«--Peuh! je prendrai le bonnet classique, planté tout droit; tant -pis!... - -«Est-ce que tu crois ça, Françoise? Moi pas du tout! C’est alors que je -t’ai écrit. - -«Et puis quelle robe mettre avec? - -«Je ne vois pas du tout le décolleté. Des fichus? des guimpes? des -froncés? - -«Maman me laisse tout à fait libre, et me prête Angèle pour arranger un -de mes corsages comme je veux. - -«Qu’est-ce que tu en penses? - -«Francette, ne manque pas ton train! Si nous causons, tu oublieras -l’heure. Je ne dis plus rien. - -«Un baiser par tour de roues que tu vas faire pour moi! - -«BRIGITTE.» - - -19 août. - -«Ma chérie, c’est l’assortiment d’une artiste! Il y a des coups de génie -dans ton choix!... - -«Le gros rouge à houppe, celui qui est soufre, et le tout petit blanc -mouflu, me donneront des heures d’insomnie... Comment décider entre eux? - -«Je les mets, je les change, je les remets: ramassés et découvrant tous -les cheveux, très enfoncés et posés de côté, comme les portraits de -Masaniello enfant... Tout est joli! J’ai fini par danser autour, tant -c’était amusant, ce déballage... - -«Il y a encore le petit rayé bleu et blanc! On voudrait avoir deux -têtes, pour ne pas le sacrifier si on en choisit un autre!... - -«Tout bien pesé, je crois que je mettrai le rouge. Un peu plissoté et le -pompon libre. Mes cheveux bouclés tout autour de la tête, et une -chemisette écrue. Une rude chemisette de paysanne en batiste bise. - -«Ni entre-deux, ni dentelle: un coulissé. - -«Pas facile à supporter, le demi-décolleté en rond, tout sec au bord; -mais d’autant plus joli quand on le peut. - -«Vois-tu ça? - -«Comment! tu ne connais pas Le Tréport? Je croyais que tu y étais il y a -deux ans. - -«Non, ce n’est ni Trouville, ni Deauville; mais c’est élégant déjà, et -la vie y est fort gaie. - -«Beaucoup de toilettes, très amusantes à regarder, avec ces fantaisies, -et ces audaces qu’on n’oserait jamais à Paris. - -«Une belle inconnue qui circule beaucoup, à pied, à bicyclette, en -bateau et en voiture, fait notre bonheur dans ce genre. - -«--Quelle robe a Nadèje aujourd’hui? se demande-t-on quand on se -rencontre...--C’est son surnom parmi nous.--Et le fait est que depuis -que nous sommes ici, Nadèje ne nous a jamais fait la traîtrise de -remettre celle de la veille. - -«Moi je change de robe après le bain, et je me rhabille pour dîner; -c’est tout. - -«C’est exquis, tu ne trouves pas? ces deux ou trois mois de l’année, où -l’existence est au rebours de toutes les habitudes de toujours; où on -s’occupe uniquement à s’amuser; où on danse tous les soirs, où on dîne, -où on déjeune sur l’herbe?... - -«Au quart de ça, à Paris, maman commencerait à refuser les invitations. - -«Je ne danserais pas tous les cotillons. Je ne souperais jamais. - -«Ici, c’est si court et si restreint! On insiste, elle cède, et je -reste. - -«Nous sommes bien une vingtaine nous connaissant et faisant cercle.--La -bande des Sans-Vert.--Sais-tu pourquoi? - -«Ernest de Vernaye est arrivé ici, tout féru d’un jeu nouveau, qui -faisait fureur à l’_Estang_. - -«Il s’agit de porter toujours sur soi, d’une façon apparente ou non, de -huit heures du matin à minuit, un brin de verdure qui doit être présenté -à toute réquisition d’un membre de l’association, vous rencontrant, où -que ce soit. De n’être jamais, enfin, pris «sans vert», d’où le nom... -Faute de quoi on paye une amende. - -«C’est comme une immense et perpétuelle philippine. - -«Ruses et surprises sont permises, et tu peux croire qu’on en use. - -«On entre innocemment dans l’eau. Quelqu’un saute du radeau: - -«--Mademoiselle, votre vert?... - -«Encore faut-il y avoir été prise, pour songer à se précautionner d’une -branche de verdure plantée dans ses cheveux. - -«Si tu tiens compte de la rareté de la végétation au bord de la mer, ce -qui fait qu’au moment du danger on n’a pas à étendre seulement la main -pour se procurer un pavillon; de la fréquence des rencontres en -revanche, tu saisiras l’animation du jeu, et l’entrain qu’il met dans un -groupe vivant ensemble. - -«Notre cagnotte est si nourrie qu’on va la casser un de ces jours, et la -manger, je ne sais comment. - -«Nous pourrons faire un tour de France. - -«Notre maison est jolie. Une villa particulière, qui se loue cette année -par hasard. Sur la mer, bien entendu, ou, pour être plus exacte, -donnant sur le dos des cabines. - -«Pars de l’eau, je vais te décrire l’aspect de la plage en deux lignes. - -«La mer donc. Un banc de galets, un second banc de galets, un troisième -banc de galets. Des planches, le demi-quart de celles de Trouville en -largeur, pas même, je crois. - -«Deux rangées de cabines; un très grand espace planté de becs de gaz, et -soigneusement garni de gravier; des maisons, posées coude à coude, sans -un espace entre elles. Devant chacune d’elles huit mètres de jardin, -enclos de barrières. - -«Tu n’as rien vu qui ressemble davantage à un décor d’opéra-comique. -J’ai toujours envie de passer derrière pour regarder ce qu’il y a. - -«Entré dans les maisons, on commence à croire à leur profondeur; mais -ces façades en brochette, bâties différemment toutes, avec des -recherches d’originalité, de bois croisés, de grands toits!... On est -généreux en leur accordant la fenêtre praticable, d’où l’on va venir -chanter un air. - -«Le casino est tout petit, mais charmant d’animation. - -«On parle beaucoup de celui, superbe, qui le remplacera l’année -prochaine; mais pour ce que nous en faisons, je doute qu’il y ait mieux. - -«Nous nous y retrouvons tous les soirs, quand on ne se réunit pas chez -l’un de nous. - -«L’orchestre est parfait. Des tsiganes, avec ce coup d’archet, et ce -chant de leurs instruments, qui donnent ce mal agréable aux nerfs qu’on -a quand c’est eux qui font danser. - -«A côté, les petits chevaux. Les délices et le désespoir. - -«Les délices quand on m’y laisse jouer. Le désespoir, parce que, ici, -ils sont organisés en roulette, avec des tableaux, et que je n’y -comprends plus rien. - -«Je te recommande, pourtant, l’as et le sept. Il est sûr qu’ils sont -pipés; ils gagnent toujours! - -«D’énormes falaises grises; belles si on veut, parce qu’elles sont -hautes; mais sans sauvagerie ni grands éboulis. - -«Une charmante église, adorablement située à mi-côte dans la verdure. Un -port très vivant. Mers là-bas, que nous regardons avec dédain du bout de -notre jetée. Voilà, tu as vu Le Tréport. - -«A mer basse et à mer haute, on vit là, sur ces galets; boitillant, se -tordant les pieds, s’y asseyant comme sur le plus moelleux banc de -mousse. - -«On plante dedans de grands parasols, avec des demi-rideaux qu’on -oriente, pour s’abriter comme on l’entend. Et comme la plage est toute -petite, et qu’il y a beaucoup de monde, les ombrelles pullulent et se -touchent. - -«Cela ressemble de loin à un village nègre. - -«Rien de plus drôle que de le traverser, et de voir en passant chacun -menant là-dessous son train. Une espèce de petit chez-soi, où on -s’observe encore un peu, mais où on fait pourtant ses affaires, depuis -sa correspondance jusqu’à raccommoder ses bas--ceci du côté des -falaises! - -«C’est notre bonheur à Madeleine et à moi que ces visions successives. - -«Nous partons bras dessus, bras dessous, faire ce que nous appelons nos -observations de vie vécue. - -«Maman n’aime pas beaucoup ça... - -«Malgré le temps qui est atroce, nous nous baignons avec furie, et -jamais la philosophie de Gribouille ne nous a été plus nécessaire. - -«C’est toujours le moment amusant, le moment du bain, autour de quoi -tout pivote ici. - -«--A quelle heure la haute mer?... - -«Et on place d’après ça: promenades, visites, réunions; et ceux qui ne -se plongent pas viennent regarder, et ceux qui se baignent en sont -enchantés, et tout le monde potine avec jubilation. - -«Entrer dans l’eau, passe encore; mais que c’est difficile d’en sortir -sans être affreux! - -«On a beau s’arranger très bien, lancer son imagination à la recherche -de mille petits embellissements: hou! que c’est laid, quand c’est -laid!... Et les trop maigres! et les trop grasses!... - -«J’ai pourtant cousu trois bouclettes au bord du foulard que je noue sur -mes cheveux. Ça fait très bien. J’applique, je serre et je fais mon -nœud. Je suis gentille. Puis avant-hier, une vague arrive que je -n’attendais pas. Elle passe sur moi. Je bois un peu. Je barbote. Je -ressors; je porte la main à ma tête... Plus de fichu. - -«La mer me gardera le secret, et j’aime mieux ma mésaventure que celle -d’une pauvre petite dame que je ne peux plus regarder sans rire. - -«Suzanne se baigne avec des bas, de grands bas noirs bien tirés, et sur -lesquels ses souliers de caoutchouc s’attachent en cothurnes très -joliment. - -«On la plaisante là-dessus, à perte de vue et d’esprit; à perte de peine -surtout, car elle tient à son arrangement comme à ses prunelles. - -«Le seul argument qui la touche et l’exaspère, c’est l’hypothèse que si -elle fait ça, c’est sans doute qu’elle a ses raisons, et se rembourre -tout vulgairement comme un suisse de cathédrale. - -«--Mon Dieu! s’écriait-elle l’autre jour, au comble de l’impatience, -comment ne comprenez-vous pas, que s’ils étaient en coton, ils -«égoutteraient quand je sors!» «Ils» sous-entendant la partie -injustement attaquée. - -«C’était probant, et comme Suzanne n’est pas la seule baigneuse ici qui -mette des bas, voilà toute une partie de notre groupe cherchant, sur -chacune des autres, la révélation accusatrice. - -«On l’a trouvée--ou prétendu--car je ne vois pas bien, au milieu du -ruissellement général, comment faire des distinctions; et l’infortunée -petite femme qui l’a fournie sert de plastron depuis ce temps-là. - -«--Shocking! dirait ta miss. - -«Quoi? de parler des choses que nous montrons toutes si paisiblement -ici?... - -«--C’est les bains de mer. - -«Au fait, Françoise, pourquoi mettre si péremptoirement de côté le -bonnet soufre?... - -«Supposons que je renverse la combinaison et que j’y adjoigne un fichu -rouge? - -«Les fichus se posent tout seuls, et le rouge fait la peau si blanche... -et sur la tête, cette grosse chose jaune, tout à fait ramassée en -petite cloche. On dirait une rose trémière. - -«C’est ça que je ferai!... - -«Comment! si, tu sauras tout, les idées, les propos et les gens? Mais tu -croiras y avoir été!... - -«Tu aurais été heureuse hier au Casino. Grand déballage d’officiers. -Tout Amiens était là. - -«M. d’Étiolles en connaissait deux qu’il nous présente, qui présentent -leurs camarades; et voilà l’escadron autour de nous. - -«C’est joli, les uniformes; il n’y a pas à discuter ça. Mais c’est -dommage qu’on dise toujours: «C’est joli, l’uniforme.» Je trouve que ça -fait tort à l’homme. - -«Si j’étais officier, je serais jaloux de mon dolman. - -«M. Le Thorney me tourmente pour savoir ce que j’ai choisi, et prétend -que la couleur de mon bonnet sera celle de son écharpe!... - -«Livrer mon bonnet soufre! Il veut rire!... - -«Je n’ai pas pu y tenir pourtant; il fallait que j’en parle à -quelqu’un, et je l’ai décrit en dansant à un des officiers d’hier. - -«C’est un passant, il emportera ma confidence, comme la mer mes -bouclettes, et il sera muet comme elle!... - -«Je t’embrasse à grands bras. - -«BRIGITTE.» - - -22 août. - -«Je suis décidée pour le blanc! - -«Je t’écris ceci en courant, ma nouvelle combinaison me faisant tout -recommencer. Mais cette fois ce sera le rêve. - -«Tu vois le petit mouflu en soie floche, gros comme le poing, et qui -n’est terminé par rien? Je le pose très simplement, en l’aplatissant un -peu, de façon qu’il fait auréole. - -«Je mets une robe de mousseline de soie, une robe blanche très froncée. -Les manches au coude, avec un volant. Au corsage, très remonté, une -longue collerette souple. Une ceinture haute d’un doigt. - -«Le milieu entre la robe de nuit, et ces espèces de tuniques qu’on met -aux anges!... Ce que j’appelle une silhouette!... - -«Je ne t’écrirai plus jusque-là. - -«Aujourd’hui, promenade en mer, et séance de crêpes de blé noir que nous -devons apprendre à faire chez ma tante d’Hauterive.--La dégustation -précédant pratiquement et prudemment la promenade en mer. - -«Ce soir, repos, et parlote entre jeunes filles. - -«C’est déplorable; jamais le théâtre n’est possible pour nous au Casino. -Jane Hading vient d’arriver; mais ça n’a pas amélioré les choses. Alors -nous nous réunissons, celles qu’on laisse à la porte, chez les unes ou -les autres; et nous causons! nous causons!... Que n’es-tu là, ma petite -Françoise! il y aurait encore parole pour une... Mais pas pour plus! - -«BRIGITTE.» - - -25 août. - -«Eh bien, c’était ravissant! et d’une gaieté, et d’un imprévu, et, tu -m’entends? d’une variété invraisemblable!... - -«Mais j’avais eu un départ qui n’avait pas marché tout seul! - -«J’entre au salon avec maman. - -«Papa nous regarde toutes les deux, puis de son ton tout à fait fâché: - -«--Brigitte ne va pas sortir comme ça? - -«--Pourquoi donc, mon ami? - -«--Qu’est-ce que c’est que cette robe-là? - -«--Sa robe blanche que vous connaissez... - -«--Vous ne voyez pas de quoi elle a l’air?... - -«Trop réussie, mon idée. Ça sautait aux yeux tout de suite; et pendant -que maman répondait en haussant doucement les épaules: - -«--Oui, je lui ai dit qu’elle avait eu tort de mettre cette grande -collerette; mais pour cette fois... à la mer... - -«J’ajoutais en me glissant près de papa: - -«--C’est comme Jeanne d’Arc sur son bûcher. Elle n’est pas inconvenante, -Jeanne d’Arc?... - -«--Parfaitement, tu dis très bien, c’est Jeanne d’Arc sur son bûcher. -Et comment cela s’appelle-t-il, ce qu’elle avait sur le dos?... - -«Bref, j’ai un peu baissé ma collerette, en redécolletant mon corsage, -ce qui en changeait très peu l’aspect; et on m’a laissé aller. - -«C’était charmant chez Suzanne. - -«La salle à manger décorée d’énormes guirlandes de feuillage, piquées de -fleurs rouges, comme on met aux bals de village. - -«Sur la table des dahlias et de petits soleils mêlés. Une grosse nappe -en toile bise, avec deux larges guipures, une entre deux, et une au -bord. - -«Tout son vieux rouen: corbeilles, plats, saucières et huiliers, -répandus au hasard et remplis de crèmes, de fruits et de papillotes. Le -reste du service en copies de la même faïence. - -«Du cidre dans des pichets. Le champagne dans des pots d’étain. Une -grosse verrerie, drôlement taillée, qu’elle a trouvée je ne sais où. - -«Dans l’office, tendu de draps blancs, piqués des mêmes fleurs que les -guirlandes, un violon, un hautbois et une vielle, assis sur des -tonneaux, et qui jouaient des airs villageois, après nous avoir -conduits à table sur une marche sautillante. - -«Vraiment joli. - -«Maintenant que te dire des gens? c’est presque inrendable ces choses -faites du chic, de la couleur et de la figure! - -«Les femmes charmantes en général, et le blanc dominant de beaucoup. - -«Madame de Ronceray, merveilleuse en rouge. Un corsage drapé comme une -statue, sans forme, ni couture; le bonnet façonné en bonnet phrygien. - -«Mais c’était surtout parmi les hommes que la variété était remarquable. - -«Littéralement, il y avait de tout. - -«Plus respectueux de la lettre que nous, ils s’étaient bornés à chercher -les couleurs diverses, en gardant le bonnet classique; et rien que par -la façon de le mettre, c’étaient autant de types ou de professions. - -«Un épicier, un meunier, un forçat admirable, avec le bonnet gris sur -les yeux, un numéro sur son bourgeron, et une figure ravinée. Un -matelot... Un charmant matelot!... - -«M. d’Olonne, comme on lui avait dit. Son bougeoir d’une main et son -journal de l’autre; mais intarissable de verve; impossible à faire -taire. Un des boute-en-train de la table. Ce que c’est que l’esprit de -contradiction! - -«Simon, l’horrible Simon du petit Louis XVII, reconnaissable à être -nommé par tout le monde. - -«C’était M. de Tresmes, et il a même eu un bien bon mot, qu’il ne nous a -pas pardonné, je crois!... - -«Comme on tourmentait la République pour faire un discours au dessert et -qu’elle ne savait que dire: - -«--Je passe la parole au plus dévoué de mes enfants, s’est-elle écriée -en montrant le vilain bonhomme. - -«Seulement M. de Tresmes, qui n’est pas éloquent, n’en trouvait guère -davantage; et Suzanne, qui souffrait de le voir patauger, a fini par lui -dire, espérant le tirer d’affaire et le mettre dans l’esprit de son -rôle: - -«--Simon, parlez-nous de Robespierre, vous avez bien vu Robespierre?... - -«Il est parti tout de suite alors, sur ce ton solennel que tu connais, -sans rire, et tout fier de nous révéler un point d’histoire ignoré. - -«--Robespierre, a-t-il dit gravement, Robespierre avait ses heures -faibles, il a perdu trois fois la tête. La première fois à la -Convention, devant Tallien. La seconde fois, à l’Hôtel de Ville, au sein -de la Commune, en délibérant au lieu d’agir. La troisième fois enfin sur -la guillotine!... - -«--Cette fois-là, c’était sans remède! a conclu sérieusement M. -d’Olonne. - -«Je crois que le pauvre de Tresmes n’a digéré ni le fou rire, ni la -bêtise dite. - -«Il y avait un Colin superbe, d’une naïveté réjouissante. Une gardeuse -d’oies «homme» à perruque jaune, avec la chemisette froncée que je -méditais, sortant du gilet de son habit!... - -«A trois heures, nous dansions encore, avec notre vielle et notre -hautbois, et il a fallu des pourparlers sérieux pour empêcher toute une -partie de la bande, un peu lancée, de se faire reconduire en noce, par -les musiciens ahuris... - -«J’ai eu tout le succès que je désirais avoir, puisque que c’était un -succès très «unique» que je cherchais. Devines-tu? - -«En rentrant, la robe de Jeanne d’Arc était oubliée, et je n’ai pas eu -la gronderie que j’attendais. - -«Et puis?... Et puis demain, ou après, nous recommencerons, puisque nous -sommes ici pour nous amuser! - -«Bonsoir, ma chérie.» - - - - -ENTRÉE DANS LE MONDE - - -8 juillet 1895. - -M’a-t-elle fait rêver ta lettre! En ai-je assez lu chaque mot, en ai-je -assez usé les plis!... - -Il me semblait qu’en la tenant, je n’avais qu’à fermer les yeux et que -je voyais tout ce bal. C’était ma lampe d’Aladin. Je la prenais entre -les mains, et «tes» lustres s’allumaient. Les gens circulaient -au-dessous; ma Lucette passait en tournant, avec son bel ami penché, qui -l’écoutait dire ses folies; la musique m’arrivait après... - -Je l’aurais racontée, ta fête, à qui aurait voulu m’entendre. J’y -regardais danser chaque soir. - -T’ai-je enviée aussi, pour tout dire! Pas de la vilaine envie dont on -fait, je ne sais pourquoi, un des neuf très affreux péchés. De la jolie -envie, naturelle à l’homme et aux petites filles, d’être là où l’on -s’amuse. Pas d’y être «à la place» de quelqu’un; d’y être aussi, voilà -tout... - -Elle me faisait envie cette valse, envie ces voix qui chantaient et qui -entraient au bout des doigts... J’aurais donné pour voir tout ça, je -crois, une jambe et un bras! Payés après, bien entendu, pour être -intacte à la fête!... - -Non! ne te fais pas de remords, tu n’as pas eu tort de m’écrire. Si tu -ne me disais plus tout, et que je n’aie pas de tes plaisirs la joie -vraie que j’en ai, je serais un monstre enfin. Nous ne serions plus toi -et moi. - -Et puis...--écoute bien cet «et puis...»--Peut-être mon rôle de -spectatrice est-il très près de finir... Ah! je ne peux pas attendre -plus. Tu devais faire toutes les étapes et passer toutes mes transes; -mais je ne pourrai écrire librement qu’après t’avoir dit le plus inouï. - -Hier, à l’Élysée, dans un _garden party_ dont je pense que, comme tout -le monde, tu as entendu parler, j’ai fait comme toi l’autre soir, mon -entrée dans le monde!... - ---Toi? - ---Moi! - ---Depuis Saint-Denis? Restant élève!... - ---Depuis Saint-Denis, où je suis encore. - -Imagines-tu cette bombe éclatant dans la maison: «Tant d’élèves de -chaque classe, invitées à la Présidence...» et la nouvelle se répandant. -Une folie!... Un délire! - -Accepterait-on d’abord? Ceci, pas de doute, comme tu penses. Un chef -d’État, tu comprends, on ne discute pas avec lui. - -Mais comment se ferait le choix? Tirage au sort? Cote personnelle? Notes -de travail? De quoi allait-on tenir compte? - -Les bruits les plus divers couraient. Il nous revenait des Loges, que la -sélection là-bas serait faite artistement, «à la beauté». - -Très décorative, cette idée; mais qui ne serait pas de mise chez nous, -la «Maison» avec un grand M, tu sais? - -Le sort, c’était l’espoir pour toutes, l’égalité dans l’infortune. - -Le travail, la justice pure, la récompense scolaire, dans toute sa -gravité décente. - -Dans le doute, et en attendant, le flot des suppliantes se pressait à la -chapelle, s’efforçant de diriger le ciel par ses prières. - -«Sainte Vierge, faites que ce soient les bien notées qu’on demande», -disaient les très sûres d’elles-mêmes... - -«Sainte Vierge, dites le grade des pères... La hiérarchie, c’est quelque -chose... Celles qui savent danser le pas de quatre. Celles qui...» -Chacune invoquant sa vertu spéciale jusqu’au troupeau général qui, -n’ayant rien à perdre, réclamait le sort à grands cris, avec les -mystères de son sac. - -Puis des prières, des stations, à genoux sur le carreau, presque le -front dans la poussière... Et des offrandes pour «après»!... Des -neuvaines, des rosaires, des sacrifices d’objets aimés; des livres et -des livres de cierges!... - -Des promesses à corrompre un saint! sans préjudice, rentrées dans les -classes, d’échange d’objets qui «portent veine», de mots contre le -mauvais sort, de gris-gris sauvages à porter. Des pratiques de -sorcières... Une folie véritable, et qui ne l’a pas vue, n’a rien vu!... - -Décision céleste ou terrestre, c’est au choix par les notes qu’on s’est -arrêté enfin; et les noms bienheureux, officiellement proclamés, le mien -appelé à son tour, et entendu de mes oreilles, avec un sursaut à mourir; -tout notre besoin de vibrer s’est répandu sur la toilette!... - -Tu sais la camaraderie réelle et charmante d’ici. Les déceptions subies, -tout se reportait sur nous. Nous étions les héros du jour, et on nous -traitait comme telles, en ne parlant plus que de nous. - -Comment allait-on nous mettre? Laisserait-on chacune à sa guise demander -une robe chez elle, ou imposerait-on une mesure? Ferait-on de nous un -«ensemble», comme on appelle ici nos déguisements du lundi gras, quand -toutes les élèves d’une classe se font la même tête?... - -«L’ensemble» a prévalu, et sais-tu comment l’a résolu, le plus -simplement du monde, madame la Surintendante?... Nous irions en -uniforme. - -Quelques-unes ont jeté des cris, et j’ai eu moi un peu gros cœur! - -Sans approcher de ton duvet, de ta blancheur et de ta mousse, je voyais -une petite robe lilas... Mais il y a des malheureuses qui s’habillent -comme des paquets. Cela les sauvait du grotesque, sans compter qu’à bien -tout prendre, cela nous donnait à toutes un petit cachet spécial. -Presque un parfum d’autrefois. Un air de demoiselles de Saint-Cyr, s’en -allant à Versailles pour jouer _Esther_ chez le grand roi?... - -Chacune aurait une robe neuve, des souliers neufs, et des gants blancs. -Le chapeau serait remplacé et changé en un canotier! - -Les coutures de nos robes seraient, pour cette fois, faites par -extraordinaire en soie au lieu de fil; et, la veille du grand jour, par -les soins de madame l’Économe, une distribution de quatre bigoudis par -tête--c’est le cas d’employer le mot--nous serait faite, avec -l’autorisation de nous en servir, et le droit de les mettre, dès le -soir, en nous couchant!... - -Appuyée sur tes godets, que penses-tu de mes coutures? Faites en soie, -tu entends, Luce! - -Et mon canotier, je te prie? Songes-tu au cabriolet, que j’aurais porté -jadis, mué en ces petits bords coquins? - -Quant aux quatre bigoudis, et à leur pose le dernier soir, on ne reverra -plus ça! - -Conçois-tu qu’on s’était demandé si toutes sauraient s’en servir! Pas, -des plus petites aux plus grandes, une qui n’ait demandé la méthode. On -est des femmes enfin! Mais une variété de conceptions dans l’emploi de -ces objets, des miracles d’invention... des traits de génie, je -t’assure, comme la nécessité en peut seule inspirer, pour friser à la -fois, avec son petit matériel, le haut de la tête, les côtés, la nuque -et le bout de la natte. Jusqu’à ce qu’une de nous, bravement, ait tiré -du renfort de sa poche. Nous restions dans l’esprit, n’est-ce pas? et -tortillons, rubans, papillotes se sont épanouis à l’instant. - -Des figures à se rire au nez... Claudanne pansant un bouton qui -l’affolait depuis huit jours--une tête d’épingle sur l’oreille -gauche;--Fontelle polissant ses ongles. Elle a une main à bénir les -foules... Bressoult me passant du sucre, trempé dans de l’eau de -Cologne, qu’elle me forçait à manger pour-nous rendre les yeux -brillants... Une réussite inouïe d’ailleurs. Un moyen à retenir. - -Et notre départ le lendemain; les conseils de la dernière heure. Aux -petites sur le buffet. A nous sur la bonne tenue. - -L’examen réciproque de tous ces canotiers entre eux et des coiffures -inédites. Les bigoudis ont fait merveille; il y a des négresses blondes. - -Nos ceintures sont bien posées et égaient notre laine noire, nos -collerettes, très 1830; candides et propres à la fois... - -Fouette cocher, et nous roulons vers les grandeurs. - -C’est madame la Surintendante qui nous conduisait en personne, pour nous -remettre entre les mains du général Février, et le grand chancelier -lui-même qui devait aller présenter son troupeau à l’Élysée. - -Tant d’honneurs nous excitent, le côté mondain s’efface, nous -récapitulons nos gloires. On est très chauvin chez nous. - -C’est quelque chose, tu sais, que Saint-Denis et les Saint-Denisiennes, -et cette croix que nous voyons partout nous est très fort dans le cœur. - -Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la -porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos -rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en -travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde. - -A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec -nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais -qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai -eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les -aurait pas aimés!... - -Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le -premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait -retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre -chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis -le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur; -des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis, -coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable -en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que -j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied -de paysanne! - -Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et -je me suis sauvée à l’écart! - -Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?... - -Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure! - -Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans -penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une -souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais plus -qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas -pouvoir remuer. - -Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté -charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours -emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de -plaisir. - -D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des -galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif. - -Bien sotte! diras-tu. Bien sotte, assurément. Mais il me semblait que je -comprenais pour la première fois combien nous étions loin, nous autres, -matériellement et moralement, des gens qui vivent dans le -monde--j’entends celles qui doivent rester à Saint-Denis pour -toujours--que ce massif était la Maison, et que pas plus dans l’un que -dans l’autre, nul ne viendrait jamais me chercher!... C’était triste, ma -chérie!... - ---Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander cette valse? - -C’était un polytechnicien approché à tout petits pas; nullement amené -par un officier, mais arrivé de sa volonté, l’air tranquille autant que -j’étais effarée et désorientée, et qui attendait ma réponse!... - -J’ai cru voir l’ange de Tobie me tendre la main!... mais comme toi, dans -l’excès de ta joie, ma crise de mélancolie me rendait tout mot -impossible, et je faisais seulement: «Non, non», en y ajoutant un -sourire pour n’avoir pas l’air d’une idiote amenée de l’infirmerie. - ---Quoi? Vous ne savez pas danser, on ne vous apprend pas ça là-bas?... -Je me charge de vous conduire... - -Et comme je protestais encore: - ---Qu’est-ce qui peut vous empêcher?... On ne vous l’a pas défendu?... - -Mon ange était raisonneur et voulait savoir les pourquoi?... Et j’ai -avoué mon souci; pas complètement, comme tu penses, avec mes noires -idées d’avenir... Ma peine de coquette seulement. - ---Eh bien! nous danserons sur l’herbe, a-t-il dit en riant comme un fou. -Ils ne tiendront pas toute la pelouse ces souliers d’ordonnance!... Et -vous verrez comme il fait bon. - -Et il faisait bon en effet. - -Danser la nuit peut être exquis. Mais, Lucette, danser le jour, tantôt -dans un rayon de soleil qui rend les yeux clairs et riants; tantôt dans -un coin bien à l’ombre, qui a un air tout mystérieux, parce qu’on y est -presque seuls à deux... Les feuilles qui remuent doucement, pas de -tapage sur un parquet, et ce vent frais sur les joues!... - -Veux-tu nous faire bergères, Luce? et nous danserons tous les dimanches, -comme j’ai dansé hier!... Tu amèneras ton beau valseur. - -Entre temps, nous marchions un peu, pour nous reposer en causant... J’ai -parlé beaucoup, je crois. Il m’a fait dire ce qu’il voulait. - -Ma vie, mon nom, mon pauvre père, que le sien a connu jadis... - -On est frères dans l’armée, tu sais;--pas les enfants heureusement!--et -on se sent tout de suite liés. - -Passé commun, avenir pareil, dont on parle du même ton et avec le même -enthousiasme. - -Avec lui j’osais, sans gêne, reprendre mes grandes ardeurs. - -Nous nous servions des mêmes mots. Nous croyons les mêmes choses. - -Je lui ai confié notre arrivée. Cette fierté en entrant qui m’avait -remué le cœur pour tout ce que nous rappelions... Et puis aussi les -choses drôles... La soie de nos coutures, qu’il avoua ne pas remarquer; -l’agitation des jours d’avant... Toutes les folies que je t’ai dites. - -Puis comme ça me ramenait naturellement à mes souliers, à mes -déplorables souliers! je lui ai fait la question qui me tourmentait -depuis une heure et qui était le pourquoi de sa venue subite près de -moi... Pitié?... Curiosité?... Quoi?... - -Il s’est assez fait prier, et m’a répondu par morceaux. - ---Parce que j’étais enchanté de rencontrer quelqu’un qui avait plus peur -que moi, a-t-il dit d’abord en riant. - -Peur, avec cet air net et tranquille, ce n’était guère probable, -n’est-ce pas? - ---Eh bien! a-t-il repris vivement, parce que je vous trouvais jolie, -craintive et attristée, vous enfonçant dans ce buisson. - -Et comme je me taisais, n’osant plus rien ajouter: - ---Et aussi,--a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,--pour -vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir -chez votre tante. - -Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que -c’est joli la vie?... - -Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!... - -HÉLÈNE. - - - - -PETITE PLAGE - - -Saint-Pair, 5 août 1896. - -Si nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un -petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois -tranquillement, sans casino ni pique-niques... - ---Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un -ton joyeux. - -Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre, -lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore, -joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli» -où ils désiraient soudainement aller. - -La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne -plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi -le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé -qu’on m’a enlevé--en admettant que cela s’oublie,--ce qui est encore -tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois... - -Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser -éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement -le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au -rêve!... - -Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne -prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres -qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont -douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin -d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux -oreilles?... - -Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis -de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver... - -Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec -son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume -intense, et la révolte continuelle. - - -7 août. - -Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est -là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire -chez nous en une demi-heure. - -La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur. - -Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont -l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait, -pendant que notre petit break roulait au milieu. - -Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font -les chemins du pays ombragés et joliment encaissés. - -A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de -château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met -enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent -des deux côtés de la route. - -Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin. -C’est Saint-Pair. - -La plage de sable est belle, assez morne et indéfinie. Des deux côtés, -des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet -desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la -haute mer. - -De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense -loin. - -Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle -que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père, -pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois. - - -10 août. - -L’église est vieille, très vieille et jolie. - -Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages. - -Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai -toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont -abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce -d’indifférence de «l’après»?...--On y est plus religieux que dans les -villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.--Ou plus de -résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit -être?... - -Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à -Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui -s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux. - -Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je -viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres -écroulées. - -J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui -est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui -porte seulement ceci, comme inscription: - - J’ai été ce que vous êtes. - Vous serez ce que je suis. - Songez-y bien!... - -S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je -serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur -et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y -songerais-je pas?... - -Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq apôtres du pays: saint -Pair--ou saint Patern--comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche; -saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le -patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment. - -Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent -ici des noms de saints ou de saintes!... - -Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne -soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé -sans que tous les autres le soient aussi. - -Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots -confus? - -Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon -sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent: - ---Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours, -bien malheureux!... j’ai bien pitié!... - -Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me -faudrait aussi revenir à saint Pair, saint Aroast, ou d’autres sans -doute qui ont souffert, et souffert bravement. - -Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce -coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y -trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes -sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une -source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore. - -Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!... - -Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont -presque entiers. - -Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré, -enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration -et la considération qui vont à lui!... - - -13 août. - -Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que -nous passons sur la plage. - -Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme -nous et qui respirent. - -Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même -après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans -éprouver l’ombre de fraîcheur. - -C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien -vu de si beau. - -Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce -bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le -même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans -mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre -incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme -des bulles montent de l’eau. - -Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du -scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la -distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me -ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de -«pluie» était littéral. - -Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas -attristante enfin à la façon de ces bandes qui nous ont envahis après. -Les choses sont tellement moins pénibles que les gens! - -Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand -feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies. - -Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des -sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant. - -On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En -marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes -d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi -dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid. - -Pour le bain, il en va de même. - -A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au -logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans -la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets -amis... - -Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’aux sourcils; si paisibles et si -ridicules... Se reconduisant, s’attendant!... - -Et encore est-ce leur beau moment! - -Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées, -lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les -chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!... - -Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume! - -J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un -sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les -blesser! - - -18 août. - -C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille -partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse. - -D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!... - -Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des -bateaux, et vers le milieu de la montée, une porte en pierres qu’on -passe; à demander le chevalier du guet! - -Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand -complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché, -et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous -y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes. - -Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les -interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les -uns que les autres, et ils riaient en les regardant. - -Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai -peu vue, elle m’a fait fuir. - -On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans -un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et -comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes -claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles... -Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien -seule; mais qui, au milieu de cette vie, reprenait sa réalité, et me -donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque -part, d’une façon trop douloureuse!... - -J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman -attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe -d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit -retomber tout à coup. - -Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble -que ma peine actuelle soit supprimée. - -Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si -durs!... - -Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un -homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux -plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien -l’un pour l’autre!... - -Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?... - -Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus -intimes, de ceux qu’on avait réservés de tout temps pour cet instant-là -et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!... - -Si j’aimais mieux souffrir par lui!... - -Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations, -l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer -que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres -cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?... - - -25 août. - -Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes. - -Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où -serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens. - -Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat -brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide -trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond. - -On gâte donc tout en fermant la main dessus. - - -2 septembre. - -La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une -passion. - -On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de -toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en -papier... - -Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans -laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce -qu’ils perdent le meilleur coup de vent!... - -Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On -prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait -le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur -désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent -éperdument. - -Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de -sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons -tous de la mode. - -Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement -ici. Pas l’ombre de toilette. - -Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça -repose. - - -8 septembre. - -Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici. - -Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour -en faire des habitants proportionnés au pays. - -Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très -élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une -certaine sauvagerie. - -Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un -abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est -merveilleuse. - -Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme -dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par -là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits... -Quelles gens ce doit être!... - - -9 septembre. - -Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et -un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!... Mais je suis -réconciliée avec eux. - -Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de -Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était -pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il -gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le -lendemain, les grandes vertus me font moins peur. - -Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense -qu’elles nous seront indulgentes. - - -15 septembre. - -Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure. - -Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut -partir. - -Je m’en vais sans peine ni joie. - -Ces six semaines m’ont-elles fait du bien?... Ne m’a-t-on pas laissée -trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma -peine?... La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise -des compagnes?... Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui -m’interrogent tendrement. - -Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes. - -Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons -s’emporte partout avec soi. - - - - -LE CHEVAL DU MARECHAL - - ---Vas-y, toi... disait la femme. - ---Non, toi. Tu parleras mieux... - -Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant. - -Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se -trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la -rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son -hésitation peureuse la reprit. - -Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la -toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux -coups de suite. - -Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un -singulier spectacle l’accueillit. - -Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme -s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite -glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de -suppléer à force d’adresse. - -Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en -se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait -jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté -successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût -possible d’en apprécier l’harmonie générale. - -Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait -laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un -moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage -éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue -par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait -aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient -ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et -si absent que Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné, -anxieux de ce qu’il allait voir. - -Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et -l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers -lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son -incertitude de suppliante. - -Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il -sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue -balbutiait elle-même. - ---Vous demandez?... - ---C’est pour le petit. - ---Pour... le... petit? - -Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur -en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance! - -Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence -épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de -s’exprimer. - -Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquer ce malaise de l’enfant, -incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là, -d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette -plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains -sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal, -qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins, -les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient: -«demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis. -Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous -les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction -en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait -toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus -improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée -enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses -pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on -l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les -sauverait... - -Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri -en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait -morte au fond de la bouche? - -Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre, -cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait -peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même -revue de son logis. - -Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des -six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept. - -Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une -caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire, -la meublaient sobrement. - -Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs, -quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la -gaieté, la vraie personnalité de cet endroit. - -Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés, -peints ou charbonnés sur le vert tendre de la muraille, -s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à -la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas -simplement au nombre énorme de ses amis. - -Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles -additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux -feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie -d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à -peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes -peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son -prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les -témoins. - -Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette -recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux -que se fixait l’œil soucieux de Philippe. - -Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et -un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modestie -de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les -plus diverses ressources du ménage. - -Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres -ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs. - -Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot. - -Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient -symboliquement. - -Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour -avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment -l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte -d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait -Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa -pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée. - -Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que -ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation. - -Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie, d’enfantillage, et aussi de -cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant -qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette -créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher -comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa -première année de médecine?... - -Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa -revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable -fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et -suppliante. - -Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la -faire sortir? - -Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme -s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument, -pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche: - ---Venez le voir. - -La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte, -et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut: - ---Le voir seulement... - -Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité. - -Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui -se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans -même les entendre, les protestations de Philippe. - -Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la -nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la -diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en -tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir -emmené quand même, par cette volonté taciturne. - -Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La -neige devait tomber. - -Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches -de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il -présenter avec ses chaussures pleines de boue? - -Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de -menaces pour lui, et qu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu -en ce moment sur cette maison. - -Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade? - -Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement, -cynique, exaspéré, incrédule surtout. - -Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie -quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses -plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de -l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme -conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que -nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux, -est chose fermée et immesurable pour d’autres. - -Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps -qu’aucun esprit ne puisse apprécier. - -Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure -et vive colère d’un individu qu’on entraîne où il ne veut pas aller, et -qui cherche sournoisement comment il va s’échapper. - -Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était -ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre -garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui -depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur, -matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine. - -Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant -Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui -s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois. - -Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce -que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui -supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui, -qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance -instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous -sont inconnues. - -Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de -voisins, dont les pauvres gens font entre eux quelque chose de si large -et de si vraiment fraternel. - -Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait, -avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer. - -Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler. -Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit, -avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de -l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en -silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et -remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât -la flamme elle-même. - -A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec -douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le -regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme -soudains, et déjà reprise à l’espoir. - -Sans répondre d’une autre façon que par ses gémissements, le petit Jean -se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en -le remuant. - -Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement, -il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous -jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable. - -Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise -encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide. -Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est -là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait -involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses -yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui. - -L’examen de la gorge surtout avait été douloureux. - -A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante -s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une -contraction se produisait, et l’enfant se rejetait sur son lit, -pleurant et étouffant. - -La grave conviction de Philippe était faite du reste. - -Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même -mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler -la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré -les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur -avait été apporté. - -A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans -presque connaître aucune de ses phases? - -Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel -parti immédiat fallait-il prendre? - -Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite, -l’étourdissaient comme un vertige. - -Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le -conduire à quelque hôpital où il réussirait bien à le faire admettre -sur-le-champ? - -Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui -faisait-il pas courir? - -Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il -tenterait assez facilement?--Et pendant son absence, que deviendrait -l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était -témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement? - -Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était -nécessaire. - -Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne -devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses -dispositions. - -Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme -filait sous la neige. - -Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque -blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût -meilleur, et sa voix les hélait vainement. - -Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour -expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il -voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même. -Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne -quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa -lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée. - -Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait -dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute -comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et -il allait. - -Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de -l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon -d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée. - -Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais -un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul -espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins -maintenir la respiration possible. - -Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et -quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de -la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même -temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de -détacher de sa gorge. - -La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans -voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la -malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait -ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative -recommençait. - -Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis -l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble. - -Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les -trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à -présent, certainement. - -Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait -en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant. - -Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement -incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant -leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité. - -Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin, -oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de -lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit. - -Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui -apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et -toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le -regardait, et il sentait le cœur lui manquer. - -Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce -même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures -auparavant, avait tant tourmenté Philippe. - -La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans -doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette -attente et tout deviendrait inutile. - -Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures -roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse -haletant dans la mansarde. - -Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait -plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas -loin. - -Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui -paralysait Philippe. - -Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements -ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec -dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit -d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la -pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa -course, son retard et l’état de la rue. - -Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise -où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de -quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique. - -Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque -nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait -peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on -ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il -s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle, -les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui -l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une -lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait -fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait -très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le -sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en -aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté, -pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras, -commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si -changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre -partie. - ---Jean!... Jean!... suppliait la mère impuissante à arrêter ces membres -agiles que la peur rendait fous et forts. - ---Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe. -Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais -mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon -petit homme. - -Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce -bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on -lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on -cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses -sauts furieux. - ---Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se -mettre debout. - -Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha. - -Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis, -aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher. - ---Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons. - -Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même. - -Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême -effort physique, lui était impossible à présent dans la détente -commencée. - -De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui -criait toujours follement: - ---Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es -pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te -battras avec eux?... - -Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre -homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup. - -Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade, -essayant de son éloquence. - -Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main, -pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour -les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était -plus possible ici. Il restait la persuasion, dût-on perdre un peu de ce -précieux temps dont la dépense était si grave. - ---Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du -lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai -rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat, -vraiment? - -Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile, -considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et -qui lui promettaient la paix. - -Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question: - ---Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit, -répondit-il gravement. - ---Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui -marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne -grogne pas quand il manque la soupe?... - -Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des -questions de son bizarre docteur. - ---Alors, écoute une histoire. - -«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave, -si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom -partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde. - -«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il -y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des -cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui -adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il -passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait -comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait, -c’était nous qui avions la victoire. - -«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille, -une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il -avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un -galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant, -commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de -Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois. - -«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et -il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des -batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui -l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait. - -«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de -plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des -décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les -ennemis vous admirent. - -«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il -s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si -malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le -reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après -lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette -fois. - -«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi, -feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède, -pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours. - -«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met -comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut -grandir. - -«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte? - -«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce -grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un -beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand, -lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus. - -«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal -s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la -lui avait faite. Et il est mort. - -«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien -gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché -leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se -rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils -ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remède merveilleux -pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra -encore, et prépare beaucoup de soldats!...» - - * * * * * - -Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux -bleus--vrai bleu de Gaulois--ouverts bien larges, devant l’histoire -magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses. - ---Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?... - -Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de -belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme, -répondit, comme si le petit le comprenait: - ---Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je -garderai tous ceux qu’on aime... - -Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le -petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore. - -La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, de plus héroïque, de plus -exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se -penchant sur le lit: - ---A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant. - -Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture, -avait répondu vivement: - ---Mets-moi du sang du maréchal!... - - * * * * * - -Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les -reins brisés et la tête vague. - -Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie, -si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que -le petit s’endormît! - -Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair. - -Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert -maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli -d’eau, l’œillet trempait sa tige menue. - -Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait -chaud comme il pouvait. - -Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis. - -Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de -l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les -regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles. - -De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit. - -Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait -un peu sous le doigt. - -Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une -silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains -vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en -pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de -paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la -tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans -essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens. - - - - -CHASSE AUX ALOUETTES - - ---Blandine, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui. - ---Je vous demande pardon, je la suivrai. - ---Ce n’est pas une question que je vous pose. - ---C’est une réponse que je vous fais. - ---Je viens de dire qu’on ne selle pas _Laly_. - ---Je m’arrangerai pour une fois d’_Éclat_, si ça peut vous être -agréable. - ---Pas plus d’_Éclat_ que de tout autre. Vous ne monterez pas cet -après-midi. - ---Alors je resterai chez moi!... - ---Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture? - ---Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?... - ---Je ne vois pas ce que la voiture... - ---Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous -poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus -grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez -le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu, -et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent -et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre -les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les -malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du -vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...--Il a chassé -au vol, cet homme,--pour s’en aller sur une grande bête de route, -numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard, -sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et -arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à -plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails -insipides pleuvent sur vous à l’instant! - ---Vous prendrez la charrette anglaise, vous conduirez vous-même, et -vous pourrez passer partout. - ---Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai -forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je -lui romps les os!... - ---Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule? - ---Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et -Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!... - ---Pour me faire plaisir, Blandine!... - ---Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette -formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et -comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me -faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de -bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si -gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je -reste seule et que je m’assomme?... - ---Vous savez bien... - ---Non! je ne sais pas. - ---Ma petite Blandine!... - ---Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et -nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!... - ---Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons -sérieuses!... - ---C’est que, justement, je n’en vois point. - ---En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée -mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les -peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous -convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la -journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de -recommencer aujourd’hui?... - ---Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai -traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En -entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé -à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi: - -«--Pensez-vous que l’antichambre tourne?... - -«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes -épaules: - -«--Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal, -il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que -vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes -sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans -mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à -tourner un cœur de roche. - -«--Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais -parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une -sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé -gronder: - -«--Ça m’arrivait-il souvent?... - -«--Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?... - -«--C’était la fatigue du cheval!...--moi qui suis montée à huit ans! - -«--Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse, -que j’avais une peur terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme -«ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les -suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de -dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous -aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons -qui valaient la vôtre!... - ---Dites-les maintenant. - ---C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais -reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop -juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en -prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une -cigarette, et bu sur mon _champagne-cocktail_ une tasse de lait; que -dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que -je me suis pincé le doigt--vous pouvez voir, il est tout bleu--au moment -où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept -heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous -croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la -vôtre?... - ---Enfin, puisqu’il y a eu fatigue--mettons pour une cause -quelconque--avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager -aujourd’hui. - ---Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je -raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et -qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien -faire!... - ---Alors, il faut que je le sois pour vous!... - ---Ce qui signifie?... - ---Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni -«Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai -simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas -aujourd’hui. - ---Ne me dites pas ce mot-là, Luc! - ---Pourquoi ne vous le dirais-je pas? - ---Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très, -pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de -la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les -hommes, ce que c’est devant une volonté ou un désir véhéments que -d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui -vous arrête!... - -«--C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de -soi, qui a le droit et qui en abuse!... - -«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises, -de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire -mal. - -«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre, -celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand -on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en -servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!... - -«Pas de raisons; pas d’explications... - ---Oh! Blandine!... - ---Je «veux», voilà tout. C’est brutal!... - -Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence -de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment: - ---Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-vous-en! Vous avez clos la -discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à -cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas -de la journée! Le repos sera complet comme ça. - ---Vous ne ferez pas cette sottise!... - ---Et qui donc m’en empêcherait?... - ---Songez à ce qu’on penserait. - ---Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!... - ---Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?... - ---Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente -personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me -fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que -je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!... - -Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute -probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari -dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans -son petit salon. - -Un instant, Luc était demeuré perplexe et immobile, prêt à la rejoindre -et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans -son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche -et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas. - -Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était -venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un -grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à -leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis -plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine, -qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante -dans ses oreilles et dans son front. - -C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se -renouvelait entre elle et Luc. - -Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette -violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi -saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué. - -Comment en étaient-ils arrivés là? - -Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction -aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il -y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et -impatience développée peu à peu chez Luc... - -Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première -querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers -talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de -maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi. - -Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et -plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût -renoncé à chasser lui-même. - -Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps -le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là? - -Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de -rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand -et joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et -d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une -abandonnée et d’une victime. - -Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était -surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait. - -Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux -portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une -prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle -était de rien tenter maintenant... - -Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit -tour à tour. - -Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse. - -La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son -mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!... - -Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine -éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée, -ce serait Luc qui à son tour trouverait la maison vide... qui la -croirait partie peut-être!... Ou... - -Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait -imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte -intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle -raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement -d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une -d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie -maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait -sans se lasser. - -Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas -plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre; -et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie -créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon, -la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher, -mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter. - -Avec ses pleurs, la vivacité combative de son humeur s’écoulait, mais -non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense -repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était -levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct: - ---Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement. - -Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer -de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon. - -Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit -secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le -temps, brillaient doucement. - -Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une -statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui -dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre -dans la pièce. - -Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour -d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus -pour ce qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri -mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble. - -Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un -peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux -toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût -là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui -demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus, -tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui -qui vous connaît si bien. - -Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire. -Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son -œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu -tout de suite. - -Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on -découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une -finesse extrêmes. - -Et quand on appuyait un ongle sur la rosace du centre, un déplacement -se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le -premier. - -C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un -cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban. - -Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles, -demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite; -puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait -maintenant depuis la première page. - -Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin, -bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots: - -«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et -ininterrompues du récit qui commençait. - -Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé -les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien -qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était -remise à lire. - - -24 mai 1895. - -«J’écris ceci pour mes enfants. - -«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de -Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus -charmant que ce temps-là chez lui. - -«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des -chasseurs,--les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,--qui -se communiquait à nous toutes. - -«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la -griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui -en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu -jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit! - -«Moi qui dispense à présent--Luc me l’a permis plusieurs -fois--l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais -tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre. - -«Achever une bête que des chiens acculent et qu’ils vous présentent -demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on -parle de choses qu’on ignore totalement... - -«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies -derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres -bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse -d’un silence de nonnes--un peu une chasse de Peaux-Rouges, je -trouve,--ou la grosse bête dans la forêt de Velours. - -«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes -du côté féminin, et assez mal coiffées,--je me rappelle ce -détail;--toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il. - -«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant, -commençait à ranimer les esprits. - -«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait -faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à -la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui -voyions passer la bête dans un défaut; ou quelque autre, non suivie, -que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt. - -«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le -bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle -rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu -effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...» -Seulement le sanglier ne sortait jamais. - -«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie. - -«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes, -était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre -mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous -expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit -cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en -les attendant; la répétition générale de la comédie en cours. - -«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que -les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de -recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient -au pas, côte à côte. - -«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun -jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement -que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!... - -«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains -nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que -Michel d’Épeuille obtint jamais... - -«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait -manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son -carnier!... - -«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par -sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires: - -«--Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué. - -«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres, -pendant que la voiture courait toujours, et que, derrière nous, ce -petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route. - -«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus -sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses -étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus -«pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!... - -«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que -la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme -gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la -route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là! - -«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres -m’impatientait comme du tapage. - -«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée -sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir -comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de -Versoix avait faite de ma main. - -«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me -déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de -l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui. - -«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une -installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre. -Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc. - -«L’avais-je toujours trop connu? - -«Était-ce trop soudain?... - -«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en -avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a -pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout -à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour». - -«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations: -c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement. -C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était -certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder -beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui -aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait -extrêmement difficiles. - -«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que -nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la -douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me -pénétrait un peu. - -«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse, -l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos -actes... - -«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui -donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire -à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il -m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la -coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air -Henri III, hardi et las. - -«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après -m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des -créatures. - -«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent, -nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!... - -«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à -moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais -dans le cœur. - -«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à -fait clair en moi. - -«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans -mes mains comme en cet instant. - -«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout -bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée -de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai -enfin, et ce fut encore pis! - -«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer -maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec -elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait -sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter. - -«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui -m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute -la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde. - -«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais -bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte -venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et -fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées -avaient fini, je crois, par causer une juste terreur. - -«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en -s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela -se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les -yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants, -sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre. - -«Est-on aveugle à ce degré?... - -«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si -assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance -m’assaillait à présent. - -«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de -lui--et je crois encore à présent que cela était.--Il me paraissait -épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi, -frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse -de mon impuissance à l’empêcher. - -«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles, -galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse, -qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots. - -«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la -pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce -mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force, -certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si -j’avais voulu, il y avait trois mois!... - -«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non -plus ne voudrait plus jamais. - -«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela -allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois -que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que -j’avais, je lui dis tout. - -«J’entends encore sa réponse. - -«--C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il -peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a -eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il -pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la -campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter -jusque-là!... - -«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!... -J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis -deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient pas avoué plus -que ne feraient toutes les tantes du monde!... - -«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour -j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre... - -«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et -pourquoi l’entrain général me blessait si fort. - -«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir -chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire -moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en -trouve tant à la campagne. - -«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne -sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles. - -«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les -jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret -intolérable du bonheur défait par soi-même. - -«--Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes -demain?... - -«--Mon oncle, avec plaisir... - -«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était -une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par -une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?... - -«--On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid; -mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures, -n’est-ce pas? Du silence et de la patience. - -«--Me tirerez-vous mon miroir?... - -«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le -lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il -conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi _terra cota_ -des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon. - -«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids, -les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je -devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de -ramener la charrette vers dix heures. - -«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle -régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement -par le charme de ce qui m’entourait. - -«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas -encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal, -pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une -haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans -les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se -retrouvait, éclairant et ouatant tout. - -«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur -d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les -buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi. - -«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres -endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en -gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel -nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze -certainement était restée dessus. - -«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de -la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce -qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis -celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber. - -«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait -entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller. - -«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si -doux, si clairs, le chant même de ce paysage. - -«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure -que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les -voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait. - -«Cela mirait admirablement. - -«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point. - -«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant, -revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit, -tombant les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même. - -«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil. - -«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de -_Mac_, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre -d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec -la terre, et je revenais sans rien, comme lui. - -«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré -juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la -quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle. - -«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle -prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la -direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et -comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le -reconnaître à distance: - -«--Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui -nous arrive?... - -«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop -tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle -l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre -ardeur. - -«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment. -Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et -nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions -tous les trois que la bourrasque nous assaillait. - -«Oh! le bon vent! La divine pluie!... - -«--Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et -nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour -traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un -garde. - -«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre -collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas -s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à -remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous -la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon -Dieu!...» - -«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je -tremblais de la tête aux pieds. - -«--Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements, -avait déclaré mon oncle. - -«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!... - -«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique, -immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la -grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais. - -«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon -oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il -y avait de quoi. - -«Le casaquin avait des manches larges d’où mes bras sortaient jusqu’au -coude, et une basquine d’il y a cent ans. - -«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais; -mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il -y avait d’autre dans l’armoire. - -«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu. - -«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud; -et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais -chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait -attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas -cuites». - -«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur -des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le -manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et -moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et -s’il ne fallait pas parler maintenant. - -«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses -qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter... - -«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien -eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses -pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous -aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout. - -«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les -chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux, -et tâchait de se redresser. - -«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré -moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à -Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était -égal, à lui...! - -«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se -croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à -«cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos -pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle -angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça -aussi. - -«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière -et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je -me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve. - -«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais -pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches -délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient -dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une -minute de ce qu’elles voulaient dire. - -«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si -fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à -coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à -pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que -de me cacher dans mes mains. - -«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix -changés... - -«--Blandine, est-ce que...? - -«--Mais oui, voyons!... - -«Je ne l’avais pas laissé finir!... - -«--Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence, -Blandine n’en veut donc plus goûter?... - -«--Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit -mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette... - -«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi: - -«--Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!... - -«C’était lui qui le disait cette fois!... - -«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint -l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois, -pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.» - - * * * * * - -La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil. - -Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée, -avait fini son récit. - -«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse -jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la -place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans -sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait -été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour -avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on -n’y comptât pas plus tôt...» - -Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place. - -Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de -dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où -son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le -piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe -d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant. - -Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!... - -Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le -précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le -matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle, -avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête -l’avaient frappé à l’instant. - -Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son -testament?...--Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se -trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait. - -Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé -du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait -tiré le cahier. - ---Je veux savoir ce que vous leur dites! - ---Luc, je le défends! - ---Rien que la fin!... - -Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix -lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en -demandant plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher... - -Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des -flambeaux tenus en main: - ---Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup, -revenant à la réalité présente. - ---Que vous étiez très, très souffrante!... - ---Et que je ne paraîtrais pas ce soir? - ---Comment serait-ce possible?... - ---Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite -ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette. - -Ballaigues, septembre 1896. - - - - -ENTREVUE - - -La chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, -mélancolique; un peu de tout. - -Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de -répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée -monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave. - -Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. -Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on -apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte -d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements -intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on -souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour -les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», -reste le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une -espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en -revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les -circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en -cette farce ridicule et angoissante! - -«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu. - -Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, -au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune -et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté -intérieure, qu’on crie devant des nuages: - ---Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair! - -Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt--si -ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,--ma fille -mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute -simplicité, en toute bonhomie. - -A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine bien quelque chose. -Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle -attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le -plus divinement libre. - -Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu? - -Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle -écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent -en lui que d’autres ne lui ont jamais montré. - -Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit -occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce -qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme. - -S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie, -tout est bien. Si non, elle le refait. - -Le voilà peint tout en rose. - -Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et -il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas -prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux... - -L’amour est né, et toujours en se rappelant cette minute, elle en -tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose -venue de lui. - -Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent -pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier -confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du -bonheur, va, à savoir être simplement bête. - -Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins -tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de -résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque -j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table. - -Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six -mois une telle insistance de mes frères!... - ---Brigitte ne peut pas rester comme ça. - ---Il faut marier Brigitte. - ---Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend -encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, -que deviendra Brigitte?... - -Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand -il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence. - -Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes -belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de -mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement. - ---Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir -seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on -veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni -peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en -s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion -superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. -Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des -solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule -hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le -lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour -plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!... - -Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des -déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, -l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, -sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue. - -Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits -uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, -sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? -A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, -et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, -vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la -jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis -qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, -dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la -révélation qui vous est faite. - -Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude -qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et -éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul -vrai de la langue. - -Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, -faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, -assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en -répondant brièvement aux questions dont on l’accable. - -Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté -matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et -m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il -n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes. - -Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits -rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de -nous tous qu’est confiée cette mise en présence. - -Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers, sans cesse tiré de -son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec -autant de patience que d’évidente incompétence. - -Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore, -M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le -sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou -petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se -perd. Il ne l’a pas regardé pour ça. - -Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la -tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la -sienne.--Un aboiement alors.--Et il relève ses papiers pendant que je -reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce -qu’on a pu me procurer. - -Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau -relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage? -L’identité? - -Veuf--ceci je le savais--et les mots de madame Lacombe: «Vous le -consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe -ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi, -entre ce col et cette fourrure? - -La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre -dans le petit salon où notre dîner était servi. - -Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux -bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des -cheveux noirs abondants. - -Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation, -coupée par mon entrée, reprend. - -«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall. -Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage, -déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet -«acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que -reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœur antique, massé -dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence. - -N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce -bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de -Bernard, ouvertes sur le canapé. - -De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me -faire entrer dans cette étrange conversation. - ---Est-ce que je m’intéresse à l’usine?... - ---Mon frère m’en parle-t-il souvent?... - ---Le climat du Nord me plaît-il? - -Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai -toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la -passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit -complaisamment de fermetures en marmites. - -D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute: - ---Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle -est conforme au programme. - -Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une -angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait. - -Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées -où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout? - -Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq -ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni -l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été -plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses -formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que -j’ignorerai. - -Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé -le premier? - -Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en -tout! - -Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je? -Lesquelles tairai-je? - -Lui parlerai-je de maman? - -Pendant que je me jure que non, la dernière catastrophe de leur maudit -explosif est épuisée, et nous nous levons de table. - -Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et -nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous -envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare. - -La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les -gaz et les lumières, reste sombre contre son mur. - -Le cadre et l’instant sont intimes. - -Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là... - -N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui? - -Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai -plus tard. - -Si nous parlions franchement, au moins! - -Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous, -que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début. - -Mais il s’est repris avant moi--s’il avait à se reprendre--et s’est -remis à causer, comme il causait l’instant d’avant, au choix du sujet -près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des -impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son -devoir mondain. - -Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce -qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot. -Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant -cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière -lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais -sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses -souvenirs anciens. - -Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?... - -Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je -revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de -ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me -promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que -j’évoquais, et sa conquête valait-elle l’effort que je faisais en ce -moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne... - -Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts. - -Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie, -était assis dans le même fauteuil. - -Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le -lisais dans son regard. - -Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est -empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau, -sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait -à l’emmener sans le laisser même me saluer. - -Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M. -Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui -se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette -fois à la cause de notre rencontre: - ---Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et -d’aller visiter Valcreux? - -Et moi lui répondre de ma bouche: - ---Oui, monsieur, je vous le permets. - -Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa -stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa -poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout -éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite: - ---Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé -pourtant!... Tout s’est si bien passé!... - -Et sans doute il avait raison. - - - - -AUX LUMIÈRES - - ---Et nous arrivons à quelle heure?... - -L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du -wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un -sac rouge qui dansait. - -La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à -ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme: - ---Mais... c’est que... nous voilà seulement passant les -fortifications... - ---Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de -temps?... - ---Vous êtes fatiguée?... Demain, à deux heures quarante!... - -La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le -froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient. - -Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui -restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui -sautillait et qui semblait seul vivant. - -Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans -rien dire non plus, il s’assit à son tour. - - * * * * * - -Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient -leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars. - -Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par -l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les -coussins;--puis ce silence gardé après la dernière réplique... - -Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue, -après cette abominable matinée?... Michel s’épuisait à chercher, se -demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de -cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans -gaucherie ni brutalité, ou de cet obstiné mutisme?... Et lequel serait -le plus facile à vaincre?... - -Et tant pour agir vite que pour suivre ses préférences personnelles, il -supprima la distance, d’abord; il étendit le bras doucement, le passa -autour de sa femme en murmurant d’une voix câline: - ---Vous êtes bien, si serrée là-bas?... - ---Pourvu que je n’aille pas à la reculette, je suis toujours -parfaitement bien! - -La rapidité de sa réplique n’avait eu d’égale que sa promptitude à se -dégager en se redressant; et Michel gardait encore, sur sa figure -penchée, son expression tendre, qu’elle avait achevé déjà cette -profession de foi si nette. - -Pudeur effarouchée ou colère véritable, il était oiseux de chercher -alors les causes d’un effet trop certain; le jeune homme, redressé à son -tour, déconcerté pour la seconde fois, et piqué malgré lui, dit -froidement: - ---Mais, justement, c’est que vous y êtes, «à la reculette»! - -Elle avait penché sa tête hors de la portière pour s’assurer que c’était -vrai, puis, rassise d’un bond sur l’autre banquette: - ---Oh! fit-elle, pourquoi me l’avez-vous dit? Je ne le savais pas, et -j’étais si bien!... et maintenant j’aurai tous les petits noirs dans les -yeux!... - -«La reculette...», «les petits noirs...», tout cela formait un contraste -si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui, -que la gaieté avait saisi Michel... Il allait la faire rire à son tour, -et la détente serait trouvée! - -Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise -irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand -découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son -chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze... Une gaze épaisse, une -gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui -recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil, -pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants -survivaient seuls:--les yeux, le bout relevé d’un petit nez; -inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store, -qui voient tout, et qu’on ne peut voir. - -D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul -mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée -entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions. - - * * * * * - -Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa -fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de -cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où -devait commencer son congé... Son entrée dans la salle à manger pendant -le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur -l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés -de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la -santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu, -de cette ridicule disgrâce: les oreillons... Et durant tout ce -temps-là, sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait -devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme -si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement. - -Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui -avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était -enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son -auréole?... Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le -premier symptôme fâcheux, il en était sûr... - -La mairie ensuite... Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans -les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez -elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il -frissonnait encore. - -«Dirai-je oui?... Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment! -Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui -seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,--où il -voyait de la préméditation maintenant:--avec Madeleine, son amie, -toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix -basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle -mimique!... - -C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi -naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il -se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé. - -Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et -implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot -maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne -lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant -tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté. - -Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur -convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle -le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur -qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure -lui avaient redonné l’angoisse... - -Une très courte soirée, après: il fallait «penser au lendemain»; et -cette journée enfin, la plus odieuse que Michel eût connue jusqu’alors, -et dont il cherchait vainement l’équivalent dans le passé! - -Ses plus grandes corvées officielles?... Des cérémonies de deuil?... Ses -examens d’autrefois?... Il n’avait rien subi de pareil; et sa nervosité -contenue se dépensait, à cette heure, en injures muettes, qu’il -répandait sur la stupidité mondaine!... - -Ces gens en habit de soirée, le matin, dans ces grandes voitures bêtes, -qu’on amène à «la maison» pendant qu’ils mettent leurs gants blancs. -Cette foule curieuse qui s’ameute, et dont on connaît les dires... -L’église où les places sont prises de bonne heure, pour tout voir, où le -cortège monte lentement dans un ordre convenu, au milieu d’un luxe dont -chaque détail a son prix connu, presque marqué... Assis enfin, le poids -du flot qu’on sait là, derrière soi. Les propos d’autrefois, du temps où -on était «ceux qui regardent», tout ce qu’on se rappelle et tout ce -qu’on devine: les plaisanteries et les sourires... La sacristie où ces -gens défilent... le lunch où ils défilent encore!... - -Sans notions exactes à l’avance de ce que pouvait être la terrible -badauderie de ce jour, il revoyait le premier incident qui l’avait -décidément fait entrer dans son rôle ce matin-là. - -En sens inverse de sa voiture, pendant qu’il se rendait à «la maison», -lui aussi! une jeune femme venait, dont la tournure et le pas élégant -l’avaient frappé. Comme il la regardait machinalement, leurs yeux -s’étaient rencontrés. Cela avait duré une seconde; puis, d’un coup d’œil -vif, elle avait passé en revue les rosettes blanches des chevaux, les -fleurs qui garnissaient les glaces, le monsieur gravement assis, l’air -soucieux, au fond du coupé,--et un imperceptible sourire avait frémi au -coin de ses lèvres et de ses cils. - -Il était le «marié», il n’y avait pas à dire! Pour tout le monde, même -pour cette inconnue, l’étiquette était posée. De ses affaires -personnelles, les plus intimes, nul n’ignorait rien ce jour-là, et ce -sourire bienveillant et amusé serait celui de tout le monde! - -Y avait-il, dans les usages, chose plus ridicule que celle-là? et par -quelle abdication du bon goût et du libre arbitre chacun s’y -soumettait-il à son tour?... - -«Enfin à trois heures nous serons seuls, et cette comédie sera finie!» A -travers tout, présentations, compliments, sourires, Michel s’était -répété ça depuis le matin. De poignées de main en révérences, le -supplice avait pris fin, et voilà où il en était maintenant!... - - * * * * * - -Dolemment, il reportait ses yeux sur la forme mystérieuse assise en face -de lui, avec l’oppression de ce silence, et l’agacement nouveau de ce -regard caché, qu’il sentait pourtant le suivre. - -Il se trouvait petit, réduit, se jugeait bête dans l’inaction, -esquissait le premier mouvement de ce qui voulait être un bond; et en -cherchant du coin de l’œil l’effet produit par son geste, il se -heurtait à cette muraille bleue qui le rejetait à tous ses doutes. - -Ce voile lui semblait tout à coup un symbole formidable. - -En somme, que connaissait-il de cette jeune fille qui était là? Rien de -ce qui était vraiment elle. Du convenu, du superflu. Ce qu’on a -l’habitude de dire, ce qu’on a l’habitude de montrer. Mais de son cœur, -de son caractère, ou même de ses goûts et de ses tendances, que -savait-il de certain? - -Qu’était-ce que ces causeries de leurs courtes fiançailles, dans un coin -du salon? La conversation de cotillon, avec un danseur qui plaît -beaucoup. Un flirt assuré d’aboutir; mais rien de plus concluant. - -Ce qu’elle ignorait ou n’ignorait pas de cette vie où elle entrait, -l’impression qu’elle pouvait avoir à se sentir emmenée ainsi toute seule -par ce monsieur, ce qu’elle désirait et ce qu’elle craignait, il fallait -bien reconnaître qu’il n’en avait pas la moindre idée. - -Dans cette conjoncture, délicate entre toutes, il marchait -en aveugle, sachant seulement ceci: qu’il y avait partout des -maladresses à commettre, et fort peu de chose, à l’occasion, pour -l’avertir.--Perspective peu encourageante et qui expliquait assez bien -la lenteur de ses résolutions et la terreur plaisante avec laquelle il -contemplait alors la cause de ses soucis. - -Dire que, dans cette tête, il y avait un nombre infini de pensées qui -lui étaient, à lui, absolument étrangères, que jamais sa propre tête ne -pourrait concevoir, et qu’ils seraient toujours ainsi deux mondes -voisins et différents, liés par la parole seulement, alors entr’ouverts -l’un à l’autre, et que le silence refermerait!... - -Si elle allait se taire toujours!... Mais tel ne semblait pas être le -malheur qui le menaçait: à l’immobilité première de la jeune femme avait -succédé l’agitation d’une personne qui renonce à comprimer toute la -force de son ennui et s’achemine par des gestes à s’épancher. - -Chaque fois que les yeux de Michel s’arrêtaient un moment sur elle, elle -avait un imperceptible haussement d’épaules, très plaisant de -spontanéité et de franchise, et qui signifiait à peu près: «Tenez, voilà -l’effet que vous me faites!...» Et quand les épaules se tenaient -tranquilles, c’étaient les pieds et les mains qui protestaient. - -Protester était bien le mot,--surtout pour les mains:--elles -bavardaient, elles étaient prolixes, incohérentes, capricieuses, -dépitées, folles! - -C’étaient des exclamations, des digressions, des parenthèses,--jusqu’à -ce que la voix, incapable de se contenir plus longtemps, se mit enfin de -la partie. - -Ah! la drôle de petite femme!... Pas belle au sens classique du mot: -rien de géométrique ni de grammatical dans la figure, mais un éclat de -couleurs: le blond de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de ses -lèvres; une harmonie dans les mouvements,--jusque dans son attitude de -bouderie,--une grâce et une intensité de jeunesse qui rayonnaient la -joie de vivre! - -Coiffée d’un chapeau gros comme rien, sur lequel une douzaine d’ailes -aux reflets métalliques et aux pointes aiguës s’entrecroisaient comme -des foudres; enfouie entre deux manches énormes, qui semblaient deux -autres petites femmes assises à côté d’elle, avec sa jupe évasée et le -ruban qui serrait sa taille menue, elle était le résumé fait à plaisir -de toutes les sottises de la Mode. - ---Hein! disait toute sa personne, suis-je assez ridicule, défigurée, et -déformée, et adorable?... - -Et le dernier mot était le plus vrai. - -Mystère moral et devinette physique, devant lesquels se comprenait, en -vérité, le pauvre état d’âme de Michel. - - * * * * * - ---Je voudrais mon nécessaire... Celui où est l’encrier. - -Allait-elle lui écrire, maintenant, et remplacer par la correspondance -la pantomime de tout à l’heure?... - -Encore une fois la surprise fit venir aux lèvres de Michel une question -qui était une sottise et, tout en cherchant ce qu’elle demandait: - ---Vous allez écrire?... En wagon?... - ---Mon Dieu, à moins que je ne descende?... - ---Si vous saviez comme ça remue!... Votre mère n’espère rien si tôt. -Nous enverrons une dépêche. - ---Une dépêche à Madeleine? Pour lui dire tout ce que je fais, tout ce -qui m’arrive et tout ce que je pense!... Je lui ai promis qu’elle -saurait tout... J’attendrai les stations. J’y songerai pendant qu’on -marche... j’écrirai les mots importants et je délaierai aux arrêts... - -«Y songer--écrire--délayer...» C’était un programme de journée qui -laissait au malheureux Michel peu de place, sinon peu d’espoir; et cette -promesse à Madeleine de lui faire savoir «tout»!... - -«C’était beaucoup vous engager», fut-il tenté de dire vivement; mais il -répondit seulement en souriant: - ---Et si vous attendiez au moins qu’il vous arrive quelque chose?... - -Et aussitôt, par la même manœuvre que tout à l’heure, il s’était -rapproché d’Anne, le bras étendu, très désireux, évidemment, de fournir -un premier épisode à sa fureur épistolaire. - -Mais la défense de la jeune femme s’était renouvelée plus vive, et, -dressée sur ses pieds d’un bond, comme une chatte qui prépare ses -griffes: - ---Hé! que voulez-vous donc qu’il m’arrive de plus... que ce qu’elle sait -comme moi!... Sur quoi serais-je encore trompée? - -«Trompée!...» Le cas devenait grave, et Michel, ahuri, repassait -vertigineusement toute sa vie de jeunesse; il se torturait pour imaginer -ce qui avait bien pu en surgir de désastreux... pendant qu’il s’asseyait -résolument près de sa femme et la forçait, les deux mains dans les -siennes, à rester près de lui. - -«La dernière année?... Les dernières semaines?...» Non! Il ne voyait -rien de probable, rien de possible; et, fort de sa conscience nette, le -ton vraiment grave, cette fois: - ---A présent, il faut nous expliquer. Le mot que vous venez de prononcer -est sérieux, votre attitude depuis hier bizarre et inquiétante... J’ai -cru à une bouderie d’enfant... un caprice coquet... de la timidité. Il y -a autre chose: j’ai le droit de savoir quoi... - -Un frémissement du mystérieux voile bleu lui avait seul répondu, les -traits d’Anne s’agitant dessous, dans une grimace invisible. Puis tout -était redevenu tranquille. - ---Je vous en prie, Anne, répondez!... Du moins, ôtez ça: c’est -odieux!... Et puis dites!... vous pouvez bien dire?... - -Mais plus il la pressait de questions, plus elle s’immobilisait dans son -silence, et il regrettait maintenant ces gestes impatients qui lui -répliquaient tout à l’heure. - -Il s’avisa qu’elle se butait, et, radoucissant sa voix: - ---Ça vous gêne peut-être à dire?... Voulez-vous que je vous interroge? -Vous, vous répondrez seulement oui ou non. Cela suffira. - -Elle avait acquiescé gravement, d’un hochement de son menton rose, et un -interrogatoire fantastique, dont la variété faisait le plus grand -honneur à l’imagination de Michel, commença de se dérouler. - -Timidement, avec mille détours et réserves, il avait demandé «si elle -pensait... si elle se figurait que, parce qu’autrefois... il serait -capable aujourd’hui...?» Là, il s’était embrouillé tout à fait. - -Anne avait compris tout de suite et l’avait tiré de ce labeur: un «Non! -Non!...» bien décisif ayant tranché la question de moralité, Michel -était reparti sur d’autres pistes, fort allégé d’esprit et de cœur. - -Mais quand, au bout d’un grand quart d’heure, il s’était retrouvé au -même point, l’éternel: «Non! Non!...» détruisant l’une après l’autre ses -plus ingénieuses hypothèses, l’impatience l’avait repris. Il avait soif -de sa faute! - -«Est-ce que, tout simplement, elle voulait se moquer de lui?...» Il -avait hasardé la question mais Anne avait protesté avec une dignité -offensée; et il s’était remis à chercher, élargissant de nouveau le -cercle de ses suppositions multiples. - -C’était non, et encore non!... - ---Anne, vous me faites de la peine, vraiment!... - -Là, elle avait cessé de répondre, trouvant sans doute qu’il sortait du -programme,--ou bien les deux syllabes auxquelles elle s’était réduite ne -suffisant plus à traduire ses impressions. Et, presque en même temps, -Michel s’était levé, parvenu brusquement à ce point de toute querelle où -celui qui suppliait se lasse tout à coup, et où l’autre, qui voudrait -bien parler alors, est obligé de prier à son tour, perdant tous ses -avantages, pour avoir trop attendu. - -Il avait fait si vite les trois pas qu’il pouvait faire dans la largeur -du wagon qu’une peur d’enfant avait pris Anne:--il avait l’air de s’en -aller!... Et elle l’avait rappelé, montrant ingénument sa frayeur. - -Il s’était retourné à sa voix, sans sourire; et l’avait regardée un -moment, toujours assise, les mains inertes comme il les avait laissées -en les rejetant tout à l’heure... Quelque chose la tourmentait, fût-ce -un enfantillage; c’était certain!... Et un mélange de colère et de -pitié l’avait ramené. - ---Enfin! que diriez-vous, Anne,--avait-il demandé rageusement,--si je -restais là comme vous êtes, sans même vouloir m’expliquer, après vous -avoir lancé un mot comme celui que j’ai entendu?... - -Une courte hésitation avait fait croire à Michel qu’elle s’obstinait -dans son mutisme. Il ôta son chapeau, et, pétrissant le feutre mou, le -jeta sous la banquette. - -Fut-ce le geste, et sa violence? fut-ce qu’elle était à bout de silence, -ou que l’hypothèse la blessait trop? - ---Aussi que pourriez-vous me reprocher qui soit analogue à -cela?--cria-t-elle à son tour.--M’avez-vous vu, à moi, des cheveux -blonds et des sourcils noirs pendant quatre semaines de fiançailles, -pour les trouver rouges aujourd’hui?... - -En même temps, d’un mouvement aussi vif que celui de son mari, elle -ôtait son voile sibyllin, et, tournée en pleine lumière, offrait son -ravissant minois au jugement du jour et des hommes. - -Mais le seul spectateur qui pût donner son avis, réellement frappé de -stupeur, reprenait en écho, indifférent à ce qu’il voyait: - ---Rouges aujourd’hui?... C’est de moi que vous voulez parler?... C’est -pour mes cheveux que vous dites ça?... - -Un des inimitables gestes d’Anne avait riposté clairement: - ---Dame! si vous en doutez!... - -Mais le jeune homme, tout à la méditation ahurie et consciencieuse de ce -qui lui arrivait là, continuait sans rien voir: - ---Mais pourquoi «rouges aujourd’hui»?... Je les ai toujours eus comme -ça!... - ---Et pensez-vous que moi, je les aie toujours «vus» comme ça?... - ---Comment serait-ce possible autrement?... - ---Quand on a pris ses précautions!... - ---Anne, vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il y ait eu là une -supercherie de ma part?... - ---Si vous appelez «supercherie» une teinture dans un petit pot, non, je -ne dis pas cela! - ---Qu’est-ce que vous voulez dire alors? - ---Ce que je veux dire!--cria-t-elle, au comble de l’exaspération;--je -veux dire qu’on m’a présenté, il y a un mois, un monsieur fait d’une -façon, dont les cheveux étaient châtains, et la moustache brun doré; -que, pendant quatre semaines, il est venu dîner chaque soir, et me faire -sa cour après, toujours semblable à ce qu’il était le premier jour; et -que le matin de mon mariage,--le matin, entendez-vous!--j’en ai vu -arriver un autre, qui était le même pourtant... enfin, vous, comme vous -voilà! et dont l’entrée m’a atterrée!... Des cheveux roux! tout ce que -je déteste, et la mairie deux heures après!... Et ça changeait votre -regard, vos yeux, votre sourire: tout!... Vos dents ne brillaient -plus!... Elles avaient l’air de mordre, avant... maintenant, c’étaient -des dents tranquilles! - -Elle se montait en parlant, devenait dure au récit de son étrange -déception, tandis que Michel, humble et désolé sous la constatation de -cette disgrâce évidente, baissait la tête sans rien dire... - ---Mais, comment n’avais-je rien vu?... Avais-je été aveugle un mois, ou -si j’étais folle tout à coup?... L’idée me vint presque, un moment, -d’aller vous le demander, à vous... Puis, dès que je fus rentrée dans ma -chambre, Madeleine m’expliqua tout d’un mot. Comme je tombais dans ses -bras, elle s’écria: «Nous ne l’avions vu qu’aux lumières!... C’est le -coup de ton manteau beige!...» - -Malgré son douloureux hébétement, Michel répéta comme une question: - ---Le coup de votre manteau beige?... - ---Un manteau que je portais cet été, qui avait fait beaucoup parler, et -perdre bien des paris!... - -Et développant, elle ajouta, avec aisance: - ---Jaunasse le jour, d’un vilain jaune; terne, poudreux, sans éclat; -quand venait le soleil couchant, il s’éclairait par degrés. On aurait -dit que le jour entrait en lui en s’en allant... Il devenait rose, puis -rouge brun; puis restait, quand on allumait, à ce brun-là, chaud et -brillant... Vous n’avez rien vu de plus drôle!... - -Un court silence, un peu gêné, avait suivi cet apologue, puis la jeune -femme, qui s’énervait, reprit encore plus vite: - ---C’était ça, évidemment! Mais qu’est-ce que j’allais faire, moi?... Il -me fallait, en deux heures, me redécider, comme si tout recommençait!... -«Réfléchis, tu peux refuser! m’avait tout de suite dit Madeleine... Il -est encore temps de dire non!...» - -Du fond de son cœur, férocement, Michel envoyait à la bienveillante -médiatrice les malédictions les plus sinistres qu’inventait son esprit -agité. - ---Mais vous voyez le tapage!... Ce qu’on dirait à la maison!... Et puis -vous... et puis moi aussi!... Quand je fermais les yeux, un moment, ou -quand je restais la tête enfoncée dans un coussin, je vous revoyais -comme avant!... «Tu ne le regarderas que le soir», disait Madeleine, -toujours prompte à se décider... Ou bien: «Il sera chauve très -jeune!...» Ou: «Tu t’habitueras peut-être?...» Nous discutions encore -quand l’heure de la mairie est venue... Il fallait bien aller là-bas; il -fallait bien répondre, surtout... J’ai serré les yeux bien fort, et -j’ai dit «oui» pendant ce temps-là! - - * * * * * - ---Ai-je donc si peu su vous inspirer de vraie tendresse?... - -Il avait murmuré cela si mélancoliquement, le pauvre Michel, sans -bouger, rompant un nouveau silence encore plus lourd que les autres! Un -petit frisson désagréable avait crispé le cœur d’Anne. Puis, tout de -suite, le sentiment de ses griefs lui était revenu à l’esprit, et, avec -un dédain immense: - ---Qu’est-ce que la tendresse peut faire là? Êtes-vous bien sûr, vous qui -parlez--ceci répondait à un geste de Michel qui essayait de protester -contre cette apostrophe audacieuse--êtes-vous bien sûr que vous auriez -beaucoup aimé, un jour, en arrivant, trouver mon nez autrement fait que -vous ne l’aviez quitté la veille?... ou de travers?... ou retroussé?... -ou tout courbé?... - -Avec la plus déplorable dextérité, elle opérait, du bout de son doigt, à -mesure qu’elle les énumérait, chacun de ces changements improbables: -tordant, retroussant, courbant,--toujours avec son air de sérieux -courroucé, et pour la seconde fois, en cette heure critique, Michel -avait failli sourire. - -Mais avant qu’elle eût soupçonné cette irrévérence, il était déjà auprès -d’elle, protestant de son amour le plus fidèle pour tous les traits de -cette mignonne figure, quelque dommage qu’il pût leur advenir, et -s’efforçant de secouer sa stupeur pour plaider son étrange cause. - -Du fait positif qui lui était reproché, rien, hélas! qu’il pût nier ni -atténuer; mais comment cette lamentable surprise avait pu se produire, -Anne le savait aussi bien que lui... Son récit même de tout à l’heure en -faisait foi: la volonté de Michel était innocente dans ce malheur. - -C’était la fatalité de ses heures de service, du train qu’il prenait -là-bas, pour venir la retrouver, et qui l’amenait toujours à la nuit, -sans qu’il eût même remarqué la persistance de la chose... Leur première -rencontre; leur présentation au théâtre... Tout un concours de -circonstances, vraiment rare et fâcheux; mais ce n’était bien que cela. - -Était-il possible, même, qu’Anne eût soupçonné autre chose?... Ça, du -moins, elle ne le croyait plus?... - -Et il continuait, malgré l’immobilité parfaite de la jeune femme; ardent -à se disculper de toute intention perfide, et ne s’avisant pas que ce -n’était nullement d’avoir raison qu’il s’agissait alors, mais bien de -considérer sa mésaventure comme le plus détestable forfait, et de -s’excuser en conséquence. - -Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient -jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une -tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples -conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel -aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu: - ---Le regarder le moins possible!... - -Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme -allait reprendre, évidemment, son voile et son petit chapeau déjà -ressaisis d’une main ferme. - -Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au -fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une -victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser -le premier titre, Michel avait forcément l’autre... Elle jugeait son -enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en -trouvait redoublée! - -Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au -juste: une explosion de désespoir... des regrets... des excuses... -l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que -la surprise inverse allait se produire. Un miracle. - -Des folies, évidemment!... - ---Et quand il fera noir, noir... A la jolie heure du soir où vous -retrouverez votre ami?... - ---Non! laissez-moi!... Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage, -parce que j’y penserai tout le temps... Je croirais les voir -flamboyer!... - -«Flamboyer!...» L’épée de l’archange, alors,--fermant le Paradis -perdu,--qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les -félicités promises!... - -Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste. -Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt -dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous -ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts: - ---Et... vous me trouvez vraiment laid?... - ---Je vous trouve... comme vous êtes!... - -Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché -cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence -régna de nouveau,--Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel -tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement. - - * * * * * - -L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme -tout d’abord, en même temps que les élancements inavoués, mais -douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici -qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès -contraire du doute, à l’horreur de lui-même. - -Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!... -Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?... Pour -retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui -avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce -que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait -jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne -se discute pas... - -Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus -sincère. Il aurait peur de ses regards!... Et que de tendresses il avait -au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,--pour lui être dites -enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir -les dire!... - -Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée -tout à l’heure, et, pour se figurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à -cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec -tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était -jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante. - -Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille -exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée, -et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,--quoi! tout -cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son -amour!... - -«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai -oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà...» - -Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant! - ---Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se -répétait maintenant Michel. - -Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées, -abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près -de lui, et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient -tous les deux! - -Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il -fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait -aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné... - - * * * * * - -La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid -matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage. - -Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une -seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées, -cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne -endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute, -la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi». - -Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force -la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyer -se prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette -petite lueur immobile. - -A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes -qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc -achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et -soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne. - -Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on -le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela -vaut une caresse. - -Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui -apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler... - -Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais -l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées, -qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre -indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;--à la millième heure de -tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublient parfois; -ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!...» S’ils -savaient, eux, le charme des mots!... - -Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en -usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir, -cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur. - -Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances -distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient -toute. - -Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces -clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de -cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;--et -toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient -maintenant une magie au service de leur bonheur. - - * * * * * - -A genoux, devant la banquette où Anne dormait dans son grand châle, -Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une -petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein -jour!... - -Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans -rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait, -elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à -son front. - -Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit, -qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à -coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard -de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la -contemplait, les yeux énormes... - -Est-ce que tout allait recommencer? - -En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant -son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre: - ---Il faut faire partir ça tout de suite!... - -Le billet laconique disait proprement ceci: - -«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel -est blond!» - - * * * * * - -Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile, -hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la -retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second -billet, encore plus court: - -«Ma petite Madeleine, je l’adore!» - - - - -LE TIROIR - - -On discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous -les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien -autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite -les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de -souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne -pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus -décisif. - -Les femmes surtout étaient vibrantes. - -Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très -spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se -peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations, -des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans -qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autre raison -que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction. - -Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite -pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant, -concluaient. - -C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde. -Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les -meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des -usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les -mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette -prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le -même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la -même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de -cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et -s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger -aussitôt qu’ils seraient seuls. - -Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de -protestations. - -Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre, -avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices -ou privilèges, mais seulement différence de forme. - -Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais -variablement présentées. «Successives ou très tassées.» - -Et comme l’individu en question--un heureux à la façon successive -évidemment, un peu tous les jours--développait son système, on s’était -mis à le huer. - ---Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens -trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu. - -«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le -bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une -seconde...» - -On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts. - -Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit -flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence. - -Et comme on riait cette fois: - ---Pourtant la souffrance, madame,--interrompit un homme âgé, assis -volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,--vous ne croyez -pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure -du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des -remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne -pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits, -ayant rempli des années... - ---Et à les expier et les absoudre peut-être? - ---Alors, docteur, dites votre histoire. - ---Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner -sagacement, sans tirer ça d’une histoire?... - ---Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux -baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des -choses que vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à -la personne connue qui vous les a fait trouver un jour... - -Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses -mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois. - ---Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre, -que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la -chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez. - -Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant -rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença -pensivement: - ---C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire. - -L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà, -pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait. - -Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une -liaison. Et ceci, non point discrètement, prudemment, avec le mystère -et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille -auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié -de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de -surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en -dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer -cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup: -elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la -bravoure si l’on veut, d’une femme du XVIIIᵉ siècle. - -Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement, -maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la -nature de ses fonctions. - -Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à -faire finir cette situation déplorable. - -Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans -avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le -Midi, se réjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il -pourrait presque l’habiter. - -Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du -chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et -qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de -leur mariage. - -Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce -tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du -bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une -grâce, une force ou une joie. - -Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement -subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité. - -Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de -ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la -volonté qui avait agi ce jour-là? - -Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût -quelques soupçons, et un homme d’esprit troublé ne se montrerait pas -auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait. - -Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant. - -Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait? - -Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir -de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur -intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait -rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude, -toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui. - -Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre -des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se -retrouvent. - -Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un -prétexte, une raison. - -Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé -par un lointain ministre, inspiré, cette fois encore, mais par une -influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier -avait défait. - -C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir -d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son -rôle. - -Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle? - -Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à -elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui -cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne -disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et -estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave. - -Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle -préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté -sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en -sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui. -Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle courait -jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier: - ---Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais -vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!... - -Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle -jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique. - -On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence -renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de -paradis!... - -Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte -du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses -nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de -grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute -jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion. - -Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la -mère, lors de la venue de la fillette, n’ayant été qu’un redoublement -de ses besoins de solitude, devenus presque farouches. - -Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix -dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté -sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême. - -Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre -morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des -semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable, -anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se -dissimule pas, surtout. - -Elle l’essaya, bien vainement. - -Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari -assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet. - -Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain, -elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque -inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir, malgré la promptitude -et l’énergie des remèdes appliqués. - ---Mais elle était jeune, et si forte! - -Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre -phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans -l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme -avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses -et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible, -la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels -symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine -surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en -souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort. - -Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance -laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une -compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa -mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la -table, sans rien heurter, la profusion de tasses et de fioles si vite -accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes -dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés -près de leur mère, même mauvaise. - -Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir, -s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là, -pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise. - -Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la -révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie. - -Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de -ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une -brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait -manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance. - -Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du -corps, lui était revenu ensuite. - -Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte -et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un -bienfait. - -Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien -qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié -et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager. - -Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps. - -Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui -veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords. - -Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et -reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa -faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé, -redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère. - -Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord. - -Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes -atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât -complètement. Mais elle n’y avait pas songé. - -Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son -mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se -dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression -confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une -seconde. - -«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai -plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous -l’endormirons de piqûres.» - -Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la -chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée -des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir. - -Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle -repassait les mots surpris. - -C’était net et précis comme la sentence d’un tribunal, et sans même -qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le -leurre d’une grâce possible. - -Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un -espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il -répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives -douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé -déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord -entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable. - -«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était -réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait. - -Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas -cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre, -si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et -l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la -meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre -définitivement. - -Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait -donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout--plus -jamais--dans la réalité de ce mot implacable. - -Elle songeait aux joies disparues. A ces dernières semaines aussi, à ce -qu’elle y avait subi. Et l’excès même de sa passion, restant sincère -jusqu’au bout, la séparation totale, irrémédiable, lui semblait -préférable à l’autre, ne voyant, dans la fin de tout, que son apaisement -à elle, sans y rien considérer d’autre. - -Un léger mouvement de son lit lui fit entr’ouvrir les paupières, sans -modifier son attitude. - -C’était la main de sa fille, qui avait touché le pied du lit, si -doucement qu’elle s’y fût prise en écartant les rideaux. - -Ses grands yeux, baignés de tendresse, fixaient la malade tristement -avec une expression mélangée de l’effroi de l’enfant et de la -compréhension de la jeune fille. - -Puis, en face de ce grand repos, qu’elle se figurait réel, une détente -modifia ses traits, illuminant sa jeune figure comme un éclair de -soleil, et, appelant son père d’un signe, un doigt en travers de ses -lèvres, elle releva encore le rideau. - -Mal remis de cet instant d’abandon, où il se donnait le droit d’être -vrai, pendant qu’il reconduisait le docteur; lui, refusait, montrant ses -traits bouleversés. Mais l’insistance de l’enfant, la confiance de son -sourire, ce qu’elle semblait lui promettre, finirent par l’attirer. Il -obéit à son geste, et, un genou sur une chaise basse, se mit à regarder -avec elle, la tête contre son épaule. - -Tout autres que ceux de sa fille: chauds d’amour et de souvenirs, les -yeux de l’homme enveloppaient le corps étendu devant lui; rêvant -follement que tout fut un songe: le mal, le danger; se rappelant -d’autres sommeils, suivis par lui ainsi, songeant à ce que de prochains -pourraient être encore... Jusqu’à ce que la réalité présente lui -traversa le cœur d’une douleur, tirant sa figure de nouveau, dans son -expression de désespoir, et le fit se lever pour s’éloigner. - -Mais l’enfant, qui le surveillait, resserrait son bras sous le sien, -lui murmurait des mots confiants, le leurrait du calme menteur de la -douce respiration, si égale sous le drap, de ces mains paisibles, -étendues; et obtenait qu’il restât. - -Il écoutait, vite convaincu; retombait sur sa chaise, et ses yeux -reprenaient leur direction, leur ardeur, leurs pensées. - -Si accoutumée qu’elle fût à pareille atmosphère d’amour, sous le double -regard de ces êtres, la malade s’énervait. - -Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait -devant elle. - -Qu’était-elle donc pour eux--qu’avait-elle été surtout,--pour qu’ils la -pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant? - -Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils -la faisaient dans leur cœur. - -Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait -toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune, -séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures -tôt disparue, et ce charme indéfinissable qui tirait les cœurs à elle. -Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce -limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment. - -Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle -variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait -mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des -tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup -sûr. - -Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en -songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver. - -C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours. - -Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient -laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à -présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait? - -Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme -qu’elle voulait rester, elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une -pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes. - -Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes -écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son -bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé, -où elle entassait ses trésors. - -La moindre d’elles la perdrait, et il y en avait des liasses; et la -première fois que son mari, avide de souvenirs et de reliques, viendrait -plus tard s’asseoir là devant, cherchant passionnément sa trace, c’était -ça qu’il trouverait. De sorte que, sans méchanceté, sans indiscrétion de -personne, il apprendrait tout, d’un seul coup, perdant dix ans de -bonheur passés, et elle, pour la seconde fois. - -Toujours, elle avait remis à quelque jour de grand courage la totale -destruction que la prudence exigeait. Jamais elle n’avait trouvé ce -jour. - -Il y a dans les plis, l’odeur, les caractères d’une lettre, quelque -chose de si sensible, de si réel, que c’est douloureux à sacrifier, -comme un peu de l’être aimé. - -Surtout, elle se sentait un tel temps pour pourvoir à cette besogne! Des -semaines et des semaines devant elle!... - -Quelle prévoyance humaine, tenant à la lettre le conseil de l’Écriture: -«Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir. Le soir, n’osez pas -vous promettre de voir le matin», est prête, sinon d’âme, au moins de -dispositions et de prudence matérielles, à ne pas rentrer chez elle un -jour, et à n’y laisser ni danger, ni héritage douloureux pour ceux qui -restent? Et que de peines cependant épargnées par ce soin! - -Machinalement, sans pouvoir s’en empêcher, elle cherchait à faire le -total des lettres enfermées là-bas, commençant par la pile de gauche, -dont elle avait toute la substance. - -Ensuite, c’étaient ses lettres à elle, dont elle avait moins la mémoire, -qu’elle ne réussissait pas à estimer précisément, et qui l’arrêtaient -toujours. - -Au milieu de son épouvante, elle s’obstinait à cette tâche puérile, -comme si le nombre plus ou moins grand de ces billets révélateurs, pût -augmenter ou atténuer le mal qu’ils devaient causer; cherchant; -cherchant. Jusqu’à ce que sa tête vague lui refusât tout service, ne fût -plus qu’une voûte vide, obscure, sonore; où ses idées tourbillonnaient, -avec le vol incertain et peureux d’oiseaux de nuit, tournant en cercles. - -Dire qu’il lui aurait suffi d’une heure de sa vie ancienne pour que rien -de cette charge terrible n’existât plus aujourd’hui. Qu’il ne lui -faudrait, maintenant encore, qu’un instant de solitude assurée; un peu -de forces, que sa volonté trouverait quand il faudrait; pour que le feu -clair, entretenu nuit et jour dans sa chambre, prît son secret. - -Avec un sentiment tout autre, elle se répétait de nouveau les mots -surpris fortuitement: «Elle peut durer cinq ou six jours...» De cette -échéance si courte, elle prenait le terme le plus proche, et songeait -qu’en ces brèves journées, il fallait que la chose fût faite. - -Et si cet homme s’était trompé? Si le même soir ou le lendemain, elle -disparaissait soudainement? - -Son front se serrait à cette idée; son cœur battait, à l’étouffer; un -cri lui venait dans la gorge, qu’elle n’arrêtait pas tout entier, qui -finissait en gémissement; pendant qu’un grand frisson la secouait, de -ses talons jusqu’à sa nuque, ranimant l’inquiétude dans les yeux qui -l’observaient, en dépit de l’immobilité qu’elle affectait de conserver. - -Dès lors, commença pour elle le plus terrible des supplices, sans trêve -d’une minute, sans que rien la fît se relâcher de sa surveillance -attentive, elle guettait le moment propice. - -Elle luttait contre le sommeil, en le feignant presque constamment; -contre la soif, contre ses malaises; contre les vifs désirs de ces mille -petites choses, que les malades, incessamment, réclament et veulent -essayer. - -Il lui semblait qu’à force de rester, sans parler et sans remuer, on -finirait par l’oublier. Qu’en se voyant auprès d’elle si peu occupé; -devenu vraiment inutile, son mari, après sa fille, céderait à sa grande -fatigue, et s’en irait dormir un instant, comme elle, la malade, le -faisait obstinément. - -Mais, dans son fauteuil, tout proche, il ne fermait pas même les yeux, -et l’immobilité qu’elle s’imposait, ne servait qu’à la briser de -courbatures et de douleurs. - -Ce moyen tenté sans succès, elle essaya de toutes les ruses que peut un -esprit féminin, harcelé par la terreur. Patiente et ingénieuse comme un -prisonnier dans sa cellule, qui sonde chaque pierre, reconnaît chaque -issue; même celles manifestement impraticables, pour ne rien laisser au -hasard. - -Puis un caprice furieux, éclatant comme ceux de jadis, exila de sa -chambre son mari, sa fille, dont les mouvements, la respiration, les -regards, l’épuisaient, prétendait-elle. - -Elle y gagna que, retirés dans la chambre voisine, et séparés par une -portière, ils suivirent, avec une anxiété décuplée par la distance, -chacun de ses mouvements; paraissant sur le seuil au moindre bruit. - -Découragée, elle les laissa reprendre leur place, sans rien dire, -épeurée parfois de sa solitude; mieux défendue, lui semblait-il, de la -terrible visiteuse qu’elle attendait, quand ils la gardaient tous les -deux. - -Ses heures affreuses étaient les heures de la nuit. - -L’enfant partie, après avoir pris son baiser du soir sur le bout des -doigts de sa mère, ou le bord de sa couverture; la femme de chambre -étendue, sur un lit dans la pièce voisine, elle restait avec son mari, -et un tête-à-tête commençait, qui redoublait, s’il était possible, -l’horreur de ses angoisses. Soit qu’il essayât de courtes et ardentes -tendresses, soit qu’il restât immobile, à la regarder sans rien dire. - -Il semblait à la pauvre femme que son front usé, par la maladie et la -peur, laissait fuir son secret; qu’elle le voyait glisser; ou que s’il -ne sortait pas par là, elle allait le crier, malgré elle, avouant tout, -sans savoir pourquoi, et provoquant la scène terrible, qu’elle se -représentait sans relâche, et qui allait éclater tout de suite, sans -attendre qu’elle fût morte--son mari ouvrant le tiroir. - -Même, une fois, l’abominable obsession prit une réalité si forte, -qu’elle se leva droite dans son lit, prête à courir jusqu’au meuble -pour y arriver avant lui, et mit son pied sur le tapis. - -Debout en même temps, son mari la recoucha plein de terreur, la croyant -prise de délire, et elle se laissa faire avec docilité, heureuse de -l’intervention matérielle, qui la délivrait de son cauchemar. - -Puis le tête-à-tête recommença, douloureux, formidable, chacun cachant à -l’autre la pensée qui le meurtrissait, appelant le jour de ses vœux pour -clore ces nuits d’épouvante d’où la malade sortait brisée et blême, les -cheveux mouillés, les mains tremblantes. - -A lui, comme à elle, il semblait, sans qu’il sût pourquoi, que le -premier rayon de jour atteint, leur assurait ce jour tout entier; et ils -soupiraient de délivrance à la première roseur de l’aurore. - -Au quatrième de ces jours, pourtant, l’agitation de la pauvre femme -redoubla, devint horrible. - -Si le médecin avait bien prédit, il lui restait alors tout juste douze -heures pour accomplir sa besogne. - -Comment trouverait-elle, pendant leur courte durée, l’occasion mille -fois provoquée depuis qu’avait commencé cette double et tragique agonie? - -Tenir sa vie dans ses mains! La pouvoir refaire d’un coup, puisqu’il -suffisait ici qu’on «sût» ou qu’on ne «sût» pas, pour qu’elle fût et -restât toujours innocente ou coupable. - -Alternative terrible, dont la solution, à mesure que le terme se -rapprochait, l’étreignait d’une frayeur grandissante qu’elle ne pouvait -plus cacher. - -Hanté de sa pensée unique, son mari interprétait cette émotion -croissante comme l’horreur de la lutte finale qu’elle devinait -instinctivement, et son cœur saignait de pitié en face de cette révolte -si bien compréhensible à ses regrets, sans qu’il osât risquer pourtant -un mot d’abandon ou de franchise par crainte de s’être abusé et de lui -révéler trop de choses en s’attendrissant avec elle. - -Quand vint midi de ce jour-là, la fièvre, qu’il ne semblait plus -possible de voir augmenter, monta. - -Le corps entier de la malade brûlait la main en le touchant. - -Ses lèvres, incessamment mouillées, se séchaient dès que s’écartait le -mouchoir trempé d’eau avec quoi on les humectait. - -Sans voix. Peut-être sans pensée, tout l’affolement de son pauvre être -s’était réfugié dans l’observation d’une horloge dont le mouvement -uniforme la tenait hypnotisée. - -Haletante de peur à chaque sonnerie, à chaque glissement de l’aiguille, -elle sentait les battements réguliers frapper un à un sur sa chair, -comme si la tige d’acier y fût entrée réellement à chacun de ses -va-et-vient, par une piqûre aiguë. - -L’influence douloureuse de ce bruit répété était si manifeste sur elle -qu’on tenta de l’arrêter, espérant la délivrer de cette fièvre -communicative. Mais elle réclama son supplice, la voix brève et l’œil -impérieux, tremblant d’impatience jusqu’à ce que le battement monotone -recommença de lui hacher la vie et le cœur par secondes. - -La nuit qui suivit fut meilleure. - -Fataliste dans l’acceptation du délai qu’on lui avait marqué, la malade -se disait que ce jour cruel passé, lui assurait un lendemain, et elle -voulait rassembler ses forces pour une suprême tentative qu’elle avait -résolu de faire. - -Dès le matin à son réveil, elle se montra souriante, et par un effort -terrible, sans agitation ni souci. - -Pour la première fois, depuis la conversation surprise, elle parla de sa -guérison; s’inquiéta tendrement de la pâleur de son mari, des joues -maigries de sa fille; gronda l’un de ne pas soigner l’autre, chacun -d’eux de son entêtement à rester là enfermé, sans respirer l’air du -dehors, et, tout courant, dans son discours un peu coupé, dit qu’elle -voulait manger et boire, que cela la remettrait, et qu’il fallait lui -aller chercher d’un petit vin du pays, célèbre par sa couleur, la -chaleur qu’il mettait aux membres, dont elle avait bu autrefois dans -une auberge qu’elle désignait, et dont elle désirait goûter. - -Surpris, frémissant d’espoir, radieux d’un désir exprimé, son mari se -leva sur-le-champ pour aller donner des ordres, mais elle l’arrêta d’un -mot. - -Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Elle entendait que tout le monde fût -guéri en même temps qu’elle, les joues maigries et les yeux battus, et -exigeait que son mari, accompagné de sa fille, s’en allât chercher -lui-même la chose qu’elle désirait. - -A tous les refus qu’il opposait, elle insistait plaisamment, commandant -à sa voix pour parler avec naturel, alors qu’elle brûlait d’attente. - -«La course n’était pas d’un quart d’heure, avec des chevaux un peu -vites. Ils n’avaient qu’à prendre les bais. - -«Dans trente minutes, exactement, lui et l’enfant seraient de retour. - -«Elle, rose et fouettée par le vent; lui, calmé d’un peu de grand air.» - -Puis, comme il résistait encore, elle l’a fait appelé à elle, renvoyant -sa fille d’un geste, et la voix et les yeux noyés, elle s’était mise à -lui rappeler ce jour de leurs premiers temps de mariage, où, à souper, -dans cette auberge, ils avaient bu de ce vin, qu’elle souhaitait ravoir -aujourd’hui; mais qu’elle ne voulait que de sa main, pour que -l’évocation fût complète. - -Les mots lui coûtaient tant à former, que pour être sûre de les -prononcer, sans qu’un coup de dents claquant les coupât en deux d’une -morsure, elle les préparait à l’avance; les prononçant lentement, -enfonçant ses ongles dans sa main, pour passer le mouvement nerveux, -qu’elle sentait venir au milieu. - -La comédie lui répugnait. - -Ces termes d’amour, qu’elle retrouvait péniblement dans sa tête épuisée, -la bouleversaient de souvenirs, de regrets, d’horreur, et elle sentait -qu’encore un peu, sa volonté défaillirait pendant qu’elle prolongeait -son sourire pour remplacer les mots qui manquaient à sa mémoire vidée. - -Enfin l’homme se décida. - -Il l’étreignit d’une vive caresse, et cédant à la satisfaction complète -de sa soudaine fantaisie, il sortit en appelant sa fille. - -Pendant le quart d’heure nécessaire pour atteler et s’apprêter, elle -était restée sans parler, défendant à son cœur de battre; se fortifiant -d’un calme profond, qu’elle buvait comme un cordial. - -Le roulement de la voiture, sur le sable de l’allée, la secoua comme le -choc d’une machine électrique. - -Elle rouvrit ses yeux, qui tant de fois depuis ces six jours avaient -erré désespérément autour d’elle, et, avec une âpre ardeur, elle regarda -la chambre vide, le feu flambant; et là-bas, le meuble terrible, dont -les lignes droites et sobres avaient revêtu pour elle, tant de formes -menaçantes, hideuses, fantastiques. Elle fixa la pendule aussi, cette -ennemie, cette mangeuse, qui luttait de vitesse avec elle, et lui avait -fait depuis une semaine courir une si cruelle course. Puis renvoyant, -sans qu’elle pût répliquer, la femme assise près de la croisée, elle -l’écouta fermer la porte. - -On n’entendait de bruit nulle part, et le froissement de son lit, -pendant qu’elle glissait à terre, la fit frissonner d’épouvante. - -Sur le tapis ses pieds nus traînaient comme des pas de fantôme. - -Maintenant qu’elle était debout, de grandes vagues de sang lui -bruissaient dans les oreilles, comme si elle s’enfonçait sous l’eau, et -sa marche tremblante la menait d’une façon si incertaine, qu’elle se -reconnut près de la fenêtre, quand, après des peines éperdues, elle eut -traversé toute la chambre. - -Appuyée contre les rideaux, elle reprit haleine un moment, et crut voir, -en recommençant sa course, que sa chambre changeait de forme, devenait -ronde et tournoyait. - -Elle se raisonna là-dessus, s’expliquant son trouble à elle-même, et -dans un effort surhumain franchit la distance finale. - -Cette fois, elle était bien venue, et se trouva contre le bureau, au -moment où sa main tremblante chercha un point où prendre appui. - -Quand ses doigts, en s’abattant, reconnurent le bois familier, sa tête -se dégagea soudain, et une joie violente et triomphante, faite de ce -qu’il y avait de meilleur en elle, l’envahit, et la galvanisant toute, -lui rendit ses forces complètes. - -La clef, tournée de deux tours, comme elle l’avait laissée, était dure -pour elle. - -Elle se reprit à plusieurs fois, avant d’arriver à l’ouvrir, puis la -sentit céder enfin. - -Les paquets noués de leurs rubans apparurent à ses yeux. - -La vision de sa fille lui revint; des prunelles bleues, si candides. -Elle était sauvée, cette fois, de leur blâme et de leur douleur! - -Mais de nouveaux bouillonnements lui troublèrent les yeux et le front. -Puis elle eut une douleur au cœur, si atroce, qu’elle comprit ce qu’elle -devait signifier, et ramassant sa volonté comme un lutteur qui se sent -vaincu, elle tira le tiroir à elle. - -Il vint à la secousse, tout entier, et comme elle chancelait en même -temps, il acheva de lui faire perdre pied, et tomba sur elle, -entièrement, éparpillant tout son contenu sur sa grande robe de nuit, -sans que ses mains tenaces eussent lâché le bord qu’elles tenaient. - -La congestion, foudroyante, ne lui laissa pas cinq minutes, d’agonie et -d’étouffements. - -Elle ne se déplaça même pas; et ce fut ainsi, où elle était, que son -mari et sa fille la trouvèrent tous deux, en rentrant, sa courte lutte -terminée. - ---Et sa fille? questionna une femme dans le silence qui persistait, une -fois que le conteur se fut tu. - ---Elle est rentrée dans son couvent, pour achever son éducation. Elle a -voulu y rester; elle y est toujours, je crois. - - - FIN - - - IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE - - PRINTED IN GREAT BRITAIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN DE SAINTE -MODESTINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger -et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand -orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours -fané.</p> - -<p>Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail -habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres -affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette -grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de -l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De -<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus -et tout ce que l’Église honorait en elle—ou peut-être pour cela -encore,—mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux, -demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.</p> - -<p>Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui -entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées -par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si, -avant de prier, on songe à les regarder un instant.</p> - -<p>Comment choisir dans ces misères?</p> - -<p>Comment mesurer ces souffrances?</p> - -<p>Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir -se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus -malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette -horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni -encourageante, ni consolante.</p> - -<p>Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon -leur prix et selon leur poids,<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> brûlant dans leur lueur d’incendie; -confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite -remplacés.</p> - -<p>Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient, -s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite, -immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une -habitude journalière.</p> - -<p>Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans -l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu -l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une -inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps -cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa -place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien -dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes -affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la -résignation.</p> - -<p>Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus -mystérieuses, amenaient, quand elles<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> entraient, l’involontaire -atmosphère de leur âge et de leur charme.</p> - -<p>Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.</p> - -<p>Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant. -Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille, -elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte, -et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.</p> - -<p>Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant -les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles, -ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.</p> - -<p>Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se -poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une -farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages -tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.</p> - -<p>—Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la -récréation?<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p> - -<p>—On ira, répondait le chœur.</p> - -<p>Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du -bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le -curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus -grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et -populaire comme elles.</p> - -<p>Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une -émotion les saisissait, douce et brusque.</p> - -<p>Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui -leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on -avait trouvé pour eux le mot qui touche.</p> - -<p>Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux, -avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit -parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour -lui montrer de quoi il est capable.</p> - -<p>Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans -manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les -lèvres,<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs -simples.</p> - -<p>L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond -du mystère.</p> - -<p>Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent -pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la -maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.—Et -il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout -un village dépouillât les passions humaines;—mais emportant au dedans -d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal, -une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.</p> - -<p>On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si -l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.</p> - -<p>On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les -lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur -d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.</p> - -<p>Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> sa beauté, sa vertu -et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et -flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges, -s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des -faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du -médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle -à grands cris le guérisseur et le remède.</p> - -<p>Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace -troublaient un de ces argumentateurs venimeux.</p> - -<p>Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives. -Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur -pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la -venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré, -cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.</p> - -<p>Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât, -bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à -l’adoration des<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue -dénonçait la supercherie.—Du moins, les demandeurs honteux -expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents -qui s’ensuivaient.</p> - -<p>Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail -cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel. -Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser -plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans -le repentir.</p> - -<p>Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun -autre, restait légendaire sur ce point.</p> - -<p>Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et -sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en -vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand -elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la -charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son -château, qu’elle dut nommer.</p> - -<p>Le clergé soutint constamment que c’était la<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> nature de la demande que -la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le -mensonge de l’habit d’emprunt.</p> - -<p>Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce -qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende -incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure -où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune, -alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et -l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans -bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces -vieilles à courir les champs.</p> - -<p>Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors, -de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa -beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité -et le charme, c’est-à-dire le bonheur.</p> - -<p>Son amoureux l’avait quittée, comme quittent<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> les amoureux, parce qu’ils -aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il -pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la -férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent -uniquement dans leur nouvelle évolution.</p> - -<p>Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien -dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir, -du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être -chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci -après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour. -Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette -richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera -des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de -l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte, -jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.</p> - -<p>Une obligation de mystère et de prudence,<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> causée par certaines raisons -qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par -leur commun secret.</p> - -<p>Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il -suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.</p> - -<p>Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce -n’est plus qu’un mot comme un autre.</p> - -<p>Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis -longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de -cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la -hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la -volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces -habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des -rouages.</p> - -<p>Mais il l’avait détrompée si bien.</p> - -<p>—Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse. -C’est une amie. Mais<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça, -tu le sais bien.</p> - -<p>«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à -son amour et à son Séverin.</p> - -<p>Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et -bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort:</p> - -<p>—Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes? -Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles, -puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est -dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi.</p> - -<p>Ou bien il arguait de la prudence et de la raison.</p> - -<p>—Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui -jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons.</p> - -<p>«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans -toutes les bouches du village.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles, -que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je -parlerai comme à personne.»</p> - -<p>A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse:</p> - -<p>—Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma -vie; penses-y seulement, Séverin.</p> - -<p>Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y -avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot -venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la -suivait.</p> - -<p>Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient -pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait.</p> - -<p>«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière -d’être.—Séverin avait pour cela ses graves raisons.—Elle saurait -pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en -devenant moins apparente, la tendresse de son<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> ami ne lui manquerait pas -pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus -exquise et plus douce encore...»</p> - -<p>Et puis, il était parti.</p> - -<p>Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment -presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que -l’intelligence l’ait mesuré.</p> - -<p>La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une -heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition, -sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls -vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas -franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume, -excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont -pas d’action pour l’apaiser.</p> - -<p>Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout -espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans -vertu.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant -horreur de voir des êtres.</p> - -<p>Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes -marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les -regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour -voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai -pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux -d’indifférents.</p> - -<p>Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin, -on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils -se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la -fille restait à pleurer.</p> - -<p>Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les -raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que -les grandes lignes.</p> - -<p>Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun, -selon son humeur,<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre -créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir.</p> - -<p>«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour -pleurer longtemps comme ça.»</p> - -<p>En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se -croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus -hautaine volonté.</p> - -<p>Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on -peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et -des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette -épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne -puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait -l’habitude.</p> - -<p>La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une -jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les -plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troi<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span>sième -évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter.</p> - -<p>Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant.</p> - -<p>«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans -ressources?...»</p> - -<p>Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs -qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle -connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à -l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines -paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur -intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils -se rattacheraient à quelque chose.</p> - -<p>Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa -misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les -autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux -tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait.</p> - -<p>L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> joie passée, porte en -lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux -gens, aux choses, au lendemain. Et qui, <i>réellement</i>, n’attend plus rien -du lendemain, est bien à plaindre.</p> - -<p>De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est -gardé malgré lui-même.</p> - -<p>Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la -pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité.</p> - -<p>Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni -ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à -l’oubli.</p> - -<p>Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer. -Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble -l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main.</p> - -<p>Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au -sanctuaire miraculeux.</p> - -<p>Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que -demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de -pleurer<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est -interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que -l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là, -invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire -arriver sur terre.</p> - -<p>La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter, -restait indécis pour Catheline.</p> - -<p>Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on -parler en pareil lieu?</p> - -<p>La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les -guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la -reconnaissance s’étalaient partout devant elle?</p> - -<p>Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs -dates.</p> - -<p>Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du -démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant?</p> - -<p>Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses -pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très -puissant<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour.</p> - -<p>Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de -l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il -fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime -Séverin, rendez-le-moi!»</p> - -<p>Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder, -elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa -matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible, -et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré -tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de -cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit.</p> - -<p>«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,—le lien le plus direct, et la -beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de -son cœur,—vous qui avez vécu, secourez-moi!»</p> - -<p>Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement.</p> - -<p>—Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> avez connu et senti les -choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été -jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez -ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des -peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu -peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin...</p> - -<p>C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez -pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil -chagrin.</p> - -<p>Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et -elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa -volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours -supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait -reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le -charme rompu.</p> - -<p>De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait -volontairement l’image de<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> Margot près de Séverin, espérant que les -grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus -que de la colère.</p> - -<p>Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui -parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme -une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en -elle: la délivrance.</p> - -<p>Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait -cela fait vraiment.</p> - -<p>Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris -d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la -moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils -s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance.</p> - -<p>C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât, -croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières -pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni -surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait. -Pour qu’il revînt<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le -mauvais lien fût rompu.</p> - -<p>Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à -fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se -faisait en sa faveur.</p> - -<p>On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice -simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils -n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux.</p> - -<p>Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son -silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la -Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les -sympathies.</p> - -<p>En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa -fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre.</p> - -<p>On le blâmait à présent.</p> - -<p>Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir.</p> - -<p>Puis, peu à peu, autour de cette prière obsti<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>née, recommencée chaque -jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée.</p> - -<p>Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute.</p> - -<p>Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin -toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre...</p> - -<p>Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une -autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir.</p> - -<p>La Sainte pourrait-elle ce miracle?</p> - -<p>Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle, -jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par -disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de -l’exposer à pareil échec.</p> - -<p>Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut -au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste -et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible.</p> - -<p>Comment contraindre une femme, non seulement<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> à ne pas prier, mais -surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont -elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure.</p> - -<p>Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges -étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle -osé implorer?...</p> - -<p>Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que -par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat.</p> - -<p>Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait -plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues.</p> - -<p>Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y -était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de -l’église s’ouvrit et retomba bruyamment.</p> - -<p>Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce -qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p>Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place.</p> - -<p>Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent. -Et elle voulait bien montrer—à qui? elle ne savait pas—à son cœur, à -son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien.</p> - -<p>L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis -il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa -tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de -grande angoisse.</p> - -<p>Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il -n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements -mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité.</p> - -<p>Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque -chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la -jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir.</p> - -<p>«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...»<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p> - -<p>Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait -pas le savoir.</p> - -<p>Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme -avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à -l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs -yeux rivés les uns aux autres.</p> - -<p>Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur -indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la -tendresse y sombrait.</p> - -<p>Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le -cœur de la pauvre fille.</p> - -<p>Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait -prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit -autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait -jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et -il parlait de repentir.—Le repentir de la soif!...—</p> - -<p>Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement, -comme si sa bouche<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que -cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin, -son attitude, à lui, se modifiait.</p> - -<p>L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au -grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure.</p> - -<p>Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots -tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si -naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il -tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de -la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de -chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles.</p> - -<p>—Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien -plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant.</p> - -<p>«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou -douleur? As-tu trouvé qui le remplace?...<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p> - -<p>«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de -nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?...</p> - -<p>«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es -si près. Je crois le bonheur revenu.</p> - -<p>«Ne dis pas de mots méchants ici...»</p> - -<p>Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre.</p> - -<p>A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et -les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables.</p> - -<p>Ce fut les secondes qu’elle choisit.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis -plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives -cruelles.</p> - -<p>Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la -volonté de personne, pour les<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> événements précédents, ce mariage avait -pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables.</p> - -<p>On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands -bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens, -mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés.</p> - -<p>L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place -serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé -avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la -Sainte.</p> - -<p>Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le -dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se -demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand -il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus -troublante, et la plus inattendue.</p> - -<p>Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du -<small>XIII</small>ᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé -dévotement,<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> sous la forme d’une confession, il venait de découvrir, -avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main -d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et -protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé -d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale -justice.</p> - -<p>Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire! -Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité -et de grandeur, pour le pouvoir concevoir.</p> - -<p>Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart, -qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était -honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans -son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son -service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au -cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un -jour entre eux.</p> - -<p>Le comte, chasseur passionné, courait le loup<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> tout le jour. Le soir, il -rentrait harassé et, après avoir bu, dormait.</p> - -<p>Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la -châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds, -près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils -disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son -luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de -l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour -jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur -l’autre en: forme, blancheur, petitesse.</p> - -<p>Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses -ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus -belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de -lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et -c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que -l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur.<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span></p> - -<p>Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et -forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça -on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage.</p> - -<p>Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé -trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en -courant, devinât de loin les choses.</p> - -<p>Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand -il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on -défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la -salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui -lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds:</p> - -<p>«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu -qu’elle vous restât.»</p> - -<p>Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un -mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> -teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle -perdait.</p> - -<p>Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses -ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin.</p> - -<p>La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme -elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire.</p> - -<p>Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans -quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus -étroite.</p> - -<p>Sur l’autel, dans une boîte scellée—cristal et ors ouvrés—la main -adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa -forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se -repentait.</p> - -<p>De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la -dame.</p> - -<p>Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un -précipice.</p> - -<p>A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente -piété éclatant, éveil<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>lèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement -possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des -jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne -n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi.</p> - -<p>La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui -anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse -put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes -recommandations.</p> - -<p>Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur -pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la -châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et -suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret.</p> - -<p>Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de -hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple, -l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre.<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p>Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra -dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le -tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture -demandée.</p> - -<p>Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout -demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer -inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur.</p> - -<p>Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le -nom bientôt.</p> - -<p>Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient.</p> - -<p>Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet, -tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose -d’ordinaire. Et la dévotion s’établit.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>Très tristement il songeait.</p> - -<p>Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs -froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis -d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait -de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à -son troupeau.</p> - -<p>Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie. -Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir; -mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait.</p> - -<p>Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse.</p> - -<p>Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son -devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le -torturaient?</p> - -<p>Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que -n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques?</p> - -<p>Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> primitive avait tout -établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.»</p> - -<p>Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du -lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement, -cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés.</p> - -<p>Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il?</p> - -<p>Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses -yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De -vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le -jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il -lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception, -et du doute qui vient ensuite.</p> - -<p>Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement -les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il -les brûla, jusqu’au dernier.</p> - -<p>A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut -triste et songeur,<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré -lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté.</p> - -<p>Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer -le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il -s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un -discours de longue durée.</p> - -<p>Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui:</p> - -<div class="blockquot"><p>—En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il, -dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en -connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire:</p> - -<p>«Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.»</p> - -<p>«Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand -saint, l’a répété comme ceci:</p> - -<p>«Aimez, et faites ce que vous voudrez.»</p> - -<p>«C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et -que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.»<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span></p> - -<p>Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé -est mort à son tour.</p> - -<p>Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et -les miracles y abondent.</p> - -<p>Il n’est que de croire. </p></div><p><span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p> - -<h2><a id="LES_RAMEAUX_DE_FRANCOIS"></a>LES RAMEAUX DE FRANÇOIS</h2> - -<p class="nind"><span class="letra">I</span>L a volé! disait laconiquement mon grand-père à chacune des personnes -qui entrait dans sa chambre, attirée par le bruit de l’aventure.</p> - -<p>Et sa tête, à demi tournée pour reconnaître l’arrivant, se retournait -vers le coupable.</p> - -<p>J’étais descendu le premier, animé d’une ardeur de guerre, et de la -curiosité la plus aiguë que j’avais encore jamais ressentie.</p> - -<p>Face à face, sans grilles, sans gendarmes, j’allais donc, à moins de -neuf ans, affronter un de ces individus qui alimentent les histoires -terribles—vraies ou fausses—un de ces forcenés contre qui la société, -la police, les prisons et les menottes demeurent impuissants; qui n’ont -ni honneur, ni scrupules, et, ce qui m’étonnait bien plus alors, qui -n’ont peur de rien!<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p> - -<p>«Craquements de boiserie», avait-on coutume de nous dire la nuit, dans -nos frayeurs d’enfants. Et nous-mêmes, nous riions, au point du jour, de -ce voleur qui marchait toujours et qui n’arrivait jamais.</p> - -<p>Craquements de boiseries, hein, cette fois?</p> - -<p>Et je me le représentais, après avoir forcé l’entrée, montant l’escalier -à pas de loup, sur ses pieds nus ou ses chaussons; frôlant en passant la -porte derrière laquelle je dormais, puis celle de ma mère, puis toutes -les autres, prêt toujours à entrer partout. Ah! le misérable.</p> - -<p>—Je l’ai pincé, il n’était pas cinq heures encore, venait de dire Huret -dans la cour; coffré dans le hangar aux outils, et conduit chez monsieur -tout à heure.</p> - -<p>Conduit chez monsieur. Il avait donc laissé cet homme tout seul avec -grand-père! Quel fou que ce vieil Huret!</p> - -<p>C’est pourquoi, au frisson de ma curiosité, s’était mêlée une -palpitation si angoissante pendant que je frappais à la porte et que je -criais comme chaque matin:<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p> - -<p>—Je viens vous dire bonjour, grand-père!</p> - -<p>Et, dans ma crainte d’être renvoyé, j’avais vite tourné le bouton, -fermant les yeux au premier moment, dans le paroxysme de mon émoi.</p> - -<p>Je ne pouvais pas regarder tout de suite.</p> - -<p>Puis, à force d’amour-propre, je relevai mes paupières.</p> - -<p>C’était ça, l’homme terrible!...</p> - -<p>Il avait bien ses deux pieds nus, comme je me l’étais figuré. Mais quels -pauvres petits pieds, gelés, tremblants... Et quelle misérable figure!</p> - -<p>Plus jeune que moi, à coup sûr. Si nous nous étions mesurés, le sommet -de sa tête n’aurait pas atteint mon épaule.</p> - -<p>Devant lui, jonchant le parquet, tout un monceau de buis, dont l’odeur -âcre et fraîche remplissait violemment la chambre.</p> - -<p>Je ne comprenais plus du tout. Lentement, grand-père continuait son -interrogatoire, pendant que j’achevais mon inspection.</p> - -<p>Des joues maigres, des yeux farouches, qui<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> fuyaient toujours le regard. -Une broussaille de cheveux blonds.</p> - -<p>Pour costume, une culotte de drap, lustrée, effrangée et mince, à -redouter chaque mouvement.</p> - -<p>Par-dessus, une blouse anglaise, en coutil de nuance indécise, avec ses -trois plis déformés que nulle ceinture n’ajustait plus.</p> - -<p>Le pantalon avait dû voir plus d’un jour de gala. C’était le vêtement -élégant d’un enfant qu’on habille bien.</p> - -<p>La blouse avait ri, aux bains de mer, aux Tuileries, partout où les -enfants s’amusent.</p> - -<p>Ils ne riaient plus, ni l’un ni l’autre, et leur maître bien moins -encore.</p> - -<p>Le front bas, l’air lassé, il écoutait ce qu’on disait, répondant peu, -rien que par gestes de ses mains ou de sa tête, ce qui donnait à mon -grand-père l’obligation de lui poser dix questions pour une, comme dans -ce jeu où nous jouions à ne dire que «Oui» ou «Non».</p> - -<p>Pendant ce temps, tout le monde avait fini d’entrer.<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>Mes cousines d’abord; les jumelles, miraculeusement échappées à la -surveillance rigoureuse de leur miss, et blotties aussitôt, dans la peur -d’un rappel probable, à l’ombre d’un paravent; mon frère aîné, descendu -de la mansarde, où il «potassait» des <i>x</i>, à l’abri de notre tapage; ma -tante Hortense; ma mère enfin.</p> - -<p>A chaque entrée, sur chaque figure, j’avais retrouvé successivement, et -selon le caractère de chacun, un étonnement pareil au mien.</p> - -<p>C’était «ça», le voleur?</p> - -<p>Puis les impressions secondaires s’étaient manifestées.</p> - -<p>Mes cousines l’avaient trouvé sale, et le lui avaient fait comprendre -par un recul de leurs personnes, aussi proprettes que précieuses. Mon -frère l’avait jugé insignifiant, et avait haussé les épaules, en homme -qu’on dérange pour rien.</p> - -<p>Ma tante, elle, s’était «défiée».—Elle se défiait toujours,—et avait -enlevé à grand bruit les clefs qu’on laissait chez nous, sur tous les -meubles et aux tiroirs.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p> - -<p>Ma mère s’était avancée, et, touchant l’épaule de l’enfant:</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu as fait, mon petit? lui avait-elle demandé doucement, -avec cette persuasion sérieuse qui nous faisait lui avouer, quand elle -l’employait avec nous, même nos sottises les mieux cachées.</p> - -<p>L’éternel mouvement de tête lui avait seul répondu, désignant d’un coup -de menton l’amas de branches par terre. Et comme elle insistait encore:</p> - -<p>—Laisse, avait dit mon grand-père. Il venait pour voler du buis. Voilà -tout ce qu’il a pris...</p> - -<p>Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à -sourire du péché, grand-père avait ajouté:</p> - -<p>—Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse!</p> - -<p>Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde. -Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme -une vague.</p> - -<p>Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> pas en avant, avec une -mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné, -et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié -rudement:</p> - -<p>—Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois.</p> - -<p>Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège. -Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions?</p> - -<p>Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout.</p> - -<p>Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail -patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction -journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches -qui traînaient à terre.</p> - -<p>Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles -et Viroflay, s’étendait une cour pavée.</p> - -<p>Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient -perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout:<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> -noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était -l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse -sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers.</p> - -<p>Une grande allée de milieu partait de là, bordée des deux côtés par des -plates-bandes multicolores, merveilleusement fleuries de ces fleurs -mélangées qui étaient la joie et le cachet des jardins d’autrefois.</p> - -<p>Belles de jour, capucines, dahlias, rosiers, soucis, résédas, verveines, -balsamines, œillets musqués, œillets blancs; avec un incessant -bourdonnement de guêpes et une intensité de parfums que je n’ai senti -que là. De place en place, un grand soleil, penché en avant sur sa tige -et dont nous disputions en automne les graines noires aux oiseaux. Des -roses trémières, étageant sur leur canne verte leurs pompons roses, -blancs, soufres—où mes cousines puisaient sans relâche pour -confectionner des poupées.</p> - -<p>Un brin de bois traversait la fleur, simulant une longue taille gainée; -et la cloche renversée<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> sur ses bords, nous avions des régiments de -danseuses, en jupes soyeuses, de couleurs vives, qui s’alignaient en -bataillons.</p> - -<p>Après, c’était le carré de gazon, où quatre statues symboliques -gardaient gravement, depuis des années, un cadran solaire en marbre; -puis enfin, le «jardin de buis» qui fermait la propriété.</p> - -<p>Oh! ce jardin; étrange, humide, un peu sombre, remplissant l’air d’une -forte odeur, comme il nous charmait autrefois.</p> - -<p>C’était le théâtre des jeux qui demandaient du mystère...</p> - -<p>En bordures, en boules, en charmilles, on n’y voyait rien que du buis, -ferme et brillant comme du métal.</p> - -<p>Dans la fraîcheur perpétuelle, causée par les bois voisins, il poussait -là, arborescent, prêt à toutes les merveilles, comme l’avait prouvé mon -grand-père: des merveilles de taille de direction et de patience. De -sorte que le promeneur non prévenu s’arrêtait tout à coup, stupéfait de -se voir passer<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> entre la rondeur d’un pot à anses, ou l’élégance d’une -coupe à pied.</p> - -<p>Tout bien compté, le service comprenait huit pièces.</p> - -<p>Le sucrier, en forme de coupe, une théière à ventre bombé, et six tasses -rangées autour.</p> - -<p>Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier.</p> - -<p>C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a -inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect.</p> - -<p>Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon -grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et -la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une -merveille.</p> - -<p>Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon -grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale, -dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté.</p> - -<p>Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La -théière n’avait eu son anse<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> qu’après sept ans de travail, et c’était -cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le -début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper -tout à fait.</p> - -<p>Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique -nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les -choisir et les désigner.</p> - -<p>Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand -j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé -d’orgueil.</p> - -<p>Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant -gamin brutal venait de déparer d’un coup!</p> - -<p>Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même -regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup -ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui -repassait devant les yeux.</p> - -<p>Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à -Huret, son sang-froid et toute<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> sa justice: mais il se la représentait, -bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus -fort.</p> - -<p>—Tu es venu par la forêt?... Tu es entré par-dessus le mur?... Tu as -coupé ou arraché?...</p> - -<p>Il avait beau dire et beau faire, il n’obtenait que le même geste: les -mains du petit s’ouvraient, s’écartaient, expressives comme des paroles -d’impuissance ou de lassitude, puis retombaient.</p> - -<p>—Défends-toi donc! criait mon frère. Il faut toujours se défendre...</p> - -<p>Pendant que ma mère montrait les pieds, le misérable petit corps, le -maigre visage du malheureux. Et cela suffisait pour sa défense, en -vérité.</p> - -<p>Venu à pied depuis Paris, dans cette nuit et par ce froid. Le cœur me -tournait d’y penser.</p> - -<p>—Si j’entrais pourtant chez toi, continuait mon grand-père, enragé de -toucher à la fin ce flegme morne, et que je te prenne ce que tu aimes le -plus. Que dirais-tu en me trouvant?</p> - -<p>Le petit avait presque ri, comme amusé à cette<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> idée; puis l’amertume -avait reparu, et toujours de sa voix rude:</p> - -<p>—Oh moi! avait-il répliqué, je n’ai jamais rien eu à moi. Vous pouvez -prendre...</p> - -<p>Il secouait ses épaules pointues, avec son geste habituel, qui -ressemblait au mouvement par lequel on jette un fardeau, et faisait avec -ses yeux le tour de la chambre.</p> - -<p>Comme le feu flambait ce matin-là! Comme les fauteuils paraissaient -bons, les bibelots de grand-père, coquets! et nous tous confortables -avec le thé, le lait, le chocolat que nous finissions de prendre, et -dont la chaleur et le goût nous restaient encore aux lèvres.</p> - -<p>De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur.</p> - -<p>Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous? -Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je -vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je -savais avant de parler que sa voix allait être bonne.<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span></p> - -<p>—Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi -non plus, ne prends plus...</p> - -<p>Et changeant tout à coup de ton:</p> - -<p>—Tu vas t’asseoir et déjeuner.</p> - -<p>Quel déjeuner que celui-là!</p> - -<p>Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain -par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais -des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire -dire toute l’histoire de notre convive.</p> - -<p>Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain -ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les -métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent. -Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait -naturellement aumônes et salaires.</p> - -<p>La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement.</p> - -<p>Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui -lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son -compte,<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne -pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre.</p> - -<p>La course depuis Paris, observant les propriétés, cherchant une escalade -aisée, sans portes à ouvrir et sans chien à redouter.</p> - -<p>Le choix fait de notre maison. La fatigue qui l’avait saisi et endormi -le long du mur, avant qu’il eût fini sa cueillette. Huret, enfin, le -découvrant et l’emmenant par les oreilles. Nous savions le reste après.</p> - -<p>En somme, peu de remords; une franchise absolue; une très faible notion -du mal commis moralement; un vif regret, en revanche, d’avoir détruit un -bel ouvrage...</p> - -<p>«Mais nous avions tant de ces arbres!...»</p> - -<p>C’était toujours l’idée qu’on sentait la plus forte chez lui. Et moi qui -ne l’avais jamais eue, jusqu’à cette heure de ma vie, elle me prenait -douloureusement.</p> - -<p>Pourquoi nous tant et lui rien? Pourquoi pas tout le monde pareil?...<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>—Hélas! disait mon grand-père, c’est plus difficile que tu ne crois.</p> - -<p>Aussitôt son lait bu, on avait emmené François; et ma mère l’avait -habillé dans de vieux habits à moi, après l’avoir fait se laver, pendant -que le courant de sympathie, établi en sa faveur, allait grandissant -parmi nous.</p> - -<p>La première note de réalité au milieu de notre extravagance avait été -ces mots dits par Huret:</p> - -<p>—Monsieur veut-il que je prévienne pour qu’on s’occupe du vagabond? Je -passe près de la gendarmerie, avait-il demandé à grand-père...</p> - -<p>A la gendarmerie! Pour François! Un cri d’indignation avait failli nous -échapper.</p> - -<p>Il serait puni pourtant; nous en avions la certitude.</p> - -<p>Point d’apitoiement, quel qu’il fût, n’entamait chez mon grand-père la -rigidité des principes.</p> - -<p>Aussi, quand il répliqua tranquillement:</p> - -<p>«Non, je me charge de tout, Huret», personne n’osa-t-il rien dire.</p> - -<p>Ma mère, elle-même, s’était tue; mais grand-<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>père l’avait rappelée et -lui avait parlé tout bas.</p> - -<p>—Tu me l’enverras vers trois heures, avait-il dit en finissant.</p> - -<p>A trois heures, lui et François entraient ensemble dans le parterre et -descendaient la grande allée.</p> - -<p>—Je n’ai pas encore vu le dégât, nous allons le regarder ensemble, -disait grand-père tout en marchant, pendant que François recommençait à -détourner les yeux et à traîner ses pieds le plus possible.</p> - -<p>Quelque idée qu’il s’en fût formée, les débris que grand-père trouva -durent lui causer une secousse. C’était plus que dépouillé, c’était -saccagé.</p> - -<p>Après son premier examen, repris par sa passion, il s’était remis à -travailler, rajustait machinalement, achevait les branches pendantes, -égalisait celles qui restaient, mais toujours sans rien dire, et c’était -dur à regarder pour l’auteur du dommage.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> - -<p>Enfin, le mot mélancolique des vieillards lui était venu, et, refermant -son sécateur:</p> - -<p>—A quoi bon, avait-il dit, je ne les verrai pas repousser.</p> - -<p>Sans doute, l’endurcissement de François n’était pas encore bien -profond, car sur ce mot il s’était mis à pleurer, comme aurait pu faire -un de nous, et avait suivi de lui-même grand-père dans la maison.</p> - -<p>Dans la chambre où ils rentraient, le buis achevait de se sécher, après -avoir trempé le tapis.</p> - -<p>Grand-père regarda un instant la mine attendrie du petit; puis, -s’asseyant près des branches vertes:</p> - -<p>—Maintenant, prépare tes rameaux, dit-il tranquillement à l’enfant. -Nettoie-les, sépare-les. Tu iras les vendre demain à Notre-Dame de -Versailles. Ce sera ta punition.</p> - -<p>En vain François supplia-t-il, demandant toute autre expiation. -Grand-père fut inflexible.</p> - -<p>—Demain, quand tu reviendras, je te pardon<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>nerai de tout mon cœur, et -je te garderai chez moi. Mais c’est ça que tu voulais faire. Pourquoi ne -le ferais-tu plus?</p> - -<p>—Au moins vous prendrez l’argent? suppliait l’enfant en pleurant.</p> - -<p>—Je ne prendrai rien du tout.</p> - -<p>Pauvre François! Quelle soirée!</p> - -<p>Le remords, pour la première fois, entrait en lui, douloureusement, avec -la fougue passionnée d’une petite âme toute neuve.</p> - -<p>Il souhaitait bien de réparer. Mais vendre ce bien volé, qu’on lui -laissait en main, bénévolement. La chose lui semblait horrible.</p> - -<p>Par une faveur spéciale, on nous permit le lendemain d’aller à la messe -à Versailles.</p> - -<p>Il fallait soutenir François, et le délivrer promptement. Nous voulions -tout lui acheter et le ramener vite en triomphe, malgré les prédictions -dont nous poursuivait ma tante, certaine, disait-elle, que nous ne le -retrouverions même pas.</p> - -<p>Très droit, très propre; l’air au supplice, avec certainement alors la -notion du bien dans le cœur,<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> François offrait sans dire un mot les -rameaux posés à ses pieds.</p> - -<p>Je ne vis que lui sur la place. Il me semblait un jeune martyr, et, -laissant mon frère s’occuper du partage que nous venions faire, je pris -les mains du petit et les lui secouai follement.</p> - -<p>Un quart d’heure après, le cœur inondé de tendresse, et les bras chargés -de verdure, comme le peuple d’autrefois que voulaient rappeler nos -palmes, nous entrions à Notre-Dame.</p> - -<p>La sixième tasse aujourd’hui est repoussée entièrement; mais on la -laisse s’écheveler, comme tout le jardin au buis du reste, depuis que -grand-père n’est plus là.</p> - -<p>Je ne pense pas d’ailleurs que même verdoyante et complète, elle lui -aurait donné plus de joies qu’il n’en a éprouvé ensuite, près de ses -branches coupées.</p> - -<p>C’était, disait-il, la trace de la greffe qu’il y avait prise pour -sauver une plante humaine, et la direction de cette plante-là l’avait -bientôt captivé de préférence aux autres.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>Autant qu’il se peut, tous les ans, nous nous retrouvons tous les cinq à -la messe de Notre-Dame, le dimanche des Rameaux.</p> - -<p>François nous offre le buis bénit. Il garde, pour nous le payer, la -recette faite là, le premier jour où il y est venu.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p> - -<h2><a id="BONNETS_DE_COTON"></a>BONNETS DE COTON</h2> - -<p class="r"> -Le Tréport, 17 août 1896.<br /> -</p> - -<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">«</span>M</span>A petite Françoise, il le faut! Je ne dis pas que c’est commode, mais -toi, de Marolles, tu le peux; tandis que pour moi, depuis Le Tréport, -c’est impossible!...</p> - -<p>«Supplie ta mère. Explique-lui... Habille ta miss, et emmène-la. Il me -faut des bonnets de coton, choisis par toi, à Paris.</p> - -<p>«Qu’est-ce que tu veux que je trouve ici?</p> - -<p>«Les ressources du pays... «Le vrai bonnet...» Ce sera très drôle!...</p> - -<p>«Et voilà chacun d’écrire, de courir au télégraphe, d’attendre et de -recevoir des paquets!...</p> - -<p>«Comment je les veux? Ça, ma chérie, si je pouvais te le dire, mes -perplexités et mes peines seraient réduites de moitié.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p> - -<p>«Envoie tout ce que tu trouveras. Tout ce qui sera joli ou drôle. Les -très grands et les tout petits, en couleurs et blancs; unis, rayés, -mouchetés, mi-partis, doublés autre ton...</p> - -<p>«J’entends bonnets de coton en soie. Mais fil, laine, coton, bourrette, -tout peut servir, si ça se recommande par une qualité quelconque.</p> - -<p>«Je doute que tu trouves ça rue Saint-Denis, si bonnetiers qu’y soient -les bonnetiers!...</p> - -<p>«Va... Ma foi, je ne sais pas non plus!... Entre au <i>Carnaval de -Venise</i>, chez cet autre un peu avant; et puis, tu sais, rue de la Paix à -l’angle de la rue Saint-Honoré.</p> - -<p>«Si ça t’intimide à demander, fais parler «la pudique Albion». Je -voudrais la voir dire ça! On va croire que c’est pour elle!... Puis, -tout le temps que tu rouleras, en wagon et en voiture, songe sans -interruption à ce que je pourrais bien mettre pour accompagner cette -coiffure, de façon à avoir une certaine silhouette, et à être le plus -jolie que je peux.</p> - -<p>«Tu ne trouves pas cette idée bizarre, un dîner<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> en bonnets de coton?... -C’est chez la petite de Saucourt.</p> - -<p>«Mardi nous avions dîné en têtes chez madame Delahaye, et ça avait été -charmant. Beaucoup d’entrain, d’élégance, et des idées de l’autre monde.</p> - -<p>«Le succès de la soirée avait été pour Marc de Rivière, en «vierge et -martyre».</p> - -<p>«Tu le connais. Pas un brin de barbe, des yeux bleus, une peau blanche, -et d’une maigreur ascétique.</p> - -<p>«Il s’était mis de grands cheveux blonds, une auréole à jour, qui -tenait, je ne sais comment... Avec sa palme sur l’épaule, son air -douloureux, et son habit noir, bien correct, tu n’as rien vu de plus -comique.</p> - -<p>«Le soir on était arrivé à discuter toutes les sortes de -travestissements en général, et les bals costumés en particulier, -condamnés irrévocablement par la baronne Lassenay.</p> - -<p>«—Rien de moins joli, avait-elle déclaré péremptoirement, si l’on n’a -soin d’en faire une unité,<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> ou par la couleur, ou par l’époque, ou par -le pays. Tout le monde est charmant isolément. Réunis, on devient -horribles de bigarrure et de heurté, et aucune élégance n’empêchera -qu’on retombe à la mascarade du mardi gras dans la rue!... Quel coup -d’œil au contraire, quand...</p> - -<p>«—Eh bien! avait interrompu fort irrévérencieusement Suzanne de -Saucourt, venez tous dîner chez moi lundi prochain en bonnets de -coton!... On verra bien.</p> - -<p>«—Faut-il apporter son bougeoir?</p> - -<p>«—Ce sera un dîner gai!...</p> - -<p>«—En bon-nets de co-ton?...</p> - -<p>«—Oui, femmes et hommes. Ne le portent-ils pas tous les deux ici?...</p> - -<p>«—Mais, nous nous ressemblerons tous!</p> - -<p>«—Je n’impose ni couleur, ni taille.</p> - -<p>«—Ce sera toujours la même chose!...</p> - -<p>«—Et la façon de le poser?... Regardez, rien qu’avec un mouchoir, ce -qu’on peut se faire de coiffures!...</p> - -<p>«Et voilà cette folle de Suzette, enlevant son<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> chapeau Directoire, et -nouant la batiste de dix manières sur sa perruque frisée.</p> - -<p>«En fanchon, en tourte, en résille... et chaque fois plus réussie que la -précédente.</p> - -<p>«Il est vrai que du linon et des dentelles, ce sera toujours joli sur -les cheveux; et si elle avait dit «bonnets de nuit», je me serais bien -tirée d’affaire.</p> - -<p>«Tu vois toutes ces gravures de Watteau, avec ces petites câlines?...</p> - -<p>«Enfin, c’est en bonnets de coton.</p> - -<p>«—Mon ami, a dit gracieusement madame d’Olonne en s’approchant de son -mari, vous n’oublierez pas que vous aurez été «une» fois dans le monde, -tout à fait à votre goût?... On permettra que vous apportiez <i>le Temps</i> -et que vous vous reposiez sur un canapé. Vous y repenserez les autres -fois...</p> - -<p>«Et chacun qui connaît l’horreur du pauvre M. d’Olonne pour tout ce qui -est sorties du soir, de rire comme tu penses.</p> - -<p>«Mais tout cela ne résolvait pas la question.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> Il fallait savoir que -mettre, et comment le mettre!</p> - -<p>«Le lendemain on se rencontrait dans toutes les boutiques du pays:</p> - -<p>«—Vous avez trouvé quelque chose?</p> - -<p>«—Peuh! je prendrai le bonnet classique, planté tout droit; tant -pis!...</p> - -<p>«Est-ce que tu crois ça, Françoise? Moi pas du tout! C’est alors que je -t’ai écrit.</p> - -<p>«Et puis quelle robe mettre avec?</p> - -<p>«Je ne vois pas du tout le décolleté. Des fichus? des guimpes? des -froncés?</p> - -<p>«Maman me laisse tout à fait libre, et me prête Angèle pour arranger un -de mes corsages comme je veux.</p> - -<p>«Qu’est-ce que tu en penses?</p> - -<p>«Francette, ne manque pas ton train! Si nous causons, tu oublieras -l’heure. Je ne dis plus rien.</p> - -<p>«Un baiser par tour de roues que tu vas faire pour moi!</p> - -<p class="rsp"> -«<small>BRIGITTE.</small>»<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p> - -<p class="r"> -19 août.<br /> -</p> - -<p>«Ma chérie, c’est l’assortiment d’une artiste! Il y a des coups de génie -dans ton choix!...</p> - -<p>«Le gros rouge à houppe, celui qui est soufre, et le tout petit blanc -mouflu, me donneront des heures d’insomnie... Comment décider entre eux?</p> - -<p>«Je les mets, je les change, je les remets: ramassés et découvrant tous -les cheveux, très enfoncés et posés de côté, comme les portraits de -Masaniello enfant... Tout est joli! J’ai fini par danser autour, tant -c’était amusant, ce déballage...</p> - -<p>«Il y a encore le petit rayé bleu et blanc! On voudrait avoir deux -têtes, pour ne pas le sacrifier si on en choisit un autre!...</p> - -<p>«Tout bien pesé, je crois que je mettrai le rouge. Un peu plissoté et le -pompon libre. Mes cheveux bouclés tout autour de la tête, et une -chemisette écrue. Une rude chemisette de paysanne en batiste bise.</p> - -<p>«Ni entre-deux, ni dentelle: un coulissé.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>«Pas facile à supporter, le demi-décolleté en rond, tout sec au bord; -mais d’autant plus joli quand on le peut.</p> - -<p>«Vois-tu ça?</p> - -<p>«Comment! tu ne connais pas Le Tréport? Je croyais que tu y étais il y a -deux ans.</p> - -<p>«Non, ce n’est ni Trouville, ni Deauville; mais c’est élégant déjà, et -la vie y est fort gaie.</p> - -<p>«Beaucoup de toilettes, très amusantes à regarder, avec ces fantaisies, -et ces audaces qu’on n’oserait jamais à Paris.</p> - -<p>«Une belle inconnue qui circule beaucoup, à pied, à bicyclette, en -bateau et en voiture, fait notre bonheur dans ce genre.</p> - -<p>«—Quelle robe a Nadèje aujourd’hui? se demande-t-on quand on se -rencontre...—C’est son surnom parmi nous.—Et le fait est que depuis -que nous sommes ici, Nadèje ne nous a jamais fait la traîtrise de -remettre celle de la veille.</p> - -<p>«Moi je change de robe après le bain, et je me rhabille pour dîner; -c’est tout.</p> - -<p>«C’est exquis, tu ne trouves pas? ces deux ou<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> trois mois de l’année, où -l’existence est au rebours de toutes les habitudes de toujours; où on -s’occupe uniquement à s’amuser; où on danse tous les soirs, où on dîne, -où on déjeune sur l’herbe?...</p> - -<p>«Au quart de ça, à Paris, maman commencerait à refuser les invitations.</p> - -<p>«Je ne danserais pas tous les cotillons. Je ne souperais jamais.</p> - -<p>«Ici, c’est si court et si restreint! On insiste, elle cède, et je -reste.</p> - -<p>«Nous sommes bien une vingtaine nous connaissant et faisant cercle.—La -bande des Sans-Vert.—Sais-tu pourquoi?</p> - -<p>«Ernest de Vernaye est arrivé ici, tout féru d’un jeu nouveau, qui -faisait fureur à l’<i>Estang</i>.</p> - -<p>«Il s’agit de porter toujours sur soi, d’une façon apparente ou non, de -huit heures du matin à minuit, un brin de verdure qui doit être présenté -à toute réquisition d’un membre de l’association, vous rencontrant, où -que ce soit. De n’être jamais, enfin, pris «sans vert», d’où le nom... -Faute de quoi on paye une amende.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p>«C’est comme une immense et perpétuelle philippine.</p> - -<p>«Ruses et surprises sont permises, et tu peux croire qu’on en use.</p> - -<p>«On entre innocemment dans l’eau. Quelqu’un saute du radeau:</p> - -<p>«—Mademoiselle, votre vert?...</p> - -<p>«Encore faut-il y avoir été prise, pour songer à se précautionner d’une -branche de verdure plantée dans ses cheveux.</p> - -<p>«Si tu tiens compte de la rareté de la végétation au bord de la mer, ce -qui fait qu’au moment du danger on n’a pas à étendre seulement la main -pour se procurer un pavillon; de la fréquence des rencontres en -revanche, tu saisiras l’animation du jeu, et l’entrain qu’il met dans un -groupe vivant ensemble.</p> - -<p>«Notre cagnotte est si nourrie qu’on va la casser un de ces jours, et la -manger, je ne sais comment.</p> - -<p>«Nous pourrons faire un tour de France.</p> - -<p>«Notre maison est jolie. Une villa particulière, qui se loue cette année -par hasard. Sur la mer,<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> bien entendu, ou, pour être plus exacte, -donnant sur le dos des cabines.</p> - -<p>«Pars de l’eau, je vais te décrire l’aspect de la plage en deux lignes.</p> - -<p>«La mer donc. Un banc de galets, un second banc de galets, un troisième -banc de galets. Des planches, le demi-quart de celles de Trouville en -largeur, pas même, je crois.</p> - -<p>«Deux rangées de cabines; un très grand espace planté de becs de gaz, et -soigneusement garni de gravier; des maisons, posées coude à coude, sans -un espace entre elles. Devant chacune d’elles huit mètres de jardin, -enclos de barrières.</p> - -<p>«Tu n’as rien vu qui ressemble davantage à un décor d’opéra-comique. -J’ai toujours envie de passer derrière pour regarder ce qu’il y a.</p> - -<p>«Entré dans les maisons, on commence à croire à leur profondeur; mais -ces façades en brochette, bâties différemment toutes, avec des -recherches d’originalité, de bois croisés, de grands toits!... On est -généreux en leur accordant la fenêtre praticable, d’où l’on va venir -chanter un air.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p>«Le casino est tout petit, mais charmant d’animation.</p> - -<p>«On parle beaucoup de celui, superbe, qui le remplacera l’année -prochaine; mais pour ce que nous en faisons, je doute qu’il y ait mieux.</p> - -<p>«Nous nous y retrouvons tous les soirs, quand on ne se réunit pas chez -l’un de nous.</p> - -<p>«L’orchestre est parfait. Des tsiganes, avec ce coup d’archet, et ce -chant de leurs instruments, qui donnent ce mal agréable aux nerfs qu’on -a quand c’est eux qui font danser.</p> - -<p>«A côté, les petits chevaux. Les délices et le désespoir.</p> - -<p>«Les délices quand on m’y laisse jouer. Le désespoir, parce que, ici, -ils sont organisés en roulette, avec des tableaux, et que je n’y -comprends plus rien.</p> - -<p>«Je te recommande, pourtant, l’as et le sept. Il est sûr qu’ils sont -pipés; ils gagnent toujours!</p> - -<p>«D’énormes falaises grises; belles si on veut, parce qu’elles sont -hautes; mais sans sauvagerie ni grands éboulis.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span></p> - -<p>«Une charmante église, adorablement située à mi-côte dans la verdure. Un -port très vivant. Mers là-bas, que nous regardons avec dédain du bout de -notre jetée. Voilà, tu as vu Le Tréport.</p> - -<p>«A mer basse et à mer haute, on vit là, sur ces galets; boitillant, se -tordant les pieds, s’y asseyant comme sur le plus moelleux banc de -mousse.</p> - -<p>«On plante dedans de grands parasols, avec des demi-rideaux qu’on -oriente, pour s’abriter comme on l’entend. Et comme la plage est toute -petite, et qu’il y a beaucoup de monde, les ombrelles pullulent et se -touchent.</p> - -<p>«Cela ressemble de loin à un village nègre.</p> - -<p>«Rien de plus drôle que de le traverser, et de voir en passant chacun -menant là-dessous son train. Une espèce de petit chez-soi, où on -s’observe encore un peu, mais où on fait pourtant ses affaires, depuis -sa correspondance jusqu’à raccommoder ses bas—ceci du côté des -falaises!</p> - -<p>«C’est notre bonheur à Madeleine et à moi que ces visions successives.</p> - -<p>«Nous partons bras dessus, bras dessous, faire<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> ce que nous appelons nos -observations de vie vécue.</p> - -<p>«Maman n’aime pas beaucoup ça...</p> - -<p>«Malgré le temps qui est atroce, nous nous baignons avec furie, et -jamais la philosophie de Gribouille ne nous a été plus nécessaire.</p> - -<p>«C’est toujours le moment amusant, le moment du bain, autour de quoi -tout pivote ici.</p> - -<p>«—A quelle heure la haute mer?...</p> - -<p>«Et on place d’après ça: promenades, visites, réunions; et ceux qui ne -se plongent pas viennent regarder, et ceux qui se baignent en sont -enchantés, et tout le monde potine avec jubilation.</p> - -<p>«Entrer dans l’eau, passe encore; mais que c’est difficile d’en sortir -sans être affreux!</p> - -<p>«On a beau s’arranger très bien, lancer son imagination à la recherche -de mille petits embellissements: hou! que c’est laid, quand c’est -laid!... Et les trop maigres! et les trop grasses!...</p> - -<p>«J’ai pourtant cousu trois bouclettes au bord du foulard que je noue sur -mes cheveux. Ça fait très bien. J’applique, je serre et je fais mon -nœud.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> Je suis gentille. Puis avant-hier, une vague arrive que je -n’attendais pas. Elle passe sur moi. Je bois un peu. Je barbote. Je -ressors; je porte la main à ma tête... Plus de fichu.</p> - -<p>«La mer me gardera le secret, et j’aime mieux ma mésaventure que celle -d’une pauvre petite dame que je ne peux plus regarder sans rire.</p> - -<p>«Suzanne se baigne avec des bas, de grands bas noirs bien tirés, et sur -lesquels ses souliers de caoutchouc s’attachent en cothurnes très -joliment.</p> - -<p>«On la plaisante là-dessus, à perte de vue et d’esprit; à perte de peine -surtout, car elle tient à son arrangement comme à ses prunelles.</p> - -<p>«Le seul argument qui la touche et l’exaspère, c’est l’hypothèse que si -elle fait ça, c’est sans doute qu’elle a ses raisons, et se rembourre -tout vulgairement comme un suisse de cathédrale.</p> - -<p>«—Mon Dieu! s’écriait-elle l’autre jour, au comble de l’impatience, -comment ne comprenez-vous pas, que s’ils étaient en coton, ils<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> -«égoutteraient quand je sors!» «Ils» sous-entendant la partie -injustement attaquée.</p> - -<p>«C’était probant, et comme Suzanne n’est pas la seule baigneuse ici qui -mette des bas, voilà toute une partie de notre groupe cherchant, sur -chacune des autres, la révélation accusatrice.</p> - -<p>«On l’a trouvée—ou prétendu—car je ne vois pas bien, au milieu du -ruissellement général, comment faire des distinctions; et l’infortunée -petite femme qui l’a fournie sert de plastron depuis ce temps-là.</p> - -<p>«—Shocking! dirait ta miss.</p> - -<p>«Quoi? de parler des choses que nous montrons toutes si paisiblement -ici?...</p> - -<p>«—C’est les bains de mer.</p> - -<p>«Au fait, Françoise, pourquoi mettre si péremptoirement de côté le -bonnet soufre?...</p> - -<p>«Supposons que je renverse la combinaison et que j’y adjoigne un fichu -rouge?</p> - -<p>«Les fichus se posent tout seuls, et le rouge fait la peau si blanche... -et sur la tête, cette grosse chose<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> jaune, tout à fait ramassée en -petite cloche. On dirait une rose trémière.</p> - -<p>«C’est ça que je ferai!...</p> - -<p>«Comment! si, tu sauras tout, les idées, les propos et les gens? Mais tu -croiras y avoir été!...</p> - -<p>«Tu aurais été heureuse hier au Casino. Grand déballage d’officiers. -Tout Amiens était là.</p> - -<p>«M. d’Étiolles en connaissait deux qu’il nous présente, qui présentent -leurs camarades; et voilà l’escadron autour de nous.</p> - -<p>«C’est joli, les uniformes; il n’y a pas à discuter ça. Mais c’est -dommage qu’on dise toujours: «C’est joli, l’uniforme.» Je trouve que ça -fait tort à l’homme.</p> - -<p>«Si j’étais officier, je serais jaloux de mon dolman.</p> - -<p>«M. Le Thorney me tourmente pour savoir ce que j’ai choisi, et prétend -que la couleur de mon bonnet sera celle de son écharpe!...</p> - -<p>«Livrer mon bonnet soufre! Il veut rire!...</p> - -<p>«Je n’ai pas pu y tenir pourtant; il fallait que<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> j’en parle à -quelqu’un, et je l’ai décrit en dansant à un des officiers d’hier.</p> - -<p>«C’est un passant, il emportera ma confidence, comme la mer mes -bouclettes, et il sera muet comme elle!...</p> - -<p>«Je t’embrasse à grands bras.</p> - -<p class="rsp"> -«<small>BRIGITTE.</small>»<br /> -</p> - -<p class="r"> -22 août.<br /> -</p> - -<p>«Je suis décidée pour le blanc!</p> - -<p>«Je t’écris ceci en courant, ma nouvelle combinaison me faisant tout -recommencer. Mais cette fois ce sera le rêve.</p> - -<p>«Tu vois le petit mouflu en soie floche, gros comme le poing, et qui -n’est terminé par rien? Je le pose très simplement, en l’aplatissant un -peu, de façon qu’il fait auréole.</p> - -<p>«Je mets une robe de mousseline de soie, une robe blanche très froncée. -Les manches au coude, avec un volant. Au corsage, très remonté, une -longue collerette souple. Une ceinture haute d’un doigt.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p> - -<p>«Le milieu entre la robe de nuit, et ces espèces de tuniques qu’on met -aux anges!... Ce que j’appelle une silhouette!...</p> - -<p>«Je ne t’écrirai plus jusque-là.</p> - -<p>«Aujourd’hui, promenade en mer, et séance de crêpes de blé noir que nous -devons apprendre à faire chez ma tante d’Hauterive.—La dégustation -précédant pratiquement et prudemment la promenade en mer.</p> - -<p>«Ce soir, repos, et parlote entre jeunes filles.</p> - -<p>«C’est déplorable; jamais le théâtre n’est possible pour nous au Casino. -Jane Hading vient d’arriver; mais ça n’a pas amélioré les choses. Alors -nous nous réunissons, celles qu’on laisse à la porte, chez les unes ou -les autres; et nous causons! nous causons!... Que n’es-tu là, ma petite -Françoise! il y aurait encore parole pour une... Mais pas pour plus!</p> - -<p class="rsp"> -«<small>BRIGITTE.</small>»<br /> -</p> - -<p class="r"> -25 août.<br /> -</p> - -<p>«Eh bien, c’était ravissant! et d’une gaieté, et<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> d’un imprévu, et, tu -m’entends? d’une variété invraisemblable!...</p> - -<p>«Mais j’avais eu un départ qui n’avait pas marché tout seul!</p> - -<p>«J’entre au salon avec maman.</p> - -<p>«Papa nous regarde toutes les deux, puis de son ton tout à fait fâché:</p> - -<p>«—Brigitte ne va pas sortir comme ça?</p> - -<p>«—Pourquoi donc, mon ami?</p> - -<p>«—Qu’est-ce que c’est que cette robe-là?</p> - -<p>«—Sa robe blanche que vous connaissez...</p> - -<p>«—Vous ne voyez pas de quoi elle a l’air?...</p> - -<p>«Trop réussie, mon idée. Ça sautait aux yeux tout de suite; et pendant -que maman répondait en haussant doucement les épaules:</p> - -<p>«—Oui, je lui ai dit qu’elle avait eu tort de mettre cette grande -collerette; mais pour cette fois... à la mer...</p> - -<p>«J’ajoutais en me glissant près de papa:</p> - -<p>«—C’est comme Jeanne d’Arc sur son bûcher. Elle n’est pas inconvenante, -Jeanne d’Arc?...</p> - -<p>«—Parfaitement, tu dis très bien, c’est Jeanne<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> d’Arc sur son bûcher. -Et comment cela s’appelle-t-il, ce qu’elle avait sur le dos?...</p> - -<p>«Bref, j’ai un peu baissé ma collerette, en redécolletant mon corsage, -ce qui en changeait très peu l’aspect; et on m’a laissé aller.</p> - -<p>«C’était charmant chez Suzanne.</p> - -<p>«La salle à manger décorée d’énormes guirlandes de feuillage, piquées de -fleurs rouges, comme on met aux bals de village.</p> - -<p>«Sur la table des dahlias et de petits soleils mêlés. Une grosse nappe -en toile bise, avec deux larges guipures, une entre deux, et une au -bord.</p> - -<p>«Tout son vieux rouen: corbeilles, plats, saucières et huiliers, -répandus au hasard et remplis de crèmes, de fruits et de papillotes. Le -reste du service en copies de la même faïence.</p> - -<p>«Du cidre dans des pichets. Le champagne dans des pots d’étain. Une -grosse verrerie, drôlement taillée, qu’elle a trouvée je ne sais où.</p> - -<p>«Dans l’office, tendu de draps blancs, piqués des mêmes fleurs que les -guirlandes, un violon, un hautbois et une vielle, assis sur des -tonneaux, et<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> qui jouaient des airs villageois, après nous avoir -conduits à table sur une marche sautillante.</p> - -<p>«Vraiment joli.</p> - -<p>«Maintenant que te dire des gens? c’est presque inrendable ces choses -faites du chic, de la couleur et de la figure!</p> - -<p>«Les femmes charmantes en général, et le blanc dominant de beaucoup.</p> - -<p>«Madame de Ronceray, merveilleuse en rouge. Un corsage drapé comme une -statue, sans forme, ni couture; le bonnet façonné en bonnet phrygien.</p> - -<p>«Mais c’était surtout parmi les hommes que la variété était remarquable.</p> - -<p>«Littéralement, il y avait de tout.</p> - -<p>«Plus respectueux de la lettre que nous, ils s’étaient bornés à chercher -les couleurs diverses, en gardant le bonnet classique; et rien que par -la façon de le mettre, c’étaient autant de types ou de professions.</p> - -<p>«Un épicier, un meunier, un forçat admirable, avec le bonnet gris sur -les yeux, un numéro sur<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> son bourgeron, et une figure ravinée. Un -matelot... Un charmant matelot!...</p> - -<p>«M. d’Olonne, comme on lui avait dit. Son bougeoir d’une main et son -journal de l’autre; mais intarissable de verve; impossible à faire -taire. Un des boute-en-train de la table. Ce que c’est que l’esprit de -contradiction!</p> - -<p>«Simon, l’horrible Simon du petit Louis XVII, reconnaissable à être -nommé par tout le monde.</p> - -<p>«C’était M. de Tresmes, et il a même eu un bien bon mot, qu’il ne nous a -pas pardonné, je crois!...</p> - -<p>«Comme on tourmentait la République pour faire un discours au dessert et -qu’elle ne savait que dire:</p> - -<p>«—Je passe la parole au plus dévoué de mes enfants, s’est-elle écriée -en montrant le vilain bonhomme.</p> - -<p>«Seulement M. de Tresmes, qui n’est pas éloquent, n’en trouvait guère -davantage; et Suzanne, qui souffrait de le voir patauger, a fini par lui -dire, espérant le tirer d’affaire et le mettre dans l’esprit de son -rôle:<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>«—Simon, parlez-nous de Robespierre, vous avez bien vu Robespierre?...</p> - -<p>«Il est parti tout de suite alors, sur ce ton solennel que tu connais, -sans rire, et tout fier de nous révéler un point d’histoire ignoré.</p> - -<p>«—Robespierre, a-t-il dit gravement, Robespierre avait ses heures -faibles, il a perdu trois fois la tête. La première fois à la -Convention, devant Tallien. La seconde fois, à l’Hôtel de Ville, au sein -de la Commune, en délibérant au lieu d’agir. La troisième fois enfin sur -la guillotine!...</p> - -<p>«—Cette fois-là, c’était sans remède! a conclu sérieusement M. -d’Olonne.</p> - -<p>«Je crois que le pauvre de Tresmes n’a digéré ni le fou rire, ni la -bêtise dite.</p> - -<p>«Il y avait un Colin superbe, d’une naïveté réjouissante. Une gardeuse -d’oies «homme» à perruque jaune, avec la chemisette froncée que je -méditais, sortant du gilet de son habit!...</p> - -<p>«A trois heures, nous dansions encore, avec notre vielle et notre -hautbois, et il a fallu des pourparlers sérieux pour empêcher toute une -partie<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> de la bande, un peu lancée, de se faire reconduire en noce, par -les musiciens ahuris...</p> - -<p>«J’ai eu tout le succès que je désirais avoir, puisque que c’était un -succès très «unique» que je cherchais. Devines-tu?</p> - -<p>«En rentrant, la robe de Jeanne d’Arc était oubliée, et je n’ai pas eu -la gronderie que j’attendais.</p> - -<p>«Et puis?... Et puis demain, ou après, nous recommencerons, puisque nous -sommes ici pour nous amuser!</p> - -<p>«Bonsoir, ma chérie.»<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p> - -<h2><a id="ENTREE_DANS_LE_MONDE"></a>ENTRÉE DANS LE MONDE</h2> - -<p class="r"> -8 juillet 1895.<br /> -</p> - -<p class="nind"><span class="letra">M</span>’A-T-ELLE fait rêver ta lettre! En ai-je assez lu chaque mot, en ai-je -assez usé les plis!...</p> - -<p>Il me semblait qu’en la tenant, je n’avais qu’à fermer les yeux et que -je voyais tout ce bal. C’était ma lampe d’Aladin. Je la prenais entre -les mains, et «tes» lustres s’allumaient. Les gens circulaient -au-dessous; ma Lucette passait en tournant, avec son bel ami penché, qui -l’écoutait dire ses folies; la musique m’arrivait après...</p> - -<p>Je l’aurais racontée, ta fête, à qui aurait voulu m’entendre. J’y -regardais danser chaque soir.</p> - -<p>T’ai-je enviée aussi, pour tout dire! Pas de la vilaine envie dont on -fait, je ne sais pourquoi, un des neuf très affreux péchés. De la jolie -envie, naturelle à l’homme et aux petites filles, d’être<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> là où l’on -s’amuse. Pas d’y être «à la place» de quelqu’un; d’y être aussi, voilà -tout...</p> - -<p>Elle me faisait envie cette valse, envie ces voix qui chantaient et qui -entraient au bout des doigts... J’aurais donné pour voir tout ça, je -crois, une jambe et un bras! Payés après, bien entendu, pour être -intacte à la fête!...</p> - -<p>Non! ne te fais pas de remords, tu n’as pas eu tort de m’écrire. Si tu -ne me disais plus tout, et que je n’aie pas de tes plaisirs la joie -vraie que j’en ai, je serais un monstre enfin. Nous ne serions plus toi -et moi.</p> - -<p>Et puis...—écoute bien cet «et puis...»—Peut-être mon rôle de -spectatrice est-il très près de finir... Ah! je ne peux pas attendre -plus. Tu devais faire toutes les étapes et passer toutes mes transes; -mais je ne pourrai écrire librement qu’après t’avoir dit le plus inouï.</p> - -<p>Hier, à l’Élysée, dans un <i>garden party</i> dont je pense que, comme tout -le monde, tu as entendu parler, j’ai fait comme toi l’autre soir, mon -entrée dans le monde!...<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>—Toi?</p> - -<p>—Moi!</p> - -<p>—Depuis Saint-Denis? Restant élève!...</p> - -<p>—Depuis Saint-Denis, où je suis encore.</p> - -<p>Imagines-tu cette bombe éclatant dans la maison: «Tant d’élèves de -chaque classe, invitées à la Présidence...» et la nouvelle se répandant. -Une folie!... Un délire!</p> - -<p>Accepterait-on d’abord? Ceci, pas de doute, comme tu penses. Un chef -d’État, tu comprends, on ne discute pas avec lui.</p> - -<p>Mais comment se ferait le choix? Tirage au sort? Cote personnelle? Notes -de travail? De quoi allait-on tenir compte?</p> - -<p>Les bruits les plus divers couraient. Il nous revenait des Loges, que la -sélection là-bas serait faite artistement, «à la beauté».</p> - -<p>Très décorative, cette idée; mais qui ne serait pas de mise chez nous, -la «Maison» avec un grand M, tu sais?</p> - -<p>Le sort, c’était l’espoir pour toutes, l’égalité dans l’infortune.<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p> - -<p>Le travail, la justice pure, la récompense scolaire, dans toute sa -gravité décente.</p> - -<p>Dans le doute, et en attendant, le flot des suppliantes se pressait à la -chapelle, s’efforçant de diriger le ciel par ses prières.</p> - -<p>«Sainte Vierge, faites que ce soient les bien notées qu’on demande», -disaient les très sûres d’elles-mêmes...</p> - -<p>«Sainte Vierge, dites le grade des pères... La hiérarchie, c’est quelque -chose... Celles qui savent danser le pas de quatre. Celles qui...» -Chacune invoquant sa vertu spéciale jusqu’au troupeau général qui, -n’ayant rien à perdre, réclamait le sort à grands cris, avec les -mystères de son sac.</p> - -<p>Puis des prières, des stations, à genoux sur le carreau, presque le -front dans la poussière... Et des offrandes pour «après»!... Des -neuvaines, des rosaires, des sacrifices d’objets aimés; des livres et -des livres de cierges!...</p> - -<p>Des promesses à corrompre un saint! sans préjudice, rentrées dans les -classes, d’échange d’objets qui «portent veine», de mots contre le -mauvais<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> sort, de gris-gris sauvages à porter. Des pratiques de -sorcières... Une folie véritable, et qui ne l’a pas vue, n’a rien vu!...</p> - -<p>Décision céleste ou terrestre, c’est au choix par les notes qu’on s’est -arrêté enfin; et les noms bienheureux, officiellement proclamés, le mien -appelé à son tour, et entendu de mes oreilles, avec un sursaut à mourir; -tout notre besoin de vibrer s’est répandu sur la toilette!...</p> - -<p>Tu sais la camaraderie réelle et charmante d’ici. Les déceptions subies, -tout se reportait sur nous. Nous étions les héros du jour, et on nous -traitait comme telles, en ne parlant plus que de nous.</p> - -<p>Comment allait-on nous mettre? Laisserait-on chacune à sa guise demander -une robe chez elle, ou imposerait-on une mesure? Ferait-on de nous un -«ensemble», comme on appelle ici nos déguisements du lundi gras, quand -toutes les élèves d’une classe se font la même tête?...</p> - -<p>«L’ensemble» a prévalu, et sais-tu comment l’a résolu, le plus -simplement du monde, madame la Surintendante?... Nous irions en -uniforme.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p> - -<p>Quelques-unes ont jeté des cris, et j’ai eu moi un peu gros cœur!</p> - -<p>Sans approcher de ton duvet, de ta blancheur et de ta mousse, je voyais -une petite robe lilas... Mais il y a des malheureuses qui s’habillent -comme des paquets. Cela les sauvait du grotesque, sans compter qu’à bien -tout prendre, cela nous donnait à toutes un petit cachet spécial. -Presque un parfum d’autrefois. Un air de demoiselles de Saint-Cyr, s’en -allant à Versailles pour jouer <i>Esther</i> chez le grand roi?...</p> - -<p>Chacune aurait une robe neuve, des souliers neufs, et des gants blancs. -Le chapeau serait remplacé et changé en un canotier!</p> - -<p>Les coutures de nos robes seraient, pour cette fois, faites par -extraordinaire en soie au lieu de fil; et, la veille du grand jour, par -les soins de madame l’Économe, une distribution de quatre bigoudis par -tête—c’est le cas d’employer le mot—nous serait faite, avec -l’autorisation de nous en servir, et le droit de les mettre, dès le -soir, en nous couchant!...<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p> - -<p>Appuyée sur tes godets, que penses-tu de mes coutures? Faites en soie, -tu entends, Luce!</p> - -<p>Et mon canotier, je te prie? Songes-tu au cabriolet, que j’aurais porté -jadis, mué en ces petits bords coquins?</p> - -<p>Quant aux quatre bigoudis, et à leur pose le dernier soir, on ne reverra -plus ça!</p> - -<p>Conçois-tu qu’on s’était demandé si toutes sauraient s’en servir! Pas, -des plus petites aux plus grandes, une qui n’ait demandé la méthode. On -est des femmes enfin! Mais une variété de conceptions dans l’emploi de -ces objets, des miracles d’invention... des traits de génie, je -t’assure, comme la nécessité en peut seule inspirer, pour friser à la -fois, avec son petit matériel, le haut de la tête, les côtés, la nuque -et le bout de la natte. Jusqu’à ce qu’une de nous, bravement, ait tiré -du renfort de sa poche. Nous restions dans l’esprit, n’est-ce pas? et -tortillons, rubans, papillotes se sont épanouis à l’instant.</p> - -<p>Des figures à se rire au nez... Claudanne pansant un bouton qui -l’affolait depuis huit jours—une<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> tête d’épingle sur l’oreille -gauche;—Fontelle polissant ses ongles. Elle a une main à bénir les -foules... Bressoult me passant du sucre, trempé dans de l’eau de -Cologne, qu’elle me forçait à manger pour-nous rendre les yeux -brillants... Une réussite inouïe d’ailleurs. Un moyen à retenir.</p> - -<p>Et notre départ le lendemain; les conseils de la dernière heure. Aux -petites sur le buffet. A nous sur la bonne tenue.</p> - -<p>L’examen réciproque de tous ces canotiers entre eux et des coiffures -inédites. Les bigoudis ont fait merveille; il y a des négresses blondes.</p> - -<p>Nos ceintures sont bien posées et égaient notre laine noire, nos -collerettes, très 1830; candides et propres à la fois...</p> - -<p>Fouette cocher, et nous roulons vers les grandeurs.</p> - -<p>C’est madame la Surintendante qui nous conduisait en personne, pour nous -remettre entre les mains du général Février, et le grand chancelier -lui-même qui devait aller présenter son troupeau à l’Élysée.<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>Tant d’honneurs nous excitent, le côté mondain s’efface, nous -récapitulons nos gloires. On est très chauvin chez nous.</p> - -<p>C’est quelque chose, tu sais, que Saint-Denis et les Saint-Denisiennes, -et cette croix que nous voyons partout nous est très fort dans le cœur.</p> - -<p>Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la -porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos -rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en -travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde.</p> - -<p>A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec -nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais -qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai -eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les -aurait pas aimés!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span></p><p>Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le -premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait -retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre -chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis -le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur; -des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis, -coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable -en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que -j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied -de paysanne!</p> - -<p>Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et -je me suis sauvée à l’écart!</p> - -<p>Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?...</p> - -<p>Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure!</p> - -<p>Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans -penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une -souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> plus -qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas -pouvoir remuer.</p> - -<p>Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté -charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours -emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de -plaisir.</p> - -<p>D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des -galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif.</p> - -<p>Bien sotte! diras-tu. Bien sotte, assurément. Mais il me semblait que je -comprenais pour la première fois combien nous étions loin, nous autres, -matériellement et moralement, des gens qui vivent dans le -monde—j’entends celles qui doivent rester à Saint-Denis pour -toujours—que ce massif était la Maison, et que pas plus dans l’un que -dans l’autre, nul ne viendrait jamais me chercher!... C’était triste, ma -chérie!...</p> - -<p>—Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander cette valse?</p> - -<p>C’était un polytechnicien approché à tout petits<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> pas; nullement amené -par un officier, mais arrivé de sa volonté, l’air tranquille autant que -j’étais effarée et désorientée, et qui attendait ma réponse!...</p> - -<p>J’ai cru voir l’ange de Tobie me tendre la main!... mais comme toi, dans -l’excès de ta joie, ma crise de mélancolie me rendait tout mot -impossible, et je faisais seulement: «Non, non», en y ajoutant un -sourire pour n’avoir pas l’air d’une idiote amenée de l’infirmerie.</p> - -<p>—Quoi? Vous ne savez pas danser, on ne vous apprend pas ça là-bas?... -Je me charge de vous conduire...</p> - -<p>Et comme je protestais encore:</p> - -<p>—Qu’est-ce qui peut vous empêcher?... On ne vous l’a pas défendu?...</p> - -<p>Mon ange était raisonneur et voulait savoir les pourquoi?... Et j’ai -avoué mon souci; pas complètement, comme tu penses, avec mes noires -idées d’avenir... Ma peine de coquette seulement.</p> - -<p>—Eh bien! nous danserons sur l’herbe, a-t-il dit en riant comme un fou. -Ils ne tiendront pas<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> toute la pelouse ces souliers d’ordonnance!... Et -vous verrez comme il fait bon.</p> - -<p>Et il faisait bon en effet.</p> - -<p>Danser la nuit peut être exquis. Mais, Lucette, danser le jour, tantôt -dans un rayon de soleil qui rend les yeux clairs et riants; tantôt dans -un coin bien à l’ombre, qui a un air tout mystérieux, parce qu’on y est -presque seuls à deux... Les feuilles qui remuent doucement, pas de -tapage sur un parquet, et ce vent frais sur les joues!...</p> - -<p>Veux-tu nous faire bergères, Luce? et nous danserons tous les dimanches, -comme j’ai dansé hier!... Tu amèneras ton beau valseur.</p> - -<p>Entre temps, nous marchions un peu, pour nous reposer en causant... J’ai -parlé beaucoup, je crois. Il m’a fait dire ce qu’il voulait.</p> - -<p>Ma vie, mon nom, mon pauvre père, que le sien a connu jadis...</p> - -<p>On est frères dans l’armée, tu sais;—pas les enfants heureusement!—et -on se sent tout de suite liés.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p> - -<p>Passé commun, avenir pareil, dont on parle du même ton et avec le même -enthousiasme.</p> - -<p>Avec lui j’osais, sans gêne, reprendre mes grandes ardeurs.</p> - -<p>Nous nous servions des mêmes mots. Nous croyons les mêmes choses.</p> - -<p>Je lui ai confié notre arrivée. Cette fierté en entrant qui m’avait -remué le cœur pour tout ce que nous rappelions... Et puis aussi les -choses drôles... La soie de nos coutures, qu’il avoua ne pas remarquer; -l’agitation des jours d’avant... Toutes les folies que je t’ai dites.</p> - -<p>Puis comme ça me ramenait naturellement à mes souliers, à mes -déplorables souliers! je lui ai fait la question qui me tourmentait -depuis une heure et qui était le pourquoi de sa venue subite près de -moi... Pitié?... Curiosité?... Quoi?...</p> - -<p>Il s’est assez fait prier, et m’a répondu par morceaux.</p> - -<p>—Parce que j’étais enchanté de rencontrer quelqu’un qui avait plus peur -que moi, a-t-il dit d’abord en riant.<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span></p> - -<p>Peur, avec cet air net et tranquille, ce n’était guère probable, -n’est-ce pas?</p> - -<p>—Eh bien! a-t-il repris vivement, parce que je vous trouvais jolie, -craintive et attristée, vous enfonçant dans ce buisson.</p> - -<p>Et comme je me taisais, n’osant plus rien ajouter:</p> - -<p>—Et aussi,—a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,—pour -vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir -chez votre tante.</p> - -<p>Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que -c’est joli la vie?...</p> - -<p>Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!...</p> - -<p class="r"> -HÉLÈNE.<br /> -<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p> - -<h2><a id="PETITE_PLAGE"></a>PETITE PLAGE</h2> - -<p class="r"> -Saint-Pair, 5 août 1896.<br /> -</p> - -<p class="nind"><span class="letra">S</span>I nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un -petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois -tranquillement, sans casino ni pique-niques...</p> - -<p>—Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un -ton joyeux.</p> - -<p>Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre, -lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore, -joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli» -où ils désiraient soudainement aller.</p> - -<p>La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne -plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi -le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé -qu’on m’a enlevé—en admettant<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> que cela s’oublie,—ce qui est encore -tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois...</p> - -<p>Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser -éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement -le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au -rêve!...</p> - -<p>Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne -prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres -qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont -douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin -d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux -oreilles?...</p> - -<p>Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis -de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver...</p> - -<p>Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec -son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume -intense, et la révolte continuelle.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p> - -<p class="r"> -7 août.<br /> -</p> - -<p>Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est -là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire -chez nous en une demi-heure.</p> - -<p>La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur.</p> - -<p>Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont -l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait, -pendant que notre petit break roulait au milieu.</p> - -<p>Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font -les chemins du pays ombragés et joliment encaissés.</p> - -<p>A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de -château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met -enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent -des deux côtés de la route.</p> - -<p>Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin. -C’est Saint-Pair.</p> - -<p>La plage de sable est belle, assez morne et in<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>définie. Des deux côtés, -des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet -desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la -haute mer.</p> - -<p>De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense -loin.</p> - -<p>Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle -que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père, -pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois.</p> - -<p class="r"> -10 août.<br /> -</p> - -<p>L’église est vieille, très vieille et jolie.</p> - -<p>Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.</p> - -<p>Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai -toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont -abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce -d’indifférence de «l’après»?...—On y est plus religieux que dans les -villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.—Ou<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> plus de -résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit -être?...</p> - -<p>Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à -Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui -s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je -viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres -écroulées.</p> - -<p>J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui -est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui -porte seulement ceci, comme inscription:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">J’ai été ce que vous êtes.<br /></span> -<span class="i0">Vous serez ce que je suis.<br /></span> -<span class="i0">Songez-y bien!...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je -serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur -et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y -songerais-je pas?...</p> - -<p>Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> apôtres du pays: saint -Pair—ou saint Patern—comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche; -saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le -patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.</p> - -<p>Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent -ici des noms de saints ou de saintes!...</p> - -<p>Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne -soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé -sans que tous les autres le soient aussi.</p> - -<p>Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots -confus?</p> - -<p>Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon -sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent:</p> - -<p>—Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours, -bien malheureux!... j’ai bien pitié!...</p> - -<p>Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me -faudrait aussi revenir à saint<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> Pair, saint Aroast, ou d’autres sans -doute qui ont souffert, et souffert bravement.</p> - -<p>Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce -coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y -trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes -sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une -source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.</p> - -<p>Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!...</p> - -<p>Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont -presque entiers.</p> - -<p>Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré, -enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration -et la considération qui vont à lui!...</p> - -<p class="r"> -13 août.<br /> -</p> - -<p>Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que -nous passons sur la plage.</p> - -<p>Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme -nous et qui respirent.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p> - -<p>Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même -après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans -éprouver l’ombre de fraîcheur.</p> - -<p>C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien -vu de si beau.</p> - -<p>Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce -bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le -même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans -mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre -incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme -des bulles montent de l’eau.</p> - -<p>Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du -scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la -distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me -ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de -«pluie» était littéral.</p> - -<p>Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas -attristante enfin à la façon de<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> ces bandes qui nous ont envahis après. -Les choses sont tellement moins pénibles que les gens!</p> - -<p>Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand -feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies.</p> - -<p>Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des -sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant.</p> - -<p>On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En -marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes -d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi -dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid.</p> - -<p>Pour le bain, il en va de même.</p> - -<p>A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au -logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans -la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets -amis...</p> - -<p>Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’aux<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> sourcils; si paisibles et si -ridicules... Se reconduisant, s’attendant!...</p> - -<p>Et encore est-ce leur beau moment!</p> - -<p>Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées, -lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les -chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!...</p> - -<p>Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume!</p> - -<p>J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un -sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les -blesser!</p> - -<p class="r"> -18 août.<br /> -</p> - -<p>C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille -partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.</p> - -<p>D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!...</p> - -<p>Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des -bateaux, et vers le milieu de<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> la montée, une porte en pierres qu’on -passe; à demander le chevalier du guet!</p> - -<p>Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand -complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché, -et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous -y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.</p> - -<p>Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les -interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les -uns que les autres, et ils riaient en les regardant.</p> - -<p>Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai -peu vue, elle m’a fait fuir.</p> - -<p>On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans -un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et -comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes -claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles... -Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien -seule; mais qui, au milieu de cette<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> vie, reprenait sa réalité, et me -donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque -part, d’une façon trop douloureuse!...</p> - -<p>J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman -attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe -d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit -retomber tout à coup.</p> - -<p>Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble -que ma peine actuelle soit supprimée.</p> - -<p>Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si -durs!...</p> - -<p>Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un -homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux -plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien -l’un pour l’autre!...</p> - -<p>Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?...</p> - -<p>Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus -intimes, de ceux qu’on avait<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> réservés de tout temps pour cet instant-là -et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!...</p> - -<p>Si j’aimais mieux souffrir par lui!...</p> - -<p>Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations, -l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer -que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres -cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?...</p> - -<p class="r"> -25 août.<br /> -</p> - -<p>Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes.</p> - -<p>Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où -serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens.</p> - -<p>Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat -brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide -trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond.</p> - -<p>On gâte donc tout en fermant la main dessus.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p> - -<p class="r"> -2 septembre.<br /> -</p> - -<p>La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une -passion.</p> - -<p>On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de -toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en -papier...</p> - -<p>Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans -laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce -qu’ils perdent le meilleur coup de vent!...</p> - -<p>Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On -prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait -le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur -désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent -éperdument.</p> - -<p>Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de -sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons -tous de la mode.</p> - -<p>Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement -ici. Pas l’ombre de toilette.<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça -repose.</p> - -<p class="r"> -8 septembre.<br /> -</p> - -<p>Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici.</p> - -<p>Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour -en faire des habitants proportionnés au pays.</p> - -<p>Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très -élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une -certaine sauvagerie.</p> - -<p>Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un -abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est -merveilleuse.</p> - -<p>Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme -dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par -là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits... -Quelles gens ce doit être!...<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p> - -<p class="r"> -9 septembre.<br /> -</p> - -<p>Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et -un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!... Mais je suis -réconciliée avec eux.</p> - -<p>Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de -Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était -pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il -gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le -lendemain, les grandes vertus me font moins peur.</p> - -<p>Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense -qu’elles nous seront indulgentes.</p> - -<p class="r"> -15 septembre.<br /> -</p> - -<p>Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure.</p> - -<p>Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut -partir.</p> - -<p>Je m’en vais sans peine ni joie.</p> - -<p>Ces six semaines m’ont-elles fait du bien?... Ne<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> m’a-t-on pas laissée -trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma -peine?... La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise -des compagnes?... Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui -m’interrogent tendrement.</p> - -<p>Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes.</p> - -<p>Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons -s’emporte partout avec soi.<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p> - -<h2><a id="LE_CHEVAL_DU_MARECHAL"></a>LE CHEVAL DU MARECHAL</h2> - -<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">—</span>V</span>AS-Y, toi... disait la femme.</p> - -<p>—Non, toi. Tu parleras mieux...</p> - -<p>Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant.</p> - -<p>Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se -trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la -rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son -hésitation peureuse la reprit.</p> - -<p>Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la -toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux -coups de suite.</p> - -<p>Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un -singulier spectacle l’accueillit.<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p> - -<p>Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme -s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite -glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de -suppléer à force d’adresse.</p> - -<p>Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en -se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait -jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté -successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût -possible d’en apprécier l’harmonie générale.</p> - -<p>Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait -laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un -moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage -éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue -par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait -aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient -ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et -si absent<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> que Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné, -anxieux de ce qu’il allait voir.</p> - -<p>Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et -l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers -lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son -incertitude de suppliante.</p> - -<p>Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il -sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue -balbutiait elle-même.</p> - -<p>—Vous demandez?...</p> - -<p>—C’est pour le petit.</p> - -<p>—Pour... le... petit?</p> - -<p>Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur -en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance!</p> - -<p>Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence -épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de -s’exprimer.</p> - -<p>Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquer<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> ce malaise de l’enfant, -incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là, -d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette -plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains -sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal, -qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins, -les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient: -«demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis. -Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous -les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction -en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait -toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus -improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée -enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses -pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on -l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les -sauverait...<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p> - -<p>Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri -en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait -morte au fond de la bouche?</p> - -<p>Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre, -cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait -peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même -revue de son logis.</p> - -<p>Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des -six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept.</p> - -<p>Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une -caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire, -la meublaient sobrement.</p> - -<p>Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs, -quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la -gaieté, la vraie personnalité de cet endroit.</p> - -<p>Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés, -peints ou charbonnés sur le<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> vert tendre de la muraille, -s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à -la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas -simplement au nombre énorme de ses amis.</p> - -<p>Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles -additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux -feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie -d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à -peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes -peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son -prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les -témoins.</p> - -<p>Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette -recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux -que se fixait l’œil soucieux de Philippe.</p> - -<p>Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et -un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modes<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span>tie -de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les -plus diverses ressources du ménage.</p> - -<p>Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres -ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs.</p> - -<p>Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot.</p> - -<p>Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient -symboliquement.</p> - -<p>Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour -avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment -l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte -d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait -Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa -pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée.</p> - -<p>Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que -ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation.</p> - -<p>Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie,<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> d’enfantillage, et aussi de -cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant -qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette -créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher -comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa -première année de médecine?...</p> - -<p>Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa -revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable -fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et -suppliante.</p> - -<p>Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la -faire sortir?</p> - -<p>Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme -s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument, -pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche:</p> - -<p>—Venez le voir.</p> - -<p>La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte, -et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut:<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p> - -<p>—Le voir seulement...</p> - -<p>Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité.</p> - -<p>Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui -se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans -même les entendre, les protestations de Philippe.</p> - -<p>Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la -nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la -diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en -tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir -emmené quand même, par cette volonté taciturne.</p> - -<p>Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La -neige devait tomber.</p> - -<p>Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches -de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il -présenter avec ses chaussures pleines de boue?</p> - -<p>Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de -menaces pour lui, et<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> qu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu -en ce moment sur cette maison.</p> - -<p>Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade?</p> - -<p>Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement, -cynique, exaspéré, incrédule surtout.</p> - -<p>Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie -quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses -plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de -l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme -conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que -nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux, -est chose fermée et immesurable pour d’autres.</p> - -<p>Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps -qu’aucun esprit ne puisse apprécier.</p> - -<p>Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure -et vive colère d’un individu<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> qu’on entraîne où il ne veut pas aller, et -qui cherche sournoisement comment il va s’échapper.</p> - -<p>Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était -ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre -garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui -depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur, -matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine.</p> - -<p>Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant -Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui -s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois.</p> - -<p>Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce -que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui -supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui, -qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance -instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous -sont inconnues.</p> - -<p>Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de -voisins, dont les pauvres<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> gens font entre eux quelque chose de si large -et de si vraiment fraternel.</p> - -<p>Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait, -avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer.</p> - -<p>Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler. -Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit, -avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de -l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en -silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et -remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât -la flamme elle-même.</p> - -<p>A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec -douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le -regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme -soudains, et déjà reprise à l’espoir.</p> - -<p>Sans répondre d’une autre façon que par ses<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> gémissements, le petit Jean -se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en -le remuant.</p> - -<p>Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement, -il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous -jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable.</p> - -<p>Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise -encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide. -Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est -là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait -involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses -yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui.</p> - -<p>L’examen de la gorge surtout avait été douloureux.</p> - -<p>A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante -s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une -contraction se produisait,<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> et l’enfant se rejetait sur son lit, -pleurant et étouffant.</p> - -<p>La grave conviction de Philippe était faite du reste.</p> - -<p>Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même -mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler -la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré -les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur -avait été apporté.</p> - -<p>A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans -presque connaître aucune de ses phases?</p> - -<p>Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel -parti immédiat fallait-il prendre?</p> - -<p>Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite, -l’étourdissaient comme un vertige.</p> - -<p>Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le -conduire à quelque hôpi<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>tal où il réussirait bien à le faire admettre -sur-le-champ?</p> - -<p>Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui -faisait-il pas courir?</p> - -<p>Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il -tenterait assez facilement?—Et pendant son absence, que deviendrait -l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était -témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement?</p> - -<p>Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était -nécessaire.</p> - -<p>Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne -devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses -dispositions.</p> - -<p>Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme -filait sous la neige.</p> - -<p>Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque -blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût -meilleur, et sa voix les hélait vainement.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour -expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il -voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même. -Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne -quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa -lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée.</p> - -<p>Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait -dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute -comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et -il allait.</p> - -<p>Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de -l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon -d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée.</p> - -<p>Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais -un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul -espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins -maintenir la respiration possible.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et -quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de -la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même -temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de -détacher de sa gorge.</p> - -<p>La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans -voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la -malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait -ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative -recommençait.</p> - -<p>Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis -l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble.</p> - -<p>Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les -trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à -présent, certainement.</p> - -<p>Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait -en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant.<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p> - -<p>Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement -incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant -leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité.</p> - -<p>Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin, -oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de -lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit.</p> - -<p>Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui -apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et -toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le -regardait, et il sentait le cœur lui manquer.</p> - -<p>Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce -même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures -auparavant, avait tant tourmenté Philippe.</p> - -<p>La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans -doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette -attente et tout deviendrait inutile.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p> - -<p>Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures -roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse -haletant dans la mansarde.</p> - -<p>Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait -plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas -loin.</p> - -<p>Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui -paralysait Philippe.</p> - -<p>Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements -ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec -dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit -d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la -pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa -course, son retard et l’état de la rue.</p> - -<p>Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise -où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de -quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p> - -<p>Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque -nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait -peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on -ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il -s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle, -les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui -l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une -lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait -fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait -très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le -sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en -aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté, -pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras, -commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si -changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre -partie.</p> - -<p>—Jean!... Jean!... suppliait la mère impuis<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span>sante à arrêter ces membres -agiles que la peur rendait fous et forts.</p> - -<p>—Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe. -Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais -mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon -petit homme.</p> - -<p>Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce -bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on -lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on -cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses -sauts furieux.</p> - -<p>—Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se -mettre debout.</p> - -<p>Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha.</p> - -<p>Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis, -aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher.</p> - -<p>—Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons.<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p> - -<p>Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même.</p> - -<p>Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême -effort physique, lui était impossible à présent dans la détente -commencée.</p> - -<p>De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui -criait toujours follement:</p> - -<p>—Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es -pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te -battras avec eux?...</p> - -<p>Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre -homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup.</p> - -<p>Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade, -essayant de son éloquence.</p> - -<p>Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main, -pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour -les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était -plus possible ici. Il restait la<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> persuasion, dût-on perdre un peu de ce -précieux temps dont la dépense était si grave.</p> - -<p>—Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du -lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai -rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat, -vraiment?</p> - -<p>Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile, -considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et -qui lui promettaient la paix.</p> - -<p>Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question:</p> - -<p>—Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit, -répondit-il gravement.</p> - -<p>—Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui -marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne -grogne pas quand il manque la soupe?...</p> - -<p>Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des -questions de son bizarre docteur.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p> - -<p>—Alors, écoute une histoire.</p> - -<p>«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave, -si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom -partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde.</p> - -<p>«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il -y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des -cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui -adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il -passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait -comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait, -c’était nous qui avions la victoire.</p> - -<p>«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille, -une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il -avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un -galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant, -commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de -Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois.<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et -il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des -batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui -l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait.</p> - -<p>«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de -plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des -décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les -ennemis vous admirent.</p> - -<p>«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il -s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si -malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le -reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après -lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette -fois.</p> - -<p>«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi, -feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède, -pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours.<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p> - -<p>«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met -comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut -grandir.</p> - -<p>«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte?</p> - -<p>«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce -grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un -beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand, -lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus.</p> - -<p>«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal -s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la -lui avait faite. Et il est mort.</p> - -<p>«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien -gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché -leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se -rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils -ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remède<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> merveilleux -pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra -encore, et prépare beaucoup de soldats!...»</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux -bleus—vrai bleu de Gaulois—ouverts bien larges, devant l’histoire -magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses.</p> - -<p>—Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?...</p> - -<p>Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de -belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme, -répondit, comme si le petit le comprenait:</p> - -<p>—Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je -garderai tous ceux qu’on aime...</p> - -<p>Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le -petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore.</p> - -<p>La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, de<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> plus héroïque, de plus -exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se -penchant sur le lit:</p> - -<p>—A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant.</p> - -<p>Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture, -avait répondu vivement:</p> - -<p>—Mets-moi du sang du maréchal!...</p> - -<p class="astt">. . . . . . . . . .</p> - -<p>Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les -reins brisés et la tête vague.</p> - -<p>Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie, -si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que -le petit s’endormît!</p> - -<p>Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair.</p> - -<p>Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert -maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli -d’eau, l’œillet trempait sa tige menue.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p> - -<p>Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait -chaud comme il pouvait.</p> - -<p>Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis.</p> - -<p>Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de -l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les -regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles.</p> - -<p>De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit.</p> - -<p>Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait -un peu sous le doigt.</p> - -<p>Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une -silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains -vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en -pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de -paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la -tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans -essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p> - -<h2><a id="CHASSE_AUX_ALOUETTES"></a>CHASSE AUX ALOUETTES</h2> - -<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">—</span>B</span>LANDINE, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.</p> - -<p>—Je vous demande pardon, je la suivrai.</p> - -<p>—Ce n’est pas une question que je vous pose.</p> - -<p>—C’est une réponse que je vous fais.</p> - -<p>—Je viens de dire qu’on ne selle pas <i>Laly</i>.</p> - -<p>—Je m’arrangerai pour une fois d’<i>Éclat</i>, si ça peut vous être -agréable.</p> - -<p>—Pas plus d’<i>Éclat</i> que de tout autre. Vous ne monterez pas cet -après-midi.</p> - -<p>—Alors je resterai chez moi!...</p> - -<p>—Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?</p> - -<p>—Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...</p> - -<p>—Je ne vois pas ce que la voiture...<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p>—Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous -poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus -grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez -le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu, -et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent -et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre -les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les -malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du -vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...—Il a chassé -au vol, cet homme,—pour s’en aller sur une grande bête de route, -numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard, -sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et -arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à -plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails -insipides pleuvent sur vous à l’instant!</p> - -<p>—Vous prendrez la charrette anglaise, vous<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> conduirez vous-même, et -vous pourrez passer partout.</p> - -<p>—Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai -forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je -lui romps les os!...</p> - -<p>—Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?</p> - -<p>—Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et -Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...</p> - -<p>—Pour me faire plaisir, Blandine!...</p> - -<p>—Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette -formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et -comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me -faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de -bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si -gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je -reste seule et que je m’assomme?...</p> - -<p>—Vous savez bien...<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p> - -<p>—Non! je ne sais pas.</p> - -<p>—Ma petite Blandine!...</p> - -<p>—Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et -nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...</p> - -<p>—Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons -sérieuses!...</p> - -<p>—C’est que, justement, je n’en vois point.</p> - -<p>—En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée -mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les -peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous -convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la -journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de -recommencer aujourd’hui?...</p> - -<p>—Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai -traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En -entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé -à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p> - -<p>«—Pensez-vous que l’antichambre tourne?...</p> - -<p>«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes -épaules:</p> - -<p>«—Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal, -il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que -vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes -sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans -mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à -tourner un cœur de roche.</p> - -<p>«—Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais -parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une -sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé -gronder:</p> - -<p>«—Ça m’arrivait-il souvent?...</p> - -<p>«—Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...</p> - -<p>«—C’était la fatigue du cheval!...—moi qui suis montée à huit ans!</p> - -<p>«—Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse, -que j’avais une peur<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme -«ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les -suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de -dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous -aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons -qui valaient la vôtre!...</p> - -<p>—Dites-les maintenant.</p> - -<p>—C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais -reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop -juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en -prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une -cigarette, et bu sur mon <i>champagne-cocktail</i> une tasse de lait; que -dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que -je me suis pincé le doigt—vous pouvez voir, il est tout bleu—au moment -où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept -heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous -croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la -vôtre?...<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p> - -<p>—Enfin, puisqu’il y a eu fatigue—mettons pour une cause -quelconque—avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager -aujourd’hui.</p> - -<p>—Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je -raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et -qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien -faire!...</p> - -<p>—Alors, il faut que je le sois pour vous!...</p> - -<p>—Ce qui signifie?...</p> - -<p>—Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni -«Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai -simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas -aujourd’hui.</p> - -<p>—Ne me dites pas ce mot-là, Luc!</p> - -<p>—Pourquoi ne vous le dirais-je pas?</p> - -<p>—Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très, -pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de -la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les -hommes, ce que c’est devant<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> une volonté ou un désir véhéments que -d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui -vous arrête!...</p> - -<p>«—C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de -soi, qui a le droit et qui en abuse!...</p> - -<p>«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises, -de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire -mal.</p> - -<p>«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre, -celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand -on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en -servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...</p> - -<p>«Pas de raisons; pas d’explications...</p> - -<p>—Oh! Blandine!...</p> - -<p>—Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...</p> - -<p>Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence -de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:</p> - -<p>—Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span>vous-en! Vous avez clos la -discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à -cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas -de la journée! Le repos sera complet comme ça.</p> - -<p>—Vous ne ferez pas cette sottise!...</p> - -<p>—Et qui donc m’en empêcherait?...</p> - -<p>—Songez à ce qu’on penserait.</p> - -<p>—Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...</p> - -<p>—Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...</p> - -<p>—Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente -personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me -fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que -je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...</p> - -<p>Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute -probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari -dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans -son petit salon.</p> - -<p>Un instant, Luc était demeuré perplexe et im<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span>mobile, prêt à la rejoindre -et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans -son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche -et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.</p> - -<p>Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était -venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un -grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à -leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis -plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine, -qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante -dans ses oreilles et dans son front.</p> - -<p>C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se -renouvelait entre elle et Luc.</p> - -<p>Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette -violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi -saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.</p> - -<p>Comment en étaient-ils arrivés là?<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p> - -<p>Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction -aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il -y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et -impatience développée peu à peu chez Luc...</p> - -<p>Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première -querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers -talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de -maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.</p> - -<p>Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et -plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût -renoncé à chasser lui-même.</p> - -<p>Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps -le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?</p> - -<p>Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de -rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand -et<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et -d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une -abandonnée et d’une victime.</p> - -<p>Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était -surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.</p> - -<p>Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux -portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une -prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle -était de rien tenter maintenant...</p> - -<p>Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit -tour à tour.</p> - -<p>Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.</p> - -<p>La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son -mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...</p> - -<p>Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine -éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée, -ce serait Luc qui<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> à son tour trouverait la maison vide... qui la -croirait partie peut-être!... Ou...</p> - -<p>Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait -imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte -intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle -raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement -d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une -d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie -maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait -sans se lasser.</p> - -<p>Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas -plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre; -et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie -créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon, -la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher, -mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.</p> - -<p>Avec ses pleurs, la vivacité combative de son<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> humeur s’écoulait, mais -non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense -repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était -levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:</p> - -<p>—Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.</p> - -<p>Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer -de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.</p> - -<p>Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit -secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le -temps, brillaient doucement.</p> - -<p>Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une -statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui -dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre -dans la pièce.</p> - -<p>Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour -d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus -pour ce<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri -mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.</p> - -<p>Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un -peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux -toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût -là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui -demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus, -tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui -qui vous connaît si bien.</p> - -<p>Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire. -Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son -œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu -tout de suite.</p> - -<p>Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on -découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une -finesse extrêmes.</p> - -<p>Et quand on appuyait un ongle sur la rosace<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> du centre, un déplacement -se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le -premier.</p> - -<p>C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un -cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.</p> - -<p>Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles, -demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite; -puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait -maintenant depuis la première page.</p> - -<p>Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin, -bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:</p> - -<p>«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et -ininterrompues du récit qui commençait.</p> - -<p>Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé -les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien -qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était -remise à lire.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p> - -<p class="r"> -24 mai 1895.<br /> -</p> - -<p>«J’écris ceci pour mes enfants.</p> - -<p>«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de -Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus -charmant que ce temps-là chez lui.</p> - -<p>«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des -chasseurs,—les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,—qui -se communiquait à nous toutes.</p> - -<p>«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la -griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui -en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu -jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!</p> - -<p>«Moi qui dispense à présent—Luc me l’a permis plusieurs -fois—l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais -tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.</p> - -<p>«Achever une bête que des chiens acculent et<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> qu’ils vous présentent -demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on -parle de choses qu’on ignore totalement...</p> - -<p>«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies -derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres -bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse -d’un silence de nonnes—un peu une chasse de Peaux-Rouges, je -trouve,—ou la grosse bête dans la forêt de Velours.</p> - -<p>«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes -du côté féminin, et assez mal coiffées,—je me rappelle ce -détail;—toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.</p> - -<p>«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant, -commençait à ranimer les esprits.</p> - -<p>«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait -faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à -la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui -voyions passer la bête dans un défaut; ou<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> quelque autre, non suivie, -que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.</p> - -<p>«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le -bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle -rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu -effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...» -Seulement le sanglier ne sortait jamais.</p> - -<p>«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.</p> - -<p>«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes, -était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre -mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous -expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit -cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en -les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.</p> - -<p>«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que -les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de -recom<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>mencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient -au pas, côte à côte.</p> - -<p>«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun -jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement -que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...</p> - -<p>«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains -nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que -Michel d’Épeuille obtint jamais...</p> - -<p>«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait -manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son -carnier!...</p> - -<p>«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par -sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:</p> - -<p>«—Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.</p> - -<p>«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres, -pendant que la voiture<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> courait toujours, et que, derrière nous, ce -petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.</p> - -<p>«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus -sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses -étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus -«pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...</p> - -<p>«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que -la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme -gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la -route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!</p> - -<p>«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres -m’impatientait comme du tapage.</p> - -<p>«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée -sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir -comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de -Versoix avait faite de ma main.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p> - -<p>«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me -déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de -l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.</p> - -<p>«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une -installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre. -Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.</p> - -<p>«L’avais-je toujours trop connu?</p> - -<p>«Était-ce trop soudain?...</p> - -<p>«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en -avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a -pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout -à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».</p> - -<p>«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations: -c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement. -C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> jours où il était -certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder -beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui -aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait -extrêmement difficiles.</p> - -<p>«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que -nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la -douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me -pénétrait un peu.</p> - -<p>«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse, -l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos -actes...</p> - -<p>«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui -donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire -à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il -m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la -coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air -Henri III, hardi et las.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p> - -<p>«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après -m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des -créatures.</p> - -<p>«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent, -nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...</p> - -<p>«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à -moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais -dans le cœur.</p> - -<p>«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à -fait clair en moi.</p> - -<p>«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans -mes mains comme en cet instant.</p> - -<p>«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout -bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée -de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai -enfin, et ce fut encore pis!</p> - -<p>«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer -maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> -elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait -sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.</p> - -<p>«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui -m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute -la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.</p> - -<p>«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais -bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte -venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et -fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées -avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.</p> - -<p>«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en -s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela -se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les -yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants, -sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.</p> - -<p>«Est-on aveugle à ce degré?...<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p> - -<p>«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si -assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance -m’assaillait à présent.</p> - -<p>«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de -lui—et je crois encore à présent que cela était.—Il me paraissait -épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi, -frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse -de mon impuissance à l’empêcher.</p> - -<p>«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles, -galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse, -qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.</p> - -<p>«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la -pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce -mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force, -certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si -j’avais voulu, il y avait trois mois!...<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p> - -<p>«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non -plus ne voudrait plus jamais.</p> - -<p>«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela -allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois -que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que -j’avais, je lui dis tout.</p> - -<p>«J’entends encore sa réponse.</p> - -<p>«—C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il -peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a -eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il -pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la -campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter -jusque-là!...</p> - -<p>«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!... -J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis -deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> pas avoué plus -que ne feraient toutes les tantes du monde!...</p> - -<p>«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour -j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...</p> - -<p>«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et -pourquoi l’entrain général me blessait si fort.</p> - -<p>«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir -chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire -moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en -trouve tant à la campagne.</p> - -<p>«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne -sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.</p> - -<p>«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les -jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret -intolérable du bonheur défait par soi-même.</p> - -<p>«—Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes -demain?...<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p> - -<p>«—Mon oncle, avec plaisir...</p> - -<p>«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était -une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par -une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...</p> - -<p>«—On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid; -mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures, -n’est-ce pas? Du silence et de la patience.</p> - -<p>«—Me tirerez-vous mon miroir?...</p> - -<p>«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le -lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il -conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi <i>terra cota</i> -des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.</p> - -<p>«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids, -les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je -devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de -ramener la charrette vers dix heures.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p> - -<p>«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle -régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement -par le charme de ce qui m’entourait.</p> - -<p>«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas -encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal, -pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une -haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans -les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se -retrouvait, éclairant et ouatant tout.</p> - -<p>«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur -d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les -buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.</p> - -<p>«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres -endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en -gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel -nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze -certainement était restée dessus.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p>«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de -la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce -qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis -celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.</p> - -<p>«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait -entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.</p> - -<p>«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si -doux, si clairs, le chant même de ce paysage.</p> - -<p>«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure -que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les -voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.</p> - -<p>«Cela mirait admirablement.</p> - -<p>«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.</p> - -<p>«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant, -revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit, -tombant<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.</p> - -<p>«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.</p> - -<p>«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de -<i>Mac</i>, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre -d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec -la terre, et je revenais sans rien, comme lui.</p> - -<p>«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré -juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la -quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.</p> - -<p>«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle -prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la -direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et -comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le -reconnaître à distance:<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>«—Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui -nous arrive?...</p> - -<p>«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop -tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle -l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre -ardeur.</p> - -<p>«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment. -Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et -nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions -tous les trois que la bourrasque nous assaillait.</p> - -<p>«Oh! le bon vent! La divine pluie!...</p> - -<p>«—Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et -nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour -traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un -garde.</p> - -<p>«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre -collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> -s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à -remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous -la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon -Dieu!...»</p> - -<p>«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je -tremblais de la tête aux pieds.</p> - -<p>«—Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements, -avait déclaré mon oncle.</p> - -<p>«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...</p> - -<p>«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique, -immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la -grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.</p> - -<p>«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon -oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il -y avait de quoi.</p> - -<p>«Le casaquin avait des manches larges d’où<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> mes bras sortaient jusqu’au -coude, et une basquine d’il y a cent ans.</p> - -<p>«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais; -mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il -y avait d’autre dans l’armoire.</p> - -<p>«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.</p> - -<p>«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud; -et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais -chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait -attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas -cuites».</p> - -<p>«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur -des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le -manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et -moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et -s’il ne fallait pas parler maintenant.</p> - -<p>«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> que ce sont des choses -qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...</p> - -<p>«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien -eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses -pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous -aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.</p> - -<p>«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les -chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux, -et tâchait de se redresser.</p> - -<p>«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré -moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à -Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était -égal, à lui...!</p> - -<p>«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se -croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à -«cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos -pensées se comprenaient et qu’il se taisait<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> toujours, une telle -angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça -aussi.</p> - -<p>«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière -et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je -me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.</p> - -<p>«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais -pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches -délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient -dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une -minute de ce qu’elles voulaient dire.</p> - -<p>«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si -fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à -coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à -pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que -de me cacher dans mes mains.</p> - -<p>«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix -changés...<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p> - -<p>«—Blandine, est-ce que...?</p> - -<p>«—Mais oui, voyons!...</p> - -<p>«Je ne l’avais pas laissé finir!...</p> - -<p>«—Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence, -Blandine n’en veut donc plus goûter?...</p> - -<p>«—Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit -mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...</p> - -<p>«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:</p> - -<p>«—Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...</p> - -<p>«C’était lui qui le disait cette fois!...</p> - -<p>«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint -l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois, -pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»</p> - -<p class="astt">. . . . . . . . . . .</p> - -<p>La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée, -avait fini son récit.</p> - -<p>«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse -jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la -place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans -sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait -été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour -avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on -n’y comptât pas plus tôt...»</p> - -<p>Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.</p> - -<p>Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de -dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où -son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le -piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe -d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...</p> - -<p>Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le -précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le -matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle, -avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête -l’avaient frappé à l’instant.</p> - -<p>Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son -testament?...—Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se -trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.</p> - -<p>Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé -du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait -tiré le cahier.</p> - -<p>—Je veux savoir ce que vous leur dites!</p> - -<p>—Luc, je le défends!</p> - -<p>—Rien que la fin!...</p> - -<p>Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix -lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en -demandant<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...</p> - -<p>Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des -flambeaux tenus en main:</p> - -<p>—Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup, -revenant à la réalité présente.</p> - -<p>—Que vous étiez très, très souffrante!...</p> - -<p>—Et que je ne paraîtrais pas ce soir?</p> - -<p>—Comment serait-ce possible?...</p> - -<p>—Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite -ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.</p> - -<p><small>Ballaigues, septembre 1896.</small> <span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span></p> - -<h2><a id="ENTREVUE"></a>ENTREVUE</h2> - -<p class="nind"><span class="letra">L</span>A chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule, -mélancolique; un peu de tout.</p> - -<p>Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de -répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée -monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.</p> - -<p>Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier. -Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on -apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte -d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements -intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on -souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour -les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre», -reste<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une -espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en -revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les -circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en -cette farce ridicule et angoissante!</p> - -<p>«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.</p> - -<p>Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont, -au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune -et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté -intérieure, qu’on crie devant des nuages:</p> - -<p>—Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!</p> - -<p>Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt—si -ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,—ma fille -mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute -simplicité, en toute bonhomie.</p> - -<p>A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> bien quelque chose. -Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle -attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le -plus divinement libre.</p> - -<p>Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?</p> - -<p>Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle -écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent -en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.</p> - -<p>Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit -occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce -qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.</p> - -<p>S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie, -tout est bien. Si non, elle le refait.</p> - -<p>Le voilà peint tout en rose.</p> - -<p>Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et -il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas -prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux...</p> - -<p>L’amour est né, et toujours en se rappelant cette<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> minute, elle en -tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose -venue de lui.</p> - -<p>Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent -pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier -confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du -bonheur, va, à savoir être simplement bête.</p> - -<p>Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins -tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de -résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque -j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.</p> - -<p>Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six -mois une telle insistance de mes frères!...</p> - -<p>—Brigitte ne peut pas rester comme ça.</p> - -<p>—Il faut marier Brigitte.</p> - -<p>—Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend -encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors, -que deviendra Brigitte?...<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p> - -<p>Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand -il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.</p> - -<p>Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes -belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de -mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.</p> - -<p>—Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir -seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on -veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni -peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en -s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion -superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin. -Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des -solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule -hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le -lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> -plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...</p> - -<p>Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des -déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement, -l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence, -sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.</p> - -<p>Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits -uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on, -sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées? -A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique, -et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté, -vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la -jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis -qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral, -dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la -révélation qui vous est faite.<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></p> - -<p>Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude -qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et -éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul -vrai de la langue.</p> - -<p>Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie, -faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris, -assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en -répondant brièvement aux questions dont on l’accable.</p> - -<p>Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté -matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et -m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il -n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.</p> - -<p>Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits -rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de -nous tous qu’est confiée cette mise en présence.</p> - -<p>Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers,<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> sans cesse tiré de -son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec -autant de patience que d’évidente incompétence.</p> - -<p>Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore, -M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le -sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou -petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se -perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.</p> - -<p>Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la -tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la -sienne.—Un aboiement alors.—Et il relève ses papiers pendant que je -reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce -qu’on a pu me procurer.</p> - -<p>Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau -relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage? -L’identité?</p> - -<p>Veuf—ceci je le savais—et les mots de madame<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> Lacombe: «Vous le -consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe -ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi, -entre ce col et cette fourrure?</p> - -<p>La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre -dans le petit salon où notre dîner était servi.</p> - -<p>Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux -bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des -cheveux noirs abondants.</p> - -<p>Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation, -coupée par mon entrée, reprend.</p> - -<p>«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall. -Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage, -déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet -«acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que -reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœur<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> antique, massé -dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.</p> - -<p>N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce -bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de -Bernard, ouvertes sur le canapé.</p> - -<p>De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me -faire entrer dans cette étrange conversation.</p> - -<p>—Est-ce que je m’intéresse à l’usine?...</p> - -<p>—Mon frère m’en parle-t-il souvent?...</p> - -<p>—Le climat du Nord me plaît-il?</p> - -<p>Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai -toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la -passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit -complaisamment de fermetures en marmites.</p> - -<p>D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:</p> - -<p>—Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle -est conforme au programme.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p> - -<p>Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une -angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.</p> - -<p>Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées -où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?</p> - -<p>Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq -ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni -l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été -plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses -formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que -j’ignorerai.</p> - -<p>Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé -le premier?</p> - -<p>Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en -tout!</p> - -<p>Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je? -Lesquelles tairai-je?</p> - -<p>Lui parlerai-je de maman?</p> - -<p>Pendant que je me jure que non, la dernière<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> catastrophe de leur maudit -explosif est épuisée, et nous nous levons de table.</p> - -<p>Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et -nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous -envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.</p> - -<p>La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les -gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.</p> - -<p>Le cadre et l’instant sont intimes.</p> - -<p>Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là...</p> - -<p>N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?</p> - -<p>Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai -plus tard.</p> - -<p>Si nous parlions franchement, au moins!</p> - -<p>Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous, -que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.</p> - -<p>Mais il s’est repris avant moi—s’il avait à se reprendre—et s’est -remis à causer, comme<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> il causait l’instant d’avant, au choix du sujet -près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des -impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son -devoir mondain.</p> - -<p>Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce -qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot. -Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant -cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière -lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais -sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses -souvenirs anciens.</p> - -<p>Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?...</p> - -<p>Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je -revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de -ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me -promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que -j’évoquais, et sa con<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span>quête valait-elle l’effort que je faisais en ce -moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne...</p> - -<p>Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.</p> - -<p>Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie, -était assis dans le même fauteuil.</p> - -<p>Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le -lisais dans son regard.</p> - -<p>Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est -empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau, -sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait -à l’emmener sans le laisser même me saluer.</p> - -<p>Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M. -Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui -se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette -fois à la cause de notre rencontre:<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p>—Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et -d’aller visiter Valcreux?</p> - -<p>Et moi lui répondre de ma bouche:</p> - -<p>—Oui, monsieur, je vous le permets.</p> - -<p>Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa -stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa -poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout -éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:</p> - -<p>—Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé -pourtant!... Tout s’est si bien passé!...</p> - -<p>Et sans doute il avait raison.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p> - -<h2><a id="AUX_LUMIERES"></a>AUX LUMIÈRES</h2> - -<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">—</span>E</span>T nous arrivons à quelle heure?...</p> - -<p>L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du -wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un -sac rouge qui dansait.</p> - -<p>La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à -ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme:</p> - -<p>—Mais... c’est que... nous voilà seulement passant les -fortifications...</p> - -<p>—Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de -temps?...</p> - -<p>—Vous êtes fatiguée?... Demain, à deux heures quarante!...</p> - -<p>La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le -froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient.<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p> - -<p>Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui -restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui -sautillait et qui semblait seul vivant.</p> - -<p>Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans -rien dire non plus, il s’assit à son tour.</p> - -<p> </p> - -<p>Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient -leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars.</p> - -<p>Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par -l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les -coussins;—puis ce silence gardé après la dernière réplique...</p> - -<p>Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue, -après cette abominable matinée?... Michel s’épuisait à chercher, se -demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de -cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans -gaucherie ni<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> brutalité, ou de cet obstiné mutisme?... Et lequel serait -le plus facile à vaincre?...</p> - -<p>Et tant pour agir vite que pour suivre ses préférences personnelles, il -supprima la distance, d’abord; il étendit le bras doucement, le passa -autour de sa femme en murmurant d’une voix câline:</p> - -<p>—Vous êtes bien, si serrée là-bas?...</p> - -<p>—Pourvu que je n’aille pas à la reculette, je suis toujours -parfaitement bien!</p> - -<p>La rapidité de sa réplique n’avait eu d’égale que sa promptitude à se -dégager en se redressant; et Michel gardait encore, sur sa figure -penchée, son expression tendre, qu’elle avait achevé déjà cette -profession de foi si nette.</p> - -<p>Pudeur effarouchée ou colère véritable, il était oiseux de chercher -alors les causes d’un effet trop certain; le jeune homme, redressé à son -tour, déconcerté pour la seconde fois, et piqué malgré lui, dit -froidement:</p> - -<p>—Mais, justement, c’est que vous y êtes, «à la reculette»!<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>Elle avait penché sa tête hors de la portière pour s’assurer que c’était -vrai, puis, rassise d’un bond sur l’autre banquette:</p> - -<p>—Oh! fit-elle, pourquoi me l’avez-vous dit? Je ne le savais pas, et -j’étais si bien!... et maintenant j’aurai tous les petits noirs dans les -yeux!...</p> - -<p>«La reculette...», «les petits noirs...», tout cela formait un contraste -si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui, -que la gaieté avait saisi Michel... Il allait la faire rire à son tour, -et la détente serait trouvée!</p> - -<p>Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise -irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand -découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son -chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze... Une gaze épaisse, une -gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui -recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil, -pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants -survivaient seuls:—les yeux, le bout relevé d’un petit nez;<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span> -inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store, -qui voient tout, et qu’on ne peut voir.</p> - -<p>D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul -mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée -entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions.</p> - -<p> </p> - -<p>Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa -fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de -cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où -devait commencer son congé... Son entrée dans la salle à manger pendant -le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur -l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés -de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la -santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu, -de cette ridicule disgrâce: les oreillons... Et durant tout ce -temps-là,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait -devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme -si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement.</p> - -<p>Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui -avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était -enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son -auréole?... Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le -premier symptôme fâcheux, il en était sûr...</p> - -<p>La mairie ensuite... Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans -les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez -elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il -frissonnait encore.</p> - -<p>«Dirai-je oui?... Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment! -Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui -seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,—où il -voyait de la préméditation main<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span>tenant:—avec Madeleine, son amie, -toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix -basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle -mimique!...</p> - -<p>C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi -naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il -se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé.</p> - -<p>Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et -implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot -maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne -lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant -tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté.</p> - -<p>Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur -convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle -le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur -qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure -lui avaient redonné l’angoisse...<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p> - -<p>Une très courte soirée, après: il fallait «penser au lendemain»; et -cette journée enfin, la plus odieuse que Michel eût connue jusqu’alors, -et dont il cherchait vainement l’équivalent dans le passé!</p> - -<p>Ses plus grandes corvées officielles?... Des cérémonies de deuil?... Ses -examens d’autrefois?... Il n’avait rien subi de pareil; et sa nervosité -contenue se dépensait, à cette heure, en injures muettes, qu’il -répandait sur la stupidité mondaine!...</p> - -<p>Ces gens en habit de soirée, le matin, dans ces grandes voitures bêtes, -qu’on amène à «la maison» pendant qu’ils mettent leurs gants blancs. -Cette foule curieuse qui s’ameute, et dont on connaît les dires... -L’église où les places sont prises de bonne heure, pour tout voir, où le -cortège monte lentement dans un ordre convenu, au milieu d’un luxe dont -chaque détail a son prix connu, presque marqué... Assis enfin, le poids -du flot qu’on sait là, derrière soi. Les propos d’autrefois, du temps où -on était «ceux qui regardent», tout ce qu’on<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> se rappelle et tout ce -qu’on devine: les plaisanteries et les sourires... La sacristie où ces -gens défilent... le lunch où ils défilent encore!...</p> - -<p>Sans notions exactes à l’avance de ce que pouvait être la terrible -badauderie de ce jour, il revoyait le premier incident qui l’avait -décidément fait entrer dans son rôle ce matin-là.</p> - -<p>En sens inverse de sa voiture, pendant qu’il se rendait à «la maison», -lui aussi! une jeune femme venait, dont la tournure et le pas élégant -l’avaient frappé. Comme il la regardait machinalement, leurs yeux -s’étaient rencontrés. Cela avait duré une seconde; puis, d’un coup d’œil -vif, elle avait passé en revue les rosettes blanches des chevaux, les -fleurs qui garnissaient les glaces, le monsieur gravement assis, l’air -soucieux, au fond du coupé,—et un imperceptible sourire avait frémi au -coin de ses lèvres et de ses cils.</p> - -<p>Il était le «marié», il n’y avait pas à dire! Pour tout le monde, même -pour cette inconnue, l’étiquette était posée. De ses affaires -personnelles, les plus intimes, nul n’ignorait rien ce jour-là,<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> et ce -sourire bienveillant et amusé serait celui de tout le monde!</p> - -<p>Y avait-il, dans les usages, chose plus ridicule que celle-là? et par -quelle abdication du bon goût et du libre arbitre chacun s’y -soumettait-il à son tour?...</p> - -<p>«Enfin à trois heures nous serons seuls, et cette comédie sera finie!» A -travers tout, présentations, compliments, sourires, Michel s’était -répété ça depuis le matin. De poignées de main en révérences, le -supplice avait pris fin, et voilà où il en était maintenant!...</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Dolemment, il reportait ses yeux sur la forme mystérieuse assise en face -de lui, avec l’oppression de ce silence, et l’agacement nouveau de ce -regard caché, qu’il sentait pourtant le suivre.</p> - -<p>Il se trouvait petit, réduit, se jugeait bête dans l’inaction, -esquissait le premier mouvement de ce qui voulait être un bond; et en -cherchant du coin de l’œil l’effet produit par son geste, il se<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> -heurtait à cette muraille bleue qui le rejetait à tous ses doutes.</p> - -<p>Ce voile lui semblait tout à coup un symbole formidable.</p> - -<p>En somme, que connaissait-il de cette jeune fille qui était là? Rien de -ce qui était vraiment elle. Du convenu, du superflu. Ce qu’on a -l’habitude de dire, ce qu’on a l’habitude de montrer. Mais de son cœur, -de son caractère, ou même de ses goûts et de ses tendances, que -savait-il de certain?</p> - -<p>Qu’était-ce que ces causeries de leurs courtes fiançailles, dans un coin -du salon? La conversation de cotillon, avec un danseur qui plaît -beaucoup. Un flirt assuré d’aboutir; mais rien de plus concluant.</p> - -<p>Ce qu’elle ignorait ou n’ignorait pas de cette vie où elle entrait, -l’impression qu’elle pouvait avoir à se sentir emmenée ainsi toute seule -par ce monsieur, ce qu’elle désirait et ce qu’elle craignait, il fallait -bien reconnaître qu’il n’en avait pas la moindre idée.</p> - -<p>Dans cette conjoncture, délicate entre toutes,<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> il marchait en aveugle, -sachant seulement ceci: qu’il y avait partout des maladresses à -commettre, et fort peu de chose, à l’occasion, pour -l’avertir.—Perspective peu encourageante et qui expliquait assez bien -la lenteur de ses résolutions et la terreur plaisante avec laquelle il -contemplait alors la cause de ses soucis.</p> - -<p>Dire que, dans cette tête, il y avait un nombre infini de pensées qui -lui étaient, à lui, absolument étrangères, que jamais sa propre tête ne -pourrait concevoir, et qu’ils seraient toujours ainsi deux mondes -voisins et différents, liés par la parole seulement, alors entr’ouverts -l’un à l’autre, et que le silence refermerait!...</p> - -<p>Si elle allait se taire toujours!... Mais tel ne semblait pas être le -malheur qui le menaçait: à l’immobilité première de la jeune femme avait -succédé l’agitation d’une personne qui renonce à comprimer toute la -force de son ennui et s’achemine par des gestes à s’épancher.</p> - -<p>Chaque fois que les yeux de Michel s’arrêtaient un moment sur elle, elle -avait un imperceptible<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> haussement d’épaules, très plaisant de -spontanéité et de franchise, et qui signifiait à peu près: «Tenez, voilà -l’effet que vous me faites!...» Et quand les épaules se tenaient -tranquilles, c’étaient les pieds et les mains qui protestaient.</p> - -<p>Protester était bien le mot,—surtout pour les mains:—elles -bavardaient, elles étaient prolixes, incohérentes, capricieuses, -dépitées, folles!</p> - -<p>C’étaient des exclamations, des digressions, des parenthèses,—jusqu’à -ce que la voix, incapable de se contenir plus longtemps, se mit enfin de -la partie.</p> - -<p>Ah! la drôle de petite femme!... Pas belle au sens classique du mot: -rien de géométrique ni de grammatical dans la figure, mais un éclat de -couleurs: le blond de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de ses -lèvres; une harmonie dans les mouvements,—jusque dans son attitude de -bouderie,—une grâce et une intensité de jeunesse qui rayonnaient la -joie de vivre!</p> - -<p>Coiffée d’un chapeau gros comme rien, sur lequel une douzaine d’ailes -aux reflets métalliques et<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> aux pointes aiguës s’entrecroisaient comme -des foudres; enfouie entre deux manches énormes, qui semblaient deux -autres petites femmes assises à côté d’elle, avec sa jupe évasée et le -ruban qui serrait sa taille menue, elle était le résumé fait à plaisir -de toutes les sottises de la Mode.</p> - -<p>—Hein! disait toute sa personne, suis-je assez ridicule, défigurée, et -déformée, et adorable?...</p> - -<p>Et le dernier mot était le plus vrai.</p> - -<p>Mystère moral et devinette physique, devant lesquels se comprenait, en -vérité, le pauvre état d’âme de Michel.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>—Je voudrais mon nécessaire... Celui où est l’encrier.</p> - -<p>Allait-elle lui écrire, maintenant, et remplacer par la correspondance -la pantomime de tout à l’heure?...</p> - -<p>Encore une fois la surprise fit venir aux lèvres de Michel une question -qui était une sottise et, tout en cherchant ce qu’elle demandait:<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p> - -<p>—Vous allez écrire?... En wagon?...</p> - -<p>—Mon Dieu, à moins que je ne descende?...</p> - -<p>—Si vous saviez comme ça remue!... Votre mère n’espère rien si tôt. -Nous enverrons une dépêche.</p> - -<p>—Une dépêche à Madeleine? Pour lui dire tout ce que je fais, tout ce -qui m’arrive et tout ce que je pense!... Je lui ai promis qu’elle -saurait tout... J’attendrai les stations. J’y songerai pendant qu’on -marche... j’écrirai les mots importants et je délaierai aux arrêts...</p> - -<p>«Y songer—écrire—délayer...» C’était un programme de journée qui -laissait au malheureux Michel peu de place, sinon peu d’espoir; et cette -promesse à Madeleine de lui faire savoir «tout»!...</p> - -<p>«C’était beaucoup vous engager», fut-il tenté de dire vivement; mais il -répondit seulement en souriant:</p> - -<p>—Et si vous attendiez au moins qu’il vous arrive quelque chose?...</p> - -<p>Et aussitôt, par la même manœuvre que tout à l’heure, il s’était -rapproché d’Anne, le bras étendu,<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> très désireux, évidemment, de fournir -un premier épisode à sa fureur épistolaire.</p> - -<p>Mais la défense de la jeune femme s’était renouvelée plus vive, et, -dressée sur ses pieds d’un bond, comme une chatte qui prépare ses -griffes:</p> - -<p>—Hé! que voulez-vous donc qu’il m’arrive de plus... que ce qu’elle sait -comme moi!... Sur quoi serais-je encore trompée?</p> - -<p>«Trompée!...» Le cas devenait grave, et Michel, ahuri, repassait -vertigineusement toute sa vie de jeunesse; il se torturait pour imaginer -ce qui avait bien pu en surgir de désastreux... pendant qu’il s’asseyait -résolument près de sa femme et la forçait, les deux mains dans les -siennes, à rester près de lui.</p> - -<p>«La dernière année?... Les dernières semaines?...» Non! Il ne voyait -rien de probable, rien de possible; et, fort de sa conscience nette, le -ton vraiment grave, cette fois:</p> - -<p>—A présent, il faut nous expliquer. Le mot que vous venez de prononcer -est sérieux, votre attitude depuis hier bizarre et inquiétante... J’ai<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> -cru à une bouderie d’enfant... un caprice coquet... de la timidité. Il y -a autre chose: j’ai le droit de savoir quoi...</p> - -<p>Un frémissement du mystérieux voile bleu lui avait seul répondu, les -traits d’Anne s’agitant dessous, dans une grimace invisible. Puis tout -était redevenu tranquille.</p> - -<p>—Je vous en prie, Anne, répondez!... Du moins, ôtez ça: c’est -odieux!... Et puis dites!... vous pouvez bien dire?...</p> - -<p>Mais plus il la pressait de questions, plus elle s’immobilisait dans son -silence, et il regrettait maintenant ces gestes impatients qui lui -répliquaient tout à l’heure.</p> - -<p>Il s’avisa qu’elle se butait, et, radoucissant sa voix:</p> - -<p>—Ça vous gêne peut-être à dire?... Voulez-vous que je vous interroge? -Vous, vous répondrez seulement oui ou non. Cela suffira.</p> - -<p>Elle avait acquiescé gravement, d’un hochement de son menton rose, et un -interrogatoire fantastique, dont la variété faisait le plus grand<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> -honneur à l’imagination de Michel, commença de se dérouler.</p> - -<p>Timidement, avec mille détours et réserves, il avait demandé «si elle -pensait... si elle se figurait que, parce qu’autrefois... il serait -capable aujourd’hui...?» Là, il s’était embrouillé tout à fait.</p> - -<p>Anne avait compris tout de suite et l’avait tiré de ce labeur: un «Non! -Non!...» bien décisif ayant tranché la question de moralité, Michel -était reparti sur d’autres pistes, fort allégé d’esprit et de cœur.</p> - -<p>Mais quand, au bout d’un grand quart d’heure, il s’était retrouvé au -même point, l’éternel: «Non! Non!...» détruisant l’une après l’autre ses -plus ingénieuses hypothèses, l’impatience l’avait repris. Il avait soif -de sa faute!</p> - -<p>«Est-ce que, tout simplement, elle voulait se moquer de lui?...» Il -avait hasardé la question mais Anne avait protesté avec une dignité -offensée; et il s’était remis à chercher, élargissant de nouveau le -cercle de ses suppositions multiples.</p> - -<p>C’était non, et encore non!...<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p> - -<p>—Anne, vous me faites de la peine, vraiment!...</p> - -<p>Là, elle avait cessé de répondre, trouvant sans doute qu’il sortait du -programme,—ou bien les deux syllabes auxquelles elle s’était réduite ne -suffisant plus à traduire ses impressions. Et, presque en même temps, -Michel s’était levé, parvenu brusquement à ce point de toute querelle où -celui qui suppliait se lasse tout à coup, et où l’autre, qui voudrait -bien parler alors, est obligé de prier à son tour, perdant tous ses -avantages, pour avoir trop attendu.</p> - -<p>Il avait fait si vite les trois pas qu’il pouvait faire dans la largeur -du wagon qu’une peur d’enfant avait pris Anne:—il avait l’air de s’en -aller!... Et elle l’avait rappelé, montrant ingénument sa frayeur.</p> - -<p>Il s’était retourné à sa voix, sans sourire; et l’avait regardée un -moment, toujours assise, les mains inertes comme il les avait laissées -en les rejetant tout à l’heure... Quelque chose la tourmentait, fût-ce -un enfantillage; c’était certain!...<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> Et un mélange de colère et de -pitié l’avait ramené.</p> - -<p>—Enfin! que diriez-vous, Anne,—avait-il demandé rageusement,—si je -restais là comme vous êtes, sans même vouloir m’expliquer, après vous -avoir lancé un mot comme celui que j’ai entendu?...</p> - -<p>Une courte hésitation avait fait croire à Michel qu’elle s’obstinait -dans son mutisme. Il ôta son chapeau, et, pétrissant le feutre mou, le -jeta sous la banquette.</p> - -<p>Fut-ce le geste, et sa violence? fut-ce qu’elle était à bout de silence, -ou que l’hypothèse la blessait trop?</p> - -<p>—Aussi que pourriez-vous me reprocher qui soit analogue à -cela?—cria-t-elle à son tour.—M’avez-vous vu, à moi, des cheveux -blonds et des sourcils noirs pendant quatre semaines de fiançailles, -pour les trouver rouges aujourd’hui?...</p> - -<p>En même temps, d’un mouvement aussi vif que celui de son mari, elle -ôtait son voile sibyllin, et, tournée en pleine lumière, offrait son -ravissant minois au jugement du jour et des hommes.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p> - -<p>Mais le seul spectateur qui pût donner son avis, réellement frappé de -stupeur, reprenait en écho, indifférent à ce qu’il voyait:</p> - -<p>—Rouges aujourd’hui?... C’est de moi que vous voulez parler?... C’est -pour mes cheveux que vous dites ça?...</p> - -<p>Un des inimitables gestes d’Anne avait riposté clairement:</p> - -<p>—Dame! si vous en doutez!...</p> - -<p>Mais le jeune homme, tout à la méditation ahurie et consciencieuse de ce -qui lui arrivait là, continuait sans rien voir:</p> - -<p>—Mais pourquoi «rouges aujourd’hui»?... Je les ai toujours eus comme -ça!...</p> - -<p>—Et pensez-vous que moi, je les aie toujours «vus» comme ça?...</p> - -<p>—Comment serait-ce possible autrement?...</p> - -<p>—Quand on a pris ses précautions!...</p> - -<p>—Anne, vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il y ait eu là une -supercherie de ma part?...</p> - -<p>—Si vous appelez «supercherie» une teinture dans un petit pot, non, je -ne dis pas cela!<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span></p> - -<p>—Qu’est-ce que vous voulez dire alors?</p> - -<p>—Ce que je veux dire!—cria-t-elle, au comble de l’exaspération;—je -veux dire qu’on m’a présenté, il y a un mois, un monsieur fait d’une -façon, dont les cheveux étaient châtains, et la moustache brun doré; -que, pendant quatre semaines, il est venu dîner chaque soir, et me faire -sa cour après, toujours semblable à ce qu’il était le premier jour; et -que le matin de mon mariage,—le matin, entendez-vous!—j’en ai vu -arriver un autre, qui était le même pourtant... enfin, vous, comme vous -voilà! et dont l’entrée m’a atterrée!... Des cheveux roux! tout ce que -je déteste, et la mairie deux heures après!... Et ça changeait votre -regard, vos yeux, votre sourire: tout!... Vos dents ne brillaient -plus!... Elles avaient l’air de mordre, avant... maintenant, c’étaient -des dents tranquilles!</p> - -<p>Elle se montait en parlant, devenait dure au récit de son étrange -déception, tandis que Michel, humble et désolé sous la constatation de -cette disgrâce évidente, baissait la tête sans rien dire...<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p> - -<p>—Mais, comment n’avais-je rien vu?... Avais-je été aveugle un mois, ou -si j’étais folle tout à coup?... L’idée me vint presque, un moment, -d’aller vous le demander, à vous... Puis, dès que je fus rentrée dans ma -chambre, Madeleine m’expliqua tout d’un mot. Comme je tombais dans ses -bras, elle s’écria: «Nous ne l’avions vu qu’aux lumières!... C’est le -coup de ton manteau beige!...»</p> - -<p>Malgré son douloureux hébétement, Michel répéta comme une question:</p> - -<p>—Le coup de votre manteau beige?...</p> - -<p>—Un manteau que je portais cet été, qui avait fait beaucoup parler, et -perdre bien des paris!...</p> - -<p>Et développant, elle ajouta, avec aisance:</p> - -<p>—Jaunasse le jour, d’un vilain jaune; terne, poudreux, sans éclat; -quand venait le soleil couchant, il s’éclairait par degrés. On aurait -dit que le jour entrait en lui en s’en allant... Il devenait rose, puis -rouge brun; puis restait, quand on allumait, à ce brun-là, chaud et -brillant... Vous n’avez rien vu de plus drôle!...</p> - -<p>Un court silence, un peu gêné, avait suivi cet<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> apologue, puis la jeune -femme, qui s’énervait, reprit encore plus vite:</p> - -<p>—C’était ça, évidemment! Mais qu’est-ce que j’allais faire, moi?... Il -me fallait, en deux heures, me redécider, comme si tout recommençait!... -«Réfléchis, tu peux refuser! m’avait tout de suite dit Madeleine... Il -est encore temps de dire non!...»</p> - -<p>Du fond de son cœur, férocement, Michel envoyait à la bienveillante -médiatrice les malédictions les plus sinistres qu’inventait son esprit -agité.</p> - -<p>—Mais vous voyez le tapage!... Ce qu’on dirait à la maison!... Et puis -vous... et puis moi aussi!... Quand je fermais les yeux, un moment, ou -quand je restais la tête enfoncée dans un coussin, je vous revoyais -comme avant!... «Tu ne le regarderas que le soir», disait Madeleine, -toujours prompte à se décider... Ou bien: «Il sera chauve très -jeune!...» Ou: «Tu t’habitueras peut-être?...» Nous discutions encore -quand l’heure de la mairie est venue... Il fallait bien aller là-bas; il -fallait bien répondre,<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> surtout... J’ai serré les yeux bien fort, et -j’ai dit «oui» pendant ce temps-là!</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>—Ai-je donc si peu su vous inspirer de vraie tendresse?...</p> - -<p>Il avait murmuré cela si mélancoliquement, le pauvre Michel, sans -bouger, rompant un nouveau silence encore plus lourd que les autres! Un -petit frisson désagréable avait crispé le cœur d’Anne. Puis, tout de -suite, le sentiment de ses griefs lui était revenu à l’esprit, et, avec -un dédain immense:</p> - -<p>—Qu’est-ce que la tendresse peut faire là? Êtes-vous bien sûr, vous qui -parlez—ceci répondait à un geste de Michel qui essayait de protester -contre cette apostrophe audacieuse—êtes-vous bien sûr que vous auriez -beaucoup aimé, un jour, en arrivant, trouver mon nez autrement fait que -vous ne l’aviez quitté la veille?... ou de travers?... ou retroussé?... -ou tout courbé?...</p> - -<p>Avec la plus déplorable dextérité, elle opérait, du bout de son doigt, à -mesure qu’elle les énu<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span>mérait, chacun de ces changements improbables: -tordant, retroussant, courbant,—toujours avec son air de sérieux -courroucé, et pour la seconde fois, en cette heure critique, Michel -avait failli sourire.</p> - -<p>Mais avant qu’elle eût soupçonné cette irrévérence, il était déjà auprès -d’elle, protestant de son amour le plus fidèle pour tous les traits de -cette mignonne figure, quelque dommage qu’il pût leur advenir, et -s’efforçant de secouer sa stupeur pour plaider son étrange cause.</p> - -<p>Du fait positif qui lui était reproché, rien, hélas! qu’il pût nier ni -atténuer; mais comment cette lamentable surprise avait pu se produire, -Anne le savait aussi bien que lui... Son récit même de tout à l’heure en -faisait foi: la volonté de Michel était innocente dans ce malheur.</p> - -<p>C’était la fatalité de ses heures de service, du train qu’il prenait -là-bas, pour venir la retrouver, et qui l’amenait toujours à la nuit, -sans qu’il eût même remarqué la persistance de la chose... Leur première -rencontre; leur présentation au théâtre...<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> Tout un concours de -circonstances, vraiment rare et fâcheux; mais ce n’était bien que cela.</p> - -<p>Était-il possible, même, qu’Anne eût soupçonné autre chose?... Ça, du -moins, elle ne le croyait plus?...</p> - -<p>Et il continuait, malgré l’immobilité parfaite de la jeune femme; ardent -à se disculper de toute intention perfide, et ne s’avisant pas que ce -n’était nullement d’avoir raison qu’il s’agissait alors, mais bien de -considérer sa mésaventure comme le plus détestable forfait, et de -s’excuser en conséquence.</p> - -<p>Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient -jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une -tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples -conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel -aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu:</p> - -<p>—Le regarder le moins possible!...</p> - -<p>Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme -allait reprendre, évidem<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span>ment, son voile et son petit chapeau déjà -ressaisis d’une main ferme.</p> - -<p>Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au -fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une -victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser -le premier titre, Michel avait forcément l’autre... Elle jugeait son -enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en -trouvait redoublée!</p> - -<p>Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au -juste: une explosion de désespoir... des regrets... des excuses... -l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que -la surprise inverse allait se produire. Un miracle.</p> - -<p>Des folies, évidemment!...</p> - -<p>—Et quand il fera noir, noir... A la jolie heure du soir où vous -retrouverez votre ami?...</p> - -<p>—Non! laissez-moi!... Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage, -parce que j’y penserai tout le temps... Je croirais les voir -flamboyer!...<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p> - -<p>«Flamboyer!...» L’épée de l’archange, alors,—fermant le Paradis -perdu,—qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les -félicités promises!...</p> - -<p>Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste. -Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt -dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous -ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts:</p> - -<p>—Et... vous me trouvez vraiment laid?...</p> - -<p>—Je vous trouve... comme vous êtes!...</p> - -<p>Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché -cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence -régna de nouveau,—Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel -tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme -tout d’abord, en<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> même temps que les élancements inavoués, mais -douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici -qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès -contraire du doute, à l’horreur de lui-même.</p> - -<p>Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!... -Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?... Pour -retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui -avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce -que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait -jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne -se discute pas...</p> - -<p>Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus -sincère. Il aurait peur de ses regards!... Et que de tendresses il avait -au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,—pour lui être dites -enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir -les dire!...</p> - -<p>Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée -tout à l’heure, et, pour se<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> figurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à -cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec -tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était -jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante.</p> - -<p>Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille -exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée, -et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,—quoi! tout -cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son -amour!...</p> - -<p>«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai -oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà...»</p> - -<p>Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant!</p> - -<p>—Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se -répétait maintenant Michel.</p> - -<p>Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées, -abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près -de lui,<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient -tous les deux!</p> - -<p>Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il -fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait -aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné...</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid -matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage.</p> - -<p>Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une -seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées, -cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne -endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute, -la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi».</p> - -<p>Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force -la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyer<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> -se prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette -petite lueur immobile.</p> - -<p>A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes -qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc -achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et -soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne.</p> - -<p>Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on -le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela -vaut une caresse.</p> - -<p>Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui -apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler...</p> - -<p>Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais -l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées, -qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre -indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;—à la millième heure de -tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublient<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> parfois; -ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!...» S’ils -savaient, eux, le charme des mots!...</p> - -<p>Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en -usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir, -cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur.</p> - -<p>Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances -distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient -toute.</p> - -<p>Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces -clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de -cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;—et -toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient -maintenant une magie au service de leur bonheur.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>A genoux, devant la banquette où Anne dor<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>mait dans son grand châle, -Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une -petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein -jour!...</p> - -<p>Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans -rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait, -elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à -son front.</p> - -<p>Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit, -qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à -coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard -de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la -contemplait, les yeux énormes...</p> - -<p>Est-ce que tout allait recommencer?</p> - -<p>En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant -son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre:</p> - -<p>—Il faut faire partir ça tout de suite!...</p> - -<p>Le billet laconique disait proprement ceci:<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p> - -<p>«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel -est blond!»</p> - -<p> </p> - -<p>Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile, -hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la -retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second -billet, encore plus court:</p> - -<p>«Ma petite Madeleine, je l’adore!»<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span></p> - -<h2><a id="LE_TIROIR"></a>LE TIROIR</h2> - -<p class="nind"><span class="letra">O</span>N discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous -les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien -autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite -les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de -souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne -pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus -décisif.</p> - -<p>Les femmes surtout étaient vibrantes.</p> - -<p>Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très -spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se -peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations, -des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans -qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autre<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> raison -que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction.</p> - -<p>Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite -pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant, -concluaient.</p> - -<p>C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde. -Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les -meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des -usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les -mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette -prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le -même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la -même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de -cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et -s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger -aussitôt qu’ils seraient seuls.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p> - -<p>Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de -protestations.</p> - -<p>Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre, -avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices -ou privilèges, mais seulement différence de forme.</p> - -<p>Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais -variablement présentées. «Successives ou très tassées.»</p> - -<p>Et comme l’individu en question—un heureux à la façon successive -évidemment, un peu tous les jours—développait son système, on s’était -mis à le huer.</p> - -<p>—Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens -trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu.</p> - -<p>«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le -bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une -seconde...»</p> - -<p>On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts.<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span></p> - -<p>Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit -flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence.</p> - -<p>Et comme on riait cette fois:</p> - -<p>—Pourtant la souffrance, madame,—interrompit un homme âgé, assis -volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,—vous ne croyez -pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure -du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des -remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne -pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits, -ayant rempli des années...</p> - -<p>—Et à les expier et les absoudre peut-être?</p> - -<p>—Alors, docteur, dites votre histoire.</p> - -<p>—Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner -sagacement, sans tirer ça d’une histoire?...</p> - -<p>—Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux -baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des -choses<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> que vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à -la personne connue qui vous les a fait trouver un jour...</p> - -<p>Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses -mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois.</p> - -<p>—Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre, -que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la -chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez.</p> - -<p>Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant -rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença -pensivement:</p> - -<p>—C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire.</p> - -<p>L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà, -pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait.</p> - -<p>Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une -liaison. Et ceci, non point<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> discrètement, prudemment, avec le mystère -et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille -auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié -de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de -surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en -dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer -cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup: -elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la -bravoure si l’on veut, d’une femme du <small>XVIII</small>ᵉ siècle.</p> - -<p>Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement, -maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la -nature de ses fonctions.</p> - -<p>Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à -faire finir cette situation déplorable.</p> - -<p>Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans -avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le -Midi, se<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> réjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il -pourrait presque l’habiter.</p> - -<p>Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du -chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et -qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de -leur mariage.</p> - -<p>Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce -tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du -bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une -grâce, une force ou une joie.</p> - -<p>Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement -subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité.</p> - -<p>Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de -ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la -volonté qui avait agi ce jour-là?</p> - -<p>Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût -quelques soupçons, et un<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> homme d’esprit troublé ne se montrerait pas -auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait.</p> - -<p>Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant.</p> - -<p>Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait?</p> - -<p>Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir -de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur -intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait -rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude, -toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui.</p> - -<p>Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre -des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se -retrouvent.</p> - -<p>Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un -prétexte, une raison.</p> - -<p>Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé -par un lointain ministre,<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> inspiré, cette fois encore, mais par une -influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier -avait défait.</p> - -<p>C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir -d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son -rôle.</p> - -<p>Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle?</p> - -<p>Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à -elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui -cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne -disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et -estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave.</p> - -<p>Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle -préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté -sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en -sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui. -Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle cou<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span>rait -jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier:</p> - -<p>—Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais -vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!...</p> - -<p>Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle -jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique.</p> - -<p>On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence -renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de -paradis!...</p> - -<p>Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte -du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses -nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de -grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute -jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion.</p> - -<p>Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la -mère, lors de la venue de<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> la fillette, n’ayant été qu’un redoublement -de ses besoins de solitude, devenus presque farouches.</p> - -<p>Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix -dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté -sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême.</p> - -<p>Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre -morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des -semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable, -anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se -dissimule pas, surtout.</p> - -<p>Elle l’essaya, bien vainement.</p> - -<p>Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari -assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet.</p> - -<p>Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain, -elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque -inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir,<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> malgré la promptitude -et l’énergie des remèdes appliqués.</p> - -<p>—Mais elle était jeune, et si forte!</p> - -<p>Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre -phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans -l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme -avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses -et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible, -la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels -symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine -surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en -souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort.</p> - -<p>Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance -laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une -compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa -mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la -table, sans rien<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> heurter, la profusion de tasses et de fioles si vite -accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes -dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés -près de leur mère, même mauvaise.</p> - -<p>Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir, -s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là, -pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise.</p> - -<p>Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la -révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie.</p> - -<p>Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de -ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une -brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait -manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance.</p> - -<p>Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du -corps, lui était revenu ensuite.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p> - -<p>Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte -et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un -bienfait.</p> - -<p>Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien -qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié -et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager.</p> - -<p>Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps.</p> - -<p>Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui -veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords.</p> - -<p>Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et -reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa -faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé, -redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère.</p> - -<p>Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord.<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span></p> - -<p>Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes -atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât -complètement. Mais elle n’y avait pas songé.</p> - -<p>Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son -mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se -dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression -confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une -seconde.</p> - -<p>«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai -plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous -l’endormirons de piqûres.»</p> - -<p>Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la -chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée -des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir.</p> - -<p>Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle -repassait les mots surpris.</p> - -<p>C’était net et précis comme la sentence d’un<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> tribunal, et sans même -qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le -leurre d’une grâce possible.</p> - -<p>Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un -espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il -répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives -douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé -déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord -entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable.</p> - -<p>«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était -réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait.</p> - -<p>Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas -cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre, -si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et -l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la -meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre -définitivement.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p>Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait -donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout—plus -jamais—dans la réalité de ce mot implacable.</p> - -<p>Elle songeait aux joies disparues. A ces dernières semaines aussi, à ce -qu’elle y avait subi. Et l’excès même de sa passion, restant sincère -jusqu’au bout, la séparation totale, irrémédiable, lui semblait -préférable à l’autre, ne voyant, dans la fin de tout, que son apaisement -à elle, sans y rien considérer d’autre.</p> - -<p>Un léger mouvement de son lit lui fit entr’ouvrir les paupières, sans -modifier son attitude.</p> - -<p>C’était la main de sa fille, qui avait touché le pied du lit, si -doucement qu’elle s’y fût prise en écartant les rideaux.</p> - -<p>Ses grands yeux, baignés de tendresse, fixaient la malade tristement -avec une expression mélangée de l’effroi de l’enfant et de la -compréhension de la jeune fille.</p> - -<p>Puis, en face de ce grand repos, qu’elle se figurait réel, une détente -modifia ses traits, illuminant<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> sa jeune figure comme un éclair de -soleil, et, appelant son père d’un signe, un doigt en travers de ses -lèvres, elle releva encore le rideau.</p> - -<p>Mal remis de cet instant d’abandon, où il se donnait le droit d’être -vrai, pendant qu’il reconduisait le docteur; lui, refusait, montrant ses -traits bouleversés. Mais l’insistance de l’enfant, la confiance de son -sourire, ce qu’elle semblait lui promettre, finirent par l’attirer. Il -obéit à son geste, et, un genou sur une chaise basse, se mit à regarder -avec elle, la tête contre son épaule.</p> - -<p>Tout autres que ceux de sa fille: chauds d’amour et de souvenirs, les -yeux de l’homme enveloppaient le corps étendu devant lui; rêvant -follement que tout fut un songe: le mal, le danger; se rappelant -d’autres sommeils, suivis par lui ainsi, songeant à ce que de prochains -pourraient être encore... Jusqu’à ce que la réalité présente lui -traversa le cœur d’une douleur, tirant sa figure de nouveau, dans son -expression de désespoir, et le fit se lever pour s’éloigner.</p> - -<p>Mais l’enfant, qui le surveillait, resserrait son<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> bras sous le sien, -lui murmurait des mots confiants, le leurrait du calme menteur de la -douce respiration, si égale sous le drap, de ces mains paisibles, -étendues; et obtenait qu’il restât.</p> - -<p>Il écoutait, vite convaincu; retombait sur sa chaise, et ses yeux -reprenaient leur direction, leur ardeur, leurs pensées.</p> - -<p>Si accoutumée qu’elle fût à pareille atmosphère d’amour, sous le double -regard de ces êtres, la malade s’énervait.</p> - -<p>Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait -devant elle.</p> - -<p>Qu’était-elle donc pour eux—qu’avait-elle été surtout,—pour qu’ils la -pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant?</p> - -<p>Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils -la faisaient dans leur cœur.</p> - -<p>Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait -toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune, -séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures -tôt disparue, et ce charme indéfinissable<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> qui tirait les cœurs à elle. -Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce -limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment.</p> - -<p>Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle -variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait -mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des -tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup -sûr.</p> - -<p>Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en -songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver.</p> - -<p>C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours.</p> - -<p>Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient -laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à -présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait?</p> - -<p>Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme -qu’elle voulait rester,<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une -pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes.</p> - -<p>Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes -écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son -bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé, -où elle entassait ses trésors.</p> - -<p>La moindre d’elles la perdrait, et il y en avait des liasses; et la -première fois que son mari, avide de souvenirs et de reliques, viendrait -plus tard s’asseoir là devant, cherchant passionnément sa trace, c’était -ça qu’il trouverait. De sorte que, sans méchanceté, sans indiscrétion de -personne, il apprendrait tout, d’un seul coup, perdant dix ans de -bonheur passés, et elle, pour la seconde fois.</p> - -<p>Toujours, elle avait remis à quelque jour de grand courage la totale -destruction que la prudence exigeait. Jamais elle n’avait trouvé ce -jour.</p> - -<p>Il y a dans les plis, l’odeur, les caractères d’une lettre, quelque -chose de si sensible, de si réel, que c’est douloureux à sacrifier, -comme un peu de l’être aimé.<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span></p> - -<p>Surtout, elle se sentait un tel temps pour pourvoir à cette besogne! Des -semaines et des semaines devant elle!...</p> - -<p>Quelle prévoyance humaine, tenant à la lettre le conseil de l’Écriture: -«Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir. Le soir, n’osez pas -vous promettre de voir le matin», est prête, sinon d’âme, au moins de -dispositions et de prudence matérielles, à ne pas rentrer chez elle un -jour, et à n’y laisser ni danger, ni héritage douloureux pour ceux qui -restent? Et que de peines cependant épargnées par ce soin!</p> - -<p>Machinalement, sans pouvoir s’en empêcher, elle cherchait à faire le -total des lettres enfermées là-bas, commençant par la pile de gauche, -dont elle avait toute la substance.</p> - -<p>Ensuite, c’étaient ses lettres à elle, dont elle avait moins la mémoire, -qu’elle ne réussissait pas à estimer précisément, et qui l’arrêtaient -toujours.</p> - -<p>Au milieu de son épouvante, elle s’obstinait à cette tâche puérile, -comme si le nombre plus ou moins grand de ces billets révélateurs, pût -aug<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span>menter ou atténuer le mal qu’ils devaient causer; cherchant; -cherchant. Jusqu’à ce que sa tête vague lui refusât tout service, ne fût -plus qu’une voûte vide, obscure, sonore; où ses idées tourbillonnaient, -avec le vol incertain et peureux d’oiseaux de nuit, tournant en cercles.</p> - -<p>Dire qu’il lui aurait suffi d’une heure de sa vie ancienne pour que rien -de cette charge terrible n’existât plus aujourd’hui. Qu’il ne lui -faudrait, maintenant encore, qu’un instant de solitude assurée; un peu -de forces, que sa volonté trouverait quand il faudrait; pour que le feu -clair, entretenu nuit et jour dans sa chambre, prît son secret.</p> - -<p>Avec un sentiment tout autre, elle se répétait de nouveau les mots -surpris fortuitement: «Elle peut durer cinq ou six jours...» De cette -échéance si courte, elle prenait le terme le plus proche, et songeait -qu’en ces brèves journées, il fallait que la chose fût faite.</p> - -<p>Et si cet homme s’était trompé? Si le même soir ou le lendemain, elle -disparaissait soudainement?<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p> - -<p>Son front se serrait à cette idée; son cœur battait, à l’étouffer; un -cri lui venait dans la gorge, qu’elle n’arrêtait pas tout entier, qui -finissait en gémissement; pendant qu’un grand frisson la secouait, de -ses talons jusqu’à sa nuque, ranimant l’inquiétude dans les yeux qui -l’observaient, en dépit de l’immobilité qu’elle affectait de conserver.</p> - -<p>Dès lors, commença pour elle le plus terrible des supplices, sans trêve -d’une minute, sans que rien la fît se relâcher de sa surveillance -attentive, elle guettait le moment propice.</p> - -<p>Elle luttait contre le sommeil, en le feignant presque constamment; -contre la soif, contre ses malaises; contre les vifs désirs de ces mille -petites choses, que les malades, incessamment, réclament et veulent -essayer.</p> - -<p>Il lui semblait qu’à force de rester, sans parler et sans remuer, on -finirait par l’oublier. Qu’en se voyant auprès d’elle si peu occupé; -devenu vraiment inutile, son mari, après sa fille, céderait à sa grande -fatigue, et s’en irait dormir un instant, comme elle, la malade, le -faisait obstinément.<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p> - -<p>Mais, dans son fauteuil, tout proche, il ne fermait pas même les yeux, -et l’immobilité qu’elle s’imposait, ne servait qu’à la briser de -courbatures et de douleurs.</p> - -<p>Ce moyen tenté sans succès, elle essaya de toutes les ruses que peut un -esprit féminin, harcelé par la terreur. Patiente et ingénieuse comme un -prisonnier dans sa cellule, qui sonde chaque pierre, reconnaît chaque -issue; même celles manifestement impraticables, pour ne rien laisser au -hasard.</p> - -<p>Puis un caprice furieux, éclatant comme ceux de jadis, exila de sa -chambre son mari, sa fille, dont les mouvements, la respiration, les -regards, l’épuisaient, prétendait-elle.</p> - -<p>Elle y gagna que, retirés dans la chambre voisine, et séparés par une -portière, ils suivirent, avec une anxiété décuplée par la distance, -chacun de ses mouvements; paraissant sur le seuil au moindre bruit.</p> - -<p>Découragée, elle les laissa reprendre leur place, sans rien dire, -épeurée parfois de sa solitude; mieux défendue, lui semblait-il, de la -terrible<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> visiteuse qu’elle attendait, quand ils la gardaient tous les -deux.</p> - -<p>Ses heures affreuses étaient les heures de la nuit.</p> - -<p>L’enfant partie, après avoir pris son baiser du soir sur le bout des -doigts de sa mère, ou le bord de sa couverture; la femme de chambre -étendue, sur un lit dans la pièce voisine, elle restait avec son mari, -et un tête-à-tête commençait, qui redoublait, s’il était possible, -l’horreur de ses angoisses. Soit qu’il essayât de courtes et ardentes -tendresses, soit qu’il restât immobile, à la regarder sans rien dire.</p> - -<p>Il semblait à la pauvre femme que son front usé, par la maladie et la -peur, laissait fuir son secret; qu’elle le voyait glisser; ou que s’il -ne sortait pas par là, elle allait le crier, malgré elle, avouant tout, -sans savoir pourquoi, et provoquant la scène terrible, qu’elle se -représentait sans relâche, et qui allait éclater tout de suite, sans -attendre qu’elle fût morte—son mari ouvrant le tiroir.</p> - -<p>Même, une fois, l’abominable obsession prit une réalité si forte, -qu’elle se leva droite dans son<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> lit, prête à courir jusqu’au meuble -pour y arriver avant lui, et mit son pied sur le tapis.</p> - -<p>Debout en même temps, son mari la recoucha plein de terreur, la croyant -prise de délire, et elle se laissa faire avec docilité, heureuse de -l’intervention matérielle, qui la délivrait de son cauchemar.</p> - -<p>Puis le tête-à-tête recommença, douloureux, formidable, chacun cachant à -l’autre la pensée qui le meurtrissait, appelant le jour de ses vœux pour -clore ces nuits d’épouvante d’où la malade sortait brisée et blême, les -cheveux mouillés, les mains tremblantes.</p> - -<p>A lui, comme à elle, il semblait, sans qu’il sût pourquoi, que le -premier rayon de jour atteint, leur assurait ce jour tout entier; et ils -soupiraient de délivrance à la première roseur de l’aurore.</p> - -<p>Au quatrième de ces jours, pourtant, l’agitation de la pauvre femme -redoubla, devint horrible.</p> - -<p>Si le médecin avait bien prédit, il lui restait<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> alors tout juste douze -heures pour accomplir sa besogne.</p> - -<p>Comment trouverait-elle, pendant leur courte durée, l’occasion mille -fois provoquée depuis qu’avait commencé cette double et tragique agonie?</p> - -<p>Tenir sa vie dans ses mains! La pouvoir refaire d’un coup, puisqu’il -suffisait ici qu’on «sût» ou qu’on ne «sût» pas, pour qu’elle fût et -restât toujours innocente ou coupable.</p> - -<p>Alternative terrible, dont la solution, à mesure que le terme se -rapprochait, l’étreignait d’une frayeur grandissante qu’elle ne pouvait -plus cacher.</p> - -<p>Hanté de sa pensée unique, son mari interprétait cette émotion -croissante comme l’horreur de la lutte finale qu’elle devinait -instinctivement, et son cœur saignait de pitié en face de cette révolte -si bien compréhensible à ses regrets, sans qu’il osât risquer pourtant -un mot d’abandon ou de franchise par crainte de s’être abusé et de lui -révéler trop de choses en s’attendrissant avec elle.<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p> - -<p>Quand vint midi de ce jour-là, la fièvre, qu’il ne semblait plus -possible de voir augmenter, monta.</p> - -<p>Le corps entier de la malade brûlait la main en le touchant.</p> - -<p>Ses lèvres, incessamment mouillées, se séchaient dès que s’écartait le -mouchoir trempé d’eau avec quoi on les humectait.</p> - -<p>Sans voix. Peut-être sans pensée, tout l’affolement de son pauvre être -s’était réfugié dans l’observation d’une horloge dont le mouvement -uniforme la tenait hypnotisée.</p> - -<p>Haletante de peur à chaque sonnerie, à chaque glissement de l’aiguille, -elle sentait les battements réguliers frapper un à un sur sa chair, -comme si la tige d’acier y fût entrée réellement à chacun de ses -va-et-vient, par une piqûre aiguë.</p> - -<p>L’influence douloureuse de ce bruit répété était si manifeste sur elle -qu’on tenta de l’arrêter, espérant la délivrer de cette fièvre -communicative. Mais elle réclama son supplice, la voix brève et l’œil -impérieux, tremblant d’impatience jusqu’à<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> ce que le battement monotone -recommença de lui hacher la vie et le cœur par secondes.</p> - -<p>La nuit qui suivit fut meilleure.</p> - -<p>Fataliste dans l’acceptation du délai qu’on lui avait marqué, la malade -se disait que ce jour cruel passé, lui assurait un lendemain, et elle -voulait rassembler ses forces pour une suprême tentative qu’elle avait -résolu de faire.</p> - -<p>Dès le matin à son réveil, elle se montra souriante, et par un effort -terrible, sans agitation ni souci.</p> - -<p>Pour la première fois, depuis la conversation surprise, elle parla de sa -guérison; s’inquiéta tendrement de la pâleur de son mari, des joues -maigries de sa fille; gronda l’un de ne pas soigner l’autre, chacun -d’eux de son entêtement à rester là enfermé, sans respirer l’air du -dehors, et, tout courant, dans son discours un peu coupé, dit qu’elle -voulait manger et boire, que cela la remettrait, et qu’il fallait lui -aller chercher d’un petit vin du pays, célèbre par sa couleur, la -chaleur qu’il mettait aux membres, dont elle avait bu autrefois<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> dans -une auberge qu’elle désignait, et dont elle désirait goûter.</p> - -<p>Surpris, frémissant d’espoir, radieux d’un désir exprimé, son mari se -leva sur-le-champ pour aller donner des ordres, mais elle l’arrêta d’un -mot.</p> - -<p>Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Elle entendait que tout le monde fût -guéri en même temps qu’elle, les joues maigries et les yeux battus, et -exigeait que son mari, accompagné de sa fille, s’en allât chercher -lui-même la chose qu’elle désirait.</p> - -<p>A tous les refus qu’il opposait, elle insistait plaisamment, commandant -à sa voix pour parler avec naturel, alors qu’elle brûlait d’attente.</p> - -<p>«La course n’était pas d’un quart d’heure, avec des chevaux un peu -vites. Ils n’avaient qu’à prendre les bais.</p> - -<p>«Dans trente minutes, exactement, lui et l’enfant seraient de retour.</p> - -<p>«Elle, rose et fouettée par le vent; lui, calmé d’un peu de grand air.»</p> - -<p>Puis, comme il résistait encore, elle l’a fait appelé<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span> à elle, renvoyant -sa fille d’un geste, et la voix et les yeux noyés, elle s’était mise à -lui rappeler ce jour de leurs premiers temps de mariage, où, à souper, -dans cette auberge, ils avaient bu de ce vin, qu’elle souhaitait ravoir -aujourd’hui; mais qu’elle ne voulait que de sa main, pour que -l’évocation fût complète.</p> - -<p>Les mots lui coûtaient tant à former, que pour être sûre de les -prononcer, sans qu’un coup de dents claquant les coupât en deux d’une -morsure, elle les préparait à l’avance; les prononçant lentement, -enfonçant ses ongles dans sa main, pour passer le mouvement nerveux, -qu’elle sentait venir au milieu.</p> - -<p>La comédie lui répugnait.</p> - -<p>Ces termes d’amour, qu’elle retrouvait péniblement dans sa tête épuisée, -la bouleversaient de souvenirs, de regrets, d’horreur, et elle sentait -qu’encore un peu, sa volonté défaillirait pendant qu’elle prolongeait -son sourire pour remplacer les mots qui manquaient à sa mémoire vidée.</p> - -<p>Enfin l’homme se décida.<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span></p> - -<p>Il l’étreignit d’une vive caresse, et cédant à la satisfaction complète -de sa soudaine fantaisie, il sortit en appelant sa fille.</p> - -<p>Pendant le quart d’heure nécessaire pour atteler et s’apprêter, elle -était restée sans parler, défendant à son cœur de battre; se fortifiant -d’un calme profond, qu’elle buvait comme un cordial.</p> - -<p>Le roulement de la voiture, sur le sable de l’allée, la secoua comme le -choc d’une machine électrique.</p> - -<p>Elle rouvrit ses yeux, qui tant de fois depuis ces six jours avaient -erré désespérément autour d’elle, et, avec une âpre ardeur, elle regarda -la chambre vide, le feu flambant; et là-bas, le meuble terrible, dont -les lignes droites et sobres avaient revêtu pour elle, tant de formes -menaçantes, hideuses, fantastiques. Elle fixa la pendule aussi, cette -ennemie, cette mangeuse, qui luttait de vitesse avec elle, et lui avait -fait depuis une semaine courir une si cruelle course. Puis renvoyant, -sans qu’elle pût répliquer, la femme assise près de la croisée, elle -l’écouta fermer la porte.<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span></p> - -<p>On n’entendait de bruit nulle part, et le froissement de son lit, -pendant qu’elle glissait à terre, la fit frissonner d’épouvante.</p> - -<p>Sur le tapis ses pieds nus traînaient comme des pas de fantôme.</p> - -<p>Maintenant qu’elle était debout, de grandes vagues de sang lui -bruissaient dans les oreilles, comme si elle s’enfonçait sous l’eau, et -sa marche tremblante la menait d’une façon si incertaine, qu’elle se -reconnut près de la fenêtre, quand, après des peines éperdues, elle eut -traversé toute la chambre.</p> - -<p>Appuyée contre les rideaux, elle reprit haleine un moment, et crut voir, -en recommençant sa course, que sa chambre changeait de forme, devenait -ronde et tournoyait.</p> - -<p>Elle se raisonna là-dessus, s’expliquant son trouble à elle-même, et -dans un effort surhumain franchit la distance finale.</p> - -<p>Cette fois, elle était bien venue, et se trouva contre le bureau, au -moment où sa main tremblante chercha un point où prendre appui.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p> - -<p>Quand ses doigts, en s’abattant, reconnurent le bois familier, sa tête -se dégagea soudain, et une joie violente et triomphante, faite de ce -qu’il y avait de meilleur en elle, l’envahit, et la galvanisant toute, -lui rendit ses forces complètes.</p> - -<p>La clef, tournée de deux tours, comme elle l’avait laissée, était dure -pour elle.</p> - -<p>Elle se reprit à plusieurs fois, avant d’arriver à l’ouvrir, puis la -sentit céder enfin.</p> - -<p>Les paquets noués de leurs rubans apparurent à ses yeux.</p> - -<p>La vision de sa fille lui revint; des prunelles bleues, si candides. -Elle était sauvée, cette fois, de leur blâme et de leur douleur!</p> - -<p>Mais de nouveaux bouillonnements lui troublèrent les yeux et le front. -Puis elle eut une douleur au cœur, si atroce, qu’elle comprit ce qu’elle -devait signifier, et ramassant sa volonté comme un lutteur qui se sent -vaincu, elle tira le tiroir à elle.</p> - -<p>Il vint à la secousse, tout entier, et comme elle chancelait en même -temps, il acheva de lui faire<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> perdre pied, et tomba sur elle, -entièrement, éparpillant tout son contenu sur sa grande robe de nuit, -sans que ses mains tenaces eussent lâché le bord qu’elles tenaient.</p> - -<p>La congestion, foudroyante, ne lui laissa pas cinq minutes, d’agonie et -d’étouffements.</p> - -<p>Elle ne se déplaça même pas; et ce fut ainsi, où elle était, que son -mari et sa fille la trouvèrent tous deux, en rentrant, sa courte lutte -terminée.</p> - -<p>—Et sa fille? questionna une femme dans le silence qui persistait, une -fois que le conteur se fut tu.</p> - -<p>—Elle est rentrée dans son couvent, pour achever son éducation. Elle a -voulu y rester; elle y est toujours, je crois.</p> - -<p class="fint">FIN<br /><br /><br /> -<small>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br /> -χPRINTED IN GREAT BRITAIN<br /></small> -</p> - -<hr class="full" /> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA MAIN DE SAINTE MODESTINE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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