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-The Project Gutenberg eBook of La main de Sainte Modestine, by Jeanne
-Schultz
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La main de Sainte Modestine
-
-Author: Jeanne Schultz
-
-Release Date: August 6, 2022 [eBook #68701]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from images made available by the HathiTrust
- Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN DE SAINTE
-MODESTINE ***
-
-
-
-
-
- _La Main de
- Sainte Modestine_
-
- [Illustration]
-
-
-
-
- _La Main
- de
- Sainte Modestine_
-
- _Par
- Jeanne Schultz_
-
- [Illustration: colophon]
-
- _Nelson
- Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques
- Paris_
-
- _Calmann-Lévy
- Éditeurs
- 3, rue Auber
- Paris_
-
-
-
-
- _JEANNE SCHULTZ
- née en 1870_
-
- * * * * *
-
- _Première édition de «La Main de
- Sainte Modestine»: 1898_
-
-
-
-
-_TABLE_
-
-[Illustration]
-
-
- _Pages_
-
-_La Main de Sainte Modestine_ 7
-
-_Les Rameaux de François_ 47
-
-_Bonnets de Coton_ 69
-
-_Entrée dans le Monde_ 95
-
-_Petite Plage_ 111
-
-_Le Cheval du Maréchal_ 129
-
-_Chasse aux Alouettes_ 159
-
-_Entrevue_ 201
-
-_Aux Lumières_ 217
-
-_Le Tiroir_ 253
-
-
-
-
-LA MAIN DE SAINTE MODESTINE
-
-
-Très blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire
-qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de
-sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger
-et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand
-orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours
-fané.
-
-Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail
-habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres
-affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette
-grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de
-l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De
-l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus
-et tout ce que l’Église honorait en elle--ou peut-être pour cela
-encore,--mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux,
-demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.
-
-Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui
-entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées
-par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si,
-avant de prier, on songe à les regarder un instant.
-
-Comment choisir dans ces misères?
-
-Comment mesurer ces souffrances?
-
-Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir
-se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus
-malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette
-horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni
-encourageante, ni consolante.
-
-Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon
-leur prix et selon leur poids, brûlant dans leur lueur d’incendie;
-confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite
-remplacés.
-
-Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient,
-s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite,
-immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une
-habitude journalière.
-
-Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans
-l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu
-l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une
-inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps
-cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa
-place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien
-dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes
-affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la
-résignation.
-
-Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus
-mystérieuses, amenaient, quand elles entraient, l’involontaire
-atmosphère de leur âge et de leur charme.
-
-Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.
-
-Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant.
-Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille,
-elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte,
-et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.
-
-Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant
-les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles,
-ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.
-
-Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se
-poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une
-farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages
-tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.
-
---Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la
-récréation?
-
---On ira, répondait le chœur.
-
-Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du
-bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le
-curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus
-grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et
-populaire comme elles.
-
-Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une
-émotion les saisissait, douce et brusque.
-
-Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui
-leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on
-avait trouvé pour eux le mot qui touche.
-
-Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux,
-avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit
-parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour
-lui montrer de quoi il est capable.
-
-Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans
-manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les
-lèvres, avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs
-simples.
-
-L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond
-du mystère.
-
-Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent
-pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la
-maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.--Et
-il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout
-un village dépouillât les passions humaines;--mais emportant au dedans
-d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal,
-une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.
-
-On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si
-l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.
-
-On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les
-lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur
-d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.
-
-Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main sa beauté, sa vertu
-et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et
-flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges,
-s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des
-faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du
-médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle
-à grands cris le guérisseur et le remède.
-
-Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace
-troublaient un de ces argumentateurs venimeux.
-
-Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives.
-Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur
-pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la
-venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré,
-cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.
-
-Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât,
-bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à
-l’adoration des fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue
-dénonçait la supercherie.--Du moins, les demandeurs honteux
-expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents
-qui s’ensuivaient.
-
-Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail
-cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel.
-Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser
-plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans
-le repentir.
-
-Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun
-autre, restait légendaire sur ce point.
-
-Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et
-sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en
-vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand
-elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la
-charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son
-château, qu’elle dut nommer.
-
-Le clergé soutint constamment que c’était la nature de la demande que
-la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le
-mensonge de l’habit d’emprunt.
-
-Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce
-qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.
-
-Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende
-incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure
-où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune,
-alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et
-l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans
-bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces
-vieilles à courir les champs.
-
-Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors,
-de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa
-beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité
-et le charme, c’est-à-dire le bonheur.
-
-Son amoureux l’avait quittée, comme quittent les amoureux, parce qu’ils
-aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il
-pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la
-férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent
-uniquement dans leur nouvelle évolution.
-
-Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien
-dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir,
-du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être
-chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci
-après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour.
-Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette
-richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera
-des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de
-l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte,
-jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.
-
-Une obligation de mystère et de prudence, causée par certaines raisons
-qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par
-leur commun secret.
-
-Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il
-suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.
-
-Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce
-n’est plus qu’un mot comme un autre.
-
-Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis
-longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de
-cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la
-hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la
-volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces
-habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des
-rouages.
-
-Mais il l’avait détrompée si bien.
-
---Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse.
-C’est une amie. Mais «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça,
-tu le sais bien.
-
-«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à
-son amour et à son Séverin.
-
-Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et
-bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort:
-
---Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes?
-Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles,
-puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est
-dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi.
-
-Ou bien il arguait de la prudence et de la raison.
-
---Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui
-jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons.
-
-«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans
-toutes les bouches du village.
-
-«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles,
-que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je
-parlerai comme à personne.»
-
-A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse:
-
---Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma
-vie; penses-y seulement, Séverin.
-
-Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y
-avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot
-venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la
-suivait.
-
-Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient
-pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait.
-
-«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière
-d’être.--Séverin avait pour cela ses graves raisons.--Elle saurait
-pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en
-devenant moins apparente, la tendresse de son ami ne lui manquerait pas
-pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus
-exquise et plus douce encore...»
-
-Et puis, il était parti.
-
-Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment
-presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que
-l’intelligence l’ait mesuré.
-
-La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une
-heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition,
-sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls
-vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas
-franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume,
-excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont
-pas d’action pour l’apaiser.
-
-Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout
-espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans
-vertu.
-
-D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant
-horreur de voir des êtres.
-
-Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes
-marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les
-regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour
-voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai
-pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux
-d’indifférents.
-
-Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin,
-on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils
-se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la
-fille restait à pleurer.
-
-Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les
-raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que
-les grandes lignes.
-
-Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun,
-selon son humeur, manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre
-créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir.
-
-«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour
-pleurer longtemps comme ça.»
-
-En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se
-croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus
-hautaine volonté.
-
-Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on
-peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et
-des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette
-épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne
-puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait
-l’habitude.
-
-La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une
-jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les
-plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troisième
-évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter.
-
-Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant.
-
-«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans
-ressources?...»
-
-Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs
-qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle
-connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à
-l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines
-paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur
-intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils
-se rattacheraient à quelque chose.
-
-Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa
-misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les
-autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux
-tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait.
-
-L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa joie passée, porte en
-lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux
-gens, aux choses, au lendemain. Et qui, _réellement_, n’attend plus rien
-du lendemain, est bien à plaindre.
-
-De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est
-gardé malgré lui-même.
-
-Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la
-pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité.
-
-Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni
-ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à
-l’oubli.
-
-Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer.
-Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble
-l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main.
-
-Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au
-sanctuaire miraculeux.
-
-Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que
-demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de
-pleurer en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est
-interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que
-l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là,
-invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire
-arriver sur terre.
-
-La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter,
-restait indécis pour Catheline.
-
-Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on
-parler en pareil lieu?
-
-La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les
-guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la
-reconnaissance s’étalaient partout devant elle?
-
-Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs
-dates.
-
-Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du
-démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant?
-
-Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses
-pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très
-puissant de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour.
-
-Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de
-l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il
-fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime
-Séverin, rendez-le-moi!»
-
-Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder,
-elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa
-matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible,
-et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré
-tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de
-cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit.
-
-«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,--le lien le plus direct, et la
-beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de
-son cœur,--vous qui avez vécu, secourez-moi!»
-
-Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement.
-
---Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui avez connu et senti les
-choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été
-jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez
-ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des
-peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu
-peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin...
-
-C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez
-pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil
-chagrin.
-
-Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et
-elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa
-volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours
-supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait
-reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le
-charme rompu.
-
-De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait
-volontairement l’image de Margot près de Séverin, espérant que les
-grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus
-que de la colère.
-
-Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui
-parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme
-une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en
-elle: la délivrance.
-
-Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait
-cela fait vraiment.
-
-Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris
-d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la
-moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils
-s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance.
-
-C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât,
-croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières
-pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni
-surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait.
-Pour qu’il revînt seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le
-mauvais lien fût rompu.
-
-Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à
-fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se
-faisait en sa faveur.
-
-On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice
-simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils
-n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux.
-
-Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son
-silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la
-Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les
-sympathies.
-
-En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa
-fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre.
-
-On le blâmait à présent.
-
-Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir.
-
-Puis, peu à peu, autour de cette prière obstinée, recommencée chaque
-jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée.
-
-Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute.
-
-Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin
-toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre...
-
-Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une
-autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir.
-
-La Sainte pourrait-elle ce miracle?
-
-Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle,
-jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par
-disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de
-l’exposer à pareil échec.
-
-Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut
-au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste
-et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible.
-
-Comment contraindre une femme, non seulement à ne pas prier, mais
-surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont
-elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure.
-
-Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges
-étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle
-osé implorer?...
-
-Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que
-par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat.
-
-Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait
-plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues.
-
-Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y
-était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de
-l’église s’ouvrit et retomba bruyamment.
-
-Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce
-qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée.
-
-Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place.
-
-Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent.
-Et elle voulait bien montrer--à qui? elle ne savait pas--à son cœur, à
-son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien.
-
-L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis
-il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa
-tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de
-grande angoisse.
-
-Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il
-n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements
-mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité.
-
-Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque
-chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la
-jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir.
-
-«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...»
-
-Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait
-pas le savoir.
-
-Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme
-avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à
-l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs
-yeux rivés les uns aux autres.
-
-Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur
-indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la
-tendresse y sombrait.
-
-Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le
-cœur de la pauvre fille.
-
-Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait
-prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit
-autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait
-jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et
-il parlait de repentir.--Le repentir de la soif!...--
-
-Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement,
-comme si sa bouche serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que
-cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin,
-son attitude, à lui, se modifiait.
-
-L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au
-grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure.
-
-Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots
-tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si
-naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il
-tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de
-la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de
-chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles.
-
---Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien
-plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant.
-
-«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou
-douleur? As-tu trouvé qui le remplace?...
-
-«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de
-nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?...
-
-«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es
-si près. Je crois le bonheur revenu.
-
-«Ne dis pas de mots méchants ici...»
-
-Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre.
-
-A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et
-les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables.
-
-Ce fut les secondes qu’elle choisit.
-
- * * * * *
-
-Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis
-plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives
-cruelles.
-
-Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la
-volonté de personne, pour les événements précédents, ce mariage avait
-pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables.
-
-On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands
-bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens,
-mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés.
-
-L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place
-serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé
-avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la
-Sainte.
-
-Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le
-dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se
-demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand
-il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus
-troublante, et la plus inattendue.
-
-Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du
-XIIIᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé
-dévotement, sous la forme d’une confession, il venait de découvrir,
-avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main
-d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et
-protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé
-d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale
-justice.
-
-Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire!
-Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité
-et de grandeur, pour le pouvoir concevoir.
-
-Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart,
-qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était
-honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans
-son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son
-service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au
-cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un
-jour entre eux.
-
-Le comte, chasseur passionné, courait le loup tout le jour. Le soir, il
-rentrait harassé et, après avoir bu, dormait.
-
-Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la
-châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds,
-près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils
-disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son
-luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de
-l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour
-jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur
-l’autre en: forme, blancheur, petitesse.
-
-Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses
-ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus
-belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de
-lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et
-c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que
-l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur.
-
-Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et
-forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça
-on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage.
-
-Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé
-trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en
-courant, devinât de loin les choses.
-
-Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand
-il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on
-défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la
-salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui
-lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds:
-
-«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu
-qu’elle vous restât.»
-
-Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un
-mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était
-teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle
-perdait.
-
-Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses
-ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin.
-
-La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme
-elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire.
-
-Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans
-quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus
-étroite.
-
-Sur l’autel, dans une boîte scellée--cristal et ors ouvrés--la main
-adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa
-forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se
-repentait.
-
-De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la
-dame.
-
-Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un
-précipice.
-
-A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente
-piété éclatant, éveillèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement
-possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des
-jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne
-n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi.
-
-La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui
-anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse
-put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes
-recommandations.
-
-Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur
-pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la
-châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et
-suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret.
-
-Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de
-hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple,
-l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre.
-
-Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra
-dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le
-tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture
-demandée.
-
-Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout
-demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer
-inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur.
-
-Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le
-nom bientôt.
-
-Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient.
-
-Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet,
-tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose
-d’ordinaire. Et la dévotion s’établit.
-
- * * * * *
-
-Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas.
-
-Très tristement il songeait.
-
-Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs
-froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis
-d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait
-de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à
-son troupeau.
-
-Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie.
-Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir;
-mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait.
-
-Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse.
-
-Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son
-devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le
-torturaient?
-
-Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que
-n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques?
-
-Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité primitive avait tout
-établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.»
-
-Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du
-lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement,
-cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés.
-
-Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il?
-
-Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses
-yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De
-vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le
-jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il
-lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception,
-et du doute qui vient ensuite.
-
-Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement
-les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il
-les brûla, jusqu’au dernier.
-
-A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut
-triste et songeur, obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré
-lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté.
-
-Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer
-le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il
-s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un
-discours de longue durée.
-
-Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui:
-
- --En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il,
- dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en
- connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire:
-
- «Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.»
-
- «Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand
- saint, l’a répété comme ceci:
-
- «Aimez, et faites ce que vous voudrez.»
-
- «C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et
- que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.»
-
- Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé
- est mort à son tour.
-
- Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et
- les miracles y abondent.
-
- Il n’est que de croire.
-
-
-
-
-LES RAMEAUX DE FRANÇOIS
-
-
-Il a volé! disait laconiquement mon grand-père à chacune des personnes
-qui entrait dans sa chambre, attirée par le bruit de l’aventure.
-
-Et sa tête, à demi tournée pour reconnaître l’arrivant, se retournait
-vers le coupable.
-
-J’étais descendu le premier, animé d’une ardeur de guerre, et de la
-curiosité la plus aiguë que j’avais encore jamais ressentie.
-
-Face à face, sans grilles, sans gendarmes, j’allais donc, à moins de
-neuf ans, affronter un de ces individus qui alimentent les histoires
-terribles--vraies ou fausses--un de ces forcenés contre qui la société,
-la police, les prisons et les menottes demeurent impuissants; qui n’ont
-ni honneur, ni scrupules, et, ce qui m’étonnait bien plus alors, qui
-n’ont peur de rien!
-
-«Craquements de boiserie», avait-on coutume de nous dire la nuit, dans
-nos frayeurs d’enfants. Et nous-mêmes, nous riions, au point du jour, de
-ce voleur qui marchait toujours et qui n’arrivait jamais.
-
-Craquements de boiseries, hein, cette fois?
-
-Et je me le représentais, après avoir forcé l’entrée, montant l’escalier
-à pas de loup, sur ses pieds nus ou ses chaussons; frôlant en passant la
-porte derrière laquelle je dormais, puis celle de ma mère, puis toutes
-les autres, prêt toujours à entrer partout. Ah! le misérable.
-
---Je l’ai pincé, il n’était pas cinq heures encore, venait de dire Huret
-dans la cour; coffré dans le hangar aux outils, et conduit chez monsieur
-tout à heure.
-
-Conduit chez monsieur. Il avait donc laissé cet homme tout seul avec
-grand-père! Quel fou que ce vieil Huret!
-
-C’est pourquoi, au frisson de ma curiosité, s’était mêlée une
-palpitation si angoissante pendant que je frappais à la porte et que je
-criais comme chaque matin:
-
---Je viens vous dire bonjour, grand-père!
-
-Et, dans ma crainte d’être renvoyé, j’avais vite tourné le bouton,
-fermant les yeux au premier moment, dans le paroxysme de mon émoi.
-
-Je ne pouvais pas regarder tout de suite.
-
-Puis, à force d’amour-propre, je relevai mes paupières.
-
-C’était ça, l’homme terrible!...
-
-Il avait bien ses deux pieds nus, comme je me l’étais figuré. Mais quels
-pauvres petits pieds, gelés, tremblants... Et quelle misérable figure!
-
-Plus jeune que moi, à coup sûr. Si nous nous étions mesurés, le sommet
-de sa tête n’aurait pas atteint mon épaule.
-
-Devant lui, jonchant le parquet, tout un monceau de buis, dont l’odeur
-âcre et fraîche remplissait violemment la chambre.
-
-Je ne comprenais plus du tout. Lentement, grand-père continuait son
-interrogatoire, pendant que j’achevais mon inspection.
-
-Des joues maigres, des yeux farouches, qui fuyaient toujours le regard.
-Une broussaille de cheveux blonds.
-
-Pour costume, une culotte de drap, lustrée, effrangée et mince, à
-redouter chaque mouvement.
-
-Par-dessus, une blouse anglaise, en coutil de nuance indécise, avec ses
-trois plis déformés que nulle ceinture n’ajustait plus.
-
-Le pantalon avait dû voir plus d’un jour de gala. C’était le vêtement
-élégant d’un enfant qu’on habille bien.
-
-La blouse avait ri, aux bains de mer, aux Tuileries, partout où les
-enfants s’amusent.
-
-Ils ne riaient plus, ni l’un ni l’autre, et leur maître bien moins
-encore.
-
-Le front bas, l’air lassé, il écoutait ce qu’on disait, répondant peu,
-rien que par gestes de ses mains ou de sa tête, ce qui donnait à mon
-grand-père l’obligation de lui poser dix questions pour une, comme dans
-ce jeu où nous jouions à ne dire que «Oui» ou «Non».
-
-Pendant ce temps, tout le monde avait fini d’entrer.
-
-Mes cousines d’abord; les jumelles, miraculeusement échappées à la
-surveillance rigoureuse de leur miss, et blotties aussitôt, dans la peur
-d’un rappel probable, à l’ombre d’un paravent; mon frère aîné, descendu
-de la mansarde, où il «potassait» des _x_, à l’abri de notre tapage; ma
-tante Hortense; ma mère enfin.
-
-A chaque entrée, sur chaque figure, j’avais retrouvé successivement, et
-selon le caractère de chacun, un étonnement pareil au mien.
-
-C’était «ça», le voleur?
-
-Puis les impressions secondaires s’étaient manifestées.
-
-Mes cousines l’avaient trouvé sale, et le lui avaient fait comprendre
-par un recul de leurs personnes, aussi proprettes que précieuses. Mon
-frère l’avait jugé insignifiant, et avait haussé les épaules, en homme
-qu’on dérange pour rien.
-
-Ma tante, elle, s’était «défiée».--Elle se défiait toujours,--et avait
-enlevé à grand bruit les clefs qu’on laissait chez nous, sur tous les
-meubles et aux tiroirs.
-
-Ma mère s’était avancée, et, touchant l’épaule de l’enfant:
-
---Qu’est-ce que tu as fait, mon petit? lui avait-elle demandé doucement,
-avec cette persuasion sérieuse qui nous faisait lui avouer, quand elle
-l’employait avec nous, même nos sottises les mieux cachées.
-
-L’éternel mouvement de tête lui avait seul répondu, désignant d’un coup
-de menton l’amas de branches par terre. Et comme elle insistait encore:
-
---Laisse, avait dit mon grand-père. Il venait pour voler du buis. Voilà
-tout ce qu’il a pris...
-
-Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à
-sourire du péché, grand-père avait ajouté:
-
---Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse!
-
-Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde.
-Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme
-une vague.
-
-Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux pas en avant, avec une
-mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné,
-et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié
-rudement:
-
---Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois.
-
-Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège.
-Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions?
-
-Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout.
-
-Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail
-patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction
-journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches
-qui traînaient à terre.
-
-Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles
-et Viroflay, s’étendait une cour pavée.
-
-Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient
-perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout:
-noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était
-l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse
-sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers.
-
-Une grande allée de milieu partait de là, bordée des deux côtés par des
-plates-bandes multicolores, merveilleusement fleuries de ces fleurs
-mélangées qui étaient la joie et le cachet des jardins d’autrefois.
-
-Belles de jour, capucines, dahlias, rosiers, soucis, résédas, verveines,
-balsamines, œillets musqués, œillets blancs; avec un incessant
-bourdonnement de guêpes et une intensité de parfums que je n’ai senti
-que là. De place en place, un grand soleil, penché en avant sur sa tige
-et dont nous disputions en automne les graines noires aux oiseaux. Des
-roses trémières, étageant sur leur canne verte leurs pompons roses,
-blancs, soufres--où mes cousines puisaient sans relâche pour
-confectionner des poupées.
-
-Un brin de bois traversait la fleur, simulant une longue taille gainée;
-et la cloche renversée sur ses bords, nous avions des régiments de
-danseuses, en jupes soyeuses, de couleurs vives, qui s’alignaient en
-bataillons.
-
-Après, c’était le carré de gazon, où quatre statues symboliques
-gardaient gravement, depuis des années, un cadran solaire en marbre;
-puis enfin, le «jardin de buis» qui fermait la propriété.
-
-Oh! ce jardin; étrange, humide, un peu sombre, remplissant l’air d’une
-forte odeur, comme il nous charmait autrefois.
-
-C’était le théâtre des jeux qui demandaient du mystère...
-
-En bordures, en boules, en charmilles, on n’y voyait rien que du buis,
-ferme et brillant comme du métal.
-
-Dans la fraîcheur perpétuelle, causée par les bois voisins, il poussait
-là, arborescent, prêt à toutes les merveilles, comme l’avait prouvé mon
-grand-père: des merveilles de taille de direction et de patience. De
-sorte que le promeneur non prévenu s’arrêtait tout à coup, stupéfait de
-se voir passer entre la rondeur d’un pot à anses, ou l’élégance d’une
-coupe à pied.
-
-Tout bien compté, le service comprenait huit pièces.
-
-Le sucrier, en forme de coupe, une théière à ventre bombé, et six tasses
-rangées autour.
-
-Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier.
-
-C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a
-inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect.
-
-Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon
-grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et
-la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une
-merveille.
-
-Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon
-grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale,
-dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté.
-
-Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La
-théière n’avait eu son anse qu’après sept ans de travail, et c’était
-cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le
-début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper
-tout à fait.
-
-Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique
-nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les
-choisir et les désigner.
-
-Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand
-j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé
-d’orgueil.
-
-Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant
-gamin brutal venait de déparer d’un coup!
-
-Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même
-regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup
-ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui
-repassait devant les yeux.
-
-Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à
-Huret, son sang-froid et toute sa justice: mais il se la représentait,
-bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus
-fort.
-
---Tu es venu par la forêt?... Tu es entré par-dessus le mur?... Tu as
-coupé ou arraché?...
-
-Il avait beau dire et beau faire, il n’obtenait que le même geste: les
-mains du petit s’ouvraient, s’écartaient, expressives comme des paroles
-d’impuissance ou de lassitude, puis retombaient.
-
---Défends-toi donc! criait mon frère. Il faut toujours se défendre...
-
-Pendant que ma mère montrait les pieds, le misérable petit corps, le
-maigre visage du malheureux. Et cela suffisait pour sa défense, en
-vérité.
-
-Venu à pied depuis Paris, dans cette nuit et par ce froid. Le cœur me
-tournait d’y penser.
-
---Si j’entrais pourtant chez toi, continuait mon grand-père, enragé de
-toucher à la fin ce flegme morne, et que je te prenne ce que tu aimes le
-plus. Que dirais-tu en me trouvant?
-
-Le petit avait presque ri, comme amusé à cette idée; puis l’amertume
-avait reparu, et toujours de sa voix rude:
-
---Oh moi! avait-il répliqué, je n’ai jamais rien eu à moi. Vous pouvez
-prendre...
-
-Il secouait ses épaules pointues, avec son geste habituel, qui
-ressemblait au mouvement par lequel on jette un fardeau, et faisait avec
-ses yeux le tour de la chambre.
-
-Comme le feu flambait ce matin-là! Comme les fauteuils paraissaient
-bons, les bibelots de grand-père, coquets! et nous tous confortables
-avec le thé, le lait, le chocolat que nous finissions de prendre, et
-dont la chaleur et le goût nous restaient encore aux lèvres.
-
-De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur.
-
-Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous?
-Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je
-vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je
-savais avant de parler que sa voix allait être bonne.
-
---Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi
-non plus, ne prends plus...
-
-Et changeant tout à coup de ton:
-
---Tu vas t’asseoir et déjeuner.
-
-Quel déjeuner que celui-là!
-
-Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain
-par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais
-des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire
-dire toute l’histoire de notre convive.
-
-Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain
-ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les
-métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent.
-Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait
-naturellement aumônes et salaires.
-
-La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement.
-
-Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui
-lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son
-compte, près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne
-pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre.
-
-La course depuis Paris, observant les propriétés, cherchant une escalade
-aisée, sans portes à ouvrir et sans chien à redouter.
-
-Le choix fait de notre maison. La fatigue qui l’avait saisi et endormi
-le long du mur, avant qu’il eût fini sa cueillette. Huret, enfin, le
-découvrant et l’emmenant par les oreilles. Nous savions le reste après.
-
-En somme, peu de remords; une franchise absolue; une très faible notion
-du mal commis moralement; un vif regret, en revanche, d’avoir détruit un
-bel ouvrage...
-
-«Mais nous avions tant de ces arbres!...»
-
-C’était toujours l’idée qu’on sentait la plus forte chez lui. Et moi qui
-ne l’avais jamais eue, jusqu’à cette heure de ma vie, elle me prenait
-douloureusement.
-
-Pourquoi nous tant et lui rien? Pourquoi pas tout le monde pareil?...
-
---Hélas! disait mon grand-père, c’est plus difficile que tu ne crois.
-
-Aussitôt son lait bu, on avait emmené François; et ma mère l’avait
-habillé dans de vieux habits à moi, après l’avoir fait se laver, pendant
-que le courant de sympathie, établi en sa faveur, allait grandissant
-parmi nous.
-
-La première note de réalité au milieu de notre extravagance avait été
-ces mots dits par Huret:
-
---Monsieur veut-il que je prévienne pour qu’on s’occupe du vagabond? Je
-passe près de la gendarmerie, avait-il demandé à grand-père...
-
-A la gendarmerie! Pour François! Un cri d’indignation avait failli nous
-échapper.
-
-Il serait puni pourtant; nous en avions la certitude.
-
-Point d’apitoiement, quel qu’il fût, n’entamait chez mon grand-père la
-rigidité des principes.
-
-Aussi, quand il répliqua tranquillement:
-
-«Non, je me charge de tout, Huret», personne n’osa-t-il rien dire.
-
-Ma mère, elle-même, s’était tue; mais grand-père l’avait rappelée et
-lui avait parlé tout bas.
-
---Tu me l’enverras vers trois heures, avait-il dit en finissant.
-
-A trois heures, lui et François entraient ensemble dans le parterre et
-descendaient la grande allée.
-
---Je n’ai pas encore vu le dégât, nous allons le regarder ensemble,
-disait grand-père tout en marchant, pendant que François recommençait à
-détourner les yeux et à traîner ses pieds le plus possible.
-
-Quelque idée qu’il s’en fût formée, les débris que grand-père trouva
-durent lui causer une secousse. C’était plus que dépouillé, c’était
-saccagé.
-
-Après son premier examen, repris par sa passion, il s’était remis à
-travailler, rajustait machinalement, achevait les branches pendantes,
-égalisait celles qui restaient, mais toujours sans rien dire, et c’était
-dur à regarder pour l’auteur du dommage.
-
-Enfin, le mot mélancolique des vieillards lui était venu, et, refermant
-son sécateur:
-
---A quoi bon, avait-il dit, je ne les verrai pas repousser.
-
-Sans doute, l’endurcissement de François n’était pas encore bien
-profond, car sur ce mot il s’était mis à pleurer, comme aurait pu faire
-un de nous, et avait suivi de lui-même grand-père dans la maison.
-
-Dans la chambre où ils rentraient, le buis achevait de se sécher, après
-avoir trempé le tapis.
-
-Grand-père regarda un instant la mine attendrie du petit; puis,
-s’asseyant près des branches vertes:
-
---Maintenant, prépare tes rameaux, dit-il tranquillement à l’enfant.
-Nettoie-les, sépare-les. Tu iras les vendre demain à Notre-Dame de
-Versailles. Ce sera ta punition.
-
-En vain François supplia-t-il, demandant toute autre expiation.
-Grand-père fut inflexible.
-
---Demain, quand tu reviendras, je te pardonnerai de tout mon cœur, et
-je te garderai chez moi. Mais c’est ça que tu voulais faire. Pourquoi ne
-le ferais-tu plus?
-
---Au moins vous prendrez l’argent? suppliait l’enfant en pleurant.
-
---Je ne prendrai rien du tout.
-
-Pauvre François! Quelle soirée!
-
-Le remords, pour la première fois, entrait en lui, douloureusement, avec
-la fougue passionnée d’une petite âme toute neuve.
-
-Il souhaitait bien de réparer. Mais vendre ce bien volé, qu’on lui
-laissait en main, bénévolement. La chose lui semblait horrible.
-
-Par une faveur spéciale, on nous permit le lendemain d’aller à la messe
-à Versailles.
-
-Il fallait soutenir François, et le délivrer promptement. Nous voulions
-tout lui acheter et le ramener vite en triomphe, malgré les prédictions
-dont nous poursuivait ma tante, certaine, disait-elle, que nous ne le
-retrouverions même pas.
-
-Très droit, très propre; l’air au supplice, avec certainement alors la
-notion du bien dans le cœur, François offrait sans dire un mot les
-rameaux posés à ses pieds.
-
-Je ne vis que lui sur la place. Il me semblait un jeune martyr, et,
-laissant mon frère s’occuper du partage que nous venions faire, je pris
-les mains du petit et les lui secouai follement.
-
-Un quart d’heure après, le cœur inondé de tendresse, et les bras chargés
-de verdure, comme le peuple d’autrefois que voulaient rappeler nos
-palmes, nous entrions à Notre-Dame.
-
-La sixième tasse aujourd’hui est repoussée entièrement; mais on la
-laisse s’écheveler, comme tout le jardin au buis du reste, depuis que
-grand-père n’est plus là.
-
-Je ne pense pas d’ailleurs que même verdoyante et complète, elle lui
-aurait donné plus de joies qu’il n’en a éprouvé ensuite, près de ses
-branches coupées.
-
-C’était, disait-il, la trace de la greffe qu’il y avait prise pour
-sauver une plante humaine, et la direction de cette plante-là l’avait
-bientôt captivé de préférence aux autres.
-
-Autant qu’il se peut, tous les ans, nous nous retrouvons tous les cinq à
-la messe de Notre-Dame, le dimanche des Rameaux.
-
-François nous offre le buis bénit. Il garde, pour nous le payer, la
-recette faite là, le premier jour où il y est venu.
-
-
-
-
-BONNETS DE COTON
-
-
-Le Tréport, 17 août 1896.
-
-«Ma petite Françoise, il le faut! Je ne dis pas que c’est commode, mais
-toi, de Marolles, tu le peux; tandis que pour moi, depuis Le Tréport,
-c’est impossible!...
-
-«Supplie ta mère. Explique-lui... Habille ta miss, et emmène-la. Il me
-faut des bonnets de coton, choisis par toi, à Paris.
-
-«Qu’est-ce que tu veux que je trouve ici?
-
-«Les ressources du pays... «Le vrai bonnet...» Ce sera très drôle!...
-
-«Et voilà chacun d’écrire, de courir au télégraphe, d’attendre et de
-recevoir des paquets!...
-
-«Comment je les veux? Ça, ma chérie, si je pouvais te le dire, mes
-perplexités et mes peines seraient réduites de moitié.
-
-«Envoie tout ce que tu trouveras. Tout ce qui sera joli ou drôle. Les
-très grands et les tout petits, en couleurs et blancs; unis, rayés,
-mouchetés, mi-partis, doublés autre ton...
-
-«J’entends bonnets de coton en soie. Mais fil, laine, coton, bourrette,
-tout peut servir, si ça se recommande par une qualité quelconque.
-
-«Je doute que tu trouves ça rue Saint-Denis, si bonnetiers qu’y soient
-les bonnetiers!...
-
-«Va... Ma foi, je ne sais pas non plus!... Entre au _Carnaval de
-Venise_, chez cet autre un peu avant; et puis, tu sais, rue de la Paix à
-l’angle de la rue Saint-Honoré.
-
-«Si ça t’intimide à demander, fais parler «la pudique Albion». Je
-voudrais la voir dire ça! On va croire que c’est pour elle!... Puis,
-tout le temps que tu rouleras, en wagon et en voiture, songe sans
-interruption à ce que je pourrais bien mettre pour accompagner cette
-coiffure, de façon à avoir une certaine silhouette, et à être le plus
-jolie que je peux.
-
-«Tu ne trouves pas cette idée bizarre, un dîner en bonnets de coton?...
-C’est chez la petite de Saucourt.
-
-«Mardi nous avions dîné en têtes chez madame Delahaye, et ça avait été
-charmant. Beaucoup d’entrain, d’élégance, et des idées de l’autre monde.
-
-«Le succès de la soirée avait été pour Marc de Rivière, en «vierge et
-martyre».
-
-«Tu le connais. Pas un brin de barbe, des yeux bleus, une peau blanche,
-et d’une maigreur ascétique.
-
-«Il s’était mis de grands cheveux blonds, une auréole à jour, qui
-tenait, je ne sais comment... Avec sa palme sur l’épaule, son air
-douloureux, et son habit noir, bien correct, tu n’as rien vu de plus
-comique.
-
-«Le soir on était arrivé à discuter toutes les sortes de
-travestissements en général, et les bals costumés en particulier,
-condamnés irrévocablement par la baronne Lassenay.
-
-«--Rien de moins joli, avait-elle déclaré péremptoirement, si l’on n’a
-soin d’en faire une unité, ou par la couleur, ou par l’époque, ou par
-le pays. Tout le monde est charmant isolément. Réunis, on devient
-horribles de bigarrure et de heurté, et aucune élégance n’empêchera
-qu’on retombe à la mascarade du mardi gras dans la rue!... Quel coup
-d’œil au contraire, quand...
-
-«--Eh bien! avait interrompu fort irrévérencieusement Suzanne de
-Saucourt, venez tous dîner chez moi lundi prochain en bonnets de
-coton!... On verra bien.
-
-«--Faut-il apporter son bougeoir?
-
-«--Ce sera un dîner gai!...
-
-«--En bon-nets de co-ton?...
-
-«--Oui, femmes et hommes. Ne le portent-ils pas tous les deux ici?...
-
-«--Mais, nous nous ressemblerons tous!
-
-«--Je n’impose ni couleur, ni taille.
-
-«--Ce sera toujours la même chose!...
-
-«--Et la façon de le poser?... Regardez, rien qu’avec un mouchoir, ce
-qu’on peut se faire de coiffures!...
-
-«Et voilà cette folle de Suzette, enlevant son chapeau Directoire, et
-nouant la batiste de dix manières sur sa perruque frisée.
-
-«En fanchon, en tourte, en résille... et chaque fois plus réussie que la
-précédente.
-
-«Il est vrai que du linon et des dentelles, ce sera toujours joli sur
-les cheveux; et si elle avait dit «bonnets de nuit», je me serais bien
-tirée d’affaire.
-
-«Tu vois toutes ces gravures de Watteau, avec ces petites câlines?...
-
-«Enfin, c’est en bonnets de coton.
-
-«--Mon ami, a dit gracieusement madame d’Olonne en s’approchant de son
-mari, vous n’oublierez pas que vous aurez été «une» fois dans le monde,
-tout à fait à votre goût?... On permettra que vous apportiez _le Temps_
-et que vous vous reposiez sur un canapé. Vous y repenserez les autres
-fois...
-
-«Et chacun qui connaît l’horreur du pauvre M. d’Olonne pour tout ce qui
-est sorties du soir, de rire comme tu penses.
-
-«Mais tout cela ne résolvait pas la question. Il fallait savoir que
-mettre, et comment le mettre!
-
-«Le lendemain on se rencontrait dans toutes les boutiques du pays:
-
-«--Vous avez trouvé quelque chose?
-
-«--Peuh! je prendrai le bonnet classique, planté tout droit; tant
-pis!...
-
-«Est-ce que tu crois ça, Françoise? Moi pas du tout! C’est alors que je
-t’ai écrit.
-
-«Et puis quelle robe mettre avec?
-
-«Je ne vois pas du tout le décolleté. Des fichus? des guimpes? des
-froncés?
-
-«Maman me laisse tout à fait libre, et me prête Angèle pour arranger un
-de mes corsages comme je veux.
-
-«Qu’est-ce que tu en penses?
-
-«Francette, ne manque pas ton train! Si nous causons, tu oublieras
-l’heure. Je ne dis plus rien.
-
-«Un baiser par tour de roues que tu vas faire pour moi!
-
-«BRIGITTE.»
-
-
-19 août.
-
-«Ma chérie, c’est l’assortiment d’une artiste! Il y a des coups de génie
-dans ton choix!...
-
-«Le gros rouge à houppe, celui qui est soufre, et le tout petit blanc
-mouflu, me donneront des heures d’insomnie... Comment décider entre eux?
-
-«Je les mets, je les change, je les remets: ramassés et découvrant tous
-les cheveux, très enfoncés et posés de côté, comme les portraits de
-Masaniello enfant... Tout est joli! J’ai fini par danser autour, tant
-c’était amusant, ce déballage...
-
-«Il y a encore le petit rayé bleu et blanc! On voudrait avoir deux
-têtes, pour ne pas le sacrifier si on en choisit un autre!...
-
-«Tout bien pesé, je crois que je mettrai le rouge. Un peu plissoté et le
-pompon libre. Mes cheveux bouclés tout autour de la tête, et une
-chemisette écrue. Une rude chemisette de paysanne en batiste bise.
-
-«Ni entre-deux, ni dentelle: un coulissé.
-
-«Pas facile à supporter, le demi-décolleté en rond, tout sec au bord;
-mais d’autant plus joli quand on le peut.
-
-«Vois-tu ça?
-
-«Comment! tu ne connais pas Le Tréport? Je croyais que tu y étais il y a
-deux ans.
-
-«Non, ce n’est ni Trouville, ni Deauville; mais c’est élégant déjà, et
-la vie y est fort gaie.
-
-«Beaucoup de toilettes, très amusantes à regarder, avec ces fantaisies,
-et ces audaces qu’on n’oserait jamais à Paris.
-
-«Une belle inconnue qui circule beaucoup, à pied, à bicyclette, en
-bateau et en voiture, fait notre bonheur dans ce genre.
-
-«--Quelle robe a Nadèje aujourd’hui? se demande-t-on quand on se
-rencontre...--C’est son surnom parmi nous.--Et le fait est que depuis
-que nous sommes ici, Nadèje ne nous a jamais fait la traîtrise de
-remettre celle de la veille.
-
-«Moi je change de robe après le bain, et je me rhabille pour dîner;
-c’est tout.
-
-«C’est exquis, tu ne trouves pas? ces deux ou trois mois de l’année, où
-l’existence est au rebours de toutes les habitudes de toujours; où on
-s’occupe uniquement à s’amuser; où on danse tous les soirs, où on dîne,
-où on déjeune sur l’herbe?...
-
-«Au quart de ça, à Paris, maman commencerait à refuser les invitations.
-
-«Je ne danserais pas tous les cotillons. Je ne souperais jamais.
-
-«Ici, c’est si court et si restreint! On insiste, elle cède, et je
-reste.
-
-«Nous sommes bien une vingtaine nous connaissant et faisant cercle.--La
-bande des Sans-Vert.--Sais-tu pourquoi?
-
-«Ernest de Vernaye est arrivé ici, tout féru d’un jeu nouveau, qui
-faisait fureur à l’_Estang_.
-
-«Il s’agit de porter toujours sur soi, d’une façon apparente ou non, de
-huit heures du matin à minuit, un brin de verdure qui doit être présenté
-à toute réquisition d’un membre de l’association, vous rencontrant, où
-que ce soit. De n’être jamais, enfin, pris «sans vert», d’où le nom...
-Faute de quoi on paye une amende.
-
-«C’est comme une immense et perpétuelle philippine.
-
-«Ruses et surprises sont permises, et tu peux croire qu’on en use.
-
-«On entre innocemment dans l’eau. Quelqu’un saute du radeau:
-
-«--Mademoiselle, votre vert?...
-
-«Encore faut-il y avoir été prise, pour songer à se précautionner d’une
-branche de verdure plantée dans ses cheveux.
-
-«Si tu tiens compte de la rareté de la végétation au bord de la mer, ce
-qui fait qu’au moment du danger on n’a pas à étendre seulement la main
-pour se procurer un pavillon; de la fréquence des rencontres en
-revanche, tu saisiras l’animation du jeu, et l’entrain qu’il met dans un
-groupe vivant ensemble.
-
-«Notre cagnotte est si nourrie qu’on va la casser un de ces jours, et la
-manger, je ne sais comment.
-
-«Nous pourrons faire un tour de France.
-
-«Notre maison est jolie. Une villa particulière, qui se loue cette année
-par hasard. Sur la mer, bien entendu, ou, pour être plus exacte,
-donnant sur le dos des cabines.
-
-«Pars de l’eau, je vais te décrire l’aspect de la plage en deux lignes.
-
-«La mer donc. Un banc de galets, un second banc de galets, un troisième
-banc de galets. Des planches, le demi-quart de celles de Trouville en
-largeur, pas même, je crois.
-
-«Deux rangées de cabines; un très grand espace planté de becs de gaz, et
-soigneusement garni de gravier; des maisons, posées coude à coude, sans
-un espace entre elles. Devant chacune d’elles huit mètres de jardin,
-enclos de barrières.
-
-«Tu n’as rien vu qui ressemble davantage à un décor d’opéra-comique.
-J’ai toujours envie de passer derrière pour regarder ce qu’il y a.
-
-«Entré dans les maisons, on commence à croire à leur profondeur; mais
-ces façades en brochette, bâties différemment toutes, avec des
-recherches d’originalité, de bois croisés, de grands toits!... On est
-généreux en leur accordant la fenêtre praticable, d’où l’on va venir
-chanter un air.
-
-«Le casino est tout petit, mais charmant d’animation.
-
-«On parle beaucoup de celui, superbe, qui le remplacera l’année
-prochaine; mais pour ce que nous en faisons, je doute qu’il y ait mieux.
-
-«Nous nous y retrouvons tous les soirs, quand on ne se réunit pas chez
-l’un de nous.
-
-«L’orchestre est parfait. Des tsiganes, avec ce coup d’archet, et ce
-chant de leurs instruments, qui donnent ce mal agréable aux nerfs qu’on
-a quand c’est eux qui font danser.
-
-«A côté, les petits chevaux. Les délices et le désespoir.
-
-«Les délices quand on m’y laisse jouer. Le désespoir, parce que, ici,
-ils sont organisés en roulette, avec des tableaux, et que je n’y
-comprends plus rien.
-
-«Je te recommande, pourtant, l’as et le sept. Il est sûr qu’ils sont
-pipés; ils gagnent toujours!
-
-«D’énormes falaises grises; belles si on veut, parce qu’elles sont
-hautes; mais sans sauvagerie ni grands éboulis.
-
-«Une charmante église, adorablement située à mi-côte dans la verdure. Un
-port très vivant. Mers là-bas, que nous regardons avec dédain du bout de
-notre jetée. Voilà, tu as vu Le Tréport.
-
-«A mer basse et à mer haute, on vit là, sur ces galets; boitillant, se
-tordant les pieds, s’y asseyant comme sur le plus moelleux banc de
-mousse.
-
-«On plante dedans de grands parasols, avec des demi-rideaux qu’on
-oriente, pour s’abriter comme on l’entend. Et comme la plage est toute
-petite, et qu’il y a beaucoup de monde, les ombrelles pullulent et se
-touchent.
-
-«Cela ressemble de loin à un village nègre.
-
-«Rien de plus drôle que de le traverser, et de voir en passant chacun
-menant là-dessous son train. Une espèce de petit chez-soi, où on
-s’observe encore un peu, mais où on fait pourtant ses affaires, depuis
-sa correspondance jusqu’à raccommoder ses bas--ceci du côté des
-falaises!
-
-«C’est notre bonheur à Madeleine et à moi que ces visions successives.
-
-«Nous partons bras dessus, bras dessous, faire ce que nous appelons nos
-observations de vie vécue.
-
-«Maman n’aime pas beaucoup ça...
-
-«Malgré le temps qui est atroce, nous nous baignons avec furie, et
-jamais la philosophie de Gribouille ne nous a été plus nécessaire.
-
-«C’est toujours le moment amusant, le moment du bain, autour de quoi
-tout pivote ici.
-
-«--A quelle heure la haute mer?...
-
-«Et on place d’après ça: promenades, visites, réunions; et ceux qui ne
-se plongent pas viennent regarder, et ceux qui se baignent en sont
-enchantés, et tout le monde potine avec jubilation.
-
-«Entrer dans l’eau, passe encore; mais que c’est difficile d’en sortir
-sans être affreux!
-
-«On a beau s’arranger très bien, lancer son imagination à la recherche
-de mille petits embellissements: hou! que c’est laid, quand c’est
-laid!... Et les trop maigres! et les trop grasses!...
-
-«J’ai pourtant cousu trois bouclettes au bord du foulard que je noue sur
-mes cheveux. Ça fait très bien. J’applique, je serre et je fais mon
-nœud. Je suis gentille. Puis avant-hier, une vague arrive que je
-n’attendais pas. Elle passe sur moi. Je bois un peu. Je barbote. Je
-ressors; je porte la main à ma tête... Plus de fichu.
-
-«La mer me gardera le secret, et j’aime mieux ma mésaventure que celle
-d’une pauvre petite dame que je ne peux plus regarder sans rire.
-
-«Suzanne se baigne avec des bas, de grands bas noirs bien tirés, et sur
-lesquels ses souliers de caoutchouc s’attachent en cothurnes très
-joliment.
-
-«On la plaisante là-dessus, à perte de vue et d’esprit; à perte de peine
-surtout, car elle tient à son arrangement comme à ses prunelles.
-
-«Le seul argument qui la touche et l’exaspère, c’est l’hypothèse que si
-elle fait ça, c’est sans doute qu’elle a ses raisons, et se rembourre
-tout vulgairement comme un suisse de cathédrale.
-
-«--Mon Dieu! s’écriait-elle l’autre jour, au comble de l’impatience,
-comment ne comprenez-vous pas, que s’ils étaient en coton, ils
-«égoutteraient quand je sors!» «Ils» sous-entendant la partie
-injustement attaquée.
-
-«C’était probant, et comme Suzanne n’est pas la seule baigneuse ici qui
-mette des bas, voilà toute une partie de notre groupe cherchant, sur
-chacune des autres, la révélation accusatrice.
-
-«On l’a trouvée--ou prétendu--car je ne vois pas bien, au milieu du
-ruissellement général, comment faire des distinctions; et l’infortunée
-petite femme qui l’a fournie sert de plastron depuis ce temps-là.
-
-«--Shocking! dirait ta miss.
-
-«Quoi? de parler des choses que nous montrons toutes si paisiblement
-ici?...
-
-«--C’est les bains de mer.
-
-«Au fait, Françoise, pourquoi mettre si péremptoirement de côté le
-bonnet soufre?...
-
-«Supposons que je renverse la combinaison et que j’y adjoigne un fichu
-rouge?
-
-«Les fichus se posent tout seuls, et le rouge fait la peau si blanche...
-et sur la tête, cette grosse chose jaune, tout à fait ramassée en
-petite cloche. On dirait une rose trémière.
-
-«C’est ça que je ferai!...
-
-«Comment! si, tu sauras tout, les idées, les propos et les gens? Mais tu
-croiras y avoir été!...
-
-«Tu aurais été heureuse hier au Casino. Grand déballage d’officiers.
-Tout Amiens était là.
-
-«M. d’Étiolles en connaissait deux qu’il nous présente, qui présentent
-leurs camarades; et voilà l’escadron autour de nous.
-
-«C’est joli, les uniformes; il n’y a pas à discuter ça. Mais c’est
-dommage qu’on dise toujours: «C’est joli, l’uniforme.» Je trouve que ça
-fait tort à l’homme.
-
-«Si j’étais officier, je serais jaloux de mon dolman.
-
-«M. Le Thorney me tourmente pour savoir ce que j’ai choisi, et prétend
-que la couleur de mon bonnet sera celle de son écharpe!...
-
-«Livrer mon bonnet soufre! Il veut rire!...
-
-«Je n’ai pas pu y tenir pourtant; il fallait que j’en parle à
-quelqu’un, et je l’ai décrit en dansant à un des officiers d’hier.
-
-«C’est un passant, il emportera ma confidence, comme la mer mes
-bouclettes, et il sera muet comme elle!...
-
-«Je t’embrasse à grands bras.
-
-«BRIGITTE.»
-
-
-22 août.
-
-«Je suis décidée pour le blanc!
-
-«Je t’écris ceci en courant, ma nouvelle combinaison me faisant tout
-recommencer. Mais cette fois ce sera le rêve.
-
-«Tu vois le petit mouflu en soie floche, gros comme le poing, et qui
-n’est terminé par rien? Je le pose très simplement, en l’aplatissant un
-peu, de façon qu’il fait auréole.
-
-«Je mets une robe de mousseline de soie, une robe blanche très froncée.
-Les manches au coude, avec un volant. Au corsage, très remonté, une
-longue collerette souple. Une ceinture haute d’un doigt.
-
-«Le milieu entre la robe de nuit, et ces espèces de tuniques qu’on met
-aux anges!... Ce que j’appelle une silhouette!...
-
-«Je ne t’écrirai plus jusque-là.
-
-«Aujourd’hui, promenade en mer, et séance de crêpes de blé noir que nous
-devons apprendre à faire chez ma tante d’Hauterive.--La dégustation
-précédant pratiquement et prudemment la promenade en mer.
-
-«Ce soir, repos, et parlote entre jeunes filles.
-
-«C’est déplorable; jamais le théâtre n’est possible pour nous au Casino.
-Jane Hading vient d’arriver; mais ça n’a pas amélioré les choses. Alors
-nous nous réunissons, celles qu’on laisse à la porte, chez les unes ou
-les autres; et nous causons! nous causons!... Que n’es-tu là, ma petite
-Françoise! il y aurait encore parole pour une... Mais pas pour plus!
-
-«BRIGITTE.»
-
-
-25 août.
-
-«Eh bien, c’était ravissant! et d’une gaieté, et d’un imprévu, et, tu
-m’entends? d’une variété invraisemblable!...
-
-«Mais j’avais eu un départ qui n’avait pas marché tout seul!
-
-«J’entre au salon avec maman.
-
-«Papa nous regarde toutes les deux, puis de son ton tout à fait fâché:
-
-«--Brigitte ne va pas sortir comme ça?
-
-«--Pourquoi donc, mon ami?
-
-«--Qu’est-ce que c’est que cette robe-là?
-
-«--Sa robe blanche que vous connaissez...
-
-«--Vous ne voyez pas de quoi elle a l’air?...
-
-«Trop réussie, mon idée. Ça sautait aux yeux tout de suite; et pendant
-que maman répondait en haussant doucement les épaules:
-
-«--Oui, je lui ai dit qu’elle avait eu tort de mettre cette grande
-collerette; mais pour cette fois... à la mer...
-
-«J’ajoutais en me glissant près de papa:
-
-«--C’est comme Jeanne d’Arc sur son bûcher. Elle n’est pas inconvenante,
-Jeanne d’Arc?...
-
-«--Parfaitement, tu dis très bien, c’est Jeanne d’Arc sur son bûcher.
-Et comment cela s’appelle-t-il, ce qu’elle avait sur le dos?...
-
-«Bref, j’ai un peu baissé ma collerette, en redécolletant mon corsage,
-ce qui en changeait très peu l’aspect; et on m’a laissé aller.
-
-«C’était charmant chez Suzanne.
-
-«La salle à manger décorée d’énormes guirlandes de feuillage, piquées de
-fleurs rouges, comme on met aux bals de village.
-
-«Sur la table des dahlias et de petits soleils mêlés. Une grosse nappe
-en toile bise, avec deux larges guipures, une entre deux, et une au
-bord.
-
-«Tout son vieux rouen: corbeilles, plats, saucières et huiliers,
-répandus au hasard et remplis de crèmes, de fruits et de papillotes. Le
-reste du service en copies de la même faïence.
-
-«Du cidre dans des pichets. Le champagne dans des pots d’étain. Une
-grosse verrerie, drôlement taillée, qu’elle a trouvée je ne sais où.
-
-«Dans l’office, tendu de draps blancs, piqués des mêmes fleurs que les
-guirlandes, un violon, un hautbois et une vielle, assis sur des
-tonneaux, et qui jouaient des airs villageois, après nous avoir
-conduits à table sur une marche sautillante.
-
-«Vraiment joli.
-
-«Maintenant que te dire des gens? c’est presque inrendable ces choses
-faites du chic, de la couleur et de la figure!
-
-«Les femmes charmantes en général, et le blanc dominant de beaucoup.
-
-«Madame de Ronceray, merveilleuse en rouge. Un corsage drapé comme une
-statue, sans forme, ni couture; le bonnet façonné en bonnet phrygien.
-
-«Mais c’était surtout parmi les hommes que la variété était remarquable.
-
-«Littéralement, il y avait de tout.
-
-«Plus respectueux de la lettre que nous, ils s’étaient bornés à chercher
-les couleurs diverses, en gardant le bonnet classique; et rien que par
-la façon de le mettre, c’étaient autant de types ou de professions.
-
-«Un épicier, un meunier, un forçat admirable, avec le bonnet gris sur
-les yeux, un numéro sur son bourgeron, et une figure ravinée. Un
-matelot... Un charmant matelot!...
-
-«M. d’Olonne, comme on lui avait dit. Son bougeoir d’une main et son
-journal de l’autre; mais intarissable de verve; impossible à faire
-taire. Un des boute-en-train de la table. Ce que c’est que l’esprit de
-contradiction!
-
-«Simon, l’horrible Simon du petit Louis XVII, reconnaissable à être
-nommé par tout le monde.
-
-«C’était M. de Tresmes, et il a même eu un bien bon mot, qu’il ne nous a
-pas pardonné, je crois!...
-
-«Comme on tourmentait la République pour faire un discours au dessert et
-qu’elle ne savait que dire:
-
-«--Je passe la parole au plus dévoué de mes enfants, s’est-elle écriée
-en montrant le vilain bonhomme.
-
-«Seulement M. de Tresmes, qui n’est pas éloquent, n’en trouvait guère
-davantage; et Suzanne, qui souffrait de le voir patauger, a fini par lui
-dire, espérant le tirer d’affaire et le mettre dans l’esprit de son
-rôle:
-
-«--Simon, parlez-nous de Robespierre, vous avez bien vu Robespierre?...
-
-«Il est parti tout de suite alors, sur ce ton solennel que tu connais,
-sans rire, et tout fier de nous révéler un point d’histoire ignoré.
-
-«--Robespierre, a-t-il dit gravement, Robespierre avait ses heures
-faibles, il a perdu trois fois la tête. La première fois à la
-Convention, devant Tallien. La seconde fois, à l’Hôtel de Ville, au sein
-de la Commune, en délibérant au lieu d’agir. La troisième fois enfin sur
-la guillotine!...
-
-«--Cette fois-là, c’était sans remède! a conclu sérieusement M.
-d’Olonne.
-
-«Je crois que le pauvre de Tresmes n’a digéré ni le fou rire, ni la
-bêtise dite.
-
-«Il y avait un Colin superbe, d’une naïveté réjouissante. Une gardeuse
-d’oies «homme» à perruque jaune, avec la chemisette froncée que je
-méditais, sortant du gilet de son habit!...
-
-«A trois heures, nous dansions encore, avec notre vielle et notre
-hautbois, et il a fallu des pourparlers sérieux pour empêcher toute une
-partie de la bande, un peu lancée, de se faire reconduire en noce, par
-les musiciens ahuris...
-
-«J’ai eu tout le succès que je désirais avoir, puisque que c’était un
-succès très «unique» que je cherchais. Devines-tu?
-
-«En rentrant, la robe de Jeanne d’Arc était oubliée, et je n’ai pas eu
-la gronderie que j’attendais.
-
-«Et puis?... Et puis demain, ou après, nous recommencerons, puisque nous
-sommes ici pour nous amuser!
-
-«Bonsoir, ma chérie.»
-
-
-
-
-ENTRÉE DANS LE MONDE
-
-
-8 juillet 1895.
-
-M’a-t-elle fait rêver ta lettre! En ai-je assez lu chaque mot, en ai-je
-assez usé les plis!...
-
-Il me semblait qu’en la tenant, je n’avais qu’à fermer les yeux et que
-je voyais tout ce bal. C’était ma lampe d’Aladin. Je la prenais entre
-les mains, et «tes» lustres s’allumaient. Les gens circulaient
-au-dessous; ma Lucette passait en tournant, avec son bel ami penché, qui
-l’écoutait dire ses folies; la musique m’arrivait après...
-
-Je l’aurais racontée, ta fête, à qui aurait voulu m’entendre. J’y
-regardais danser chaque soir.
-
-T’ai-je enviée aussi, pour tout dire! Pas de la vilaine envie dont on
-fait, je ne sais pourquoi, un des neuf très affreux péchés. De la jolie
-envie, naturelle à l’homme et aux petites filles, d’être là où l’on
-s’amuse. Pas d’y être «à la place» de quelqu’un; d’y être aussi, voilà
-tout...
-
-Elle me faisait envie cette valse, envie ces voix qui chantaient et qui
-entraient au bout des doigts... J’aurais donné pour voir tout ça, je
-crois, une jambe et un bras! Payés après, bien entendu, pour être
-intacte à la fête!...
-
-Non! ne te fais pas de remords, tu n’as pas eu tort de m’écrire. Si tu
-ne me disais plus tout, et que je n’aie pas de tes plaisirs la joie
-vraie que j’en ai, je serais un monstre enfin. Nous ne serions plus toi
-et moi.
-
-Et puis...--écoute bien cet «et puis...»--Peut-être mon rôle de
-spectatrice est-il très près de finir... Ah! je ne peux pas attendre
-plus. Tu devais faire toutes les étapes et passer toutes mes transes;
-mais je ne pourrai écrire librement qu’après t’avoir dit le plus inouï.
-
-Hier, à l’Élysée, dans un _garden party_ dont je pense que, comme tout
-le monde, tu as entendu parler, j’ai fait comme toi l’autre soir, mon
-entrée dans le monde!...
-
---Toi?
-
---Moi!
-
---Depuis Saint-Denis? Restant élève!...
-
---Depuis Saint-Denis, où je suis encore.
-
-Imagines-tu cette bombe éclatant dans la maison: «Tant d’élèves de
-chaque classe, invitées à la Présidence...» et la nouvelle se répandant.
-Une folie!... Un délire!
-
-Accepterait-on d’abord? Ceci, pas de doute, comme tu penses. Un chef
-d’État, tu comprends, on ne discute pas avec lui.
-
-Mais comment se ferait le choix? Tirage au sort? Cote personnelle? Notes
-de travail? De quoi allait-on tenir compte?
-
-Les bruits les plus divers couraient. Il nous revenait des Loges, que la
-sélection là-bas serait faite artistement, «à la beauté».
-
-Très décorative, cette idée; mais qui ne serait pas de mise chez nous,
-la «Maison» avec un grand M, tu sais?
-
-Le sort, c’était l’espoir pour toutes, l’égalité dans l’infortune.
-
-Le travail, la justice pure, la récompense scolaire, dans toute sa
-gravité décente.
-
-Dans le doute, et en attendant, le flot des suppliantes se pressait à la
-chapelle, s’efforçant de diriger le ciel par ses prières.
-
-«Sainte Vierge, faites que ce soient les bien notées qu’on demande»,
-disaient les très sûres d’elles-mêmes...
-
-«Sainte Vierge, dites le grade des pères... La hiérarchie, c’est quelque
-chose... Celles qui savent danser le pas de quatre. Celles qui...»
-Chacune invoquant sa vertu spéciale jusqu’au troupeau général qui,
-n’ayant rien à perdre, réclamait le sort à grands cris, avec les
-mystères de son sac.
-
-Puis des prières, des stations, à genoux sur le carreau, presque le
-front dans la poussière... Et des offrandes pour «après»!... Des
-neuvaines, des rosaires, des sacrifices d’objets aimés; des livres et
-des livres de cierges!...
-
-Des promesses à corrompre un saint! sans préjudice, rentrées dans les
-classes, d’échange d’objets qui «portent veine», de mots contre le
-mauvais sort, de gris-gris sauvages à porter. Des pratiques de
-sorcières... Une folie véritable, et qui ne l’a pas vue, n’a rien vu!...
-
-Décision céleste ou terrestre, c’est au choix par les notes qu’on s’est
-arrêté enfin; et les noms bienheureux, officiellement proclamés, le mien
-appelé à son tour, et entendu de mes oreilles, avec un sursaut à mourir;
-tout notre besoin de vibrer s’est répandu sur la toilette!...
-
-Tu sais la camaraderie réelle et charmante d’ici. Les déceptions subies,
-tout se reportait sur nous. Nous étions les héros du jour, et on nous
-traitait comme telles, en ne parlant plus que de nous.
-
-Comment allait-on nous mettre? Laisserait-on chacune à sa guise demander
-une robe chez elle, ou imposerait-on une mesure? Ferait-on de nous un
-«ensemble», comme on appelle ici nos déguisements du lundi gras, quand
-toutes les élèves d’une classe se font la même tête?...
-
-«L’ensemble» a prévalu, et sais-tu comment l’a résolu, le plus
-simplement du monde, madame la Surintendante?... Nous irions en
-uniforme.
-
-Quelques-unes ont jeté des cris, et j’ai eu moi un peu gros cœur!
-
-Sans approcher de ton duvet, de ta blancheur et de ta mousse, je voyais
-une petite robe lilas... Mais il y a des malheureuses qui s’habillent
-comme des paquets. Cela les sauvait du grotesque, sans compter qu’à bien
-tout prendre, cela nous donnait à toutes un petit cachet spécial.
-Presque un parfum d’autrefois. Un air de demoiselles de Saint-Cyr, s’en
-allant à Versailles pour jouer _Esther_ chez le grand roi?...
-
-Chacune aurait une robe neuve, des souliers neufs, et des gants blancs.
-Le chapeau serait remplacé et changé en un canotier!
-
-Les coutures de nos robes seraient, pour cette fois, faites par
-extraordinaire en soie au lieu de fil; et, la veille du grand jour, par
-les soins de madame l’Économe, une distribution de quatre bigoudis par
-tête--c’est le cas d’employer le mot--nous serait faite, avec
-l’autorisation de nous en servir, et le droit de les mettre, dès le
-soir, en nous couchant!...
-
-Appuyée sur tes godets, que penses-tu de mes coutures? Faites en soie,
-tu entends, Luce!
-
-Et mon canotier, je te prie? Songes-tu au cabriolet, que j’aurais porté
-jadis, mué en ces petits bords coquins?
-
-Quant aux quatre bigoudis, et à leur pose le dernier soir, on ne reverra
-plus ça!
-
-Conçois-tu qu’on s’était demandé si toutes sauraient s’en servir! Pas,
-des plus petites aux plus grandes, une qui n’ait demandé la méthode. On
-est des femmes enfin! Mais une variété de conceptions dans l’emploi de
-ces objets, des miracles d’invention... des traits de génie, je
-t’assure, comme la nécessité en peut seule inspirer, pour friser à la
-fois, avec son petit matériel, le haut de la tête, les côtés, la nuque
-et le bout de la natte. Jusqu’à ce qu’une de nous, bravement, ait tiré
-du renfort de sa poche. Nous restions dans l’esprit, n’est-ce pas? et
-tortillons, rubans, papillotes se sont épanouis à l’instant.
-
-Des figures à se rire au nez... Claudanne pansant un bouton qui
-l’affolait depuis huit jours--une tête d’épingle sur l’oreille
-gauche;--Fontelle polissant ses ongles. Elle a une main à bénir les
-foules... Bressoult me passant du sucre, trempé dans de l’eau de
-Cologne, qu’elle me forçait à manger pour-nous rendre les yeux
-brillants... Une réussite inouïe d’ailleurs. Un moyen à retenir.
-
-Et notre départ le lendemain; les conseils de la dernière heure. Aux
-petites sur le buffet. A nous sur la bonne tenue.
-
-L’examen réciproque de tous ces canotiers entre eux et des coiffures
-inédites. Les bigoudis ont fait merveille; il y a des négresses blondes.
-
-Nos ceintures sont bien posées et égaient notre laine noire, nos
-collerettes, très 1830; candides et propres à la fois...
-
-Fouette cocher, et nous roulons vers les grandeurs.
-
-C’est madame la Surintendante qui nous conduisait en personne, pour nous
-remettre entre les mains du général Février, et le grand chancelier
-lui-même qui devait aller présenter son troupeau à l’Élysée.
-
-Tant d’honneurs nous excitent, le côté mondain s’efface, nous
-récapitulons nos gloires. On est très chauvin chez nous.
-
-C’est quelque chose, tu sais, que Saint-Denis et les Saint-Denisiennes,
-et cette croix que nous voyons partout nous est très fort dans le cœur.
-
-Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la
-porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos
-rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en
-travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde.
-
-A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec
-nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais
-qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai
-eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les
-aurait pas aimés!...
-
-Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le
-premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait
-retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre
-chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis
-le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur;
-des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis,
-coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable
-en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que
-j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied
-de paysanne!
-
-Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et
-je me suis sauvée à l’écart!
-
-Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?...
-
-Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure!
-
-Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans
-penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une
-souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais plus
-qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas
-pouvoir remuer.
-
-Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté
-charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours
-emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de
-plaisir.
-
-D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des
-galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif.
-
-Bien sotte! diras-tu. Bien sotte, assurément. Mais il me semblait que je
-comprenais pour la première fois combien nous étions loin, nous autres,
-matériellement et moralement, des gens qui vivent dans le
-monde--j’entends celles qui doivent rester à Saint-Denis pour
-toujours--que ce massif était la Maison, et que pas plus dans l’un que
-dans l’autre, nul ne viendrait jamais me chercher!... C’était triste, ma
-chérie!...
-
---Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander cette valse?
-
-C’était un polytechnicien approché à tout petits pas; nullement amené
-par un officier, mais arrivé de sa volonté, l’air tranquille autant que
-j’étais effarée et désorientée, et qui attendait ma réponse!...
-
-J’ai cru voir l’ange de Tobie me tendre la main!... mais comme toi, dans
-l’excès de ta joie, ma crise de mélancolie me rendait tout mot
-impossible, et je faisais seulement: «Non, non», en y ajoutant un
-sourire pour n’avoir pas l’air d’une idiote amenée de l’infirmerie.
-
---Quoi? Vous ne savez pas danser, on ne vous apprend pas ça là-bas?...
-Je me charge de vous conduire...
-
-Et comme je protestais encore:
-
---Qu’est-ce qui peut vous empêcher?... On ne vous l’a pas défendu?...
-
-Mon ange était raisonneur et voulait savoir les pourquoi?... Et j’ai
-avoué mon souci; pas complètement, comme tu penses, avec mes noires
-idées d’avenir... Ma peine de coquette seulement.
-
---Eh bien! nous danserons sur l’herbe, a-t-il dit en riant comme un fou.
-Ils ne tiendront pas toute la pelouse ces souliers d’ordonnance!... Et
-vous verrez comme il fait bon.
-
-Et il faisait bon en effet.
-
-Danser la nuit peut être exquis. Mais, Lucette, danser le jour, tantôt
-dans un rayon de soleil qui rend les yeux clairs et riants; tantôt dans
-un coin bien à l’ombre, qui a un air tout mystérieux, parce qu’on y est
-presque seuls à deux... Les feuilles qui remuent doucement, pas de
-tapage sur un parquet, et ce vent frais sur les joues!...
-
-Veux-tu nous faire bergères, Luce? et nous danserons tous les dimanches,
-comme j’ai dansé hier!... Tu amèneras ton beau valseur.
-
-Entre temps, nous marchions un peu, pour nous reposer en causant... J’ai
-parlé beaucoup, je crois. Il m’a fait dire ce qu’il voulait.
-
-Ma vie, mon nom, mon pauvre père, que le sien a connu jadis...
-
-On est frères dans l’armée, tu sais;--pas les enfants heureusement!--et
-on se sent tout de suite liés.
-
-Passé commun, avenir pareil, dont on parle du même ton et avec le même
-enthousiasme.
-
-Avec lui j’osais, sans gêne, reprendre mes grandes ardeurs.
-
-Nous nous servions des mêmes mots. Nous croyons les mêmes choses.
-
-Je lui ai confié notre arrivée. Cette fierté en entrant qui m’avait
-remué le cœur pour tout ce que nous rappelions... Et puis aussi les
-choses drôles... La soie de nos coutures, qu’il avoua ne pas remarquer;
-l’agitation des jours d’avant... Toutes les folies que je t’ai dites.
-
-Puis comme ça me ramenait naturellement à mes souliers, à mes
-déplorables souliers! je lui ai fait la question qui me tourmentait
-depuis une heure et qui était le pourquoi de sa venue subite près de
-moi... Pitié?... Curiosité?... Quoi?...
-
-Il s’est assez fait prier, et m’a répondu par morceaux.
-
---Parce que j’étais enchanté de rencontrer quelqu’un qui avait plus peur
-que moi, a-t-il dit d’abord en riant.
-
-Peur, avec cet air net et tranquille, ce n’était guère probable,
-n’est-ce pas?
-
---Eh bien! a-t-il repris vivement, parce que je vous trouvais jolie,
-craintive et attristée, vous enfonçant dans ce buisson.
-
-Et comme je me taisais, n’osant plus rien ajouter:
-
---Et aussi,--a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,--pour
-vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir
-chez votre tante.
-
-Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que
-c’est joli la vie?...
-
-Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!...
-
-HÉLÈNE.
-
-
-
-
-PETITE PLAGE
-
-
-Saint-Pair, 5 août 1896.
-
-Si nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un
-petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois
-tranquillement, sans casino ni pique-niques...
-
---Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un
-ton joyeux.
-
-Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre,
-lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore,
-joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli»
-où ils désiraient soudainement aller.
-
-La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne
-plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi
-le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé
-qu’on m’a enlevé--en admettant que cela s’oublie,--ce qui est encore
-tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois...
-
-Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser
-éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement
-le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au
-rêve!...
-
-Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne
-prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres
-qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont
-douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin
-d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux
-oreilles?...
-
-Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis
-de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver...
-
-Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec
-son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume
-intense, et la révolte continuelle.
-
-
-7 août.
-
-Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est
-là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire
-chez nous en une demi-heure.
-
-La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur.
-
-Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont
-l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait,
-pendant que notre petit break roulait au milieu.
-
-Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font
-les chemins du pays ombragés et joliment encaissés.
-
-A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de
-château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met
-enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent
-des deux côtés de la route.
-
-Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin.
-C’est Saint-Pair.
-
-La plage de sable est belle, assez morne et indéfinie. Des deux côtés,
-des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet
-desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la
-haute mer.
-
-De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense
-loin.
-
-Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle
-que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père,
-pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois.
-
-
-10 août.
-
-L’église est vieille, très vieille et jolie.
-
-Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.
-
-Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai
-toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont
-abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce
-d’indifférence de «l’après»?...--On y est plus religieux que dans les
-villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.--Ou plus de
-résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit
-être?...
-
-Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à
-Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui
-s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.
-
-Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je
-viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres
-écroulées.
-
-J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui
-est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui
-porte seulement ceci, comme inscription:
-
- J’ai été ce que vous êtes.
- Vous serez ce que je suis.
- Songez-y bien!...
-
-S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je
-serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur
-et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y
-songerais-je pas?...
-
-Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq apôtres du pays: saint
-Pair--ou saint Patern--comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche;
-saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le
-patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.
-
-Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent
-ici des noms de saints ou de saintes!...
-
-Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne
-soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé
-sans que tous les autres le soient aussi.
-
-Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots
-confus?
-
-Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon
-sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent:
-
---Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours,
-bien malheureux!... j’ai bien pitié!...
-
-Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me
-faudrait aussi revenir à saint Pair, saint Aroast, ou d’autres sans
-doute qui ont souffert, et souffert bravement.
-
-Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce
-coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y
-trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes
-sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une
-source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.
-
-Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!...
-
-Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont
-presque entiers.
-
-Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré,
-enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration
-et la considération qui vont à lui!...
-
-
-13 août.
-
-Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que
-nous passons sur la plage.
-
-Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme
-nous et qui respirent.
-
-Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même
-après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans
-éprouver l’ombre de fraîcheur.
-
-C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien
-vu de si beau.
-
-Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce
-bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le
-même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans
-mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre
-incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme
-des bulles montent de l’eau.
-
-Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du
-scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la
-distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me
-ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de
-«pluie» était littéral.
-
-Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas
-attristante enfin à la façon de ces bandes qui nous ont envahis après.
-Les choses sont tellement moins pénibles que les gens!
-
-Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand
-feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies.
-
-Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des
-sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant.
-
-On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En
-marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes
-d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi
-dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid.
-
-Pour le bain, il en va de même.
-
-A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au
-logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans
-la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets
-amis...
-
-Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’aux sourcils; si paisibles et si
-ridicules... Se reconduisant, s’attendant!...
-
-Et encore est-ce leur beau moment!
-
-Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées,
-lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les
-chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!...
-
-Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume!
-
-J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un
-sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les
-blesser!
-
-
-18 août.
-
-C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille
-partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.
-
-D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!...
-
-Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des
-bateaux, et vers le milieu de la montée, une porte en pierres qu’on
-passe; à demander le chevalier du guet!
-
-Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand
-complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché,
-et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous
-y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.
-
-Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les
-interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les
-uns que les autres, et ils riaient en les regardant.
-
-Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai
-peu vue, elle m’a fait fuir.
-
-On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans
-un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et
-comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes
-claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles...
-Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien
-seule; mais qui, au milieu de cette vie, reprenait sa réalité, et me
-donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque
-part, d’une façon trop douloureuse!...
-
-J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman
-attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe
-d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit
-retomber tout à coup.
-
-Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble
-que ma peine actuelle soit supprimée.
-
-Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si
-durs!...
-
-Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un
-homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux
-plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien
-l’un pour l’autre!...
-
-Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?...
-
-Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus
-intimes, de ceux qu’on avait réservés de tout temps pour cet instant-là
-et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!...
-
-Si j’aimais mieux souffrir par lui!...
-
-Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations,
-l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer
-que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres
-cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?...
-
-
-25 août.
-
-Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes.
-
-Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où
-serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens.
-
-Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat
-brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide
-trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond.
-
-On gâte donc tout en fermant la main dessus.
-
-
-2 septembre.
-
-La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une
-passion.
-
-On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de
-toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en
-papier...
-
-Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans
-laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce
-qu’ils perdent le meilleur coup de vent!...
-
-Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On
-prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait
-le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur
-désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent
-éperdument.
-
-Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de
-sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons
-tous de la mode.
-
-Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement
-ici. Pas l’ombre de toilette.
-
-Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça
-repose.
-
-
-8 septembre.
-
-Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici.
-
-Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour
-en faire des habitants proportionnés au pays.
-
-Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très
-élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une
-certaine sauvagerie.
-
-Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un
-abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est
-merveilleuse.
-
-Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme
-dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par
-là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits...
-Quelles gens ce doit être!...
-
-
-9 septembre.
-
-Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et
-un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!... Mais je suis
-réconciliée avec eux.
-
-Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de
-Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était
-pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il
-gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le
-lendemain, les grandes vertus me font moins peur.
-
-Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense
-qu’elles nous seront indulgentes.
-
-
-15 septembre.
-
-Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure.
-
-Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut
-partir.
-
-Je m’en vais sans peine ni joie.
-
-Ces six semaines m’ont-elles fait du bien?... Ne m’a-t-on pas laissée
-trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma
-peine?... La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise
-des compagnes?... Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui
-m’interrogent tendrement.
-
-Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes.
-
-Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons
-s’emporte partout avec soi.
-
-
-
-
-LE CHEVAL DU MARECHAL
-
-
---Vas-y, toi... disait la femme.
-
---Non, toi. Tu parleras mieux...
-
-Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant.
-
-Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se
-trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la
-rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son
-hésitation peureuse la reprit.
-
-Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la
-toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux
-coups de suite.
-
-Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un
-singulier spectacle l’accueillit.
-
-Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme
-s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite
-glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de
-suppléer à force d’adresse.
-
-Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en
-se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait
-jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté
-successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût
-possible d’en apprécier l’harmonie générale.
-
-Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait
-laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un
-moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage
-éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue
-par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait
-aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient
-ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et
-si absent que Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné,
-anxieux de ce qu’il allait voir.
-
-Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et
-l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers
-lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son
-incertitude de suppliante.
-
-Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il
-sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue
-balbutiait elle-même.
-
---Vous demandez?...
-
---C’est pour le petit.
-
---Pour... le... petit?
-
-Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur
-en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance!
-
-Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence
-épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de
-s’exprimer.
-
-Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquer ce malaise de l’enfant,
-incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là,
-d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette
-plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains
-sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal,
-qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins,
-les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient:
-«demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis.
-Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous
-les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction
-en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait
-toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus
-improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée
-enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses
-pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on
-l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les
-sauverait...
-
-Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri
-en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait
-morte au fond de la bouche?
-
-Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre,
-cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait
-peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même
-revue de son logis.
-
-Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des
-six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept.
-
-Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une
-caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire,
-la meublaient sobrement.
-
-Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs,
-quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la
-gaieté, la vraie personnalité de cet endroit.
-
-Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés,
-peints ou charbonnés sur le vert tendre de la muraille,
-s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à
-la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas
-simplement au nombre énorme de ses amis.
-
-Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles
-additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux
-feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie
-d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à
-peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes
-peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son
-prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les
-témoins.
-
-Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette
-recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux
-que se fixait l’œil soucieux de Philippe.
-
-Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et
-un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modestie
-de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les
-plus diverses ressources du ménage.
-
-Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres
-ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs.
-
-Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot.
-
-Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient
-symboliquement.
-
-Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour
-avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment
-l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte
-d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait
-Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa
-pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée.
-
-Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que
-ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation.
-
-Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie, d’enfantillage, et aussi de
-cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant
-qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette
-créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher
-comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa
-première année de médecine?...
-
-Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa
-revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable
-fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et
-suppliante.
-
-Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la
-faire sortir?
-
-Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme
-s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument,
-pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche:
-
---Venez le voir.
-
-La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte,
-et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut:
-
---Le voir seulement...
-
-Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité.
-
-Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui
-se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans
-même les entendre, les protestations de Philippe.
-
-Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la
-nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la
-diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en
-tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir
-emmené quand même, par cette volonté taciturne.
-
-Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La
-neige devait tomber.
-
-Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches
-de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il
-présenter avec ses chaussures pleines de boue?
-
-Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de
-menaces pour lui, et qu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu
-en ce moment sur cette maison.
-
-Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade?
-
-Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement,
-cynique, exaspéré, incrédule surtout.
-
-Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie
-quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses
-plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de
-l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme
-conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que
-nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux,
-est chose fermée et immesurable pour d’autres.
-
-Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps
-qu’aucun esprit ne puisse apprécier.
-
-Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure
-et vive colère d’un individu qu’on entraîne où il ne veut pas aller, et
-qui cherche sournoisement comment il va s’échapper.
-
-Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était
-ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre
-garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui
-depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur,
-matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine.
-
-Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant
-Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui
-s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois.
-
-Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce
-que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui
-supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui,
-qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance
-instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous
-sont inconnues.
-
-Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de
-voisins, dont les pauvres gens font entre eux quelque chose de si large
-et de si vraiment fraternel.
-
-Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait,
-avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer.
-
-Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler.
-Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit,
-avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de
-l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en
-silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et
-remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât
-la flamme elle-même.
-
-A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec
-douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le
-regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme
-soudains, et déjà reprise à l’espoir.
-
-Sans répondre d’une autre façon que par ses gémissements, le petit Jean
-se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en
-le remuant.
-
-Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement,
-il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous
-jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable.
-
-Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise
-encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide.
-Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est
-là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait
-involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses
-yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui.
-
-L’examen de la gorge surtout avait été douloureux.
-
-A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante
-s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une
-contraction se produisait, et l’enfant se rejetait sur son lit,
-pleurant et étouffant.
-
-La grave conviction de Philippe était faite du reste.
-
-Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même
-mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler
-la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré
-les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur
-avait été apporté.
-
-A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans
-presque connaître aucune de ses phases?
-
-Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel
-parti immédiat fallait-il prendre?
-
-Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite,
-l’étourdissaient comme un vertige.
-
-Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le
-conduire à quelque hôpital où il réussirait bien à le faire admettre
-sur-le-champ?
-
-Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui
-faisait-il pas courir?
-
-Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il
-tenterait assez facilement?--Et pendant son absence, que deviendrait
-l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était
-témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement?
-
-Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était
-nécessaire.
-
-Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne
-devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses
-dispositions.
-
-Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme
-filait sous la neige.
-
-Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque
-blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût
-meilleur, et sa voix les hélait vainement.
-
-Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour
-expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il
-voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même.
-Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne
-quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa
-lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée.
-
-Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait
-dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute
-comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et
-il allait.
-
-Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de
-l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon
-d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée.
-
-Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais
-un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul
-espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins
-maintenir la respiration possible.
-
-Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et
-quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de
-la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même
-temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de
-détacher de sa gorge.
-
-La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans
-voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la
-malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait
-ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative
-recommençait.
-
-Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis
-l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble.
-
-Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les
-trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à
-présent, certainement.
-
-Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait
-en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant.
-
-Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement
-incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant
-leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité.
-
-Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin,
-oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de
-lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit.
-
-Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui
-apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et
-toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le
-regardait, et il sentait le cœur lui manquer.
-
-Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce
-même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures
-auparavant, avait tant tourmenté Philippe.
-
-La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans
-doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette
-attente et tout deviendrait inutile.
-
-Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures
-roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse
-haletant dans la mansarde.
-
-Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait
-plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas
-loin.
-
-Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui
-paralysait Philippe.
-
-Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements
-ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec
-dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit
-d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la
-pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa
-course, son retard et l’état de la rue.
-
-Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise
-où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de
-quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique.
-
-Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque
-nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait
-peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on
-ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il
-s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle,
-les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui
-l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une
-lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait
-fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait
-très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le
-sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en
-aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté,
-pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras,
-commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si
-changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre
-partie.
-
---Jean!... Jean!... suppliait la mère impuissante à arrêter ces membres
-agiles que la peur rendait fous et forts.
-
---Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe.
-Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais
-mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon
-petit homme.
-
-Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce
-bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on
-lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on
-cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses
-sauts furieux.
-
---Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se
-mettre debout.
-
-Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha.
-
-Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis,
-aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher.
-
---Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons.
-
-Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même.
-
-Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême
-effort physique, lui était impossible à présent dans la détente
-commencée.
-
-De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui
-criait toujours follement:
-
---Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es
-pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te
-battras avec eux?...
-
-Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre
-homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup.
-
-Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade,
-essayant de son éloquence.
-
-Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main,
-pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour
-les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était
-plus possible ici. Il restait la persuasion, dût-on perdre un peu de ce
-précieux temps dont la dépense était si grave.
-
---Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du
-lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai
-rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat,
-vraiment?
-
-Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile,
-considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et
-qui lui promettaient la paix.
-
-Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question:
-
---Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit,
-répondit-il gravement.
-
---Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui
-marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne
-grogne pas quand il manque la soupe?...
-
-Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des
-questions de son bizarre docteur.
-
---Alors, écoute une histoire.
-
-«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave,
-si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom
-partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde.
-
-«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il
-y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des
-cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui
-adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il
-passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait
-comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait,
-c’était nous qui avions la victoire.
-
-«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille,
-une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il
-avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un
-galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant,
-commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de
-Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois.
-
-«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et
-il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des
-batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui
-l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait.
-
-«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de
-plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des
-décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les
-ennemis vous admirent.
-
-«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il
-s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si
-malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le
-reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après
-lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette
-fois.
-
-«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi,
-feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède,
-pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours.
-
-«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met
-comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut
-grandir.
-
-«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte?
-
-«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce
-grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un
-beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand,
-lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus.
-
-«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal
-s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la
-lui avait faite. Et il est mort.
-
-«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien
-gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché
-leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se
-rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils
-ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remède merveilleux
-pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra
-encore, et prépare beaucoup de soldats!...»
-
- * * * * *
-
-Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux
-bleus--vrai bleu de Gaulois--ouverts bien larges, devant l’histoire
-magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses.
-
---Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?...
-
-Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de
-belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme,
-répondit, comme si le petit le comprenait:
-
---Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je
-garderai tous ceux qu’on aime...
-
-Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le
-petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore.
-
-La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, de plus héroïque, de plus
-exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se
-penchant sur le lit:
-
---A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant.
-
-Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture,
-avait répondu vivement:
-
---Mets-moi du sang du maréchal!...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les
-reins brisés et la tête vague.
-
-Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie,
-si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que
-le petit s’endormît!
-
-Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair.
-
-Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert
-maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli
-d’eau, l’œillet trempait sa tige menue.
-
-Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait
-chaud comme il pouvait.
-
-Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis.
-
-Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de
-l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les
-regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles.
-
-De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit.
-
-Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait
-un peu sous le doigt.
-
-Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une
-silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains
-vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en
-pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de
-paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la
-tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans
-essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens.
-
-
-
-
-CHASSE AUX ALOUETTES
-
-
---Blandine, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.
-
---Je vous demande pardon, je la suivrai.
-
---Ce n’est pas une question que je vous pose.
-
---C’est une réponse que je vous fais.
-
---Je viens de dire qu’on ne selle pas _Laly_.
-
---Je m’arrangerai pour une fois d’_Éclat_, si ça peut vous être
-agréable.
-
---Pas plus d’_Éclat_ que de tout autre. Vous ne monterez pas cet
-après-midi.
-
---Alors je resterai chez moi!...
-
---Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?
-
---Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...
-
---Je ne vois pas ce que la voiture...
-
---Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous
-poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus
-grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez
-le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu,
-et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent
-et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre
-les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les
-malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du
-vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...--Il a chassé
-au vol, cet homme,--pour s’en aller sur une grande bête de route,
-numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard,
-sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et
-arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à
-plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails
-insipides pleuvent sur vous à l’instant!
-
---Vous prendrez la charrette anglaise, vous conduirez vous-même, et
-vous pourrez passer partout.
-
---Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai
-forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je
-lui romps les os!...
-
---Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?
-
---Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et
-Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...
-
---Pour me faire plaisir, Blandine!...
-
---Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette
-formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et
-comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me
-faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de
-bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si
-gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je
-reste seule et que je m’assomme?...
-
---Vous savez bien...
-
---Non! je ne sais pas.
-
---Ma petite Blandine!...
-
---Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et
-nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...
-
---Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons
-sérieuses!...
-
---C’est que, justement, je n’en vois point.
-
---En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée
-mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les
-peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous
-convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la
-journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de
-recommencer aujourd’hui?...
-
---Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai
-traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En
-entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé
-à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:
-
-«--Pensez-vous que l’antichambre tourne?...
-
-«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes
-épaules:
-
-«--Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal,
-il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que
-vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes
-sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans
-mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à
-tourner un cœur de roche.
-
-«--Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais
-parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une
-sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé
-gronder:
-
-«--Ça m’arrivait-il souvent?...
-
-«--Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...
-
-«--C’était la fatigue du cheval!...--moi qui suis montée à huit ans!
-
-«--Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse,
-que j’avais une peur terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme
-«ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les
-suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de
-dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous
-aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons
-qui valaient la vôtre!...
-
---Dites-les maintenant.
-
---C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais
-reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop
-juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en
-prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une
-cigarette, et bu sur mon _champagne-cocktail_ une tasse de lait; que
-dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que
-je me suis pincé le doigt--vous pouvez voir, il est tout bleu--au moment
-où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept
-heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous
-croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la
-vôtre?...
-
---Enfin, puisqu’il y a eu fatigue--mettons pour une cause
-quelconque--avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager
-aujourd’hui.
-
---Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je
-raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et
-qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien
-faire!...
-
---Alors, il faut que je le sois pour vous!...
-
---Ce qui signifie?...
-
---Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni
-«Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai
-simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas
-aujourd’hui.
-
---Ne me dites pas ce mot-là, Luc!
-
---Pourquoi ne vous le dirais-je pas?
-
---Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très,
-pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de
-la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les
-hommes, ce que c’est devant une volonté ou un désir véhéments que
-d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui
-vous arrête!...
-
-«--C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de
-soi, qui a le droit et qui en abuse!...
-
-«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises,
-de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire
-mal.
-
-«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre,
-celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand
-on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en
-servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...
-
-«Pas de raisons; pas d’explications...
-
---Oh! Blandine!...
-
---Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...
-
-Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence
-de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:
-
---Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-vous-en! Vous avez clos la
-discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à
-cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas
-de la journée! Le repos sera complet comme ça.
-
---Vous ne ferez pas cette sottise!...
-
---Et qui donc m’en empêcherait?...
-
---Songez à ce qu’on penserait.
-
---Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...
-
---Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...
-
---Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente
-personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me
-fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que
-je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...
-
-Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute
-probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari
-dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans
-son petit salon.
-
-Un instant, Luc était demeuré perplexe et immobile, prêt à la rejoindre
-et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans
-son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche
-et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.
-
-Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était
-venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un
-grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à
-leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis
-plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine,
-qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante
-dans ses oreilles et dans son front.
-
-C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se
-renouvelait entre elle et Luc.
-
-Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette
-violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi
-saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.
-
-Comment en étaient-ils arrivés là?
-
-Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction
-aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il
-y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et
-impatience développée peu à peu chez Luc...
-
-Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première
-querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers
-talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de
-maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.
-
-Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et
-plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût
-renoncé à chasser lui-même.
-
-Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps
-le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?
-
-Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de
-rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand
-et joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et
-d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une
-abandonnée et d’une victime.
-
-Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était
-surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.
-
-Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux
-portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une
-prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle
-était de rien tenter maintenant...
-
-Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit
-tour à tour.
-
-Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.
-
-La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son
-mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...
-
-Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine
-éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée,
-ce serait Luc qui à son tour trouverait la maison vide... qui la
-croirait partie peut-être!... Ou...
-
-Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait
-imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte
-intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle
-raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement
-d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une
-d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie
-maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait
-sans se lasser.
-
-Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas
-plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre;
-et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie
-créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon,
-la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher,
-mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.
-
-Avec ses pleurs, la vivacité combative de son humeur s’écoulait, mais
-non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense
-repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était
-levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:
-
---Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.
-
-Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer
-de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.
-
-Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit
-secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le
-temps, brillaient doucement.
-
-Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une
-statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui
-dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre
-dans la pièce.
-
-Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour
-d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus
-pour ce qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri
-mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.
-
-Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un
-peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux
-toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût
-là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui
-demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus,
-tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui
-qui vous connaît si bien.
-
-Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire.
-Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son
-œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu
-tout de suite.
-
-Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on
-découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une
-finesse extrêmes.
-
-Et quand on appuyait un ongle sur la rosace du centre, un déplacement
-se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le
-premier.
-
-C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un
-cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.
-
-Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles,
-demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite;
-puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait
-maintenant depuis la première page.
-
-Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin,
-bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:
-
-«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et
-ininterrompues du récit qui commençait.
-
-Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé
-les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien
-qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était
-remise à lire.
-
-
-24 mai 1895.
-
-«J’écris ceci pour mes enfants.
-
-«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de
-Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus
-charmant que ce temps-là chez lui.
-
-«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des
-chasseurs,--les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,--qui
-se communiquait à nous toutes.
-
-«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la
-griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui
-en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu
-jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!
-
-«Moi qui dispense à présent--Luc me l’a permis plusieurs
-fois--l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais
-tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.
-
-«Achever une bête que des chiens acculent et qu’ils vous présentent
-demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on
-parle de choses qu’on ignore totalement...
-
-«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies
-derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres
-bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse
-d’un silence de nonnes--un peu une chasse de Peaux-Rouges, je
-trouve,--ou la grosse bête dans la forêt de Velours.
-
-«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes
-du côté féminin, et assez mal coiffées,--je me rappelle ce
-détail;--toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.
-
-«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant,
-commençait à ranimer les esprits.
-
-«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait
-faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à
-la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui
-voyions passer la bête dans un défaut; ou quelque autre, non suivie,
-que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.
-
-«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le
-bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle
-rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu
-effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...»
-Seulement le sanglier ne sortait jamais.
-
-«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.
-
-«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes,
-était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre
-mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous
-expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit
-cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en
-les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.
-
-«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que
-les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de
-recommencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient
-au pas, côte à côte.
-
-«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun
-jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement
-que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...
-
-«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains
-nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que
-Michel d’Épeuille obtint jamais...
-
-«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait
-manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son
-carnier!...
-
-«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par
-sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:
-
-«--Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.
-
-«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres,
-pendant que la voiture courait toujours, et que, derrière nous, ce
-petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.
-
-«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus
-sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses
-étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus
-«pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...
-
-«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que
-la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme
-gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la
-route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!
-
-«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres
-m’impatientait comme du tapage.
-
-«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée
-sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir
-comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de
-Versoix avait faite de ma main.
-
-«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me
-déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de
-l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.
-
-«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une
-installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre.
-Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.
-
-«L’avais-je toujours trop connu?
-
-«Était-ce trop soudain?...
-
-«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en
-avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a
-pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout
-à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».
-
-«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations:
-c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement.
-C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était
-certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder
-beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui
-aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait
-extrêmement difficiles.
-
-«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que
-nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la
-douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me
-pénétrait un peu.
-
-«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse,
-l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos
-actes...
-
-«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui
-donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire
-à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il
-m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la
-coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air
-Henri III, hardi et las.
-
-«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après
-m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des
-créatures.
-
-«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent,
-nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...
-
-«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à
-moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais
-dans le cœur.
-
-«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à
-fait clair en moi.
-
-«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans
-mes mains comme en cet instant.
-
-«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout
-bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée
-de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai
-enfin, et ce fut encore pis!
-
-«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer
-maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec
-elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait
-sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.
-
-«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui
-m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute
-la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.
-
-«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais
-bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte
-venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et
-fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées
-avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.
-
-«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en
-s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela
-se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les
-yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants,
-sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.
-
-«Est-on aveugle à ce degré?...
-
-«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si
-assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance
-m’assaillait à présent.
-
-«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de
-lui--et je crois encore à présent que cela était.--Il me paraissait
-épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi,
-frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse
-de mon impuissance à l’empêcher.
-
-«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles,
-galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse,
-qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.
-
-«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la
-pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce
-mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force,
-certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si
-j’avais voulu, il y avait trois mois!...
-
-«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non
-plus ne voudrait plus jamais.
-
-«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela
-allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois
-que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que
-j’avais, je lui dis tout.
-
-«J’entends encore sa réponse.
-
-«--C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il
-peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a
-eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il
-pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la
-campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter
-jusque-là!...
-
-«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!...
-J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis
-deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient pas avoué plus
-que ne feraient toutes les tantes du monde!...
-
-«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour
-j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...
-
-«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et
-pourquoi l’entrain général me blessait si fort.
-
-«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir
-chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire
-moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en
-trouve tant à la campagne.
-
-«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne
-sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.
-
-«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les
-jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret
-intolérable du bonheur défait par soi-même.
-
-«--Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes
-demain?...
-
-«--Mon oncle, avec plaisir...
-
-«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était
-une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par
-une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...
-
-«--On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid;
-mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures,
-n’est-ce pas? Du silence et de la patience.
-
-«--Me tirerez-vous mon miroir?...
-
-«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le
-lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il
-conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi _terra cota_
-des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.
-
-«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids,
-les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je
-devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de
-ramener la charrette vers dix heures.
-
-«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle
-régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement
-par le charme de ce qui m’entourait.
-
-«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas
-encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal,
-pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une
-haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans
-les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se
-retrouvait, éclairant et ouatant tout.
-
-«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur
-d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les
-buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.
-
-«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres
-endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en
-gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel
-nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze
-certainement était restée dessus.
-
-«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de
-la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce
-qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis
-celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.
-
-«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait
-entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.
-
-«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si
-doux, si clairs, le chant même de ce paysage.
-
-«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure
-que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les
-voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.
-
-«Cela mirait admirablement.
-
-«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.
-
-«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant,
-revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit,
-tombant les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.
-
-«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.
-
-«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de
-_Mac_, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre
-d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec
-la terre, et je revenais sans rien, comme lui.
-
-«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré
-juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la
-quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.
-
-«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle
-prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la
-direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et
-comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le
-reconnaître à distance:
-
-«--Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui
-nous arrive?...
-
-«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop
-tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle
-l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre
-ardeur.
-
-«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment.
-Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et
-nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions
-tous les trois que la bourrasque nous assaillait.
-
-«Oh! le bon vent! La divine pluie!...
-
-«--Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et
-nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour
-traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un
-garde.
-
-«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre
-collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas
-s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à
-remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous
-la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon
-Dieu!...»
-
-«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je
-tremblais de la tête aux pieds.
-
-«--Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements,
-avait déclaré mon oncle.
-
-«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...
-
-«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique,
-immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la
-grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.
-
-«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon
-oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il
-y avait de quoi.
-
-«Le casaquin avait des manches larges d’où mes bras sortaient jusqu’au
-coude, et une basquine d’il y a cent ans.
-
-«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais;
-mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il
-y avait d’autre dans l’armoire.
-
-«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.
-
-«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud;
-et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais
-chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait
-attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas
-cuites».
-
-«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur
-des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le
-manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et
-moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et
-s’il ne fallait pas parler maintenant.
-
-«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses
-qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...
-
-«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien
-eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses
-pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous
-aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.
-
-«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les
-chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux,
-et tâchait de se redresser.
-
-«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré
-moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à
-Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était
-égal, à lui...!
-
-«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se
-croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à
-«cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos
-pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle
-angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça
-aussi.
-
-«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière
-et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je
-me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.
-
-«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais
-pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches
-délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient
-dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une
-minute de ce qu’elles voulaient dire.
-
-«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si
-fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à
-coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à
-pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que
-de me cacher dans mes mains.
-
-«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix
-changés...
-
-«--Blandine, est-ce que...?
-
-«--Mais oui, voyons!...
-
-«Je ne l’avais pas laissé finir!...
-
-«--Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence,
-Blandine n’en veut donc plus goûter?...
-
-«--Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit
-mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...
-
-«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:
-
-«--Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...
-
-«C’était lui qui le disait cette fois!...
-
-«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint
-l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois,
-pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»
-
- * * * * *
-
-La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.
-
-Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée,
-avait fini son récit.
-
-«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse
-jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la
-place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans
-sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait
-été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour
-avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on
-n’y comptât pas plus tôt...»
-
-Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.
-
-Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de
-dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où
-son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le
-piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe
-d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.
-
-Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...
-
-Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le
-précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le
-matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle,
-avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête
-l’avaient frappé à l’instant.
-
-Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son
-testament?...--Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se
-trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.
-
-Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé
-du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait
-tiré le cahier.
-
---Je veux savoir ce que vous leur dites!
-
---Luc, je le défends!
-
---Rien que la fin!...
-
-Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix
-lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en
-demandant plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...
-
-Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des
-flambeaux tenus en main:
-
---Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup,
-revenant à la réalité présente.
-
---Que vous étiez très, très souffrante!...
-
---Et que je ne paraîtrais pas ce soir?
-
---Comment serait-ce possible?...
-
---Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite
-ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.
-
-Ballaigues, septembre 1896.
-
-
-
-
-ENTREVUE
-
-
-La chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule,
-mélancolique; un peu de tout.
-
-Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de
-répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée
-monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.
-
-Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier.
-Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on
-apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte
-d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements
-intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on
-souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour
-les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre»,
-reste le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une
-espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en
-revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les
-circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en
-cette farce ridicule et angoissante!
-
-«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.
-
-Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont,
-au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune
-et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté
-intérieure, qu’on crie devant des nuages:
-
---Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!
-
-Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt--si
-ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,--ma fille
-mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute
-simplicité, en toute bonhomie.
-
-A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine bien quelque chose.
-Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle
-attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le
-plus divinement libre.
-
-Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?
-
-Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle
-écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent
-en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.
-
-Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit
-occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce
-qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.
-
-S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie,
-tout est bien. Si non, elle le refait.
-
-Le voilà peint tout en rose.
-
-Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et
-il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas
-prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux...
-
-L’amour est né, et toujours en se rappelant cette minute, elle en
-tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose
-venue de lui.
-
-Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent
-pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier
-confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du
-bonheur, va, à savoir être simplement bête.
-
-Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins
-tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de
-résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque
-j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.
-
-Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six
-mois une telle insistance de mes frères!...
-
---Brigitte ne peut pas rester comme ça.
-
---Il faut marier Brigitte.
-
---Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend
-encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors,
-que deviendra Brigitte?...
-
-Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand
-il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.
-
-Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes
-belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de
-mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.
-
---Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir
-seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on
-veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni
-peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en
-s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion
-superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin.
-Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des
-solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule
-hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le
-lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour
-plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...
-
-Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des
-déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement,
-l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence,
-sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.
-
-Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits
-uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on,
-sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées?
-A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique,
-et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté,
-vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la
-jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis
-qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral,
-dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la
-révélation qui vous est faite.
-
-Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude
-qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et
-éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul
-vrai de la langue.
-
-Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie,
-faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris,
-assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en
-répondant brièvement aux questions dont on l’accable.
-
-Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté
-matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et
-m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il
-n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.
-
-Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits
-rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de
-nous tous qu’est confiée cette mise en présence.
-
-Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers, sans cesse tiré de
-son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec
-autant de patience que d’évidente incompétence.
-
-Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore,
-M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le
-sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou
-petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se
-perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.
-
-Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la
-tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la
-sienne.--Un aboiement alors.--Et il relève ses papiers pendant que je
-reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce
-qu’on a pu me procurer.
-
-Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau
-relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage?
-L’identité?
-
-Veuf--ceci je le savais--et les mots de madame Lacombe: «Vous le
-consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe
-ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi,
-entre ce col et cette fourrure?
-
-La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre
-dans le petit salon où notre dîner était servi.
-
-Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux
-bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des
-cheveux noirs abondants.
-
-Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation,
-coupée par mon entrée, reprend.
-
-«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall.
-Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage,
-déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet
-«acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que
-reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœur antique, massé
-dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.
-
-N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce
-bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de
-Bernard, ouvertes sur le canapé.
-
-De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me
-faire entrer dans cette étrange conversation.
-
---Est-ce que je m’intéresse à l’usine?...
-
---Mon frère m’en parle-t-il souvent?...
-
---Le climat du Nord me plaît-il?
-
-Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai
-toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la
-passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit
-complaisamment de fermetures en marmites.
-
-D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:
-
---Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle
-est conforme au programme.
-
-Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une
-angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.
-
-Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées
-où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?
-
-Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq
-ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni
-l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été
-plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses
-formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que
-j’ignorerai.
-
-Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé
-le premier?
-
-Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en
-tout!
-
-Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je?
-Lesquelles tairai-je?
-
-Lui parlerai-je de maman?
-
-Pendant que je me jure que non, la dernière catastrophe de leur maudit
-explosif est épuisée, et nous nous levons de table.
-
-Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et
-nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous
-envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.
-
-La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les
-gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.
-
-Le cadre et l’instant sont intimes.
-
-Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là...
-
-N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?
-
-Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai
-plus tard.
-
-Si nous parlions franchement, au moins!
-
-Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous,
-que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.
-
-Mais il s’est repris avant moi--s’il avait à se reprendre--et s’est
-remis à causer, comme il causait l’instant d’avant, au choix du sujet
-près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des
-impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son
-devoir mondain.
-
-Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce
-qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot.
-Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant
-cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière
-lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais
-sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses
-souvenirs anciens.
-
-Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?...
-
-Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je
-revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de
-ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me
-promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que
-j’évoquais, et sa conquête valait-elle l’effort que je faisais en ce
-moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne...
-
-Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.
-
-Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie,
-était assis dans le même fauteuil.
-
-Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le
-lisais dans son regard.
-
-Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est
-empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau,
-sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait
-à l’emmener sans le laisser même me saluer.
-
-Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M.
-Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui
-se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette
-fois à la cause de notre rencontre:
-
---Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et
-d’aller visiter Valcreux?
-
-Et moi lui répondre de ma bouche:
-
---Oui, monsieur, je vous le permets.
-
-Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa
-stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa
-poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout
-éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:
-
---Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé
-pourtant!... Tout s’est si bien passé!...
-
-Et sans doute il avait raison.
-
-
-
-
-AUX LUMIÈRES
-
-
---Et nous arrivons à quelle heure?...
-
-L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du
-wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un
-sac rouge qui dansait.
-
-La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à
-ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme:
-
---Mais... c’est que... nous voilà seulement passant les
-fortifications...
-
---Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de
-temps?...
-
---Vous êtes fatiguée?... Demain, à deux heures quarante!...
-
-La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le
-froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient.
-
-Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui
-restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui
-sautillait et qui semblait seul vivant.
-
-Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans
-rien dire non plus, il s’assit à son tour.
-
- * * * * *
-
-Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient
-leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars.
-
-Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par
-l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les
-coussins;--puis ce silence gardé après la dernière réplique...
-
-Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue,
-après cette abominable matinée?... Michel s’épuisait à chercher, se
-demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de
-cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans
-gaucherie ni brutalité, ou de cet obstiné mutisme?... Et lequel serait
-le plus facile à vaincre?...
-
-Et tant pour agir vite que pour suivre ses préférences personnelles, il
-supprima la distance, d’abord; il étendit le bras doucement, le passa
-autour de sa femme en murmurant d’une voix câline:
-
---Vous êtes bien, si serrée là-bas?...
-
---Pourvu que je n’aille pas à la reculette, je suis toujours
-parfaitement bien!
-
-La rapidité de sa réplique n’avait eu d’égale que sa promptitude à se
-dégager en se redressant; et Michel gardait encore, sur sa figure
-penchée, son expression tendre, qu’elle avait achevé déjà cette
-profession de foi si nette.
-
-Pudeur effarouchée ou colère véritable, il était oiseux de chercher
-alors les causes d’un effet trop certain; le jeune homme, redressé à son
-tour, déconcerté pour la seconde fois, et piqué malgré lui, dit
-froidement:
-
---Mais, justement, c’est que vous y êtes, «à la reculette»!
-
-Elle avait penché sa tête hors de la portière pour s’assurer que c’était
-vrai, puis, rassise d’un bond sur l’autre banquette:
-
---Oh! fit-elle, pourquoi me l’avez-vous dit? Je ne le savais pas, et
-j’étais si bien!... et maintenant j’aurai tous les petits noirs dans les
-yeux!...
-
-«La reculette...», «les petits noirs...», tout cela formait un contraste
-si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui,
-que la gaieté avait saisi Michel... Il allait la faire rire à son tour,
-et la détente serait trouvée!
-
-Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise
-irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand
-découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son
-chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze... Une gaze épaisse, une
-gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui
-recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil,
-pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants
-survivaient seuls:--les yeux, le bout relevé d’un petit nez;
-inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store,
-qui voient tout, et qu’on ne peut voir.
-
-D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul
-mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée
-entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions.
-
- * * * * *
-
-Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa
-fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de
-cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où
-devait commencer son congé... Son entrée dans la salle à manger pendant
-le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur
-l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés
-de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la
-santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu,
-de cette ridicule disgrâce: les oreillons... Et durant tout ce
-temps-là, sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait
-devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme
-si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement.
-
-Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui
-avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était
-enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son
-auréole?... Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le
-premier symptôme fâcheux, il en était sûr...
-
-La mairie ensuite... Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans
-les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez
-elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il
-frissonnait encore.
-
-«Dirai-je oui?... Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment!
-Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui
-seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,--où il
-voyait de la préméditation maintenant:--avec Madeleine, son amie,
-toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix
-basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle
-mimique!...
-
-C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi
-naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il
-se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé.
-
-Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et
-implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot
-maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne
-lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant
-tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté.
-
-Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur
-convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle
-le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur
-qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure
-lui avaient redonné l’angoisse...
-
-Une très courte soirée, après: il fallait «penser au lendemain»; et
-cette journée enfin, la plus odieuse que Michel eût connue jusqu’alors,
-et dont il cherchait vainement l’équivalent dans le passé!
-
-Ses plus grandes corvées officielles?... Des cérémonies de deuil?... Ses
-examens d’autrefois?... Il n’avait rien subi de pareil; et sa nervosité
-contenue se dépensait, à cette heure, en injures muettes, qu’il
-répandait sur la stupidité mondaine!...
-
-Ces gens en habit de soirée, le matin, dans ces grandes voitures bêtes,
-qu’on amène à «la maison» pendant qu’ils mettent leurs gants blancs.
-Cette foule curieuse qui s’ameute, et dont on connaît les dires...
-L’église où les places sont prises de bonne heure, pour tout voir, où le
-cortège monte lentement dans un ordre convenu, au milieu d’un luxe dont
-chaque détail a son prix connu, presque marqué... Assis enfin, le poids
-du flot qu’on sait là, derrière soi. Les propos d’autrefois, du temps où
-on était «ceux qui regardent», tout ce qu’on se rappelle et tout ce
-qu’on devine: les plaisanteries et les sourires... La sacristie où ces
-gens défilent... le lunch où ils défilent encore!...
-
-Sans notions exactes à l’avance de ce que pouvait être la terrible
-badauderie de ce jour, il revoyait le premier incident qui l’avait
-décidément fait entrer dans son rôle ce matin-là.
-
-En sens inverse de sa voiture, pendant qu’il se rendait à «la maison»,
-lui aussi! une jeune femme venait, dont la tournure et le pas élégant
-l’avaient frappé. Comme il la regardait machinalement, leurs yeux
-s’étaient rencontrés. Cela avait duré une seconde; puis, d’un coup d’œil
-vif, elle avait passé en revue les rosettes blanches des chevaux, les
-fleurs qui garnissaient les glaces, le monsieur gravement assis, l’air
-soucieux, au fond du coupé,--et un imperceptible sourire avait frémi au
-coin de ses lèvres et de ses cils.
-
-Il était le «marié», il n’y avait pas à dire! Pour tout le monde, même
-pour cette inconnue, l’étiquette était posée. De ses affaires
-personnelles, les plus intimes, nul n’ignorait rien ce jour-là, et ce
-sourire bienveillant et amusé serait celui de tout le monde!
-
-Y avait-il, dans les usages, chose plus ridicule que celle-là? et par
-quelle abdication du bon goût et du libre arbitre chacun s’y
-soumettait-il à son tour?...
-
-«Enfin à trois heures nous serons seuls, et cette comédie sera finie!» A
-travers tout, présentations, compliments, sourires, Michel s’était
-répété ça depuis le matin. De poignées de main en révérences, le
-supplice avait pris fin, et voilà où il en était maintenant!...
-
- * * * * *
-
-Dolemment, il reportait ses yeux sur la forme mystérieuse assise en face
-de lui, avec l’oppression de ce silence, et l’agacement nouveau de ce
-regard caché, qu’il sentait pourtant le suivre.
-
-Il se trouvait petit, réduit, se jugeait bête dans l’inaction,
-esquissait le premier mouvement de ce qui voulait être un bond; et en
-cherchant du coin de l’œil l’effet produit par son geste, il se
-heurtait à cette muraille bleue qui le rejetait à tous ses doutes.
-
-Ce voile lui semblait tout à coup un symbole formidable.
-
-En somme, que connaissait-il de cette jeune fille qui était là? Rien de
-ce qui était vraiment elle. Du convenu, du superflu. Ce qu’on a
-l’habitude de dire, ce qu’on a l’habitude de montrer. Mais de son cœur,
-de son caractère, ou même de ses goûts et de ses tendances, que
-savait-il de certain?
-
-Qu’était-ce que ces causeries de leurs courtes fiançailles, dans un coin
-du salon? La conversation de cotillon, avec un danseur qui plaît
-beaucoup. Un flirt assuré d’aboutir; mais rien de plus concluant.
-
-Ce qu’elle ignorait ou n’ignorait pas de cette vie où elle entrait,
-l’impression qu’elle pouvait avoir à se sentir emmenée ainsi toute seule
-par ce monsieur, ce qu’elle désirait et ce qu’elle craignait, il fallait
-bien reconnaître qu’il n’en avait pas la moindre idée.
-
-Dans cette conjoncture, délicate entre toutes, il marchait
-en aveugle, sachant seulement ceci: qu’il y avait partout des
-maladresses à commettre, et fort peu de chose, à l’occasion, pour
-l’avertir.--Perspective peu encourageante et qui expliquait assez bien
-la lenteur de ses résolutions et la terreur plaisante avec laquelle il
-contemplait alors la cause de ses soucis.
-
-Dire que, dans cette tête, il y avait un nombre infini de pensées qui
-lui étaient, à lui, absolument étrangères, que jamais sa propre tête ne
-pourrait concevoir, et qu’ils seraient toujours ainsi deux mondes
-voisins et différents, liés par la parole seulement, alors entr’ouverts
-l’un à l’autre, et que le silence refermerait!...
-
-Si elle allait se taire toujours!... Mais tel ne semblait pas être le
-malheur qui le menaçait: à l’immobilité première de la jeune femme avait
-succédé l’agitation d’une personne qui renonce à comprimer toute la
-force de son ennui et s’achemine par des gestes à s’épancher.
-
-Chaque fois que les yeux de Michel s’arrêtaient un moment sur elle, elle
-avait un imperceptible haussement d’épaules, très plaisant de
-spontanéité et de franchise, et qui signifiait à peu près: «Tenez, voilà
-l’effet que vous me faites!...» Et quand les épaules se tenaient
-tranquilles, c’étaient les pieds et les mains qui protestaient.
-
-Protester était bien le mot,--surtout pour les mains:--elles
-bavardaient, elles étaient prolixes, incohérentes, capricieuses,
-dépitées, folles!
-
-C’étaient des exclamations, des digressions, des parenthèses,--jusqu’à
-ce que la voix, incapable de se contenir plus longtemps, se mit enfin de
-la partie.
-
-Ah! la drôle de petite femme!... Pas belle au sens classique du mot:
-rien de géométrique ni de grammatical dans la figure, mais un éclat de
-couleurs: le blond de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de ses
-lèvres; une harmonie dans les mouvements,--jusque dans son attitude de
-bouderie,--une grâce et une intensité de jeunesse qui rayonnaient la
-joie de vivre!
-
-Coiffée d’un chapeau gros comme rien, sur lequel une douzaine d’ailes
-aux reflets métalliques et aux pointes aiguës s’entrecroisaient comme
-des foudres; enfouie entre deux manches énormes, qui semblaient deux
-autres petites femmes assises à côté d’elle, avec sa jupe évasée et le
-ruban qui serrait sa taille menue, elle était le résumé fait à plaisir
-de toutes les sottises de la Mode.
-
---Hein! disait toute sa personne, suis-je assez ridicule, défigurée, et
-déformée, et adorable?...
-
-Et le dernier mot était le plus vrai.
-
-Mystère moral et devinette physique, devant lesquels se comprenait, en
-vérité, le pauvre état d’âme de Michel.
-
- * * * * *
-
---Je voudrais mon nécessaire... Celui où est l’encrier.
-
-Allait-elle lui écrire, maintenant, et remplacer par la correspondance
-la pantomime de tout à l’heure?...
-
-Encore une fois la surprise fit venir aux lèvres de Michel une question
-qui était une sottise et, tout en cherchant ce qu’elle demandait:
-
---Vous allez écrire?... En wagon?...
-
---Mon Dieu, à moins que je ne descende?...
-
---Si vous saviez comme ça remue!... Votre mère n’espère rien si tôt.
-Nous enverrons une dépêche.
-
---Une dépêche à Madeleine? Pour lui dire tout ce que je fais, tout ce
-qui m’arrive et tout ce que je pense!... Je lui ai promis qu’elle
-saurait tout... J’attendrai les stations. J’y songerai pendant qu’on
-marche... j’écrirai les mots importants et je délaierai aux arrêts...
-
-«Y songer--écrire--délayer...» C’était un programme de journée qui
-laissait au malheureux Michel peu de place, sinon peu d’espoir; et cette
-promesse à Madeleine de lui faire savoir «tout»!...
-
-«C’était beaucoup vous engager», fut-il tenté de dire vivement; mais il
-répondit seulement en souriant:
-
---Et si vous attendiez au moins qu’il vous arrive quelque chose?...
-
-Et aussitôt, par la même manœuvre que tout à l’heure, il s’était
-rapproché d’Anne, le bras étendu, très désireux, évidemment, de fournir
-un premier épisode à sa fureur épistolaire.
-
-Mais la défense de la jeune femme s’était renouvelée plus vive, et,
-dressée sur ses pieds d’un bond, comme une chatte qui prépare ses
-griffes:
-
---Hé! que voulez-vous donc qu’il m’arrive de plus... que ce qu’elle sait
-comme moi!... Sur quoi serais-je encore trompée?
-
-«Trompée!...» Le cas devenait grave, et Michel, ahuri, repassait
-vertigineusement toute sa vie de jeunesse; il se torturait pour imaginer
-ce qui avait bien pu en surgir de désastreux... pendant qu’il s’asseyait
-résolument près de sa femme et la forçait, les deux mains dans les
-siennes, à rester près de lui.
-
-«La dernière année?... Les dernières semaines?...» Non! Il ne voyait
-rien de probable, rien de possible; et, fort de sa conscience nette, le
-ton vraiment grave, cette fois:
-
---A présent, il faut nous expliquer. Le mot que vous venez de prononcer
-est sérieux, votre attitude depuis hier bizarre et inquiétante... J’ai
-cru à une bouderie d’enfant... un caprice coquet... de la timidité. Il y
-a autre chose: j’ai le droit de savoir quoi...
-
-Un frémissement du mystérieux voile bleu lui avait seul répondu, les
-traits d’Anne s’agitant dessous, dans une grimace invisible. Puis tout
-était redevenu tranquille.
-
---Je vous en prie, Anne, répondez!... Du moins, ôtez ça: c’est
-odieux!... Et puis dites!... vous pouvez bien dire?...
-
-Mais plus il la pressait de questions, plus elle s’immobilisait dans son
-silence, et il regrettait maintenant ces gestes impatients qui lui
-répliquaient tout à l’heure.
-
-Il s’avisa qu’elle se butait, et, radoucissant sa voix:
-
---Ça vous gêne peut-être à dire?... Voulez-vous que je vous interroge?
-Vous, vous répondrez seulement oui ou non. Cela suffira.
-
-Elle avait acquiescé gravement, d’un hochement de son menton rose, et un
-interrogatoire fantastique, dont la variété faisait le plus grand
-honneur à l’imagination de Michel, commença de se dérouler.
-
-Timidement, avec mille détours et réserves, il avait demandé «si elle
-pensait... si elle se figurait que, parce qu’autrefois... il serait
-capable aujourd’hui...?» Là, il s’était embrouillé tout à fait.
-
-Anne avait compris tout de suite et l’avait tiré de ce labeur: un «Non!
-Non!...» bien décisif ayant tranché la question de moralité, Michel
-était reparti sur d’autres pistes, fort allégé d’esprit et de cœur.
-
-Mais quand, au bout d’un grand quart d’heure, il s’était retrouvé au
-même point, l’éternel: «Non! Non!...» détruisant l’une après l’autre ses
-plus ingénieuses hypothèses, l’impatience l’avait repris. Il avait soif
-de sa faute!
-
-«Est-ce que, tout simplement, elle voulait se moquer de lui?...» Il
-avait hasardé la question mais Anne avait protesté avec une dignité
-offensée; et il s’était remis à chercher, élargissant de nouveau le
-cercle de ses suppositions multiples.
-
-C’était non, et encore non!...
-
---Anne, vous me faites de la peine, vraiment!...
-
-Là, elle avait cessé de répondre, trouvant sans doute qu’il sortait du
-programme,--ou bien les deux syllabes auxquelles elle s’était réduite ne
-suffisant plus à traduire ses impressions. Et, presque en même temps,
-Michel s’était levé, parvenu brusquement à ce point de toute querelle où
-celui qui suppliait se lasse tout à coup, et où l’autre, qui voudrait
-bien parler alors, est obligé de prier à son tour, perdant tous ses
-avantages, pour avoir trop attendu.
-
-Il avait fait si vite les trois pas qu’il pouvait faire dans la largeur
-du wagon qu’une peur d’enfant avait pris Anne:--il avait l’air de s’en
-aller!... Et elle l’avait rappelé, montrant ingénument sa frayeur.
-
-Il s’était retourné à sa voix, sans sourire; et l’avait regardée un
-moment, toujours assise, les mains inertes comme il les avait laissées
-en les rejetant tout à l’heure... Quelque chose la tourmentait, fût-ce
-un enfantillage; c’était certain!... Et un mélange de colère et de
-pitié l’avait ramené.
-
---Enfin! que diriez-vous, Anne,--avait-il demandé rageusement,--si je
-restais là comme vous êtes, sans même vouloir m’expliquer, après vous
-avoir lancé un mot comme celui que j’ai entendu?...
-
-Une courte hésitation avait fait croire à Michel qu’elle s’obstinait
-dans son mutisme. Il ôta son chapeau, et, pétrissant le feutre mou, le
-jeta sous la banquette.
-
-Fut-ce le geste, et sa violence? fut-ce qu’elle était à bout de silence,
-ou que l’hypothèse la blessait trop?
-
---Aussi que pourriez-vous me reprocher qui soit analogue à
-cela?--cria-t-elle à son tour.--M’avez-vous vu, à moi, des cheveux
-blonds et des sourcils noirs pendant quatre semaines de fiançailles,
-pour les trouver rouges aujourd’hui?...
-
-En même temps, d’un mouvement aussi vif que celui de son mari, elle
-ôtait son voile sibyllin, et, tournée en pleine lumière, offrait son
-ravissant minois au jugement du jour et des hommes.
-
-Mais le seul spectateur qui pût donner son avis, réellement frappé de
-stupeur, reprenait en écho, indifférent à ce qu’il voyait:
-
---Rouges aujourd’hui?... C’est de moi que vous voulez parler?... C’est
-pour mes cheveux que vous dites ça?...
-
-Un des inimitables gestes d’Anne avait riposté clairement:
-
---Dame! si vous en doutez!...
-
-Mais le jeune homme, tout à la méditation ahurie et consciencieuse de ce
-qui lui arrivait là, continuait sans rien voir:
-
---Mais pourquoi «rouges aujourd’hui»?... Je les ai toujours eus comme
-ça!...
-
---Et pensez-vous que moi, je les aie toujours «vus» comme ça?...
-
---Comment serait-ce possible autrement?...
-
---Quand on a pris ses précautions!...
-
---Anne, vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il y ait eu là une
-supercherie de ma part?...
-
---Si vous appelez «supercherie» une teinture dans un petit pot, non, je
-ne dis pas cela!
-
---Qu’est-ce que vous voulez dire alors?
-
---Ce que je veux dire!--cria-t-elle, au comble de l’exaspération;--je
-veux dire qu’on m’a présenté, il y a un mois, un monsieur fait d’une
-façon, dont les cheveux étaient châtains, et la moustache brun doré;
-que, pendant quatre semaines, il est venu dîner chaque soir, et me faire
-sa cour après, toujours semblable à ce qu’il était le premier jour; et
-que le matin de mon mariage,--le matin, entendez-vous!--j’en ai vu
-arriver un autre, qui était le même pourtant... enfin, vous, comme vous
-voilà! et dont l’entrée m’a atterrée!... Des cheveux roux! tout ce que
-je déteste, et la mairie deux heures après!... Et ça changeait votre
-regard, vos yeux, votre sourire: tout!... Vos dents ne brillaient
-plus!... Elles avaient l’air de mordre, avant... maintenant, c’étaient
-des dents tranquilles!
-
-Elle se montait en parlant, devenait dure au récit de son étrange
-déception, tandis que Michel, humble et désolé sous la constatation de
-cette disgrâce évidente, baissait la tête sans rien dire...
-
---Mais, comment n’avais-je rien vu?... Avais-je été aveugle un mois, ou
-si j’étais folle tout à coup?... L’idée me vint presque, un moment,
-d’aller vous le demander, à vous... Puis, dès que je fus rentrée dans ma
-chambre, Madeleine m’expliqua tout d’un mot. Comme je tombais dans ses
-bras, elle s’écria: «Nous ne l’avions vu qu’aux lumières!... C’est le
-coup de ton manteau beige!...»
-
-Malgré son douloureux hébétement, Michel répéta comme une question:
-
---Le coup de votre manteau beige?...
-
---Un manteau que je portais cet été, qui avait fait beaucoup parler, et
-perdre bien des paris!...
-
-Et développant, elle ajouta, avec aisance:
-
---Jaunasse le jour, d’un vilain jaune; terne, poudreux, sans éclat;
-quand venait le soleil couchant, il s’éclairait par degrés. On aurait
-dit que le jour entrait en lui en s’en allant... Il devenait rose, puis
-rouge brun; puis restait, quand on allumait, à ce brun-là, chaud et
-brillant... Vous n’avez rien vu de plus drôle!...
-
-Un court silence, un peu gêné, avait suivi cet apologue, puis la jeune
-femme, qui s’énervait, reprit encore plus vite:
-
---C’était ça, évidemment! Mais qu’est-ce que j’allais faire, moi?... Il
-me fallait, en deux heures, me redécider, comme si tout recommençait!...
-«Réfléchis, tu peux refuser! m’avait tout de suite dit Madeleine... Il
-est encore temps de dire non!...»
-
-Du fond de son cœur, férocement, Michel envoyait à la bienveillante
-médiatrice les malédictions les plus sinistres qu’inventait son esprit
-agité.
-
---Mais vous voyez le tapage!... Ce qu’on dirait à la maison!... Et puis
-vous... et puis moi aussi!... Quand je fermais les yeux, un moment, ou
-quand je restais la tête enfoncée dans un coussin, je vous revoyais
-comme avant!... «Tu ne le regarderas que le soir», disait Madeleine,
-toujours prompte à se décider... Ou bien: «Il sera chauve très
-jeune!...» Ou: «Tu t’habitueras peut-être?...» Nous discutions encore
-quand l’heure de la mairie est venue... Il fallait bien aller là-bas; il
-fallait bien répondre, surtout... J’ai serré les yeux bien fort, et
-j’ai dit «oui» pendant ce temps-là!
-
- * * * * *
-
---Ai-je donc si peu su vous inspirer de vraie tendresse?...
-
-Il avait murmuré cela si mélancoliquement, le pauvre Michel, sans
-bouger, rompant un nouveau silence encore plus lourd que les autres! Un
-petit frisson désagréable avait crispé le cœur d’Anne. Puis, tout de
-suite, le sentiment de ses griefs lui était revenu à l’esprit, et, avec
-un dédain immense:
-
---Qu’est-ce que la tendresse peut faire là? Êtes-vous bien sûr, vous qui
-parlez--ceci répondait à un geste de Michel qui essayait de protester
-contre cette apostrophe audacieuse--êtes-vous bien sûr que vous auriez
-beaucoup aimé, un jour, en arrivant, trouver mon nez autrement fait que
-vous ne l’aviez quitté la veille?... ou de travers?... ou retroussé?...
-ou tout courbé?...
-
-Avec la plus déplorable dextérité, elle opérait, du bout de son doigt, à
-mesure qu’elle les énumérait, chacun de ces changements improbables:
-tordant, retroussant, courbant,--toujours avec son air de sérieux
-courroucé, et pour la seconde fois, en cette heure critique, Michel
-avait failli sourire.
-
-Mais avant qu’elle eût soupçonné cette irrévérence, il était déjà auprès
-d’elle, protestant de son amour le plus fidèle pour tous les traits de
-cette mignonne figure, quelque dommage qu’il pût leur advenir, et
-s’efforçant de secouer sa stupeur pour plaider son étrange cause.
-
-Du fait positif qui lui était reproché, rien, hélas! qu’il pût nier ni
-atténuer; mais comment cette lamentable surprise avait pu se produire,
-Anne le savait aussi bien que lui... Son récit même de tout à l’heure en
-faisait foi: la volonté de Michel était innocente dans ce malheur.
-
-C’était la fatalité de ses heures de service, du train qu’il prenait
-là-bas, pour venir la retrouver, et qui l’amenait toujours à la nuit,
-sans qu’il eût même remarqué la persistance de la chose... Leur première
-rencontre; leur présentation au théâtre... Tout un concours de
-circonstances, vraiment rare et fâcheux; mais ce n’était bien que cela.
-
-Était-il possible, même, qu’Anne eût soupçonné autre chose?... Ça, du
-moins, elle ne le croyait plus?...
-
-Et il continuait, malgré l’immobilité parfaite de la jeune femme; ardent
-à se disculper de toute intention perfide, et ne s’avisant pas que ce
-n’était nullement d’avoir raison qu’il s’agissait alors, mais bien de
-considérer sa mésaventure comme le plus détestable forfait, et de
-s’excuser en conséquence.
-
-Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient
-jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une
-tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples
-conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel
-aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu:
-
---Le regarder le moins possible!...
-
-Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme
-allait reprendre, évidemment, son voile et son petit chapeau déjà
-ressaisis d’une main ferme.
-
-Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au
-fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une
-victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser
-le premier titre, Michel avait forcément l’autre... Elle jugeait son
-enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en
-trouvait redoublée!
-
-Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au
-juste: une explosion de désespoir... des regrets... des excuses...
-l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que
-la surprise inverse allait se produire. Un miracle.
-
-Des folies, évidemment!...
-
---Et quand il fera noir, noir... A la jolie heure du soir où vous
-retrouverez votre ami?...
-
---Non! laissez-moi!... Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage,
-parce que j’y penserai tout le temps... Je croirais les voir
-flamboyer!...
-
-«Flamboyer!...» L’épée de l’archange, alors,--fermant le Paradis
-perdu,--qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les
-félicités promises!...
-
-Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste.
-Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt
-dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous
-ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts:
-
---Et... vous me trouvez vraiment laid?...
-
---Je vous trouve... comme vous êtes!...
-
-Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché
-cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence
-régna de nouveau,--Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel
-tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement.
-
- * * * * *
-
-L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme
-tout d’abord, en même temps que les élancements inavoués, mais
-douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici
-qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès
-contraire du doute, à l’horreur de lui-même.
-
-Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!...
-Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?... Pour
-retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui
-avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce
-que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait
-jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne
-se discute pas...
-
-Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus
-sincère. Il aurait peur de ses regards!... Et que de tendresses il avait
-au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,--pour lui être dites
-enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir
-les dire!...
-
-Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée
-tout à l’heure, et, pour se figurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à
-cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec
-tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était
-jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante.
-
-Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille
-exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée,
-et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,--quoi! tout
-cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son
-amour!...
-
-«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai
-oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà...»
-
-Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant!
-
---Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se
-répétait maintenant Michel.
-
-Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées,
-abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près
-de lui, et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient
-tous les deux!
-
-Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il
-fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait
-aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné...
-
- * * * * *
-
-La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid
-matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage.
-
-Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une
-seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées,
-cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne
-endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute,
-la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi».
-
-Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force
-la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyer
-se prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette
-petite lueur immobile.
-
-A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes
-qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc
-achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et
-soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne.
-
-Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on
-le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela
-vaut une caresse.
-
-Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui
-apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler...
-
-Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais
-l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées,
-qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre
-indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;--à la millième heure de
-tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublient parfois;
-ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!...» S’ils
-savaient, eux, le charme des mots!...
-
-Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en
-usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir,
-cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur.
-
-Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances
-distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient
-toute.
-
-Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces
-clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de
-cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;--et
-toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient
-maintenant une magie au service de leur bonheur.
-
- * * * * *
-
-A genoux, devant la banquette où Anne dormait dans son grand châle,
-Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une
-petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein
-jour!...
-
-Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans
-rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait,
-elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à
-son front.
-
-Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit,
-qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à
-coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard
-de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la
-contemplait, les yeux énormes...
-
-Est-ce que tout allait recommencer?
-
-En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant
-son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre:
-
---Il faut faire partir ça tout de suite!...
-
-Le billet laconique disait proprement ceci:
-
-«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel
-est blond!»
-
- * * * * *
-
-Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile,
-hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la
-retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second
-billet, encore plus court:
-
-«Ma petite Madeleine, je l’adore!»
-
-
-
-
-LE TIROIR
-
-
-On discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous
-les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien
-autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite
-les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de
-souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne
-pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus
-décisif.
-
-Les femmes surtout étaient vibrantes.
-
-Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très
-spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se
-peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations,
-des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans
-qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autre raison
-que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction.
-
-Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite
-pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant,
-concluaient.
-
-C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde.
-Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les
-meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des
-usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les
-mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette
-prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le
-même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la
-même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de
-cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et
-s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger
-aussitôt qu’ils seraient seuls.
-
-Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de
-protestations.
-
-Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre,
-avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices
-ou privilèges, mais seulement différence de forme.
-
-Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais
-variablement présentées. «Successives ou très tassées.»
-
-Et comme l’individu en question--un heureux à la façon successive
-évidemment, un peu tous les jours--développait son système, on s’était
-mis à le huer.
-
---Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens
-trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu.
-
-«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le
-bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une
-seconde...»
-
-On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts.
-
-Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit
-flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence.
-
-Et comme on riait cette fois:
-
---Pourtant la souffrance, madame,--interrompit un homme âgé, assis
-volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,--vous ne croyez
-pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure
-du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des
-remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne
-pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits,
-ayant rempli des années...
-
---Et à les expier et les absoudre peut-être?
-
---Alors, docteur, dites votre histoire.
-
---Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner
-sagacement, sans tirer ça d’une histoire?...
-
---Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux
-baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des
-choses que vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à
-la personne connue qui vous les a fait trouver un jour...
-
-Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses
-mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois.
-
---Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre,
-que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la
-chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez.
-
-Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant
-rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença
-pensivement:
-
---C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire.
-
-L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà,
-pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait.
-
-Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une
-liaison. Et ceci, non point discrètement, prudemment, avec le mystère
-et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille
-auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié
-de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de
-surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en
-dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer
-cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup:
-elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la
-bravoure si l’on veut, d’une femme du XVIIIᵉ siècle.
-
-Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement,
-maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la
-nature de ses fonctions.
-
-Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à
-faire finir cette situation déplorable.
-
-Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans
-avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le
-Midi, se réjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il
-pourrait presque l’habiter.
-
-Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du
-chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et
-qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de
-leur mariage.
-
-Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce
-tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du
-bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une
-grâce, une force ou une joie.
-
-Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement
-subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité.
-
-Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de
-ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la
-volonté qui avait agi ce jour-là?
-
-Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût
-quelques soupçons, et un homme d’esprit troublé ne se montrerait pas
-auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait.
-
-Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant.
-
-Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait?
-
-Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir
-de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur
-intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait
-rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude,
-toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui.
-
-Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre
-des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se
-retrouvent.
-
-Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un
-prétexte, une raison.
-
-Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé
-par un lointain ministre, inspiré, cette fois encore, mais par une
-influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier
-avait défait.
-
-C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir
-d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son
-rôle.
-
-Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle?
-
-Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à
-elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui
-cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne
-disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et
-estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave.
-
-Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle
-préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté
-sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en
-sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui.
-Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle courait
-jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier:
-
---Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais
-vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!...
-
-Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle
-jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique.
-
-On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence
-renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de
-paradis!...
-
-Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte
-du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses
-nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de
-grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute
-jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion.
-
-Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la
-mère, lors de la venue de la fillette, n’ayant été qu’un redoublement
-de ses besoins de solitude, devenus presque farouches.
-
-Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix
-dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté
-sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême.
-
-Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre
-morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des
-semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable,
-anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se
-dissimule pas, surtout.
-
-Elle l’essaya, bien vainement.
-
-Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari
-assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet.
-
-Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain,
-elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque
-inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir, malgré la promptitude
-et l’énergie des remèdes appliqués.
-
---Mais elle était jeune, et si forte!
-
-Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre
-phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans
-l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme
-avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses
-et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible,
-la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels
-symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine
-surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en
-souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort.
-
-Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance
-laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une
-compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa
-mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la
-table, sans rien heurter, la profusion de tasses et de fioles si vite
-accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes
-dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés
-près de leur mère, même mauvaise.
-
-Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir,
-s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là,
-pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise.
-
-Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la
-révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie.
-
-Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de
-ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une
-brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait
-manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance.
-
-Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du
-corps, lui était revenu ensuite.
-
-Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte
-et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un
-bienfait.
-
-Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien
-qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié
-et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager.
-
-Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps.
-
-Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui
-veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords.
-
-Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et
-reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa
-faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé,
-redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère.
-
-Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord.
-
-Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes
-atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât
-complètement. Mais elle n’y avait pas songé.
-
-Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son
-mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se
-dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression
-confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une
-seconde.
-
-«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai
-plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous
-l’endormirons de piqûres.»
-
-Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la
-chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée
-des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir.
-
-Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle
-repassait les mots surpris.
-
-C’était net et précis comme la sentence d’un tribunal, et sans même
-qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le
-leurre d’une grâce possible.
-
-Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un
-espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il
-répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives
-douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé
-déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord
-entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable.
-
-«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était
-réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait.
-
-Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas
-cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre,
-si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et
-l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la
-meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre
-définitivement.
-
-Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait
-donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout--plus
-jamais--dans la réalité de ce mot implacable.
-
-Elle songeait aux joies disparues. A ces dernières semaines aussi, à ce
-qu’elle y avait subi. Et l’excès même de sa passion, restant sincère
-jusqu’au bout, la séparation totale, irrémédiable, lui semblait
-préférable à l’autre, ne voyant, dans la fin de tout, que son apaisement
-à elle, sans y rien considérer d’autre.
-
-Un léger mouvement de son lit lui fit entr’ouvrir les paupières, sans
-modifier son attitude.
-
-C’était la main de sa fille, qui avait touché le pied du lit, si
-doucement qu’elle s’y fût prise en écartant les rideaux.
-
-Ses grands yeux, baignés de tendresse, fixaient la malade tristement
-avec une expression mélangée de l’effroi de l’enfant et de la
-compréhension de la jeune fille.
-
-Puis, en face de ce grand repos, qu’elle se figurait réel, une détente
-modifia ses traits, illuminant sa jeune figure comme un éclair de
-soleil, et, appelant son père d’un signe, un doigt en travers de ses
-lèvres, elle releva encore le rideau.
-
-Mal remis de cet instant d’abandon, où il se donnait le droit d’être
-vrai, pendant qu’il reconduisait le docteur; lui, refusait, montrant ses
-traits bouleversés. Mais l’insistance de l’enfant, la confiance de son
-sourire, ce qu’elle semblait lui promettre, finirent par l’attirer. Il
-obéit à son geste, et, un genou sur une chaise basse, se mit à regarder
-avec elle, la tête contre son épaule.
-
-Tout autres que ceux de sa fille: chauds d’amour et de souvenirs, les
-yeux de l’homme enveloppaient le corps étendu devant lui; rêvant
-follement que tout fut un songe: le mal, le danger; se rappelant
-d’autres sommeils, suivis par lui ainsi, songeant à ce que de prochains
-pourraient être encore... Jusqu’à ce que la réalité présente lui
-traversa le cœur d’une douleur, tirant sa figure de nouveau, dans son
-expression de désespoir, et le fit se lever pour s’éloigner.
-
-Mais l’enfant, qui le surveillait, resserrait son bras sous le sien,
-lui murmurait des mots confiants, le leurrait du calme menteur de la
-douce respiration, si égale sous le drap, de ces mains paisibles,
-étendues; et obtenait qu’il restât.
-
-Il écoutait, vite convaincu; retombait sur sa chaise, et ses yeux
-reprenaient leur direction, leur ardeur, leurs pensées.
-
-Si accoutumée qu’elle fût à pareille atmosphère d’amour, sous le double
-regard de ces êtres, la malade s’énervait.
-
-Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait
-devant elle.
-
-Qu’était-elle donc pour eux--qu’avait-elle été surtout,--pour qu’ils la
-pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant?
-
-Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils
-la faisaient dans leur cœur.
-
-Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait
-toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune,
-séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures
-tôt disparue, et ce charme indéfinissable qui tirait les cœurs à elle.
-Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce
-limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment.
-
-Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle
-variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait
-mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des
-tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup
-sûr.
-
-Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en
-songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver.
-
-C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours.
-
-Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient
-laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à
-présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait?
-
-Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme
-qu’elle voulait rester, elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une
-pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes.
-
-Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes
-écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son
-bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé,
-où elle entassait ses trésors.
-
-La moindre d’elles la perdrait, et il y en avait des liasses; et la
-première fois que son mari, avide de souvenirs et de reliques, viendrait
-plus tard s’asseoir là devant, cherchant passionnément sa trace, c’était
-ça qu’il trouverait. De sorte que, sans méchanceté, sans indiscrétion de
-personne, il apprendrait tout, d’un seul coup, perdant dix ans de
-bonheur passés, et elle, pour la seconde fois.
-
-Toujours, elle avait remis à quelque jour de grand courage la totale
-destruction que la prudence exigeait. Jamais elle n’avait trouvé ce
-jour.
-
-Il y a dans les plis, l’odeur, les caractères d’une lettre, quelque
-chose de si sensible, de si réel, que c’est douloureux à sacrifier,
-comme un peu de l’être aimé.
-
-Surtout, elle se sentait un tel temps pour pourvoir à cette besogne! Des
-semaines et des semaines devant elle!...
-
-Quelle prévoyance humaine, tenant à la lettre le conseil de l’Écriture:
-«Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir. Le soir, n’osez pas
-vous promettre de voir le matin», est prête, sinon d’âme, au moins de
-dispositions et de prudence matérielles, à ne pas rentrer chez elle un
-jour, et à n’y laisser ni danger, ni héritage douloureux pour ceux qui
-restent? Et que de peines cependant épargnées par ce soin!
-
-Machinalement, sans pouvoir s’en empêcher, elle cherchait à faire le
-total des lettres enfermées là-bas, commençant par la pile de gauche,
-dont elle avait toute la substance.
-
-Ensuite, c’étaient ses lettres à elle, dont elle avait moins la mémoire,
-qu’elle ne réussissait pas à estimer précisément, et qui l’arrêtaient
-toujours.
-
-Au milieu de son épouvante, elle s’obstinait à cette tâche puérile,
-comme si le nombre plus ou moins grand de ces billets révélateurs, pût
-augmenter ou atténuer le mal qu’ils devaient causer; cherchant;
-cherchant. Jusqu’à ce que sa tête vague lui refusât tout service, ne fût
-plus qu’une voûte vide, obscure, sonore; où ses idées tourbillonnaient,
-avec le vol incertain et peureux d’oiseaux de nuit, tournant en cercles.
-
-Dire qu’il lui aurait suffi d’une heure de sa vie ancienne pour que rien
-de cette charge terrible n’existât plus aujourd’hui. Qu’il ne lui
-faudrait, maintenant encore, qu’un instant de solitude assurée; un peu
-de forces, que sa volonté trouverait quand il faudrait; pour que le feu
-clair, entretenu nuit et jour dans sa chambre, prît son secret.
-
-Avec un sentiment tout autre, elle se répétait de nouveau les mots
-surpris fortuitement: «Elle peut durer cinq ou six jours...» De cette
-échéance si courte, elle prenait le terme le plus proche, et songeait
-qu’en ces brèves journées, il fallait que la chose fût faite.
-
-Et si cet homme s’était trompé? Si le même soir ou le lendemain, elle
-disparaissait soudainement?
-
-Son front se serrait à cette idée; son cœur battait, à l’étouffer; un
-cri lui venait dans la gorge, qu’elle n’arrêtait pas tout entier, qui
-finissait en gémissement; pendant qu’un grand frisson la secouait, de
-ses talons jusqu’à sa nuque, ranimant l’inquiétude dans les yeux qui
-l’observaient, en dépit de l’immobilité qu’elle affectait de conserver.
-
-Dès lors, commença pour elle le plus terrible des supplices, sans trêve
-d’une minute, sans que rien la fît se relâcher de sa surveillance
-attentive, elle guettait le moment propice.
-
-Elle luttait contre le sommeil, en le feignant presque constamment;
-contre la soif, contre ses malaises; contre les vifs désirs de ces mille
-petites choses, que les malades, incessamment, réclament et veulent
-essayer.
-
-Il lui semblait qu’à force de rester, sans parler et sans remuer, on
-finirait par l’oublier. Qu’en se voyant auprès d’elle si peu occupé;
-devenu vraiment inutile, son mari, après sa fille, céderait à sa grande
-fatigue, et s’en irait dormir un instant, comme elle, la malade, le
-faisait obstinément.
-
-Mais, dans son fauteuil, tout proche, il ne fermait pas même les yeux,
-et l’immobilité qu’elle s’imposait, ne servait qu’à la briser de
-courbatures et de douleurs.
-
-Ce moyen tenté sans succès, elle essaya de toutes les ruses que peut un
-esprit féminin, harcelé par la terreur. Patiente et ingénieuse comme un
-prisonnier dans sa cellule, qui sonde chaque pierre, reconnaît chaque
-issue; même celles manifestement impraticables, pour ne rien laisser au
-hasard.
-
-Puis un caprice furieux, éclatant comme ceux de jadis, exila de sa
-chambre son mari, sa fille, dont les mouvements, la respiration, les
-regards, l’épuisaient, prétendait-elle.
-
-Elle y gagna que, retirés dans la chambre voisine, et séparés par une
-portière, ils suivirent, avec une anxiété décuplée par la distance,
-chacun de ses mouvements; paraissant sur le seuil au moindre bruit.
-
-Découragée, elle les laissa reprendre leur place, sans rien dire,
-épeurée parfois de sa solitude; mieux défendue, lui semblait-il, de la
-terrible visiteuse qu’elle attendait, quand ils la gardaient tous les
-deux.
-
-Ses heures affreuses étaient les heures de la nuit.
-
-L’enfant partie, après avoir pris son baiser du soir sur le bout des
-doigts de sa mère, ou le bord de sa couverture; la femme de chambre
-étendue, sur un lit dans la pièce voisine, elle restait avec son mari,
-et un tête-à-tête commençait, qui redoublait, s’il était possible,
-l’horreur de ses angoisses. Soit qu’il essayât de courtes et ardentes
-tendresses, soit qu’il restât immobile, à la regarder sans rien dire.
-
-Il semblait à la pauvre femme que son front usé, par la maladie et la
-peur, laissait fuir son secret; qu’elle le voyait glisser; ou que s’il
-ne sortait pas par là, elle allait le crier, malgré elle, avouant tout,
-sans savoir pourquoi, et provoquant la scène terrible, qu’elle se
-représentait sans relâche, et qui allait éclater tout de suite, sans
-attendre qu’elle fût morte--son mari ouvrant le tiroir.
-
-Même, une fois, l’abominable obsession prit une réalité si forte,
-qu’elle se leva droite dans son lit, prête à courir jusqu’au meuble
-pour y arriver avant lui, et mit son pied sur le tapis.
-
-Debout en même temps, son mari la recoucha plein de terreur, la croyant
-prise de délire, et elle se laissa faire avec docilité, heureuse de
-l’intervention matérielle, qui la délivrait de son cauchemar.
-
-Puis le tête-à-tête recommença, douloureux, formidable, chacun cachant à
-l’autre la pensée qui le meurtrissait, appelant le jour de ses vœux pour
-clore ces nuits d’épouvante d’où la malade sortait brisée et blême, les
-cheveux mouillés, les mains tremblantes.
-
-A lui, comme à elle, il semblait, sans qu’il sût pourquoi, que le
-premier rayon de jour atteint, leur assurait ce jour tout entier; et ils
-soupiraient de délivrance à la première roseur de l’aurore.
-
-Au quatrième de ces jours, pourtant, l’agitation de la pauvre femme
-redoubla, devint horrible.
-
-Si le médecin avait bien prédit, il lui restait alors tout juste douze
-heures pour accomplir sa besogne.
-
-Comment trouverait-elle, pendant leur courte durée, l’occasion mille
-fois provoquée depuis qu’avait commencé cette double et tragique agonie?
-
-Tenir sa vie dans ses mains! La pouvoir refaire d’un coup, puisqu’il
-suffisait ici qu’on «sût» ou qu’on ne «sût» pas, pour qu’elle fût et
-restât toujours innocente ou coupable.
-
-Alternative terrible, dont la solution, à mesure que le terme se
-rapprochait, l’étreignait d’une frayeur grandissante qu’elle ne pouvait
-plus cacher.
-
-Hanté de sa pensée unique, son mari interprétait cette émotion
-croissante comme l’horreur de la lutte finale qu’elle devinait
-instinctivement, et son cœur saignait de pitié en face de cette révolte
-si bien compréhensible à ses regrets, sans qu’il osât risquer pourtant
-un mot d’abandon ou de franchise par crainte de s’être abusé et de lui
-révéler trop de choses en s’attendrissant avec elle.
-
-Quand vint midi de ce jour-là, la fièvre, qu’il ne semblait plus
-possible de voir augmenter, monta.
-
-Le corps entier de la malade brûlait la main en le touchant.
-
-Ses lèvres, incessamment mouillées, se séchaient dès que s’écartait le
-mouchoir trempé d’eau avec quoi on les humectait.
-
-Sans voix. Peut-être sans pensée, tout l’affolement de son pauvre être
-s’était réfugié dans l’observation d’une horloge dont le mouvement
-uniforme la tenait hypnotisée.
-
-Haletante de peur à chaque sonnerie, à chaque glissement de l’aiguille,
-elle sentait les battements réguliers frapper un à un sur sa chair,
-comme si la tige d’acier y fût entrée réellement à chacun de ses
-va-et-vient, par une piqûre aiguë.
-
-L’influence douloureuse de ce bruit répété était si manifeste sur elle
-qu’on tenta de l’arrêter, espérant la délivrer de cette fièvre
-communicative. Mais elle réclama son supplice, la voix brève et l’œil
-impérieux, tremblant d’impatience jusqu’à ce que le battement monotone
-recommença de lui hacher la vie et le cœur par secondes.
-
-La nuit qui suivit fut meilleure.
-
-Fataliste dans l’acceptation du délai qu’on lui avait marqué, la malade
-se disait que ce jour cruel passé, lui assurait un lendemain, et elle
-voulait rassembler ses forces pour une suprême tentative qu’elle avait
-résolu de faire.
-
-Dès le matin à son réveil, elle se montra souriante, et par un effort
-terrible, sans agitation ni souci.
-
-Pour la première fois, depuis la conversation surprise, elle parla de sa
-guérison; s’inquiéta tendrement de la pâleur de son mari, des joues
-maigries de sa fille; gronda l’un de ne pas soigner l’autre, chacun
-d’eux de son entêtement à rester là enfermé, sans respirer l’air du
-dehors, et, tout courant, dans son discours un peu coupé, dit qu’elle
-voulait manger et boire, que cela la remettrait, et qu’il fallait lui
-aller chercher d’un petit vin du pays, célèbre par sa couleur, la
-chaleur qu’il mettait aux membres, dont elle avait bu autrefois dans
-une auberge qu’elle désignait, et dont elle désirait goûter.
-
-Surpris, frémissant d’espoir, radieux d’un désir exprimé, son mari se
-leva sur-le-champ pour aller donner des ordres, mais elle l’arrêta d’un
-mot.
-
-Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Elle entendait que tout le monde fût
-guéri en même temps qu’elle, les joues maigries et les yeux battus, et
-exigeait que son mari, accompagné de sa fille, s’en allât chercher
-lui-même la chose qu’elle désirait.
-
-A tous les refus qu’il opposait, elle insistait plaisamment, commandant
-à sa voix pour parler avec naturel, alors qu’elle brûlait d’attente.
-
-«La course n’était pas d’un quart d’heure, avec des chevaux un peu
-vites. Ils n’avaient qu’à prendre les bais.
-
-«Dans trente minutes, exactement, lui et l’enfant seraient de retour.
-
-«Elle, rose et fouettée par le vent; lui, calmé d’un peu de grand air.»
-
-Puis, comme il résistait encore, elle l’a fait appelé à elle, renvoyant
-sa fille d’un geste, et la voix et les yeux noyés, elle s’était mise à
-lui rappeler ce jour de leurs premiers temps de mariage, où, à souper,
-dans cette auberge, ils avaient bu de ce vin, qu’elle souhaitait ravoir
-aujourd’hui; mais qu’elle ne voulait que de sa main, pour que
-l’évocation fût complète.
-
-Les mots lui coûtaient tant à former, que pour être sûre de les
-prononcer, sans qu’un coup de dents claquant les coupât en deux d’une
-morsure, elle les préparait à l’avance; les prononçant lentement,
-enfonçant ses ongles dans sa main, pour passer le mouvement nerveux,
-qu’elle sentait venir au milieu.
-
-La comédie lui répugnait.
-
-Ces termes d’amour, qu’elle retrouvait péniblement dans sa tête épuisée,
-la bouleversaient de souvenirs, de regrets, d’horreur, et elle sentait
-qu’encore un peu, sa volonté défaillirait pendant qu’elle prolongeait
-son sourire pour remplacer les mots qui manquaient à sa mémoire vidée.
-
-Enfin l’homme se décida.
-
-Il l’étreignit d’une vive caresse, et cédant à la satisfaction complète
-de sa soudaine fantaisie, il sortit en appelant sa fille.
-
-Pendant le quart d’heure nécessaire pour atteler et s’apprêter, elle
-était restée sans parler, défendant à son cœur de battre; se fortifiant
-d’un calme profond, qu’elle buvait comme un cordial.
-
-Le roulement de la voiture, sur le sable de l’allée, la secoua comme le
-choc d’une machine électrique.
-
-Elle rouvrit ses yeux, qui tant de fois depuis ces six jours avaient
-erré désespérément autour d’elle, et, avec une âpre ardeur, elle regarda
-la chambre vide, le feu flambant; et là-bas, le meuble terrible, dont
-les lignes droites et sobres avaient revêtu pour elle, tant de formes
-menaçantes, hideuses, fantastiques. Elle fixa la pendule aussi, cette
-ennemie, cette mangeuse, qui luttait de vitesse avec elle, et lui avait
-fait depuis une semaine courir une si cruelle course. Puis renvoyant,
-sans qu’elle pût répliquer, la femme assise près de la croisée, elle
-l’écouta fermer la porte.
-
-On n’entendait de bruit nulle part, et le froissement de son lit,
-pendant qu’elle glissait à terre, la fit frissonner d’épouvante.
-
-Sur le tapis ses pieds nus traînaient comme des pas de fantôme.
-
-Maintenant qu’elle était debout, de grandes vagues de sang lui
-bruissaient dans les oreilles, comme si elle s’enfonçait sous l’eau, et
-sa marche tremblante la menait d’une façon si incertaine, qu’elle se
-reconnut près de la fenêtre, quand, après des peines éperdues, elle eut
-traversé toute la chambre.
-
-Appuyée contre les rideaux, elle reprit haleine un moment, et crut voir,
-en recommençant sa course, que sa chambre changeait de forme, devenait
-ronde et tournoyait.
-
-Elle se raisonna là-dessus, s’expliquant son trouble à elle-même, et
-dans un effort surhumain franchit la distance finale.
-
-Cette fois, elle était bien venue, et se trouva contre le bureau, au
-moment où sa main tremblante chercha un point où prendre appui.
-
-Quand ses doigts, en s’abattant, reconnurent le bois familier, sa tête
-se dégagea soudain, et une joie violente et triomphante, faite de ce
-qu’il y avait de meilleur en elle, l’envahit, et la galvanisant toute,
-lui rendit ses forces complètes.
-
-La clef, tournée de deux tours, comme elle l’avait laissée, était dure
-pour elle.
-
-Elle se reprit à plusieurs fois, avant d’arriver à l’ouvrir, puis la
-sentit céder enfin.
-
-Les paquets noués de leurs rubans apparurent à ses yeux.
-
-La vision de sa fille lui revint; des prunelles bleues, si candides.
-Elle était sauvée, cette fois, de leur blâme et de leur douleur!
-
-Mais de nouveaux bouillonnements lui troublèrent les yeux et le front.
-Puis elle eut une douleur au cœur, si atroce, qu’elle comprit ce qu’elle
-devait signifier, et ramassant sa volonté comme un lutteur qui se sent
-vaincu, elle tira le tiroir à elle.
-
-Il vint à la secousse, tout entier, et comme elle chancelait en même
-temps, il acheva de lui faire perdre pied, et tomba sur elle,
-entièrement, éparpillant tout son contenu sur sa grande robe de nuit,
-sans que ses mains tenaces eussent lâché le bord qu’elles tenaient.
-
-La congestion, foudroyante, ne lui laissa pas cinq minutes, d’agonie et
-d’étouffements.
-
-Elle ne se déplaça même pas; et ce fut ainsi, où elle était, que son
-mari et sa fille la trouvèrent tous deux, en rentrant, sa courte lutte
-terminée.
-
---Et sa fille? questionna une femme dans le silence qui persistait, une
-fois que le conteur se fut tu.
-
---Elle est rentrée dans son couvent, pour achever son éducation. Elle a
-voulu y rester; elle y est toujours, je crois.
-
-
- FIN
-
-
- IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
-
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-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAIN DE SAINTE
-MODESTINE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of La
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>La main de Sainte Modestine</span>, by Jeanne Schultz</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La main de Sainte Modestine</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jeanne Schultz</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 6, 2022 [eBook #68701]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA MAIN DE SAINTE MODESTINE</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="figcenter">
-<a href="images/cover.jpg">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /></a>
-</div>
-
-<p class="rtr">
-<i>La Main de<br />
-Sainte Modestine</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>&#160; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>&#160; </p>
-
-<div class="figcenter">
-<a href="images/frontispiece.jpg">
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-</div>
-
-<div class="blk">
-<table style="border-collapse: separate; border-spacing: 0px;">
-<tr><td>&#160; </td>
-<td>&#160; </td>
-<td>&#160; </td></tr>
-
-<tr><td>&#160; </td>
-<td>
-<h1>
-<i>La Main<br />
-de<br />
-Sainte Modestine</i></h1>
-
-<p class="cb"><span class="big">
-<i>Par<br />
-Jeanne Schultz</i></span><br />
-<br />
-<img src="images/colophon.png"
-width="40"
-alt="" />
-<br /><br />
-<i>Nelson<br />
-Éditeurs<br />
-189, rue Saint-Jacques<br />
-Paris</i><br />
-<br />
-<i>Calmann-Lévy<br />
-Éditeurs<br />
-3, rue Auber<br />
-Paris</i><br />
-</p>
-</td>
-<td>&#160; </td></tr>
-
-<tr><td>&#160; </td>
-<td></td>
-<td>&#160; </td></tr>
-</table>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span></p>
-
-<p class="c">
-<i>JEANNE SCHULTZ<br />
-née en 1870</i><br />
-&#8212;&#8212;&#8212;<br />
-<i>Première édition de «La Main de<br />
-Sainte Modestine»: 1898</i><br />
-<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span></p>
-
-<h2><i><img src="images/table.png"
-width="400"
-alt="TABLE" />
-</i></h2>
-
-<table class="ninb" style="margin:auto auto;
-width:50%;">
-<tr><td>&#160;</td><td class="rt"><small>Pages</small></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#LA_MAIN_DE_SAINTE_MODESTINE">La
-Main
-de
-Sainte
-Modestine</a></td><td class="rtb"><a href="#page_7">7</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#LES_RAMEAUX_DE_FRANCOIS">Les Rameaux de François</a></td><td class="rtb"><a href="#page_47">47</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#BONNETS_DE_COTON">Bonnets de Coton</a></td><td class="rtb"><a href="#page_69">69</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#ENTREE_DANS_LE_MONDE">Entrée dans le Monde</a></td><td class="rtb"><a href="#page_95">95</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#PETITE_PLAGE">Petite Plage</a></td><td class="rtb"><a href="#page_111">111</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#LE_CHEVAL_DU_MARECHAL">Le Cheval du Maréchal</a></td><td class="rtb"><a href="#page_129">129</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#CHASSE_AUX_ALOUETTES">Chasse aux Alouettes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_159">159</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#ENTREVUE">Entrevue</a></td><td class="rtb"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#AUX_LUMIERES">Aux Lumières</a></td><td class="rtb"><a href="#page_217">217</a></td></tr>
-<tr><td class="pdd"><a href="#LE_TIROIR">Le Tiroir</a></td><td class="rtb"><a href="#page_253">253</a></td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LA_MAIN_DE_SAINTE_MODESTINE"></a>LA MAIN DE SAINTE MODESTINE</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">T</span>RÈS blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire
-qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de
-sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger
-et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand
-orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours
-fané.</p>
-
-<p>Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail
-habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres
-affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette
-grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de
-l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De
-<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus
-et tout ce que l’Église honorait en elle&#8212;ou peut-être pour cela
-encore,&#8212;mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux,
-demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.</p>
-
-<p>Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui
-entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées
-par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si,
-avant de prier, on songe à les regarder un instant.</p>
-
-<p>Comment choisir dans ces misères?</p>
-
-<p>Comment mesurer ces souffrances?</p>
-
-<p>Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir
-se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus
-malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette
-horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni
-encourageante, ni consolante.</p>
-
-<p>Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon
-leur prix et selon leur poids,<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> brûlant dans leur lueur d’incendie;
-confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite
-remplacés.</p>
-
-<p>Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient,
-s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite,
-immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une
-habitude journalière.</p>
-
-<p>Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans
-l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu
-l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une
-inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps
-cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa
-place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien
-dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes
-affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la
-résignation.</p>
-
-<p>Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus
-mystérieuses, amenaient, quand elles<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> entraient, l’involontaire
-atmosphère de leur âge et de leur charme.</p>
-
-<p>Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.</p>
-
-<p>Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant.
-Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille,
-elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte,
-et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.</p>
-
-<p>Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant
-les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles,
-ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.</p>
-
-<p>Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se
-poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une
-farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages
-tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.</p>
-
-<p>&#8212;Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la
-récréation?<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;On ira, répondait le chœur.</p>
-
-<p>Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du
-bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le
-curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus
-grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et
-populaire comme elles.</p>
-
-<p>Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une
-émotion les saisissait, douce et brusque.</p>
-
-<p>Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui
-leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on
-avait trouvé pour eux le mot qui touche.</p>
-
-<p>Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux,
-avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit
-parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour
-lui montrer de quoi il est capable.</p>
-
-<p>Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans
-manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les
-lèvres,<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs
-simples.</p>
-
-<p>L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond
-du mystère.</p>
-
-<p>Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent
-pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la
-maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.&#8212;Et
-il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout
-un village dépouillât les passions humaines;&#8212;mais emportant au dedans
-d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal,
-une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.</p>
-
-<p>On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si
-l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.</p>
-
-<p>On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les
-lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur
-d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.</p>
-
-<p>Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> sa beauté, sa vertu
-et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et
-flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges,
-s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des
-faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du
-médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle
-à grands cris le guérisseur et le remède.</p>
-
-<p>Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace
-troublaient un de ces argumentateurs venimeux.</p>
-
-<p>Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives.
-Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur
-pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la
-venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré,
-cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.</p>
-
-<p>Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât,
-bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à
-l’adoration des<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue
-dénonçait la supercherie.&#8212;Du moins, les demandeurs honteux
-expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents
-qui s’ensuivaient.</p>
-
-<p>Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail
-cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel.
-Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser
-plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans
-le repentir.</p>
-
-<p>Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun
-autre, restait légendaire sur ce point.</p>
-
-<p>Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et
-sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en
-vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand
-elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la
-charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son
-château, qu’elle dut nommer.</p>
-
-<p>Le clergé soutint constamment que c’était la<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> nature de la demande que
-la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le
-mensonge de l’habit d’emprunt.</p>
-
-<p>Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce
-qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende
-incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure
-où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune,
-alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et
-l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans
-bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces
-vieilles à courir les champs.</p>
-
-<p>Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors,
-de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa
-beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité
-et le charme, c’est-à-dire le bonheur.</p>
-
-<p>Son amoureux l’avait quittée, comme quittent<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> les amoureux, parce qu’ils
-aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il
-pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la
-férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent
-uniquement dans leur nouvelle évolution.</p>
-
-<p>Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien
-dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir,
-du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être
-chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci
-après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour.
-Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette
-richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera
-des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de
-l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte,
-jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.</p>
-
-<p>Une obligation de mystère et de prudence,<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span> causée par certaines raisons
-qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par
-leur commun secret.</p>
-
-<p>Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il
-suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce
-n’est plus qu’un mot comme un autre.</p>
-
-<p>Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis
-longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de
-cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la
-hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la
-volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces
-habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des
-rouages.</p>
-
-<p>Mais il l’avait détrompée si bien.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse.
-C’est une amie. Mais<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça,
-tu le sais bien.</p>
-
-<p>«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à
-son amour et à son Séverin.</p>
-
-<p>Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et
-bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes?
-Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles,
-puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est
-dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi.</p>
-
-<p>Ou bien il arguait de la prudence et de la raison.</p>
-
-<p>&#8212;Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui
-jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons.</p>
-
-<p>«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans
-toutes les bouches du village.<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles,
-que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je
-parlerai comme à personne.»</p>
-
-<p>A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse:</p>
-
-<p>&#8212;Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma
-vie; penses-y seulement, Séverin.</p>
-
-<p>Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y
-avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot
-venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la
-suivait.</p>
-
-<p>Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient
-pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait.</p>
-
-<p>«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière
-d’être.&#8212;Séverin avait pour cela ses graves raisons.&#8212;Elle saurait
-pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en
-devenant moins apparente, la tendresse de son<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> ami ne lui manquerait pas
-pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus
-exquise et plus douce encore...»</p>
-
-<p>Et puis, il était parti.</p>
-
-<p>Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment
-presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que
-l’intelligence l’ait mesuré.</p>
-
-<p>La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une
-heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition,
-sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls
-vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas
-franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume,
-excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont
-pas d’action pour l’apaiser.</p>
-
-<p>Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout
-espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans
-vertu.<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<p>D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant
-horreur de voir des êtres.</p>
-
-<p>Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes
-marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les
-regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour
-voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai
-pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux
-d’indifférents.</p>
-
-<p>Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin,
-on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils
-se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la
-fille restait à pleurer.</p>
-
-<p>Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les
-raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que
-les grandes lignes.</p>
-
-<p>Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun,
-selon son humeur,<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre
-créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir.</p>
-
-<p>«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour
-pleurer longtemps comme ça.»</p>
-
-<p>En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se
-croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus
-hautaine volonté.</p>
-
-<p>Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on
-peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et
-des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette
-épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne
-puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait
-l’habitude.</p>
-
-<p>La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une
-jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les
-plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troi<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span>sième
-évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter.</p>
-
-<p>Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant.</p>
-
-<p>«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans
-ressources?...»</p>
-
-<p>Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs
-qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle
-connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à
-l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines
-paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur
-intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils
-se rattacheraient à quelque chose.</p>
-
-<p>Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa
-misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les
-autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux
-tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait.</p>
-
-<p>L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> joie passée, porte en
-lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux
-gens, aux choses, au lendemain. Et qui, <i>réellement</i>, n’attend plus rien
-du lendemain, est bien à plaindre.</p>
-
-<p>De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est
-gardé malgré lui-même.</p>
-
-<p>Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la
-pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité.</p>
-
-<p>Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni
-ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à
-l’oubli.</p>
-
-<p>Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer.
-Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble
-l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main.</p>
-
-<p>Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au
-sanctuaire miraculeux.</p>
-
-<p>Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que
-demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de
-pleurer<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est
-interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que
-l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là,
-invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire
-arriver sur terre.</p>
-
-<p>La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter,
-restait indécis pour Catheline.</p>
-
-<p>Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on
-parler en pareil lieu?</p>
-
-<p>La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les
-guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la
-reconnaissance s’étalaient partout devant elle?</p>
-
-<p>Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs
-dates.</p>
-
-<p>Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du
-démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant?</p>
-
-<p>Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses
-pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très
-puissant<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour.</p>
-
-<p>Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de
-l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il
-fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime
-Séverin, rendez-le-moi!»</p>
-
-<p>Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder,
-elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa
-matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible,
-et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré
-tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de
-cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit.</p>
-
-<p>«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,&#8212;le lien le plus direct, et la
-beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de
-son cœur,&#8212;vous qui avez vécu, secourez-moi!»</p>
-
-<p>Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement.</p>
-
-<p>&#8212;Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> avez connu et senti les
-choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été
-jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez
-ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des
-peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu
-peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin...</p>
-
-<p>C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez
-pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil
-chagrin.</p>
-
-<p>Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et
-elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa
-volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours
-supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait
-reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le
-charme rompu.</p>
-
-<p>De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait
-volontairement l’image de<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> Margot près de Séverin, espérant que les
-grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus
-que de la colère.</p>
-
-<p>Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui
-parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme
-une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en
-elle: la délivrance.</p>
-
-<p>Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait
-cela fait vraiment.</p>
-
-<p>Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris
-d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la
-moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils
-s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât,
-croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières
-pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni
-surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait.
-Pour qu’il revînt<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le
-mauvais lien fût rompu.</p>
-
-<p>Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à
-fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se
-faisait en sa faveur.</p>
-
-<p>On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice
-simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils
-n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux.</p>
-
-<p>Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son
-silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la
-Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les
-sympathies.</p>
-
-<p>En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa
-fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre.</p>
-
-<p>On le blâmait à présent.</p>
-
-<p>Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir.</p>
-
-<p>Puis, peu à peu, autour de cette prière obsti<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>née, recommencée chaque
-jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute.</p>
-
-<p>Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin
-toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre...</p>
-
-<p>Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une
-autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir.</p>
-
-<p>La Sainte pourrait-elle ce miracle?</p>
-
-<p>Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle,
-jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par
-disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de
-l’exposer à pareil échec.</p>
-
-<p>Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut
-au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste
-et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible.</p>
-
-<p>Comment contraindre une femme, non seulement<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> à ne pas prier, mais
-surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont
-elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure.</p>
-
-<p>Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges
-étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle
-osé implorer?...</p>
-
-<p>Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que
-par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat.</p>
-
-<p>Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait
-plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues.</p>
-
-<p>Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y
-était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de
-l’église s’ouvrit et retomba bruyamment.</p>
-
-<p>Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce
-qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<p>Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place.</p>
-
-<p>Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent.
-Et elle voulait bien montrer&#8212;à qui? elle ne savait pas&#8212;à son cœur, à
-son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien.</p>
-
-<p>L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis
-il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa
-tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de
-grande angoisse.</p>
-
-<p>Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il
-n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements
-mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité.</p>
-
-<p>Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque
-chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la
-jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir.</p>
-
-<p>«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...»<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p>
-
-<p>Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait
-pas le savoir.</p>
-
-<p>Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme
-avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à
-l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs
-yeux rivés les uns aux autres.</p>
-
-<p>Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur
-indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la
-tendresse y sombrait.</p>
-
-<p>Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le
-cœur de la pauvre fille.</p>
-
-<p>Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait
-prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit
-autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait
-jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et
-il parlait de repentir.&#8212;Le repentir de la soif!...&#8212;</p>
-
-<p>Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement,
-comme si sa bouche<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que
-cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin,
-son attitude, à lui, se modifiait.</p>
-
-<p>L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au
-grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure.</p>
-
-<p>Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots
-tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si
-naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il
-tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de
-la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de
-chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles.</p>
-
-<p>&#8212;Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien
-plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant.</p>
-
-<p>«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou
-douleur? As-tu trouvé qui le remplace?...<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<p>«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de
-nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?...</p>
-
-<p>«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es
-si près. Je crois le bonheur revenu.</p>
-
-<p>«Ne dis pas de mots méchants ici...»</p>
-
-<p>Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre.</p>
-
-<p>A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et
-les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables.</p>
-
-<p>Ce fut les secondes qu’elle choisit.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis
-plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives
-cruelles.</p>
-
-<p>Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la
-volonté de personne, pour les<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> événements précédents, ce mariage avait
-pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables.</p>
-
-<p>On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands
-bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens,
-mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés.</p>
-
-<p>L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place
-serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé
-avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la
-Sainte.</p>
-
-<p>Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le
-dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se
-demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand
-il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus
-troublante, et la plus inattendue.</p>
-
-<p>Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du
-<small>XIII</small>ᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé
-dévotement,<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> sous la forme d’une confession, il venait de découvrir,
-avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main
-d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et
-protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé
-d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale
-justice.</p>
-
-<p>Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire!
-Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité
-et de grandeur, pour le pouvoir concevoir.</p>
-
-<p>Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart,
-qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était
-honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans
-son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son
-service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au
-cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un
-jour entre eux.</p>
-
-<p>Le comte, chasseur passionné, courait le loup<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> tout le jour. Le soir, il
-rentrait harassé et, après avoir bu, dormait.</p>
-
-<p>Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la
-châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds,
-près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils
-disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son
-luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de
-l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour
-jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur
-l’autre en: forme, blancheur, petitesse.</p>
-
-<p>Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses
-ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus
-belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de
-lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et
-c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que
-l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur.<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<p>Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et
-forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça
-on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage.</p>
-
-<p>Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé
-trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en
-courant, devinât de loin les choses.</p>
-
-<p>Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand
-il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on
-défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la
-salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui
-lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds:</p>
-
-<p>«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu
-qu’elle vous restât.»</p>
-
-<p>Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un
-mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span>
-teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle
-perdait.</p>
-
-<p>Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses
-ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin.</p>
-
-<p>La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme
-elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire.</p>
-
-<p>Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans
-quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus
-étroite.</p>
-
-<p>Sur l’autel, dans une boîte scellée&#8212;cristal et ors ouvrés&#8212;la main
-adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa
-forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se
-repentait.</p>
-
-<p>De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la
-dame.</p>
-
-<p>Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un
-précipice.</p>
-
-<p>A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente
-piété éclatant, éveil<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span>lèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement
-possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des
-jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne
-n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi.</p>
-
-<p>La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui
-anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse
-put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes
-recommandations.</p>
-
-<p>Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur
-pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la
-châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et
-suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret.</p>
-
-<p>Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de
-hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple,
-l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre.<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p>Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra
-dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le
-tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture
-demandée.</p>
-
-<p>Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout
-demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer
-inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur.</p>
-
-<p>Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le
-nom bientôt.</p>
-
-<p>Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient.</p>
-
-<p>Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet,
-tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose
-d’ordinaire. Et la dévotion s’établit.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas.<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>Très tristement il songeait.</p>
-
-<p>Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs
-froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis
-d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait
-de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à
-son troupeau.</p>
-
-<p>Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie.
-Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir;
-mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait.</p>
-
-<p>Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse.</p>
-
-<p>Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son
-devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le
-torturaient?</p>
-
-<p>Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que
-n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques?</p>
-
-<p>Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> primitive avait tout
-établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.»</p>
-
-<p>Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du
-lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement,
-cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés.</p>
-
-<p>Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il?</p>
-
-<p>Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses
-yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De
-vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le
-jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il
-lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception,
-et du doute qui vient ensuite.</p>
-
-<p>Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement
-les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il
-les brûla, jusqu’au dernier.</p>
-
-<p>A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut
-triste et songeur,<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré
-lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté.</p>
-
-<p>Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer
-le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il
-s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un
-discours de longue durée.</p>
-
-<p>Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>&#8212;En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il,
-dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en
-connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire:</p>
-
-<p>«Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.»</p>
-
-<p>«Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand
-saint, l’a répété comme ceci:</p>
-
-<p>«Aimez, et faites ce que vous voudrez.»</p>
-
-<p>«C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et
-que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.»<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<p>Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé
-est mort à son tour.</p>
-
-<p>Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et
-les miracles y abondent.</p>
-
-<p>Il n’est que de croire. </p></div><p><span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LES_RAMEAUX_DE_FRANCOIS"></a>LES RAMEAUX DE FRANÇOIS</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">I</span>L a volé! disait laconiquement mon grand-père à chacune des personnes
-qui entrait dans sa chambre, attirée par le bruit de l’aventure.</p>
-
-<p>Et sa tête, à demi tournée pour reconnaître l’arrivant, se retournait
-vers le coupable.</p>
-
-<p>J’étais descendu le premier, animé d’une ardeur de guerre, et de la
-curiosité la plus aiguë que j’avais encore jamais ressentie.</p>
-
-<p>Face à face, sans grilles, sans gendarmes, j’allais donc, à moins de
-neuf ans, affronter un de ces individus qui alimentent les histoires
-terribles&#8212;vraies ou fausses&#8212;un de ces forcenés contre qui la société,
-la police, les prisons et les menottes demeurent impuissants; qui n’ont
-ni honneur, ni scrupules, et, ce qui m’étonnait bien plus alors, qui
-n’ont peur de rien!<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-<p>«Craquements de boiserie», avait-on coutume de nous dire la nuit, dans
-nos frayeurs d’enfants. Et nous-mêmes, nous riions, au point du jour, de
-ce voleur qui marchait toujours et qui n’arrivait jamais.</p>
-
-<p>Craquements de boiseries, hein, cette fois?</p>
-
-<p>Et je me le représentais, après avoir forcé l’entrée, montant l’escalier
-à pas de loup, sur ses pieds nus ou ses chaussons; frôlant en passant la
-porte derrière laquelle je dormais, puis celle de ma mère, puis toutes
-les autres, prêt toujours à entrer partout. Ah! le misérable.</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai pincé, il n’était pas cinq heures encore, venait de dire Huret
-dans la cour; coffré dans le hangar aux outils, et conduit chez monsieur
-tout à heure.</p>
-
-<p>Conduit chez monsieur. Il avait donc laissé cet homme tout seul avec
-grand-père! Quel fou que ce vieil Huret!</p>
-
-<p>C’est pourquoi, au frisson de ma curiosité, s’était mêlée une
-palpitation si angoissante pendant que je frappais à la porte et que je
-criais comme chaque matin:<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je viens vous dire bonjour, grand-père!</p>
-
-<p>Et, dans ma crainte d’être renvoyé, j’avais vite tourné le bouton,
-fermant les yeux au premier moment, dans le paroxysme de mon émoi.</p>
-
-<p>Je ne pouvais pas regarder tout de suite.</p>
-
-<p>Puis, à force d’amour-propre, je relevai mes paupières.</p>
-
-<p>C’était ça, l’homme terrible!...</p>
-
-<p>Il avait bien ses deux pieds nus, comme je me l’étais figuré. Mais quels
-pauvres petits pieds, gelés, tremblants... Et quelle misérable figure!</p>
-
-<p>Plus jeune que moi, à coup sûr. Si nous nous étions mesurés, le sommet
-de sa tête n’aurait pas atteint mon épaule.</p>
-
-<p>Devant lui, jonchant le parquet, tout un monceau de buis, dont l’odeur
-âcre et fraîche remplissait violemment la chambre.</p>
-
-<p>Je ne comprenais plus du tout. Lentement, grand-père continuait son
-interrogatoire, pendant que j’achevais mon inspection.</p>
-
-<p>Des joues maigres, des yeux farouches, qui<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> fuyaient toujours le regard.
-Une broussaille de cheveux blonds.</p>
-
-<p>Pour costume, une culotte de drap, lustrée, effrangée et mince, à
-redouter chaque mouvement.</p>
-
-<p>Par-dessus, une blouse anglaise, en coutil de nuance indécise, avec ses
-trois plis déformés que nulle ceinture n’ajustait plus.</p>
-
-<p>Le pantalon avait dû voir plus d’un jour de gala. C’était le vêtement
-élégant d’un enfant qu’on habille bien.</p>
-
-<p>La blouse avait ri, aux bains de mer, aux Tuileries, partout où les
-enfants s’amusent.</p>
-
-<p>Ils ne riaient plus, ni l’un ni l’autre, et leur maître bien moins
-encore.</p>
-
-<p>Le front bas, l’air lassé, il écoutait ce qu’on disait, répondant peu,
-rien que par gestes de ses mains ou de sa tête, ce qui donnait à mon
-grand-père l’obligation de lui poser dix questions pour une, comme dans
-ce jeu où nous jouions à ne dire que «Oui» ou «Non».</p>
-
-<p>Pendant ce temps, tout le monde avait fini d’entrer.<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p>Mes cousines d’abord; les jumelles, miraculeusement échappées à la
-surveillance rigoureuse de leur miss, et blotties aussitôt, dans la peur
-d’un rappel probable, à l’ombre d’un paravent; mon frère aîné, descendu
-de la mansarde, où il «potassait» des <i>x</i>, à l’abri de notre tapage; ma
-tante Hortense; ma mère enfin.</p>
-
-<p>A chaque entrée, sur chaque figure, j’avais retrouvé successivement, et
-selon le caractère de chacun, un étonnement pareil au mien.</p>
-
-<p>C’était «ça», le voleur?</p>
-
-<p>Puis les impressions secondaires s’étaient manifestées.</p>
-
-<p>Mes cousines l’avaient trouvé sale, et le lui avaient fait comprendre
-par un recul de leurs personnes, aussi proprettes que précieuses. Mon
-frère l’avait jugé insignifiant, et avait haussé les épaules, en homme
-qu’on dérange pour rien.</p>
-
-<p>Ma tante, elle, s’était «défiée».&#8212;Elle se défiait toujours,&#8212;et avait
-enlevé à grand bruit les clefs qu’on laissait chez nous, sur tous les
-meubles et aux tiroirs.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<p>Ma mère s’était avancée, et, touchant l’épaule de l’enfant:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que tu as fait, mon petit? lui avait-elle demandé doucement,
-avec cette persuasion sérieuse qui nous faisait lui avouer, quand elle
-l’employait avec nous, même nos sottises les mieux cachées.</p>
-
-<p>L’éternel mouvement de tête lui avait seul répondu, désignant d’un coup
-de menton l’amas de branches par terre. Et comme elle insistait encore:</p>
-
-<p>&#8212;Laisse, avait dit mon grand-père. Il venait pour voler du buis. Voilà
-tout ce qu’il a pris...</p>
-
-<p>Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à
-sourire du péché, grand-père avait ajouté:</p>
-
-<p>&#8212;Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse!</p>
-
-<p>Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde.
-Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme
-une vague.</p>
-
-<p>Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> pas en avant, avec une
-mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné,
-et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié
-rudement:</p>
-
-<p>&#8212;Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois.</p>
-
-<p>Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège.
-Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions?</p>
-
-<p>Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout.</p>
-
-<p>Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail
-patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction
-journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches
-qui traînaient à terre.</p>
-
-<p>Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles
-et Viroflay, s’étendait une cour pavée.</p>
-
-<p>Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient
-perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout:<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span>
-noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était
-l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse
-sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers.</p>
-
-<p>Une grande allée de milieu partait de là, bordée des deux côtés par des
-plates-bandes multicolores, merveilleusement fleuries de ces fleurs
-mélangées qui étaient la joie et le cachet des jardins d’autrefois.</p>
-
-<p>Belles de jour, capucines, dahlias, rosiers, soucis, résédas, verveines,
-balsamines, œillets musqués, œillets blancs; avec un incessant
-bourdonnement de guêpes et une intensité de parfums que je n’ai senti
-que là. De place en place, un grand soleil, penché en avant sur sa tige
-et dont nous disputions en automne les graines noires aux oiseaux. Des
-roses trémières, étageant sur leur canne verte leurs pompons roses,
-blancs, soufres&#8212;où mes cousines puisaient sans relâche pour
-confectionner des poupées.</p>
-
-<p>Un brin de bois traversait la fleur, simulant une longue taille gainée;
-et la cloche renversée<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> sur ses bords, nous avions des régiments de
-danseuses, en jupes soyeuses, de couleurs vives, qui s’alignaient en
-bataillons.</p>
-
-<p>Après, c’était le carré de gazon, où quatre statues symboliques
-gardaient gravement, depuis des années, un cadran solaire en marbre;
-puis enfin, le «jardin de buis» qui fermait la propriété.</p>
-
-<p>Oh! ce jardin; étrange, humide, un peu sombre, remplissant l’air d’une
-forte odeur, comme il nous charmait autrefois.</p>
-
-<p>C’était le théâtre des jeux qui demandaient du mystère...</p>
-
-<p>En bordures, en boules, en charmilles, on n’y voyait rien que du buis,
-ferme et brillant comme du métal.</p>
-
-<p>Dans la fraîcheur perpétuelle, causée par les bois voisins, il poussait
-là, arborescent, prêt à toutes les merveilles, comme l’avait prouvé mon
-grand-père: des merveilles de taille de direction et de patience. De
-sorte que le promeneur non prévenu s’arrêtait tout à coup, stupéfait de
-se voir passer<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> entre la rondeur d’un pot à anses, ou l’élégance d’une
-coupe à pied.</p>
-
-<p>Tout bien compté, le service comprenait huit pièces.</p>
-
-<p>Le sucrier, en forme de coupe, une théière à ventre bombé, et six tasses
-rangées autour.</p>
-
-<p>Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier.</p>
-
-<p>C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a
-inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect.</p>
-
-<p>Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon
-grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et
-la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une
-merveille.</p>
-
-<p>Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon
-grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale,
-dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté.</p>
-
-<p>Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La
-théière n’avait eu son anse<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> qu’après sept ans de travail, et c’était
-cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le
-début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper
-tout à fait.</p>
-
-<p>Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique
-nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les
-choisir et les désigner.</p>
-
-<p>Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand
-j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé
-d’orgueil.</p>
-
-<p>Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant
-gamin brutal venait de déparer d’un coup!</p>
-
-<p>Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même
-regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup
-ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui
-repassait devant les yeux.</p>
-
-<p>Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à
-Huret, son sang-froid et toute<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> sa justice: mais il se la représentait,
-bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus
-fort.</p>
-
-<p>&#8212;Tu es venu par la forêt?... Tu es entré par-dessus le mur?... Tu as
-coupé ou arraché?...</p>
-
-<p>Il avait beau dire et beau faire, il n’obtenait que le même geste: les
-mains du petit s’ouvraient, s’écartaient, expressives comme des paroles
-d’impuissance ou de lassitude, puis retombaient.</p>
-
-<p>&#8212;Défends-toi donc! criait mon frère. Il faut toujours se défendre...</p>
-
-<p>Pendant que ma mère montrait les pieds, le misérable petit corps, le
-maigre visage du malheureux. Et cela suffisait pour sa défense, en
-vérité.</p>
-
-<p>Venu à pied depuis Paris, dans cette nuit et par ce froid. Le cœur me
-tournait d’y penser.</p>
-
-<p>&#8212;Si j’entrais pourtant chez toi, continuait mon grand-père, enragé de
-toucher à la fin ce flegme morne, et que je te prenne ce que tu aimes le
-plus. Que dirais-tu en me trouvant?</p>
-
-<p>Le petit avait presque ri, comme amusé à cette<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> idée; puis l’amertume
-avait reparu, et toujours de sa voix rude:</p>
-
-<p>&#8212;Oh moi! avait-il répliqué, je n’ai jamais rien eu à moi. Vous pouvez
-prendre...</p>
-
-<p>Il secouait ses épaules pointues, avec son geste habituel, qui
-ressemblait au mouvement par lequel on jette un fardeau, et faisait avec
-ses yeux le tour de la chambre.</p>
-
-<p>Comme le feu flambait ce matin-là! Comme les fauteuils paraissaient
-bons, les bibelots de grand-père, coquets! et nous tous confortables
-avec le thé, le lait, le chocolat que nous finissions de prendre, et
-dont la chaleur et le goût nous restaient encore aux lèvres.</p>
-
-<p>De nous comparer, lui et nous, c’était insolent de bonheur.</p>
-
-<p>Tout cela passa-t-il sous cette forme, dans la tête de chacun de nous?
-Je n’en suis pas tout à fait sûr. Mais dans les yeux de grand-père je
-vis le chagrin s’éloigner et monter à la place une pitié infinie, et je
-savais avant de parler que sa voix allait être bonne.<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Allons, nous ne te prendrons rien, répondit-il simplement. Mais toi
-non plus, ne prends plus...</p>
-
-<p>Et changeant tout à coup de ton:</p>
-
-<p>&#8212;Tu vas t’asseoir et déjeuner.</p>
-
-<p>Quel déjeuner que celui-là!</p>
-
-<p>Ma mère l’avait apporté, et les jumelles attendries cassaient le pain
-par petits morceaux, l’une à gauche, l’autre à droite. Moi je mettais
-des bûches sur le feu, et mon frère, en un instant, avait su se faire
-dire toute l’histoire de notre convive.</p>
-
-<p>Une histoire de misère noire. Le père buveur, la mère morte. Le pain
-ramassé au hasard, heureux quand on en ramassait. L’essai de tous les
-métiers qui peuvent se tenter à Paris, sans souliers et sans argent.
-Accompagnant le plus souvent un grand diable de camarade qui empochait
-naturellement aumônes et salaires.</p>
-
-<p>La faim, le froid et les coups. Il disait cela très simplement.</p>
-
-<p>Puis, au début de cette semaine, la semaine «des Rameaux», l’idée qui
-lui était venue de se séparer de l’ami et de «travailler» pour son
-compte,<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> près de quelque église de la banlieue, où son tyran ne
-pourrait, cette fois, ni le poursuivre, ni le reprendre.</p>
-
-<p>La course depuis Paris, observant les propriétés, cherchant une escalade
-aisée, sans portes à ouvrir et sans chien à redouter.</p>
-
-<p>Le choix fait de notre maison. La fatigue qui l’avait saisi et endormi
-le long du mur, avant qu’il eût fini sa cueillette. Huret, enfin, le
-découvrant et l’emmenant par les oreilles. Nous savions le reste après.</p>
-
-<p>En somme, peu de remords; une franchise absolue; une très faible notion
-du mal commis moralement; un vif regret, en revanche, d’avoir détruit un
-bel ouvrage...</p>
-
-<p>«Mais nous avions tant de ces arbres!...»</p>
-
-<p>C’était toujours l’idée qu’on sentait la plus forte chez lui. Et moi qui
-ne l’avais jamais eue, jusqu’à cette heure de ma vie, elle me prenait
-douloureusement.</p>
-
-<p>Pourquoi nous tant et lui rien? Pourquoi pas tout le monde pareil?...<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Hélas! disait mon grand-père, c’est plus difficile que tu ne crois.</p>
-
-<p>Aussitôt son lait bu, on avait emmené François; et ma mère l’avait
-habillé dans de vieux habits à moi, après l’avoir fait se laver, pendant
-que le courant de sympathie, établi en sa faveur, allait grandissant
-parmi nous.</p>
-
-<p>La première note de réalité au milieu de notre extravagance avait été
-ces mots dits par Huret:</p>
-
-<p>&#8212;Monsieur veut-il que je prévienne pour qu’on s’occupe du vagabond? Je
-passe près de la gendarmerie, avait-il demandé à grand-père...</p>
-
-<p>A la gendarmerie! Pour François! Un cri d’indignation avait failli nous
-échapper.</p>
-
-<p>Il serait puni pourtant; nous en avions la certitude.</p>
-
-<p>Point d’apitoiement, quel qu’il fût, n’entamait chez mon grand-père la
-rigidité des principes.</p>
-
-<p>Aussi, quand il répliqua tranquillement:</p>
-
-<p>«Non, je me charge de tout, Huret», personne n’osa-t-il rien dire.</p>
-
-<p>Ma mère, elle-même, s’était tue; mais grand-<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span>père l’avait rappelée et
-lui avait parlé tout bas.</p>
-
-<p>&#8212;Tu me l’enverras vers trois heures, avait-il dit en finissant.</p>
-
-<p>A trois heures, lui et François entraient ensemble dans le parterre et
-descendaient la grande allée.</p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai pas encore vu le dégât, nous allons le regarder ensemble,
-disait grand-père tout en marchant, pendant que François recommençait à
-détourner les yeux et à traîner ses pieds le plus possible.</p>
-
-<p>Quelque idée qu’il s’en fût formée, les débris que grand-père trouva
-durent lui causer une secousse. C’était plus que dépouillé, c’était
-saccagé.</p>
-
-<p>Après son premier examen, repris par sa passion, il s’était remis à
-travailler, rajustait machinalement, achevait les branches pendantes,
-égalisait celles qui restaient, mais toujours sans rien dire, et c’était
-dur à regarder pour l’auteur du dommage.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<p>Enfin, le mot mélancolique des vieillards lui était venu, et, refermant
-son sécateur:</p>
-
-<p>&#8212;A quoi bon, avait-il dit, je ne les verrai pas repousser.</p>
-
-<p>Sans doute, l’endurcissement de François n’était pas encore bien
-profond, car sur ce mot il s’était mis à pleurer, comme aurait pu faire
-un de nous, et avait suivi de lui-même grand-père dans la maison.</p>
-
-<p>Dans la chambre où ils rentraient, le buis achevait de se sécher, après
-avoir trempé le tapis.</p>
-
-<p>Grand-père regarda un instant la mine attendrie du petit; puis,
-s’asseyant près des branches vertes:</p>
-
-<p>&#8212;Maintenant, prépare tes rameaux, dit-il tranquillement à l’enfant.
-Nettoie-les, sépare-les. Tu iras les vendre demain à Notre-Dame de
-Versailles. Ce sera ta punition.</p>
-
-<p>En vain François supplia-t-il, demandant toute autre expiation.
-Grand-père fut inflexible.</p>
-
-<p>&#8212;Demain, quand tu reviendras, je te pardon<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span>nerai de tout mon cœur, et
-je te garderai chez moi. Mais c’est ça que tu voulais faire. Pourquoi ne
-le ferais-tu plus?</p>
-
-<p>&#8212;Au moins vous prendrez l’argent? suppliait l’enfant en pleurant.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne prendrai rien du tout.</p>
-
-<p>Pauvre François! Quelle soirée!</p>
-
-<p>Le remords, pour la première fois, entrait en lui, douloureusement, avec
-la fougue passionnée d’une petite âme toute neuve.</p>
-
-<p>Il souhaitait bien de réparer. Mais vendre ce bien volé, qu’on lui
-laissait en main, bénévolement. La chose lui semblait horrible.</p>
-
-<p>Par une faveur spéciale, on nous permit le lendemain d’aller à la messe
-à Versailles.</p>
-
-<p>Il fallait soutenir François, et le délivrer promptement. Nous voulions
-tout lui acheter et le ramener vite en triomphe, malgré les prédictions
-dont nous poursuivait ma tante, certaine, disait-elle, que nous ne le
-retrouverions même pas.</p>
-
-<p>Très droit, très propre; l’air au supplice, avec certainement alors la
-notion du bien dans le cœur,<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> François offrait sans dire un mot les
-rameaux posés à ses pieds.</p>
-
-<p>Je ne vis que lui sur la place. Il me semblait un jeune martyr, et,
-laissant mon frère s’occuper du partage que nous venions faire, je pris
-les mains du petit et les lui secouai follement.</p>
-
-<p>Un quart d’heure après, le cœur inondé de tendresse, et les bras chargés
-de verdure, comme le peuple d’autrefois que voulaient rappeler nos
-palmes, nous entrions à Notre-Dame.</p>
-
-<p>La sixième tasse aujourd’hui est repoussée entièrement; mais on la
-laisse s’écheveler, comme tout le jardin au buis du reste, depuis que
-grand-père n’est plus là.</p>
-
-<p>Je ne pense pas d’ailleurs que même verdoyante et complète, elle lui
-aurait donné plus de joies qu’il n’en a éprouvé ensuite, près de ses
-branches coupées.</p>
-
-<p>C’était, disait-il, la trace de la greffe qu’il y avait prise pour
-sauver une plante humaine, et la direction de cette plante-là l’avait
-bientôt captivé de préférence aux autres.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Autant qu’il se peut, tous les ans, nous nous retrouvons tous les cinq à
-la messe de Notre-Dame, le dimanche des Rameaux.</p>
-
-<p>François nous offre le buis bénit. Il garde, pour nous le payer, la
-recette faite là, le premier jour où il y est venu.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<h2><a id="BONNETS_DE_COTON"></a>BONNETS DE COTON</h2>
-
-<p class="r">
-Le Tréport, 17 août 1896.<br />
-</p>
-
-<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">«</span>M</span>A petite Françoise, il le faut! Je ne dis pas que c’est commode, mais
-toi, de Marolles, tu le peux; tandis que pour moi, depuis Le Tréport,
-c’est impossible!...</p>
-
-<p>«Supplie ta mère. Explique-lui... Habille ta miss, et emmène-la. Il me
-faut des bonnets de coton, choisis par toi, à Paris.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce que tu veux que je trouve ici?</p>
-
-<p>«Les ressources du pays... «Le vrai bonnet...» Ce sera très drôle!...</p>
-
-<p>«Et voilà chacun d’écrire, de courir au télégraphe, d’attendre et de
-recevoir des paquets!...</p>
-
-<p>«Comment je les veux? Ça, ma chérie, si je pouvais te le dire, mes
-perplexités et mes peines seraient réduites de moitié.<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<p>«Envoie tout ce que tu trouveras. Tout ce qui sera joli ou drôle. Les
-très grands et les tout petits, en couleurs et blancs; unis, rayés,
-mouchetés, mi-partis, doublés autre ton...</p>
-
-<p>«J’entends bonnets de coton en soie. Mais fil, laine, coton, bourrette,
-tout peut servir, si ça se recommande par une qualité quelconque.</p>
-
-<p>«Je doute que tu trouves ça rue Saint-Denis, si bonnetiers qu’y soient
-les bonnetiers!...</p>
-
-<p>«Va... Ma foi, je ne sais pas non plus!... Entre au <i>Carnaval de
-Venise</i>, chez cet autre un peu avant; et puis, tu sais, rue de la Paix à
-l’angle de la rue Saint-Honoré.</p>
-
-<p>«Si ça t’intimide à demander, fais parler «la pudique Albion». Je
-voudrais la voir dire ça! On va croire que c’est pour elle!... Puis,
-tout le temps que tu rouleras, en wagon et en voiture, songe sans
-interruption à ce que je pourrais bien mettre pour accompagner cette
-coiffure, de façon à avoir une certaine silhouette, et à être le plus
-jolie que je peux.</p>
-
-<p>«Tu ne trouves pas cette idée bizarre, un dîner<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> en bonnets de coton?...
-C’est chez la petite de Saucourt.</p>
-
-<p>«Mardi nous avions dîné en têtes chez madame Delahaye, et ça avait été
-charmant. Beaucoup d’entrain, d’élégance, et des idées de l’autre monde.</p>
-
-<p>«Le succès de la soirée avait été pour Marc de Rivière, en «vierge et
-martyre».</p>
-
-<p>«Tu le connais. Pas un brin de barbe, des yeux bleus, une peau blanche,
-et d’une maigreur ascétique.</p>
-
-<p>«Il s’était mis de grands cheveux blonds, une auréole à jour, qui
-tenait, je ne sais comment... Avec sa palme sur l’épaule, son air
-douloureux, et son habit noir, bien correct, tu n’as rien vu de plus
-comique.</p>
-
-<p>«Le soir on était arrivé à discuter toutes les sortes de
-travestissements en général, et les bals costumés en particulier,
-condamnés irrévocablement par la baronne Lassenay.</p>
-
-<p>«&#8212;Rien de moins joli, avait-elle déclaré péremptoirement, si l’on n’a
-soin d’en faire une unité,<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> ou par la couleur, ou par l’époque, ou par
-le pays. Tout le monde est charmant isolément. Réunis, on devient
-horribles de bigarrure et de heurté, et aucune élégance n’empêchera
-qu’on retombe à la mascarade du mardi gras dans la rue!... Quel coup
-d’œil au contraire, quand...</p>
-
-<p>«&#8212;Eh bien! avait interrompu fort irrévérencieusement Suzanne de
-Saucourt, venez tous dîner chez moi lundi prochain en bonnets de
-coton!... On verra bien.</p>
-
-<p>«&#8212;Faut-il apporter son bougeoir?</p>
-
-<p>«&#8212;Ce sera un dîner gai!...</p>
-
-<p>«&#8212;En bon-nets de co-ton?...</p>
-
-<p>«&#8212;Oui, femmes et hommes. Ne le portent-ils pas tous les deux ici?...</p>
-
-<p>«&#8212;Mais, nous nous ressemblerons tous!</p>
-
-<p>«&#8212;Je n’impose ni couleur, ni taille.</p>
-
-<p>«&#8212;Ce sera toujours la même chose!...</p>
-
-<p>«&#8212;Et la façon de le poser?... Regardez, rien qu’avec un mouchoir, ce
-qu’on peut se faire de coiffures!...</p>
-
-<p>«Et voilà cette folle de Suzette, enlevant son<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> chapeau Directoire, et
-nouant la batiste de dix manières sur sa perruque frisée.</p>
-
-<p>«En fanchon, en tourte, en résille... et chaque fois plus réussie que la
-précédente.</p>
-
-<p>«Il est vrai que du linon et des dentelles, ce sera toujours joli sur
-les cheveux; et si elle avait dit «bonnets de nuit», je me serais bien
-tirée d’affaire.</p>
-
-<p>«Tu vois toutes ces gravures de Watteau, avec ces petites câlines?...</p>
-
-<p>«Enfin, c’est en bonnets de coton.</p>
-
-<p>«&#8212;Mon ami, a dit gracieusement madame d’Olonne en s’approchant de son
-mari, vous n’oublierez pas que vous aurez été «une» fois dans le monde,
-tout à fait à votre goût?... On permettra que vous apportiez <i>le Temps</i>
-et que vous vous reposiez sur un canapé. Vous y repenserez les autres
-fois...</p>
-
-<p>«Et chacun qui connaît l’horreur du pauvre M. d’Olonne pour tout ce qui
-est sorties du soir, de rire comme tu penses.</p>
-
-<p>«Mais tout cela ne résolvait pas la question.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> Il fallait savoir que
-mettre, et comment le mettre!</p>
-
-<p>«Le lendemain on se rencontrait dans toutes les boutiques du pays:</p>
-
-<p>«&#8212;Vous avez trouvé quelque chose?</p>
-
-<p>«&#8212;Peuh! je prendrai le bonnet classique, planté tout droit; tant
-pis!...</p>
-
-<p>«Est-ce que tu crois ça, Françoise? Moi pas du tout! C’est alors que je
-t’ai écrit.</p>
-
-<p>«Et puis quelle robe mettre avec?</p>
-
-<p>«Je ne vois pas du tout le décolleté. Des fichus? des guimpes? des
-froncés?</p>
-
-<p>«Maman me laisse tout à fait libre, et me prête Angèle pour arranger un
-de mes corsages comme je veux.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce que tu en penses?</p>
-
-<p>«Francette, ne manque pas ton train! Si nous causons, tu oublieras
-l’heure. Je ne dis plus rien.</p>
-
-<p>«Un baiser par tour de roues que tu vas faire pour moi!</p>
-
-<p class="rsp">
-«<small>BRIGITTE.</small>»<br />
-<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-19 août.<br />
-</p>
-
-<p>«Ma chérie, c’est l’assortiment d’une artiste! Il y a des coups de génie
-dans ton choix!...</p>
-
-<p>«Le gros rouge à houppe, celui qui est soufre, et le tout petit blanc
-mouflu, me donneront des heures d’insomnie... Comment décider entre eux?</p>
-
-<p>«Je les mets, je les change, je les remets: ramassés et découvrant tous
-les cheveux, très enfoncés et posés de côté, comme les portraits de
-Masaniello enfant... Tout est joli! J’ai fini par danser autour, tant
-c’était amusant, ce déballage...</p>
-
-<p>«Il y a encore le petit rayé bleu et blanc! On voudrait avoir deux
-têtes, pour ne pas le sacrifier si on en choisit un autre!...</p>
-
-<p>«Tout bien pesé, je crois que je mettrai le rouge. Un peu plissoté et le
-pompon libre. Mes cheveux bouclés tout autour de la tête, et une
-chemisette écrue. Une rude chemisette de paysanne en batiste bise.</p>
-
-<p>«Ni entre-deux, ni dentelle: un coulissé.<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<p>«Pas facile à supporter, le demi-décolleté en rond, tout sec au bord;
-mais d’autant plus joli quand on le peut.</p>
-
-<p>«Vois-tu ça?</p>
-
-<p>«Comment! tu ne connais pas Le Tréport? Je croyais que tu y étais il y a
-deux ans.</p>
-
-<p>«Non, ce n’est ni Trouville, ni Deauville; mais c’est élégant déjà, et
-la vie y est fort gaie.</p>
-
-<p>«Beaucoup de toilettes, très amusantes à regarder, avec ces fantaisies,
-et ces audaces qu’on n’oserait jamais à Paris.</p>
-
-<p>«Une belle inconnue qui circule beaucoup, à pied, à bicyclette, en
-bateau et en voiture, fait notre bonheur dans ce genre.</p>
-
-<p>«&#8212;Quelle robe a Nadèje aujourd’hui? se demande-t-on quand on se
-rencontre...&#8212;C’est son surnom parmi nous.&#8212;Et le fait est que depuis
-que nous sommes ici, Nadèje ne nous a jamais fait la traîtrise de
-remettre celle de la veille.</p>
-
-<p>«Moi je change de robe après le bain, et je me rhabille pour dîner;
-c’est tout.</p>
-
-<p>«C’est exquis, tu ne trouves pas? ces deux ou<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> trois mois de l’année, où
-l’existence est au rebours de toutes les habitudes de toujours; où on
-s’occupe uniquement à s’amuser; où on danse tous les soirs, où on dîne,
-où on déjeune sur l’herbe?...</p>
-
-<p>«Au quart de ça, à Paris, maman commencerait à refuser les invitations.</p>
-
-<p>«Je ne danserais pas tous les cotillons. Je ne souperais jamais.</p>
-
-<p>«Ici, c’est si court et si restreint! On insiste, elle cède, et je
-reste.</p>
-
-<p>«Nous sommes bien une vingtaine nous connaissant et faisant cercle.&#8212;La
-bande des Sans-Vert.&#8212;Sais-tu pourquoi?</p>
-
-<p>«Ernest de Vernaye est arrivé ici, tout féru d’un jeu nouveau, qui
-faisait fureur à l’<i>Estang</i>.</p>
-
-<p>«Il s’agit de porter toujours sur soi, d’une façon apparente ou non, de
-huit heures du matin à minuit, un brin de verdure qui doit être présenté
-à toute réquisition d’un membre de l’association, vous rencontrant, où
-que ce soit. De n’être jamais, enfin, pris «sans vert», d’où le nom...
-Faute de quoi on paye une amende.<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span></p>
-
-<p>«C’est comme une immense et perpétuelle philippine.</p>
-
-<p>«Ruses et surprises sont permises, et tu peux croire qu’on en use.</p>
-
-<p>«On entre innocemment dans l’eau. Quelqu’un saute du radeau:</p>
-
-<p>«&#8212;Mademoiselle, votre vert?...</p>
-
-<p>«Encore faut-il y avoir été prise, pour songer à se précautionner d’une
-branche de verdure plantée dans ses cheveux.</p>
-
-<p>«Si tu tiens compte de la rareté de la végétation au bord de la mer, ce
-qui fait qu’au moment du danger on n’a pas à étendre seulement la main
-pour se procurer un pavillon; de la fréquence des rencontres en
-revanche, tu saisiras l’animation du jeu, et l’entrain qu’il met dans un
-groupe vivant ensemble.</p>
-
-<p>«Notre cagnotte est si nourrie qu’on va la casser un de ces jours, et la
-manger, je ne sais comment.</p>
-
-<p>«Nous pourrons faire un tour de France.</p>
-
-<p>«Notre maison est jolie. Une villa particulière, qui se loue cette année
-par hasard. Sur la mer,<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> bien entendu, ou, pour être plus exacte,
-donnant sur le dos des cabines.</p>
-
-<p>«Pars de l’eau, je vais te décrire l’aspect de la plage en deux lignes.</p>
-
-<p>«La mer donc. Un banc de galets, un second banc de galets, un troisième
-banc de galets. Des planches, le demi-quart de celles de Trouville en
-largeur, pas même, je crois.</p>
-
-<p>«Deux rangées de cabines; un très grand espace planté de becs de gaz, et
-soigneusement garni de gravier; des maisons, posées coude à coude, sans
-un espace entre elles. Devant chacune d’elles huit mètres de jardin,
-enclos de barrières.</p>
-
-<p>«Tu n’as rien vu qui ressemble davantage à un décor d’opéra-comique.
-J’ai toujours envie de passer derrière pour regarder ce qu’il y a.</p>
-
-<p>«Entré dans les maisons, on commence à croire à leur profondeur; mais
-ces façades en brochette, bâties différemment toutes, avec des
-recherches d’originalité, de bois croisés, de grands toits!... On est
-généreux en leur accordant la fenêtre praticable, d’où l’on va venir
-chanter un air.<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<p>«Le casino est tout petit, mais charmant d’animation.</p>
-
-<p>«On parle beaucoup de celui, superbe, qui le remplacera l’année
-prochaine; mais pour ce que nous en faisons, je doute qu’il y ait mieux.</p>
-
-<p>«Nous nous y retrouvons tous les soirs, quand on ne se réunit pas chez
-l’un de nous.</p>
-
-<p>«L’orchestre est parfait. Des tsiganes, avec ce coup d’archet, et ce
-chant de leurs instruments, qui donnent ce mal agréable aux nerfs qu’on
-a quand c’est eux qui font danser.</p>
-
-<p>«A côté, les petits chevaux. Les délices et le désespoir.</p>
-
-<p>«Les délices quand on m’y laisse jouer. Le désespoir, parce que, ici,
-ils sont organisés en roulette, avec des tableaux, et que je n’y
-comprends plus rien.</p>
-
-<p>«Je te recommande, pourtant, l’as et le sept. Il est sûr qu’ils sont
-pipés; ils gagnent toujours!</p>
-
-<p>«D’énormes falaises grises; belles si on veut, parce qu’elles sont
-hautes; mais sans sauvagerie ni grands éboulis.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<p>«Une charmante église, adorablement située à mi-côte dans la verdure. Un
-port très vivant. Mers là-bas, que nous regardons avec dédain du bout de
-notre jetée. Voilà, tu as vu Le Tréport.</p>
-
-<p>«A mer basse et à mer haute, on vit là, sur ces galets; boitillant, se
-tordant les pieds, s’y asseyant comme sur le plus moelleux banc de
-mousse.</p>
-
-<p>«On plante dedans de grands parasols, avec des demi-rideaux qu’on
-oriente, pour s’abriter comme on l’entend. Et comme la plage est toute
-petite, et qu’il y a beaucoup de monde, les ombrelles pullulent et se
-touchent.</p>
-
-<p>«Cela ressemble de loin à un village nègre.</p>
-
-<p>«Rien de plus drôle que de le traverser, et de voir en passant chacun
-menant là-dessous son train. Une espèce de petit chez-soi, où on
-s’observe encore un peu, mais où on fait pourtant ses affaires, depuis
-sa correspondance jusqu’à raccommoder ses bas&#8212;ceci du côté des
-falaises!</p>
-
-<p>«C’est notre bonheur à Madeleine et à moi que ces visions successives.</p>
-
-<p>«Nous partons bras dessus, bras dessous, faire<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> ce que nous appelons nos
-observations de vie vécue.</p>
-
-<p>«Maman n’aime pas beaucoup ça...</p>
-
-<p>«Malgré le temps qui est atroce, nous nous baignons avec furie, et
-jamais la philosophie de Gribouille ne nous a été plus nécessaire.</p>
-
-<p>«C’est toujours le moment amusant, le moment du bain, autour de quoi
-tout pivote ici.</p>
-
-<p>«&#8212;A quelle heure la haute mer?...</p>
-
-<p>«Et on place d’après ça: promenades, visites, réunions; et ceux qui ne
-se plongent pas viennent regarder, et ceux qui se baignent en sont
-enchantés, et tout le monde potine avec jubilation.</p>
-
-<p>«Entrer dans l’eau, passe encore; mais que c’est difficile d’en sortir
-sans être affreux!</p>
-
-<p>«On a beau s’arranger très bien, lancer son imagination à la recherche
-de mille petits embellissements: hou! que c’est laid, quand c’est
-laid!... Et les trop maigres! et les trop grasses!...</p>
-
-<p>«J’ai pourtant cousu trois bouclettes au bord du foulard que je noue sur
-mes cheveux. Ça fait très bien. J’applique, je serre et je fais mon
-nœud.<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> Je suis gentille. Puis avant-hier, une vague arrive que je
-n’attendais pas. Elle passe sur moi. Je bois un peu. Je barbote. Je
-ressors; je porte la main à ma tête... Plus de fichu.</p>
-
-<p>«La mer me gardera le secret, et j’aime mieux ma mésaventure que celle
-d’une pauvre petite dame que je ne peux plus regarder sans rire.</p>
-
-<p>«Suzanne se baigne avec des bas, de grands bas noirs bien tirés, et sur
-lesquels ses souliers de caoutchouc s’attachent en cothurnes très
-joliment.</p>
-
-<p>«On la plaisante là-dessus, à perte de vue et d’esprit; à perte de peine
-surtout, car elle tient à son arrangement comme à ses prunelles.</p>
-
-<p>«Le seul argument qui la touche et l’exaspère, c’est l’hypothèse que si
-elle fait ça, c’est sans doute qu’elle a ses raisons, et se rembourre
-tout vulgairement comme un suisse de cathédrale.</p>
-
-<p>«&#8212;Mon Dieu! s’écriait-elle l’autre jour, au comble de l’impatience,
-comment ne comprenez-vous pas, que s’ils étaient en coton, ils<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span>
-«égoutteraient quand je sors!» «Ils» sous-entendant la partie
-injustement attaquée.</p>
-
-<p>«C’était probant, et comme Suzanne n’est pas la seule baigneuse ici qui
-mette des bas, voilà toute une partie de notre groupe cherchant, sur
-chacune des autres, la révélation accusatrice.</p>
-
-<p>«On l’a trouvée&#8212;ou prétendu&#8212;car je ne vois pas bien, au milieu du
-ruissellement général, comment faire des distinctions; et l’infortunée
-petite femme qui l’a fournie sert de plastron depuis ce temps-là.</p>
-
-<p>«&#8212;Shocking! dirait ta miss.</p>
-
-<p>«Quoi? de parler des choses que nous montrons toutes si paisiblement
-ici?...</p>
-
-<p>«&#8212;C’est les bains de mer.</p>
-
-<p>«Au fait, Françoise, pourquoi mettre si péremptoirement de côté le
-bonnet soufre?...</p>
-
-<p>«Supposons que je renverse la combinaison et que j’y adjoigne un fichu
-rouge?</p>
-
-<p>«Les fichus se posent tout seuls, et le rouge fait la peau si blanche...
-et sur la tête, cette grosse chose<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> jaune, tout à fait ramassée en
-petite cloche. On dirait une rose trémière.</p>
-
-<p>«C’est ça que je ferai!...</p>
-
-<p>«Comment! si, tu sauras tout, les idées, les propos et les gens? Mais tu
-croiras y avoir été!...</p>
-
-<p>«Tu aurais été heureuse hier au Casino. Grand déballage d’officiers.
-Tout Amiens était là.</p>
-
-<p>«M. d’Étiolles en connaissait deux qu’il nous présente, qui présentent
-leurs camarades; et voilà l’escadron autour de nous.</p>
-
-<p>«C’est joli, les uniformes; il n’y a pas à discuter ça. Mais c’est
-dommage qu’on dise toujours: «C’est joli, l’uniforme.» Je trouve que ça
-fait tort à l’homme.</p>
-
-<p>«Si j’étais officier, je serais jaloux de mon dolman.</p>
-
-<p>«M. Le Thorney me tourmente pour savoir ce que j’ai choisi, et prétend
-que la couleur de mon bonnet sera celle de son écharpe!...</p>
-
-<p>«Livrer mon bonnet soufre! Il veut rire!...</p>
-
-<p>«Je n’ai pas pu y tenir pourtant; il fallait que<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> j’en parle à
-quelqu’un, et je l’ai décrit en dansant à un des officiers d’hier.</p>
-
-<p>«C’est un passant, il emportera ma confidence, comme la mer mes
-bouclettes, et il sera muet comme elle!...</p>
-
-<p>«Je t’embrasse à grands bras.</p>
-
-<p class="rsp">
-«<small>BRIGITTE.</small>»<br />
-</p>
-
-<p class="r">
-22 août.<br />
-</p>
-
-<p>«Je suis décidée pour le blanc!</p>
-
-<p>«Je t’écris ceci en courant, ma nouvelle combinaison me faisant tout
-recommencer. Mais cette fois ce sera le rêve.</p>
-
-<p>«Tu vois le petit mouflu en soie floche, gros comme le poing, et qui
-n’est terminé par rien? Je le pose très simplement, en l’aplatissant un
-peu, de façon qu’il fait auréole.</p>
-
-<p>«Je mets une robe de mousseline de soie, une robe blanche très froncée.
-Les manches au coude, avec un volant. Au corsage, très remonté, une
-longue collerette souple. Une ceinture haute d’un doigt.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<p>«Le milieu entre la robe de nuit, et ces espèces de tuniques qu’on met
-aux anges!... Ce que j’appelle une silhouette!...</p>
-
-<p>«Je ne t’écrirai plus jusque-là.</p>
-
-<p>«Aujourd’hui, promenade en mer, et séance de crêpes de blé noir que nous
-devons apprendre à faire chez ma tante d’Hauterive.&#8212;La dégustation
-précédant pratiquement et prudemment la promenade en mer.</p>
-
-<p>«Ce soir, repos, et parlote entre jeunes filles.</p>
-
-<p>«C’est déplorable; jamais le théâtre n’est possible pour nous au Casino.
-Jane Hading vient d’arriver; mais ça n’a pas amélioré les choses. Alors
-nous nous réunissons, celles qu’on laisse à la porte, chez les unes ou
-les autres; et nous causons! nous causons!... Que n’es-tu là, ma petite
-Françoise! il y aurait encore parole pour une... Mais pas pour plus!</p>
-
-<p class="rsp">
-«<small>BRIGITTE.</small>»<br />
-</p>
-
-<p class="r">
-25 août.<br />
-</p>
-
-<p>«Eh bien, c’était ravissant! et d’une gaieté, et<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> d’un imprévu, et, tu
-m’entends? d’une variété invraisemblable!...</p>
-
-<p>«Mais j’avais eu un départ qui n’avait pas marché tout seul!</p>
-
-<p>«J’entre au salon avec maman.</p>
-
-<p>«Papa nous regarde toutes les deux, puis de son ton tout à fait fâché:</p>
-
-<p>«&#8212;Brigitte ne va pas sortir comme ça?</p>
-
-<p>«&#8212;Pourquoi donc, mon ami?</p>
-
-<p>«&#8212;Qu’est-ce que c’est que cette robe-là?</p>
-
-<p>«&#8212;Sa robe blanche que vous connaissez...</p>
-
-<p>«&#8212;Vous ne voyez pas de quoi elle a l’air?...</p>
-
-<p>«Trop réussie, mon idée. Ça sautait aux yeux tout de suite; et pendant
-que maman répondait en haussant doucement les épaules:</p>
-
-<p>«&#8212;Oui, je lui ai dit qu’elle avait eu tort de mettre cette grande
-collerette; mais pour cette fois... à la mer...</p>
-
-<p>«J’ajoutais en me glissant près de papa:</p>
-
-<p>«&#8212;C’est comme Jeanne d’Arc sur son bûcher. Elle n’est pas inconvenante,
-Jeanne d’Arc?...</p>
-
-<p>«&#8212;Parfaitement, tu dis très bien, c’est Jeanne<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> d’Arc sur son bûcher.
-Et comment cela s’appelle-t-il, ce qu’elle avait sur le dos?...</p>
-
-<p>«Bref, j’ai un peu baissé ma collerette, en redécolletant mon corsage,
-ce qui en changeait très peu l’aspect; et on m’a laissé aller.</p>
-
-<p>«C’était charmant chez Suzanne.</p>
-
-<p>«La salle à manger décorée d’énormes guirlandes de feuillage, piquées de
-fleurs rouges, comme on met aux bals de village.</p>
-
-<p>«Sur la table des dahlias et de petits soleils mêlés. Une grosse nappe
-en toile bise, avec deux larges guipures, une entre deux, et une au
-bord.</p>
-
-<p>«Tout son vieux rouen: corbeilles, plats, saucières et huiliers,
-répandus au hasard et remplis de crèmes, de fruits et de papillotes. Le
-reste du service en copies de la même faïence.</p>
-
-<p>«Du cidre dans des pichets. Le champagne dans des pots d’étain. Une
-grosse verrerie, drôlement taillée, qu’elle a trouvée je ne sais où.</p>
-
-<p>«Dans l’office, tendu de draps blancs, piqués des mêmes fleurs que les
-guirlandes, un violon, un hautbois et une vielle, assis sur des
-tonneaux, et<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> qui jouaient des airs villageois, après nous avoir
-conduits à table sur une marche sautillante.</p>
-
-<p>«Vraiment joli.</p>
-
-<p>«Maintenant que te dire des gens? c’est presque inrendable ces choses
-faites du chic, de la couleur et de la figure!</p>
-
-<p>«Les femmes charmantes en général, et le blanc dominant de beaucoup.</p>
-
-<p>«Madame de Ronceray, merveilleuse en rouge. Un corsage drapé comme une
-statue, sans forme, ni couture; le bonnet façonné en bonnet phrygien.</p>
-
-<p>«Mais c’était surtout parmi les hommes que la variété était remarquable.</p>
-
-<p>«Littéralement, il y avait de tout.</p>
-
-<p>«Plus respectueux de la lettre que nous, ils s’étaient bornés à chercher
-les couleurs diverses, en gardant le bonnet classique; et rien que par
-la façon de le mettre, c’étaient autant de types ou de professions.</p>
-
-<p>«Un épicier, un meunier, un forçat admirable, avec le bonnet gris sur
-les yeux, un numéro sur<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> son bourgeron, et une figure ravinée. Un
-matelot... Un charmant matelot!...</p>
-
-<p>«M. d’Olonne, comme on lui avait dit. Son bougeoir d’une main et son
-journal de l’autre; mais intarissable de verve; impossible à faire
-taire. Un des boute-en-train de la table. Ce que c’est que l’esprit de
-contradiction!</p>
-
-<p>«Simon, l’horrible Simon du petit Louis XVII, reconnaissable à être
-nommé par tout le monde.</p>
-
-<p>«C’était M. de Tresmes, et il a même eu un bien bon mot, qu’il ne nous a
-pas pardonné, je crois!...</p>
-
-<p>«Comme on tourmentait la République pour faire un discours au dessert et
-qu’elle ne savait que dire:</p>
-
-<p>«&#8212;Je passe la parole au plus dévoué de mes enfants, s’est-elle écriée
-en montrant le vilain bonhomme.</p>
-
-<p>«Seulement M. de Tresmes, qui n’est pas éloquent, n’en trouvait guère
-davantage; et Suzanne, qui souffrait de le voir patauger, a fini par lui
-dire, espérant le tirer d’affaire et le mettre dans l’esprit de son
-rôle:<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;Simon, parlez-nous de Robespierre, vous avez bien vu Robespierre?...</p>
-
-<p>«Il est parti tout de suite alors, sur ce ton solennel que tu connais,
-sans rire, et tout fier de nous révéler un point d’histoire ignoré.</p>
-
-<p>«&#8212;Robespierre, a-t-il dit gravement, Robespierre avait ses heures
-faibles, il a perdu trois fois la tête. La première fois à la
-Convention, devant Tallien. La seconde fois, à l’Hôtel de Ville, au sein
-de la Commune, en délibérant au lieu d’agir. La troisième fois enfin sur
-la guillotine!...</p>
-
-<p>«&#8212;Cette fois-là, c’était sans remède! a conclu sérieusement M.
-d’Olonne.</p>
-
-<p>«Je crois que le pauvre de Tresmes n’a digéré ni le fou rire, ni la
-bêtise dite.</p>
-
-<p>«Il y avait un Colin superbe, d’une naïveté réjouissante. Une gardeuse
-d’oies «homme» à perruque jaune, avec la chemisette froncée que je
-méditais, sortant du gilet de son habit!...</p>
-
-<p>«A trois heures, nous dansions encore, avec notre vielle et notre
-hautbois, et il a fallu des pourparlers sérieux pour empêcher toute une
-partie<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> de la bande, un peu lancée, de se faire reconduire en noce, par
-les musiciens ahuris...</p>
-
-<p>«J’ai eu tout le succès que je désirais avoir, puisque que c’était un
-succès très «unique» que je cherchais. Devines-tu?</p>
-
-<p>«En rentrant, la robe de Jeanne d’Arc était oubliée, et je n’ai pas eu
-la gronderie que j’attendais.</p>
-
-<p>«Et puis?... Et puis demain, ou après, nous recommencerons, puisque nous
-sommes ici pour nous amuser!</p>
-
-<p>«Bonsoir, ma chérie.»<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<h2><a id="ENTREE_DANS_LE_MONDE"></a>ENTRÉE DANS LE MONDE</h2>
-
-<p class="r">
-8 juillet 1895.<br />
-</p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">M</span>’A-T-ELLE fait rêver ta lettre! En ai-je assez lu chaque mot, en ai-je
-assez usé les plis!...</p>
-
-<p>Il me semblait qu’en la tenant, je n’avais qu’à fermer les yeux et que
-je voyais tout ce bal. C’était ma lampe d’Aladin. Je la prenais entre
-les mains, et «tes» lustres s’allumaient. Les gens circulaient
-au-dessous; ma Lucette passait en tournant, avec son bel ami penché, qui
-l’écoutait dire ses folies; la musique m’arrivait après...</p>
-
-<p>Je l’aurais racontée, ta fête, à qui aurait voulu m’entendre. J’y
-regardais danser chaque soir.</p>
-
-<p>T’ai-je enviée aussi, pour tout dire! Pas de la vilaine envie dont on
-fait, je ne sais pourquoi, un des neuf très affreux péchés. De la jolie
-envie, naturelle à l’homme et aux petites filles, d’être<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> là où l’on
-s’amuse. Pas d’y être «à la place» de quelqu’un; d’y être aussi, voilà
-tout...</p>
-
-<p>Elle me faisait envie cette valse, envie ces voix qui chantaient et qui
-entraient au bout des doigts... J’aurais donné pour voir tout ça, je
-crois, une jambe et un bras! Payés après, bien entendu, pour être
-intacte à la fête!...</p>
-
-<p>Non! ne te fais pas de remords, tu n’as pas eu tort de m’écrire. Si tu
-ne me disais plus tout, et que je n’aie pas de tes plaisirs la joie
-vraie que j’en ai, je serais un monstre enfin. Nous ne serions plus toi
-et moi.</p>
-
-<p>Et puis...&#8212;écoute bien cet «et puis...»&#8212;Peut-être mon rôle de
-spectatrice est-il très près de finir... Ah! je ne peux pas attendre
-plus. Tu devais faire toutes les étapes et passer toutes mes transes;
-mais je ne pourrai écrire librement qu’après t’avoir dit le plus inouï.</p>
-
-<p>Hier, à l’Élysée, dans un <i>garden party</i> dont je pense que, comme tout
-le monde, tu as entendu parler, j’ai fait comme toi l’autre soir, mon
-entrée dans le monde!...<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Toi?</p>
-
-<p>&#8212;Moi!</p>
-
-<p>&#8212;Depuis Saint-Denis? Restant élève!...</p>
-
-<p>&#8212;Depuis Saint-Denis, où je suis encore.</p>
-
-<p>Imagines-tu cette bombe éclatant dans la maison: «Tant d’élèves de
-chaque classe, invitées à la Présidence...» et la nouvelle se répandant.
-Une folie!... Un délire!</p>
-
-<p>Accepterait-on d’abord? Ceci, pas de doute, comme tu penses. Un chef
-d’État, tu comprends, on ne discute pas avec lui.</p>
-
-<p>Mais comment se ferait le choix? Tirage au sort? Cote personnelle? Notes
-de travail? De quoi allait-on tenir compte?</p>
-
-<p>Les bruits les plus divers couraient. Il nous revenait des Loges, que la
-sélection là-bas serait faite artistement, «à la beauté».</p>
-
-<p>Très décorative, cette idée; mais qui ne serait pas de mise chez nous,
-la «Maison» avec un grand M, tu sais?</p>
-
-<p>Le sort, c’était l’espoir pour toutes, l’égalité dans l’infortune.<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>Le travail, la justice pure, la récompense scolaire, dans toute sa
-gravité décente.</p>
-
-<p>Dans le doute, et en attendant, le flot des suppliantes se pressait à la
-chapelle, s’efforçant de diriger le ciel par ses prières.</p>
-
-<p>«Sainte Vierge, faites que ce soient les bien notées qu’on demande»,
-disaient les très sûres d’elles-mêmes...</p>
-
-<p>«Sainte Vierge, dites le grade des pères... La hiérarchie, c’est quelque
-chose... Celles qui savent danser le pas de quatre. Celles qui...»
-Chacune invoquant sa vertu spéciale jusqu’au troupeau général qui,
-n’ayant rien à perdre, réclamait le sort à grands cris, avec les
-mystères de son sac.</p>
-
-<p>Puis des prières, des stations, à genoux sur le carreau, presque le
-front dans la poussière... Et des offrandes pour «après»!... Des
-neuvaines, des rosaires, des sacrifices d’objets aimés; des livres et
-des livres de cierges!...</p>
-
-<p>Des promesses à corrompre un saint! sans préjudice, rentrées dans les
-classes, d’échange d’objets qui «portent veine», de mots contre le
-mauvais<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> sort, de gris-gris sauvages à porter. Des pratiques de
-sorcières... Une folie véritable, et qui ne l’a pas vue, n’a rien vu!...</p>
-
-<p>Décision céleste ou terrestre, c’est au choix par les notes qu’on s’est
-arrêté enfin; et les noms bienheureux, officiellement proclamés, le mien
-appelé à son tour, et entendu de mes oreilles, avec un sursaut à mourir;
-tout notre besoin de vibrer s’est répandu sur la toilette!...</p>
-
-<p>Tu sais la camaraderie réelle et charmante d’ici. Les déceptions subies,
-tout se reportait sur nous. Nous étions les héros du jour, et on nous
-traitait comme telles, en ne parlant plus que de nous.</p>
-
-<p>Comment allait-on nous mettre? Laisserait-on chacune à sa guise demander
-une robe chez elle, ou imposerait-on une mesure? Ferait-on de nous un
-«ensemble», comme on appelle ici nos déguisements du lundi gras, quand
-toutes les élèves d’une classe se font la même tête?...</p>
-
-<p>«L’ensemble» a prévalu, et sais-tu comment l’a résolu, le plus
-simplement du monde, madame la Surintendante?... Nous irions en
-uniforme.<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<p>Quelques-unes ont jeté des cris, et j’ai eu moi un peu gros cœur!</p>
-
-<p>Sans approcher de ton duvet, de ta blancheur et de ta mousse, je voyais
-une petite robe lilas... Mais il y a des malheureuses qui s’habillent
-comme des paquets. Cela les sauvait du grotesque, sans compter qu’à bien
-tout prendre, cela nous donnait à toutes un petit cachet spécial.
-Presque un parfum d’autrefois. Un air de demoiselles de Saint-Cyr, s’en
-allant à Versailles pour jouer <i>Esther</i> chez le grand roi?...</p>
-
-<p>Chacune aurait une robe neuve, des souliers neufs, et des gants blancs.
-Le chapeau serait remplacé et changé en un canotier!</p>
-
-<p>Les coutures de nos robes seraient, pour cette fois, faites par
-extraordinaire en soie au lieu de fil; et, la veille du grand jour, par
-les soins de madame l’Économe, une distribution de quatre bigoudis par
-tête&#8212;c’est le cas d’employer le mot&#8212;nous serait faite, avec
-l’autorisation de nous en servir, et le droit de les mettre, dès le
-soir, en nous couchant!...<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<p>Appuyée sur tes godets, que penses-tu de mes coutures? Faites en soie,
-tu entends, Luce!</p>
-
-<p>Et mon canotier, je te prie? Songes-tu au cabriolet, que j’aurais porté
-jadis, mué en ces petits bords coquins?</p>
-
-<p>Quant aux quatre bigoudis, et à leur pose le dernier soir, on ne reverra
-plus ça!</p>
-
-<p>Conçois-tu qu’on s’était demandé si toutes sauraient s’en servir! Pas,
-des plus petites aux plus grandes, une qui n’ait demandé la méthode. On
-est des femmes enfin! Mais une variété de conceptions dans l’emploi de
-ces objets, des miracles d’invention... des traits de génie, je
-t’assure, comme la nécessité en peut seule inspirer, pour friser à la
-fois, avec son petit matériel, le haut de la tête, les côtés, la nuque
-et le bout de la natte. Jusqu’à ce qu’une de nous, bravement, ait tiré
-du renfort de sa poche. Nous restions dans l’esprit, n’est-ce pas? et
-tortillons, rubans, papillotes se sont épanouis à l’instant.</p>
-
-<p>Des figures à se rire au nez... Claudanne pansant un bouton qui
-l’affolait depuis huit jours&#8212;une<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> tête d’épingle sur l’oreille
-gauche;&#8212;Fontelle polissant ses ongles. Elle a une main à bénir les
-foules... Bressoult me passant du sucre, trempé dans de l’eau de
-Cologne, qu’elle me forçait à manger pour-nous rendre les yeux
-brillants... Une réussite inouïe d’ailleurs. Un moyen à retenir.</p>
-
-<p>Et notre départ le lendemain; les conseils de la dernière heure. Aux
-petites sur le buffet. A nous sur la bonne tenue.</p>
-
-<p>L’examen réciproque de tous ces canotiers entre eux et des coiffures
-inédites. Les bigoudis ont fait merveille; il y a des négresses blondes.</p>
-
-<p>Nos ceintures sont bien posées et égaient notre laine noire, nos
-collerettes, très 1830; candides et propres à la fois...</p>
-
-<p>Fouette cocher, et nous roulons vers les grandeurs.</p>
-
-<p>C’est madame la Surintendante qui nous conduisait en personne, pour nous
-remettre entre les mains du général Février, et le grand chancelier
-lui-même qui devait aller présenter son troupeau à l’Élysée.<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>Tant d’honneurs nous excitent, le côté mondain s’efface, nous
-récapitulons nos gloires. On est très chauvin chez nous.</p>
-
-<p>C’est quelque chose, tu sais, que Saint-Denis et les Saint-Denisiennes,
-et cette croix que nous voyons partout nous est très fort dans le cœur.</p>
-
-<p>Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la
-porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos
-rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en
-travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde.</p>
-
-<p>A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec
-nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais
-qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai
-eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les
-aurait pas aimés!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span></p><p>Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le
-premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait
-retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre
-chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis
-le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur;
-des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis,
-coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable
-en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que
-j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied
-de paysanne!</p>
-
-<p>Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et
-je me suis sauvée à l’écart!</p>
-
-<p>Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?...</p>
-
-<p>Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure!</p>
-
-<p>Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans
-penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une
-souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> plus
-qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas
-pouvoir remuer.</p>
-
-<p>Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté
-charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours
-emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de
-plaisir.</p>
-
-<p>D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des
-galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif.</p>
-
-<p>Bien sotte! diras-tu. Bien sotte, assurément. Mais il me semblait que je
-comprenais pour la première fois combien nous étions loin, nous autres,
-matériellement et moralement, des gens qui vivent dans le
-monde&#8212;j’entends celles qui doivent rester à Saint-Denis pour
-toujours&#8212;que ce massif était la Maison, et que pas plus dans l’un que
-dans l’autre, nul ne viendrait jamais me chercher!... C’était triste, ma
-chérie!...</p>
-
-<p>&#8212;Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander cette valse?</p>
-
-<p>C’était un polytechnicien approché à tout petits<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> pas; nullement amené
-par un officier, mais arrivé de sa volonté, l’air tranquille autant que
-j’étais effarée et désorientée, et qui attendait ma réponse!...</p>
-
-<p>J’ai cru voir l’ange de Tobie me tendre la main!... mais comme toi, dans
-l’excès de ta joie, ma crise de mélancolie me rendait tout mot
-impossible, et je faisais seulement: «Non, non», en y ajoutant un
-sourire pour n’avoir pas l’air d’une idiote amenée de l’infirmerie.</p>
-
-<p>&#8212;Quoi? Vous ne savez pas danser, on ne vous apprend pas ça là-bas?...
-Je me charge de vous conduire...</p>
-
-<p>Et comme je protestais encore:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce qui peut vous empêcher?... On ne vous l’a pas défendu?...</p>
-
-<p>Mon ange était raisonneur et voulait savoir les pourquoi?... Et j’ai
-avoué mon souci; pas complètement, comme tu penses, avec mes noires
-idées d’avenir... Ma peine de coquette seulement.</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! nous danserons sur l’herbe, a-t-il dit en riant comme un fou.
-Ils ne tiendront pas<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> toute la pelouse ces souliers d’ordonnance!... Et
-vous verrez comme il fait bon.</p>
-
-<p>Et il faisait bon en effet.</p>
-
-<p>Danser la nuit peut être exquis. Mais, Lucette, danser le jour, tantôt
-dans un rayon de soleil qui rend les yeux clairs et riants; tantôt dans
-un coin bien à l’ombre, qui a un air tout mystérieux, parce qu’on y est
-presque seuls à deux... Les feuilles qui remuent doucement, pas de
-tapage sur un parquet, et ce vent frais sur les joues!...</p>
-
-<p>Veux-tu nous faire bergères, Luce? et nous danserons tous les dimanches,
-comme j’ai dansé hier!... Tu amèneras ton beau valseur.</p>
-
-<p>Entre temps, nous marchions un peu, pour nous reposer en causant... J’ai
-parlé beaucoup, je crois. Il m’a fait dire ce qu’il voulait.</p>
-
-<p>Ma vie, mon nom, mon pauvre père, que le sien a connu jadis...</p>
-
-<p>On est frères dans l’armée, tu sais;&#8212;pas les enfants heureusement!&#8212;et
-on se sent tout de suite liés.<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<p>Passé commun, avenir pareil, dont on parle du même ton et avec le même
-enthousiasme.</p>
-
-<p>Avec lui j’osais, sans gêne, reprendre mes grandes ardeurs.</p>
-
-<p>Nous nous servions des mêmes mots. Nous croyons les mêmes choses.</p>
-
-<p>Je lui ai confié notre arrivée. Cette fierté en entrant qui m’avait
-remué le cœur pour tout ce que nous rappelions... Et puis aussi les
-choses drôles... La soie de nos coutures, qu’il avoua ne pas remarquer;
-l’agitation des jours d’avant... Toutes les folies que je t’ai dites.</p>
-
-<p>Puis comme ça me ramenait naturellement à mes souliers, à mes
-déplorables souliers! je lui ai fait la question qui me tourmentait
-depuis une heure et qui était le pourquoi de sa venue subite près de
-moi... Pitié?... Curiosité?... Quoi?...</p>
-
-<p>Il s’est assez fait prier, et m’a répondu par morceaux.</p>
-
-<p>&#8212;Parce que j’étais enchanté de rencontrer quelqu’un qui avait plus peur
-que moi, a-t-il dit d’abord en riant.<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<p>Peur, avec cet air net et tranquille, ce n’était guère probable,
-n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien! a-t-il repris vivement, parce que je vous trouvais jolie,
-craintive et attristée, vous enfonçant dans ce buisson.</p>
-
-<p>Et comme je me taisais, n’osant plus rien ajouter:</p>
-
-<p>&#8212;Et aussi,&#8212;a-t-il continué, mais sans rire du tout cette fois,&#8212;pour
-vous connaître vite beaucoup, et pouvoir vous demander de vous revoir
-chez votre tante.</p>
-
-<p>Crois-tu à mon empereur, aux mots qui appellent les bons sorts; à ce que
-c’est joli la vie?...</p>
-
-<p>Je t’adore, ma chérie! Je t’adore, je t’adore!...</p>
-
-<p class="r">
-HÉLÈNE.<br />
-<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<h2><a id="PETITE_PLAGE"></a>PETITE PLAGE</h2>
-
-<p class="r">
-Saint-Pair, 5 août 1896.<br />
-</p>
-
-<p class="nind"><span class="letra">S</span>I nous essayions d’une petite plage cette année? avait dit maman. D’un
-petit coin, pas joli, pas connu du tout, où nous vivions «une» fois
-tranquillement, sans casino ni pique-niques...</p>
-
-<p>&#8212;Alors cela vaudrait la peine de quitter Paris, avait répondu papa d’un
-ton joyeux.</p>
-
-<p>Et ni l’un ni l’autre ne disant leur vraie pensée, ni l’un ni l’autre,
-lassés du casino et des amis; ni l’un ni l’autre, et bien moins encore,
-joyeux! ils avaient pris une carte, et cherché le petit coin «pas joli»
-où ils désiraient soudainement aller.</p>
-
-<p>La vérité est qu’ils voulaient donner à tout le monde le temps de ne
-plus parler de ce mariage que l’on vient de me forcer à rompre; et à moi
-le calme et l’éloignement nécessaires pour me faire oublier le fiancé
-qu’on m’a enlevé&#8212;en admettant<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> que cela s’oublie,&#8212;ce qui est encore
-tout autre chose que de le faire oublier au voisin, je crois...</p>
-
-<p>Pauvre calmant et mauvais antidote, que la liberté de penser
-éternellement, de ne penser qu’à une même chose, avec l’accompagnement
-le plus mélancolique qui existe, et la vision la plus propre à mener au
-rêve!...</p>
-
-<p>Jamais nous n’en parlons entre nous. Assurément, personne ici ne
-prononcera son nom inopinément devant moi. Mais, est-ce avec les autres
-qu’on parle des sentiments profonds, surtout quand ces sentiments sont
-douloureux? Est-ce de la bouche d’un maladroit que j’ai besoin
-d’entendre sortir ce nom, pour que chacune de ses syllabes me sonne aux
-oreilles?...</p>
-
-<p>Enfin, c’est un bienfait pourtant que la solitude véritable. J’ai promis
-de tâcher d’y chercher tout l’adoucissement qui peut s’y trouver...</p>
-
-<p>Hélas! j’y trouve aussi le mot actuel de ma vie, le «je suis seule» avec
-son autre sens; et ce n’est pas la bonne solitude, ça. C’est l’amertume
-intense, et la révolte continuelle.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-7 août.<br />
-</p>
-
-<p>Le chemin de fer n’arrive pas ici. On quitte le train à Granville. C’est
-là qu’est venu nous prendre Coursin, le voiturier, pour nous conduire
-chez nous en une demi-heure.</p>
-
-<p>La route est jolie, découverte, côtoyant la mer en hauteur.</p>
-
-<p>Rien de grandiose ni de pittoresque; mais une gaieté et une lumière dont
-l’éclat, peut-être particulier le jour de notre arrivée, m’irritait,
-pendant que notre petit break roulait au milieu.</p>
-
-<p>Des prés très verts, coupés de haies d’où partent les arbres qui font
-les chemins du pays ombragés et joliment encaissés.</p>
-
-<p>A gauche, un peu avant l’arrivée, une avenue qui mène à une sorte de
-château gris, qui n’est peut-être qu’une grande ferme délabrée, et met
-enfin dans ce vert et ce bleu une note terne. Puis les villas commencent
-des deux côtés de la route.</p>
-
-<p>Une mare en forme de bénitier, où des canards barbotent. Un joli moulin.
-C’est Saint-Pair.</p>
-
-<p>La plage de sable est belle, assez morne et in<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>définie. Des deux côtés,
-des falaises en terre qui s’éboulent par place, et sur le sommet
-desquelles serpente un petit chemin gazonné que j’aime à l’heure de la
-haute mer.</p>
-
-<p>De gros rochers par-ci par-là. Beaucoup d’horizon. On voit et on pense
-loin.</p>
-
-<p>Point de bateaux, point de pêcheurs, rien de l’animation de la mer telle
-que je l’ai vue toujours. C’est la grande privation de mon pauvre père,
-pas de port! Il sera souvent à Granville, je crois.</p>
-
-<p class="r">
-10 août.<br />
-</p>
-
-<p>L’église est vieille, très vieille et jolie.</p>
-
-<p>Autour est le cimetière, comme dans la plupart des villages.</p>
-
-<p>Des croix renversées, de la mousse, des herbes et des orties. J’ai
-toujours été frappée de voir combien, à la campagne, les tombes sont
-abandonnées. Est-ce le temps qui manque pour les soigner? Une espèce
-d’indifférence de «l’après»?...&#8212;On y est plus religieux que dans les
-villes cependant, et on l’est ici extraordinairement.&#8212;Ou<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> plus de
-résignation aux choses de la nature?... On naît, on meurt; cela doit
-être?...</p>
-
-<p>Nulle part le culte des morts n’est plus fervent ni plus fidèle qu’à
-Paris; mais peut-être est-ce une sorte de culte particulier qui
-s’adresse au souvenir seulement et n’y mêle rien de religieux.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, la vue est charmante depuis ce cimetière, et je
-viens souvent m’y asseoir sur le mur, les pieds sur des pierres
-écroulées.</p>
-
-<p>J’ai pourtant découvert une tombe, parmi toute cette dévastation, qui
-est intacte. C’est un granit entièrement uni, sans nom ni date, et qui
-porte seulement ceci, comme inscription:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">J’ai été ce que vous êtes.<br /></span>
-<span class="i0">Vous serez ce que je suis.<br /></span>
-<span class="i0">Songez-y bien!...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>S’il a été ce que je suis, ce «il» inconnu, il a souffert; et quand je
-serai ce qu’il est, j’aurai peut-être la paix complète. C’est meilleur
-et plus rare que ne le suppose ce prophétique avertisseur. Pourquoi n’y
-songerais-je pas?...</p>
-
-<p>Dans l’église sont les cinq tombeaux des cinq<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> apôtres du pays: saint
-Pair&#8212;ou saint Patern&#8212;comme dit le bon curé chaque fois qu’il prêche;
-saint Scubilion, saint Aroast, saint Sénié et saint Gaud, sous le
-patronage, l’invocation et la pensée desquels nous vivons constamment.</p>
-
-<p>Je m’explique mieux à présent le nombre prodigieux de villas qui portent
-ici des noms de saints ou de saintes!...</p>
-
-<p>Pas une quête qui ne soit faite en leur nom, pas un sermon où ils ne
-soient rappelés à la mémoire des fidèles; et jamais l’un n’est nommé
-sans que tous les autres le soient aussi.</p>
-
-<p>Pourquoi prêche-t-on dans les campagnes avec tant d’emphase et de mots
-confus?</p>
-
-<p>Si je pouvais monter en chaire, il me semble que je ferais un si bon
-sermon! Tout court, tout simple... Je dirais à ceux qui m’écoutent:</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes tous, mes pauvres enfants, presque tous, presque toujours,
-bien malheureux!... j’ai bien pitié!...</p>
-
-<p>Et puis pour les encouragements et les exemples d’abnégation, il me
-faudrait aussi revenir à saint<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> Pair, saint Aroast, ou d’autres sans
-doute qui ont souffert, et souffert bravement.</p>
-
-<p>Venus jadis, dans la sauvagerie et la solitude presque absolues de ce
-coin de la côte, pour évangéliser les rares habitants qui s’y
-trouvaient, ils y pensèrent périr de soif, après des peines de toutes
-sortes. Puis au bout d’une longue patience, saint Pair ayant prié, une
-source jaillit près de lui, et c’est l’eau que nous buvons encore.</p>
-
-<p>Que ne l’a-t-il demandée donnant l’oubli!...</p>
-
-<p>Leurs tombeaux en pierre dure, dont l’usure brille comme du marbre, sont
-presque entiers.</p>
-
-<p>Le seul saint Gaud est représenté par une statue neuve. Crossé, mitré,
-enluminé, chargé d’ors et de mauvais goût. Aussi on pense l’admiration
-et la considération qui vont à lui!...</p>
-
-<p class="r">
-13 août.<br />
-</p>
-
-<p>Un des charmes de la liberté d’ici, c’est l’emploi de nos soirées, que
-nous passons sur la plage.</p>
-
-<p>Pas de lumières, peu de va-et-vient. Des groupes confus, qui font comme
-nous et qui respirent.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>Le temps est d’une douceur extrême, et le sable reste si chaud, même
-après le soleil couché, qu’on peut s’y asseoir ou s’y étendre sans
-éprouver l’ombre de fraîcheur.</p>
-
-<p>C’était hier le 12 août. La nuit de la pluie d’étoiles, et je n’ai rien
-vu de si beau.</p>
-
-<p>Couchée, mon plaid sous ma tête, sans autre horizon que le ciel, avec ce
-bruit d’eau éternel, qui revient toujours dans le même temps, avec le
-même choc, je n’avais plus ni pensées, ni paroles; j’étais toute dans
-mes yeux et mes oreilles. Et plus je regardais, plus ce nombre
-incroyable d’étoiles augmentait. Elles semblaient surgir du ciel, comme
-des bulles montent de l’eau.</p>
-
-<p>Puis tout à coup une d’elles se détachait, glissait au milieu du
-scintillement; et sa chute avait tant de douceur que, malgré la
-distance, c’était le silence de son mouvement qui m’étonnait et me
-ravissait le plus. Puis d’autres encore repassaient, et le mot de
-«pluie» était littéral.</p>
-
-<p>Oh! l’admirable soirée! Si mélancolique et pas attristante! Pas
-attristante enfin à la façon de<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> ces bandes qui nous ont envahis après.
-Les choses sont tellement moins pénibles que les gens!</p>
-
-<p>Ils étaient là une vingtaine, gâtant la nuit et le calme par un grand
-feu qui éclairait tout, et des cris d’orfraies.</p>
-
-<p>Ils ont fini par danser autour, en se tenant par la main, comme des
-sauvages qu’ils étaient; puis ils sont partis en chantant.</p>
-
-<p>On chante beaucoup ici d’ailleurs, sur les routes, sur la plage. En
-marchant et assis, tous les refrains en canons, toutes les rondes
-d’enfants, tous les airs populaires. C’est une bonhomie et un chez-soi
-dont rien ne m’avait donné l’idée; et de loin cela n’est pas laid.</p>
-
-<p>Pour le bain, il en va de même.</p>
-
-<p>A moins que la distance ne devienne une fatigue, on se déshabille au
-logis tranquillement; et il n’y a rien de plus comique, que de voir dans
-la rue les rencontres et les causeries, des peignoirs et des bonnets
-amis...</p>
-
-<p>Jambes à l’air; caoutchouc tiré jusqu’aux<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> sourcils; si paisibles et si
-ridicules... Se reconduisant, s’attendant!...</p>
-
-<p>Et encore est-ce leur beau moment!</p>
-
-<p>Il faut les voir au retour. Les lèvres bleues, les joues marbrées,
-lancés au trot, de peur du froid; le peignoir claquant sur les
-chevilles, laissant deux traces d’eau sur la poussière de la route!...</p>
-
-<p>Mon Dieu! ce serait si bon pourtant de rire sans amertume!</p>
-
-<p>J’ai de tout, des êtres et des actes, une irritation, une impatience, un
-sentiment agressif et mauvais, que je voudrais leur montrer pour les
-blesser!</p>
-
-<p class="r">
-18 août.<br />
-</p>
-
-<p>C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille
-partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.</p>
-
-<p>D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!...</p>
-
-<p>Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des
-bateaux, et vers le milieu de<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> la montée, une porte en pierres qu’on
-passe; à demander le chevalier du guet!</p>
-
-<p>Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand
-complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché,
-et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous
-y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.</p>
-
-<p>Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les
-interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les
-uns que les autres, et ils riaient en les regardant.</p>
-
-<p>Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai
-peu vue, elle m’a fait fuir.</p>
-
-<p>On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans
-un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et
-comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes
-claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles...
-Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien
-seule; mais qui, au milieu de cette<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> vie, reprenait sa réalité, et me
-donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque
-part, d’une façon trop douloureuse!...</p>
-
-<p>J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman
-attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe
-d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit
-retomber tout à coup.</p>
-
-<p>Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble
-que ma peine actuelle soit supprimée.</p>
-
-<p>Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si
-durs!...</p>
-
-<p>Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un
-homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux
-plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien
-l’un pour l’autre!...</p>
-
-<p>Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?...</p>
-
-<p>Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus
-intimes, de ceux qu’on avait<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> réservés de tout temps pour cet instant-là
-et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!...</p>
-
-<p>Si j’aimais mieux souffrir par lui!...</p>
-
-<p>Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations,
-l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer
-que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres
-cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?...</p>
-
-<p class="r">
-25 août.<br />
-</p>
-
-<p>Deux fois la mer phosphorescente, et avec des vagues assez fortes.</p>
-
-<p>Je ne l’avais jamais vue nulle part, et c’est charmant. Une eau où
-serait tombée la lune, et qui la remue en tous sens.</p>
-
-<p>Prises dans un verre, les petites bêtes qui causent tout cet éclat
-brillent encore un instant; puis on n’a plus rien, qu’un liquide
-trouble, et de vilains animaux gris tombés au fond.</p>
-
-<p>On gâte donc tout en fermant la main dessus.<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-2 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>La fureur est aux cerfs-volants dans ce moment. C’est une rage, une
-passion.</p>
-
-<p>On ne voit en l’air que poissons, papillons, oiseaux, démesurés, de
-toutes les couleurs les plus violentes, traînant leurs queues en
-papier...</p>
-
-<p>Par terre des gens à quatre pattes occupés à démêler leur ficelle dans
-laquelle on se prend les pieds, et qu’ils rebobinent en gémissant, parce
-qu’ils perdent le meilleur coup de vent!...</p>
-
-<p>Sans se connaître, sans se parler, on suit les cerfs-volants rivaux. On
-prend parti. Le dernier fait est extravagant. Pas un enfant ne pourrait
-le lancer, et ce sont d’ailleurs les hommes, pères ou amis, dans leur
-désœuvrement, qui construisent, qui enluminent, et qui courent
-éperdument.</p>
-
-<p>Il y a dans cet endroit restreint une sorte de courant de sympathie, de
-sociabilité au moins, tout à fait inconnu ailleurs, et nous nous amusons
-tous de la mode.</p>
-
-<p>Inutile de dire que c’est la seule, du reste, qu’on suive sérieusement
-ici. Pas l’ombre de toilette.<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Le matin on met sa robe, le lendemain on la remet; et puis voilà. Ça
-repose.</p>
-
-<p class="r">
-8 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Nous avons été hier à Carolle, «la petite Suisse», comme on dit ici.</p>
-
-<p>Bien petite en effet, et où il faudrait couper les gens en quatre pour
-en faire des habitants proportionnés au pays.</p>
-
-<p>Un joli vallon boisé, qu’on descend et qu’on remonte. Une falaise très
-élevée, quand on revient par la plage. De gros rochers en bas. Une
-certaine sauvagerie.</p>
-
-<p>Mais ce qu’il y a de mieux, et dont personne ne vous parle, c’est un
-abri de douanier, sur le chemin de la falaise, et d’où la vue est
-merveilleuse.</p>
-
-<p>Je me figurais ce recoin, par une des tempêtes d’hiver, et l’homme
-dedans; et les autres, ceux assez hardis pour tenter quelque chose par
-là, et avoir rendu nécessaire qu’on gardât de pareils endroits...
-Quelles gens ce doit être!...<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-9 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Encore une fête d’un de nos cinq patrons, saint Scubilion, je crois, et
-un panégyrique, qui nous les remet tous en mémoire!... Mais je suis
-réconciliée avec eux.</p>
-
-<p>Depuis que j’ai lu, je ne sais où, qu’il arrivait que saint François de
-Sales trichât au jeu, qu’il s’en excusait en disant que l’argent était
-pour les pauvres, ce qui était vrai, car il leur donnait tout ce qu’il
-gagnait, mais que la passion était si forte qu’il recommençait le
-lendemain, les grandes vertus me font moins peur.</p>
-
-<p>Puisqu’elles ont connu d’aussi petites misères que nous, je pense
-qu’elles nous seront indulgentes.</p>
-
-<p class="r">
-15 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Nous quittons Saint-Pair tout à l’heure.</p>
-
-<p>Mon pauvre père a déjà trop sacrifié de sa chasse en Sologne. Il faut
-partir.</p>
-
-<p>Je m’en vais sans peine ni joie.</p>
-
-<p>Ces six semaines m’ont-elles fait du bien?... Ne<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> m’a-t-on pas laissée
-trop libre, et mes va-et-vient solitaires n’entretenaient-ils pas ma
-peine?... La mer n’est-elle pas la plus énervante et la plus mauvaise
-des compagnes?... Je lis tout ça dans les yeux soucieux qui
-m’interrogent tendrement.</p>
-
-<p>Hélas! ce ne sont pas les choses qui sont gaies ou tristes.</p>
-
-<p>Nous y trouvons ce que nous y mettons, et la façon dont nous les voyons
-s’emporte partout avec soi.<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LE_CHEVAL_DU_MARECHAL"></a>LE CHEVAL DU MARECHAL</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">&#8212;</span>V</span>AS-Y, toi... disait la femme.</p>
-
-<p>&#8212;Non, toi. Tu parleras mieux...</p>
-
-<p>Et tout d’un coup, sans répliquer, elle était partie en courant.</p>
-
-<p>Trente pas dans le corridor sombre. Six marches à descendre pour se
-trouver au niveau des mansardes du devant; celles qui donnaient sur la
-rue, et avaient de vraies fenêtres, et, en face de la porte, son
-hésitation peureuse la reprit.</p>
-
-<p>Puis, au fond de cette obscurité laissée derrière elle, on entendit la
-toux de l’enfant, et, le doigt crispé par l’angoisse, elle frappa deux
-coups de suite.</p>
-
-<p>Dans la chambre où elle entrait, sans même attendre de réponse, un
-singulier spectacle l’accueillit.<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<p>Debout sur une chaise, posée au milieu de la pièce, un jeune homme
-s’efforçait de mirer l’ensemble de sa personne dans une toute petite
-glace placée très haut. Manœuvre délicate, à laquelle il tentait de
-suppléer à force d’adresse.</p>
-
-<p>Mais de quelque façon qu’il s’y prît: en se baissant, en se reculant; en
-se dressant de toute sa vigueur sur la pointe de ses pieds, il n’y avait
-jamais dans le cadre doré qu’une tranche de son individu, présenté
-successivement à ses yeux, comme une image déroulée, sans qu’il lui fût
-possible d’en apprécier l’harmonie générale.</p>
-
-<p>Insensible au bruit extérieur comme à l’inanité de ses essais, il avait
-laissé sa porte s’ouvrir et se refermer sans l’entendre, ni suspendre un
-moment sa chimérique tentative, et c’était seulement après le passage
-éclatant de son plastron, quand sa figure barbue et riante, toute tendue
-par ses efforts, était revenue se refléter dans la glace, qu’il avait
-aperçu deux yeux derrière les siens. Deux yeux qui le suivaient
-ardemment; sans sourire, sans pensée, d’un regard à la fois si tenace et
-si absent<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span> que Philippe s’était retourné, nerveusement impressionné,
-anxieux de ce qu’il allait voir.</p>
-
-<p>Mais la femme, debout à ses pieds, n’avait rien que de fort réel, et
-l’attitude de son corps, autant que la timidité de sa figure, levée vers
-lui, démentait la volonté de ses yeux; lui laissant toute son
-incertitude de suppliante.</p>
-
-<p>Un instant il l’examina, toujours très grave sur son perchoir, puis il
-sauta sur ses pieds et sa question se croisa avec ce que l’inconnue
-balbutiait elle-même.</p>
-
-<p>&#8212;Vous demandez?...</p>
-
-<p>&#8212;C’est pour le petit.</p>
-
-<p>&#8212;Pour... le... petit?</p>
-
-<p>Entre son frémissement à elle, et sa voix à lui, répétant avec lenteur
-en interrogation ces trois mêmes mots, quelle distance!</p>
-
-<p>Et de nouveau, reprise de découragement, elle retomba dans le silence
-épeuré de son entrée, faute de mots, pour la difficulté matérielle de
-s’exprimer.</p>
-
-<p>Avec ce nœud dans la gorge, comment expliquer<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> ce malaise de l’enfant,
-incertain depuis quelques jours, aggravé tout d’un coup ce soir-là,
-d’une façon terrible. L’étouffement, la fièvre qui augmentait. Cette
-plainte continue qui jetait le père hors de la chambre, les deux mains
-sur les oreilles pour ne plus entendre. Leur impuissance devant ce mal,
-qu’ils voyaient bien sans le comprendre. Les courses chez les médecins,
-les cruelles courses sans résultats, parce que les uns disaient:
-«demain», parlaient de l’hôpital; parce que d’autres étaient sortis.
-Chaque retour après ces déboires. Puis dès qu’ils étaient rassis tous
-les deux, le père et la mère, contre le lit, l’horreur de leur inaction
-en regardant la souffrance grandir, pendant que l’heure marchait
-toujours, les entraînait dans la nuit, et rendait tout secours plus
-improbable, avec chaque minute qui passait. Les tortures de cette soirée
-enfin, jusqu’à l’instant où ce dernier espoir l’avait redressée sur ses
-pieds, et l’amenait en courant près de lui «le petit médecin» comme on
-l’appelait dans ce corridor des mansardes, qui était là et qui les
-sauverait...<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<p>Pareille angoisse pouvait-elle déchirer un cœur humain, sans que le cri
-en jaillit directement, se passant de cette langue séchée, qui restait
-morte au fond de la bouche?</p>
-
-<p>Et les yeux de la pauvre créature tournaient autour de cette chambre,
-cherchant une aide dans les choses, pendant que Philippe, qui comprenait
-peu à peu ce qu’on attendait de lui, passait avec mélancolie une même
-revue de son logis.</p>
-
-<p>Chambre quelconque d’étudiant, précédée des cent trente-sept marches des
-six étages qu’elle dominait. Large de cinq pas. Longue de sept.</p>
-
-<p>Un lit de fer, des chaises de paille, une cuvette sur un rayonnage, une
-caisse, jadis pleine de livres, muée depuis ingénieusement en armoire,
-la meublaient sobrement.</p>
-
-<p>Objets essentiels et frustes, bientôt jetés dans l’oubli d’ailleurs,
-quand l’œil du visiteur parvenait jusqu’aux murs. La jeunesse, la
-gaieté, la vraie personnalité de cet endroit.</p>
-
-<p>Dessins et pochades, art mystique et fantaisies outrées, placardés,
-peints ou charbonnés sur le<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span> vert tendre de la muraille,
-s’épanouissaient dans un pêle-mêle, qui faisait le plus grand honneur à
-la variété d’esprit de leur heureux propriétaire, si ce n’était pas
-simplement au nombre énorme de ses amis.</p>
-
-<p>Sentences rimées. Comptes affolés de fin de mois aux insolubles
-additions. Récits dramatiques, soudain coupés, comme le plus astucieux
-feuilleton. Adresses données. Rendez-vous pris. Communications par voie
-d’affiche; rébus, refrains du jour, se pressaient là, envahissant peu à
-peu jusqu’aux prairies des paysages, et aux bonshommes des grandes
-peintures. Étonnant l’œil, fouettant l’esprit; laissant comme un son
-prolongé des folies et des dires, dont ils étaient les traces et les
-témoins.</p>
-
-<p>Pourtant ce n’était pas de ces murs prestigieux que la chambrette
-recevait ce soir-là son caractère principal; et pas davantage sur eux
-que se fixait l’œil soucieux de Philippe.</p>
-
-<p>Un souffle mondain emplissait tout le petit réduit, avec un désordre et
-un mouvement de toilette, impossibles à méconnaître, malgré la modes<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span>tie
-de leurs éléments, et pour lesquels on avait utilisé les moindres et les
-plus diverses ressources du ménage.</p>
-
-<p>Miroir, brosses, flacons, avaient envahi la grande table, où les livres
-ne servaient plus que de haussoirs ou d’appuyoirs.</p>
-
-<p>Au pied du lit, tout prêts à mettre, le chapeau et le paletot.</p>
-
-<p>Des gants blancs, sur des notes de cours, qu’ils fermaient
-symboliquement.</p>
-
-<p>Un petit cornet de papier, qui sentait bon le poivre et l’œillet, pour
-avoir contenu la fleur mise à présent sur l’habit, coiffait gentiment
-l’encrier, et, bien en vue, hors de son enveloppe moirée, une carte
-d’invitation. Soit qu’elle fût nécessaire pour entrer où allait
-Philippe, soit qu’elle lui représentât seulement, comme à Cendrillon, sa
-pantoufle, l’histoire et l’espoir de sa soirée.</p>
-
-<p>Premier bal. Premier habit surtout, acquis par le jeune homme, ainsi que
-ses accessoires obligés, au prix de plus d’une privation.</p>
-
-<p>Source de rêve, d’attente, d’émotion vraie,<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> d’enfantillage, et aussi de
-cette fierté joyeuse que donne chaque nouvelle étape de la vie, tant
-qu’on les monte. Et c’était un tel moment que choisissait cette
-créature!... Et tous les gens du voisinage allaient venir le chercher
-comme ça, pour chacune de leurs misères, avant qu’il eût même fini sa
-première année de médecine?...</p>
-
-<p>Les yeux des deux singuliers interlocuteurs, chacun ayant achevé sa
-revue circulaire, se rencontrèrent à cet instant, et une véritable
-fureur saisit Philippe en retrouvant là sa solliciteuse, passive et
-suppliante.</p>
-
-<p>Allait-elle rester toute la nuit, immobile à cette place, et comment la
-faire sortir?</p>
-
-<p>Mais avant qu’il eût trouvé le mot sec qui congédie, la main de la femme
-s’était abattue sur la sienne, en désespoir de tout autre argument,
-pendant qu’elle murmurait de sa voix blanche:</p>
-
-<p>&#8212;Venez le voir.</p>
-
-<p>La résistance matérielle du jeune homme arrêta sa marche vers la porte,
-et elle éleva un peu le ton pour répéter plus haut:<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Le voir seulement...</p>
-
-<p>Puis il s’était senti la suivre dans l’obscurité.</p>
-
-<p>Brièvement, sans ralentir son allure, elle indiquait les obstacles qui
-se présentaient: marches à monter, passages resserrés; coupant, sans
-même les entendre, les protestations de Philippe.</p>
-
-<p>Là-bas la lueur de sa lampe, fusant par sa porte entr’ouverte, rayait la
-nuit du corridor d’une ligne claire. Mais la rapidité de la course la
-diminuait si promptement, qu’à peine si Philippe la distinguait en
-tournant la tête à présent, et une puérile colère l’animait à se voir
-emmené quand même, par cette volonté taciturne.</p>
-
-<p>Sur les vitres des tabatières un bruit s’entendait, doux et continu. La
-neige devait tomber.</p>
-
-<p>Comment s’en irait-il maintenant? Trouverait-il dans toutes ses poches
-de quoi payer une voiture? Et s’il n’y réussissait pas, s’oserait-il
-présenter avec ses chaussures pleines de boue?</p>
-
-<p>Son attention se surexcitait à suivre ce froissement soyeux, rempli de
-menaces pour lui, et<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span> qu’il était prêt à juger le seul malheur suspendu
-en ce moment sur cette maison.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que ça lui faisait à lui cette femme et son malade?</p>
-
-<p>Il voulait partir, voilà tout, et il le marmottait furieusement,
-cynique, exaspéré, incrédule surtout.</p>
-
-<p>Assez semblable à un passant qui côtoierait une rivière où se noie
-quelqu’un, et qui poursuit tranquillement sa promenade, occupé de ses
-plus petites affaires, jusqu’au moment où il aperçoit le débat de
-l’homme dans l’eau. Plus excusable en somme, même dans son égoïsme
-conscient, qu’il ne peut sembler, tellement l’intensité du désir que
-nous portons en nous, et l’importance qu’il a prise alors à nos yeux,
-est chose fermée et immesurable pour d’autres.</p>
-
-<p>Seule excuse souvent au mal commis, et seul élément en même temps
-qu’aucun esprit ne puisse apprécier.</p>
-
-<p>Philippe, d’ailleurs, n’en pensait point si long. Il rageait de la pure
-et vive colère d’un individu<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> qu’on entraîne où il ne veut pas aller, et
-qui cherche sournoisement comment il va s’échapper.</p>
-
-<p>Puis il avait senti qu’on lui lâchait la main. Une porte s’était
-ouverte. La femme avait passé devant lui, le bousculant sans y prendre
-garde, et, brusquement, toute cette angoisse qui palpitait autour de lui
-depuis un quart d’heure, sans l’attendrir, était entrée dans son cœur,
-matériellement, comme un coup reçu dans la poitrine.</p>
-
-<p>Le regard du père, fouillant l’ombre; le geste de la mère, montrant
-Philippe derrière elle; l’indifférence du petit être, près de qui
-s’agitaient tant de douleurs, l’avaient pénétré à la fois.</p>
-
-<p>Songer à ce qu’il représentait d’attente et d’espoir, pour ces gens, ce
-que lui prêtait de force et de puissance cette science qu’on lui
-supposait, et rien que cette différence de condition entre eux et lui,
-qui donne, quand elle ne butte pas tout d’abord, une confiance
-instinctive en des habitudes, des connaissances, une autorité qui vous
-sont inconnues.</p>
-
-<p>Ce même toit qui les abritait, qui semblait les lier tous; ce mot de
-voisins, dont les pauvres<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> gens font entre eux quelque chose de si large
-et de si vraiment fraternel.</p>
-
-<p>Tout cela éclatait à ses oreilles. Une honte horrible le saisissait,
-avec une ardeur de dévouement, avide de s’employer.</p>
-
-<p>Il voyait son noyé maintenant, et n’entendait pas le laisser couler.
-Aussi, fermant promptement la porte, Philippe s’approcha-t-il du lit,
-avant d’avoir dit un seul mot, et, penché sur lui, commença l’examen de
-l’enfant. D’un geste il avait demandé la lumière que le père tenait en
-silence, s’efforçant qu’elle restât droite. Mais sa main tremblait et
-remuait la lampe malgré lui, et il semblait qu’une âme d’angoisse agitât
-la flamme elle-même.</p>
-
-<p>A cette lueur mouvante, Philippe palpait le petit, le questionnant avec
-douceur, effrayé de ce qu’il entrevoyait, pendant que la pauvre mère le
-regardait sans comprendre, émerveillée de cette bonté, de ce charme
-soudains, et déjà reprise à l’espoir.</p>
-
-<p>Sans répondre d’une autre façon que par ses<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span> gémissements, le petit Jean
-se dégageait, s’efforçant de repousser ces mains, qui le fatiguaient en
-le remuant.</p>
-
-<p>Seulement, quand un étouffement survenait, serrant sa gorge brusquement,
-il ouvrait ses yeux tout grands, avec ce regard de prière que vous
-jettent les enfants malades, dont l’expression est insoutenable.</p>
-
-<p>Surprise de cette souffrance, que rien ne leur fait comprendre. Surprise
-encore bien plus grande de voir demeurer vain, un appel éperdu à l’aide.
-Confiance, et douloureuse attente, qu’on sait ne pouvoir apaiser. C’est
-là quelque chose d’horrible à rencontrer, et qui faisait
-involontairement retourner la tête du jeune homme, chaque fois que ses
-yeux bleus s’ouvraient de cette façon violente, s’attachant à lui.</p>
-
-<p>L’examen de la gorge surtout avait été douloureux.</p>
-
-<p>A force de prière ou d’autorité, la petite bouche souffrante
-s’entr’ouvrait bien un peu. Mais tout de suite, en arrière, une
-contraction se produisait,<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> et l’enfant se rejetait sur son lit,
-pleurant et étouffant.</p>
-
-<p>La grave conviction de Philippe était faite du reste.</p>
-
-<p>Non grâce à sa courte science, mais par une récente expérience du même
-mal, suivi sur une de ses petites sœurs; et il frissonnait à se rappeler
-la promptitude de sa marche, les alternatives traversées là-bas, malgré
-les soins donnés à la fillette, jusqu’à l’heure où le sérum sauveur
-avait été apporté.</p>
-
-<p>A quelle période était ici ce mal dont il ne savait que la gravité, sans
-presque connaître aucune de ses phases?</p>
-
-<p>Qu’avait-il pu déterminer de ravages chez ce petit être de misère? Quel
-parti immédiat fallait-il prendre?</p>
-
-<p>Le sentiment de sa responsabilité, cette nécessité absolue d’agir vite,
-l’étourdissaient comme un vertige.</p>
-
-<p>Rouler l’enfant dans ses couvertures, le mettre dans une voiture, et le
-conduire à quelque hôpi<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span>tal où il réussirait bien à le faire admettre
-sur-le-champ?</p>
-
-<p>Mais dans ce froid, cette neige et ce vent, quels risques ne lui
-faisait-il pas courir?</p>
-
-<p>Aller lui-même se procurer ce qu’il fallait pour une injection qu’il
-tenterait assez facilement?&#8212;Et pendant son absence, que deviendrait
-l’enfant, si un étouffement plus violent que ceux dont Philippe était
-témoin en ce moment, l’étreignait trop longuement?</p>
-
-<p>Non, lui devait rester là. Le père irait chercher ce qui lui était
-nécessaire.</p>
-
-<p>Aussitôt son parti pris, avec une décision et un sang-froid qui ne
-devaient plus se démentir durant cette lourde nuit, Philippe prit ses
-dispositions.</p>
-
-<p>Un instant après, la légère bourse de l’étudiant aux doigts, l’homme
-filait sous la neige.</p>
-
-<p>Les voitures, rares et très pressées, fuyaient dans la bourrasque
-blanche, comme si elles espéraient arriver dans un endroit qui fût
-meilleur, et sa voix les hélait vainement.<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>Dix fois il tenta, sans succès, d’arrêter au moins l’une d’elles pour
-expliquer à ces cochers, dont on ne voyait que le dos ployé, ce qu’il
-voulait; pensant qu’il l’attendrirait. Pas un ne le regardait même.
-Alors, ne se fiant qu’à ses jambes, aiguillonné par l’image qui ne
-quittait pas ses yeux: le petit lit où pleurait l’enfant, malgré sa
-lassitude horrible, il reprit sa course de pauvre bête fatiguée.</p>
-
-<p>Quelques mots écrits par Philippe devaient lui faire remettre, lui avait
-dit le jeune homme, un instrument dans un étui, et une fiole, haute
-comme la main, où tenait tout ce qui restait d’espoir, pour le petit. Et
-il allait.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, un bras passé fermement autour des épaules de
-l’enfant, l’autre main armée d’un crayon noué au bout d’un tampon
-d’ouate, Philippe nettoyait la gorge encombrée.</p>
-
-<p>Il avait trouvé chez lui, non ce qui convenait le mieux peut-être; mais
-un désinfectant suffisant pour aider à ce premier débarras, et sans nul
-espoir de maîtriser de cette façon le mal rapide, il comptait du moins
-maintenir la respiration possible.<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span></p>
-
-<p>Les gémissements du pauvre petit se mêlaient de toux et de larmes, et
-quand, à force de se débattre, il parvenait à s’échapper une minute, de
-la main qui le torturait, ses cris, en éclatant, projetaient en même
-temps sur Philippe toute l’horrible matière, que le pinceau venait de
-détacher de sa gorge.</p>
-
-<p>La mère debout, tremblante et muette, l’essuyait d’un geste rapide, sans
-voix pour l’excuse qu’elle essayait de murmurer, ne se doutant pas, la
-malheureuse, que c’était bien pis que malpropre ce que l’enfant crachait
-ainsi sur ce beau garçon vigoureux; et la cruelle tentative
-recommençait.</p>
-
-<p>Philippe le laissait reposer; un peu de minutes passaient encore; puis
-l’impitoyable nettoyage et la lutte d’angoisse reprenaient ensemble.</p>
-
-<p>Maintenant c’était fini. Ils ne faisaient plus rien qu’attendre tous les
-trois. Attendre le père qui semblait bien long, et aurait dû être là à
-présent, certainement.</p>
-
-<p>Le petit Jean pelotonné, à moitié disparu sous son oreiller, sommeillait
-en se plaignant, s’efforçant encore de se cacher, même en dormant.<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span></p>
-
-<p>Les yeux ardents de la femme, jamais immobiles, allaient d’un mouvement
-incessant du lit jusqu’à Philippe et de Philippe sur le lit, modifiant
-leur expression de douleur ou de prière avec la même rapidité.</p>
-
-<p>Lui se taisait, plein d’angoisse. Il lui semblait que le Destin,
-oubliant un instant ces gens, l’avait mis là à sa place. Que c’était de
-lui tout seul qu’ils dépendaient pour cette nuit.</p>
-
-<p>Les terribles responsabilités de la carrière qu’il s’était choisie lui
-apparaissaient formidables. Il voyait se multiplier toutes les mères et
-toutes les femmes qui le regardaient dans sa vie, comme celle-là le
-regardait, et il sentait le cœur lui manquer.</p>
-
-<p>Quand la voix de l’enfant se taisait, on entendait sur les vitres ce
-même froissement soyeux, plus lourd et plus continu, qui, deux heures
-auparavant, avait tant tourmenté Philippe.</p>
-
-<p>La neige s’épaississait toujours. De là le retard de l’homme, sans
-doute. Comme cela se prolongeait pourtant! Encore un peu de cette
-attente et tout deviendrait inutile.<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<p>Ce silence prodigieux qui succède au bruit de Paris dès que les voitures
-roulent sur cette couche molle, accentuait singulièrement l’angoisse
-haletant dans la mansarde.</p>
-
-<p>Elle semblait éloignée de tout, solitaire, sans espoir. On ne sentait
-plus alentour ni ville ni humains. Rien qu’eux trois, et la mort pas
-loin.</p>
-
-<p>Un bruit de pas dans le corridor rompit l’horrible malaise qui
-paralysait Philippe.</p>
-
-<p>Il courut à la porte. C’était bien le père qui rentrait, les vêtements
-ruisselants d’eau froide, le visage et les mains mouillés de sueur, avec
-dans la poche de sa veste la seringue et le tube que le jeune homme prit
-d’un seul geste, se hâtant de tout préparer, sans entendre ce que la
-pauvre voix bredouillante du malheureux essayait d’expliquer sur sa
-course, son retard et l’état de la rue.</p>
-
-<p>Son corps tremblait si fort qu’il communiquait son mouvement à la chaise
-où il était tombé, et qu’ils avaient l’air, elle et lui, secoués de
-quelque fièvre terrible ou d’une terreur fantastique.<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span></p>
-
-<p>Très réveillé tout d’un coup, avec la confuse certitude que quelque
-nouvelle torture se préparait pour lui, le petit Jean suivait
-peureusement tout ce que faisait Philippe, les yeux mi-clos, pour qu’on
-ne vît pas qu’il regardait. Et sans bruit, par retraits prudents, il
-s’enfonçait encore dans son lit, le corps coulé à demi dans la ruelle,
-les deux bras solidement passés dans les barreaux en bois qui
-l’entouraient comme la cage d’un petit poussin véritable, prêt à une
-lutte, de toute sa force, pour ne pas subir encore ce qu’on lui avait
-fait tout à l’heure. De sorte qu’au moment où Philippe, qui s’approchait
-très doucement, sa seringue chargée dans la main, comptant sur le
-sommeil de l’enfant pour faire la piqûre sans presque qu’il s’en
-aperçût, était arrivé près du lit, de furieuses clameurs avaient éclaté,
-pendant que le petit corps, tendu par les pieds et par les bras,
-commençait à se tordre, se mouvant avec une rapidité et un désordre si
-changeants qu’il était impossible d’en atteindre sûrement la moindre
-partie.</p>
-
-<p>&#8212;Jean!... Jean!... suppliait la mère impuis<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span>sante à arrêter ces membres
-agiles que la peur rendait fous et forts.</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est rien. Je ne te ferai pas mal, protestait vainement Philippe.
-Je ne t’ouvrirai pas la bouche. C’est là, sur le ventre, que je vais
-mettre mon remède, et tu seras guéri demain. Crois-moi... crois-moi, mon
-petit homme.</p>
-
-<p>Mais le petit homme avait trop de présentes raisons de douter de ce
-bourreau, comme des supplications de sa mère, pour se fier à ce qu’on
-lui disait, bien plus certain d’échapper à ce pinceau cruel, qu’on
-cachait sans doute quelque part, tant qu’il continuerait ses cris et ses
-sauts furieux.</p>
-
-<p>&#8212;Je vais vous le tenir, moi, fit l’homme qui intervint et tenta de se
-mettre debout.</p>
-
-<p>Mais son tremblement qui persistait l’en empêcha.</p>
-
-<p>Il avait sous les genoux comme une coupure qui le fit retomber assis,
-aussi lourdement que si ses jambes venaient réellement de se détacher.</p>
-
-<p>&#8212;Poussez ma chaise, dit-il alors. Les bras sont bons.<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span></p>
-
-<p>Mais il vit qu’il se trompait en essayant de se tirer lui-même.</p>
-
-<p>Ce qu’il aurait pu à son arrivée, dans la surexcitation de son extrême
-effort physique, lui était impossible à présent dans la détente
-commencée.</p>
-
-<p>De grosses larmes lui vinrent aux yeux, et se tournant vers l’enfant qui
-criait toujours follement:</p>
-
-<p>&#8212;Toi, Jean, lui dit-il à son tour, toi qui veux être soldat, tu n’es
-pas plus brave que ça? Et quand ce seront les Prussiens? Et quand tu te
-battras avec eux?...</p>
-
-<p>Mais avant cette bataille future, il en sentait une autre, le pauvre
-homme, si proche et terrible à livrer, que sa voix tomba tout à coup.</p>
-
-<p>Philippe, à sa place d’ailleurs, chapitrait déjà son irascible malade,
-essayant de son éloquence.</p>
-
-<p>Tenter une piqûre délicate à faire en maîtrisant l’enfant d’une main,
-pendant qu’il opérerait de l’autre, comme il avait agi précédemment pour
-les nettoyages, où un mouvement inattendu était sans danger, n’était
-plus possible ici. Il restait la<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span> persuasion, dût-on perdre un peu de ce
-précieux temps dont la dépense était si grave.</p>
-
-<p>&#8212;Écoute, mon petit Jean, fit-il donc doucement en s’asseyant près du
-lit. N’aie pas peur. J’ai les deux mains vides. Regarde? Je ne te ferai
-rien maintenant. Je veux te raconter une histoire. Tu veux être soldat,
-vraiment?</p>
-
-<p>Las de ses cris, surpris de ce ton, le petit restait immobile,
-considérant ces mains ouvertes que le jeune homme levait en parlant, et
-qui lui promettaient la paix.</p>
-
-<p>Et comme Philippe le pressait, renouvelant sa question:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, avec un grand chapeau, et un sabre qui fasse du bruit,
-répondit-il gravement.</p>
-
-<p>&#8212;Soldat, un vrai soldat de France, reprit Philippe en insistant. Un qui
-marche toujours devant? Qui n’a pas peur? Qui n’a pas froid? Qui ne
-grogne pas quand il manque la soupe?...</p>
-
-<p>Tout étonné, machinalement, le petit hochait la tête à chacune des
-questions de son bizarre docteur.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Alors, écoute une histoire.</p>
-
-<p>«Il y avait une fois un soldat, comme celui que je te dis là. Si brave,
-si bon, qui s’était battu tant de fois, qu’on connaissait son nom
-partout. Pas rien qu’en France. Dans tout le monde.</p>
-
-<p>«Chaque fois que, dans une bataille, il y avait un endroit terrible, il
-y courait, passait le premier, au milieu des balles, des boulets, des
-cris, des sabres qu’on levait. Et ses soldats, qu’il conduisait, et qui
-adoraient sa bravoure, le suivaient où il voulait, en se disant: «Où il
-passera, nous passerons bien.» Et un peu de l’armée française entrait
-comme ça, au plus fort de l’armée ennemie; et comme le reste suivait,
-c’était nous qui avions la victoire.</p>
-
-<p>«Alors, après la bataille, on donnait au brave officier une médaille,
-une décoration; qui étaient comme si on avait écrit sur lui ce qu’il
-avait fait de beau, et que tout le monde le lise; ou bien encore un
-galon à mettre au bas de ses manches. Et il était devenu lieutenant,
-commandant, colonel; et d’être appelés seulement «les zouaves de
-Canrobert» rendait ses hommes fiers comme des rois.<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<p>«Puis il était parti ailleurs, où les Français refaisaient la guerre, et
-il avait recommencé à se battre, à recevoir des blessures; à gagner des
-batailles; à rendre courageux et décidés tous les soldats qui
-l’approchaient; à en faire ce qu’il voulait.</p>
-
-<p>«Alors on l’avait nommé général, maréchal. Tout ce qu’on peut devenir de
-plus. Et depuis les autres pays, on s’était mis aussi à lui envoyer des
-décorations et des honneurs, parce que, quand on est si brave, même les
-ennemis vous admirent.</p>
-
-<p>«Enfin, au bout de tout, hélas! pendant sa dernière guerre, où il
-s’était défendu pourtant aussi fort que jamais, la France avait été si
-malheureuse, qu’il ne s’en était pas consolé, et que pendant tout le
-reste de sa vie, il pensait aux petits Français, qui viendraient après
-lui, qui pourraient recommencer cette guerre-là, et la gagner cette
-fois.</p>
-
-<p>«Seulement, les petits Français, quand ils sont malades comme toi,
-feraient de très vilains soldats, si on n’avait pas trouvé un remède,
-pour les guérir. Un bien singulier remède, mais qui réussit toujours.<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<p>«On prend un peu de sang à un bon cheval qui se laisse faire. On le met
-comme je t’ai dit, là, sur le ventre du malade, et le petit peut
-grandir.</p>
-
-<p>«Or, sais-tu bien, toi, d’où vient le sang que je t’apporte?</p>
-
-<p>«Pour aller dans tant d’endroits, à tant de guerres et de batailles, ce
-grand soldat, dont je te parle, avait un cheval, comme tu penses. Un
-beau cheval qu’il aimait bien et qu’il avait toujours gardé, même quand,
-lui, était devenu trop vieux pour pouvoir monter dessus.</p>
-
-<p>«Mais voilà, qu’il n’y a pas longtemps, une des blessures du maréchal
-s’est rouverte tout d’un coup, comme elle était le jour où une balle la
-lui avait faite. Et il est mort.</p>
-
-<p>«Le beau cheval est resté, et les enfants du maréchal l’auraient bien
-gardé toujours. Mais ils ont voulu faire une chose qui aurait touché
-leur père, plus encore que de voir aimer et choyer son vieil ami. Et, se
-rappelant sa grande tendresse pour les petits Français de l’avenir, ils
-ont envoyé son cheval dans la maison où s’apprête le remède<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> merveilleux
-pour qu’il guérisse beaucoup d’enfants, tout le temps qu’il vivra
-encore, et prépare beaucoup de soldats!...»</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Fasciné, redevenu tranquille, le petit Jean écoutait; ses yeux
-bleus&#8212;vrai bleu de Gaulois&#8212;ouverts bien larges, devant l’histoire
-magnifique, qu’il voyait vivre, comme les enfants voient les choses.</p>
-
-<p>&#8212;Et toi, cria-t-il à Philippe, tu seras soldat aussi?...</p>
-
-<p>Et le jeune homme, oubliant à qui il parlait, ému lui-même, grisé de
-belles choses et d’émotion, repris par son rêve d’enthousiasme,
-répondit, comme si le petit le comprenait:</p>
-
-<p>&#8212;Non! moi je ferai meilleur encore. Je soignerai. Je guérirai; je
-garderai tous ceux qu’on aime...</p>
-
-<p>Chacun poursuivant sa chimère, ils se turent tous deux un moment. Le
-petit gagnant sa bataille. Le grand, plus difficile encore.</p>
-
-<p>La générosité dans ce qu’elle a de plus pur, de<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> plus héroïque, de plus
-exalté, palpitant autour d’eux. Puis Philippe s’était repris, et se
-penchant sur le lit:</p>
-
-<p>&#8212;A présent, veux-tu mon remède? avait-il demandé à l’enfant.</p>
-
-<p>Et Jean, embrouillant tout, mais repoussant lui-même sa couverture,
-avait répondu vivement:</p>
-
-<p>&#8212;Mets-moi du sang du maréchal!...</p>
-
-<p class="astt">. . . . . . . . . .</p>
-
-<p>Le lendemain, Philippe, frissonnant, s’était réveillé sur sa chaise, les
-reins brisés et la tête vague.</p>
-
-<p>Quelle nuit que celle qui finissait! Et après la demi-heure d’accalmie,
-si heureusement gagnée, que de peines et de soins encore, jusqu’à ce que
-le petit s’endormît!</p>
-
-<p>Par la fenêtre, dans le toit, le jour entrait, blanc et très clair.</p>
-
-<p>Étendu, en face de lui, Philippe voyait son habit, recouvert
-maternellement par un gros linge bien propre. Dans un verre rempli
-d’eau, l’œillet trempait sa tige menue.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p>
-
-<p>Sur ses épaules, un châle orange, épinglé sous son menton, lui tenait
-chaud comme il pouvait.</p>
-
-<p>Sur ses genoux et sur ses pieds, tous les vêtements du logis.</p>
-
-<p>Assis côte à côte, et tournés de manière à voir, à la fois, le lit de
-l’enfant et l’étudiant, les parents, la main dans la main, les
-regardaient dormir tous les deux, en retenant mouvements et souffles.</p>
-
-<p>De son premier geste conscient, Philippe prit la main du petit.</p>
-
-<p>Le pouls avait baissé déjà. La peau meilleure, se détendait. Elle cédait
-un peu sous le doigt.</p>
-
-<p>Son sourire le dit aussitôt, aux yeux qui l’interrogeaient dans une
-silencieuse ardeur. Puis comme les pauvres êtres tendaient leurs mains
-vers lui, montrant qu’ils n’osaient pas se lever, et s’embrassaient en
-pleurant, Philippe avait regardé son châle orange, les jambes de
-paralytique miséreux; toute sa silhouette attendrissante et ridicule: la
-tête adorable du petit Jean, éclairée par ce jour neigeux, et sans
-essayer de le cacher, il avait fait comme les pauvres gens.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<h2><a id="CHASSE_AUX_ALOUETTES"></a>CHASSE AUX ALOUETTES</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">&#8212;</span>B</span>LANDINE, vous ne suivrez pas la chasse à cheval aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous demande pardon, je la suivrai.</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas une question que je vous pose.</p>
-
-<p>&#8212;C’est une réponse que je vous fais.</p>
-
-<p>&#8212;Je viens de dire qu’on ne selle pas <i>Laly</i>.</p>
-
-<p>&#8212;Je m’arrangerai pour une fois d’<i>Éclat</i>, si ça peut vous être
-agréable.</p>
-
-<p>&#8212;Pas plus d’<i>Éclat</i> que de tout autre. Vous ne monterez pas cet
-après-midi.</p>
-
-<p>&#8212;Alors je resterai chez moi!...</p>
-
-<p>&#8212;Vous dites des enfantillages!... Ne pouvez-vous suivre en voiture?</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi pas en chaise à porteurs ou dans les ambulances urbaines?...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne vois pas ce que la voiture...<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Non! vous ne «voyez» pas, vous qui galoperez où la fantaisie vous
-poussera, qui sauterez les plus beaux obstacles, et passerez les plus
-grands fossés, rien que parce que ce seront les plus grands; qui mènerez
-le train tout le temps, qui serez là, à l’arrivée, au départ, au milieu,
-et dans les coins encore si ça vous plaît; dans les bandes qui causent
-et qui traînent!... ce que c’est de s’encaisser dans un landau, entre
-les coussins, les fourrures et les édredons de madame de Lorne; les
-malaises et les flacons de madame de Croix-Romain; et les histoires du
-vieux La Feuillade, qui conte les chasses du roi Henri!...&#8212;Il a chassé
-au vol, cet homme,&#8212;pour s’en aller sur une grande bête de route,
-numéroter les bornes comme un cantonnier, entendre les voix, par hasard,
-sans pouvoir jamais les suivre, les sonneries... quand ça se trouve, et
-arriver enfin, la bête servie depuis une demi-heure, et chacun retombé à
-plat, ou animé par un spectacle qu’on n’a pas vu, et dont les détails
-insipides pleuvent sur vous à l’instant!</p>
-
-<p>&#8212;Vous prendrez la charrette anglaise, vous<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> conduirez vous-même, et
-vous pourrez passer partout.</p>
-
-<p>&#8212;Y compris taillis et sentiers, avec une de ces dames que je serai
-forcée d’emmener, qui se trouvera une poltronne, et qui criera que je
-lui romps les os!...</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi n’iriez-vous pas toute seule?</p>
-
-<p>&#8212;Comme ce serait gracieux pour elles! Une place vide près de moi, et
-Tomy par derrière, pour les barrières et pour le fleurt!...</p>
-
-<p>&#8212;Pour me faire plaisir, Blandine!...</p>
-
-<p>&#8212;Non! ne demandez pas ça comme ça. Rien de plus irritant que cette
-formule!... On vous prive d’un plaisir; on vous propose un sacrifice, et
-comme on sent que c’est insupportable ce qu’on veut, on ajoute: «Pour me
-faire plaisir!» de façon que c’est la victime qui prend un air de
-bourreau, un air de sans-cœur, si elle refuse ce qu’on implore d’elle si
-gentiment! «Pour me faire plaisir!» Ça vous fera plaisir alors, que je
-reste seule et que je m’assomme?...</p>
-
-<p>&#8212;Vous savez bien...<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Non! je ne sais pas.</p>
-
-<p>&#8212;Ma petite Blandine!...</p>
-
-<p>&#8212;Et moi je vous dirai: «Mon petit Luc!... Mon cher petit Luc!...» et
-nous verrons lequel des deux sera le plus petit et le plus gentil!...</p>
-
-<p>&#8212;Je comprendrais tout ce que vous dites s’il n’y avait pas de raisons
-sérieuses!...</p>
-
-<p>&#8212;C’est que, justement, je n’en vois point.</p>
-
-<p>&#8212;En vérité, vous rendriez fou!... Oui ou non, vous êtes-vous trouvée
-mal hier en descendant de cheval? Êtes-vous restée dix minutes sur les
-peaux d’ours du vestibule, avant de reprendre connaissance? Avez-vous
-convenu après que c’était la fatigue de votre longue course de la
-journée? et pensez-vous que, cela étant, ce soit raisonnable de
-recommencer aujourd’hui?...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne me suis pas trouvée mal en descendant de cheval, vu que j’ai
-traversé seule toute la cour, et monté toutes les marches du perron. En
-entrant dans le vestibule, j’ai vu que les murs bougeaient. J’ai demandé
-à M. de Mortreix, qui marchait à côté de moi:<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;Pensez-vous que l’antichambre tourne?...</p>
-
-<p>«Il m’a regardée, et m’a répondu en mettant son bras derrière mes
-épaules:</p>
-
-<p>«&#8212;Non, l’antichambre ne tourne pas; mais vous allez vous trouver mal,
-il faut vous étendre à plat...» Et il m’a allongée sur les peaux que
-vous dites. On s’est approché, on a crié, j’ai senti de l’eau des carmes
-sur ma langue; du vinaigre dans mes cheveux; de l’eau de Hongrie dans
-mes oreilles; et tous les flacons de ces dames sous mon nez, mélangés à
-tourner un cœur de roche.</p>
-
-<p>«&#8212;Vous êtes arrivé, vous m’avez prise et portée jusqu’ici. J’étais
-parfaitement bien; mais verte comme une pelouse. Vous, fâché comme d’une
-sottise. C’était de peur; c’était très gentil, et je me suis laissé
-gronder:</p>
-
-<p>«&#8212;Ça m’arrivait-il souvent?...</p>
-
-<p>«&#8212;Qu’est-ce que je pouvais avoir eu?...</p>
-
-<p>«&#8212;C’était la fatigue du cheval!...&#8212;moi qui suis montée à huit ans!</p>
-
-<p>«&#8212;Je n’ai pas voulu vous contredire; puis je surveillais ma pelouse,
-que j’avais une peur<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> terrible de voir rester de ce ton printemps. Comme
-«ça» ne m’était jamais arrivé, j’étais aussi perplexe que vous, sur les
-suites de l’aventure. Je n’ai donc «convenu» de rien; et si, au lieu de
-dîner et de danser après aussi gaiement que nous l’avons fait, vous
-aviez repris votre interrogatoire, je vous aurais trouvé cent raisons
-qui valaient la vôtre!...</p>
-
-<p>&#8212;Dites-les maintenant.</p>
-
-<p>&#8212;C’est ridicule, à quoi bon? Quand je vous aurai raconté que j’avais
-reçu le matin une amazone que j’attendais, et dont le corsage était trop
-juste; que j’avais décidé de la mettre, et qu’on me l’a boutonnée en
-prenant mon crochet à bottines; que j’avais fumé à déjeuner une
-cigarette, et bu sur mon <i>champagne-cocktail</i> une tasse de lait; que
-dans les garnitures de la table, Louis avait mis des fleurs à odeur; que
-je me suis pincé le doigt&#8212;vous pouvez voir, il est tout bleu&#8212;au moment
-où nous descendions, et que j’ai promené tout ça de deux heures à sept
-heures et demie; ça vous retirera-t-il de l’esprit l’idée que vous
-croyez vraie, pas parce qu’elle l’est, mais parce que c’est la
-vôtre?...<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Enfin, puisqu’il y a eu fatigue&#8212;mettons pour une cause
-quelconque&#8212;avouez qu’il est plus raisonnable de vous ménager
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Mais qui est-ce qui l’est, raisonnable? Pourquoi serais-je
-raisonnable? Est-ce qu’on l’est à vingt ans, quand on se porte bien et
-qu’on s’amuse? C’est la vertu des gens qui ne peuvent plus rien
-faire!...</p>
-
-<p>&#8212;Alors, il faut que je le sois pour vous!...</p>
-
-<p>&#8212;Ce qui signifie?...</p>
-
-<p>&#8212;Que puisque vous ne voulez qu’on vous dise ni «Ma petite Blandine», ni
-«Faites ça pour moi», ni le faire de vous-même, je vous dirai
-simplement: Je ne «veux» pas que vous montiez et vous ne monterez pas
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>&#8212;Ne me dites pas ce mot-là, Luc!</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi ne vous le dirais-je pas?</p>
-
-<p>&#8212;Parce que j’en avais envie tout à l’heure, de cette chasse, pas très,
-pas tant que je le disais. Mais si vous saviez maintenant!... C’est de
-la fureur, de la crispation!... Vous ne pouvez pas comprendre, vous les
-hommes, ce que c’est devant<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> une volonté ou un désir véhéments que
-d’entendre tout à coup ce mot-là, dit sur ce ton-là qui fait mur et qui
-vous arrête!...</p>
-
-<p>«&#8212;C’est à se casser la tête dessus. Ce «plus fort» qu’on sent près de
-soi, qui a le droit et qui en abuse!...</p>
-
-<p>«C’est le mot qui donne envie de vous braver et de faire des sottises,
-de vous détester et de vous battre, et d’être très forte pour vous faire
-mal.</p>
-
-<p>«Le «Je veux» de tendresse, nous le disons et on l’écoute. Mais l’autre,
-celui qu’on dit pour les choses graves et les choses désagréables, quand
-on s’aime et quand on ne s’aime plus, c’est méchant et lâche de s’en
-servir, puisque vous savez bien qu’il réussira!...</p>
-
-<p>«Pas de raisons; pas d’explications...</p>
-
-<p>&#8212;Oh! Blandine!...</p>
-
-<p>&#8212;Je «veux», voilà tout. C’est brutal!...</p>
-
-<p>Et comme Luc de Versoix protestait d’un geste effaré devant la véhémence
-de sa femme, elle avait repris, toujours plus violemment:</p>
-
-<p>&#8212;Oui! c’est brutal!... Et maintenant, allez-<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span>vous-en! Vous avez clos la
-discussion. Vous êtes le maître, vous l’avez dit. Je ne monterai pas à
-cheval; mais je n’irai pas en voiture non plus, et je ne paraîtrai pas
-de la journée! Le repos sera complet comme ça.</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne ferez pas cette sottise!...</p>
-
-<p>&#8212;Et qui donc m’en empêcherait?...</p>
-
-<p>&#8212;Songez à ce qu’on penserait.</p>
-
-<p>&#8212;Oh! non! je vous jure que je n’y songe pas!...</p>
-
-<p>&#8212;Mais que dirai-je, moi, à tout ce monde?...</p>
-
-<p>&#8212;Ce que vous voudrez, ce qu’il vous plaira. Je n’ai pas réuni trente
-personnes chez moi, pour les héberger et les amuser, pour qu’elles me
-fassent encore la loi! Dites-leur que je suis malade... Dites-leur que
-je suis morte!... Et je serais enchantée que ça soit vrai!...</p>
-
-<p>Et bondissant de son fauteuil, avec une agilité qui enlevait toute
-probabilité à ce vœu macabre, Blandine avait disparu, laissant son mari
-dans sa chambre, où avait eu lieu la discussion, pour s’enfermer dans
-son petit salon.</p>
-
-<p>Un instant, Luc était demeuré perplexe et im<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span>mobile, prêt à la rejoindre
-et à céder. Puis, furieux à son tour, par réflexion, il était entré dans
-son cabinet de toilette, s’était laissé équiper avec une mine farouche
-et, sans avoir prononcé un mot, avait rejoint ses hôtes en bas.</p>
-
-<p>Un tumulte de questions, d’exclamations intéressées et attendries était
-venu jusqu’à Blandine, au moment où son mari avait paru seul; puis un
-grand piétinement de chevaux, le bruit des voitures qui s’avançaient à
-leur tour, s’arrêtaient devant le perron et s’éloignaient au trot; puis
-plus rien, dans tout le château, que le tapage de la colère de Blandine,
-qu’elle entendait gronder comme un bruit matériel; une marée montante
-dans ses oreilles et dans son front.</p>
-
-<p>C’était la dixième fois depuis le matin que cette discussion se
-renouvelait entre elle et Luc.</p>
-
-<p>Plaisante d’abord, tendre et câline ensuite, pour finir par cette
-violence et cet éclat inattendus; et la jeune femme demeurait aussi
-saisie du dénouement que si elle n’y eût pas contribué.</p>
-
-<p>Comment en étaient-ils arrivés là?<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<p>Regret véritable de manquer cette chasse; esprit de contradiction
-aiguisé par la lutte; habitude omnipotente qu’on lui cédât toujours; il
-y avait de tout ça, dans son cas à elle. Craintes sincères seulement, et
-impatience développée peu à peu chez Luc...</p>
-
-<p>Mariés depuis un an, c’était sinon le premier choc, du moins la première
-querelle survenue entre eux; et il avait fallu la présence d’étrangers
-talonnant le jeune mari, l’agacement et la responsabilité de son rôle de
-maître de maison, pour qu’elle se terminât ainsi.</p>
-
-<p>Libre de son temps, et de sa présence, il eût patienté, temporisé, et
-plus probablement cédé; soit qu’il eût emmené Blandine, soit qu’il eût
-renoncé à chasser lui-même.</p>
-
-<p>Mais la possibilité que le maître de la maison, qui était en même temps
-le maître de l’équipage, se dispensât de paraître ce jour-là?</p>
-
-<p>Seulement, dans son exaspération, Blandine ne voulait tenir compte de
-rien que de cette volonté rigoureuse, tout à coup exprimée; de ce grand
-et<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span> joyeux tapage du départ, du silence qui venait de lui succéder, et
-d’elle, dans ce grand château muet, où elle se faisait l’effet d’une
-abandonnée et d’une victime.</p>
-
-<p>Laissée!... Il l’avait laissée... Il était vraiment parti!... Et c’était
-surtout l’impuissance de sa fureur qui l’exaspérait.</p>
-
-<p>Entre les deux verrous qu’elle venait de pousser elle-même sur ses deux
-portes, elle se promenait de long en large, avec toute la rage d’une
-prisonnière véritable. Prisonnière en effet par l’impossibilité où elle
-était de rien tenter maintenant...</p>
-
-<p>Les projets et les volontés les plus absurdes lui traversaient l’esprit
-tour à tour.</p>
-
-<p>Elle allait s’habiller, faire seller son cheval et rejoindre la chasse.</p>
-
-<p>La présence de leurs hôtes lui garantissait un accueil correct de son
-mari. Ensuite... Eh bien! ensuite, ils s’arrangeraient, elle et lui!...</p>
-
-<p>Ou... mieux encore! Après une visite faite chez quelque voisine
-éloignée, elle se laisserait retenir à dîner de façon qu’à sa rentrée,
-ce serait Luc qui<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> à son tour trouverait la maison vide... qui la
-croirait partie peut-être!... Ou...</p>
-
-<p>Dans le premier quart d’heure, follement, furieusement, elle avait
-imaginé toutes les vengeances qu’elle pouvait tirer de cet acte
-intempestif d’autorité; toutes les sottises à faire, sur lesquelles elle
-raffinait avec jubilation, et ce n’était que la vivacité de ce roulement
-d’idées, qui l’avait empêchée de passer à l’exécution de quelqu’une
-d’elles. Puis la réaction des larmes était venue, et ensevelie
-maintenant dans les coussins soyeux d’une énorme bergère, elle pleurait
-sans se lasser.</p>
-
-<p>Son petit mouchoir à dentelles, cent fois mouillé, ne se lassait pas
-plus qu’elle. Froissé, menu, compatissant, il volait d’un œil à l’autre;
-et c’était le plus délicieux chagrin du monde que celui de cette jolie
-créature, pelotonnée dans cette soie à fleurs, pleurant avec l’abandon,
-la violence et la grâce des larmes d’enfant qu’un mot suffit à sécher,
-mais qui jaillissent en attendant, comme si rien ne devait les arrêter.</p>
-
-<p>Avec ses pleurs, la vivacité combative de son<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> humeur s’écoulait, mais
-non l’amertume de son esprit, et comme entre deux soupirs l’offense
-repassait pour la millième fois en flèche dans sa pensée, elle s’était
-levée tout d’un coup, et d’un ton grave et distinct:</p>
-
-<p>&#8212;Alors, ils sauront cela aussi..., avait-elle formulé nettement.</p>
-
-<p>Et tout aussitôt, sans doute pour se mettre en mesure de «les» informer
-de ce qu’ils devaient savoir, elle avait traversé le salon.</p>
-
-<p>Près de la fenêtre, dans un faible retrait du mur, se trouvait un petit
-secrétaire dont les cuivres rares et les bois divers, foncés par le
-temps, brillaient doucement.</p>
-
-<p>Un fauteuil léger à portée de la main; des fleurs sur une table; une
-statuette sur une console; tous les jolis riens du coin favori, celui
-dans lequel on vit, où l’on va s’asseoir instinctivement dès qu’on entre
-dans la pièce.</p>
-
-<p>Arrivée là, d’un coup d’œil prudent, Blandine avait regardé autour
-d’elle, comme si sa solitude et ses portes closes ne suffisaient plus
-pour ce<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span> qu’elle allait découvrir, et, la clef prise dans l’abri
-mystérieux d’une triple boîte, elle avait ouvert le meuble.</p>
-
-<p>Il y avait une glace dans le fond, et c’était une chose bizarre et un
-peu troublante que de se voir écrire et penser, avec ces deux yeux
-toujours sur soi, dès qu’on levait les siens. Il semblait qu’il fallût
-là plus de sincérité; qu’un peu de ce mystère, et de ce gardé, qui
-demeurent dans la pensée humaine à l’instant où elle se livre le plus,
-tombaient forcément devant ce regard, qui, quoi qu’on en dise, est celui
-qui vous connaît si bien.</p>
-
-<p>Il y avait plus de sympathie aussi que dans un secrétaire ordinaire.
-Blandine l’avait éprouvé plus d’une fois; et au premier mouvement de son
-œil dolent vers la glace, un peu du réconfort habituel lui était venu
-tout de suite.</p>
-
-<p>Sous le plus grand des tiroirs, quand on l’enlevait entièrement, on
-découvrait un petit dessin de marqueterie, d’une minutie et d’une
-finesse extrêmes.</p>
-
-<p>Et quand on appuyait un ongle sur la rosace<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> du centre, un déplacement
-se faisait, qui mettait à jour un second tiroir de la même taille que le
-premier.</p>
-
-<p>C’était là que se trouvait ce qu’était venu chercher la jeune femme: un
-cahier de papier blanc, noué simplement par un gros ruban.</p>
-
-<p>Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles,
-demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite;
-puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait
-maintenant depuis la première page.</p>
-
-<p>Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin,
-bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:</p>
-
-<p>«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et
-ininterrompues du récit qui commençait.</p>
-
-<p>Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé
-les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien
-qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était
-remise à lire.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p>
-
-<p class="r">
-24 mai 1895.<br />
-</p>
-
-<p>«J’écris ceci pour mes enfants.</p>
-
-<p>«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de
-Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus
-charmant que ce temps-là chez lui.</p>
-
-<p>«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des
-chasseurs,&#8212;les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,&#8212;qui
-se communiquait à nous toutes.</p>
-
-<p>«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la
-griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui
-en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu
-jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!</p>
-
-<p>«Moi qui dispense à présent&#8212;Luc me l’a permis plusieurs
-fois&#8212;l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais
-tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.</p>
-
-<p>«Achever une bête que des chiens acculent et<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> qu’ils vous présentent
-demi-morte; quel intérêt?... De ces sottises enfin qu’on dit quand on
-parle de choses qu’on ignore totalement...</p>
-
-<p>«Nous chassions le renard et le lièvre, dans la petite forêt, tapies
-derrière ces messieurs, dans les lignes où ils guettaient les pauvres
-bêtes au passage; quand ils voulaient bien nous emmener, sous promesse
-d’un silence de nonnes&#8212;un peu une chasse de Peaux-Rouges, je
-trouve,&#8212;ou la grosse bête dans la forêt de Velours.</p>
-
-<p>«Nous partions de bonne heure dans les voitures de chasse, somnolentes
-du côté féminin, et assez mal coiffées,&#8212;je me rappelle ce
-détail;&#8212;toutes plus paresseuses que coquettes, paraît-il.</p>
-
-<p>«A Lux, on trouvait le garde et les chiens, et le soleil, en montant,
-commençait à ranimer les esprits.</p>
-
-<p>«Laissées à quelque étoile, à cause des longues marches qu’on allait
-faire, nous nous asseyions dans cette mousse merveilleuse, qui donne à
-la forêt son nom symbolique et charmant; et souvent c’était nous qui
-voyions passer la bête dans un défaut; ou<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> quelque autre, non suivie,
-que la chasse faisait fuir et qui s’enfonçait dans la forêt.</p>
-
-<p>«Un froissement de branches, et la douce tête paraissait, avant que le
-bruit de ses pieds légers nous eût averties... Puis, d’un bond, elle
-rouvrait le taillis, nous laissant aussi surprises qu’elle, un peu
-effrayées même... «Si, à sa place, il était sorti un sanglier!...»
-Seulement le sanglier ne sortait jamais.</p>
-
-<p>«Le retour, par exemple, était tout animation et causerie.</p>
-
-<p>«Le déjeuner, fait dans la grande salle aménagée chez un des gardes,
-était loin. On avait faim, on avait soif: ce qui, avant de rendre
-mélancolique et las, rend expansif et bavard... A l’avance, nous
-expliquions aux jeunes ce qu’il leur restait à faire le soir. Un petit
-cotillon à improviser; des tableaux vivants, que nous avions imaginés en
-les attendant; la répétition générale de la comédie en cours.</p>
-
-<p>«Je vois encore une scène de déclaration, très mal dite la veille, que
-les acteurs placés dans des voitures différentes avaient entrepris de
-recom<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>mencer, pour gagner du temps, pendant que les chevaux marchaient
-au pas, côte à côte.</p>
-
-<p>«Le trot reprit au moment où le jeune premier, pour ne négliger aucun
-jeu de scène, mettait un genou en terre et pressait, aussi amoureusement
-que fictivement, la main qu’il devait baiser le soir!...</p>
-
-<p>«Le premier genou joignit le second, fort rudement, et les deux mains
-nagèrent devant elles, cherchant un appui. Ce fut le plus bel effet que
-Michel d’Épeuille obtint jamais...</p>
-
-<p>«Et ce jour d’ouverture où mon oncle déclara en revenant qu’il entendait
-manger le soir même les perdrix qu’il avait tuées et gardées dans son
-carnier!...</p>
-
-<p>«Comme on lui rappelait doucement l’humeur d’Honorine, aussi célèbre par
-sa mauvaise grâce que par ses talents culinaires:</p>
-
-<p>«&#8212;Eh bien! je les lui donnerai toutes plumées, avait-il répliqué.</p>
-
-<p>«Et le voilà plumant avec fureur, aidé bientôt de deux ou trois autres,
-pendant que la voiture<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> courait toujours, et que, derrière nous, ce
-petit duvet gris tournoyait avant de tomber sur la route.</p>
-
-<p>«Et les dîners du retour! ces beaux dîners bourguignons, où les plus
-sages finissaient par se laisser griser un peu, où les écrevisses
-étaient si poivrées, et les vins qu’on nous faisait boire par-dessus
-«pour que ça ne pique plus» si jolis dans le verre!...</p>
-
-<p>«Des bouteilles de tous les âges, grises au dehors, vermeilles dès que
-la première goutte coulait, qu’il fallait goûter tour à tour, comme
-gloires nationales... et tout le soleil de la journée, reçu sur la
-route, qui ressortait par les yeux et les voix à ce moment-là!</p>
-
-<p>«Mais cette année-ci, je n’étais plus gaie, et la voix des autres
-m’impatientait comme du tapage.</p>
-
-<p>«Au printemps, il m’était arrivé une chose qui m’avait fort peu occupée
-sur le moment, et qui depuis, petit à petit, sans que j’aie pu savoir
-comment, avait dérangé toute ma vie. C’était la demande que Luc de
-Versoix avait faite de ma main.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p>
-
-<p>«Pourquoi je l’avais refusé, sans une hésitation, sans que rien pût me
-déterminer au moins à réfléchir, ma part de paradis serait au prix de
-l’explication, que je serais incapable de la formuler aujourd’hui.</p>
-
-<p>«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une
-installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre.
-Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.</p>
-
-<p>«L’avais-je toujours trop connu?</p>
-
-<p>«Était-ce trop soudain?...</p>
-
-<p>«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en
-avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a
-pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout
-à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».</p>
-
-<p>«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations:
-c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement.
-C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> jours où il était
-certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder
-beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui
-aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait
-extrêmement difficiles.</p>
-
-<p>«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que
-nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la
-douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me
-pénétrait un peu.</p>
-
-<p>«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse,
-l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos
-actes...</p>
-
-<p>«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui
-donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire
-à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il
-m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la
-coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air
-Henri III, hardi et las.<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p>
-
-<p>«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après
-m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des
-créatures.</p>
-
-<p>«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent,
-nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...</p>
-
-<p>«Il me semblait qu’il allait voir ça tout de suite, qu’il viendrait à
-moi, et que c’était lui-même qui me dirait le mot nouveau que j’avais
-dans le cœur.</p>
-
-<p>«Nous partions pour un bal, je me rappelle, le soir où j’avais vu tout à
-fait clair en moi.</p>
-
-<p>«Jamais il ne m’avait semblé tenir la vie, le bonheur et la force dans
-mes mains comme en cet instant.</p>
-
-<p>«Le plus sot des obstacles arrêta mon élan. Luc n’était pas là, tout
-bonnement; et huit jours de suite, dans les endroits où j’étais assurée
-de le trouver, il en fut ainsi. Puis le neuvième, je le rencontrai
-enfin, et ce fut encore pis!</p>
-
-<p>«Depuis nos rapports nouveaux, il avait pris l’habitude de venir saluer
-maman pendant que je dansais. Il s’asseyait sur ma chaise, causait avec<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span>
-elle un instant, puis, un peu avant que la danse finît, il se levait
-sans affectation, et s’en allait juste à temps pour m’éviter.</p>
-
-<p>«J’avais essayé de tout pour faire échouer cette combinaison qui
-m’exaspérait. Tantôt je ne dansais pas du tout. J’étais lasse pour toute
-la soirée, et je ne quittais pas maman, à sa surprise profonde.</p>
-
-<p>«Tantôt, j’interrompais brusquement ma valse, au moment où je le voyais
-bien installé, me faisant ramener à ma place sous le premier prétexte
-venu; bousculant mon danseur, quand il me proposait un simple repos, et
-fondant à l’improviste sur mon cousin, à qui mes apparitions inopinées
-avaient fini, je crois, par causer une juste terreur.</p>
-
-<p>«Il se levait alors pour me rendre ma chaise et s’éloignait en
-s’inclinant. C’était tout ce que je gagnais... Et c’est ainsi que cela
-se passa ce jour où j’arrivai à lui, si vibrante, mon secret dans les
-yeux et sur les lèvres, et il en fut de même tous les jours suivants,
-sans qu’il comprît, ou voulût rien comprendre.</p>
-
-<p>«Est-on aveugle à ce degré?...<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<p>«Cette révélation spontanée, qui m’avait semblé de loin si facile et si
-assurée, ne se produisait nullement, et un nouveau genre de souffrance
-m’assaillait à présent.</p>
-
-<p>«Toutes les jeunes filles que Luc approchait me paraissaient folles de
-lui&#8212;et je crois encore à présent que cela était.&#8212;Il me paraissait
-épris de toutes; et entre ces deux alternatives, je restais, moi,
-frémissante et jalouse, au désespoir de ce qui se passait, et furieuse
-de mon impuissance à l’empêcher.</p>
-
-<p>«C’était pour moi une torture que de le voir se pencher vers elles,
-galant et empressé, à sa façon, avec sa parole toujours un peu basse,
-qui rend mystérieux et intime le plus indifférent de ses mots.</p>
-
-<p>«Toujours, pour danser, il emmenait celle qu’il avait choisie, dans la
-pièce où je n’étais pas; et, pour voir ce qui se passait derrière ce
-mur, j’aurais fait crouler la maison, si j’en avais eu la force,
-certaine que là-bas on me volait mon bien. Oui! mon bien! car enfin, si
-j’avais voulu, il y avait trois mois!...<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<p>«Seulement je n’avais pas voulu, et je commençais à croire que lui non
-plus ne voudrait plus jamais.</p>
-
-<p>«Alors, à mon tour je me mis à maigrir. A pâlir aussi, sans que cela
-allât aucunement, hélas! à mon genre de beauté!... et la première fois
-que ma pauvre maman, désolée de mon changement, m’interrogea sur ce que
-j’avais, je lui dis tout.</p>
-
-<p>«J’entends encore sa réponse.</p>
-
-<p>«&#8212;C’est bien délicat, ma pauvre petite, me dit-elle tristement... Il
-peut rester dans l’esprit de Luc autant d’amour-propre froissé qu’il y a
-eu de tendresse, et sa conduite actuelle ne semble pas prouver qu’il
-pense à renouveler sa demande. Nous pourrons, en rentrant de la
-campagne, lui faire parler par sa tante de Paleyre... Tâche de patienter
-jusque-là!...</p>
-
-<p>«Lui faire parler à ce propos!... Lui faire dire que je l’aimais!...
-J’aurais préféré mourir!... Je le déclarai violemment... Comme si depuis
-deux mois mes yeux et toute ma contenance n’en avaient<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> pas avoué plus
-que ne feraient toutes les tantes du monde!...</p>
-
-<p>«C’était le dernier cri de ma fierté. Mais je crois bien qu’au retour
-j’aurais encore été heureuse de passer par madame de Paleyre...</p>
-
-<p>«C’était dans ces dispositions que j’étais arrivée en Bourgogne, et
-pourquoi l’entrain général me blessait si fort.</p>
-
-<p>«J’avais un espoir pourtant. Luc devait, comme tous les ans, venir
-chasser là quelques jours, et j’avais conçu le projet hardi de lui faire
-moi-même ma confession, dans un de ces instants de solitude comme on en
-trouve tant à la campagne.</p>
-
-<p>«Mais vers la fin de septembre, j’appris un jour à table que sous je ne
-sais quel prétexte il s’était installé chez un autre de mes oncles.</p>
-
-<p>«Il me sembla qu’on m’ôtait un morceau de cœur, et je commençai les
-jours les plus mélancoliques que j’aie connus de ma vie, avec ce regret
-intolérable du bonheur défait par soi-même.</p>
-
-<p>«&#8212;Blandine, me dit un soir mon oncle, allons-nous aux alouettes
-demain?...<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;Mon oncle, avec plaisir...</p>
-
-<p>«Je le lui avais demandé cent fois les années précédentes, et c’était
-une faveur rarement octroyée par lui que de se laisser accompagner par
-une femme. Comment aurait-il deviné mon actuelle insouciance de tout?...</p>
-
-<p>«&#8212;On vous réveillera à six heures. Couvrez-vous, il fera très froid;
-mais pas de manteaux clairs, s’il vous plaît... De grosses chaussures,
-n’est-ce pas? Du silence et de la patience.</p>
-
-<p>«&#8212;Me tirerez-vous mon miroir?...</p>
-
-<p>«Toutes les questions résolues à sa satisfaction, nous roulions le
-lendemain avant sept heures, lui et moi, dans la charrette qu’il
-conduisait. Lui dans son costume de chasse habituel; moi <i>terra cota</i>
-des pieds à la tête, à me prendre pour une motte d’un sillon.</p>
-
-<p>«A la lisière du champ, Antoine sortit le miroir, un surplus de plaids,
-les porta jusqu’à la trouvaille d’une grosse pierre sur laquelle je
-devais poser mes pieds; et nous ayant installés, repartit avec ordre de
-ramener la charrette vers dix heures.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<p>«Jamais plus joli matin d’octobre; et, le mouvement de la ficelle
-régulièrement acquis par ma main, je m’étais laissée prendre entièrement
-par le charme de ce qui m’entourait.</p>
-
-<p>«Dans le creux des sillons, les craquelures de la gelée blanche, pas
-encore fondue à l’ombre, brillaient comme des morceaux de cristal,
-pendant que sur le sommet une petite vapeur blanche aussi légère qu’une
-haleine fumait doucement au soleil; et dans tout le paysage, comme dans
-les sillons, c’était ce même blanc, brillant ou laiteux, qui se
-retrouvait, éclairant et ouatant tout.</p>
-
-<p>«Sur l’étang de Fontenotte, une grande brume montait, de l’épaisseur
-d’un nuage. Les prairies du bas étincelaient de givre, et dans les
-buissons, de longues fumées déchiquetées se levaient aussi.</p>
-
-<p>«Il semblait qu’un immense voile, intact par places, déchiré à d’autres
-endroits, eût tout couvert pendant la nuit, et que chaque chose en
-gardât la trace. Le soleil, légèrement voilé; un des côtés du ciel
-nuageux, et l’autre, d’un bleu si pâle, si pâle, que la gaze
-certainement était restée dessus.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<p>«L’air très humide avait une transparence idéale, et sur la lisière de
-la forêt les arbres mettaient une note éclatante, la seule dans tout ce
-qui nous entourait, avec leurs feuilles incroyablement nuancées, depuis
-celles encore vertes, jusqu’aux mortes, près de tomber.</p>
-
-<p>«C’était charmant, mélancolique et parlant comme une chose qu’on aurait
-entendue. Cela serrait le cœur comme de s’en aller.</p>
-
-<p>«Très haut dans le ciel, les «tiou-tiou» des alouettes s’entendaient, si
-doux, si clairs, le chant même de ce paysage.</p>
-
-<p>«Pauvres petites alouettes! je n’étais pas là depuis un quart d’heure
-que leur chasse m’avait passionnée. Je m’exclamais de pitié en les
-voyant arriver; mais l’ardeur de mon oncle m’emportait.</p>
-
-<p>«Cela mirait admirablement.</p>
-
-<p>«Il en descendait de si loin, qu’on ne les voyait que comme un point.</p>
-
-<p>«Puis elles entouraient le miroir tout à coup, voletant, s’écartant,
-revenant, avec leur joli chant plus pressé. Les unes, en Saint-Esprit,
-tombant<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> les ailes étendues; les autres s’élevant du champ même.</p>
-
-<p>«Tout juste mon oncle avait le temps de recharger son fusil.</p>
-
-<p>«De temps en temps, je me levais en courant pour ramasser, à défaut de
-<i>Mac</i>, une alouette qu’il ne pouvait trouver, et que j’étais sûre
-d’avoir vue tomber à telle place. Mais les plumes se confondaient avec
-la terre, et je revenais sans rien, comme lui.</p>
-
-<p>«Trois fois nous avions failli réussir le «coup du roi», l’oiseau tiré
-juste au-dessus de la tête, le fusil droit. Mon oncle l’essayait pour la
-quatrième, quand un cri m’échappa, et je lâchai la ficelle.</p>
-
-<p>«Par bonheur, cette fois, le «coup du roi» avait réussi, et mon oncle
-prit mon émotion pour de la joie. Mais en même temps, suivant la
-direction de mon regard, il aperçut quelqu’un qui venait à nous; et
-comme il avait sans doute de moins bonnes raisons que moi pour le
-reconnaître à distance:<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;Quel est, s’était-il écrié, furieux d’être dérangé, l’hurluberlu qui
-nous arrive?...</p>
-
-<p>«Un moment plus tard, l’hurluberlu, qui ne m’avait reconnue que trop
-tard pour s’arrêter, et s’était résigné, faisait voir à mon oncle
-l’aspect du temps que, ni lui ni moi, n’avions remarqué dans notre
-ardeur.</p>
-
-<p>«De l’ouest, de gros nuages arrivaient et le vent se levait violemment.
-Mais l’avertissement venait trop tard. Il pleuvait déjà sur Venarde; et
-nos oiseaux n’étaient pas rentrés dans les carniers où nous les jetions
-tous les trois que la bourrasque nous assaillait.</p>
-
-<p>«Oh! le bon vent! La divine pluie!...</p>
-
-<p>«&#8212;Aide ta cousine, avait crié mon oncle en rassemblant nos affaires. Et
-nous étions partis devant lui, mon bras sous celui de Luc, pour
-traverser en diagonale tout ce grand champ et gagner la maison d’un
-garde.</p>
-
-<p>«L’eau nous cinglait la figure, mélangée de grêle maintenant; la terre
-collait à nos pieds, s’enlevant avec eux, lourde et grasse à ne pas<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span>
-s’en débarrasser. Mes jambes, cassées par l’émotion, me faisaient mal à
-remuer; mon oncle et Luc étaient maussades, comme tous les hommes sous
-la pluie, et moi je répétais tout bas: «Merci, mon Dieu! Merci, mon
-Dieu!...»</p>
-
-<p>«En arrivant à la maison, je n’étais plus qu’un paquet d’eau, et je
-tremblais de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>«&#8212;Vous n’allez pas rester comme ça, il faut demander des vêtements,
-avait déclaré mon oncle.</p>
-
-<p>«Et Luc l’avait appuyé d’un geste que j’avais trouvé si bon!...</p>
-
-<p>«Le garde n’était pas chez lui! Sa mère, une vieille paralytique,
-immobile dans un fauteuil, me dit d’entrer dans sa chambre, d’ouvrir la
-grande armoire, et d’y prendre tout ce que je voudrais.</p>
-
-<p>«Quand je revins dans la cuisine en jupe courte et en casaquin, mon
-oncle se mit à rire, et la bonne femme fit comme lui; et je pense qu’il
-y avait de quoi.</p>
-
-<p>«Le casaquin avait des manches larges d’où<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> mes bras sortaient jusqu’au
-coude, et une basquine d’il y a cent ans.</p>
-
-<p>«Il était en indienne à fleurs, et je dois avouer que j’y grelottais;
-mais on m’aurait étranglée plutôt que de me faire paraître avec ce qu’il
-y avait d’autre dans l’armoire.</p>
-
-<p>«Luc me regarda gravement, et me fit asseoir près du feu.</p>
-
-<p>«Nous avions demandé à la vieille ce que nous pourrions boire de chaud;
-et elle nous avait indiqué la marmite où sa soupe cuisait. Je m’étais
-chargée de la tremper, de trouver assiettes et cuillers; mais il fallait
-attendre encore, disait-elle, ou «les pommes de terre ne seraient pas
-cuites».</p>
-
-<p>«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur
-des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le
-manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et
-moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et
-s’il ne fallait pas parler maintenant.</p>
-
-<p>«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> que ce sont des choses
-qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...</p>
-
-<p>«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien
-eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses
-pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous
-aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.</p>
-
-<p>«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les
-chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux,
-et tâchait de se redresser.</p>
-
-<p>«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré
-moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à
-Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était
-égal, à lui...!</p>
-
-<p>«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se
-croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à
-«cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos
-pensées se comprenaient et qu’il se taisait<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> toujours, une telle
-angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça
-aussi.</p>
-
-<p>«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière
-et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je
-me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.</p>
-
-<p>«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais
-pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches
-délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient
-dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une
-minute de ce qu’elles voulaient dire.</p>
-
-<p>«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si
-fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à
-coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à
-pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que
-de me cacher dans mes mains.</p>
-
-<p>«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix
-changés...<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span></p>
-
-<p>«&#8212;Blandine, est-ce que...?</p>
-
-<p>«&#8212;Mais oui, voyons!...</p>
-
-<p>«Je ne l’avais pas laissé finir!...</p>
-
-<p>«&#8212;Et cette soupe, dit mon oncle surpris à la fin de ce long silence,
-Blandine n’en veut donc plus goûter?...</p>
-
-<p>«&#8212;Si, mais elle va la manger ici. Elle aurait froid là-bas, répondit
-mon cousin pour moi. Je lui tiendrai son assiette...</p>
-
-<p>«Et comme à ce moment mon pied heurtait je ne sais quoi:</p>
-
-<p>«&#8212;Chut donc! fit-il vivement. Vous allez réveiller la vieille!...</p>
-
-<p>«C’était lui qui le disait cette fois!...</p>
-
-<p>«Puis à genoux devant moi, ses deux mains faisant table, il me tint
-l’assiette en effet, pendant que nos yeux, d’accord cette fois,
-pensaient de nouveau la même chose, en même temps, et se le disaient.»</p>
-
-<p class="astt">. . . . . . . . . . .</p>
-
-<p>La lecture finie, Blandine continuait à rêver dans son petit fauteuil.<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Le piqueur envoyé par Luc, pour la mettre au courant de la journée,
-avait fini son récit.</p>
-
-<p>«Le plus fort parcours de la saison... La bête avait emmené la chasse
-jusque dans le village de Balleroy, et la curée avait eu lieu sur la
-place même de l’église, à la lueur des lumières que tenaient les paysans
-sortis au bruit, avec lanternes, lampes ou flambeaux... Le pied avait
-été offert à madame de Sauveterre... La chasse ne serait pas de retour
-avant neuf heures au moins; monsieur le comte avait insisté pour qu’on
-n’y comptât pas plus tôt...»</p>
-
-<p>Et il était sorti sans que Blandine eût quitté sa place.</p>
-
-<p>Déjà, quand on était venu prendre ses ordres, elle avait refusé de
-dîner, prétendant qu’elle souperait plus tard; de sorte qu’au moment où
-son mari, revenu avant tout le monde, et arrivé presque derrière le
-piqueur, entrait dans son petit salon, il l’avait retrouvée dans sa robe
-d’intérieur, telle qu’il l’avait laissée en partant.<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span></p>
-
-<p>Un peu d’angoisse l’avait pris. Sa colère durait donc toujours!...</p>
-
-<p>Debout devant son petit secrétaire, elle fermait avec précaution le
-précieux cahier, resté blanc dans sa seconde moitié, comme il était le
-matin; mais il avait marché si vite qu’il était arrivé près d’elle,
-avant qu’elle l’eût entendu entrer, et que les mots de l’en-tête
-l’avaient frappé à l’instant.</p>
-
-<p>Blandine devenait-elle folle?... Est-ce qu’elle faisait son
-testament?...&#8212;Ceci, sans réfléchir à l’état hypothétique où se
-trouvaient encore les enfants à qui sa femme s’adressait.</p>
-
-<p>Puis tout de suite rassuré par l’expression de son visage, et déchargé
-du poids et du regret qui l’avaient attristé toute la journée, il avait
-tiré le cahier.</p>
-
-<p>&#8212;Je veux savoir ce que vous leur dites!</p>
-
-<p>&#8212;Luc, je le défends!</p>
-
-<p>&#8212;Rien que la fin!...</p>
-
-<p>Mais c’était la fin le plus grave! Et il n’avait pas fallu plus de dix
-lignes au jeune mari pour s’attendrir, et se mettre à rire, en
-demandant<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> plus tendrement encore le pardon qu’il était venu chercher...</p>
-
-<p>Puis comme la chasse rentrait, et que la cour s’éclairait par des
-flambeaux tenus en main:</p>
-
-<p>&#8212;Et qu’est-ce que vous leur avez dit, Luc? demanda-t-elle tout à coup,
-revenant à la réalité présente.</p>
-
-<p>&#8212;Que vous étiez très, très souffrante!...</p>
-
-<p>&#8212;Et que je ne paraîtrais pas ce soir?</p>
-
-<p>&#8212;Comment serait-ce possible?...</p>
-
-<p>&#8212;Alors, allez les installer, leur souper est servi. Puis revenez vite
-ici, on va m’apporter le mien. Vous me tiendrez mon assiette.</p>
-
-<p><small>Ballaigues, septembre 1896.</small> <span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span></p>
-
-<h2><a id="ENTREVUE"></a>ENTREVUE</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">L</span>A chose étrange, ma chérie, qu’une «entrevue»! Drôle, ridicule,
-mélancolique; un peu de tout.</p>
-
-<p>Imagine-toi qu’on fasse pour naître ou pour mourir cette sorte de
-répétition, de discussion préparatoire. On trouverait l’idée
-monstrueuse. Aimer, c’est presque plus grave.</p>
-
-<p>Toute jeune sans doute, n’éprouve-t-on rien de ce qui m’a émue hier.
-Mais quand on a pensé et senti, quand on a vécu et qu’on a vu vivre, on
-apporte dans cette rencontre, avec de la tristesse, une sorte
-d’antagonisme involontaire et ironique, fait de peur, de froissements
-intimes, des derniers rêves aussi, demeurés malgré tout, et qu’on
-souffre de voir tombés là. Et cette lucidité railleuse, impitoyable pour
-les gaucheries qu’on a, comme pour celles qu’on remarque chez «l’autre»,
-reste<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> le sentiment dominant de ce tête-à-tête, où on relève avec une
-espèce de joie toutes les pauvretés de ce singulier début d’amour, en
-revanche de l’idéal qu’on portait en soi, et que le monde, les
-circonstances, les forces inertes de la vie, vous obligent à changer en
-cette farce ridicule et angoissante!</p>
-
-<p>«Exagérations, violences d’une nature excessive,» dis-tu.</p>
-
-<p>Eh! non. Voir les choses seulement; mais les voir telles qu’elles sont,
-au lieu de les regarder en soi, comme on fait quand on est toute jeune
-et qu’on sort de sa contemplation, les yeux si ensoleillés de la clarté
-intérieure, qu’on crie devant des nuages:</p>
-
-<p>&#8212;Dieu! qu’il fait beau... Dieu! qu’il fait clair!</p>
-
-<p>Rends-moi un peu mes dix-huit ans. Prenons ceux de ma fille, plutôt&#8212;si
-ma fille naît jamais de cette heure de causerie si vide,&#8212;ma fille
-mettra sa robe blanche; le ruban qui lui va le mieux, en toute
-simplicité, en toute bonhomie.</p>
-
-<p>A la fièvre de ceux qui l’entourent, elle devine<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> bien quelque chose.
-Mais quoi? l’approche de la destinée seulement, de la destinée qu’elle
-attend avec le même émoi délicieux que si elle venait à elle du vol le
-plus divinement libre.</p>
-
-<p>Pourquoi songerait-elle à ce que cette heure cache de convenu?</p>
-
-<p>Elle regarde les yeux de l’homme qu’on amène ainsi près d’elle; elle
-écoute sa voix, elle se trouble de sa force, et de tout ce qu’elle sent
-en lui que d’autres ne lui ont jamais montré.</p>
-
-<p>Elle ne le compare à personne, puisque c’est le premier qu’elle voit
-occupé d’elle de cette façon; et à l’instant, il bénéficie de tout ce
-qu’elle a dans son cœur de désirs et d’enthousiasme.</p>
-
-<p>S’il est tel qu’elle le choisirait à n’importe quelle heure de sa vie,
-tout est bien. Si non, elle le refait.</p>
-
-<p>Le voilà peint tout en rose.</p>
-
-<p>Les couleurs viennent de sa palette; mais elle l’ignore absolument, et
-il faudrait une nature d’homme bien dénuée et bien ingrate pour ne pas
-prendre de l’éclat à ce badigeonnage radieux...</p>
-
-<p>L’amour est né, et toujours en se rappelant cette<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> minute, elle en
-tiendra compte à celui qui la lui a fait connaître comme d’une chose
-venue de lui.</p>
-
-<p>Marier alors les filles si jeunes et si stupides qu’elles ne distinguent
-pas entre la valeur réelle et la nullité aimable?... Les marier
-confiantes et joyeuses. Et puis bêtes si l’on peut! Il y a bien du
-bonheur, va, à savoir être simplement bête.</p>
-
-<p>Si je l’avais été davantage, hier sur mon balcon, j’y aurais senti moins
-tristement tout ce que je t’écris là, et j’aurais regardé avec plus de
-résignation les côtés choquants de l’amour arrangé sur table, puisque
-j’étais venue, moi aussi, m’asseoir de l’autre côté de cette table.</p>
-
-<p>Et comment aurais-je résisté à venir m’y asseoir? C’était depuis six
-mois une telle insistance de mes frères!...</p>
-
-<p>&#8212;Brigitte ne peut pas rester comme ça.</p>
-
-<p>&#8212;Il faut marier Brigitte.</p>
-
-<p>&#8212;Depuis la mort de maman, elle a pris trop d’indépendance; si on attend
-encore, elle ne se mariera jamais. Bernard peut refaire sa vie; alors,
-que deviendra Brigitte?...<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<p>Voilà trois ans que je me suis installée chez mon dernier frère, quand
-il a perdu sa femme, et je le lie, prétend-on, par ma présence.</p>
-
-<p>Puis d’autres arguments encore, donnés plus tendrement par mes
-belles-sœurs, qui m’entraient dans le cœur, mieux que la brusquerie de
-mes frères; sur la douceur du foyer, la mélancolie de l’isolement.</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne sais pas, ma petite Brigitte, ce que c’est que de vieillir
-seule. Sortir de chez soi, sans manquer à personne. Y rentrer quand on
-veut, sans jamais y être attendue. Ne faire ni bien ni mal. Ne faire ni
-peine ni plaisir; être indifférente enfin!... Passer son existence en
-s’attachant aux choses, en se créant par volonté quelque passion
-superficielle, pour se donner l’intérêt dont tout cœur humain a besoin.
-Le soir venu, n’avoir à se dire que les mélancoliques paroles des
-solitaires: «Comme ça tient compagnie, le feu!» en écoutant la pendule
-hacher à coups brefs les mêmes minutes que la veille, les mêmes que le
-lendemain... Dans la femme la moins tendre, il y a de l’étoffe pour<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span>
-plus que ça. Songes-y pendant qu’il en est temps!...</p>
-
-<p>Sans compter les raisons que je me donnais à moi-même, celles faites des
-déboires éprouvés, qu’on tait, mais qu’on ressent fortement,
-l’écroulement de ces amitiés si chaleureuses, si belles à l’apparence,
-sur lesquelles on se reposait avec une foi si absolue.</p>
-
-<p>Douces et charmantes, avec ce prix particulier des sentiments faits
-uniquement de choix et de prédilection. Qui pouvaient, se disait-on,
-sous une forme différente, remplacer et combler les affections ignorées?
-A qui, chevaleresquement, on aurait gardé ardeur et préférence unique,
-et qu’un caprice ou une lassitude dénoue tout à coup de l’autre côté,
-vous forçant à comprendre le peu qu’on aimait en vous: l’entrain de la
-jeunesse, l’attrait de la nouveauté. Ceci passe; cela aussi, tandis
-qu’on reste avec son cœur, toujours le même pourtant; son être moral,
-dont il est tenu si peu compte; aussi triste du vide éprouvé que de la
-révélation qui vous est faite.<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></p>
-
-<p>Jusqu’à ce que, de révélations en révélations, on vienne à la certitude
-qu’il ne faut compter sur rien ni personne, et que le mot familier et
-éloquent «les vôtres», par lequel on désigne vos proches, est le seul
-vrai de la langue.</p>
-
-<p>Alors soi aussi, on veut avoir un «vôtre», et c’est cette philosophie,
-faite de coups reçus, qui vous amène un matin dans l’express de Paris,
-assise à côté d’un frère bourru et bon qui feuillette des notes en
-répondant brièvement aux questions dont on l’accable.</p>
-
-<p>Pour Bernard, ce voyage a deux objets: le côté industriel et le côté
-matrimonial. Il verra vingt-cinq messieurs pour le compte de l’usine et
-m’en fera voir un, pour mon propre compte à moi; et je prie Dieu qu’il
-n’y ait pas d’erreurs dans un tel maniement d’hommes.</p>
-
-<p>Germaine n’a pu quitter sa chaise longue, Françoise ses trois petits
-rougeoleux, et c’est à la sagacité et à l’adresse du moins mondain de
-nous tous qu’est confiée cette mise en présence.</p>
-
-<p>Cher bon ours, il est là, le nez dans ses papiers,<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> sans cesse tiré de
-son travail par ce que je demande impérieusement; à quoi il répond avec
-autant de patience que d’évidente incompétence.</p>
-
-<p>Honorable, intelligent, loyal et brave cœur, et d’autres choses encore,
-M. Reyville, tu penses bien, est tout cela pour le moins. Bernard le
-sait et en répond, et madame Lacombe aussi. Mais brun ou blond? grand ou
-petit? Quels yeux, quelle voix, quelle tournure? Là mon pauvre frère se
-perd. Il ne l’a pas regardé pour ça.</p>
-
-<p>Bravement, il opte pour les probabilités courantes: brun, moyen; la
-tournure... comme tout le monde. Une voix?... Une voix comme la
-sienne.&#8212;Un aboiement alors.&#8212;Et il relève ses papiers pendant que je
-reprends ma photographie. Celle d’une vieille carte d’identité. Tout ce
-qu’on a pu me procurer.</p>
-
-<p>Un bonnet de voyage tiré sur des yeux farouches, un collet de manteau
-relevé. L’air mécontent, la bouche serrée. Est-ce le froid? Le voyage?
-L’identité?</p>
-
-<p>Veuf&#8212;ceci je le savais&#8212;et les mots de madame<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> Lacombe: «Vous le
-consolerez, mon enfant», me reviennent terriblement, pendant que je fixe
-ce regard violent. Est-ce son chagrin qu’il tâchait de cacher ainsi,
-entre ce col et cette fourrure?</p>
-
-<p>La gare du Nord. Notre hôtel. Une demi-heure pour m’habiller, et j’entre
-dans le petit salon où notre dîner était servi.</p>
-
-<p>Debout à côté de Bernard un homme s’incline. Grand, mince. Deux yeux
-bleus, fatigués et doux. Des joues pâles. Des mèches grises dans des
-cheveux noirs abondants.</p>
-
-<p>Dix mots courtois qui s’informent de mon voyage, et la conversation,
-coupée par mon entrée, reprend.</p>
-
-<p>«Acétylène, acétylène.» Procédés Raoul Pictet. Procédés de M. Le Gall.
-Tubulures, chaudières, atmosphères, explosions. Boulonnage,
-déboulonnage. Dix lampes Carcel, cent lampes Carcel, et toujours cet
-«acétylène» qui revient périodiquement, comme on aurait pu concevoir que
-reviendrait le mot «Hyménée... Hyménée», si le chœur<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span> antique, massé
-dans un coin de la pièce, nous avait assistés de sa présence.</p>
-
-<p>N’y aurait-il pas confusion, comme je le craignais en venant? Est-ce
-bien mon «monsieur» à moi? L’envie me prend de consulter les notes de
-Bernard, ouvertes sur le canapé.</p>
-
-<p>De temps en temps cependant, il se tourne de mon côté, et cherche à me
-faire entrer dans cette étrange conversation.</p>
-
-<p>&#8212;Est-ce que je m’intéresse à l’usine?...</p>
-
-<p>&#8212;Mon frère m’en parle-t-il souvent?...</p>
-
-<p>&#8212;Le climat du Nord me plaît-il?</p>
-
-<p>Mais Bernard le reprend bien vite, se disant apparemment que je l’aurai
-toute ma vie, et qu’il le tient, lui, ce soir seulement, emporté par la
-passion des choses qui l’intéressent; et M. Reyville le suit
-complaisamment de fermetures en marmites.</p>
-
-<p>D’un regard, en entrant, il m’a enveloppée toute:</p>
-
-<p>&#8212;Pas grande, un peu forte, la peau blanche, les cheveux lisses. Elle
-est conforme au programme.<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<p>Voilà ce qu’il se dit, je pense; et à mon tour je l’observe avec une
-angoisse d’esseulement qui irait aux larmes si elle pouvait.</p>
-
-<p>Ces cheveux gris, ces traits marqués, parlent de tant d’années passées
-où nous ne nous serons pas connus, dont je ne saurai rien du tout?</p>
-
-<p>Sa figure me plaît telle qu’elle est, mais je la repétris à vingt-cinq
-ans, et je songe que jamais je n’aurai vu son rire de jeunesse, ni
-l’expression qu’il avait alors; que déjà, tant on change vite, il a été
-plusieurs êtres; que je l’épouserai moi peut-être à la dixième de ses
-formes, et que chacune a ses souvenirs qu’elle gardera et que
-j’ignorerai.</p>
-
-<p>Souder deux existences sans rien de commun dans leur passé, qui l’a osé
-le premier?</p>
-
-<p>Quel trou cela doit laisser, cet inconnu, puéril ou grave, qu’on sent en
-tout!</p>
-
-<p>Moi-même, dans les heures finies, lesquelles lui raconterai-je?
-Lesquelles tairai-je?</p>
-
-<p>Lui parlerai-je de maman?</p>
-
-<p>Pendant que je me jure que non, la dernière<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> catastrophe de leur maudit
-explosif est épuisée, et nous nous levons de table.</p>
-
-<p>Bernard, soudain rendu au sentiment des choses, devient empesé et
-nerveux, puis dans une trouvaille d’ingéniosité qui le transporte, nous
-envoie sur le balcon, pendant qu’il fume son cigare.</p>
-
-<p>La lune éclaire la rue. Le balcon, tout petit, très haut par-dessus les
-gaz et les lumières, reste sombre contre son mur.</p>
-
-<p>Le cadre et l’instant sont intimes.</p>
-
-<p>Lui et moi, nous savons tous deux pourquoi nous sommes assis là...</p>
-
-<p>N’aura-t-il pas pitié du cœur froissé et troublé qui bat à côté de lui?</p>
-
-<p>Il peut mettre ici encore une ombre de bon souvenir, que je rechercherai
-plus tard.</p>
-
-<p>Si nous parlions franchement, au moins!</p>
-
-<p>Il s’en est fallu, pour que cette simple bonne foi régnât entre nous,
-que ce fût moi qui la première trouvât le mot du début.</p>
-
-<p>Mais il s’est repris avant moi&#8212;s’il avait à se reprendre&#8212;et s’est
-remis à causer, comme<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> il causait l’instant d’avant, au choix du sujet
-près; contant des voyages, des pays, des visites de musées, des
-impressions de concert, avec l’aisance indifférente d’un homme dans son
-devoir mondain.</p>
-
-<p>Mes goûts, mes occupations, ma vie?... Trois questions incidentes. Ce
-qu’il aurait pu demander à toute femme rencontrée. Des siens pas un mot.
-Et l’ironie me reprenait, devant ces semblants que nous gardions, devant
-cette comédie réciproque, avec l’irritation de ce front penché, derrière
-lequel roulaient des pensées toutes pareilles, je le sentais, j’en étais
-sûre, et qui gardait le secret de ses sensations présentes comme de ses
-souvenirs anciens.</p>
-
-<p>Pensait-il à sa femme maintenant? Nous comparait-il, elle et moi?...</p>
-
-<p>Quand je détournais la tête pour fuir cette idée insupportable, je
-revoyais les lumières d’en face, qui trouaient le mur noir. Combien de
-ces lampes éloignées éclairaient ce «bonheur à deux» dont on me
-promettait la douceur? L’avaient-ils acheté aussi cher, ces inconnus que
-j’évoquais, et sa con<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span>quête valait-elle l’effort que je faisais en ce
-moment? Il y avait du marché ici; de sa part comme de la mienne...</p>
-
-<p>Et puis nous sommes rentrés, las de banalités et d’efforts.</p>
-
-<p>Dans le salon, Bernard, son cigare éteint, la mine discrète et ravie,
-était assis dans le même fauteuil.</p>
-
-<p>Il s’est levé en nous voyant, prêt à nous tendre ses deux bras, je le
-lisais dans son regard.</p>
-
-<p>Ma mine l’a arrêté sur place, et croyant à quelque déroute, il s’est
-empressé auprès de l’ami malheureux qui cherchait bonnement son chapeau,
-sans nul signe de détresse; et un bras passé sous le sien, se préparait
-à l’emmener sans le laisser même me saluer.</p>
-
-<p>Aussi son second étonnement a-t-il dépassé le premier quand il a vu M.
-Reyville, enfin dans l’heureuse possession de tout son petit bagage, qui
-se rapprochait de moi et me demandait nettement, faisant allusion cette
-fois à la cause de notre rencontre:<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Me permettez-vous, mademoiselle, d’accepter l’offre de votre frère, et
-d’aller visiter Valcreux?</p>
-
-<p>Et moi lui répondre de ma bouche:</p>
-
-<p>&#8212;Oui, monsieur, je vous le permets.</p>
-
-<p>Il est parti après ça, et comme mon pauvre Bernard, demeuré là dans sa
-stupeur, ouvrait la bouche pour une question, je me suis jetée contre sa
-poitrine, éclatant en larmes du fond de mon cœur, pendant que lui, tout
-éperdu, répétait en me caressant de sa bonne façon maladroite:</p>
-
-<p>&#8212;Ma petite sœur!... Ma petite sœur!... Tout s’est si bien passé
-pourtant!... Tout s’est si bien passé!...</p>
-
-<p>Et sans doute il avait raison.<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h2><a id="AUX_LUMIERES"></a>AUX LUMIÈRES</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra"><span class="mdash">&#8212;</span>E</span>T nous arrivons à quelle heure?...</p>
-
-<p>L’homme qui rangeait la collection des petits paquets, dans le filet du
-wagon, s’était retourné, le bras levé, gardant au bout de ses doigts un
-sac rouge qui dansait.</p>
-
-<p>La question était ordinaire, le ton ne l’était nullement, et c’était à
-ce ton surtout qu’il répondait malgré lui en regardant la jeune femme:</p>
-
-<p>&#8212;Mais... c’est que... nous voilà seulement passant les
-fortifications...</p>
-
-<p>&#8212;Et des fortifications jusque là-bas, il faut rouler combien de
-temps?...</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes fatiguée?... Demain, à deux heures quarante!...</p>
-
-<p>La seconde phrase avait suivi précipitamment la première, hâtée par le
-froncement de plus en plus impérieux des sourcils qui interrogeaient.<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p>Sans répliquer, elle s’était rejetée dans son coin, tandis que lui
-restait immobile dans sa pose de statue, avec le petit sac qui
-sautillait et qui semblait seul vivant.</p>
-
-<p>Le fracas d’un train qui les croisait le tira de sa torpeur, et, sans
-rien dire non plus, il s’assit à son tour.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Anne Derives et Michel Frémont, mariés depuis le matin, commençaient
-leur voyage de noces, par cet après-midi du mois de mars.</p>
-
-<p>Entre eux, bien qu’ils fussent côte à côte, un large espace, laissé par
-l’extrême pelotonnement de la jeune femme, qui semblait entrée dans les
-coussins;&#8212;puis ce silence gardé après la dernière réplique...</p>
-
-<p>Avait-elle peur? Avait-elle froid? Avait-elle faim? Était-ce la fatigue,
-après cette abominable matinée?... Michel s’épuisait à chercher, se
-demandant à part lui, anxieusement, lequel était le plus redoutable de
-cet éloignement voulu, qu’il fallait diminuer au plus tôt, sans
-gaucherie ni<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span> brutalité, ou de cet obstiné mutisme?... Et lequel serait
-le plus facile à vaincre?...</p>
-
-<p>Et tant pour agir vite que pour suivre ses préférences personnelles, il
-supprima la distance, d’abord; il étendit le bras doucement, le passa
-autour de sa femme en murmurant d’une voix câline:</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes bien, si serrée là-bas?...</p>
-
-<p>&#8212;Pourvu que je n’aille pas à la reculette, je suis toujours
-parfaitement bien!</p>
-
-<p>La rapidité de sa réplique n’avait eu d’égale que sa promptitude à se
-dégager en se redressant; et Michel gardait encore, sur sa figure
-penchée, son expression tendre, qu’elle avait achevé déjà cette
-profession de foi si nette.</p>
-
-<p>Pudeur effarouchée ou colère véritable, il était oiseux de chercher
-alors les causes d’un effet trop certain; le jeune homme, redressé à son
-tour, déconcerté pour la seconde fois, et piqué malgré lui, dit
-froidement:</p>
-
-<p>&#8212;Mais, justement, c’est que vous y êtes, «à la reculette»!<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>Elle avait penché sa tête hors de la portière pour s’assurer que c’était
-vrai, puis, rassise d’un bond sur l’autre banquette:</p>
-
-<p>&#8212;Oh! fit-elle, pourquoi me l’avez-vous dit? Je ne le savais pas, et
-j’étais si bien!... et maintenant j’aurai tous les petits noirs dans les
-yeux!...</p>
-
-<p>«La reculette...», «les petits noirs...», tout cela formait un contraste
-si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui,
-que la gaieté avait saisi Michel... Il allait la faire rire à son tour,
-et la détente serait trouvée!</p>
-
-<p>Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise
-irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand
-découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son
-chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze... Une gaze épaisse, une
-gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui
-recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil,
-pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants
-survivaient seuls:&#8212;les yeux, le bout relevé d’un petit nez;<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span>
-inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store,
-qui voient tout, et qu’on ne peut voir.</p>
-
-<p>D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul
-mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée
-entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa
-fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de
-cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où
-devait commencer son congé... Son entrée dans la salle à manger pendant
-le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur
-l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés
-de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la
-santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu,
-de cette ridicule disgrâce: les oreillons... Et durant tout ce
-temps-là,<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span> sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait
-devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme
-si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement.</p>
-
-<p>Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui
-avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était
-enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son
-auréole?... Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le
-premier symptôme fâcheux, il en était sûr...</p>
-
-<p>La mairie ensuite... Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans
-les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez
-elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il
-frissonnait encore.</p>
-
-<p>«Dirai-je oui?... Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment!
-Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui
-seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,&#8212;où il
-voyait de la préméditation main<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span>tenant:&#8212;avec Madeleine, son amie,
-toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix
-basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle
-mimique!...</p>
-
-<p>C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi
-naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il
-se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé.</p>
-
-<p>Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et
-implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot
-maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne
-lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant
-tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté.</p>
-
-<p>Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur
-convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle
-le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur
-qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure
-lui avaient redonné l’angoisse...<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p>
-
-<p>Une très courte soirée, après: il fallait «penser au lendemain»; et
-cette journée enfin, la plus odieuse que Michel eût connue jusqu’alors,
-et dont il cherchait vainement l’équivalent dans le passé!</p>
-
-<p>Ses plus grandes corvées officielles?... Des cérémonies de deuil?... Ses
-examens d’autrefois?... Il n’avait rien subi de pareil; et sa nervosité
-contenue se dépensait, à cette heure, en injures muettes, qu’il
-répandait sur la stupidité mondaine!...</p>
-
-<p>Ces gens en habit de soirée, le matin, dans ces grandes voitures bêtes,
-qu’on amène à «la maison» pendant qu’ils mettent leurs gants blancs.
-Cette foule curieuse qui s’ameute, et dont on connaît les dires...
-L’église où les places sont prises de bonne heure, pour tout voir, où le
-cortège monte lentement dans un ordre convenu, au milieu d’un luxe dont
-chaque détail a son prix connu, presque marqué... Assis enfin, le poids
-du flot qu’on sait là, derrière soi. Les propos d’autrefois, du temps où
-on était «ceux qui regardent», tout ce qu’on<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span> se rappelle et tout ce
-qu’on devine: les plaisanteries et les sourires... La sacristie où ces
-gens défilent... le lunch où ils défilent encore!...</p>
-
-<p>Sans notions exactes à l’avance de ce que pouvait être la terrible
-badauderie de ce jour, il revoyait le premier incident qui l’avait
-décidément fait entrer dans son rôle ce matin-là.</p>
-
-<p>En sens inverse de sa voiture, pendant qu’il se rendait à «la maison»,
-lui aussi! une jeune femme venait, dont la tournure et le pas élégant
-l’avaient frappé. Comme il la regardait machinalement, leurs yeux
-s’étaient rencontrés. Cela avait duré une seconde; puis, d’un coup d’œil
-vif, elle avait passé en revue les rosettes blanches des chevaux, les
-fleurs qui garnissaient les glaces, le monsieur gravement assis, l’air
-soucieux, au fond du coupé,&#8212;et un imperceptible sourire avait frémi au
-coin de ses lèvres et de ses cils.</p>
-
-<p>Il était le «marié», il n’y avait pas à dire! Pour tout le monde, même
-pour cette inconnue, l’étiquette était posée. De ses affaires
-personnelles, les plus intimes, nul n’ignorait rien ce jour-là,<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> et ce
-sourire bienveillant et amusé serait celui de tout le monde!</p>
-
-<p>Y avait-il, dans les usages, chose plus ridicule que celle-là? et par
-quelle abdication du bon goût et du libre arbitre chacun s’y
-soumettait-il à son tour?...</p>
-
-<p>«Enfin à trois heures nous serons seuls, et cette comédie sera finie!» A
-travers tout, présentations, compliments, sourires, Michel s’était
-répété ça depuis le matin. De poignées de main en révérences, le
-supplice avait pris fin, et voilà où il en était maintenant!...</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>Dolemment, il reportait ses yeux sur la forme mystérieuse assise en face
-de lui, avec l’oppression de ce silence, et l’agacement nouveau de ce
-regard caché, qu’il sentait pourtant le suivre.</p>
-
-<p>Il se trouvait petit, réduit, se jugeait bête dans l’inaction,
-esquissait le premier mouvement de ce qui voulait être un bond; et en
-cherchant du coin de l’œil l’effet produit par son geste, il se<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span>
-heurtait à cette muraille bleue qui le rejetait à tous ses doutes.</p>
-
-<p>Ce voile lui semblait tout à coup un symbole formidable.</p>
-
-<p>En somme, que connaissait-il de cette jeune fille qui était là? Rien de
-ce qui était vraiment elle. Du convenu, du superflu. Ce qu’on a
-l’habitude de dire, ce qu’on a l’habitude de montrer. Mais de son cœur,
-de son caractère, ou même de ses goûts et de ses tendances, que
-savait-il de certain?</p>
-
-<p>Qu’était-ce que ces causeries de leurs courtes fiançailles, dans un coin
-du salon? La conversation de cotillon, avec un danseur qui plaît
-beaucoup. Un flirt assuré d’aboutir; mais rien de plus concluant.</p>
-
-<p>Ce qu’elle ignorait ou n’ignorait pas de cette vie où elle entrait,
-l’impression qu’elle pouvait avoir à se sentir emmenée ainsi toute seule
-par ce monsieur, ce qu’elle désirait et ce qu’elle craignait, il fallait
-bien reconnaître qu’il n’en avait pas la moindre idée.</p>
-
-<p>Dans cette conjoncture, délicate entre toutes,<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> il marchait en aveugle,
-sachant seulement ceci: qu’il y avait partout des maladresses à
-commettre, et fort peu de chose, à l’occasion, pour
-l’avertir.&#8212;Perspective peu encourageante et qui expliquait assez bien
-la lenteur de ses résolutions et la terreur plaisante avec laquelle il
-contemplait alors la cause de ses soucis.</p>
-
-<p>Dire que, dans cette tête, il y avait un nombre infini de pensées qui
-lui étaient, à lui, absolument étrangères, que jamais sa propre tête ne
-pourrait concevoir, et qu’ils seraient toujours ainsi deux mondes
-voisins et différents, liés par la parole seulement, alors entr’ouverts
-l’un à l’autre, et que le silence refermerait!...</p>
-
-<p>Si elle allait se taire toujours!... Mais tel ne semblait pas être le
-malheur qui le menaçait: à l’immobilité première de la jeune femme avait
-succédé l’agitation d’une personne qui renonce à comprimer toute la
-force de son ennui et s’achemine par des gestes à s’épancher.</p>
-
-<p>Chaque fois que les yeux de Michel s’arrêtaient un moment sur elle, elle
-avait un imperceptible<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> haussement d’épaules, très plaisant de
-spontanéité et de franchise, et qui signifiait à peu près: «Tenez, voilà
-l’effet que vous me faites!...» Et quand les épaules se tenaient
-tranquilles, c’étaient les pieds et les mains qui protestaient.</p>
-
-<p>Protester était bien le mot,&#8212;surtout pour les mains:&#8212;elles
-bavardaient, elles étaient prolixes, incohérentes, capricieuses,
-dépitées, folles!</p>
-
-<p>C’étaient des exclamations, des digressions, des parenthèses,&#8212;jusqu’à
-ce que la voix, incapable de se contenir plus longtemps, se mit enfin de
-la partie.</p>
-
-<p>Ah! la drôle de petite femme!... Pas belle au sens classique du mot:
-rien de géométrique ni de grammatical dans la figure, mais un éclat de
-couleurs: le blond de ses cheveux, le bleu de ses yeux, le rouge de ses
-lèvres; une harmonie dans les mouvements,&#8212;jusque dans son attitude de
-bouderie,&#8212;une grâce et une intensité de jeunesse qui rayonnaient la
-joie de vivre!</p>
-
-<p>Coiffée d’un chapeau gros comme rien, sur lequel une douzaine d’ailes
-aux reflets métalliques et<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span> aux pointes aiguës s’entrecroisaient comme
-des foudres; enfouie entre deux manches énormes, qui semblaient deux
-autres petites femmes assises à côté d’elle, avec sa jupe évasée et le
-ruban qui serrait sa taille menue, elle était le résumé fait à plaisir
-de toutes les sottises de la Mode.</p>
-
-<p>&#8212;Hein! disait toute sa personne, suis-je assez ridicule, défigurée, et
-déformée, et adorable?...</p>
-
-<p>Et le dernier mot était le plus vrai.</p>
-
-<p>Mystère moral et devinette physique, devant lesquels se comprenait, en
-vérité, le pauvre état d’âme de Michel.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>&#8212;Je voudrais mon nécessaire... Celui où est l’encrier.</p>
-
-<p>Allait-elle lui écrire, maintenant, et remplacer par la correspondance
-la pantomime de tout à l’heure?...</p>
-
-<p>Encore une fois la surprise fit venir aux lèvres de Michel une question
-qui était une sottise et, tout en cherchant ce qu’elle demandait:<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous allez écrire?... En wagon?...</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu, à moins que je ne descende?...</p>
-
-<p>&#8212;Si vous saviez comme ça remue!... Votre mère n’espère rien si tôt.
-Nous enverrons une dépêche.</p>
-
-<p>&#8212;Une dépêche à Madeleine? Pour lui dire tout ce que je fais, tout ce
-qui m’arrive et tout ce que je pense!... Je lui ai promis qu’elle
-saurait tout... J’attendrai les stations. J’y songerai pendant qu’on
-marche... j’écrirai les mots importants et je délaierai aux arrêts...</p>
-
-<p>«Y songer&#8212;écrire&#8212;délayer...» C’était un programme de journée qui
-laissait au malheureux Michel peu de place, sinon peu d’espoir; et cette
-promesse à Madeleine de lui faire savoir «tout»!...</p>
-
-<p>«C’était beaucoup vous engager», fut-il tenté de dire vivement; mais il
-répondit seulement en souriant:</p>
-
-<p>&#8212;Et si vous attendiez au moins qu’il vous arrive quelque chose?...</p>
-
-<p>Et aussitôt, par la même manœuvre que tout à l’heure, il s’était
-rapproché d’Anne, le bras étendu,<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> très désireux, évidemment, de fournir
-un premier épisode à sa fureur épistolaire.</p>
-
-<p>Mais la défense de la jeune femme s’était renouvelée plus vive, et,
-dressée sur ses pieds d’un bond, comme une chatte qui prépare ses
-griffes:</p>
-
-<p>&#8212;Hé! que voulez-vous donc qu’il m’arrive de plus... que ce qu’elle sait
-comme moi!... Sur quoi serais-je encore trompée?</p>
-
-<p>«Trompée!...» Le cas devenait grave, et Michel, ahuri, repassait
-vertigineusement toute sa vie de jeunesse; il se torturait pour imaginer
-ce qui avait bien pu en surgir de désastreux... pendant qu’il s’asseyait
-résolument près de sa femme et la forçait, les deux mains dans les
-siennes, à rester près de lui.</p>
-
-<p>«La dernière année?... Les dernières semaines?...» Non! Il ne voyait
-rien de probable, rien de possible; et, fort de sa conscience nette, le
-ton vraiment grave, cette fois:</p>
-
-<p>&#8212;A présent, il faut nous expliquer. Le mot que vous venez de prononcer
-est sérieux, votre attitude depuis hier bizarre et inquiétante... J’ai<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span>
-cru à une bouderie d’enfant... un caprice coquet... de la timidité. Il y
-a autre chose: j’ai le droit de savoir quoi...</p>
-
-<p>Un frémissement du mystérieux voile bleu lui avait seul répondu, les
-traits d’Anne s’agitant dessous, dans une grimace invisible. Puis tout
-était redevenu tranquille.</p>
-
-<p>&#8212;Je vous en prie, Anne, répondez!... Du moins, ôtez ça: c’est
-odieux!... Et puis dites!... vous pouvez bien dire?...</p>
-
-<p>Mais plus il la pressait de questions, plus elle s’immobilisait dans son
-silence, et il regrettait maintenant ces gestes impatients qui lui
-répliquaient tout à l’heure.</p>
-
-<p>Il s’avisa qu’elle se butait, et, radoucissant sa voix:</p>
-
-<p>&#8212;Ça vous gêne peut-être à dire?... Voulez-vous que je vous interroge?
-Vous, vous répondrez seulement oui ou non. Cela suffira.</p>
-
-<p>Elle avait acquiescé gravement, d’un hochement de son menton rose, et un
-interrogatoire fantastique, dont la variété faisait le plus grand<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span>
-honneur à l’imagination de Michel, commença de se dérouler.</p>
-
-<p>Timidement, avec mille détours et réserves, il avait demandé «si elle
-pensait... si elle se figurait que, parce qu’autrefois... il serait
-capable aujourd’hui...?» Là, il s’était embrouillé tout à fait.</p>
-
-<p>Anne avait compris tout de suite et l’avait tiré de ce labeur: un «Non!
-Non!...» bien décisif ayant tranché la question de moralité, Michel
-était reparti sur d’autres pistes, fort allégé d’esprit et de cœur.</p>
-
-<p>Mais quand, au bout d’un grand quart d’heure, il s’était retrouvé au
-même point, l’éternel: «Non! Non!...» détruisant l’une après l’autre ses
-plus ingénieuses hypothèses, l’impatience l’avait repris. Il avait soif
-de sa faute!</p>
-
-<p>«Est-ce que, tout simplement, elle voulait se moquer de lui?...» Il
-avait hasardé la question mais Anne avait protesté avec une dignité
-offensée; et il s’était remis à chercher, élargissant de nouveau le
-cercle de ses suppositions multiples.</p>
-
-<p>C’était non, et encore non!...<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Anne, vous me faites de la peine, vraiment!...</p>
-
-<p>Là, elle avait cessé de répondre, trouvant sans doute qu’il sortait du
-programme,&#8212;ou bien les deux syllabes auxquelles elle s’était réduite ne
-suffisant plus à traduire ses impressions. Et, presque en même temps,
-Michel s’était levé, parvenu brusquement à ce point de toute querelle où
-celui qui suppliait se lasse tout à coup, et où l’autre, qui voudrait
-bien parler alors, est obligé de prier à son tour, perdant tous ses
-avantages, pour avoir trop attendu.</p>
-
-<p>Il avait fait si vite les trois pas qu’il pouvait faire dans la largeur
-du wagon qu’une peur d’enfant avait pris Anne:&#8212;il avait l’air de s’en
-aller!... Et elle l’avait rappelé, montrant ingénument sa frayeur.</p>
-
-<p>Il s’était retourné à sa voix, sans sourire; et l’avait regardée un
-moment, toujours assise, les mains inertes comme il les avait laissées
-en les rejetant tout à l’heure... Quelque chose la tourmentait, fût-ce
-un enfantillage; c’était certain!...<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span> Et un mélange de colère et de
-pitié l’avait ramené.</p>
-
-<p>&#8212;Enfin! que diriez-vous, Anne,&#8212;avait-il demandé rageusement,&#8212;si je
-restais là comme vous êtes, sans même vouloir m’expliquer, après vous
-avoir lancé un mot comme celui que j’ai entendu?...</p>
-
-<p>Une courte hésitation avait fait croire à Michel qu’elle s’obstinait
-dans son mutisme. Il ôta son chapeau, et, pétrissant le feutre mou, le
-jeta sous la banquette.</p>
-
-<p>Fut-ce le geste, et sa violence? fut-ce qu’elle était à bout de silence,
-ou que l’hypothèse la blessait trop?</p>
-
-<p>&#8212;Aussi que pourriez-vous me reprocher qui soit analogue à
-cela?&#8212;cria-t-elle à son tour.&#8212;M’avez-vous vu, à moi, des cheveux
-blonds et des sourcils noirs pendant quatre semaines de fiançailles,
-pour les trouver rouges aujourd’hui?...</p>
-
-<p>En même temps, d’un mouvement aussi vif que celui de son mari, elle
-ôtait son voile sibyllin, et, tournée en pleine lumière, offrait son
-ravissant minois au jugement du jour et des hommes.<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span></p>
-
-<p>Mais le seul spectateur qui pût donner son avis, réellement frappé de
-stupeur, reprenait en écho, indifférent à ce qu’il voyait:</p>
-
-<p>&#8212;Rouges aujourd’hui?... C’est de moi que vous voulez parler?... C’est
-pour mes cheveux que vous dites ça?...</p>
-
-<p>Un des inimitables gestes d’Anne avait riposté clairement:</p>
-
-<p>&#8212;Dame! si vous en doutez!...</p>
-
-<p>Mais le jeune homme, tout à la méditation ahurie et consciencieuse de ce
-qui lui arrivait là, continuait sans rien voir:</p>
-
-<p>&#8212;Mais pourquoi «rouges aujourd’hui»?... Je les ai toujours eus comme
-ça!...</p>
-
-<p>&#8212;Et pensez-vous que moi, je les aie toujours «vus» comme ça?...</p>
-
-<p>&#8212;Comment serait-ce possible autrement?...</p>
-
-<p>&#8212;Quand on a pris ses précautions!...</p>
-
-<p>&#8212;Anne, vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il y ait eu là une
-supercherie de ma part?...</p>
-
-<p>&#8212;Si vous appelez «supercherie» une teinture dans un petit pot, non, je
-ne dis pas cela!<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que vous voulez dire alors?</p>
-
-<p>&#8212;Ce que je veux dire!&#8212;cria-t-elle, au comble de l’exaspération;&#8212;je
-veux dire qu’on m’a présenté, il y a un mois, un monsieur fait d’une
-façon, dont les cheveux étaient châtains, et la moustache brun doré;
-que, pendant quatre semaines, il est venu dîner chaque soir, et me faire
-sa cour après, toujours semblable à ce qu’il était le premier jour; et
-que le matin de mon mariage,&#8212;le matin, entendez-vous!&#8212;j’en ai vu
-arriver un autre, qui était le même pourtant... enfin, vous, comme vous
-voilà! et dont l’entrée m’a atterrée!... Des cheveux roux! tout ce que
-je déteste, et la mairie deux heures après!... Et ça changeait votre
-regard, vos yeux, votre sourire: tout!... Vos dents ne brillaient
-plus!... Elles avaient l’air de mordre, avant... maintenant, c’étaient
-des dents tranquilles!</p>
-
-<p>Elle se montait en parlant, devenait dure au récit de son étrange
-déception, tandis que Michel, humble et désolé sous la constatation de
-cette disgrâce évidente, baissait la tête sans rien dire...<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Mais, comment n’avais-je rien vu?... Avais-je été aveugle un mois, ou
-si j’étais folle tout à coup?... L’idée me vint presque, un moment,
-d’aller vous le demander, à vous... Puis, dès que je fus rentrée dans ma
-chambre, Madeleine m’expliqua tout d’un mot. Comme je tombais dans ses
-bras, elle s’écria: «Nous ne l’avions vu qu’aux lumières!... C’est le
-coup de ton manteau beige!...»</p>
-
-<p>Malgré son douloureux hébétement, Michel répéta comme une question:</p>
-
-<p>&#8212;Le coup de votre manteau beige?...</p>
-
-<p>&#8212;Un manteau que je portais cet été, qui avait fait beaucoup parler, et
-perdre bien des paris!...</p>
-
-<p>Et développant, elle ajouta, avec aisance:</p>
-
-<p>&#8212;Jaunasse le jour, d’un vilain jaune; terne, poudreux, sans éclat;
-quand venait le soleil couchant, il s’éclairait par degrés. On aurait
-dit que le jour entrait en lui en s’en allant... Il devenait rose, puis
-rouge brun; puis restait, quand on allumait, à ce brun-là, chaud et
-brillant... Vous n’avez rien vu de plus drôle!...</p>
-
-<p>Un court silence, un peu gêné, avait suivi cet<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> apologue, puis la jeune
-femme, qui s’énervait, reprit encore plus vite:</p>
-
-<p>&#8212;C’était ça, évidemment! Mais qu’est-ce que j’allais faire, moi?... Il
-me fallait, en deux heures, me redécider, comme si tout recommençait!...
-«Réfléchis, tu peux refuser! m’avait tout de suite dit Madeleine... Il
-est encore temps de dire non!...»</p>
-
-<p>Du fond de son cœur, férocement, Michel envoyait à la bienveillante
-médiatrice les malédictions les plus sinistres qu’inventait son esprit
-agité.</p>
-
-<p>&#8212;Mais vous voyez le tapage!... Ce qu’on dirait à la maison!... Et puis
-vous... et puis moi aussi!... Quand je fermais les yeux, un moment, ou
-quand je restais la tête enfoncée dans un coussin, je vous revoyais
-comme avant!... «Tu ne le regarderas que le soir», disait Madeleine,
-toujours prompte à se décider... Ou bien: «Il sera chauve très
-jeune!...» Ou: «Tu t’habitueras peut-être?...» Nous discutions encore
-quand l’heure de la mairie est venue... Il fallait bien aller là-bas; il
-fallait bien répondre,<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> surtout... J’ai serré les yeux bien fort, et
-j’ai dit «oui» pendant ce temps-là!</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>&#8212;Ai-je donc si peu su vous inspirer de vraie tendresse?...</p>
-
-<p>Il avait murmuré cela si mélancoliquement, le pauvre Michel, sans
-bouger, rompant un nouveau silence encore plus lourd que les autres! Un
-petit frisson désagréable avait crispé le cœur d’Anne. Puis, tout de
-suite, le sentiment de ses griefs lui était revenu à l’esprit, et, avec
-un dédain immense:</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce que la tendresse peut faire là? Êtes-vous bien sûr, vous qui
-parlez&#8212;ceci répondait à un geste de Michel qui essayait de protester
-contre cette apostrophe audacieuse&#8212;êtes-vous bien sûr que vous auriez
-beaucoup aimé, un jour, en arrivant, trouver mon nez autrement fait que
-vous ne l’aviez quitté la veille?... ou de travers?... ou retroussé?...
-ou tout courbé?...</p>
-
-<p>Avec la plus déplorable dextérité, elle opérait, du bout de son doigt, à
-mesure qu’elle les énu<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span>mérait, chacun de ces changements improbables:
-tordant, retroussant, courbant,&#8212;toujours avec son air de sérieux
-courroucé, et pour la seconde fois, en cette heure critique, Michel
-avait failli sourire.</p>
-
-<p>Mais avant qu’elle eût soupçonné cette irrévérence, il était déjà auprès
-d’elle, protestant de son amour le plus fidèle pour tous les traits de
-cette mignonne figure, quelque dommage qu’il pût leur advenir, et
-s’efforçant de secouer sa stupeur pour plaider son étrange cause.</p>
-
-<p>Du fait positif qui lui était reproché, rien, hélas! qu’il pût nier ni
-atténuer; mais comment cette lamentable surprise avait pu se produire,
-Anne le savait aussi bien que lui... Son récit même de tout à l’heure en
-faisait foi: la volonté de Michel était innocente dans ce malheur.</p>
-
-<p>C’était la fatalité de ses heures de service, du train qu’il prenait
-là-bas, pour venir la retrouver, et qui l’amenait toujours à la nuit,
-sans qu’il eût même remarqué la persistance de la chose... Leur première
-rencontre; leur présentation au théâtre...<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> Tout un concours de
-circonstances, vraiment rare et fâcheux; mais ce n’était bien que cela.</p>
-
-<p>Était-il possible, même, qu’Anne eût soupçonné autre chose?... Ça, du
-moins, elle ne le croyait plus?...</p>
-
-<p>Et il continuait, malgré l’immobilité parfaite de la jeune femme; ardent
-à se disculper de toute intention perfide, et ne s’avisant pas que ce
-n’était nullement d’avoir raison qu’il s’agissait alors, mais bien de
-considérer sa mésaventure comme le plus détestable forfait, et de
-s’excuser en conséquence.</p>
-
-<p>Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient
-jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une
-tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples
-conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel
-aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu:</p>
-
-<p>&#8212;Le regarder le moins possible!...</p>
-
-<p>Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme
-allait reprendre, évidem<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span>ment, son voile et son petit chapeau déjà
-ressaisis d’une main ferme.</p>
-
-<p>Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au
-fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une
-victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser
-le premier titre, Michel avait forcément l’autre... Elle jugeait son
-enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en
-trouvait redoublée!</p>
-
-<p>Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au
-juste: une explosion de désespoir... des regrets... des excuses...
-l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que
-la surprise inverse allait se produire. Un miracle.</p>
-
-<p>Des folies, évidemment!...</p>
-
-<p>&#8212;Et quand il fera noir, noir... A la jolie heure du soir où vous
-retrouverez votre ami?...</p>
-
-<p>&#8212;Non! laissez-moi!... Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage,
-parce que j’y penserai tout le temps... Je croirais les voir
-flamboyer!...<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span></p>
-
-<p>«Flamboyer!...» L’épée de l’archange, alors,&#8212;fermant le Paradis
-perdu,&#8212;qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les
-félicités promises!...</p>
-
-<p>Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste.
-Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt
-dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous
-ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts:</p>
-
-<p>&#8212;Et... vous me trouvez vraiment laid?...</p>
-
-<p>&#8212;Je vous trouve... comme vous êtes!...</p>
-
-<p>Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché
-cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence
-régna de nouveau,&#8212;Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel
-tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme
-tout d’abord, en<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> même temps que les élancements inavoués, mais
-douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici
-qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès
-contraire du doute, à l’horreur de lui-même.</p>
-
-<p>Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!...
-Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?... Pour
-retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui
-avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce
-que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait
-jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne
-se discute pas...</p>
-
-<p>Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus
-sincère. Il aurait peur de ses regards!... Et que de tendresses il avait
-au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,&#8212;pour lui être dites
-enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir
-les dire!...</p>
-
-<p>Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée
-tout à l’heure, et, pour se<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> figurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à
-cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec
-tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était
-jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante.</p>
-
-<p>Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille
-exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée,
-et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,&#8212;quoi! tout
-cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son
-amour!...</p>
-
-<p>«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai
-oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà...»</p>
-
-<p>Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant!</p>
-
-<p>&#8212;Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se
-répétait maintenant Michel.</p>
-
-<p>Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées,
-abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près
-de lui,<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient
-tous les deux!</p>
-
-<p>Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il
-fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait
-aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné...</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid
-matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage.</p>
-
-<p>Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une
-seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées,
-cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne
-endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute,
-la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi».</p>
-
-<p>Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force
-la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyer<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>
-se prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette
-petite lueur immobile.</p>
-
-<p>A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes
-qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc
-achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et
-soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne.</p>
-
-<p>Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on
-le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela
-vaut une caresse.</p>
-
-<p>Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui
-apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler...</p>
-
-<p>Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais
-l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées,
-qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre
-indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;&#8212;à la millième heure de
-tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublient<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> parfois;
-ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!...» S’ils
-savaient, eux, le charme des mots!...</p>
-
-<p>Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en
-usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir,
-cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur.</p>
-
-<p>Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances
-distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient
-toute.</p>
-
-<p>Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces
-clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de
-cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;&#8212;et
-toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient
-maintenant une magie au service de leur bonheur.</p>
-
-<p class="astt">*<br />* *</p>
-
-<p>A genoux, devant la banquette où Anne dor<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span>mait dans son grand châle,
-Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une
-petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein
-jour!...</p>
-
-<p>Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans
-rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait,
-elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à
-son front.</p>
-
-<p>Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit,
-qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à
-coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard
-de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la
-contemplait, les yeux énormes...</p>
-
-<p>Est-ce que tout allait recommencer?</p>
-
-<p>En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant
-son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre:</p>
-
-<p>&#8212;Il faut faire partir ça tout de suite!...</p>
-
-<p>Le billet laconique disait proprement ceci:<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<p>«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel
-est blond!»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile,
-hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la
-retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second
-billet, encore plus court:</p>
-
-<p>«Ma petite Madeleine, je l’adore!»<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LE_TIROIR"></a>LE TIROIR</h2>
-
-<p class="nind"><span class="letra">O</span>N discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous
-les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien
-autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite
-les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de
-souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne
-pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus
-décisif.</p>
-
-<p>Les femmes surtout étaient vibrantes.</p>
-
-<p>Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très
-spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se
-peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations,
-des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans
-qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autre<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> raison
-que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction.</p>
-
-<p>Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite
-pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant,
-concluaient.</p>
-
-<p>C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde.
-Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les
-meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des
-usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les
-mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette
-prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le
-même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la
-même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de
-cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et
-s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger
-aussitôt qu’ils seraient seuls.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p>
-
-<p>Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de
-protestations.</p>
-
-<p>Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre,
-avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices
-ou privilèges, mais seulement différence de forme.</p>
-
-<p>Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais
-variablement présentées. «Successives ou très tassées.»</p>
-
-<p>Et comme l’individu en question&#8212;un heureux à la façon successive
-évidemment, un peu tous les jours&#8212;développait son système, on s’était
-mis à le huer.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens
-trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu.</p>
-
-<p>«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le
-bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une
-seconde...»</p>
-
-<p>On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts.<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span></p>
-
-<p>Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit
-flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence.</p>
-
-<p>Et comme on riait cette fois:</p>
-
-<p>&#8212;Pourtant la souffrance, madame,&#8212;interrompit un homme âgé, assis
-volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,&#8212;vous ne croyez
-pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure
-du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des
-remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne
-pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits,
-ayant rempli des années...</p>
-
-<p>&#8212;Et à les expier et les absoudre peut-être?</p>
-
-<p>&#8212;Alors, docteur, dites votre histoire.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner
-sagacement, sans tirer ça d’une histoire?...</p>
-
-<p>&#8212;Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux
-baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des
-choses<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> que vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à
-la personne connue qui vous les a fait trouver un jour...</p>
-
-<p>Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses
-mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois.</p>
-
-<p>&#8212;Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre,
-que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la
-chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez.</p>
-
-<p>Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant
-rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença
-pensivement:</p>
-
-<p>&#8212;C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire.</p>
-
-<p>L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà,
-pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait.</p>
-
-<p>Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une
-liaison. Et ceci, non point<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> discrètement, prudemment, avec le mystère
-et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille
-auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié
-de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de
-surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en
-dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer
-cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup:
-elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la
-bravoure si l’on veut, d’une femme du <small>XVIII</small>ᵉ siècle.</p>
-
-<p>Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement,
-maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la
-nature de ses fonctions.</p>
-
-<p>Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à
-faire finir cette situation déplorable.</p>
-
-<p>Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans
-avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le
-Midi, se<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span> réjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il
-pourrait presque l’habiter.</p>
-
-<p>Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du
-chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et
-qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de
-leur mariage.</p>
-
-<p>Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce
-tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du
-bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une
-grâce, une force ou une joie.</p>
-
-<p>Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement
-subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité.</p>
-
-<p>Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de
-ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la
-volonté qui avait agi ce jour-là?</p>
-
-<p>Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût
-quelques soupçons, et un<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span> homme d’esprit troublé ne se montrerait pas
-auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait.</p>
-
-<p>Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant.</p>
-
-<p>Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait?</p>
-
-<p>Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir
-de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur
-intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait
-rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude,
-toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui.</p>
-
-<p>Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre
-des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se
-retrouvent.</p>
-
-<p>Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un
-prétexte, une raison.</p>
-
-<p>Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé
-par un lointain ministre,<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> inspiré, cette fois encore, mais par une
-influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier
-avait défait.</p>
-
-<p>C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir
-d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son
-rôle.</p>
-
-<p>Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle?</p>
-
-<p>Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à
-elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui
-cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne
-disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et
-estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave.</p>
-
-<p>Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle
-préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté
-sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en
-sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui.
-Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle cou<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span>rait
-jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier:</p>
-
-<p>&#8212;Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais
-vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!...</p>
-
-<p>Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle
-jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique.</p>
-
-<p>On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence
-renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de
-paradis!...</p>
-
-<p>Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte
-du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses
-nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de
-grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute
-jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion.</p>
-
-<p>Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la
-mère, lors de la venue de<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> la fillette, n’ayant été qu’un redoublement
-de ses besoins de solitude, devenus presque farouches.</p>
-
-<p>Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix
-dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté
-sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême.</p>
-
-<p>Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre
-morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des
-semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable,
-anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se
-dissimule pas, surtout.</p>
-
-<p>Elle l’essaya, bien vainement.</p>
-
-<p>Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari
-assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet.</p>
-
-<p>Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain,
-elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque
-inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir,<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> malgré la promptitude
-et l’énergie des remèdes appliqués.</p>
-
-<p>&#8212;Mais elle était jeune, et si forte!</p>
-
-<p>Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre
-phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans
-l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme
-avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses
-et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible,
-la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels
-symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine
-surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en
-souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort.</p>
-
-<p>Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance
-laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une
-compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa
-mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la
-table, sans rien<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> heurter, la profusion de tasses et de fioles si vite
-accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes
-dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés
-près de leur mère, même mauvaise.</p>
-
-<p>Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir,
-s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là,
-pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise.</p>
-
-<p>Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la
-révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie.</p>
-
-<p>Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de
-ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une
-brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait
-manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance.</p>
-
-<p>Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du
-corps, lui était revenu ensuite.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p>
-
-<p>Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte
-et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un
-bienfait.</p>
-
-<p>Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien
-qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié
-et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager.</p>
-
-<p>Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps.</p>
-
-<p>Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui
-veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords.</p>
-
-<p>Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et
-reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa
-faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé,
-redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère.</p>
-
-<p>Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord.<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span></p>
-
-<p>Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes
-atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât
-complètement. Mais elle n’y avait pas songé.</p>
-
-<p>Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son
-mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se
-dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression
-confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une
-seconde.</p>
-
-<p>«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai
-plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous
-l’endormirons de piqûres.»</p>
-
-<p>Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la
-chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée
-des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir.</p>
-
-<p>Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle
-repassait les mots surpris.</p>
-
-<p>C’était net et précis comme la sentence d’un<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span> tribunal, et sans même
-qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le
-leurre d’une grâce possible.</p>
-
-<p>Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un
-espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il
-répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives
-douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé
-déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord
-entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable.</p>
-
-<p>«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était
-réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait.</p>
-
-<p>Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas
-cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre,
-si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et
-l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la
-meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre
-définitivement.<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<p>Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait
-donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout&#8212;plus
-jamais&#8212;dans la réalité de ce mot implacable.</p>
-
-<p>Elle songeait aux joies disparues. A ces dernières semaines aussi, à ce
-qu’elle y avait subi. Et l’excès même de sa passion, restant sincère
-jusqu’au bout, la séparation totale, irrémédiable, lui semblait
-préférable à l’autre, ne voyant, dans la fin de tout, que son apaisement
-à elle, sans y rien considérer d’autre.</p>
-
-<p>Un léger mouvement de son lit lui fit entr’ouvrir les paupières, sans
-modifier son attitude.</p>
-
-<p>C’était la main de sa fille, qui avait touché le pied du lit, si
-doucement qu’elle s’y fût prise en écartant les rideaux.</p>
-
-<p>Ses grands yeux, baignés de tendresse, fixaient la malade tristement
-avec une expression mélangée de l’effroi de l’enfant et de la
-compréhension de la jeune fille.</p>
-
-<p>Puis, en face de ce grand repos, qu’elle se figurait réel, une détente
-modifia ses traits, illuminant<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> sa jeune figure comme un éclair de
-soleil, et, appelant son père d’un signe, un doigt en travers de ses
-lèvres, elle releva encore le rideau.</p>
-
-<p>Mal remis de cet instant d’abandon, où il se donnait le droit d’être
-vrai, pendant qu’il reconduisait le docteur; lui, refusait, montrant ses
-traits bouleversés. Mais l’insistance de l’enfant, la confiance de son
-sourire, ce qu’elle semblait lui promettre, finirent par l’attirer. Il
-obéit à son geste, et, un genou sur une chaise basse, se mit à regarder
-avec elle, la tête contre son épaule.</p>
-
-<p>Tout autres que ceux de sa fille: chauds d’amour et de souvenirs, les
-yeux de l’homme enveloppaient le corps étendu devant lui; rêvant
-follement que tout fut un songe: le mal, le danger; se rappelant
-d’autres sommeils, suivis par lui ainsi, songeant à ce que de prochains
-pourraient être encore... Jusqu’à ce que la réalité présente lui
-traversa le cœur d’une douleur, tirant sa figure de nouveau, dans son
-expression de désespoir, et le fit se lever pour s’éloigner.</p>
-
-<p>Mais l’enfant, qui le surveillait, resserrait son<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> bras sous le sien,
-lui murmurait des mots confiants, le leurrait du calme menteur de la
-douce respiration, si égale sous le drap, de ces mains paisibles,
-étendues; et obtenait qu’il restât.</p>
-
-<p>Il écoutait, vite convaincu; retombait sur sa chaise, et ses yeux
-reprenaient leur direction, leur ardeur, leurs pensées.</p>
-
-<p>Si accoutumée qu’elle fût à pareille atmosphère d’amour, sous le double
-regard de ces êtres, la malade s’énervait.</p>
-
-<p>Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait
-devant elle.</p>
-
-<p>Qu’était-elle donc pour eux&#8212;qu’avait-elle été surtout,&#8212;pour qu’ils la
-pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant?</p>
-
-<p>Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils
-la faisaient dans leur cœur.</p>
-
-<p>Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait
-toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune,
-séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures
-tôt disparue, et ce charme indéfinissable<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> qui tirait les cœurs à elle.
-Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce
-limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment.</p>
-
-<p>Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle
-variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait
-mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des
-tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup
-sûr.</p>
-
-<p>Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en
-songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver.</p>
-
-<p>C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours.</p>
-
-<p>Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient
-laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à
-présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait?</p>
-
-<p>Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme
-qu’elle voulait rester,<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span> elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une
-pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes.</p>
-
-<p>Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes
-écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son
-bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé,
-où elle entassait ses trésors.</p>
-
-<p>La moindre d’elles la perdrait, et il y en avait des liasses; et la
-première fois que son mari, avide de souvenirs et de reliques, viendrait
-plus tard s’asseoir là devant, cherchant passionnément sa trace, c’était
-ça qu’il trouverait. De sorte que, sans méchanceté, sans indiscrétion de
-personne, il apprendrait tout, d’un seul coup, perdant dix ans de
-bonheur passés, et elle, pour la seconde fois.</p>
-
-<p>Toujours, elle avait remis à quelque jour de grand courage la totale
-destruction que la prudence exigeait. Jamais elle n’avait trouvé ce
-jour.</p>
-
-<p>Il y a dans les plis, l’odeur, les caractères d’une lettre, quelque
-chose de si sensible, de si réel, que c’est douloureux à sacrifier,
-comme un peu de l’être aimé.<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span></p>
-
-<p>Surtout, elle se sentait un tel temps pour pourvoir à cette besogne! Des
-semaines et des semaines devant elle!...</p>
-
-<p>Quelle prévoyance humaine, tenant à la lettre le conseil de l’Écriture:
-«Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir. Le soir, n’osez pas
-vous promettre de voir le matin», est prête, sinon d’âme, au moins de
-dispositions et de prudence matérielles, à ne pas rentrer chez elle un
-jour, et à n’y laisser ni danger, ni héritage douloureux pour ceux qui
-restent? Et que de peines cependant épargnées par ce soin!</p>
-
-<p>Machinalement, sans pouvoir s’en empêcher, elle cherchait à faire le
-total des lettres enfermées là-bas, commençant par la pile de gauche,
-dont elle avait toute la substance.</p>
-
-<p>Ensuite, c’étaient ses lettres à elle, dont elle avait moins la mémoire,
-qu’elle ne réussissait pas à estimer précisément, et qui l’arrêtaient
-toujours.</p>
-
-<p>Au milieu de son épouvante, elle s’obstinait à cette tâche puérile,
-comme si le nombre plus ou moins grand de ces billets révélateurs, pût
-aug<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span>menter ou atténuer le mal qu’ils devaient causer; cherchant;
-cherchant. Jusqu’à ce que sa tête vague lui refusât tout service, ne fût
-plus qu’une voûte vide, obscure, sonore; où ses idées tourbillonnaient,
-avec le vol incertain et peureux d’oiseaux de nuit, tournant en cercles.</p>
-
-<p>Dire qu’il lui aurait suffi d’une heure de sa vie ancienne pour que rien
-de cette charge terrible n’existât plus aujourd’hui. Qu’il ne lui
-faudrait, maintenant encore, qu’un instant de solitude assurée; un peu
-de forces, que sa volonté trouverait quand il faudrait; pour que le feu
-clair, entretenu nuit et jour dans sa chambre, prît son secret.</p>
-
-<p>Avec un sentiment tout autre, elle se répétait de nouveau les mots
-surpris fortuitement: «Elle peut durer cinq ou six jours...» De cette
-échéance si courte, elle prenait le terme le plus proche, et songeait
-qu’en ces brèves journées, il fallait que la chose fût faite.</p>
-
-<p>Et si cet homme s’était trompé? Si le même soir ou le lendemain, elle
-disparaissait soudainement?<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span></p>
-
-<p>Son front se serrait à cette idée; son cœur battait, à l’étouffer; un
-cri lui venait dans la gorge, qu’elle n’arrêtait pas tout entier, qui
-finissait en gémissement; pendant qu’un grand frisson la secouait, de
-ses talons jusqu’à sa nuque, ranimant l’inquiétude dans les yeux qui
-l’observaient, en dépit de l’immobilité qu’elle affectait de conserver.</p>
-
-<p>Dès lors, commença pour elle le plus terrible des supplices, sans trêve
-d’une minute, sans que rien la fît se relâcher de sa surveillance
-attentive, elle guettait le moment propice.</p>
-
-<p>Elle luttait contre le sommeil, en le feignant presque constamment;
-contre la soif, contre ses malaises; contre les vifs désirs de ces mille
-petites choses, que les malades, incessamment, réclament et veulent
-essayer.</p>
-
-<p>Il lui semblait qu’à force de rester, sans parler et sans remuer, on
-finirait par l’oublier. Qu’en se voyant auprès d’elle si peu occupé;
-devenu vraiment inutile, son mari, après sa fille, céderait à sa grande
-fatigue, et s’en irait dormir un instant, comme elle, la malade, le
-faisait obstinément.<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span></p>
-
-<p>Mais, dans son fauteuil, tout proche, il ne fermait pas même les yeux,
-et l’immobilité qu’elle s’imposait, ne servait qu’à la briser de
-courbatures et de douleurs.</p>
-
-<p>Ce moyen tenté sans succès, elle essaya de toutes les ruses que peut un
-esprit féminin, harcelé par la terreur. Patiente et ingénieuse comme un
-prisonnier dans sa cellule, qui sonde chaque pierre, reconnaît chaque
-issue; même celles manifestement impraticables, pour ne rien laisser au
-hasard.</p>
-
-<p>Puis un caprice furieux, éclatant comme ceux de jadis, exila de sa
-chambre son mari, sa fille, dont les mouvements, la respiration, les
-regards, l’épuisaient, prétendait-elle.</p>
-
-<p>Elle y gagna que, retirés dans la chambre voisine, et séparés par une
-portière, ils suivirent, avec une anxiété décuplée par la distance,
-chacun de ses mouvements; paraissant sur le seuil au moindre bruit.</p>
-
-<p>Découragée, elle les laissa reprendre leur place, sans rien dire,
-épeurée parfois de sa solitude; mieux défendue, lui semblait-il, de la
-terrible<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> visiteuse qu’elle attendait, quand ils la gardaient tous les
-deux.</p>
-
-<p>Ses heures affreuses étaient les heures de la nuit.</p>
-
-<p>L’enfant partie, après avoir pris son baiser du soir sur le bout des
-doigts de sa mère, ou le bord de sa couverture; la femme de chambre
-étendue, sur un lit dans la pièce voisine, elle restait avec son mari,
-et un tête-à-tête commençait, qui redoublait, s’il était possible,
-l’horreur de ses angoisses. Soit qu’il essayât de courtes et ardentes
-tendresses, soit qu’il restât immobile, à la regarder sans rien dire.</p>
-
-<p>Il semblait à la pauvre femme que son front usé, par la maladie et la
-peur, laissait fuir son secret; qu’elle le voyait glisser; ou que s’il
-ne sortait pas par là, elle allait le crier, malgré elle, avouant tout,
-sans savoir pourquoi, et provoquant la scène terrible, qu’elle se
-représentait sans relâche, et qui allait éclater tout de suite, sans
-attendre qu’elle fût morte&#8212;son mari ouvrant le tiroir.</p>
-
-<p>Même, une fois, l’abominable obsession prit une réalité si forte,
-qu’elle se leva droite dans son<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> lit, prête à courir jusqu’au meuble
-pour y arriver avant lui, et mit son pied sur le tapis.</p>
-
-<p>Debout en même temps, son mari la recoucha plein de terreur, la croyant
-prise de délire, et elle se laissa faire avec docilité, heureuse de
-l’intervention matérielle, qui la délivrait de son cauchemar.</p>
-
-<p>Puis le tête-à-tête recommença, douloureux, formidable, chacun cachant à
-l’autre la pensée qui le meurtrissait, appelant le jour de ses vœux pour
-clore ces nuits d’épouvante d’où la malade sortait brisée et blême, les
-cheveux mouillés, les mains tremblantes.</p>
-
-<p>A lui, comme à elle, il semblait, sans qu’il sût pourquoi, que le
-premier rayon de jour atteint, leur assurait ce jour tout entier; et ils
-soupiraient de délivrance à la première roseur de l’aurore.</p>
-
-<p>Au quatrième de ces jours, pourtant, l’agitation de la pauvre femme
-redoubla, devint horrible.</p>
-
-<p>Si le médecin avait bien prédit, il lui restait<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> alors tout juste douze
-heures pour accomplir sa besogne.</p>
-
-<p>Comment trouverait-elle, pendant leur courte durée, l’occasion mille
-fois provoquée depuis qu’avait commencé cette double et tragique agonie?</p>
-
-<p>Tenir sa vie dans ses mains! La pouvoir refaire d’un coup, puisqu’il
-suffisait ici qu’on «sût» ou qu’on ne «sût» pas, pour qu’elle fût et
-restât toujours innocente ou coupable.</p>
-
-<p>Alternative terrible, dont la solution, à mesure que le terme se
-rapprochait, l’étreignait d’une frayeur grandissante qu’elle ne pouvait
-plus cacher.</p>
-
-<p>Hanté de sa pensée unique, son mari interprétait cette émotion
-croissante comme l’horreur de la lutte finale qu’elle devinait
-instinctivement, et son cœur saignait de pitié en face de cette révolte
-si bien compréhensible à ses regrets, sans qu’il osât risquer pourtant
-un mot d’abandon ou de franchise par crainte de s’être abusé et de lui
-révéler trop de choses en s’attendrissant avec elle.<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p>Quand vint midi de ce jour-là, la fièvre, qu’il ne semblait plus
-possible de voir augmenter, monta.</p>
-
-<p>Le corps entier de la malade brûlait la main en le touchant.</p>
-
-<p>Ses lèvres, incessamment mouillées, se séchaient dès que s’écartait le
-mouchoir trempé d’eau avec quoi on les humectait.</p>
-
-<p>Sans voix. Peut-être sans pensée, tout l’affolement de son pauvre être
-s’était réfugié dans l’observation d’une horloge dont le mouvement
-uniforme la tenait hypnotisée.</p>
-
-<p>Haletante de peur à chaque sonnerie, à chaque glissement de l’aiguille,
-elle sentait les battements réguliers frapper un à un sur sa chair,
-comme si la tige d’acier y fût entrée réellement à chacun de ses
-va-et-vient, par une piqûre aiguë.</p>
-
-<p>L’influence douloureuse de ce bruit répété était si manifeste sur elle
-qu’on tenta de l’arrêter, espérant la délivrer de cette fièvre
-communicative. Mais elle réclama son supplice, la voix brève et l’œil
-impérieux, tremblant d’impatience jusqu’à<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> ce que le battement monotone
-recommença de lui hacher la vie et le cœur par secondes.</p>
-
-<p>La nuit qui suivit fut meilleure.</p>
-
-<p>Fataliste dans l’acceptation du délai qu’on lui avait marqué, la malade
-se disait que ce jour cruel passé, lui assurait un lendemain, et elle
-voulait rassembler ses forces pour une suprême tentative qu’elle avait
-résolu de faire.</p>
-
-<p>Dès le matin à son réveil, elle se montra souriante, et par un effort
-terrible, sans agitation ni souci.</p>
-
-<p>Pour la première fois, depuis la conversation surprise, elle parla de sa
-guérison; s’inquiéta tendrement de la pâleur de son mari, des joues
-maigries de sa fille; gronda l’un de ne pas soigner l’autre, chacun
-d’eux de son entêtement à rester là enfermé, sans respirer l’air du
-dehors, et, tout courant, dans son discours un peu coupé, dit qu’elle
-voulait manger et boire, que cela la remettrait, et qu’il fallait lui
-aller chercher d’un petit vin du pays, célèbre par sa couleur, la
-chaleur qu’il mettait aux membres, dont elle avait bu autrefois<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> dans
-une auberge qu’elle désignait, et dont elle désirait goûter.</p>
-
-<p>Surpris, frémissant d’espoir, radieux d’un désir exprimé, son mari se
-leva sur-le-champ pour aller donner des ordres, mais elle l’arrêta d’un
-mot.</p>
-
-<p>Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Elle entendait que tout le monde fût
-guéri en même temps qu’elle, les joues maigries et les yeux battus, et
-exigeait que son mari, accompagné de sa fille, s’en allât chercher
-lui-même la chose qu’elle désirait.</p>
-
-<p>A tous les refus qu’il opposait, elle insistait plaisamment, commandant
-à sa voix pour parler avec naturel, alors qu’elle brûlait d’attente.</p>
-
-<p>«La course n’était pas d’un quart d’heure, avec des chevaux un peu
-vites. Ils n’avaient qu’à prendre les bais.</p>
-
-<p>«Dans trente minutes, exactement, lui et l’enfant seraient de retour.</p>
-
-<p>«Elle, rose et fouettée par le vent; lui, calmé d’un peu de grand air.»</p>
-
-<p>Puis, comme il résistait encore, elle l’a fait appelé<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span> à elle, renvoyant
-sa fille d’un geste, et la voix et les yeux noyés, elle s’était mise à
-lui rappeler ce jour de leurs premiers temps de mariage, où, à souper,
-dans cette auberge, ils avaient bu de ce vin, qu’elle souhaitait ravoir
-aujourd’hui; mais qu’elle ne voulait que de sa main, pour que
-l’évocation fût complète.</p>
-
-<p>Les mots lui coûtaient tant à former, que pour être sûre de les
-prononcer, sans qu’un coup de dents claquant les coupât en deux d’une
-morsure, elle les préparait à l’avance; les prononçant lentement,
-enfonçant ses ongles dans sa main, pour passer le mouvement nerveux,
-qu’elle sentait venir au milieu.</p>
-
-<p>La comédie lui répugnait.</p>
-
-<p>Ces termes d’amour, qu’elle retrouvait péniblement dans sa tête épuisée,
-la bouleversaient de souvenirs, de regrets, d’horreur, et elle sentait
-qu’encore un peu, sa volonté défaillirait pendant qu’elle prolongeait
-son sourire pour remplacer les mots qui manquaient à sa mémoire vidée.</p>
-
-<p>Enfin l’homme se décida.<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span></p>
-
-<p>Il l’étreignit d’une vive caresse, et cédant à la satisfaction complète
-de sa soudaine fantaisie, il sortit en appelant sa fille.</p>
-
-<p>Pendant le quart d’heure nécessaire pour atteler et s’apprêter, elle
-était restée sans parler, défendant à son cœur de battre; se fortifiant
-d’un calme profond, qu’elle buvait comme un cordial.</p>
-
-<p>Le roulement de la voiture, sur le sable de l’allée, la secoua comme le
-choc d’une machine électrique.</p>
-
-<p>Elle rouvrit ses yeux, qui tant de fois depuis ces six jours avaient
-erré désespérément autour d’elle, et, avec une âpre ardeur, elle regarda
-la chambre vide, le feu flambant; et là-bas, le meuble terrible, dont
-les lignes droites et sobres avaient revêtu pour elle, tant de formes
-menaçantes, hideuses, fantastiques. Elle fixa la pendule aussi, cette
-ennemie, cette mangeuse, qui luttait de vitesse avec elle, et lui avait
-fait depuis une semaine courir une si cruelle course. Puis renvoyant,
-sans qu’elle pût répliquer, la femme assise près de la croisée, elle
-l’écouta fermer la porte.<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span></p>
-
-<p>On n’entendait de bruit nulle part, et le froissement de son lit,
-pendant qu’elle glissait à terre, la fit frissonner d’épouvante.</p>
-
-<p>Sur le tapis ses pieds nus traînaient comme des pas de fantôme.</p>
-
-<p>Maintenant qu’elle était debout, de grandes vagues de sang lui
-bruissaient dans les oreilles, comme si elle s’enfonçait sous l’eau, et
-sa marche tremblante la menait d’une façon si incertaine, qu’elle se
-reconnut près de la fenêtre, quand, après des peines éperdues, elle eut
-traversé toute la chambre.</p>
-
-<p>Appuyée contre les rideaux, elle reprit haleine un moment, et crut voir,
-en recommençant sa course, que sa chambre changeait de forme, devenait
-ronde et tournoyait.</p>
-
-<p>Elle se raisonna là-dessus, s’expliquant son trouble à elle-même, et
-dans un effort surhumain franchit la distance finale.</p>
-
-<p>Cette fois, elle était bien venue, et se trouva contre le bureau, au
-moment où sa main tremblante chercha un point où prendre appui.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p>
-
-<p>Quand ses doigts, en s’abattant, reconnurent le bois familier, sa tête
-se dégagea soudain, et une joie violente et triomphante, faite de ce
-qu’il y avait de meilleur en elle, l’envahit, et la galvanisant toute,
-lui rendit ses forces complètes.</p>
-
-<p>La clef, tournée de deux tours, comme elle l’avait laissée, était dure
-pour elle.</p>
-
-<p>Elle se reprit à plusieurs fois, avant d’arriver à l’ouvrir, puis la
-sentit céder enfin.</p>
-
-<p>Les paquets noués de leurs rubans apparurent à ses yeux.</p>
-
-<p>La vision de sa fille lui revint; des prunelles bleues, si candides.
-Elle était sauvée, cette fois, de leur blâme et de leur douleur!</p>
-
-<p>Mais de nouveaux bouillonnements lui troublèrent les yeux et le front.
-Puis elle eut une douleur au cœur, si atroce, qu’elle comprit ce qu’elle
-devait signifier, et ramassant sa volonté comme un lutteur qui se sent
-vaincu, elle tira le tiroir à elle.</p>
-
-<p>Il vint à la secousse, tout entier, et comme elle chancelait en même
-temps, il acheva de lui faire<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> perdre pied, et tomba sur elle,
-entièrement, éparpillant tout son contenu sur sa grande robe de nuit,
-sans que ses mains tenaces eussent lâché le bord qu’elles tenaient.</p>
-
-<p>La congestion, foudroyante, ne lui laissa pas cinq minutes, d’agonie et
-d’étouffements.</p>
-
-<p>Elle ne se déplaça même pas; et ce fut ainsi, où elle était, que son
-mari et sa fille la trouvèrent tous deux, en rentrant, sa courte lutte
-terminée.</p>
-
-<p>&#8212;Et sa fille? questionna une femme dans le silence qui persistait, une
-fois que le conteur se fut tu.</p>
-
-<p>&#8212;Elle est rentrée dans son couvent, pour achever son éducation. Elle a
-voulu y rester; elle y est toujours, je crois.</p>
-
-<p class="fint">FIN<br /><br /><br />
-<small>IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE<br />
-χPRINTED IN GREAT BRITAIN<br /></small>
-</p>
-
-<hr class="full" />
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA MAIN DE SAINTE MODESTINE</span> ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-any statements concerning tax treatment of donations received from
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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