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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Provence - Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et - son action sur la langue provençale, avec une grammaire - provençale abrégée - -Author: Henri Oddo - -Release Date: August 3, 2022 [eBook #68675] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The - Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PROVENCE *** - - - - - - Au lecteur - - L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, - mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à - l’impression ont été corrigées. Également à quelques endroits la - ponctuation a été corrigée. - - La Table des matières ne correspondait pas exactement aux titres - dans le livre. Quelques corrections ont été apportées, qui sont - indiquées à la fin du livre. - - Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées à la fin - de chaque chapitre. - - Le texte imprimé en gras ou en italiques dans l'original est - représenté =en gras= ou _en italiques_. Les abréviationss comme - C{tesse} (Comtesse) indiquent que dans l'original les lettres sont - en exposant. - - - - - HENRI ODDO - - LA - PROVENCE - - Histoire - - Usages, Coutumes, Idiomes, etc. - - PARIS - H. LE SOUDIER - - - - - LA - PROVENCE - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - =UN FÉLIBRE AVANT LE FÉLIBRIGE= à la cour de la - duchesse du Maine, à Sceaux.--Mouret (J.-J.), - d’Avignon. Broch. in-18 =1= fr. » - - =LE CHEVALIER PAUL= (lieutenant-général des armées - navales du Levant), 1598-1668. Préface de M. de Mahy, - ancien ministre de la Marine. - - Édition non illustrée, 1 vol. in-18 jésus =3= fr. =50= - -- illustrée, 1 vol. in-18 jésus =5= fr. » - - =DE L’UTILITÉ DES IDIOMES DU MIDI= pour l’enseignement - de la langue française. Broch. in-8º =1= fr. =50= - - =LE CHEVALIER ROZE= (campagne d’Espagne, 1707; peste - de Marseille, 1720). 1 vol. gr. in-8º. - - Édition illustrée, brochée =3= fr. =50= - -- reliée =5= fr. » - - =LA PROVENCE.= Usages, coutumes, mœurs et idiomes depuis - les origines jusqu’au _Félibrige_. - - 1 beau vol. in-4º avec illustrations. Broché =7= fr. » - Relié =8= fr. =50= - - -POUR PARAITRE PROCHAINEMENT - - =AU PAYS DES CIGALES.= Contes, nouvelles et légendes - provençales. 1re série, 1 vol. in-8º =3= fr. =50= - - - - - HENRI ODDO - - LA - PROVENCE - - USAGES, COUTUMES, IDIOMES - DEPUIS LES ORIGINES - - - LE FÉLIBRIGE - ET SON ACTION SUR LA LANGUE PROVENÇALE - AVEC UNE GRAMMAIRE PROVENÇALE ABRÉGÉE - - OUVRAGE ORNÉ D’ILLUSTRATIONS ET DE PORTRAITS - - - PARIS - LIBRAIRIE H. LE SOUDIER - BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174 - - 1902 - - - - -LA PROVENCE - - - - -I - -LES FÊTES - - Histoire.--Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes - des Provençaux.--_Fêtes civiles._--Le Jour de l’an.--Les Rois.--Le - Carnaval.--Danse des olivettes.--Les Jarretières.--Les Bergères.--La - Cordelle.--Les Moresques et les Épées.--Leis Bouffet, Leis - Fieloué.--La Falandoulo.--La Reine de Saba.--Caramantran.--_Fêtes - religieuses._--La Chandeleur.--Les Rameaux.--La Semaine - sainte.--Pâques.--La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque.--La - Fête-Dieu.--La Saint-Jean.--La Toussaint.--Les Morts.--La Noël.--La - Messe de minuit.--Leis calénas.--_Jeux._--Les Roumerages.--Les - Joies.--La Targo.--La Bigue.--Courses d’hommes et d’animaux.--Combats - de taureaux.--La Lutte.--Le Saut.--La Barre et le Disque.--Les - Boules.--La Cible.--Les Palets.--Mât de cocagne.--Les Grimaces.--Les - Cartes.--Le Coq. - - -Provence! Ce nom, évocation de tout un passé prestigieux dans les arts -et les lettres, célèbre dans le commerce et l’industrie, glorieux par -ses victoires, sympathique dans le malheur, est gravé en lettres d’or -dans l’histoire des peuples. - -La place que cette ancienne province a occupée au cours des siècles -a été assez importante pour expliquer l’intérêt dont elle a toujours -été l’objet de la part des poètes, des romanciers et des historiens. -Aujourd’hui, quelques départements représentent ce que fut l’ancienne -Provence, et si, mêlée et confondue dans la grande patrie française, -avec laquelle elle ne fait plus qu’un tout, elle a perdu une partie -de son originalité en perdant sa couronne et le côté pittoresque -qu’elle pouvait avoir au temps de ses comtes, du moins elle a acquis le -bénéfice de la sécurité. Elle jouit des bienfaits dont la Révolution de -1789 a doté la France lorsqu’elle lui a donné sa devise, qui devrait -être celle de l’humanité tout entière: «Liberté--Égalité--Fraternité.» -Ces bienfaits, d’ordre surtout économique, n’ont changé en rien -l’aspect général de la Provence, qui est restée ce que la nature -l’a faite: attrayante par son climat, sa situation admirable, ses -fleurs et ses fruits, sa mer de saphir, son ciel bleu et son soleil -resplendissant. Ses enfants sont dignes de leurs ancêtres. Comme -eux, ils ont gardé l’amour du sol natal, des usages, des mœurs et -des coutumes du vieux temps, à peine atténués par les effets de la -centralisation et par la civilisation caractéristique de ce siècle. Ils -doivent à leur climat un caractère vif et enjoué, ce qui ne les empêche -nullement d’apporter dans les affaires sérieuses un esprit de suite et -une expérience incontestés. - -Afin de mieux faire connaître cette partie si intéressante du sol -français, nous remonterons jusqu’à l’époque où la Provence, pays riche -et jouissant d’une civilisation avancée, vit son influence décroître -après les ravages causés par l’invasion des Sarrasins et par les -guerres qui suivirent la mort de Charlemagne. - -Les faibles successeurs de ce prince ne purent la conserver et dès -lors, séparée de l’Empire, elle fut livrée sans défense aux incursions -incessantes des hordes africaines. Elle perdit ainsi, non seulement -le rang qu’elle occupait dans le monde, mais aussi un état social -intérieur qui avait fait sa renommée au point de vue des lettres et des -arts. - -Pendant cette période troublée, cette magnifique province, jadis si -florissante, n’offrit plus que le spectacle lamentable d’un pays ruiné. -A la prospérité matérielle, à la culture intellectuelle avaient succédé -la misère et l’ignorance, et le manteau de l’obscurantisme s’étendit -sur elle, éteignant les lumières de l’esprit et lassant tous les -courages. - -Le spectacle qu’elle présente est alors lamentable: ses plaines, -naguère couvertes de riches moissons et de villes florissantes, ne -sont plus que landes et marais, ou ruines noircies par l’incendie. -Les chemins sont défoncés, les ponts brisés; de sombres forêts, -qui remontent les pentes des vallées, rendent les communications -impossibles. La crainte de l’ennemi a forcé les paysans à construire de -nouvelles maisons sur les hauteurs et dans les lieux les plus escarpés, -sous la protection des châteaux forts. Ces constructions sont élevées, -pressées les unes contre les autres, séparées par des ruelles étroites -recouvertes souvent elles-mêmes par une voûte sombre qui supporte -d’autres maisons: le tout entouré de remparts et de ponts-levis. Le -matin, toute la population s’empresse de sortir pour se disperser dans -la campagne et se livrer aux travaux agricoles. Cette campagne, hélas! -se borne aux penchants des collines dominées par la forteresse. Plus -bas, dans la plaine, il n’y a plus que marais ou forêts, et la culture -y est devenue impossible par les incursions qu’y font constamment les -Sarrasins. - -L’ingéniosité, la patience laborieuse de nos paysans se retrouvent -jusque dans l’aménagement de ces collines pierreuses. Ils -construisirent des murs en terrasse pour soutenir les terres et y -cultivèrent l’olivier, la vigne, le blé et quelques légumes. Des -sentiers étroits et pavés de cailloux formèrent des marches, que les -bêtes de somme pouvaient gravir, et qui furent en même temps les seuls -moyens de communication de l’homme avec ses semblables. Le soir, -toute cette population rentrait pour se mettre sous la protection de -la citadelle, où nuit et jour veillaient des sentinelles. Bien souvent -elles signalaient l’ennemi, et alors la petite garnison sortait pour -livrer bataille aux pillards ou protéger la retraite des ouvriers -agricoles surpris dans leurs travaux. Ces alertes continuelles, ces -combats incessants avaient fini par transformer le caractère de la -population, qui passait facilement du travail des champs au métier des -armes. Bientôt, sous les ordres de Boson, premier comte de Provence, -elle put repousser les hordes barbares et soutenir ses droits contre -le comte de Toulouse, qui lui disputait son territoire. Boson, par une -sage administration des revenus de la province et la mise en culture -des vallées, à l’aide des moines à qui il les avait abandonnées, -changea l’aspect de ce malheureux pays, replongé, par près d’un siècle -de misère, dans une quasi-barbarie. La sécurité ayant remplacé la -crainte, les villes se repeuplèrent peu à peu et le pays reconquit -bientôt, par l’énergie et le travail de son peuple, le rang qu’il -occupait autrefois. Le régime municipal fut remis en vigueur sous le -nom de _Consulat_. Marseille, Arles, Tarascon furent les premières -villes qui s’érigèrent en républiques sous la protection de l’empereur -et du pape. Ce fut pour la Provence le commencement d’une réforme -politique complète et de la répartition des habitants en trois ordres -distincts: clergé, noblesse, tiers-état. Chacun des ordres participait -à l’administration, mais dans des conditions différentes. Le tiers-état -se composait des bourgeois, des artisans et du peuple, dont les évêques -et les abbés étaient les curateurs et les défenseurs, afin que le -pouvoir de la noblesse fût pondéré. Enfin, par un acte daté du mois -d’octobre 1247, les artisans furent groupés en corporations de métiers, -avec statuts et privilèges. Chaque corporation avait à sa tête un chef -de métier, qui fut admis dans le corps municipal[1]. - -Ces dernières améliorations avaient été préparées sous les comtes de -Barcelone, qui transformèrent également l’administration. Les mœurs -s’adoucirent, la protection accordée aux lettres hâta les progrès de -la civilisation, que la maison d’Anjou s’appliqua à étendre à toutes -les classes de la société. Le roi René, particulièrement, favorisa -le commerce avec l’Italie et l’Espagne, protégea les arts et la -littérature, et lorsque à sa mort la Provence fit retour à la France, -elle forma l’un des plus beaux fleurons de la couronne de Louis XI. - -La description des fêtes religieuses et civiles, des usages, des -costumes et des mœurs des Provençaux demanderait un volume entier, -surtout si, à l’exposé complet, on voulait joindre un commentaire -détaillé. Nous élaguerons du cadre restreint de cet ouvrage tout -ce qui est tombé en désuétude, faisant toutefois exception pour les -parties du sujet qui, quoique n’ayant pas d’actualité, offrent un -attrait particulier. - - -FÊTES CIVILES - -Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se -relient à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les -pays et l’histoire de chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules, -doivent fixer notre attention, parce qu’elles font partie intégrante de -l’état social de la Provence et le caractérisent. - - -=Jour de l’an.=--Il est spécialement consacré aux visites et aux -souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le -célébrer existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents -désignés sous le nom de _Strenæ_, d’où le mot _Étrennes_; on remarquera -d’ailleurs que la forme latine est mieux conservée dans le provençal: -_Estrenos_. A Marseille, la période des étrennes commençait la veille -de Noël et se continuait jusqu’au jour de l’an. Les femmes pétrissaient -des gâteaux appelés _Poumpos_, dont elles se faisaient des cadeaux -réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons et des jouets, que -l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes inférieures -ajoutent celui de la _Poumpo_, qui est d’origine grecque[2]. Dans les -communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au -jour de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année -dans la rue, lorsqu’elles se rencontrent. - -A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants -qui parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte -d’honnête mendicité suffit, au dire des habitants, pour éviter la -disette pendant toute l’année; l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane -il n’y a de mendiants d’aucune espèce. Avant la Révolution, l’usage de -donner un pain aux enfants qui venaient vous souhaiter la bonne année -existait aussi à Alleins, et le pain était appelé _Lou pan calendal_. - - -=Les Rois.=--La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de -l’Épiphanie. Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici -comment elle se passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents -et amis autour de sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le -souper. Au dessert, on apporte sur un plat, que la tradition voudrait -d’argent, le gâteau dont les portions, coupées par un jeune enfant, -sont mises sous une serviette. Le premier morceau tiré, dit _Part de -Dieu_, est mis de côté pour être donné à un pauvre. Puis, prenant -au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au chef -de famille et continue par tous les convives en terminant par les -serviteurs. Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du -chef de famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit. -Chacun se lève alors et crie: _Vive le roi!_ Après avoir choisi la -reine, le couple rend les santés et, le repas fini, ouvre le bal. - -Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous -les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres. - -L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée -aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici -l’élection du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se -manifeste. - -Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à -la fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la -jeunesse se rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant -des trois Mages, leur portant comme présents des corbeilles de fruits -secs. Arrivée à la chapelle de Saint-Roch, elle se trouvait en face de -trois jeunes gens costumés comme l’indique l’Écriture. Après avoir reçu -corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient à l’orateur une bourse -remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en courant, pour ne pas -partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course folle qui se -transformait en une _Falandoulo_, dans laquelle le fuyard restait pris. - - -=Le Carnaval.=--Le carnaval, qui semble un reste des saturnales, -est, en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres -départements français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du -carnaval italien, qui a le mieux conservé la physionomie des anciennes -fêtes païennes. Quant au nom lui-même, Pasquier le fait dériver de -_Carne vale_ (chair, adieu). On retrouve, en effet, ces mots dans -le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui encore, les prononce: -_Carneval_. - - -=Danse des Olivettes.=--Cette danse, un peu tombée en désuétude, n’est -plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire -et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et -Gémenos. Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps -avec la cueillette des olives. Quant à son origine, on l’attribue à -la rivalité de César et de Pompée, qu’elle est censée représenter. En -conséquence, elle a été réglée ainsi qu’il suit: - -Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers -officiers désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés -d’un arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs, au son des -tambourins, qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent différentes -figures, telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de -deux, le tricoté. Pendant ce temps, le héraut bat des entrechats et -fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait d’une façon burlesque. - -Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en -croisant les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince, -c’est-à-dire César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé -pendant lequel les danseurs poussent des cris de joie pour souligner -la valeur de leurs chefs respectifs, puis se divisent en deux camps; -Arlequin se place au milieu. On l’entoure en formant le cercle et en -dansant une ronde qui finit par le croisement des épées. On l’élève -sur cette espèce de plate-forme comme sur un pavois, et il chante en -français le couplet suivant: - - Je suis un Arlequin - Monté sur des épées, - Comme un second Pompée, - Avec mon sabre en main; - Mettez bas Arlequin. - -On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en -chevauchant les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec -beaucoup d’agilité[3]. - - -=Les Bergères.--Les Jarretières.--La Cordelle.=--A peu de chose -près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en bras -de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur -la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent -le vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et -de meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent -sur le tambour de guerre et le fifre. - -Dans la danse des _Bergères_, les danseurs dévident leurs fuseaux -et les danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des -_Jarretières_, hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de -chaque main une jarretière, s’enlacent et se dégagent tour à tour. -Dans la _Cordelle_, le jeu est un peu plus compliqué. De l’extrémité -d’une longue perche, que l’on place au milieu d’un cercle formé par les -danseurs, pendent des cordons ou tresses de diverses couleurs, appelés -_Cordelas_ en provençal. Chacun s’emparant d’un cordon s’écarte de -façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. On saute en -cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est d’entrelacer -régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche d’une sorte -de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En dansant -en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont -l’effet est charmant. - -Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence -par les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes, -d’où elles seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles -exigeaient autrefois des costumes très frais et relativement chers. - - -=Les Moresques et les Épées.=--Ces danses, que l’on attribue aux -Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux -précédentes, s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à -Grasse, et aussi à Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé. - -Dans les _Moresques_, le costume consiste en une tunique blanche -très courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est -surtout le soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une -main une gaule, au bout de laquelle se balance une lanterne en papier -de couleur, et de l’autre une orange qu’il présente alternativement -à chacune des danseuses qui sont à ses côtés. Puis les hommes et les -femmes se mettent sur deux files qui se croisent. Le premier en tête -de chaque file fait des gestes fort animés et variés, successivement -imités par ceux qui suivent. - -La danse des _Épées_ a toujours lieu le soir. La seule différence qui -existe entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des -épées que l’on brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un -combat qui a pour objet de défendre ou d’enlever les bergères. La -musique se rapproche de celle du _boléro_ espagnol, où les grelots -remplacent les castagnettes. - - -=Leis Bouffet.=--=Leis Fieloué.=--=La Falandoulo.=--Dans les _Leis -Bouffet_, les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et -un soufflet à la main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant -avec le soufflet et en chantant des couplets qu’ils improvisent sur un -air fort gai consacré spécialement à cette danse. - -Les _Fieloué_, ou quenouilles, semblent une représentation satirique -des travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes, -leurs costumes sont toujours une exagération des costumes féminins. -Ils portent tous de grandes quenouilles enveloppées de papier de -différentes couleurs, formant des lanternes dans lesquelles brûlent -des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues du village en faisant -entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et les lanternes. -Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, sont -anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur -origine. - -La _Falandoulo_ est assurément la plus ancienne de toutes, et la -plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même -est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette -phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne -indissoluble. - -Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non -seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où -les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne. -Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus -vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et -du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée -spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des -deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance -ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui -faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre -la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des -derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt, -ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il -cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés -entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de -le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille -cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de -toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres -de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur -fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les -suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion -plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du -Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse -et de sympathie. - - -=La Reine de Saba.=--Parmi les divertissements disparus, il en est -un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que -le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit -dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque -description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent -part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et -à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La _Reyno -sabo_, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le -roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très -grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et -portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des -_Engageantes_. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison; -un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens -richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient -le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des -figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la -saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une -affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles, -la tradition voulait que la _Reyno sabo_ fût une importation sarrasine. -Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un -drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine. -Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton, -frappaient en cadence un coup sur la poêle. - - -=Caramantran.=--Ce mot, qui n’est qu’une altération de _carême -entrant_, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et -aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot -ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple -chargés de _Flasco_[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés -des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges -et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême. -D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de -deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin, -après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête -sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé -sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le -défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et -le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement -et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des -gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur -embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est -lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on -le jette à la mer ou à la rivière. - -Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux -ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient _les -Plaideurs_ de Racine. - -Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux -Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé _Paillado_, et -Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme. -Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à -la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la -victime. - -A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une -sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame -en accompagnant les époux. - -Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon -sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête -coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre -un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un -nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres. - -A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de -galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets -caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et -de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les -principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux -demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la -correction de leur danse. - -Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets -essentiellement local, l’_Aioli_. La veille, à minuit, la tradition -voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant -en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au -repentir. - - -FÊTES RELIGIEUSES - -=La Chandeleur.=--Comme nous avons eu l’occasion de le dire -précédemment, les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du -paganisme, un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les -campagnes plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le -manifeste. La Chandeleur en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se -munit d’un cierge de couleur verte autant que possible, et le présente -à la bénédiction de la messe[5]. On doit le rapporter chez soi tout -allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, ce serait un mauvais -pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt toute la -maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes -les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un -préservatif contre la foudre. - -On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en -temps d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques. - -Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs -distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour -la Saint-Blaise, on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont -regardés comme des spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins, -fabriqués pour la Saint-Denis, sont, dit-on, un remède contre la rage, -et les gousses d’ail rôties dans le feu de la Saint-Jean chassent les -fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, on bénit des pêches, et -l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes assez communes -dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer un état -d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à un -certain point. - - -=Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.=--La fête des Rameaux, -qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des -plus populaires en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec -des branches d’olivier, de laurier ou des palmes, qui sont bénites -pendant la messe. Ces rameaux, comme les cierges de la Chandeleur, sont -conservés pieusement, car ils ont les mêmes vertus. Il y a dans le -peuple une opinion très ancienne en ce qui concerne l’olivier: c’est, -dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé de la foudre. Les -Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les auteurs de -cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de charger -les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi très -loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en -l’honneur de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant -des rameaux d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit -l’usage des friandises et des fruits pour le jour des Rameaux, dans -un concile tenu à Aix, en 1585. En dépit de sa décision, on offre -aujourd’hui encore aux enfants des rameaux (_rampaù_) ornés de fruits -confits; ceux qui sont destinés aux dames portent souvent de riches -cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est le jour de l’_Aioli_, -de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, le jour -obligatoire des pois chiches[6]. A Marseille, pour en faciliter la -consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à -l’église des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la -messe. Comme en France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite -de l’occasion pour jouer un tour aux montagnards nouvellement arrivés, -en leur persuadant que ces pois sont distribués gratuitement. Alors -on voit, à la risée générale, des théories entières de ces crédules -Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite qu’ils se proposent de -faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux qui n’ont pas goûté -la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une explication -plutôt vive. - -Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de -tourniquets, claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels -ils font un vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant -l’office des Ténèbres. Puis, se rangeant en file, ils parcourent les -rues en continuant leur tapage. - -Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses -et d’ornements luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse -porter leurs premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le -maillot. C’est ordinairement la marraine qui en fait les frais; puis, -accompagnée de la mère, elle va présenter l’enfant au prêtre. Au -moment où l’on entonne le _Gloria in excelsis_, toutes les femmes qui -ont des enfants nouvellement chaussés les font marcher dans l’église. - -Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses -du jour de Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux -Saintes-Maries, les jeunes gens donnent, la veille, des sérénades; -et, le matin, ils passent avec des corbeilles ornées de fleurs et de -rubans, dans lesquelles les personnes qui ont été honorées de leurs -chants, accompagnés de musique, s’empressent de déposer des œufs. Car, -fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques est le jour des -œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. On y -mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage -établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la -mer Rouge. - -La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours -qui précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en -procession sur un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel -sont enfermées des reliques; de chaque côté est suspendue une étole. -On a donné au coffre le nom de _Vertus_, par allusion aux reliques -qu’il renferme et qui restent exposées trois jours dans l’église. A la -campagne, les paysans font passer par-dessus les _Vertus_ des poignées -d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à manger aux bêtes de somme, -persuadés qu’après cette opération elles seront préservées de la -colique. - - -=La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.=--Au point de vue religieux, -la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire. -Mais les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et -méritent, par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail. - -Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne -tradition relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi -René, tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour -leur donner plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât, -sans oublier les corps de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient -partie du conseil municipal. Il faut voir ici, dans la pensée du bon -roi, une haute leçon de fraternité et d’égalité chrétienne. Le peuple -qu’il gouvernait était considéré par lui comme une grande famille, dont -il aimait à rassembler les divers membres pour faire sentir à chacun -l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque qui -doit en résulter. - -Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières -familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse. -L’un d’entre eux, l’_Abbat_, ou abbé de la jeunesse, présidait aux -jeux, et avait la police de la ville pendant la durée de la fête. -Les étrangers étaient invités à dîner par eux. Leur costume, très -élégant, se composait d’une culotte de serge rose, justaucorps de -batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de dentelle; -bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges; -chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de -la Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même -couleur, porté en sautoir. - -Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois, -parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient -des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de -l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les -suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre. -Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui -assignait le cérémonial. - -[Illustration: La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe).] - -Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe, -avec cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers -midi, un groupe d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour -la conduire hors la porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de -dogue énorme, avait le corps formé par des cercles recouverts d’une -toile peinte; le dos était une forte carapace pourvue de pointes -et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, une queue -recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête qui -tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une -double rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté -par douze figurants, tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les -mouvements de la tête et de la queue, il donnait le signal de la course -au moyen de fusées attachées à ses naseaux et auxquelles un chevalier -mettait le feu. Alors il s’agitait en tous sens, comme animé de rage -et de fureur. Malheur à ceux qui se trouvaient à sa portée: heurtés, -culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation de se plaindre. -S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur affolement -ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La -course terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe, -où elle exécutait trois sauts en manière de salut devant la statue de -la sainte. Pendant l’intervalle des courses, les chevaliers et les -corporations procédaient à divers jeux en rapport avec leur rôle et -leur condition sociale. - -Ainsi les _Portefaix_ désignaient un des leurs qui représentait saint -Christophe, patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un -enfant richement vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un -tonneau sur un brancard. Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient -volontairement aux spectateurs. Cela s’appelait la _Bouto ambriago_. -Les prieurs présentaient à tout le monde une gourde remplie de vin, où -il était malséant de refuser de boire. - -Les _Paysans_, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la -vigne, tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire -trébucher les badauds, au grand contentement de la foule. - -Les _Bergers_ escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et -montées sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile -de genièvre (huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop -près d’elles. - -Les _Jardiniers_ jetaient des graines d’épinard aux demoiselles. - -Les _Meuniers_, armés de poignées de farine, s’en servaient pour -blanchir les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner. - -Les _Arbalétriers_ faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans -pointes. - -Les _Agriculteurs_, montés sur des mules richement harnachées et -précédés par la musique, distribuaient du pain bénit. - -Les _Mariniers_ pratiquaient le jeu de l’_Esturgeon_. Six chevaux -du halage du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle -était un bateau que l’on remplissait d’eau à tous les puits que l’on -rencontrait. Une pompe placée à l’intérieur servait à asperger les -badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux éclats d’un rire général. -Venaient ensuite les _Bourgeois_, sous le patronage de saint Sébastien, -précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits bâtons -blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le -Chapitre et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans -l’église de Sainte-Marthe. Les prieurs de chaque corporation déposaient -les pains bénits aux pieds de la sainte et versaient des aumônes dans -le tronc des pauvres. A la sortie, une immense _Falandoulo_ se formait -et parcourait les rues de la ville. C’était le dernier épisode de la -fête de la Tarasque. - - -=La Fête-Dieu.=--Dans toute la Provence, les processions de la -Fête-Dieu se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait. -La décoration des rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les -fenêtres et balcons ornés de riches draperies, les reposoirs improvisés -avec goût, les chaussées jonchées de pétales de fleurs, le peuple dans -ses plus beaux vêtements accourant en foule sur le passage, offraient -un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession -elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents de -toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes -et de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins, -les trompettes et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus -de riches chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de -fleurs, les jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et -couronnées de roses blanches, les autorités civiles et militaires en -grand costume. Enfin, sous un dais d’une grande richesse, l’évêque ou -le curé portait le Saint-Sacrement, resplendissant dans les nuages -d’encens qui s’échappaient des cassolettes agitées en un mouvement -régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre et de surplis de -dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques localités, la -composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu. - -Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des -jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins -sommairement. - -Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui -avaient accès au conseil municipal. La noblesse fournissait le _Prince -d’Amour_, le barreau, le _Roi de la Basoche_, et les corps de métiers, -l’_Abbé de la Jeunesse_. Le clergé s’abstenait. - -Le _Prince d’Amour_ était le premier officier. En cette qualité, -il siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix -délibérative. Mais, comme cette charge occasionnait de grandes -dépenses, sur la demande de la noblesse le roi la supprima en 1668, -et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le remplaça. Il lui fut -accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de _Pelote_[7]. Il -avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. Son -costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de -moire blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de -soie, souliers à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte, -cocarde au chapeau, nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se -portait à la main, et le lieutenant s’en servait pour saluer les dames. - -Le _Roi de la Basoche_ était élu le lundi de la Pentecôte par les -syndics des procureurs au parlement et par les notaires, sous la -présidence de deux commissaires du Parlement. Son costume était -semblable à celui du Prince d’Amour, mais il portait en plus le cordon -bleu et la plaque de l’Ordre du Saint-Esprit. - -De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus -beau et le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi -par une compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de -ciel; le porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires -avec écharpes roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes, -portaient une lance ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand -maître et le chevalier d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes -en casaques de soie bleu de ciel doublées de blanc, avec des croix -en dentelle d’argent sur la poitrine et dans le dos, le mousquet sur -l’épaule et l’épée au côté. Le troisième bâtonnier était escorté par -une compagnie de mousquetaires avec écharpes bleues; puis venaient le -guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la Basoche, entre -deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la marche. Une -de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à faire -acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la -place du roi. - -L’_Abbé de la Jeunesse_ était nommé sur une liste de candidats -présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu -après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait -du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de -fusiliers attachés à l’_Abbadie_ pour exécuter les feux ou décharges -appelées _Bravades_. - -Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la -cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint -et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux -autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa -suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche -et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau. - -Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux -dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte -et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient. - -_La Passade._--La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures -et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche -parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui -jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés -à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme -dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes. -Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal _La Passade_. -Vers dix heures lui succédait _Le Jeu du guet_. - -Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et -sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de -deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans -jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et -entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à -contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces -deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages -politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite, -un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et -le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent -et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi, -était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé -de _Rascassetos_: quatre individus ayant des poitrails de mulets et -trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un -peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième -_Rascasseto_, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le -brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de -figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi -fourni la matière du jeu suivant. - -_Le Jeu du Chat._--C’était encore une allégorie. Un Israélite portait -une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un -chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec -les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand -prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer -son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air, -circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré -en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action -de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des -Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte. - -Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’_Armetto_, la -mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe -de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un -trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient -leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une _Ame_, figurée par un -jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une -croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’_Armetto_[8], -les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups -sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait -de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes -plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque -cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme -habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se -tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade. - -Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer. -On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et -de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval, -poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose, -portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main -et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne -et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de -danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et -Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à -la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois -Parques, pour rappeler que la mort termine tout. - -A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la -procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un -caractère d’allégorie religieuse. - -La mise en scène du massacre des Innocents, désignés sous le nom de -_Tirassouns_, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait -à l’exécution, escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un -fusilier[9] qui, au signal donné, faisait une décharge, abattant -quelques enfants. C’étaient ces enfants qu’on appelait tirassouns, -à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans la poussière. Moïse, -indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi. - -_La Belle Etoile_ (_la bello Estello_).--Les trois Mages, partant pour -Bethléem, étaient précédés d’un enfant vêtu en lévite et portant une -étoile d’argent à l’extrémité d’un long bâton. Trois pages chargés de -présents les suivaient. - -Les Apôtres, revêtus du costume oriental, étaient munis chacun d’un -symbole propre à le faire reconnaître; Jésus, au milieu d’eux, marchait -recueilli et comme accablé sous le poids de la croix. - -_Les Chevaux Frux_, que la tradition fait remonter aux Phocéens, furent -en grand honneur sous la chevalerie et le roi René. Longtemps regardés, -d’après la légende, comme l’image des combats entre les Centaures et -les Lapithes, on y voit aujourd’hui une reproduction grotesque des -anciens tournois. Ces chevaux en carton, richement caparaçonnés, la -tête ornée de panaches, étaient mis en mouvement par leurs cavaliers. -Une ouverture pratiquée dans le dos permettait à l’homme, au moyen de -courroies, de suspendre sa monture, qui avait l’air de faire corps avec -lui; les draperies masquaient les jambes, et les mouvements imprimés -par le cavalier casqué, armé d’une lance, imitaient toutes les figures -usitées dans les tournois. Cet escadron, composé d’une vingtaine de -chevaux, était précédé d’un héraut d’armes, d’un coureur et -d’un Arlequin, qui faisait toutes sortes de tours. A sa suite, la -musique, fifres et tambourins, jouait des airs gais de la composition -du roi René. - -[Illustration: Un Tambourinaire.] - -La Mort, comme aux jeux du Guet, apparaissait enfin, mais sous un -aspect plus repoussant. La personne qui la représentait, grande, la -figure noire, la tête couverte d’ossements, était armée d’une faux avec -laquelle elle écartait les curieux. Ces derniers attachaient une grande -importance à n’être pas touchés par la faux qui, d’après eux, désignait -ceux qui devaient mourir dans l’année. - -Un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, c’est la promenade du -bœuf, pendant la semaine précédant la Fête-Dieu. La corporation des -bouchers de la ville de Marseille a toujours eu le monopole de cette -cérémonie. On choisit le bœuf le plus beau, on lui dore les sabots et -les cornes auxquelles on suspend des guirlandes de roses. On couvre son -dos d’une housse de velours à crépines d’or, et l’on y fait asseoir -le plus bel enfant que l’on peut trouver. Il est vêtu d’une tunique -blanche comme un lévite et couronné de roses. Parfois aussi il est -tout nu, avec une peau de léopard sur les épaules et la poitrine, et, -sur la tête, des feuilles de vignes entremêlées de grappes de raisin. -Quatre bouchers l’accompagnent; leur vêtement consiste en une robe de -damas de différentes couleurs, attachée à la taille et assez courte -pour laisser voir au-dessous du genou des bas de soie et des souliers à -boucles. Une ceinture de soie à franges et crépines d’or, une chemise -plissée à manches, ornée de rubans, enfin un chapeau d’abbat bordé -d’or et entouré de plumes blanches complètent le costume. Le cortège, -suivi de fifres et de tambourins, parcourt les rues où doit passer la -procession. Les bouchers portent des plats d’étain et font la quête, -dont le produit sert à payer les frais de cette exhibition. Le soir -venu, on abat le bœuf, dont les quartiers sont distribués aux pauvres -de la ville. On s’est livré à de longues dissertations pour expliquer -ces usages, et surtout la mort du bœuf. Les uns ont voulu y voir le -sacrifice du bouc émissaire des Hébreux, chargé de toutes les iniquités -du peuple. Mais alors pourquoi un bœuf, quand il était si simple de se -procurer un bouc? D’autres ont pensé que les bouchers tiennent la place -des anciens sacrificateurs romains, idée justifiée par une certaine -ressemblance de costume. Nous croyons simplement que tous les corps -de métiers étant représentés à la procession de la Fête-Dieu, sauf -les bouchers, qu’aucune bonne raison n’excluait, ils avaient pris un -bœuf comme emblème de leur corporation. Quant à l’enfant, sa robe de -lévite est une réminiscence de la religion juive. Avec les attributs de -Bacchus, il perpétue un souvenir du paganisme. - -A Salon, la confrérie des paysans dite de _Diou lou payre_ (Dieu le -père) élisait tous les ans, le jour de l’Ascension, un laboureur -qui prenait le titre de _Rey de l’Eyssado_[10]. Il paraissait à la -procession de la Fête-Dieu tenant une pioche en guise de sceptre, -précédé de pages portant des épées nues. Une paysanne partageait -avec lui les honneurs de la royauté. Des dames d’honneur tenant -des bouquets, précédées par un autre paysan portant un drapeau, un -autre jouant du tambour de guerre, un berger portant une écharpe en -sautoir et jouant du bâton, enfin quatre danseurs suivis de tambourins -complétaient le défilé. - -Pour la _Saint-Jean_, les artisans élisaient le _Roi de la -Badache_[11]. Cette cérémonie était annoncée la veille au son des -cloches et des tambourins par un grand feu de joie. A la procession de -la Fête-Dieu, le Roi de la Badache se montrait en habit à la française -avec, sur les épaules, un manteau bleu parsemé d’étoiles d’or et à -la main un chapeau Henri IV. Il était précédé d’un courrier, d’un -porte-drapeau, d’un joueur de pique, de trois princes d’amour, de huit -danseurs et de deux pages. Derrière lui, un second courrier annonçait -la reine et ses dames d’honneur. - - -=La Saint-Jean.=--A huit heures du soir, la veille de cette fête, -le corps municipal, le clergé et les prieurs des corporations se -rendaient en grand cortège sur la place où l’on avait disposé des -fagots de sarments et des fascines. Le maire a encore aujourd’hui le -privilège d’y mettre le feu et il fait trois fois le tour du bûcher, -suivi de tous les assistants. La flamme monte et éclaire la foule, -les cloches sonnent à toute volée, les boîtes à poudre font entendre -leurs détonations, les serpenteaux éclatent, traversent l’air et -tombent sur les spectateurs effarés. Bientôt la falandoulo se forme, -et c’est en dansant et en chantant que l’on voit s’éteindre le feu de -la Saint-Jean. A Marseille, on dispose sur la colline de _Notre-Dame -de la Garde_ des tonneaux de goudron qui brûlent toute la nuit. Par -intervalles, des feux de bengale de toutes couleurs changent l’aspect -de cette partie de la ville, où l’on termine la fête par un brillant -feu d’artifice. Le marché aux herbes de la Saint-Jean est trop -intimement lié à ces réjouissances pour que nous n’en disions pas un -mot. Qui ne le connaît, à Marseille? C’est un des plus anciens que nous -ait légués la tradition provençale, et c’est aux allées de Meilhan, -sous les ormes séculaires et les platanes grecs, qu’il se tient. - -Les paysans de la banlieue ou du _Terradou_, comme l’on dit en -provençal, y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait -quelques pas que des émanations singulièrement piquantes s’échappent -d’un amoncellement d’aulx, promesse, pour les amateurs d’_aioli_, d’un -festin savoureux que n’aurait pas dédaigné Homère. Les plantes et les -fleurs, sauge, romarin, verveine, menthe, lavande, mêlent leur parfum -et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, géraniums, pétunias, -chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la Provence, -pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers, -citronniers, lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers, -azeroliers, jujubiers: le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans -l’arrangement le plus propice à tenter l’acheteur. Dès la première -heure la foule s’empresse, et chacun fait ses provisions pour l’année. -La coutume veut aussi que les plantes aromatiques soient cueillies sur -la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers rayons du soleil -viennent frapper le _Saint-Pilon_. D’après la légende, les herbes et -les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si on -les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient -jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du -romarin: «C’est de l’aurore.» - - -=Les Morts.=--Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on -prend en commun le repas dit des _Armettos_[12]. Les châtaignes et -le vin cuit sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des -parents décédés, dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par -une prière pour le repos de leur âme. - - -=La Noël.=--De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence, -la Noël est certainement la plus importante, la plus populaire, la -plus généralement observée par les riches comme par les pauvres. Elle -se divise en quatre parties: la _Crèche_, les _Calenos_, la _Messe -de minuit_ et le _Jour de Noël_. La crèche a la même origine que -les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les premiers à -Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine qui -précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des -crèches toutes préparées. On y trouve également les _Santons_[13] et -les accessoires pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces -santons représentent saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le -bœuf, l’âne, les rois maures et, en général, tous les personnages et -les animaux qui se trouvaient à Bethléem à la naissance du Christ. Le -soir, les familles s’assemblent et, à la lueur des cierges, chantent -les noëls de Saboly. - -Les _Calénos_, altération du mot _Calendes_, consistent en cadeaux -que l’on échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons -et surtout un certain gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle -_Poumpo taillado_. Les boulangers et les confiseurs ont conservé -l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de la Noël, au soir, -les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent d’efforts -pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui -n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir -faire les frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de _Gros -soupé_; mais, pour retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller -dans les communes rurales. Là, le père de famille conduit par la main -le plus jeune des enfants jusqu’à la porte de la maison où se trouve -une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, qu’on appelle _Calignaou_ -ou _Bûche de caléno_. L’enfant, muni d’un verre de vin, fait trois -libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes: - - Alégre, Diou nous alègre. - Cachofué ven, tout ben ven. - Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven. - Se sian pas mai, siguen pas men. - -Ce qui se traduit ainsi: - - Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. Feu caché vient, tout bien - vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; si nous ne - sommes pas plus, ne soyons pas moins. - -Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant -soulève le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent -jusqu’au foyer en répétant devant les assistants les paroles de la -libation. Puis on l’allume avec des sarments et on le laisse brûler -jusqu’au coucher, moment où on l’éteint, pour le rallumer le lendemain, -en ayant soin qu’il se consume entièrement avant le jour de l’an. On -célèbre par cette cérémonie le renouvellement de l’année au solstice -d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans ses flancs représente les -premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. L’enfant est le -symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va finir. -Là où l’usage du _Calignaou_ a disparu, il a été remplacé par la lampe -de _Caléno_ ou _Calen_. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord, -dont les quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le -suspend par un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la -crèche sur le devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de -Sainte-Barbe. Il doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille -du jour de l’an. - -Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y -correspondre, la table est couverte de trois nappes de dimensions -différentes. Le premier service se compose de la _Raïto_, plat de -poissons frits auquel on ajoute une sauce au vin et aux câpres, et -qui, d’après la tradition, fut apporté de la Grèce par les Phocéens. -Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents légumes lui -servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et l’on sert -les _Calénos_ qui consistent en gâteaux, _Poumpo taillado_ ou autres, -des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons, -etc. On les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia -appelé _Saouvo-Chrestian_ (sauve-chrétien) fait avec de la vieille -eau-de-vie dans laquelle ont infusé des grains de raisins. Pour le -troisième service, on prend le café et les hommes fument une sorte de -pipe appelée _Cachinbaù_. La gaieté préside à ces agapes; on y chante -des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe de minuit. - - -=La Messe de Minuit.=--Elle diffère par certains détails originaux de -celle qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de -l’offrande on voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés -du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques -que l’on peut se procurer. Ils portent de grandes corbeilles remplies -de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, les femmes qui accompagnent -les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du _Garbalin_, sorte de -bonnet conique assez haut et garni tout autour de pommes et de petites -mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, éclairé par des -cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de blancheur -est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de l’agneau -sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et -chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau -et des corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe -s’achève sans autres variantes. - -La _Noël_ est essentiellement dans toutes les classes de la société une -fête de famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent -repas dont la dinde fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer, -où le chef de famille raconte les vertus des ancêtres, et répète -devant les enfants les traits capables de leur servir d’exemple ou -d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme ses habits de -mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour de la -fête, le dîner se termine par un plat d’_Aioli_ ou de _Bourrido_, mets -traditionnels en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous -pour l’année suivante. - - -LES JEUX - -Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez -généralement célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres -réjouissances particulières à diverses communes: ce sont les _Trains_ -ou _Roumevages_[14]. - -La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui -provoque l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies -religieuses, qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les -étrangers se livrent à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence -depuis un temps immémorial, portent l’empreinte indiscutable de leur -origine, quoiqu’on ait pu les imiter et les conserver dans d’autres -pays. - -Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires, -malgré les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou _Bachias_, -mot qui paraît dériver de _Bassaren_, surnom appliqué à Bacchus, pour -les fêtes duquel on faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour; -le tambourin, plus long et sur lequel on ne joue qu’avec une seule -baguette; le galoubet ou petit fifre, sur lequel on joue des airs vifs -et gais, autrefois employé surtout le matin pour saluer l’aurore, -d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les _Timbalons_ -ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les -musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent -ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage -remonte aux Grecs. - -Les _Joies_ forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle -ainsi une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à -suspendre les prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix -consistant en plats d’étain, montres en argent, écharpes de soie, -rubans, etc... - -La _Targo_, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants -de la catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert -le plus d’importance sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés -sont des bateaux de pêche ou des canots de navires de guerre, armés -de huit rameurs, d’un patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en -deux flottilles, peints en blanc avec bande de la couleur adoptée par -chaque flottille. Cette couleur se retrouve dans les rubans que portent -les rameurs, qui sont aussi en blanc, la tête coiffée de chapeaux de -paille. A l’arrière des bateaux qui doivent concourir pour la joute se -trouvent des sortes d’échelles appelées _Tintainos_[15] qui font une -saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très légère -soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en -bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné -par les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les -patrons naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant -assez pour que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le -plus faible est précipité dans la mer et regagne à la nage le bateau -le plus voisin. La lutte continue, et, si le même champion a raison de -trois de ses adversaires, il est proclamé _Fraïre_. Tous les fraïres -joutent entre eux et celui qui reste le dernier debout est proclamé -vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix de la _targue_ et -on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la joute, la -musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés, -entre autres la _Bédocho_ et l’_Aoubado_. Le port offre un spectacle -ravissant, les navires arborent le grand pavois; des chattes[16] bien -alignées forment un avant-quai et supportent des tribunes destinées -aux autorités de la ville, aux invités et à la musique. Ce jeu[17] -constitue un spectacle assez imposant, dans tous les cas intéressant et -curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir remplacé, à Marseille, les -exercices des arènes, que ne possédait pas cette ville. - -Le jeu de la _Bigue_ a lieu le même jour. Il consiste à marcher sur -un long mât enduit de suif ou de savon. Ce mât ou _Bigue_ est posé -horizontalement sur un ponton près du quai ou au bord d’une rivière. -Celui qui atteint l’extrémité sans tomber gagne le prix, mais il est -malaisé d’obtenir promptement ce résultat. Ce n’est qu’après un nombre -considérable de chutes dans l’eau, à la grande joie des spectateurs, -que, le frottement continu des pieds ayant peu à peu fait disparaître -le suif, le plus adroit concurrent parvient enfin à atteindre le but et -à être proclamé vainqueur. - -Nous ne citerons que pour mémoire les courses de bateaux ou régates, -qui ne diffèrent pas beaucoup des régates usitées dans tous les ports -français. - -La _Course_ des hommes et des femmes ne se voit plus que dans quelques -villages. Le droit de porter le caleçon de soie ou _Brayettos_[18], qui -est l’unique vêtement des hommes, est le privilège de celui qui a été -trois fois vainqueur de la course. Lorsque à son tour il est battu, il -le remet à son heureux rival. Les brayettos sont conservées avec soin -dans les familles; on se les transmet de père en fils. - -_Course des animaux._--Bien avant qu’il ait été question des courses -de Longchamp, Auteuil ou autres, célèbres aujourd’hui, la Provence -connaissait les courses de chevaux. Tout Roumevage un peu important -les inscrivait à son programme. Les conditions d’âge, de race, -d’entraînement n’étaient pas imposées; tout propriétaire d’un cheval -qu’il croyait capable de gagner le prix n’hésitait pas à concourir. Au -signal donné par un coup de fusil, le peloton s’ébranlait dans un nuage -de poussière; bientôt le nom du vainqueur retentissait dans la foule -qui l’acclamait, tandis qu’il allait recevoir, des mains du maire de -la commune, le prix qui lui était destiné. Les mulets, nombreux dans -le Midi, étaient aussi admis à concourir entre eux; la course, plus -longue, présentait aux concurrents des chances de succès plus égales. -Mais la plus amusante, celle à laquelle le peuple a toujours donné et -donne encore sa préférence, est, sans contredit, la course des ânes. -Conduits par des enfants armés d’une gaule, ils partent au galop. -Libres de leurs mouvements, sans cavaliers pour les maintenir, sans -autre direction que celle des gamins qui courent après, leur humeur -vagabonde se donne libre carrière et ils se dispersent dans tous les -sens. Quelques-uns, irrités par les coups de houssine, se jettent dans -les fossés, d’autres ruent ou s’en retournent, et les spectateurs, que -ce désordre amuse, se livrent à une joie bruyante et battent des mains -lorsqu’un baudet atteint enfin le but et gagne la course. Le vainqueur -ramené, on lui octroie une muselière en cuir, insigne peu agréable de -son triomphe. - -Le _Combat de taureaux_, jeu national en Espagne, est aussi usité -en Provence. Mais si, dans ces dernières années, on lui a enlevé -le caractère régional qu’il avait primitivement, il est bon de -constater que, dans certaines localités, il est resté ce qu’il était, -c’est-à-dire un amusement, un exercice où l’astuce et le courage -suffisent pour attirer et intéresser les spectateurs, sans dégénérer -en cruautés répugnantes pour nos mœurs et pour notre caractère. Pas -d’épées, pas de sang versé; un simple bâton suffit. L’habileté, -l’agilité, la force sont les trois qualités seules requises. - -Arles a la spécialité de ce genre de spectacle depuis que les arènes -ont reçu les réparations nécessaires. Excité par les bandilleros, le -taureau, dont la tête est ornée d’une rose ou cocarde de ruban, se -précipite sur celui qui l’a provoqué; un coup de bâton appliqué sur -le mufle le rend plus furieux. Il bondit et cherche à atteindre son -adversaire. Après une série de tours rapides, celui qui est désigné -pour vaincre l’animal se rapproche de lui et, d’un brusque mouvement, -le saisissant par les cornes, le renverse, lui enlève la rose piquée -sur sa tête et la présente à la foule qui l’acclame. Le taureau a en -quelque sorte le sentiment de sa défaite; il se relève honteux et se -sauve vers le torril sous les huées des spectateurs. Ce jeu n’est pas -sans dangers; quelquefois le taureau, poussé à bout, se précipite sur -son adversaire avec une telle impétuosité que celui-ci n’a pas le -temps de le saisir ou de l’éviter et se trouve atteint par ses cornes -terribles. Heureusement, l’habileté des toréadors arlésiens est telle -que les blessures graves sont rares. La course landaise, la course à la -perche sont des variétés que les Provençaux ne dédaignent pas. Dans la -seconde, le Pouly et son quadrille se sont acquis une célébrité bien -méritée. - -[Illustration: Combat de taureaux.] - -On a toujours pensé que les courses de taureaux avaient passé -d’Espagne en Provence sous les comtes de Barcelone. Nous croyons que -l’importation en est plus ancienne et nous l’attribuons plus volontiers -aux Romains, inventeurs des jeux du cirque. Ce qui pourrait donner -une certaine vraisemblance à cette opinion, ce sont les résultats des -fouilles opérées dans les arènes de Nîmes lorsqu’il fut décidé de -reconstituer ce monument romain. Les terrassiers ont alors mis au jour -une certaine quantité de crânes de taureaux, des défenses de sangliers -et des pattes de coqs pétrifiées. Cette découverte tendrait à faire -croire que de temps immémorial la Provence a été le théâtre de combats -de taureaux, de sangliers et de coqs, et qu’elle n’a pas eu besoin de -les emprunter à l’Espagne. - -_La Lutte._--Héritiers des Grecs et des Romains, les Provençaux ont, de -tout temps, aimé les jeux athlétiques. On luttait devant les tombeaux -des guerriers, dans le cirque et aux camps. De nos jours, il n’y a -pas de Roumevage un peu important sans lutteurs. Dans un grand espace -sablonneux, autour duquel prend place le public, les athlètes se -rassemblent pour mesurer leurs forces. Deux d’entre eux se présentent -vêtus seulement d’un caleçon, se serrent la main et jurent devant -les juges de combattre loyalement et sans colère. Puis, se mesurant -de l’œil, ils s’observent, se heurtent et s’enserrent, leurs bras -s’entrelacent, leurs jambes, leurs genoux buttent les uns contre les -autres; ils paraissent immobiles et on les prendrait pour deux statues -groupées si la tension des muscles qui font saillie, le gonflement des -veines et la sueur qui coule de leurs fronts n’indiquaient les efforts -et la concentration des forces. Soudain le plus robuste soulève son -adversaire et cherche à le renverser; mais celui-ci, plus souple, se -fait un point d’appui du corps auquel il est cramponné et le combat -continue, indécis. Enfin, le plus musclé, dans un effort suprême, -fait perdre pied à son adversaire. Si ce dernier tombe sur le côté, -le combat n’est pas terminé, mais reprend, au contraire, avec plus de -vivacité que jamais, car, pour être vainqueur, il faut, en Provence, -que l’adversaire soit renversé sur le dos et maintenu le genou sur la -poitrine. Quand ces conditions sont réalisées, la lutte est finie et -la foule applaudit. Le couple engagé va boire un verre de vin et se -reposer, pour laisser le champ libre au couple suivant. Les vainqueurs -luttent entre eux, le dernier est couronné et reçoit le prix. Ce jeu -est un de ceux qui excitent toujours le plus vif intérêt; les gens du -pays s’y rendent en grand nombre pour admirer le déploiement d’adresse -unie à la force, de souplesse unie à la vigueur, requis pour le -triomphe. - -Le _Saut_ est un exercice qui demande beaucoup d’agilité. Il est -pratiqué dans toutes les fêtes locales ainsi qu’il suit. Après avoir -tiré à terre une ligne sur laquelle ils se rangent, les sauteurs -partent sur un pied, font ainsi deux sauts, et retombent immobiles -sur leurs deux pieds au troisième saut, qui est énorme et dépasse -souvent en envergure les deux premiers réunis. Les sauteurs habiles -peuvent ainsi franchir des espaces considérables, parfois plus de -dix-sept mètres. Une variante de ce jeu consiste à l’exécuter en sac. -Le sauteur, enfermé dans un sac d’où ne sortent que les bras et la -tête, est obligé de procéder par petits sauts, entremêlés de chutes -fréquentes qui sont l’amusement des spectateurs. Il y a aussi le saut -de l’outre. Après avoir bien gonflé une outre, on la place à terre à -l’endroit convenu. Pour gagner, il faut, après avoir fait deux sauts, -atteindre l’outre au troisième et s’y maintenir en équilibre. Si -elle éclate ou si elle glisse sous les pieds, l’homme roule dans la -poussière à la grande joie du public. - -Deux autres jeux usités chez les Grecs et dont les Provençaux ont -hérité sont la _Barre_ et le _Disque_. L’instrument du premier est une -barre de fer qui sert aux carriers pour soulever les pierres, et que -l’on désigne dans le pays sous le nom de _Prépaou_. La barre lancée -vers un but, il faut, pour que le coup soit bon, que la pointe seule -touche la terre. Quant au _Disque_, il faut le lancer le bras levé -au-dessus de l’épaule, et il n’y a que le coup de volée qui soit tenu -pour bon. - -[Illustration: Jeu de boules.] - -Dans le jeu de _Boules_, on retrouve encore un exercice grec. Le lieu -choisi, chacun jette sa boule le plus loin possible; on reprend ensuite -de ce point en commençant par la boule restée en arrière. Celui qui -arrive au but avec le moins de coups gagne le prix. Cette façon de -jouer aux boules s’appelle le _Butaband_ ou but en avant. On les joue -également à la roulette et au mail. - -La _Cible_, les _Palets_, le _Mât de Cocagne_, les _Grimaces_, les -_Cartes_ et le _Coq_ sont des jeux assez connus partout pour que nous -nous dispensions de les narrer. Il y a cependant une différence dans le -jeu des palets. - -On fiche en terre une tige de fer à large tête. Les concurrents ont -trois anneaux de fer qu’ils doivent lancer sur cette tige de façon à -les y faire entrer; le prix est à celui qui les place le premier. - -Les _Grimaces_ excitent toujours l’hilarité du public et les juges -sont bien souvent embarrassés pour décerner le prix. Cet amusement -burlesque, inventé par des jongleurs qui avaient suivi des troubadours -provençaux en Espagne, s’est perpétué jusqu’à nous, et l’on voit de nos -jours des dessinateurs profiter des fêtes de village pour reproduire en -croquis ces contorsions du visage qu’à l’occasion ils utilisent pour -leurs travaux artistiques. - -Parmi les jeux de cartes usités dans les Roumevages, on ne peut guère -citer que l’_Estachin_, qui se rapproche de l’écarté. - -Le jeu du _Coq_ termine ordinairement la fête. Assez cruel du reste, -il paraît abandonné dans la plupart des petites communes; on ne -l’introduit dans les grands Roumevages que pour corser le programme ou -sur la demande d’amateurs. La veille de la fête communale, on promène à -travers les rues et les places un beau coq qui, aux sons des galoubets -et des tambourins, pousse de temps en temps un triomphant cocorico; -le lendemain, on le suspend par les pattes à une corde tendue entre -deux poteaux. Chaque concurrent, les yeux bandés, armé d’un sabre, se -tient au milieu du cercle formé par le public. Pour gagner le prix, -qui est le coq lui-même, tous sont placés successivement à dix mètres -de la bête dont ils doivent trancher le cou avec leur sabre. A un -signal donné, ils s’avancent en manœuvrant avec leur arme. Mais, quand -ils croient l’atteindre, leurs coups le plus souvent se perdent dans -le vide, et, le temps donné étant écoulé, il leur faut se retirer -bredouilles après avoir payé le prix de leur maladresse, jusqu’à ce -qu’enfin un plus adroit ou plus malin décapite le coq et l’emporte. Les -tambourins et les galoubets se font entendre, le public applaudit. - -Si l’on ajoute aux Roumevages les fêtes des corporations et les fêtes -votives, qui, les unes comme les autres, sont composées en grande -partie des éléments constitutifs de toutes les manifestations publiques -en Provence, on aura le tableau complet des divertissements et des -solennités dont la tradition nous a conservé le souvenir ou qu’elle -nous a légués. - - -NOTES - - [1] Parmi les principales corporations, on peut citer: les - Drapierii, Drapiers; les Cambiatores, Changeurs; les Cannabacerii, - Marchands de chanvre; les Macellarii, Bouchers; les Sartores, - Tailleurs; les Fabri, Ouvriers en métaux; les Sabaterii, - Cordonniers, etc., etc.... Chaque corporation occupait une rue qui - portait son nom. - - [2] Le mot _poumpo_ appartient au dialecte marseillais; dans les - pays limitrophes, on dit _fougasso_ qui vient du roman _foua_. - - [3] Le comte de Provence en 1777, le comte d’Artois en 1814 eurent - les honneurs de l’_olivette_, lors de leur voyage dans le Midi, et - c’est Aubagne qui leur offrit ce divertissement. - - [4] Flacons de vin. - - [5] C’est à l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Victor, à - Marseille, que la tradition veut que l’on aille entendre la messe - ce jour-là et faire bénir les cierges, que l’on choisit verts pour - les différencier des autres. C’est également à la Chandeleur que - l’on vend un excellent gâteau, qui affecte la forme d’une navette, - probablement en souvenir des tisseurs de chanvre qui allaient ce - jour-là à Saint-Victor faire bénir leur instrument de travail pour - s’assurer une bonne année. - - [6] En français; en espagnol, barbanzanos; en provençal, cèse. - - [7] Le droit de pelote fut fixé par un arrêt du Parlement de - Provence, le 3 août 1717, à 15 livres pour les dots au-dessous - de 3.000 livres. L’_Abbé de la Jeunesse_ le percevait sur les - artisans, le _lieutenant du Prince d’Amour_ sur la noblesse et - le _Roi de la Basoche_ sur la bourgeoisie. De nos jours, c’est - l’État qui perçoit le droit de pelote sous la forme de droits - d’enregistrement des contrats de mariage. - - [8] Armetto ou petite âme. - - [9] La présence et le rôle du fusilier au temps d’Hérode n’est pas - ce qu’il y a de moins original dans ce spectacle. - - [10] Roi de la pioche. - - [11] Badache, altération du provençal _Besaïsso_: double pioche. - - [12] Armetto, en provençal, pour âme malheureuse, âme du purgatoire. - - [13] _Santon_, petite statuette en argile moulée et peinte - représentant des saints et tous les personnages bibliques et autres - de la crèche. - - [14] _Roumevage_ est formé de deux mots: _Roumo viaggi_, voyage - à Rome. En souvenir de _Roumieu_, mot employé pour désigner un - pèlerin qui allait à Rome. D’où l’usage de ce nom appliqué aux - fêtes communales et pèlerinages. - - [15] Tintaino, léger, fragile; ce mot exprime également la pose - incertaine du jouteur, rendue plus instable par les mouvements du - bateau. - - [16] Sorte de pontons. - - [17] Nous donnerons, par la suite, sur le jeu de la Targo, dans le - chapitre relatif à la poésie provençale, un couplet qui indique - combien il est apprécié à Marseille. - - [18] Brayettos, petite culotte. - - - - -II - -USAGES - - Le Baptême.--Le Mariage.--Les Funérailles.--Les Quatre Saisons.--Le - Costume.--Les Mœurs.--La Vie domestique.--La Vie sociale. - - -Dans la vie civile de tous les peuples, une foule d’usages consacrent -les événements marquants et leur impriment un caractère solennel -et national. En Provence, le paganisme, comme nous l’avons vu -précédemment, a laissé dans les esprits des idées superstitieuses -contre lesquelles l’amélioration des mœurs, une instruction plus -avancée, effets de la civilisation, n’ont pu réagir assez pour -qu’il n’en subsiste pas quelques vestiges, surtout dans les classes -inférieures. C’est ainsi que les femmes grosses sont persuadées que, -si elles ne satisfont pas un désir de gourmandise, l’enfant naîtra -avec un signe qui aura quelque ressemblance avec l’objet convoité. -On donne à ces signes le nom d’_Envegeos_[19]. Cette croyance est si -répandue qu’elle excuse tout et que l’on n’ose rien refuser à une -femme enceinte. Dans un milieu semblable, les tireuses de cartes, -les charlatans, bohémiens, diseurs de bonne aventure et somnambules -extra-lucides trouvent de nombreuses dupes et vivent largement de la -crédulité populaire. - - -=Le Baptême.=--La célébration du baptême est une fête de famille; il -est d’usage que l’aïeul paternel et l’aïeule maternelle soient le -parrain et la marraine du premier enfant. Le cortège, auquel ont été -conviés parents et amis, se rend à l’église précédé d’un tambourin. A -l’issue de la cérémonie, une bande d’enfants courent après le parrain -en criant: _Peyrin cougnou_[20]. Ils ne cessent de crier que lorsqu’on -leur a jeté des pièces de monnaie et des dragées. De retour au logis, -une collation suivie d’un bal est offerte aux invités. Aux relevailles, -il est d’usage que la marraine donne au filleul un pain, un œuf, un -grain de sel et un paquet d’allumettes, en lui disant: _Siégués bouan -coumo lou pan, plen coum’un uou, sagi coumo la saou et lou bastoun -de vieillesso de teis parens._ C’est-à-dire: Sois bon comme le pain, -plein comme un œuf, sage comme le sel, et le bâton de vieillesse de -tes parents. La _Baïlo_, ou sage-femme, remet au nouveau-né un petit -coussinet bénit qu’on désigne sous le nom d’_Évangile_ et qui, dans -son esprit, est destiné à le préserver de toutes sortes de maléfices. -Chaque fois qu’il éternue, on s’empresse de dire: _Saint Jean te -bénisse_, parce que l’on croit que ces paroles le délivreront des -mauvais génies. - - -=Le Mariage.=--Lorsqu’un mariage est arrêté, on s’occupe de fixer la -date de la célébration, en ayant bien soin d’écarter le vendredi et -le mois de mai, considérés comme néfastes aux nouveaux mariés. Le -futur s’empresse d’offrir à sa fiancée la _Lioureio_, c’est-à-dire -la corbeille de noces, dont l’importance varie suivant la condition -des époux. Les fermiers du territoire d’Arles avaient la réputation -d’être très généreux; on estime que leurs cadeaux pouvaient valoir -jusqu’à 10.000 francs. Les diamants, les parures, dentelles, robes de -soie formaient les objets principaux. Le cortège, le jour de la noce, -est composé quelquefois de cent personnes, marchant deux à deux et -précédées des tambourins et galoubets qui jouent des airs d’allégresse. -En tête est la _Novi_[21], sous le bras de celui qui a été chargé de -la conduire et que l’on désigne sous le nom de _débooussaïré_; c’est -ordinairement un proche parent ou le parrain, ou encore l’ami intime de -l’époux. La cérémonie à l’église est suivie d’un repas, puis d’un bal -qui termine la fête. Les vêtements de la mariée varient suivant le pays -et la condition sociale, mais le voile et les souliers sont toujours -blancs; elle porte les bijoux que son époux lui a donnés. Au dessert, -on chante des couplets en son honneur et c’est lorsque l’attention des -convives est distraite par la musique qu’un jeune garçon, passant sous -la table, lui enlève sa pantoufle, qui, aussitôt, fait l’objet d’une -enchère dont le prix est distribué aux domestiques. Cet usage subsiste -encore dans le vieux quartier de Saint-Jean, à Marseille. Le soir venu, -on s’inquiète de savoir quel sera des deux époux celui qui éteindra le -flambeau nuptial, une vieille croyance le désignant comme devant mourir -le premier. Souvent, pour éviter l’ennui de ce pronostic sinistre, on -laisse brûler la bougie toute la nuit, ou la plus proche parente vient -l’enlever à un moment donné. - -Quand les époux convolent en secondes noces, l’événement est marqué -par un vacarme infernal ou charivari, auquel des jeunes gens armés -de sonnettes, de pelles, poêles, chaudrons et trompettes se livrent -sous les fenêtres des fiancés. Ceux-ci ne peuvent s’en délivrer qu’en -donnant une somme d’argent aux chefs de la bande, qui l’emploie à -faire un excellent repas. Ce singulier usage semble avoir remplacé -le _Droit de Pelote_ qui existait sous l’ancienne monarchie. Nous -ne reviendrons pas sur l’historique de ce droit déjà mentionné, qui -frappait les gens étrangers à la localité, mariés à des jeunes filles -ou à des veuves du pays. Fixé d’après l’importance de la dot de la -femme, il se percevait aux portes de la ville, au son de la musique et -au bruit de la mousqueterie. - -[Illustration: Les Aliscamps (cimetière des premiers chrétiens).] - -=Les Funérailles.=--Pendant fort longtemps on a conservé en Provence, -et surtout à Arles, les coutumes funéraires romaines. Jusqu’au XIIe -siècle, les habitants des deux rives du Rhône mettaient le mort -dans un tonneau enduit de goudron avec une boîte scellée contenant -l’argent des funérailles. Puis, remontant le fleuve à une certaine -distance, ils abandonnaient au courant le tonneau, qui était arrêté -à Arles par des commissaires préposés à cet effet. Le cadavre était -ensuite enseveli dans les _Aliscamps_, ou Champs-Elysées, et les -droits de sépulture perçus par le chapitre de Saint-Trophime. Il faut -croire que ces revenus étaient considérables, car ils donnèrent lieu -à des contestations sérieuses entre les bénéficiaires d’Arles et -l’abbaye de Saint-Victor, de Marseille, à qui appartenait l’église de -Saint-Honorat, située dans l’enceinte des _Aliscamps_. - -Au XIIIe siècle, les sépultures étaient réglées ainsi qu’il suit. Les -évêques avaient seuls le droit d’être enterrés dans les églises. Dans -les abbayes et les monastères, les chapitres avaient, au centre de leur -cloître, un jardin dans lequel étaient des caveaux pour les moines -et les chanoines. Les comtes de Provence, suivant leurs dernières -volontés, avaient été admis à la sépulture des cloîtres. La même faveur -fut accordée par la suite aux grands dignitaires de la cour. Enfin il -arriva un moment où tout le monde voulut y avoir part. On comprend -aisément que l’espace fit bientôt défaut. On creusa alors des caveaux -dans les églises, et il n’y eut plus dans les cimetières que le bas -peuple. La Révolution, par raison d’hygiène, fit cesser ces abus et -même ferma et reporta dans la banlieue les cimetières contigus aux -églises paroissiales. La veillée du mort se fait, en Provence, dans la -chambre où il est exposé. La personne qui le garde est remplacée de -deux heures en deux heures; la famille et les amis se tiennent dans -la pièce voisine. Il n’y a pas encore bien longtemps, l’usage voulait -qu’une fois arrivé auprès de la tombe le cercueil fût ouvert, afin -que les assistants pussent contempler une dernière fois les traits -du défunt et que toute méprise sur son identité devînt impossible. -Ces scènes toujours pénibles, ayant occasionné des accidents chez -les personnes impressionnables, souvent même des cas de folie et -d’épilepsie, furent supprimées. - - -=Les Quatre Saisons.=--L’usage d’inaugurer ou célébrer par des -réjouissances publiques ou familiales les quatre saisons de l’année a -été conservé dans la campagne. - -_Le printemps._--Le paysan provençal est attentif à l’arrivée des -hirondelles, dans lesquelles il a plus de confiance que dans le -calendrier. Si l’un de ces oiseaux établit son nid sous le toit de sa -maison, il s’en estime très heureux et fête avec des amis ce présage de -bonheur. - -Le 1er avril ramène périodiquement certaines plaisanteries consistant -en messages trompeurs; on en profite encore pour servir au prochain, -sous le couvert de l’anonymat, des vérités quelquefois très dures. Cet -usage, connu sous le nom de _Poissons d’avril_, est un souvenir du -temps où l’année commençait en avril. Les étrennes que l’on donnait -alors furent reportées au 1er janvier, et l’on réserva pour le 1er -avril des compliments ironiques à ceux qui n’avaient adopté qu’à regret -le nouveau régime. Mais, comme c’est au mois d’avril que le soleil -quitte le signe des poissons, les compliments, ainsi que les objets qui -les accompagnent souvent, furent nommés _Poissons d’avril_. A la fin -de ce mois, on plante dans les villages, devant la maison qu’habite -une fiancée, un _Mai_ d’amour. C’est une longue perche terminée par -un bouquet de fleurs qui arrive au niveau de la fenêtre que l’on sait -être celle de la chambre de la jeune fille; quelquefois, c’est un jeune -peuplier garni de rubans qui s’offre à sa vue, lorsque le matin elle -ouvre les volets. A ce moment, le prétendu, accompagné par des amis et -des musiciens, exécute une aubade et chante un couplet en son honneur. - -En voici quelques-uns appropriés à la circonstance et empruntés au -langage des fleurs: - - -POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR - - Bello, vous representi la faligouro; - Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro, - Encaro mai quand es flourido, - Vous amarai touto ma vido. - - -DOUTE OU SOUPÇON - - Bello, vous representi la viouletto; - Sias din moun couer touto souletto; - Mai per iou sarié doulourous - Si din vouestro couer n’y avie dous. - - -PLAINTE - - Vous representi lou roumaniou - Que lou matin vous lou cuilliou, - Et que lou soir vous lou pourtavi, - Pour vous prouvar que vous aimavi; - Mai, bello, se m’amas plus iou. - Rendés mé moun gai roumaniou[22]. - - -RUPTURE - - Iou vous representi l’ourtigo, - Bello, sarés plus moun amigo. - Vési qu’avés trop de pounchoun, - Maridas vous em’un cardoun[23]. - -Avec la fête de la _Belle de mai_ ou Maïa, et la tonte des moutons, -qui rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes -agricoles du printemps. - -L’_Été_ aux blonds épis voit la magnifique manifestation des -moissonneurs, dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée. -La dernière charrette de blé est ornée de guirlandes de feuillage, -ainsi que l’attelage. Les faucheurs, les botteleurs, les glaneuses -chantent et reviennent à la ferme en farandole joyeuse. Le soir, un bon -repas leur est servi et l’on boit à la santé du fermier. - -La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique, -célébrant aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes -des anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen. -Quand on cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les -vendangeuses. C’est ce qu’on appelle la _Moustouisso_. Lorsque se fait -le soutirage de la cuve et qu’on presse le marc, on donne à boire du -vin nouveau à tous les passants qui en demandent. Il y en a qui abusent -de cette faveur et ne tardent pas à être gris. Ils font alors toutes -sortes d’extravagances qui amusent les badauds. La récolte des raisins -secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également lieu à -des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture au -moût que l’on appelle _Coudounat_, on réunit dans un festin parents et -amis, sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est -l’occasion d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et -qui se termine par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons -des galoubets et des tambourins. - -Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi -pour permettre la cueillette des olives et le travail des moulins -à huile qui deviennent les lieux de réunion des villageois. On y -chante, on y rit, on y conte des histoires, car la gaieté est le trait -caractéristique des Provençaux. La cueillette des olives a été de tout -temps l’occasion de jeux et de divertissements. Un sarcophage des -Aliscamps, orné d’un bas-relief où sont reproduites toutes les phases -de la cueillette des olives, permet de constater la similitude exacte -qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de nos jours. -C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste -l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il -donne lieu. - - -LE COSTUME - -L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place -importante, si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant -par la domination romaine, puis française, et enfin par le gouvernement -des comtes. Nous nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il -existait avant la Révolution sur tout le territoire provençal, tel -que quelques rares communes rurales l’ont conservé. Dans les villes, -il a dû faire place à la mode générale et céder le pas aux vêtements -confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux départements. -Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin d’être -heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot -d’ordre à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements -si pittoresques, si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages. -Nous vivons sous le régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas -courent le danger redouté de passer pour ridicules. - -Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur -ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de -coutil, ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la -matelote, chemise blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers -en peau blanche. Nous préférerions, disions-nous, ce vêtement au -travestissement actuel qui nous les montre serrés dans une jaquette -qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés d’un gilet noir, -d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau haut -de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille -comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la -mode et chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté -à Marseille est celui des prud’hommes. Sauf une légère modification, -qui a consisté à substituer la culotte aux _Grégaillos_ et l’habit au -pourpoint, cette corporation a conservé les guêtres, la petite cape -appelée _Traversière_, le chapeau à plumes noires relevé par devant à -la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette parure devenue -étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares. - -Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi -aux femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles -savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la -chaussure spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs -yeux de flamme et la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont -petites et bien rangées, leur font pardonner l’adoption de certaines -modes, mal appropriées à leurs corps souples et vigoureux. C’est en -remontant par Saint-Chamas, Istres, Pélissane, Salon, etc., que l’on -retrouve leur ancien costume, qui se rapproche beaucoup de celui des -Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de drap brun, et, l’été, -la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en filoselle et -les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans. - -[Illustration: Costume d’Arlésienne.] - -Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien -choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire -ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée -autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde -de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête -par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment -une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur -lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne -rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine, -sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le -droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie -qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe -de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est -surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un -petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie -ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur -le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte, -appelée _Chapelle_. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville, -laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier, -en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi, -à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec -de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote -historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient -les habitants de la ville d’Arles. - -C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne -cisjurane, formait le royaume d’Arles. - -Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques -et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné, -la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud, -les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le -Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et -devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine -d’amende et même de mort. - -Le fait suivant, que nous empruntons aux _Chroniques de la Cour du -roi d’Arles_[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des -Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails, -avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la -capitale. - -Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer -les lois et règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer -précieusement jusqu’à nos jours, du moins dans ses traits -caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui rehausse leur beauté, y -ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit des étrangers un -souvenir du pays du soleil. - -Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte -français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la -cour d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut -l’origine de divisions dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques -résultats. Madeleine avait introduit à la Cour les modes françaises, -d’où son partage en deux camps: l’un composé de gens attachés au -costume national, l’autre de partisans de l’innovation. - -Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti; -à la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui -s’était tourné contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et -s’être vu repoussé avec mépris. - -Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement -contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette. - -Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits -assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle -accordait facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit -d’espérer, se vengea d’elle par un mot plein de méchanceté. - -Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de -l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ: - ---«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; priez -Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur Marthe -et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.» - -Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en -larmes, trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son -fou; elle le supplia de lui permettre de venger son honneur faussement -attaqué. - -Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se -sentit tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à -faire choix d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en -champ clos. - -[Illustration: Arles: Porte de la Cavalerie.] - -Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira, -mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et -le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour -l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée. - -La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode». - -Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous -les autres blessés. - -Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit, -sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à -l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles, -ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du -pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.» - -Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton: _changeant -comme la mode_, les Arlésiennes ne sauraient être rendues responsables. -Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant d’aussi loin, -ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort d’hommes, et -sanctionné par un arrêt royal. - -Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial -pour les hommes. Les fermiers des _Mas_ portent quelquefois une culotte -courte avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue, -un gilet croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords. -Les bergers, comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau -ou roulière, un chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les -grandes guêtres, une veste courte et un gilet croisé. Dans leur poche -se cache invariablement un couteau recourbé à usages multiples: il -sert à manger ou bien à façonner des petits objets en bois: sifflets, -castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans l’utilisent -également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque, -après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague -à tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellent _Cachimbaou_, et -l’allument en tirant du feu d’une pierre à fusil, nommée _Peyrar_. -Le costume des mariniers du Rhône se rapproche beaucoup de celui des -Catalans. - -Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, il -est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son -langage, ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement -soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se -ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples -différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui -remonte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions; -enfin, que la troisième est celle qui s’est le plus identifiée avec -Rome, et que, seule peut-être à notre époque, elle reproduit, par le -costume de ses femmes imité de celui des dames romaines, certains -traits de ce peuple remarquable. - - -LES MŒURS - -=La Vie domestique.=--Le fait d’avoir successivement vécu sous -l’influence des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque, -créa une sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des -Provençaux. Plus tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse -et Nice secouèrent le joug des comtes de Provence et s’érigèrent en -républiques. Ce fut à partir de ce moment, et malgré tous les éléments -de discorde qui naissaient de la jalousie mutuelle de tous ces petits -États, que commença à se dessiner un ensemble de traits capables -d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet Gervais de -Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement du XIIIe siècle: - -«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée -dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses -promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement -malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait -supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de -se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire. -Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance, -et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait -un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne -serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée -par personne, il n’en est pas non plus qui soit plus disposée à faire -le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les -autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule -chose lui manque: c’est un prince bon et juste.» - -En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en -René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites -républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les -gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils -surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans -les arts. - -René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui -assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets -plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses -mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya -et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des -artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la -nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont -agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est -jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait -prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout -d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de -rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient -ensuite sensiblement adoucies. - -Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence -que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait -une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état -social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté. -Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes -circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne -se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles -héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations, -les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés, -l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt -familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le _Livre -de raison_. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était -enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la -clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand -respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à -tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions -avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le -père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous -sa dictée par le fils aîné. - -Depuis la Révolution, l’usage des _Livres de raison_ a disparu et -la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son -absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements -dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce -qu’elle était autrefois. - -Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission. -Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A -cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité -souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et -elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître -dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la -Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait -de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme, -qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager -son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive -et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui -laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense -aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection -et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait -provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est -largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui -établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans -compromettre les intérêts de l’autre. - -L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on -déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de -sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi -le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au -mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appelée _Bouillabaisse_, puis -de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait -au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des -fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on -donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque -ou de melon ou une tartine de _Coudounat_. A huit heures, on servait -le souper, qui se composait d’une _carbonade_, les jours gras, de -poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade, -le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux -jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de -douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion. - -Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter -le _Livre de raison_ et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes -les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée -aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René -qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé -permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient -disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se -répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette -cheminée monumentale qu’on jouait à la _Comète_, appelée en provençal -la _Touco_, à l’_Esté_ et à l’_Estachin_, qui ont quelques rapports -avec l’_Écarté_. Plus tard encore, ce fut la mode de l’_Impériale_ et -enfin du _Piquet_. Les femmes jouaient à la _Cadrète_. Dans la haute -société, on avait les _Dés_, le _Trictrac_, les _Échecs_, les _Dames_ -et le _Reversi_. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait -la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de -la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations -entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les -mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme -la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée -dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant -au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il -faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations -méridionales par une centralisation politique et administrative -poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et -l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi -bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre -une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le -caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur -nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié; -il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès -modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur -permît une existence plus autonome qui produirait des résultats -féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux, -surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de -départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation -surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le -commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre -l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières -fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels, -grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments -de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres -puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur -rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue -au détriment de tous. - - -=La Vie sociale.=--Sous les comtes de Provence, tous les chefs de -famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont -les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état -avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le -bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de -l’assemblée, que l’on appelait le _Conseil_ et qui se tenait toujours -le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place -du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls -délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur -le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises. -Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris -aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les -magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient -aux divertissements publics. - -Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce -temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir. - -Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la -Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse. - -La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au -3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les -armateurs et les négociants les plus honorables, les plus actifs et -les plus intelligents. Elle ne tarda pas à acquérir une importance -telle que l’État, dont elle servait les intérêts, crut devoir lui -prêter le secours de son autorité. L’exemple de Marseille fut bientôt -suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les villes les plus importantes du -royaume, qui créèrent à son instar des Chambres de commerce. En 1791, -l’Assemblée Nationale les supprima; elles furent rétablies sous le -Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes modifications, -mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore en ont -consacré l’utilité. - -Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille -celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner -l’énumération ainsi que la conversion exacte en valeurs du système -métrique décimal: - - L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes; - - L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2m,012; - - La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines; - l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins; - - Le picotin égale 2{lit},50; - - La charge d’avoine, 240 litres; - - La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile - perdue; - - La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres; - - La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts - ou pitchounes; - - La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons. - - Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres - 60 centilitres. - -Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans -les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes -mesures et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et -les autres sont bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations -réciproques. - - -NOTES - - [19] Envies. - - [20] Parrain crasseux. - - [21] La mariée. - - [22] Ce qui peut se traduire ainsi: - - POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR - - Belle, je vous présente le thym; - Vous savez qu’il est toujours beau, - Mais bien davantage quand il est fleuri. - Je vous aimerai toute ma vie. - - DOUTE OU SOUPÇON - - Belle, je vous présente la violette. - Vous êtes dans mon cœur toute seulette, - Mais, pour moi, il serait douloureux - Si dans votre cœur il y en avait deux. - - PLAINTE - - Je vous présente le romarin - Que ce matin je suis allé cueillir - Et que ce soir je vous apporte - Pour vous prouver que je vous aime. - Mais, belle, si vous ne m’aimez plus, - Rendez-moi mon gai romarin. - - [23] Ce qui peut se traduire ainsi: - - RUPTURE - - Moi, je vous présente l’ortie; - Belle, vous ne serez plus mon amie. - Je vois que vous avez trop d’épines. - Mariez-vous avec un chardon. - - [24] Gourdon de Genouillac, _Histoire du Blason_. - - - - -III - -LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE - - Raynouard.--Fabre d’Olivet.--Diouloufet.--D’Astros.--Jasmin. - --Moquin-Tandon, etc. - - -Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, la _Constituante_ -décréta, le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait -faite dans les dialectes des provinces, elle n’ignorait pas que la -proscription des idiomes locaux est le moyen le plus puissant de -désagrégation nationale. Des sentiments blessés, de la liberté outragée -naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies religieux et -politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement -de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré -par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus -exact de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y -nuire, aida, au contraire, à la formation de l’unité religieuse, qui -fit et fait encore sa force aujourd’hui. - -La _Convention_ fut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans -son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par -tous les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans -la suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la -langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne -supprime pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de -reconnaître son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité -de Législation[25], qui concluait au rejet de sa première décision[26], -pour le plus grand bien de la nation et l’apaisement des esprits, que -cette mesure vexatoire avait excités au plus haut degré. - -Si le _Consulat_, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage -exclusif de la langue française à tous les représentants de la -puissance nationale, du moins il les autorisait à transcrire en marge -les lois, décrets, arrêtés, dans l’idiome de la province, dont l’usage -oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir contre la force irrésistible -du langage populaire et le provençal, né du Roman, devait, sous peu, -être l’objet d’études approfondies et de manifestations philologiques -qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans la formation -de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol -et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être -discutée et les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie -lui donnent la consécration de la langue nationale. - -Il était réservé au XIXe siècle de voir s’épanouir la renaissance du -provençal. Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants -et de curieux jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour -absolument nouveau sur cette langue qui, à la veille d’être proscrite, -s’affirmait avec une vigueur nouvelle, en dépit des mesures arbitraires -dont elle avait été si souvent frappée. - -Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en -date, au XIXe siècle, Raynouard. - - -=Raynouard.=--François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles -(Var), en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du -dialecte provençal. Après avoir occupé très honorablement sa place -comme député à la Convention, il fut poursuivi pour ses opinions, -qui l’avaient classé parmi les Girondins. Emprisonné, puis remis en -liberté, il reprit sa robe d’avocat au barreau de Draguignan. Grâce -à son talent, il y fit une petite fortune qui lui permit, dans ses -loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue romane et -les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches -dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages -font autorité sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est -à cette source que les érudits, les philologues et les romanisants -sont allés puiser leurs inspirations et se renseigner sur la valeur -des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes du Midi. _Les -Templiers_, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand succès. -En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel -la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui -qui rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il -siégea à la Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître -successivement un _Choix de poésies originales des troubadours_ (6 -volumes), auquel il joignit une grammaire romane; et, en 1835, un -_Nouveau choix de poésies_ (2 volumes), suivi d’un lexique roman -(6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui également: -_Recherches historiques sur les Templiers_ (1813), _Historique du droit -municipal en France_ (1829) et un certain nombre de poésies manuscrites. - -[Illustration: Raynouard.] - -Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en -butte; d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme -avocat, il ne pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée -(car il avait donné tout ce qu’il possédait pour sauver son frère -d’une ruine imminente): on avouera qu’il eut une existence bien -remplie et le double mérite de ne négliger aucune de ses occupations, -et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à l’étude -approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne se -prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait -les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude -et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la -patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut -tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité -des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce -travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et -parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre -natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son -pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins -persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche, -n’aurait obtenu aucun notable résultat. - -Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en -reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix -Monthyon accordé à _Jasmin_, en 1852, par l’Académie Française: - -«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus -encore, l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un -des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et -législateur citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une -moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue -romane du XIIIe siècle, dont les monuments s’étaient comme perdus sous -la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et -de Molière!...» - - -=Fabre d’Olivet=, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le -contemporain de Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé -pour chanter la Provence. Il ne nous appartient pas de juger ici -l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. Nous ne retiendrons parmi -ses nombreuses productions que celles dont la nature intéresse notre -étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu confondre avec -certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. Elles -ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une -précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression -poétique de la pensée, les sujets traités par les premiers poètes -provençaux. Ce mérite valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais -compliments; on l’accusa de plagiat, on le traita de pasticheur, dès -qu’on s’aperçut que le public avait été dupe d’une supercherie. C’était -pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet avait, par un -adroit subterfuge portant sur le titre: _le Troubadour_, laissé croire -que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies -des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque. -L’authenticité en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même -fut un moment dupe de cette supercherie. Cependant, après une étude -attentive de l’ouvrage de Fabre d’Olivet, il revint sur sa première -impression et, ne pouvant s’y tromper plus longtemps, dénonça le fait -au monde littéraire[27]. C’est alors qu’on se vengea de la surprise -en accumulant sur _le Troubadour ou Poésies occitaniques du_ XIIIe -_siècle_ les épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins -indulgent que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle -n’avait rien pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux -de Fabre d’Olivet sur les anciens écrivains romans et l’imitation -parfaite de leurs tournures poétiques en langue romane étaient bien -faits pour amener une confusion très excusable. - -Vers 1806, l’abbé =Vigne= fit paraître une série de contes en vers -provençaux, qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont -toujours lus avec plaisir. - - -=Honorat= (Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les -Provençaux qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les -documents qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal. -Il naquit à Allos (Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se -signala par son dévouement à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie. -Le Gouvernement lui remit une médaille d’or pour récompenser ses -services et, en 1815, lui offrit une sous-préfecture. Il refusa cette -fonction par modestie, et accepta plus tard la place de directeur des -postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors la médecine. En 1830, -il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonner complètement -à son œuvre capitale, son _Dictionnaire provençal-français_. Dans la -préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher -de reproduire: - -«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant le _Dictionnaire -provençal-français_, a été de mettre les personnes qui, comme moi, -ont été élevées sous l’influence de la langue provençale, en état de -profiter de cette langue même, pour arriver à la française.» - -N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat -avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait -devenir le théâtre. Son _Dictionnaire_ ne se borne pas à donner le sens -et l’orthographe des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres, -des arts, des sciences, des coutumes et des usages de la Provence. -Il abonde en renseignements sur les institutions, les inventions -les plus remarquables, et offre une collection de proverbes à nulle -autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est -un véritable tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique -qui n’exclut pas l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque -d’apoplexie, Honorat est mort avec le regret de n’avoir pu joindre -à cet ouvrage déjà considérable un volume de biographie et de -bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un traité de prononciation -et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son existence à -rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans son -genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses -qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit de _Pierre -Puget_, savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus -de mille pages, contenait la signification des mots, leur origine, -et leur étymologie en français; en somme, c’était déjà un véritable -dictionnaire provençal[28]. Nul doute qu’après Honorat bien d’autres -n’en aient tiré parti et n’aient exploité une mine aussi riche. - -Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer -à nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des -chefs-d’œuvre de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner -à leurs œuvres un cachet bien particulier; le thème seul fut pris au -célèbre fabuliste. - -Dans ce genre, =Diouloufet= ne tarda pas à se faire remarquer; sa -_Filho trop dalicato et lou Loup_ et _lou Mestre doou meinagi_ sont -d’un accent sincère et simple, sans recherches ni fioritures et bien -écrites, dans l’esprit du sujet. Mais son œuvre capitale, celle qui fit -sa réputation, est incontestablement son poème _leis Magnans_ (_les -Vers à soie_), dédié à sa femme, l’_Estello de soun vilagi_, comme il -l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce poème -offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé -par un épisode des _Métamorphoses_ d’Ovide arrangé à la provençale. - - -=Diouloufet= naquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771. -Outre son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe -provençal, et son poème des _Magnans_, dont Raynouard voulut bien -revoir les épreuves, il a laissé _l’Odo à la pipo_ et _Philippico -contro lou Mistraou et autres_, qui ne sont que des critiques, peu -méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui le privèrent -en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour le -punir de son zèle royaliste. Son poème biblique _le Voyage d’Eliézer_ -lui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de -Béziers. Enfin, en 1840, il fit paraître _Don Quichotte philosophe_, -œuvre assez importante en quatre volumes, et qui obtint plusieurs -éditions. Comme Honorat, il mourut à table, frappé par une attaque -d’apoplexie, cette même année 1840. Royaliste sincère, Diouloufet a -marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, ce qui n’enlève à son -style ni la bonhomie qui représentait si bien son caractère ni le -charme de la simplicité qui guidait tous ses actes. - - -=D’Astros=, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves -(Var), était le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par -Napoléon, qui ne put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle -d’excommunication de Pie VII. A sa sortie de prison, à la chute de -l’Empire, la monarchie le créa cardinal et ensuite archevêque de -Toulouse. - -D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie -provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle -pas considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin, -très cultivé, et par une gaieté de bon aloi. Possédant parfaitement -la langue provençale, d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au -choix et à la pureté des termes qu’il emploie. Parmi ses fables, qui -ne furent éditées qu’après sa mort, en 1863, il faut citer comme une -des meilleures: _les Animaux malades de la peste_. C’est un véritable -bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails provençaux et -bien caractéristiques. _L’Esquirou e lou Reinard_ (_l’Écureuil et le -Renard_) et _Meste Simoun e soun ai_ (_Maître Simon et son âne_) sont -d’une originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui -dénotent chez l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait -pu se passer d’emprunter, comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets -à La Fontaine. - -Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de -Goudouli, du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de -Jasmin. - - -=Jacques Boé, dit Jasmin=, naquit à Agen, en février 1799, au bruit -d’un charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait -composé les couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul -était réduit, pour vivre, à aller demander son pain de maison en -maison, et le petit Jacques se ressentit souvent de cette misère. Plus -tard, dans ses _Souvenirs_, il a chanté avec naturel et émotion ses -premières tristesses. N’ayant pu faire que des études incomplètes, -il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction -qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers -une tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent -de ce défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de -certains mots lui échappait, et de là des formes parfois incorrectes -qu’il ne parvenait pas à épurer. Mais il rachetait cette lacune par -de très grandes qualités. Il avait le don de la poésie, le vrai -sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. Les -sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire. -On a de lui un volume de poésies diverses, intitulé: _los Papillotos_ -(_les Papillotes_), en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres -marquantes et qui lui ont assuré une réputation incontestée, aussi -bien dans le Nord que dans le Midi, sont: _l’Abuglo_ (_l’Aveugle_), -_Françounetto_ (_Francinette_) et _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la -Folle_). - -A Bordeaux, où Jasmin récita _l’Abuglo_, dans une séance publique de -l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de -lecteur et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration -poétique. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans la _Revue -des Deux Mondes_ du 1er mai 1837: - -«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son -geste expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent -singulièrement à l’effet; quand il arrive au refrain: _les Chemins -devraient fleurir_, etc... et que, cessant de déclamer, il chante, -toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui n’entendent pas le patois -partagent l’impression et pleurent.» - -Dans _Françounetto_, Jasmin eut pour but de réagir contre les -détracteurs du provençal en démontrant l’erreur de ceux qui -prétendaient que cette langue ne pouvait se prêter à une œuvre durable, -qu’elle était condamnée à disparaître fatalement, parce qu’abandonnée -par les salons et les Académies. Piqué au jeu, il s’est plu à -retracer une page d’histoire locale où l’amour, l’envie, la jalousie, -l’ignorance sont tour à tour dépeints de main de maître. Sainte-Beuve, -déjà cité, le recevant à Paris, lui dit: «Jasmin, vous êtes en progrès; -continuez, vous faites partie des poètes rares de l’époque.» Puis, -lui montrant un rayon de sa bibliothèque, qui contenait leurs œuvres: -«Comme eux, vous ne mourrez jamais.» Quel plus bel éloge le poète -pouvait-il recevoir, et quelle réponse aux prophètes de malheur qui -l’avaient condamné à l’oubli sous prétexte qu’il avait écrit dans une -langue qui n’était pas la langue française! - -_Françounetto_ fut déclamé à Toulouse, dans la salle du Musée, devant -quinze cents personnes. «Malgré la longueur du poème, deux mille cinq -cents vers, tout le monde restait encore assis, lorsque Jasmin eut -terminé, espérant s’enivrer encore à cette source de poésie[29].» La -municipalité, ratifiant le vote de l’assemblée qui voulait donner -à l’auteur, par le moyen d’une souscription, un témoignage de son -admiration, y ajouta ensuite le titre de _Fils adoptif de la ville de -Toulouse_. - -On sent qu’il a dépensé dans _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la Folle_), -étude très fouillée du cœur humain, toutes ses qualités, tout son -génie; il y a mis toute son âme. - -Ardent et généreux, il parcourait les grandes villes de France, -chantant ou récitant ses œuvres comme ses ancêtres les troubadours. -Ses biographes assurent qu’il a ainsi gagné plus de quinze cent mille -francs, et cependant il est mort dans un état proche de la misère. -C’est que les produits de ses conférences sur la langue d’oc et de ses -tournées poétiques ont été versés entre les mains des pauvres, dans -la caisse des hospices, ou bien encore ont servi à la reconstruction -d’églises de villages. Par ses conférences, il a propagé et mis en -relief les beautés de cette langue méridionale condamnée à mort depuis -des siècles et qui, plus vivante que jamais, se parle, s’écrit et se -fait écouter jusque dans le Nord. Aussi peut-on dire de lui qu’il a -été l’un des plus grands parmi les précurseurs des félibres, et que -l’épitaphe gravée sur le socle de la statue qu’on lui a élevée dans sa -ville natale est frappante de vérité: - - _O ma lengua, tout me zou dit, - Lançarai uno estello à toun frount encrumit._ - - O ma langue, tout me le dit, - Je mettrai une étoile à ton front obscurci. - -Vient ensuite =Moquin-Tandon=, dont le _Carya Magalonensis_, édité en -1836, fut l’objet de critiques de tous genres, mais n’en consacra pas -moins la réputation du savant botaniste comme écrivain languedocien. - -=Azaïs=, son contemporain, se fit remarquer par ses poésies -satiriques sur des thèmes locaux. Les peintures sont énergiques, les -sujets quelquefois rabelaisiens. Dans ce genre de poésies plutôt -scatologiques, on peut citer: _lous Homes e los Femnos del temps -passat_, _lou Lavamen_, _lou Factotum del curat de Capestang_, etc..., -etc... Toutes sont animées d’un souffle comique et d’une franche gaîté; -la lecture en est facile et amusante. - -Un peu avant la Révolution de 1848, des dithyrambes enflammés sur le -prolétariat valurent à =Peyrotte= une certaine popularité. Dans _leis -Léproux, la Filla de la mountagna_ et autres pièces patoises _del -Taralié_[30], comme il «aimait à se nommer», on trouve un mouvement -vraiment poétique. - -Le buste élevé à Peyrotte dans sa ville natale, pour honorer sa -mémoire, est un hommage mérité que la génération actuelle a cru devoir -rendre au poète ouvrier. - -C’était également un ouvrier que =Mathieu Lacroix=, à qui l’on doit ce -poème touchant et sincère: _Paouro Martino_, dont Casimir Bousquet, -de Marseille, a donné une traduction. C’est à un de ses compatriotes, -aujourd’hui doyen du _Félibrige de Paris_, M. Gourdoux, que le maçon de -la Grand’Combe en confia le manuscrit, après avoir été durement chassé -par l’administrateur de cette compagnie, qui lui retirait ainsi son -gagne-pain, sous le prétexte invraisemblable qu’un maçon ne doit pas -être poète. - -Le marquis de =La Fare-Alais=, dans son recueil _los Castagnados_, se -montre tour à tour observateur et conteur fidèle des mœurs et usages -du peuple. Sa poésie est chaude, colorée; l’expression est juste. Sa -verve, comique, n’est jamais grossière; le gentilhomme se devine au -choix délicat des images et des mots. Quels échantillons donner de -ce talent supérieur qui rend le choix embarrassant? Nous prenons au -hasard: _la Fieiro de San-Bartoumieù_ (_la Foire de Saint-Barthélemy_) -et _Scarpon_, deux éclats de rire. Dans _la Festo dos Morts_ (_la -Fête des Morts_), le poète montre la souplesse de son esprit qui se -prête aussi bien aux scènes comiques qu’aux tableaux mélancoliques et -tristes. _Le Gripé_ et _la Rouméquo_ font voyager notre imagination -dans le monde fantastique et légendaire. En somme, cet auteur a su -prendre rang parmi les poètes cévenols dont la réputation est la -meilleure et en même temps la plus durable, car il a écrit pour tous -les temps, et peut être lu par tout le monde. - -Dans _lou Gangui_ et _les Amours de Vénus ou le Paysan au théâtre_, -=Fortuné Chailan= atteint au plus haut comique avec naturel et abandon. - -La période de 1830 à 1848 est remplie par les noms de L. Isnardon -(_Pouésios prouvençalos_), de Raymonenq (_lou Procurour enganat_), -de Désanat (_lou Troubadour natiounaou_), de Pélabon (_lou Groulié -bel esprit_), de Bénoni, Mathieu, Gastinel, Garcin, Gautier et tant -d’autres dont l’énumération serait trop longue, qui, tous, ont su -attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs, à des titres -différents. - -Avec Bellot, Bénédit et surtout Roumanille, nous atteignons la période -littéraire du provençal qui précéda l’apparition du _Félibrige_. - - * * * * * - -=Pierre Bellot= fut un des représentants les plus autorisés de l’esprit -vif et de la verve de la vieille Provence. Enfant de Marseille, il -imprima à ses œuvres le cachet essentiellement marseillais du vieux -quartier des Accoules, où il était né. Et cela s’explique d’autant plus -facilement que, n’ayant jamais quitté son pays, il a pu, mieux qu’un -autre, conserver intactes les traditions du passé et la couleur de -notre belle langue. Marchand, il ne voyait le monde que du fond de sa -boutique de la rue des Feuillants, et ne se trouvait en contact, sous -les pins de sa bastide, _la Belloto_, qu’avec des gens dont la pensée -n’avait d’autre moyen d’expression que l’idiome local. On peut dire de -lui qu’il était du peuple par le cœur et de la petite bourgeoisie par -les habitudes. C’est ainsi que, sans sortir de sa personnalité modeste, -il a pu être un bon poète provençal dont le naturel et la simplicité -sont les principales qualités et font le charme dominant. Ces qualités, -on les retrouve effectivement dans toutes les poésies de Bellot. On y -voit les pins des bastides dans le doux frémissement de la brise du -soir, les tartanes aux blanches voiles se mirant dans les eaux bleues -de la Méditerranée; on y entend zonzonner les cigales, on y passe avec -lui le dimanche dans les cabanons d’Endoume, au milieu des fortes -senteurs de l’aioli et des vapeurs embaumées de la bouillabaisse. Sa -muse est bien notre Marseillaise, la _San Janenque_, aux grands yeux -noirs, au rire éclatant, à la bouche mutine, laissant voir entre des -lèvres de corail des dents éclatantes de blancheur; la taille souple -et ronde, les jupons courts, elle ne joue pas la grande dame, elle est -bonne fille et, pour être belle, elle n’a qu’à rester elle-même. - -L’œuvre de Bellot forme quatre volumes, dont je n’entreprendrai -pas l’analyse. Je me bornerai à citer parmi les morceaux les plus -remarquables: _lou Poète cassaire_, qui est bien la meilleure -photographie qui ait jamais été faite du chasseur marseillais, et -_l’Ermito de la Madeleno_, où le poète se double d’un observateur aussi -intéressant que spirituel. Au théâtre, il a donné _Mousu canulo vo lou -fiou ingrat_. Enfin, il a montré un véritable talent dans l’épître et -le conte. Voici un extrait de l’épître qu’il adressa à Charles Nodier, -l’un des premiers qui ait rendu justice aux beautés de la langue -provençale: - - O tu qu’as illustra nouestro bello patrio - Per teis brillans escrits, tout pastas de génio; - Tu, sublimo Nodier, la perlo deis aoutours, - Qu’as fa souto ta plumo espeli tant des flours! - Un aoutour marsiés, din soun groussier lengagi, - Doou fruit de seis lésirs aougeo ti faire hommagi. - N’aourié pas près ségur aquélo liberta - Se Pierquin de Gembloux l’avié pas excita. - Oh! sense eou, leis escrits dé sa muso groussiéro - N’oourien pas doou pays despassa la barriéro; - Maï Vénén de la part doou saven inspectour, - Bessai l’accordaras un régard proutectour, etc., etc. - -Si Bellot avait eu les honneurs de la traduction française, son nom -serait aussi populaire dans le Nord qu’à Marseille même. - -Qui ne connaît en Provence celui de =Bénédit=, rendu célèbre par -son poème _Chichois_, devenu bien rare aujourd’hui en librairie? -L’auteur s’est attaché à peindre, dans une note plaisante, les mœurs -de certains déclassés. Il l’a fait avec un bonheur d’expression, -une ironie mordante et un talent d’exposition qui font de _Chichois_ -une composition aussi littéraire que le sujet pouvait le comporter -et assurément intéressante à tous égards. Les contes en vers qui -complètent le volume sont d’un comique achevé; on ne peut pas analyser -l’œuvre de Bénédit, il faut la lire. - - -NOTES - - [25] 2 thermidor an II. - - [26] 16 fructidor an II. - - [27] Dans _le Journal des Savants_ de juillet 1824. - - [28] L’original de cet ouvrage se trouve dans la Bibliothèque - Méjanes, à Aix. - - [29] Article de M. Dufour, au _Journal de Toulouse_, 1840. - - [30] Potier. - - - - -IV - -LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE - - Période de formation.--Période d’affirmation.--Ses statuts. - - -Avec _Roumanille_, nous entrons dans le cycle félibréen. Le premier, -il réagit contre certaines formes vicieuses et contre l’orthographe -défectueuse du provençal, qui forcément s’était altéré après la -proscription dont il fut l’objet et le mépris dont l’honoraient ceux -qui ne le comprenaient pas. Il voulut le doter de mots propres à -rendre l’élévation de la pensée et l’épurer d’expressions triviales -qui, depuis sa chute au rang de patois, s’étaient introduites dans -le langage populaire et jetaient sur certaines œuvres une note -discordante. Il se proposa, par une réforme savante et intelligente, -d’empêcher le triomphe de ceux qui prétendaient que le provençal était -impropre à rendre des idées complexes et des sentiments élevés. Après -avoir publié _les Oubretto_, _li Margarideto_ et _li Sounjarello_, -ce fut dans _la Par daù bon Dieù_ et, plus tard, dans _la Campano -mountado_ qu’il fit les premiers essais de sa réforme orthographique. -Son œuvre est saine, morale, pleine d’enseignements. Il reste clair, -tout en cherchant à préserver sa phrase de certains termes trop -prosaïques ou susceptibles d’équivoque. Il a, de Bellot et de Bénédit, -la bonhomie et la franche gaieté, éléments de leur succès auprès des -masses populaires, pour lesquelles ils écrivaient et qui les comprirent -si bien. - -Dans _Se n’en fasian un avoucat_, Roumanille dépeint sous leurs vraies -couleurs les hésitations de braves paysans cherchant une carrière pour -leur enfant, qu’ils voudraient voir arriver à une haute situation. Leur -choix fait, ils donnent sans compter le fruit de leurs économies. Mais -ils sont punis dans leur vanité. Leur fils s’amuse à Paris, au lieu de -suivre les cours de l’école de droit; il dépense en folies l’argent si -péniblement amassé par ses parents qui, à bout de ressources, tombent -dans la misère. La mère meurt, le père, vieux et infirme, va de porte -en porte mendier son pain. Le dernier vers exprime la morale de cette -histoire: - - _Aubourès pas lou fièù au dessus de soun paire._ - -[Illustration: Roumanille.] - -Le succès local qu’obtint Roumanille devait s’étendre peu à peu -et devenir ainsi le point de départ d’une école dont il fut le -fondateur[31]. Autour d’elle se groupe bientôt toute une pléiade de -poètes provençaux: le Félibrige était né. On a beaucoup employé, -pour caractériser cet événement, l’expression de «renaissance de la -langue provençale». Il y a là, évidemment, un peu d’exagération. Si -la production des divers genres de poésie a pu se ralentir à certains -moments, il est cependant difficile d’admettre que les œuvres de -Goudouli, de La Bellodière, de Gros, de Germain, de Raynouard, de -Fabre d’Olivet, de Moquin-Tandon, d’Azaïs, de La Fare-Alais, de -Bellot, de Bénédit et de tant d’autres, qui ont précédé Roumanille et -le Félibrige, n’aient pas formé une chaîne ininterrompue jusqu’à la -fondation de cette société. Elles sont assez remarquables pour qu’il y -ait injustice à contester la place glorieusement intermédiaire occupée -par ces hommes, dont les Félibres ne sont que les continuateurs. La -seule différence appréciable entre eux et ces derniers, c’est qu’après -les premières années de tâtonnements les Félibres se sont constitués -en société, avec un règlement, des statuts, un programme défini et les -aspirations légitimes que suggère la force décuplée par l’union. Leurs -prédécesseurs n’agissaient, eux, que pour leur compte particulier; -l’isolement, qui ne diminuait rien de leur mérite, l’empêchait de -fructifier. Ils étaient privés des avantages de l’association, qui -fut un des éléments de succès du Félibrige. Somme toute, ce sont les -idées de Roumanille sur la langue provençale que les Félibres ont -développées, propagées dans tout le Midi, alors qu’elles n’avaient été -jusque-là que localisées, et soutenues par lui seul. - -Nous avons assez fait connaître les précurseurs plus ou moins -éloignés des Félibres; il convient maintenant d’énumérer ceux qui -les précédèrent immédiatement. Tels: _Victor Gelu_, le chansonnier -marseillais, auteur de _Meste Ancerro_ et de _lou Garagai_; Bergeret, -de Bordeaux; Rancher, de Nice; Navarrot, du Béarn; Damase-Arbaud, de -la haute Provence; les frères Rigaud, de Montpellier; Roch-Bourguet, -de Béziers; Castil-Blaze, de Cavaillon, etc., etc. Ainsi, voilà une -nouvelle pléiade qui s’ajoute à l’ancienne pour combler toutes les -lacunes et démontrer que le Félibrige ne naquit pas spontanément, mais -fut le résultat naturel d’un état littéraire et social dès longtemps -préexistant. - -Les populations méridionales l’acceptèrent comme un événement pour -ainsi dire prévu. Ceci explique la faveur dont il jouit auprès d’un -public qui, depuis Gros (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’à -Roumanille, n’avait cessé d’être bercé aux sons de la poésie provençale. - -[Illustration: Aubanel.] - -Les premières réunions des Félibres eurent lieu à Fonségugne, en 1854. -Y assistaient: Roumanille, Paul Giera, Théodore Aubanel, Jean Brunet, -Anselme Mathieu, Frédéric Mistral et Alphonse Tavan; soit sept en -tout. Ce nombre sept fut adopté par eux comme un nombre fatidique. Il -rappelait d’abord les sept fondateurs des Jeux floraux de Toulouse; -c’est également le nombre sept qui semble dominer sur Avignon, la -capitale du Félibrige. On y trouvait en effet sept églises principales, -sept portes, sept collèges, sept hôpitaux, sept échevins; sept papes y -sont siégé, sept fois dix ans[32]. Enfin, la première Félibrée ayant -été tenue, le 21 mai 1854, jour de la Sainte-Estelle[33], ce fut sous -son vocable que la société se fonda, adoptant l’étoile symbolique à -sept rayons comme guide et emblème des destinées du Félibrige. Dans -les réunions qui suivirent, on décida de lancer dans le public un -ouvrage de propagande, pour faire connaître l’organisation récente et -lui assurer les moyens pratiques de réaliser son programme. En 1855, -parut donc l’_Armana prouvençaù_, qui fut ainsi le premier organe du -Félibrige, et dont le succès ininterrompu va toujours grandissant. -C’est une véritable anthologie poétique provençale en même temps qu’une -sorte d’encyclopédie des familles. On y trouve en effet des poèmes d’un -grand mérite, suivis de toutes sortes de conseils aux agriculteurs, des -recettes de tous genres, des proverbes, et nombre d’indications aussi -instructives qu’amusantes. - -A partir de 1859, le rayon d’action de l’_Armana prouvençaù_ s’agrandit -singulièrement. D’abord localisé dans la Provence, il se répandit peu à -peu dans toutes les anciennes provinces du Midi. Le nombre des Félibres -augmentait chaque jour; parmi les nouvelles recrues, on remarquait Mme -d’Arbaud, Bonaventure Laurent, Anthemon, Martelly, Legré, Thouron, -Charles Poncy, Roumieux, Gabriel Azaïs, Canonge, Floret, Gaidon. -Mistral, qui s’était mis hors de pair par son beau poème _la Communioun -di sant_ et d’autres poésies où son mérite s’affirmait de plus en plus, -produisit en 1859 une œuvre géniale: _Mireille_. - -[Illustration: Mireille.] - -Tout a été dit sur _Mireille_, qui, traduite en français, recueillit -les suffrages des littérateurs du Nord et fut pour Paris et les hommes -de lettres la révélation la plus inattendue des beautés de la langue -provençale. Ce qui fit dire à Villemain: «La France est assez riche -pour avoir deux littératures.» _Mireille_ est un des plus beaux joyaux -de l’écrin littéraire de la Provence; c’est un diamant que l’habile -lapidaire qu’est Mistral tailla avec un rare bonheur, et qu’il sertit -dans l’or le plus pur et le plus artistement ciselé. Transportée sur la -scène de l’Opéra-Comique, ce fut un triomphe. La musique si mélodieuse -de Gounod fut le coup d’aile donné à la poésie du maître, et les -auditeurs furent saisis d’une admiration que le temps n’a pas diminuée. - -Il semblait difficile qu’une gloire si éclatante pût être partagée. -Mais le succès engendre l’émulation, source intarissable de génie et -de chefs-d’œuvre. En plaçant Théodore Aubanel à côté de Mistral, le -Félibrige honore les deux plus hautes personnalités que cette société -ait vues naître dans son sein. Les vers de Théodore Aubanel, pleins -d’ampleur et de passion, le classent parmi les grands poètes. - -Tout le monde connaît sa _Miougrano entreduberto_ et ses _Fiho -d’Avignoun_, _lou Pan daù pécat_ (traduit en français par Paul Arène), -_lou Pastre_, _lou Roubatâri_, _la Vénus d’Arles_ et bien d’autres -pièces, toutes dignes de celui qui les a signées. - -Avec Louis Roumieux, de Nîmes, nous entrons dans la série des auteurs -gais. _La Rampelado_ et surtout _la Jarjaiado_, un chef-d’œuvre dans -son genre, sont animées d’un bout à l’autre d’une franche gaîté. Dans -_la Falandoulo_, Anselme Mathieu, dit le poète _deis poutouns_, fait -de vers en vers voltiger les baisers. Mme d’Arbaud paye son tribut au -Félibrige par la publication de _Amours de Ribas_. Enfin, _les Belugos_ -font regretter à tous les amateurs de littérature provençale la mort -prématurée d’Antoinette Rivière, de Beaucaire, dont le talent venait de -s’affirmer dans ce recueil de poésies. - -[Illustration: Mistral.] - -Toutes ces œuvres publiées, propagées, discutées, admirées ou -critiquées, forcèrent l’attention des lettrés. Il n’est pas jusqu’aux -étrangers qui ne fussent attirés et séduits. - -C’est ainsi que les Catalans, qui avaient rétabli les jeux floraux, -dépêchent leur premier lauréat, Damaso Calvet, au Félibrige, pour -l’assurer de leur concours. C’est un Irlandais, William Bonaparte -Wyse, qui s’enthousiasme pour le provençal, l’apprend avec une ardeur -surprenante et publie dans cette langue deux charmants recueils: _li -Parpaioun blu_ et _li Piado de la princesso_. - -L’année 1867 fut marquée par l’apparition de _Calandau_, de F. Mistral. -Il y revendique toutes les anciennes libertés de la Provence. Comme -dans _la Countesso_, il établit un parallèle entre la situation -politique et économique de cette province sous la juridiction de -ses comtes, et l’état où elle se trouve aujourd’hui. Ce n’est pas -sans amertume et sans regret qu’il constate la perte de ses libertés -publiques, de ses franchises, de ses droits, la proscription de sa -langue. Telle est l’origine du reproche qu’on lui a souvent adressé, de -vouloir semer la désunion dans les esprits, en réclamant des libertés -locales dont la disparition dans toutes les provinces a été un mal -nécessaire pour l’unification politique et linguistique de la France. -On a poussé la malveillance à l’extrême lorsqu’on lui a attribué des -idées de séparatisme, qui certainement n’ont jamais existé dans son -esprit. Nous ne reviendrons pas sur ces incidents fâcheux. Mistral, -d’ailleurs, a fait justice de toutes ces attaques et de toutes ces -insinuations[34]. Dans l’_Ode aux Catalans_, une seule ligne suffit à -le laver de ces calomnies: - - _Siou de la grando Franço e ni court ni coustie[35]._ - -Qui pourrait mettre en doute ses sentiments largement patriotiques en -lisant les vers qu’il composa en 1870 sur l’invasion: _lou Saume de la -penitenci_, et, en 1871, _lou Roucas de Sisife_? Son _Tambour d’Arcole_ -n’est-il pas encore une page glorieuse et bien française, quoique le -héros en soit un enfant de la Provence? - -D’ailleurs, ce que Mistral voulait, ce qu’il veut encore aujourd’hui, -avec la grande majorité des populations de nos départements, du nord au -sud, de l’est à l’ouest, c’est une décentralisation sage et éclairée, -c’est la protection du gouvernement accordée aux mœurs, aux usages, -aux aspirations différentes de nos anciennes provinces, et aux idiomes -locaux. C’est l’enseignement de ces idiomes repris d’après une méthode -simple et pratique, qui permettrait à nos jeunes générations de ne pas -oublier la langue maternelle, la langue du terroir, sans pour cela -nuire en aucune façon à l’enseignement du français[36]. On peut désirer -ces améliorations sans mériter l’épithète de mauvais patriote, on peut -garder un souvenir affectueux pour sa ville natale sans renier l’amour -de la patrie. Nous irons même plus loin et nous prouverons que les gens -indifférents ou railleurs à l’égard des lieux qui les ont vus naître ne -sont pas de bons Français. La France n’est la France que par la réunion -en un seul faisceau de toutes ses anciennes provinces, et celui qui -n’aime pas la petite patrie est incapable d’aimer la grande. Jamais on -ne trouvera un traître à la nation parmi ceux qui ont conservé intact -le souvenir de leur village. Ce sont ces idées qui ont inspiré à Félix -Gras la déclaration si souvent répétée et qui a fait le tour de la -presse: - - _Ame moun vilage mai que toun vilage; - Ame ma Prouvenço mai que ta provinço; - Ame la France mai que tout[37]._ - -[Illustration: Avignon: les Remparts.] - -Assurément, il faut compter avec les passions politiques, si ardentes -dans le Midi quant à la forme du gouvernement. Mais il y a une chose -sacrée qui domine toute étiquette gouvernementale, c’est la patrie, -c’est la France. Et sur ce point, ce n’est pas chez les Félibres qu’il -y aura jamais désaccord. D’ailleurs, cette tendance à leur prêter des -sentiments qu’ils n’ont jamais eus n’émane que de quelques cerveaux -malveillants, désireux de voir régner parmi eux la discorde et charmés -d’en pronostiquer les symptômes. Leur conduite en maintes circonstances -a prouvé d’une manière éclatante combien ils sont au-dessus d’une -accusation qu’on aurait voulu injurieuse et qui n’était qu’absurde. -L’opinion publique a fait justice d’une calomnie qui a tourné au -grotesque, et les diffamateurs ont dû disparaître sous le blâme des -esprits sensés et la risée générale. - -Malgré la campagne entreprise contre son existence, le Félibrige -vit, au contraire, les adhésions lui arriver aussi nombreuses que -précieuses, sans distinction d’opinions politiques ou de fortune, de -toutes les anciennes provinces du Midi. - -En 1876, il entra dans une nouvelle période, que l’on pourrait appeler -la période d’_affirmation_. Cette année-là tient une place à part -dans ses annales par la proclamation des statuts. Ils furent votés le -21 mai 1876, à Avignon, dans la salle des _Templiers_ de l’Hôtel du -Louvre. Nous les donnons ci-après, _in extenso_, parce qu’ils font -partie intégrante de l’histoire du Félibrige et, partant, de la langue -provençale. - - -STATUTS DU FÉLIBRIGE DE PROVENCE[38] - - ARTICLE PREMIER.--Le Félibrige a pour but de réunir et stimuler les - hommes qui, par leurs œuvres, sauvent la langue du pays d’Oc, ainsi - que les savants et les artistes qui étudient et travaillent dans - l’intérêt de ce pays. - - Fondée le jour de Sainte-Estelle, le 21 mai 1854, cette Association - s’est constituée et organisée dans la grande Assemblée tenue en - Avignon, le 21 mai 1876. - - ART. 2.--Sont interdites dans les réunions félibréennes les - discussions politiques et religieuses. - - ART. 3.--Une étoile à sept rayons est le symbole du Félibrige, en - mémoire des sept Félibres qui l’ont fondé à Fontségugne, des sept - troubadours qui jadis fondèrent les Jeux floraux de Toulouse, et des - sept Mainteneurs qui les ont restaurés à Barcelone, en 1859. - - ART. 4.--Les Félibres se divisent en _majoraux_ et _mainteneurs_; - ils se relient par les _Maintenances_, qui correspondent à un grand - dialecte de la langue d’Oc; les Maintenances se divisent en _Ecoles_. - - -DES FÉLIBRES MAJORAUX ET DU CONSISTOIRE - - ART. 5.--Les Félibres majoraux sont choisis parmi ceux qui ont le - plus contribué à la Renaissance du Gai-Savoir. Ils sont au nombre de - cinquante et leur réunion porte le nom de _Consistoire Félibréen_; le - Consistoire se renouvelle comme suit: - - ART. 6.--A la mort d’un Majoral, tous les Félibres mainteneurs sont - avisés par les soins du Chancelier, et ceux d’entre eux qui désirent - posséder le siège vacant adressent au Consistoire, dans la quinzaine, - une demande écrite où ils font valoir leurs titres. - - Le bureau du Consistoire aura aussi le droit de prendre l’initiative - d’une candidature, en se conformant aux conditions énoncées par - l’article 12; le Chancelier fera connaître aux Majoraux, par une - circulaire, les candidatures posées, et l’élection aura lieu à la - majorité des voix, en séance consistoriale. Les Majoraux présents ont - seuls droit de suffrage; en cas de partage, la voix du Capoulié ou - celle de son remplaçant à la présidence entraîne le vote. - - ART. 7.--La réception solennelle du nouvel élu aura lieu pour - Sainte-Estelle, anniversaire du Félibrige. Un membre du Consistoire, - à ce désigné, le complimentera publiquement, et le récipiendaire, - dans sa réponse, fera l’éloge de son prédécesseur. - - ART. 8.--Le Bureau du Consistoire se compose du _Capoulié_, des - _Assesseurs_ et des _Syndics_, ainsi que du _Chancelier_ et du - _Vice-Chancelier_. - - Le Capoulié préside les assemblées générales du Félibrige, les - réunions consistoriales et le Bureau du Consistoire. - - Les Assesseurs remplacent le Capoulié empêché; la présidence est - déférée à celui que le Capoulié désigne, et au plus âgé au cas de - non-désignation. - - Il y a autant d’Assesseurs que de Maintenances, et chaque Maintenance - a aussi un Syndic chargé de l’administrer. - - Le Chancelier garde les archives, tient la correspondance et perçoit - la cotisation des Félibres majoraux. Le Vice-Chancelier le remplace - au besoin. - - ART. 9.--Le Bureau est élu pour trois ans dans la séance - consistoriale de Sainte-Estelle. Le vote a lieu au scrutin secret. - Les Majoraux absents peuvent voter par correspondance, pourvu que - leurs bulletins soient signés. - - Le Capoulié est nommé par les Majoraux; mais c’est lui seul qui nomme - le Chancelier et le Vice-Chancelier. - - Les Assesseurs et les Syndics sont nommés par les Majoraux de leur - Maintenance. - - Le Capoulié sortant proclame le nouveau Bureau à la réunion de - Sainte-Estelle. - - ART. 10.--Le Consistoire peut modifier les statuts sur la demande - écrite de sept Félibres. Il peut exclure les indignes. Il peut - dissoudre les Ecoles qui violent les Statuts. Il peut casser les - décisions des Maintenances. Il peut se prononcer sur les questions - grammaticales ou orthographiques. Pour toutes ces décisions, les deux - tiers des suffrages sont nécessaires. Si le nombre des suffrages - exprimés compte une voix de moins qu’un multiple de 3, le Capoulié - ou son remplaçant peut donner une voix de plus; si, au contraire, le - nombre des suffrages exprimés est supérieur d’une unité, il en sera - tenu compte pour le calcul de la majorité. - - Le Consistoire peut, à la majorité simple, nommer des Majoraux, des - Associés (_soci_), ainsi que des délégués pour le représenter; il - peut créer des Maintenances. Il règle l’emploi de ses revenus. - - Les membres présents ont seuls droit de vote et, en cas de partage, - la voix du Capoulié ou de son remplaçant est prépondérante. - - ART. 11.--Les décisions du Consistoire doivent être signées du - Capoulié ainsi que du Chancelier; elles sont contresignées par - l’assesseur de la Maintenance à laquelle la décision est relative. - Lorsque la décision intéresse le Félibrige entier, elle doit être - contresignée par tous les assesseurs. - - ART. 12.--Dans l’intervalle des sessions du Consistoire, le Bureau - jouira de tous les droits consistoriaux, sauf de ceux qui concernent - la modification des Statuts, le pouvoir de se prononcer sur les - questions grammaticales ou orthographiques, et la nomination des - Majoraux ou des auxiliaires. - - L’exclusion d’un Félibre ou la dissolution d’une Ecole félibréenne ne - peuvent avoir lieu qu’à la majorité des deux tiers des voix. Cette - majorité doit être: 2 sur 3, 3 sur 4, 4 sur 5, 4 sur 6, 5 sur 7, 6 - sur 8, 6 sur 9, 7 sur 10. S’il y a plus de 10 votants, on suivra la - règle prescrite par l’article 10. - - Lorsqu’un siège de Majoral est vacant, le Bureau peut poser une ou - plusieurs candidatures, mais pour cela l’unanimité des suffrages - exprimés est nécessaire. - - Les membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins - seront conservés aux archives. - - ART. 13.--Cependant, l’exclusion d’un membre ou la dissolution d’une - Ecole ne peuvent être prononcées que provisoirement par le Bureau, - qui devra soumettre sa décision au Consistoire. Le Consistoire peut - annuler cette décision, pourvu que cette annulation soit prononcée - par les deux tiers des suffrages exprimés. - - Le Félibre coupable ou l’Ecole fautive peuvent se défendre devant le - Consistoire. - - ART. 14.--Le Capoulié a la direction du Félibrige; il réunit le - Consistoire et son Bureau, ainsi que les Assemblées générales. Il - autorise ou repousse les candidatures de Félibres Mainteneurs avant - leur présentation devant l’Assemblée de la Maintenance. - - ART. 15.--Dans les félibrées, le Capoulié a pour insigne l’_Etoile - d’or à sept rayons_, et les Majoraux, la _Cigale d’or_. - - ART. 16.--Chaque cigale recevra du Consistoire un nom particulier - qu’elle gardera à perpétuité. - - -DES FÉLIBRES MAINTENEURS - - ART. 17.--Les Félibres Mainteneurs sont en nombre illimité. - - ART. 18.--Ceux qui voudront posséder ce titre devront s’adresser au - Bureau de la Maintenance de laquelle dépend leur dialecte natal. - - Le Bureau accepte ou repousse la demande; dans le premier cas, elle - est transmise au Capoulié. - - Si celui-ci donne un avis favorable, la demande est de nouveau - soumise à la réunion de la Maintenance qui se prononce en dernier - ressort. - - ART. 19.--La Maintenance, dès qu’elle a ouvert sa réunion, statue - sur les demandes d’admission. Un délégué va aussitôt chercher les - nouveaux élus, qui prennent place à table à côté du Syndic. - - ART. 20.--Dans les réunions félibréennes, les Mainteneurs portent - comme insigne une _Pervenche d’argent_. - - -DES MAINTENANCES - - ART. 21.--On entend par Maintenance la réunion des Félibres d’un - grand dialecte de notre langue d’Oc. - - ART. 22.--Le Bureau de la Maintenance se compose du _Syndic_, de deux - ou trois _Vice-Syndics_, des _Cabiscols_ de la Maintenance, et d’un - _Secrétaire_. - - Le Syndic préside les assemblées de la Maintenance. En cas - d’empêchement, il est remplacé par le Vice-Syndic qu’il désigne, et, - à défaut de désignation, par le plus âgé. - - Les _Cabiscols_ administrent les Ecoles; le Secrétaire tient les - archives et la correspondance. Il perçoit les cotisations des - Félibres Mainteneurs. - - ART. 23.--Le Bureau de la Maintenance est élu pour trois ans. - - Le Syndic est nommé comme il est dit à l’article 9. - - Les Vice-Syndics et le Secrétaire sont nommés par les Félibres de la - Maintenance. - - Les Cabiscols sont élus par les Ecoles conformément à l’article 30. - - ART. 24.--La Maintenance peut créer des Ecoles en se conformant aux - articles 28 et 29. Elle nomme les Félibres Mainteneurs, conformément - à l’article 18. Elle peut célébrer des fêtes littéraires ou - artistiques, ainsi que des Jeux Floraux, soit d’elle-même, soit en - se concertant avec des Sociétés ou avec des villes. Elle règle la - disposition de ses revenus. - - Les Félibres présents aux réunions de Maintenance ont seuls droit de - vote. - - Enfin, les Majoraux qui ne font pas partie du Bureau de la - Maintenance n’ont pas le droit de voter sur les dépenses. - - ART. 25.--Dans l’intervalle des réunions, le Bureau a tous les droits - de l’Assemblée de Maintenance, excepté celui de nommer des Félibres - Mainteneurs; il a le droit de poser des candidatures au titre de - Mainteneur; mais, en ce cas, l’unanimité des voix est nécessaire. Les - membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins de vote - sont conservés aux archives. - - ART. 26.--Le Syndic administre la Maintenance; il en réunit les - assemblées ainsi que celles du Bureau. Enfin, chaque année, dans - la réunion générale de Sainte-Estelle, il fait un rapport sur les - travaux effectués. - - ART. 27.--Dans les Assemblées de Maintenance, le Syndic porte une - _Etoile d’argent à sept rayons_. - - -DES ÉCOLES - - ART. 28.--L’Ecole est la réunion des Félibres d’une même région. - Elle a pour but l’émulation, l’enseignement des uns aux autres ou la - collaboration à des travaux communs. - - L’Ecole est constituée par décision de Maintenance sur la demande de - sept Félibres habitant le même centre. - - ART. 29.--Les Félibres qui veulent créer une Ecole font eux-mêmes - leur règlement, tout en se conformant à l’esprit des Statuts et à - l’obligation prescrite par l’article 7; ils le transmettent par écrit - en même temps que leur demande au Bureau de la Maintenance, et ne - peuvent, sans l’autorisation de celle-ci, modifier leur règlement. - - ART. 30.--L’Ecole élit elle-même son Bureau, dont le Président porte - le nom de _Cabiscol_ et fait partie du Bureau de la Maintenance, - comme il est dit à l’article 22. - - Chaque année, à la réunion de la Maintenance, le Cabiscol fait un - rapport sur les travaux et les progrès de son Ecole. - - ART. 31.--L’Ecole peut être autorisée à s’agréger comme aides - (_adjudaires_) les personnes de bonne volonté qui ne sont pas - affiliées au Félibrige. - - -DES ASSEMBLÉES - - ART. 32.--Le Félibrige doit tenir, tous les sept ans, une _Assemblée - plénière_ où sont distribuées les récompenses (_ii Joio_) des grands - Jeux Floraux félibréens institués par l’article 46 des Statuts. Cette - assemblée sera publique. Elle se tiendra dans chaque Maintenance à - tour de rôle, et, à moins d’empêchement reconnu sérieux par le Bureau - du Consistoire, elle aura lieu pour Sainte-Estelle, c’est-à-dire le - 21 mai. - - ART. 33.--Une _Réunion générale_ du Félibrige aura lieu tous les - ans, le 21 mai, dans la ville désignée par le Bureau du Consistoire. - Celui-ci, cependant, peut en changer la date, l’année où a lieu - l’_Assemblée plénière_. - - Dans la _Réunion générale_, qui aura lieu à table, on traitera des - choses intéressant le Félibrige, et on célébrera, en buvant à la - _Coupe_, le saint anniversaire de notre renaissance. - - ART. 34.--Le Consistoire tiendra, une fois par an au moins, une - réunion particulière. Elle aura lieu le 20 mai dans la ville choisie - pour la célébration de la fête de Sainte-Estelle. - - Le Bureau du Consistoire se réunit à l’endroit désigné par le - Capoulié et chaque fois que celui-ci le croit utile. - - ART. 35.--Le Capoulié a le droit de convoquer, s’il le faut, d’autres - _Réunions générales_ et d’autres réunions du Consistoire que celles - indiquées par les articles précédents. Mais ces assemblées ne peuvent - s’occuper que des questions pour lesquelles elles sont convoquées. - - ART. 36.--Chaque Maintenance tient, une fois par an, une assemblée - qui se réunit en septembre ou octobre dans la ville désignée par son - Bureau. Cette réunion n’est pas publique et se tient à table. On y - traite les affaires spéciales à la Maintenance. - - Le Syndic peut convoquer, s’il le juge nécessaire, d’autres - Assemblées de Maintenance. Il réunit le Bureau de la Maintenance - quand il le croit utile, il choisit de même le jour et le lieu de la - réunion. - - ART. 37.--Enfin, les Ecoles choisissent elles-mêmes, à leur gré, - leurs jours de réunion. Les membres des Ecoles doivent félibréjer - (_félibreja_), c’est-à-dire se réunir de temps à autre à table - pour se communiquer leurs créations nouvelles et s’encourager à la - propagation du Félibrige. Ces réunions se nomment _Félibrées_ et sont - de tradition dans le monde félibréen. - - -DE LA COTISATION - - ART. 38.--La cotisation de chaque Félibre est de 10 francs par - an. Les Majoraux paient la leur entre les mains du Chancelier. - Les Mainteneurs l’acquittent entre celles du Secrétaire de leur - Maintenance. - - ART. 39.--Il est prélevé sur chaque cotisation de Mainteneur une dîme - de 2 francs au profit du Consistoire. - - ART. 40.--Les revenus du Consistoire sont employés aux dépenses de - l’administration, et spécialement à la publication d’un _Cartabeù_ - annuel où seront insérés les comptes rendus des réunions générales du - Félibrige, du Consistoire et des Maintenances, les rapports du Syndic - au Consistoire, ceux des Cabiscols aux Maintenances, et la liste des - membres de l’Association. Le _Cartabeù_ sera envoyé gratuitement à - tous les Félibres. - - ART. 41.--Chaque Félibre recevra aussi du Consistoire un diplôme en - règle, signé et scellé par les Membres du Bureau. - - ART. 42.--Les revenus des Maintenances sont d’abord affectés aux - frais de gestion, ensuite à l’organisation des Jeux Floraux, enfin à - subventionner les Ecoles qui font des publications. - - Les subventions données pourront représenter autant d’abonnements - auxdites publications qu’il y a de Félibres dans la Maintenance, de - telle sorte que les Félibres recevront celles-ci gratuitement. - - Des subventions pourront aussi être fournies sans aucune espèce de - compensation. - - ART. 43.--Les Ecoles font ce qu’elles veulent des revenus qu’elles - peuvent avoir. Mais elles ne peuvent imposer de cotisations qu’à - leurs membres auxiliaires (_adjudaires_) qui ne sont pas du Félibrige. - - ART. 44.--Le Chancelier paie sur mandat du Capoulié; les Secrétaires, - sur mandat du Syndic de la Maintenance. - - -DES JEUX FLORAUX - - ART. 45.--Les concours littéraires que nous appelons Jeux Floraux - sont de deux sortes: - - Les _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ et les _Jeux Floraux de - Maintenance_. - - ART. 46.--Les Jeux Floraux du Félibrige ont lieu tous les sept ans - pour Sainte-Estelle. Le Consistoire entier forme le Jury. - - Seuls peuvent concourir les écrivains en langue d’Oc. Trois - récompenses au plus sont mises au concours. - - La première est réservée au Gai-Savoir; c’est le Capoulié lui-même, - en Assemblée plénière, qui proclame le nom du lauréat. - - Le lauréat devra choisir lui-même la Reine de la fête, et celle-ci, - devant tous, lui mettra sur la tête la couronne d’olivier en argent, - insigne des maîtres en Gai-Savoir. - - ART. 47.--Les Jeux Floraux de Maintenance sont ouverts par les - Maintenances, par les Ecoles, par les Villes, par les Sociétés. Dans - ce cas, le Syndic de la Maintenance où ont lieu les concours les - déclare _Jeux Floraux_ par une décision qui devra être lue avant - l’appel des lauréats, et désigne le Jury, qui se composera de sept - Félibres, parmi lesquels il doit y avoir au moins un Majoral. - - ART. 48.--Le titre de _Maître en Gai-Savoir_ est donné par le - Consistoire à toute personne qui aura obtenu le premier prix des - _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ ou trois premiers prix à des - Jeux Floraux de Maintenance. Les seconds ou troisièmes prix des - Jeux Floraux du Félibrige compteront comme des premiers prix de - Maintenance. - - Les Maîtres en Gai-Savoir reçoivent une couronne d’olivier en argent. - - ART. 49.--Enfin, le Consistoire peut accorder par diplôme le titre - d’_Associé du Félibrige_ aux personnes qui, étrangères au pays d’Oc, - ont bien mérité du Félibrige par leurs écrits ou par leurs actes. - - Les associés ont le droit d’assister aux assemblées générales ou - plénières. - - Fait et délibéré en ville d’Avignon, - le 21 mai 1876, jour de Sainte-Estelle. - - _Le Chancelier_, - L. ROUMIEUX. - - _Le Président_, - FR. MISTRAL. - - -La Société fut reconnue par le Gouvernement de la République et, le 14 -avril 1877, le Ministre de l’Intérieur avisait Fr. Mistral de cette -décision par la lettre suivante: - -_A Monsieur Fr. Mistral, à Maillane_ (_Bouches du-Rhône_). - - MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - - Paris, le 14 avril 1877. - - DIRECTION GÉNÉRALE - DE LA - SURETÉ PUBLIQUE - - 2me Bureau - - MONSIEUR, - - J’ai reçu la demande que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser au - nom d’un groupe de littérateurs et d’artistes méridionaux, à l’effet - d’obtenir l’autorisation d’organiser, sous le nom de _Félibrige_, - une association littéraire destinée à relier et à encourager les - lettrés et les savants dont les travaux ont pour but la culture et la - conservation de la langue provençale. - - Je suis heureux de pouvoir vous informer, Monsieur, que cette - demande m’a paru mériter le plus favorable accueil et que je me suis - empressé d’écrire dans ce sens à M. le Préfet des Bouches-du-Rhône en - l’invitant à prendre un arrêté autorisant la constitution régulière - de l’Association du Félibrige. - - Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée. - - _Le Président du Conseil, - Ministre de l’Intérieur_ - (Pour le Ministre et par délégation), - _Le Directeur de la Sûreté Générale_, - DE BOISLISLE. - - -_République Française_ - -ARRÊTÉ - - Le Préfet des Bouches-du-Rhône, correspondant de l’Institut, officier - de la Légion d’honneur: - - Vu la demande de M. Fr. Mistral, adressée à M. le Ministre de - l’Intérieur, à l’effet d’obtenir l’autorisation de former une - Association littéraire sous le nom de Félibrige; - - Vu les statuts projetés pour ladite Association et produits à l’appui - de la demande; - - Vu la dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur, du 14 avril 1877; - - Vu le rapport de M. le Sous-Préfet d’Arles; - - Vu le décret du 25 mars 1852; - - Arrête: - - ARTICLE PREMIER.--Est autorisée la formation d’une Association - littéraire sous le nom de _Félibrige_, dont le siège sera à Maillane, - arrondissement d’Arles. - - ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés, dont un original - demeurera annexé à la minute du présent; aucune modification ne - pourra être apportée à ces Statuts sans avoir été au préalable - approuvée par l’Administration. - - ART. 3.--Ampliation du présent arrêté sera adressée à M. le - Sous-Préfet d’Arles, chargé de la notifier au Président, M. - Mistral, à Maillane, sur papier timbré de 1 fr. 80, et d’en assurer - l’exécution. - - Marseille, le 4 mai 1877. - - Pour expédition conforme: - Pour le préfet des Bouches-du-Rhône - en tournée de revision: - _Le Secrétaire Général délégué_, - _Signé_: A. PAYELLE. - - - Pour copie conforme: - _Le Secrétaire Général_, - A. PAYELLE. - - Pour le Sous-Préfet: - _Le Conseiller d’arrondissement délégué_, - _Signé_: EMILE FASSIN. - - Pour copie certifiée conforme: - _Le Maire de Maillane_, - LAVILLE. - - -Ce chapitre serait incomplet, si nous ne donnions la nomenclature des -_Capouliés_ ou Grands Maîtres du Félibrige de Provence. - -Le premier en date fut _Mistral_; vinrent ensuite _Roumanille_ et -_Félix Gras_. Ce dernier, qu’une mort imprévue vient d’enlever à -l’affection de tous, a eu pour successeur M. _Pierre Devoluy_. Le -nouveau Capoulié, capitaine du génie, fait partie de cette série de -poètes-soldats, comme Florian, La Tour d’Auvergne et les anciens -troubadours, qui, la plume sur l’oreille et l’épée à la main, -s’élançaient à l’assaut des forteresses sarrasines et contaient ensuite -les prouesses des croisés en des dithyrambes qui les ont illustrés. - -[Illustration: Arles: Cloître de Saint-Trophime.] - -C’est à Arles la Romaine qu’a eu lieu l’élection, sous la présidence -de F. Mistral. Les concurrents de l’élu étaient au nombre de cinq, et -tous avaient des titres sérieux à cette distinction; c’étaient MM. -_Arnavielle_, le baron _Guilibert_, _Astruc_, _de Berluc-Pérussis_ et -_Alphonse Tavan_; les suffrages se portèrent sur M. _Pierre Devoluy_, -qui n’en a triomphé qu’avec plus d’éclat. - -Le nouveau Capoulié, de son vrai nom _Pierre Groslong_, est surtout -connu dans le monde des lettres sous son pseudonyme Pierre Devoluy. -Jeune, ardent, actif, le Félibrige, avec lui, entrera dans une période -de travail pratique, et l’éclosion d’œuvres magnifiques devra marquer -son passage au Capouliérat. Auteur de l’_Histoire nationale de la -Provence et du Midi_, couronnée aux Jeux Floraux septennaux d’Arles en -1899, il avait donné précédemment, en 1892, toute une série de poèmes -français, sous le titre de _Bois ton sang_. - -Né en 1862, à Châtillon, dans la Drôme, le successeur du regretté Félix -Gras appartient comme ce dernier à la grande famille républicaine. -Son père, après le 2 décembre, fut enfermé, avec le père de Maurice -Faure, dans la tour de Crest, de funeste mémoire. Plus tard, à -l’Ecole Polytechnique, il se rencontra avec _Cazemajou_, qui devait -mourir massacré dans cette malheureuse expédition de Binder, où le -sang français rougit à nouveau cette mystérieuse terre d’Afrique. -Cazemajou était Provençal et c’est dans leur dialecte natal que -s’entretenaient les deux amis, prenant plaisir, devant les camarades du -Nord, à renouveler par des plaisanteries cordiales ou des gamineries -les luttes du temps de la fameuse croisade contre les Albigeois. Le -sentiment littéraire, l’amour des lettres qui étaient innés chez le -jeune polytechnicien ne firent que s’affirmer par la fréquentation -d’un compatriote. Cazemajou lui rappelait la Provence, il lui -apportait comme un reflet du pays natal. Aussi peut-on dire que cette -liaison fut, pour le futur capitaine du génie, admirateur des œuvres -de Mistral, la cause déterminante qui le fit s’engager dans cette -voie de la poésie où les idées s’épanouissent comme des fleurs, où -les sentiments sont l’expression la plus pure du cœur humain. Chose -curieuse à constater: sa vocation se produisit dans le milieu le plus -défavorable, dans une école qui, par son enseignement et le but de ses -études, semblait l’atmosphère la moins propice à l’éclosion des germes -poétiques. Les garnisons du Nord exercèrent un moment leur influence -calmante sur le cerveau enfiévré de l’enfant du Midi; mais il suffit -d’un retour vers la Côte d’Azur pour que son âme s’ouvrît comme une -fleur au soleil de Provence. - -A partir de ce moment, le Félibrige compta un membre de plus. Les -études en prose et en vers qu’il publia alors, soit dans l’_Aioli_, -soit dans diverses revues provençales, attirèrent sur lui l’attention -des Majoraux et le signalèrent à leurs suffrages. Les félicitations que -le Félibrige de Paris lui adressa lors de sa nomination et la réponse -si chaude et si cordiale qui lui fut faite doivent resserrer le lien -qui unit les deux Sociétés, comme deux sœurs marchant la main dans -la main vers le même but et avec les mêmes sentiments. Pour obtenir -cet heureux résultat, le nouveau Capoulié n’aura qu’à s’inspirer de -l’exemple de son éminent prédécesseur, qui considéra les deux Sociétés -comme deux forces dont l’union nécessaire doit amener la réalisation -de nos vœux les plus chers pour notre beau pays et la gloire de la -patrie française. Les Félibres de Paris, qui ont déjà pu apprécier les -mérites de M. Pierre Devoluy et subi l’influence de son charme, ne lui -ménageront ni leur concours ni leur sympathie. - -Nous ne pourrions mieux terminer ce chapitre consacré au Félibrige -de Provence qu’en citant comme un de ses plus dévoués collaborateurs -le sympathique chancelier, Paul Mariéton, directeur de la _Revue -Félibréenne_ aujourd’hui si répandue et si estimée aussi bien à Paris -que dans le Midi. - - -NOTES - - [31] D’où son titre de _Père des Félibres_. - - [32] M. Mariéton, dans son ouvrage: _la Terre provençale_ (Paris, - Lemerre), cite cette observation sur l’importance du nombre 7 à - Avignon comme ayant été faite par un voyageur hollandais, qui visita - cette ville au commencement du XVIIIe siècle. - - [33] Estelle, en provençal, signifie étoile. - - [34] Voir, à ce sujet, les discours qu’il a prononcés comme - _capoulié_ du Félibrige aux banquets de Sainte-Estelle (_Armana - prouvençaù_, 1877). - - [35] Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement. - - [36] Voir, sur cette question, notre brochure sur _l’Utilisation des - idiomes du Midi pour l’enseignement du français_ (Paris, Le Soudier, - 1898). - - [37] - - J’aime mon village plus que ton village; - J’aime ma Provence plus que ta province; - J’aime la France plus que tout. - - Epigraphe des œuvres de Félix Gras (Avignon, Roumanille, 1876). - - [38] Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne, - _Histoire du Félibrige_; Avignon, Roumanille). - - - - -V - -LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS - - Les Provençaux à Paris après 1870.--Leur groupement.--Création de la - première société méridionale.--La Cigale.--Le mouvement littéraire - félibréen et la fondation du félibrige de Paris.--Son programme.--Ses - statuts. - - -Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le -Midi pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les -Méridionaux, dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte -jusque-là à de moindres proportions que celles des autres provinciaux, -ne purent résister à l’impulsion générale qui, à partir de cette -époque, y fit affluer non seulement les étrangers, mais aussi les -habitants des départements les plus éloignés. Bientôt leur nombre fut -assez considérable, et, parmi ceux qui s’y établirent, on remarqua -surtout des littérateurs, des hommes politiques, des peintres, des -sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration -de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse -croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et -haletante, les Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de -leur nouvelle résidence, n’avaient pas oublié le clocher natal, et le -pieux souvenir de la petite patrie était demeuré intact dans leur cœur. -De là leur désir de se connaître, de se rapprocher, afin de retrouver -dans cette union comme un reflet de la Provence. Le moment le plus -favorable pour grouper toutes les intelligences qui représentaient -avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du Midi -parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre -aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées -et son enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté -sur sa palette les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de -son pays, et Xavier de Ricard, gentilhomme de lettres, s’étaient -joints à l’inspirateur de cette fraternelle et patriotique pensée. -Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance dans -l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus -distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le -poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié -de Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait -à un si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit -construire, entre Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable -temple élevé en l’honneur de la muse provençale. Il le fit orner de -décorations céramiques dont l’exécution fut confiée à Balze. Elles -représentaient des scènes du Midi, qu’il ne voulut laisser à personne -le soin de caractériser par des proverbes et des vers provençaux. Tout -près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) fit également acte de -félibre en prenant pour devise: _Ai fa moun mas_; au-dessus de la porte -de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut lire encore -aujourd’hui: _Mas J.-B. Dumas_. Plus tard, le Félibrige de Paris, dont -nous parlerons bientôt, confia au sculpteur _Truphème_ l’érection, à -Meudon, du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et -des provençalismes dont il sema son œuvre entière. - -[Illustration: Arles: Ruines du théâtre romain.] - -Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent -une association qui eut nom _la Cigale_, d’après l’emblème des -troubadours. Après avoir choisi Henri de Bornier comme président, -ils résolurent de se réunir dans un banquet mensuel, dont le premier -eut lieu en 1875, au Palais-Royal, chez Corraza. Dans son excellent -discours, l’auteur déjà célèbre de _la Fille de Roland_ donna à -l’événement du jour une interprétation qu’il estimait exacte, en -l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien -au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des -individualités les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers -s’étaient-ils réellement tracé un programme si complet, avaient-ils -visé un but si élevé? Évidemment non. Ils ne pouvaient espérer de cette -manifestation que la réalisation d’une partie de leurs aspirations. -Dans leur esprit, la part qui devait être faite à la rénovation de -la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il semble, -d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes -de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût -peu qualifiée pour s’occuper utilement de littérature, de philologie -et de linguistique. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. La -magnifique fête que les Cigaliers offrirent aux Félibres de Provence -à l’Hôtel-Continental, au lendemain de leur réception dans le Midi, -et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le point de départ d’une -nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri de Bornier, qui, -dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en Roumanille et -en Félix Gras[39] les représentants les plus illustres du Félibrige, -M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne -craignit pas de donner aux sociétés méridionales une consécration -officielle. En une improvisation chaude et brillante, il vanta -l’enthousiasme artistique et littéraire dont elles étaient nées, sans -s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, toujours injustes, -auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite de cette -solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment -d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés -à ses idées, projeta la création d’une seconde société méridionale à -Paris. - -Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans -son ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et -si riche, de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa -son entreprise. _La Cigale_ aurait une sœur qui, tout en conservant -l’élément artistique qui y dominait, ferait aux travaux de philologie -provençale et de littérature une part plus large. - -Après s’être adjoint _A. Duc_ (_dit Ducquercy_), _Baptiste Bonnet_, le -_baron de Tourtoulon_ et le _marquis de Villeneuve-Esclapon_, Maurice -Faure proposa à ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine -au restaurant Martin, rue Dauphine[40]. Martin était un cuisinier -marseillais qui avait su s’attirer la clientèle de ses compatriotes en -leur offrant les mets de leur pays. On y mangeait la _bouillabaisse_, -l’_aioli_, la _brandade de morue_, la _soupo aù fiéla_, la _bourrido_, -les _paquets de La Pomme_ et autres plats locaux, arrosés des vins -exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de -l’Ermitage et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière. -Son enseigne était un modèle du genre; libellée en provençal, elle -empruntait au Journal de Mistral son épigraphe: - - «NAOUTRE LI BOUN PROUVENÇAU - AÙ SUFFRAGI UNIVERSAÙ - VAUTAREN PER L’ÔLI - E FAREN L’AÏOLI[41].» - -S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours -été étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris -doivent avouer que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise, -amener à leur société un courant sympathique et bien des adhérents -qui auraient pu l’ignorer s’ils n’avaient été séduits par les vapeurs -embaumées qui s’échappaient de ses casseroles. Le Midi lui doit d’avoir -été, dans la capitale, le propagateur le plus habile de sa cuisine, -aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi dire classique dans -certains établissements parisiens. - -Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était -comme le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau -embryonnaire du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire -naître la nouvelle Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc -convenu que l’on fêterait la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en -1879, à Sceaux, en commémoration de la visite des Félibres en 1878, et -aussi comme un rappel de la fête qui leur avait été offerte à cette -occasion à l’Hôtel-Continental. - -On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi -_Sceaux_ plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est -que Sceaux évoquait le souvenir de Florian, dont les Cigaliers, -quoique indifférents au mouvement félibréen, pouvaient cependant -honorer la mémoire et comme Cévenol et comme fabuliste français. Ce -souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une entente -qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes -fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs -programmes respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations -légitimes. Fêter Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur -un terrain neutre. Si les Cigaliers préféraient s’exprimer en français -pour honorer la mémoire du fabuliste, les Félibres, en employant -le provençal, rendaient également hommage à l’auteur de la romance -d’_Estelle et Némorin_: - - _Ai! savés din voste vilage - Un jouine e tendre pastourel!_ - -A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur -de ce site charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni -étrangère sous les ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis -XIV, était comme une petite Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses -philosophes. Si, par un retour sur le passé, nous faisons revivre dans -notre imagination ce qu’en 1714 on appelait les _Nuits de Sceaux_, -nous assistons à ces fêtes magnifiques données par la petite cour de -la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif pour que -l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer. - -Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le -marquis de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son -berger), le duc de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun, -Destouches, Mme de Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur -esprit et leur talent sans compter. Fontenelle lui-même y fréquenta -longtemps et Voltaire y composa _Zadig_. Enfin, au point de vue -provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige par le souvenir -qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant de la musique de -la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les bosquets -touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui -rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses _Nuits -de Sceaux_, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de -cette demeure princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent -et Félibre avant le Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs -de sa jeunesse, il composa _la Provençale_, poème charmant qui eut -l’honneur d’être représenté à l’Opéra, où notre langue fit sa première -apparition, accompagnée par des galoubets et des tambourins. Quel -village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des intéressés réuni -tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont fait le -rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle. - -Le premier banquet félibréen donné à Sceaux eut lieu en 1879. Il fut -présidé par le baron de Tourtoulon, l’historien de Jacques d’Aragon, -le fondateur de la _Revue des langues romanes_ de Montpellier. -Ce président, qui avait précédemment assisté à la fondation du -Félibrige de Provence, rappelait aux convives, par sa seule présence, -les diverses étapes de cette Société, les obstacles qu’elle avait -dû surmonter, les luttes soutenues contre l’hostilité des uns ou -l’indifférence des autres, puis le succès final. Il semblait également -les prévenir que, comme les Félibres de Provence, ils auraient leurs -détracteurs, leurs malveillants et leurs sceptiques. Mais le but -à atteindre est noble: c’est le réveil de tout un passé qui n’a -pas manqué de grandeur, c’est la rénovation d’une langue dont les -œuvres littéraires ont pu inspirer les poètes et les écrivains du -Nord, et, comme l’a dit un académicien[42], marcher de pair avec la -poésie française, «la France étant assez riche pour se payer deux -littératures». - -A la suite de ce banquet, la _Société des Félibres de Paris_ (_Soucieta -felibrenco de Paris_) se trouva constituée par les sept membres -fondateurs suivants: - - MAURICE FAURE, publiciste, fonctionnaire; - - J.-B. AMY, sculpteur; - - P. GRIVOLAS, peintre; - - DUCQUERCY, homme de lettres; - - B. BONNET, qui devait plus tard nous donner _Vido d’infan_; - - J. BAUQUIER, romanisant émérite, archiviste paléographe; - - LOUIS GLEIZE, poète provençal, qui réussit également bien en - français, auteur de la chanson _Mireille et mes amours_, un des - grands succès des concerts. - -Le programme et les statuts de la Société furent approuvés par le -Gouvernement. Nous allons les reproduire fidèlement, comme nous l’avons -fait pour ceux du Félibrige de Provence. - - -SOCIÉTÉ DES FÉLIBRES DE PARIS - -(SOUCIETA FELIBRENCO DE PARIS) - -STATUTS - -I.--BUT ET ACTION DE LA SOCIÉTÉ - - ARTICLE PREMIER.--Sous le titre de «Société des Félibres de Paris - (_Soucieta felibrenco de Paris_)», il est créé, à Paris, une - Association ayant pour objet d’étudier le Midi de la France dans ses - idiomes, ses beaux-arts, ses traditions, son histoire; de seconder la - renaissance littéraire de la langue d’Oc, et de contribuer ainsi à - l’accroissement des richesses intellectuelles de la patrie française. - - ART. 2.--La Société s’interdit de toucher aux questions politiques, - religieuses et philosophiques. - - ART. 3.--Elle manifeste son action par des réunions périodiques, des - assemblées générales, des fêtes, des concours, des publications ayant - trait aux dialectes méridionaux, etc. - - ART. 4.--La Société se compose de Membres titulaires, de Membres - correspondants et de Membres associés. - - Les Membres titulaires ne peuvent dépasser le nombre de cinquante. - - Les Correspondants sont les Membres titulaires qui ont cessé de - résider au Siège de la Société. Pendant leur séjour à Paris, ils - peuvent assister aux réunions périodiques, avec les mêmes droits que - les membres titulaires. - - Les Membres associés, dont le nombre n’est pas limité, sont choisis - parmi les amis du Félibrige qui veulent encourager par leur concours - la _Société des Félibres de Paris_. Ils sont convoqués de droit aux - Assemblées générales et aux fêtes organisées par l’Association. - Ils jouissent des mêmes réductions que les titulaires et les - correspondants sur le prix des publications de la Société. - - Il peut être créé des Membres honoraires. - - ART. 5.--L’élection des Membres titulaires et associés est faite au - scrutin secret par les Membres titulaires. - - Tout candidat doit être présenté par deux Membres titulaires au - moins, et adhérer au but poursuivi par la Société en affirmant sa - ferme intention de s’associer à ses efforts. - - L’élection n’est valable que si la candidature a été régulièrement - annoncée dans une séance antérieure à celle où le scrutin doit être - ouvert. - - Trois voix opposantes, quel que soit le nombre des votants, suffisent - pour entraîner obligatoirement le rejet de la candidature proposée. - - Tout titulaire nouvellement élu doit, dans la première réunion à - laquelle il assiste, répondre par un discours en langue d’Oc aux - paroles de bienvenue que lui adresse un Membre désigné par le Bureau. - - -II.--RESSOURCES DE LA SOCIÉTÉ.--COMPTABILITÉ - - ART. 6.--Les ressources de la Société se composent des cotisations de - ses Membres, du produit des publications et des libéralités dont elle - peut être l’objet. - - La cotisation annuelle est fixée à 10 francs pour les Membres - titulaires, les correspondants et les associés, à 20 francs pour les - Membres honoraires. - - Un compte rendu financier est présenté, chaque année, par le Bureau, - dans une Assemblée générale à laquelle tous les Sociétaires sont - convoqués. - - Les fonds provenant des cotisations ou autres, constituant les - ressources de la Société, ne peuvent être affectés qu’à des dépenses - d’administration ou de publication. - - -III.--ADMINISTRATION DE LA SOCIÉTÉ - - ART. 7.--Les Membres titulaires sont exclusivement chargés de - l’Administration de la Société. - - Le Bureau se compose d’un Président, de trois Vice-Présidents, d’un - Trésorier et de deux Secrétaires. - - ART. 8.--Les Membres du Bureau sont pris parmi les Membres - titulaires; ils sont élus par ces derniers, pour un an, au scrutin - secret, à la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour, - à la majorité relative au second. - - ART. 9.--Le Président ne peut être élu plus de deux années de suite - dans les mêmes fonctions. Il a voix prépondérante en cas de partage. - - ART. 10.--Le Bureau, sous la direction du Président, exécute les - décisions prises dans les réunions périodiques ou en Assemblée - générale. - - ART. 11.--Des Commissions spéciales peuvent être organisées par - décision de l’Assemblée des Membres titulaires qui délimitent leur - pouvoir. - - ART. 12.--Les décisions de l’Assemblée générale ou des réunions - périodiques sont valables quel que soit le nombre des Membres - présents, si tous les Membres qui doivent être convoqués ont été - régulièrement avisés par le Secrétariat. - - ART. 13.--Le procès-verbal des séances, tant des réunions périodiques - et des Assemblées générales que des Commissions, est tenu par l’un - des Secrétaires de la Société, ou par celui des Commissions spéciales. - - ART. 14.--Le Président est suppléé, en cas d’empêchement ou - d’absence, par l’un des Vice-Présidents. - - -IV.--DISPOSITIONS GÉNÉRALES - - ART. 15.--Nul changement aux présents Statuts ne peut être adopté, si - la demande n’a été formée par trois Membres, et votée par la majorité - absolue des titulaires présents à la séance où la modification a été - mise à l’ordre du jour. - - ART. 16.--L’Assemblée des Membres titulaires a le droit de déclarer - démissionnaires les Membres de la Société qui ne se conformeraient - pas aux obligations imposées par les Statuts ou aux décisions - régulièrement prises. - - ART. 17.--Les dames ne peuvent être admises aux réunions périodiques - des Membres titulaires. - - ART. 18.--Le Bureau peut inviter aux séances de la Société les - Félibres et les notabilités méridionales de passage à Paris. - - ART. 19.--Le montant des banquets qui pourront être organisés sera - toujours payé au moyen des cotisations spéciales et personnelles des - membres qui y prendront part. - - Paris, le 23 juillet 1879. - Pour copie conforme: - _Le Président_, - C. DE TOURTOULON. - - -Le Programme et les Statuts de la Société des Félibres de Paris ont été -autorisés le 11 décembre 1880 par l’arrêté suivant: - - RÉPUBLIQUE FRANÇAISE - - Société des Félibres de Paris. - - PRÉFECTURE - DE - POLICE - - Nº 33.389 - - Nous, Préfet de Police, sur la demande à nous adressée, le 3 novembre - 1880, par les personnes dont les noms et adresses figurent sur la - liste ci-jointe, demande ayant pour but d’obtenir l’autorisation - nécessaire à la constitution régulière d’une association fondée à - Paris sous la dénomination de: «_Société des Félibres de Paris_», - dont le Siège serait établi rue du Regard, 10; - - Ensemble les Statuts de ladite Association; vu l’article 291 du Code - pénal et la loi du 10 avril 1834; - - Arrêtons: - - ARTICLE PREMIER.--L’Association organisée à Paris sous la - dénomination de: _Société des Félibres de Paris_, est autorisée à se - constituer et à fonctionner régulièrement. - - ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés tels qu’ils sont annexés - au présent arrêté. - - ART. 3.--Les Membres de l’Association devront se conformer - strictement aux conditions suivantes: - - 1º Justifier du présent arrêté au commissaire de police du quartier - sur lequel auront lieu les réunions; 2º n’apporter, sans notre - autorisation préalable, aucune modification aux Statuts, tels qu’ils - sont ci-annexés; 3º faire connaître à la Préfecture de police, - au moins cinq jours à l’avance, le local, le jour et l’heure des - réunions générales; 4º n’y admettre que les Membres de la Société - et ne s’y occuper, sous quelque prétexte que ce soit, d’aucun objet - étranger au but indiqué dans les Statuts, sous peine de suspension ou - de dissolution immédiate; 5º se pourvoir d’autorisations spéciales - pour les fêtes organisées par la Société et auxquelles des personnes - étrangères seraient admises; 6º nous adresser, chaque année, une - liste contenant les noms, prénoms, professions et domiciles des - Sociétaires, la désignation des Membres du Bureau, sans préjudice des - documents spéciaux que la Société doit également fournir chaque année - sur le mouvement de son personnel et sur sa situation financière. - - ART. 4.--Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête - des Statuts, sera transmise au commissaire de police du quartier - Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au Président de l’Association - et en assurera l’exécution en ce qui le concerne. - - Fait à Paris, le 11 décembre 1880. - - |_Le Député, Préfet de Police_, - |ANDRIEUX. - |Pour ampliation: - |_Le Secrétaire général_, - |J. CAMBON. - - Vu pour être remis en forme de notification. - Paris, le 24 décembre 1880. - _Le Commissaire de police_, - DUMANCHIN. - - -Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de -Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des -différences dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des -pouvoirs, du moins le but général poursuivi par les deux Sociétés est -le même. Toutes deux s’appliquent à l’épuration de la langue provençale -et à sa propagation par des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris -de rappeler les coutumes, jeux et usages dont la tradition populaire -est arrivée jusqu’à nous. Elles veulent également relier la langue -romane des derniers siècles des troubadours au provençal actuel par -une littérature forte, élevée, par des œuvres poétiques de grande -allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus difficile, -est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal -l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste -qui l’a empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de -déchéance après la croisade contre les Albigeois, la langue romane se -ressentit forcément des siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent -sur elle. Dégénérée, elle descendit au rang des patois, et ce n’est pas -trop des efforts des lettrés méridionaux, secondés par ceux de tous -les pays, pour lui rendre une pureté de forme et d’expression digne de -son ancienne perfection et de la place qu’elle a jadis occupée dans -l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée. - -Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la -regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de -Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt -l’opinion. Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux -Sociétés poursuivent un but commun, elles ne sont pas moins absolument -indépendantes l’une de l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés -à aucune maintenance; ils conservent leur libre arbitre, et leurs -décisions, aussi bien que leurs manifestations, à Paris ou en province, -n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre le _veto_ du Félibrige -du Midi. - -Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très -éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent -tous les dialectes méridionaux, mais leur organe, le _Viro-souleù_, est -une publication bilingue dont le succès s’affirme chaque jour. - -[Illustration: Théâtre d’Orange.] - -Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas -tardé à obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur -enthousiasme débordant, l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils -chantent et proclament dans leurs réunions et leurs fêtes, leur -ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. Partout, au -café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans leurs -pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime -ces enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux -de flamme semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la -voix chaude et vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un -spectacle nouveau, il regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était -au bois de Boulogne, où la petite phalange venait, sous la clarté -astrale, réciter des vers au légendaire troubadour _Catelan_. Puis, -c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le Parisien bat des -mains aux magnifiques strophes de _Pallas-Athénée_, chantées par Mlle -Bréval. _Les Erynnies_, de Leconte de Lisle, _Antigone_, _Œdipe roi_, -interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent -des cris d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les -brumes du Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il -a dégelé toutes les conventions plus ou moins protocolesques; chacun -redevient lui-même, la nature reprend ses droits. On a souvent parlé -de l’antagonisme entre les races du Nord et celles du Midi; on a de la -peine à y croire lorsqu’on suit les Félibres dans leurs pérégrinations -annuelles. C’est un spectacle digne d’intérêt que ces races opposées et -prétendues rivales, confondues, la main dans la main, partageant les -mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. Là où la politique est restée -impuissante, les arts et la littérature ont triomphé. Que n’a-t-on pas -dit des effets de la croisade contre les Albigeois et de l’oppression -exercée par l’ancienne monarchie sur les provinces méridionales! Eh -bien, pour s’être fait attendre, la revanche du Midi sur le Nord n’est -pas moins complète. Et voilà comment les Félibres de Paris comprennent -la conquête. Ils jettent aux quatre vents leurs poésies et leurs -chansons, et leurs idées, comme la bonne graine, germent dans cette -terre de l’intellectualisme qu’on appelle Paris. Et Paris enivré suit -ces charmeurs, qui le mènent vers les rives azurées de la Méditerranée. -Et ce pays si beau, mais presque ignoré des Parisiens jusque-là, se -peuple et se transforme. Toute la côte d’azur se couvre de riches -villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie étrangère ajoute -son contingent et vient planter sa tente sur ces rives embaumées; les -chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, aux approches -de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards glacés de la Seine -et de la Tamise. C’est là un commencement de décentralisation et de -cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui y sont bien pour quelque -chose, ont eu, sur les hommes politiques préoccupés de ces questions, -une supériorité que ces derniers ne leur avaient jamais soupçonnée. - -Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la -cause des revendications méridionales un concours assez réel pour -s’être traduit par des résultats appréciables. Grâce aux membres du -Parlement qu’ils comptent dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du -Gouvernement. Le Ministre de l’Instruction publique n’a pas hésité à -faire bénéficier leurs lauréats d’un prix spécial, dont le caractère -officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, présidées par -les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le -rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages -séculaires du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours -d’_amour_ de _Signes_ et de _Romanin_ où, jadis, un aréopage aussi -célèbre par la beauté que par l’esprit, présidé par Stéphanette de -Baulx, la comtesse de Die, Phanette de Gantelme, Hugonne de Sabran, -etc., rendait des arrêts chantés par les troubadours. Aujourd’hui, les -vers alternent avec les chansons et chaque Félibre vient, devant la -reine de la cour d’amour, présenter ses hommages respectueux et réciter -une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du public parisien, -tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, l’Opéra, -l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent leur -concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et -du regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris, -le cortège s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des -Sociétés de gymnastique et des détonations des boîtes à poudre dont le -fracas, se répercutant jusqu’au fond du parc, trouble les expansions -des amoureux qui s’y sont réfugiés. Mais voici l’heure des discours. M. -Charaire, le maire si accueillant de Sceaux, M. Chateau, son successeur -aujourd’hui, souhaitent en termes émus la bienvenue aux arrivants. La -réponse de M. Sextius Michel est toujours un morceau très goûté, qui -laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques de la -harangue qu’il adressera ensuite au Président. - -Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les -œuvres de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et -doit ainsi provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable -que spirituelle. Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses -aux lauréats. Le soir, banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout -se termine par des illuminations, un feu d’artifice et une farandole -échevelée dans le parc, aux sons des fifres et des tambourins, après, -toutefois, l’exhibition de la _Tarasque_ au corps couvert d’écailles -d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue ballante, -terreur des gamins trop curieux. - -Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le -monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux -en ont ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu -élever des statues et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les -poètes populaires, interprètes des sentiments du peuple, peintres de -ses mœurs, eux-mêmes souvent sortis de son sein, n’ont pas été oubliés -de lui. On lui doit encore la création d’une chaire de langue romane, -à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit pour la restauration du -théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque qu’ont pu être -organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques -que les Ministres et le Président de la République ont officiellement -honorées de leur présence[43]. - -Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi, -des talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour -se produire. Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des -poètes lettrés, une seconde pléiade de poètes populaires dont les -œuvres, justement appréciées, doivent être signalées dans cet ouvrage. - -_Philippe Chauvier_, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent -sur eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il -apprenait son métier de _tachié_ (fabricant de clous pour souliers), il -crayonnait des vers sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend -dans les lignes suivantes: - - Din la boutigo d’un tachié, - Peniblamen, si degauvavo, - Aqueù couquinas de Chauvié; - La muso aqui, li sourriavo. - Pu tard, quand fe lou fourjeiroun, - Entre mitan de la ferraio, - Sei proumié vers’ mé de carboun - Lei marcavo sur la muraio... - -Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se -succédèrent et bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord -paraître un poème intitulé: _Moun peis_, dans lequel il chante -Bargemont et ses gracieux paysages; suivirent _les Villageoises_ -et _les Fiho daù souleù_, où il célèbre les yeux noirs et le rire -savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été remplacé par -la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est retiré -dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art -de prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans -ses moments de loisirs, le vieux _tachié_ chanter ses gais refrains, -ou bien, penché sur son comptoir, on le voit écrire ses dernières -inspirations. - -Quant à _Rieu_, dit _Charloun_, le poète paysan du Paradou, déjà connu -et apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit -d’avoir été mis en lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il -n’avait pu pénétrer. C’est dans un de leurs voyages en Provence, où -tout ce qui rime et chante vient se grouper autour d’eux, que Charloun -trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son succès mérité attira -l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui décerna -les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, jamais -M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux -inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha -sur la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la -muse provençale, le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de -l’Instruction publique et aux lettrés. - -Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou, -en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense -honorifique en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi -gracieux des insignes, avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire. - -_Lazarine de Manosque_, dont le _Viro-Souleù_ enregistrait avec -regret, il y a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre, -dont les journaux ont publié divers fragments et qui a pour titre: -_Remembranço_. Dans sa boutique du marché des Capucins, à Marseille, -elle accueillait avec la même grâce et le même attrait les sommités du -Félibrige et les jeunes poètes encore peu connus qui venaient auprès -d’elle s’inspirer de son amour ardent pour le langage natal. Puis -vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la mort de la vaillante -félibresse, qui s’était retirée dans sa villa _Magali_, à la Blancarde, -pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur pour -le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les -plus dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou, -Bourrelier, Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre -à l’auteur regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition -simple et appropriée à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était -dû, et fixer son souvenir par une manifestation aussi sympathique que -félibréenne. - -Mme _Joseph Gauthier_, que la mort a également fauchée, était connue -dans toute la Provence sous le nom de la félibresse _Brémonde_. A -Hyères, en 1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du -Félibrige, la couronne d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages -qui rappelleront son souvenir aux générations futures: _Brut de caneu_ -et _Vélo blanco_ où, entre autres morceaux, on peut citer _Matinado_, -d’une fraîcheur exquise de sentiment et d’expression. - -A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut -ajouter _Joseph Renaud_, de Vacqueyras, qui, dans _Mélanio_, a révélé -les qualités d’un tempérament dramatique de grand avenir; _Charles -Martin_, que _lou Casteu e lei Papo d’Avignoun_ classe au premier rang -parmi les félibres du Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon -_Crouzillat_, de Salon, hier encore si gai, aujourd’hui dormant son -dernier sommeil. _L’Eissame la Bresco e lou Nadau_ lui survivront et -rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon. - -Nous terminerons en citant _Lucien Duc_, l’auteur de _Marinetto_; -_Louis Roux_, _Joseph Gauthier_, _Louis Roumieux_, _Maurice Raimbaud_, -l’auteur d’_Agueto_, et _Alphonse Laugier_, que ses _Surprises du -nouvel an_ ont classé parmi les meilleurs humoristes de notre époque. - -Le théâtre provençal a aussi produit quelques artistes qui, en -interprétant les œuvres des félibres, ont servi la cause méridionale et -aidé à l’expansion de la langue provençale. A ce titre, ils méritent -d’être nommés et au hasard de la mémoire nous pouvons inscrire: -_Revertégat_, _Brunet_, _Boyer_, _Sicard_, _Paggi_, _Pagès_, _Duparc_, -_Foucard_, etc., tous enfants du Midi, tous animés du même esprit de -propagande, tous félibres par le cœur sinon de fait. Si nous avons pris -plaisir à mentionner quelques-uns des principaux interprètes des œuvres -félibréennes, nous n’aurons garde d’oublier les vaillantes feuilles qui -ont soutenu et propagé nos idées et nos œuvres. La presse provençale -s’est montrée à la hauteur de son rôle et nous sommes heureux de lui -rendre justice en donnant ici la nomenclature de ces publications si -curieuses à tant de titres pour les romanisants et les adeptes de la -philologie provençale, si intéressantes pour les Félibres, si dignes -d’encouragement pour tous ceux qui ont à cœur les revendications de nos -départements du Midi, ardents protagonistes de la décentralisation. - -Ce sont d’abord, à Paris: - - _La Revue félibréenne_, de Paul Mariéton; - _La Romania_, de Paul Meyer et Gaston Paris; - _La Revue de philologie française et provençale_, de L. Clédat; - _La Province_, de Lucien Duc; - _La Cigale_, organe des Cigaliers; - _Lou Viro-Souleù_, organe des Félibres de Paris. - -Puis en province: - - _La Revue des langues romanes_, à Montpellier; - _Lou Felibrige_, de Jean Monné, à Marseille; - _Limouzi_, de Sernin Santy, à Saint-Etienne; - _La Sartan_, de Pascal Cros, à Marseille; - _La Terre d’Oc_, de Sourreil, à Toulouse; - _La Campana de Magalouna_, à Montpellier; - _Lou Calel_, de Delbergé, à Villeneuve-sur-Lot; - _L’Homme de bronze et le Forum républicain_, Arles; - _L’Aioli_, Avignon; - _La Revue méridionale_, de Rouquet, à Carcassonne; - _Le Petit Var_, Toulon; - _Le Petit Provençal_, Marseille; - _Le Petit Marseillais_, Marseille; - _L’Armana marsihès_; - _L’Armana prouvençaù_. - -[Illustration: Maurice Faure.] - -Parlerons-nous des concours, toujours si suivis, fondés par les -Félibres de Paris? Le nombre sans cesse croissant des concurrents -annuels suffit pour en attester le succès, qui d’ailleurs s’explique -de lui-même quand on sait avec quel soin, quel esprit de méthode sont -préparés les programmes. C’est dans la salle des délibérations, au -café Voltaire, salle ornée des portraits des personnalités marquantes -des Sociétés littéraires méridionales et des œuvres des peintres et -sculpteurs du Midi, que sont discutés longuement les divers paragraphes -du _Concours des jeux floraux_. Sous la présidence du si sympathique -maire du XVe arrondissement, M. Sextius Michel, dont on fêtait dans un -banquet mémorable, il y a quelques mois, le trentenaire des fonctions -municipales, on pose les questions à débattre. Chacun, suivant ses -goûts, ses études ou ses préférences personnelles, examine la partie -du programme qui l’intéresse davantage. Ce serait une banalité de -répéter que l’âme du Félibrige de Paris est, sans contredit, Maurice -Faure. Il suffit d’assister à une séance pour être frappé de l’entrain -qu’il communique et des résultats acquis par la façon claire et précise -dont il élucide les points douteux ou équivoques. Sa parole chaude et -éloquente donne à ces réunions un attrait qui, non seulement en fait le -charme, mais en rehausse incontestablement l’importance. - -L’attrait est doublé quand M. _Deluns-Montaud_, ancien ministre, -aujourd’hui directeur des Archives aux Affaires étrangères, y ajoute -celui de sa présence. Les idées élevées qu’il développe avec une rare -éloquence sont servies par un organe si sympathique que tous, sous le -charme communicatif de l’ancien député, vice-président de la Société, -écoutent attentifs, bercés par cette voix si douce lorsqu’elle évoque -les légendes poétiques de nos vieilles provinces méridionales, tonnante -lorsqu’elle s’indigne sur les malheurs immérités qui les ont frappées -dans le passé, éclatante comme une fanfare lorsqu’elle célèbre leur -grandeur et leurs triomphes. - -Puis, au hasard des yeux, on aperçoit la bonne figure rabelaisienne -d’_Auguste Fourrés_, qui sourit au souvenir des troubadours dont la vie -se partageait entre l’amour et la poésie et dont il nous promet une -histoire. En arrière, la haute stature d’_Amy_; sa barbe olympienne, -ses membres puissants font de lui comme une personnification du Rhône -auprès duquel il est né, dans ce Tarascon que Daudet a rendu célèbre, -plus que les Tarasconnais n’auraient voulu. Ses œuvres artistiques -ont honoré le Félibrige, et son _Tambour d’Arcole_, ce bronze vivant, -restera l’une de ses meilleures créations. Puis la pléiade des -peintres: _Dufau_, _Wagner-Robier_, _Roux-Renard_, _Bénoni-Auran_, -mêlés aux sculpteurs: _Hercule_, _Miale_, _Riffard_; _Injalbert_, dont -le pont Mirabeau, le monument élevé à la mémoire de Molière, à Pézenas, -et d’autres œuvres aussi importantes attestent l’habileté et justifient -la renommée. Mais voici les littérateurs et les poètes: _Baptiste -Bonnet_, le premier parmi les Félibres qui ait donné des ouvrages -en prose provençale, où le bonheur et la justesse de l’expression -s’unissent à une forme simple et naturelle et à l’enchaînement -méthodique des idées; _Roux Servine_, qui se joue des difficultés de -la poésie provençale aussi bien que de la poésie française; _Raoul -Gineste_, pseudonyme sous lequel se cache le plus provençal des -docteurs en médecine que possède Paris, l’auteur de _la Marchando -de tello_, d’un joli sonnet sur les chats, et d’autres poésies d’un -sentiment bien félibréen; _Henri Giraud_, _Fernand Hauser_, _H. Faure_, -_Fernand de Rocher_, _Loubet_ et tant d’autres producteurs d’œuvres -charmantes dont la nomenclature serait trop longue. - -Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles -sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes. -Chacun dit des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite -ceux des maîtres, Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de -Paris sont les grands admirateurs. _Jules Troubat_, l’ancien secrétaire -de Sainte-Beuve et vice-président de la Société, fait revivre l’abbé -Fabre, son compatriote montpelliérain, le Rabelais du Midi, en -récitant des extraits du _Siège de Caderousse_. Et lorsque j’aurai -cité _A. Tournier_, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction -publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le -titre _Du Rhône aux Pyrénées_, d’un autre sur Gambetta, d’un autre -encore sur le conventionnel Vadier; l’intendant général _Enjalbert_, -vice-président, le sympathique secrétaire _Marignan_, ainsi que son -collègue _Jacques Troubat_, dont les procès-verbaux sont des modèles -d’exactitude et de rédaction; M. _Gardet_[44], chancelier, qui rappelle -si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; _Amy fils_, -gérant du _Viro-Souleù_, dont _Lucien Duc_ est l’imprimeur impeccable -et l’un des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus -qu’à mentionner l’aimable trésorier de la Société, _Plantier_, pour -présenter au public le Bureau complet du Félibrige de Paris. - -[Illustration: Félix Gras.] - -La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux -de passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps, -mais qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi -qu’elle a reçu le plus grand poète provençal de notre époque, Mistral; -puis Félix Gras, le Capoulié, aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement -à l’admiration de ses amis et à l’affection de sa famille. Le Félibrige -tout entier, plongé dans le deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure -l’auteur si estimé de tant d’œuvres charmantes, entre autres des -_Carbounié_ et des _Rouges du Midi_, rendant ainsi un hommage suprême -à celui que le Ministre venait de décorer de la Légion d’honneur, -cette fleur rouge qui n’a fleuri, hélas! que sur la tombe du poète -aimé. Puis vinrent _Valère Bernard_, l’un des lauréats du Félibrige; -_Tavan_, l’auteur de _Frisoun de Marietto_; d’autres encore, dont -le nom m’échappe. Tous ont été reçus moins comme des amis que comme -de véritables frères, comme les enfants d’une même famille dont les -membres, quoique dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le -même but à atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances. - -Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est -ordinairement consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de -_Bigot_, M. _Massip_, dont la voix se prête si bien à l’interprétation -de la romance, chante avec conviction: _T’aïmi_. M. _Gardet_, avec ses -couplets sur _la Foundetto_, nous rappelle le genre anacréontique, -cher à nos pères. M. _Gourdoux_, un des doyens de la Société, chante: -_Estello santo_, dont le refrain repris en chœur est d’un effet -charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape -Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète -les derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée -à table et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen. - - -DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL - -Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était -d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait -gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie -provençale, avait été frappé des différences linguistiques et -orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui -qui se parlait et s’écrivait jadis. - -De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue -et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut -bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez -les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les -habitants des villes avec les populations du centre de la France et les -étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement -dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut -le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre -et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses, -lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent -pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du -projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites -avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux, -parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par -le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne -pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première -manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes -locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire -avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand -argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir -ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme, -c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en -fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils, -amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les -relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit -moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement -semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire -accepter dans son langage une modification qui constituerait une -véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes. - -La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des -appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car -produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une -langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité -littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des -philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément -restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les -critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il -se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses -détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver -son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à -côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de -ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat -qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins -certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le -plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du -Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et -de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode -étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en -provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce -à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues, -une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement -il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les -formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de -ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires -du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir -été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains, -deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une -langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus -éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives -individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été -effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples -prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité -sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est -le Frère _Savinien_, auteur d’une excellente grammaire romane[45] -et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont -le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère -de l’Instruction publique; c’est M. _Funel_, instituteur à Vence -(Alpes-Maritimes); c’est M. _Bénétrix_, homme de lettres à Auch; -c’est M. _Perbosc_, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. _Desmons_, -sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par -l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté. - -Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode -pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes -locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus -rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des -plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs, -plus compréhensibles aux jeunes écoliers. - -Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner -l’exemple en cette circonstance. Le rapport si intéressant du _Comité -de préservation de la langue bretonne_, présenté au Congrès de Rennes, -le 28 mai 1897, vient donner une nouvelle force aux arguments que nous -avons exposés. Il considère (et nous sommes de son avis) l’instituteur -primaire comme la principale pierre d’achoppement de notre programme. -Ces braves fonctionnaires, bien disciplinés, obéissent à un mot d’ordre -qui proscrit le breton de l’école. En vain leur fait-on observer que -l’enseignement du français se fait mieux et plus facilement quand on -se sert de la langue maternelle; en vain leur prouve-t-on d’une façon -péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, apprendra aux -enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met huit mois -à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec -quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux -traités que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est -enseignée aux enfants des écoles. - -Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie -du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport si -remarquable de M. _Raymond Laborde_, vice-président de la _Ruche -corrézienne_. Il appuie son opinion de celle des hommes les plus -autorisés de notre époque dans l’instruction publique et les études -philologiques. Ce sont MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou, -Michel Bréal, l’abbé Rousselot, Paul Meyer, pour Paris. Dans nos -universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, Bourciez, Clédat, -Jeanroy, Constant, etc. - -Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne -rencontre plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens -dialectes recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle -donne partout les mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les -mêmes exemples comme sur les mêmes raisons. La question ainsi posée, -il appartient à M. le Ministre de l’Instruction publique d’ordonner -une enquête à ce sujet. Si les conclusions en étaient favorables au -désir exprimé par les populations rurales, rien ne s’opposerait plus à -ce que les Universités de province, s’inclinant devant les résultats -acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux qu’éclairés en donnant aux -instituteurs primaires des indications appropriées. Nul doute qu’une -telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction à tous -les degrés. - -NOTES - - [39] _Le Figaro_ et _l’Événement_ d’octobre 1878 reproduisent les - discours des félibres qui étaient présents. - - [40] M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu. - - [41] Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence - en matière électorale, mais le désir bien affirmé des Félibres de - s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes. - - [42] Villemain. - - [43] Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux - représentations du théâtre antique d’Orange et à toutes les - manifestations félibréennes de l’année 1897. - - [44] Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. _Marcel_. - - [45] Dont nous donnons plus loin des extraits. - - - - -VI - -HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE - - Langue ligurienne.--Langue grecque.--Langue latine.--Langues - barbares.--Langue francique ou théotisque.--Langue romane. - - -Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des -usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question -de leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du -Félibrige. L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop -considérable pour n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru -devoir, dans les chapitres suivants, lui consacrer la place que son -importance lui assigne. - -Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous -remontons jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le -roman, parce que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer -que le provençal actuel, né de ces langues, possède, encore de nos -jours, des mots qui lui ont été légués par cette époque primitive où -les rivages de la Méditerranée étaient habités par les Ligures. Le -lecteur pourra se rendre compte de ce fait en parcourant les petits -vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel et se trouvera -ainsi fixé sur cette question de linguistique. - -Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles -ont passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs -origines jusqu’à nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger -des transformations et des progrès qu’elles ont subis, de citer des -morceaux choisis, soit en prose, soit en vers, des idiomes locaux. -Ces exemples donneront une idée des divers dialectes du Midi, de la -corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur valeur littéraire. - -Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale -que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa -les règles de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous -l’influence du Félibrige, des modifications ont été apportées dans -notre langue. Le _Dictionnaire_ de Mistral, véritable monument -d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement la forme, -l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, le Frère -Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des -écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et -thèmes, dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C. -Achard, permettront de comparer le provençal d’avant la Révolution avec -celui de nos jours. - -Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté -l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application -pratique de la méthode étymologique pour l’enseignement du français -par le provençal. Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et -lui ont valu les éloges et les encouragements les plus mérités du -monde littéraire et des membres les plus haut placés de l’enseignement -public. Nous sommes particulièrement heureux de le constater ici et -nous faisons des vœux pour que cet enseignement soit généralisé pour le -plus grand honneur des lettres françaises. - -La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du -genre humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes -facultés de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est -née la diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané; -œuvre collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les -différentes nations, des modifications nées de la vie en commun, des -besoins de l’existence et de la diversité des races. - -Les langages se divisent à l’infini; cependant les philologues, les -linguistes sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des -rapports, des affinités, des analogies, marques d’une commune origine. -Partant de ce principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des -empreintes inégales d’un même type. De cette source seraient nés des -dialectes qu’on peut réunir dans un même groupe et rattacher plus ou -moins étroitement à une langue mère, qui, pour avoir cessé d’être -vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces ineffaçables de son -ancienne existence et de sa domination. - -Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient -différents dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu -d’appeler celtique. - -Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes, -mais liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de -la Gaule proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon -exacte serait peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel -nous en a conservé quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec -le grec et le latin, à former notre langue. - -Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage, -lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par -les emprunts faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par -le fait des transactions commerciales, la langue parlée dans toute -la Provence. Puis le latin survint, imposé comme une loi à tous les -peuples vaincus, et il ne resta des anciens idiomes que quelques mots -ou rudiments qui formaient des barbarismes dans le latin des provinces. - -Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des -Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait -partout avec l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que -le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui -introduisirent en Provence des mots et des locutions à eux propres, -amena l’altération graduelle du latin. Il revêtit des formes nouvelles, -lesquelles, fixées par des règles et soumises à un système grammatical -parfaitement coordonné, donnèrent naissance à une langue que l’on -appela le _Roman_ et qui fut commune à toutes les nations soumises à -Charlemagne. - -Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans -toute l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent -ensuite les langues modernes, qui prirent des caractères différents -à mesure que les événements politiques séparèrent les nations, qui -devinrent indépendantes les unes des autres. - -Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent: -l’_Italien_, l’_Espagnol_, le _Portugais_, le _Provençal_ et le -_Français_. - -D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le -Sud-Est de la France peut se résumer ainsi: - - Langue Ligurienne; - Langue Grecque; - Langue Latine; - Langues Barbares; - Langue Romane; - Langue Provençale; - Et, enfin, langue Française[46]. - - -LANGUE LIGURIENNE - -Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue -parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens -habitants de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que -cette langue devait avoir quelque affinité avec le Celtique en usage -chez les peuples de la Gaule. Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui? -Les vocabulaires où l’on a rassemblé les mots prétendus celtiques, -les commentaires qui les accompagnent ne sont que des recueils des -divers idiomes vulgaires usités dans les provinces de la France. Il -paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux pour une -reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait -être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung[47], qui admit -comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni -au Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de -racines au Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et -le Gaëlic (dont le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver -quelque parenté avec l’ancien Celtique. - -Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le -Ligurien différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre -Provençal quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes -des autres provinces, pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces -mots n’ont donc pu être transmis au Provençal que par le Ligurien. -Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que nous retrouvons -ces mêmes mots, avec quelques légères altérations, dans le Génois -et le langage parlé sur le parcours de la rivière de Gênes, pays -qu’habitaient les Liguriens. - -Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue -mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit -vocabulaire de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre -Provençal et considérés comme les plus sûrement dérivés de cette -langue[48]. - - -VOCABULAIRE DES MOTS LIGURIENS RESTÉS DANS LE PROVENÇAL - - PROVENÇAL FRANÇAIS - - A - - Abrar. Allumer. - Acoulo. Arc-boutant. - Agacin. Cor. - Agast. Érable. - Alan. Hâbleur. - Aléouge. Allège. - Aouffo. Sparterie. - Apen. Fondation d’un mur. - Arno. Teigne. - Atue. Bois résineux. - Avenq. Gouffre. - - B - - Baccou. Soufflet. - Bachas. Flaque d’eau. - Badar. Bâiller. - Bajano. Légumes en salade. - Balouiro. Guêtres de feutre. - Baou. Escarpement. - Baoumo. Grotte. - Begno. Echelette d’un bât. - Biou. Bucin. - Bled. Mèche. - Bourneou. Tuyau. - Bresco. Rayon de miel. - Bruc. Ruche. - - C - - Cacheio. Fromage mou. - Cachoflo. Artichaut. - Calaman. Poutre. - Calous. Trognon de chou. - Cons. Étage. - - D - - Dai. Faux. - Damen (tenir). Guetter. - Darbou. Mulot. - Drayo. Sentier. - - E - - Ego. Haras. - Eissado. Houe. - Escaboua. Troupeau de chèvres. - Escandaou. Mesure pour l’huile. - Esqueirié. Pente pierreuse. - - F - - Faoudo. Giron. - Faouvi. Sumac. - Fedo. Brebis. - - G - - Gaoubi. Adresse. - Gaougno. Ouïe des poissons. - Gaveou. Sarment. - Greou. Cœur de laitue. - Grupi. Crèche. - - H - - Heli. Lis. - Houasco. Hoche, Entaille. - - I - - Indé. Vase de cuivre. - Indés. Trépied pour le pot-au-feu. - - J - - Jabou (â). A foison. - Jaino. Poutre, Solive. - Jarro. Cruche. - - L - - Laouvo. Dalle de pierre. - Lazagno. Pâte de ménage. - - M - - Magaou. Pioche. - Magnin. Chaudronnier ambulant. - Maloun. Brique. - Mareto. Besace. - Margaou. Pâturin annuel (pluriel). - Mas. Ferme. - Mastro. Pétrin. - Mavoun. Haricots gourmands. - Megi. Médecin. - Menoun. Bouc. - Messugo. Ciste. - Morven. Genévrier. - - N - - Nasquo. Inule visqueuse (pl.). - Niero. Puce. - - O - - Oc. Oui. - Oouruou. Maquereau. - Ourami. Faucille. - - P - - Pantai. Rêve. - Pechier. Cruche (petite). - Peiroou. Chaudron. - Poutargo. Caviar. - - R - - Rabas. Blaireau. - Raï. Troupeau de porcs. - Roumias. Ronce. - Ruelo. Coquelicot. - - S - - Sartan. Poêle à frire. - Siagno. Massette d’eau. - Sivado. Avoine. - Seioun. Pot à lait. - - T - - Tap. Bouchon. - Tanquo. Barre. - Tapet. Genre d’escargot. - Tarnaou. 1/8 d’once. - Tesouiros. Ciseaux. - Tigno. Engelure. - Toouteno. Calmar. - Touaro. Chenille. - Toupin. Pot à feu. - Trufar (se). Se moquer. - Trui. Aire pour les raisins. - Tuy. If. - - V - - Vabre. Ruisseau. - Vano. Couverture. - Vesou. Voir venir. - Vibre. Castor. - Vichou. Roitelet. - -Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle -des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer -les analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des -premiers habitants de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus -étendue, un vocabulaire plus complet pourraient faire l’objet d’un -ouvrage spécial, mais ne rentrent pas dans le cadre de celui-ci. - -Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer que -les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien sont: - -1º Des noms géographiques, tels que: _Gour_, lac; _Bachas_, mare; -_Baou_, escarpement, d’où viennent _Baoumo_, grotte, et _Baouco_, -nom générique donné aux graminées et aux herbes qui croissent sur -les rochers et sur les bords des sentiers; _Coumbo_, vallon, creux; -_Craou_, plaine caillouteuse; _Drayoou_, sentier; _Esqueirié_, pente -pierreuse; _Lubac_, côté d’une montagne exposé au nord; etc...; - -2º Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont: -_Agast_, érable; _Arno_, teigne; _Darbou_, mulot; _Faouvi_, sumac, -etc...; - -3º Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens -Liguriens, comme, par exemple, _Tapi_ ou _Tapio_, hutte; _Escaboua_, -troupeau de chèvres; _Ménoun_, bouc; _Raï_, troupeau de cochons; -_Cambis_, collier pour suspendre les sonnettes du bétail, etc...; - -4º Quelques termes d’agriculture comme: _Eyssarry_ et _Eyssarryen_, -paniers pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; _Daï_ ou _Dayo_, -faux; _Magaou_, pioche; _Mas_, ferme; _Ourami_, faucille, etc...; - -5º Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières -ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues -étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des -marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui -ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues -gothiques. - -Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire -à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec -les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment, -une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage, -devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il -nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus -ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette -langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a -laissé des traces dans le Provençal. - -Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même -forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire, -qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations -différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun -fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent -écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur -religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les -Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais -exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce, -ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les -dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même -plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête -romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus -usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que -nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers -vestiges de la langue d’où naquit le Provençal. - - -LANGUE GRECQUE - -L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne -devait pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces -derniers. En effet, les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique, -l’introduisirent rapidement dans toutes les possessions marseillaises. -Comme nous l’avons dit plus haut, la langue Grecque prit bientôt le -dessus dans la Provence et dans les Gaules. Elle y fit même de tels -progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, surtout ville de -commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des Arts et des -Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes de Rome -faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y était -l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre -d’_Athènes des Gaules_. - -[Illustration: Les Phocéens à Marseille: Fiançailles de Gyptis.] - -L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et -la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux -idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins, -elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme -raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère -étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt -remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays -placés sous la souveraineté de Rome. - -A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception. -Ayant su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle -conserva aussi le Grec comme langue officielle, aussi bien dans -les actes publics et privés que dans les rapports journaliers des -habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement du IVe siècle. A cette -époque, par l’influence de la religion chrétienne, qui domina enfin -dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, le -Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome. -Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps -le langage parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par -fusionner avec le Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit -dans les mots, soit dans la prononciation. Cette remarque suffit à -expliquer comment le Roman de la Gaule méridionale, dans la partie -spéciale à Marseille et à son territoire, est plus riche en mots grecs -que le Roman parlé en dehors de cette province. - -Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au -Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M. -Martin fils, de l’Académie de Marseille[49]: - - PROVENÇAL GREC FRANÇAIS - - A - - Agi. Ragion. Grain de raisin. - Agreno. Agrinos. Prune sauvage. - Alabre. Labros. Glouton, vorace. - Alapedo. Lepas. Patelle (coquille). - Androun. Andron. Ruelle, recoin. - Anissar. Anypsoo. Hérisser. - Aqui. Anchi. Là, auprès. - Aragnoou. Araias. Sorte de filet. - Argui. Ergasia. Cabestan, treuil. - Artoun. Artos. Pain. - - B - - Barri. Baris. Rempart. - Bellugo. Balleka. Étincelle. - Blestoun. Blaisotes. Matteau de chanvre. - Bogo. Bokes. Bogue (poisson). - Boucaou. Baukalion. Bocal. - Boufaire. Bouphagos. Vorace, gros mangeur. - Bregin. Brochis. Sorte de filet. - Bourrido. Boridia. Soupe de poisson à l’ail. - Bourriquo. Brichon. Ane. - Brousso. Brosis. Lait caillé, recuite, nourriture. - Bugado. Bouchanda. Lessive. - - C - - Cabesso. Kebe. Tête. - Cabudaou. Kebe-oidos. Peloton. - Calar. Chaloo. Jeter. - Calen. Chalumma. Filet et lampe. - Calignar. Calindeo. Courtiser. - Calignaou. Chalinos. Bûche de bois. - Canasto. Canastron. Corbeille. - Canisso. Canis. Claie. - Cantoun. Canthos. Coin. - Capelan. Apellakes. Prêtre. - Carambot. Carabos. Crevette. - Caro. Kara. Face. - Chilet. Cheiloter. Sifflet de chasse. - Cliquetos. Kykleo. Crécelle. - Corpou. Colpos. Fond de filet. - Coucoumar. Coucoumion. Vase, pot allant au feu. - Coufo. Kouphos. Corbeille, cabas. - Courous. Koreia. Joli, beau, riche. - - D - - Dardailloun. Dardaillon. Ardillon. - Destraou. Dextralion. Hache. - - E - - Eissaougo. Eisago. Sorte de filet. - Escaoumé. Skalmos. Cheville pour rames. - Escaravas. Ascalabos. Escarbot (insecte). - Esco. Yska. Amadou. - Esparmar. Sphalmeo. Enduire de suif. - Esparrar. Sparasso. Glisser fortement. - Esquifou. Scafé. Petite barque. - Estelos. Stoloi. Éclats de bois. - - F - - Fanaou. Phanos. Fanal. - Fanons. Phaneros. Magnifique. - Fenat. Phenax. Mauvais sujet. - Fregir. Phrygo. Frire. - - G - - Gabi. Gabis. Hune. - Gamato. Gabathon. Auge de maçon. - Ganchou. Kampsos. Croc. - Gangui. Gangami. Sorte de filet. - Gaudre. Charadra. Torrent. - Gaoutos. Gnathos. Joues. - Gaougno. Chaunos. Ouïes de poissons. - Gazan. Gazaa. Gain, richesse. - Gibous. Ybos. Bossu. - Gip. Gypso. Plâtre, gypse. - Gobi. Kobios. Goujon. - Goï. Guios. Boiteux. - Gouargo. Gorgyra. Egout, canal. - - J - - Jarret. Jarax. Jarret (poisson). - Jimou. Ecmaïos. Mou, humide. - - L - - Labech. Libonotos. Vent du sud. - Lan. Lampsis. Éclair. - Lar. Laros. Vent favorable. - Leou. Ileos. Poumons. - - M - - Madrago. Mandraago. Madrague. - Magagno. Manganon. Fourberie, ruse. - Mastro. Mactra. Pétrin. - Matou. Mataios. Fou, niais. - Mouledo. Muelodès. Mie de pain. - Moustacho. Mustax. Moustache. - - N - - Nanet. Nanos. Nain. - Nougat. Nogala. Nougat. - - O - - Onidê. Ochetos. Tas de pierres. - Oustaou. Estia. Maison. - - P - - Pantou. Pantoios. Déguenillé. - Pedas. Paidicos. Maillots. - Pouaïré. Poterion. Seau. - Priou. Prioo. Présure. - Prueisso. Prulées. Foule. - - R - - Ragagé. Ragas. Gouffre, abîme. - Raquo. Rax. Marc de raisins. - Rajar. Razo. Couler. - Raï et Riou. Reon. Ruisseau. - Rusquo. Rous. Tan. - - S - - Sardino. Sardinous. Sardine (poisson). - Saoumo. Sagmarios. Anesse. - Sengounaïré. Sagouron. Sorte de filet. - Sepoun. Snepon. Billot. - Soulomi. Ialemos. Chant languissant. - Souquet. Sicoma. Bonne mesure. - Strancinar. Strangizo. Se consumer. - Supioun. Sypidion. Petite sèche. - - T - - Tarabusteri. Tarabéos. Importun. - Teso. Tasis. Allée d’arbrisseaux. - Tian. Thyeia. Grand vase de terre. - Tiblo. Tryblion. Truelle. - Tinéou. Thynnae. Bas-fonds. - Thité. Thytthos. Poupée. - Toouteno. Teuthis. Calmer. - Toumo. Tomos. Fromage mou. - Tron. Bronte. Tonnerre. - - U - - Ueil. Illos. Œil. - Uillaou. Illaino. Éclair. - - Z - - Zoubar. Sobeo. Frapper. - -Des recherches plus longues auraient fait découvrir un nombre plus -considérable de mots provençaux tirés du Grec; ce petit vocabulaire est -cependant suffisant pour prouver la filiation de la langue Provençale -avec la langue Grecque. On pourrait trouver une nouvelle preuve de -cette filiation dans des exclamations populaires encore en usage de -nos jours à Marseille. Par exemple, le mot _Aou_, pour appeler, et -_Arri_, qui répond à _Arry_, exciter. Une expression dont les matelots -provençaux se servent encore dans un effort commun au travail: _Ala -soya lesso_, n’est qu’une variante de _Alla soi alexo_, qui servait -aux mariniers grecs pour régler leurs mouvements dans une manœuvre -d’ensemble. Enfin, _Nono Nono_, chant des nourrices pour endormir les -enfants, répond au mot grec _Nonnion Nonnion_, auquel _Hesychius_ -donnait la même signification. - - -LANGUE LATINE - -La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue -Grecque, parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une -influence beaucoup plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le -Ligurien. - -Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par -les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics -en Latin. Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs -décrets qu’en cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à -la loi du vainqueur. En Provence, si l’on en juge par les relations -historiques, le Latin s’implanta d’une façon si puissante qu’au point -de vue linguistique cette province ne se distingua plus de l’Italie. - -Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et -la soumission universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut, -comme nous l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua -à se servir de la langue Grecque dans les actes publics, et cette -particularité mérite d’autant plus d’être remarquée qu’il n’y a pas -d’exemple d’un pareil privilège dans toute l’étendue de la domination -romaine. - -Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut -due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des -Romains. Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité -dont jouirent ses écoles à cette époque. On y enseignait en effet -trois langues: le Grec, le Latin et le Gaulois, avec une excellente -méthode et une pureté qui avaient valu à Marseille la préférence de -l’aristocratie romaine et des classes aisées, pour l’éducation de leurs -enfants. - -La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également -de l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent -leur donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les -plus grands honneurs étaient réservés à ceux qui savaient le Latin. -C’est ainsi que l’on vit l’Espagne, la Gaule transalpine et la -Gaule cisalpine fournir au Sénat, au Gouvernement, aux armées, à la -littérature, des personnages de marque dont les talents contribuèrent à -soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive. - -Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour -l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial, -Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier -que Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc..., -naquirent dans les Gaules. - -Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez -longtemps le niveau général des études à la hauteur de leur réputation, -la décadence du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa -des traces profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le -peuple, et il faut arriver à l’invasion des Barbares[50] pour marquer -la première période de sa décadence. Les divers idiomes de ces peuples, -en se mêlant au Latin, l’altérèrent au point qu’ils donnèrent naissance -à une nouvelle langue, dont le nom devait rappeler l’origine: le Roman, -c’est-à-dire langue tirée du Romain ou Latin. - -Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint -la souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons -ci-après, comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un -vocabulaire résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le -Provençal de nos jours: - - -VOCABULAIRE DE QUELQUES MOTS LATINS CONSERVÉS DANS LE PROVENÇAL[51] - -_Substantifs_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - A - - Aigarden. Aqua ardens. Eau-de-vie. - Aigo. Aqua. Eau. - Aillet. Allium. Ail. - Api. Apium. Céleri. - Areno. Arena. Sable. - Arro. Arrha. Arrhes. - - B - - Babi. Bubo. Hibou. - Berbi. Bubo. Dartre. - - C - - Cadeno. Catena. Chaîne. - Carn. Carnis. Chair, viande. - Cavillaire. Cavillator. Chicaneur. - Cebo. Cepa. Oignon. - Claou. Clavis. Clef. - Conco. Concha. Pile, évier. - Couniou. Cuniculus. Lapin. - - D - - Delubre. Delubrum. Temple. - Di. Dies. Jour. - - E - - Erbetto. Beta. Poirée. - Escalo. Scala. Échelle. - Escoubo. Scopæ. Balai. - Escoumesso. Res commissa. Chose jugée. - Espigo. Spica. Epi. - - F - - Fabre. Faber. Ouvrier. - Febre. Febris. Fièvre. - Fusto. Fustis. Bâton. - - G - - Gaou. Gaudium. Joie. - Grame. Gramen. Chiendent. - - J - - Jas. Jacere (de). Étable. - Jouven. Juventus. Jeunesse. - Judici. Judicium. Jugement. - Judiou. Judæus. Juif. - - L - - Lach. Lac. Lait. - Lagramo. Lacryma. Larme. - Lambrusco. Labrusca. Vigne sauvage. - Lequo. Laqueus. Piège. - - M - - Merso. Mersis. Marchandises. - Mouloun. Moles. Amas. - - N - - Neblo. Nebula. Brouillard. - - O - - Ortigo. Urtica. Ortie. - Ouardi. Hordeum. Orge. - Oulo. Olla. Marmite. - Ourfaneou. Orfanus. Orphelin. - - P - - Pacan. Paganus. Rustre, paysan. - Pacho. Pactio. Accord. - Palu. Palus. Marais. - - Q - - Quoua. Cauda. Queue. - - R - - Rabi. Rabies. Rage. - Rego. Riga. Raie. - Ribo. Ripa. Rive. - - S - - Salut. Salus. Santé. - Saou. Sal. Sel. - Saouvi. Salvia. Sauge. - Sempre. Semper. Toujours. - Seau. Sebum. Suif. - Solco. Solcus. Sillon. - Suve. Suber. Liège. - - T - - Tavan. Tabanus. Taon. - Telo. Tela. Toile. - Traou. Trabes. Poutre. - Tremour. Tremor. Tremblement. - Tourdre. Turdus. Grive. - - U - - Ubri. Ebrius. Ivre. - - V - - Vacco. Vacca. Vache. - Vedeou. Vitulus. Veau. - Vendumi. Vindemia. Vendange. - Vespo. Vespa. Guêpe. - Vespre. Vesper. Soir. - Vurto. Vultus. Visage. - -Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement -aux substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de -la semaine se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le -Français: - - _Dilun._ _Dies Lunæ._ Lundi. - _Dimar._ _Dies Martis._ Mardi. - _Dimecre._ _Dies Mercurii._ Mercredi. - _Dijoou._ _Dies Jovis._ Jeudi. - _Divendre._ _Dies Veneris._ Vendredi, etc. - -Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont -que des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des -racines au Latin. - -Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais -ils les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord, -par exemple le mot _Graou_, qui vient de _Graou_, pierreux, et non du -Latin _Gradus_; _Mas_, habitation, qui ne dérive pas de _Mansio_, mais -qui est un mot salien; _Sartan_, poêle à frire, qui vient du Ligurien -_Sart_, et non du Latin _Sartago_, etc. - -Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine -est certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et -le Français. On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du -Grec dans le Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que -pour quelques-uns et non pour la généralité. L’introduction de ces mots -est due aux Marseillais, qui les ont incorporés d’abord aux idiomes -celtiques et liguriens usités dans les Gaules, d’où ils sont entrés -dans la langue vulgaire ou Romane, et du Roman dans le Français[52]. -C’est ce qui explique la grande quantité de mots grecs qui se trouvent -dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et les autres -langues tirées du Roman, il y en a très peu. - -Le Grec introduit dans le Français par le Provençal a mieux conservé -sa forme dans cette dernière langue, parce qu’il n’y a pas été mélangé -avec d’autres idiomes, comme dans le Nord. Il suffit de jeter un regard -sur le petit vocabulaire que nous donnons plus haut pour se convaincre -que les mots grecs ont conservé dans le Provençal les sons et la forme -de la langue Grecque importée à Marseille par les Phocéens. Il n’en est -pas de même du Latin, où l’on retrouve des mots grecs, mais altérés par -les divers idiomes qui se sont mêlés à cette langue. - -Nous continuons ci-après par les _adjectifs_ le petit dictionnaire des -mots latins qui sont restés dans le Provençal, en donnant en regard la -traduction française. - - -VOCABULAIRE DES MOTS LATINS QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL - -_Adjectifs_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Bigre. Piger. Paresseux. - Dooutou. Doctus. Savant. - Embe. Ambo. Deux. - Madur. Maturus. Mûr. - Magi. Major. Aîné. - Negre. Niger. Noir. - Piegi. Pejor. Pire. - Segur. Securus. Sûr. - -En Provençal, le féminin des adjectifs a des formes plus variées qu’en -Français; on dit, par exemple, au féminin: bigresso, doouto, emba, -maduro, magé, negro, seguro, etc...; ces différences s’augmentent -encore par les variantes des divers dialectes. - - -_Pronoms_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Iou. Ego. Je. - Tu. Tu. Toi. - Eou. Ille. Lui. - Naoutre. Nostrum (de). Nous. - Vaoutre. Vestrum (de). Vous. - Elli. Illi. Eux. - -Outre ces pronoms, il y a, en Provençal, des mots qui répondent à -des composés latins dans lesquels il entre un pronom; par exemple: -_qouniam_, _quisnam_, pour: quel; _Cooucarem_, _aliquem rem_, pour: -quelque chose, etc... - - -_Verbes_ - -Pour la conjugaison des verbes provençaux, ainsi que pour celle des -verbes latins, les pronoms ne sont pas nécessaires; il est même très -rare qu’on s’en serve. - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Addure. Adducere. Apporter. - Aigar. Aquari. Arroser. - Ajudar. Adjuvare. Aider. - Amar. Amare. Aimer. - Arar. Arare. Labourer. - Ardre. Ardere. Brûler. - Arrapar. Arripere. Saisir. - Assetar. Assidere. Asseoir. - Aver. Habere. Avoir. - Blagar. Blaterare. Bavarder. - Cantar. Cantare. Chanter. - Coouca. Calcare. Fouler. - Cremar. Cremare. Brûler. - Defoundre. Defundere. Fondre, renverser. - Ensertar. Inserere. Greffer. - Escoundre. Condere. Cacher. - Esse. Esse. Être. - Ferir. Ferire. Blesser. - Finger. Fingere. Feindre. - Fugir. Fugere. Fuir. - Gratificar. Gratificare. Gratifier. - Istar. Stare. Demeurer. - Jacer. Jacere. Reposer. - Lagrimar. Lacrymare. Pleurer. - Legger. Legere. Lire. - Mouzé. Mulgere. Traire. - Necar. Necare. Tuer. - Ougné. Ungere. Oindre. - Paissé. Pascere. Paître. - Pâtir. Pati. Souffrir. - Pouergé. Porrigere. Tendre la main. - Querré. Quærere. Chercher. - Quierar. Queri. Se plaindre. - Saoupre. Sapere. Savoir. - Siblar. Sibilare. Siffler. - -Il y a en Provençal quatre conjugaisons: - -La première se termine en _ar_, comme _amar_, aimer, et répond à celle -en _er_, du Français. - -La deuxième se termine en _ir_, comme _finir_, et elle a sa -correspondante en Français. - -La troisième se termine en _re_, comme _recebre_, recevoir, et -_rendre_, rendre; elle correspond aux deux conjugaisons en _oir_ et en -_re_ du Français. - -La quatrième se termine en _er_, comme _aver_, _legger_, avoir, lire, -etc... Le _r_ final se supprime dans certains dialectes provençaux; -on dit alors: _ave_, _legge_, etc. Cette conjugaison répond au latin -_habere_, _leggere_, etc. - - -_Adverbes_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Quant. Quantum. Combien. - Men. Minus. Moins. - - -_Prépositions_ - - Por. Per. Pour. - Ounte. Unde. Où. - - -LANGUES BARBARES - -Le souvenir des maux que souffrirent les peuples latins par suite de -l’invasion des diverses nations qui se partagèrent l’Empire Romain -donna au nom de barbares une signification étrangère à son étymologie. -Dans le sens strict du mot, barbares répond à _guerriers_, _forts_ ou -_terribles_. La racine _Bar_, dérivée du sanscrit, signifie _noble_, -_viril_, _fort_. - -Parmi ces nations, il y en avait dont le langage, loin d’être -barbare, était régulier et épuré. Les Goths, entre autres, avaient -une langue très travaillée dont la Bible d’_Ulphilas_ est un spécimen -convaincant. Tous les philologues qui ont tenu à reconnaître la parenté -des différentes langues ont trouvé dans cet ouvrage des ressources -indispensables à leurs travaux. - -Les Francs, les Bourguignons, les Slaves même avaient leurs poètes et -leurs historiens. Les Lombards, les Saxons et les Sarrasins étaient -dans le même cas; et, si tous ces peuples ont emprunté et introduit -dans leurs langues des expressions et des mots latins ou grecs, -il n’en est pas moins vrai qu’ils ont laissé dans nos provinces -méridionales des traces de leur passage, non seulement au point de vue -archéologique, social, industriel ou artistique, mais encore au point -de vue linguistique. - -Dans quelles proportions leur présence dans les Gaules méridionales -a-t-elle concouru, par le contact et les relations journalières, à -enrichir le langage des habitants de ces contrées? Un rapide résumé des -mots que nous trouvons dans divers traités de linguistique nous fixera -sur ce sujet. - -Les Wisigoths, qui succédèrent immédiatement aux Romains et possédèrent -la Provence environ un demi-siècle, eurent la sagesse de ne rien -changer dans l’administration et les coutumes du pays. Il en est -résulté que l’on ne retrouve dans le Provençal qu’un très petit nombre -de mots gothiques, plutôt employés en agriculture. Par exemple _Ryo_, -soc de charrue, qui vient du Gothique _ryn_, sillon. Dans quelques -verbes, la prépondérance de cette dernière langue est restée assez -sensible. Donnons comme exemple la première personne plurielle du -présent de l’indicatif du verbe être, qui est _siam_ en Provençal et -_Siyam_ en Gothique. Pour le même verbe, le présent du subjonctif en -Provençal se rapproche beaucoup plus du Gothique que du Latin. - - -SUBJONCTIF PRÉSENT DU VERBE «ÊTRE» - - PROVENÇAL GOTHIQUE LATIN FRANÇAIS - - Sighi. Siyau. Sim. Que je sois. - Sighes. Siyais. Sis. Que tu sois. - Sighe. Siyai. Sit. Qu’il soit. - Sighem. Siyaima. Simus. Que nous soyons. - Sighès. Siyaith. Sitis. Que vous soyez. - Sigoun. Siyaina. Sint. Qu’ils soient. - - -VERBE «ALLER» - - PROVENÇAL GOTHIQUE - - Vaghi. Vaiyau. - Vaghes. Vaiyais. - Vaghe. Vaiyai. - Vagoun. Vaiyaina. - - -VERBE «VÊTIR» - - Viesti. Vastyau. - Viestes. Vastyais. - Vieste. Vastyai. - Viesten. Vastyaima. - Viestès. Vastyaith. - Viestoun. Vastyaina. - -D’autres verbes offrent la même analogie; mais nous pensons que -l’attention a été suffisamment fixée sur ce point, qui peut avoir -de l’importance par rapport à la formation de la langue Romane. Il -est à remarquer que le Provençal emploie, comme le Gothique, le -présent du subjonctif pour l’impératif. On retrouve dans les écrits -des anciens troubadours cette même tournure de phrase dont la Bible -d’_Ulphilas_[53] fournit de nombreux exemples. - - -FRANCIQUE OU THÉOTISQUE - -Sous Charlemagne, la langue des Francs était devenue d’un emploi -général dans le Nord de la France. Dans le Midi, au contraire, le -Latin était resté en usage, mais en s’altérant beaucoup. De ces -divers changements sortit la langue Romane, et le langage des Francs -prit le nom de _Théotisque_, qui n’est qu’une altération de celui de -_Teutonique_. - -En effet, comme personne ne l’ignore, la langue des Francs était un -dialecte du _Deutch_, langue mère, d’où dérivent l’Allemand et tous ses -dialectes. On en trouve une preuve, d’ailleurs, dans le recueil des -Capitulaires des rois de France qui contient le traité de Coblentz, -conclu en 860 entre Louis le Germanique et Charles le Chauve, publié en -langue Théotisque ou Francique et en langue Romane, avec une traduction -latine. - -Si l’influence des Francs n’a pas été aussi grande dans le Midi que -dans le Nord, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est affirmée de deux -manières: l’une générale, en altérant le Latin et le transformant ainsi -en une nouvelle langue, le Roman; l’autre particulière, en introduisant -dans le dialecte Provençal, dérivé du Roman, un certain nombre de mots -et de désinences qui, évidemment, sont sortis de la langue Francique. - -On attribue en grande partie ce résultat aux tribunaux mixtes, -c’est-à-dire composés de magistrats ou clercs francs et provençaux. -Ceux-ci furent obligés d’étudier les deux langues et durent -nécessairement les confondre. On a remarqué, en effet, que les termes -de Palais furent les premiers à subir les conséquences de ce mélange. -Cependant, même dans le Provençal courant, un grand nombre de mots -franciques sont arrivés jusqu’à nous, ayant mieux conservé leur forme -primitive que dans le Français. Nous donnons ci-après un aperçu des -mots les plus usités de nos jours. - - -MOTS FRANCIQUES QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL - - PROVENÇAL FRANCIQUE FRANÇAIS - - Cat. Kater. Chat. - Cherpo. Schœrpe. Écharpe. - Cooulet. Kohl. Chou. - Esteri. Stier. Fixe. - Flascou. Flasche. Flacon. - Fremo. Frau. Femme. - Garbo. Garbe. Gerbe. - Harnesch. Harnisch. Harnais. - Machoto. Nachteule. Chouette. - Matou. Mat. Fou. - Meouffo. Milz. Rate. - Mesclar. Mischen. Mêler. - Muscle. Muschel. Moule. - Nuech. Nacht. Nuit. - Nas. Nase. Nez. - Neblo. Nebel. Brouillard. - Oustaou. Haus. Maison. - Raisso. Reis. Grosse pluie. - Ranzi. Ranzig. Rance. - Reinard. Reinhard. Renard. - Relukar. Lugen. Regarder. - Rodo. Rad. Roue. - Rooubar. Rauben. Dérober. - Tasquo. Tasche. Poche. - Tastar. Tasten. Tâter. - - -BOURGUIGNON - -Lorsque les rois de Bourgogne eurent la souveraineté d’Arles, le -Provençal ressentit le contre-coup de ce changement politique, éphémère -d’ailleurs. Nous ne citerons qu’un petit nombre de mots qui émigrèrent -du Bourguignon dans le Provençal, simplement pour prouver que ce -dernier n’est pas dénué de toute analogie avec les idiomes populaires -de la Bourgogne et du Jura. - -La cerise dite de Montmorency s’appelle _gruffien_ en Provençal, et -nous trouvons _greffion_ en patois du Jura ou Bourguignon. Nous y -trouvons aussi désignés sous le nom d’_escousseri_ ceux qui battent le -blé sur l’aire, et en Provençal on appelle _escoussous_ les fléaux avec -lesquels on bat l’avoine, le seigle et les légumes secs. _Destraou_ -est, dans les deux idiomes, le nom donné à la hache. Enfin, la lessive -que l’on désigne en Provence par le mot _bugado_ est appelée _bua_ dans -le Jura. - -Parmi les autres idiomes qui ont laissé des traces en Provence, -nous trouvons, pour le Slave, le mot _roupiar_, ronfler; _gnigni_, -petit objet; _bedé_ ou _bedec_, un sot; en Slave: _hropit_, _migni_, -_budaca_, avec la même signification. - -Des Arabes ou Sarrasins, le Provençal a conservé: _quitran_, poix; -_endivo_, chicorée frisée. - -Les mots arabes suivants, qui font partie du Provençal, ont passé dans -le Français avec très peu de variantes. Ce sont: - - EN PROVENÇAL EN FRANÇAIS - - Artichaou. Artichaut. - Almanach. Almanach. - Magazin. Magasin. - Masquo. Masque. - Assassin. Assassin. - Caravano. Caravane. - Mousselino. Mousseline. - -Du Turc, nous avons: - - EN PROVENÇAL EN FRANÇAIS - - Bazar. Bazar, marché. - Carat. Carat ou once. - Pelaou. Pilau, plat de riz au safran. - Coutoun. Coton. - Café. Café (en Turc cahoué). - Safran. Safran. - -Nous n’insisterons pas sur les mots génois, italiens ou catalans -qui ont émigré dans le Provençal par l’effet naturel des relations -commerciales avec Marseille. _Solleri_ assure que, de son temps, le -Provençal de la côte méditerranéenne était très voisin du Génois. - - -LANGUE ROMANE - -Lorsque Constantin transféra d’Italie en Orient le siège de l’Empire -Romain, il ne se rendit pas compte qu’il devait résulter de cet acte un -affaiblissement de sa puissance militaire, et qu’il privait désormais -son gouvernement d’une force qui l’avait aidé à établir sa domination -dans le monde: la propagation de la langue latine. - -En effet, les habitants qui restèrent dans l’antique cité dépouillée -de son titre de capitale perdirent peu à peu cet esprit public et cet -orgueil national qui avaient fait des Romains les maîtres du monde. -Non seulement ils n’étaient plus propres à agrandir leur territoire et -à imposer et répandre leur langue, mais ils ne purent même soutenir -le choc des peuples qu’ils avaient conquis et qui, ne se sentant -plus maîtrisés, envahissaient et franchissaient impunément leurs -frontières trop vastes, trop éloignées et trop dégarnies. Rome était -définitivement déchue et, comme tout s’enchaîne, la langue Latine dut -subir à son tour l’influence des idiomes des vainqueurs. Elle s’altéra -avec l’invasion des Goths, et cette corruption ne fit que s’accentuer -par la suite; elle se mêla aux langages divers des envahisseurs; à tel -point qu’elle forma une nouvelle langue que l’on appela Romane. - -Les écrits les plus anciens dans cette langue ont été recueillis -en Italie et remontent à l’année 730. Depuis cette époque, ils se -succèdent sans interruption jusqu’à la fin du Xe siècle. _Luitprand_, -en 728, comptait en Espagne, parmi les langues qui s’y parlaient, -le _Valencien_ et le _Catalan_, reconnus pour être des dialectes -de la langue Romane. En 734, l’ordonnance d’_Alboacem_, fils de -Mahomet-Allsamar, fils de Tarif, qui régnait à Coïmbre, fut publiée -en Roman. Enfin, il était, à la même époque, parlé en Portugal, où il -portait le nom de langue _romance_. - -En ce qui concerne particulièrement la France, il faut remonter au -commencement de la monarchie pour se rendre compte du développement du -Roman et de l’importance qu’il a pu y acquérir après le Latin et le -Francique ou Théotisque, qui étaient les langues primitives. - -Contrairement à ce que l’on a cru longtemps, le Roman n’est pas né -seulement d’une corruption du Latin; il s’est formé, comme nous l’avons -dit précédemment, peu à peu, des mots et des locutions que le passage -des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols avait introduits -dans le Latin. Si l’on compare les textes du Roman ancien avec -notre Provençal actuel, on est amené à reconnaître que, dès l’époque -des troubadours, il devait y avoir deux langues romanes, l’une qui -s’étendait sur les provinces du Nord et l’autre particulière au Midi; -ce qui donnerait une raison d’être à cette opinion, c’est que, dans le -Roman des côtes du Rhône, de la haute et basse Provence jusqu’à Nice, -on retrouve des mots, des locutions et des expressions qui ne figurent -pas dans le Roman du Nord et qui proviennent du Ligurien, du Grec et -de l’Arabe, langues qui se sont pour ainsi dire cantonnées dans les -provinces méridionales. Et, alors que le Roman de la monarchie franque -s’est transformé peu à peu en Français, le Roman du Midi, parlé et -écrit dans un pays quasi indépendant, ou qui, tout au moins, avait -conservé ses franchises, prit le nom de _Provençal_ et s’est perpétué -jusqu’à nous. - -Si l’on tient compte des mœurs, des usages, du climat, des occupations -des habitants de l’Ibérie, de la Gaule cisalpine, de la Lusitanie, on -peut dire qu’à l’époque du démembrement de l’empire de Charlemagne, -le Roman parlé dans ces divers pays commença à se transformer et que -l’Espagnol, l’Italien et le Portugais en furent tirés, dans les mêmes -conditions que le Provençal, et avant que le Français eût acquis cette -forme et cette pureté qu’on lui a connues depuis. A partir de cette -époque, on appela langue _d’Oïl_ le Français tiré du Roman parlé -au-delà de la Loire, parce que cette affirmation s’y prononçait _Oui_; -et langue _d’Oc_ le Roman parlé en deçà de ce fleuve, parce que ce -même mot s’y prononçait _Oc_. Ce n’est que vers le Xe siècle que cette -distinction fut faite. Jusque-là, à la cour des rois de France, comme -en Italie, en Espagne, en Portugal et en Provence, on avait fait usage -de la langue Romane. - -La langue _d’Oc_ fut aussi appelée langue Provençale, non seulement -parce que le Roman s’était conservé dans cette province avec plus de -pureté que partout ailleurs, mais encore parce que c’était le pays où -le _gai saber_, c’est-à-dire l’art d’instruire en égayant, était le -mieux cultivé et le plus considéré. - - -NOTES - - [46] Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos explications - sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues qui l’ont - précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la portée. - Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une sorte - de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que - chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis - pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera - ces mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos - jours, que le Provençal parlé dans nos départements méridionaux, - particulièrement dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les - siècles. - - [47] Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un - tableau universel des langues. - - [48] On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous - avons évité de donner l’orthographe nouvelle, afin de démontrer - l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion. - - [49] Cet ouvrage est intitulé: - - _Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant - les termes particuliers au peuple de Marseille et surtout ceux - relatifs à la marine et à la pêche._ - - [50] Barbares, pour guerriers. - - [51] De Villeneuve. - - [52] Frédéric Schoell, _Tableau des peuples qui habitent l’Europe_, - p. 62 (Paris, 1812). - - [53] _Wœlfel_, connu sous le nom d’_Ulphilas_, évêque des Goths, - de Dacie et de Thrace, au IVe siècle, a traduit la Bible en idiome - gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit - de la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom de _Codex - argenteus_. Il y en eut plusieurs éditions, dont la 5e a paru à - Weissenfels, en 1805, in-4º, avec traduction latine interlinéaire, - grammaire et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn. - - - - -VII - -ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE - - De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement - de la langue Romane.--Période des Trouvères et des Troubadours.--Les - Trouvères.--Les Troubadours. - - -Sous la suzeraineté des rois mérovingiens et l’administration -paternelle des ducs d’Aquitaine, qui avaient abandonné le soin immédiat -des affaires à la direction des comtes indigènes, la Provence, grâce à -sa situation géographique, put jouir des bienfaits d’une paix relative, -si on la compare aux autres provinces françaises dévastées par de -continuelles guerres civiles ou étrangères. - -Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne -était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes, -d’un caractère faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre -leurs mains que de simples automates. Les ducs, comtes et autres -gouverneurs de provinces, toujours prêts à empiéter sur la prérogative -royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent publiquement leur -indépendance. Les tenures féodales disparurent violemment et les -vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous à la fois, comme -autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs -des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence, -n’hésitèrent pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour -réaliser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur -de cette revendication armée fut le célèbre _Boson_. - -Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils de _Théodoric_, -premier comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il -sut plaire à _Charles le Chauve_, qui le nomma gouverneur de Provence -et du Venaissin. Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson -lui présenta sa sœur _Rachilde_, dont l’éclatante beauté produisit une -profonde impression sur le monarque. Ébloui, captivé par les charmes -de cette femme, Charles, pour la posséder, dut lui offrir sa main. -Les projets ambitieux de Boson furent servis par la nouvelle reine de -France, qui le fit nommer gouverneur des provinces italiennes, titre -équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le dernier mot du -programme du beau-frère de Charles le Chauve. - -De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avec -_Hermengarde_, fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union, -qui devait, à la mort de son beau-père, le mettre en possession de son -trône, ne pouvait rester longtemps cachée. Quand Charles le Chauve -en eut connaissance, il en fut gravement et justement offensé. Mais -l’influence de Rachilde était sans bornes; elle intercéda en faveur de -Boson et son succès dépassa même le résultat espéré. Elle obtint, non -seulement que le roi de France approuvât le mariage, mais encore qu’il -consentît à ce qu’une nouvelle célébration de la cérémonie nuptiale eût -lieu, avec toute la pompe royale. - -Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui -avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se -répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait -acquise en Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en -sa qualité de gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs, -l’y avait fait estimer et aimer, devaient amener prochainement la -réalisation d’un projet longuement médité. En 879, il convoqua un -synode de tous les évêques du Lyonnais, Dauphiné, Languedoc, Provence -et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent dans son château de -Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre Vienne et Valence, -et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à son élection -comme roi[54]. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette -nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle -fut l’origine de la séparation complète de la Provence et de la -couronne de France. Cet état de choses fut accepté par le roi, car -nous voyons Charles le Gros intervenir, en 883, comme médiateur entre -Boson et Louis III qui avait envahi le nouveau royaume avec son frère -Carloman, médiation qui eut pour résultat d’attribuer à Boson, en -souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et -la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à soutenir contre -divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à sa mort, -qui advint en 888. - -[Illustration: Arles: l’Amphithéâtre.] - -Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta -ses possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après -lui, Hugues, gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne -transjurane, se disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et -vaincus, les deux partis signèrent en 930 une convention par laquelle -_Hugues_ céda à _Rodolphe_, sous condition de réversibilité, la -totalité de ses États transalpins, ce dernier renonçant en faveur de -son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie[55]. _Conrad_, qui fut -le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux -parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse, -depuis Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie occidentale de la Suisse -depuis le Rhin jusqu’au Rhône, toute la Savoie, la Franche-Comté, le -Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, plusieurs villes du Languedoc; -l’autre partie comprenait la Bourgogne proprement dite. - -Par l’exposé qui précède et qui n’était pas inutile pour expliquer -la parenté de la langue Romane ou provençale avec certains mots ou -locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde dynastie -du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions. -L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire -justifiaient la prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette -époque, sur toute l’Europe latine. - -Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa -résidence royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville -d’Arles, et vivait en paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se -contentait de la sujétion, plutôt nominale qu’effective, des ducs et -comtes qui possédaient des fiefs héréditaires dans chaque district -du royaume, et mérita à juste titre le surnom de _Pacifique_, que ses -contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les incursions -fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne, -qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les -Provençaux. - - -LA LANGUE ROMANE DANS LE NORD ET LE MIDI DE LA FRANCE - -Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant -par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue -privilégiée de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les -plus pures. Par un étrange revirement d’esprit, encore difficile à -expliquer, ce rôle de protectrice du Latin, qui avait été une force -pour l’Église, fut à un moment, non seulement renié par elle, mais -blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un pape qui, le premier, -tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle avait trouvé dans -le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une langue dont -un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également -employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de Dieu. - -Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles: - - «Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime - des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose - indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles de - _Donat_[56] et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a - respectées.» - -Ayant appris que _Didier_, évêque de Vienne, donnait des leçons de -l’art connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en -fit une vive réprimande: - - «Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre - fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que - nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons - gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et - celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible - et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne - devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux - passe-temps et aux lettres du siècle.» - -Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté -encore par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler -tous les exemplaires de _Tite-Live_ qu’il put découvrir. Il est -heureux pour la gloire des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère -de ce vandale que l’Église a canonisé. Saint Antonin, commentant cette -action, la donne comme honorable pour la mémoire du pontife romain. Si -ce zèle par trop ardent peut être considéré comme l’erreur du siècle, -on ne s’explique pas bien le vœu de _Jean Hessels_, professeur à -Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de -Grégoire!» - -Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le -pontificat de _Zacharie_, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait -pas assez pour exprimer convenablement la formule du sacrement du -baptême. Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement -conféré en ces termes: «Ego te baptiso in nomine Patria et Filia et -Spiritus sancti.» - -_Saint Boniface_, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de -nouveau; le pape décida que le baptême était valable si les paroles -sacramentelles avaient été mal prononcées par ignorance de la langue et -non par esprit d’hérésie. - -Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les -Gaules, renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la -royauté, le Latin devait se fondre insensiblement dans une nouvelle -langue qui, tout en s’enrichissant de certains mots empruntés aux -idiomes étrangers, conservait cependant une marque originelle dont elle -tirait son nom: le Roman. - -La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le VIIIe siècle -sous le nom de _lingua romana rustica_, avait emprunté aux idiomes -des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de -dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait -avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil -brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la -poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs -et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour. -Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation -de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le -Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte, -formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit -et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus -jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le -soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On -cite _saint Mummolin_, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans -la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane; _saint Adalhard_, -abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu -à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en -Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en -Théotisque». - -On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne -de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au -diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire -descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et -répondait: _Tu lo juva_[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que, -si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré. - -Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane -dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre -Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues -ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg, -et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à -l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son -frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus -sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue -Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant -aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous -donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments -célèbres[58], qui furent prononcés à Strasbourg en 842 et qui sont les -plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de -ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais). - - -SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59] - - _Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist - di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo - cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om - per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et - ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre - Karle in damno sit._ - - _Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus - meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois - ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra - Lodhwig nun li iver._ - -Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la -France--car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le -Chauve à l’assemblée de Strasbourg--ne différait pas beaucoup du Roman -provençal, parce que celui-ci était également à la première période de -son développement, et que ce fut seulement par la suite qu’il acquit -la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été -transmis. - -Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le Xe siècle, le Roman du -Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par -l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de -sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y -voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation -de la langue rustique en Français: - - _Buena pulcella fut Eulalia[61], - Bel avret corps, bellezour anima, - Voldrent la veintre li Deo inimi, - Voldrent la faire diavle servir, - Elle n’ont eskoltet les mals conseillers._ - -Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord, -après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées -en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie, _Guillaume le -Conquérant_. Elles commencent ainsi: - - _Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut - le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes - que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I. - Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens - e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., - etc._ - -Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui -s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de -la France neustrienne. Enfin, vers le XIe siècle, il devint la langue -nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de -forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là. - - -DE L’INFLUENCE DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES SUR LE DÉVELOPPEMENT -DE LA LANGUE ROMANE - -PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS - -Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation -et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues -vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la -Chevalerie dans la société à partir du Xe siècle. Dépouillés du -caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les -chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et -des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs -des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des -femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des -chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été -l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe -faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous -la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les -Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté -de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou -non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne -sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps -que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent -alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la -société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans -les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la -politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient -accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le -serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la -femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne -le cédait en rien à celui de Dieu. - -Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire -des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la -rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là. -Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie; -la noblesse princière, se reposant des fatigues de la guerre, employa -ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter -l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit -enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion -n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La -conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de -tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que -le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un -simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher -l’absolution de tous les crimes. - -C’est au XIe siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution -du _Gai-Saber_ comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères -dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs -actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles -qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut -une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa -beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent -pas de célébrer ses qualités morales. - -Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par -des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous -l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se -transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui -en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence -sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses, -l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre, -comme instrument diplomatique. - -Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et -la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations -morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les -personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne -craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation -contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut -placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire -vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de -charité chrétienne. - -Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples -des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins -n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur -goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer -utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent, -pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes -qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les -revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont -ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale, -les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui -commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet -d’originalité qu’on ne peut leur contester. - - -LES TROUVÈRES - -[Illustration: Un Trouvère.] - -Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les -Croisades fit éclore les _Trouvères_. Si, comme on l’a constaté, -les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles -rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne -célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines -et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour -l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était -sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères -récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore. -Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres -s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des -compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie -devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple -d’une longueur sans pareille la fable de _Guillaume au Court-Nez_ (ou -Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par -lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en -dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille -vers. - -Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le -vers de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte -d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement -de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les -Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement -consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait -qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour -tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier -cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques -belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans -la chanson des _Lohérains_, de _Raoul de Cambrai_, l’ardeur belliqueuse -et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Les -grands romans chevaleresques des XIe et XIIe siècles sont généralement -sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils -appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont -l’origine est certaine; on peut citer: _le Brut d’Angleterre_ et _le -Rou_, de _Wistace_; _l’Alexandre_, de _Lambert_ et d’_Alexandre de -Bernay_[62]; _le Chevalier au cygne_, de _Renaud_ et _Gander_; _Gérard -de Nevers_, par _Gibert de Montreuil_; _Garin de Lohérain_, par _Jehan -de Flagy_; _le Roman de la Rose_, par _Guillaume de Lorris_ et _Jehan -de Meung_, dit _Clopinel_. - -Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que -_lais_, _virelais_ et _ballades_, mais leurs œuvres les plus nombreuses -et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques. -Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car -on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne -peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent -plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux -personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du -temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit -des XIIe et XIIIe siècles. - -De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres, -aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite -du poème: c’est _la Chanson de Roland_ ou _Chanson de Roncevaux_, de -_Théroulde_, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous -comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque, -et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on -trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont -bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie, -l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement de _la Chanson de -Roland_, mais aussi des poésies légères du XIIe siècle, pour célébrer -leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire, -pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des -princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de -la France féodale. - - -LES TROUBADOURS - -Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait -assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans -le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes -s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande -importance à leurs œuvres. - -D’autre part, Millin[63] cite un acte de 1040, intitulé: _Hommage à -Rajambaud, archevêque d’Arles_. _Une charte en faveur de Raymond, -évêque de Nice_, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64]. -Enfin, le poème sur _la Translation du corps de saint Trophime, -apôtre d’Arles_, attribué à _Pierre Agard_, en 1152, forme, avec les -ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non -seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne -s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette -province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à -tort, à notre avis, _Guillaume IX_, comte de Poitiers, comme ayant été -le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour -expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se -livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres -légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de -joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour -être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que -beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc -rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque -où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on -commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes -poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés. - -Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être -conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies -avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel -qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier -Troubadour de cette époque. - -En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont -les productions sont les plus estimées furent généralement de braves -soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve -que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de -la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes, -avait puissamment agi sur ses facultés intellectuelles; elle savait -trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son -rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature -furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que -l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction -était probablement peu développée, faire des vers et composer même des -romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de -ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins -incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début -et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami, -la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins -bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une -grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent -aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies du Xe siècle. On ne -peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et -l’effort qu’ils durent faire pour _trouver_[66] des vers nouveaux tant -dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à _Pierre Cardinal_: - - Un escribot farai, quez er mot maitatz - De mots _novels_ et d’art et de divinitatz. - -En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à -leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore -de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes. -D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps -relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que -l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale. - -La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la -foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était -vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes -ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas -toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres -des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent -une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils -s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus -des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient -jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais -des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte -exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des -Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales, -les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour, -ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines, -sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient -agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade. -On cite à ce sujet une tenson de _Folquet de Romans_, qui demande à -_Blacas_, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte. -Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de -Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle: - - Je ferai ma pénitence - Entre mer et Durance - Auprès de son manoir. - -[Illustration: Scène de Troubadours.] - -Mais ceci n’est qu’une exception. Le nombre est grand des Troubadours -qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le -monde connaît la romance de _Raoul de Coucy_, les vers de _Thibaut_, -comte de Champagne, ceux du _comte d’Anjou_, du _duc de Bourgogne_, de -_Frédéric II_, de _Richard Cœur de Lion_, du _Dauphin d’Auvergne_; les -poésies de _Folquet de Romans_, d’_Aimeri_, de _Péguilhan_ et celles de -_Rambaud de Vaqueiras_, d’_Elias Cairels_, de _Pons de Capdeuil_, de -_Ganselme Faydit_, toutes vaillantes et entraînantes, toutes inspirées -par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but ou le théâtre. - - -NOTES - - [54] Castrucci, dans le tome Ier de son _Histoire de Provence_, donne - l’acte de nomination et les noms des évêques qui le signèrent. - - [55] Castrucci, t. Ier, chap. III (Extrait des _Annales de Reims_). - - [56] Donat, grammairien latin, auteur du _Traité des Barbarismes_ et - d’autres œuvres très appréciées. - - [57] Aide-le: _Tu illum juva_. - - [58] Nithord, _Hist. des divisions entre les fils de Louis le - Débonnaire_, liv. III. - - [59] TRADUCTION.--Pour l’amour de Dieu et pour le commun salut du - peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en tout, que Dieu - me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je celui-ci, mon - frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi que comme - homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce qu’il me - fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix qui, - par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle. - - Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que - Karle mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis - détourner, ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide - contre Lodhwig ne l’y serai. - - [60] D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de - Saint-Amand (diocèse de Tournai). - - [61] TRADUCTION: - - Bonne pucelle fut Eulalie, - Bel corps avait, et plus belle âme, - Voulurent en triompher les ennemis de Dieu, - Voulurent la faire diable servir, - Elle n’a pas écouté les mauvais conseillers, etc. - - [62] Composé au XIIe siècle, en vers de douze syllabes, qui, depuis, - prirent le nom d’Alexandrins. - - [63] _Essai sur la langue et la littérature provençales_, p. 7. - - [64] Raynouard, _Œuvres_, t. II, p. 65. - - [65] Bertrand de Born,--Guillaume de Poitiers,--le roi - Richard,--Alphonse II d’Aragon,--Blacas,--Savari de Mauléon,--Pons de - Capdeuil,--de Saint-Antoni, etc., etc. - - [66] De là leur nom de Troubadour. - - - - -VIII - -DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES -ET LA LITTÉRATURE DU NORD - - Le vers.--La chanson.--Le chant.--Le son.--Le sonnet.--Le - planh (ou complainte).--La cobla (ou couplet).--La - tenson.--Le sirvente.--La pastourelle.--La sixtine.--Le - descord (discordance, pièces irrégulières).--L’aubade et la - sérénade.--Ballade.--Danse.--Ronde.--Épître.--Conte.--Nouvelle. - - -Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite _Legrand d’Aussy_ -dirigea contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à -quel point s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la -langue du Nord et les œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans -parti pris, d’une manière impartiale, en prenant pour base de notre -raisonnement les dates, les faits, les résultats. - -Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme -son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence, -c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus -longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra -jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le -pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve. -Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les -divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment -donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de -la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre -en deçà et dominant sur le Midi. - -La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous -avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de -ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la -langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc -bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la -transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical -qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue -d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est -d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de -ses compositions lyriques. - -Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable -de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la -comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du -XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme -barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent -furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les -plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours -poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales, -ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères -différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on -les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du -Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours -sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs -productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en -inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques -désignées sous les noms de: _vers_, _ballade_, _chanson_, _chant_, -_sonnet_, _planh_ ou _complainte_, _couplet_, _sirvente_ ou _satire_, -_pastourelle_ (poésie pastorale), _aubade_, _sérénade_ ou chant -d’amour, _épître_, _conte_, _nouvelle_, etc. Nous en donnons ci-après -les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des -Troubadours. - - -LE VERS - -Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées. -Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était -le plus souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais, -si cette pièce se divisait en strophes, les strophes devaient se -reproduire successivement, coupées d’une manière uniforme quant à la -longueur et à la rime des vers. - -Exemple: - - Rossinhol[67], en son repaire - M’iras ma domna vezer, - E ilh dignas lo mieu afaire, - - E ilh dignat del sieu ver, - Que mout sai - Com l’estai, - Mas de mi ’lh sovenha, - Que ges lai, - Per mailh plai, - Ab si no t retenha. - - Que tost no m tornes retraire - Son estar, son captener, - Qu’ieu non ai amic ni fraire - Don tout ho vueilh ha saber. - Ar s’en vai - L’auzel guai - Ab goug, ou que venha - Ab essai, - Ses esglai, - Tro que trop l’ensenha. - - (_Paire d’Auvergne._) - - -LA CHANSON - -La chanson était une pièce de vers divisée en couplets égaux. Son nom -indique assez qu’elle se chantait. L’air, composé ordinairement par -l’auteur des paroles, quelquefois même par son jongleur, était noté sur -vélin enrichi de dessins, et présenté ainsi à un grand seigneur ou à -une châtelaine qui daignait en accepter l’hommage. - -Exemple: - - Jamays[68] nulh temps nom poiretz far amors - Qui six fois ni maltrag m’a fous - Car tamme fay aravalen se cors - Que las perdas me restoura els dous. - Cavia pies ad regper folatge - E si ausioru me fets en remarrit - Eralpdo lo destrie el dop natge - Cataldona famos preex obezir - Don mesmienda tot caut ma fag zofrir. - - (Vers et musique de _Guill. de Saint-Didier_.) - - -LE CHANT - -Le chant, parfois, était synonyme de chanson; quelquefois, au -contraire, il avait un sens plus général et pouvait exprimer toute -poésie susceptible d’être chantée. Il était pris également pour -désigner un poème. Son nom vient évidemment du latin _cantare_. -Certains auteurs prétendent qu’il fut introduit dans le Provençal par -le Troubadour _Giraud de Borneil_, et qu’avant lui toutes sortes de -poésies étaient comprises sous le titre général de vers. - - -LE SON - -Le son désigne une chanson plus légère, plus suave. Les Troubadours, en -inventant cette désignation, n’ont voulu retenir de la chanson que la -partie harmonieuse. C’est ainsi que nous avons maintenant la romance -sans paroles. - - -LE SONNET - -Le sonnet est une poésie légère, un diminutif charmant introduit par -les Troubadours dans leur grammaire lyrique, pour exprimer leur pensée -sous une forme aussi laconique qu’élégante. Il se compose de quatorze -vers distribués en deux quatrains, sur deux rimes seulement, et en -deux tercets. Le sonnet, d’origine provençale, fut, comme la plupart -des œuvres des Troubadours, accueilli et cultivé en Italie, où nos -poètes méridionaux avaient dû se réfugier après la Croisade contre les -Albigeois. Il ne revint à la mode en France qu’après le retour de nos -compatriotes, qui le répandirent et le firent adopter par les poètes -français. - -Celui que nous donnons ci-après est extrait des œuvres de LOUIS BELAUD, -poète provençal, né à Grasse. L’édition de ses œuvres, que nous avons -sous les yeux, est celle de Marseille, 1595, in-8º. Le style est clair, -facile, et se rapproche tellement du Provençal de nos jours que la -traduction en devient superflue. - - -SONNET SUR UNE SORTIE DE PRISON - - Despuis que quatre peds sont dévenguts à doux, - Et que reson a pres plasso dins ma cervello, - Et lou mascl’ay sauput destriar de la femello - Et coignoisse lou vin aigre d’intrer lou doux. - - Despuis n’ay j’amais vis un cas tant rigouroux, - De veir eun froumajon sourtent de la feicello - S’y vendre may cent fès qu’un quintau de canello - Et si per lou tenir fau mai de trente jours. - - A la villo das Baux per uno flurinado - Avez de fromajons uno pleno faudado - Que coumo sucre fin foundon au gargasson - - Mais sec dedins Paris ellous lou fan de ciero - Et davan qu’en sourtir un de la froumagiero - Poudes ben escoular la bourso et lon bourson. - - -LE PLANH OU COMPLAINTE - -Le planh était une longue et triste chanson dans laquelle le Troubadour -déplorait la perte douloureuse d’une amante, d’un bienfaiteur ou -d’une bataille. Cette poésie répond à la complainte de nos jours, que -chantent sur les places publiques des artistes ambulants. On cite comme -des modèles du genre les planhs de _Gaucelm Faydit_ sur la mort du -roi _Richard_, de _Bertrand de Born_ sur celle du prince anglais, son -ami; ceux de _Cigala_, sur la perte de sa bien-aimée, _Berlanda_. Le -planh est composé de vers de dix ou douze syllabes et coupé en strophes -égales. - -Exemple: - - De totz[69] caitins sm’ien aisselh que plus - Ai gran dolor-é suefre gran turmen; - Por qu’ieu volgra murir! E fora ne gen - Qui m’aneizes, pois tan sui asperdutz, - Que viures m’es marrimeus et esglais, - Pus Morta es ma dona n’Azalaïs. - Gren sofrir fai l’ira ni’l dol’ni l dan. - Mortz trahiritz!... Be vos puese en ver dire - Que non pognetz el mon melhor amire, etc., etc. - - (_Pons de Capdeuil._) - - -LA COBLA - -La cobla ou couplet désignait, comme aujourd’hui, un ensemble de vers -rimés, mesurés et groupés d’une façon régulière et se reproduisant -ensuite dans le même ordre un certain nombre de fois. - -Exemple: - - Aissi[70] cum es bella eil de qui chan, - E belhs son nom, sa terra et son castelh, - E belhs siegs dig, sieg fag e siey semblan, - Vuelh _mas coblas_ movon totas en belh. - - (_Guill. de Saint-Didier._) - - -LA TENSON - -La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle -les interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure -et en rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question -à discuter. Ce qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de -voir un poète attaqué relever le gant de la discussion et improviser sa -réponse en vers. Le juge du combat décernait une couronne au vainqueur. -Ces jeux poétiques étaient assez répandus, et on ne peut s’empêcher -d’admirer la richesse et la fécondité de la langue Provençale qui -fournissait pour ainsi dire soudainement les plus gracieuses ressources -pour le développement d’une idée. Cependant la tenson n’était pas -toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, se -préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient -montre de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois -qu’un Troubadour érudit composait une tenson en plusieurs langues; en -voici un exemple: - -TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE[71] - -RAMBAUD - - Donna[72], tan vos ai pregada, - Sinz platz qu’amas mi voillatz; - Qu’en sui vostr’ endomniatz, - Quar es pros et enseignada - - E totz los pretz austreiatz - Per que sur plai vostr’ amistatz, - Quar es en totz faitz corteza, - S’es mos cors en vos fermatz - Plus qu’en nulla Genoesa, - Per qu’er merse si m’amatz; - E pois serai meils pagatz, - Que s’ara mia’ la cintatz - Ab l’aver qu’es ajostatz - Dels Genoes. - -LA DAME - - Juiar, vos no se corteso - Que sue chardei ai de chò - Que niente non faro. - Auce fosse vos a peso - Vostri’ amia non sero, - Certa ja v’es carnero, - Provençal mal aqurado; - Tal enoio vos dirò, - Sozo, mazo, escalvado, - Ni ja voi non amarò, - Qu’ech un bello mariò - Que voi no se ben lo sò, - Andai via, frar’, en tempo. - Meillerado, etc., etc.... - -On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté -et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie -aventurière et amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a -pas craint de consigner sur ses tablettes cette mésaventure galante, -était d’une véracité peu commune, puisqu’il ne s’en départait pas même -quant aux circonstances de sa vie privée qui auraient pu blesser son -amour-propre. - - -LE SIRVENTE - -Le sirvente était une pièce satirique dans laquelle les Troubadours -critiquaient les vices des hommes et des choses de leur temps. C’est -en étudiant les sirventes des XIIe, XIIIe, XIVe siècles que l’on peut -se faire l’idée la plus exacte de l’histoire de cette époque. Le -plus célèbre parmi les Troubadours qui ont abordé ce genre est, sans -contredit, _Pierre Cardinal_, surnommé le roi du Sirvente, le Juvénal -du moyen âge français. Aucun ne mania le sarcasme, ne poursuivit le -vice avec une verve plus implacable. Sa vie, qui fut très longue, ne -fut qu’un combat sans trêve contre les méchants. Hardi et courageux, -il n’épargne personne; il attaque également le clergé, la noblesse, -les grands comme le peuple. Inutile d’ajouter que ses ennemis étaient -nombreux et qu’il fut persécuté, chassé, emprisonné, sans être dompté. -C’est sans doute dans un jour de colère qu’il composa le sirvente -suivant, qui peut servir d’exemple: - -AYSSI COMENSA LA GESTA DE FRA P. CARDINAL - - Cilz motz homes fan vers, - Jeu voly esser divers, - Que vuelh far una versa: - Lo mou es tant revers - Que fa del drech evers. - - To cant veg es gorbilh. - Que lo payre ven lo filh. - Et l’un l’autre devora; - Lo plus gros blat es milh, - Lo camel es conilh. - Lo mon dins e defora - Es plus amar que thora. - - Lo papa veg falhir, - Car vol ric enriquesir. - E’ls paubres no vol veyre; - Lo aver vol reculhir, - E fay se gent servir; - En draps dauratz vol seyre, - E a’ls bos mercadiers - Que dona per deniers - Aves quatz eymanada; - Tramet nos ranatiers, - Quistous amr lors letriers - Que dono perdo per blada, - Que fan poiezada. - - Los cardenals oudratz - Estan apparelhatz - Tota la nuogé l dia - Per tost fan i mercat: - Si voletz avescat, - A voletz abadia. - Si lor datz gran aver - Els vos faran aver - Capel vermelh o crossa. - Am fort pauc de saber, - A tort o a dever, - Vos auretz renda grossa. - May y pauc dar no y noza. - - Dels avesques m’es bel, - Car escorjon la pel - Als cappelas q au renda; - Els vendo lor sagel, - En i pauc de cartel, - Dieu sap sey cal emeda - E fau trop may de mal - Que a un menestayral - Fan per deniers tonsura; - Tot es mal cominal - A la cort temporal, - Que y pert sa drechura - E la glieyza ne pejura! - - Ades seran trop may - Clergues, pestres, so say, - Que no so Coayrailha; - Caseus son por decay, - Ben so letratz, so say, - Ja dire no m’o calha; - Casus son defalhens, - Que vendo sagramens - Et may q may las messas; - Caut coffesso las gens - Laygos, non malmerens, - Donou lor graus destressas, - Non pas a preveyressas[73]. - - -LA PASTOURELLE - -La pastourelle, appelée aussi _Vaqueyras_ (vachère), était une poésie -pastorale dialoguée entre un Troubadour et une bergère. Les plus -remarquables ont été composées par Giraud Riquier, Jean Estève, de -Béziers, et Poulet, de Marseille. - -Voici, comme exemple, une pastourelle de _Jean Estève_, qui date de -1283: - - El dous temps quan la flor s’espan. - Sus’el Verjan ab la verdor. - M’anava totz sols delechan. - Del joi pessan que m ven d’amor - En un deves anhels garan - Ien vi donan ab sur pastor - Gaia pastorella, - Covinent e bella, - Que vesti gonella - D’un drat velat belh, - E’l pastorelh. - - Pres d’elh me mis en loc rescos, - Que nult de dos no m pose vezer, - E’l pastora moc sos razos - Cum gai’e pros; e dis: per ver. - - Gui mon paire m vol dar espos - Vielh, raïnos, e ric d’aver. - --Mal’er La Chanzida, - Dis Gui, sius marida, - N’a Flors, ans oblida - Selh que per marit - Avotz chauzit. - - --En Gui, mos cor vos es volvenz, - Quar praupamens vos vei estar, - --Na Flors paupre jov’es manens, - Quau vin jouzens, pus ses duptar - Que’l vielh ric qu’es tot l’an dolens; - Qu’aur ni argens nol pot joi dar. - --En Gui, que queus aia - Dig, amor veraia - Vos port, nous desplaia; - Que fin cor verai - Amies, vos, ai. - - Del loc don los agui scotatz - Vengui empatz tro alho ses brui, - Coizan los trobiei abrossatz, - D’amor nafratz, joi entr’amdui - Saludici los, mos ver sapchatz - Que saludatz per elhss no fui; - E’l pastora blonda - Dis non janziouda: - «Senher, Diens cafouda - «Qui joc jouziou - «Tolh al bel blon.» - - --Na Flors, per queus desplatz de mi - Mas quez a’n gui quar aissé so? - --Senher, vos nostres noms cossi - Sabetz aissi? ans me sap bo, - --Na Flors, tan pres era d’aissi - Que’ls noms auzi e la tenso. - Senher noi fo facha - Falor ni attracha. - --Toza, gui s’en Gacha - De ben fai atrag - Qu’a tos temps fag. - - Ma razo retracha, - Ses tota empacha - Parti m de lur pocha. - Non lur fi empog; - Pas m retrag. - En Guillem n facha - De lodeva gacha - De valor autracha, - Per qu’ieu s’onor gach, - Bel rai, be fach[74].» - - -LA SIXTINE - -En poésie, la sixtine, même au temps des Troubadours, passait pour la -pièce la plus difficile à composer. Arnaud Daniel, qui, dit-on, inventa -ce genre, n’en a laissé que de bien mauvais échantillons. Il ne pouvait -en être autrement, en présence des difficultés accumulées comme à -plaisir pour le rendre à peu près impossible. La pièce se composait de -six couplets de six vers ne rimant pas entre eux. Les bouts rimés du -premier couplet étaient répétés à la fin de tous les couplets suivants -dans un ordre régulier. Ceux du second couplet se composaient de ceux -du premier, en prenant alternativement le dernier, puis le premier et -successivement, de bas en haut et de haut en bas, jusqu’à ce que toutes -les rimes fussent employées. On se servait encore du même procédé pour -chaque couplet suivant qui se combinait d’une manière semblable avec -le couplet précédent. Enfin, la pièce se terminait par un envoi dans -lequel tous ces bouts rimés se trouvaient répétés. On conçoit qu’un -pareil genre de composition ait découragé les poètes, et qu’on l’ait -abandonné. - - -LE DESCORD - -Ce mot, qui signifie discordance, fut appliqué aux pièces irrégulières, -c’est-à-dire qui n’avaient pas des rimes semblables, un même nombre de -vers par strophe ou par couplet et une mesure égale. Inventé par Garins -d’Apchier, ce genre fut peu employé. - - -L’AUBADE ET LA SÉRÉNADE - -L’_Alba_, ou aubade, était un chant d’amour exprimant le plaisir d’une -heureuse nuit et le désespoir de l’approche du jour. - -Dans la sérénade, ou _séréna_, le poète gémissait sur la trop courte -journée qui finissait, obligé qu’il était de quitter son amie. La -mandore en sautoir, c’était à la brune que le Troubadour venait chanter -de tendres romances sous le balcon de quelque châtelaine adorée. - - -BALLADE.--DANSE.--RONDE. - -La ballade était une sorte de chanson avec couplets et refrain, mais en -vers plus courts, d’un rythme plus rapide. Le sujet était puisé dans -une anecdote tenant du merveilleux. La danse et la ronde étaient plus -particulièrement consacrées à embellir et animer les fêtes, où elles -formaient intermède; pendant que le Troubadour chantait, l’assistance -dansait. - - -ÉPITRE.--CONTE.--NOUVELLE. - -L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet -était ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand -seigneur, des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour -des services rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe -des romans, dont ils ne sont que des diminutifs. - -A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites -pièces qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets -traités. - - Ainsi l’_Escondig_ était une chanson dans laquelle un amant demandait - grâce à sa maîtresse; - - Le _Comjat_, une pièce d’adieu; - - Le _Devinalh_, une sorte d’énigme, de jeu de mots; - - La _Preziconza_, un sermon en vers; - - L’_Estampida_, une chanson à mettre sur un air connu; - - Le _Torney_ ou _Garlambey_ (tournoi-joute), un chant destiné à - célébrer une fête où un chevalier s’était illustré; - - Le _Carros_ (chariot), un chant allégorique, où le poète employait - des termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à - une forteresse assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres - femmes; - - Enfin, la _Retroensa_, une pièce à refrain composée de cinq couplets - tous à rimes différentes. - - -NOTES - - [67] TRADUCTION.--Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que - j’adore, raconte-lui mes émotions et qu’elle te raconte les siennes. - Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne te laisse - pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu - auras entendu, car je n’ai personne au monde, ni parents, ni amis, - dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles. - - Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout - jusqu’à ce qu’il trouve ma belle. - - [68] TRADUCTION.--Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour, - puisqu’il a si bien réparé ceux qu’il avait soufferts par sa folie et - qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier tous - ses malheurs.--Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le - monde depuis le jour que l’amour le conduisit tout tremblant auprès - de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son cœur et en - effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc. - - (Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.) - - [69] TRADUCTION.--De tous les mortels, je suis bien le plus - malheureux et celui qui souffre davantage; aussi voudrais-je mourir! - et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand service, etc., - etc. - - [70] TRADUCTION.--Comme celle que je chante est une belle personne, - que son nom, sa terre, son château sont beaux, que ses paroles, sa - conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte que - mes couplets le deviennent. - - [71] Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois. - - [72] TRADUCTION.--Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de - m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et - remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle - autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus - riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle - renferme. - - --Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour - savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie, - dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais - plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe - ton chemin et va chercher fortune ailleurs!... - - [73] TRADUCTION.--Puisque beaucoup d’hommes font des vers,--je ne - veux pas être différent.--Et je veux faire une poésie.--Le monde est - si pervers--qu’il fait de l’endroit l’envers.--Tout ce que je vois - est en désordre. - - --Le père vend le fils,--et ils se dévorent l’un l’autre;--le plus - gros blé est du millet;--le chameau est un lapin;--le monde au dedans - et au dehors--est plus amer que le fiel. - - --Je vois le pape faillir,--car il est riche et veut encore - s’enrichir.--Il ne veut pas voir les pauvres,--il veut ramasser des - biens;--il se fait très bien servir;--il veut s’asseoir sur des tapis - dorés,--et il vend à des marchands,--pour quelques deniers,--les - évêchés et leurs ouailles.--Il nous envoie des usuriers,--qui, - quêtant de leurs chaires,--donnent le pardon pour du blé;--et ils en - ramassent de grands tas. - - --Les cardinaux honorés--sont préparés--toute la nuit et le - jour--à faire un marché de tout;--si vous voulez un évêché--ou une - abbaye,--donnez-leur de grands biens;--ils vous feront avoir--chapeau - rouge et crosse.--Avec fort peu de savoir,--à tort ou à raison,--vous - aurez de fortes rentes;--mais, si vous donnez peu, cela vous nuira. - - --C’est moins beau chez les évêques,--car ils écorchent la peau--aux - prêtres qui ont des revenus.--Ils vendent leur sceau--sur un peu de - papier.--Dieu sait s’il leur faut des gratifications!--et ils font - tellement de mal--qu’à un simple métayer--ils donnent la tonsure pour - de l’argent.--Le mal est le même--dans leur cour temporelle;--elle y - perd sa droiture--et l’Église en devient plus affligée. - - --Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs--pasteurs, - dit-on,--qu’il n’y a de brebis.--Chacun trompe les siennes.--On - assure qu’ils sont bien lettrés,--je ne puis jamais l’avouer.--Tous - sont en faute,--puisqu’ils vendent les sacrements--et de plus en - plus les messes.--Quand ils confessent les gens--laïques qui n’ont - pas fait du mal,--ils leur infligent de grandes pénitences--qu’on ne - saurait prévoir. - - [74] TRADUCTION.--Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent - à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux - joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup - j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle, - jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre. - - Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me - voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon - père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.--Ce sera un - mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore, - et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.--Las, Gui, - depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.--Dame Flore, - un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus - riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se - plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à - lui.--Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens - de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous - est tendre et fidèle.» - - De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les - trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés - d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils - ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un - air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui - viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.» - - Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée - contre moi que Gui lui-même?--Comment donc savez-vous ainsi nos noms, - Monsieur?--Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que - je les ai entendus, ainsi que votre conversation.--Monsieur, nous ne - sommes coupables ni de folie ni de trahison!--Bergère qui se tient - sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans - vouloir troubler plus longtemps leur doux accord. - - - - -IX - -DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE -ÉTRANGÈRE - - Les Cours d’amour.--Code d’amour.--Jugements des Cours d’amour.--Les - Cours d’amour en Provence.--Leur influence sur les mœurs. - - -Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et -que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de -la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons -également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous -venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les -ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours -eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la -littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les -Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl, -qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire -a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme -Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres -qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie -littéraire de la France à son apogée. - -L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la -poésie française proprement dite se reconnaît: 1º à de nombreux -emprunts de mots et d’expressions; 2º à l’imitation complète de presque -toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours. -C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en -matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus -anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments -faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela -l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, _Albertet de Sisteron_, dans -sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la -prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de -bien dire et de s’exprimer purement: - - Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa - Que ill nostre son franc e de bel solatz, - Gent acuilleus e de gaia semblansa - Los trobaretz e dejus e dinatz; - _E per els fo premiers servirs trobatz_, etc... - -Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours, -sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont -jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à -chaque instant ceux du Midi. - -Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la -littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale, -jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait: -que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui -d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner -également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions -absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes -du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout -apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des -Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et -ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent -faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque, -parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer -également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux -peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles -presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la -France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la -preuve convaincante. - -En ce qui concerne la langue anglaise, le poète _Geoffroy Chaucer_[75] -en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui -permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée -par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en -faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa -principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus -tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas, -duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec -Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations -de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là -des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées, -dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans -sa _Théséide_, empruntée à Boccace, et dans la traduction du _Roman de -la Rose_ qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la -composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours -et à la poésie provençale est son _Palais de la Renommée_, qui fut -imité ensuite par _Pope_. Dans le poème _la Fleur et la Feuille_, il se -rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y -trouve en effet la _Dame de la Fleur_ et la _Dame de la Feuille_ qui -président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages -différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour -d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des -_fleurs et violettes_. La trace de l’influence provençale se retrouve -encore dans une traduction, par Chaucer, du _Troïlus et Cresséide_ de -Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit; -on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules. - -La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents, -leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits -commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les -langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en -pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre -contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs -lois, leurs usages ou leurs idiomes. - -Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par -toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé -la _Canso_, le _Sirvente_, la _Tenson_, le _Sonnet_, ont enseigné à -l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont -obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires -si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les -premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été -rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires -ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence -et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et -l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée -les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent -produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est -à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous -constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon, -des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les -chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière, -Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux -beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer -Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria, -Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que -d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers -les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant -de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis, -persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent -continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement -interrompu. - - -LES COURS D’AMOUR - -Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de -la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus -de la femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des -gracieuses _Cours d’amour_. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés -les amants coupables, où se jugeaient les questions les plus délicates -en matière de sentiment, donnait bien l’idée des mœurs, des usages et -de l’esprit de l’époque. - -[Illustration: Une Cour d’amour.] - -A certaines dates, les châtelaines d’une province se réunissaient; -la plus noble d’entre elles présidait l’assemblée, formée en docte -aréopage. On discutait les articles d’un Code d’amour, on délibérait -sur les cas qui étaient soumis, on jugeait et souvent on condamnait à -des peines sévères. - -On peut se demander quelles étaient l’autorité de ces tribunaux et -la sanction appliquée à leurs arrêts. L’autorité ressortait de leur -composition même, qui n’admettait que l’élite de la noblesse après une -sage sélection; quant à la sanction, il n’y en avait qu’une: l’opinion -publique. Mais cette sanction était d’autant plus redoutable que les -jugements librement sollicités étaient rendus de même. Si affaiblie -qu’elle puisse être de nos jours, on ne peut nier la force morale de -l’opinion publique qui flétrit les indignes, alors qu’assez habiles -pour éluder la loi ils ne peuvent, judiciairement, être condamnés. -C’est l’opinion qui ne permet pas de refuser un duel, défendu cependant -par le Code; c’est l’opinion également qui force à payer, comme sacrée, -une dette de jeu, que la loi ne veut pas reconnaître. C’est, enfin, -l’opinion publique qui contraint les tyrans eux-mêmes à reculer -devant certains actes odieux. Au moyen âge, époque des Cours d’amour, -cette force devait être d’autant plus grande que le scepticisme qui, -de nos jours, envahit peu à peu la société ne pouvait être alors -qu’exceptionnel et que, par conséquent, l’opinion faisait loi. - -Avant de citer quelques exemples des questions soumises au jugement -des Cours d’amour, il est essentiel de connaître les principales -dispositions du Code amoureux appliqué dans le Nord, suivant l’ouvrage -d’_André le Chapelain_; il repose sur une légende que nous rapportons -textuellement, d’après cet auteur. - -«Un chevalier breton s’était enfoncé seul dans une forêt, espérant y -rencontrer Artus; il trouva bientôt une damoiselle, qui lui dit: _Je -sais ce que vous cherchez; vous ne le trouverez qu’avec mon secours. -Vous avez requis d’amour une dame bretonne, et elle exige de vous que -vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose sur une perche dans la -cour d’Artus. Pour obtenir ce faucon, il faut prouver par le succès -d’un combat que cette dame est plus belle qu’aucune des dames aimées -par les chevaliers qui sont dans cette cour._ - -«Après bien des aventures romanesques, il trouva le faucon sur une -perche, à l’entrée du palais, et il s’en saisit. Une petite chaîne -d’or tenait suspendu à la perche un papier écrit; c’était le Code des -amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître, de la part -du roi d’amour, s’il voulait emporter paisiblement le faucon.» - -La cour, composée d’un grand nombre de dames et de chevaliers, -adopta les règles de ce Code qui leur avait été présenté, en ordonna -fidèlement l’observation à perpétuité sous les peines les plus graves -et le fit répandre dans les diverses parties du monde. Ce Code contient -trente et un articles, et des considérations qu’il serait trop long -d’énumérer ici. - -Un grand nombre d’historiens ont attribué au mariage du roi Robert -avec Constance, fille de Guillaume Ier, vers l’an 1000, l’introduction -à la cour de France des Troubadours provençaux, dont l’influence se -fit sentir rapidement. En effet, ce fut à partir de cette époque que -les manières agréables, les mœurs polies, les usages galants de la -France méridionale commencèrent à se propager. Le mariage d’Eléonore -d’Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut une nouvelle occasion pour les -poètes de Provence de répandre et faire apprécier l’art du gai savoir. -Petite-fille du célèbre comte de Poitiers, Eléonore d’Aquitaine reçut -les hommages des Troubadours, les encouragea et les honora. Bernard de -Ventadour, un des plus célèbres, lui consacra ses vers et continua même -de lui adresser ses œuvres lorsqu’elle fut reine d’Angleterre. - -L’extension que prit bientôt la langue Romane sous l’impulsion des -Troubadours explique la création de Cours d’amour au-delà de la Loire, -et les noms d’Eléonore d’Aquitaine, de la comtesse de Champagne, de la -comtesse de Flandres et d’autres, qui les présidaient. - -En Provence, les Cours d’amour les plus célèbres furent celles de -_Pierrefeu_ et de _Signe_, de _Romanin_ et d’_Avignon_. - -Les dames qui présidaient les Cours de Pierrefeu et de Signe étaient: - - _Stéphanette_, dame de Baulx, fille du comte de Provence; - - _Adalazie_, vicomtesse d’Avignon; - - _Alalete_, dame d’Ongle; - - _Hermyssende_, dame de Posquières; - - _Bertrane_, dame d’Urgon; - - _Mabille_, dame d’Yères; - - La comtesse _de Dye_; - - _Rostangue_, dame de Pierrefeu; - - _Bertrane_, dame de Signe; - - _Jausserande_ de Claustral. - - La Cour de Romanin était présidée par: - - _Phanette de Gantelmes_, dame de Romanin; - - La marquise _de Malespine_; - - La marquise _de Saluces_; - - _Clarette_, dame de Baulx; - - _Laurette_, de Saint-Laurens; - - _Cécille Rascasse_, dame de Caromb; - - _Hugonne de Sabran_, fille du comte de Forcalquier; - - _Hélène_, dame de Mont-Pahon; - - _Isabelle des Berrilhans_, dame d’Aix; - - _Ursynes des Ursières_, dame de Montpellier; - - _Alaette de Méolhan_, dame de Curban; - - _Elys_, dame de Meyrargues. - - La Cour d’amour d’Avignon était présidée par: - - _Jehanne_, dame de Baulx; - - _Huguette de Forcalquier_, dame de Trest; - - _Briaude d’Agoult_, comtesse de la Lune; - - _Mabille de Villeneuve_, dame de Vence; - - _Béatrix d’Agoult_, dame de Sault; - - _Ysoarde de Roquefeuilh_, dame d’Anseys; - - _Anne_, vicomtesse de Talard; - - _Blanche de Flassans_, surnommée Blankaflour; - - _Doulce de Moustiers_, dame de Clumane; - - _Antonette de Cadenet_, dame de Lambese; - - _Magdalène de Sallon_, dame de Sallon; - - _Rixende de Puyverd_, dame de Trans. - -Les Cours d’amour brillèrent du plus vif éclat depuis le XIIe siècle -jusqu’à la fin du XIVe. Vers cette époque, il se créa dans les -provinces du Nord de la France, à Lille, en Flandre et Tournay, des -institutions à peu près semblables, mais avec cette particularité -qu’elles étaient présidées par un prince d’amour. Sous Charles VI, il a -existé à la Cour de France une _Cour amoureuse_. Elle était organisée -d’après la mode des tribunaux du temps et se composait: - - Des auditeurs; - - Des maîtres de requêtes; - - Des conseillers; - - Des substituts du procureur général; - - Des secrétaires, etc... - - Mais les femmes n’y siégeaient pas[76]. - -En Provence, nous voyons enfin, comme une réminiscence des cours -d’amour, le roi René instituer un prince d’amour qui figurait dans la -procession de la Fête-Dieu, à Aix. Ce prince jouissait même de certains -droits, puisqu’il imposait une amende nommée _Pelote_ à tout cavalier -qui faisait aux demoiselles du pays l’affront d’épouser une étrangère, -et à toute demoiselle qui, en épousant un cavalier étranger, semblait -signifier que ceux de la région n’étaient pas dignes d’elle. - -Des arrêts du Parlement d’Aix avaient maintenu le droit de _Pelote_. - -Pour apprécier les Cours d’amour, il faut non pas les juger avec -l’esprit de notre temps, mais se reporter à l’époque où elles furent -instituées. Vivantes images des mœurs et des idées du moyen âge, elles -ont eu leur raison d’être et ont affirmé les principes de l’amour -pur, libre et sincère. N’auraient-elles obtenu que ce résultat, qu’il -suffirait amplement à leur renommée. Mais elles nous ont aussi transmis -l’amour et le respect de la femme, sans lesquels toute société est -bientôt vouée à la grossièreté des mœurs, à la barbarie et à l’oubli de -toute dignité personnelle. La galanterie française, proverbiale dans le -monde entier, ne nous vient-elle pas un peu des Cours d’amour? Ce titre -seul les justifierait aux yeux de ceux qui ne les ont tenues que pour -frivoles. - - -NOTES - - [75] G. Chaucer, né en 1328, avait épousé la sœur de Catherine - Swynford, veuve du duc de Lancastre, dont le fils régna sous le nom - de Henri IV. Il mourut en 1400. - - [76] Cité par Renouard d’après un manuscrit de la Bibliothèque - Nationale, nº 626. - - - - -X - -DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE SUR LES PREMIERS ESSAIS -DU THÉATRE EN FRANCE - - Croisade contre les Albigeois.--Décadence de la langue Romane. - - -Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs -d’animaux savants et des comédiens; mais il faut attendre un état -social assez avancé pour trouver chez un peuple un théâtre régulier. -C’est que le goût des spectacles dramatiques ne se développe largement -que lorsque la littérature est arrivée à un degré de perfection qui -lui permet d’exposer, dans une langue épurée, les grands faits de -l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les actions des hommes -illustres. La Grèce a été la première nation qui soit entrée dans cette -voie. Sa civilisation était assez développée pour que les œuvres de -ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand Rome -fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui -eurent porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour -les Romains d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins -lettrés que les Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence. -La population oisive se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait -à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les -spectacles étaient les plus splendides de l’Univers. - -En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de -monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et -d’une nombreuse troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de -bêtes savantes, qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un -avant-goût de notre art dramatique. D’après une légende provençale du -XIe siècle sur _sainte Foy d’Agen_, vierge et martyre, il y avait dès -cette époque des jongleurs ambulants, qui allaient de ville en ville -chantant des légendes, non seulement en France, mais aussi en Aragon -et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à leur sujet un -édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée -dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la -ville avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de -quatre deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour -son plaisir, et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait -faire acquittera l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où -est venu le proverbe _payer en monnaie de singe_. - -Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs -d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il -arrivait alors que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient -de véritables fortunes, et parfois même, justifiant leur renommée par -un talent réel, ils étaient faits chevaliers et de droit pouvaient -prétendre au titre de Troubadours. Il en est quelques-uns parmi eux que -l’on peut citer comme exemples. - -_Gaucelm Faydit_, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble -galanterie, était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges. -Après avoir dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère, -épousa une fille de mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre -à se faire jongleur. Il courait les fêtes et les villages, composant -des chansons que sa femme, _Guillelmette Monja_, chantait aux -applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. Enfin, après -vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant, -il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur -dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de -beaucoup de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes -de haut rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises -amoureuses; mais l’échec qu’il éprouva auprès de _Marie de Ventadour_ -et de _Marguerite_, comtesse _d’Aubusson_, qui se jouèrent de sa folle -tendresse, fut largement compensé par les faveurs et les biens dont il -fut comblé par _Richard_, devenu roi d’Angleterre. - -_Giraud Riquier_ (de Béziers), célèbre par sa requête au roi _Alphonse -de Castille_, fut le premier à rédiger une sorte de Code des -Troubadours et des jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut -obtenir de son protecteur, le roi Alphonse, une déclaration conforme à -sa demande. Les pastourelles de ce troubadour l’ont placé au premier -rang des poètes de son temps, et lui ont mérité du roi de Castille le -titre de _Docteur en l’art de trouver_. - -_Giraud de Calanson_ qui se place après ces deux premiers, comme -troubadour et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus -pratique que celui-ci, il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il -faut avant tout faire de bons vers et capter la faveur du public pour -arriver à la fortune et à la renommée. Les titres étaient par lui -relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient d’ailleurs -manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès. - -«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache -proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour -et les cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes -avec des couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des -corbeilles; saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare[77] et -de la mandore[78]; pince convenablement de la manicorde[79] et de la -guitare[80] si douces à entendre, de la harpe et du psaltérion[81]; -garnis la roue (la vielle) de dix-sept cordes... Va, jongleur, aie neuf -instruments de dix cordes et, si tu sais en bien jouer, ta fortune -sera bientôt faite... apprends comment l’amour court et vole, comment -on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; comment il sait repousser -la justice avec des dards aigus et ses deux flèches dont l’une d’or -éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures -qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les -remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien -d’où il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il -exerce et comment il détruit ses serviteurs. - -«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur, -va trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit -meilleur juge du mérite.» - -Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux -jongleurs, une haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît -l’âme humaine, il l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les -châteaux et les cours princières. La forme extérieure que donnent -l’éducation et la condition sociale n’est pour lui qu’un manteau sous -lequel se cache la vérité, une pour tous, partout et en tout semblable. -La logique, qui se complaît moins dans les hautes régions de la poésie -idéale que dans la réalité des faits, nous montre l’homme tel que la -nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un sentiment de -vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses intérêts. -Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs -et profits. - -Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une -certaine discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de -chacun, ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le -public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi -que ces jongleurs, en représentant des pantomimes, en exécutant des -tours de force et d’adresse, en composant des morceaux de musique, des -chants d’amour, de guerre et de politique, et enfin en introduisant -à la scène les pantomimes parlées dont les sujets appelés _mystères_ -étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, furent en France -les _fondateurs de la comédie_ et les _pères des comédiens_. - -Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses -poètes qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent -des pièces spéciales. - -Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises, -et les prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction -exclusive des mystères et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même, -pour conserver ce monopole, à tolérer des représentations absurdes et -quelquefois inconvenantes. - -Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition -de l’_Alleluia_, la _Messe de l’Ane_ ou des fous, les _Offices farcis_, -les _Mystères de sainte Catherine_, etc... Le mystère des _Vierges -sages_ et des _Vierges folles_[82] présente un cas assez curieux pour -être noté. Il est écrit en trois idiomes différents. Dans cette pièce, -Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et les marchands, en -français, et les vierges folles, en provençal. On se demande comment un -tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu lettré, qui -devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse. - -Les _Mystères_ vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger. -On cite entre autres l’œuvre de _Guillaume Herman_, poète -anglo-normand, qui vivait au XIIe siècle. Son mystère, qui avait pour -titre _la Rédemption_, eut un certain succès. _Etienne de Langtow_, -évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi laissé un sur le même sujet. -Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, écrit en vers -anglo-normands et dont le texte remonte au XIIe siècle, marque un -progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes -sur la mise en scène: - -«Avant de réciter _la Sainte Résurrection_, disposons d’abord les lieux -et les demeures.--Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,--il -devra y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,--l’enfer -sera d’un côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles. -Avant tout, on verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de -ses vassaux, Caïphe sera de l’autre côté et avec lui la nation juive, -puis Joseph d’Arimathie. Au quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis -les disciples et les trois Maries. Le milieu de la place représentera -la Galilée et la ville d’Emmaüs où Jésus reçut l’hospitalité, et, une -fois que le silence régnera partout, don Joseph d’Arimathie viendra à -Pilate et lui dira, etc., etc[83].» - -La vogue croissante des _mystères_ amena entre les jongleurs -spécialement désignés pour les jouer une association particulière qui -prit le titre de _Confrères de la Passion_. Ce furent les _premiers -acteurs tragiques_. Charles VI les prit sous sa protection et les -autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans la grande salle de -l’hôpital de la Charité[84]. Ils y obtinrent un succès tel que le -clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança -l’heure des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très -longtemps _le Grand Jeu de la Passion_, spectacle qui durait plusieurs -jours, et d’autres mystères, dont l’un, dit de la _Vengeance_, -représentait le Christ triomphant et vengé à travers les temps; des -spectacles préparatoires ou parades, appelés _pois-pilés_, attiraient -également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait pas -se borner à ces premiers essais. Dès le XIIIe siècle, on constate -l’apparition d’une sorte de comédie appelée _jeu_, dont _Adam de la -Halle_, dit le _bossu d’Arras_, a laissé des spécimens curieux; ce -sont: _li Jus de la Feuillée_, _li Jus des pèlerins_, _les Giens de -Robin et Marion_. D’autres de _Jean Bodel_ nous sont également -parvenus. - -A côté des _Confrères de la Passion_, se forma une seconde société, -plus complète et aussi plus instruite, composée des _Clercs de la -Basoche_. Elle s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre -de roi des Basochiens et octroya à ses officiers ceux de maîtres des -requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, référendaires, secrétaires, -huissiers, etc. Il présidait aux études et aux jeux de la jeunesse, il -reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe -de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses -armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or -sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la -première était tragique, ne représentait que des pièces burlesques -appelées _soties_, dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour -les premiers acteurs comiques. Peu après la création de la confrérie -bouffonne de la Basoche se formèrent les corporations des _Enfants -Sans-Souci_, de la _Mère folle de Dijon_, et d’autres associations -dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, qui s’adonnèrent -sous différents noms aux divertissements de la poésie, de la musique -et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les -réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de -s’attaquer, dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse -qu’ils payèrent, à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux. -Dans leurs folles inventions, ainsi que dans les _soties_ et les -_moralités_, les _Enfants Sans-Souci_, présidés par le prince -des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup de talent, -d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations -scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs -interprètes les _précurseurs de nos acteurs comiques_. - - -CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS - -DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE - -Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents, -les mœurs du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie -méridionale de la France, pouvaient malheureusement être critiquées. -L’Église avait perdu sa force et son prestige, et la vénération dont -elle avait été honorée jusque-là se changeait en raillerie. Les -Troubadours furent les premiers à dénoncer la conduite des moines et -des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, à ramener -leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus. - -D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la -Gascogne, la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué -le joug de leurs oppresseurs et, depuis près de trois siècles -indépendante, était devenue étrangère à la France. Sa nationalité -et sa langue, absolument différente de celle des peuples soumis aux -Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement d’idées et -de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient. - -Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants -arabes; ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient -la vie facile et les plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la -Loire. D’autre part, le régime féodal n’avait pu s’implanter chez eux -que partiellement; un grand nombre d’alleux s’y étaient conservés. -Les villes avaient gardé d’antiques libertés républicaines, et la -bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la chevalerie. -De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions -du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine -antipathie réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués -aux populations méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout -prestige et toute domination, achèvent d’expliquer le rapprochement -qui se fit entre la papauté et la noblesse française. De cette entente -surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte était le châtiment -des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, de ramener -sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant plus -précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de -France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse. - -Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs -sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église. -Le pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence, -voulut tenter un effort spirituel, afin de donner au monde catholique -l’illusion que toutes les concessions compatibles avec l’esprit de -devoir et de charité chrétienne avaient été faites. _Saint Bernard_ fut -chargé de ramener au bercail les brebis égarées. Vertfeuil lui ayant -été signalé comme un des foyers les plus ardents de l’hérésie, il s’y -rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer les personnes -les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église et le -peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place -publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux, -dont on peut tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint -homme se trompa complètement en employant la terreur pour ramener à -Dieu ceux qui avaient souffert de ses ministres et de leurs exigences -toujours plus dures et plus âpres. Après leur avoir fait entrevoir -les supplices de l’enfer, il les menaça des armes vengeresses des -hauts barons catholiques. Leurs biens seraient confisqués et partagés, -leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs femmes et leurs -enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur appliquant la -torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand étonnement, -ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, la -place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein -de dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds -et en maudissant la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te -dessèche[85]!» - -L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans -la résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état -de révolte ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas -encore à l’emploi des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour -combattre les hérétiques par la parole, d’abord les disciples de saint -Bernard, les moines de Cîteaux, puis l’évêque d’Osma et le vicaire de -sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre _saint Dominique_, enfin un -légat, _Pierre de Castelnau_. Tous ces efforts restèrent impuissants -contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé qu’à la -religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère -contre les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs -terres cette révolution dirigée contre l’Église. - -Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et -des menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance -était plus grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé -de protéger les hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants -n’appartenant pas au culte catholique, de s’entourer enfin des ennemis -de l’Église. En présence du légat Pierre de Castelnau, Raymond VI -manqua absolument de vigueur et de résolution. Mal préparé pour la -lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de ses moyens de -défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence -funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après -avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit -à les poursuivre lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette -soumission, loin d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus -audacieux. Le pape lui écrivit: - -«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y -ferions voir les abominations détestables que tu as commises; mais, -comme il est plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec -les paroles du salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel, -quel orgueil s’est emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne -vouloir point de paix avec tes voisins et de braver les lois divines -en protégeant les ennemis de la foi! Si tu ne redoutes pas les flammes -éternelles, ne dois-tu pas craindre les châtiments temporels que tu as -mérités pour tant de crimes?» - -Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par -la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des -paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque -la puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer -satisfaite par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi -de l’abjuration de leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins -autant, c’étaient leurs richesses et leurs territoires. La conduite de -Pierre de Castelnau fut la preuve évidente de cette arrière-pensée; la -douceur, les concessions de Raymond VI, le laissèrent inflexible, et il -se retira en lui lançant une dernière excommunication. - -Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les -Provençaux. Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles -possibles, ne le laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant -dans l’inviolabilité du mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit -une escorte. - -Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge -sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui -l’accompagnaient; ce dernier supporta les injures moins patiemment que -son seigneur et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée[86]. - -Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de -départ d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son -ministre à tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade, -il promit la rémission de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille -des Provençaux, et il chargea les moines de Cîteaux d’exciter le zèle -des chrétiens pour leur faire expier le plus chèrement possible ce -qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par l’horreur -même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI. -D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse -et la prospérité du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces -paisibles et laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour -les soudards qui composaient l’armée des croisés. Tout en excitant -la foi des soldats, le clergé ne négligeait pas de leur assurer que -les dangers des expéditions lointaines n’étaient pas à craindre, que -cette campagne facile leur procurerait tous les honneurs et profits -spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, et par -surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de -Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis -par leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit -pas part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les -moines de Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond -VI, quoique ce dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré -son appui. - -L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence -prépondérante du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du -règne d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs -des ministres de la religion, qui n’avaient plus droit au respect -parce qu’ils n’étaient plus respectables, le pape, dans son orgueil -blessé de Souverain Pontife, ne craignait pas de faire appel aux plus -basses passions pour atteindre le but qu’il poursuivait: le triomphe -de la barbarie sur la civilisation, la destruction de la nationalité -provençale. Et, pour comble, le roi de France lui donnait la main et -lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, soudards -avides et cruels. - -Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus -qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser -les envahisseurs. Malheureusement, les différents princes qui les -commandaient ne s’entendirent pas entre eux. Chacun crut pouvoir -traiter séparément avec Rome, et échapper pour son compte aux -calamités de la guerre. Raymond VI se trouva seul en face d’un ennemi -qui avait pour lui non seulement la valeur et le nombre, mais aussi -l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il prit -alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se -soumettant, suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des -punitions. Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de -Pierre de Castelnau et, en présence de tout le peuple, on vit le comte -de Toulouse, duc de Narbonne, seigneur de la Haute-Provence, du Quercy, -du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, de Nîmes et de Béziers, flagellé par -le nouveau légat, obligé de prendre la croix contre ses propres sujets -et d’apporter son concours à cette expédition qui allait envahir le -territoire de ses vassaux. - -Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout -d’abord l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier -à son tour avec Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de -Toulouse; les bandes avides et fanatiques, accourues à la voix de -l’Église, ne pouvaient être facilement congédiées, et leur marche en -avant ne permit même pas d’entamer des négociations. Raymond-Roger, qui -ne se faisait aucune illusion sur l’issue de la lutte, voulut du moins -vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes principales de -son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive -des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux -croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils -trouvèrent les églises pleines de monde et les prêtres à l’autel -invoquant le Seigneur. Comment, au milieu d’une telle multitude, -distinguer les catholiques des hérétiques? On envoya demander au légat -du pape, _Arnauld Amalric_, abbé de Cîteaux, ce qu’il y avait à faire. -Le digne représentant d’Innocent III rendit cette réponse, aussi -cruelle que célèbre: - -«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur -cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres -et soldats, femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante -à Béziers. L’abbé de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains -historiens en portent le nombre à soixante mille. - -[Illustration: Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.] - -L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs -de Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs -chevaliers. Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même -sort que celui de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la -vie sauve, tous leurs biens furent confisqués au profit des croisés. -Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante furent brûlés ou pendus -pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger fit rapidement sa -soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi qu’elle eût combattu -était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses richesses. -Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, au -comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun -n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on -venait d’y massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils -avaient des territoires assez vastes dans le royaume de France, où -étaient nés leurs pères, et n’avaient aucune envie des pays d’autrui. -La folie du meurtre avait eu le temps de se calmer, le nuage rouge -s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur de ces -combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils -comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils -ajoutèrent à leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui -ne se tienne pour traître s’il accepte un tel bien[87].» - -Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple et -trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. _Simon de -Montfort_, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec -l’Église le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre. -A peine en possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il -fit, dit-on, empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après -s’être emparé de plusieurs places fortes, il poursuivit Raymond VI -jusque sous les murs de Toulouse. Le bruit de ses victoires lui -avait déjà amené de nouveaux contingents des pays les plus éloignés: -c’étaient des Lorrains, des Flamands, des Anglais, des Allemands, des -Autrichiens, à défaut des Français qui eurent horreur de cette guerre. -D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter à bref délai ses -bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait enfin pris le parti -de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, comme il l’avait -espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de Montfort à -lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de Lavaur -menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par -ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à -ses coups, dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours -attendus par ce dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la -présence du roi d’Aragon, qui s’était joint avec ses troupes au comte -de Toulouse, il remporta sur son adversaire la victoire de Muret. -Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon fut tué dès le commencement -de l’action, et son armée prise de panique, sans guide et sans chef, -fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à Montfort tous les -territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix de sa victoire. -Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il avait su -se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin -et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à -reconquérir tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit -d’ailleurs par la suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de -Montfort et son fils Amauri. - -[Illustration: Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.] - -Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut -trop intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas -figurer dans cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait -éluder, ce n’en est pas moins avec un sentiment de profonde amertume -que nous avons dû revenir sur une des pages les plus tristes de nos -guerres religieuses. D’autre part, si la croisade contre les Albigeois -nous a paru aussi injuste dans ses motifs qu’horrible dans ses -développements, il convient cependant, pour la juger impartialement, -d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec les idées de nos -jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des XIIe et XIIIe -siècles. - -En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le -monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point -de vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre -né de l’état de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes -provinces, le dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se -ressentir de cette situation troublée, on sera amené, non pas à excuser -les auteurs de cette horrible guerre, mais à considérer celle-ci, dans -ses résultats, comme la conséquence malheureuse d’un ensemble de faits -et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces événements lointains avec la -brutalité farouche de l’inconscience et du fanatisme. - -Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres -de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à -notre esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de -toutes les croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres -fratricides où les excès des uns amenaient les terribles représailles -des autres, les confondant tous dans une folie sanglante qu’il eût -fallu s’appliquer à prévenir plutôt que d’avoir eu à la condamner. -Voilà comment quelques années de cruelles persécutions suffirent pour -dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et recouvrir d’un -linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine d’espérance. -Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent à -jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, déjà si -riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus -ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines -entreprises contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses -victimes de leur croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les -fils de tant de nobles seigneurs, héros des vraies Croisades, tels -que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Isarn, comte de Die; -Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de -Clermont, fils de Robert, comte d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert, -comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Turenne; Raymond, comte de -Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à leur tour massacrés comme -les musulmans? - -Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent -pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons -arrosés du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et, -pleurant sur les malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le -chemin de l’exil. L’Italie, l’Espagne et la Provence proprement dite -les accueillirent. Ils se mêlèrent aux poètes de ces pays, mais leurs -œuvres furent désormais voilées du deuil de la patrie absente. Par ce -qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger de l’état d’esprit dans -lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable guerre. Ce -ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; le souffle -puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la -force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier -reflet de cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs. - -En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du -soleil furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans -l’institution qu’il fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon -de la langue parlée jusqu’à ce jour; il va jusqu’à la maudire et -prescrire l’excommunication contre tous ceux qui la parleront ou -détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été employée. Tous -les manuscrits en langue romane que l’on put trouver furent apportés -sur les places publiques, où l’on en fit des _autodafés_. Cet acte de -stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes -romans. - -Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur; -elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal -cessa d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux, -des livres et même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que -la chaumière du paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se -corrompre et se dénaturer, mais non disparaître à tout jamais. - -Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue -populaire dont le passé était si riche et si glorieux, et que la -moitié de la France parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la -Provence proprement dite, qui ne souffrit que partiellement et par -contre-coup de la guerre des Albigeois, qui continua à la pratiquer, -et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a transmise à travers -les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, après les -patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et des -poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir, -non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais -la langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des -œuvres nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier -ce qu’ils doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les -mœurs des ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font -revivre un passé glorieux, l’inspiration de leur génie nous montre le -pays de leurs aïeux tel qu’il était alors que, libre et indépendant, -il avait su par sa littérature, ses arts, son commerce, aussi bien que -par ses armes et son industrie, occuper une place prépondérante dans le -monde. - - -NOTES - - [77] Sorte de lyre. - - [78] Instrument de musique à manche et à cordes, dont on joue avec - les doigts. - - [79] Petite épinette portative. - - [80] Instrument à cordes, que l’on pince avec les doigts. - - [81] Instrument à cordes que l’on pinçait ou que l’on touchait avec - l’archet. - - [82] Le manuscrit du XIe siècle provient de l’abbaye de Saint-Martial - de Limoges, et se trouve à la Bibliothèque nationale. - - [83] Cette pièce, malheureusement incomplète, a été publiée par M. - Achille Jubinal, en 1834, chez Téchener. - - [84] Sur l’emplacement de la rue Grénetat. - - [85] Guill. de Puy-Laurens. - - [86] 1208.--Si le Titien nous a laissé un admirable tableau au point - de vue artistique lorsqu’il a reproduit cette scène, on conviendra du - moins qu’il en a singulièrement altéré la vérité historique. - - [87] _Chronique des Albigeois._ - - - - -XI - -LANGUE PROVENÇALE - - Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.--Des divers - dialectes des anciennes provinces de France.--Dialectes poitevin et - vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; de la haute - et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la - Gascogne; de la Gironde; du Languedoc; de la Provence. - - -La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des -principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les -chapitres précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les -plus sévères pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman -devait disparaître comme avait disparu le Latin, également frappé par -l’Église. Le Latin, quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile -et porter aux peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être -enseigné, parce qu’il avait été l’organe dont les païens s’étaient -servis pour implorer leurs idoles. C’est sous l’empire de cette idée -tardive, discutable d’ailleurs, que le pape Grégoire en proscrivit -l’usage dans les églises, sans que les services rendus à la religion -par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante. -La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du Roman, -que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux -satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence -de mesures aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la -critique, on ne peut s’empêcher de penser que, pour peu que ce système -d’interdiction eût été généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que -sur une chrétienté muette. - -Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de -Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte -s’était prononcé contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses -États à l’abri de la rapacité des Croisés. Ami des lettres et des -arts, il accueillit les Troubadours aquitains et gascons avec la plus -grande faveur, les traita comme les poètes de la Provence même, et les -encouragea dans la production et la propagation de leurs œuvres. Voici, -à ce sujet, ce qu’écrivait _César Nostradamus_, l’historien le plus -complet des poètes du Midi à cette époque: - -«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient -tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits, -qu’ils favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,--qu’on -ne voyait journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares; -si qu’il sembloit que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni -se reposer à la production d’esprits élevés et d’hommes excellents et -signalés.» - -A la mort du dernier Bérenger, _Charles d’Anjou_, son successeur, -porta le premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait. -Plus enclin à la politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne -donna pas aux Troubadours la protection et les encouragements qu’ils -avaient été habitués à trouver chez ses prédécesseurs. Son mariage avec -Béatrix, non moins important pour la monarchie française que l’alliance -de saint Louis avec l’héritière de Raymond IV, consacra définitivement -l’ascendant du Nord sur le Midi. La langue Romane, sous l’influence du -Français, subit une grave altération. Les œuvres des Troubadours du -XIVe siècle en donnent une idée; on s’en convaincra en lisant les vers -de _Bernard Rascas_, dont la facture est déjà toute française. Cette -altération n’a fait que s’accentuer depuis. - -On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été -l’expression d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait -finir avec la perte de l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas -moins vrai que, de Bérenger Ier à Charles III du Maine (1142-1481), -elle a duré trois cent soixante-neuf ans. Quant au nom de _Provençale_ -qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, il s’explique -par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et -politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle -représenta seule à cette époque la littérature méridionale, et il était -bien naturel que les Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils -entendaient mal, aient confondu sous le titre de Provençale toute la -littérature Romane, qui n’était plus cultivée qu’en Provence lors de -leur établissement dans le Midi. - -Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue -Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été -tiré. - -Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les -uns sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang -d’éducatrice; c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent -aux Romains, qui eux-mêmes avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce -fut l’Italie qui fit loi dans le domaine intellectuel, cédant ensuite -à l’Espagne une prépondérance dont la France, sous le règne de Louis -XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous Louis XIV, c’est -la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature, -domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait -adopter par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit -cette pléiade d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les -monuments classiques de la littérature française. - -Quoiqu’il n’ait pas brillé d’un éclat aussi vif que les langues de ces -grandes nations anciennes et modernes, le Provençal n’en a pas moins -tenu une place très honorable dans la littérature, depuis le roi René -jusqu’au XVIIIe siècle. Il serait difficile de désigner d’une façon -exacte l’époque où il succéda au Roman dans le Midi. La transition, -selon toutes les apparences, a dû commencer sous la première maison -d’Anjou, mais la transformation n’a guère été complète qu’après le roi -René. Suivant les documents du temps, le Provençal alors en usage était -plus éloigné de celui de nos jours que du Roman. Cependant, puisqu’il -faut un point de repère, on pourrait choisir comme ligne de démarcation -entre les deux langues le règne du roi René, donnant le nom de Romane -à celle qui se parlait avant et le nom de Provençale à celle dont on -s’est servi depuis et qui est arrivée jusqu’à nous, évidemment altérée -et modifiée dans sa forme, mais identique dans ses principes. - -A partir du roi René, le Roman-Provençal varie singulièrement. Les -États délibèrent et présentent leurs demandes dans un dialecte altéré -qui se rapproche de la langue vulgaire. Le roi répond tantôt en Latin, -tantôt en Français ou en Italien, plus souvent dans un dialecte Roman -plus voisin du Catalan que du Provençal. Ces changements continuels, -cette versatilité, prouvent, d’une part, que la langue vulgaire, dont -la transformation commençait à peine, ne pouvait pas encore avoir de -caractère fixe; de l’autre, l’intention évidente du roi René de ne pas -donner à l’une des langues qu’il parlait une sorte de suprématie sur -les autres. Il en était arrivé même à écrire ses lettres en plusieurs -langues. Celle que nous donnons ci-après est un amalgame de Latin, -de Roman, de Français et de Provençal; c’est l’une des premières qui -permettent d’étudier la modification, ou plutôt l’application de ces -diverses langues pour la formation du Provençal. Elle est adressée à -_Jean Allardeau_, évêque de Marseille: - - «DE PAR LE ROI, - - Moss. de Marsella e mon compère. Da porte d’alcuni poveri homini a - moi e stato humilmente supplicato comep la supplicatione loquale - qui interclusa ve mandamo chiaramente intenderete di alcuno loro - errore e fallimento. Et considerato sono homi maritimi et che hanno - de gli altri carrighi assai, ove cognoscerete sia coso di pieta p - per quanto tocha a moi volemo loro sia in vostra Guardia. Dots al - ponte sey lo vi giorno de jullet de l’anno MCCCCLXVIII. - - RENÉ. - -Le langage de la cour était sensiblement différent de la langue -vulgaire; il se rapprochait davantage du Roman-Catalan, et le bon roi -René, qui aimait le peuple et n’ignorait pas que les langues sont -surtout formées par lui, allait, nous dit la tradition, apprendre -et parler le Provençal chez les paysans de la campagne d’Aix, aussi -bien que chez les négociants de Marseille. Le Provençal littéral -et le Provençal vulgaire de cette époque laissent voir encore leur -affinité avec la langue Romane, mais les formes grammaticales du -premier sont plus rapprochées de cette langue, et celles du second ont -plus d’analogie avec l’Italien. On peut s’en convaincre par les deux -exemples suivants, tous deux du XVe siècle: - - ACTE DE 1473 - - ÉTATS DE PROVENCE SOUS LE ROI RENÉ; 9 OCTOBRE 1473[88] - - Le nom de nostre Senhor Dieu J. C. et de la siena gloriosa mayre e de - tota la santa cort celestial envocant loqual en tota bona et perfecta - obra si deu envocar, car del procesit tot bon et paciffié estament - del tres que hault et tres que excellent prince et senhor nostre lo - rey Regnier per la gracia de Dieu rey de Jérusalem, de Aragon, de - ambos la Sicilias, de Valencia, de Sardenha et de Corsega, duc d’Anjo - et de Bar, comte de Barcelona et de Provensa, de Forcalquier et de - Piémont. Thuision, deffension de aquest sieu pays de Provensa ev de - Forcalquier, et confusion et destruction de ses ennemis. - - «Item supplican et la dicha majestat que la trocha dels - blas.--Généralement en aquest pays, per ayssins que negun nos C. S. - extraya ni fasse extrayar directament ni indirectament degun blat - foras del dit pays per aquest an jusque a tant que las blats novels - seans reculhis; sus formidable pena et refrenar lo pres de tals - blots so es que non si ausa vendre otra la soma di tres florins la - sammodo de tres quintals del pes provensal non obstants tota gratia o - licencia obtengudo per degun et que plasso alla dicha real majestat - consentir letras potentas sobre aquesta requesta». - -La lettre qu’on va lire, écrite en Provençal vulgaire, n’est citée que -pour établir une comparaison avec la pièce précédente, qui donne le -Provençal parlé et écrit à la cour, à la même époque. - - Senhe payre à vous de bon cor mi recoumandi, la present es per vous - avisar como yeu ay resauput vostra letro en laqual mi mandas del - cap de Besonhos, yeu ay resauput ma raubo ambe mas camysas, calcuns - libres, del majister Johan Manuel Losquals los Ly ay donas; d’autre - part se non agre pensat et sauput que mon mestre non ague tengut - botiguo ni espéranço de tenir, sin non foso pas vengut en Arles a - demorar emb’el, car jamais non tendra botiguo... Jen ais mandat à - Bernard des Letros, eb non es vengut, car ero malades. Mathieu tirant - az ais li passet, di que lo trobet au lihec... non autro al présent, - voys que Dieu sie en vous, m’y recoumendares, si vos play à ma mayre, - à ma sorre et cousins ea touts nostres bons amis. - - En tot vostre emble fils - PEYRON BONPAR[89]. - - -Jusqu’en 1486, époque de la réunion définitive de la Provence à la -couronne de France, le langage resta à peu près le même que sous le -roi René. A partir de cette époque, les registres des États furent -rédigés en double original, l’un en Français, qui était présenté -au roi et auquel il donnait son approbation, l’autre en Provençal, -qui était le seul exécutoire pour le pays. A partir de Henri II, le -Français commence à avoir assez d’influence pour altérer le Provençal. -Le sonnet de Louis Belaud sur sa sortie de prison, que nous avons cité -précédemment, pourrait servir de spécimen pour la poésie provençale du -XVIe siècle; on y voit, à côté du langage vulgaire de cette époque, -des mots absolument français; ainsi sont confirmées nos observations -sur l’influence exercée dès lors par le Français sur le langage des -habitants de la Provence. - -Un morceau que l’on trouve dans tous les recueils de cantiques -provençaux, et composé par Puech, donne une idée des œuvres poétiques -du XVIIe siècle. Encore populaire de nos jours, il a été intercalé dans -la pastorale de Belot, qui se joue tous les ans à Marseille, au théâtre -Chave. - -Voici les deux premiers couplets de ce noël chanté par le bohémien ou -diseur de bonne aventure, devant la crèche: - -I - - N’autres sian tres booumians - Que dounan la boueno fortuno, - N’autres sian tres booumians - Que devinan tout ce que vian. - Enfant eimable et tan doux - Bouto, bouto aqui la croux. - Et cadun te dira - Tout ce que t’arribara, - Commenco Janan - Cependant - De ly veire la man. - -II - - Tu sies, à ce que viou, - Egau à Diou, - Et sies soun Fiou tant adourable. - Tu sies à ce que viou - Egau à Diou. - Nascu per iou dins lou néant; - L’amour t’a fach enfant - Per tout lou genre human; - Une Viergi es ta mayre, - Sies nat senso ges de payre - Aquo parei dins ta man, etc. etc. - -Ce peu de vers permet d’attribuer à l’auteur, comme premier mérite, une -grande facilité d’exposition. Ses personnages manient finement l’ironie -et, sous des dehors très simples, donnent une idée assez exacte de ce -qu’étaient ces diseurs de bonne aventure. Les noëls de Puech, réunis à -ceux de Saboly, peuvent passer pour les meilleurs du recueil. D’Argens -et Lamétrie avaient obtenu beaucoup de succès à la cour du Grand -Frédéric, en chantant en petit comité celui dont nous avons transcrit -le commencement. Puech, qui s’est borné à le traduire des _Bohémiens_ -de Lope de Vega, a passé pour en être l’auteur. - -Pour le XVIIIe siècle, les fables de Gros seraient toutes à citer. En -voici une, peu connue, dans laquelle le fabuliste marseillais ne le -cède en rien à l’immortel La Fontaine. Esprit d’observation, langage -imagé, excellente exposition du sujet et morale ou conclusion, tout y -concourt à mettre l’auteur au rang des premiers poètes provençaux de -cette époque[90]. - -LEIS RATOS ET LOU FLASCOU - - Dous ratouns, bouens amis, esten per orto un jour - Dins seis galaries ourdinaris, - Que soun granies, estagiero armaris, - Troboun un flascoulet tapa, qu’a soun oudour - Jugeoun plen d’oli fin; velei vaquitos en foesto; - Si delegoun, fan tour sur tour, - Et de l’abasima d’abor li ven en testo. - Lou plus fouer s’apountelo au soou, - S’esquicho, empigue, fa esquinetto; - L’autre doou tap pren la cordetto, - Fa fouerso, tiro et fa taut se que poou - Per l’en pau boulega. Mai noun li’a ren à faïre - Tous seis esforts, pecaïre; - Amoussarien pas un calen. - Las, fatigas prénoun alen. - Quand l’un deis boustigous dis à l’autre: coumpaïre, - Fasen pas réflexien que ce que fen voou ren. - Mi ven uno milloüe pensado; - Qu’es de rata lou tap, ensuito de saussa - Nônestrei Coües din lou flascou et puis de leis sussa, - Tout fa, tout ba. L’idéio es aprouvado - Lou tap es assiegea, mountoun à l’escalado. - Rouigon tant, qu’à la fin lou flascou es destapa. - Fan navega lei coües, vague de lei lippa, - Tiro lipo, lipo bouto. - N’en leisseroun pas uno goutto, - Engien voou mai que fouerco en qu soou s’entraina. - - -La réunion à la monarchie française des anciennes provinces du Midi -devait, comme dans la Provence proprement dite, amener la corruption -de la langue romane. Dans la Guyenne, la Gascogne, le Roussillon, -l’Auvergne, le Dauphiné et même dans quelques pays au-delà de la -Loire, l’altération du langage vulgaire donna naissance aux patois, -encore en usage aujourd’hui, modifiés, il est vrai, mais conservant -malgré tout l’empreinte de leur origine, du Roman. Il est évident que -leur orthographe et leur prononciation changent suivant les pays, se -rapprochant davantage de l’ancienne langue Romane au fur et à mesure -que l’on descend vers le Midi, son berceau. C’est ainsi que le même -mot, dans la bouche ou sous la plume d’un Marseillais, d’un Auvergnat, -d’un Poitevin ou d’un Bourguignon, aura toujours le même sens, mais le -plus souvent un son et une forme différents. Un travail de classement -des patois fut entrepris, en 1807, par le Ministère de l’Intérieur et -continué par la Société des Antiquaires de France, qui en a consigné -les résultats dans le sixième volume de ses mémoires. Faire ici -l’histoire de tous les patois serait dépasser le but de cet ouvrage; -nous nous bornerons à donner de chacun d’eux quelques notions et -quelques morceaux, afin de démontrer leur affinité avec le Roman. - -La prononciation des dialectes poitevin et vendéen est généralement -lente, monotone et accentuée. L’o change de son suivant le mot. Dans -homme, il se prononce _houme_; dans non, _naon_. Le _t_ se fait sentir -à la fin des mots, ainsi qu’à Toulouse et à Montpellier; sitôt se -prononce _sitote_. Le _k_ et l’_y_ au commencement d’un mot font _tch_: -kian (celui-ci) fait _tchian_, comme en italien. Le _gli_ s’élide -également, comme dans cette langue; ainsi un gland ou un gliand se -prononce _liand_, le _g_ étant presque insensible et l’_l_ mouillé. -_Eau_ à la fin d’un mot fait _à_ ou _eâ_; chapeau, _chapeâ_; couteau, -_couteâ_. _Er_ à l’infinitif d’un verbe se prononce _aé_; aimer, -_aimâer_; souffler, _bouffàer_; _a eu_, passé indéfini du verbe avoir, -se dit _at ogu_; quant aux mots dérivant des sources méridionales, ils -sont nombreux; en voici quelques-uns, comme exemples: - - Ajudhaer. Aider. - Bagoulaer. Babiller. - Boutre. Mettre, placer. - Buffaer. Souffler. - Casse. Petite casserole. - Jau. Coq. - Jarloux. Pot. - Mitan. Milieu. - Méjor. Midi. - Ou avez? Avez-vous? - Sègre. Suivre, etc., etc. - -Voici une chanson vendéenne, consignée dans les _Mémoires de l’Académie -celtique_[91], qui donne une idée du patois de la Vendée. A part -quelques mots français, on reconnaîtra facilement les mots romans, à -côté d’autres qui ont subi une plus ou moins grande altération. - -CHANSON VENDÉENNE[92] - - Un jor in hobant de Nuville - M’en vindis de vers Poitâe - Glie disant que dans kiae cartâe - Ol y at ine taut belle ville, - I n’ai-jà vu la ville mâe, - Les maisons m’on avont empêchâe, - - J’avisis un houmm’ de piarre - Tot au mitan d’in grand kieréa - Glie disant qu’ol’ toit n’tre râ - Kian qui faisait si bâe-la ghiarre - I gli aostis bâé mon chapéâ, - Gli ne m’aharsit srement jâ; - - I vis qu’ol y avait grand prâésse - Dan ine eglise ou i entris; - Glie se mirant boé nore ui dis - A débagoulâer la grand-mâesse. - Y croias qu’o srait bâe tout féet; - D’ou diable si kien finisset. - - TRADUCTION. - - Un jour, en partant de Neuville, - Je m’en vins de vers Poitiers. - Ils disent que dans ces quartiers - Il y a une si belle ville. - Je n’ai point vu la ville, moi, - Les maisons m’en ont empêché. - - J’aperçus un homme de pierre - Tout au milieu d’un grand carrefour. - Ils disent que c’était notre roi, - Celui qui faisait si bien la guerre[93]. - Je lui ôtai bien mon chapeau, - Lui ne me regarda seulement pas. - - Je vis qu’il y avait grand’presse - Dans une église où j’entrai. - Ils se mirent bien neuf ou dix - A réciter la grand’messe. - Je croyais que ce serait bientôt fait. - Du diable si cela finissait. - - - In d’oux avouet su sâes orailles - Come ine espèce de souffliâe, - O semblait à kielâe bornâe - Là vir, boutâous nous aboglies, - D’auquins de gli se moquiant - A tot moment le découéffiant. - - Gli aviant pendus pré doux ficelles - Come doux réchoux qui fumiant. - Kien que dan in ptiot bot preniant - Au fasait fumoer dé pus belle. - Glie gli ouriant bae pocquâe pré le nâé, - Se glie n’eût pa pris garde à sâe, - - Glie aviant d’aux paès d’incheque à la tâete, - Deux mantéas d’or qui tréleusiant; - Et les autres aviant eusrement - In chaquin la pea d’ine bâête. - Ol y avait in grand cabinet - Qu’atait tot pliâé de flageoléet. - - Glie fasiant tot pliàé de mines, - Torsiant la goul’, trepiant d’aux pâés. - Pre la coue, in grand enrageâé, - Mordait in grousse vremine. - Daux macréas taondus corne daux œus, - Chantiant menu come daux cheveux. - - TRADUCTION. - - L’un d’eux avait sur ses oreilles - Comme une espèce de soufflet. - Cela ressemblait à ces ruches - Où nous mettons nos abeilles. - Quelques-uns se moquaient de lui, - A tout moment le décoiffaient. - - Ils avaient suspendu par des ficelles - Comme des réchauds qui fumaient. - Ce que dans un petit sabot ils prenaient - Les faisait fumer de plus belle. - Ils le lui auraient bien appliqué par le nez - S’il n’eût pas pris garde à lui. - - Ils avaient, des pieds jusqu’à la tête, - Des manteaux d’or qui brillaient - Et les autres avaient seulement - Un chacun la peau d’une bête. - Il y avait une grande armoire - Qui était toute pleine de flageolets. - - Ils faisaient tout plein de mines, - Tordaient la bouche, trépignaient des pieds. - Par la queue un grand enragé - Mordait une grosse couleuvre; - Des enfants tondus comme des œufs - Chantaient fin comme des cheveux. - - - Glie bragliant à pliene tâete, - Came daux chaés qui se batiant. - I caas, nâé, que glie se mordiant, - I en d’aux avoueet ine baguette, - Gli’eux fasait seign qu’glie s’tésissiant - Mais glie an fasait, mais glie braigliant. - - TRADUCTION. - - Ils criaient à pleine tête - Comme des chiens qui se battraient; - Je croyais, moi, qu’ils mordaient. - Un d’eux avait une baguette[96], - Il leur faisait signe qu’ils se tussent. - Plus il le faisait, plus ils criaient. - - -Le Poitou s’honore à juste titre d’avoir produit le comte Guillaume IX, -troubadour dont les œuvres furent transcrites les premières et purent -servir de modèles aux poètes qui suivirent. Il faut compter aussi parmi -les enfants du Poitou: Savary de Mauléon, appelé le _maître des braves -et chef de toute courtoisie_; Macabrès, dont _la Gente Poitevine_ -a eu plusieurs éditions; Jean Drouet, apothicaire à Saint-Maixent, -qui, entre deux ordonnances médicales, trouvait le temps d’écrire _la -Mizaille à Tauny_ (_la Gageure d’Antoine_). Enfin, des recueils de -noëls anciens et nouveaux, imprimés à Niort, forment un ensemble où la -littérature patoise de la Vendée et du Poitou s’affirme souvent avec -succès. - -La Saintonge, l’Aunis et l’Angoumois sont trop voisines du Poitou pour -que leurs idiomes respectifs ne puissent pas être considérés comme de -simples variétés. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage, afin -de passer au Limousin. Dans cette province, le patois n’est que de -l’ancien Roman très altéré, dans lequel se rencontrent des mots et -quelquefois des phrases entières de bas latin. Les articles et les -auxiliaires ont des terminaisons méridionales. - -L’emploi constant des voyelles à la fin des mots et l’absence de l’_e_ -muet produisent une sonorité et une harmonie qui facilitent le chant. -Comme dans le Midi, l’accent rustique domine, lorsque les Limousins -parlent français. - -Deux proverbes compléteront ces indications sommaires: - -_Lo pu moouvoso tsavillo de la tsareto es aquelo que fai lou may de -brut[94]._ - -_Oco n’es pas oub’un tombour que l’an rapello un soval estsopa[95]._ - -Parmi ses Troubadours célèbres, le Limousin peut compter Gaucelme -Faydit, dont nous avons déjà parlé; Bernard de Ventadour, dont -Pétrarque fait un si gracieux éloge dans _Triomphe d’amour_; Giraud de -Borneuil, cité par Dante; Jean d’Aubusson, Aubert, Guy d’Irisel. A -une époque plus récente, le Limousin a produit Duclon (Dom Léonard), -bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, auteur du _Dictionnaire -de la Langue limousine_; J. Roux, qui a donné _la Chanson limousine_, -_l’Épopée limousine_, texte, traduction et notes; de Lépinay et -Godin: _Noms patois des plantes de la Corrèze_; Champeval, _Proverbes -bas-limousins_; etc., etc. - -L’Auvergne se divisait en Haute et Basse-Auvergne; la première, qui -comprend aujourd’hui le Cantal et une partie de la Haute-Loire, -a conservé la vieille langue rustique des ancêtres avec plus de -fidélité que la Basse-Auvergne. Ce fait tient surtout à des raisons -topographiques. Si l’influence du Français s’est fait sentir davantage -dans la Basse-Auvergne, c’est parce que les rapports de ses habitants -avec les gens du Nord sont plus nombreux et suivis. Cependant les -différences entre les deux patois portent moins sur la racine et -l’orthographe des mots que sur leur prononciation, et certaines règles -même sont encore restées communes à toute la province. Ainsi l’_e_ -muet, qui caractérise les terminaisons féminines en Français, est rendu -par un _a_ bref et sourd: - - _Fein-na._ Femme. - _Fi-llia._ Fille. - -Dans la Basse-Auvergne, la terminaison au pluriel est plus accentuée: - - _Las fennas._ Les femmes. - _Las fillias._ Les filles. - -Le _ch_ se change en _ts_, _tsch_, soit: - - _Tsanta._ Chante. - _Tsalour._ Chaleur. - _Tschi._ Chien, etc. - -_J_ se prononce _dz_, _dj_; ainsi: - - Im _dzou_. Un jour. - _Di-djau._ Jeudi. - -Dans l’Auvergne méridionale, la prononciation tend à se rapprocher -davantage de la langue mère; on en fait surtout la remarque dans les -mots qui expriment une augmentation ou une diminution; il en résulte -une couleur et une harmonie que l’on ne rencontre pas ailleurs. L’on -dit ainsi: - - Chapeau. _Tsapé._ - Grand chapeau. _Tsapelas._ - Petit chapeau. _Tsapelou._ - - Homme. _Omë._ _Omenass._ _Omenou._ - Femme. _Feinna._ _Feinass._ _Feinou._ - _Feinetta._ _Feinnouna_, etc. - -Quelques mots ont conservé une forme qui se rapproche plus du Latin: - - _Adzuda_, aider, du Latin adjutum; - _Espeita_, attendre, -- expeto; - _Ligna_, branche, -- lignum; - _Londa_, boue, -- lutum; - _Puzët_, bouton, -- pusula, etc., etc. - -Le commencement de la _Parabole de l’Enfant prodigue_ va montrer le -vocabulaire auvergnat mis en œuvre: - - _En ome aviot dous garçons, lou pè dzouïne diguet à soun païre: donna - mé la part dé l’iéritadge qué mé reveit?_ - - _Lon païre lour partadzed sa fourteuna._ - - Quasques dzours après, lou dzouïne garçon ramassé soun bé, e - partiguét per voudiaza diens un païs estrandgé, é dissipét ati tout - ço qu’aviot en débaoutza, etc., etc. - - -L’Auvergne a produit des Troubadours célèbres, parmi lesquels on peut -citer, comme un des plus anciens, _Pierre Rogiers_, qui vivait au -commencement du XIIe siècle. Nommons encore le _Dauphin_ et l’_évêque -de Clermont_ dont les satires ne manquaient ni d’esprit ni d’à-propos; -_Peyrols_, connu surtout par ses sirventes militaires en faveur des -croisades; le _moine de Montaudon_, dont les poésies licencieuses -devaient s’accorder bien mal avec les règles et l’austérité d’un -cloître; aussi le voit-on jeter sa robe aux orties et courir les -amoureuses aventures. On ne saurait oublier la belle _Castelloza_, -femme du seigneur de Mairona, qui a laissé de très gracieuses poésies. -Enfin, l’abbé _Caldagnès_, auteur d’un recueil de poésies auvergnates -publié en 1733, a, dans une lettre intercalée dans l’exemplaire que -possède la Bibliothèque nationale et portant la date de 1739, formulé -sur le patois et la langue Française une opinion généralement admise -aujourd’hui: - - Je conviens de bonne foi que la langue Auvergnate est aujourd’hui un - vrai patois; mais j’espère que vous voudrez bien convenir avec moi - que ce patois et le Français ont des aïeux communs. Le Français a eu - le bonheur d’avoir été chéri de nos anciens rois; ils l’ont ennobli, - tous les courtisans à leur exemple, et tous les beaux esprits lui - ont rendu successivement de grands services; cependant, malgré tant - de faveurs, il y a quatre ou cinq cents ans qu’il n’était, tout au - plus, qu’un petit noble de campagne, à qui les élus de ce temps-là - pouvaient fort bien disputer la noblesse, et qu’il n’était en vérité - guère plus riche que son frère le roturier... - -Il faut également citer les _Poésies auvergnates_ de _Joseph Pasturel_, -imprimées à Riom en 1733, chez Thomas, et réimprimées en 1798. -On y remarque des notes sur l’orthographe et la prononciation de -l’Auvergnat, et sur les progrès que faisait le Français en Auvergne à -cette époque. - -Les provinces de Dauphiné et de Bresse, qui comprennent aujourd’hui -les départements des Hautes-Alpes, la Drôme, l’Isère et l’Ain, ont -subi l’influence du Français plus tôt que les autres, à cause de leur -proximité avec les pays faisant partie de la monarchie française. -Cependant la langue Romane y fut longtemps en usage; on l’y désignait -sous le nom de _Materna_. - -Aujourd’hui encore, les paysans du Grésivaudan ont un idiome qui se -rapproche beaucoup du Roman. Le patois des Hautes-Alpes a de grands -rapports avec le Provençal et le Languedocien, et les différences -portent plus sur la prononciation que sur l’orthographe. Un fait -curieux à constater, c’est que ce patois se parle très purement dans -certains pays d’Allemagne qui, probablement, servirent de refuge -aux émigrés forcés de quitter successivement le sol natal, lors de -la révocation de l’édit de Nantes. Le Dauphinois a de la grâce; il -est riche en expressions pittoresques et imitatives, et sa poésie se -prête avec beaucoup de charme aux pastorales et récits champêtres. -Dans la bibliographie du patois du Dauphiné, par Colomb de Batines, -nous trouvons une pièce charmante, d’un esprit délicat et gracieux, -attribuée à Dupuy, de Carpentras, maître de pension à Nyons: - -LOU PARPAYOUN - - Picho couquin dé parpayoun, - Vole, vole, té prendraï proun! - Et poudre d’or su séïs alête, - Dé mille coulour bigara, - Un parpayoun su la viooulête - Et pieï su la margaridète - Voulestréjave dins un pra. - Un enfan, pouli coume un angé, - Gaoute rounde coume un arangé, - Mita-nus, voulave après éou, - Et pan!... manquave; et piei la bise - Qué bouffave din sa camise, - Fasié véiré soun picho quiéou... - Picho couquin de parpayoun, - Vole, vole... té préndrai proun! - Anfin lou parpayoun s’arréste - Sus un boutoun d’or printanié, - Et lou bel enfan pér darnié - Ven d’aisé, ben d’aïsé.--êt pieï, leste! - Din sei man lou faï présounié, - Alors vite à sa cabanète, - Lou porte amé mille poutoun - Maï las! quan drube la présoun - Trove plu dédin seï manète - Qué poudre d’or dé séïs alète! - Picho couquin dé parpayoun, etc. - -Comme les autres provinces méridionales, le Dauphiné a fourni un -nombre assez considérable de Troubadours et de poètes en tous genres: -_Ogier_, qui vivait vers la fin du XIIe siècle; _Folquet de Romans_ -et _Guillaume Mayret_, qui furent, suivant la renommée, les meilleurs -jongleurs du Viennois; _Raymond Jordan_, vicomte de Saint-Antoni, dont -il est dit dans l’_Histoire des Troubadours_ qu’il était bel homme, -vaillant en armes, et faisant aussi bien les vers que l’amour; _Albert -de Sisteron_ (du Gapençois), fils du jongleur Nazur, poète, mais -surtout musicien; _J. Millet_, qui, en 1633, fit paraître _la Pastorale -et Tragi-Comédie de Janin_, _la Pastorale de la Constance de Philin et -Margoton_, _la Bourgeoise de Grenoble_. - -Le voyage de _Racine_ dans le Midi de la France nous permet de -connaître le jugement du grand poète français sur le dialecte de -Valence. Sa septième lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis -qu’il eut à subir dans ce pays dont le langage qu’il ne connaissait pas -encore, lui paraissait composé d’Espagnol et d’Italien: - - J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du - pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut - à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de - chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer - les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un - homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. - Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai - autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin dans - Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage - mêlé d’Espagnol et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces - deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et - pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes - mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à - broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en - ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il - m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y a sujet - d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je - voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus - en ce pays comme moi, etc., etc. - -Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui -se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): _De l’Origine et de la -Formation des dialectes vulgaires du Dauphiné_ (Valence, Borel); 1838, -l’abbé Bourdillon: _Des Productions diverses en patois du Dauphiné et -des Recherches sur les divers patois de cette province et sur leurs -différentes origines_. Ce dernier ouvrage traite de l’origine des -patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, de leur valeur -respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. _Pierquin -de Gembloux_ est l’auteur de l’_Histoire des patois_ et d’une étude -intitulée: _Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe -dans les dialectes vulgaires du Dauphiné_. On peut ajouter à cette -liste déjà longue A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier, -Rolland, de Ladoucette, Allemand, Lesbros, etc., etc. - -La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord, -le Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du -Bazadais; la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le -Bigorre, Comminges et Couserons. De la comparaison des idiomes de -ces divers pays, on peut conclure, d’une façon générale, qu’ils se -rapprochent de l’ancienne langue romane du XIIe et du XIIIe siècle. On -y retrouve l’harmonie, la correction et une certaine grâce, dont les -œuvres des Troubadours de cette époque portent l’empreinte. Il faut en -excepter le Basque, que les uns prétendent descendre du Carthaginois, -les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, quoiqu’il -indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très éloignée -d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence du -Midi. - -[Illustration: Nîmes: la Maison carrée.] - -Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la -plus riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours -auxquels elles sont dues, nous citerons les plus illustres: _Bertrand -de Born_, vicomte de Hauteford, en Périgord; _Geoffroy Rudel_; _Arnaud -de Marveil_; _Guillaume de Durfort_; _Heudes de Prades_, chanoine -de Maguelone, dont le nom rappelle le souvenir de poésies plus que -galantes; _Elyas de Barjols_, favori d’Alphonse II; _Elyas Cairels_, -qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans succès, -à la poésie; _Hugues Brunel_, de Rodez, qui fit l’admiration des -Cours des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; _Giraud de -Calençon_, l’habile jongleur; _Folquet de Lunel_, qui terminait son -roman sur la vie mondaine par cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce -roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé de quarante ans, et qui, depuis -quarante ans, offense Dieu»; _Guillaume de Latour_, qui devint fou par -amour; _Bertrand de Paris_, surnommé _Cercamons_, parce qu’il errait -constamment; _Arnaud Daniel_, etc. - -Vers la fin du XVIIIe siècle, _Pierre Bernadau_, avocat-citoyen du -département de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais _les Droits -de l’homme_. Il envoya ensuite son travail au député _Grégoire_, qui -l’avait prié de lui donner des notes sur les mœurs, les coutumes, les -usages et la langue du Bordelais et des pays limitrophes. Personne -n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy et d’Andrieux, ayant -formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, se livrèrent à -une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de leur -fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer -leur projet de loi. La traduction des _Droits de l’homme_, que nous -empruntons à Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais -sous la _Convention nationale_. - - - Bordeaux, le 10 septembre, - L’an second de la Révolution de France (1790). - - LOUS DREYTS DE L’OME[97] - - Lous deputats de tous lous Francés per lous representa et que formen - l’Assemblade natiounale, embisatgean que lous abeous que soun dans - lou rauïaumy et tous les malhurs puplics arribats benen de ce que - tout lous petits particuliers que lous riches et les gens en cargue - an oblidatlut ou mesprisat lous frans dreyts de l’ome, an resout de - rapela lous dreyts naturels béritables, et que ne poden pas fa perde - aux omes. Aquere declaratioun a doun esta publidade per aprene a tout - lou mounde lur dreyts et lur débé, parlamo qu’aquets que gouberneu - lous afas de la France n’abusen pas de lur poudé, per que cade - citoien posque beyre quand déou se plagne s’ataquen sous dreyts, et - per qu’aymen tous une constitutioun feyte per l’abantage de tous, et - qu’asségure la libertat a cadun. - - Aess proco que lous dits deputats recounèchent et desclarent lous - dreyts suibants de l’ome et dau citoien, daban Dious et abeque sa - sainte ayde. - - PRUMEYREMEN.--Lous omes néchen et demoren libres et egaux en - dreyts et g’nia que l’abantatge dau puplic que pot fa establi des - distinctiouns entre lous citoiens. - - SÉGOUNDEMEN.--Lous omes n’an fourmat de les societats que per millou - conserba lurs dreyts, que soun la libertat, la proprietat, la - tranquillitat et lou poudé de repoussa aquets que lur boudren causa - doumatge den lur haunour, lur corps ou lur bien. - - TROIZIÈMEMEN.--La natioun es la mestresse de toute autoritat et - cargue de l’etzersa qui ly plait. Toutes les compagnies, tous les - particuliers qu’an cauque poudé lou tenen de la natioun qu’es soule - souberaine. - - QUATRIÈMEMEN.--La libertat counsiste à poudé fa tout ce que ne fey - pas de tort à digun. Les bornes d’aquere libertat soun pausades per - la loi et qui les passe dion craigne qu’un aute n’en féde autan per - ly fa tort. - - CINQUIÈMEMEN.--Les lois ne diben défende que ce que trouble lou boun - orde. Tout ce que n’es pas defendut par la loi ne pot esta empacha, - et digun ne pot esta forsat de fa ce que ne coumande pas. - - CHEYZIÈMEMEN.--La loi es l’espressioun de la bolontat générale. Tous - lous citoïens on dreyt de concourre à sa formation par els mêmes - ou p’ra’quels que noumen à lur place p’raux Assemblades. Faou se - serbi de la même loi tant per puni lous méchans que per protégen - lous prâubes. Tous lous citoïens conme soun egaus par elle, poden - prétendre à toutes les cargues pupliques, siban lur capacitat, et - sens aute recoumandationn que lur mérite. - - SÉTIÈMEMEN.--Nat ome ne pot esta accusat, arrestat ni empreysounat - que dans lous cas espliquats per les lois, et séban la forme qu’an - prescribut, que sollicite, baille, etzécute on fey etzécuta dans - ordres arbitraires diou esta punit sébérémen. Mai tout citoïen mandat - ou sésit au noun de la loi diou obéir de suite; deben coupable en - résistan. - - HUYTIÈMEMEN.--Ne diou esta pronounsat que de les punicious précisémen - bien nécessaires; et not ne pot esta puni q’en bertu d’une loi - establide et connéchude aban la faoute conmise et que sié aplicade - coume coumben. - - NAUBIÈMEMEN.--Tout ome diou esta regardat inoucen jucqu’à ce que sie - esta déclarat coupable. Sé faou l’arresta deben préne garde de ne ly - fa not maou ni outrage. Aquels qui ly féden soufri cauqu’are diben - esta sébéremen corrigeats. - - DETZIÈMEMEN.--Not ne pot esta inquiétat à cause de ses opinions, même - concernan la religion, perbu que sous prépaus ne troublen pas l’ordre - puplic establit per la loi. - - OONTZIÈMEMEN.--La communicatioun libre de les pensades es on pus - bet dreyt de l’ome. Tout citoïen pot doun parla, escrioure, imprima - librémen, perbu que respounde dous suites que pouyré angé aquere - libertat den lous cas déterminats per les lois. - - DOUTZIÈMEMEN.--Per fa obserba lous dreyts de l’ome et dau citoïen, - faou daus officiers puplics. Que sien presté, jutge sourdat, aco - s’apere force puplique. Aquere force es establide per l’abantage - de tous et noun pas per l’intret particulier d’aquels à qui l’an - confiade. - - TREITZIÈMEMEN.--Per fourni à l’entretien de la force puplique, faou - mete de les impositions su tous, et cadun n’en diou pagna sa portionn - siban ses facultats. - - QUATORTZIÈMEMEN.--Lous citoïens on lou dreyt de berifia els mêmes - ou pran moyen de lus députats qu’an noumat la nécessitat de les - impositiouns et les acourda libremen prou besouin de l’Estat de - marqua combien, coumen et duran qu’au tems libéran d’aqueres - impositiouns et de beyre même coumen lou prébengut en es emplégat. - - QUINTZIÈMEMEN.--La sociétat a lou dreyt de demanda conte à tous lous - agens puplics de tout so qu’an feit dens lur place. - - SETZIÈMEMEN.--Gnia pas de boune constitutioun dens toute societat ou - lous dreyts de l’ome ne soun pas connéchuts et asségurats et ou la - séparation de cade pouboir n’es pas ben establide. - - DARNEY ARTICLE.--Les proprietats soun une causa sacrada et oun digun - ne pot touca sen bol. Nat ne pot en esta despouillat, exceptat quand - lou bien puplic l’etsige. Alors fau que pareche cla qu’au besonier - per l’abantatge commun de ce que aporten à cauque citoïen, et ly - diben bailla de suite la balour de ce que cede. - -Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts -répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte -bordelais qu’on peut se demander si le traducteur le connaissait bien, -ou si, à l’époque de la traduction, les habitants de Bordeaux ne -subissaient pas, plus que les ruraux, l’influence prépondérante de la -langue Française. Il est certain que, dans les campagnes, et en ville -même, les gens du peuple employaient et emploient encore aujourd’hui -des expressions absolument différentes de celles dont M. Bernadau s’est -servi pour traduire les _Droits de l’homme et du citoyen_. - -La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les -Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue -Romane. Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de -Simon de Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile -leur resta ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les -avons vus, sous Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager -avec les poètes du pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres -franchirent les Pyrénées ou traversèrent la mer pour être amicalement -accueillis par les rois d’Aragon, de Castille et de Sicile. Cependant, -les œuvres qu’ils produisirent à partir de cette époque se ressentirent -du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient adoucir dans -ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les brutales -circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus cruel, -et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore si -vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé -par ces paroles de _Pierre Vidal_: - - Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce - pays! Lorsque j’en entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour - un mot qu’on m’en dit, mon cœur en voudrait cent. Mon amour est tout - entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je dois ce - que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent[98]. - - -Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal -perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait -plus, parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour -faire place à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent -sa décadence profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux. -Dans les villes, au contraire, le souvenir de la langue nationale se -réveilla à un moment donné, et fut le point de départ d’un travail de -recomposition. Le vieil idiome, sous l’impulsion qui lui fut donnée, -reparut, modifié, enrichi de tournures et d’expressions nouvelles, sans -toutefois perdre le caractère qui lui était propre. Le Toulousain, qui, -depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois les plus harmonieux, -c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de souvenirs. Dans ses -mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, _Astruc_ prétend qu’à -la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement employée -pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, puisés -dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette -partie de la France méridionale. - -Voici un spécimen du patois de Toulouse au XIVe siècle: - -CANÇON DITTA LA BERTTA - -_Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin, -assistat des nobles mundis de Tholosa_ - - _A Dona Clamença._ - - Dona Clamença, se bous plats, - Jou bous diré pla las bertats - De la guérra que s’es passada - Entre pey lou rey de Léon, - Henric soun fray, rey d’Aragon, - E d’ab Guesclin soun camarada, - E lous moundis qu’éren anats, - - E les que nou tournen jamas - S’es qu’yen demande recompença, - Perço que non meriti pas - D’abe de flous de bostos mas: - Suffis d’abe bost’ amistança. - - L’an mil tres cens soixante-cinq, - Dén boule déu rey Charles-Quint, - Passée en aquesta patria - Noble seignou, Bertran-Guesclin, - Baron de la Roquo-Clarin, - Menan amb’ et gentdarmaria. - - L’honor, la fé, l’amor de déus, - Erou touts lous soulis motéus - Qu’ets portavau d’ana fa guerra - Contra lous cruels Sarrazis[99], etc., etc... - -La pièce suivante, dont Goudouli est l’auteur, permettra de juger des -changements survenus dans le patois de Toulouse vers le XVIIe siècle: - - Hier, tant que le Caüs, le chot é la cabéco - Tratabou à l’escur de lours menus afas, - E que la tristo nèyt, per moustra sous lugras, - Del grand calel dél cél amagabo la méco, - --Un pastourel disie:--B’é fayt uno grand péco - De douna moun amour à qui nous la bol pas, - A la bélo Liris, de qui l’armo de glas - Bol rendre pouramen ma persuto buféco, - Mentre que soun troupél rodo le communal, - Yen soun ouna cent cops parla, li de moun mal; - Mès la cruélo cour à las autros pastouros, - Ah! soulél de mous éls, se jamay sur toun se - Yen podi fourrupa dous poutets à plaze, - Yen faré ta gintos, que duraros très houros! - - -Le patois de Montpellier a quelque affinité avec l’Italien, il s’en -rapproche assez par la prononciation de certains mots. Nous trouvons, -dans les réponses adressées à l’abbé Grégoire lors de son enquête sur -les patois de France, un morceau de poésie, par Auguste Rigaud de -Montpellier, qui peut donner une idée de ce patois en 1791. - -L’AMOUR POUNIT PER UNA ABEIA - - Lou pichot diou qu’és tout puissan, - Vechen una rosa vermeia - Voou la culi, mais una abeia - Lou fissa redé, et, tout plouran, - S’encouris vité vers sa mera. - Et yé dis, d’un air bén mouquêt: - «Vésés, mama, qu’es gros moun det - Una abeia, dins moun partera, - Ven, peccaïre! de mé pouni, - Soutapa, qué me fai souffri!» - Vénus lou pren sur sa faoudéta, - Souris, l’acala emb’un poutou, - Et dis: «Moun fil, suna bestiéta, - Pus marrida qu’un parpaïou, - Te faï tant coïré la maneta, - Jugea un paouquét quinté es l’estat - D’un cor que toui traits an blassat!» - -Dans sa notice sur Montpellier, M. _Charles de Belleval_ donne la -traduction patoise de la cantate du _Nid d’amour_, de _Métastase_, dont -nous reproduisons ici quelques vers: - - Counouyssès la béla Liseta? - Et bé, fugissé-là toujours: - Lou cur d’aquéla bergèyréta - Es ûna nizâda d’amours. - Aqui s’én véy de touta ména; - Un tout éscas sort dâou cruvél, - Un âoutre né comménça à péna, - Dé sâoupre bécâ dés per el... etc. - - -Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous -contenterons de mentionner les plus remarquables: - -_Garins d’Apchier_, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan; -on le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui -prête l’invention du _descord. Pons de Capdeuil_, célèbre par ses -chants d’amour et ses sirventes militaires, faisait de sa demeure -le rendez-vous de toute la noblesse de la contrée. Là se donnèrent -des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la dame de ses pensées étant -venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, échangea ses riches -vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer dans une -expédition lointaine. _Azalaïs de Procairagues_ appartenait à l’une des -familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs -chansons qu’elle composa en faveur de _Gui Guérujat_, fils de Guillaume -VI, qu’elle aimait tendrement. _Pierre Raymond_, de Toulouse, dut à son -mérite autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours -du roi d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On -peut encore citer _Guillaume de Balaun_, _Pierre de Barjac_, _Giraud -Leroux_, _Perdigon_, _Nat de Mons_, _Pierre Vidal_, _Figueira_, _Arnaud -de Carcassés_, _Clara d’Anduse_. - -La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc -parlée dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous -en extrayons ce qu’elle présente de plus remarquable: Thomas: -_Vocabulaire des mots romans-languedociens dérivant directement du -Grec_, 1841.--Floret: _Discours sur la «lengo Romano»_.--Laurès: -_Poésies Languedociennes_.--Roque-Ferrier: _Poème en langage Bessau_ -(_Hérault_).--Barthès: _Glossaire botanique languedocien_.--Tandon: -_Fables, contes en vers_ (_patois de Montpellier_).--De Tourtoulon: -_Note sur le sous-dialecte de Montpellier_.--Mushack: _Étude sur le -patois de Montpellier_. - -A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier: -_Explication en français de la langue patoise des Cévennes_.--Boissier -de Sauvages: _Dictionnaire languedocien-français_; cet ouvrage a eu -plusieurs éditions.--De La Fare-Alais: _Las Castagnados, poésies -languedociennes, avec notes et glossaire_.--Aillaud, _Remarques sur la -prononciation nîmoise_.--D’Hombres: _Alais, ses origines, sa langue_, -etc.--Glaize: _Écrivains contemporains en langue d’oc_.--Fresquet: _le -Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés_.--Bigot, de -Nîmes: _Fables_.--Reboul: _Poésies diverses_. - -Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les -Troubadours et parvint à une perfection relative avant même que le -Français eût des formes régulières. La Cour de Provence était une -des plus brillantes de l’Europe et la langue dite _provençale_ était -cultivée chez les autres peuples de préférence à toutes les autres. -Mais, après le roi René, la couronne de Provence ayant été réunie -à celle de France, la langue nationale perdit peu à peu de son -importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et -ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale. -Les Troubadours de la Provence furent très nombreux; quelques-uns -acquirent une célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à -nous. Tel fut _Folquet de Marseille_, évêque de Toulouse. S’étant, dans -sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs de Roquemartine, il lui dédia -des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse lui ayant fait embrasser -la cause de la croisade contre les Albigeois, il reparut en prêtre -fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, donnant -ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait -faire justice. _Bertrand d’Alamanon_, gentilhomme d’Aix, se fit -remarquer par ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence -et roi de Naples, qui traita son pays en conquérant brutal, le ruina -par ses impôts et le dépeupla par ses guerres. D’une nature droite, -plein de courage, habile diplomate, Bertrand d’Alamanon n’épargna ni -le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque d’Arles. _Blacas_ -et _Blacasset_, ses fils, furent tous deux des gentilshommes illustres -par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit; -_Sordel_, dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante -son courage et les qualités qui firent de lui un héros. _Boniface III -de Castellane_ fut un des plus violents satiriques du XIIIe siècle; -Nostradamus cite plusieurs de ses chansons qui ont toutes pour refrain: -_Bocca, qu’as dich?_ (Bouche, qu’as-tu dit?), comme une sorte de regret -de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: _Granet_; _Raymond -Bérenger V_, comte de Provence; _Richard de Noves_, qui écrivit en vers -l’histoire de son temps; _Bertrand Carbonel_; _Poulet_, de Marseille, -poète grave et correct; _Jean Estève_, dont les pastourelles gracieuses -ne manquent pas de saveur; _Natibors_ ou _Mme Tiberge de Séranon_, la -grâce faite femme, qui versifiait agréablement; _Raymond de Solas_; -_Jean Riquier_, dont un grand nombre de poésies charmantes sont -arrivées jusqu’à nous. _Arnaud de Cotignac_ et _Bertrand de Puget_ -peuvent clore cette liste déjà longue. Plus tard, nous trouvons _Louis -Belaud de La Belaudière_; _Gros_, de Marseille; _Puget_, auteur d’un -_Dictionnaire provençal_; _Papon_, _Considérations sur l’histoire de la -langue Provençale_; _Carry_, de Marseille, _Dictionnaire étymologique -du Provençal_, 1699; et, enfin, _Achard_[100], dont la grammaire et le -dictionnaire fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal -encore en usage de nos jours. On ne peut nier que le Provençal, comme -les autres dialectes de la langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de -la Provence à la France, un temps d’arrêt qui nuisit considérablement -à son développement. Jusque-là langue nationale, il cessa d’être -officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente que réelle. -Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes -encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait -atteindre le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée -par le peuple dans toute la Provence proprement dite; observation qui -s’applique d’ailleurs aux dialectes des autres provinces du Midi de la -France; ils restèrent également populaires. Les productions poétiques -et littéraires devaient nécessairement être moins nombreuses, elles -le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. Les œuvres -de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de la Drôme, de Gros de -Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de Rigaud de Montpellier, -de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, de Daubian et de bien -d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé sa langue, dont la -vitalité avait su résister à tant d’événements contraires. - -L’_abbé Grégoire_ ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la -Convention ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait -_la Fédération des idiomes_. Les efforts de la Révolution, pas plus que -les anciennes ordonnances royales sur la proscription du Provençal, -ne réussirent à anéantir une langue parlée depuis huit cents ans; -enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait un instituteur -français dans chaque commune des départements frontières, eut ce -résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français, -tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où -le Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et, -depuis cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la -langue Française et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en -se prêtant des mots, des formes et des tournures de phrases consacrés -par l’usage et ratifiés par le temps. - - -NOTES - - [88] Extrait des registres _Potentia_, bibliothèque Mejanes. - - [89] Lettre de la fin du XVe siècle, écrite par un fils à son père. - L’original appartenait à la collection de l’historien provençal - Bouche. - - [90] Deux éditions des poésies de Gros ont été publiées à Marseille, - l’une en 1734, l’autre en 1763. _Le Bouquet provençal_ en a inséré - quelques-unes en 1823. - - [91] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. III, p. 371. - - [92] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. II, p. 371. - - [93] Louis XIV. - - [94] La plus mauvaise cheville de la charrette est celle qui fait le - plus de bruit. - - [95] Ce n’est pas avec un tambour qu’on rappelle un cheval échappé. - - [96] Le chef d’orchestre. - - [97] TRADUCTION. - - LES DROITS DE L’HOMME - - Les députés de tous les Français, pour les représenter, et qui - forment l’Assemblée nationale, envisageant que les abus qui sont - dans le royaume et tous les malheurs publics arrivés viennent de - ce que tous les petits particuliers, que les riches et les gens - en charge ont oublié ou méprisé les francs droits de l’homme, ont - résolu de rappeler les droits naturels véritables, et qu’on ne peut - pas faire perdre aux hommes. Cette déclaration a donc été publiée - pour apprendre à tout le monde ses droits et ses devoirs, afin que - ceux qui gouvernent les affaires de la France n’abusent pas de - leur pouvoir, afin que chaque citoyen puisse voir quand il doit se - plaindre, si on attaque ses droits, et afin que nous aimions tous - une constitution faite pour l’avantage de tous, et qui assure la - liberté à chacun. - - C’est pour cela que lesdits députés reconnaissent et déclarent les - droits suivants de l’homme et du citoyen, devant Dieu et avec sa - sainte aide. - - PREMIÈREMENT.--Les hommes naissent et demeurent libres et égaux - en droits, et il n’y a que l’avantage du public qui puisse faire - établir des distinctions entre les citoyens. - - SECONDEMENT.--Les hommes n’ont formé des sociétés que pour mieux - conserver leurs droits, qui sont la liberté, la propriété, la - tranquillité et le pouvoir de repousser ceux qui leur voudraient - causer dommage dans leur honneur, leur corps ou leur bien. - - TROISIÈMEMENT.--La nation est la maîtresse de toute autorité, et - elle charge de l’exercer qui lui plaît. Toutes les compagnies, tous - les particuliers qui ont quelque pouvoir le tiennent de la nation, - qui est seule souveraine. - - QUATRIÈMEMENT.--La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne - fait de tort à personne. Les bornes de cette liberté sont posées - par la loi, et qui les passe doit craindre qu’un autre n’en fasse - autant pour lui faire tort. - - CINQUIÈMEMENT.--Les lois ne doivent défendre que ce qui trouble le - bon ordre. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être - empêché, et personne ne peut être forcé de faire ce qu’elle ne - commande pas. - - SIXIÈMEMENT.--La loi est l’expression de la volonté générale. Tous - les citoyens ont le droit de concourir à sa formation par eux-mêmes - ou par ceux qu’ils nomment à leur place par les Assemblées. - - Il faut se servir de la même loi, tant pour punir les méchants que - pour protéger les pauvres. Tous les citoyens, comme ils sont égaux - par elle, peuvent prétendre à toutes les charges publiques, suivant - leur capacité, et sans autre recommandation que leur mérite. - - SEPTIÈMEMENT.--Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni emprisonné - que dans les cas expliqués par les lois et suivant la forme - qu’elles ont prescrite. Qui sollicite, donne, exécute ou fait - exécuter des ordres arbitraires doit être puni sévèrement. Mais - tout citoyen appelé ou saisi au nom de la loi doit obéir de suite; - il devient coupable en résistant. - - HUITIÈMEMENT.--Il ne doit être prononcé que des punitions - précisément bien nécessaires; et nul ne peut être puni qu’en vertu - d’une loi établie et connue avant la faute commise, et qui soit - appliquée comme il convient. - - NEUVIÈMEMENT.--Tout homme doit être regardé comme innocent jusqu’à - ce qu’il soit (sic) déclaré coupable. S’il faut l’arrêter, on doit - prendre garde de ne lui faire aucun mal ni outrage. Ceux qui lui - font souffrir quelque chose doivent être sévèrement corrigés. - - DIXIÈMEMENT.--Nul ne peut être inquiété à cause de ses opinions, - même concernant la religion, pourvu que ses propos ne troublent pas - l’ordre public établi par la loi. - - ONZIÈMEMENT.--La communication libre des pensées est le plus beau - droit de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer - librement, pourvu qu’il réponde des suites que pourrait avoir cette - liberté dans les cas déterminés par les lois. - - DOUZIÈMEMENT.--Pour faire observer les droits de l’homme et du - citoyen, il faut des officiers publics. Qu’ils soient prêtres, - juges, soldats, cela s’appelle force publique. - - Cette force est établie pour l’avantage de tous, et non pas pour - l’intérêt particulier de ceux à qui on l’a confiée. - - TREIZIÈMEMENT.--Pour fournir à l’entretien de la force publique, il - faut mettre des impositions sur tous, et chacun en doit payer sa - portion suivant ses facultés. - - QUATORZIÈMEMENT.--Les citoyens ont le droit de vérifier eux-mêmes, - ou par le moyen des députés qu’ils ont nommés, la nécessité des - impositions, et de les accorder librement, suivant le besoin de - l’État; de marquer combien, comment et durant quel temps on livrera - ces impositions, et de voir même comment le produit en est employé. - - QUINZIÈMEMENT.--La société a le droit de demander compte à tous les - agents publics de tout ce qu’ils ont fait dans leur place. - - SEIZIÈMEMENT.--Il n’y a pas de bonne constitution dans toute - société où les droits de l’homme ne sont pas connus et assurés, et - où la séparation de chaque pouvoir n’est pas bien établie. - - DERNIER ARTICLE.--Les propriétés sont une chose sacrée, et à - laquelle personne ne peut toucher sans vol. Nul ne peut en être - dépouillé, excepté quand le bien public l’exige. Alors il faut - qu’il paraisse clair qu’on a besoin pour l’avantage commun de ce - qui appartient à quelque citoyen, et on lui doit donner de suite la - valeur de ce qu’il cède. - - [98] Pierre Vidal, troubadour de Toulouse au XIIe siècle. - - [99] Jean de Casavateri fait mention de cette expédition dans son - ouvrage imprimé à Toulouse, en 1544. - - [100] Achard, bibliothécaire national à Marseille, né dans cette - ville en 1751, mort en 1809. - - - - -XII - - Grammaire provençale (d’après Achard) (1794).--Abrégé de grammaire - provençale (d’après Dom Xavier de Fourvières).--Différences - linguistiques et orthographiques entre le Provençal parlé et écrit - avant la Révolution et le Provençal de nos jours, selon l’école - félibréenne.--Conclusion. - - -PETITE GRAMMAIRE PROVENÇALE - -Par C.-F. ACHARD[101] - -BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE MARSEILLE - -(_Avril 1794_) - - -PREMIÈRE PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -DES LETTRES ET DE LA PRONONCIATION - -Les Provençaux emploient les mêmes lettres que les Latins et les -Français. Ils font sonner toutes les lettres et n’aspirent pas l’_h_. -Aussi voyons-nous que la plupart des écrivains provençaux ont retranché -dans leurs ouvrages les lettres finales qui ne se prononcent que -lorsque le mot est suivi d’une voyelle. - - -DES VOYELLES - -_A._ Se prononce comme en français. - -_E._ Se prononce en provençal de deux manières: lorsqu’il se trouve à -la fin des mots, il se prononce toujours comme l’_é_ fermé du français; -il est cependant d’usage de ne pas l’accentuer; l’_è_ ouvert est -toujours prononcé fortement, comme celui que nous indiquons par un -accent circonflexe. Exemple: _addusés_, _venguet_, _linge_; prononcez: -_adûze_, _vêngué_, _lingé_. Il faut même observer que l’_e_ suivi d’une -consonne se prononce toujours de même que s’il était seul. Ainsi, dans -le mot _venguet_, que j’ai cité, il ne faut pas dire _vangué_, mais -_vé-ngué_, comme nous prononçons _ennemi_ et non pas _annemi_. - -_I._ Se prononce comme en français, et il se prononce comme en latin -dans les monosyllabes _im_, _in_ et dans les mots qui en sont composés. - -_O._ Cette voyelle dans les mots a la même prononciation qu’en -français; mais, à la fin des mots, elle remplace l’_e_ des Français. -Ainsi il est reçu d’écrire _verguo_, qui se prononce comme _vergue_ en -français. - -_U._ La voyelle _u_ n’a rien de particulier, si ce n’est qu’il faut -prononcer _u_ dans le mot _un_ comme nous le prononçons dans le mot -_une_ et ne pas le changer en la diphtongue _eun_, comme le font les -Français. - - -DES DIPHTONGUES, ETC... - -Les diphtongues sont l’union de deux voyelles qui ne forment qu’une -syllabe. Voici les principales: - - _Ai_, que l’on prononce _ahi_, - _Au_, -- -- _ahou_, - _Ei_, -- -- _ehi_, mais par un - _Ia_, -- -- _iha_, - _Ié_, -- -- _ihé_, simple son. - _Io_, -- -- _iho_, - _Oi_, -- -- _ohi_, - -Les diphtongues et les quadriphthongues sont aussi usitées en provençal: - - _Aou_, ou _au_, prononcez: _ahou_, - _Uou_, -- _uhou_, -- _huhou_, d’un seul - _Ueil_, -- _uheil_, -- _hui_, son. - _Yeou_, -- -- _hieou_. - - -DES CONSONNES - -Les seules consonnes dont la prononciation diffère de la syntaxe -française sont le _g_ et l’_i_ consonne. Les Provençaux prononcent -ces lettres mouillées comme les Italiens. Il en est de même du _ch_; -mais il est impossible de donner cette prononciation, à un homme qui -n’a jamais entendu parler un Provençal ou un Italien, par de simples -caractères; il ne connaîtra pas la façon de prononcer ces lettres, en -plaçant un _d_ devant le _g_, ni un _t_ devant _ch_. Il faut, pour -le mettre au fait, l’inviter à prononcer ces lettres très lentement, -comme on le fait en français; qu’il observe le mouvement de la langue, -et nous lui ferons sentir la différence. Le Français, pour prononcer -le _g_ ou le _j_, porte le bout de la langue au palais, à peu près -à la racine des dents de la mâchoire supérieure. Le Provençal et -l’Italien poussent le bout de la langue jusqu’aux dents, relèvent un -peu la langue et prononcent plus de la bouche que du gosier. Au reste, -une seule fois qu’on entende prononcer cette lettre, on en saura -plus qu’avec les plus longues explications. La même chose doit être -appliquée au _ch_. - -Il ne faut pas oublier de dire ici que, lorsqu’un mot provençal a deux -_l_ mouillées, on prononce comme le peuple de Paris. Ainsi _mouille_ ou -_mouillée_ se prononce en provençal comme si l’on écrivait _mouyé_, et -comme ceux qui parlent mal le français prononcent l’adjectif _mouillé_. - - -NOTES - - [101] Cette grammaire fait partie du rapport que C.-F. Achard - adressa au Comité de l’Instruction publique en l’an II de la - République. - - -CHAPITRE II - -DES ARTICLES - -L’idiome provençal a deux articles: _lou_, le, pour le masculin, et -_la_ pour le féminin. Au pluriel, l’article _leis_, qu’on prononce -_lei_ devant une consonne, sert pour les deux genres. L’article _lou_ -et l’article _la_ s’élident devant un mot qui commence par une voyelle; -ainsi l’on dit _l’ai_, l’âne, et non pas _lou ai_; _l’anduecho_, -l’andouille, et non pas _la anduecho_. - -Les Provençaux ne changent pas leurs terminaisons dans les -déclinaisons; en cela nous ne différons pas de la langue française. -Exemple: - - SINGULIER - - MASCULIN | FÉMININ - | | | - +-----------+ | +-----+-----+ - | | | | | - français provençal | français provençal - Nominatif _le_, _lou_ | _la_ _la_ - Génitif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_ - Datif _au_, _aou_ ou _au_ | _à la_ _à la_ - Accusatif _le_, _lou_ | _la_ _la_ - Vocatif _ô_, _ô_ | _ô_ _ô_ - Ablatif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_ - - PLURIEL - MASCULIN ET FÉMININ - | - +-----------------+ - | | - français provençal - - Nominatif _les_ _Leis_ prononcez _Lei_ - Génitif _des_ _Deis_ -- _Dei_ - Datif _aux_ _Eis_ -- _ei_ - Accusatif _les_ _Leis_ -- _Lei_ - Vocatif _ô_ _ô_ -- _ô_ - Ablatif _des_ _Deis_ -- _Dei_ - -Tous ces mots sont monosyllabes. - - -CHAPITRE III - -DES NOMS - -Tous les noms prennent l’article devant eux, excepté les noms -propres et ceux que l’on prend indéterminément, comme _députa_, -_administratour_ (député, administrateur). - -La particule _de_ remplace souvent l’article en provençal; aussi les -Provençaux font-ils beaucoup de provençalismes en parlant français, par -l’habitude qu’ils ont de leur idiome. _Donnez-moi d’eau_, _de vin_, -diront-ils, au lieu de dire: _Donnez-moi de l’eau_, _du vin_; cela -vient de ce que le Provençal dit _dounas-mi d’aiguo_, _de vin_, etc. - -Il n’y a pas de règle générale pour les genres des noms; presque -tous les mots français masculins sont du même genre dans leurs -correspondants provençaux. Il y a cependant des exceptions: ainsi _le -sel_ est masculin en français, et _la saou_ est féminin en provençal; -_l’huile_ est féminin, _l’oli_ ou _l’holi_ est masculin; _le peigne_ se -rend par _la pigno_; _le balai_, par _l’escoubo_, féminin, et quelques -autres de même. - -Les terminaisons des noms varient beaucoup, de même que dans le -français, mais elles sont presque toujours les mêmes au pluriel et au -singulier. Ainsi _chivau_, cheval, fait au pluriel _chivaus_, et se -prononce comme au singulier. De là vient encore que les enfants disent -ici très communément, en parlant français: _le chevau_ ou _les chevals_. - -Les substantifs masculins forment quelquefois des substantifs féminins -d’une terminaison différente. En général, les noms qui se terminent -par une _n_ donnent un féminin en y ajoutant un _o_, qui équivaut à -notre _e_ muet, par exemple: _couquin_, masculin, _couquino_, féminin; -_landrin_, masculin, _landrino_, féminin. - -Les mots terminés en _r_ changent cette dernière lettre en la syllabe -_so_: _voulur_, _vouluso_, féminin; _recelur_, _receluso_, féminin, -etc... - -Les mots français terminés en _aire_ sont assez ordinairement terminés -en _ari_ dans l’idiome provençal. - -Les adjectifs sont également très variés; ils ont un rapport direct -avec ceux de la langue française. Ceux qui se terminent en _é_ pour -le masculin et en _ée_ pour le féminin, se rendent en provençal -par la terminaison _at_, _ado_: _fortuné_, _fortunée_; _fourtunat_, -_fourtunado_. - -Les adjectifs terminés par un _e_ muet en français se terminent de -même au féminin provençal, mais au masculin ils ont un _é_ fermé. -Ainsi _invulnérable_ fait au masculin _invulnérablé_, et au féminin -_invulnérablo_, que l’on prononce tout comme en français. - - -CHAPITRE IV - -DES PRONOMS - -Il y a, dans les pronoms, des observations importantes à faire sur -la différence qui existe entre le français et le provençal. Je donne -d’abord la déclinaison des pronoms personnels: - -SINGULIER - - Nominatif _Je ou moi_, _Yeou_. - Génitif _De moi_, _De yeou_, sans élision. - Datif _A moi_, _A yeou_ ou _mi_, en quelques lieux - _me_. - Accusatif _Moi_, _Mi_ ou _me_ et _yeou_ dans le - pléonasme. - Ablatif _Par moi_, _Per yeou_. - -_Il me conduisit moi-même: Mi menet yeou-même_ ou _m’aduguet yeou-même_. - -SINGULIER - - Nominatif _Tu_, _toi_, _Tu_. - Génitif _De toi_, _De tu_. - Datif _A toi_, _A tu_, ou _ti_ ou _te_. - Accusatif _Toi_ ou _te_, _Ti_ ou _te_. - Ablatif _Par toi_, _Per tu_. - -SINGULIER - - Nominatif ........ ............ - Génitif _De soi_, _De si_ ou de _si-même_. - Datif _A soi_, _A si_, ou _si_ ou _se_. - Accusatif _Soi_, _Si_ ou _se_. - Ablatif _Par soi_, _Per si-même_. - -PLURIEL - - Nominatif _Nous_, _Nautreis_ pour _nous autres_. - Génitif _De nous_, _De nautries_. - Datif _A nous_, _A nautreis_ ou _nous_. - Accusatif _Nous_, _Nautries_ ou _nous_. - Ablatif _Par nous_, _Per nautreis_. - -PLURIEL - - Nominatif _Vous_, _Vautreis_. - Génitif _De vous_, _De vautreis_. - Datif _A vous_, _A vautreis_ ou _vous_. - Accusatif _Vous_, _Vautries_ ou _vous_. - Ablatif _Par vous_, _Per vautreis_. - -_Il vous a donné: v’a dounat. Il vous accuse: n’accuso._ - -Ces exemples sont faits pour faire connaître que le provençal fait une -élision de trois lettres devant un mot qui commence par une voyelle, -lorsqu’il est précédé d’un pronom pluriel. Le pronom _se_ est le même au -pluriel qu’au singulier. - -SINGULIER - - Nominatif _Lui_, _eou_. _Elle_, _ello_. - Génitif _De lui_, _d’eou_. _D’elle_, _d’ello_. - Datif _A lui_, _on eou_, _à elle_, _an ello_ - _à eou_, _li_; ou _li_. - Accusatif _Lui_, _eou_ ou _lou_. _La_, _la_. - Ablatif _Par lui_, _per eou_. _Par elle_, _per ello_. - -PLURIEL - - Nominatif _Eux_, _elleis_. _Elles_, _elleis_. - Génitif _D’eux_, _d’elleis_. _D’elles_, _d’elleis_. - Datif _A eux_, _an elleis_ _A elles_, _an elleis_, - ou _li_. ou _li_. - Accusatif _Eux_, _elleis_, _leis_. _Elles_, _elleis_, _leis_. - Ablatif _Par eux_, _per elleis_. _Par elles_, _per elleis_. - -PRONOMS POSSESSIFS - -Les pronoms possessifs sont _mieou_, _tieou_, _sieou_, _nouestre_, -_vouestre_; ils sont précédés de l’article et gouvernent les deux -genres. - - _Lou mieou_, _la mieouno_. _Le tien_, _la tienne_. - _Lou sieou_, _la sieouno_. _Le sien_, _le leur_, - _la sienne_, _la leur_. - _Lou nouestre_, _la nouestro_. _Le_, _la nôtre_. - _Lou vouestre_, _la vouestro_. _Le_, _la vôtre_. - -PRONOMS DÉMONSTRATIFS - -Il y a deux pronoms démonstratifs: _aqueou_, qui fait au féminin -_aquelo_, et _aquestou_, qui fait au féminin _aquesto_, c’est-à-dire -_celui-ci_, _celle-ci_; _celui-là_, _celle-là_. - -PRONOMS RELATIFS - -_Lequel_, _laquelle_, _louquaou_, _laqualo_, se déclinent avec -l’article; _qui_ se traduit par _qun_ ou par _que_. Ses composés sont -_queque_, _sieque_, _quoi qu’il en soit_; _quelqu’un_, _quelqu’une_, -_quauqu’un_, _quaouqu’uno_. Exemple: _L’homme qui vint_, _l’home que -venguet_.--_Ce qui me surprend_, _ce que m’estouno_.--_Qui est là?_ -_Qun es aqui?_--_Qui va, qui vient?_ _Que va, que ven?_ - - -CHAPITRE V - -DES VERBES - -Le provençal a des verbes auxiliaires, des actifs et des passifs. On -appelle verbe auxiliaire celui qui sert à former les temps des autres -verbes, comme _j’ai_, _ai_; _je suis_, _sieou_. - -Les verbes actifs peuvent être réduits à deux conjugaisons principales, -qui se connaissent par l’infinitif: les verbes qui se terminent à -l’infinitif en _ar_ et ceux qui finissent en _e_ ou en _ir_. - -Tous les verbes en _ar_ font le participe passé en _at_. Les autres le -font en _it_ ou en _ut_. - -Commençons par les verbes auxiliaires. - -AVER - -INFINITIF - -_Avoir_, dérivé du latin _habere_. - -INDICATIF PRÉSENT - - _Ai_, j’ai. - _As_, tu as. - _A_, il a. - _Aven_, nous avons. - _Avés_, vous avez. - _An_, ils ont. - -IMPARFAIT - - _Avieou_, j’avais. - _Aviés_, tu avais. - _Avié_, il avait. - _Avian_, nous avions. - _Avias_, vous aviez. - _Avien_, ils avaient. - -PARFAIT - - _Ai agut_ ou _aguersi_, j’ai eu. - _As agut_ ou _agueres_, tu as eu. - _A agut_ ou _aguet_, il a eu. - _Aven agut_ ou _aguerian_, nous avons eu. - _Avés agut_ ou _aguerias_, vous avez eu. - _Au agut_ ou _agueroun_, ils ont eu. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Avieou agut_, j’avais eu. _Aviés agut_, tu avais eu. - -FUTUR - - _Aurai_, j’aurai. - _Auras_, tu auras. - _Aura_, il aura. - _Auren_, nous aurons. - _Aurés_, vous aurez. - _Auran_, ils auront. - -IMPÉRATIF - - _Agues_, aie, etc. - _Que ague_, - _Aguen_, - _Agues_, - _Que aguoun_, - -SUBJONCTIF PRÉSENT - - _Que agui_, que j’aie. - _Que agues_, que tu aies. - _Que ague_, qu’il ait. - _Que aguen_, que nous ayons. - _Que agués_, que vous ayez. - _Que aguoun_, qu’ils aient. - -IMPARFAIT - - _Aguessi_ ou _aurieou_, que j’eusse ou j’aurais. - _Aguesses_ ou _auriés_, que tu eusses ou tu aurais. - _Aguessoun_ ou _aurien_, qu’il eût ou il aurait. - -PARFAIT - - _Que agui agut_, que j’aie. - _Agués agut_, que tu aies. - _Aguet agut_, qu’il ait. - _Aguen agut_, que nous ayons. - _Agusé agut_, que vous ayez. - _Aguon agut_, qu’ils aient. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Aguessi_ ou _aurieou agut_, etc. que j’eusse ou j’aurai eu, etc. - -FUTUR - - _Aurai agut_, etc. j’aurais eu, etc. - -INFINITIF PRÉSENT - - _Aver_, avoir. - -PARFAIT - - _Aver agut_, avoir eu. - -GÉRONDIF - - _Per aver_, à avoir. - -PARTICIPE PRÉSENT - - _Ayent_, ayant. - -PARTICIPE PASSÉ - - _Ayent agut_, ayant eu. - - -LE VERBE ÊTRE - -INDICATIF PRÉSENT - - _Sieou._ - _Siés._ - _Es._ - _Sian._ - _Sias._ - _Soun._ - -IMPARFAIT - - _Eri._ - _Eres._ - _Ero._ - _Erian._ - _Erias._ - _Eroun._ - -PARFAIT - - _Sieou estat._ - _Sies estat._ - ou _Fougueri_. - _Fougueres._ - _Fouguet._ - _Fouguerian._ - _Fouguerias._ - _Fougueroun._ - -PLUS-QUE-PARFAIT - -_Eri estat_, _eres estat_. - -FUTUR - - _Sarai._ - _Saras._ - _Sara._ - _Saren._ - _Sarès._ - _Saran._ - -IMPÉRATIF - - _Siegues._ - _Siegue._ - _Sieguen._ - _Siegués._ - _Siégoun._ - -SUBJONCTIF PRÉSENT - - _Que siegui._ - _Que siegues._ - _Que siegue._ - _Que sieguen._ - _Que siegués._ - _Que siegoun._ - -IMPARFAIT - - _Fouguessi._ - _Fouguesse._ - _Fouguessias._ - ou _Sarieou._ - _Sarié._ - _Sarias._ - _Fouguesses._ - _Fouguessian._ - _Fouguessioun._ - _Sariès._ - _Sarian._ - _Sarèn._ - -PARFAIT - - _Que siegui estat._ - _Siegues estat_, etc. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Fouguessi estat_ ou _Sarieou estat_, etc. - -FUTUR - - _Sarai estat_ - _Saras estat_, etc. - -INFINITIF PRÉSENT - - _Estre_ ou _esse_. - -PARFAIT - - _Estre estat._ - -On voit que l’auxiliaire _aver_ n’entre pas dans la conjugaison -provençale du verbe _estre_. C’est ce qui nous fait entendre le -provençalisme impardonnable: _Je suis été_, pour dire: _J’ai été_. - - -TABLEAU DES CONJUGAISONS DES VERBES ACTIFS - - 1re Conjugaison 2e Conjugaison - Verbe _Adoûrar_ Verbe _Estendre_ - -INDICATIF PRÉSENT - - _Adôri._ _Estêndi._ - _Adôres._ _Estêndes._ - _Adôro._ _Estende._ - _Adourân._ _Estênden._ - _Adoûras._ _Estêndes._ - _Adôrun._ _Estêndoun._ - -IMPARFAIT - - _Adourâvi._ _Estendieou._ - _Adourâvis._ _Estendies._ - _Adourâvo._ _Estendié._ - _Adourâviau._ _Estendian._ - _Adourâvias._ _Estendias._ - _Adourâvoun._ _Estendiau._ - -PARFAIT - - _Ai adourat._ _Ai estendut._ - _As adourat, etc._ _Etc..._ - ou _Adourèri_. ou _Estenderi_. - _Adourères._ _Estenderes._ - _Adoûret._ _Estendet._ - _Adourerian._ _Estenderian._ - _Adourerias._ _Estenderias._ - _Adoureroun._ _Estenderoun._ - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Avieou adourat_, _Avieou estendut_, - _Aviès adourat, etc._ _Aviès estendut, etc._ - -FUTUR - - _Adourarai._ _Estendrai._ - _Adouraras._ _Estendras._ - _Adourara._ _Estendra._ - _Adouraren._ _Estendran._ - _Adourarés._ _Estendrés._ - _Adouraran._ _Estendran._ - -IMPÉRATIF - - _Adoro._ _Estende._ - _Qu’adôro._ _Qu’estende._ - _Adouren._ _Estenden._ - _Adouras_. _Estendés._ - _Qu’adoroun._ _Qu’estendoun._ - -SUBJONCTIF PRÉSENT - - _Qu’adori._ _Qu’estendi._ - _Qu’adorés._ _Qu’estendes._ - _Qu’adore._ _Qu’estende._ - _Qu’adouren._ _Qu’estendessian._ - _Qu’adourés._ _Qu’estendés._ - _Qu’adoroun._ _Qu’estendoun._ - -IMPARFAIT - - _Qu’adouressi_, _Qu’estendessi_, - _Qu’adouresses_, _Qu’estendesses_, - _Qu’adouresse_, _Qu’estendesse_, - _Qu’adouressian_, _Qu’estendessian_, - _Qu’adouressias_, _Qu’estendessias_, - _Qu’adouressoun_, _Qu’estendessoun_, - ou _Qu’adourarieou_, ou _Qu’estendrieou_, - _Qu’adourariés_, _Qu’estendariés_, - _Qu’adourarié_, _Qu’estendarié_, - _Qu’adourarian_, _Qu’estendarian_, - _Qu’adourarias_, _Qu’estendarias_, - _Qu’adourarien_, _Qu’estendarien_. - -PASSÉ - - _Que agui adourat_, etc. _Que agui estendut_, etc. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Que aguessi adourat_, etc. _Que aguessi estendut_, etc. - ou _Aurieou adourat_, etc. ou _Aurieou estendut_, etc. - -FUTUR - - _Aurai adourat_, etc. _Aurai estendut_, etc. - -INFINITIF PRÉSENT - - _Adourar_, _Estendre_. - -PASSÉ - - _Aver adourat_, _Aver estendut_. - -PARTICIPE PRÉSENT - - _Adourant_, _Estendent_. - -Le passif se conjugue par l’auxiliaire _estre_ en ajoutant le participe -passif _adourat_, _estendut_, etc... _Sieou adourat_, _sieou estendut_, -etc... - -On a vu que la seule différence de terminaison des verbes se trouve -dans l’imparfait, où les verbes qui ont l’infinitif en _ar_ font ce -temps en _avi_ et ceux qui ont une autre terminaison font l’imparfait -en _ieou_. D’après cela, il est facile de connaître les conjugaisons -provençales. Il est bien quelques verbes irréguliers; mais, comme -ils ont un rapport direct avec leurs correspondants français, il est -inutile d’en faire mention ici. - - -SECONDE PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -La synthèse de la langue provençale a tant de rapports avec la -française qu’il n’y a point de règles à donner, mais seulement des -observations à présenter sur les tournures des phrases. - -DES ARTICLES - -On met quelquefois l’article avant l’adjectif au lieu de le mettre -avant le substantif. C’est une chose qui nous est commune avec les -Grecs, et certainement c’est d’eux que nous tenons cette façon de nous -exprimer: _lou mieou béou_, _mon beau_; _lou mieou bel enfant_, _mon -bel enfant_; _lou sieou fraire_, _son frère_, etc. - -DES NOMS - -J’ai dit plus haut que les noms ne changeaient pas de terminaison dans -les nombres et qu’il était même reçu de ne pas ajouter l’_s_ final -pour désigner le pluriel, à moins que le mot suivant ne commence par -une voyelle. Mais cette règle n’est pas encore générale; on dit bien -_leis ais_, prononcez _lei zai_; mais on ne dit pas _les ais avien_ en -prononçant _lei-zai zavien_, mais _lei-zai-avien_; en sorte qu’il faut -nécessairement entendre parler le provençal ou l’écrire comme on le -parle. C’est un défaut de la langue, défaut qui ne doit pas surprendre -ceux qui savent que les idiomes vulgaires n’ont pas de règles bien -certaines, et que l’usage est la première de ces règles. Les Provençaux -ne connaissent pas de mot qui forme seul un comparatif. C’est une faute -de dire en provençal: _milhour que l’autre, piegi que vous: meilleur -que vous, pire que vous_; il faut dire _plus milhour_, _plus piegi_, ce -qui, en français, serait un pléonasme détestable. - - -CHAPITRE II - -DES PRONOMS - -Les pronoms personnels se sous-entendent toujours devant les verbes, -comme on l’a vu dans les conjugaisons que j’ai placées en leur lieu. -Ainsi on dit _vendrai_, _je viendrai_; _esveray_, _il est vrai_, etc. - -Lorsqu’on parle de plusieurs personnes, on emploie toujours le pronom -_soun_, _sa_, comme s’il ne s’agissait que d’une seule: _ils viennent -de leur maison de campagne_, _venoun de sa bastido_. - -De même, l’on dit pour les deux nombres: _li ai dounat_, _je lui ai_ ou -_je leur ai donné_; _li digueri_, _je lui_ ou _je leur ai dit_, etc. - -Lorsqu’on parle indéterminément de quelque chose, on emploie la -particule _va_ au lieu de l’article _lou_, _le_, etc. Exemple: _Le -croyez-vous?_ _Va crésez?_ ou _va créseti? Je le ferai, va farai_. -Mais, s’il était question d’une personne, on dirait: _lou veiray_, _je -le verrai_. - -L’adverbe relatif _y_, qui signifie _en cet endroit-là_, s’exprime -en provençal par _li_: _Veux-tu y aller? Li voues anar? J’(y) irai, -l’anaraï_; _passes-y_, _passos-li_; _prends-y garde_, _pren li gardo_. - -Le relatif _qui_ s’exprime par _qun_ toutes les fois qu’il y a -interrogation: _Qun piquo?_ _Qui frappe?_ Mais, dans le cours d’une -phrase, il se rend par le mot _que_: _aqueou que douerme_, _celui -qui dort_; _lou cavaou_ ou _lou chivaou que vendra_, _le cheval qui -viendra_. - - -CHAPITRE III - -DES VERBES - -Le nominatif précède toujours le verbe; cependant j’ai souvent entendu -les gens de la campagne, et surtout les enfants, dire: _a dich moun -paire_, pour _moun paire a dich_. - -Le verbe _Estre_, _Être_, s’emploie ordinairement comme gouvernant -l’accusatif _si je fusse_ (_sic_) _en leur place_, _se fouguessi -elleis_. On dit aussi _se fougueissi d’elleis_ en sous-entendant _en -plaço_. - -Les infinitifs forment tout autant de noms substantifs: on dit _lou -proumenar_ pour _la proumenado_, _lou dourmir_ pour _lou souen_, -etc... Il semble même que cette façon d’exprimer les choses est plus -énergique. - -Il est d’usage encore d’employer le pronom _si_, se à la première -personne du pluriel: _nous nous reverrons_, _si vereins_; -_allons-nous-en_, _s’en anan_ ou _Enanen s’en_. - -On dit aussi: _sau pas ce que si fa_, _il ne sait pas ce qu’il -fait_; _quelle heure est-il?_ _quant soun d’houro?_ Ce qui signifie -littéralement: _combien est-il d’heures?_ - -Je ne dirai rien des adverbes et des prépositions, mais il y aurait -encore beaucoup de choses à dire sur les tournures des phrases. J’ai -cru qu’il ne serait pas hors de propos de donner une courte notice de -la poésie provençale et de citer quelques morceaux qui n’ont pas été -livrés à l’impression. - -L’auteur (comme exemple) donne un quatrain de Toussaint Gros, _sur la -Mort_; il cite la _Bourrido deis Dious_, de Germain, et un extrait du -_Nouveau Lutrin_, par d’Arvieux. - - -DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES ENTRE LE PROVENÇAL -PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS, -SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN -ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES - -Les nombreux exemples que nous avons donnés de la poésie provençale -nous dispensent de citer dans cet ouvrage des extraits, forcément -incomplets et qui n’ajouteraient rien à la beauté de la langue. Mais -ce que nous avons cru nécessaire de ne pas omettre, comme nous l’avons -dit précédemment, c’est un aperçu grammatical du Provençal tel qu’on -l’écrit et qu’on le parle aujourd’hui, d’après la méthode de la -nouvelle école félibréenne, en parallèle avec la grammaire d’Achard, -qui date des premières années du siècle dernier. Le lecteur pourra, -par lui-même, constater les différences qui existent entre les deux -orthographes et se faire une opinion, au point de vue linguistique et -orthographique, sur les œuvres qui ont précédé le mouvement félibréen -et celles qui l’ont suivi. - - -ALPHABET PROVENÇAL USITÉ DE NOS JOURS[102] - -L’alphabet provençal aujourd’hui en usage se compose de vingt-trois -lettres; l’_y_ et l’_x_ supprimés formaient la vingt-quatrième et la -vingt-cinquième avant la réforme orthographique. - -_A_ garde le son qu’il a en français; _B_ également, mais ne se -prononce pas à la fin des mots, comme _plumb_, plomb. - -_C_ ne diffère de la prononciation française que lorsqu’il est suivi -d’un _h_. Ainsi le mot chien s’écrit _chin_, et se prononce _tsin_. -Cependant cette prononciation est plutôt vauclusienne que marseillaise. -A Marseille, en effet, on écrit et on prononce _chin_. - -Le _D_, comme en français. Ainsi que le _b_, il ne se prononce pas à la -fin des mots: _verd_, vert. - -L’_E_, dans la grammaire d’Achard, ne devait pas, suivant l’usage -observé jusqu’à la Révolution, être accentué; aujourd’hui, sans accent -ou avec un accent aigu, il se prononce comme l’_e_ ouvert français. -Ainsi _devé_, devoir, _teté_, sein, sonnent comme cité, vérité. - -L’_E_ est ouvert s’il est suivi d’une consonne, comme dans _terro_, -terre, et encore s’il est surmonté d’un accent grave, comme dans -_venguè_, il vint. Il est faible à la fin des mots: _te_, toi; fort -dans les monosyllabes: _vese_, je vois. - -_F_, pour _efo_, comme en français. - -_G_, placé devant les voyelles _a_, _o_, _u_, est dur, comme dans -_goi_, boiteux; _gau_, coq; _degun_, personne; mais, devant un _e_ ou -un _i_, il se prononce comme le _z_ italien: soit _gibous_, bossu, que -l’on prononce _dzibous_. Toutefois, cette dernière prononciation n’est -pas usitée dans les Bouches-du-Rhône, où l’on continue à dire gibous, -comme s’il était écrit _djibous_. - -_H_, en provençal _acho_, n’est aspirée que dans quelques -interjections: _ho! ha! hoù! hoi! hèi!_ On l’emploie également -pour rendre le son _ch_ comme dans _charpa_, gronder, et remplacer -l’ancienne forme _lh_ pour séparer deux voyelles, ainsi: _famiho_, -famille; _abiho_, abeille; _Marsiho_, Marseille. - -_I_ se prononce comme en français: _camiso_, chemise; mais, dans les -monosyllabes _im_ et _in_, il prend en provençal la prononciation -latine; _simplo_, simple, _ansin_, ainsi; _cinsaire_, priseur; -_timbre_, timbre. - -Il y a aussi l’_i_ fort et l’_i_ faible: _pali_, pâlir; _pàli_, dois. - -Le _J_ devant l’_e_ et l’_i_ se prononce comme le _g_ ou le _z_ dans -le provençal rhodanien: _jamai_, pour _dzamai_, jamais; _genesto_, -_dzenesto_, genêt. A Marseille, on prononce _jamai_, _ginesto_. - -_K_ est peu ou pas usité en provençal, on le remplace généralement par -_c_, _qu_ et _ch_, suivant les cas. - -_L_ ou _élo_, comme en français; deux _l_ précédées de la voyelle _i_ -ne se prononcent pas. Ainsi: mouillé se prononce, en provençal, _mouyé_. - -_M_ ou _émo_, comme en français. Cette lettre équivaut à l’_n_ devant -un _b_ ou un _p_. - -_N_ ou _éno_, comme en français. - -_O_, comme en français dans le corps des mots, mais remplace l’e -français à la fin de quelques-uns. Exemple: _Prouvenco_, Provence; la -_peissounièro_, la poissonnière. - -_P._ En provençal, la forme _ph_ est remplacée par _f_: _farmacian_, -pharmacien. - -_Q_ conserve le son du _k_ français: _que_, que; _quitran_, goudron. - -_R_ ou _ero_ se prononce comme en français. - -_S_ ou _esso_ également. Deux _s_ en provençal remplacent l’_x_ -français. Ainsi Maximin se prononce et s’écrit: _Meissemin_; exemple, -_eissèmple_. - -_T_ ou _té_ conserve toujours en provençal le son dur, même lorsqu’il -précède un _i_ suivi d’une voyelle: _carretoun_, petite charrette; -_conventialo_, religieuse; _t_ dans la fin des mots ne se prononce pas: -_nougat_, nougat. - -_U_ ne se prononce pas exactement comme en français. Dans le mot -_un_, on le fait sonner comme dans _une_, tandis qu’en français il -se change en la diphtongue _eun_. Dans le cas où l’_u_ est précédé -des voyelles _a_, _e_, ou d’un _o_ accentué, il se prononce comme en -italien; exemple: _oustaù_, maison, que l’on prononce _oustaou_ suivant -l’ancienne orthographe; _néu_, neige, _ne-ou_, _pôu_, pour _poou_, sont -dans le même cas. - -_V_, _vé_, se prononce comme en français ainsi que le _z_, _izido_. - - -DIPHTONGUES - -Les diphtongues servent à unir deux voyelles ne formant qu’une syllabe. - -Les cinq voyelles forment en provençal plusieurs diphtongues; ainsi: - - _Ai_, qui se prononce: _aï_. - _Ei_, -- -- _eï_. - _Oi_, -- -- _oï_. - _Au_, -- -- _aou_. - _Eu_, -- -- _èou_. - -Exemples: - - _Aigo_, eau, se prononce d’une seule émission: _aïgo_. - _Rèi_, roi, -- -- _rèï_. - _Galoi_, joyeux, -- -- _galoï_. - -Avant la réforme orthographique, ces diphtongues s’écrivaient comme on -les prononçait. - -Comme _triphtongues_, les cinq voyelles donnent: - - _Iau_, dans _niau_, éclair. - _Iai_, -- _biais_, manière de faire. - _Ièi_, -- _pièi_, puis. - -Ces triphtongues se prononcent également par un simple son. - - -L’ACCENT TONIQUE - -L’accent tonique est la base de la prononciation du provençal. Dans les -mots terminés par _e_ ou par _o_, il doit se porter sur la pénultième, -ainsi: _capello_, chapelle, se prononce _capélo_; _campana_, cloche, -_campàno_; il se porte sur toute syllabe accentuée: _armàri_, armoire. - -Dans les mots terminés par _a_ et _i_, il se porte sur la dernière -syllabe: _verita_, vérité; _sournaru_, sournois; _durbi_, ouvrir. Mais, -dans le cas où la dernière syllabe terminée en _i_ est précédée d’une -syllabe qui porte un accent, l’_i_ devient muet, comme dans _barri_, -rempart. - -Si le mot est terminé par une consonne, on appuie plus fortement sur la -dernière syllabe: _auceloun_, petit oiseau. - -Dans les diphtongues, on doit appuyer sur la première voyelle: _l’ai_, -l’âne, se prononce _àï_. - -Dans le dialecte marseillais, la prononciation est souvent différente -de celle du rhodanien. Ainsi la voyelle _o_ se change souvent en _oue_; -exemples: - - _Font_, fontaine, fait fouent. - _Cor_, cœur, -- couer. - _Colo_, colline, -- coueli. - -_U_ se change en _ue_ quelquefois, comme dans: _adurre_, apporter, -_aduerre_. - -_Io_ se change en _ue_: _fio_, feu, fait _fue_; _agrioto_, cerise, fait -_agrueto_. - -_Ioù_ fait _uou_: _bioù_, bœuf, _buou_; _aurioù_, maquereau, _auruou_. - -_Ioun_ se change en _ien_: _nacioun_, nation, fait _nacien_; -_religioun_, religion, _religien_; _incarnacioun_, incarnation, -_incarnacien_. - - -DE L’ARTICLE - -Voici le tableau des articles en provençal singulier, en français et en -provençal pluriel: - - _Lou_, _la_, -- le, la, -- _li_, _les_, - _Doù_, _de la_, -- du, de la, -- _di_, _des_, - _Au_, _à la_, -- au, à la, -- _i_, _aux_, - _De_, -- du, de la, -- _de_, _des_. - -Dans le dialecte marseillais, _li_, _di_, _i_ font _lei_, _dei_, _ei_, -au singulier, et _leis_, _deis_, _eis_, au pluriel. - -L’_article_, en provençal, s’emploie comme en français devant les noms -communs. Il y a exception dans les proverbes, dans les énumérations et -quand des noms se trouvent liés à certains verbes. - -On l’emploie également devant les noms propres des personnes -généralement connues, et dans un sens familier: _la Marietto_, la -petite Marie; devant le nom d’un personnage jouissant d’une certaine -célébrité, il trouve aussi son emploi: _Victor Gélu es lou Bérengier de -Marsiho_, Victor Gélu est le Bérenger de Marseille. - - -DU NOM - -Il y a en provençal trois sortes de noms: le nom commun, le nom propre -et le nom collectif. - -Exemples de noms communs: _l’oustaù_, la maison; _l’escalo_, l’échelle; -_lou chin_, le chien. - -Exemples de noms propres: _Anfos_, Alphonse; _José_, Joseph; -_Goundran_, Gontran. - -Le nom de famille chez la femme affecte la forme féminine; on dira: -_Goundrano_, et la forme diminutive chez l’enfant, que l’on appellera -_Goundranet_. - -Exemples de noms collectifs: _la pinèdo_, bois de pins; _la -mélouniéro_, champ de melons; etc. - -Les noms terminés par un _o_ sont généralement féminins; il y a -toutefois exception pour les noms propres d’hommes, d’animaux mâles, de -science et de certaines professions. - -_La cadiero_, la chaise; _la telo_, la toile, sont des noms communs -féminins. Les noms qui se terminent par un _n_ deviennent féminins en y -ajoutant un _o_: _couquin_, _couquino_; ceux terminés en _r_ changent -cette lettre en la syllabe _so_: _voulur_, _vouluso_. - -Les noms terminés par un _e_ sont généralement du masculin: _ome_, -homme; _pese_, pois. - -Les terminaisons en _cioun_ sont féminines: _nacioun_, nation; -_donacioun_, donation; _creacioun_, création. - -Les terminaisons par _ta_ sont féminines: _carita_, charité. - -Celles en _aire_ et en _adou_ sont masculines: _pagaire_, _pagadou_, -payeur; _pescaire_, _pescadou_, pêcheur. - -Enfin les noms collectifs terminés en _rès_, _arès_, _eirés_, _un_, -_au_, sont du masculin. - -Il y a dans le dialecte marseillais quelques variations dans ces -diverses règles. Ainsi les mots terminés en _e_ ou en _o_ ou rhodaniens -se terminent par un _i_ en marseillais. Ainsi _juge_, juge, fait -_jùgi_; _justico_, justice, fait _justiçi_. - -Ceux en _ouso_ se changent en _ouo_; _urouso_, heureuse, fait _urouo_. - -Dans le provençal actuel, l’s a disparu en tant que marque du pluriel. -C’est par l’article qu’on reconnaît cette marque. On dit et on écrit -ainsi: _l’ome_, l’homme, au singulier; _lis ome_, au pluriel; etc., etc. - -La langue provençale est riche en augmentatifs et en diminutifs. - -Les augmentatifs donnent une idée de force et de grandeur, ils se -terminent en _as_ au masculin et en _asso_ au féminin. Ainsi: _oustaù_, -maison, devient _oustalas_; _ome_, homme, _oumanas_. - -Quelquefois, on se sert d’un augmentatif comme terme de mépris. On -dira de quelqu’un qui aura des manières communes et grossières: _ès un -pastras_, augmentatif de _pastre_, berger. Pour un homme sale: _ès un -pourcassas_. - -Les diminutifs sont employés comme termes d’amitié et aussi pour -exprimer l’idée de quelque chose de joli, de mignon. Au masculin, ils -se terminent en _oun_, _et_, _ot_, _in_; au féminin, en _ouno_, _eto_, -_oto_, _ino_. Ainsi on dira: d’une chemise, _camiso_, _camisoun_, -_camisoto_; _auceloun_, petit oiseau, _aucelet_; _chato_, jeune fille, -_chatouno_, _chatouneto_. - - -DES ADJECTIFS - -Les adjectifs, en provençal, sont tout aussi variés qu’en français, -et, comme les noms, quand ils sont qualificatifs, peuvent subir une -désinence augmentative ou diminutive. On dit ainsi d’un enfant doux et -sage: _ès brave_, _ès bravas_, _ès bravet_, _ès bravihoun_. - -Le genre se forme au masculin en ajoutant la lettre _o_, qui remplace -l’_e_ en français et l’_a_ espagnol et italien: aimable, _amablo_; -bonne, _buèno_; gracieux, _gracioso_; fortuné, _fourtunad_, et -fortunée, _fourtunado_. - -Il est cependant des cas où l’adjectif, terminé par un _e_ muet -en français, se termine en provençal par un _e_ ouvert. Ainsi: -invulnérable fait au masculin provençal _invulnérable_, et au féminin -_invulnérablo_. - -Les adjectifs qui, en provençal, se terminent au masculin par: - - _Aú_ font au féminin _Alo_. - _Aire_ -- -- _Arello_ ou _eiris_. - _Adou_ -- -- _Adouiro_. - _Eire_ -- -- _Erello_ ou _eiris_. - _En_ -- -- _Enco_. - _Eû_ -- -- _Ello_. - _Ieu_ -- -- _Ivo_ ou _ilo_. - _I_ ou _ique_ -- -- _Ico_. - _I_ ou _it_ -- -- _Ido_. - _Ou_ -- -- _Olo_. - _U_ -- -- _Udo_. - -Comme le nom, l’adjectif ne prend pas la forme du pluriel quand il est -placé après un nom pluriel. Ainsi, on dira: _l’ome brave_, _lis ome -brave_, les hommes sages. - -Placé avant un nom pluriel, l’adjectif s’accorde avec ce nom et prend -le pluriel: _la bello chato_, _li bélli chato_: la belle et les belles -filles. - -Dans le dialecte de Marseille les terminaisons en _i_ et en _is_ se -changent en _ei_ et _eis_. On dira donc ici: _lei béllei chato_, les -belles filles. - -Ne donnant ici qu’un abrégé de grammaire, nous passerons rapidement sur -les adjectifs numéraux, possessifs et démonstratifs. - -Pour les premiers, on dit: - - _Un_, _uno_ pour Un, une. - _Dous_, _dos_ -- Deux. - _Tres_ -- Trois. - _Quatre_ -- Quatre. - _Cinq_ -- Cinq. - _Sieis_ -- Six. - _Sèt_ -- Sept. - _Vue_ -- Huit. - _Noû_ -- Neuf. - _Dès_ -- Dix. - _Vounge_ -- Onze. - _Douge_ -- Douze, etc., etc., puis - _Proumié_ -- Premier. - _Seound_ -- Second. - _Tresen_ -- Troisième, etc. - -Quant aux adjectifs possessifs, ils font au masculin singulier: - - _Moun._ Mon. - _Toun._ Ton. - _Soun._ Son. - _Nostre._ Notre. - _Vostre._ Votre. - _Soun._ Leur. - -Au féminin, ils font: - - _Ma._ Ma. - _Ta._ Ta. - _Sa._ Sa. - _Nostro._ Notre. - _Vostro._ Votre. - _Sa._ Leur. - -Au pluriel: - -_Mi_, mes. _Ti_, tes. _Si_, ses. _Nostre_ ou _nostro_, nos. _Vostre_ ou -_vostro_, vos. _Si_, leurs. - -Les adjectifs démonstratifs sont: - - Au masculin. Au féminin. - _Aquèu._ Ce _Aquelo._ } - _Aquest._ Cet _Aquesto._ } Cette. - _Est_ ou _este_. Cet _Esto._ } - - Au pluriel. - _Aquéli._ _Aquesti._ _Èsti._ - -Pour le dialecte marseillais, même remarque que précédemment: - - _Mi_, _ti_. _Si_, _aquèsti_. _Aquèli_, _èsti_. - font _Mei_, _tei_. _Sei_, _aquestei_. _Aquèlei_, _èstei_. - - _Nostre_, _Nostro_, _Vostre_, _Vostro_. - font _Noste_, _Noueste_, _Vosto_, _Vouesto_. - - et { _Voste_ } - { _Vosto_ } fait _Voueste_ et _Vouesto_. - _Nôsti_ -- _Nouèstei_. - _Vôsti_ -- _Vouèstei_. - - -DES PRONOMS - -Les pronoms personnels sont, pour la première personne: - - _Ièu_, je, moi. - _Me_, me, moi. - _Nous_, nous. - _Nous aùtro_, nous autres. - ou _Noutre_, _Nautro_, nous. - -Deuxième personne: - - _Tu_, tu, toi. - _Te_, te, toi. - _Vous_, vous. - _Vous autre_, _vous autro_. } - ou _Vautre_, _Vautro_. } pour vous. - -Troisième personne: - - _Eù_, il, lui. - _Élo_, elle. - _Éli_, ils, eux, elles. - _Lou_, _la_, le, la. - _Li_, _lei_, les. - _Iè_, lui, leur, y. - _Se_, se, soi. - _En_, en, de lui, d’elle, d’un, d’elles. - -Les pronoms _ieù_, _tu_, _eù_, _nous_, _vous_, _éli_ se suppriment -généralement devant les verbes. On dit ainsi: - - _Rènde_ et non _ieù rende_. - _Rèndes_ -- _tu rèndes_. - _Rènd_ -- _eù rend_. - _Rendên_ -- _nous rendèn_. - _Rendès_ -- _vous rendès_. - _Rèndon_ -- _éli rendon_. - -Les pronoms possessifs sont: - - Au masculin singulier: - - _Lou mieù._ Le mien. - _Lou tieù._ Le tien. - _Lou sieù._ Le sien. - _Lou nostre._ Le nôtre. - _Lou vostre._ Le vôtre. - _Lou sieù._ Le leur. - - Au masculin pluriel: - - _Li mieù._ Les miens. - _Li tieù._ Les tiens. - _Li sieù._ Les siens. - _Li nostre._ Les nôtres. - _Li vostre._ Les vôtres. - _Li sieù._ Les leurs. - - Féminin singulier: - - _La mieùno._ La mienne. - _La tieùno._ La tienne. - _La sieùno._ La sienne. - _La nostro._ La nôtre. - _La vostro._ La vôtre. - _La sieùno._ La leur. - - Féminin pluriel: - - _Li mieùno._ Les miennes. - _Li tieùno._ Les tiennes. - _Li sieùno._ Les siennes. - _Li nostro._ Les nôtres. - _Li vostro._ Les vôtres. - _Li sieùno._ Les leurs. - - -PRONOMS DÉMONSTRATIFS - -Les pronoms démonstratifs ont cette particularité en provençal qu’ils -peuvent être employés sous deux formes différentes. - - 1º _Aquest_, aqueste, pour celui-ci. - _Aquesto_, pour celle-ci. - _Aquésti_, -- ceux-ci. - _Aquèù_, -- celui-ci, celui-là. - _Aquelo_, -- celle, celle-là. - _Aqueli_, -- ceux, celles, ceux-là, celles-là. - _Eiço_, -- ceci. - _Ço_, -- ce. - _Aco_, -- cela, ça. - - 2º _Aquest_, _d’eici_. } - _Aquest_, _d’aiça_. } Pour celui-ci. - - _Aquesto_, _d’eici_. } - _Aquesto_, _d’eiça_. } Celle-ci. - - _Aquèsti_, _d’eici_. } - _Aquèsti_, _d’eiça_. } Ceux-ci. - - _Aquèù_, _d’aqui_. } - _Aquèù_, _d’eila_. } Celui-là. - - _Aquelo_, _d’aqui_. } - _Aquelo_, _d’eila_. } Celle-là. - - _Aquèl_, _d’aqui_. } - _Aquèl_, _d’eila_. } Ceux-là, celles-là. - - _Eiço_, _d’eici_. } - _Aco_, _d’aqui_. } Celui-ci. - - _Aco_, _d’eila_. Cela. - - -PRONOMS RELATIFS ET DÉMONSTRATIFS - -Les pronoms relatifs s’emploient avec ou sans l’article suivant les cas. - -Exemples sans l’article: _quau_ ou _qu_ répond à qui; _que_, à qui, -que, dont; _de que_ ou _de qu_, à de qui, dont. - -Exemples: _quau m’aime me seguis_, qui m’aime me suive; _que ben -travaiho gagno de téems_, qui travaille bien gagne du temps. - -Avec l’article, mais peu usité: - - _Dou quau_, pour lequel; - _Doù quau_, -- duquel; - _Au quau_, -- auquel; - _La qualo_, -- laquelle; - _De la qualo_, -- de laquelle; - _A la qualo_, -- à laquelle. - - -DES VERBES - -En provençal, il y a, comme en français, deux verbes auxiliaires: -estre ou être; avé ou avoir. Mais, par contre, il n’y a que trois -conjugaisons: - -La première en _a_, qui correspond à _er_: _ama_, aimer; - -La deuxième en _i_, qui correspond à _ir_: _fini_, finir; - -La troisième en _e_, qui correspond à _dre_: _rèndre_, rendre. - -La conjugaison en _oir_ n’existe pas en provençal; mais, par contre, il -possède un grand nombre de verbes irréguliers qui s’y rapportent. - -Les verbes auxiliaires: - - -AVÉ -- AVOIR - -D’après la nouvelle méthode orthographique, on prononce et on écrit -_avé_ ou _agué_, _avedre_ ou _aguedre_ pour avoir, et non _aver_ usité -précédemment. - -Ce qui donne au passé: - -_Avé agu_ ou avoir eu, au lieu de _aver agut_. - -Participe présent: - -_Avènt_ ou _aguent_ pour ayant. - -Ainsi de suite pour les autres temps du verbe. - - -ESTRE -- ÊTRE - -Le verbe être, en provençal, a cette particularité qu’il se conjugue -sans le secours de l’auxiliaire avoir, comme cela a lieu en français. -Voici les principaux temps: - -INFINITIF - -_Estre_ ou _esse_, -- être. - -PASSÉ - -_Estre-esta_, -- avoir été. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Estènt_, _siguènt_, -- étant. - -PASSÉ - -_Esta_, qui a son féminin _estado_, -- été. - -PASSÉ INDÉFINI (DE L’INFINITIF) - -_Estènt_, _esta_, _estado_, -- ayant été. - -INDICATIF PRÉSENT - - _Sieù_, je suis. - _Siès_, tu es. - _Es_ ou _ei_, il est. - _Sian_, nous sommes. - _Sias_, vous êtes. - _Soun_, ils sont. - -IMPARFAIT - - _Ére_ (autrefois _éri_), j’étais. - _Eres_, -- tu étais. - _Ero_, -- il était. - _Erian_, -- nous étions. - _Erias_, -- vous étiez. - _Éron_, -- ils étaient. - -PASSÉ DÉFINI - - _Siguère_ ou _fuguère_, je fus. - _Siguères_ -- _fuguères_, tu fus. - _Sigué_ -- _fugué_, il fut. - _Siguérian_ -- _fuguérian_, nous fûmes. - _Siguérias_ -- _fuguérias_, vous fûtes. - _Siguéron_ -- _fuguéron_, ils furent. - -PASSÉ INDÉFINI - -_Sieù esta_ (primitivement _sieoun estat_), -- pour j’ai été. - -PLUS-QUE-PARFAIT - -_Ère esta_ (primitivement _éri esta_), -- j’avais été. - -PASSÉ ANTÉRIEUR - -_Siguère esta_ ou _fuguère_ (primitivement _sigueri estat_), -- j’eus -été, etc. - -FUTUR - -_Sarai_, _Saras_, _Sara_, _Saren_, _Sarès_, _Saran_, -- je serai, etc. - -IMPÉRATIF - -Le verbe être, en provençal, prend une troisième personne dans ce -temps: - - _Siègues_ ou _fuguès_, -- sois. - _Siègue_ -- _fugue_, -- qu’il soit. - _Siguen_ -- _fuguen_, -- soyons. - _Sigués_ -- _fugués_, -- soyez. - _Siegon_ -- _fugon_, -- qu’ils soient. - -SUBJONCTIF - -_Que siégue_ ou _fugue_, -- que je sois, etc. - -IMPARFAIT - -_Que siguésse_ ou _fuguésse_, -- que je fusse, etc. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Estènt_, -- étant. - -La première conjugaison des verbes est en _a_ ou en _ar_ qui correspond -à _er_. - -INFINITIF - -_Cantar_, -- chanter. - -INDICATIF PRÉSENT - -_Canti_, -- je chante. - -IMPARFAIT - -_Cantavi_, -- je chantais. - -PARTICIPE PASSÉ - -_Canta_, _cantado_, -- chanté, chantée. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Cantan_, -- chantant. - -FUTUR - -_Cantarai_, -- je chanterai, etc. - -SUBJONCTIF - -_Que canti_, -- que je chante, etc. - -Dans la première conjugaison, les verbes qui se terminent en _ia_, -comme _remercia_, et qui font en rhodanien _remercie_, _remerciès_, -_remercian_, etc..., changent cette terminaison en dialecte -marseillais, ainsi qu’il suit: _remercien_, _remerciès_, _remerciè_, -_remercias_, etc. - -Deuxième conjugaison en _i_: - -INFINITIF - -_Fini_, -- finir. - -PASSÉ - -_Avé fini_, -- avoir fini. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Finissènt_, -- finissant. - -PASSÉ - -_Fini_, _finido_, -- fini, finie. - -INDICATIF PRÉSENT - -_Finisse_, -- je finis. - -IMPARFAIT - -_Finissieù_, -- je finissais. - -PASSÉ DÉFINI - -_Finiguère_, -- je finis. - -FUTUR - -_Finirai_, -- je finirai. - -PASSÉ - -_Aurièù fini_, -- j’aurai fini. - -IMPÉRATIF - - _Finisse_, -- finis. - _Finigue_, -- qu’il finisse. - _Finissen_, -- finissons. - _Finissés_, -- finissez. - _Finigon_, -- qu’ils finissent. - -SUBJONCTIF - -_Que finigue_, -- que je finisse. - -IMPARFAIT - - _Que finiguesse_, -- que je finisse. - _Que finiguessiau_, -- que nous finissions. - -La troisième conjugaison se termine en _e_ et correspond à la quatrième -du français en _dre_, ainsi: _rèndre_ à l’infinitif, rendre. - -PASSÉ - -_Avé rendu_, -- avoir rendu. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Rendènt_, -- rendant. - -PASSÉ - -_Rendu_, _rendudo_, -- rendu, ue. - -INDICATIF - -_Rènde_, -- je rends. - -IMPARFAIT - - _Rendieù_, -- je rendais. - _Rendian_, -- nous rendions. - -PASSÉ DÉFINI - - _Rendeguère_, -- je rendis. - _Rendeguerian_, -- nous rendîmes. - -PASSÉ INDÉFINI - -_Ai rendu_, -- j’ai rendu. - -FUTUR - - _Rendrai_, -- je rendrai. - _Rendren_, -- nous rendrons. - -IMPÉRATIF - - _Rènde_ ou _rend_, -- rends. - _Rènde_, -- qu’il rende. - _Renden_, -- rendons. - _Rendès_, -- rendez. - _Rèndan_, -- qu’ils rendent. - -SUBJONCTIF - - _Que rènde_, -- que je rende. - _Que rènden_, -- que nous rendions, etc. - -IMPARFAIT - - _Que rendeguèsse_, -- que je rendisse. - _Que rendeguessian_, -- que nous rendissions. - -Les verbes pronominaux des trois conjugaisons se forment en provençal -en ajoutant les pronoms _me_, _te_, _se_, _nous_, _vous_, _se_. -Exemples: se couper, _me coupi_, _te coupès_, _se coupe_, etc... - -Enfin, pour terminer ce chapitre des verbes, nous ajouterons que, -comme en français, l’infinitif, en provençal, peut s’employer comme -substantif. Exemple: _lou dourmi_, le sommeil; _lou mangea_, le manger. - -L’accord du participe avec le sujet ou le régime diffère absolument des -règles grammaticales appliquées en français. _Es estado brave_, elle a -été sage; _l’oustaù qu’ai louga_, la maison que j’ai louée. - -Dans les verbes pronominaux, on se sert des pronoms, _me_, _te_, _se_, -_nous_, _vous_, _se_, que l’on supprime devant les personnes des verbes -_sieu_, _siès_, _ès_; mais, dans les autres cas et contrairement au -français, un seul pronom suffit au lieu de deux. Exemple: - - _Me conufessi_, je me confesse. - _Te conufessès_, tu te confesses, etc. - -Ces pronoms se placent après le verbe à l’impératif: - - _Taiso-te_, tais-toi. - _Taiso-se_, qu’il se taise. - _Teisen-nous_, taisons-nous. - _Teisaz-vous_, taisez-vous. - _Taisan-se_, qu’ils se taisent. - - -DE LA PRÉPOSITION - -Les principales prépositions usitées en provençal sont: - - _A_, en français _à_. - -Mais, devant un nom commençant par une voyelle, on la remplace par -_en_: _m’en vaù en Avignoun_. - - _Contro_, contre ou auprès d’eux. - _Davans_, devant ou avant. - _Darrié_, _à reire_, derrière. - _De_, pour, de ou en. - _Enco de_, _vers_, chez. - _Ente_, entre eux, parmi, au milieu de... - _Pèr_, par, pour, à travers, pendant. - _Séns_ ou _sènso_, pas, sans. - _Toucant_, vers, près de. - _Vers_, vers, du côté de, et chez. - - -DE L’ADVERBE - -On distingue en provençal plusieurs sortes d’adverbes. - -ADVERBES DE LIEU - -Dans ce genre d’adverbes, comme dans les adjectifs, on remarquera des -augmentatifs qui donnent aux mots une grande expression de clarté et de -force. - - _Eici_ ou _eicito_, ici. - _Pereici_, par ici. - _Aqui_ ou _aquito_, là. - _Pèraqui_, par là. - _Amount_ ou _peramount_, en haut, là-haut. - _Amoundaùt_ ou _peramoundaùt_, par là-haut. - _Avan_, en bas. - _Peravan_, là-bas. - _Alin_, _peralin_, et par là-bas. - _A bas_, _perabas_, au loin, plus loin. - _Eila_, _pereila_, là, là-bas, de l’autre côté. - _Eilamount_, _pereilamount_, là-haut, tout là-haut. - - _Eilavaut_, _pereilavaut_. } - _Eilalin_, _pereilalin_. } Là-bas, tout au loin. - _Eilabas_, _pereilabas_. } - - _Eiça_, çà, ici. - _Pereiça_. de ce côté-ci. - - _Eiçamount_, _pereiçamount_. } - _Eiçamoudaut_, _pereiçamoudaut_. } Vers cette hauteur. - - _Eiçavaut_, _pereiçavaut_. } Ici-bas, dans - _Eiçalin_, _périçalin_. } le pays lointain où - _Eiçabas_, _pereiçabas_. } nous sommes. - - _Ounté_, _mounté_, _vounté_. que pour où. - _Dedins_, _défouéro_. dedans, dehors. - -ADVERBES DE TEMPS - - _Vuei_, _aujour-d’uéi_, _encuei_, aujourd’hui. - _Aro_, _aier_, _deman_, maintenant, hier, demain. - _Anue_, _tard_, ce soir, tard. - _Quatecant_, _subit_, aussitôt, tout à coup. - _Subran_ ou _subre_, _lèse_, soudain, de suite. - _Autan_, _desenant_, jadis, désormais. - _Adés_, _tout-aro_, _tout-escas_, tout à l’heure. - _Sèmpre_, _toujour_, _jamai_, toujours, jamais. - _Enterin_, _entanterin_, _entrensen_, pendant ce temps. - _Mai_, _encoro_, encore. - -ADVERBES D’ORDRE - - _Avans_, avant. - _Piei_, puis. - _Proumieramen_, premièrement. - _Darrieramen_, dernièrement. - -ADVERBES DE QUANTITÉ - - _Pau_, _gaire_, peu, guère. - _Bèn-cop_, _forço_, beaucoup. - _Proun_, assez. - _Quàsi_, _quasimen_, presque. - _Mai_, davantage, plus. - _Majamen_, principalement. - -ADVERBES DE COMPARAISON - - _Mai_, _mens_, plus, moins. - _Autant_, autant. - _Miès_ ou _mieus_, mieux. - _Piéjé_, pire. - _Pulèn_, plutôt. - -ADVERBES DE MANIÈRE - - _Ansin_, _autan_, ainsi. - _Bèn_, _mau_, bien, mal. - _Vite_, _vitamen_, vite. - _D’aise_, _plan_, doucement, lentement. - _Courentamen_, couramment. - -ADVERBES DE DOUTE, D’AFFIRMATION ET DE NÉGATION - - _Beleù_, _bessai_, peut-être. - _Segur_, sûrement. - _O_, _si_, oui. - _Noun_, _nani_, non. - - -DE LA CONJONCTION - -Les principales conjonctions sont les suivantes: - - _E_, et. - _Emai_, et, aussi, quoique. - _Que_, que, car. - _Car_, car. - _Ni_, _ni mai_, _ni mens_, ni, pas davantage, pas moins. - _Mai_, mais, pourvu que. - _Se_, si. - _Or_, or. - _Dounc_, _adounc_, donc. - _O_, ou. - _Quand_, _quouro_, quand. - _Coume_, comme. - _Pamens_, pourtant. - _Tre que_, _entre que_, dès que. - _Enterin que_, tandis que. - _Doùmaci_, car, en effet, parce que. - _Perqué_, parce que, car. - -Les interjections, trop nombreuses pour être reproduites ici, sont -très usitées dans le provençal, pour exprimer la joie, la douleur, -la compassion, la crainte, le désir, l’admiration, la surprise, -l’aversion, le dégoût, l’indifférence, l’approbation, etc... - - -CONCLUSION - -Ici se termine l’exposé grammatical du provençal parlé et écrit -selon la nouvelle méthode orthographique. Nous en avons puisé les -principaux éléments dans les ouvrages du Frère Savinien et la -_Grammaire_ de dom Xavier de Fourvières qui, aujourd’hui répandue dans -les écoles congréganistes des départements de Vaucluse, du Gard, des -Bouches-du-Rhône et du Var, rend les plus grands services aux élèves -en facilitant leurs progrès, tant dans la langue française que dans la -langue du pays natal. Nous renouvelons le vœu déjà formulé, à savoir -que cet ouvrage ainsi que ceux du Frère Savinien (_Lectures ou versions -provençales-françaises_) soient répandus également dans les écoles -communales laïques (garçons et filles) de tous nos départements du Midi. - -Nous ne saurions trop insister sur l’application de la méthode de dom -Xavier de Fourvières et du Frère Savinien, dont les résultats passés -garantissent les succès futurs. Ce faisant, nous ravivons la pensée, -nous nous associons au intentions de ceux qui l’ont patronnée et -encouragée par leurs discours ou leurs écrits. Elle a été recommandée -au Ministre de l’Instruction publique par _M. de Boislisle_, qui -présidait le Congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements -à la Sorbonne, en 1896; par _Mistral_, le grand poète de notre -Provence, qui, dans une lettre rendue publique adressée à l’auteur, en -signalait les avantages en un style étincelant de verve, de logique -et de clarté; par _Paul Meyer_, le distingué directeur de l’École des -Chartes; par _Mgr Dupanloup_, l’évêque patriote, dont le souvenir -est encore présent à la mémoire de tous les Français qui l’ont vu -lutter contre l’invasion allemande, en 1870; par _Michel Bréal_, qui -n’a jamais cessé d’être l’apôtre de cette juste revendication; par -_Saint-René Taillandier_, qui disait si justement: «Pour fortifier -le sentiment de la grande patrie, il faut cultiver les traditions et -la langue de la petite province; pour atteindre ce but et obtenir -les meilleurs résultats, il faut faire voir aux enfants les rapports -intimes, profonds, naturels du provençal et de la langue nationale. -Ainsi envisagée, l’étude du provençal ne peut être qu’utile, car, en -même temps qu’elle nous attache plus fortement à notre foyer, à notre -Provence, elle nous fait mieux aimer la France, en nous montrant -l’unité de notre origine et le berceau commun de notre développement.» - -Ici se termine cet ouvrage que nous mettons sous la haute protection -des noms autorisés que nous venons de citer, aussi bien que de tous -ceux qui s’intéressent à notre passé historique, à notre langue -provençale et à sa propagation dans nos écoles du Midi, où elle sera -le moyen le plus sûr, le plus prompt et le plus direct d’améliorer -l’enseignement de la langue nationale: le français. - - -NOTES - - [102] D’après le Frère Savinien. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I - - LES FÊTES - - Pages. - Histoire.-Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes - des Provençaux 1 - _Fêtes civiles._--Le jour de l’an 4 - Les Rois 4 - Le Carnaval 5 - Danse des Olivettes 5 - Les Jarretières.--Les Bergères.--La Cordelle 6 - Les Moresques et les Épées 7 - Leis Bouffet.--Leis Fieloué.--La Falandoulo 7 - La Reine de Saba 8 - Caramantran 9 - _Fêtes religieuses._--La Chandeleur 10 - Les Rameaux.--La Semaine sainte.--Pâques 11 - La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque 12 - La Fête-Dieu.--La fête, les jeux 15-20 - La Saint-Jean 20 - La Toussaint.--Les Morts.--La Noël 21 - La Messe de Minuit.--Leis Caléna 23 - _Jeux._--Leis Roumevage.--Les Joies 24 - La Targo 24 - La Bigue 25 - Courses d’hommes et d’animaux 25 - Combats de taureaux 26 - La lutte 28 - Le saut.--La barre.--Le disque 28-29 - Les boules.--La cible.--Les palets 29 - Le mât de cocagne.--Les grimaces 29 - Les cartes.--Le coq 29-30 - - II - - USAGES - - Le Baptême 31 - Le Mariage.--Les Funérailles 32-33 - Les Quatre Saisons 34 - Le Costume 37 - _Les Mœurs._--La vie domestique 41 - La vie sociale 44 - - III - - LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE 47 - - IV - - LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE - - Période de formation 59 - Période d’affirmation 66 - Ses statuts 66 - - V - - LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870 - - Les Cigaliers et les Félibres de Paris 77-78 - Leur groupement.--Création de la première société - méridionale.--_La Cigale_ 78 - Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du - _Félibrige de Paris_ 79 - Son programme.--Ses statuts 82 - De l’utilité de l’épuration du provençal 94 - - VI - - HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE - - AVANT-PROPOS 99 - Histoire des dialectes du Sud-Est de la France 99 - Langue ligurienne 102 - -- grecque 105 - -- latine 110 - Langues barbares 116 - Langue francique ou théotisque 118 - -- romane 121 - - VII - - ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE 123 - - La langue romane dans le nord et le midi de la France 126 - De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le - développement de la langue romane 130 - Période des Trouvères et des Troubadours 130 - Les Trouvères 132 - Les Troubadours 134 - - VIII - - DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LA LITTÉRATURE DU NORD - - Le vers 138 - La chanson 139 - Le chant 140 - Le son.--Le sonnet 140 - Le planh (ou complainte) 141 - La cobla (ou couplet) 141 - La tenson 142 - Le sirvente 143 - La pastourelle 146 - La sixtine 148 - Le descord (pièces irrégulières) 148 - L’aubade et la sérénade 148 - Ballade.--Danse.--Ronde 149 - Épître.--Conte.--Nouvelle 149 - - IX - - DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES - ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE 151 - - _Les Cours d’amour_ 154 - Code d’amour 154 - Jugements des Cours d’amour 154 - Les cours d’amour en Provence 156 - Leur influence sur les mœurs 157 - - X - - DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE - SUR LES PREMIERS ESSAIS DU THÉÂTRE EN FRANCE 159 - - Croisade contre les Albigeois 164 - Décadence de la langue romane 171 - - XI - - LANGUE PROVENÇALE - - Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution 173 - Des divers dialectes des anciennes provinces de France - par rapport au roman 173 - Dialectes poitevin et vendéen 179 - -- de la Saintonge et de l’Aunis 182 - -- du Limousin 182 - -- de la Haute et Basse-Auvergne 183 - -- du Dauphiné et Bresse 185 - -- de la Guyenne et de la Gascogne 186 - -- de la Gironde 188 - -- du Languedoc 191 - -- de la Provence 194 - - XII - - GRAMMAIRE PROVENÇALE - - Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794) 197 - Différences linguistiques et orthographiques entre le - provençal parlé et écrit avant la Révolution et le - provençal de nos jours, selon l’Ecole Félibréenne, - d’après l’ouvrage du Frère Savinien et dom Xavier - de Fourvières 210-211 - - CONCLUSION 227 - - TABLES 229 - - - - -TABLE DES NOMS CITÉS DANS L’OUVRAGE - - A - - Achard, 99, 195. - Adalazie (V{tesse} d’Avignon), 156. - Adalhard (saint), 127. - Adam de la Halle, 163. - Adelung, 101. - Adhémar (de Valence), 170. - Agard (Pierre), 134. - Agoult (Béatrice d’), dame de Sault, 156. - Aillaud, 135. - Aimeri de Péguilhan, 136. - Alaete (dame d’Ongh), 156. - Alaete de Méolon, 156. - Alarcon, 153. - Albert de Sisteron, 151, 186. - Allardeau (Jean), évêque de Marseille, 175. - Alphonse II d’Aragon, 187, 191. - Alphonse de Castille, 161. - Amy (père), 82, 93. - Amy (fils), 93. - André (le Chapelain), 155. - Andrieux, 78. - Anselme Mathieu, 61, 63. - Antoinette de Cadenet (dame de Lambesc), 156. - Arène (Paul), 62. - Argent (d’), 178. - Armand de Carcassés, 143. - Arnaud de Cotignac, 195. - Armand Daniel, 135. - Armand de Marveil, 175. - Astros (d’), 62. - Astruc, 73, 191. - Athènes, 109. - Aubanel (Th.), 61, 62. - Aubert, 79. - Aubusson (J. d’), 160. - Auguis, 152. - Auran (Bénoni), 93. - Ausone, 109. - Authénon, 66. - Autun, 123. - Azaïs (G.), 54. - Azalaïs de Porcairagues, 194. - Azalaïs de Roquemartine, 194. - - B - - Bâle, 125. - Barnadou (Pierre), 188. - Barthès, 144. - Baudouin, 77. - Béatrix (C{tesse} de Provence), 156, 174. - Beaumarchais, 153. - Becket (Thomas), 166. - Belaud (Louis), 140, 177. - Belleval (Ch. de), 193. - Bellot, 55. - Bénédit, 55. - Bénétrix, 96. - Bénoni (Mathieu), 55. - Bergeret de Bordeaux, 61. - Bernard de Ventadour, 155, 182. - Bernay (Alexandre de), 118. - Béranger Ier, 174. - Berluc Pérussis, 73. - Bertrand d’Alamanon, 194. - Bertrand de Born, 187. - Bertrand Carbonel, 195. - Bertrand de Paris (dit Cercamons), 187. - Bertrand de Puget, 195. - Bertrane (dame d’Orgon), 156. - Bertrane (dame de Signe), 156. - Béziers, 168. - Bigot (de Nîmes), 194. - Blacas, 136, 195. - Blacasset, 195. - Blanche de Flassans (dite Blancaflour), 156. - Boccace, 153. - Boé (Jacques). Voir _Jasmin_. - Boislisle (de), 228. - Boissier (A.), 186. - Boissier de Sauvages, 194. - Bonaparte Wyse (William), 63. - Bonnet (Baptiste), 79, 82, 93. - Boniface III, de Castellane, 195. - Bornier (de), 69. - Boson, 123. - Bouchor (M{ce}), 97. - Bourciez, 97. - Bourdillon (l’abbé), 186. - Bousquet (C.), 178. - Bréal (Michel), 97, 228. - Bréval (Mme), 86. - Briaude d’Agoult, 156. - Brunet (Jean), 61. - - C - - Cairéls (Elias), 136. - Caldagnès, 184. - Calvet, 63. - Calvo, 153. - Canonge, 62. - Cardinal (Pierre), 135, 143. - Carloman, 123. - Carry, 195. - Casavétéri (Jean de), 192. - Castelloza de Mairona, 184. - Castil-Blaze, 61. - Castrucci, 125. - Cazemajou, 74. - Cercamons (Bertrand de Paris), 187. - Cervantès, 153. - Chabanaud, 97. - Chailan (Fortuné), 55. - Champagne (C{tesse} de), 155. - Champeval, 183. - Charaire, 88. - Charlemagne, 123. - Charles d’Anjou, 174, 194. - Charles le Chauve, 123, 128. - Charles le Gros, 123. - Charles III du Maine, 174. - Château, 87. - Chaucer (Geoffroy), 152. - Chauvier, 88. - Cigala, 153. - Clara d’Anduze, 194. - Clarence (duc de), 152. - Clarette (dame de Baulx), 156. - Clédat, 97. - Clopinel, 133. - Coblentz, 123. - Coïmbre, 118. - Columelle, 109. - Conrad, 125. - Constant, 97. - Constantin, 121. - Corneille, 153. - Cornélius-Gallus, 109. - Coucy (Raoul de), 134. - - D - - Damase-Arbaud, 61, 63. - Dante, 152, 153. - Daubian, 195. - Dauphin d’Auvergne, 184. - Deluns-Montaud, 92. - Désanat, 55. - Desmons, 96. - Deudes de Prades, chanoine de Maguelonne, 136. - Devoluy (Pierre), 73. - Die (C{tesse} de), 156. - Diouloufet, 51. - Donat, 126. - Doria, 153. - Doulce de Moustiers, 156. - Drouet (Jean), 182. - Duc (Lucien), 93. - Duclou (dom Léonard), 183. - Ducquercy, 79, 82. - Dufau, 93. - Dufour, 52. - A. Dumas, 78. - Dupanloup (Mgr), 228. - Duparc, 91. - Dupuy (de Carpentras), 185. - - E - - Eléonore d’Aquitaine, 155. - Elyas de Barjols, 187. - Elyas Cairels, 187. - Elys (dame de Meyrargues), 156. - Enjalbert, 93. - Espagne, 160. - Évêque de Clermont, 184. - - F - - Fabre d’Olivet, 50. - Faydit (Ganselme), 136, 160, 182. - Faure (H.), 93. - Faure Maurice. Voir _Maurice Faure_. - Fesquet, 120. - Figueira, 194. - Flagy (Jean de), 133. - Floret, 62, 194. - Folquet de Lunel, 187. - Folquet de Marseille, 194. - Folquet de Romans, 136, 186. - Fontenelle, 81. - Foucart, 91. - Fourès (A.), 93. - France, 64, 172, 177. - Frédéric II, 178. - Froissard, 153. - Funel, 96. - - G - - Gaidon, 62. - Galéas (duc de Milan), 154. - Gander, 133. - Garcin, 55. - Gardet (J.), 93, 94. - Garins d’Apchier, 193. - Gastinel, 55. - Gaston de Turenne, 171. - Gauthier, 55, 90. - Gélu (Victor), 61. - Génin, 194. - Geoffroy Rudel, 187. - Germain, 60. - Gibert de Montreuil, 133. - Giera (Paul), 61. - Gilliéron, 97. - Gineste (Raoul), 93. - Giorgo, 153. - Girard de Roussillon, 130. - Giraud (Henri), 93. - Giraud Leroux, 194. - Giraud de Calençon, 160, 161, 187. - Giraud de Borneil, 182. - Giraud Riquier, 160. - Glayse, 82, 194. - Godin, 183, - Goudouli, 191. - Gourdoux, 55, 94. - Granet, 195. - Gras (Félix), 64, 72, 94. - Grégoire le Grand, 126, 193. - Grivolas, 82. - Gros de Marseille, 178. - Groslong. Voir _Devoluy_, 73. - Guillaume de Ballaun, 194. - Guillaume de Castro, 155. - Guillaume (C{te}) de Clermont, 171. - Guillaume de Durforte, 187. - Guillaume de Latour, 187. - Guillaume Mayret, 186. - Guillaume de Poitiers, 134. - Guillaume de Saint-Didier, 139, 142. - Guillelmette Monja, 160. - Guy Guérujat, 194. - Guy d’Ursel, 195. - - H - - Hauser (F.), 93. - Hélène (dame de Mont-Pahon), 156. - Henri IV (d’Angleterre), 154. - Hercule, 93. - Hermon, 102. - Hermengarde, 123. - Hermyssende (dame de Posquières), 156. - Hessels, 127. - Hesychius, 104. - Hombres (d’), 194. - Honorat (S.-J.), 50. - Honorius IV (le pape), 172. - Hugues, 125. - Hugues Brunot de Rodez, 187. - Huguette de Forcalquier (dame de Trets), 156. - Hygin, 109. - - I - - Injalbert, 93. - Innocent III (le pape), 167. - Isabelle des Berrihons (dame d’Aix), 156. - Isnardon, 55. - - J - - Jasmin, 52. - Jausserande de Claustral, 156. - Jean Estève (de Béziers), 195. - Jean Estève, 146. - Jean Riquier, 195. - Jeanroy, 97. - Jehanne de Baulx, 156. - Jordan, 186. - Jubinal (Achille), 162. - - L - - Laborde (Raymond), 97. - Lactance, 109. - La Fare-Alais, 55, 194. - Lamartine, 78. - Lambert, 134. - Lamétrie, 178. - Lancastre (duc de), 154. - Laurent (Bonaventure), 62. - Laurette de Saint-Laurent, 156. - Lazarine de Manosque, 90. - Leconte de Lisle, 86. - Legrand d’Aussy, 137. - Legré Touron, 62. - Léopold Robert, 36. - Lépinay, 183. - Leroux de Lincy, 152. - Lesage, 153. - Leygues, 90. - Lope de Vega, 153, 178. - Lorris (Guillaume de), 133. - Loubet, 93. - Louis d’Italie, 124. - Louis VII, 155. - Louis XIV, 175. - Louis le Germanique, 128. - Luitprand, 121. - - M - - Mabille de Villeneuve (dame de Vence), 156. - Mabille (dame d’Yères), 156. - Macabrés, 182. - Magdeleine de Salon, 156. - Mahomet Althamar, 121. - Malespina, 153. - Malespina (M{ise} de), 156. - Marcel, 93. - Marignan, 93. - Mariéton, 61, 75. - Marseille, 109. - Martelly, 62. - Martial, 109. - Martin fils, 90, 105. - Massip, 94. - Mathieu-Lacroix, 53. - Matzner, 152. - Maurice-Faure, 74, 77, 79, 82, 92. - Méry, 78. - Métastase, 193. - Meung (J. de), 133. - Meyer (Paul), 97, 228. - Miale, 93. - Michel (Sextius), 87. - Millet (J.), 186, 195. - Millin, 134. - Mistral (F.), 61, 62, 63, 72, 99, 228. - Moine de Montaudon (Le), 151, 184. - Molière, 153. - Montaille, 124. - Moquin-Tandon, 54, 78. - Muret, 169. - Mushacki, 118. - - N - - Nat de Mons, 194. - Natibor (ou Tiberge de Seranon), 195. - Navarrot, 61. - Nazur, 186. - Nice, 87. - Nostradamus, 174. - - O - - Ogier, 185. - Ollivier (Jules), 186. - - P - - Papon, 195. - Passy (Paul), 97. - Pasturel, 184. - Paulet de Marseille, 195. - Peire d’Auvergne, 139. - Pélabon, 55. - Perbosc, 96. - Perdigon, 194. - Pérez (Antonio), 153. - Pétrarque, 152, 153, 182. - Pétrone, 109. - Peyrols, 184. - Peyron-Bompar, 177. - Peyrotte, 54. - Phanette de Gantelme (dame de Romanin), 156. - Philippe-Auguste, 167. - Pichot, 78. - Pierquin de Gembloux, 186. - Pierre de Barjac, 194. - Pierre de Castelnau, 165. - Pierre Vidal. Voir _Vidal_, 191. - Plantier, 93. - Pomponius Mela, 109. - Poncy (Ch.), 62. - Pons de Capdeuil, 136, 141, 193. - Pope, 152. - Prothis, 104. - Provence, 1. - Provence (C{te} de), 6. - Puech, 177. - Puget, 195. - Puy-Laurens (Guil. de), 168. - - Q - - Quevedo, 153. - - R - - Rachilde, 124. - Racine, 186. - Rajambaud, 134. - Rambaud de Vaqueiras, 136, 142. - Rancher, 61. - Rascasse (Cécile), 156. - Raymond (évêque de Nice), 134. - Raymond (Pierre), de Toulouse, 194. - Raymond VI (C{te} de Toulouse), 165, 169. - Raymond-Bérenger, 193. - Raymond-Bérenger V, 195. - Raymond de Castillon, 171. - Raymond-Roger II de Béziers, 167. - Raymond de Saint-Gilles, 171. - Raymond de Solas, 195. - Raynouard, 48. - Reboul, 194. - Renaud, 90. - René (le roi), 175. - Rennes, 97. - Reymonenq, 55. - Richard (le roi), 136, 160. - Richard de Noves, 125. - Rieu, 87. - Riffart, 93. - Rigaut de Montpellier, 61, 193. - An. Rivière, 63. - Rixende de Puyvard (dame de Trans), 156. - Roch-Bourguet, 61. - Rocher (de), 93. - Rodel (Jean), 136. - Rodolphe (le roi), 124. - Rogier (Pierre), 184. - Rome, 168. - Roqueferrier, 194. - Roquefeuille (Ysarde de), 156. - Rostangue (dame de Pierrefeu), 156. - Roumanille, 55, 59, 61, 72. - Roumieux, 62, 63, 91. - Rousselot (l’abbé), 97. - Roux (J.), 91, 183. - Roux-Renard, 93. - Roux-Servine, 93. - - S - - Saboly, 178. - Sabran (Hugonne de), 156. - Saint-Antoni (V{te} de), 186. - Saint Bernard, 165. - Saint Louis (roi), 160. - Saint-Pol (C{te} de), 169. - Sainte-Beuve, 53. - Sainte-Palaye, 139. - Saluce (M{ise} de), 156. - Savari de Mauléon, 182. - Savinien (le frère), 96, 97, 227. - Schaffhouse, 125. - Schœll (Frédéric), 114. - Séguier (l’abbé), 194. - Silius Italicus, 109. - Simon de Montfort, 169. - Sordel, 153. - Stéphanette de Baulx, 156. - Swynford, 142. - - T - - Taillandier (René), 228. - Tallard (Anne, V{tesse} de), 156. - Tandon, 194. - Tarif, 118. - Tavan (A.), 61, 73, 94. - Théodoric, 123. - Théroalde, 133. - Thibaut de Champagne, 136. - Thomas (A.), 97, 174. - Tiberge de Séranon, 158, 195. - Titien (le), 166. - Tournier (A.), 93. - Tourtoulon (de), 79, 81, 194. - Trogue-Pompée, 109. - Troubat (Jules), 73. - Troubat (Antoine), 93. - - U - - Ulphilas, 117, 118. - Ursynes des Ursières, 156. - - V - - Valence, 124. - Vertfeuil, 165. - Victor Hugo, 153. - Vidal (Pierre), 191. - Vienne, 124. - Vigne (l’abbé), 50. - Villemain, 81. - Villeneuve-Esclapon, 79. - Violante (princesse), 154. - Vitet, 97. - Voiture, 153. - - W - - Wagner-Robier, 93. - Wistace, 152. - Wœlfel, 118. - - X - - Xavier de Fourvières (dom), 227. - » de Ricard, 77. - - Z - - Zacharie, 127. - - - - -BIBLIOGRAPHIE - - - Achard, _Dictionnaire provençal_ et _Grammaire provençale_. - - Berluc-Pérussis (de), _Carte des dialectes et sous-dialectes - provençaux_. - - Castor (J.-J.), _l’Interprète provençal_. - - Crousillat, _la Bresco_. - - Donadieu, _les Précurseurs des Félibres_. - - Dietrich-Behrens, _Bibliographie des patois gallo-romains_ (trad. par - Rabiet) (1889). - - Duclo, _Grammaire française expliquée au moyen de la langue - provençale_ (1826). - - Fabre d’Olivet, _Poésies occitaniennes et Cours d’amour_ (1804). - - Féraud, _le Saint-Evangile_ (_selon saint Matthieu_), en provençal - (1866). - - Garcin (E.), _Dictionnaire provençal-français_ (1823-1841). - - Gazier, _Lettres à Grégoire sur les patois de France_. - - Gélu (V.), _Chansons provençales_ (1856). - - Honorat, _Dictionnaire provençal-français_. - - Jasmin, _Œuvres_ (1825). - - Jourdanne, _Histoire du Félibrige_. - - Laugier de Chartrouse, _Nomenclature patoise des plantes des environs - d’Arles_ (1859). - - Laincel (de), _Des Troubadours aux Félibres_. - - Morel (M.), _Lou Galoubé_ (1828). - - Papon, _Origines et progrès de la langue provençale_ (1776) (Histoire - de Provence). - - Pellas, _Dictionnaire provençal-français_ (1723). - - Pierquin de Gembloux, _Histoire des patois_ (1858). - - Raynouard, _Choix de poésies des Troubadours. Grammaire romane_ - (1816). - - Roumanille, _Œuvres_ (1852). - - Roux (J.-L.), _Contes daù villagé_ (1869). - - Savinien (le Frère), _Grammaire et exercices en langue provençale à - l’usage des écoles primaires_ (1882). - - Tourtoulon (de), _Des parlers populaires comparatifs entre Vintimille - et Antibes_ (1890). - - Vidal, _Etude sur les analogies linguistiques du Roumain et du - Provençal_ (1885). - - Villeneuve (de... Christ.), _Statistique des Bouches-du-Rhône_ (1821). - - Xavier de Fourvières (dom), _Grammaire provençale et exercices - à l’usage des écoles primaires_ (1893).--_Lou pichot Trésor daù - Félibrige_ (1901). - - -TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, RUE GAMBETTA. - - - * * * * * - - - Corrections dans la Table des matières - et dans les titres des chapitres et sections - - Page 210: Titre de section inséré: - «DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES ENTRE LE PROVENÇAL - PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS, - SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN - ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES». - - Page 227: Titre de section inséré: «CONCLUSION». - - Page 229 (Table des matières): «I — HISTOIRE» remplacé par - «I — LES FÊTES». - - «Caractère.—Mœurs.—Usages.» etc. remplacé par - «Histoire.—Caractère.—Mœurs.—Usages.» etc. - - Page 230: «V — LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870» remplacé par - «V — LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS». - - «Les Cigaliers et les Félibres de Paris» remplacé par «Les Provençaux - à Paris après 1870». - - Titre ajouté: «De l’utilité de l’épuration du provençal». - - Page 231 (Chapitre VII): Titre ajouté: «La langue romane dans le nord - et le midi de la France». - - Page 232: «XI — LE PROVENÇAL DEPUIS LE ROI RENÉ JUSQU’A LA RÉVOLUTION» - remplacé par «XI — LANGUE PROVENÇALE». - - Titre ajouté: «Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution». - - XII — GRAMMAIRE PROVENÇALE: l’original ajoute «(D’APRÈS - ACHARD), 1794» que nous avons supprimé. - - «Abrégé de la grammaire provençale (d’après dom Xavier de Fourvières)» - remplacé par «Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794)». - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PROVENCE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>La Provence</span></p> -<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Henri Oddo</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 3, 2022 [eBook #68675]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA PROVENCE</span> ***</div> - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf noind"><a href="#notelect">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf noind"><a href="#toc">Table des matières</a></p> - -<p class="ssrf noind"><a href="#index">Table des noms</a></p> - -<div class="sp3"> </div> - -<div id="im_couverture" class="figcenter x-ebookmaker-drop"> -<a href="images/cover.jpg" rel="nofollow"> -<img src="images/couverture.jpg" alt="" /></a> -</div> - -<p class="sep10 cent lh2">LA<br /> -<span class="cs20">PROVENCE</span></p> - -<p class="sep10 cent cs12">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> - -<hr class="hr5" /> - -<table summary="Ouvrages du même auteur"> -<tr> - <td class="tdl"><b>UN FÉLIBRE AVANT LE FÉLIBRIGE</b> à la cour de la duchesse du Maine, à Sceaux.—Mouret - (J.-J.), d’Avignon. Broch. in-18</td> - <td class="tdlr"><b>1</b> fr. »</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><b>LE CHEVALIER PAUL</b> (lieutenant-général des armées navales du Levant), 1598-1668. Préface - de M. de Mahy, ancien ministre de la Marine.<br /> - Édition non illustrée, 1 vol. in-18 jésus</td> - <td class="tdlr"><b>3</b> fr. <b>50</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"> — illustrée, 1 vol. in-18 jésus</td> - <td class="tdlr"><b>5</b> fr. »</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><b>DE L’UTILITÉ DES IDIOMES DU MIDI</b> pour l’enseignement de la langue française.<br /> - Broch. in-8<sup>o</sup></td> - <td class="tdlr"><b>1</b> fr. <b>50</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><b>LE CHEVALIER ROZE</b> (campagne d’Espagne, 1707; peste de Marseille, 1720). 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup>.<br /> - Édition illustrée, brochée</td> - <td class="tdlr"><b>3</b> fr. <b>50</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"> — reliée </td> - <td class="tdlr"><b>5</b> fr. »</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><b>LA PROVENCE.</b> Usages, coutumes, mœurs et idiomes depuis les origines jusqu’au <i>Félibrige</i>.<br /> - 1 beau vol. in-4<sup>o</sup> avec illustrations. Broché</td> - <td class="tdlr"><b>7</b> fr. »</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Relié</td> - <td class="tdlr"><b>8</b> fr. <b>50</b></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2"><hr class="hr10" /> - <div class="cent cs12" style="padding-top: 1em;">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT</div></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" style="padding-top: 1.5em;"><b>AU PAYS DES CIGALES.</b> Contes, nouvelles et légendes provençales. 1<sup>re</sup> série,<br /> - 1 vol. in-8<sup>o</sup></td> - <td class="tdlr"><b>3</b> fr. <b>50</b></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr10" /> - -<div class="sp3"> </div> - -<div class="titlepage"> - -<p class="cent ssrf cs12">HENRI ODDO</p> - -<hr class="hr5" /> - -<h1><span class="cs3">LA</span><br /> -PROVENCE</h1> - -<p class="cent wsp"><span class="cs14">USAGES, COUTUMES, IDIOMES</span><br /> -DEPUIS LES ORIGINES</p> - -<hr class="hr10" /> - -<p class="cent wsp lh1"><span class="cs20">LE FÉLIBRIGE</span><br /> -ET SON ACTION SUR LA LANGUE PROVENÇALE<br /> -<span class="cs8">AVEC UNE GRAMMAIRE PROVENÇALE ABRÉGÉE</span></p> - -<hr class="hr10" /> - -<p class="cent cs8"><b>OUVRAGE ORNÉ D’ILLUSTRATIONS ET DE PORTRAITS</b></p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="sep3 cent">PARIS<br /> -<span class="esp cs12">LIBRAIRIE H. LE SOUDIER</span><br /> -<span class="cs8">BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174</span></p> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent">1902</p> - -</div> - -<div class="sp3"> </div> - -<p class="cent cs20" id="Page_1">LA PROVENCE</p> - -<hr /> - -<h2 id="toc_1" style="page-break-before: avoid">I<br /> -LES FÊTES</h2> - -<p class="somm">Histoire.—Caractère.—Mœurs.—Usages.—Fêtes, jeux et coutumes des Provençaux.—<i>Fêtes -civiles.</i>—Le Jour de l’an.—Les Rois.—Le Carnaval.—Danse des olivettes.—Les Jarretières.—Les -Bergères.—La Cordelle.—Les Moresques et les Épées.—Leis Bouffet, Leis Fieloué.—La -Falandoulo.—La Reine de Saba.—Caramantran.—<i>Fêtes religieuses.</i>—La Chandeleur.—Les -Rameaux.—La Semaine sainte.—Pâques.—La Pentecôte.—Les Jeux de la -Tarasque.—La Fête-Dieu.—La Saint-Jean.—La Toussaint.—Les Morts.—La Noël.—La -Messe de minuit.—Leis calénas.—<i>Jeux.</i>—Les Roumerages.—Les Joies.—La Targo.—La -Bigue.—Courses d’hommes et d’animaux.—Combats de taureaux.—La Lutte.—Le Saut.—La -Barre et le Disque.—Les Boules.—La Cible.—Les Palets.—Mât de cocagne.—Les -Grimaces.—Les Cartes.—Le Coq.</p> - -<p>Provence! Ce nom, évocation de tout un passé prestigieux dans les arts -et les lettres, célèbre dans le commerce et l’industrie, glorieux par ses victoires, -sympathique dans le malheur, est gravé en lettres d’or dans l’histoire -des peuples.</p> - -<p>La place que cette ancienne province a occupée au cours des siècles a été -assez importante pour expliquer l’intérêt dont elle a toujours été l’objet de -la part des poètes, des romanciers et des historiens. Aujourd’hui, quelques -départements représentent ce que fut l’ancienne Provence, et si, mêlée et -confondue dans la grande patrie française, avec laquelle elle ne fait plus -qu’un tout, elle a perdu une partie de son originalité en perdant sa couronne -et le côté pittoresque qu’elle pouvait avoir au temps de ses comtes, du moins -elle a acquis le bénéfice de la sécurité. Elle jouit des bienfaits dont la Révolution -de 1789 a doté la France lorsqu’elle lui a donné sa devise, qui devrait -être celle de l’humanité tout entière: «Liberté—Égalité—Fraternité.» Ces -bienfaits, d’ordre surtout économique, n’ont changé en rien l’aspect général -de la Provence, qui est restée ce que la nature l’a faite: attrayante par son -climat, sa situation admirable, ses fleurs et ses fruits, sa mer de saphir, son -ciel bleu et son soleil resplendissant. Ses enfants sont dignes de leurs ancêtres. -<span class="pagenum" id="Page_2">[2]</span> -Comme eux, ils ont gardé l’amour du sol natal, des usages, des mœurs et -des coutumes du vieux temps, à peine atténués par les effets de la centralisation -et par la civilisation caractéristique de ce siècle. Ils doivent à leur climat -un caractère vif et enjoué, ce qui ne les empêche nullement d’apporter dans -les affaires sérieuses un esprit de suite et une expérience incontestés.</p> - -<p>Afin de mieux faire connaître cette partie si intéressante du sol français, -nous remonterons jusqu’à l’époque où la Provence, pays riche et jouissant -d’une civilisation avancée, vit son influence décroître après les ravages -causés par l’invasion des Sarrasins et par les guerres qui suivirent la mort -de Charlemagne.</p> - -<p>Les faibles successeurs de ce prince ne purent la conserver et dès lors, -séparée de l’Empire, elle fut livrée sans défense aux incursions incessantes -des hordes africaines. Elle perdit ainsi, non seulement le rang qu’elle occupait -dans le monde, mais aussi un état social intérieur qui avait fait sa renommée -au point de vue des lettres et des arts.</p> - -<p>Pendant cette période troublée, cette magnifique province, jadis si -florissante, n’offrit plus que le spectacle lamentable d’un pays ruiné. A la -prospérité matérielle, à la culture intellectuelle avaient succédé la misère et -l’ignorance, et le manteau de l’obscurantisme s’étendit sur elle, éteignant les -lumières de l’esprit et lassant tous les courages.</p> - -<p>Le spectacle qu’elle présente est alors lamentable: ses plaines, naguère -couvertes de riches moissons et de villes florissantes, ne sont plus que landes -et marais, ou ruines noircies par l’incendie. Les chemins sont défoncés, les -ponts brisés; de sombres forêts, qui remontent les pentes des vallées, rendent -les communications impossibles. La crainte de l’ennemi a forcé les paysans -à construire de nouvelles maisons sur les hauteurs et dans les lieux les plus -escarpés, sous la protection des châteaux forts. Ces constructions sont élevées, -pressées les unes contre les autres, séparées par des ruelles étroites -recouvertes souvent elles-mêmes par une voûte sombre qui supporte d’autres -maisons: le tout entouré de remparts et de ponts-levis. Le matin, toute la -population s’empresse de sortir pour se disperser dans la campagne et se -livrer aux travaux agricoles. Cette campagne, hélas! se borne aux penchants -des collines dominées par la forteresse. Plus bas, dans la plaine, il n’y a plus -que marais ou forêts, et la culture y est devenue impossible par les incursions -qu’y font constamment les Sarrasins.</p> - -<p>L’ingéniosité, la patience laborieuse de nos paysans se retrouvent jusque -dans l’aménagement de ces collines pierreuses. Ils construisirent des murs en -terrasse pour soutenir les terres et y cultivèrent l’olivier, la vigne, le blé et -quelques légumes. Des sentiers étroits et pavés de cailloux formèrent des -marches, que les bêtes de somme pouvaient gravir, et qui furent en même -temps les seuls moyens de communication de l’homme avec ses semblables. -<span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span> -Le soir, toute cette population rentrait pour se mettre sous la protection de la -citadelle, où nuit et jour veillaient des sentinelles. Bien souvent elles signalaient -l’ennemi, et alors la petite garnison sortait pour livrer bataille aux -pillards ou protéger la retraite des ouvriers agricoles surpris dans leurs -travaux. Ces alertes continuelles, ces combats incessants avaient fini par transformer -le caractère de la population, qui passait facilement du travail des -champs au métier des armes. Bientôt, sous les ordres de Boson, premier -comte de Provence, elle put repousser les hordes barbares et soutenir -ses droits contre le comte de Toulouse, qui lui disputait son territoire. Boson, -par une sage administration des revenus de la province et la mise en culture -des vallées, à l’aide des moines à qui il les avait abandonnées, changea -l’aspect de ce malheureux pays, replongé, par près d’un siècle de misère, -dans une quasi-barbarie. La sécurité ayant remplacé la crainte, les villes -se repeuplèrent peu à peu et le pays reconquit bientôt, par l’énergie et le -travail de son peuple, le rang qu’il occupait autrefois. Le régime municipal -fut remis en vigueur sous le nom de <i>Consulat</i>. Marseille, Arles, Tarascon -furent les premières villes qui s’érigèrent en républiques sous la protection de -l’empereur et du pape. Ce fut pour la Provence le commencement d’une -réforme politique complète et de la répartition des habitants en trois ordres -distincts: clergé, noblesse, tiers-état. Chacun des ordres participait à l’administration, -mais dans des conditions différentes. Le tiers-état se composait -des bourgeois, des artisans et du peuple, dont les évêques et les abbés étaient -les curateurs et les défenseurs, afin que le pouvoir de la noblesse fût pondéré. -Enfin, par un acte daté du mois d’octobre 1247, les artisans furent groupés en -corporations de métiers, avec statuts et privilèges. Chaque corporation avait -à sa tête un chef de métier, qui fut admis dans le corps municipal<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Ces dernières améliorations avaient été préparées sous les comtes de Barcelone, -qui transformèrent également l’administration. Les mœurs s’adoucirent, -la protection accordée aux lettres hâta les progrès de la civilisation, que la -maison d’Anjou s’appliqua à étendre à toutes les classes de la société. Le roi -René, particulièrement, favorisa le commerce avec l’Italie et l’Espagne, protégea -les arts et la littérature, et lorsque à sa mort la Provence fit retour à -la France, elle forma l’un des plus beaux fleurons de la couronne de -Louis XI.</p> - -<p>La description des fêtes religieuses et civiles, des usages, des costumes et -des mœurs des Provençaux demanderait un volume entier, surtout si, à -l’exposé complet, on voulait joindre un commentaire détaillé. Nous élaguerons -<span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span> -du cadre restreint de cet ouvrage tout ce qui est tombé en désuétude, -faisant toutefois exception pour les parties du sujet qui, quoique n’ayant pas -d’actualité, offrent un attrait particulier.</p> - -<h3 id="toc_2">FÊTES CIVILES</h3> - -<p>Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se relient -à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les pays et l’histoire de -chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules, doivent fixer notre attention, -parce qu’elles font partie intégrante de l’état social de la Provence et le -caractérisent.</p> - -<p class="sep1"><b>Jour de l’an.</b>—Il est spécialement consacré aux visites et aux -souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le célébrer -existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents désignés sous -le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Strenæ</i>, d’où le mot <i>Étrennes</i>; on remarquera d’ailleurs que la -forme latine est mieux conservée dans le provençal: <i>Estrenos</i>. A Marseille, -la période des étrennes commençait la veille de Noël et se continuait jusqu’au -jour de l’an. Les femmes pétrissaient des gâteaux appelés <i>Poumpos</i>, dont elles -se faisaient des cadeaux réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons -et des jouets, que l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes -inférieures ajoutent celui de la <i>Poumpo</i>, qui est d’origine grecque<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Dans -les communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au jour -de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année dans la rue, -lorsqu’elles se rencontrent.</p> - -<p>A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants qui -parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte d’honnête mendicité -suffit, au dire des habitants, pour éviter la disette pendant toute l’année; -l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane il n’y a de mendiants d’aucune espèce. -Avant la Révolution, l’usage de donner un pain aux enfants qui venaient vous -souhaiter la bonne année existait aussi à Alleins, et le pain était appelé <i>Lou -pan calendal</i>.</p> - -<p class="sep1" id="toc_3"><b>Les Rois.</b>—La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de l’Épiphanie. -Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici comment elle se -passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents et amis autour de -<span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span> -sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le souper. Au dessert, on apporte -sur un plat, que la tradition voudrait d’argent, le gâteau dont les portions, -coupées par un jeune enfant, sont mises sous une serviette. Le premier morceau -tiré, dit <i>Part de Dieu</i>, est mis de côté pour être donné à un pauvre. -Puis, prenant au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au -chef de famille et continue par tous les convives en terminant par les serviteurs. -Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du chef de -famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit. Chacun se lève -alors et crie: <i>Vive le roi!</i> Après avoir choisi la reine, le couple rend les santés -et, le repas fini, ouvre le bal.</p> - -<p>Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous -les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres.</p> - -<p>L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée -aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici l’élection -du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se manifeste.</p> - -<p>Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à la -fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la jeunesse se -rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant des trois Mages, leur -portant comme présents des corbeilles de fruits secs. Arrivée à la chapelle de -Saint-Roch, elle se trouvait en face de trois jeunes gens costumés comme -l’indique l’Écriture. Après avoir reçu corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient -à l’orateur une bourse remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en -courant, pour ne pas partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course -folle qui se transformait en une <i>Falandoulo</i>, dans laquelle le fuyard restait pris.</p> - -<p class="sep1" id="toc_4"><b>Le Carnaval.</b>—Le carnaval, qui semble un reste des saturnales, est, -en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres départements -français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du carnaval italien, qui -a le mieux conservé la physionomie des anciennes fêtes païennes. Quant au -nom lui-même, Pasquier le fait dériver de <i>Carne vale</i> (chair, adieu). On -retrouve, en effet, ces mots dans le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui -encore, les prononce: <i>Carneval</i>.</p> - -<p class="sep1" id="toc_5"><b>Danse des Olivettes.</b>—Cette danse, un peu tombée en désuétude, -n’est plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire -et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et Gémenos. -Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps avec la cueillette -des olives. Quant à son origine, on l’attribue à la rivalité de César et -de Pompée, qu’elle est censée représenter. En conséquence, elle a été réglée -ainsi qu’il suit:</p> - -<p>Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers officiers -<span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> -désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés d’un arlequin et d’un -héraut, marchent sur deux rangs, au son des tambourins, qui jouent une -marche guerrière. Ils exécutent différentes figures, telles que la chaîne -simple, la chaîne anglaise, le pas de deux, le tricoté. Pendant ce temps, le -héraut bat des entrechats et fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait -d’une façon burlesque.</p> - -<p>Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en croisant -les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince, c’est-à-dire -César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé pendant lequel les -danseurs poussent des cris de joie pour souligner la valeur de leurs chefs -respectifs, puis se divisent en deux camps; Arlequin se place au milieu. -On l’entoure en formant le cercle et en dansant une ronde qui finit par le -croisement des épées. On l’élève sur cette espèce de plate-forme comme sur -un pavois, et il chante en français le couplet suivant:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Je suis un Arlequin</div> - <div class="vers6">Monté sur des épées,</div> - <div class="vers6">Comme un second Pompée,</div> - <div class="vers6">Avec mon sabre en main;</div> - <div class="vers6">Mettez bas Arlequin.</div> -</div> - -<p>On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en chevauchant -les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec beaucoup d’agilité<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p class="sep1" id="toc_6"><b>Les Bergères.</b>—<b>Les Jarretières.</b>—<b>La Cordelle.</b>—A peu de chose -près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en -bras de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur -la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent le -vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et de -meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent sur le -tambour de guerre et le fifre.</p> - -<p>Dans la danse des <i>Bergères</i>, les danseurs dévident leurs fuseaux et les -danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des <i>Jarretières</i>, -hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de chaque main une jarretière, -s’enlacent et se dégagent tour à tour. Dans la <i>Cordelle</i>, le jeu est un -peu plus compliqué. De l’extrémité d’une longue perche, que l’on place au -milieu d’un cercle formé par les danseurs, pendent des cordons ou tresses de -diverses couleurs, appelés <i>Cordelas</i> en provençal. Chacun s’emparant d’un -cordon s’écarte de façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. -On saute en cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est -<span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span> -d’entrelacer régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche -d’une sorte de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En -dansant en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont -l’effet est charmant.</p> - -<p>Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence par -les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes, d’où elles -seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles exigeaient autrefois -des costumes très frais et relativement chers.</p> - -<p class="sep1" id="toc_7"><b>Les Moresques et les Épées.</b>—Ces danses, que l’on attribue aux -Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux précédentes, -s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à Grasse, et aussi à -Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé.</p> - -<p>Dans les <i>Moresques</i>, le costume consiste en une tunique blanche très -courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est surtout le -soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une main une gaule, au -bout de laquelle se balance une lanterne en papier de couleur, et de l’autre -une orange qu’il présente alternativement à chacune des danseuses qui sont -à ses côtés. Puis les hommes et les femmes se mettent sur deux files qui se -croisent. Le premier en tête de chaque file fait des gestes fort animés et -variés, successivement imités par ceux qui suivent.</p> - -<p>La danse des <i>Épées</i> a toujours lieu le soir. La seule différence qui existe -entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des épées que l’on -brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un combat qui a pour -objet de défendre ou d’enlever les bergères. La musique se rapproche de -celle du <i>boléro</i> espagnol, où les grelots remplacent les castagnettes.</p> - -<p class="sep1" id="toc_8"><b>Leis Bouffet.</b>—<b>Leis Fieloué.</b>—<b>La Falandoulo.</b>—Dans les <i>Leis Bouffet</i>, -les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et un soufflet à la -main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant avec le soufflet et en -chantant des couplets qu’ils improvisent sur un air fort gai consacré spécialement -à cette danse.</p> - -<p>Les <i>Fieloué</i>, ou quenouilles, semblent une représentation satirique des -travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes, leurs costumes -sont toujours une exagération des costumes féminins. Ils portent tous de -grandes quenouilles enveloppées de papier de différentes couleurs, formant des -lanternes dans lesquelles brûlent des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues -du village en faisant entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et -les lanternes. Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, -sont anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur -origine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_8">[8]</span> -La <i>Falandoulo</i> est assurément la plus ancienne de toutes, et la plus caractéristique -du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même est absolument grec -et le sens qui lui est donné exprime bien cette phalange ou troupe d’individus -liés les uns aux autres en une chaîne indissoluble.</p> - -<p>Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non seulement -dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où les Marseillais -avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne. Elle est aussi en -usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus vive de la gaieté provençale, -elle s’exécute aux sons du tambourin et du galoubet, qui sont aussi des -instruments grecs. Elle est formée spontanément par toutes les personnes -présentes, de tout âge et des deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion -d’une réjouissance ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne -la chaîne en lui faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en -rejoindre la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés -des derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt, ses -retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il cherche à -rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés entre eux par des -mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de le suivre sans se -séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille cité phocéenne, est encore -de nos jours l’accompagnement obligé de toutes les fêtes et réjouissances -publiques dans le Midi. Les Félibres de Paris, qui ne manquent jamais de -l’improviser à l’issue de leur fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les -Parisiens qui les suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole -de la fusion plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord -et du Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse -et de sympathie.</p> - -<p class="sep1" id="toc_9"><b>La Reine de Saba.</b>—Parmi les divertissements disparus, il en est -un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que le roi René, -qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit dans les jeux de la -Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque description. Par son caractère -et le déguisement de ceux qui y prennent part, il a un côté carnavalesque -qui l’a fait adopter à Tarascon et à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une -grande faveur. La <i>Reyno sabo</i>, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a -été réglée par le roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme -très grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et portait -des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des <i>Engageantes</i>. La -reine donnait le bras à deux princes de sa maison; un page tenait un parasol -sur sa tête. Une troupe de jeunes gens richement vêtus représentaient les -seigneurs de sa cour et composaient le cortège. Des danseurs la précédaient, -exécutant des pas et des figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, -<span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> -ils venaient la saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec -une affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles, la tradition -voulait que la <i>Reyno sabo</i> fût une importation sarrasine. Les jeunes -gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un drap, élevait une -poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine. Les danseurs venaient à -tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton, frappaient en cadence un coup -sur la poêle.</p> - -<p class="sep1" id="toc_10"><b>Caramantran.</b>—Ce mot, qui n’est qu’une altération de <i>carême entrant</i>, -désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et aussi le mannequin -qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot ou porté sur une -civière, Caramantran est entouré de gens du peuple chargés de <i>Flasco</i><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, qu’ils -vident en imitant les gestes désordonnés des ivrognes. Le cortège est précédé -d’hommes travestis en juges et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, -représente le carême. D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars -et vêtus de deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin, -après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête sur une -place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé sur la sellette, -est accusé dans les formes usitées au Palais. Le défenseur répond, le ministère -public conclut à la peine capitale et le président, après avoir consulté -ses collègues, se lève gravement et prononce l’arrêt ou sentence de mort. -Alors le peuple pousse des gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, -que son défenseur embrasse pour la dernière fois. Caramantran, -placé contre un mur, est lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la -sépulture. Puis on le jette à la mer ou à la rivière.</p> - -<p>Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux -ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient <i>les Plaideurs</i> de -Racine.</p> - -<p>Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux -Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé <i>Paillado</i>, et Caramantran -devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme. Celle-ci cherche à -justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à la grande joie de la foule, qui -chante des couplets ironiques sur la victime.</p> - -<p>A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une -sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame en -accompagnant les époux.</p> - -<p>Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon -sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête -coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre un -<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> -verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un nombreux -cortège de jeunes gens travestis en satyres.</p> - -<p>A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de galanterie. -Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets caparaçonnés, -entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et de verdure les -suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les principales rues et, à -la lueur des torches, donnent des sérénades aux demoiselles qui se sont fait -remarquer dans les bals par la grâce et la correction de leur danse.</p> - -<p>Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets essentiellement -local, l’<i>Aioli</i>. La veille, à minuit, la tradition voulait qu’à la fin -du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant en pontife, distribuât les -cendres, pour inviter les convives au repentir.</p> - -<h3 id="toc_11">FÊTES RELIGIEUSES</h3> - -<p class="sep1"><b>La Chandeleur.</b>—Comme nous avons eu l’occasion de le dire précédemment, -les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du paganisme, -un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les campagnes -plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le manifeste. La Chandeleur -en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se munit d’un cierge de -couleur verte autant que possible, et le présente à la bénédiction de la messe<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. -On doit le rapporter chez soi tout allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, -ce serait un mauvais pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt -toute la maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes -les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un préservatif -contre la foudre.</p> - -<p>On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en temps -d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques.</p> - -<p>Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs -distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour la Saint-Blaise, -on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont regardés comme des -spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins, fabriqués pour la Saint-Denis, -sont, dit-on, un remède contre la rage, et les gousses d’ail rôties dans -le feu de la Saint-Jean chassent les fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, -on bénit des pêches, et l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes -<span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span> -assez communes dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer -un état d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à -un certain point.</p> - -<p class="sep1" id="toc_12"><b>Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.</b>—La fête des Rameaux, -qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des plus populaires -en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec des branches d’olivier, -de laurier ou des palmes, qui sont bénites pendant la messe. Ces rameaux, -comme les cierges de la Chandeleur, sont conservés pieusement, car ils ont -les mêmes vertus. Il y a dans le peuple une opinion très ancienne en ce qui -concerne l’olivier: c’est, dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé -de la foudre. Les Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les -auteurs de cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de -charger les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi -très loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en l’honneur -de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant des rameaux -d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit l’usage des friandises -et des fruits pour le jour des Rameaux, dans un concile tenu à Aix, -en 1585. En dépit de sa décision, on offre aujourd’hui encore aux enfants des -rameaux (<i>rampaù</i>) ornés de fruits confits; ceux qui sont destinés aux dames -portent souvent de riches cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est -le jour de l’<i>Aioli</i>, de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, -le jour obligatoire des pois chiches<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. A Marseille, pour en faciliter la -consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à l’église -des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la messe. Comme en -France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite de l’occasion pour jouer -un tour aux montagnards nouvellement arrivés, en leur persuadant que ces -pois sont distribués gratuitement. Alors on voit, à la risée générale, des théories -entières de ces crédules Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite -qu’ils se proposent de faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux -qui n’ont pas goûté la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une -explication plutôt vive.</p> - -<p>Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de tourniquets, -claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels ils font un -vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant l’office des Ténèbres. -Puis, se rangeant en file, ils parcourent les rues en continuant leur tapage.</p> - -<p>Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses et d’ornements -luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse porter leurs -premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le maillot. C’est ordinairement -la marraine qui en fait les frais; puis, accompagnée de la mère, -<span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span> -elle va présenter l’enfant au prêtre. Au moment où l’on entonne le <i>Gloria in -excelsis</i>, toutes les femmes qui ont des enfants nouvellement chaussés les -font marcher dans l’église.</p> - -<p>Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses du jour de -Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux Saintes-Maries, les -jeunes gens donnent, la veille, des sérénades; et, le matin, ils passent avec -des corbeilles ornées de fleurs et de rubans, dans lesquelles les personnes qui -ont été honorées de leurs chants, accompagnés de musique, s’empressent de -déposer des œufs. Car, fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques -est le jour des œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. -On y mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage -établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la mer -Rouge.</p> - -<p>La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours qui -précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en procession sur -un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel sont enfermées des -reliques; de chaque côté est suspendue une étole. On a donné au coffre le -nom de <i>Vertus</i>, par allusion aux reliques qu’il renferme et qui restent exposées -trois jours dans l’église. A la campagne, les paysans font passer par-dessus -les <i>Vertus</i> des poignées d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à -manger aux bêtes de somme, persuadés qu’après cette opération elles seront -préservées de la colique.</p> - -<p class="sep1" id="toc_13"><b>La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.</b>—Au point de vue religieux, -la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire. Mais -les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et méritent, -par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail.</p> - -<p>Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne tradition -relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi René, -tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour leur donner -plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât, sans oublier les corps -de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient partie du conseil municipal. Il -faut voir ici, dans la pensée du bon roi, une haute leçon de fraternité et -d’égalité chrétienne. Le peuple qu’il gouvernait était considéré par lui comme -une grande famille, dont il aimait à rassembler les divers membres pour faire -sentir à chacun l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque -qui doit en résulter.</p> - -<p>Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières -familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse. L’un d’entre eux, -l’<i>Abbat</i>, ou abbé de la jeunesse, présidait aux jeux, et avait la police de la -ville pendant la durée de la fête. Les étrangers étaient invités à dîner par -<span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> -eux. Leur costume, très élégant, se composait d’une culotte de serge rose, -justaucorps de batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de -dentelle; bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges; -chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de la -Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même -couleur, porté en sautoir.</p> - -<p>Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois, -parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient -des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de -l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les -suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre. -Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui -assignait le cérémonial.</p> - -<div class="figright" style="width: 180px; height: 60px;"> -<img style="float: right" src="images/illu-019.jpg" alt="" /></div> -<div class="rajust" style="width: 350px; height: 40px;"> </div> -<div class="rajust" style="width: 500px; height: 280px;"> -<div class="caption" style="position: relative; top: 215px;"> -<span style="padding-left: 2em;"> </span>La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe). -<span class="agrt"><a href="images/illux-019.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe, avec -cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers midi, un groupe -d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour la conduire hors la -porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de dogue énorme, avait le corps -formé par des cercles recouverts d’une toile peinte; le dos était une forte carapace -pourvue de pointes et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, -une queue recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête -qui tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une double -<span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span> -rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté par douze figurants, -tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les mouvements de la tête et -de la queue, il donnait le signal de la course au moyen de fusées attachées -à ses naseaux et auxquelles un chevalier mettait le feu. Alors il s’agitait -en tous sens, comme animé de rage et de fureur. Malheur à ceux qui -se trouvaient à sa portée: heurtés, culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation -de se plaindre. S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur -affolement ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La course -terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe, où elle exécutait -trois sauts en manière de salut devant la statue de la sainte. Pendant l’intervalle -des courses, les chevaliers et les corporations procédaient à divers -jeux en rapport avec leur rôle et leur condition sociale.</p> - -<p>Ainsi les <i>Portefaix</i> désignaient un des leurs qui représentait saint Christophe, -patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un enfant richement -vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un tonneau sur un brancard. -Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient volontairement aux spectateurs. -Cela s’appelait la <i>Bouto ambriago</i>. Les prieurs présentaient à tout -le monde une gourde remplie de vin, où il était malséant de refuser -de boire.</p> - -<p>Les <i>Paysans</i>, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la vigne, -tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire trébucher les badauds, -au grand contentement de la foule.</p> - -<p>Les <i>Bergers</i> escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et montées -sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile de genièvre -(huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop près d’elles.</p> - -<p>Les <i>Jardiniers</i> jetaient des graines d’épinard aux demoiselles.</p> - -<p>Les <i>Meuniers</i>, armés de poignées de farine, s’en servaient pour blanchir -les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner.</p> - -<p>Les <i>Arbalétriers</i> faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans pointes.</p> - -<p>Les <i>Agriculteurs</i>, montés sur des mules richement harnachées et précédés -par la musique, distribuaient du pain bénit.</p> - -<p>Les <i>Mariniers</i> pratiquaient le jeu de l’<i>Esturgeon</i>. Six chevaux du halage -du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle était un bateau que l’on -remplissait d’eau à tous les puits que l’on rencontrait. Une pompe placée -à l’intérieur servait à asperger les badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux -éclats d’un rire général. Venaient ensuite les <i>Bourgeois</i>, sous le patronage -de saint Sébastien, précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits -bâtons blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le Chapitre -et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans l’église de Sainte-Marthe. -Les prieurs de chaque corporation déposaient les pains bénits aux -pieds de la sainte et versaient des aumônes dans le tronc des pauvres. A la -<span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span> -sortie, une immense <i>Falandoulo</i> se formait et parcourait les rues de la ville. -C’était le dernier épisode de la fête de la Tarasque.</p> - -<p class="sep1" id="toc_a"><b>La Fête-Dieu.</b>—Dans toute la Provence, les processions de la Fête-Dieu -se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait. La décoration des -rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les fenêtres et balcons ornés de -riches draperies, les reposoirs improvisés avec goût, les chaussées jonchées de -pétales de fleurs, le peuple dans ses plus beaux vêtements accourant en foule sur -le passage, offraient un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession -elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents -de toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes et -de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins, les trompettes -et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus de riches -chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de fleurs, les -jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et couronnées de roses -blanches, les autorités civiles et militaires en grand costume. Enfin, sous un -dais d’une grande richesse, l’évêque ou le curé portait le Saint-Sacrement, -resplendissant dans les nuages d’encens qui s’échappaient des cassolettes -agitées en un mouvement régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre -et de surplis de dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques -localités, la composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu.</p> - -<p>Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des -jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins sommairement.</p> - -<p>Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui avaient accès -au conseil municipal. La noblesse fournissait le <i>Prince d’Amour</i>, le barreau, le -<i>Roi de la Basoche</i>, et les corps de métiers, l’<i>Abbé de la Jeunesse</i>. Le clergé -s’abstenait.</p> - -<p>Le <i>Prince d’Amour</i> était le premier officier. En cette qualité, il siégeait au -conseil de ville après les consuls et avait voix délibérative. Mais, comme -cette charge occasionnait de grandes dépenses, sur la demande de la noblesse -le roi la supprima en 1668, et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le -remplaça. Il lui fut accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de -<i>Pelote</i><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Il avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. -Son costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de moire -blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de soie, souliers -à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte, cocarde au chapeau, -<span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span> -nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se portait à la main, et le -lieutenant s’en servait pour saluer les dames.</p> - -<p>Le <i>Roi de la Basoche</i> était élu le lundi de la Pentecôte par les syndics -des procureurs au parlement et par les notaires, sous la présidence de deux -commissaires du Parlement. Son costume était semblable à celui du Prince -d’Amour, mais il portait en plus le cordon bleu et la plaque de l’Ordre du -Saint-Esprit.</p> - -<p>De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus beau et -le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi par une -compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de ciel; le -porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires avec écharpes -roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes, portaient une lance -ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand maître et le chevalier -d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes en casaques de soie bleu -de ciel doublées de blanc, avec des croix en dentelle d’argent sur la poitrine -et dans le dos, le mousquet sur l’épaule et l’épée au côté. Le troisième -bâtonnier était escorté par une compagnie de mousquetaires avec écharpes -bleues; puis venaient le guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la -Basoche, entre deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la -marche. Une de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à -faire acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la place -du roi.</p> - -<p>L’<i>Abbé de la Jeunesse</i> était nommé sur une liste de candidats présentés par -les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu après celle du Prince -d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait du droit de pelote. Les six -bâtonniers commandaient les compagnies de fusiliers attachés à l’<i>Abbadie</i> -pour exécuter les feux ou décharges appelées <i>Bravades</i>.</p> - -<p>Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la cocarde -au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint et manteau -noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux autres abbés, et -portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa suite était formée de -nombreux parents et amis, gantés de peau blanche et tenant un cierge dont -il leur avait fait cadeau.</p> - -<p>Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux -dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte et se -continuaient à toutes les fêtes qui suivaient.</p> - -<p><i>La Passade.</i>—La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures et demie -du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche parcouraient la ville, -accompagnés de fifres et de tambourins qui jouaient des airs de la composition -du roi René. Après s’être arrêtés à des endroits convenus, ils simulaient des -combats à la lance, comme dans les tournois, et saluaient les dames après -<span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span> -chaque pose d’armes. Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal -<i>La Passade</i>. Vers dix heures lui succédait <i>Le Jeu du guet</i>.</p> - -<p>Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et sonnant -de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de deux personnages -grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans jaunes, coiffés d’un -casque empanaché, montés sur des ânes et entourés de toutes sortes d’animaux, -qu’on avait bien de la peine à contenir au milieu des cris des enfants -et des huées de la foule. Ces deux caricatures représentaient ordinairement de -hauts personnages politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. -A la suite, un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les -ailes et le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent -et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi, était -brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé de <i>Rascassetos</i>: -quatre individus ayant des poitrails de mulets et trois d’entre eux des têtières, -armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un peigne, le troisième d’une paire de -ciseaux, entourent le quatrième <i>Rascasseto</i>, affublé d’une énorme perruque, -et font semblant de le brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait -l’intention de figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait -aussi fourni la matière du jeu suivant.</p> - -<p><i>Le Jeu du Chat.</i>—C’était encore une allégorie. Un Israélite portait une -perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un chat à la -main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec les tables de la -loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand prêtre Aaron, revêtu de -ses habits pontificaux, cherchait à calmer son courroux. Enfin celui qui -portait le chat le jetait en l’air, circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est -cet animal qui, adoré en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau -d’or. Ici, l’action de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission -des Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte.</p> - -<p>Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’<i>Armetto</i>, la mythologie -reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe de quatre petits -diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un trident à la main et -un masque surmonté de deux cornes complétaient leur costume. Ils voulaient -s’emparer d’une <i>Ame</i>, figurée par un jeune enfant vêtu de blanc et à demi -nu. L’enfant se cramponnait à une croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant -enlever l’<i>Armetto</i><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait -leurs coups sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se -composait de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes -plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque cramoisie -et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme habillé en -<span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span> -femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se tenait à côté de -saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade.</p> - -<p>Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer. On -voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et de Faunes, -dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval, poursuivant la -nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose, portait un roseau; -Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main et le thyrse de l’autre; -Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne et Cybèle à cheval avec leurs -attributs et suivis de deux troupes de danseurs. Du char de l’Olympe, où -trônaient Jupiter et Junon, Vénus et Cupidon, qui président aux jeux, -aux ris et aux plaisirs, souriaient à la foule en envoyant des baisers. Le cortège -finissait par les trois Parques, pour rappeler que la mort termine tout.</p> - -<p>A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la procession -même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un caractère -d’allégorie religieuse.</p> - -<p>La mise en scène du massacre des Innocents, désignés sous le nom de -<i>Tirassouns</i>, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait à l’exécution, -escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un fusilier<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> qui, au -signal donné, faisait une décharge, abattant quelques enfants. C’étaient ces -enfants qu’on appelait tirassouns, à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans -la poussière. Moïse, indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi.</p> - -<p><i>La Belle Etoile</i> (<i>la bello Estello</i>).—Les trois Mages, partant pour Bethléem, -étaient précédés d’un enfant vêtu en lévite et portant une étoile d’argent -à l’extrémité d’un long bâton. Trois pages chargés de présents les suivaient.</p> - -<p>Les Apôtres, revêtus du costume oriental, étaient munis chacun d’un -symbole propre à le faire reconnaître; Jésus, au milieu d’eux, marchait recueilli -et comme accablé sous le poids de la croix.</p> - -<p><i>Les Chevaux Frux</i>, que la tradition fait remonter aux Phocéens, furent en -grand honneur sous la chevalerie et le roi René. Longtemps regardés, d’après -la légende, comme l’image des combats entre les Centaures et les Lapithes, on -y voit aujourd’hui une reproduction grotesque des anciens tournois. Ces -chevaux en carton, richement caparaçonnés, la tête ornée de panaches, -étaient mis en mouvement par leurs cavaliers. Une ouverture pratiquée dans -le dos permettait à l’homme, au moyen de courroies, de suspendre sa monture, -qui avait l’air de faire corps avec lui; les draperies masquaient les jambes, et -les mouvements imprimés par le cavalier casqué, armé d’une lance, imitaient -toutes les figures usitées dans les tournois. Cet escadron, composé d’une -vingtaine de chevaux, était précédé d’un héraut d’armes, d’un coureur et -<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> -d’un Arlequin, qui faisait toutes sortes de tours. A sa suite, la musique, -fifres et tambourins, jouait des airs gais de la composition du roi René.</p> - -<div class="figleft" style="width: 340px; height: 640px;"> -<img src="images/illu-025.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="width: 410px;"> -Un Tambourinaire. -<span class="agrt"><a href="images/illux-025.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>La Mort, comme aux jeux du Guet, apparaissait enfin, mais sous un -aspect plus repoussant. La personne qui la représentait, grande, la -figure noire, la tête couverte d’ossements, était armée d’une faux avec -laquelle elle écartait les curieux. Ces derniers attachaient une grande -importance à n’être pas touchés par la faux qui, d’après eux, désignait -ceux qui devaient mourir dans l’année.</p> - -<p>Un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, c’est la promenade du -bœuf, pendant la semaine précédant la Fête-Dieu. La corporation des -bouchers de la ville de Marseille a toujours eu le monopole de cette -cérémonie. On choisit le bœuf le plus beau, on lui dore les sabots et -les cornes auxquelles on suspend des guirlandes de roses. On couvre son -dos d’une housse de velours à crépines d’or, et l’on y fait asseoir -le plus bel enfant que l’on peut trouver. Il est vêtu d’une tunique -blanche comme un lévite et couronné de roses. Parfois aussi il est -tout nu, avec une peau de léopard sur les épaules et la poitrine, et, -sur la tête, des feuilles de vignes entremêlées de grappes de raisin. -Quatre bouchers l’accompagnent; leur vêtement consiste en une robe de -damas de différentes couleurs, attachée à la taille et assez courte -pour laisser voir au-dessous du genou des bas de soie et des souliers à -boucles. Une ceinture de soie à franges et crépines d’or, une chemise -plissée à manches, ornée de rubans, enfin un chapeau d’abbat bordé d’or et -entouré de plumes blanches complètent le costume. Le cortège, suivi de fifres -et de tambourins, parcourt les rues où doit passer la procession. Les bouchers -<span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span> -portent des plats d’étain et font la quête, dont le produit sert à payer les frais -de cette exhibition. Le soir venu, on abat le bœuf, dont les quartiers sont -distribués aux pauvres de la ville. On s’est livré à de longues dissertations -pour expliquer ces usages, et surtout la mort du bœuf. Les uns ont voulu y -voir le sacrifice du bouc émissaire des Hébreux, chargé de toutes les iniquités -du peuple. Mais alors pourquoi un bœuf, quand il était si simple de se procurer -un bouc? D’autres ont pensé que les bouchers tiennent la place des -anciens sacrificateurs romains, idée justifiée par une certaine ressemblance -de costume. Nous croyons simplement que tous les corps de métiers étant -représentés à la procession de la Fête-Dieu, sauf les bouchers, qu’aucune bonne -raison n’excluait, ils avaient pris un bœuf comme emblème de leur corporation. -Quant à l’enfant, sa robe de lévite est une réminiscence de la religion -juive. Avec les attributs de Bacchus, il perpétue un souvenir du paganisme.</p> - -<p>A Salon, la confrérie des paysans dite de <i>Diou lou payre</i> (Dieu le père) -élisait tous les ans, le jour de l’Ascension, un laboureur qui prenait le titre -de <i>Rey de l’Eyssado</i><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Il paraissait à la procession de la Fête-Dieu tenant une -pioche en guise de sceptre, précédé de pages portant des épées nues. Une -paysanne partageait avec lui les honneurs de la royauté. Des dames d’honneur -tenant des bouquets, précédées par un autre paysan portant un drapeau, -un autre jouant du tambour de guerre, un berger portant une écharpe en -sautoir et jouant du bâton, enfin quatre danseurs suivis de tambourins complétaient -le défilé.</p> - -<p>Pour la <i>Saint-Jean</i>, les artisans élisaient le <i>Roi de la Badache</i><a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Cette -cérémonie était annoncée la veille au son des cloches et des tambourins -par un grand feu de joie. A la procession de la Fête-Dieu, le Roi de la -Badache se montrait en habit à la française avec, sur les épaules, un manteau -bleu parsemé d’étoiles d’or et à la main un chapeau Henri IV. Il était précédé -d’un courrier, d’un porte-drapeau, d’un joueur de pique, de trois princes -d’amour, de huit danseurs et de deux pages. Derrière lui, un second courrier -annonçait la reine et ses dames d’honneur.</p> - -<p class="sep1" id="toc_14"><b>La Saint-Jean.</b>—A huit heures du soir, la veille de cette fête, le corps -municipal, le clergé et les prieurs des corporations se rendaient en grand cortège -sur la place où l’on avait disposé des fagots de sarments et des fascines. -Le maire a encore aujourd’hui le privilège d’y mettre le feu et il fait trois -fois le tour du bûcher, suivi de tous les assistants. La flamme monte et -éclaire la foule, les cloches sonnent à toute volée, les boîtes à poudre font -entendre leurs détonations, les serpenteaux éclatent, traversent l’air et -tombent sur les spectateurs effarés. Bientôt la falandoulo se forme, et c’est en -<span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span> -dansant et en chantant que l’on voit s’éteindre le feu de la Saint-Jean. -A Marseille, on dispose sur la colline de <i>Notre-Dame de la Garde</i> des tonneaux -de goudron qui brûlent toute la nuit. Par intervalles, des feux de bengale -de toutes couleurs changent l’aspect de cette partie de la ville, où l’on termine -la fête par un brillant feu d’artifice. Le marché aux herbes de la Saint-Jean -est trop intimement lié à ces réjouissances pour que nous n’en disions -pas un mot. Qui ne le connaît, à Marseille? C’est un des plus anciens que -nous ait légués la tradition provençale, et c’est aux allées de Meilhan, sous -les ormes séculaires et les platanes grecs, qu’il se tient.</p> - -<p>Les paysans de la banlieue ou du <i>Terradou</i>, comme l’on dit en provençal, -y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait quelques pas que -des émanations singulièrement piquantes s’échappent d’un amoncellement -d’aulx, promesse, pour les amateurs d’<i>aioli</i>, d’un festin savoureux que n’aurait -pas dédaigné Homère. Les plantes et les fleurs, sauge, romarin, verveine, -menthe, lavande, mêlent leur parfum et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, -géraniums, pétunias, chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la -Provence, pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers, citronniers, -lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers, azeroliers, jujubiers: -le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans l’arrangement le plus propice à -tenter l’acheteur. Dès la première heure la foule s’empresse, et chacun fait ses -provisions pour l’année. La coutume veut aussi que les plantes aromatiques -soient cueillies sur la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers -rayons du soleil viennent frapper le <i>Saint-Pilon</i>. D’après la légende, les -herbes et les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si -on les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient -jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du romarin: -«C’est de l’aurore.»</p> - -<p class="sep1" id="toc_15"><b>Les Morts.</b>—Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on -prend en commun le repas dit des <i>Armettos</i><a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Les châtaignes et le vin cuit -sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des parents décédés, -dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par une prière pour le repos -de leur âme.</p> - -<p class="sep1"><b>La Noël.</b>—De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence, la Noël est -certainement la plus importante, la plus populaire, la plus généralement observée -par les riches comme par les pauvres. Elle se divise en quatre parties: la -<i>Crèche</i>, les <i>Calenos</i>, la <i>Messe de minuit</i> et le <i>Jour de Noël</i>. La crèche a la -même origine que les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les -<span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span> -premiers à Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine -qui précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des -crèches toutes préparées. On y trouve également les <i>Santons</i><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> et les accessoires -pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces santons représentent -saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le bœuf, l’âne, les rois maures -et, en général, tous les personnages et les animaux qui se trouvaient à -Bethléem à la naissance du Christ. Le soir, les familles s’assemblent et, à -la lueur des cierges, chantent les noëls de Saboly.</p> - -<p>Les <i>Calénos</i>, altération du mot <i>Calendes</i>, consistent en cadeaux que l’on -échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons et surtout un certain -gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle <i>Poumpo taillado</i>. Les boulangers -et les confiseurs ont conservé l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de -la Noël, au soir, les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent -d’efforts pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui -n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir faire les -frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de <i>Gros soupé</i>; mais, pour -retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller dans les communes rurales. -Là, le père de famille conduit par la main le plus jeune des enfants jusqu’à -la porte de la maison où se trouve une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, -qu’on appelle <i>Calignaou</i> ou <i>Bûche de caléno</i>. L’enfant, muni d’un verre -de vin, fait trois libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Alégre, Diou nous alègre.</div> - <div class="vers">Cachofué ven, tout ben ven.</div> - <div class="vers">Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven.</div> - <div class="vers">Se sian pas mai, siguen pas men.</div> -</div> - -<p>Ce qui se traduit ainsi:</p> - -<p class="csmall">Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. -Feu caché vient, tout bien vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; -si nous ne sommes pas plus, ne soyons pas moins.</p> - -<p>Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant soulève -le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent jusqu’au -foyer en répétant devant les assistants les paroles de la libation. Puis on -l’allume avec des sarments et on le laisse brûler jusqu’au coucher, moment où -on l’éteint, pour le rallumer le lendemain, en ayant soin qu’il se consume -entièrement avant le jour de l’an. On célèbre par cette cérémonie le renouvellement -de l’année au solstice d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans -ses flancs représente les premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. -L’enfant est le symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va -<span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span> -finir. Là où l’usage du <i>Calignaou</i> a disparu, il a été remplacé par la lampe -de <i>Caléno</i> ou <i>Calen</i>. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord, dont les -quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le suspend par -un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la crèche sur le -devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de Sainte-Barbe. Il -doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille du jour de l’an.</p> - -<p>Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y correspondre, -la table est couverte de trois nappes de dimensions différentes. Le -premier service se compose de la <i>Raïto</i>, plat de poissons frits auquel on ajoute -une sauce au vin et aux câpres, et qui, d’après la tradition, fut apporté de la -Grèce par les Phocéens. Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents -légumes lui servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et -l’on sert les <i>Calénos</i> qui consistent en gâteaux, <i>Poumpo taillado</i> ou autres, -des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons, etc. On -les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia appelé <i>Saouvo-Chrestian</i> -(sauve-chrétien) fait avec de la vieille eau-de-vie dans laquelle ont -infusé des grains de raisins. Pour le troisième service, on prend le café et les -hommes fument une sorte de pipe appelée <i>Cachinbaù</i>. La gaieté préside à ces -agapes; on y chante des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe -de minuit.</p> - -<p class="sep1" id="toc_16"><b>La Messe de Minuit.</b>—Elle diffère par certains détails originaux de celle -qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de l’offrande on -voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés du tambourin, de la -cornemuse et de tous les instruments rustiques que l’on peut se procurer. Ils -portent de grandes corbeilles remplies de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, -les femmes qui accompagnent les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du -<i>Garbalin</i>, sorte de bonnet conique assez haut et garni tout autour de -pommes et de petites mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, -éclairé par des cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de -blancheur est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de -l’agneau sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et -chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau et des -corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe s’achève sans -autres variantes.</p> - -<p>La <i>Noël</i> est essentiellement dans toutes les classes de la société une fête de -famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent repas dont la dinde -fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer, où le chef de famille raconte -les vertus des ancêtres, et répète devant les enfants les traits capables de leur -servir d’exemple ou d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme -ses habits de mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour -<span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span> -de la fête, le dîner se termine par un plat d’<i>Aioli</i> ou de <i>Bourrido</i>, mets traditionnels -en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous pour l’année -suivante.</p> - -<h3>LES JEUX</h3> - -<p>Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez généralement -célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres réjouissances particulières -à diverses communes: ce sont les <i>Trains</i> ou <i>Roumevages</i><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<p>La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui provoque -l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies religieuses, -qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les étrangers se livrent -à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence depuis un temps immémorial, -portent l’empreinte indiscutable de leur origine, quoiqu’on ait pu les imiter -et les conserver dans d’autres pays.</p> - -<p>Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires, malgré -les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou <i>Bachias</i>, mot qui paraît -dériver de <i>Bassaren</i>, surnom appliqué à Bacchus, pour les fêtes duquel on -faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour; le tambourin, plus long -et sur lequel on ne joue qu’avec une seule baguette; le galoubet ou petit fifre, -sur lequel on joue des airs vifs et gais, autrefois employé surtout le matin -pour saluer l’aurore, d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les -<i>Timbalons</i> ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les -musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent -ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage remonte aux -Grecs.</p> - -<p id="toc_17">Les <i>Joies</i> forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle ainsi -une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à suspendre les -prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix consistant en plats -d’étain, montres en argent, écharpes de soie, rubans, etc...</p> - -<p id="toc_18">La <i>Targo</i>, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants de la -catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert le plus d’importance -sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés sont des bateaux de -pêche ou des canots de navires de guerre, armés de huit rameurs, d’un -patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en deux flottilles, peints en blanc -avec bande de la couleur adoptée par chaque flottille. Cette couleur se -retrouve dans les rubans que portent les rameurs, qui sont aussi en blanc, -la tête coiffée de chapeaux de paille. A l’arrière des bateaux qui doivent -<span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span> -concourir pour la joute se trouvent des sortes d’échelles appelées <i>Tintainos</i><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> qui -font une saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très -légère soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en -bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné par -les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les patrons -naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant assez pour -que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le plus faible est précipité -dans la mer et regagne à la nage le bateau le plus voisin. La lutte continue, -et, si le même champion a raison de trois de ses adversaires, il est -proclamé <i>Fraïre</i>. Tous les fraïres joutent entre eux et celui qui reste le dernier -debout est proclamé vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix -de la <i>targue</i> et on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la -joute, la musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés, -entre autres la <i>Bédocho</i> et l’<i>Aoubado</i>. Le port offre un spectacle ravissant, les -navires arborent le grand pavois; des chattes<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> bien alignées forment un -avant-quai et supportent des tribunes destinées aux autorités de la ville, -aux invités et à la musique. Ce jeu<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> constitue un spectacle assez imposant, -dans tous les cas intéressant et curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir -remplacé, à Marseille, les exercices des arènes, que ne possédait pas cette -ville.</p> - -<p id="toc_19">Le jeu de la <i>Bigue</i> a lieu le même jour. Il consiste à marcher sur un -long mât enduit de suif ou de savon. Ce mât ou <i>Bigue</i> est posé horizontalement -sur un ponton près du quai ou au bord d’une rivière. Celui qui atteint -l’extrémité sans tomber gagne le prix, mais il est malaisé d’obtenir promptement -ce résultat. Ce n’est qu’après un nombre considérable de chutes -dans l’eau, à la grande joie des spectateurs, que, le frottement continu des -pieds ayant peu à peu fait disparaître le suif, le plus adroit concurrent parvient -enfin à atteindre le but et à être proclamé vainqueur.</p> - -<p>Nous ne citerons que pour mémoire les courses de bateaux ou régates, -qui ne diffèrent pas beaucoup des régates usitées dans tous les ports français.</p> - -<p id="toc_20">La <i>Course</i> des hommes et des femmes ne se voit plus que dans quelques -villages. Le droit de porter le caleçon de soie ou <i>Brayettos</i><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, qui est l’unique -vêtement des hommes, est le privilège de celui qui a été trois fois vainqueur -de la course. Lorsque à son tour il est battu, il le remet à son heureux rival. -Les brayettos sont conservées avec soin dans les familles; on se les transmet -de père en fils.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> -<i>Course des animaux.</i>—Bien avant qu’il ait été question des courses de -Longchamp, Auteuil ou autres, célèbres aujourd’hui, la Provence connaissait -les courses de chevaux. Tout Roumevage un peu important les inscrivait -à son programme. Les conditions d’âge, de race, d’entraînement n’étaient -pas imposées; tout propriétaire d’un cheval qu’il croyait capable de gagner -le prix n’hésitait pas à concourir. Au signal donné par un coup de fusil, le -peloton s’ébranlait dans un nuage de poussière; bientôt le nom du vainqueur -retentissait dans la foule qui l’acclamait, tandis qu’il allait recevoir, des -mains du maire de la commune, le prix qui lui était destiné. Les mulets, -nombreux dans le Midi, étaient aussi admis à concourir entre eux; la course, -plus longue, présentait aux concurrents des chances de succès plus égales. -Mais la plus amusante, celle à laquelle le peuple a toujours donné et donne -encore sa préférence, est, sans contredit, la course des ânes. Conduits par des -enfants armés d’une gaule, ils partent au galop. Libres de leurs mouvements, -sans cavaliers pour les maintenir, sans autre direction que celle des -gamins qui courent après, leur humeur vagabonde se donne libre carrière et -ils se dispersent dans tous les sens. Quelques-uns, irrités par les coups de -houssine, se jettent dans les fossés, d’autres ruent ou s’en retournent, et les -spectateurs, que ce désordre amuse, se livrent à une joie bruyante et battent -des mains lorsqu’un baudet atteint enfin le but et gagne la course. Le vainqueur -ramené, on lui octroie une muselière en cuir, insigne peu agréable de -son triomphe.</p> - -<p id="toc_21">Le <i>Combat de taureaux</i>, jeu national en Espagne, est aussi usité en Provence. -Mais si, dans ces dernières années, on lui a enlevé le caractère régional -qu’il avait primitivement, il est bon de constater que, dans certaines -localités, il est resté ce qu’il était, c’est-à-dire un amusement, un exercice -où l’astuce et le courage suffisent pour attirer et intéresser les spectateurs, -sans dégénérer en cruautés répugnantes pour nos mœurs et pour notre caractère. -Pas d’épées, pas de sang versé; un simple bâton suffit. L’habileté, -l’agilité, la force sont les trois qualités seules requises.</p> - -<p>Arles a la spécialité de ce genre de spectacle depuis que les arènes ont -reçu les réparations nécessaires. Excité par les bandilleros, le taureau, dont la -tête est ornée d’une rose ou cocarde de ruban, se précipite sur celui qui l’a provoqué; -un coup de bâton appliqué sur le mufle le rend plus furieux. Il bondit -et cherche à atteindre son adversaire. Après une série de tours rapides, celui -qui est désigné pour vaincre l’animal se rapproche de lui et, d’un brusque -mouvement, le saisissant par les cornes, le renverse, lui enlève la rose piquée -sur sa tête et la présente à la foule qui l’acclame. Le taureau a en quelque -sorte le sentiment de sa défaite; il se relève honteux et se sauve vers le torril -sous les huées des spectateurs. Ce jeu n’est pas sans dangers; quelquefois le -taureau, poussé à bout, se précipite sur son adversaire avec une telle -<span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span> -impétuosité que celui-ci n’a pas le temps de le saisir ou de l’éviter et se trouve -atteint par ses cornes terribles. Heureusement, l’habileté des toréadors arlésiens -est telle que les blessures graves sont rares. La course landaise, -la course à la perche sont des variétés que les Provençaux ne dédaignent pas. -Dans la seconde, le Pouly et son quadrille se sont acquis une célébrité bien -méritée.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-033.jpg" alt="" /> -<div class="caption">Combat de taureaux. -<span class="agrt"><a href="images/illu-033.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>On a toujours pensé que les courses de taureaux avaient passé d’Espagne -en Provence sous les comtes de Barcelone. Nous croyons que l’importation en -est plus ancienne et nous l’attribuons plus volontiers aux Romains, inventeurs -des jeux du cirque. Ce qui pourrait donner une certaine vraisemblance à cette -opinion, ce sont les résultats des fouilles opérées dans les arènes de Nîmes -lorsqu’il fut décidé de reconstituer ce monument romain. Les terrassiers ont -alors mis au jour une certaine quantité de crânes de taureaux, des défenses de -sangliers et des pattes de coqs pétrifiées. Cette découverte tendrait à faire croire -que de temps immémorial la Provence a été le théâtre de combats de taureaux, -de sangliers et de coqs, et qu’elle n’a pas eu besoin de les emprunter à -l’Espagne.</p> - -<p id="toc_22"><span class="pagenum" id="Page_28">[28]</span> -<i>La Lutte.</i>—Héritiers des Grecs et des Romains, les Provençaux ont, de -tout temps, aimé les jeux athlétiques. On luttait devant les tombeaux -des guerriers, dans le cirque et aux camps. De nos jours, il n’y a pas de Roumevage -un peu important sans lutteurs. Dans un grand espace sablonneux, -autour duquel prend place le public, les athlètes se rassemblent pour mesurer -leurs forces. Deux d’entre eux se présentent vêtus seulement d’un caleçon, -se serrent la main et jurent devant les juges de combattre loyalement et sans -colère. Puis, se mesurant de l’œil, ils s’observent, se heurtent et s’enserrent, -leurs bras s’entrelacent, leurs jambes, leurs genoux buttent les uns contre -les autres; ils paraissent immobiles et on les prendrait pour deux statues -groupées si la tension des muscles qui font saillie, le gonflement des veines -et la sueur qui coule de leurs fronts n’indiquaient les efforts et la concentration -des forces. Soudain le plus robuste soulève son adversaire et cherche à -le renverser; mais celui-ci, plus souple, se fait un point d’appui du corps -auquel il est cramponné et le combat continue, indécis. Enfin, le plus musclé, -dans un effort suprême, fait perdre pied à son adversaire. Si ce dernier tombe -sur le côté, le combat n’est pas terminé, mais reprend, au contraire, avec plus de -vivacité que jamais, car, pour être vainqueur, il faut, en Provence, que l’adversaire -soit renversé sur le dos et maintenu le genou sur la poitrine. Quand -ces conditions sont réalisées, la lutte est finie et la foule applaudit. Le couple -engagé va boire un verre de vin et se reposer, pour laisser le champ libre -au couple suivant. Les vainqueurs luttent entre eux, le dernier est couronné -et reçoit le prix. Ce jeu est un de ceux qui excitent toujours le plus vif intérêt; -les gens du pays s’y rendent en grand nombre pour admirer le déploiement -d’adresse unie à la force, de souplesse unie à la vigueur, requis pour le -triomphe.</p> - -<p id="toc_b">Le <i>Saut</i> est un exercice qui demande beaucoup d’agilité. Il est pratiqué -dans toutes les fêtes locales ainsi qu’il suit. Après avoir tiré à terre -une ligne sur laquelle ils se rangent, les sauteurs partent sur un pied, font -ainsi deux sauts, et retombent immobiles sur leurs deux pieds au troisième -saut, qui est énorme et dépasse souvent en envergure les deux premiers -réunis. Les sauteurs habiles peuvent ainsi franchir des espaces considérables, -parfois plus de dix-sept mètres. Une variante de ce jeu consiste à l’exécuter -en sac. Le sauteur, enfermé dans un sac d’où ne sortent que les bras et la tête, -est obligé de procéder par petits sauts, entremêlés de chutes fréquentes qui -sont l’amusement des spectateurs. Il y a aussi le saut de l’outre. Après avoir -bien gonflé une outre, on la place à terre à l’endroit convenu. Pour gagner, il -faut, après avoir fait deux sauts, atteindre l’outre au troisième et s’y maintenir -en équilibre. Si elle éclate ou si elle glisse sous les pieds, l’homme roule -dans la poussière à la grande joie du public.</p> - -<p>Deux autres jeux usités chez les Grecs et dont les Provençaux ont hérité -<span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span> -sont la <i>Barre</i> et le <i>Disque</i>. L’instrument du premier est une barre de fer qui -sert aux carriers pour soulever les pierres, et que l’on désigne dans le pays -sous le nom de <i>Prépaou</i>. La barre lancée vers un but, il faut, pour que le coup -soit bon, que la pointe seule touche la terre. Quant au <i>Disque</i>, il faut le lancer -le bras levé au-dessus de l’épaule, et il n’y a que le coup de volée qui soit -tenu pour bon.</p> - -<div class="figcenter" id="toc_23"> -<img src="images/illu-035.jpg" alt="" /> -<div class="caption">Jeu de boules. -<span class="agrt"><a href="images/illu-035.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Dans le jeu de <i>Boules</i>, on retrouve encore un exercice grec. Le -lieu choisi, chacun jette sa boule le plus loin possible; on reprend -ensuite de ce point en commençant par la boule restée en arrière. Celui -qui arrive au but avec le moins de coups gagne le prix. Cette façon de -jouer aux boules s’appelle le <i>Butaband</i> ou but en avant. On les -joue également à la roulette et au mail.</p> - -<p>La <i>Cible</i>, les <i>Palets</i>, le <i>Mât de Cocagne</i>, les <i>Grimaces</i>, les <i>Cartes</i> et le -<i>Coq</i> sont des jeux assez connus partout pour que nous nous dispensions de -les narrer. Il y a cependant une différence dans le jeu des palets.</p> - -<p>On fiche en terre une tige de fer à large tête. Les concurrents ont trois -anneaux de fer qu’ils doivent lancer sur cette tige de façon à les y faire -entrer; le prix est à celui qui les place le premier.</p> - -<p id="toc_24">Les <i>Grimaces</i> excitent toujours l’hilarité du public et les juges sont bien -souvent embarrassés pour décerner le prix. Cet amusement burlesque, -inventé par des jongleurs qui avaient suivi des troubadours provençaux en -Espagne, s’est perpétué jusqu’à nous, et l’on voit de nos jours des dessinateurs -profiter des fêtes de village pour reproduire en croquis ces contorsions -du visage qu’à l’occasion ils utilisent pour leurs travaux artistiques.</p> - -<p id="toc_c">Parmi les jeux de cartes usités dans les Roumevages, on ne peut guère -citer que l’<i>Estachin</i>, qui se rapproche de l’écarté.</p> - -<p>Le jeu du <i>Coq</i> termine ordinairement la fête. Assez cruel du reste, il -paraît abandonné dans la plupart des petites communes; on ne l’introduit -<span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> -dans les grands Roumevages que pour corser le programme ou sur la -demande d’amateurs. La veille de la fête communale, on promène à travers -les rues et les places un beau coq qui, aux sons des galoubets et des tambourins, -pousse de temps en temps un triomphant cocorico; le lendemain, on -le suspend par les pattes à une corde tendue entre deux poteaux. Chaque -concurrent, les yeux bandés, armé d’un sabre, se tient au milieu du cercle -formé par le public. Pour gagner le prix, qui est le coq lui-même, tous sont -placés successivement à dix mètres de la bête dont ils doivent trancher le -cou avec leur sabre. A un signal donné, ils s’avancent en manœuvrant avec -leur arme. Mais, quand ils croient l’atteindre, leurs coups le plus souvent se -perdent dans le vide, et, le temps donné étant écoulé, il leur faut se retirer -bredouilles après avoir payé le prix de leur maladresse, jusqu’à ce qu’enfin -un plus adroit ou plus malin décapite le coq et l’emporte. Les tambourins -et les galoubets se font entendre, le public applaudit.</p> - -<p>Si l’on ajoute aux Roumevages les fêtes des corporations et les fêtes -votives, qui, les unes comme les autres, sont composées en grande partie des -éléments constitutifs de toutes les manifestations publiques en Provence, on -aura le tableau complet des divertissements et des solennités dont la tradition -nous a conservé le souvenir ou qu’elle nous a légués.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -Parmi les principales corporations, on peut citer: les Drapierii, Drapiers; les Cambiatores, -Changeurs; les Cannabacerii, Marchands de chanvre; les Macellarii, Bouchers; les Sartores, Tailleurs; -les Fabri, Ouvriers en métaux; les Sabaterii, Cordonniers, etc., etc.... Chaque corporation -occupait une rue qui portait son nom.</p> - -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -Le mot <i>poumpo</i> appartient au dialecte marseillais; dans les pays limitrophes, on dit <i>fougasso</i> -qui vient du roman <i>foua</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Le comte de Provence en 1777, le comte d’Artois en 1814 eurent les honneurs de l’<i>olivette</i>, -lors de leur voyage dans le Midi, et c’est Aubagne qui leur offrit ce divertissement.</p> - -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -Flacons de vin.</p> - -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -C’est à l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Victor, à Marseille, que la tradition veut que -l’on aille entendre la messe ce jour-là et faire bénir les cierges, que l’on choisit verts pour les différencier -des autres. C’est également à la Chandeleur que l’on vend un excellent gâteau, qui affecte la -forme d’une navette, probablement en souvenir des tisseurs de chanvre qui allaient ce jour-là à Saint-Victor -faire bénir leur instrument de travail pour s’assurer une bonne année.</p> - -<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -En français; en espagnol, barbanzanos; en provençal, cèse.</p> - -<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> -Le droit de pelote fut fixé par un arrêt du Parlement de Provence, le 3 août 1717, à 15 livres -pour les dots au-dessous de 3.000 livres. L’<i>Abbé de la Jeunesse</i> le percevait sur les artisans, le <i>lieutenant -du Prince d’Amour</i> sur la noblesse et le <i>Roi de la Basoche</i> sur <ins id="cor_1" title="a">la</ins> bourgeoisie. De nos jours, -c’est l’État qui perçoit le droit de pelote sous la forme de droits d’enregistrement des contrats de -mariage.</p> - -<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> -Armetto ou petite âme.</p> - -<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> -La présence et le rôle du fusilier au temps d’Hérode n’est pas ce qu’il y a de moins original -dans ce spectacle.</p> - -<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> -Roi de la pioche.</p> - -<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> -Badache, altération du provençal <i>Besaïsso</i>: double pioche.</p> - -<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> -Armetto, en provençal, pour âme malheureuse, âme du purgatoire.]</p> - -<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> -<i>Santon</i>, petite statuette en argile moulée et peinte représentant des saints et tous les personnages -bibliques et autres de la crèche.</p> - -<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> -<i>Roumevage</i> est formé de deux mots: <i>Roumo viaggi</i>, voyage à Rome. En souvenir de <i>Roumieu</i>, -mot employé pour désigner un pèlerin qui allait à Rome. D’où l’usage de ce nom appliqué aux -fêtes communales et pèlerinages.</p> - -<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> -Tintaino, léger, fragile; ce mot exprime également la pose incertaine du jouteur, rendue -plus instable par les mouvements du bateau.</p> - -<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> -Sorte de pontons.</p> - -<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> -Nous donnerons, par la suite, sur le jeu de la Targo, dans le chapitre relatif à la poésie provençale, -un couplet qui indique combien il est apprécié à Marseille.</p> - -<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> -Brayettos, petite culotte.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_25">II<br /> -USAGES</h2> - -<p class="sommc">Le Baptême.—Le Mariage.—Les Funérailles.—Les Quatre Saisons.—Le Costume.—Les Mœurs.—La Vie domestique.—La Vie sociale.</p> - -<p>Dans la vie civile de tous les peuples, une foule d’usages consacrent les -événements marquants et leur impriment un caractère solennel et national. -En Provence, le paganisme, comme nous l’avons vu précédemment, a laissé -dans les esprits des idées superstitieuses contre lesquelles l’amélioration des -mœurs, une instruction plus avancée, effets de la civilisation, n’ont pu réagir -assez pour qu’il n’en subsiste pas quelques vestiges, surtout dans les classes -inférieures. C’est ainsi que les femmes grosses sont persuadées que, si elles -ne satisfont pas un désir de gourmandise, l’enfant naîtra avec un signe qui -aura quelque ressemblance avec l’objet convoité. On donne à ces signes le -nom d’<i>Envegeos</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Cette croyance est si répandue qu’elle excuse tout et que -l’on n’ose rien refuser à une femme enceinte. Dans un milieu semblable, les -tireuses de cartes, les charlatans, bohémiens, diseurs de bonne aventure et -somnambules extra-lucides trouvent de nombreuses dupes et vivent largement -de la crédulité populaire.</p> - -<p class="sep1"><b>Le Baptême.</b>—La célébration du baptême est une fête de famille; il est -d’usage que l’aïeul paternel et l’aïeule maternelle soient le parrain et la marraine -du premier enfant. Le cortège, auquel ont été conviés parents et amis, -se rend à l’église précédé d’un tambourin. A l’issue de la cérémonie, une -bande d’enfants courent après le parrain en criant: <i>Peyrin cougnou</i><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Ils ne -cessent de crier que lorsqu’on leur a jeté des pièces de monnaie et des dragées. -De retour au logis, une collation suivie d’un bal est offerte aux invités. Aux -relevailles, il est d’usage que la marraine donne au filleul un pain, un œuf, -<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> -un grain de sel et un paquet d’allumettes, en lui disant: <i>Siégués bouan coumo -lou pan, plen coum’un uou, sagi coumo la saou et lou bastoun de vieillesso -de teis parens.</i> C’est-à-dire: Sois bon comme le pain, plein comme un œuf, -sage comme le sel, et le bâton de vieillesse de tes parents. La <i>Baïlo</i>, ou sage-femme, -remet au nouveau-né un petit coussinet bénit qu’on désigne sous le -nom d’<i>Évangile</i> et qui, dans son esprit, est destiné à le préserver de toutes -sortes de maléfices. Chaque fois qu’il éternue, on s’empresse de dire: <i>Saint -Jean te bénisse</i>, parce que l’on croit que ces paroles le délivreront des mauvais -génies.</p> - -<p class="sep1" id="toc_d"><b>Le Mariage.</b>—Lorsqu’un mariage est arrêté, on s’occupe de fixer la -date de la célébration, en ayant bien soin d’écarter le vendredi et le mois de -mai, considérés comme néfastes aux nouveaux mariés. Le futur s’empresse -d’offrir à sa fiancée la <i>Lioureio</i>, c’est-à-dire la corbeille de noces, dont l’importance -varie suivant la condition des époux. Les fermiers du territoire d’Arles -avaient la réputation d’être très généreux; on estime que leurs cadeaux pouvaient -valoir jusqu’à 10.000 francs. Les diamants, les parures, dentelles, -robes de soie formaient les objets principaux. Le cortège, le jour de la noce, -est composé quelquefois de cent personnes, marchant deux à deux et précédées -des tambourins et galoubets qui jouent des airs d’allégresse. En tête est la -<i>Novi</i><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, sous le bras de celui qui a été chargé de la conduire et que l’on désigne -sous le nom de <i>débooussaïré</i>; c’est ordinairement un proche parent ou le -parrain, ou encore l’ami intime de l’époux. La cérémonie à l’église est suivie -d’un repas, puis d’un bal qui termine la fête. Les vêtements de la mariée -varient suivant le pays et la condition sociale, mais le voile et les souliers sont -toujours blancs; elle porte les bijoux que son époux lui a donnés. Au dessert, -on chante des couplets en son honneur et c’est lorsque l’attention des convives -est distraite par la musique qu’un jeune garçon, passant sous la table, lui -enlève sa pantoufle, qui, aussitôt, fait l’objet d’une enchère dont le prix est -distribué aux domestiques. Cet usage subsiste encore dans le vieux quartier -de Saint-Jean, à Marseille. Le soir venu, on s’inquiète de savoir quel sera des -deux époux celui qui éteindra le flambeau nuptial, une vieille croyance le -désignant comme devant mourir le premier. Souvent, pour éviter l’ennui de -ce pronostic sinistre, on laisse brûler la bougie toute la nuit, ou la plus proche -parente vient l’enlever à un moment donné.</p> - -<p>Quand les époux convolent en secondes noces, l’événement est marqué -par un vacarme infernal ou charivari, auquel des jeunes gens armés de -sonnettes, de pelles, poêles, chaudrons et trompettes se livrent sous les -fenêtres des fiancés. Ceux-ci ne peuvent s’en délivrer qu’en donnant une -<span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> -somme d’argent aux chefs de la bande, qui l’emploie à faire un excellent -repas. Ce singulier usage semble avoir remplacé le <i>Droit de Pelote</i> qui -existait sous l’ancienne monarchie. Nous ne reviendrons pas sur l’historique -de ce droit déjà mentionné, qui frappait les gens étrangers à -la localité, mariés à des jeunes filles ou à des veuves du pays. Fixé d’après -l’importance de la dot de la femme, il se percevait aux portes de la ville, au -son de la musique et au bruit de la mousqueterie.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-039.jpg" alt="" /> -<div class="caption">Les Aliscamps (cimetière des premiers chrétiens). -<span class="agrt"><a href="images/illu-039.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p><b>Les Funérailles.</b>—Pendant fort longtemps on a conservé en Provence, -et surtout à Arles, les coutumes funéraires romaines. Jusqu’au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, les -habitants des deux rives du Rhône mettaient le mort dans un tonneau enduit -de goudron avec une boîte scellée contenant l’argent des funérailles. -Puis, remontant le fleuve à une certaine distance, ils abandonnaient au -courant le tonneau, qui était arrêté à Arles par des commissaires préposés à -cet effet. Le cadavre était ensuite enseveli dans les <i>Aliscamps</i>, ou Champs-Elysées, -et les droits de sépulture perçus par le chapitre de Saint-Trophime. -Il faut croire que ces revenus étaient considérables, car ils donnèrent lieu à -<span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> -des contestations sérieuses entre les bénéficiaires d’Arles et l’abbaye de Saint-Victor, -de Marseille, à qui appartenait l’église de Saint-Honorat, située dans -l’enceinte des <i>Aliscamps</i>.</p> - -<p>Au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, les sépultures étaient réglées ainsi qu’il suit. Les évêques -avaient seuls le droit d’être enterrés dans les églises. Dans les abbayes et les -monastères, les chapitres avaient, au centre de leur cloître, un jardin dans -lequel étaient des caveaux pour les moines et les chanoines. Les comtes de -Provence, suivant leurs dernières volontés, avaient été admis à la sépulture -des cloîtres. La même faveur fut accordée par la suite aux grands dignitaires de -la cour. Enfin il arriva un moment où tout le monde voulut y avoir part. -On comprend aisément que l’espace fit bientôt défaut. On creusa alors -des caveaux dans les églises, et il n’y eut plus dans les cimetières que -le bas peuple. La Révolution, par raison d’hygiène, fit cesser ces abus et -même ferma et reporta dans la banlieue les cimetières contigus aux églises -paroissiales. La veillée du mort se fait, en Provence, dans la chambre où il -est exposé. La personne qui le garde est remplacée de deux heures en deux -heures; la famille et les amis se tiennent dans la pièce voisine. Il n’y a pas -encore bien longtemps, l’usage voulait qu’une fois arrivé auprès de la tombe -le cercueil fût ouvert, afin que les assistants pussent contempler une dernière -fois les traits du défunt et que toute méprise sur son identité devînt impossible. -Ces scènes toujours pénibles, ayant occasionné des accidents chez les -personnes impressionnables, souvent même des cas de folie et d’épilepsie, -furent supprimées.</p> - -<p class="sep1" id="toc_26"><b>Les Quatre Saisons.</b>—L’usage d’inaugurer ou célébrer par des réjouissances -publiques ou familiales les quatre saisons de l’année a été conservé -dans la campagne.</p> - -<p><i>Le printemps.</i>—Le paysan provençal est attentif à l’arrivée des hirondelles, -dans lesquelles il a plus de confiance que dans le calendrier. Si l’un de -ces oiseaux établit son nid sous le toit de sa maison, il s’en estime très -heureux et fête avec des amis ce présage de bonheur.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> avril ramène périodiquement certaines plaisanteries consistant en -messages trompeurs; on en profite encore pour servir au prochain, sous le -couvert de l’anonymat, des vérités quelquefois très dures. Cet usage, connu -sous le nom de <i>Poissons d’avril</i>, est un souvenir du temps où l’année commençait -en avril. Les étrennes que l’on donnait alors furent reportées au 1<sup>er</sup> janvier, -et l’on réserva pour le 1<sup>er</sup> avril des compliments ironiques à ceux qui n’avaient -adopté qu’à regret le nouveau régime. Mais, comme c’est au mois d’avril -que le soleil quitte le signe des poissons, les compliments, ainsi que les -objets qui les accompagnent souvent, furent nommés <i>Poissons d’avril</i>. A la -fin de ce mois, on plante dans les villages, devant la maison qu’habite une -<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> -fiancée, un <i>Mai</i> d’amour. C’est une longue perche terminée par un bouquet -de fleurs qui arrive au niveau de la fenêtre que l’on sait être celle de la -chambre de la jeune fille; quelquefois, c’est un jeune peuplier garni de rubans -qui s’offre à sa vue, lorsque le matin elle ouvre les volets. A ce moment, le -prétendu, accompagné par des amis et des musiciens, exécute une aubade et -chante un couplet en son honneur.</p> - -<p>En voici quelques-uns appropriés à la circonstance et empruntés au -langage des fleurs:</p> - -<div class="poem"> -<p class="pttl">POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR</p> - - <div class="vers10">Bello, vous representi la faligouro;</div> - <div class="vers10">Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro,</div> - <div class="vers10">Encaro mai quand es flourido,</div> - <div class="vers10">Vous amarai touto ma vido.</div> - -<p class="pttl">DOUTE OU SOUPÇON</p> - - <div class="vers10">Bello, vous representi la viouletto;</div> - <div class="vers10">Sias din moun couer touto souletto;</div> - <div class="vers10">Mai per iou sarié doulourous</div> - <div class="vers10">Si din vouestro couer n’y avie dous.</div> - -<p class="pttl">PLAINTE</p> - - <div class="vers10">Vous representi lou roumaniou</div> - <div class="vers10">Que lou matin vous lou cuilliou,</div> - <div class="vers10">Et que lou soir vous lou pourtavi,</div> - <div class="vers10">Pour vous prouvar que vous aimavi;</div> - <div class="vers10">Mai, bello, se m’amas plus iou.</div> - <div class="vers10">Rendés mé moun gai roumaniou<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</div> - -<p class="pttl"><span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> -RUPTURE</p> - - <div class="vers10">Iou vous representi l’ourtigo,</div> - <div class="vers10">Bello, sarés plus moun amigo.</div> - <div class="vers10">Vési qu’avés trop de pounchoun,</div> - <div class="vers10">Maridas vous em’un cardoun<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</div> -</div> - -<p>Avec la fête de la <i>Belle de mai</i> ou Maïa, et la tonte des moutons, qui -rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes agricoles -du printemps.</p> - -<p>L’<i>Été</i> aux blonds épis voit la magnifique manifestation des moissonneurs, -dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée. La dernière charrette -de blé est ornée de guirlandes de feuillage, ainsi que l’attelage. Les -faucheurs, les botteleurs, les glaneuses chantent et reviennent à la ferme en -farandole joyeuse. Le soir, un bon repas leur est servi et l’on boit à la santé -du fermier.</p> - -<p>La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique, célébrant -aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes des -anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen. Quand on -cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les vendangeuses. C’est -ce qu’on appelle la <i>Moustouisso</i>. Lorsque se fait le soutirage de la cuve et -qu’on presse le marc, on donne à boire du vin nouveau à tous les passants -qui en demandent. Il y en a qui abusent de cette faveur et ne tardent pas à -être gris. Ils font alors toutes sortes d’extravagances qui amusent les badauds. -La récolte des raisins secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également -lieu à des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture -au moût que l’on appelle <i>Coudounat</i>, on réunit dans un festin parents et amis, -sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est l’occasion -d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et qui se termine -par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons des galoubets et des -tambourins.</p> - -<p>Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi pour -permettre la cueillette des olives et le travail des moulins à huile qui -deviennent les lieux de réunion des villageois. On y chante, on y rit, on y -conte des histoires, car la gaieté est le trait caractéristique des Provençaux. -La cueillette des olives a été de tout temps l’occasion de jeux et de divertissements. -Un sarcophage des Aliscamps, orné d’un bas-relief où sont -<span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span> -reproduites toutes les phases de la cueillette des olives, permet de constater la -similitude exacte qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de -nos jours. C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste -l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il donne lieu.</p> - -<h3 id="toc_27">LE COSTUME</h3> - -<p>L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place importante, -si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant par la domination -romaine, puis française, et enfin par le gouvernement des comtes. Nous -nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il existait avant la Révolution -sur tout le territoire provençal, tel que quelques rares communes rurales -l’ont conservé. Dans les villes, il a dû faire place à la mode générale et céder -le pas aux vêtements confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux -départements. Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin -d’être heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot d’ordre -à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements si pittoresques, -si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages. Nous vivons sous le -régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas courent le danger redouté -de passer pour ridicules.</p> - -<p>Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur -ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de coutil, -ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la matelote, chemise -blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers en peau blanche. Nous préférerions, -disions-nous, ce vêtement au travestissement actuel qui nous les montre -serrés dans une jaquette qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés -d’un gilet noir, d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau -haut de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille -comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la mode et -chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté à Marseille est -celui des prud’hommes. Sauf une légère modification, qui a consisté à substituer -la culotte aux <i>Grégaillos</i> et l’habit au pourpoint, cette corporation a -conservé les guêtres, la petite cape appelée <i>Traversière</i>, le chapeau à plumes -noires relevé par devant à la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette -parure devenue étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares.</p> - -<p>Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi aux -femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles -savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la chaussure -spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs yeux de flamme et -la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont petites et bien rangées, -<span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span> -leur font pardonner l’adoption de certaines modes, mal appropriées à leurs -corps souples et vigoureux. C’est en remontant par Saint-Chamas, Istres, -Pélissane, Salon, etc., que l’on retrouve leur ancien costume, qui se -rapproche beaucoup de celui des Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de -drap brun, et, l’été, la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en -filoselle et les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans.</p> - -<div class="figleft" style="width: 320px; height: 615px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-044.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="width: 300px;">Costume d’Arlésienne. -<span class="agrt"><a href="images/illux-044.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien -choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire -ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée -autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde -de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête -par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment -une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur -lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne -rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine, -sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le -droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie -qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe -de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est -surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un -petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie -ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur -le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte, -appelée <i>Chapelle</i>. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville, -laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier, -en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi, -à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec -de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote -historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient -les habitants de la ville d’Arles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> -C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne -cisjurane, formait le royaume d’Arles.</p> - -<p>Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques et -railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné, la Savoie, -le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud, les cantons -de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le Mâconnais. Les -arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et devaient être exécutés dans -toute l’étendue de ces régions sous peine d’amende et même de mort.</p> - -<p>Le fait suivant, que nous empruntons aux <i>Chroniques de la Cour du roi -d’Arles</i><a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, non seulement prouve l’ancienneté du costume des Arlésiennes, -mais en indique d’une façon exacte les divers détails, avec défense d’y rien -changer dans le territoire dépendant de la capitale.</p> - -<p>Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer les lois et -règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer précieusement jusqu’à -nos jours, du moins dans ses traits caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui -rehausse leur beauté, y ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit -des étrangers un souvenir du pays du soleil.</p> - -<p>Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte -français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la cour -d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut l’origine de divisions -dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques résultats. Madeleine avait -introduit à la Cour les modes françaises, d’où son partage en deux camps: -l’un composé de gens attachés au costume national, l’autre de partisans de -l’innovation.</p> - -<p>Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti; à -la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui s’était tourné -contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et s’être vu repoussé avec -mépris.</p> - -<p>Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement -contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette.</p> - -<p>Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits -assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle accordait -facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit d’espérer, se vengea -d’elle par un mot plein de méchanceté.</p> - -<p>Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de -l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ:</p> - -<p>—«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; -priez Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur -Marthe et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> -Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en larmes, -trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son fou; elle le supplia -de lui permettre de venger son honneur faussement attaqué.</p> - -<p>Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se sentit -tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à faire choix -d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en champ clos.</p> - -<div class="figright" style="width: 370px; height: 700px;"> -<img style="float: right" src="images/illu-046.jpg" alt="" /> - -<div class="caption" style="clear: right; float: right; width: 330px;"> -Arles: Porte de la Cavalerie. -<span class="agrt"><a href="images/illux-046.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira, -mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et -le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour -l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée.</p> - -<p>La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode».</p> - -<p>Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous -les autres blessés.</p> - -<p>Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit, -sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à -l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles, -ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du -pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.»</p> - -<p>Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton: <i>changeant -comme la mode</i>, les Arlésiennes ne sauraient être rendues -responsables. Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant -d’aussi loin, ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort -d’hommes, et sanctionné par un arrêt royal.</p> - -<p>Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial pour -les hommes. Les fermiers des <i>Mas</i> portent quelquefois une culotte courte -avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue, un gilet -croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords. Les bergers, -comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau ou roulière, un -chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les grandes guêtres, une veste -courte et un gilet croisé. Dans leur poche se cache invariablement un couteau -<span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> -recourbé à usages multiples: il sert à manger ou bien à façonner des petits -objets en bois: sifflets, castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans -l’utilisent également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque, -après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague à -tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellent <i>Cachimbaou</i>, et l’allument -en tirant du feu d’une pierre à fusil, nommée <i>Peyrar</i>. Le costume des mariniers -du Rhône se rapproche beaucoup de celui des Catalans.</p> - -<p>Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, -il est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son langage, -ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement soumise -à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se ressent de ce -mélange apporté dans ses usages par tant de peuples différents, sans avoir -perdu pourtant un certain caractère national qui remonte aux premiers âges -et qui a résisté à toutes les révolutions; enfin, que la troisième est celle qui -s’est le plus identifiée avec Rome, et que, seule peut-être à notre époque, -elle reproduit, par le costume de ses femmes imité de celui des dames -romaines, certains traits de ce peuple remarquable.</p> - -<h3 id="toc_28">LES MŒURS</h3> - -<p class="sep1"><b>La Vie domestique.</b>—Le fait d’avoir successivement vécu sous l’influence -des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque, créa une -sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des Provençaux. Plus -tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse et Nice secouèrent le joug -des comtes de Provence et s’érigèrent en républiques. Ce fut à partir de ce -moment, et malgré tous les éléments de discorde qui naissaient de la jalousie -mutuelle de tous ces petits États, que commença à se dessiner un ensemble -de traits capables d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet -Gervais de Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle:</p> - -<p>«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée -dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses promesses, -belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement malgré sa -pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait supporter froidement -les outrages pour attendre l’occasion favorable de se venger. Sa prudence -dans les combats de mer lui donne la victoire. Elle endure patiemment -le chaud et le froid, la disette et l’abondance, et ne consulte en toutes choses -que sa volonté. Si cette nation avait un souverain héréditaire qu’elle craignît, -aucune autre plus qu’elle ne serait capable de tendre vers le bien; mais, -comme elle n’est gouvernée par personne, il n’en est pas non plus qui soit -<span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span> -plus disposée à faire le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus -toutes les autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une -seule chose lui manque: c’est un prince bon et juste.»</p> - -<p>En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en -René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites républiques -et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les gouverna avec -vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils surpassèrent tous les -autres sujets de Charles dans la guerre et dans les arts.</p> - -<p>René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui -assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets plus heureux -que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses mœurs simples et -bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya et se répandit du palais -du souverain jusque dans les chaumières des artisans. Toutes les haines, -toutes les divisions disparurent et la nation ne forma qu’une seule famille. -Depuis, bien des troubles l’ont agitée, mais l’impression laissée par ce règne si -paternel ne s’est jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui -lui a fait prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, -tout d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de -rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient ensuite -sensiblement adoucies.</p> - -<p>Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence -que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait une -véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état social. Il gouvernait -ses enfants aussi bien que toute la parenté. Les membres de la -famille le consultaient dans toutes les grandes circonstances: il les convoquait -et tenait conseil avec eux, rien ne se faisait sans son approbation. A sa -mort, l’aîné des enfants mâles héritait de ses droits. Les généalogies, les -titres, les délibérations, les actes de mariage, de partage, les limites des -propriétés, l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt -familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le <i>Livre de -raison</i>. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était enfermé dans un -coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la clef. C’était le bréviaire de -la maison; on avait pour lui un grand respect, on le consultait comme un -oracle: il réglait la conduite à tenir. Devant cette sorte de Code, combien de -procès et de dissensions avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait -devant son texte. Le père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, -écrits sous sa dictée par le fils aîné.</p> - -<p>Depuis la Révolution, l’usage des <i>Livres de raison</i> a disparu et -la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son absolutisme. -Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements dans la vie du -foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce qu’elle était autrefois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> -Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission. -Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A cet -égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité souveraine. -Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et elles n’y prenaient -aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître dans ce rôle effacé une -importation des premiers conquérants de la Gaule méridionale et l’application -du droit romain, qui avait fait de l’épouse une sorte de vassale. La -compagne et l’égale de l’homme, qui a toujours partagé ses labeurs et ses -peines, au lieu de partager son autorité était élevée dans les principes de -l’obéissance passive et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne -lui laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense -aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection et de la -bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait provoquer chez lui. -Cette situation, indigne de notre époque, s’est largement modifiée et tend de -nos jours à une transformation totale qui établira l’égalité entre les sexes, et -relèvera la dignité de l’un sans compromettre les intérêts de l’autre.</p> - -<p>L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on déjeunait à -huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de sauge; plus tard, on -y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi le café. Le dîner avait lieu à -midi. Il se composait d’un potage au mouton bouilli, ou d’une soupe au -poisson appelée <i>Bouillabaisse</i>, puis de légumes. Le dimanche était marqué -par un petit extra; on ajoutait au repas une entrée ou une tourte faite en -famille. Pour dessert, des fruits de saison, du fromage ou des confitures. -A quatre heures, on donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche -de pastèque ou de melon ou une tartine de <i>Coudounat</i>. A huit heures, on servait -le souper, qui se composait d’une <i>carbonade</i>, les jours gras, de poissons frits -ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade, le dimanche. Les hommes -seuls buvaient du vin; il n’était permis aux jeunes garçons d’user de cette -boisson qu’après avoir atteint l’âge de douze ans, c’est-à-dire après avoir fait -leur première communion.</p> - -<p>Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter le -<i>Livre de raison</i> et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes les maisons un -peu aisées, il y avait une grande pièce destinée aux réunions familiales. Ce -n’est qu’à partir du règne du roi René qu’on y construisit une grande cheminée, -dont le manteau très élevé permettait à chacun de prendre place sur les -côtés où des bancs étaient disposés. Plus tard, sous François I<sup>er</sup>, l’usage du jeu de -cartes se répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette cheminée -monumentale qu’on jouait à la <i>Comète</i>, appelée en provençal la <i>Touco</i>, à -l’<i>Esté</i> et à l’<i>Estachin</i>, qui ont quelques rapports avec l’<i>Écarté</i>. Plus tard encore, -ce fut la mode de l’<i>Impériale</i> et enfin du <i>Piquet</i>. Les femmes jouaient à la <i>Cadrète</i>. -Dans la haute société, on avait les <i>Dés</i>, le <i>Trictrac</i>, les <i>Échecs</i>, les <i>Dames</i> et -<span class="pagenum" id="Page_44">[44]</span> -le <i>Reversi</i>. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait la prière à -haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de la journée. Maintenant, -avec la facilité des voyages, les relations entre les divers peuples se sont -multipliées et les usages locaux, les mœurs et les coutumes ont totalement -changé. La vie familiale, comme la vie publique, s’est unifiée. Il y a même -une tendance assez marquée dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui -se fait à Paris, tant au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue -physique. Il faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations -méridionales par une centralisation politique et administrative poussée jusqu’à -ses dernières limites, imposée par la Convention et l’Empire, continuée -depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi bien qu’à l’intelligence -et au courage. Cette lutte inégale contre une administration armée de la -loi devait fatalement greffer sur le caractère des habitants une passivité -absolument contraire à leur nature primitive. Cependant, leur cerveau -est loin d’être atrophié; il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la -science, aux progrès modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation -leur permît une existence plus autonome qui produirait des -résultats féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux, -surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de départ -d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation surgirait de -ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le commerce, cette -clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre l’importance qu’il avait -avant d’être entravé par des barrières fiscales qui éloignent de nos ports -les navires étrangers, lesquels, grâce à l’échange des marchandises, sont de -véritables instruments de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les -lettres puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui -leur rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue -au détriment de tous.</p> - -<p class="sep1" id="toc_29"><b>La Vie sociale.</b>—Sous les comtes de Provence, tous les chefs de famille -étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont les charges étaient -gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état avaient leurs représentants aux -États provinciaux. A Marseille, le bourdon des Accoules se faisait entendre -et annonçait l’heure de l’assemblée, que l’on appelait le <i>Conseil</i> et qui se tenait -toujours le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place -du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls délibéraient -avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur le balcon du palais -pour exposer au peuple les résolutions prises. Celui-ci approuvait par des -acclamations, ou rejetait par des cris aigus et des protestations bruyantes. Le -Parlement était fini, les magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le -soir, présidaient aux divertissements publics.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> -Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce temps-là, -il avait celles qu’il voulait avoir.</p> - -<p>Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la -Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse.</p> - -<p>La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au -3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les armateurs -et les négociants les plus honorables, les plus actifs et les plus intelligents. -Elle ne tarda pas à acquérir une importance telle que l’État, dont elle -servait les intérêts, crut devoir lui prêter le secours de son autorité. -L’exemple de Marseille fut bientôt suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les -villes les plus importantes du royaume, qui créèrent à son instar des -Chambres de commerce. En 1791, l’Assemblée Nationale les supprima; elles -furent rétablies sous le Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes -modifications, mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore -en ont consacré l’utilité.</p> - -<p>Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille -celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner l’énumération -ainsi que la conversion exacte en valeurs du système métrique décimal:</p> - -<p>L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes;</p> - -<p>L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2<sup>m</sup>,012;</p> - -<p>La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines; -l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins;</p> - -<p>Le picotin égale 2<sup>lit</sup>,50;</p> - -<p>La charge d’avoine, 240 litres;</p> - -<p>La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile perdue;</p> - -<p>La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres;</p> - -<p>La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts ou -pitchounes;</p> - -<p>La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons.</p> - -<p>Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres -60 centilitres.</p> - -<p>Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans -les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes mesures -et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et les autres sont -bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations réciproques.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> -Envies.</p> - -<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> -Parrain crasseux.</p> - -<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> -La mariée.</p> - -<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> -Ce qui peut se traduire ainsi:</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR</p> - - <div class="vers10">Belle, je vous présente le thym;</div> - <div class="vers10">Vous savez qu’il est toujours beau,</div> - <div class="vers10">Mais bien davantage quand il est fleuri.</div> - <div class="vers10">Je vous aimerai toute ma vie.</div> - -<p class="pttl">DOUTE OU SOUPÇON</p> - - <div class="vers10">Belle, je vous présente la violette.</div> - <div class="vers10">Vous êtes dans mon cœur toute seulette,</div> - <div class="vers10">Mais, pour moi, il serait douloureux</div> - <div class="vers10">Si dans votre cœur il y en avait deux.</div> - -<p class="pttl">PLAINTE</p> - - <div class="vers10">Je vous présente le romarin</div> - <div class="vers10">Que ce matin je suis allé cueillir</div> - <div class="vers10">Et que ce soir je vous apporte</div> - <div class="vers10">Pour vous prouver que je vous aime.</div> - <div class="vers10">Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,</div> - <div class="vers10">Rendez-moi mon gai romarin.</div> -</div> - -<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> -Ce qui peut se traduire ainsi:</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">RUPTURE</p> - - <div class="vers10">Moi, je vous présente l’ortie;</div> - <div class="vers10">Belle, vous ne serez plus mon amie.</div> - <div class="vers10">Je vois que vous avez trop d’épines.</div> - <div class="vers10">Mariez-vous avec un chardon.</div> -</div> - -<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> -Gourdon de Genouillac, <i>Histoire du Blason</i>.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_30">III<br /> -LA LANGUE PROVENÇALE AU XIX<sup>e</sup> SIÈCLE</h2> - -<p class="sommc">Raynouard.—Fabre d’Olivet.—Diouloufet.—D’Astros.—Jasmin.—Moquin-Tandon, etc.</p> - -<p>Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, la <i>Constituante</i> décréta, -le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait faite dans les dialectes des -provinces, elle n’ignorait pas que la proscription des idiomes locaux est le -moyen le plus puissant de désagrégation nationale. Des sentiments blessés, -de la liberté outragée naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies -religieux et politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement -de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré -par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus exact -de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y nuire, aida, au contraire, -à la formation de l’unité religieuse, qui fit et fait encore sa force -aujourd’hui.</p> - -<p>La <i>Convention</i> fut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans -son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par tous -les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans la -suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la -langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne supprime -pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de reconnaître -son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité de Législation<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, qui -concluait au rejet de sa première décision<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, pour le plus grand bien de la -nation et l’apaisement des esprits, que cette mesure vexatoire avait excités au -plus haut degré.</p> - -<p>Si le <i>Consulat</i>, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage exclusif -<span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span> -de la langue française à tous les représentants de la puissance nationale, du -moins il les autorisait à transcrire en marge les lois, décrets, arrêtés, dans -l’idiome de la province, dont l’usage oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir -contre la force irrésistible du langage populaire et le provençal, né -du Roman, devait, sous peu, être l’objet d’études approfondies et de manifestations -philologiques qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans -la formation de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol -et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être discutée et -les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie lui donnent la consécration -de la langue nationale.</p> - -<p>Il était réservé au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle de voir s’épanouir la renaissance du provençal. -Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants et de curieux -jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour absolument nouveau sur cette -langue qui, à la veille d’être proscrite, s’affirmait avec une vigueur nouvelle, -en dépit des mesures arbitraires dont elle avait été si souvent frappée.</p> - -<p>Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en -date, au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, Raynouard.</p> - -<p class="sep1"><b>Raynouard.</b>—François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles (Var), -en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du dialecte provençal. -Après avoir occupé très honorablement sa place comme député à la -Convention, il fut poursuivi pour ses opinions, qui l’avaient classé parmi les -Girondins. Emprisonné, puis remis en liberté, il reprit sa robe d’avocat au -barreau de Draguignan. Grâce à son talent, il y fit une petite fortune qui lui -permit, dans ses loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue -romane et les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches -dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages font autorité -sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est à cette source que les -érudits, les philologues et les romanisants sont allés puiser leurs inspirations -et se renseigner sur la valeur des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes -du Midi. <i>Les Templiers</i>, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand -succès. En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel -la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui qui -rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il siégea à la -Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître successivement un -<i>Choix de poésies originales des troubadours</i> (6 volumes), auquel il joignit une -grammaire romane; et, en 1835, un <i>Nouveau choix de poésies</i> (2 volumes), suivi -d’un lexique roman (6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui -également: <i>Recherches historiques sur les Templiers</i> (1813), <i>Historique du droit -municipal en France</i> (1829) et un certain nombre de poésies manuscrites.</p> - -<div class="figleft" style="width: 420px; height: 500px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-055.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: left; width: 390px;"> -Raynouard. -<span class="agrt"><a href="images/illux-055.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en butte; -<span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span> -d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme avocat, il ne -pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée (car il avait donné tout ce -qu’il possédait pour sauver son frère d’une ruine imminente): on avouera -qu’il eut une existence bien remplie et le double mérite de ne négliger aucune -de ses occupations, et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à -l’étude approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne -se prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait -les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude -et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la -patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut -tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité -des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce -travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et -parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre -natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son -pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins -persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche, -n’aurait obtenu aucun notable résultat.</p> - -<p>Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en -reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix Monthyon -accordé à <i>Jasmin</i>, en 1852, par l’Académie Française:</p> - -<p>«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus encore, -l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un des leurs, et des plus -illustres, M. Raynouard, érudit, poète et législateur citoyen, qui a rendu à -l’Europe savante et à nous une moitié de l’ancien esprit français, par la restitution -de cette langue romane du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, dont les monuments s’étaient -comme perdus sous la gloire du français de Rouen et de Paris, du français -de Corneille et de Molière!...»</p> - -<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span> -<b>Fabre d’Olivet</b>, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le contemporain de -Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé pour chanter la Provence. -Il ne nous appartient pas de juger ici l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. -Nous ne retiendrons parmi ses nombreuses productions que celles dont la -nature intéresse notre étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu -confondre avec certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. -Elles ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une -précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression poétique de -la pensée, les sujets traités par les premiers poètes provençaux. Ce mérite -valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais compliments; on l’accusa de plagiat, -on le traita de pasticheur, dès qu’on s’aperçut que le public avait été dupe -d’une supercherie. C’était pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet -avait, par un adroit subterfuge portant sur le titre: <i>le Troubadour</i>, laissé -croire que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies -des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque. L’authenticité -en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même fut un moment dupe de -cette supercherie. Cependant, après une étude attentive de l’ouvrage de -Fabre d’Olivet, il revint sur sa première impression et, ne pouvant s’y tromper -plus longtemps, dénonça le fait au monde littéraire<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. C’est alors qu’on se -vengea de la surprise en accumulant sur <i>le Troubadour ou Poésies occitaniques -du</i> <small>XIII</small><sup>e</sup> <i>siècle</i> les épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins indulgent -que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle n’avait rien -pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux de Fabre d’Olivet -sur les anciens écrivains romans et l’imitation parfaite de leurs tournures -poétiques en langue romane étaient bien faits pour amener une confusion -très excusable.</p> - -<p>Vers 1806, l’abbé <b>Vigne</b> fit paraître une série de contes en vers provençaux, -qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont toujours -lus avec plaisir.</p> - -<p class="sep1"><b>Honorat</b> (Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les Provençaux -qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les documents -qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal. Il naquit à Allos -(Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se signala par son dévouement -à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie. Le Gouvernement lui remit -une médaille d’or pour récompenser ses services et, en 1815, lui offrit -une sous-préfecture. Il refusa cette fonction par modestie, et accepta plus -tard la place de directeur des postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors -la médecine. En 1830, il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonner -<span class="pagenum" id="Page_51">[51]</span> -complètement à son œuvre capitale, son <i>Dictionnaire provençal-français</i>. Dans -la préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher -de reproduire:</p> - -<p>«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant le <i>Dictionnaire provençal-français</i>, -a été de mettre les personnes qui, comme moi, ont été élevées -sous l’influence de la langue provençale, en état de profiter de cette langue -même, pour arriver à la française.»</p> - -<p>N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat -avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait devenir le -théâtre. Son <i>Dictionnaire</i> ne se borne pas à donner le sens et l’orthographe -des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres, des arts, des sciences, des -coutumes et des usages de la Provence. Il abonde en renseignements sur les institutions, -les inventions les plus remarquables, et offre une collection de proverbes -à nulle autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est un véritable -tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique qui n’exclut pas -l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque d’apoplexie, Honorat est -mort avec le regret de n’avoir pu joindre à cet ouvrage déjà considérable un -volume de biographie et de bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un -traité de prononciation et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son -existence à rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans -son genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses -qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit de <i>Pierre Puget</i>, -savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus de mille pages, -contenait la signification des mots, leur origine, et leur étymologie en français; -en somme, c’était déjà un véritable dictionnaire provençal<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. Nul doute -qu’après Honorat bien d’autres n’en aient tiré parti et n’aient exploité une -mine aussi riche.</p> - -<p>Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer à -nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des chefs-d’œuvre -de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner à leurs œuvres un -cachet bien particulier; le thème seul fut pris au célèbre fabuliste.</p> - -<p>Dans ce genre, <b>Diouloufet</b> ne tarda pas à se faire remarquer; sa <i>Filho trop -dalicato et lou Loup</i> et <i>lou Mestre doou meinagi</i> sont d’un accent sincère et -simple, sans recherches ni fioritures et bien écrites, dans l’esprit du sujet. -Mais son œuvre capitale, celle qui fit sa réputation, est incontestablement -son poème <i>leis Magnans</i> (<i>les Vers à soie</i>), dédié à sa femme, l’<i>Estello de soun -vilagi</i>, comme il l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce -poème offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé -par un épisode des <i>Métamorphoses</i> d’Ovide arrangé à la provençale.</p> - -<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> -<b>Diouloufet</b> naquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771. Outre -son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe provençal, et -son poème des <i>Magnans</i>, dont Raynouard voulut bien revoir les épreuves, il -a laissé <i>l’Odo à la pipo</i> et <i>Philippico contro lou Mistraou et autres</i>, qui ne sont -que des critiques, peu méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui -le privèrent en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour -le punir de son zèle royaliste. Son poème biblique <i>le Voyage d’Eliézer</i> lui -valut le premier prix au concours de la Société archéologique de Béziers. -Enfin, en 1840, il fit paraître <i>Don Quichotte philosophe</i>, œuvre assez importante -en quatre volumes, et qui obtint plusieurs éditions. Comme Honorat, -il mourut à table, frappé par une attaque d’apoplexie, cette même année 1840. -Royaliste sincère, Diouloufet a marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, -ce qui n’enlève à son style ni la bonhomie qui représentait si bien son -caractère ni le charme de la simplicité qui guidait tous ses actes.</p> - -<p class="sep1"><b>D’Astros</b>, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves (Var), était -le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par Napoléon, qui ne -put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle d’excommunication de Pie VII. -A sa sortie de prison, à la chute de l’Empire, la monarchie le créa cardinal -et ensuite archevêque de Toulouse.</p> - -<p>D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie -provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle pas -considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin, très cultivé, -et par une gaieté de bon <ins id="cor_2" title="aboi">aloi</ins>. Possédant parfaitement la langue provençale, -d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au choix et à la pureté des termes -qu’il emploie. Parmi ses fables, qui ne furent éditées qu’après sa mort, en -1863, il faut citer comme une des meilleures: <i>les Animaux malades de la -peste</i>. C’est un véritable bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails -provençaux et bien caractéristiques. <i>L’Esquirou e lou Reinard</i> (<i>l’Écureuil et le -Renard</i>) et <i>Meste Simoun e soun ai</i> (<i>Maître Simon et son âne</i>) sont d’une -originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui dénotent chez -l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait pu se passer d’emprunter, -comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets à La Fontaine.</p> - -<p>Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de Goudouli, -du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de Jasmin.</p> - -<p class="sep1"><b>Jacques Boé, dit Jasmin</b>, naquit à Agen, en février 1799, au bruit d’un -charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait composé les -couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul était réduit, pour -vivre, à aller demander son pain de maison en maison, et le petit Jacques -se ressentit souvent de cette misère. Plus tard, dans ses <i>Souvenirs</i>, il a chanté -avec naturel et émotion ses premières tristesses. N’ayant pu faire que des -<span class="pagenum" id="Page_53">[53]</span> -études incomplètes, il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction -qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers une -tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent de ce -défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de certains mots lui -échappait, et de là des formes parfois incorrectes qu’il ne parvenait pas à épurer. -Mais il rachetait cette lacune par de très grandes qualités. Il avait le don de -la poésie, le vrai sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. -Les sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire. On -a de lui un volume de poésies diverses, intitulé: <i>los Papillotos</i> (<i>les Papillotes</i>), -en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres marquantes et qui -lui ont assuré une réputation incontestée, aussi bien dans le Nord que dans -le Midi, sont: <i>l’Abuglo</i> (<i>l’Aveugle</i>), <i>Françounetto</i> (<i>Francinette</i>) et <i>Maltro -l’Innoucento</i> (<i>Marthe la Folle</i>).</p> - -<p>A Bordeaux, où Jasmin récita <i>l’Abuglo</i>, dans une séance publique de -l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de lecteur -et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration poétique. -Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> -du 1<sup>er</sup> mai 1837:</p> - -<p>«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son geste -expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent singulièrement à -l’effet; quand il arrive au refrain: <i>les Chemins devraient fleurir</i>, etc... et que, -cessant de déclamer, il chante, toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui -n’entendent pas le patois partagent l’impression et pleurent.»</p> - -<p>Dans <i>Françounetto</i>, Jasmin eut pour but de réagir contre les détracteurs -du provençal en démontrant l’erreur de ceux qui prétendaient que cette langue ne -pouvait se prêter à une œuvre durable, qu’elle était condamnée à disparaître -fatalement, parce qu’abandonnée par les salons et les Académies. Piqué au jeu, -il s’est plu à retracer une page d’histoire locale où l’amour, l’envie, la jalousie, -l’ignorance sont tour à tour dépeints de main de maître. Sainte-Beuve, déjà cité, -le recevant à Paris, lui dit: «Jasmin, vous êtes en progrès; continuez, vous -faites partie des poètes rares de l’époque.» Puis, lui montrant un rayon de -sa bibliothèque, qui contenait leurs œuvres: «Comme eux, vous ne mourrez -jamais.» Quel plus bel éloge le poète pouvait-il recevoir, et quelle réponse -aux prophètes de malheur qui l’avaient condamné à l’oubli sous prétexte -qu’il avait écrit dans une langue qui n’était pas la langue française!</p> - -<p><i>Françounetto</i> fut déclamé à Toulouse, dans la salle du Musée, devant -quinze cents personnes. «Malgré la longueur du poème, deux mille cinq -cents vers, tout le monde restait encore assis, lorsque Jasmin eut terminé, -espérant s’enivrer encore à cette source de poésie<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.» La municipalité, ratifiant -<span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span> -le vote de l’assemblée qui voulait donner à l’auteur, par le moyen d’une -souscription, un témoignage de son admiration, y ajouta ensuite le titre de -<i>Fils adoptif de la ville de Toulouse</i>.</p> - -<p>On sent qu’il a dépensé dans <i>Maltro l’Innoucento</i> (<i>Marthe la Folle</i>), étude -très fouillée du cœur humain, toutes ses qualités, tout son génie; il y a mis -toute son âme.</p> - -<p>Ardent et généreux, il parcourait les grandes villes de France, chantant -ou récitant ses œuvres comme ses ancêtres les troubadours. Ses biographes -assurent qu’il a ainsi gagné plus de quinze cent mille francs, et -cependant il est mort dans un état proche de la misère. C’est que les produits -de ses conférences sur la langue d’oc et de ses tournées poétiques ont été versés -entre les mains des pauvres, dans la caisse des hospices, ou bien encore ont -servi à la reconstruction d’églises de villages. Par ses conférences, il a propagé -et mis en relief les beautés de cette langue méridionale condamnée à mort -depuis des siècles et qui, plus vivante que jamais, se parle, s’écrit et se fait -écouter jusque dans le Nord. Aussi peut-on dire de lui qu’il a été l’un des -plus grands parmi les précurseurs des félibres, et que l’épitaphe gravée sur -le socle de la statue qu’on lui a élevée dans sa ville natale est frappante de -vérité:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><i>O ma lengua, tout me zou dit,</i></div> - <div class="vers"><i>Lançarai uno estello à toun frount encrumit.</i></div> -</div> - -<div class="poem"> - <div class="vers">O ma langue, tout me le dit,</div> - <div class="vers">Je mettrai une étoile à ton front obscurci.</div> -</div> - -<p>Vient ensuite <b>Moquin-Tandon</b>, dont le <i>Carya Magalonensis</i>, édité -en 1836, fut l’objet de critiques de tous genres, mais n’en consacra pas moins -la réputation du savant botaniste comme écrivain languedocien.</p> - -<p><b>Azaïs</b>, son contemporain, se fit remarquer par ses poésies satiriques -sur des thèmes locaux. Les peintures sont énergiques, les sujets quelquefois -rabelaisiens. Dans ce genre de poésies plutôt scatologiques, on peut citer: -<i>lous Homes e los Femnos del temps passat</i>, <i>lou Lavamen</i>, <i>lou Factotum del -curat de Capestang</i>, etc..., etc... Toutes sont animées d’un souffle comique -et d’une franche gaîté; la lecture en est facile et amusante.</p> - -<p>Un peu avant la Révolution de 1848, des dithyrambes enflammés sur le -prolétariat valurent à <b>Peyrotte</b> une certaine popularité. Dans <i>leis Léproux, -la Filla de la mountagna</i> et autres pièces patoises <i>del Taralié</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, comme il -«aimait à se nommer», on trouve un mouvement vraiment poétique.</p> - -<p>Le buste élevé à Peyrotte dans sa ville natale, pour honorer sa mémoire, -<span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span> -est un hommage mérité que la génération actuelle a cru devoir rendre au -poète ouvrier.</p> - -<p>C’était également un ouvrier que <b>Mathieu Lacroix</b>, à qui l’on doit ce -poème touchant et sincère: <i>Paouro Martino</i>, dont Casimir Bousquet, de -Marseille, a donné une traduction. C’est à un de ses compatriotes, aujourd’hui -doyen du <i>Félibrige de Paris</i>, M. Gourdoux, que le maçon de la Grand’Combe -en confia le manuscrit, après avoir été durement chassé par l’administrateur -de cette compagnie, qui lui retirait ainsi son gagne-pain, sous le prétexte -invraisemblable qu’un maçon ne doit pas être poète.</p> - -<p>Le marquis de <b>La Fare-Alais</b>, dans son recueil <i>los Castagnados</i>, se -montre tour à tour observateur et conteur fidèle des mœurs et usages du -peuple. Sa poésie est chaude, colorée; l’expression est juste. Sa verve, -comique, n’est jamais grossière; le gentilhomme se devine au choix délicat -des images et des mots. Quels échantillons donner de ce talent supérieur qui -rend le choix embarrassant? Nous prenons au hasard: <i>la Fieiro de San-Bartoumieù</i> -(<i>la Foire de Saint-Barthélemy</i>) et <i>Scarpon</i>, deux éclats de rire. Dans <i>la -Festo dos Morts</i> (<i>la Fête des Morts</i>), le poète montre la souplesse de son esprit -qui se prête aussi bien aux scènes comiques qu’aux tableaux mélancoliques et -tristes. <i>Le Gripé</i> et <i>la Rouméquo</i> font voyager notre imagination dans le -monde fantastique et légendaire. En somme, cet auteur a su prendre rang -parmi les poètes cévenols dont la réputation est la meilleure et en même -temps la plus durable, car il a écrit pour tous les temps, et peut être lu par -tout le monde.</p> - -<p>Dans <i>lou Gangui</i> et <i>les Amours de Vénus ou le Paysan au théâtre</i>, -<b>Fortuné Chailan</b> atteint au plus haut comique avec naturel et abandon.</p> - -<p>La période de 1830 à 1848 est remplie par les noms de L. Isnardon -(<i>Pouésios prouvençalos</i>), de Raymonenq (<i>lou Procurour enganat</i>), de Désanat -(<i>lou Troubadour natiounaou</i>), de Pélabon (<i>lou Groulié bel esprit</i>), de Bénoni, -Mathieu, Gastinel, Garcin, Gautier et tant d’autres dont l’énumération serait -trop longue, qui, tous, ont su attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs, -à des titres différents.</p> - -<p>Avec Bellot, Bénédit et surtout Roumanille, nous atteignons la période -littéraire du provençal qui précéda l’apparition du <i>Félibrige</i>.</p> - -<p class="sep1"><b>Pierre Bellot</b> fut un des représentants les plus autorisés de l’esprit vif et -de la verve de la vieille Provence. Enfant de Marseille, il imprima à ses -œuvres le cachet essentiellement marseillais du vieux quartier des Accoules, -où il était né. Et cela s’explique d’autant plus facilement que, n’ayant jamais -quitté son pays, il a pu, mieux qu’un autre, conserver intactes les traditions -du passé et la couleur de notre belle langue. Marchand, il ne voyait le -monde que du fond de sa boutique de la rue des Feuillants, et ne se trouvait -<span class="pagenum" id="Page_56">[56]</span> -en contact, sous les pins de sa bastide, <i>la Belloto</i>, qu’avec des gens dont la -pensée n’avait d’autre moyen d’expression que l’idiome local. On peut dire de -lui qu’il était du peuple par le cœur et de la petite bourgeoisie par les -habitudes. C’est ainsi que, sans sortir de sa personnalité modeste, il a pu être -un bon poète provençal dont le naturel et la simplicité sont les principales -qualités et font le charme dominant. Ces qualités, on les retrouve effectivement -dans toutes les poésies de Bellot. On y voit les pins des bastides dans -le doux frémissement de la brise du soir, les tartanes aux blanches voiles se -mirant dans les eaux bleues de la Méditerranée; on y entend zonzonner les -cigales, on y passe avec lui le dimanche dans les cabanons d’Endoume, au milieu -des fortes senteurs de l’aioli et des vapeurs embaumées de la bouillabaisse. -Sa <ins id="cor_3" title="mus">muse</ins> est bien notre Marseillaise, la <i>San Janenque</i>, aux grands yeux -noirs, au rire éclatant, à la bouche mutine, laissant voir entre des lèvres de -corail des dents éclatantes de blancheur; la taille souple et ronde, les -jupons courts, elle ne joue pas la grande dame, elle est bonne fille et, pour -être belle, elle n’a qu’à rester elle-même.</p> - -<p>L’œuvre de Bellot forme quatre volumes, dont je n’entreprendrai pas l’analyse. -Je me bornerai à citer parmi les morceaux les plus remarquables: <i>lou -Poète cassaire</i>, qui est bien la meilleure photographie qui ait jamais été -faite du chasseur marseillais, et <i>l’Ermito de la Madeleno</i>, où le poète se -double d’un observateur aussi intéressant que spirituel. Au théâtre, il a donné -<i>Mousu canulo vo lou fiou ingrat</i>. Enfin, il a montré un véritable talent -dans l’épître et le conte. Voici un extrait de l’épître qu’il adressa à Charles -Nodier, l’un des premiers qui ait rendu justice aux beautés de la langue -provençale:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">O tu qu’as illustra nouestro bello patrio</div> - <div class="vers">Per teis brillans escrits, tout pastas de génio;</div> - <div class="vers">Tu, sublimo Nodier, la perlo deis aoutours,</div> - <div class="vers">Qu’as fa souto ta plumo espeli tant des flours!</div> - <div class="vers">Un aoutour marsiés, din soun groussier lengagi,</div> - <div class="vers">Doou fruit de seis lésirs aougeo ti faire hommagi.</div> - <div class="vers">N’aourié pas près ségur aquélo liberta</div> - <div class="vers">Se Pierquin de Gembloux l’avié pas excita.</div> - <div class="vers">Oh! sense eou, leis escrits dé sa muso groussiéro</div> - <div class="vers">N’oourien pas doou pays despassa la barriéro;</div> - <div class="vers">Maï Vénén de la part doou saven inspectour,</div> - <div class="vers">Bessai l’accordaras un régard proutectour, etc., etc.</div> -</div> - -<p>Si Bellot avait eu les honneurs de la traduction française, son nom serait -aussi populaire dans le Nord qu’à Marseille même.</p> - -<p>Qui ne connaît en Provence celui de <b>Bénédit</b>, rendu célèbre par son poème -<i>Chichois</i>, devenu bien rare aujourd’hui en librairie? L’auteur s’est attaché à -peindre, dans une note plaisante, les mœurs de certains déclassés. Il l’a fait -<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> -avec un bonheur d’expression, une ironie mordante et un talent d’exposition -qui font de <i>Chichois</i> une composition aussi littéraire que le sujet pouvait le -comporter et assurément intéressante à tous égards. Les contes en vers qui -complètent le volume sont d’un comique achevé; on ne peut pas analyser -l’œuvre de Bénédit, il faut la lire.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> -2 thermidor an II.</p> - -<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> -16 fructidor an II.</p> - -<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> -Dans <i>le Journal des Savants</i> de juillet 1824.</p> - -<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> -L’original de cet ouvrage se trouve dans la Bibliothèque Méjanes, à Aix.</p> - -<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> -Article de M. Dufour, au <i>Journal de Toulouse</i>, 1840.</p> - -<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> -Potier.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_31">IV<br /> -LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE</h2> - -<p class="sommc">Période de formation.—Période d’affirmation.—Ses statuts.</p> - -<p>Avec <i>Roumanille</i>, nous entrons dans le cycle félibréen. Le premier, il -réagit contre certaines formes vicieuses et contre l’orthographe défectueuse du -provençal, qui forcément s’était altéré après la proscription dont il fut l’objet -et le mépris dont l’honoraient ceux qui ne le comprenaient pas. Il voulut le doter -de mots propres à rendre l’élévation de la pensée et l’épurer d’expressions -triviales qui, depuis sa chute au rang de patois, s’étaient introduites dans le -langage populaire et jetaient sur certaines œuvres une note discordante. Il se -proposa, par une réforme savante et intelligente, d’empêcher le triomphe de -ceux qui prétendaient que le provençal était impropre à rendre des idées -complexes et des sentiments élevés. Après avoir publié <i>les Oubretto</i>, <i>li Margarideto</i> -et <i>li Sounjarello</i>, ce fut dans <i>la Par daù bon Dieù</i> et, plus tard, dans -<i>la Campano mountado</i> qu’il fit les premiers essais de sa réforme orthographique. -Son œuvre est saine, morale, pleine d’enseignements. Il reste clair, -tout en cherchant à préserver sa phrase de certains termes trop prosaïques ou -susceptibles d’équivoque. Il a, de Bellot et de Bénédit, la bonhomie et la franche -gaieté, éléments de leur succès auprès des masses populaires, pour lesquelles -ils écrivaient et qui les comprirent si bien.</p> - -<p>Dans <i>Se n’en fasian un avoucat</i>, Roumanille dépeint sous leurs vraies -couleurs les hésitations de braves paysans cherchant une carrière pour leur enfant, -qu’ils voudraient voir arriver à une haute situation. Leur choix fait, ils -donnent sans compter le fruit de leurs économies. Mais ils sont punis dans -leur vanité. Leur fils s’amuse à Paris, au lieu de suivre les cours de l’école -de droit; il dépense en folies l’argent si péniblement amassé par ses parents -qui, à bout de ressources, tombent dans la misère. La mère meurt, le père, -<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> -vieux et infirme, va de porte en porte mendier son pain. Le dernier vers -exprime la morale de cette histoire:</p> - -<p class="cent csmall"><i>Aubourès pas lou fièù au dessus de soun paire.</i></p> - -<div class="figleft" style="width: 400px; height: 480px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-066.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: left; width: 380px;"><span class="lrp1"> </span> -Roumanille. -<span class="agrt"><a href="images/illux-066.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p class="sep2">Le succès local qu’obtint Roumanille devait s’étendre peu à peu -et devenir ainsi le point de départ d’une école dont il fut le -fondateur<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. Autour d’elle se groupe bientôt toute une pléiade de -poètes provençaux: le Félibrige était né. On a beaucoup employé, -pour caractériser cet événement, l’expression de «renaissance de la -langue provençale». Il y a là, évidemment, un peu d’exagération. Si -la production des divers genres de poésie a pu se ralentir à certains -moments, il est cependant difficile d’admettre que les œuvres de -Goudouli, de La Bellodière, de Gros, de Germain, de Raynouard, de -Fabre d’Olivet, de Moquin-Tandon, d’Azaïs, de La Fare-Alais, de -Bellot, de Bénédit et de tant d’autres, qui ont précédé Roumanille et -le Félibrige, n’aient pas formé une chaîne ininterrompue jusqu’à la -fondation de cette société. Elles sont assez remarquables pour qu’il y -ait injustice à contester la place glorieusement intermédiaire occupée -par ces hommes, dont les Félibres ne sont que les continuateurs. La -seule différence appréciable entre eux et ces derniers, c’est qu’après -les premières années de tâtonnements les Félibres se sont constitués -en société, avec un règlement, des statuts, un programme défini et les -aspirations légitimes que suggère la force décuplée par l’union. Leurs -prédécesseurs n’agissaient, eux, que pour leur compte particulier; -l’isolement, qui ne diminuait rien de leur mérite, l’empêchait de -fructifier. Ils étaient privés des avantages de l’association, qui -fut un des éléments de succès du Félibrige. Somme toute, ce sont les -idées de Roumanille sur la langue provençale que les Félibres ont -développées, propagées dans tout le Midi, alors qu’elles n’avaient été -jusque-là que localisées, et soutenues par lui seul.</p> - -<p>Nous avons assez fait connaître les précurseurs plus ou moins éloignés -des Félibres; il convient maintenant d’énumérer ceux qui les précédèrent -<span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> -immédiatement. Tels: <i>Victor Gelu</i>, le chansonnier marseillais, auteur de -<i>Meste Ancerro</i> et de <i>lou Garagai</i>; Bergeret, de Bordeaux; Rancher, de Nice; -Navarrot, du Béarn; Damase-Arbaud, de la haute Provence; les frères Rigaud, -de Montpellier; Roch-Bourguet, de Béziers; Castil-Blaze, de Cavaillon, etc., etc. -Ainsi, voilà une nouvelle pléiade qui s’ajoute à l’ancienne pour combler -toutes les lacunes et démontrer que le Félibrige ne naquit pas -spontanément, mais fut le résultat naturel d’un état littéraire et -social dès longtemps préexistant.</p> - -<p>Les populations méridionales l’acceptèrent comme un événement pour -ainsi dire prévu. Ceci explique la faveur dont il jouit auprès d’un -public qui, depuis Gros (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’à -Roumanille, n’avait cessé d’être bercé aux sons de la poésie provençale.</p> - -<div class="figright" style="width: 420px; height: 555px;"> -<img style="float: right" src="images/illu-067.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: right; width: 420px;"> -<span class="lpad2">Aubanel.</span> -<span class="agrt"><a href="images/illux-067.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Les premières réunions des Félibres eurent lieu à Fonségugne, en -1854. Y assistaient: Roumanille, Paul Giera, Théodore Aubanel, -Jean Brunet, Anselme Mathieu, Frédéric Mistral et Alphonse Tavan; -soit sept en tout. Ce nombre sept fut adopté par eux comme un -nombre fatidique. Il rappelait d’abord les sept fondateurs des -Jeux floraux de Toulouse; c’est également le nombre sept qui semble -dominer sur Avignon, la capitale du Félibrige. On y trouvait en effet -sept églises principales, sept portes, sept collèges, sept hôpitaux, -sept échevins; sept papes y sont siégé, sept fois dix ans<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Enfin, -la première Félibrée ayant été tenue, le 21 mai 1854, jour de la -Sainte-Estelle<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, ce fut sous son vocable que la société se fonda, -adoptant l’étoile symbolique à sept rayons comme guide et emblème -des destinées du Félibrige. Dans les réunions qui suivirent, on -décida de lancer dans le public un ouvrage de propagande, pour faire -connaître l’organisation récente et lui assurer les moyens pratiques -de réaliser son programme. En 1855, parut donc l’<i>Armana prouvençaù</i>, -<span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span> -qui fut ainsi le premier organe du Félibrige, et dont le succès ininterrompu -va toujours grandissant. C’est une véritable anthologie poétique provençale -en même temps qu’une sorte d’encyclopédie des familles. On y trouve en effet -des poèmes d’un grand mérite, suivis de toutes sortes de conseils aux agriculteurs, -des recettes de tous genres, des proverbes, et nombre d’indications aussi -instructives qu’amusantes.</p> - -<p>A partir de 1859, le rayon d’action de l’<i>Armana prouvençaù</i> -s’agrandit singulièrement. D’abord localisé dans la Provence, il -se répandit peu à peu dans toutes les anciennes provinces du Midi. -Le nombre des Félibres augmentait chaque jour; parmi les nouvelles -recrues, on remarquait M<sup>me</sup> d’Arbaud, Bonaventure Laurent, Anthemon, -Martelly, Legré, Thouron, Charles Poncy, Roumieux, Gabriel Azaïs, -Canonge, Floret, Gaidon. Mistral, qui s’était mis hors de pair par -son beau poème <i>la Communioun di sant</i> et d’autres poésies où -son mérite s’affirmait de plus en plus, produisit en 1859 une œuvre -géniale: <i>Mireille</i>.</p> - -<div class="figleft" style="width: 390px; height: 540px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-068.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: left; width: 370px;"> -Mireille. -<span class="agrt"><a href="images/illux-068.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Tout a été dit sur <i>Mireille</i>, qui, traduite en français, -recueillit les suffrages des littérateurs du Nord et fut pour Paris et -les hommes de lettres la révélation la plus inattendue des beautés de -la langue provençale. Ce qui fit dire à Villemain: «La France est assez -riche pour avoir deux littératures.» <i>Mireille</i> est un des plus -beaux joyaux de l’écrin littéraire de la Provence; c’est un diamant que -l’habile lapidaire qu’est Mistral tailla avec un rare bonheur, et qu’il -sertit dans l’or le plus pur et le plus artistement ciselé. Transportée -sur la scène de l’Opéra-Comique, ce fut un triomphe. La musique si -mélodieuse de Gounod fut le coup d’aile donné à la poésie du maître, -et les auditeurs furent saisis d’une admiration que le temps n’a pas -diminuée.</p> - -<p>Il semblait difficile qu’une gloire si éclatante pût être partagée. Mais -le succès engendre l’émulation, source intarissable de génie et de chefs-d’œuvre. -En plaçant Théodore Aubanel à côté de Mistral, le Félibrige honore -les deux plus hautes personnalités que cette société ait vues naître dans son -sein. Les vers de Théodore Aubanel, pleins d’ampleur et de passion, le -classent parmi les grands poètes.</p> - -<p>Tout le monde connaît sa <i>Miougrano entreduberto</i> et ses <i>Fiho d’Avignoun</i>, -<i>lou Pan daù pécat</i> (traduit en français par Paul Arène), <i>lou Pastre</i>, <i>lou -<span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span> -Roubatâri</i>, <i>la Vénus d’Arles</i> et bien d’autres pièces, toutes dignes de celui -qui les a signées.</p> - -<p>Avec Louis Roumieux, de Nîmes, nous entrons dans la série des auteurs -gais. <i>La Rampelado</i> et surtout <i>la Jarjaiado</i>, un chef-d’œuvre dans son genre, -sont animées d’un bout à l’autre d’une franche gaîté. Dans <i>la Falandoulo</i>, -Anselme Mathieu, dit le poète <i>deis poutouns</i>, fait de vers en vers voltiger les -baisers. M<sup>me</sup> d’Arbaud paye son tribut au Félibrige par la -publication de <i>Amours de Ribas</i>. Enfin, <i>les Belugos</i> -font regretter à tous les amateurs de littérature provençale la mort -prématurée d’Antoinette Rivière, de Beaucaire, dont le talent venait de -s’affirmer dans ce recueil de poésies.</p> - -<div class="figright" style="width: 370px; height: 735px;"> -<img style="float: right" src="images/illu-069.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: right; width: 350px;"> -<span class="lpad2">Mistral.</span> -<span class="agrt"><a href="images/illux-069.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Toutes ces œuvres publiées, propagées, discutées, admirées ou -critiquées, forcèrent l’attention des lettrés. Il n’est pas jusqu’aux -étrangers qui ne fussent attirés et séduits.</p> - -<p>C’est ainsi que les Catalans, qui avaient rétabli les jeux floraux, -dépêchent leur premier lauréat, Damaso Calvet, au Félibrige, pour -l’assurer de leur concours. C’est un Irlandais, William Bonaparte -Wyse, qui s’enthousiasme pour le provençal, l’apprend avec une ardeur -surprenante et publie dans cette langue deux charmants recueils: <i>li -Parpaioun blu</i> et <i>li Piado de la princesso</i>.</p> - -<p>L’année 1867 fut marquée par l’apparition de <i>Calandau</i>, de F. -Mistral. Il y revendique toutes les anciennes libertés de la Provence. -Comme dans <i>la Countesso</i>, il établit un parallèle entre la -situation politique et économique de cette province sous la juridiction -de ses comtes, et l’état où elle se trouve aujourd’hui. Ce n’est pas -sans amertume et sans regret qu’il constate la perte de ses libertés -publiques, de ses franchises, de ses droits, la proscription de sa langue. -Telle est l’origine du reproche qu’on lui a souvent adressé, de vouloir -semer la désunion dans les esprits, en réclamant des libertés locales -dont la disparition dans toutes les provinces a été un mal nécessaire -pour l’unification politique et linguistique de la France. On a poussé -la malveillance à l’extrême lorsqu’on lui a attribué des idées de -<span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> -séparatisme, qui certainement n’ont jamais existé dans son esprit. Nous ne -reviendrons pas sur ces incidents fâcheux. Mistral, d’ailleurs, a fait justice -de toutes ces attaques et de toutes ces insinuations<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Dans l’<i>Ode aux Catalans</i>, -une seule ligne suffit à le laver de ces calomnies:</p> - -<div class="poem"> - <div class="cent"><i>Siou de la grando Franço e ni court ni coustie<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</i></div> -</div> - -<p>Qui pourrait mettre en doute ses sentiments largement patriotiques en -lisant les vers qu’il composa en 1870 sur l’invasion: <i>lou Saume de la penitenci</i>, -et, en 1871, <i>lou Roucas de Sisife</i>? Son <i>Tambour d’Arcole</i> n’est-il pas -encore une page glorieuse et bien française, quoique le héros en soit un -enfant de la Provence?</p> - -<p>D’ailleurs, ce que Mistral voulait, ce qu’il veut encore aujourd’hui, avec -la grande majorité des populations de nos départements, du nord au sud, de -l’est à l’ouest, c’est une décentralisation sage et éclairée, c’est la protection -du gouvernement accordée aux mœurs, aux usages, aux aspirations différentes -de nos anciennes provinces, et aux idiomes locaux. C’est l’enseignement de -ces idiomes repris d’après une méthode simple et pratique, qui permettrait à -nos jeunes générations de ne pas oublier la langue maternelle, la langue du -terroir, sans pour cela nuire en aucune façon à l’enseignement du français<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. -On peut désirer ces améliorations sans mériter l’épithète de mauvais patriote, -on peut garder un souvenir affectueux pour sa ville natale sans renier l’amour -de la patrie. Nous irons même plus loin et nous prouverons que les gens -indifférents ou railleurs à l’égard des lieux qui les ont vus naître ne sont pas -de bons Français. La France n’est la France que par la réunion en un seul -faisceau de toutes ses anciennes provinces, et celui qui n’aime pas la petite -patrie est incapable d’aimer la grande. Jamais on ne trouvera un traître à la -nation parmi ceux qui ont conservé intact le souvenir de leur village. Ce sont -ces idées qui ont inspiré à Félix Gras la déclaration si souvent répétée et qui -a fait le tour de la presse:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers"><i>Ame moun vilage mai que toun vilage;</i></div> - <div class="vers"><i>Ame ma Prouvenço mai que ta provinço;</i></div> - <div class="vers"><i>Ame la France mai que tout<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="pagenum" id="Page_65">[65]</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-071.jpg" alt="" /> -<div class="caption">Avignon: les Remparts. -<span class="agrt"><a href="images/illu-071.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Assurément, il faut compter avec les passions politiques, si ardentes dans -le Midi quant à la forme du gouvernement. Mais il y a une chose sacrée qui -domine toute étiquette gouvernementale, c’est la patrie, c’est la France. Et -sur ce point, ce n’est pas chez les Félibres qu’il y aura jamais désaccord. -D’ailleurs, cette tendance à leur prêter des sentiments qu’ils n’ont jamais eus -n’émane que de quelques cerveaux malveillants, désireux de voir régner -parmi eux la discorde et charmés d’en pronostiquer les symptômes. Leur -conduite en maintes circonstances a prouvé d’une manière éclatante -combien ils sont au-dessus d’une accusation qu’on aurait voulu injurieuse et -qui n’était qu’absurde. L’opinion publique a fait justice d’une calomnie qui -<span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span> -a tourné au grotesque, et les diffamateurs ont dû disparaître sous le blâme des -esprits sensés et la risée générale.</p> - -<p>Malgré la campagne entreprise contre son existence, le Félibrige vit, au -contraire, les adhésions lui arriver aussi nombreuses que précieuses, sans -distinction d’opinions politiques ou de fortune, de toutes les anciennes provinces -du Midi.</p> - -<p id="toc_32">En 1876, il entra dans une nouvelle période, que l’on pourrait appeler -la période d’<i>affirmation</i>. Cette année-là tient une place à part dans ses -annales par la proclamation des statuts. Ils furent votés le 21 mai 1876, à -Avignon, dans la salle des <i>Templiers</i> de l’Hôtel du Louvre. Nous les donnons -ci-après, <i>in extenso</i>, parce qu’ils font partie intégrante de l’histoire du Félibrige -et, partant, de la langue provençale.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h3 id="toc_33">STATUTS DU FÉLIBRIGE DE PROVENCE<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></h3> - -<hr class="hr5" /> - -<div class="cs8 sep4 sepb4"> - -<p><span class="smcap">Article premier.</span>—Le Félibrige a pour but de réunir et stimuler les hommes qui, par -leurs œuvres, sauvent la langue du pays d’Oc, ainsi que les savants et les artistes qui -étudient et travaillent dans l’intérêt de ce pays.</p> - -<p>Fondée le jour de Sainte-Estelle, le 21 mai 1854, cette Association s’est constituée et -organisée dans la grande Assemblée tenue en Avignon, le 21 mai 1876.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 2.</span>—Sont interdites dans les réunions félibréennes les discussions politiques et -religieuses.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 3.</span>—Une étoile à sept rayons est le symbole du Félibrige, en mémoire des sept -Félibres qui l’ont fondé à Fontségugne, des sept troubadours qui jadis fondèrent les Jeux -floraux de Toulouse, et des sept Mainteneurs qui les ont restaurés à Barcelone, en 1859.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 4.</span>—Les Félibres se divisent en <i>majoraux</i> et <i>mainteneurs</i>; ils se relient par les -<i>Maintenances</i>, qui correspondent à un grand dialecte de la langue d’Oc; les Maintenances se -divisent en <i>Ecoles</i>.</p> - -<h4>DES FÉLIBRES MAJORAUX ET DU CONSISTOIRE</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 5.</span>—Les Félibres majoraux sont choisis parmi ceux qui ont le plus contribué à la -Renaissance du Gai-Savoir. Ils sont au nombre de cinquante et leur réunion porte le nom -de <i>Consistoire Félibréen</i>; le Consistoire se renouvelle comme suit:</p> - -<p><span class="smcap">Art. 6.</span>—A la mort d’un Majoral, tous les Félibres mainteneurs sont avisés par les -soins du Chancelier, et ceux d’entre eux qui désirent posséder le siège vacant adressent -au Consistoire, dans la quinzaine, une demande écrite où ils font valoir leurs titres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> -Le bureau du Consistoire aura aussi le droit de prendre l’initiative d’une candidature, -en se conformant aux conditions énoncées par l’article 12; le Chancelier fera connaître aux -Majoraux, par une circulaire, les candidatures posées, et l’élection aura lieu à la majorité -des voix, en séance consistoriale. Les Majoraux présents ont seuls droit de suffrage; en -cas de partage, la voix du Capoulié ou celle de son remplaçant à la présidence entraîne le vote.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 7.</span>—La réception solennelle du nouvel élu aura lieu pour Sainte-Estelle, -anniversaire du Félibrige. Un membre du Consistoire, à ce désigné, le complimentera -publiquement, et le récipiendaire, dans sa réponse, fera l’éloge de son prédécesseur.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 8.</span>—Le Bureau du Consistoire se compose du <i>Capoulié</i>, des <i>Assesseurs</i> et des -<i>Syndics</i>, ainsi que du <i>Chancelier</i> et du <i>Vice-Chancelier</i>.</p> - -<p>Le Capoulié préside les assemblées générales du Félibrige, les réunions consistoriales -et le Bureau du Consistoire.</p> - -<p>Les Assesseurs remplacent le Capoulié empêché; la présidence est déférée à celui que -le Capoulié désigne, et au plus âgé au cas de non-désignation.</p> - -<p>Il y a autant d’Assesseurs que de Maintenances, et chaque Maintenance a aussi un -Syndic chargé de l’administrer.</p> - -<p>Le Chancelier garde les archives, tient la correspondance et perçoit la cotisation des -Félibres majoraux. Le Vice-Chancelier le remplace au besoin.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 9.</span>—Le Bureau est élu pour trois ans dans la séance consistoriale de Sainte-Estelle. -Le vote a lieu au scrutin secret. Les Majoraux absents peuvent voter par correspondance, -pourvu que leurs bulletins soient signés.</p> - -<p>Le Capoulié est nommé par les Majoraux; mais c’est lui seul qui nomme le Chancelier -et le Vice-Chancelier.</p> - -<p>Les Assesseurs et les Syndics sont nommés par les Majoraux de leur Maintenance.</p> - -<p>Le Capoulié sortant proclame le nouveau Bureau à la réunion de Sainte-Estelle.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 10.</span>—Le Consistoire peut modifier les statuts sur la demande écrite de sept -Félibres. Il peut exclure les indignes. Il peut dissoudre les Ecoles qui violent les Statuts. -Il peut casser les décisions des Maintenances. Il peut se prononcer sur les questions -grammaticales ou orthographiques. Pour toutes ces décisions, les deux tiers des suffrages -sont nécessaires. Si le nombre des suffrages exprimés compte une voix de moins qu’un -multiple de 3, le Capoulié ou son remplaçant peut donner une voix de plus; si, au contraire, -le nombre des suffrages exprimés est supérieur d’une unité, il en sera tenu compte pour le -calcul de la majorité.</p> - -<p>Le Consistoire peut, à la majorité simple, nommer des Majoraux, des Associés (<i>soci</i>), -ainsi que des délégués pour le représenter; il peut créer des Maintenances. Il règle l’emploi -de ses revenus.</p> - -<p>Les membres présents ont seuls droit de vote et, en cas de partage, la voix du Capoulié -ou de son remplaçant est prépondérante.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 11.</span>—Les décisions du Consistoire doivent être signées du Capoulié ainsi que du -Chancelier; elles sont contresignées par l’assesseur de la Maintenance à laquelle la décision -est relative. Lorsque la décision intéresse le Félibrige entier, elle doit être contresignée -par tous les assesseurs.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 12.</span>—Dans l’intervalle des sessions du Consistoire, le Bureau jouira de tous les -droits consistoriaux, sauf de ceux qui concernent la modification des Statuts, le pouvoir de -se prononcer sur les questions grammaticales ou orthographiques, et la nomination des -Majoraux ou des auxiliaires.</p> - -<p>L’exclusion d’un Félibre ou la dissolution d’une Ecole félibréenne ne peuvent avoir -lieu qu’à la majorité des deux tiers des voix. Cette majorité doit être: 2 sur 3, 3 sur 4, -4 sur 5, 4 sur 6, 5 sur 7, 6 sur 8, 6 sur 9, 7 sur 10. S’il y a plus de 10 votants, on suivra -la règle prescrite par l’article 10.</p> - -<p>Lorsqu’un siège de Majoral est vacant, le Bureau peut poser une ou plusieurs candidatures, -mais pour cela l’unanimité des suffrages exprimés est nécessaire.</p> - -<p>Les membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins seront conservés -aux archives.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_68">[68]</span> -<span class="smcap">Art. 13.</span>—Cependant, l’exclusion d’un membre ou la dissolution d’une Ecole ne -peuvent être prononcées que provisoirement par le Bureau, qui devra soumettre sa décision -au Consistoire. Le Consistoire peut annuler cette décision, pourvu que cette annulation -soit prononcée par les deux tiers des suffrages exprimés.</p> - -<p>Le Félibre coupable ou l’Ecole fautive peuvent se défendre devant le Consistoire.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 14.</span>—Le Capoulié a la direction du Félibrige; il réunit le Consistoire et son -Bureau, ainsi que les Assemblées générales. Il autorise ou repousse les candidatures de -Félibres Mainteneurs avant leur présentation devant l’Assemblée de la Maintenance.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 15.</span>—Dans les félibrées, le Capoulié a pour insigne l’<i>Etoile d’or à sept rayons</i>, et -les Majoraux, la <i>Cigale d’or</i>.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 16.</span>—Chaque cigale recevra du Consistoire un nom particulier qu’elle gardera à -perpétuité.</p> - -<h4>DES FÉLIBRES MAINTENEURS</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 17.</span>—Les Félibres Mainteneurs sont en nombre illimité.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 18.</span>—Ceux qui voudront posséder ce titre devront s’adresser au Bureau de la -Maintenance de laquelle dépend leur dialecte natal.</p> - -<p>Le Bureau accepte ou repousse la demande; dans le premier cas, elle est transmise -au Capoulié.</p> - -<p>Si celui-ci donne un avis favorable, la demande est de nouveau soumise à la réunion -de la Maintenance qui se prononce en dernier ressort.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 19.</span>—La Maintenance, dès qu’elle a ouvert sa réunion, statue sur les demandes -d’admission. Un délégué va aussitôt chercher les nouveaux élus, qui prennent place à table -à côté du Syndic.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 20.</span>—Dans les réunions félibréennes, les Mainteneurs portent comme insigne -une <i>Pervenche d’argent</i>.</p> - -<h4>DES MAINTENANCES</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 21.</span>—On entend par Maintenance la réunion des Félibres d’un grand dialecte de -notre langue d’Oc.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 22.</span>—Le Bureau de la Maintenance se compose du <i>Syndic</i>, de deux ou trois <i>Vice-Syndics</i>, -des <i>Cabiscols</i> de la Maintenance, et d’un <i>Secrétaire</i>.</p> - -<p>Le Syndic préside les assemblées de la Maintenance. En cas d’empêchement, il est -remplacé par le Vice-Syndic qu’il désigne, et, à défaut de désignation, par le plus âgé.</p> - -<p>Les <i>Cabiscols</i> administrent les Ecoles; le Secrétaire tient les archives et la correspondance. -Il perçoit les cotisations des Félibres Mainteneurs.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 23.</span>—Le Bureau de la Maintenance est élu pour trois ans.</p> - -<p>Le Syndic est nommé comme il est dit à l’article 9.</p> - -<p>Les Vice-Syndics et le Secrétaire sont nommés par les Félibres de la Maintenance.</p> - -<p>Les Cabiscols sont élus par les Ecoles conformément à l’article 30.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 24.</span>—La Maintenance peut créer des Ecoles en se conformant aux articles 28 et -29. Elle nomme les Félibres Mainteneurs, conformément à l’article 18. Elle peut célébrer -des fêtes littéraires ou artistiques, ainsi que des Jeux Floraux, soit d’elle-même, soit en se -concertant avec des Sociétés ou avec des villes. Elle règle la disposition de ses revenus.</p> - -<p>Les Félibres présents aux réunions de Maintenance ont seuls droit de vote.</p> - -<p>Enfin, les Majoraux qui ne font pas partie du Bureau de la Maintenance n’ont pas le -droit de voter sur les dépenses.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 25.</span>—Dans l’intervalle des réunions, le Bureau a tous les droits de l’Assemblée -de Maintenance, excepté celui de nommer des Félibres Mainteneurs; il a le droit de poser -<span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span> -des candidatures au titre de Mainteneur; mais, en ce cas, l’unanimité des voix est -nécessaire. Les membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins de vote sont -conservés aux archives.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 26.</span>—Le Syndic administre la Maintenance; il en réunit les assemblées ainsi -que celles du Bureau. Enfin, chaque année, dans la réunion générale de Sainte-Estelle, il -fait un rapport sur les travaux effectués.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 27.</span>—Dans les Assemblées de Maintenance, le Syndic porte une <i>Etoile d’argent à -sept rayons</i>.</p> - -<h4>DES ÉCOLES</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 28.</span>—L’Ecole est la réunion des Félibres d’une même région. Elle a pour but -l’émulation, l’enseignement des uns aux autres ou la collaboration à des travaux communs.</p> - -<p>L’Ecole est constituée par décision de Maintenance sur la demande de sept Félibres -habitant le même centre.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 29.</span>—Les Félibres qui veulent créer une Ecole font eux-mêmes leur règlement, -tout en se conformant à l’esprit des Statuts et à l’obligation prescrite par l’article 7; ils le -transmettent par écrit en même temps que leur demande au Bureau de la Maintenance, -et ne peuvent, sans l’autorisation de celle-ci, modifier leur règlement.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 30.</span>—L’Ecole élit elle-même son Bureau, dont le Président porte le nom de -<i>Cabiscol</i> et fait partie du Bureau de la Maintenance, comme il est dit à l’article 22.</p> - -<p>Chaque année, à la réunion de la Maintenance, le Cabiscol fait un rapport sur les -travaux et les progrès de son Ecole.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 31.</span>—L’Ecole peut être autorisée à s’agréger comme aides (<i>adjudaires</i>) les personnes -de bonne volonté qui ne sont pas affiliées au Félibrige.</p> - -<h4>DES ASSEMBLÉES</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 32.</span>—Le Félibrige doit tenir, tous les sept ans, une <i>Assemblée plénière</i> où sont -distribuées les récompenses (<i>ii Joio</i>) des grands Jeux Floraux félibréens institués par -l’article 46 des Statuts. Cette assemblée sera publique. Elle se tiendra dans chaque Maintenance -à tour de rôle, et, à moins d’empêchement reconnu sérieux par le Bureau du -Consistoire, elle aura lieu pour Sainte-Estelle, c’est-à-dire le 21 mai.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 33.</span>—Une <i>Réunion générale</i> du Félibrige aura lieu tous les ans, le 21 mai, dans la -ville désignée par le Bureau du Consistoire. Celui-ci, cependant, peut en changer la date, -l’année où a lieu l’<i>Assemblée plénière</i>.</p> - -<p>Dans la <i>Réunion générale</i>, qui aura lieu à table, on traitera des choses intéressant le -Félibrige, et on célébrera, en buvant à la <i>Coupe</i>, le saint anniversaire de notre renaissance.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 34.</span>—Le Consistoire tiendra, une fois par an au moins, une réunion particulière. -Elle aura lieu le 20 mai dans la ville choisie pour la célébration de la fête de Sainte-Estelle.</p> - -<p>Le Bureau du Consistoire se réunit à l’endroit désigné par le Capoulié et chaque fois -que celui-ci le croit utile.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 35.</span>—Le Capoulié a le droit de convoquer, s’il le faut, d’autres <i>Réunions générales</i> -et d’autres réunions du Consistoire que celles indiquées par les articles précédents. Mais -ces assemblées ne peuvent s’occuper que des questions pour lesquelles elles sont convoquées.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 36.</span>—Chaque Maintenance tient, une fois par an, une assemblée qui se réunit -en septembre ou octobre dans la ville désignée par son Bureau. Cette réunion n’est pas -publique et se tient à table. On y traite les affaires spéciales à la Maintenance.</p> - -<p>Le Syndic peut convoquer, s’il le juge nécessaire, d’autres Assemblées de Maintenance. -Il réunit le Bureau de la Maintenance quand il le croit utile, il choisit de même le jour et -le lieu de la réunion.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span> -<span class="smcap">Art. 37.</span>—Enfin, les Ecoles choisissent elles-mêmes, à leur gré, leurs jours de -réunion. Les membres des Ecoles doivent félibréjer (<i>félibreja</i>), c’est-à-dire se réunir de -temps à autre à table pour se communiquer leurs créations nouvelles et s’encourager à la -propagation du Félibrige. Ces réunions se nomment <i>Félibrées</i> et sont de tradition dans le -monde félibréen.</p> - -<h4>DE LA COTISATION</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 38.</span>—La cotisation de chaque Félibre est de 10 francs par an. Les Majoraux -paient la leur entre les mains du Chancelier. Les Mainteneurs l’acquittent entre celles du -Secrétaire de leur Maintenance.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 39.</span>—Il est prélevé sur chaque cotisation de Mainteneur une dîme de 2 francs -au profit du Consistoire.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 40.</span>—Les revenus du Consistoire sont employés aux dépenses de l’administration, -et spécialement à la publication d’un <i>Cartabeù</i> annuel où seront insérés les comptes rendus -des réunions générales du Félibrige, du Consistoire et des Maintenances, les rapports du -Syndic au Consistoire, ceux des Cabiscols aux Maintenances, et la liste des membres de -l’Association. Le <i>Cartabeù</i> sera envoyé gratuitement à tous les Félibres.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 41.</span>—Chaque Félibre recevra aussi du Consistoire un diplôme en règle, signé et -scellé par les Membres du Bureau.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 42.</span>—Les revenus des Maintenances sont d’abord affectés aux frais de gestion, -ensuite à l’organisation des Jeux Floraux, enfin à subventionner les Ecoles qui font des -publications.</p> - -<p>Les subventions données pourront représenter autant d’abonnements auxdites publications -qu’il y a de Félibres dans la Maintenance, de telle sorte que les Félibres recevront -celles-ci gratuitement.</p> - -<p>Des subventions pourront aussi être fournies sans aucune espèce de compensation.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 43.</span>—Les Ecoles font ce qu’elles veulent des revenus qu’elles peuvent avoir. Mais -elles ne peuvent imposer de cotisations qu’à leurs membres auxiliaires (<i>adjudaires</i>) qui ne -sont pas du Félibrige.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 44.</span>—Le Chancelier paie sur mandat du Capoulié; les Secrétaires, sur mandat du -Syndic de la Maintenance.</p> - -<h4>DES JEUX FLORAUX</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 45.</span>—Les concours littéraires que nous appelons Jeux Floraux sont de deux sortes:</p> - -<p>Les <i>Grands Jeux Floraux du Félibrige</i> et les <i>Jeux Floraux de Maintenance</i>.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 46.</span>—Les Jeux Floraux du Félibrige ont lieu tous les sept ans pour Sainte-Estelle. -Le Consistoire entier forme le Jury.</p> - -<p>Seuls peuvent concourir les écrivains en langue d’Oc. Trois récompenses au plus sont -mises au concours.</p> - -<p>La première est réservée au Gai-Savoir; c’est le Capoulié lui-même, en Assemblée -plénière, qui proclame le nom du lauréat.</p> - -<p>Le lauréat devra choisir lui-même la Reine de la fête, et celle-ci, devant tous, lui -mettra sur la tête la couronne d’olivier en argent, insigne des maîtres en Gai-Savoir.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 47.</span>—Les Jeux Floraux de Maintenance sont ouverts par les Maintenances, par -les Ecoles, par les Villes, par les Sociétés. Dans ce cas, le Syndic de la Maintenance où -ont lieu les concours les déclare <i>Jeux Floraux</i> par une décision qui devra être lue avant -l’appel des lauréats, et désigne le Jury, qui se composera de sept Félibres, parmi lesquels -il doit y avoir au moins un Majoral.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 48.</span>—Le titre de <i>Maître en Gai-Savoir</i> est donné par le Consistoire à toute -<span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span> -personne qui aura obtenu le premier prix des <i>Grands Jeux Floraux du Félibrige</i> ou trois -premiers prix à des Jeux Floraux de Maintenance. Les seconds ou troisièmes prix des -Jeux Floraux du Félibrige compteront comme des premiers prix de Maintenance.</p> - -<p>Les Maîtres en Gai-Savoir reçoivent une couronne d’olivier en argent.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 49.</span>—Enfin, le Consistoire peut accorder par diplôme le titre d’<i>Associé du Félibrige</i> -aux personnes qui, étrangères au pays d’Oc, ont bien mérité du Félibrige par leurs -écrits ou par leurs actes.</p> - -<p>Les associés ont le droit d’assister aux assemblées générales ou plénières.</p> - -<p class="sep2 cent left50">Fait et délibéré en ville d’Avignon,<br /> -le 21 mai 1876, jour de Sainte-Estelle.</p> - -<p class="sep2 cent left50"><i>Le Président</i>,<br /> -<span class="smcap">Fr. Mistral</span>.</p> - -<p class="lsign"><i>Le Chancelier</i>,<br /> -<span class="smcap">L. Roumieux</span>.</p> - -</div> - -<p class="sep2">La Société fut reconnue par le Gouvernement de la République et, le -14 avril 1877, le Ministre de l’Intérieur avisait Fr. Mistral de cette décision -par la lettre suivante:</p> - -<div class="sep2 sepb4 cs8"> - -<p class="cent"><i>A Monsieur Fr. Mistral, à Maillane</i> (<i>Bouches du-Rhône</i>).</p> - -<table summary="Mise en page de l'en-tête" style="width: 100%;"> -<tr> - <td class="tdc">MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR</td> - <td> </td> - <td class="tdr">Paris, le 14 avril 1877.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc cs8"><hr class="hr5" /><br /> - DIRECTION GÉNÉRALE<br /> - DE LA<br /> - SURETÉ PUBLIQUE<br /> - <hr class="hr5" /></td> - <td colspan="2"> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc">2<sup>me</sup> Bureau</td> - <td class="tdc"><span class="smcap">Monsieur</span>,</td> - <td> </td> -</tr> -</table> - -<p>J’ai reçu la demande que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser au nom d’un -groupe de littérateurs et d’artistes méridionaux, à l’effet d’obtenir l’autorisation d’organiser, -sous le nom de <i>Félibrige</i>, une association littéraire destinée à relier et à encourager les -lettrés et les savants dont les travaux ont pour but la culture et la conservation de la -langue provençale.</p> - -<p>Je suis heureux de pouvoir vous informer, Monsieur, que cette demande m’a paru -mériter le plus favorable accueil et que je me suis empressé d’écrire dans ce sens à M. le -Préfet des Bouches-du-Rhône en l’invitant à prendre un arrêté autorisant la constitution -régulière de l’Association du Félibrige.</p> - -<p>Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.</p> - -<p class="sep2 cent" style="margin-left: 60%;"><i>Le Président du Conseil,<br /> -Ministre de l’Intérieur</i><br /> -(Pour le Ministre et par délégation),<br /> -<i>Le Directeur de la Sûreté Générale</i>,<br /> -<span class="smcap">De Boislisle</span>.</p> - -</div> - -<p class="cent"><span class="pagenum" id="Page_72">[72]</span> -<i>République Française</i></p> - -<div class="cs8"> - -<p class="sep2 cent">ARRÊTÉ</p> - -<p class="sep2">Le Préfet des Bouches-du-Rhône, correspondant de l’Institut, officier de la Légion -d’honneur:</p> - -<p>Vu la demande de M. Fr. Mistral, adressée à M. le Ministre de l’Intérieur, à l’effet -d’obtenir l’autorisation de former une Association littéraire sous le nom de Félibrige;</p> - -<p>Vu les statuts projetés pour ladite Association et produits à l’appui de la demande;</p> - -<p>Vu la dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur, du 14 avril 1877;</p> - -<p>Vu le rapport de M. le Sous-Préfet d’Arles;</p> - -<p>Vu le décret du 25 mars 1852;</p> - -<p>Arrête:</p> - -<p><span class="smcap">Article premier.</span>—Est autorisée la formation d’une Association littéraire sous le nom -de <i>Félibrige</i>, dont le siège sera à Maillane, arrondissement d’Arles.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 2.</span>—Sont approuvés les Statuts susvisés, dont un original demeurera annexé à -la minute du présent; aucune modification ne pourra être apportée à ces Statuts sans avoir -été au préalable approuvée par l’Administration.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 3.</span>—Ampliation du présent arrêté sera adressée à M. le Sous-Préfet d’Arles, -chargé de la notifier au Président, M. Mistral, à Maillane, sur papier timbré de 1 fr. 80, et -d’en assurer l’exécution.</p> - -<p class="sep2 lsign">Marseille, le 4 mai 1877.</p> - -<p class="cent left50">Pour expédition conforme:<br /> -Pour le préfet des Bouches-du-Rhône<br /> -en tournée de revision:<br /> -<i>Le Secrétaire Général délégué</i>,<br /> -<i>Signé</i>: <span class="smcap">A. Payelle</span>.</p> - -<p class="lsign">Pour copie conforme:</p> - -<div class="cent" style="width: 20em;"> -<i>Le Secrétaire Général</i>,<br /> -<span class="smcap">A. Payelle</span>.</div> - -<p class="cent left50">Pour le Sous-Préfet:<br /> -<i>Le Conseiller d’arrondissement délégué</i>,<br /> -<i>Signé</i>: <span class="smcap">Emile Fassin</span>.</p> - -<p class="lsign">Pour copie certifiée conforme:</p> - -<div class="cent" style="width: 20em;"> -<i>Le Maire de Maillane</i>,<br /> -<span class="smcap">Laville</span>.</div> - -</div> - -<p class="sep2">Ce chapitre serait incomplet, si nous ne donnions la nomenclature des -<i>Capouliés</i> ou Grands Maîtres du Félibrige de Provence.</p> - -<p>Le premier en date fut <i>Mistral</i>; vinrent ensuite <i>Roumanille</i> et <i>Félix Gras</i>. -Ce dernier, qu’une mort imprévue vient d’enlever à l’affection de tous, a eu -<span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> -pour successeur M. <i>Pierre Devoluy</i>. Le nouveau Capoulié, capitaine du génie, -fait partie de cette série de poètes-soldats, comme Florian, La Tour d’Auvergne -et les anciens troubadours, qui, la plume sur l’oreille et l’épée à la main, -s’élançaient à l’assaut des forteresses sarrasines et contaient ensuite les -prouesses des croisés en des dithyrambes qui les ont illustrés.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-079.jpg" alt="" /> -<div class="caption">Arles: Cloître de Saint-Trophime. -<span class="agrt"><a href="images/illu-079.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>C’est à Arles la Romaine qu’a eu lieu l’élection, sous la présidence de -F. Mistral. Les concurrents de l’élu étaient au nombre de cinq, et tous -avaient des titres sérieux à cette distinction; c’étaient MM. <i>Arnavielle</i>, le baron -<i>Guilibert</i>, <i>Astruc</i>, <i>de Berluc-Pérussis</i> et <i>Alphonse Tavan</i>; les suffrages se portèrent -sur M. <i>Pierre Devoluy</i>, qui n’en a triomphé qu’avec plus d’éclat.</p> - -<p>Le nouveau Capoulié, de son vrai nom <i>Pierre Groslong</i>, est surtout -connu dans le monde des lettres sous son pseudonyme Pierre Devoluy. -Jeune, ardent, actif, le Félibrige, avec lui, entrera dans une période de travail -pratique, et l’éclosion d’œuvres magnifiques devra marquer son passage au -<span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span> -Capouliérat. Auteur de l’<i>Histoire nationale de la Provence et du Midi</i>, couronnée -aux Jeux Floraux septennaux d’Arles en 1899, il avait donné précédemment, -en 1892, toute une série de poèmes français, sous le titre de -<i>Bois ton sang</i>.</p> - -<p>Né en 1862, à Châtillon, dans la Drôme, le successeur du regretté Félix -Gras appartient comme ce dernier à la grande famille républicaine. Son père, -après le 2 décembre, fut enfermé, avec le père de Maurice Faure, dans la -tour de Crest, de funeste mémoire. Plus tard, à l’Ecole Polytechnique, il se -rencontra avec <i>Cazemajou</i>, qui devait mourir massacré dans cette malheureuse -expédition de Binder, où le sang français rougit à nouveau cette mystérieuse -terre d’Afrique. Cazemajou était Provençal et c’est dans leur dialecte -natal que s’entretenaient les deux amis, prenant plaisir, devant les camarades -du Nord, à renouveler par des plaisanteries cordiales ou des gamineries les -luttes du temps de la fameuse croisade contre les Albigeois. Le sentiment -littéraire, l’amour des lettres qui étaient innés chez le jeune polytechnicien -ne firent que s’affirmer par la fréquentation d’un compatriote. Cazemajou lui -rappelait la Provence, il lui apportait comme un reflet du pays natal. Aussi -peut-on dire que cette liaison fut, pour le futur capitaine du génie, admirateur -des œuvres de Mistral, la cause déterminante qui le fit s’engager dans -cette voie de la poésie où les idées s’épanouissent comme des fleurs, où les -sentiments sont l’expression la plus pure du cœur humain. Chose curieuse à -constater: sa vocation se produisit dans le milieu le plus défavorable, dans -une école qui, par son enseignement et le but de ses études, semblait l’atmosphère -la moins propice à l’éclosion des germes poétiques. Les garnisons -du Nord exercèrent un moment leur influence calmante sur le cerveau enfiévré -de l’enfant du Midi; mais il suffit d’un retour vers la Côte d’Azur pour -que son âme s’ouvrît comme une fleur au soleil de Provence.</p> - -<p>A partir de ce moment, le Félibrige compta un membre de plus. Les -études en prose et en vers qu’il publia alors, soit dans l’<i>Aioli</i>, soit dans -diverses revues provençales, attirèrent sur lui l’attention des Majoraux et le -signalèrent à leurs suffrages. Les félicitations que le Félibrige de Paris lui -adressa lors de sa nomination et la réponse si chaude et si cordiale qui lui fut -faite doivent resserrer le lien qui unit les deux Sociétés, comme deux sœurs -marchant la main dans la main vers le même but et avec les mêmes sentiments. -Pour obtenir cet heureux résultat, le nouveau Capoulié n’aura qu’à -s’inspirer de l’exemple de son éminent prédécesseur, qui considéra les deux -Sociétés comme deux forces dont l’union nécessaire doit amener la réalisation -de nos vœux les plus chers pour notre beau pays et la gloire de la patrie -française. Les Félibres de Paris, qui ont déjà pu apprécier les mérites de -M. Pierre Devoluy et subi l’influence de son charme, ne lui ménageront ni -leur concours ni leur sympathie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> -Nous ne pourrions mieux terminer ce chapitre consacré au Félibrige de -Provence qu’en citant comme un de ses plus dévoués collaborateurs le sympathique -chancelier, Paul Mariéton, directeur de la <i>Revue Félibréenne</i> aujourd’hui -si répandue et si estimée aussi bien à Paris que dans le Midi.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> -D’où son titre de <i>Père des Félibres</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> -M. Mariéton, dans son ouvrage: <i>la Terre provençale</i> (Paris, Lemerre), cite cette observation -sur l’importance du nombre 7 à Avignon comme ayant été faite par un voyageur hollandais, qui visita -cette ville au commencement du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> -Estelle, en provençal, signifie étoile.</p> - -<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> -Voir, à ce sujet, les discours qu’il a prononcés comme <i>capoulié</i> du Félibrige aux banquets -de Sainte-Estelle (<i>Armana prouvençaù</i>, 1877).</p> - -<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> -Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement.</p> - -<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> -Voir, sur cette question, notre brochure sur <i>l’Utilisation des idiomes du Midi pour l’enseignement -du français</i> (Paris, Le Soudier, 1898).</p> - -<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a></p> - <div class="lsign">J’aime mon village plus que ton village;<br /> - J’aime ma Provence plus que ta province;<br /> - J’aime la France plus que tout.</div> - - <div class="attrib" style="padding: .2em 0 .5em 5em;">Epigraphe des œuvres de Félix Gras (Avignon, Roumanille, 1876).</div> - -<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> -Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne, <i>Histoire du Félibrige</i>; Avignon, -Roumanille).</p> - -</div> - -<h2 id="toc_e">V<br /> -LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS</h2> - -<p class="somm">Les Provençaux à Paris après 1870.—Leur groupement.—Création de la première société méridionale.—La -Cigale.—Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du félibrige de Paris.—Son -programme.—Ses statuts.</p> - -<p>Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le Midi -pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les Méridionaux, -dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte jusque-là à de -moindres proportions que celles des autres provinciaux, ne purent résister à -l’impulsion générale qui, à partir de cette époque, y fit affluer non seulement -les étrangers, mais aussi les habitants des départements les plus éloignés. -Bientôt leur nombre fut assez considérable, et, parmi ceux qui s’y -établirent, on remarqua surtout des littérateurs, des hommes politiques, des -peintres, des sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration -de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse -croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et haletante, les -Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de leur nouvelle résidence, -n’avaient pas oublié le clocher natal, et le pieux souvenir de la petite patrie -était demeuré intact dans leur cœur. De là leur désir de se connaître, de se -rapprocher, afin de retrouver dans cette union comme un reflet de la Provence. -Le moment le plus favorable pour grouper toutes les intelligences qui -représentaient avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du -Midi parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre -aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées et son -enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté sur sa palette -les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de son pays, et Xavier de Ricard, -gentilhomme de lettres, s’étaient joints à l’inspirateur de cette fraternelle et -patriotique pensée. Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance -<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> -dans l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus -distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le -poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié de -Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait à un -si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit construire, entre -Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable temple élevé en l’honneur -de la muse provençale. Il le fit orner de décorations céramiques dont l’exécution -fut confiée à Balze. Elles représentaient des scènes du Midi, qu’il ne -voulut laisser à personne le soin de caractériser par des proverbes et des -vers provençaux. Tout près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) -fit également acte de félibre en prenant pour devise: <i>Ai fa moun mas</i>; au-dessus -de la porte de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut -lire encore aujourd’hui: <i>Mas J.-B. Dumas</i>. Plus tard, le Félibrige de Paris, -dont nous parlerons bientôt, confia au sculpteur <i>Truphème</i> l’érection, à Meudon, -du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et des provençalismes -dont il sema son œuvre entière.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-084.jpg" alt="" /> -<div class="caption">Arles: Ruines du théâtre romain. -<span class="agrt"><a href="images/illu-084.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p id="toc_34">Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent -une association qui eut nom <i>la Cigale</i>, d’après l’emblème des troubadours. -Après avoir choisi Henri de Bornier comme président, ils résolurent de se -réunir dans un banquet mensuel, dont le premier eut lieu en 1875, au Palais-Royal, -<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> -chez Corraza. Dans son excellent discours, l’auteur déjà célèbre de <i>la -Fille de Roland</i> donna à l’événement du jour une interprétation qu’il estimait -exacte, en l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien -au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des individualités -les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers s’étaient-ils réellement -tracé un programme si complet, avaient-ils visé un but si élevé? Évidemment -non. Ils ne pouvaient espérer de cette manifestation que la réalisation -d’une partie de leurs aspirations. Dans leur esprit, la part qui devait être faite -à la rénovation de la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il -semble, d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes -de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût peu qualifiée -pour s’occuper utilement de littérature, de philologie et de linguistique. Mais -la situation ne tarda pas à se modifier. La magnifique fête que les Cigaliers -offrirent aux Félibres de Provence à l’Hôtel-Continental, au lendemain de -leur réception dans le Midi, et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le -point de départ d’une nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri -de Bornier, qui, dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en -Roumanille et en Félix Gras<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> les représentants les plus illustres du Félibrige, -M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne craignit -pas de donner aux sociétés méridionales une consécration officielle. En une -improvisation chaude et brillante, il vanta l’enthousiasme artistique et littéraire -dont elles étaient nées, sans s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, -toujours injustes, auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite -de cette solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment -d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés à ses idées, -projeta la création d’une seconde société méridionale à Paris.</p> - -<p id="toc_35">Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans son -ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et si riche, -de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa son entreprise. -<i>La Cigale</i> aurait une sœur qui, tout en conservant l’élément artistique qui y -dominait, ferait aux travaux de philologie provençale et de littérature une -part plus large.</p> - -<p>Après s’être adjoint <i>A. Duc</i> (<i>dit Ducquercy</i>), <i>Baptiste Bonnet</i>, le <i>baron de -Tourtoulon</i> et le <i>marquis de Villeneuve-Esclapon</i>, Maurice Faure proposa à -ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine au restaurant -Martin, rue Dauphine<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Martin était un cuisinier marseillais qui avait su -s’attirer la clientèle de ses compatriotes en leur offrant les mets de leur pays. -On y mangeait la <i>bouillabaisse</i>, l’<i>aioli</i>, la <i>brandade de morue</i>, la <i>soupo aù fiéla</i>, -<span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span> -la <i>bourrido</i>, les <i>paquets de La Pomme</i> et autres plats locaux, arrosés des vins -exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de l’Ermitage -et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière. Son enseigne -était un modèle du genre; libellée en provençal, elle empruntait au Journal -de Mistral son épigraphe:</p> - -<div class="poem smcap"> - <div class="vers8">«Naoutre li boun prouvençau</div> - <div class="vers8">Aù suffragi universaù</div> - <div class="vers8">Vautaren per l’ôli</div> - <div class="vers8">E faren l’aïoli<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.»</div> -</div> - -<p>S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours été -étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris doivent avouer -que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise, amener à leur société -un courant sympathique et bien des adhérents qui auraient pu l’ignorer s’ils -n’avaient été séduits par les vapeurs embaumées qui s’échappaient de ses -casseroles. Le Midi lui doit d’avoir été, dans la capitale, le propagateur le -plus habile de sa cuisine, aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi -dire classique dans certains établissements parisiens.</p> - -<p>Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était comme -le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau embryonnaire -du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire naître la nouvelle -Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc convenu que l’on fêterait -la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en 1879, à Sceaux, en commémoration -de la visite des Félibres en 1878, et aussi comme un rappel de la fête qui -leur avait été offerte à cette occasion à l’Hôtel-Continental.</p> - -<p>On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi <i>Sceaux</i> -plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est que Sceaux évoquait -le souvenir de Florian, dont les Cigaliers, quoique indifférents au mouvement -félibréen, pouvaient cependant honorer la mémoire et comme Cévenol et comme -fabuliste français. Ce souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une -entente qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes -fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs programmes -respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations légitimes. Fêter -Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur un terrain neutre. Si les -Cigaliers préféraient s’exprimer en français pour honorer la mémoire du fabuliste, -les Félibres, en employant le provençal, rendaient également hommage -à l’auteur de la romance d’<i>Estelle et Némorin</i>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6"><i>Ai! savés din voste vilage</i></div> - <div class="vers6"><i>Un jouine e tendre pastourel!</i></div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">[81]</span> -A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur de ce site -charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni étrangère sous les -ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis XIV, était comme une petite -Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses philosophes. Si, par un retour sur -le passé, nous faisons revivre dans notre imagination ce qu’en 1714 on appelait -les <i>Nuits de Sceaux</i>, nous assistons à ces fêtes magnifiques données par -la petite cour de la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif -pour que l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer.</p> - -<p>Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le marquis -de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son berger), le duc -de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun, Destouches, M<sup>me</sup> de -Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur esprit et leur talent sans -compter. Fontenelle lui-même y fréquenta longtemps et Voltaire y composa -<i>Zadig</i>. Enfin, au point de vue provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige -par le souvenir qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant -de la musique de la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les -bosquets touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui -rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses <i>Nuits de -Sceaux</i>, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de cette demeure -princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent et Félibre avant le -Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs de sa jeunesse, il composa <i>la -Provençale</i>, poème charmant qui eut l’honneur d’être représenté à l’Opéra, -où notre langue fit sa première apparition, accompagnée par des galoubets -et des tambourins. Quel village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des -intéressés réuni tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont -fait le rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle.</p> - -<p>Le premier banquet félibréen donné à Sceaux eut lieu en 1879. Il fut présidé -par le baron de Tourtoulon, l’historien de Jacques d’Aragon, le fondateur -de la <i>Revue des langues romanes</i> de Montpellier. Ce président, qui avait -précédemment assisté à la fondation du Félibrige de Provence, rappelait aux -convives, par sa seule présence, les diverses étapes de cette Société, les obstacles -qu’elle avait dû surmonter, les luttes soutenues contre l’hostilité des -uns ou l’indifférence des autres, puis le succès final. Il semblait également les -prévenir que, comme les Félibres de Provence, ils auraient leurs détracteurs, -leurs malveillants et leurs sceptiques. Mais le but à atteindre est noble: c’est -le réveil de tout un passé qui n’a pas manqué de grandeur, c’est la rénovation -d’une langue dont les œuvres littéraires ont pu inspirer les poètes et les -écrivains du Nord, et, comme l’a dit un académicien<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, marcher de pair avec -<span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span> -la poésie française, «la France étant assez riche pour se payer deux littératures».</p> - -<p id="toc_36">A la suite de ce banquet, la <i>Société des Félibres de Paris</i> (<i>Soucieta felibrenco -de Paris</i>) se trouva constituée par les sept membres fondateurs suivants:</p> - -<p><span class="smcap">Maurice Faure</span>, publiciste, fonctionnaire;</p> - -<p><span class="smcap">J.-B. Amy</span>, sculpteur;</p> - -<p><span class="smcap">P. Grivolas</span>, peintre;</p> - -<p><span class="smcap">Ducquercy</span>, homme de lettres;</p> - -<p><span class="smcap">B. Bonnet</span>, qui devait plus tard nous donner <i>Vido d’infan</i>;</p> - -<p><span class="smcap">J. Bauquier</span>, romanisant émérite, archiviste paléographe;</p> - -<p><span class="smcap">Louis Gleize</span>, poète provençal, qui réussit également bien en français, -auteur de la chanson <i>Mireille et mes amours</i>, un des grands succès des concerts.</p> - -<p>Le programme et les statuts de la Société furent approuvés par le Gouvernement. -Nous allons les reproduire fidèlement, comme nous l’avons fait -pour ceux du Félibrige de Provence.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h3>SOCIÉTÉ DES FÉLIBRES DE PARIS<br /> -<span class="cs8">(SOUCIETA FELIBRENCO DE PARIS)</span></h3> - -<hr class="hr5" /> - -<p class="cent cs8">STATUTS</p> - -<hr class="hr5" /> - -<div class="cs8"> - -<h4>I.—BUT ET ACTION DE LA SOCIÉTÉ</h4> - -<p><span class="smcap">Article premier.</span>—Sous le titre de «Société des Félibres de Paris (<i>Soucieta felibrenco de -Paris</i>)», il est créé, à Paris, une Association ayant pour objet d’étudier le Midi de la France -dans ses idiomes, ses beaux-arts, ses traditions, son histoire; de seconder la renaissance -littéraire de la langue d’Oc, et de contribuer ainsi à l’accroissement des richesses intellectuelles -de la patrie française.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 2.</span>—La Société s’interdit de toucher aux questions politiques, religieuses et -philosophiques.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 3.</span>—Elle manifeste son action par des réunions périodiques, des assemblées -générales, des fêtes, des concours, des publications ayant trait aux dialectes méridionaux, -etc.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 4.</span>—La Société se compose de Membres titulaires, de Membres correspondants et -de Membres associés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span> -Les Membres titulaires ne peuvent dépasser le nombre de cinquante.</p> - -<p>Les Correspondants sont les Membres titulaires qui ont cessé de résider au Siège de la -Société. Pendant leur séjour à Paris, ils peuvent assister aux réunions périodiques, avec -les mêmes droits que les membres titulaires.</p> - -<p>Les Membres associés, dont le nombre n’est pas limité, sont choisis parmi les amis du -Félibrige qui veulent encourager par leur concours la <i>Société des Félibres de Paris</i>. Ils sont -convoqués de droit aux Assemblées générales et aux fêtes organisées par l’Association. Ils -jouissent des mêmes réductions que les titulaires et les correspondants sur le prix des -publications de la Société.</p> - -<p>Il peut être créé des Membres honoraires.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 5.</span>—L’élection des Membres titulaires et associés est faite au scrutin secret par -les Membres titulaires.</p> - -<p>Tout candidat doit être présenté par deux Membres titulaires au moins, et adhérer au -but poursuivi par la Société en affirmant sa ferme intention de s’associer à ses efforts.</p> - -<p>L’élection n’est valable que si la candidature a été régulièrement annoncée dans une -séance antérieure à celle où le scrutin doit être ouvert.</p> - -<p>Trois voix opposantes, quel que soit le nombre des votants, suffisent pour entraîner -obligatoirement le rejet de la candidature proposée.</p> - -<p>Tout titulaire nouvellement élu doit, dans la première réunion à laquelle il assiste, -répondre par un discours en langue d’Oc aux paroles de bienvenue que lui adresse un -Membre désigné par le Bureau.</p> - -<h4>II.—RESSOURCES DE LA SOCIÉTÉ.—COMPTABILITÉ</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 6.</span>—Les ressources de la Société se composent des cotisations de ses Membres, -du produit des publications et des libéralités dont elle peut être l’objet.</p> - -<p>La cotisation annuelle est fixée à 10 francs pour les Membres titulaires, les correspondants -et les associés, à 20 francs pour les Membres honoraires.</p> - -<p>Un compte rendu financier est présenté, chaque année, par le Bureau, dans une -Assemblée générale à laquelle tous les Sociétaires sont convoqués.</p> - -<p>Les fonds provenant des cotisations ou autres, constituant les ressources de la Société, -ne peuvent être affectés qu’à des dépenses d’administration ou de publication.</p> - -<h4>III.—ADMINISTRATION DE LA SOCIÉTÉ</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 7.</span>—Les Membres titulaires sont exclusivement chargés de l’Administration de la -Société.</p> - -<p>Le Bureau se compose d’un Président, de trois Vice-Présidents, d’un Trésorier et de -deux Secrétaires.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 8.</span>—Les Membres du Bureau sont pris parmi les Membres titulaires; ils sont élus -par ces derniers, pour un an, au scrutin secret, à la majorité absolue des suffrages exprimés -au premier tour, à la majorité relative au second.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 9.</span>—Le Président ne peut être élu plus de deux années de suite dans les mêmes -fonctions. Il a voix prépondérante en cas de partage.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 10.</span>—Le Bureau, sous la direction du Président, exécute les décisions prises dans -les réunions périodiques ou en Assemblée générale.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 11.</span>—Des Commissions spéciales peuvent être organisées par décision de -l’Assemblée des Membres titulaires qui délimitent leur pouvoir.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 12.</span>—Les décisions de l’Assemblée générale ou des réunions périodiques sont -<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> -valables quel que soit le nombre des Membres présents, si tous les Membres qui doivent -être convoqués ont été régulièrement avisés par le Secrétariat.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 13.</span>—Le procès-verbal des séances, tant des réunions périodiques et des Assemblées -générales que des Commissions, est tenu par l’un des Secrétaires de la Société, ou -par celui des Commissions spéciales.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 14.</span>—Le Président est suppléé, en cas d’empêchement ou d’absence, par l’un des -Vice-Présidents.</p> - -<h4>IV.—DISPOSITIONS GÉNÉRALES</h4> - -<p><span class="smcap">Art. 15.</span>—Nul changement aux présents Statuts ne peut être adopté, si la demande n’a -été formée par trois Membres, et votée par la majorité absolue des titulaires présents à la -séance où la modification a été mise à l’ordre du jour.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 16.</span>—L’Assemblée des Membres titulaires a le droit de déclarer démissionnaires -les Membres de la Société qui ne se conformeraient pas aux obligations imposées par les -Statuts ou aux décisions régulièrement prises.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 17.</span>—Les dames ne peuvent être admises aux réunions périodiques des Membres -titulaires.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 18.</span>—Le Bureau peut inviter aux séances de la Société les Félibres et les notabilités -méridionales de passage à Paris.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 19.</span>—Le montant des banquets qui pourront être organisés sera toujours payé au -moyen des cotisations spéciales et personnelles des membres qui y prendront part.</p> - -<p class="sep2 cent left50"><span class="lpad4">Paris, le 23 juillet 1879.</span><br /> -Pour copie conforme:<br /> -<i>Le Président</i>,<br /> -<span class="smcap lpad4">C. de Tourtoulon.</span></p> - -</div> - -<p class="sep2 sepb2">Le Programme et les Statuts de la Société des Félibres de Paris ont été -autorisés le 11 décembre 1880 par l’arrêté suivant:</p> - -<div class="cs8"> - -<table summary="Mise en page de l'en-tête" style="width: 100%;"> -<tr> - <td class="tdc">RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</td> - <td> </td> - <td class="tdr">Société des Félibres de Paris.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc cs8"><hr class="hr5" /><br /> - PRÉFECTURE<br /> - DE<br /> - POLICE<br /> - <hr class="hr5" /><br /> - <b>Nº 33.389</b></td> - <td colspan="2"> </td> -</tr> -</table> - -<p>Nous, Préfet de Police, sur la demande à nous adressée, le 3 novembre 1880, par les -personnes dont les noms et adresses figurent sur la liste ci-jointe, demande ayant pour but -d’obtenir l’autorisation nécessaire à la constitution régulière d’une association fondée à -Paris sous la dénomination de: «<i>Société des Félibres de Paris</i>», dont le Siège serait établi -rue du Regard, 10;</p> - -<p>Ensemble les Statuts de ladite Association; vu l’article 291 du Code pénal et la loi du -10 avril 1834;</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span> -Arrêtons:</p> - -<p><span class="smcap">Article premier.</span>—L’Association organisée à Paris sous la dénomination de: <i>Société -des Félibres de Paris</i>, est autorisée à se constituer et à fonctionner régulièrement.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 2.</span>—Sont approuvés les Statuts susvisés tels qu’ils sont annexés au présent -arrêté.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 3.</span>—Les Membres de l’Association devront se conformer strictement aux conditions -suivantes:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Justifier du présent arrêté au commissaire de police du quartier sur lequel auront -lieu les réunions; 2<sup>o</sup> n’apporter, sans notre autorisation préalable, aucune modification aux -Statuts, tels qu’ils sont ci-annexés; 3<sup>o</sup> faire connaître à la Préfecture de police, au moins -cinq jours à l’avance, le local, le jour et l’heure des réunions générales; 4<sup>o</sup> n’y admettre -que les Membres de la Société et ne s’y occuper, sous quelque prétexte que ce soit, d’aucun -objet étranger au but indiqué dans les Statuts, sous peine de suspension ou de dissolution -immédiate; 5<sup>o</sup> se pourvoir d’autorisations spéciales pour les fêtes organisées par la Société -et auxquelles des personnes étrangères seraient admises; 6<sup>o</sup> nous adresser, chaque année, -une liste contenant les noms, prénoms, professions et domiciles des Sociétaires, la désignation -des Membres du Bureau, sans préjudice des documents spéciaux que la Société doit -également fournir chaque année sur le mouvement de son personnel et sur sa situation -financière.</p> - -<p><span class="smcap">Art. 4.</span>—Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête des Statuts, sera -transmise au commissaire de police du quartier Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au -Président de l’Association et en assurera l’exécution en ce qui le concerne.</p> - -<p class="lsign">Fait à Paris, le 11 décembre 1880.</p> - -<p class="cent left50"><i>Le Député, Préfet de Police</i>,<br /> -<span class="smcap">Andrieux</span>.<br /> -Pour ampliation:<br /> -<i>Le Secrétaire général</i>,<br /> -<span class="smcap">J. Cambon</span>.</p> - -<div class="cent" style="width: 20em;"> -Vu pour être remis en forme de notification.<br /> -Paris, le 24 décembre 1880.<br /> -<i>Le Commissaire de police</i>,<br /> -<span class="smcap">Dumanchin</span>.</div> - -</div> - -<p class="sep2">Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de -Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des différences -dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des pouvoirs, du moins -le but général poursuivi par les deux Sociétés est le même. Toutes deux -s’appliquent à l’épuration de la langue provençale et à sa propagation par -des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris de rappeler les coutumes, -jeux et usages dont la tradition populaire est arrivée jusqu’à nous. Elles -veulent également relier la langue romane des derniers siècles des troubadours -au provençal actuel par une littérature forte, élevée, par des œuvres -poétiques de grande allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus -difficile, est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal -l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste qui l’a -empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de déchéance après -la croisade contre les Albigeois, la langue romane se ressentit forcément des -<span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span> -siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent sur elle. Dégénérée, elle descendit -au rang des patois, et ce n’est pas trop des efforts des lettrés méridionaux, -secondés par ceux de tous les pays, pour lui rendre une pureté de -forme et d’expression digne de son ancienne perfection et de la place qu’elle a -jadis occupée dans l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée.</p> - -<p>Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la -regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de -Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt l’opinion. -Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux Sociétés poursuivent un -but commun, elles ne sont pas moins absolument indépendantes l’une de -l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés à aucune maintenance; ils conservent -leur libre arbitre, et leurs décisions, aussi bien que leurs manifestations, -à Paris ou en province, n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre -le <i>veto</i> du Félibrige du Midi.</p> - -<p>Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très -éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent tous les -dialectes méridionaux, mais leur organe, le <i>Viro-souleù</i>, est une publication -bilingue dont le succès s’affirme chaque jour.</p> - -<div class="figright" style="width: 460px; height: 250px;"> -<img style="float: right" src="images/illu-093.jpg" alt="" /></div> -<div class="rajust" style="width: 540px; height: 375px;"> -<div class="caption" style="position: relative; top: 305px;"> -<span style="padding-left: 2em;"> </span>Théâtre d’Orange. -<span class="agrt"><a href="images/illux-093.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas tardé à -obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur enthousiasme débordant, -l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils chantent et proclament dans -leurs réunions et leurs fêtes, leur ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. -Partout, au café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans -leurs pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime ces -enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux de flamme -semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la voix chaude et -vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un spectacle nouveau, il -regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était au bois de Boulogne, où la petite -phalange venait, sous la clarté astrale, réciter des vers au légendaire troubadour -<i>Catelan</i>. Puis, c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le -Parisien bat des mains aux magnifiques strophes de <i>Pallas-Athénée</i>, chantées -par M<sup>lle</sup> Bréval. <i>Les Erynnies</i>, de Leconte de Lisle, <i>Antigone</i>, <i>Œdipe roi</i>, -interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent des cris -d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les brumes du -Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il a dégelé toutes -les conventions plus ou moins protocolesques; chacun redevient lui-même, -la nature reprend ses droits. On a souvent parlé de l’antagonisme entre les -races du Nord et celles du Midi; on a de la peine à y croire lorsqu’on suit -les Félibres dans leurs pérégrinations annuelles. C’est un spectacle digne -d’intérêt que ces races opposées et prétendues rivales, confondues, la -main dans la main, partageant les mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. -<span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span> -Là où la politique est restée impuissante, les arts et la littérature -ont triomphé. Que n’a-t-on pas dit des effets de la croisade contre -les Albigeois et de l’oppression exercée par l’ancienne monarchie sur -les provinces méridionales! Eh bien, pour s’être fait attendre, la -revanche du Midi sur le Nord n’est pas moins complète. Et voilà comment -les Félibres de Paris comprennent la conquête. Ils jettent aux quatre -vents leurs poésies et leurs chansons, et leurs idées, comme la bonne -graine, germent dans cette terre de l’intellectualisme qu’on appelle -Paris. Et Paris enivré suit ces charmeurs, qui le mènent vers les rives -azurées de la Méditerranée. Et ce pays si beau, mais presque ignoré des -Parisiens jusque-là, se peuple et se transforme. Toute la côte d’azur -se couvre de riches villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie -étrangère ajoute son contingent et vient planter sa tente sur ces rives -embaumées; les chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, -aux approches de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards -glacés de la Seine et de la Tamise. C’est là un commencement de -décentralisation et de cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui -y sont bien pour quelque chose, ont eu, sur les hommes politiques -préoccupés de ces questions, une supériorité que ces derniers ne leur -avaient jamais soupçonnée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> -Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la cause des -revendications méridionales un concours assez réel pour s’être traduit par des -résultats appréciables. Grâce aux membres du Parlement qu’ils comptent -dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du Gouvernement. Le Ministre de -l’Instruction publique n’a pas hésité à faire bénéficier leurs lauréats d’un prix -spécial, dont le caractère officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, -présidées par les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le -rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages séculaires -du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours d’<i>amour</i> de -<i>Signes</i> et de <i>Romanin</i> où, jadis, un <ins id="cor_4" title="aéropage">aréopage</ins> aussi célèbre par la beauté que -par l’esprit, présidé par Stéphanette de Baulx, la comtesse de Die, Phanette -de Gantelme, Hugonne de Sabran, etc., rendait des arrêts chantés par les -troubadours. Aujourd’hui, les vers alternent avec les chansons et chaque -Félibre vient, devant la reine de la cour d’amour, présenter ses hommages -respectueux et réciter une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du -public parisien, tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, -l’Opéra, l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent -leur concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et du -regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris, le cortège -s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des Sociétés de gymnastique -et des détonations des boîtes à poudre dont le fracas, se répercutant jusqu’au -fond du parc, trouble les expansions des amoureux qui s’y sont réfugiés. -Mais voici l’heure des discours. M. Charaire, le maire si accueillant de -Sceaux, M. Chateau, son successeur aujourd’hui, souhaitent en termes émus -la bienvenue aux arrivants. La réponse de M. Sextius Michel est toujours un -morceau très goûté, qui laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques -de la harangue qu’il adressera ensuite au Président.</p> - -<p>Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les œuvres -de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et doit ainsi -provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable que spirituelle. -Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses aux lauréats. Le soir, -banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout se termine par des illuminations, -un feu d’artifice et une farandole échevelée dans le parc, aux sons des fifres -et des tambourins, après, toutefois, l’exhibition de la <i>Tarasque</i> au corps -couvert d’écailles d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue -ballante, terreur des gamins trop curieux.</p> - -<p>Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le -monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux en ont -ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu élever des statues -et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les poètes populaires, interprètes -des sentiments du peuple, peintres de ses mœurs, eux-mêmes souvent -<span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span> -sortis de son sein, n’ont pas été oubliés de lui. On lui doit encore la création -d’une chaire de langue romane, à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit -pour la restauration du théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque -qu’ont pu être organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques -que les Ministres et le Président de la République ont officiellement -honorées de leur présence<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> - -<p>Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi, des -talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour se produire. -Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des poètes lettrés, une -seconde pléiade de poètes populaires dont les œuvres, justement appréciées, -doivent être signalées dans cet ouvrage.</p> - -<p><i>Philippe Chauvier</i>, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent sur -eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il apprenait son -métier de <i>tachié</i> (fabricant de clous pour souliers), il crayonnait des vers -sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend dans les lignes suivantes:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Din la boutigo d’un tachié,</div> - <div class="vers8">Peniblamen, si degauvavo,</div> - <div class="vers8">Aqueù couquinas de Chauvié;</div> - <div class="vers8">La muso aqui, li sourriavo.</div> - <div class="vers8">Pu tard, quand fe lou fourjeiroun,</div> - <div class="vers8">Entre mitan de la ferraio,</div> - <div class="vers8">Sei proumié vers’ mé de carboun</div> - <div class="vers8">Lei marcavo sur la muraio...</div> -</div> - -<p>Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se succédèrent et -bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord paraître un poème -intitulé: <i>Moun peis</i>, dans lequel il chante Bargemont et ses gracieux paysages; -suivirent <i>les Villageoises</i> et <i>les Fiho daù souleù</i>, où il célèbre les yeux -noirs et le rire savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été -remplacé par la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est -retiré dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art de -prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans ses moments -de loisirs, le vieux <i>tachié</i> chanter ses gais refrains, ou bien, penché sur son -comptoir, on le voit écrire ses dernières inspirations.</p> - -<p>Quant à <i>Rieu</i>, dit <i>Charloun</i>, le poète paysan du Paradou, déjà connu et -apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit d’avoir été mis en -lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il n’avait pu pénétrer. C’est -dans un de leurs voyages en Provence, où tout ce qui rime et chante vient se -grouper autour d’eux, que Charloun trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son -<span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span> -succès mérité attira l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui -décerna les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, -jamais M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux -inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha sur -la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la muse provençale, -le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de l’Instruction publique et -aux lettrés.</p> - -<p>Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou, -en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense honorifique -en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi gracieux des insignes, -avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire.</p> - -<p><i>Lazarine de Manosque</i>, dont le <i>Viro-Souleù</i> enregistrait avec regret, il y -a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre, dont les journaux -<ins id="cor_5" title="out">ont</ins> publié divers fragments et qui a pour titre: <i>Remembranço</i>. Dans sa boutique -du marché des Capucins, à Marseille, elle accueillait avec la même -grâce et le même attrait les sommités du Félibrige et les jeunes poètes encore -peu connus qui venaient auprès d’elle s’inspirer de son amour ardent pour -le langage natal. Puis vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la -mort de la vaillante félibresse, qui s’était retirée dans sa villa <i>Magali</i>, à la -Blancarde, pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur -pour le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les plus -dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou, Bourrelier, -Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre à l’auteur -regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition simple et appropriée -à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était dû, et fixer son souvenir -par une manifestation aussi sympathique que félibréenne.</p> - -<p>M<sup>me</sup> <i>Joseph Gauthier</i>, que la mort a également fauchée, était connue -dans toute la Provence sous le nom de la félibresse <i>Brémonde</i>. A Hyères, en -1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du Félibrige, la couronne -d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages qui rappelleront son souvenir -aux générations futures: <i>Brut de caneu</i> et <i>Vélo blanco</i> où, entre autres -morceaux, on peut citer <i>Matinado</i>, d’une fraîcheur exquise de sentiment et -d’expression.</p> - -<p>A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut -ajouter <i>Joseph Renaud</i>, de Vacqueyras, qui, dans <i>Mélanio</i>, a révélé les qualités -d’un tempérament dramatique de grand avenir; <i>Charles Martin</i>, que <i>lou -Casteu e lei Papo d’Avignoun</i> classe au premier rang parmi les félibres du -Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon <i>Crouzillat</i>, de Salon, hier encore -si gai, aujourd’hui dormant son dernier sommeil. <i>L’Eissame la Bresco e lou -Nadau</i> lui survivront et rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon.</p> - -<p>Nous terminerons en citant <i>Lucien Duc</i>, l’auteur de <i>Marinetto</i>; <i>Louis -<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span> -Roux</i>, <i>Joseph Gauthier</i>, <i>Louis Roumieux</i>, <i>Maurice Raimbaud</i>, l’auteur d’<i>Agueto</i>, -et <i>Alphonse Laugier</i>, que ses <i>Surprises du nouvel an</i> ont classé parmi les meilleurs -humoristes de notre époque.</p> - -<p>Le théâtre provençal a aussi produit quelques artistes qui, en interprétant -les œuvres des félibres, ont servi la cause méridionale et aidé à l’expansion -de la langue provençale. A ce titre, ils méritent d’être nommés et -au hasard de la mémoire nous pouvons inscrire: <i>Revertégat</i>, <i>Brunet</i>, <i>Boyer</i>, -<i>Sicard</i>, <i>Paggi</i>, <i>Pagès</i>, <i>Duparc</i>, <i>Foucard</i>, etc., tous enfants du Midi, tous animés -du même esprit de propagande, tous félibres par le cœur sinon de fait. Si nous -avons pris plaisir à mentionner quelques-uns des principaux interprètes des -œuvres félibréennes, nous n’aurons garde d’oublier les vaillantes feuilles -qui ont soutenu et propagé nos idées et nos œuvres. La presse provençale -s’est montrée à la hauteur de son rôle et nous sommes heureux de lui rendre -justice en donnant ici la nomenclature de ces publications si curieuses à -tant de titres pour les romanisants et les adeptes de la philologie provençale, -si intéressantes pour les Félibres, si dignes d’encouragement pour tous -ceux qui ont à cœur les revendications de nos départements du Midi, ardents -protagonistes de la décentralisation.</p> - -<p>Ce sont d’abord, à Paris:</p> - -<ul class="lsoff"> - <li><i>La Revue félibréenne</i>, de Paul Mariéton;</li> - <li><i>La Romania</i>, de Paul Meyer et Gaston Paris;</li> - <li><i>La Revue de philologie française et provençale</i>, de L. Clédat;</li> - <li><i>La Province</i>, de Lucien Duc;</li> - <li><i>La Cigale</i>, organe des Cigaliers;</li> - <li><i>Lou Viro-Souleù</i>, organe des Félibres de Paris.</li> -</ul> - -<p>Puis en province:</p> - -<ul class="lsoff"> - <li><i>La Revue des langues romanes</i>, à Montpellier;</li> - <li><i>Lou Felibrige</i>, de Jean Monné, à Marseille;</li> - <li><i>Limouzi</i>, de Sernin Santy, à Saint-Etienne;</li> - <li><i>La Sartan</i>, de Pascal Cros, à Marseille;</li> - <li><i>La Terre d’Oc</i>, de Sourreil, à Toulouse;</li> - <li><i>La Campana de Magalouna</i>, à Montpellier;</li> - <li><i>Lou Calel</i>, de Delbergé, à Villeneuve-sur-Lot;</li> - <li><i>L’Homme de bronze et le Forum républicain</i>, Arles;</li> - <li><i>L’Aioli</i>, Avignon;</li> - <li><i>La Revue méridionale</i>, de Rouquet, à Carcassonne;</li> - <li><i>Le Petit Var</i>, Toulon;</li> - <li><i>Le Petit Provençal</i>, Marseille;</li> - <li><i>Le Petit Marseillais</i>, Marseille;</li> - <li><i>L’Armana marsihès</i>;</li> - <li><i>L’Armana prouvençaù</i>.</li> -</ul> - -<div class="pagenum" id="Page_92">[92]</div> - -<div class="figright" style="width: 410px; height: 555px;"> -<img style="float: right" src="images/illu-098.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: right; width: 390px; padding-left: 3em;"> -Maurice Faure. -<span class="agrt"><a href="images/illux-098.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Parlerons-nous des concours, toujours si suivis, fondés par les Félibres -de Paris? Le nombre sans cesse croissant des concurrents annuels suffit -pour en attester le succès, qui d’ailleurs s’explique de lui-même quand on -sait avec quel soin, quel esprit de méthode sont préparés les programmes. -C’est dans la salle des délibérations, au café Voltaire, salle ornée des portraits -des personnalités marquantes des Sociétés littéraires méridionales et des -œuvres des peintres et sculpteurs du Midi, que sont discutés longuement les -divers paragraphes du <i>Concours des jeux floraux</i>. Sous la présidence du si -sympathique maire du XV<sup>e</sup> arrondissement, M. Sextius Michel, dont on fêtait -dans un banquet mémorable, il y a quelques mois, le trentenaire des -fonctions municipales, on pose les questions à débattre. Chacun, -suivant ses goûts, ses études ou ses préférences personnelles, -examine la partie du programme qui l’intéresse davantage. Ce serait -une banalité de répéter que l’âme du Félibrige de Paris est, sans -contredit, Maurice Faure. Il suffit d’assister à une séance pour -être frappé de l’entrain qu’il communique et des résultats acquis -par la façon claire et précise dont il élucide les points douteux -ou équivoques. Sa parole chaude et éloquente donne à ces réunions -un attrait qui, non seulement en fait le charme, mais en rehausse -incontestablement l’importance.</p> - -<p>L’attrait est doublé quand M. <i>Deluns-Montaud</i>, ancien ministre, aujourd’hui -directeur des Archives aux Affaires étrangères, y ajoute celui de sa présence. -Les idées élevées qu’il développe avec une rare éloquence sont servies -par un organe si sympathique que tous, sous le charme communicatif de -l’ancien député, vice-président de la Société, écoutent attentifs, bercés par -cette voix si douce lorsqu’elle évoque les légendes poétiques de nos vieilles -provinces méridionales, tonnante lorsqu’elle s’indigne sur les malheurs -immérités qui les ont frappées dans le passé, éclatante comme une fanfare -lorsqu’elle célèbre leur grandeur et leurs triomphes.</p> - -<p>Puis, au hasard des yeux, on aperçoit la bonne figure rabelaisienne -d’<i>Auguste Fourrés</i>, qui sourit au souvenir des troubadours dont la vie se -<span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span> -partageait entre l’amour et la poésie et dont il nous promet une histoire. En -arrière, la haute stature d’<i>Amy</i>; sa barbe olympienne, ses membres puissants -font de lui comme une personnification du Rhône auprès duquel il est né, -dans ce Tarascon que Daudet a rendu célèbre, plus que les Tarasconnais -n’auraient voulu. Ses œuvres artistiques ont honoré le Félibrige, et son <i>Tambour -d’Arcole</i>, ce bronze vivant, restera l’une de ses meilleures créations. -Puis la pléiade des peintres: <i>Dufau</i>, <i>Wagner-Robier</i>, <i>Roux-Renard</i>, <i>Bénoni-Auran</i>, -mêlés aux sculpteurs: <i>Hercule</i>, <i>Miale</i>, <i>Riffard</i>; <i>Injalbert</i>, dont le pont -Mirabeau, le monument élevé à la mémoire de Molière, à Pézenas, et d’autres -œuvres aussi importantes attestent l’habileté et justifient la renommée. Mais -voici les littérateurs et les poètes: <i>Baptiste Bonnet</i>, le premier parmi les -Félibres qui ait donné des ouvrages en prose provençale, où le bonheur -et la justesse de l’expression s’unissent à une forme simple et naturelle et à -l’enchaînement méthodique des idées; <i>Roux Servine</i>, qui se joue des difficultés -de la poésie provençale aussi bien que de la poésie française; <i>Raoul -Gineste</i>, pseudonyme sous lequel se cache le plus provençal des docteurs en -médecine que possède Paris, l’auteur de <i>la Marchando de tello</i>, d’un joli sonnet -sur les chats, et d’autres poésies d’un sentiment bien félibréen; <i>Henri -Giraud</i>, <i>Fernand Hauser</i>, <i>H. Faure</i>, <i>Fernand de Rocher</i>, <i>Loubet</i> et tant -d’autres producteurs d’œuvres charmantes dont la nomenclature serait trop -longue.</p> - -<p>Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles -sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes. Chacun dit -des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite ceux des maîtres, -Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de Paris sont les grands -admirateurs. <i>Jules Troubat</i>, l’ancien secrétaire de Sainte-Beuve et vice-président -de la Société, fait revivre l’abbé Fabre, son compatriote montpelliérain, -le Rabelais du Midi, en récitant des extraits du <i>Siège de Caderousse</i>. Et -lorsque j’aurai cité <i>A. Tournier</i>, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction -publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le titre <i>Du Rhône -aux Pyrénées</i>, d’un autre sur Gambetta, d’un autre encore sur le conventionnel -Vadier; l’intendant général <i>Enjalbert</i>, vice-président, le sympathique secrétaire -<i>Marignan</i>, ainsi que son collègue <i>Jacques Troubat</i>, dont les procès-verbaux -sont des modèles d’exactitude et de rédaction; M. <i>Gardet</i><a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, chancelier, qui -rappelle si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; <i>Amy -fils</i>, gérant du <i>Viro-Souleù</i>, dont <i>Lucien Duc</i> est l’imprimeur impeccable et l’un -des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus qu’à mentionner -l’aimable trésorier de la Société, <i>Plantier</i>, pour présenter au public le Bureau -complet du Félibrige de Paris.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_94">[94]</div> - -<div class="figleft" style="width: 420px; height: 590px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-100.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: left;"> -Félix Gras. -<span class="agrt"><a href="images/illux-100.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux de -passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps, mais -qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi qu’elle a reçu le plus -grand poète provençal de notre époque, Mistral; puis Félix Gras, le Capoulié, -aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement à l’admiration de ses amis et -à l’affection de sa famille. Le Félibrige tout entier, plongé dans le -deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure l’auteur si estimé de tant -d’œuvres charmantes, entre autres des <i>Carbounié</i> et des <i>Rouges -du Midi</i>, rendant ainsi un hommage suprême à celui que le Ministre -venait de décorer de la Légion d’honneur, cette fleur rouge qui n’a -fleuri, hélas! que sur la tombe du poète aimé. Puis vinrent <i>Valère -Bernard</i>, l’un des lauréats du Félibrige; <i>Tavan</i>, l’auteur de -<i>Frisoun de Marietto</i>; d’autres encore, dont le nom m’échappe. -Tous ont été reçus moins comme des amis que comme de véritables -frères, comme les enfants d’une même famille dont les membres, quoique -dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le même but à -atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances.</p> - -<p>Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est ordinairement -consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de <i>Bigot</i>, M. <i>Massip</i>, -dont la voix se prête si bien à l’interprétation de la romance, chante avec -conviction: <i>T’aïmi</i>. M. <i>Gardet</i>, avec ses couplets sur <i>la Foundetto</i>, nous -rappelle le genre anacréontique, cher à nos pères. M. <i>Gourdoux</i>, un des doyens -de la Société, chante: <i>Estello santo</i>, dont le refrain repris en chœur est d’un -effet charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape -Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète les -derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée à table -et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen.</p> - -<h3 id="toc_k">DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL</h3> - -<p>Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était -d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait gaiement -les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie provençale, avait été -<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> -frappé des différences linguistiques et orthographiques qui existent entre le -provençal de nos jours et celui qui se parlait et s’écrivait jadis.</p> - -<p>De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue et -lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut bientôt franchi. -On rechercha les anciens mots encore en usage chez les paysans et les bergers, -qui, ayant moins de relations que les habitants des villes avec les populations -du centre de la France et les étrangers, avaient conservé les traditions -provençales, non seulement dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi -dans leur langage. Ce fut le point de départ d’une réforme qui a fait verser -des flots d’encre et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses, -lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent -pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du projet. -On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites avec une -nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux, parce qu’on les -ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par le peuple. Traiter d’inutile -cet effort et entreprendre une campagne pour en démontrer l’inopportunité, -et même le danger, fut la première manœuvre employée par les partisans -de la conservation des idiomes locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent -actuellement, c’est-à-dire avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. -Le grand argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre -que vouloir ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue -uniforme, c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en -fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils, amènerait -une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les relations, les affaires -et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit moins encore le provençal; il se -prêterait peu ou pas à un changement semblable, et l’on se demande par quels -moyens on pourrait lui faire accepter dans son langage une modification qui -constituerait une véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes.</p> - -<p>La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des appréciations -dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car produire des œuvres d’une -grande élévation d’esprit, écrites dans une langue pure et bien orthographiée, -indiquerait certes une activité littéraire très honorable, mais appréciée seulement -des linguistes, des philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, -forcément restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les -critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il se bornait -à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses détracteurs sont de -bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver son œuvre par une opposition -systématique, fortifiée d’arguments à côté, ils doivent avant tout tenir compte -de son programme et de ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le -résultat qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins certain. -Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le plus utile de -<span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> -l’enseignement du français dans nos campagnes du Midi est le provençal, le -Félibrige aura triomphé des reproches et de leurs auteurs. Par l’application -sage et raisonnée de la méthode étymologique, l’instruction grammaticale -du peuple, aussi bien en provençal qu’en français, fera de rapides progrès. -Il acquerra, grâce à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison -de deux langues, une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non -seulement il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les -formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de ce -point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires du Félibrige. -Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir été traitées d’inutiles -parce qu’inintelligibles pour certains, deviendraient donc d’un usage courant, -et comme le bréviaire d’une langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera -ensuite que plus éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des -tentatives individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été -effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples -prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité sur -toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans <ins id="cor_6" title="inséré «le»">le</ins> Vaucluse, c’est le Frère -<i>Savinien</i>, auteur d’une excellente grammaire romane<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> et d’un choix de lectures -ou versions provençales-françaises, dont le nom est devenu populaire -et les succès connus, même au Ministère de l’Instruction publique; c’est -M. <i>Funel</i>, instituteur à Vence (Alpes-Maritimes); c’est M. <i>Bénétrix</i>, homme de -lettres à Auch; c’est M. <i>Perbosc</i>, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. <i>Desmons</i>, -sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par l’expérience, -les heureux fruits du système qu’ils ont adopté.</p> - -<p>Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode pour -l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes locaux a été -conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus rapide. Il y a, dans -toutes les vieilles provinces, une émulation des plus louables pour l’utilisation -des dialectes du terroir, plus clairs, plus compréhensibles aux jeunes écoliers.</p> - -<p>Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner l’exemple -en cette circonstance. Le rapport si intéressant du <i>Comité de préservation de -la langue bretonne</i>, présenté au Congrès de Rennes, le 28 mai 1897, vient -donner une nouvelle force aux arguments que nous avons exposés. Il considère -(et nous sommes de son avis) l’instituteur primaire comme la principale -pierre d’achoppement de notre programme. Ces braves fonctionnaires, bien -disciplinés, obéissent à un mot d’ordre qui proscrit le breton de l’école. En -vain leur fait-on observer que l’enseignement du français se fait mieux et -plus facilement quand on se sert de la langue maternelle; en vain leur -prouve-t-on d’une façon péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, -<span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span> -apprendra aux enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met -huit mois à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec -quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux traités -que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est enseignée aux -enfants des écoles.</p> - -<p>Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie -du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport -si remarquable de M. <i>Raymond Laborde</i>, vice-président de la <i>Ruche corrézienne</i>. -Il appuie son opinion de celle des hommes les plus autorisés de -notre époque dans l’instruction publique et les études philologiques. Ce sont -MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou, Michel Bréal, l’abbé Rousselot, -Paul Meyer, pour Paris. Dans nos universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, -Bourciez, Clédat, Jeanroy, Constant, etc.</p> - -<p>Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne rencontre -plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens dialectes -recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle donne partout les -mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les mêmes exemples comme -sur les mêmes raisons. La question ainsi posée, il appartient à M. le Ministre -de l’Instruction publique d’ordonner une enquête à ce sujet. Si les -conclusions en étaient favorables au désir exprimé par les populations -rurales, rien ne s’opposerait plus à ce que les Universités de province, -s’inclinant devant les résultats acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux -qu’éclairés en donnant aux instituteurs primaires des indications appropriées. -Nul doute qu’une telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction -à tous les degrés.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> -<i>Le Figaro</i> et <i>l’Événement</i> d’octobre 1878 reproduisent les discours des félibres qui étaient -présents.</p> - -<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> -M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu.</p> - -<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> -Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence en matière électorale, mais le -désir bien affirmé des Félibres de s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes.</p> - -<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> -Villemain.</p> - -<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> -Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux représentations du théâtre antique -d’Orange et à toutes les manifestations félibréennes de l’année 1897.</p> - -<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> -Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. <i>Marcel</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> -Dont nous donnons plus loin des extraits.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_37">VI<br /> -HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE</h2> - -<p class="sommc">Langue ligurienne.—Langue grecque.—Langue latine.—Langues barbares.—Langue -francique ou théotisque.—Langue romane.</p> - -<p>Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des -usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question de -leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du Félibrige. -L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop considérable pour -n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru devoir, dans les chapitres -suivants, lui consacrer la place que son importance lui assigne.</p> - -<p>Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous remontons -jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le roman, parce -que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer que le provençal -actuel, né de ces langues, possède, encore de nos jours, des mots qui -lui ont été légués par cette époque primitive où les rivages de la Méditerranée -étaient habités par les Ligures. Le lecteur pourra se rendre compte de ce fait -en parcourant les petits vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel -et se trouvera ainsi fixé sur cette question de linguistique.</p> - -<p>Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles ont -passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs origines jusqu’à -nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger des transformations et -des progrès qu’elles ont subis, de citer des morceaux choisis, soit en prose, -soit en vers, des idiomes locaux. Ces exemples donneront une idée des divers -dialectes du Midi, de la corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur -valeur littéraire.</p> - -<p>Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale -que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa les règles -<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> -de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous l’influence du Félibrige, -des modifications ont été apportées dans notre langue. Le <i>Dictionnaire</i> de -Mistral, véritable monument d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement -la forme, l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, -le Frère Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des -écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et thèmes, -dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C. Achard, permettront -de comparer le provençal d’avant la Révolution avec celui de nos -jours.</p> - -<p>Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté -l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application pratique -de la méthode étymologique pour l’enseignement du français par le provençal. -Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et lui ont valu les -éloges et les encouragements les plus mérités du monde littéraire et des -membres les plus haut placés de l’enseignement public. Nous sommes particulièrement -heureux de le constater ici et nous faisons des vœux pour que -cet enseignement soit généralisé pour le plus grand honneur des lettres -françaises.</p> - -<p>La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du genre -humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes facultés -de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est née la -diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané; œuvre -collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les différentes nations, -des modifications nées de la vie en commun, des besoins de l’existence et -de la diversité des races.</p> - -<p>Les langages se divisent à l’infini; cependant les philologues, les linguistes -sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des rapports, -des affinités, des analogies, marques d’une commune origine. Partant de ce -principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des empreintes inégales -d’un même type. De cette source seraient nés des dialectes qu’on peut réunir -dans un même groupe et rattacher plus ou moins étroitement à une langue -mère, qui, pour avoir cessé d’être vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces -ineffaçables de son ancienne existence et de sa domination.</p> - -<p id="toc_38">Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient différents -dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu d’appeler celtique.</p> - -<p>Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes, mais -liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de la Gaule -proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon exacte serait -peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel nous en a conservé -quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec le grec et le latin, à -former notre langue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">[101]</span> -Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage, -lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par les emprunts -faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par le fait des transactions -commerciales, la langue parlée dans toute la Provence. Puis le -latin survint, imposé comme une loi à tous les peuples vaincus, et il ne resta -des anciens idiomes que quelques mots ou rudiments qui formaient des barbarismes -dans le latin des provinces.</p> - -<p>Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des -Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait partout avec -l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que le passage des Goths, -des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui introduisirent en Provence -des mots et des locutions à eux propres, amena l’altération graduelle du latin. -Il revêtit des formes nouvelles, lesquelles, fixées par des règles et soumises -à un système grammatical parfaitement coordonné, donnèrent naissance à -une langue que l’on appela le <i>Roman</i> et qui fut commune à toutes les nations -soumises à Charlemagne.</p> - -<p>Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans toute -l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent ensuite les -langues modernes, qui prirent des caractères différents à mesure que les -événements politiques séparèrent les nations, qui devinrent indépendantes -les unes des autres.</p> - -<p>Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent: l’<i>Italien</i>, -l’<i>Espagnol</i>, le <i>Portugais</i>, le <i>Provençal</i> et le <i>Français</i>.</p> - -<p>D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le -Sud-Est de la France peut se résumer ainsi:</p> - -<ul class="lsoff"> - <li>Langue Ligurienne;</li> - <li>Langue Grecque;</li> - <li>Langue Latine;</li> - <li>Langues Barbares;</li> - <li>Langue Romane;</li> - <li>Langue Provençale;</li> - <li>Et, enfin, langue Française<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</li> -</ul> - -<h3 id="toc_39"><span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> -LANGUE LIGURIENNE</h3> - -<p>Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue -parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens habitants -de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que cette langue devait -avoir quelque affinité avec le Celtique en usage chez les peuples de la Gaule. -Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui? Les vocabulaires où l’on a rassemblé -les mots prétendus celtiques, les commentaires qui les accompagnent ne -sont que des recueils des divers idiomes vulgaires usités dans les provinces -de la France. Il paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux -pour une reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait -être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, qui admit -comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni au -Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de racines au -Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et le Gaëlic (dont -le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver quelque parenté avec -l’ancien Celtique.</p> - -<p>Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le Ligurien -différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre Provençal -quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes des autres provinces, -pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces mots n’ont donc pu -être transmis au Provençal que par le Ligurien. Ce qui nous confirme dans -cette opinion, c’est que nous retrouvons ces mêmes mots, avec quelques -légères altérations, dans le Génois et le langage parlé sur le parcours de la -rivière de Gênes, pays qu’habitaient les Liguriens.</p> - -<p>Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue -mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit vocabulaire -de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre Provençal et -considérés comme les plus sûrement dérivés de cette langue<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> - -<h4><span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> -VOCABULAIRE DES MOTS LIGURIENS RESTÉS DANS LE PROVENÇAL</h4> - -<table class="wem20" summary="Mots liguriens dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl cs8 w60">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl cs8">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">A</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Abrar.</td> - <td class="tdl">Allumer.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Acoulo.</td> - <td class="tdl">Arc-boutant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Agacin.</td> - <td class="tdl">Cor.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Agast.</td> - <td class="tdl">Érable.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Alan.</td> - <td class="tdl">Hâbleur.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aléouge.</td> - <td class="tdl">Allège.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aouffo.</td> - <td class="tdl">Sparterie.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Apen.</td> - <td class="tdl">Fondation d’un mur.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Arno.</td> - <td class="tdl">Teigne.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Atue.</td> - <td class="tdl">Bois résineux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Avenq.</td> - <td class="tdl">Gouffre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">B</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Baccou.</td> - <td class="tdl">Soufflet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bachas.</td> - <td class="tdl">Flaque d’eau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Badar.</td> - <td class="tdl">Bâiller.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bajano.</td> - <td class="tdl">Légumes en salade.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Balouiro.</td> - <td class="tdl">Guêtres de feutre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Baou.</td> - <td class="tdl">Escarpement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Baoumo.</td> - <td class="tdl">Grotte.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Begno.</td> - <td class="tdl">Echelette d’un bât.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Biou.</td> - <td class="tdl">Bucin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bled.</td> - <td class="tdl">Mèche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bourneou.</td> - <td class="tdl">Tuyau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bresco.</td> - <td class="tdl">Rayon de miel.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bruc.</td> - <td class="tdl">Ruche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">C</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cacheio.</td> - <td class="tdl">Fromage mou.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cachoflo.</td> - <td class="tdl">Artichaut.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Calaman.</td> - <td class="tdl">Poutre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Calous.</td> - <td class="tdl">Trognon de chou.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cons.</td> - <td class="tdl">Étage.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">D</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Dai.</td> - <td class="tdl">Faux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Damen (tenir).</td> - <td class="tdl">Guetter.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Darbou.</td> - <td class="tdl">Mulot.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Drayo.</td> - <td class="tdl">Sentier.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">E</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ego.</td> - <td class="tdl">Haras.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Eissado.</td> - <td class="tdl">Houe.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escaboua.</td> - <td class="tdl">Troupeau de chèvres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escandaou.</td> - <td class="tdl">Mesure pour l’huile.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esqueirié.</td> - <td class="tdl">Pente pierreuse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">F</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Faoudo.</td> - <td class="tdl">Giron.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Faouvi.</td> - <td class="tdl">Sumac.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fedo.</td> - <td class="tdl">Brebis.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">G</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaoubi.</td> - <td class="tdl">Adresse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaougno.</td> - <td class="tdl">Ouïe des <ins id="cor_7" title="poisson">poissons</ins>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaveou.</td> - <td class="tdl">Sarment.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Greou.</td> - <td class="tdl">Cœur de laitue.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Grupi.</td> - <td class="tdl">Crèche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">H</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Heli.</td> - <td class="tdl">Lis.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Houasco.</td> - <td class="tdl">Hoche, Entaille.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">I</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Indé.</td> - <td class="tdl">Vase de cuivre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Indés.</td> - <td class="tdl">Trépied pour le pot-au-feu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">J</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jabou (â).</td> - <td class="tdl">A foison.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jaino.</td> - <td class="tdl">Poutre, Solive.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jarro.</td> - <td class="tdl">Cruche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">L</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Laouvo.</td> - <td class="tdl">Dalle de pierre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lazagno.</td> - <td class="tdl">Pâte de ménage.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">M</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Magaou.</td> - <td class="tdl">Pioche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Magnin.</td> - <td class="tdl">Chaudronnier ambulant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Maloun.</td> - <td class="tdl">Brique.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mareto.</td> - <td class="tdl">Besace.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Margaou.</td> - <td class="tdl">Pâturin annuel (pluriel).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mas.</td> - <td class="tdl">Ferme.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mastro.</td> - <td class="tdl">Pétrin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mavoun.</td> - <td class="tdl">Haricots gourmands.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Megi.</td> - <td class="tdl">Médecin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Menoun.</td> - <td class="tdl">Bouc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Messugo.</td> - <td class="tdl">Ciste.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Morven.</td> - <td class="tdl"><ins id="cor_8" title="Genvérier">Genévrier</ins>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span> - N</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nasquo.</td> - <td class="tdl">Inule visqueuse (pl.).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Niero.</td> - <td class="tdl">Puce.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">O</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Oc.</td> - <td class="tdl">Oui.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Oouruou.</td> - <td class="tdl">Maquereau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ourami.</td> - <td class="tdl">Faucille.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">P</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pantai.</td> - <td class="tdl">Rêve.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pechier.</td> - <td class="tdl">Cruche (petite).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Peiroou.</td> - <td class="tdl">Chaudron.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Poutargo.</td> - <td class="tdl">Caviar.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">R</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rabas.</td> - <td class="tdl">Blaireau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Raï.</td> - <td class="tdl">Troupeau de porcs.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Roumias.</td> - <td class="tdl">Ronce.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ruelo.</td> - <td class="tdl">Coquelicot.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">S</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sartan.</td> - <td class="tdl">Poêle à frire.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Siagno.</td> - <td class="tdl">Massette d’eau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sivado.</td> - <td class="tdl">Avoine.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Seioun.</td> - <td class="tdl">Pot à lait.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">T</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tap.</td> - <td class="tdl">Bouchon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tanquo.</td> - <td class="tdl">Barre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tapet.</td> - <td class="tdl">Genre d’escargot.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tarnaou.</td> - <td class="tdl">1/8 d’once.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tesouiros.</td> - <td class="tdl">Ciseaux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tigno.</td> - <td class="tdl">Engelure.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Toouteno.</td> - <td class="tdl">Calmar.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Touaro.</td> - <td class="tdl">Chenille.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Toupin.</td> - <td class="tdl">Pot à feu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Trufar (se).</td> - <td class="tdl">Se moquer.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Trui.</td> - <td class="tdl">Aire pour les raisins.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tuy.</td> - <td class="tdl">If.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="2">V</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vabre.</td> - <td class="tdl">Ruisseau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vano.</td> - <td class="tdl">Couverture.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vesou.</td> - <td class="tdl">Voir venir.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vibre.</td> - <td class="tdl">Castor.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vichou.</td> - <td class="tdl">Roitelet.</td> -</tr> -</table> - -<p>Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle -des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer les -analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des premiers habitants -de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus étendue, un vocabulaire -plus complet pourraient faire l’objet d’un ouvrage spécial, mais ne rentrent -pas dans le cadre de celui-ci.</p> - -<p>Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer -que les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien -sont:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Des noms géographiques, tels que: <i>Gour</i>, lac; <i>Bachas</i>, mare; <i>Baou</i>, -escarpement, d’où viennent <i>Baoumo</i>, grotte, et <i>Baouco</i>, nom générique donné -aux graminées et aux herbes qui croissent sur les rochers et sur les bords -des sentiers; <i>Coumbo</i>, vallon, creux; <i>Craou</i>, plaine caillouteuse; <i>Drayoou</i>, -sentier; <i>Esqueirié</i>, pente pierreuse; <i>Lubac</i>, côté d’une montagne exposé au -nord; etc...;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont: <i>Agast</i>, -érable; <i>Arno</i>, teigne; <i>Darbou</i>, mulot; <i>Faouvi</i>, sumac, etc...;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens Liguriens, -comme, par exemple, <i>Tapi</i> ou <i>Tapio</i>, hutte; <i>Escaboua</i>, troupeau de -<span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span> -chèvres; <i>Ménoun</i>, bouc; <i>Raï</i>, troupeau de cochons; <i>Cambis</i>, collier pour suspendre -les sonnettes du bétail, etc...;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Quelques termes d’agriculture comme: <i>Eyssarry</i> et <i>Eyssarryen</i>, paniers -pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; <i>Daï</i> ou <i>Dayo</i>, faux; <i>Magaou</i>, -pioche; <i>Mas</i>, ferme; <i>Ourami</i>, faucille, etc...;</p> - -<p>5<sup>o</sup> Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières ou -d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues étrangères. Ces -mots sont encore assez nombreux et présentent des marques d’origine qui -ne permettent pas de les confondre avec ceux qui ont été transmis au Provençal -par le Grec, le Latin et les langues gothiques.</p> - -<p>Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire à -attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec les langues -sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment, une telle étude, -trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage, devrait, pour être complète, -faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il nous suffise ici de constater -qu’il y a eu une langue Ligurienne plus ou moins différente des idiomes parlés -dans les Gaules, et que cette langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement -disparu, puisqu’elle a laissé des traces dans le Provençal.</p> - -<p>Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même -forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire, qu’il a -dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations différentes dans -ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun fait connu ne peut nous -porter à supposer que ces dialectes fussent écrits. Les annales des Ligures, -leurs lois, les préceptes de leur religion se conservaient chez eux par la tradition, -comme chez les Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que -les Marseillais exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du -commerce, ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce -moment, les dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent -même plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête -romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut -plus usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que -nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers vestiges -de la langue d’où naquit le Provençal.</p> - -<h3 id="toc_40">LANGUE GRECQUE</h3> - -<p>L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne devait -pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces derniers. En effet, -les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique, l’introduisirent rapidement -dans toutes les possessions marseillaises. Comme nous l’avons dit plus haut, -<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> -la langue Grecque prit bientôt le dessus dans la Provence et dans les Gaules. -Elle y fit même de tels progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, -surtout ville de commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des -Arts et des Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes -de Rome faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y -était l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre -d’<i>Athènes des Gaules</i>.</p> - -<div class="figleft" style="width: 510px; height: 475px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-112.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: left;"> -Les Phocéens à Marseille: Fiançailles de Gyptis. -<span class="agrt"><a href="images/illux-112.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et -la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux -idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins, -elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme -raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère -étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt -remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays -placés sous la souveraineté de Rome.</p> - -<p>A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception. Ayant -su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle conserva aussi le -Grec comme langue officielle, aussi bien dans les actes publics et privés que -dans les rapports journaliers des habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement -du <small>IV</small><sup>e</sup> siècle. A cette époque, par l’influence de la religion chrétienne, -qui domina enfin dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, -le Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome. -Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps le langage -parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par fusionner avec le -Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit dans les mots, soit dans -<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> -la prononciation. Cette remarque suffit à expliquer comment le Roman de la -Gaule méridionale, dans la partie spéciale à Marseille et à son territoire, est -plus riche en mots grecs que le Roman parlé en dehors de cette province.</p> - -<p>Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au -Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M. Martin -fils, de l’Académie de Marseille<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>:</p> - -<table class="wem30" summary="Mots grecs dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl cs8 w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl cs8 w30">GREC</th> - <th class="tdl cs8">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">A</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Agi.</td> - <td class="tdl">Ragion.</td> - <td class="tdl">Grain de raisin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Agreno.</td> - <td class="tdl">Agrinos.</td> - <td class="tdl">Prune sauvage.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Alabre.</td> - <td class="tdl">Labros.</td> - <td class="tdl">Glouton, vorace.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Alapedo.</td> - <td class="tdl">Lepas.</td> - <td class="tdl">Patelle (coquille).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Androun.</td> - <td class="tdl">Andron.</td> - <td class="tdl">Ruelle, recoin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Anissar.</td> - <td class="tdl">Anypsoo.</td> - <td class="tdl">Hérisser.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aqui.</td> - <td class="tdl">Anchi.</td> - <td class="tdl">Là, auprès.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aragnoou.</td> - <td class="tdl">Araias.</td> - <td class="tdl">Sorte de filet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Argui.</td> - <td class="tdl">Ergasia.</td> - <td class="tdl">Cabestan, treuil.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Artoun.</td> - <td class="tdl">Artos.</td> - <td class="tdl">Pain.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">B</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Barri.</td> - <td class="tdl">Baris.</td> - <td class="tdl">Rempart.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bellugo.</td> - <td class="tdl">Balleka.</td> - <td class="tdl">Étincelle.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Blestoun.</td> - <td class="tdl">Blaisotes.</td> - <td class="tdl">Matteau de chanvre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bogo.</td> - <td class="tdl">Bokes.</td> - <td class="tdl">Bogue (poisson).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Boucaou.</td> - <td class="tdl">Baukalion.</td> - <td class="tdl">Bocal.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Boufaire.</td> - <td class="tdl">Bouphagos.</td> - <td class="tdl">Vorace, gros mangeur.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bregin.</td> - <td class="tdl">Brochis.</td> - <td class="tdl">Sorte de filet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bourrido.</td> - <td class="tdl">Boridia.</td> - <td class="tdl">Soupe de poisson à l’ail.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bourriquo.</td> - <td class="tdl">Brichon.</td> - <td class="tdl">Ane.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Brousso.</td> - <td class="tdl">Brosis.</td> - <td class="tdl">Lait caillé, recuite, nourriture.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bugado.</td> - <td class="tdl">Bouchanda.</td> - <td class="tdl">Lessive.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">C</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cabesso.</td> - <td class="tdl">Kebe.</td> - <td class="tdl">Tête.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cabudaou.</td> - <td class="tdl">Kebe-oidos.</td> - <td class="tdl">Peloton.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Calar.</td> - <td class="tdl">Chaloo.</td> - <td class="tdl">Jeter.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Calen.</td> - <td class="tdl">Chalumma.</td> - <td class="tdl">Filet et lampe.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Calignar.</td> - <td class="tdl">Calindeo.</td> - <td class="tdl">Courtiser.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Calignaou.</td> - <td class="tdl">Chalinos.</td> - <td class="tdl">Bûche de bois.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Canasto.</td> - <td class="tdl">Canastron.</td> - <td class="tdl">Corbeille.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Canisso.</td> - <td class="tdl">Canis.</td> - <td class="tdl">Claie.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cantoun.</td> - <td class="tdl">Canthos.</td> - <td class="tdl">Coin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Capelan.</td> - <td class="tdl">Apellakes.</td> - <td class="tdl">Prêtre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Carambot.</td> - <td class="tdl">Carabos.</td> - <td class="tdl">Crevette.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span> -Caro.</td> - <td class="tdl">Kara.</td> - <td class="tdl">Face.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Chilet.</td> - <td class="tdl">Cheiloter.</td> - <td class="tdl">Sifflet de chasse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cliquetos.</td> - <td class="tdl">Kykleo.</td> - <td class="tdl">Crécelle.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Corpou.</td> - <td class="tdl">Colpos.</td> - <td class="tdl">Fond de filet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Coucoumar.</td> - <td class="tdl">Coucoumion.</td> - <td class="tdl">Vase, pot allant au feu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Coufo.</td> - <td class="tdl">Kouphos.</td> - <td class="tdl">Corbeille, cabas.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Courous.</td> - <td class="tdl">Koreia.</td> - <td class="tdl">Joli, beau, riche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">D</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Dardailloun.</td> - <td class="tdl">Dardaillon.</td> - <td class="tdl">Ardillon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Destraou.</td> - <td class="tdl">Dextralion.</td> - <td class="tdl">Hache.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">E</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Eissaougo.</td> - <td class="tdl">Eisago.</td> - <td class="tdl">Sorte de filet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escaoumé.</td> - <td class="tdl">Skalmos.</td> - <td class="tdl">Cheville pour rames.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escaravas.</td> - <td class="tdl">Ascalabos.</td> - <td class="tdl">Escarbot (insecte).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esco.</td> - <td class="tdl">Yska.</td> - <td class="tdl">Amadou.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esparmar.</td> - <td class="tdl">Sphalmeo.</td> - <td class="tdl">Enduire de suif.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esparrar.</td> - <td class="tdl">Sparasso.</td> - <td class="tdl">Glisser fortement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esquifou.</td> - <td class="tdl">Scafé.</td> - <td class="tdl">Petite barque.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Estelos.</td> - <td class="tdl">Stoloi.</td> - <td class="tdl">Éclats de bois.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">F</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fanaou.</td> - <td class="tdl">Phanos.</td> - <td class="tdl">Fanal.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fanons.</td> - <td class="tdl">Phaneros.</td> - <td class="tdl">Magnifique.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fenat.</td> - <td class="tdl">Phenax.</td> - <td class="tdl">Mauvais sujet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fregir.</td> - <td class="tdl">Phrygo.</td> - <td class="tdl">Frire.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">G</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gabi.</td> - <td class="tdl">Gabis.</td> - <td class="tdl">Hune.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gamato.</td> - <td class="tdl">Gabathon.</td> - <td class="tdl">Auge de maçon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ganchou.</td> - <td class="tdl">Kampsos.</td> - <td class="tdl">Croc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gangui.</td> - <td class="tdl">Gangami.</td> - <td class="tdl">Sorte de filet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaudre.</td> - <td class="tdl">Charadra.</td> - <td class="tdl">Torrent.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaoutos.</td> - <td class="tdl">Gnathos.</td> - <td class="tdl">Joues.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaougno.</td> - <td class="tdl">Chaunos.</td> - <td class="tdl">Ouïes de poissons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gazan.</td> - <td class="tdl">Gazaa.</td> - <td class="tdl">Gain, richesse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gibous.</td> - <td class="tdl">Ybos.</td> - <td class="tdl">Bossu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gip.</td> - <td class="tdl">Gypso.</td> - <td class="tdl">Plâtre, gypse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gobi.</td> - <td class="tdl">Kobios.</td> - <td class="tdl">Goujon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Goï.</td> - <td class="tdl">Guios.</td> - <td class="tdl">Boiteux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gouargo.</td> - <td class="tdl">Gorgyra.</td> - <td class="tdl">Egout, canal.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">J</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jarret.</td> - <td class="tdl">Jarax.</td> - <td class="tdl">Jarret (poisson).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jimou.</td> - <td class="tdl">Ecmaïos.</td> - <td class="tdl">Mou, humide.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">L</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Labech.</td> - <td class="tdl">Libonotos.</td> - <td class="tdl">Vent du sud.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lan.</td> - <td class="tdl">Lampsis.</td> - <td class="tdl">Éclair.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lar.</td> - <td class="tdl">Laros.</td> - <td class="tdl">Vent favorable.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Leou.</td> - <td class="tdl">Ileos.</td> - <td class="tdl">Poumons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span>M</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Madrago.</td> - <td class="tdl">Mandraago.</td> - <td class="tdl">Madrague.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Magagno.</td> - <td class="tdl">Manganon.</td> - <td class="tdl">Fourberie, ruse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mastro.</td> - <td class="tdl">Mactra.</td> - <td class="tdl">Pétrin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Matou.</td> - <td class="tdl">Mataios.</td> - <td class="tdl">Fou, niais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mouledo.</td> - <td class="tdl">Muelodès.</td> - <td class="tdl">Mie de pain.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Moustacho.</td> - <td class="tdl">Mustax.</td> - <td class="tdl">Moustache.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">N</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nanet.</td> - <td class="tdl">Nanos.</td> - <td class="tdl">Nain.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nougat.</td> - <td class="tdl">Nogala.</td> - <td class="tdl">Nougat.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">O</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Onidê.</td> - <td class="tdl">Ochetos.</td> - <td class="tdl">Tas de pierres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Oustaou.</td> - <td class="tdl">Estia.</td> - <td class="tdl">Maison.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">P</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pantou.</td> - <td class="tdl">Pantoios.</td> - <td class="tdl">Déguenillé.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pedas.</td> - <td class="tdl">Paidicos.</td> - <td class="tdl">Maillots.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pouaïré.</td> - <td class="tdl">Poterion.</td> - <td class="tdl">Seau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Priou.</td> - <td class="tdl">Prioo.</td> - <td class="tdl">Présure.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Prueisso.</td> - <td class="tdl">Prulées.</td> - <td class="tdl">Foule.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">R</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ragagé.</td> - <td class="tdl">Ragas.</td> - <td class="tdl">Gouffre, abîme.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Raquo.</td> - <td class="tdl">Rax.</td> - <td class="tdl">Marc de raisins.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rajar.</td> - <td class="tdl">Razo.</td> - <td class="tdl">Couler.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Raï et Riou.</td> - <td class="tdl">Reon.</td> - <td class="tdl">Ruisseau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rusquo.</td> - <td class="tdl">Rous.</td> - <td class="tdl">Tan.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">S</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sardino.</td> - <td class="tdl">Sardinous.</td> - <td class="tdl">Sardine (poisson).</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Saoumo.</td> - <td class="tdl">Sagmarios.</td> - <td class="tdl">Anesse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sengounaïré.</td> - <td class="tdl">Sagouron.</td> - <td class="tdl">Sorte de filet.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sepoun.</td> - <td class="tdl">Snepon.</td> - <td class="tdl">Billot.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Soulomi.</td> - <td class="tdl">Ialemos.</td> - <td class="tdl">Chant languissant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Souquet.</td> - <td class="tdl">Sicoma.</td> - <td class="tdl">Bonne mesure.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Strancinar.</td> - <td class="tdl">Strangizo.</td> - <td class="tdl">Se consumer.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Supioun.</td> - <td class="tdl">Sypidion.</td> - <td class="tdl">Petite sèche.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">T</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tarabusteri.</td> - <td class="tdl">Tarabéos.</td> - <td class="tdl">Importun.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Teso.</td> - <td class="tdl">Tasis.</td> - <td class="tdl">Allée d’arbrisseaux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tian.</td> - <td class="tdl">Thyeia.</td> - <td class="tdl">Grand vase de terre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tiblo.</td> - <td class="tdl">Tryblion.</td> - <td class="tdl">Truelle.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tinéou.</td> - <td class="tdl">Thynnae.</td> - <td class="tdl">Bas-fonds.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Thité.</td> - <td class="tdl">Thytthos.</td> - <td class="tdl">Poupée.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Toouteno.</td> - <td class="tdl">Teuthis.</td> - <td class="tdl">Calmer.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Toumo.</td> - <td class="tdl">Tomos.</td> - <td class="tdl">Fromage mou.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tron.</td> - <td class="tdl">Bronte.</td> - <td class="tdl">Tonnerre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">U</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ueil.</td> - <td class="tdl">Illos.</td> - <td class="tdl">Œil.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Uillaou.</td> - <td class="tdl">Illaino.</td> - <td class="tdl">Éclair.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">Z</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Zoubar.</td> - <td class="tdl">Sobeo.</td> - <td class="tdl">Frapper.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span> -Des recherches plus longues auraient fait découvrir un nombre plus considérable -de mots provençaux tirés du Grec; ce petit vocabulaire est cependant -suffisant pour prouver la filiation de la langue Provençale avec la langue -Grecque. On pourrait trouver une nouvelle preuve de cette filiation dans des -exclamations populaires encore en usage de nos jours à Marseille. Par -exemple, le mot <i>Aou</i>, pour appeler, et <i>Arri</i>, qui répond à <i>Arry</i>, exciter. Une -expression dont les matelots provençaux se servent encore dans un effort -commun au travail: <i>Ala soya lesso</i>, n’est qu’une variante de <i>Alla soi alexo</i>, -qui servait aux mariniers grecs pour régler leurs mouvements dans une -manœuvre d’ensemble. Enfin, <i>Nono Nono</i>, chant des nourrices pour endormir -les enfants, répond au mot grec <i>Nonnion Nonnion</i>, auquel <i>Hesychius</i> donnait -la même signification.</p> - -<h3 id="toc_41">LANGUE LATINE</h3> - -<p>La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue Grecque, -parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une influence beaucoup -plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le Ligurien.</p> - -<p>Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par -les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics en Latin. -Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs décrets qu’en -cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à la loi du vainqueur. -En Provence, si l’on en juge par les relations historiques, le Latin s’implanta -d’une façon si puissante qu’au point de vue linguistique cette province ne se -distingua plus de l’Italie.</p> - -<p>Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et la soumission -universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut, comme nous -l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua à se servir de la -langue Grecque dans les actes publics, et cette particularité mérite d’autant -plus d’être remarquée qu’il n’y a pas d’exemple d’un pareil privilège dans -toute l’étendue de la domination romaine.</p> - -<p>Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut -due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des Romains. -Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité dont jouirent ses -écoles à cette époque. On y enseignait en effet trois langues: le Grec, le -Latin et le Gaulois, avec une excellente méthode et une pureté qui avaient -valu à Marseille la préférence de l’aristocratie romaine et des classes aisées, -pour l’éducation de leurs enfants.</p> - -<p>La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également de -l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent leur -<span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> -donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les plus grands honneurs -étaient réservés à ceux qui savaient le Latin. C’est ainsi que l’on vit -l’Espagne, la Gaule transalpine et la Gaule cisalpine fournir au Sénat, au -Gouvernement, aux armées, à la littérature, des personnages de marque dont -les talents contribuèrent à soutenir la gloire et la renommée de la patrie -adoptive.</p> - -<p>Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour -l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial, -Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier que -Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc..., naquirent -dans les Gaules.</p> - -<p>Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez longtemps -le niveau général des études à la hauteur de leur réputation, la décadence -du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa des traces -profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le peuple, et il faut -arriver à l’invasion des Barbares<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> pour marquer la première période de sa -décadence. Les divers idiomes de ces peuples, en se mêlant au Latin, l’altérèrent -au point qu’ils donnèrent naissance à une nouvelle langue, dont le -nom devait rappeler l’origine: le Roman, c’est-à-dire langue <ins id="cor_9" title="tiré">tirée</ins> du Romain -ou Latin.</p> - -<p>Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint la -souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons ci-après, -comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un vocabulaire -résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le Provençal de nos -jours:</p> - -<h4>VOCABULAIRE DE QUELQUES MOTS LATINS CONSERVÉS DANS LE PROVENÇAL<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a></h4> - -<table class="wem30" summary="Mots liguriens dans le provençal"> -<tr> - <th class="cent" colspan="3"><i>Substantifs</i></th> -</tr> -<tr> - <th class="tdl cs8 w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl cs8 w30">LATIN</th> - <th class="tdl cs8">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">A</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aigarden.</td> - <td class="tdl">Aqua ardens.</td> - <td class="tdl">Eau-de-vie.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aigo.</td> - <td class="tdl">Aqua.</td> - <td class="tdl">Eau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aillet.</td> - <td class="tdl">Allium.</td> - <td class="tdl">Ail.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Api.</td> - <td class="tdl">Apium.</td> - <td class="tdl">Céleri.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Areno.</td> - <td class="tdl">Arena.</td> - <td class="tdl">Sable.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Arro.</td> - <td class="tdl">Arrha.</td> - <td class="tdl">Arrhes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">B</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Babi.</td> - <td class="tdl">Bubo.</td> - <td class="tdl">Hibou.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Berbi.</td> - <td class="tdl">Bubo.</td> - <td class="tdl">Dartre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span> -C</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cadeno.</td> - <td class="tdl">Catena.</td> - <td class="tdl">Chaîne.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Carn.</td> - <td class="tdl">Carnis.</td> - <td class="tdl">Chair, viande.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cavillaire.</td> - <td class="tdl">Cavillator.</td> - <td class="tdl">Chicaneur.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cebo.</td> - <td class="tdl">Cepa.</td> - <td class="tdl">Oignon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Claou.</td> - <td class="tdl">Clavis.</td> - <td class="tdl">Clef.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Conco.</td> - <td class="tdl">Concha.</td> - <td class="tdl">Pile, évier.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Couniou.</td> - <td class="tdl">Cuniculus.</td> - <td class="tdl">Lapin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">D</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Delubre.</td> - <td class="tdl">Delubrum.</td> - <td class="tdl">Temple.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Di.</td> - <td class="tdl">Dies.</td> - <td class="tdl">Jour.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">E</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Erbetto.</td> - <td class="tdl">Beta.</td> - <td class="tdl">Poirée.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escalo.</td> - <td class="tdl">Scala.</td> - <td class="tdl">Échelle.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escoubo.</td> - <td class="tdl">Scopæ.</td> - <td class="tdl">Balai.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escoumesso.</td> - <td class="tdl">Res commissa.</td> - <td class="tdl">Chose jugée.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Espigo.</td> - <td class="tdl">Spica.</td> - <td class="tdl">Epi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">F</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fabre.</td> - <td class="tdl">Faber.</td> - <td class="tdl">Ouvrier.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Febre.</td> - <td class="tdl">Febris.</td> - <td class="tdl">Fièvre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fusto.</td> - <td class="tdl">Fustis.</td> - <td class="tdl">Bâton.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">G</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Gaou.</td> - <td class="tdl">Gaudium.</td> - <td class="tdl">Joie.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Grame.</td> - <td class="tdl">Gramen.</td> - <td class="tdl">Chiendent.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">J</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jas.</td> - <td class="tdl">Jacere (de).</td> - <td class="tdl">Étable.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jouven.</td> - <td class="tdl">Juventus.</td> - <td class="tdl">Jeunesse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Judici.</td> - <td class="tdl">Judicium.</td> - <td class="tdl">Jugement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Judiou.</td> - <td class="tdl">Judæus.</td> - <td class="tdl">Juif.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">L</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lach.</td> - <td class="tdl">Lac.</td> - <td class="tdl">Lait.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lagramo.</td> - <td class="tdl">Lacryma.</td> - <td class="tdl">Larme.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lambrusco.</td> - <td class="tdl">Labrusca.</td> - <td class="tdl">Vigne sauvage.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lequo.</td> - <td class="tdl">Laqueus.</td> - <td class="tdl">Piège.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">M</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Merso.</td> - <td class="tdl">Mersis.</td> - <td class="tdl">Marchandises.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mouloun.</td> - <td class="tdl">Moles.</td> - <td class="tdl">Amas.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">N</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Neblo.</td> - <td class="tdl">Nebula.</td> - <td class="tdl">Brouillard.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> -O</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ortigo.</td> - <td class="tdl">Urtica.</td> - <td class="tdl">Ortie.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ouardi.</td> - <td class="tdl">Hordeum.</td> - <td class="tdl">Orge.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Oulo.</td> - <td class="tdl">Olla.</td> - <td class="tdl">Marmite.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ourfaneou.</td> - <td class="tdl">Orfanus.</td> - <td class="tdl">Orphelin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">P</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pacan.</td> - <td class="tdl">Paganus.</td> - <td class="tdl">Rustre, paysan.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pacho.</td> - <td class="tdl">Pactio.</td> - <td class="tdl">Accord.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Palu.</td> - <td class="tdl">Palus.</td> - <td class="tdl">Marais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">Q</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Quoua.</td> - <td class="tdl">Cauda.</td> - <td class="tdl">Queue.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">R</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rabi.</td> - <td class="tdl">Rabies.</td> - <td class="tdl">Rage.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rego.</td> - <td class="tdl">Riga.</td> - <td class="tdl">Raie.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ribo.</td> - <td class="tdl">Ripa.</td> - <td class="tdl">Rive.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">S</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Salut.</td> - <td class="tdl">Salus.</td> - <td class="tdl">Santé.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Saou.</td> - <td class="tdl">Sal.</td> - <td class="tdl">Sel.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Saouvi.</td> - <td class="tdl">Salvia.</td> - <td class="tdl">Sauge.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sempre.</td> - <td class="tdl">Semper.</td> - <td class="tdl">Toujours.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Seau.</td> - <td class="tdl">Sebum.</td> - <td class="tdl">Suif.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Solco.</td> - <td class="tdl">Solcus.</td> - <td class="tdl">Sillon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Suve.</td> - <td class="tdl">Suber.</td> - <td class="tdl">Liège.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">T</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tavan.</td> - <td class="tdl">Tabanus.</td> - <td class="tdl">Taon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Telo.</td> - <td class="tdl">Tela.</td> - <td class="tdl">Toile.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Traou.</td> - <td class="tdl">Trabes.</td> - <td class="tdl">Poutre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tremour.</td> - <td class="tdl">Tremor.</td> - <td class="tdl">Tremblement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tourdre.</td> - <td class="tdl">Turdus.</td> - <td class="tdl">Grive.</td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">U</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ubri.</td> - <td class="tdl">Ebrius.</td> - <td class="tdl">Ivre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"></td> -</tr> -<tr> - <td class="alphab" colspan="3">V</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vacco.</td> - <td class="tdl">Vacca.</td> - <td class="tdl">Vache.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vedeou.</td> - <td class="tdl">Vitulus.</td> - <td class="tdl">Veau.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vendumi.</td> - <td class="tdl">Vindemia.</td> - <td class="tdl">Vendange.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vespo.</td> - <td class="tdl">Vespa.</td> - <td class="tdl">Guêpe.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vespre.</td> - <td class="tdl">Vesper.</td> - <td class="tdl">Soir.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vurto.</td> - <td class="tdl">Vultus.</td> - <td class="tdl">Visage.</td> -</tr> -</table> - -<p>Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement aux -substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de la semaine -se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le Français:</p> - -<table class="wem30" summary="Mots liguriens dans le provençal"> -<tr> - <td class="tdl w30"><i>Dilun.</i></td> - <td class="tdl w30"><i>Dies Lunæ.</i></td> - <td class="tdl">Lundi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dimar.</i></td> - <td class="tdl"><i>Dies Martis.</i></td> - <td class="tdl">Mardi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dimecre.</i></td> - <td class="tdl"><i>Dies Mercurii.</i></td> - <td class="tdl">Mercredi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dijoou.</i></td> - <td class="tdl"><i>Dies Jovis.</i></td> - <td class="tdl">Jeudi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Divendre.</i></td> - <td class="tdl"><i>Dies Veneris.</i></td> - <td class="tdl">Vendredi, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_114">[114]</span> -Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont que -des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des racines au Latin.</p> - -<p>Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais ils -les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord, par exemple -le mot <i>Graou</i>, qui vient de <i>Graou</i>, pierreux, et non du Latin <i>Gradus</i>; <i>Mas</i>, habitation, -qui ne dérive pas de <i>Mansio</i>, mais qui est un mot salien; <i>Sartan</i>, -poêle à frire, qui vient du Ligurien <i>Sart</i>, et non du Latin <i>Sartago</i>, etc.</p> - -<p>Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine est -certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et le Français. -On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du Grec dans le -Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que pour quelques-uns et -non pour la généralité. L’introduction de ces mots est due aux Marseillais, -qui les ont incorporés d’abord aux idiomes celtiques et liguriens usités dans -les Gaules, d’où ils sont entrés dans la langue vulgaire ou Romane, et du -Roman dans le Français<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. C’est ce qui explique la grande quantité de mots -grecs qui se trouvent dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et -les autres langues tirées du Roman, il y en a très peu.</p> - -<p>Le Grec introduit dans le Français par le Provençal a mieux conservé -sa forme dans cette dernière langue, parce qu’il n’y a pas été mélangé avec -d’autres idiomes, comme dans le Nord. Il suffit de jeter un regard sur le petit -vocabulaire que nous donnons plus haut pour se convaincre que les mots grecs -ont conservé dans le Provençal les sons et la forme de la langue Grecque -importée à Marseille par les Phocéens. Il n’en est pas de même du Latin, où -l’on retrouve des mots grecs, mais altérés par les divers idiomes qui se sont -mêlés à cette langue.</p> - -<p>Nous continuons ci-après par les <i>adjectifs</i> le petit dictionnaire des mots -latins qui sont restés dans le Provençal, en donnant en regard la traduction -française.</p> - -<h4>VOCABULAIRE DES MOTS LATINS QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL</h4> - -<p class="cent"><i>Adjectifs</i></p> - -<table class="wem30" summary="Adjectifs latins restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w30">LATIN</th> - <th class="tdl">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bigre.</td> - <td class="tdl">Piger.</td> - <td class="tdl">Paresseux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Dooutou.</td> - <td class="tdl">Doctus.</td> - <td class="tdl">Savant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Embe.</td> - <td class="tdl">Ambo.</td> - <td class="tdl">Deux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Madur.</td> - <td class="tdl">Maturus.</td> - <td class="tdl">Mûr.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Magi.</td> - <td class="tdl">Major.</td> - <td class="tdl">Aîné.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Negre.</td> - <td class="tdl">Niger.</td> - <td class="tdl">Noir.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Piegi.</td> - <td class="tdl">Pejor.</td> - <td class="tdl">Pire.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Segur.</td> - <td class="tdl">Securus.</td> - <td class="tdl">Sûr.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">[115]</span> -En Provençal, le féminin des adjectifs a des formes plus variées qu’en -Français; on dit, par exemple, au féminin: bigresso, doouto, emba, maduro, -magé, negro, seguro, etc...; ces différences s’augmentent encore par les -variantes des divers dialectes.</p> - -<p class="cent"><i>Pronoms</i></p> - -<table class="wem30" summary="Pronoms latins restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w30">LATIN</th> - <th class="tdl">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Iou</td> - <td class="tdl">Ego</td> - <td class="tdl">Je.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tu</td> - <td class="tdl">Tu</td> - <td class="tdl">Toi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Eou</td> - <td class="tdl">Ille</td> - <td class="tdl">Lui</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Naoutre</td> - <td class="tdl">Nostrum (de)</td> - <td class="tdl">Nous</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vaoutre</td> - <td class="tdl">Vestrum (de)</td> - <td class="tdl">Vous</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Elli</td> - <td class="tdl">Illi</td> - <td class="tdl">Eux</td> -</tr> -</table> - -<p>Outre ces pronoms, il y a, en Provençal, des mots qui répondent à des -composés latins dans lesquels il entre un pronom; par exemple: <i>qouniam</i>, -<i>quisnam</i>, pour: quel; <i>Cooucarem</i>, <i>aliquem rem</i>, pour: quelque chose, etc...</p> - -<p class="cent"><i>Verbes</i></p> - -<p>Pour la conjugaison des verbes provençaux, ainsi que pour celle des -verbes latins, les pronoms ne sont pas nécessaires; il est même très rare -qu’on s’en serve.</p> - -<table class="wem30" summary="Verbes latins restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w30">LATIN</th> - <th class="tdl">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Addure</td> - <td class="tdl">Adducere</td> - <td class="tdl">Apporter</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aigar</td> - <td class="tdl">Aquari</td> - <td class="tdl">Arroser</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ajudar</td> - <td class="tdl">Adjuvare</td> - <td class="tdl">Aider</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Amar</td> - <td class="tdl">Amare</td> - <td class="tdl">Aimer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Arar</td> - <td class="tdl">Arare</td> - <td class="tdl">Labourer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ardre</td> - <td class="tdl">Ardere</td> - <td class="tdl">Brûler</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Arrapar</td> - <td class="tdl">Arripere</td> - <td class="tdl">Saisir</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Assetar</td> - <td class="tdl">Assidere</td> - <td class="tdl">Asseoir</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Aver</td> - <td class="tdl">Habere</td> - <td class="tdl">Avoir</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Blagar</td> - <td class="tdl">Blaterare</td> - <td class="tdl">Bavarder</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cantar</td> - <td class="tdl">Cantare</td> - <td class="tdl">Chanter</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Coouca</td> - <td class="tdl">Calcare</td> - <td class="tdl">Fouler</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cremar</td> - <td class="tdl">Cremare</td> - <td class="tdl">Brûler</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Defoundre</td> - <td class="tdl">Defundere</td> - <td class="tdl">Fondre, renverser</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ensertar</td> - <td class="tdl">Inserere</td> - <td class="tdl">Greffer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Escoundre</td> - <td class="tdl">Condere</td> - <td class="tdl">Cacher</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esse</td> - <td class="tdl">Esse</td> - <td class="tdl">Être</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ferir</td> - <td class="tdl">Ferire</td> - <td class="tdl">Blesser</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Finger</td> - <td class="tdl">Fingere</td> - <td class="tdl">Feindre</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fugir</td> - <td class="tdl">Fugere</td> - <td class="tdl">Fuir</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> - Gratificar</td> - <td class="tdl">Gratificare</td> - <td class="tdl">Gratifier</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Istar</td> - <td class="tdl">Stare</td> - <td class="tdl">Demeurer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jacer</td> - <td class="tdl">Jacere</td> - <td class="tdl">Reposer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Lagrimar</td> - <td class="tdl">Lacrymare</td> - <td class="tdl">Pleurer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Legger</td> - <td class="tdl">Legere</td> - <td class="tdl">Lire</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mouzé</td> - <td class="tdl">Mulgere</td> - <td class="tdl">Traire</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Necar</td> - <td class="tdl">Necare</td> - <td class="tdl">Tuer</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ougné</td> - <td class="tdl">Ungere</td> - <td class="tdl">Oindre</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Paissé</td> - <td class="tdl">Pascere</td> - <td class="tdl">Paître</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pâtir</td> - <td class="tdl">Pati</td> - <td class="tdl">Souffrir</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pouergé</td> - <td class="tdl">Porrigere</td> - <td class="tdl">Tendre la main</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Querré</td> - <td class="tdl">Quærere</td> - <td class="tdl">Chercher</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Quierar</td> - <td class="tdl">Queri</td> - <td class="tdl">Se plaindre</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Saoupre</td> - <td class="tdl">Sapere</td> - <td class="tdl">Savoir</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Siblar</td> - <td class="tdl">Sibilare</td> - <td class="tdl">Siffler</td> -</tr> -</table> - -<p>Il y a en Provençal quatre conjugaisons:</p> - -<p>La première se termine en <i>ar</i>, comme <i>amar</i>, aimer, et répond à celle -en <i>er</i>, du Français.</p> - -<p>La deuxième se termine en <i>ir</i>, comme <i>finir</i>, et elle a sa correspondante en -Français.</p> - -<p>La troisième se termine en <i>re</i>, comme <i>recebre</i>, recevoir, et <i>rendre</i>, rendre; -elle correspond aux deux conjugaisons en <i>oir</i> et en <i>re</i> du Français.</p> - -<p>La quatrième se termine en <i>er</i>, comme <i>aver</i>, <i>legger</i>, avoir, lire, etc... -Le <i>r</i> final se supprime dans certains dialectes provençaux; on dit alors: <i>ave</i>, -<i>legge</i>, etc. Cette conjugaison répond au latin <i>habere</i>, <i>leggere</i>, etc.</p> - -<p class="cent"><i>Adverbes</i></p> - -<table class="wem30" summary="Adverbes latins restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w30">LATIN</th> - <th class="tdl">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Quant</td> - <td class="tdl">Quantum</td> - <td class="tdl">Combien</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Men</td> - <td class="tdl">Minus</td> - <td class="tdl">Moins</td> -</tr> -</table> - -<p class="cent"><i>Prépositions</i></p> - -<table class="wem30" summary="Prépositions latines restés dans le provençal"> -<tr> - <td class="tdl w30">Por.</td> - <td class="tdl w30">Per.</td> - <td class="tdl">Pour</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ounte</td> - <td class="tdl">Unde</td> - <td class="tdl">Où</td> -</tr> -</table> - -<h3 id="toc_42">LANGUES BARBARES</h3> - -<p>Le souvenir des maux que souffrirent les peuples latins par suite de -l’invasion des diverses nations qui se partagèrent l’Empire Romain donna au -nom de barbares une signification étrangère à son étymologie. Dans le sens -<span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span> -strict du mot, barbares répond à <i>guerriers</i>, <i>forts</i> ou <i>terribles</i>. La racine <i>Bar</i>, -dérivée du sanscrit, signifie <i>noble</i>, <i>viril</i>, <i>fort</i>.</p> - -<p>Parmi ces nations, il y en avait dont le langage, loin d’être barbare, -était régulier et épuré. Les Goths, entre autres, avaient une langue très -travaillée dont la Bible d’<i>Ulphilas</i> est un spécimen convaincant. Tous les -philologues qui ont tenu à reconnaître la parenté des différentes langues -ont trouvé dans cet ouvrage des ressources indispensables à leurs -travaux.</p> - -<p>Les Francs, les Bourguignons, les Slaves même avaient leurs poètes et -leurs historiens. Les Lombards, les Saxons et les Sarrasins étaient dans le -même cas; et, si tous ces peuples ont emprunté et introduit dans leurs langues -des expressions et des mots latins ou grecs, il n’en est pas moins vrai qu’ils -ont laissé dans nos provinces méridionales des traces de leur passage, non -seulement au point de vue archéologique, social, industriel ou artistique, -mais encore au point de vue linguistique.</p> - -<p>Dans quelles proportions leur présence dans les Gaules méridionales -a-t-elle concouru, par le contact et les relations journalières, à enrichir le -langage des habitants de ces contrées? Un rapide résumé des mots que -nous trouvons dans divers traités de linguistique nous fixera sur ce -sujet.</p> - -<p>Les Wisigoths, qui succédèrent immédiatement aux Romains et possédèrent -la Provence environ un demi-siècle, eurent la sagesse de ne rien -changer dans l’administration et les coutumes du pays. Il en est résulté que -l’on ne retrouve dans le Provençal qu’un très petit nombre de mots gothiques, -plutôt employés en agriculture. Par exemple <i>Ryo</i>, soc de charrue, qui vient -du Gothique <i>ryn</i>, sillon. Dans quelques verbes, la prépondérance de cette -dernière langue est restée assez sensible. Donnons comme exemple la première -personne plurielle du présent de l’indicatif du verbe être, qui est <i>siam</i> en -Provençal et <i>Siyam</i> en Gothique. Pour le même verbe, le présent du subjonctif -en Provençal se rapproche beaucoup plus du Gothique que du -Latin.</p> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF PRÉSENT DU VERBE «ÊTRE»</p> - -<table class="wem30" summary="Subjonctif présent du verbe «être»"> -<tr> - <th class="tdl w25">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w25">GOTHIQUE</th> - <th class="tdl w20">LATIN</th> - <th class="tdl w30">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sighi</td> - <td class="tdl">Siyau</td> - <td class="tdl">Sim</td> - <td class="tdl">Que je sois</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sighes</td> - <td class="tdl">Siyais</td> - <td class="tdl">Sis</td> - <td class="tdl">Que tu sois</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sighe</td> - <td class="tdl">Siyai</td> - <td class="tdl">Sit</td> - <td class="tdl">Qu’il soit</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sighem</td> - <td class="tdl">Siyaima</td> - <td class="tdl">Simus</td> - <td class="tdl">Que nous soyons</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sighès</td> - <td class="tdl">Siyaith</td> - <td class="tdl">Sitis</td> - <td class="tdl">Que vous soyez</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sigoun</td> - <td class="tdl">Siyaina</td> - <td class="tdl">Sint</td> - <td class="tdl">Qu’ils soient</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl"><span class="pagenum" id="Page_118">[118]</span> -VERBE «ALLER»</p> - -<table class="wem20" summary="Verbe «aller» en gothique et en provençal"> -<tr> - <th class="tdl w60">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl">GOTHIQUE</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vaghi</td> - <td class="tdl">Vaiyau</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vaghes</td> - <td class="tdl">Vaiyais</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vaghe</td> - <td class="tdl">Vaiyai</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vagoun</td> - <td class="tdl">Vaiyaina</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">VERBE «VÊTIR»</p> - -<table class="wem20" summary="Verbe «vêtir»"> -<tr> - <td class="tdl w60">Viesti.</td> - <td class="tdl">Vastyau</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Viestes</td> - <td class="tdl">Vastyais</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vieste</td> - <td class="tdl">Vastyai</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Viesten</td> - <td class="tdl">Vastyaima</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Viestès</td> - <td class="tdl">Vastyaith</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Viestoun</td> - <td class="tdl">Vastyaina</td> -</tr> -</table> - -<p>D’autres verbes offrent la même analogie; mais nous pensons que l’attention -a été suffisamment fixée sur ce point, qui peut avoir de l’importance -par rapport à la formation de la langue Romane. Il est à remarquer que le -Provençal emploie, comme le Gothique, le présent du subjonctif pour l’impératif. -On retrouve dans les écrits des anciens troubadours cette même tournure -de phrase dont la Bible d’<i>Ulphilas</i><a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> fournit de nombreux exemples.</p> - -<h3 id="toc_43">FRANCIQUE OU THÉOTISQUE</h3> - -<p>Sous Charlemagne, la langue des Francs était devenue d’un emploi général -dans le Nord de la France. Dans le Midi, au contraire, le Latin était resté -en usage, mais en s’altérant beaucoup. De ces divers changements sortit la -langue Romane, et le langage des Francs prit le nom de <i>Théotisque</i>, qui n’est -qu’une altération de celui de <i>Teutonique</i>.</p> - -<p>En effet, comme personne ne l’ignore, la langue des Francs était un dialecte -du <i>Deutch</i>, langue mère, d’où dérivent l’Allemand et tous ses dialectes. -On en trouve une preuve, d’ailleurs, dans le recueil des Capitulaires des rois -<span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span> -de France qui contient le traité de Coblentz, conclu en 860 entre Louis le -Germanique et Charles le Chauve, publié en langue Théotisque ou Francique -et en langue Romane, avec une traduction latine.</p> - -<p>Si l’influence des Francs n’a pas été aussi grande dans le Midi que dans le -Nord, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est affirmée de deux manières: l’une -générale, en altérant le Latin et le transformant ainsi en une nouvelle langue, -le Roman; l’autre particulière, en introduisant dans le dialecte Provençal, -dérivé du Roman, un certain nombre de mots et de désinences qui, évidemment, -sont sortis de la langue Francique.</p> - -<p>On attribue en grande partie ce résultat aux tribunaux mixtes, c’est-à-dire -composés de magistrats ou clercs francs et provençaux. Ceux-ci furent -obligés d’étudier les deux langues et durent nécessairement les confondre. On -a remarqué, en effet, que les termes de Palais furent les premiers à subir les -conséquences de ce mélange. Cependant, même dans le Provençal courant, -un grand nombre de mots franciques sont arrivés jusqu’à nous, ayant mieux -conservé leur forme primitive que dans le Français. Nous donnons ci-après -un aperçu des mots les plus usités de nos jours.</p> - -<h4>MOTS FRANCIQUES QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL</h4> - -<table class="wem30" summary="Mots franciques restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w30">PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w30">FRANCIQUE</th> - <th class="tdl">FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cat</td> - <td class="tdl">Kater</td> - <td class="tdl">Chat</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cherpo</td> - <td class="tdl">Schœrpe</td> - <td class="tdl">Écharpe</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Cooulet</td> - <td class="tdl">Kohl</td> - <td class="tdl">Chou</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Esteri</td> - <td class="tdl">Stier</td> - <td class="tdl">Fixe</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Flascou</td> - <td class="tdl">Flasche</td> - <td class="tdl">Flacon</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Fremo</td> - <td class="tdl">Frau</td> - <td class="tdl">Femme</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Garbo</td> - <td class="tdl">Garbe</td> - <td class="tdl">Gerbe</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Harnesch</td> - <td class="tdl">Harnisch</td> - <td class="tdl">Harnais</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Machoto</td> - <td class="tdl">Nachteule</td> - <td class="tdl">Chouette</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Matou</td> - <td class="tdl">Mat</td> - <td class="tdl">Fou</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Meouffo</td> - <td class="tdl">Milz</td> - <td class="tdl">Rate</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mesclar</td> - <td class="tdl">Mischen</td> - <td class="tdl">Mêler</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Muscle</td> - <td class="tdl">Muschel</td> - <td class="tdl">Moule</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nuech</td> - <td class="tdl">Nacht</td> - <td class="tdl">Nuit</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nas</td> - <td class="tdl">Nase</td> - <td class="tdl">Nez</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Neblo</td> - <td class="tdl">Nebel</td> - <td class="tdl">Brouillard</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Oustaou</td> - <td class="tdl">Haus</td> - <td class="tdl">Maison</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Raisso</td> - <td class="tdl">Reis</td> - <td class="tdl">Grosse pluie</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ranzi</td> - <td class="tdl">Ranzig</td> - <td class="tdl">Rance</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Reinard</td> - <td class="tdl">Reinhard</td> - <td class="tdl">Renard</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Relukar</td> - <td class="tdl">Lugen</td> - <td class="tdl">Regarder</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rodo</td> - <td class="tdl">Rad</td> - <td class="tdl">Roue</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Rooubar</td> - <td class="tdl">Rauben</td> - <td class="tdl">Dérober</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tasquo</td> - <td class="tdl">Tasche</td> - <td class="tdl">Poche</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Tastar</td> - <td class="tdl">Tasten</td> - <td class="tdl">Tâter</td> -</tr> -</table> - -<h4><span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span> -BOURGUIGNON</h4> - -<p>Lorsque les rois de Bourgogne eurent la souveraineté d’Arles, le Provençal -ressentit le contre-coup de ce changement politique, éphémère d’ailleurs. -Nous ne citerons qu’un petit nombre de mots qui émigrèrent du Bourguignon -dans le Provençal, simplement pour prouver que ce dernier n’est pas -dénué de toute analogie avec les idiomes populaires de la Bourgogne et du -Jura.</p> - -<p>La cerise dite de Montmorency s’appelle <i>gruffien</i> en Provençal, et nous -trouvons <i>greffion</i> en patois du Jura ou Bourguignon. Nous y trouvons aussi -désignés sous le nom d’<i>escousseri</i> ceux qui battent le blé sur l’aire, et en -Provençal on appelle <i>escoussous</i> les fléaux avec lesquels on bat l’avoine, le seigle -et les légumes secs. <i>Destraou</i> est, dans les deux idiomes, le nom donné à la -hache. Enfin, la lessive que l’on désigne en Provence par le mot <i>bugado</i> est -appelée <i>bua</i> dans le Jura.</p> - -<p>Parmi les autres idiomes qui ont laissé des traces en Provence, nous -trouvons, pour le Slave, le mot <i>roupiar</i>, ronfler; <i>gnigni</i>, petit objet; <i>bedé</i> ou -<i>bedec</i>, un sot; en Slave: <i>hropit</i>, <i>migni</i>, <i>budaca</i>, avec la même signification.</p> - -<p>Des Arabes ou Sarrasins, le Provençal a conservé: <i>quitran</i>, poix; <i>endivo</i>, -chicorée frisée.</p> - -<p>Les mots arabes suivants, qui font partie du Provençal, ont passé dans -le Français avec très peu de variantes. Ce sont:</p> - -<table class="wem20" summary="Mots arabes restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w50">EN PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w50">EN FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Artichaou</td> - <td class="tdl">Artichaut</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Almanach</td> - <td class="tdl">Almanach</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Magazin</td> - <td class="tdl">Magasin</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Masquo</td> - <td class="tdl">Masque</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Assassin</td> - <td class="tdl">Assassin</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Caravano</td> - <td class="tdl">Caravane</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mousselino</td> - <td class="tdl">Mousseline</td> -</tr> -</table> - -<p>Du Turc, nous avons:</p> - -<table class="wem20" summary="Mots turcs restés dans le provençal"> -<tr> - <th class="tdl w50">EN PROVENÇAL</th> - <th class="tdl w50">EN FRANÇAIS</th> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bazar</td> - <td class="tdl">Bazar, marché</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Carat</td> - <td class="tdl">Carat ou once</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Pelaou</td> - <td class="tdl">Pilau, plat de riz au safran</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Coutoun</td> - <td class="tdl">Coton</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Café</td> - <td class="tdl">Café (en Turc cahoué)</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Safran</td> - <td class="tdl">Safran</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span> -Nous n’insisterons pas sur les mots génois, italiens ou catalans qui ont -émigré dans le Provençal par l’effet naturel des relations commerciales avec -Marseille. <i>Solleri</i> assure que, de son temps, le Provençal de la côte méditerranéenne -était très voisin du Génois.</p> - -<h3 id="toc_44">LANGUE ROMANE</h3> - -<p>Lorsque Constantin transféra d’Italie en Orient le siège de l’Empire -Romain, il ne se rendit pas compte qu’il devait résulter de cet acte un affaiblissement -de sa puissance militaire, et qu’il privait désormais son gouvernement -d’une force qui l’avait aidé à établir sa domination dans le monde: -la propagation de la langue latine.</p> - -<p>En effet, les habitants qui restèrent dans l’antique cité dépouillée de son -titre de capitale perdirent peu à peu cet esprit public et cet orgueil national -qui avaient fait des Romains les maîtres du monde. Non seulement ils -n’étaient plus propres à agrandir leur territoire et à imposer et répandre leur -langue, mais ils ne purent même soutenir le choc des peuples qu’ils avaient -conquis et qui, ne se sentant plus maîtrisés, envahissaient et franchissaient -impunément leurs frontières trop vastes, trop éloignées et trop dégarnies. -Rome était définitivement déchue et, comme tout s’enchaîne, la langue -Latine dut subir à son tour l’influence des idiomes des vainqueurs. Elle -s’altéra avec l’invasion des Goths, et cette corruption ne fit que s’accentuer -par la suite; elle se mêla aux langages divers des envahisseurs; à tel point -qu’elle forma une nouvelle langue que l’on appela Romane.</p> - -<p>Les écrits les plus anciens dans cette langue ont été recueillis en Italie -et remontent à l’année 730. Depuis cette époque, ils se succèdent sans interruption -jusqu’à la fin du <small>X</small><sup>e</sup> siècle. <i>Luitprand</i>, en 728, comptait en Espagne, -parmi les langues qui s’y parlaient, le <i>Valencien</i> et le <i>Catalan</i>, reconnus -pour être des dialectes de la langue Romane. En 734, l’ordonnance d’<i>Alboacem</i>, -fils de Mahomet-Allsamar, fils de Tarif, qui régnait à Coïmbre, fut -publiée en Roman. Enfin, il était, à la même époque, parlé en Portugal, où il -portait le nom de langue <i>romance</i>.</p> - -<p>En ce qui concerne particulièrement la France, il faut remonter au -commencement de la monarchie pour se rendre compte du développement du -Roman et de l’importance qu’il a pu y acquérir après le Latin et le Francique -ou Théotisque, qui étaient les langues primitives.</p> - -<p>Contrairement à ce que l’on a cru longtemps, le Roman n’est pas né -seulement d’une corruption du Latin; il s’est formé, comme nous l’avons dit -précédemment, peu à peu, des mots et des locutions que le passage des Goths, -des Francs, des Lombards et des Espagnols avait introduits dans le Latin. -<span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span> -Si l’on compare les textes du Roman ancien avec notre Provençal actuel, on -est amené à reconnaître que, dès l’époque des troubadours, il devait y avoir -deux langues romanes, l’une qui s’étendait sur les provinces du Nord et -l’autre particulière au Midi; ce qui donnerait une raison d’être à cette opinion, -c’est que, dans le Roman des côtes du Rhône, de la haute et basse Provence -jusqu’à Nice, on retrouve des mots, des locutions et des expressions qui ne -figurent pas dans le Roman du Nord et qui proviennent du Ligurien, du Grec -et de l’Arabe, langues qui se sont pour ainsi dire cantonnées dans les provinces -méridionales. Et, alors que le Roman de la monarchie franque s’est -transformé peu à peu en Français, le Roman du Midi, parlé et écrit dans un -pays quasi indépendant, ou qui, tout au moins, avait conservé ses franchises, -prit le nom de <i>Provençal</i> et s’est perpétué jusqu’à nous.</p> - -<p>Si l’on tient compte des mœurs, des usages, du climat, des occupations -des habitants de l’Ibérie, de la Gaule cisalpine, de la Lusitanie, on peut dire -qu’à l’époque du démembrement de l’empire de Charlemagne, le Roman parlé -dans ces divers pays commença à se transformer et que l’Espagnol, l’Italien et -le Portugais en furent tirés, dans les mêmes conditions que le Provençal, et -avant que le Français eût acquis cette forme et cette pureté qu’on lui a connues -depuis. A partir de cette époque, on appela <ins id="cor_10" title="longue">langue</ins> <i>d’Oïl</i> le Français tiré du -Roman parlé au-delà de la Loire, parce que cette affirmation s’y prononçait -<i>Oui</i>; et langue <i>d’Oc</i> le Roman parlé en deçà de ce fleuve, parce que ce même -mot s’y prononçait <i>Oc</i>. Ce n’est que vers le <small>X</small><sup>e</sup> siècle que cette distinction fut -faite. Jusque-là, à la cour des rois de France, comme en Italie, en Espagne, -en Portugal et en Provence, on avait fait usage de la langue Romane.</p> - -<p>La langue <i>d’Oc</i> fut aussi appelée langue Provençale, non seulement parce -que le Roman s’était conservé dans cette province avec plus de pureté que -partout ailleurs, mais encore parce que c’était le pays où le <i>gai saber</i>, c’est-à-dire -l’art d’instruire en égayant, était le mieux cultivé et le plus considéré.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> -Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos -explications sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues -qui l’ont précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la -portée. Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une -sorte de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que -chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis -pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera ces -mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos jours, que -le Provençal parlé dans nos départements méridionaux, particulièrement -dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les siècles.</p> - -<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> -Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un tableau universel des langues.</p> - -<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> -On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous avons évité de donner l’orthographe -nouvelle, afin de démontrer l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion.</p> - -<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> -Cet ouvrage est intitulé:</p> - -<p><i>Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant les termes particuliers -au peuple de Marseille et surtout ceux relatifs à la marine et à la pêche.</i></p> - -<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> -Barbares, pour guerriers.</p> - -<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> -De Villeneuve.</p> - -<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> -Frédéric <ins id="cor_11" title="Schwell">Schoell</ins>, <i>Tableau des peuples qui habitent l’Europe</i>, p. 62 (Paris, 1812).]</p> - -<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> -<i>Wœlfel</i>, connu sous le nom d’<i>Ulphilas</i>, évêque des Goths, de Dacie et de Thrace, au <small>IV</small><sup>e</sup> siècle, -a traduit la Bible en idiome gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit de -la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Codex argenteus</i>. Il y en eut plusieurs éditions, -dont la 5<sup>e</sup> a paru à Weissenfels, en 1805, in-4<sup>o</sup>, avec traduction latine interlinéaire, grammaire -et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_f">VII<br /> -ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION -DE LA LANGUE ROMANE</h2> - -<p class="sommc">De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement de la langue Romane.—Période -des Trouvères et des Troubadours.—Les Trouvères.—Les Troubadours.</p> - -<p>Sous la suzeraineté des rois mérovingiens et l’administration paternelle -des ducs d’Aquitaine, qui avaient abandonné le soin immédiat des affaires à -la direction des comtes indigènes, la Provence, grâce à sa situation géographique, -put jouir des bienfaits d’une paix relative, si on la compare aux -autres provinces françaises dévastées par de continuelles guerres civiles ou -étrangères.</p> - -<p>Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne -était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes, d’un caractère -faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre leurs mains que de -simples automates. Les ducs, comtes et autres gouverneurs de provinces, toujours -prêts à empiéter sur la prérogative royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent -publiquement leur indépendance. Les tenures féodales disparurent -violemment et les vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous -à la fois, comme autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs -des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence, n’hésitèrent -pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour réaliser un projet -qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur de cette revendication -armée fut le célèbre <i>Boson</i>.</p> - -<p>Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils de <i>Théodoric</i>, premier -comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il sut plaire à -<i>Charles le Chauve</i>, qui le nomma gouverneur de Provence et du Venaissin. -<span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span> -Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson lui présenta sa sœur -<i>Rachilde</i>, dont l’éclatante beauté produisit une profonde impression sur le -monarque. Ébloui, captivé par les charmes de cette femme, Charles, pour la -posséder, dut lui offrir sa main. Les projets ambitieux de Boson furent servis -par la nouvelle reine de France, qui le fit nommer gouverneur des provinces -italiennes, titre équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le -dernier mot du programme du beau-frère de Charles le Chauve.</p> - -<p>De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avec <i>Hermengarde</i>, -fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union, qui devait, à la -mort de son beau-père, le mettre en possession de son trône, ne pouvait rester -longtemps cachée. Quand Charles le Chauve en eut connaissance, il en -fut gravement et justement offensé. Mais l’influence de Rachilde était sans -bornes; elle intercéda en faveur de Boson et son succès dépassa même le -résultat espéré. Elle obtint, non seulement que le roi de France approuvât -le mariage, mais encore qu’il consentît à ce qu’une nouvelle célébration -de la cérémonie nuptiale eût lieu, avec toute la pompe royale.</p> - -<p>Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui -avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se -répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait acquise en -Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en sa qualité de -gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs, l’y avait fait estimer -et aimer, devaient amener prochainement la réalisation d’un projet longuement -médité. En 879, il convoqua un synode de tous les évêques du Lyonnais, -Dauphiné, Languedoc, Provence et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent -dans son château de Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre -Vienne et Valence, et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à -son élection comme roi<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette -nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle fut -l’origine de la séparation complète de la Provence et de la couronne de France. -Cet état de choses fut accepté par le roi, car nous voyons Charles le Gros -intervenir, en 883, comme médiateur entre Boson et Louis III qui avait envahi -le nouveau royaume avec son frère Carloman, médiation qui eut pour résultat -d’attribuer à Boson, en souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, -la Provence et la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à -soutenir contre divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à -sa mort, qui advint en 888.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-131.jpg" alt="" /> -<div class="agrt"><a href="images/illu-131.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></div> -<div class="caption">Arles: l’Amphithéâtre.</div> -</div> - -<p>Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta ses -possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après lui, Hugues, -<span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span> -gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, se -disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et vaincus, les deux partis -signèrent en 930 une convention par laquelle <i>Hugues</i> céda à <i>Rodolphe</i>, sous -condition de réversibilité, la totalité de ses États transalpins, ce dernier -renonçant en faveur de son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. <i>Conrad</i>, -qui fut le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux -parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse, depuis -Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie -occidentale de la Suisse depuis -le Rhin jusqu’au Rhône, toute -la Savoie, la Franche-Comté, le -Lyonnais, le Dauphiné, -la Provence, -plusieurs villes du -Languedoc; l’autre partie -comprenait la Bourgogne proprement -dite.</p> - -<p>Par l’exposé qui précède -et qui n’était pas -inutile pour expliquer la parenté de la langue Romane ou provençale avec -certains mots ou locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde -dynastie du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions. -L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire justifiaient la -prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette époque, sur toute -l’Europe latine.</p> - -<p>Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa résidence -royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville d’Arles, et vivait en -paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se contentait de la sujétion, -plutôt nominale qu’effective, des ducs et comtes qui possédaient des fiefs -<span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span> -héréditaires dans chaque district du royaume, et mérita à juste titre le surnom -de <i>Pacifique</i>, que ses contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les -incursions fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne, -qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les Provençaux.</p> - -<h3 id="toc_g">LA LANGUE ROMANE<br /> -<span class="cs8">DANS LE NORD ET LE MIDI DE LA FRANCE</span></h3> - -<p>Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant -par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue privilégiée -de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les plus pures. Par un -étrange revirement d’esprit, encore difficile à expliquer, ce rôle de protectrice -du Latin, qui avait été une force pour l’Église, fut à un moment, non seulement -renié par elle, mais blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un -pape qui, le premier, tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle -avait trouvé dans le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une -langue dont un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également -employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de -Dieu.</p> - -<p>Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>«Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime des -prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose indigne de -soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles de <i>Donat</i><a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> et jamais -aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a respectées.»</p> - -</div> - -<p>Ayant appris que <i>Didier</i>, évêque de Vienne, donnait des leçons de l’art -connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en fit une vive -réprimande:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>«Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre fraternité -explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que nous avons -appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons gémi. Non, la -même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et celles du Christ. -Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible et criminel d’expliquer -en public des livres dont un laïque pieux ne devrait pas se permettre la -lecture. Ne vous appliquez donc plus aux passe-temps et aux lettres du -siècle.»</p> - -</div> - -<p>Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté encore -par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler tous les -<span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span> -exemplaires de <i>Tite-Live</i> qu’il put découvrir. Il est heureux pour la gloire -des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère de ce vandale que l’Église a -canonisé. Saint Antonin, commentant cette action, la donne comme honorable -pour la mémoire du pontife romain. Si ce zèle par trop ardent peut -être considéré comme l’erreur du siècle, on ne s’explique pas bien le vœu de -<i>Jean Hessels</i>, professeur à Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si -Dieu envoyait beaucoup de Grégoire!»</p> - -<p>Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le pontificat -de <i>Zacharie</i>, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait pas assez pour -exprimer convenablement la formule du sacrement du baptême. Ce pape eut -à prononcer sur la validité de ce sacrement conféré en ces termes: «<span lang="la" xml:lang="la">Ego te -baptiso in nomine Patria et Filia et Spiritus sancti</span>.»</p> - -<p><i>Saint Boniface</i>, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de nouveau; -le pape décida que le baptême était valable si les paroles sacramentelles avaient -été mal prononcées par ignorance de la langue et non par esprit d’hérésie.</p> - -<p>Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les Gaules, -renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la royauté, le Latin -devait se fondre insensiblement dans une nouvelle langue qui, tout en s’enrichissant -de certains mots empruntés aux idiomes étrangers, conservait -cependant une marque originelle dont elle tirait son nom: le Roman.</p> - -<p>La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le <small>VIII</small><sup>e</sup> siècle sous -le nom de <i>lingua romana rustica</i>, avait emprunté aux idiomes des peuples -nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de dureté dans les -mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait avoir le Provençal. La -langue Romane du Midi éclose, sous un soleil brillant, dans une atmosphère -tiède et parfumée, tout imprégnée de la poésie du Grec et du Latin, inspira -les Troubadours, poliça les mœurs et les usages, chanta les faits glorieux et -créa les cours d’amour. Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de -la civilisation de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans -le Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte, formèrent -un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit et s’épura peu à -peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus jusqu’à nous et qui émanent -de personnalités marquantes dénotent le soin avec lequel on l’enseignait et -le propageait dans le royaume. On cite <i>saint Mummolin</i>, évêque de Noyon, -qui écrivait non seulement dans la langue Théotisque, mais aussi dans la -Romane; <i>saint Adalhard</i>, abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en -813, un concile tenu à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer -leurs homélies en Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane -rustique et en Théotisque».</p> - -<p>On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne -de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au -<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> -diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire descendre -sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et répondait: <i lang="la" xml:lang="la">Tu lo -juva</i><a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Ces trois mots suffisent pour montrer que, si le latin dominait encore -dans ce langage, il était déjà bien altéré.</p> - -<p>Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane -dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre Charles -le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues ambitieuses de -leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg, et là jurèrent avec leurs -soldats de rester fidèlement liés l’un à l’autre. Afin que chacun d’eux fût -entendu par les troupes de son frère et que l’engagement eût ainsi un caractère -plus grave et plus sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son -serment en langue Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en -tudesque; quant aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre -langue. Nous donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces -serments célèbres<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, qui furent prononcés à <ins id="cor_12" title="Strabourg">Strasbourg</ins> en 842 et qui sont les -plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de -ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais).</p> - -<p class="ttl">SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a></p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in -quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in -cad Huna cosa, si cumo om per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et ab -ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.</i></p> - -<p><i>Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus meo seudra de suo -part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in -nulla adjudha contra Lodhwig nun li iver.</i></p> - -</div> - -<p>Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la France—car -c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le Chauve à l’assemblée -de Strasbourg—ne différait pas beaucoup du Roman provençal, parce -que celui-ci était également à la première période de son développement, et -<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span> -que ce fut seulement par la suite qu’il acquit la pureté et la perfection -grammaticale avec lesquelles il nous a été transmis.</p> - -<p>Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le <small>X</small><sup>e</sup> siècle, le Roman du Nord -avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par l’extrait que -nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de sainte Eulalie<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Certains -mots et d’autres indices permettent d’y voir avec quelque vraisemblance -un premier pas vers la transformation de la langue rustique en -Français:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="vers10">Buena pulcella fut Eulalia<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>,</div> - <div class="vers10">Bel avret corps, bellezour anima,</div> - <div class="vers10">Voldrent la veintre li Deo inimi,</div> - <div class="vers10">Voldrent la faire diavle servir,</div> - <div class="vers10">Elle n’ont eskoltet les mals conseillers.</div> -</div> - -<p>Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord, -après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées en 1069, -pour les Anglais, par le duc de Normandie, <i>Guillaume le Conquérant</i>. Elles -commencent ainsi:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut le puple de Engleterre -après le conquest de la terre, iceles mesmes que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à -saveir: I. Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens e il pout venir a -sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., etc.</i></p> - -</div> - -<p>Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui -s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de la -France neustrienne. Enfin, vers le <small>XI</small><sup>e</sup> siècle, il devint la langue nationale, et -les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de forme, une pureté -et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span> -<span class="cs8 wsp">DE L’INFLUENCE</span><br /> -<span class="wsp">DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES</span><br /> -<span class="cs8">SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA LANGUE ROMANE</span></h3> - -<h4 id="toc_46">PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS</h4> - -<p>Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation -et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues vulgaires -qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la Chevalerie dans la -société à partir du <small>X</small><sup>e</sup> siècle. Dépouillés du caractère barbare, plutôt brutal, -qu’ils avaient eu jusqu’alors, les chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent -des idées et des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les -redresseurs des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des -femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des chroniqueurs, -il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été l’un des premiers -instruments libérateurs de la condition du sexe faible. Sous la royauté -féodale, la femme avait constamment vécu sous la dépendance de l’homme. -Les Goths, les Lombards, les Francs, les Germains et autres peuples du Nord, -jaloux à l’excès de la chasteté de leurs épouses, les tenaient dans une étroite -sujétion. Mariées ou non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. -Elles ne sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si -longtemps que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent -alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la -société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans les affaires -civiles, et même sur le trône, dans la direction de la politique du pays. Les -faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient accorder furent regardées comme -le juste prix de leur émancipation. Le serment imposé aux Croisés, en mettant -sur la même ligne Dieu et la femme, consacrait à son profit un culte -qui, disent les ménestrels, ne le cédait en rien à celui de Dieu.</p> - -<p>Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire des -chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la rudesse, la -brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là. Pour plaire, ils -s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie; la noblesse princière, se -<span class="pagenum" id="Page_131">[131]</span> -reposant des fatigues de la guerre, employa ses loisirs à étudier et répandre -la langue Romane, soit pour chanter l’amour, soit pour célébrer les exploits -guerriers des croisades, soit enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour -qui la religion n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. -La conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de tout -principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que le christianisme, -sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un simple rituel de cérémonies, -un commerce, où l’on vendait fort cher l’absolution de tous les crimes.</p> - -<p>C’est au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution du -<i>Gai-Saber</i> comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères dans le -Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs actes comme -dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles qu’ils avaient choisies -comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut une de leurs principales -préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa beauté et, en même temps que ses -qualités physiques, ils ne manquèrent pas de célébrer ses qualités morales.</p> - -<p>Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par -des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous l’inspiration -poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se transforma, -obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui en fixèrent l’esprit. -Cette transformation ne fut pas sans influence sur notre belle langue Française, -que ses qualités maîtresses, l’harmonie et la clarté, devaient un jour -faire préférer à toute autre, comme instrument diplomatique.</p> - -<p>Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et la vivacité -de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations morales, leurs -opinions politiques, leur enthousiasme pour les personnages illustres qui -exécutaient de grands exploits. Ils ne craignaient pas non plus, dans leur -juste et courageuse indignation contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, -si haut placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante -et une satire vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et -de charité chrétienne.</p> - -<p>Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples -des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins n’étaient -pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur goût n’était peut-être -pas assez formé ni assez exercé pour les admirer utilement et s’inspirer de -leurs beautés classiques. Ils procédèrent, pour ainsi dire, avec des moyens -indépendants et distincts. Les formes qu’ils employèrent, les couleurs étrangères -ou locales dont ils les revêtirent, l’esprit particulier où dominait la -pensée religieuse dont ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une -politique spéciale, les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée -nationale qui commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un -cachet d’originalité qu’on ne peut leur contester.</p> - -<h4 id="toc_47"><span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> -LES TROUVÈRES</h4> - -<div class="figleft" style="width: 510px; height: 630px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-138.jpg" alt="" /> -<div class="caption" style="clear: left;"> -Un Trouvère. -<span class="agrt"><a href="images/illux-138.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les -Croisades fit éclore les <i>Trouvères</i>. Si, comme on l’a constaté, -les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles -rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne -célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines -et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour -l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était -sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères -récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore. -Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres -s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des -compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie -devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple -d’une longueur sans pareille la fable de <i>Guillaume au Court-Nez</i> -(ou Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre -par lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait -en dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept -mille vers.</p> - -<p>Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le vers -<span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> -de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte d’assonance et, -au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement de manière à flatter -l’oreille comme dans les vers provençaux, les Trouvères prolongeaient la -même rime en raison du développement consacré à une idée, fût-ce pendant -cinquante vers; elle ne changeait qu’avec le ton de l’accompagnement. De -là une monotonie fatigante pour tous autres que les fervents de ces sortes -de poèmes. On ne peut nier cependant que, dans quelques-uns, ne se -trouvent çà et là quelques belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment -profond. Dans la chanson des <i>Lohérains</i>, de <i>Raoul de Cambrai</i>, l’ardeur -belliqueuse et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. -Les <ins id="cor_13" title="grand">grands</ins> romans chevaleresques des <small>XI</small><sup>e</sup> et <small>XII</small><sup>e</sup> siècles sont généralement -sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils -appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont l’origine -est certaine; on peut citer: <i>le Brut d’Angleterre</i> et <i>le Rou</i>, de <i>Wistace</i>; -<i>l’Alexandre</i>, de <i>Lambert</i> et d’<i>Alexandre de Bernay</i><a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>; <i>le Chevalier au cygne</i>, -de <i>Renaud</i> et <i>Gander</i>; <i>Gérard de Nevers</i>, par <i>Gibert de Montreuil</i>; <i>Garin de -Lohérain</i>, par <i>Jehan de Flagy</i>; <i>le Roman de la Rose</i>, par <i>Guillaume de -Lorris</i> et <i>Jehan de Meung</i>, dit <i>Clopinel</i>.</p> - -<p>Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que <i>lais</i>, -<i>virelais</i> et <i>ballades</i>, mais leurs œuvres les plus nombreuses et les plus -importantes sont les fabliaux et les romans historiques. Dans ces derniers, il -ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car on a, la plupart du temps, -travesti les faits à tel point que l’on ne peut en tirer aucun document pour -l’histoire et qu’ils ne présentent plus de vraisemblance historique que dans -les noms des principaux personnages. On y trouve cependant une peinture -des mœurs, non pas du temps où la scène est placée, mais de l’époque où -elle fut écrite, soit des <small>XII</small><sup>e</sup> et <small>XIII</small><sup>e</sup> siècles.</p> - -<p>De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres, -aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite du poème: -c’est <i>la Chanson de Roland</i> ou <i>Chanson de Roncevaux</i>, de <i>Théroulde</i>, modèle -du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous comme la plus haute -expression du génie littéraire de cette époque, et les belles traductions de -Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on trouve dans tous les recueils d’histoire -et de littérature romane, sont bien faites pour en mettre la valeur en -relief. L’Angleterre, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement -de <i>la Chanson de Roland</i>, mais aussi des poésies légères du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, -pour célébrer leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire, -pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des -princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de la -France féodale.</p> - -<h4 id="toc_48"><span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span> -LES TROUBADOURS</h4> - -<p>Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait -assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans le Nord avant -la première Croisade. Dès cette époque, des poètes s’essayaient dans le genre -lyrique, sans attacher toutefois une grande importance à leurs œuvres.</p> - -<p>D’autre part, Millin<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> cite un acte de 1040, intitulé: <i>Hommage à Rajambaud, -archevêque d’Arles</i>. <i>Une charte en faveur de Raymond, évêque de Nice</i>, -datée de 1075, est reproduite par Raynouard<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Enfin, le poème sur <i>la Translation -du corps de saint Trophime, apôtre d’Arles</i>, attribué à <i>Pierre Agard</i>, en -1152, forme, avec les ouvrages précédents, un ensemble de documents qui -prouveraient, non seulement que la langue Romane s’est formée en Provence -et qu’elle ne s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que -cette province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à -tort, à notre avis, <i>Guillaume IX</i>, comte de Poitiers, comme ayant été le premier -Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour expliquer -cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se livraient les Troubadours -provençaux n’avait produit que des œuvres légères que la mémoire -des contemporains pouvait conserver comme de joyeux délassements, mais -qui n’avaient pas assez d’importance pour être jugées dignes d’une transcription. -D’ailleurs, il est probable que beaucoup de ceux qui chantaient ne -savaient pas écrire. Il n’y a donc rien d’invraisemblable à admettre que ce -fut seulement vers l’époque où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint -populaire, que l’on commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout -des princes poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés.</p> - -<p>Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être conservées -grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies avec la -langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel qu’il a bien -pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier Troubadour de cette -époque.</p> - -<p>En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont les -productions sont les plus estimées furent généralement de braves soldats et -de vaillants chevaliers<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. C’est une nouvelle preuve que l’éducation donnée à -la jeunesse féodale, en la rapprochant de la femme et exaltant son enthousiasme -pour toutes les nobles causes, avait puissamment agi sur ses facultés -<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> -intellectuelles; elle savait trouver dans ses heures de loisir une distraction -aussi digne de son rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature -furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement -que l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction était -probablement peu développée, faire des vers et composer même des romans -d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de ces premières -poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins incorrectes dans la -forme, elles donnent bien l’impression d’un début et d’une période de transformation -de la langue. Les conseils d’un ami, la lecture de quelques chansons -manuscrites apprises plus ou moins bien, les règles de la poésie -provençale peu déterminées encore, une grammaire rudimentaire, tels furent -les faibles éléments qui servirent aux premiers Troubadours pour esquisser -les poésies du <small>X</small><sup>e</sup> siècle. On ne peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent -tout d’abord et l’effort qu’ils durent faire pour <i>trouver</i><a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> des vers nouveaux -tant dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à <i>Pierre Cardinal</i>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Un escribot farai, quez er mot maitatz</div> - <div class="vers8">De mots <i>novels</i> et d’art et de divinitatz.</div> -</div> - -<p>En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à -leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore de -nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes. D’un idiome -bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps relativement court, -une langue nouvelle, riche, correcte et que l’ensemble de ces qualités finit -par rendre nationale.</p> - -<p>La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la foi: -foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était vive, ardente, -enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes ses actions comme dans -tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas toujours, du moins le cœur bat, et -on le sent palpiter dans les œuvres des Troubadours. Les Croisades, dans le -Midi comme dans le Nord, eurent une influence puissante sur la littérature. -En même temps qu’ils s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient -non plus des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en -composaient jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, -mais des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la -sainte exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des -Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales, les -comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour, ceux-ci leur -<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> -donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines, sensibles à ces flatteries, -les encourageaient et attendaient agréablement dans leur société le retour des -héros de la Croisade. On cite à ce sujet une tenson de <i>Folquet de Romans</i>, -qui demande à <i>Blacas</i>, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre -sainte. Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de -Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Je ferai ma pénitence</div> - <div class="vers6">Entre mer et Durance</div> - <div class="vers6">Auprès de son manoir.</div> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-142.jpg" alt="" /> -<div class="agrt"><a href="images/illu-142.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></div> -<div class="caption">Scène de Troubadours.</div> -</div> - -<p>Mais ceci n’est qu’une exception. Le nombre est grand des Troubadours -qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le monde -connaît la romance de <i>Raoul de Coucy</i>, les vers de <i>Thibaut</i>, comte de Champagne, -ceux du <i>comte d’Anjou</i>, du <i>duc de Bourgogne</i>, de <i>Frédéric II</i>, de -<i>Richard Cœur de Lion</i>, du <i>Dauphin d’Auvergne</i>; les poésies de <i>Folquet de -Romans</i>, d’<i>Aimeri</i>, de <i>Péguilhan</i> et celles de <i>Rambaud de Vaqueiras</i>, d’<i>Elias -Cairels</i>, de <i>Pons de Capdeuil</i>, de <i>Ganselme Faydit</i>, toutes vaillantes et entraînantes, -toutes inspirées par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but -ou le théâtre.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> -Castrucci, dans le tome I<sup>er</sup> de son <i>Histoire de -Provence</i>, donne l’acte de nomination et les noms des évêques qui le -signèrent.</p> - -<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> -Castrucci, t. I<sup>er</sup>, chap. <small>III</small> (Extrait -des <i>Annales de Reims</i>).</p> - -<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> -Donat, grammairien latin, auteur du <i>Traité des -Barbarismes</i> et d’autres œuvres très appréciées.</p> - -<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> -Aide-le: <i lang="la" xml:lang="la">Tu illum juva</i>.]</p> - -<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> -Nithord, <i>Hist. des divisions entre les fils de Louis -le Débonnaire</i>, liv. III.</p> - -<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Pour l’amour de Dieu et pour le -commun salut du peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en -tout, que Dieu me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je -celui-ci, mon frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi -que comme homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce -qu’il me fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix -qui, par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle.</p> - -<p>Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que Karle -mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis détourner, -ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide contre Lodhwig -ne l’y serai.</p> - -<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> -D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de -Saint-Amand (diocèse de Tournai).</p> - -<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> -<span class="smcap">Traduction</span>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Bonne pucelle fut Eulalie,</div> - <div class="vers">Bel corps avait, et plus belle âme,</div> - <div class="vers">Voulurent en triompher les ennemis de Dieu,</div> - <div class="vers">Voulurent la faire diable servir,</div> - <div class="vers">Elle n’a pas écouté les mauvais conseillers, etc.</div> -</div> - -<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> -Composé au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, en vers de douze -syllabes, qui, depuis, prirent le nom d’Alexandrins.</p> - -<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> -<i>Essai sur la langue et la littérature provençales</i>, -p. 7.</p> - -<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> -Raynouard, <i>Œuvres</i>, t. II, p. 65.</p> - -<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> -Bertrand de Born,—Guillaume de Poitiers,—le roi -Richard,—Alphonse II d’Aragon,—Blacas,—Savari de Mauléon,—Pons de -Capdeuil,—de Saint-Antoni, etc., etc.</p> - -<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> -De là leur nom de Troubadour.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_h">VIII<br /> -DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS -SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE DU NORD</h2> - -<p class="somm">Le vers.—La chanson.—Le chant.—Le son.—Le sonnet.—Le planh -(ou complainte).—La cobla (ou couplet).—La tenson.—Le sirvente.—La pastourelle.—La sixtine.—Le descord -(discordance, pièces irrégulières).—L’aubade et la sérénade.—Ballade.—Danse.—Ronde.—Épître.—Conte.—Nouvelle.</p> - -<p>Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite <i>Legrand d’Aussy</i> dirigea -contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à quel point -s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la langue du Nord et les -œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans parti pris, d’une manière impartiale, -en prenant pour base de notre raisonnement les dates, les faits, les -résultats.</p> - -<p>Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane -(comme son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence, -c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus longtemps -sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra jusqu’au -Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le pays. Les pièces -et documents cités précédemment en donnent la preuve. Mais cette nouvelle -langue, née de la corruption du Latin par les divers dialectes des peuples conquérants, -devait elle-même, à un moment donné, se diviser en deux grandes -branches, l’une s’étendant au-delà de la Loire et comprenant l’Est, le Nord -et l’Ouest de la France, l’autre en deçà et dominant sur le Midi.</p> - -<p>La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous -avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de ces -faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la langue -Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc bien naturel -<span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span> -de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la transformation de -la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical qu’au point de vue littéraire. -La langue du Nord a emprunté à la langue d’Oc, non seulement une -quantité de mots et d’expressions, qu’il est d’ailleurs facile d’y retrouver, -mais aussi la forme et les règles de ses compositions lyriques.</p> - -<p>Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable de -son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la comparaison des -œuvres des Troubadours du <small>XI</small><sup>e</sup> siècle avec celles du <small>XIII</small><sup>e</sup>, époque à laquelle -la langue d’Oïl, encore considérée comme barbare, commençait son évolution. -Les progrès qu’ils réalisèrent furent étonnants comme style, comme goût, -comme choix des mots les plus propres à rendre claires et imagées leurs -compositions, toujours poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles -grammaticales, ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères -différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on les -retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du Nord, -d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours sont antérieurs -à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs productions littéraires -un certain mérite, puisque les Trouvères s’en inspirèrent pour léguer à la -langue Française ces créations poétiques désignées sous les noms de: <i>vers</i>, -<i>ballade</i>, <i>chanson</i>, <i>chant</i>, <i>sonnet</i>, <i>planh</i> ou <i>complainte</i>, <i>couplet</i>, <i>sirvente</i> ou -<i>satire</i>, <i>pastourelle</i> (poésie pastorale), <i>aubade</i>, <i>sérénade</i> ou chant d’amour, -<i>épître</i>, <i>conte</i>, <i>nouvelle</i>, etc. Nous en donnons ci-après les définitions -appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des Troubadours.</p> - -<h3 id="toc_49">LE VERS</h3> - -<p>Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées. -Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était le plus -souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais, si cette pièce -se divisait en strophes, les strophes devaient se reproduire successivement, coupées -d’une manière uniforme quant à la longueur et à la rime des vers.</p> - -<p>Exemple:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Rossinhol<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, en son repaire</div> - <div class="vers8">M’iras ma domna vezer,</div> - <div class="vers8">E ilh dignas lo mieu afaire,</div> -<span class="pagenum" id="Page_139">[139]</span> - <div class="vers8">E ilh dignat del sieu ver,</div> - <div class="vers4">Que mout sai</div> - <div class="vers4">Com l’estai,</div> - <div class="vers8">Mas de mi ’lh sovenha,</div> - <div class="vers4">Que ges lai,</div> - <div class="vers4">Per mailh plai,</div> - <div class="vers8">Ab si no t retenha.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Que tost no m tornes retraire</div> - <div class="vers4">Son estar, son captener,</div> - <div class="vers8">Qu’ieu non ai amic ni fraire</div> - <div class="vers8">Don tout ho vueilh ha saber.</div> - <div class="vers4">Ar s’en vai</div> - <div class="vers4">L’auzel guai</div> - <div class="vers8">Ab goug, ou que venha</div> - <div class="vers4">Ab essai,</div> - <div class="vers4">Ses esglai,</div> - <div class="vers8">Tro que trop l’ensenha.</div> -</div> -<div class="attrib">(<i>Paire d’Auvergne.</i>)</div> -</div> - -<h3 id="toc_50">LA CHANSON</h3> - -<p>La chanson était une pièce de vers divisée en couplets égaux. Son nom -indique assez qu’elle se chantait. L’air, composé ordinairement par l’auteur -des paroles, quelquefois même par son jongleur, était noté sur vélin enrichi -de dessins, et présenté ainsi à un grand seigneur ou à une châtelaine qui -daignait en accepter l’hommage.</p> - -<p>Exemple:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers10">Jamays<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> nulh temps nom poiretz far amors</div> - <div class="vers10">Qui six fois ni maltrag m’a fous</div> - <div class="vers10">Car tamme fay aravalen se cors</div> - <div class="vers10">Que las perdas me restoura els dous.</div> - <div class="vers10">Cavia pies ad regper folatge</div> - <div class="vers10">E si ausioru me fets en remarrit</div> - <div class="vers10">Eralpdo lo destrie el dop natge</div> - <div class="vers10">Cataldona famos preex obezir</div> - <div class="vers10">Don mesmienda tot caut ma fag zofrir.</div> - - <div class="attrib">(Vers et musique de <i>Guill. de Saint-Didier</i>.)</div> -</div> - -<h3 id="toc_51"><span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> -LE CHANT</h3> - -<p>Le chant, parfois, était synonyme de chanson; quelquefois, au contraire, -il avait un sens plus général et pouvait exprimer toute poésie susceptible -d’être chantée. Il était pris également pour désigner un poème. Son nom -vient évidemment du latin <i>cantare</i>. Certains auteurs prétendent qu’il fut -introduit dans le Provençal par le Troubadour <i>Giraud de Borneil</i>, et qu’avant -lui toutes sortes de poésies étaient comprises sous le titre général de vers.</p> - -<h3 id="toc_52">LE SON</h3> - -<p>Le son désigne une chanson plus légère, plus suave. Les Troubadours, -en inventant cette désignation, n’ont voulu retenir de la chanson que la partie -harmonieuse. C’est ainsi que nous avons maintenant la romance sans paroles.</p> - -<h3>LE SONNET</h3> - -<p>Le sonnet est une poésie légère, un diminutif charmant introduit par les -Troubadours dans leur grammaire lyrique, pour exprimer leur pensée sous -une forme aussi laconique qu’élégante. Il se compose de quatorze vers distribués -en deux quatrains, sur deux rimes seulement, et en deux tercets. Le -sonnet, d’origine provençale, fut, comme la plupart des œuvres des Troubadours, -accueilli et cultivé en Italie, où nos poètes méridionaux avaient dû -se réfugier après la Croisade contre les Albigeois. Il ne revint à la mode en -France qu’après le retour de nos compatriotes, qui le répandirent et le firent -adopter par les poètes français.</p> - -<p>Celui que nous donnons ci-après est extrait des œuvres de <span class="smcap">Louis Belaud</span>, -poète provençal, né à Grasse. L’édition de ses œuvres, que nous avons sous -les yeux, est celle de Marseille, 1595, in-8<sup>o</sup>. Le style est clair, facile, et se -rapproche tellement du Provençal de nos jours que la traduction en devient -superflue.</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">SONNET SUR UNE SORTIE DE PRISON</p> - -<div class="stanza"> - <div class="vers">Despuis que quatre peds sont dévenguts à doux,</div> - <div class="vers">Et que reson a pres plasso dins ma cervello,</div> - <div class="vers">Et lou mascl’ay sauput destriar de la femello</div> - <div class="vers">Et coignoisse lou vin aigre d’intrer lou doux.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span> - Despuis n’ay j’amais vis un cas tant rigouroux,</div> - <div class="vers">De veir eun froumajon sourtent de la feicello</div> - <div class="vers">S’y vendre may cent fès qu’un quintau de canello</div> - <div class="vers">Et si per lou tenir fau mai de trente jours.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">A la villo das Baux per uno flurinado</div> - <div class="vers">Avez de fromajons uno pleno faudado</div> - <div class="vers">Que coumo sucre fin foundon au gargasson</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Mais sec dedins Paris ellous lou fan de ciero</div> - <div class="vers">Et davan qu’en sourtir un de la froumagiero</div> - <div class="vers">Poudes ben escoular la bourso et lon bourson.</div> -</div> -</div> - -<h3 id="toc_53">LE PLANH OU COMPLAINTE</h3> - -<p>Le planh était une longue et triste chanson dans laquelle le Troubadour -déplorait la perte douloureuse d’une amante, d’un bienfaiteur ou d’une -bataille. Cette poésie répond à la complainte de nos jours, que chantent sur -les places publiques des artistes ambulants. On cite comme des modèles du -genre les planhs de <i>Gaucelm Faydit</i> sur la mort du roi <i>Richard</i>, de <i>Bertrand -de Born</i> sur celle du prince anglais, son ami; ceux de <i>Cigala</i>, sur la perte -de sa bien-aimée, <i>Berlanda</i>. Le planh est composé de vers de dix ou douze -syllabes et coupé en strophes égales.</p> - -<p>Exemple:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">De totz<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> caitins sm’ien aisselh que plus</div> - <div class="vers">Ai gran dolor-é suefre gran turmen;</div> - <div class="vers">Por qu’ieu volgra murir! E fora ne gen</div> - <div class="vers">Qui m’aneizes, pois tan sui asperdutz,</div> - <div class="vers">Que viures m’es marrimeus et esglais,</div> - <div class="vers">Pus Morta es ma dona n’Azalaïs.</div> - <div class="vers">Gren sofrir fai l’ira ni’l dol’ni l dan.</div> - <div class="vers">Mortz trahiritz!... Be vos puese en ver dire</div> - <div class="vers">Que non pognetz el mon melhor amire, etc., etc.</div> - - <div class="attrib">(<i>Pons de Capdeuil.</i>)</div> -</div> - -<h3 id="toc_54">LA COBLA</h3> - -<p>La cobla ou couplet désignait, comme aujourd’hui, un ensemble de -vers rimés, mesurés et groupés d’une façon régulière et se reproduisant -ensuite dans le même ordre un certain nombre de fois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> -Exemple:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers10">Aissi<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> cum es bella eil de qui chan,</div> - <div class="vers10">E belhs son nom, sa terra et son castelh,</div> - <div class="vers10">E belhs siegs dig, sieg fag e siey semblan,</div> - <div class="vers10">Vuelh <i>mas coblas</i> movon totas en belh.</div> - - <div class="attrib">(<i>Guill. de Saint-Didier.</i>)</div> -</div> - -<h3 id="toc_55">LA TENSON</h3> - -<p>La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle les -interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure et en -rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question à discuter. Ce -qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de voir un poète attaqué -relever le gant de la discussion et improviser sa réponse en vers. Le juge -du combat décernait une couronne au vainqueur. Ces jeux poétiques étaient -assez répandus, et on ne peut s’empêcher d’admirer la richesse et la fécondité -de la langue Provençale qui fournissait pour ainsi dire soudainement les plus -gracieuses ressources pour le développement d’une idée. Cependant la tenson -n’était pas toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, -se préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient montre -de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois qu’un Troubadour -érudit composait une tenson en plusieurs langues; en voici un exemple:</p> - -<p class="ttl">TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a></p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">RAMBAUD</p> - - <div class="vers8">Donna<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, tan vos ai pregada,</div> - <div class="vers8">Sinz platz qu’amas mi voillatz;</div> - <div class="vers8">Qu’en sui vostr’ endomniatz,</div> - <div class="vers8">Quar es pros et enseignada</div> - <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> - E totz los pretz austreiatz</div> - <div class="vers8">Per que sur plai vostr’ amistatz,</div> - <div class="vers8">Quar es en totz faitz corteza,</div> - <div class="vers8">S’es mos cors en vos fermatz</div> - <div class="vers8">Plus qu’en nulla Genoesa,</div> - <div class="vers8">Per qu’er merse si m’amatz;</div> - <div class="vers8">E pois serai meils pagatz,</div> - <div class="vers8">Que s’ara mia’ la cintatz</div> - <div class="vers8">Ab l’aver qu’es ajostatz</div> - <div class="vers4">Dels Genoes.</div> - -<p class="pttl">LA DAME</p> - - <div class="vers8">Juiar, vos no se corteso</div> - <div class="vers8">Que sue chardei ai de chò</div> - <div class="vers8">Que niente non faro.</div> - <div class="vers8">Auce fosse vos a peso</div> - <div class="vers8">Vostri’ amia non sero,</div> - <div class="vers8">Certa ja v’es carnero,</div> - <div class="vers8">Provençal mal aqurado;</div> - <div class="vers8">Tal enoio vos dirò,</div> - <div class="vers8">Sozo, mazo, escalvado,</div> - <div class="vers8">Ni ja voi non amarò,</div> - <div class="vers8">Qu’ech un bello mariò</div> - <div class="vers8">Que voi no se ben lo sò,</div> - <div class="vers8">Andai via, frar’, en tempo.</div> - <div class="vers8">Meillerado, etc., etc....</div> -</div> - -<p>On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté -et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie aventurière et -amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a pas craint de consigner -sur ses tablettes cette mésaventure galante, était d’une véracité peu commune, -puisqu’il ne s’en départait pas même quant aux <ins id="cor_14" title="cironstances">circonstances</ins> de sa vie privée -qui auraient pu blesser son amour-propre.</p> - -<h3 id="toc_56">LE SIRVENTE</h3> - -<p>Le sirvente était une pièce satirique dans laquelle les Troubadours critiquaient -les vices des hommes et des choses de leur temps. C’est en étudiant -les sirventes des <small>XII</small><sup>e</sup>, <small>XIII</small><sup>e</sup>, <small>XIV</small><sup>e</sup> siècles que l’on peut se faire l’idée la plus -exacte de l’histoire de cette époque. Le plus célèbre parmi les Troubadours -qui ont abordé ce genre est, sans contredit, <i>Pierre Cardinal</i>, surnommé le -roi du Sirvente, le Juvénal du moyen âge français. Aucun ne mania le sarcasme, -ne poursuivit le vice avec une verve plus implacable. Sa vie, qui fut -très longue, ne fut qu’un combat sans trêve contre les méchants. Hardi et -<span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> -courageux, il n’épargne personne; il attaque également le clergé, la noblesse, -les grands comme le peuple. Inutile d’ajouter que ses ennemis étaient nombreux -et qu’il fut persécuté, chassé, emprisonné, sans être dompté. C’est sans doute -dans un jour de colère qu’il composa le sirvente suivant, qui peut servir -d’exemple:</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">AYSSI COMENSA LA GESTA DE FRA P. CARDINAL</p> - -<div class="stanza"> - <div class="vers6">Cilz motz homes fan vers,</div> - <div class="vers6">Jeu voly esser divers,</div> - <div class="vers6">Que vuelh far una versa:</div> - <div class="vers6">Lo mou es tant revers</div> - <div class="vers6">Que fa del drech evers.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers6">To cant veg es gorbilh.</div> - <div class="vers6">Que lo payre ven lo filh.</div> - <div class="vers6">Et l’un l’autre devora;</div> - <div class="vers6">Lo plus gros blat es milh,</div> - <div class="vers6">Lo camel es conilh.</div> - <div class="vers6">Lo mon dins e defora</div> - <div class="vers6">Es plus amar que thora.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers6">Lo papa veg falhir,</div> - <div class="vers6">Car vol ric enriquesir.</div> - <div class="vers6">E’ls paubres no vol veyre;</div> - <div class="vers6">Lo aver vol reculhir,</div> - <div class="vers6">E fay se gent servir;</div> - <div class="vers6">En draps dauratz vol seyre,</div> - <div class="vers6">E a’ls bos mercadiers</div> - <div class="vers6">Que dona per deniers</div> - <div class="vers6">Aves quatz eymanada;</div> - <div class="vers6">Tramet nos ranatiers,</div> - <div class="vers6">Quistous amr lors letriers</div> - <div class="vers6">Que dono perdo per blada,</div> - <div class="vers6">Que fan poiezada.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers6">Los cardenals oudratz</div> - <div class="vers6">Estan apparelhatz</div> - <div class="vers6">Tota la nuogé l dia</div> - <div class="vers6">Per tost fan i mercat:</div> - <div class="vers6">Si voletz avescat,</div> - <div class="vers6">A voletz abadia.</div> - <div class="vers6">Si lor datz gran aver</div> - <div class="vers6">Els vos faran aver</div> - <div class="vers6">Capel vermelh o crossa.</div> - <div class="vers6">Am fort pauc de saber,</div> - <div class="vers6">A tort o a dever,</div> - <div class="vers6">Vos auretz renda grossa.</div> - <div class="vers6">May y pauc dar no y noza.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers6"><span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> - Dels avesques m’es bel,</div> - <div class="vers6">Car escorjon la pel</div> - <div class="vers6">Als cappelas q au renda;</div> - <div class="vers6">Els vendo lor sagel,</div> - <div class="vers6">En i pauc de cartel,</div> - <div class="vers6">Dieu sap sey cal emeda</div> - <div class="vers6">E fau trop may de mal</div> - <div class="vers6">Que a un menestayral</div> - <div class="vers6">Fan per deniers tonsura;</div> - <div class="vers6">Tot es mal cominal</div> - <div class="vers6">A la cort temporal,</div> - <div class="vers6">Que y pert sa drechura</div> - <div class="vers6">E la glieyza ne pejura!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers6">Ades seran trop may</div> - <div class="vers6">Clergues, pestres, so say,</div> - <div class="vers6">Que no so Coayrailha;</div> - <div class="vers6">Caseus son por decay,</div> - <div class="vers6">Ben so letratz, so say,</div> - <div class="vers6">Ja dire no m’o calha;</div> - <div class="vers6">Casus son defalhens,</div> - <div class="vers6">Que vendo sagramens</div> - <div class="vers6">Et may q may las messas;</div> - <div class="vers6">Caut coffesso las gens</div> - <div class="vers6">Laygos, non malmerens,</div> - <div class="vers6">Donou lor graus destressas,</div> - <div class="vers6">Non pas a preveyressas<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>.</div> -</div> -</div> - -<h3 id="toc_57"><span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span> -LA PASTOURELLE</h3> - -<p>La pastourelle, appelée aussi <i>Vaqueyras</i> (vachère), était une poésie pastorale -dialoguée entre un Troubadour et une bergère. Les plus remarquables -ont été composées par Giraud Riquier, Jean Estève, de Béziers, et Poulet, de -Marseille.</p> - -<p>Voici, comme exemple, une pastourelle de <i>Jean Estève</i>, qui date de 1283:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">El dous temps quan la flor s’espan.</div> - <div class="vers8">Sus’el Verjan ab la verdor.</div> - <div class="vers8">M’anava totz sols delechan.</div> - <div class="vers8">Del joi pessan que m ven d’amor</div> - <div class="vers8">En un deves anhels garan</div> - <div class="vers8">Ien vi donan ab sur pastor</div> - <div class="vers4">Gaia pastorella,</div> - <div class="vers4">Covinent e bella,</div> - <div class="vers4">Que vesti gonella</div> - <div class="vers4">D’un drat velat belh,</div> - <div class="vers4">E’l pastorelh.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Pres d’elh me mis en loc rescos,</div> - <div class="vers8">Que nult de dos no m pose vezer,</div> - <div class="vers8">E’l pastora moc sos razos</div> - <div class="vers8">Cum gai’e pros; e dis: per ver.</div> - <div class="vers8">Gui mon paire m vol dar espos</div> - <div class="vers8">Vielh, raïnos, e ric d’aver.</div> - <div class="vers4">—Mal’er La Chanzida,</div> - <div class="vers4">Dis Gui, sius marida,</div> - <div class="vers4">N’a Flors, ans oblida</div> - <div class="vers4">Selh que per marit</div> - <div class="vers4">Avotz chauzit.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">—En Gui, mos cor vos es volvenz,</div> - <div class="vers8">Quar praupamens vos vei estar,</div> - <div class="vers8">—Na Flors paupre jov’es manens,</div> - <div class="vers8">Quau vin jouzens, pus ses duptar</div> - <div class="vers8">Que’l vielh ric qu’es tot l’an dolens;</div> - <div class="vers8">Qu’aur ni argens nol pot joi dar.</div> - <div class="vers4">—En Gui, que queus aia</div> - <div class="vers4">Dig, amor veraia</div> - <div class="vers4">Vos port, nous desplaia;</div> - <div class="vers4">Que fin cor verai</div> - <div class="vers4">Amies, vos, ai.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_147">[147]</span> - Del loc don los agui scotatz</div> - <div class="vers8">Vengui empatz tro alho ses brui,</div> - <div class="vers8">Coizan los trobiei abrossatz,</div> - <div class="vers8">D’amor nafratz, joi entr’amdui</div> - <div class="vers8">Saludici los, mos ver sapchatz</div> - <div class="vers8">Que saludatz per elhss no fui;</div> - <div class="vers4">E’l pastora blonda</div> - <div class="vers4">Dis non janziouda:</div> - <div class="vers4">«Senher, Diens cafouda</div> - <div class="vers4">«Qui joc jouziou</div> - <div class="vers4">«Tolh al bel blon.»</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">—Na Flors, per queus desplatz de mi</div> - <div class="vers8">Mas quez a’n gui quar aissé so?</div> - <div class="vers8">—Senher, vos nostres noms cossi</div> - <div class="vers8">Sabetz aissi? ans me sap bo,</div> - <div class="vers8">—Na Flors, tan pres era d’aissi</div> - <div class="vers8">Que’ls noms auzi e la tenso.</div> - <div class="vers4">Senher noi fo facha</div> - <div class="vers4">Falor ni attracha.</div> - <div class="vers4">—Toza, gui s’en Gacha</div> - <div class="vers4">De ben fai atrag</div> - <div class="vers4">Qu’a tos temps fag.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers4">Ma razo retracha,</div> - <div class="vers4">Ses tota empacha</div> - <div class="vers4">Parti m de lur pocha.</div> - <div class="vers4">Non lur fi empog;</div> - <div class="vers4">Pas m retrag.</div> - <div class="vers4">En Guillem n facha</div> - <div class="vers4">De lodeva gacha</div> - <div class="vers4">De valor autracha,</div> - <div class="vers4">Per qu’ieu s’onor gach,</div> - <div class="vers4">Bel rai, be fach<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.»</div> -</div> -</div> - -<h3 id="toc_58"><span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span> -LA SIXTINE</h3> - -<p>En poésie, la sixtine, même au temps des Troubadours, passait pour la -pièce la plus difficile à composer. Arnaud Daniel, qui, dit-on, inventa ce -genre, n’en a laissé que de bien mauvais échantillons. Il ne pouvait en être -autrement, en présence des difficultés accumulées comme à plaisir pour le -rendre à peu près impossible. La pièce se composait de six couplets de six -vers ne rimant pas entre eux. Les bouts rimés du premier couplet étaient -répétés à la fin de tous les couplets suivants dans un ordre régulier. Ceux du -second couplet se composaient de ceux du premier, en prenant alternativement -le dernier, puis le premier et successivement, de bas en haut et de -haut en bas, jusqu’à ce que toutes les rimes fussent employées. On se servait -encore du même procédé pour chaque couplet suivant qui se combinait -d’une manière semblable avec le couplet précédent. Enfin, la pièce se terminait -par un envoi dans lequel tous ces bouts rimés se trouvaient répétés. On -conçoit qu’un pareil genre de composition ait découragé les poètes, et qu’on -l’ait abandonné.</p> - -<h3 id="toc_59">LE DESCORD</h3> - -<p>Ce mot, qui signifie discordance, fut appliqué aux pièces irrégulières, -c’est-à-dire qui n’avaient pas des rimes semblables, un même nombre de -vers par strophe ou par couplet et une mesure égale. Inventé par Garins -d’Apchier, ce genre fut peu employé.</p> - -<h3 id="toc_60">L’AUBADE ET LA SÉRÉNADE</h3> - -<p>L’<i>Alba</i>, ou aubade, était un chant d’amour exprimant le plaisir d’une -heureuse nuit et le désespoir de l’approche du jour.</p> - -<p>Dans la sérénade, ou <i>séréna</i>, le poète gémissait sur la trop courte journée -qui finissait, obligé qu’il était de quitter son amie. La mandore en sautoir, -c’était à la brune que le Troubadour venait chanter de tendres romances -sous le balcon de quelque châtelaine adorée.</p> - -<h3 id="toc_61"><span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span> -BALLADE.—DANSE.—RONDE.</h3> - -<p>La ballade était une sorte de chanson avec couplets et refrain, mais en -vers plus courts, d’un rythme plus rapide. Le sujet était puisé dans une -anecdote tenant du merveilleux. La danse et la ronde étaient plus particulièrement -consacrées à embellir et animer les fêtes, où elles formaient intermède; -pendant que le Troubadour chantait, l’assistance dansait.</p> - -<h3 id="toc_62">ÉPITRE.—CONTE.—NOUVELLE.</h3> - -<p>L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet était -ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand seigneur, -des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour des services -rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe des romans, dont ils -ne sont que des diminutifs.</p> - -<p>A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites pièces -qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets traités.</p> - -<p>Ainsi l’<i>Escondig</i> était une chanson dans laquelle un amant demandait -grâce à sa maîtresse;</p> - -<p>Le <i>Comjat</i>, une pièce d’adieu;</p> - -<p>Le <i>Devinalh</i>, une sorte d’énigme, de jeu de mots;</p> - -<p>La <i>Preziconza</i>, un sermon en vers;</p> - -<p>L’<i>Estampida</i>, une chanson à mettre sur un air connu;</p> - -<p>Le <i>Torney</i> ou <i>Garlambey</i> (tournoi-joute), un chant destiné à célébrer une -fête où un chevalier s’était illustré;</p> - -<p>Le <i>Carros</i> (chariot), un chant allégorique, où le poète employait des -termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à une forteresse -assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres femmes;</p> - -<p>Enfin, la <i>Retroensa</i>, une pièce à refrain composée de cinq couplets tous à -rimes différentes.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que j’adore, raconte-lui mes -émotions et qu’elle te raconte les siennes. Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne -te laisse pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu auras entendu, car je -n’ai personne au monde, ni parents, ni amis, dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles.</p> - -<p>Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout jusqu’à ce qu’il trouve ma belle.</p> - -<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour, puisqu’il a si bien réparé ceux -qu’il avait soufferts par sa folie et qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier -tous ses malheurs.—Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le monde depuis le jour que -l’amour le conduisit tout tremblant auprès de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son -cœur et en effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc.</p> - -<p class="rsign">(Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.)</p> - -<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—De tous les mortels, je suis bien le plus malheureux et celui qui souffre -davantage; aussi voudrais-je mourir! et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand -service, etc., etc.</p> - -<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Comme celle que je chante est une belle personne, que son nom, sa terre, son -château sont beaux, que ses paroles, sa conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte -que mes couplets le deviennent.</p> - -<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> -Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois.</p> - -<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de m’aimer; car je suis votre esclave. -Vous êtes bonne, bien élevée et remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus -qu’à nulle autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus riche que si l’on me -donnait Gênes et tous les trésors qu’elle renferme.</p> - -<p>—Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour savoir ce que je veux faire. -Non, jamais je ne serai votre amie, dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais -plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe ton chemin et va chercher -fortune ailleurs!...</p> - -<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Puisque beaucoup d’hommes font des vers,—je ne veux pas être différent.—Et -je veux faire une poésie.—Le monde est si pervers—qu’il fait de l’endroit l’envers.—Tout -ce que je vois est en désordre.</p> - -<p>—Le père vend le fils,—et ils se dévorent l’un l’autre;—le plus -gros blé est du millet;—le chameau est un lapin;—le monde au dedans et au dehors—est plus -amer que le fiel.</p> - -<p>—Je vois le pape faillir,—car il est riche et veut encore s’enrichir.—Il ne veut pas voir les -pauvres,—il veut ramasser des biens;—il se fait très bien servir;—il veut s’asseoir sur des tapis -dorés,—et il vend à des marchands,—pour quelques deniers,—les évêchés et leurs ouailles.—Il -nous envoie des usuriers,—qui, quêtant de leurs chaires,—donnent le pardon pour du blé;—et -ils en ramassent de grands tas.</p> - -<p>—Les cardinaux honorés—sont préparés—toute la nuit et le jour—à faire un marché de tout;—si -vous voulez un évêché—ou une abbaye,—donnez-leur de grands biens;—ils vous feront -avoir—chapeau rouge et crosse.—Avec fort peu de savoir,—à tort ou à raison,—vous aurez de -fortes rentes;—mais, si vous donnez peu, cela vous nuira.</p> - -<p>—C’est moins beau chez les évêques,—car ils écorchent la peau—aux prêtres qui ont des revenus.—Ils -vendent leur sceau—sur un peu de papier.—Dieu sait s’il leur faut des gratifications!—et -ils font tellement de mal—qu’à un simple métayer—ils donnent la tonsure pour de l’argent.—Le -mal est le même—dans leur cour temporelle;—elle y perd sa droiture—et l’Église en devient -plus affligée.</p> - -<p>—Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs—pasteurs, dit-on,—qu’il n’y a -de brebis.—Chacun trompe les siennes.—On assure qu’ils sont bien lettrés,—je ne puis jamais -l’avouer.—Tous sont en faute,—puisqu’ils vendent les sacrements—et de plus en plus les messes.—Quand -ils confessent les gens—laïques qui n’ont pas fait du mal,—ils leur infligent de grandes -pénitences—qu’on ne saurait prévoir.</p> - -<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span>—Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent à la verdure, je m’en allais -un jour tout seul, m’abandonnant aux joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup -j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle, jeune et belle. Ils étaient beaux -et bien mis l’un et l’autre.</p> - -<p>Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me voir. La jeune fille parla -la première et dit: «Vraiment, Gui, mon père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.—Ce -sera un mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore, et si vous oubliez -celui sur qui était tombé votre choix.—Las, Gui, depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de -pensée.—Dame Flore, un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus riche -encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se plaindre; son or et son argent ne -pourraient lui donner le bonheur, à lui.—Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que -je viens de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous est tendre et fidèle.»</p> - -<p>De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les trouvai enlacés dans les -bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais -sachez qu’ils ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un air de fort mauvaise -humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui viennent ainsi troubler les plaisirs de -jeunes jouvenceaux.»</p> - -<p>Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée contre moi que Gui lui-même?—Comment -donc savez-vous ainsi nos noms, Monsieur?—Eh! mon Dieu, Madame, parce que -j’étais ici près et que je les ai entendus, ainsi que votre conversation.—Monsieur, nous ne sommes -coupables ni <ins id="cor_15" title="ne">de</ins> folie ni de trahison!—Bergère qui se tient sur ses gardes s’en trouve toujours -bien.» Je dis et me retirai sans vouloir troubler plus longtemps leur doux accord.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_63">IX<br /> -DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES -ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE</h2> - -<p class="sommc">Les Cours d’amour.—Code d’amour.—Jugements des Cours d’amour.—Les Cours d’amour -en Provence.—Leur influence sur les mœurs.</p> - -<p>Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et que -nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de la littérature -française, qui se les appropria. Nous les retrouvons également dans la poésie -lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous venons de le dire, que les -étrangers, aussi bien que les Trouvères, les ont copiés. Circonstance heureuse, -en somme, car, si les Troubadours eurent le mérite d’être les initiateurs -de la prosodie et de la littérature poétique et lyrique sous leurs différentes -formes, les Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl, -qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire a puissamment -contribué à former des poètes incomparables comme Corneille, Racine, -Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres qui ont enrichi notre langue -de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie littéraire de la France à son apogée.</p> - -<p>L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la poésie -française proprement dite se reconnaît: 1<sup>o</sup> à de nombreux emprunts de mots -et d’expressions; 2<sup>o</sup> à l’imitation complète de presque toutes les formes de -poésie lyrique employées par les Troubadours. C’est surtout par la similitude -des idées et des sentiments en matière d’amour et de courtoisie que cette -influence s’affirme. Plus anciennement consacrés dans le Midi de la France, -ces sentiments faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs -qu’on appela l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, <i>Albertet de Sisteron</i>, dans -sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la prééminence -en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de bien dire et de -s’exprimer purement:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa</div> - <div class="vers">Que ill nostre son franc e de bel solatz,</div> - <div class="vers">Gent acuilleus e de gaia semblansa</div> - <div class="vers">Los trobaretz e dejus e dinatz;</div> - <div class="vers"><i>E per els fo premiers servirs trobatz</i>, etc...</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span> -Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours, -sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont jamais fait -aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à chaque instant ceux -du Midi.</p> - -<p>Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la littérature -chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale, jamais de -champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait: que l’on ouvre -un recueil de poètes français du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, celui d’Auguis ou tout autre, -Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner également, on sera frappé -des emprunts de mots et des expressions absolument provençales qui se -trouvent dans les vers des poètes du Nord. C’est dans les terminaisons que -l’imitation est surtout apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise -les œuvres des Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la -France, et ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent -faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque, parce que -ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer également à l’Italie, -à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux peuvent justement se flatter, à -ce sujet, d’avoir été des modèles presque universels, et d’avoir été regardés -comme les classiques de la France littéraire du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. Les exemples suivants -en donnent la preuve convaincante.</p> - -<p>En ce qui concerne la langue anglaise, le poète <i>Geoffroy Chaucer</i><a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> en fut -le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui permit de visiter les -cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée par les Troubadours sur les -mœurs, les usages et le langage, et d’en faire profiter son pays. Dans son -voyage en France, il s’occupa principalement de la traduction des œuvres de -nos poètes et, plus tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de -Galéas, duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec -Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations de ces -hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là des échanges -de vues, des observations, des notes prises et conservées, dont plus tard -Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans sa <i>Théséide</i>, empruntée -à Boccace, et dans la traduction du <i>Roman de la Rose</i> qu’il fit d’après l’original -de Guillaume de Lorris. Mais la composition qui se ressent le plus des -emprunts faits aux Troubadours et à la poésie provençale est son <i>Palais de la -Renommée</i>, qui fut imité ensuite par <i>Pope</i>. Dans le poème <i>la Fleur et la Feuille</i>, -il se rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y -trouve en effet la <i>Dame de la Fleur</i> et la <i>Dame de la Feuille</i> qui président -chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages différents. Comme -rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour d’amour, rapporté par Fontenelle, -<span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span> -où le juge est appelé Marquis des <i>fleurs et violettes</i>. La trace de l’influence -provençale se retrouve encore dans une traduction, par Chaucer, du <i>Troïlus -et Cresséide</i> de Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal -son esprit; on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les -formules.</p> - -<p>La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents, leur -contingent à la civilisation. Un échange constant de produits commerciaux ou -industriels amène dans les mœurs, les usages et les langues une assimilation -qui, pour n’être pas toujours générale, n’en pénètre pas moins sur certains -points et devient réciproque. La guerre contribue au même résultat, les conquérants -imposant aux vaincus leurs lois, leurs usages ou leurs idiomes.</p> - -<p>Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde -par toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé -la <i>Canso</i>, le <i>Sirvente</i>, la <i>Tenson</i>, le <i>Sonnet</i>, ont enseigné à l’Europe romaine -la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont obtenu de grands succès -par leurs récits épiques et leurs histoires si pathétiques dont on retrouve -les traces dans tous les mondes. Les premières théories modernes sur l’art de -parler et d’écrire ont été rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires -et les dictionnaires ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, -à Florence et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal -et l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée les -principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent produire à -leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est à partir de cette -époque que leur littérature se forme et que nous constatons les succès des -Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon, des Lope de Véga, des Guilhem -de Castro, des Cervantès, dont les chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, -Corneille, Molière, Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas -su résister aux beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer -Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria, Sordel, etc. -Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que d’avoir eu de tels disciples. -Si, après les avoir égalés, ces derniers les ont surpassés par la suite, -nous en dirons la cause dans le courant de cet ouvrage. Nous verrons comment -les Troubadours, poursuivis, persécutés, chassés par la croisade contre les -Albigeois, ne purent continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux -brutalement interrompu.</p> - -<h3 id="toc_64"><span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span> -LES COURS D’AMOUR</h3> - -<p>Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de -la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus de la -femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des gracieuses -<i>Cours d’amour</i>. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés les amants coupables, -où se jugeaient les questions les plus délicates en matière de sentiment, -donnait bien l’idée des mœurs, des usages et de l’esprit de l’époque.</p> - -<div class="figleft" style="width: 470px; height: 590px;"> -<img style="float: left" src="images/illu-160.jpg" alt="" /> - -<div class="caption" style="clear: left;"> -Une Cour d’amour. -<span class="agrt"><a href="images/illux-160.jpg" rel="nofollow" title="Agrandir">[↔]</a></span></div> -</div> - -<p>A certaines dates, les -châtelaines d’une province se -réunissaient; la plus noble -d’entre elles présidait l’assemblée, -formée en docte -aréopage. On discutait les -articles d’un Code d’amour, -on délibérait sur les cas qui -étaient soumis, on jugeait et -souvent on condamnait à des -peines sévères.</p> - -<p>On peut se demander -quelles étaient l’autorité de -ces tribunaux et la sanction -appliquée à leurs arrêts. -L’autorité ressortait de leur -composition même, qui n’admettait -que l’élite de la -noblesse après une sage sélection; -quant à la sanction, -il n’y en avait qu’une: l’opinion -publique. Mais cette -sanction était d’autant plus -redoutable que les jugements librement sollicités étaient rendus de même. Si -affaiblie qu’elle puisse être de nos jours, on ne peut nier la force morale de -l’opinion publique qui flétrit les indignes, alors qu’assez habiles pour éluder -la loi ils ne peuvent, judiciairement, être condamnés. C’est l’opinion qui ne -permet pas de refuser un duel, défendu cependant par le Code; c’est l’opinion -également qui force à payer, comme sacrée, une dette de jeu, que la loi ne -veut pas reconnaître. C’est, enfin, l’opinion publique qui contraint les tyrans -<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> -eux-mêmes à reculer devant certains actes odieux. Au moyen âge, époque -des Cours d’amour, cette force devait être d’autant plus grande que le scepticisme -qui, de nos jours, envahit peu à peu la société ne pouvait être alors -qu’exceptionnel et que, par conséquent, l’opinion faisait loi.</p> - -<p id="toc_65">Avant de citer quelques exemples des questions soumises au jugement -des Cours d’amour, il est essentiel de connaître les principales dispositions -du Code amoureux appliqué dans le Nord, suivant l’ouvrage d’<i>André le Chapelain</i>; -il repose sur une légende que nous rapportons textuellement, d’après -cet auteur.</p> - -<p>«Un chevalier breton s’était enfoncé seul dans une forêt, espérant y -rencontrer Artus; il trouva bientôt une damoiselle, qui lui dit: <i>Je sais ce que -vous cherchez; vous ne le trouverez qu’avec mon secours. Vous avez requis -d’amour une dame bretonne, et elle exige de vous que vous lui apportiez le -célèbre faucon qui repose sur une perche dans la cour d’Artus. Pour obtenir -ce faucon, il faut prouver par le succès d’un combat que cette dame est plus -belle qu’aucune des dames aimées par les chevaliers qui sont dans cette cour.</i></p> - -<p>«Après bien des aventures romanesques, il trouva le faucon sur une -perche, à l’entrée du palais, et il s’en saisit. Une petite chaîne d’or tenait -suspendu à la perche un papier écrit; c’était le Code des amoureux que le -chevalier devait prendre et faire connaître, de la part du roi d’amour, s’il -voulait emporter paisiblement le faucon.»</p> - -<p>La cour, composée d’un grand nombre de dames et de chevaliers, adopta -les règles de ce Code qui leur avait été présenté, en ordonna fidèlement l’observation -à perpétuité sous les peines les plus graves et le fit répandre dans -les diverses parties du monde. Ce Code contient trente et un articles, et des -considérations qu’il serait trop long d’énumérer ici.</p> - -<p id="toc_66">Un grand nombre d’historiens ont attribué au mariage du roi Robert -avec Constance, fille de Guillaume I<sup>er</sup>, vers l’an 1000, l’introduction à la -cour de France des Troubadours provençaux, dont l’influence se fit sentir rapidement. -En effet, ce fut à partir de cette époque que les manières agréables, -les mœurs polies, les usages galants de la France méridionale commencèrent à -se propager. Le mariage d’Eléonore d’Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut -une nouvelle occasion pour les poètes de Provence de répandre et faire apprécier -l’art du gai savoir. Petite-fille du célèbre comte de Poitiers, Eléonore d’Aquitaine -reçut les hommages des Troubadours, les encouragea et les honora. -Bernard de Ventadour, un des plus célèbres, lui consacra ses vers et continua -même de lui adresser ses œuvres lorsqu’elle fut reine d’Angleterre.</p> - -<p>L’extension que prit bientôt la langue Romane sous l’impulsion des Troubadours -explique la création de Cours d’amour au-delà de la Loire, et les -noms d’Eléonore d’Aquitaine, de la comtesse de Champagne, de la comtesse -de Flandres et d’autres, qui les présidaient.</p> - -<p id="toc_67"><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span> -En Provence, les Cours d’amour les plus célèbres furent celles de <i>Pierrefeu</i> -et de <i>Signe</i>, de <i>Romanin</i> et d’<i>Avignon</i>.</p> - -<p>Les dames qui présidaient les Cours de Pierrefeu et de Signe étaient:</p> - -<p><i>Stéphanette</i>, dame de Baulx, fille du comte de Provence;</p> - -<p><i>Adalazie</i>, vicomtesse d’Avignon;</p> - -<p><i>Alalete</i>, dame d’Ongle;</p> - -<p><i>Hermyssende</i>, dame de Posquières;</p> - -<p><i>Bertrane</i>, dame d’Urgon;</p> - -<p><i>Mabille</i>, dame d’Yères;</p> - -<p>La comtesse <i>de Dye</i>;</p> - -<p><i>Rostangue</i>, dame de Pierrefeu;</p> - -<p><i>Bertrane</i>, dame de Signe;</p> - -<p><i>Jausserande</i> de Claustral.</p> - -<p>La Cour de Romanin était présidée par:</p> - -<p><i>Phanette de Gantelmes</i>, dame de Romanin;</p> - -<p>La marquise <i>de Malespine</i>;</p> - -<p>La marquise <i>de Saluces</i>;</p> - -<p><i>Clarette</i>, dame de Baulx;</p> - -<p><i>Laurette</i>, de Saint-Laurens;</p> - -<p><i>Cécille Rascasse</i>, dame de Caromb;</p> - -<p><i>Hugonne de Sabran</i>, fille du comte de Forcalquier;</p> - -<p><i>Hélène</i>, dame de Mont-Pahon;</p> - -<p><i>Isabelle des Berrilhans</i>, dame d’Aix;</p> - -<p><i>Ursynes des Ursières</i>, dame de Montpellier;</p> - -<p><i>Alaette de Méolhan</i>, dame de Curban;</p> - -<p><i>Elys</i>, dame de Meyrargues.</p> - -<p>La Cour d’amour d’Avignon était présidée par:</p> - -<p><i>Jehanne</i>, dame de Baulx;</p> - -<p><i>Huguette de Forcalquier</i>, dame de Trest;</p> - -<p><i>Briaude d’Agoult</i>, comtesse de la Lune;</p> - -<p><i>Mabille de Villeneuve</i>, dame de Vence;</p> - -<p><i>Béatrix d’Agoult</i>, dame de Sault;</p> - -<p><i>Ysoarde de Roquefeuilh</i>, dame d’Anseys;</p> - -<p><i>Anne</i>, vicomtesse de Talard;</p> - -<p><i>Blanche de Flassans</i>, surnommée Blankaflour;</p> - -<p><i>Doulce de Moustiers</i>, dame de Clumane;</p> - -<p><i>Antonette de Cadenet</i>, dame de Lambese;</p> - -<p><i>Magdalène de Sallon</i>, dame de Sallon;</p> - -<p><i>Rixende de Puyverd</i>, dame de Trans.</p> - -<p>Les Cours d’amour brillèrent du plus vif éclat depuis le <small>XII</small><sup>e</sup> siècle jusqu’à -la fin du <small>XIV</small><sup>e</sup>. Vers cette époque, il se créa dans les provinces du Nord de -<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> -la France, à Lille, en Flandre et Tournay, des institutions à peu près semblables, -mais avec cette particularité qu’elles étaient présidées par un prince -d’amour. Sous Charles VI, il a existé à la Cour de France une <i>Cour amoureuse</i>. -Elle était organisée d’après la mode des tribunaux du temps et se -composait:</p> - -<p>Des auditeurs;</p> - -<p>Des maîtres de requêtes;</p> - -<p>Des conseillers;</p> - -<p>Des substituts du procureur général;</p> - -<p>Des secrétaires, etc...</p> - -<p>Mais les femmes n’y siégeaient pas<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> - -<p id="toc_68">En Provence, nous voyons enfin, comme une réminiscence des cours -d’amour, le roi René instituer un prince d’amour qui figurait dans la procession -de la Fête-Dieu, à Aix. Ce prince jouissait même de certains droits, -puisqu’il imposait une amende nommée <i>Pelote</i> à tout cavalier qui faisait -aux demoiselles du pays l’affront d’épouser une étrangère, et à toute demoiselle -qui, en épousant un cavalier étranger, semblait signifier que ceux de -la région n’étaient pas dignes d’elle.</p> - -<p>Des arrêts du Parlement d’Aix avaient maintenu le droit de <i>Pelote</i>.</p> - -<p>Pour apprécier les Cours d’amour, il faut non pas les juger avec l’esprit -de notre temps, mais se reporter à l’époque où elles furent instituées. -Vivantes images des mœurs et des idées du moyen âge, elles ont eu leur raison -d’être et ont affirmé les principes de l’amour pur, libre et sincère. N’auraient-elles -obtenu que ce résultat, qu’il suffirait amplement à leur renommée. -Mais elles nous ont aussi transmis l’amour et le respect de la femme, sans -lesquels toute société est bientôt vouée à la grossièreté des mœurs, à la barbarie -et à l’oubli de toute dignité personnelle. La galanterie française, proverbiale -dans le monde entier, ne nous vient-elle pas un peu des Cours -d’amour? Ce titre seul les justifierait aux yeux de ceux qui ne les ont tenues -que pour frivoles.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> -G. Chaucer, né en 1328, avait épousé la sœur de Catherine Swynford, veuve du duc de Lancastre, -dont le fils régna sous le nom de Henri IV. Il mourut en 1400.</p> - -<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> -Cité par Renouard d’après un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, n<sup>o</sup> 626.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_69">X<br /> -DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE -SUR LES PREMIERS ESSAIS DU THÉATRE EN FRANCE</h2> - -<p class="sommc">Croisade contre les Albigeois.—Décadence de la langue Romane.</p> - -<p>Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs d’animaux -savants et des comédiens; mais il faut attendre un état social assez avancé -pour trouver chez un peuple un théâtre régulier. C’est que le goût des spectacles -dramatiques ne se développe largement que lorsque la littérature est -arrivée à un degré de perfection qui lui permet d’exposer, dans une langue -épurée, les grands faits de l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les -actions des hommes illustres. La Grèce a été la première nation qui soit -entrée dans cette voie. Sa civilisation était assez développée pour que les -œuvres de ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand -Rome fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui eurent -porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour les Romains -d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins lettrés que les -Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence. La population oisive -se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait à grands cris du pain -et des jeux. Le pain était noir, mais les spectacles étaient les plus splendides -de l’Univers.</p> - -<p>En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de -monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et d’une nombreuse -troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de bêtes savantes, -qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un avant-goût de notre art -dramatique. D’après une légende provençale du <small>XI</small><sup>e</sup> siècle sur <i>sainte Foy -d’Agen</i>, vierge et martyre, il y avait dès cette époque des jongleurs ambulants, -<span class="pagenum" id="Page_160">[160]</span> -qui allaient de ville en ville chantant des légendes, non seulement en France, -mais aussi en Aragon et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à -leur sujet un édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée -dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la ville -avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de quatre -deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour son plaisir, -et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait faire acquittera -l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où est venu le proverbe -<i>payer en monnaie de singe</i>.</p> - -<p>Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs -d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il arrivait alors -que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient de véritables fortunes, -et parfois même, justifiant leur renommée par un talent réel, ils étaient faits -chevaliers et de droit pouvaient prétendre au titre de Troubadours. Il en est -quelques-uns parmi eux que l’on peut citer comme exemples.</p> - -<p><i>Gaucelm Faydit</i>, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble galanterie, -était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges. Après avoir -dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère, épousa une fille de -mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre à se faire jongleur. Il courait -les fêtes et les villages, composant des chansons que sa femme, <i>Guillelmette -Monja</i>, chantait aux applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. -Enfin, après vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant, -il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur -dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de beaucoup -de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes de haut -rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises amoureuses; mais -l’échec qu’il éprouva auprès de <i>Marie de Ventadour</i> et de <i>Marguerite</i>, comtesse -<i>d’Aubusson</i>, qui se jouèrent de sa folle tendresse, fut largement compensé -par les faveurs et les biens dont il fut comblé par <i>Richard</i>, devenu roi -d’Angleterre.</p> - -<p><i>Giraud Riquier</i> (de Béziers), célèbre par sa requête au roi <i>Alphonse de -Castille</i>, fut le premier à rédiger une sorte de Code des Troubadours et des -jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut obtenir de son protecteur, -le roi Alphonse, une déclaration conforme à sa demande. Les pastourelles de -ce troubadour l’ont placé au premier rang des poètes de son temps, et lui -ont mérité du roi de Castille le titre de <i>Docteur en l’art de trouver</i>.</p> - -<p><i>Giraud de Calanson</i> qui se place après ces deux premiers, comme troubadour -et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus pratique que celui-ci, -il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il faut avant tout faire de bons -vers et capter la faveur du public pour arriver à la fortune et à la renommée. -Les titres étaient par lui relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient -<span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> -d’ailleurs manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès.</p> - -<p>«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache -proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour et les -cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes avec des -couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des corbeilles; -saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> et de la mandore<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>; -pince convenablement de la manicorde<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> et de la guitare<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> si douces -à entendre, de la harpe et du psaltérion<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>; garnis la roue (la vielle) de dix-sept -cordes... Va, jongleur, aie neuf instruments de dix cordes et, si tu sais -en bien jouer, ta fortune sera bientôt faite... apprends comment l’amour -court et vole, comment on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; -comment il sait repousser la justice avec des dards aigus et ses deux flèches -dont l’une d’or éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures -qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les -remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien d’où -il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il exerce et comment -il détruit ses serviteurs.</p> - -<p>«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur, va -trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit meilleur -juge du mérite.»</p> - -<p>Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux jongleurs, une -haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît l’âme humaine, il -l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les châteaux et les cours princières. -La forme extérieure que donnent l’éducation et la condition sociale -n’est pour lui qu’un manteau sous lequel se cache la vérité, une pour tous, -partout et en tout semblable. La logique, qui se complaît moins dans les -hautes régions de la poésie idéale que dans la réalité des faits, nous montre -l’homme tel que la nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un -sentiment de vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses -intérêts. Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs -et profits.</p> - -<p>Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une certaine -discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de chacun, -ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le public prit alors -plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi que ces jongleurs, en représentant -des pantomimes, en exécutant des tours de force et d’adresse, en -<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> -composant des morceaux de musique, des chants d’amour, de guerre et de politique, -et enfin en introduisant à la scène les pantomimes parlées dont les -sujets appelés <i>mystères</i> étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, -furent en France les <i>fondateurs de la comédie</i> et les <i>pères des comédiens</i>.</p> - -<p>Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses poètes -qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent des pièces -spéciales.</p> - -<p>Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises, et les -prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction exclusive des mystères -et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même, pour conserver ce monopole, à -tolérer des représentations absurdes et quelquefois inconvenantes.</p> - -<p>Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition de -l’<i>Alleluia</i>, la <i>Messe de l’Ane</i> ou des fous, les <i>Offices farcis</i>, les <i>Mystères de -sainte Catherine</i>, etc... Le mystère des <i>Vierges sages</i> et des <i>Vierges folles</i><a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> -présente un cas assez curieux pour être noté. Il est écrit en trois idiomes -différents. Dans cette pièce, Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et -les marchands, en français, et les vierges folles, en provençal. On se demande -comment un tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu -lettré, qui devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse.</p> - -<p>Les <i>Mystères</i> vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger. On -cite entre autres l’œuvre de <i>Guillaume Herman</i>, poète anglo-normand, qui -vivait au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. Son mystère, qui avait pour titre <i>la Rédemption</i>, eut un -certain succès. <i>Etienne de Langtow</i>, évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi -laissé un sur le même sujet. Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, -écrit en vers anglo-normands et dont le texte remonte au <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, -marque un progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes -sur la mise en scène:</p> - -<p>«Avant de réciter <i>la Sainte Résurrection</i>, disposons d’abord les lieux et -les demeures.—Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,—il devra -y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,—l’enfer sera d’un -côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles. Avant tout, on -verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de ses vassaux, Caïphe -sera de l’autre côté et avec lui la nation juive, puis Joseph d’Arimathie. Au -quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis les disciples et les trois -Maries. Le milieu de la place représentera la Galilée et la ville d’Emmaüs -où Jésus reçut l’hospitalité, et, une fois que le silence régnera partout, don -Joseph d’Arimathie viendra à Pilate et lui dira, etc., etc<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> -La vogue croissante des <i>mystères</i> amena entre les jongleurs spécialement -désignés pour les jouer une association particulière qui prit le titre de -<i>Confrères de la Passion</i>. Ce furent les <i>premiers acteurs tragiques</i>. Charles VI -les prit sous sa protection et les autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans -la grande salle de l’hôpital de la Charité<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Ils y obtinrent un succès tel que le -clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança l’heure -des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très longtemps <i>le Grand -Jeu de la Passion</i>, spectacle qui durait plusieurs jours, et d’autres mystères, -dont l’un, dit de la <i>Vengeance</i>, représentait le Christ triomphant et vengé à -travers les temps; des spectacles préparatoires ou parades, appelés <i>pois-pilés</i>, -attiraient également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait -pas se borner à ces premiers essais. Dès le <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, on constate l’apparition -d’une sorte de comédie appelée <i>jeu</i>, dont <i>Adam de la Halle</i>, dit le <i>bossu -d’Arras</i>, a laissé des spécimens curieux; ce sont: <i>li Jus de la Feuillée</i>, <i>li -Jus des pèlerins</i>, <i>les Giens de Robin et Marion</i>. D’autres de <i>Jean Bodel</i> nous -sont également parvenus.</p> - -<p>A côté des <i>Confrères de la Passion</i>, se forma une seconde société, plus -complète et aussi plus instruite, composée des <i>Clercs de la Basoche</i>. Elle -s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre de roi des Basochiens et -octroya à ses officiers ceux de maîtres des requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, -référendaires, secrétaires, huissiers, etc. Il présidait aux études et -aux jeux de la jeunesse, il reçut le droit de porter la toque royale, et ses -chanceliers la robe de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient -gravées ses armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or -sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la première -était tragique, ne représentait que des pièces burlesques appelées <i>soties</i>, -dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour les premiers acteurs -comiques. Peu après la création de la confrérie bouffonne de la Basoche se -formèrent les corporations des <i>Enfants Sans-Souci</i>, de la <i>Mère folle de Dijon</i>, -et d’autres associations dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, -qui s’adonnèrent sous différents noms aux divertissements de la poésie, de -la musique et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les -réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de s’attaquer, -dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse qu’ils payèrent, -à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux. Dans leurs folles inventions, -ainsi que dans les <i>soties</i> et les <i>moralités</i>, les <i>Enfants Sans-Souci</i>, présidés -par le prince des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup -de talent, d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations -scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs -interprètes les <i>précurseurs de nos acteurs comiques</i>.</p> - -<h3 id="toc_70"><span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span> -CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS<br /> -<span class="esp">DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE</span></h3> - -<p>Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents, les mœurs -du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie méridionale de la -France, pouvaient malheureusement être critiquées. L’Église avait perdu sa -force et son prestige, et la vénération dont elle avait été honorée jusque-là -se changeait en raillerie. Les Troubadours furent les premiers à dénoncer la -conduite des moines et des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, -à ramener leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus.</p> - -<p>D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la Gascogne, -la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué le joug de leurs -oppresseurs et, depuis près de trois siècles indépendante, était devenue étrangère -à la France. Sa nationalité et sa langue, absolument différente de celle -des peuples soumis aux Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement -d’idées et de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient.</p> - -<p>Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants arabes; -ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient la vie facile et les -plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la Loire. D’autre part, le régime -féodal n’avait pu s’implanter chez eux que partiellement; un grand nombre -d’alleux s’y étaient conservés. Les villes avaient gardé d’antiques libertés -républicaines, et la bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la -chevalerie. De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions -du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine antipathie -réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués aux populations -méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout prestige et toute domination, -achèvent d’expliquer le rapprochement qui se fit entre la papauté et la noblesse -française. De cette entente surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte -était le châtiment des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, -de ramener sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant -plus précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de -France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse.</p> - -<p>Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs -<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> -sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église. Le -pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence, voulut tenter -un effort spirituel, afin de donner au monde catholique l’illusion que toutes -les concessions compatibles avec l’esprit de devoir et de charité chrétienne -avaient été faites. <i>Saint Bernard</i> fut chargé de ramener au bercail les brebis -égarées. Vertfeuil lui ayant été signalé comme un des foyers les plus ardents -de l’hérésie, il s’y rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer -les personnes les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église -et le peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place -publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux, dont on peut -tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint homme se trompa -complètement en employant la terreur pour ramener à Dieu ceux qui avaient -souffert de ses ministres et de leurs exigences toujours plus dures et plus -âpres. Après leur avoir fait entrevoir les supplices de l’enfer, il les menaça -des armes vengeresses des hauts barons catholiques. Leurs biens seraient -confisqués et partagés, leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs -femmes et leurs enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur -appliquant la torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand -étonnement, ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, -la place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein de -dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds et en maudissant -la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te dessèche<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>!»</p> - -<p>L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans la -résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état de révolte -ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas encore à l’emploi -des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour combattre les hérétiques par -la parole, d’abord les disciples de saint Bernard, les moines de Cîteaux, puis -l’évêque d’Osma et le vicaire de sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre <i>saint -Dominique</i>, enfin un légat, <i>Pierre de Castelnau</i>. Tous ces efforts restèrent -impuissants contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé -qu’à la religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère contre -les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs terres cette révolution -dirigée contre l’Église.</p> - -<p>Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et des -menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance était plus -grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé de protéger les -hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants n’appartenant pas au culte -catholique, de s’entourer enfin des ennemis de l’Église. En présence du légat -Pierre de Castelnau, Raymond VI manqua absolument de vigueur et de résolution. -<span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> -Mal préparé pour la lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de -ses moyens de défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence -funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après -avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit à les poursuivre -lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette soumission, loin -d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus audacieux. Le pape lui écrivit:</p> - -<p>«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y ferions -voir les abominations détestables que tu as commises; mais, comme il est -plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec les paroles du -salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel, quel orgueil s’est -emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne vouloir point de paix avec -tes voisins et de braver les lois divines en protégeant les ennemis de la foi! -Si tu ne redoutes pas les flammes éternelles, ne dois-tu pas craindre les -châtiments temporels que tu as mérités pour tant de crimes?»</p> - -<p>Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par -la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des -paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque la -puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer satisfaite -par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi de l’abjuration de -leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins autant, c’étaient leurs richesses -et leurs territoires. La conduite de Pierre de Castelnau fut la preuve évidente -de cette arrière-pensée; la douceur, les concessions de Raymond VI, le -laissèrent inflexible, et il se retira en lui lançant une dernière excommunication.</p> - -<p>Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les Provençaux. -Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles possibles, ne le -laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant dans l’inviolabilité du -mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit une escorte.</p> - -<p>Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge -sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui l’accompagnaient; -ce dernier supporta les injures moins patiemment que son seigneur -et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> - -<p>Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de départ -d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son ministre à -tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade, il promit la rémission -de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille des Provençaux, et il chargea les -moines de Cîteaux d’exciter le zèle des chrétiens pour leur faire expier le plus -<span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> -chèrement possible ce qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par -l’horreur même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI. -D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse et la prospérité -du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces paisibles et -laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour les soudards qui -composaient l’armée des croisés. Tout en excitant la foi des soldats, le clergé -ne négligeait pas de leur assurer que les dangers des expéditions lointaines -n’étaient pas à craindre, que cette campagne facile leur procurerait tous les -honneurs et profits spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, -et par surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de -Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis par -leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit pas -part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les moines de -Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond VI, quoique ce -dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré son appui.</p> - -<p>L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence prépondérante -du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du règne -d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs des ministres -de la religion, qui n’avaient plus droit au respect parce qu’ils n’étaient plus -respectables, le pape, dans son orgueil blessé de Souverain Pontife, ne -craignait pas de faire appel aux plus basses passions pour atteindre le but -qu’il poursuivait: le triomphe de la barbarie sur la civilisation, la destruction -de la nationalité provençale. Et, pour comble, le roi de France lui -donnait la main et lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, -soudards avides et cruels.</p> - -<p>Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus -qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser les envahisseurs. -Malheureusement, les différents princes qui les commandaient ne s’entendirent -pas entre eux. Chacun crut pouvoir traiter séparément avec Rome, -et échapper pour son compte aux calamités de la guerre. Raymond VI se trouva -seul en face d’un ennemi qui avait pour lui non seulement la valeur et le -nombre, mais aussi l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il -prit alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se soumettant, -suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des punitions. -Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de Pierre de Castelnau et, -en présence de tout le peuple, on vit le comte de Toulouse, duc de Narbonne, -seigneur de la Haute-Provence, du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, -de Nîmes et de Béziers, flagellé par le nouveau légat, obligé de prendre la croix -contre ses propres sujets et d’apporter son concours à cette expédition qui -allait envahir le territoire de ses vassaux.</p> - -<p>Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout d’abord -<span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span> -l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier à son tour avec -Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de Toulouse; les bandes -avides et fanatiques, accourues à la voix de l’Église, ne pouvaient être facilement -congédiées, et leur marche en avant ne permit même pas d’entamer des -négociations. Raymond-Roger, qui ne se faisait aucune illusion sur l’issue de -la lutte, voulut du moins vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes -principales de son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive -des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux -croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils trouvèrent les -églises pleines de monde et les prêtres à l’autel invoquant le Seigneur. Comment, -au milieu d’une telle multitude, distinguer les catholiques des hérétiques? -On envoya demander au légat du pape, <i>Arnauld Amalric</i>, abbé de -Cîteaux, ce qu’il y avait à faire. Le digne représentant d’Innocent III rendit -cette réponse, aussi cruelle que célèbre:</p> - -<p>«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur -cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres et soldats, -femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante à Béziers. L’abbé -de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains historiens en portent le nombre -à soixante mille.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-174.jpg" alt="" /> -<div class="agrt"><a href="images/illu-174.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></div> -<div class="caption">Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.</div> -</div> - -<p>L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs de -Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs chevaliers. -Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même sort que celui -de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la vie sauve, tous leurs biens -furent confisqués au profit des croisés. Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante -furent brûlés ou pendus pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger -fit rapidement sa soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi -<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span> -qu’elle eût combattu était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses -richesses. Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, -au comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun -n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on venait d’y -massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils avaient des territoires -assez vastes dans le royaume de France, où étaient nés leurs pères, et n’avaient -aucune envie des pays d’autrui. La folie du meurtre avait eu le temps de se -calmer, le nuage rouge s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur -de ces combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils -comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils ajoutèrent à -leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui ne se tienne pour -traître s’il accepte un tel bien<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.»</p> - -<p>Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple -et trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. <i>Simon de -Montfort</i>, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec l’Église -le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre. A peine en -possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il fit, dit-on, -empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après s’être emparé de plusieurs -places fortes, il poursuivit Raymond VI jusque sous les murs de Toulouse. -Le bruit de ses victoires lui avait déjà amené de nouveaux contingents -des pays les plus éloignés: c’étaient des Lorrains, des Flamands, -des Anglais, des Allemands, des Autrichiens, à défaut des Français qui eurent -horreur de cette guerre. D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter -à bref délai ses bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait -enfin pris le parti de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, -comme il l’avait espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de -Montfort à lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de -Lavaur menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par -ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à ses coups, -dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours attendus par ce -dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la présence du roi d’Aragon, -qui s’était joint avec ses troupes au comte de Toulouse, il remporta sur son -adversaire la victoire de Muret. Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon -fut tué dès le commencement de l’action, et son armée prise de panique, -sans guide et sans chef, fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à -Montfort tous les territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix -de sa victoire. Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il -avait su se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin -et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à reconquérir -<span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> -tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit d’ailleurs par la -suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de Montfort et son fils -Amauri.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-176.jpg" alt="" /> -<div class="agrt"><a href="images/illu-176.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></div> -<div class="caption">Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.</div> -</div> - -<p>Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut trop -intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas figurer dans -cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait éluder, ce n’en est -pas moins avec un sentiment de profonde amertume que nous avons dû -revenir sur une des pages les plus tristes de nos guerres religieuses. D’autre -<span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> -part, si la croisade contre les Albigeois nous a paru aussi injuste dans ses -motifs qu’horrible dans ses développements, il convient cependant, pour la -juger impartialement, d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec -les idées de nos jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des <small>XII</small><sup>e</sup> -et <small>XIII</small><sup>e</sup> siècles.</p> - -<p>En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le -monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point de -vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre né de l’état -de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes provinces, le -dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se ressentir de cette situation -troublée, on sera amené, non pas à excuser les auteurs de cette horrible -guerre, mais à considérer celle-ci, dans ses résultats, comme la conséquence -malheureuse d’un ensemble de faits et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces -événements lointains avec la brutalité farouche de l’inconscience et du -fanatisme.</p> - -<p id="toc_71">Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres -de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à notre -esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de toutes les -croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres fratricides où les -excès des uns amenaient les terribles représailles des autres, les confondant -tous dans une folie sanglante qu’il eût fallu s’appliquer à prévenir plutôt que -d’avoir eu à la condamner. Voilà comment quelques années de cruelles -persécutions suffirent pour dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et -recouvrir d’un linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine -d’espérance. Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent -à jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, -déjà si riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus -ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines entreprises -contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses victimes de leur -croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les fils de tant de nobles seigneurs, -héros des vraies Croisades, tels que Raymond de Saint-Gilles, comte -de Toulouse; Isarn, comte de Die; Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, -comte de Forez; Guillaume, comte de Clermont, fils de Robert, comte -d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert, comte de Roussillon; Gaston, vicomte -de Turenne; Raymond, comte de Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à -leur tour massacrés comme les musulmans?</p> - -<p>Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent -pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons arrosés -du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et, pleurant sur les -malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le chemin de l’exil. L’Italie, -l’Espagne et la Provence proprement dite les accueillirent. Ils se mêlèrent -<span class="pagenum" id="Page_172">[172]</span> -aux poètes de ces pays, mais leurs œuvres furent désormais voilées du deuil -de la patrie absente. Par ce qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger -de l’état d’esprit dans lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable -guerre. Ce ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; -le souffle puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la -force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier reflet de -cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs.</p> - -<p>En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du soleil -furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans l’institution qu’il -fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon de la langue parlée jusqu’à -ce jour; il va jusqu’à la maudire et prescrire l’excommunication contre tous -ceux qui la parleront ou détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été -employée. Tous les manuscrits en langue romane que l’on put trouver -furent apportés sur les places publiques, où l’on en fit des <i>autodafés</i>. Cet -acte de stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes -romans.</p> - -<p>Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur; -elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal cessa -d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux, des livres et -même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que la chaumière du -paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se corrompre et se -dénaturer, mais non disparaître à tout jamais.</p> - -<p>Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue populaire -dont le passé était si riche et si glorieux, et que la moitié de la France -parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la Provence proprement dite, qui -ne souffrit que partiellement et par contre-coup de la guerre des Albigeois, -qui continua à la pratiquer, et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a -transmise à travers les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, -après les patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et -des poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir, -non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais la -langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des œuvres -nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier ce qu’ils -doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les mœurs des -ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font revivre un passé glorieux, -l’inspiration de leur génie nous montre le pays de leurs aïeux tel qu’il -était alors que, libre et indépendant, il avait su par sa littérature, ses arts, -son commerce, aussi bien que par ses armes et son industrie, occuper une -place prépondérante dans le monde.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> -Sorte de lyre.</p> - -<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> -Instrument de musique à manche et à cordes, dont on joue avec les doigts.</p> - -<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> -Petite épinette portative.</p> - -<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> -Instrument à cordes, que l’on pince avec les doigts.</p> - -<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> -Instrument à cordes que l’on pinçait ou que l’on touchait avec l’archet.</p> - -<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> -Le manuscrit du <small>XI</small><sup>e</sup> siècle provient de l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, et se trouve à -la Bibliothèque nationale.</p> - -<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> -Cette pièce, malheureusement incomplète, a été publiée par M. Achille Jubinal, en 1834, chez -Téchener.</p> - -<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> -Sur l’emplacement de la rue Grénetat.</p> - -<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> -Guill. de Puy-Laurens.</p> - -<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> -1208.—Si le Titien nous a laissé un admirable tableau au point de vue artistique lorsqu’il a -reproduit cette scène, on conviendra du moins qu’il en a singulièrement altéré la vérité -historique.</p> - -<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> -<i>Chronique des Albigeois.</i></p> - -</div> - -<h2 id="toc_i">XI<br /> -LANGUE PROVENÇALE</h2> - -<p class="somm">Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.—Des divers dialectes des anciennes provinces -de France.—Dialectes poitevin et vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; -de la haute et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la Gascogne; de la -Gironde; du Languedoc; de la Provence.</p> - -<p>La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des -principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les chapitres -précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les plus sévères -pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman devait disparaître -comme avait disparu le Latin, également frappé par l’Église. Le Latin, -quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile et porter aux -peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être enseigné, parce qu’il -avait été l’organe dont les païens s’étaient servis pour implorer leurs idoles. -C’est sous l’empire de cette idée tardive, discutable d’ailleurs, que le pape -Grégoire en proscrivit l’usage dans les églises, sans que les services rendus -à la religion par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante. -La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du -Roman, que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux -satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence de mesures -aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la critique, on ne peut -s’empêcher de penser que, pour peu que ce système d’interdiction eût été -généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que sur une chrétienté muette.</p> - -<p>Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de -Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte s’était prononcé -contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses États à l’abri de la rapacité -des Croisés. Ami des lettres et des arts, il accueillit les Troubadours aquitains -<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span> -et gascons avec la plus grande faveur, les traita comme les poètes de la -Provence même, et les encouragea dans la production et la propagation -de leurs œuvres. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait <i>César Nostradamus</i>, l’historien -le plus complet des poètes du Midi à cette époque:</p> - -<p>«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient -tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits, qu’ils -favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,—qu’on ne voyait -journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares; si qu’il sembloit -que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni se reposer à la production -d’esprits élevés et d’hommes excellents et signalés.»</p> - -<p>A la mort du dernier Bérenger, <i>Charles d’Anjou</i>, son successeur, porta le -premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait. Plus enclin à la -politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne donna pas aux Troubadours -la protection et les encouragements qu’ils avaient été habitués à trouver -chez ses prédécesseurs. Son mariage avec Béatrix, non moins important -pour la monarchie française que l’alliance de saint Louis avec l’héritière de -Raymond IV, consacra définitivement l’ascendant du Nord sur le Midi. La -langue Romane, sous l’influence du Français, subit une grave altération. Les -œuvres des <ins id="cor_16" title="Troubabours">Troubadours</ins> du <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle en donnent une idée; on s’en convaincra -en lisant les vers de <i>Bernard Rascas</i>, dont la facture est déjà toute -française. Cette altération n’a fait que s’accentuer depuis.</p> - -<p>On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été l’expression -d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait finir avec la perte de -l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas moins vrai que, de Bérenger I<sup>er</sup> à -Charles III du Maine (1142-1481), elle a duré trois cent soixante-neuf ans. -Quant au nom de <i>Provençale</i> qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, -il s’explique par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et -politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle représenta -seule à cette époque la littérature méridionale, et il était bien naturel que les -Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils entendaient mal, aient -confondu sous le titre de Provençale toute la littérature Romane, qui n’était -plus cultivée qu’en Provence lors de leur établissement dans le Midi.</p> - -<p>Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue -Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été -tiré.</p> - -<p>Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les uns -sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang d’éducatrice; -c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent aux Romains, qui eux-mêmes -avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce fut l’Italie qui fit loi dans -le domaine intellectuel, cédant ensuite à l’Espagne une prépondérance dont -la France, sous le règne de Louis XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous -<span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span> -Louis XIV, c’est la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature, -domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait adopter -par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit cette pléiade -d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les monuments classiques de -la littérature française.</p> - -<p id="toc_j">Quoiqu’il n’ait pas brillé d’un éclat aussi vif que les langues de ces grandes -nations anciennes et modernes, le Provençal n’en a pas moins tenu une place -très honorable dans la littérature, depuis le roi René jusqu’au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Il -serait difficile de désigner d’une façon exacte l’époque où il succéda au Roman -dans le Midi. La transition, selon toutes les apparences, a dû commencer -sous la première maison d’Anjou, mais la transformation n’a guère été complète -qu’après le roi René. Suivant les documents du temps, le Provençal -alors en usage était plus éloigné de celui de nos jours que du Roman. Cependant, -puisqu’il faut un point de repère, on pourrait choisir comme ligne de -démarcation entre les deux langues le règne du roi René, donnant le nom de -Romane à celle qui se parlait avant et le nom de Provençale à celle dont on -s’est servi depuis et qui est arrivée jusqu’à nous, évidemment altérée et modifiée -dans sa forme, mais identique dans ses principes.</p> - -<p>A partir du roi René, le Roman-Provençal varie singulièrement. Les États -délibèrent et présentent leurs demandes dans un dialecte altéré qui se rapproche -de la langue vulgaire. Le roi répond tantôt en Latin, tantôt en Français -ou en Italien, plus souvent dans un dialecte Roman plus voisin du Catalan -que du Provençal. Ces changements continuels, cette versatilité, prouvent, -d’une part, que la langue vulgaire, dont la transformation commençait à -peine, ne pouvait pas encore avoir de caractère fixe; de l’autre, l’intention évidente -du roi René de ne pas donner à l’une des langues qu’il parlait une sorte -de suprématie sur les autres. Il en était arrivé même à écrire ses lettres en -plusieurs langues. Celle que nous donnons ci-après est un amalgame de Latin, -de Roman, de Français et de Provençal; c’est l’une des premières qui permettent -d’étudier la modification, ou plutôt l’application de ces diverses langues pour -la formation du Provençal. Elle est adressée à <i>Jean Allardeau</i>, évêque de Marseille:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="lpad2">«<span class="smcap">De par le roi</span>,</p> - -<p>Moss. de Marsella e mon compère. Da porte d’alcuni poveri homini a moi e stato humilmente -supplicato comep la supplicatione loquale qui interclusa ve mandamo chiaramente -intenderete di alcuno loro errore e fallimento. Et considerato sono homi maritimi et che -hanno de gli altri carrighi assai, ove cognoscerete sia coso di pieta p per quanto tocha -a moi volemo loro sia in vostra Guardia. Dots al ponte sey lo vi giorno de jullet de l’anno -MCCCCLXVIII.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">René.</span></p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> -Le langage de la cour était sensiblement différent de la langue vulgaire; -il se rapprochait davantage du Roman-Catalan, et le bon roi René, qui aimait -le peuple et n’ignorait pas que les langues sont surtout formées par lui, allait, -nous dit la tradition, apprendre et parler le Provençal chez les paysans de la -campagne d’Aix, aussi bien que chez les négociants de Marseille. Le Provençal -littéral et le Provençal vulgaire de cette époque laissent voir encore leur -affinité avec la langue Romane, mais les formes grammaticales du premier -sont plus rapprochées de cette langue, et celles du second ont plus d’analogie -avec l’Italien. On peut s’en convaincre par les deux exemples suivants, tous -deux du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="cent">ACTE DE 1473</p> - -<p class="ttl">ÉTATS DE PROVENCE SOUS LE ROI RENÉ; 9 OCTOBRE 1473<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a></p> - -<p>Le nom de nostre Senhor Dieu J. C. et de la siena gloriosa mayre e de tota la santa -cort celestial envocant loqual en tota bona et perfecta obra si deu envocar, car del procesit -tot bon et paciffié estament del tres que hault et tres que excellent prince et senhor -nostre lo rey Regnier per la gracia de Dieu rey de Jérusalem, de Aragon, de ambos la -Sicilias, de Valencia, de Sardenha et de Corsega, duc d’Anjo et de Bar, comte de Barcelona -et de Provensa, de Forcalquier et de Piémont. Thuision, deffension de aquest sieu pays de -Provensa ev de Forcalquier, et confusion et destruction de ses ennemis.</p> - -<p>«Item supplican et la dicha majestat que la trocha dels blas.—Généralement en -aquest pays, per ayssins que negun nos C. S. extraya ni fasse extrayar directament ni -indirectament degun blat foras del dit pays per aquest an jusque a tant que las blats novels -seans reculhis; sus formidable pena et refrenar lo pres de tals blots so es que non si ausa -vendre otra la soma di tres florins la sammodo de tres quintals del pes provensal non -obstants tota gratia o licencia obtengudo per degun et que plasso alla dicha real majestat -consentir letras potentas sobre aquesta requesta».</p> - -</div> - -<p>La lettre qu’on va lire, écrite en Provençal vulgaire, n’est citée que pour -établir une comparaison avec la pièce précédente, qui donne le Provençal -parlé et écrit à la cour, à la même époque.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Senhe payre à vous de bon cor mi recoumandi, la present es per vous avisar como -yeu ay resauput vostra letro en laqual mi mandas del cap de Besonhos, yeu ay resauput -ma raubo ambe mas camysas, calcuns libres, del majister Johan Manuel Losquals los Ly -ay donas; d’autre part se non agre pensat et sauput que mon mestre non ague tengut -botiguo ni espéranço de tenir, sin non foso pas vengut en Arles a demorar emb’el, car -jamais non tendra botiguo... Jen ais mandat à Bernard des Letros, eb non es vengut, car -ero malades. Mathieu tirant az ais li passet, di que lo trobet au lihec... non autro al présent, -voys que Dieu sie en vous, m’y recoumendares, si vos play à ma mayre, à ma sorre et -cousins ea touts nostres bons amis.</p> - -<p class="left50 cent">En tot vostre emble fils<br /> -<span class="smcap lpad4">Peyron Bonpar</span><a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span> -Jusqu’en 1486, époque de la réunion définitive de la Provence à la couronne -de France, le langage resta à peu près le même que sous le roi René. -A partir de cette époque, les registres des États furent rédigés en double -original, l’un en Français, qui était présenté au roi et auquel il donnait son -approbation, l’autre en Provençal, qui était le seul exécutoire pour le pays. -A partir de Henri II, le Français commence à avoir assez d’influence pour -altérer le Provençal. Le sonnet de Louis Belaud sur sa sortie de prison, que -nous avons cité précédemment, pourrait servir de spécimen pour la poésie -provençale du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle; on y voit, à côté du langage vulgaire de cette -époque, des mots absolument français; ainsi sont confirmées nos observations -sur l’influence exercée dès lors par le Français sur le langage des habitants -de la Provence.</p> - -<p>Un morceau que l’on trouve dans tous les recueils de cantiques provençaux, -et composé par Puech, donne une idée des œuvres poétiques du -<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Encore populaire de nos jours, il a été intercalé dans la pastorale -de Belot, qui se joue tous les ans à Marseille, au théâtre Chave.</p> - -<p>Voici les deux premiers couplets de ce noël chanté par le bohémien ou -diseur de bonne aventure, devant la crèche:</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">I</p> - - <div class="vers10">N’autres sian tres booumians</div> - <div class="vers10">Que dounan la boueno fortuno,</div> - <div class="vers10">N’autres sian tres booumians</div> - <div class="vers10">Que devinan tout ce que vian.</div> - <div class="vers10">Enfant eimable et tan doux</div> - <div class="vers10">Bouto, bouto aqui la croux.</div> - <div class="vers6">Et cadun te dira</div> - <div class="vers8">Tout ce que t’arribara,</div> - <div class="vers6">Commenco Janan</div> - <div class="vers4">Cependant</div> - <div class="vers7">De ly veire la man.</div> - -<p class="pttl">II</p> - - <div class="vers10">Tu sies, à ce que viou,</div> - <div class="vers4">Egau à Diou,</div> - <div class="vers10">Et sies soun Fiou tant adourable.</div> - <div class="vers10">Tu sies à ce que viou</div> - <div class="vers4">Egau à Diou.</div> - <div class="vers10">Nascu per iou dins lou néant;</div> - <div class="vers6">L’amour t’a fach enfant</div> - <div class="vers10">Per tout lou genre human;</div> - <div class="vers10">Une Viergi es ta mayre,</div> - <div class="vers10">Sies nat senso ges de payre</div> - <div class="vers10">Aquo parei dins ta man, etc. etc.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span> -Ce peu de vers permet d’attribuer à l’auteur, comme premier mérite, -une grande facilité d’exposition. Ses personnages manient finement l’ironie -et, sous des dehors très simples, donnent une idée assez exacte de ce -qu’étaient ces diseurs de bonne aventure. Les noëls de Puech, réunis à ceux -de Saboly, peuvent passer pour les meilleurs du recueil. D’Argens et Lamétrie -avaient obtenu beaucoup de succès à la cour du Grand Frédéric, en chantant -en petit comité celui dont nous avons transcrit le commencement. Puech, -qui s’est borné à le traduire des <i>Bohémiens</i> de Lope de Vega, a passé pour -en être l’auteur.</p> - -<p>Pour le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les fables de Gros seraient toutes à citer. En voici -une, peu connue, dans laquelle le fabuliste marseillais ne le cède en rien à -l’immortel La Fontaine. Esprit d’observation, langage imagé, excellente exposition -du sujet et morale ou conclusion, tout y concourt à mettre l’auteur au -rang des premiers poètes provençaux de cette époque<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">LEIS RATOS ET LOU FLASCOU</p> - - <div class="vers">Dous ratouns, bouens amis, esten per orto un jour</div> - <div class="vers8">Dins seis galaries ourdinaris,</div> - <div class="vers">Que soun granies, estagiero armaris,</div> - <div class="vers">Troboun un flascoulet tapa, qu’a soun oudour</div> - <div class="vers">Jugeoun plen d’oli fin; velei vaquitos en foesto;</div> - <div class="vers8">Si delegoun, fan tour sur tour,</div> - <div class="vers">Et de l’abasima d’abor li ven en testo.</div> - <div class="vers">Lou plus fouer s’apountelo au soou,</div> - <div class="vers">S’esquicho, empigue, fa esquinetto;</div> - <div class="vers">L’autre doou tap pren la cordetto,</div> - <div class="vers">Fa fouerso, tiro et fa taut se que poou</div> - <div class="vers">Per l’en pau boulega. Mai noun li’a ren à faïre</div> - <div class="vers8">Tous seis esforts, pecaïre;</div> - <div class="vers8">Amoussarien pas un calen.</div> - <div class="vers8">Las, fatigas prénoun alen.</div> - <div class="vers">Quand l’un deis boustigous dis à l’autre: coumpaïre,</div> - <div class="vers">Fasen pas réflexien que ce que fen voou ren.</div> - <div class="vers8">Mi ven uno milloüe pensado;</div> - <div class="vers">Qu’es de rata lou tap, ensuito de saussa</div> - <div class="vers">Nônestrei Coües din lou flascou et puis de leis sussa,</div> - <div class="vers">Tout fa, tout ba. L’idéio es aprouvado</div> - <div class="vers">Lou tap es assiegea, mountoun à l’escalado.</div> - <div class="vers">Rouigon tant, qu’à la fin lou flascou es destapa.</div> - <div class="vers">Fan navega lei coües, vague de lei lippa,</div> - <div class="vers6">Tiro lipo, lipo bouto.</div> - <div class="vers">N’en leisseroun pas uno goutto,</div> - <div class="vers">Engien voou mai que fouerco en qu soou s’entraina.</div> -</div> - -<p id="toc_72"><span class="pagenum" id="Page_179">[179]</span> -La réunion à la monarchie française des anciennes provinces du Midi -devait, comme dans la Provence proprement dite, amener la corruption de la -langue romane. Dans la Guyenne, la Gascogne, le Roussillon, l’Auvergne, le -Dauphiné et même dans quelques pays au-delà de la Loire, l’altération du -langage vulgaire donna naissance aux patois, encore en usage aujourd’hui, -modifiés, il est vrai, mais conservant malgré tout l’empreinte de leur origine, -du Roman. Il est évident que leur orthographe et leur prononciation changent -suivant les pays, se rapprochant davantage de l’ancienne langue Romane au -fur et à mesure que l’on descend vers le Midi, son berceau. C’est ainsi que le -même mot, dans la bouche ou sous la plume d’un Marseillais, d’un Auvergnat, -d’un Poitevin ou d’un Bourguignon, aura toujours le même sens, mais le plus -souvent un son et une forme différents. Un travail de classement des patois -fut entrepris, en 1807, par le Ministère de l’Intérieur et continué par la Société -des Antiquaires de France, qui en a consigné les résultats dans le sixième -volume de ses mémoires. Faire ici l’histoire de tous les patois serait dépasser -le but de cet ouvrage; nous nous bornerons à donner de chacun d’eux quelques -notions et quelques morceaux, afin de démontrer leur affinité avec le Roman.</p> - -<p id="toc_73">La prononciation des dialectes poitevin et vendéen est généralement -lente, monotone et accentuée. L’o change de son suivant le mot. Dans homme, -il se prononce <i>houme</i>; dans non, <i>naon</i>. Le <i>t</i> se fait sentir à la fin des mots, -ainsi qu’à Toulouse et à Montpellier; sitôt se prononce <i>sitote</i>. Le <i>k</i> et l’<i>y</i> au -commencement d’un mot font <i>tch</i>: kian (celui-ci) fait <i>tchian</i>, comme en -italien. Le <i>gli</i> s’élide également, comme dans cette langue; ainsi un gland ou -un gliand se prononce <i>liand</i>, le <i>g</i> étant presque insensible et l’<i>l</i> mouillé. -<i>Eau</i> à la fin d’un mot fait <i>à</i> ou <i>eâ</i>; chapeau, <i>chapeâ</i>; couteau, <i>couteâ</i>. <i>Er</i> à -l’infinitif d’un verbe se prononce <i>aé</i>; aimer, <i>aimâer</i>; souffler, <i>bouffàer</i>; <i>a eu</i>, -passé indéfini du verbe avoir, se dit <i>at ogu</i>; quant aux mots dérivant des -sources méridionales, ils sont nombreux; en voici quelques-uns, comme -exemples:</p> - -<table class="wem20" summary="Exemple de prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w50">Ajudhaer</td> - <td class="tdl w50">Aider.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Bagoulaer</td> - <td class="tdl">Babiller.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Boutre</td> - <td class="tdl">Mettre, placer.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Buffaer</td> - <td class="tdl">Souffler.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Casse</td> - <td class="tdl">Petite casserole.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jau</td> - <td class="tdl">Coq.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Jarloux</td> - <td class="tdl">Pot.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Mitan</td> - <td class="tdl">Milieu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Méjor</td> - <td class="tdl">Midi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ou avez?</td> -<td class="tdl">Avez-vous?</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Sègre</td> - <td class="tdl">Suivre, etc., etc.</td> -</tr> -</table> - -<p>Voici une chanson vendéenne, consignée dans les <i>Mémoires de l’Académie -<span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> -celtique</i><a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, qui donne une idée du patois de la Vendée. A part quelques mots -français, on reconnaîtra facilement les mots romans, à côté d’autres qui ont -subi une plus ou moins grande altération.</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">CHANSON VENDÉENNE<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a></p> - -<div class="stanza"> - <div class="vers">Un jor in hobant de Nuville</div> - <div class="vers">M’en vindis de vers Poitâe</div> - <div class="vers">Glie disant que dans kiae cartâe</div> - <div class="vers">Ol y at ine taut belle ville,</div> - <div class="vers">I n’ai-jà vu la ville mâe,</div> - <div class="vers">Les maisons m’on avont empêchâe,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">J’avisis un houmm’ de piarre</div> - <div class="vers">Tot au mitan d’in grand kieréa</div> - <div class="vers">Glie disant qu’ol’ toit n’tre râ</div> - <div class="vers">Kian qui faisait si bâe-la ghiarre</div> - <div class="vers">I gli aostis bâé mon chapéâ,</div> - <div class="vers">Gli ne m’aharsit srement jâ;</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">I vis qu’ol y avait grand prâésse</div> - <div class="vers">Dan ine eglise ou i entris;</div> - <div class="vers">Glie se mirant boé nore ui dis</div> - <div class="vers">A débagoulâer la grand-mâesse.</div> - <div class="vers">Y croias qu’o srait bâe tout féet;</div> - <div class="vers">D’ou diable si kien finisset.</div> -</div> -</div> - -<p><span class="smcap">Traduction.</span></p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Un jour, en partant de Neuville,</div> - <div class="vers8">Je m’en vins de vers Poitiers.</div> - <div class="vers8">Ils disent que dans ces quartiers</div> - <div class="vers8">Il y a une si belle ville.</div> - <div class="vers8">Je n’ai point vu la ville, moi,</div> - <div class="vers8">Les maisons m’en ont empêché.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">J’aperçus un homme de pierre</div> - <div class="vers8">Tout au milieu d’un grand carrefour.</div> - <div class="vers8">Ils disent que c’était notre roi,</div> - <div class="vers8">Celui qui faisait si bien la guerre<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</div> - <div class="vers8">Je lui ôtai bien mon chapeau,</div> - <div class="vers8">Lui ne me regarda seulement pas.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Je vis qu’il y avait grand’presse</div> - <div class="vers8">Dans une église où j’entrai.</div> - <div class="vers8">Ils se mirent bien neuf ou dix</div> - <div class="vers8">A réciter la grand’messe.</div> - <div class="vers8">Je croyais que ce serait bientôt fait.</div> - <div class="vers8">Du diable si cela finissait.</div> -</div> -</div> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers"><span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> - In d’oux avouet su sâes orailles</div> - <div class="vers">Come ine espèce de souffliâe,</div> - <div class="vers">O semblait à kielâe bornâe</div> - <div class="vers">Là vir, boutâous nous aboglies,</div> - <div class="vers">D’auquins de gli se moquiant</div> - <div class="vers">A tot moment le découéffiant.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Gli aviant pendus pré doux ficelles</div> - <div class="vers">Come doux réchoux qui fumiant.</div> - <div class="vers">Kien que dan in ptiot bot preniant</div> - <div class="vers">Au fasait fumoer dé pus belle.</div> - <div class="vers">Glie gli ouriant bae pocquâe pré le nâé,</div> - <div class="vers">Se glie n’eût pa pris garde à sâe,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Glie aviant d’aux paès d’incheque à la tâete,</div> - <div class="vers">Deux mantéas d’or qui tréleusiant;</div> - <div class="vers">Et les autres aviant eusrement</div> - <div class="vers">In chaquin la pea d’ine bâête.</div> - <div class="vers">Ol y avait in grand cabinet</div> - <div class="vers">Qu’atait tot pliâé de flageoléet.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers">Glie fasiant tot pliàé de mines,</div> - <div class="vers">Torsiant la goul’, trepiant d’aux pâés.</div> - <div class="vers">Pre la coue, in grand enrageâé,</div> - <div class="vers">Mordait in grousse vremine.</div> - <div class="vers">Daux macréas taondus corne daux œus,</div> - <div class="vers">Chantiant menu come daux cheveux.</div> -</div> -</div> - -<p><span class="smcap">Traduction.</span></p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">L’un d’eux avait sur ses oreilles</div> - <div class="vers8">Comme une espèce de soufflet.</div> - <div class="vers8">Cela ressemblait à ces ruches</div> - <div class="vers8">Où nous mettons nos abeilles.</div> - <div class="vers8">Quelques-uns se moquaient de lui,</div> - <div class="vers8">A tout moment le décoiffaient.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Ils avaient suspendu par des ficelles</div> - <div class="vers8">Comme des réchauds qui fumaient.</div> - <div class="vers8">Ce que dans un petit sabot ils prenaient</div> - <div class="vers8">Les faisait fumer de plus belle.</div> - <div class="vers8">Ils le lui auraient bien appliqué par le nez</div> - <div class="vers8">S’il n’eût pas pris garde à lui.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Ils avaient, des pieds jusqu’à la tête,</div> - <div class="vers8">Des manteaux d’or qui brillaient</div> - <div class="vers8">Et les autres avaient seulement</div> - <div class="vers8">Un chacun la peau d’une bête.</div> - <div class="vers8">Il y avait une grande armoire</div> - <div class="vers8">Qui était toute pleine de flageolets.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Ils faisaient tout plein de mines,</div> - <div class="vers8">Tordaient la bouche, trépignaient des pieds.</div> - <div class="vers8">Par la queue un grand enragé</div> - <div class="vers8">Mordait une grosse couleuvre;</div> - <div class="vers8">Des enfants tondus comme des œufs</div> - <div class="vers8">Chantaient fin comme des cheveux.</div> -</div> -</div> - -<div class="poem"> -<span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span> - <div class="vers">Glie bragliant à pliene tâete,</div> - <div class="vers">Came daux chaés qui se batiant.</div> - <div class="vers">I caas, nâé, que glie se mordiant,</div> - <div class="vers">I en d’aux avoueet ine baguette,</div> - <div class="vers">Gli’eux fasait seign qu’glie s’tésissiant</div> - <div class="vers">Mais glie an fasait, mais glie braigliant.</div> -</div> - -<p><span class="smcap">Traduction.</span></p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Ils criaient à pleine tête</div> - <div class="vers8">Comme des chiens qui se battraient;</div> - <div class="vers8">Je croyais, moi, qu’ils mordaient.</div> - <div class="vers8">Un d’eux avait une baguette<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>,</div> - <div class="vers8">Il leur faisait signe qu’ils se tussent.</div> - <div class="vers8">Plus il le faisait, plus ils criaient.</div> -</div> - -<p>Le Poitou s’honore à juste titre d’avoir produit le comte Guillaume IX, -troubadour dont les œuvres furent transcrites les premières et purent servir -de modèles aux poètes qui suivirent. Il faut compter aussi parmi les enfants -du Poitou: Savary de Mauléon, appelé le <i>maître des braves et chef de -toute courtoisie</i>; Macabrès, dont <i>la Gente Poitevine</i> a eu plusieurs éditions; -Jean Drouet, apothicaire à Saint-Maixent, qui, entre deux ordonnances médicales, -trouvait le temps d’écrire <i>la Mizaille à Tauny</i> [<i>la Gageure d’Antoine</i>). -Enfin, des recueils de noëls anciens et nouveaux, imprimés à Niort, forment -un ensemble où la littérature patoise de la Vendée et du Poitou s’affirme souvent -avec succès.</p> - -<p id="toc_74">La Saintonge, l’Aunis et l’Angoumois sont trop voisines du Poitou pour -que leurs idiomes respectifs ne puissent pas être considérés comme de simples -variétés. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage, afin de passer au -Limousin. Dans cette province, le patois n’est que de l’ancien Roman très -altéré, dans lequel se rencontrent des mots et quelquefois des phrases entières -de bas latin. Les articles et les auxiliaires ont des terminaisons méridionales.</p> - -<p>L’emploi constant des voyelles à la fin des mots et l’absence de l’<i>e</i> muet -produisent une sonorité et une harmonie qui facilitent le chant. Comme dans -le Midi, l’accent rustique domine, lorsque les Limousins parlent français.</p> - -<p>Deux proverbes compléteront ces indications sommaires:</p> - -<ul class="lsoff"> -<li><i>Lo pu moouvoso tsavillo de la tsareto es aquelo que fai lou may de -brut<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</i></li> - -<li><i>Oco n’es pas oub’un tombour que l’an rapello un soval estsopa<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</i></li> -</ul> - -<p id="toc_75">Parmi ses Troubadours célèbres, le Limousin peut compter Gaucelme Faydit, -dont nous avons déjà parlé; Bernard de Ventadour, dont Pétrarque fait -un si gracieux éloge dans <i>Triomphe d’amour</i>; Giraud de Borneuil, cité par -<span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> -Dante; Jean d’Aubusson, Aubert, Guy d’Irisel. A une époque plus récente, le -Limousin a produit Duclon (Dom Léonard), bénédictin de la Congrégation de -Saint-Maur, auteur du <i>Dictionnaire de la Langue limousine</i>; J. Roux, qui a -donné <i>la Chanson limousine</i>, <i>l’Épopée limousine</i>, texte, traduction et notes; -de Lépinay et Godin: <i>Noms patois des plantes de la Corrèze</i>; Champeval, -<i>Proverbes bas-limousins</i>; etc., etc.</p> - -<p id="toc_76">L’Auvergne se divisait en Haute et Basse-Auvergne; la première, qui comprend -aujourd’hui le Cantal et une partie de la Haute-Loire, a conservé la -vieille langue rustique des ancêtres avec plus de fidélité que la Basse-Auvergne. -Ce fait tient surtout à des raisons topographiques. Si l’influence du Français -s’est fait sentir davantage dans la Basse-Auvergne, c’est parce que les rapports -de ses habitants avec les gens du Nord sont plus nombreux et suivis. -Cependant les différences entre les deux patois portent moins sur la racine et -l’orthographe des mots que sur leur prononciation, et certaines règles même -sont encore restées communes à toute la province. Ainsi l’<i>e</i> muet, qui caractérise -les terminaisons féminines en Français, est rendu par un <i>a</i> bref et sourd:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Fein-na.</i></td> - <td class="tdl w50">Femme.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Fi-llia.</i></td> - <td class="tdl">Fille.</td> -</tr> -</table> - -<p>Dans la Basse-Auvergne, la terminaison au pluriel est plus accentuée:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Las fennas.</i></td> - <td class="tdl w50">Les femmes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Las fillias.</i></td> - <td class="tdl">Les filles.</td> -</tr> -</table> - -<p>Le <i>ch</i> se change en <i>ts</i>, <i>tsch</i>, soit:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Tsanta.</i></td> - <td class="tdl">Chante.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tsalour.</i></td> - <td class="tdl">Chaleur.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tschi.</i></td> - <td class="tdl">Chien, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p><i>J</i> se prononce <i>dz</i>, <i>dj</i>; ainsi:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w50">Im <i>dzou</i>.</td> - <td class="tdl">Un jour.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Di-djau.</i></td> - <td class="tdl">Jeudi.</td> -</tr> -</table> - -<p>Dans l’Auvergne méridionale, la prononciation tend à se rapprocher -davantage de la langue mère; on en fait surtout la remarque dans les mots -qui expriment une augmentation ou une diminution; il en résulte une couleur -et une harmonie que l’on ne rencontre pas ailleurs. L’on dit ainsi:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w50">Chapeau.</td> - <td class="tdl"><i>Tsapé.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Grand chapeau.</td> - <td class="tdl"><i>Tsapelas.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Petit chapeau.</td> - <td class="tdl"><i>Tsapelou.</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="wem30" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl w25">Homme.</td> - <td class="tdl w25"><i>Omë.</i></td> - <td class="tdl w25"><i>Omenass.</i></td> - <td class="tdl"><i>Omenou.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Femme.</td> - <td class="tdl"><i>Feinna.</i></td> - <td class="tdl"><i>Feinass.</i></td> - <td class="tdl"><i>Feinou.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Feinetta.</i></td> - <td class="tdl" colspan="3"><i>Feinnouna</i>, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> -Quelques mots ont conservé une forme qui se rapproche plus du Latin:</p> - -<table class="wem30" summary="Prononciation"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adzuda</i>,</td> - <td class="tdl">aider,</td> - <td class="tdc">du Latin</td> - <td class="tdl">adjutum;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Espeita</i>,</td> - <td class="tdl">attendre,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">expeto;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ligna</i>,</td> - <td class="tdl">branche,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">lignum;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Londa</i>,</td> - <td class="tdl">boue,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">lutum;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Puzët</i>,</td> - <td class="tdl">bouton,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">pusula, etc., etc.</td> -</tr> -</table> - -<p>Le commencement de la <i>Parabole de l’Enfant prodigue</i> va montrer le -vocabulaire auvergnat mis en œuvre:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p><i>En ome aviot dous garçons, lou pè dzouïne diguet à soun païre: donna mé la part dé -l’iéritadge qué mé reveit?</i></p> - -<p><i>Lon païre lour partadzed sa fourteuna.</i></p> - -<p><i><ins title="Ce paragraphe est en caractères romains dans l'original">Quasques</ins> dzours après, lou dzouïne garçon ramassé soun bé, e partiguét per voudiaza -diens un païs estrandgé, é dissipét ati tout ço qu’aviot en débaoutza, etc., etc.</i></p> - -</div> - -<p>L’Auvergne a produit des Troubadours célèbres, parmi lesquels on peut -citer, comme un des plus anciens, <i>Pierre Rogiers</i>, qui vivait au commencement -du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. Nommons encore le <i>Dauphin</i> et l’<i>évêque de Clermont</i> dont -les satires ne manquaient ni d’esprit ni d’à-propos; <i>Peyrols</i>, connu surtout -par ses sirventes militaires en faveur des croisades; le <i>moine de Montaudon</i>, -dont les poésies licencieuses devaient s’accorder bien mal avec les règles et -l’austérité d’un cloître; aussi le voit-on jeter sa robe aux orties et courir les -amoureuses aventures. On ne saurait oublier la belle <i>Castelloza</i>, femme du -seigneur de Mairona, qui a laissé de très gracieuses poésies. Enfin, l’abbé -<i>Caldagnès</i>, auteur d’un recueil de poésies auvergnates publié en 1733, a, dans -une lettre intercalée dans l’exemplaire que possède la Bibliothèque nationale -et portant la date de 1739, formulé sur le patois et la langue Française une -opinion généralement admise aujourd’hui:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Je conviens de bonne foi que la langue Auvergnate est aujourd’hui un vrai patois; -mais j’espère que vous voudrez bien convenir avec moi que ce patois et le Français ont -des aïeux communs. Le Français a eu le bonheur d’avoir été chéri de nos anciens rois; -ils l’ont ennobli, tous les courtisans à leur exemple, et tous les beaux esprits lui ont rendu -successivement de grands services; cependant, malgré tant de faveurs, il y a quatre ou -cinq cents ans qu’il n’était, tout au plus, qu’un petit noble de campagne, à qui les élus -de ce temps-là pouvaient fort bien disputer la noblesse, et qu’il n’était en vérité guère -plus riche que son frère le roturier...</p> - -</div> - -<p>Il faut également citer les <i>Poésies auvergnates</i> de <i>Joseph Pasturel</i>, imprimées -à Riom en 1733, chez Thomas, et réimprimées en 1798. On y remarque -des notes sur l’orthographe et la prononciation de l’Auvergnat, et sur les progrès -que faisait le Français en Auvergne à cette époque.</p> - -<p id="toc_77"><span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> -Les provinces de Dauphiné et de Bresse, qui comprennent aujourd’hui les -départements des Hautes-Alpes, la Drôme, l’Isère et l’Ain, ont subi l’influence -du Français plus tôt que les autres, à cause de leur proximité avec les pays -faisant partie de la monarchie française. Cependant la langue Romane y fut -longtemps en usage; on l’y désignait sous le nom de <i>Materna</i>.</p> - -<p>Aujourd’hui encore, les paysans du Grésivaudan ont un idiome qui se -rapproche beaucoup du Roman. Le patois des Hautes-Alpes a de grands -rapports avec le Provençal et le Languedocien, et les différences portent plus -sur la prononciation que sur l’orthographe. Un fait curieux à constater, c’est -que ce patois se parle très purement dans certains pays d’Allemagne qui, -probablement, servirent de refuge aux émigrés forcés de quitter successivement -le sol natal, lors de la révocation de l’édit de Nantes. Le Dauphinois a -de la grâce; il est riche en expressions pittoresques et imitatives, et sa poésie -se prête avec beaucoup de charme aux pastorales et récits champêtres. Dans -la bibliographie du patois du Dauphiné, par Colomb de Batines, nous trouvons -une pièce charmante, d’un esprit délicat et gracieux, attribuée à Dupuy, -de Carpentras, maître de pension à Nyons:</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">LOU PARPAYOUN</p> - - <div class="vers8">Picho couquin dé parpayoun,</div> - <div class="vers8">Vole, vole, té prendraï proun!</div> - <div class="vers8">Et poudre d’or su séïs alête,</div> - <div class="vers8">Dé mille coulour bigara,</div> - <div class="vers8">Un parpayoun su la viooulête</div> - <div class="vers8">Et pieï su la margaridète</div> - <div class="vers8">Voulestréjave dins un pra.</div> - <div class="vers8">Un enfan, pouli coume un angé,</div> - <div class="vers8">Gaoute rounde coume un arangé,</div> - <div class="vers8">Mita-nus, voulave après éou,</div> - <div class="vers8">Et pan!... manquave; et piei la bise</div> - <div class="vers8">Qué bouffave din sa camise,</div> - <div class="vers8">Fasié véiré soun picho quiéou...</div> - <div class="vers8">Picho couquin de parpayoun,</div> - <div class="vers8">Vole, vole... té préndrai proun!</div> - <div class="vers8">Anfin lou parpayoun s’arréste</div> - <div class="vers8">Sus un boutoun d’or printanié,</div> - <div class="vers8">Et lou bel enfan pér darnié</div> - <div class="vers8">Ven d’aisé, ben d’aïsé.—êt pieï, leste!</div> - <div class="vers8">Din sei man lou faï présounié,</div> - <div class="vers8">Alors vite à sa cabanète,</div> - <div class="vers8">Lou porte amé mille poutoun</div> - <div class="vers8">Maï las! quan drube la présoun</div> - <div class="vers8">Trove plu dédin seï manète</div> - <div class="vers8">Qué poudre d’or dé séïs alète!</div> - <div class="vers8">Picho couquin dé parpayoun, etc.</div> -</div> - -<p>Comme les autres provinces méridionales, le Dauphiné a fourni un -<span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span> -nombre assez considérable de Troubadours et de poètes en tous genres: <i>Ogier</i>, -qui vivait vers la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle; <i>Folquet de Romans</i> et <i>Guillaume Mayret</i>, -qui furent, suivant la renommée, les meilleurs jongleurs du Viennois; -<i>Raymond Jordan</i>, vicomte de Saint-Antoni, dont il est dit dans l’<i>Histoire des -Troubadours</i> qu’il était bel homme, vaillant en armes, et faisant aussi bien -les vers que l’amour; <i>Albert de Sisteron</i> (du Gapençois), fils du jongleur -Nazur, poète, mais surtout musicien; <i>J. Millet</i>, qui, en 1633, fit paraître <i>la -Pastorale et Tragi-Comédie de Janin</i>, <i>la Pastorale de la Constance de Philin -et Margoton</i>, <i>la Bourgeoise de Grenoble</i>.</p> - -<p>Le voyage de <i>Racine</i> dans le Midi de la France nous permet de connaître -le jugement du grand poète français sur le dialecte de Valence. Sa septième -lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis qu’il eut à subir dans ce pays dont -le langage qu’il ne connaissait pas encore, lui paraissait composé d’Espagnol -et d’Italien:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n’être -plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé -à une servante un pot de chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous -imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi -qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. Mais c’est encore bien pis dans ce -pays. Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin -dans Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’Espagnol -et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours -pour entendre les autres et pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds -toutes mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à broquette pour -ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en ville, et lui dis de m’acheter deux -ou trois cents de broquettes; il m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y -a sujet d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je voulais dire tous -les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus en ce pays comme moi, etc., etc.</p> - -</div> - -<p>Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui -se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): <i>De l’Origine et de la Formation -des dialectes vulgaires du Dauphiné</i> (Valence, Borel); 1838, l’abbé Bourdillon: -<i>Des Productions diverses en patois du Dauphiné et des Recherches sur les -divers patois de cette province et sur leurs différentes origines</i>. Ce dernier -ouvrage traite de l’origine des patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, -de leur valeur respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. -<i>Pierquin de Gembloux</i> est l’auteur de l’<i>Histoire des patois</i> et d’une -étude intitulée: <i>Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe dans -les dialectes vulgaires du Dauphiné</i>. On peut ajouter à cette liste déjà longue -A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier, Rolland, de Ladoucette, -Allemand, Lesbros, etc., etc.</p> - -<p id="toc_78">La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord, le -Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du Bazadais; -la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le Bigorre, Comminges -<span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> -et Couserons. De la comparaison des idiomes de ces divers pays, on peut -conclure, d’une façon générale, qu’ils se rapprochent de l’ancienne langue -romane du <small>XII</small><sup>e</sup> et du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. On y retrouve l’harmonie, la correction et -une certaine grâce, dont les œuvres des Troubadours de cette époque portent -l’empreinte. Il faut en excepter le Basque, que les uns prétendent descendre -du Carthaginois, les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, -quoiqu’il indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très -éloignée d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence -du Midi.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/illu-193.jpg" alt="" /> -<div class="agrt"><a href="images/illu-193.jpg" title="Agrandir">[↔]</a></div> -<div class="caption">Nîmes: la Maison carrée.</div> -</div> - -<p>Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la plus -riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours auxquels -elles sont dues, nous citerons les plus illustres: <i>Bertrand de Born</i>, vicomte de -Hauteford, en Périgord; <i>Geoffroy Rudel</i>; <i>Arnaud de Marveil</i>; <i>Guillaume de -Durfort</i>; <i>Heudes de Prades</i>, chanoine de Maguelone, dont le nom rappelle le -souvenir de poésies plus que galantes; <i>Elyas de Barjols</i>, favori d’Alphonse II; -<i>Elyas Cairels</i>, qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans -succès, à la poésie; <i>Hugues Brunel</i>, de Rodez, qui fit l’admiration des Cours -des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; <i>Giraud de Calençon</i>, l’habile -jongleur; <i>Folquet de Lunel</i>, qui terminait son roman sur la vie mondaine par -cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé -de quarante ans, et qui, depuis quarante ans, offense Dieu»; <i>Guillaume de -Latour</i>, qui devint fou par amour; <i>Bertrand de Paris</i>, surnommé <i>Cercamons</i>, -parce qu’il errait constamment; <i>Arnaud Daniel</i>, etc.</p> - -<p id="toc_79"><span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> -Vers la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, <i>Pierre Bernadau</i>, avocat-citoyen du département -de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais <i>les Droits de l’homme</i>. Il -envoya ensuite son travail au député <i>Grégoire</i>, qui l’avait prié de lui donner -des notes sur les mœurs, les coutumes, les usages et la langue du Bordelais -et des pays limitrophes. Personne n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy -et d’Andrieux, ayant formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, -se livrèrent à une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de -leur fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer leur -projet de loi. La traduction des <i>Droits de l’homme</i>, que nous empruntons à -Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais sous la <i>Convention -nationale</i>.</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="sep2 cent left50">Bordeaux, le 10 septembre,<br /> -L’an second de la Révolution de France (1790).</p> - -<p class="ttl">LOUS DREYTS DE L’OME<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a></p> - -<p>Lous deputats de tous lous Francés per lous representa et que formen l’Assemblade -natiounale, embisatgean que lous abeous que soun dans lou rauïaumy et tous les malhurs -puplics arribats benen de ce que tout lous petits particuliers que lous riches et les gens en -cargue an oblidatlut ou mesprisat lous frans dreyts de l’ome, an resout de rapela lous -dreyts naturels béritables, et que ne poden pas fa perde aux omes. Aquere declaratioun -a doun esta publidade per aprene a tout lou mounde lur dreyts et lur débé, parlamo -qu’aquets que gouberneu lous afas de la France n’abusen pas de lur poudé, per que cade -citoien posque beyre quand déou se plagne s’ataquen sous dreyts, et per qu’aymen tous -une constitutioun feyte per l’abantage de tous, et qu’asségure la libertat a cadun.</p> - -<p>Aess proco que lous dits deputats recounèchent et desclarent lous dreyts suibants de -l’ome et dau citoien, daban Dious et abeque sa sainte ayde.</p> - -<p><span class="smcap">Prumeyremen.</span>—Lous omes néchen et demoren libres et egaux en dreyts et g’nia que -l’abantatge dau puplic que pot fa establi des distinctiouns entre lous citoiens.</p> - -<p><span class="smcap">Ségoundemen.</span>—Lous omes n’an fourmat de les societats que per millou conserba lurs -dreyts, que soun la libertat, la proprietat, la tranquillitat et lou poudé de repoussa aquets -que lur boudren causa doumatge den lur haunour, lur corps ou lur bien.</p> - -<p><span class="smcap">Troizièmemen.</span>—La natioun es la mestresse de toute autoritat et cargue de l’etzersa -qui ly plait. Toutes les compagnies, tous les particuliers qu’an cauque poudé lou tenen de -la natioun qu’es soule souberaine.</p> - -<p><span class="smcap">Quatrièmemen.</span>—La libertat counsiste à poudé fa tout ce que ne fey pas de tort à -<span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span> -digun. Les bornes d’aquere libertat soun pausades per la loi et qui les passe dion craigne -qu’un aute n’en féde autan per ly fa tort.</p> - -<p><span class="smcap">Cinquièmemen.</span>—Les lois ne diben défende que ce que trouble lou boun orde. Tout <ins id="cor_17" title="ce ce">ce</ins> -que n’es pas defendut par la loi ne pot esta empacha, et digun ne pot esta forsat de fa ce -que ne coumande pas.</p> - -<p><span class="smcap">Cheyzièmemen.</span>—La loi es l’espressioun de la bolontat générale. Tous lous citoïens on -dreyt de concourre à sa formation par els mêmes ou p’ra’quels que noumen à lur place -p’raux Assemblades. Faou se serbi de la même loi tant per puni lous méchans que per protégen -lous prâubes. Tous lous citoïens conme soun egaus par elle, poden prétendre à -toutes les cargues pupliques, siban lur capacitat, et sens aute recoumandationn que lur -mérite.</p> - -<p><span class="smcap">Sétièmemen.</span>—Nat ome ne pot esta accusat, arrestat ni empreysounat que dans lous -cas espliquats per les lois, et séban la forme qu’an prescribut, que sollicite, baille, etzécute -on fey etzécuta dans ordres arbitraires diou esta punit sébérémen. Mai tout citoïen mandat -ou sésit au noun de la loi diou obéir de suite; deben coupable en résistan.</p> - -<p><span class="smcap">Huytièmemen.</span>—Ne diou esta pronounsat que de les punicious précisémen bien nécessaires; -et not ne pot esta puni q’en bertu d’une loi establide et connéchude aban la faoute -conmise et que sié aplicade coume coumben.</p> - -<p><span class="smcap">Naubièmemen.</span>—Tout ome diou esta regardat inoucen jucqu’à ce que sie esta déclarat -coupable. Sé faou l’arresta deben préne garde de ne ly fa not maou ni outrage. Aquels qui -ly féden soufri cauqu’are diben esta sébéremen corrigeats.</p> - -<p><span class="smcap">Detzièmemen.</span>—Not ne pot esta inquiétat à cause de ses opinions, même concernan -la religion, perbu que sous prépaus ne troublen pas l’ordre puplic establit per la loi.</p> - -<p><span class="smcap">Oontzièmemen.</span>—La communicatioun libre de les pensades es on pus bet dreyt de -l’ome. Tout citoïen pot doun parla, escrioure, imprima librémen, perbu que respounde -dous suites que pouyré angé aquere libertat den lous cas déterminats per les lois.</p> - -<p><span class="smcap">Doutzièmemen.</span>—Per fa obserba lous dreyts de l’ome et dau citoïen, faou daus officiers -puplics. Que sien presté, jutge sourdat, aco s’apere force puplique. Aquere force es establide -per l’abantage de tous et noun pas per l’intret particulier d’aquels à qui l’an confiade.</p> - -<p><span class="smcap">Treitzièmemen.</span>—Per fourni à l’entretien de la force puplique, faou mete de les impositions -su tous, et cadun n’en diou pagna sa portionn siban ses facultats.</p> - -<p><span class="smcap">Quatortzièmemen.</span>—Lous citoïens on lou dreyt de berifia els mêmes ou pran moyen de -<span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span> -lus députats qu’an noumat la nécessitat de les impositiouns et les acourda libremen prou -besouin de l’Estat de marqua combien, coumen et duran qu’au tems libéran d’aqueres -impositiouns et de beyre même coumen lou prébengut en es emplégat.</p> - -<p><span class="smcap">Quintzièmemen.</span>—La sociétat a lou dreyt de demanda conte à tous lous agens puplics -de tout so qu’an feit dens lur place.</p> - -<p><span class="smcap">Setzièmemen.</span>—Gnia pas de boune constitutioun dens toute societat ou lous dreyts de -l’ome ne soun pas connéchuts et asségurats et ou la séparation de cade pouboir n’es pas -ben establide.</p> - -<p><span class="smcap">Darney article.</span>—Les proprietats soun une causa sacrada et oun digun ne pot touca -sen bol. Nat ne pot en esta despouillat, exceptat quand lou bien puplic l’etsige. Alors fau -que pareche cla qu’au besonier per l’abantatge commun de ce que aporten à cauque -citoïen, et ly diben bailla de suite la balour de ce que cede.</p> - -</div> - -<p>Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts -répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte bordelais qu’on -peut se demander si le traducteur le connaissait bien, ou si, à l’époque de la -traduction, les habitants de Bordeaux ne subissaient pas, plus que les ruraux, -l’influence prépondérante de la langue Française. Il est certain que, dans les -campagnes, et en ville même, les gens du peuple employaient et emploient -encore aujourd’hui des expressions absolument différentes de celles dont -M. Bernadau s’est servi pour traduire les <i>Droits de l’homme et du citoyen</i>.</p> - -<p id="toc_80"><span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> -La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les -Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue Romane. -Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de Simon de -Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile leur resta -ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les avons vus, sous -Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager avec les poètes du -pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres franchirent les Pyrénées ou -traversèrent la mer pour être amicalement accueillis par les rois d’Aragon, -de Castille et de Sicile. Cependant, les œuvres qu’ils produisirent à partir de -cette époque se ressentirent du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient -adoucir dans ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les -brutales circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus -cruel, et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore -si vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé -par ces paroles de <i>Pierre Vidal</i>:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce pays! Lorsque j’en -entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour un mot qu’on m’en dit, mon cœur en -voudrait cent. Mon amour est tout entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je -dois ce que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p> - -</div> - -<p>Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal -perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait plus, -parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour faire place -à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent sa décadence -profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux. Dans les villes, au -contraire, le souvenir de la langue nationale se réveilla à un moment donné, -et fut le point de départ d’un travail de recomposition. Le vieil idiome, sous -l’impulsion qui lui fut donnée, reparut, modifié, enrichi de tournures et -d’expressions nouvelles, sans toutefois perdre le caractère qui lui était -propre. Le Toulousain, qui, depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois -les plus harmonieux, c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de -souvenirs. Dans ses mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, <i>Astruc</i> -prétend qu’à la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement -employée pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, -puisés dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette -partie de la France méridionale.</p> - -<p>Voici un spécimen du patois de Toulouse au <small>XIV</small><sup>e</sup> siècle:</p> - -<div class="pagenum" id="Page_192">[192]</div> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">CANÇON DITTA LA BERTTA</p> - -<p class="pttl"><i>Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin, assistat des nobles mundis -de Tholosa</i></p> - -<p class="rsign"><i>A Dona Clamença.</i></p> - -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Dona Clamença, se bous plats,</div> - <div class="vers8">Jou bous diré pla las bertats</div> - <div class="vers8">De la guérra que s’es passada</div> - <div class="vers8">Entre pey lou rey de Léon,</div> - <div class="vers8">Henric soun fray, rey d’Aragon,</div> - <div class="vers8">E d’ab Guesclin soun camarada,</div> - <div class="vers8">E lous moundis qu’éren anats,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">E les que nou tournen jamas</div> - <div class="vers8">S’es qu’yen demande recompença,</div> - <div class="vers8">Perço que non meriti pas</div> - <div class="vers8">D’abe de flous de bostos mas:</div> - <div class="vers8">Suffis d’abe bost’ amistança.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">L’an mil tres cens soixante-cinq,</div> - <div class="vers8">Dén boule déu rey Charles-Quint,</div> - <div class="vers8">Passée en aquesta patria</div> - <div class="vers8">Noble seignou, Bertran-Guesclin,</div> - <div class="vers8">Baron de la Roquo-Clarin,</div> - <div class="vers8">Menan amb’ et gentdarmaria.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">L’honor, la fé, l’amor de déus,</div> - <div class="vers8">Erou touts lous soulis motéus</div> - <div class="vers8">Qu’ets portavau d’ana fa guerra</div> - <div class="vers8">Contra lous cruels Sarrazis<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, etc., etc...</div> -</div> -</div> - -<p>La pièce suivante, dont Goudouli est l’auteur, permettra de juger des -changements survenus dans le patois de Toulouse vers le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Hier, tant que le Caüs, le chot é la cabéco</div> - <div class="vers">Tratabou à l’escur de lours menus afas,</div> - <div class="vers">E que la tristo nèyt, per moustra sous lugras,</div> - <div class="vers">Del grand calel dél cél amagabo la méco,</div> - <div class="vers">—Un pastourel disie:—B’é fayt uno grand péco</div> - <div class="vers">De douna moun amour à qui nous la bol pas,</div> - <div class="vers">A la bélo Liris, de qui l’armo de glas</div> - <div class="vers">Bol rendre pouramen ma persuto buféco,</div> - <div class="vers">Mentre que soun troupél rodo le communal,</div> - <div class="vers">Yen soun ouna cent cops parla, li de moun mal;</div> - <div class="vers">Mès la cruélo cour à las autros pastouros,</div> - <div class="vers">Ah! soulél de mous éls, se jamay sur toun se</div> - <div class="vers">Yen podi fourrupa dous poutets à plaze,</div> - <div class="vers">Yen faré ta gintos, que duraros très houros!</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span> -Le patois de Montpellier a quelque affinité avec l’Italien, il s’en rapproche -assez par la prononciation de certains mots. Nous trouvons, dans les -réponses adressées à l’abbé Grégoire lors de son enquête sur les patois de -France, un morceau de poésie, par Auguste Rigaud de Montpellier, qui peut -donner une idée de ce patois en 1791.</p> - -<div class="poem"> - -<p class="pttl">L’AMOUR POUNIT PER UNA ABEIA</p> - - <div class="vers10">Lou pichot diou qu’és tout puissan,</div> - <div class="vers10">Vechen una rosa vermeia</div> - <div class="vers10">Voou la culi, mais una abeia</div> - <div class="vers10">Lou fissa redé, et, tout plouran,</div> - <div class="vers10">S’encouris vité vers sa mera.</div> - <div class="vers10">Et yé dis, d’un air bén mouquêt:</div> - <div class="vers10">«Vésés, mama, qu’es gros moun det</div> - <div class="vers10">Una abeia, dins moun partera,</div> - <div class="vers10">Ven, peccaïre! de mé pouni,</div> - <div class="vers10">Soutapa, qué me fai souffri!»</div> - <div class="vers10">Vénus lou pren sur sa faoudéta,</div> - <div class="vers10">Souris, l’acala emb’un poutou,</div> - <div class="vers10">Et dis: «Moun fil, suna bestiéta,</div> - <div class="vers10">Pus marrida qu’un parpaïou,</div> - <div class="vers10">Te faï tant coïré la maneta,</div> - <div class="vers10">Jugea un paouquét quinté es l’estat</div> - <div class="vers10">D’un cor que toui traits an blassat!»</div> -</div> - -<p>Dans sa notice sur Montpellier, M. <i>Charles de Belleval</i> donne la traduction -patoise de la cantate du <i>Nid d’amour</i>, de <i>Métastase</i>, dont nous reproduisons -ici quelques vers:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Counouyssès la béla Liseta?</div> - <div class="vers8">Et bé, fugissé-là toujours:</div> - <div class="vers8">Lou cur d’aquéla bergèyréta</div> - <div class="vers8">Es ûna nizâda d’amours.</div> - <div class="vers8">Aqui s’én véy de touta ména;</div> - <div class="vers8">Un tout éscas sort dâou cruvél,</div> - <div class="vers8">Un âoutre né comménça à péna,</div> - <div class="vers8">Dé sâoupre bécâ dés per el... etc.</div> -</div> - -<p>Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous -contenterons de mentionner les plus remarquables:</p> - -<p><i>Garins d’Apchier</i>, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan; on -le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui prête l’invention -du <i>descord. Pons de Capdeuil</i>, célèbre par ses chants d’amour et ses -sirventes militaires, faisait de sa demeure le rendez-vous de toute la noblesse -de la contrée. Là se donnèrent des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la -dame de ses pensées étant venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, -<span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span> -échangea ses riches vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer -dans une expédition lointaine. <i>Azalaïs de Procairagues</i> appartenait à l’une -des familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs -chansons qu’elle composa en faveur de <i>Gui Guérujat</i>, fils de Guillaume VI, -qu’elle aimait tendrement. <i>Pierre Raymond</i>, de Toulouse, dut à son mérite -autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours du roi -d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On peut encore -citer <i>Guillaume de Balaun</i>, <i>Pierre de Barjac</i>, <i>Giraud Leroux</i>, <i>Perdigon</i>, <i>Nat -de Mons</i>, <i>Pierre Vidal</i>, <i>Figueira</i>, <i>Arnaud de Carcassés</i>, <i>Clara d’Anduse</i>.</p> - -<p>La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc parlée -dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous en extrayons ce -qu’elle présente de plus remarquable: Thomas: <i>Vocabulaire des mots romans-languedociens -dérivant directement du Grec</i>, 1841.—Floret: <i>Discours sur -la «lengo Romano»</i>.—Laurès: <i>Poésies Languedociennes</i>.—Roque-Ferrier: -<i>Poème en langage Bessau</i> (<i>Hérault</i>).—Barthès: <i>Glossaire botanique languedocien</i>.—Tandon: -<i>Fables, contes en vers</i> (<i>patois de Montpellier</i>).—De -Tourtoulon: <i>Note sur le sous-dialecte de Montpellier</i>.—Mushack: <i>Étude -sur le patois de Montpellier</i>.</p> - -<p>A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier: -<i>Explication en français de la langue patoise des Cévennes</i>.—Boissier de Sauvages: -<i>Dictionnaire languedocien-français</i>; cet ouvrage a eu plusieurs éditions.—De -La Fare-Alais: <i>Las Castagnados, poésies languedociennes, avec notes et -glossaire</i>.—Aillaud, <i>Remarques sur la prononciation nîmoise</i>.—D’Hombres: -<i>Alais, ses origines, sa langue</i>, etc.—Glaize: <i>Écrivains contemporains en langue -d’oc</i>.—Fresquet: <i>le Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés</i>.—Bigot, -de Nîmes: <i>Fables</i>.—Reboul: <i>Poésies diverses</i>.</p> - -<p id="toc_81">Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les Troubadours -et parvint à une perfection relative avant même que le Français eût des -formes régulières. La Cour de Provence était une des plus brillantes de -l’Europe et la langue dite <i>provençale</i> était cultivée chez les autres peuples de -préférence à toutes les autres. Mais, après le roi René, la couronne de Provence -ayant été réunie à celle de France, la langue nationale perdit peu à -peu de son importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et -ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale. Les Troubadours -de la Provence furent très nombreux; quelques-uns acquirent une -célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à nous. Tel fut <i>Folquet de -Marseille</i>, évêque de Toulouse. S’étant, dans sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs -de Roquemartine, il lui dédia des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse -lui ayant fait embrasser la cause de la croisade contre les Albigeois, il -reparut en prêtre fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, -donnant ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait -<span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span> -faire justice. <i>Bertrand d’Alamanon</i>, gentilhomme d’Aix, se fit remarquer par -ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence et roi de Naples, qui -traita son pays en conquérant brutal, le ruina par ses impôts et le dépeupla -par ses guerres. D’une nature droite, plein de courage, habile diplomate, Bertrand -d’Alamanon n’épargna ni le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque -d’Arles. <i>Blacas</i> et <i>Blacasset</i>, ses fils, furent tous deux des gentilshommes -illustres par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit; <i>Sordel</i>, -dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante son courage -et les qualités qui firent de lui un héros. <i>Boniface III de Castellane</i> fut un des -plus violents satiriques du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle; Nostradamus cite plusieurs de ses -chansons qui ont toutes pour refrain: <i>Bocca, qu’as dich?</i> (Bouche, qu’as-tu -dit?), comme une sorte de regret de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: -<i>Granet</i>; <i>Raymond Bérenger V</i>, comte de Provence; <i>Richard de Noves</i>, qui -écrivit en vers l’histoire de son temps; <i>Bertrand Carbonel</i>; <i>Poulet</i>, de Marseille, -poète grave et correct; <i>Jean Estève</i>, dont les pastourelles gracieuses ne -manquent pas de saveur; <i>Natibors</i> ou <i>M<sup>me</sup> Tiberge de Séranon</i>, la grâce -faite femme, qui versifiait agréablement; <i>Raymond de Solas</i>; <i>Jean Riquier</i>, -dont un grand nombre de poésies charmantes sont arrivées jusqu’à nous. -<i>Arnaud de Cotignac</i> et <i>Bertrand de Puget</i> peuvent clore cette liste déjà longue. -Plus tard, nous trouvons <i>Louis Belaud de La Belaudière</i>; <i>Gros</i>, de Marseille; -<i>Puget</i>, auteur d’un <i>Dictionnaire provençal</i>; <i>Papon</i>, <i>Considérations sur l’histoire -de la langue Provençale</i>; <i>Carry</i>, de Marseille, <i>Dictionnaire étymologique -du Provençal</i>, 1699; et, enfin, <i>Achard</i><a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, dont la grammaire et le dictionnaire -fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal encore en usage de nos -jours. On ne peut nier que le Provençal, comme les autres dialectes de la -langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de la Provence à la France, un temps -d’arrêt qui nuisit considérablement à son développement. Jusque-là langue -nationale, il cessa d’être officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente -que réelle. Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes -encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait atteindre -le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée par le peuple dans -toute la Provence proprement dite; observation qui s’applique d’ailleurs aux -dialectes des autres provinces du Midi de la France; ils restèrent également -populaires. Les productions poétiques et littéraires devaient nécessairement -être moins nombreuses, elles le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. -Les œuvres de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de -la Drôme, de Gros de Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de -Rigaud de Montpellier, de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, -de Daubian et de bien d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé -<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span> -sa langue, dont la vitalité avait su résister à tant d’événements contraires.</p> - -<p>L’<i>abbé Grégoire</i> ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la Convention -ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait <i>la Fédération des -idiomes</i>. Les efforts de la Révolution, pas plus que les anciennes ordonnances -royales sur la proscription du Provençal, ne réussirent à anéantir une langue -parlée depuis huit cents ans; enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait -un instituteur français dans chaque commune des départements frontières, -eut ce résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français, -tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où le -Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et, depuis -cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la langue Française -et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en se prêtant des -mots, des formes et des tournures de phrases consacrés par l’usage et ratifiés -par le temps.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTES:</p> - -<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> -Extrait des registres <i>Potentia</i>, bibliothèque -Mejanes.</p> - -<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> -Lettre de la fin du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, écrite -par un fils à son père. L’original appartenait à <ins id="cor_18" title="a">la</ins> collection de -l’historien provençal Bouche.</p> - -<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> -Deux éditions des poésies de Gros ont été publiées à -Marseille, l’une en 1734, l’autre en 1763. <i>Le Bouquet provençal</i> -en a inséré quelques-unes en 1823.</p> - -<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> -<i>Mémoires de l’Académie celtique</i>, t. III, p. 371.</p> - -<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> -<i>Mémoires de l’Académie celtique</i>, t. II, p. 371.</p> - -<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> -Louis XIV.]</p> - -<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> -La plus mauvaise cheville de la charrette est celle qui -fait le plus de bruit.</p> - -<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> -Ce n’est pas avec un tambour qu’on rappelle un cheval -échappé.</p> - -<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> -Le chef d’orchestre.</p> - -<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> -<span class="smcap">Traduction.</span></p> - -<p class="cent">LES DROITS DE L’HOMME</p> - -<p>Les députés de tous les Français, pour les représenter, et qui forment -l’Assemblée nationale, envisageant que les abus qui sont dans le -royaume et tous les malheurs publics arrivés viennent de ce que tous -les petits particuliers, que les riches et les gens en charge ont -oublié ou méprisé les francs droits de l’homme, ont résolu de rappeler -les droits naturels véritables, et qu’on ne peut pas faire perdre aux -hommes. Cette déclaration a donc été publiée pour apprendre à tout -le monde ses droits et ses devoirs, afin que ceux qui gouvernent les -affaires de la France n’abusent pas de leur pouvoir, afin que chaque -citoyen puisse voir quand il doit se plaindre, si on attaque ses -droits, et afin que nous aimions tous une constitution faite pour -l’avantage de tous, et qui assure la liberté à chacun.</p> - -<p>C’est pour cela que lesdits députés reconnaissent et déclarent les -droits suivants de l’homme et du citoyen, devant Dieu et avec sa sainte -aide.</p> - -<p><span class="smcap">Premièrement.</span>—Les hommes naissent et demeurent libres et -égaux en droits, et il n’y a que l’avantage du public qui puisse faire -établir des distinctions entre les citoyens.</p> - -<p><span class="smcap">Secondement.</span>—Les hommes n’ont formé des sociétés que pour -mieux conserver leurs droits, qui sont la liberté, la propriété, la -tranquillité et le pouvoir de repousser ceux qui leur voudraient causer -dommage dans leur honneur, leur corps ou leur bien.</p> - -<p><span class="smcap">Troisièmement.</span>—La nation est la maîtresse de toute autorité, -et elle charge de l’exercer qui lui plaît. Toutes les compagnies, tous -les particuliers qui ont quelque pouvoir le tiennent de la nation, qui -est seule souveraine.</p> - -<p><span class="smcap">Quatrièmement.</span>—La liberté consiste à pouvoir faire tout ce -qui ne fait de tort à personne. Les bornes de cette liberté sont posées -par la loi, et qui les passe doit craindre qu’un autre n’en fasse -autant pour lui faire tort.</p> - -<p><span class="smcap">Cinquièmement.</span>—Les lois ne doivent défendre que ce qui -trouble le bon ordre. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut -être empêché, et personne ne peut être forcé de faire ce qu’elle ne -commande pas.</p> - -<p><span class="smcap">Sixièmement.</span>—La loi est l’expression de la volonté générale. -Tous les citoyens ont le droit de concourir à sa formation par -eux-mêmes ou par ceux qu’ils nomment à leur place par les Assemblées.</p> - -<p>Il faut se servir de la même loi, tant pour punir les méchants que -pour protéger les pauvres. Tous les citoyens, comme ils sont égaux par -elle, peuvent prétendre à toutes les charges publiques, suivant leur -capacité, et sans autre recommandation que leur mérite.</p> - -<p><span class="smcap">Septièmement.</span>—Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni -emprisonné que dans les cas expliqués par les lois et suivant la forme -qu’elles ont prescrite. Qui sollicite, donne, exécute ou fait exécuter -des ordres arbitraires doit être puni sévèrement. Mais tout citoyen -appelé ou saisi au nom de la loi doit obéir de suite; il devient -coupable en résistant.</p> - -<p><span class="smcap">Huitièmement.</span>—Il ne doit être prononcé que des punitions -précisément bien nécessaires; et nul ne peut être puni qu’en vertu -d’une loi établie et connue avant la faute commise, et qui soit -appliquée comme il convient.</p> - -<p><span class="smcap">Neuvièmement.</span>—Tout homme doit être regardé comme innocent -jusqu’à ce qu’il soit (sic) déclaré coupable. S’il faut l’arrêter, on -doit prendre garde de ne lui faire aucun mal ni outrage. Ceux qui lui -font souffrir quelque chose doivent être sévèrement corrigés.</p> - -<p><span class="smcap">Dixièmement.</span>—Nul ne peut être inquiété à cause de ses -opinions, même concernant la religion, pourvu que ses propos ne -troublent pas l’ordre public établi par la loi.</p> - -<p><span class="smcap">Onzièmement.</span>—La communication libre des pensées est le plus -beau droit de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer -librement, pourvu qu’il réponde des suites que pourrait avoir cette -liberté dans les cas déterminés par les lois.</p> - -<p><span class="smcap">Douzièmement.</span>—Pour faire observer les droits de l’homme et du -citoyen, il faut des officiers publics. Qu’ils soient prêtres, juges, -soldats, cela s’appelle force publique.</p> - -<p>Cette force est établie pour l’avantage de tous, et non pas pour -l’intérêt particulier de ceux à qui on l’a confiée.</p> - -<p><span class="smcap">Treizièmement.</span>—Pour fournir à l’entretien de la force -publique, il faut mettre des impositions sur tous, et chacun en doit -payer sa portion suivant ses facultés.</p> - -<p><span class="smcap">Quatorzièmement.</span>—Les citoyens ont le droit de vérifier -eux-mêmes, ou par le moyen des députés qu’ils ont nommés, la nécessité -des impositions, et de les accorder librement, suivant le besoin de -l’État; de marquer combien, comment et durant quel temps on livrera ces -impositions, et de voir même comment le produit en est employé.</p> - -<p><span class="smcap">Quinzièmement.</span>—La société a le droit de demander compte à -tous les agents publics de tout ce qu’ils ont fait dans leur place.</p> - -<p><span class="smcap">Seizièmement.</span>—Il n’y a pas de bonne constitution dans toute -société où les droits de l’homme ne sont pas connus et assurés, et où -la séparation de chaque pouvoir n’est pas bien établie.</p> - -<p><span class="smcap">Dernier article.</span>—Les propriétés sont une chose sacrée, -et à laquelle personne ne peut toucher sans vol. Nul ne peut en -être dépouillé, excepté quand le bien public l’exige. Alors il faut -qu’il paraisse clair qu’on a besoin pour l’avantage commun de ce qui -appartient à quelque citoyen, et on lui doit donner de suite la valeur -de ce qu’il cède.</p> - -<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> -Pierre Vidal, troubadour de Toulouse au -<small>XII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> -Jean de Casavateri fait mention de cette expédition dans -son ouvrage imprimé à Toulouse, en 1544.</p> - -<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> -Achard, bibliothécaire national à Marseille, né dans -cette ville en 1751, mort en 1809.</p> - -</div> - -<h2 id="toc_82">XII<br /> -<ins title="Ce titre manque dans l’original">GRAMMAIRE PROVENÇALE</ins></h2> - -<p class="somm">Grammaire provençale (d’après Achard) (1794).—Abrégé de grammaire provençale (d’après Dom -Xavier de Fourvières).—Différences linguistiques et orthographiques entre le Provençal parlé -et écrit avant la Révolution et le Provençal de nos jours, selon l’école félibréenne.—Conclusion.</p> - -<h3>PETITE GRAMMAIRE PROVENÇALE</h3> - -<p class="cent"><span class="cs8">Par C.-F. ACHARD<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a></span><br /> -<span class="cs6">BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE MARSEILLE</span><br /> -<span class="cs8">(<i>Avril 1794</i>)</span></p> - -<h4>PREMIÈRE PARTIE</h4> - -<h5>CHAPITRE PREMIER<br /> -<small>DES LETTRES ET DE LA PRONONCIATION</small></h5> - -<p>Les Provençaux emploient les mêmes lettres que les Latins et les Français. -Ils font sonner toutes les lettres et n’aspirent pas l’<i>h</i>. Aussi voyons-nous -que la plupart des écrivains provençaux ont retranché dans leurs ouvrages les -lettres finales qui ne se prononcent que lorsque le mot est suivi d’une -voyelle.</p> - -<h6>DES VOYELLES</h6> - -<p><i>A.</i> Se prononce comme en français.</p> - -<p><i>E.</i> Se prononce en provençal de deux manières: lorsqu’il se trouve à la -fin des mots, il se prononce toujours comme l’<i>é</i> fermé du français; il est -cependant d’usage de ne pas l’accentuer; l’<i>è</i> ouvert est toujours prononcé -<span class="pagenum" id="Page_198">[198]</span> -fortement, comme celui que nous indiquons par un accent circonflexe. Exemple: -<i>addusés</i>, <i>venguet</i>, <i>linge</i>; prononcez: <i>adûze</i>, <i>vêngué</i>, <i>lingé</i>. Il faut même -observer que l’<i>e</i> suivi d’une consonne se prononce toujours de même que s’il -était seul. Ainsi, dans le mot <i>venguet</i>, que j’ai cité, il ne faut pas dire <i>vangué</i>, -mais <i>vé-ngué</i>, comme nous prononçons <i>ennemi</i> et non pas <i>annemi</i>.</p> - -<p><i>I.</i> Se prononce comme en français, et il se prononce comme en latin dans -les monosyllabes <i>im</i>, <i>in</i> et dans les mots qui en sont composés.</p> - -<p><i>O.</i> Cette voyelle dans les mots a la même prononciation qu’en français; -mais, à la fin des mots, elle remplace l’<i>e</i> des Français. Ainsi il est reçu -d’écrire <i>verguo</i>, qui se prononce comme <i>vergue</i> en français.</p> - -<p><i>U.</i> La voyelle <i>u</i> n’a rien de particulier, si ce n’est qu’il faut prononcer <i>u</i> -dans le mot <i>un</i> comme nous le prononçons dans le mot <i>une</i> et ne pas le changer -en la diphtongue <i>eun</i>, comme le font les Français.</p> - -<h6>DES DIPHTONGUES, ETC...</h6> - -<p>Les diphtongues sont l’union de deux voyelles qui ne forment qu’une -syllabe. Voici les principales:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation des diphtongues"> -<tr> - <td class="tdl w10"><i>Ai</i>,</td> - <td class="tdl w30">que l’on prononce</td> - <td class="tdl w25"><i>ahi</i>,</td> - <td class="tdl"> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Au</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>ahou</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ei</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>ehi</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ia</i>,</td> - <td class="tdct">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl w15"><i>iha</i>,</td> - <td class="tdc">mais par un simple son.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ié</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>ihé</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Io</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>iho</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Oi</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>ohi</i>,</td> -</tr> -</table> - -<p>Les diphtongues et les quadriphthongues sont aussi usitées en provençal:</p> - -<table class="wem20" summary="Prononciation des diphtongues"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aou</i>,</td> - <td class="tdc lrp1">ou</td> - <td class="tdc"><i>au</i>,</td> - <td class="tdc">prononcez:</td> - <td class="tdl"><i>ahou</i>,</td> - <td class="w20"> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Uou</i>,</td> - <td class="tdct">—</td> - <td class="tdct"><i>uhou</i>,</td> - <td class="tdct">—</td> - <td class="tdl"><i>huhou</i>,</td> - <td class="tdc" rowspan="2">d’un seul son</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ueil</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc"><i>uheil</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>hui</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Yeou</i>,</td> - <td> </td> - <td class="tdc"> </td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>hieou</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6>DES CONSONNES</h6> - -<p>Les seules consonnes dont la prononciation diffère de la syntaxe française -sont le <i>g</i> et l’<i>i</i> consonne. Les Provençaux prononcent ces lettres mouillées -comme les Italiens. Il en est de même du <i>ch</i>; mais il est impossible de donner -cette prononciation, à un homme qui n’a jamais entendu parler un Provençal -ou un Italien, par de simples caractères; il ne connaîtra pas la façon -de prononcer ces lettres, en plaçant un <i>d</i> devant le <i>g</i>, ni un <i>t</i> devant <i>ch</i>. Il -faut, pour le mettre au fait, l’inviter à prononcer ces lettres très lentement, -comme on le fait en français; qu’il observe le mouvement de la langue, et -nous lui ferons sentir la différence. Le Français, pour prononcer le <i>g</i> ou -<span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span> -le <i>j</i>, porte le bout de la langue au palais, à peu près à la racine des dents de -la mâchoire supérieure. Le Provençal et l’Italien poussent le bout de la -langue jusqu’aux dents, relèvent un peu la langue et prononcent plus de la -bouche que du gosier. Au reste, une seule fois qu’on entende prononcer cette -lettre, on en saura plus qu’avec les plus longues explications. La même chose -doit être appliquée au <i>ch</i>.</p> - -<p>Il ne faut pas oublier de dire ici que, lorsqu’un mot provençal a deux <i>l</i> -mouillées, on prononce comme le peuple de Paris. Ainsi <i>mouille</i> ou <i>mouillée</i> -se prononce en provençal comme si l’on écrivait <i>mouyé</i>, et comme ceux qui -parlent mal le français prononcent l’adjectif <i>mouillé</i>.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTE:</p> - -<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> -Cette grammaire fait partie du rapport que C.-F. Achard adressa au Comité de l’Instruction -publique en l’an II de la République.</p> - -</div> - -<h5>CHAPITRE II<br /> -<small>DES ARTICLES</small></h5> - -<p>L’idiome provençal a deux articles: <i>lou</i>, le, pour le masculin, et <i>la</i> pour -le féminin. Au pluriel, l’article <i>leis</i>, qu’on prononce <i>lei</i> devant une consonne, -sert pour les deux genres. L’article <i>lou</i> et l’article <i>la</i> s’élident devant un mot -qui commence par une voyelle; ainsi l’on dit <i>l’ai</i>, l’âne, et non pas <i>lou ai</i>; -<i>l’anduecho</i>, l’andouille, et non pas <i>la anduecho</i>.</p> - -<p>Les Provençaux ne changent pas leurs terminaisons dans les déclinaisons; -en cela nous ne différons pas de la langue française. Exemple:</p> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des articles au singulier"> -<colgroup> - <col style="width: 5em" /> - <col style="width: 3em" /> - <col style="width: 9em" /> - <col span="2" style="width: 1em" /> - <col span="2" style="width: 6em" /> -</colgroup> -<tr> - <td> </td> - <td class="cent cs8" colspan="6"><b>SINGULIER</b></td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td colspan="2" class="tdc bb cs8">MASCULIN</td> - <td rowspan="8" class="br"> </td> - <td rowspan="8"> </td> - <td colspan="2" class="tdc bb cs8">FÉMININ</td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdc">français</td> - <td class="tdc">provençal</td> - <td class="tdc">français</td> - <td class="tdc">provençal</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nominatif</td> - <td class="tdl2"><i>le</i>,</td> - <td class="tdl2"><i>lou</i></td> - <td class="tdl2"><i>la</i></td> - <td class="tdl2"><i>la</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl2"><i>du</i>,</td> - <td class="tdl2"><i>doou</i> ou <i>dau</i></td> - <td class="tdl2"><i>de la</i></td> - <td class="tdl2"><i>de la</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif </td> - <td class="tdl2"><i>au</i>,</td> - <td class="tdl2"><i>aou</i> ou <i>au</i></td> - <td class="tdl2"><i>à la</i></td> - <td class="tdl2"><i>à la</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl2"><i>le</i>,</td> - <td class="tdl2"><i>lou</i></td> - <td class="tdl2"><i>la</i></td> - <td class="tdl2"><i>la</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vocatif</td> - <td class="tdl2"><i>ô</i>,</td> - <td class="tdl2"><i>ô</i></td> - <td class="tdl2"><i>ô</i></td> - <td class="tdl2"><i>ô</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl2"><i>du</i>,</td> - <td class="tdl2"><i>doou</i> ou <i>dau</i></td> - <td class="tdl2"><i>de la</i></td> - <td class="tdl2"><i>de la</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des articles au pluriel"> -<colgroup> - <col style="width: 7em" /> - <col style="width: 6em" /> - <col span="2" style="width: 5em" /> - <col span="2" style="width: 4em" /> -</colgroup> -<tr> - <td> </td> - <td class="cent cs8 lpad3" colspan="4"><b>PLURIEL</b></td> -</tr> -<tr> - <td colspan="2"> </td> - <td colspan="3" class="cent bb cs8 wsp">MASCULIN ET FÉMININ</td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdc">français</td> - <td class="tdc">provençal</td> - <td colspan="2"> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Nominatif</td> - <td class="tdl2"><i>les</i></td> - <td class="tdl2"><i>Leis</i></td> - <td class="tdc">prononcez</td> - <td class="tdl2"><i>Lei</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl2"><i>des</i></td> - <td class="tdl2"><i>Deis</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl2"><i>Dei</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl2"><i>aux</i></td> - <td class="tdl2"><i>Eis</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl2"><i>ei</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl2"><i>les</i></td> - <td class="tdl2"><i>Leis</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl2"><i>Lei</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Vocatif</td> - <td class="tdl2"><i>ô</i></td> - <td class="tdl2"><i>ô</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl2"><i>ô</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl2"><i>des</i></td> - <td class="tdl2"><i>Deis</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl2"><i>Dei</i></td> -</tr> -</table> - -<p>Tous ces mots sont monosyllabes.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h5><span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span> -CHAPITRE III<br /> -<small>DES NOMS</small></h5> - -<p>Tous les noms prennent l’article devant eux, excepté les noms propres et -ceux que l’on prend indéterminément, comme <i>députa</i>, <i>administratour</i> (député, -administrateur).</p> - -<p>La particule <i>de</i> remplace souvent l’article en provençal; aussi les Provençaux -font-ils beaucoup de provençalismes en parlant français, par l’habitude -qu’ils ont de leur idiome. <i>Donnez-moi d’eau</i>, <i>de vin</i>, diront-ils, au lieu de dire: -<i>Donnez-moi de l’eau</i>, <i>du vin</i>; cela vient de ce que le Provençal dit <i>dounas-mi -d’aiguo</i>, <i>de vin</i>, etc.</p> - -<p>Il n’y a pas de règle générale pour les genres des noms; presque tous les -mots français masculins sont du même genre dans leurs correspondants provençaux. -Il y a cependant des exceptions: ainsi <i>le sel</i> est masculin en français, -et <i>la saou</i> est féminin en provençal; <i>l’huile</i> est féminin, <i>l’oli</i> ou <i>l’holi</i> -est masculin; <i>le peigne</i> se rend par <i>la pigno</i>; <i>le balai</i>, par <i>l’escoubo</i>, féminin, -et quelques autres de même.</p> - -<p>Les terminaisons des noms varient beaucoup, de même que dans le français, -mais elles sont presque toujours les mêmes au pluriel et au singulier. -Ainsi <i>chivau</i>, cheval, fait au pluriel <i>chivaus</i>, et se prononce comme au singulier. -De là vient encore que les enfants disent ici très communément, en parlant -français: <i>le chevau</i> ou <i>les chevals</i>.</p> - -<p>Les substantifs masculins forment quelquefois des substantifs féminins -d’une terminaison différente. En général, les noms qui se terminent par une -<i>n</i> donnent un féminin en y ajoutant un <i>o</i>, qui équivaut à notre <i>e</i> muet, par -exemple: <i>couquin</i>, masculin, <i>couquino</i>, féminin; <i>landrin</i>, masculin, <i>landrino</i>, -féminin.</p> - -<p>Les mots terminés en <i>r</i> changent cette dernière lettre en la syllabe <i>so</i>: -<i>voulur</i>, <i>vouluso</i>, féminin; <i>recelur</i>, <i>receluso</i>, féminin, etc...</p> - -<p>Les mots français terminés en <i>aire</i> sont assez ordinairement terminés en -<i>ari</i> dans l’idiome provençal.</p> - -<p>Les adjectifs sont également très variés; ils ont un rapport direct avec -ceux de la langue française. Ceux qui se terminent en <i>é</i> pour le masculin et -en <i>ée</i> pour le féminin, se rendent en provençal par la terminaison <i>at</i>, <i>ado</i>: -<i>fortuné</i>, <i>fortunée</i>; <i>fourtunat</i>, <i>fourtunado</i>.</p> - -<p>Les adjectifs terminés par un <i>e</i> muet en français se terminent de même -au féminin provençal, mais au masculin ils ont un <i>é</i> fermé. Ainsi <i>invulnérable</i> -fait au masculin <i>invulnérablé</i>, et au féminin <i>invulnérablo</i>, que l’on prononce -tout comme en français.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h5><span class="pagenum" id="Page_201">[201]</span> -CHAPITRE IV<br /> -<small>DES PRONOMS</small></h5> - -<p>Il y a, dans les pronoms, des observations importantes à faire sur la différence -qui existe entre le français et le provençal. Je donne d’abord la déclinaison -des pronoms personnels:</p> - -<h6>SINGULIER</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w25">Nominatif</td> - <td class="tdl w25"><i>Je ou moi</i>,</td> - <td class="tdl w50"><i>Yeou</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>De moi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>De yeou</i>, sans élision.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A moi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>A yeou</i> ou <i>mi</i>, en quelques lieux <i>me</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Moi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Mi</i> ou <i>me</i> et <i>yeou</i> dans le pléonasme.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par moi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Per yeou</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p><i>Il me conduisit moi-même: Mi menet yeou-même</i> ou <i>m’aduguet yeou-même</i>.</p> - -<h6>SINGULIER</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w25">Nominatif</td> - <td class="tdl w25"><i>Tu</i>, <i>toi</i>,</td> - <td class="tdl w50"><i>Tu</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>De toi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>De tu</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A toi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>A tu</i>, ou <i>ti</i> ou <i>te</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Toi</i> ou <i>te</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Ti</i> ou <i>te</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par toi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Per tu</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6>SINGULIER</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w25">Nominatif</td> - <td class="tdl w25">.......</td> - <td class="tdl w50">..........</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>De soi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>De si</i> ou de <i>si-même</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A soi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>A si</i>, ou <i>si</i> ou <i>se</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Soi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Si</i> ou <i>se</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par soi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Per si-même</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6>PLURIEL</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w25">Nominatif</td> - <td class="tdl w25"><i>Nous</i>,</td> - <td class="tdl w50"><i>Nautreis</i> pour <i>nous autres</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>De nous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>De nautries</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A nous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>A nautreis</i> ou <i>nous</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Nous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Nautries</i> ou <i>nous</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par nous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Per nautreis</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6><span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> -PLURIEL</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w25">Nominatif</td> - <td class="tdl w25"><i>Vous</i>,</td> - <td class="tdl w50"><i>Vautreis</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>De vous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>De vautreis</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A vous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>A vautreis</i> ou <i>vous</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Vous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Vautries</i> ou <i>vous</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par vous</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Per vautreis</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p><i>Il vous a donné: v’a dounat. Il vous accuse: n’accuso.</i></p> - -<p>Ces exemples sont faits pour faire connaître que le provençal fait une -élision de trois lettres devant un mot qui commence par une voyelle, lorsqu’il -est précédé d’un pronom pluriel. Le pronom <i>se</i> est le même au pluriel qu’au -singulier.</p> - -<h6>SINGULIER</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w20">Nominatif</td> - <td class="tdl w40"><i>Lui</i>, <i>eou</i>.</td> - <td class="tdl w40"><i>Elle</i>, <i>ello</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>De lui</i>, <i>d’eou</i>.</td> - <td class="tdl"><i>D’elle</i>, <i>d’ello</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A lui</i>, <i>on eou</i>, <i>à eou</i>, <i>li</i>;</td> - <td class="tdl"><i>à elle</i>, <i>an ello</i> ou <i>li</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Lui</i>, <i>eou</i> ou <i>lou</i>.</td> - <td class="tdl"><i>La</i>, <i>la</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par lui</i>, <i>per eou</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Par elle</i>, <i>per ello</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6>PLURIEL</h6> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w20">Nominatif</td> - <td class="tdl w40"><i>Eux</i>, <i>elleis</i>.</td> - <td class="tdl w40"><i>Elles</i>, <i>elleis</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Génitif</td> - <td class="tdl"><i>D’eux</i>, <i>d’elleis</i>.</td> - <td class="tdl"><i>D’elles</i>, <i>d’elleis</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Datif</td> - <td class="tdl"><i>A eux</i>, <i>an elleis</i> ou <i>li</i>.</td> - <td class="tdl"><i>A elles</i>, <i>an elleis</i>, ou <i>li</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Accusatif</td> - <td class="tdl"><i>Eux</i>, <i>elleis</i>, <i>leis</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Elles</i>, <i>elleis</i>, <i>leis</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Ablatif</td> - <td class="tdl"><i>Par eux</i>, <i>per elleis</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Par elles</i>, <i>per elleis</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6>PRONOMS POSSESSIFS</h6> - -<p>Les pronoms possessifs sont <i>mieou</i>, <i>tieou</i>, <i>sieou</i>, <i>nouestre</i>, <i>vouestre</i>; ils -sont précédés de l’article et gouvernent les deux genres.</p> - -<table class="wem30" summary="Déclinaison des pronoms"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Lou mieou</i>, <i>la mieouno</i>.</td> - <td class="tdl w50"><i>Le mien</i>, <i>la mienne</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou tieou</i>, <i>la tieouno</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Le tien</i>, <i>la tienne</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou sieou</i>, <i>la sieouno</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Le sien</i>, <i>le leur</i>, <i>la sienne</i>, <i>la leur</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou nouestre</i>, <i>la nouestro</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Le</i>, <i>la nôtre</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou vouestre</i>, <i>la vouestro</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Le</i>, <i>la vôtre</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h6>PRONOMS DÉMONSTRATIFS</h6> - -<p>Il y a deux pronoms démonstratifs: <i>aqueou</i>, qui fait au féminin <i>aquelo</i>, -et <i>aquestou</i>, qui fait au féminin <i>aquesto</i>, c’est-à-dire <i>celui-ci</i>, <i>celle-ci</i>; <i>celui-là</i>, -<i>celle-là</i>.</p> - -<h6><span class="pagenum" id="Page_203">[203]</span> -PRONOMS RELATIFS</h6> - -<p><i>Lequel</i>, <i>laquelle</i>, <i>louquaou</i>, <i>laqualo</i>, se déclinent avec l’article; <i>qui</i> se -traduit par <i>qun</i> ou par <i>que</i>. Ses composés sont <i>queque</i>, <i>sieque</i>, <i>quoi qu’il en -soit</i>; <i>quelqu’un</i>, <i>quelqu’une</i>, <i>quauqu’un</i>, <i>quaouqu’uno</i>. Exemple: <i>L’homme qui -vint</i>, <i>l’home que venguet</i>.—<i>Ce qui me surprend</i>, <i>ce que m’estouno</i>.—<i>Qui -est là?</i> <i>Qun es aqui?</i>—<i>Qui va, qui vient?</i> <i>Que va, que ven?</i></p> - -<hr class="hr10" /> - -<h5>CHAPITRE V<br /> -<small>DES VERBES</small></h5> - -<p>Le provençal a des verbes auxiliaires, des actifs et des passifs. On appelle -verbe auxiliaire celui qui sert à former les temps des autres verbes, comme -<i>j’ai</i>, <i>ai</i>; <i>je suis</i>, <i>sieou</i>.</p> - -<p>Les verbes actifs peuvent être réduits à deux conjugaisons principales, -qui se connaissent par l’infinitif: les verbes qui se terminent à l’infinitif en -<i>ar</i> et ceux qui finissent en <i>e</i> ou en <i>ir</i>.</p> - -<p>Tous les verbes en <i>ar</i> font le participe passé en <i>at</i>. Les autres le font en -<i>it</i> ou en <i>ut</i>.</p> - -<p>Commençons par les verbes auxiliaires.</p> - -<h6>AVER</h6> - -<p class="ttl">INFINITIF<br /> -<i>Avoir</i>, dérivé du latin <i>habere</i>.</p> - -<p class="ttl">INDICATIF PRÉSENT</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Indicatif présent du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Ai</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">j’ai.</td> - <td class="tdl w20"><i>Aven</i>,</td> - <td class="tdl w30">nous avons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>As</i>,</td> - <td class="tdl br">tu as.</td> - <td class="tdl"><i>Avés</i>,</td> - <td class="tdl">vous avez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>A</i>,</td> - <td class="tdl br">il a.</td> - <td class="tdl"><i>An</i>,</td> - <td class="tdl">ils ont.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Imparfait du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Avieou</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">j’avais.</td> - <td class="tdl w20"><i>Avian</i>,</td> - <td class="tdl w30">nous avions.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aviés</i>,</td> - <td class="tdl br">tu avais.</td> - <td class="tdl"><i>Avias</i>,</td> - <td class="tdl">vous aviez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Avié</i>,</td> - <td class="tdl br">il avait.</td> - <td class="tdl"><i>Avien</i>,</td> - <td class="tdl">ils avaient.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARFAIT</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Passé composé du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w30"><i>Ai agut</i></td> - <td class="tdl w10">ou</td> - <td class="tdl w20"><i>aguersi</i>,</td> - <td class="tdl w40">j’ai eu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>As agut</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>agueres</i>,</td> - <td class="tdl">tu as eu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>A agut</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>aguet</i>,</td> - <td class="tdl">il a eu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aven agut</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>aguerian</i>,</td> - <td class="tdl">nous avons eu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Avés agut</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>aguerias</i>,</td> - <td class="tdl">vous avez eu.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Au agut</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>agueroun</i>,</td> - <td class="tdl">ils ont eu.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl"><span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> -PLUS-QUE-PARFAIT</p> - -<table class="wem30" summary="Plus-que-parfait du verbe avoir" > -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Avieou agut</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">j’avais eu.</td> - <td class="tdl w25"><i>Aviés agut</i>,</td> - <td class="tdl w25">tu avais eu.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<table class="wem30" cellspacing="0" summary="Futur simple du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Aurai</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">j’aurai.</td> - <td class="tdl w25"><i>Auren</i>,</td> - <td class="tdl w25">nous aurons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Auras</i>,</td> - <td class="tdl br">tu auras.</td> - <td class="tdl"><i>Aurés</i>,</td> - <td class="tdl">vous aurez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aura</i>,</td> - <td class="tdl br">il aura.</td> - <td class="tdl"><i>Auran</i>,</td> - <td class="tdl">ils auront.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPÉRATIF</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Impératif du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Agues</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">aie, etc.</td> - <td class="tdl w25"><i>Agues</i>,</td> - <td class="tdl w25"> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br" colspan="2"><i>Que ague</i>,</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Que aguoun</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br" colspan="2"><i>Aguen</i>,</td> - <td class="tdl" colspan="2"> </td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF PRÉSENT</p> - -<table class="wem30" cellspacing="0" summary="Subjonctif présent du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Que agui</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">que j’aie.</td> - <td class="tdl w25"><i>Que aguen</i>,</td> - <td class="tdl w25">que nous ayons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que agues</i>,</td> - <td class="tdl br">que tu aies.</td> - <td class="tdl"><i>Que agués</i>,</td> - <td class="tdl">que vous ayez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que ague</i>,</td> - <td class="tdl br">qu’il ait.</td> - <td class="tdl"><i>Que aguoun</i>,</td> - <td class="tdl">qu’<ins id="cor_19" title="il">ils</ins> aient.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table class="wem30" cellspacing="0" summary="Imparfait du subjonctif du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w20"><i>Aguessi</i></td> - <td class="tdl w10">ou</td> - <td class="tdl w20"><i>aurieou</i>,</td> - <td class="tdl w50">que j’eusse ou j’aurais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aguesses</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>auriés</i>,</td> - <td class="tdl">que tu eusses ou tu aurais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aguessoun</i></td> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>aurien</i>,</td> - <td class="tdl">qu’il eût ou il aurait.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARFAIT</p> - -<table class="wem30" cellspacing="0" summary="Parfait du subjonctif du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Que agui agut</i>,</td> - <td class="tdl w25 br">que j’aie.</td> - <td class="tdl w25"><i>Aguen agut</i>,</td> - <td class="tdl w25">que nous ayons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Agués agut</i>,</td> - <td class="tdl br">que tu aies.</td> - <td class="tdl"><i>Agusé agut</i>,</td> - <td class="tdl">que vous ayez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aguet agut</i>,</td> - <td class="tdl br">qu’il ait.</td> - <td class="tdl"><i>Aguon agut</i>,</td> - <td class="tdl">qu’ils aient.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PLUS-QUE-PARFAIT</p> - -<table class="wem30" cellspacing="0" summary="Parfait du subjonctif du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdl w50 br"><i>Aguessi</i> ou <i>aurieou agut</i>, etc.</td> - <td class="tdl">que j’eusse ou j’aurai eu, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Subjonctif futur du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdc w50 br"><i>Aurai agut</i>, etc.</td> - <td class="tdc w50">j’aurais eu, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">INFINITIF PRÉSENT</p> - -<table class="wem20" summary="Subjonctif futur du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdc"><i>Aver</i>,</td> - <td class="tdc">avoir.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARFAIT</p> - -<table class="wem20" summary="Infinitif passé du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdc"><i>Aver agut</i>,</td> - <td class="tdc">avoir eu.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">GÉRONDIF</p> - -<table class="wem20" summary="Gérondif du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdc"><i>Per aver</i>,</td> - <td class="tdc">à avoir.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARTICIPE PRÉSENT</p> - -<table class="wem20" summary="Participe présent du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdc"><i>Ayent</i>,</td> - <td class="tdc">ayant.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARTICIPE PASSÉ</p> - -<table class="wem20" summary="Participe passé du verbe avoir"> -<tr> - <td class="tdc"><i>Ayent <ins id="cor_20" title="agu">agut</ins></i>,</td> - <td class="tdc">ayant eu.</td> -</tr> -</table> - -<h6><span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> -LE VERBE ÊTRE</h6> - -<p class="ttl">INDICATIF PRÉSENT</p> - -<table class="wem16" cellspacing="0" summary="Indicatif présent du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Sieou.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Sian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Siés.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Sias.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Es.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Soun.</i></td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table class="wem16" cellspacing="0" summary="Imparfait du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Eri.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Erian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Eres.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Erias.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Ero.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Eroun.</i></td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARFAIT</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Passé composé du verbe être"> -<tr> - <td class="w10" rowspan="2"> </td> - <td class="tdl w40 br"><i>Sieou estat.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Fouguet.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br"><i>Sies estat.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Fouguerian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc">ou</td> - <td class="tdl br"><i>Fougueri</i>.</td> - <td class="tdl3"><i>Fouguerias.</i></td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdl br"><i>Fougueres.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Fougueroun.</i></td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PLUS-QUE-PARFAIT</p> - -<p class="cent wsp"><i>Eri estat</i>, <i>eres estat</i>.</p> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<table class="wem16" cellspacing="0" summary="Futur simple du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl3 w50 br"><i>Sarai.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Saren.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Saras.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Sarès.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Sara.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Saran.</i></td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPÉRATIF</p> - -<table class="wem16" cellspacing="0" summary="Impératif du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl3 w50 br"><i>Siegues.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Siegués.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Siegue.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Siégoun.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3 br"><i>Sieguen.</i></td> - <td class="tdl"> </td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF PRÉSENT</p> - -<table class="wem16" cellspacing="0" summary="Subjonctif présent du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl w50 br"><i>Que siegui.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Que sieguen.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br"><i>Que siegues.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Que siegués.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br"><i>Que siegue.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Que siegoun.</i></td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table class="w50" cellspacing="0" summary="Imparfait du subjonctif du verbe être"> -<tr> - <td class="w10" rowspan="3"> </td> - <td class="tdl w40 br"><i>Fouguessi.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Fouguesses.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br"><i>Fouguesse.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Fouguessian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br"><i>Fouguessias.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Fouguessioun.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl br"><i>Sarieou.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Sariès.</i></td> -</tr> -<tr> - <td rowspan="2"> </td> - <td class="tdl br"><i>Sarié.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Sarian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl br"><i>Sarias.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Sarèn.</i></td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PARFAIT</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Parfait du subjonctif du verbe être"> -<tr> - <td class="tdc w50 br"><i>Que siegui estat.</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Siegues estat</i>, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl"><span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> -PLUS-QUE-PARFAIT</p> - -<p class="cent wsp cs9"><i>Fouguessi estat</i> ou <i>Sarieou estat</i>, etc.</p> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<table class="wem20" cellspacing="0" summary="Futur antérieur du verbe être"> -<tr> - <td class="tdr3 w50 br"><i>Sarai estat</i></td> - <td class="tdl3 w50"><i>Saras estat</i>, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">INFINITIF PRÉSENT</p> - -<p class="cent wsp cs9"><i>Estre</i> ou <i>esse</i>.</p> - -<p class="ttl">PARFAIT</p> - -<p class="cent wsp cs9"><i>Estre estat.</i></p> - -<p class="sep2">On voit que l’auxiliaire <i>aver</i> n’entre pas dans la conjugaison provençale -du verbe <i>estre</i>. C’est ce qui nous fait entendre le provençalisme impardonnable: -<i>Je suis été</i>, pour dire: <i>J’ai été</i>.</p> - -<h6>TABLEAU DES CONJUGAISONS DES VERBES ACTIFS</h6> - -<table summary="Conjugaison des verbes Adourâr et Estendre"> -<tr> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><span class="cs8">1<sup>re</sup> Conjugaison</span><br /> - Verbe <i>Adoûrar</i></td> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><span class="cs8">2<sup>e</sup> Conjugaison</span><br /> - Verbe <i>Estendre</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">INDICATIF PRÉSENT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adôri.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adourân.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estêndi.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estênden.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adôres.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adoûras.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estêndes.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estêndes.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adôro.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adôrun.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estende.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estêndoun.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">IMPARFAIT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adourâvi.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adourâviau.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estendieou.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estendian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adourâvis.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adourâvias.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estendies.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estendias.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adourâvo.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adourâvoun.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estendié.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estendiau.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">PARFAIT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Ai adourat.</i></td> - <td class="tdl"><i>As adourat, etc.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Ai estendut.</i></td> - <td class="tdl"><i>Etc.</i>..</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl wsp">ou <i>Adourèri</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Adourerian.</i></td> - <td class="tdl wsp">ou <i>Estenderi</i>.</td> - <td class="tdl"><i>Estenderian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adourères.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adourerias.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estenderes.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estenderias.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Adoûret.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adoureroun.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Estendet.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estenderoun.</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="wem20" summary="Verbes Adourâr et Estendre au plus-que-parfait"> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="2">PLUS-QUE-PARFAIT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc"><i>Avieou adourat</i>,</td> - <td class="tdc"><i>Avieou estendut</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc"><i>Aviès adourat, etc.</i></td> - <td class="tdc"><i>Aviès estendut, etc.</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="wem30" summary="Futur"> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">FUTUR</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl w25"><i>Adourarai.</i></td> - <td class="tdl w25"><i>Adouraren.</i></td> - <td class="tdl w25"><i>Estendrai.</i></td> - <td class="tdl w25"><i>Estendran.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adouraras.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adourarés.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estendras.</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Estendrés.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adourara.</i></td> - <td class="tdl"><i>Adouraran.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estendra.</i></td> - <td class="tdl"><i>Estendran.</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="wem30" summary="Verbes Adourâr et Estendre à l'impératif"> -<tr> - <td class="w25" rowspan="6"> </td> - <td class="tdc2 cs8" colspan="2">IMPÉRATIF</td> - <td class="w25"> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adoro.</i></td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Estende.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Qu’adôro.</i></td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Qu’estende.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adouren.</i></td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Estenden.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adouras</i>.</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Estendés.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Qu’adoroun.</i></td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Qu’estendoun.</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="wem30 mfond" summary="Subjonctif présent"> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">SUBJONCTIF PRÉSENT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adori.</i></td> - <td class="tdl"><i>Qu’adouren.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendi.</i></td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendessian.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adorés.</i></td> - <td class="tdl"><i>Qu’adourés.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendes.</i></td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendés.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adore.</i></td> - <td class="tdl"><i>Qu’adoroun.</i></td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estende.</i></td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendoun.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">IMPARFAIT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adouressi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’adouressian</i>,</td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendessi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendessian</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adouresses</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’adouressias</i>,</td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendesses</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendessias</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adouresse</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’adouressoun</i>,</td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendesse</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendessoun</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl wsp">ou <i>Qu’adourarieou</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’adourarian</i>,</td> - <td class="tdl wsp">ou <i>Qu’estendrieou</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendarian</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adourariés</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’adourarias</i>,</td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendariés</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendarias</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Qu’adourarié</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’adourarien</i>,</td> - <td class="tdl3"><i>Qu’estendarié</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Qu’estendarien</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">PASSÉ</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Que agui adourat</i>, etc.</td> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Que agui estendut</i>, etc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">PLUS-QUE-PARFAIT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2"><i>Que aguessi adourat</i>, etc.</td> - <td class="tdc" colspan="2"><i>Que aguessi estendut</i>, etc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2">ou <i>Aurieou adourat</i>, etc.</td> - <td class="tdc" colspan="2">ou <i>Aurieou estendut</i>, etc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">FUTUR</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc" colspan="2"><i>Aurai adourat</i>, etc.</td> - <td class="tdc" colspan="2"><i>Aurai estendut</i>, etc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">INFINITIF PRÉSENT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Adourar</i>,</td> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Estendre</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">PASSÉ</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Aver adourat</i>,</td> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Aver estendut</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 cs8" colspan="4">PARTICIPE PRÉSENT</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Adourant</i>,</td> - <td class="tdc rpad2" colspan="2"><i>Estendent</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p class="sep2">Le passif se conjugue par l’auxiliaire <i>estre</i> en ajoutant le participe passif -<i>adourat</i>, <i>estendut</i>, etc... <i>Sieou adourat</i>, <i>sieou estendut</i>, etc...</p> - -<p class="sepb2">On a vu que la seule différence de terminaison des verbes se trouve dans -l’imparfait, où les verbes qui ont l’infinitif en <i>ar</i> font ce temps en <i>avi</i> et -ceux qui ont une autre terminaison font l’imparfait en <i>ieou</i>. D’après cela, il -est facile de connaître les conjugaisons provençales. Il est bien quelques -verbes irréguliers; mais, comme ils ont un rapport direct avec leurs correspondants -français, il est inutile d’en faire mention ici.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h4><span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span> -SECONDE PARTIE</h4> - -<hr class="hr5" /> - -<h5>CHAPITRE PREMIER</h5> - -<p>La synthèse de la langue provençale a tant de rapports avec la française -qu’il n’y a point de règles à donner, mais seulement des observations à présenter -sur les tournures des phrases.</p> - -<h6>DES ARTICLES</h6> - -<p>On met quelquefois l’article avant l’adjectif au lieu de le mettre avant -le substantif. C’est une chose qui nous est commune avec les Grecs, et certainement -c’est d’eux que nous tenons cette façon de nous exprimer: <i>lou -mieou béou</i>, <i>mon beau</i>; <i>lou mieou bel enfant</i>, <i>mon bel enfant</i>; <i>lou sieou -fraire</i>, <i>son frère</i>, etc.</p> - -<h6>DES NOMS</h6> - -<p>J’ai dit plus haut que les noms ne changeaient pas de terminaison dans les -nombres et qu’il était même reçu de ne pas ajouter l’<i>s</i> final pour désigner le -pluriel, à moins que le mot suivant ne commence par une voyelle. Mais cette -règle n’est pas encore générale; on dit bien <i>leis ais</i>, prononcez <i>lei zai</i>; mais -on ne dit pas <i>les ais avien</i> en prononçant <i>lei-zai zavien</i>, mais <i>lei-zai-avien</i>; -en sorte qu’il faut nécessairement entendre parler le provençal ou l’écrire -comme on le parle. C’est un défaut de la langue, défaut qui ne doit pas surprendre -ceux qui savent que les idiomes vulgaires n’ont pas de règles bien -certaines, et que l’usage est la première de ces règles. Les Provençaux ne -connaissent pas de mot qui forme seul un comparatif. C’est une faute de dire -en provençal: <i>milhour que l’autre, piegi que vous: meilleur que vous, pire que -vous</i>; il faut dire <i>plus milhour</i>, <i>plus piegi</i>, ce qui, en français, serait un pléonasme -détestable.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h5><span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span> -CHAPITRE II<br /> -<small>DES PRONOMS</small></h5> - -<p>Les pronoms personnels se sous-entendent toujours devant les verbes, -comme on l’a vu dans les conjugaisons que j’ai placées en leur lieu. Ainsi -on dit <i>vendrai</i>, <i>je viendrai</i>; <i>esveray</i>, <i>il est vrai</i>, etc.</p> - -<p>Lorsqu’on parle de plusieurs personnes, on emploie toujours le pronom -<i>soun</i>, <i>sa</i>, comme s’il ne s’agissait que d’une seule: <i>ils viennent de leur maison -de campagne</i>, <i>venoun de sa bastido</i>.</p> - -<p>De même, l’on dit pour les deux nombres: <i>li ai dounat</i>, <i>je lui ai</i> ou <i>je -leur ai donné</i>; <i>li digueri</i>, <i>je lui</i> ou <i>je leur ai dit</i>, etc.</p> - -<p>Lorsqu’on parle indéterminément de quelque chose, on emploie la particule -<i>va</i> au lieu de l’article <i>lou</i>, <i>le</i>, etc. Exemple: <i>Le croyez-vous?</i> <i>Va crésez?</i> -ou <i>va créseti? Je le ferai, va farai</i>. Mais, s’il était question d’une personne, -on dirait: <i>lou veiray</i>, <i>je le verrai</i>.</p> - -<p>L’adverbe relatif <i>y</i>, qui signifie <i>en cet endroit-là</i>, s’exprime en provençal -par <i>li</i>: <i>Veux-tu y aller? Li voues anar? J’(y) irai, l’anaraï</i>; <i>passes-y</i>, -<i>passos-li</i>; <i>prends-y garde</i>, <i>pren li gardo</i>.</p> - -<p>Le relatif <i>qui</i> s’exprime par <i>qun</i> toutes les fois qu’il y a interrogation: -<i>Qun piquo?</i> <i>Qui frappe?</i> Mais, dans le cours d’une phrase, il se rend par le -mot <i>que</i>: <i>aqueou que douerme</i>, <i>celui qui dort</i>; <i>lou cavaou</i> ou <i>lou chivaou -que vendra</i>, <i>le cheval qui viendra</i>.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h5>CHAPITRE III<br /> -<small>DES VERBES</small></h5> - -<p>Le nominatif précède toujours le verbe; cependant j’ai souvent entendu -les gens de la campagne, et surtout les enfants, dire: <i>a dich moun paire</i>, -pour <i>moun paire a dich</i>.</p> - -<p>Le verbe <i>Estre</i>, <i>Être</i>, s’emploie ordinairement comme gouvernant l’accusatif -<i>si je fusse</i> (<i>sic</i>) <i>en leur place</i>, <i>se fouguessi elleis</i>. On dit aussi <i>se fougueissi -d’elleis</i> en sous-entendant <i>en plaço</i>.</p> - -<p>Les infinitifs forment tout autant de noms substantifs: on dit <i>lou proumenar</i> -pour <i>la proumenado</i>, <i>lou dourmir</i> pour <i>lou souen</i>, etc... Il semble -même que cette façon d’exprimer les choses est plus énergique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span> -Il est d’usage encore d’employer le pronom <i>si</i>, se à la première personne -du pluriel: <i>nous nous reverrons</i>, <i>si vereins</i>; <i>allons-nous-en</i>, <i>s’en anan</i> ou -<i>Enanen s’en</i>.</p> - -<p>On dit aussi: <i>sau pas ce que si fa</i>, <i>il ne sait pas ce qu’il fait</i>; <i>quelle -heure est-il?</i> <i>quant soun d’houro?</i> Ce qui signifie littéralement: <i>combien -est-il d’heures?</i></p> - -<p>Je ne dirai rien des adverbes et des prépositions, mais il y aurait encore -beaucoup de choses à dire sur les tournures des phrases. J’ai cru qu’il ne -serait pas hors de propos de donner une courte notice de la poésie provençale -et de citer quelques morceaux qui n’ont pas été livrés à l’impression.</p> - -<p>L’auteur (comme exemple) donne un quatrain de Toussaint Gros, <i>sur la -Mort</i>; il cite la <i>Bourrido deis Dious</i>, de Germain, et un extrait du <i>Nouveau -Lutrin</i>, par d’Arvieux.</p> - -<p>Les nombreux exemples que nous avons donnés de la poésie provençale -nous dispensent de citer dans cet ouvrage des extraits, forcément incomplets -et qui n’ajouteraient rien à la beauté de la langue. Mais ce que nous -avons cru nécessaire de ne pas omettre, comme nous l’avons dit précédemment, -c’est un aperçu grammatical du Provençal tel qu’on l’écrit et qu’on -le parle aujourd’hui, d’après la méthode de la nouvelle école félibréenne, en -parallèle avec la grammaire d’Achard, qui date des premières années du -siècle dernier. Le lecteur pourra, par lui-même, constater les différences qui -existent entre les deux orthographes et se faire une opinion, au point de vue -linguistique et orthographique, sur les œuvres qui ont précédé le mouvement -félibréen et celles qui l’ont suivi.</p> - -<hr class="hr10" /> - -<h3 id="toc_83"><ins id="cor_32" title="Le titre de cette section manque dans l'original"> -DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES</ins><br /> -<span class="cs8">ENTRE LE PROVENÇAL PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS, -SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES</span></h3> - -<h4><span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> -ALPHABET PROVENÇAL USITÉ DE NOS JOURS<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a></h4> - -<p>L’alphabet provençal aujourd’hui en usage se compose de vingt-trois -lettres; l’<i>y</i> et l’<i>x</i> supprimés formaient la vingt-quatrième et la vingt-cinquième -avant la réforme orthographique.</p> - -<p><i>A</i> garde le son qu’il a en français; <i>B</i> également, mais ne se prononce -pas à la fin des mots, comme <i>plumb</i>, plomb.</p> - -<p><i>C</i> ne diffère de la prononciation française que lorsqu’il est suivi d’un <i>h</i>. -Ainsi le mot chien s’écrit <i>chin</i>, et se prononce <i>tsin</i>. Cependant cette prononciation -est plutôt vauclusienne que marseillaise. A Marseille, en effet, on écrit -et on prononce <i>chin</i>.</p> - -<p>Le <i>D</i>, comme en français. Ainsi que le <i>b</i>, il ne se prononce pas à la fin des -mots: <i>verd</i>, vert.</p> - -<p>L’<i>E</i>, dans la grammaire d’Achard, ne devait pas, suivant l’usage observé -jusqu’à la Révolution, être accentué; aujourd’hui, sans accent ou avec un -accent aigu, il se prononce comme l’<i>e</i> ouvert français. Ainsi <i>devé</i>, devoir, <i>teté</i>, -sein, sonnent comme cité, vérité.</p> - -<p>L’<i>E</i> est ouvert s’il est suivi d’une consonne, comme dans <i>terro</i>, terre, et -encore s’il est surmonté d’un accent grave, comme dans <i>venguè</i>, il vint. Il est -faible à la fin des mots: <i>te</i>, toi; fort dans les monosyllabes: <i>vese</i>, je vois.</p> - -<p><i>F</i>, pour <i>efo</i>, comme en français.</p> - -<p><i>G</i>, placé devant les voyelles <i>a</i>, <i>o</i>, <i>u</i>, est dur, comme dans <i>goi</i>, boiteux; -<i>gau</i>, coq; <i>degun</i>, personne; mais, devant un <i>e</i> ou un <i>i</i>, il se prononce comme -le <i>z</i> italien: soit <i>gibous</i>, bossu, que l’on prononce <i>dzibous</i>. Toutefois, cette -dernière prononciation n’est pas usitée dans les Bouches-du-Rhône, où l’on -continue à dire gibous, comme s’il était écrit <i>djibous</i>.</p> - -<p><i>H</i>, en provençal <i>acho</i>, n’est aspirée que dans quelques interjections: <i>ho! -ha! hoù! hoi! hèi!</i> On l’emploie également pour rendre le son <i>ch</i> comme dans -<i>charpa</i>, gronder, et remplacer l’ancienne forme <i>lh</i> pour séparer deux voyelles, -ainsi: <i>famiho</i>, famille; <i>abiho</i>, abeille; <i>Marsiho</i>, Marseille.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> -<i>I</i> se prononce comme en français: <i>camiso</i>, chemise; mais, dans les monosyllabes -<i>im</i> et <i>in</i>, il prend en provençal la prononciation latine; <i>simplo</i>, simple, -<i>ansin</i>, ainsi; <i>cinsaire</i>, priseur; <i>timbre</i>, timbre.</p> - -<p>Il y a aussi l’<i>i</i> fort et l’<i>i</i> faible: <i>pali</i>, pâlir; <i>pàli</i>, dois.</p> - -<p>Le <i>J</i> devant l’<i>e</i> et l’<i>i</i> se prononce comme le <i>g</i> ou le <i>z</i> dans le provençal rhodanien: -<i>jamai</i>, pour <i>dzamai</i>, jamais; <i>genesto</i>, <i>dzenesto</i>, genêt. A Marseille, -on prononce <i>jamai</i>, <i>ginesto</i>.</p> - -<p><i>K</i> est peu ou pas usité en provençal, on le remplace généralement par <i>c</i>, -<i>qu</i> et <i>ch</i>, suivant les cas.</p> - -<p><i>L</i> ou <i>élo</i>, comme en français; deux <i>l</i> précédées de la voyelle <i>i</i> ne se prononcent -pas. Ainsi: mouillé se prononce, en provençal, <i>mouyé</i>.</p> - -<p><i>M</i> ou <i>émo</i>, comme en français. Cette lettre équivaut à l’<i>n</i> devant un <i>b</i> ou -un <i>p</i>.</p> - -<p><i>N</i> ou <i>éno</i>, comme en français.</p> - -<p><i>O</i>, comme en français dans le corps des mots, mais remplace l’e français -à la fin de quelques-uns. Exemple: <i>Prouvenco</i>, Provence; la <i>peissounièro</i>, la -poissonnière.</p> - -<p><i>P.</i> En provençal, la forme <i>ph</i> est remplacée par <i>f</i>: <i>farmacian</i>, pharmacien.</p> - -<p><i>Q</i> conserve le son du <i>k</i> français: <i>que</i>, que; <i>quitran</i>, goudron.</p> - -<p><i>R</i> ou <i>ero</i> se prononce comme en français.</p> - -<p><i>S</i> ou <i>esso</i> également. Deux <i>s</i> en provençal remplacent l’<i>x</i> français. Ainsi -Maximin se prononce et s’écrit: <i>Meissemin</i>; exemple, <i><ins id="cor_21" title="eisèmple">eissèmple</ins></i>.</p> - -<p><i>T</i> ou <i>té</i> conserve toujours en provençal le son dur, même lorsqu’il précède -un <i>i</i> suivi d’une voyelle: <i>carretoun</i>, petite charrette; <i>conventialo</i>, religieuse; <i>t</i> -dans la fin des mots ne se prononce pas: <i>nougat</i>, nougat.</p> - -<p><i>U</i> ne se prononce pas exactement comme en français. Dans le mot <i>un</i>, on -le fait sonner comme dans <i>une</i>, tandis qu’en français il se change en la diphtongue -<i>eun</i>. Dans le cas où l’<i>u</i> est précédé des voyelles <i>a</i>, <i>e</i>, ou d’un <i>o</i> accentué, -il se prononce comme en italien; exemple: <i>oustaù</i>, maison, que l’on -prononce <i>oustaou</i> suivant l’ancienne orthographe; <i>néu</i>, neige, <i>ne-ou</i>, <i>pôu</i>, -pour <i>poou</i>, sont dans le même cas.</p> - -<p><i>V</i>, <i>vé</i>, se prononce comme en français ainsi que le <i>z</i>, <i>izido</i>.</p> - -<h5>DIPHTONGUES</h5> - -<p>Les diphtongues servent à unir deux voyelles ne formant qu’une syllabe.</p> - -<p>Les cinq voyelles forment en provençal plusieurs diphtongues; ainsi:</p> - -<div class="pagenum" id="Page_213">[213]</div> - -<table summary="Prononciation des diphtongues"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ai</i>,</td> - <td class="tdc lrp1 wsp">qui se prononce:</td> - <td class="tdl"><i>aï</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ei</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl"><i>eï</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Oi</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl"><i>oï</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Au</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl"><i>aou</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eu</i>,</td> - <td class="tdc">—<span class="lpad2"> </span>—</td> - <td class="tdl"><i>èou</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p><ins id="cor_22" title="Exemple">Exemples</ins>:</p> - -<table summary="Exemples de prononciation"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aigo</i>,</td> - <td class="tdc">eau,</td> - <td> se prononce d’une seule émission: </td> - <td class="tdl"><i>aïgo</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rèi</i>,</td> - <td class="tdc">roi,</td> - <td class="tdc">—<span style="padding-left: 6em;">—</span></td> - <td class="tdl"><i>rèï</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Galoi</i>, </td> - <td class="tdc">joyeux,</td> - <td class="tdc">—<span style="padding-left: 6em;">—</span></td> - <td class="tdl"><i>galoï</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p>Avant la réforme orthographique, ces diphtongues s’écrivaient comme -on les prononçait.</p> - -<p>Comme <i>triphtongues</i>, les cinq voyelles donnent:</p> - -<table summary="Exemples de triphtongues"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Iau</i>,</td> - <td class="tdc">dans </td> - <td class="tdl"><i>niau</i>, éclair.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Iai</i>,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl"><i>biais</i>, manière de faire.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ièi</i>,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl"><i>pièi</i>, puis.</td> -</tr> -</table> - -<p>Ces triphtongues se prononcent également par un simple son.</p> - -<h5>L’ACCENT TONIQUE</h5> - -<p>L’accent tonique est la base de la prononciation du provençal. Dans les -mots terminés par <i>e</i> ou par <i>o</i>, il doit se porter sur la pénultième, ainsi: -<i>capello</i>, chapelle, se prononce <i>capélo</i>; <i>campana</i>, cloche, <i>campàno</i>; il se porte -sur toute syllabe accentuée: <i>armàri</i>, armoire.</p> - -<p>Dans les mots terminés par <i>a</i> et <i>i</i>, il se porte sur la dernière syllabe: -<i>verita</i>, vérité; <i>sournaru</i>, sournois; <i>durbi</i>, ouvrir. Mais, dans le cas où la dernière -syllabe terminée en <i>i</i> est précédée d’une syllabe qui porte un accent, l’<i>i</i> -devient muet, comme dans <i>barri</i>, rempart.</p> - -<p>Si le mot est terminé par une consonne, on appuie plus fortement sur la -dernière syllabe: <i>auceloun</i>, petit oiseau.</p> - -<p>Dans les diphtongues, on doit appuyer sur la première voyelle: <i>l’ai</i>, -l’âne, se prononce <i>àï</i>.</p> - -<p>Dans le dialecte marseillais, la prononciation est souvent différente de -celle du rhodanien. Ainsi la voyelle <i>o</i> se change souvent en <i>oue</i>; exemples:</p> - -<table summary="Exemples de prononciacion"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Font</i>, </td> - <td class="tdl">fontaine,</td> - <td class="tdc"> fait </td> - <td class="tdl">fouent.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Cor</i>,</td> - <td class="tdl">cœur,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">couer.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Colo</i>,</td> - <td class="tdl">colline,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">coueli.</td> -</tr> -</table> - -<p><i>U</i> se change en <i>ue</i> quelquefois, comme dans: <i>adurre</i>, apporter, <i>aduerre</i>.</p> - -<p><i>Io</i> se change en <i>ue</i>: <i>fio</i>, feu, fait <i>fue</i>; <i>agrioto</i>, cerise, fait <i>agrueto</i>.</p> - -<p><i>Ioù</i> fait <i>uou</i>: <i>bioù</i>, bœuf, <i>buou</i>; <i>aurioù</i>, maquereau, <i>auruou</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span> -<i>Ioun</i> se change en <i>ien</i>: <i>nacioun</i>, nation, fait <i>nacien</i>; <i>religioun</i>, religion, -<i>religien</i>; <i>incarnacioun</i>, incarnation, <i>incarnacien</i>.</p> - -<h5>DE L’ARTICLE</h5> - -<p>Voici le tableau des articles en provençal singulier, en français et en provençal -pluriel:</p> - -<table summary="Articles en provençal"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou</i>, <i>la</i>,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl">le, la,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl"><i>li</i>, <i>les</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Doù</i>, <i>de la</i>,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl">du, de la,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl"><i>di</i>, <i>des</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Au</i>, <i>à la</i>,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl">au, à la,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl"><i>i</i>, <i>aux</i>,</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>De</i>,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl">du, de la,</td> - <td class="lrp2">—</td> - <td class="tdl"><i>de</i>, <i>des</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p>Dans le dialecte marseillais, <i>li</i>, <i>di</i>, <i>i</i> font <i>lei</i>, <i>dei</i>, <i>ei</i>, au singulier, et <i>leis</i>, -<i>deis</i>, <i>eis</i>, au pluriel.</p> - -<p>L’<i>article</i>, en provençal, s’emploie comme en français devant les noms -communs. Il y a exception dans les proverbes, dans les énumérations et -quand des noms se trouvent liés à certains verbes.</p> - -<p>On l’emploie également devant les noms propres des personnes généralement -connues, et dans un sens familier: <i>la Marietto</i>, la petite Marie; -devant le nom d’un personnage jouissant d’une certaine célébrité, il trouve -aussi son emploi: <i>Victor Gélu es lou Bérengier de Marsiho</i>, Victor Gélu est -le Bérenger de Marseille.</p> - -<h5>DU NOM</h5> - -<p>Il y a en provençal trois sortes de noms: le nom commun, le nom propre -et le nom collectif.</p> - -<p>Exemples de noms communs: <i>l’oustaù</i>, la maison; <i>l’escalo</i>, l’échelle; -<i>lou chin</i>, le chien.</p> - -<p>Exemples de noms propres: <i>Anfos</i>, Alphonse; <i>José</i>, Joseph; <i>Goundran</i>, -Gontran.</p> - -<p>Le nom de famille chez la femme affecte la forme féminine; on dira: -<i>Goundrano</i>, et la forme diminutive chez l’enfant, que l’on appellera <i>Goundranet</i>.</p> - -<p>Exemples de noms collectifs: <i>la pinèdo</i>, bois de pins; <i>la mélouniéro</i>, -champ de melons; etc.</p> - -<p>Les noms terminés par un <i>o</i> sont généralement féminins; il y a toutefois -exception pour les noms propres d’hommes, d’animaux mâles, de science et -de certaines professions.</p> - -<p><i>La cadiero</i>, la chaise; <i>la telo</i>, la toile, sont des noms communs féminins. -Les noms qui se terminent par un <i>n</i> deviennent féminins en y ajoutant -un <i>o</i>: <i>couquin</i>, <i>couquino</i>; ceux terminés en <i>r</i> changent cette lettre en -la syllabe <i>so</i>: <i>voulur</i>, <i>vouluso</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> -Les noms terminés par un <i>e</i> sont généralement du masculin: <i>ome</i>, -homme; <i>pese</i>, pois.</p> - -<p>Les terminaisons en <i>cioun</i> sont féminines: <i>nacioun</i>, nation; <i>donacioun</i>, -donation; <i>creacioun</i>, création.</p> - -<p>Les terminaisons par <i>ta</i> sont féminines: <i>carita</i>, charité.</p> - -<p>Celles en <i>aire</i> et en <i>adou</i> sont masculines: <i>pagaire</i>, <i>pagadou</i>, payeur; -<i>pescaire</i>, <i>pescadou</i>, pêcheur.</p> - -<p>Enfin les noms collectifs terminés en <i>rès</i>, <i>arès</i>, <i>eirés</i>, <i>un</i>, <i>au</i>, sont du -masculin.</p> - -<p>Il y a dans le dialecte marseillais quelques variations dans <ins id="cor_23" title="ses">ces</ins> diverses -règles. Ainsi les mots terminés en <i>e</i> ou en <i>o</i> ou rhodaniens se terminent par -un <i>i</i> en marseillais. Ainsi <i>juge</i>, juge, fait <i>jùgi</i>; <i>justico</i>, justice, fait <i>justiçi</i>.</p> - -<p>Ceux en <i>ouso</i> se changent en <i>ouo</i>; <i>urouso</i>, heureuse, fait <i>urouo</i>.</p> - -<p>Dans le provençal actuel, l’s a disparu en tant que marque du pluriel. -C’est par l’article qu’on reconnaît cette marque. On dit et on écrit ainsi: -<i>l’ome</i>, l’homme, au singulier; <i>lis ome</i>, au pluriel; etc., etc.</p> - -<p>La langue provençale est riche en augmentatifs et en diminutifs.</p> - -<p>Les augmentatifs donnent une idée de force et de grandeur, ils se terminent -en <i>as</i> au masculin et en <i>asso</i> au féminin. Ainsi: <i>oustaù</i>, maison, -devient <i>oustalas</i>; <i>ome</i>, homme, <i>oumanas</i>.</p> - -<p>Quelquefois, on se sert d’un augmentatif comme terme de mépris. On -dira de quelqu’un qui aura des manières communes et grossières: <i>ès un -pastras</i>, augmentatif de <i>pastre</i>, berger. Pour un homme sale: <i>ès un -pourcassas</i>.</p> - -<p>Les diminutifs sont employés comme termes d’amitié et aussi pour -exprimer l’idée de quelque chose de joli, de mignon. Au masculin, ils se terminent -en <i>oun</i>, <i>et</i>, <i>ot</i>, <i>in</i>; au féminin, en <i>ouno</i>, <i>eto</i>, <i>oto</i>, <i>ino</i>. Ainsi on dira: -d’une chemise, <i>camiso</i>, <i>camisoun</i>, <i>camisoto</i>; <i>auceloun</i>, petit oiseau, <i>aucelet</i>; -<i>chato</i>, jeune fille, <i>chatouno</i>, <i>chatouneto</i>.</p> - -<h5>DES ADJECTIFS</h5> - -<p>Les adjectifs, en provençal, sont tout aussi variés qu’en français, et, comme -les noms, quand ils sont qualificatifs, peuvent subir une désinence augmentative -ou diminutive. On dit ainsi d’un enfant doux et sage: <i>ès brave</i>, <i>ès bravas</i>, -<i>ès bravet</i>, <i>ès bravihoun</i>.</p> - -<p>Le genre se forme au masculin en ajoutant la lettre <i>o</i>, qui remplace l’<i>e</i> en -français et l’<i>a</i> espagnol et italien: aimable, <i>amablo</i>; bonne, <i>buèno</i>; gracieux, -<i>gracioso</i>; fortuné, <i>fourtunad</i>, et fortunée, <i>fourtunado</i>.</p> - -<p>Il est cependant des cas où l’adjectif, terminé par un <i>e</i> muet en français, se -<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> -termine en provençal par un <i>e</i> ouvert. Ainsi: invulnérable fait au masculin -provençal <i>invulnérable</i>, et au féminin <i>invulnérablo</i>.</p> - -<p>Les adjectifs qui, en provençal, se terminent au masculin par:</p> - -<table summary="Terminaison des articles"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aú</i></td> - <td class="tdc">font</td> - <td class="tdc">au féminin </td> - <td class="tdl"><i>Alo</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aire</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Arello</i> ou <i>eiris</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adou</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Adouiro</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eire</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Erello</i> ou <i>eiris</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>En</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Enco</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eû</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Ello</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ieu</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Ivo</i> ou <i>ilo</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>I</i> ou <i>ique</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Ico</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>I</i> ou <i>it</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Ido</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ou</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Olo</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>U</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>Udo</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p>Comme le nom, l’adjectif ne prend pas la forme du pluriel quand il est -placé après un nom pluriel. Ainsi, on dira: <i>l’ome brave</i>, <i>lis ome brave</i>, les hommes -sages.</p> - -<p>Placé avant un nom pluriel, l’adjectif s’accorde avec ce nom et prend le -pluriel: <i>la bello chato</i>, <i>li bélli chato</i>: la belle et les belles filles.</p> - -<p>Dans le dialecte de Marseille les terminaisons en <i>i</i> et en <i>is</i> se changent -en <i>ei</i> et <i>eis</i>. On dira donc ici: <i>lei béllei chato</i>, les belles filles.</p> - -<p>Ne donnant ici qu’un abrégé de grammaire, nous passerons rapidement -sur les adjectifs numéraux, possessifs et démonstratifs.</p> - -<p>Pour les premiers, on dit:</p> - -<table class="wem20" summary="Adjectifs numéraux"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Un</i>, <i>uno</i></td> - <td class="tdc">pour </td> - <td class="tdl">Un, une.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dous</i>, <i>dos</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Deux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tres</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Trois.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Quatre</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Quatre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Cinq</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Cinq.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sieis</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Six.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sèt</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Sept.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vue</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Huit.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Noû</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Neuf.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dès</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Dix.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vounge</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Onze.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Douge</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Douze, etc., etc., puis</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Proumié</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Premier.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Seound</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Second.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tresen</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">Troisième, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p>Quant aux adjectifs possessifs, ils font au masculin singulier:</p> - -<table class="wem16" summary="Adjectifs possessifs"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Moun.</i></td> - <td class="tdl">Mon.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Toun.</i></td> - <td class="tdl">Ton.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Soun.</i></td> - <td class="tdl">Son.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nostre.</i></td> - <td class="tdl">Notre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vostre.</i></td> - <td class="tdl">Votre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Soun.</i></td> - <td class="tdl">Leur.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span> -Au féminin, ils font:</p> - -<table class="wem16" summary="Adjectifs possessifs au féminin"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ma.</i></td> - <td class="tdl">Ma.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ta.</i></td> - <td class="tdl">Ta.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sa.</i></td> - <td class="tdl">Sa.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nostro.</i></td> - <td class="tdl">Notre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vostro.</i></td> - <td class="tdl">Votre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sa.</i></td> - <td class="tdl">Leur.</td> -</tr> -</table> - -<p>Au pluriel:</p> - -<p><i>Mi</i>, mes. <i>Ti</i>, tes. <i>Si</i>, ses. <i>Nostre</i> ou <i>nostro</i>, nos. <i>Vostre</i> ou <i>vostro</i>, vos. <i>Si</i>, leurs.</p> - -<p>Les adjectifs démonstratifs sont:</p> - -<table class="wem20" summary="Adjectifs démonstratifs au singulier"> -<tr> - <td class="tdc w50 cs9">Au masculin.</td> - <td> </td> - <td class="tdc w30 cs9">Au féminin.</td> - <td> </td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Aquèu.</i></td> - <td class="tdl">Ce</td> - <td class="tdl3"><i>Aquelo.</i></td> - <td class="tdl2 bl" rowspan="3">Cette.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Aquest.</i></td> - <td class="tdl">Cet</td> - <td class="tdl3"><i>Aquesto.</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl3"><i>Est</i> ou <i>este</i>.</td> - <td class="tdl">Cet</td> - <td class="tdl3"><i>Esto.</i></td> -</tr> -</table> - -<table class="w50" summary="Adjectifs démonstratifs au pluriel"> -<tr> - <td class="tdc w50 cs8" colspan="3">Au pluriel.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc w30"><i>Aquéli.</i></td> - <td class="tdc w30"><i>Aquesti.</i></td> - <td class="tdc"><i>Èsti.</i></td> -</tr> -</table> - -<p>Pour le dialecte marseillais, même remarque que précédemment:</p> - -<table class="wem20" summary="Variantes dialecte marseillais"> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdl2"><i>Mi</i>,</td> - <td class="tdl"><i>ti</i>.</td> - <td class="tdl2"><i>Si</i>,</td> - <td class="tdl"><i>aquèsti</i>.</td> - <td class="tdl2"><i>Aquèli</i>,</td> - <td class="tdl"><i>èsti</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">font</td> - <td class="tdl2"><i>Mei</i>,</td> - <td class="tdl"><i>tei</i>.</td> - <td class="tdl2"><i>Sei</i>,</td> - <td class="tdl"><i>aquestei</i>.</td> - <td class="tdl2"><i>Aquèlei</i>,</td> - <td class="tdl"><i>èstei</i>.</td> -</tr> -</table> - -<table class="wem20" summary="Variantes dialecte marseillais"> -<tr> - <td> </td> - <td class="w10"><i>Nostre</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Nostro</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Vostre</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Vostro</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">font</td> - <td><i>Noste</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Noueste</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Vosto</i>,</td> - <td class="tdl"><i>Vouesto</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td>et <span class="grey">{</span></td> - <td><i>Voste<br />Vosto</i></td> - <td colspan="3"><span class="grey">}</span> <span class="wsp">fait <i>Voueste</i> et <i>Vouesto</i></span></td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td><i>Nôsti</i></td> - <td class="tdl1"> —</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Nouèstei</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td> </td> - <td><i>Vôsti</i></td> - <td class="tdl1"> —</td> - <td class="tdl" colspan="2"><i>Vouèstei</i>.</td> -</tr> -</table> - -<h5>DES PRONOMS</h5> - -<p>Les pronoms personnels sont, pour la première personne:</p> - -<table class="wem20" summary="Pronoms personnels, première personne"> -<tr> - <td class="w10" rowspan="4"> </td> - <td class="tdl w50"><i>Ièu</i>,</td> - <td class="tdl">je, moi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Me</i>,</td> - <td class="tdl">me, moi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nous</i>,</td> - <td class="tdl">nous.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Nous aùtro</i>,</td> - <td class="tdl">nous autres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>Noutre</i>, <i>Nautro</i>,</td> - <td class="tdl">nous.</td> -</tr> -</table> - -<p>Deuxième personne:</p> - -<table class="wem20" summary="Pronoms personnels, deuxième personne"> -<tr> - <td class="w10" rowspan="4"> </td> - <td class="tdl w50"><i>Tu</i>,</td> - <td class="tdl1">tu, toi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Te</i>,</td> - <td class="tdl1">te, toi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vous</i>,</td> - <td class="tdl1">vous.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vous autre</i>, <i>vous autro</i>.</td> - <td class="tdlm bl" rowspan="2">pour vous.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">ou</td> - <td class="tdl"><i>Vautre</i>, <i>Vautro</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span> -Troisième personne:</p> - -<table class="wem16" summary="Pronoms personnels, troisième personne"> -<tr> - <td class="tdl w30"><i>Eù</i>,</td> - <td class="tdl">il, lui.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Élo</i>,</td> - <td class="tdl">elle.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Éli</i>,</td> - <td class="tdl">ils, eux, elles.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl wsp"><i>Lou</i>, <i>la</i>,</td> - <td class="tdl">le, la.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl wsp"><i>Li</i>, <i>lei</i>,</td> - <td class="tdl">les.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Iè</i>,</td> - <td class="tdl">lui, leur, y.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Se</i>,</td> - <td class="tdl">se, soi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>En</i>,</td> - <td class="tdl">en, de lui, d’elle, d’un, d’elles.</td> -</tr> -</table> - -<p>Les pronoms <i>ieù</i>, <i>tu</i>, <i>eù</i>, <i>nous</i>, <i>vous</i>, <i>éli</i> se suppriment généralement devant -les verbes. On dit ainsi:</p> - -<table class="wem16" summary="Pronoms personnels, troisième personne"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rènde</i></td> - <td class="tdc w20">et non</td> - <td class="tdl"><i>ieù rende</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rèndes</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>tu rèndes</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rènd</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>eù rend</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendên</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>nous rendèn</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendès</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>vous rendès</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rèndon</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>éli rendon</i>.</td> -</tr> -</table> - -<p>Les pronoms possessifs sont:</p> - -<p class="lpad2">Au masculin singulier:</p> - -<table class="wem16" summary="Pronoms possessifs, masculin singulier"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Lou mieù.</i></td> - <td class="tdl">Le mien.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou tieù.</i></td> - <td class="tdl">Le tien.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou sieù.</i></td> - <td class="tdl">Le sien.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou nostre.</i></td> - <td class="tdl">Le nôtre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou vostre.</i></td> - <td class="tdl">Le vôtre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Lou sieù.</i></td> - <td class="tdl">Le leur.</td> -</tr> -</table> - -<p class="lpad2">Au masculin pluriel:</p> - -<table class="wem16" summary="Pronoms possessifs, masculin pluriel"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Li mieù.</i></td> - <td class="tdl">Les miens.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li tieù.</i></td> - <td class="tdl">Les tiens.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li sieù.</i></td> - <td class="tdl">Les siens.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li nostre.</i></td> - <td class="tdl">Les nôtres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li vostre.</i></td> - <td class="tdl">Les vôtres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li sieù.</i></td> - <td class="tdl">Les leurs.</td> -</tr> -</table> - -<p class="lpad2">Féminin singulier:</p> - -<table class="wem16" summary="Pronoms possessifs, féminin singulier"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>La mieùno.</i></td> - <td class="tdl">La mienne.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La tieùno.</i></td> - <td class="tdl">La tienne.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La sieùno.</i></td> - <td class="tdl">La sienne.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La nostro.</i></td> - <td class="tdl">La nôtre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La vostro.</i></td> - <td class="tdl">La vôtre.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La sieùno.</i></td> - <td class="tdl">La leur.</td> -</tr> -</table> - -<p class="lpad2"><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span> -Féminin pluriel:</p> - -<table class="wem16" summary="Pronoms possessifs, féminin singulier"> -<tr> - <td class="tdl w50"><i>Li mieùno.</i></td> - <td class="tdl">Les miennes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li tieùno.</i></td> - <td class="tdl">Les tiennes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li sieùno.</i></td> - <td class="tdl">Les siennes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li nostro.</i></td> - <td class="tdl">Les nôtres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li vostro.</i></td> - <td class="tdl">Les vôtres.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Li sieùno.</i></td> - <td class="tdl">Les leurs.</td> -</tr> -</table> - -<h5>PRONOMS DÉMONSTRATIFS</h5> - -<p>Les pronoms démonstratifs ont cette particularité en provençal qu’ils -peuvent être employés sous deux formes différentes.</p> - -<table class="wem30" summary="Pronoms démonstratifs, 1ère forme"> -<tr> - <td class="tdl w10" rowspan="9">1<sup>o</sup></td> - <td class="tdl"><i>Aquest</i>, <i>aqueste</i>,</td> - <td class="tdc lrp2">pour</td> - <td class="tdl">celui-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquesto</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">celle-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquésti</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">ceux-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèù</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">celui-ci, celui-là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquelo</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">celle, celle-là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aqueli</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">ceux, celles, ceux-là, celles-là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiço</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">ceci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ço</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">ce.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aco</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">cela, ça.</td> -</tr> -</table> - -<table class="wem30" summary="Pronoms démonstratifs, 2ème forme"> -<tr> - <td class="tdl w10" rowspan="15">2<sup>o</sup></td> - <td class="tdl"><i>Aquest</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eici</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Pour celui-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquest</i>,</td> - <td class="tdl lrp2"><i>d’aiça</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquesto</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eici</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Celle-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquesto</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eiça</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèsti</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eici</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Ceux-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèsti</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eiça</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèù</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’aqui</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Celui-là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèù</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eila</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquelo</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’aqui</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Celle-là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquelo</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eila</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèl</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’aqui</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Ceux-là, celles-là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aquèl</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eila</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiço</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eici</i>.</td> - <td rowspan="2"><span class="grey">}</span> Celui-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aco</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’aqui</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aco</i>,</td> - <td class="tdl"><i>d’eila</i>.</td> - <td style="padding-left: 1.5em;">Cela.</td> -</tr> -</table> - -<h5>PRONOMS RELATIFS ET DÉMONSTRATIFS</h5> - -<p>Les pronoms relatifs s’emploient avec ou sans l’article suivant les cas.</p> - -<p><ins id="cor_24" title="Exemple">Exemples</ins> sans l’article: <i>quau</i> ou <i>qu</i> répond à qui; <i>que</i>, à qui, que, dont; -<i>de que</i> ou <i>de qu</i>, à de qui, dont.</p> - -<p>Exemples: <i>quau m’aime me seguis</i>, qui m’aime me suive; <i>que ben travaiho -gagno de téems</i>, qui travaille bien gagne du temps.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> -Avec l’article, mais peu usité:</p> - -<table summary="Exemples de pronoms avec l’article"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dou quau</i>,</td> - <td class="tdc">pour</td> - <td class="tdl">lequel;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Doù quau</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">duquel;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Au quau</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">auquel;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La qualo</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">laquelle;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>De la qualo</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">de laquelle;</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>A la qualo</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">à laquelle.</td> -</tr> -</table> - -<h5>DES VERBES</h5> - -<p>En provençal, il y a, comme en français, deux verbes auxiliaires: estre -ou être; avé ou avoir. Mais, par contre, il n’y a que trois conjugaisons:</p> - -<p>La première en <i>a</i>, qui correspond à <i>er</i>: <i>ama</i>, aimer;</p> - -<p>La deuxième en <i>i</i>, qui correspond à <i>ir</i>: <i>fini</i>, finir;</p> - -<p>La troisième en <i>e</i>, qui correspond à <i>dre</i>: <i>rèndre</i>, rendre.</p> - -<p>La conjugaison en <i>oir</i> n’existe pas en provençal; mais, par contre, il possède -un grand nombre de verbes irréguliers qui s’y rapportent.</p> - -<p>Les verbes auxiliaires:</p> - -<h6>AVÉ — AVOIR</h6> - -<p>D’après la nouvelle méthode orthographique, on prononce et on écrit <i>avé</i> -ou <i>agué</i>, <i>avedre</i> ou <i>aguedre</i> pour avoir, et non <i>aver</i> usité précédemment.</p> - -<p>Ce qui donne au passé:</p> - -<p><i>Avé agu</i> ou avoir eu, au lieu de <i>aver agut</i>.</p> - -<p>Participe présent:</p> - -<p><i>Avènt</i> ou <i>aguent</i> pour ayant.</p> - -<p>Ainsi de suite pour les autres temps du verbe.</p> - -<h6>ESTRE — ÊTRE</h6> - -<p>Le verbe être, en provençal, a cette particularité qu’il se conjugue sans -<ins id="cor_25" title="e">le</ins> secours de l’auxiliaire avoir, comme cela a lieu en français. Voici les principaux -temps:</p> - -<p class="ttl">INFINITIF</p> - -<p class="cent"><i>Estre</i> ou <i>esse</i>, — être.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Estre-esta</i>, — avoir été.</p> - -<p class="ttl">PARTICIPE PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Estènt</i>, <i>siguènt</i>, — étant.</p> - -<p class="ttl"><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span> -PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Esta</i>, qui a son féminin <i>estado</i>, — été.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ INDÉFINI (DE L’INFINITIF)</p> - -<p class="cent"><i>Estènt</i>, <i>esta</i>, <i>estado</i>, — ayant été.</p> - -<p class="ttl">INDICATIF PRÉSENT</p> - -<table summary="Indicatif présent du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sieù</i>,</td> - <td rowspan="2"> </td> - <td class="tdl">je suis.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siès</i>,</td> - <td class="tdl">tu es.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Es</i></td> - <td class="tdc">ou <i>ei</i>,</td> - <td class="tdl">il est.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sian</i>,</td> - <td rowspan="3"> </td> - <td class="tdl">nous sommes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sias</i>,</td> - <td class="tdl">vous êtes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Soun</i>,</td> - <td class="tdl">ils sont.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table summary="Imparfait du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ére</i></td> - <td class="tdc">(autrefois <i>éri</i>),</td> - <td class="tdl">j’étais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eres</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">tu étais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ero</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">il était.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Erian</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">nous étions.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Erias</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">vous étiez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Éron</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">ils étaient.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PASSÉ DÉFINI</p> - -<table summary="Passé défini du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siguère</i></td> - <td class="tdc">ou</td> - <td class="tdl"><i>fuguère</i>,</td> - <td class="tdl">je fus.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siguères</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fuguères</i>,</td> - <td class="tdl">tu fus.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sigué</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fugué</i>,</td> - <td class="tdl">il fut.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siguérian</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fuguérian</i>,</td> - <td class="tdl">nous fûmes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siguérias</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fuguérias</i>,</td> - <td class="tdl">vous fûtes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siguéron</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fuguéron</i>,</td> - <td class="tdl">ils furent.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PASSÉ INDÉFINI</p> - -<p class="cent"><i>Sieù esta</i> (primitivement <i>sieoun estat</i>), — pour j’ai été.</p> - -<p class="ttl">PLUS-QUE-PARFAIT</p> - -<p class="cent"><i>Ère esta</i> (<ins id="cor_26" title="prémitivement">primitivement</ins> <i>éri esta</i>), — j’avais été.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ ANTÉRIEUR</p> - -<p class="cent"><i>Siguère esta</i> ou <i>fuguère</i> (primitivement <i>sigueri estat</i>), — j’eus été, etc.</p> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<p class="cent"><i>Sarai</i>, <i>Saras</i>, <i>Sara</i>, <i>Saren</i>, <i>Sarès</i>, <i>Saran</i>, — je serai, etc.</p> - -<p class="ttl">IMPÉRATIF</p> - -<p>Le verbe être, en provençal, prend une troisième personne dans ce temps:</p> - -<div class="pagenum" id="Page_222">[222]</div> - -<table summary="Impératif du verbe être"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siègues</i></td> - <td class="tdc">ou</td> - <td class="tdl"><i>fuguès</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">sois.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siègue</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fugue</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">qu’il soit.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siguen</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fuguen</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">soyons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sigués</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fugués</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">soyez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Siegon</i></td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl"><i>fugon</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">qu’ils soient.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF</p> - -<p class="cent"><i>Que siégue</i> ou <i>fugue</i>,<span class="lrp2">—</span>que je sois, etc.</p> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<p class="cent"><i>Que siguésse</i> ou <i>fuguésse</i>,<span class="lrp2">—</span>que je fusse, etc.</p> - -<p class="ttl">PARTICIPE PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Estènt</i>,<span class="lrp2">—</span>étant.</p> - -<p>La première conjugaison des verbes est en <i>a</i> ou en <i>ar</i> qui correspond -à <i>er</i>.</p> - -<p class="ttl">INFINITIF</p> - -<p class="cent"><i>Cantar</i>,<span class="lrp2">—</span>chanter.</p> - -<p class="ttl">INDICATIF PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Canti</i>,<span class="lrp2">—</span>je chante.</p> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<p class="cent"><i>Cantavi</i>,<span class="lrp2">—</span>je chantais.</p> - -<p class="ttl">PARTICIPE PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Canta</i>, <i>cantado</i>,<span class="lrp2">—</span>chanté, chantée.</p> - -<p class="ttl">PARTICIPE PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Cantan</i>,<span class="lrp2">—</span>chantant.</p> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<p class="cent"><i>Cantarai</i>,<span class="lrp2">—</span>je chanterai, etc.</p> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF</p> - -<p class="cent"><i>Que canti</i>,<span class="lrp2">—</span>que je chante, etc.</p> - -<p class="sep1">Dans la première conjugaison, les verbes qui se terminent en <i>ia</i>, comme -<i>remercia</i>, et qui font en rhodanien <i>remercie</i>, <i>remerciès</i>, <i>remercian</i>, etc..., -changent cette terminaison en dialecte marseillais, ainsi qu’il suit: <i>remercien</i>, -<i>remerciès</i>, <i>remerciè</i>, <i>remercias</i>, etc.</p> - -<p class="sep1">Deuxième conjugaison en <i>i</i>:</p> - -<p class="ttl">INFINITIF</p> - -<p class="cent"><i>Fini</i>,<span class="lrp2">—</span>finir.</p> - -<p class="ttl"><span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> -PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Avé fini</i>,<span class="lrp2">—</span>avoir fini.</p> - -<p class="ttl">PARTICIPE PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Finissènt</i>,<span class="lrp2">—</span>finissant.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Fini</i>, <i>finido</i>,<span class="lrp2">—</span>fini, finie.</p> - -<p class="ttl">INDICATIF PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Finisse</i>,<span class="lrp2">—</span>je finis.</p> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<p class="cent"><i>Finissieù</i>,<span class="lrp2">—</span>je finissais.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ DÉFINI</p> - -<p class="cent"><i>Finiguère</i>,<span class="lrp2">—</span>je finis.</p> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<p class="cent"><i>Finirai</i>,<span class="lrp2">—</span>je finirai.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Aurièù fini</i>,<span class="lrp2">—</span>j’aurai fini.</p> - -<p class="ttl">IMPÉRATIF</p> - -<table summary="Impératif du verbe finir"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Finisse</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">finis.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Finigue</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">qu’il finisse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Finissen</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">finissons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Finissés</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">finissez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Finigon</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">qu’ils finissent.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF</p> - -<p class="cent"><i>Que finigue</i>,<span class="lrp2">—</span>que je finisse.</p> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table summary="Impératif du verbe finir"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que finiguesse</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">que je finisse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que finiguessiau</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">que nous finissions.</td> -</tr> -</table> - -<p class="sep1">La troisième conjugaison se termine en <i>e</i> et correspond à la quatrième -du français en <i>dre</i>, ainsi: <i>rèndre</i> à l’infinitif, rendre.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Avé rendu</i>,<span class="lrp2">—</span>avoir rendu.</p> - -<p class="ttl">PARTICIPE PRÉSENT</p> - -<p class="cent"><i>Rendènt</i>,<span class="lrp2">—</span>rendant.</p> - -<p class="ttl">PASSÉ</p> - -<p class="cent"><i>Rendu</i>, <i>rendudo</i>,<span class="lrp2">—</span>rendu, ue.</p> - -<p class="ttl"><span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span> -INDICATIF</p> - -<p class="cent"><i>Rènde</i>,<span class="lrp2">—</span>je rends.</p> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table summary="Imparfait du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendieù</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">je rendais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendian</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">nous rendions.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PASSÉ DÉFINI</p> - -<table summary="Passé simple du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendeguère</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">je rendis.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendeguerian</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">nous rendîmes.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">PASSÉ INDÉFINI</p> - -<p class="cent"><i>Ai rendu</i>,<span class="lrp2">—</span>j’ai rendu.</p> - -<p class="ttl">FUTUR</p> - -<table summary="Futur du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendrai</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">je rendrai.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendren</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">nous rendrons.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPÉRATIF</p> - -<table summary="Impératif du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rènde</i> ou <i>rend</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">rends.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rènde</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">qu’il rende.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Renden</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">rendons.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rendès</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">rendez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Rèndan</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">qu’ils rendent.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">SUBJONCTIF</p> - -<table summary="Subjonctif présent du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que rènde</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">que je rende.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que rènden</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">que nous rendions, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p class="ttl">IMPARFAIT</p> - -<table summary="Imparfait du subjonctif du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que rendeguèsse</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">que je rendisse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que rendeguessian</i>,</td> - <td class="tdc">—</td> - <td class="tdl">que nous rendissions.</td> -</tr> -</table> - -<p>Les verbes pronominaux des trois conjugaisons se forment en provençal -en ajoutant les pronoms <i>me</i>, <i>te</i>, <i>se</i>, <i>nous</i>, <i>vous</i>, <i>se</i>. Exemples: se couper, <i>me -coupi</i>, <i>te coupès</i>, <i>se coupe</i>, etc...</p> - -<p>Enfin, pour terminer ce chapitre des verbes, nous ajouterons que, -comme en français, l’infinitif, en provençal, peut s’employer comme substantif. -Exemple: <i>lou dourmi</i>, le sommeil; <i>lou mangea</i>, le manger.</p> - -<p>L’accord du participe avec le sujet ou le régime diffère absolument des -règles grammaticales appliquées en français. <i>Es estado brave</i>, elle a été sage; -<i>l’oustaù qu’ai louga</i>, la maison que j’ai louée.</p> - -<p>Dans les verbes pronominaux, on se sert des pronoms, <i>me</i>, <i>te</i>, <i>se</i>, <i>nous</i>, -<i>vous</i>, <i>se</i>, que l’on supprime devant les personnes des verbes <i>sieu</i>, <i>siès</i>, <i>ès</i>; -mais, dans les autres cas et contrairement au français, un seul pronom suffit -au lieu de deux. Exemple:</p> - -<table summary="Imparfait du subjonctif du verbe rendre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Me conufessi</i>,</td> - <td class="tdl">je me confesse.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Te conufessès</i>,</td> - <td class="tdl">tu te confesses, etc.</td> -</tr> -</table> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span> -Ces pronoms se placent après le verbe à l’impératif:</p> - -<table summary="Impératif des verbes pronominaux"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Taiso-te</i>,</td> - <td class="tdl">tais-toi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Taiso-se</i>,</td> - <td class="tdl">qu’il se taise.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Teisen-nous</i>,</td> - <td class="tdl">taisons-nous.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Teisaz-vous</i>,</td> - <td class="tdl">taisez-vous.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Taisan-se</i>,</td> - <td class="tdl">qu’ils se taisent.</td> -</tr> -</table> - -<h5>DE LA PRÉPOSITION</h5> - -<p>Les principales prépositions usitées en provençal sont:</p> - -<p class="ttl"><i>A</i>, en français <i>à</i>.</p> - -<p>Mais, devant un nom commençant par une voyelle, on la remplace par <i>en</i>: -<i>m’en vaù en Avignoun</i>.</p> - -<table summary="Principales prépositions"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Contro</i>,</td> - <td class="tdl">contre ou auprès d’eux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Davans</i>,</td> - <td class="tdl">devant ou avant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Darrié</i>, <i>à reire</i>,</td> - <td class="tdl">derrière.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>De</i>,</td> - <td class="tdl">pour, de ou en.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Enco de</i>, <i>vers</i>,</td> - <td class="tdl">chez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ente</i>,</td> - <td class="tdl">entre eux, parmi, au milieu de...</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pèr</i>,</td> - <td class="tdl">par, pour, à travers, pendant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Séns</i><span class="lrp1">ou</span><i>sènso</i>,</td> - <td class="tdl">pas, sans.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Toucant</i>,</td> - <td class="tdl">vers, près de.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vers</i>,</td> - <td class="tdl">vers, <ins id="cor_27" title="de">du</ins> côté de, et chez.</td> -</tr> -</table> - -<h5>DE L’ADVERBE</h5> - -<p>On distingue en provençal plusieurs sortes d’adverbes.</p> - -<h6>ADVERBES DE LIEU</h6> - -<p>Dans ce genre d’adverbes, comme dans les adjectifs, on remarquera des -augmentatifs qui donnent aux mots une grande expression de clarté et de -force.</p> - -<table class="wem30" summary="Adverbes de lieu"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eici</i><span class="lrp1">ou</span><i>eicito</i>,</td> - <td rowspan="12"> </td> - <td class="tdl w40">ici.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pereici</i>,</td> - <td class="tdl">par ici.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aqui</i><span class="lrp1">ou</span><i>aquito</i>,</td> - <td class="tdl">là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pèraqui</i>,</td> - <td class="tdl">par là.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Amount</i><span class="lrp1">ou</span><i>peramount</i>,</td> - <td class="tdl">en haut, là-haut.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i><ins id="cor_28" title="Amoudaùt">Amoundaùt</ins></i><span class="lrp1">ou</span><i>peramoundaùt</i>,</td> - <td class="tdl">par là-haut.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Avan</i>,</td> - <td class="tdl">en bas.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Peravan</i>,</td> - <td class="tdl">là-bas.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Alin</i>, <i>peralin</i>,</td> - <td class="tdl">et par là-bas.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>A bas</i>, <i>perabas</i>,</td> - <td class="tdl">au loin, plus loin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eila</i>, <i>pereila</i>,</td> - <td class="tdl">là, là-bas, de l’autre côté.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eilamount</i>, <i>pereilamount</i>,</td> - <td class="tdl">là-haut, tout là-haut.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span> - <i>Eilavaut</i>, <i>pereilavaut</i>.</td> - <td class="w3 bt br bb" rowspan="3"> </td> - <td class="tdlm" rowspan="3">Là-bas, tout au loin.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eilalin</i>, <i>pereilalin</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eilabas</i>, <i>pereilabas</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiça</i>,</td> - <td class="w3" rowspan="2"> </td> - <td class="tdl">çà, ici.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pereiça</i>.</td> - <td class="tdl">de ce côté-ci.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiçamount</i>, <i>pereiçamount</i>.</td> - <td class="w3 bt br bb" rowspan="2"> </td> - <td class="tdlm" rowspan="2">Vers cette hauteur.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiçamoudaut</i>, <i>pereiçamoudaut</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiçavaut</i>, <i>pereiçavaut</i>.</td> - <td class="w3 bt br bb" rowspan="3"> </td> - <td class="tdlm" rowspan="3">Ici-bas, dans le pays lointain où nous sommes.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiçalin</i>, <i>périçalin</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Eiçabas</i>, <i>pereiçabas</i>.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ounté</i>, <i>mounté</i>, <i>vounté</i>.</td> - <td rowspan="2"> </td> - <td class="tdl">que pour où.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dedins</i>, <i>défouéro</i>.</td> - <td class="tdl">dedans, dehors.</td> -</tr> -</table> - -<h6>ADVERBES DE TEMPS</h6> - -<table summary="Adverbes de temps"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vuei</i>, <i>aujour-d’uéi</i>, <i>encuei</i>,</td> - <td class="tdl">aujourd’hui.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Aro</i>, <i>aier</i>, <i>deman</i>,</td> - <td class="tdl">maintenant, hier, demain.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Anue</i>, <i>tard</i>,</td> - <td class="tdl">ce soir, tard.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Quatecant</i>, <i>subit</i>,</td> - <td class="tdl">aussitôt, tout à coup.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Subran</i> ou <i>subre</i>, <i>lèse</i>,</td> - <td class="tdl">soudain, de suite.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Autan</i>, <i>desenant</i>,</td> - <td class="tdl">jadis, désormais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Adés</i>, <i>tout-aro</i>, <i>tout-escas</i>,</td> - <td class="tdl">tout à l’heure.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Sèmpre</i>, <i>toujour</i>, <i>jamai</i>,</td> - <td class="tdl">toujours, jamais.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Enterin</i>, <i>entanterin</i>, <i>entrensen</i>,</td> - <td class="tdl">pendant ce temps.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mai</i>, <i>encoro</i>,</td> - <td class="tdl">encore.</td> -</tr> -</table> - -<h6>ADVERBES D’ORDRE</h6> - -<table summary="Adverbes d'ordre"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Avans</i>,</td> - <td class="tdl">avant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Piei</i>,</td> - <td class="tdl">puis.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Proumieramen</i>,</td> - <td class="tdl">premièrement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Darrieramen</i>,</td> - <td class="tdl">dernièrement.</td> -</tr> -</table> - -<h6>ADVERBES DE QUANTITÉ</h6> - -<table summary="Adverbes de quantité"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pau</i>, <i>gaire</i>,</td> - <td class="tdl">peu, guère.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bèn-cop</i>, <i>forço</i>,</td> - <td class="tdl">beaucoup.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Proun</i>,</td> - <td class="tdl">assez.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Quàsi</i>, <i>quasimen</i>,</td> - <td class="tdl">presque.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mai</i>,</td> - <td class="tdl">davantage, plus.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Majamen</i>,</td> - <td class="tdl">principalement.</td> -</tr> -</table> - -<h6>ADVERBES DE COMPARAISON</h6> - -<table summary="Adverbes de comparaison"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mai</i>, <i>mens</i>,</td> - <td class="tdl">plus, moins.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Autant</i>,</td> - <td class="tdl">autant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Miès</i> ou <i>mieus</i>,</td> - <td class="tdl">mieux.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Piéjé</i>,</td> - <td class="tdl">pire.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pulèn</i>,</td> - <td class="tdl">plutôt.</td> -</tr> -</table> - -<h6>ADVERBES DE MANIÈRE</h6> - -<table class="wem20 lpad4" summary="Adverbes de manière"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ansin</i>, <i>autan</i>,</td> - <td class="tdl">ainsi.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Bèn</i>, <i>mau</i>,</td> - <td class="tdl">bien, mal.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Vite</i>, <i>vitamen</i>,</td> - <td class="tdl">vite.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>D’aise</i>, <i>plan</i>,</td> - <td class="tdl">doucement, lentement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Courentamen</i>,</td> - <td class="tdl">couramment.</td> -</tr> -</table> - -<h6><span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span> -ADVERBES DE DOUTE, D’AFFIRMATION ET DE NÉGATION</h6> - -<table summary="Adverbes divers"> -<tr> - <td class="tdl"><i>Beleù</i>, <i>bessai</i>,</td> - <td class="tdl">peut-être.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Segur</i>,</td> - <td class="tdl">sûrement.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>O</i>, <i>si</i>,</td> - <td class="tdl">oui.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Noun</i>, <i>nani</i>,</td> - <td class="tdl">non.</td> -</tr> -</table> - -<h5>DE LA CONJONCTION</h5> - -<p>Les principales conjonctions sont les suivantes:</p> - -<table class="lpad4" summary="Principales conjonctions"> -<tr> - <td class="tdl"><i>E</i>,</td> - <td class="tdl">et.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Emai</i>,</td> - <td class="tdl">et, aussi, quoique.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Que</i>,</td> - <td class="tdl">que, car.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Car</i>,</td> - <td class="tdl">car.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Ni</i>, <i>ni mai</i>, <i>ni mens</i>,</td> - <td class="tdl">ni, pas davantage, pas moins.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Mai</i>,</td> - <td class="tdl">mais, pourvu que.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Se</i>,</td> - <td class="tdl">si.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Or</i>,</td> - <td class="tdl">or.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dounc</i>, <i>adounc</i>,</td> - <td class="tdl">donc.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>O</i>,</td> - <td class="tdl">ou.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Quand</i>, <i>quouro</i>,</td> - <td class="tdl">quand.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Coume</i>,</td> - <td class="tdl">comme.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Pamens</i>,</td> - <td class="tdl">pourtant.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Tre que</i>, <i>entre que</i>,</td> - <td class="tdl">dès que.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Enterin que</i>,</td> - <td class="tdl">tandis que.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Doùmaci</i>,</td> - <td class="tdl">car, en effet, parce que.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Perqué</i>,</td> - <td class="tdl">parce que, car.</td> -</tr> -</table> - -<p>Les interjections, trop nombreuses pour être reproduites ici, sont très -usitées dans le provençal, pour exprimer la joie, la douleur, la compassion, -la crainte, le désir, l’admiration, la surprise, l’aversion, le dégoût, l’indifférence, -l’approbation, etc...</p> - -<h3 id="toc_84"><ins id="cor_29" title="Ce titre manque dans l'original">CONCLUSION</ins></h3> - -<p>Ici se termine l’exposé grammatical du provençal parlé et écrit selon la -nouvelle méthode orthographique. Nous en avons puisé les principaux éléments -dans les ouvrages du Frère Savinien et la <i>Grammaire</i> de dom Xavier -de Fourvières qui, aujourd’hui répandue dans les écoles congréganistes des -départements de Vaucluse, du Gard, des Bouches-du-Rhône et du Var, rend -les plus grands services aux élèves en facilitant leurs progrès, tant dans la -langue française que dans la langue du pays natal. Nous renouvelons le vœu -déjà formulé, à savoir que cet ouvrage ainsi que ceux du Frère Savinien -(<i>Lectures ou versions provençales-françaises</i>) soient répandus également dans -les écoles communales laïques (garçons et filles) de tous nos départements -du Midi.</p> - -<p>Nous ne saurions trop insister sur l’application de la méthode de dom -Xavier de Fourvières et du Frère Savinien, dont les résultats passés garantissent -les succès futurs. Ce faisant, nous ravivons la pensée, nous nous associons -<span class="pagenum" id="Page_228">[228]</span> -au intentions de ceux qui l’ont patronnée et encouragée par leurs discours -ou leurs écrits. Elle a été recommandée au Ministre de l’Instruction -publique par <i>M. de Boislisle</i>, qui présidait le Congrès des Sociétés -savantes de Paris et des départements à la Sorbonne, en 1896; par <i>Mistral</i>, -le grand poète de notre Provence, qui, dans une lettre rendue publique -adressée à l’auteur, en signalait les avantages en un style étincelant de verve, -de logique et de clarté; par <i>Paul Meyer</i>, le distingué directeur de l’École des -Chartes; par <i>M<sup>gr</sup> Dupanloup</i>, l’évêque patriote, dont le souvenir est encore -présent à la mémoire de tous les Français qui l’ont vu lutter contre l’invasion -allemande, en 1870; par <i>Michel Bréal</i>, qui n’a jamais cessé d’être l’apôtre -de cette juste revendication; par <i>Saint-René Taillandier</i>, qui disait si justement: -«Pour fortifier le sentiment de la grande patrie, il faut cultiver les -traditions et la langue de la petite province; pour atteindre ce but et obtenir -les meilleurs résultats, il faut faire voir aux enfants les rapports intimes, -profonds, naturels du provençal et de la langue nationale. Ainsi envisagée, -l’étude du provençal ne peut être qu’utile, car, en même temps qu’elle nous -attache plus fortement à notre foyer, à notre Provence, elle nous fait mieux -aimer la France, en nous montrant l’unité de notre origine et le berceau -commun de notre développement.»</p> - -<p>Ici se termine cet ouvrage que nous mettons sous la haute protection -des noms autorisés que nous venons de citer, aussi bien que de tous ceux -qui s’intéressent à notre passé historique, à notre langue provençale et à sa -propagation dans nos écoles du Midi, où elle sera le moyen le plus sûr, le -plus prompt et le plus direct d’améliorer l’enseignement de la langue nationale: -le français.</p> - -<div class="footnotes"> - -<p class="noind ssrf">NOTE:</p> - -<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> -D’après le Frère Savinien.</p> - -</div> - -<h2 id="toc"><span class="pagenum" id="Page_229">[229]</span> -TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table class="wem30" summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="2">I<br /><ins title="HISTOIRE">LES FÊTES</ins></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdr cs8" colspan="2">Pages.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><ins title="Titre inséré">Histoire</ins>.—Caractère.—Mœurs.—Usages.—Fêtes, - jeux et coutumes des Provençaux</td> - <td class="tdr w4"><a href="#toc_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Fêtes civiles.</i>—Le jour de l’an</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_2">4</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Rois</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_3">4</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le Carnaval</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_4">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Danse des Olivettes</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_5">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Jarretières.—Les Bergères.—La Cordelle</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_6">6</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Moresques et les Épées</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_7">7</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Leis Bouffet.—Leis Fieloué.—La Falandoulo</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_8">7</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Reine de Saba</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_9">8</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Caramantran</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_10">9</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Fêtes religieuses.</i>—La Chandeleur</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_11">10</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Rameaux.—La Semaine sainte.—Pâques</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_12">11</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Pentecôte.—Les Jeux de la Tarasque</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_13">12</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Fête-Dieu.—La fête, les jeux</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_a">15-20</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Saint-Jean</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_14">20</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Toussaint.—Les Morts.—La Noël</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_15">21</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Messe de Minuit.—Leis Caléna</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_16">23</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Jeux.</i>—Leis Roumevage.—Les Joies</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_17">24</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Targo</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_18">24</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La Bigue</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_19">25</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Courses d’hommes et d’animaux</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_20">25</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Combats de taureaux</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_21">26</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La lutte</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_22">28</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le saut.—La barre.—Le disque</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_b">28-29</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les boules.—La cible.—Les palets</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_23">29</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le mât de cocagne.—Les grimaces</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_24">29</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les cartes.—Le coq</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_c">29-30</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span> - II<br />USAGES</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le Baptême</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_25">31</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le Mariage.—Les Funérailles</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_d">32-33</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Quatre Saisons</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_26">34</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le Costume</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_27">37</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Mœurs.</i>—La vie domestique</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_28">41</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La vie sociale</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_29">44</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 lpad4">III<br />LA LANGUE PROVENÇALE AU XIX<sup>e</sup> SIÈCLE</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_30">47</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="2">IV<br />LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Période de formation</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_31">59</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Période d’affirmation</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_32">66</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Ses statuts</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_33">66</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="2">V<br />LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Cigaliers et les Félibres de Paris</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_e">77-78</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Leur groupement.—Création de la première société méridionale.—<i>La Cigale</i></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_34">78</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du <i>Félibrige de Paris</i></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_35">79</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Son programme.—Ses statuts</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_36">82</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><ins title="Titre inséré">De l’utilité de l’épuration du provençal</ins></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_k">94</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="2">VI<br />HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Avant-propos</span></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_37">99</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Histoire des dialectes du Sud-Est de la France</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_38">99</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Langue ligurienne</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_39">102</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>grecque</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_40">105</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>latine</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_41">110</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Langues barbares</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_42">116</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Langue francique ou théotisque</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_43">118</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>romane</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_44">121</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 lpad4"><span class="pagenum">231</span> - VII<br />ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_f">123</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><ins title="Titre inséré">La langue romane dans le nord -et le midi de la France</ins></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_g">126</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement de la langue -romane</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Période des Trouvères et des Troubadours</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_46">130</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Trouvères</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_47">132</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les Troubadours</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_48">134</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 lpad4">VIII<br />DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LA LITTÉRATURE DU NORD</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_h">137</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le vers</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_49">138</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La chanson</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_50">139</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le chant</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_51">140</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le son.—Le sonnet</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_52">140</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le planh (ou complainte)</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_53">141</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La cobla (ou couplet)</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_54">141</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La tenson</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_55">142</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le sirvente</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_56">143</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La pastourelle</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_57">146</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">La sixtine</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_58">148</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Le descord (pièces irrégulières)</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_59">148</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">L’aubade et la sérénade</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_60">148</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Ballade.—Danse.—Ronde</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_61">149</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Épître.—Conte.—Nouvelle</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_62">149</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 lpad4">IX<br />DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES - ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_63">151</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Les Cours d’amour</i></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_64">154</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Code d’amour</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_65">155</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Jugements des Cours d’amour</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_66">155</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Les cours d’amour en Provence</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_67">156</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Leur influence sur les mœurs</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_68">157</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 lpad4">X<br />DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE - SUR LES PREMIERS ESSAIS DU THÉATRE EN FRANCE</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_69">159</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Croisade contre les Albigeois</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_70">164</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Décadence de la langue romane</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_71">171</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2 lpad4"><span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span> - XI<br /><ins title="LE PROVENÇAL DEPUIS LE ROI RENÉ JUSQU’A LA RÉVOLUTION">LANGUE PROVENÇALE</ins></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_i">173</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_j">173</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Des divers dialectes des anciennes provinces de France par rapport au roman</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_72">174</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2">Dialectes poitevin et vendéen</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_73">179</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>de la Saintonge et de l’Aunis</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_74">182</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>du Limousin</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_75">182</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>de la Haute et Basse-Auvergne</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_76">183</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>du Dauphiné et Bresse</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_77">185</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>de la Guyenne et de la Gascogne</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_78">186</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>de la Gironde</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_79">188</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>du Languedoc</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_80">191</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl2"><span class="lrp2">—</span>de la Provence</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_81">194</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="2">XII<br /><ins title="L’original ajoute la mention «(D’APRÈS ACHARD), 1794»">GRAMMAIRE PROVENÇALE</ins></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><ins title="Original: «Abrégé de la grammaire provençale (d’après dom Xavier de Fourvières)»">Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794)</ins></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_82">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">Différences linguistiques et orthographiques entre le provençal parlé et écrit -avant la Révolution et le provençal de nos jours, selon l’Ecole Félibréenne, d’après -l’ouvrage du Frère Savinien et dom Xavier de Fourvières</td> - <td class="tdr"><a href="#toc_83">210</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Conclusion</span></td> - <td class="tdr"><a href="#toc_84">227</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Tables</span></td> - <td class="tdr"><a href="#toc">229</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr10" /> - -<h2 id="index"><span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> -TABLE DES NOMS CITÉS DANS L’OUVRAGE</h2> - -<hr class="sep4" /> - - <p class="ssrf cent esp"><b><a href="#let_a">A</a> <a href="#let_b">B</a> - <a href="#let_c">C</a> <a href="#let_d">D</a> <a href="#let_e">E</a> - <a href="#let_f">F</a> <a href="#let_g">G</a> <a href="#let_h">H</a> - <a href="#let_i">I</a> <a href="#let_j">J</a> <span style="color: #ccc;">K</span> - <a href="#let_l">L</a> <a href="#let_m">M</a> <a href="#let_n">N</a> - <a href="#let_o">O</a> <a href="#let_p">P</a> <a href="#let_q">Q</a> - <a href="#let_r">R</a> <a href="#let_s">S</a> <a href="#let_t">T</a> - <a href="#let_u">U</a> <a href="#let_v">V</a> <a href="#let_w">W</a> - <a href="#let_x">X</a> <span style="color: #ccc;">Y</span> <a href="#let_z">Z</a></b></p> - -<hr /> - -<h3 id="let_a"><a href="#index">A</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> -<li>Achard, <a href="#toc_37">99</a>, <a href="#Page_195"><ins title="115">195</ins></a>.</li> - -<li>Adalazie (V<sup>tesse</sup> d’Avignon), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Adalhard (saint), <a href="#Page_127">127</a>.</li> - -<li>Adam de la Halle, <a href="#Page_163">163</a>.</li> - -<li>Adelung, <a href="#Page_101">101</a>.</li> - -<li>Adhémar (de Valence), <a href="#Page_170">170</a>.</li> - -<li>Agard (Pierre), <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -<li>Agoult (Béatrice d’), dame de Sault, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Aillaud, <a href="#Page_135">135</a>.</li> - -<li>Aimeri de Péguilhan, <a href="#Page_136">136</a>.</li> - -<li>Alaete (dame d’Ongh), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Alaete de Méolon, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Alarcon, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Albert de Sisteron, <a href="#toc_63">151</a>, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Allardeau (Jean), évêque de Marseille, <a href="#Page_175">175</a>.</li> - -<li>Alphonse II d’Aragon, <a href="#Page_187">187</a>, <a href="#Page_191">191</a>.</li> - -<li>Alphonse de Castille, <a href="#Page_161">161</a>.</li> - -<li>Amy (père), <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Amy (fils), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>André (le Chapelain), <a href="#Page_155">155</a>.</li> - -<li>Andrieux, <a href="#Page_78">78</a>.</li> - -<li>Anselme Mathieu, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_63">63</a>.</li> - -<li>Antoinette de Cadenet (dame de Lambesc), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Arène (Paul), <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Argent (d’), <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Armand de Carcassés, <a href="#Page_143">143</a>.</li> - -<li>Arnaud de Cotignac, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Armand Daniel, <a href="#Page_135">135</a>.</li> - -<li>Armand de Marveil, <a href="#Page_175">175</a>.</li> - -<li>Astros (d’), <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Astruc, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_191">191</a>.</li> - -<li>Athènes, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Aubanel (Th.), <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Aubert, <a href="#Page_79">79</a>.</li> - -<li>Aubusson (J. d’), <a href="#Page_160">160</a>.</li> - -<li>Auguis, <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Auran (Bénoni), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Ausone, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Authénon, <a href="#Page_66">66</a>.</li> - -<li>Autun, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Azaïs (G.), <a href="#Page_54">54</a>.</li> - -<li>Azalaïs de Porcairagues, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Azalaïs de Roquemartine, <a href="#Page_194">194</a>.</li> -</ul> - -<h3 id="let_b"><a href="#index">B</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Bâle, <a href="#Page_125">125</a>.</li> - -<li>Barnadou (Pierre), <a href="#Page_188">188</a>.</li> - -<li>Barthès, <a href="#Page_144">144</a>.</li> - -<li>Baudouin, <a href="#toc_e">77</a>.</li> - -<li>Béatrix (C<sup>tesse</sup> de Provence), <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_174">174</a>.</li> - -<li>Beaumarchais, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Becket (Thomas), <a href="#Page_166">166</a>.</li> - -<li>Belaud (Louis), <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_177">177</a>.</li> - -<li>Belleval (Ch. de), <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>Bellot, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Bénédit, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Bénétrix, <a href="#Page_96">96</a>.</li> - -<li>Bénoni (Mathieu), <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Bergeret de Bordeaux, <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Bernard de Ventadour, <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Bernay (Alexandre de), <a href="#Page_118">118</a>.</li> - -<li>Béranger I<sup>er</sup>, <a href="#Page_174">174</a>.</li> - -<li>Berluc Pérussis, <a href="#Page_73">73</a>.</li> - -<li>Bertrand d’Alamanon, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Bertrand de Born, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Bertrand Carbonel, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Bertrand de Paris (dit Cercamons), <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Bertrand de Puget, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Bertrane (dame d’Orgon), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Bertrane (dame de Signe), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li><span class="pagenum" id="Page_234">[234]</span> -Béziers, <a href="#Page_168">168</a>.</li> - -<li>Bigot (de Nîmes), <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Blacas, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Blacasset, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Blanche de Flassans (dite Blancaflour), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Boccace, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Boé (Jacques). Voir <i>Jasmin</i>.</li> - -<li>Boislisle (de), <a href="#Page_228">228</a>.</li> - -<li>Boissier (A.), <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Boissier de Sauvages, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Bonaparte Wyse (William), <a href="#Page_63">63</a>.</li> - -<li>Bonnet (Baptiste), <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Boniface III, de Castellane, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Bornier (de), <a href="#Page_69">69</a>.</li> - -<li>Boson, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Bouchor (M<sup>ce</sup>), <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Bourciez, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Bourdillon (l’abbé), <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Bousquet (C.), <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Bréal (Michel), <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_228">228</a>.</li> - -<li>Bréval (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_86">86</a>.</li> - -<li>Briaude d’Agoult, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Brunet (Jean), <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_c"><a href="#index">C</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Cairéls (Elias), <a href="#Page_136">136</a>.</li> - -<li>Caldagnès, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Calvet, <a href="#Page_63">63</a>.</li> - -<li>Calvo, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Canonge, <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Cardinal (Pierre), <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_143">143</a>.</li> - -<li>Carloman, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Carry, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Casavétéri (Jean de), <a href="#Page_192">192</a>.</li> - -<li>Castelloza de Mairona, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Castil-Blaze, <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Castrucci, <a href="#Page_125">125</a>.</li> - -<li>Cazemajou, <a href="#Page_74">74</a>.</li> - -<li>Cercamons (Bertrand de Paris), <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Cervantès, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Chabanaud, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Chailan (Fortuné), <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Champagne (C<sup>tesse</sup> de), <a href="#Page_155">155</a>.</li> - -<li>Champeval, <a href="#Page_183">183</a>.</li> - -<li>Charaire, <a href="#Page_88">88</a>.</li> - -<li>Charlemagne, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Charles d’Anjou, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Charles le Chauve, <a href="#toc_f">123</a>, <a href="#Page_128">128</a>.</li> - -<li>Charles le Gros, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Charles III du Maine, <a href="#Page_174">174</a>.</li> - -<li>Château, <a href="#Page_87">87</a>.</li> - -<li>Chaucer (Geoffroy), <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Chauvier, <a href="#Page_88">88</a>.</li> - -<li>Cigala, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Clara d’Anduze, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Clarence (duc de), <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Clarette (dame de Baulx), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Clédat, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Clopinel, <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Coblentz, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Coïmbre, <a href="#Page_118">118</a>.</li> - -<li>Columelle, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Conrad, <a href="#Page_125">125</a>.</li> - -<li>Constant, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Constantin, <a href="#Page_121">121</a>.</li> - -<li>Corneille, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Cornélius-Gallus, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Coucy (Raoul de), <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_d"><a href="#index">D</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Damase-Arbaud, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_63">63</a>.</li> - -<li>Dante, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Daubian, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Dauphin d’Auvergne, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Deluns-Montaud, <a href="#Page_92">92</a>.</li> - -<li>Désanat, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Desmons, <a href="#Page_96">96</a>.</li> - -<li>Deudes de Prades, chanoine de Maguelonne, <a href="#Page_136">136</a>.</li> - -<li>Devoluy (Pierre), <a href="#Page_73">73</a>.</li> - -<li>Die (C<sup>tesse</sup> de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Diouloufet, <a href="#Page_51">51</a>.</li> - -<li>Donat, <a href="#Page_126">126</a>.</li> - -<li>Doria, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Doulce de Moustiers, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Drouet (Jean), <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Duc (Lucien), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Duclou (dom Léonard), <a href="#Page_183">183</a>.</li> - -<li>Ducquercy, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_82">82</a>.</li> - -<li>Dufau, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Dufour, <a href="#Page_52">52</a>.</li> - -<li>A. Dumas, <a href="#Page_78">78</a>.</li> - -<li>Dupanloup (M<sup>gr</sup>), <a href="#Page_228">228</a>.</li> - -<li>Duparc, <a href="#Page_91">91</a>.</li> - -<li>Dupuy (de Carpentras), <a href="#Page_185">185</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_e"><a href="#index">E</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Eléonore d’Aquitaine, <a href="#Page_155">155</a>.</li> - -<li>Elyas de Barjols, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Elyas Cairels, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Elys (dame de Meyrargues), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Enjalbert, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Espagne, <a href="#Page_160">160</a>.</li> - -<li>Évêque de Clermont, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_f"><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span> -<a href="#index">F</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Fabre d’Olivet, <a href="#Page_50">50</a>.</li> - -<li>Faydit (Ganselme), <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Faure (H.), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Faure Maurice. Voir <i>Maurice Faure</i>.</li> - -<li>Fesquet, <a href="#Page_120">120</a>.</li> - -<li>Figueira, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Flagy (Jean de), <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Floret, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Folquet de Lunel, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Folquet de Marseille, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Folquet de Romans, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Fontenelle, <a href="#Page_81">81</a>.</li> - -<li>Foucart, <a href="#Page_91">91</a>.</li> - -<li>Fourès (A.), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>France, <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_177">177</a>.</li> - -<li>Frédéric II, <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Froissard, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Funel, <a href="#Page_96">96</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_g"><a href="#index">G</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Gaidon, <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Galéas (duc de Milan), <a href="#Page_154">154</a>.</li> - -<li>Gander, <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Garcin, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Gardet (J.), <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_94">94</a>.</li> - -<li>Garins d’Apchier, <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>Gastinel, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Gaston de Turenne, <a href="#Page_171">171</a>.</li> - -<li>Gauthier, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_90">90</a>.</li> - -<li>Gélu (Victor), <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Génin, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Geoffroy Rudel, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Germain, <a href="#Page_60">60</a>.</li> - -<li>Gibert de Montreuil, <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Giera (Paul), <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Gilliéron, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Gineste (Raoul), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Giorgo, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Girard de Roussillon, <a href="#Page_130">130</a>.</li> - -<li>Giraud (Henri), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Giraud Leroux, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Giraud de Calençon, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Giraud de Borneil, <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Giraud Riquier, <a href="#Page_160">160</a>.</li> - -<li>Glayse, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Godin, <a href="#Page_183">183</a>,</li> - -<li>Goudouli, <a href="#Page_191">191</a>.</li> - -<li>Gourdoux, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_94">94</a>.</li> - -<li>Granet, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Gras (Félix), <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_94">94</a>.</li> - -<li>Grégoire le Grand, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>Grivolas, <a href="#Page_82">82</a>.</li> - -<li>Gros de Marseille, <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Groslong. Voir <i>Devoluy</i>, <a href="#Page_73">73</a>.</li> - -<li>Guillaume de Ballaun, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Guillaume de Castro, <a href="#Page_155">155</a>.</li> - -<li>Guillaume (C<sup>te</sup>) de Clermont, <a href="#Page_171">171</a>.</li> - -<li>Guillaume de Durforte, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Guillaume de Latour, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Guillaume Mayret, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Guillaume de Poitiers, <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -<li>Guillaume de Saint-Didier, <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_142">142</a>.</li> - -<li>Guillelmette Monja, <a href="#Page_160">160</a>.</li> - -<li>Guy Guérujat, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Guy d’Ursel, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_h"><a href="#index">H</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Hauser (F.), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Hélène (dame de Mont-Pahon), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Henri IV (d’Angleterre), <a href="#Page_154">154</a>.</li> - -<li>Hercule, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Hermon, <a href="#Page_102">102</a>.</li> - -<li>Hermengarde, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Hermyssende (dame de Posquières), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Hessels, <a href="#Page_127">127</a>.</li> - -<li>Hesychius, <a href="#Page_104">104</a>.</li> - -<li>Hombres (d’), <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Honorat (S.-J.), <a href="#Page_50">50</a>.</li> - -<li>Honorius IV (le pape), <a href="#Page_172">172</a>.</li> - -<li>Hugues, <a href="#Page_125">125</a>.</li> - -<li>Hugues Brunot de Rodez, <a href="#Page_187">187</a>.</li> - -<li>Huguette de Forcalquier (dame de Trets), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Hygin, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_i"><a href="#index">I</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Injalbert, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Innocent III (le pape), <a href="#Page_167">167</a>.</li> - -<li>Isabelle des Berrihons (dame d’Aix), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Isnardon, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_j"><a href="#index">J</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Jasmin, <a href="#Page_52">52</a>.</li> - -<li>Jausserande de Claustral, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Jean Estève (de Béziers), <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Jean Estève, <a href="#Page_146">146</a>.</li> - -<li>Jean Riquier, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Jeanroy, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Jehanne de Baulx, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Jordan, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Jubinal (Achille), <a href="#Page_162">162</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_l"><a href="#index">L</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Laborde (Raymond), <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Lactance, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li><span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span> -La Fare-Alais, <a href="#Page_55">55</a>, <ins id="cor_30" title="914">194</ins>.</li> - -<li>Lamartine, <a href="#Page_78">78</a>.</li> - -<li>Lambert, <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -<li>Lamétrie, <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Lancastre (duc de), <a href="#Page_154">154</a>.</li> - -<li>Laurent (Bonaventure), <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Laurette de Saint-Laurent, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Lazarine de Manosque, <a href="#Page_90">90</a>.</li> - -<li>Leconte de Lisle, <a href="#Page_86">86</a>.</li> - -<li>Legrand d’Aussy, <a href="#toc_h">137</a>.</li> - -<li>Legré Touron, <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Léopold Robert, <a href="#Page_36">36</a>.</li> - -<li>Lépinay, <a href="#Page_183">183</a>.</li> - -<li>Leroux de Lincy, <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Lesage, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Leygues, <a href="#Page_90">90</a>.</li> - -<li>Lope de Vega, <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Lorris (Guillaume de), <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Loubet, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Louis d’Italie, <a href="#Page_124">124</a>.</li> - -<li>Louis VII, <a href="#Page_155">155</a>.</li> - -<li>Louis XIV, <a href="#Page_175">175</a>.</li> - -<li>Louis le Germanique, <a href="#Page_128">128</a>.</li> - -<li>Luitprand, <a href="#Page_121">121</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_m"><a href="#index">M</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Mabille de Villeneuve (dame de Vence), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Mabille (dame d’Yères), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Macabrés, <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Magdeleine de Salon, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Mahomet Althamar, <a href="#Page_121">121</a>.</li> - -<li>Malespina, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Malespina (M<sup>ise</sup> de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Marcel, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Marignan, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Mariéton, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_75">75</a>.</li> - -<li>Marseille, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Martelly, <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Martial, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Martin fils, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_105">105</a>.</li> - -<li>Massip, <a href="#Page_94">94</a>.</li> - -<li>Mathieu-Lacroix, <a href="#Page_53">53</a>.</li> - -<li>Matzner, <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Maurice-Faure, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#toc_e">77</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_92">92</a>.</li> - -<li>Méry, <a href="#Page_78">78</a>.</li> - -<li>Métastase, <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>Meung (J. de), <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Meyer (Paul), <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_228">228</a>.</li> - -<li>Miale, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Michel (Sextius), <a href="#Page_87">87</a>.</li> - -<li>Millet (J.), <a href="#Page_186">186</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Millin, <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -<li>Mistral (F.), <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#toc_37">99</a>, <a href="#Page_228">228</a>.</li> - -<li>Moine de Montaudon (Le), <a href="#toc_63">151</a>, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Molière, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Montaille, <a href="#Page_124">124</a>.</li> - -<li>Moquin-Tandon, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_78">78</a>.</li> - -<li>Muret, <a href="#Page_169">169</a>.</li> - -<li>Mushacki, <a href="#Page_118">118</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_n"><a href="#index">N</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Nat de Mons, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Natibor (ou Tiberge de Seranon), <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Navarrot, <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Nazur, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Nice, <a href="#Page_87">87</a>.</li> - -<li>Nostradamus, <a href="#Page_174">174</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_o"><a href="#index">O</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Ogier, <a href="#Page_185">185</a>.</li> - -<li>Ollivier (Jules), <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_p"><a href="#index">P</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Papon, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Passy (Paul), <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Pasturel, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Paulet de Marseille, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Peire d’Auvergne, <a href="#Page_139">139</a>.</li> - -<li>Pélabon, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Perbosc, <a href="#Page_96">96</a>.</li> - -<li>Perdigon, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Pérez (Antonio), <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Pétrarque, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Pétrone, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Peyrols, <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Peyron-Bompar, <a href="#Page_177">177</a>.</li> - -<li>Peyrotte, <a href="#Page_54">54</a>.</li> - -<li>Phanette de Gantelme (dame de Romanin), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Philippe-Auguste, <a href="#Page_167">167</a>.</li> - -<li>Pichot, <a href="#Page_78">78</a>.</li> - -<li>Pierquin de Gembloux, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Pierre de Barjac, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Pierre de Castelnau, <a href="#Page_165">165</a>.</li> - -<li>Pierre Vidal. Voir <i>Vidal</i>, <a href="#Page_191">191</a>.</li> - -<li>Plantier, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Pomponius Mela, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Poncy (Ch.), <a href="#Page_62">62</a>.</li> - -<li>Pons de Capdeuil, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_141">141</a>, <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>Pope, <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Prothis, <a href="#Page_104">104</a>.</li> - -<li>Provence, <a href="#Page_1">1</a>.</li> - -<li>Provence (C<sup>te</sup> de), <a href="#Page_6">6</a>.</li> - -<li>Puech, <a href="#Page_177">177</a>.</li> - -<li>Puget, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Puy-Laurens (Guil. de), <a href="#Page_168">168</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_q"><span class="pagenum" id="Page_237">[237]</span> -<a href="#index">Q</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - <li>Quevedo, <a href="#Page_153">153</a>.</li> -</ul> - -<h3 id="let_r"><a href="#index">R</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Rachilde, <a href="#Page_124">124</a>.</li> - -<li>Racine, <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Rajambaud, <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -<li>Rambaud de Vaqueiras, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_142">142</a>.</li> - -<li>Rancher, <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Rascasse (Cécile), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Raymond (évêque de Nice), <a href="#Page_134">134</a>.</li> - -<li>Raymond (Pierre), de Toulouse, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Raymond VI (C<sup>te</sup> de Toulouse), <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_169">169</a>.</li> - -<li>Raymond-Bérenger, <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>Raymond-Bérenger V, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Raymond de Castillon, <a href="#Page_171">171</a>.</li> - -<li>Raymond-Roger II de Béziers, <a href="#Page_167">167</a>.</li> - -<li>Raymond de Saint-Gilles, <a href="#Page_171">171</a>.</li> - -<li>Raymond de Solas, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Raynouard, <a href="#Page_48">48</a>.</li> - -<li>Reboul, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Renaud, <a href="#Page_90">90</a>.</li> - -<li>René (le roi), <a href="#Page_175">175</a>.</li> - -<li>Rennes, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Reymonenq, <a href="#Page_55">55</a>.</li> - -<li>Richard (le roi), <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_160">160</a>.</li> - -<li>Richard de Noves, <a href="#Page_125">125</a>.</li> - -<li>Rieu, <a href="#Page_87">87</a>.</li> - -<li>Riffart, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Rigaut de Montpellier, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_193">193</a>.</li> - -<li>An. Rivière, <a href="#Page_63">63</a>.</li> - -<li>Rixende de Puyvard (dame de Trans), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Roch-Bourguet, <a href="#Page_61">61</a>.</li> - -<li>Rocher (de), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Rodel (Jean), <a href="#Page_136">136</a>.</li> - -<li>Rodolphe (le roi), <a href="#Page_124">124</a>.</li> - -<li>Rogier (Pierre), <a href="#Page_184">184</a>.</li> - -<li>Rome, <a href="#Page_168">168</a>.</li> - -<li>Roqueferrier, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Roquefeuille (Ysarde de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Rostangue (dame de Pierrefeu), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Roumanille, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#toc_31">59</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_72">72</a>.</li> - -<li>Roumieux, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_91">91</a>.</li> - -<li>Rousselot (l’abbé), <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Roux (J.), <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_183">183</a>.</li> - -<li>Roux-Renard, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Roux-Servine, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_s"><a href="#index">S</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Saboly, <a href="#Page_178">178</a>.</li> - -<li>Sabran (Hugonne de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Saint-Antoni (V<sup>te</sup> de), <a href="#Page_186">186</a>.</li> - -<li>Saint Bernard, <a href="#Page_165">165</a>.</li> - -<li>Saint Louis (roi), <a href="#Page_160">160</a>.</li> - -<li>Saint-Pol (C<sup>te</sup> de), <a href="#Page_169">169</a>.</li> - -<li>Sainte-Beuve, <a href="#Page_53">53</a>.</li> - -<li>Sainte-Palaye, <a href="#Page_139">139</a>.</li> - -<li>Saluce (M<sup>ise</sup> de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Savari de Mauléon, <a href="#Page_182">182</a>.</li> - -<li>Savinien (le frère), <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#toc_84">227</a>.</li> - -<li>Schaffhouse, <a href="#Page_125">125</a>.</li> - -<li>Schœll (Frédéric), <a href="#Page_114">114</a>.</li> - -<li>Séguier (l’abbé), <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Silius Italicus, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Simon de Montfort, <a href="#Page_169">169</a>.</li> - -<li>Sordel, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Stéphanette de Baulx, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Swynford, <a href="#Page_142">142</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_t"><a href="#index">T</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Taillandier (René), <a href="#Page_228">228</a>.</li> - -<li>Tallard (Anne, V<sup>tesse</sup> de), <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -<li>Tandon, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Tarif, <a href="#Page_118">118</a>.</li> - -<li>Tavan (A.), <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_94">94</a>.</li> - -<li>Théodoric, <a href="#toc_f">123</a>.</li> - -<li>Théroalde, <a href="#Page_133">133</a>.</li> - -<li>Thibaut de Champagne, <a href="#Page_136">136</a>.</li> - -<li>Thomas (A.), <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_174">174</a>.</li> - -<li>Tiberge de Séranon, <a href="#toc_81">158</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> - -<li>Titien (le), <a href="#Page_166">166</a>.</li> - -<li>Tournier (A.), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Tourtoulon (de), <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_194">194</a>.</li> - -<li>Trogue-Pompée, <a href="#Page_109">109</a>.</li> - -<li>Troubat (Jules), <a href="#Page_73">73</a>.</li> - -<li>Troubat (Antoine), <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_u"><a href="#index">U</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Ulphilas, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_118">118</a>.</li> - -<li>Ursynes des Ursières, <a href="#Page_156">156</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_v"><a href="#index">V</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Valence, <a href="#Page_124">124</a>.</li> - -<li>Vertfeuil, <a href="#Page_165">165</a>.</li> - -<li>Victor Hugo, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -<li>Vidal (Pierre), <a href="#Page_191">191</a>.</li> - -<li>Vienne, <a href="#Page_124">124</a>.</li> - -<li>Vigne (l’abbé), <a href="#Page_50">50</a>.</li> - -<li>Villemain, <a href="#Page_81">81</a>.</li> - -<li>Villeneuve-Esclapon, <a href="#Page_79">79</a>.</li> - -<li><span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span> -Violante (princesse), <a href="#Page_154">154</a>.</li> - -<li>Vitet, <a href="#Page_97">97</a>.</li> - -<li>Voiture, <a href="#Page_153">153</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_w"><a href="#index">W</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Wagner-Robier, <a href="#Page_93">93</a>.</li> - -<li>Wistace, <a href="#Page_152">152</a>.</li> - -<li>Wœlfel, <a href="#Page_118">118</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_x"><a href="#index">X</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Xavier de Fourvières (dom), <a href="#toc_84">227</a>.</li> - -<li><span class="lrp2">»</span>de Ricard, <a href="#toc_e">77</a>.</li> - -</ul> - -<h3 id="let_z"><a href="#index">Z</a></h3> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Zacharie, <a href="#Page_127">127</a>.</li> - -</ul> - -<hr class="hr10" /> - -<h2><span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span> -BIBLIOGRAPHIE</h2> - -<hr class="hr10" /> - -<ul class="tdnoms"> - -<li>Achard, <i>Dictionnaire provençal</i> et <i>Grammaire provençale</i>.</li> - -<li>Berluc-Pérussis (de), <i>Carte des dialectes et sous-dialectes provençaux</i>.</li> - -<li>Castor (J.-J.), <i>l’Interprète provençal</i>.</li> - -<li>Crousillat, <i>la Bresco</i>.</li> - -<li>Donadieu, <i>les Précurseurs des Félibres</i>.</li> - -<li>Diétrich-<ins id="cor_31" title="Berhens">Behrens</ins>, <i>Bibliographie des patois gallo-romains</i> (trad. par Rabiet) (1889).</li> - -<li>Duclo, <i>Grammaire française expliquée au moyen de la langue provençale</i> (1826).</li> - -<li>Fabre d’Olivet, <i>Poésies occitaniennes et Cours d’amour</i> (1804).</li> - -<li>Féraud, <i>le Saint-Evangile</i> (<i>selon saint Matthieu</i>), en provençal (1866).</li> - -<li>Garcin (E.), <i>Dictionnaire provençal-français</i> (1823-1841).</li> - -<li>Gazier, <i>Lettres à Grégoire sur les patois de France</i>.</li> - -<li>Gélu (V.), <i>Chansons provençales</i> (1856).</li> - -<li>Honorat, <i>Dictionnaire provençal-français</i>.</li> - -<li>Jasmin, <i>Œuvres</i> (1825).</li> - -<li>Jourdanne, <i>Histoire du Félibrige</i>.</li> - -<li>Laugier de Chartrouse, <i>Nomenclature patoise des plantes des environs d’Arles</i> (1859).</li> - -<li>Laincel (de), <i>Des Troubadours aux Félibres</i>.</li> - -<li>Morel (M.), <i>Lou Galoubé</i> (1828).</li> - -<li>Papon, <i>Origines et progrès de la langue provençale</i> (1776) (Histoire de Provence).</li> - -<li>Pellas, <i>Dictionnaire provençal-français</i> (1723).</li> - -<li>Pierquin de Gembloux, <i>Histoire des patois</i> (1858).</li> - -<li>Raynouard, <i>Choix de poésies des Troubadours. Grammaire romane</i> (1816).</li> - -<li>Roumanille, <i>Œuvres</i> (1852).</li> - -<li>Roux (J.-L.), <i>Contes daù villagé</i> (1869).</li> - -<li>Savinien (le Frère), <i>Grammaire et exercices en langue provençale à l’usage des écoles primaires</i> (1882).</li> - -<li>Tourtoulon (de), <i>Des parlers populaires comparatifs entre Vintimille et Antibes</i> (1890).</li> - -<li>Vidal, <i>Etude sur les analogies linguistiques du Roumain et du Provençal</i> (1885).</li> - -<li>Villeneuve (de... Christ.), <i>Statistique des Bouches-du-Rhône</i> (1821).</li> - -<li style="margin-bottom: 10%;">Xavier de Fourvières (dom), <i>Grammaire provençale et exercices à l’usage des écoles primaires</i> -(1893).—<i>Lou pichot Trésor daù Félibrige</i> (1901).</li> - -</ul> - -<hr /> - -<div class="cent cs8 sepb4">TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, RUE GAMBETTA.</div> - -<div class="footnotes" id="notelect"> - -<p class="noind ssrf">Au lecteur</p> - -<p>L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, -mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l’impression ont été corrigées. Les mots ainsi corrigés sont soulignés -en pointillés. Placez le curseur sur ces mots pour faire apparaître -le texte original. A quelques endroits la ponctuation a été tacitement -corrigée.</p> - -<p>La Table des matières ne correspondait pas exactement aux titres dans -le livre. Quelques corrections ont été apportées, qui sont indiquées -comme ci-dessus.</p> - -<p>Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées à la fin -de chaque chapitre.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LA PROVENCE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> - -</html> diff --git a/old/68675-h/images/couverture.jpg b/old/68675-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0a262df..0000000 --- a/old/68675-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68675-h/images/cover.jpg b/old/68675-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0b94351..0000000 --- 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