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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Provence - Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et - son action sur la langue provençale, avec une grammaire - provençale abrégée - -Author: Henri Oddo - -Release Date: August 3, 2022 [eBook #68675] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The - Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PROVENCE *** - - - - - - Au lecteur - - L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, - mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à - l’impression ont été corrigées. Également à quelques endroits la - ponctuation a été corrigée. - - La Table des matières ne correspondait pas exactement aux titres - dans le livre. Quelques corrections ont été apportées, qui sont - indiquées à la fin du livre. - - Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées à la fin - de chaque chapitre. - - Le texte imprimé en gras ou en italiques dans l'original est - représenté =en gras= ou _en italiques_. Les abréviationss comme - C{tesse} (Comtesse) indiquent que dans l'original les lettres sont - en exposant. - - - - - HENRI ODDO - - LA - PROVENCE - - Histoire - - Usages, Coutumes, Idiomes, etc. - - PARIS - H. LE SOUDIER - - - - - LA - PROVENCE - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - =UN FÉLIBRE AVANT LE FÉLIBRIGE= à la cour de la - duchesse du Maine, à Sceaux.--Mouret (J.-J.), - d’Avignon. Broch. in-18 =1= fr. » - - =LE CHEVALIER PAUL= (lieutenant-général des armées - navales du Levant), 1598-1668. Préface de M. de Mahy, - ancien ministre de la Marine. - - Édition non illustrée, 1 vol. in-18 jésus =3= fr. =50= - -- illustrée, 1 vol. in-18 jésus =5= fr. » - - =DE L’UTILITÉ DES IDIOMES DU MIDI= pour l’enseignement - de la langue française. Broch. in-8º =1= fr. =50= - - =LE CHEVALIER ROZE= (campagne d’Espagne, 1707; peste - de Marseille, 1720). 1 vol. gr. in-8º. - - Édition illustrée, brochée =3= fr. =50= - -- reliée =5= fr. » - - =LA PROVENCE.= Usages, coutumes, mœurs et idiomes depuis - les origines jusqu’au _Félibrige_. - - 1 beau vol. in-4º avec illustrations. Broché =7= fr. » - Relié =8= fr. =50= - - -POUR PARAITRE PROCHAINEMENT - - =AU PAYS DES CIGALES.= Contes, nouvelles et légendes - provençales. 1re série, 1 vol. in-8º =3= fr. =50= - - - - - HENRI ODDO - - LA - PROVENCE - - USAGES, COUTUMES, IDIOMES - DEPUIS LES ORIGINES - - - LE FÉLIBRIGE - ET SON ACTION SUR LA LANGUE PROVENÇALE - AVEC UNE GRAMMAIRE PROVENÇALE ABRÉGÉE - - OUVRAGE ORNÉ D’ILLUSTRATIONS ET DE PORTRAITS - - - PARIS - LIBRAIRIE H. LE SOUDIER - BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174 - - 1902 - - - - -LA PROVENCE - - - - -I - -LES FÊTES - - Histoire.--Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes - des Provençaux.--_Fêtes civiles._--Le Jour de l’an.--Les Rois.--Le - Carnaval.--Danse des olivettes.--Les Jarretières.--Les Bergères.--La - Cordelle.--Les Moresques et les Épées.--Leis Bouffet, Leis - Fieloué.--La Falandoulo.--La Reine de Saba.--Caramantran.--_Fêtes - religieuses._--La Chandeleur.--Les Rameaux.--La Semaine - sainte.--Pâques.--La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque.--La - Fête-Dieu.--La Saint-Jean.--La Toussaint.--Les Morts.--La Noël.--La - Messe de minuit.--Leis calénas.--_Jeux._--Les Roumerages.--Les - Joies.--La Targo.--La Bigue.--Courses d’hommes et d’animaux.--Combats - de taureaux.--La Lutte.--Le Saut.--La Barre et le Disque.--Les - Boules.--La Cible.--Les Palets.--Mât de cocagne.--Les Grimaces.--Les - Cartes.--Le Coq. - - -Provence! Ce nom, évocation de tout un passé prestigieux dans les arts -et les lettres, célèbre dans le commerce et l’industrie, glorieux par -ses victoires, sympathique dans le malheur, est gravé en lettres d’or -dans l’histoire des peuples. - -La place que cette ancienne province a occupée au cours des siècles -a été assez importante pour expliquer l’intérêt dont elle a toujours -été l’objet de la part des poètes, des romanciers et des historiens. -Aujourd’hui, quelques départements représentent ce que fut l’ancienne -Provence, et si, mêlée et confondue dans la grande patrie française, -avec laquelle elle ne fait plus qu’un tout, elle a perdu une partie -de son originalité en perdant sa couronne et le côté pittoresque -qu’elle pouvait avoir au temps de ses comtes, du moins elle a acquis le -bénéfice de la sécurité. Elle jouit des bienfaits dont la Révolution de -1789 a doté la France lorsqu’elle lui a donné sa devise, qui devrait -être celle de l’humanité tout entière: «Liberté--Égalité--Fraternité.» -Ces bienfaits, d’ordre surtout économique, n’ont changé en rien -l’aspect général de la Provence, qui est restée ce que la nature -l’a faite: attrayante par son climat, sa situation admirable, ses -fleurs et ses fruits, sa mer de saphir, son ciel bleu et son soleil -resplendissant. Ses enfants sont dignes de leurs ancêtres. Comme -eux, ils ont gardé l’amour du sol natal, des usages, des mœurs et -des coutumes du vieux temps, à peine atténués par les effets de la -centralisation et par la civilisation caractéristique de ce siècle. Ils -doivent à leur climat un caractère vif et enjoué, ce qui ne les empêche -nullement d’apporter dans les affaires sérieuses un esprit de suite et -une expérience incontestés. - -Afin de mieux faire connaître cette partie si intéressante du sol -français, nous remonterons jusqu’à l’époque où la Provence, pays riche -et jouissant d’une civilisation avancée, vit son influence décroître -après les ravages causés par l’invasion des Sarrasins et par les -guerres qui suivirent la mort de Charlemagne. - -Les faibles successeurs de ce prince ne purent la conserver et dès -lors, séparée de l’Empire, elle fut livrée sans défense aux incursions -incessantes des hordes africaines. Elle perdit ainsi, non seulement -le rang qu’elle occupait dans le monde, mais aussi un état social -intérieur qui avait fait sa renommée au point de vue des lettres et des -arts. - -Pendant cette période troublée, cette magnifique province, jadis si -florissante, n’offrit plus que le spectacle lamentable d’un pays ruiné. -A la prospérité matérielle, à la culture intellectuelle avaient succédé -la misère et l’ignorance, et le manteau de l’obscurantisme s’étendit -sur elle, éteignant les lumières de l’esprit et lassant tous les -courages. - -Le spectacle qu’elle présente est alors lamentable: ses plaines, -naguère couvertes de riches moissons et de villes florissantes, ne -sont plus que landes et marais, ou ruines noircies par l’incendie. -Les chemins sont défoncés, les ponts brisés; de sombres forêts, -qui remontent les pentes des vallées, rendent les communications -impossibles. La crainte de l’ennemi a forcé les paysans à construire de -nouvelles maisons sur les hauteurs et dans les lieux les plus escarpés, -sous la protection des châteaux forts. Ces constructions sont élevées, -pressées les unes contre les autres, séparées par des ruelles étroites -recouvertes souvent elles-mêmes par une voûte sombre qui supporte -d’autres maisons: le tout entouré de remparts et de ponts-levis. Le -matin, toute la population s’empresse de sortir pour se disperser dans -la campagne et se livrer aux travaux agricoles. Cette campagne, hélas! -se borne aux penchants des collines dominées par la forteresse. Plus -bas, dans la plaine, il n’y a plus que marais ou forêts, et la culture -y est devenue impossible par les incursions qu’y font constamment les -Sarrasins. - -L’ingéniosité, la patience laborieuse de nos paysans se retrouvent -jusque dans l’aménagement de ces collines pierreuses. Ils -construisirent des murs en terrasse pour soutenir les terres et y -cultivèrent l’olivier, la vigne, le blé et quelques légumes. Des -sentiers étroits et pavés de cailloux formèrent des marches, que les -bêtes de somme pouvaient gravir, et qui furent en même temps les seuls -moyens de communication de l’homme avec ses semblables. Le soir, -toute cette population rentrait pour se mettre sous la protection de -la citadelle, où nuit et jour veillaient des sentinelles. Bien souvent -elles signalaient l’ennemi, et alors la petite garnison sortait pour -livrer bataille aux pillards ou protéger la retraite des ouvriers -agricoles surpris dans leurs travaux. Ces alertes continuelles, ces -combats incessants avaient fini par transformer le caractère de la -population, qui passait facilement du travail des champs au métier des -armes. Bientôt, sous les ordres de Boson, premier comte de Provence, -elle put repousser les hordes barbares et soutenir ses droits contre -le comte de Toulouse, qui lui disputait son territoire. Boson, par une -sage administration des revenus de la province et la mise en culture -des vallées, à l’aide des moines à qui il les avait abandonnées, -changea l’aspect de ce malheureux pays, replongé, par près d’un siècle -de misère, dans une quasi-barbarie. La sécurité ayant remplacé la -crainte, les villes se repeuplèrent peu à peu et le pays reconquit -bientôt, par l’énergie et le travail de son peuple, le rang qu’il -occupait autrefois. Le régime municipal fut remis en vigueur sous le -nom de _Consulat_. Marseille, Arles, Tarascon furent les premières -villes qui s’érigèrent en républiques sous la protection de l’empereur -et du pape. Ce fut pour la Provence le commencement d’une réforme -politique complète et de la répartition des habitants en trois ordres -distincts: clergé, noblesse, tiers-état. Chacun des ordres participait -à l’administration, mais dans des conditions différentes. Le tiers-état -se composait des bourgeois, des artisans et du peuple, dont les évêques -et les abbés étaient les curateurs et les défenseurs, afin que le -pouvoir de la noblesse fût pondéré. Enfin, par un acte daté du mois -d’octobre 1247, les artisans furent groupés en corporations de métiers, -avec statuts et privilèges. Chaque corporation avait à sa tête un chef -de métier, qui fut admis dans le corps municipal[1]. - -Ces dernières améliorations avaient été préparées sous les comtes de -Barcelone, qui transformèrent également l’administration. Les mœurs -s’adoucirent, la protection accordée aux lettres hâta les progrès de -la civilisation, que la maison d’Anjou s’appliqua à étendre à toutes -les classes de la société. Le roi René, particulièrement, favorisa -le commerce avec l’Italie et l’Espagne, protégea les arts et la -littérature, et lorsque à sa mort la Provence fit retour à la France, -elle forma l’un des plus beaux fleurons de la couronne de Louis XI. - -La description des fêtes religieuses et civiles, des usages, des -costumes et des mœurs des Provençaux demanderait un volume entier, -surtout si, à l’exposé complet, on voulait joindre un commentaire -détaillé. Nous élaguerons du cadre restreint de cet ouvrage tout -ce qui est tombé en désuétude, faisant toutefois exception pour les -parties du sujet qui, quoique n’ayant pas d’actualité, offrent un -attrait particulier. - - -FÊTES CIVILES - -Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se -relient à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les -pays et l’histoire de chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules, -doivent fixer notre attention, parce qu’elles font partie intégrante de -l’état social de la Provence et le caractérisent. - - -=Jour de l’an.=--Il est spécialement consacré aux visites et aux -souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le -célébrer existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents -désignés sous le nom de _Strenæ_, d’où le mot _Étrennes_; on remarquera -d’ailleurs que la forme latine est mieux conservée dans le provençal: -_Estrenos_. A Marseille, la période des étrennes commençait la veille -de Noël et se continuait jusqu’au jour de l’an. Les femmes pétrissaient -des gâteaux appelés _Poumpos_, dont elles se faisaient des cadeaux -réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons et des jouets, que -l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes inférieures -ajoutent celui de la _Poumpo_, qui est d’origine grecque[2]. Dans les -communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au -jour de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année -dans la rue, lorsqu’elles se rencontrent. - -A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants -qui parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte -d’honnête mendicité suffit, au dire des habitants, pour éviter la -disette pendant toute l’année; l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane -il n’y a de mendiants d’aucune espèce. Avant la Révolution, l’usage de -donner un pain aux enfants qui venaient vous souhaiter la bonne année -existait aussi à Alleins, et le pain était appelé _Lou pan calendal_. - - -=Les Rois.=--La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de -l’Épiphanie. Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici -comment elle se passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents -et amis autour de sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le -souper. Au dessert, on apporte sur un plat, que la tradition voudrait -d’argent, le gâteau dont les portions, coupées par un jeune enfant, -sont mises sous une serviette. Le premier morceau tiré, dit _Part de -Dieu_, est mis de côté pour être donné à un pauvre. Puis, prenant -au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au chef -de famille et continue par tous les convives en terminant par les -serviteurs. Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du -chef de famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit. -Chacun se lève alors et crie: _Vive le roi!_ Après avoir choisi la -reine, le couple rend les santés et, le repas fini, ouvre le bal. - -Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous -les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres. - -L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée -aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici -l’élection du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se -manifeste. - -Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à -la fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la -jeunesse se rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant -des trois Mages, leur portant comme présents des corbeilles de fruits -secs. Arrivée à la chapelle de Saint-Roch, elle se trouvait en face de -trois jeunes gens costumés comme l’indique l’Écriture. Après avoir reçu -corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient à l’orateur une bourse -remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en courant, pour ne pas -partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course folle qui se -transformait en une _Falandoulo_, dans laquelle le fuyard restait pris. - - -=Le Carnaval.=--Le carnaval, qui semble un reste des saturnales, -est, en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres -départements français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du -carnaval italien, qui a le mieux conservé la physionomie des anciennes -fêtes païennes. Quant au nom lui-même, Pasquier le fait dériver de -_Carne vale_ (chair, adieu). On retrouve, en effet, ces mots dans -le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui encore, les prononce: -_Carneval_. - - -=Danse des Olivettes.=--Cette danse, un peu tombée en désuétude, n’est -plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire -et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et -Gémenos. Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps -avec la cueillette des olives. Quant à son origine, on l’attribue à -la rivalité de César et de Pompée, qu’elle est censée représenter. En -conséquence, elle a été réglée ainsi qu’il suit: - -Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers -officiers désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés -d’un arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs, au son des -tambourins, qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent différentes -figures, telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de -deux, le tricoté. Pendant ce temps, le héraut bat des entrechats et -fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait d’une façon burlesque. - -Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en -croisant les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince, -c’est-à-dire César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé -pendant lequel les danseurs poussent des cris de joie pour souligner -la valeur de leurs chefs respectifs, puis se divisent en deux camps; -Arlequin se place au milieu. On l’entoure en formant le cercle et en -dansant une ronde qui finit par le croisement des épées. On l’élève -sur cette espèce de plate-forme comme sur un pavois, et il chante en -français le couplet suivant: - - Je suis un Arlequin - Monté sur des épées, - Comme un second Pompée, - Avec mon sabre en main; - Mettez bas Arlequin. - -On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en -chevauchant les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec -beaucoup d’agilité[3]. - - -=Les Bergères.--Les Jarretières.--La Cordelle.=--A peu de chose -près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en bras -de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur -la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent -le vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et -de meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent -sur le tambour de guerre et le fifre. - -Dans la danse des _Bergères_, les danseurs dévident leurs fuseaux -et les danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des -_Jarretières_, hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de -chaque main une jarretière, s’enlacent et se dégagent tour à tour. -Dans la _Cordelle_, le jeu est un peu plus compliqué. De l’extrémité -d’une longue perche, que l’on place au milieu d’un cercle formé par les -danseurs, pendent des cordons ou tresses de diverses couleurs, appelés -_Cordelas_ en provençal. Chacun s’emparant d’un cordon s’écarte de -façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. On saute en -cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est d’entrelacer -régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche d’une sorte -de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En dansant -en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont -l’effet est charmant. - -Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence -par les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes, -d’où elles seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles -exigeaient autrefois des costumes très frais et relativement chers. - - -=Les Moresques et les Épées.=--Ces danses, que l’on attribue aux -Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux -précédentes, s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à -Grasse, et aussi à Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé. - -Dans les _Moresques_, le costume consiste en une tunique blanche -très courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est -surtout le soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une -main une gaule, au bout de laquelle se balance une lanterne en papier -de couleur, et de l’autre une orange qu’il présente alternativement -à chacune des danseuses qui sont à ses côtés. Puis les hommes et les -femmes se mettent sur deux files qui se croisent. Le premier en tête -de chaque file fait des gestes fort animés et variés, successivement -imités par ceux qui suivent. - -La danse des _Épées_ a toujours lieu le soir. La seule différence qui -existe entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des -épées que l’on brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un -combat qui a pour objet de défendre ou d’enlever les bergères. La -musique se rapproche de celle du _boléro_ espagnol, où les grelots -remplacent les castagnettes. - - -=Leis Bouffet.=--=Leis Fieloué.=--=La Falandoulo.=--Dans les _Leis -Bouffet_, les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et -un soufflet à la main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant -avec le soufflet et en chantant des couplets qu’ils improvisent sur un -air fort gai consacré spécialement à cette danse. - -Les _Fieloué_, ou quenouilles, semblent une représentation satirique -des travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes, -leurs costumes sont toujours une exagération des costumes féminins. -Ils portent tous de grandes quenouilles enveloppées de papier de -différentes couleurs, formant des lanternes dans lesquelles brûlent -des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues du village en faisant -entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et les lanternes. -Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, sont -anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur -origine. - -La _Falandoulo_ est assurément la plus ancienne de toutes, et la -plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même -est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette -phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne -indissoluble. - -Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non -seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où -les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne. -Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus -vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et -du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée -spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des -deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance -ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui -faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre -la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des -derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt, -ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il -cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés -entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de -le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille -cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de -toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres -de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur -fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les -suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion -plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du -Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse -et de sympathie. - - -=La Reine de Saba.=--Parmi les divertissements disparus, il en est -un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que -le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit -dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque -description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent -part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et -à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La _Reyno -sabo_, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le -roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très -grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et -portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des -_Engageantes_. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison; -un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens -richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient -le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des -figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la -saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une -affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles, -la tradition voulait que la _Reyno sabo_ fût une importation sarrasine. -Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un -drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine. -Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton, -frappaient en cadence un coup sur la poêle. - - -=Caramantran.=--Ce mot, qui n’est qu’une altération de _carême -entrant_, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et -aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot -ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple -chargés de _Flasco_[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés -des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges -et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême. -D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de -deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin, -après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête -sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé -sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le -défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et -le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement -et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des -gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur -embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est -lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on -le jette à la mer ou à la rivière. - -Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux -ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient _les -Plaideurs_ de Racine. - -Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux -Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé _Paillado_, et -Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme. -Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à -la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la -victime. - -A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une -sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame -en accompagnant les époux. - -Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon -sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête -coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre -un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un -nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres. - -A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de -galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets -caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et -de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les -principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux -demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la -correction de leur danse. - -Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets -essentiellement local, l’_Aioli_. La veille, à minuit, la tradition -voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant -en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au -repentir. - - -FÊTES RELIGIEUSES - -=La Chandeleur.=--Comme nous avons eu l’occasion de le dire -précédemment, les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du -paganisme, un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les -campagnes plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le -manifeste. La Chandeleur en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se -munit d’un cierge de couleur verte autant que possible, et le présente -à la bénédiction de la messe[5]. On doit le rapporter chez soi tout -allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, ce serait un mauvais -pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt toute la -maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes -les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un -préservatif contre la foudre. - -On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en -temps d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques. - -Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs -distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour -la Saint-Blaise, on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont -regardés comme des spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins, -fabriqués pour la Saint-Denis, sont, dit-on, un remède contre la rage, -et les gousses d’ail rôties dans le feu de la Saint-Jean chassent les -fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, on bénit des pêches, et -l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes assez communes -dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer un état -d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à un -certain point. - - -=Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.=--La fête des Rameaux, -qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des -plus populaires en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec -des branches d’olivier, de laurier ou des palmes, qui sont bénites -pendant la messe. Ces rameaux, comme les cierges de la Chandeleur, sont -conservés pieusement, car ils ont les mêmes vertus. Il y a dans le -peuple une opinion très ancienne en ce qui concerne l’olivier: c’est, -dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé de la foudre. Les -Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les auteurs de -cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de charger -les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi très -loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en -l’honneur de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant -des rameaux d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit -l’usage des friandises et des fruits pour le jour des Rameaux, dans -un concile tenu à Aix, en 1585. En dépit de sa décision, on offre -aujourd’hui encore aux enfants des rameaux (_rampaù_) ornés de fruits -confits; ceux qui sont destinés aux dames portent souvent de riches -cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est le jour de l’_Aioli_, -de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, le jour -obligatoire des pois chiches[6]. A Marseille, pour en faciliter la -consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à -l’église des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la -messe. Comme en France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite -de l’occasion pour jouer un tour aux montagnards nouvellement arrivés, -en leur persuadant que ces pois sont distribués gratuitement. Alors -on voit, à la risée générale, des théories entières de ces crédules -Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite qu’ils se proposent de -faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux qui n’ont pas goûté -la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une explication -plutôt vive. - -Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de -tourniquets, claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels -ils font un vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant -l’office des Ténèbres. Puis, se rangeant en file, ils parcourent les -rues en continuant leur tapage. - -Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses -et d’ornements luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse -porter leurs premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le -maillot. C’est ordinairement la marraine qui en fait les frais; puis, -accompagnée de la mère, elle va présenter l’enfant au prêtre. Au -moment où l’on entonne le _Gloria in excelsis_, toutes les femmes qui -ont des enfants nouvellement chaussés les font marcher dans l’église. - -Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses -du jour de Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux -Saintes-Maries, les jeunes gens donnent, la veille, des sérénades; -et, le matin, ils passent avec des corbeilles ornées de fleurs et de -rubans, dans lesquelles les personnes qui ont été honorées de leurs -chants, accompagnés de musique, s’empressent de déposer des œufs. Car, -fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques est le jour des -œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. On y -mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage -établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la -mer Rouge. - -La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours -qui précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en -procession sur un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel -sont enfermées des reliques; de chaque côté est suspendue une étole. -On a donné au coffre le nom de _Vertus_, par allusion aux reliques -qu’il renferme et qui restent exposées trois jours dans l’église. A la -campagne, les paysans font passer par-dessus les _Vertus_ des poignées -d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à manger aux bêtes de somme, -persuadés qu’après cette opération elles seront préservées de la -colique. - - -=La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.=--Au point de vue religieux, -la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire. -Mais les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et -méritent, par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail. - -Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne -tradition relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi -René, tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour -leur donner plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât, -sans oublier les corps de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient -partie du conseil municipal. Il faut voir ici, dans la pensée du bon -roi, une haute leçon de fraternité et d’égalité chrétienne. Le peuple -qu’il gouvernait était considéré par lui comme une grande famille, dont -il aimait à rassembler les divers membres pour faire sentir à chacun -l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque qui -doit en résulter. - -Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières -familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse. -L’un d’entre eux, l’_Abbat_, ou abbé de la jeunesse, présidait aux -jeux, et avait la police de la ville pendant la durée de la fête. -Les étrangers étaient invités à dîner par eux. Leur costume, très -élégant, se composait d’une culotte de serge rose, justaucorps de -batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de dentelle; -bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges; -chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de -la Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même -couleur, porté en sautoir. - -Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois, -parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient -des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de -l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les -suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre. -Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui -assignait le cérémonial. - -[Illustration: La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe).] - -Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe, -avec cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers -midi, un groupe d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour -la conduire hors la porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de -dogue énorme, avait le corps formé par des cercles recouverts d’une -toile peinte; le dos était une forte carapace pourvue de pointes -et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, une queue -recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête qui -tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une -double rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté -par douze figurants, tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les -mouvements de la tête et de la queue, il donnait le signal de la course -au moyen de fusées attachées à ses naseaux et auxquelles un chevalier -mettait le feu. Alors il s’agitait en tous sens, comme animé de rage -et de fureur. Malheur à ceux qui se trouvaient à sa portée: heurtés, -culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation de se plaindre. -S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur affolement -ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La -course terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe, -où elle exécutait trois sauts en manière de salut devant la statue de -la sainte. Pendant l’intervalle des courses, les chevaliers et les -corporations procédaient à divers jeux en rapport avec leur rôle et -leur condition sociale. - -Ainsi les _Portefaix_ désignaient un des leurs qui représentait saint -Christophe, patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un -enfant richement vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un -tonneau sur un brancard. Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient -volontairement aux spectateurs. Cela s’appelait la _Bouto ambriago_. -Les prieurs présentaient à tout le monde une gourde remplie de vin, où -il était malséant de refuser de boire. - -Les _Paysans_, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la -vigne, tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire -trébucher les badauds, au grand contentement de la foule. - -Les _Bergers_ escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et -montées sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile -de genièvre (huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop -près d’elles. - -Les _Jardiniers_ jetaient des graines d’épinard aux demoiselles. - -Les _Meuniers_, armés de poignées de farine, s’en servaient pour -blanchir les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner. - -Les _Arbalétriers_ faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans -pointes. - -Les _Agriculteurs_, montés sur des mules richement harnachées et -précédés par la musique, distribuaient du pain bénit. - -Les _Mariniers_ pratiquaient le jeu de l’_Esturgeon_. Six chevaux -du halage du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle -était un bateau que l’on remplissait d’eau à tous les puits que l’on -rencontrait. Une pompe placée à l’intérieur servait à asperger les -badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux éclats d’un rire général. -Venaient ensuite les _Bourgeois_, sous le patronage de saint Sébastien, -précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits bâtons -blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le -Chapitre et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans -l’église de Sainte-Marthe. Les prieurs de chaque corporation déposaient -les pains bénits aux pieds de la sainte et versaient des aumônes dans -le tronc des pauvres. A la sortie, une immense _Falandoulo_ se formait -et parcourait les rues de la ville. C’était le dernier épisode de la -fête de la Tarasque. - - -=La Fête-Dieu.=--Dans toute la Provence, les processions de la -Fête-Dieu se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait. -La décoration des rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les -fenêtres et balcons ornés de riches draperies, les reposoirs improvisés -avec goût, les chaussées jonchées de pétales de fleurs, le peuple dans -ses plus beaux vêtements accourant en foule sur le passage, offraient -un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession -elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents de -toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes -et de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins, -les trompettes et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus -de riches chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de -fleurs, les jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et -couronnées de roses blanches, les autorités civiles et militaires en -grand costume. Enfin, sous un dais d’une grande richesse, l’évêque ou -le curé portait le Saint-Sacrement, resplendissant dans les nuages -d’encens qui s’échappaient des cassolettes agitées en un mouvement -régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre et de surplis de -dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques localités, la -composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu. - -Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des -jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins -sommairement. - -Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui -avaient accès au conseil municipal. La noblesse fournissait le _Prince -d’Amour_, le barreau, le _Roi de la Basoche_, et les corps de métiers, -l’_Abbé de la Jeunesse_. Le clergé s’abstenait. - -Le _Prince d’Amour_ était le premier officier. En cette qualité, -il siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix -délibérative. Mais, comme cette charge occasionnait de grandes -dépenses, sur la demande de la noblesse le roi la supprima en 1668, -et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le remplaça. Il lui fut -accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de _Pelote_[7]. Il -avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. Son -costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de -moire blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de -soie, souliers à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte, -cocarde au chapeau, nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se -portait à la main, et le lieutenant s’en servait pour saluer les dames. - -Le _Roi de la Basoche_ était élu le lundi de la Pentecôte par les -syndics des procureurs au parlement et par les notaires, sous la -présidence de deux commissaires du Parlement. Son costume était -semblable à celui du Prince d’Amour, mais il portait en plus le cordon -bleu et la plaque de l’Ordre du Saint-Esprit. - -De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus -beau et le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi -par une compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de -ciel; le porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires -avec écharpes roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes, -portaient une lance ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand -maître et le chevalier d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes -en casaques de soie bleu de ciel doublées de blanc, avec des croix -en dentelle d’argent sur la poitrine et dans le dos, le mousquet sur -l’épaule et l’épée au côté. Le troisième bâtonnier était escorté par -une compagnie de mousquetaires avec écharpes bleues; puis venaient le -guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la Basoche, entre -deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la marche. Une -de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à faire -acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la -place du roi. - -L’_Abbé de la Jeunesse_ était nommé sur une liste de candidats -présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu -après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait -du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de -fusiliers attachés à l’_Abbadie_ pour exécuter les feux ou décharges -appelées _Bravades_. - -Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la -cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint -et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux -autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa -suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche -et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau. - -Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux -dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte -et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient. - -_La Passade._--La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures -et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche -parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui -jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés -à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme -dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes. -Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal _La Passade_. -Vers dix heures lui succédait _Le Jeu du guet_. - -Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et -sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de -deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans -jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et -entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à -contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces -deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages -politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite, -un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et -le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent -et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi, -était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé -de _Rascassetos_: quatre individus ayant des poitrails de mulets et -trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un -peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième -_Rascasseto_, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le -brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de -figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi -fourni la matière du jeu suivant. - -_Le Jeu du Chat._--C’était encore une allégorie. Un Israélite portait -une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un -chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec -les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand -prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer -son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air, -circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré -en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action -de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des -Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte. - -Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’_Armetto_, la -mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe -de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un -trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient -leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une _Ame_, figurée par un -jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une -croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’_Armetto_[8], -les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups -sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait -de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes -plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque -cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme -habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se -tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade. - -Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer. -On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et -de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval, -poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose, -portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main -et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne -et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de -danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et -Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à -la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois -Parques, pour rappeler que la mort termine tout. - -A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la -procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un -caractère d’allégorie religieuse. - -La mise en scène du massacre des Innocents, désignés sous le nom de -_Tirassouns_, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait -à l’exécution, escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un -fusilier[9] qui, au signal donné, faisait une décharge, abattant -quelques enfants. C’étaient ces enfants qu’on appelait tirassouns, -à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans la poussière. Moïse, -indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi. - -_La Belle Etoile_ (_la bello Estello_).--Les trois Mages, partant pour -Bethléem, étaient précédés d’un enfant vêtu en lévite et portant une -étoile d’argent à l’extrémité d’un long bâton. Trois pages chargés de -présents les suivaient. - -Les Apôtres, revêtus du costume oriental, étaient munis chacun d’un -symbole propre à le faire reconnaître; Jésus, au milieu d’eux, marchait -recueilli et comme accablé sous le poids de la croix. - -_Les Chevaux Frux_, que la tradition fait remonter aux Phocéens, furent -en grand honneur sous la chevalerie et le roi René. Longtemps regardés, -d’après la légende, comme l’image des combats entre les Centaures et -les Lapithes, on y voit aujourd’hui une reproduction grotesque des -anciens tournois. Ces chevaux en carton, richement caparaçonnés, la -tête ornée de panaches, étaient mis en mouvement par leurs cavaliers. -Une ouverture pratiquée dans le dos permettait à l’homme, au moyen de -courroies, de suspendre sa monture, qui avait l’air de faire corps avec -lui; les draperies masquaient les jambes, et les mouvements imprimés -par le cavalier casqué, armé d’une lance, imitaient toutes les figures -usitées dans les tournois. Cet escadron, composé d’une vingtaine de -chevaux, était précédé d’un héraut d’armes, d’un coureur et -d’un Arlequin, qui faisait toutes sortes de tours. A sa suite, la -musique, fifres et tambourins, jouait des airs gais de la composition -du roi René. - -[Illustration: Un Tambourinaire.] - -La Mort, comme aux jeux du Guet, apparaissait enfin, mais sous un -aspect plus repoussant. La personne qui la représentait, grande, la -figure noire, la tête couverte d’ossements, était armée d’une faux avec -laquelle elle écartait les curieux. Ces derniers attachaient une grande -importance à n’être pas touchés par la faux qui, d’après eux, désignait -ceux qui devaient mourir dans l’année. - -Un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, c’est la promenade du -bœuf, pendant la semaine précédant la Fête-Dieu. La corporation des -bouchers de la ville de Marseille a toujours eu le monopole de cette -cérémonie. On choisit le bœuf le plus beau, on lui dore les sabots et -les cornes auxquelles on suspend des guirlandes de roses. On couvre son -dos d’une housse de velours à crépines d’or, et l’on y fait asseoir -le plus bel enfant que l’on peut trouver. Il est vêtu d’une tunique -blanche comme un lévite et couronné de roses. Parfois aussi il est -tout nu, avec une peau de léopard sur les épaules et la poitrine, et, -sur la tête, des feuilles de vignes entremêlées de grappes de raisin. -Quatre bouchers l’accompagnent; leur vêtement consiste en une robe de -damas de différentes couleurs, attachée à la taille et assez courte -pour laisser voir au-dessous du genou des bas de soie et des souliers à -boucles. Une ceinture de soie à franges et crépines d’or, une chemise -plissée à manches, ornée de rubans, enfin un chapeau d’abbat bordé -d’or et entouré de plumes blanches complètent le costume. Le cortège, -suivi de fifres et de tambourins, parcourt les rues où doit passer la -procession. Les bouchers portent des plats d’étain et font la quête, -dont le produit sert à payer les frais de cette exhibition. Le soir -venu, on abat le bœuf, dont les quartiers sont distribués aux pauvres -de la ville. On s’est livré à de longues dissertations pour expliquer -ces usages, et surtout la mort du bœuf. Les uns ont voulu y voir le -sacrifice du bouc émissaire des Hébreux, chargé de toutes les iniquités -du peuple. Mais alors pourquoi un bœuf, quand il était si simple de se -procurer un bouc? D’autres ont pensé que les bouchers tiennent la place -des anciens sacrificateurs romains, idée justifiée par une certaine -ressemblance de costume. Nous croyons simplement que tous les corps -de métiers étant représentés à la procession de la Fête-Dieu, sauf -les bouchers, qu’aucune bonne raison n’excluait, ils avaient pris un -bœuf comme emblème de leur corporation. Quant à l’enfant, sa robe de -lévite est une réminiscence de la religion juive. Avec les attributs de -Bacchus, il perpétue un souvenir du paganisme. - -A Salon, la confrérie des paysans dite de _Diou lou payre_ (Dieu le -père) élisait tous les ans, le jour de l’Ascension, un laboureur -qui prenait le titre de _Rey de l’Eyssado_[10]. Il paraissait à la -procession de la Fête-Dieu tenant une pioche en guise de sceptre, -précédé de pages portant des épées nues. Une paysanne partageait -avec lui les honneurs de la royauté. Des dames d’honneur tenant -des bouquets, précédées par un autre paysan portant un drapeau, un -autre jouant du tambour de guerre, un berger portant une écharpe en -sautoir et jouant du bâton, enfin quatre danseurs suivis de tambourins -complétaient le défilé. - -Pour la _Saint-Jean_, les artisans élisaient le _Roi de la -Badache_[11]. Cette cérémonie était annoncée la veille au son des -cloches et des tambourins par un grand feu de joie. A la procession de -la Fête-Dieu, le Roi de la Badache se montrait en habit à la française -avec, sur les épaules, un manteau bleu parsemé d’étoiles d’or et à -la main un chapeau Henri IV. Il était précédé d’un courrier, d’un -porte-drapeau, d’un joueur de pique, de trois princes d’amour, de huit -danseurs et de deux pages. Derrière lui, un second courrier annonçait -la reine et ses dames d’honneur. - - -=La Saint-Jean.=--A huit heures du soir, la veille de cette fête, -le corps municipal, le clergé et les prieurs des corporations se -rendaient en grand cortège sur la place où l’on avait disposé des -fagots de sarments et des fascines. Le maire a encore aujourd’hui le -privilège d’y mettre le feu et il fait trois fois le tour du bûcher, -suivi de tous les assistants. La flamme monte et éclaire la foule, -les cloches sonnent à toute volée, les boîtes à poudre font entendre -leurs détonations, les serpenteaux éclatent, traversent l’air et -tombent sur les spectateurs effarés. Bientôt la falandoulo se forme, -et c’est en dansant et en chantant que l’on voit s’éteindre le feu de -la Saint-Jean. A Marseille, on dispose sur la colline de _Notre-Dame -de la Garde_ des tonneaux de goudron qui brûlent toute la nuit. Par -intervalles, des feux de bengale de toutes couleurs changent l’aspect -de cette partie de la ville, où l’on termine la fête par un brillant -feu d’artifice. Le marché aux herbes de la Saint-Jean est trop -intimement lié à ces réjouissances pour que nous n’en disions pas un -mot. Qui ne le connaît, à Marseille? C’est un des plus anciens que nous -ait légués la tradition provençale, et c’est aux allées de Meilhan, -sous les ormes séculaires et les platanes grecs, qu’il se tient. - -Les paysans de la banlieue ou du _Terradou_, comme l’on dit en -provençal, y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait -quelques pas que des émanations singulièrement piquantes s’échappent -d’un amoncellement d’aulx, promesse, pour les amateurs d’_aioli_, d’un -festin savoureux que n’aurait pas dédaigné Homère. Les plantes et les -fleurs, sauge, romarin, verveine, menthe, lavande, mêlent leur parfum -et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, géraniums, pétunias, -chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la Provence, -pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers, -citronniers, lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers, -azeroliers, jujubiers: le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans -l’arrangement le plus propice à tenter l’acheteur. Dès la première -heure la foule s’empresse, et chacun fait ses provisions pour l’année. -La coutume veut aussi que les plantes aromatiques soient cueillies sur -la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers rayons du soleil -viennent frapper le _Saint-Pilon_. D’après la légende, les herbes et -les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si on -les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient -jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du -romarin: «C’est de l’aurore.» - - -=Les Morts.=--Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on -prend en commun le repas dit des _Armettos_[12]. Les châtaignes et -le vin cuit sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des -parents décédés, dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par -une prière pour le repos de leur âme. - - -=La Noël.=--De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence, -la Noël est certainement la plus importante, la plus populaire, la -plus généralement observée par les riches comme par les pauvres. Elle -se divise en quatre parties: la _Crèche_, les _Calenos_, la _Messe -de minuit_ et le _Jour de Noël_. La crèche a la même origine que -les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les premiers à -Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine qui -précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des -crèches toutes préparées. On y trouve également les _Santons_[13] et -les accessoires pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces -santons représentent saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le -bœuf, l’âne, les rois maures et, en général, tous les personnages et -les animaux qui se trouvaient à Bethléem à la naissance du Christ. Le -soir, les familles s’assemblent et, à la lueur des cierges, chantent -les noëls de Saboly. - -Les _Calénos_, altération du mot _Calendes_, consistent en cadeaux -que l’on échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons -et surtout un certain gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle -_Poumpo taillado_. Les boulangers et les confiseurs ont conservé -l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de la Noël, au soir, -les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent d’efforts -pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui -n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir -faire les frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de _Gros -soupé_; mais, pour retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller -dans les communes rurales. Là, le père de famille conduit par la main -le plus jeune des enfants jusqu’à la porte de la maison où se trouve -une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, qu’on appelle _Calignaou_ -ou _Bûche de caléno_. L’enfant, muni d’un verre de vin, fait trois -libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes: - - Alégre, Diou nous alègre. - Cachofué ven, tout ben ven. - Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven. - Se sian pas mai, siguen pas men. - -Ce qui se traduit ainsi: - - Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. Feu caché vient, tout bien - vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; si nous ne - sommes pas plus, ne soyons pas moins. - -Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant -soulève le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent -jusqu’au foyer en répétant devant les assistants les paroles de la -libation. Puis on l’allume avec des sarments et on le laisse brûler -jusqu’au coucher, moment où on l’éteint, pour le rallumer le lendemain, -en ayant soin qu’il se consume entièrement avant le jour de l’an. On -célèbre par cette cérémonie le renouvellement de l’année au solstice -d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans ses flancs représente les -premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. L’enfant est le -symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va finir. -Là où l’usage du _Calignaou_ a disparu, il a été remplacé par la lampe -de _Caléno_ ou _Calen_. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord, -dont les quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le -suspend par un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la -crèche sur le devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de -Sainte-Barbe. Il doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille -du jour de l’an. - -Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y -correspondre, la table est couverte de trois nappes de dimensions -différentes. Le premier service se compose de la _Raïto_, plat de -poissons frits auquel on ajoute une sauce au vin et aux câpres, et -qui, d’après la tradition, fut apporté de la Grèce par les Phocéens. -Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents légumes lui -servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et l’on sert -les _Calénos_ qui consistent en gâteaux, _Poumpo taillado_ ou autres, -des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons, -etc. On les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia -appelé _Saouvo-Chrestian_ (sauve-chrétien) fait avec de la vieille -eau-de-vie dans laquelle ont infusé des grains de raisins. Pour le -troisième service, on prend le café et les hommes fument une sorte de -pipe appelée _Cachinbaù_. La gaieté préside à ces agapes; on y chante -des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe de minuit. - - -=La Messe de Minuit.=--Elle diffère par certains détails originaux de -celle qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de -l’offrande on voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés -du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques -que l’on peut se procurer. Ils portent de grandes corbeilles remplies -de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, les femmes qui accompagnent -les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du _Garbalin_, sorte de -bonnet conique assez haut et garni tout autour de pommes et de petites -mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, éclairé par des -cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de blancheur -est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de l’agneau -sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et -chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau -et des corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe -s’achève sans autres variantes. - -La _Noël_ est essentiellement dans toutes les classes de la société une -fête de famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent -repas dont la dinde fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer, -où le chef de famille raconte les vertus des ancêtres, et répète -devant les enfants les traits capables de leur servir d’exemple ou -d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme ses habits de -mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour de la -fête, le dîner se termine par un plat d’_Aioli_ ou de _Bourrido_, mets -traditionnels en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous -pour l’année suivante. - - -LES JEUX - -Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez -généralement célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres -réjouissances particulières à diverses communes: ce sont les _Trains_ -ou _Roumevages_[14]. - -La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui -provoque l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies -religieuses, qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les -étrangers se livrent à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence -depuis un temps immémorial, portent l’empreinte indiscutable de leur -origine, quoiqu’on ait pu les imiter et les conserver dans d’autres -pays. - -Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires, -malgré les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou _Bachias_, -mot qui paraît dériver de _Bassaren_, surnom appliqué à Bacchus, pour -les fêtes duquel on faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour; -le tambourin, plus long et sur lequel on ne joue qu’avec une seule -baguette; le galoubet ou petit fifre, sur lequel on joue des airs vifs -et gais, autrefois employé surtout le matin pour saluer l’aurore, -d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les _Timbalons_ -ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les -musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent -ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage -remonte aux Grecs. - -Les _Joies_ forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle -ainsi une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à -suspendre les prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix -consistant en plats d’étain, montres en argent, écharpes de soie, -rubans, etc... - -La _Targo_, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants -de la catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert -le plus d’importance sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés -sont des bateaux de pêche ou des canots de navires de guerre, armés -de huit rameurs, d’un patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en -deux flottilles, peints en blanc avec bande de la couleur adoptée par -chaque flottille. Cette couleur se retrouve dans les rubans que portent -les rameurs, qui sont aussi en blanc, la tête coiffée de chapeaux de -paille. A l’arrière des bateaux qui doivent concourir pour la joute se -trouvent des sortes d’échelles appelées _Tintainos_[15] qui font une -saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très légère -soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en -bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné -par les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les -patrons naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant -assez pour que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le -plus faible est précipité dans la mer et regagne à la nage le bateau -le plus voisin. La lutte continue, et, si le même champion a raison de -trois de ses adversaires, il est proclamé _Fraïre_. Tous les fraïres -joutent entre eux et celui qui reste le dernier debout est proclamé -vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix de la _targue_ et -on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la joute, la -musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés, -entre autres la _Bédocho_ et l’_Aoubado_. Le port offre un spectacle -ravissant, les navires arborent le grand pavois; des chattes[16] bien -alignées forment un avant-quai et supportent des tribunes destinées -aux autorités de la ville, aux invités et à la musique. Ce jeu[17] -constitue un spectacle assez imposant, dans tous les cas intéressant et -curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir remplacé, à Marseille, les -exercices des arènes, que ne possédait pas cette ville. - -Le jeu de la _Bigue_ a lieu le même jour. Il consiste à marcher sur -un long mât enduit de suif ou de savon. Ce mât ou _Bigue_ est posé -horizontalement sur un ponton près du quai ou au bord d’une rivière. -Celui qui atteint l’extrémité sans tomber gagne le prix, mais il est -malaisé d’obtenir promptement ce résultat. Ce n’est qu’après un nombre -considérable de chutes dans l’eau, à la grande joie des spectateurs, -que, le frottement continu des pieds ayant peu à peu fait disparaître -le suif, le plus adroit concurrent parvient enfin à atteindre le but et -à être proclamé vainqueur. - -Nous ne citerons que pour mémoire les courses de bateaux ou régates, -qui ne diffèrent pas beaucoup des régates usitées dans tous les ports -français. - -La _Course_ des hommes et des femmes ne se voit plus que dans quelques -villages. Le droit de porter le caleçon de soie ou _Brayettos_[18], qui -est l’unique vêtement des hommes, est le privilège de celui qui a été -trois fois vainqueur de la course. Lorsque à son tour il est battu, il -le remet à son heureux rival. Les brayettos sont conservées avec soin -dans les familles; on se les transmet de père en fils. - -_Course des animaux._--Bien avant qu’il ait été question des courses -de Longchamp, Auteuil ou autres, célèbres aujourd’hui, la Provence -connaissait les courses de chevaux. Tout Roumevage un peu important -les inscrivait à son programme. Les conditions d’âge, de race, -d’entraînement n’étaient pas imposées; tout propriétaire d’un cheval -qu’il croyait capable de gagner le prix n’hésitait pas à concourir. Au -signal donné par un coup de fusil, le peloton s’ébranlait dans un nuage -de poussière; bientôt le nom du vainqueur retentissait dans la foule -qui l’acclamait, tandis qu’il allait recevoir, des mains du maire de -la commune, le prix qui lui était destiné. Les mulets, nombreux dans -le Midi, étaient aussi admis à concourir entre eux; la course, plus -longue, présentait aux concurrents des chances de succès plus égales. -Mais la plus amusante, celle à laquelle le peuple a toujours donné et -donne encore sa préférence, est, sans contredit, la course des ânes. -Conduits par des enfants armés d’une gaule, ils partent au galop. -Libres de leurs mouvements, sans cavaliers pour les maintenir, sans -autre direction que celle des gamins qui courent après, leur humeur -vagabonde se donne libre carrière et ils se dispersent dans tous les -sens. Quelques-uns, irrités par les coups de houssine, se jettent dans -les fossés, d’autres ruent ou s’en retournent, et les spectateurs, que -ce désordre amuse, se livrent à une joie bruyante et battent des mains -lorsqu’un baudet atteint enfin le but et gagne la course. Le vainqueur -ramené, on lui octroie une muselière en cuir, insigne peu agréable de -son triomphe. - -Le _Combat de taureaux_, jeu national en Espagne, est aussi usité -en Provence. Mais si, dans ces dernières années, on lui a enlevé -le caractère régional qu’il avait primitivement, il est bon de -constater que, dans certaines localités, il est resté ce qu’il était, -c’est-à-dire un amusement, un exercice où l’astuce et le courage -suffisent pour attirer et intéresser les spectateurs, sans dégénérer -en cruautés répugnantes pour nos mœurs et pour notre caractère. Pas -d’épées, pas de sang versé; un simple bâton suffit. L’habileté, -l’agilité, la force sont les trois qualités seules requises. - -Arles a la spécialité de ce genre de spectacle depuis que les arènes -ont reçu les réparations nécessaires. Excité par les bandilleros, le -taureau, dont la tête est ornée d’une rose ou cocarde de ruban, se -précipite sur celui qui l’a provoqué; un coup de bâton appliqué sur -le mufle le rend plus furieux. Il bondit et cherche à atteindre son -adversaire. Après une série de tours rapides, celui qui est désigné -pour vaincre l’animal se rapproche de lui et, d’un brusque mouvement, -le saisissant par les cornes, le renverse, lui enlève la rose piquée -sur sa tête et la présente à la foule qui l’acclame. Le taureau a en -quelque sorte le sentiment de sa défaite; il se relève honteux et se -sauve vers le torril sous les huées des spectateurs. Ce jeu n’est pas -sans dangers; quelquefois le taureau, poussé à bout, se précipite sur -son adversaire avec une telle impétuosité que celui-ci n’a pas le -temps de le saisir ou de l’éviter et se trouve atteint par ses cornes -terribles. Heureusement, l’habileté des toréadors arlésiens est telle -que les blessures graves sont rares. La course landaise, la course à la -perche sont des variétés que les Provençaux ne dédaignent pas. Dans la -seconde, le Pouly et son quadrille se sont acquis une célébrité bien -méritée. - -[Illustration: Combat de taureaux.] - -On a toujours pensé que les courses de taureaux avaient passé -d’Espagne en Provence sous les comtes de Barcelone. Nous croyons que -l’importation en est plus ancienne et nous l’attribuons plus volontiers -aux Romains, inventeurs des jeux du cirque. Ce qui pourrait donner -une certaine vraisemblance à cette opinion, ce sont les résultats des -fouilles opérées dans les arènes de Nîmes lorsqu’il fut décidé de -reconstituer ce monument romain. Les terrassiers ont alors mis au jour -une certaine quantité de crânes de taureaux, des défenses de sangliers -et des pattes de coqs pétrifiées. Cette découverte tendrait à faire -croire que de temps immémorial la Provence a été le théâtre de combats -de taureaux, de sangliers et de coqs, et qu’elle n’a pas eu besoin de -les emprunter à l’Espagne. - -_La Lutte._--Héritiers des Grecs et des Romains, les Provençaux ont, de -tout temps, aimé les jeux athlétiques. On luttait devant les tombeaux -des guerriers, dans le cirque et aux camps. De nos jours, il n’y a -pas de Roumevage un peu important sans lutteurs. Dans un grand espace -sablonneux, autour duquel prend place le public, les athlètes se -rassemblent pour mesurer leurs forces. Deux d’entre eux se présentent -vêtus seulement d’un caleçon, se serrent la main et jurent devant -les juges de combattre loyalement et sans colère. Puis, se mesurant -de l’œil, ils s’observent, se heurtent et s’enserrent, leurs bras -s’entrelacent, leurs jambes, leurs genoux buttent les uns contre les -autres; ils paraissent immobiles et on les prendrait pour deux statues -groupées si la tension des muscles qui font saillie, le gonflement des -veines et la sueur qui coule de leurs fronts n’indiquaient les efforts -et la concentration des forces. Soudain le plus robuste soulève son -adversaire et cherche à le renverser; mais celui-ci, plus souple, se -fait un point d’appui du corps auquel il est cramponné et le combat -continue, indécis. Enfin, le plus musclé, dans un effort suprême, -fait perdre pied à son adversaire. Si ce dernier tombe sur le côté, -le combat n’est pas terminé, mais reprend, au contraire, avec plus de -vivacité que jamais, car, pour être vainqueur, il faut, en Provence, -que l’adversaire soit renversé sur le dos et maintenu le genou sur la -poitrine. Quand ces conditions sont réalisées, la lutte est finie et -la foule applaudit. Le couple engagé va boire un verre de vin et se -reposer, pour laisser le champ libre au couple suivant. Les vainqueurs -luttent entre eux, le dernier est couronné et reçoit le prix. Ce jeu -est un de ceux qui excitent toujours le plus vif intérêt; les gens du -pays s’y rendent en grand nombre pour admirer le déploiement d’adresse -unie à la force, de souplesse unie à la vigueur, requis pour le -triomphe. - -Le _Saut_ est un exercice qui demande beaucoup d’agilité. Il est -pratiqué dans toutes les fêtes locales ainsi qu’il suit. Après avoir -tiré à terre une ligne sur laquelle ils se rangent, les sauteurs -partent sur un pied, font ainsi deux sauts, et retombent immobiles -sur leurs deux pieds au troisième saut, qui est énorme et dépasse -souvent en envergure les deux premiers réunis. Les sauteurs habiles -peuvent ainsi franchir des espaces considérables, parfois plus de -dix-sept mètres. Une variante de ce jeu consiste à l’exécuter en sac. -Le sauteur, enfermé dans un sac d’où ne sortent que les bras et la -tête, est obligé de procéder par petits sauts, entremêlés de chutes -fréquentes qui sont l’amusement des spectateurs. Il y a aussi le saut -de l’outre. Après avoir bien gonflé une outre, on la place à terre à -l’endroit convenu. Pour gagner, il faut, après avoir fait deux sauts, -atteindre l’outre au troisième et s’y maintenir en équilibre. Si -elle éclate ou si elle glisse sous les pieds, l’homme roule dans la -poussière à la grande joie du public. - -Deux autres jeux usités chez les Grecs et dont les Provençaux ont -hérité sont la _Barre_ et le _Disque_. L’instrument du premier est une -barre de fer qui sert aux carriers pour soulever les pierres, et que -l’on désigne dans le pays sous le nom de _Prépaou_. La barre lancée -vers un but, il faut, pour que le coup soit bon, que la pointe seule -touche la terre. Quant au _Disque_, il faut le lancer le bras levé -au-dessus de l’épaule, et il n’y a que le coup de volée qui soit tenu -pour bon. - -[Illustration: Jeu de boules.] - -Dans le jeu de _Boules_, on retrouve encore un exercice grec. Le lieu -choisi, chacun jette sa boule le plus loin possible; on reprend ensuite -de ce point en commençant par la boule restée en arrière. Celui qui -arrive au but avec le moins de coups gagne le prix. Cette façon de -jouer aux boules s’appelle le _Butaband_ ou but en avant. On les joue -également à la roulette et au mail. - -La _Cible_, les _Palets_, le _Mât de Cocagne_, les _Grimaces_, les -_Cartes_ et le _Coq_ sont des jeux assez connus partout pour que nous -nous dispensions de les narrer. Il y a cependant une différence dans le -jeu des palets. - -On fiche en terre une tige de fer à large tête. Les concurrents ont -trois anneaux de fer qu’ils doivent lancer sur cette tige de façon à -les y faire entrer; le prix est à celui qui les place le premier. - -Les _Grimaces_ excitent toujours l’hilarité du public et les juges -sont bien souvent embarrassés pour décerner le prix. Cet amusement -burlesque, inventé par des jongleurs qui avaient suivi des troubadours -provençaux en Espagne, s’est perpétué jusqu’à nous, et l’on voit de nos -jours des dessinateurs profiter des fêtes de village pour reproduire en -croquis ces contorsions du visage qu’à l’occasion ils utilisent pour -leurs travaux artistiques. - -Parmi les jeux de cartes usités dans les Roumevages, on ne peut guère -citer que l’_Estachin_, qui se rapproche de l’écarté. - -Le jeu du _Coq_ termine ordinairement la fête. Assez cruel du reste, -il paraît abandonné dans la plupart des petites communes; on ne -l’introduit dans les grands Roumevages que pour corser le programme ou -sur la demande d’amateurs. La veille de la fête communale, on promène à -travers les rues et les places un beau coq qui, aux sons des galoubets -et des tambourins, pousse de temps en temps un triomphant cocorico; -le lendemain, on le suspend par les pattes à une corde tendue entre -deux poteaux. Chaque concurrent, les yeux bandés, armé d’un sabre, se -tient au milieu du cercle formé par le public. Pour gagner le prix, -qui est le coq lui-même, tous sont placés successivement à dix mètres -de la bête dont ils doivent trancher le cou avec leur sabre. A un -signal donné, ils s’avancent en manœuvrant avec leur arme. Mais, quand -ils croient l’atteindre, leurs coups le plus souvent se perdent dans -le vide, et, le temps donné étant écoulé, il leur faut se retirer -bredouilles après avoir payé le prix de leur maladresse, jusqu’à ce -qu’enfin un plus adroit ou plus malin décapite le coq et l’emporte. Les -tambourins et les galoubets se font entendre, le public applaudit. - -Si l’on ajoute aux Roumevages les fêtes des corporations et les fêtes -votives, qui, les unes comme les autres, sont composées en grande -partie des éléments constitutifs de toutes les manifestations publiques -en Provence, on aura le tableau complet des divertissements et des -solennités dont la tradition nous a conservé le souvenir ou qu’elle -nous a légués. - - -NOTES - - [1] Parmi les principales corporations, on peut citer: les - Drapierii, Drapiers; les Cambiatores, Changeurs; les Cannabacerii, - Marchands de chanvre; les Macellarii, Bouchers; les Sartores, - Tailleurs; les Fabri, Ouvriers en métaux; les Sabaterii, - Cordonniers, etc., etc.... Chaque corporation occupait une rue qui - portait son nom. - - [2] Le mot _poumpo_ appartient au dialecte marseillais; dans les - pays limitrophes, on dit _fougasso_ qui vient du roman _foua_. - - [3] Le comte de Provence en 1777, le comte d’Artois en 1814 eurent - les honneurs de l’_olivette_, lors de leur voyage dans le Midi, et - c’est Aubagne qui leur offrit ce divertissement. - - [4] Flacons de vin. - - [5] C’est à l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Victor, à - Marseille, que la tradition veut que l’on aille entendre la messe - ce jour-là et faire bénir les cierges, que l’on choisit verts pour - les différencier des autres. C’est également à la Chandeleur que - l’on vend un excellent gâteau, qui affecte la forme d’une navette, - probablement en souvenir des tisseurs de chanvre qui allaient ce - jour-là à Saint-Victor faire bénir leur instrument de travail pour - s’assurer une bonne année. - - [6] En français; en espagnol, barbanzanos; en provençal, cèse. - - [7] Le droit de pelote fut fixé par un arrêt du Parlement de - Provence, le 3 août 1717, à 15 livres pour les dots au-dessous - de 3.000 livres. L’_Abbé de la Jeunesse_ le percevait sur les - artisans, le _lieutenant du Prince d’Amour_ sur la noblesse et - le _Roi de la Basoche_ sur la bourgeoisie. De nos jours, c’est - l’État qui perçoit le droit de pelote sous la forme de droits - d’enregistrement des contrats de mariage. - - [8] Armetto ou petite âme. - - [9] La présence et le rôle du fusilier au temps d’Hérode n’est pas - ce qu’il y a de moins original dans ce spectacle. - - [10] Roi de la pioche. - - [11] Badache, altération du provençal _Besaïsso_: double pioche. - - [12] Armetto, en provençal, pour âme malheureuse, âme du purgatoire. - - [13] _Santon_, petite statuette en argile moulée et peinte - représentant des saints et tous les personnages bibliques et autres - de la crèche. - - [14] _Roumevage_ est formé de deux mots: _Roumo viaggi_, voyage - à Rome. En souvenir de _Roumieu_, mot employé pour désigner un - pèlerin qui allait à Rome. D’où l’usage de ce nom appliqué aux - fêtes communales et pèlerinages. - - [15] Tintaino, léger, fragile; ce mot exprime également la pose - incertaine du jouteur, rendue plus instable par les mouvements du - bateau. - - [16] Sorte de pontons. - - [17] Nous donnerons, par la suite, sur le jeu de la Targo, dans le - chapitre relatif à la poésie provençale, un couplet qui indique - combien il est apprécié à Marseille. - - [18] Brayettos, petite culotte. - - - - -II - -USAGES - - Le Baptême.--Le Mariage.--Les Funérailles.--Les Quatre Saisons.--Le - Costume.--Les Mœurs.--La Vie domestique.--La Vie sociale. - - -Dans la vie civile de tous les peuples, une foule d’usages consacrent -les événements marquants et leur impriment un caractère solennel -et national. En Provence, le paganisme, comme nous l’avons vu -précédemment, a laissé dans les esprits des idées superstitieuses -contre lesquelles l’amélioration des mœurs, une instruction plus -avancée, effets de la civilisation, n’ont pu réagir assez pour -qu’il n’en subsiste pas quelques vestiges, surtout dans les classes -inférieures. C’est ainsi que les femmes grosses sont persuadées que, -si elles ne satisfont pas un désir de gourmandise, l’enfant naîtra -avec un signe qui aura quelque ressemblance avec l’objet convoité. -On donne à ces signes le nom d’_Envegeos_[19]. Cette croyance est si -répandue qu’elle excuse tout et que l’on n’ose rien refuser à une -femme enceinte. Dans un milieu semblable, les tireuses de cartes, -les charlatans, bohémiens, diseurs de bonne aventure et somnambules -extra-lucides trouvent de nombreuses dupes et vivent largement de la -crédulité populaire. - - -=Le Baptême.=--La célébration du baptême est une fête de famille; il -est d’usage que l’aïeul paternel et l’aïeule maternelle soient le -parrain et la marraine du premier enfant. Le cortège, auquel ont été -conviés parents et amis, se rend à l’église précédé d’un tambourin. A -l’issue de la cérémonie, une bande d’enfants courent après le parrain -en criant: _Peyrin cougnou_[20]. Ils ne cessent de crier que lorsqu’on -leur a jeté des pièces de monnaie et des dragées. De retour au logis, -une collation suivie d’un bal est offerte aux invités. Aux relevailles, -il est d’usage que la marraine donne au filleul un pain, un œuf, un -grain de sel et un paquet d’allumettes, en lui disant: _Siégués bouan -coumo lou pan, plen coum’un uou, sagi coumo la saou et lou bastoun -de vieillesso de teis parens._ C’est-à-dire: Sois bon comme le pain, -plein comme un œuf, sage comme le sel, et le bâton de vieillesse de -tes parents. La _Baïlo_, ou sage-femme, remet au nouveau-né un petit -coussinet bénit qu’on désigne sous le nom d’_Évangile_ et qui, dans -son esprit, est destiné à le préserver de toutes sortes de maléfices. -Chaque fois qu’il éternue, on s’empresse de dire: _Saint Jean te -bénisse_, parce que l’on croit que ces paroles le délivreront des -mauvais génies. - - -=Le Mariage.=--Lorsqu’un mariage est arrêté, on s’occupe de fixer la -date de la célébration, en ayant bien soin d’écarter le vendredi et -le mois de mai, considérés comme néfastes aux nouveaux mariés. Le -futur s’empresse d’offrir à sa fiancée la _Lioureio_, c’est-à-dire -la corbeille de noces, dont l’importance varie suivant la condition -des époux. Les fermiers du territoire d’Arles avaient la réputation -d’être très généreux; on estime que leurs cadeaux pouvaient valoir -jusqu’à 10.000 francs. Les diamants, les parures, dentelles, robes de -soie formaient les objets principaux. Le cortège, le jour de la noce, -est composé quelquefois de cent personnes, marchant deux à deux et -précédées des tambourins et galoubets qui jouent des airs d’allégresse. -En tête est la _Novi_[21], sous le bras de celui qui a été chargé de -la conduire et que l’on désigne sous le nom de _débooussaïré_; c’est -ordinairement un proche parent ou le parrain, ou encore l’ami intime de -l’époux. La cérémonie à l’église est suivie d’un repas, puis d’un bal -qui termine la fête. Les vêtements de la mariée varient suivant le pays -et la condition sociale, mais le voile et les souliers sont toujours -blancs; elle porte les bijoux que son époux lui a donnés. Au dessert, -on chante des couplets en son honneur et c’est lorsque l’attention des -convives est distraite par la musique qu’un jeune garçon, passant sous -la table, lui enlève sa pantoufle, qui, aussitôt, fait l’objet d’une -enchère dont le prix est distribué aux domestiques. Cet usage subsiste -encore dans le vieux quartier de Saint-Jean, à Marseille. Le soir venu, -on s’inquiète de savoir quel sera des deux époux celui qui éteindra le -flambeau nuptial, une vieille croyance le désignant comme devant mourir -le premier. Souvent, pour éviter l’ennui de ce pronostic sinistre, on -laisse brûler la bougie toute la nuit, ou la plus proche parente vient -l’enlever à un moment donné. - -Quand les époux convolent en secondes noces, l’événement est marqué -par un vacarme infernal ou charivari, auquel des jeunes gens armés -de sonnettes, de pelles, poêles, chaudrons et trompettes se livrent -sous les fenêtres des fiancés. Ceux-ci ne peuvent s’en délivrer qu’en -donnant une somme d’argent aux chefs de la bande, qui l’emploie à -faire un excellent repas. Ce singulier usage semble avoir remplacé -le _Droit de Pelote_ qui existait sous l’ancienne monarchie. Nous -ne reviendrons pas sur l’historique de ce droit déjà mentionné, qui -frappait les gens étrangers à la localité, mariés à des jeunes filles -ou à des veuves du pays. Fixé d’après l’importance de la dot de la -femme, il se percevait aux portes de la ville, au son de la musique et -au bruit de la mousqueterie. - -[Illustration: Les Aliscamps (cimetière des premiers chrétiens).] - -=Les Funérailles.=--Pendant fort longtemps on a conservé en Provence, -et surtout à Arles, les coutumes funéraires romaines. Jusqu’au XIIe -siècle, les habitants des deux rives du Rhône mettaient le mort -dans un tonneau enduit de goudron avec une boîte scellée contenant -l’argent des funérailles. Puis, remontant le fleuve à une certaine -distance, ils abandonnaient au courant le tonneau, qui était arrêté -à Arles par des commissaires préposés à cet effet. Le cadavre était -ensuite enseveli dans les _Aliscamps_, ou Champs-Elysées, et les -droits de sépulture perçus par le chapitre de Saint-Trophime. Il faut -croire que ces revenus étaient considérables, car ils donnèrent lieu -à des contestations sérieuses entre les bénéficiaires d’Arles et -l’abbaye de Saint-Victor, de Marseille, à qui appartenait l’église de -Saint-Honorat, située dans l’enceinte des _Aliscamps_. - -Au XIIIe siècle, les sépultures étaient réglées ainsi qu’il suit. Les -évêques avaient seuls le droit d’être enterrés dans les églises. Dans -les abbayes et les monastères, les chapitres avaient, au centre de leur -cloître, un jardin dans lequel étaient des caveaux pour les moines -et les chanoines. Les comtes de Provence, suivant leurs dernières -volontés, avaient été admis à la sépulture des cloîtres. La même faveur -fut accordée par la suite aux grands dignitaires de la cour. Enfin il -arriva un moment où tout le monde voulut y avoir part. On comprend -aisément que l’espace fit bientôt défaut. On creusa alors des caveaux -dans les églises, et il n’y eut plus dans les cimetières que le bas -peuple. La Révolution, par raison d’hygiène, fit cesser ces abus et -même ferma et reporta dans la banlieue les cimetières contigus aux -églises paroissiales. La veillée du mort se fait, en Provence, dans la -chambre où il est exposé. La personne qui le garde est remplacée de -deux heures en deux heures; la famille et les amis se tiennent dans -la pièce voisine. Il n’y a pas encore bien longtemps, l’usage voulait -qu’une fois arrivé auprès de la tombe le cercueil fût ouvert, afin -que les assistants pussent contempler une dernière fois les traits -du défunt et que toute méprise sur son identité devînt impossible. -Ces scènes toujours pénibles, ayant occasionné des accidents chez -les personnes impressionnables, souvent même des cas de folie et -d’épilepsie, furent supprimées. - - -=Les Quatre Saisons.=--L’usage d’inaugurer ou célébrer par des -réjouissances publiques ou familiales les quatre saisons de l’année a -été conservé dans la campagne. - -_Le printemps._--Le paysan provençal est attentif à l’arrivée des -hirondelles, dans lesquelles il a plus de confiance que dans le -calendrier. Si l’un de ces oiseaux établit son nid sous le toit de sa -maison, il s’en estime très heureux et fête avec des amis ce présage de -bonheur. - -Le 1er avril ramène périodiquement certaines plaisanteries consistant -en messages trompeurs; on en profite encore pour servir au prochain, -sous le couvert de l’anonymat, des vérités quelquefois très dures. Cet -usage, connu sous le nom de _Poissons d’avril_, est un souvenir du -temps où l’année commençait en avril. Les étrennes que l’on donnait -alors furent reportées au 1er janvier, et l’on réserva pour le 1er -avril des compliments ironiques à ceux qui n’avaient adopté qu’à regret -le nouveau régime. Mais, comme c’est au mois d’avril que le soleil -quitte le signe des poissons, les compliments, ainsi que les objets qui -les accompagnent souvent, furent nommés _Poissons d’avril_. A la fin -de ce mois, on plante dans les villages, devant la maison qu’habite -une fiancée, un _Mai_ d’amour. C’est une longue perche terminée par -un bouquet de fleurs qui arrive au niveau de la fenêtre que l’on sait -être celle de la chambre de la jeune fille; quelquefois, c’est un jeune -peuplier garni de rubans qui s’offre à sa vue, lorsque le matin elle -ouvre les volets. A ce moment, le prétendu, accompagné par des amis et -des musiciens, exécute une aubade et chante un couplet en son honneur. - -En voici quelques-uns appropriés à la circonstance et empruntés au -langage des fleurs: - - -POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR - - Bello, vous representi la faligouro; - Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro, - Encaro mai quand es flourido, - Vous amarai touto ma vido. - - -DOUTE OU SOUPÇON - - Bello, vous representi la viouletto; - Sias din moun couer touto souletto; - Mai per iou sarié doulourous - Si din vouestro couer n’y avie dous. - - -PLAINTE - - Vous representi lou roumaniou - Que lou matin vous lou cuilliou, - Et que lou soir vous lou pourtavi, - Pour vous prouvar que vous aimavi; - Mai, bello, se m’amas plus iou. - Rendés mé moun gai roumaniou[22]. - - -RUPTURE - - Iou vous representi l’ourtigo, - Bello, sarés plus moun amigo. - Vési qu’avés trop de pounchoun, - Maridas vous em’un cardoun[23]. - -Avec la fête de la _Belle de mai_ ou Maïa, et la tonte des moutons, -qui rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes -agricoles du printemps. - -L’_Été_ aux blonds épis voit la magnifique manifestation des -moissonneurs, dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée. -La dernière charrette de blé est ornée de guirlandes de feuillage, -ainsi que l’attelage. Les faucheurs, les botteleurs, les glaneuses -chantent et reviennent à la ferme en farandole joyeuse. Le soir, un bon -repas leur est servi et l’on boit à la santé du fermier. - -La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique, -célébrant aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes -des anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen. -Quand on cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les -vendangeuses. C’est ce qu’on appelle la _Moustouisso_. Lorsque se fait -le soutirage de la cuve et qu’on presse le marc, on donne à boire du -vin nouveau à tous les passants qui en demandent. Il y en a qui abusent -de cette faveur et ne tardent pas à être gris. Ils font alors toutes -sortes d’extravagances qui amusent les badauds. La récolte des raisins -secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également lieu à -des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture au -moût que l’on appelle _Coudounat_, on réunit dans un festin parents et -amis, sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est -l’occasion d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et -qui se termine par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons -des galoubets et des tambourins. - -Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi -pour permettre la cueillette des olives et le travail des moulins -à huile qui deviennent les lieux de réunion des villageois. On y -chante, on y rit, on y conte des histoires, car la gaieté est le trait -caractéristique des Provençaux. La cueillette des olives a été de tout -temps l’occasion de jeux et de divertissements. Un sarcophage des -Aliscamps, orné d’un bas-relief où sont reproduites toutes les phases -de la cueillette des olives, permet de constater la similitude exacte -qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de nos jours. -C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste -l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il -donne lieu. - - -LE COSTUME - -L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place -importante, si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant -par la domination romaine, puis française, et enfin par le gouvernement -des comtes. Nous nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il -existait avant la Révolution sur tout le territoire provençal, tel -que quelques rares communes rurales l’ont conservé. Dans les villes, -il a dû faire place à la mode générale et céder le pas aux vêtements -confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux départements. -Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin d’être -heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot -d’ordre à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements -si pittoresques, si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages. -Nous vivons sous le régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas -courent le danger redouté de passer pour ridicules. - -Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur -ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de -coutil, ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la -matelote, chemise blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers -en peau blanche. Nous préférerions, disions-nous, ce vêtement au -travestissement actuel qui nous les montre serrés dans une jaquette -qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés d’un gilet noir, -d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau haut -de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille -comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la -mode et chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté -à Marseille est celui des prud’hommes. Sauf une légère modification, -qui a consisté à substituer la culotte aux _Grégaillos_ et l’habit au -pourpoint, cette corporation a conservé les guêtres, la petite cape -appelée _Traversière_, le chapeau à plumes noires relevé par devant à -la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette parure devenue -étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares. - -Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi -aux femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles -savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la -chaussure spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs -yeux de flamme et la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont -petites et bien rangées, leur font pardonner l’adoption de certaines -modes, mal appropriées à leurs corps souples et vigoureux. C’est en -remontant par Saint-Chamas, Istres, Pélissane, Salon, etc., que l’on -retrouve leur ancien costume, qui se rapproche beaucoup de celui des -Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de drap brun, et, l’été, -la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en filoselle et -les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans. - -[Illustration: Costume d’Arlésienne.] - -Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien -choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire -ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée -autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde -de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête -par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment -une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur -lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne -rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine, -sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le -droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie -qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe -de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est -surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un -petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie -ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur -le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte, -appelée _Chapelle_. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville, -laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier, -en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi, -à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec -de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote -historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient -les habitants de la ville d’Arles. - -C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne -cisjurane, formait le royaume d’Arles. - -Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques -et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné, -la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud, -les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le -Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et -devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine -d’amende et même de mort. - -Le fait suivant, que nous empruntons aux _Chroniques de la Cour du -roi d’Arles_[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des -Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails, -avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la -capitale. - -Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer -les lois et règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer -précieusement jusqu’à nos jours, du moins dans ses traits -caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui rehausse leur beauté, y -ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit des étrangers un -souvenir du pays du soleil. - -Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte -français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la -cour d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut -l’origine de divisions dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques -résultats. Madeleine avait introduit à la Cour les modes françaises, -d’où son partage en deux camps: l’un composé de gens attachés au -costume national, l’autre de partisans de l’innovation. - -Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti; -à la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui -s’était tourné contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et -s’être vu repoussé avec mépris. - -Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement -contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette. - -Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits -assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle -accordait facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit -d’espérer, se vengea d’elle par un mot plein de méchanceté. - -Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de -l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ: - ---«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; priez -Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur Marthe -et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.» - -Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en -larmes, trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son -fou; elle le supplia de lui permettre de venger son honneur faussement -attaqué. - -Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se -sentit tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à -faire choix d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en -champ clos. - -[Illustration: Arles: Porte de la Cavalerie.] - -Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira, -mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et -le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour -l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée. - -La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode». - -Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous -les autres blessés. - -Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit, -sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à -l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles, -ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du -pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.» - -Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton: _changeant -comme la mode_, les Arlésiennes ne sauraient être rendues responsables. -Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant d’aussi loin, -ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort d’hommes, et -sanctionné par un arrêt royal. - -Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial -pour les hommes. Les fermiers des _Mas_ portent quelquefois une culotte -courte avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue, -un gilet croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords. -Les bergers, comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau -ou roulière, un chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les -grandes guêtres, une veste courte et un gilet croisé. Dans leur poche -se cache invariablement un couteau recourbé à usages multiples: il -sert à manger ou bien à façonner des petits objets en bois: sifflets, -castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans l’utilisent -également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque, -après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague -à tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellent _Cachimbaou_, et -l’allument en tirant du feu d’une pierre à fusil, nommée _Peyrar_. -Le costume des mariniers du Rhône se rapproche beaucoup de celui des -Catalans. - -Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, il -est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son -langage, ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement -soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se -ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples -différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui -remonte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions; -enfin, que la troisième est celle qui s’est le plus identifiée avec -Rome, et que, seule peut-être à notre époque, elle reproduit, par le -costume de ses femmes imité de celui des dames romaines, certains -traits de ce peuple remarquable. - - -LES MŒURS - -=La Vie domestique.=--Le fait d’avoir successivement vécu sous -l’influence des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque, -créa une sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des -Provençaux. Plus tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse -et Nice secouèrent le joug des comtes de Provence et s’érigèrent en -républiques. Ce fut à partir de ce moment, et malgré tous les éléments -de discorde qui naissaient de la jalousie mutuelle de tous ces petits -États, que commença à se dessiner un ensemble de traits capables -d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet Gervais de -Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement du XIIIe siècle: - -«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée -dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses -promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement -malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait -supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de -se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire. -Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance, -et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait -un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne -serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée -par personne, il n’en est pas non plus qui soit plus disposée à faire -le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les -autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule -chose lui manque: c’est un prince bon et juste.» - -En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en -René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites -républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les -gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils -surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans -les arts. - -René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui -assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets -plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses -mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya -et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des -artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la -nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont -agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est -jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait -prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout -d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de -rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient -ensuite sensiblement adoucies. - -Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence -que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait -une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état -social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté. -Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes -circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne -se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles -héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations, -les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés, -l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt -familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le _Livre -de raison_. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était -enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la -clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand -respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à -tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions -avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le -père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous -sa dictée par le fils aîné. - -Depuis la Révolution, l’usage des _Livres de raison_ a disparu et -la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son -absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements -dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce -qu’elle était autrefois. - -Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission. -Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A -cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité -souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et -elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître -dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la -Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait -de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme, -qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager -son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive -et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui -laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense -aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection -et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait -provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est -largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui -établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans -compromettre les intérêts de l’autre. - -L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on -déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de -sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi -le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au -mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appelée _Bouillabaisse_, puis -de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait -au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des -fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on -donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque -ou de melon ou une tartine de _Coudounat_. A huit heures, on servait -le souper, qui se composait d’une _carbonade_, les jours gras, de -poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade, -le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux -jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de -douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion. - -Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter -le _Livre de raison_ et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes -les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée -aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René -qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé -permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient -disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se -répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette -cheminée monumentale qu’on jouait à la _Comète_, appelée en provençal -la _Touco_, à l’_Esté_ et à l’_Estachin_, qui ont quelques rapports -avec l’_Écarté_. Plus tard encore, ce fut la mode de l’_Impériale_ et -enfin du _Piquet_. Les femmes jouaient à la _Cadrète_. Dans la haute -société, on avait les _Dés_, le _Trictrac_, les _Échecs_, les _Dames_ -et le _Reversi_. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait -la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de -la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations -entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les -mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme -la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée -dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant -au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il -faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations -méridionales par une centralisation politique et administrative -poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et -l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi -bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre -une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le -caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur -nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié; -il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès -modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur -permît une existence plus autonome qui produirait des résultats -féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux, -surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de -départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation -surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le -commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre -l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières -fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels, -grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments -de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres -puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur -rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue -au détriment de tous. - - -=La Vie sociale.=--Sous les comtes de Provence, tous les chefs de -famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont -les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état -avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le -bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de -l’assemblée, que l’on appelait le _Conseil_ et qui se tenait toujours -le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place -du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls -délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur -le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises. -Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris -aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les -magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient -aux divertissements publics. - -Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce -temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir. - -Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la -Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse. - -La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au -3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les -armateurs et les négociants les plus honorables, les plus actifs et -les plus intelligents. Elle ne tarda pas à acquérir une importance -telle que l’État, dont elle servait les intérêts, crut devoir lui -prêter le secours de son autorité. L’exemple de Marseille fut bientôt -suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les villes les plus importantes du -royaume, qui créèrent à son instar des Chambres de commerce. En 1791, -l’Assemblée Nationale les supprima; elles furent rétablies sous le -Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes modifications, -mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore en ont -consacré l’utilité. - -Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille -celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner -l’énumération ainsi que la conversion exacte en valeurs du système -métrique décimal: - - L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes; - - L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2m,012; - - La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines; - l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins; - - Le picotin égale 2{lit},50; - - La charge d’avoine, 240 litres; - - La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile - perdue; - - La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres; - - La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts - ou pitchounes; - - La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons. - - Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres - 60 centilitres. - -Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans -les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes -mesures et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et -les autres sont bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations -réciproques. - - -NOTES - - [19] Envies. - - [20] Parrain crasseux. - - [21] La mariée. - - [22] Ce qui peut se traduire ainsi: - - POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR - - Belle, je vous présente le thym; - Vous savez qu’il est toujours beau, - Mais bien davantage quand il est fleuri. - Je vous aimerai toute ma vie. - - DOUTE OU SOUPÇON - - Belle, je vous présente la violette. - Vous êtes dans mon cœur toute seulette, - Mais, pour moi, il serait douloureux - Si dans votre cœur il y en avait deux. - - PLAINTE - - Je vous présente le romarin - Que ce matin je suis allé cueillir - Et que ce soir je vous apporte - Pour vous prouver que je vous aime. - Mais, belle, si vous ne m’aimez plus, - Rendez-moi mon gai romarin. - - [23] Ce qui peut se traduire ainsi: - - RUPTURE - - Moi, je vous présente l’ortie; - Belle, vous ne serez plus mon amie. - Je vois que vous avez trop d’épines. - Mariez-vous avec un chardon. - - [24] Gourdon de Genouillac, _Histoire du Blason_. - - - - -III - -LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE - - Raynouard.--Fabre d’Olivet.--Diouloufet.--D’Astros.--Jasmin. - --Moquin-Tandon, etc. - - -Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, la _Constituante_ -décréta, le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait -faite dans les dialectes des provinces, elle n’ignorait pas que la -proscription des idiomes locaux est le moyen le plus puissant de -désagrégation nationale. Des sentiments blessés, de la liberté outragée -naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies religieux et -politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement -de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré -par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus -exact de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y -nuire, aida, au contraire, à la formation de l’unité religieuse, qui -fit et fait encore sa force aujourd’hui. - -La _Convention_ fut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans -son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par -tous les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans -la suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la -langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne -supprime pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de -reconnaître son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité -de Législation[25], qui concluait au rejet de sa première décision[26], -pour le plus grand bien de la nation et l’apaisement des esprits, que -cette mesure vexatoire avait excités au plus haut degré. - -Si le _Consulat_, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage -exclusif de la langue française à tous les représentants de la -puissance nationale, du moins il les autorisait à transcrire en marge -les lois, décrets, arrêtés, dans l’idiome de la province, dont l’usage -oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir contre la force irrésistible -du langage populaire et le provençal, né du Roman, devait, sous peu, -être l’objet d’études approfondies et de manifestations philologiques -qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans la formation -de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol -et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être -discutée et les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie -lui donnent la consécration de la langue nationale. - -Il était réservé au XIXe siècle de voir s’épanouir la renaissance du -provençal. Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants -et de curieux jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour -absolument nouveau sur cette langue qui, à la veille d’être proscrite, -s’affirmait avec une vigueur nouvelle, en dépit des mesures arbitraires -dont elle avait été si souvent frappée. - -Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en -date, au XIXe siècle, Raynouard. - - -=Raynouard.=--François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles -(Var), en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du -dialecte provençal. Après avoir occupé très honorablement sa place -comme député à la Convention, il fut poursuivi pour ses opinions, -qui l’avaient classé parmi les Girondins. Emprisonné, puis remis en -liberté, il reprit sa robe d’avocat au barreau de Draguignan. Grâce -à son talent, il y fit une petite fortune qui lui permit, dans ses -loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue romane et -les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches -dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages -font autorité sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est -à cette source que les érudits, les philologues et les romanisants -sont allés puiser leurs inspirations et se renseigner sur la valeur -des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes du Midi. _Les -Templiers_, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand succès. -En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel -la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui -qui rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il -siégea à la Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître -successivement un _Choix de poésies originales des troubadours_ (6 -volumes), auquel il joignit une grammaire romane; et, en 1835, un -_Nouveau choix de poésies_ (2 volumes), suivi d’un lexique roman -(6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui également: -_Recherches historiques sur les Templiers_ (1813), _Historique du droit -municipal en France_ (1829) et un certain nombre de poésies manuscrites. - -[Illustration: Raynouard.] - -Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en -butte; d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme -avocat, il ne pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée -(car il avait donné tout ce qu’il possédait pour sauver son frère -d’une ruine imminente): on avouera qu’il eut une existence bien -remplie et le double mérite de ne négliger aucune de ses occupations, -et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à l’étude -approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne se -prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait -les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude -et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la -patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut -tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité -des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce -travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et -parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre -natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son -pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins -persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche, -n’aurait obtenu aucun notable résultat. - -Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en -reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix -Monthyon accordé à _Jasmin_, en 1852, par l’Académie Française: - -«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus -encore, l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un -des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et -législateur citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une -moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue -romane du XIIIe siècle, dont les monuments s’étaient comme perdus sous -la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et -de Molière!...» - - -=Fabre d’Olivet=, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le -contemporain de Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé -pour chanter la Provence. Il ne nous appartient pas de juger ici -l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. Nous ne retiendrons parmi -ses nombreuses productions que celles dont la nature intéresse notre -étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu confondre avec -certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. Elles -ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une -précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression -poétique de la pensée, les sujets traités par les premiers poètes -provençaux. Ce mérite valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais -compliments; on l’accusa de plagiat, on le traita de pasticheur, dès -qu’on s’aperçut que le public avait été dupe d’une supercherie. C’était -pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet avait, par un -adroit subterfuge portant sur le titre: _le Troubadour_, laissé croire -que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies -des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque. -L’authenticité en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même -fut un moment dupe de cette supercherie. Cependant, après une étude -attentive de l’ouvrage de Fabre d’Olivet, il revint sur sa première -impression et, ne pouvant s’y tromper plus longtemps, dénonça le fait -au monde littéraire[27]. C’est alors qu’on se vengea de la surprise -en accumulant sur _le Troubadour ou Poésies occitaniques du_ XIIIe -_siècle_ les épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins -indulgent que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle -n’avait rien pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux -de Fabre d’Olivet sur les anciens écrivains romans et l’imitation -parfaite de leurs tournures poétiques en langue romane étaient bien -faits pour amener une confusion très excusable. - -Vers 1806, l’abbé =Vigne= fit paraître une série de contes en vers -provençaux, qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont -toujours lus avec plaisir. - - -=Honorat= (Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les -Provençaux qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les -documents qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal. -Il naquit à Allos (Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se -signala par son dévouement à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie. -Le Gouvernement lui remit une médaille d’or pour récompenser ses -services et, en 1815, lui offrit une sous-préfecture. Il refusa cette -fonction par modestie, et accepta plus tard la place de directeur des -postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors la médecine. En 1830, -il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonner complètement -à son œuvre capitale, son _Dictionnaire provençal-français_. Dans la -préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher -de reproduire: - -«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant le _Dictionnaire -provençal-français_, a été de mettre les personnes qui, comme moi, -ont été élevées sous l’influence de la langue provençale, en état de -profiter de cette langue même, pour arriver à la française.» - -N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat -avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait -devenir le théâtre. Son _Dictionnaire_ ne se borne pas à donner le sens -et l’orthographe des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres, -des arts, des sciences, des coutumes et des usages de la Provence. -Il abonde en renseignements sur les institutions, les inventions -les plus remarquables, et offre une collection de proverbes à nulle -autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est -un véritable tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique -qui n’exclut pas l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque -d’apoplexie, Honorat est mort avec le regret de n’avoir pu joindre -à cet ouvrage déjà considérable un volume de biographie et de -bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un traité de prononciation -et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son existence à -rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans son -genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses -qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit de _Pierre -Puget_, savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus -de mille pages, contenait la signification des mots, leur origine, -et leur étymologie en français; en somme, c’était déjà un véritable -dictionnaire provençal[28]. Nul doute qu’après Honorat bien d’autres -n’en aient tiré parti et n’aient exploité une mine aussi riche. - -Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer -à nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des -chefs-d’œuvre de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner -à leurs œuvres un cachet bien particulier; le thème seul fut pris au -célèbre fabuliste. - -Dans ce genre, =Diouloufet= ne tarda pas à se faire remarquer; sa -_Filho trop dalicato et lou Loup_ et _lou Mestre doou meinagi_ sont -d’un accent sincère et simple, sans recherches ni fioritures et bien -écrites, dans l’esprit du sujet. Mais son œuvre capitale, celle qui fit -sa réputation, est incontestablement son poème _leis Magnans_ (_les -Vers à soie_), dédié à sa femme, l’_Estello de soun vilagi_, comme il -l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce poème -offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé -par un épisode des _Métamorphoses_ d’Ovide arrangé à la provençale. - - -=Diouloufet= naquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771. -Outre son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe -provençal, et son poème des _Magnans_, dont Raynouard voulut bien -revoir les épreuves, il a laissé _l’Odo à la pipo_ et _Philippico -contro lou Mistraou et autres_, qui ne sont que des critiques, peu -méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui le privèrent -en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour le -punir de son zèle royaliste. Son poème biblique _le Voyage d’Eliézer_ -lui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de -Béziers. Enfin, en 1840, il fit paraître _Don Quichotte philosophe_, -œuvre assez importante en quatre volumes, et qui obtint plusieurs -éditions. Comme Honorat, il mourut à table, frappé par une attaque -d’apoplexie, cette même année 1840. Royaliste sincère, Diouloufet a -marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, ce qui n’enlève à son -style ni la bonhomie qui représentait si bien son caractère ni le -charme de la simplicité qui guidait tous ses actes. - - -=D’Astros=, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves -(Var), était le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par -Napoléon, qui ne put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle -d’excommunication de Pie VII. A sa sortie de prison, à la chute de -l’Empire, la monarchie le créa cardinal et ensuite archevêque de -Toulouse. - -D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie -provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle -pas considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin, -très cultivé, et par une gaieté de bon aloi. Possédant parfaitement -la langue provençale, d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au -choix et à la pureté des termes qu’il emploie. Parmi ses fables, qui -ne furent éditées qu’après sa mort, en 1863, il faut citer comme une -des meilleures: _les Animaux malades de la peste_. C’est un véritable -bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails provençaux et -bien caractéristiques. _L’Esquirou e lou Reinard_ (_l’Écureuil et le -Renard_) et _Meste Simoun e soun ai_ (_Maître Simon et son âne_) sont -d’une originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui -dénotent chez l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait -pu se passer d’emprunter, comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets -à La Fontaine. - -Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de -Goudouli, du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de -Jasmin. - - -=Jacques Boé, dit Jasmin=, naquit à Agen, en février 1799, au bruit -d’un charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait -composé les couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul -était réduit, pour vivre, à aller demander son pain de maison en -maison, et le petit Jacques se ressentit souvent de cette misère. Plus -tard, dans ses _Souvenirs_, il a chanté avec naturel et émotion ses -premières tristesses. N’ayant pu faire que des études incomplètes, -il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction -qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers -une tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent -de ce défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de -certains mots lui échappait, et de là des formes parfois incorrectes -qu’il ne parvenait pas à épurer. Mais il rachetait cette lacune par -de très grandes qualités. Il avait le don de la poésie, le vrai -sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. Les -sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire. -On a de lui un volume de poésies diverses, intitulé: _los Papillotos_ -(_les Papillotes_), en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres -marquantes et qui lui ont assuré une réputation incontestée, aussi -bien dans le Nord que dans le Midi, sont: _l’Abuglo_ (_l’Aveugle_), -_Françounetto_ (_Francinette_) et _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la -Folle_). - -A Bordeaux, où Jasmin récita _l’Abuglo_, dans une séance publique de -l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de -lecteur et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration -poétique. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans la _Revue -des Deux Mondes_ du 1er mai 1837: - -«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son -geste expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent -singulièrement à l’effet; quand il arrive au refrain: _les Chemins -devraient fleurir_, etc... et que, cessant de déclamer, il chante, -toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui n’entendent pas le patois -partagent l’impression et pleurent.» - -Dans _Françounetto_, Jasmin eut pour but de réagir contre les -détracteurs du provençal en démontrant l’erreur de ceux qui -prétendaient que cette langue ne pouvait se prêter à une œuvre durable, -qu’elle était condamnée à disparaître fatalement, parce qu’abandonnée -par les salons et les Académies. Piqué au jeu, il s’est plu à -retracer une page d’histoire locale où l’amour, l’envie, la jalousie, -l’ignorance sont tour à tour dépeints de main de maître. Sainte-Beuve, -déjà cité, le recevant à Paris, lui dit: «Jasmin, vous êtes en progrès; -continuez, vous faites partie des poètes rares de l’époque.» Puis, -lui montrant un rayon de sa bibliothèque, qui contenait leurs œuvres: -«Comme eux, vous ne mourrez jamais.» Quel plus bel éloge le poète -pouvait-il recevoir, et quelle réponse aux prophètes de malheur qui -l’avaient condamné à l’oubli sous prétexte qu’il avait écrit dans une -langue qui n’était pas la langue française! - -_Françounetto_ fut déclamé à Toulouse, dans la salle du Musée, devant -quinze cents personnes. «Malgré la longueur du poème, deux mille cinq -cents vers, tout le monde restait encore assis, lorsque Jasmin eut -terminé, espérant s’enivrer encore à cette source de poésie[29].» La -municipalité, ratifiant le vote de l’assemblée qui voulait donner -à l’auteur, par le moyen d’une souscription, un témoignage de son -admiration, y ajouta ensuite le titre de _Fils adoptif de la ville de -Toulouse_. - -On sent qu’il a dépensé dans _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la Folle_), -étude très fouillée du cœur humain, toutes ses qualités, tout son -génie; il y a mis toute son âme. - -Ardent et généreux, il parcourait les grandes villes de France, -chantant ou récitant ses œuvres comme ses ancêtres les troubadours. -Ses biographes assurent qu’il a ainsi gagné plus de quinze cent mille -francs, et cependant il est mort dans un état proche de la misère. -C’est que les produits de ses conférences sur la langue d’oc et de ses -tournées poétiques ont été versés entre les mains des pauvres, dans -la caisse des hospices, ou bien encore ont servi à la reconstruction -d’églises de villages. Par ses conférences, il a propagé et mis en -relief les beautés de cette langue méridionale condamnée à mort depuis -des siècles et qui, plus vivante que jamais, se parle, s’écrit et se -fait écouter jusque dans le Nord. Aussi peut-on dire de lui qu’il a -été l’un des plus grands parmi les précurseurs des félibres, et que -l’épitaphe gravée sur le socle de la statue qu’on lui a élevée dans sa -ville natale est frappante de vérité: - - _O ma lengua, tout me zou dit, - Lançarai uno estello à toun frount encrumit._ - - O ma langue, tout me le dit, - Je mettrai une étoile à ton front obscurci. - -Vient ensuite =Moquin-Tandon=, dont le _Carya Magalonensis_, édité en -1836, fut l’objet de critiques de tous genres, mais n’en consacra pas -moins la réputation du savant botaniste comme écrivain languedocien. - -=Azaïs=, son contemporain, se fit remarquer par ses poésies -satiriques sur des thèmes locaux. Les peintures sont énergiques, les -sujets quelquefois rabelaisiens. Dans ce genre de poésies plutôt -scatologiques, on peut citer: _lous Homes e los Femnos del temps -passat_, _lou Lavamen_, _lou Factotum del curat de Capestang_, etc..., -etc... Toutes sont animées d’un souffle comique et d’une franche gaîté; -la lecture en est facile et amusante. - -Un peu avant la Révolution de 1848, des dithyrambes enflammés sur le -prolétariat valurent à =Peyrotte= une certaine popularité. Dans _leis -Léproux, la Filla de la mountagna_ et autres pièces patoises _del -Taralié_[30], comme il «aimait à se nommer», on trouve un mouvement -vraiment poétique. - -Le buste élevé à Peyrotte dans sa ville natale, pour honorer sa -mémoire, est un hommage mérité que la génération actuelle a cru devoir -rendre au poète ouvrier. - -C’était également un ouvrier que =Mathieu Lacroix=, à qui l’on doit ce -poème touchant et sincère: _Paouro Martino_, dont Casimir Bousquet, -de Marseille, a donné une traduction. C’est à un de ses compatriotes, -aujourd’hui doyen du _Félibrige de Paris_, M. Gourdoux, que le maçon de -la Grand’Combe en confia le manuscrit, après avoir été durement chassé -par l’administrateur de cette compagnie, qui lui retirait ainsi son -gagne-pain, sous le prétexte invraisemblable qu’un maçon ne doit pas -être poète. - -Le marquis de =La Fare-Alais=, dans son recueil _los Castagnados_, se -montre tour à tour observateur et conteur fidèle des mœurs et usages -du peuple. Sa poésie est chaude, colorée; l’expression est juste. Sa -verve, comique, n’est jamais grossière; le gentilhomme se devine au -choix délicat des images et des mots. Quels échantillons donner de -ce talent supérieur qui rend le choix embarrassant? Nous prenons au -hasard: _la Fieiro de San-Bartoumieù_ (_la Foire de Saint-Barthélemy_) -et _Scarpon_, deux éclats de rire. Dans _la Festo dos Morts_ (_la -Fête des Morts_), le poète montre la souplesse de son esprit qui se -prête aussi bien aux scènes comiques qu’aux tableaux mélancoliques et -tristes. _Le Gripé_ et _la Rouméquo_ font voyager notre imagination -dans le monde fantastique et légendaire. En somme, cet auteur a su -prendre rang parmi les poètes cévenols dont la réputation est la -meilleure et en même temps la plus durable, car il a écrit pour tous -les temps, et peut être lu par tout le monde. - -Dans _lou Gangui_ et _les Amours de Vénus ou le Paysan au théâtre_, -=Fortuné Chailan= atteint au plus haut comique avec naturel et abandon. - -La période de 1830 à 1848 est remplie par les noms de L. Isnardon -(_Pouésios prouvençalos_), de Raymonenq (_lou Procurour enganat_), -de Désanat (_lou Troubadour natiounaou_), de Pélabon (_lou Groulié -bel esprit_), de Bénoni, Mathieu, Gastinel, Garcin, Gautier et tant -d’autres dont l’énumération serait trop longue, qui, tous, ont su -attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs, à des titres -différents. - -Avec Bellot, Bénédit et surtout Roumanille, nous atteignons la période -littéraire du provençal qui précéda l’apparition du _Félibrige_. - - * * * * * - -=Pierre Bellot= fut un des représentants les plus autorisés de l’esprit -vif et de la verve de la vieille Provence. Enfant de Marseille, il -imprima à ses œuvres le cachet essentiellement marseillais du vieux -quartier des Accoules, où il était né. Et cela s’explique d’autant plus -facilement que, n’ayant jamais quitté son pays, il a pu, mieux qu’un -autre, conserver intactes les traditions du passé et la couleur de -notre belle langue. Marchand, il ne voyait le monde que du fond de sa -boutique de la rue des Feuillants, et ne se trouvait en contact, sous -les pins de sa bastide, _la Belloto_, qu’avec des gens dont la pensée -n’avait d’autre moyen d’expression que l’idiome local. On peut dire de -lui qu’il était du peuple par le cœur et de la petite bourgeoisie par -les habitudes. C’est ainsi que, sans sortir de sa personnalité modeste, -il a pu être un bon poète provençal dont le naturel et la simplicité -sont les principales qualités et font le charme dominant. Ces qualités, -on les retrouve effectivement dans toutes les poésies de Bellot. On y -voit les pins des bastides dans le doux frémissement de la brise du -soir, les tartanes aux blanches voiles se mirant dans les eaux bleues -de la Méditerranée; on y entend zonzonner les cigales, on y passe avec -lui le dimanche dans les cabanons d’Endoume, au milieu des fortes -senteurs de l’aioli et des vapeurs embaumées de la bouillabaisse. Sa -muse est bien notre Marseillaise, la _San Janenque_, aux grands yeux -noirs, au rire éclatant, à la bouche mutine, laissant voir entre des -lèvres de corail des dents éclatantes de blancheur; la taille souple -et ronde, les jupons courts, elle ne joue pas la grande dame, elle est -bonne fille et, pour être belle, elle n’a qu’à rester elle-même. - -L’œuvre de Bellot forme quatre volumes, dont je n’entreprendrai -pas l’analyse. Je me bornerai à citer parmi les morceaux les plus -remarquables: _lou Poète cassaire_, qui est bien la meilleure -photographie qui ait jamais été faite du chasseur marseillais, et -_l’Ermito de la Madeleno_, où le poète se double d’un observateur aussi -intéressant que spirituel. Au théâtre, il a donné _Mousu canulo vo lou -fiou ingrat_. Enfin, il a montré un véritable talent dans l’épître et -le conte. Voici un extrait de l’épître qu’il adressa à Charles Nodier, -l’un des premiers qui ait rendu justice aux beautés de la langue -provençale: - - O tu qu’as illustra nouestro bello patrio - Per teis brillans escrits, tout pastas de génio; - Tu, sublimo Nodier, la perlo deis aoutours, - Qu’as fa souto ta plumo espeli tant des flours! - Un aoutour marsiés, din soun groussier lengagi, - Doou fruit de seis lésirs aougeo ti faire hommagi. - N’aourié pas près ségur aquélo liberta - Se Pierquin de Gembloux l’avié pas excita. - Oh! sense eou, leis escrits dé sa muso groussiéro - N’oourien pas doou pays despassa la barriéro; - Maï Vénén de la part doou saven inspectour, - Bessai l’accordaras un régard proutectour, etc., etc. - -Si Bellot avait eu les honneurs de la traduction française, son nom -serait aussi populaire dans le Nord qu’à Marseille même. - -Qui ne connaît en Provence celui de =Bénédit=, rendu célèbre par -son poème _Chichois_, devenu bien rare aujourd’hui en librairie? -L’auteur s’est attaché à peindre, dans une note plaisante, les mœurs -de certains déclassés. Il l’a fait avec un bonheur d’expression, -une ironie mordante et un talent d’exposition qui font de _Chichois_ -une composition aussi littéraire que le sujet pouvait le comporter -et assurément intéressante à tous égards. Les contes en vers qui -complètent le volume sont d’un comique achevé; on ne peut pas analyser -l’œuvre de Bénédit, il faut la lire. - - -NOTES - - [25] 2 thermidor an II. - - [26] 16 fructidor an II. - - [27] Dans _le Journal des Savants_ de juillet 1824. - - [28] L’original de cet ouvrage se trouve dans la Bibliothèque - Méjanes, à Aix. - - [29] Article de M. Dufour, au _Journal de Toulouse_, 1840. - - [30] Potier. - - - - -IV - -LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE - - Période de formation.--Période d’affirmation.--Ses statuts. - - -Avec _Roumanille_, nous entrons dans le cycle félibréen. Le premier, -il réagit contre certaines formes vicieuses et contre l’orthographe -défectueuse du provençal, qui forcément s’était altéré après la -proscription dont il fut l’objet et le mépris dont l’honoraient ceux -qui ne le comprenaient pas. Il voulut le doter de mots propres à -rendre l’élévation de la pensée et l’épurer d’expressions triviales -qui, depuis sa chute au rang de patois, s’étaient introduites dans -le langage populaire et jetaient sur certaines œuvres une note -discordante. Il se proposa, par une réforme savante et intelligente, -d’empêcher le triomphe de ceux qui prétendaient que le provençal était -impropre à rendre des idées complexes et des sentiments élevés. Après -avoir publié _les Oubretto_, _li Margarideto_ et _li Sounjarello_, -ce fut dans _la Par daù bon Dieù_ et, plus tard, dans _la Campano -mountado_ qu’il fit les premiers essais de sa réforme orthographique. -Son œuvre est saine, morale, pleine d’enseignements. Il reste clair, -tout en cherchant à préserver sa phrase de certains termes trop -prosaïques ou susceptibles d’équivoque. Il a, de Bellot et de Bénédit, -la bonhomie et la franche gaieté, éléments de leur succès auprès des -masses populaires, pour lesquelles ils écrivaient et qui les comprirent -si bien. - -Dans _Se n’en fasian un avoucat_, Roumanille dépeint sous leurs vraies -couleurs les hésitations de braves paysans cherchant une carrière pour -leur enfant, qu’ils voudraient voir arriver à une haute situation. Leur -choix fait, ils donnent sans compter le fruit de leurs économies. Mais -ils sont punis dans leur vanité. Leur fils s’amuse à Paris, au lieu de -suivre les cours de l’école de droit; il dépense en folies l’argent si -péniblement amassé par ses parents qui, à bout de ressources, tombent -dans la misère. La mère meurt, le père, vieux et infirme, va de porte -en porte mendier son pain. Le dernier vers exprime la morale de cette -histoire: - - _Aubourès pas lou fièù au dessus de soun paire._ - -[Illustration: Roumanille.] - -Le succès local qu’obtint Roumanille devait s’étendre peu à peu -et devenir ainsi le point de départ d’une école dont il fut le -fondateur[31]. Autour d’elle se groupe bientôt toute une pléiade de -poètes provençaux: le Félibrige était né. On a beaucoup employé, -pour caractériser cet événement, l’expression de «renaissance de la -langue provençale». Il y a là, évidemment, un peu d’exagération. Si -la production des divers genres de poésie a pu se ralentir à certains -moments, il est cependant difficile d’admettre que les œuvres de -Goudouli, de La Bellodière, de Gros, de Germain, de Raynouard, de -Fabre d’Olivet, de Moquin-Tandon, d’Azaïs, de La Fare-Alais, de -Bellot, de Bénédit et de tant d’autres, qui ont précédé Roumanille et -le Félibrige, n’aient pas formé une chaîne ininterrompue jusqu’à la -fondation de cette société. Elles sont assez remarquables pour qu’il y -ait injustice à contester la place glorieusement intermédiaire occupée -par ces hommes, dont les Félibres ne sont que les continuateurs. La -seule différence appréciable entre eux et ces derniers, c’est qu’après -les premières années de tâtonnements les Félibres se sont constitués -en société, avec un règlement, des statuts, un programme défini et les -aspirations légitimes que suggère la force décuplée par l’union. Leurs -prédécesseurs n’agissaient, eux, que pour leur compte particulier; -l’isolement, qui ne diminuait rien de leur mérite, l’empêchait de -fructifier. Ils étaient privés des avantages de l’association, qui -fut un des éléments de succès du Félibrige. Somme toute, ce sont les -idées de Roumanille sur la langue provençale que les Félibres ont -développées, propagées dans tout le Midi, alors qu’elles n’avaient été -jusque-là que localisées, et soutenues par lui seul. - -Nous avons assez fait connaître les précurseurs plus ou moins -éloignés des Félibres; il convient maintenant d’énumérer ceux qui -les précédèrent immédiatement. Tels: _Victor Gelu_, le chansonnier -marseillais, auteur de _Meste Ancerro_ et de _lou Garagai_; Bergeret, -de Bordeaux; Rancher, de Nice; Navarrot, du Béarn; Damase-Arbaud, de -la haute Provence; les frères Rigaud, de Montpellier; Roch-Bourguet, -de Béziers; Castil-Blaze, de Cavaillon, etc., etc. Ainsi, voilà une -nouvelle pléiade qui s’ajoute à l’ancienne pour combler toutes les -lacunes et démontrer que le Félibrige ne naquit pas spontanément, mais -fut le résultat naturel d’un état littéraire et social dès longtemps -préexistant. - -Les populations méridionales l’acceptèrent comme un événement pour -ainsi dire prévu. Ceci explique la faveur dont il jouit auprès d’un -public qui, depuis Gros (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’à -Roumanille, n’avait cessé d’être bercé aux sons de la poésie provençale. - -[Illustration: Aubanel.] - -Les premières réunions des Félibres eurent lieu à Fonségugne, en 1854. -Y assistaient: Roumanille, Paul Giera, Théodore Aubanel, Jean Brunet, -Anselme Mathieu, Frédéric Mistral et Alphonse Tavan; soit sept en -tout. Ce nombre sept fut adopté par eux comme un nombre fatidique. Il -rappelait d’abord les sept fondateurs des Jeux floraux de Toulouse; -c’est également le nombre sept qui semble dominer sur Avignon, la -capitale du Félibrige. On y trouvait en effet sept églises principales, -sept portes, sept collèges, sept hôpitaux, sept échevins; sept papes y -sont siégé, sept fois dix ans[32]. Enfin, la première Félibrée ayant -été tenue, le 21 mai 1854, jour de la Sainte-Estelle[33], ce fut sous -son vocable que la société se fonda, adoptant l’étoile symbolique à -sept rayons comme guide et emblème des destinées du Félibrige. Dans -les réunions qui suivirent, on décida de lancer dans le public un -ouvrage de propagande, pour faire connaître l’organisation récente et -lui assurer les moyens pratiques de réaliser son programme. En 1855, -parut donc l’_Armana prouvençaù_, qui fut ainsi le premier organe du -Félibrige, et dont le succès ininterrompu va toujours grandissant. -C’est une véritable anthologie poétique provençale en même temps qu’une -sorte d’encyclopédie des familles. On y trouve en effet des poèmes d’un -grand mérite, suivis de toutes sortes de conseils aux agriculteurs, des -recettes de tous genres, des proverbes, et nombre d’indications aussi -instructives qu’amusantes. - -A partir de 1859, le rayon d’action de l’_Armana prouvençaù_ s’agrandit -singulièrement. D’abord localisé dans la Provence, il se répandit peu à -peu dans toutes les anciennes provinces du Midi. Le nombre des Félibres -augmentait chaque jour; parmi les nouvelles recrues, on remarquait Mme -d’Arbaud, Bonaventure Laurent, Anthemon, Martelly, Legré, Thouron, -Charles Poncy, Roumieux, Gabriel Azaïs, Canonge, Floret, Gaidon. -Mistral, qui s’était mis hors de pair par son beau poème _la Communioun -di sant_ et d’autres poésies où son mérite s’affirmait de plus en plus, -produisit en 1859 une œuvre géniale: _Mireille_. - -[Illustration: Mireille.] - -Tout a été dit sur _Mireille_, qui, traduite en français, recueillit -les suffrages des littérateurs du Nord et fut pour Paris et les hommes -de lettres la révélation la plus inattendue des beautés de la langue -provençale. Ce qui fit dire à Villemain: «La France est assez riche -pour avoir deux littératures.» _Mireille_ est un des plus beaux joyaux -de l’écrin littéraire de la Provence; c’est un diamant que l’habile -lapidaire qu’est Mistral tailla avec un rare bonheur, et qu’il sertit -dans l’or le plus pur et le plus artistement ciselé. Transportée sur la -scène de l’Opéra-Comique, ce fut un triomphe. La musique si mélodieuse -de Gounod fut le coup d’aile donné à la poésie du maître, et les -auditeurs furent saisis d’une admiration que le temps n’a pas diminuée. - -Il semblait difficile qu’une gloire si éclatante pût être partagée. -Mais le succès engendre l’émulation, source intarissable de génie et -de chefs-d’œuvre. En plaçant Théodore Aubanel à côté de Mistral, le -Félibrige honore les deux plus hautes personnalités que cette société -ait vues naître dans son sein. Les vers de Théodore Aubanel, pleins -d’ampleur et de passion, le classent parmi les grands poètes. - -Tout le monde connaît sa _Miougrano entreduberto_ et ses _Fiho -d’Avignoun_, _lou Pan daù pécat_ (traduit en français par Paul Arène), -_lou Pastre_, _lou Roubatâri_, _la Vénus d’Arles_ et bien d’autres -pièces, toutes dignes de celui qui les a signées. - -Avec Louis Roumieux, de Nîmes, nous entrons dans la série des auteurs -gais. _La Rampelado_ et surtout _la Jarjaiado_, un chef-d’œuvre dans -son genre, sont animées d’un bout à l’autre d’une franche gaîté. Dans -_la Falandoulo_, Anselme Mathieu, dit le poète _deis poutouns_, fait -de vers en vers voltiger les baisers. Mme d’Arbaud paye son tribut au -Félibrige par la publication de _Amours de Ribas_. Enfin, _les Belugos_ -font regretter à tous les amateurs de littérature provençale la mort -prématurée d’Antoinette Rivière, de Beaucaire, dont le talent venait de -s’affirmer dans ce recueil de poésies. - -[Illustration: Mistral.] - -Toutes ces œuvres publiées, propagées, discutées, admirées ou -critiquées, forcèrent l’attention des lettrés. Il n’est pas jusqu’aux -étrangers qui ne fussent attirés et séduits. - -C’est ainsi que les Catalans, qui avaient rétabli les jeux floraux, -dépêchent leur premier lauréat, Damaso Calvet, au Félibrige, pour -l’assurer de leur concours. C’est un Irlandais, William Bonaparte -Wyse, qui s’enthousiasme pour le provençal, l’apprend avec une ardeur -surprenante et publie dans cette langue deux charmants recueils: _li -Parpaioun blu_ et _li Piado de la princesso_. - -L’année 1867 fut marquée par l’apparition de _Calandau_, de F. Mistral. -Il y revendique toutes les anciennes libertés de la Provence. Comme -dans _la Countesso_, il établit un parallèle entre la situation -politique et économique de cette province sous la juridiction de -ses comtes, et l’état où elle se trouve aujourd’hui. Ce n’est pas -sans amertume et sans regret qu’il constate la perte de ses libertés -publiques, de ses franchises, de ses droits, la proscription de sa -langue. Telle est l’origine du reproche qu’on lui a souvent adressé, de -vouloir semer la désunion dans les esprits, en réclamant des libertés -locales dont la disparition dans toutes les provinces a été un mal -nécessaire pour l’unification politique et linguistique de la France. -On a poussé la malveillance à l’extrême lorsqu’on lui a attribué des -idées de séparatisme, qui certainement n’ont jamais existé dans son -esprit. Nous ne reviendrons pas sur ces incidents fâcheux. Mistral, -d’ailleurs, a fait justice de toutes ces attaques et de toutes ces -insinuations[34]. Dans l’_Ode aux Catalans_, une seule ligne suffit à -le laver de ces calomnies: - - _Siou de la grando Franço e ni court ni coustie[35]._ - -Qui pourrait mettre en doute ses sentiments largement patriotiques en -lisant les vers qu’il composa en 1870 sur l’invasion: _lou Saume de la -penitenci_, et, en 1871, _lou Roucas de Sisife_? Son _Tambour d’Arcole_ -n’est-il pas encore une page glorieuse et bien française, quoique le -héros en soit un enfant de la Provence? - -D’ailleurs, ce que Mistral voulait, ce qu’il veut encore aujourd’hui, -avec la grande majorité des populations de nos départements, du nord au -sud, de l’est à l’ouest, c’est une décentralisation sage et éclairée, -c’est la protection du gouvernement accordée aux mœurs, aux usages, -aux aspirations différentes de nos anciennes provinces, et aux idiomes -locaux. C’est l’enseignement de ces idiomes repris d’après une méthode -simple et pratique, qui permettrait à nos jeunes générations de ne pas -oublier la langue maternelle, la langue du terroir, sans pour cela -nuire en aucune façon à l’enseignement du français[36]. On peut désirer -ces améliorations sans mériter l’épithète de mauvais patriote, on peut -garder un souvenir affectueux pour sa ville natale sans renier l’amour -de la patrie. Nous irons même plus loin et nous prouverons que les gens -indifférents ou railleurs à l’égard des lieux qui les ont vus naître ne -sont pas de bons Français. La France n’est la France que par la réunion -en un seul faisceau de toutes ses anciennes provinces, et celui qui -n’aime pas la petite patrie est incapable d’aimer la grande. Jamais on -ne trouvera un traître à la nation parmi ceux qui ont conservé intact -le souvenir de leur village. Ce sont ces idées qui ont inspiré à Félix -Gras la déclaration si souvent répétée et qui a fait le tour de la -presse: - - _Ame moun vilage mai que toun vilage; - Ame ma Prouvenço mai que ta provinço; - Ame la France mai que tout[37]._ - -[Illustration: Avignon: les Remparts.] - -Assurément, il faut compter avec les passions politiques, si ardentes -dans le Midi quant à la forme du gouvernement. Mais il y a une chose -sacrée qui domine toute étiquette gouvernementale, c’est la patrie, -c’est la France. Et sur ce point, ce n’est pas chez les Félibres qu’il -y aura jamais désaccord. D’ailleurs, cette tendance à leur prêter des -sentiments qu’ils n’ont jamais eus n’émane que de quelques cerveaux -malveillants, désireux de voir régner parmi eux la discorde et charmés -d’en pronostiquer les symptômes. Leur conduite en maintes circonstances -a prouvé d’une manière éclatante combien ils sont au-dessus d’une -accusation qu’on aurait voulu injurieuse et qui n’était qu’absurde. -L’opinion publique a fait justice d’une calomnie qui a tourné au -grotesque, et les diffamateurs ont dû disparaître sous le blâme des -esprits sensés et la risée générale. - -Malgré la campagne entreprise contre son existence, le Félibrige -vit, au contraire, les adhésions lui arriver aussi nombreuses que -précieuses, sans distinction d’opinions politiques ou de fortune, de -toutes les anciennes provinces du Midi. - -En 1876, il entra dans une nouvelle période, que l’on pourrait appeler -la période d’_affirmation_. Cette année-là tient une place à part -dans ses annales par la proclamation des statuts. Ils furent votés le -21 mai 1876, à Avignon, dans la salle des _Templiers_ de l’Hôtel du -Louvre. Nous les donnons ci-après, _in extenso_, parce qu’ils font -partie intégrante de l’histoire du Félibrige et, partant, de la langue -provençale. - - -STATUTS DU FÉLIBRIGE DE PROVENCE[38] - - ARTICLE PREMIER.--Le Félibrige a pour but de réunir et stimuler les - hommes qui, par leurs œuvres, sauvent la langue du pays d’Oc, ainsi - que les savants et les artistes qui étudient et travaillent dans - l’intérêt de ce pays. - - Fondée le jour de Sainte-Estelle, le 21 mai 1854, cette Association - s’est constituée et organisée dans la grande Assemblée tenue en - Avignon, le 21 mai 1876. - - ART. 2.--Sont interdites dans les réunions félibréennes les - discussions politiques et religieuses. - - ART. 3.--Une étoile à sept rayons est le symbole du Félibrige, en - mémoire des sept Félibres qui l’ont fondé à Fontségugne, des sept - troubadours qui jadis fondèrent les Jeux floraux de Toulouse, et des - sept Mainteneurs qui les ont restaurés à Barcelone, en 1859. - - ART. 4.--Les Félibres se divisent en _majoraux_ et _mainteneurs_; - ils se relient par les _Maintenances_, qui correspondent à un grand - dialecte de la langue d’Oc; les Maintenances se divisent en _Ecoles_. - - -DES FÉLIBRES MAJORAUX ET DU CONSISTOIRE - - ART. 5.--Les Félibres majoraux sont choisis parmi ceux qui ont le - plus contribué à la Renaissance du Gai-Savoir. Ils sont au nombre de - cinquante et leur réunion porte le nom de _Consistoire Félibréen_; le - Consistoire se renouvelle comme suit: - - ART. 6.--A la mort d’un Majoral, tous les Félibres mainteneurs sont - avisés par les soins du Chancelier, et ceux d’entre eux qui désirent - posséder le siège vacant adressent au Consistoire, dans la quinzaine, - une demande écrite où ils font valoir leurs titres. - - Le bureau du Consistoire aura aussi le droit de prendre l’initiative - d’une candidature, en se conformant aux conditions énoncées par - l’article 12; le Chancelier fera connaître aux Majoraux, par une - circulaire, les candidatures posées, et l’élection aura lieu à la - majorité des voix, en séance consistoriale. Les Majoraux présents ont - seuls droit de suffrage; en cas de partage, la voix du Capoulié ou - celle de son remplaçant à la présidence entraîne le vote. - - ART. 7.--La réception solennelle du nouvel élu aura lieu pour - Sainte-Estelle, anniversaire du Félibrige. Un membre du Consistoire, - à ce désigné, le complimentera publiquement, et le récipiendaire, - dans sa réponse, fera l’éloge de son prédécesseur. - - ART. 8.--Le Bureau du Consistoire se compose du _Capoulié_, des - _Assesseurs_ et des _Syndics_, ainsi que du _Chancelier_ et du - _Vice-Chancelier_. - - Le Capoulié préside les assemblées générales du Félibrige, les - réunions consistoriales et le Bureau du Consistoire. - - Les Assesseurs remplacent le Capoulié empêché; la présidence est - déférée à celui que le Capoulié désigne, et au plus âgé au cas de - non-désignation. - - Il y a autant d’Assesseurs que de Maintenances, et chaque Maintenance - a aussi un Syndic chargé de l’administrer. - - Le Chancelier garde les archives, tient la correspondance et perçoit - la cotisation des Félibres majoraux. Le Vice-Chancelier le remplace - au besoin. - - ART. 9.--Le Bureau est élu pour trois ans dans la séance - consistoriale de Sainte-Estelle. Le vote a lieu au scrutin secret. - Les Majoraux absents peuvent voter par correspondance, pourvu que - leurs bulletins soient signés. - - Le Capoulié est nommé par les Majoraux; mais c’est lui seul qui nomme - le Chancelier et le Vice-Chancelier. - - Les Assesseurs et les Syndics sont nommés par les Majoraux de leur - Maintenance. - - Le Capoulié sortant proclame le nouveau Bureau à la réunion de - Sainte-Estelle. - - ART. 10.--Le Consistoire peut modifier les statuts sur la demande - écrite de sept Félibres. Il peut exclure les indignes. Il peut - dissoudre les Ecoles qui violent les Statuts. Il peut casser les - décisions des Maintenances. Il peut se prononcer sur les questions - grammaticales ou orthographiques. Pour toutes ces décisions, les deux - tiers des suffrages sont nécessaires. Si le nombre des suffrages - exprimés compte une voix de moins qu’un multiple de 3, le Capoulié - ou son remplaçant peut donner une voix de plus; si, au contraire, le - nombre des suffrages exprimés est supérieur d’une unité, il en sera - tenu compte pour le calcul de la majorité. - - Le Consistoire peut, à la majorité simple, nommer des Majoraux, des - Associés (_soci_), ainsi que des délégués pour le représenter; il - peut créer des Maintenances. Il règle l’emploi de ses revenus. - - Les membres présents ont seuls droit de vote et, en cas de partage, - la voix du Capoulié ou de son remplaçant est prépondérante. - - ART. 11.--Les décisions du Consistoire doivent être signées du - Capoulié ainsi que du Chancelier; elles sont contresignées par - l’assesseur de la Maintenance à laquelle la décision est relative. - Lorsque la décision intéresse le Félibrige entier, elle doit être - contresignée par tous les assesseurs. - - ART. 12.--Dans l’intervalle des sessions du Consistoire, le Bureau - jouira de tous les droits consistoriaux, sauf de ceux qui concernent - la modification des Statuts, le pouvoir de se prononcer sur les - questions grammaticales ou orthographiques, et la nomination des - Majoraux ou des auxiliaires. - - L’exclusion d’un Félibre ou la dissolution d’une Ecole félibréenne ne - peuvent avoir lieu qu’à la majorité des deux tiers des voix. Cette - majorité doit être: 2 sur 3, 3 sur 4, 4 sur 5, 4 sur 6, 5 sur 7, 6 - sur 8, 6 sur 9, 7 sur 10. S’il y a plus de 10 votants, on suivra la - règle prescrite par l’article 10. - - Lorsqu’un siège de Majoral est vacant, le Bureau peut poser une ou - plusieurs candidatures, mais pour cela l’unanimité des suffrages - exprimés est nécessaire. - - Les membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins - seront conservés aux archives. - - ART. 13.--Cependant, l’exclusion d’un membre ou la dissolution d’une - Ecole ne peuvent être prononcées que provisoirement par le Bureau, - qui devra soumettre sa décision au Consistoire. Le Consistoire peut - annuler cette décision, pourvu que cette annulation soit prononcée - par les deux tiers des suffrages exprimés. - - Le Félibre coupable ou l’Ecole fautive peuvent se défendre devant le - Consistoire. - - ART. 14.--Le Capoulié a la direction du Félibrige; il réunit le - Consistoire et son Bureau, ainsi que les Assemblées générales. Il - autorise ou repousse les candidatures de Félibres Mainteneurs avant - leur présentation devant l’Assemblée de la Maintenance. - - ART. 15.--Dans les félibrées, le Capoulié a pour insigne l’_Etoile - d’or à sept rayons_, et les Majoraux, la _Cigale d’or_. - - ART. 16.--Chaque cigale recevra du Consistoire un nom particulier - qu’elle gardera à perpétuité. - - -DES FÉLIBRES MAINTENEURS - - ART. 17.--Les Félibres Mainteneurs sont en nombre illimité. - - ART. 18.--Ceux qui voudront posséder ce titre devront s’adresser au - Bureau de la Maintenance de laquelle dépend leur dialecte natal. - - Le Bureau accepte ou repousse la demande; dans le premier cas, elle - est transmise au Capoulié. - - Si celui-ci donne un avis favorable, la demande est de nouveau - soumise à la réunion de la Maintenance qui se prononce en dernier - ressort. - - ART. 19.--La Maintenance, dès qu’elle a ouvert sa réunion, statue - sur les demandes d’admission. Un délégué va aussitôt chercher les - nouveaux élus, qui prennent place à table à côté du Syndic. - - ART. 20.--Dans les réunions félibréennes, les Mainteneurs portent - comme insigne une _Pervenche d’argent_. - - -DES MAINTENANCES - - ART. 21.--On entend par Maintenance la réunion des Félibres d’un - grand dialecte de notre langue d’Oc. - - ART. 22.--Le Bureau de la Maintenance se compose du _Syndic_, de deux - ou trois _Vice-Syndics_, des _Cabiscols_ de la Maintenance, et d’un - _Secrétaire_. - - Le Syndic préside les assemblées de la Maintenance. En cas - d’empêchement, il est remplacé par le Vice-Syndic qu’il désigne, et, - à défaut de désignation, par le plus âgé. - - Les _Cabiscols_ administrent les Ecoles; le Secrétaire tient les - archives et la correspondance. Il perçoit les cotisations des - Félibres Mainteneurs. - - ART. 23.--Le Bureau de la Maintenance est élu pour trois ans. - - Le Syndic est nommé comme il est dit à l’article 9. - - Les Vice-Syndics et le Secrétaire sont nommés par les Félibres de la - Maintenance. - - Les Cabiscols sont élus par les Ecoles conformément à l’article 30. - - ART. 24.--La Maintenance peut créer des Ecoles en se conformant aux - articles 28 et 29. Elle nomme les Félibres Mainteneurs, conformément - à l’article 18. Elle peut célébrer des fêtes littéraires ou - artistiques, ainsi que des Jeux Floraux, soit d’elle-même, soit en - se concertant avec des Sociétés ou avec des villes. Elle règle la - disposition de ses revenus. - - Les Félibres présents aux réunions de Maintenance ont seuls droit de - vote. - - Enfin, les Majoraux qui ne font pas partie du Bureau de la - Maintenance n’ont pas le droit de voter sur les dépenses. - - ART. 25.--Dans l’intervalle des réunions, le Bureau a tous les droits - de l’Assemblée de Maintenance, excepté celui de nommer des Félibres - Mainteneurs; il a le droit de poser des candidatures au titre de - Mainteneur; mais, en ce cas, l’unanimité des voix est nécessaire. Les - membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins de vote - sont conservés aux archives. - - ART. 26.--Le Syndic administre la Maintenance; il en réunit les - assemblées ainsi que celles du Bureau. Enfin, chaque année, dans - la réunion générale de Sainte-Estelle, il fait un rapport sur les - travaux effectués. - - ART. 27.--Dans les Assemblées de Maintenance, le Syndic porte une - _Etoile d’argent à sept rayons_. - - -DES ÉCOLES - - ART. 28.--L’Ecole est la réunion des Félibres d’une même région. - Elle a pour but l’émulation, l’enseignement des uns aux autres ou la - collaboration à des travaux communs. - - L’Ecole est constituée par décision de Maintenance sur la demande de - sept Félibres habitant le même centre. - - ART. 29.--Les Félibres qui veulent créer une Ecole font eux-mêmes - leur règlement, tout en se conformant à l’esprit des Statuts et à - l’obligation prescrite par l’article 7; ils le transmettent par écrit - en même temps que leur demande au Bureau de la Maintenance, et ne - peuvent, sans l’autorisation de celle-ci, modifier leur règlement. - - ART. 30.--L’Ecole élit elle-même son Bureau, dont le Président porte - le nom de _Cabiscol_ et fait partie du Bureau de la Maintenance, - comme il est dit à l’article 22. - - Chaque année, à la réunion de la Maintenance, le Cabiscol fait un - rapport sur les travaux et les progrès de son Ecole. - - ART. 31.--L’Ecole peut être autorisée à s’agréger comme aides - (_adjudaires_) les personnes de bonne volonté qui ne sont pas - affiliées au Félibrige. - - -DES ASSEMBLÉES - - ART. 32.--Le Félibrige doit tenir, tous les sept ans, une _Assemblée - plénière_ où sont distribuées les récompenses (_ii Joio_) des grands - Jeux Floraux félibréens institués par l’article 46 des Statuts. Cette - assemblée sera publique. Elle se tiendra dans chaque Maintenance à - tour de rôle, et, à moins d’empêchement reconnu sérieux par le Bureau - du Consistoire, elle aura lieu pour Sainte-Estelle, c’est-à-dire le - 21 mai. - - ART. 33.--Une _Réunion générale_ du Félibrige aura lieu tous les - ans, le 21 mai, dans la ville désignée par le Bureau du Consistoire. - Celui-ci, cependant, peut en changer la date, l’année où a lieu - l’_Assemblée plénière_. - - Dans la _Réunion générale_, qui aura lieu à table, on traitera des - choses intéressant le Félibrige, et on célébrera, en buvant à la - _Coupe_, le saint anniversaire de notre renaissance. - - ART. 34.--Le Consistoire tiendra, une fois par an au moins, une - réunion particulière. Elle aura lieu le 20 mai dans la ville choisie - pour la célébration de la fête de Sainte-Estelle. - - Le Bureau du Consistoire se réunit à l’endroit désigné par le - Capoulié et chaque fois que celui-ci le croit utile. - - ART. 35.--Le Capoulié a le droit de convoquer, s’il le faut, d’autres - _Réunions générales_ et d’autres réunions du Consistoire que celles - indiquées par les articles précédents. Mais ces assemblées ne peuvent - s’occuper que des questions pour lesquelles elles sont convoquées. - - ART. 36.--Chaque Maintenance tient, une fois par an, une assemblée - qui se réunit en septembre ou octobre dans la ville désignée par son - Bureau. Cette réunion n’est pas publique et se tient à table. On y - traite les affaires spéciales à la Maintenance. - - Le Syndic peut convoquer, s’il le juge nécessaire, d’autres - Assemblées de Maintenance. Il réunit le Bureau de la Maintenance - quand il le croit utile, il choisit de même le jour et le lieu de la - réunion. - - ART. 37.--Enfin, les Ecoles choisissent elles-mêmes, à leur gré, - leurs jours de réunion. Les membres des Ecoles doivent félibréjer - (_félibreja_), c’est-à-dire se réunir de temps à autre à table - pour se communiquer leurs créations nouvelles et s’encourager à la - propagation du Félibrige. Ces réunions se nomment _Félibrées_ et sont - de tradition dans le monde félibréen. - - -DE LA COTISATION - - ART. 38.--La cotisation de chaque Félibre est de 10 francs par - an. Les Majoraux paient la leur entre les mains du Chancelier. - Les Mainteneurs l’acquittent entre celles du Secrétaire de leur - Maintenance. - - ART. 39.--Il est prélevé sur chaque cotisation de Mainteneur une dîme - de 2 francs au profit du Consistoire. - - ART. 40.--Les revenus du Consistoire sont employés aux dépenses de - l’administration, et spécialement à la publication d’un _Cartabeù_ - annuel où seront insérés les comptes rendus des réunions générales du - Félibrige, du Consistoire et des Maintenances, les rapports du Syndic - au Consistoire, ceux des Cabiscols aux Maintenances, et la liste des - membres de l’Association. Le _Cartabeù_ sera envoyé gratuitement à - tous les Félibres. - - ART. 41.--Chaque Félibre recevra aussi du Consistoire un diplôme en - règle, signé et scellé par les Membres du Bureau. - - ART. 42.--Les revenus des Maintenances sont d’abord affectés aux - frais de gestion, ensuite à l’organisation des Jeux Floraux, enfin à - subventionner les Ecoles qui font des publications. - - Les subventions données pourront représenter autant d’abonnements - auxdites publications qu’il y a de Félibres dans la Maintenance, de - telle sorte que les Félibres recevront celles-ci gratuitement. - - Des subventions pourront aussi être fournies sans aucune espèce de - compensation. - - ART. 43.--Les Ecoles font ce qu’elles veulent des revenus qu’elles - peuvent avoir. Mais elles ne peuvent imposer de cotisations qu’à - leurs membres auxiliaires (_adjudaires_) qui ne sont pas du Félibrige. - - ART. 44.--Le Chancelier paie sur mandat du Capoulié; les Secrétaires, - sur mandat du Syndic de la Maintenance. - - -DES JEUX FLORAUX - - ART. 45.--Les concours littéraires que nous appelons Jeux Floraux - sont de deux sortes: - - Les _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ et les _Jeux Floraux de - Maintenance_. - - ART. 46.--Les Jeux Floraux du Félibrige ont lieu tous les sept ans - pour Sainte-Estelle. Le Consistoire entier forme le Jury. - - Seuls peuvent concourir les écrivains en langue d’Oc. Trois - récompenses au plus sont mises au concours. - - La première est réservée au Gai-Savoir; c’est le Capoulié lui-même, - en Assemblée plénière, qui proclame le nom du lauréat. - - Le lauréat devra choisir lui-même la Reine de la fête, et celle-ci, - devant tous, lui mettra sur la tête la couronne d’olivier en argent, - insigne des maîtres en Gai-Savoir. - - ART. 47.--Les Jeux Floraux de Maintenance sont ouverts par les - Maintenances, par les Ecoles, par les Villes, par les Sociétés. Dans - ce cas, le Syndic de la Maintenance où ont lieu les concours les - déclare _Jeux Floraux_ par une décision qui devra être lue avant - l’appel des lauréats, et désigne le Jury, qui se composera de sept - Félibres, parmi lesquels il doit y avoir au moins un Majoral. - - ART. 48.--Le titre de _Maître en Gai-Savoir_ est donné par le - Consistoire à toute personne qui aura obtenu le premier prix des - _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ ou trois premiers prix à des - Jeux Floraux de Maintenance. Les seconds ou troisièmes prix des - Jeux Floraux du Félibrige compteront comme des premiers prix de - Maintenance. - - Les Maîtres en Gai-Savoir reçoivent une couronne d’olivier en argent. - - ART. 49.--Enfin, le Consistoire peut accorder par diplôme le titre - d’_Associé du Félibrige_ aux personnes qui, étrangères au pays d’Oc, - ont bien mérité du Félibrige par leurs écrits ou par leurs actes. - - Les associés ont le droit d’assister aux assemblées générales ou - plénières. - - Fait et délibéré en ville d’Avignon, - le 21 mai 1876, jour de Sainte-Estelle. - - _Le Chancelier_, - L. ROUMIEUX. - - _Le Président_, - FR. MISTRAL. - - -La Société fut reconnue par le Gouvernement de la République et, le 14 -avril 1877, le Ministre de l’Intérieur avisait Fr. Mistral de cette -décision par la lettre suivante: - -_A Monsieur Fr. Mistral, à Maillane_ (_Bouches du-Rhône_). - - MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR - - Paris, le 14 avril 1877. - - DIRECTION GÉNÉRALE - DE LA - SURETÉ PUBLIQUE - - 2me Bureau - - MONSIEUR, - - J’ai reçu la demande que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser au - nom d’un groupe de littérateurs et d’artistes méridionaux, à l’effet - d’obtenir l’autorisation d’organiser, sous le nom de _Félibrige_, - une association littéraire destinée à relier et à encourager les - lettrés et les savants dont les travaux ont pour but la culture et la - conservation de la langue provençale. - - Je suis heureux de pouvoir vous informer, Monsieur, que cette - demande m’a paru mériter le plus favorable accueil et que je me suis - empressé d’écrire dans ce sens à M. le Préfet des Bouches-du-Rhône en - l’invitant à prendre un arrêté autorisant la constitution régulière - de l’Association du Félibrige. - - Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée. - - _Le Président du Conseil, - Ministre de l’Intérieur_ - (Pour le Ministre et par délégation), - _Le Directeur de la Sûreté Générale_, - DE BOISLISLE. - - -_République Française_ - -ARRÊTÉ - - Le Préfet des Bouches-du-Rhône, correspondant de l’Institut, officier - de la Légion d’honneur: - - Vu la demande de M. Fr. Mistral, adressée à M. le Ministre de - l’Intérieur, à l’effet d’obtenir l’autorisation de former une - Association littéraire sous le nom de Félibrige; - - Vu les statuts projetés pour ladite Association et produits à l’appui - de la demande; - - Vu la dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur, du 14 avril 1877; - - Vu le rapport de M. le Sous-Préfet d’Arles; - - Vu le décret du 25 mars 1852; - - Arrête: - - ARTICLE PREMIER.--Est autorisée la formation d’une Association - littéraire sous le nom de _Félibrige_, dont le siège sera à Maillane, - arrondissement d’Arles. - - ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés, dont un original - demeurera annexé à la minute du présent; aucune modification ne - pourra être apportée à ces Statuts sans avoir été au préalable - approuvée par l’Administration. - - ART. 3.--Ampliation du présent arrêté sera adressée à M. le - Sous-Préfet d’Arles, chargé de la notifier au Président, M. - Mistral, à Maillane, sur papier timbré de 1 fr. 80, et d’en assurer - l’exécution. - - Marseille, le 4 mai 1877. - - Pour expédition conforme: - Pour le préfet des Bouches-du-Rhône - en tournée de revision: - _Le Secrétaire Général délégué_, - _Signé_: A. PAYELLE. - - - Pour copie conforme: - _Le Secrétaire Général_, - A. PAYELLE. - - Pour le Sous-Préfet: - _Le Conseiller d’arrondissement délégué_, - _Signé_: EMILE FASSIN. - - Pour copie certifiée conforme: - _Le Maire de Maillane_, - LAVILLE. - - -Ce chapitre serait incomplet, si nous ne donnions la nomenclature des -_Capouliés_ ou Grands Maîtres du Félibrige de Provence. - -Le premier en date fut _Mistral_; vinrent ensuite _Roumanille_ et -_Félix Gras_. Ce dernier, qu’une mort imprévue vient d’enlever à -l’affection de tous, a eu pour successeur M. _Pierre Devoluy_. Le -nouveau Capoulié, capitaine du génie, fait partie de cette série de -poètes-soldats, comme Florian, La Tour d’Auvergne et les anciens -troubadours, qui, la plume sur l’oreille et l’épée à la main, -s’élançaient à l’assaut des forteresses sarrasines et contaient ensuite -les prouesses des croisés en des dithyrambes qui les ont illustrés. - -[Illustration: Arles: Cloître de Saint-Trophime.] - -C’est à Arles la Romaine qu’a eu lieu l’élection, sous la présidence -de F. Mistral. Les concurrents de l’élu étaient au nombre de cinq, et -tous avaient des titres sérieux à cette distinction; c’étaient MM. -_Arnavielle_, le baron _Guilibert_, _Astruc_, _de Berluc-Pérussis_ et -_Alphonse Tavan_; les suffrages se portèrent sur M. _Pierre Devoluy_, -qui n’en a triomphé qu’avec plus d’éclat. - -Le nouveau Capoulié, de son vrai nom _Pierre Groslong_, est surtout -connu dans le monde des lettres sous son pseudonyme Pierre Devoluy. -Jeune, ardent, actif, le Félibrige, avec lui, entrera dans une période -de travail pratique, et l’éclosion d’œuvres magnifiques devra marquer -son passage au Capouliérat. Auteur de l’_Histoire nationale de la -Provence et du Midi_, couronnée aux Jeux Floraux septennaux d’Arles en -1899, il avait donné précédemment, en 1892, toute une série de poèmes -français, sous le titre de _Bois ton sang_. - -Né en 1862, à Châtillon, dans la Drôme, le successeur du regretté Félix -Gras appartient comme ce dernier à la grande famille républicaine. -Son père, après le 2 décembre, fut enfermé, avec le père de Maurice -Faure, dans la tour de Crest, de funeste mémoire. Plus tard, à -l’Ecole Polytechnique, il se rencontra avec _Cazemajou_, qui devait -mourir massacré dans cette malheureuse expédition de Binder, où le -sang français rougit à nouveau cette mystérieuse terre d’Afrique. -Cazemajou était Provençal et c’est dans leur dialecte natal que -s’entretenaient les deux amis, prenant plaisir, devant les camarades du -Nord, à renouveler par des plaisanteries cordiales ou des gamineries -les luttes du temps de la fameuse croisade contre les Albigeois. Le -sentiment littéraire, l’amour des lettres qui étaient innés chez le -jeune polytechnicien ne firent que s’affirmer par la fréquentation -d’un compatriote. Cazemajou lui rappelait la Provence, il lui -apportait comme un reflet du pays natal. Aussi peut-on dire que cette -liaison fut, pour le futur capitaine du génie, admirateur des œuvres -de Mistral, la cause déterminante qui le fit s’engager dans cette -voie de la poésie où les idées s’épanouissent comme des fleurs, où -les sentiments sont l’expression la plus pure du cœur humain. Chose -curieuse à constater: sa vocation se produisit dans le milieu le plus -défavorable, dans une école qui, par son enseignement et le but de ses -études, semblait l’atmosphère la moins propice à l’éclosion des germes -poétiques. Les garnisons du Nord exercèrent un moment leur influence -calmante sur le cerveau enfiévré de l’enfant du Midi; mais il suffit -d’un retour vers la Côte d’Azur pour que son âme s’ouvrît comme une -fleur au soleil de Provence. - -A partir de ce moment, le Félibrige compta un membre de plus. Les -études en prose et en vers qu’il publia alors, soit dans l’_Aioli_, -soit dans diverses revues provençales, attirèrent sur lui l’attention -des Majoraux et le signalèrent à leurs suffrages. Les félicitations que -le Félibrige de Paris lui adressa lors de sa nomination et la réponse -si chaude et si cordiale qui lui fut faite doivent resserrer le lien -qui unit les deux Sociétés, comme deux sœurs marchant la main dans -la main vers le même but et avec les mêmes sentiments. Pour obtenir -cet heureux résultat, le nouveau Capoulié n’aura qu’à s’inspirer de -l’exemple de son éminent prédécesseur, qui considéra les deux Sociétés -comme deux forces dont l’union nécessaire doit amener la réalisation -de nos vœux les plus chers pour notre beau pays et la gloire de la -patrie française. Les Félibres de Paris, qui ont déjà pu apprécier les -mérites de M. Pierre Devoluy et subi l’influence de son charme, ne lui -ménageront ni leur concours ni leur sympathie. - -Nous ne pourrions mieux terminer ce chapitre consacré au Félibrige -de Provence qu’en citant comme un de ses plus dévoués collaborateurs -le sympathique chancelier, Paul Mariéton, directeur de la _Revue -Félibréenne_ aujourd’hui si répandue et si estimée aussi bien à Paris -que dans le Midi. - - -NOTES - - [31] D’où son titre de _Père des Félibres_. - - [32] M. Mariéton, dans son ouvrage: _la Terre provençale_ (Paris, - Lemerre), cite cette observation sur l’importance du nombre 7 à - Avignon comme ayant été faite par un voyageur hollandais, qui visita - cette ville au commencement du XVIIIe siècle. - - [33] Estelle, en provençal, signifie étoile. - - [34] Voir, à ce sujet, les discours qu’il a prononcés comme - _capoulié_ du Félibrige aux banquets de Sainte-Estelle (_Armana - prouvençaù_, 1877). - - [35] Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement. - - [36] Voir, sur cette question, notre brochure sur _l’Utilisation des - idiomes du Midi pour l’enseignement du français_ (Paris, Le Soudier, - 1898). - - [37] - - J’aime mon village plus que ton village; - J’aime ma Provence plus que ta province; - J’aime la France plus que tout. - - Epigraphe des œuvres de Félix Gras (Avignon, Roumanille, 1876). - - [38] Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne, - _Histoire du Félibrige_; Avignon, Roumanille). - - - - -V - -LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS - - Les Provençaux à Paris après 1870.--Leur groupement.--Création de la - première société méridionale.--La Cigale.--Le mouvement littéraire - félibréen et la fondation du félibrige de Paris.--Son programme.--Ses - statuts. - - -Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le -Midi pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les -Méridionaux, dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte -jusque-là à de moindres proportions que celles des autres provinciaux, -ne purent résister à l’impulsion générale qui, à partir de cette -époque, y fit affluer non seulement les étrangers, mais aussi les -habitants des départements les plus éloignés. Bientôt leur nombre fut -assez considérable, et, parmi ceux qui s’y établirent, on remarqua -surtout des littérateurs, des hommes politiques, des peintres, des -sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration -de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse -croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et -haletante, les Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de -leur nouvelle résidence, n’avaient pas oublié le clocher natal, et le -pieux souvenir de la petite patrie était demeuré intact dans leur cœur. -De là leur désir de se connaître, de se rapprocher, afin de retrouver -dans cette union comme un reflet de la Provence. Le moment le plus -favorable pour grouper toutes les intelligences qui représentaient -avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du Midi -parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre -aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées -et son enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté -sur sa palette les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de -son pays, et Xavier de Ricard, gentilhomme de lettres, s’étaient -joints à l’inspirateur de cette fraternelle et patriotique pensée. -Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance dans -l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus -distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le -poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié -de Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait -à un si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit -construire, entre Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable -temple élevé en l’honneur de la muse provençale. Il le fit orner de -décorations céramiques dont l’exécution fut confiée à Balze. Elles -représentaient des scènes du Midi, qu’il ne voulut laisser à personne -le soin de caractériser par des proverbes et des vers provençaux. Tout -près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) fit également acte de -félibre en prenant pour devise: _Ai fa moun mas_; au-dessus de la porte -de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut lire encore -aujourd’hui: _Mas J.-B. Dumas_. Plus tard, le Félibrige de Paris, dont -nous parlerons bientôt, confia au sculpteur _Truphème_ l’érection, à -Meudon, du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et -des provençalismes dont il sema son œuvre entière. - -[Illustration: Arles: Ruines du théâtre romain.] - -Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent -une association qui eut nom _la Cigale_, d’après l’emblème des -troubadours. Après avoir choisi Henri de Bornier comme président, -ils résolurent de se réunir dans un banquet mensuel, dont le premier -eut lieu en 1875, au Palais-Royal, chez Corraza. Dans son excellent -discours, l’auteur déjà célèbre de _la Fille de Roland_ donna à -l’événement du jour une interprétation qu’il estimait exacte, en -l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien -au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des -individualités les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers -s’étaient-ils réellement tracé un programme si complet, avaient-ils -visé un but si élevé? Évidemment non. Ils ne pouvaient espérer de cette -manifestation que la réalisation d’une partie de leurs aspirations. -Dans leur esprit, la part qui devait être faite à la rénovation de -la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il semble, -d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes -de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût -peu qualifiée pour s’occuper utilement de littérature, de philologie -et de linguistique. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. La -magnifique fête que les Cigaliers offrirent aux Félibres de Provence -à l’Hôtel-Continental, au lendemain de leur réception dans le Midi, -et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le point de départ d’une -nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri de Bornier, qui, -dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en Roumanille et -en Félix Gras[39] les représentants les plus illustres du Félibrige, -M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne -craignit pas de donner aux sociétés méridionales une consécration -officielle. En une improvisation chaude et brillante, il vanta -l’enthousiasme artistique et littéraire dont elles étaient nées, sans -s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, toujours injustes, -auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite de cette -solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment -d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés -à ses idées, projeta la création d’une seconde société méridionale à -Paris. - -Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans -son ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et -si riche, de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa -son entreprise. _La Cigale_ aurait une sœur qui, tout en conservant -l’élément artistique qui y dominait, ferait aux travaux de philologie -provençale et de littérature une part plus large. - -Après s’être adjoint _A. Duc_ (_dit Ducquercy_), _Baptiste Bonnet_, le -_baron de Tourtoulon_ et le _marquis de Villeneuve-Esclapon_, Maurice -Faure proposa à ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine -au restaurant Martin, rue Dauphine[40]. Martin était un cuisinier -marseillais qui avait su s’attirer la clientèle de ses compatriotes en -leur offrant les mets de leur pays. On y mangeait la _bouillabaisse_, -l’_aioli_, la _brandade de morue_, la _soupo aù fiéla_, la _bourrido_, -les _paquets de La Pomme_ et autres plats locaux, arrosés des vins -exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de -l’Ermitage et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière. -Son enseigne était un modèle du genre; libellée en provençal, elle -empruntait au Journal de Mistral son épigraphe: - - «NAOUTRE LI BOUN PROUVENÇAU - AÙ SUFFRAGI UNIVERSAÙ - VAUTAREN PER L’ÔLI - E FAREN L’AÏOLI[41].» - -S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours -été étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris -doivent avouer que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise, -amener à leur société un courant sympathique et bien des adhérents -qui auraient pu l’ignorer s’ils n’avaient été séduits par les vapeurs -embaumées qui s’échappaient de ses casseroles. Le Midi lui doit d’avoir -été, dans la capitale, le propagateur le plus habile de sa cuisine, -aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi dire classique dans -certains établissements parisiens. - -Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était -comme le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau -embryonnaire du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire -naître la nouvelle Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc -convenu que l’on fêterait la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en -1879, à Sceaux, en commémoration de la visite des Félibres en 1878, et -aussi comme un rappel de la fête qui leur avait été offerte à cette -occasion à l’Hôtel-Continental. - -On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi -_Sceaux_ plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est -que Sceaux évoquait le souvenir de Florian, dont les Cigaliers, -quoique indifférents au mouvement félibréen, pouvaient cependant -honorer la mémoire et comme Cévenol et comme fabuliste français. Ce -souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une entente -qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes -fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs -programmes respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations -légitimes. Fêter Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur -un terrain neutre. Si les Cigaliers préféraient s’exprimer en français -pour honorer la mémoire du fabuliste, les Félibres, en employant -le provençal, rendaient également hommage à l’auteur de la romance -d’_Estelle et Némorin_: - - _Ai! savés din voste vilage - Un jouine e tendre pastourel!_ - -A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur -de ce site charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni -étrangère sous les ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis -XIV, était comme une petite Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses -philosophes. Si, par un retour sur le passé, nous faisons revivre dans -notre imagination ce qu’en 1714 on appelait les _Nuits de Sceaux_, -nous assistons à ces fêtes magnifiques données par la petite cour de -la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif pour que -l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer. - -Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le -marquis de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son -berger), le duc de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun, -Destouches, Mme de Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur -esprit et leur talent sans compter. Fontenelle lui-même y fréquenta -longtemps et Voltaire y composa _Zadig_. Enfin, au point de vue -provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige par le souvenir -qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant de la musique de -la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les bosquets -touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui -rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses _Nuits -de Sceaux_, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de -cette demeure princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent -et Félibre avant le Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs -de sa jeunesse, il composa _la Provençale_, poème charmant qui eut -l’honneur d’être représenté à l’Opéra, où notre langue fit sa première -apparition, accompagnée par des galoubets et des tambourins. Quel -village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des intéressés réuni -tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont fait le -rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle. - -Le premier banquet félibréen donné à Sceaux eut lieu en 1879. Il fut -présidé par le baron de Tourtoulon, l’historien de Jacques d’Aragon, -le fondateur de la _Revue des langues romanes_ de Montpellier. -Ce président, qui avait précédemment assisté à la fondation du -Félibrige de Provence, rappelait aux convives, par sa seule présence, -les diverses étapes de cette Société, les obstacles qu’elle avait -dû surmonter, les luttes soutenues contre l’hostilité des uns ou -l’indifférence des autres, puis le succès final. Il semblait également -les prévenir que, comme les Félibres de Provence, ils auraient leurs -détracteurs, leurs malveillants et leurs sceptiques. Mais le but -à atteindre est noble: c’est le réveil de tout un passé qui n’a -pas manqué de grandeur, c’est la rénovation d’une langue dont les -œuvres littéraires ont pu inspirer les poètes et les écrivains du -Nord, et, comme l’a dit un académicien[42], marcher de pair avec la -poésie française, «la France étant assez riche pour se payer deux -littératures». - -A la suite de ce banquet, la _Société des Félibres de Paris_ (_Soucieta -felibrenco de Paris_) se trouva constituée par les sept membres -fondateurs suivants: - - MAURICE FAURE, publiciste, fonctionnaire; - - J.-B. AMY, sculpteur; - - P. GRIVOLAS, peintre; - - DUCQUERCY, homme de lettres; - - B. BONNET, qui devait plus tard nous donner _Vido d’infan_; - - J. BAUQUIER, romanisant émérite, archiviste paléographe; - - LOUIS GLEIZE, poète provençal, qui réussit également bien en - français, auteur de la chanson _Mireille et mes amours_, un des - grands succès des concerts. - -Le programme et les statuts de la Société furent approuvés par le -Gouvernement. Nous allons les reproduire fidèlement, comme nous l’avons -fait pour ceux du Félibrige de Provence. - - -SOCIÉTÉ DES FÉLIBRES DE PARIS - -(SOUCIETA FELIBRENCO DE PARIS) - -STATUTS - -I.--BUT ET ACTION DE LA SOCIÉTÉ - - ARTICLE PREMIER.--Sous le titre de «Société des Félibres de Paris - (_Soucieta felibrenco de Paris_)», il est créé, à Paris, une - Association ayant pour objet d’étudier le Midi de la France dans ses - idiomes, ses beaux-arts, ses traditions, son histoire; de seconder la - renaissance littéraire de la langue d’Oc, et de contribuer ainsi à - l’accroissement des richesses intellectuelles de la patrie française. - - ART. 2.--La Société s’interdit de toucher aux questions politiques, - religieuses et philosophiques. - - ART. 3.--Elle manifeste son action par des réunions périodiques, des - assemblées générales, des fêtes, des concours, des publications ayant - trait aux dialectes méridionaux, etc. - - ART. 4.--La Société se compose de Membres titulaires, de Membres - correspondants et de Membres associés. - - Les Membres titulaires ne peuvent dépasser le nombre de cinquante. - - Les Correspondants sont les Membres titulaires qui ont cessé de - résider au Siège de la Société. Pendant leur séjour à Paris, ils - peuvent assister aux réunions périodiques, avec les mêmes droits que - les membres titulaires. - - Les Membres associés, dont le nombre n’est pas limité, sont choisis - parmi les amis du Félibrige qui veulent encourager par leur concours - la _Société des Félibres de Paris_. Ils sont convoqués de droit aux - Assemblées générales et aux fêtes organisées par l’Association. - Ils jouissent des mêmes réductions que les titulaires et les - correspondants sur le prix des publications de la Société. - - Il peut être créé des Membres honoraires. - - ART. 5.--L’élection des Membres titulaires et associés est faite au - scrutin secret par les Membres titulaires. - - Tout candidat doit être présenté par deux Membres titulaires au - moins, et adhérer au but poursuivi par la Société en affirmant sa - ferme intention de s’associer à ses efforts. - - L’élection n’est valable que si la candidature a été régulièrement - annoncée dans une séance antérieure à celle où le scrutin doit être - ouvert. - - Trois voix opposantes, quel que soit le nombre des votants, suffisent - pour entraîner obligatoirement le rejet de la candidature proposée. - - Tout titulaire nouvellement élu doit, dans la première réunion à - laquelle il assiste, répondre par un discours en langue d’Oc aux - paroles de bienvenue que lui adresse un Membre désigné par le Bureau. - - -II.--RESSOURCES DE LA SOCIÉTÉ.--COMPTABILITÉ - - ART. 6.--Les ressources de la Société se composent des cotisations de - ses Membres, du produit des publications et des libéralités dont elle - peut être l’objet. - - La cotisation annuelle est fixée à 10 francs pour les Membres - titulaires, les correspondants et les associés, à 20 francs pour les - Membres honoraires. - - Un compte rendu financier est présenté, chaque année, par le Bureau, - dans une Assemblée générale à laquelle tous les Sociétaires sont - convoqués. - - Les fonds provenant des cotisations ou autres, constituant les - ressources de la Société, ne peuvent être affectés qu’à des dépenses - d’administration ou de publication. - - -III.--ADMINISTRATION DE LA SOCIÉTÉ - - ART. 7.--Les Membres titulaires sont exclusivement chargés de - l’Administration de la Société. - - Le Bureau se compose d’un Président, de trois Vice-Présidents, d’un - Trésorier et de deux Secrétaires. - - ART. 8.--Les Membres du Bureau sont pris parmi les Membres - titulaires; ils sont élus par ces derniers, pour un an, au scrutin - secret, à la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour, - à la majorité relative au second. - - ART. 9.--Le Président ne peut être élu plus de deux années de suite - dans les mêmes fonctions. Il a voix prépondérante en cas de partage. - - ART. 10.--Le Bureau, sous la direction du Président, exécute les - décisions prises dans les réunions périodiques ou en Assemblée - générale. - - ART. 11.--Des Commissions spéciales peuvent être organisées par - décision de l’Assemblée des Membres titulaires qui délimitent leur - pouvoir. - - ART. 12.--Les décisions de l’Assemblée générale ou des réunions - périodiques sont valables quel que soit le nombre des Membres - présents, si tous les Membres qui doivent être convoqués ont été - régulièrement avisés par le Secrétariat. - - ART. 13.--Le procès-verbal des séances, tant des réunions périodiques - et des Assemblées générales que des Commissions, est tenu par l’un - des Secrétaires de la Société, ou par celui des Commissions spéciales. - - ART. 14.--Le Président est suppléé, en cas d’empêchement ou - d’absence, par l’un des Vice-Présidents. - - -IV.--DISPOSITIONS GÉNÉRALES - - ART. 15.--Nul changement aux présents Statuts ne peut être adopté, si - la demande n’a été formée par trois Membres, et votée par la majorité - absolue des titulaires présents à la séance où la modification a été - mise à l’ordre du jour. - - ART. 16.--L’Assemblée des Membres titulaires a le droit de déclarer - démissionnaires les Membres de la Société qui ne se conformeraient - pas aux obligations imposées par les Statuts ou aux décisions - régulièrement prises. - - ART. 17.--Les dames ne peuvent être admises aux réunions périodiques - des Membres titulaires. - - ART. 18.--Le Bureau peut inviter aux séances de la Société les - Félibres et les notabilités méridionales de passage à Paris. - - ART. 19.--Le montant des banquets qui pourront être organisés sera - toujours payé au moyen des cotisations spéciales et personnelles des - membres qui y prendront part. - - Paris, le 23 juillet 1879. - Pour copie conforme: - _Le Président_, - C. DE TOURTOULON. - - -Le Programme et les Statuts de la Société des Félibres de Paris ont été -autorisés le 11 décembre 1880 par l’arrêté suivant: - - RÉPUBLIQUE FRANÇAISE - - Société des Félibres de Paris. - - PRÉFECTURE - DE - POLICE - - Nº 33.389 - - Nous, Préfet de Police, sur la demande à nous adressée, le 3 novembre - 1880, par les personnes dont les noms et adresses figurent sur la - liste ci-jointe, demande ayant pour but d’obtenir l’autorisation - nécessaire à la constitution régulière d’une association fondée à - Paris sous la dénomination de: «_Société des Félibres de Paris_», - dont le Siège serait établi rue du Regard, 10; - - Ensemble les Statuts de ladite Association; vu l’article 291 du Code - pénal et la loi du 10 avril 1834; - - Arrêtons: - - ARTICLE PREMIER.--L’Association organisée à Paris sous la - dénomination de: _Société des Félibres de Paris_, est autorisée à se - constituer et à fonctionner régulièrement. - - ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés tels qu’ils sont annexés - au présent arrêté. - - ART. 3.--Les Membres de l’Association devront se conformer - strictement aux conditions suivantes: - - 1º Justifier du présent arrêté au commissaire de police du quartier - sur lequel auront lieu les réunions; 2º n’apporter, sans notre - autorisation préalable, aucune modification aux Statuts, tels qu’ils - sont ci-annexés; 3º faire connaître à la Préfecture de police, - au moins cinq jours à l’avance, le local, le jour et l’heure des - réunions générales; 4º n’y admettre que les Membres de la Société - et ne s’y occuper, sous quelque prétexte que ce soit, d’aucun objet - étranger au but indiqué dans les Statuts, sous peine de suspension ou - de dissolution immédiate; 5º se pourvoir d’autorisations spéciales - pour les fêtes organisées par la Société et auxquelles des personnes - étrangères seraient admises; 6º nous adresser, chaque année, une - liste contenant les noms, prénoms, professions et domiciles des - Sociétaires, la désignation des Membres du Bureau, sans préjudice des - documents spéciaux que la Société doit également fournir chaque année - sur le mouvement de son personnel et sur sa situation financière. - - ART. 4.--Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête - des Statuts, sera transmise au commissaire de police du quartier - Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au Président de l’Association - et en assurera l’exécution en ce qui le concerne. - - Fait à Paris, le 11 décembre 1880. - - |_Le Député, Préfet de Police_, - |ANDRIEUX. - |Pour ampliation: - |_Le Secrétaire général_, - |J. CAMBON. - - Vu pour être remis en forme de notification. - Paris, le 24 décembre 1880. - _Le Commissaire de police_, - DUMANCHIN. - - -Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de -Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des -différences dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des -pouvoirs, du moins le but général poursuivi par les deux Sociétés est -le même. Toutes deux s’appliquent à l’épuration de la langue provençale -et à sa propagation par des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris -de rappeler les coutumes, jeux et usages dont la tradition populaire -est arrivée jusqu’à nous. Elles veulent également relier la langue -romane des derniers siècles des troubadours au provençal actuel par -une littérature forte, élevée, par des œuvres poétiques de grande -allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus difficile, -est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal -l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste -qui l’a empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de -déchéance après la croisade contre les Albigeois, la langue romane se -ressentit forcément des siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent -sur elle. Dégénérée, elle descendit au rang des patois, et ce n’est pas -trop des efforts des lettrés méridionaux, secondés par ceux de tous -les pays, pour lui rendre une pureté de forme et d’expression digne de -son ancienne perfection et de la place qu’elle a jadis occupée dans -l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée. - -Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la -regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de -Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt -l’opinion. Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux -Sociétés poursuivent un but commun, elles ne sont pas moins absolument -indépendantes l’une de l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés -à aucune maintenance; ils conservent leur libre arbitre, et leurs -décisions, aussi bien que leurs manifestations, à Paris ou en province, -n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre le _veto_ du Félibrige -du Midi. - -Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très -éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent -tous les dialectes méridionaux, mais leur organe, le _Viro-souleù_, est -une publication bilingue dont le succès s’affirme chaque jour. - -[Illustration: Théâtre d’Orange.] - -Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas -tardé à obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur -enthousiasme débordant, l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils -chantent et proclament dans leurs réunions et leurs fêtes, leur -ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. Partout, au -café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans leurs -pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime -ces enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux -de flamme semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la -voix chaude et vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un -spectacle nouveau, il regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était -au bois de Boulogne, où la petite phalange venait, sous la clarté -astrale, réciter des vers au légendaire troubadour _Catelan_. Puis, -c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le Parisien bat des -mains aux magnifiques strophes de _Pallas-Athénée_, chantées par Mlle -Bréval. _Les Erynnies_, de Leconte de Lisle, _Antigone_, _Œdipe roi_, -interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent -des cris d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les -brumes du Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il -a dégelé toutes les conventions plus ou moins protocolesques; chacun -redevient lui-même, la nature reprend ses droits. On a souvent parlé -de l’antagonisme entre les races du Nord et celles du Midi; on a de la -peine à y croire lorsqu’on suit les Félibres dans leurs pérégrinations -annuelles. C’est un spectacle digne d’intérêt que ces races opposées et -prétendues rivales, confondues, la main dans la main, partageant les -mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. Là où la politique est restée -impuissante, les arts et la littérature ont triomphé. Que n’a-t-on pas -dit des effets de la croisade contre les Albigeois et de l’oppression -exercée par l’ancienne monarchie sur les provinces méridionales! Eh -bien, pour s’être fait attendre, la revanche du Midi sur le Nord n’est -pas moins complète. Et voilà comment les Félibres de Paris comprennent -la conquête. Ils jettent aux quatre vents leurs poésies et leurs -chansons, et leurs idées, comme la bonne graine, germent dans cette -terre de l’intellectualisme qu’on appelle Paris. Et Paris enivré suit -ces charmeurs, qui le mènent vers les rives azurées de la Méditerranée. -Et ce pays si beau, mais presque ignoré des Parisiens jusque-là, se -peuple et se transforme. Toute la côte d’azur se couvre de riches -villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie étrangère ajoute -son contingent et vient planter sa tente sur ces rives embaumées; les -chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, aux approches -de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards glacés de la Seine -et de la Tamise. C’est là un commencement de décentralisation et de -cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui y sont bien pour quelque -chose, ont eu, sur les hommes politiques préoccupés de ces questions, -une supériorité que ces derniers ne leur avaient jamais soupçonnée. - -Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la -cause des revendications méridionales un concours assez réel pour -s’être traduit par des résultats appréciables. Grâce aux membres du -Parlement qu’ils comptent dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du -Gouvernement. Le Ministre de l’Instruction publique n’a pas hésité à -faire bénéficier leurs lauréats d’un prix spécial, dont le caractère -officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, présidées par -les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le -rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages -séculaires du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours -d’_amour_ de _Signes_ et de _Romanin_ où, jadis, un aréopage aussi -célèbre par la beauté que par l’esprit, présidé par Stéphanette de -Baulx, la comtesse de Die, Phanette de Gantelme, Hugonne de Sabran, -etc., rendait des arrêts chantés par les troubadours. Aujourd’hui, les -vers alternent avec les chansons et chaque Félibre vient, devant la -reine de la cour d’amour, présenter ses hommages respectueux et réciter -une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du public parisien, -tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, l’Opéra, -l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent leur -concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et -du regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris, -le cortège s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des -Sociétés de gymnastique et des détonations des boîtes à poudre dont le -fracas, se répercutant jusqu’au fond du parc, trouble les expansions -des amoureux qui s’y sont réfugiés. Mais voici l’heure des discours. M. -Charaire, le maire si accueillant de Sceaux, M. Chateau, son successeur -aujourd’hui, souhaitent en termes émus la bienvenue aux arrivants. La -réponse de M. Sextius Michel est toujours un morceau très goûté, qui -laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques de la -harangue qu’il adressera ensuite au Président. - -Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les -œuvres de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et -doit ainsi provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable -que spirituelle. Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses -aux lauréats. Le soir, banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout -se termine par des illuminations, un feu d’artifice et une farandole -échevelée dans le parc, aux sons des fifres et des tambourins, après, -toutefois, l’exhibition de la _Tarasque_ au corps couvert d’écailles -d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue ballante, -terreur des gamins trop curieux. - -Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le -monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux -en ont ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu -élever des statues et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les -poètes populaires, interprètes des sentiments du peuple, peintres de -ses mœurs, eux-mêmes souvent sortis de son sein, n’ont pas été oubliés -de lui. On lui doit encore la création d’une chaire de langue romane, -à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit pour la restauration du -théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque qu’ont pu être -organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques -que les Ministres et le Président de la République ont officiellement -honorées de leur présence[43]. - -Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi, -des talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour -se produire. Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des -poètes lettrés, une seconde pléiade de poètes populaires dont les -œuvres, justement appréciées, doivent être signalées dans cet ouvrage. - -_Philippe Chauvier_, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent -sur eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il -apprenait son métier de _tachié_ (fabricant de clous pour souliers), il -crayonnait des vers sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend -dans les lignes suivantes: - - Din la boutigo d’un tachié, - Peniblamen, si degauvavo, - Aqueù couquinas de Chauvié; - La muso aqui, li sourriavo. - Pu tard, quand fe lou fourjeiroun, - Entre mitan de la ferraio, - Sei proumié vers’ mé de carboun - Lei marcavo sur la muraio... - -Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se -succédèrent et bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord -paraître un poème intitulé: _Moun peis_, dans lequel il chante -Bargemont et ses gracieux paysages; suivirent _les Villageoises_ -et _les Fiho daù souleù_, où il célèbre les yeux noirs et le rire -savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été remplacé par -la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est retiré -dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art -de prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans -ses moments de loisirs, le vieux _tachié_ chanter ses gais refrains, -ou bien, penché sur son comptoir, on le voit écrire ses dernières -inspirations. - -Quant à _Rieu_, dit _Charloun_, le poète paysan du Paradou, déjà connu -et apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit -d’avoir été mis en lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il -n’avait pu pénétrer. C’est dans un de leurs voyages en Provence, où -tout ce qui rime et chante vient se grouper autour d’eux, que Charloun -trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son succès mérité attira -l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui décerna -les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, jamais -M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux -inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha -sur la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la -muse provençale, le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de -l’Instruction publique et aux lettrés. - -Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou, -en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense -honorifique en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi -gracieux des insignes, avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire. - -_Lazarine de Manosque_, dont le _Viro-Souleù_ enregistrait avec -regret, il y a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre, -dont les journaux ont publié divers fragments et qui a pour titre: -_Remembranço_. Dans sa boutique du marché des Capucins, à Marseille, -elle accueillait avec la même grâce et le même attrait les sommités du -Félibrige et les jeunes poètes encore peu connus qui venaient auprès -d’elle s’inspirer de son amour ardent pour le langage natal. Puis -vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la mort de la vaillante -félibresse, qui s’était retirée dans sa villa _Magali_, à la Blancarde, -pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur pour -le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les -plus dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou, -Bourrelier, Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre -à l’auteur regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition -simple et appropriée à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était -dû, et fixer son souvenir par une manifestation aussi sympathique que -félibréenne. - -Mme _Joseph Gauthier_, que la mort a également fauchée, était connue -dans toute la Provence sous le nom de la félibresse _Brémonde_. A -Hyères, en 1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du -Félibrige, la couronne d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages -qui rappelleront son souvenir aux générations futures: _Brut de caneu_ -et _Vélo blanco_ où, entre autres morceaux, on peut citer _Matinado_, -d’une fraîcheur exquise de sentiment et d’expression. - -A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut -ajouter _Joseph Renaud_, de Vacqueyras, qui, dans _Mélanio_, a révélé -les qualités d’un tempérament dramatique de grand avenir; _Charles -Martin_, que _lou Casteu e lei Papo d’Avignoun_ classe au premier rang -parmi les félibres du Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon -_Crouzillat_, de Salon, hier encore si gai, aujourd’hui dormant son -dernier sommeil. _L’Eissame la Bresco e lou Nadau_ lui survivront et -rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon. - -Nous terminerons en citant _Lucien Duc_, l’auteur de _Marinetto_; -_Louis Roux_, _Joseph Gauthier_, _Louis Roumieux_, _Maurice Raimbaud_, -l’auteur d’_Agueto_, et _Alphonse Laugier_, que ses _Surprises du -nouvel an_ ont classé parmi les meilleurs humoristes de notre époque. - -Le théâtre provençal a aussi produit quelques artistes qui, en -interprétant les œuvres des félibres, ont servi la cause méridionale et -aidé à l’expansion de la langue provençale. A ce titre, ils méritent -d’être nommés et au hasard de la mémoire nous pouvons inscrire: -_Revertégat_, _Brunet_, _Boyer_, _Sicard_, _Paggi_, _Pagès_, _Duparc_, -_Foucard_, etc., tous enfants du Midi, tous animés du même esprit de -propagande, tous félibres par le cœur sinon de fait. Si nous avons pris -plaisir à mentionner quelques-uns des principaux interprètes des œuvres -félibréennes, nous n’aurons garde d’oublier les vaillantes feuilles qui -ont soutenu et propagé nos idées et nos œuvres. La presse provençale -s’est montrée à la hauteur de son rôle et nous sommes heureux de lui -rendre justice en donnant ici la nomenclature de ces publications si -curieuses à tant de titres pour les romanisants et les adeptes de la -philologie provençale, si intéressantes pour les Félibres, si dignes -d’encouragement pour tous ceux qui ont à cœur les revendications de nos -départements du Midi, ardents protagonistes de la décentralisation. - -Ce sont d’abord, à Paris: - - _La Revue félibréenne_, de Paul Mariéton; - _La Romania_, de Paul Meyer et Gaston Paris; - _La Revue de philologie française et provençale_, de L. Clédat; - _La Province_, de Lucien Duc; - _La Cigale_, organe des Cigaliers; - _Lou Viro-Souleù_, organe des Félibres de Paris. - -Puis en province: - - _La Revue des langues romanes_, à Montpellier; - _Lou Felibrige_, de Jean Monné, à Marseille; - _Limouzi_, de Sernin Santy, à Saint-Etienne; - _La Sartan_, de Pascal Cros, à Marseille; - _La Terre d’Oc_, de Sourreil, à Toulouse; - _La Campana de Magalouna_, à Montpellier; - _Lou Calel_, de Delbergé, à Villeneuve-sur-Lot; - _L’Homme de bronze et le Forum républicain_, Arles; - _L’Aioli_, Avignon; - _La Revue méridionale_, de Rouquet, à Carcassonne; - _Le Petit Var_, Toulon; - _Le Petit Provençal_, Marseille; - _Le Petit Marseillais_, Marseille; - _L’Armana marsihès_; - _L’Armana prouvençaù_. - -[Illustration: Maurice Faure.] - -Parlerons-nous des concours, toujours si suivis, fondés par les -Félibres de Paris? Le nombre sans cesse croissant des concurrents -annuels suffit pour en attester le succès, qui d’ailleurs s’explique -de lui-même quand on sait avec quel soin, quel esprit de méthode sont -préparés les programmes. C’est dans la salle des délibérations, au -café Voltaire, salle ornée des portraits des personnalités marquantes -des Sociétés littéraires méridionales et des œuvres des peintres et -sculpteurs du Midi, que sont discutés longuement les divers paragraphes -du _Concours des jeux floraux_. Sous la présidence du si sympathique -maire du XVe arrondissement, M. Sextius Michel, dont on fêtait dans un -banquet mémorable, il y a quelques mois, le trentenaire des fonctions -municipales, on pose les questions à débattre. Chacun, suivant ses -goûts, ses études ou ses préférences personnelles, examine la partie -du programme qui l’intéresse davantage. Ce serait une banalité de -répéter que l’âme du Félibrige de Paris est, sans contredit, Maurice -Faure. Il suffit d’assister à une séance pour être frappé de l’entrain -qu’il communique et des résultats acquis par la façon claire et précise -dont il élucide les points douteux ou équivoques. Sa parole chaude et -éloquente donne à ces réunions un attrait qui, non seulement en fait le -charme, mais en rehausse incontestablement l’importance. - -L’attrait est doublé quand M. _Deluns-Montaud_, ancien ministre, -aujourd’hui directeur des Archives aux Affaires étrangères, y ajoute -celui de sa présence. Les idées élevées qu’il développe avec une rare -éloquence sont servies par un organe si sympathique que tous, sous le -charme communicatif de l’ancien député, vice-président de la Société, -écoutent attentifs, bercés par cette voix si douce lorsqu’elle évoque -les légendes poétiques de nos vieilles provinces méridionales, tonnante -lorsqu’elle s’indigne sur les malheurs immérités qui les ont frappées -dans le passé, éclatante comme une fanfare lorsqu’elle célèbre leur -grandeur et leurs triomphes. - -Puis, au hasard des yeux, on aperçoit la bonne figure rabelaisienne -d’_Auguste Fourrés_, qui sourit au souvenir des troubadours dont la vie -se partageait entre l’amour et la poésie et dont il nous promet une -histoire. En arrière, la haute stature d’_Amy_; sa barbe olympienne, -ses membres puissants font de lui comme une personnification du Rhône -auprès duquel il est né, dans ce Tarascon que Daudet a rendu célèbre, -plus que les Tarasconnais n’auraient voulu. Ses œuvres artistiques -ont honoré le Félibrige, et son _Tambour d’Arcole_, ce bronze vivant, -restera l’une de ses meilleures créations. Puis la pléiade des -peintres: _Dufau_, _Wagner-Robier_, _Roux-Renard_, _Bénoni-Auran_, -mêlés aux sculpteurs: _Hercule_, _Miale_, _Riffard_; _Injalbert_, dont -le pont Mirabeau, le monument élevé à la mémoire de Molière, à Pézenas, -et d’autres œuvres aussi importantes attestent l’habileté et justifient -la renommée. Mais voici les littérateurs et les poètes: _Baptiste -Bonnet_, le premier parmi les Félibres qui ait donné des ouvrages -en prose provençale, où le bonheur et la justesse de l’expression -s’unissent à une forme simple et naturelle et à l’enchaînement -méthodique des idées; _Roux Servine_, qui se joue des difficultés de -la poésie provençale aussi bien que de la poésie française; _Raoul -Gineste_, pseudonyme sous lequel se cache le plus provençal des -docteurs en médecine que possède Paris, l’auteur de _la Marchando -de tello_, d’un joli sonnet sur les chats, et d’autres poésies d’un -sentiment bien félibréen; _Henri Giraud_, _Fernand Hauser_, _H. Faure_, -_Fernand de Rocher_, _Loubet_ et tant d’autres producteurs d’œuvres -charmantes dont la nomenclature serait trop longue. - -Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles -sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes. -Chacun dit des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite -ceux des maîtres, Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de -Paris sont les grands admirateurs. _Jules Troubat_, l’ancien secrétaire -de Sainte-Beuve et vice-président de la Société, fait revivre l’abbé -Fabre, son compatriote montpelliérain, le Rabelais du Midi, en -récitant des extraits du _Siège de Caderousse_. Et lorsque j’aurai -cité _A. Tournier_, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction -publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le -titre _Du Rhône aux Pyrénées_, d’un autre sur Gambetta, d’un autre -encore sur le conventionnel Vadier; l’intendant général _Enjalbert_, -vice-président, le sympathique secrétaire _Marignan_, ainsi que son -collègue _Jacques Troubat_, dont les procès-verbaux sont des modèles -d’exactitude et de rédaction; M. _Gardet_[44], chancelier, qui rappelle -si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; _Amy fils_, -gérant du _Viro-Souleù_, dont _Lucien Duc_ est l’imprimeur impeccable -et l’un des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus -qu’à mentionner l’aimable trésorier de la Société, _Plantier_, pour -présenter au public le Bureau complet du Félibrige de Paris. - -[Illustration: Félix Gras.] - -La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux -de passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps, -mais qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi -qu’elle a reçu le plus grand poète provençal de notre époque, Mistral; -puis Félix Gras, le Capoulié, aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement -à l’admiration de ses amis et à l’affection de sa famille. Le Félibrige -tout entier, plongé dans le deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure -l’auteur si estimé de tant d’œuvres charmantes, entre autres des -_Carbounié_ et des _Rouges du Midi_, rendant ainsi un hommage suprême -à celui que le Ministre venait de décorer de la Légion d’honneur, -cette fleur rouge qui n’a fleuri, hélas! que sur la tombe du poète -aimé. Puis vinrent _Valère Bernard_, l’un des lauréats du Félibrige; -_Tavan_, l’auteur de _Frisoun de Marietto_; d’autres encore, dont -le nom m’échappe. Tous ont été reçus moins comme des amis que comme -de véritables frères, comme les enfants d’une même famille dont les -membres, quoique dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le -même but à atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances. - -Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est -ordinairement consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de -_Bigot_, M. _Massip_, dont la voix se prête si bien à l’interprétation -de la romance, chante avec conviction: _T’aïmi_. M. _Gardet_, avec ses -couplets sur _la Foundetto_, nous rappelle le genre anacréontique, -cher à nos pères. M. _Gourdoux_, un des doyens de la Société, chante: -_Estello santo_, dont le refrain repris en chœur est d’un effet -charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape -Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète -les derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée -à table et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen. - - -DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL - -Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était -d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait -gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie -provençale, avait été frappé des différences linguistiques et -orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui -qui se parlait et s’écrivait jadis. - -De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue -et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut -bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez -les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les -habitants des villes avec les populations du centre de la France et les -étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement -dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut -le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre -et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses, -lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent -pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du -projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites -avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux, -parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par -le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne -pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première -manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes -locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire -avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand -argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir -ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme, -c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en -fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils, -amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les -relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit -moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement -semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire -accepter dans son langage une modification qui constituerait une -véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes. - -La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des -appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car -produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une -langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité -littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des -philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément -restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les -critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il -se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses -détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver -son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à -côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de -ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat -qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins -certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le -plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du -Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et -de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode -étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en -provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce -à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues, -une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement -il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les -formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de -ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires -du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir -été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains, -deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une -langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus -éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives -individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été -effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples -prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité -sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est -le Frère _Savinien_, auteur d’une excellente grammaire romane[45] -et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont -le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère -de l’Instruction publique; c’est M. _Funel_, instituteur à Vence -(Alpes-Maritimes); c’est M. _Bénétrix_, homme de lettres à Auch; -c’est M. _Perbosc_, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. _Desmons_, -sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par -l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté. - -Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode -pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes -locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus -rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des -plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs, -plus compréhensibles aux jeunes écoliers. - -Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner -l’exemple en cette circonstance. Le rapport si intéressant du _Comité -de préservation de la langue bretonne_, présenté au Congrès de Rennes, -le 28 mai 1897, vient donner une nouvelle force aux arguments que nous -avons exposés. Il considère (et nous sommes de son avis) l’instituteur -primaire comme la principale pierre d’achoppement de notre programme. -Ces braves fonctionnaires, bien disciplinés, obéissent à un mot d’ordre -qui proscrit le breton de l’école. En vain leur fait-on observer que -l’enseignement du français se fait mieux et plus facilement quand on -se sert de la langue maternelle; en vain leur prouve-t-on d’une façon -péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, apprendra aux -enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met huit mois -à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec -quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux -traités que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est -enseignée aux enfants des écoles. - -Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie -du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport si -remarquable de M. _Raymond Laborde_, vice-président de la _Ruche -corrézienne_. Il appuie son opinion de celle des hommes les plus -autorisés de notre époque dans l’instruction publique et les études -philologiques. Ce sont MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou, -Michel Bréal, l’abbé Rousselot, Paul Meyer, pour Paris. Dans nos -universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, Bourciez, Clédat, -Jeanroy, Constant, etc. - -Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne -rencontre plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens -dialectes recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle -donne partout les mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les -mêmes exemples comme sur les mêmes raisons. La question ainsi posée, -il appartient à M. le Ministre de l’Instruction publique d’ordonner -une enquête à ce sujet. Si les conclusions en étaient favorables au -désir exprimé par les populations rurales, rien ne s’opposerait plus à -ce que les Universités de province, s’inclinant devant les résultats -acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux qu’éclairés en donnant aux -instituteurs primaires des indications appropriées. Nul doute qu’une -telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction à tous -les degrés. - -NOTES - - [39] _Le Figaro_ et _l’Événement_ d’octobre 1878 reproduisent les - discours des félibres qui étaient présents. - - [40] M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu. - - [41] Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence - en matière électorale, mais le désir bien affirmé des Félibres de - s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes. - - [42] Villemain. - - [43] Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux - représentations du théâtre antique d’Orange et à toutes les - manifestations félibréennes de l’année 1897. - - [44] Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. _Marcel_. - - [45] Dont nous donnons plus loin des extraits. - - - - -VI - -HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE - - Langue ligurienne.--Langue grecque.--Langue latine.--Langues - barbares.--Langue francique ou théotisque.--Langue romane. - - -Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des -usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question -de leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du -Félibrige. L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop -considérable pour n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru -devoir, dans les chapitres suivants, lui consacrer la place que son -importance lui assigne. - -Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous -remontons jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le -roman, parce que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer -que le provençal actuel, né de ces langues, possède, encore de nos -jours, des mots qui lui ont été légués par cette époque primitive où -les rivages de la Méditerranée étaient habités par les Ligures. Le -lecteur pourra se rendre compte de ce fait en parcourant les petits -vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel et se trouvera -ainsi fixé sur cette question de linguistique. - -Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles -ont passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs -origines jusqu’à nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger -des transformations et des progrès qu’elles ont subis, de citer des -morceaux choisis, soit en prose, soit en vers, des idiomes locaux. -Ces exemples donneront une idée des divers dialectes du Midi, de la -corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur valeur littéraire. - -Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale -que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa -les règles de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous -l’influence du Félibrige, des modifications ont été apportées dans -notre langue. Le _Dictionnaire_ de Mistral, véritable monument -d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement la forme, -l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, le Frère -Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des -écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et -thèmes, dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C. -Achard, permettront de comparer le provençal d’avant la Révolution avec -celui de nos jours. - -Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté -l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application -pratique de la méthode étymologique pour l’enseignement du français -par le provençal. Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et -lui ont valu les éloges et les encouragements les plus mérités du -monde littéraire et des membres les plus haut placés de l’enseignement -public. Nous sommes particulièrement heureux de le constater ici et -nous faisons des vœux pour que cet enseignement soit généralisé pour le -plus grand honneur des lettres françaises. - -La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du -genre humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes -facultés de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est -née la diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané; -œuvre collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les -différentes nations, des modifications nées de la vie en commun, des -besoins de l’existence et de la diversité des races. - -Les langages se divisent à l’infini; cependant les philologues, les -linguistes sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des -rapports, des affinités, des analogies, marques d’une commune origine. -Partant de ce principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des -empreintes inégales d’un même type. De cette source seraient nés des -dialectes qu’on peut réunir dans un même groupe et rattacher plus ou -moins étroitement à une langue mère, qui, pour avoir cessé d’être -vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces ineffaçables de son -ancienne existence et de sa domination. - -Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient -différents dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu -d’appeler celtique. - -Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes, -mais liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de -la Gaule proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon -exacte serait peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel -nous en a conservé quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec -le grec et le latin, à former notre langue. - -Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage, -lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par -les emprunts faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par -le fait des transactions commerciales, la langue parlée dans toute -la Provence. Puis le latin survint, imposé comme une loi à tous les -peuples vaincus, et il ne resta des anciens idiomes que quelques mots -ou rudiments qui formaient des barbarismes dans le latin des provinces. - -Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des -Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait -partout avec l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que -le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui -introduisirent en Provence des mots et des locutions à eux propres, -amena l’altération graduelle du latin. Il revêtit des formes nouvelles, -lesquelles, fixées par des règles et soumises à un système grammatical -parfaitement coordonné, donnèrent naissance à une langue que l’on -appela le _Roman_ et qui fut commune à toutes les nations soumises à -Charlemagne. - -Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans -toute l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent -ensuite les langues modernes, qui prirent des caractères différents -à mesure que les événements politiques séparèrent les nations, qui -devinrent indépendantes les unes des autres. - -Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent: -l’_Italien_, l’_Espagnol_, le _Portugais_, le _Provençal_ et le -_Français_. - -D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le -Sud-Est de la France peut se résumer ainsi: - - Langue Ligurienne; - Langue Grecque; - Langue Latine; - Langues Barbares; - Langue Romane; - Langue Provençale; - Et, enfin, langue Française[46]. - - -LANGUE LIGURIENNE - -Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue -parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens -habitants de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que -cette langue devait avoir quelque affinité avec le Celtique en usage -chez les peuples de la Gaule. Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui? -Les vocabulaires où l’on a rassemblé les mots prétendus celtiques, -les commentaires qui les accompagnent ne sont que des recueils des -divers idiomes vulgaires usités dans les provinces de la France. Il -paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux pour une -reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait -être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung[47], qui admit -comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni -au Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de -racines au Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et -le Gaëlic (dont le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver -quelque parenté avec l’ancien Celtique. - -Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le -Ligurien différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre -Provençal quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes -des autres provinces, pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces -mots n’ont donc pu être transmis au Provençal que par le Ligurien. -Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que nous retrouvons -ces mêmes mots, avec quelques légères altérations, dans le Génois -et le langage parlé sur le parcours de la rivière de Gênes, pays -qu’habitaient les Liguriens. - -Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue -mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit -vocabulaire de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre -Provençal et considérés comme les plus sûrement dérivés de cette -langue[48]. - - -VOCABULAIRE DES MOTS LIGURIENS RESTÉS DANS LE PROVENÇAL - - PROVENÇAL FRANÇAIS - - A - - Abrar. Allumer. - Acoulo. Arc-boutant. - Agacin. Cor. - Agast. Érable. - Alan. Hâbleur. - Aléouge. Allège. - Aouffo. Sparterie. - Apen. Fondation d’un mur. - Arno. Teigne. - Atue. Bois résineux. - Avenq. Gouffre. - - B - - Baccou. Soufflet. - Bachas. Flaque d’eau. - Badar. Bâiller. - Bajano. Légumes en salade. - Balouiro. Guêtres de feutre. - Baou. Escarpement. - Baoumo. Grotte. - Begno. Echelette d’un bât. - Biou. Bucin. - Bled. Mèche. - Bourneou. Tuyau. - Bresco. Rayon de miel. - Bruc. Ruche. - - C - - Cacheio. Fromage mou. - Cachoflo. Artichaut. - Calaman. Poutre. - Calous. Trognon de chou. - Cons. Étage. - - D - - Dai. Faux. - Damen (tenir). Guetter. - Darbou. Mulot. - Drayo. Sentier. - - E - - Ego. Haras. - Eissado. Houe. - Escaboua. Troupeau de chèvres. - Escandaou. Mesure pour l’huile. - Esqueirié. Pente pierreuse. - - F - - Faoudo. Giron. - Faouvi. Sumac. - Fedo. Brebis. - - G - - Gaoubi. Adresse. - Gaougno. Ouïe des poissons. - Gaveou. Sarment. - Greou. Cœur de laitue. - Grupi. Crèche. - - H - - Heli. Lis. - Houasco. Hoche, Entaille. - - I - - Indé. Vase de cuivre. - Indés. Trépied pour le pot-au-feu. - - J - - Jabou (â). A foison. - Jaino. Poutre, Solive. - Jarro. Cruche. - - L - - Laouvo. Dalle de pierre. - Lazagno. Pâte de ménage. - - M - - Magaou. Pioche. - Magnin. Chaudronnier ambulant. - Maloun. Brique. - Mareto. Besace. - Margaou. Pâturin annuel (pluriel). - Mas. Ferme. - Mastro. Pétrin. - Mavoun. Haricots gourmands. - Megi. Médecin. - Menoun. Bouc. - Messugo. Ciste. - Morven. Genévrier. - - N - - Nasquo. Inule visqueuse (pl.). - Niero. Puce. - - O - - Oc. Oui. - Oouruou. Maquereau. - Ourami. Faucille. - - P - - Pantai. Rêve. - Pechier. Cruche (petite). - Peiroou. Chaudron. - Poutargo. Caviar. - - R - - Rabas. Blaireau. - Raï. Troupeau de porcs. - Roumias. Ronce. - Ruelo. Coquelicot. - - S - - Sartan. Poêle à frire. - Siagno. Massette d’eau. - Sivado. Avoine. - Seioun. Pot à lait. - - T - - Tap. Bouchon. - Tanquo. Barre. - Tapet. Genre d’escargot. - Tarnaou. 1/8 d’once. - Tesouiros. Ciseaux. - Tigno. Engelure. - Toouteno. Calmar. - Touaro. Chenille. - Toupin. Pot à feu. - Trufar (se). Se moquer. - Trui. Aire pour les raisins. - Tuy. If. - - V - - Vabre. Ruisseau. - Vano. Couverture. - Vesou. Voir venir. - Vibre. Castor. - Vichou. Roitelet. - -Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle -des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer -les analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des -premiers habitants de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus -étendue, un vocabulaire plus complet pourraient faire l’objet d’un -ouvrage spécial, mais ne rentrent pas dans le cadre de celui-ci. - -Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer que -les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien sont: - -1º Des noms géographiques, tels que: _Gour_, lac; _Bachas_, mare; -_Baou_, escarpement, d’où viennent _Baoumo_, grotte, et _Baouco_, -nom générique donné aux graminées et aux herbes qui croissent sur -les rochers et sur les bords des sentiers; _Coumbo_, vallon, creux; -_Craou_, plaine caillouteuse; _Drayoou_, sentier; _Esqueirié_, pente -pierreuse; _Lubac_, côté d’une montagne exposé au nord; etc...; - -2º Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont: -_Agast_, érable; _Arno_, teigne; _Darbou_, mulot; _Faouvi_, sumac, -etc...; - -3º Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens -Liguriens, comme, par exemple, _Tapi_ ou _Tapio_, hutte; _Escaboua_, -troupeau de chèvres; _Ménoun_, bouc; _Raï_, troupeau de cochons; -_Cambis_, collier pour suspendre les sonnettes du bétail, etc...; - -4º Quelques termes d’agriculture comme: _Eyssarry_ et _Eyssarryen_, -paniers pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; _Daï_ ou _Dayo_, -faux; _Magaou_, pioche; _Mas_, ferme; _Ourami_, faucille, etc...; - -5º Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières -ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues -étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des -marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui -ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues -gothiques. - -Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire -à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec -les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment, -une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage, -devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il -nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus -ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette -langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a -laissé des traces dans le Provençal. - -Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même -forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire, -qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations -différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun -fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent -écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur -religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les -Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais -exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce, -ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les -dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même -plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête -romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus -usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que -nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers -vestiges de la langue d’où naquit le Provençal. - - -LANGUE GRECQUE - -L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne -devait pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces -derniers. En effet, les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique, -l’introduisirent rapidement dans toutes les possessions marseillaises. -Comme nous l’avons dit plus haut, la langue Grecque prit bientôt le -dessus dans la Provence et dans les Gaules. Elle y fit même de tels -progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, surtout ville de -commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des Arts et des -Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes de Rome -faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y était -l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre -d’_Athènes des Gaules_. - -[Illustration: Les Phocéens à Marseille: Fiançailles de Gyptis.] - -L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et -la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux -idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins, -elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme -raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère -étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt -remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays -placés sous la souveraineté de Rome. - -A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception. -Ayant su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle -conserva aussi le Grec comme langue officielle, aussi bien dans -les actes publics et privés que dans les rapports journaliers des -habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement du IVe siècle. A cette -époque, par l’influence de la religion chrétienne, qui domina enfin -dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, le -Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome. -Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps -le langage parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par -fusionner avec le Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit -dans les mots, soit dans la prononciation. Cette remarque suffit à -expliquer comment le Roman de la Gaule méridionale, dans la partie -spéciale à Marseille et à son territoire, est plus riche en mots grecs -que le Roman parlé en dehors de cette province. - -Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au -Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M. -Martin fils, de l’Académie de Marseille[49]: - - PROVENÇAL GREC FRANÇAIS - - A - - Agi. Ragion. Grain de raisin. - Agreno. Agrinos. Prune sauvage. - Alabre. Labros. Glouton, vorace. - Alapedo. Lepas. Patelle (coquille). - Androun. Andron. Ruelle, recoin. - Anissar. Anypsoo. Hérisser. - Aqui. Anchi. Là, auprès. - Aragnoou. Araias. Sorte de filet. - Argui. Ergasia. Cabestan, treuil. - Artoun. Artos. Pain. - - B - - Barri. Baris. Rempart. - Bellugo. Balleka. Étincelle. - Blestoun. Blaisotes. Matteau de chanvre. - Bogo. Bokes. Bogue (poisson). - Boucaou. Baukalion. Bocal. - Boufaire. Bouphagos. Vorace, gros mangeur. - Bregin. Brochis. Sorte de filet. - Bourrido. Boridia. Soupe de poisson à l’ail. - Bourriquo. Brichon. Ane. - Brousso. Brosis. Lait caillé, recuite, nourriture. - Bugado. Bouchanda. Lessive. - - C - - Cabesso. Kebe. Tête. - Cabudaou. Kebe-oidos. Peloton. - Calar. Chaloo. Jeter. - Calen. Chalumma. Filet et lampe. - Calignar. Calindeo. Courtiser. - Calignaou. Chalinos. Bûche de bois. - Canasto. Canastron. Corbeille. - Canisso. Canis. Claie. - Cantoun. Canthos. Coin. - Capelan. Apellakes. Prêtre. - Carambot. Carabos. Crevette. - Caro. Kara. Face. - Chilet. Cheiloter. Sifflet de chasse. - Cliquetos. Kykleo. Crécelle. - Corpou. Colpos. Fond de filet. - Coucoumar. Coucoumion. Vase, pot allant au feu. - Coufo. Kouphos. Corbeille, cabas. - Courous. Koreia. Joli, beau, riche. - - D - - Dardailloun. Dardaillon. Ardillon. - Destraou. Dextralion. Hache. - - E - - Eissaougo. Eisago. Sorte de filet. - Escaoumé. Skalmos. Cheville pour rames. - Escaravas. Ascalabos. Escarbot (insecte). - Esco. Yska. Amadou. - Esparmar. Sphalmeo. Enduire de suif. - Esparrar. Sparasso. Glisser fortement. - Esquifou. Scafé. Petite barque. - Estelos. Stoloi. Éclats de bois. - - F - - Fanaou. Phanos. Fanal. - Fanons. Phaneros. Magnifique. - Fenat. Phenax. Mauvais sujet. - Fregir. Phrygo. Frire. - - G - - Gabi. Gabis. Hune. - Gamato. Gabathon. Auge de maçon. - Ganchou. Kampsos. Croc. - Gangui. Gangami. Sorte de filet. - Gaudre. Charadra. Torrent. - Gaoutos. Gnathos. Joues. - Gaougno. Chaunos. Ouïes de poissons. - Gazan. Gazaa. Gain, richesse. - Gibous. Ybos. Bossu. - Gip. Gypso. Plâtre, gypse. - Gobi. Kobios. Goujon. - Goï. Guios. Boiteux. - Gouargo. Gorgyra. Egout, canal. - - J - - Jarret. Jarax. Jarret (poisson). - Jimou. Ecmaïos. Mou, humide. - - L - - Labech. Libonotos. Vent du sud. - Lan. Lampsis. Éclair. - Lar. Laros. Vent favorable. - Leou. Ileos. Poumons. - - M - - Madrago. Mandraago. Madrague. - Magagno. Manganon. Fourberie, ruse. - Mastro. Mactra. Pétrin. - Matou. Mataios. Fou, niais. - Mouledo. Muelodès. Mie de pain. - Moustacho. Mustax. Moustache. - - N - - Nanet. Nanos. Nain. - Nougat. Nogala. Nougat. - - O - - Onidê. Ochetos. Tas de pierres. - Oustaou. Estia. Maison. - - P - - Pantou. Pantoios. Déguenillé. - Pedas. Paidicos. Maillots. - Pouaïré. Poterion. Seau. - Priou. Prioo. Présure. - Prueisso. Prulées. Foule. - - R - - Ragagé. Ragas. Gouffre, abîme. - Raquo. Rax. Marc de raisins. - Rajar. Razo. Couler. - Raï et Riou. Reon. Ruisseau. - Rusquo. Rous. Tan. - - S - - Sardino. Sardinous. Sardine (poisson). - Saoumo. Sagmarios. Anesse. - Sengounaïré. Sagouron. Sorte de filet. - Sepoun. Snepon. Billot. - Soulomi. Ialemos. Chant languissant. - Souquet. Sicoma. Bonne mesure. - Strancinar. Strangizo. Se consumer. - Supioun. Sypidion. Petite sèche. - - T - - Tarabusteri. Tarabéos. Importun. - Teso. Tasis. Allée d’arbrisseaux. - Tian. Thyeia. Grand vase de terre. - Tiblo. Tryblion. Truelle. - Tinéou. Thynnae. Bas-fonds. - Thité. Thytthos. Poupée. - Toouteno. Teuthis. Calmer. - Toumo. Tomos. Fromage mou. - Tron. Bronte. Tonnerre. - - U - - Ueil. Illos. Œil. - Uillaou. Illaino. Éclair. - - Z - - Zoubar. Sobeo. Frapper. - -Des recherches plus longues auraient fait découvrir un nombre plus -considérable de mots provençaux tirés du Grec; ce petit vocabulaire est -cependant suffisant pour prouver la filiation de la langue Provençale -avec la langue Grecque. On pourrait trouver une nouvelle preuve de -cette filiation dans des exclamations populaires encore en usage de -nos jours à Marseille. Par exemple, le mot _Aou_, pour appeler, et -_Arri_, qui répond à _Arry_, exciter. Une expression dont les matelots -provençaux se servent encore dans un effort commun au travail: _Ala -soya lesso_, n’est qu’une variante de _Alla soi alexo_, qui servait -aux mariniers grecs pour régler leurs mouvements dans une manœuvre -d’ensemble. Enfin, _Nono Nono_, chant des nourrices pour endormir les -enfants, répond au mot grec _Nonnion Nonnion_, auquel _Hesychius_ -donnait la même signification. - - -LANGUE LATINE - -La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue -Grecque, parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une -influence beaucoup plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le -Ligurien. - -Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par -les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics -en Latin. Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs -décrets qu’en cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à -la loi du vainqueur. En Provence, si l’on en juge par les relations -historiques, le Latin s’implanta d’une façon si puissante qu’au point -de vue linguistique cette province ne se distingua plus de l’Italie. - -Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et -la soumission universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut, -comme nous l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua -à se servir de la langue Grecque dans les actes publics, et cette -particularité mérite d’autant plus d’être remarquée qu’il n’y a pas -d’exemple d’un pareil privilège dans toute l’étendue de la domination -romaine. - -Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut -due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des -Romains. Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité -dont jouirent ses écoles à cette époque. On y enseignait en effet -trois langues: le Grec, le Latin et le Gaulois, avec une excellente -méthode et une pureté qui avaient valu à Marseille la préférence de -l’aristocratie romaine et des classes aisées, pour l’éducation de leurs -enfants. - -La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également -de l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent -leur donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les -plus grands honneurs étaient réservés à ceux qui savaient le Latin. -C’est ainsi que l’on vit l’Espagne, la Gaule transalpine et la -Gaule cisalpine fournir au Sénat, au Gouvernement, aux armées, à la -littérature, des personnages de marque dont les talents contribuèrent à -soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive. - -Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour -l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial, -Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier -que Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc..., -naquirent dans les Gaules. - -Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez -longtemps le niveau général des études à la hauteur de leur réputation, -la décadence du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa -des traces profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le -peuple, et il faut arriver à l’invasion des Barbares[50] pour marquer -la première période de sa décadence. Les divers idiomes de ces peuples, -en se mêlant au Latin, l’altérèrent au point qu’ils donnèrent naissance -à une nouvelle langue, dont le nom devait rappeler l’origine: le Roman, -c’est-à-dire langue tirée du Romain ou Latin. - -Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint -la souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons -ci-après, comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un -vocabulaire résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le -Provençal de nos jours: - - -VOCABULAIRE DE QUELQUES MOTS LATINS CONSERVÉS DANS LE PROVENÇAL[51] - -_Substantifs_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - A - - Aigarden. Aqua ardens. Eau-de-vie. - Aigo. Aqua. Eau. - Aillet. Allium. Ail. - Api. Apium. Céleri. - Areno. Arena. Sable. - Arro. Arrha. Arrhes. - - B - - Babi. Bubo. Hibou. - Berbi. Bubo. Dartre. - - C - - Cadeno. Catena. Chaîne. - Carn. Carnis. Chair, viande. - Cavillaire. Cavillator. Chicaneur. - Cebo. Cepa. Oignon. - Claou. Clavis. Clef. - Conco. Concha. Pile, évier. - Couniou. Cuniculus. Lapin. - - D - - Delubre. Delubrum. Temple. - Di. Dies. Jour. - - E - - Erbetto. Beta. Poirée. - Escalo. Scala. Échelle. - Escoubo. Scopæ. Balai. - Escoumesso. Res commissa. Chose jugée. - Espigo. Spica. Epi. - - F - - Fabre. Faber. Ouvrier. - Febre. Febris. Fièvre. - Fusto. Fustis. Bâton. - - G - - Gaou. Gaudium. Joie. - Grame. Gramen. Chiendent. - - J - - Jas. Jacere (de). Étable. - Jouven. Juventus. Jeunesse. - Judici. Judicium. Jugement. - Judiou. Judæus. Juif. - - L - - Lach. Lac. Lait. - Lagramo. Lacryma. Larme. - Lambrusco. Labrusca. Vigne sauvage. - Lequo. Laqueus. Piège. - - M - - Merso. Mersis. Marchandises. - Mouloun. Moles. Amas. - - N - - Neblo. Nebula. Brouillard. - - O - - Ortigo. Urtica. Ortie. - Ouardi. Hordeum. Orge. - Oulo. Olla. Marmite. - Ourfaneou. Orfanus. Orphelin. - - P - - Pacan. Paganus. Rustre, paysan. - Pacho. Pactio. Accord. - Palu. Palus. Marais. - - Q - - Quoua. Cauda. Queue. - - R - - Rabi. Rabies. Rage. - Rego. Riga. Raie. - Ribo. Ripa. Rive. - - S - - Salut. Salus. Santé. - Saou. Sal. Sel. - Saouvi. Salvia. Sauge. - Sempre. Semper. Toujours. - Seau. Sebum. Suif. - Solco. Solcus. Sillon. - Suve. Suber. Liège. - - T - - Tavan. Tabanus. Taon. - Telo. Tela. Toile. - Traou. Trabes. Poutre. - Tremour. Tremor. Tremblement. - Tourdre. Turdus. Grive. - - U - - Ubri. Ebrius. Ivre. - - V - - Vacco. Vacca. Vache. - Vedeou. Vitulus. Veau. - Vendumi. Vindemia. Vendange. - Vespo. Vespa. Guêpe. - Vespre. Vesper. Soir. - Vurto. Vultus. Visage. - -Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement -aux substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de -la semaine se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le -Français: - - _Dilun._ _Dies Lunæ._ Lundi. - _Dimar._ _Dies Martis._ Mardi. - _Dimecre._ _Dies Mercurii._ Mercredi. - _Dijoou._ _Dies Jovis._ Jeudi. - _Divendre._ _Dies Veneris._ Vendredi, etc. - -Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont -que des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des -racines au Latin. - -Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais -ils les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord, -par exemple le mot _Graou_, qui vient de _Graou_, pierreux, et non du -Latin _Gradus_; _Mas_, habitation, qui ne dérive pas de _Mansio_, mais -qui est un mot salien; _Sartan_, poêle à frire, qui vient du Ligurien -_Sart_, et non du Latin _Sartago_, etc. - -Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine -est certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et -le Français. On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du -Grec dans le Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que -pour quelques-uns et non pour la généralité. L’introduction de ces mots -est due aux Marseillais, qui les ont incorporés d’abord aux idiomes -celtiques et liguriens usités dans les Gaules, d’où ils sont entrés -dans la langue vulgaire ou Romane, et du Roman dans le Français[52]. -C’est ce qui explique la grande quantité de mots grecs qui se trouvent -dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et les autres -langues tirées du Roman, il y en a très peu. - -Le Grec introduit dans le Français par le Provençal a mieux conservé -sa forme dans cette dernière langue, parce qu’il n’y a pas été mélangé -avec d’autres idiomes, comme dans le Nord. Il suffit de jeter un regard -sur le petit vocabulaire que nous donnons plus haut pour se convaincre -que les mots grecs ont conservé dans le Provençal les sons et la forme -de la langue Grecque importée à Marseille par les Phocéens. Il n’en est -pas de même du Latin, où l’on retrouve des mots grecs, mais altérés par -les divers idiomes qui se sont mêlés à cette langue. - -Nous continuons ci-après par les _adjectifs_ le petit dictionnaire des -mots latins qui sont restés dans le Provençal, en donnant en regard la -traduction française. - - -VOCABULAIRE DES MOTS LATINS QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL - -_Adjectifs_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Bigre. Piger. Paresseux. - Dooutou. Doctus. Savant. - Embe. Ambo. Deux. - Madur. Maturus. Mûr. - Magi. Major. Aîné. - Negre. Niger. Noir. - Piegi. Pejor. Pire. - Segur. Securus. Sûr. - -En Provençal, le féminin des adjectifs a des formes plus variées qu’en -Français; on dit, par exemple, au féminin: bigresso, doouto, emba, -maduro, magé, negro, seguro, etc...; ces différences s’augmentent -encore par les variantes des divers dialectes. - - -_Pronoms_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Iou. Ego. Je. - Tu. Tu. Toi. - Eou. Ille. Lui. - Naoutre. Nostrum (de). Nous. - Vaoutre. Vestrum (de). Vous. - Elli. Illi. Eux. - -Outre ces pronoms, il y a, en Provençal, des mots qui répondent à -des composés latins dans lesquels il entre un pronom; par exemple: -_qouniam_, _quisnam_, pour: quel; _Cooucarem_, _aliquem rem_, pour: -quelque chose, etc... - - -_Verbes_ - -Pour la conjugaison des verbes provençaux, ainsi que pour celle des -verbes latins, les pronoms ne sont pas nécessaires; il est même très -rare qu’on s’en serve. - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Addure. Adducere. Apporter. - Aigar. Aquari. Arroser. - Ajudar. Adjuvare. Aider. - Amar. Amare. Aimer. - Arar. Arare. Labourer. - Ardre. Ardere. Brûler. - Arrapar. Arripere. Saisir. - Assetar. Assidere. Asseoir. - Aver. Habere. Avoir. - Blagar. Blaterare. Bavarder. - Cantar. Cantare. Chanter. - Coouca. Calcare. Fouler. - Cremar. Cremare. Brûler. - Defoundre. Defundere. Fondre, renverser. - Ensertar. Inserere. Greffer. - Escoundre. Condere. Cacher. - Esse. Esse. Être. - Ferir. Ferire. Blesser. - Finger. Fingere. Feindre. - Fugir. Fugere. Fuir. - Gratificar. Gratificare. Gratifier. - Istar. Stare. Demeurer. - Jacer. Jacere. Reposer. - Lagrimar. Lacrymare. Pleurer. - Legger. Legere. Lire. - Mouzé. Mulgere. Traire. - Necar. Necare. Tuer. - Ougné. Ungere. Oindre. - Paissé. Pascere. Paître. - Pâtir. Pati. Souffrir. - Pouergé. Porrigere. Tendre la main. - Querré. Quærere. Chercher. - Quierar. Queri. Se plaindre. - Saoupre. Sapere. Savoir. - Siblar. Sibilare. Siffler. - -Il y a en Provençal quatre conjugaisons: - -La première se termine en _ar_, comme _amar_, aimer, et répond à celle -en _er_, du Français. - -La deuxième se termine en _ir_, comme _finir_, et elle a sa -correspondante en Français. - -La troisième se termine en _re_, comme _recebre_, recevoir, et -_rendre_, rendre; elle correspond aux deux conjugaisons en _oir_ et en -_re_ du Français. - -La quatrième se termine en _er_, comme _aver_, _legger_, avoir, lire, -etc... Le _r_ final se supprime dans certains dialectes provençaux; -on dit alors: _ave_, _legge_, etc. Cette conjugaison répond au latin -_habere_, _leggere_, etc. - - -_Adverbes_ - - PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS - - Quant. Quantum. Combien. - Men. Minus. Moins. - - -_Prépositions_ - - Por. Per. Pour. - Ounte. Unde. Où. - - -LANGUES BARBARES - -Le souvenir des maux que souffrirent les peuples latins par suite de -l’invasion des diverses nations qui se partagèrent l’Empire Romain -donna au nom de barbares une signification étrangère à son étymologie. -Dans le sens strict du mot, barbares répond à _guerriers_, _forts_ ou -_terribles_. La racine _Bar_, dérivée du sanscrit, signifie _noble_, -_viril_, _fort_. - -Parmi ces nations, il y en avait dont le langage, loin d’être -barbare, était régulier et épuré. Les Goths, entre autres, avaient -une langue très travaillée dont la Bible d’_Ulphilas_ est un spécimen -convaincant. Tous les philologues qui ont tenu à reconnaître la parenté -des différentes langues ont trouvé dans cet ouvrage des ressources -indispensables à leurs travaux. - -Les Francs, les Bourguignons, les Slaves même avaient leurs poètes et -leurs historiens. Les Lombards, les Saxons et les Sarrasins étaient -dans le même cas; et, si tous ces peuples ont emprunté et introduit -dans leurs langues des expressions et des mots latins ou grecs, -il n’en est pas moins vrai qu’ils ont laissé dans nos provinces -méridionales des traces de leur passage, non seulement au point de vue -archéologique, social, industriel ou artistique, mais encore au point -de vue linguistique. - -Dans quelles proportions leur présence dans les Gaules méridionales -a-t-elle concouru, par le contact et les relations journalières, à -enrichir le langage des habitants de ces contrées? Un rapide résumé des -mots que nous trouvons dans divers traités de linguistique nous fixera -sur ce sujet. - -Les Wisigoths, qui succédèrent immédiatement aux Romains et possédèrent -la Provence environ un demi-siècle, eurent la sagesse de ne rien -changer dans l’administration et les coutumes du pays. Il en est -résulté que l’on ne retrouve dans le Provençal qu’un très petit nombre -de mots gothiques, plutôt employés en agriculture. Par exemple _Ryo_, -soc de charrue, qui vient du Gothique _ryn_, sillon. Dans quelques -verbes, la prépondérance de cette dernière langue est restée assez -sensible. Donnons comme exemple la première personne plurielle du -présent de l’indicatif du verbe être, qui est _siam_ en Provençal et -_Siyam_ en Gothique. Pour le même verbe, le présent du subjonctif en -Provençal se rapproche beaucoup plus du Gothique que du Latin. - - -SUBJONCTIF PRÉSENT DU VERBE «ÊTRE» - - PROVENÇAL GOTHIQUE LATIN FRANÇAIS - - Sighi. Siyau. Sim. Que je sois. - Sighes. Siyais. Sis. Que tu sois. - Sighe. Siyai. Sit. Qu’il soit. - Sighem. Siyaima. Simus. Que nous soyons. - Sighès. Siyaith. Sitis. Que vous soyez. - Sigoun. Siyaina. Sint. Qu’ils soient. - - -VERBE «ALLER» - - PROVENÇAL GOTHIQUE - - Vaghi. Vaiyau. - Vaghes. Vaiyais. - Vaghe. Vaiyai. - Vagoun. Vaiyaina. - - -VERBE «VÊTIR» - - Viesti. Vastyau. - Viestes. Vastyais. - Vieste. Vastyai. - Viesten. Vastyaima. - Viestès. Vastyaith. - Viestoun. Vastyaina. - -D’autres verbes offrent la même analogie; mais nous pensons que -l’attention a été suffisamment fixée sur ce point, qui peut avoir -de l’importance par rapport à la formation de la langue Romane. Il -est à remarquer que le Provençal emploie, comme le Gothique, le -présent du subjonctif pour l’impératif. On retrouve dans les écrits -des anciens troubadours cette même tournure de phrase dont la Bible -d’_Ulphilas_[53] fournit de nombreux exemples. - - -FRANCIQUE OU THÉOTISQUE - -Sous Charlemagne, la langue des Francs était devenue d’un emploi -général dans le Nord de la France. Dans le Midi, au contraire, le -Latin était resté en usage, mais en s’altérant beaucoup. De ces -divers changements sortit la langue Romane, et le langage des Francs -prit le nom de _Théotisque_, qui n’est qu’une altération de celui de -_Teutonique_. - -En effet, comme personne ne l’ignore, la langue des Francs était un -dialecte du _Deutch_, langue mère, d’où dérivent l’Allemand et tous ses -dialectes. On en trouve une preuve, d’ailleurs, dans le recueil des -Capitulaires des rois de France qui contient le traité de Coblentz, -conclu en 860 entre Louis le Germanique et Charles le Chauve, publié en -langue Théotisque ou Francique et en langue Romane, avec une traduction -latine. - -Si l’influence des Francs n’a pas été aussi grande dans le Midi que -dans le Nord, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est affirmée de deux -manières: l’une générale, en altérant le Latin et le transformant ainsi -en une nouvelle langue, le Roman; l’autre particulière, en introduisant -dans le dialecte Provençal, dérivé du Roman, un certain nombre de mots -et de désinences qui, évidemment, sont sortis de la langue Francique. - -On attribue en grande partie ce résultat aux tribunaux mixtes, -c’est-à-dire composés de magistrats ou clercs francs et provençaux. -Ceux-ci furent obligés d’étudier les deux langues et durent -nécessairement les confondre. On a remarqué, en effet, que les termes -de Palais furent les premiers à subir les conséquences de ce mélange. -Cependant, même dans le Provençal courant, un grand nombre de mots -franciques sont arrivés jusqu’à nous, ayant mieux conservé leur forme -primitive que dans le Français. Nous donnons ci-après un aperçu des -mots les plus usités de nos jours. - - -MOTS FRANCIQUES QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL - - PROVENÇAL FRANCIQUE FRANÇAIS - - Cat. Kater. Chat. - Cherpo. Schœrpe. Écharpe. - Cooulet. Kohl. Chou. - Esteri. Stier. Fixe. - Flascou. Flasche. Flacon. - Fremo. Frau. Femme. - Garbo. Garbe. Gerbe. - Harnesch. Harnisch. Harnais. - Machoto. Nachteule. Chouette. - Matou. Mat. Fou. - Meouffo. Milz. Rate. - Mesclar. Mischen. Mêler. - Muscle. Muschel. Moule. - Nuech. Nacht. Nuit. - Nas. Nase. Nez. - Neblo. Nebel. Brouillard. - Oustaou. Haus. Maison. - Raisso. Reis. Grosse pluie. - Ranzi. Ranzig. Rance. - Reinard. Reinhard. Renard. - Relukar. Lugen. Regarder. - Rodo. Rad. Roue. - Rooubar. Rauben. Dérober. - Tasquo. Tasche. Poche. - Tastar. Tasten. Tâter. - - -BOURGUIGNON - -Lorsque les rois de Bourgogne eurent la souveraineté d’Arles, le -Provençal ressentit le contre-coup de ce changement politique, éphémère -d’ailleurs. Nous ne citerons qu’un petit nombre de mots qui émigrèrent -du Bourguignon dans le Provençal, simplement pour prouver que ce -dernier n’est pas dénué de toute analogie avec les idiomes populaires -de la Bourgogne et du Jura. - -La cerise dite de Montmorency s’appelle _gruffien_ en Provençal, et -nous trouvons _greffion_ en patois du Jura ou Bourguignon. Nous y -trouvons aussi désignés sous le nom d’_escousseri_ ceux qui battent le -blé sur l’aire, et en Provençal on appelle _escoussous_ les fléaux avec -lesquels on bat l’avoine, le seigle et les légumes secs. _Destraou_ -est, dans les deux idiomes, le nom donné à la hache. Enfin, la lessive -que l’on désigne en Provence par le mot _bugado_ est appelée _bua_ dans -le Jura. - -Parmi les autres idiomes qui ont laissé des traces en Provence, -nous trouvons, pour le Slave, le mot _roupiar_, ronfler; _gnigni_, -petit objet; _bedé_ ou _bedec_, un sot; en Slave: _hropit_, _migni_, -_budaca_, avec la même signification. - -Des Arabes ou Sarrasins, le Provençal a conservé: _quitran_, poix; -_endivo_, chicorée frisée. - -Les mots arabes suivants, qui font partie du Provençal, ont passé dans -le Français avec très peu de variantes. Ce sont: - - EN PROVENÇAL EN FRANÇAIS - - Artichaou. Artichaut. - Almanach. Almanach. - Magazin. Magasin. - Masquo. Masque. - Assassin. Assassin. - Caravano. Caravane. - Mousselino. Mousseline. - -Du Turc, nous avons: - - EN PROVENÇAL EN FRANÇAIS - - Bazar. Bazar, marché. - Carat. Carat ou once. - Pelaou. Pilau, plat de riz au safran. - Coutoun. Coton. - Café. Café (en Turc cahoué). - Safran. Safran. - -Nous n’insisterons pas sur les mots génois, italiens ou catalans -qui ont émigré dans le Provençal par l’effet naturel des relations -commerciales avec Marseille. _Solleri_ assure que, de son temps, le -Provençal de la côte méditerranéenne était très voisin du Génois. - - -LANGUE ROMANE - -Lorsque Constantin transféra d’Italie en Orient le siège de l’Empire -Romain, il ne se rendit pas compte qu’il devait résulter de cet acte un -affaiblissement de sa puissance militaire, et qu’il privait désormais -son gouvernement d’une force qui l’avait aidé à établir sa domination -dans le monde: la propagation de la langue latine. - -En effet, les habitants qui restèrent dans l’antique cité dépouillée -de son titre de capitale perdirent peu à peu cet esprit public et cet -orgueil national qui avaient fait des Romains les maîtres du monde. -Non seulement ils n’étaient plus propres à agrandir leur territoire et -à imposer et répandre leur langue, mais ils ne purent même soutenir -le choc des peuples qu’ils avaient conquis et qui, ne se sentant -plus maîtrisés, envahissaient et franchissaient impunément leurs -frontières trop vastes, trop éloignées et trop dégarnies. Rome était -définitivement déchue et, comme tout s’enchaîne, la langue Latine dut -subir à son tour l’influence des idiomes des vainqueurs. Elle s’altéra -avec l’invasion des Goths, et cette corruption ne fit que s’accentuer -par la suite; elle se mêla aux langages divers des envahisseurs; à tel -point qu’elle forma une nouvelle langue que l’on appela Romane. - -Les écrits les plus anciens dans cette langue ont été recueillis -en Italie et remontent à l’année 730. Depuis cette époque, ils se -succèdent sans interruption jusqu’à la fin du Xe siècle. _Luitprand_, -en 728, comptait en Espagne, parmi les langues qui s’y parlaient, -le _Valencien_ et le _Catalan_, reconnus pour être des dialectes -de la langue Romane. En 734, l’ordonnance d’_Alboacem_, fils de -Mahomet-Allsamar, fils de Tarif, qui régnait à Coïmbre, fut publiée -en Roman. Enfin, il était, à la même époque, parlé en Portugal, où il -portait le nom de langue _romance_. - -En ce qui concerne particulièrement la France, il faut remonter au -commencement de la monarchie pour se rendre compte du développement du -Roman et de l’importance qu’il a pu y acquérir après le Latin et le -Francique ou Théotisque, qui étaient les langues primitives. - -Contrairement à ce que l’on a cru longtemps, le Roman n’est pas né -seulement d’une corruption du Latin; il s’est formé, comme nous l’avons -dit précédemment, peu à peu, des mots et des locutions que le passage -des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols avait introduits -dans le Latin. Si l’on compare les textes du Roman ancien avec -notre Provençal actuel, on est amené à reconnaître que, dès l’époque -des troubadours, il devait y avoir deux langues romanes, l’une qui -s’étendait sur les provinces du Nord et l’autre particulière au Midi; -ce qui donnerait une raison d’être à cette opinion, c’est que, dans le -Roman des côtes du Rhône, de la haute et basse Provence jusqu’à Nice, -on retrouve des mots, des locutions et des expressions qui ne figurent -pas dans le Roman du Nord et qui proviennent du Ligurien, du Grec et -de l’Arabe, langues qui se sont pour ainsi dire cantonnées dans les -provinces méridionales. Et, alors que le Roman de la monarchie franque -s’est transformé peu à peu en Français, le Roman du Midi, parlé et -écrit dans un pays quasi indépendant, ou qui, tout au moins, avait -conservé ses franchises, prit le nom de _Provençal_ et s’est perpétué -jusqu’à nous. - -Si l’on tient compte des mœurs, des usages, du climat, des occupations -des habitants de l’Ibérie, de la Gaule cisalpine, de la Lusitanie, on -peut dire qu’à l’époque du démembrement de l’empire de Charlemagne, -le Roman parlé dans ces divers pays commença à se transformer et que -l’Espagnol, l’Italien et le Portugais en furent tirés, dans les mêmes -conditions que le Provençal, et avant que le Français eût acquis cette -forme et cette pureté qu’on lui a connues depuis. A partir de cette -époque, on appela langue _d’Oïl_ le Français tiré du Roman parlé -au-delà de la Loire, parce que cette affirmation s’y prononçait _Oui_; -et langue _d’Oc_ le Roman parlé en deçà de ce fleuve, parce que ce -même mot s’y prononçait _Oc_. Ce n’est que vers le Xe siècle que cette -distinction fut faite. Jusque-là, à la cour des rois de France, comme -en Italie, en Espagne, en Portugal et en Provence, on avait fait usage -de la langue Romane. - -La langue _d’Oc_ fut aussi appelée langue Provençale, non seulement -parce que le Roman s’était conservé dans cette province avec plus de -pureté que partout ailleurs, mais encore parce que c’était le pays où -le _gai saber_, c’est-à-dire l’art d’instruire en égayant, était le -mieux cultivé et le plus considéré. - - -NOTES - - [46] Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos explications - sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues qui l’ont - précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la portée. - Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une sorte - de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que - chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis - pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera - ces mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos - jours, que le Provençal parlé dans nos départements méridionaux, - particulièrement dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les - siècles. - - [47] Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un - tableau universel des langues. - - [48] On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous - avons évité de donner l’orthographe nouvelle, afin de démontrer - l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion. - - [49] Cet ouvrage est intitulé: - - _Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant - les termes particuliers au peuple de Marseille et surtout ceux - relatifs à la marine et à la pêche._ - - [50] Barbares, pour guerriers. - - [51] De Villeneuve. - - [52] Frédéric Schoell, _Tableau des peuples qui habitent l’Europe_, - p. 62 (Paris, 1812). - - [53] _Wœlfel_, connu sous le nom d’_Ulphilas_, évêque des Goths, - de Dacie et de Thrace, au IVe siècle, a traduit la Bible en idiome - gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit - de la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom de _Codex - argenteus_. Il y en eut plusieurs éditions, dont la 5e a paru à - Weissenfels, en 1805, in-4º, avec traduction latine interlinéaire, - grammaire et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn. - - - - -VII - -ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE - - De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement - de la langue Romane.--Période des Trouvères et des Troubadours.--Les - Trouvères.--Les Troubadours. - - -Sous la suzeraineté des rois mérovingiens et l’administration -paternelle des ducs d’Aquitaine, qui avaient abandonné le soin immédiat -des affaires à la direction des comtes indigènes, la Provence, grâce à -sa situation géographique, put jouir des bienfaits d’une paix relative, -si on la compare aux autres provinces françaises dévastées par de -continuelles guerres civiles ou étrangères. - -Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne -était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes, -d’un caractère faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre -leurs mains que de simples automates. Les ducs, comtes et autres -gouverneurs de provinces, toujours prêts à empiéter sur la prérogative -royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent publiquement leur -indépendance. Les tenures féodales disparurent violemment et les -vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous à la fois, comme -autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs -des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence, -n’hésitèrent pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour -réaliser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur -de cette revendication armée fut le célèbre _Boson_. - -Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils de _Théodoric_, -premier comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il -sut plaire à _Charles le Chauve_, qui le nomma gouverneur de Provence -et du Venaissin. Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson -lui présenta sa sœur _Rachilde_, dont l’éclatante beauté produisit une -profonde impression sur le monarque. Ébloui, captivé par les charmes -de cette femme, Charles, pour la posséder, dut lui offrir sa main. -Les projets ambitieux de Boson furent servis par la nouvelle reine de -France, qui le fit nommer gouverneur des provinces italiennes, titre -équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le dernier mot du -programme du beau-frère de Charles le Chauve. - -De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avec -_Hermengarde_, fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union, -qui devait, à la mort de son beau-père, le mettre en possession de son -trône, ne pouvait rester longtemps cachée. Quand Charles le Chauve -en eut connaissance, il en fut gravement et justement offensé. Mais -l’influence de Rachilde était sans bornes; elle intercéda en faveur de -Boson et son succès dépassa même le résultat espéré. Elle obtint, non -seulement que le roi de France approuvât le mariage, mais encore qu’il -consentît à ce qu’une nouvelle célébration de la cérémonie nuptiale eût -lieu, avec toute la pompe royale. - -Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui -avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se -répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait -acquise en Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en -sa qualité de gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs, -l’y avait fait estimer et aimer, devaient amener prochainement la -réalisation d’un projet longuement médité. En 879, il convoqua un -synode de tous les évêques du Lyonnais, Dauphiné, Languedoc, Provence -et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent dans son château de -Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre Vienne et Valence, -et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à son élection -comme roi[54]. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette -nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle -fut l’origine de la séparation complète de la Provence et de la -couronne de France. Cet état de choses fut accepté par le roi, car -nous voyons Charles le Gros intervenir, en 883, comme médiateur entre -Boson et Louis III qui avait envahi le nouveau royaume avec son frère -Carloman, médiation qui eut pour résultat d’attribuer à Boson, en -souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et -la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à soutenir contre -divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à sa mort, -qui advint en 888. - -[Illustration: Arles: l’Amphithéâtre.] - -Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta -ses possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après -lui, Hugues, gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne -transjurane, se disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et -vaincus, les deux partis signèrent en 930 une convention par laquelle -_Hugues_ céda à _Rodolphe_, sous condition de réversibilité, la -totalité de ses États transalpins, ce dernier renonçant en faveur de -son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie[55]. _Conrad_, qui fut -le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux -parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse, -depuis Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie occidentale de la Suisse -depuis le Rhin jusqu’au Rhône, toute la Savoie, la Franche-Comté, le -Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, plusieurs villes du Languedoc; -l’autre partie comprenait la Bourgogne proprement dite. - -Par l’exposé qui précède et qui n’était pas inutile pour expliquer -la parenté de la langue Romane ou provençale avec certains mots ou -locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde dynastie -du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions. -L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire -justifiaient la prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette -époque, sur toute l’Europe latine. - -Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa -résidence royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville -d’Arles, et vivait en paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se -contentait de la sujétion, plutôt nominale qu’effective, des ducs et -comtes qui possédaient des fiefs héréditaires dans chaque district -du royaume, et mérita à juste titre le surnom de _Pacifique_, que ses -contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les incursions -fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne, -qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les -Provençaux. - - -LA LANGUE ROMANE DANS LE NORD ET LE MIDI DE LA FRANCE - -Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant -par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue -privilégiée de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les -plus pures. Par un étrange revirement d’esprit, encore difficile à -expliquer, ce rôle de protectrice du Latin, qui avait été une force -pour l’Église, fut à un moment, non seulement renié par elle, mais -blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un pape qui, le premier, -tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle avait trouvé dans -le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une langue dont -un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également -employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de Dieu. - -Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles: - - «Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime - des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose - indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles de - _Donat_[56] et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a - respectées.» - -Ayant appris que _Didier_, évêque de Vienne, donnait des leçons de -l’art connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en -fit une vive réprimande: - - «Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre - fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que - nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons - gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et - celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible - et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne - devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux - passe-temps et aux lettres du siècle.» - -Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté -encore par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler -tous les exemplaires de _Tite-Live_ qu’il put découvrir. Il est -heureux pour la gloire des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère -de ce vandale que l’Église a canonisé. Saint Antonin, commentant cette -action, la donne comme honorable pour la mémoire du pontife romain. Si -ce zèle par trop ardent peut être considéré comme l’erreur du siècle, -on ne s’explique pas bien le vœu de _Jean Hessels_, professeur à -Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de -Grégoire!» - -Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le -pontificat de _Zacharie_, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait -pas assez pour exprimer convenablement la formule du sacrement du -baptême. Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement -conféré en ces termes: «Ego te baptiso in nomine Patria et Filia et -Spiritus sancti.» - -_Saint Boniface_, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de -nouveau; le pape décida que le baptême était valable si les paroles -sacramentelles avaient été mal prononcées par ignorance de la langue et -non par esprit d’hérésie. - -Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les -Gaules, renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la -royauté, le Latin devait se fondre insensiblement dans une nouvelle -langue qui, tout en s’enrichissant de certains mots empruntés aux -idiomes étrangers, conservait cependant une marque originelle dont elle -tirait son nom: le Roman. - -La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le VIIIe siècle -sous le nom de _lingua romana rustica_, avait emprunté aux idiomes -des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de -dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait -avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil -brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la -poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs -et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour. -Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation -de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le -Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte, -formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit -et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus -jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le -soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On -cite _saint Mummolin_, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans -la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane; _saint Adalhard_, -abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu -à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en -Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en -Théotisque». - -On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne -de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au -diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire -descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et -répondait: _Tu lo juva_[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que, -si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré. - -Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane -dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre -Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues -ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg, -et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à -l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son -frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus -sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue -Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant -aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous -donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments -célèbres[58], qui furent prononcés à Strasbourg en 842 et qui sont les -plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de -ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais). - - -SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59] - - _Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist - di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo - cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om - per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et - ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre - Karle in damno sit._ - - _Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus - meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois - ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra - Lodhwig nun li iver._ - -Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la -France--car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le -Chauve à l’assemblée de Strasbourg--ne différait pas beaucoup du Roman -provençal, parce que celui-ci était également à la première période de -son développement, et que ce fut seulement par la suite qu’il acquit -la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été -transmis. - -Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le Xe siècle, le Roman du -Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par -l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de -sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y -voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation -de la langue rustique en Français: - - _Buena pulcella fut Eulalia[61], - Bel avret corps, bellezour anima, - Voldrent la veintre li Deo inimi, - Voldrent la faire diavle servir, - Elle n’ont eskoltet les mals conseillers._ - -Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord, -après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées -en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie, _Guillaume le -Conquérant_. Elles commencent ainsi: - - _Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut - le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes - que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I. - Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens - e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., - etc._ - -Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui -s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de -la France neustrienne. Enfin, vers le XIe siècle, il devint la langue -nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de -forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là. - - -DE L’INFLUENCE DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES SUR LE DÉVELOPPEMENT -DE LA LANGUE ROMANE - -PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS - -Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation -et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues -vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la -Chevalerie dans la société à partir du Xe siècle. Dépouillés du -caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les -chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et -des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs -des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des -femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des -chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été -l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe -faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous -la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les -Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté -de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou -non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne -sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps -que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent -alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la -société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans -les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la -politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient -accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le -serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la -femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne -le cédait en rien à celui de Dieu. - -Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire -des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la -rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là. -Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie; -la noblesse princière, se reposant des fatigues de la guerre, employa -ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter -l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit -enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion -n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La -conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de -tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que -le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un -simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher -l’absolution de tous les crimes. - -C’est au XIe siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution -du _Gai-Saber_ comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères -dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs -actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles -qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut -une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa -beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent -pas de célébrer ses qualités morales. - -Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par -des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous -l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se -transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui -en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence -sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses, -l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre, -comme instrument diplomatique. - -Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et -la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations -morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les -personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne -craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation -contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut -placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire -vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de -charité chrétienne. - -Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples -des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins -n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur -goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer -utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent, -pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes -qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les -revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont -ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale, -les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui -commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet -d’originalité qu’on ne peut leur contester. - - -LES TROUVÈRES - -[Illustration: Un Trouvère.] - -Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les -Croisades fit éclore les _Trouvères_. Si, comme on l’a constaté, -les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles -rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne -célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines -et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour -l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était -sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères -récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore. -Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres -s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des -compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie -devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple -d’une longueur sans pareille la fable de _Guillaume au Court-Nez_ (ou -Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par -lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en -dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille -vers. - -Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le -vers de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte -d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement -de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les -Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement -consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait -qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour -tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier -cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques -belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans -la chanson des _Lohérains_, de _Raoul de Cambrai_, l’ardeur belliqueuse -et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Les -grands romans chevaleresques des XIe et XIIe siècles sont généralement -sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils -appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont -l’origine est certaine; on peut citer: _le Brut d’Angleterre_ et _le -Rou_, de _Wistace_; _l’Alexandre_, de _Lambert_ et d’_Alexandre de -Bernay_[62]; _le Chevalier au cygne_, de _Renaud_ et _Gander_; _Gérard -de Nevers_, par _Gibert de Montreuil_; _Garin de Lohérain_, par _Jehan -de Flagy_; _le Roman de la Rose_, par _Guillaume de Lorris_ et _Jehan -de Meung_, dit _Clopinel_. - -Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que -_lais_, _virelais_ et _ballades_, mais leurs œuvres les plus nombreuses -et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques. -Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car -on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne -peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent -plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux -personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du -temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit -des XIIe et XIIIe siècles. - -De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres, -aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite -du poème: c’est _la Chanson de Roland_ ou _Chanson de Roncevaux_, de -_Théroulde_, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous -comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque, -et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on -trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont -bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie, -l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement de _la Chanson de -Roland_, mais aussi des poésies légères du XIIe siècle, pour célébrer -leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire, -pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des -princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de -la France féodale. - - -LES TROUBADOURS - -Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait -assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans -le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes -s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande -importance à leurs œuvres. - -D’autre part, Millin[63] cite un acte de 1040, intitulé: _Hommage à -Rajambaud, archevêque d’Arles_. _Une charte en faveur de Raymond, -évêque de Nice_, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64]. -Enfin, le poème sur _la Translation du corps de saint Trophime, -apôtre d’Arles_, attribué à _Pierre Agard_, en 1152, forme, avec les -ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non -seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne -s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette -province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à -tort, à notre avis, _Guillaume IX_, comte de Poitiers, comme ayant été -le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour -expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se -livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres -légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de -joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour -être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que -beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc -rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque -où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on -commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes -poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés. - -Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être -conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies -avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel -qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier -Troubadour de cette époque. - -En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont -les productions sont les plus estimées furent généralement de braves -soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve -que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de -la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes, -avait puissamment agi sur ses facultés intellectuelles; elle savait -trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son -rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature -furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que -l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction -était probablement peu développée, faire des vers et composer même des -romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de -ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins -incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début -et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami, -la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins -bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une -grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent -aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies du Xe siècle. On ne -peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et -l’effort qu’ils durent faire pour _trouver_[66] des vers nouveaux tant -dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à _Pierre Cardinal_: - - Un escribot farai, quez er mot maitatz - De mots _novels_ et d’art et de divinitatz. - -En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à -leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore -de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes. -D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps -relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que -l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale. - -La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la -foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était -vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes -ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas -toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres -des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent -une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils -s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus -des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient -jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais -des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte -exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des -Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales, -les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour, -ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines, -sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient -agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade. -On cite à ce sujet une tenson de _Folquet de Romans_, qui demande à -_Blacas_, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte. -Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de -Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle: - - Je ferai ma pénitence - Entre mer et Durance - Auprès de son manoir. - -[Illustration: Scène de Troubadours.] - -Mais ceci n’est qu’une exception. Le nombre est grand des Troubadours -qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le -monde connaît la romance de _Raoul de Coucy_, les vers de _Thibaut_, -comte de Champagne, ceux du _comte d’Anjou_, du _duc de Bourgogne_, de -_Frédéric II_, de _Richard Cœur de Lion_, du _Dauphin d’Auvergne_; les -poésies de _Folquet de Romans_, d’_Aimeri_, de _Péguilhan_ et celles de -_Rambaud de Vaqueiras_, d’_Elias Cairels_, de _Pons de Capdeuil_, de -_Ganselme Faydit_, toutes vaillantes et entraînantes, toutes inspirées -par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but ou le théâtre. - - -NOTES - - [54] Castrucci, dans le tome Ier de son _Histoire de Provence_, donne - l’acte de nomination et les noms des évêques qui le signèrent. - - [55] Castrucci, t. Ier, chap. III (Extrait des _Annales de Reims_). - - [56] Donat, grammairien latin, auteur du _Traité des Barbarismes_ et - d’autres œuvres très appréciées. - - [57] Aide-le: _Tu illum juva_. - - [58] Nithord, _Hist. des divisions entre les fils de Louis le - Débonnaire_, liv. III. - - [59] TRADUCTION.--Pour l’amour de Dieu et pour le commun salut du - peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en tout, que Dieu - me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je celui-ci, mon - frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi que comme - homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce qu’il me - fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix qui, - par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle. - - Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que - Karle mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis - détourner, ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide - contre Lodhwig ne l’y serai. - - [60] D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de - Saint-Amand (diocèse de Tournai). - - [61] TRADUCTION: - - Bonne pucelle fut Eulalie, - Bel corps avait, et plus belle âme, - Voulurent en triompher les ennemis de Dieu, - Voulurent la faire diable servir, - Elle n’a pas écouté les mauvais conseillers, etc. - - [62] Composé au XIIe siècle, en vers de douze syllabes, qui, depuis, - prirent le nom d’Alexandrins. - - [63] _Essai sur la langue et la littérature provençales_, p. 7. - - [64] Raynouard, _Œuvres_, t. II, p. 65. - - [65] Bertrand de Born,--Guillaume de Poitiers,--le roi - Richard,--Alphonse II d’Aragon,--Blacas,--Savari de Mauléon,--Pons de - Capdeuil,--de Saint-Antoni, etc., etc. - - [66] De là leur nom de Troubadour. - - - - -VIII - -DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES -ET LA LITTÉRATURE DU NORD - - Le vers.--La chanson.--Le chant.--Le son.--Le sonnet.--Le - planh (ou complainte).--La cobla (ou couplet).--La - tenson.--Le sirvente.--La pastourelle.--La sixtine.--Le - descord (discordance, pièces irrégulières).--L’aubade et la - sérénade.--Ballade.--Danse.--Ronde.--Épître.--Conte.--Nouvelle. - - -Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite _Legrand d’Aussy_ -dirigea contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à -quel point s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la -langue du Nord et les œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans -parti pris, d’une manière impartiale, en prenant pour base de notre -raisonnement les dates, les faits, les résultats. - -Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme -son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence, -c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus -longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra -jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le -pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve. -Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les -divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment -donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de -la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre -en deçà et dominant sur le Midi. - -La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous -avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de -ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la -langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc -bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la -transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical -qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue -d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est -d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de -ses compositions lyriques. - -Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable -de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la -comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du -XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme -barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent -furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les -plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours -poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales, -ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères -différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on -les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du -Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours -sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs -productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en -inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques -désignées sous les noms de: _vers_, _ballade_, _chanson_, _chant_, -_sonnet_, _planh_ ou _complainte_, _couplet_, _sirvente_ ou _satire_, -_pastourelle_ (poésie pastorale), _aubade_, _sérénade_ ou chant -d’amour, _épître_, _conte_, _nouvelle_, etc. Nous en donnons ci-après -les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des -Troubadours. - - -LE VERS - -Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées. -Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était -le plus souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais, -si cette pièce se divisait en strophes, les strophes devaient se -reproduire successivement, coupées d’une manière uniforme quant à la -longueur et à la rime des vers. - -Exemple: - - Rossinhol[67], en son repaire - M’iras ma domna vezer, - E ilh dignas lo mieu afaire, - - E ilh dignat del sieu ver, - Que mout sai - Com l’estai, - Mas de mi ’lh sovenha, - Que ges lai, - Per mailh plai, - Ab si no t retenha. - - Que tost no m tornes retraire - Son estar, son captener, - Qu’ieu non ai amic ni fraire - Don tout ho vueilh ha saber. - Ar s’en vai - L’auzel guai - Ab goug, ou que venha - Ab essai, - Ses esglai, - Tro que trop l’ensenha. - - (_Paire d’Auvergne._) - - -LA CHANSON - -La chanson était une pièce de vers divisée en couplets égaux. Son nom -indique assez qu’elle se chantait. L’air, composé ordinairement par -l’auteur des paroles, quelquefois même par son jongleur, était noté sur -vélin enrichi de dessins, et présenté ainsi à un grand seigneur ou à -une châtelaine qui daignait en accepter l’hommage. - -Exemple: - - Jamays[68] nulh temps nom poiretz far amors - Qui six fois ni maltrag m’a fous - Car tamme fay aravalen se cors - Que las perdas me restoura els dous. - Cavia pies ad regper folatge - E si ausioru me fets en remarrit - Eralpdo lo destrie el dop natge - Cataldona famos preex obezir - Don mesmienda tot caut ma fag zofrir. - - (Vers et musique de _Guill. de Saint-Didier_.) - - -LE CHANT - -Le chant, parfois, était synonyme de chanson; quelquefois, au -contraire, il avait un sens plus général et pouvait exprimer toute -poésie susceptible d’être chantée. Il était pris également pour -désigner un poème. Son nom vient évidemment du latin _cantare_. -Certains auteurs prétendent qu’il fut introduit dans le Provençal par -le Troubadour _Giraud de Borneil_, et qu’avant lui toutes sortes de -poésies étaient comprises sous le titre général de vers. - - -LE SON - -Le son désigne une chanson plus légère, plus suave. Les Troubadours, en -inventant cette désignation, n’ont voulu retenir de la chanson que la -partie harmonieuse. C’est ainsi que nous avons maintenant la romance -sans paroles. - - -LE SONNET - -Le sonnet est une poésie légère, un diminutif charmant introduit par -les Troubadours dans leur grammaire lyrique, pour exprimer leur pensée -sous une forme aussi laconique qu’élégante. Il se compose de quatorze -vers distribués en deux quatrains, sur deux rimes seulement, et en -deux tercets. Le sonnet, d’origine provençale, fut, comme la plupart -des œuvres des Troubadours, accueilli et cultivé en Italie, où nos -poètes méridionaux avaient dû se réfugier après la Croisade contre les -Albigeois. Il ne revint à la mode en France qu’après le retour de nos -compatriotes, qui le répandirent et le firent adopter par les poètes -français. - -Celui que nous donnons ci-après est extrait des œuvres de LOUIS BELAUD, -poète provençal, né à Grasse. L’édition de ses œuvres, que nous avons -sous les yeux, est celle de Marseille, 1595, in-8º. Le style est clair, -facile, et se rapproche tellement du Provençal de nos jours que la -traduction en devient superflue. - - -SONNET SUR UNE SORTIE DE PRISON - - Despuis que quatre peds sont dévenguts à doux, - Et que reson a pres plasso dins ma cervello, - Et lou mascl’ay sauput destriar de la femello - Et coignoisse lou vin aigre d’intrer lou doux. - - Despuis n’ay j’amais vis un cas tant rigouroux, - De veir eun froumajon sourtent de la feicello - S’y vendre may cent fès qu’un quintau de canello - Et si per lou tenir fau mai de trente jours. - - A la villo das Baux per uno flurinado - Avez de fromajons uno pleno faudado - Que coumo sucre fin foundon au gargasson - - Mais sec dedins Paris ellous lou fan de ciero - Et davan qu’en sourtir un de la froumagiero - Poudes ben escoular la bourso et lon bourson. - - -LE PLANH OU COMPLAINTE - -Le planh était une longue et triste chanson dans laquelle le Troubadour -déplorait la perte douloureuse d’une amante, d’un bienfaiteur ou -d’une bataille. Cette poésie répond à la complainte de nos jours, que -chantent sur les places publiques des artistes ambulants. On cite comme -des modèles du genre les planhs de _Gaucelm Faydit_ sur la mort du -roi _Richard_, de _Bertrand de Born_ sur celle du prince anglais, son -ami; ceux de _Cigala_, sur la perte de sa bien-aimée, _Berlanda_. Le -planh est composé de vers de dix ou douze syllabes et coupé en strophes -égales. - -Exemple: - - De totz[69] caitins sm’ien aisselh que plus - Ai gran dolor-é suefre gran turmen; - Por qu’ieu volgra murir! E fora ne gen - Qui m’aneizes, pois tan sui asperdutz, - Que viures m’es marrimeus et esglais, - Pus Morta es ma dona n’Azalaïs. - Gren sofrir fai l’ira ni’l dol’ni l dan. - Mortz trahiritz!... Be vos puese en ver dire - Que non pognetz el mon melhor amire, etc., etc. - - (_Pons de Capdeuil._) - - -LA COBLA - -La cobla ou couplet désignait, comme aujourd’hui, un ensemble de vers -rimés, mesurés et groupés d’une façon régulière et se reproduisant -ensuite dans le même ordre un certain nombre de fois. - -Exemple: - - Aissi[70] cum es bella eil de qui chan, - E belhs son nom, sa terra et son castelh, - E belhs siegs dig, sieg fag e siey semblan, - Vuelh _mas coblas_ movon totas en belh. - - (_Guill. de Saint-Didier._) - - -LA TENSON - -La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle -les interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure -et en rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question -à discuter. Ce qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de -voir un poète attaqué relever le gant de la discussion et improviser sa -réponse en vers. Le juge du combat décernait une couronne au vainqueur. -Ces jeux poétiques étaient assez répandus, et on ne peut s’empêcher -d’admirer la richesse et la fécondité de la langue Provençale qui -fournissait pour ainsi dire soudainement les plus gracieuses ressources -pour le développement d’une idée. Cependant la tenson n’était pas -toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, se -préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient -montre de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois -qu’un Troubadour érudit composait une tenson en plusieurs langues; en -voici un exemple: - -TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE[71] - -RAMBAUD - - Donna[72], tan vos ai pregada, - Sinz platz qu’amas mi voillatz; - Qu’en sui vostr’ endomniatz, - Quar es pros et enseignada - - E totz los pretz austreiatz - Per que sur plai vostr’ amistatz, - Quar es en totz faitz corteza, - S’es mos cors en vos fermatz - Plus qu’en nulla Genoesa, - Per qu’er merse si m’amatz; - E pois serai meils pagatz, - Que s’ara mia’ la cintatz - Ab l’aver qu’es ajostatz - Dels Genoes. - -LA DAME - - Juiar, vos no se corteso - Que sue chardei ai de chò - Que niente non faro. - Auce fosse vos a peso - Vostri’ amia non sero, - Certa ja v’es carnero, - Provençal mal aqurado; - Tal enoio vos dirò, - Sozo, mazo, escalvado, - Ni ja voi non amarò, - Qu’ech un bello mariò - Que voi no se ben lo sò, - Andai via, frar’, en tempo. - Meillerado, etc., etc.... - -On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté -et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie -aventurière et amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a -pas craint de consigner sur ses tablettes cette mésaventure galante, -était d’une véracité peu commune, puisqu’il ne s’en départait pas même -quant aux circonstances de sa vie privée qui auraient pu blesser son -amour-propre. - - -LE SIRVENTE - -Le sirvente était une pièce satirique dans laquelle les Troubadours -critiquaient les vices des hommes et des choses de leur temps. C’est -en étudiant les sirventes des XIIe, XIIIe, XIVe siècles que l’on peut -se faire l’idée la plus exacte de l’histoire de cette époque. Le -plus célèbre parmi les Troubadours qui ont abordé ce genre est, sans -contredit, _Pierre Cardinal_, surnommé le roi du Sirvente, le Juvénal -du moyen âge français. Aucun ne mania le sarcasme, ne poursuivit le -vice avec une verve plus implacable. Sa vie, qui fut très longue, ne -fut qu’un combat sans trêve contre les méchants. Hardi et courageux, -il n’épargne personne; il attaque également le clergé, la noblesse, -les grands comme le peuple. Inutile d’ajouter que ses ennemis étaient -nombreux et qu’il fut persécuté, chassé, emprisonné, sans être dompté. -C’est sans doute dans un jour de colère qu’il composa le sirvente -suivant, qui peut servir d’exemple: - -AYSSI COMENSA LA GESTA DE FRA P. CARDINAL - - Cilz motz homes fan vers, - Jeu voly esser divers, - Que vuelh far una versa: - Lo mou es tant revers - Que fa del drech evers. - - To cant veg es gorbilh. - Que lo payre ven lo filh. - Et l’un l’autre devora; - Lo plus gros blat es milh, - Lo camel es conilh. - Lo mon dins e defora - Es plus amar que thora. - - Lo papa veg falhir, - Car vol ric enriquesir. - E’ls paubres no vol veyre; - Lo aver vol reculhir, - E fay se gent servir; - En draps dauratz vol seyre, - E a’ls bos mercadiers - Que dona per deniers - Aves quatz eymanada; - Tramet nos ranatiers, - Quistous amr lors letriers - Que dono perdo per blada, - Que fan poiezada. - - Los cardenals oudratz - Estan apparelhatz - Tota la nuogé l dia - Per tost fan i mercat: - Si voletz avescat, - A voletz abadia. - Si lor datz gran aver - Els vos faran aver - Capel vermelh o crossa. - Am fort pauc de saber, - A tort o a dever, - Vos auretz renda grossa. - May y pauc dar no y noza. - - Dels avesques m’es bel, - Car escorjon la pel - Als cappelas q au renda; - Els vendo lor sagel, - En i pauc de cartel, - Dieu sap sey cal emeda - E fau trop may de mal - Que a un menestayral - Fan per deniers tonsura; - Tot es mal cominal - A la cort temporal, - Que y pert sa drechura - E la glieyza ne pejura! - - Ades seran trop may - Clergues, pestres, so say, - Que no so Coayrailha; - Caseus son por decay, - Ben so letratz, so say, - Ja dire no m’o calha; - Casus son defalhens, - Que vendo sagramens - Et may q may las messas; - Caut coffesso las gens - Laygos, non malmerens, - Donou lor graus destressas, - Non pas a preveyressas[73]. - - -LA PASTOURELLE - -La pastourelle, appelée aussi _Vaqueyras_ (vachère), était une poésie -pastorale dialoguée entre un Troubadour et une bergère. Les plus -remarquables ont été composées par Giraud Riquier, Jean Estève, de -Béziers, et Poulet, de Marseille. - -Voici, comme exemple, une pastourelle de _Jean Estève_, qui date de -1283: - - El dous temps quan la flor s’espan. - Sus’el Verjan ab la verdor. - M’anava totz sols delechan. - Del joi pessan que m ven d’amor - En un deves anhels garan - Ien vi donan ab sur pastor - Gaia pastorella, - Covinent e bella, - Que vesti gonella - D’un drat velat belh, - E’l pastorelh. - - Pres d’elh me mis en loc rescos, - Que nult de dos no m pose vezer, - E’l pastora moc sos razos - Cum gai’e pros; e dis: per ver. - - Gui mon paire m vol dar espos - Vielh, raïnos, e ric d’aver. - --Mal’er La Chanzida, - Dis Gui, sius marida, - N’a Flors, ans oblida - Selh que per marit - Avotz chauzit. - - --En Gui, mos cor vos es volvenz, - Quar praupamens vos vei estar, - --Na Flors paupre jov’es manens, - Quau vin jouzens, pus ses duptar - Que’l vielh ric qu’es tot l’an dolens; - Qu’aur ni argens nol pot joi dar. - --En Gui, que queus aia - Dig, amor veraia - Vos port, nous desplaia; - Que fin cor verai - Amies, vos, ai. - - Del loc don los agui scotatz - Vengui empatz tro alho ses brui, - Coizan los trobiei abrossatz, - D’amor nafratz, joi entr’amdui - Saludici los, mos ver sapchatz - Que saludatz per elhss no fui; - E’l pastora blonda - Dis non janziouda: - «Senher, Diens cafouda - «Qui joc jouziou - «Tolh al bel blon.» - - --Na Flors, per queus desplatz de mi - Mas quez a’n gui quar aissé so? - --Senher, vos nostres noms cossi - Sabetz aissi? ans me sap bo, - --Na Flors, tan pres era d’aissi - Que’ls noms auzi e la tenso. - Senher noi fo facha - Falor ni attracha. - --Toza, gui s’en Gacha - De ben fai atrag - Qu’a tos temps fag. - - Ma razo retracha, - Ses tota empacha - Parti m de lur pocha. - Non lur fi empog; - Pas m retrag. - En Guillem n facha - De lodeva gacha - De valor autracha, - Per qu’ieu s’onor gach, - Bel rai, be fach[74].» - - -LA SIXTINE - -En poésie, la sixtine, même au temps des Troubadours, passait pour la -pièce la plus difficile à composer. Arnaud Daniel, qui, dit-on, inventa -ce genre, n’en a laissé que de bien mauvais échantillons. Il ne pouvait -en être autrement, en présence des difficultés accumulées comme à -plaisir pour le rendre à peu près impossible. La pièce se composait de -six couplets de six vers ne rimant pas entre eux. Les bouts rimés du -premier couplet étaient répétés à la fin de tous les couplets suivants -dans un ordre régulier. Ceux du second couplet se composaient de ceux -du premier, en prenant alternativement le dernier, puis le premier et -successivement, de bas en haut et de haut en bas, jusqu’à ce que toutes -les rimes fussent employées. On se servait encore du même procédé pour -chaque couplet suivant qui se combinait d’une manière semblable avec -le couplet précédent. Enfin, la pièce se terminait par un envoi dans -lequel tous ces bouts rimés se trouvaient répétés. On conçoit qu’un -pareil genre de composition ait découragé les poètes, et qu’on l’ait -abandonné. - - -LE DESCORD - -Ce mot, qui signifie discordance, fut appliqué aux pièces irrégulières, -c’est-à-dire qui n’avaient pas des rimes semblables, un même nombre de -vers par strophe ou par couplet et une mesure égale. Inventé par Garins -d’Apchier, ce genre fut peu employé. - - -L’AUBADE ET LA SÉRÉNADE - -L’_Alba_, ou aubade, était un chant d’amour exprimant le plaisir d’une -heureuse nuit et le désespoir de l’approche du jour. - -Dans la sérénade, ou _séréna_, le poète gémissait sur la trop courte -journée qui finissait, obligé qu’il était de quitter son amie. La -mandore en sautoir, c’était à la brune que le Troubadour venait chanter -de tendres romances sous le balcon de quelque châtelaine adorée. - - -BALLADE.--DANSE.--RONDE. - -La ballade était une sorte de chanson avec couplets et refrain, mais en -vers plus courts, d’un rythme plus rapide. Le sujet était puisé dans -une anecdote tenant du merveilleux. La danse et la ronde étaient plus -particulièrement consacrées à embellir et animer les fêtes, où elles -formaient intermède; pendant que le Troubadour chantait, l’assistance -dansait. - - -ÉPITRE.--CONTE.--NOUVELLE. - -L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet -était ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand -seigneur, des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour -des services rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe -des romans, dont ils ne sont que des diminutifs. - -A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites -pièces qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets -traités. - - Ainsi l’_Escondig_ était une chanson dans laquelle un amant demandait - grâce à sa maîtresse; - - Le _Comjat_, une pièce d’adieu; - - Le _Devinalh_, une sorte d’énigme, de jeu de mots; - - La _Preziconza_, un sermon en vers; - - L’_Estampida_, une chanson à mettre sur un air connu; - - Le _Torney_ ou _Garlambey_ (tournoi-joute), un chant destiné à - célébrer une fête où un chevalier s’était illustré; - - Le _Carros_ (chariot), un chant allégorique, où le poète employait - des termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à - une forteresse assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres - femmes; - - Enfin, la _Retroensa_, une pièce à refrain composée de cinq couplets - tous à rimes différentes. - - -NOTES - - [67] TRADUCTION.--Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que - j’adore, raconte-lui mes émotions et qu’elle te raconte les siennes. - Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne te laisse - pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu - auras entendu, car je n’ai personne au monde, ni parents, ni amis, - dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles. - - Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout - jusqu’à ce qu’il trouve ma belle. - - [68] TRADUCTION.--Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour, - puisqu’il a si bien réparé ceux qu’il avait soufferts par sa folie et - qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier tous - ses malheurs.--Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le - monde depuis le jour que l’amour le conduisit tout tremblant auprès - de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son cœur et en - effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc. - - (Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.) - - [69] TRADUCTION.--De tous les mortels, je suis bien le plus - malheureux et celui qui souffre davantage; aussi voudrais-je mourir! - et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand service, etc., - etc. - - [70] TRADUCTION.--Comme celle que je chante est une belle personne, - que son nom, sa terre, son château sont beaux, que ses paroles, sa - conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte que - mes couplets le deviennent. - - [71] Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois. - - [72] TRADUCTION.--Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de - m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et - remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle - autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus - riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle - renferme. - - --Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour - savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie, - dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais - plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe - ton chemin et va chercher fortune ailleurs!... - - [73] TRADUCTION.--Puisque beaucoup d’hommes font des vers,--je ne - veux pas être différent.--Et je veux faire une poésie.--Le monde est - si pervers--qu’il fait de l’endroit l’envers.--Tout ce que je vois - est en désordre. - - --Le père vend le fils,--et ils se dévorent l’un l’autre;--le plus - gros blé est du millet;--le chameau est un lapin;--le monde au dedans - et au dehors--est plus amer que le fiel. - - --Je vois le pape faillir,--car il est riche et veut encore - s’enrichir.--Il ne veut pas voir les pauvres,--il veut ramasser des - biens;--il se fait très bien servir;--il veut s’asseoir sur des tapis - dorés,--et il vend à des marchands,--pour quelques deniers,--les - évêchés et leurs ouailles.--Il nous envoie des usuriers,--qui, - quêtant de leurs chaires,--donnent le pardon pour du blé;--et ils en - ramassent de grands tas. - - --Les cardinaux honorés--sont préparés--toute la nuit et le - jour--à faire un marché de tout;--si vous voulez un évêché--ou une - abbaye,--donnez-leur de grands biens;--ils vous feront avoir--chapeau - rouge et crosse.--Avec fort peu de savoir,--à tort ou à raison,--vous - aurez de fortes rentes;--mais, si vous donnez peu, cela vous nuira. - - --C’est moins beau chez les évêques,--car ils écorchent la peau--aux - prêtres qui ont des revenus.--Ils vendent leur sceau--sur un peu de - papier.--Dieu sait s’il leur faut des gratifications!--et ils font - tellement de mal--qu’à un simple métayer--ils donnent la tonsure pour - de l’argent.--Le mal est le même--dans leur cour temporelle;--elle y - perd sa droiture--et l’Église en devient plus affligée. - - --Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs--pasteurs, - dit-on,--qu’il n’y a de brebis.--Chacun trompe les siennes.--On - assure qu’ils sont bien lettrés,--je ne puis jamais l’avouer.--Tous - sont en faute,--puisqu’ils vendent les sacrements--et de plus en - plus les messes.--Quand ils confessent les gens--laïques qui n’ont - pas fait du mal,--ils leur infligent de grandes pénitences--qu’on ne - saurait prévoir. - - [74] TRADUCTION.--Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent - à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux - joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup - j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle, - jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre. - - Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me - voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon - père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.--Ce sera un - mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore, - et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.--Las, Gui, - depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.--Dame Flore, - un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus - riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se - plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à - lui.--Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens - de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous - est tendre et fidèle.» - - De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les - trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés - d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils - ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un - air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui - viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.» - - Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée - contre moi que Gui lui-même?--Comment donc savez-vous ainsi nos noms, - Monsieur?--Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que - je les ai entendus, ainsi que votre conversation.--Monsieur, nous ne - sommes coupables ni de folie ni de trahison!--Bergère qui se tient - sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans - vouloir troubler plus longtemps leur doux accord. - - - - -IX - -DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE -ÉTRANGÈRE - - Les Cours d’amour.--Code d’amour.--Jugements des Cours d’amour.--Les - Cours d’amour en Provence.--Leur influence sur les mœurs. - - -Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et -que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de -la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons -également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous -venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les -ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours -eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la -littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les -Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl, -qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire -a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme -Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres -qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie -littéraire de la France à son apogée. - -L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la -poésie française proprement dite se reconnaît: 1º à de nombreux -emprunts de mots et d’expressions; 2º à l’imitation complète de presque -toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours. -C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en -matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus -anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments -faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela -l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, _Albertet de Sisteron_, dans -sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la -prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de -bien dire et de s’exprimer purement: - - Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa - Que ill nostre son franc e de bel solatz, - Gent acuilleus e de gaia semblansa - Los trobaretz e dejus e dinatz; - _E per els fo premiers servirs trobatz_, etc... - -Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours, -sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont -jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à -chaque instant ceux du Midi. - -Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la -littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale, -jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait: -que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui -d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner -également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions -absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes -du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout -apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des -Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et -ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent -faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque, -parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer -également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux -peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles -presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la -France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la -preuve convaincante. - -En ce qui concerne la langue anglaise, le poète _Geoffroy Chaucer_[75] -en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui -permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée -par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en -faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa -principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus -tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas, -duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec -Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations -de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là -des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées, -dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans -sa _Théséide_, empruntée à Boccace, et dans la traduction du _Roman de -la Rose_ qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la -composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours -et à la poésie provençale est son _Palais de la Renommée_, qui fut -imité ensuite par _Pope_. Dans le poème _la Fleur et la Feuille_, il se -rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y -trouve en effet la _Dame de la Fleur_ et la _Dame de la Feuille_ qui -président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages -différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour -d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des -_fleurs et violettes_. La trace de l’influence provençale se retrouve -encore dans une traduction, par Chaucer, du _Troïlus et Cresséide_ de -Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit; -on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules. - -La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents, -leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits -commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les -langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en -pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre -contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs -lois, leurs usages ou leurs idiomes. - -Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par -toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé -la _Canso_, le _Sirvente_, la _Tenson_, le _Sonnet_, ont enseigné à -l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont -obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires -si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les -premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été -rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires -ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence -et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et -l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée -les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent -produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est -à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous -constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon, -des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les -chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière, -Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux -beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer -Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria, -Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que -d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers -les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant -de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis, -persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent -continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement -interrompu. - - -LES COURS D’AMOUR - -Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de -la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus -de la femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des -gracieuses _Cours d’amour_. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés -les amants coupables, où se jugeaient les questions les plus délicates -en matière de sentiment, donnait bien l’idée des mœurs, des usages et -de l’esprit de l’époque. - -[Illustration: Une Cour d’amour.] - -A certaines dates, les châtelaines d’une province se réunissaient; -la plus noble d’entre elles présidait l’assemblée, formée en docte -aréopage. On discutait les articles d’un Code d’amour, on délibérait -sur les cas qui étaient soumis, on jugeait et souvent on condamnait à -des peines sévères. - -On peut se demander quelles étaient l’autorité de ces tribunaux et -la sanction appliquée à leurs arrêts. L’autorité ressortait de leur -composition même, qui n’admettait que l’élite de la noblesse après une -sage sélection; quant à la sanction, il n’y en avait qu’une: l’opinion -publique. Mais cette sanction était d’autant plus redoutable que les -jugements librement sollicités étaient rendus de même. Si affaiblie -qu’elle puisse être de nos jours, on ne peut nier la force morale de -l’opinion publique qui flétrit les indignes, alors qu’assez habiles -pour éluder la loi ils ne peuvent, judiciairement, être condamnés. -C’est l’opinion qui ne permet pas de refuser un duel, défendu cependant -par le Code; c’est l’opinion également qui force à payer, comme sacrée, -une dette de jeu, que la loi ne veut pas reconnaître. C’est, enfin, -l’opinion publique qui contraint les tyrans eux-mêmes à reculer -devant certains actes odieux. Au moyen âge, époque des Cours d’amour, -cette force devait être d’autant plus grande que le scepticisme qui, -de nos jours, envahit peu à peu la société ne pouvait être alors -qu’exceptionnel et que, par conséquent, l’opinion faisait loi. - -Avant de citer quelques exemples des questions soumises au jugement -des Cours d’amour, il est essentiel de connaître les principales -dispositions du Code amoureux appliqué dans le Nord, suivant l’ouvrage -d’_André le Chapelain_; il repose sur une légende que nous rapportons -textuellement, d’après cet auteur. - -«Un chevalier breton s’était enfoncé seul dans une forêt, espérant y -rencontrer Artus; il trouva bientôt une damoiselle, qui lui dit: _Je -sais ce que vous cherchez; vous ne le trouverez qu’avec mon secours. -Vous avez requis d’amour une dame bretonne, et elle exige de vous que -vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose sur une perche dans la -cour d’Artus. Pour obtenir ce faucon, il faut prouver par le succès -d’un combat que cette dame est plus belle qu’aucune des dames aimées -par les chevaliers qui sont dans cette cour._ - -«Après bien des aventures romanesques, il trouva le faucon sur une -perche, à l’entrée du palais, et il s’en saisit. Une petite chaîne -d’or tenait suspendu à la perche un papier écrit; c’était le Code des -amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître, de la part -du roi d’amour, s’il voulait emporter paisiblement le faucon.» - -La cour, composée d’un grand nombre de dames et de chevaliers, -adopta les règles de ce Code qui leur avait été présenté, en ordonna -fidèlement l’observation à perpétuité sous les peines les plus graves -et le fit répandre dans les diverses parties du monde. Ce Code contient -trente et un articles, et des considérations qu’il serait trop long -d’énumérer ici. - -Un grand nombre d’historiens ont attribué au mariage du roi Robert -avec Constance, fille de Guillaume Ier, vers l’an 1000, l’introduction -à la cour de France des Troubadours provençaux, dont l’influence se -fit sentir rapidement. En effet, ce fut à partir de cette époque que -les manières agréables, les mœurs polies, les usages galants de la -France méridionale commencèrent à se propager. Le mariage d’Eléonore -d’Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut une nouvelle occasion pour les -poètes de Provence de répandre et faire apprécier l’art du gai savoir. -Petite-fille du célèbre comte de Poitiers, Eléonore d’Aquitaine reçut -les hommages des Troubadours, les encouragea et les honora. Bernard de -Ventadour, un des plus célèbres, lui consacra ses vers et continua même -de lui adresser ses œuvres lorsqu’elle fut reine d’Angleterre. - -L’extension que prit bientôt la langue Romane sous l’impulsion des -Troubadours explique la création de Cours d’amour au-delà de la Loire, -et les noms d’Eléonore d’Aquitaine, de la comtesse de Champagne, de la -comtesse de Flandres et d’autres, qui les présidaient. - -En Provence, les Cours d’amour les plus célèbres furent celles de -_Pierrefeu_ et de _Signe_, de _Romanin_ et d’_Avignon_. - -Les dames qui présidaient les Cours de Pierrefeu et de Signe étaient: - - _Stéphanette_, dame de Baulx, fille du comte de Provence; - - _Adalazie_, vicomtesse d’Avignon; - - _Alalete_, dame d’Ongle; - - _Hermyssende_, dame de Posquières; - - _Bertrane_, dame d’Urgon; - - _Mabille_, dame d’Yères; - - La comtesse _de Dye_; - - _Rostangue_, dame de Pierrefeu; - - _Bertrane_, dame de Signe; - - _Jausserande_ de Claustral. - - La Cour de Romanin était présidée par: - - _Phanette de Gantelmes_, dame de Romanin; - - La marquise _de Malespine_; - - La marquise _de Saluces_; - - _Clarette_, dame de Baulx; - - _Laurette_, de Saint-Laurens; - - _Cécille Rascasse_, dame de Caromb; - - _Hugonne de Sabran_, fille du comte de Forcalquier; - - _Hélène_, dame de Mont-Pahon; - - _Isabelle des Berrilhans_, dame d’Aix; - - _Ursynes des Ursières_, dame de Montpellier; - - _Alaette de Méolhan_, dame de Curban; - - _Elys_, dame de Meyrargues. - - La Cour d’amour d’Avignon était présidée par: - - _Jehanne_, dame de Baulx; - - _Huguette de Forcalquier_, dame de Trest; - - _Briaude d’Agoult_, comtesse de la Lune; - - _Mabille de Villeneuve_, dame de Vence; - - _Béatrix d’Agoult_, dame de Sault; - - _Ysoarde de Roquefeuilh_, dame d’Anseys; - - _Anne_, vicomtesse de Talard; - - _Blanche de Flassans_, surnommée Blankaflour; - - _Doulce de Moustiers_, dame de Clumane; - - _Antonette de Cadenet_, dame de Lambese; - - _Magdalène de Sallon_, dame de Sallon; - - _Rixende de Puyverd_, dame de Trans. - -Les Cours d’amour brillèrent du plus vif éclat depuis le XIIe siècle -jusqu’à la fin du XIVe. Vers cette époque, il se créa dans les -provinces du Nord de la France, à Lille, en Flandre et Tournay, des -institutions à peu près semblables, mais avec cette particularité -qu’elles étaient présidées par un prince d’amour. Sous Charles VI, il a -existé à la Cour de France une _Cour amoureuse_. Elle était organisée -d’après la mode des tribunaux du temps et se composait: - - Des auditeurs; - - Des maîtres de requêtes; - - Des conseillers; - - Des substituts du procureur général; - - Des secrétaires, etc... - - Mais les femmes n’y siégeaient pas[76]. - -En Provence, nous voyons enfin, comme une réminiscence des cours -d’amour, le roi René instituer un prince d’amour qui figurait dans la -procession de la Fête-Dieu, à Aix. Ce prince jouissait même de certains -droits, puisqu’il imposait une amende nommée _Pelote_ à tout cavalier -qui faisait aux demoiselles du pays l’affront d’épouser une étrangère, -et à toute demoiselle qui, en épousant un cavalier étranger, semblait -signifier que ceux de la région n’étaient pas dignes d’elle. - -Des arrêts du Parlement d’Aix avaient maintenu le droit de _Pelote_. - -Pour apprécier les Cours d’amour, il faut non pas les juger avec -l’esprit de notre temps, mais se reporter à l’époque où elles furent -instituées. Vivantes images des mœurs et des idées du moyen âge, elles -ont eu leur raison d’être et ont affirmé les principes de l’amour -pur, libre et sincère. N’auraient-elles obtenu que ce résultat, qu’il -suffirait amplement à leur renommée. Mais elles nous ont aussi transmis -l’amour et le respect de la femme, sans lesquels toute société est -bientôt vouée à la grossièreté des mœurs, à la barbarie et à l’oubli de -toute dignité personnelle. La galanterie française, proverbiale dans le -monde entier, ne nous vient-elle pas un peu des Cours d’amour? Ce titre -seul les justifierait aux yeux de ceux qui ne les ont tenues que pour -frivoles. - - -NOTES - - [75] G. Chaucer, né en 1328, avait épousé la sœur de Catherine - Swynford, veuve du duc de Lancastre, dont le fils régna sous le nom - de Henri IV. Il mourut en 1400. - - [76] Cité par Renouard d’après un manuscrit de la Bibliothèque - Nationale, nº 626. - - - - -X - -DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE SUR LES PREMIERS ESSAIS -DU THÉATRE EN FRANCE - - Croisade contre les Albigeois.--Décadence de la langue Romane. - - -Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs -d’animaux savants et des comédiens; mais il faut attendre un état -social assez avancé pour trouver chez un peuple un théâtre régulier. -C’est que le goût des spectacles dramatiques ne se développe largement -que lorsque la littérature est arrivée à un degré de perfection qui -lui permet d’exposer, dans une langue épurée, les grands faits de -l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les actions des hommes -illustres. La Grèce a été la première nation qui soit entrée dans cette -voie. Sa civilisation était assez développée pour que les œuvres de -ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand Rome -fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui -eurent porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour -les Romains d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins -lettrés que les Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence. -La population oisive se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait -à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les -spectacles étaient les plus splendides de l’Univers. - -En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de -monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et -d’une nombreuse troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de -bêtes savantes, qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un -avant-goût de notre art dramatique. D’après une légende provençale du -XIe siècle sur _sainte Foy d’Agen_, vierge et martyre, il y avait dès -cette époque des jongleurs ambulants, qui allaient de ville en ville -chantant des légendes, non seulement en France, mais aussi en Aragon -et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à leur sujet un -édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée -dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la -ville avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de -quatre deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour -son plaisir, et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait -faire acquittera l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où -est venu le proverbe _payer en monnaie de singe_. - -Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs -d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il -arrivait alors que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient -de véritables fortunes, et parfois même, justifiant leur renommée par -un talent réel, ils étaient faits chevaliers et de droit pouvaient -prétendre au titre de Troubadours. Il en est quelques-uns parmi eux que -l’on peut citer comme exemples. - -_Gaucelm Faydit_, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble -galanterie, était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges. -Après avoir dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère, -épousa une fille de mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre -à se faire jongleur. Il courait les fêtes et les villages, composant -des chansons que sa femme, _Guillelmette Monja_, chantait aux -applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. Enfin, après -vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant, -il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur -dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de -beaucoup de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes -de haut rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises -amoureuses; mais l’échec qu’il éprouva auprès de _Marie de Ventadour_ -et de _Marguerite_, comtesse _d’Aubusson_, qui se jouèrent de sa folle -tendresse, fut largement compensé par les faveurs et les biens dont il -fut comblé par _Richard_, devenu roi d’Angleterre. - -_Giraud Riquier_ (de Béziers), célèbre par sa requête au roi _Alphonse -de Castille_, fut le premier à rédiger une sorte de Code des -Troubadours et des jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut -obtenir de son protecteur, le roi Alphonse, une déclaration conforme à -sa demande. Les pastourelles de ce troubadour l’ont placé au premier -rang des poètes de son temps, et lui ont mérité du roi de Castille le -titre de _Docteur en l’art de trouver_. - -_Giraud de Calanson_ qui se place après ces deux premiers, comme -troubadour et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus -pratique que celui-ci, il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il -faut avant tout faire de bons vers et capter la faveur du public pour -arriver à la fortune et à la renommée. Les titres étaient par lui -relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient d’ailleurs -manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès. - -«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache -proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour -et les cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes -avec des couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des -corbeilles; saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare[77] et -de la mandore[78]; pince convenablement de la manicorde[79] et de la -guitare[80] si douces à entendre, de la harpe et du psaltérion[81]; -garnis la roue (la vielle) de dix-sept cordes... Va, jongleur, aie neuf -instruments de dix cordes et, si tu sais en bien jouer, ta fortune -sera bientôt faite... apprends comment l’amour court et vole, comment -on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; comment il sait repousser -la justice avec des dards aigus et ses deux flèches dont l’une d’or -éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures -qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les -remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien -d’où il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il -exerce et comment il détruit ses serviteurs. - -«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur, -va trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit -meilleur juge du mérite.» - -Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux -jongleurs, une haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît -l’âme humaine, il l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les -châteaux et les cours princières. La forme extérieure que donnent -l’éducation et la condition sociale n’est pour lui qu’un manteau sous -lequel se cache la vérité, une pour tous, partout et en tout semblable. -La logique, qui se complaît moins dans les hautes régions de la poésie -idéale que dans la réalité des faits, nous montre l’homme tel que la -nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un sentiment de -vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses intérêts. -Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs -et profits. - -Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une -certaine discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de -chacun, ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le -public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi -que ces jongleurs, en représentant des pantomimes, en exécutant des -tours de force et d’adresse, en composant des morceaux de musique, des -chants d’amour, de guerre et de politique, et enfin en introduisant -à la scène les pantomimes parlées dont les sujets appelés _mystères_ -étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, furent en France -les _fondateurs de la comédie_ et les _pères des comédiens_. - -Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses -poètes qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent -des pièces spéciales. - -Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises, -et les prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction -exclusive des mystères et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même, -pour conserver ce monopole, à tolérer des représentations absurdes et -quelquefois inconvenantes. - -Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition -de l’_Alleluia_, la _Messe de l’Ane_ ou des fous, les _Offices farcis_, -les _Mystères de sainte Catherine_, etc... Le mystère des _Vierges -sages_ et des _Vierges folles_[82] présente un cas assez curieux pour -être noté. Il est écrit en trois idiomes différents. Dans cette pièce, -Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et les marchands, en -français, et les vierges folles, en provençal. On se demande comment un -tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu lettré, qui -devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse. - -Les _Mystères_ vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger. -On cite entre autres l’œuvre de _Guillaume Herman_, poète -anglo-normand, qui vivait au XIIe siècle. Son mystère, qui avait pour -titre _la Rédemption_, eut un certain succès. _Etienne de Langtow_, -évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi laissé un sur le même sujet. -Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, écrit en vers -anglo-normands et dont le texte remonte au XIIe siècle, marque un -progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes -sur la mise en scène: - -«Avant de réciter _la Sainte Résurrection_, disposons d’abord les lieux -et les demeures.--Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,--il -devra y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,--l’enfer -sera d’un côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles. -Avant tout, on verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de -ses vassaux, Caïphe sera de l’autre côté et avec lui la nation juive, -puis Joseph d’Arimathie. Au quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis -les disciples et les trois Maries. Le milieu de la place représentera -la Galilée et la ville d’Emmaüs où Jésus reçut l’hospitalité, et, une -fois que le silence régnera partout, don Joseph d’Arimathie viendra à -Pilate et lui dira, etc., etc[83].» - -La vogue croissante des _mystères_ amena entre les jongleurs -spécialement désignés pour les jouer une association particulière qui -prit le titre de _Confrères de la Passion_. Ce furent les _premiers -acteurs tragiques_. Charles VI les prit sous sa protection et les -autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans la grande salle de -l’hôpital de la Charité[84]. Ils y obtinrent un succès tel que le -clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança -l’heure des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très -longtemps _le Grand Jeu de la Passion_, spectacle qui durait plusieurs -jours, et d’autres mystères, dont l’un, dit de la _Vengeance_, -représentait le Christ triomphant et vengé à travers les temps; des -spectacles préparatoires ou parades, appelés _pois-pilés_, attiraient -également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait pas -se borner à ces premiers essais. Dès le XIIIe siècle, on constate -l’apparition d’une sorte de comédie appelée _jeu_, dont _Adam de la -Halle_, dit le _bossu d’Arras_, a laissé des spécimens curieux; ce -sont: _li Jus de la Feuillée_, _li Jus des pèlerins_, _les Giens de -Robin et Marion_. D’autres de _Jean Bodel_ nous sont également -parvenus. - -A côté des _Confrères de la Passion_, se forma une seconde société, -plus complète et aussi plus instruite, composée des _Clercs de la -Basoche_. Elle s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre -de roi des Basochiens et octroya à ses officiers ceux de maîtres des -requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, référendaires, secrétaires, -huissiers, etc. Il présidait aux études et aux jeux de la jeunesse, il -reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe -de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses -armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or -sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la -première était tragique, ne représentait que des pièces burlesques -appelées _soties_, dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour -les premiers acteurs comiques. Peu après la création de la confrérie -bouffonne de la Basoche se formèrent les corporations des _Enfants -Sans-Souci_, de la _Mère folle de Dijon_, et d’autres associations -dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, qui s’adonnèrent -sous différents noms aux divertissements de la poésie, de la musique -et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les -réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de -s’attaquer, dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse -qu’ils payèrent, à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux. -Dans leurs folles inventions, ainsi que dans les _soties_ et les -_moralités_, les _Enfants Sans-Souci_, présidés par le prince -des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup de talent, -d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations -scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs -interprètes les _précurseurs de nos acteurs comiques_. - - -CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS - -DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE - -Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents, -les mœurs du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie -méridionale de la France, pouvaient malheureusement être critiquées. -L’Église avait perdu sa force et son prestige, et la vénération dont -elle avait été honorée jusque-là se changeait en raillerie. Les -Troubadours furent les premiers à dénoncer la conduite des moines et -des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, à ramener -leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus. - -D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la -Gascogne, la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué -le joug de leurs oppresseurs et, depuis près de trois siècles -indépendante, était devenue étrangère à la France. Sa nationalité -et sa langue, absolument différente de celle des peuples soumis aux -Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement d’idées et -de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient. - -Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants -arabes; ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient -la vie facile et les plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la -Loire. D’autre part, le régime féodal n’avait pu s’implanter chez eux -que partiellement; un grand nombre d’alleux s’y étaient conservés. -Les villes avaient gardé d’antiques libertés républicaines, et la -bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la chevalerie. -De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions -du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine -antipathie réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués -aux populations méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout -prestige et toute domination, achèvent d’expliquer le rapprochement -qui se fit entre la papauté et la noblesse française. De cette entente -surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte était le châtiment -des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, de ramener -sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant plus -précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de -France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse. - -Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs -sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église. -Le pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence, -voulut tenter un effort spirituel, afin de donner au monde catholique -l’illusion que toutes les concessions compatibles avec l’esprit de -devoir et de charité chrétienne avaient été faites. _Saint Bernard_ fut -chargé de ramener au bercail les brebis égarées. Vertfeuil lui ayant -été signalé comme un des foyers les plus ardents de l’hérésie, il s’y -rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer les personnes -les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église et le -peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place -publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux, -dont on peut tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint -homme se trompa complètement en employant la terreur pour ramener à -Dieu ceux qui avaient souffert de ses ministres et de leurs exigences -toujours plus dures et plus âpres. Après leur avoir fait entrevoir -les supplices de l’enfer, il les menaça des armes vengeresses des -hauts barons catholiques. Leurs biens seraient confisqués et partagés, -leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs femmes et leurs -enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur appliquant la -torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand étonnement, -ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, la -place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein -de dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds -et en maudissant la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te -dessèche[85]!» - -L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans -la résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état -de révolte ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas -encore à l’emploi des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour -combattre les hérétiques par la parole, d’abord les disciples de saint -Bernard, les moines de Cîteaux, puis l’évêque d’Osma et le vicaire de -sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre _saint Dominique_, enfin un -légat, _Pierre de Castelnau_. Tous ces efforts restèrent impuissants -contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé qu’à la -religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère -contre les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs -terres cette révolution dirigée contre l’Église. - -Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et -des menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance -était plus grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé -de protéger les hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants -n’appartenant pas au culte catholique, de s’entourer enfin des ennemis -de l’Église. En présence du légat Pierre de Castelnau, Raymond VI -manqua absolument de vigueur et de résolution. Mal préparé pour la -lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de ses moyens de -défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence -funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après -avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit -à les poursuivre lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette -soumission, loin d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus -audacieux. Le pape lui écrivit: - -«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y -ferions voir les abominations détestables que tu as commises; mais, -comme il est plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec -les paroles du salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel, -quel orgueil s’est emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne -vouloir point de paix avec tes voisins et de braver les lois divines -en protégeant les ennemis de la foi! Si tu ne redoutes pas les flammes -éternelles, ne dois-tu pas craindre les châtiments temporels que tu as -mérités pour tant de crimes?» - -Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par -la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des -paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque -la puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer -satisfaite par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi -de l’abjuration de leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins -autant, c’étaient leurs richesses et leurs territoires. La conduite de -Pierre de Castelnau fut la preuve évidente de cette arrière-pensée; la -douceur, les concessions de Raymond VI, le laissèrent inflexible, et il -se retira en lui lançant une dernière excommunication. - -Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les -Provençaux. Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles -possibles, ne le laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant -dans l’inviolabilité du mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit -une escorte. - -Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge -sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui -l’accompagnaient; ce dernier supporta les injures moins patiemment que -son seigneur et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée[86]. - -Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de -départ d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son -ministre à tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade, -il promit la rémission de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille -des Provençaux, et il chargea les moines de Cîteaux d’exciter le zèle -des chrétiens pour leur faire expier le plus chèrement possible ce -qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par l’horreur -même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI. -D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse -et la prospérité du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces -paisibles et laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour -les soudards qui composaient l’armée des croisés. Tout en excitant -la foi des soldats, le clergé ne négligeait pas de leur assurer que -les dangers des expéditions lointaines n’étaient pas à craindre, que -cette campagne facile leur procurerait tous les honneurs et profits -spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, et par -surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de -Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis -par leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit -pas part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les -moines de Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond -VI, quoique ce dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré -son appui. - -L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence -prépondérante du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du -règne d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs -des ministres de la religion, qui n’avaient plus droit au respect -parce qu’ils n’étaient plus respectables, le pape, dans son orgueil -blessé de Souverain Pontife, ne craignait pas de faire appel aux plus -basses passions pour atteindre le but qu’il poursuivait: le triomphe -de la barbarie sur la civilisation, la destruction de la nationalité -provençale. Et, pour comble, le roi de France lui donnait la main et -lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, soudards -avides et cruels. - -Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus -qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser -les envahisseurs. Malheureusement, les différents princes qui les -commandaient ne s’entendirent pas entre eux. Chacun crut pouvoir -traiter séparément avec Rome, et échapper pour son compte aux -calamités de la guerre. Raymond VI se trouva seul en face d’un ennemi -qui avait pour lui non seulement la valeur et le nombre, mais aussi -l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il prit -alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se -soumettant, suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des -punitions. Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de -Pierre de Castelnau et, en présence de tout le peuple, on vit le comte -de Toulouse, duc de Narbonne, seigneur de la Haute-Provence, du Quercy, -du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, de Nîmes et de Béziers, flagellé par -le nouveau légat, obligé de prendre la croix contre ses propres sujets -et d’apporter son concours à cette expédition qui allait envahir le -territoire de ses vassaux. - -Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout -d’abord l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier -à son tour avec Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de -Toulouse; les bandes avides et fanatiques, accourues à la voix de -l’Église, ne pouvaient être facilement congédiées, et leur marche en -avant ne permit même pas d’entamer des négociations. Raymond-Roger, qui -ne se faisait aucune illusion sur l’issue de la lutte, voulut du moins -vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes principales de -son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive -des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux -croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils -trouvèrent les églises pleines de monde et les prêtres à l’autel -invoquant le Seigneur. Comment, au milieu d’une telle multitude, -distinguer les catholiques des hérétiques? On envoya demander au légat -du pape, _Arnauld Amalric_, abbé de Cîteaux, ce qu’il y avait à faire. -Le digne représentant d’Innocent III rendit cette réponse, aussi -cruelle que célèbre: - -«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur -cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres -et soldats, femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante -à Béziers. L’abbé de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains -historiens en portent le nombre à soixante mille. - -[Illustration: Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.] - -L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs -de Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs -chevaliers. Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même -sort que celui de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la -vie sauve, tous leurs biens furent confisqués au profit des croisés. -Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante furent brûlés ou pendus -pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger fit rapidement sa -soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi qu’elle eût combattu -était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses richesses. -Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, au -comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun -n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on -venait d’y massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils -avaient des territoires assez vastes dans le royaume de France, où -étaient nés leurs pères, et n’avaient aucune envie des pays d’autrui. -La folie du meurtre avait eu le temps de se calmer, le nuage rouge -s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur de ces -combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils -comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils -ajoutèrent à leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui -ne se tienne pour traître s’il accepte un tel bien[87].» - -Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple et -trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. _Simon de -Montfort_, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec -l’Église le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre. -A peine en possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il -fit, dit-on, empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après -s’être emparé de plusieurs places fortes, il poursuivit Raymond VI -jusque sous les murs de Toulouse. Le bruit de ses victoires lui -avait déjà amené de nouveaux contingents des pays les plus éloignés: -c’étaient des Lorrains, des Flamands, des Anglais, des Allemands, des -Autrichiens, à défaut des Français qui eurent horreur de cette guerre. -D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter à bref délai ses -bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait enfin pris le parti -de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, comme il l’avait -espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de Montfort à -lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de Lavaur -menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par -ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à -ses coups, dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours -attendus par ce dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la -présence du roi d’Aragon, qui s’était joint avec ses troupes au comte -de Toulouse, il remporta sur son adversaire la victoire de Muret. -Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon fut tué dès le commencement -de l’action, et son armée prise de panique, sans guide et sans chef, -fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à Montfort tous les -territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix de sa victoire. -Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il avait su -se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin -et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à -reconquérir tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit -d’ailleurs par la suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de -Montfort et son fils Amauri. - -[Illustration: Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.] - -Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut -trop intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas -figurer dans cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait -éluder, ce n’en est pas moins avec un sentiment de profonde amertume -que nous avons dû revenir sur une des pages les plus tristes de nos -guerres religieuses. D’autre part, si la croisade contre les Albigeois -nous a paru aussi injuste dans ses motifs qu’horrible dans ses -développements, il convient cependant, pour la juger impartialement, -d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec les idées de nos -jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des XIIe et XIIIe -siècles. - -En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le -monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point -de vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre -né de l’état de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes -provinces, le dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se -ressentir de cette situation troublée, on sera amené, non pas à excuser -les auteurs de cette horrible guerre, mais à considérer celle-ci, dans -ses résultats, comme la conséquence malheureuse d’un ensemble de faits -et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces événements lointains avec la -brutalité farouche de l’inconscience et du fanatisme. - -Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres -de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à -notre esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de -toutes les croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres -fratricides où les excès des uns amenaient les terribles représailles -des autres, les confondant tous dans une folie sanglante qu’il eût -fallu s’appliquer à prévenir plutôt que d’avoir eu à la condamner. -Voilà comment quelques années de cruelles persécutions suffirent pour -dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et recouvrir d’un -linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine d’espérance. -Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent à -jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, déjà si -riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus -ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines -entreprises contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses -victimes de leur croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les -fils de tant de nobles seigneurs, héros des vraies Croisades, tels -que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Isarn, comte de Die; -Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de -Clermont, fils de Robert, comte d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert, -comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Turenne; Raymond, comte de -Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à leur tour massacrés comme -les musulmans? - -Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent -pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons -arrosés du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et, -pleurant sur les malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le -chemin de l’exil. L’Italie, l’Espagne et la Provence proprement dite -les accueillirent. Ils se mêlèrent aux poètes de ces pays, mais leurs -œuvres furent désormais voilées du deuil de la patrie absente. Par ce -qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger de l’état d’esprit dans -lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable guerre. Ce -ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; le souffle -puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la -force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier -reflet de cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs. - -En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du -soleil furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans -l’institution qu’il fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon -de la langue parlée jusqu’à ce jour; il va jusqu’à la maudire et -prescrire l’excommunication contre tous ceux qui la parleront ou -détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été employée. Tous -les manuscrits en langue romane que l’on put trouver furent apportés -sur les places publiques, où l’on en fit des _autodafés_. Cet acte de -stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes -romans. - -Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur; -elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal -cessa d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux, -des livres et même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que -la chaumière du paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se -corrompre et se dénaturer, mais non disparaître à tout jamais. - -Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue -populaire dont le passé était si riche et si glorieux, et que la -moitié de la France parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la -Provence proprement dite, qui ne souffrit que partiellement et par -contre-coup de la guerre des Albigeois, qui continua à la pratiquer, -et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a transmise à travers -les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, après les -patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et des -poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir, -non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais -la langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des -œuvres nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier -ce qu’ils doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les -mœurs des ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font -revivre un passé glorieux, l’inspiration de leur génie nous montre le -pays de leurs aïeux tel qu’il était alors que, libre et indépendant, -il avait su par sa littérature, ses arts, son commerce, aussi bien que -par ses armes et son industrie, occuper une place prépondérante dans le -monde. - - -NOTES - - [77] Sorte de lyre. - - [78] Instrument de musique à manche et à cordes, dont on joue avec - les doigts. - - [79] Petite épinette portative. - - [80] Instrument à cordes, que l’on pince avec les doigts. - - [81] Instrument à cordes que l’on pinçait ou que l’on touchait avec - l’archet. - - [82] Le manuscrit du XIe siècle provient de l’abbaye de Saint-Martial - de Limoges, et se trouve à la Bibliothèque nationale. - - [83] Cette pièce, malheureusement incomplète, a été publiée par M. - Achille Jubinal, en 1834, chez Téchener. - - [84] Sur l’emplacement de la rue Grénetat. - - [85] Guill. de Puy-Laurens. - - [86] 1208.--Si le Titien nous a laissé un admirable tableau au point - de vue artistique lorsqu’il a reproduit cette scène, on conviendra du - moins qu’il en a singulièrement altéré la vérité historique. - - [87] _Chronique des Albigeois._ - - - - -XI - -LANGUE PROVENÇALE - - Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.--Des divers - dialectes des anciennes provinces de France.--Dialectes poitevin et - vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; de la haute - et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la - Gascogne; de la Gironde; du Languedoc; de la Provence. - - -La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des -principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les -chapitres précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les -plus sévères pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman -devait disparaître comme avait disparu le Latin, également frappé par -l’Église. Le Latin, quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile -et porter aux peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être -enseigné, parce qu’il avait été l’organe dont les païens s’étaient -servis pour implorer leurs idoles. C’est sous l’empire de cette idée -tardive, discutable d’ailleurs, que le pape Grégoire en proscrivit -l’usage dans les églises, sans que les services rendus à la religion -par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante. -La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du Roman, -que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux -satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence -de mesures aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la -critique, on ne peut s’empêcher de penser que, pour peu que ce système -d’interdiction eût été généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que -sur une chrétienté muette. - -Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de -Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte -s’était prononcé contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses -États à l’abri de la rapacité des Croisés. Ami des lettres et des -arts, il accueillit les Troubadours aquitains et gascons avec la plus -grande faveur, les traita comme les poètes de la Provence même, et les -encouragea dans la production et la propagation de leurs œuvres. Voici, -à ce sujet, ce qu’écrivait _César Nostradamus_, l’historien le plus -complet des poètes du Midi à cette époque: - -«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient -tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits, -qu’ils favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,--qu’on -ne voyait journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares; -si qu’il sembloit que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni -se reposer à la production d’esprits élevés et d’hommes excellents et -signalés.» - -A la mort du dernier Bérenger, _Charles d’Anjou_, son successeur, -porta le premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait. -Plus enclin à la politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne -donna pas aux Troubadours la protection et les encouragements qu’ils -avaient été habitués à trouver chez ses prédécesseurs. Son mariage avec -Béatrix, non moins important pour la monarchie française que l’alliance -de saint Louis avec l’héritière de Raymond IV, consacra définitivement -l’ascendant du Nord sur le Midi. La langue Romane, sous l’influence du -Français, subit une grave altération. Les œuvres des Troubadours du -XIVe siècle en donnent une idée; on s’en convaincra en lisant les vers -de _Bernard Rascas_, dont la facture est déjà toute française. Cette -altération n’a fait que s’accentuer depuis. - -On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été -l’expression d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait -finir avec la perte de l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas -moins vrai que, de Bérenger Ier à Charles III du Maine (1142-1481), -elle a duré trois cent soixante-neuf ans. Quant au nom de _Provençale_ -qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, il s’explique -par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et -politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle -représenta seule à cette époque la littérature méridionale, et il était -bien naturel que les Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils -entendaient mal, aient confondu sous le titre de Provençale toute la -littérature Romane, qui n’était plus cultivée qu’en Provence lors de -leur établissement dans le Midi. - -Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue -Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été -tiré. - -Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les -uns sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang -d’éducatrice; c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent -aux Romains, qui eux-mêmes avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce -fut l’Italie qui fit loi dans le domaine intellectuel, cédant ensuite -à l’Espagne une prépondérance dont la France, sous le règne de Louis -XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous Louis XIV, c’est -la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature, -domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait -adopter par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit -cette pléiade d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les -monuments classiques de la littérature française. - -Quoiqu’il n’ait pas brillé d’un éclat aussi vif que les langues de ces -grandes nations anciennes et modernes, le Provençal n’en a pas moins -tenu une place très honorable dans la littérature, depuis le roi René -jusqu’au XVIIIe siècle. Il serait difficile de désigner d’une façon -exacte l’époque où il succéda au Roman dans le Midi. La transition, -selon toutes les apparences, a dû commencer sous la première maison -d’Anjou, mais la transformation n’a guère été complète qu’après le roi -René. Suivant les documents du temps, le Provençal alors en usage était -plus éloigné de celui de nos jours que du Roman. Cependant, puisqu’il -faut un point de repère, on pourrait choisir comme ligne de démarcation -entre les deux langues le règne du roi René, donnant le nom de Romane -à celle qui se parlait avant et le nom de Provençale à celle dont on -s’est servi depuis et qui est arrivée jusqu’à nous, évidemment altérée -et modifiée dans sa forme, mais identique dans ses principes. - -A partir du roi René, le Roman-Provençal varie singulièrement. Les -États délibèrent et présentent leurs demandes dans un dialecte altéré -qui se rapproche de la langue vulgaire. Le roi répond tantôt en Latin, -tantôt en Français ou en Italien, plus souvent dans un dialecte Roman -plus voisin du Catalan que du Provençal. Ces changements continuels, -cette versatilité, prouvent, d’une part, que la langue vulgaire, dont -la transformation commençait à peine, ne pouvait pas encore avoir de -caractère fixe; de l’autre, l’intention évidente du roi René de ne pas -donner à l’une des langues qu’il parlait une sorte de suprématie sur -les autres. Il en était arrivé même à écrire ses lettres en plusieurs -langues. Celle que nous donnons ci-après est un amalgame de Latin, -de Roman, de Français et de Provençal; c’est l’une des premières qui -permettent d’étudier la modification, ou plutôt l’application de ces -diverses langues pour la formation du Provençal. Elle est adressée à -_Jean Allardeau_, évêque de Marseille: - - «DE PAR LE ROI, - - Moss. de Marsella e mon compère. Da porte d’alcuni poveri homini a - moi e stato humilmente supplicato comep la supplicatione loquale - qui interclusa ve mandamo chiaramente intenderete di alcuno loro - errore e fallimento. Et considerato sono homi maritimi et che hanno - de gli altri carrighi assai, ove cognoscerete sia coso di pieta p - per quanto tocha a moi volemo loro sia in vostra Guardia. Dots al - ponte sey lo vi giorno de jullet de l’anno MCCCCLXVIII. - - RENÉ. - -Le langage de la cour était sensiblement différent de la langue -vulgaire; il se rapprochait davantage du Roman-Catalan, et le bon roi -René, qui aimait le peuple et n’ignorait pas que les langues sont -surtout formées par lui, allait, nous dit la tradition, apprendre -et parler le Provençal chez les paysans de la campagne d’Aix, aussi -bien que chez les négociants de Marseille. Le Provençal littéral -et le Provençal vulgaire de cette époque laissent voir encore leur -affinité avec la langue Romane, mais les formes grammaticales du -premier sont plus rapprochées de cette langue, et celles du second ont -plus d’analogie avec l’Italien. On peut s’en convaincre par les deux -exemples suivants, tous deux du XVe siècle: - - ACTE DE 1473 - - ÉTATS DE PROVENCE SOUS LE ROI RENÉ; 9 OCTOBRE 1473[88] - - Le nom de nostre Senhor Dieu J. C. et de la siena gloriosa mayre e de - tota la santa cort celestial envocant loqual en tota bona et perfecta - obra si deu envocar, car del procesit tot bon et paciffié estament - del tres que hault et tres que excellent prince et senhor nostre lo - rey Regnier per la gracia de Dieu rey de Jérusalem, de Aragon, de - ambos la Sicilias, de Valencia, de Sardenha et de Corsega, duc d’Anjo - et de Bar, comte de Barcelona et de Provensa, de Forcalquier et de - Piémont. Thuision, deffension de aquest sieu pays de Provensa ev de - Forcalquier, et confusion et destruction de ses ennemis. - - «Item supplican et la dicha majestat que la trocha dels - blas.--Généralement en aquest pays, per ayssins que negun nos C. S. - extraya ni fasse extrayar directament ni indirectament degun blat - foras del dit pays per aquest an jusque a tant que las blats novels - seans reculhis; sus formidable pena et refrenar lo pres de tals - blots so es que non si ausa vendre otra la soma di tres florins la - sammodo de tres quintals del pes provensal non obstants tota gratia o - licencia obtengudo per degun et que plasso alla dicha real majestat - consentir letras potentas sobre aquesta requesta». - -La lettre qu’on va lire, écrite en Provençal vulgaire, n’est citée que -pour établir une comparaison avec la pièce précédente, qui donne le -Provençal parlé et écrit à la cour, à la même époque. - - Senhe payre à vous de bon cor mi recoumandi, la present es per vous - avisar como yeu ay resauput vostra letro en laqual mi mandas del - cap de Besonhos, yeu ay resauput ma raubo ambe mas camysas, calcuns - libres, del majister Johan Manuel Losquals los Ly ay donas; d’autre - part se non agre pensat et sauput que mon mestre non ague tengut - botiguo ni espéranço de tenir, sin non foso pas vengut en Arles a - demorar emb’el, car jamais non tendra botiguo... Jen ais mandat à - Bernard des Letros, eb non es vengut, car ero malades. Mathieu tirant - az ais li passet, di que lo trobet au lihec... non autro al présent, - voys que Dieu sie en vous, m’y recoumendares, si vos play à ma mayre, - à ma sorre et cousins ea touts nostres bons amis. - - En tot vostre emble fils - PEYRON BONPAR[89]. - - -Jusqu’en 1486, époque de la réunion définitive de la Provence à la -couronne de France, le langage resta à peu près le même que sous le -roi René. A partir de cette époque, les registres des États furent -rédigés en double original, l’un en Français, qui était présenté -au roi et auquel il donnait son approbation, l’autre en Provençal, -qui était le seul exécutoire pour le pays. A partir de Henri II, le -Français commence à avoir assez d’influence pour altérer le Provençal. -Le sonnet de Louis Belaud sur sa sortie de prison, que nous avons cité -précédemment, pourrait servir de spécimen pour la poésie provençale du -XVIe siècle; on y voit, à côté du langage vulgaire de cette époque, -des mots absolument français; ainsi sont confirmées nos observations -sur l’influence exercée dès lors par le Français sur le langage des -habitants de la Provence. - -Un morceau que l’on trouve dans tous les recueils de cantiques -provençaux, et composé par Puech, donne une idée des œuvres poétiques -du XVIIe siècle. Encore populaire de nos jours, il a été intercalé dans -la pastorale de Belot, qui se joue tous les ans à Marseille, au théâtre -Chave. - -Voici les deux premiers couplets de ce noël chanté par le bohémien ou -diseur de bonne aventure, devant la crèche: - -I - - N’autres sian tres booumians - Que dounan la boueno fortuno, - N’autres sian tres booumians - Que devinan tout ce que vian. - Enfant eimable et tan doux - Bouto, bouto aqui la croux. - Et cadun te dira - Tout ce que t’arribara, - Commenco Janan - Cependant - De ly veire la man. - -II - - Tu sies, à ce que viou, - Egau à Diou, - Et sies soun Fiou tant adourable. - Tu sies à ce que viou - Egau à Diou. - Nascu per iou dins lou néant; - L’amour t’a fach enfant - Per tout lou genre human; - Une Viergi es ta mayre, - Sies nat senso ges de payre - Aquo parei dins ta man, etc. etc. - -Ce peu de vers permet d’attribuer à l’auteur, comme premier mérite, une -grande facilité d’exposition. Ses personnages manient finement l’ironie -et, sous des dehors très simples, donnent une idée assez exacte de ce -qu’étaient ces diseurs de bonne aventure. Les noëls de Puech, réunis à -ceux de Saboly, peuvent passer pour les meilleurs du recueil. D’Argens -et Lamétrie avaient obtenu beaucoup de succès à la cour du Grand -Frédéric, en chantant en petit comité celui dont nous avons transcrit -le commencement. Puech, qui s’est borné à le traduire des _Bohémiens_ -de Lope de Vega, a passé pour en être l’auteur. - -Pour le XVIIIe siècle, les fables de Gros seraient toutes à citer. En -voici une, peu connue, dans laquelle le fabuliste marseillais ne le -cède en rien à l’immortel La Fontaine. Esprit d’observation, langage -imagé, excellente exposition du sujet et morale ou conclusion, tout y -concourt à mettre l’auteur au rang des premiers poètes provençaux de -cette époque[90]. - -LEIS RATOS ET LOU FLASCOU - - Dous ratouns, bouens amis, esten per orto un jour - Dins seis galaries ourdinaris, - Que soun granies, estagiero armaris, - Troboun un flascoulet tapa, qu’a soun oudour - Jugeoun plen d’oli fin; velei vaquitos en foesto; - Si delegoun, fan tour sur tour, - Et de l’abasima d’abor li ven en testo. - Lou plus fouer s’apountelo au soou, - S’esquicho, empigue, fa esquinetto; - L’autre doou tap pren la cordetto, - Fa fouerso, tiro et fa taut se que poou - Per l’en pau boulega. Mai noun li’a ren à faïre - Tous seis esforts, pecaïre; - Amoussarien pas un calen. - Las, fatigas prénoun alen. - Quand l’un deis boustigous dis à l’autre: coumpaïre, - Fasen pas réflexien que ce que fen voou ren. - Mi ven uno milloüe pensado; - Qu’es de rata lou tap, ensuito de saussa - Nônestrei Coües din lou flascou et puis de leis sussa, - Tout fa, tout ba. L’idéio es aprouvado - Lou tap es assiegea, mountoun à l’escalado. - Rouigon tant, qu’à la fin lou flascou es destapa. - Fan navega lei coües, vague de lei lippa, - Tiro lipo, lipo bouto. - N’en leisseroun pas uno goutto, - Engien voou mai que fouerco en qu soou s’entraina. - - -La réunion à la monarchie française des anciennes provinces du Midi -devait, comme dans la Provence proprement dite, amener la corruption -de la langue romane. Dans la Guyenne, la Gascogne, le Roussillon, -l’Auvergne, le Dauphiné et même dans quelques pays au-delà de la -Loire, l’altération du langage vulgaire donna naissance aux patois, -encore en usage aujourd’hui, modifiés, il est vrai, mais conservant -malgré tout l’empreinte de leur origine, du Roman. Il est évident que -leur orthographe et leur prononciation changent suivant les pays, se -rapprochant davantage de l’ancienne langue Romane au fur et à mesure -que l’on descend vers le Midi, son berceau. C’est ainsi que le même -mot, dans la bouche ou sous la plume d’un Marseillais, d’un Auvergnat, -d’un Poitevin ou d’un Bourguignon, aura toujours le même sens, mais le -plus souvent un son et une forme différents. Un travail de classement -des patois fut entrepris, en 1807, par le Ministère de l’Intérieur et -continué par la Société des Antiquaires de France, qui en a consigné -les résultats dans le sixième volume de ses mémoires. Faire ici -l’histoire de tous les patois serait dépasser le but de cet ouvrage; -nous nous bornerons à donner de chacun d’eux quelques notions et -quelques morceaux, afin de démontrer leur affinité avec le Roman. - -La prononciation des dialectes poitevin et vendéen est généralement -lente, monotone et accentuée. L’o change de son suivant le mot. Dans -homme, il se prononce _houme_; dans non, _naon_. Le _t_ se fait sentir -à la fin des mots, ainsi qu’à Toulouse et à Montpellier; sitôt se -prononce _sitote_. Le _k_ et l’_y_ au commencement d’un mot font _tch_: -kian (celui-ci) fait _tchian_, comme en italien. Le _gli_ s’élide -également, comme dans cette langue; ainsi un gland ou un gliand se -prononce _liand_, le _g_ étant presque insensible et l’_l_ mouillé. -_Eau_ à la fin d’un mot fait _à_ ou _eâ_; chapeau, _chapeâ_; couteau, -_couteâ_. _Er_ à l’infinitif d’un verbe se prononce _aé_; aimer, -_aimâer_; souffler, _bouffàer_; _a eu_, passé indéfini du verbe avoir, -se dit _at ogu_; quant aux mots dérivant des sources méridionales, ils -sont nombreux; en voici quelques-uns, comme exemples: - - Ajudhaer. Aider. - Bagoulaer. Babiller. - Boutre. Mettre, placer. - Buffaer. Souffler. - Casse. Petite casserole. - Jau. Coq. - Jarloux. Pot. - Mitan. Milieu. - Méjor. Midi. - Ou avez? Avez-vous? - Sègre. Suivre, etc., etc. - -Voici une chanson vendéenne, consignée dans les _Mémoires de l’Académie -celtique_[91], qui donne une idée du patois de la Vendée. A part -quelques mots français, on reconnaîtra facilement les mots romans, à -côté d’autres qui ont subi une plus ou moins grande altération. - -CHANSON VENDÉENNE[92] - - Un jor in hobant de Nuville - M’en vindis de vers Poitâe - Glie disant que dans kiae cartâe - Ol y at ine taut belle ville, - I n’ai-jà vu la ville mâe, - Les maisons m’on avont empêchâe, - - J’avisis un houmm’ de piarre - Tot au mitan d’in grand kieréa - Glie disant qu’ol’ toit n’tre râ - Kian qui faisait si bâe-la ghiarre - I gli aostis bâé mon chapéâ, - Gli ne m’aharsit srement jâ; - - I vis qu’ol y avait grand prâésse - Dan ine eglise ou i entris; - Glie se mirant boé nore ui dis - A débagoulâer la grand-mâesse. - Y croias qu’o srait bâe tout féet; - D’ou diable si kien finisset. - - TRADUCTION. - - Un jour, en partant de Neuville, - Je m’en vins de vers Poitiers. - Ils disent que dans ces quartiers - Il y a une si belle ville. - Je n’ai point vu la ville, moi, - Les maisons m’en ont empêché. - - J’aperçus un homme de pierre - Tout au milieu d’un grand carrefour. - Ils disent que c’était notre roi, - Celui qui faisait si bien la guerre[93]. - Je lui ôtai bien mon chapeau, - Lui ne me regarda seulement pas. - - Je vis qu’il y avait grand’presse - Dans une église où j’entrai. - Ils se mirent bien neuf ou dix - A réciter la grand’messe. - Je croyais que ce serait bientôt fait. - Du diable si cela finissait. - - - In d’oux avouet su sâes orailles - Come ine espèce de souffliâe, - O semblait à kielâe bornâe - Là vir, boutâous nous aboglies, - D’auquins de gli se moquiant - A tot moment le découéffiant. - - Gli aviant pendus pré doux ficelles - Come doux réchoux qui fumiant. - Kien que dan in ptiot bot preniant - Au fasait fumoer dé pus belle. - Glie gli ouriant bae pocquâe pré le nâé, - Se glie n’eût pa pris garde à sâe, - - Glie aviant d’aux paès d’incheque à la tâete, - Deux mantéas d’or qui tréleusiant; - Et les autres aviant eusrement - In chaquin la pea d’ine bâête. - Ol y avait in grand cabinet - Qu’atait tot pliâé de flageoléet. - - Glie fasiant tot pliàé de mines, - Torsiant la goul’, trepiant d’aux pâés. - Pre la coue, in grand enrageâé, - Mordait in grousse vremine. - Daux macréas taondus corne daux œus, - Chantiant menu come daux cheveux. - - TRADUCTION. - - L’un d’eux avait sur ses oreilles - Comme une espèce de soufflet. - Cela ressemblait à ces ruches - Où nous mettons nos abeilles. - Quelques-uns se moquaient de lui, - A tout moment le décoiffaient. - - Ils avaient suspendu par des ficelles - Comme des réchauds qui fumaient. - Ce que dans un petit sabot ils prenaient - Les faisait fumer de plus belle. - Ils le lui auraient bien appliqué par le nez - S’il n’eût pas pris garde à lui. - - Ils avaient, des pieds jusqu’à la tête, - Des manteaux d’or qui brillaient - Et les autres avaient seulement - Un chacun la peau d’une bête. - Il y avait une grande armoire - Qui était toute pleine de flageolets. - - Ils faisaient tout plein de mines, - Tordaient la bouche, trépignaient des pieds. - Par la queue un grand enragé - Mordait une grosse couleuvre; - Des enfants tondus comme des œufs - Chantaient fin comme des cheveux. - - - Glie bragliant à pliene tâete, - Came daux chaés qui se batiant. - I caas, nâé, que glie se mordiant, - I en d’aux avoueet ine baguette, - Gli’eux fasait seign qu’glie s’tésissiant - Mais glie an fasait, mais glie braigliant. - - TRADUCTION. - - Ils criaient à pleine tête - Comme des chiens qui se battraient; - Je croyais, moi, qu’ils mordaient. - Un d’eux avait une baguette[96], - Il leur faisait signe qu’ils se tussent. - Plus il le faisait, plus ils criaient. - - -Le Poitou s’honore à juste titre d’avoir produit le comte Guillaume IX, -troubadour dont les œuvres furent transcrites les premières et purent -servir de modèles aux poètes qui suivirent. Il faut compter aussi parmi -les enfants du Poitou: Savary de Mauléon, appelé le _maître des braves -et chef de toute courtoisie_; Macabrès, dont _la Gente Poitevine_ -a eu plusieurs éditions; Jean Drouet, apothicaire à Saint-Maixent, -qui, entre deux ordonnances médicales, trouvait le temps d’écrire _la -Mizaille à Tauny_ (_la Gageure d’Antoine_). Enfin, des recueils de -noëls anciens et nouveaux, imprimés à Niort, forment un ensemble où la -littérature patoise de la Vendée et du Poitou s’affirme souvent avec -succès. - -La Saintonge, l’Aunis et l’Angoumois sont trop voisines du Poitou pour -que leurs idiomes respectifs ne puissent pas être considérés comme de -simples variétés. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage, afin -de passer au Limousin. Dans cette province, le patois n’est que de -l’ancien Roman très altéré, dans lequel se rencontrent des mots et -quelquefois des phrases entières de bas latin. Les articles et les -auxiliaires ont des terminaisons méridionales. - -L’emploi constant des voyelles à la fin des mots et l’absence de l’_e_ -muet produisent une sonorité et une harmonie qui facilitent le chant. -Comme dans le Midi, l’accent rustique domine, lorsque les Limousins -parlent français. - -Deux proverbes compléteront ces indications sommaires: - -_Lo pu moouvoso tsavillo de la tsareto es aquelo que fai lou may de -brut[94]._ - -_Oco n’es pas oub’un tombour que l’an rapello un soval estsopa[95]._ - -Parmi ses Troubadours célèbres, le Limousin peut compter Gaucelme -Faydit, dont nous avons déjà parlé; Bernard de Ventadour, dont -Pétrarque fait un si gracieux éloge dans _Triomphe d’amour_; Giraud de -Borneuil, cité par Dante; Jean d’Aubusson, Aubert, Guy d’Irisel. A -une époque plus récente, le Limousin a produit Duclon (Dom Léonard), -bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, auteur du _Dictionnaire -de la Langue limousine_; J. Roux, qui a donné _la Chanson limousine_, -_l’Épopée limousine_, texte, traduction et notes; de Lépinay et -Godin: _Noms patois des plantes de la Corrèze_; Champeval, _Proverbes -bas-limousins_; etc., etc. - -L’Auvergne se divisait en Haute et Basse-Auvergne; la première, qui -comprend aujourd’hui le Cantal et une partie de la Haute-Loire, -a conservé la vieille langue rustique des ancêtres avec plus de -fidélité que la Basse-Auvergne. Ce fait tient surtout à des raisons -topographiques. Si l’influence du Français s’est fait sentir davantage -dans la Basse-Auvergne, c’est parce que les rapports de ses habitants -avec les gens du Nord sont plus nombreux et suivis. Cependant les -différences entre les deux patois portent moins sur la racine et -l’orthographe des mots que sur leur prononciation, et certaines règles -même sont encore restées communes à toute la province. Ainsi l’_e_ -muet, qui caractérise les terminaisons féminines en Français, est rendu -par un _a_ bref et sourd: - - _Fein-na._ Femme. - _Fi-llia._ Fille. - -Dans la Basse-Auvergne, la terminaison au pluriel est plus accentuée: - - _Las fennas._ Les femmes. - _Las fillias._ Les filles. - -Le _ch_ se change en _ts_, _tsch_, soit: - - _Tsanta._ Chante. - _Tsalour._ Chaleur. - _Tschi._ Chien, etc. - -_J_ se prononce _dz_, _dj_; ainsi: - - Im _dzou_. Un jour. - _Di-djau._ Jeudi. - -Dans l’Auvergne méridionale, la prononciation tend à se rapprocher -davantage de la langue mère; on en fait surtout la remarque dans les -mots qui expriment une augmentation ou une diminution; il en résulte -une couleur et une harmonie que l’on ne rencontre pas ailleurs. L’on -dit ainsi: - - Chapeau. _Tsapé._ - Grand chapeau. _Tsapelas._ - Petit chapeau. _Tsapelou._ - - Homme. _Omë._ _Omenass._ _Omenou._ - Femme. _Feinna._ _Feinass._ _Feinou._ - _Feinetta._ _Feinnouna_, etc. - -Quelques mots ont conservé une forme qui se rapproche plus du Latin: - - _Adzuda_, aider, du Latin adjutum; - _Espeita_, attendre, -- expeto; - _Ligna_, branche, -- lignum; - _Londa_, boue, -- lutum; - _Puzët_, bouton, -- pusula, etc., etc. - -Le commencement de la _Parabole de l’Enfant prodigue_ va montrer le -vocabulaire auvergnat mis en œuvre: - - _En ome aviot dous garçons, lou pè dzouïne diguet à soun païre: donna - mé la part dé l’iéritadge qué mé reveit?_ - - _Lon païre lour partadzed sa fourteuna._ - - Quasques dzours après, lou dzouïne garçon ramassé soun bé, e - partiguét per voudiaza diens un païs estrandgé, é dissipét ati tout - ço qu’aviot en débaoutza, etc., etc. - - -L’Auvergne a produit des Troubadours célèbres, parmi lesquels on peut -citer, comme un des plus anciens, _Pierre Rogiers_, qui vivait au -commencement du XIIe siècle. Nommons encore le _Dauphin_ et l’_évêque -de Clermont_ dont les satires ne manquaient ni d’esprit ni d’à-propos; -_Peyrols_, connu surtout par ses sirventes militaires en faveur des -croisades; le _moine de Montaudon_, dont les poésies licencieuses -devaient s’accorder bien mal avec les règles et l’austérité d’un -cloître; aussi le voit-on jeter sa robe aux orties et courir les -amoureuses aventures. On ne saurait oublier la belle _Castelloza_, -femme du seigneur de Mairona, qui a laissé de très gracieuses poésies. -Enfin, l’abbé _Caldagnès_, auteur d’un recueil de poésies auvergnates -publié en 1733, a, dans une lettre intercalée dans l’exemplaire que -possède la Bibliothèque nationale et portant la date de 1739, formulé -sur le patois et la langue Française une opinion généralement admise -aujourd’hui: - - Je conviens de bonne foi que la langue Auvergnate est aujourd’hui un - vrai patois; mais j’espère que vous voudrez bien convenir avec moi - que ce patois et le Français ont des aïeux communs. Le Français a eu - le bonheur d’avoir été chéri de nos anciens rois; ils l’ont ennobli, - tous les courtisans à leur exemple, et tous les beaux esprits lui - ont rendu successivement de grands services; cependant, malgré tant - de faveurs, il y a quatre ou cinq cents ans qu’il n’était, tout au - plus, qu’un petit noble de campagne, à qui les élus de ce temps-là - pouvaient fort bien disputer la noblesse, et qu’il n’était en vérité - guère plus riche que son frère le roturier... - -Il faut également citer les _Poésies auvergnates_ de _Joseph Pasturel_, -imprimées à Riom en 1733, chez Thomas, et réimprimées en 1798. -On y remarque des notes sur l’orthographe et la prononciation de -l’Auvergnat, et sur les progrès que faisait le Français en Auvergne à -cette époque. - -Les provinces de Dauphiné et de Bresse, qui comprennent aujourd’hui -les départements des Hautes-Alpes, la Drôme, l’Isère et l’Ain, ont -subi l’influence du Français plus tôt que les autres, à cause de leur -proximité avec les pays faisant partie de la monarchie française. -Cependant la langue Romane y fut longtemps en usage; on l’y désignait -sous le nom de _Materna_. - -Aujourd’hui encore, les paysans du Grésivaudan ont un idiome qui se -rapproche beaucoup du Roman. Le patois des Hautes-Alpes a de grands -rapports avec le Provençal et le Languedocien, et les différences -portent plus sur la prononciation que sur l’orthographe. Un fait -curieux à constater, c’est que ce patois se parle très purement dans -certains pays d’Allemagne qui, probablement, servirent de refuge -aux émigrés forcés de quitter successivement le sol natal, lors de -la révocation de l’édit de Nantes. Le Dauphinois a de la grâce; il -est riche en expressions pittoresques et imitatives, et sa poésie se -prête avec beaucoup de charme aux pastorales et récits champêtres. -Dans la bibliographie du patois du Dauphiné, par Colomb de Batines, -nous trouvons une pièce charmante, d’un esprit délicat et gracieux, -attribuée à Dupuy, de Carpentras, maître de pension à Nyons: - -LOU PARPAYOUN - - Picho couquin dé parpayoun, - Vole, vole, té prendraï proun! - Et poudre d’or su séïs alête, - Dé mille coulour bigara, - Un parpayoun su la viooulête - Et pieï su la margaridète - Voulestréjave dins un pra. - Un enfan, pouli coume un angé, - Gaoute rounde coume un arangé, - Mita-nus, voulave après éou, - Et pan!... manquave; et piei la bise - Qué bouffave din sa camise, - Fasié véiré soun picho quiéou... - Picho couquin de parpayoun, - Vole, vole... té préndrai proun! - Anfin lou parpayoun s’arréste - Sus un boutoun d’or printanié, - Et lou bel enfan pér darnié - Ven d’aisé, ben d’aïsé.--êt pieï, leste! - Din sei man lou faï présounié, - Alors vite à sa cabanète, - Lou porte amé mille poutoun - Maï las! quan drube la présoun - Trove plu dédin seï manète - Qué poudre d’or dé séïs alète! - Picho couquin dé parpayoun, etc. - -Comme les autres provinces méridionales, le Dauphiné a fourni un -nombre assez considérable de Troubadours et de poètes en tous genres: -_Ogier_, qui vivait vers la fin du XIIe siècle; _Folquet de Romans_ -et _Guillaume Mayret_, qui furent, suivant la renommée, les meilleurs -jongleurs du Viennois; _Raymond Jordan_, vicomte de Saint-Antoni, dont -il est dit dans l’_Histoire des Troubadours_ qu’il était bel homme, -vaillant en armes, et faisant aussi bien les vers que l’amour; _Albert -de Sisteron_ (du Gapençois), fils du jongleur Nazur, poète, mais -surtout musicien; _J. Millet_, qui, en 1633, fit paraître _la Pastorale -et Tragi-Comédie de Janin_, _la Pastorale de la Constance de Philin et -Margoton_, _la Bourgeoise de Grenoble_. - -Le voyage de _Racine_ dans le Midi de la France nous permet de -connaître le jugement du grand poète français sur le dialecte de -Valence. Sa septième lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis -qu’il eut à subir dans ce pays dont le langage qu’il ne connaissait pas -encore, lui paraissait composé d’Espagnol et d’Italien: - - J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du - pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut - à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de - chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer - les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un - homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. - Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai - autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin dans - Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage - mêlé d’Espagnol et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces - deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et - pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes - mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à - broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en - ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il - m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y a sujet - d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je - voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus - en ce pays comme moi, etc., etc. - -Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui -se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): _De l’Origine et de la -Formation des dialectes vulgaires du Dauphiné_ (Valence, Borel); 1838, -l’abbé Bourdillon: _Des Productions diverses en patois du Dauphiné et -des Recherches sur les divers patois de cette province et sur leurs -différentes origines_. Ce dernier ouvrage traite de l’origine des -patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, de leur valeur -respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. _Pierquin -de Gembloux_ est l’auteur de l’_Histoire des patois_ et d’une étude -intitulée: _Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe -dans les dialectes vulgaires du Dauphiné_. On peut ajouter à cette -liste déjà longue A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier, -Rolland, de Ladoucette, Allemand, Lesbros, etc., etc. - -La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord, -le Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du -Bazadais; la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le -Bigorre, Comminges et Couserons. De la comparaison des idiomes de -ces divers pays, on peut conclure, d’une façon générale, qu’ils se -rapprochent de l’ancienne langue romane du XIIe et du XIIIe siècle. On -y retrouve l’harmonie, la correction et une certaine grâce, dont les -œuvres des Troubadours de cette époque portent l’empreinte. Il faut en -excepter le Basque, que les uns prétendent descendre du Carthaginois, -les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, quoiqu’il -indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très éloignée -d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence du -Midi. - -[Illustration: Nîmes: la Maison carrée.] - -Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la -plus riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours -auxquels elles sont dues, nous citerons les plus illustres: _Bertrand -de Born_, vicomte de Hauteford, en Périgord; _Geoffroy Rudel_; _Arnaud -de Marveil_; _Guillaume de Durfort_; _Heudes de Prades_, chanoine -de Maguelone, dont le nom rappelle le souvenir de poésies plus que -galantes; _Elyas de Barjols_, favori d’Alphonse II; _Elyas Cairels_, -qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans succès, -à la poésie; _Hugues Brunel_, de Rodez, qui fit l’admiration des -Cours des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; _Giraud de -Calençon_, l’habile jongleur; _Folquet de Lunel_, qui terminait son -roman sur la vie mondaine par cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce -roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé de quarante ans, et qui, depuis -quarante ans, offense Dieu»; _Guillaume de Latour_, qui devint fou par -amour; _Bertrand de Paris_, surnommé _Cercamons_, parce qu’il errait -constamment; _Arnaud Daniel_, etc. - -Vers la fin du XVIIIe siècle, _Pierre Bernadau_, avocat-citoyen du -département de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais _les Droits -de l’homme_. Il envoya ensuite son travail au député _Grégoire_, qui -l’avait prié de lui donner des notes sur les mœurs, les coutumes, les -usages et la langue du Bordelais et des pays limitrophes. Personne -n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy et d’Andrieux, ayant -formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, se livrèrent à -une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de leur -fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer -leur projet de loi. La traduction des _Droits de l’homme_, que nous -empruntons à Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais -sous la _Convention nationale_. - - - Bordeaux, le 10 septembre, - L’an second de la Révolution de France (1790). - - LOUS DREYTS DE L’OME[97] - - Lous deputats de tous lous Francés per lous representa et que formen - l’Assemblade natiounale, embisatgean que lous abeous que soun dans - lou rauïaumy et tous les malhurs puplics arribats benen de ce que - tout lous petits particuliers que lous riches et les gens en cargue - an oblidatlut ou mesprisat lous frans dreyts de l’ome, an resout de - rapela lous dreyts naturels béritables, et que ne poden pas fa perde - aux omes. Aquere declaratioun a doun esta publidade per aprene a tout - lou mounde lur dreyts et lur débé, parlamo qu’aquets que gouberneu - lous afas de la France n’abusen pas de lur poudé, per que cade - citoien posque beyre quand déou se plagne s’ataquen sous dreyts, et - per qu’aymen tous une constitutioun feyte per l’abantage de tous, et - qu’asségure la libertat a cadun. - - Aess proco que lous dits deputats recounèchent et desclarent lous - dreyts suibants de l’ome et dau citoien, daban Dious et abeque sa - sainte ayde. - - PRUMEYREMEN.--Lous omes néchen et demoren libres et egaux en - dreyts et g’nia que l’abantatge dau puplic que pot fa establi des - distinctiouns entre lous citoiens. - - SÉGOUNDEMEN.--Lous omes n’an fourmat de les societats que per millou - conserba lurs dreyts, que soun la libertat, la proprietat, la - tranquillitat et lou poudé de repoussa aquets que lur boudren causa - doumatge den lur haunour, lur corps ou lur bien. - - TROIZIÈMEMEN.--La natioun es la mestresse de toute autoritat et - cargue de l’etzersa qui ly plait. Toutes les compagnies, tous les - particuliers qu’an cauque poudé lou tenen de la natioun qu’es soule - souberaine. - - QUATRIÈMEMEN.--La libertat counsiste à poudé fa tout ce que ne fey - pas de tort à digun. Les bornes d’aquere libertat soun pausades per - la loi et qui les passe dion craigne qu’un aute n’en féde autan per - ly fa tort. - - CINQUIÈMEMEN.--Les lois ne diben défende que ce que trouble lou boun - orde. Tout ce que n’es pas defendut par la loi ne pot esta empacha, - et digun ne pot esta forsat de fa ce que ne coumande pas. - - CHEYZIÈMEMEN.--La loi es l’espressioun de la bolontat générale. Tous - lous citoïens on dreyt de concourre à sa formation par els mêmes - ou p’ra’quels que noumen à lur place p’raux Assemblades. Faou se - serbi de la même loi tant per puni lous méchans que per protégen - lous prâubes. Tous lous citoïens conme soun egaus par elle, poden - prétendre à toutes les cargues pupliques, siban lur capacitat, et - sens aute recoumandationn que lur mérite. - - SÉTIÈMEMEN.--Nat ome ne pot esta accusat, arrestat ni empreysounat - que dans lous cas espliquats per les lois, et séban la forme qu’an - prescribut, que sollicite, baille, etzécute on fey etzécuta dans - ordres arbitraires diou esta punit sébérémen. Mai tout citoïen mandat - ou sésit au noun de la loi diou obéir de suite; deben coupable en - résistan. - - HUYTIÈMEMEN.--Ne diou esta pronounsat que de les punicious précisémen - bien nécessaires; et not ne pot esta puni q’en bertu d’une loi - establide et connéchude aban la faoute conmise et que sié aplicade - coume coumben. - - NAUBIÈMEMEN.--Tout ome diou esta regardat inoucen jucqu’à ce que sie - esta déclarat coupable. Sé faou l’arresta deben préne garde de ne ly - fa not maou ni outrage. Aquels qui ly féden soufri cauqu’are diben - esta sébéremen corrigeats. - - DETZIÈMEMEN.--Not ne pot esta inquiétat à cause de ses opinions, même - concernan la religion, perbu que sous prépaus ne troublen pas l’ordre - puplic establit per la loi. - - OONTZIÈMEMEN.--La communicatioun libre de les pensades es on pus - bet dreyt de l’ome. Tout citoïen pot doun parla, escrioure, imprima - librémen, perbu que respounde dous suites que pouyré angé aquere - libertat den lous cas déterminats per les lois. - - DOUTZIÈMEMEN.--Per fa obserba lous dreyts de l’ome et dau citoïen, - faou daus officiers puplics. Que sien presté, jutge sourdat, aco - s’apere force puplique. Aquere force es establide per l’abantage - de tous et noun pas per l’intret particulier d’aquels à qui l’an - confiade. - - TREITZIÈMEMEN.--Per fourni à l’entretien de la force puplique, faou - mete de les impositions su tous, et cadun n’en diou pagna sa portionn - siban ses facultats. - - QUATORTZIÈMEMEN.--Lous citoïens on lou dreyt de berifia els mêmes - ou pran moyen de lus députats qu’an noumat la nécessitat de les - impositiouns et les acourda libremen prou besouin de l’Estat de - marqua combien, coumen et duran qu’au tems libéran d’aqueres - impositiouns et de beyre même coumen lou prébengut en es emplégat. - - QUINTZIÈMEMEN.--La sociétat a lou dreyt de demanda conte à tous lous - agens puplics de tout so qu’an feit dens lur place. - - SETZIÈMEMEN.--Gnia pas de boune constitutioun dens toute societat ou - lous dreyts de l’ome ne soun pas connéchuts et asségurats et ou la - séparation de cade pouboir n’es pas ben establide. - - DARNEY ARTICLE.--Les proprietats soun une causa sacrada et oun digun - ne pot touca sen bol. Nat ne pot en esta despouillat, exceptat quand - lou bien puplic l’etsige. Alors fau que pareche cla qu’au besonier - per l’abantatge commun de ce que aporten à cauque citoïen, et ly - diben bailla de suite la balour de ce que cede. - -Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts -répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte -bordelais qu’on peut se demander si le traducteur le connaissait bien, -ou si, à l’époque de la traduction, les habitants de Bordeaux ne -subissaient pas, plus que les ruraux, l’influence prépondérante de la -langue Française. Il est certain que, dans les campagnes, et en ville -même, les gens du peuple employaient et emploient encore aujourd’hui -des expressions absolument différentes de celles dont M. Bernadau s’est -servi pour traduire les _Droits de l’homme et du citoyen_. - -La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les -Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue -Romane. Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de -Simon de Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile -leur resta ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les -avons vus, sous Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager -avec les poètes du pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres -franchirent les Pyrénées ou traversèrent la mer pour être amicalement -accueillis par les rois d’Aragon, de Castille et de Sicile. Cependant, -les œuvres qu’ils produisirent à partir de cette époque se ressentirent -du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient adoucir dans -ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les brutales -circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus cruel, -et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore si -vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé -par ces paroles de _Pierre Vidal_: - - Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce - pays! Lorsque j’en entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour - un mot qu’on m’en dit, mon cœur en voudrait cent. Mon amour est tout - entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je dois ce - que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent[98]. - - -Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal -perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait -plus, parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour -faire place à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent -sa décadence profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux. -Dans les villes, au contraire, le souvenir de la langue nationale se -réveilla à un moment donné, et fut le point de départ d’un travail de -recomposition. Le vieil idiome, sous l’impulsion qui lui fut donnée, -reparut, modifié, enrichi de tournures et d’expressions nouvelles, sans -toutefois perdre le caractère qui lui était propre. Le Toulousain, qui, -depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois les plus harmonieux, -c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de souvenirs. Dans ses -mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, _Astruc_ prétend qu’à -la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement employée -pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, puisés -dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette -partie de la France méridionale. - -Voici un spécimen du patois de Toulouse au XIVe siècle: - -CANÇON DITTA LA BERTTA - -_Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin, -assistat des nobles mundis de Tholosa_ - - _A Dona Clamença._ - - Dona Clamença, se bous plats, - Jou bous diré pla las bertats - De la guérra que s’es passada - Entre pey lou rey de Léon, - Henric soun fray, rey d’Aragon, - E d’ab Guesclin soun camarada, - E lous moundis qu’éren anats, - - E les que nou tournen jamas - S’es qu’yen demande recompença, - Perço que non meriti pas - D’abe de flous de bostos mas: - Suffis d’abe bost’ amistança. - - L’an mil tres cens soixante-cinq, - Dén boule déu rey Charles-Quint, - Passée en aquesta patria - Noble seignou, Bertran-Guesclin, - Baron de la Roquo-Clarin, - Menan amb’ et gentdarmaria. - - L’honor, la fé, l’amor de déus, - Erou touts lous soulis motéus - Qu’ets portavau d’ana fa guerra - Contra lous cruels Sarrazis[99], etc., etc... - -La pièce suivante, dont Goudouli est l’auteur, permettra de juger des -changements survenus dans le patois de Toulouse vers le XVIIe siècle: - - Hier, tant que le Caüs, le chot é la cabéco - Tratabou à l’escur de lours menus afas, - E que la tristo nèyt, per moustra sous lugras, - Del grand calel dél cél amagabo la méco, - --Un pastourel disie:--B’é fayt uno grand péco - De douna moun amour à qui nous la bol pas, - A la bélo Liris, de qui l’armo de glas - Bol rendre pouramen ma persuto buféco, - Mentre que soun troupél rodo le communal, - Yen soun ouna cent cops parla, li de moun mal; - Mès la cruélo cour à las autros pastouros, - Ah! soulél de mous éls, se jamay sur toun se - Yen podi fourrupa dous poutets à plaze, - Yen faré ta gintos, que duraros très houros! - - -Le patois de Montpellier a quelque affinité avec l’Italien, il s’en -rapproche assez par la prononciation de certains mots. Nous trouvons, -dans les réponses adressées à l’abbé Grégoire lors de son enquête sur -les patois de France, un morceau de poésie, par Auguste Rigaud de -Montpellier, qui peut donner une idée de ce patois en 1791. - -L’AMOUR POUNIT PER UNA ABEIA - - Lou pichot diou qu’és tout puissan, - Vechen una rosa vermeia - Voou la culi, mais una abeia - Lou fissa redé, et, tout plouran, - S’encouris vité vers sa mera. - Et yé dis, d’un air bén mouquêt: - «Vésés, mama, qu’es gros moun det - Una abeia, dins moun partera, - Ven, peccaïre! de mé pouni, - Soutapa, qué me fai souffri!» - Vénus lou pren sur sa faoudéta, - Souris, l’acala emb’un poutou, - Et dis: «Moun fil, suna bestiéta, - Pus marrida qu’un parpaïou, - Te faï tant coïré la maneta, - Jugea un paouquét quinté es l’estat - D’un cor que toui traits an blassat!» - -Dans sa notice sur Montpellier, M. _Charles de Belleval_ donne la -traduction patoise de la cantate du _Nid d’amour_, de _Métastase_, dont -nous reproduisons ici quelques vers: - - Counouyssès la béla Liseta? - Et bé, fugissé-là toujours: - Lou cur d’aquéla bergèyréta - Es ûna nizâda d’amours. - Aqui s’én véy de touta ména; - Un tout éscas sort dâou cruvél, - Un âoutre né comménça à péna, - Dé sâoupre bécâ dés per el... etc. - - -Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous -contenterons de mentionner les plus remarquables: - -_Garins d’Apchier_, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan; -on le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui -prête l’invention du _descord. Pons de Capdeuil_, célèbre par ses -chants d’amour et ses sirventes militaires, faisait de sa demeure -le rendez-vous de toute la noblesse de la contrée. Là se donnèrent -des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la dame de ses pensées étant -venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, échangea ses riches -vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer dans une -expédition lointaine. _Azalaïs de Procairagues_ appartenait à l’une des -familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs -chansons qu’elle composa en faveur de _Gui Guérujat_, fils de Guillaume -VI, qu’elle aimait tendrement. _Pierre Raymond_, de Toulouse, dut à son -mérite autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours -du roi d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On -peut encore citer _Guillaume de Balaun_, _Pierre de Barjac_, _Giraud -Leroux_, _Perdigon_, _Nat de Mons_, _Pierre Vidal_, _Figueira_, _Arnaud -de Carcassés_, _Clara d’Anduse_. - -La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc -parlée dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous -en extrayons ce qu’elle présente de plus remarquable: Thomas: -_Vocabulaire des mots romans-languedociens dérivant directement du -Grec_, 1841.--Floret: _Discours sur la «lengo Romano»_.--Laurès: -_Poésies Languedociennes_.--Roque-Ferrier: _Poème en langage Bessau_ -(_Hérault_).--Barthès: _Glossaire botanique languedocien_.--Tandon: -_Fables, contes en vers_ (_patois de Montpellier_).--De Tourtoulon: -_Note sur le sous-dialecte de Montpellier_.--Mushack: _Étude sur le -patois de Montpellier_. - -A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier: -_Explication en français de la langue patoise des Cévennes_.--Boissier -de Sauvages: _Dictionnaire languedocien-français_; cet ouvrage a eu -plusieurs éditions.--De La Fare-Alais: _Las Castagnados, poésies -languedociennes, avec notes et glossaire_.--Aillaud, _Remarques sur la -prononciation nîmoise_.--D’Hombres: _Alais, ses origines, sa langue_, -etc.--Glaize: _Écrivains contemporains en langue d’oc_.--Fresquet: _le -Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés_.--Bigot, de -Nîmes: _Fables_.--Reboul: _Poésies diverses_. - -Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les -Troubadours et parvint à une perfection relative avant même que le -Français eût des formes régulières. La Cour de Provence était une -des plus brillantes de l’Europe et la langue dite _provençale_ était -cultivée chez les autres peuples de préférence à toutes les autres. -Mais, après le roi René, la couronne de Provence ayant été réunie -à celle de France, la langue nationale perdit peu à peu de son -importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et -ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale. -Les Troubadours de la Provence furent très nombreux; quelques-uns -acquirent une célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à -nous. Tel fut _Folquet de Marseille_, évêque de Toulouse. S’étant, dans -sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs de Roquemartine, il lui dédia -des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse lui ayant fait embrasser -la cause de la croisade contre les Albigeois, il reparut en prêtre -fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, donnant -ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait -faire justice. _Bertrand d’Alamanon_, gentilhomme d’Aix, se fit -remarquer par ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence -et roi de Naples, qui traita son pays en conquérant brutal, le ruina -par ses impôts et le dépeupla par ses guerres. D’une nature droite, -plein de courage, habile diplomate, Bertrand d’Alamanon n’épargna ni -le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque d’Arles. _Blacas_ -et _Blacasset_, ses fils, furent tous deux des gentilshommes illustres -par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit; -_Sordel_, dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante -son courage et les qualités qui firent de lui un héros. _Boniface III -de Castellane_ fut un des plus violents satiriques du XIIIe siècle; -Nostradamus cite plusieurs de ses chansons qui ont toutes pour refrain: -_Bocca, qu’as dich?_ (Bouche, qu’as-tu dit?), comme une sorte de regret -de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: _Granet_; _Raymond -Bérenger V_, comte de Provence; _Richard de Noves_, qui écrivit en vers -l’histoire de son temps; _Bertrand Carbonel_; _Poulet_, de Marseille, -poète grave et correct; _Jean Estève_, dont les pastourelles gracieuses -ne manquent pas de saveur; _Natibors_ ou _Mme Tiberge de Séranon_, la -grâce faite femme, qui versifiait agréablement; _Raymond de Solas_; -_Jean Riquier_, dont un grand nombre de poésies charmantes sont -arrivées jusqu’à nous. _Arnaud de Cotignac_ et _Bertrand de Puget_ -peuvent clore cette liste déjà longue. Plus tard, nous trouvons _Louis -Belaud de La Belaudière_; _Gros_, de Marseille; _Puget_, auteur d’un -_Dictionnaire provençal_; _Papon_, _Considérations sur l’histoire de la -langue Provençale_; _Carry_, de Marseille, _Dictionnaire étymologique -du Provençal_, 1699; et, enfin, _Achard_[100], dont la grammaire et le -dictionnaire fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal -encore en usage de nos jours. On ne peut nier que le Provençal, comme -les autres dialectes de la langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de -la Provence à la France, un temps d’arrêt qui nuisit considérablement -à son développement. Jusque-là langue nationale, il cessa d’être -officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente que réelle. -Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes -encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait -atteindre le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée -par le peuple dans toute la Provence proprement dite; observation qui -s’applique d’ailleurs aux dialectes des autres provinces du Midi de la -France; ils restèrent également populaires. Les productions poétiques -et littéraires devaient nécessairement être moins nombreuses, elles -le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. Les œuvres -de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de la Drôme, de Gros de -Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de Rigaud de Montpellier, -de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, de Daubian et de bien -d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé sa langue, dont la -vitalité avait su résister à tant d’événements contraires. - -L’_abbé Grégoire_ ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la -Convention ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait -_la Fédération des idiomes_. Les efforts de la Révolution, pas plus que -les anciennes ordonnances royales sur la proscription du Provençal, -ne réussirent à anéantir une langue parlée depuis huit cents ans; -enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait un instituteur -français dans chaque commune des départements frontières, eut ce -résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français, -tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où -le Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et, -depuis cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la -langue Française et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en -se prêtant des mots, des formes et des tournures de phrases consacrés -par l’usage et ratifiés par le temps. - - -NOTES - - [88] Extrait des registres _Potentia_, bibliothèque Mejanes. - - [89] Lettre de la fin du XVe siècle, écrite par un fils à son père. - L’original appartenait à la collection de l’historien provençal - Bouche. - - [90] Deux éditions des poésies de Gros ont été publiées à Marseille, - l’une en 1734, l’autre en 1763. _Le Bouquet provençal_ en a inséré - quelques-unes en 1823. - - [91] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. III, p. 371. - - [92] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. II, p. 371. - - [93] Louis XIV. - - [94] La plus mauvaise cheville de la charrette est celle qui fait le - plus de bruit. - - [95] Ce n’est pas avec un tambour qu’on rappelle un cheval échappé. - - [96] Le chef d’orchestre. - - [97] TRADUCTION. - - LES DROITS DE L’HOMME - - Les députés de tous les Français, pour les représenter, et qui - forment l’Assemblée nationale, envisageant que les abus qui sont - dans le royaume et tous les malheurs publics arrivés viennent de - ce que tous les petits particuliers, que les riches et les gens - en charge ont oublié ou méprisé les francs droits de l’homme, ont - résolu de rappeler les droits naturels véritables, et qu’on ne peut - pas faire perdre aux hommes. Cette déclaration a donc été publiée - pour apprendre à tout le monde ses droits et ses devoirs, afin que - ceux qui gouvernent les affaires de la France n’abusent pas de - leur pouvoir, afin que chaque citoyen puisse voir quand il doit se - plaindre, si on attaque ses droits, et afin que nous aimions tous - une constitution faite pour l’avantage de tous, et qui assure la - liberté à chacun. - - C’est pour cela que lesdits députés reconnaissent et déclarent les - droits suivants de l’homme et du citoyen, devant Dieu et avec sa - sainte aide. - - PREMIÈREMENT.--Les hommes naissent et demeurent libres et égaux - en droits, et il n’y a que l’avantage du public qui puisse faire - établir des distinctions entre les citoyens. - - SECONDEMENT.--Les hommes n’ont formé des sociétés que pour mieux - conserver leurs droits, qui sont la liberté, la propriété, la - tranquillité et le pouvoir de repousser ceux qui leur voudraient - causer dommage dans leur honneur, leur corps ou leur bien. - - TROISIÈMEMENT.--La nation est la maîtresse de toute autorité, et - elle charge de l’exercer qui lui plaît. Toutes les compagnies, tous - les particuliers qui ont quelque pouvoir le tiennent de la nation, - qui est seule souveraine. - - QUATRIÈMEMENT.--La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne - fait de tort à personne. Les bornes de cette liberté sont posées - par la loi, et qui les passe doit craindre qu’un autre n’en fasse - autant pour lui faire tort. - - CINQUIÈMEMENT.--Les lois ne doivent défendre que ce qui trouble le - bon ordre. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être - empêché, et personne ne peut être forcé de faire ce qu’elle ne - commande pas. - - SIXIÈMEMENT.--La loi est l’expression de la volonté générale. Tous - les citoyens ont le droit de concourir à sa formation par eux-mêmes - ou par ceux qu’ils nomment à leur place par les Assemblées. - - Il faut se servir de la même loi, tant pour punir les méchants que - pour protéger les pauvres. Tous les citoyens, comme ils sont égaux - par elle, peuvent prétendre à toutes les charges publiques, suivant - leur capacité, et sans autre recommandation que leur mérite. - - SEPTIÈMEMENT.--Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni emprisonné - que dans les cas expliqués par les lois et suivant la forme - qu’elles ont prescrite. Qui sollicite, donne, exécute ou fait - exécuter des ordres arbitraires doit être puni sévèrement. Mais - tout citoyen appelé ou saisi au nom de la loi doit obéir de suite; - il devient coupable en résistant. - - HUITIÈMEMENT.--Il ne doit être prononcé que des punitions - précisément bien nécessaires; et nul ne peut être puni qu’en vertu - d’une loi établie et connue avant la faute commise, et qui soit - appliquée comme il convient. - - NEUVIÈMEMENT.--Tout homme doit être regardé comme innocent jusqu’à - ce qu’il soit (sic) déclaré coupable. S’il faut l’arrêter, on doit - prendre garde de ne lui faire aucun mal ni outrage. Ceux qui lui - font souffrir quelque chose doivent être sévèrement corrigés. - - DIXIÈMEMENT.--Nul ne peut être inquiété à cause de ses opinions, - même concernant la religion, pourvu que ses propos ne troublent pas - l’ordre public établi par la loi. - - ONZIÈMEMENT.--La communication libre des pensées est le plus beau - droit de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer - librement, pourvu qu’il réponde des suites que pourrait avoir cette - liberté dans les cas déterminés par les lois. - - DOUZIÈMEMENT.--Pour faire observer les droits de l’homme et du - citoyen, il faut des officiers publics. Qu’ils soient prêtres, - juges, soldats, cela s’appelle force publique. - - Cette force est établie pour l’avantage de tous, et non pas pour - l’intérêt particulier de ceux à qui on l’a confiée. - - TREIZIÈMEMENT.--Pour fournir à l’entretien de la force publique, il - faut mettre des impositions sur tous, et chacun en doit payer sa - portion suivant ses facultés. - - QUATORZIÈMEMENT.--Les citoyens ont le droit de vérifier eux-mêmes, - ou par le moyen des députés qu’ils ont nommés, la nécessité des - impositions, et de les accorder librement, suivant le besoin de - l’État; de marquer combien, comment et durant quel temps on livrera - ces impositions, et de voir même comment le produit en est employé. - - QUINZIÈMEMENT.--La société a le droit de demander compte à tous les - agents publics de tout ce qu’ils ont fait dans leur place. - - SEIZIÈMEMENT.--Il n’y a pas de bonne constitution dans toute - société où les droits de l’homme ne sont pas connus et assurés, et - où la séparation de chaque pouvoir n’est pas bien établie. - - DERNIER ARTICLE.--Les propriétés sont une chose sacrée, et à - laquelle personne ne peut toucher sans vol. Nul ne peut en être - dépouillé, excepté quand le bien public l’exige. Alors il faut - qu’il paraisse clair qu’on a besoin pour l’avantage commun de ce - qui appartient à quelque citoyen, et on lui doit donner de suite la - valeur de ce qu’il cède. - - [98] Pierre Vidal, troubadour de Toulouse au XIIe siècle. - - [99] Jean de Casavateri fait mention de cette expédition dans son - ouvrage imprimé à Toulouse, en 1544. - - [100] Achard, bibliothécaire national à Marseille, né dans cette - ville en 1751, mort en 1809. - - - - -XII - - Grammaire provençale (d’après Achard) (1794).--Abrégé de grammaire - provençale (d’après Dom Xavier de Fourvières).--Différences - linguistiques et orthographiques entre le Provençal parlé et écrit - avant la Révolution et le Provençal de nos jours, selon l’école - félibréenne.--Conclusion. - - -PETITE GRAMMAIRE PROVENÇALE - -Par C.-F. ACHARD[101] - -BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE MARSEILLE - -(_Avril 1794_) - - -PREMIÈRE PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -DES LETTRES ET DE LA PRONONCIATION - -Les Provençaux emploient les mêmes lettres que les Latins et les -Français. Ils font sonner toutes les lettres et n’aspirent pas l’_h_. -Aussi voyons-nous que la plupart des écrivains provençaux ont retranché -dans leurs ouvrages les lettres finales qui ne se prononcent que -lorsque le mot est suivi d’une voyelle. - - -DES VOYELLES - -_A._ Se prononce comme en français. - -_E._ Se prononce en provençal de deux manières: lorsqu’il se trouve à -la fin des mots, il se prononce toujours comme l’_é_ fermé du français; -il est cependant d’usage de ne pas l’accentuer; l’_è_ ouvert est -toujours prononcé fortement, comme celui que nous indiquons par un -accent circonflexe. Exemple: _addusés_, _venguet_, _linge_; prononcez: -_adûze_, _vêngué_, _lingé_. Il faut même observer que l’_e_ suivi d’une -consonne se prononce toujours de même que s’il était seul. Ainsi, dans -le mot _venguet_, que j’ai cité, il ne faut pas dire _vangué_, mais -_vé-ngué_, comme nous prononçons _ennemi_ et non pas _annemi_. - -_I._ Se prononce comme en français, et il se prononce comme en latin -dans les monosyllabes _im_, _in_ et dans les mots qui en sont composés. - -_O._ Cette voyelle dans les mots a la même prononciation qu’en -français; mais, à la fin des mots, elle remplace l’_e_ des Français. -Ainsi il est reçu d’écrire _verguo_, qui se prononce comme _vergue_ en -français. - -_U._ La voyelle _u_ n’a rien de particulier, si ce n’est qu’il faut -prononcer _u_ dans le mot _un_ comme nous le prononçons dans le mot -_une_ et ne pas le changer en la diphtongue _eun_, comme le font les -Français. - - -DES DIPHTONGUES, ETC... - -Les diphtongues sont l’union de deux voyelles qui ne forment qu’une -syllabe. Voici les principales: - - _Ai_, que l’on prononce _ahi_, - _Au_, -- -- _ahou_, - _Ei_, -- -- _ehi_, mais par un - _Ia_, -- -- _iha_, - _Ié_, -- -- _ihé_, simple son. - _Io_, -- -- _iho_, - _Oi_, -- -- _ohi_, - -Les diphtongues et les quadriphthongues sont aussi usitées en provençal: - - _Aou_, ou _au_, prononcez: _ahou_, - _Uou_, -- _uhou_, -- _huhou_, d’un seul - _Ueil_, -- _uheil_, -- _hui_, son. - _Yeou_, -- -- _hieou_. - - -DES CONSONNES - -Les seules consonnes dont la prononciation diffère de la syntaxe -française sont le _g_ et l’_i_ consonne. Les Provençaux prononcent -ces lettres mouillées comme les Italiens. Il en est de même du _ch_; -mais il est impossible de donner cette prononciation, à un homme qui -n’a jamais entendu parler un Provençal ou un Italien, par de simples -caractères; il ne connaîtra pas la façon de prononcer ces lettres, en -plaçant un _d_ devant le _g_, ni un _t_ devant _ch_. Il faut, pour -le mettre au fait, l’inviter à prononcer ces lettres très lentement, -comme on le fait en français; qu’il observe le mouvement de la langue, -et nous lui ferons sentir la différence. Le Français, pour prononcer -le _g_ ou le _j_, porte le bout de la langue au palais, à peu près -à la racine des dents de la mâchoire supérieure. Le Provençal et -l’Italien poussent le bout de la langue jusqu’aux dents, relèvent un -peu la langue et prononcent plus de la bouche que du gosier. Au reste, -une seule fois qu’on entende prononcer cette lettre, on en saura -plus qu’avec les plus longues explications. La même chose doit être -appliquée au _ch_. - -Il ne faut pas oublier de dire ici que, lorsqu’un mot provençal a deux -_l_ mouillées, on prononce comme le peuple de Paris. Ainsi _mouille_ ou -_mouillée_ se prononce en provençal comme si l’on écrivait _mouyé_, et -comme ceux qui parlent mal le français prononcent l’adjectif _mouillé_. - - -NOTES - - [101] Cette grammaire fait partie du rapport que C.-F. Achard - adressa au Comité de l’Instruction publique en l’an II de la - République. - - -CHAPITRE II - -DES ARTICLES - -L’idiome provençal a deux articles: _lou_, le, pour le masculin, et -_la_ pour le féminin. Au pluriel, l’article _leis_, qu’on prononce -_lei_ devant une consonne, sert pour les deux genres. L’article _lou_ -et l’article _la_ s’élident devant un mot qui commence par une voyelle; -ainsi l’on dit _l’ai_, l’âne, et non pas _lou ai_; _l’anduecho_, -l’andouille, et non pas _la anduecho_. - -Les Provençaux ne changent pas leurs terminaisons dans les -déclinaisons; en cela nous ne différons pas de la langue française. -Exemple: - - SINGULIER - - MASCULIN | FÉMININ - | | | - +-----------+ | +-----+-----+ - | | | | | - français provençal | français provençal - Nominatif _le_, _lou_ | _la_ _la_ - Génitif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_ - Datif _au_, _aou_ ou _au_ | _à la_ _à la_ - Accusatif _le_, _lou_ | _la_ _la_ - Vocatif _ô_, _ô_ | _ô_ _ô_ - Ablatif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_ - - PLURIEL - MASCULIN ET FÉMININ - | - +-----------------+ - | | - français provençal - - Nominatif _les_ _Leis_ prononcez _Lei_ - Génitif _des_ _Deis_ -- _Dei_ - Datif _aux_ _Eis_ -- _ei_ - Accusatif _les_ _Leis_ -- _Lei_ - Vocatif _ô_ _ô_ -- _ô_ - Ablatif _des_ _Deis_ -- _Dei_ - -Tous ces mots sont monosyllabes. - - -CHAPITRE III - -DES NOMS - -Tous les noms prennent l’article devant eux, excepté les noms -propres et ceux que l’on prend indéterminément, comme _députa_, -_administratour_ (député, administrateur). - -La particule _de_ remplace souvent l’article en provençal; aussi les -Provençaux font-ils beaucoup de provençalismes en parlant français, par -l’habitude qu’ils ont de leur idiome. _Donnez-moi d’eau_, _de vin_, -diront-ils, au lieu de dire: _Donnez-moi de l’eau_, _du vin_; cela -vient de ce que le Provençal dit _dounas-mi d’aiguo_, _de vin_, etc. - -Il n’y a pas de règle générale pour les genres des noms; presque -tous les mots français masculins sont du même genre dans leurs -correspondants provençaux. Il y a cependant des exceptions: ainsi _le -sel_ est masculin en français, et _la saou_ est féminin en provençal; -_l’huile_ est féminin, _l’oli_ ou _l’holi_ est masculin; _le peigne_ se -rend par _la pigno_; _le balai_, par _l’escoubo_, féminin, et quelques -autres de même. - -Les terminaisons des noms varient beaucoup, de même que dans le -français, mais elles sont presque toujours les mêmes au pluriel et au -singulier. Ainsi _chivau_, cheval, fait au pluriel _chivaus_, et se -prononce comme au singulier. De là vient encore que les enfants disent -ici très communément, en parlant français: _le chevau_ ou _les chevals_. - -Les substantifs masculins forment quelquefois des substantifs féminins -d’une terminaison différente. En général, les noms qui se terminent -par une _n_ donnent un féminin en y ajoutant un _o_, qui équivaut à -notre _e_ muet, par exemple: _couquin_, masculin, _couquino_, féminin; -_landrin_, masculin, _landrino_, féminin. - -Les mots terminés en _r_ changent cette dernière lettre en la syllabe -_so_: _voulur_, _vouluso_, féminin; _recelur_, _receluso_, féminin, -etc... - -Les mots français terminés en _aire_ sont assez ordinairement terminés -en _ari_ dans l’idiome provençal. - -Les adjectifs sont également très variés; ils ont un rapport direct -avec ceux de la langue française. Ceux qui se terminent en _é_ pour -le masculin et en _ée_ pour le féminin, se rendent en provençal -par la terminaison _at_, _ado_: _fortuné_, _fortunée_; _fourtunat_, -_fourtunado_. - -Les adjectifs terminés par un _e_ muet en français se terminent de -même au féminin provençal, mais au masculin ils ont un _é_ fermé. -Ainsi _invulnérable_ fait au masculin _invulnérablé_, et au féminin -_invulnérablo_, que l’on prononce tout comme en français. - - -CHAPITRE IV - -DES PRONOMS - -Il y a, dans les pronoms, des observations importantes à faire sur -la différence qui existe entre le français et le provençal. Je donne -d’abord la déclinaison des pronoms personnels: - -SINGULIER - - Nominatif _Je ou moi_, _Yeou_. - Génitif _De moi_, _De yeou_, sans élision. - Datif _A moi_, _A yeou_ ou _mi_, en quelques lieux - _me_. - Accusatif _Moi_, _Mi_ ou _me_ et _yeou_ dans le - pléonasme. - Ablatif _Par moi_, _Per yeou_. - -_Il me conduisit moi-même: Mi menet yeou-même_ ou _m’aduguet yeou-même_. - -SINGULIER - - Nominatif _Tu_, _toi_, _Tu_. - Génitif _De toi_, _De tu_. - Datif _A toi_, _A tu_, ou _ti_ ou _te_. - Accusatif _Toi_ ou _te_, _Ti_ ou _te_. - Ablatif _Par toi_, _Per tu_. - -SINGULIER - - Nominatif ........ ............ - Génitif _De soi_, _De si_ ou de _si-même_. - Datif _A soi_, _A si_, ou _si_ ou _se_. - Accusatif _Soi_, _Si_ ou _se_. - Ablatif _Par soi_, _Per si-même_. - -PLURIEL - - Nominatif _Nous_, _Nautreis_ pour _nous autres_. - Génitif _De nous_, _De nautries_. - Datif _A nous_, _A nautreis_ ou _nous_. - Accusatif _Nous_, _Nautries_ ou _nous_. - Ablatif _Par nous_, _Per nautreis_. - -PLURIEL - - Nominatif _Vous_, _Vautreis_. - Génitif _De vous_, _De vautreis_. - Datif _A vous_, _A vautreis_ ou _vous_. - Accusatif _Vous_, _Vautries_ ou _vous_. - Ablatif _Par vous_, _Per vautreis_. - -_Il vous a donné: v’a dounat. Il vous accuse: n’accuso._ - -Ces exemples sont faits pour faire connaître que le provençal fait une -élision de trois lettres devant un mot qui commence par une voyelle, -lorsqu’il est précédé d’un pronom pluriel. Le pronom _se_ est le même au -pluriel qu’au singulier. - -SINGULIER - - Nominatif _Lui_, _eou_. _Elle_, _ello_. - Génitif _De lui_, _d’eou_. _D’elle_, _d’ello_. - Datif _A lui_, _on eou_, _à elle_, _an ello_ - _à eou_, _li_; ou _li_. - Accusatif _Lui_, _eou_ ou _lou_. _La_, _la_. - Ablatif _Par lui_, _per eou_. _Par elle_, _per ello_. - -PLURIEL - - Nominatif _Eux_, _elleis_. _Elles_, _elleis_. - Génitif _D’eux_, _d’elleis_. _D’elles_, _d’elleis_. - Datif _A eux_, _an elleis_ _A elles_, _an elleis_, - ou _li_. ou _li_. - Accusatif _Eux_, _elleis_, _leis_. _Elles_, _elleis_, _leis_. - Ablatif _Par eux_, _per elleis_. _Par elles_, _per elleis_. - -PRONOMS POSSESSIFS - -Les pronoms possessifs sont _mieou_, _tieou_, _sieou_, _nouestre_, -_vouestre_; ils sont précédés de l’article et gouvernent les deux -genres. - - _Lou mieou_, _la mieouno_. _Le tien_, _la tienne_. - _Lou sieou_, _la sieouno_. _Le sien_, _le leur_, - _la sienne_, _la leur_. - _Lou nouestre_, _la nouestro_. _Le_, _la nôtre_. - _Lou vouestre_, _la vouestro_. _Le_, _la vôtre_. - -PRONOMS DÉMONSTRATIFS - -Il y a deux pronoms démonstratifs: _aqueou_, qui fait au féminin -_aquelo_, et _aquestou_, qui fait au féminin _aquesto_, c’est-à-dire -_celui-ci_, _celle-ci_; _celui-là_, _celle-là_. - -PRONOMS RELATIFS - -_Lequel_, _laquelle_, _louquaou_, _laqualo_, se déclinent avec -l’article; _qui_ se traduit par _qun_ ou par _que_. Ses composés sont -_queque_, _sieque_, _quoi qu’il en soit_; _quelqu’un_, _quelqu’une_, -_quauqu’un_, _quaouqu’uno_. Exemple: _L’homme qui vint_, _l’home que -venguet_.--_Ce qui me surprend_, _ce que m’estouno_.--_Qui est là?_ -_Qun es aqui?_--_Qui va, qui vient?_ _Que va, que ven?_ - - -CHAPITRE V - -DES VERBES - -Le provençal a des verbes auxiliaires, des actifs et des passifs. On -appelle verbe auxiliaire celui qui sert à former les temps des autres -verbes, comme _j’ai_, _ai_; _je suis_, _sieou_. - -Les verbes actifs peuvent être réduits à deux conjugaisons principales, -qui se connaissent par l’infinitif: les verbes qui se terminent à -l’infinitif en _ar_ et ceux qui finissent en _e_ ou en _ir_. - -Tous les verbes en _ar_ font le participe passé en _at_. Les autres le -font en _it_ ou en _ut_. - -Commençons par les verbes auxiliaires. - -AVER - -INFINITIF - -_Avoir_, dérivé du latin _habere_. - -INDICATIF PRÉSENT - - _Ai_, j’ai. - _As_, tu as. - _A_, il a. - _Aven_, nous avons. - _Avés_, vous avez. - _An_, ils ont. - -IMPARFAIT - - _Avieou_, j’avais. - _Aviés_, tu avais. - _Avié_, il avait. - _Avian_, nous avions. - _Avias_, vous aviez. - _Avien_, ils avaient. - -PARFAIT - - _Ai agut_ ou _aguersi_, j’ai eu. - _As agut_ ou _agueres_, tu as eu. - _A agut_ ou _aguet_, il a eu. - _Aven agut_ ou _aguerian_, nous avons eu. - _Avés agut_ ou _aguerias_, vous avez eu. - _Au agut_ ou _agueroun_, ils ont eu. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Avieou agut_, j’avais eu. _Aviés agut_, tu avais eu. - -FUTUR - - _Aurai_, j’aurai. - _Auras_, tu auras. - _Aura_, il aura. - _Auren_, nous aurons. - _Aurés_, vous aurez. - _Auran_, ils auront. - -IMPÉRATIF - - _Agues_, aie, etc. - _Que ague_, - _Aguen_, - _Agues_, - _Que aguoun_, - -SUBJONCTIF PRÉSENT - - _Que agui_, que j’aie. - _Que agues_, que tu aies. - _Que ague_, qu’il ait. - _Que aguen_, que nous ayons. - _Que agués_, que vous ayez. - _Que aguoun_, qu’ils aient. - -IMPARFAIT - - _Aguessi_ ou _aurieou_, que j’eusse ou j’aurais. - _Aguesses_ ou _auriés_, que tu eusses ou tu aurais. - _Aguessoun_ ou _aurien_, qu’il eût ou il aurait. - -PARFAIT - - _Que agui agut_, que j’aie. - _Agués agut_, que tu aies. - _Aguet agut_, qu’il ait. - _Aguen agut_, que nous ayons. - _Agusé agut_, que vous ayez. - _Aguon agut_, qu’ils aient. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Aguessi_ ou _aurieou agut_, etc. que j’eusse ou j’aurai eu, etc. - -FUTUR - - _Aurai agut_, etc. j’aurais eu, etc. - -INFINITIF PRÉSENT - - _Aver_, avoir. - -PARFAIT - - _Aver agut_, avoir eu. - -GÉRONDIF - - _Per aver_, à avoir. - -PARTICIPE PRÉSENT - - _Ayent_, ayant. - -PARTICIPE PASSÉ - - _Ayent agut_, ayant eu. - - -LE VERBE ÊTRE - -INDICATIF PRÉSENT - - _Sieou._ - _Siés._ - _Es._ - _Sian._ - _Sias._ - _Soun._ - -IMPARFAIT - - _Eri._ - _Eres._ - _Ero._ - _Erian._ - _Erias._ - _Eroun._ - -PARFAIT - - _Sieou estat._ - _Sies estat._ - ou _Fougueri_. - _Fougueres._ - _Fouguet._ - _Fouguerian._ - _Fouguerias._ - _Fougueroun._ - -PLUS-QUE-PARFAIT - -_Eri estat_, _eres estat_. - -FUTUR - - _Sarai._ - _Saras._ - _Sara._ - _Saren._ - _Sarès._ - _Saran._ - -IMPÉRATIF - - _Siegues._ - _Siegue._ - _Sieguen._ - _Siegués._ - _Siégoun._ - -SUBJONCTIF PRÉSENT - - _Que siegui._ - _Que siegues._ - _Que siegue._ - _Que sieguen._ - _Que siegués._ - _Que siegoun._ - -IMPARFAIT - - _Fouguessi._ - _Fouguesse._ - _Fouguessias._ - ou _Sarieou._ - _Sarié._ - _Sarias._ - _Fouguesses._ - _Fouguessian._ - _Fouguessioun._ - _Sariès._ - _Sarian._ - _Sarèn._ - -PARFAIT - - _Que siegui estat._ - _Siegues estat_, etc. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Fouguessi estat_ ou _Sarieou estat_, etc. - -FUTUR - - _Sarai estat_ - _Saras estat_, etc. - -INFINITIF PRÉSENT - - _Estre_ ou _esse_. - -PARFAIT - - _Estre estat._ - -On voit que l’auxiliaire _aver_ n’entre pas dans la conjugaison -provençale du verbe _estre_. C’est ce qui nous fait entendre le -provençalisme impardonnable: _Je suis été_, pour dire: _J’ai été_. - - -TABLEAU DES CONJUGAISONS DES VERBES ACTIFS - - 1re Conjugaison 2e Conjugaison - Verbe _Adoûrar_ Verbe _Estendre_ - -INDICATIF PRÉSENT - - _Adôri._ _Estêndi._ - _Adôres._ _Estêndes._ - _Adôro._ _Estende._ - _Adourân._ _Estênden._ - _Adoûras._ _Estêndes._ - _Adôrun._ _Estêndoun._ - -IMPARFAIT - - _Adourâvi._ _Estendieou._ - _Adourâvis._ _Estendies._ - _Adourâvo._ _Estendié._ - _Adourâviau._ _Estendian._ - _Adourâvias._ _Estendias._ - _Adourâvoun._ _Estendiau._ - -PARFAIT - - _Ai adourat._ _Ai estendut._ - _As adourat, etc._ _Etc..._ - ou _Adourèri_. ou _Estenderi_. - _Adourères._ _Estenderes._ - _Adoûret._ _Estendet._ - _Adourerian._ _Estenderian._ - _Adourerias._ _Estenderias._ - _Adoureroun._ _Estenderoun._ - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Avieou adourat_, _Avieou estendut_, - _Aviès adourat, etc._ _Aviès estendut, etc._ - -FUTUR - - _Adourarai._ _Estendrai._ - _Adouraras._ _Estendras._ - _Adourara._ _Estendra._ - _Adouraren._ _Estendran._ - _Adourarés._ _Estendrés._ - _Adouraran._ _Estendran._ - -IMPÉRATIF - - _Adoro._ _Estende._ - _Qu’adôro._ _Qu’estende._ - _Adouren._ _Estenden._ - _Adouras_. _Estendés._ - _Qu’adoroun._ _Qu’estendoun._ - -SUBJONCTIF PRÉSENT - - _Qu’adori._ _Qu’estendi._ - _Qu’adorés._ _Qu’estendes._ - _Qu’adore._ _Qu’estende._ - _Qu’adouren._ _Qu’estendessian._ - _Qu’adourés._ _Qu’estendés._ - _Qu’adoroun._ _Qu’estendoun._ - -IMPARFAIT - - _Qu’adouressi_, _Qu’estendessi_, - _Qu’adouresses_, _Qu’estendesses_, - _Qu’adouresse_, _Qu’estendesse_, - _Qu’adouressian_, _Qu’estendessian_, - _Qu’adouressias_, _Qu’estendessias_, - _Qu’adouressoun_, _Qu’estendessoun_, - ou _Qu’adourarieou_, ou _Qu’estendrieou_, - _Qu’adourariés_, _Qu’estendariés_, - _Qu’adourarié_, _Qu’estendarié_, - _Qu’adourarian_, _Qu’estendarian_, - _Qu’adourarias_, _Qu’estendarias_, - _Qu’adourarien_, _Qu’estendarien_. - -PASSÉ - - _Que agui adourat_, etc. _Que agui estendut_, etc. - -PLUS-QUE-PARFAIT - - _Que aguessi adourat_, etc. _Que aguessi estendut_, etc. - ou _Aurieou adourat_, etc. ou _Aurieou estendut_, etc. - -FUTUR - - _Aurai adourat_, etc. _Aurai estendut_, etc. - -INFINITIF PRÉSENT - - _Adourar_, _Estendre_. - -PASSÉ - - _Aver adourat_, _Aver estendut_. - -PARTICIPE PRÉSENT - - _Adourant_, _Estendent_. - -Le passif se conjugue par l’auxiliaire _estre_ en ajoutant le participe -passif _adourat_, _estendut_, etc... _Sieou adourat_, _sieou estendut_, -etc... - -On a vu que la seule différence de terminaison des verbes se trouve -dans l’imparfait, où les verbes qui ont l’infinitif en _ar_ font ce -temps en _avi_ et ceux qui ont une autre terminaison font l’imparfait -en _ieou_. D’après cela, il est facile de connaître les conjugaisons -provençales. Il est bien quelques verbes irréguliers; mais, comme -ils ont un rapport direct avec leurs correspondants français, il est -inutile d’en faire mention ici. - - -SECONDE PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -La synthèse de la langue provençale a tant de rapports avec la -française qu’il n’y a point de règles à donner, mais seulement des -observations à présenter sur les tournures des phrases. - -DES ARTICLES - -On met quelquefois l’article avant l’adjectif au lieu de le mettre -avant le substantif. C’est une chose qui nous est commune avec les -Grecs, et certainement c’est d’eux que nous tenons cette façon de nous -exprimer: _lou mieou béou_, _mon beau_; _lou mieou bel enfant_, _mon -bel enfant_; _lou sieou fraire_, _son frère_, etc. - -DES NOMS - -J’ai dit plus haut que les noms ne changeaient pas de terminaison dans -les nombres et qu’il était même reçu de ne pas ajouter l’_s_ final -pour désigner le pluriel, à moins que le mot suivant ne commence par -une voyelle. Mais cette règle n’est pas encore générale; on dit bien -_leis ais_, prononcez _lei zai_; mais on ne dit pas _les ais avien_ en -prononçant _lei-zai zavien_, mais _lei-zai-avien_; en sorte qu’il faut -nécessairement entendre parler le provençal ou l’écrire comme on le -parle. C’est un défaut de la langue, défaut qui ne doit pas surprendre -ceux qui savent que les idiomes vulgaires n’ont pas de règles bien -certaines, et que l’usage est la première de ces règles. Les Provençaux -ne connaissent pas de mot qui forme seul un comparatif. C’est une faute -de dire en provençal: _milhour que l’autre, piegi que vous: meilleur -que vous, pire que vous_; il faut dire _plus milhour_, _plus piegi_, ce -qui, en français, serait un pléonasme détestable. - - -CHAPITRE II - -DES PRONOMS - -Les pronoms personnels se sous-entendent toujours devant les verbes, -comme on l’a vu dans les conjugaisons que j’ai placées en leur lieu. -Ainsi on dit _vendrai_, _je viendrai_; _esveray_, _il est vrai_, etc. - -Lorsqu’on parle de plusieurs personnes, on emploie toujours le pronom -_soun_, _sa_, comme s’il ne s’agissait que d’une seule: _ils viennent -de leur maison de campagne_, _venoun de sa bastido_. - -De même, l’on dit pour les deux nombres: _li ai dounat_, _je lui ai_ ou -_je leur ai donné_; _li digueri_, _je lui_ ou _je leur ai dit_, etc. - -Lorsqu’on parle indéterminément de quelque chose, on emploie la -particule _va_ au lieu de l’article _lou_, _le_, etc. Exemple: _Le -croyez-vous?_ _Va crésez?_ ou _va créseti? Je le ferai, va farai_. -Mais, s’il était question d’une personne, on dirait: _lou veiray_, _je -le verrai_. - -L’adverbe relatif _y_, qui signifie _en cet endroit-là_, s’exprime -en provençal par _li_: _Veux-tu y aller? Li voues anar? J’(y) irai, -l’anaraï_; _passes-y_, _passos-li_; _prends-y garde_, _pren li gardo_. - -Le relatif _qui_ s’exprime par _qun_ toutes les fois qu’il y a -interrogation: _Qun piquo?_ _Qui frappe?_ Mais, dans le cours d’une -phrase, il se rend par le mot _que_: _aqueou que douerme_, _celui -qui dort_; _lou cavaou_ ou _lou chivaou que vendra_, _le cheval qui -viendra_. - - -CHAPITRE III - -DES VERBES - -Le nominatif précède toujours le verbe; cependant j’ai souvent entendu -les gens de la campagne, et surtout les enfants, dire: _a dich moun -paire_, pour _moun paire a dich_. - -Le verbe _Estre_, _Être_, s’emploie ordinairement comme gouvernant -l’accusatif _si je fusse_ (_sic_) _en leur place_, _se fouguessi -elleis_. On dit aussi _se fougueissi d’elleis_ en sous-entendant _en -plaço_. - -Les infinitifs forment tout autant de noms substantifs: on dit _lou -proumenar_ pour _la proumenado_, _lou dourmir_ pour _lou souen_, -etc... Il semble même que cette façon d’exprimer les choses est plus -énergique. - -Il est d’usage encore d’employer le pronom _si_, se à la première -personne du pluriel: _nous nous reverrons_, _si vereins_; -_allons-nous-en_, _s’en anan_ ou _Enanen s’en_. - -On dit aussi: _sau pas ce que si fa_, _il ne sait pas ce qu’il -fait_; _quelle heure est-il?_ _quant soun d’houro?_ Ce qui signifie -littéralement: _combien est-il d’heures?_ - -Je ne dirai rien des adverbes et des prépositions, mais il y aurait -encore beaucoup de choses à dire sur les tournures des phrases. J’ai -cru qu’il ne serait pas hors de propos de donner une courte notice de -la poésie provençale et de citer quelques morceaux qui n’ont pas été -livrés à l’impression. - -L’auteur (comme exemple) donne un quatrain de Toussaint Gros, _sur la -Mort_; il cite la _Bourrido deis Dious_, de Germain, et un extrait du -_Nouveau Lutrin_, par d’Arvieux. - - -DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES ENTRE LE PROVENÇAL -PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS, -SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN -ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES - -Les nombreux exemples que nous avons donnés de la poésie provençale -nous dispensent de citer dans cet ouvrage des extraits, forcément -incomplets et qui n’ajouteraient rien à la beauté de la langue. Mais -ce que nous avons cru nécessaire de ne pas omettre, comme nous l’avons -dit précédemment, c’est un aperçu grammatical du Provençal tel qu’on -l’écrit et qu’on le parle aujourd’hui, d’après la méthode de la -nouvelle école félibréenne, en parallèle avec la grammaire d’Achard, -qui date des premières années du siècle dernier. Le lecteur pourra, -par lui-même, constater les différences qui existent entre les deux -orthographes et se faire une opinion, au point de vue linguistique et -orthographique, sur les œuvres qui ont précédé le mouvement félibréen -et celles qui l’ont suivi. - - -ALPHABET PROVENÇAL USITÉ DE NOS JOURS[102] - -L’alphabet provençal aujourd’hui en usage se compose de vingt-trois -lettres; l’_y_ et l’_x_ supprimés formaient la vingt-quatrième et la -vingt-cinquième avant la réforme orthographique. - -_A_ garde le son qu’il a en français; _B_ également, mais ne se -prononce pas à la fin des mots, comme _plumb_, plomb. - -_C_ ne diffère de la prononciation française que lorsqu’il est suivi -d’un _h_. Ainsi le mot chien s’écrit _chin_, et se prononce _tsin_. -Cependant cette prononciation est plutôt vauclusienne que marseillaise. -A Marseille, en effet, on écrit et on prononce _chin_. - -Le _D_, comme en français. Ainsi que le _b_, il ne se prononce pas à la -fin des mots: _verd_, vert. - -L’_E_, dans la grammaire d’Achard, ne devait pas, suivant l’usage -observé jusqu’à la Révolution, être accentué; aujourd’hui, sans accent -ou avec un accent aigu, il se prononce comme l’_e_ ouvert français. -Ainsi _devé_, devoir, _teté_, sein, sonnent comme cité, vérité. - -L’_E_ est ouvert s’il est suivi d’une consonne, comme dans _terro_, -terre, et encore s’il est surmonté d’un accent grave, comme dans -_venguè_, il vint. Il est faible à la fin des mots: _te_, toi; fort -dans les monosyllabes: _vese_, je vois. - -_F_, pour _efo_, comme en français. - -_G_, placé devant les voyelles _a_, _o_, _u_, est dur, comme dans -_goi_, boiteux; _gau_, coq; _degun_, personne; mais, devant un _e_ ou -un _i_, il se prononce comme le _z_ italien: soit _gibous_, bossu, que -l’on prononce _dzibous_. Toutefois, cette dernière prononciation n’est -pas usitée dans les Bouches-du-Rhône, où l’on continue à dire gibous, -comme s’il était écrit _djibous_. - -_H_, en provençal _acho_, n’est aspirée que dans quelques -interjections: _ho! ha! hoù! hoi! hèi!_ On l’emploie également -pour rendre le son _ch_ comme dans _charpa_, gronder, et remplacer -l’ancienne forme _lh_ pour séparer deux voyelles, ainsi: _famiho_, -famille; _abiho_, abeille; _Marsiho_, Marseille. - -_I_ se prononce comme en français: _camiso_, chemise; mais, dans les -monosyllabes _im_ et _in_, il prend en provençal la prononciation -latine; _simplo_, simple, _ansin_, ainsi; _cinsaire_, priseur; -_timbre_, timbre. - -Il y a aussi l’_i_ fort et l’_i_ faible: _pali_, pâlir; _pàli_, dois. - -Le _J_ devant l’_e_ et l’_i_ se prononce comme le _g_ ou le _z_ dans -le provençal rhodanien: _jamai_, pour _dzamai_, jamais; _genesto_, -_dzenesto_, genêt. A Marseille, on prononce _jamai_, _ginesto_. - -_K_ est peu ou pas usité en provençal, on le remplace généralement par -_c_, _qu_ et _ch_, suivant les cas. - -_L_ ou _élo_, comme en français; deux _l_ précédées de la voyelle _i_ -ne se prononcent pas. Ainsi: mouillé se prononce, en provençal, _mouyé_. - -_M_ ou _émo_, comme en français. Cette lettre équivaut à l’_n_ devant -un _b_ ou un _p_. - -_N_ ou _éno_, comme en français. - -_O_, comme en français dans le corps des mots, mais remplace l’e -français à la fin de quelques-uns. Exemple: _Prouvenco_, Provence; la -_peissounièro_, la poissonnière. - -_P._ En provençal, la forme _ph_ est remplacée par _f_: _farmacian_, -pharmacien. - -_Q_ conserve le son du _k_ français: _que_, que; _quitran_, goudron. - -_R_ ou _ero_ se prononce comme en français. - -_S_ ou _esso_ également. Deux _s_ en provençal remplacent l’_x_ -français. Ainsi Maximin se prononce et s’écrit: _Meissemin_; exemple, -_eissèmple_. - -_T_ ou _té_ conserve toujours en provençal le son dur, même lorsqu’il -précède un _i_ suivi d’une voyelle: _carretoun_, petite charrette; -_conventialo_, religieuse; _t_ dans la fin des mots ne se prononce pas: -_nougat_, nougat. - -_U_ ne se prononce pas exactement comme en français. Dans le mot -_un_, on le fait sonner comme dans _une_, tandis qu’en français il -se change en la diphtongue _eun_. Dans le cas où l’_u_ est précédé -des voyelles _a_, _e_, ou d’un _o_ accentué, il se prononce comme en -italien; exemple: _oustaù_, maison, que l’on prononce _oustaou_ suivant -l’ancienne orthographe; _néu_, neige, _ne-ou_, _pôu_, pour _poou_, sont -dans le même cas. - -_V_, _vé_, se prononce comme en français ainsi que le _z_, _izido_. - - -DIPHTONGUES - -Les diphtongues servent à unir deux voyelles ne formant qu’une syllabe. - -Les cinq voyelles forment en provençal plusieurs diphtongues; ainsi: - - _Ai_, qui se prononce: _aï_. - _Ei_, -- -- _eï_. - _Oi_, -- -- _oï_. - _Au_, -- -- _aou_. - _Eu_, -- -- _èou_. - -Exemples: - - _Aigo_, eau, se prononce d’une seule émission: _aïgo_. - _Rèi_, roi, -- -- _rèï_. - _Galoi_, joyeux, -- -- _galoï_. - -Avant la réforme orthographique, ces diphtongues s’écrivaient comme on -les prononçait. - -Comme _triphtongues_, les cinq voyelles donnent: - - _Iau_, dans _niau_, éclair. - _Iai_, -- _biais_, manière de faire. - _Ièi_, -- _pièi_, puis. - -Ces triphtongues se prononcent également par un simple son. - - -L’ACCENT TONIQUE - -L’accent tonique est la base de la prononciation du provençal. Dans les -mots terminés par _e_ ou par _o_, il doit se porter sur la pénultième, -ainsi: _capello_, chapelle, se prononce _capélo_; _campana_, cloche, -_campàno_; il se porte sur toute syllabe accentuée: _armàri_, armoire. - -Dans les mots terminés par _a_ et _i_, il se porte sur la dernière -syllabe: _verita_, vérité; _sournaru_, sournois; _durbi_, ouvrir. Mais, -dans le cas où la dernière syllabe terminée en _i_ est précédée d’une -syllabe qui porte un accent, l’_i_ devient muet, comme dans _barri_, -rempart. - -Si le mot est terminé par une consonne, on appuie plus fortement sur la -dernière syllabe: _auceloun_, petit oiseau. - -Dans les diphtongues, on doit appuyer sur la première voyelle: _l’ai_, -l’âne, se prononce _àï_. - -Dans le dialecte marseillais, la prononciation est souvent différente -de celle du rhodanien. Ainsi la voyelle _o_ se change souvent en _oue_; -exemples: - - _Font_, fontaine, fait fouent. - _Cor_, cœur, -- couer. - _Colo_, colline, -- coueli. - -_U_ se change en _ue_ quelquefois, comme dans: _adurre_, apporter, -_aduerre_. - -_Io_ se change en _ue_: _fio_, feu, fait _fue_; _agrioto_, cerise, fait -_agrueto_. - -_Ioù_ fait _uou_: _bioù_, bœuf, _buou_; _aurioù_, maquereau, _auruou_. - -_Ioun_ se change en _ien_: _nacioun_, nation, fait _nacien_; -_religioun_, religion, _religien_; _incarnacioun_, incarnation, -_incarnacien_. - - -DE L’ARTICLE - -Voici le tableau des articles en provençal singulier, en français et en -provençal pluriel: - - _Lou_, _la_, -- le, la, -- _li_, _les_, - _Doù_, _de la_, -- du, de la, -- _di_, _des_, - _Au_, _à la_, -- au, à la, -- _i_, _aux_, - _De_, -- du, de la, -- _de_, _des_. - -Dans le dialecte marseillais, _li_, _di_, _i_ font _lei_, _dei_, _ei_, -au singulier, et _leis_, _deis_, _eis_, au pluriel. - -L’_article_, en provençal, s’emploie comme en français devant les noms -communs. Il y a exception dans les proverbes, dans les énumérations et -quand des noms se trouvent liés à certains verbes. - -On l’emploie également devant les noms propres des personnes -généralement connues, et dans un sens familier: _la Marietto_, la -petite Marie; devant le nom d’un personnage jouissant d’une certaine -célébrité, il trouve aussi son emploi: _Victor Gélu es lou Bérengier de -Marsiho_, Victor Gélu est le Bérenger de Marseille. - - -DU NOM - -Il y a en provençal trois sortes de noms: le nom commun, le nom propre -et le nom collectif. - -Exemples de noms communs: _l’oustaù_, la maison; _l’escalo_, l’échelle; -_lou chin_, le chien. - -Exemples de noms propres: _Anfos_, Alphonse; _José_, Joseph; -_Goundran_, Gontran. - -Le nom de famille chez la femme affecte la forme féminine; on dira: -_Goundrano_, et la forme diminutive chez l’enfant, que l’on appellera -_Goundranet_. - -Exemples de noms collectifs: _la pinèdo_, bois de pins; _la -mélouniéro_, champ de melons; etc. - -Les noms terminés par un _o_ sont généralement féminins; il y a -toutefois exception pour les noms propres d’hommes, d’animaux mâles, de -science et de certaines professions. - -_La cadiero_, la chaise; _la telo_, la toile, sont des noms communs -féminins. Les noms qui se terminent par un _n_ deviennent féminins en y -ajoutant un _o_: _couquin_, _couquino_; ceux terminés en _r_ changent -cette lettre en la syllabe _so_: _voulur_, _vouluso_. - -Les noms terminés par un _e_ sont généralement du masculin: _ome_, -homme; _pese_, pois. - -Les terminaisons en _cioun_ sont féminines: _nacioun_, nation; -_donacioun_, donation; _creacioun_, création. - -Les terminaisons par _ta_ sont féminines: _carita_, charité. - -Celles en _aire_ et en _adou_ sont masculines: _pagaire_, _pagadou_, -payeur; _pescaire_, _pescadou_, pêcheur. - -Enfin les noms collectifs terminés en _rès_, _arès_, _eirés_, _un_, -_au_, sont du masculin. - -Il y a dans le dialecte marseillais quelques variations dans ces -diverses règles. Ainsi les mots terminés en _e_ ou en _o_ ou rhodaniens -se terminent par un _i_ en marseillais. Ainsi _juge_, juge, fait -_jùgi_; _justico_, justice, fait _justiçi_. - -Ceux en _ouso_ se changent en _ouo_; _urouso_, heureuse, fait _urouo_. - -Dans le provençal actuel, l’s a disparu en tant que marque du pluriel. -C’est par l’article qu’on reconnaît cette marque. On dit et on écrit -ainsi: _l’ome_, l’homme, au singulier; _lis ome_, au pluriel; etc., etc. - -La langue provençale est riche en augmentatifs et en diminutifs. - -Les augmentatifs donnent une idée de force et de grandeur, ils se -terminent en _as_ au masculin et en _asso_ au féminin. Ainsi: _oustaù_, -maison, devient _oustalas_; _ome_, homme, _oumanas_. - -Quelquefois, on se sert d’un augmentatif comme terme de mépris. On -dira de quelqu’un qui aura des manières communes et grossières: _ès un -pastras_, augmentatif de _pastre_, berger. Pour un homme sale: _ès un -pourcassas_. - -Les diminutifs sont employés comme termes d’amitié et aussi pour -exprimer l’idée de quelque chose de joli, de mignon. Au masculin, ils -se terminent en _oun_, _et_, _ot_, _in_; au féminin, en _ouno_, _eto_, -_oto_, _ino_. Ainsi on dira: d’une chemise, _camiso_, _camisoun_, -_camisoto_; _auceloun_, petit oiseau, _aucelet_; _chato_, jeune fille, -_chatouno_, _chatouneto_. - - -DES ADJECTIFS - -Les adjectifs, en provençal, sont tout aussi variés qu’en français, -et, comme les noms, quand ils sont qualificatifs, peuvent subir une -désinence augmentative ou diminutive. On dit ainsi d’un enfant doux et -sage: _ès brave_, _ès bravas_, _ès bravet_, _ès bravihoun_. - -Le genre se forme au masculin en ajoutant la lettre _o_, qui remplace -l’_e_ en français et l’_a_ espagnol et italien: aimable, _amablo_; -bonne, _buèno_; gracieux, _gracioso_; fortuné, _fourtunad_, et -fortunée, _fourtunado_. - -Il est cependant des cas où l’adjectif, terminé par un _e_ muet -en français, se termine en provençal par un _e_ ouvert. Ainsi: -invulnérable fait au masculin provençal _invulnérable_, et au féminin -_invulnérablo_. - -Les adjectifs qui, en provençal, se terminent au masculin par: - - _Aú_ font au féminin _Alo_. - _Aire_ -- -- _Arello_ ou _eiris_. - _Adou_ -- -- _Adouiro_. - _Eire_ -- -- _Erello_ ou _eiris_. - _En_ -- -- _Enco_. - _Eû_ -- -- _Ello_. - _Ieu_ -- -- _Ivo_ ou _ilo_. - _I_ ou _ique_ -- -- _Ico_. - _I_ ou _it_ -- -- _Ido_. - _Ou_ -- -- _Olo_. - _U_ -- -- _Udo_. - -Comme le nom, l’adjectif ne prend pas la forme du pluriel quand il est -placé après un nom pluriel. Ainsi, on dira: _l’ome brave_, _lis ome -brave_, les hommes sages. - -Placé avant un nom pluriel, l’adjectif s’accorde avec ce nom et prend -le pluriel: _la bello chato_, _li bélli chato_: la belle et les belles -filles. - -Dans le dialecte de Marseille les terminaisons en _i_ et en _is_ se -changent en _ei_ et _eis_. On dira donc ici: _lei béllei chato_, les -belles filles. - -Ne donnant ici qu’un abrégé de grammaire, nous passerons rapidement sur -les adjectifs numéraux, possessifs et démonstratifs. - -Pour les premiers, on dit: - - _Un_, _uno_ pour Un, une. - _Dous_, _dos_ -- Deux. - _Tres_ -- Trois. - _Quatre_ -- Quatre. - _Cinq_ -- Cinq. - _Sieis_ -- Six. - _Sèt_ -- Sept. - _Vue_ -- Huit. - _Noû_ -- Neuf. - _Dès_ -- Dix. - _Vounge_ -- Onze. - _Douge_ -- Douze, etc., etc., puis - _Proumié_ -- Premier. - _Seound_ -- Second. - _Tresen_ -- Troisième, etc. - -Quant aux adjectifs possessifs, ils font au masculin singulier: - - _Moun._ Mon. - _Toun._ Ton. - _Soun._ Son. - _Nostre._ Notre. - _Vostre._ Votre. - _Soun._ Leur. - -Au féminin, ils font: - - _Ma._ Ma. - _Ta._ Ta. - _Sa._ Sa. - _Nostro._ Notre. - _Vostro._ Votre. - _Sa._ Leur. - -Au pluriel: - -_Mi_, mes. _Ti_, tes. _Si_, ses. _Nostre_ ou _nostro_, nos. _Vostre_ ou -_vostro_, vos. _Si_, leurs. - -Les adjectifs démonstratifs sont: - - Au masculin. Au féminin. - _Aquèu._ Ce _Aquelo._ } - _Aquest._ Cet _Aquesto._ } Cette. - _Est_ ou _este_. Cet _Esto._ } - - Au pluriel. - _Aquéli._ _Aquesti._ _Èsti._ - -Pour le dialecte marseillais, même remarque que précédemment: - - _Mi_, _ti_. _Si_, _aquèsti_. _Aquèli_, _èsti_. - font _Mei_, _tei_. _Sei_, _aquestei_. _Aquèlei_, _èstei_. - - _Nostre_, _Nostro_, _Vostre_, _Vostro_. - font _Noste_, _Noueste_, _Vosto_, _Vouesto_. - - et { _Voste_ } - { _Vosto_ } fait _Voueste_ et _Vouesto_. - _Nôsti_ -- _Nouèstei_. - _Vôsti_ -- _Vouèstei_. - - -DES PRONOMS - -Les pronoms personnels sont, pour la première personne: - - _Ièu_, je, moi. - _Me_, me, moi. - _Nous_, nous. - _Nous aùtro_, nous autres. - ou _Noutre_, _Nautro_, nous. - -Deuxième personne: - - _Tu_, tu, toi. - _Te_, te, toi. - _Vous_, vous. - _Vous autre_, _vous autro_. } - ou _Vautre_, _Vautro_. } pour vous. - -Troisième personne: - - _Eù_, il, lui. - _Élo_, elle. - _Éli_, ils, eux, elles. - _Lou_, _la_, le, la. - _Li_, _lei_, les. - _Iè_, lui, leur, y. - _Se_, se, soi. - _En_, en, de lui, d’elle, d’un, d’elles. - -Les pronoms _ieù_, _tu_, _eù_, _nous_, _vous_, _éli_ se suppriment -généralement devant les verbes. On dit ainsi: - - _Rènde_ et non _ieù rende_. - _Rèndes_ -- _tu rèndes_. - _Rènd_ -- _eù rend_. - _Rendên_ -- _nous rendèn_. - _Rendès_ -- _vous rendès_. - _Rèndon_ -- _éli rendon_. - -Les pronoms possessifs sont: - - Au masculin singulier: - - _Lou mieù._ Le mien. - _Lou tieù._ Le tien. - _Lou sieù._ Le sien. - _Lou nostre._ Le nôtre. - _Lou vostre._ Le vôtre. - _Lou sieù._ Le leur. - - Au masculin pluriel: - - _Li mieù._ Les miens. - _Li tieù._ Les tiens. - _Li sieù._ Les siens. - _Li nostre._ Les nôtres. - _Li vostre._ Les vôtres. - _Li sieù._ Les leurs. - - Féminin singulier: - - _La mieùno._ La mienne. - _La tieùno._ La tienne. - _La sieùno._ La sienne. - _La nostro._ La nôtre. - _La vostro._ La vôtre. - _La sieùno._ La leur. - - Féminin pluriel: - - _Li mieùno._ Les miennes. - _Li tieùno._ Les tiennes. - _Li sieùno._ Les siennes. - _Li nostro._ Les nôtres. - _Li vostro._ Les vôtres. - _Li sieùno._ Les leurs. - - -PRONOMS DÉMONSTRATIFS - -Les pronoms démonstratifs ont cette particularité en provençal qu’ils -peuvent être employés sous deux formes différentes. - - 1º _Aquest_, aqueste, pour celui-ci. - _Aquesto_, pour celle-ci. - _Aquésti_, -- ceux-ci. - _Aquèù_, -- celui-ci, celui-là. - _Aquelo_, -- celle, celle-là. - _Aqueli_, -- ceux, celles, ceux-là, celles-là. - _Eiço_, -- ceci. - _Ço_, -- ce. - _Aco_, -- cela, ça. - - 2º _Aquest_, _d’eici_. } - _Aquest_, _d’aiça_. } Pour celui-ci. - - _Aquesto_, _d’eici_. } - _Aquesto_, _d’eiça_. } Celle-ci. - - _Aquèsti_, _d’eici_. } - _Aquèsti_, _d’eiça_. } Ceux-ci. - - _Aquèù_, _d’aqui_. } - _Aquèù_, _d’eila_. } Celui-là. - - _Aquelo_, _d’aqui_. } - _Aquelo_, _d’eila_. } Celle-là. - - _Aquèl_, _d’aqui_. } - _Aquèl_, _d’eila_. } Ceux-là, celles-là. - - _Eiço_, _d’eici_. } - _Aco_, _d’aqui_. } Celui-ci. - - _Aco_, _d’eila_. Cela. - - -PRONOMS RELATIFS ET DÉMONSTRATIFS - -Les pronoms relatifs s’emploient avec ou sans l’article suivant les cas. - -Exemples sans l’article: _quau_ ou _qu_ répond à qui; _que_, à qui, -que, dont; _de que_ ou _de qu_, à de qui, dont. - -Exemples: _quau m’aime me seguis_, qui m’aime me suive; _que ben -travaiho gagno de téems_, qui travaille bien gagne du temps. - -Avec l’article, mais peu usité: - - _Dou quau_, pour lequel; - _Doù quau_, -- duquel; - _Au quau_, -- auquel; - _La qualo_, -- laquelle; - _De la qualo_, -- de laquelle; - _A la qualo_, -- à laquelle. - - -DES VERBES - -En provençal, il y a, comme en français, deux verbes auxiliaires: -estre ou être; avé ou avoir. Mais, par contre, il n’y a que trois -conjugaisons: - -La première en _a_, qui correspond à _er_: _ama_, aimer; - -La deuxième en _i_, qui correspond à _ir_: _fini_, finir; - -La troisième en _e_, qui correspond à _dre_: _rèndre_, rendre. - -La conjugaison en _oir_ n’existe pas en provençal; mais, par contre, il -possède un grand nombre de verbes irréguliers qui s’y rapportent. - -Les verbes auxiliaires: - - -AVÉ -- AVOIR - -D’après la nouvelle méthode orthographique, on prononce et on écrit -_avé_ ou _agué_, _avedre_ ou _aguedre_ pour avoir, et non _aver_ usité -précédemment. - -Ce qui donne au passé: - -_Avé agu_ ou avoir eu, au lieu de _aver agut_. - -Participe présent: - -_Avènt_ ou _aguent_ pour ayant. - -Ainsi de suite pour les autres temps du verbe. - - -ESTRE -- ÊTRE - -Le verbe être, en provençal, a cette particularité qu’il se conjugue -sans le secours de l’auxiliaire avoir, comme cela a lieu en français. -Voici les principaux temps: - -INFINITIF - -_Estre_ ou _esse_, -- être. - -PASSÉ - -_Estre-esta_, -- avoir été. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Estènt_, _siguènt_, -- étant. - -PASSÉ - -_Esta_, qui a son féminin _estado_, -- été. - -PASSÉ INDÉFINI (DE L’INFINITIF) - -_Estènt_, _esta_, _estado_, -- ayant été. - -INDICATIF PRÉSENT - - _Sieù_, je suis. - _Siès_, tu es. - _Es_ ou _ei_, il est. - _Sian_, nous sommes. - _Sias_, vous êtes. - _Soun_, ils sont. - -IMPARFAIT - - _Ére_ (autrefois _éri_), j’étais. - _Eres_, -- tu étais. - _Ero_, -- il était. - _Erian_, -- nous étions. - _Erias_, -- vous étiez. - _Éron_, -- ils étaient. - -PASSÉ DÉFINI - - _Siguère_ ou _fuguère_, je fus. - _Siguères_ -- _fuguères_, tu fus. - _Sigué_ -- _fugué_, il fut. - _Siguérian_ -- _fuguérian_, nous fûmes. - _Siguérias_ -- _fuguérias_, vous fûtes. - _Siguéron_ -- _fuguéron_, ils furent. - -PASSÉ INDÉFINI - -_Sieù esta_ (primitivement _sieoun estat_), -- pour j’ai été. - -PLUS-QUE-PARFAIT - -_Ère esta_ (primitivement _éri esta_), -- j’avais été. - -PASSÉ ANTÉRIEUR - -_Siguère esta_ ou _fuguère_ (primitivement _sigueri estat_), -- j’eus -été, etc. - -FUTUR - -_Sarai_, _Saras_, _Sara_, _Saren_, _Sarès_, _Saran_, -- je serai, etc. - -IMPÉRATIF - -Le verbe être, en provençal, prend une troisième personne dans ce -temps: - - _Siègues_ ou _fuguès_, -- sois. - _Siègue_ -- _fugue_, -- qu’il soit. - _Siguen_ -- _fuguen_, -- soyons. - _Sigués_ -- _fugués_, -- soyez. - _Siegon_ -- _fugon_, -- qu’ils soient. - -SUBJONCTIF - -_Que siégue_ ou _fugue_, -- que je sois, etc. - -IMPARFAIT - -_Que siguésse_ ou _fuguésse_, -- que je fusse, etc. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Estènt_, -- étant. - -La première conjugaison des verbes est en _a_ ou en _ar_ qui correspond -à _er_. - -INFINITIF - -_Cantar_, -- chanter. - -INDICATIF PRÉSENT - -_Canti_, -- je chante. - -IMPARFAIT - -_Cantavi_, -- je chantais. - -PARTICIPE PASSÉ - -_Canta_, _cantado_, -- chanté, chantée. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Cantan_, -- chantant. - -FUTUR - -_Cantarai_, -- je chanterai, etc. - -SUBJONCTIF - -_Que canti_, -- que je chante, etc. - -Dans la première conjugaison, les verbes qui se terminent en _ia_, -comme _remercia_, et qui font en rhodanien _remercie_, _remerciès_, -_remercian_, etc..., changent cette terminaison en dialecte -marseillais, ainsi qu’il suit: _remercien_, _remerciès_, _remerciè_, -_remercias_, etc. - -Deuxième conjugaison en _i_: - -INFINITIF - -_Fini_, -- finir. - -PASSÉ - -_Avé fini_, -- avoir fini. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Finissènt_, -- finissant. - -PASSÉ - -_Fini_, _finido_, -- fini, finie. - -INDICATIF PRÉSENT - -_Finisse_, -- je finis. - -IMPARFAIT - -_Finissieù_, -- je finissais. - -PASSÉ DÉFINI - -_Finiguère_, -- je finis. - -FUTUR - -_Finirai_, -- je finirai. - -PASSÉ - -_Aurièù fini_, -- j’aurai fini. - -IMPÉRATIF - - _Finisse_, -- finis. - _Finigue_, -- qu’il finisse. - _Finissen_, -- finissons. - _Finissés_, -- finissez. - _Finigon_, -- qu’ils finissent. - -SUBJONCTIF - -_Que finigue_, -- que je finisse. - -IMPARFAIT - - _Que finiguesse_, -- que je finisse. - _Que finiguessiau_, -- que nous finissions. - -La troisième conjugaison se termine en _e_ et correspond à la quatrième -du français en _dre_, ainsi: _rèndre_ à l’infinitif, rendre. - -PASSÉ - -_Avé rendu_, -- avoir rendu. - -PARTICIPE PRÉSENT - -_Rendènt_, -- rendant. - -PASSÉ - -_Rendu_, _rendudo_, -- rendu, ue. - -INDICATIF - -_Rènde_, -- je rends. - -IMPARFAIT - - _Rendieù_, -- je rendais. - _Rendian_, -- nous rendions. - -PASSÉ DÉFINI - - _Rendeguère_, -- je rendis. - _Rendeguerian_, -- nous rendîmes. - -PASSÉ INDÉFINI - -_Ai rendu_, -- j’ai rendu. - -FUTUR - - _Rendrai_, -- je rendrai. - _Rendren_, -- nous rendrons. - -IMPÉRATIF - - _Rènde_ ou _rend_, -- rends. - _Rènde_, -- qu’il rende. - _Renden_, -- rendons. - _Rendès_, -- rendez. - _Rèndan_, -- qu’ils rendent. - -SUBJONCTIF - - _Que rènde_, -- que je rende. - _Que rènden_, -- que nous rendions, etc. - -IMPARFAIT - - _Que rendeguèsse_, -- que je rendisse. - _Que rendeguessian_, -- que nous rendissions. - -Les verbes pronominaux des trois conjugaisons se forment en provençal -en ajoutant les pronoms _me_, _te_, _se_, _nous_, _vous_, _se_. -Exemples: se couper, _me coupi_, _te coupès_, _se coupe_, etc... - -Enfin, pour terminer ce chapitre des verbes, nous ajouterons que, -comme en français, l’infinitif, en provençal, peut s’employer comme -substantif. Exemple: _lou dourmi_, le sommeil; _lou mangea_, le manger. - -L’accord du participe avec le sujet ou le régime diffère absolument des -règles grammaticales appliquées en français. _Es estado brave_, elle a -été sage; _l’oustaù qu’ai louga_, la maison que j’ai louée. - -Dans les verbes pronominaux, on se sert des pronoms, _me_, _te_, _se_, -_nous_, _vous_, _se_, que l’on supprime devant les personnes des verbes -_sieu_, _siès_, _ès_; mais, dans les autres cas et contrairement au -français, un seul pronom suffit au lieu de deux. Exemple: - - _Me conufessi_, je me confesse. - _Te conufessès_, tu te confesses, etc. - -Ces pronoms se placent après le verbe à l’impératif: - - _Taiso-te_, tais-toi. - _Taiso-se_, qu’il se taise. - _Teisen-nous_, taisons-nous. - _Teisaz-vous_, taisez-vous. - _Taisan-se_, qu’ils se taisent. - - -DE LA PRÉPOSITION - -Les principales prépositions usitées en provençal sont: - - _A_, en français _à_. - -Mais, devant un nom commençant par une voyelle, on la remplace par -_en_: _m’en vaù en Avignoun_. - - _Contro_, contre ou auprès d’eux. - _Davans_, devant ou avant. - _Darrié_, _à reire_, derrière. - _De_, pour, de ou en. - _Enco de_, _vers_, chez. - _Ente_, entre eux, parmi, au milieu de... - _Pèr_, par, pour, à travers, pendant. - _Séns_ ou _sènso_, pas, sans. - _Toucant_, vers, près de. - _Vers_, vers, du côté de, et chez. - - -DE L’ADVERBE - -On distingue en provençal plusieurs sortes d’adverbes. - -ADVERBES DE LIEU - -Dans ce genre d’adverbes, comme dans les adjectifs, on remarquera des -augmentatifs qui donnent aux mots une grande expression de clarté et de -force. - - _Eici_ ou _eicito_, ici. - _Pereici_, par ici. - _Aqui_ ou _aquito_, là. - _Pèraqui_, par là. - _Amount_ ou _peramount_, en haut, là-haut. - _Amoundaùt_ ou _peramoundaùt_, par là-haut. - _Avan_, en bas. - _Peravan_, là-bas. - _Alin_, _peralin_, et par là-bas. - _A bas_, _perabas_, au loin, plus loin. - _Eila_, _pereila_, là, là-bas, de l’autre côté. - _Eilamount_, _pereilamount_, là-haut, tout là-haut. - - _Eilavaut_, _pereilavaut_. } - _Eilalin_, _pereilalin_. } Là-bas, tout au loin. - _Eilabas_, _pereilabas_. } - - _Eiça_, çà, ici. - _Pereiça_. de ce côté-ci. - - _Eiçamount_, _pereiçamount_. } - _Eiçamoudaut_, _pereiçamoudaut_. } Vers cette hauteur. - - _Eiçavaut_, _pereiçavaut_. } Ici-bas, dans - _Eiçalin_, _périçalin_. } le pays lointain où - _Eiçabas_, _pereiçabas_. } nous sommes. - - _Ounté_, _mounté_, _vounté_. que pour où. - _Dedins_, _défouéro_. dedans, dehors. - -ADVERBES DE TEMPS - - _Vuei_, _aujour-d’uéi_, _encuei_, aujourd’hui. - _Aro_, _aier_, _deman_, maintenant, hier, demain. - _Anue_, _tard_, ce soir, tard. - _Quatecant_, _subit_, aussitôt, tout à coup. - _Subran_ ou _subre_, _lèse_, soudain, de suite. - _Autan_, _desenant_, jadis, désormais. - _Adés_, _tout-aro_, _tout-escas_, tout à l’heure. - _Sèmpre_, _toujour_, _jamai_, toujours, jamais. - _Enterin_, _entanterin_, _entrensen_, pendant ce temps. - _Mai_, _encoro_, encore. - -ADVERBES D’ORDRE - - _Avans_, avant. - _Piei_, puis. - _Proumieramen_, premièrement. - _Darrieramen_, dernièrement. - -ADVERBES DE QUANTITÉ - - _Pau_, _gaire_, peu, guère. - _Bèn-cop_, _forço_, beaucoup. - _Proun_, assez. - _Quàsi_, _quasimen_, presque. - _Mai_, davantage, plus. - _Majamen_, principalement. - -ADVERBES DE COMPARAISON - - _Mai_, _mens_, plus, moins. - _Autant_, autant. - _Miès_ ou _mieus_, mieux. - _Piéjé_, pire. - _Pulèn_, plutôt. - -ADVERBES DE MANIÈRE - - _Ansin_, _autan_, ainsi. - _Bèn_, _mau_, bien, mal. - _Vite_, _vitamen_, vite. - _D’aise_, _plan_, doucement, lentement. - _Courentamen_, couramment. - -ADVERBES DE DOUTE, D’AFFIRMATION ET DE NÉGATION - - _Beleù_, _bessai_, peut-être. - _Segur_, sûrement. - _O_, _si_, oui. - _Noun_, _nani_, non. - - -DE LA CONJONCTION - -Les principales conjonctions sont les suivantes: - - _E_, et. - _Emai_, et, aussi, quoique. - _Que_, que, car. - _Car_, car. - _Ni_, _ni mai_, _ni mens_, ni, pas davantage, pas moins. - _Mai_, mais, pourvu que. - _Se_, si. - _Or_, or. - _Dounc_, _adounc_, donc. - _O_, ou. - _Quand_, _quouro_, quand. - _Coume_, comme. - _Pamens_, pourtant. - _Tre que_, _entre que_, dès que. - _Enterin que_, tandis que. - _Doùmaci_, car, en effet, parce que. - _Perqué_, parce que, car. - -Les interjections, trop nombreuses pour être reproduites ici, sont -très usitées dans le provençal, pour exprimer la joie, la douleur, -la compassion, la crainte, le désir, l’admiration, la surprise, -l’aversion, le dégoût, l’indifférence, l’approbation, etc... - - -CONCLUSION - -Ici se termine l’exposé grammatical du provençal parlé et écrit -selon la nouvelle méthode orthographique. Nous en avons puisé les -principaux éléments dans les ouvrages du Frère Savinien et la -_Grammaire_ de dom Xavier de Fourvières qui, aujourd’hui répandue dans -les écoles congréganistes des départements de Vaucluse, du Gard, des -Bouches-du-Rhône et du Var, rend les plus grands services aux élèves -en facilitant leurs progrès, tant dans la langue française que dans la -langue du pays natal. Nous renouvelons le vœu déjà formulé, à savoir -que cet ouvrage ainsi que ceux du Frère Savinien (_Lectures ou versions -provençales-françaises_) soient répandus également dans les écoles -communales laïques (garçons et filles) de tous nos départements du Midi. - -Nous ne saurions trop insister sur l’application de la méthode de dom -Xavier de Fourvières et du Frère Savinien, dont les résultats passés -garantissent les succès futurs. Ce faisant, nous ravivons la pensée, -nous nous associons au intentions de ceux qui l’ont patronnée et -encouragée par leurs discours ou leurs écrits. Elle a été recommandée -au Ministre de l’Instruction publique par _M. de Boislisle_, qui -présidait le Congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements -à la Sorbonne, en 1896; par _Mistral_, le grand poète de notre -Provence, qui, dans une lettre rendue publique adressée à l’auteur, en -signalait les avantages en un style étincelant de verve, de logique -et de clarté; par _Paul Meyer_, le distingué directeur de l’École des -Chartes; par _Mgr Dupanloup_, l’évêque patriote, dont le souvenir -est encore présent à la mémoire de tous les Français qui l’ont vu -lutter contre l’invasion allemande, en 1870; par _Michel Bréal_, qui -n’a jamais cessé d’être l’apôtre de cette juste revendication; par -_Saint-René Taillandier_, qui disait si justement: «Pour fortifier -le sentiment de la grande patrie, il faut cultiver les traditions et -la langue de la petite province; pour atteindre ce but et obtenir -les meilleurs résultats, il faut faire voir aux enfants les rapports -intimes, profonds, naturels du provençal et de la langue nationale. -Ainsi envisagée, l’étude du provençal ne peut être qu’utile, car, en -même temps qu’elle nous attache plus fortement à notre foyer, à notre -Provence, elle nous fait mieux aimer la France, en nous montrant -l’unité de notre origine et le berceau commun de notre développement.» - -Ici se termine cet ouvrage que nous mettons sous la haute protection -des noms autorisés que nous venons de citer, aussi bien que de tous -ceux qui s’intéressent à notre passé historique, à notre langue -provençale et à sa propagation dans nos écoles du Midi, où elle sera -le moyen le plus sûr, le plus prompt et le plus direct d’améliorer -l’enseignement de la langue nationale: le français. - - -NOTES - - [102] D’après le Frère Savinien. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I - - LES FÊTES - - Pages. - Histoire.-Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes - des Provençaux 1 - _Fêtes civiles._--Le jour de l’an 4 - Les Rois 4 - Le Carnaval 5 - Danse des Olivettes 5 - Les Jarretières.--Les Bergères.--La Cordelle 6 - Les Moresques et les Épées 7 - Leis Bouffet.--Leis Fieloué.--La Falandoulo 7 - La Reine de Saba 8 - Caramantran 9 - _Fêtes religieuses._--La Chandeleur 10 - Les Rameaux.--La Semaine sainte.--Pâques 11 - La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque 12 - La Fête-Dieu.--La fête, les jeux 15-20 - La Saint-Jean 20 - La Toussaint.--Les Morts.--La Noël 21 - La Messe de Minuit.--Leis Caléna 23 - _Jeux._--Leis Roumevage.--Les Joies 24 - La Targo 24 - La Bigue 25 - Courses d’hommes et d’animaux 25 - Combats de taureaux 26 - La lutte 28 - Le saut.--La barre.--Le disque 28-29 - Les boules.--La cible.--Les palets 29 - Le mât de cocagne.--Les grimaces 29 - Les cartes.--Le coq 29-30 - - II - - USAGES - - Le Baptême 31 - Le Mariage.--Les Funérailles 32-33 - Les Quatre Saisons 34 - Le Costume 37 - _Les Mœurs._--La vie domestique 41 - La vie sociale 44 - - III - - LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE 47 - - IV - - LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE - - Période de formation 59 - Période d’affirmation 66 - Ses statuts 66 - - V - - LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870 - - Les Cigaliers et les Félibres de Paris 77-78 - Leur groupement.--Création de la première société - méridionale.--_La Cigale_ 78 - Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du - _Félibrige de Paris_ 79 - Son programme.--Ses statuts 82 - De l’utilité de l’épuration du provençal 94 - - VI - - HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE - - AVANT-PROPOS 99 - Histoire des dialectes du Sud-Est de la France 99 - Langue ligurienne 102 - -- grecque 105 - -- latine 110 - Langues barbares 116 - Langue francique ou théotisque 118 - -- romane 121 - - VII - - ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE 123 - - La langue romane dans le nord et le midi de la France 126 - De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le - développement de la langue romane 130 - Période des Trouvères et des Troubadours 130 - Les Trouvères 132 - Les Troubadours 134 - - VIII - - DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LA LITTÉRATURE DU NORD - - Le vers 138 - La chanson 139 - Le chant 140 - Le son.--Le sonnet 140 - Le planh (ou complainte) 141 - La cobla (ou couplet) 141 - La tenson 142 - Le sirvente 143 - La pastourelle 146 - La sixtine 148 - Le descord (pièces irrégulières) 148 - L’aubade et la sérénade 148 - Ballade.--Danse.--Ronde 149 - Épître.--Conte.--Nouvelle 149 - - IX - - DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES - ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE 151 - - _Les Cours d’amour_ 154 - Code d’amour 154 - Jugements des Cours d’amour 154 - Les cours d’amour en Provence 156 - Leur influence sur les mœurs 157 - - X - - DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE - SUR LES PREMIERS ESSAIS DU THÉÂTRE EN FRANCE 159 - - Croisade contre les Albigeois 164 - Décadence de la langue romane 171 - - XI - - LANGUE PROVENÇALE - - Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution 173 - Des divers dialectes des anciennes provinces de France - par rapport au roman 173 - Dialectes poitevin et vendéen 179 - -- de la Saintonge et de l’Aunis 182 - -- du Limousin 182 - -- de la Haute et Basse-Auvergne 183 - -- du Dauphiné et Bresse 185 - -- de la Guyenne et de la Gascogne 186 - -- de la Gironde 188 - -- du Languedoc 191 - -- de la Provence 194 - - XII - - GRAMMAIRE PROVENÇALE - - Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794) 197 - Différences linguistiques et orthographiques entre le - provençal parlé et écrit avant la Révolution et le - provençal de nos jours, selon l’Ecole Félibréenne, - d’après l’ouvrage du Frère Savinien et dom Xavier - de Fourvières 210-211 - - CONCLUSION 227 - - TABLES 229 - - - - -TABLE DES NOMS CITÉS DANS L’OUVRAGE - - A - - Achard, 99, 195. - Adalazie (V{tesse} d’Avignon), 156. - Adalhard (saint), 127. - Adam de la Halle, 163. - Adelung, 101. - Adhémar (de Valence), 170. - Agard (Pierre), 134. - Agoult (Béatrice d’), dame de Sault, 156. - Aillaud, 135. - Aimeri de Péguilhan, 136. - Alaete (dame d’Ongh), 156. - Alaete de Méolon, 156. - Alarcon, 153. - Albert de Sisteron, 151, 186. - Allardeau (Jean), évêque de Marseille, 175. - Alphonse II d’Aragon, 187, 191. - Alphonse de Castille, 161. - Amy (père), 82, 93. - Amy (fils), 93. - André (le Chapelain), 155. - Andrieux, 78. - Anselme Mathieu, 61, 63. - Antoinette de Cadenet (dame de Lambesc), 156. - Arène (Paul), 62. - Argent (d’), 178. - Armand de Carcassés, 143. - Arnaud de Cotignac, 195. - Armand Daniel, 135. - Armand de Marveil, 175. - Astros (d’), 62. - Astruc, 73, 191. - Athènes, 109. - Aubanel (Th.), 61, 62. - Aubert, 79. - Aubusson (J. d’), 160. - Auguis, 152. - Auran (Bénoni), 93. - Ausone, 109. - Authénon, 66. - Autun, 123. - Azaïs (G.), 54. - Azalaïs de Porcairagues, 194. - Azalaïs de Roquemartine, 194. - - B - - Bâle, 125. - Barnadou (Pierre), 188. - Barthès, 144. - Baudouin, 77. - Béatrix (C{tesse} de Provence), 156, 174. - Beaumarchais, 153. - Becket (Thomas), 166. - Belaud (Louis), 140, 177. - Belleval (Ch. de), 193. - Bellot, 55. - Bénédit, 55. - Bénétrix, 96. - Bénoni (Mathieu), 55. - Bergeret de Bordeaux, 61. - Bernard de Ventadour, 155, 182. - Bernay (Alexandre de), 118. - Béranger Ier, 174. - Berluc Pérussis, 73. - Bertrand d’Alamanon, 194. - Bertrand de Born, 187. - Bertrand Carbonel, 195. - Bertrand de Paris (dit Cercamons), 187. - Bertrand de Puget, 195. - Bertrane (dame d’Orgon), 156. - Bertrane (dame de Signe), 156. - Béziers, 168. - Bigot (de Nîmes), 194. - Blacas, 136, 195. - Blacasset, 195. - Blanche de Flassans (dite Blancaflour), 156. - Boccace, 153. - Boé (Jacques). Voir _Jasmin_. - Boislisle (de), 228. - Boissier (A.), 186. - Boissier de Sauvages, 194. - Bonaparte Wyse (William), 63. - Bonnet (Baptiste), 79, 82, 93. - Boniface III, de Castellane, 195. - Bornier (de), 69. - Boson, 123. - Bouchor (M{ce}), 97. - Bourciez, 97. - Bourdillon (l’abbé), 186. - Bousquet (C.), 178. - Bréal (Michel), 97, 228. - Bréval (Mme), 86. - Briaude d’Agoult, 156. - Brunet (Jean), 61. - - C - - Cairéls (Elias), 136. - Caldagnès, 184. - Calvet, 63. - Calvo, 153. - Canonge, 62. - Cardinal (Pierre), 135, 143. - Carloman, 123. - Carry, 195. - Casavétéri (Jean de), 192. - Castelloza de Mairona, 184. - Castil-Blaze, 61. - Castrucci, 125. - Cazemajou, 74. - Cercamons (Bertrand de Paris), 187. - Cervantès, 153. - Chabanaud, 97. - Chailan (Fortuné), 55. - Champagne (C{tesse} de), 155. - Champeval, 183. - Charaire, 88. - Charlemagne, 123. - Charles d’Anjou, 174, 194. - Charles le Chauve, 123, 128. - Charles le Gros, 123. - Charles III du Maine, 174. - Château, 87. - Chaucer (Geoffroy), 152. - Chauvier, 88. - Cigala, 153. - Clara d’Anduze, 194. - Clarence (duc de), 152. - Clarette (dame de Baulx), 156. - Clédat, 97. - Clopinel, 133. - Coblentz, 123. - Coïmbre, 118. - Columelle, 109. - Conrad, 125. - Constant, 97. - Constantin, 121. - Corneille, 153. - Cornélius-Gallus, 109. - Coucy (Raoul de), 134. - - D - - Damase-Arbaud, 61, 63. - Dante, 152, 153. - Daubian, 195. - Dauphin d’Auvergne, 184. - Deluns-Montaud, 92. - Désanat, 55. - Desmons, 96. - Deudes de Prades, chanoine de Maguelonne, 136. - Devoluy (Pierre), 73. - Die (C{tesse} de), 156. - Diouloufet, 51. - Donat, 126. - Doria, 153. - Doulce de Moustiers, 156. - Drouet (Jean), 182. - Duc (Lucien), 93. - Duclou (dom Léonard), 183. - Ducquercy, 79, 82. - Dufau, 93. - Dufour, 52. - A. Dumas, 78. - Dupanloup (Mgr), 228. - Duparc, 91. - Dupuy (de Carpentras), 185. - - E - - Eléonore d’Aquitaine, 155. - Elyas de Barjols, 187. - Elyas Cairels, 187. - Elys (dame de Meyrargues), 156. - Enjalbert, 93. - Espagne, 160. - Évêque de Clermont, 184. - - F - - Fabre d’Olivet, 50. - Faydit (Ganselme), 136, 160, 182. - Faure (H.), 93. - Faure Maurice. Voir _Maurice Faure_. - Fesquet, 120. - Figueira, 194. - Flagy (Jean de), 133. - Floret, 62, 194. - Folquet de Lunel, 187. - Folquet de Marseille, 194. - Folquet de Romans, 136, 186. - Fontenelle, 81. - Foucart, 91. - Fourès (A.), 93. - France, 64, 172, 177. - Frédéric II, 178. - Froissard, 153. - Funel, 96. - - G - - Gaidon, 62. - Galéas (duc de Milan), 154. - Gander, 133. - Garcin, 55. - Gardet (J.), 93, 94. - Garins d’Apchier, 193. - Gastinel, 55. - Gaston de Turenne, 171. - Gauthier, 55, 90. - Gélu (Victor), 61. - Génin, 194. - Geoffroy Rudel, 187. - Germain, 60. - Gibert de Montreuil, 133. - Giera (Paul), 61. - Gilliéron, 97. - Gineste (Raoul), 93. - Giorgo, 153. - Girard de Roussillon, 130. - Giraud (Henri), 93. - Giraud Leroux, 194. - Giraud de Calençon, 160, 161, 187. - Giraud de Borneil, 182. - Giraud Riquier, 160. - Glayse, 82, 194. - Godin, 183, - Goudouli, 191. - Gourdoux, 55, 94. - Granet, 195. - Gras (Félix), 64, 72, 94. - Grégoire le Grand, 126, 193. - Grivolas, 82. - Gros de Marseille, 178. - Groslong. Voir _Devoluy_, 73. - Guillaume de Ballaun, 194. - Guillaume de Castro, 155. - Guillaume (C{te}) de Clermont, 171. - Guillaume de Durforte, 187. - Guillaume de Latour, 187. - Guillaume Mayret, 186. - Guillaume de Poitiers, 134. - Guillaume de Saint-Didier, 139, 142. - Guillelmette Monja, 160. - Guy Guérujat, 194. - Guy d’Ursel, 195. - - H - - Hauser (F.), 93. - Hélène (dame de Mont-Pahon), 156. - Henri IV (d’Angleterre), 154. - Hercule, 93. - Hermon, 102. - Hermengarde, 123. - Hermyssende (dame de Posquières), 156. - Hessels, 127. - Hesychius, 104. - Hombres (d’), 194. - Honorat (S.-J.), 50. - Honorius IV (le pape), 172. - Hugues, 125. - Hugues Brunot de Rodez, 187. - Huguette de Forcalquier (dame de Trets), 156. - Hygin, 109. - - I - - Injalbert, 93. - Innocent III (le pape), 167. - Isabelle des Berrihons (dame d’Aix), 156. - Isnardon, 55. - - J - - Jasmin, 52. - Jausserande de Claustral, 156. - Jean Estève (de Béziers), 195. - Jean Estève, 146. - Jean Riquier, 195. - Jeanroy, 97. - Jehanne de Baulx, 156. - Jordan, 186. - Jubinal (Achille), 162. - - L - - Laborde (Raymond), 97. - Lactance, 109. - La Fare-Alais, 55, 194. - Lamartine, 78. - Lambert, 134. - Lamétrie, 178. - Lancastre (duc de), 154. - Laurent (Bonaventure), 62. - Laurette de Saint-Laurent, 156. - Lazarine de Manosque, 90. - Leconte de Lisle, 86. - Legrand d’Aussy, 137. - Legré Touron, 62. - Léopold Robert, 36. - Lépinay, 183. - Leroux de Lincy, 152. - Lesage, 153. - Leygues, 90. - Lope de Vega, 153, 178. - Lorris (Guillaume de), 133. - Loubet, 93. - Louis d’Italie, 124. - Louis VII, 155. - Louis XIV, 175. - Louis le Germanique, 128. - Luitprand, 121. - - M - - Mabille de Villeneuve (dame de Vence), 156. - Mabille (dame d’Yères), 156. - Macabrés, 182. - Magdeleine de Salon, 156. - Mahomet Althamar, 121. - Malespina, 153. - Malespina (M{ise} de), 156. - Marcel, 93. - Marignan, 93. - Mariéton, 61, 75. - Marseille, 109. - Martelly, 62. - Martial, 109. - Martin fils, 90, 105. - Massip, 94. - Mathieu-Lacroix, 53. - Matzner, 152. - Maurice-Faure, 74, 77, 79, 82, 92. - Méry, 78. - Métastase, 193. - Meung (J. de), 133. - Meyer (Paul), 97, 228. - Miale, 93. - Michel (Sextius), 87. - Millet (J.), 186, 195. - Millin, 134. - Mistral (F.), 61, 62, 63, 72, 99, 228. - Moine de Montaudon (Le), 151, 184. - Molière, 153. - Montaille, 124. - Moquin-Tandon, 54, 78. - Muret, 169. - Mushacki, 118. - - N - - Nat de Mons, 194. - Natibor (ou Tiberge de Seranon), 195. - Navarrot, 61. - Nazur, 186. - Nice, 87. - Nostradamus, 174. - - O - - Ogier, 185. - Ollivier (Jules), 186. - - P - - Papon, 195. - Passy (Paul), 97. - Pasturel, 184. - Paulet de Marseille, 195. - Peire d’Auvergne, 139. - Pélabon, 55. - Perbosc, 96. - Perdigon, 194. - Pérez (Antonio), 153. - Pétrarque, 152, 153, 182. - Pétrone, 109. - Peyrols, 184. - Peyron-Bompar, 177. - Peyrotte, 54. - Phanette de Gantelme (dame de Romanin), 156. - Philippe-Auguste, 167. - Pichot, 78. - Pierquin de Gembloux, 186. - Pierre de Barjac, 194. - Pierre de Castelnau, 165. - Pierre Vidal. Voir _Vidal_, 191. - Plantier, 93. - Pomponius Mela, 109. - Poncy (Ch.), 62. - Pons de Capdeuil, 136, 141, 193. - Pope, 152. - Prothis, 104. - Provence, 1. - Provence (C{te} de), 6. - Puech, 177. - Puget, 195. - Puy-Laurens (Guil. de), 168. - - Q - - Quevedo, 153. - - R - - Rachilde, 124. - Racine, 186. - Rajambaud, 134. - Rambaud de Vaqueiras, 136, 142. - Rancher, 61. - Rascasse (Cécile), 156. - Raymond (évêque de Nice), 134. - Raymond (Pierre), de Toulouse, 194. - Raymond VI (C{te} de Toulouse), 165, 169. - Raymond-Bérenger, 193. - Raymond-Bérenger V, 195. - Raymond de Castillon, 171. - Raymond-Roger II de Béziers, 167. - Raymond de Saint-Gilles, 171. - Raymond de Solas, 195. - Raynouard, 48. - Reboul, 194. - Renaud, 90. - René (le roi), 175. - Rennes, 97. - Reymonenq, 55. - Richard (le roi), 136, 160. - Richard de Noves, 125. - Rieu, 87. - Riffart, 93. - Rigaut de Montpellier, 61, 193. - An. Rivière, 63. - Rixende de Puyvard (dame de Trans), 156. - Roch-Bourguet, 61. - Rocher (de), 93. - Rodel (Jean), 136. - Rodolphe (le roi), 124. - Rogier (Pierre), 184. - Rome, 168. - Roqueferrier, 194. - Roquefeuille (Ysarde de), 156. - Rostangue (dame de Pierrefeu), 156. - Roumanille, 55, 59, 61, 72. - Roumieux, 62, 63, 91. - Rousselot (l’abbé), 97. - Roux (J.), 91, 183. - Roux-Renard, 93. - Roux-Servine, 93. - - S - - Saboly, 178. - Sabran (Hugonne de), 156. - Saint-Antoni (V{te} de), 186. - Saint Bernard, 165. - Saint Louis (roi), 160. - Saint-Pol (C{te} de), 169. - Sainte-Beuve, 53. - Sainte-Palaye, 139. - Saluce (M{ise} de), 156. - Savari de Mauléon, 182. - Savinien (le frère), 96, 97, 227. - Schaffhouse, 125. - Schœll (Frédéric), 114. - Séguier (l’abbé), 194. - Silius Italicus, 109. - Simon de Montfort, 169. - Sordel, 153. - Stéphanette de Baulx, 156. - Swynford, 142. - - T - - Taillandier (René), 228. - Tallard (Anne, V{tesse} de), 156. - Tandon, 194. - Tarif, 118. - Tavan (A.), 61, 73, 94. - Théodoric, 123. - Théroalde, 133. - Thibaut de Champagne, 136. - Thomas (A.), 97, 174. - Tiberge de Séranon, 158, 195. - Titien (le), 166. - Tournier (A.), 93. - Tourtoulon (de), 79, 81, 194. - Trogue-Pompée, 109. - Troubat (Jules), 73. - Troubat (Antoine), 93. - - U - - Ulphilas, 117, 118. - Ursynes des Ursières, 156. - - V - - Valence, 124. - Vertfeuil, 165. - Victor Hugo, 153. - Vidal (Pierre), 191. - Vienne, 124. - Vigne (l’abbé), 50. - Villemain, 81. - Villeneuve-Esclapon, 79. - Violante (princesse), 154. - Vitet, 97. - Voiture, 153. - - W - - Wagner-Robier, 93. - Wistace, 152. - Wœlfel, 118. - - X - - Xavier de Fourvières (dom), 227. - » de Ricard, 77. - - Z - - Zacharie, 127. - - - - -BIBLIOGRAPHIE - - - Achard, _Dictionnaire provençal_ et _Grammaire provençale_. - - Berluc-Pérussis (de), _Carte des dialectes et sous-dialectes - provençaux_. - - Castor (J.-J.), _l’Interprète provençal_. - - Crousillat, _la Bresco_. - - Donadieu, _les Précurseurs des Félibres_. - - Dietrich-Behrens, _Bibliographie des patois gallo-romains_ (trad. par - Rabiet) (1889). - - Duclo, _Grammaire française expliquée au moyen de la langue - provençale_ (1826). - - Fabre d’Olivet, _Poésies occitaniennes et Cours d’amour_ (1804). - - Féraud, _le Saint-Evangile_ (_selon saint Matthieu_), en provençal - (1866). - - Garcin (E.), _Dictionnaire provençal-français_ (1823-1841). - - Gazier, _Lettres à Grégoire sur les patois de France_. - - Gélu (V.), _Chansons provençales_ (1856). - - Honorat, _Dictionnaire provençal-français_. - - Jasmin, _Œuvres_ (1825). - - Jourdanne, _Histoire du Félibrige_. - - Laugier de Chartrouse, _Nomenclature patoise des plantes des environs - d’Arles_ (1859). - - Laincel (de), _Des Troubadours aux Félibres_. - - Morel (M.), _Lou Galoubé_ (1828). - - Papon, _Origines et progrès de la langue provençale_ (1776) (Histoire - de Provence). - - Pellas, _Dictionnaire provençal-français_ (1723). - - Pierquin de Gembloux, _Histoire des patois_ (1858). - - Raynouard, _Choix de poésies des Troubadours. Grammaire romane_ - (1816). - - Roumanille, _Œuvres_ (1852). - - Roux (J.-L.), _Contes daù villagé_ (1869). - - Savinien (le Frère), _Grammaire et exercices en langue provençale à - l’usage des écoles primaires_ (1882). - - Tourtoulon (de), _Des parlers populaires comparatifs entre Vintimille - et Antibes_ (1890). - - Vidal, _Etude sur les analogies linguistiques du Roumain et du - Provençal_ (1885). - - Villeneuve (de... Christ.), _Statistique des Bouches-du-Rhône_ (1821). - - Xavier de Fourvières (dom), _Grammaire provençale et exercices - à l’usage des écoles primaires_ (1893).--_Lou pichot Trésor daù - Félibrige_ (1901). - - -TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, RUE GAMBETTA. - - - * * * * * - - - Corrections dans la Table des matières - et dans les titres des chapitres et sections - - Page 210: Titre de section inséré: - «DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES ENTRE LE PROVENÇAL - PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS, - SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN - ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES». - - Page 227: Titre de section inséré: «CONCLUSION». - - Page 229 (Table des matières): «I — HISTOIRE» remplacé par - «I — LES FÊTES». - - «Caractère.—Mœurs.—Usages.» etc. remplacé par - «Histoire.—Caractère.—Mœurs.—Usages.» etc. - - Page 230: «V — LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870» remplacé par - «V — LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS». - - «Les Cigaliers et les Félibres de Paris» remplacé par «Les Provençaux - à Paris après 1870». - - Titre ajouté: «De l’utilité de l’épuration du provençal». - - Page 231 (Chapitre VII): Titre ajouté: «La langue romane dans le nord - et le midi de la France». - - Page 232: «XI — LE PROVENÇAL DEPUIS LE ROI RENÉ JUSQU’A LA RÉVOLUTION» - remplacé par «XI — LANGUE PROVENÇALE». - - Titre ajouté: «Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution». - - XII — GRAMMAIRE PROVENÇALE: l’original ajoute «(D’APRÈS - ACHARD), 1794» que nous avons supprimé. - - «Abrégé de la grammaire provençale (d’après dom Xavier de Fourvières)» - remplacé par «Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794)». - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PROVENCE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
