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-The Project Gutenberg eBook of La Provence, by Henri Oddo
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: La Provence
- Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et
- son action sur la langue provençale, avec une grammaire
- provençale abrégée
-
-Author: Henri Oddo
-
-Release Date: August 3, 2022 [eBook #68675]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The
- Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PROVENCE ***
-
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- Au lecteur
-
- L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée,
- mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à
- l’impression ont été corrigées. Également à quelques endroits la
- ponctuation a été corrigée.
-
- La Table des matières ne correspondait pas exactement aux titres
- dans le livre. Quelques corrections ont été apportées, qui sont
- indiquées à la fin du livre.
-
- Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées à la fin
- de chaque chapitre.
-
- Le texte imprimé en gras ou en italiques dans l'original est
- représenté =en gras= ou _en italiques_. Les abréviationss comme
- C{tesse} (Comtesse) indiquent que dans l'original les lettres sont
- en exposant.
-
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-
- HENRI ODDO
-
- LA
- PROVENCE
-
- Histoire
-
- Usages, Coutumes, Idiomes, etc.
-
- PARIS
- H. LE SOUDIER
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-
- LA
- PROVENCE
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-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- =UN FÉLIBRE AVANT LE FÉLIBRIGE= à la cour de la
- duchesse du Maine, à Sceaux.--Mouret (J.-J.),
- d’Avignon. Broch. in-18 =1= fr. »
-
- =LE CHEVALIER PAUL= (lieutenant-général des armées
- navales du Levant), 1598-1668. Préface de M. de Mahy,
- ancien ministre de la Marine.
-
- Édition non illustrée, 1 vol. in-18 jésus =3= fr. =50=
- -- illustrée, 1 vol. in-18 jésus =5= fr. »
-
- =DE L’UTILITÉ DES IDIOMES DU MIDI= pour l’enseignement
- de la langue française. Broch. in-8º =1= fr. =50=
-
- =LE CHEVALIER ROZE= (campagne d’Espagne, 1707; peste
- de Marseille, 1720). 1 vol. gr. in-8º.
-
- Édition illustrée, brochée =3= fr. =50=
- -- reliée =5= fr. »
-
- =LA PROVENCE.= Usages, coutumes, mœurs et idiomes depuis
- les origines jusqu’au _Félibrige_.
-
- 1 beau vol. in-4º avec illustrations. Broché =7= fr. »
- Relié =8= fr. =50=
-
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
-
- =AU PAYS DES CIGALES.= Contes, nouvelles et légendes
- provençales. 1re série, 1 vol. in-8º =3= fr. =50=
-
-
-
-
- HENRI ODDO
-
- LA
- PROVENCE
-
- USAGES, COUTUMES, IDIOMES
- DEPUIS LES ORIGINES
-
-
- LE FÉLIBRIGE
- ET SON ACTION SUR LA LANGUE PROVENÇALE
- AVEC UNE GRAMMAIRE PROVENÇALE ABRÉGÉE
-
- OUVRAGE ORNÉ D’ILLUSTRATIONS ET DE PORTRAITS
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE H. LE SOUDIER
- BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174
-
- 1902
-
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-LA PROVENCE
-
-
-
-
-I
-
-LES FÊTES
-
- Histoire.--Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes
- des Provençaux.--_Fêtes civiles._--Le Jour de l’an.--Les Rois.--Le
- Carnaval.--Danse des olivettes.--Les Jarretières.--Les Bergères.--La
- Cordelle.--Les Moresques et les Épées.--Leis Bouffet, Leis
- Fieloué.--La Falandoulo.--La Reine de Saba.--Caramantran.--_Fêtes
- religieuses._--La Chandeleur.--Les Rameaux.--La Semaine
- sainte.--Pâques.--La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque.--La
- Fête-Dieu.--La Saint-Jean.--La Toussaint.--Les Morts.--La Noël.--La
- Messe de minuit.--Leis calénas.--_Jeux._--Les Roumerages.--Les
- Joies.--La Targo.--La Bigue.--Courses d’hommes et d’animaux.--Combats
- de taureaux.--La Lutte.--Le Saut.--La Barre et le Disque.--Les
- Boules.--La Cible.--Les Palets.--Mât de cocagne.--Les Grimaces.--Les
- Cartes.--Le Coq.
-
-
-Provence! Ce nom, évocation de tout un passé prestigieux dans les arts
-et les lettres, célèbre dans le commerce et l’industrie, glorieux par
-ses victoires, sympathique dans le malheur, est gravé en lettres d’or
-dans l’histoire des peuples.
-
-La place que cette ancienne province a occupée au cours des siècles
-a été assez importante pour expliquer l’intérêt dont elle a toujours
-été l’objet de la part des poètes, des romanciers et des historiens.
-Aujourd’hui, quelques départements représentent ce que fut l’ancienne
-Provence, et si, mêlée et confondue dans la grande patrie française,
-avec laquelle elle ne fait plus qu’un tout, elle a perdu une partie
-de son originalité en perdant sa couronne et le côté pittoresque
-qu’elle pouvait avoir au temps de ses comtes, du moins elle a acquis le
-bénéfice de la sécurité. Elle jouit des bienfaits dont la Révolution de
-1789 a doté la France lorsqu’elle lui a donné sa devise, qui devrait
-être celle de l’humanité tout entière: «Liberté--Égalité--Fraternité.»
-Ces bienfaits, d’ordre surtout économique, n’ont changé en rien
-l’aspect général de la Provence, qui est restée ce que la nature
-l’a faite: attrayante par son climat, sa situation admirable, ses
-fleurs et ses fruits, sa mer de saphir, son ciel bleu et son soleil
-resplendissant. Ses enfants sont dignes de leurs ancêtres. Comme
-eux, ils ont gardé l’amour du sol natal, des usages, des mœurs et
-des coutumes du vieux temps, à peine atténués par les effets de la
-centralisation et par la civilisation caractéristique de ce siècle. Ils
-doivent à leur climat un caractère vif et enjoué, ce qui ne les empêche
-nullement d’apporter dans les affaires sérieuses un esprit de suite et
-une expérience incontestés.
-
-Afin de mieux faire connaître cette partie si intéressante du sol
-français, nous remonterons jusqu’à l’époque où la Provence, pays riche
-et jouissant d’une civilisation avancée, vit son influence décroître
-après les ravages causés par l’invasion des Sarrasins et par les
-guerres qui suivirent la mort de Charlemagne.
-
-Les faibles successeurs de ce prince ne purent la conserver et dès
-lors, séparée de l’Empire, elle fut livrée sans défense aux incursions
-incessantes des hordes africaines. Elle perdit ainsi, non seulement
-le rang qu’elle occupait dans le monde, mais aussi un état social
-intérieur qui avait fait sa renommée au point de vue des lettres et des
-arts.
-
-Pendant cette période troublée, cette magnifique province, jadis si
-florissante, n’offrit plus que le spectacle lamentable d’un pays ruiné.
-A la prospérité matérielle, à la culture intellectuelle avaient succédé
-la misère et l’ignorance, et le manteau de l’obscurantisme s’étendit
-sur elle, éteignant les lumières de l’esprit et lassant tous les
-courages.
-
-Le spectacle qu’elle présente est alors lamentable: ses plaines,
-naguère couvertes de riches moissons et de villes florissantes, ne
-sont plus que landes et marais, ou ruines noircies par l’incendie.
-Les chemins sont défoncés, les ponts brisés; de sombres forêts,
-qui remontent les pentes des vallées, rendent les communications
-impossibles. La crainte de l’ennemi a forcé les paysans à construire de
-nouvelles maisons sur les hauteurs et dans les lieux les plus escarpés,
-sous la protection des châteaux forts. Ces constructions sont élevées,
-pressées les unes contre les autres, séparées par des ruelles étroites
-recouvertes souvent elles-mêmes par une voûte sombre qui supporte
-d’autres maisons: le tout entouré de remparts et de ponts-levis. Le
-matin, toute la population s’empresse de sortir pour se disperser dans
-la campagne et se livrer aux travaux agricoles. Cette campagne, hélas!
-se borne aux penchants des collines dominées par la forteresse. Plus
-bas, dans la plaine, il n’y a plus que marais ou forêts, et la culture
-y est devenue impossible par les incursions qu’y font constamment les
-Sarrasins.
-
-L’ingéniosité, la patience laborieuse de nos paysans se retrouvent
-jusque dans l’aménagement de ces collines pierreuses. Ils
-construisirent des murs en terrasse pour soutenir les terres et y
-cultivèrent l’olivier, la vigne, le blé et quelques légumes. Des
-sentiers étroits et pavés de cailloux formèrent des marches, que les
-bêtes de somme pouvaient gravir, et qui furent en même temps les seuls
-moyens de communication de l’homme avec ses semblables. Le soir,
-toute cette population rentrait pour se mettre sous la protection de
-la citadelle, où nuit et jour veillaient des sentinelles. Bien souvent
-elles signalaient l’ennemi, et alors la petite garnison sortait pour
-livrer bataille aux pillards ou protéger la retraite des ouvriers
-agricoles surpris dans leurs travaux. Ces alertes continuelles, ces
-combats incessants avaient fini par transformer le caractère de la
-population, qui passait facilement du travail des champs au métier des
-armes. Bientôt, sous les ordres de Boson, premier comte de Provence,
-elle put repousser les hordes barbares et soutenir ses droits contre
-le comte de Toulouse, qui lui disputait son territoire. Boson, par une
-sage administration des revenus de la province et la mise en culture
-des vallées, à l’aide des moines à qui il les avait abandonnées,
-changea l’aspect de ce malheureux pays, replongé, par près d’un siècle
-de misère, dans une quasi-barbarie. La sécurité ayant remplacé la
-crainte, les villes se repeuplèrent peu à peu et le pays reconquit
-bientôt, par l’énergie et le travail de son peuple, le rang qu’il
-occupait autrefois. Le régime municipal fut remis en vigueur sous le
-nom de _Consulat_. Marseille, Arles, Tarascon furent les premières
-villes qui s’érigèrent en républiques sous la protection de l’empereur
-et du pape. Ce fut pour la Provence le commencement d’une réforme
-politique complète et de la répartition des habitants en trois ordres
-distincts: clergé, noblesse, tiers-état. Chacun des ordres participait
-à l’administration, mais dans des conditions différentes. Le tiers-état
-se composait des bourgeois, des artisans et du peuple, dont les évêques
-et les abbés étaient les curateurs et les défenseurs, afin que le
-pouvoir de la noblesse fût pondéré. Enfin, par un acte daté du mois
-d’octobre 1247, les artisans furent groupés en corporations de métiers,
-avec statuts et privilèges. Chaque corporation avait à sa tête un chef
-de métier, qui fut admis dans le corps municipal[1].
-
-Ces dernières améliorations avaient été préparées sous les comtes de
-Barcelone, qui transformèrent également l’administration. Les mœurs
-s’adoucirent, la protection accordée aux lettres hâta les progrès de
-la civilisation, que la maison d’Anjou s’appliqua à étendre à toutes
-les classes de la société. Le roi René, particulièrement, favorisa
-le commerce avec l’Italie et l’Espagne, protégea les arts et la
-littérature, et lorsque à sa mort la Provence fit retour à la France,
-elle forma l’un des plus beaux fleurons de la couronne de Louis XI.
-
-La description des fêtes religieuses et civiles, des usages, des
-costumes et des mœurs des Provençaux demanderait un volume entier,
-surtout si, à l’exposé complet, on voulait joindre un commentaire
-détaillé. Nous élaguerons du cadre restreint de cet ouvrage tout
-ce qui est tombé en désuétude, faisant toutefois exception pour les
-parties du sujet qui, quoique n’ayant pas d’actualité, offrent un
-attrait particulier.
-
-
-FÊTES CIVILES
-
-Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se
-relient à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les
-pays et l’histoire de chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules,
-doivent fixer notre attention, parce qu’elles font partie intégrante de
-l’état social de la Provence et le caractérisent.
-
-
-=Jour de l’an.=--Il est spécialement consacré aux visites et aux
-souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le
-célébrer existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents
-désignés sous le nom de _Strenæ_, d’où le mot _Étrennes_; on remarquera
-d’ailleurs que la forme latine est mieux conservée dans le provençal:
-_Estrenos_. A Marseille, la période des étrennes commençait la veille
-de Noël et se continuait jusqu’au jour de l’an. Les femmes pétrissaient
-des gâteaux appelés _Poumpos_, dont elles se faisaient des cadeaux
-réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons et des jouets, que
-l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes inférieures
-ajoutent celui de la _Poumpo_, qui est d’origine grecque[2]. Dans les
-communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au
-jour de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année
-dans la rue, lorsqu’elles se rencontrent.
-
-A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants
-qui parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte
-d’honnête mendicité suffit, au dire des habitants, pour éviter la
-disette pendant toute l’année; l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane
-il n’y a de mendiants d’aucune espèce. Avant la Révolution, l’usage de
-donner un pain aux enfants qui venaient vous souhaiter la bonne année
-existait aussi à Alleins, et le pain était appelé _Lou pan calendal_.
-
-
-=Les Rois.=--La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de
-l’Épiphanie. Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici
-comment elle se passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents
-et amis autour de sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le
-souper. Au dessert, on apporte sur un plat, que la tradition voudrait
-d’argent, le gâteau dont les portions, coupées par un jeune enfant,
-sont mises sous une serviette. Le premier morceau tiré, dit _Part de
-Dieu_, est mis de côté pour être donné à un pauvre. Puis, prenant
-au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au chef
-de famille et continue par tous les convives en terminant par les
-serviteurs. Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du
-chef de famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit.
-Chacun se lève alors et crie: _Vive le roi!_ Après avoir choisi la
-reine, le couple rend les santés et, le repas fini, ouvre le bal.
-
-Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous
-les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres.
-
-L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée
-aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici
-l’élection du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se
-manifeste.
-
-Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à
-la fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la
-jeunesse se rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant
-des trois Mages, leur portant comme présents des corbeilles de fruits
-secs. Arrivée à la chapelle de Saint-Roch, elle se trouvait en face de
-trois jeunes gens costumés comme l’indique l’Écriture. Après avoir reçu
-corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient à l’orateur une bourse
-remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en courant, pour ne pas
-partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course folle qui se
-transformait en une _Falandoulo_, dans laquelle le fuyard restait pris.
-
-
-=Le Carnaval.=--Le carnaval, qui semble un reste des saturnales,
-est, en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres
-départements français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du
-carnaval italien, qui a le mieux conservé la physionomie des anciennes
-fêtes païennes. Quant au nom lui-même, Pasquier le fait dériver de
-_Carne vale_ (chair, adieu). On retrouve, en effet, ces mots dans
-le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui encore, les prononce:
-_Carneval_.
-
-
-=Danse des Olivettes.=--Cette danse, un peu tombée en désuétude, n’est
-plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire
-et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et
-Gémenos. Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps
-avec la cueillette des olives. Quant à son origine, on l’attribue à
-la rivalité de César et de Pompée, qu’elle est censée représenter. En
-conséquence, elle a été réglée ainsi qu’il suit:
-
-Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers
-officiers désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés
-d’un arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs, au son des
-tambourins, qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent différentes
-figures, telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de
-deux, le tricoté. Pendant ce temps, le héraut bat des entrechats et
-fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait d’une façon burlesque.
-
-Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en
-croisant les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince,
-c’est-à-dire César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé
-pendant lequel les danseurs poussent des cris de joie pour souligner
-la valeur de leurs chefs respectifs, puis se divisent en deux camps;
-Arlequin se place au milieu. On l’entoure en formant le cercle et en
-dansant une ronde qui finit par le croisement des épées. On l’élève
-sur cette espèce de plate-forme comme sur un pavois, et il chante en
-français le couplet suivant:
-
- Je suis un Arlequin
- Monté sur des épées,
- Comme un second Pompée,
- Avec mon sabre en main;
- Mettez bas Arlequin.
-
-On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en
-chevauchant les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec
-beaucoup d’agilité[3].
-
-
-=Les Bergères.--Les Jarretières.--La Cordelle.=--A peu de chose
-près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en bras
-de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur
-la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent
-le vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et
-de meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent
-sur le tambour de guerre et le fifre.
-
-Dans la danse des _Bergères_, les danseurs dévident leurs fuseaux
-et les danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des
-_Jarretières_, hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de
-chaque main une jarretière, s’enlacent et se dégagent tour à tour.
-Dans la _Cordelle_, le jeu est un peu plus compliqué. De l’extrémité
-d’une longue perche, que l’on place au milieu d’un cercle formé par les
-danseurs, pendent des cordons ou tresses de diverses couleurs, appelés
-_Cordelas_ en provençal. Chacun s’emparant d’un cordon s’écarte de
-façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. On saute en
-cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est d’entrelacer
-régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche d’une sorte
-de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En dansant
-en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont
-l’effet est charmant.
-
-Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence
-par les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes,
-d’où elles seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles
-exigeaient autrefois des costumes très frais et relativement chers.
-
-
-=Les Moresques et les Épées.=--Ces danses, que l’on attribue aux
-Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux
-précédentes, s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à
-Grasse, et aussi à Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé.
-
-Dans les _Moresques_, le costume consiste en une tunique blanche
-très courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est
-surtout le soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une
-main une gaule, au bout de laquelle se balance une lanterne en papier
-de couleur, et de l’autre une orange qu’il présente alternativement
-à chacune des danseuses qui sont à ses côtés. Puis les hommes et les
-femmes se mettent sur deux files qui se croisent. Le premier en tête
-de chaque file fait des gestes fort animés et variés, successivement
-imités par ceux qui suivent.
-
-La danse des _Épées_ a toujours lieu le soir. La seule différence qui
-existe entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des
-épées que l’on brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un
-combat qui a pour objet de défendre ou d’enlever les bergères. La
-musique se rapproche de celle du _boléro_ espagnol, où les grelots
-remplacent les castagnettes.
-
-
-=Leis Bouffet.=--=Leis Fieloué.=--=La Falandoulo.=--Dans les _Leis
-Bouffet_, les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et
-un soufflet à la main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant
-avec le soufflet et en chantant des couplets qu’ils improvisent sur un
-air fort gai consacré spécialement à cette danse.
-
-Les _Fieloué_, ou quenouilles, semblent une représentation satirique
-des travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes,
-leurs costumes sont toujours une exagération des costumes féminins.
-Ils portent tous de grandes quenouilles enveloppées de papier de
-différentes couleurs, formant des lanternes dans lesquelles brûlent
-des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues du village en faisant
-entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et les lanternes.
-Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, sont
-anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur
-origine.
-
-La _Falandoulo_ est assurément la plus ancienne de toutes, et la
-plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même
-est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette
-phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne
-indissoluble.
-
-Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non
-seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où
-les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne.
-Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus
-vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et
-du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée
-spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des
-deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance
-ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui
-faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre
-la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des
-derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt,
-ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il
-cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés
-entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de
-le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille
-cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de
-toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres
-de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur
-fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les
-suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion
-plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du
-Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse
-et de sympathie.
-
-
-=La Reine de Saba.=--Parmi les divertissements disparus, il en est
-un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que
-le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit
-dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque
-description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent
-part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et
-à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La _Reyno
-sabo_, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le
-roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très
-grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et
-portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des
-_Engageantes_. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison;
-un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens
-richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient
-le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des
-figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la
-saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une
-affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles,
-la tradition voulait que la _Reyno sabo_ fût une importation sarrasine.
-Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un
-drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine.
-Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton,
-frappaient en cadence un coup sur la poêle.
-
-
-=Caramantran.=--Ce mot, qui n’est qu’une altération de _carême
-entrant_, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et
-aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot
-ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple
-chargés de _Flasco_[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés
-des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges
-et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême.
-D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de
-deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin,
-après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête
-sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé
-sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le
-défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et
-le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement
-et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des
-gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur
-embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est
-lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on
-le jette à la mer ou à la rivière.
-
-Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux
-ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient _les
-Plaideurs_ de Racine.
-
-Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux
-Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé _Paillado_, et
-Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme.
-Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à
-la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la
-victime.
-
-A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une
-sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame
-en accompagnant les époux.
-
-Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon
-sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête
-coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre
-un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un
-nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres.
-
-A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de
-galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets
-caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et
-de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les
-principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux
-demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la
-correction de leur danse.
-
-Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets
-essentiellement local, l’_Aioli_. La veille, à minuit, la tradition
-voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant
-en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au
-repentir.
-
-
-FÊTES RELIGIEUSES
-
-=La Chandeleur.=--Comme nous avons eu l’occasion de le dire
-précédemment, les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du
-paganisme, un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les
-campagnes plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le
-manifeste. La Chandeleur en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se
-munit d’un cierge de couleur verte autant que possible, et le présente
-à la bénédiction de la messe[5]. On doit le rapporter chez soi tout
-allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, ce serait un mauvais
-pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt toute la
-maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes
-les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un
-préservatif contre la foudre.
-
-On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en
-temps d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques.
-
-Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs
-distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour
-la Saint-Blaise, on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont
-regardés comme des spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins,
-fabriqués pour la Saint-Denis, sont, dit-on, un remède contre la rage,
-et les gousses d’ail rôties dans le feu de la Saint-Jean chassent les
-fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, on bénit des pêches, et
-l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes assez communes
-dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer un état
-d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à un
-certain point.
-
-
-=Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.=--La fête des Rameaux,
-qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des
-plus populaires en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec
-des branches d’olivier, de laurier ou des palmes, qui sont bénites
-pendant la messe. Ces rameaux, comme les cierges de la Chandeleur, sont
-conservés pieusement, car ils ont les mêmes vertus. Il y a dans le
-peuple une opinion très ancienne en ce qui concerne l’olivier: c’est,
-dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé de la foudre. Les
-Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les auteurs de
-cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de charger
-les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi très
-loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en
-l’honneur de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant
-des rameaux d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit
-l’usage des friandises et des fruits pour le jour des Rameaux, dans
-un concile tenu à Aix, en 1585. En dépit de sa décision, on offre
-aujourd’hui encore aux enfants des rameaux (_rampaù_) ornés de fruits
-confits; ceux qui sont destinés aux dames portent souvent de riches
-cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est le jour de l’_Aioli_,
-de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, le jour
-obligatoire des pois chiches[6]. A Marseille, pour en faciliter la
-consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à
-l’église des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la
-messe. Comme en France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite
-de l’occasion pour jouer un tour aux montagnards nouvellement arrivés,
-en leur persuadant que ces pois sont distribués gratuitement. Alors
-on voit, à la risée générale, des théories entières de ces crédules
-Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite qu’ils se proposent de
-faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux qui n’ont pas goûté
-la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une explication
-plutôt vive.
-
-Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de
-tourniquets, claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels
-ils font un vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant
-l’office des Ténèbres. Puis, se rangeant en file, ils parcourent les
-rues en continuant leur tapage.
-
-Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses
-et d’ornements luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse
-porter leurs premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le
-maillot. C’est ordinairement la marraine qui en fait les frais; puis,
-accompagnée de la mère, elle va présenter l’enfant au prêtre. Au
-moment où l’on entonne le _Gloria in excelsis_, toutes les femmes qui
-ont des enfants nouvellement chaussés les font marcher dans l’église.
-
-Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses
-du jour de Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux
-Saintes-Maries, les jeunes gens donnent, la veille, des sérénades;
-et, le matin, ils passent avec des corbeilles ornées de fleurs et de
-rubans, dans lesquelles les personnes qui ont été honorées de leurs
-chants, accompagnés de musique, s’empressent de déposer des œufs. Car,
-fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques est le jour des
-œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. On y
-mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage
-établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la
-mer Rouge.
-
-La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours
-qui précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en
-procession sur un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel
-sont enfermées des reliques; de chaque côté est suspendue une étole.
-On a donné au coffre le nom de _Vertus_, par allusion aux reliques
-qu’il renferme et qui restent exposées trois jours dans l’église. A la
-campagne, les paysans font passer par-dessus les _Vertus_ des poignées
-d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à manger aux bêtes de somme,
-persuadés qu’après cette opération elles seront préservées de la
-colique.
-
-
-=La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.=--Au point de vue religieux,
-la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire.
-Mais les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et
-méritent, par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail.
-
-Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne
-tradition relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi
-René, tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour
-leur donner plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât,
-sans oublier les corps de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient
-partie du conseil municipal. Il faut voir ici, dans la pensée du bon
-roi, une haute leçon de fraternité et d’égalité chrétienne. Le peuple
-qu’il gouvernait était considéré par lui comme une grande famille, dont
-il aimait à rassembler les divers membres pour faire sentir à chacun
-l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque qui
-doit en résulter.
-
-Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières
-familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse.
-L’un d’entre eux, l’_Abbat_, ou abbé de la jeunesse, présidait aux
-jeux, et avait la police de la ville pendant la durée de la fête.
-Les étrangers étaient invités à dîner par eux. Leur costume, très
-élégant, se composait d’une culotte de serge rose, justaucorps de
-batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de dentelle;
-bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges;
-chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de
-la Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même
-couleur, porté en sautoir.
-
-Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois,
-parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient
-des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de
-l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les
-suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre.
-Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui
-assignait le cérémonial.
-
-[Illustration: La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe).]
-
-Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe,
-avec cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers
-midi, un groupe d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour
-la conduire hors la porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de
-dogue énorme, avait le corps formé par des cercles recouverts d’une
-toile peinte; le dos était une forte carapace pourvue de pointes
-et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, une queue
-recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête qui
-tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une
-double rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté
-par douze figurants, tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les
-mouvements de la tête et de la queue, il donnait le signal de la course
-au moyen de fusées attachées à ses naseaux et auxquelles un chevalier
-mettait le feu. Alors il s’agitait en tous sens, comme animé de rage
-et de fureur. Malheur à ceux qui se trouvaient à sa portée: heurtés,
-culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation de se plaindre.
-S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur affolement
-ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La
-course terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe,
-où elle exécutait trois sauts en manière de salut devant la statue de
-la sainte. Pendant l’intervalle des courses, les chevaliers et les
-corporations procédaient à divers jeux en rapport avec leur rôle et
-leur condition sociale.
-
-Ainsi les _Portefaix_ désignaient un des leurs qui représentait saint
-Christophe, patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un
-enfant richement vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un
-tonneau sur un brancard. Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient
-volontairement aux spectateurs. Cela s’appelait la _Bouto ambriago_.
-Les prieurs présentaient à tout le monde une gourde remplie de vin, où
-il était malséant de refuser de boire.
-
-Les _Paysans_, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la
-vigne, tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire
-trébucher les badauds, au grand contentement de la foule.
-
-Les _Bergers_ escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et
-montées sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile
-de genièvre (huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop
-près d’elles.
-
-Les _Jardiniers_ jetaient des graines d’épinard aux demoiselles.
-
-Les _Meuniers_, armés de poignées de farine, s’en servaient pour
-blanchir les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner.
-
-Les _Arbalétriers_ faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans
-pointes.
-
-Les _Agriculteurs_, montés sur des mules richement harnachées et
-précédés par la musique, distribuaient du pain bénit.
-
-Les _Mariniers_ pratiquaient le jeu de l’_Esturgeon_. Six chevaux
-du halage du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle
-était un bateau que l’on remplissait d’eau à tous les puits que l’on
-rencontrait. Une pompe placée à l’intérieur servait à asperger les
-badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux éclats d’un rire général.
-Venaient ensuite les _Bourgeois_, sous le patronage de saint Sébastien,
-précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits bâtons
-blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le
-Chapitre et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans
-l’église de Sainte-Marthe. Les prieurs de chaque corporation déposaient
-les pains bénits aux pieds de la sainte et versaient des aumônes dans
-le tronc des pauvres. A la sortie, une immense _Falandoulo_ se formait
-et parcourait les rues de la ville. C’était le dernier épisode de la
-fête de la Tarasque.
-
-
-=La Fête-Dieu.=--Dans toute la Provence, les processions de la
-Fête-Dieu se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait.
-La décoration des rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les
-fenêtres et balcons ornés de riches draperies, les reposoirs improvisés
-avec goût, les chaussées jonchées de pétales de fleurs, le peuple dans
-ses plus beaux vêtements accourant en foule sur le passage, offraient
-un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession
-elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents de
-toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes
-et de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins,
-les trompettes et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus
-de riches chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de
-fleurs, les jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et
-couronnées de roses blanches, les autorités civiles et militaires en
-grand costume. Enfin, sous un dais d’une grande richesse, l’évêque ou
-le curé portait le Saint-Sacrement, resplendissant dans les nuages
-d’encens qui s’échappaient des cassolettes agitées en un mouvement
-régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre et de surplis de
-dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques localités, la
-composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu.
-
-Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des
-jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins
-sommairement.
-
-Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui
-avaient accès au conseil municipal. La noblesse fournissait le _Prince
-d’Amour_, le barreau, le _Roi de la Basoche_, et les corps de métiers,
-l’_Abbé de la Jeunesse_. Le clergé s’abstenait.
-
-Le _Prince d’Amour_ était le premier officier. En cette qualité,
-il siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix
-délibérative. Mais, comme cette charge occasionnait de grandes
-dépenses, sur la demande de la noblesse le roi la supprima en 1668,
-et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le remplaça. Il lui fut
-accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de _Pelote_[7]. Il
-avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. Son
-costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de
-moire blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de
-soie, souliers à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte,
-cocarde au chapeau, nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se
-portait à la main, et le lieutenant s’en servait pour saluer les dames.
-
-Le _Roi de la Basoche_ était élu le lundi de la Pentecôte par les
-syndics des procureurs au parlement et par les notaires, sous la
-présidence de deux commissaires du Parlement. Son costume était
-semblable à celui du Prince d’Amour, mais il portait en plus le cordon
-bleu et la plaque de l’Ordre du Saint-Esprit.
-
-De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus
-beau et le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi
-par une compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de
-ciel; le porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires
-avec écharpes roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes,
-portaient une lance ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand
-maître et le chevalier d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes
-en casaques de soie bleu de ciel doublées de blanc, avec des croix
-en dentelle d’argent sur la poitrine et dans le dos, le mousquet sur
-l’épaule et l’épée au côté. Le troisième bâtonnier était escorté par
-une compagnie de mousquetaires avec écharpes bleues; puis venaient le
-guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la Basoche, entre
-deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la marche. Une
-de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à faire
-acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la
-place du roi.
-
-L’_Abbé de la Jeunesse_ était nommé sur une liste de candidats
-présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu
-après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait
-du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de
-fusiliers attachés à l’_Abbadie_ pour exécuter les feux ou décharges
-appelées _Bravades_.
-
-Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la
-cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint
-et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux
-autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa
-suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche
-et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau.
-
-Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux
-dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte
-et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient.
-
-_La Passade._--La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures
-et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche
-parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui
-jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés
-à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme
-dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes.
-Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal _La Passade_.
-Vers dix heures lui succédait _Le Jeu du guet_.
-
-Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et
-sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de
-deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans
-jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et
-entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à
-contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces
-deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages
-politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite,
-un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et
-le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent
-et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi,
-était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé
-de _Rascassetos_: quatre individus ayant des poitrails de mulets et
-trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un
-peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième
-_Rascasseto_, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le
-brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de
-figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi
-fourni la matière du jeu suivant.
-
-_Le Jeu du Chat._--C’était encore une allégorie. Un Israélite portait
-une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un
-chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec
-les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand
-prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer
-son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air,
-circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré
-en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action
-de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des
-Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte.
-
-Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’_Armetto_, la
-mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe
-de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un
-trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient
-leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une _Ame_, figurée par un
-jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une
-croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’_Armetto_[8],
-les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups
-sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait
-de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes
-plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque
-cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme
-habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se
-tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade.
-
-Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer.
-On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et
-de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval,
-poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose,
-portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main
-et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne
-et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de
-danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et
-Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à
-la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois
-Parques, pour rappeler que la mort termine tout.
-
-A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la
-procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un
-caractère d’allégorie religieuse.
-
-La mise en scène du massacre des Innocents, désignés sous le nom de
-_Tirassouns_, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait
-à l’exécution, escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un
-fusilier[9] qui, au signal donné, faisait une décharge, abattant
-quelques enfants. C’étaient ces enfants qu’on appelait tirassouns,
-à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans la poussière. Moïse,
-indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi.
-
-_La Belle Etoile_ (_la bello Estello_).--Les trois Mages, partant pour
-Bethléem, étaient précédés d’un enfant vêtu en lévite et portant une
-étoile d’argent à l’extrémité d’un long bâton. Trois pages chargés de
-présents les suivaient.
-
-Les Apôtres, revêtus du costume oriental, étaient munis chacun d’un
-symbole propre à le faire reconnaître; Jésus, au milieu d’eux, marchait
-recueilli et comme accablé sous le poids de la croix.
-
-_Les Chevaux Frux_, que la tradition fait remonter aux Phocéens, furent
-en grand honneur sous la chevalerie et le roi René. Longtemps regardés,
-d’après la légende, comme l’image des combats entre les Centaures et
-les Lapithes, on y voit aujourd’hui une reproduction grotesque des
-anciens tournois. Ces chevaux en carton, richement caparaçonnés, la
-tête ornée de panaches, étaient mis en mouvement par leurs cavaliers.
-Une ouverture pratiquée dans le dos permettait à l’homme, au moyen de
-courroies, de suspendre sa monture, qui avait l’air de faire corps avec
-lui; les draperies masquaient les jambes, et les mouvements imprimés
-par le cavalier casqué, armé d’une lance, imitaient toutes les figures
-usitées dans les tournois. Cet escadron, composé d’une vingtaine de
-chevaux, était précédé d’un héraut d’armes, d’un coureur et
-d’un Arlequin, qui faisait toutes sortes de tours. A sa suite, la
-musique, fifres et tambourins, jouait des airs gais de la composition
-du roi René.
-
-[Illustration: Un Tambourinaire.]
-
-La Mort, comme aux jeux du Guet, apparaissait enfin, mais sous un
-aspect plus repoussant. La personne qui la représentait, grande, la
-figure noire, la tête couverte d’ossements, était armée d’une faux avec
-laquelle elle écartait les curieux. Ces derniers attachaient une grande
-importance à n’être pas touchés par la faux qui, d’après eux, désignait
-ceux qui devaient mourir dans l’année.
-
-Un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, c’est la promenade du
-bœuf, pendant la semaine précédant la Fête-Dieu. La corporation des
-bouchers de la ville de Marseille a toujours eu le monopole de cette
-cérémonie. On choisit le bœuf le plus beau, on lui dore les sabots et
-les cornes auxquelles on suspend des guirlandes de roses. On couvre son
-dos d’une housse de velours à crépines d’or, et l’on y fait asseoir
-le plus bel enfant que l’on peut trouver. Il est vêtu d’une tunique
-blanche comme un lévite et couronné de roses. Parfois aussi il est
-tout nu, avec une peau de léopard sur les épaules et la poitrine, et,
-sur la tête, des feuilles de vignes entremêlées de grappes de raisin.
-Quatre bouchers l’accompagnent; leur vêtement consiste en une robe de
-damas de différentes couleurs, attachée à la taille et assez courte
-pour laisser voir au-dessous du genou des bas de soie et des souliers à
-boucles. Une ceinture de soie à franges et crépines d’or, une chemise
-plissée à manches, ornée de rubans, enfin un chapeau d’abbat bordé
-d’or et entouré de plumes blanches complètent le costume. Le cortège,
-suivi de fifres et de tambourins, parcourt les rues où doit passer la
-procession. Les bouchers portent des plats d’étain et font la quête,
-dont le produit sert à payer les frais de cette exhibition. Le soir
-venu, on abat le bœuf, dont les quartiers sont distribués aux pauvres
-de la ville. On s’est livré à de longues dissertations pour expliquer
-ces usages, et surtout la mort du bœuf. Les uns ont voulu y voir le
-sacrifice du bouc émissaire des Hébreux, chargé de toutes les iniquités
-du peuple. Mais alors pourquoi un bœuf, quand il était si simple de se
-procurer un bouc? D’autres ont pensé que les bouchers tiennent la place
-des anciens sacrificateurs romains, idée justifiée par une certaine
-ressemblance de costume. Nous croyons simplement que tous les corps
-de métiers étant représentés à la procession de la Fête-Dieu, sauf
-les bouchers, qu’aucune bonne raison n’excluait, ils avaient pris un
-bœuf comme emblème de leur corporation. Quant à l’enfant, sa robe de
-lévite est une réminiscence de la religion juive. Avec les attributs de
-Bacchus, il perpétue un souvenir du paganisme.
-
-A Salon, la confrérie des paysans dite de _Diou lou payre_ (Dieu le
-père) élisait tous les ans, le jour de l’Ascension, un laboureur
-qui prenait le titre de _Rey de l’Eyssado_[10]. Il paraissait à la
-procession de la Fête-Dieu tenant une pioche en guise de sceptre,
-précédé de pages portant des épées nues. Une paysanne partageait
-avec lui les honneurs de la royauté. Des dames d’honneur tenant
-des bouquets, précédées par un autre paysan portant un drapeau, un
-autre jouant du tambour de guerre, un berger portant une écharpe en
-sautoir et jouant du bâton, enfin quatre danseurs suivis de tambourins
-complétaient le défilé.
-
-Pour la _Saint-Jean_, les artisans élisaient le _Roi de la
-Badache_[11]. Cette cérémonie était annoncée la veille au son des
-cloches et des tambourins par un grand feu de joie. A la procession de
-la Fête-Dieu, le Roi de la Badache se montrait en habit à la française
-avec, sur les épaules, un manteau bleu parsemé d’étoiles d’or et à
-la main un chapeau Henri IV. Il était précédé d’un courrier, d’un
-porte-drapeau, d’un joueur de pique, de trois princes d’amour, de huit
-danseurs et de deux pages. Derrière lui, un second courrier annonçait
-la reine et ses dames d’honneur.
-
-
-=La Saint-Jean.=--A huit heures du soir, la veille de cette fête,
-le corps municipal, le clergé et les prieurs des corporations se
-rendaient en grand cortège sur la place où l’on avait disposé des
-fagots de sarments et des fascines. Le maire a encore aujourd’hui le
-privilège d’y mettre le feu et il fait trois fois le tour du bûcher,
-suivi de tous les assistants. La flamme monte et éclaire la foule,
-les cloches sonnent à toute volée, les boîtes à poudre font entendre
-leurs détonations, les serpenteaux éclatent, traversent l’air et
-tombent sur les spectateurs effarés. Bientôt la falandoulo se forme,
-et c’est en dansant et en chantant que l’on voit s’éteindre le feu de
-la Saint-Jean. A Marseille, on dispose sur la colline de _Notre-Dame
-de la Garde_ des tonneaux de goudron qui brûlent toute la nuit. Par
-intervalles, des feux de bengale de toutes couleurs changent l’aspect
-de cette partie de la ville, où l’on termine la fête par un brillant
-feu d’artifice. Le marché aux herbes de la Saint-Jean est trop
-intimement lié à ces réjouissances pour que nous n’en disions pas un
-mot. Qui ne le connaît, à Marseille? C’est un des plus anciens que nous
-ait légués la tradition provençale, et c’est aux allées de Meilhan,
-sous les ormes séculaires et les platanes grecs, qu’il se tient.
-
-Les paysans de la banlieue ou du _Terradou_, comme l’on dit en
-provençal, y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait
-quelques pas que des émanations singulièrement piquantes s’échappent
-d’un amoncellement d’aulx, promesse, pour les amateurs d’_aioli_, d’un
-festin savoureux que n’aurait pas dédaigné Homère. Les plantes et les
-fleurs, sauge, romarin, verveine, menthe, lavande, mêlent leur parfum
-et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, géraniums, pétunias,
-chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la Provence,
-pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers,
-citronniers, lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers,
-azeroliers, jujubiers: le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans
-l’arrangement le plus propice à tenter l’acheteur. Dès la première
-heure la foule s’empresse, et chacun fait ses provisions pour l’année.
-La coutume veut aussi que les plantes aromatiques soient cueillies sur
-la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers rayons du soleil
-viennent frapper le _Saint-Pilon_. D’après la légende, les herbes et
-les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si on
-les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient
-jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du
-romarin: «C’est de l’aurore.»
-
-
-=Les Morts.=--Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on
-prend en commun le repas dit des _Armettos_[12]. Les châtaignes et
-le vin cuit sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des
-parents décédés, dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par
-une prière pour le repos de leur âme.
-
-
-=La Noël.=--De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence,
-la Noël est certainement la plus importante, la plus populaire, la
-plus généralement observée par les riches comme par les pauvres. Elle
-se divise en quatre parties: la _Crèche_, les _Calenos_, la _Messe
-de minuit_ et le _Jour de Noël_. La crèche a la même origine que
-les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les premiers à
-Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine qui
-précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des
-crèches toutes préparées. On y trouve également les _Santons_[13] et
-les accessoires pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces
-santons représentent saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le
-bœuf, l’âne, les rois maures et, en général, tous les personnages et
-les animaux qui se trouvaient à Bethléem à la naissance du Christ. Le
-soir, les familles s’assemblent et, à la lueur des cierges, chantent
-les noëls de Saboly.
-
-Les _Calénos_, altération du mot _Calendes_, consistent en cadeaux
-que l’on échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons
-et surtout un certain gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle
-_Poumpo taillado_. Les boulangers et les confiseurs ont conservé
-l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de la Noël, au soir,
-les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent d’efforts
-pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui
-n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir
-faire les frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de _Gros
-soupé_; mais, pour retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller
-dans les communes rurales. Là, le père de famille conduit par la main
-le plus jeune des enfants jusqu’à la porte de la maison où se trouve
-une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, qu’on appelle _Calignaou_
-ou _Bûche de caléno_. L’enfant, muni d’un verre de vin, fait trois
-libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes:
-
- Alégre, Diou nous alègre.
- Cachofué ven, tout ben ven.
- Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven.
- Se sian pas mai, siguen pas men.
-
-Ce qui se traduit ainsi:
-
- Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. Feu caché vient, tout bien
- vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; si nous ne
- sommes pas plus, ne soyons pas moins.
-
-Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant
-soulève le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent
-jusqu’au foyer en répétant devant les assistants les paroles de la
-libation. Puis on l’allume avec des sarments et on le laisse brûler
-jusqu’au coucher, moment où on l’éteint, pour le rallumer le lendemain,
-en ayant soin qu’il se consume entièrement avant le jour de l’an. On
-célèbre par cette cérémonie le renouvellement de l’année au solstice
-d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans ses flancs représente les
-premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. L’enfant est le
-symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va finir.
-Là où l’usage du _Calignaou_ a disparu, il a été remplacé par la lampe
-de _Caléno_ ou _Calen_. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord,
-dont les quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le
-suspend par un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la
-crèche sur le devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de
-Sainte-Barbe. Il doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille
-du jour de l’an.
-
-Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y
-correspondre, la table est couverte de trois nappes de dimensions
-différentes. Le premier service se compose de la _Raïto_, plat de
-poissons frits auquel on ajoute une sauce au vin et aux câpres, et
-qui, d’après la tradition, fut apporté de la Grèce par les Phocéens.
-Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents légumes lui
-servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et l’on sert
-les _Calénos_ qui consistent en gâteaux, _Poumpo taillado_ ou autres,
-des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons,
-etc. On les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia
-appelé _Saouvo-Chrestian_ (sauve-chrétien) fait avec de la vieille
-eau-de-vie dans laquelle ont infusé des grains de raisins. Pour le
-troisième service, on prend le café et les hommes fument une sorte de
-pipe appelée _Cachinbaù_. La gaieté préside à ces agapes; on y chante
-des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe de minuit.
-
-
-=La Messe de Minuit.=--Elle diffère par certains détails originaux de
-celle qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de
-l’offrande on voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés
-du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques
-que l’on peut se procurer. Ils portent de grandes corbeilles remplies
-de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, les femmes qui accompagnent
-les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du _Garbalin_, sorte de
-bonnet conique assez haut et garni tout autour de pommes et de petites
-mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, éclairé par des
-cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de blancheur
-est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de l’agneau
-sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et
-chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau
-et des corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe
-s’achève sans autres variantes.
-
-La _Noël_ est essentiellement dans toutes les classes de la société une
-fête de famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent
-repas dont la dinde fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer,
-où le chef de famille raconte les vertus des ancêtres, et répète
-devant les enfants les traits capables de leur servir d’exemple ou
-d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme ses habits de
-mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour de la
-fête, le dîner se termine par un plat d’_Aioli_ ou de _Bourrido_, mets
-traditionnels en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous
-pour l’année suivante.
-
-
-LES JEUX
-
-Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez
-généralement célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres
-réjouissances particulières à diverses communes: ce sont les _Trains_
-ou _Roumevages_[14].
-
-La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui
-provoque l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies
-religieuses, qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les
-étrangers se livrent à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence
-depuis un temps immémorial, portent l’empreinte indiscutable de leur
-origine, quoiqu’on ait pu les imiter et les conserver dans d’autres
-pays.
-
-Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires,
-malgré les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou _Bachias_,
-mot qui paraît dériver de _Bassaren_, surnom appliqué à Bacchus, pour
-les fêtes duquel on faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour;
-le tambourin, plus long et sur lequel on ne joue qu’avec une seule
-baguette; le galoubet ou petit fifre, sur lequel on joue des airs vifs
-et gais, autrefois employé surtout le matin pour saluer l’aurore,
-d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les _Timbalons_
-ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les
-musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent
-ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage
-remonte aux Grecs.
-
-Les _Joies_ forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle
-ainsi une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à
-suspendre les prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix
-consistant en plats d’étain, montres en argent, écharpes de soie,
-rubans, etc...
-
-La _Targo_, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants
-de la catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert
-le plus d’importance sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés
-sont des bateaux de pêche ou des canots de navires de guerre, armés
-de huit rameurs, d’un patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en
-deux flottilles, peints en blanc avec bande de la couleur adoptée par
-chaque flottille. Cette couleur se retrouve dans les rubans que portent
-les rameurs, qui sont aussi en blanc, la tête coiffée de chapeaux de
-paille. A l’arrière des bateaux qui doivent concourir pour la joute se
-trouvent des sortes d’échelles appelées _Tintainos_[15] qui font une
-saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très légère
-soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en
-bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné
-par les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les
-patrons naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant
-assez pour que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le
-plus faible est précipité dans la mer et regagne à la nage le bateau
-le plus voisin. La lutte continue, et, si le même champion a raison de
-trois de ses adversaires, il est proclamé _Fraïre_. Tous les fraïres
-joutent entre eux et celui qui reste le dernier debout est proclamé
-vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix de la _targue_ et
-on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la joute, la
-musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés,
-entre autres la _Bédocho_ et l’_Aoubado_. Le port offre un spectacle
-ravissant, les navires arborent le grand pavois; des chattes[16] bien
-alignées forment un avant-quai et supportent des tribunes destinées
-aux autorités de la ville, aux invités et à la musique. Ce jeu[17]
-constitue un spectacle assez imposant, dans tous les cas intéressant et
-curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir remplacé, à Marseille, les
-exercices des arènes, que ne possédait pas cette ville.
-
-Le jeu de la _Bigue_ a lieu le même jour. Il consiste à marcher sur
-un long mât enduit de suif ou de savon. Ce mât ou _Bigue_ est posé
-horizontalement sur un ponton près du quai ou au bord d’une rivière.
-Celui qui atteint l’extrémité sans tomber gagne le prix, mais il est
-malaisé d’obtenir promptement ce résultat. Ce n’est qu’après un nombre
-considérable de chutes dans l’eau, à la grande joie des spectateurs,
-que, le frottement continu des pieds ayant peu à peu fait disparaître
-le suif, le plus adroit concurrent parvient enfin à atteindre le but et
-à être proclamé vainqueur.
-
-Nous ne citerons que pour mémoire les courses de bateaux ou régates,
-qui ne diffèrent pas beaucoup des régates usitées dans tous les ports
-français.
-
-La _Course_ des hommes et des femmes ne se voit plus que dans quelques
-villages. Le droit de porter le caleçon de soie ou _Brayettos_[18], qui
-est l’unique vêtement des hommes, est le privilège de celui qui a été
-trois fois vainqueur de la course. Lorsque à son tour il est battu, il
-le remet à son heureux rival. Les brayettos sont conservées avec soin
-dans les familles; on se les transmet de père en fils.
-
-_Course des animaux._--Bien avant qu’il ait été question des courses
-de Longchamp, Auteuil ou autres, célèbres aujourd’hui, la Provence
-connaissait les courses de chevaux. Tout Roumevage un peu important
-les inscrivait à son programme. Les conditions d’âge, de race,
-d’entraînement n’étaient pas imposées; tout propriétaire d’un cheval
-qu’il croyait capable de gagner le prix n’hésitait pas à concourir. Au
-signal donné par un coup de fusil, le peloton s’ébranlait dans un nuage
-de poussière; bientôt le nom du vainqueur retentissait dans la foule
-qui l’acclamait, tandis qu’il allait recevoir, des mains du maire de
-la commune, le prix qui lui était destiné. Les mulets, nombreux dans
-le Midi, étaient aussi admis à concourir entre eux; la course, plus
-longue, présentait aux concurrents des chances de succès plus égales.
-Mais la plus amusante, celle à laquelle le peuple a toujours donné et
-donne encore sa préférence, est, sans contredit, la course des ânes.
-Conduits par des enfants armés d’une gaule, ils partent au galop.
-Libres de leurs mouvements, sans cavaliers pour les maintenir, sans
-autre direction que celle des gamins qui courent après, leur humeur
-vagabonde se donne libre carrière et ils se dispersent dans tous les
-sens. Quelques-uns, irrités par les coups de houssine, se jettent dans
-les fossés, d’autres ruent ou s’en retournent, et les spectateurs, que
-ce désordre amuse, se livrent à une joie bruyante et battent des mains
-lorsqu’un baudet atteint enfin le but et gagne la course. Le vainqueur
-ramené, on lui octroie une muselière en cuir, insigne peu agréable de
-son triomphe.
-
-Le _Combat de taureaux_, jeu national en Espagne, est aussi usité
-en Provence. Mais si, dans ces dernières années, on lui a enlevé
-le caractère régional qu’il avait primitivement, il est bon de
-constater que, dans certaines localités, il est resté ce qu’il était,
-c’est-à-dire un amusement, un exercice où l’astuce et le courage
-suffisent pour attirer et intéresser les spectateurs, sans dégénérer
-en cruautés répugnantes pour nos mœurs et pour notre caractère. Pas
-d’épées, pas de sang versé; un simple bâton suffit. L’habileté,
-l’agilité, la force sont les trois qualités seules requises.
-
-Arles a la spécialité de ce genre de spectacle depuis que les arènes
-ont reçu les réparations nécessaires. Excité par les bandilleros, le
-taureau, dont la tête est ornée d’une rose ou cocarde de ruban, se
-précipite sur celui qui l’a provoqué; un coup de bâton appliqué sur
-le mufle le rend plus furieux. Il bondit et cherche à atteindre son
-adversaire. Après une série de tours rapides, celui qui est désigné
-pour vaincre l’animal se rapproche de lui et, d’un brusque mouvement,
-le saisissant par les cornes, le renverse, lui enlève la rose piquée
-sur sa tête et la présente à la foule qui l’acclame. Le taureau a en
-quelque sorte le sentiment de sa défaite; il se relève honteux et se
-sauve vers le torril sous les huées des spectateurs. Ce jeu n’est pas
-sans dangers; quelquefois le taureau, poussé à bout, se précipite sur
-son adversaire avec une telle impétuosité que celui-ci n’a pas le
-temps de le saisir ou de l’éviter et se trouve atteint par ses cornes
-terribles. Heureusement, l’habileté des toréadors arlésiens est telle
-que les blessures graves sont rares. La course landaise, la course à la
-perche sont des variétés que les Provençaux ne dédaignent pas. Dans la
-seconde, le Pouly et son quadrille se sont acquis une célébrité bien
-méritée.
-
-[Illustration: Combat de taureaux.]
-
-On a toujours pensé que les courses de taureaux avaient passé
-d’Espagne en Provence sous les comtes de Barcelone. Nous croyons que
-l’importation en est plus ancienne et nous l’attribuons plus volontiers
-aux Romains, inventeurs des jeux du cirque. Ce qui pourrait donner
-une certaine vraisemblance à cette opinion, ce sont les résultats des
-fouilles opérées dans les arènes de Nîmes lorsqu’il fut décidé de
-reconstituer ce monument romain. Les terrassiers ont alors mis au jour
-une certaine quantité de crânes de taureaux, des défenses de sangliers
-et des pattes de coqs pétrifiées. Cette découverte tendrait à faire
-croire que de temps immémorial la Provence a été le théâtre de combats
-de taureaux, de sangliers et de coqs, et qu’elle n’a pas eu besoin de
-les emprunter à l’Espagne.
-
-_La Lutte._--Héritiers des Grecs et des Romains, les Provençaux ont, de
-tout temps, aimé les jeux athlétiques. On luttait devant les tombeaux
-des guerriers, dans le cirque et aux camps. De nos jours, il n’y a
-pas de Roumevage un peu important sans lutteurs. Dans un grand espace
-sablonneux, autour duquel prend place le public, les athlètes se
-rassemblent pour mesurer leurs forces. Deux d’entre eux se présentent
-vêtus seulement d’un caleçon, se serrent la main et jurent devant
-les juges de combattre loyalement et sans colère. Puis, se mesurant
-de l’œil, ils s’observent, se heurtent et s’enserrent, leurs bras
-s’entrelacent, leurs jambes, leurs genoux buttent les uns contre les
-autres; ils paraissent immobiles et on les prendrait pour deux statues
-groupées si la tension des muscles qui font saillie, le gonflement des
-veines et la sueur qui coule de leurs fronts n’indiquaient les efforts
-et la concentration des forces. Soudain le plus robuste soulève son
-adversaire et cherche à le renverser; mais celui-ci, plus souple, se
-fait un point d’appui du corps auquel il est cramponné et le combat
-continue, indécis. Enfin, le plus musclé, dans un effort suprême,
-fait perdre pied à son adversaire. Si ce dernier tombe sur le côté,
-le combat n’est pas terminé, mais reprend, au contraire, avec plus de
-vivacité que jamais, car, pour être vainqueur, il faut, en Provence,
-que l’adversaire soit renversé sur le dos et maintenu le genou sur la
-poitrine. Quand ces conditions sont réalisées, la lutte est finie et
-la foule applaudit. Le couple engagé va boire un verre de vin et se
-reposer, pour laisser le champ libre au couple suivant. Les vainqueurs
-luttent entre eux, le dernier est couronné et reçoit le prix. Ce jeu
-est un de ceux qui excitent toujours le plus vif intérêt; les gens du
-pays s’y rendent en grand nombre pour admirer le déploiement d’adresse
-unie à la force, de souplesse unie à la vigueur, requis pour le
-triomphe.
-
-Le _Saut_ est un exercice qui demande beaucoup d’agilité. Il est
-pratiqué dans toutes les fêtes locales ainsi qu’il suit. Après avoir
-tiré à terre une ligne sur laquelle ils se rangent, les sauteurs
-partent sur un pied, font ainsi deux sauts, et retombent immobiles
-sur leurs deux pieds au troisième saut, qui est énorme et dépasse
-souvent en envergure les deux premiers réunis. Les sauteurs habiles
-peuvent ainsi franchir des espaces considérables, parfois plus de
-dix-sept mètres. Une variante de ce jeu consiste à l’exécuter en sac.
-Le sauteur, enfermé dans un sac d’où ne sortent que les bras et la
-tête, est obligé de procéder par petits sauts, entremêlés de chutes
-fréquentes qui sont l’amusement des spectateurs. Il y a aussi le saut
-de l’outre. Après avoir bien gonflé une outre, on la place à terre à
-l’endroit convenu. Pour gagner, il faut, après avoir fait deux sauts,
-atteindre l’outre au troisième et s’y maintenir en équilibre. Si
-elle éclate ou si elle glisse sous les pieds, l’homme roule dans la
-poussière à la grande joie du public.
-
-Deux autres jeux usités chez les Grecs et dont les Provençaux ont
-hérité sont la _Barre_ et le _Disque_. L’instrument du premier est une
-barre de fer qui sert aux carriers pour soulever les pierres, et que
-l’on désigne dans le pays sous le nom de _Prépaou_. La barre lancée
-vers un but, il faut, pour que le coup soit bon, que la pointe seule
-touche la terre. Quant au _Disque_, il faut le lancer le bras levé
-au-dessus de l’épaule, et il n’y a que le coup de volée qui soit tenu
-pour bon.
-
-[Illustration: Jeu de boules.]
-
-Dans le jeu de _Boules_, on retrouve encore un exercice grec. Le lieu
-choisi, chacun jette sa boule le plus loin possible; on reprend ensuite
-de ce point en commençant par la boule restée en arrière. Celui qui
-arrive au but avec le moins de coups gagne le prix. Cette façon de
-jouer aux boules s’appelle le _Butaband_ ou but en avant. On les joue
-également à la roulette et au mail.
-
-La _Cible_, les _Palets_, le _Mât de Cocagne_, les _Grimaces_, les
-_Cartes_ et le _Coq_ sont des jeux assez connus partout pour que nous
-nous dispensions de les narrer. Il y a cependant une différence dans le
-jeu des palets.
-
-On fiche en terre une tige de fer à large tête. Les concurrents ont
-trois anneaux de fer qu’ils doivent lancer sur cette tige de façon à
-les y faire entrer; le prix est à celui qui les place le premier.
-
-Les _Grimaces_ excitent toujours l’hilarité du public et les juges
-sont bien souvent embarrassés pour décerner le prix. Cet amusement
-burlesque, inventé par des jongleurs qui avaient suivi des troubadours
-provençaux en Espagne, s’est perpétué jusqu’à nous, et l’on voit de nos
-jours des dessinateurs profiter des fêtes de village pour reproduire en
-croquis ces contorsions du visage qu’à l’occasion ils utilisent pour
-leurs travaux artistiques.
-
-Parmi les jeux de cartes usités dans les Roumevages, on ne peut guère
-citer que l’_Estachin_, qui se rapproche de l’écarté.
-
-Le jeu du _Coq_ termine ordinairement la fête. Assez cruel du reste,
-il paraît abandonné dans la plupart des petites communes; on ne
-l’introduit dans les grands Roumevages que pour corser le programme ou
-sur la demande d’amateurs. La veille de la fête communale, on promène à
-travers les rues et les places un beau coq qui, aux sons des galoubets
-et des tambourins, pousse de temps en temps un triomphant cocorico;
-le lendemain, on le suspend par les pattes à une corde tendue entre
-deux poteaux. Chaque concurrent, les yeux bandés, armé d’un sabre, se
-tient au milieu du cercle formé par le public. Pour gagner le prix,
-qui est le coq lui-même, tous sont placés successivement à dix mètres
-de la bête dont ils doivent trancher le cou avec leur sabre. A un
-signal donné, ils s’avancent en manœuvrant avec leur arme. Mais, quand
-ils croient l’atteindre, leurs coups le plus souvent se perdent dans
-le vide, et, le temps donné étant écoulé, il leur faut se retirer
-bredouilles après avoir payé le prix de leur maladresse, jusqu’à ce
-qu’enfin un plus adroit ou plus malin décapite le coq et l’emporte. Les
-tambourins et les galoubets se font entendre, le public applaudit.
-
-Si l’on ajoute aux Roumevages les fêtes des corporations et les fêtes
-votives, qui, les unes comme les autres, sont composées en grande
-partie des éléments constitutifs de toutes les manifestations publiques
-en Provence, on aura le tableau complet des divertissements et des
-solennités dont la tradition nous a conservé le souvenir ou qu’elle
-nous a légués.
-
-
-NOTES
-
- [1] Parmi les principales corporations, on peut citer: les
- Drapierii, Drapiers; les Cambiatores, Changeurs; les Cannabacerii,
- Marchands de chanvre; les Macellarii, Bouchers; les Sartores,
- Tailleurs; les Fabri, Ouvriers en métaux; les Sabaterii,
- Cordonniers, etc., etc.... Chaque corporation occupait une rue qui
- portait son nom.
-
- [2] Le mot _poumpo_ appartient au dialecte marseillais; dans les
- pays limitrophes, on dit _fougasso_ qui vient du roman _foua_.
-
- [3] Le comte de Provence en 1777, le comte d’Artois en 1814 eurent
- les honneurs de l’_olivette_, lors de leur voyage dans le Midi, et
- c’est Aubagne qui leur offrit ce divertissement.
-
- [4] Flacons de vin.
-
- [5] C’est à l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Victor, à
- Marseille, que la tradition veut que l’on aille entendre la messe
- ce jour-là et faire bénir les cierges, que l’on choisit verts pour
- les différencier des autres. C’est également à la Chandeleur que
- l’on vend un excellent gâteau, qui affecte la forme d’une navette,
- probablement en souvenir des tisseurs de chanvre qui allaient ce
- jour-là à Saint-Victor faire bénir leur instrument de travail pour
- s’assurer une bonne année.
-
- [6] En français; en espagnol, barbanzanos; en provençal, cèse.
-
- [7] Le droit de pelote fut fixé par un arrêt du Parlement de
- Provence, le 3 août 1717, à 15 livres pour les dots au-dessous
- de 3.000 livres. L’_Abbé de la Jeunesse_ le percevait sur les
- artisans, le _lieutenant du Prince d’Amour_ sur la noblesse et
- le _Roi de la Basoche_ sur la bourgeoisie. De nos jours, c’est
- l’État qui perçoit le droit de pelote sous la forme de droits
- d’enregistrement des contrats de mariage.
-
- [8] Armetto ou petite âme.
-
- [9] La présence et le rôle du fusilier au temps d’Hérode n’est pas
- ce qu’il y a de moins original dans ce spectacle.
-
- [10] Roi de la pioche.
-
- [11] Badache, altération du provençal _Besaïsso_: double pioche.
-
- [12] Armetto, en provençal, pour âme malheureuse, âme du purgatoire.
-
- [13] _Santon_, petite statuette en argile moulée et peinte
- représentant des saints et tous les personnages bibliques et autres
- de la crèche.
-
- [14] _Roumevage_ est formé de deux mots: _Roumo viaggi_, voyage
- à Rome. En souvenir de _Roumieu_, mot employé pour désigner un
- pèlerin qui allait à Rome. D’où l’usage de ce nom appliqué aux
- fêtes communales et pèlerinages.
-
- [15] Tintaino, léger, fragile; ce mot exprime également la pose
- incertaine du jouteur, rendue plus instable par les mouvements du
- bateau.
-
- [16] Sorte de pontons.
-
- [17] Nous donnerons, par la suite, sur le jeu de la Targo, dans le
- chapitre relatif à la poésie provençale, un couplet qui indique
- combien il est apprécié à Marseille.
-
- [18] Brayettos, petite culotte.
-
-
-
-
-II
-
-USAGES
-
- Le Baptême.--Le Mariage.--Les Funérailles.--Les Quatre Saisons.--Le
- Costume.--Les Mœurs.--La Vie domestique.--La Vie sociale.
-
-
-Dans la vie civile de tous les peuples, une foule d’usages consacrent
-les événements marquants et leur impriment un caractère solennel
-et national. En Provence, le paganisme, comme nous l’avons vu
-précédemment, a laissé dans les esprits des idées superstitieuses
-contre lesquelles l’amélioration des mœurs, une instruction plus
-avancée, effets de la civilisation, n’ont pu réagir assez pour
-qu’il n’en subsiste pas quelques vestiges, surtout dans les classes
-inférieures. C’est ainsi que les femmes grosses sont persuadées que,
-si elles ne satisfont pas un désir de gourmandise, l’enfant naîtra
-avec un signe qui aura quelque ressemblance avec l’objet convoité.
-On donne à ces signes le nom d’_Envegeos_[19]. Cette croyance est si
-répandue qu’elle excuse tout et que l’on n’ose rien refuser à une
-femme enceinte. Dans un milieu semblable, les tireuses de cartes,
-les charlatans, bohémiens, diseurs de bonne aventure et somnambules
-extra-lucides trouvent de nombreuses dupes et vivent largement de la
-crédulité populaire.
-
-
-=Le Baptême.=--La célébration du baptême est une fête de famille; il
-est d’usage que l’aïeul paternel et l’aïeule maternelle soient le
-parrain et la marraine du premier enfant. Le cortège, auquel ont été
-conviés parents et amis, se rend à l’église précédé d’un tambourin. A
-l’issue de la cérémonie, une bande d’enfants courent après le parrain
-en criant: _Peyrin cougnou_[20]. Ils ne cessent de crier que lorsqu’on
-leur a jeté des pièces de monnaie et des dragées. De retour au logis,
-une collation suivie d’un bal est offerte aux invités. Aux relevailles,
-il est d’usage que la marraine donne au filleul un pain, un œuf, un
-grain de sel et un paquet d’allumettes, en lui disant: _Siégués bouan
-coumo lou pan, plen coum’un uou, sagi coumo la saou et lou bastoun
-de vieillesso de teis parens._ C’est-à-dire: Sois bon comme le pain,
-plein comme un œuf, sage comme le sel, et le bâton de vieillesse de
-tes parents. La _Baïlo_, ou sage-femme, remet au nouveau-né un petit
-coussinet bénit qu’on désigne sous le nom d’_Évangile_ et qui, dans
-son esprit, est destiné à le préserver de toutes sortes de maléfices.
-Chaque fois qu’il éternue, on s’empresse de dire: _Saint Jean te
-bénisse_, parce que l’on croit que ces paroles le délivreront des
-mauvais génies.
-
-
-=Le Mariage.=--Lorsqu’un mariage est arrêté, on s’occupe de fixer la
-date de la célébration, en ayant bien soin d’écarter le vendredi et
-le mois de mai, considérés comme néfastes aux nouveaux mariés. Le
-futur s’empresse d’offrir à sa fiancée la _Lioureio_, c’est-à-dire
-la corbeille de noces, dont l’importance varie suivant la condition
-des époux. Les fermiers du territoire d’Arles avaient la réputation
-d’être très généreux; on estime que leurs cadeaux pouvaient valoir
-jusqu’à 10.000 francs. Les diamants, les parures, dentelles, robes de
-soie formaient les objets principaux. Le cortège, le jour de la noce,
-est composé quelquefois de cent personnes, marchant deux à deux et
-précédées des tambourins et galoubets qui jouent des airs d’allégresse.
-En tête est la _Novi_[21], sous le bras de celui qui a été chargé de
-la conduire et que l’on désigne sous le nom de _débooussaïré_; c’est
-ordinairement un proche parent ou le parrain, ou encore l’ami intime de
-l’époux. La cérémonie à l’église est suivie d’un repas, puis d’un bal
-qui termine la fête. Les vêtements de la mariée varient suivant le pays
-et la condition sociale, mais le voile et les souliers sont toujours
-blancs; elle porte les bijoux que son époux lui a donnés. Au dessert,
-on chante des couplets en son honneur et c’est lorsque l’attention des
-convives est distraite par la musique qu’un jeune garçon, passant sous
-la table, lui enlève sa pantoufle, qui, aussitôt, fait l’objet d’une
-enchère dont le prix est distribué aux domestiques. Cet usage subsiste
-encore dans le vieux quartier de Saint-Jean, à Marseille. Le soir venu,
-on s’inquiète de savoir quel sera des deux époux celui qui éteindra le
-flambeau nuptial, une vieille croyance le désignant comme devant mourir
-le premier. Souvent, pour éviter l’ennui de ce pronostic sinistre, on
-laisse brûler la bougie toute la nuit, ou la plus proche parente vient
-l’enlever à un moment donné.
-
-Quand les époux convolent en secondes noces, l’événement est marqué
-par un vacarme infernal ou charivari, auquel des jeunes gens armés
-de sonnettes, de pelles, poêles, chaudrons et trompettes se livrent
-sous les fenêtres des fiancés. Ceux-ci ne peuvent s’en délivrer qu’en
-donnant une somme d’argent aux chefs de la bande, qui l’emploie à
-faire un excellent repas. Ce singulier usage semble avoir remplacé
-le _Droit de Pelote_ qui existait sous l’ancienne monarchie. Nous
-ne reviendrons pas sur l’historique de ce droit déjà mentionné, qui
-frappait les gens étrangers à la localité, mariés à des jeunes filles
-ou à des veuves du pays. Fixé d’après l’importance de la dot de la
-femme, il se percevait aux portes de la ville, au son de la musique et
-au bruit de la mousqueterie.
-
-[Illustration: Les Aliscamps (cimetière des premiers chrétiens).]
-
-=Les Funérailles.=--Pendant fort longtemps on a conservé en Provence,
-et surtout à Arles, les coutumes funéraires romaines. Jusqu’au XIIe
-siècle, les habitants des deux rives du Rhône mettaient le mort
-dans un tonneau enduit de goudron avec une boîte scellée contenant
-l’argent des funérailles. Puis, remontant le fleuve à une certaine
-distance, ils abandonnaient au courant le tonneau, qui était arrêté
-à Arles par des commissaires préposés à cet effet. Le cadavre était
-ensuite enseveli dans les _Aliscamps_, ou Champs-Elysées, et les
-droits de sépulture perçus par le chapitre de Saint-Trophime. Il faut
-croire que ces revenus étaient considérables, car ils donnèrent lieu
-à des contestations sérieuses entre les bénéficiaires d’Arles et
-l’abbaye de Saint-Victor, de Marseille, à qui appartenait l’église de
-Saint-Honorat, située dans l’enceinte des _Aliscamps_.
-
-Au XIIIe siècle, les sépultures étaient réglées ainsi qu’il suit. Les
-évêques avaient seuls le droit d’être enterrés dans les églises. Dans
-les abbayes et les monastères, les chapitres avaient, au centre de leur
-cloître, un jardin dans lequel étaient des caveaux pour les moines
-et les chanoines. Les comtes de Provence, suivant leurs dernières
-volontés, avaient été admis à la sépulture des cloîtres. La même faveur
-fut accordée par la suite aux grands dignitaires de la cour. Enfin il
-arriva un moment où tout le monde voulut y avoir part. On comprend
-aisément que l’espace fit bientôt défaut. On creusa alors des caveaux
-dans les églises, et il n’y eut plus dans les cimetières que le bas
-peuple. La Révolution, par raison d’hygiène, fit cesser ces abus et
-même ferma et reporta dans la banlieue les cimetières contigus aux
-églises paroissiales. La veillée du mort se fait, en Provence, dans la
-chambre où il est exposé. La personne qui le garde est remplacée de
-deux heures en deux heures; la famille et les amis se tiennent dans
-la pièce voisine. Il n’y a pas encore bien longtemps, l’usage voulait
-qu’une fois arrivé auprès de la tombe le cercueil fût ouvert, afin
-que les assistants pussent contempler une dernière fois les traits
-du défunt et que toute méprise sur son identité devînt impossible.
-Ces scènes toujours pénibles, ayant occasionné des accidents chez
-les personnes impressionnables, souvent même des cas de folie et
-d’épilepsie, furent supprimées.
-
-
-=Les Quatre Saisons.=--L’usage d’inaugurer ou célébrer par des
-réjouissances publiques ou familiales les quatre saisons de l’année a
-été conservé dans la campagne.
-
-_Le printemps._--Le paysan provençal est attentif à l’arrivée des
-hirondelles, dans lesquelles il a plus de confiance que dans le
-calendrier. Si l’un de ces oiseaux établit son nid sous le toit de sa
-maison, il s’en estime très heureux et fête avec des amis ce présage de
-bonheur.
-
-Le 1er avril ramène périodiquement certaines plaisanteries consistant
-en messages trompeurs; on en profite encore pour servir au prochain,
-sous le couvert de l’anonymat, des vérités quelquefois très dures. Cet
-usage, connu sous le nom de _Poissons d’avril_, est un souvenir du
-temps où l’année commençait en avril. Les étrennes que l’on donnait
-alors furent reportées au 1er janvier, et l’on réserva pour le 1er
-avril des compliments ironiques à ceux qui n’avaient adopté qu’à regret
-le nouveau régime. Mais, comme c’est au mois d’avril que le soleil
-quitte le signe des poissons, les compliments, ainsi que les objets qui
-les accompagnent souvent, furent nommés _Poissons d’avril_. A la fin
-de ce mois, on plante dans les villages, devant la maison qu’habite
-une fiancée, un _Mai_ d’amour. C’est une longue perche terminée par
-un bouquet de fleurs qui arrive au niveau de la fenêtre que l’on sait
-être celle de la chambre de la jeune fille; quelquefois, c’est un jeune
-peuplier garni de rubans qui s’offre à sa vue, lorsque le matin elle
-ouvre les volets. A ce moment, le prétendu, accompagné par des amis et
-des musiciens, exécute une aubade et chante un couplet en son honneur.
-
-En voici quelques-uns appropriés à la circonstance et empruntés au
-langage des fleurs:
-
-
-POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
-
- Bello, vous representi la faligouro;
- Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro,
- Encaro mai quand es flourido,
- Vous amarai touto ma vido.
-
-
-DOUTE OU SOUPÇON
-
- Bello, vous representi la viouletto;
- Sias din moun couer touto souletto;
- Mai per iou sarié doulourous
- Si din vouestro couer n’y avie dous.
-
-
-PLAINTE
-
- Vous representi lou roumaniou
- Que lou matin vous lou cuilliou,
- Et que lou soir vous lou pourtavi,
- Pour vous prouvar que vous aimavi;
- Mai, bello, se m’amas plus iou.
- Rendés mé moun gai roumaniou[22].
-
-
-RUPTURE
-
- Iou vous representi l’ourtigo,
- Bello, sarés plus moun amigo.
- Vési qu’avés trop de pounchoun,
- Maridas vous em’un cardoun[23].
-
-Avec la fête de la _Belle de mai_ ou Maïa, et la tonte des moutons,
-qui rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes
-agricoles du printemps.
-
-L’_Été_ aux blonds épis voit la magnifique manifestation des
-moissonneurs, dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée.
-La dernière charrette de blé est ornée de guirlandes de feuillage,
-ainsi que l’attelage. Les faucheurs, les botteleurs, les glaneuses
-chantent et reviennent à la ferme en farandole joyeuse. Le soir, un bon
-repas leur est servi et l’on boit à la santé du fermier.
-
-La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique,
-célébrant aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes
-des anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen.
-Quand on cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les
-vendangeuses. C’est ce qu’on appelle la _Moustouisso_. Lorsque se fait
-le soutirage de la cuve et qu’on presse le marc, on donne à boire du
-vin nouveau à tous les passants qui en demandent. Il y en a qui abusent
-de cette faveur et ne tardent pas à être gris. Ils font alors toutes
-sortes d’extravagances qui amusent les badauds. La récolte des raisins
-secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également lieu à
-des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture au
-moût que l’on appelle _Coudounat_, on réunit dans un festin parents et
-amis, sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est
-l’occasion d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et
-qui se termine par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons
-des galoubets et des tambourins.
-
-Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi
-pour permettre la cueillette des olives et le travail des moulins
-à huile qui deviennent les lieux de réunion des villageois. On y
-chante, on y rit, on y conte des histoires, car la gaieté est le trait
-caractéristique des Provençaux. La cueillette des olives a été de tout
-temps l’occasion de jeux et de divertissements. Un sarcophage des
-Aliscamps, orné d’un bas-relief où sont reproduites toutes les phases
-de la cueillette des olives, permet de constater la similitude exacte
-qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de nos jours.
-C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste
-l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il
-donne lieu.
-
-
-LE COSTUME
-
-L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place
-importante, si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant
-par la domination romaine, puis française, et enfin par le gouvernement
-des comtes. Nous nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il
-existait avant la Révolution sur tout le territoire provençal, tel
-que quelques rares communes rurales l’ont conservé. Dans les villes,
-il a dû faire place à la mode générale et céder le pas aux vêtements
-confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux départements.
-Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin d’être
-heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot
-d’ordre à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements
-si pittoresques, si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages.
-Nous vivons sous le régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas
-courent le danger redouté de passer pour ridicules.
-
-Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur
-ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de
-coutil, ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la
-matelote, chemise blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers
-en peau blanche. Nous préférerions, disions-nous, ce vêtement au
-travestissement actuel qui nous les montre serrés dans une jaquette
-qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés d’un gilet noir,
-d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau haut
-de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille
-comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la
-mode et chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté
-à Marseille est celui des prud’hommes. Sauf une légère modification,
-qui a consisté à substituer la culotte aux _Grégaillos_ et l’habit au
-pourpoint, cette corporation a conservé les guêtres, la petite cape
-appelée _Traversière_, le chapeau à plumes noires relevé par devant à
-la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette parure devenue
-étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares.
-
-Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi
-aux femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles
-savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la
-chaussure spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs
-yeux de flamme et la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont
-petites et bien rangées, leur font pardonner l’adoption de certaines
-modes, mal appropriées à leurs corps souples et vigoureux. C’est en
-remontant par Saint-Chamas, Istres, Pélissane, Salon, etc., que l’on
-retrouve leur ancien costume, qui se rapproche beaucoup de celui des
-Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de drap brun, et, l’été,
-la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en filoselle et
-les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans.
-
-[Illustration: Costume d’Arlésienne.]
-
-Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien
-choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire
-ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée
-autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde
-de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête
-par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment
-une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur
-lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne
-rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine,
-sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le
-droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie
-qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe
-de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est
-surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un
-petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie
-ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur
-le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte,
-appelée _Chapelle_. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville,
-laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier,
-en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi,
-à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec
-de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote
-historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient
-les habitants de la ville d’Arles.
-
-C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne
-cisjurane, formait le royaume d’Arles.
-
-Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques
-et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné,
-la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud,
-les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le
-Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et
-devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine
-d’amende et même de mort.
-
-Le fait suivant, que nous empruntons aux _Chroniques de la Cour du
-roi d’Arles_[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des
-Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails,
-avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la
-capitale.
-
-Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer
-les lois et règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer
-précieusement jusqu’à nos jours, du moins dans ses traits
-caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui rehausse leur beauté, y
-ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit des étrangers un
-souvenir du pays du soleil.
-
-Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte
-français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la
-cour d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut
-l’origine de divisions dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques
-résultats. Madeleine avait introduit à la Cour les modes françaises,
-d’où son partage en deux camps: l’un composé de gens attachés au
-costume national, l’autre de partisans de l’innovation.
-
-Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti;
-à la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui
-s’était tourné contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et
-s’être vu repoussé avec mépris.
-
-Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement
-contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette.
-
-Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits
-assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle
-accordait facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit
-d’espérer, se vengea d’elle par un mot plein de méchanceté.
-
-Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de
-l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ:
-
---«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; priez
-Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur Marthe
-et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.»
-
-Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en
-larmes, trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son
-fou; elle le supplia de lui permettre de venger son honneur faussement
-attaqué.
-
-Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se
-sentit tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à
-faire choix d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en
-champ clos.
-
-[Illustration: Arles: Porte de la Cavalerie.]
-
-Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira,
-mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et
-le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour
-l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée.
-
-La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode».
-
-Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous
-les autres blessés.
-
-Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit,
-sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à
-l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles,
-ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du
-pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.»
-
-Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton: _changeant
-comme la mode_, les Arlésiennes ne sauraient être rendues responsables.
-Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant d’aussi loin,
-ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort d’hommes, et
-sanctionné par un arrêt royal.
-
-Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial
-pour les hommes. Les fermiers des _Mas_ portent quelquefois une culotte
-courte avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue,
-un gilet croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords.
-Les bergers, comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau
-ou roulière, un chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les
-grandes guêtres, une veste courte et un gilet croisé. Dans leur poche
-se cache invariablement un couteau recourbé à usages multiples: il
-sert à manger ou bien à façonner des petits objets en bois: sifflets,
-castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans l’utilisent
-également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque,
-après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague
-à tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellent _Cachimbaou_, et
-l’allument en tirant du feu d’une pierre à fusil, nommée _Peyrar_.
-Le costume des mariniers du Rhône se rapproche beaucoup de celui des
-Catalans.
-
-Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, il
-est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son
-langage, ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement
-soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se
-ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples
-différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui
-remonte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions;
-enfin, que la troisième est celle qui s’est le plus identifiée avec
-Rome, et que, seule peut-être à notre époque, elle reproduit, par le
-costume de ses femmes imité de celui des dames romaines, certains
-traits de ce peuple remarquable.
-
-
-LES MŒURS
-
-=La Vie domestique.=--Le fait d’avoir successivement vécu sous
-l’influence des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque,
-créa une sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des
-Provençaux. Plus tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse
-et Nice secouèrent le joug des comtes de Provence et s’érigèrent en
-républiques. Ce fut à partir de ce moment, et malgré tous les éléments
-de discorde qui naissaient de la jalousie mutuelle de tous ces petits
-États, que commença à se dessiner un ensemble de traits capables
-d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet Gervais de
-Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement du XIIIe siècle:
-
-«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée
-dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses
-promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement
-malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait
-supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de
-se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire.
-Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance,
-et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait
-un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne
-serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée
-par personne, il n’en est pas non plus qui soit plus disposée à faire
-le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les
-autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule
-chose lui manque: c’est un prince bon et juste.»
-
-En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en
-René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites
-républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les
-gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils
-surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans
-les arts.
-
-René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui
-assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets
-plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses
-mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya
-et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des
-artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la
-nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont
-agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est
-jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait
-prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout
-d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de
-rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient
-ensuite sensiblement adoucies.
-
-Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence
-que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait
-une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état
-social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté.
-Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes
-circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne
-se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles
-héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations,
-les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés,
-l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt
-familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le _Livre
-de raison_. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était
-enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la
-clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand
-respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à
-tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions
-avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le
-père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous
-sa dictée par le fils aîné.
-
-Depuis la Révolution, l’usage des _Livres de raison_ a disparu et
-la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son
-absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements
-dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce
-qu’elle était autrefois.
-
-Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission.
-Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A
-cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité
-souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et
-elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître
-dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la
-Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait
-de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme,
-qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager
-son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive
-et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui
-laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense
-aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection
-et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait
-provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est
-largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui
-établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans
-compromettre les intérêts de l’autre.
-
-L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on
-déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de
-sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi
-le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au
-mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appelée _Bouillabaisse_, puis
-de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait
-au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des
-fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on
-donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque
-ou de melon ou une tartine de _Coudounat_. A huit heures, on servait
-le souper, qui se composait d’une _carbonade_, les jours gras, de
-poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade,
-le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux
-jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de
-douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion.
-
-Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter
-le _Livre de raison_ et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes
-les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée
-aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René
-qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé
-permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient
-disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se
-répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette
-cheminée monumentale qu’on jouait à la _Comète_, appelée en provençal
-la _Touco_, à l’_Esté_ et à l’_Estachin_, qui ont quelques rapports
-avec l’_Écarté_. Plus tard encore, ce fut la mode de l’_Impériale_ et
-enfin du _Piquet_. Les femmes jouaient à la _Cadrète_. Dans la haute
-société, on avait les _Dés_, le _Trictrac_, les _Échecs_, les _Dames_
-et le _Reversi_. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait
-la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de
-la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations
-entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les
-mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme
-la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée
-dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant
-au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il
-faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations
-méridionales par une centralisation politique et administrative
-poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et
-l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi
-bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre
-une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le
-caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur
-nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié;
-il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès
-modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur
-permît une existence plus autonome qui produirait des résultats
-féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux,
-surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de
-départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation
-surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le
-commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre
-l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières
-fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels,
-grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments
-de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres
-puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur
-rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue
-au détriment de tous.
-
-
-=La Vie sociale.=--Sous les comtes de Provence, tous les chefs de
-famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont
-les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état
-avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le
-bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de
-l’assemblée, que l’on appelait le _Conseil_ et qui se tenait toujours
-le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place
-du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls
-délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur
-le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises.
-Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris
-aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les
-magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient
-aux divertissements publics.
-
-Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce
-temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir.
-
-Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la
-Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse.
-
-La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au
-3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les
-armateurs et les négociants les plus honorables, les plus actifs et
-les plus intelligents. Elle ne tarda pas à acquérir une importance
-telle que l’État, dont elle servait les intérêts, crut devoir lui
-prêter le secours de son autorité. L’exemple de Marseille fut bientôt
-suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les villes les plus importantes du
-royaume, qui créèrent à son instar des Chambres de commerce. En 1791,
-l’Assemblée Nationale les supprima; elles furent rétablies sous le
-Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes modifications,
-mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore en ont
-consacré l’utilité.
-
-Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille
-celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner
-l’énumération ainsi que la conversion exacte en valeurs du système
-métrique décimal:
-
- L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes;
-
- L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2m,012;
-
- La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines;
- l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins;
-
- Le picotin égale 2{lit},50;
-
- La charge d’avoine, 240 litres;
-
- La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile
- perdue;
-
- La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres;
-
- La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts
- ou pitchounes;
-
- La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons.
-
- Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres
- 60 centilitres.
-
-Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans
-les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes
-mesures et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et
-les autres sont bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations
-réciproques.
-
-
-NOTES
-
- [19] Envies.
-
- [20] Parrain crasseux.
-
- [21] La mariée.
-
- [22] Ce qui peut se traduire ainsi:
-
- POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
-
- Belle, je vous présente le thym;
- Vous savez qu’il est toujours beau,
- Mais bien davantage quand il est fleuri.
- Je vous aimerai toute ma vie.
-
- DOUTE OU SOUPÇON
-
- Belle, je vous présente la violette.
- Vous êtes dans mon cœur toute seulette,
- Mais, pour moi, il serait douloureux
- Si dans votre cœur il y en avait deux.
-
- PLAINTE
-
- Je vous présente le romarin
- Que ce matin je suis allé cueillir
- Et que ce soir je vous apporte
- Pour vous prouver que je vous aime.
- Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,
- Rendez-moi mon gai romarin.
-
- [23] Ce qui peut se traduire ainsi:
-
- RUPTURE
-
- Moi, je vous présente l’ortie;
- Belle, vous ne serez plus mon amie.
- Je vois que vous avez trop d’épines.
- Mariez-vous avec un chardon.
-
- [24] Gourdon de Genouillac, _Histoire du Blason_.
-
-
-
-
-III
-
-LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE
-
- Raynouard.--Fabre d’Olivet.--Diouloufet.--D’Astros.--Jasmin.
- --Moquin-Tandon, etc.
-
-
-Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, la _Constituante_
-décréta, le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait
-faite dans les dialectes des provinces, elle n’ignorait pas que la
-proscription des idiomes locaux est le moyen le plus puissant de
-désagrégation nationale. Des sentiments blessés, de la liberté outragée
-naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies religieux et
-politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement
-de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré
-par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus
-exact de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y
-nuire, aida, au contraire, à la formation de l’unité religieuse, qui
-fit et fait encore sa force aujourd’hui.
-
-La _Convention_ fut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans
-son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par
-tous les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans
-la suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la
-langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne
-supprime pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de
-reconnaître son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité
-de Législation[25], qui concluait au rejet de sa première décision[26],
-pour le plus grand bien de la nation et l’apaisement des esprits, que
-cette mesure vexatoire avait excités au plus haut degré.
-
-Si le _Consulat_, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage
-exclusif de la langue française à tous les représentants de la
-puissance nationale, du moins il les autorisait à transcrire en marge
-les lois, décrets, arrêtés, dans l’idiome de la province, dont l’usage
-oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir contre la force irrésistible
-du langage populaire et le provençal, né du Roman, devait, sous peu,
-être l’objet d’études approfondies et de manifestations philologiques
-qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans la formation
-de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol
-et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être
-discutée et les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie
-lui donnent la consécration de la langue nationale.
-
-Il était réservé au XIXe siècle de voir s’épanouir la renaissance du
-provençal. Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants
-et de curieux jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour
-absolument nouveau sur cette langue qui, à la veille d’être proscrite,
-s’affirmait avec une vigueur nouvelle, en dépit des mesures arbitraires
-dont elle avait été si souvent frappée.
-
-Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en
-date, au XIXe siècle, Raynouard.
-
-
-=Raynouard.=--François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles
-(Var), en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du
-dialecte provençal. Après avoir occupé très honorablement sa place
-comme député à la Convention, il fut poursuivi pour ses opinions,
-qui l’avaient classé parmi les Girondins. Emprisonné, puis remis en
-liberté, il reprit sa robe d’avocat au barreau de Draguignan. Grâce
-à son talent, il y fit une petite fortune qui lui permit, dans ses
-loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue romane et
-les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches
-dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages
-font autorité sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est
-à cette source que les érudits, les philologues et les romanisants
-sont allés puiser leurs inspirations et se renseigner sur la valeur
-des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes du Midi. _Les
-Templiers_, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand succès.
-En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel
-la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui
-qui rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il
-siégea à la Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître
-successivement un _Choix de poésies originales des troubadours_ (6
-volumes), auquel il joignit une grammaire romane; et, en 1835, un
-_Nouveau choix de poésies_ (2 volumes), suivi d’un lexique roman
-(6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui également:
-_Recherches historiques sur les Templiers_ (1813), _Historique du droit
-municipal en France_ (1829) et un certain nombre de poésies manuscrites.
-
-[Illustration: Raynouard.]
-
-Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en
-butte; d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme
-avocat, il ne pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée
-(car il avait donné tout ce qu’il possédait pour sauver son frère
-d’une ruine imminente): on avouera qu’il eut une existence bien
-remplie et le double mérite de ne négliger aucune de ses occupations,
-et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à l’étude
-approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne se
-prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait
-les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude
-et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la
-patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut
-tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité
-des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce
-travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et
-parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre
-natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son
-pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins
-persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche,
-n’aurait obtenu aucun notable résultat.
-
-Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en
-reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix
-Monthyon accordé à _Jasmin_, en 1852, par l’Académie Française:
-
-«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus
-encore, l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un
-des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et
-législateur citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une
-moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue
-romane du XIIIe siècle, dont les monuments s’étaient comme perdus sous
-la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et
-de Molière!...»
-
-
-=Fabre d’Olivet=, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le
-contemporain de Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé
-pour chanter la Provence. Il ne nous appartient pas de juger ici
-l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. Nous ne retiendrons parmi
-ses nombreuses productions que celles dont la nature intéresse notre
-étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu confondre avec
-certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. Elles
-ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une
-précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression
-poétique de la pensée, les sujets traités par les premiers poètes
-provençaux. Ce mérite valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais
-compliments; on l’accusa de plagiat, on le traita de pasticheur, dès
-qu’on s’aperçut que le public avait été dupe d’une supercherie. C’était
-pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet avait, par un
-adroit subterfuge portant sur le titre: _le Troubadour_, laissé croire
-que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies
-des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque.
-L’authenticité en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même
-fut un moment dupe de cette supercherie. Cependant, après une étude
-attentive de l’ouvrage de Fabre d’Olivet, il revint sur sa première
-impression et, ne pouvant s’y tromper plus longtemps, dénonça le fait
-au monde littéraire[27]. C’est alors qu’on se vengea de la surprise
-en accumulant sur _le Troubadour ou Poésies occitaniques du_ XIIIe
-_siècle_ les épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins
-indulgent que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle
-n’avait rien pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux
-de Fabre d’Olivet sur les anciens écrivains romans et l’imitation
-parfaite de leurs tournures poétiques en langue romane étaient bien
-faits pour amener une confusion très excusable.
-
-Vers 1806, l’abbé =Vigne= fit paraître une série de contes en vers
-provençaux, qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont
-toujours lus avec plaisir.
-
-
-=Honorat= (Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les
-Provençaux qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les
-documents qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal.
-Il naquit à Allos (Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se
-signala par son dévouement à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie.
-Le Gouvernement lui remit une médaille d’or pour récompenser ses
-services et, en 1815, lui offrit une sous-préfecture. Il refusa cette
-fonction par modestie, et accepta plus tard la place de directeur des
-postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors la médecine. En 1830,
-il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonner complètement
-à son œuvre capitale, son _Dictionnaire provençal-français_. Dans la
-préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher
-de reproduire:
-
-«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant le _Dictionnaire
-provençal-français_, a été de mettre les personnes qui, comme moi,
-ont été élevées sous l’influence de la langue provençale, en état de
-profiter de cette langue même, pour arriver à la française.»
-
-N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat
-avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait
-devenir le théâtre. Son _Dictionnaire_ ne se borne pas à donner le sens
-et l’orthographe des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres,
-des arts, des sciences, des coutumes et des usages de la Provence.
-Il abonde en renseignements sur les institutions, les inventions
-les plus remarquables, et offre une collection de proverbes à nulle
-autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est
-un véritable tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique
-qui n’exclut pas l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque
-d’apoplexie, Honorat est mort avec le regret de n’avoir pu joindre
-à cet ouvrage déjà considérable un volume de biographie et de
-bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un traité de prononciation
-et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son existence à
-rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans son
-genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses
-qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit de _Pierre
-Puget_, savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus
-de mille pages, contenait la signification des mots, leur origine,
-et leur étymologie en français; en somme, c’était déjà un véritable
-dictionnaire provençal[28]. Nul doute qu’après Honorat bien d’autres
-n’en aient tiré parti et n’aient exploité une mine aussi riche.
-
-Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer
-à nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des
-chefs-d’œuvre de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner
-à leurs œuvres un cachet bien particulier; le thème seul fut pris au
-célèbre fabuliste.
-
-Dans ce genre, =Diouloufet= ne tarda pas à se faire remarquer; sa
-_Filho trop dalicato et lou Loup_ et _lou Mestre doou meinagi_ sont
-d’un accent sincère et simple, sans recherches ni fioritures et bien
-écrites, dans l’esprit du sujet. Mais son œuvre capitale, celle qui fit
-sa réputation, est incontestablement son poème _leis Magnans_ (_les
-Vers à soie_), dédié à sa femme, l’_Estello de soun vilagi_, comme il
-l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce poème
-offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé
-par un épisode des _Métamorphoses_ d’Ovide arrangé à la provençale.
-
-
-=Diouloufet= naquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771.
-Outre son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe
-provençal, et son poème des _Magnans_, dont Raynouard voulut bien
-revoir les épreuves, il a laissé _l’Odo à la pipo_ et _Philippico
-contro lou Mistraou et autres_, qui ne sont que des critiques, peu
-méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui le privèrent
-en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour le
-punir de son zèle royaliste. Son poème biblique _le Voyage d’Eliézer_
-lui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de
-Béziers. Enfin, en 1840, il fit paraître _Don Quichotte philosophe_,
-œuvre assez importante en quatre volumes, et qui obtint plusieurs
-éditions. Comme Honorat, il mourut à table, frappé par une attaque
-d’apoplexie, cette même année 1840. Royaliste sincère, Diouloufet a
-marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, ce qui n’enlève à son
-style ni la bonhomie qui représentait si bien son caractère ni le
-charme de la simplicité qui guidait tous ses actes.
-
-
-=D’Astros=, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves
-(Var), était le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par
-Napoléon, qui ne put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle
-d’excommunication de Pie VII. A sa sortie de prison, à la chute de
-l’Empire, la monarchie le créa cardinal et ensuite archevêque de
-Toulouse.
-
-D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie
-provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle
-pas considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin,
-très cultivé, et par une gaieté de bon aloi. Possédant parfaitement
-la langue provençale, d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au
-choix et à la pureté des termes qu’il emploie. Parmi ses fables, qui
-ne furent éditées qu’après sa mort, en 1863, il faut citer comme une
-des meilleures: _les Animaux malades de la peste_. C’est un véritable
-bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails provençaux et
-bien caractéristiques. _L’Esquirou e lou Reinard_ (_l’Écureuil et le
-Renard_) et _Meste Simoun e soun ai_ (_Maître Simon et son âne_) sont
-d’une originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui
-dénotent chez l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait
-pu se passer d’emprunter, comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets
-à La Fontaine.
-
-Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de
-Goudouli, du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de
-Jasmin.
-
-
-=Jacques Boé, dit Jasmin=, naquit à Agen, en février 1799, au bruit
-d’un charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait
-composé les couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul
-était réduit, pour vivre, à aller demander son pain de maison en
-maison, et le petit Jacques se ressentit souvent de cette misère. Plus
-tard, dans ses _Souvenirs_, il a chanté avec naturel et émotion ses
-premières tristesses. N’ayant pu faire que des études incomplètes,
-il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction
-qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers
-une tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent
-de ce défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de
-certains mots lui échappait, et de là des formes parfois incorrectes
-qu’il ne parvenait pas à épurer. Mais il rachetait cette lacune par
-de très grandes qualités. Il avait le don de la poésie, le vrai
-sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. Les
-sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire.
-On a de lui un volume de poésies diverses, intitulé: _los Papillotos_
-(_les Papillotes_), en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres
-marquantes et qui lui ont assuré une réputation incontestée, aussi
-bien dans le Nord que dans le Midi, sont: _l’Abuglo_ (_l’Aveugle_),
-_Françounetto_ (_Francinette_) et _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la
-Folle_).
-
-A Bordeaux, où Jasmin récita _l’Abuglo_, dans une séance publique de
-l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de
-lecteur et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration
-poétique. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans la _Revue
-des Deux Mondes_ du 1er mai 1837:
-
-«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son
-geste expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent
-singulièrement à l’effet; quand il arrive au refrain: _les Chemins
-devraient fleurir_, etc... et que, cessant de déclamer, il chante,
-toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui n’entendent pas le patois
-partagent l’impression et pleurent.»
-
-Dans _Françounetto_, Jasmin eut pour but de réagir contre les
-détracteurs du provençal en démontrant l’erreur de ceux qui
-prétendaient que cette langue ne pouvait se prêter à une œuvre durable,
-qu’elle était condamnée à disparaître fatalement, parce qu’abandonnée
-par les salons et les Académies. Piqué au jeu, il s’est plu à
-retracer une page d’histoire locale où l’amour, l’envie, la jalousie,
-l’ignorance sont tour à tour dépeints de main de maître. Sainte-Beuve,
-déjà cité, le recevant à Paris, lui dit: «Jasmin, vous êtes en progrès;
-continuez, vous faites partie des poètes rares de l’époque.» Puis,
-lui montrant un rayon de sa bibliothèque, qui contenait leurs œuvres:
-«Comme eux, vous ne mourrez jamais.» Quel plus bel éloge le poète
-pouvait-il recevoir, et quelle réponse aux prophètes de malheur qui
-l’avaient condamné à l’oubli sous prétexte qu’il avait écrit dans une
-langue qui n’était pas la langue française!
-
-_Françounetto_ fut déclamé à Toulouse, dans la salle du Musée, devant
-quinze cents personnes. «Malgré la longueur du poème, deux mille cinq
-cents vers, tout le monde restait encore assis, lorsque Jasmin eut
-terminé, espérant s’enivrer encore à cette source de poésie[29].» La
-municipalité, ratifiant le vote de l’assemblée qui voulait donner
-à l’auteur, par le moyen d’une souscription, un témoignage de son
-admiration, y ajouta ensuite le titre de _Fils adoptif de la ville de
-Toulouse_.
-
-On sent qu’il a dépensé dans _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la Folle_),
-étude très fouillée du cœur humain, toutes ses qualités, tout son
-génie; il y a mis toute son âme.
-
-Ardent et généreux, il parcourait les grandes villes de France,
-chantant ou récitant ses œuvres comme ses ancêtres les troubadours.
-Ses biographes assurent qu’il a ainsi gagné plus de quinze cent mille
-francs, et cependant il est mort dans un état proche de la misère.
-C’est que les produits de ses conférences sur la langue d’oc et de ses
-tournées poétiques ont été versés entre les mains des pauvres, dans
-la caisse des hospices, ou bien encore ont servi à la reconstruction
-d’églises de villages. Par ses conférences, il a propagé et mis en
-relief les beautés de cette langue méridionale condamnée à mort depuis
-des siècles et qui, plus vivante que jamais, se parle, s’écrit et se
-fait écouter jusque dans le Nord. Aussi peut-on dire de lui qu’il a
-été l’un des plus grands parmi les précurseurs des félibres, et que
-l’épitaphe gravée sur le socle de la statue qu’on lui a élevée dans sa
-ville natale est frappante de vérité:
-
- _O ma lengua, tout me zou dit,
- Lançarai uno estello à toun frount encrumit._
-
- O ma langue, tout me le dit,
- Je mettrai une étoile à ton front obscurci.
-
-Vient ensuite =Moquin-Tandon=, dont le _Carya Magalonensis_, édité en
-1836, fut l’objet de critiques de tous genres, mais n’en consacra pas
-moins la réputation du savant botaniste comme écrivain languedocien.
-
-=Azaïs=, son contemporain, se fit remarquer par ses poésies
-satiriques sur des thèmes locaux. Les peintures sont énergiques, les
-sujets quelquefois rabelaisiens. Dans ce genre de poésies plutôt
-scatologiques, on peut citer: _lous Homes e los Femnos del temps
-passat_, _lou Lavamen_, _lou Factotum del curat de Capestang_, etc...,
-etc... Toutes sont animées d’un souffle comique et d’une franche gaîté;
-la lecture en est facile et amusante.
-
-Un peu avant la Révolution de 1848, des dithyrambes enflammés sur le
-prolétariat valurent à =Peyrotte= une certaine popularité. Dans _leis
-Léproux, la Filla de la mountagna_ et autres pièces patoises _del
-Taralié_[30], comme il «aimait à se nommer», on trouve un mouvement
-vraiment poétique.
-
-Le buste élevé à Peyrotte dans sa ville natale, pour honorer sa
-mémoire, est un hommage mérité que la génération actuelle a cru devoir
-rendre au poète ouvrier.
-
-C’était également un ouvrier que =Mathieu Lacroix=, à qui l’on doit ce
-poème touchant et sincère: _Paouro Martino_, dont Casimir Bousquet,
-de Marseille, a donné une traduction. C’est à un de ses compatriotes,
-aujourd’hui doyen du _Félibrige de Paris_, M. Gourdoux, que le maçon de
-la Grand’Combe en confia le manuscrit, après avoir été durement chassé
-par l’administrateur de cette compagnie, qui lui retirait ainsi son
-gagne-pain, sous le prétexte invraisemblable qu’un maçon ne doit pas
-être poète.
-
-Le marquis de =La Fare-Alais=, dans son recueil _los Castagnados_, se
-montre tour à tour observateur et conteur fidèle des mœurs et usages
-du peuple. Sa poésie est chaude, colorée; l’expression est juste. Sa
-verve, comique, n’est jamais grossière; le gentilhomme se devine au
-choix délicat des images et des mots. Quels échantillons donner de
-ce talent supérieur qui rend le choix embarrassant? Nous prenons au
-hasard: _la Fieiro de San-Bartoumieù_ (_la Foire de Saint-Barthélemy_)
-et _Scarpon_, deux éclats de rire. Dans _la Festo dos Morts_ (_la
-Fête des Morts_), le poète montre la souplesse de son esprit qui se
-prête aussi bien aux scènes comiques qu’aux tableaux mélancoliques et
-tristes. _Le Gripé_ et _la Rouméquo_ font voyager notre imagination
-dans le monde fantastique et légendaire. En somme, cet auteur a su
-prendre rang parmi les poètes cévenols dont la réputation est la
-meilleure et en même temps la plus durable, car il a écrit pour tous
-les temps, et peut être lu par tout le monde.
-
-Dans _lou Gangui_ et _les Amours de Vénus ou le Paysan au théâtre_,
-=Fortuné Chailan= atteint au plus haut comique avec naturel et abandon.
-
-La période de 1830 à 1848 est remplie par les noms de L. Isnardon
-(_Pouésios prouvençalos_), de Raymonenq (_lou Procurour enganat_),
-de Désanat (_lou Troubadour natiounaou_), de Pélabon (_lou Groulié
-bel esprit_), de Bénoni, Mathieu, Gastinel, Garcin, Gautier et tant
-d’autres dont l’énumération serait trop longue, qui, tous, ont su
-attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs, à des titres
-différents.
-
-Avec Bellot, Bénédit et surtout Roumanille, nous atteignons la période
-littéraire du provençal qui précéda l’apparition du _Félibrige_.
-
- * * * * *
-
-=Pierre Bellot= fut un des représentants les plus autorisés de l’esprit
-vif et de la verve de la vieille Provence. Enfant de Marseille, il
-imprima à ses œuvres le cachet essentiellement marseillais du vieux
-quartier des Accoules, où il était né. Et cela s’explique d’autant plus
-facilement que, n’ayant jamais quitté son pays, il a pu, mieux qu’un
-autre, conserver intactes les traditions du passé et la couleur de
-notre belle langue. Marchand, il ne voyait le monde que du fond de sa
-boutique de la rue des Feuillants, et ne se trouvait en contact, sous
-les pins de sa bastide, _la Belloto_, qu’avec des gens dont la pensée
-n’avait d’autre moyen d’expression que l’idiome local. On peut dire de
-lui qu’il était du peuple par le cœur et de la petite bourgeoisie par
-les habitudes. C’est ainsi que, sans sortir de sa personnalité modeste,
-il a pu être un bon poète provençal dont le naturel et la simplicité
-sont les principales qualités et font le charme dominant. Ces qualités,
-on les retrouve effectivement dans toutes les poésies de Bellot. On y
-voit les pins des bastides dans le doux frémissement de la brise du
-soir, les tartanes aux blanches voiles se mirant dans les eaux bleues
-de la Méditerranée; on y entend zonzonner les cigales, on y passe avec
-lui le dimanche dans les cabanons d’Endoume, au milieu des fortes
-senteurs de l’aioli et des vapeurs embaumées de la bouillabaisse. Sa
-muse est bien notre Marseillaise, la _San Janenque_, aux grands yeux
-noirs, au rire éclatant, à la bouche mutine, laissant voir entre des
-lèvres de corail des dents éclatantes de blancheur; la taille souple
-et ronde, les jupons courts, elle ne joue pas la grande dame, elle est
-bonne fille et, pour être belle, elle n’a qu’à rester elle-même.
-
-L’œuvre de Bellot forme quatre volumes, dont je n’entreprendrai
-pas l’analyse. Je me bornerai à citer parmi les morceaux les plus
-remarquables: _lou Poète cassaire_, qui est bien la meilleure
-photographie qui ait jamais été faite du chasseur marseillais, et
-_l’Ermito de la Madeleno_, où le poète se double d’un observateur aussi
-intéressant que spirituel. Au théâtre, il a donné _Mousu canulo vo lou
-fiou ingrat_. Enfin, il a montré un véritable talent dans l’épître et
-le conte. Voici un extrait de l’épître qu’il adressa à Charles Nodier,
-l’un des premiers qui ait rendu justice aux beautés de la langue
-provençale:
-
- O tu qu’as illustra nouestro bello patrio
- Per teis brillans escrits, tout pastas de génio;
- Tu, sublimo Nodier, la perlo deis aoutours,
- Qu’as fa souto ta plumo espeli tant des flours!
- Un aoutour marsiés, din soun groussier lengagi,
- Doou fruit de seis lésirs aougeo ti faire hommagi.
- N’aourié pas près ségur aquélo liberta
- Se Pierquin de Gembloux l’avié pas excita.
- Oh! sense eou, leis escrits dé sa muso groussiéro
- N’oourien pas doou pays despassa la barriéro;
- Maï Vénén de la part doou saven inspectour,
- Bessai l’accordaras un régard proutectour, etc., etc.
-
-Si Bellot avait eu les honneurs de la traduction française, son nom
-serait aussi populaire dans le Nord qu’à Marseille même.
-
-Qui ne connaît en Provence celui de =Bénédit=, rendu célèbre par
-son poème _Chichois_, devenu bien rare aujourd’hui en librairie?
-L’auteur s’est attaché à peindre, dans une note plaisante, les mœurs
-de certains déclassés. Il l’a fait avec un bonheur d’expression,
-une ironie mordante et un talent d’exposition qui font de _Chichois_
-une composition aussi littéraire que le sujet pouvait le comporter
-et assurément intéressante à tous égards. Les contes en vers qui
-complètent le volume sont d’un comique achevé; on ne peut pas analyser
-l’œuvre de Bénédit, il faut la lire.
-
-
-NOTES
-
- [25] 2 thermidor an II.
-
- [26] 16 fructidor an II.
-
- [27] Dans _le Journal des Savants_ de juillet 1824.
-
- [28] L’original de cet ouvrage se trouve dans la Bibliothèque
- Méjanes, à Aix.
-
- [29] Article de M. Dufour, au _Journal de Toulouse_, 1840.
-
- [30] Potier.
-
-
-
-
-IV
-
-LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE
-
- Période de formation.--Période d’affirmation.--Ses statuts.
-
-
-Avec _Roumanille_, nous entrons dans le cycle félibréen. Le premier,
-il réagit contre certaines formes vicieuses et contre l’orthographe
-défectueuse du provençal, qui forcément s’était altéré après la
-proscription dont il fut l’objet et le mépris dont l’honoraient ceux
-qui ne le comprenaient pas. Il voulut le doter de mots propres à
-rendre l’élévation de la pensée et l’épurer d’expressions triviales
-qui, depuis sa chute au rang de patois, s’étaient introduites dans
-le langage populaire et jetaient sur certaines œuvres une note
-discordante. Il se proposa, par une réforme savante et intelligente,
-d’empêcher le triomphe de ceux qui prétendaient que le provençal était
-impropre à rendre des idées complexes et des sentiments élevés. Après
-avoir publié _les Oubretto_, _li Margarideto_ et _li Sounjarello_,
-ce fut dans _la Par daù bon Dieù_ et, plus tard, dans _la Campano
-mountado_ qu’il fit les premiers essais de sa réforme orthographique.
-Son œuvre est saine, morale, pleine d’enseignements. Il reste clair,
-tout en cherchant à préserver sa phrase de certains termes trop
-prosaïques ou susceptibles d’équivoque. Il a, de Bellot et de Bénédit,
-la bonhomie et la franche gaieté, éléments de leur succès auprès des
-masses populaires, pour lesquelles ils écrivaient et qui les comprirent
-si bien.
-
-Dans _Se n’en fasian un avoucat_, Roumanille dépeint sous leurs vraies
-couleurs les hésitations de braves paysans cherchant une carrière pour
-leur enfant, qu’ils voudraient voir arriver à une haute situation. Leur
-choix fait, ils donnent sans compter le fruit de leurs économies. Mais
-ils sont punis dans leur vanité. Leur fils s’amuse à Paris, au lieu de
-suivre les cours de l’école de droit; il dépense en folies l’argent si
-péniblement amassé par ses parents qui, à bout de ressources, tombent
-dans la misère. La mère meurt, le père, vieux et infirme, va de porte
-en porte mendier son pain. Le dernier vers exprime la morale de cette
-histoire:
-
- _Aubourès pas lou fièù au dessus de soun paire._
-
-[Illustration: Roumanille.]
-
-Le succès local qu’obtint Roumanille devait s’étendre peu à peu
-et devenir ainsi le point de départ d’une école dont il fut le
-fondateur[31]. Autour d’elle se groupe bientôt toute une pléiade de
-poètes provençaux: le Félibrige était né. On a beaucoup employé,
-pour caractériser cet événement, l’expression de «renaissance de la
-langue provençale». Il y a là, évidemment, un peu d’exagération. Si
-la production des divers genres de poésie a pu se ralentir à certains
-moments, il est cependant difficile d’admettre que les œuvres de
-Goudouli, de La Bellodière, de Gros, de Germain, de Raynouard, de
-Fabre d’Olivet, de Moquin-Tandon, d’Azaïs, de La Fare-Alais, de
-Bellot, de Bénédit et de tant d’autres, qui ont précédé Roumanille et
-le Félibrige, n’aient pas formé une chaîne ininterrompue jusqu’à la
-fondation de cette société. Elles sont assez remarquables pour qu’il y
-ait injustice à contester la place glorieusement intermédiaire occupée
-par ces hommes, dont les Félibres ne sont que les continuateurs. La
-seule différence appréciable entre eux et ces derniers, c’est qu’après
-les premières années de tâtonnements les Félibres se sont constitués
-en société, avec un règlement, des statuts, un programme défini et les
-aspirations légitimes que suggère la force décuplée par l’union. Leurs
-prédécesseurs n’agissaient, eux, que pour leur compte particulier;
-l’isolement, qui ne diminuait rien de leur mérite, l’empêchait de
-fructifier. Ils étaient privés des avantages de l’association, qui
-fut un des éléments de succès du Félibrige. Somme toute, ce sont les
-idées de Roumanille sur la langue provençale que les Félibres ont
-développées, propagées dans tout le Midi, alors qu’elles n’avaient été
-jusque-là que localisées, et soutenues par lui seul.
-
-Nous avons assez fait connaître les précurseurs plus ou moins
-éloignés des Félibres; il convient maintenant d’énumérer ceux qui
-les précédèrent immédiatement. Tels: _Victor Gelu_, le chansonnier
-marseillais, auteur de _Meste Ancerro_ et de _lou Garagai_; Bergeret,
-de Bordeaux; Rancher, de Nice; Navarrot, du Béarn; Damase-Arbaud, de
-la haute Provence; les frères Rigaud, de Montpellier; Roch-Bourguet,
-de Béziers; Castil-Blaze, de Cavaillon, etc., etc. Ainsi, voilà une
-nouvelle pléiade qui s’ajoute à l’ancienne pour combler toutes les
-lacunes et démontrer que le Félibrige ne naquit pas spontanément, mais
-fut le résultat naturel d’un état littéraire et social dès longtemps
-préexistant.
-
-Les populations méridionales l’acceptèrent comme un événement pour
-ainsi dire prévu. Ceci explique la faveur dont il jouit auprès d’un
-public qui, depuis Gros (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’à
-Roumanille, n’avait cessé d’être bercé aux sons de la poésie provençale.
-
-[Illustration: Aubanel.]
-
-Les premières réunions des Félibres eurent lieu à Fonségugne, en 1854.
-Y assistaient: Roumanille, Paul Giera, Théodore Aubanel, Jean Brunet,
-Anselme Mathieu, Frédéric Mistral et Alphonse Tavan; soit sept en
-tout. Ce nombre sept fut adopté par eux comme un nombre fatidique. Il
-rappelait d’abord les sept fondateurs des Jeux floraux de Toulouse;
-c’est également le nombre sept qui semble dominer sur Avignon, la
-capitale du Félibrige. On y trouvait en effet sept églises principales,
-sept portes, sept collèges, sept hôpitaux, sept échevins; sept papes y
-sont siégé, sept fois dix ans[32]. Enfin, la première Félibrée ayant
-été tenue, le 21 mai 1854, jour de la Sainte-Estelle[33], ce fut sous
-son vocable que la société se fonda, adoptant l’étoile symbolique à
-sept rayons comme guide et emblème des destinées du Félibrige. Dans
-les réunions qui suivirent, on décida de lancer dans le public un
-ouvrage de propagande, pour faire connaître l’organisation récente et
-lui assurer les moyens pratiques de réaliser son programme. En 1855,
-parut donc l’_Armana prouvençaù_, qui fut ainsi le premier organe du
-Félibrige, et dont le succès ininterrompu va toujours grandissant.
-C’est une véritable anthologie poétique provençale en même temps qu’une
-sorte d’encyclopédie des familles. On y trouve en effet des poèmes d’un
-grand mérite, suivis de toutes sortes de conseils aux agriculteurs, des
-recettes de tous genres, des proverbes, et nombre d’indications aussi
-instructives qu’amusantes.
-
-A partir de 1859, le rayon d’action de l’_Armana prouvençaù_ s’agrandit
-singulièrement. D’abord localisé dans la Provence, il se répandit peu à
-peu dans toutes les anciennes provinces du Midi. Le nombre des Félibres
-augmentait chaque jour; parmi les nouvelles recrues, on remarquait Mme
-d’Arbaud, Bonaventure Laurent, Anthemon, Martelly, Legré, Thouron,
-Charles Poncy, Roumieux, Gabriel Azaïs, Canonge, Floret, Gaidon.
-Mistral, qui s’était mis hors de pair par son beau poème _la Communioun
-di sant_ et d’autres poésies où son mérite s’affirmait de plus en plus,
-produisit en 1859 une œuvre géniale: _Mireille_.
-
-[Illustration: Mireille.]
-
-Tout a été dit sur _Mireille_, qui, traduite en français, recueillit
-les suffrages des littérateurs du Nord et fut pour Paris et les hommes
-de lettres la révélation la plus inattendue des beautés de la langue
-provençale. Ce qui fit dire à Villemain: «La France est assez riche
-pour avoir deux littératures.» _Mireille_ est un des plus beaux joyaux
-de l’écrin littéraire de la Provence; c’est un diamant que l’habile
-lapidaire qu’est Mistral tailla avec un rare bonheur, et qu’il sertit
-dans l’or le plus pur et le plus artistement ciselé. Transportée sur la
-scène de l’Opéra-Comique, ce fut un triomphe. La musique si mélodieuse
-de Gounod fut le coup d’aile donné à la poésie du maître, et les
-auditeurs furent saisis d’une admiration que le temps n’a pas diminuée.
-
-Il semblait difficile qu’une gloire si éclatante pût être partagée.
-Mais le succès engendre l’émulation, source intarissable de génie et
-de chefs-d’œuvre. En plaçant Théodore Aubanel à côté de Mistral, le
-Félibrige honore les deux plus hautes personnalités que cette société
-ait vues naître dans son sein. Les vers de Théodore Aubanel, pleins
-d’ampleur et de passion, le classent parmi les grands poètes.
-
-Tout le monde connaît sa _Miougrano entreduberto_ et ses _Fiho
-d’Avignoun_, _lou Pan daù pécat_ (traduit en français par Paul Arène),
-_lou Pastre_, _lou Roubatâri_, _la Vénus d’Arles_ et bien d’autres
-pièces, toutes dignes de celui qui les a signées.
-
-Avec Louis Roumieux, de Nîmes, nous entrons dans la série des auteurs
-gais. _La Rampelado_ et surtout _la Jarjaiado_, un chef-d’œuvre dans
-son genre, sont animées d’un bout à l’autre d’une franche gaîté. Dans
-_la Falandoulo_, Anselme Mathieu, dit le poète _deis poutouns_, fait
-de vers en vers voltiger les baisers. Mme d’Arbaud paye son tribut au
-Félibrige par la publication de _Amours de Ribas_. Enfin, _les Belugos_
-font regretter à tous les amateurs de littérature provençale la mort
-prématurée d’Antoinette Rivière, de Beaucaire, dont le talent venait de
-s’affirmer dans ce recueil de poésies.
-
-[Illustration: Mistral.]
-
-Toutes ces œuvres publiées, propagées, discutées, admirées ou
-critiquées, forcèrent l’attention des lettrés. Il n’est pas jusqu’aux
-étrangers qui ne fussent attirés et séduits.
-
-C’est ainsi que les Catalans, qui avaient rétabli les jeux floraux,
-dépêchent leur premier lauréat, Damaso Calvet, au Félibrige, pour
-l’assurer de leur concours. C’est un Irlandais, William Bonaparte
-Wyse, qui s’enthousiasme pour le provençal, l’apprend avec une ardeur
-surprenante et publie dans cette langue deux charmants recueils: _li
-Parpaioun blu_ et _li Piado de la princesso_.
-
-L’année 1867 fut marquée par l’apparition de _Calandau_, de F. Mistral.
-Il y revendique toutes les anciennes libertés de la Provence. Comme
-dans _la Countesso_, il établit un parallèle entre la situation
-politique et économique de cette province sous la juridiction de
-ses comtes, et l’état où elle se trouve aujourd’hui. Ce n’est pas
-sans amertume et sans regret qu’il constate la perte de ses libertés
-publiques, de ses franchises, de ses droits, la proscription de sa
-langue. Telle est l’origine du reproche qu’on lui a souvent adressé, de
-vouloir semer la désunion dans les esprits, en réclamant des libertés
-locales dont la disparition dans toutes les provinces a été un mal
-nécessaire pour l’unification politique et linguistique de la France.
-On a poussé la malveillance à l’extrême lorsqu’on lui a attribué des
-idées de séparatisme, qui certainement n’ont jamais existé dans son
-esprit. Nous ne reviendrons pas sur ces incidents fâcheux. Mistral,
-d’ailleurs, a fait justice de toutes ces attaques et de toutes ces
-insinuations[34]. Dans l’_Ode aux Catalans_, une seule ligne suffit à
-le laver de ces calomnies:
-
- _Siou de la grando Franço e ni court ni coustie[35]._
-
-Qui pourrait mettre en doute ses sentiments largement patriotiques en
-lisant les vers qu’il composa en 1870 sur l’invasion: _lou Saume de la
-penitenci_, et, en 1871, _lou Roucas de Sisife_? Son _Tambour d’Arcole_
-n’est-il pas encore une page glorieuse et bien française, quoique le
-héros en soit un enfant de la Provence?
-
-D’ailleurs, ce que Mistral voulait, ce qu’il veut encore aujourd’hui,
-avec la grande majorité des populations de nos départements, du nord au
-sud, de l’est à l’ouest, c’est une décentralisation sage et éclairée,
-c’est la protection du gouvernement accordée aux mœurs, aux usages,
-aux aspirations différentes de nos anciennes provinces, et aux idiomes
-locaux. C’est l’enseignement de ces idiomes repris d’après une méthode
-simple et pratique, qui permettrait à nos jeunes générations de ne pas
-oublier la langue maternelle, la langue du terroir, sans pour cela
-nuire en aucune façon à l’enseignement du français[36]. On peut désirer
-ces améliorations sans mériter l’épithète de mauvais patriote, on peut
-garder un souvenir affectueux pour sa ville natale sans renier l’amour
-de la patrie. Nous irons même plus loin et nous prouverons que les gens
-indifférents ou railleurs à l’égard des lieux qui les ont vus naître ne
-sont pas de bons Français. La France n’est la France que par la réunion
-en un seul faisceau de toutes ses anciennes provinces, et celui qui
-n’aime pas la petite patrie est incapable d’aimer la grande. Jamais on
-ne trouvera un traître à la nation parmi ceux qui ont conservé intact
-le souvenir de leur village. Ce sont ces idées qui ont inspiré à Félix
-Gras la déclaration si souvent répétée et qui a fait le tour de la
-presse:
-
- _Ame moun vilage mai que toun vilage;
- Ame ma Prouvenço mai que ta provinço;
- Ame la France mai que tout[37]._
-
-[Illustration: Avignon: les Remparts.]
-
-Assurément, il faut compter avec les passions politiques, si ardentes
-dans le Midi quant à la forme du gouvernement. Mais il y a une chose
-sacrée qui domine toute étiquette gouvernementale, c’est la patrie,
-c’est la France. Et sur ce point, ce n’est pas chez les Félibres qu’il
-y aura jamais désaccord. D’ailleurs, cette tendance à leur prêter des
-sentiments qu’ils n’ont jamais eus n’émane que de quelques cerveaux
-malveillants, désireux de voir régner parmi eux la discorde et charmés
-d’en pronostiquer les symptômes. Leur conduite en maintes circonstances
-a prouvé d’une manière éclatante combien ils sont au-dessus d’une
-accusation qu’on aurait voulu injurieuse et qui n’était qu’absurde.
-L’opinion publique a fait justice d’une calomnie qui a tourné au
-grotesque, et les diffamateurs ont dû disparaître sous le blâme des
-esprits sensés et la risée générale.
-
-Malgré la campagne entreprise contre son existence, le Félibrige
-vit, au contraire, les adhésions lui arriver aussi nombreuses que
-précieuses, sans distinction d’opinions politiques ou de fortune, de
-toutes les anciennes provinces du Midi.
-
-En 1876, il entra dans une nouvelle période, que l’on pourrait appeler
-la période d’_affirmation_. Cette année-là tient une place à part
-dans ses annales par la proclamation des statuts. Ils furent votés le
-21 mai 1876, à Avignon, dans la salle des _Templiers_ de l’Hôtel du
-Louvre. Nous les donnons ci-après, _in extenso_, parce qu’ils font
-partie intégrante de l’histoire du Félibrige et, partant, de la langue
-provençale.
-
-
-STATUTS DU FÉLIBRIGE DE PROVENCE[38]
-
- ARTICLE PREMIER.--Le Félibrige a pour but de réunir et stimuler les
- hommes qui, par leurs œuvres, sauvent la langue du pays d’Oc, ainsi
- que les savants et les artistes qui étudient et travaillent dans
- l’intérêt de ce pays.
-
- Fondée le jour de Sainte-Estelle, le 21 mai 1854, cette Association
- s’est constituée et organisée dans la grande Assemblée tenue en
- Avignon, le 21 mai 1876.
-
- ART. 2.--Sont interdites dans les réunions félibréennes les
- discussions politiques et religieuses.
-
- ART. 3.--Une étoile à sept rayons est le symbole du Félibrige, en
- mémoire des sept Félibres qui l’ont fondé à Fontségugne, des sept
- troubadours qui jadis fondèrent les Jeux floraux de Toulouse, et des
- sept Mainteneurs qui les ont restaurés à Barcelone, en 1859.
-
- ART. 4.--Les Félibres se divisent en _majoraux_ et _mainteneurs_;
- ils se relient par les _Maintenances_, qui correspondent à un grand
- dialecte de la langue d’Oc; les Maintenances se divisent en _Ecoles_.
-
-
-DES FÉLIBRES MAJORAUX ET DU CONSISTOIRE
-
- ART. 5.--Les Félibres majoraux sont choisis parmi ceux qui ont le
- plus contribué à la Renaissance du Gai-Savoir. Ils sont au nombre de
- cinquante et leur réunion porte le nom de _Consistoire Félibréen_; le
- Consistoire se renouvelle comme suit:
-
- ART. 6.--A la mort d’un Majoral, tous les Félibres mainteneurs sont
- avisés par les soins du Chancelier, et ceux d’entre eux qui désirent
- posséder le siège vacant adressent au Consistoire, dans la quinzaine,
- une demande écrite où ils font valoir leurs titres.
-
- Le bureau du Consistoire aura aussi le droit de prendre l’initiative
- d’une candidature, en se conformant aux conditions énoncées par
- l’article 12; le Chancelier fera connaître aux Majoraux, par une
- circulaire, les candidatures posées, et l’élection aura lieu à la
- majorité des voix, en séance consistoriale. Les Majoraux présents ont
- seuls droit de suffrage; en cas de partage, la voix du Capoulié ou
- celle de son remplaçant à la présidence entraîne le vote.
-
- ART. 7.--La réception solennelle du nouvel élu aura lieu pour
- Sainte-Estelle, anniversaire du Félibrige. Un membre du Consistoire,
- à ce désigné, le complimentera publiquement, et le récipiendaire,
- dans sa réponse, fera l’éloge de son prédécesseur.
-
- ART. 8.--Le Bureau du Consistoire se compose du _Capoulié_, des
- _Assesseurs_ et des _Syndics_, ainsi que du _Chancelier_ et du
- _Vice-Chancelier_.
-
- Le Capoulié préside les assemblées générales du Félibrige, les
- réunions consistoriales et le Bureau du Consistoire.
-
- Les Assesseurs remplacent le Capoulié empêché; la présidence est
- déférée à celui que le Capoulié désigne, et au plus âgé au cas de
- non-désignation.
-
- Il y a autant d’Assesseurs que de Maintenances, et chaque Maintenance
- a aussi un Syndic chargé de l’administrer.
-
- Le Chancelier garde les archives, tient la correspondance et perçoit
- la cotisation des Félibres majoraux. Le Vice-Chancelier le remplace
- au besoin.
-
- ART. 9.--Le Bureau est élu pour trois ans dans la séance
- consistoriale de Sainte-Estelle. Le vote a lieu au scrutin secret.
- Les Majoraux absents peuvent voter par correspondance, pourvu que
- leurs bulletins soient signés.
-
- Le Capoulié est nommé par les Majoraux; mais c’est lui seul qui nomme
- le Chancelier et le Vice-Chancelier.
-
- Les Assesseurs et les Syndics sont nommés par les Majoraux de leur
- Maintenance.
-
- Le Capoulié sortant proclame le nouveau Bureau à la réunion de
- Sainte-Estelle.
-
- ART. 10.--Le Consistoire peut modifier les statuts sur la demande
- écrite de sept Félibres. Il peut exclure les indignes. Il peut
- dissoudre les Ecoles qui violent les Statuts. Il peut casser les
- décisions des Maintenances. Il peut se prononcer sur les questions
- grammaticales ou orthographiques. Pour toutes ces décisions, les deux
- tiers des suffrages sont nécessaires. Si le nombre des suffrages
- exprimés compte une voix de moins qu’un multiple de 3, le Capoulié
- ou son remplaçant peut donner une voix de plus; si, au contraire, le
- nombre des suffrages exprimés est supérieur d’une unité, il en sera
- tenu compte pour le calcul de la majorité.
-
- Le Consistoire peut, à la majorité simple, nommer des Majoraux, des
- Associés (_soci_), ainsi que des délégués pour le représenter; il
- peut créer des Maintenances. Il règle l’emploi de ses revenus.
-
- Les membres présents ont seuls droit de vote et, en cas de partage,
- la voix du Capoulié ou de son remplaçant est prépondérante.
-
- ART. 11.--Les décisions du Consistoire doivent être signées du
- Capoulié ainsi que du Chancelier; elles sont contresignées par
- l’assesseur de la Maintenance à laquelle la décision est relative.
- Lorsque la décision intéresse le Félibrige entier, elle doit être
- contresignée par tous les assesseurs.
-
- ART. 12.--Dans l’intervalle des sessions du Consistoire, le Bureau
- jouira de tous les droits consistoriaux, sauf de ceux qui concernent
- la modification des Statuts, le pouvoir de se prononcer sur les
- questions grammaticales ou orthographiques, et la nomination des
- Majoraux ou des auxiliaires.
-
- L’exclusion d’un Félibre ou la dissolution d’une Ecole félibréenne ne
- peuvent avoir lieu qu’à la majorité des deux tiers des voix. Cette
- majorité doit être: 2 sur 3, 3 sur 4, 4 sur 5, 4 sur 6, 5 sur 7, 6
- sur 8, 6 sur 9, 7 sur 10. S’il y a plus de 10 votants, on suivra la
- règle prescrite par l’article 10.
-
- Lorsqu’un siège de Majoral est vacant, le Bureau peut poser une ou
- plusieurs candidatures, mais pour cela l’unanimité des suffrages
- exprimés est nécessaire.
-
- Les membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins
- seront conservés aux archives.
-
- ART. 13.--Cependant, l’exclusion d’un membre ou la dissolution d’une
- Ecole ne peuvent être prononcées que provisoirement par le Bureau,
- qui devra soumettre sa décision au Consistoire. Le Consistoire peut
- annuler cette décision, pourvu que cette annulation soit prononcée
- par les deux tiers des suffrages exprimés.
-
- Le Félibre coupable ou l’Ecole fautive peuvent se défendre devant le
- Consistoire.
-
- ART. 14.--Le Capoulié a la direction du Félibrige; il réunit le
- Consistoire et son Bureau, ainsi que les Assemblées générales. Il
- autorise ou repousse les candidatures de Félibres Mainteneurs avant
- leur présentation devant l’Assemblée de la Maintenance.
-
- ART. 15.--Dans les félibrées, le Capoulié a pour insigne l’_Etoile
- d’or à sept rayons_, et les Majoraux, la _Cigale d’or_.
-
- ART. 16.--Chaque cigale recevra du Consistoire un nom particulier
- qu’elle gardera à perpétuité.
-
-
-DES FÉLIBRES MAINTENEURS
-
- ART. 17.--Les Félibres Mainteneurs sont en nombre illimité.
-
- ART. 18.--Ceux qui voudront posséder ce titre devront s’adresser au
- Bureau de la Maintenance de laquelle dépend leur dialecte natal.
-
- Le Bureau accepte ou repousse la demande; dans le premier cas, elle
- est transmise au Capoulié.
-
- Si celui-ci donne un avis favorable, la demande est de nouveau
- soumise à la réunion de la Maintenance qui se prononce en dernier
- ressort.
-
- ART. 19.--La Maintenance, dès qu’elle a ouvert sa réunion, statue
- sur les demandes d’admission. Un délégué va aussitôt chercher les
- nouveaux élus, qui prennent place à table à côté du Syndic.
-
- ART. 20.--Dans les réunions félibréennes, les Mainteneurs portent
- comme insigne une _Pervenche d’argent_.
-
-
-DES MAINTENANCES
-
- ART. 21.--On entend par Maintenance la réunion des Félibres d’un
- grand dialecte de notre langue d’Oc.
-
- ART. 22.--Le Bureau de la Maintenance se compose du _Syndic_, de deux
- ou trois _Vice-Syndics_, des _Cabiscols_ de la Maintenance, et d’un
- _Secrétaire_.
-
- Le Syndic préside les assemblées de la Maintenance. En cas
- d’empêchement, il est remplacé par le Vice-Syndic qu’il désigne, et,
- à défaut de désignation, par le plus âgé.
-
- Les _Cabiscols_ administrent les Ecoles; le Secrétaire tient les
- archives et la correspondance. Il perçoit les cotisations des
- Félibres Mainteneurs.
-
- ART. 23.--Le Bureau de la Maintenance est élu pour trois ans.
-
- Le Syndic est nommé comme il est dit à l’article 9.
-
- Les Vice-Syndics et le Secrétaire sont nommés par les Félibres de la
- Maintenance.
-
- Les Cabiscols sont élus par les Ecoles conformément à l’article 30.
-
- ART. 24.--La Maintenance peut créer des Ecoles en se conformant aux
- articles 28 et 29. Elle nomme les Félibres Mainteneurs, conformément
- à l’article 18. Elle peut célébrer des fêtes littéraires ou
- artistiques, ainsi que des Jeux Floraux, soit d’elle-même, soit en
- se concertant avec des Sociétés ou avec des villes. Elle règle la
- disposition de ses revenus.
-
- Les Félibres présents aux réunions de Maintenance ont seuls droit de
- vote.
-
- Enfin, les Majoraux qui ne font pas partie du Bureau de la
- Maintenance n’ont pas le droit de voter sur les dépenses.
-
- ART. 25.--Dans l’intervalle des réunions, le Bureau a tous les droits
- de l’Assemblée de Maintenance, excepté celui de nommer des Félibres
- Mainteneurs; il a le droit de poser des candidatures au titre de
- Mainteneur; mais, en ce cas, l’unanimité des voix est nécessaire. Les
- membres du Bureau peuvent voter par écrit, et leurs bulletins de vote
- sont conservés aux archives.
-
- ART. 26.--Le Syndic administre la Maintenance; il en réunit les
- assemblées ainsi que celles du Bureau. Enfin, chaque année, dans
- la réunion générale de Sainte-Estelle, il fait un rapport sur les
- travaux effectués.
-
- ART. 27.--Dans les Assemblées de Maintenance, le Syndic porte une
- _Etoile d’argent à sept rayons_.
-
-
-DES ÉCOLES
-
- ART. 28.--L’Ecole est la réunion des Félibres d’une même région.
- Elle a pour but l’émulation, l’enseignement des uns aux autres ou la
- collaboration à des travaux communs.
-
- L’Ecole est constituée par décision de Maintenance sur la demande de
- sept Félibres habitant le même centre.
-
- ART. 29.--Les Félibres qui veulent créer une Ecole font eux-mêmes
- leur règlement, tout en se conformant à l’esprit des Statuts et à
- l’obligation prescrite par l’article 7; ils le transmettent par écrit
- en même temps que leur demande au Bureau de la Maintenance, et ne
- peuvent, sans l’autorisation de celle-ci, modifier leur règlement.
-
- ART. 30.--L’Ecole élit elle-même son Bureau, dont le Président porte
- le nom de _Cabiscol_ et fait partie du Bureau de la Maintenance,
- comme il est dit à l’article 22.
-
- Chaque année, à la réunion de la Maintenance, le Cabiscol fait un
- rapport sur les travaux et les progrès de son Ecole.
-
- ART. 31.--L’Ecole peut être autorisée à s’agréger comme aides
- (_adjudaires_) les personnes de bonne volonté qui ne sont pas
- affiliées au Félibrige.
-
-
-DES ASSEMBLÉES
-
- ART. 32.--Le Félibrige doit tenir, tous les sept ans, une _Assemblée
- plénière_ où sont distribuées les récompenses (_ii Joio_) des grands
- Jeux Floraux félibréens institués par l’article 46 des Statuts. Cette
- assemblée sera publique. Elle se tiendra dans chaque Maintenance à
- tour de rôle, et, à moins d’empêchement reconnu sérieux par le Bureau
- du Consistoire, elle aura lieu pour Sainte-Estelle, c’est-à-dire le
- 21 mai.
-
- ART. 33.--Une _Réunion générale_ du Félibrige aura lieu tous les
- ans, le 21 mai, dans la ville désignée par le Bureau du Consistoire.
- Celui-ci, cependant, peut en changer la date, l’année où a lieu
- l’_Assemblée plénière_.
-
- Dans la _Réunion générale_, qui aura lieu à table, on traitera des
- choses intéressant le Félibrige, et on célébrera, en buvant à la
- _Coupe_, le saint anniversaire de notre renaissance.
-
- ART. 34.--Le Consistoire tiendra, une fois par an au moins, une
- réunion particulière. Elle aura lieu le 20 mai dans la ville choisie
- pour la célébration de la fête de Sainte-Estelle.
-
- Le Bureau du Consistoire se réunit à l’endroit désigné par le
- Capoulié et chaque fois que celui-ci le croit utile.
-
- ART. 35.--Le Capoulié a le droit de convoquer, s’il le faut, d’autres
- _Réunions générales_ et d’autres réunions du Consistoire que celles
- indiquées par les articles précédents. Mais ces assemblées ne peuvent
- s’occuper que des questions pour lesquelles elles sont convoquées.
-
- ART. 36.--Chaque Maintenance tient, une fois par an, une assemblée
- qui se réunit en septembre ou octobre dans la ville désignée par son
- Bureau. Cette réunion n’est pas publique et se tient à table. On y
- traite les affaires spéciales à la Maintenance.
-
- Le Syndic peut convoquer, s’il le juge nécessaire, d’autres
- Assemblées de Maintenance. Il réunit le Bureau de la Maintenance
- quand il le croit utile, il choisit de même le jour et le lieu de la
- réunion.
-
- ART. 37.--Enfin, les Ecoles choisissent elles-mêmes, à leur gré,
- leurs jours de réunion. Les membres des Ecoles doivent félibréjer
- (_félibreja_), c’est-à-dire se réunir de temps à autre à table
- pour se communiquer leurs créations nouvelles et s’encourager à la
- propagation du Félibrige. Ces réunions se nomment _Félibrées_ et sont
- de tradition dans le monde félibréen.
-
-
-DE LA COTISATION
-
- ART. 38.--La cotisation de chaque Félibre est de 10 francs par
- an. Les Majoraux paient la leur entre les mains du Chancelier.
- Les Mainteneurs l’acquittent entre celles du Secrétaire de leur
- Maintenance.
-
- ART. 39.--Il est prélevé sur chaque cotisation de Mainteneur une dîme
- de 2 francs au profit du Consistoire.
-
- ART. 40.--Les revenus du Consistoire sont employés aux dépenses de
- l’administration, et spécialement à la publication d’un _Cartabeù_
- annuel où seront insérés les comptes rendus des réunions générales du
- Félibrige, du Consistoire et des Maintenances, les rapports du Syndic
- au Consistoire, ceux des Cabiscols aux Maintenances, et la liste des
- membres de l’Association. Le _Cartabeù_ sera envoyé gratuitement à
- tous les Félibres.
-
- ART. 41.--Chaque Félibre recevra aussi du Consistoire un diplôme en
- règle, signé et scellé par les Membres du Bureau.
-
- ART. 42.--Les revenus des Maintenances sont d’abord affectés aux
- frais de gestion, ensuite à l’organisation des Jeux Floraux, enfin à
- subventionner les Ecoles qui font des publications.
-
- Les subventions données pourront représenter autant d’abonnements
- auxdites publications qu’il y a de Félibres dans la Maintenance, de
- telle sorte que les Félibres recevront celles-ci gratuitement.
-
- Des subventions pourront aussi être fournies sans aucune espèce de
- compensation.
-
- ART. 43.--Les Ecoles font ce qu’elles veulent des revenus qu’elles
- peuvent avoir. Mais elles ne peuvent imposer de cotisations qu’à
- leurs membres auxiliaires (_adjudaires_) qui ne sont pas du Félibrige.
-
- ART. 44.--Le Chancelier paie sur mandat du Capoulié; les Secrétaires,
- sur mandat du Syndic de la Maintenance.
-
-
-DES JEUX FLORAUX
-
- ART. 45.--Les concours littéraires que nous appelons Jeux Floraux
- sont de deux sortes:
-
- Les _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ et les _Jeux Floraux de
- Maintenance_.
-
- ART. 46.--Les Jeux Floraux du Félibrige ont lieu tous les sept ans
- pour Sainte-Estelle. Le Consistoire entier forme le Jury.
-
- Seuls peuvent concourir les écrivains en langue d’Oc. Trois
- récompenses au plus sont mises au concours.
-
- La première est réservée au Gai-Savoir; c’est le Capoulié lui-même,
- en Assemblée plénière, qui proclame le nom du lauréat.
-
- Le lauréat devra choisir lui-même la Reine de la fête, et celle-ci,
- devant tous, lui mettra sur la tête la couronne d’olivier en argent,
- insigne des maîtres en Gai-Savoir.
-
- ART. 47.--Les Jeux Floraux de Maintenance sont ouverts par les
- Maintenances, par les Ecoles, par les Villes, par les Sociétés. Dans
- ce cas, le Syndic de la Maintenance où ont lieu les concours les
- déclare _Jeux Floraux_ par une décision qui devra être lue avant
- l’appel des lauréats, et désigne le Jury, qui se composera de sept
- Félibres, parmi lesquels il doit y avoir au moins un Majoral.
-
- ART. 48.--Le titre de _Maître en Gai-Savoir_ est donné par le
- Consistoire à toute personne qui aura obtenu le premier prix des
- _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ ou trois premiers prix à des
- Jeux Floraux de Maintenance. Les seconds ou troisièmes prix des
- Jeux Floraux du Félibrige compteront comme des premiers prix de
- Maintenance.
-
- Les Maîtres en Gai-Savoir reçoivent une couronne d’olivier en argent.
-
- ART. 49.--Enfin, le Consistoire peut accorder par diplôme le titre
- d’_Associé du Félibrige_ aux personnes qui, étrangères au pays d’Oc,
- ont bien mérité du Félibrige par leurs écrits ou par leurs actes.
-
- Les associés ont le droit d’assister aux assemblées générales ou
- plénières.
-
- Fait et délibéré en ville d’Avignon,
- le 21 mai 1876, jour de Sainte-Estelle.
-
- _Le Chancelier_,
- L. ROUMIEUX.
-
- _Le Président_,
- FR. MISTRAL.
-
-
-La Société fut reconnue par le Gouvernement de la République et, le 14
-avril 1877, le Ministre de l’Intérieur avisait Fr. Mistral de cette
-décision par la lettre suivante:
-
-_A Monsieur Fr. Mistral, à Maillane_ (_Bouches du-Rhône_).
-
- MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
-
- Paris, le 14 avril 1877.
-
- DIRECTION GÉNÉRALE
- DE LA
- SURETÉ PUBLIQUE
-
- 2me Bureau
-
- MONSIEUR,
-
- J’ai reçu la demande que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser au
- nom d’un groupe de littérateurs et d’artistes méridionaux, à l’effet
- d’obtenir l’autorisation d’organiser, sous le nom de _Félibrige_,
- une association littéraire destinée à relier et à encourager les
- lettrés et les savants dont les travaux ont pour but la culture et la
- conservation de la langue provençale.
-
- Je suis heureux de pouvoir vous informer, Monsieur, que cette
- demande m’a paru mériter le plus favorable accueil et que je me suis
- empressé d’écrire dans ce sens à M. le Préfet des Bouches-du-Rhône en
- l’invitant à prendre un arrêté autorisant la constitution régulière
- de l’Association du Félibrige.
-
- Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
-
- _Le Président du Conseil,
- Ministre de l’Intérieur_
- (Pour le Ministre et par délégation),
- _Le Directeur de la Sûreté Générale_,
- DE BOISLISLE.
-
-
-_République Française_
-
-ARRÊTÉ
-
- Le Préfet des Bouches-du-Rhône, correspondant de l’Institut, officier
- de la Légion d’honneur:
-
- Vu la demande de M. Fr. Mistral, adressée à M. le Ministre de
- l’Intérieur, à l’effet d’obtenir l’autorisation de former une
- Association littéraire sous le nom de Félibrige;
-
- Vu les statuts projetés pour ladite Association et produits à l’appui
- de la demande;
-
- Vu la dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur, du 14 avril 1877;
-
- Vu le rapport de M. le Sous-Préfet d’Arles;
-
- Vu le décret du 25 mars 1852;
-
- Arrête:
-
- ARTICLE PREMIER.--Est autorisée la formation d’une Association
- littéraire sous le nom de _Félibrige_, dont le siège sera à Maillane,
- arrondissement d’Arles.
-
- ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés, dont un original
- demeurera annexé à la minute du présent; aucune modification ne
- pourra être apportée à ces Statuts sans avoir été au préalable
- approuvée par l’Administration.
-
- ART. 3.--Ampliation du présent arrêté sera adressée à M. le
- Sous-Préfet d’Arles, chargé de la notifier au Président, M.
- Mistral, à Maillane, sur papier timbré de 1 fr. 80, et d’en assurer
- l’exécution.
-
- Marseille, le 4 mai 1877.
-
- Pour expédition conforme:
- Pour le préfet des Bouches-du-Rhône
- en tournée de revision:
- _Le Secrétaire Général délégué_,
- _Signé_: A. PAYELLE.
-
-
- Pour copie conforme:
- _Le Secrétaire Général_,
- A. PAYELLE.
-
- Pour le Sous-Préfet:
- _Le Conseiller d’arrondissement délégué_,
- _Signé_: EMILE FASSIN.
-
- Pour copie certifiée conforme:
- _Le Maire de Maillane_,
- LAVILLE.
-
-
-Ce chapitre serait incomplet, si nous ne donnions la nomenclature des
-_Capouliés_ ou Grands Maîtres du Félibrige de Provence.
-
-Le premier en date fut _Mistral_; vinrent ensuite _Roumanille_ et
-_Félix Gras_. Ce dernier, qu’une mort imprévue vient d’enlever à
-l’affection de tous, a eu pour successeur M. _Pierre Devoluy_. Le
-nouveau Capoulié, capitaine du génie, fait partie de cette série de
-poètes-soldats, comme Florian, La Tour d’Auvergne et les anciens
-troubadours, qui, la plume sur l’oreille et l’épée à la main,
-s’élançaient à l’assaut des forteresses sarrasines et contaient ensuite
-les prouesses des croisés en des dithyrambes qui les ont illustrés.
-
-[Illustration: Arles: Cloître de Saint-Trophime.]
-
-C’est à Arles la Romaine qu’a eu lieu l’élection, sous la présidence
-de F. Mistral. Les concurrents de l’élu étaient au nombre de cinq, et
-tous avaient des titres sérieux à cette distinction; c’étaient MM.
-_Arnavielle_, le baron _Guilibert_, _Astruc_, _de Berluc-Pérussis_ et
-_Alphonse Tavan_; les suffrages se portèrent sur M. _Pierre Devoluy_,
-qui n’en a triomphé qu’avec plus d’éclat.
-
-Le nouveau Capoulié, de son vrai nom _Pierre Groslong_, est surtout
-connu dans le monde des lettres sous son pseudonyme Pierre Devoluy.
-Jeune, ardent, actif, le Félibrige, avec lui, entrera dans une période
-de travail pratique, et l’éclosion d’œuvres magnifiques devra marquer
-son passage au Capouliérat. Auteur de l’_Histoire nationale de la
-Provence et du Midi_, couronnée aux Jeux Floraux septennaux d’Arles en
-1899, il avait donné précédemment, en 1892, toute une série de poèmes
-français, sous le titre de _Bois ton sang_.
-
-Né en 1862, à Châtillon, dans la Drôme, le successeur du regretté Félix
-Gras appartient comme ce dernier à la grande famille républicaine.
-Son père, après le 2 décembre, fut enfermé, avec le père de Maurice
-Faure, dans la tour de Crest, de funeste mémoire. Plus tard, à
-l’Ecole Polytechnique, il se rencontra avec _Cazemajou_, qui devait
-mourir massacré dans cette malheureuse expédition de Binder, où le
-sang français rougit à nouveau cette mystérieuse terre d’Afrique.
-Cazemajou était Provençal et c’est dans leur dialecte natal que
-s’entretenaient les deux amis, prenant plaisir, devant les camarades du
-Nord, à renouveler par des plaisanteries cordiales ou des gamineries
-les luttes du temps de la fameuse croisade contre les Albigeois. Le
-sentiment littéraire, l’amour des lettres qui étaient innés chez le
-jeune polytechnicien ne firent que s’affirmer par la fréquentation
-d’un compatriote. Cazemajou lui rappelait la Provence, il lui
-apportait comme un reflet du pays natal. Aussi peut-on dire que cette
-liaison fut, pour le futur capitaine du génie, admirateur des œuvres
-de Mistral, la cause déterminante qui le fit s’engager dans cette
-voie de la poésie où les idées s’épanouissent comme des fleurs, où
-les sentiments sont l’expression la plus pure du cœur humain. Chose
-curieuse à constater: sa vocation se produisit dans le milieu le plus
-défavorable, dans une école qui, par son enseignement et le but de ses
-études, semblait l’atmosphère la moins propice à l’éclosion des germes
-poétiques. Les garnisons du Nord exercèrent un moment leur influence
-calmante sur le cerveau enfiévré de l’enfant du Midi; mais il suffit
-d’un retour vers la Côte d’Azur pour que son âme s’ouvrît comme une
-fleur au soleil de Provence.
-
-A partir de ce moment, le Félibrige compta un membre de plus. Les
-études en prose et en vers qu’il publia alors, soit dans l’_Aioli_,
-soit dans diverses revues provençales, attirèrent sur lui l’attention
-des Majoraux et le signalèrent à leurs suffrages. Les félicitations que
-le Félibrige de Paris lui adressa lors de sa nomination et la réponse
-si chaude et si cordiale qui lui fut faite doivent resserrer le lien
-qui unit les deux Sociétés, comme deux sœurs marchant la main dans
-la main vers le même but et avec les mêmes sentiments. Pour obtenir
-cet heureux résultat, le nouveau Capoulié n’aura qu’à s’inspirer de
-l’exemple de son éminent prédécesseur, qui considéra les deux Sociétés
-comme deux forces dont l’union nécessaire doit amener la réalisation
-de nos vœux les plus chers pour notre beau pays et la gloire de la
-patrie française. Les Félibres de Paris, qui ont déjà pu apprécier les
-mérites de M. Pierre Devoluy et subi l’influence de son charme, ne lui
-ménageront ni leur concours ni leur sympathie.
-
-Nous ne pourrions mieux terminer ce chapitre consacré au Félibrige
-de Provence qu’en citant comme un de ses plus dévoués collaborateurs
-le sympathique chancelier, Paul Mariéton, directeur de la _Revue
-Félibréenne_ aujourd’hui si répandue et si estimée aussi bien à Paris
-que dans le Midi.
-
-
-NOTES
-
- [31] D’où son titre de _Père des Félibres_.
-
- [32] M. Mariéton, dans son ouvrage: _la Terre provençale_ (Paris,
- Lemerre), cite cette observation sur l’importance du nombre 7 à
- Avignon comme ayant été faite par un voyageur hollandais, qui visita
- cette ville au commencement du XVIIIe siècle.
-
- [33] Estelle, en provençal, signifie étoile.
-
- [34] Voir, à ce sujet, les discours qu’il a prononcés comme
- _capoulié_ du Félibrige aux banquets de Sainte-Estelle (_Armana
- prouvençaù_, 1877).
-
- [35] Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement.
-
- [36] Voir, sur cette question, notre brochure sur _l’Utilisation des
- idiomes du Midi pour l’enseignement du français_ (Paris, Le Soudier,
- 1898).
-
- [37]
-
- J’aime mon village plus que ton village;
- J’aime ma Provence plus que ta province;
- J’aime la France plus que tout.
-
- Epigraphe des œuvres de Félix Gras (Avignon, Roumanille, 1876).
-
- [38] Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne,
- _Histoire du Félibrige_; Avignon, Roumanille).
-
-
-
-
-V
-
-LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS
-
- Les Provençaux à Paris après 1870.--Leur groupement.--Création de la
- première société méridionale.--La Cigale.--Le mouvement littéraire
- félibréen et la fondation du félibrige de Paris.--Son programme.--Ses
- statuts.
-
-
-Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le
-Midi pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les
-Méridionaux, dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte
-jusque-là à de moindres proportions que celles des autres provinciaux,
-ne purent résister à l’impulsion générale qui, à partir de cette
-époque, y fit affluer non seulement les étrangers, mais aussi les
-habitants des départements les plus éloignés. Bientôt leur nombre fut
-assez considérable, et, parmi ceux qui s’y établirent, on remarqua
-surtout des littérateurs, des hommes politiques, des peintres, des
-sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration
-de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse
-croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et
-haletante, les Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de
-leur nouvelle résidence, n’avaient pas oublié le clocher natal, et le
-pieux souvenir de la petite patrie était demeuré intact dans leur cœur.
-De là leur désir de se connaître, de se rapprocher, afin de retrouver
-dans cette union comme un reflet de la Provence. Le moment le plus
-favorable pour grouper toutes les intelligences qui représentaient
-avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du Midi
-parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre
-aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées
-et son enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté
-sur sa palette les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de
-son pays, et Xavier de Ricard, gentilhomme de lettres, s’étaient
-joints à l’inspirateur de cette fraternelle et patriotique pensée.
-Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance dans
-l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus
-distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le
-poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié
-de Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait
-à un si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit
-construire, entre Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable
-temple élevé en l’honneur de la muse provençale. Il le fit orner de
-décorations céramiques dont l’exécution fut confiée à Balze. Elles
-représentaient des scènes du Midi, qu’il ne voulut laisser à personne
-le soin de caractériser par des proverbes et des vers provençaux. Tout
-près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) fit également acte de
-félibre en prenant pour devise: _Ai fa moun mas_; au-dessus de la porte
-de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut lire encore
-aujourd’hui: _Mas J.-B. Dumas_. Plus tard, le Félibrige de Paris, dont
-nous parlerons bientôt, confia au sculpteur _Truphème_ l’érection, à
-Meudon, du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et
-des provençalismes dont il sema son œuvre entière.
-
-[Illustration: Arles: Ruines du théâtre romain.]
-
-Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent
-une association qui eut nom _la Cigale_, d’après l’emblème des
-troubadours. Après avoir choisi Henri de Bornier comme président,
-ils résolurent de se réunir dans un banquet mensuel, dont le premier
-eut lieu en 1875, au Palais-Royal, chez Corraza. Dans son excellent
-discours, l’auteur déjà célèbre de _la Fille de Roland_ donna à
-l’événement du jour une interprétation qu’il estimait exacte, en
-l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien
-au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des
-individualités les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers
-s’étaient-ils réellement tracé un programme si complet, avaient-ils
-visé un but si élevé? Évidemment non. Ils ne pouvaient espérer de cette
-manifestation que la réalisation d’une partie de leurs aspirations.
-Dans leur esprit, la part qui devait être faite à la rénovation de
-la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il semble,
-d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes
-de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût
-peu qualifiée pour s’occuper utilement de littérature, de philologie
-et de linguistique. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. La
-magnifique fête que les Cigaliers offrirent aux Félibres de Provence
-à l’Hôtel-Continental, au lendemain de leur réception dans le Midi,
-et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le point de départ d’une
-nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri de Bornier, qui,
-dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en Roumanille et
-en Félix Gras[39] les représentants les plus illustres du Félibrige,
-M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne
-craignit pas de donner aux sociétés méridionales une consécration
-officielle. En une improvisation chaude et brillante, il vanta
-l’enthousiasme artistique et littéraire dont elles étaient nées, sans
-s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, toujours injustes,
-auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite de cette
-solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment
-d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés
-à ses idées, projeta la création d’une seconde société méridionale à
-Paris.
-
-Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans
-son ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et
-si riche, de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa
-son entreprise. _La Cigale_ aurait une sœur qui, tout en conservant
-l’élément artistique qui y dominait, ferait aux travaux de philologie
-provençale et de littérature une part plus large.
-
-Après s’être adjoint _A. Duc_ (_dit Ducquercy_), _Baptiste Bonnet_, le
-_baron de Tourtoulon_ et le _marquis de Villeneuve-Esclapon_, Maurice
-Faure proposa à ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine
-au restaurant Martin, rue Dauphine[40]. Martin était un cuisinier
-marseillais qui avait su s’attirer la clientèle de ses compatriotes en
-leur offrant les mets de leur pays. On y mangeait la _bouillabaisse_,
-l’_aioli_, la _brandade de morue_, la _soupo aù fiéla_, la _bourrido_,
-les _paquets de La Pomme_ et autres plats locaux, arrosés des vins
-exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de
-l’Ermitage et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière.
-Son enseigne était un modèle du genre; libellée en provençal, elle
-empruntait au Journal de Mistral son épigraphe:
-
- «NAOUTRE LI BOUN PROUVENÇAU
- AÙ SUFFRAGI UNIVERSAÙ
- VAUTAREN PER L’ÔLI
- E FAREN L’AÏOLI[41].»
-
-S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours
-été étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris
-doivent avouer que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise,
-amener à leur société un courant sympathique et bien des adhérents
-qui auraient pu l’ignorer s’ils n’avaient été séduits par les vapeurs
-embaumées qui s’échappaient de ses casseroles. Le Midi lui doit d’avoir
-été, dans la capitale, le propagateur le plus habile de sa cuisine,
-aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi dire classique dans
-certains établissements parisiens.
-
-Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était
-comme le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau
-embryonnaire du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire
-naître la nouvelle Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc
-convenu que l’on fêterait la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en
-1879, à Sceaux, en commémoration de la visite des Félibres en 1878, et
-aussi comme un rappel de la fête qui leur avait été offerte à cette
-occasion à l’Hôtel-Continental.
-
-On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi
-_Sceaux_ plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est
-que Sceaux évoquait le souvenir de Florian, dont les Cigaliers,
-quoique indifférents au mouvement félibréen, pouvaient cependant
-honorer la mémoire et comme Cévenol et comme fabuliste français. Ce
-souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une entente
-qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes
-fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs
-programmes respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations
-légitimes. Fêter Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur
-un terrain neutre. Si les Cigaliers préféraient s’exprimer en français
-pour honorer la mémoire du fabuliste, les Félibres, en employant
-le provençal, rendaient également hommage à l’auteur de la romance
-d’_Estelle et Némorin_:
-
- _Ai! savés din voste vilage
- Un jouine e tendre pastourel!_
-
-A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur
-de ce site charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni
-étrangère sous les ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis
-XIV, était comme une petite Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses
-philosophes. Si, par un retour sur le passé, nous faisons revivre dans
-notre imagination ce qu’en 1714 on appelait les _Nuits de Sceaux_,
-nous assistons à ces fêtes magnifiques données par la petite cour de
-la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif pour que
-l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer.
-
-Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le
-marquis de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son
-berger), le duc de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun,
-Destouches, Mme de Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur
-esprit et leur talent sans compter. Fontenelle lui-même y fréquenta
-longtemps et Voltaire y composa _Zadig_. Enfin, au point de vue
-provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige par le souvenir
-qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant de la musique de
-la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les bosquets
-touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui
-rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses _Nuits
-de Sceaux_, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de
-cette demeure princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent
-et Félibre avant le Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs
-de sa jeunesse, il composa _la Provençale_, poème charmant qui eut
-l’honneur d’être représenté à l’Opéra, où notre langue fit sa première
-apparition, accompagnée par des galoubets et des tambourins. Quel
-village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des intéressés réuni
-tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont fait le
-rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle.
-
-Le premier banquet félibréen donné à Sceaux eut lieu en 1879. Il fut
-présidé par le baron de Tourtoulon, l’historien de Jacques d’Aragon,
-le fondateur de la _Revue des langues romanes_ de Montpellier.
-Ce président, qui avait précédemment assisté à la fondation du
-Félibrige de Provence, rappelait aux convives, par sa seule présence,
-les diverses étapes de cette Société, les obstacles qu’elle avait
-dû surmonter, les luttes soutenues contre l’hostilité des uns ou
-l’indifférence des autres, puis le succès final. Il semblait également
-les prévenir que, comme les Félibres de Provence, ils auraient leurs
-détracteurs, leurs malveillants et leurs sceptiques. Mais le but
-à atteindre est noble: c’est le réveil de tout un passé qui n’a
-pas manqué de grandeur, c’est la rénovation d’une langue dont les
-œuvres littéraires ont pu inspirer les poètes et les écrivains du
-Nord, et, comme l’a dit un académicien[42], marcher de pair avec la
-poésie française, «la France étant assez riche pour se payer deux
-littératures».
-
-A la suite de ce banquet, la _Société des Félibres de Paris_ (_Soucieta
-felibrenco de Paris_) se trouva constituée par les sept membres
-fondateurs suivants:
-
- MAURICE FAURE, publiciste, fonctionnaire;
-
- J.-B. AMY, sculpteur;
-
- P. GRIVOLAS, peintre;
-
- DUCQUERCY, homme de lettres;
-
- B. BONNET, qui devait plus tard nous donner _Vido d’infan_;
-
- J. BAUQUIER, romanisant émérite, archiviste paléographe;
-
- LOUIS GLEIZE, poète provençal, qui réussit également bien en
- français, auteur de la chanson _Mireille et mes amours_, un des
- grands succès des concerts.
-
-Le programme et les statuts de la Société furent approuvés par le
-Gouvernement. Nous allons les reproduire fidèlement, comme nous l’avons
-fait pour ceux du Félibrige de Provence.
-
-
-SOCIÉTÉ DES FÉLIBRES DE PARIS
-
-(SOUCIETA FELIBRENCO DE PARIS)
-
-STATUTS
-
-I.--BUT ET ACTION DE LA SOCIÉTÉ
-
- ARTICLE PREMIER.--Sous le titre de «Société des Félibres de Paris
- (_Soucieta felibrenco de Paris_)», il est créé, à Paris, une
- Association ayant pour objet d’étudier le Midi de la France dans ses
- idiomes, ses beaux-arts, ses traditions, son histoire; de seconder la
- renaissance littéraire de la langue d’Oc, et de contribuer ainsi à
- l’accroissement des richesses intellectuelles de la patrie française.
-
- ART. 2.--La Société s’interdit de toucher aux questions politiques,
- religieuses et philosophiques.
-
- ART. 3.--Elle manifeste son action par des réunions périodiques, des
- assemblées générales, des fêtes, des concours, des publications ayant
- trait aux dialectes méridionaux, etc.
-
- ART. 4.--La Société se compose de Membres titulaires, de Membres
- correspondants et de Membres associés.
-
- Les Membres titulaires ne peuvent dépasser le nombre de cinquante.
-
- Les Correspondants sont les Membres titulaires qui ont cessé de
- résider au Siège de la Société. Pendant leur séjour à Paris, ils
- peuvent assister aux réunions périodiques, avec les mêmes droits que
- les membres titulaires.
-
- Les Membres associés, dont le nombre n’est pas limité, sont choisis
- parmi les amis du Félibrige qui veulent encourager par leur concours
- la _Société des Félibres de Paris_. Ils sont convoqués de droit aux
- Assemblées générales et aux fêtes organisées par l’Association.
- Ils jouissent des mêmes réductions que les titulaires et les
- correspondants sur le prix des publications de la Société.
-
- Il peut être créé des Membres honoraires.
-
- ART. 5.--L’élection des Membres titulaires et associés est faite au
- scrutin secret par les Membres titulaires.
-
- Tout candidat doit être présenté par deux Membres titulaires au
- moins, et adhérer au but poursuivi par la Société en affirmant sa
- ferme intention de s’associer à ses efforts.
-
- L’élection n’est valable que si la candidature a été régulièrement
- annoncée dans une séance antérieure à celle où le scrutin doit être
- ouvert.
-
- Trois voix opposantes, quel que soit le nombre des votants, suffisent
- pour entraîner obligatoirement le rejet de la candidature proposée.
-
- Tout titulaire nouvellement élu doit, dans la première réunion à
- laquelle il assiste, répondre par un discours en langue d’Oc aux
- paroles de bienvenue que lui adresse un Membre désigné par le Bureau.
-
-
-II.--RESSOURCES DE LA SOCIÉTÉ.--COMPTABILITÉ
-
- ART. 6.--Les ressources de la Société se composent des cotisations de
- ses Membres, du produit des publications et des libéralités dont elle
- peut être l’objet.
-
- La cotisation annuelle est fixée à 10 francs pour les Membres
- titulaires, les correspondants et les associés, à 20 francs pour les
- Membres honoraires.
-
- Un compte rendu financier est présenté, chaque année, par le Bureau,
- dans une Assemblée générale à laquelle tous les Sociétaires sont
- convoqués.
-
- Les fonds provenant des cotisations ou autres, constituant les
- ressources de la Société, ne peuvent être affectés qu’à des dépenses
- d’administration ou de publication.
-
-
-III.--ADMINISTRATION DE LA SOCIÉTÉ
-
- ART. 7.--Les Membres titulaires sont exclusivement chargés de
- l’Administration de la Société.
-
- Le Bureau se compose d’un Président, de trois Vice-Présidents, d’un
- Trésorier et de deux Secrétaires.
-
- ART. 8.--Les Membres du Bureau sont pris parmi les Membres
- titulaires; ils sont élus par ces derniers, pour un an, au scrutin
- secret, à la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour,
- à la majorité relative au second.
-
- ART. 9.--Le Président ne peut être élu plus de deux années de suite
- dans les mêmes fonctions. Il a voix prépondérante en cas de partage.
-
- ART. 10.--Le Bureau, sous la direction du Président, exécute les
- décisions prises dans les réunions périodiques ou en Assemblée
- générale.
-
- ART. 11.--Des Commissions spéciales peuvent être organisées par
- décision de l’Assemblée des Membres titulaires qui délimitent leur
- pouvoir.
-
- ART. 12.--Les décisions de l’Assemblée générale ou des réunions
- périodiques sont valables quel que soit le nombre des Membres
- présents, si tous les Membres qui doivent être convoqués ont été
- régulièrement avisés par le Secrétariat.
-
- ART. 13.--Le procès-verbal des séances, tant des réunions périodiques
- et des Assemblées générales que des Commissions, est tenu par l’un
- des Secrétaires de la Société, ou par celui des Commissions spéciales.
-
- ART. 14.--Le Président est suppléé, en cas d’empêchement ou
- d’absence, par l’un des Vice-Présidents.
-
-
-IV.--DISPOSITIONS GÉNÉRALES
-
- ART. 15.--Nul changement aux présents Statuts ne peut être adopté, si
- la demande n’a été formée par trois Membres, et votée par la majorité
- absolue des titulaires présents à la séance où la modification a été
- mise à l’ordre du jour.
-
- ART. 16.--L’Assemblée des Membres titulaires a le droit de déclarer
- démissionnaires les Membres de la Société qui ne se conformeraient
- pas aux obligations imposées par les Statuts ou aux décisions
- régulièrement prises.
-
- ART. 17.--Les dames ne peuvent être admises aux réunions périodiques
- des Membres titulaires.
-
- ART. 18.--Le Bureau peut inviter aux séances de la Société les
- Félibres et les notabilités méridionales de passage à Paris.
-
- ART. 19.--Le montant des banquets qui pourront être organisés sera
- toujours payé au moyen des cotisations spéciales et personnelles des
- membres qui y prendront part.
-
- Paris, le 23 juillet 1879.
- Pour copie conforme:
- _Le Président_,
- C. DE TOURTOULON.
-
-
-Le Programme et les Statuts de la Société des Félibres de Paris ont été
-autorisés le 11 décembre 1880 par l’arrêté suivant:
-
- RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
-
- Société des Félibres de Paris.
-
- PRÉFECTURE
- DE
- POLICE
-
- Nº 33.389
-
- Nous, Préfet de Police, sur la demande à nous adressée, le 3 novembre
- 1880, par les personnes dont les noms et adresses figurent sur la
- liste ci-jointe, demande ayant pour but d’obtenir l’autorisation
- nécessaire à la constitution régulière d’une association fondée à
- Paris sous la dénomination de: «_Société des Félibres de Paris_»,
- dont le Siège serait établi rue du Regard, 10;
-
- Ensemble les Statuts de ladite Association; vu l’article 291 du Code
- pénal et la loi du 10 avril 1834;
-
- Arrêtons:
-
- ARTICLE PREMIER.--L’Association organisée à Paris sous la
- dénomination de: _Société des Félibres de Paris_, est autorisée à se
- constituer et à fonctionner régulièrement.
-
- ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés tels qu’ils sont annexés
- au présent arrêté.
-
- ART. 3.--Les Membres de l’Association devront se conformer
- strictement aux conditions suivantes:
-
- 1º Justifier du présent arrêté au commissaire de police du quartier
- sur lequel auront lieu les réunions; 2º n’apporter, sans notre
- autorisation préalable, aucune modification aux Statuts, tels qu’ils
- sont ci-annexés; 3º faire connaître à la Préfecture de police,
- au moins cinq jours à l’avance, le local, le jour et l’heure des
- réunions générales; 4º n’y admettre que les Membres de la Société
- et ne s’y occuper, sous quelque prétexte que ce soit, d’aucun objet
- étranger au but indiqué dans les Statuts, sous peine de suspension ou
- de dissolution immédiate; 5º se pourvoir d’autorisations spéciales
- pour les fêtes organisées par la Société et auxquelles des personnes
- étrangères seraient admises; 6º nous adresser, chaque année, une
- liste contenant les noms, prénoms, professions et domiciles des
- Sociétaires, la désignation des Membres du Bureau, sans préjudice des
- documents spéciaux que la Société doit également fournir chaque année
- sur le mouvement de son personnel et sur sa situation financière.
-
- ART. 4.--Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête
- des Statuts, sera transmise au commissaire de police du quartier
- Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au Président de l’Association
- et en assurera l’exécution en ce qui le concerne.
-
- Fait à Paris, le 11 décembre 1880.
-
- |_Le Député, Préfet de Police_,
- |ANDRIEUX.
- |Pour ampliation:
- |_Le Secrétaire général_,
- |J. CAMBON.
-
- Vu pour être remis en forme de notification.
- Paris, le 24 décembre 1880.
- _Le Commissaire de police_,
- DUMANCHIN.
-
-
-Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de
-Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des
-différences dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des
-pouvoirs, du moins le but général poursuivi par les deux Sociétés est
-le même. Toutes deux s’appliquent à l’épuration de la langue provençale
-et à sa propagation par des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris
-de rappeler les coutumes, jeux et usages dont la tradition populaire
-est arrivée jusqu’à nous. Elles veulent également relier la langue
-romane des derniers siècles des troubadours au provençal actuel par
-une littérature forte, élevée, par des œuvres poétiques de grande
-allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus difficile,
-est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal
-l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste
-qui l’a empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de
-déchéance après la croisade contre les Albigeois, la langue romane se
-ressentit forcément des siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent
-sur elle. Dégénérée, elle descendit au rang des patois, et ce n’est pas
-trop des efforts des lettrés méridionaux, secondés par ceux de tous
-les pays, pour lui rendre une pureté de forme et d’expression digne de
-son ancienne perfection et de la place qu’elle a jadis occupée dans
-l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée.
-
-Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la
-regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de
-Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt
-l’opinion. Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux
-Sociétés poursuivent un but commun, elles ne sont pas moins absolument
-indépendantes l’une de l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés
-à aucune maintenance; ils conservent leur libre arbitre, et leurs
-décisions, aussi bien que leurs manifestations, à Paris ou en province,
-n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre le _veto_ du Félibrige
-du Midi.
-
-Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très
-éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent
-tous les dialectes méridionaux, mais leur organe, le _Viro-souleù_, est
-une publication bilingue dont le succès s’affirme chaque jour.
-
-[Illustration: Théâtre d’Orange.]
-
-Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas
-tardé à obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur
-enthousiasme débordant, l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils
-chantent et proclament dans leurs réunions et leurs fêtes, leur
-ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. Partout, au
-café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans leurs
-pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime
-ces enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux
-de flamme semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la
-voix chaude et vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un
-spectacle nouveau, il regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était
-au bois de Boulogne, où la petite phalange venait, sous la clarté
-astrale, réciter des vers au légendaire troubadour _Catelan_. Puis,
-c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le Parisien bat des
-mains aux magnifiques strophes de _Pallas-Athénée_, chantées par Mlle
-Bréval. _Les Erynnies_, de Leconte de Lisle, _Antigone_, _Œdipe roi_,
-interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent
-des cris d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les
-brumes du Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il
-a dégelé toutes les conventions plus ou moins protocolesques; chacun
-redevient lui-même, la nature reprend ses droits. On a souvent parlé
-de l’antagonisme entre les races du Nord et celles du Midi; on a de la
-peine à y croire lorsqu’on suit les Félibres dans leurs pérégrinations
-annuelles. C’est un spectacle digne d’intérêt que ces races opposées et
-prétendues rivales, confondues, la main dans la main, partageant les
-mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. Là où la politique est restée
-impuissante, les arts et la littérature ont triomphé. Que n’a-t-on pas
-dit des effets de la croisade contre les Albigeois et de l’oppression
-exercée par l’ancienne monarchie sur les provinces méridionales! Eh
-bien, pour s’être fait attendre, la revanche du Midi sur le Nord n’est
-pas moins complète. Et voilà comment les Félibres de Paris comprennent
-la conquête. Ils jettent aux quatre vents leurs poésies et leurs
-chansons, et leurs idées, comme la bonne graine, germent dans cette
-terre de l’intellectualisme qu’on appelle Paris. Et Paris enivré suit
-ces charmeurs, qui le mènent vers les rives azurées de la Méditerranée.
-Et ce pays si beau, mais presque ignoré des Parisiens jusque-là, se
-peuple et se transforme. Toute la côte d’azur se couvre de riches
-villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie étrangère ajoute
-son contingent et vient planter sa tente sur ces rives embaumées; les
-chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, aux approches
-de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards glacés de la Seine
-et de la Tamise. C’est là un commencement de décentralisation et de
-cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui y sont bien pour quelque
-chose, ont eu, sur les hommes politiques préoccupés de ces questions,
-une supériorité que ces derniers ne leur avaient jamais soupçonnée.
-
-Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la
-cause des revendications méridionales un concours assez réel pour
-s’être traduit par des résultats appréciables. Grâce aux membres du
-Parlement qu’ils comptent dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du
-Gouvernement. Le Ministre de l’Instruction publique n’a pas hésité à
-faire bénéficier leurs lauréats d’un prix spécial, dont le caractère
-officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, présidées par
-les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le
-rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages
-séculaires du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours
-d’_amour_ de _Signes_ et de _Romanin_ où, jadis, un aréopage aussi
-célèbre par la beauté que par l’esprit, présidé par Stéphanette de
-Baulx, la comtesse de Die, Phanette de Gantelme, Hugonne de Sabran,
-etc., rendait des arrêts chantés par les troubadours. Aujourd’hui, les
-vers alternent avec les chansons et chaque Félibre vient, devant la
-reine de la cour d’amour, présenter ses hommages respectueux et réciter
-une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du public parisien,
-tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, l’Opéra,
-l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent leur
-concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et
-du regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris,
-le cortège s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des
-Sociétés de gymnastique et des détonations des boîtes à poudre dont le
-fracas, se répercutant jusqu’au fond du parc, trouble les expansions
-des amoureux qui s’y sont réfugiés. Mais voici l’heure des discours. M.
-Charaire, le maire si accueillant de Sceaux, M. Chateau, son successeur
-aujourd’hui, souhaitent en termes émus la bienvenue aux arrivants. La
-réponse de M. Sextius Michel est toujours un morceau très goûté, qui
-laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques de la
-harangue qu’il adressera ensuite au Président.
-
-Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les
-œuvres de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et
-doit ainsi provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable
-que spirituelle. Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses
-aux lauréats. Le soir, banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout
-se termine par des illuminations, un feu d’artifice et une farandole
-échevelée dans le parc, aux sons des fifres et des tambourins, après,
-toutefois, l’exhibition de la _Tarasque_ au corps couvert d’écailles
-d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue ballante,
-terreur des gamins trop curieux.
-
-Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le
-monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux
-en ont ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu
-élever des statues et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les
-poètes populaires, interprètes des sentiments du peuple, peintres de
-ses mœurs, eux-mêmes souvent sortis de son sein, n’ont pas été oubliés
-de lui. On lui doit encore la création d’une chaire de langue romane,
-à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit pour la restauration du
-théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque qu’ont pu être
-organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques
-que les Ministres et le Président de la République ont officiellement
-honorées de leur présence[43].
-
-Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi,
-des talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour
-se produire. Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des
-poètes lettrés, une seconde pléiade de poètes populaires dont les
-œuvres, justement appréciées, doivent être signalées dans cet ouvrage.
-
-_Philippe Chauvier_, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent
-sur eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il
-apprenait son métier de _tachié_ (fabricant de clous pour souliers), il
-crayonnait des vers sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend
-dans les lignes suivantes:
-
- Din la boutigo d’un tachié,
- Peniblamen, si degauvavo,
- Aqueù couquinas de Chauvié;
- La muso aqui, li sourriavo.
- Pu tard, quand fe lou fourjeiroun,
- Entre mitan de la ferraio,
- Sei proumié vers’ mé de carboun
- Lei marcavo sur la muraio...
-
-Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se
-succédèrent et bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord
-paraître un poème intitulé: _Moun peis_, dans lequel il chante
-Bargemont et ses gracieux paysages; suivirent _les Villageoises_
-et _les Fiho daù souleù_, où il célèbre les yeux noirs et le rire
-savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été remplacé par
-la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est retiré
-dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art
-de prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans
-ses moments de loisirs, le vieux _tachié_ chanter ses gais refrains,
-ou bien, penché sur son comptoir, on le voit écrire ses dernières
-inspirations.
-
-Quant à _Rieu_, dit _Charloun_, le poète paysan du Paradou, déjà connu
-et apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit
-d’avoir été mis en lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il
-n’avait pu pénétrer. C’est dans un de leurs voyages en Provence, où
-tout ce qui rime et chante vient se grouper autour d’eux, que Charloun
-trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son succès mérité attira
-l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui décerna
-les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, jamais
-M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux
-inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha
-sur la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la
-muse provençale, le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de
-l’Instruction publique et aux lettrés.
-
-Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou,
-en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense
-honorifique en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi
-gracieux des insignes, avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire.
-
-_Lazarine de Manosque_, dont le _Viro-Souleù_ enregistrait avec
-regret, il y a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre,
-dont les journaux ont publié divers fragments et qui a pour titre:
-_Remembranço_. Dans sa boutique du marché des Capucins, à Marseille,
-elle accueillait avec la même grâce et le même attrait les sommités du
-Félibrige et les jeunes poètes encore peu connus qui venaient auprès
-d’elle s’inspirer de son amour ardent pour le langage natal. Puis
-vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la mort de la vaillante
-félibresse, qui s’était retirée dans sa villa _Magali_, à la Blancarde,
-pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur pour
-le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les
-plus dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou,
-Bourrelier, Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre
-à l’auteur regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition
-simple et appropriée à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était
-dû, et fixer son souvenir par une manifestation aussi sympathique que
-félibréenne.
-
-Mme _Joseph Gauthier_, que la mort a également fauchée, était connue
-dans toute la Provence sous le nom de la félibresse _Brémonde_. A
-Hyères, en 1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du
-Félibrige, la couronne d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages
-qui rappelleront son souvenir aux générations futures: _Brut de caneu_
-et _Vélo blanco_ où, entre autres morceaux, on peut citer _Matinado_,
-d’une fraîcheur exquise de sentiment et d’expression.
-
-A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut
-ajouter _Joseph Renaud_, de Vacqueyras, qui, dans _Mélanio_, a révélé
-les qualités d’un tempérament dramatique de grand avenir; _Charles
-Martin_, que _lou Casteu e lei Papo d’Avignoun_ classe au premier rang
-parmi les félibres du Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon
-_Crouzillat_, de Salon, hier encore si gai, aujourd’hui dormant son
-dernier sommeil. _L’Eissame la Bresco e lou Nadau_ lui survivront et
-rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon.
-
-Nous terminerons en citant _Lucien Duc_, l’auteur de _Marinetto_;
-_Louis Roux_, _Joseph Gauthier_, _Louis Roumieux_, _Maurice Raimbaud_,
-l’auteur d’_Agueto_, et _Alphonse Laugier_, que ses _Surprises du
-nouvel an_ ont classé parmi les meilleurs humoristes de notre époque.
-
-Le théâtre provençal a aussi produit quelques artistes qui, en
-interprétant les œuvres des félibres, ont servi la cause méridionale et
-aidé à l’expansion de la langue provençale. A ce titre, ils méritent
-d’être nommés et au hasard de la mémoire nous pouvons inscrire:
-_Revertégat_, _Brunet_, _Boyer_, _Sicard_, _Paggi_, _Pagès_, _Duparc_,
-_Foucard_, etc., tous enfants du Midi, tous animés du même esprit de
-propagande, tous félibres par le cœur sinon de fait. Si nous avons pris
-plaisir à mentionner quelques-uns des principaux interprètes des œuvres
-félibréennes, nous n’aurons garde d’oublier les vaillantes feuilles qui
-ont soutenu et propagé nos idées et nos œuvres. La presse provençale
-s’est montrée à la hauteur de son rôle et nous sommes heureux de lui
-rendre justice en donnant ici la nomenclature de ces publications si
-curieuses à tant de titres pour les romanisants et les adeptes de la
-philologie provençale, si intéressantes pour les Félibres, si dignes
-d’encouragement pour tous ceux qui ont à cœur les revendications de nos
-départements du Midi, ardents protagonistes de la décentralisation.
-
-Ce sont d’abord, à Paris:
-
- _La Revue félibréenne_, de Paul Mariéton;
- _La Romania_, de Paul Meyer et Gaston Paris;
- _La Revue de philologie française et provençale_, de L. Clédat;
- _La Province_, de Lucien Duc;
- _La Cigale_, organe des Cigaliers;
- _Lou Viro-Souleù_, organe des Félibres de Paris.
-
-Puis en province:
-
- _La Revue des langues romanes_, à Montpellier;
- _Lou Felibrige_, de Jean Monné, à Marseille;
- _Limouzi_, de Sernin Santy, à Saint-Etienne;
- _La Sartan_, de Pascal Cros, à Marseille;
- _La Terre d’Oc_, de Sourreil, à Toulouse;
- _La Campana de Magalouna_, à Montpellier;
- _Lou Calel_, de Delbergé, à Villeneuve-sur-Lot;
- _L’Homme de bronze et le Forum républicain_, Arles;
- _L’Aioli_, Avignon;
- _La Revue méridionale_, de Rouquet, à Carcassonne;
- _Le Petit Var_, Toulon;
- _Le Petit Provençal_, Marseille;
- _Le Petit Marseillais_, Marseille;
- _L’Armana marsihès_;
- _L’Armana prouvençaù_.
-
-[Illustration: Maurice Faure.]
-
-Parlerons-nous des concours, toujours si suivis, fondés par les
-Félibres de Paris? Le nombre sans cesse croissant des concurrents
-annuels suffit pour en attester le succès, qui d’ailleurs s’explique
-de lui-même quand on sait avec quel soin, quel esprit de méthode sont
-préparés les programmes. C’est dans la salle des délibérations, au
-café Voltaire, salle ornée des portraits des personnalités marquantes
-des Sociétés littéraires méridionales et des œuvres des peintres et
-sculpteurs du Midi, que sont discutés longuement les divers paragraphes
-du _Concours des jeux floraux_. Sous la présidence du si sympathique
-maire du XVe arrondissement, M. Sextius Michel, dont on fêtait dans un
-banquet mémorable, il y a quelques mois, le trentenaire des fonctions
-municipales, on pose les questions à débattre. Chacun, suivant ses
-goûts, ses études ou ses préférences personnelles, examine la partie
-du programme qui l’intéresse davantage. Ce serait une banalité de
-répéter que l’âme du Félibrige de Paris est, sans contredit, Maurice
-Faure. Il suffit d’assister à une séance pour être frappé de l’entrain
-qu’il communique et des résultats acquis par la façon claire et précise
-dont il élucide les points douteux ou équivoques. Sa parole chaude et
-éloquente donne à ces réunions un attrait qui, non seulement en fait le
-charme, mais en rehausse incontestablement l’importance.
-
-L’attrait est doublé quand M. _Deluns-Montaud_, ancien ministre,
-aujourd’hui directeur des Archives aux Affaires étrangères, y ajoute
-celui de sa présence. Les idées élevées qu’il développe avec une rare
-éloquence sont servies par un organe si sympathique que tous, sous le
-charme communicatif de l’ancien député, vice-président de la Société,
-écoutent attentifs, bercés par cette voix si douce lorsqu’elle évoque
-les légendes poétiques de nos vieilles provinces méridionales, tonnante
-lorsqu’elle s’indigne sur les malheurs immérités qui les ont frappées
-dans le passé, éclatante comme une fanfare lorsqu’elle célèbre leur
-grandeur et leurs triomphes.
-
-Puis, au hasard des yeux, on aperçoit la bonne figure rabelaisienne
-d’_Auguste Fourrés_, qui sourit au souvenir des troubadours dont la vie
-se partageait entre l’amour et la poésie et dont il nous promet une
-histoire. En arrière, la haute stature d’_Amy_; sa barbe olympienne,
-ses membres puissants font de lui comme une personnification du Rhône
-auprès duquel il est né, dans ce Tarascon que Daudet a rendu célèbre,
-plus que les Tarasconnais n’auraient voulu. Ses œuvres artistiques
-ont honoré le Félibrige, et son _Tambour d’Arcole_, ce bronze vivant,
-restera l’une de ses meilleures créations. Puis la pléiade des
-peintres: _Dufau_, _Wagner-Robier_, _Roux-Renard_, _Bénoni-Auran_,
-mêlés aux sculpteurs: _Hercule_, _Miale_, _Riffard_; _Injalbert_, dont
-le pont Mirabeau, le monument élevé à la mémoire de Molière, à Pézenas,
-et d’autres œuvres aussi importantes attestent l’habileté et justifient
-la renommée. Mais voici les littérateurs et les poètes: _Baptiste
-Bonnet_, le premier parmi les Félibres qui ait donné des ouvrages
-en prose provençale, où le bonheur et la justesse de l’expression
-s’unissent à une forme simple et naturelle et à l’enchaînement
-méthodique des idées; _Roux Servine_, qui se joue des difficultés de
-la poésie provençale aussi bien que de la poésie française; _Raoul
-Gineste_, pseudonyme sous lequel se cache le plus provençal des
-docteurs en médecine que possède Paris, l’auteur de _la Marchando
-de tello_, d’un joli sonnet sur les chats, et d’autres poésies d’un
-sentiment bien félibréen; _Henri Giraud_, _Fernand Hauser_, _H. Faure_,
-_Fernand de Rocher_, _Loubet_ et tant d’autres producteurs d’œuvres
-charmantes dont la nomenclature serait trop longue.
-
-Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles
-sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes.
-Chacun dit des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite
-ceux des maîtres, Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de
-Paris sont les grands admirateurs. _Jules Troubat_, l’ancien secrétaire
-de Sainte-Beuve et vice-président de la Société, fait revivre l’abbé
-Fabre, son compatriote montpelliérain, le Rabelais du Midi, en
-récitant des extraits du _Siège de Caderousse_. Et lorsque j’aurai
-cité _A. Tournier_, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction
-publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le
-titre _Du Rhône aux Pyrénées_, d’un autre sur Gambetta, d’un autre
-encore sur le conventionnel Vadier; l’intendant général _Enjalbert_,
-vice-président, le sympathique secrétaire _Marignan_, ainsi que son
-collègue _Jacques Troubat_, dont les procès-verbaux sont des modèles
-d’exactitude et de rédaction; M. _Gardet_[44], chancelier, qui rappelle
-si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; _Amy fils_,
-gérant du _Viro-Souleù_, dont _Lucien Duc_ est l’imprimeur impeccable
-et l’un des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus
-qu’à mentionner l’aimable trésorier de la Société, _Plantier_, pour
-présenter au public le Bureau complet du Félibrige de Paris.
-
-[Illustration: Félix Gras.]
-
-La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux
-de passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps,
-mais qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi
-qu’elle a reçu le plus grand poète provençal de notre époque, Mistral;
-puis Félix Gras, le Capoulié, aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement
-à l’admiration de ses amis et à l’affection de sa famille. Le Félibrige
-tout entier, plongé dans le deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure
-l’auteur si estimé de tant d’œuvres charmantes, entre autres des
-_Carbounié_ et des _Rouges du Midi_, rendant ainsi un hommage suprême
-à celui que le Ministre venait de décorer de la Légion d’honneur,
-cette fleur rouge qui n’a fleuri, hélas! que sur la tombe du poète
-aimé. Puis vinrent _Valère Bernard_, l’un des lauréats du Félibrige;
-_Tavan_, l’auteur de _Frisoun de Marietto_; d’autres encore, dont
-le nom m’échappe. Tous ont été reçus moins comme des amis que comme
-de véritables frères, comme les enfants d’une même famille dont les
-membres, quoique dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le
-même but à atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances.
-
-Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est
-ordinairement consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de
-_Bigot_, M. _Massip_, dont la voix se prête si bien à l’interprétation
-de la romance, chante avec conviction: _T’aïmi_. M. _Gardet_, avec ses
-couplets sur _la Foundetto_, nous rappelle le genre anacréontique,
-cher à nos pères. M. _Gourdoux_, un des doyens de la Société, chante:
-_Estello santo_, dont le refrain repris en chœur est d’un effet
-charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape
-Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète
-les derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée
-à table et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen.
-
-
-DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL
-
-Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était
-d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait
-gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie
-provençale, avait été frappé des différences linguistiques et
-orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui
-qui se parlait et s’écrivait jadis.
-
-De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue
-et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut
-bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez
-les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les
-habitants des villes avec les populations du centre de la France et les
-étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement
-dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut
-le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre
-et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses,
-lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent
-pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du
-projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites
-avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux,
-parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par
-le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne
-pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première
-manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes
-locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire
-avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand
-argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir
-ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme,
-c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en
-fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils,
-amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les
-relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit
-moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement
-semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire
-accepter dans son langage une modification qui constituerait une
-véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes.
-
-La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des
-appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car
-produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une
-langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité
-littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des
-philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément
-restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les
-critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il
-se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses
-détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver
-son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à
-côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de
-ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat
-qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins
-certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le
-plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du
-Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et
-de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode
-étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en
-provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce
-à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues,
-une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement
-il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les
-formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de
-ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires
-du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir
-été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains,
-deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une
-langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus
-éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives
-individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été
-effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples
-prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité
-sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est
-le Frère _Savinien_, auteur d’une excellente grammaire romane[45]
-et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont
-le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère
-de l’Instruction publique; c’est M. _Funel_, instituteur à Vence
-(Alpes-Maritimes); c’est M. _Bénétrix_, homme de lettres à Auch;
-c’est M. _Perbosc_, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. _Desmons_,
-sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par
-l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté.
-
-Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode
-pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes
-locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus
-rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des
-plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs,
-plus compréhensibles aux jeunes écoliers.
-
-Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner
-l’exemple en cette circonstance. Le rapport si intéressant du _Comité
-de préservation de la langue bretonne_, présenté au Congrès de Rennes,
-le 28 mai 1897, vient donner une nouvelle force aux arguments que nous
-avons exposés. Il considère (et nous sommes de son avis) l’instituteur
-primaire comme la principale pierre d’achoppement de notre programme.
-Ces braves fonctionnaires, bien disciplinés, obéissent à un mot d’ordre
-qui proscrit le breton de l’école. En vain leur fait-on observer que
-l’enseignement du français se fait mieux et plus facilement quand on
-se sert de la langue maternelle; en vain leur prouve-t-on d’une façon
-péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, apprendra aux
-enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met huit mois
-à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec
-quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux
-traités que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est
-enseignée aux enfants des écoles.
-
-Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie
-du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport si
-remarquable de M. _Raymond Laborde_, vice-président de la _Ruche
-corrézienne_. Il appuie son opinion de celle des hommes les plus
-autorisés de notre époque dans l’instruction publique et les études
-philologiques. Ce sont MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou,
-Michel Bréal, l’abbé Rousselot, Paul Meyer, pour Paris. Dans nos
-universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, Bourciez, Clédat,
-Jeanroy, Constant, etc.
-
-Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne
-rencontre plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens
-dialectes recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle
-donne partout les mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les
-mêmes exemples comme sur les mêmes raisons. La question ainsi posée,
-il appartient à M. le Ministre de l’Instruction publique d’ordonner
-une enquête à ce sujet. Si les conclusions en étaient favorables au
-désir exprimé par les populations rurales, rien ne s’opposerait plus à
-ce que les Universités de province, s’inclinant devant les résultats
-acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux qu’éclairés en donnant aux
-instituteurs primaires des indications appropriées. Nul doute qu’une
-telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction à tous
-les degrés.
-
-NOTES
-
- [39] _Le Figaro_ et _l’Événement_ d’octobre 1878 reproduisent les
- discours des félibres qui étaient présents.
-
- [40] M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu.
-
- [41] Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence
- en matière électorale, mais le désir bien affirmé des Félibres de
- s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes.
-
- [42] Villemain.
-
- [43] Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux
- représentations du théâtre antique d’Orange et à toutes les
- manifestations félibréennes de l’année 1897.
-
- [44] Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. _Marcel_.
-
- [45] Dont nous donnons plus loin des extraits.
-
-
-
-
-VI
-
-HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE
-
- Langue ligurienne.--Langue grecque.--Langue latine.--Langues
- barbares.--Langue francique ou théotisque.--Langue romane.
-
-
-Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des
-usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question
-de leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du
-Félibrige. L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop
-considérable pour n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru
-devoir, dans les chapitres suivants, lui consacrer la place que son
-importance lui assigne.
-
-Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous
-remontons jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le
-roman, parce que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer
-que le provençal actuel, né de ces langues, possède, encore de nos
-jours, des mots qui lui ont été légués par cette époque primitive où
-les rivages de la Méditerranée étaient habités par les Ligures. Le
-lecteur pourra se rendre compte de ce fait en parcourant les petits
-vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel et se trouvera
-ainsi fixé sur cette question de linguistique.
-
-Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles
-ont passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs
-origines jusqu’à nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger
-des transformations et des progrès qu’elles ont subis, de citer des
-morceaux choisis, soit en prose, soit en vers, des idiomes locaux.
-Ces exemples donneront une idée des divers dialectes du Midi, de la
-corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur valeur littéraire.
-
-Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale
-que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa
-les règles de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous
-l’influence du Félibrige, des modifications ont été apportées dans
-notre langue. Le _Dictionnaire_ de Mistral, véritable monument
-d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement la forme,
-l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, le Frère
-Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des
-écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et
-thèmes, dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C.
-Achard, permettront de comparer le provençal d’avant la Révolution avec
-celui de nos jours.
-
-Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté
-l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application
-pratique de la méthode étymologique pour l’enseignement du français
-par le provençal. Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et
-lui ont valu les éloges et les encouragements les plus mérités du
-monde littéraire et des membres les plus haut placés de l’enseignement
-public. Nous sommes particulièrement heureux de le constater ici et
-nous faisons des vœux pour que cet enseignement soit généralisé pour le
-plus grand honneur des lettres françaises.
-
-La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du
-genre humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes
-facultés de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est
-née la diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané;
-œuvre collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les
-différentes nations, des modifications nées de la vie en commun, des
-besoins de l’existence et de la diversité des races.
-
-Les langages se divisent à l’infini; cependant les philologues, les
-linguistes sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des
-rapports, des affinités, des analogies, marques d’une commune origine.
-Partant de ce principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des
-empreintes inégales d’un même type. De cette source seraient nés des
-dialectes qu’on peut réunir dans un même groupe et rattacher plus ou
-moins étroitement à une langue mère, qui, pour avoir cessé d’être
-vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces ineffaçables de son
-ancienne existence et de sa domination.
-
-Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient
-différents dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu
-d’appeler celtique.
-
-Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes,
-mais liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de
-la Gaule proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon
-exacte serait peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel
-nous en a conservé quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec
-le grec et le latin, à former notre langue.
-
-Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage,
-lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par
-les emprunts faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par
-le fait des transactions commerciales, la langue parlée dans toute
-la Provence. Puis le latin survint, imposé comme une loi à tous les
-peuples vaincus, et il ne resta des anciens idiomes que quelques mots
-ou rudiments qui formaient des barbarismes dans le latin des provinces.
-
-Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des
-Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait
-partout avec l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que
-le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui
-introduisirent en Provence des mots et des locutions à eux propres,
-amena l’altération graduelle du latin. Il revêtit des formes nouvelles,
-lesquelles, fixées par des règles et soumises à un système grammatical
-parfaitement coordonné, donnèrent naissance à une langue que l’on
-appela le _Roman_ et qui fut commune à toutes les nations soumises à
-Charlemagne.
-
-Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans
-toute l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent
-ensuite les langues modernes, qui prirent des caractères différents
-à mesure que les événements politiques séparèrent les nations, qui
-devinrent indépendantes les unes des autres.
-
-Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent:
-l’_Italien_, l’_Espagnol_, le _Portugais_, le _Provençal_ et le
-_Français_.
-
-D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le
-Sud-Est de la France peut se résumer ainsi:
-
- Langue Ligurienne;
- Langue Grecque;
- Langue Latine;
- Langues Barbares;
- Langue Romane;
- Langue Provençale;
- Et, enfin, langue Française[46].
-
-
-LANGUE LIGURIENNE
-
-Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue
-parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens
-habitants de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que
-cette langue devait avoir quelque affinité avec le Celtique en usage
-chez les peuples de la Gaule. Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui?
-Les vocabulaires où l’on a rassemblé les mots prétendus celtiques,
-les commentaires qui les accompagnent ne sont que des recueils des
-divers idiomes vulgaires usités dans les provinces de la France. Il
-paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux pour une
-reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait
-être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung[47], qui admit
-comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni
-au Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de
-racines au Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et
-le Gaëlic (dont le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver
-quelque parenté avec l’ancien Celtique.
-
-Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le
-Ligurien différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre
-Provençal quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes
-des autres provinces, pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces
-mots n’ont donc pu être transmis au Provençal que par le Ligurien.
-Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que nous retrouvons
-ces mêmes mots, avec quelques légères altérations, dans le Génois
-et le langage parlé sur le parcours de la rivière de Gênes, pays
-qu’habitaient les Liguriens.
-
-Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue
-mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit
-vocabulaire de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre
-Provençal et considérés comme les plus sûrement dérivés de cette
-langue[48].
-
-
-VOCABULAIRE DES MOTS LIGURIENS RESTÉS DANS LE PROVENÇAL
-
- PROVENÇAL FRANÇAIS
-
- A
-
- Abrar. Allumer.
- Acoulo. Arc-boutant.
- Agacin. Cor.
- Agast. Érable.
- Alan. Hâbleur.
- Aléouge. Allège.
- Aouffo. Sparterie.
- Apen. Fondation d’un mur.
- Arno. Teigne.
- Atue. Bois résineux.
- Avenq. Gouffre.
-
- B
-
- Baccou. Soufflet.
- Bachas. Flaque d’eau.
- Badar. Bâiller.
- Bajano. Légumes en salade.
- Balouiro. Guêtres de feutre.
- Baou. Escarpement.
- Baoumo. Grotte.
- Begno. Echelette d’un bât.
- Biou. Bucin.
- Bled. Mèche.
- Bourneou. Tuyau.
- Bresco. Rayon de miel.
- Bruc. Ruche.
-
- C
-
- Cacheio. Fromage mou.
- Cachoflo. Artichaut.
- Calaman. Poutre.
- Calous. Trognon de chou.
- Cons. Étage.
-
- D
-
- Dai. Faux.
- Damen (tenir). Guetter.
- Darbou. Mulot.
- Drayo. Sentier.
-
- E
-
- Ego. Haras.
- Eissado. Houe.
- Escaboua. Troupeau de chèvres.
- Escandaou. Mesure pour l’huile.
- Esqueirié. Pente pierreuse.
-
- F
-
- Faoudo. Giron.
- Faouvi. Sumac.
- Fedo. Brebis.
-
- G
-
- Gaoubi. Adresse.
- Gaougno. Ouïe des poissons.
- Gaveou. Sarment.
- Greou. Cœur de laitue.
- Grupi. Crèche.
-
- H
-
- Heli. Lis.
- Houasco. Hoche, Entaille.
-
- I
-
- Indé. Vase de cuivre.
- Indés. Trépied pour le pot-au-feu.
-
- J
-
- Jabou (â). A foison.
- Jaino. Poutre, Solive.
- Jarro. Cruche.
-
- L
-
- Laouvo. Dalle de pierre.
- Lazagno. Pâte de ménage.
-
- M
-
- Magaou. Pioche.
- Magnin. Chaudronnier ambulant.
- Maloun. Brique.
- Mareto. Besace.
- Margaou. Pâturin annuel (pluriel).
- Mas. Ferme.
- Mastro. Pétrin.
- Mavoun. Haricots gourmands.
- Megi. Médecin.
- Menoun. Bouc.
- Messugo. Ciste.
- Morven. Genévrier.
-
- N
-
- Nasquo. Inule visqueuse (pl.).
- Niero. Puce.
-
- O
-
- Oc. Oui.
- Oouruou. Maquereau.
- Ourami. Faucille.
-
- P
-
- Pantai. Rêve.
- Pechier. Cruche (petite).
- Peiroou. Chaudron.
- Poutargo. Caviar.
-
- R
-
- Rabas. Blaireau.
- Raï. Troupeau de porcs.
- Roumias. Ronce.
- Ruelo. Coquelicot.
-
- S
-
- Sartan. Poêle à frire.
- Siagno. Massette d’eau.
- Sivado. Avoine.
- Seioun. Pot à lait.
-
- T
-
- Tap. Bouchon.
- Tanquo. Barre.
- Tapet. Genre d’escargot.
- Tarnaou. 1/8 d’once.
- Tesouiros. Ciseaux.
- Tigno. Engelure.
- Toouteno. Calmar.
- Touaro. Chenille.
- Toupin. Pot à feu.
- Trufar (se). Se moquer.
- Trui. Aire pour les raisins.
- Tuy. If.
-
- V
-
- Vabre. Ruisseau.
- Vano. Couverture.
- Vesou. Voir venir.
- Vibre. Castor.
- Vichou. Roitelet.
-
-Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle
-des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer
-les analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des
-premiers habitants de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus
-étendue, un vocabulaire plus complet pourraient faire l’objet d’un
-ouvrage spécial, mais ne rentrent pas dans le cadre de celui-ci.
-
-Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer que
-les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien sont:
-
-1º Des noms géographiques, tels que: _Gour_, lac; _Bachas_, mare;
-_Baou_, escarpement, d’où viennent _Baoumo_, grotte, et _Baouco_,
-nom générique donné aux graminées et aux herbes qui croissent sur
-les rochers et sur les bords des sentiers; _Coumbo_, vallon, creux;
-_Craou_, plaine caillouteuse; _Drayoou_, sentier; _Esqueirié_, pente
-pierreuse; _Lubac_, côté d’une montagne exposé au nord; etc...;
-
-2º Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont:
-_Agast_, érable; _Arno_, teigne; _Darbou_, mulot; _Faouvi_, sumac,
-etc...;
-
-3º Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens
-Liguriens, comme, par exemple, _Tapi_ ou _Tapio_, hutte; _Escaboua_,
-troupeau de chèvres; _Ménoun_, bouc; _Raï_, troupeau de cochons;
-_Cambis_, collier pour suspendre les sonnettes du bétail, etc...;
-
-4º Quelques termes d’agriculture comme: _Eyssarry_ et _Eyssarryen_,
-paniers pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; _Daï_ ou _Dayo_,
-faux; _Magaou_, pioche; _Mas_, ferme; _Ourami_, faucille, etc...;
-
-5º Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières
-ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues
-étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des
-marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui
-ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues
-gothiques.
-
-Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire
-à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec
-les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment,
-une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage,
-devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il
-nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus
-ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette
-langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a
-laissé des traces dans le Provençal.
-
-Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même
-forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire,
-qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations
-différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun
-fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent
-écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur
-religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les
-Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais
-exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce,
-ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les
-dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même
-plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête
-romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus
-usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que
-nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers
-vestiges de la langue d’où naquit le Provençal.
-
-
-LANGUE GRECQUE
-
-L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne
-devait pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces
-derniers. En effet, les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique,
-l’introduisirent rapidement dans toutes les possessions marseillaises.
-Comme nous l’avons dit plus haut, la langue Grecque prit bientôt le
-dessus dans la Provence et dans les Gaules. Elle y fit même de tels
-progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, surtout ville de
-commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des Arts et des
-Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes de Rome
-faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y était
-l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre
-d’_Athènes des Gaules_.
-
-[Illustration: Les Phocéens à Marseille: Fiançailles de Gyptis.]
-
-L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et
-la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux
-idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins,
-elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme
-raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère
-étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt
-remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays
-placés sous la souveraineté de Rome.
-
-A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception.
-Ayant su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle
-conserva aussi le Grec comme langue officielle, aussi bien dans
-les actes publics et privés que dans les rapports journaliers des
-habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement du IVe siècle. A cette
-époque, par l’influence de la religion chrétienne, qui domina enfin
-dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, le
-Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome.
-Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps
-le langage parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par
-fusionner avec le Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit
-dans les mots, soit dans la prononciation. Cette remarque suffit à
-expliquer comment le Roman de la Gaule méridionale, dans la partie
-spéciale à Marseille et à son territoire, est plus riche en mots grecs
-que le Roman parlé en dehors de cette province.
-
-Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au
-Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M.
-Martin fils, de l’Académie de Marseille[49]:
-
- PROVENÇAL GREC FRANÇAIS
-
- A
-
- Agi. Ragion. Grain de raisin.
- Agreno. Agrinos. Prune sauvage.
- Alabre. Labros. Glouton, vorace.
- Alapedo. Lepas. Patelle (coquille).
- Androun. Andron. Ruelle, recoin.
- Anissar. Anypsoo. Hérisser.
- Aqui. Anchi. Là, auprès.
- Aragnoou. Araias. Sorte de filet.
- Argui. Ergasia. Cabestan, treuil.
- Artoun. Artos. Pain.
-
- B
-
- Barri. Baris. Rempart.
- Bellugo. Balleka. Étincelle.
- Blestoun. Blaisotes. Matteau de chanvre.
- Bogo. Bokes. Bogue (poisson).
- Boucaou. Baukalion. Bocal.
- Boufaire. Bouphagos. Vorace, gros mangeur.
- Bregin. Brochis. Sorte de filet.
- Bourrido. Boridia. Soupe de poisson à l’ail.
- Bourriquo. Brichon. Ane.
- Brousso. Brosis. Lait caillé, recuite, nourriture.
- Bugado. Bouchanda. Lessive.
-
- C
-
- Cabesso. Kebe. Tête.
- Cabudaou. Kebe-oidos. Peloton.
- Calar. Chaloo. Jeter.
- Calen. Chalumma. Filet et lampe.
- Calignar. Calindeo. Courtiser.
- Calignaou. Chalinos. Bûche de bois.
- Canasto. Canastron. Corbeille.
- Canisso. Canis. Claie.
- Cantoun. Canthos. Coin.
- Capelan. Apellakes. Prêtre.
- Carambot. Carabos. Crevette.
- Caro. Kara. Face.
- Chilet. Cheiloter. Sifflet de chasse.
- Cliquetos. Kykleo. Crécelle.
- Corpou. Colpos. Fond de filet.
- Coucoumar. Coucoumion. Vase, pot allant au feu.
- Coufo. Kouphos. Corbeille, cabas.
- Courous. Koreia. Joli, beau, riche.
-
- D
-
- Dardailloun. Dardaillon. Ardillon.
- Destraou. Dextralion. Hache.
-
- E
-
- Eissaougo. Eisago. Sorte de filet.
- Escaoumé. Skalmos. Cheville pour rames.
- Escaravas. Ascalabos. Escarbot (insecte).
- Esco. Yska. Amadou.
- Esparmar. Sphalmeo. Enduire de suif.
- Esparrar. Sparasso. Glisser fortement.
- Esquifou. Scafé. Petite barque.
- Estelos. Stoloi. Éclats de bois.
-
- F
-
- Fanaou. Phanos. Fanal.
- Fanons. Phaneros. Magnifique.
- Fenat. Phenax. Mauvais sujet.
- Fregir. Phrygo. Frire.
-
- G
-
- Gabi. Gabis. Hune.
- Gamato. Gabathon. Auge de maçon.
- Ganchou. Kampsos. Croc.
- Gangui. Gangami. Sorte de filet.
- Gaudre. Charadra. Torrent.
- Gaoutos. Gnathos. Joues.
- Gaougno. Chaunos. Ouïes de poissons.
- Gazan. Gazaa. Gain, richesse.
- Gibous. Ybos. Bossu.
- Gip. Gypso. Plâtre, gypse.
- Gobi. Kobios. Goujon.
- Goï. Guios. Boiteux.
- Gouargo. Gorgyra. Egout, canal.
-
- J
-
- Jarret. Jarax. Jarret (poisson).
- Jimou. Ecmaïos. Mou, humide.
-
- L
-
- Labech. Libonotos. Vent du sud.
- Lan. Lampsis. Éclair.
- Lar. Laros. Vent favorable.
- Leou. Ileos. Poumons.
-
- M
-
- Madrago. Mandraago. Madrague.
- Magagno. Manganon. Fourberie, ruse.
- Mastro. Mactra. Pétrin.
- Matou. Mataios. Fou, niais.
- Mouledo. Muelodès. Mie de pain.
- Moustacho. Mustax. Moustache.
-
- N
-
- Nanet. Nanos. Nain.
- Nougat. Nogala. Nougat.
-
- O
-
- Onidê. Ochetos. Tas de pierres.
- Oustaou. Estia. Maison.
-
- P
-
- Pantou. Pantoios. Déguenillé.
- Pedas. Paidicos. Maillots.
- Pouaïré. Poterion. Seau.
- Priou. Prioo. Présure.
- Prueisso. Prulées. Foule.
-
- R
-
- Ragagé. Ragas. Gouffre, abîme.
- Raquo. Rax. Marc de raisins.
- Rajar. Razo. Couler.
- Raï et Riou. Reon. Ruisseau.
- Rusquo. Rous. Tan.
-
- S
-
- Sardino. Sardinous. Sardine (poisson).
- Saoumo. Sagmarios. Anesse.
- Sengounaïré. Sagouron. Sorte de filet.
- Sepoun. Snepon. Billot.
- Soulomi. Ialemos. Chant languissant.
- Souquet. Sicoma. Bonne mesure.
- Strancinar. Strangizo. Se consumer.
- Supioun. Sypidion. Petite sèche.
-
- T
-
- Tarabusteri. Tarabéos. Importun.
- Teso. Tasis. Allée d’arbrisseaux.
- Tian. Thyeia. Grand vase de terre.
- Tiblo. Tryblion. Truelle.
- Tinéou. Thynnae. Bas-fonds.
- Thité. Thytthos. Poupée.
- Toouteno. Teuthis. Calmer.
- Toumo. Tomos. Fromage mou.
- Tron. Bronte. Tonnerre.
-
- U
-
- Ueil. Illos. Œil.
- Uillaou. Illaino. Éclair.
-
- Z
-
- Zoubar. Sobeo. Frapper.
-
-Des recherches plus longues auraient fait découvrir un nombre plus
-considérable de mots provençaux tirés du Grec; ce petit vocabulaire est
-cependant suffisant pour prouver la filiation de la langue Provençale
-avec la langue Grecque. On pourrait trouver une nouvelle preuve de
-cette filiation dans des exclamations populaires encore en usage de
-nos jours à Marseille. Par exemple, le mot _Aou_, pour appeler, et
-_Arri_, qui répond à _Arry_, exciter. Une expression dont les matelots
-provençaux se servent encore dans un effort commun au travail: _Ala
-soya lesso_, n’est qu’une variante de _Alla soi alexo_, qui servait
-aux mariniers grecs pour régler leurs mouvements dans une manœuvre
-d’ensemble. Enfin, _Nono Nono_, chant des nourrices pour endormir les
-enfants, répond au mot grec _Nonnion Nonnion_, auquel _Hesychius_
-donnait la même signification.
-
-
-LANGUE LATINE
-
-La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue
-Grecque, parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une
-influence beaucoup plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le
-Ligurien.
-
-Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par
-les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics
-en Latin. Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs
-décrets qu’en cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à
-la loi du vainqueur. En Provence, si l’on en juge par les relations
-historiques, le Latin s’implanta d’une façon si puissante qu’au point
-de vue linguistique cette province ne se distingua plus de l’Italie.
-
-Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et
-la soumission universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut,
-comme nous l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua
-à se servir de la langue Grecque dans les actes publics, et cette
-particularité mérite d’autant plus d’être remarquée qu’il n’y a pas
-d’exemple d’un pareil privilège dans toute l’étendue de la domination
-romaine.
-
-Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut
-due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des
-Romains. Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité
-dont jouirent ses écoles à cette époque. On y enseignait en effet
-trois langues: le Grec, le Latin et le Gaulois, avec une excellente
-méthode et une pureté qui avaient valu à Marseille la préférence de
-l’aristocratie romaine et des classes aisées, pour l’éducation de leurs
-enfants.
-
-La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également
-de l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent
-leur donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les
-plus grands honneurs étaient réservés à ceux qui savaient le Latin.
-C’est ainsi que l’on vit l’Espagne, la Gaule transalpine et la
-Gaule cisalpine fournir au Sénat, au Gouvernement, aux armées, à la
-littérature, des personnages de marque dont les talents contribuèrent à
-soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive.
-
-Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour
-l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial,
-Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier
-que Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc...,
-naquirent dans les Gaules.
-
-Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez
-longtemps le niveau général des études à la hauteur de leur réputation,
-la décadence du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa
-des traces profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le
-peuple, et il faut arriver à l’invasion des Barbares[50] pour marquer
-la première période de sa décadence. Les divers idiomes de ces peuples,
-en se mêlant au Latin, l’altérèrent au point qu’ils donnèrent naissance
-à une nouvelle langue, dont le nom devait rappeler l’origine: le Roman,
-c’est-à-dire langue tirée du Romain ou Latin.
-
-Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint
-la souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons
-ci-après, comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un
-vocabulaire résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le
-Provençal de nos jours:
-
-
-VOCABULAIRE DE QUELQUES MOTS LATINS CONSERVÉS DANS LE PROVENÇAL[51]
-
-_Substantifs_
-
- PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS
-
- A
-
- Aigarden. Aqua ardens. Eau-de-vie.
- Aigo. Aqua. Eau.
- Aillet. Allium. Ail.
- Api. Apium. Céleri.
- Areno. Arena. Sable.
- Arro. Arrha. Arrhes.
-
- B
-
- Babi. Bubo. Hibou.
- Berbi. Bubo. Dartre.
-
- C
-
- Cadeno. Catena. Chaîne.
- Carn. Carnis. Chair, viande.
- Cavillaire. Cavillator. Chicaneur.
- Cebo. Cepa. Oignon.
- Claou. Clavis. Clef.
- Conco. Concha. Pile, évier.
- Couniou. Cuniculus. Lapin.
-
- D
-
- Delubre. Delubrum. Temple.
- Di. Dies. Jour.
-
- E
-
- Erbetto. Beta. Poirée.
- Escalo. Scala. Échelle.
- Escoubo. Scopæ. Balai.
- Escoumesso. Res commissa. Chose jugée.
- Espigo. Spica. Epi.
-
- F
-
- Fabre. Faber. Ouvrier.
- Febre. Febris. Fièvre.
- Fusto. Fustis. Bâton.
-
- G
-
- Gaou. Gaudium. Joie.
- Grame. Gramen. Chiendent.
-
- J
-
- Jas. Jacere (de). Étable.
- Jouven. Juventus. Jeunesse.
- Judici. Judicium. Jugement.
- Judiou. Judæus. Juif.
-
- L
-
- Lach. Lac. Lait.
- Lagramo. Lacryma. Larme.
- Lambrusco. Labrusca. Vigne sauvage.
- Lequo. Laqueus. Piège.
-
- M
-
- Merso. Mersis. Marchandises.
- Mouloun. Moles. Amas.
-
- N
-
- Neblo. Nebula. Brouillard.
-
- O
-
- Ortigo. Urtica. Ortie.
- Ouardi. Hordeum. Orge.
- Oulo. Olla. Marmite.
- Ourfaneou. Orfanus. Orphelin.
-
- P
-
- Pacan. Paganus. Rustre, paysan.
- Pacho. Pactio. Accord.
- Palu. Palus. Marais.
-
- Q
-
- Quoua. Cauda. Queue.
-
- R
-
- Rabi. Rabies. Rage.
- Rego. Riga. Raie.
- Ribo. Ripa. Rive.
-
- S
-
- Salut. Salus. Santé.
- Saou. Sal. Sel.
- Saouvi. Salvia. Sauge.
- Sempre. Semper. Toujours.
- Seau. Sebum. Suif.
- Solco. Solcus. Sillon.
- Suve. Suber. Liège.
-
- T
-
- Tavan. Tabanus. Taon.
- Telo. Tela. Toile.
- Traou. Trabes. Poutre.
- Tremour. Tremor. Tremblement.
- Tourdre. Turdus. Grive.
-
- U
-
- Ubri. Ebrius. Ivre.
-
- V
-
- Vacco. Vacca. Vache.
- Vedeou. Vitulus. Veau.
- Vendumi. Vindemia. Vendange.
- Vespo. Vespa. Guêpe.
- Vespre. Vesper. Soir.
- Vurto. Vultus. Visage.
-
-Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement
-aux substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de
-la semaine se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le
-Français:
-
- _Dilun._ _Dies Lunæ._ Lundi.
- _Dimar._ _Dies Martis._ Mardi.
- _Dimecre._ _Dies Mercurii._ Mercredi.
- _Dijoou._ _Dies Jovis._ Jeudi.
- _Divendre._ _Dies Veneris._ Vendredi, etc.
-
-Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont
-que des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des
-racines au Latin.
-
-Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais
-ils les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord,
-par exemple le mot _Graou_, qui vient de _Graou_, pierreux, et non du
-Latin _Gradus_; _Mas_, habitation, qui ne dérive pas de _Mansio_, mais
-qui est un mot salien; _Sartan_, poêle à frire, qui vient du Ligurien
-_Sart_, et non du Latin _Sartago_, etc.
-
-Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine
-est certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et
-le Français. On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du
-Grec dans le Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que
-pour quelques-uns et non pour la généralité. L’introduction de ces mots
-est due aux Marseillais, qui les ont incorporés d’abord aux idiomes
-celtiques et liguriens usités dans les Gaules, d’où ils sont entrés
-dans la langue vulgaire ou Romane, et du Roman dans le Français[52].
-C’est ce qui explique la grande quantité de mots grecs qui se trouvent
-dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et les autres
-langues tirées du Roman, il y en a très peu.
-
-Le Grec introduit dans le Français par le Provençal a mieux conservé
-sa forme dans cette dernière langue, parce qu’il n’y a pas été mélangé
-avec d’autres idiomes, comme dans le Nord. Il suffit de jeter un regard
-sur le petit vocabulaire que nous donnons plus haut pour se convaincre
-que les mots grecs ont conservé dans le Provençal les sons et la forme
-de la langue Grecque importée à Marseille par les Phocéens. Il n’en est
-pas de même du Latin, où l’on retrouve des mots grecs, mais altérés par
-les divers idiomes qui se sont mêlés à cette langue.
-
-Nous continuons ci-après par les _adjectifs_ le petit dictionnaire des
-mots latins qui sont restés dans le Provençal, en donnant en regard la
-traduction française.
-
-
-VOCABULAIRE DES MOTS LATINS QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL
-
-_Adjectifs_
-
- PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS
-
- Bigre. Piger. Paresseux.
- Dooutou. Doctus. Savant.
- Embe. Ambo. Deux.
- Madur. Maturus. Mûr.
- Magi. Major. Aîné.
- Negre. Niger. Noir.
- Piegi. Pejor. Pire.
- Segur. Securus. Sûr.
-
-En Provençal, le féminin des adjectifs a des formes plus variées qu’en
-Français; on dit, par exemple, au féminin: bigresso, doouto, emba,
-maduro, magé, negro, seguro, etc...; ces différences s’augmentent
-encore par les variantes des divers dialectes.
-
-
-_Pronoms_
-
- PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS
-
- Iou. Ego. Je.
- Tu. Tu. Toi.
- Eou. Ille. Lui.
- Naoutre. Nostrum (de). Nous.
- Vaoutre. Vestrum (de). Vous.
- Elli. Illi. Eux.
-
-Outre ces pronoms, il y a, en Provençal, des mots qui répondent à
-des composés latins dans lesquels il entre un pronom; par exemple:
-_qouniam_, _quisnam_, pour: quel; _Cooucarem_, _aliquem rem_, pour:
-quelque chose, etc...
-
-
-_Verbes_
-
-Pour la conjugaison des verbes provençaux, ainsi que pour celle des
-verbes latins, les pronoms ne sont pas nécessaires; il est même très
-rare qu’on s’en serve.
-
- PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS
-
- Addure. Adducere. Apporter.
- Aigar. Aquari. Arroser.
- Ajudar. Adjuvare. Aider.
- Amar. Amare. Aimer.
- Arar. Arare. Labourer.
- Ardre. Ardere. Brûler.
- Arrapar. Arripere. Saisir.
- Assetar. Assidere. Asseoir.
- Aver. Habere. Avoir.
- Blagar. Blaterare. Bavarder.
- Cantar. Cantare. Chanter.
- Coouca. Calcare. Fouler.
- Cremar. Cremare. Brûler.
- Defoundre. Defundere. Fondre, renverser.
- Ensertar. Inserere. Greffer.
- Escoundre. Condere. Cacher.
- Esse. Esse. Être.
- Ferir. Ferire. Blesser.
- Finger. Fingere. Feindre.
- Fugir. Fugere. Fuir.
- Gratificar. Gratificare. Gratifier.
- Istar. Stare. Demeurer.
- Jacer. Jacere. Reposer.
- Lagrimar. Lacrymare. Pleurer.
- Legger. Legere. Lire.
- Mouzé. Mulgere. Traire.
- Necar. Necare. Tuer.
- Ougné. Ungere. Oindre.
- Paissé. Pascere. Paître.
- Pâtir. Pati. Souffrir.
- Pouergé. Porrigere. Tendre la main.
- Querré. Quærere. Chercher.
- Quierar. Queri. Se plaindre.
- Saoupre. Sapere. Savoir.
- Siblar. Sibilare. Siffler.
-
-Il y a en Provençal quatre conjugaisons:
-
-La première se termine en _ar_, comme _amar_, aimer, et répond à celle
-en _er_, du Français.
-
-La deuxième se termine en _ir_, comme _finir_, et elle a sa
-correspondante en Français.
-
-La troisième se termine en _re_, comme _recebre_, recevoir, et
-_rendre_, rendre; elle correspond aux deux conjugaisons en _oir_ et en
-_re_ du Français.
-
-La quatrième se termine en _er_, comme _aver_, _legger_, avoir, lire,
-etc... Le _r_ final se supprime dans certains dialectes provençaux;
-on dit alors: _ave_, _legge_, etc. Cette conjugaison répond au latin
-_habere_, _leggere_, etc.
-
-
-_Adverbes_
-
- PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS
-
- Quant. Quantum. Combien.
- Men. Minus. Moins.
-
-
-_Prépositions_
-
- Por. Per. Pour.
- Ounte. Unde. Où.
-
-
-LANGUES BARBARES
-
-Le souvenir des maux que souffrirent les peuples latins par suite de
-l’invasion des diverses nations qui se partagèrent l’Empire Romain
-donna au nom de barbares une signification étrangère à son étymologie.
-Dans le sens strict du mot, barbares répond à _guerriers_, _forts_ ou
-_terribles_. La racine _Bar_, dérivée du sanscrit, signifie _noble_,
-_viril_, _fort_.
-
-Parmi ces nations, il y en avait dont le langage, loin d’être
-barbare, était régulier et épuré. Les Goths, entre autres, avaient
-une langue très travaillée dont la Bible d’_Ulphilas_ est un spécimen
-convaincant. Tous les philologues qui ont tenu à reconnaître la parenté
-des différentes langues ont trouvé dans cet ouvrage des ressources
-indispensables à leurs travaux.
-
-Les Francs, les Bourguignons, les Slaves même avaient leurs poètes et
-leurs historiens. Les Lombards, les Saxons et les Sarrasins étaient
-dans le même cas; et, si tous ces peuples ont emprunté et introduit
-dans leurs langues des expressions et des mots latins ou grecs,
-il n’en est pas moins vrai qu’ils ont laissé dans nos provinces
-méridionales des traces de leur passage, non seulement au point de vue
-archéologique, social, industriel ou artistique, mais encore au point
-de vue linguistique.
-
-Dans quelles proportions leur présence dans les Gaules méridionales
-a-t-elle concouru, par le contact et les relations journalières, à
-enrichir le langage des habitants de ces contrées? Un rapide résumé des
-mots que nous trouvons dans divers traités de linguistique nous fixera
-sur ce sujet.
-
-Les Wisigoths, qui succédèrent immédiatement aux Romains et possédèrent
-la Provence environ un demi-siècle, eurent la sagesse de ne rien
-changer dans l’administration et les coutumes du pays. Il en est
-résulté que l’on ne retrouve dans le Provençal qu’un très petit nombre
-de mots gothiques, plutôt employés en agriculture. Par exemple _Ryo_,
-soc de charrue, qui vient du Gothique _ryn_, sillon. Dans quelques
-verbes, la prépondérance de cette dernière langue est restée assez
-sensible. Donnons comme exemple la première personne plurielle du
-présent de l’indicatif du verbe être, qui est _siam_ en Provençal et
-_Siyam_ en Gothique. Pour le même verbe, le présent du subjonctif en
-Provençal se rapproche beaucoup plus du Gothique que du Latin.
-
-
-SUBJONCTIF PRÉSENT DU VERBE «ÊTRE»
-
- PROVENÇAL GOTHIQUE LATIN FRANÇAIS
-
- Sighi. Siyau. Sim. Que je sois.
- Sighes. Siyais. Sis. Que tu sois.
- Sighe. Siyai. Sit. Qu’il soit.
- Sighem. Siyaima. Simus. Que nous soyons.
- Sighès. Siyaith. Sitis. Que vous soyez.
- Sigoun. Siyaina. Sint. Qu’ils soient.
-
-
-VERBE «ALLER»
-
- PROVENÇAL GOTHIQUE
-
- Vaghi. Vaiyau.
- Vaghes. Vaiyais.
- Vaghe. Vaiyai.
- Vagoun. Vaiyaina.
-
-
-VERBE «VÊTIR»
-
- Viesti. Vastyau.
- Viestes. Vastyais.
- Vieste. Vastyai.
- Viesten. Vastyaima.
- Viestès. Vastyaith.
- Viestoun. Vastyaina.
-
-D’autres verbes offrent la même analogie; mais nous pensons que
-l’attention a été suffisamment fixée sur ce point, qui peut avoir
-de l’importance par rapport à la formation de la langue Romane. Il
-est à remarquer que le Provençal emploie, comme le Gothique, le
-présent du subjonctif pour l’impératif. On retrouve dans les écrits
-des anciens troubadours cette même tournure de phrase dont la Bible
-d’_Ulphilas_[53] fournit de nombreux exemples.
-
-
-FRANCIQUE OU THÉOTISQUE
-
-Sous Charlemagne, la langue des Francs était devenue d’un emploi
-général dans le Nord de la France. Dans le Midi, au contraire, le
-Latin était resté en usage, mais en s’altérant beaucoup. De ces
-divers changements sortit la langue Romane, et le langage des Francs
-prit le nom de _Théotisque_, qui n’est qu’une altération de celui de
-_Teutonique_.
-
-En effet, comme personne ne l’ignore, la langue des Francs était un
-dialecte du _Deutch_, langue mère, d’où dérivent l’Allemand et tous ses
-dialectes. On en trouve une preuve, d’ailleurs, dans le recueil des
-Capitulaires des rois de France qui contient le traité de Coblentz,
-conclu en 860 entre Louis le Germanique et Charles le Chauve, publié en
-langue Théotisque ou Francique et en langue Romane, avec une traduction
-latine.
-
-Si l’influence des Francs n’a pas été aussi grande dans le Midi que
-dans le Nord, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est affirmée de deux
-manières: l’une générale, en altérant le Latin et le transformant ainsi
-en une nouvelle langue, le Roman; l’autre particulière, en introduisant
-dans le dialecte Provençal, dérivé du Roman, un certain nombre de mots
-et de désinences qui, évidemment, sont sortis de la langue Francique.
-
-On attribue en grande partie ce résultat aux tribunaux mixtes,
-c’est-à-dire composés de magistrats ou clercs francs et provençaux.
-Ceux-ci furent obligés d’étudier les deux langues et durent
-nécessairement les confondre. On a remarqué, en effet, que les termes
-de Palais furent les premiers à subir les conséquences de ce mélange.
-Cependant, même dans le Provençal courant, un grand nombre de mots
-franciques sont arrivés jusqu’à nous, ayant mieux conservé leur forme
-primitive que dans le Français. Nous donnons ci-après un aperçu des
-mots les plus usités de nos jours.
-
-
-MOTS FRANCIQUES QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL
-
- PROVENÇAL FRANCIQUE FRANÇAIS
-
- Cat. Kater. Chat.
- Cherpo. Schœrpe. Écharpe.
- Cooulet. Kohl. Chou.
- Esteri. Stier. Fixe.
- Flascou. Flasche. Flacon.
- Fremo. Frau. Femme.
- Garbo. Garbe. Gerbe.
- Harnesch. Harnisch. Harnais.
- Machoto. Nachteule. Chouette.
- Matou. Mat. Fou.
- Meouffo. Milz. Rate.
- Mesclar. Mischen. Mêler.
- Muscle. Muschel. Moule.
- Nuech. Nacht. Nuit.
- Nas. Nase. Nez.
- Neblo. Nebel. Brouillard.
- Oustaou. Haus. Maison.
- Raisso. Reis. Grosse pluie.
- Ranzi. Ranzig. Rance.
- Reinard. Reinhard. Renard.
- Relukar. Lugen. Regarder.
- Rodo. Rad. Roue.
- Rooubar. Rauben. Dérober.
- Tasquo. Tasche. Poche.
- Tastar. Tasten. Tâter.
-
-
-BOURGUIGNON
-
-Lorsque les rois de Bourgogne eurent la souveraineté d’Arles, le
-Provençal ressentit le contre-coup de ce changement politique, éphémère
-d’ailleurs. Nous ne citerons qu’un petit nombre de mots qui émigrèrent
-du Bourguignon dans le Provençal, simplement pour prouver que ce
-dernier n’est pas dénué de toute analogie avec les idiomes populaires
-de la Bourgogne et du Jura.
-
-La cerise dite de Montmorency s’appelle _gruffien_ en Provençal, et
-nous trouvons _greffion_ en patois du Jura ou Bourguignon. Nous y
-trouvons aussi désignés sous le nom d’_escousseri_ ceux qui battent le
-blé sur l’aire, et en Provençal on appelle _escoussous_ les fléaux avec
-lesquels on bat l’avoine, le seigle et les légumes secs. _Destraou_
-est, dans les deux idiomes, le nom donné à la hache. Enfin, la lessive
-que l’on désigne en Provence par le mot _bugado_ est appelée _bua_ dans
-le Jura.
-
-Parmi les autres idiomes qui ont laissé des traces en Provence,
-nous trouvons, pour le Slave, le mot _roupiar_, ronfler; _gnigni_,
-petit objet; _bedé_ ou _bedec_, un sot; en Slave: _hropit_, _migni_,
-_budaca_, avec la même signification.
-
-Des Arabes ou Sarrasins, le Provençal a conservé: _quitran_, poix;
-_endivo_, chicorée frisée.
-
-Les mots arabes suivants, qui font partie du Provençal, ont passé dans
-le Français avec très peu de variantes. Ce sont:
-
- EN PROVENÇAL EN FRANÇAIS
-
- Artichaou. Artichaut.
- Almanach. Almanach.
- Magazin. Magasin.
- Masquo. Masque.
- Assassin. Assassin.
- Caravano. Caravane.
- Mousselino. Mousseline.
-
-Du Turc, nous avons:
-
- EN PROVENÇAL EN FRANÇAIS
-
- Bazar. Bazar, marché.
- Carat. Carat ou once.
- Pelaou. Pilau, plat de riz au safran.
- Coutoun. Coton.
- Café. Café (en Turc cahoué).
- Safran. Safran.
-
-Nous n’insisterons pas sur les mots génois, italiens ou catalans
-qui ont émigré dans le Provençal par l’effet naturel des relations
-commerciales avec Marseille. _Solleri_ assure que, de son temps, le
-Provençal de la côte méditerranéenne était très voisin du Génois.
-
-
-LANGUE ROMANE
-
-Lorsque Constantin transféra d’Italie en Orient le siège de l’Empire
-Romain, il ne se rendit pas compte qu’il devait résulter de cet acte un
-affaiblissement de sa puissance militaire, et qu’il privait désormais
-son gouvernement d’une force qui l’avait aidé à établir sa domination
-dans le monde: la propagation de la langue latine.
-
-En effet, les habitants qui restèrent dans l’antique cité dépouillée
-de son titre de capitale perdirent peu à peu cet esprit public et cet
-orgueil national qui avaient fait des Romains les maîtres du monde.
-Non seulement ils n’étaient plus propres à agrandir leur territoire et
-à imposer et répandre leur langue, mais ils ne purent même soutenir
-le choc des peuples qu’ils avaient conquis et qui, ne se sentant
-plus maîtrisés, envahissaient et franchissaient impunément leurs
-frontières trop vastes, trop éloignées et trop dégarnies. Rome était
-définitivement déchue et, comme tout s’enchaîne, la langue Latine dut
-subir à son tour l’influence des idiomes des vainqueurs. Elle s’altéra
-avec l’invasion des Goths, et cette corruption ne fit que s’accentuer
-par la suite; elle se mêla aux langages divers des envahisseurs; à tel
-point qu’elle forma une nouvelle langue que l’on appela Romane.
-
-Les écrits les plus anciens dans cette langue ont été recueillis
-en Italie et remontent à l’année 730. Depuis cette époque, ils se
-succèdent sans interruption jusqu’à la fin du Xe siècle. _Luitprand_,
-en 728, comptait en Espagne, parmi les langues qui s’y parlaient,
-le _Valencien_ et le _Catalan_, reconnus pour être des dialectes
-de la langue Romane. En 734, l’ordonnance d’_Alboacem_, fils de
-Mahomet-Allsamar, fils de Tarif, qui régnait à Coïmbre, fut publiée
-en Roman. Enfin, il était, à la même époque, parlé en Portugal, où il
-portait le nom de langue _romance_.
-
-En ce qui concerne particulièrement la France, il faut remonter au
-commencement de la monarchie pour se rendre compte du développement du
-Roman et de l’importance qu’il a pu y acquérir après le Latin et le
-Francique ou Théotisque, qui étaient les langues primitives.
-
-Contrairement à ce que l’on a cru longtemps, le Roman n’est pas né
-seulement d’une corruption du Latin; il s’est formé, comme nous l’avons
-dit précédemment, peu à peu, des mots et des locutions que le passage
-des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols avait introduits
-dans le Latin. Si l’on compare les textes du Roman ancien avec
-notre Provençal actuel, on est amené à reconnaître que, dès l’époque
-des troubadours, il devait y avoir deux langues romanes, l’une qui
-s’étendait sur les provinces du Nord et l’autre particulière au Midi;
-ce qui donnerait une raison d’être à cette opinion, c’est que, dans le
-Roman des côtes du Rhône, de la haute et basse Provence jusqu’à Nice,
-on retrouve des mots, des locutions et des expressions qui ne figurent
-pas dans le Roman du Nord et qui proviennent du Ligurien, du Grec et
-de l’Arabe, langues qui se sont pour ainsi dire cantonnées dans les
-provinces méridionales. Et, alors que le Roman de la monarchie franque
-s’est transformé peu à peu en Français, le Roman du Midi, parlé et
-écrit dans un pays quasi indépendant, ou qui, tout au moins, avait
-conservé ses franchises, prit le nom de _Provençal_ et s’est perpétué
-jusqu’à nous.
-
-Si l’on tient compte des mœurs, des usages, du climat, des occupations
-des habitants de l’Ibérie, de la Gaule cisalpine, de la Lusitanie, on
-peut dire qu’à l’époque du démembrement de l’empire de Charlemagne,
-le Roman parlé dans ces divers pays commença à se transformer et que
-l’Espagnol, l’Italien et le Portugais en furent tirés, dans les mêmes
-conditions que le Provençal, et avant que le Français eût acquis cette
-forme et cette pureté qu’on lui a connues depuis. A partir de cette
-époque, on appela langue _d’Oïl_ le Français tiré du Roman parlé
-au-delà de la Loire, parce que cette affirmation s’y prononçait _Oui_;
-et langue _d’Oc_ le Roman parlé en deçà de ce fleuve, parce que ce
-même mot s’y prononçait _Oc_. Ce n’est que vers le Xe siècle que cette
-distinction fut faite. Jusque-là, à la cour des rois de France, comme
-en Italie, en Espagne, en Portugal et en Provence, on avait fait usage
-de la langue Romane.
-
-La langue _d’Oc_ fut aussi appelée langue Provençale, non seulement
-parce que le Roman s’était conservé dans cette province avec plus de
-pureté que partout ailleurs, mais encore parce que c’était le pays où
-le _gai saber_, c’est-à-dire l’art d’instruire en égayant, était le
-mieux cultivé et le plus considéré.
-
-
-NOTES
-
- [46] Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos explications
- sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues qui l’ont
- précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la portée.
- Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une sorte
- de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que
- chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis
- pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera
- ces mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos
- jours, que le Provençal parlé dans nos départements méridionaux,
- particulièrement dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les
- siècles.
-
- [47] Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un
- tableau universel des langues.
-
- [48] On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous
- avons évité de donner l’orthographe nouvelle, afin de démontrer
- l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion.
-
- [49] Cet ouvrage est intitulé:
-
- _Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant
- les termes particuliers au peuple de Marseille et surtout ceux
- relatifs à la marine et à la pêche._
-
- [50] Barbares, pour guerriers.
-
- [51] De Villeneuve.
-
- [52] Frédéric Schoell, _Tableau des peuples qui habitent l’Europe_,
- p. 62 (Paris, 1812).
-
- [53] _Wœlfel_, connu sous le nom d’_Ulphilas_, évêque des Goths,
- de Dacie et de Thrace, au IVe siècle, a traduit la Bible en idiome
- gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit
- de la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom de _Codex
- argenteus_. Il y en eut plusieurs éditions, dont la 5e a paru à
- Weissenfels, en 1805, in-4º, avec traduction latine interlinéaire,
- grammaire et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn.
-
-
-
-
-VII
-
-ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE
-
- De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement
- de la langue Romane.--Période des Trouvères et des Troubadours.--Les
- Trouvères.--Les Troubadours.
-
-
-Sous la suzeraineté des rois mérovingiens et l’administration
-paternelle des ducs d’Aquitaine, qui avaient abandonné le soin immédiat
-des affaires à la direction des comtes indigènes, la Provence, grâce à
-sa situation géographique, put jouir des bienfaits d’une paix relative,
-si on la compare aux autres provinces françaises dévastées par de
-continuelles guerres civiles ou étrangères.
-
-Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne
-était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes,
-d’un caractère faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre
-leurs mains que de simples automates. Les ducs, comtes et autres
-gouverneurs de provinces, toujours prêts à empiéter sur la prérogative
-royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent publiquement leur
-indépendance. Les tenures féodales disparurent violemment et les
-vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous à la fois, comme
-autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs
-des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence,
-n’hésitèrent pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour
-réaliser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur
-de cette revendication armée fut le célèbre _Boson_.
-
-Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils de _Théodoric_,
-premier comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il
-sut plaire à _Charles le Chauve_, qui le nomma gouverneur de Provence
-et du Venaissin. Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson
-lui présenta sa sœur _Rachilde_, dont l’éclatante beauté produisit une
-profonde impression sur le monarque. Ébloui, captivé par les charmes
-de cette femme, Charles, pour la posséder, dut lui offrir sa main.
-Les projets ambitieux de Boson furent servis par la nouvelle reine de
-France, qui le fit nommer gouverneur des provinces italiennes, titre
-équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le dernier mot du
-programme du beau-frère de Charles le Chauve.
-
-De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avec
-_Hermengarde_, fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union,
-qui devait, à la mort de son beau-père, le mettre en possession de son
-trône, ne pouvait rester longtemps cachée. Quand Charles le Chauve
-en eut connaissance, il en fut gravement et justement offensé. Mais
-l’influence de Rachilde était sans bornes; elle intercéda en faveur de
-Boson et son succès dépassa même le résultat espéré. Elle obtint, non
-seulement que le roi de France approuvât le mariage, mais encore qu’il
-consentît à ce qu’une nouvelle célébration de la cérémonie nuptiale eût
-lieu, avec toute la pompe royale.
-
-Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui
-avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se
-répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait
-acquise en Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en
-sa qualité de gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs,
-l’y avait fait estimer et aimer, devaient amener prochainement la
-réalisation d’un projet longuement médité. En 879, il convoqua un
-synode de tous les évêques du Lyonnais, Dauphiné, Languedoc, Provence
-et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent dans son château de
-Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre Vienne et Valence,
-et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à son élection
-comme roi[54]. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette
-nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle
-fut l’origine de la séparation complète de la Provence et de la
-couronne de France. Cet état de choses fut accepté par le roi, car
-nous voyons Charles le Gros intervenir, en 883, comme médiateur entre
-Boson et Louis III qui avait envahi le nouveau royaume avec son frère
-Carloman, médiation qui eut pour résultat d’attribuer à Boson, en
-souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et
-la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à soutenir contre
-divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à sa mort,
-qui advint en 888.
-
-[Illustration: Arles: l’Amphithéâtre.]
-
-Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta
-ses possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après
-lui, Hugues, gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne
-transjurane, se disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et
-vaincus, les deux partis signèrent en 930 une convention par laquelle
-_Hugues_ céda à _Rodolphe_, sous condition de réversibilité, la
-totalité de ses États transalpins, ce dernier renonçant en faveur de
-son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie[55]. _Conrad_, qui fut
-le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux
-parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse,
-depuis Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie occidentale de la Suisse
-depuis le Rhin jusqu’au Rhône, toute la Savoie, la Franche-Comté, le
-Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, plusieurs villes du Languedoc;
-l’autre partie comprenait la Bourgogne proprement dite.
-
-Par l’exposé qui précède et qui n’était pas inutile pour expliquer
-la parenté de la langue Romane ou provençale avec certains mots ou
-locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde dynastie
-du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions.
-L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire
-justifiaient la prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette
-époque, sur toute l’Europe latine.
-
-Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa
-résidence royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville
-d’Arles, et vivait en paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se
-contentait de la sujétion, plutôt nominale qu’effective, des ducs et
-comtes qui possédaient des fiefs héréditaires dans chaque district
-du royaume, et mérita à juste titre le surnom de _Pacifique_, que ses
-contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les incursions
-fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne,
-qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les
-Provençaux.
-
-
-LA LANGUE ROMANE DANS LE NORD ET LE MIDI DE LA FRANCE
-
-Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant
-par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue
-privilégiée de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les
-plus pures. Par un étrange revirement d’esprit, encore difficile à
-expliquer, ce rôle de protectrice du Latin, qui avait été une force
-pour l’Église, fut à un moment, non seulement renié par elle, mais
-blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un pape qui, le premier,
-tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle avait trouvé dans
-le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une langue dont
-un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également
-employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de Dieu.
-
-Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles:
-
- «Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime
- des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose
- indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles de
- _Donat_[56] et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a
- respectées.»
-
-Ayant appris que _Didier_, évêque de Vienne, donnait des leçons de
-l’art connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en
-fit une vive réprimande:
-
- «Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre
- fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que
- nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons
- gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et
- celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible
- et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne
- devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux
- passe-temps et aux lettres du siècle.»
-
-Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté
-encore par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler
-tous les exemplaires de _Tite-Live_ qu’il put découvrir. Il est
-heureux pour la gloire des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère
-de ce vandale que l’Église a canonisé. Saint Antonin, commentant cette
-action, la donne comme honorable pour la mémoire du pontife romain. Si
-ce zèle par trop ardent peut être considéré comme l’erreur du siècle,
-on ne s’explique pas bien le vœu de _Jean Hessels_, professeur à
-Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de
-Grégoire!»
-
-Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le
-pontificat de _Zacharie_, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait
-pas assez pour exprimer convenablement la formule du sacrement du
-baptême. Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement
-conféré en ces termes: «Ego te baptiso in nomine Patria et Filia et
-Spiritus sancti.»
-
-_Saint Boniface_, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de
-nouveau; le pape décida que le baptême était valable si les paroles
-sacramentelles avaient été mal prononcées par ignorance de la langue et
-non par esprit d’hérésie.
-
-Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les
-Gaules, renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la
-royauté, le Latin devait se fondre insensiblement dans une nouvelle
-langue qui, tout en s’enrichissant de certains mots empruntés aux
-idiomes étrangers, conservait cependant une marque originelle dont elle
-tirait son nom: le Roman.
-
-La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le VIIIe siècle
-sous le nom de _lingua romana rustica_, avait emprunté aux idiomes
-des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de
-dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait
-avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil
-brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la
-poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs
-et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour.
-Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation
-de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le
-Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte,
-formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit
-et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus
-jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le
-soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On
-cite _saint Mummolin_, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans
-la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane; _saint Adalhard_,
-abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu
-à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en
-Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en
-Théotisque».
-
-On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne
-de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au
-diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire
-descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et
-répondait: _Tu lo juva_[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que,
-si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré.
-
-Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane
-dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre
-Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues
-ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg,
-et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à
-l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son
-frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus
-sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue
-Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant
-aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous
-donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments
-célèbres[58], qui furent prononcés à Strasbourg en 842 et qui sont les
-plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de
-ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais).
-
-
-SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59]
-
- _Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist
- di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo
- cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om
- per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et
- ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre
- Karle in damno sit._
-
- _Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus
- meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois
- ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra
- Lodhwig nun li iver._
-
-Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la
-France--car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le
-Chauve à l’assemblée de Strasbourg--ne différait pas beaucoup du Roman
-provençal, parce que celui-ci était également à la première période de
-son développement, et que ce fut seulement par la suite qu’il acquit
-la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été
-transmis.
-
-Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le Xe siècle, le Roman du
-Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par
-l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de
-sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y
-voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation
-de la langue rustique en Français:
-
- _Buena pulcella fut Eulalia[61],
- Bel avret corps, bellezour anima,
- Voldrent la veintre li Deo inimi,
- Voldrent la faire diavle servir,
- Elle n’ont eskoltet les mals conseillers._
-
-Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord,
-après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées
-en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie, _Guillaume le
-Conquérant_. Elles commencent ainsi:
-
- _Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut
- le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes
- que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I.
- Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens
- e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc.,
- etc._
-
-Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui
-s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de
-la France neustrienne. Enfin, vers le XIe siècle, il devint la langue
-nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de
-forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là.
-
-
-DE L’INFLUENCE DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES SUR LE DÉVELOPPEMENT
-DE LA LANGUE ROMANE
-
-PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS
-
-Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation
-et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues
-vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la
-Chevalerie dans la société à partir du Xe siècle. Dépouillés du
-caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les
-chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et
-des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs
-des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des
-femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des
-chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été
-l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe
-faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous
-la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les
-Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté
-de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou
-non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne
-sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps
-que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent
-alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la
-société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans
-les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la
-politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient
-accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le
-serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la
-femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne
-le cédait en rien à celui de Dieu.
-
-Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire
-des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la
-rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là.
-Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie;
-la noblesse princière, se reposant des fatigues de la guerre, employa
-ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter
-l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit
-enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion
-n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La
-conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de
-tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que
-le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un
-simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher
-l’absolution de tous les crimes.
-
-C’est au XIe siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution
-du _Gai-Saber_ comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères
-dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs
-actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles
-qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut
-une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa
-beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent
-pas de célébrer ses qualités morales.
-
-Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par
-des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous
-l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se
-transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui
-en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence
-sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses,
-l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre,
-comme instrument diplomatique.
-
-Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et
-la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations
-morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les
-personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne
-craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation
-contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut
-placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire
-vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de
-charité chrétienne.
-
-Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples
-des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins
-n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur
-goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer
-utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent,
-pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes
-qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les
-revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont
-ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale,
-les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui
-commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet
-d’originalité qu’on ne peut leur contester.
-
-
-LES TROUVÈRES
-
-[Illustration: Un Trouvère.]
-
-Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les
-Croisades fit éclore les _Trouvères_. Si, comme on l’a constaté,
-les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles
-rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne
-célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines
-et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour
-l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était
-sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères
-récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore.
-Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres
-s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des
-compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie
-devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple
-d’une longueur sans pareille la fable de _Guillaume au Court-Nez_ (ou
-Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par
-lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en
-dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille
-vers.
-
-Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le
-vers de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte
-d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement
-de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les
-Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement
-consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait
-qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour
-tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier
-cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques
-belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans
-la chanson des _Lohérains_, de _Raoul de Cambrai_, l’ardeur belliqueuse
-et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Les
-grands romans chevaleresques des XIe et XIIe siècles sont généralement
-sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils
-appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont
-l’origine est certaine; on peut citer: _le Brut d’Angleterre_ et _le
-Rou_, de _Wistace_; _l’Alexandre_, de _Lambert_ et d’_Alexandre de
-Bernay_[62]; _le Chevalier au cygne_, de _Renaud_ et _Gander_; _Gérard
-de Nevers_, par _Gibert de Montreuil_; _Garin de Lohérain_, par _Jehan
-de Flagy_; _le Roman de la Rose_, par _Guillaume de Lorris_ et _Jehan
-de Meung_, dit _Clopinel_.
-
-Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que
-_lais_, _virelais_ et _ballades_, mais leurs œuvres les plus nombreuses
-et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques.
-Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car
-on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne
-peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent
-plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux
-personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du
-temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit
-des XIIe et XIIIe siècles.
-
-De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres,
-aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite
-du poème: c’est _la Chanson de Roland_ ou _Chanson de Roncevaux_, de
-_Théroulde_, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous
-comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque,
-et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on
-trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont
-bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie,
-l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement de _la Chanson de
-Roland_, mais aussi des poésies légères du XIIe siècle, pour célébrer
-leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire,
-pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des
-princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de
-la France féodale.
-
-
-LES TROUBADOURS
-
-Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait
-assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans
-le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes
-s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande
-importance à leurs œuvres.
-
-D’autre part, Millin[63] cite un acte de 1040, intitulé: _Hommage à
-Rajambaud, archevêque d’Arles_. _Une charte en faveur de Raymond,
-évêque de Nice_, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64].
-Enfin, le poème sur _la Translation du corps de saint Trophime,
-apôtre d’Arles_, attribué à _Pierre Agard_, en 1152, forme, avec les
-ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non
-seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne
-s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette
-province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à
-tort, à notre avis, _Guillaume IX_, comte de Poitiers, comme ayant été
-le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour
-expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se
-livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres
-légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de
-joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour
-être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que
-beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc
-rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque
-où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on
-commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes
-poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés.
-
-Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être
-conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies
-avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel
-qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier
-Troubadour de cette époque.
-
-En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont
-les productions sont les plus estimées furent généralement de braves
-soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve
-que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de
-la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes,
-avait puissamment agi sur ses facultés intellectuelles; elle savait
-trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son
-rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature
-furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que
-l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction
-était probablement peu développée, faire des vers et composer même des
-romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de
-ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins
-incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début
-et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami,
-la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins
-bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une
-grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent
-aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies du Xe siècle. On ne
-peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et
-l’effort qu’ils durent faire pour _trouver_[66] des vers nouveaux tant
-dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à _Pierre Cardinal_:
-
- Un escribot farai, quez er mot maitatz
- De mots _novels_ et d’art et de divinitatz.
-
-En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à
-leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore
-de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes.
-D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps
-relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que
-l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale.
-
-La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la
-foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était
-vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes
-ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas
-toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres
-des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent
-une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils
-s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus
-des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient
-jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais
-des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte
-exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des
-Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales,
-les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour,
-ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines,
-sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient
-agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade.
-On cite à ce sujet une tenson de _Folquet de Romans_, qui demande à
-_Blacas_, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte.
-Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de
-Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle:
-
- Je ferai ma pénitence
- Entre mer et Durance
- Auprès de son manoir.
-
-[Illustration: Scène de Troubadours.]
-
-Mais ceci n’est qu’une exception. Le nombre est grand des Troubadours
-qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le
-monde connaît la romance de _Raoul de Coucy_, les vers de _Thibaut_,
-comte de Champagne, ceux du _comte d’Anjou_, du _duc de Bourgogne_, de
-_Frédéric II_, de _Richard Cœur de Lion_, du _Dauphin d’Auvergne_; les
-poésies de _Folquet de Romans_, d’_Aimeri_, de _Péguilhan_ et celles de
-_Rambaud de Vaqueiras_, d’_Elias Cairels_, de _Pons de Capdeuil_, de
-_Ganselme Faydit_, toutes vaillantes et entraînantes, toutes inspirées
-par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but ou le théâtre.
-
-
-NOTES
-
- [54] Castrucci, dans le tome Ier de son _Histoire de Provence_, donne
- l’acte de nomination et les noms des évêques qui le signèrent.
-
- [55] Castrucci, t. Ier, chap. III (Extrait des _Annales de Reims_).
-
- [56] Donat, grammairien latin, auteur du _Traité des Barbarismes_ et
- d’autres œuvres très appréciées.
-
- [57] Aide-le: _Tu illum juva_.
-
- [58] Nithord, _Hist. des divisions entre les fils de Louis le
- Débonnaire_, liv. III.
-
- [59] TRADUCTION.--Pour l’amour de Dieu et pour le commun salut du
- peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en tout, que Dieu
- me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je celui-ci, mon
- frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi que comme
- homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce qu’il me
- fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix qui,
- par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle.
-
- Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que
- Karle mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis
- détourner, ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide
- contre Lodhwig ne l’y serai.
-
- [60] D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de
- Saint-Amand (diocèse de Tournai).
-
- [61] TRADUCTION:
-
- Bonne pucelle fut Eulalie,
- Bel corps avait, et plus belle âme,
- Voulurent en triompher les ennemis de Dieu,
- Voulurent la faire diable servir,
- Elle n’a pas écouté les mauvais conseillers, etc.
-
- [62] Composé au XIIe siècle, en vers de douze syllabes, qui, depuis,
- prirent le nom d’Alexandrins.
-
- [63] _Essai sur la langue et la littérature provençales_, p. 7.
-
- [64] Raynouard, _Œuvres_, t. II, p. 65.
-
- [65] Bertrand de Born,--Guillaume de Poitiers,--le roi
- Richard,--Alphonse II d’Aragon,--Blacas,--Savari de Mauléon,--Pons de
- Capdeuil,--de Saint-Antoni, etc., etc.
-
- [66] De là leur nom de Troubadour.
-
-
-
-
-VIII
-
-DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES
-ET LA LITTÉRATURE DU NORD
-
- Le vers.--La chanson.--Le chant.--Le son.--Le sonnet.--Le
- planh (ou complainte).--La cobla (ou couplet).--La
- tenson.--Le sirvente.--La pastourelle.--La sixtine.--Le
- descord (discordance, pièces irrégulières).--L’aubade et la
- sérénade.--Ballade.--Danse.--Ronde.--Épître.--Conte.--Nouvelle.
-
-
-Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite _Legrand d’Aussy_
-dirigea contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à
-quel point s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la
-langue du Nord et les œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans
-parti pris, d’une manière impartiale, en prenant pour base de notre
-raisonnement les dates, les faits, les résultats.
-
-Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme
-son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence,
-c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus
-longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra
-jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le
-pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve.
-Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les
-divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment
-donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de
-la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre
-en deçà et dominant sur le Midi.
-
-La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous
-avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de
-ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la
-langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc
-bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la
-transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical
-qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue
-d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est
-d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de
-ses compositions lyriques.
-
-Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable
-de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la
-comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du
-XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme
-barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent
-furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les
-plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours
-poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales,
-ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères
-différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on
-les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du
-Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours
-sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs
-productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en
-inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques
-désignées sous les noms de: _vers_, _ballade_, _chanson_, _chant_,
-_sonnet_, _planh_ ou _complainte_, _couplet_, _sirvente_ ou _satire_,
-_pastourelle_ (poésie pastorale), _aubade_, _sérénade_ ou chant
-d’amour, _épître_, _conte_, _nouvelle_, etc. Nous en donnons ci-après
-les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des
-Troubadours.
-
-
-LE VERS
-
-Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées.
-Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était
-le plus souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais,
-si cette pièce se divisait en strophes, les strophes devaient se
-reproduire successivement, coupées d’une manière uniforme quant à la
-longueur et à la rime des vers.
-
-Exemple:
-
- Rossinhol[67], en son repaire
- M’iras ma domna vezer,
- E ilh dignas lo mieu afaire,
-
- E ilh dignat del sieu ver,
- Que mout sai
- Com l’estai,
- Mas de mi ’lh sovenha,
- Que ges lai,
- Per mailh plai,
- Ab si no t retenha.
-
- Que tost no m tornes retraire
- Son estar, son captener,
- Qu’ieu non ai amic ni fraire
- Don tout ho vueilh ha saber.
- Ar s’en vai
- L’auzel guai
- Ab goug, ou que venha
- Ab essai,
- Ses esglai,
- Tro que trop l’ensenha.
-
- (_Paire d’Auvergne._)
-
-
-LA CHANSON
-
-La chanson était une pièce de vers divisée en couplets égaux. Son nom
-indique assez qu’elle se chantait. L’air, composé ordinairement par
-l’auteur des paroles, quelquefois même par son jongleur, était noté sur
-vélin enrichi de dessins, et présenté ainsi à un grand seigneur ou à
-une châtelaine qui daignait en accepter l’hommage.
-
-Exemple:
-
- Jamays[68] nulh temps nom poiretz far amors
- Qui six fois ni maltrag m’a fous
- Car tamme fay aravalen se cors
- Que las perdas me restoura els dous.
- Cavia pies ad regper folatge
- E si ausioru me fets en remarrit
- Eralpdo lo destrie el dop natge
- Cataldona famos preex obezir
- Don mesmienda tot caut ma fag zofrir.
-
- (Vers et musique de _Guill. de Saint-Didier_.)
-
-
-LE CHANT
-
-Le chant, parfois, était synonyme de chanson; quelquefois, au
-contraire, il avait un sens plus général et pouvait exprimer toute
-poésie susceptible d’être chantée. Il était pris également pour
-désigner un poème. Son nom vient évidemment du latin _cantare_.
-Certains auteurs prétendent qu’il fut introduit dans le Provençal par
-le Troubadour _Giraud de Borneil_, et qu’avant lui toutes sortes de
-poésies étaient comprises sous le titre général de vers.
-
-
-LE SON
-
-Le son désigne une chanson plus légère, plus suave. Les Troubadours, en
-inventant cette désignation, n’ont voulu retenir de la chanson que la
-partie harmonieuse. C’est ainsi que nous avons maintenant la romance
-sans paroles.
-
-
-LE SONNET
-
-Le sonnet est une poésie légère, un diminutif charmant introduit par
-les Troubadours dans leur grammaire lyrique, pour exprimer leur pensée
-sous une forme aussi laconique qu’élégante. Il se compose de quatorze
-vers distribués en deux quatrains, sur deux rimes seulement, et en
-deux tercets. Le sonnet, d’origine provençale, fut, comme la plupart
-des œuvres des Troubadours, accueilli et cultivé en Italie, où nos
-poètes méridionaux avaient dû se réfugier après la Croisade contre les
-Albigeois. Il ne revint à la mode en France qu’après le retour de nos
-compatriotes, qui le répandirent et le firent adopter par les poètes
-français.
-
-Celui que nous donnons ci-après est extrait des œuvres de LOUIS BELAUD,
-poète provençal, né à Grasse. L’édition de ses œuvres, que nous avons
-sous les yeux, est celle de Marseille, 1595, in-8º. Le style est clair,
-facile, et se rapproche tellement du Provençal de nos jours que la
-traduction en devient superflue.
-
-
-SONNET SUR UNE SORTIE DE PRISON
-
- Despuis que quatre peds sont dévenguts à doux,
- Et que reson a pres plasso dins ma cervello,
- Et lou mascl’ay sauput destriar de la femello
- Et coignoisse lou vin aigre d’intrer lou doux.
-
- Despuis n’ay j’amais vis un cas tant rigouroux,
- De veir eun froumajon sourtent de la feicello
- S’y vendre may cent fès qu’un quintau de canello
- Et si per lou tenir fau mai de trente jours.
-
- A la villo das Baux per uno flurinado
- Avez de fromajons uno pleno faudado
- Que coumo sucre fin foundon au gargasson
-
- Mais sec dedins Paris ellous lou fan de ciero
- Et davan qu’en sourtir un de la froumagiero
- Poudes ben escoular la bourso et lon bourson.
-
-
-LE PLANH OU COMPLAINTE
-
-Le planh était une longue et triste chanson dans laquelle le Troubadour
-déplorait la perte douloureuse d’une amante, d’un bienfaiteur ou
-d’une bataille. Cette poésie répond à la complainte de nos jours, que
-chantent sur les places publiques des artistes ambulants. On cite comme
-des modèles du genre les planhs de _Gaucelm Faydit_ sur la mort du
-roi _Richard_, de _Bertrand de Born_ sur celle du prince anglais, son
-ami; ceux de _Cigala_, sur la perte de sa bien-aimée, _Berlanda_. Le
-planh est composé de vers de dix ou douze syllabes et coupé en strophes
-égales.
-
-Exemple:
-
- De totz[69] caitins sm’ien aisselh que plus
- Ai gran dolor-é suefre gran turmen;
- Por qu’ieu volgra murir! E fora ne gen
- Qui m’aneizes, pois tan sui asperdutz,
- Que viures m’es marrimeus et esglais,
- Pus Morta es ma dona n’Azalaïs.
- Gren sofrir fai l’ira ni’l dol’ni l dan.
- Mortz trahiritz!... Be vos puese en ver dire
- Que non pognetz el mon melhor amire, etc., etc.
-
- (_Pons de Capdeuil._)
-
-
-LA COBLA
-
-La cobla ou couplet désignait, comme aujourd’hui, un ensemble de vers
-rimés, mesurés et groupés d’une façon régulière et se reproduisant
-ensuite dans le même ordre un certain nombre de fois.
-
-Exemple:
-
- Aissi[70] cum es bella eil de qui chan,
- E belhs son nom, sa terra et son castelh,
- E belhs siegs dig, sieg fag e siey semblan,
- Vuelh _mas coblas_ movon totas en belh.
-
- (_Guill. de Saint-Didier._)
-
-
-LA TENSON
-
-La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle
-les interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure
-et en rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question
-à discuter. Ce qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de
-voir un poète attaqué relever le gant de la discussion et improviser sa
-réponse en vers. Le juge du combat décernait une couronne au vainqueur.
-Ces jeux poétiques étaient assez répandus, et on ne peut s’empêcher
-d’admirer la richesse et la fécondité de la langue Provençale qui
-fournissait pour ainsi dire soudainement les plus gracieuses ressources
-pour le développement d’une idée. Cependant la tenson n’était pas
-toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, se
-préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient
-montre de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois
-qu’un Troubadour érudit composait une tenson en plusieurs langues; en
-voici un exemple:
-
-TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE[71]
-
-RAMBAUD
-
- Donna[72], tan vos ai pregada,
- Sinz platz qu’amas mi voillatz;
- Qu’en sui vostr’ endomniatz,
- Quar es pros et enseignada
-
- E totz los pretz austreiatz
- Per que sur plai vostr’ amistatz,
- Quar es en totz faitz corteza,
- S’es mos cors en vos fermatz
- Plus qu’en nulla Genoesa,
- Per qu’er merse si m’amatz;
- E pois serai meils pagatz,
- Que s’ara mia’ la cintatz
- Ab l’aver qu’es ajostatz
- Dels Genoes.
-
-LA DAME
-
- Juiar, vos no se corteso
- Que sue chardei ai de chò
- Que niente non faro.
- Auce fosse vos a peso
- Vostri’ amia non sero,
- Certa ja v’es carnero,
- Provençal mal aqurado;
- Tal enoio vos dirò,
- Sozo, mazo, escalvado,
- Ni ja voi non amarò,
- Qu’ech un bello mariò
- Que voi no se ben lo sò,
- Andai via, frar’, en tempo.
- Meillerado, etc., etc....
-
-On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté
-et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie
-aventurière et amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a
-pas craint de consigner sur ses tablettes cette mésaventure galante,
-était d’une véracité peu commune, puisqu’il ne s’en départait pas même
-quant aux circonstances de sa vie privée qui auraient pu blesser son
-amour-propre.
-
-
-LE SIRVENTE
-
-Le sirvente était une pièce satirique dans laquelle les Troubadours
-critiquaient les vices des hommes et des choses de leur temps. C’est
-en étudiant les sirventes des XIIe, XIIIe, XIVe siècles que l’on peut
-se faire l’idée la plus exacte de l’histoire de cette époque. Le
-plus célèbre parmi les Troubadours qui ont abordé ce genre est, sans
-contredit, _Pierre Cardinal_, surnommé le roi du Sirvente, le Juvénal
-du moyen âge français. Aucun ne mania le sarcasme, ne poursuivit le
-vice avec une verve plus implacable. Sa vie, qui fut très longue, ne
-fut qu’un combat sans trêve contre les méchants. Hardi et courageux,
-il n’épargne personne; il attaque également le clergé, la noblesse,
-les grands comme le peuple. Inutile d’ajouter que ses ennemis étaient
-nombreux et qu’il fut persécuté, chassé, emprisonné, sans être dompté.
-C’est sans doute dans un jour de colère qu’il composa le sirvente
-suivant, qui peut servir d’exemple:
-
-AYSSI COMENSA LA GESTA DE FRA P. CARDINAL
-
- Cilz motz homes fan vers,
- Jeu voly esser divers,
- Que vuelh far una versa:
- Lo mou es tant revers
- Que fa del drech evers.
-
- To cant veg es gorbilh.
- Que lo payre ven lo filh.
- Et l’un l’autre devora;
- Lo plus gros blat es milh,
- Lo camel es conilh.
- Lo mon dins e defora
- Es plus amar que thora.
-
- Lo papa veg falhir,
- Car vol ric enriquesir.
- E’ls paubres no vol veyre;
- Lo aver vol reculhir,
- E fay se gent servir;
- En draps dauratz vol seyre,
- E a’ls bos mercadiers
- Que dona per deniers
- Aves quatz eymanada;
- Tramet nos ranatiers,
- Quistous amr lors letriers
- Que dono perdo per blada,
- Que fan poiezada.
-
- Los cardenals oudratz
- Estan apparelhatz
- Tota la nuogé l dia
- Per tost fan i mercat:
- Si voletz avescat,
- A voletz abadia.
- Si lor datz gran aver
- Els vos faran aver
- Capel vermelh o crossa.
- Am fort pauc de saber,
- A tort o a dever,
- Vos auretz renda grossa.
- May y pauc dar no y noza.
-
- Dels avesques m’es bel,
- Car escorjon la pel
- Als cappelas q au renda;
- Els vendo lor sagel,
- En i pauc de cartel,
- Dieu sap sey cal emeda
- E fau trop may de mal
- Que a un menestayral
- Fan per deniers tonsura;
- Tot es mal cominal
- A la cort temporal,
- Que y pert sa drechura
- E la glieyza ne pejura!
-
- Ades seran trop may
- Clergues, pestres, so say,
- Que no so Coayrailha;
- Caseus son por decay,
- Ben so letratz, so say,
- Ja dire no m’o calha;
- Casus son defalhens,
- Que vendo sagramens
- Et may q may las messas;
- Caut coffesso las gens
- Laygos, non malmerens,
- Donou lor graus destressas,
- Non pas a preveyressas[73].
-
-
-LA PASTOURELLE
-
-La pastourelle, appelée aussi _Vaqueyras_ (vachère), était une poésie
-pastorale dialoguée entre un Troubadour et une bergère. Les plus
-remarquables ont été composées par Giraud Riquier, Jean Estève, de
-Béziers, et Poulet, de Marseille.
-
-Voici, comme exemple, une pastourelle de _Jean Estève_, qui date de
-1283:
-
- El dous temps quan la flor s’espan.
- Sus’el Verjan ab la verdor.
- M’anava totz sols delechan.
- Del joi pessan que m ven d’amor
- En un deves anhels garan
- Ien vi donan ab sur pastor
- Gaia pastorella,
- Covinent e bella,
- Que vesti gonella
- D’un drat velat belh,
- E’l pastorelh.
-
- Pres d’elh me mis en loc rescos,
- Que nult de dos no m pose vezer,
- E’l pastora moc sos razos
- Cum gai’e pros; e dis: per ver.
-
- Gui mon paire m vol dar espos
- Vielh, raïnos, e ric d’aver.
- --Mal’er La Chanzida,
- Dis Gui, sius marida,
- N’a Flors, ans oblida
- Selh que per marit
- Avotz chauzit.
-
- --En Gui, mos cor vos es volvenz,
- Quar praupamens vos vei estar,
- --Na Flors paupre jov’es manens,
- Quau vin jouzens, pus ses duptar
- Que’l vielh ric qu’es tot l’an dolens;
- Qu’aur ni argens nol pot joi dar.
- --En Gui, que queus aia
- Dig, amor veraia
- Vos port, nous desplaia;
- Que fin cor verai
- Amies, vos, ai.
-
- Del loc don los agui scotatz
- Vengui empatz tro alho ses brui,
- Coizan los trobiei abrossatz,
- D’amor nafratz, joi entr’amdui
- Saludici los, mos ver sapchatz
- Que saludatz per elhss no fui;
- E’l pastora blonda
- Dis non janziouda:
- «Senher, Diens cafouda
- «Qui joc jouziou
- «Tolh al bel blon.»
-
- --Na Flors, per queus desplatz de mi
- Mas quez a’n gui quar aissé so?
- --Senher, vos nostres noms cossi
- Sabetz aissi? ans me sap bo,
- --Na Flors, tan pres era d’aissi
- Que’ls noms auzi e la tenso.
- Senher noi fo facha
- Falor ni attracha.
- --Toza, gui s’en Gacha
- De ben fai atrag
- Qu’a tos temps fag.
-
- Ma razo retracha,
- Ses tota empacha
- Parti m de lur pocha.
- Non lur fi empog;
- Pas m retrag.
- En Guillem n facha
- De lodeva gacha
- De valor autracha,
- Per qu’ieu s’onor gach,
- Bel rai, be fach[74].»
-
-
-LA SIXTINE
-
-En poésie, la sixtine, même au temps des Troubadours, passait pour la
-pièce la plus difficile à composer. Arnaud Daniel, qui, dit-on, inventa
-ce genre, n’en a laissé que de bien mauvais échantillons. Il ne pouvait
-en être autrement, en présence des difficultés accumulées comme à
-plaisir pour le rendre à peu près impossible. La pièce se composait de
-six couplets de six vers ne rimant pas entre eux. Les bouts rimés du
-premier couplet étaient répétés à la fin de tous les couplets suivants
-dans un ordre régulier. Ceux du second couplet se composaient de ceux
-du premier, en prenant alternativement le dernier, puis le premier et
-successivement, de bas en haut et de haut en bas, jusqu’à ce que toutes
-les rimes fussent employées. On se servait encore du même procédé pour
-chaque couplet suivant qui se combinait d’une manière semblable avec
-le couplet précédent. Enfin, la pièce se terminait par un envoi dans
-lequel tous ces bouts rimés se trouvaient répétés. On conçoit qu’un
-pareil genre de composition ait découragé les poètes, et qu’on l’ait
-abandonné.
-
-
-LE DESCORD
-
-Ce mot, qui signifie discordance, fut appliqué aux pièces irrégulières,
-c’est-à-dire qui n’avaient pas des rimes semblables, un même nombre de
-vers par strophe ou par couplet et une mesure égale. Inventé par Garins
-d’Apchier, ce genre fut peu employé.
-
-
-L’AUBADE ET LA SÉRÉNADE
-
-L’_Alba_, ou aubade, était un chant d’amour exprimant le plaisir d’une
-heureuse nuit et le désespoir de l’approche du jour.
-
-Dans la sérénade, ou _séréna_, le poète gémissait sur la trop courte
-journée qui finissait, obligé qu’il était de quitter son amie. La
-mandore en sautoir, c’était à la brune que le Troubadour venait chanter
-de tendres romances sous le balcon de quelque châtelaine adorée.
-
-
-BALLADE.--DANSE.--RONDE.
-
-La ballade était une sorte de chanson avec couplets et refrain, mais en
-vers plus courts, d’un rythme plus rapide. Le sujet était puisé dans
-une anecdote tenant du merveilleux. La danse et la ronde étaient plus
-particulièrement consacrées à embellir et animer les fêtes, où elles
-formaient intermède; pendant que le Troubadour chantait, l’assistance
-dansait.
-
-
-ÉPITRE.--CONTE.--NOUVELLE.
-
-L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet
-était ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand
-seigneur, des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour
-des services rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe
-des romans, dont ils ne sont que des diminutifs.
-
-A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites
-pièces qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets
-traités.
-
- Ainsi l’_Escondig_ était une chanson dans laquelle un amant demandait
- grâce à sa maîtresse;
-
- Le _Comjat_, une pièce d’adieu;
-
- Le _Devinalh_, une sorte d’énigme, de jeu de mots;
-
- La _Preziconza_, un sermon en vers;
-
- L’_Estampida_, une chanson à mettre sur un air connu;
-
- Le _Torney_ ou _Garlambey_ (tournoi-joute), un chant destiné à
- célébrer une fête où un chevalier s’était illustré;
-
- Le _Carros_ (chariot), un chant allégorique, où le poète employait
- des termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à
- une forteresse assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres
- femmes;
-
- Enfin, la _Retroensa_, une pièce à refrain composée de cinq couplets
- tous à rimes différentes.
-
-
-NOTES
-
- [67] TRADUCTION.--Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que
- j’adore, raconte-lui mes émotions et qu’elle te raconte les siennes.
- Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne te laisse
- pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu
- auras entendu, car je n’ai personne au monde, ni parents, ni amis,
- dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles.
-
- Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout
- jusqu’à ce qu’il trouve ma belle.
-
- [68] TRADUCTION.--Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour,
- puisqu’il a si bien réparé ceux qu’il avait soufferts par sa folie et
- qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier tous
- ses malheurs.--Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le
- monde depuis le jour que l’amour le conduisit tout tremblant auprès
- de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son cœur et en
- effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc.
-
- (Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.)
-
- [69] TRADUCTION.--De tous les mortels, je suis bien le plus
- malheureux et celui qui souffre davantage; aussi voudrais-je mourir!
- et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand service, etc.,
- etc.
-
- [70] TRADUCTION.--Comme celle que je chante est une belle personne,
- que son nom, sa terre, son château sont beaux, que ses paroles, sa
- conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte que
- mes couplets le deviennent.
-
- [71] Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois.
-
- [72] TRADUCTION.--Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de
- m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et
- remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle
- autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus
- riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle
- renferme.
-
- --Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour
- savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie,
- dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais
- plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe
- ton chemin et va chercher fortune ailleurs!...
-
- [73] TRADUCTION.--Puisque beaucoup d’hommes font des vers,--je ne
- veux pas être différent.--Et je veux faire une poésie.--Le monde est
- si pervers--qu’il fait de l’endroit l’envers.--Tout ce que je vois
- est en désordre.
-
- --Le père vend le fils,--et ils se dévorent l’un l’autre;--le plus
- gros blé est du millet;--le chameau est un lapin;--le monde au dedans
- et au dehors--est plus amer que le fiel.
-
- --Je vois le pape faillir,--car il est riche et veut encore
- s’enrichir.--Il ne veut pas voir les pauvres,--il veut ramasser des
- biens;--il se fait très bien servir;--il veut s’asseoir sur des tapis
- dorés,--et il vend à des marchands,--pour quelques deniers,--les
- évêchés et leurs ouailles.--Il nous envoie des usuriers,--qui,
- quêtant de leurs chaires,--donnent le pardon pour du blé;--et ils en
- ramassent de grands tas.
-
- --Les cardinaux honorés--sont préparés--toute la nuit et le
- jour--à faire un marché de tout;--si vous voulez un évêché--ou une
- abbaye,--donnez-leur de grands biens;--ils vous feront avoir--chapeau
- rouge et crosse.--Avec fort peu de savoir,--à tort ou à raison,--vous
- aurez de fortes rentes;--mais, si vous donnez peu, cela vous nuira.
-
- --C’est moins beau chez les évêques,--car ils écorchent la peau--aux
- prêtres qui ont des revenus.--Ils vendent leur sceau--sur un peu de
- papier.--Dieu sait s’il leur faut des gratifications!--et ils font
- tellement de mal--qu’à un simple métayer--ils donnent la tonsure pour
- de l’argent.--Le mal est le même--dans leur cour temporelle;--elle y
- perd sa droiture--et l’Église en devient plus affligée.
-
- --Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs--pasteurs,
- dit-on,--qu’il n’y a de brebis.--Chacun trompe les siennes.--On
- assure qu’ils sont bien lettrés,--je ne puis jamais l’avouer.--Tous
- sont en faute,--puisqu’ils vendent les sacrements--et de plus en
- plus les messes.--Quand ils confessent les gens--laïques qui n’ont
- pas fait du mal,--ils leur infligent de grandes pénitences--qu’on ne
- saurait prévoir.
-
- [74] TRADUCTION.--Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent
- à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux
- joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup
- j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle,
- jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre.
-
- Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me
- voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon
- père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.--Ce sera un
- mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore,
- et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.--Las, Gui,
- depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.--Dame Flore,
- un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus
- riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se
- plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à
- lui.--Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens
- de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous
- est tendre et fidèle.»
-
- De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les
- trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés
- d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils
- ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un
- air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui
- viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.»
-
- Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée
- contre moi que Gui lui-même?--Comment donc savez-vous ainsi nos noms,
- Monsieur?--Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que
- je les ai entendus, ainsi que votre conversation.--Monsieur, nous ne
- sommes coupables ni de folie ni de trahison!--Bergère qui se tient
- sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans
- vouloir troubler plus longtemps leur doux accord.
-
-
-
-
-IX
-
-DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE
-ÉTRANGÈRE
-
- Les Cours d’amour.--Code d’amour.--Jugements des Cours d’amour.--Les
- Cours d’amour en Provence.--Leur influence sur les mœurs.
-
-
-Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et
-que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de
-la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons
-également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous
-venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les
-ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours
-eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la
-littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les
-Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl,
-qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire
-a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme
-Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres
-qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie
-littéraire de la France à son apogée.
-
-L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la
-poésie française proprement dite se reconnaît: 1º à de nombreux
-emprunts de mots et d’expressions; 2º à l’imitation complète de presque
-toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours.
-C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en
-matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus
-anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments
-faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela
-l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, _Albertet de Sisteron_, dans
-sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la
-prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de
-bien dire et de s’exprimer purement:
-
- Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa
- Que ill nostre son franc e de bel solatz,
- Gent acuilleus e de gaia semblansa
- Los trobaretz e dejus e dinatz;
- _E per els fo premiers servirs trobatz_, etc...
-
-Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours,
-sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont
-jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à
-chaque instant ceux du Midi.
-
-Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la
-littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale,
-jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait:
-que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui
-d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner
-également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions
-absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes
-du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout
-apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des
-Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et
-ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent
-faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque,
-parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer
-également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux
-peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles
-presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la
-France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la
-preuve convaincante.
-
-En ce qui concerne la langue anglaise, le poète _Geoffroy Chaucer_[75]
-en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui
-permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée
-par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en
-faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa
-principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus
-tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas,
-duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec
-Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations
-de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là
-des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées,
-dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans
-sa _Théséide_, empruntée à Boccace, et dans la traduction du _Roman de
-la Rose_ qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la
-composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours
-et à la poésie provençale est son _Palais de la Renommée_, qui fut
-imité ensuite par _Pope_. Dans le poème _la Fleur et la Feuille_, il se
-rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y
-trouve en effet la _Dame de la Fleur_ et la _Dame de la Feuille_ qui
-président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages
-différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour
-d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des
-_fleurs et violettes_. La trace de l’influence provençale se retrouve
-encore dans une traduction, par Chaucer, du _Troïlus et Cresséide_ de
-Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit;
-on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules.
-
-La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents,
-leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits
-commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les
-langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en
-pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre
-contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs
-lois, leurs usages ou leurs idiomes.
-
-Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par
-toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé
-la _Canso_, le _Sirvente_, la _Tenson_, le _Sonnet_, ont enseigné à
-l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont
-obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires
-si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les
-premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été
-rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires
-ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence
-et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et
-l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée
-les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent
-produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est
-à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous
-constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon,
-des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les
-chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière,
-Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux
-beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer
-Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria,
-Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que
-d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers
-les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant
-de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis,
-persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent
-continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement
-interrompu.
-
-
-LES COURS D’AMOUR
-
-Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de
-la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus
-de la femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des
-gracieuses _Cours d’amour_. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés
-les amants coupables, où se jugeaient les questions les plus délicates
-en matière de sentiment, donnait bien l’idée des mœurs, des usages et
-de l’esprit de l’époque.
-
-[Illustration: Une Cour d’amour.]
-
-A certaines dates, les châtelaines d’une province se réunissaient;
-la plus noble d’entre elles présidait l’assemblée, formée en docte
-aréopage. On discutait les articles d’un Code d’amour, on délibérait
-sur les cas qui étaient soumis, on jugeait et souvent on condamnait à
-des peines sévères.
-
-On peut se demander quelles étaient l’autorité de ces tribunaux et
-la sanction appliquée à leurs arrêts. L’autorité ressortait de leur
-composition même, qui n’admettait que l’élite de la noblesse après une
-sage sélection; quant à la sanction, il n’y en avait qu’une: l’opinion
-publique. Mais cette sanction était d’autant plus redoutable que les
-jugements librement sollicités étaient rendus de même. Si affaiblie
-qu’elle puisse être de nos jours, on ne peut nier la force morale de
-l’opinion publique qui flétrit les indignes, alors qu’assez habiles
-pour éluder la loi ils ne peuvent, judiciairement, être condamnés.
-C’est l’opinion qui ne permet pas de refuser un duel, défendu cependant
-par le Code; c’est l’opinion également qui force à payer, comme sacrée,
-une dette de jeu, que la loi ne veut pas reconnaître. C’est, enfin,
-l’opinion publique qui contraint les tyrans eux-mêmes à reculer
-devant certains actes odieux. Au moyen âge, époque des Cours d’amour,
-cette force devait être d’autant plus grande que le scepticisme qui,
-de nos jours, envahit peu à peu la société ne pouvait être alors
-qu’exceptionnel et que, par conséquent, l’opinion faisait loi.
-
-Avant de citer quelques exemples des questions soumises au jugement
-des Cours d’amour, il est essentiel de connaître les principales
-dispositions du Code amoureux appliqué dans le Nord, suivant l’ouvrage
-d’_André le Chapelain_; il repose sur une légende que nous rapportons
-textuellement, d’après cet auteur.
-
-«Un chevalier breton s’était enfoncé seul dans une forêt, espérant y
-rencontrer Artus; il trouva bientôt une damoiselle, qui lui dit: _Je
-sais ce que vous cherchez; vous ne le trouverez qu’avec mon secours.
-Vous avez requis d’amour une dame bretonne, et elle exige de vous que
-vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose sur une perche dans la
-cour d’Artus. Pour obtenir ce faucon, il faut prouver par le succès
-d’un combat que cette dame est plus belle qu’aucune des dames aimées
-par les chevaliers qui sont dans cette cour._
-
-«Après bien des aventures romanesques, il trouva le faucon sur une
-perche, à l’entrée du palais, et il s’en saisit. Une petite chaîne
-d’or tenait suspendu à la perche un papier écrit; c’était le Code des
-amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître, de la part
-du roi d’amour, s’il voulait emporter paisiblement le faucon.»
-
-La cour, composée d’un grand nombre de dames et de chevaliers,
-adopta les règles de ce Code qui leur avait été présenté, en ordonna
-fidèlement l’observation à perpétuité sous les peines les plus graves
-et le fit répandre dans les diverses parties du monde. Ce Code contient
-trente et un articles, et des considérations qu’il serait trop long
-d’énumérer ici.
-
-Un grand nombre d’historiens ont attribué au mariage du roi Robert
-avec Constance, fille de Guillaume Ier, vers l’an 1000, l’introduction
-à la cour de France des Troubadours provençaux, dont l’influence se
-fit sentir rapidement. En effet, ce fut à partir de cette époque que
-les manières agréables, les mœurs polies, les usages galants de la
-France méridionale commencèrent à se propager. Le mariage d’Eléonore
-d’Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut une nouvelle occasion pour les
-poètes de Provence de répandre et faire apprécier l’art du gai savoir.
-Petite-fille du célèbre comte de Poitiers, Eléonore d’Aquitaine reçut
-les hommages des Troubadours, les encouragea et les honora. Bernard de
-Ventadour, un des plus célèbres, lui consacra ses vers et continua même
-de lui adresser ses œuvres lorsqu’elle fut reine d’Angleterre.
-
-L’extension que prit bientôt la langue Romane sous l’impulsion des
-Troubadours explique la création de Cours d’amour au-delà de la Loire,
-et les noms d’Eléonore d’Aquitaine, de la comtesse de Champagne, de la
-comtesse de Flandres et d’autres, qui les présidaient.
-
-En Provence, les Cours d’amour les plus célèbres furent celles de
-_Pierrefeu_ et de _Signe_, de _Romanin_ et d’_Avignon_.
-
-Les dames qui présidaient les Cours de Pierrefeu et de Signe étaient:
-
- _Stéphanette_, dame de Baulx, fille du comte de Provence;
-
- _Adalazie_, vicomtesse d’Avignon;
-
- _Alalete_, dame d’Ongle;
-
- _Hermyssende_, dame de Posquières;
-
- _Bertrane_, dame d’Urgon;
-
- _Mabille_, dame d’Yères;
-
- La comtesse _de Dye_;
-
- _Rostangue_, dame de Pierrefeu;
-
- _Bertrane_, dame de Signe;
-
- _Jausserande_ de Claustral.
-
- La Cour de Romanin était présidée par:
-
- _Phanette de Gantelmes_, dame de Romanin;
-
- La marquise _de Malespine_;
-
- La marquise _de Saluces_;
-
- _Clarette_, dame de Baulx;
-
- _Laurette_, de Saint-Laurens;
-
- _Cécille Rascasse_, dame de Caromb;
-
- _Hugonne de Sabran_, fille du comte de Forcalquier;
-
- _Hélène_, dame de Mont-Pahon;
-
- _Isabelle des Berrilhans_, dame d’Aix;
-
- _Ursynes des Ursières_, dame de Montpellier;
-
- _Alaette de Méolhan_, dame de Curban;
-
- _Elys_, dame de Meyrargues.
-
- La Cour d’amour d’Avignon était présidée par:
-
- _Jehanne_, dame de Baulx;
-
- _Huguette de Forcalquier_, dame de Trest;
-
- _Briaude d’Agoult_, comtesse de la Lune;
-
- _Mabille de Villeneuve_, dame de Vence;
-
- _Béatrix d’Agoult_, dame de Sault;
-
- _Ysoarde de Roquefeuilh_, dame d’Anseys;
-
- _Anne_, vicomtesse de Talard;
-
- _Blanche de Flassans_, surnommée Blankaflour;
-
- _Doulce de Moustiers_, dame de Clumane;
-
- _Antonette de Cadenet_, dame de Lambese;
-
- _Magdalène de Sallon_, dame de Sallon;
-
- _Rixende de Puyverd_, dame de Trans.
-
-Les Cours d’amour brillèrent du plus vif éclat depuis le XIIe siècle
-jusqu’à la fin du XIVe. Vers cette époque, il se créa dans les
-provinces du Nord de la France, à Lille, en Flandre et Tournay, des
-institutions à peu près semblables, mais avec cette particularité
-qu’elles étaient présidées par un prince d’amour. Sous Charles VI, il a
-existé à la Cour de France une _Cour amoureuse_. Elle était organisée
-d’après la mode des tribunaux du temps et se composait:
-
- Des auditeurs;
-
- Des maîtres de requêtes;
-
- Des conseillers;
-
- Des substituts du procureur général;
-
- Des secrétaires, etc...
-
- Mais les femmes n’y siégeaient pas[76].
-
-En Provence, nous voyons enfin, comme une réminiscence des cours
-d’amour, le roi René instituer un prince d’amour qui figurait dans la
-procession de la Fête-Dieu, à Aix. Ce prince jouissait même de certains
-droits, puisqu’il imposait une amende nommée _Pelote_ à tout cavalier
-qui faisait aux demoiselles du pays l’affront d’épouser une étrangère,
-et à toute demoiselle qui, en épousant un cavalier étranger, semblait
-signifier que ceux de la région n’étaient pas dignes d’elle.
-
-Des arrêts du Parlement d’Aix avaient maintenu le droit de _Pelote_.
-
-Pour apprécier les Cours d’amour, il faut non pas les juger avec
-l’esprit de notre temps, mais se reporter à l’époque où elles furent
-instituées. Vivantes images des mœurs et des idées du moyen âge, elles
-ont eu leur raison d’être et ont affirmé les principes de l’amour
-pur, libre et sincère. N’auraient-elles obtenu que ce résultat, qu’il
-suffirait amplement à leur renommée. Mais elles nous ont aussi transmis
-l’amour et le respect de la femme, sans lesquels toute société est
-bientôt vouée à la grossièreté des mœurs, à la barbarie et à l’oubli de
-toute dignité personnelle. La galanterie française, proverbiale dans le
-monde entier, ne nous vient-elle pas un peu des Cours d’amour? Ce titre
-seul les justifierait aux yeux de ceux qui ne les ont tenues que pour
-frivoles.
-
-
-NOTES
-
- [75] G. Chaucer, né en 1328, avait épousé la sœur de Catherine
- Swynford, veuve du duc de Lancastre, dont le fils régna sous le nom
- de Henri IV. Il mourut en 1400.
-
- [76] Cité par Renouard d’après un manuscrit de la Bibliothèque
- Nationale, nº 626.
-
-
-
-
-X
-
-DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE SUR LES PREMIERS ESSAIS
-DU THÉATRE EN FRANCE
-
- Croisade contre les Albigeois.--Décadence de la langue Romane.
-
-
-Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs
-d’animaux savants et des comédiens; mais il faut attendre un état
-social assez avancé pour trouver chez un peuple un théâtre régulier.
-C’est que le goût des spectacles dramatiques ne se développe largement
-que lorsque la littérature est arrivée à un degré de perfection qui
-lui permet d’exposer, dans une langue épurée, les grands faits de
-l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les actions des hommes
-illustres. La Grèce a été la première nation qui soit entrée dans cette
-voie. Sa civilisation était assez développée pour que les œuvres de
-ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand Rome
-fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui
-eurent porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour
-les Romains d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins
-lettrés que les Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence.
-La population oisive se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait
-à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les
-spectacles étaient les plus splendides de l’Univers.
-
-En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de
-monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et
-d’une nombreuse troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de
-bêtes savantes, qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un
-avant-goût de notre art dramatique. D’après une légende provençale du
-XIe siècle sur _sainte Foy d’Agen_, vierge et martyre, il y avait dès
-cette époque des jongleurs ambulants, qui allaient de ville en ville
-chantant des légendes, non seulement en France, mais aussi en Aragon
-et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à leur sujet un
-édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée
-dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la
-ville avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de
-quatre deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour
-son plaisir, et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait
-faire acquittera l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où
-est venu le proverbe _payer en monnaie de singe_.
-
-Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs
-d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il
-arrivait alors que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient
-de véritables fortunes, et parfois même, justifiant leur renommée par
-un talent réel, ils étaient faits chevaliers et de droit pouvaient
-prétendre au titre de Troubadours. Il en est quelques-uns parmi eux que
-l’on peut citer comme exemples.
-
-_Gaucelm Faydit_, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble
-galanterie, était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges.
-Après avoir dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère,
-épousa une fille de mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre
-à se faire jongleur. Il courait les fêtes et les villages, composant
-des chansons que sa femme, _Guillelmette Monja_, chantait aux
-applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. Enfin, après
-vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant,
-il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur
-dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de
-beaucoup de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes
-de haut rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises
-amoureuses; mais l’échec qu’il éprouva auprès de _Marie de Ventadour_
-et de _Marguerite_, comtesse _d’Aubusson_, qui se jouèrent de sa folle
-tendresse, fut largement compensé par les faveurs et les biens dont il
-fut comblé par _Richard_, devenu roi d’Angleterre.
-
-_Giraud Riquier_ (de Béziers), célèbre par sa requête au roi _Alphonse
-de Castille_, fut le premier à rédiger une sorte de Code des
-Troubadours et des jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut
-obtenir de son protecteur, le roi Alphonse, une déclaration conforme à
-sa demande. Les pastourelles de ce troubadour l’ont placé au premier
-rang des poètes de son temps, et lui ont mérité du roi de Castille le
-titre de _Docteur en l’art de trouver_.
-
-_Giraud de Calanson_ qui se place après ces deux premiers, comme
-troubadour et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus
-pratique que celui-ci, il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il
-faut avant tout faire de bons vers et capter la faveur du public pour
-arriver à la fortune et à la renommée. Les titres étaient par lui
-relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient d’ailleurs
-manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès.
-
-«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache
-proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour
-et les cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes
-avec des couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des
-corbeilles; saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare[77] et
-de la mandore[78]; pince convenablement de la manicorde[79] et de la
-guitare[80] si douces à entendre, de la harpe et du psaltérion[81];
-garnis la roue (la vielle) de dix-sept cordes... Va, jongleur, aie neuf
-instruments de dix cordes et, si tu sais en bien jouer, ta fortune
-sera bientôt faite... apprends comment l’amour court et vole, comment
-on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; comment il sait repousser
-la justice avec des dards aigus et ses deux flèches dont l’une d’or
-éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures
-qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les
-remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien
-d’où il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il
-exerce et comment il détruit ses serviteurs.
-
-«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur,
-va trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit
-meilleur juge du mérite.»
-
-Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux
-jongleurs, une haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît
-l’âme humaine, il l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les
-châteaux et les cours princières. La forme extérieure que donnent
-l’éducation et la condition sociale n’est pour lui qu’un manteau sous
-lequel se cache la vérité, une pour tous, partout et en tout semblable.
-La logique, qui se complaît moins dans les hautes régions de la poésie
-idéale que dans la réalité des faits, nous montre l’homme tel que la
-nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un sentiment de
-vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses intérêts.
-Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs
-et profits.
-
-Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une
-certaine discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de
-chacun, ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le
-public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi
-que ces jongleurs, en représentant des pantomimes, en exécutant des
-tours de force et d’adresse, en composant des morceaux de musique, des
-chants d’amour, de guerre et de politique, et enfin en introduisant
-à la scène les pantomimes parlées dont les sujets appelés _mystères_
-étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, furent en France
-les _fondateurs de la comédie_ et les _pères des comédiens_.
-
-Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses
-poètes qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent
-des pièces spéciales.
-
-Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises,
-et les prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction
-exclusive des mystères et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même,
-pour conserver ce monopole, à tolérer des représentations absurdes et
-quelquefois inconvenantes.
-
-Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition
-de l’_Alleluia_, la _Messe de l’Ane_ ou des fous, les _Offices farcis_,
-les _Mystères de sainte Catherine_, etc... Le mystère des _Vierges
-sages_ et des _Vierges folles_[82] présente un cas assez curieux pour
-être noté. Il est écrit en trois idiomes différents. Dans cette pièce,
-Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et les marchands, en
-français, et les vierges folles, en provençal. On se demande comment un
-tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu lettré, qui
-devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse.
-
-Les _Mystères_ vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger.
-On cite entre autres l’œuvre de _Guillaume Herman_, poète
-anglo-normand, qui vivait au XIIe siècle. Son mystère, qui avait pour
-titre _la Rédemption_, eut un certain succès. _Etienne de Langtow_,
-évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi laissé un sur le même sujet.
-Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, écrit en vers
-anglo-normands et dont le texte remonte au XIIe siècle, marque un
-progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes
-sur la mise en scène:
-
-«Avant de réciter _la Sainte Résurrection_, disposons d’abord les lieux
-et les demeures.--Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,--il
-devra y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,--l’enfer
-sera d’un côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles.
-Avant tout, on verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de
-ses vassaux, Caïphe sera de l’autre côté et avec lui la nation juive,
-puis Joseph d’Arimathie. Au quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis
-les disciples et les trois Maries. Le milieu de la place représentera
-la Galilée et la ville d’Emmaüs où Jésus reçut l’hospitalité, et, une
-fois que le silence régnera partout, don Joseph d’Arimathie viendra à
-Pilate et lui dira, etc., etc[83].»
-
-La vogue croissante des _mystères_ amena entre les jongleurs
-spécialement désignés pour les jouer une association particulière qui
-prit le titre de _Confrères de la Passion_. Ce furent les _premiers
-acteurs tragiques_. Charles VI les prit sous sa protection et les
-autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans la grande salle de
-l’hôpital de la Charité[84]. Ils y obtinrent un succès tel que le
-clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança
-l’heure des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très
-longtemps _le Grand Jeu de la Passion_, spectacle qui durait plusieurs
-jours, et d’autres mystères, dont l’un, dit de la _Vengeance_,
-représentait le Christ triomphant et vengé à travers les temps; des
-spectacles préparatoires ou parades, appelés _pois-pilés_, attiraient
-également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait pas
-se borner à ces premiers essais. Dès le XIIIe siècle, on constate
-l’apparition d’une sorte de comédie appelée _jeu_, dont _Adam de la
-Halle_, dit le _bossu d’Arras_, a laissé des spécimens curieux; ce
-sont: _li Jus de la Feuillée_, _li Jus des pèlerins_, _les Giens de
-Robin et Marion_. D’autres de _Jean Bodel_ nous sont également
-parvenus.
-
-A côté des _Confrères de la Passion_, se forma une seconde société,
-plus complète et aussi plus instruite, composée des _Clercs de la
-Basoche_. Elle s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre
-de roi des Basochiens et octroya à ses officiers ceux de maîtres des
-requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, référendaires, secrétaires,
-huissiers, etc. Il présidait aux études et aux jeux de la jeunesse, il
-reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe
-de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses
-armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or
-sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la
-première était tragique, ne représentait que des pièces burlesques
-appelées _soties_, dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour
-les premiers acteurs comiques. Peu après la création de la confrérie
-bouffonne de la Basoche se formèrent les corporations des _Enfants
-Sans-Souci_, de la _Mère folle de Dijon_, et d’autres associations
-dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, qui s’adonnèrent
-sous différents noms aux divertissements de la poésie, de la musique
-et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les
-réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de
-s’attaquer, dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse
-qu’ils payèrent, à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux.
-Dans leurs folles inventions, ainsi que dans les _soties_ et les
-_moralités_, les _Enfants Sans-Souci_, présidés par le prince
-des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup de talent,
-d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations
-scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs
-interprètes les _précurseurs de nos acteurs comiques_.
-
-
-CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS
-
-DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE
-
-Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents,
-les mœurs du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie
-méridionale de la France, pouvaient malheureusement être critiquées.
-L’Église avait perdu sa force et son prestige, et la vénération dont
-elle avait été honorée jusque-là se changeait en raillerie. Les
-Troubadours furent les premiers à dénoncer la conduite des moines et
-des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, à ramener
-leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus.
-
-D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la
-Gascogne, la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué
-le joug de leurs oppresseurs et, depuis près de trois siècles
-indépendante, était devenue étrangère à la France. Sa nationalité
-et sa langue, absolument différente de celle des peuples soumis aux
-Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement d’idées et
-de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient.
-
-Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants
-arabes; ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient
-la vie facile et les plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la
-Loire. D’autre part, le régime féodal n’avait pu s’implanter chez eux
-que partiellement; un grand nombre d’alleux s’y étaient conservés.
-Les villes avaient gardé d’antiques libertés républicaines, et la
-bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la chevalerie.
-De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions
-du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine
-antipathie réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués
-aux populations méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout
-prestige et toute domination, achèvent d’expliquer le rapprochement
-qui se fit entre la papauté et la noblesse française. De cette entente
-surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte était le châtiment
-des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, de ramener
-sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant plus
-précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de
-France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse.
-
-Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs
-sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église.
-Le pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence,
-voulut tenter un effort spirituel, afin de donner au monde catholique
-l’illusion que toutes les concessions compatibles avec l’esprit de
-devoir et de charité chrétienne avaient été faites. _Saint Bernard_ fut
-chargé de ramener au bercail les brebis égarées. Vertfeuil lui ayant
-été signalé comme un des foyers les plus ardents de l’hérésie, il s’y
-rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer les personnes
-les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église et le
-peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place
-publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux,
-dont on peut tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint
-homme se trompa complètement en employant la terreur pour ramener à
-Dieu ceux qui avaient souffert de ses ministres et de leurs exigences
-toujours plus dures et plus âpres. Après leur avoir fait entrevoir
-les supplices de l’enfer, il les menaça des armes vengeresses des
-hauts barons catholiques. Leurs biens seraient confisqués et partagés,
-leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs femmes et leurs
-enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur appliquant la
-torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand étonnement,
-ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, la
-place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein
-de dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds
-et en maudissant la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te
-dessèche[85]!»
-
-L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans
-la résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état
-de révolte ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas
-encore à l’emploi des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour
-combattre les hérétiques par la parole, d’abord les disciples de saint
-Bernard, les moines de Cîteaux, puis l’évêque d’Osma et le vicaire de
-sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre _saint Dominique_, enfin un
-légat, _Pierre de Castelnau_. Tous ces efforts restèrent impuissants
-contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé qu’à la
-religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère
-contre les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs
-terres cette révolution dirigée contre l’Église.
-
-Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et
-des menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance
-était plus grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé
-de protéger les hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants
-n’appartenant pas au culte catholique, de s’entourer enfin des ennemis
-de l’Église. En présence du légat Pierre de Castelnau, Raymond VI
-manqua absolument de vigueur et de résolution. Mal préparé pour la
-lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de ses moyens de
-défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence
-funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après
-avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit
-à les poursuivre lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette
-soumission, loin d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus
-audacieux. Le pape lui écrivit:
-
-«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y
-ferions voir les abominations détestables que tu as commises; mais,
-comme il est plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec
-les paroles du salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel,
-quel orgueil s’est emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne
-vouloir point de paix avec tes voisins et de braver les lois divines
-en protégeant les ennemis de la foi! Si tu ne redoutes pas les flammes
-éternelles, ne dois-tu pas craindre les châtiments temporels que tu as
-mérités pour tant de crimes?»
-
-Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par
-la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des
-paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque
-la puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer
-satisfaite par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi
-de l’abjuration de leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins
-autant, c’étaient leurs richesses et leurs territoires. La conduite de
-Pierre de Castelnau fut la preuve évidente de cette arrière-pensée; la
-douceur, les concessions de Raymond VI, le laissèrent inflexible, et il
-se retira en lui lançant une dernière excommunication.
-
-Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les
-Provençaux. Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles
-possibles, ne le laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant
-dans l’inviolabilité du mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit
-une escorte.
-
-Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge
-sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui
-l’accompagnaient; ce dernier supporta les injures moins patiemment que
-son seigneur et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée[86].
-
-Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de
-départ d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son
-ministre à tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade,
-il promit la rémission de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille
-des Provençaux, et il chargea les moines de Cîteaux d’exciter le zèle
-des chrétiens pour leur faire expier le plus chèrement possible ce
-qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par l’horreur
-même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI.
-D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse
-et la prospérité du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces
-paisibles et laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour
-les soudards qui composaient l’armée des croisés. Tout en excitant
-la foi des soldats, le clergé ne négligeait pas de leur assurer que
-les dangers des expéditions lointaines n’étaient pas à craindre, que
-cette campagne facile leur procurerait tous les honneurs et profits
-spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, et par
-surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de
-Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis
-par leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit
-pas part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les
-moines de Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond
-VI, quoique ce dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré
-son appui.
-
-L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence
-prépondérante du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du
-règne d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs
-des ministres de la religion, qui n’avaient plus droit au respect
-parce qu’ils n’étaient plus respectables, le pape, dans son orgueil
-blessé de Souverain Pontife, ne craignait pas de faire appel aux plus
-basses passions pour atteindre le but qu’il poursuivait: le triomphe
-de la barbarie sur la civilisation, la destruction de la nationalité
-provençale. Et, pour comble, le roi de France lui donnait la main et
-lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, soudards
-avides et cruels.
-
-Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus
-qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser
-les envahisseurs. Malheureusement, les différents princes qui les
-commandaient ne s’entendirent pas entre eux. Chacun crut pouvoir
-traiter séparément avec Rome, et échapper pour son compte aux
-calamités de la guerre. Raymond VI se trouva seul en face d’un ennemi
-qui avait pour lui non seulement la valeur et le nombre, mais aussi
-l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il prit
-alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se
-soumettant, suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des
-punitions. Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de
-Pierre de Castelnau et, en présence de tout le peuple, on vit le comte
-de Toulouse, duc de Narbonne, seigneur de la Haute-Provence, du Quercy,
-du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, de Nîmes et de Béziers, flagellé par
-le nouveau légat, obligé de prendre la croix contre ses propres sujets
-et d’apporter son concours à cette expédition qui allait envahir le
-territoire de ses vassaux.
-
-Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout
-d’abord l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier
-à son tour avec Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de
-Toulouse; les bandes avides et fanatiques, accourues à la voix de
-l’Église, ne pouvaient être facilement congédiées, et leur marche en
-avant ne permit même pas d’entamer des négociations. Raymond-Roger, qui
-ne se faisait aucune illusion sur l’issue de la lutte, voulut du moins
-vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes principales de
-son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive
-des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux
-croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils
-trouvèrent les églises pleines de monde et les prêtres à l’autel
-invoquant le Seigneur. Comment, au milieu d’une telle multitude,
-distinguer les catholiques des hérétiques? On envoya demander au légat
-du pape, _Arnauld Amalric_, abbé de Cîteaux, ce qu’il y avait à faire.
-Le digne représentant d’Innocent III rendit cette réponse, aussi
-cruelle que célèbre:
-
-«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur
-cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres
-et soldats, femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante
-à Béziers. L’abbé de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains
-historiens en portent le nombre à soixante mille.
-
-[Illustration: Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.]
-
-L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs
-de Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs
-chevaliers. Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même
-sort que celui de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la
-vie sauve, tous leurs biens furent confisqués au profit des croisés.
-Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante furent brûlés ou pendus
-pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger fit rapidement sa
-soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi qu’elle eût combattu
-était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses richesses.
-Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, au
-comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun
-n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on
-venait d’y massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils
-avaient des territoires assez vastes dans le royaume de France, où
-étaient nés leurs pères, et n’avaient aucune envie des pays d’autrui.
-La folie du meurtre avait eu le temps de se calmer, le nuage rouge
-s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur de ces
-combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils
-comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils
-ajoutèrent à leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui
-ne se tienne pour traître s’il accepte un tel bien[87].»
-
-Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple et
-trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. _Simon de
-Montfort_, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec
-l’Église le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre.
-A peine en possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il
-fit, dit-on, empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après
-s’être emparé de plusieurs places fortes, il poursuivit Raymond VI
-jusque sous les murs de Toulouse. Le bruit de ses victoires lui
-avait déjà amené de nouveaux contingents des pays les plus éloignés:
-c’étaient des Lorrains, des Flamands, des Anglais, des Allemands, des
-Autrichiens, à défaut des Français qui eurent horreur de cette guerre.
-D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter à bref délai ses
-bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait enfin pris le parti
-de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, comme il l’avait
-espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de Montfort à
-lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de Lavaur
-menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par
-ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à
-ses coups, dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours
-attendus par ce dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la
-présence du roi d’Aragon, qui s’était joint avec ses troupes au comte
-de Toulouse, il remporta sur son adversaire la victoire de Muret.
-Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon fut tué dès le commencement
-de l’action, et son armée prise de panique, sans guide et sans chef,
-fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à Montfort tous les
-territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix de sa victoire.
-Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il avait su
-se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin
-et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à
-reconquérir tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit
-d’ailleurs par la suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de
-Montfort et son fils Amauri.
-
-[Illustration: Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.]
-
-Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut
-trop intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas
-figurer dans cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait
-éluder, ce n’en est pas moins avec un sentiment de profonde amertume
-que nous avons dû revenir sur une des pages les plus tristes de nos
-guerres religieuses. D’autre part, si la croisade contre les Albigeois
-nous a paru aussi injuste dans ses motifs qu’horrible dans ses
-développements, il convient cependant, pour la juger impartialement,
-d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec les idées de nos
-jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des XIIe et XIIIe
-siècles.
-
-En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le
-monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point
-de vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre
-né de l’état de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes
-provinces, le dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se
-ressentir de cette situation troublée, on sera amené, non pas à excuser
-les auteurs de cette horrible guerre, mais à considérer celle-ci, dans
-ses résultats, comme la conséquence malheureuse d’un ensemble de faits
-et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces événements lointains avec la
-brutalité farouche de l’inconscience et du fanatisme.
-
-Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres
-de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à
-notre esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de
-toutes les croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres
-fratricides où les excès des uns amenaient les terribles représailles
-des autres, les confondant tous dans une folie sanglante qu’il eût
-fallu s’appliquer à prévenir plutôt que d’avoir eu à la condamner.
-Voilà comment quelques années de cruelles persécutions suffirent pour
-dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et recouvrir d’un
-linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine d’espérance.
-Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent à
-jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, déjà si
-riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus
-ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines
-entreprises contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses
-victimes de leur croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les
-fils de tant de nobles seigneurs, héros des vraies Croisades, tels
-que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Isarn, comte de Die;
-Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de
-Clermont, fils de Robert, comte d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert,
-comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Turenne; Raymond, comte de
-Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à leur tour massacrés comme
-les musulmans?
-
-Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent
-pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons
-arrosés du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et,
-pleurant sur les malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le
-chemin de l’exil. L’Italie, l’Espagne et la Provence proprement dite
-les accueillirent. Ils se mêlèrent aux poètes de ces pays, mais leurs
-œuvres furent désormais voilées du deuil de la patrie absente. Par ce
-qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger de l’état d’esprit dans
-lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable guerre. Ce
-ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; le souffle
-puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la
-force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier
-reflet de cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs.
-
-En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du
-soleil furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans
-l’institution qu’il fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon
-de la langue parlée jusqu’à ce jour; il va jusqu’à la maudire et
-prescrire l’excommunication contre tous ceux qui la parleront ou
-détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été employée. Tous
-les manuscrits en langue romane que l’on put trouver furent apportés
-sur les places publiques, où l’on en fit des _autodafés_. Cet acte de
-stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes
-romans.
-
-Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur;
-elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal
-cessa d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux,
-des livres et même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que
-la chaumière du paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se
-corrompre et se dénaturer, mais non disparaître à tout jamais.
-
-Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue
-populaire dont le passé était si riche et si glorieux, et que la
-moitié de la France parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la
-Provence proprement dite, qui ne souffrit que partiellement et par
-contre-coup de la guerre des Albigeois, qui continua à la pratiquer,
-et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a transmise à travers
-les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, après les
-patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et des
-poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir,
-non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais
-la langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des
-œuvres nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier
-ce qu’ils doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les
-mœurs des ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font
-revivre un passé glorieux, l’inspiration de leur génie nous montre le
-pays de leurs aïeux tel qu’il était alors que, libre et indépendant,
-il avait su par sa littérature, ses arts, son commerce, aussi bien que
-par ses armes et son industrie, occuper une place prépondérante dans le
-monde.
-
-
-NOTES
-
- [77] Sorte de lyre.
-
- [78] Instrument de musique à manche et à cordes, dont on joue avec
- les doigts.
-
- [79] Petite épinette portative.
-
- [80] Instrument à cordes, que l’on pince avec les doigts.
-
- [81] Instrument à cordes que l’on pinçait ou que l’on touchait avec
- l’archet.
-
- [82] Le manuscrit du XIe siècle provient de l’abbaye de Saint-Martial
- de Limoges, et se trouve à la Bibliothèque nationale.
-
- [83] Cette pièce, malheureusement incomplète, a été publiée par M.
- Achille Jubinal, en 1834, chez Téchener.
-
- [84] Sur l’emplacement de la rue Grénetat.
-
- [85] Guill. de Puy-Laurens.
-
- [86] 1208.--Si le Titien nous a laissé un admirable tableau au point
- de vue artistique lorsqu’il a reproduit cette scène, on conviendra du
- moins qu’il en a singulièrement altéré la vérité historique.
-
- [87] _Chronique des Albigeois._
-
-
-
-
-XI
-
-LANGUE PROVENÇALE
-
- Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.--Des divers
- dialectes des anciennes provinces de France.--Dialectes poitevin et
- vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; de la haute
- et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la
- Gascogne; de la Gironde; du Languedoc; de la Provence.
-
-
-La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des
-principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les
-chapitres précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les
-plus sévères pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman
-devait disparaître comme avait disparu le Latin, également frappé par
-l’Église. Le Latin, quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile
-et porter aux peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être
-enseigné, parce qu’il avait été l’organe dont les païens s’étaient
-servis pour implorer leurs idoles. C’est sous l’empire de cette idée
-tardive, discutable d’ailleurs, que le pape Grégoire en proscrivit
-l’usage dans les églises, sans que les services rendus à la religion
-par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante.
-La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du Roman,
-que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux
-satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence
-de mesures aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la
-critique, on ne peut s’empêcher de penser que, pour peu que ce système
-d’interdiction eût été généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que
-sur une chrétienté muette.
-
-Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de
-Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte
-s’était prononcé contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses
-États à l’abri de la rapacité des Croisés. Ami des lettres et des
-arts, il accueillit les Troubadours aquitains et gascons avec la plus
-grande faveur, les traita comme les poètes de la Provence même, et les
-encouragea dans la production et la propagation de leurs œuvres. Voici,
-à ce sujet, ce qu’écrivait _César Nostradamus_, l’historien le plus
-complet des poètes du Midi à cette époque:
-
-«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient
-tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits,
-qu’ils favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,--qu’on
-ne voyait journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares;
-si qu’il sembloit que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni
-se reposer à la production d’esprits élevés et d’hommes excellents et
-signalés.»
-
-A la mort du dernier Bérenger, _Charles d’Anjou_, son successeur,
-porta le premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait.
-Plus enclin à la politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne
-donna pas aux Troubadours la protection et les encouragements qu’ils
-avaient été habitués à trouver chez ses prédécesseurs. Son mariage avec
-Béatrix, non moins important pour la monarchie française que l’alliance
-de saint Louis avec l’héritière de Raymond IV, consacra définitivement
-l’ascendant du Nord sur le Midi. La langue Romane, sous l’influence du
-Français, subit une grave altération. Les œuvres des Troubadours du
-XIVe siècle en donnent une idée; on s’en convaincra en lisant les vers
-de _Bernard Rascas_, dont la facture est déjà toute française. Cette
-altération n’a fait que s’accentuer depuis.
-
-On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été
-l’expression d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait
-finir avec la perte de l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas
-moins vrai que, de Bérenger Ier à Charles III du Maine (1142-1481),
-elle a duré trois cent soixante-neuf ans. Quant au nom de _Provençale_
-qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, il s’explique
-par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et
-politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle
-représenta seule à cette époque la littérature méridionale, et il était
-bien naturel que les Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils
-entendaient mal, aient confondu sous le titre de Provençale toute la
-littérature Romane, qui n’était plus cultivée qu’en Provence lors de
-leur établissement dans le Midi.
-
-Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue
-Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été
-tiré.
-
-Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les
-uns sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang
-d’éducatrice; c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent
-aux Romains, qui eux-mêmes avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce
-fut l’Italie qui fit loi dans le domaine intellectuel, cédant ensuite
-à l’Espagne une prépondérance dont la France, sous le règne de Louis
-XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous Louis XIV, c’est
-la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature,
-domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait
-adopter par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit
-cette pléiade d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les
-monuments classiques de la littérature française.
-
-Quoiqu’il n’ait pas brillé d’un éclat aussi vif que les langues de ces
-grandes nations anciennes et modernes, le Provençal n’en a pas moins
-tenu une place très honorable dans la littérature, depuis le roi René
-jusqu’au XVIIIe siècle. Il serait difficile de désigner d’une façon
-exacte l’époque où il succéda au Roman dans le Midi. La transition,
-selon toutes les apparences, a dû commencer sous la première maison
-d’Anjou, mais la transformation n’a guère été complète qu’après le roi
-René. Suivant les documents du temps, le Provençal alors en usage était
-plus éloigné de celui de nos jours que du Roman. Cependant, puisqu’il
-faut un point de repère, on pourrait choisir comme ligne de démarcation
-entre les deux langues le règne du roi René, donnant le nom de Romane
-à celle qui se parlait avant et le nom de Provençale à celle dont on
-s’est servi depuis et qui est arrivée jusqu’à nous, évidemment altérée
-et modifiée dans sa forme, mais identique dans ses principes.
-
-A partir du roi René, le Roman-Provençal varie singulièrement. Les
-États délibèrent et présentent leurs demandes dans un dialecte altéré
-qui se rapproche de la langue vulgaire. Le roi répond tantôt en Latin,
-tantôt en Français ou en Italien, plus souvent dans un dialecte Roman
-plus voisin du Catalan que du Provençal. Ces changements continuels,
-cette versatilité, prouvent, d’une part, que la langue vulgaire, dont
-la transformation commençait à peine, ne pouvait pas encore avoir de
-caractère fixe; de l’autre, l’intention évidente du roi René de ne pas
-donner à l’une des langues qu’il parlait une sorte de suprématie sur
-les autres. Il en était arrivé même à écrire ses lettres en plusieurs
-langues. Celle que nous donnons ci-après est un amalgame de Latin,
-de Roman, de Français et de Provençal; c’est l’une des premières qui
-permettent d’étudier la modification, ou plutôt l’application de ces
-diverses langues pour la formation du Provençal. Elle est adressée à
-_Jean Allardeau_, évêque de Marseille:
-
- «DE PAR LE ROI,
-
- Moss. de Marsella e mon compère. Da porte d’alcuni poveri homini a
- moi e stato humilmente supplicato comep la supplicatione loquale
- qui interclusa ve mandamo chiaramente intenderete di alcuno loro
- errore e fallimento. Et considerato sono homi maritimi et che hanno
- de gli altri carrighi assai, ove cognoscerete sia coso di pieta p
- per quanto tocha a moi volemo loro sia in vostra Guardia. Dots al
- ponte sey lo vi giorno de jullet de l’anno MCCCCLXVIII.
-
- RENÉ.
-
-Le langage de la cour était sensiblement différent de la langue
-vulgaire; il se rapprochait davantage du Roman-Catalan, et le bon roi
-René, qui aimait le peuple et n’ignorait pas que les langues sont
-surtout formées par lui, allait, nous dit la tradition, apprendre
-et parler le Provençal chez les paysans de la campagne d’Aix, aussi
-bien que chez les négociants de Marseille. Le Provençal littéral
-et le Provençal vulgaire de cette époque laissent voir encore leur
-affinité avec la langue Romane, mais les formes grammaticales du
-premier sont plus rapprochées de cette langue, et celles du second ont
-plus d’analogie avec l’Italien. On peut s’en convaincre par les deux
-exemples suivants, tous deux du XVe siècle:
-
- ACTE DE 1473
-
- ÉTATS DE PROVENCE SOUS LE ROI RENÉ; 9 OCTOBRE 1473[88]
-
- Le nom de nostre Senhor Dieu J. C. et de la siena gloriosa mayre e de
- tota la santa cort celestial envocant loqual en tota bona et perfecta
- obra si deu envocar, car del procesit tot bon et paciffié estament
- del tres que hault et tres que excellent prince et senhor nostre lo
- rey Regnier per la gracia de Dieu rey de Jérusalem, de Aragon, de
- ambos la Sicilias, de Valencia, de Sardenha et de Corsega, duc d’Anjo
- et de Bar, comte de Barcelona et de Provensa, de Forcalquier et de
- Piémont. Thuision, deffension de aquest sieu pays de Provensa ev de
- Forcalquier, et confusion et destruction de ses ennemis.
-
- «Item supplican et la dicha majestat que la trocha dels
- blas.--Généralement en aquest pays, per ayssins que negun nos C. S.
- extraya ni fasse extrayar directament ni indirectament degun blat
- foras del dit pays per aquest an jusque a tant que las blats novels
- seans reculhis; sus formidable pena et refrenar lo pres de tals
- blots so es que non si ausa vendre otra la soma di tres florins la
- sammodo de tres quintals del pes provensal non obstants tota gratia o
- licencia obtengudo per degun et que plasso alla dicha real majestat
- consentir letras potentas sobre aquesta requesta».
-
-La lettre qu’on va lire, écrite en Provençal vulgaire, n’est citée que
-pour établir une comparaison avec la pièce précédente, qui donne le
-Provençal parlé et écrit à la cour, à la même époque.
-
- Senhe payre à vous de bon cor mi recoumandi, la present es per vous
- avisar como yeu ay resauput vostra letro en laqual mi mandas del
- cap de Besonhos, yeu ay resauput ma raubo ambe mas camysas, calcuns
- libres, del majister Johan Manuel Losquals los Ly ay donas; d’autre
- part se non agre pensat et sauput que mon mestre non ague tengut
- botiguo ni espéranço de tenir, sin non foso pas vengut en Arles a
- demorar emb’el, car jamais non tendra botiguo... Jen ais mandat à
- Bernard des Letros, eb non es vengut, car ero malades. Mathieu tirant
- az ais li passet, di que lo trobet au lihec... non autro al présent,
- voys que Dieu sie en vous, m’y recoumendares, si vos play à ma mayre,
- à ma sorre et cousins ea touts nostres bons amis.
-
- En tot vostre emble fils
- PEYRON BONPAR[89].
-
-
-Jusqu’en 1486, époque de la réunion définitive de la Provence à la
-couronne de France, le langage resta à peu près le même que sous le
-roi René. A partir de cette époque, les registres des États furent
-rédigés en double original, l’un en Français, qui était présenté
-au roi et auquel il donnait son approbation, l’autre en Provençal,
-qui était le seul exécutoire pour le pays. A partir de Henri II, le
-Français commence à avoir assez d’influence pour altérer le Provençal.
-Le sonnet de Louis Belaud sur sa sortie de prison, que nous avons cité
-précédemment, pourrait servir de spécimen pour la poésie provençale du
-XVIe siècle; on y voit, à côté du langage vulgaire de cette époque,
-des mots absolument français; ainsi sont confirmées nos observations
-sur l’influence exercée dès lors par le Français sur le langage des
-habitants de la Provence.
-
-Un morceau que l’on trouve dans tous les recueils de cantiques
-provençaux, et composé par Puech, donne une idée des œuvres poétiques
-du XVIIe siècle. Encore populaire de nos jours, il a été intercalé dans
-la pastorale de Belot, qui se joue tous les ans à Marseille, au théâtre
-Chave.
-
-Voici les deux premiers couplets de ce noël chanté par le bohémien ou
-diseur de bonne aventure, devant la crèche:
-
-I
-
- N’autres sian tres booumians
- Que dounan la boueno fortuno,
- N’autres sian tres booumians
- Que devinan tout ce que vian.
- Enfant eimable et tan doux
- Bouto, bouto aqui la croux.
- Et cadun te dira
- Tout ce que t’arribara,
- Commenco Janan
- Cependant
- De ly veire la man.
-
-II
-
- Tu sies, à ce que viou,
- Egau à Diou,
- Et sies soun Fiou tant adourable.
- Tu sies à ce que viou
- Egau à Diou.
- Nascu per iou dins lou néant;
- L’amour t’a fach enfant
- Per tout lou genre human;
- Une Viergi es ta mayre,
- Sies nat senso ges de payre
- Aquo parei dins ta man, etc. etc.
-
-Ce peu de vers permet d’attribuer à l’auteur, comme premier mérite, une
-grande facilité d’exposition. Ses personnages manient finement l’ironie
-et, sous des dehors très simples, donnent une idée assez exacte de ce
-qu’étaient ces diseurs de bonne aventure. Les noëls de Puech, réunis à
-ceux de Saboly, peuvent passer pour les meilleurs du recueil. D’Argens
-et Lamétrie avaient obtenu beaucoup de succès à la cour du Grand
-Frédéric, en chantant en petit comité celui dont nous avons transcrit
-le commencement. Puech, qui s’est borné à le traduire des _Bohémiens_
-de Lope de Vega, a passé pour en être l’auteur.
-
-Pour le XVIIIe siècle, les fables de Gros seraient toutes à citer. En
-voici une, peu connue, dans laquelle le fabuliste marseillais ne le
-cède en rien à l’immortel La Fontaine. Esprit d’observation, langage
-imagé, excellente exposition du sujet et morale ou conclusion, tout y
-concourt à mettre l’auteur au rang des premiers poètes provençaux de
-cette époque[90].
-
-LEIS RATOS ET LOU FLASCOU
-
- Dous ratouns, bouens amis, esten per orto un jour
- Dins seis galaries ourdinaris,
- Que soun granies, estagiero armaris,
- Troboun un flascoulet tapa, qu’a soun oudour
- Jugeoun plen d’oli fin; velei vaquitos en foesto;
- Si delegoun, fan tour sur tour,
- Et de l’abasima d’abor li ven en testo.
- Lou plus fouer s’apountelo au soou,
- S’esquicho, empigue, fa esquinetto;
- L’autre doou tap pren la cordetto,
- Fa fouerso, tiro et fa taut se que poou
- Per l’en pau boulega. Mai noun li’a ren à faïre
- Tous seis esforts, pecaïre;
- Amoussarien pas un calen.
- Las, fatigas prénoun alen.
- Quand l’un deis boustigous dis à l’autre: coumpaïre,
- Fasen pas réflexien que ce que fen voou ren.
- Mi ven uno milloüe pensado;
- Qu’es de rata lou tap, ensuito de saussa
- Nônestrei Coües din lou flascou et puis de leis sussa,
- Tout fa, tout ba. L’idéio es aprouvado
- Lou tap es assiegea, mountoun à l’escalado.
- Rouigon tant, qu’à la fin lou flascou es destapa.
- Fan navega lei coües, vague de lei lippa,
- Tiro lipo, lipo bouto.
- N’en leisseroun pas uno goutto,
- Engien voou mai que fouerco en qu soou s’entraina.
-
-
-La réunion à la monarchie française des anciennes provinces du Midi
-devait, comme dans la Provence proprement dite, amener la corruption
-de la langue romane. Dans la Guyenne, la Gascogne, le Roussillon,
-l’Auvergne, le Dauphiné et même dans quelques pays au-delà de la
-Loire, l’altération du langage vulgaire donna naissance aux patois,
-encore en usage aujourd’hui, modifiés, il est vrai, mais conservant
-malgré tout l’empreinte de leur origine, du Roman. Il est évident que
-leur orthographe et leur prononciation changent suivant les pays, se
-rapprochant davantage de l’ancienne langue Romane au fur et à mesure
-que l’on descend vers le Midi, son berceau. C’est ainsi que le même
-mot, dans la bouche ou sous la plume d’un Marseillais, d’un Auvergnat,
-d’un Poitevin ou d’un Bourguignon, aura toujours le même sens, mais le
-plus souvent un son et une forme différents. Un travail de classement
-des patois fut entrepris, en 1807, par le Ministère de l’Intérieur et
-continué par la Société des Antiquaires de France, qui en a consigné
-les résultats dans le sixième volume de ses mémoires. Faire ici
-l’histoire de tous les patois serait dépasser le but de cet ouvrage;
-nous nous bornerons à donner de chacun d’eux quelques notions et
-quelques morceaux, afin de démontrer leur affinité avec le Roman.
-
-La prononciation des dialectes poitevin et vendéen est généralement
-lente, monotone et accentuée. L’o change de son suivant le mot. Dans
-homme, il se prononce _houme_; dans non, _naon_. Le _t_ se fait sentir
-à la fin des mots, ainsi qu’à Toulouse et à Montpellier; sitôt se
-prononce _sitote_. Le _k_ et l’_y_ au commencement d’un mot font _tch_:
-kian (celui-ci) fait _tchian_, comme en italien. Le _gli_ s’élide
-également, comme dans cette langue; ainsi un gland ou un gliand se
-prononce _liand_, le _g_ étant presque insensible et l’_l_ mouillé.
-_Eau_ à la fin d’un mot fait _à_ ou _eâ_; chapeau, _chapeâ_; couteau,
-_couteâ_. _Er_ à l’infinitif d’un verbe se prononce _aé_; aimer,
-_aimâer_; souffler, _bouffàer_; _a eu_, passé indéfini du verbe avoir,
-se dit _at ogu_; quant aux mots dérivant des sources méridionales, ils
-sont nombreux; en voici quelques-uns, comme exemples:
-
- Ajudhaer. Aider.
- Bagoulaer. Babiller.
- Boutre. Mettre, placer.
- Buffaer. Souffler.
- Casse. Petite casserole.
- Jau. Coq.
- Jarloux. Pot.
- Mitan. Milieu.
- Méjor. Midi.
- Ou avez? Avez-vous?
- Sègre. Suivre, etc., etc.
-
-Voici une chanson vendéenne, consignée dans les _Mémoires de l’Académie
-celtique_[91], qui donne une idée du patois de la Vendée. A part
-quelques mots français, on reconnaîtra facilement les mots romans, à
-côté d’autres qui ont subi une plus ou moins grande altération.
-
-CHANSON VENDÉENNE[92]
-
- Un jor in hobant de Nuville
- M’en vindis de vers Poitâe
- Glie disant que dans kiae cartâe
- Ol y at ine taut belle ville,
- I n’ai-jà vu la ville mâe,
- Les maisons m’on avont empêchâe,
-
- J’avisis un houmm’ de piarre
- Tot au mitan d’in grand kieréa
- Glie disant qu’ol’ toit n’tre râ
- Kian qui faisait si bâe-la ghiarre
- I gli aostis bâé mon chapéâ,
- Gli ne m’aharsit srement jâ;
-
- I vis qu’ol y avait grand prâésse
- Dan ine eglise ou i entris;
- Glie se mirant boé nore ui dis
- A débagoulâer la grand-mâesse.
- Y croias qu’o srait bâe tout féet;
- D’ou diable si kien finisset.
-
- TRADUCTION.
-
- Un jour, en partant de Neuville,
- Je m’en vins de vers Poitiers.
- Ils disent que dans ces quartiers
- Il y a une si belle ville.
- Je n’ai point vu la ville, moi,
- Les maisons m’en ont empêché.
-
- J’aperçus un homme de pierre
- Tout au milieu d’un grand carrefour.
- Ils disent que c’était notre roi,
- Celui qui faisait si bien la guerre[93].
- Je lui ôtai bien mon chapeau,
- Lui ne me regarda seulement pas.
-
- Je vis qu’il y avait grand’presse
- Dans une église où j’entrai.
- Ils se mirent bien neuf ou dix
- A réciter la grand’messe.
- Je croyais que ce serait bientôt fait.
- Du diable si cela finissait.
-
-
- In d’oux avouet su sâes orailles
- Come ine espèce de souffliâe,
- O semblait à kielâe bornâe
- Là vir, boutâous nous aboglies,
- D’auquins de gli se moquiant
- A tot moment le découéffiant.
-
- Gli aviant pendus pré doux ficelles
- Come doux réchoux qui fumiant.
- Kien que dan in ptiot bot preniant
- Au fasait fumoer dé pus belle.
- Glie gli ouriant bae pocquâe pré le nâé,
- Se glie n’eût pa pris garde à sâe,
-
- Glie aviant d’aux paès d’incheque à la tâete,
- Deux mantéas d’or qui tréleusiant;
- Et les autres aviant eusrement
- In chaquin la pea d’ine bâête.
- Ol y avait in grand cabinet
- Qu’atait tot pliâé de flageoléet.
-
- Glie fasiant tot pliàé de mines,
- Torsiant la goul’, trepiant d’aux pâés.
- Pre la coue, in grand enrageâé,
- Mordait in grousse vremine.
- Daux macréas taondus corne daux œus,
- Chantiant menu come daux cheveux.
-
- TRADUCTION.
-
- L’un d’eux avait sur ses oreilles
- Comme une espèce de soufflet.
- Cela ressemblait à ces ruches
- Où nous mettons nos abeilles.
- Quelques-uns se moquaient de lui,
- A tout moment le décoiffaient.
-
- Ils avaient suspendu par des ficelles
- Comme des réchauds qui fumaient.
- Ce que dans un petit sabot ils prenaient
- Les faisait fumer de plus belle.
- Ils le lui auraient bien appliqué par le nez
- S’il n’eût pas pris garde à lui.
-
- Ils avaient, des pieds jusqu’à la tête,
- Des manteaux d’or qui brillaient
- Et les autres avaient seulement
- Un chacun la peau d’une bête.
- Il y avait une grande armoire
- Qui était toute pleine de flageolets.
-
- Ils faisaient tout plein de mines,
- Tordaient la bouche, trépignaient des pieds.
- Par la queue un grand enragé
- Mordait une grosse couleuvre;
- Des enfants tondus comme des œufs
- Chantaient fin comme des cheveux.
-
-
- Glie bragliant à pliene tâete,
- Came daux chaés qui se batiant.
- I caas, nâé, que glie se mordiant,
- I en d’aux avoueet ine baguette,
- Gli’eux fasait seign qu’glie s’tésissiant
- Mais glie an fasait, mais glie braigliant.
-
- TRADUCTION.
-
- Ils criaient à pleine tête
- Comme des chiens qui se battraient;
- Je croyais, moi, qu’ils mordaient.
- Un d’eux avait une baguette[96],
- Il leur faisait signe qu’ils se tussent.
- Plus il le faisait, plus ils criaient.
-
-
-Le Poitou s’honore à juste titre d’avoir produit le comte Guillaume IX,
-troubadour dont les œuvres furent transcrites les premières et purent
-servir de modèles aux poètes qui suivirent. Il faut compter aussi parmi
-les enfants du Poitou: Savary de Mauléon, appelé le _maître des braves
-et chef de toute courtoisie_; Macabrès, dont _la Gente Poitevine_
-a eu plusieurs éditions; Jean Drouet, apothicaire à Saint-Maixent,
-qui, entre deux ordonnances médicales, trouvait le temps d’écrire _la
-Mizaille à Tauny_ (_la Gageure d’Antoine_). Enfin, des recueils de
-noëls anciens et nouveaux, imprimés à Niort, forment un ensemble où la
-littérature patoise de la Vendée et du Poitou s’affirme souvent avec
-succès.
-
-La Saintonge, l’Aunis et l’Angoumois sont trop voisines du Poitou pour
-que leurs idiomes respectifs ne puissent pas être considérés comme de
-simples variétés. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage, afin
-de passer au Limousin. Dans cette province, le patois n’est que de
-l’ancien Roman très altéré, dans lequel se rencontrent des mots et
-quelquefois des phrases entières de bas latin. Les articles et les
-auxiliaires ont des terminaisons méridionales.
-
-L’emploi constant des voyelles à la fin des mots et l’absence de l’_e_
-muet produisent une sonorité et une harmonie qui facilitent le chant.
-Comme dans le Midi, l’accent rustique domine, lorsque les Limousins
-parlent français.
-
-Deux proverbes compléteront ces indications sommaires:
-
-_Lo pu moouvoso tsavillo de la tsareto es aquelo que fai lou may de
-brut[94]._
-
-_Oco n’es pas oub’un tombour que l’an rapello un soval estsopa[95]._
-
-Parmi ses Troubadours célèbres, le Limousin peut compter Gaucelme
-Faydit, dont nous avons déjà parlé; Bernard de Ventadour, dont
-Pétrarque fait un si gracieux éloge dans _Triomphe d’amour_; Giraud de
-Borneuil, cité par Dante; Jean d’Aubusson, Aubert, Guy d’Irisel. A
-une époque plus récente, le Limousin a produit Duclon (Dom Léonard),
-bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, auteur du _Dictionnaire
-de la Langue limousine_; J. Roux, qui a donné _la Chanson limousine_,
-_l’Épopée limousine_, texte, traduction et notes; de Lépinay et
-Godin: _Noms patois des plantes de la Corrèze_; Champeval, _Proverbes
-bas-limousins_; etc., etc.
-
-L’Auvergne se divisait en Haute et Basse-Auvergne; la première, qui
-comprend aujourd’hui le Cantal et une partie de la Haute-Loire,
-a conservé la vieille langue rustique des ancêtres avec plus de
-fidélité que la Basse-Auvergne. Ce fait tient surtout à des raisons
-topographiques. Si l’influence du Français s’est fait sentir davantage
-dans la Basse-Auvergne, c’est parce que les rapports de ses habitants
-avec les gens du Nord sont plus nombreux et suivis. Cependant les
-différences entre les deux patois portent moins sur la racine et
-l’orthographe des mots que sur leur prononciation, et certaines règles
-même sont encore restées communes à toute la province. Ainsi l’_e_
-muet, qui caractérise les terminaisons féminines en Français, est rendu
-par un _a_ bref et sourd:
-
- _Fein-na._ Femme.
- _Fi-llia._ Fille.
-
-Dans la Basse-Auvergne, la terminaison au pluriel est plus accentuée:
-
- _Las fennas._ Les femmes.
- _Las fillias._ Les filles.
-
-Le _ch_ se change en _ts_, _tsch_, soit:
-
- _Tsanta._ Chante.
- _Tsalour._ Chaleur.
- _Tschi._ Chien, etc.
-
-_J_ se prononce _dz_, _dj_; ainsi:
-
- Im _dzou_. Un jour.
- _Di-djau._ Jeudi.
-
-Dans l’Auvergne méridionale, la prononciation tend à se rapprocher
-davantage de la langue mère; on en fait surtout la remarque dans les
-mots qui expriment une augmentation ou une diminution; il en résulte
-une couleur et une harmonie que l’on ne rencontre pas ailleurs. L’on
-dit ainsi:
-
- Chapeau. _Tsapé._
- Grand chapeau. _Tsapelas._
- Petit chapeau. _Tsapelou._
-
- Homme. _Omë._ _Omenass._ _Omenou._
- Femme. _Feinna._ _Feinass._ _Feinou._
- _Feinetta._ _Feinnouna_, etc.
-
-Quelques mots ont conservé une forme qui se rapproche plus du Latin:
-
- _Adzuda_, aider, du Latin adjutum;
- _Espeita_, attendre, -- expeto;
- _Ligna_, branche, -- lignum;
- _Londa_, boue, -- lutum;
- _Puzët_, bouton, -- pusula, etc., etc.
-
-Le commencement de la _Parabole de l’Enfant prodigue_ va montrer le
-vocabulaire auvergnat mis en œuvre:
-
- _En ome aviot dous garçons, lou pè dzouïne diguet à soun païre: donna
- mé la part dé l’iéritadge qué mé reveit?_
-
- _Lon païre lour partadzed sa fourteuna._
-
- Quasques dzours après, lou dzouïne garçon ramassé soun bé, e
- partiguét per voudiaza diens un païs estrandgé, é dissipét ati tout
- ço qu’aviot en débaoutza, etc., etc.
-
-
-L’Auvergne a produit des Troubadours célèbres, parmi lesquels on peut
-citer, comme un des plus anciens, _Pierre Rogiers_, qui vivait au
-commencement du XIIe siècle. Nommons encore le _Dauphin_ et l’_évêque
-de Clermont_ dont les satires ne manquaient ni d’esprit ni d’à-propos;
-_Peyrols_, connu surtout par ses sirventes militaires en faveur des
-croisades; le _moine de Montaudon_, dont les poésies licencieuses
-devaient s’accorder bien mal avec les règles et l’austérité d’un
-cloître; aussi le voit-on jeter sa robe aux orties et courir les
-amoureuses aventures. On ne saurait oublier la belle _Castelloza_,
-femme du seigneur de Mairona, qui a laissé de très gracieuses poésies.
-Enfin, l’abbé _Caldagnès_, auteur d’un recueil de poésies auvergnates
-publié en 1733, a, dans une lettre intercalée dans l’exemplaire que
-possède la Bibliothèque nationale et portant la date de 1739, formulé
-sur le patois et la langue Française une opinion généralement admise
-aujourd’hui:
-
- Je conviens de bonne foi que la langue Auvergnate est aujourd’hui un
- vrai patois; mais j’espère que vous voudrez bien convenir avec moi
- que ce patois et le Français ont des aïeux communs. Le Français a eu
- le bonheur d’avoir été chéri de nos anciens rois; ils l’ont ennobli,
- tous les courtisans à leur exemple, et tous les beaux esprits lui
- ont rendu successivement de grands services; cependant, malgré tant
- de faveurs, il y a quatre ou cinq cents ans qu’il n’était, tout au
- plus, qu’un petit noble de campagne, à qui les élus de ce temps-là
- pouvaient fort bien disputer la noblesse, et qu’il n’était en vérité
- guère plus riche que son frère le roturier...
-
-Il faut également citer les _Poésies auvergnates_ de _Joseph Pasturel_,
-imprimées à Riom en 1733, chez Thomas, et réimprimées en 1798.
-On y remarque des notes sur l’orthographe et la prononciation de
-l’Auvergnat, et sur les progrès que faisait le Français en Auvergne à
-cette époque.
-
-Les provinces de Dauphiné et de Bresse, qui comprennent aujourd’hui
-les départements des Hautes-Alpes, la Drôme, l’Isère et l’Ain, ont
-subi l’influence du Français plus tôt que les autres, à cause de leur
-proximité avec les pays faisant partie de la monarchie française.
-Cependant la langue Romane y fut longtemps en usage; on l’y désignait
-sous le nom de _Materna_.
-
-Aujourd’hui encore, les paysans du Grésivaudan ont un idiome qui se
-rapproche beaucoup du Roman. Le patois des Hautes-Alpes a de grands
-rapports avec le Provençal et le Languedocien, et les différences
-portent plus sur la prononciation que sur l’orthographe. Un fait
-curieux à constater, c’est que ce patois se parle très purement dans
-certains pays d’Allemagne qui, probablement, servirent de refuge
-aux émigrés forcés de quitter successivement le sol natal, lors de
-la révocation de l’édit de Nantes. Le Dauphinois a de la grâce; il
-est riche en expressions pittoresques et imitatives, et sa poésie se
-prête avec beaucoup de charme aux pastorales et récits champêtres.
-Dans la bibliographie du patois du Dauphiné, par Colomb de Batines,
-nous trouvons une pièce charmante, d’un esprit délicat et gracieux,
-attribuée à Dupuy, de Carpentras, maître de pension à Nyons:
-
-LOU PARPAYOUN
-
- Picho couquin dé parpayoun,
- Vole, vole, té prendraï proun!
- Et poudre d’or su séïs alête,
- Dé mille coulour bigara,
- Un parpayoun su la viooulête
- Et pieï su la margaridète
- Voulestréjave dins un pra.
- Un enfan, pouli coume un angé,
- Gaoute rounde coume un arangé,
- Mita-nus, voulave après éou,
- Et pan!... manquave; et piei la bise
- Qué bouffave din sa camise,
- Fasié véiré soun picho quiéou...
- Picho couquin de parpayoun,
- Vole, vole... té préndrai proun!
- Anfin lou parpayoun s’arréste
- Sus un boutoun d’or printanié,
- Et lou bel enfan pér darnié
- Ven d’aisé, ben d’aïsé.--êt pieï, leste!
- Din sei man lou faï présounié,
- Alors vite à sa cabanète,
- Lou porte amé mille poutoun
- Maï las! quan drube la présoun
- Trove plu dédin seï manète
- Qué poudre d’or dé séïs alète!
- Picho couquin dé parpayoun, etc.
-
-Comme les autres provinces méridionales, le Dauphiné a fourni un
-nombre assez considérable de Troubadours et de poètes en tous genres:
-_Ogier_, qui vivait vers la fin du XIIe siècle; _Folquet de Romans_
-et _Guillaume Mayret_, qui furent, suivant la renommée, les meilleurs
-jongleurs du Viennois; _Raymond Jordan_, vicomte de Saint-Antoni, dont
-il est dit dans l’_Histoire des Troubadours_ qu’il était bel homme,
-vaillant en armes, et faisant aussi bien les vers que l’amour; _Albert
-de Sisteron_ (du Gapençois), fils du jongleur Nazur, poète, mais
-surtout musicien; _J. Millet_, qui, en 1633, fit paraître _la Pastorale
-et Tragi-Comédie de Janin_, _la Pastorale de la Constance de Philin et
-Margoton_, _la Bourgeoise de Grenoble_.
-
-Le voyage de _Racine_ dans le Midi de la France nous permet de
-connaître le jugement du grand poète français sur le dialecte de
-Valence. Sa septième lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis
-qu’il eut à subir dans ce pays dont le langage qu’il ne connaissait pas
-encore, lui paraissait composé d’Espagnol et d’Italien:
-
- J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du
- pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut
- à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de
- chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer
- les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un
- homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit.
- Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai
- autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin dans
- Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage
- mêlé d’Espagnol et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces
- deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et
- pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes
- mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à
- broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en
- ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il
- m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y a sujet
- d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je
- voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus
- en ce pays comme moi, etc., etc.
-
-Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui
-se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): _De l’Origine et de la
-Formation des dialectes vulgaires du Dauphiné_ (Valence, Borel); 1838,
-l’abbé Bourdillon: _Des Productions diverses en patois du Dauphiné et
-des Recherches sur les divers patois de cette province et sur leurs
-différentes origines_. Ce dernier ouvrage traite de l’origine des
-patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, de leur valeur
-respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. _Pierquin
-de Gembloux_ est l’auteur de l’_Histoire des patois_ et d’une étude
-intitulée: _Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe
-dans les dialectes vulgaires du Dauphiné_. On peut ajouter à cette
-liste déjà longue A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier,
-Rolland, de Ladoucette, Allemand, Lesbros, etc., etc.
-
-La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord,
-le Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du
-Bazadais; la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le
-Bigorre, Comminges et Couserons. De la comparaison des idiomes de
-ces divers pays, on peut conclure, d’une façon générale, qu’ils se
-rapprochent de l’ancienne langue romane du XIIe et du XIIIe siècle. On
-y retrouve l’harmonie, la correction et une certaine grâce, dont les
-œuvres des Troubadours de cette époque portent l’empreinte. Il faut en
-excepter le Basque, que les uns prétendent descendre du Carthaginois,
-les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, quoiqu’il
-indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très éloignée
-d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence du
-Midi.
-
-[Illustration: Nîmes: la Maison carrée.]
-
-Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la
-plus riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours
-auxquels elles sont dues, nous citerons les plus illustres: _Bertrand
-de Born_, vicomte de Hauteford, en Périgord; _Geoffroy Rudel_; _Arnaud
-de Marveil_; _Guillaume de Durfort_; _Heudes de Prades_, chanoine
-de Maguelone, dont le nom rappelle le souvenir de poésies plus que
-galantes; _Elyas de Barjols_, favori d’Alphonse II; _Elyas Cairels_,
-qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans succès,
-à la poésie; _Hugues Brunel_, de Rodez, qui fit l’admiration des
-Cours des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; _Giraud de
-Calençon_, l’habile jongleur; _Folquet de Lunel_, qui terminait son
-roman sur la vie mondaine par cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce
-roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé de quarante ans, et qui, depuis
-quarante ans, offense Dieu»; _Guillaume de Latour_, qui devint fou par
-amour; _Bertrand de Paris_, surnommé _Cercamons_, parce qu’il errait
-constamment; _Arnaud Daniel_, etc.
-
-Vers la fin du XVIIIe siècle, _Pierre Bernadau_, avocat-citoyen du
-département de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais _les Droits
-de l’homme_. Il envoya ensuite son travail au député _Grégoire_, qui
-l’avait prié de lui donner des notes sur les mœurs, les coutumes, les
-usages et la langue du Bordelais et des pays limitrophes. Personne
-n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy et d’Andrieux, ayant
-formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, se livrèrent à
-une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de leur
-fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer
-leur projet de loi. La traduction des _Droits de l’homme_, que nous
-empruntons à Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais
-sous la _Convention nationale_.
-
-
- Bordeaux, le 10 septembre,
- L’an second de la Révolution de France (1790).
-
- LOUS DREYTS DE L’OME[97]
-
- Lous deputats de tous lous Francés per lous representa et que formen
- l’Assemblade natiounale, embisatgean que lous abeous que soun dans
- lou rauïaumy et tous les malhurs puplics arribats benen de ce que
- tout lous petits particuliers que lous riches et les gens en cargue
- an oblidatlut ou mesprisat lous frans dreyts de l’ome, an resout de
- rapela lous dreyts naturels béritables, et que ne poden pas fa perde
- aux omes. Aquere declaratioun a doun esta publidade per aprene a tout
- lou mounde lur dreyts et lur débé, parlamo qu’aquets que gouberneu
- lous afas de la France n’abusen pas de lur poudé, per que cade
- citoien posque beyre quand déou se plagne s’ataquen sous dreyts, et
- per qu’aymen tous une constitutioun feyte per l’abantage de tous, et
- qu’asségure la libertat a cadun.
-
- Aess proco que lous dits deputats recounèchent et desclarent lous
- dreyts suibants de l’ome et dau citoien, daban Dious et abeque sa
- sainte ayde.
-
- PRUMEYREMEN.--Lous omes néchen et demoren libres et egaux en
- dreyts et g’nia que l’abantatge dau puplic que pot fa establi des
- distinctiouns entre lous citoiens.
-
- SÉGOUNDEMEN.--Lous omes n’an fourmat de les societats que per millou
- conserba lurs dreyts, que soun la libertat, la proprietat, la
- tranquillitat et lou poudé de repoussa aquets que lur boudren causa
- doumatge den lur haunour, lur corps ou lur bien.
-
- TROIZIÈMEMEN.--La natioun es la mestresse de toute autoritat et
- cargue de l’etzersa qui ly plait. Toutes les compagnies, tous les
- particuliers qu’an cauque poudé lou tenen de la natioun qu’es soule
- souberaine.
-
- QUATRIÈMEMEN.--La libertat counsiste à poudé fa tout ce que ne fey
- pas de tort à digun. Les bornes d’aquere libertat soun pausades per
- la loi et qui les passe dion craigne qu’un aute n’en féde autan per
- ly fa tort.
-
- CINQUIÈMEMEN.--Les lois ne diben défende que ce que trouble lou boun
- orde. Tout ce que n’es pas defendut par la loi ne pot esta empacha,
- et digun ne pot esta forsat de fa ce que ne coumande pas.
-
- CHEYZIÈMEMEN.--La loi es l’espressioun de la bolontat générale. Tous
- lous citoïens on dreyt de concourre à sa formation par els mêmes
- ou p’ra’quels que noumen à lur place p’raux Assemblades. Faou se
- serbi de la même loi tant per puni lous méchans que per protégen
- lous prâubes. Tous lous citoïens conme soun egaus par elle, poden
- prétendre à toutes les cargues pupliques, siban lur capacitat, et
- sens aute recoumandationn que lur mérite.
-
- SÉTIÈMEMEN.--Nat ome ne pot esta accusat, arrestat ni empreysounat
- que dans lous cas espliquats per les lois, et séban la forme qu’an
- prescribut, que sollicite, baille, etzécute on fey etzécuta dans
- ordres arbitraires diou esta punit sébérémen. Mai tout citoïen mandat
- ou sésit au noun de la loi diou obéir de suite; deben coupable en
- résistan.
-
- HUYTIÈMEMEN.--Ne diou esta pronounsat que de les punicious précisémen
- bien nécessaires; et not ne pot esta puni q’en bertu d’une loi
- establide et connéchude aban la faoute conmise et que sié aplicade
- coume coumben.
-
- NAUBIÈMEMEN.--Tout ome diou esta regardat inoucen jucqu’à ce que sie
- esta déclarat coupable. Sé faou l’arresta deben préne garde de ne ly
- fa not maou ni outrage. Aquels qui ly féden soufri cauqu’are diben
- esta sébéremen corrigeats.
-
- DETZIÈMEMEN.--Not ne pot esta inquiétat à cause de ses opinions, même
- concernan la religion, perbu que sous prépaus ne troublen pas l’ordre
- puplic establit per la loi.
-
- OONTZIÈMEMEN.--La communicatioun libre de les pensades es on pus
- bet dreyt de l’ome. Tout citoïen pot doun parla, escrioure, imprima
- librémen, perbu que respounde dous suites que pouyré angé aquere
- libertat den lous cas déterminats per les lois.
-
- DOUTZIÈMEMEN.--Per fa obserba lous dreyts de l’ome et dau citoïen,
- faou daus officiers puplics. Que sien presté, jutge sourdat, aco
- s’apere force puplique. Aquere force es establide per l’abantage
- de tous et noun pas per l’intret particulier d’aquels à qui l’an
- confiade.
-
- TREITZIÈMEMEN.--Per fourni à l’entretien de la force puplique, faou
- mete de les impositions su tous, et cadun n’en diou pagna sa portionn
- siban ses facultats.
-
- QUATORTZIÈMEMEN.--Lous citoïens on lou dreyt de berifia els mêmes
- ou pran moyen de lus députats qu’an noumat la nécessitat de les
- impositiouns et les acourda libremen prou besouin de l’Estat de
- marqua combien, coumen et duran qu’au tems libéran d’aqueres
- impositiouns et de beyre même coumen lou prébengut en es emplégat.
-
- QUINTZIÈMEMEN.--La sociétat a lou dreyt de demanda conte à tous lous
- agens puplics de tout so qu’an feit dens lur place.
-
- SETZIÈMEMEN.--Gnia pas de boune constitutioun dens toute societat ou
- lous dreyts de l’ome ne soun pas connéchuts et asségurats et ou la
- séparation de cade pouboir n’es pas ben establide.
-
- DARNEY ARTICLE.--Les proprietats soun une causa sacrada et oun digun
- ne pot touca sen bol. Nat ne pot en esta despouillat, exceptat quand
- lou bien puplic l’etsige. Alors fau que pareche cla qu’au besonier
- per l’abantatge commun de ce que aporten à cauque citoïen, et ly
- diben bailla de suite la balour de ce que cede.
-
-Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts
-répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte
-bordelais qu’on peut se demander si le traducteur le connaissait bien,
-ou si, à l’époque de la traduction, les habitants de Bordeaux ne
-subissaient pas, plus que les ruraux, l’influence prépondérante de la
-langue Française. Il est certain que, dans les campagnes, et en ville
-même, les gens du peuple employaient et emploient encore aujourd’hui
-des expressions absolument différentes de celles dont M. Bernadau s’est
-servi pour traduire les _Droits de l’homme et du citoyen_.
-
-La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les
-Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue
-Romane. Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de
-Simon de Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile
-leur resta ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les
-avons vus, sous Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager
-avec les poètes du pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres
-franchirent les Pyrénées ou traversèrent la mer pour être amicalement
-accueillis par les rois d’Aragon, de Castille et de Sicile. Cependant,
-les œuvres qu’ils produisirent à partir de cette époque se ressentirent
-du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient adoucir dans
-ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les brutales
-circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus cruel,
-et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore si
-vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé
-par ces paroles de _Pierre Vidal_:
-
- Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce
- pays! Lorsque j’en entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour
- un mot qu’on m’en dit, mon cœur en voudrait cent. Mon amour est tout
- entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je dois ce
- que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent[98].
-
-
-Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal
-perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait
-plus, parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour
-faire place à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent
-sa décadence profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux.
-Dans les villes, au contraire, le souvenir de la langue nationale se
-réveilla à un moment donné, et fut le point de départ d’un travail de
-recomposition. Le vieil idiome, sous l’impulsion qui lui fut donnée,
-reparut, modifié, enrichi de tournures et d’expressions nouvelles, sans
-toutefois perdre le caractère qui lui était propre. Le Toulousain, qui,
-depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois les plus harmonieux,
-c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de souvenirs. Dans ses
-mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, _Astruc_ prétend qu’à
-la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement employée
-pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, puisés
-dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette
-partie de la France méridionale.
-
-Voici un spécimen du patois de Toulouse au XIVe siècle:
-
-CANÇON DITTA LA BERTTA
-
-_Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin,
-assistat des nobles mundis de Tholosa_
-
- _A Dona Clamença._
-
- Dona Clamença, se bous plats,
- Jou bous diré pla las bertats
- De la guérra que s’es passada
- Entre pey lou rey de Léon,
- Henric soun fray, rey d’Aragon,
- E d’ab Guesclin soun camarada,
- E lous moundis qu’éren anats,
-
- E les que nou tournen jamas
- S’es qu’yen demande recompença,
- Perço que non meriti pas
- D’abe de flous de bostos mas:
- Suffis d’abe bost’ amistança.
-
- L’an mil tres cens soixante-cinq,
- Dén boule déu rey Charles-Quint,
- Passée en aquesta patria
- Noble seignou, Bertran-Guesclin,
- Baron de la Roquo-Clarin,
- Menan amb’ et gentdarmaria.
-
- L’honor, la fé, l’amor de déus,
- Erou touts lous soulis motéus
- Qu’ets portavau d’ana fa guerra
- Contra lous cruels Sarrazis[99], etc., etc...
-
-La pièce suivante, dont Goudouli est l’auteur, permettra de juger des
-changements survenus dans le patois de Toulouse vers le XVIIe siècle:
-
- Hier, tant que le Caüs, le chot é la cabéco
- Tratabou à l’escur de lours menus afas,
- E que la tristo nèyt, per moustra sous lugras,
- Del grand calel dél cél amagabo la méco,
- --Un pastourel disie:--B’é fayt uno grand péco
- De douna moun amour à qui nous la bol pas,
- A la bélo Liris, de qui l’armo de glas
- Bol rendre pouramen ma persuto buféco,
- Mentre que soun troupél rodo le communal,
- Yen soun ouna cent cops parla, li de moun mal;
- Mès la cruélo cour à las autros pastouros,
- Ah! soulél de mous éls, se jamay sur toun se
- Yen podi fourrupa dous poutets à plaze,
- Yen faré ta gintos, que duraros très houros!
-
-
-Le patois de Montpellier a quelque affinité avec l’Italien, il s’en
-rapproche assez par la prononciation de certains mots. Nous trouvons,
-dans les réponses adressées à l’abbé Grégoire lors de son enquête sur
-les patois de France, un morceau de poésie, par Auguste Rigaud de
-Montpellier, qui peut donner une idée de ce patois en 1791.
-
-L’AMOUR POUNIT PER UNA ABEIA
-
- Lou pichot diou qu’és tout puissan,
- Vechen una rosa vermeia
- Voou la culi, mais una abeia
- Lou fissa redé, et, tout plouran,
- S’encouris vité vers sa mera.
- Et yé dis, d’un air bén mouquêt:
- «Vésés, mama, qu’es gros moun det
- Una abeia, dins moun partera,
- Ven, peccaïre! de mé pouni,
- Soutapa, qué me fai souffri!»
- Vénus lou pren sur sa faoudéta,
- Souris, l’acala emb’un poutou,
- Et dis: «Moun fil, suna bestiéta,
- Pus marrida qu’un parpaïou,
- Te faï tant coïré la maneta,
- Jugea un paouquét quinté es l’estat
- D’un cor que toui traits an blassat!»
-
-Dans sa notice sur Montpellier, M. _Charles de Belleval_ donne la
-traduction patoise de la cantate du _Nid d’amour_, de _Métastase_, dont
-nous reproduisons ici quelques vers:
-
- Counouyssès la béla Liseta?
- Et bé, fugissé-là toujours:
- Lou cur d’aquéla bergèyréta
- Es ûna nizâda d’amours.
- Aqui s’én véy de touta ména;
- Un tout éscas sort dâou cruvél,
- Un âoutre né comménça à péna,
- Dé sâoupre bécâ dés per el... etc.
-
-
-Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous
-contenterons de mentionner les plus remarquables:
-
-_Garins d’Apchier_, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan;
-on le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui
-prête l’invention du _descord. Pons de Capdeuil_, célèbre par ses
-chants d’amour et ses sirventes militaires, faisait de sa demeure
-le rendez-vous de toute la noblesse de la contrée. Là se donnèrent
-des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la dame de ses pensées étant
-venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, échangea ses riches
-vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer dans une
-expédition lointaine. _Azalaïs de Procairagues_ appartenait à l’une des
-familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs
-chansons qu’elle composa en faveur de _Gui Guérujat_, fils de Guillaume
-VI, qu’elle aimait tendrement. _Pierre Raymond_, de Toulouse, dut à son
-mérite autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours
-du roi d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On
-peut encore citer _Guillaume de Balaun_, _Pierre de Barjac_, _Giraud
-Leroux_, _Perdigon_, _Nat de Mons_, _Pierre Vidal_, _Figueira_, _Arnaud
-de Carcassés_, _Clara d’Anduse_.
-
-La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc
-parlée dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous
-en extrayons ce qu’elle présente de plus remarquable: Thomas:
-_Vocabulaire des mots romans-languedociens dérivant directement du
-Grec_, 1841.--Floret: _Discours sur la «lengo Romano»_.--Laurès:
-_Poésies Languedociennes_.--Roque-Ferrier: _Poème en langage Bessau_
-(_Hérault_).--Barthès: _Glossaire botanique languedocien_.--Tandon:
-_Fables, contes en vers_ (_patois de Montpellier_).--De Tourtoulon:
-_Note sur le sous-dialecte de Montpellier_.--Mushack: _Étude sur le
-patois de Montpellier_.
-
-A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier:
-_Explication en français de la langue patoise des Cévennes_.--Boissier
-de Sauvages: _Dictionnaire languedocien-français_; cet ouvrage a eu
-plusieurs éditions.--De La Fare-Alais: _Las Castagnados, poésies
-languedociennes, avec notes et glossaire_.--Aillaud, _Remarques sur la
-prononciation nîmoise_.--D’Hombres: _Alais, ses origines, sa langue_,
-etc.--Glaize: _Écrivains contemporains en langue d’oc_.--Fresquet: _le
-Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés_.--Bigot, de
-Nîmes: _Fables_.--Reboul: _Poésies diverses_.
-
-Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les
-Troubadours et parvint à une perfection relative avant même que le
-Français eût des formes régulières. La Cour de Provence était une
-des plus brillantes de l’Europe et la langue dite _provençale_ était
-cultivée chez les autres peuples de préférence à toutes les autres.
-Mais, après le roi René, la couronne de Provence ayant été réunie
-à celle de France, la langue nationale perdit peu à peu de son
-importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et
-ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale.
-Les Troubadours de la Provence furent très nombreux; quelques-uns
-acquirent une célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à
-nous. Tel fut _Folquet de Marseille_, évêque de Toulouse. S’étant, dans
-sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs de Roquemartine, il lui dédia
-des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse lui ayant fait embrasser
-la cause de la croisade contre les Albigeois, il reparut en prêtre
-fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, donnant
-ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait
-faire justice. _Bertrand d’Alamanon_, gentilhomme d’Aix, se fit
-remarquer par ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence
-et roi de Naples, qui traita son pays en conquérant brutal, le ruina
-par ses impôts et le dépeupla par ses guerres. D’une nature droite,
-plein de courage, habile diplomate, Bertrand d’Alamanon n’épargna ni
-le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque d’Arles. _Blacas_
-et _Blacasset_, ses fils, furent tous deux des gentilshommes illustres
-par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit;
-_Sordel_, dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante
-son courage et les qualités qui firent de lui un héros. _Boniface III
-de Castellane_ fut un des plus violents satiriques du XIIIe siècle;
-Nostradamus cite plusieurs de ses chansons qui ont toutes pour refrain:
-_Bocca, qu’as dich?_ (Bouche, qu’as-tu dit?), comme une sorte de regret
-de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: _Granet_; _Raymond
-Bérenger V_, comte de Provence; _Richard de Noves_, qui écrivit en vers
-l’histoire de son temps; _Bertrand Carbonel_; _Poulet_, de Marseille,
-poète grave et correct; _Jean Estève_, dont les pastourelles gracieuses
-ne manquent pas de saveur; _Natibors_ ou _Mme Tiberge de Séranon_, la
-grâce faite femme, qui versifiait agréablement; _Raymond de Solas_;
-_Jean Riquier_, dont un grand nombre de poésies charmantes sont
-arrivées jusqu’à nous. _Arnaud de Cotignac_ et _Bertrand de Puget_
-peuvent clore cette liste déjà longue. Plus tard, nous trouvons _Louis
-Belaud de La Belaudière_; _Gros_, de Marseille; _Puget_, auteur d’un
-_Dictionnaire provençal_; _Papon_, _Considérations sur l’histoire de la
-langue Provençale_; _Carry_, de Marseille, _Dictionnaire étymologique
-du Provençal_, 1699; et, enfin, _Achard_[100], dont la grammaire et le
-dictionnaire fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal
-encore en usage de nos jours. On ne peut nier que le Provençal, comme
-les autres dialectes de la langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de
-la Provence à la France, un temps d’arrêt qui nuisit considérablement
-à son développement. Jusque-là langue nationale, il cessa d’être
-officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente que réelle.
-Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes
-encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait
-atteindre le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée
-par le peuple dans toute la Provence proprement dite; observation qui
-s’applique d’ailleurs aux dialectes des autres provinces du Midi de la
-France; ils restèrent également populaires. Les productions poétiques
-et littéraires devaient nécessairement être moins nombreuses, elles
-le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. Les œuvres
-de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de la Drôme, de Gros de
-Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de Rigaud de Montpellier,
-de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, de Daubian et de bien
-d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé sa langue, dont la
-vitalité avait su résister à tant d’événements contraires.
-
-L’_abbé Grégoire_ ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la
-Convention ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait
-_la Fédération des idiomes_. Les efforts de la Révolution, pas plus que
-les anciennes ordonnances royales sur la proscription du Provençal,
-ne réussirent à anéantir une langue parlée depuis huit cents ans;
-enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait un instituteur
-français dans chaque commune des départements frontières, eut ce
-résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français,
-tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où
-le Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et,
-depuis cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la
-langue Française et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en
-se prêtant des mots, des formes et des tournures de phrases consacrés
-par l’usage et ratifiés par le temps.
-
-
-NOTES
-
- [88] Extrait des registres _Potentia_, bibliothèque Mejanes.
-
- [89] Lettre de la fin du XVe siècle, écrite par un fils à son père.
- L’original appartenait à la collection de l’historien provençal
- Bouche.
-
- [90] Deux éditions des poésies de Gros ont été publiées à Marseille,
- l’une en 1734, l’autre en 1763. _Le Bouquet provençal_ en a inséré
- quelques-unes en 1823.
-
- [91] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. III, p. 371.
-
- [92] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. II, p. 371.
-
- [93] Louis XIV.
-
- [94] La plus mauvaise cheville de la charrette est celle qui fait le
- plus de bruit.
-
- [95] Ce n’est pas avec un tambour qu’on rappelle un cheval échappé.
-
- [96] Le chef d’orchestre.
-
- [97] TRADUCTION.
-
- LES DROITS DE L’HOMME
-
- Les députés de tous les Français, pour les représenter, et qui
- forment l’Assemblée nationale, envisageant que les abus qui sont
- dans le royaume et tous les malheurs publics arrivés viennent de
- ce que tous les petits particuliers, que les riches et les gens
- en charge ont oublié ou méprisé les francs droits de l’homme, ont
- résolu de rappeler les droits naturels véritables, et qu’on ne peut
- pas faire perdre aux hommes. Cette déclaration a donc été publiée
- pour apprendre à tout le monde ses droits et ses devoirs, afin que
- ceux qui gouvernent les affaires de la France n’abusent pas de
- leur pouvoir, afin que chaque citoyen puisse voir quand il doit se
- plaindre, si on attaque ses droits, et afin que nous aimions tous
- une constitution faite pour l’avantage de tous, et qui assure la
- liberté à chacun.
-
- C’est pour cela que lesdits députés reconnaissent et déclarent les
- droits suivants de l’homme et du citoyen, devant Dieu et avec sa
- sainte aide.
-
- PREMIÈREMENT.--Les hommes naissent et demeurent libres et égaux
- en droits, et il n’y a que l’avantage du public qui puisse faire
- établir des distinctions entre les citoyens.
-
- SECONDEMENT.--Les hommes n’ont formé des sociétés que pour mieux
- conserver leurs droits, qui sont la liberté, la propriété, la
- tranquillité et le pouvoir de repousser ceux qui leur voudraient
- causer dommage dans leur honneur, leur corps ou leur bien.
-
- TROISIÈMEMENT.--La nation est la maîtresse de toute autorité, et
- elle charge de l’exercer qui lui plaît. Toutes les compagnies, tous
- les particuliers qui ont quelque pouvoir le tiennent de la nation,
- qui est seule souveraine.
-
- QUATRIÈMEMENT.--La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne
- fait de tort à personne. Les bornes de cette liberté sont posées
- par la loi, et qui les passe doit craindre qu’un autre n’en fasse
- autant pour lui faire tort.
-
- CINQUIÈMEMENT.--Les lois ne doivent défendre que ce qui trouble le
- bon ordre. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être
- empêché, et personne ne peut être forcé de faire ce qu’elle ne
- commande pas.
-
- SIXIÈMEMENT.--La loi est l’expression de la volonté générale. Tous
- les citoyens ont le droit de concourir à sa formation par eux-mêmes
- ou par ceux qu’ils nomment à leur place par les Assemblées.
-
- Il faut se servir de la même loi, tant pour punir les méchants que
- pour protéger les pauvres. Tous les citoyens, comme ils sont égaux
- par elle, peuvent prétendre à toutes les charges publiques, suivant
- leur capacité, et sans autre recommandation que leur mérite.
-
- SEPTIÈMEMENT.--Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni emprisonné
- que dans les cas expliqués par les lois et suivant la forme
- qu’elles ont prescrite. Qui sollicite, donne, exécute ou fait
- exécuter des ordres arbitraires doit être puni sévèrement. Mais
- tout citoyen appelé ou saisi au nom de la loi doit obéir de suite;
- il devient coupable en résistant.
-
- HUITIÈMEMENT.--Il ne doit être prononcé que des punitions
- précisément bien nécessaires; et nul ne peut être puni qu’en vertu
- d’une loi établie et connue avant la faute commise, et qui soit
- appliquée comme il convient.
-
- NEUVIÈMEMENT.--Tout homme doit être regardé comme innocent jusqu’à
- ce qu’il soit (sic) déclaré coupable. S’il faut l’arrêter, on doit
- prendre garde de ne lui faire aucun mal ni outrage. Ceux qui lui
- font souffrir quelque chose doivent être sévèrement corrigés.
-
- DIXIÈMEMENT.--Nul ne peut être inquiété à cause de ses opinions,
- même concernant la religion, pourvu que ses propos ne troublent pas
- l’ordre public établi par la loi.
-
- ONZIÈMEMENT.--La communication libre des pensées est le plus beau
- droit de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer
- librement, pourvu qu’il réponde des suites que pourrait avoir cette
- liberté dans les cas déterminés par les lois.
-
- DOUZIÈMEMENT.--Pour faire observer les droits de l’homme et du
- citoyen, il faut des officiers publics. Qu’ils soient prêtres,
- juges, soldats, cela s’appelle force publique.
-
- Cette force est établie pour l’avantage de tous, et non pas pour
- l’intérêt particulier de ceux à qui on l’a confiée.
-
- TREIZIÈMEMENT.--Pour fournir à l’entretien de la force publique, il
- faut mettre des impositions sur tous, et chacun en doit payer sa
- portion suivant ses facultés.
-
- QUATORZIÈMEMENT.--Les citoyens ont le droit de vérifier eux-mêmes,
- ou par le moyen des députés qu’ils ont nommés, la nécessité des
- impositions, et de les accorder librement, suivant le besoin de
- l’État; de marquer combien, comment et durant quel temps on livrera
- ces impositions, et de voir même comment le produit en est employé.
-
- QUINZIÈMEMENT.--La société a le droit de demander compte à tous les
- agents publics de tout ce qu’ils ont fait dans leur place.
-
- SEIZIÈMEMENT.--Il n’y a pas de bonne constitution dans toute
- société où les droits de l’homme ne sont pas connus et assurés, et
- où la séparation de chaque pouvoir n’est pas bien établie.
-
- DERNIER ARTICLE.--Les propriétés sont une chose sacrée, et à
- laquelle personne ne peut toucher sans vol. Nul ne peut en être
- dépouillé, excepté quand le bien public l’exige. Alors il faut
- qu’il paraisse clair qu’on a besoin pour l’avantage commun de ce
- qui appartient à quelque citoyen, et on lui doit donner de suite la
- valeur de ce qu’il cède.
-
- [98] Pierre Vidal, troubadour de Toulouse au XIIe siècle.
-
- [99] Jean de Casavateri fait mention de cette expédition dans son
- ouvrage imprimé à Toulouse, en 1544.
-
- [100] Achard, bibliothécaire national à Marseille, né dans cette
- ville en 1751, mort en 1809.
-
-
-
-
-XII
-
- Grammaire provençale (d’après Achard) (1794).--Abrégé de grammaire
- provençale (d’après Dom Xavier de Fourvières).--Différences
- linguistiques et orthographiques entre le Provençal parlé et écrit
- avant la Révolution et le Provençal de nos jours, selon l’école
- félibréenne.--Conclusion.
-
-
-PETITE GRAMMAIRE PROVENÇALE
-
-Par C.-F. ACHARD[101]
-
-BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE MARSEILLE
-
-(_Avril 1794_)
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-DES LETTRES ET DE LA PRONONCIATION
-
-Les Provençaux emploient les mêmes lettres que les Latins et les
-Français. Ils font sonner toutes les lettres et n’aspirent pas l’_h_.
-Aussi voyons-nous que la plupart des écrivains provençaux ont retranché
-dans leurs ouvrages les lettres finales qui ne se prononcent que
-lorsque le mot est suivi d’une voyelle.
-
-
-DES VOYELLES
-
-_A._ Se prononce comme en français.
-
-_E._ Se prononce en provençal de deux manières: lorsqu’il se trouve à
-la fin des mots, il se prononce toujours comme l’_é_ fermé du français;
-il est cependant d’usage de ne pas l’accentuer; l’_è_ ouvert est
-toujours prononcé fortement, comme celui que nous indiquons par un
-accent circonflexe. Exemple: _addusés_, _venguet_, _linge_; prononcez:
-_adûze_, _vêngué_, _lingé_. Il faut même observer que l’_e_ suivi d’une
-consonne se prononce toujours de même que s’il était seul. Ainsi, dans
-le mot _venguet_, que j’ai cité, il ne faut pas dire _vangué_, mais
-_vé-ngué_, comme nous prononçons _ennemi_ et non pas _annemi_.
-
-_I._ Se prononce comme en français, et il se prononce comme en latin
-dans les monosyllabes _im_, _in_ et dans les mots qui en sont composés.
-
-_O._ Cette voyelle dans les mots a la même prononciation qu’en
-français; mais, à la fin des mots, elle remplace l’_e_ des Français.
-Ainsi il est reçu d’écrire _verguo_, qui se prononce comme _vergue_ en
-français.
-
-_U._ La voyelle _u_ n’a rien de particulier, si ce n’est qu’il faut
-prononcer _u_ dans le mot _un_ comme nous le prononçons dans le mot
-_une_ et ne pas le changer en la diphtongue _eun_, comme le font les
-Français.
-
-
-DES DIPHTONGUES, ETC...
-
-Les diphtongues sont l’union de deux voyelles qui ne forment qu’une
-syllabe. Voici les principales:
-
- _Ai_, que l’on prononce _ahi_,
- _Au_, -- -- _ahou_,
- _Ei_, -- -- _ehi_, mais par un
- _Ia_, -- -- _iha_,
- _Ié_, -- -- _ihé_, simple son.
- _Io_, -- -- _iho_,
- _Oi_, -- -- _ohi_,
-
-Les diphtongues et les quadriphthongues sont aussi usitées en provençal:
-
- _Aou_, ou _au_, prononcez: _ahou_,
- _Uou_, -- _uhou_, -- _huhou_, d’un seul
- _Ueil_, -- _uheil_, -- _hui_, son.
- _Yeou_, -- -- _hieou_.
-
-
-DES CONSONNES
-
-Les seules consonnes dont la prononciation diffère de la syntaxe
-française sont le _g_ et l’_i_ consonne. Les Provençaux prononcent
-ces lettres mouillées comme les Italiens. Il en est de même du _ch_;
-mais il est impossible de donner cette prononciation, à un homme qui
-n’a jamais entendu parler un Provençal ou un Italien, par de simples
-caractères; il ne connaîtra pas la façon de prononcer ces lettres, en
-plaçant un _d_ devant le _g_, ni un _t_ devant _ch_. Il faut, pour
-le mettre au fait, l’inviter à prononcer ces lettres très lentement,
-comme on le fait en français; qu’il observe le mouvement de la langue,
-et nous lui ferons sentir la différence. Le Français, pour prononcer
-le _g_ ou le _j_, porte le bout de la langue au palais, à peu près
-à la racine des dents de la mâchoire supérieure. Le Provençal et
-l’Italien poussent le bout de la langue jusqu’aux dents, relèvent un
-peu la langue et prononcent plus de la bouche que du gosier. Au reste,
-une seule fois qu’on entende prononcer cette lettre, on en saura
-plus qu’avec les plus longues explications. La même chose doit être
-appliquée au _ch_.
-
-Il ne faut pas oublier de dire ici que, lorsqu’un mot provençal a deux
-_l_ mouillées, on prononce comme le peuple de Paris. Ainsi _mouille_ ou
-_mouillée_ se prononce en provençal comme si l’on écrivait _mouyé_, et
-comme ceux qui parlent mal le français prononcent l’adjectif _mouillé_.
-
-
-NOTES
-
- [101] Cette grammaire fait partie du rapport que C.-F. Achard
- adressa au Comité de l’Instruction publique en l’an II de la
- République.
-
-
-CHAPITRE II
-
-DES ARTICLES
-
-L’idiome provençal a deux articles: _lou_, le, pour le masculin, et
-_la_ pour le féminin. Au pluriel, l’article _leis_, qu’on prononce
-_lei_ devant une consonne, sert pour les deux genres. L’article _lou_
-et l’article _la_ s’élident devant un mot qui commence par une voyelle;
-ainsi l’on dit _l’ai_, l’âne, et non pas _lou ai_; _l’anduecho_,
-l’andouille, et non pas _la anduecho_.
-
-Les Provençaux ne changent pas leurs terminaisons dans les
-déclinaisons; en cela nous ne différons pas de la langue française.
-Exemple:
-
- SINGULIER
-
- MASCULIN | FÉMININ
- | | |
- +-----------+ | +-----+-----+
- | | | | |
- français provençal | français provençal
- Nominatif _le_, _lou_ | _la_ _la_
- Génitif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_
- Datif _au_, _aou_ ou _au_ | _à la_ _à la_
- Accusatif _le_, _lou_ | _la_ _la_
- Vocatif _ô_, _ô_ | _ô_ _ô_
- Ablatif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_
-
- PLURIEL
- MASCULIN ET FÉMININ
- |
- +-----------------+
- | |
- français provençal
-
- Nominatif _les_ _Leis_ prononcez _Lei_
- Génitif _des_ _Deis_ -- _Dei_
- Datif _aux_ _Eis_ -- _ei_
- Accusatif _les_ _Leis_ -- _Lei_
- Vocatif _ô_ _ô_ -- _ô_
- Ablatif _des_ _Deis_ -- _Dei_
-
-Tous ces mots sont monosyllabes.
-
-
-CHAPITRE III
-
-DES NOMS
-
-Tous les noms prennent l’article devant eux, excepté les noms
-propres et ceux que l’on prend indéterminément, comme _députa_,
-_administratour_ (député, administrateur).
-
-La particule _de_ remplace souvent l’article en provençal; aussi les
-Provençaux font-ils beaucoup de provençalismes en parlant français, par
-l’habitude qu’ils ont de leur idiome. _Donnez-moi d’eau_, _de vin_,
-diront-ils, au lieu de dire: _Donnez-moi de l’eau_, _du vin_; cela
-vient de ce que le Provençal dit _dounas-mi d’aiguo_, _de vin_, etc.
-
-Il n’y a pas de règle générale pour les genres des noms; presque
-tous les mots français masculins sont du même genre dans leurs
-correspondants provençaux. Il y a cependant des exceptions: ainsi _le
-sel_ est masculin en français, et _la saou_ est féminin en provençal;
-_l’huile_ est féminin, _l’oli_ ou _l’holi_ est masculin; _le peigne_ se
-rend par _la pigno_; _le balai_, par _l’escoubo_, féminin, et quelques
-autres de même.
-
-Les terminaisons des noms varient beaucoup, de même que dans le
-français, mais elles sont presque toujours les mêmes au pluriel et au
-singulier. Ainsi _chivau_, cheval, fait au pluriel _chivaus_, et se
-prononce comme au singulier. De là vient encore que les enfants disent
-ici très communément, en parlant français: _le chevau_ ou _les chevals_.
-
-Les substantifs masculins forment quelquefois des substantifs féminins
-d’une terminaison différente. En général, les noms qui se terminent
-par une _n_ donnent un féminin en y ajoutant un _o_, qui équivaut à
-notre _e_ muet, par exemple: _couquin_, masculin, _couquino_, féminin;
-_landrin_, masculin, _landrino_, féminin.
-
-Les mots terminés en _r_ changent cette dernière lettre en la syllabe
-_so_: _voulur_, _vouluso_, féminin; _recelur_, _receluso_, féminin,
-etc...
-
-Les mots français terminés en _aire_ sont assez ordinairement terminés
-en _ari_ dans l’idiome provençal.
-
-Les adjectifs sont également très variés; ils ont un rapport direct
-avec ceux de la langue française. Ceux qui se terminent en _é_ pour
-le masculin et en _ée_ pour le féminin, se rendent en provençal
-par la terminaison _at_, _ado_: _fortuné_, _fortunée_; _fourtunat_,
-_fourtunado_.
-
-Les adjectifs terminés par un _e_ muet en français se terminent de
-même au féminin provençal, mais au masculin ils ont un _é_ fermé.
-Ainsi _invulnérable_ fait au masculin _invulnérablé_, et au féminin
-_invulnérablo_, que l’on prononce tout comme en français.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-DES PRONOMS
-
-Il y a, dans les pronoms, des observations importantes à faire sur
-la différence qui existe entre le français et le provençal. Je donne
-d’abord la déclinaison des pronoms personnels:
-
-SINGULIER
-
- Nominatif _Je ou moi_, _Yeou_.
- Génitif _De moi_, _De yeou_, sans élision.
- Datif _A moi_, _A yeou_ ou _mi_, en quelques lieux
- _me_.
- Accusatif _Moi_, _Mi_ ou _me_ et _yeou_ dans le
- pléonasme.
- Ablatif _Par moi_, _Per yeou_.
-
-_Il me conduisit moi-même: Mi menet yeou-même_ ou _m’aduguet yeou-même_.
-
-SINGULIER
-
- Nominatif _Tu_, _toi_, _Tu_.
- Génitif _De toi_, _De tu_.
- Datif _A toi_, _A tu_, ou _ti_ ou _te_.
- Accusatif _Toi_ ou _te_, _Ti_ ou _te_.
- Ablatif _Par toi_, _Per tu_.
-
-SINGULIER
-
- Nominatif ........ ............
- Génitif _De soi_, _De si_ ou de _si-même_.
- Datif _A soi_, _A si_, ou _si_ ou _se_.
- Accusatif _Soi_, _Si_ ou _se_.
- Ablatif _Par soi_, _Per si-même_.
-
-PLURIEL
-
- Nominatif _Nous_, _Nautreis_ pour _nous autres_.
- Génitif _De nous_, _De nautries_.
- Datif _A nous_, _A nautreis_ ou _nous_.
- Accusatif _Nous_, _Nautries_ ou _nous_.
- Ablatif _Par nous_, _Per nautreis_.
-
-PLURIEL
-
- Nominatif _Vous_, _Vautreis_.
- Génitif _De vous_, _De vautreis_.
- Datif _A vous_, _A vautreis_ ou _vous_.
- Accusatif _Vous_, _Vautries_ ou _vous_.
- Ablatif _Par vous_, _Per vautreis_.
-
-_Il vous a donné: v’a dounat. Il vous accuse: n’accuso._
-
-Ces exemples sont faits pour faire connaître que le provençal fait une
-élision de trois lettres devant un mot qui commence par une voyelle,
-lorsqu’il est précédé d’un pronom pluriel. Le pronom _se_ est le même au
-pluriel qu’au singulier.
-
-SINGULIER
-
- Nominatif _Lui_, _eou_. _Elle_, _ello_.
- Génitif _De lui_, _d’eou_. _D’elle_, _d’ello_.
- Datif _A lui_, _on eou_, _à elle_, _an ello_
- _à eou_, _li_; ou _li_.
- Accusatif _Lui_, _eou_ ou _lou_. _La_, _la_.
- Ablatif _Par lui_, _per eou_. _Par elle_, _per ello_.
-
-PLURIEL
-
- Nominatif _Eux_, _elleis_. _Elles_, _elleis_.
- Génitif _D’eux_, _d’elleis_. _D’elles_, _d’elleis_.
- Datif _A eux_, _an elleis_ _A elles_, _an elleis_,
- ou _li_. ou _li_.
- Accusatif _Eux_, _elleis_, _leis_. _Elles_, _elleis_, _leis_.
- Ablatif _Par eux_, _per elleis_. _Par elles_, _per elleis_.
-
-PRONOMS POSSESSIFS
-
-Les pronoms possessifs sont _mieou_, _tieou_, _sieou_, _nouestre_,
-_vouestre_; ils sont précédés de l’article et gouvernent les deux
-genres.
-
- _Lou mieou_, _la mieouno_. _Le tien_, _la tienne_.
- _Lou sieou_, _la sieouno_. _Le sien_, _le leur_,
- _la sienne_, _la leur_.
- _Lou nouestre_, _la nouestro_. _Le_, _la nôtre_.
- _Lou vouestre_, _la vouestro_. _Le_, _la vôtre_.
-
-PRONOMS DÉMONSTRATIFS
-
-Il y a deux pronoms démonstratifs: _aqueou_, qui fait au féminin
-_aquelo_, et _aquestou_, qui fait au féminin _aquesto_, c’est-à-dire
-_celui-ci_, _celle-ci_; _celui-là_, _celle-là_.
-
-PRONOMS RELATIFS
-
-_Lequel_, _laquelle_, _louquaou_, _laqualo_, se déclinent avec
-l’article; _qui_ se traduit par _qun_ ou par _que_. Ses composés sont
-_queque_, _sieque_, _quoi qu’il en soit_; _quelqu’un_, _quelqu’une_,
-_quauqu’un_, _quaouqu’uno_. Exemple: _L’homme qui vint_, _l’home que
-venguet_.--_Ce qui me surprend_, _ce que m’estouno_.--_Qui est là?_
-_Qun es aqui?_--_Qui va, qui vient?_ _Que va, que ven?_
-
-
-CHAPITRE V
-
-DES VERBES
-
-Le provençal a des verbes auxiliaires, des actifs et des passifs. On
-appelle verbe auxiliaire celui qui sert à former les temps des autres
-verbes, comme _j’ai_, _ai_; _je suis_, _sieou_.
-
-Les verbes actifs peuvent être réduits à deux conjugaisons principales,
-qui se connaissent par l’infinitif: les verbes qui se terminent à
-l’infinitif en _ar_ et ceux qui finissent en _e_ ou en _ir_.
-
-Tous les verbes en _ar_ font le participe passé en _at_. Les autres le
-font en _it_ ou en _ut_.
-
-Commençons par les verbes auxiliaires.
-
-AVER
-
-INFINITIF
-
-_Avoir_, dérivé du latin _habere_.
-
-INDICATIF PRÉSENT
-
- _Ai_, j’ai.
- _As_, tu as.
- _A_, il a.
- _Aven_, nous avons.
- _Avés_, vous avez.
- _An_, ils ont.
-
-IMPARFAIT
-
- _Avieou_, j’avais.
- _Aviés_, tu avais.
- _Avié_, il avait.
- _Avian_, nous avions.
- _Avias_, vous aviez.
- _Avien_, ils avaient.
-
-PARFAIT
-
- _Ai agut_ ou _aguersi_, j’ai eu.
- _As agut_ ou _agueres_, tu as eu.
- _A agut_ ou _aguet_, il a eu.
- _Aven agut_ ou _aguerian_, nous avons eu.
- _Avés agut_ ou _aguerias_, vous avez eu.
- _Au agut_ ou _agueroun_, ils ont eu.
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
- _Avieou agut_, j’avais eu. _Aviés agut_, tu avais eu.
-
-FUTUR
-
- _Aurai_, j’aurai.
- _Auras_, tu auras.
- _Aura_, il aura.
- _Auren_, nous aurons.
- _Aurés_, vous aurez.
- _Auran_, ils auront.
-
-IMPÉRATIF
-
- _Agues_, aie, etc.
- _Que ague_,
- _Aguen_,
- _Agues_,
- _Que aguoun_,
-
-SUBJONCTIF PRÉSENT
-
- _Que agui_, que j’aie.
- _Que agues_, que tu aies.
- _Que ague_, qu’il ait.
- _Que aguen_, que nous ayons.
- _Que agués_, que vous ayez.
- _Que aguoun_, qu’ils aient.
-
-IMPARFAIT
-
- _Aguessi_ ou _aurieou_, que j’eusse ou j’aurais.
- _Aguesses_ ou _auriés_, que tu eusses ou tu aurais.
- _Aguessoun_ ou _aurien_, qu’il eût ou il aurait.
-
-PARFAIT
-
- _Que agui agut_, que j’aie.
- _Agués agut_, que tu aies.
- _Aguet agut_, qu’il ait.
- _Aguen agut_, que nous ayons.
- _Agusé agut_, que vous ayez.
- _Aguon agut_, qu’ils aient.
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
- _Aguessi_ ou _aurieou agut_, etc. que j’eusse ou j’aurai eu, etc.
-
-FUTUR
-
- _Aurai agut_, etc. j’aurais eu, etc.
-
-INFINITIF PRÉSENT
-
- _Aver_, avoir.
-
-PARFAIT
-
- _Aver agut_, avoir eu.
-
-GÉRONDIF
-
- _Per aver_, à avoir.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
- _Ayent_, ayant.
-
-PARTICIPE PASSÉ
-
- _Ayent agut_, ayant eu.
-
-
-LE VERBE ÊTRE
-
-INDICATIF PRÉSENT
-
- _Sieou._
- _Siés._
- _Es._
- _Sian._
- _Sias._
- _Soun._
-
-IMPARFAIT
-
- _Eri._
- _Eres._
- _Ero._
- _Erian._
- _Erias._
- _Eroun._
-
-PARFAIT
-
- _Sieou estat._
- _Sies estat._
- ou _Fougueri_.
- _Fougueres._
- _Fouguet._
- _Fouguerian._
- _Fouguerias._
- _Fougueroun._
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
-_Eri estat_, _eres estat_.
-
-FUTUR
-
- _Sarai._
- _Saras._
- _Sara._
- _Saren._
- _Sarès._
- _Saran._
-
-IMPÉRATIF
-
- _Siegues._
- _Siegue._
- _Sieguen._
- _Siegués._
- _Siégoun._
-
-SUBJONCTIF PRÉSENT
-
- _Que siegui._
- _Que siegues._
- _Que siegue._
- _Que sieguen._
- _Que siegués._
- _Que siegoun._
-
-IMPARFAIT
-
- _Fouguessi._
- _Fouguesse._
- _Fouguessias._
- ou _Sarieou._
- _Sarié._
- _Sarias._
- _Fouguesses._
- _Fouguessian._
- _Fouguessioun._
- _Sariès._
- _Sarian._
- _Sarèn._
-
-PARFAIT
-
- _Que siegui estat._
- _Siegues estat_, etc.
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
- _Fouguessi estat_ ou _Sarieou estat_, etc.
-
-FUTUR
-
- _Sarai estat_
- _Saras estat_, etc.
-
-INFINITIF PRÉSENT
-
- _Estre_ ou _esse_.
-
-PARFAIT
-
- _Estre estat._
-
-On voit que l’auxiliaire _aver_ n’entre pas dans la conjugaison
-provençale du verbe _estre_. C’est ce qui nous fait entendre le
-provençalisme impardonnable: _Je suis été_, pour dire: _J’ai été_.
-
-
-TABLEAU DES CONJUGAISONS DES VERBES ACTIFS
-
- 1re Conjugaison 2e Conjugaison
- Verbe _Adoûrar_ Verbe _Estendre_
-
-INDICATIF PRÉSENT
-
- _Adôri._ _Estêndi._
- _Adôres._ _Estêndes._
- _Adôro._ _Estende._
- _Adourân._ _Estênden._
- _Adoûras._ _Estêndes._
- _Adôrun._ _Estêndoun._
-
-IMPARFAIT
-
- _Adourâvi._ _Estendieou._
- _Adourâvis._ _Estendies._
- _Adourâvo._ _Estendié._
- _Adourâviau._ _Estendian._
- _Adourâvias._ _Estendias._
- _Adourâvoun._ _Estendiau._
-
-PARFAIT
-
- _Ai adourat._ _Ai estendut._
- _As adourat, etc._ _Etc..._
- ou _Adourèri_. ou _Estenderi_.
- _Adourères._ _Estenderes._
- _Adoûret._ _Estendet._
- _Adourerian._ _Estenderian._
- _Adourerias._ _Estenderias._
- _Adoureroun._ _Estenderoun._
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
- _Avieou adourat_, _Avieou estendut_,
- _Aviès adourat, etc._ _Aviès estendut, etc._
-
-FUTUR
-
- _Adourarai._ _Estendrai._
- _Adouraras._ _Estendras._
- _Adourara._ _Estendra._
- _Adouraren._ _Estendran._
- _Adourarés._ _Estendrés._
- _Adouraran._ _Estendran._
-
-IMPÉRATIF
-
- _Adoro._ _Estende._
- _Qu’adôro._ _Qu’estende._
- _Adouren._ _Estenden._
- _Adouras_. _Estendés._
- _Qu’adoroun._ _Qu’estendoun._
-
-SUBJONCTIF PRÉSENT
-
- _Qu’adori._ _Qu’estendi._
- _Qu’adorés._ _Qu’estendes._
- _Qu’adore._ _Qu’estende._
- _Qu’adouren._ _Qu’estendessian._
- _Qu’adourés._ _Qu’estendés._
- _Qu’adoroun._ _Qu’estendoun._
-
-IMPARFAIT
-
- _Qu’adouressi_, _Qu’estendessi_,
- _Qu’adouresses_, _Qu’estendesses_,
- _Qu’adouresse_, _Qu’estendesse_,
- _Qu’adouressian_, _Qu’estendessian_,
- _Qu’adouressias_, _Qu’estendessias_,
- _Qu’adouressoun_, _Qu’estendessoun_,
- ou _Qu’adourarieou_, ou _Qu’estendrieou_,
- _Qu’adourariés_, _Qu’estendariés_,
- _Qu’adourarié_, _Qu’estendarié_,
- _Qu’adourarian_, _Qu’estendarian_,
- _Qu’adourarias_, _Qu’estendarias_,
- _Qu’adourarien_, _Qu’estendarien_.
-
-PASSÉ
-
- _Que agui adourat_, etc. _Que agui estendut_, etc.
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
- _Que aguessi adourat_, etc. _Que aguessi estendut_, etc.
- ou _Aurieou adourat_, etc. ou _Aurieou estendut_, etc.
-
-FUTUR
-
- _Aurai adourat_, etc. _Aurai estendut_, etc.
-
-INFINITIF PRÉSENT
-
- _Adourar_, _Estendre_.
-
-PASSÉ
-
- _Aver adourat_, _Aver estendut_.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
- _Adourant_, _Estendent_.
-
-Le passif se conjugue par l’auxiliaire _estre_ en ajoutant le participe
-passif _adourat_, _estendut_, etc... _Sieou adourat_, _sieou estendut_,
-etc...
-
-On a vu que la seule différence de terminaison des verbes se trouve
-dans l’imparfait, où les verbes qui ont l’infinitif en _ar_ font ce
-temps en _avi_ et ceux qui ont une autre terminaison font l’imparfait
-en _ieou_. D’après cela, il est facile de connaître les conjugaisons
-provençales. Il est bien quelques verbes irréguliers; mais, comme
-ils ont un rapport direct avec leurs correspondants français, il est
-inutile d’en faire mention ici.
-
-
-SECONDE PARTIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-La synthèse de la langue provençale a tant de rapports avec la
-française qu’il n’y a point de règles à donner, mais seulement des
-observations à présenter sur les tournures des phrases.
-
-DES ARTICLES
-
-On met quelquefois l’article avant l’adjectif au lieu de le mettre
-avant le substantif. C’est une chose qui nous est commune avec les
-Grecs, et certainement c’est d’eux que nous tenons cette façon de nous
-exprimer: _lou mieou béou_, _mon beau_; _lou mieou bel enfant_, _mon
-bel enfant_; _lou sieou fraire_, _son frère_, etc.
-
-DES NOMS
-
-J’ai dit plus haut que les noms ne changeaient pas de terminaison dans
-les nombres et qu’il était même reçu de ne pas ajouter l’_s_ final
-pour désigner le pluriel, à moins que le mot suivant ne commence par
-une voyelle. Mais cette règle n’est pas encore générale; on dit bien
-_leis ais_, prononcez _lei zai_; mais on ne dit pas _les ais avien_ en
-prononçant _lei-zai zavien_, mais _lei-zai-avien_; en sorte qu’il faut
-nécessairement entendre parler le provençal ou l’écrire comme on le
-parle. C’est un défaut de la langue, défaut qui ne doit pas surprendre
-ceux qui savent que les idiomes vulgaires n’ont pas de règles bien
-certaines, et que l’usage est la première de ces règles. Les Provençaux
-ne connaissent pas de mot qui forme seul un comparatif. C’est une faute
-de dire en provençal: _milhour que l’autre, piegi que vous: meilleur
-que vous, pire que vous_; il faut dire _plus milhour_, _plus piegi_, ce
-qui, en français, serait un pléonasme détestable.
-
-
-CHAPITRE II
-
-DES PRONOMS
-
-Les pronoms personnels se sous-entendent toujours devant les verbes,
-comme on l’a vu dans les conjugaisons que j’ai placées en leur lieu.
-Ainsi on dit _vendrai_, _je viendrai_; _esveray_, _il est vrai_, etc.
-
-Lorsqu’on parle de plusieurs personnes, on emploie toujours le pronom
-_soun_, _sa_, comme s’il ne s’agissait que d’une seule: _ils viennent
-de leur maison de campagne_, _venoun de sa bastido_.
-
-De même, l’on dit pour les deux nombres: _li ai dounat_, _je lui ai_ ou
-_je leur ai donné_; _li digueri_, _je lui_ ou _je leur ai dit_, etc.
-
-Lorsqu’on parle indéterminément de quelque chose, on emploie la
-particule _va_ au lieu de l’article _lou_, _le_, etc. Exemple: _Le
-croyez-vous?_ _Va crésez?_ ou _va créseti? Je le ferai, va farai_.
-Mais, s’il était question d’une personne, on dirait: _lou veiray_, _je
-le verrai_.
-
-L’adverbe relatif _y_, qui signifie _en cet endroit-là_, s’exprime
-en provençal par _li_: _Veux-tu y aller? Li voues anar? J’(y) irai,
-l’anaraï_; _passes-y_, _passos-li_; _prends-y garde_, _pren li gardo_.
-
-Le relatif _qui_ s’exprime par _qun_ toutes les fois qu’il y a
-interrogation: _Qun piquo?_ _Qui frappe?_ Mais, dans le cours d’une
-phrase, il se rend par le mot _que_: _aqueou que douerme_, _celui
-qui dort_; _lou cavaou_ ou _lou chivaou que vendra_, _le cheval qui
-viendra_.
-
-
-CHAPITRE III
-
-DES VERBES
-
-Le nominatif précède toujours le verbe; cependant j’ai souvent entendu
-les gens de la campagne, et surtout les enfants, dire: _a dich moun
-paire_, pour _moun paire a dich_.
-
-Le verbe _Estre_, _Être_, s’emploie ordinairement comme gouvernant
-l’accusatif _si je fusse_ (_sic_) _en leur place_, _se fouguessi
-elleis_. On dit aussi _se fougueissi d’elleis_ en sous-entendant _en
-plaço_.
-
-Les infinitifs forment tout autant de noms substantifs: on dit _lou
-proumenar_ pour _la proumenado_, _lou dourmir_ pour _lou souen_,
-etc... Il semble même que cette façon d’exprimer les choses est plus
-énergique.
-
-Il est d’usage encore d’employer le pronom _si_, se à la première
-personne du pluriel: _nous nous reverrons_, _si vereins_;
-_allons-nous-en_, _s’en anan_ ou _Enanen s’en_.
-
-On dit aussi: _sau pas ce que si fa_, _il ne sait pas ce qu’il
-fait_; _quelle heure est-il?_ _quant soun d’houro?_ Ce qui signifie
-littéralement: _combien est-il d’heures?_
-
-Je ne dirai rien des adverbes et des prépositions, mais il y aurait
-encore beaucoup de choses à dire sur les tournures des phrases. J’ai
-cru qu’il ne serait pas hors de propos de donner une courte notice de
-la poésie provençale et de citer quelques morceaux qui n’ont pas été
-livrés à l’impression.
-
-L’auteur (comme exemple) donne un quatrain de Toussaint Gros, _sur la
-Mort_; il cite la _Bourrido deis Dious_, de Germain, et un extrait du
-_Nouveau Lutrin_, par d’Arvieux.
-
-
-DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES ENTRE LE PROVENÇAL
-PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS,
-SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN
-ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES
-
-Les nombreux exemples que nous avons donnés de la poésie provençale
-nous dispensent de citer dans cet ouvrage des extraits, forcément
-incomplets et qui n’ajouteraient rien à la beauté de la langue. Mais
-ce que nous avons cru nécessaire de ne pas omettre, comme nous l’avons
-dit précédemment, c’est un aperçu grammatical du Provençal tel qu’on
-l’écrit et qu’on le parle aujourd’hui, d’après la méthode de la
-nouvelle école félibréenne, en parallèle avec la grammaire d’Achard,
-qui date des premières années du siècle dernier. Le lecteur pourra,
-par lui-même, constater les différences qui existent entre les deux
-orthographes et se faire une opinion, au point de vue linguistique et
-orthographique, sur les œuvres qui ont précédé le mouvement félibréen
-et celles qui l’ont suivi.
-
-
-ALPHABET PROVENÇAL USITÉ DE NOS JOURS[102]
-
-L’alphabet provençal aujourd’hui en usage se compose de vingt-trois
-lettres; l’_y_ et l’_x_ supprimés formaient la vingt-quatrième et la
-vingt-cinquième avant la réforme orthographique.
-
-_A_ garde le son qu’il a en français; _B_ également, mais ne se
-prononce pas à la fin des mots, comme _plumb_, plomb.
-
-_C_ ne diffère de la prononciation française que lorsqu’il est suivi
-d’un _h_. Ainsi le mot chien s’écrit _chin_, et se prononce _tsin_.
-Cependant cette prononciation est plutôt vauclusienne que marseillaise.
-A Marseille, en effet, on écrit et on prononce _chin_.
-
-Le _D_, comme en français. Ainsi que le _b_, il ne se prononce pas à la
-fin des mots: _verd_, vert.
-
-L’_E_, dans la grammaire d’Achard, ne devait pas, suivant l’usage
-observé jusqu’à la Révolution, être accentué; aujourd’hui, sans accent
-ou avec un accent aigu, il se prononce comme l’_e_ ouvert français.
-Ainsi _devé_, devoir, _teté_, sein, sonnent comme cité, vérité.
-
-L’_E_ est ouvert s’il est suivi d’une consonne, comme dans _terro_,
-terre, et encore s’il est surmonté d’un accent grave, comme dans
-_venguè_, il vint. Il est faible à la fin des mots: _te_, toi; fort
-dans les monosyllabes: _vese_, je vois.
-
-_F_, pour _efo_, comme en français.
-
-_G_, placé devant les voyelles _a_, _o_, _u_, est dur, comme dans
-_goi_, boiteux; _gau_, coq; _degun_, personne; mais, devant un _e_ ou
-un _i_, il se prononce comme le _z_ italien: soit _gibous_, bossu, que
-l’on prononce _dzibous_. Toutefois, cette dernière prononciation n’est
-pas usitée dans les Bouches-du-Rhône, où l’on continue à dire gibous,
-comme s’il était écrit _djibous_.
-
-_H_, en provençal _acho_, n’est aspirée que dans quelques
-interjections: _ho! ha! hoù! hoi! hèi!_ On l’emploie également
-pour rendre le son _ch_ comme dans _charpa_, gronder, et remplacer
-l’ancienne forme _lh_ pour séparer deux voyelles, ainsi: _famiho_,
-famille; _abiho_, abeille; _Marsiho_, Marseille.
-
-_I_ se prononce comme en français: _camiso_, chemise; mais, dans les
-monosyllabes _im_ et _in_, il prend en provençal la prononciation
-latine; _simplo_, simple, _ansin_, ainsi; _cinsaire_, priseur;
-_timbre_, timbre.
-
-Il y a aussi l’_i_ fort et l’_i_ faible: _pali_, pâlir; _pàli_, dois.
-
-Le _J_ devant l’_e_ et l’_i_ se prononce comme le _g_ ou le _z_ dans
-le provençal rhodanien: _jamai_, pour _dzamai_, jamais; _genesto_,
-_dzenesto_, genêt. A Marseille, on prononce _jamai_, _ginesto_.
-
-_K_ est peu ou pas usité en provençal, on le remplace généralement par
-_c_, _qu_ et _ch_, suivant les cas.
-
-_L_ ou _élo_, comme en français; deux _l_ précédées de la voyelle _i_
-ne se prononcent pas. Ainsi: mouillé se prononce, en provençal, _mouyé_.
-
-_M_ ou _émo_, comme en français. Cette lettre équivaut à l’_n_ devant
-un _b_ ou un _p_.
-
-_N_ ou _éno_, comme en français.
-
-_O_, comme en français dans le corps des mots, mais remplace l’e
-français à la fin de quelques-uns. Exemple: _Prouvenco_, Provence; la
-_peissounièro_, la poissonnière.
-
-_P._ En provençal, la forme _ph_ est remplacée par _f_: _farmacian_,
-pharmacien.
-
-_Q_ conserve le son du _k_ français: _que_, que; _quitran_, goudron.
-
-_R_ ou _ero_ se prononce comme en français.
-
-_S_ ou _esso_ également. Deux _s_ en provençal remplacent l’_x_
-français. Ainsi Maximin se prononce et s’écrit: _Meissemin_; exemple,
-_eissèmple_.
-
-_T_ ou _té_ conserve toujours en provençal le son dur, même lorsqu’il
-précède un _i_ suivi d’une voyelle: _carretoun_, petite charrette;
-_conventialo_, religieuse; _t_ dans la fin des mots ne se prononce pas:
-_nougat_, nougat.
-
-_U_ ne se prononce pas exactement comme en français. Dans le mot
-_un_, on le fait sonner comme dans _une_, tandis qu’en français il
-se change en la diphtongue _eun_. Dans le cas où l’_u_ est précédé
-des voyelles _a_, _e_, ou d’un _o_ accentué, il se prononce comme en
-italien; exemple: _oustaù_, maison, que l’on prononce _oustaou_ suivant
-l’ancienne orthographe; _néu_, neige, _ne-ou_, _pôu_, pour _poou_, sont
-dans le même cas.
-
-_V_, _vé_, se prononce comme en français ainsi que le _z_, _izido_.
-
-
-DIPHTONGUES
-
-Les diphtongues servent à unir deux voyelles ne formant qu’une syllabe.
-
-Les cinq voyelles forment en provençal plusieurs diphtongues; ainsi:
-
- _Ai_, qui se prononce: _aï_.
- _Ei_, -- -- _eï_.
- _Oi_, -- -- _oï_.
- _Au_, -- -- _aou_.
- _Eu_, -- -- _èou_.
-
-Exemples:
-
- _Aigo_, eau, se prononce d’une seule émission: _aïgo_.
- _Rèi_, roi, -- -- _rèï_.
- _Galoi_, joyeux, -- -- _galoï_.
-
-Avant la réforme orthographique, ces diphtongues s’écrivaient comme on
-les prononçait.
-
-Comme _triphtongues_, les cinq voyelles donnent:
-
- _Iau_, dans _niau_, éclair.
- _Iai_, -- _biais_, manière de faire.
- _Ièi_, -- _pièi_, puis.
-
-Ces triphtongues se prononcent également par un simple son.
-
-
-L’ACCENT TONIQUE
-
-L’accent tonique est la base de la prononciation du provençal. Dans les
-mots terminés par _e_ ou par _o_, il doit se porter sur la pénultième,
-ainsi: _capello_, chapelle, se prononce _capélo_; _campana_, cloche,
-_campàno_; il se porte sur toute syllabe accentuée: _armàri_, armoire.
-
-Dans les mots terminés par _a_ et _i_, il se porte sur la dernière
-syllabe: _verita_, vérité; _sournaru_, sournois; _durbi_, ouvrir. Mais,
-dans le cas où la dernière syllabe terminée en _i_ est précédée d’une
-syllabe qui porte un accent, l’_i_ devient muet, comme dans _barri_,
-rempart.
-
-Si le mot est terminé par une consonne, on appuie plus fortement sur la
-dernière syllabe: _auceloun_, petit oiseau.
-
-Dans les diphtongues, on doit appuyer sur la première voyelle: _l’ai_,
-l’âne, se prononce _àï_.
-
-Dans le dialecte marseillais, la prononciation est souvent différente
-de celle du rhodanien. Ainsi la voyelle _o_ se change souvent en _oue_;
-exemples:
-
- _Font_, fontaine, fait fouent.
- _Cor_, cœur, -- couer.
- _Colo_, colline, -- coueli.
-
-_U_ se change en _ue_ quelquefois, comme dans: _adurre_, apporter,
-_aduerre_.
-
-_Io_ se change en _ue_: _fio_, feu, fait _fue_; _agrioto_, cerise, fait
-_agrueto_.
-
-_Ioù_ fait _uou_: _bioù_, bœuf, _buou_; _aurioù_, maquereau, _auruou_.
-
-_Ioun_ se change en _ien_: _nacioun_, nation, fait _nacien_;
-_religioun_, religion, _religien_; _incarnacioun_, incarnation,
-_incarnacien_.
-
-
-DE L’ARTICLE
-
-Voici le tableau des articles en provençal singulier, en français et en
-provençal pluriel:
-
- _Lou_, _la_, -- le, la, -- _li_, _les_,
- _Doù_, _de la_, -- du, de la, -- _di_, _des_,
- _Au_, _à la_, -- au, à la, -- _i_, _aux_,
- _De_, -- du, de la, -- _de_, _des_.
-
-Dans le dialecte marseillais, _li_, _di_, _i_ font _lei_, _dei_, _ei_,
-au singulier, et _leis_, _deis_, _eis_, au pluriel.
-
-L’_article_, en provençal, s’emploie comme en français devant les noms
-communs. Il y a exception dans les proverbes, dans les énumérations et
-quand des noms se trouvent liés à certains verbes.
-
-On l’emploie également devant les noms propres des personnes
-généralement connues, et dans un sens familier: _la Marietto_, la
-petite Marie; devant le nom d’un personnage jouissant d’une certaine
-célébrité, il trouve aussi son emploi: _Victor Gélu es lou Bérengier de
-Marsiho_, Victor Gélu est le Bérenger de Marseille.
-
-
-DU NOM
-
-Il y a en provençal trois sortes de noms: le nom commun, le nom propre
-et le nom collectif.
-
-Exemples de noms communs: _l’oustaù_, la maison; _l’escalo_, l’échelle;
-_lou chin_, le chien.
-
-Exemples de noms propres: _Anfos_, Alphonse; _José_, Joseph;
-_Goundran_, Gontran.
-
-Le nom de famille chez la femme affecte la forme féminine; on dira:
-_Goundrano_, et la forme diminutive chez l’enfant, que l’on appellera
-_Goundranet_.
-
-Exemples de noms collectifs: _la pinèdo_, bois de pins; _la
-mélouniéro_, champ de melons; etc.
-
-Les noms terminés par un _o_ sont généralement féminins; il y a
-toutefois exception pour les noms propres d’hommes, d’animaux mâles, de
-science et de certaines professions.
-
-_La cadiero_, la chaise; _la telo_, la toile, sont des noms communs
-féminins. Les noms qui se terminent par un _n_ deviennent féminins en y
-ajoutant un _o_: _couquin_, _couquino_; ceux terminés en _r_ changent
-cette lettre en la syllabe _so_: _voulur_, _vouluso_.
-
-Les noms terminés par un _e_ sont généralement du masculin: _ome_,
-homme; _pese_, pois.
-
-Les terminaisons en _cioun_ sont féminines: _nacioun_, nation;
-_donacioun_, donation; _creacioun_, création.
-
-Les terminaisons par _ta_ sont féminines: _carita_, charité.
-
-Celles en _aire_ et en _adou_ sont masculines: _pagaire_, _pagadou_,
-payeur; _pescaire_, _pescadou_, pêcheur.
-
-Enfin les noms collectifs terminés en _rès_, _arès_, _eirés_, _un_,
-_au_, sont du masculin.
-
-Il y a dans le dialecte marseillais quelques variations dans ces
-diverses règles. Ainsi les mots terminés en _e_ ou en _o_ ou rhodaniens
-se terminent par un _i_ en marseillais. Ainsi _juge_, juge, fait
-_jùgi_; _justico_, justice, fait _justiçi_.
-
-Ceux en _ouso_ se changent en _ouo_; _urouso_, heureuse, fait _urouo_.
-
-Dans le provençal actuel, l’s a disparu en tant que marque du pluriel.
-C’est par l’article qu’on reconnaît cette marque. On dit et on écrit
-ainsi: _l’ome_, l’homme, au singulier; _lis ome_, au pluriel; etc., etc.
-
-La langue provençale est riche en augmentatifs et en diminutifs.
-
-Les augmentatifs donnent une idée de force et de grandeur, ils se
-terminent en _as_ au masculin et en _asso_ au féminin. Ainsi: _oustaù_,
-maison, devient _oustalas_; _ome_, homme, _oumanas_.
-
-Quelquefois, on se sert d’un augmentatif comme terme de mépris. On
-dira de quelqu’un qui aura des manières communes et grossières: _ès un
-pastras_, augmentatif de _pastre_, berger. Pour un homme sale: _ès un
-pourcassas_.
-
-Les diminutifs sont employés comme termes d’amitié et aussi pour
-exprimer l’idée de quelque chose de joli, de mignon. Au masculin, ils
-se terminent en _oun_, _et_, _ot_, _in_; au féminin, en _ouno_, _eto_,
-_oto_, _ino_. Ainsi on dira: d’une chemise, _camiso_, _camisoun_,
-_camisoto_; _auceloun_, petit oiseau, _aucelet_; _chato_, jeune fille,
-_chatouno_, _chatouneto_.
-
-
-DES ADJECTIFS
-
-Les adjectifs, en provençal, sont tout aussi variés qu’en français,
-et, comme les noms, quand ils sont qualificatifs, peuvent subir une
-désinence augmentative ou diminutive. On dit ainsi d’un enfant doux et
-sage: _ès brave_, _ès bravas_, _ès bravet_, _ès bravihoun_.
-
-Le genre se forme au masculin en ajoutant la lettre _o_, qui remplace
-l’_e_ en français et l’_a_ espagnol et italien: aimable, _amablo_;
-bonne, _buèno_; gracieux, _gracioso_; fortuné, _fourtunad_, et
-fortunée, _fourtunado_.
-
-Il est cependant des cas où l’adjectif, terminé par un _e_ muet
-en français, se termine en provençal par un _e_ ouvert. Ainsi:
-invulnérable fait au masculin provençal _invulnérable_, et au féminin
-_invulnérablo_.
-
-Les adjectifs qui, en provençal, se terminent au masculin par:
-
- _Aú_ font au féminin _Alo_.
- _Aire_ -- -- _Arello_ ou _eiris_.
- _Adou_ -- -- _Adouiro_.
- _Eire_ -- -- _Erello_ ou _eiris_.
- _En_ -- -- _Enco_.
- _Eû_ -- -- _Ello_.
- _Ieu_ -- -- _Ivo_ ou _ilo_.
- _I_ ou _ique_ -- -- _Ico_.
- _I_ ou _it_ -- -- _Ido_.
- _Ou_ -- -- _Olo_.
- _U_ -- -- _Udo_.
-
-Comme le nom, l’adjectif ne prend pas la forme du pluriel quand il est
-placé après un nom pluriel. Ainsi, on dira: _l’ome brave_, _lis ome
-brave_, les hommes sages.
-
-Placé avant un nom pluriel, l’adjectif s’accorde avec ce nom et prend
-le pluriel: _la bello chato_, _li bélli chato_: la belle et les belles
-filles.
-
-Dans le dialecte de Marseille les terminaisons en _i_ et en _is_ se
-changent en _ei_ et _eis_. On dira donc ici: _lei béllei chato_, les
-belles filles.
-
-Ne donnant ici qu’un abrégé de grammaire, nous passerons rapidement sur
-les adjectifs numéraux, possessifs et démonstratifs.
-
-Pour les premiers, on dit:
-
- _Un_, _uno_ pour Un, une.
- _Dous_, _dos_ -- Deux.
- _Tres_ -- Trois.
- _Quatre_ -- Quatre.
- _Cinq_ -- Cinq.
- _Sieis_ -- Six.
- _Sèt_ -- Sept.
- _Vue_ -- Huit.
- _Noû_ -- Neuf.
- _Dès_ -- Dix.
- _Vounge_ -- Onze.
- _Douge_ -- Douze, etc., etc., puis
- _Proumié_ -- Premier.
- _Seound_ -- Second.
- _Tresen_ -- Troisième, etc.
-
-Quant aux adjectifs possessifs, ils font au masculin singulier:
-
- _Moun._ Mon.
- _Toun._ Ton.
- _Soun._ Son.
- _Nostre._ Notre.
- _Vostre._ Votre.
- _Soun._ Leur.
-
-Au féminin, ils font:
-
- _Ma._ Ma.
- _Ta._ Ta.
- _Sa._ Sa.
- _Nostro._ Notre.
- _Vostro._ Votre.
- _Sa._ Leur.
-
-Au pluriel:
-
-_Mi_, mes. _Ti_, tes. _Si_, ses. _Nostre_ ou _nostro_, nos. _Vostre_ ou
-_vostro_, vos. _Si_, leurs.
-
-Les adjectifs démonstratifs sont:
-
- Au masculin. Au féminin.
- _Aquèu._ Ce _Aquelo._ }
- _Aquest._ Cet _Aquesto._ } Cette.
- _Est_ ou _este_. Cet _Esto._ }
-
- Au pluriel.
- _Aquéli._ _Aquesti._ _Èsti._
-
-Pour le dialecte marseillais, même remarque que précédemment:
-
- _Mi_, _ti_. _Si_, _aquèsti_. _Aquèli_, _èsti_.
- font _Mei_, _tei_. _Sei_, _aquestei_. _Aquèlei_, _èstei_.
-
- _Nostre_, _Nostro_, _Vostre_, _Vostro_.
- font _Noste_, _Noueste_, _Vosto_, _Vouesto_.
-
- et { _Voste_ }
- { _Vosto_ } fait _Voueste_ et _Vouesto_.
- _Nôsti_ -- _Nouèstei_.
- _Vôsti_ -- _Vouèstei_.
-
-
-DES PRONOMS
-
-Les pronoms personnels sont, pour la première personne:
-
- _Ièu_, je, moi.
- _Me_, me, moi.
- _Nous_, nous.
- _Nous aùtro_, nous autres.
- ou _Noutre_, _Nautro_, nous.
-
-Deuxième personne:
-
- _Tu_, tu, toi.
- _Te_, te, toi.
- _Vous_, vous.
- _Vous autre_, _vous autro_. }
- ou _Vautre_, _Vautro_. } pour vous.
-
-Troisième personne:
-
- _Eù_, il, lui.
- _Élo_, elle.
- _Éli_, ils, eux, elles.
- _Lou_, _la_, le, la.
- _Li_, _lei_, les.
- _Iè_, lui, leur, y.
- _Se_, se, soi.
- _En_, en, de lui, d’elle, d’un, d’elles.
-
-Les pronoms _ieù_, _tu_, _eù_, _nous_, _vous_, _éli_ se suppriment
-généralement devant les verbes. On dit ainsi:
-
- _Rènde_ et non _ieù rende_.
- _Rèndes_ -- _tu rèndes_.
- _Rènd_ -- _eù rend_.
- _Rendên_ -- _nous rendèn_.
- _Rendès_ -- _vous rendès_.
- _Rèndon_ -- _éli rendon_.
-
-Les pronoms possessifs sont:
-
- Au masculin singulier:
-
- _Lou mieù._ Le mien.
- _Lou tieù._ Le tien.
- _Lou sieù._ Le sien.
- _Lou nostre._ Le nôtre.
- _Lou vostre._ Le vôtre.
- _Lou sieù._ Le leur.
-
- Au masculin pluriel:
-
- _Li mieù._ Les miens.
- _Li tieù._ Les tiens.
- _Li sieù._ Les siens.
- _Li nostre._ Les nôtres.
- _Li vostre._ Les vôtres.
- _Li sieù._ Les leurs.
-
- Féminin singulier:
-
- _La mieùno._ La mienne.
- _La tieùno._ La tienne.
- _La sieùno._ La sienne.
- _La nostro._ La nôtre.
- _La vostro._ La vôtre.
- _La sieùno._ La leur.
-
- Féminin pluriel:
-
- _Li mieùno._ Les miennes.
- _Li tieùno._ Les tiennes.
- _Li sieùno._ Les siennes.
- _Li nostro._ Les nôtres.
- _Li vostro._ Les vôtres.
- _Li sieùno._ Les leurs.
-
-
-PRONOMS DÉMONSTRATIFS
-
-Les pronoms démonstratifs ont cette particularité en provençal qu’ils
-peuvent être employés sous deux formes différentes.
-
- 1º _Aquest_, aqueste, pour celui-ci.
- _Aquesto_, pour celle-ci.
- _Aquésti_, -- ceux-ci.
- _Aquèù_, -- celui-ci, celui-là.
- _Aquelo_, -- celle, celle-là.
- _Aqueli_, -- ceux, celles, ceux-là, celles-là.
- _Eiço_, -- ceci.
- _Ço_, -- ce.
- _Aco_, -- cela, ça.
-
- 2º _Aquest_, _d’eici_. }
- _Aquest_, _d’aiça_. } Pour celui-ci.
-
- _Aquesto_, _d’eici_. }
- _Aquesto_, _d’eiça_. } Celle-ci.
-
- _Aquèsti_, _d’eici_. }
- _Aquèsti_, _d’eiça_. } Ceux-ci.
-
- _Aquèù_, _d’aqui_. }
- _Aquèù_, _d’eila_. } Celui-là.
-
- _Aquelo_, _d’aqui_. }
- _Aquelo_, _d’eila_. } Celle-là.
-
- _Aquèl_, _d’aqui_. }
- _Aquèl_, _d’eila_. } Ceux-là, celles-là.
-
- _Eiço_, _d’eici_. }
- _Aco_, _d’aqui_. } Celui-ci.
-
- _Aco_, _d’eila_. Cela.
-
-
-PRONOMS RELATIFS ET DÉMONSTRATIFS
-
-Les pronoms relatifs s’emploient avec ou sans l’article suivant les cas.
-
-Exemples sans l’article: _quau_ ou _qu_ répond à qui; _que_, à qui,
-que, dont; _de que_ ou _de qu_, à de qui, dont.
-
-Exemples: _quau m’aime me seguis_, qui m’aime me suive; _que ben
-travaiho gagno de téems_, qui travaille bien gagne du temps.
-
-Avec l’article, mais peu usité:
-
- _Dou quau_, pour lequel;
- _Doù quau_, -- duquel;
- _Au quau_, -- auquel;
- _La qualo_, -- laquelle;
- _De la qualo_, -- de laquelle;
- _A la qualo_, -- à laquelle.
-
-
-DES VERBES
-
-En provençal, il y a, comme en français, deux verbes auxiliaires:
-estre ou être; avé ou avoir. Mais, par contre, il n’y a que trois
-conjugaisons:
-
-La première en _a_, qui correspond à _er_: _ama_, aimer;
-
-La deuxième en _i_, qui correspond à _ir_: _fini_, finir;
-
-La troisième en _e_, qui correspond à _dre_: _rèndre_, rendre.
-
-La conjugaison en _oir_ n’existe pas en provençal; mais, par contre, il
-possède un grand nombre de verbes irréguliers qui s’y rapportent.
-
-Les verbes auxiliaires:
-
-
-AVÉ -- AVOIR
-
-D’après la nouvelle méthode orthographique, on prononce et on écrit
-_avé_ ou _agué_, _avedre_ ou _aguedre_ pour avoir, et non _aver_ usité
-précédemment.
-
-Ce qui donne au passé:
-
-_Avé agu_ ou avoir eu, au lieu de _aver agut_.
-
-Participe présent:
-
-_Avènt_ ou _aguent_ pour ayant.
-
-Ainsi de suite pour les autres temps du verbe.
-
-
-ESTRE -- ÊTRE
-
-Le verbe être, en provençal, a cette particularité qu’il se conjugue
-sans le secours de l’auxiliaire avoir, comme cela a lieu en français.
-Voici les principaux temps:
-
-INFINITIF
-
-_Estre_ ou _esse_, -- être.
-
-PASSÉ
-
-_Estre-esta_, -- avoir été.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
-_Estènt_, _siguènt_, -- étant.
-
-PASSÉ
-
-_Esta_, qui a son féminin _estado_, -- été.
-
-PASSÉ INDÉFINI (DE L’INFINITIF)
-
-_Estènt_, _esta_, _estado_, -- ayant été.
-
-INDICATIF PRÉSENT
-
- _Sieù_, je suis.
- _Siès_, tu es.
- _Es_ ou _ei_, il est.
- _Sian_, nous sommes.
- _Sias_, vous êtes.
- _Soun_, ils sont.
-
-IMPARFAIT
-
- _Ére_ (autrefois _éri_), j’étais.
- _Eres_, -- tu étais.
- _Ero_, -- il était.
- _Erian_, -- nous étions.
- _Erias_, -- vous étiez.
- _Éron_, -- ils étaient.
-
-PASSÉ DÉFINI
-
- _Siguère_ ou _fuguère_, je fus.
- _Siguères_ -- _fuguères_, tu fus.
- _Sigué_ -- _fugué_, il fut.
- _Siguérian_ -- _fuguérian_, nous fûmes.
- _Siguérias_ -- _fuguérias_, vous fûtes.
- _Siguéron_ -- _fuguéron_, ils furent.
-
-PASSÉ INDÉFINI
-
-_Sieù esta_ (primitivement _sieoun estat_), -- pour j’ai été.
-
-PLUS-QUE-PARFAIT
-
-_Ère esta_ (primitivement _éri esta_), -- j’avais été.
-
-PASSÉ ANTÉRIEUR
-
-_Siguère esta_ ou _fuguère_ (primitivement _sigueri estat_), -- j’eus
-été, etc.
-
-FUTUR
-
-_Sarai_, _Saras_, _Sara_, _Saren_, _Sarès_, _Saran_, -- je serai, etc.
-
-IMPÉRATIF
-
-Le verbe être, en provençal, prend une troisième personne dans ce
-temps:
-
- _Siègues_ ou _fuguès_, -- sois.
- _Siègue_ -- _fugue_, -- qu’il soit.
- _Siguen_ -- _fuguen_, -- soyons.
- _Sigués_ -- _fugués_, -- soyez.
- _Siegon_ -- _fugon_, -- qu’ils soient.
-
-SUBJONCTIF
-
-_Que siégue_ ou _fugue_, -- que je sois, etc.
-
-IMPARFAIT
-
-_Que siguésse_ ou _fuguésse_, -- que je fusse, etc.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
-_Estènt_, -- étant.
-
-La première conjugaison des verbes est en _a_ ou en _ar_ qui correspond
-à _er_.
-
-INFINITIF
-
-_Cantar_, -- chanter.
-
-INDICATIF PRÉSENT
-
-_Canti_, -- je chante.
-
-IMPARFAIT
-
-_Cantavi_, -- je chantais.
-
-PARTICIPE PASSÉ
-
-_Canta_, _cantado_, -- chanté, chantée.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
-_Cantan_, -- chantant.
-
-FUTUR
-
-_Cantarai_, -- je chanterai, etc.
-
-SUBJONCTIF
-
-_Que canti_, -- que je chante, etc.
-
-Dans la première conjugaison, les verbes qui se terminent en _ia_,
-comme _remercia_, et qui font en rhodanien _remercie_, _remerciès_,
-_remercian_, etc..., changent cette terminaison en dialecte
-marseillais, ainsi qu’il suit: _remercien_, _remerciès_, _remerciè_,
-_remercias_, etc.
-
-Deuxième conjugaison en _i_:
-
-INFINITIF
-
-_Fini_, -- finir.
-
-PASSÉ
-
-_Avé fini_, -- avoir fini.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
-_Finissènt_, -- finissant.
-
-PASSÉ
-
-_Fini_, _finido_, -- fini, finie.
-
-INDICATIF PRÉSENT
-
-_Finisse_, -- je finis.
-
-IMPARFAIT
-
-_Finissieù_, -- je finissais.
-
-PASSÉ DÉFINI
-
-_Finiguère_, -- je finis.
-
-FUTUR
-
-_Finirai_, -- je finirai.
-
-PASSÉ
-
-_Aurièù fini_, -- j’aurai fini.
-
-IMPÉRATIF
-
- _Finisse_, -- finis.
- _Finigue_, -- qu’il finisse.
- _Finissen_, -- finissons.
- _Finissés_, -- finissez.
- _Finigon_, -- qu’ils finissent.
-
-SUBJONCTIF
-
-_Que finigue_, -- que je finisse.
-
-IMPARFAIT
-
- _Que finiguesse_, -- que je finisse.
- _Que finiguessiau_, -- que nous finissions.
-
-La troisième conjugaison se termine en _e_ et correspond à la quatrième
-du français en _dre_, ainsi: _rèndre_ à l’infinitif, rendre.
-
-PASSÉ
-
-_Avé rendu_, -- avoir rendu.
-
-PARTICIPE PRÉSENT
-
-_Rendènt_, -- rendant.
-
-PASSÉ
-
-_Rendu_, _rendudo_, -- rendu, ue.
-
-INDICATIF
-
-_Rènde_, -- je rends.
-
-IMPARFAIT
-
- _Rendieù_, -- je rendais.
- _Rendian_, -- nous rendions.
-
-PASSÉ DÉFINI
-
- _Rendeguère_, -- je rendis.
- _Rendeguerian_, -- nous rendîmes.
-
-PASSÉ INDÉFINI
-
-_Ai rendu_, -- j’ai rendu.
-
-FUTUR
-
- _Rendrai_, -- je rendrai.
- _Rendren_, -- nous rendrons.
-
-IMPÉRATIF
-
- _Rènde_ ou _rend_, -- rends.
- _Rènde_, -- qu’il rende.
- _Renden_, -- rendons.
- _Rendès_, -- rendez.
- _Rèndan_, -- qu’ils rendent.
-
-SUBJONCTIF
-
- _Que rènde_, -- que je rende.
- _Que rènden_, -- que nous rendions, etc.
-
-IMPARFAIT
-
- _Que rendeguèsse_, -- que je rendisse.
- _Que rendeguessian_, -- que nous rendissions.
-
-Les verbes pronominaux des trois conjugaisons se forment en provençal
-en ajoutant les pronoms _me_, _te_, _se_, _nous_, _vous_, _se_.
-Exemples: se couper, _me coupi_, _te coupès_, _se coupe_, etc...
-
-Enfin, pour terminer ce chapitre des verbes, nous ajouterons que,
-comme en français, l’infinitif, en provençal, peut s’employer comme
-substantif. Exemple: _lou dourmi_, le sommeil; _lou mangea_, le manger.
-
-L’accord du participe avec le sujet ou le régime diffère absolument des
-règles grammaticales appliquées en français. _Es estado brave_, elle a
-été sage; _l’oustaù qu’ai louga_, la maison que j’ai louée.
-
-Dans les verbes pronominaux, on se sert des pronoms, _me_, _te_, _se_,
-_nous_, _vous_, _se_, que l’on supprime devant les personnes des verbes
-_sieu_, _siès_, _ès_; mais, dans les autres cas et contrairement au
-français, un seul pronom suffit au lieu de deux. Exemple:
-
- _Me conufessi_, je me confesse.
- _Te conufessès_, tu te confesses, etc.
-
-Ces pronoms se placent après le verbe à l’impératif:
-
- _Taiso-te_, tais-toi.
- _Taiso-se_, qu’il se taise.
- _Teisen-nous_, taisons-nous.
- _Teisaz-vous_, taisez-vous.
- _Taisan-se_, qu’ils se taisent.
-
-
-DE LA PRÉPOSITION
-
-Les principales prépositions usitées en provençal sont:
-
- _A_, en français _à_.
-
-Mais, devant un nom commençant par une voyelle, on la remplace par
-_en_: _m’en vaù en Avignoun_.
-
- _Contro_, contre ou auprès d’eux.
- _Davans_, devant ou avant.
- _Darrié_, _à reire_, derrière.
- _De_, pour, de ou en.
- _Enco de_, _vers_, chez.
- _Ente_, entre eux, parmi, au milieu de...
- _Pèr_, par, pour, à travers, pendant.
- _Séns_ ou _sènso_, pas, sans.
- _Toucant_, vers, près de.
- _Vers_, vers, du côté de, et chez.
-
-
-DE L’ADVERBE
-
-On distingue en provençal plusieurs sortes d’adverbes.
-
-ADVERBES DE LIEU
-
-Dans ce genre d’adverbes, comme dans les adjectifs, on remarquera des
-augmentatifs qui donnent aux mots une grande expression de clarté et de
-force.
-
- _Eici_ ou _eicito_, ici.
- _Pereici_, par ici.
- _Aqui_ ou _aquito_, là.
- _Pèraqui_, par là.
- _Amount_ ou _peramount_, en haut, là-haut.
- _Amoundaùt_ ou _peramoundaùt_, par là-haut.
- _Avan_, en bas.
- _Peravan_, là-bas.
- _Alin_, _peralin_, et par là-bas.
- _A bas_, _perabas_, au loin, plus loin.
- _Eila_, _pereila_, là, là-bas, de l’autre côté.
- _Eilamount_, _pereilamount_, là-haut, tout là-haut.
-
- _Eilavaut_, _pereilavaut_. }
- _Eilalin_, _pereilalin_. } Là-bas, tout au loin.
- _Eilabas_, _pereilabas_. }
-
- _Eiça_, çà, ici.
- _Pereiça_. de ce côté-ci.
-
- _Eiçamount_, _pereiçamount_. }
- _Eiçamoudaut_, _pereiçamoudaut_. } Vers cette hauteur.
-
- _Eiçavaut_, _pereiçavaut_. } Ici-bas, dans
- _Eiçalin_, _périçalin_. } le pays lointain où
- _Eiçabas_, _pereiçabas_. } nous sommes.
-
- _Ounté_, _mounté_, _vounté_. que pour où.
- _Dedins_, _défouéro_. dedans, dehors.
-
-ADVERBES DE TEMPS
-
- _Vuei_, _aujour-d’uéi_, _encuei_, aujourd’hui.
- _Aro_, _aier_, _deman_, maintenant, hier, demain.
- _Anue_, _tard_, ce soir, tard.
- _Quatecant_, _subit_, aussitôt, tout à coup.
- _Subran_ ou _subre_, _lèse_, soudain, de suite.
- _Autan_, _desenant_, jadis, désormais.
- _Adés_, _tout-aro_, _tout-escas_, tout à l’heure.
- _Sèmpre_, _toujour_, _jamai_, toujours, jamais.
- _Enterin_, _entanterin_, _entrensen_, pendant ce temps.
- _Mai_, _encoro_, encore.
-
-ADVERBES D’ORDRE
-
- _Avans_, avant.
- _Piei_, puis.
- _Proumieramen_, premièrement.
- _Darrieramen_, dernièrement.
-
-ADVERBES DE QUANTITÉ
-
- _Pau_, _gaire_, peu, guère.
- _Bèn-cop_, _forço_, beaucoup.
- _Proun_, assez.
- _Quàsi_, _quasimen_, presque.
- _Mai_, davantage, plus.
- _Majamen_, principalement.
-
-ADVERBES DE COMPARAISON
-
- _Mai_, _mens_, plus, moins.
- _Autant_, autant.
- _Miès_ ou _mieus_, mieux.
- _Piéjé_, pire.
- _Pulèn_, plutôt.
-
-ADVERBES DE MANIÈRE
-
- _Ansin_, _autan_, ainsi.
- _Bèn_, _mau_, bien, mal.
- _Vite_, _vitamen_, vite.
- _D’aise_, _plan_, doucement, lentement.
- _Courentamen_, couramment.
-
-ADVERBES DE DOUTE, D’AFFIRMATION ET DE NÉGATION
-
- _Beleù_, _bessai_, peut-être.
- _Segur_, sûrement.
- _O_, _si_, oui.
- _Noun_, _nani_, non.
-
-
-DE LA CONJONCTION
-
-Les principales conjonctions sont les suivantes:
-
- _E_, et.
- _Emai_, et, aussi, quoique.
- _Que_, que, car.
- _Car_, car.
- _Ni_, _ni mai_, _ni mens_, ni, pas davantage, pas moins.
- _Mai_, mais, pourvu que.
- _Se_, si.
- _Or_, or.
- _Dounc_, _adounc_, donc.
- _O_, ou.
- _Quand_, _quouro_, quand.
- _Coume_, comme.
- _Pamens_, pourtant.
- _Tre que_, _entre que_, dès que.
- _Enterin que_, tandis que.
- _Doùmaci_, car, en effet, parce que.
- _Perqué_, parce que, car.
-
-Les interjections, trop nombreuses pour être reproduites ici, sont
-très usitées dans le provençal, pour exprimer la joie, la douleur,
-la compassion, la crainte, le désir, l’admiration, la surprise,
-l’aversion, le dégoût, l’indifférence, l’approbation, etc...
-
-
-CONCLUSION
-
-Ici se termine l’exposé grammatical du provençal parlé et écrit
-selon la nouvelle méthode orthographique. Nous en avons puisé les
-principaux éléments dans les ouvrages du Frère Savinien et la
-_Grammaire_ de dom Xavier de Fourvières qui, aujourd’hui répandue dans
-les écoles congréganistes des départements de Vaucluse, du Gard, des
-Bouches-du-Rhône et du Var, rend les plus grands services aux élèves
-en facilitant leurs progrès, tant dans la langue française que dans la
-langue du pays natal. Nous renouvelons le vœu déjà formulé, à savoir
-que cet ouvrage ainsi que ceux du Frère Savinien (_Lectures ou versions
-provençales-françaises_) soient répandus également dans les écoles
-communales laïques (garçons et filles) de tous nos départements du Midi.
-
-Nous ne saurions trop insister sur l’application de la méthode de dom
-Xavier de Fourvières et du Frère Savinien, dont les résultats passés
-garantissent les succès futurs. Ce faisant, nous ravivons la pensée,
-nous nous associons au intentions de ceux qui l’ont patronnée et
-encouragée par leurs discours ou leurs écrits. Elle a été recommandée
-au Ministre de l’Instruction publique par _M. de Boislisle_, qui
-présidait le Congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements
-à la Sorbonne, en 1896; par _Mistral_, le grand poète de notre
-Provence, qui, dans une lettre rendue publique adressée à l’auteur, en
-signalait les avantages en un style étincelant de verve, de logique
-et de clarté; par _Paul Meyer_, le distingué directeur de l’École des
-Chartes; par _Mgr Dupanloup_, l’évêque patriote, dont le souvenir
-est encore présent à la mémoire de tous les Français qui l’ont vu
-lutter contre l’invasion allemande, en 1870; par _Michel Bréal_, qui
-n’a jamais cessé d’être l’apôtre de cette juste revendication; par
-_Saint-René Taillandier_, qui disait si justement: «Pour fortifier
-le sentiment de la grande patrie, il faut cultiver les traditions et
-la langue de la petite province; pour atteindre ce but et obtenir
-les meilleurs résultats, il faut faire voir aux enfants les rapports
-intimes, profonds, naturels du provençal et de la langue nationale.
-Ainsi envisagée, l’étude du provençal ne peut être qu’utile, car, en
-même temps qu’elle nous attache plus fortement à notre foyer, à notre
-Provence, elle nous fait mieux aimer la France, en nous montrant
-l’unité de notre origine et le berceau commun de notre développement.»
-
-Ici se termine cet ouvrage que nous mettons sous la haute protection
-des noms autorisés que nous venons de citer, aussi bien que de tous
-ceux qui s’intéressent à notre passé historique, à notre langue
-provençale et à sa propagation dans nos écoles du Midi, où elle sera
-le moyen le plus sûr, le plus prompt et le plus direct d’améliorer
-l’enseignement de la langue nationale: le français.
-
-
-NOTES
-
- [102] D’après le Frère Savinien.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I
-
- LES FÊTES
-
- Pages.
- Histoire.-Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes
- des Provençaux 1
- _Fêtes civiles._--Le jour de l’an 4
- Les Rois 4
- Le Carnaval 5
- Danse des Olivettes 5
- Les Jarretières.--Les Bergères.--La Cordelle 6
- Les Moresques et les Épées 7
- Leis Bouffet.--Leis Fieloué.--La Falandoulo 7
- La Reine de Saba 8
- Caramantran 9
- _Fêtes religieuses._--La Chandeleur 10
- Les Rameaux.--La Semaine sainte.--Pâques 11
- La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque 12
- La Fête-Dieu.--La fête, les jeux 15-20
- La Saint-Jean 20
- La Toussaint.--Les Morts.--La Noël 21
- La Messe de Minuit.--Leis Caléna 23
- _Jeux._--Leis Roumevage.--Les Joies 24
- La Targo 24
- La Bigue 25
- Courses d’hommes et d’animaux 25
- Combats de taureaux 26
- La lutte 28
- Le saut.--La barre.--Le disque 28-29
- Les boules.--La cible.--Les palets 29
- Le mât de cocagne.--Les grimaces 29
- Les cartes.--Le coq 29-30
-
- II
-
- USAGES
-
- Le Baptême 31
- Le Mariage.--Les Funérailles 32-33
- Les Quatre Saisons 34
- Le Costume 37
- _Les Mœurs._--La vie domestique 41
- La vie sociale 44
-
- III
-
- LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE 47
-
- IV
-
- LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE
-
- Période de formation 59
- Période d’affirmation 66
- Ses statuts 66
-
- V
-
- LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870
-
- Les Cigaliers et les Félibres de Paris 77-78
- Leur groupement.--Création de la première société
- méridionale.--_La Cigale_ 78
- Le mouvement littéraire félibréen et la fondation du
- _Félibrige de Paris_ 79
- Son programme.--Ses statuts 82
- De l’utilité de l’épuration du provençal 94
-
- VI
-
- HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE
-
- AVANT-PROPOS 99
- Histoire des dialectes du Sud-Est de la France 99
- Langue ligurienne 102
- -- grecque 105
- -- latine 110
- Langues barbares 116
- Langue francique ou théotisque 118
- -- romane 121
-
- VII
-
- ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE 123
-
- La langue romane dans le nord et le midi de la France 126
- De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le
- développement de la langue romane 130
- Période des Trouvères et des Troubadours 130
- Les Trouvères 132
- Les Troubadours 134
-
- VIII
-
- DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LA LITTÉRATURE DU NORD
-
- Le vers 138
- La chanson 139
- Le chant 140
- Le son.--Le sonnet 140
- Le planh (ou complainte) 141
- La cobla (ou couplet) 141
- La tenson 142
- Le sirvente 143
- La pastourelle 146
- La sixtine 148
- Le descord (pièces irrégulières) 148
- L’aubade et la sérénade 148
- Ballade.--Danse.--Ronde 149
- Épître.--Conte.--Nouvelle 149
-
- IX
-
- DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES
- ET LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE 151
-
- _Les Cours d’amour_ 154
- Code d’amour 154
- Jugements des Cours d’amour 154
- Les cours d’amour en Provence 156
- Leur influence sur les mœurs 157
-
- X
-
- DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE
- SUR LES PREMIERS ESSAIS DU THÉÂTRE EN FRANCE 159
-
- Croisade contre les Albigeois 164
- Décadence de la langue romane 171
-
- XI
-
- LANGUE PROVENÇALE
-
- Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution 173
- Des divers dialectes des anciennes provinces de France
- par rapport au roman 173
- Dialectes poitevin et vendéen 179
- -- de la Saintonge et de l’Aunis 182
- -- du Limousin 182
- -- de la Haute et Basse-Auvergne 183
- -- du Dauphiné et Bresse 185
- -- de la Guyenne et de la Gascogne 186
- -- de la Gironde 188
- -- du Languedoc 191
- -- de la Provence 194
-
- XII
-
- GRAMMAIRE PROVENÇALE
-
- Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794) 197
- Différences linguistiques et orthographiques entre le
- provençal parlé et écrit avant la Révolution et le
- provençal de nos jours, selon l’Ecole Félibréenne,
- d’après l’ouvrage du Frère Savinien et dom Xavier
- de Fourvières 210-211
-
- CONCLUSION 227
-
- TABLES 229
-
-
-
-
-TABLE DES NOMS CITÉS DANS L’OUVRAGE
-
- A
-
- Achard, 99, 195.
- Adalazie (V{tesse} d’Avignon), 156.
- Adalhard (saint), 127.
- Adam de la Halle, 163.
- Adelung, 101.
- Adhémar (de Valence), 170.
- Agard (Pierre), 134.
- Agoult (Béatrice d’), dame de Sault, 156.
- Aillaud, 135.
- Aimeri de Péguilhan, 136.
- Alaete (dame d’Ongh), 156.
- Alaete de Méolon, 156.
- Alarcon, 153.
- Albert de Sisteron, 151, 186.
- Allardeau (Jean), évêque de Marseille, 175.
- Alphonse II d’Aragon, 187, 191.
- Alphonse de Castille, 161.
- Amy (père), 82, 93.
- Amy (fils), 93.
- André (le Chapelain), 155.
- Andrieux, 78.
- Anselme Mathieu, 61, 63.
- Antoinette de Cadenet (dame de Lambesc), 156.
- Arène (Paul), 62.
- Argent (d’), 178.
- Armand de Carcassés, 143.
- Arnaud de Cotignac, 195.
- Armand Daniel, 135.
- Armand de Marveil, 175.
- Astros (d’), 62.
- Astruc, 73, 191.
- Athènes, 109.
- Aubanel (Th.), 61, 62.
- Aubert, 79.
- Aubusson (J. d’), 160.
- Auguis, 152.
- Auran (Bénoni), 93.
- Ausone, 109.
- Authénon, 66.
- Autun, 123.
- Azaïs (G.), 54.
- Azalaïs de Porcairagues, 194.
- Azalaïs de Roquemartine, 194.
-
- B
-
- Bâle, 125.
- Barnadou (Pierre), 188.
- Barthès, 144.
- Baudouin, 77.
- Béatrix (C{tesse} de Provence), 156, 174.
- Beaumarchais, 153.
- Becket (Thomas), 166.
- Belaud (Louis), 140, 177.
- Belleval (Ch. de), 193.
- Bellot, 55.
- Bénédit, 55.
- Bénétrix, 96.
- Bénoni (Mathieu), 55.
- Bergeret de Bordeaux, 61.
- Bernard de Ventadour, 155, 182.
- Bernay (Alexandre de), 118.
- Béranger Ier, 174.
- Berluc Pérussis, 73.
- Bertrand d’Alamanon, 194.
- Bertrand de Born, 187.
- Bertrand Carbonel, 195.
- Bertrand de Paris (dit Cercamons), 187.
- Bertrand de Puget, 195.
- Bertrane (dame d’Orgon), 156.
- Bertrane (dame de Signe), 156.
- Béziers, 168.
- Bigot (de Nîmes), 194.
- Blacas, 136, 195.
- Blacasset, 195.
- Blanche de Flassans (dite Blancaflour), 156.
- Boccace, 153.
- Boé (Jacques). Voir _Jasmin_.
- Boislisle (de), 228.
- Boissier (A.), 186.
- Boissier de Sauvages, 194.
- Bonaparte Wyse (William), 63.
- Bonnet (Baptiste), 79, 82, 93.
- Boniface III, de Castellane, 195.
- Bornier (de), 69.
- Boson, 123.
- Bouchor (M{ce}), 97.
- Bourciez, 97.
- Bourdillon (l’abbé), 186.
- Bousquet (C.), 178.
- Bréal (Michel), 97, 228.
- Bréval (Mme), 86.
- Briaude d’Agoult, 156.
- Brunet (Jean), 61.
-
- C
-
- Cairéls (Elias), 136.
- Caldagnès, 184.
- Calvet, 63.
- Calvo, 153.
- Canonge, 62.
- Cardinal (Pierre), 135, 143.
- Carloman, 123.
- Carry, 195.
- Casavétéri (Jean de), 192.
- Castelloza de Mairona, 184.
- Castil-Blaze, 61.
- Castrucci, 125.
- Cazemajou, 74.
- Cercamons (Bertrand de Paris), 187.
- Cervantès, 153.
- Chabanaud, 97.
- Chailan (Fortuné), 55.
- Champagne (C{tesse} de), 155.
- Champeval, 183.
- Charaire, 88.
- Charlemagne, 123.
- Charles d’Anjou, 174, 194.
- Charles le Chauve, 123, 128.
- Charles le Gros, 123.
- Charles III du Maine, 174.
- Château, 87.
- Chaucer (Geoffroy), 152.
- Chauvier, 88.
- Cigala, 153.
- Clara d’Anduze, 194.
- Clarence (duc de), 152.
- Clarette (dame de Baulx), 156.
- Clédat, 97.
- Clopinel, 133.
- Coblentz, 123.
- Coïmbre, 118.
- Columelle, 109.
- Conrad, 125.
- Constant, 97.
- Constantin, 121.
- Corneille, 153.
- Cornélius-Gallus, 109.
- Coucy (Raoul de), 134.
-
- D
-
- Damase-Arbaud, 61, 63.
- Dante, 152, 153.
- Daubian, 195.
- Dauphin d’Auvergne, 184.
- Deluns-Montaud, 92.
- Désanat, 55.
- Desmons, 96.
- Deudes de Prades, chanoine de Maguelonne, 136.
- Devoluy (Pierre), 73.
- Die (C{tesse} de), 156.
- Diouloufet, 51.
- Donat, 126.
- Doria, 153.
- Doulce de Moustiers, 156.
- Drouet (Jean), 182.
- Duc (Lucien), 93.
- Duclou (dom Léonard), 183.
- Ducquercy, 79, 82.
- Dufau, 93.
- Dufour, 52.
- A. Dumas, 78.
- Dupanloup (Mgr), 228.
- Duparc, 91.
- Dupuy (de Carpentras), 185.
-
- E
-
- Eléonore d’Aquitaine, 155.
- Elyas de Barjols, 187.
- Elyas Cairels, 187.
- Elys (dame de Meyrargues), 156.
- Enjalbert, 93.
- Espagne, 160.
- Évêque de Clermont, 184.
-
- F
-
- Fabre d’Olivet, 50.
- Faydit (Ganselme), 136, 160, 182.
- Faure (H.), 93.
- Faure Maurice. Voir _Maurice Faure_.
- Fesquet, 120.
- Figueira, 194.
- Flagy (Jean de), 133.
- Floret, 62, 194.
- Folquet de Lunel, 187.
- Folquet de Marseille, 194.
- Folquet de Romans, 136, 186.
- Fontenelle, 81.
- Foucart, 91.
- Fourès (A.), 93.
- France, 64, 172, 177.
- Frédéric II, 178.
- Froissard, 153.
- Funel, 96.
-
- G
-
- Gaidon, 62.
- Galéas (duc de Milan), 154.
- Gander, 133.
- Garcin, 55.
- Gardet (J.), 93, 94.
- Garins d’Apchier, 193.
- Gastinel, 55.
- Gaston de Turenne, 171.
- Gauthier, 55, 90.
- Gélu (Victor), 61.
- Génin, 194.
- Geoffroy Rudel, 187.
- Germain, 60.
- Gibert de Montreuil, 133.
- Giera (Paul), 61.
- Gilliéron, 97.
- Gineste (Raoul), 93.
- Giorgo, 153.
- Girard de Roussillon, 130.
- Giraud (Henri), 93.
- Giraud Leroux, 194.
- Giraud de Calençon, 160, 161, 187.
- Giraud de Borneil, 182.
- Giraud Riquier, 160.
- Glayse, 82, 194.
- Godin, 183,
- Goudouli, 191.
- Gourdoux, 55, 94.
- Granet, 195.
- Gras (Félix), 64, 72, 94.
- Grégoire le Grand, 126, 193.
- Grivolas, 82.
- Gros de Marseille, 178.
- Groslong. Voir _Devoluy_, 73.
- Guillaume de Ballaun, 194.
- Guillaume de Castro, 155.
- Guillaume (C{te}) de Clermont, 171.
- Guillaume de Durforte, 187.
- Guillaume de Latour, 187.
- Guillaume Mayret, 186.
- Guillaume de Poitiers, 134.
- Guillaume de Saint-Didier, 139, 142.
- Guillelmette Monja, 160.
- Guy Guérujat, 194.
- Guy d’Ursel, 195.
-
- H
-
- Hauser (F.), 93.
- Hélène (dame de Mont-Pahon), 156.
- Henri IV (d’Angleterre), 154.
- Hercule, 93.
- Hermon, 102.
- Hermengarde, 123.
- Hermyssende (dame de Posquières), 156.
- Hessels, 127.
- Hesychius, 104.
- Hombres (d’), 194.
- Honorat (S.-J.), 50.
- Honorius IV (le pape), 172.
- Hugues, 125.
- Hugues Brunot de Rodez, 187.
- Huguette de Forcalquier (dame de Trets), 156.
- Hygin, 109.
-
- I
-
- Injalbert, 93.
- Innocent III (le pape), 167.
- Isabelle des Berrihons (dame d’Aix), 156.
- Isnardon, 55.
-
- J
-
- Jasmin, 52.
- Jausserande de Claustral, 156.
- Jean Estève (de Béziers), 195.
- Jean Estève, 146.
- Jean Riquier, 195.
- Jeanroy, 97.
- Jehanne de Baulx, 156.
- Jordan, 186.
- Jubinal (Achille), 162.
-
- L
-
- Laborde (Raymond), 97.
- Lactance, 109.
- La Fare-Alais, 55, 194.
- Lamartine, 78.
- Lambert, 134.
- Lamétrie, 178.
- Lancastre (duc de), 154.
- Laurent (Bonaventure), 62.
- Laurette de Saint-Laurent, 156.
- Lazarine de Manosque, 90.
- Leconte de Lisle, 86.
- Legrand d’Aussy, 137.
- Legré Touron, 62.
- Léopold Robert, 36.
- Lépinay, 183.
- Leroux de Lincy, 152.
- Lesage, 153.
- Leygues, 90.
- Lope de Vega, 153, 178.
- Lorris (Guillaume de), 133.
- Loubet, 93.
- Louis d’Italie, 124.
- Louis VII, 155.
- Louis XIV, 175.
- Louis le Germanique, 128.
- Luitprand, 121.
-
- M
-
- Mabille de Villeneuve (dame de Vence), 156.
- Mabille (dame d’Yères), 156.
- Macabrés, 182.
- Magdeleine de Salon, 156.
- Mahomet Althamar, 121.
- Malespina, 153.
- Malespina (M{ise} de), 156.
- Marcel, 93.
- Marignan, 93.
- Mariéton, 61, 75.
- Marseille, 109.
- Martelly, 62.
- Martial, 109.
- Martin fils, 90, 105.
- Massip, 94.
- Mathieu-Lacroix, 53.
- Matzner, 152.
- Maurice-Faure, 74, 77, 79, 82, 92.
- Méry, 78.
- Métastase, 193.
- Meung (J. de), 133.
- Meyer (Paul), 97, 228.
- Miale, 93.
- Michel (Sextius), 87.
- Millet (J.), 186, 195.
- Millin, 134.
- Mistral (F.), 61, 62, 63, 72, 99, 228.
- Moine de Montaudon (Le), 151, 184.
- Molière, 153.
- Montaille, 124.
- Moquin-Tandon, 54, 78.
- Muret, 169.
- Mushacki, 118.
-
- N
-
- Nat de Mons, 194.
- Natibor (ou Tiberge de Seranon), 195.
- Navarrot, 61.
- Nazur, 186.
- Nice, 87.
- Nostradamus, 174.
-
- O
-
- Ogier, 185.
- Ollivier (Jules), 186.
-
- P
-
- Papon, 195.
- Passy (Paul), 97.
- Pasturel, 184.
- Paulet de Marseille, 195.
- Peire d’Auvergne, 139.
- Pélabon, 55.
- Perbosc, 96.
- Perdigon, 194.
- Pérez (Antonio), 153.
- Pétrarque, 152, 153, 182.
- Pétrone, 109.
- Peyrols, 184.
- Peyron-Bompar, 177.
- Peyrotte, 54.
- Phanette de Gantelme (dame de Romanin), 156.
- Philippe-Auguste, 167.
- Pichot, 78.
- Pierquin de Gembloux, 186.
- Pierre de Barjac, 194.
- Pierre de Castelnau, 165.
- Pierre Vidal. Voir _Vidal_, 191.
- Plantier, 93.
- Pomponius Mela, 109.
- Poncy (Ch.), 62.
- Pons de Capdeuil, 136, 141, 193.
- Pope, 152.
- Prothis, 104.
- Provence, 1.
- Provence (C{te} de), 6.
- Puech, 177.
- Puget, 195.
- Puy-Laurens (Guil. de), 168.
-
- Q
-
- Quevedo, 153.
-
- R
-
- Rachilde, 124.
- Racine, 186.
- Rajambaud, 134.
- Rambaud de Vaqueiras, 136, 142.
- Rancher, 61.
- Rascasse (Cécile), 156.
- Raymond (évêque de Nice), 134.
- Raymond (Pierre), de Toulouse, 194.
- Raymond VI (C{te} de Toulouse), 165, 169.
- Raymond-Bérenger, 193.
- Raymond-Bérenger V, 195.
- Raymond de Castillon, 171.
- Raymond-Roger II de Béziers, 167.
- Raymond de Saint-Gilles, 171.
- Raymond de Solas, 195.
- Raynouard, 48.
- Reboul, 194.
- Renaud, 90.
- René (le roi), 175.
- Rennes, 97.
- Reymonenq, 55.
- Richard (le roi), 136, 160.
- Richard de Noves, 125.
- Rieu, 87.
- Riffart, 93.
- Rigaut de Montpellier, 61, 193.
- An. Rivière, 63.
- Rixende de Puyvard (dame de Trans), 156.
- Roch-Bourguet, 61.
- Rocher (de), 93.
- Rodel (Jean), 136.
- Rodolphe (le roi), 124.
- Rogier (Pierre), 184.
- Rome, 168.
- Roqueferrier, 194.
- Roquefeuille (Ysarde de), 156.
- Rostangue (dame de Pierrefeu), 156.
- Roumanille, 55, 59, 61, 72.
- Roumieux, 62, 63, 91.
- Rousselot (l’abbé), 97.
- Roux (J.), 91, 183.
- Roux-Renard, 93.
- Roux-Servine, 93.
-
- S
-
- Saboly, 178.
- Sabran (Hugonne de), 156.
- Saint-Antoni (V{te} de), 186.
- Saint Bernard, 165.
- Saint Louis (roi), 160.
- Saint-Pol (C{te} de), 169.
- Sainte-Beuve, 53.
- Sainte-Palaye, 139.
- Saluce (M{ise} de), 156.
- Savari de Mauléon, 182.
- Savinien (le frère), 96, 97, 227.
- Schaffhouse, 125.
- Schœll (Frédéric), 114.
- Séguier (l’abbé), 194.
- Silius Italicus, 109.
- Simon de Montfort, 169.
- Sordel, 153.
- Stéphanette de Baulx, 156.
- Swynford, 142.
-
- T
-
- Taillandier (René), 228.
- Tallard (Anne, V{tesse} de), 156.
- Tandon, 194.
- Tarif, 118.
- Tavan (A.), 61, 73, 94.
- Théodoric, 123.
- Théroalde, 133.
- Thibaut de Champagne, 136.
- Thomas (A.), 97, 174.
- Tiberge de Séranon, 158, 195.
- Titien (le), 166.
- Tournier (A.), 93.
- Tourtoulon (de), 79, 81, 194.
- Trogue-Pompée, 109.
- Troubat (Jules), 73.
- Troubat (Antoine), 93.
-
- U
-
- Ulphilas, 117, 118.
- Ursynes des Ursières, 156.
-
- V
-
- Valence, 124.
- Vertfeuil, 165.
- Victor Hugo, 153.
- Vidal (Pierre), 191.
- Vienne, 124.
- Vigne (l’abbé), 50.
- Villemain, 81.
- Villeneuve-Esclapon, 79.
- Violante (princesse), 154.
- Vitet, 97.
- Voiture, 153.
-
- W
-
- Wagner-Robier, 93.
- Wistace, 152.
- Wœlfel, 118.
-
- X
-
- Xavier de Fourvières (dom), 227.
- » de Ricard, 77.
-
- Z
-
- Zacharie, 127.
-
-
-
-
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- Villeneuve (de... Christ.), _Statistique des Bouches-du-Rhône_ (1821).
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- Xavier de Fourvières (dom), _Grammaire provençale et exercices
- à l’usage des écoles primaires_ (1893).--_Lou pichot Trésor daù
- Félibrige_ (1901).
-
-
-TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, RUE GAMBETTA.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections dans la Table des matières
- et dans les titres des chapitres et sections
-
- Page 210: Titre de section inséré:
- «DIFFÉRENCES LINGUISTIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES ENTRE LE PROVENÇAL
- PARLÉ ET ÉCRIT AVANT LA RÉVOLUTION ET LE PROVENÇAL DE NOS JOURS,
- SELON L’ECOLE FÉLIBRÉENNE, D’APRÈS L’OUVRAGE DU FRÈRE SAVINIEN
- ET DOM XAVIER DE FOURVIÈRES».
-
- Page 227: Titre de section inséré: «CONCLUSION».
-
- Page 229 (Table des matières): «I — HISTOIRE» remplacé par
- «I — LES FÊTES».
-
- «Caractère.—Mœurs.—Usages.» etc. remplacé par
- «Histoire.—Caractère.—Mœurs.—Usages.» etc.
-
- Page 230: «V — LES PROVENÇAUX A PARIS APRÈS 1870» remplacé par
- «V — LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS».
-
- «Les Cigaliers et les Félibres de Paris» remplacé par «Les Provençaux
- à Paris après 1870».
-
- Titre ajouté: «De l’utilité de l’épuration du provençal».
-
- Page 231 (Chapitre VII): Titre ajouté: «La langue romane dans le nord
- et le midi de la France».
-
- Page 232: «XI — LE PROVENÇAL DEPUIS LE ROI RENÉ JUSQU’A LA RÉVOLUTION»
- remplacé par «XI — LANGUE PROVENÇALE».
-
- Titre ajouté: «Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution».
-
- XII — GRAMMAIRE PROVENÇALE: l’original ajoute «(D’APRÈS
- ACHARD), 1794» que nous avons supprimé.
-
- «Abrégé de la grammaire provençale (d’après dom Xavier de Fourvières)»
- remplacé par «Petite grammaire provençale (d’après Achard, 1794)».
-
-
-
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