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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Saint Paul - -Author: Émile Baumann - -Release Date: July 23, 2022 [eBook #68595] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from images - made available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT PAUL *** - - - - - - - ÉMILE BAUMANN - - SAINT PAUL - - - PARIS - BERNARD GRASSET, ÉDITEUR - 61, RUE DES SAINT-PÈRES, 61 - - 1925 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - _Les Grandes Formes de la Musique_ (Albin Michel, éditeur). - _L’Immolé_ (Grasset). - _La Fosse aux lions_ (Grasset). - _Trois villes saintes_ (Grasset). - _Le Baptême de Pauline Ardel_ (Grasset). - _L’Abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie_ (Perrin). - _La Paix du septième jour_ (Perrin). - _Le Fer sur l’enclume_ (Perrin). - _Job le prédestiné_ (Grasset). - _L’Anneau d’or des grands mystiques_ (Grasset). - - -HORS COMMERCE: - - _Heures d’été au Mont Saint-Michel_, avec des gravures sur bois de - René Pottier. - - -POUR PARAÎTRE: - - _Le Signe sur les mains_, roman. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON NUMÉROTÉS DE 1 A 10; TRENTE EXEMPLAIRES -PAPIER HOLLANDE NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER -VÉLIN PUR FIL MONTGOLFIER NUMÉROTÉS DE 41 A 90. - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour -tous pays. - -_Copyright by Bernard Grasset, 1925._ - - - - -[Illustration: SAINT PAUL (Cathédrale de Reims)] - - - - - A - CELUI QUI FUT MON COMPAGNON - SUR LES ROUTES SAINTES DE L’ASIE, - A FULTON JOHN SHEEN - J’OFFRE PIEUSEMENT - CE LIVRE QUE SES PRIÈRES - ONT TANT AIDÉ - -E. B. - -_Louvain, le 25 janvier 1925._ - - - - -SAINT PAUL - - - - -PRÉFACE - - -Une des plus grandes voix que la terre ait écoutées, c’est la sienne. - -La figure dominatrice des temps apostoliques, c’est lui. - -Si nous ne cherchions en son histoire que la destinée d’un homme, elle -semblerait déjà prodigieuse: ce jeune Pharisien, animé par le zèle de la -Loi à l’extermination d’une secte impie, et qui se fait brusquement -l’apôtre irréductible de la doctrine exécrée, ce Juif, devenu, contre -son gré, anti-juif, imposerait à notre surprise le cas inouï d’une âme -retournée, comme d’un seul coup, dans le sens où elle s’irritait de voir -tomber les autres. Supposez que Saint-Just, en signant des listes de -suspects, ait pris, d’une manière subite, parti pour les suspects; telle -fut, mais bien plus étrange, la conversion de Saul le persécuteur. - -Et sa vie, après son changement, s’obstina trente années en une sublime -et terrible aventure. - -Avec deux ou trois compagnons, ou une faible escorte, seul parfois, il -s’en va, sur des routes dont les brigands sont maîtres, vers des régions -païennes ou barbares, gagnant son pain dans les villes comme tisserand, -semblable aux ouvriers que j’ai vus à Tarse tisser des poils de chèvre -pour les tentes des nomades. - -Partout il annonce un Dieu nouveau, le Messie prophétisé, fils de Dieu, -Rédempteur, Seigneur, Juge des vivants et des morts; mais ce Dieu n’est -autre qu’un vagabond nazaréen, le blasphémateur et le séditieux qu’on a -cloué sur une potence à Jérusalem et que ses disciples disent -ressuscité. Paul croit en lui, avant tout, parce qu’il l’a _vu_, entendu -parler; et cette vision l’a renversé dans la poussière, a brûlé ses -prunelles au point de le rendre trois jours aveugle; il s’en souvient -comme si la gloire du Christ fulgurait contre ses yeux, comme si sa voix -foudroyait encore ses oreilles. - -Il le prêche dans les synagogues aux Juifs, ses frères; quelques-uns ont -foi en sa révélation; la plupart se méfient, poussent des clameurs, -ameutent la populace, conspirent pour l’assassiner. Il secoue sur eux -ses sandales et se tourne vers les païens qui veulent croire. - -D’Antioche de Syrie à Chypre, de Chypre à Antioche de Pisidie, à -Iconium, à Lystres, à Derbé; puis, de la Cilicie en Troade, en -Macédoine, en Thessalie, en Attique, en Achaïe; puis de Corinthe à -Éphèse, il établit des églises, il sème l’évangile de la promesse. Comme -un orage promène l’éclair de l’Orient à l’Occident, sa parole court -au-dessus des peuples, s’éloigne et revient. - -«Mon champ d’action, proclame-t-il, non sans hyperbole, dans son épître -aux Romains[1], va depuis Jérusalem, _en tous sens, jusqu’à -l’Illyrie_... A présent, je n’ai plus en ces contrées de place (où -m’étendre)[2]. Mais j’ai, depuis de longues années, le désir d’aller -jusqu’à vous; si je me rends en Espagne, j’espère, en passant, vous -voir; et c’est vous qui me mettrez sur le chemin de ce pays, quand je me -serai d’abord, en quelque mesure, rassasié de vous». - - [1] XV, 19-24. - - [2] Il entend: J’ai fondé toutes les églises qu’il m’appartenait de - fonder. - -_Si je me rends en Espagne!_ L’ampleur de ses ambitions s’arrête avec -peine aux limites du monde romain. Sa hâte est immense d’avoir, en tous -lieux, fait adorer le Christ hier sans nom; il veut que son Seigneur -soit connu jusqu’aux extrémités de la terre. Ainsi, toutes les nations -sachant que le Sauveur est venu, la plénitude des temps sera prompte à -s’accomplir; le Juge, à l’heure que nul ne peut prévoir, descendra sur -les nuées, et le Christ régnera dans les siècles des siècles. - -De quel prix Paul paya ces conquêtes surhumaines, nous l’évaluons -d’après les récits des _Actes_, d’après son témoignage immédiat: - -«Des Juifs, cinq fois, j’ai reçu les quarante coups de lanière, moins -un; trois fois, j’ai été battu de verges; une fois lapidé; trois fois -j’ai fait naufrage; j’ai passé une nuit et un jour en plein abîme. Et -mes voyages multiples: périls des fleuves, périls des brigands; périls -venant des gens de ma race; périls venant des Gentils; périls dans les -villes, périls dans le désert, périls sur mer, périls au milieu des faux -frères; dans la peine, la lassitude; dans les veilles souvent; dans la -faim et la soif; dans le froid et la nudité; et, sans parler des choses -extérieures, l’agitation, pour moi, quotidienne, le tourment de toutes -les églises[3]...» - - [3] II _Cor._ XI, 24-29. - -De presque toutes les villes on l’expulse; il y reparaît, intrépide. La -contradiction exaltait sa force. Après le tumulte d’Éphèse pourtant et -les conjonctures mal connues qui suivirent, il s’avouait «accablé, à ne -plus savoir comment vivre[4]». - - [4] _Cor._ I, 8. - -En 56, pendant son dernier voyage à Jérusalem, il est entraîné hors du -temple; sans les Romains, la foule l’écharpait. Il reste deux ans dans -les chaînes à Césarée; ensuite, pour ne pas tomber entre les mains des -Juifs, il en appelle à César; on l’embarque pour Rome. Une horrible -tempête de quatorze jours le jette sain et sauf sur la grève de Malte. -Il atteint Rome; deux années encore sa captivité s’y prolonge, une -captivité fructueuse où il enseigne, où il convertit. - -Après, il entre dans la nuit; certaines phrases des épîtres à Timothée -laissent entendre que, libéré, il retourna en Asie, revint à Rome, fut, -de nouveau, incarcéré. Une ferme tradition fixe là son martyre, en outre -attesté par cinq textes dont le plus ancien, l’épître de Clément -romain,--écrite entre 92 et 101,--lui rend ce grave hommage: - -«Chargé sept fois de chaînes, banni, lapidé, devenu héraut de la foi en -Orient et en Occident, il a reçu pour sa foi une noble gloire. Après -avoir enseigné la justice au monde entier, _atteint les bornes de -l’Occident_, accompli _son martyre_ devant ceux qui gouvernent, il a -quitté le monde et s’en est allé au saint lieu, illustre modèle de -patience[5].» - - [5] _Ed._ HEMMER, ch. V. - - * - - * * - -Regardée du dehors, et crayonnée à gros traits, la carrière de saint -Paul révèle des puissances de foi et de persuasion qui font de lui -l’_Apôtre type_. - -Si aucun homme n’est strictement nécessaire, certains sont uniques. Leur -tâche, personne ne l’eût remplie comme eux ni aussi bien. La bataille -d’Austerlitz se concevrait mal gagnée par un autre que Napoléon. - -Entre les disciples de Jésus, ce n’est pas à nous de trancher quel fut -le plus grand. Pierre eut le privilège d’une bonté simple et -incomparable. Jamais Paul ne prononcera des mots comme ceux-ci: - -«Vous le savez, Seigneur, que je vous aime[6].» - - [6] _Jean_ XXI, 16. - -Ou, au boiteux du Temple avant de le guérir: - -«De l’argent et de l’or, je n’en ai pas; _mais, ce que j’ai_, je te le -donne[7].» - - [7] _Actes_ III, 6. - -Cet ignorant, devenu capable de commander, de dogmatiser, ce timide qui, -devant les princes des prêtres, soutient une magnifique fierté, nous -arrête comme un miracle plus étonnant que ceux qu’il a faits. - -La physionomie de Céphas, malgré tout, se réduit à des lignes -élémentaires. Ses discours, ses deux épîtres instruisent de sa doctrine, -des conflits qu’il domina. Sur lui-même nous savons trop peu. - -Jean demeure, en quelque façon, voilé dans la hauteur d’une flamme -divine. Il est l’orgue des Séraphins qu’on écoute sans voir celui qui -joue. - -Étienne fut le précurseur de Paul; silhouette de voyant, «face d’ange» -sur qui pleuvait la splendeur d’en haut. Le premier après Jésus il osa -troubler l’illusion d’Israël croyant à la pérennité du Temple. Mais il -devait disparaître pour que Saul, son assassin, reprît ses audaces et -portât l’effort à son terme. Barnabé se laisse entrevoir comme un -puissant compagnon. M. Loisy voudrait le grandir au détriment de Paul, -ainsi que Michelet enlevait à Condé, pour en investir Sirot, la gloire -de Rocroi. Ce sont là fictions de mauvais romantiques acharnés contre -les statues traditionnelles. Si Barnabé fit d’admirables choses, son -œuvre s’est fondue dans le travail commun; et, s’il écrivit, rien n’en -subsiste[8]. - - [8] A moins que l’épître aux Hébreux n’ait été rédigée par lui. - -Paul, au rebours, nous est précieusement familier. Certains points de -son existence ont beau rester sous la nuée obscure, nous l’approchons, -comme si nous avions pu vivre avec lui, et, plus on le fréquente, plus -on sent la beauté de son âme, la vigueur de son _génie_. - -Car il faut restituer sa valeur divine à ce mot trop humainement -profané. Tous les apôtres reçurent le Saint-Esprit; mais, selon l’axiome -thomiste, les dons fructifient _ad modum recipientis_, d’après les -capacités de celui qui les reçoit. - -Paul ne fut pas appelé sans motif _un vase d’élection_. Il tenait de -Dieu, en vue de sa mission, des facultés merveilleuses que la grâce -épura, sublimisa. - -Son naturel unissait, à un étrange degré, ces deux éléments: une énergie -nerveuse, bondissante, toujours prête aux décisions extrêmes; et -l’intelligence la plus hardie, la plus flexible, traversant les hommes -d’un coup d’œil, s’assimilant ce qui lui était le plus étranger, -circulant parmi les idées comme celle d’un grec subtil. - -Mais, bien qu’il fût né à Tarse, dans une ville hellénisée, qu’il parlât -le grec aussi aisément que l’araméen, que des principes païens se -fussent amalgamés à sa formation juive, le sang juif prévalait en lui. -Sa fierté, c’était de se dire Juif. Sa dialectique accuse la discipline -des rabbins[9]; sa morale retiendra l’empreinte des conceptions juives. -Son fanatisme de persécuteur est spécifiquement juif; de même, sa -tournure d’esprit, organisatrice et réaliste. La passion religieuse, dès -sa jeunesse, gouvernait toute son activité. Il vivait, nous dit-il[10], -pour la Loi, les yeux attachés sur le Temple, dans l’espérance -messianique d’un triomphe d’Israël, revanche des abaissements, promise -par les Écritures. - - [9] Sur cette évidence, aujourd’hui contestée, v. plus loin, p. 56 et - suiv. - - [10] _Gal._ I, 14. - -La Loi lui suffisait, il ne souffrait point de l’étroitesse pharisienne; -ce qu’il savait du Christ, c’était pour l’abhorrer. Soupçonnait-il -l’appel secret d’une Force novatrice? - -Le prodige est qu’il se soit précipité dans la foi qui renversait la -sienne, sans regarder en arrière, semblable aux mystérieux animaux, -aperçus par le prophète, qui allaient devant eux, étendant leurs ailes, -et ne se retournant jamais. - -Seule, la rudesse adroite de son élan pouvait abattre, là où devait s’y -insérer le _bloc d’angle_, la muraille de la vieille Loi, ouvrir toutes -larges aux nations les portes du Lieu saint. - -Cependant sa rupture avec la Loi le bouleversa, le déchira. Sa douleur, -ensuite, fut incessante de voir Israël raidir son cou contre l’aiguillon -du salut. - -En quoi Paul resta-t-il un Juif? En quoi cessa-t-il de l’être? -Historiquement, le problème mérite un long examen. La tragédie intime de -sa transformation suffirait à remplir ce livre. - -Mais, j’ai hâte de le déclarer, une curiosité de psychologue ne m’en -inspira point l’entreprise. - - * - - * * - -J’avais connu d’abord saint Paul par fragments, grâce aux simples -épîtres de la liturgie. Le contact devint profond vers l’âge de -vingt-six ans, alors que j’établissais les assises de mon œuvre. -Pourrais-je dire tout ce que je lui dus, tout ce que je lui dois -d’essentiel? Il n’est point de mystère où l’on ne pénètre à sa suite «de -clarté en clarté, réfléchissant comme en un miroir la gloire du -Seigneur[11]». La prédestination, les contraires suscitant les -contraires; l’abîme de la chute impliquant les magnificences de la -Rédemption; la Communion des Saints, toutes ces immensités, Paul les -explore aussi loin qu’il est permis à une pensée d’homme illuminée par -le Verbe. La pondération de ses vues en égale la sublimité. - - [11] II _Cor._ III, 18. - -Peu importent les bonds d’idées, les transitions obscures, les -raccourcis violents. Au sortir d’une haie d’objections, voici la netteté -suprême, la foudroyante véhémence, l’ampleur limpide, l’onction, la -bonhomie. - -Il écrivait aux Corinthiens: «Comme à des petits enfants dans le Christ, -je vous ai donné du lait à boire[12].» - - [12] I _Cor._ III, 2. - -Bue dans ses versets, la doctrine de vie prend en effet comme la saveur -d’un lait bourru, mêlé à l’acide parfum de l’herbe qui pousse. Ce -christianisme de _plein air_ semble ventilé par les brises des grands -ports où débarqua l’Apôtre; il nous apporte en sa fraîcheur originelle -l’ingénuité de la foi, le don d’espérer et d’aimer. Ineffable don quand -l’espérance et l’amour vont à des fins qui ne mentent pas. Si nous -l’avons, Paul nous a valu, pour une haute part, cette largesse; et ce -n’est pas une métaphore. J’ai plus d’une fois songé que les premiers -missionnaires de la Gaule, dans la vallée du Rhône et à Lyon, venaient -d’Éphèse et de la Phrygie, des pays où Paul et ses disciples avaient -travaillé; et le mysticisme lyonnais, celui de ma ville natale, se -souvient de la vieille Asie chrétienne, ascétique et fervente. - -Nous, fils des Gentils, serions-nous chrétiens si Paul n’avait eu la -vocation d’ôter à l’Église adolescente le joug mosaïque? Le monde païen -n’aurait jamais, en masse, consenti, même sans la circoncision, à se -faire juif. Paul, parmi les Apôtres, ne fut pas le seul qui le comprît; -mais, plus impérieusement que personne, il fit passer dans l’acte cette -nécessité. - -Entre tous les témoins du Christ il s’impose comme le plus difficile à -confondre, parce qu’il a été son témoin _malgré lui_. Or, le -christianisme n’est pas une chimère issue de la théodicée juive et des -mystères grecs. Il repose sur des _faits_ hors desquels il ne serait -plus rien, ou plutôt, Paul l’a bien vu, toute foi en sa vérité dépend de -ce fait unique: le Christ est-il, oui ou non, ressuscité? - -La résurrection, la vie permanente de Jésus, sa présence efficace dans -le corps mystique de son Église, en chacun de ses fidèles par les dons -qu’elle leur dispense, Paul n’a cessé de les affirmer _vraies_, d’une -vérité totale, éternelle. Il a souffert et il a donné son sang pour -soutenir que c’était vrai. Impossible de surprendre en ses épîtres une -page, une ligne où il enseigne autre chose. - -Je le rappelle ici dans une pensée d’exégète, non d’apologiste. Mais à -quoi bon sous-entendre que je trouve en saint Paul la substance d’une -foi qui est la mienne? - -Quand on aborde les origines du christianisme, on a toujours, d’avance, -pris position. L’exégèse allemande est, dans son ensemble, partie d’une -volonté nette d’avoir le dernier mot contre les Évangiles et -l’orthodoxie. Renan, sous les démarches cauteleuses ou la froide ironie -de sa critique, trahit l’impatience de blesser à mort le Dieu qu’il a -renié. Ce n’est pas l’historien, mais l’idéaliste amoureux du néant qui, -sur les visions de saint Paul, profère cette négation: - -«Il n’a pas vu le Christ; le Christ qui lui fait des révélations -personnelles est son propre fantôme; c’est lui-même qu’il écoute en -croyant entendre Jésus[13].» - - [13] _Saint Paul_, p. 563. - -Chez un Guignebert, un Loisy, le savant est sans cesse troublé par le -fanatique. J’ai lu deux fois le commentaire de M. Loisy sur les _Actes_. -Son effort m’évoqua ce que j’éprouvais, enfant, dans un presbytère de -campagne où j’entendais, la nuit, des rats infatigables grignoter les -bonnes poutres d’un grenier. M. Loisy est un grignoteur de textes, -j’entends de textes sacrés; s’il croit en arracher quelque brin, il est -content. Sa critique s’agrippe aux difficultés; celles qui existent ne -lui suffisent pas. L’hypothèse d’une _source_ honnête et sûre, altérée -par un rédacteur, tantôt inepte, tantôt d’une incroyable astuce, ce nœud -de subterfuges, de maladresses et de mensonges a l’air inventé par -l’auteur d’un roman policier. Est-ce d’un historien? L’ingénuité -profonde et le sérieux des Livres saints, qu’en fait-il? - -M. Loisy, comme ses maîtres allemands, vit avec un spectre qui l’obsède: -l’interpolation. Dès qu’un récit ressemble de très loin à un autre, il -crie au _doublet_. Comme si le réel le plus réel n’était pas, à toutes -les minutes, un recommencement! - -Je n’en conclus point que le travail de l’exégèse négative soit demeuré -stérile. En visant à ruiner l’autorité du Nouveau Testament, elle a -enrichi la notion des milieux, nuancé l’apport des influences, élucidé -les analogies des doctrines. Elle a travaillé, contre son attente, au -profit de l’exégèse orthodoxe. Sans elle nous n’aurions pas eu des -monuments comme la _Théologie de saint Paul_ du P. Prat ou le -_Messianisme chez les Juifs_ du P. Lagrange ni ses commentaires sur -l’épître aux Romains et l’épître aux Galates. - -Mais cette critique, si fière d’elle-même, souffre d’une débilité dont -elle ne veut pas guérir: elle dissocie, elle dissèque, elle ne construit -pas. Entre ses mains, la forte unité du caractère de Paul se -désagrège[14]. Il n’est plus qu’un syncrétiste, un assembleur, -inconscient ou habile, d’éléments mystiques pris aux stoïciens, aux -mystères, au culte de Mithra, à toutes les théosophies, aux gnoses qu’il -traversa. Son christianisme devient un champignon fortuit poussé sur le -sol décadent des religions antiques. - - [14] Voir en particulier NORDEN, _Agnôstos Theos_; RAMSAY, _The Cities - of saint Paul_; TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre Paul_. - -Il est trop facile, en comparant les mystiques païennes à celle de saint -Paul, de suggérer, avec des ressemblances de mots ou de rites, une -confusion; et, dans cette équivoque, les oppositions radicales -s’évanouissent. - -Au surplus, on oublie deux choses: un homme n’est point conduit, -d’abord, par des idées; il faut, pour l’expliquer, saisir le point vital -de sa volonté, ne jamais perdre de vue sa race, son tempérament, les -mœurs qui lui furent transmises. Quand on fait l’histoire d’un Juif, -l’observation de ces traits s’impose plus stricte encore. Juster a -montré[15] combien les Juifs dispersés à travers le monde romain, les -Juifs de la Diaspora, se maintenaient jalousement séparatistes, -s’isolant dans leurs ghettos, fidèles aux communes traditions. - - [15] Voir son livre capital: _les Juifs dans l’Empire romain_. - -Philon[16] reconnaissait les Israélites entêtés «à se faire tuer plutôt -que de laisser toucher à aucun usage des anciens, convaincus qu’il en -arriverait comme de ces édifices auxquels on arrache une pierre, et qui, -tout en paraissant rester fermes, s’affaissent peu à peu et tombent en -ruines». - - [16] _Leg._ 16. - -Ils entretenaient, outre les synagogues, leurs écoles à eux, leurs -bibliothèques, leurs tribunaux, leurs cimetières. S’ils portaient le -costume romain, les Romains leur concédaient en privilège la perpétuité -de leurs lois et coutumes. Un Juif, comme Josèphe, rallié aux -vainqueurs, confondu d’admiration devant eux, s’adaptait, mais ne -changeait pas[17]. - - [17] Voir sa vie racontée par lui-même, et ce qu’il dit de son - éducation. - -De plus, pour helléniser Paul à tout prix, on récuse les témoignages des -_Actes_, on récuse le sien. On prête à cet esprit loyal et perspicace -d’indignes artifices ou des illusions puériles. S’il parle d’une -révélation directe, c’est pourtant qu’il en avait l’évidence -irréfutable. Sur la vie du Christ et ses enseignements il tint des -Apôtres, il propagea intact ce qui lui fut transmis. _A Damas, à -Antioche, à Rome il trouva des chrétientés formées par d’autres, et où -son langage théologique fut accepté, compris._ Une tradition liait déjà -ces églises primitives; d’où venait-elle, sinon de l’Église -palestinienne, d’un milieu nativement juif? - -En somme, quoi qu’on fasse, les textes des _Épîtres_, le récit des -_Actes_, garderont plus de poids que les systèmes éphémères des -philologues; et les historiens s’appuieront toujours sur ces documents -dont la structure se maintient inébranlée. - -Jusqu’à la fin des temps, le conflit persistera entre ceux qui, -racontant des faits où le surnaturel joue son jeu nécessaire, -l’introduiront dans la trame de leur exégèse, et les autres qui auront -assujetti l’interprétation d’événements surnaturels à ce postulat: le -surnaturel n’existe pas. - -Mais l’avantage des premiers, pour ne les considérer qu’en historien, -c’est qu’ils s’établissent dans l’axe des croyances où vécurent leurs -personnages; tandis que les sceptiques sont en contradiction perpétuelle -avec les âmes de héros croyants. On pénètre mal, Renan l’avouait, ce -qu’on n’aime point, ce qu’on réprouve comme faux. - -Renan, historien de saint Paul, n’a pas échappé à cette incompréhension. -«Le vilain petit Juif» l’étonne et le rebute; il lui en veut d’avoir -imposé au monde le mensonge chrétien; il le juge _raide_, _cassant_. -Étrange façon de méconnaître la souplesse pratique d’un homme qui -déclarait tout au contraire: - -«Je me suis fait Juif avec les Juifs pour gagner les Juifs; infirme avec -les infirmes pour gagner les infirmes... Je me suis fait tout à tous -pour les sauver tous[18].» - - [18] I _Cor._ IX, 20-22. - -Il a peine à lui pardonner son mépris des faux sages, et le méprise à -son tour, sous prétexte qu’il a nié la science, qu’étant un homme -d’action il est «un faible artiste». - -Pour saint Paul, évidemment, ni la science ni l’art ne sont au plan -suprême. Il savait beaucoup, et la raillerie de Festus: «Tu as trop lu, -Paul; cela te rend fou[19]», suffirait à prouver que l’étendue de ses -connaissances éblouissait même des Romains cultivés. Mais l’unique -science dont il faisait cas, c’était de connaître Jésus mis en croix. -Comme tous les Juifs, il se méfiait des statues et des peintures, -instruments d’idolâtrie. Mais il demeurait sensible à la beauté du corps -humain; il magnifiait l’harmonie de la tête et des membres, image du -Christ, animateur et chef de l’universelle Communion. Il aimait les -fortes bâtisses; nulle figure ne lui plaisait autant que celle d’une -maison, d’un temple bien construits; et il se comparait à un bon -architecte «assurant des fondations[20]». Il avait le goût de la musique -sacrée, l’encourageait[21]. Qu’il soit un poète admirable, personne, -après l’avoir lu, n’oserait le contester. Norden a même relevé dans les -_Épîtres_ des suites rythmées comme des morceaux de poèmes. Certaines -doxologies s’amplifient pareilles à des hymnes. Enfin, c’est Paul qui a -donné à l’art moderne la semence d’immortalité: - - [19] _Actes_ XXVI, 24. - - [20] I _Cor._ III, 10. - - [21] _Éphés._ V, 19. - -«Nous voyons toutes choses dans un miroir, en énigme[22].» - - [22] I _Cor._ XIII, 12. - -Le symbolisme des cathédrales est là, Dante, Beethoven aussi. Nulle -épigraphe n’interpréterait mieux ce à quoi nous-mêmes, de notre temps, -nous aspirons. - - * - - * * - -Car nous ne venons pas, en étudiant saint Paul, ranimer un fantôme, le -prêcheur d’une religion morte. Son histoire nous est esprit et vie; nous -y cherchons la forme de l’avenir que nous voulons préparer. - -Les nations retombent, ou peu s’en faut, vers une période semblable aux -temps des Apôtres. - -En face de l’Église, des sadducéens, des épicuriens qui ne veulent pas -de la vie future; des pharisiens, satisfaits d’eux-mêmes, n’apercevant -rien au delà des convenances, des gestes et des formules; des stoïciens -qui attendent de leur seule force la paix de l’intelligence dans la -soumission au destin; des théosophes et des gnostiques qui prétendent se -faire, par la magie et le rêve, les confidents de l’invisible; des -millénaristes qui réclament sur terre, dans l’anarchie ou le communisme, -un paradis; et les innombrables païens qui ont à peine changé aux idoles -leur nom. - -Si Paul revenait, il croiserait parmi les villes plus de courtisanes -qu’à Corinthe; il coaliserait contre lui, plus qu’à Éphèse, tous les -marchands d’amulettes, il se buterait davantage contre la haine des -puissants, l’imbécillité des foules. On calomnierait son œuvre, on la -déformerait, il retrouverait les embuscades des faux frères, les -schismes, et, plus sournoises, les hérésies. Ce qui lui serait amer -surtout, il passerait peut-être au milieu du bruit sans que sa parole -fût entendue. - -Et cependant, il continuerait. - -Qu’était l’Église au moment où il partit avec Barnabé pour Chypre? Une -petite secte ardente disséminée hors de quelques synagogues. -Aujourd’hui, la formidable Église compte trois cent millions de -croyants; seule société spirituelle qui ait franchi vingt siècles sans -varier en ses principes ni dans sa fin. - -Paul donnerait son sang pour elle en 1925 comme en l’an 67, et il -prêcherait encore les mêmes vérités: vivre selon l’esprit, non selon la -chair, dans le Christ, au point que ce soit Lui qui vive en nous, -attendre, dans la patience et l’amour, l’heure de la justice, la défaite -du mal, la glorieuse Parousie. - -Les âmes, pour leur paix, n’ont besoin de rien d’autre; le mot qu’il -apporterait à l’humanité défaillante serait celui qu’il dédiait aux -Éphésiens: - -«Éveille-toi, toi qui dors; lève-toi d’entre les morts, et le Christ -luira sur toi[23].» - - [23] V, 14. - - * - - * * - -Le présent livre--est-il nécessaire de l’énoncer?--ne sera point surtout -descriptif; je ne m’attacherai guère non plus aux faits pour les faits. -C’est l’être intime de Paul que je voudrais atteindre. Je tente d’en -esquisser un portrait synthétique; ambition peut-être imprudente; mais -vous l’excuserez, ô grand Apôtre, sachant qu’elle m’est venue d’un haut -désir d’anticiper sur l’éternité, en vous connaissant à fond. Des -montagnes d’ouvrages se sont entassées autour de vous. Il en est de faux -et de perfides qu’on croirait bâtis avec les pierres dont vous fûtes -jadis lapidé. Il en est de très bons, mais qui ne s’adressent qu’aux -savants. Le mien veut, dans une recherche sévère du vrai, vous rendre -accessible même aux simples. Si d’autres ont amolli, paganisé votre -image, je viens restituer à vos traits leur hébraïque et sainte rudesse. - -J’ai poursuivi la présence de saint Paul à travers les contrées que sa -mémoire maintient fameuses. Des hauteurs de Salonique j’ai regardé -l’Olympe, cerné de nuages, tel qu’il le vit en arrivant par la via -Egnatia. Dans les gorges du Taurus, au delà des portes ciliciennes, j’ai -bu l’eau d’un torrent où il a dû se désaltérer. Trop d’invasions ont -roulé sur la splendide Asie; l’Islam a enseveli les villes antiques -comme sous des couches de sable et d’immondices. Les paysages néanmoins -subsistent; ils m’ont quelquefois révélé des faits inattendus. - -De Tarse, tandis que je montais vers les rampes du Taurus, on m’indiqua, -au flanc d’une butte isolée, pyramidale, une grotte où la tradition -maintient que Paul aurait vécu en anachorète. Or, les _Actes_ disent -qu’après les premières luttes de l’Apôtre, à Jérusalem, contre les Juifs -hellénistes, ceux-ci ayant essayé de l’assassiner, «les frères le -conduisirent à Césarée et l’embarquèrent pour Tarse». Le séjour de trois -ans qu’il y fit semble avoir été une halte de vie cachée et -contemplative. «Barnabé, reprend plus loin le narrateur, se rendit à -Tarse afin d’y chercher[24] Saul, et, l’ayant trouvé, il le mena à -Antioche». Cet épisode a souvent embarrassé les exégètes, quand ils -veulent supposer que Saul, à Tarse, avait exercé un apostolat public. On -ne comprend plus alors pourquoi Barnabé le _cherche_ et le découvre -enfin. Tout est simple, au contraire, si on admet là une phase de -silence et d’anéantissement extérieur, la retraite d’un solitaire dans -le trou d’un rocher. Peu importe l’endroit précis de la grotte, -authentique ou non; c’est l’idée de la grotte, vestige d’un souvenir -très ancien, qui nous met sur la voie d’une explication conforme au -texte. - - [24] XI, 25. Le mot grec employé marque des recherches qui se - prolongent, comme s’il s’agissait d’un homme disparu. - -A Tarse même, une similitude m’a frappé. La plaine de Cilicie, avec le -Cydnus flexueux, fermée, à l’ouest, par les cimes grandioses du Taurus, -et descendant jusqu’à la mer, s’étale comme la plaine d’Ostie où tourne -le vieux Tibre, laissant derrière lui les crêtes du pays sabin. -L’horizon qu’eut Paul devant ses yeux, lorsqu’il marcha au martyre, -évoquait le site de son enfance. L’un et l’autre lui offraient une -figure exacte de son âme: d’un côté, sévèrement définis; de l’autre, -amples et sans limites. - -Mais on peut dire de Paul presque partout où il passa: «Son lieu ne le -connaît plus.» Dans Tarse, la porte de Saint-Paul, le puits de -Saint-Paul n’ont rien de commun avec l’Apôtre. A Damas, il faudrait une -singulière imagination pour demander l’ombre de son ombre à la maison -dite d’Ananie, à la rue droite qui n’est plus droite, aux deux pans de -muraille rejoints par une galerie, d’où l’on prétend que les chrétiens -le descendirent dans une corbeille. La route même de l’apparition est -controversée; l’opinion commune met le miracle tout près de la ville; -une tradition autre le recule à plus de trois lieues. - -A Éphèse, dans le théâtre, je suis monté sur la scène d’où le grammateus -harangua le peuple en émeute; mais Paul n’a laissé aucun signe de son -passage sur les dalles des rues qu’il foula sans doute, qui semblaient, -sous le soleil de midi, toutes neuves, d’une blancheur intacte. Éphèse -se souvient de Jean plus que de Paul, et j’ai senti dans la lumière -austèrement suave de ses paysages la même onction que dans le rythme -évangélique des versets. - -A Jérusalem, quand on gagne la place de la coupole du Rocher[25], en -regardant à sa gauche la caserne turque bâtie sur l’emplacement de la -forteresse Antonia, il est facile de se représenter le tumulte juif, -Paul entraîné hors du Temple, et l’officier romain avec les soldats -accourant hors des portiques pour le dégager. Seulement, ce n’est qu’un -décor lointain; et il n’enrichit d’aucune précision le discours que tint -Paul à la populace juive. - - [25] Vulgairement appelée «mosquée d’Omar». - -Dans les ruines de l’ancienne Corinthe, les Américains ont exhumé une -longue rue qui descendait au port de Lesché; à présent, elle se perd -entre des files de cyprès et des vignes touffues. Des arcades la -bordaient et de petites échoppes semblables aux boutiques de tous les -bazars d’Orient. Comme nous arrivions près d’une stèle romaine, le -gardien du lieu nous indiqua une pierre plate posée à terre, et, avec -une emphase un peu ridicule: - ---C’est ici, déclara-t-il, que l’apôtre Paul parlait. - ---Qu’en savez-vous? lui demandai-je. - ---Le directeur des fouilles l’a dit. - -Je n’insistai point et ne voulus troubler par aucune objection cet -argument de foi. Après tout, il est bien certain que Paul a suivi cette -voie où s’engorgeaient d’énormes foules; peut-être Aquilas et Prisca -avaient-ils près de là leur magasin; et ils y vendaient les tissus pour -les tentes que Paul fabriquait. - -L’Acrocorinthe dressée devant nous comme le mur de fond d’un théâtre -géant, c’est elle qui portait sur son faîte la chapelle d’Aphrodite avec -son collège de mille servantes[26]. Plus près, en haut des marches usées -d’un grand escalier, six colonnes pataudes soutiennent encore des -morceaux d’entablement. Il y avait là un temple de Neptune ou d’Apollon. -Le soleil, émergeant d’un nuage bleu noir, embrase les fûts grisâtres, -seuls débris d’un luxe lourd de parvenus. A notre droite, une forte -échine rocheuse, la Parachôra, surplombe les eaux verdissantes du golfe. -Plus haut qu’elle et très loin, nous discernons le massif du Parnasse, -un tumulte de pics déchiquetés, entre-croisés, furieux comme une -bacchanale. A gauche, une autre ligne de montagnes leur donne la -réplique, s’abaissant vers la mer d’un mouvement plus calme. La mer est -devant nous, au bas des cyprès et des vignes jaunissantes; elle est -derrière aussi, appel d’immensité que resserrent les môles montagneux. -Son haleine fumante enveloppe l’isthme et les hauteurs. Paul était peu -sensible aux paysages; comme celui-ci pourtant est paulinien! - - [26] Sur l’Acrocorinthe, voir Louis BERTRAND, _la Grèce du soleil et - des paysages_, p. 156-173. - -Et ces colonnes transfigurées par un soleil d’orage nous représentent la -ville perdue d’orgueil, de richesse et de luxure, la ville qu’il -purifia, mais qu’il n’empêcha point de mourir. - -A Corinthe, pour la première fois, j’ai donc ressaisi quelque peu la -présence de l’Apôtre. Athènes seulement, au pied de l’Acropole, sur la -butte de l’Aréopage, me la rendit frémissante et pleine, comme si -j’avais entendu sa voix retentir dans l’air nourricier. - -En montant vers la colline auguste, c’était lui que je cherchais. -J’avais déjà gravi, près d’un bosquet de pins, cette bosse de rochers -d’où l’on domine l’Athènes moderne et la muraille qui enclôt le flanc -rugueux de la citadelle. Devant l’Acropole, j’avais songé aux -prédestinations de l’Hellade et à leurs harmonies avec la révélation. -Mais ce fut un dimanche soir, au crépuscule, qu’en ce site immortel je -relus le discours de Paul aux Athéniens. - -S’il le prononça ici même--et je me plaisais à l’admettre--il voyait, en -se tournant à droite, le temple de Niké perché au bord du plateau, les -Propylées robustes, les cariatides de l’Erechtheion et le dur Parthénon -stabilisant l’espace comme la pensée maîtrise l’indompté des éléments. -La surface de l’Acropole, en ce temps-là, était encombrée de statues et -d’édicules. A présent, le ciel passe au travers des colonnes; les -statues ont croulé, mais les colonnes restent debout, droites, comme en -prière. Sur un morceau de la grande frise, une femme agenouillée lève -les mains vers un dieu qui ne peut rien pour elle; n’était-ce pas le -Dieu inconnu qu’elle implorait? - -A l’instant, ce soir-là, où nous atteignîmes l’escalier de l’Aréopage, -le soleil, comme à Corinthe, se délivra des nuées; un rayon surprit la -masse rousse et brûlée des architectures et des rocs. Il pénétra sous -l’ombre du Parthénon; un cheval cabré, sur la frise, se ranima; les -corniches ébréchées, les blocs disjoints au sommet des murs, tout devint -d’or flambant; la mer lointaine, elle aussi, parut ardente; les -promontoires sombres et les îles s’effilaient plus tranchants, plus -impérieux. - -L’apothéose d’une minute s’évanouit; mais l’Acropole sembla grandir; le -temple de Niké n’était plus celui de la victoire sans ailes; il se fit -léger, comme soulevé sur l’étendue. Autour de nous, les rocs pâles -défaillaient; la longue croupe de l’Hymette, l’éperon du Pnyx étaient -noirs; à la cime du Lycabette pointu, au-dessus des bois, la blancheur -d’un oratoire demeurait limpide; une lampe y brilla, tandis qu’en bas la -ville immense allumait ses feux; et des cloches de joie, soudain, -agitèrent sur un branle grave des battements rapides, comme un hymne -délirant. - -Cette liesse des cloches, dans un soir dominical, c’était le triomphe de -Paul, l’éternité du Christ dominant les dieux morts d’Athènes. J’ouvris -le petit livre des _Actes_; je commençai à voix haute: - -«Hommes athéniens, je vois qu’à tous égards vous êtes des gens très -dévots. Car, en passant, j’ai vu les images de votre culte, et j’ai -trouvé un autel où il y avait cette inscription: Au Dieu inconnu. Ce que -vous honorez sans le connaître, moi, je vous l’annonce[27]...» - - [27] XVII, 22 et 35. - -Parole qui me donna le frisson d’avoir entendu Paul la clamer lui-même. -Car elle fut certainement cueillie de ses lèvres. Quelle vue splendide -sur l’attente confuse de la Vérité chez les païens! Mais l’annonciateur -poursuivait: - -«Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, alors qu’il -est le maître du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples -faits par la main des hommes... Et, puisque nous sommes de la race de -Dieu, nous ne devons pas croire que rien de divin soit semblable à l’or, -à l’argent, ou à la pierre, image due à l’art et à la méditation de -l’homme.» - -En articulant ces sentences, il étendait sans doute son bras vers le -Parthénon; son tranquille anathème écrasait les idoles tremblantes: - -Mourez donc, les faux dieux, pour que Dieu vive en nous. Athéné, tu ne -vois pas la rouille sur ton casque? L’éclair de ta pique va s’éteindre; -elle s’éteindra la lampe de ton sanctuaire qui servait de phare aux -marins. De ta statue il ne restera pas assez d’ivoire pour y tailler un -dé à coudre. Mais la sagesse dont tu faisais un mensonge, voici qu’elle -illuminera les vivants et les morts. Le Juge est proche; en lui, toute -chair connaîtra l’inconnaissable; par Lui, ce qui est sur terre et ce -qui est au ciel, tout est réconcilié dans la paix du sang offert sur la -Croix. - -Pendant que la nuit glissait, comme un linceul soyeux, sur l’Acropole et -sur nous, je me répétais avec douceur l’ineffable verset: - -«In ipso vivimus, movemur et sumus.» En _lui-même_, dans la vertu -invisible de l’Esprit, nous avons l’être, le mouvement, la vie divine. -Et cela, c’est Paul qui l’a dit, en ce lieu où nous respirons, où nous -glorifions Dieu, nous qui sommes des vivants. - - - - -I - -SAUL LE PERSÉCUTEUR - - -LE MARTYRE D’ÉTIENNE - -Violente du début à la fin, l’histoire de saint Paul s’ouvre par une -scène terrible. - -C’était au moment où les Douze, voyant l’urgence de diviser le ministère -temporel du spirituel, avaient décidé, «pour le service des tables[28]», -l’élection des Sept. - - [28] _Actes_ VI, 1. - -Les disciples se souvenaient du conseil: «Ne vous inquiétez ni d’avoir -de quoi manger, ni d’avoir de quoi vous vêtir[29].» Afin de le suivre -comme un précepte, ils avaient mis en commun ce qu’ils possédaient. Les -riches avaient offert leurs revenus, vendu leurs terres, leurs maisons, -ou donné leur logis à des frères pauvres. De la sorte, il n’y avait plus -que des pauvres parmi les fidèles. Leur nombre croissait au delà des -ressources; suffire à tous les besoins devenait compliqué. - - [29] _Math._ VI, 25. - -Le dénûment, pour chacun, pouvait être une béatitude; pour la -communauté, même à Jérusalem où «cinq petits oiseaux coûtaient deux -as[30]» et une fiasque d’huile un as[31], il engendrait un malaise. La -volonté de perfection n’était pas égale chez tous. Certains se crurent -lésés dans le partage quotidien. Des veuves, peut-être chargées -d’enfants, réclamaient plus que d’autres; autour d’elles on excitait -leurs doléances. - - [30] _Luc_ XII, 6. L’as valait 3 cent. 39. - - [31] V. SCHWALM, _Vie privée du peuple juif_, p. 340. - -Elles appartenaient à des familles de Juifs hellénistes, de ceux qui, -ayant séjourné en Cilicie, en Cyrénaïque, en Égypte, à Rome, parlaient -la langue internationale d’alors, le grec commun, la _koïné_. - -Ces hellénistes, nous les retrouverons en face de Paul, remuants, -grondeurs, fanatiques. Comme ils étaient revenus de l’étranger dans la -ville sainte, ils faisaient sonner haut leur zèle religieux, et -formaient, sans doute malgré eux, bande à part vis-à-vis des -Palestiniens; ceux-ci les regardaient d’assez haut comme le fils de la -parabole, demeuré chez son père, dévisage son cadet, quand il rentre au -logis. Le nom même d’hellénistes qu’ils leur infligeaient accusait une -suspicion, comme si un long contact avec les païens et l’usage de leur -langue les entachaient d’impureté. - -Hommes d’affaires, les hellénistes appliquaient sur leur judaïsme un -vernis grec, afin de mieux lui préparer un royaume universel; la culture -de l’intelligence leur était un moyen de conquête, comme la ruse et -l’argent. Eux seuls se targuaient de gagner des prosélytes. C’étaient -des nationalistes calculateurs; et ils devaient abominer une doctrine -qui, visant au règne de l’Esprit, excluait leurs grossiers moyens. - -Même convertis,--car la foi nouvelle toucha leur élite,--ils -maintenaient leur humeur exigeante, toujours en défense et méfiants. Au -sujet des veuves de leur groupe ils murmurèrent, «grognèrent» avec -ensemble. Les Douze, voulant la paix dans l’unité et comprenant qu’il -fallait mieux organiser l’économie de la vie commune, prirent occasion -de cet incident pour l’institution des Sept[32]. - - [32] On a longuement épilogué sur la raison de ce nombre _sept_. - Marquait-il la subordination à l’égard des _Douze_? Correspondait-il - aux sept pains multipliés par Jésus, ou aux sept anges debout devant - Dieu (_Tob._ XII, 15)? Les repas en commun se prenaient-ils en sept - endroits de la ville? Un diacre présidait-il à chacun? Toutes ces - explications sont plausibles, non décisives. Il est probable que les - Sept, tous hellénistes, complétaient le ministère, devenu - insuffisant, d’autres diacres, élus déjà, et palestiniens. - -L’assemblée des fidèles semble leur avoir proposé les noms à choisir. -Les sept élus portaient des noms grecs; tous Juifs de naissance, sauf -Nicolas, prosélyte d’Antioche. Les Douze, après avoir prié, leur -imposèrent les mains, les investissant de pouvoirs liturgiques. Car les -diacres ne devront pas seulement veiller à distribuer le pain; ils -participeront au mystère eucharistique; ils baptiseront; ils -enseigneront. - -Préposé à des œuvres de charité, «comblé de grâce et de puissance», -Étienne révéla des dons suréminents. Il opérait «au milieu du peuple des -miracles et des signes extraordinaires». Il prêchait aussi, catéchisait -les indigents qu’il soulageait, les infirmes qu’il guérissait. - -On a conjecturé qu’il osa provoquer dans leurs synagogues les Juifs -hellénistes; d’où les fureurs liguées contre lui. S’arrogea-t-il cette -mission? Il est plus simple d’admettre qu’irrités des prodiges et des -conversions qu’il multipliait, les Juifs déléguèrent quelques orateurs -de synagogues, agressifs et retors, qui lui portèrent un défi public, -espérant l’humilier, abattre son prestige. - -Certains d’entre ses contradicteurs fréquentaient la synagogue des -Ciliciens. Saul de Tarse devait en être. Né vers l’an 10 ou 12, il avait -en 36 vingt-trois ou vingt-cinq ans. Les pharisiens attaquèrent sans -doute Étienne sur la doctrine du Christ. Le débat tourna simplement à -leur confusion; ils ne purent tenir contre l’Esprit de sagesse qui -parlait en lui. - -Alors ils ourdirent, pour le perdre, des calomnies décisives. Étienne -avait blasphémé contre Moïse, contre le Temple et la Loi. - -_Contre le Temple!_ Nul grief ne pouvait être plus redoutable. C’était -le crime qu’on avait reproché à Jésus. - -Le Temple signifiait le relèvement et la stabilité d’Israël. Tout -l’orgueil et toute l’opulence du peuple de Iahvé s’y concentraient. Lieu -saint unique, nombril du monde, la gloire de Dieu l’habitait. De très -loin il éblouissait, tel qu’une montagne de marbre, mais avec les -pointes dorées de sa toiture, les colonnes de ses portiques, ses neuf -portes plaquées d’or et d’argent, et la dixième en bronze de Corinthe, -si lourde qu’au dire de Josèphe[33] il fallait, pour la fermer, les bras -de vingt hommes. Du matin au soir, les victimes y montaient, le sang des -boucs et des taureaux éclaboussait les cornes de l’autel, la graisse des -holocaustes fumait sur les brasiers. Les appels des trompettes et des -cors, les clameurs des psaumes exaltaient au-dessus de la ville des -rythmes de piété guerrière. Enfin, le trésor, le Corban détenait des -richesses formidables et mystérieuses. On n’avait pas oublié la poutre -d’or cachée dans une solive de bois, et qui pesait, disait-on, trois -cents mines[34]. Sans le Temple, sans les pèlerinages et les sacrifices, -que seraient devenus les commerçants de Jérusalem, les éleveurs -palestiniens? - - [33] _Bellum judaïcum_, II, 17. - - [34] JOSÈPHE, _Antiquités juives_, XIV, XII. Les chiffres donnés par - Josèphe doivent souvent être accueillis avec une sévère méfiance. - -Le dénigrer, parler de sa destruction possible, cette impiété devait -paraître aux Juifs monstrueuse et suprême, d’autant plus exaspérante -qu’au fond ils pressentaient les catastrophes prédites, suspendues sur -lui et sur eux. - -Les ennemis d’Étienne déchaînèrent contre sa personne, peut-être au -Temple même, un tumulte de la populace. Rien n’était plus aisé dans une -ville pleine de mendiants, de pèlerins excitables, où des centaines de -synagogues pouvaient se communiquer le mot d’ordre d’une conjuration. Il -brava la foule, rendant témoignage au Juste, au Fils de l’homme -assassiné par les mêmes Israélites qui voulaient sa perte. - -Ceux-ci prirent à témoin de son langage impie des anciens du peuple et -des scribes, des pharisiens; ils l’appréhendèrent, le jetèrent en -prison. L’accusé comparut ensuite devant le grand sanhédrin. - -S’il fallait en croire le _Talmud_[35], «_quarante_ ans avant la -destruction du Temple, le droit de prononcer les sentences capitales fut -ôté à Israël». En fait, chaque fois qu’il sentait se relâcher la -pression romaine--or la mise en jugement d’Étienne dut concorder avec la -disgrâce et le départ de Pilate--le sanhédrin tendait à reprendre ses -pouvoirs juridiques. Les Romains lui reconnaissaient d’ailleurs le droit -de juger les crimes religieux. Seulement, les sentences avaient besoin -d’être validées par le procurateur; limitation humiliante que les -pharisiens ne désespéraient pas d’annuler. - - [35] Trad. SCHWAB, t. XI, _Traité sanhédrin_, p. 238. Juster (_op. - cit._, t. II, p. 134) estime ce texte peu probant, et c’est aussi - l’avis du P. Lagrange (_Saint Étienne et son sanctuaire à - Jérusalem_, p. 29). - -Dans l’affaire d’Étienne ils agiront comme envers Jésus avec une -combinaison de violence et d’hypocrisie. Pour brusquer le dénouement, -une émeute interviendra. L’accusé sera poussé au lieu du supplice avant -d’être régulièrement condamné. Quelque chose des formes légales -persistera dans son exécution. Cependant elle les démentira; sa mort -fera songer à celle d’Akhan, voleur du manteau rouge et des deux cents -sicles d’argent qui devaient être offerts au Seigneur, lapidé par tout -le peuple, dans la vallée d’Achor[36]. - - [36] _Josué_ VII, 18-26. - -Le sanhédrin siégeait dans l’enclos du Temple. La salle était disposée -en demi-cercle; ainsi les soixante-dix juges pouvaient se voir, se -surveiller, échanger des clins d’yeux[37]. A droite et à gauche deux -scribes inscrivaient les opinions énoncées et leurs motifs. Au centre -trônait le grand prêtre, reconnaissable, peut-on croire, à la lame d’or -qui ceignait son front, aux gemmes du rational qu’il portait dans les -circonstances solennelles[38]. - - [37] C’est la raison donnée dans le _Talmud_ (_loc. cit._, p. 269). - - [38] Sur le costume que portait le grand prêtre, _comme chef du peuple - juif_, nous n’avons aucune donnée ferme. - -Devant les juges trois séries de disciples s’asseyaient, chacune de -vingt-trois membres, ayant leur place marquée. C’est parmi eux que nous -imaginons Saul, et les regards homicides qu’il envoyait sur Étienne. - -L’accusé se dressa, magnifique de pureté candide. Quand les témoins -déclarèrent: - -«Nous l’avons entendu dire: Ce Jésus le Nazaréen détruira ce lieu-ci et -changera les coutumes que nous transmit Moïse», il n’eut pas l’air -d’avoir écouté, mais parut en extase; la flamme des yeux furibonds -dardés contre son visage sembla s’y changer en un éclat angélique. Il se -présentait, comme jadis les prophètes devant les rois, accusateur et -juge de ses juges; lui et Jacques le Mineur, plus tard précipité du -Temple et lapidé, devaient être les derniers nabis. - -Le grand prêtre l’interrogea comme s’il l’invitait à se défendre, mais -pensant bien l’accabler sous l’évidence de son crime: - -«Tout cela est-il vrai?» - -Étienne répondit par un discours sublime dont Paul comprit, dans la -suite, l’enseignement. Au lieu de se disculper, il représenta le passé -d’Israël depuis les promesses reçues par Abraham. Il essaya de faire -entendre qu’elles dépassaient l’existence du Temple, sinon le culte -mosaïque. - -Israël, durant des siècles, avait adoré son Dieu, nomade comme lui, ici -ou là; et le tabernacle n’était qu’une tente dressée pour un soir, la -tente de bergers en marche. Le buisson en feu d’où était sortie, devant -Moïse, la voix du Seigneur, avait été vraiment «la terre sainte». Puis -les Hébreux avaient, dans le désert, servi des idoles, disant à Aaron: -«Fais-nous des dieux qui marchent devant nous.» Ils s’étaient prosternés -sous «l’armée des cieux». Salomon avait construit une demeure au Dieu de -Jacob; mais «le Très-Haut n’habite pas dans des maisons construites de -main d’homme... Le prophète a dit: «Le ciel m’est un trône, et la terre -un escabeau pour mes pieds; quelle maison me bâtirez-vous?...» - -Dans cette histoire d’un peuple où les grands faits se découpent comme -des morceaux d’horizon, la nuit, sous les éclairs d’un orage prochain, -Étienne insérait des allusions crucifiantes au Juste méconnu et vendu, -renié par ses frères, dont Joseph et Moïse étaient les figures trop -intelligibles; il ne dissimulait pas qu’une foi toute matérielle au -Temple équivalait à une idolâtrie. - -L’auditoire suivait son raisonnement assez pour en avoir horreur. Tous -ces vieux pharisiens, les bras croisés dans leurs longues manches, -commençaient à s’agiter; les jeunes trépignaient, murmuraient. Au début, -on avait écouté; les Juifs respectaient, chez l’accusé, le droit de -défense; ils se plaisaient inlassablement aux récits où les aventures de -leurs pères, commentées dans un sens prophétique, leur promettaient un -retour des gloires, une délivrance pareille à celles d’autrefois. -Étienne parlait, de même que son maître Jésus, non en scribe ni en -casuiste péroreur, mais «comme ayant une puissance». A mesure que son -exégèse devenait plus manifestement hostile, l’indignation grondait. -Loin de la prévenir, il la défia soudain par une apostrophe qu’on peut -croire transcrite jusqu’à nous, telle--ou à peu près--qu’il la proféra: - -«Gens au cou raide, incirconcis de cœurs et d’oreilles, c’est toujours -vous qui résistez à l’Esprit saint: comme furent vos pères, ainsi vous -êtes. Quel est celui des prophètes que n’ont pas persécuté vos pères? -Ils ont tué ceux qui prophétisaient sur la venue du Juste envers qui -vous êtes maintenant devenus traîtres et assassins, vous qui avez reçu -la Loi en préceptes d’anges et ne l’avez pas gardée.» - -Les auditeurs frémirent; chaque mot leur «sciait le cœur en deux»; ils -«grinçaient des dents». Quand on a vu, en Orient, des foules exaspérées, -il est facile de concevoir, dans ces formidables minutes, l’aspect du -sanhédrin: l’ondulation des manteaux blancs; les roulements d’yeux -féroces dont les feux se croisaient; les mâchoires tendues, les nez en -pince de crabe et les doigts crochus convergeant sur l’accusé comme pour -le mettre en pièces. Les sifflements de rage, les voix rauques se -heurtaient. - -Rien ne troublait Étienne; percevait-il le souffle de mort qui grondait -autour de sa tête? Un ravissement l’enlevait ivre des joies promises, -ivre du Paradis; il se tenait immobile comme une colonne de lumière; -mais, tout d’un coup, éperdu d’apporter aux hommes la présence de son -Dieu, il cria, le front renversé, déployant ses bras vers des clartés -invisibles: - -«Voici! Je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme _debout_ à -la droite de Dieu.» - -Blasphème! Il attestait comme une évidence la gloire du Nazaréen, sa -résurrection. - -Les Juifs n’y tirent plus; ils se bouchèrent les oreilles, et toute la -salle se leva d’un seul élan frénétique, pour entraîner l’impie hors du -sanhédrin. Massé vers les portes, le peuple l’accueillit avec des -aboiements d’extermination. Pourtant il ne fut pas lapidé à l’endroit -même. - -Le _Lévitique_ ordonnait: «Fais sortir le blasphémateur du camp[39].» On -emmena Étienne hors de la ville, et, probablement, sur une hauteur, au -nord de Jérusalem. - - [39] XXIV, 14. - -D’après la Loi[40], «à la distance d’environ dix coudées du lieu du -supplice», on déshabillait le condamné, on lui disait de se confesser; -«car tous les suppliciés se confessent, et celui qui se confesse aura sa -part dans le monde futur»... Le lieu de la lapidation devait avoir une -élévation double de la hauteur d’un homme. Les témoins imposaient leurs -mains au condamné comme à une victime expiatoire. Un des deux le -précipitait ensuite, de façon qu’il tombât au-dessous, et _sur le dos_, -non sur le ventre. «S’il était mort, on ne lui faisait plus rien; sinon, -l’autre témoin lui jetait une pierre sur le cœur; s’il n’était pas mort, -tous les assistants l’achevaient avec des pierres.» - - [40] _Talmud, Traité sanhédrin_, p. 277-280. - -Dans le supplice d’Étienne, il n’apparaît pas que les Juifs aient ainsi -procédé. Les deux témoins, pour être plus à l’aise, déposèrent leurs -manteaux «aux pieds d’un jeune homme qui se nommait Saul». Mais nous -apercevons, aussitôt après, le martyr assailli par les pierres, debout -jusqu’à l’instant où il _s’agenouille_ et succombe. Son exécution fut -donc tout ensemble rituelle et tumultuaire. Son martyre imita, en -abrégé, la Passion du Christ. En méditant son agonie, il s’était disposé -à mériter _la couronne_, comme son nom l’y prédestinait. Le disciple eut -infiniment moins à souffrir que le Maître. Il se contenta d’être, à son -tour, parfait dans l’immolation. - -«Seigneur Jésus, disait-il, recevez mon esprit.» Et, s’étant mis à -genoux, il supplia d’_une voix puissante_: «Seigneur, ne leur imputez -pas ce péché.» - -La doctrine du pardon était au fond même de la Rédemption: quand -l’Homme-Dieu a remis par son sang l’offense irrémissible, comment -l’homme oserait-il appeler sur ses ennemis une vengeance? Mais Étienne -ne se borna pas à pardonner; il s’offrait en hostie pour ses bourreaux, -pour quelqu’un surtout qu’il connaissait peut-être, Saul dont sa mort -préparait la mission. - -On voudrait suivre Saul durant les phases du jugement et du supplice. -Son courroux contre Étienne partait d’un amour indigné: le blasphémateur -devait mourir; la Loi et les choses saintes réclamaient justice. - -Reçut-il de sa dialectique un sourd ébranlement? Nous n’en pouvons rien -savoir. L’extase d’Étienne, son cri: «Je vois les cieux ouverts» lui -revinrent plus d’une fois, comme le témoignage scandaleux d’une illusion -qu’il ne voulait pas admettre. Mais, quand un fait contredit une -croyance vivace et plus forte que tout, il reste inexistant, du moins -pour les régions conscientes de la vie interne. - -Pendant qu’autour du martyr la canaille vociférait, et que les -exécuteurs, faisant cercle, ramassaient pour l’abattre les cailloux de -la route, Saul regardait, pâle et palpitant d’une fureur contenue. Il ne -lança lui-même aucune pierre; assister ceux qui frappent lui suffisait. -Il considérait avec étonnement cet homme si calme qui ne cherchait pas à -se défendre; les projectiles déchiraient son front, ses mains étendues, -la nudité sanglante de sa poitrine et de ses reins meurtris; il ne -gémissait pas, il tressaillait à peine sous les coups; et la vigueur de -sa voix demeurait intacte, lorsqu’il jeta vers Dieu sa prière de victime -heureuse. Atteint, soit au cœur, soit à la tête, du choc mortel, il -s’étendit sur la terre, dans son sang, comme sur un lit doux pour le -sommeil[41]. Quel endurcissement intrépide! dut songer Saul. Il faudra, -contre l’erreur nazaréenne, une sévérité sans merci. Et, si quelque -pitié le sollicitait, il la réprima comme une faiblesse. Il rentra, plus -ferme encore dans sa haine. - - [41] _Il s’endormit_, disent les _Actes_. - - * - - * * - - -SAUL ET L’ÉGLISE - -Le grand prêtre Caïphe, les Anciens du peuple jugeaient comme lui. Une -violence en réclame d’autres. Les disciples d’Étienne ou de pieux -prosélytes ensevelirent[42] le Saint avec une solennité d’affliction qui -le glorifiait. Pour venir à bout de l’hérésie tenace, une répression -méthodique fut décidée. Elle était possible au début du principat de -Caligula, dans la brève période où la Judée respira plus libre, entre -l’éloignement d’un procurateur odieux--sa disgrâce obtenue semblait une -victoire sur Rome--et l’arrivée du successeur. - - [42] Le corps du lapidé devait être, d’après la Loi, pendu jusqu’au - soir à une potence. Les _Actes_ ne disent pas que cet opprobre fut - infligé au cadavre d’Étienne. - -La persécution visa par système les Nazaréens d’origine helléniste; -ceux-là, comme Étienne, négligeaient hardiment le Temple, sinon la Loi. -Les Douze, nés Palestiniens, plus exacts aux observances mosaïques, -restèrent à Jérusalem; et rien ne donne à entendre qu’ils furent, pour -lors, inquiétés. Les autres se dispersèrent, emportant avec eux -l’Évangile qui, par là, s’étendit au loin. - -Faut-il dater de ce moment ou de plus tôt les chrétientés de la Samarie, -de la Syrie, d’Alexandrie? Il y en avait une à Antioche, une à Damas, -puisque Saul alla bientôt la pourchasser. - -Comment Saul, après avoir joué dans le martyre d’Étienne le rôle d’un -comparse, simple gardien du vestiaire, reparaît-il, peu de temps après, -commissaire du sanhédrin, investi d’un pouvoir de haute police qu’il -exerce à la façon d’un enragé? Son zèle, sa véhémence d’exécution -l’avaient, sans doute, mis en valeur. Ses qualités de chef s’imposèrent. -Dans les crises terroristes, ce sont toujours les jeunes qui prennent la -tête du mouvement. - -Sur la férocité de sa campagne le narrateur des _Actes_ s’est plu à -insister; par trois fois[43] il la certifie. Saul entrait dans les -maisons suspectes, en arrachait les hommes et les femmes, les entassait -dans les geôles, les faisait flageller, les contraignait à renier leur -foi, ou les ramenait à Jérusalem et, devant les tribunaux, intervenait -pour qu’ils fussent menés au supplice. - - [43] VIII, 3; XXII, 4-5; XXVI, 9-11. - -Quatre fois aussi[44] dans ses _Épîtres_, Paul évoque son passé de -persécuteur; s’il n’y revient guère plus souvent, c’est que toutes les -églises en savaient les moindres détails. - - [44] _Galates_ I, 13-14; I _Cor._ XV, 9; _Philippiens_ III, 6; Ire à - _Timothée_ I, 13. - -«Vous avez ouï dire, écrivait-il aux Galates, ma façon d’être dans le -judaïsme: que je persécutais à outrance l’Église de Dieu, et que je la -dévastais; et j’allais dans mon zèle pour le judaïsme plus loin que -beaucoup de Juifs, mes camarades, défenseur à l’excès des traditions -pharisiennes.» - -Nous n’avons aucun motif d’induire que Paul, quinze ou vingt ans après, -exagérait ses violences pour mieux attester: Je me suis converti malgré -moi, sans nul mérite, sans que rien m’y préparât. - -L’étrange, c’est plutôt le ton dégagé de sa confession; pas un mot ne -laisse entendre que la mémoire de ses violences l’a bourrelé de remords. -Il expliquera très simplement, plus tard, à Timothée, pourquoi il a pu -trouver grâce devant Dieu: - -«Le Christ Jésus m’a établi dans son service, moi qui étais auparavant -blasphémateur, persécuteur, tourmenteur. Il m’a pris en pitié parce que -j’avais agi _sans savoir_, dans le manque de foi.» - -Les fureurs de Saul sortaient donc d’un zèle exaspéré pour la religion -qu’il croyait uniquement vraie. Ses cruautés trouveraient une -explication dans ce mot aigu de Pascal: - -«Jamais on ne fait le mal si pleinement ni si gaiement que quand on le -fait par conscience.» - -Mais il faut aussi comprendre quelle pouvait être l’âme d’un Juif au Ier -siècle, ce qu’était le monde autour de lui. - -On aurait grand tort de se figurer Israël comme un peuple, avant tout, -féroce. Dans son histoire, les traits de miséricorde et de tendresse -n’ont rien d’anormal. Sur l’âpreté des tempéraments, le précepte divin -posait son onction: - -«_Tu aimeras_ le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force.» - -Entre Iahvé et son peuple, un principe de suavité tempérait la crainte: - -«Le Seigneur ton Dieu t’a porté, lui disait Moïse, comme un _homme porte -(sur l’épaule) son fils tout petit_[45].» - - [45] _Deutéronome_ I, 31. - -A l’intérieur de la famille, une loi sainte gouvernait les rapports du -père et des enfants, des frères et des proches entre eux. C’était une -loi exigeant «la circoncision du cœur[46]»; la bonté, le pardon y -tenaient leur place. Avant le père de la parabole évangélique, on -s’était souvenu d’Ésaü étreignant dans les larmes Jacob faible, humilié; -de Joseph se réconciliant avec ses frères indignes; de David pleurant le -misérable Absalom et criant: «Qui me donnera de _mourir à ta place_, -Absalom, mon fils, ô mon fils Absalom!» - - [46] _Id._ X, 16. - -Selon le code mosaïque les juges devaient rendre justice au pérégrin -comme à l’Hébreu, au petit comme au grand, sans faire acception de -personnes, parce que leur jugement «était le jugement de Dieu[47]». -Quand on entrait en guerre, devant une ville ennemie, avant de donner -l’assaut, il fallait «lui offrir la paix[48]». C’était une obligation de -respecter durant un mois la femme captive[49]. - - [47] _Id._ I, 17. - - [48] _Deutéronome_ XX, 10-11. - - [49] _Id._ XXI, 11-14. - -Moïse interdisait de livrer l’esclave fugitif à son maître[50], de -garder plus d’un jour le gage du débiteur pauvre[51]. Il commandait au -riche d’ouvrir sa main à l’indigent, de laisser, pour l’orphelin et la -veuve, sur l’olivier quelques olives, dans la vigne quelques -grappes[52]. Il enseignait même la pitié pour les animaux: «Si, en -marchant sur une route, tu trouves dans les branches d’un arbre ou à -terre, un nid d’oiseau, et la mère couvant ses œufs ou ses petits, tu ne -la retiendras pas captive[53].» Josèphe, célébrant l’humanité de la loi -juive, observe qu’elle défendait de tuer les animaux, «s’ils entraient -_en suppliants_ dans une maison[54]». - - [50] _Id._ XXIII, 15. - - [51] _Id._ XXIV, 12-13. - - [52] _Id._ XXIV, 21. - - [53] _Id._ XXII, 6. - - [54] Contre Apion, l. II, ch. VI. - -Un peuple où l’on avait conçu et compris, du moins littéralement, le -_Cantique des Cantiques_, les _Psaumes_, les _Livres des Prophètes_, ne -pouvait ignorer les délicatesses ni les violences de l’amour humain ou -divin. Nul n’a senti d’une façon plus véhémente que l’amour est fait de -pitié. - -Mais les Juifs pouvaient-ils échapper à la dureté foncière de tout -l’Orient sémitique? Quand on pense aux tyrans assyriens, aux atrocités -rituelles qu’attestent les bas-reliefs et les inscriptions de ces pays, -on s’étonne moins de voir Israël, en guerre contre des voisins -terribles, exterminer dans les villes hommes, femmes, petits enfants, -incendier les maisons, ne laisser que des cendres et de l’horreur -derrière lui. Les Hébreux savaient ce qui les attendait s’ils -épargnaient les idolâtres; ils exécutaient sur eux le juste châtiment -d’Iahvé, et, plus encore, en les exterminant, ils se préservaient de -leurs dieux redoutables. - -Israël eut besoin d’être fanatique; autrement il aurait succombé, et, -avec lui, le pacte d’alliance, le témoignage du seul Dieu vrai. Il se -savait élu entre tous les peuples; sa fierté d’un tel privilège était -farouche. Jamais orgueil nobiliaire n’a pu être comparé à celui des -Juifs. Un grand orgueil offensé devient cruel en se croyant juste. D’où, -chez eux, des vindictes inflexibles dont celles des hidalgos espagnols -seraient une faible réplique. - -Le pays où ils se fixèrent, malgré ses parties fertiles, est dur comme -son climat. - -Pays de hautes vallées et de faîtes abrupts, peu accessible par la mer, -et qui repousse l’étranger. Six mois d’été sans pluie; un hiver assez -rude. Les villages, sur les pentes, ressemblent à des tas de pierres. -Nulle part au monde la pierre ne règne aussi implacable; on s’explique -la lapidation, supplice éminemment juif; sous les monceaux de silex on -chercherait les os d’un lapidé. Je ne connais rien de plus désolant, -surtout en automne, que la descente de Jérusalem à Jéricho: des bosses -de terres nues, après des bosses de terres nues, çà et là -broussailleuses, ou d’un gris de lèpre, chargées de boursouflures -livides, au-dessus d’une gorge rougeâtre qui fait saillir et béer ses -roches comme des gueules de bêtes altérées. - -De telles régions ne pouvaient convenir qu’à des brigands ou à des clans -rigides, intraitables pour tout ce qui violait les mœurs et les -principes de la communauté. - -La Loi mosaïque les enserrait dans des haies de préceptes et de rites, -dans les craintes minutieuses des cas d’impureté. Elle exigeait de ces -paysans rapaces le sacrifice de leurs bestiaux, des victimes, certains -jours, sans nombre[55]. Aux grandes fêtes, le parvis du Temple devenait -un énorme abattoir; le gémissement des animaux égorgés couvrait les voix -des prêtres; ceux-ci n’étaient plus que d’infatigables bouchers. Les -lévites parfois devaient monter sur des escabeaux pour ne pas tremper -leurs jambes dans les nappes de sang qui débordaient[56]. Le matin de -Kippour, lors du grand jeûne d’octobre, quand on avait imposé les mains -au bouc qu’on chargeait des péchés du peuple, les assistants crachaient -tous sur lui, le piquaient avec des épines[57]. Il était coiffé d’une -bande de laine écarlate; puis, à coups de fouet, les prêtres le -chassaient hors de la ville, en un lieu désert. Là, on lui arrachait du -dos sa toison qu’on éparpillait sur les broussailles, et on le jetait -dans un précipice. S’il se relevait, personne ne lui donnait à manger; -il s’en allait mourir comme un maudit, dans un trou. - - [55] Pour la dédicace du Temple de Salomon, les _Paralipomènes_ (l. - II, VII, 5) dénombrent l’immolation de vingt-deux mille bœufs et de - cent vingt mille béliers. Pour la même cérémonie, Josèphe (_A. J._, - VIII, 2) parle de douze mille veaux et de cent vingt mille agneaux. - - [56] Voir M. MARNAS, _Miriam_, p. 220. - - [57] Voir l’épître dite de Barnabé. Le passage sur le bouc est une - citation tirée on ne sait d’où. - -Atroces pour nous, ces rites expiatoires l’étaient bien moins que ceux -des idolâtres, offrant leurs fils au bûcher de Moloch, ou se mutilant, -comme faisaient les prêtres de Cybèle, en public, avec frénésie. Ils -provoquaient les Juifs à la pénitence, commémorant les peines dont Iahvé -avait frappé leurs pères impies ou fornicateurs. Ils préfiguraient la -victime substituée, elle volontaire et parfaite, le Christ percé -d’épines, flagellé, honni. Mais, chez des âmes brutales, ils excitaient -le goût du sang, une sorte d’irritation luxurieuse déviée en ivresse de -tuerie. - -D’ailleurs, asservis à des maîtres iniques, les Juifs, tout en courbant -l’échine, avaient médité d’affreuses représailles. Si on touchait à leur -culte et à la Loi, ils résistaient sauvagement, et les répressions -étaient inexorables. Lorsque Antiochus Épiphane prétendit helléniser -Jérusalem, établir dans le Temple une statue de Zeus, lorsqu’il eut -interdit la circoncision, les pharisiens s’obstinèrent à faire -circoncire les nouveau-nés. Tous ceux qui étaient dénoncés étaient -battus de verges, mutilés, mis en croix; et les bourreaux, après avoir -étranglé les enfants, pendaient leurs cadavres au cou des crucifiés[58]. -Hérode ayant fait clouer sur le portail du Temple un aigle d’or, deux -docteurs, Judas et Mathias, l’arrachèrent en plein midi, devant la -foule, et le brisèrent à coups de hache. Arrêtés, ils justifièrent leur -violence avec ce seul argument: «Nous avons vengé l’outrage fait à Dieu -et l’honneur de la Loi dont nous sommes les disciples.» Pour déchaîner -un mouvement furieux, il suffit que Pilate voulût faire promener à -travers les rues de Jérusalem des enseignes militaires où figurait le -médaillon de César[59]. Caligula, quand il essaya d’imposer dans le -Temple sa statue en «nouveau Jupiter», faillit soulever toute la Judée -contre Rome. - - [58] JOSÈPHE, _Antiq._, l. XII, VII. - - [59] _Id._, l. XVIII, IV. - -A mesure que la nation juive se vit plus étroitement harcelée par -l’hellénisme[60], pressée par l’arrogance et la rapacité romaines, son -esprit de révolte se renforça; mais il devait se perdre dans l’anarchie -des factions. Sadducéens, bourgeois et sceptiques, semblables à nos -radicaux d’aujourd’hui, pharisiens intransigeants, zélotes et démagogues -illuminés s’exécraient les uns les autres. Les bandes armées, les -brigandages se multipliaient. Les grands prêtres soudoyaient des -séditieux qui provoquaient des rixes; ils les envoyaient saisir dans les -granges des dîmes appartenant aux sacrificateurs «dont quelques-uns -étaient si pauvres qu’ils mouraient de faim[61]». Des sicaires, les -jours de fête, arrivaient à Jérusalem, cachant des dagues sous leurs -manteaux. - - [60] Sous Caligula, les Grecs massacrèrent, dans les progroms - d’Alexandrie, au dire de Josèphe, cinquante mille Juifs; d’où - l’ambassade conduite par Philon auprès de l’Empereur. - - [61] JOSÈPHE, _Antiq._, l. XX, VI. - -Ils poignardaient les gens au milieu des cérémonies, et, les voyant -tomber morts, se penchaient sur eux comme pour les secourir, échappant -ainsi aux soupçons[62]. - - [62] _Id._ XX, VII. Et EUSÈBE, _H. E._, II, XX. - -La férocité des mœurs, l’exaspération des caractères atteignaient déjà -ce paroxysme qui aboutira aux atrocités héroïques du siège de Jérusalem, -aux épouvantes de Massada. Josèphe, homme cultivé, raconte, comme une -chose toute naturelle, de quelle manière il traita un factieux de -Tibériade. Celui-ci était venu simplement lui réclamer une somme qu’il -ne devait pas: - -«Je le fis battre de verges, _je lui fis couper une main qu’on lui -attacha au cou_, et je le leur renvoyai en cet état[63].» - - [63] _Vie_, ch. XXIV. - -Plus loin, il invite un autre séditieux à se trancher lui-même, d’un -coup d’épée, la main gauche. Et cet homme s’empresse d’obtempérer. - -Saul, dans son offensive contre les Nazaréens, se comporta donc selon la -rigueur d’un bon pharisien sectaire. Il y ajoutait l’emportement de sa -jeunesse, la fierté d’exceller dans une œuvre juste. Nul doute qu’il -n’écoutât en même temps des impulsions démoniaques. Il dira dans la -suite: «Nous n’avons pas seulement à combattre contre la chair et le -sang, mais contre les Puissances, contre les Maîtres de ce monde -ténébreux[64].» Les Puissances d’en bas l’armaient de leur furie. Elles -l’avaient élu comme un parfait agent d’extermination. - - [64] _Éphésiens_, VI, 12. - -Au reste, il croyait connaître l’histoire de Jésus, ses enseignements; -il les interprétait, sans intelligence, «en homme charnel»; il en -demeurait scandalisé, outré. Il était pharisien, et Jésus avait écrasé, -sous une réprobation, la superbe, l’hypocrisie des pharisiens. Israël -attendait un Messie qui établirait sa revanche sur les oppresseurs et -même lui soumettrait l’univers. Isaïe l’avait annoncé: _L’empire sera -sur son épaule._ A cette prophétie, mal comprise, vulgarisée dans tout -l’Orient, les Romains eux-mêmes prêtaient attention[65]. Jésus, trompant -les espoirs terrestres d’Israël, semblait l’ennemi à détruire dans la -personne de ses disciples, faux prophètes qui blasphémaient l’éternité -de la Loi, l’avenir du peuple saint. Que devenait son privilège, si -toutes les nations étaient appelées au Royaume? En persécutant les -Galiléens, Saul pensait «rendre hommage à Dieu[66]». - - [65] TACITE, _Hist._, V, 13, et SUÉTONE, _Vespasien_, IV. - - [66] «L’heure vient où quiconque vous tuera croira rendre hommage à - Dieu» (_Jean_, XVI, 2). - -On a contesté qu’il ait pu les traquer hors de Palestine, jusqu’en -Syrie. Mais, dans une phase de trouble, le sanhédrin se hâtait de -ressaisir une compétence pénale dont il était jaloux. Or, la Syrie -appartenait en ce temps-là au roi Arétas, beau-père d’Hérode le -Tétrarque; et les Juifs, nous le savons par Paul lui-même, s’entendaient -fort bien avec Arétas[67]. En fait, partout où vivait une communauté -juive, l’émissaire du sanhédrin exerçait un droit de police. - - [67] «A Damas, l’_ethnarque du roi Arétas_ faisait garder la ville - pour se saisir de moi» (II _Cor._ XI, 32). Juster (_op. cit._, t. - II, p. 134-139) estime incertaine, mais possible, la compétence du - sanhédrin hors de la Palestine; car Hérode avait eu le droit de se - faire remettre par les autorités romaines des criminels enfuis à - l’étranger. Ce droit, surtout en matière de crimes religieux, avait - pu passer d’Hérode au sanhédrin. - -Tout persécuteur devient un persécuté. Dans l’idée que des victimes lui -échappent, il ne dort plus. Pour allonger sa liste de suspects, il n’a -jamais assez d’espions. Fatalement, son inquisition s’étendra aussi loin -qu’il peut faire devant lui le vide par la terreur. C’est pourquoi nous -trouverons Saul, avec une escorte de policiers, en marche vers Damas, -«soufflant la menace et le meurtre», frémissant d’anéantir une Église -qui se croyait à l’abri. - -Mais, avant de le joindre sur la route brûlante où le Christ lui donna -rendez-vous, il convient de le mieux connaître et d’atteindre les -premiers linéaments de sa personnalité. - - * - - * * - - -QUI ÉTAIT SAUL? - -Il s’est chargé de nous répondre; il a dressé un sommaire état civil, -exhibé, pour les biffer aussitôt d’un trait méprisant, ses titres de -noblesse juive: - -«Si quelque autre s’imagine être puissant selon la chair, _moi encore -plus_: circoncis le huitième jour, Israélite par ma race, de la tribu de -Benjamin, Hébreu issu d’Hébreux; à l’égard de la Loi, pharisien[68]...» - - [68] _Philipp._ III, 4-3. - -Aujourd’hui, on jugerait un peu vague le signalement. Ce n’est point -négligeable, pourtant, d’apprendre que Saul, «Hébreu issu d’Hébreux», -était de la tribu de Benjamin, et pharisien. - -Né hors de Palestine, il devait s’attacher d’autant plus à la pureté de -ses ascendants, certifier qu’il tenait du judaïsme tout ce qu’il était. -Mais il se prévalait d’un autre avantage: sa famille avait rang dans la -tribu de Benjamin, celle qui marchait en tête des processions, ayant, la -première, traversé la mer Rouge, de Benjamin qui, seule avec Juda, après -la grande captivité, avait relevé les murailles de Sion[69]. Ce n’était -pas tout; pharisien, il appartenait à une caste supérieure, un peu comme -le religieux d’un Ordre vis-à-vis des séculiers. Les pharisiens, «les -gens à part», se posaient eux-mêmes au-dessus du commun des Juifs; ils -avaient seuls la haute science, la vertu sans reproche; car peut-on être -agréable au Seigneur, si on ne connaît toute la Loi? Et ils se -targuaient de la méditer nuit et jour; plus ils en resserraient les -préceptes, plus ils en aggravaient les contraintes, plus ils -s’estimaient devant Dieu. - - [69] ESDRAS, l. II, XI. - -Chez Saul, l’orgueil théocratique fut sans doute immense. Converti, il -reconnaîtra que la fierté du sang est une vanité misérable, une de ces -choses «qu’on jette aux chiens[70]». Pour l’instant, excusons-le; jamais -peuple n’a pu justifier, comme Israël, la gloire de ses origines; il -était l’unique nation choisie par le Tout-Puissant, conduite par lui, en -ses grandeurs comme en ses désastres, afin qu’elle gardât les vérités -essentielles et la semence d’où l’Homme-Dieu prendrait sa chair. - - [70] _Philipp._ III, 8. Tel est le sens exact du mot violent qu’il - emploie: _skybala_. - -Le Messie étant venu, le peuple juif aurait pu mourir, comme l’arbuste -des solitudes quand, au sommet de sa tige, la fleur pourpre a surgi. Il -a survécu en qualité de témoin; la conscience de sa mission divine -l’avait doué d’une telle force qu’il est resté, dans sa déchéance, un -peuple-roi. Que lui importe d’avoir bu, durant des siècles, les affronts -comme l’eau? Il garde dans la bouche le goût du vin des Maîtres; il n’a -jamais douté de lui-même; cette foi tenace le prédestinait à dominer les -nations; et, maintenant, il a fait de toutes «l’escabeau de ses pieds». - -A Jérusalem, un vendredi, vers 4 heures--c’est le moment où les -Israélites dévots vont allumer des cierges contre le mur des pleurs et -psalmodier--j’ai remarqué un petit bossu qui se rengorgeait en -marmottant des prières et se balançait, un livre à la main, avec une -mine de satisfaction presque arrogante. Je me suis dit: «Voilà Saul!» - -La fierté juive, en Saul, était doublée de la hauteur pharisienne. Pour -celle-ci Jésus n’avait eu que des mots terribles. Le réquisitoire -qu’abrège saint Mathieu (ch. XXIII) est un magnifique portrait de la -caste, et qui vise, au delà, toute l’enflure des orgueils sociaux. Les -pharisiens n’agissent que pour être vus; il élargissent leurs -phylactères, ils allongent les franges de leurs robes. Ils aiment les -lits d’honneur dans les banquets, les bancs d’honneur dans les -synagogues. Ils veulent qu’on les salue sur les places, qu’on les -appelle: Rabbi, Rabbi!... - -Saul pouvait donc se vanter d’appartenir, comme on dirait, à une -honorable famille juive. Son père n’était pourtant pas un Hébreu de -Judée, mais un helléniste établi à l’étranger depuis assez longtemps; il -portait le titre de citoyen romain, et son fils en hérita. - -Pas une seule fois dans les _Épîtres_, Tarse n’est nommée; ce sont les -_Actes_ qui font dire à Paul[71]--et il le dit en araméen:--«Je suis né -à Tarse, en Cilicie.» - - [71] XXII, 3. Il eut, vraisemblablement, dès son enfance, deux noms: - un nom juif, Saul, et un romain à désinence grecque, Paulos. - -Tarse, proche de la mer, au débouché de la seule route par où les -caravanes venant de l’Asie Mineure franchissaient le défilé des portes -ciliciennes, était alors une des plus grandes villes de l’Orient. La -plaine de Cilicie, ample et magnifique, avec l’opulence de ses cotons et -de ses blés, ferait songer à l’Égypte, si elle ne s’appuyait aux rampes -du Taurus, dont les crêtes coiffées de nuages la barrent à l’Occident. - -Point de jonction entre la haute Asie et la côte--le long du Cydnus les -bateaux de toute la Méditerranée remontaient jusqu’à ses quais--elle -s’offrait comme un confluent de civilisations. L’Hellade y superposait -son empreinte à celle de l’Assyrie, de la Perse, de la Phénicie. Ses -monnaies portent souvent un Baal, figuré en Zeus, ayant un aigle à son -côté[72]. Tarse amalgamait l’élégance grecque avec les rites et les -voluptés du vieil Orient. C’était là que, sur la proue d’or de sa -galère, sous des voiles de soie parfumées, Cléopâtre avait attendu -Antoine. Quand Paul citera aux Corinthiens le proverbe grec[73]: - - Mangeons et buvons, car demain nous mourrons, - -il se souviendra peut-être aussi de l’inscription assyrienne que -portait, non loin de Tarse, la statue de Sardanapale, la statue aux -doigts disposés comme si elle voulait les faire craquer: - - [72] Voir RAMSAY, _The Cities of Paul_, p. 129. - - [73] _1 Cor._ XV, 32. Ce proverbe se rencontre dans la _Thaïs_ de - Ménandre, mais il était déjà dans Isaïe (XXII, 13), où Paul a dû le - prendre. - -«Passant, mange, bois, divertis-toi; car tout le reste ne vaut pas -_cela_[74].» - - [74] STRABON, XIV, V. On voit encore à Tarse une construction massive - avec des murailles d’une prodigieuse épaisseur qu’on dénomme le - _tombeau de Sardanapale_. - -Les Tarsiens possédaient, à un étrange degré, la facilité qu’ont les -Orientaux communément d’apprendre les langues et d’improviser. Les -écoles de Tarse envoyaient à Rome des grammairiens et des philosophes. -Le stoïcisme y florissait. - -Sur les bords du Cydnus, un gymnase célèbre groupait les meilleurs -maîtres. Saul, enfant, le fréquenta-t-il? Apprit-il le grec dans une -école juive, près de la synagogue, ou avec un pédagogue, dans la maison -de son père? L’essentiel pour nous, c’est qu’il eut une pleine -connaissance de la langue des idées, de l’idiome qui pouvait le mieux -rendre universelle sa doctrine. S’il était né à Jérusalem, il l’aurait -ignorée ou mal sue. Les rabbins défendaient de l’apprendre aux garçons, -sauf, disaient-ils en raillant, «lorsqu’il ne faisait ni jour ni -nuit[75]». Elle était, pour leur méfiance, le véhicule du mensonge -païen; quiconque avait sucé le miel des fables helléniques trouvait dans -la vérité des Écritures une amertume. - - [75] _Talmud._ Péa, I; Josèphe (_Antiq._, XX, 18) constate le mépris - des Juifs pour l’étude des langues profanes. - -Mieux encore que le grec, Saul retint ce qu’on apprenait à tous les -petits Hébreux, les dix-huit bénédictions de l’Amida, la psalmodie du -Hallel. Il vit, dans la synagogue, le lecteur tirer de l’armoire l’étui -qui enfermait les rouleaux de la Loi, et, chez son père, le soir de -chaque vendredi, s’allumer les lampes du sabbat. - -Il reçut aussi les rudiments d’un métier manuel. Nous savons par les -_Actes_[76] qu’il était «un faiseur de tentes». Rien ne prouve que son -père lui-même fût artisan. Mais, selon les docteurs, tout bon Juif -devait savoir œuvrer de ses mains; et le fameux Chammaï exhibait à son -oreille le copeau du charpentier. - - [76] XVIII, 3. - -Saul sut fabriquer ces tentes noires en poil de chèvre où s’abritent -encore les bergers ciliciens. J’ai vu, dans un faubourg de Tarse, des -ouvriers en faire le tissu d’après des méthodes simplistes qui, depuis -les temps de Paul, n’ont guère dû changer. - -Ils étaient trois dans un hangar ouvert sur les côtés, trois hommes -maigres, un peu chauves, grisonnants, avec des visages ascétiques. Le -premier, debout, mettait en action un rouet d’où pendaient deux bouts de -corde; d’une sacoche suspendue contre son tablier il tirait un à un les -poils qu’il tordait autour de la corde en mouvement. Il filait ainsi, -marchant à reculons depuis le fond du hangar jusqu’à l’entrée, et là, il -abaissait la longueur du fil, le déposait auprès des autres. - -Ses deux compagnons travaillaient, assis à terre sur une peau de mouton, -les pieds dans un trou. Chacun d’eux avait devant soi un vaste métier -incliné quelque peu en arrière; il y disposait la chaîne, l’écartait -avec un couteau de bois, passait agilement la navette entre les fils -tendus, les arrêtait; puis il étirait la chaîne et la trame d’un coup -sec de son cardoir, outil massif en bois poli, qui ressemblait, sauf ses -dents, à un joug pour les bœufs. - -On s’explique comment Paul, après avoir manié des heures ce cardoir -pesant, écrivait d’une main gourde. Quand il dit aux Galates: «Voyez les -gros caractères de mon écriture[77]», il ne fait pas allusion à ses -mauvais yeux qui l’eussent contraint de grossir les lettres. Il écrivait -comme un ouvrier dont les doigts sont raidis par la manœuvre d’une chose -très lourde[78]. - - [77] VI, 11. - - [78] Cet outil pèse près de deux kilos. - -Auprès des artisans de Tarse, je recueillis quelques détails propres à -préciser certains faits dans sa vie. Leur métier est lucratif[79]; _il a -dû l’être toujours_. De la sorte, Paul subvenait à ses besoins et à ceux -des indigents, sans être une charge pour personne; il pouvait pratiquer -largement la maxime du Seigneur Jésus: - - [79] Ils gagnent, par journée, cinquante à soixante francs. - -«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir[80].» J’appris, en outre, -des camarades lointains de l’Apôtre--savaient-ils son nom?--qu’ils -besognaient, comme lui, «nuit et jour[81]». Ils dormaient sur des sacs; -peut-être en faisait-il autant. Mais leur travail, tout uniforme et -machinal, laisserait libre leur esprit, s’ils avaient le goût de penser; -et Paul devait, sans interrompre le jeu de la navette et du cardoir, -songer aux églises ou prêcher autour de lui. - - [80] _Actes_ XX, 35. - - [81] I _Thessalon._ II, 9: «Nuit et jour au travail pour n’être à - charge à personne d’entre vous»; et I _Cor._ IV, 12: «Nous nous - épuisons à travailler de nos mains.» - -A l’âge où il n’était qu’un apprenti amateur, il ne soupçonnait guère -qu’en tissant des poils de chèvre il préparait son apostolat. L’étude -des Écritures et les sentences des rabbins le captivaient davantage. - -Son père voulut qu’il achevât sa formation de pharisien et de lettré. -Vers douze ans, il fit, comme tous les adolescents juifs, un pèlerinage -rituel à Jérusalem. Si l’on entend au sens littéral ce qu’il dit aux -Juifs[82] de son éducation, il aurait même grandi dans la ville sainte. -Mais il ajoute qu’il fut «nourri aux pieds de Gamaliel»; le fameux rabbi -l’aurait-il admis comme auditeur, s’il n’avait eu déjà la maturité d’un -étudiant? - - [82] _Actes_ XXII, 3. Le terme qu’il emploie veut dire: nourri en - grandissant. - -Nous imaginons volontiers Saul, assis aux pieds du maître, les genoux -entre ses mains croisées, semblable à ces jeunes musulmans qui, dans les -mosquées, font cercle autour d’un imam, silencieux et ravis, les yeux -pleins d’une sorte d’extase, tandis que le docteur, derrière une petite -table, pérore avec un feu prophétique. - -L’éducation d’un étudiant juif se concevrait assez bien d’après celle -d’un séminariste dans un milieu sacerdotal fermé. La science qu’il -absorbait se ramassait autour de l’Écriture et de la Loi. Il devait -posséder à fond le _Pentateuque_, lire les prophètes, devenir exégète et -théologien. Il lisait aussi des écrits ésotériques comme le _Livre -d’Hénoch_, l’_Assomption de Moïse_[83]. - - [83] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, _passim_. - -Mais l’exégèse juive se plaisait à l’imprévu des conclusions; elle -accrochait aux textes des allégories, une dialectique retorse et -paradoxale. Ainsi, à propos du premier homme: - -«Le Saint (béni soit-il) a fait dans le moule d’Adam tous les hommes de -la terre, et personne n’est semblable à l’autre. _Aussi, chacun doit se -dire que le monde_ a été créé pour lui... - -«Dieu a varié dans l’homme trois choses: le visage pour éviter des -confusions; la pensée, afin d’éviter des vols; la voix, pour éviter (la -nuit) des unions illégitimes[84].» - - [84] _Baba Bathra_, trad. SCHWAB, p. 270. - -Les Écritures elles-mêmes étaient submergées sous les commentaires de la -Loi. Retenir sans notes--car il était interdit de noter les décisions -des rabbins--tous les cas qu’elle posait, les solutions contradictoires, -les possibilités qu’elle impliquait, c’était un travail embrouillé, -comme celui d’apprendre le grand alphabet chinois. - -Aucun acte ne devait être accompli sans bénir le Seigneur, et chaque -bénédiction exigeait une formule spéciale. On ne prononçait pas les -mêmes mots, à table, pour bénir des raves coupées en petits morceaux ou -des raves coupées en long[85]. Avant de boire, les pharisiens se -lavaient les doigts. Mais, selon Chammaï, il fallait d’abord faire cette -ablution, ensuite verser l’eau dans le calice; selon Hillel, verser -l’eau avant de se laver. - - [85] Voir MARNAS, _op. cit._, p. 26. - -Et puis il y avait les ergoteries sans fin sur les impuretés, sur ce qui -est permis ou prohibé les jours de sabbat[86]. Il y avait la casuistique -des dommages qui entraînent ou non un châtiment: - - [86] Faut-il rappeler l’opposition d’Hillel et de Chammaï autour de ce - point grave, si, un jour de fête, on pouvait manger un œuf pondu - dans la journée? - -«Si un coq, en voltigeant d’un endroit à un autre, cause des dégâts par -son contact, le propriétaire sera responsable du dégât entier. Mais, si -le dommage est survenu par le vent des ailes, le propriétaire ne doit -payer que la moitié de la valeur[87].» - - [87] _Baba Gama_, trad. SCHWAB, p. 12. - -«Deux ânes se suivent; l’un glisse et tombe; puis l’autre arrive, se -heurte contre lui et tombe aussi; enfin le troisième heurte celui-ci et -tombe à son tour; le maître du premier devra payer à celui du deuxième -le dommage survenu, et le deuxième au troisième[88].» - - [88] _Baba Gama_, p. 25. - -«Si un homme frappant son père ou sa mère les blesse, ou s’il blesse -quelqu’un le jour du sabbat, _il ne paie rien, car il est condamné à -mort_. Si un homme blesse son propre esclave _païen_, il n’est pas -condamné au paiement[89].» - - [89] _Id._ p. 65. - -On ne s’étonnera guère que la logique, chez saint Paul, conserve des -traces d’arguties, une tendance aux coudes brusques dans le cheminement -des idées[90]. Un trait consigné par le _Talmud_ sur Rabbi Gamaliel, son -maître, révèle, s’il est véridique, l’ironie subtile d’un sophiste qui -trouve réponse à tout: - - [90] De même, les citations composites, ou qui mettent des textes en - enfilade, sont une réminiscence des méthodes rabbiniques (voir PRAT, - _Théologie de saint Paul_, I, p. 32-33). - -«R. Gamaliel allait prendre ses bains à Acco dans une maison de bains -qui appartenait à la déesse Aphrodite (le temple de cette déesse, ses -prêtres et le personnel étaient entretenus des revenus qu’on tirait de -la maison de bains). Un païen nommé Proclus ben Philosophos lui demanda -comment il pouvait se permettre d’aller prendre des bains dans une -maison affectée au service d’une idole, quand la Loi mosaïque défendait -de tirer profit des objets consacrés aux divinités païennes. Une fois -sorti, R. Gamaliel répondit: «Je ne vais pas dans le domaine de l’idole, -c’est elle qui vient dans le mien; on n’a pas construit la maison de -bains en l’honneur d’Aphrodite; c’est elle qui sert d’ornement à la -maison de bains[91].» - - [91] _Aboda Zara_, trad. SCHWAB, p. 212. - -Gamaliel, comme son aïeul Hillel, se distinguait par une relative -largeur de vues où il corrigeait la casuistique dure, pointilleuse de -Chammaï. Il représentait, parmi les pharisiens, _l’école libérale_. Le -langage qu’il tient dans le sanhédrin, au sujet des Apôtres, énonce une -bizarre doctrine de laisser faire et de fatalisme providentiel: - -«... Et maintenant je vous dis: Écartez-vous de ces hommes et -laissez-les; parce que, si leur volonté, leur œuvre ne sont qu’humaines, -elles tomberont d’elles-mêmes. Mais, si elles sont de Dieu, vous ne -pouvez les abattre, de peur qu’on ne vous trouve combattant contre -Dieu[92].» - - [92] _Actes_ V, 35-39. - -On a supposé qu’une inspiration divine lui suggéra cette politique -évasive. La tradition[93] le représente comme secrètement chrétien. - - [93] Les _Recognitiones_, livre apocryphe, hérétique, mais qui date du - IIe siècle, disent de lui: «Gamaliel, prince du peuple, était - secrètement notre frère.» Sur la légende de Gamaliel, voir LAGRANGE, - _Saint Étienne et son sanctuaire_, p. 42-59. - -Quoi qu’il en soit, entre lui et Saul éclate une antithèse: voilà un -Maître, pondéré, souple, théoricien de l’indulgence, et son disciple -agit à l’encontre de sa doctrine autant qu’un Jacobin de 93 démentait un -Necker ou un Montesquieu. - -Il serait oiseux de vouloir élucider ce problème, comme de trancher si -Paul fut ou non _rabbin_. Très souvent le disciple est l’opposé du -maître; de même que le fils est la négation du père. Gamaliel eut un -fils fanatique et hostile aux chrétiens. Saul, dans sa jeunesse, était -quelqu’un de très indépendant. Porté aux extrêmes, il suivait en ses -haines la fougue de ses énergies. S’il admirait la science et l’autorité -de Gamaliel, il estimait dangereux son libéralisme. En tant que Juif, -avait-il tort? - -Une hypothèse semble absurde, effroyable, celle de concevoir la foi -chrétienne étouffée dans sa première croissance. A ne l’envisager -qu’humainement, elle aurait pu l’être, si on l’avait exterminée avec -suite et sans merci. Mais les empereurs ne la persécuteront par système -qu’au second et au troisième siècle, quand il sera trop tard pour la -tuer. Et la persécution juive a été brève, intermittente, indécise. Une -puissance supérieure la contrecarrait, la paralysait. Hérode aura beau -tenir Pierre lié de deux chaînes entre les soldats. Un Ange touchera les -chaînes; elles se dénoueront; d’elle-même, la porte de fer s’ouvrira. Et -Saul, au moment où il se croit victorieux de Jésus le Nazaréen, va -devenir son esclave, «le vase d’élection». - - - - -II - -SAUL LE VOYANT - - -SUR LA ROUTE DE DAMAS - -Il est midi; l’heure où, assis à l’entrée de sa tente, Abraham vit tout -d’un coup les trois hommes debout devant lui, l’heure où Jésus vint -s’asseoir, n’en pouvant plus, sur la margelle de la fontaine, et dit à -la femme qui puisait: «Donne-moi à boire.» - -Un nuage poudreux chemine au long de la route, entre des rocs brillants -comme des cônes de sel. Voici la caravane se hâtant vers Damas. Des -lignes confuses de verdure, au pied de collines fauves, jaillissent -là-bas, du côté d’où souffle l’aquilon: les vergers dont la ville est -ceinte! Depuis une semaine on marche. Enfin, c’est la douceur du terme -proche, la fraîcheur de l’eau humée dans l’air dévorant. Les âniers -pressent leurs bêtes; les ombres des chameaux porteurs de bagages se -balancent moins lentes sur la poussière qui brûle les yeux. - -Escorté par des gens de police, bâtons en mains, Saul allonge le pas. -Petit[94], mais impétueux, décisif, il s’avance, comme César, le -capitaine, d’une allure qui entraînerait derrière lui une armée. Sent-il -le poids du soleil sur sa tête? Cet empire du feu qu’il traverse, ce -désert dont les roches semblent vibrer sous le choc des rayons, ce -mirage des vaines splendeurs existe à peine pour son regard. En -découvrant les murailles de Damas, se souvient-il qu’au temps d’Abraham -déjà, cette ville, patrie d’Éliézer, était un des grands caravansérails -de l’Orient? Oui, peut-être; mais l’idée qui le tyrannise emporte dans -sa frénésie toute notion des faits lointains. - - [94] Les _Actes apocryphes de Paul_, chapitre III, ont établi sur sa - personne physique une légende dont certains traits peuvent être - réels: «[Onésiphore] vit venir un homme petit de taille, à la tête - chauve, aux jambes un peu arquées, aux genoux saillants; il avait de - longs yeux, des sourcils joints, un nez légèrement bombé, plein de - grâce». - -A Damas, il le sait, une église nazaréenne entretient le scandale de son -désordre insolent. De là, elle peut essaimer, par Antioche, jusqu’en -Cilicie. Saul va mettre la main sur elle; il saura les noms des -apostats; une lettre scellée du sceau de Caïphe lui confère le mandat de -les appréhender; il les ramènera, solidement liés, à Jérusalem où le -sanhédrin fera de leur bande haute et prompte justice. - -Saul est heureux comme un sanglier se ruant contre la haie qu’il est sûr -d’enfoncer. Une gaîté furibonde précipite sa marche; on démêlerait en -ses yeux l’ironie du vainqueur, à l’instant où il _tient_ l’ennemi. - -Brusquement, telle qu’un éclair, du ciel sans ombre, une clarté s’abat -sur lui, le renverse. Une voix distante et terrible, une voix de -commandement qui roule comme le tonnerre, appelle d’en haut: Saul! Tout -près, et plus basse, semblable à un reproche plein de compassion, la -voix répète: Saul! Et Saul, rouvrant ses paupières crispées de terreur, -aperçoit, debout sur la route, au milieu d’un brasier de gloire, -quelqu’un, plus qu’un homme, le _Fils de l’homme_, celui qu’Ézéchiel et -Daniel ont vu, habillé de lin, avec une face plus ardente que la foudre -et des bras semblables à de l’airain blanc dans une fournaise. Mais, de -sa tête, des paumes trouées de ses mains, de ses pieds lumineux partent -comme des flammes vermeilles, et il montre à Saul, dans son côté, la -plaie rouge d’un fer de lance. - -Éperdu, prostré, Saul cache son visage en pleine poussière; il sent que, -si l’Inconnu se manifestait davantage, il serait, sous la vision, réduit -en cendres. Mais le Seigneur, avec son éternelle mansuétude, se penche -vers lui, condescend à l’interroger; il lui demande _ses raisons_: - ---Pourquoi me persécutes-tu? - -Saul ne réplique point: «En quoi vous ai-je persécuté? Je vous -ignorais.» Dans une intuition fulgurante, il pressent qui est l’Inconnu. -En même temps qu’il reste atterré, une lumière l’immerge au dedans comme -au dehors. Un souffle de feu touche ses lèvres et lui rend la force de -parler. - -Que va-t-il répondre? Sera-ce le cri de sa douleur et de sa componction? -Eh bien! non. Il veut _savoir_, et il questionne: - ---Qui êtes-vous, Seigneur? - -Audace inouïe! Le néant demande son nom à l’Omnipotence; il ne consent -pas à se soumettre sans motif. Comme c’est Paul tout entier! Le sursaut -de la volonté intelligente, la réaction du Moi devant Dieu même! Il se -donnera désormais à Lui, puisqu’il l’appelle: _Seigneur_. Seulement, il -faut que le Seigneur atteste son identité. De même que Jacob étreint par -l’Ange, Saul se débat jusqu’à ce qu’il ait l’évidence de sa défaite, et -il ne se reconnaît pas vaincu simplement parce que son Maître est le -plus fort, mais parce qu’il a compris. - -L’Inconnu daigne se nommer; il s’explique dans la langue araméenne, -celle dont Jésus, comme Paul, avait l’accoutumance: - ---Je suis Jésus le Nazaréen que tu persécutes. - -Deux fois il profère ces mots: _Tu me persécutes._ Le Juge se révèle en -tant que victime; il accuse et il pardonne immensément. Saul, tout d’un -coup, perçoit une vérité qui sera le viatique de son âme: le Christ et -ses disciples ne font qu’un. Il est transpercé de remords, et pourtant -une surabondance d’espoir le ranime. Quelque chose d’inénarrable, en une -seconde, l’a bouleversé, transformé. Il était toute haine; il devient -tout amour. Au delà des images tangibles le mystère se communique à lui. -Mais cette révélation ne l’anéantit pas dans l’extase. Sur-le-champ il -rebondit pour agir: - ---Que dois-je faire, Seigneur? demande-t-il avec la simplicité de -l’obéissance. - -Le Seigneur lui dit: - ---Lève-toi; entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire. - -Saul se relève, étourdi, tel qu’un homme stupide. La vision a disparu; -et maintenant ses yeux ouverts ne voient plus _rien_. Il lui semble que -des écailles noires se sont collées à ses deux prunelles. Il tâtonne, -sous le soleil ardent, comme dans la nuit. Où sont ses compagnons? Il -les appelle; des voix sourdes lui répondent. Accroupis la tête basse, ou -prosternés, figés par l’épouvante, ces témoins attendaient, sans savoir -quoi, la mort peut-être. La Lumière terrible les a, eux aussi, jetés à -terre; ils ont entendu gronder une voix. _Quelqu’un_ était là; mais ils -n’ont vu personne. Ce passage de l’Invisible les a plus terrifiés qu’une -vision. - -Ils regardent avec effroi leur chef _aveugle_. Quel Ange, quel Esprit -l’a visité? Il tend la main pour qu’on le mène, comme un enfant, comme -un captif, comme un de ces mendiants aux yeux morts qu’on promène par -les rues des villes. - -C’est ainsi que Saul fait son entrée dans Damas. - -L’événement de l’apparition avait duré quelques secondes. Mais ce -prodige était, _est_, une chose plus importante que la création d’un -univers. Sauf l’Incarnation et la Résurrection du Christ, rien de plus -grand n’est arrivé dans l’histoire humaine. - -Du fait lui-même les _Actes_[95] consignent trois récits. Les -divergences que la critique négative s’est acharnée à grossir entre eux -portent sur des nuances qu’il est facile d’harmoniser. Dans le premier, -les compagnons «se tiennent muets de stupeur, entendant le son d’une -voix, mais ne voyant personne». Dans le second, _ils voient_ la lumière, -mais ne saisissent pas les paroles. - - [95] IX, 1-9; XXII, 5-11; XXVI, 12-18. - -Le troisième amplifie davantage les paroles de Jésus. Après avoir dit: -«Pourquoi me persécutes-tu?» il ajoute: «C’est dur pour toi de ruer -contre l’aiguillon.» Et, plus loin: - -«Je me suis montré à toi, pour me préparer en toi un serviteur, un -témoin des choses que tu as vues et de celles où je t’apparaîtrai, te -retirant du peuple juif et des nations à qui je t’envoie, pour leur -ouvrir les yeux, afin qu’ils se tournent des ténèbres à la lumière et du -pouvoir de Satan vers Dieu, et qu’ainsi ils obtiennent rémission de -leurs péchés, et une part entre les sanctifiés, grâce à la foi en moi.» - -Paul, dans le troisième récit, paraît synthétiser les paroles qu’il -entendit sur la route de Damas et celles qui lui vinrent d’autres -révélations, ou qui lui furent transmises par Ananie. - -Mais la substance des trois est identique; l’essentiel des termes s’y -réitère sans varier. - -Les _Épîtres_ elles-mêmes font à la rencontre de Damas des allusions -décisives[96]. Paul a dû, tant de fois, redire oralement cette histoire -qu’il n’éprouvait aucun besoin de la répéter dans ses lettres. -Cependant, lorsqu’il écrit aux Corinthiens: - - [96] I _Cor._ IX, 1; _id._ XV, 8; _Gal._ I, 12-17. - -«Ne suis-je pas apôtre? N’ai-je pas _vu_ le Seigneur?» il confirme -absolument le témoignage des _Actes_. Il a vu le Seigneur, comme les -Apôtres l’ont vu après sa résurrection, c’est-à-dire avec ses plaies -transfigurées, avec son visage d’homme glorifié par la présence palpable -de l’Être divin. Si Paul ose se dire Apôtre, lui, le dernier, le tard -venu, l’_avorton_[97], c’est parce que Jésus s’est montré en sa forme -humaine à ses yeux de chair. - - [97] Le mot qu’il emploie signifie avec une extrême force: le fruit - qu’une femme enfante par la blessure de l’avortement. - -L’authenticité du fait s’impose donc à l’historien comme indiscutable. -Seule, l’explication mettra toujours aux prises les exégètes chrétiens -et les sceptiques. Pour ceux-ci, la résurrection n’existant pas, et le -Christ n’étant pas Dieu, Paul a été la proie d’une hallucination; il l’a -d’abord subie, puis fixée hors de lui en la racontant; de la sorte elle -s’est incorporée à sa foi. - -Quel système rationnel rendra compte de cette illusion persévérante, -dont nul n’ose mettre en doute la sincérité? - -«Baur, qui avait passé sa vie à éliminer les miracles de l’Évangile, -confesse que la conversion de Paul résiste à toute analyse historique, -logique ou psychologique. En maintenant un seul miracle, Baur les laisse -tous subsister. Il a manqué sa vie[98].» - - [98] Paroles prononcées, en 1860, par Landerer, sur la tombe de Baur - (voir PRAT, _op. cit._, t. I, p. 47). - -Holsten se raidit à construire la série des déductions qui avaient dû -acheminer Paul au prodige. L’idée fixe avait abouti à l’hallucination. -Mais c’était de la géométrie dans l’espace. Son hypothèse ne démentait -pas seulement tous les textes; elle outrageait les possibilités du -mécanisme intérieur; car une série de théorèmes ne mène pas un homme à -une vision qu’il croira vraie jusqu’à sa mort. - -Pfleiderer supposa dans l’âme de Saul un double mouvement: l’un qui -l’aurait animé contre le Christ, l’autre qui l’aurait porté vers lui. Un -beau jour, _sans vision_, la deuxième aurait prévalu. - -Renan s’est couvert de ridicule en imaginant un accident physique[99], -cause déterminante de la vision et du changement de Paul. Au mépris de -ce que l’Apôtre affirme, il lui prête des remords, des doutes sur la -perfection de la Loi. - - [99] «_Il avait, à ce qu’il paraît_, les yeux enflammés, peut-être un - commencement d’ophtalmie... Peut-être aussi le brusque passage de la - plaine dévorée par le soleil aux frais ombrages des jardins - détermina-t-il un accès dans l’organisation maladive et gravement - ébranlée du voyageur fanatique» (les _Apôtres_, p. 179). Et il - ajoute cette conjecture gratuite, contraire au texte qui mentionne - «le grand éclat du soleil» (_Actes_ XXVI, 13): «_Il n’est pas - invraisemblable_ qu’un orage ait éclaté tout d’un coup.» - -Or, M. Loisy le reconnaît, «la critique moderne s’est efforcée bien -inutilement de trouver dans le récit même des _Actes_ les traces d’un -travail psychologique antérieur». - -Mais, à son tour, parce qu’il veut, à tout prix, échapper au miracle, il -fabrique un roman peu original--c’est un mélange de Holsten, de -Pfleiderer et de Renan--et bat la campagne sans rien expliquer du tout: - -«Sa pensée s’était remplie malgré lui de ce Christ qu’il combattait, et, -_un beau jour_, dans une crise psychique, elle le lui imposa _en quelque -sorte_ à lui-même par une hallucination assez forte pour déconcerter sa -raison, sa volonté, le subjuguer littéralement à l’impression de son -rêve... - -«La conversion par l’effet de la vision semble avoir été due au travail -fébrile et à l’agitation de l’esprit. La foi de Paul s’est élaborée dans -des discussions passionnées. A un moment donné elle a fait _un bond_ qui -n’est pas la conclusion logique d’observations réfléchies, mais une -sorte de révolution, un _saut_ de la foi mystique, occasionné par -l’_état cérébral_ du sujet et relevant de la psychiatrie non moins que -la psychologie rationnelle et morale.» - -Comme Renan, il suppose chez Saul «un certain manque d’assurance en la -Loi, dans sa perfection, dans son efficacité morale, dans sa puissance -d’attraction au regard des païens[100]». - - [100] Commentaire des _Actes_, p. 399. - -Historiquement, ces explications contredisent les _Actes_, quand ils -précisent: «(Saul) ne respirait que menace et meurtre.» Elles -contredisent l’affirmation de Paul déclarant aux Galates qu’avant la -crise de sa conversion il était plus jalousement que jamais attaché aux -traditions pharisiennes. - -Sont-elles au moins vraisemblables, selon les possibilités de la vie -morale? On nous présenterait, le christianisme étant hors de cause, ce -cas extraordinaire: un homme indigné contre une erreur qu’il croit -néfaste, après avoir accepté mission de la détruire par les moyens les -plus féroces, a tout d’un coup embrassé la doctrine qu’il détestait; il -l’a prêchée avec une force, une lucidité, une sagesse qui n’ont pas -fléchi; il est mort pour attester qu’il y croyait; et ce retournement -d’une vie tout entière s’est opéré en moins d’une minute, par l’effet -d’une simple hallucination. - -L’histoire ainsi racontée nous paraîtrait énorme, inconcevable. - -En soi, l’hallucination est peu commode à établir. Quand un pareil -phénomène se produit, le tableau imaginaire se compose dans le sens où -se portait d’elle-même l’imagination. Paul se représentait Jésus comme -un faux prophète; il continuait à l’exécrer, puisqu’il s’acharnait dans -son rôle de persécuteur. Si l’idée fixe de sa haine avait provoqué la -vision, il aurait vu le Christ sous des traits méprisés, entendu des -paroles odieuses. Au lieu de s’humilier et d’obéir, il eût regimbé -contre l’obsession. - -De même, si des remords l’avaient assailli, il les aurait violemment -écartés. Un homme sain d’esprit ne se laisse pas «subjuguer» par une -idée qu’il sait fausse, il réagit; Paul était une nature en perpétuelle -réaction. S’est-il, une seule fois, repenti d’être chrétien? - -De toute évidence, pour décider chez lui une révolution sans retour, il -fallut un choc extérieur, un événement d’une gravité péremptoire, -inoubliable. - -«Le transport au cerveau[101]» qu’inventa Renan, les coups de tonnerre -que Saul aurait pris pour la voix du Christ sembleraient aujourd’hui de -pitoyables hypothèses. Tout au moins Renan avait-il compris la nécessité -d’une commotion venue du dehors. Mais, lorsque M. Loisy nous parle «du -_bond_, du _saut_ de la foi mystique», ce sont là batelages d’escamoteur -qui nous réduisent à cette insuffisante découverte: Paul s’est converti -parce qu’il s’est converti. - - [101] «L’éblouissement et le transport au cerveau ne diminuaient pas - d’intensité» (p. 189). - -Le mot sournois de «psychiatrie» insinue que Paul serait un demi-fou, -que sa conversion vint au terme d’une crise morbide. Or, le magnifique -équilibre où se meut sa pensée de théologien comme sa vie d’apôtre -suffit à renverser pareille supposition. - -Confondre la perception du surnaturel avec un état pathologique sera -toujours le dernier refuge des scientistes aux abois. - -Et quelle vraisemblance d’admettre que sa foi _s’élabora_ dans des -controverses passionnées? Le contraire est pratiquement certain; plus il -faisait la guerre à la secte galiléenne, plus il la croyait incompatible -avec tout ce qu’il était; de même que M. Loisy, à mesure qu’il poursuit -ses commentaires destructifs des textes sacrés, tourne plus hostilement -le dos à la foi. Dans son obstination à démolir le récit des _Actes_, M. -Loisy en vient à prétendre que les compagnons de Paul seraient -inventés[102]. Il élimine ces témoins gênants; comme si, en Orient, on -voyageait sans escorte, surtout Saul, personnage officiel, exécutant une -mission judiciaire, d’où il ramènerait des prisonniers! - - [102] _Op. cit._, p. 400. D’une façon générale, M. Loisy ne paraît pas - connaître l’Orient; il raisonne par déduction ou d’après les livres. - -Mais quittons ces misères. L’apparition de Damas ne permet à la critique -négative qu’une attitude; l’humilité en face de l’_inexplicable_, le -respect de témoignages dont elle n’entamera jamais la puissance. - -Ce miracle, le changement total et subit d’une âme, dépasse l’histoire -de Paul; il domine les temps et les peuples, signe authentique de la -pitié d’un Dieu qui se fatigue à chercher l’humanité en révolte sur les -routes où elle le fuit. - -Tout ce que l’Apôtre pourra prêcher aux Juifs et aux -gentils--c’est-à-dire à nous--partira de cette expérience indéniable: le -Christ est ressuscité; car je l’ai vu comme je vous vois. - - - - -III - -LA VOCATION DE SAUL - - -A Damas, pendant trois jours, Saul resta frappé de cécité. Il ne mangea -ni ne but. - -Était-ce l’éblouissement de la Lumière qui avait paralysé ses yeux? On -peut croire plutôt que cette infirmité lui laissait une touche palpable -de la Présence divine. Il dut y sentir une punition trop juste, et se -demanda si elle ne durerait pas toute sa vie. Mais, aussi bien qu’il -s’était soumis à la vision--et il aurait pu lui résister jusqu’au -bout--il accepta son humiliante disgrâce comme une épreuve pleine de -douceur. Ne méritait-il pas la mort éternelle, la part des impies? Il -avait été comme Israël, un _aveugle_ lamentable. Qu’importait la vue -extérieure, puisqu’au dedans le voile était tombé! Le regard du Christ, -sa voix, la gloire de sa Personne demeuraient au fond de lui et le -consolaient de l’univers perdu. - -Trois jours il jeûna; bien qu’il dût être brûlé de soif, pas une goutte -d’eau ne mouilla ses lèvres. Il pria en silence. - -Trois jours et trois nuits de solitude avec l’unique et sublime Image. -Joie de savoir et d’aimer; extase dans la Vérité qui se donne; remords -de s’être, jusque-là, trompé affreusement. - -Quel fut alors le travail de sa méditation, personne, si Paul l’a -révélé, ne l’a redit. Certains mots des Épîtres nous aident, par -éclairs, à suivre les chemins de ses pensées probables. - -Il connaissait le Christ, Seigneur des vivants, Maître de la mort. Le -Fils de Dieu--car Il l’était--avait pris «la forme d’un esclave, en -devenant semblable aux hommes»; il s’était anéanti, «obéissant jusqu’à -la mort, et à la mort de la croix[103]». Et il était mort pour des -impies. - - [103] _Philipp._ II, 7-8. - -«A peine, se disait Paul, si l’on trouverait quelqu’un qui consente à -mourir pour un juste[104]. Et le Christ est mort pour moi, pécheur, afin -que j’aie en Lui la vie suprême.» - - [104] _Rom._ V, 7. - -Si le Seigneur l’avait aimé jusqu’à mourir, s’il s’était montré à lui, -misérable, à lui qui le détestait, n’était-ce pas afin qu’il adhérât de -toutes ses forces au mystère de sa Présence et l’imitât comme -l’imitaient les fidèles persécutés par lui? Sur-le-champ Paul se jura -que rien «ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni choses -présentes, ni choses futures, ni les puissances, ni la hauteur, ni la -profondeur, ni rien de créé ne le séparerait jamais de l’amour du -Christ[105]». - - [105] _Rom._ VIII, 38-39. - -Mais reçut-il, dès ces moments-là, une pleine connaissance de toute -vérité? Dans une autre révélation, à Damas, Jésus lui dira: - -«[Je t’ai choisi] pour témoin des choses que tu as vues et _de celles où -je t’apparaîtrai_.» - -Les visions qu’il eut ensuite, la science de la foi qu’il développa -auprès des Apôtres eux-mêmes, la continuité de l’inspiration et sa -propre expérience achevèrent en lui «son évangile». Pour l’heure, -l’évidence de l’essentiel lui suffisait; et à quoi bon se démontrer ce -qu’il était certain d’avoir vu? - -D’autre part, s’abîma-t-il dans la douleur de son égarement? Il avait -honni, blasphémé le Saint, tourmenté ceux qui l’aimaient. Pleura-t-il, -autant que Pierre, l’énorme _offense_ qu’une vie ne saurait expier? Il -écrira, de longues années après, à Timothée: - -«Dieu a eu pitié de moi, parce que j’avais agi sans le savoir, n’ayant -pas la foi[106].» - - [106] I _Tim._ I, 13. - -Il s’abaissa dans l’humilité; mais il n’était pas homme à triturer -longuement ses remords. Le remords, c’est le passé qui continue, et Paul -se tendait vers l’avenir. Simplement il glorifiera Dieu de la merveille -opérée en son cœur ignorant. Il s’étonna d’être devenu, d’un seul coup, -si simple. Tout, même le repentir, était simplifié dans sa vie. - -Une idée pourtant dut angoisser le dialecticien qui persistait en lui, -le Juif zélateur des traditions. Il avait cru la Loi parfaite, règle -d’or sans alliage, testament éternel. Tout novateur ne pouvait être -qu’un menteur; les disciples de Jésus avaient mérité sa haine en tant -qu’il les supposait ennemis de la Loi. Désormais, quelle serait la -relation de la Loi et de sa foi nouvelle? Et la mission d’Israël, qu’en -restait-il, si les Juifs s’obstinaient à nier le vrai Messie? - -Saul reprenait dans sa mémoire les destinées du peuple élu. Avant que -Moïse fût monté au Sinaï chercher la Loi écrite, une autre loi avait -gouverné les patriarches. Abraham ne fut pas justifié par les œuvres -qu’imposait la Loi; car il accepta le signe d’alliance, la circoncision, -après avoir cru en la _promesse_. Et, seule, sa foi en la promesse le -justifia. Alors, la Loi n’était donc pas nécessaire au salut? - -Il en coûtait à Saul d’amoindrir la Loi; puisqu’elle venait de Dieu, -est-ce que Dieu pouvait la répudier? Seulement, il se souvenait d’une -parole que répétaient, d’après le Maître, les fidèles du Christ: - -«On ne met pas dans de vieilles outres du vin nouveau.» - -«Le pacte nouveau» qu’avait annoncé le prophète[107], c’était la loi de -«propitiation», la rémission parfaite des péchés, et le vin nouveau, la -libation parfaite, c’était le sang du Rédempteur. Désormais, le sang des -taureaux et des boucs, Dieu n’en voulait plus; une fois pour toutes, la -_Victime_ avait tout purifié. Mais le Temple, si les sacrifices -prenaient fin, ne serait plus qu’un lieu mort. La mort du Temple, Saul -en repoussait l’idée; il entendait qu’on y vînt adorer Dieu en esprit et -en vérité. - - [107] _Jérémie_ XXXI, 31-34. - -Les Juifs se ploieraient-ils à ce changement? Il pensa aux clameurs du -sanhédrin contre Étienne; il y reconnut sa voix à lui, et la -supplication du martyr résonna dans ses oreilles: - -«Seigneur, ne leur imputez pas ce péché.» Étienne avait prié pour Saul; -sa mort avait été une intercession. Oh! si, à son tour, Saul pouvait -devenir anathème, _herem_, pour ses frères[108], arracher à Dieu leur -salut! - - [108] _Rom._ IX, 3. - -Non, Israël ne serait pas rejeté. Les dons du Seigneur sont sans -repentance. Israël avait reçu en dépôt les paroles divines; le Christ -était issu de lui selon la chair. Il n’était pas rejeté, puisque Saul -lui-même, l’indigne avorton, obtenait miséricorde[109]. - - [109] _Rom._ XI, 1. - -Cependant, si la masse des Juifs méprisait le don de la lumière--et Saul -prévoyait leur impénitence--qui donc hériterait de leur privilège? Dieu -n’était pas seulement le Dieu d’Israël; il avait créé, il gouvernait -toutes les nations. Abraham savait qu’en sa semence elles seraient -bénies: sa semence n’était point tout Israël, mais la fleur qu’avait -portée la tige de Jessé, celui dont Isaïe disait: - -«Voici mon fils que j’ai choisi, mon bien-aimé... Il annoncera aux -peuples le Jugement... Il ne brisera pas le roseau rompu; il n’éteindra -pas la mèche qui fume... Et en son nom les peuples auront espoir[110].» - - [110] XLII, 1-3. Texte cité dans saint Mathieu, XII, 18-21. - -Le jour s’était levé sur les races assises dans l’ombre de la mort. Le -Fils de Dieu n’avait pas offert son sang pour les seuls Juifs, mais pour -tous les hommes. Tous, désormais, pourraient s’asseoir à la table du -Père et boire en commun le vin de sa vigne. - -Les Douze avaient entendu la volonté du Maître: «_Allez_, enseignez -toutes les nations.» Philippe, un des Sept, avait déjà baptisé l’eunuque -éthiopien, et Pierre, fait baptiser Cornélius, le tribun de la cohorte -italique. - -Saul l’apprit-il par une révélation? Dans quelle mesure le sens -particulier de sa mission lui fut-il, dès lors, défini? Nul ne saurait -le dire. Il se connut au moins prédestiné à introduire les gentils dans -le Royaume. En se faisant l’esclave de son Dieu, il amplifiait son -avenir prodigieusement. L’immensité de sa carrière se déploya devant -lui. - -Pourquoi lui et non un autre? La question, s’il se la posa, n’admettait -aucune réponse. Pourquoi? Parce que «le potier est maître de -l’argile[111]», parce que Dieu l’avait élu «dès le ventre de sa mère» -afin de mieux attester sa compassion et sa gloire en faisant du vase -d’ignominie «un vase de miséricorde[112]». - - [111] _Rom._ IX, 20. - - [112] _Gal._ I, 15. - -Saul comprenait que l’appel singulier, inexplicable ne tolérait pas de -résistance. Pour le lui confirmer, quelqu’un vint lui transmettre les -mêmes paroles qu’il avait perçues dans la nuit de ses jours d’aveugle. - -Il y avait à Damas un certain Ananie que les _Actes_[113] qualifient de -«disciple», un de ceux que Saul, non converti, aurait sans doute -appréhendés. La communauté de Damas devait être déjà florissante; -autrement, elle n’eût pas attiré la persécution. Mais elle se composait -surtout de Juifs, fort nombreux dans cette ville de gros commerce; et -Ananie, quoique baptisé dans le Christ, restait attaché à la synagogue, -«homme pieux selon la Loi[114]», très considéré parmi les milieux juifs, -un de ces prudents au cœur droit qui servent discrètement une grande -cause. Ananie eut, en songe, une vision où le Seigneur l’appela et lui -commanda: «Lève-toi, va dans la rue qu’on appelle Droite et cherche dans -la maison de Juda un homme ayant nom Saul, de Tarse. Voici qu’il est en -prière _et qu’il a vu en vision_ un homme nommé Ananie entrant vers lui -et lui imposant les mains pour qu’il retrouve la vue.» - - [113] IX, 10. - - [114] XXII, 12. - -Ananie objecta: «Seigneur, j’ai entendu dire par bien des gens sur cet -homme tout le mal qu’il a fait à tes Saints dans Jérusalem; et il a -mission des grands prêtres pour enchaîner ceux qui invoquent ton nom.» - -Mais le Seigneur lui dit: «Va, parce que cet homme m’est un vase -d’élection pour porter mon nom devant les gentils et les rois et les -fils d’Israël; car je lui montrerai _tout ce qu’il doit souffrir pour -mon nom_.» - -Ananie sortit et entra dans la maison, et lui imposant les mains, il -dit: «Saul, _ô frère_, le Seigneur m’envoie, Jésus que tu as vu sur la -route où tu venais, pour que tu recouvres la vue et que tu sois empli de -l’Esprit Saint.» - -A l’instant, Saul sentit tomber de ses yeux comme des écailles; -sur-le-champ il recouvra la vue. Il se leva, il fut baptisé; et, s’étant -nourri, il reprit des forces. - -La simplicité de ce récit miraculeux laisse entendre quelle vigilance le -Seigneur mit à lui définir sa vocation. Au moment où Ananie entendait -l’ordre de lui porter le baptême et l’Esprit Saint, lui-même _voyait_ le -messager arrivant; et la simultanéité des deux visions démontrait -qu’elles venaient bien d’en haut. - -Une révélation plus ferme de son avenir semble avoir suivi le don de -l’Esprit Saint. Le Christ l’instruisit dans un raccourci prophétique, -des souffrances où il s’engageait. Il reçut l’intelligence et l’amour de -la douleur; il comprit ce qui était fermé jusqu’alors à ses yeux de -pharisien, quand il avait lu dans Isaïe le portrait de l’homme «qui a la -science de l’infirmité, semblable à un lépreux, qui s’est offert parce -qu’il l’a voulu... et Dieu l’a frappé à cause du crime de son -peuple[115]». - - [115] LIII, 2-8. - -Saul savait maintenant que le Christ lui donnerait à boire une large -goutte de son calice. Le repas où il reprit des forces s’acheva sans -doute par la _Cène_ et il commémora la mort du Seigneur en vue d’y -participer. - -Le consentement au martyre--non l’appétit fanatique du martyre--tel -devait être le sceau de son initiation. Il ne disait pas encore: «Mourir -m’est un gain», mais déjà il peut proclamer: «Ma vie, c’est le -Christ[116].» - - [116] _Philipp._ I, 21. - -Armé de cette présence surhumaine, _il se lève_ pour la conquête du -monde. Dieu est en lui, lui en Dieu; qui donc sera contre lui? - - - - -IV - -SES PREMIERS PAS D’APÔTRE - - -En abordant Saul, Ananie l’avait appelé: «Frère.» La confiance d’une -fraternité familiale accueillit le néophyte parmi «les saints» de Damas. -Un converti a toujours le privilège d’être choyé; on fête en lui l’hôte -imprévu ou le fils prodigue. La repentance et le baptême effaçaient chez -Saul ce qu’on savait de lui. On ne voulait s’en souvenir que pour -magnifier Dieu du miraculeux changement. Sa rencontre avec le -Seigneur--les disciples le comprenaient--apportait à la Résurrection une -preuve d’un autre ordre que le témoignage des Douze: l’évidence -involontaire appuyée par la cécité qu’un second miracle, après la double -vision, venait de guérir. - -Positifs comme les païens, les Israélites avaient besoin de ces -concordances palpables, propres à bouleverser des cœurs charnels. Quand -ils approchaient Saul, les chrétiens, à travers la flamme de son récit, -croyaient toucher le Visiteur invisible. Une certitude renouvelée leur -faisait dire: «Le Christ est bien avec nous, comme il l’a promis, -jusqu’à ce qu’il _revienne_; et il sauve son Église par ceux-là mêmes -qui se juraient de l’exterminer.» Saul était un _trophée_. Les plus -clairvoyants pénétraient déjà son avenir: ce petit homme, bâti comme une -machine de guerre, tournerait à l’avantage de la Vérité les puissances -qu’il égarait contre elle, et centuplées par l’Esprit Saint. Tout le -monde, au reste, sentit, dès l’abord, son ascendant; la violence de sa -charité neuve se propagea comme un incendie. - -A peine baptisé, il entra dans une synagogue et il annonça de sa voix -robuste que Jésus était «le Fils de Dieu[117]». - - [117] _Actes_ IX, 20. - -La méthode qu’il inaugure, il y restera, jusqu’au bout, fidèle, malgré -les atroces vexations des Juifs. Il aime ses frères, les hommes de sa -race; il veut leur salut, avant celui des autres; car c’est à eux, les -premiers, que l’Évangile a été offert. Aussi, dans toutes les villes, il -commencera par tenter leur conversion. - -D’autres motifs d’apostolat lui désignaient comme lieu de prédication -les synagogues. Elles n’étaient pas seulement des salles de prière pour -les Juifs circoncis. Sur les bancs de marbre, le long des murs, venaient -s’asseoir, aux heures des réunions, ceux qu’on dénommait «les craignant -Dieu», des païens dégoûtés des idoles et qu’attirait le monothéisme -d’Israël, la netteté du _Décalogue_, la vigueur intransigeante des -principes juifs. Saul songeait à ces prosélytes, pressentait leur -conversion plus facile que celle des docteurs. - -Ceux-ci durent, aux premiers mots, secouer la tête, quand il proposa -cette nouveauté audacieuse: «Jésus est le Fils de Dieu.» Invoquait-il, -afin de le démontrer, le seul fait de l’apparition? Certainement, il -demanda aux Écritures les preuves des prophéties que la théologie -orthodoxe ne pouvait récuser[118]. Nous l’imaginons déroulant le livre -des _Psaumes_ et citant celui qui commence: «Le Seigneur a dit à mon -Seigneur: Sieds-toi à ma droite... Avant l’étoile du matin je t’ai -engendré[119]...» Il n’oublia point le verset fameux d’Isaïe: - - [118] C’est la forme d’argumentation qu’emploieront vis-à-vis des - Juifs tous les apologistes. Voir le dialogue de Justin avec Tryphon, - les _Tractatus adversus Judaeos_ de Tertullien et de saint Augustin. - - [119] Ps. CIX. - -«Avant que l’enfant sache dire: Papa, maman, il ravira la _force de -Damas_ et les dépouilles de Samarie[120].» Les mages étaient venus de -l’Arabie offrir à l’enfant-roi la force de l’Orient, l’or et les -parfums. Samarie signifiant les idolâtres, c’était l’hommage de la -Gentilité qu’avait voulu Jésus dans ses langes; et Saul l’interpréta -sans doute comme la promesse de vie ouverte à tous les hommes de volonté -droite. - - [120] VIII, 4. - -Seulement, on voudrait savoir s’il aborda aussitôt ce point de doctrine -décisif: les conditions extérieures requises des gentils pour être -sanctifiés. Devraient-ils, avant tout, traverser l’initiation juive, -obéir à la Loi et à toute la Loi, ou entreraient-ils dans l’Église par -le simple baptême? La jeune chrétienté, d’ici peu, atteindrait une -croisée de routes d’où son avenir dépendait. Pour choisir l’une et non -l’autre, l’expérience de Saul était en défaut. Sa discipline native -l’aurait incliné à conclure: La Loi, avec la rigueur de ses préceptes, -restera l’arc-boutant du Temple nouveau, ou, du moins, de son vestibule. - -Paul se défendra toujours de vouloir abolir la Loi[121], il soumettra -Timothée à la circoncision; il s’unira au vœu des _nazirs_ et, comme un -Juif exemplaire, remplira les engagements de ces observances dévotes. - - [121] «Détruirons-nous donc la Loi par le moyen de la foi? A Dieu ne - plaise! Au contraire, nous établirons la Loi» (_Rom._ III, 31). - -Cependant, il proclamera la Loi et ses œuvres impuissantes à justifier -sans la foi en Jésus-Christ. Il poussera, de toute sa véhémence, -l’assemblée de Jérusalem à simplifier ce qu’on maintenait des -prohibitions mosaïques. - -Qu’on ne l’accuse pas de se contredire: l’inspiration divine tempérait -en ses principes l’inflexibilité par la souplesse pratique. Dès ses -débuts d’apôtre, Paul dut concevoir les lignes cardinales de ce qu’il -appellera «son évangile[122]»: les gentils baptisés sont, dans l’Église, -les égaux des Juifs; tout chrétien, même Juif d’origine, est libre à -l’égard de la Loi; l’ensemble des Saints ne fait dans le Christ, et avec -Lui, qu’un seul corps mystique. - - [122] Pour le sens de cette expression, voir _Rom._ II, 16; XVI, 25; - _Tim._ II, 8; II _Cor._ IV, 3; I _Cor._ XV, 1; _Gal._ I, 11; II, 2. - -A Damas, porta-t-il, de synagogue en synagogue, ces hardiesses? Les -_Actes_ n’en disent rien. Sa prédication paraît avoir surtout causé une -surprise énorme: «Comment! Celui qui dévastait la secte nazaréenne, il -soutient à présent que Jésus, c’est le Messie!» - -On l’écouta d’abord par curiosité. Mais le fanatisme israélite se mit -sur ses gardes. Saul fut jugé, comme il avait jugé les disciples du -Christ, un renégat. Son cas s’aggravait d’une sorte de trahison -officielle. Quoi donc! Le sanhédrin l’avait chargé de poursuivre les -hérétiques dangereux, et il se faisait le héraut de leur apostasie! -C’était absurde et scandaleux! - -Les docteurs de la ville l’attaquèrent furieusement; il leur tint tête. -L’obstacle excitait son énergie, comme la pierre, sur le passage du -torrent, le fait rebondir plus haut qu’elle. Il confondit leurs -objections. Exaspérés, ils préparèrent contre lui des violences. Il ne -brava point ce péril de mort. Au bout de quelques jours, il partit. - -Lui-même a rappelé[123] qu’il prit le chemin du désert: «Je m’en allai -en Arabie.» Trois mots pour une période de trois ans, c’est peu. - - [123] _Gal._ I, 17. - -Qu’alla-t-il faire en Arabie? - -On a supposé qu’il se recueillit, comme Moïse, dans la solitude. Saul, -au pied du Sinaï, méditant sur l’ancienne et la nouvelle Alliance, ce -thème serait beau pour une amplification romanesque. Il a parlé quelque -part du Sinaï, mais dans un sens purement allégorique: - -«Le Sinaï est une montagne d’Arabie correspondant à la Jérusalem -actuelle qui est esclave avec ses fils[124]...» Nul indice ne confirme -qu’il ait séjourné dans ces régions. Assurément, il utilisa, pour des -heures contemplatives, le silence des espaces sans routes et sans -maisons. Mais le désert, pas plus que la mer, ne pouvait l’arrêter -longtemps. A cet égard, comme à bien d’autres, il tourne le dos aux -prophètes d’avant le Christ. Les images qui, d’elles-mêmes, s’insèrent -dans son éloquence sont des métaphores de citadin, d’homme sociable qui -prend plaisir à voir des maçons tailler des pierres, des cohortes en -armes défiler, même des athlètes courir dans le stade, d’un homme qui -sait la valeur de l’épargne et des échanges commerciaux. - - [124] _Id._ IV, 24. - -Le Christ l’avait élu pour qu’il portât son nom devant les peuples. -Selon toute vraisemblance, à Pétra, ou parmi les montagnards du Hauran, -il essaya d’implanter l’Évangile. Les colonies juives étaient d’ailleurs -nombreuses en un pays qui servait de passage aux plus lointaines -caravanes, aux tapis de la Perse et aux perles de l’Inde. S’il n’a -jamais évoqué cette mission, c’est qu’elle n’aboutit à aucun -établissement durable; de même il sous-entendra son voyage à Chypre, -ayant remis à Barnabé tout le soin de l’Église qu’ils y fondèrent. - -Avec sa confiance magnifique, il revint à Damas, comme il repassera par -Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie, après avoir été chassé de ces -trois villes, et, à Lystres, lapidé. - -A Damas, les chefs des synagogues avaient, comme on s’en doute, signalé -sa défection au grand sanhédrin de Jérusalem, aux princes des prêtres. -Ceux-ci n’avaient pu qu’ordonner de saisir le traître et de le ramener à -leur tribunal où il recevrait le châtiment de sa forfaiture. - -Mais Saul était alors loin de Damas; et, quand il y rentra, Rome avait -repris d’une main forte les rênes de l’Orient. Citoyen romain, il était -protégé contre une arrestation arbitraire, même contre une expulsion. -Les Juifs, pour se défaire de lui, complotèrent de l’assassiner. Il -l’apprit, se cacha, se préparait à s’enfuir. Afin de rendre l’évasion -impossible, les Juifs s’assurèrent la complicité de l’ethnarque, -officier au service du roi arabe Arétas, à qui incombait la police de la -ville[125]. L’ethnarque fit garder par des soldats toutes les portes. - - [125] L’histoire de la Syrie, dans ces années-là, est fort trouble. Il - est très simple pourtant d’admettre la présence simultanée de - l’autorité romaine et d’une police locale qu’exerçaient les - indigènes. C’est ainsi que nous procédons encore en Syrie. - -Les «disciples» ménagèrent à Saul un moyen aventureux de s’échapper. -L’un d’eux habitait, dans un faubourg, une maison dont les fenêtres -surplombaient le rempart. En pleine nuit, on descendit par là Saul caché -au creux d’une corbeille d’osier ronde, une corbeille pour le pain ou le -poisson. - -Paul, plus tard, commémora cette fuite[126] en glorifiant le Seigneur de -l’avoir dérobé au poignard de ses ennemis. - - [126] II _Cor._ XI, 32-33. - -Une témérité, qui semblerait excessive, si l’Esprit n’avait dirigé ses -pas, le conduisit à Jérusalem; là, d’autres embuscades le guettaient. - -Son désir était grand de voir Pierre, le premier des Douze, et de -«l’interroger[127]». Il voulait connaître aussi Jacques, le parent du -Seigneur, et Jean, ceux qui «passaient pour être des colonnes[128]». - - [127] _Gal._ I, 18. - - [128] _Id._ II, 9. - -Ce séjour dans la ville sainte allait être une des grandes épreuves du -converti. - -Les Juifs, au début, ne paraissent pas l’avoir inquiété. Trois ans après -l’événement de Damas, la persécution juive était finie. Rome interdisait -au sanhédrin toute violence tyrannique. Malgré son privilège de citoyen -romain, Saul s’exposait pourtant à des représailles. Mais une -humiliation acerbe l’attendait. Il tenta d’entrer en rapports avec les -disciples, de «se coller à eux[129]», dit naïvement le narrateur. Tous -avaient peur de lui, «ne voulaient pas croire qu’il fût vraiment un -disciple». Le miracle de sa conversion s’était accompli au loin; quand -on en parlait, on secouait la tête. Le parti judaïsant devait savoir sa -prétendue mission de mettre, dans l’Église, les gentils baptisés au rang -des chrétiens nés Juifs. Il sema derrière lui de méchants soupçons. Rien -ne pouvait être plus dur à Saul que de sentir niées sa loyauté et -l’évidence du fait divin. - - [129] _Actes_ IX, 26. - -Les Douze le tenaient à l’écart, prudents comme il convient à des chefs. -Mais Saul aborda Barnabé, homme d’un naturel entreprenant, généreux, -semblable au sien. Ils fraternisèrent aussitôt. Barnabé crut au miracle, -à l’inspiration de Saul; il pénétra l’avenir d’un tel compagnon, et, -mettant sa main dans la sienne, il l’introduisit auprès des Apôtres. - -Prodigieuse rencontre de Paul et de Pierre, des héros qui allaient -s’emparer du monde avec deux bâtons mis en croix! - -Saul raconta comment le Seigneur s’était montré sur la route et lui -avait parlé; puis son entrée hardie dans les synagogues de Damas où, par -sa voix, Jésus fut annoncé comme le Fils de Dieu. - -Son récit émerveilla Pierre, Jacques et Jean. L’enthousiasme de Saul, sa -puissance irradiante de conviction les transportèrent. En un moment il -devint leur ami. Ils sortirent avec lui dans les rues de Jérusalem. Saul -visita les lieux où s’étaient déroulées les souffrances du Christ. Il -«interrogeait» sur lui ceux qui avaient mangé et bu en sa compagnie -après sa Résurrection. - -Il confrontait avec leurs principes d’apostolat les siens. Pierre, -semble-t-il, n’avait pas encore eu la vision de Joppé; il croyait, en -bon Juif, devoir s’abstenir des aliments impurs; il subissait les -préventions nationales au sujet des idolâtres; il avait quelque peine à -n’établir aucune différence entre les chrétiens circoncis et les païens -baptisés. Cependant il admettait que le don de la pénitence et de la -justice appartient à tous. - -Saul entreprit de lui faire un esprit plus large; d’autre part, il reçut -de l’Apôtre une connaissance plus riche des traditions évangéliques. -Beaucoup de choses lui avaient été révélées par le Seigneur -lui-même[130]. Mais, sur la manière d’interpréter les dogmes, -d’administrer les sacrements, ces entretiens ouvraient des questions -multiples. - - [130] I _Cor._ XI, 23: «Pour moi, _j’ai appris du Seigneur_--et je - vous l’ai enseigné aussi--que le Seigneur Jésus, la nuit qu’il fut - livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit en - disant: «Ceci est mon corps livré pour vous...» - -A Jérusalem, Saul se retrouva en face des gens qu’il avait connus avant -sa conversion, et principalement, des Juifs hellénistes, ciliciens, -syriens, cyrénéens. Il se mit à disputer contre eux; il voulut leur -démontrer que le Messie était venu, que _tous les hommes_ étaient -appelés au salut. - -Ils s’irritèrent d’une doctrine outrageante pour la fierté juive. Saul -devenait un péril public; il fallait le mettre hors d’état de nuire. -Comme à Damas, on résolut de l’exterminer. - -Prévenu, Saul ne se résignait pas à la fuite. Malgré l’obstination -imbécile de ses ennemis et les méfiances persistantes des judaïsants, il -voulait travailler à la rédemption de ses frères. Mais une vision -changea ses plans. Comme il priait dans le Temple, il eut une extase et -il vit Jésus qui lui disait: - -«Sors en hâte de Jérusalem, parce qu’ils ne recevront pas ton témoignage -sur moi.» - -Saul, se défendant contre une injonction qui le déconcertait, opposa: - -«Seigneur, ils savent que je menais en prison et que je violentais dans -les synagogues ceux qui croyaient en toi. Et, quand on versait le sang -d’Étienne, ton témoin, j’étais là, j’approuvais, et je gardais les -vêtements de ceux qui le mettaient à mort.» (Donc, sous-entendait-il, -mon témoignage aura pour eux plus de force qu’un autre.) Mais Jésus lui -répéta: - -«Pars; je vais t’envoyer au loin chez les gentils[131].» - - [131] _Actes_ XXII, 17-21. - -Cette vision, comme toutes celles que nous connaissons dans la vie de -saint Paul, porte ce signe original d’être totalement involontaire. Il -ne cherchait point les révélations. Elles se présentaient à -l’improviste, quand il avait besoin d’être éclairé ou conforté; et il -n’en retenait que l’élément _intellectuel_. Il ne fut pas un visionnaire -à la façon d’Ézéchiel ou de Jean; on supposerait difficilement -l’_Apocalypse_ dictée par lui. Son génie est, en somme, peu créateur -d’images apocalyptiques. Dans ses prévisions sur la fin des temps[132], -il renvoie à une catéchèse orale, se contentant d’allusions sommaires -aux approches de la Parousie. Certes, il désira le retour du Christ dans -sa gloire, comme l’espéraient tous les disciples, comme nous devons -nous-mêmes l’espérer[133]. _Venez, Seigneur_, c’est toute l’attente des -chrétiens[134]. Paul, quand il appliquait à Jésus, devant les Juifs, les -textes des prophètes qui montrent le Messie, tantôt humilié, tantôt -triomphant, leur exposa bien des fois l’argument dont les accablera -Tertullien[135]: il faut concevoir deux Avents du Christ; une première -fois, il s’est manifesté sous la figure de la Victime. Mais il -reparaîtra, selon sa parole, avec des légions d’Anges, dans la splendeur -du feu et l’éclat des trompettes, sur la majesté des nuées. - - [132] II _Thessal._ II. - - [133] Voir sur ce point le catéchisme de Trente. - - [134] Les deux mots araméens qu’on répétait dans les assemblées - chrétiennes, _Maran Atha_, répondaient à cette attente, ils - signifiaient: Venez, Seigneur; ou: Je viendrai vite. - - [135] _Adversus Judaeos_, ch. XIV. - -En attendant, l’Apôtre possédait la Présence mystique, l’intimité de -l’Esprit, et, parfois, il était ravi jusqu’au troisième ciel, là où il -percevait «ces mots ineffables qu’il n’est pas licite à un mortel de -redire[136]». Il entendait, aux tournants décisifs de sa route, la voix -qui redresse et fortifie. - - [136] II _Cor._ XII, 4. - -Sa première vision, à Jérusalem, lui précisa l’objet de son avenir: à -Pierre, le soin des églises juives d’origine; à lui, la moins belle -part, la plus humble, les incirconcis. - -Et c’est pourquoi il écrira aux Galates qu’il a quitté Jérusalem -«inconnu de visage aux églises de _Judée_ qui sont dans le Christ. On y -avait simplement entendu dire: Celui qui nous persécutait annonce -aujourd’hui la foi qu’il dévastait. Et elles glorifiaient Dieu à mon -sujet[137]». - - [137] I, 22-24. - -Chose étonnante! Les Apôtres lui avaient assurément communiqué les -fameuses paraboles où Jésus signifiait la déchéance d’Israël: celle de -la vigne louée à d’autres ouvriers, quand les vignerons ont tué le Fils -du Maître envoyé vers eux; celle de l’invité aux noces jeté, mains et -pieds liés, dans les ténèbres extérieures, tandis que les gueux du -chemin viennent prendre place dans la salle du banquet. Il connaissait -les prophéties sur la destruction du Temple, sur la ruine de Jérusalem. -Jamais, dans ses _Épîtres_, il n’évoquera ces traits populaires. S’il -rappelle l’institution de l’Eucharistie, c’est qu’il en fut instruit par -le Seigneur lui-même. - -Il négligera de répéter ce qui appartenait au domaine commun; sa -mission, il la circonscrira dans «son évangile», dans les vérités qu’il -tenait d’une révélation directe, non, d’ailleurs, sans les soumettre au -discernement de «ceux qui passaient pour des colonnes». - -Il avait séjourné à Jérusalem, auprès de Céphas, quinze jours -seulement[138]. A son départ, des chrétiens l’escortèrent, de peur qu’il -ne fût assailli en route, jusqu’à Césarée. Là, il s’embarqua pour la -Syrie, et gagna Tarse, la ville de son enfance. Qu’y fera-t-il? De -nouveau, comme en Arabie, nous perdons la ligne exacte de ses -mouvements. Sa vie ressemble à ces fleuves qui, par intervalles, s’en -vont sous terre, puis resurgissent. Mais, alors même qu’on ne peut la -suivre, on devine, dans la profondeur, l’impulsion grondante du courant; -et, lorsqu’il se déploiera en pleine lumière, nous le reverrons plus -ample, puissamment nourricier. - - [138] _Gal._ I, 18. - - - - -V - -A TARSE. LES ANNÉES OBSCURES - - -Dans la cour d’une maison de Tarse, sous un avant-toit, s’abrite un -puits très ancien, à la margelle de marbre, basse, creusée par la -rainure de la corde; l’eau qu’on en tire est d’une douceur exquise. On -l’appelle le puits de Saint-Paul parce qu’un jour en fut extraite une -pierre basaltique où était gravé en grec ce nom: ΠΑΥΛΟΣ. Rien ne prouve -que ce puits ait jamais été mêlé à l’histoire vraie de Paul. Pourtant il -représente avec suavité l’ombre fraîche de ces années sans événements, -mystérieuses, qu’il vécut dans la ville de ses pères ou aux environs, -peut-être en anachorète, habitant une grotte de la montagne, s’abreuvant -en silence aux sources de l’éternelle Sagesse, et, quelquefois, -descendant vers les hommes, pour que ses frères eussent part aux dons -qu’il amassait. - -Tous ceux qui fondèrent de hautes entreprises ont été, à leurs moments, -des contemplatifs. Jésus n’avait pas en vain laissé aux disciples -l’exemple de se retirer, la nuit, sur une colline, et d’y veiller dans -l’oraison. L’extase de Saul, à Jérusalem, le saisit pendant qu’il -priait; et, plus tard, ce héros jamais inactif enjoindra aux -Thessaloniciens: «Priez sans relâche[139].» - - [139] I, V, 17. - -Il est superflu de s’enquérir si, durant sa retraite à Tarse, il fit -autre chose que prier, méditer, mettre sous la lampe des Écritures le -message des temps nouveaux. - -S’il prêcha--pouvait-il s’en abstenir tout à fait?--ce fut d’homme à -homme, parmi les gens de sa parenté. Il ne semble avoir établi, dans sa -ville natale, aucune église. Pas une seule fois, les _Épîtres_ ne -mentionnent Tarse. Lui non plus, il ne fut guère prophète en son pays. - -Est-ce par libre choix qu’il prolongea cette pause? Ou lui fut-elle -imposée comme un temps d’épreuve par le Maître qu’il suivait en esclave -obéissant? - -On voudrait pouvoir atteindre le travail de sa pensée, la croissance -mystique de la doctrine au dedans de lui. - -Les historiens qui s’évertuent à l’helléniser[140] ont prétendu qu’à -Tarse il aurait étudié les mystères et les philosophies de l’Hellade, -pour en faire la synthèse dans sa théologie. - - [140] Voir TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre Paul_; LOISY, _les - Mystères païens_ et _le Mystère chrétien_. - -Au dire de Loisy, «l’idée d’une mort divine dont le salut s’étend aux -hommes de tous les temps était dans les mystères»; Paul l’aurait adaptée -à la théodicée juive, simplifiée, universalisée. - -Conjecture démentie par les origines de la foi chez Paul: il a cru en -Jésus rédempteur, parce qu’il l’a vu; il n’a pas construit une figure de -songe, et, autour d’elle, un système qui fût son œuvre. Sa réflexion -travaillait sur des réalités qu’il n’avait point faites, dont il se -souvenait. - -Il savait que la chute d’Adam a transmis un principe de mort. Cela, il -ne l’inventait pas, il ne l’avait pas reçu des fables grecques, mais de -la tradition juive, du Psalmiste qui se lamentait: «Voici que ma mère -m’a conçu dans le péché[141].» - - [141] Ps. L, 7. - -Il savait, en même temps, depuis sa conversion, que le Christ s’est -_fait péché_ pour expier les offenses de tous les hommes, qu’étant le -Fils de Dieu il a vaincu la mort, qu’il a pris une forme d’esclave afin -de nous diviniser en Lui. Paul, entre la faute et la rémission, -découvrait le rapport logique; il s’expliquait, autant qu’elle lui était -possible, la magnificence du plan divin. - -Ses idées sur la rédemption ne lui vinrent donc pas des mystères. On -peut se demander s’il les connut, sauf par ouï-dire. A supposer qu’il -fût instruit des rites de Dionysos, d’Isis et de Mithra, il en eut -horreur, comme d’idolâtries démoniaques. Leur influence a été nulle sur -son esprit. - -Jamais il ne les a nommément réprouvés. Mais ils sont enveloppés dans le -mépris général qu’il voue aux cultes païens: - -«[Les gentils] ont échangé la gloire du Dieu incorruptible pour des -simulacres d’homme corruptible, d’oiseaux, de quadrupèdes et de -reptiles[142].» - - [142] _Rom._ I, 23. - -Il devait les abominer, de même que la magie et toute recherche du divin -par des voies obliques ou menteuses. Et, sur la magie, nous savons ce -qu’il pensait: à Chypre il s’emportera contre le mage Elymas jusqu’à le -rendre aveugle en signe de châtiment. A Éphèse, il approuvera les -chrétiens qui venaient brûler devant l’assemblée des frères tous les -livres de sciences occultes. - -Or la magie et les mystères se tenaient entre eux par des liens -immémoriaux. Une même conviction pénétrait le magicien et l’initié: _ce -que la parole énonce, elle l’opère_. Quand le myste d’Éleusis était -admis à contempler, dans une lumière soudaine, l’épi vert sacré, en -prononçant la formule: «Salut, clarté!» il croyait aider le travail de -la terre qui féconde le soleil du printemps; ou bien il se donnait la -fête idéale de se voir enlevé, hors des ténèbres inférieures, dans une -sphère de joie immortelle. - -Les mythes et les liturgies des mystères ne ressemblaient aux dogmes et -aux rites chrétiens que par de grossières analogies. Un pressentiment de -l’Invisible, un désir de béatitude mêlait son éveil à des rites -sanglants ou obscènes, à des symboles confus. Les apologistes--tel -Justin--y verront une duperie inventée par l’Esprit du mal. - -Le mythe orphique de Zagreus n’était aucunement l’image du sacrifice -rédempteur ni de l’union eucharistique. - -Zagreus, enfant, prenait, pour échapper aux violences des Titans, la -forme d’un taureau. Les Titans le mettaient en pièces, faisaient cuire -ses membres, les dévoraient. Le cœur se dérobait à leurs mains; Athéné, -sœur de Zagreus, le recueillait, le portait à Zeus. Celui-ci le -mangeait; et Zagreus, ainsi absorbé, renaissait en Dionysos. Alors Zeus -punissait les Titans, les foudroyait, et de leur cendre étaient nés les -hommes qui portent la peine du crime des ancêtres. S’ils veulent se -libérer de la faute originelle, ils doivent se purifier dans les -mystères. - -Observons qu’ici Zagreus ne meurt aucunement pour sauver le monde; il -succombe _malgré lui_. Sa renaissance, une fois son cœur dévoré par -Zeus, est une de ces folles conceptions grecques qu’un Juif eût trouvées -absurdes. Et l’initié n’est point sauvé par les mérites du dieu, en -s’unissant à ses souffrances et à sa résurrection[143]. - - [143] Voir LAGRANGE, _Revue biblique_ du 1er juillet 1920. - -Les orphiques supposaient entre la matière et l’esprit une contradiction -radicale. Aussi traitaient-ils le corps comme une geôle d’où l’âme se -dégage lentement. L’âme et le corps, à les entendre, n’étaient unis que -pour expier une transgression commise dans une vie antérieure. La -sainteté, c’est de délivrer en nous l’élément divin, il faut donc -s’abstenir de tout contact avec les choses charnelles, ne jamais manger -la chair des animaux, ne point toucher les cadavres, ne pas assister aux -noces, atténuer par des bains et des aspersions l’impureté du corps. -Leur pureté demeurait négative et principalement _physique_, comme leur -espoir de félicité dans la vie future[144] où, par une incohérence trop -explicable, ils ne désiraient qu’un festin perpétuel, des rondes et des -chants sur des prairies élyséennes[145]. - - [144] Voir Umberto FRACASSINI, _Il Misticismo greco e il - christianesimo_, p. 309-354. - - [145] Témoin le chœur des initiés dans les _Grenouilles_ - d’ARISTOPHANE. - -Au fond, le mysticisme païen restait impuissant à dépasser la terre. Il -voulait, comme tout élan religieux, faire l’homme un avec la divinité. -Mais cette divinité n’était que l’ensemble des forces naturelles. Le -dieu des stoïciens eux-mêmes est identique au grand tout. L’âme, -parcelle du feu créateur, retournera en son principe et s’y perdra. - -L’union rêvée, quand elle n’aboutissait pas à cette consomption -panthéiste, se bornait à vouloir s’approprier quelque chose d’une -puissance occulte. - -Lorsque le grand prêtre de Mithra descendait, avec ses habits -pontificaux, dans la fosse, sous la pluie de sang du taureau éventré, en -arrosait ses joues, ses paupières, ouvrait la bouche pour se gorger de -la noire liqueur et s’en imbiber tout entier, il croyait que le dieu, -caché dans le sang de la victime, descendait en ses veines et -l’emplissait d’un pouvoir surhumain. Par sa prière ensuite, le sol et -les animaux seraient plus féconds, et lui-même aurait le don -d’immortalité. - -Ce baptême de Mithra peut-il se comparer au baptême chrétien, issu des -rites baptismaux en usage chez les Juifs? Parce que les baptisés -s’appelaient, comme dans l’initiation orphique, les _illuminés_, est-il -permis d’en induire que l’Église emprunta même cette métaphore à -l’orphisme? - -Le baptême des initiés d’Isis, celui qu’Apulée décrit au livre XI des -_Métamorphoses_, s’administrait dans les bains publics et n’avait que le -sens d’un rite extérieur. Les litanies chantées à la gloire de la déesse -l’honoraient comme la déité suréminente, absorbant en sa forme les -attributs de toutes les autres; mais Isis représente la toute-puissante -Nature[146], non un Dieu personnel, infini, ayant créé l’univers -librement, et l’homme à son image. Isis n’aime pas ses fidèles, elle ne -souffre pas avec eux, pour eux. - - [146] _Una quae es omnia Isis_, selon l’inscription de Capoue, citée - par FRACASSINI, p. 168. - -Pourquoi Paul aurait-il demandé aux mystères une doctrine ou des rites, -quand il trouvait dans le Christ Jésus la lumière de la foi, les -charismes et la vertu des sacrements? - -Admettons qu’il ait entendu raconter la mort du dieu Osiris et sa -résurrection, cette fable symbolique lui aurait simplement fait hausser -les épaules. Mais, si un fidèle du dieu égyptien avait opposé à la vie -du Christ ressuscité la renaissance de son idole, l’Apôtre l’eût sans -doute embarrassé par cette question: - ---Dans les douleurs et la seconde vie de votre dieu, quelle part -avez-vous? - ---Aucune, eût répondu le païen. Osiris jouit dans sa gloire et n’a plus -besoin de nous. - -Alors, quoi de commun entre Osiris et Jésus, «image du Dieu invisible, -engendré avant toute créature? En lui toutes choses ont été créées, dans -le ciel et sur la terre, les visibles et les invisibles... par lui Dieu -s’est tout réconcilié, en son corps de chair, par le sang de sa Croix, -et avec lui j’achève ce qui manque à ses souffrances, pour son corps qui -est l’Église[147]». - - [147] _Coloss._ I, 15-24. - -De même, si un myste d’Éleusis lui avait vanté ses abstinences, il lui -eût répliqué avec sa rudesse paradoxale: - ---On te dit: «Ne prends pas! Ne goûte pas! Ne touche pas!» Tout cela, -règlements, enseignements des hommes! Ces choses ont une apparence de -sagesse, d’humilité, de mépris du corps. Elles ne valent que pour -_assouvir la chair_[148]». - - [148] _Id._ II, 22-23. «Assouvir la chair» signifie: satisfaire une - piété tout extérieure. - -Mais, si le même initié, ayant ouï dire que les chrétiens buvaient -ensemble la coupe du sang mystique et rompaient le corps de leur dieu, -avait osé nommer devant Paul la communion liturgique où les dévots -s’exaltaient avec un breuvage d’eau, de farine d’orge et de menthe, le -Saint eût jeté sur cet aveugle un regard douloureux, en murmurant la -prière eucharistique: - - Nous te rendons grâce, ô notre Père, - Pour la sainte vigne de David ton serviteur, - Que tu nous as fait connaître par Jésus ton fils. - A toi gloire dans les siècles des siècles[149]. - - [149] Cette oraison liturgique, transmise dans la _didaché_ (petit - manuel de catéchèse chrétienne, rédigé vers la fin du Ier siècle) - est peut-être contemporaine des Apôtres. - -Les _Épîtres_ donneront place à certains termes, comme le mot «mystère», -à des images qui, pour des initiés, rendaient un son connu. Là où Paul -dit que «le Père nous a délivrés de la puissance des ténèbres et -transférés dans le Royaume du Fils de son amour[150]», c’est une -perspective, en apparence, analogue à l’antithèse de la sphère d’Adès et -de la clarté des vivants. Mais il loge sous des images populaires, -universelles, un sens nouveau, des certitudes divines, l’anticipation de -choses vraies soutenues par des témoignages, des visions et des -miracles. - - [150] _Coloss._ I, 18. - -Les mystères ont retardé plutôt que préparé la conversion du monde à -l’Esprit du Christ. Ils leurraient d’un mysticisme commode l’inquiétude -religieuse. Leurs adeptes obtenaient à bon marché le salut par des -cérémonies et des purifications externes, semblables à celles qui -suffisent aux croyants de Mahomet. Les thiases, les confréries -d’initiés, quand la propagande chrétienne les pénétra, se prêtèrent à -devenir des communautés charitables. Mais, tant qu’ils y résistaient, -ils opposaient à la foi des milieux plus fermes que la masse des -idolâtres demeurés vis-à-vis d’anciens dieux inertes. Pourquoi les -adorateurs d’Isis eussent-ils préféré au culte d’une déesse heureuse un -crucifié n’offrant en héritage aux siens, pour mériter la couronne, que -le bois de son gibet? Les spirites et les théosophes, parce qu’ils ont -un semblant de vie surnaturelle, sont des païens plus difficiles que -d’autres à tourner vers le Rédempteur. - -Paul n’utilisera même pas au profit de l’Évangile des affinités -superficielles qu’il discernait fausses et sacrilèges. - -Il avait obtenu la liberté des fils de la lumière; était-ce pour -s’assujettir à ce qu’il appellera «l’alphabet du monde[151]»? - - [151] _Coloss._ II, 20. Ce mot désigne peut-être le culte des - divinités astrales. - -En présence des philosophes, même supériorité indépendante. Peu -importent quelques locutions extraites de Platon ou d’Aristote, un mot -de Cléanthe cité à l’usage des Athéniens, des tours de controverse où se -reconnaît la diatribe stoïcienne. Dans les rues, sous les portiques, au -seuil des écoles, il avait croisé des disputeurs, des besaciers -missionnaires, un bâton à la main, promenant leur manteau sombre, avec -une barbe hirsute et des cheveux longs, gris de poussière; il écouta -leurs propos et, plus d’une fois, réfuta leur vaine sagesse. Pour lui, -ces apôtres de mensonges étaient plus dangereux que des fanatiques -idolâtres, parce qu’ils excitaient l’orgueil des faibles, leur -insinuaient l’illusion d’être justes et impeccables. - -Certes, il devait mépriser le Dieu des stoïciens, ce Dieu qui, ayant -fait le destin, le subit, à qui les philosophes attribuaient une -_forme_, celle d’une sphère circonscrivant tous les êtres[152]. Un -_dieu-boule_, Paul eut envie d’en rire. Quelle rencontre possible entre -une doctrine affirmant: «L’homme est bon par nature; nos vices ne -naissent pas avec nous; ils ne sont qu’une erreur d’opinion[153]», et le -dogme de la faute originelle, la foi en un Dieu libre et distinct du -monde, qui nous a prédestinés à l’aimer, qui nous aime démesurément, -dont la _grâce_ assiste notre volonté impuissante, par elle-même, au -salut? - - [152] Voir SÉNÈQUE, _Épître à Lucilius_, LXIII, 22. - - [153] Voir SÉNÈQUE, _Épître à Lucilius_, XLIV, 53. - -Chrétiens et stoïques, au siècle de Paul, semblaient pourtant se -rapprocher dans leurs exclusions: ils méprisaient les plaisirs lâches, -les cupidités; leur courage défiait les épreuves ou les supplices. Mais -leurs principes et leurs attitudes se montraient, même là, tellement -contraires! - -Le stoïcien agissait comme si l’homme seul était, comme s’il était dieu. -Savoir, être intelligent demeurait son évangile; il s’arrogeait la -mission d’enseigner au commun des hommes ce qu’ils doivent ou ne doivent -pas faire. La raison naturelle était l’unique maîtresse d’école qu’il -écoutait, qu’il leur proposait. Il glorifiait la liberté de son Moi, -intrépide sous les foudres de la fortune; il bravait l’injustice et les -tyrans. Chez lui, la mansuétude, le dévouement prenaient une figure -doctrinaire; il se proposait en exemple, comme une sentence gravée sur -une colonne de bronze. Il possédait, pour lui-même, la paix et la -justice: et sa force d’âme suffisait à l’asseoir dans le bien absolu. - -Le chrétien, au rebours, cherchait avant tout Dieu et son royaume. -Humble en se confrontant avec le divin exemplaire; fort, parce que -l’Omnipotent lui communiquait sa puissance. Il ne voulait point la -science en soi, pour le stérile contentement de son intellect; il -désirait la connaissance, afin de s’immerger tout entier dans Celui qui -est. Il la recevait, assurée et pleine, non de sa propre suffisance, -mais d’une tradition révélée ou, directement, de l’Esprit Saint. Au lieu -de magnifier sa personne, il l’immolait pour accroître la communion des -Élus. La froide solidarité stoïcienne devait lui paraître un reflet de -lune morte sur la neige. Il apportait au monde mieux qu’un système -intellectuel, mieux qu’une doctrine d’amour entre les hommes; il -refaisait, partout où il éliminait les puissances du mal, l’_unité du -royaume de Dieu_. - -Un fleuve de vie enlevait sur son courant la jeune barque humaine; ce -qu’elle abandonnait, derrière elle, au bas des rives, ne comptait plus. -«Où est le sage? s’écriera Paul. Où est le scribe? Où est le disputeur -du siècle[154]?» Ces gens-là n’étaient, sur son chemin, que des aveugles -et des meneurs d’aveugles. Héritier de trésors inévaluables, il n’allait -pas emprunter à des mendiants leurs guenilles; quand il appréhendait en -leurs mains quelques précieuses vérités d’attente, il se les appropriait -sans façon, comme reprenant son bien. - - [154] I _Cor._ I, 20. - -Si, durant les années de Tarse, les formes du passé le sollicitèrent, ce -ne fut pas la philosophie païenne qui l’inquiéta, mais le ressouvenir de -son enfance, son lien atavique avec sa race. Il revit, pouvons-nous -croire, la maison natale, peut-être sa vieille mère ou son père, dont il -n’a jamais parlé. Peut-être baisa-t-il la barbe d’un aïeul. L’escabeau -où il s’asseyait autrefois l’attendait. S’il vint une veille de sabbat, -les lampes pleines de l’huile rituelle étaient allumées dans la grande -chambre. On ouvrit, devant lui, l’armoire où s’alignaient, en leurs -étuis, les rouleaux de la Loi. A table, il récita, sur des nourritures -légales, les Bénédictions. Mais il dut se sentir étranger parmi les -siens, leur silence même lui laissait entendre: - ---Saul, tu n’es plus des nôtres. Tu t’es fait le disciple d’_hommes de -rien_[155]. As-tu donc oublié ce que Moïse a dit: «Malheur à celui qui -n’accomplit pas toutes les choses écrites dans le livre de la Loi[156]»? -Ce crucifié, dont tu racontes qu’il est le Christ, n’a aucune puissance; -il n’est pas le Christ; Élie n’est pas venu l’oindre et le révéler. -Démontre-nous d’abord qu’il est ressuscité. Il y a un seul Dieu; jamais -tu ne nous feras croire qu’ils soient trois. - - [155] JUSTIN, _Dialogue avec le Juif Tryphon_, VIII, 3. Tryphon est-il - un personnage réel ou symbolique? On ne sait. Tout au moins ses - objections contre la foi énoncent-elles parfaitement les raisons que - les Juifs de tous les temps ont opposées à la foi chrétienne. - - [156] _Deutéronome_ XXVII, 26. - -Saul leur déroula l’histoire miraculeuse de l’apparition. Ils le -regardèrent avec stupeur; mais, tandis qu’il exposait la loi du Christ -dont le sang a racheté même les goïm, une tristesse les raidissait. Les -rêveries de l’enfant prodigue leur semblaient une trahison; et -quelqu’un, sans doute, lui demanda: - ---Alors, personne d’entre nous, s’il ne croit pas à ton Christ, n’aura -le moindre héritage sur la montagne du Seigneur? Laisse-nous en paix. La -Loi est sainte; quiconque l’aura observée en craignant Dieu ne sera pas -confondu. - -Saul leur prouva qu’Abraham, Isaac, Noé, Job, sans connaître la Loi, -furent sauvés. Donc elle n’était pas nécessaire. Une loi nouvelle abroge -une autre loi; une alliance annule une alliance. Désormais suffira la -seconde circoncision, celle du cœur, et la première est inutile. C’est -trop peu de manger le pain azyme pour accomplir la volonté de Dieu. A -quoi bon savoir qu’il y a dans les oblations tant de mesures de froment, -tant de mesures d’huile, si l’on n’aime de toutes ses forces le Fils -bien-aimé du Père, celui qui s’est offert selon la promesse[157]? - - [157] _Dialogue avec Tryphon._ - -Il est vraisemblable que les proches de Saul résistèrent à sa parole, et -qu’il gagna dans Tarse peu de disciples. Il les quitta sans perdre -l’espérance qu’ils comprendraient un jour la prophétie: - -«Voici que ton roi viendra, le Juste et le Sauveur; il sera pauvre; il -montera sur l’ânesse et sur l’ânon[158].» - - [158] _Zacharie_ IX, 9. - -L’ânesse, c’était Israël, et l’ânon qui la suivait, c’étaient les -gentils. Donc Israël ne serait pas maudit, puisque le Seigneur, au jour -de son triomphe, l’avait pris pour sa monture, sa monture de bonne -volonté. - -Il se retira vers la montagne, dans la solitude, peut-être dans la -grotte qu’une tradition lui prête comme refuge, jusqu’au temps où -Barnabé vint le chercher d’Antioche, et, l’ayant découvert, l’emmena -pour travailler avec lui. - - - - -VI - -LE GRAND DÉPART - - -Sans le vouloir, Saul persécuteur avait fondé la communauté d’Antioche. -En chassant hors de Palestine les hellénistes nazaréens, il avait -précipité la diffusion lointaine de la secte. Les bannis s’attachèrent à -convertir d’abord des Juifs, puis des païens[159], des «craignant Dieu». -Exigea-t-on de ceux-ci l’observance des pratiques juives, et surtout la -circoncision? Le contraire est probable. Quand, sur la route de Gaza, -Philippe avait baptisé l’eunuque éthiopien, il n’avait demandé à -l’infidèle qu’une seule condition: croire de tout son cœur «que -Jésus-Christ est le Fils de Dieu[160]». C’était déjà la méthode -paulinienne. Paul n’aura pas le privilège de l’inventer; mais il la fera -prévaloir comme celle qui assurait à la foi l’empire de l’univers. - - [159] _Actes_ XI, 20. - - [160] _Actes_ VIII, 37. - -Antioche fut, après Samarie et Damas, l’avant-poste de l’Évangile. Les -villes où s’établiront de puissantes églises--Thessalonique, Corinthe, -Éphèse--étaient des centres cosmopolites agglomérant Juifs, Grecs, -Syriens, Phéniciens, Romains. Dans un milieu de province, dans une -bourgade, les changements de mœurs et de religion sont difficiles; la -tribu, les clans homogènes ne tolèrent pas les dissidents. Au contraire, -dans une ville de cinq cent mille âmes, les nouveautés se font jour, -sans que la masse les ait vu naître. La promiscuité des races, les -milliers d’étrangers qui circulent, excitent le remuement des idées. -L’extrême corruption porte au dégoût les âmes délicates et les prépare -aux héroïsmes ascétiques. - -Antioche n’est plus aujourd’hui qu’une sous-préfecture. Une dizaine de -minarets domine ses maisons grises, au pied de l’aride Silpius, en face -de l’Amanus dont la chaîne clôt l’horizon comme la ligne sèche d’un mur -de citadelle. L’Oronte jaunâtre pousse sa nappe limoneuse entre des -collines sauvages que des tremblements de terre ont bouleversées. Les -vergers qu’il nourrit, ses îlots de gravier où des peupliers touffus -évoquent les îles du Rhône en Provence, mettent un peu de fraîcheur dans -l’austère paysage. On arrive par un très vieux pont aux arches étroites -et basses, avec des pierres disjointes; il y en avait un semblable, au -temps de Paul et de Barnabé. La montagne est trouée de creux qui furent -jadis des cellules d’ermites ou de chrétiens proscrits. Mais, en bas, -courent parmi les oliviers les vestiges d’une voie dallée, longue d’une -lieue, bordée de portiques, promenoir opulent et salubre dans un pays où -les orages sont terribles. Le circuit d’un amphithéâtre, à mi-côte, -atteste, comme à Éphèse, une fastueuse grandeur de plan. Tibère y avait -fait dresser les statues gigantesques des Dioscures tenant en main leurs -chevaux cabrés. Un temple de Zeus Kéraunios protégeait l’Acropole et la -cité contre la foudre; un Panthéon ralliait tous les dieux. - -De la mer, comme à Tarse, montaient à Antioche les denrées de l’Égypte -et de toute la Méditerranée. Les caravanes, venant des bords de -l’Euphrate, y déchargeaient les richesses de la haute Asie. C’était une -ville de plaisir, folle de magie, frénétique, mais raffinée[161]. Sous -Tibère, elle passait pour la troisième du monde romain. Le légat de -Syrie avait là son quartier général. Les trafiquants israélites, les -Grecs, très nombreux, actifs, y tenaient le haut du pavé. - - [161] Voir RENAN, _les Apôtres_, p. 220. - -Les disciples hellénistes, cyrénéens ou cypriotes, qui entreprirent la -conversion d’Antioche, s’adressèrent naturellement à des Grecs. Voilà -pourquoi eux et leurs adeptes furent appelés d’un nom grec: les -chrétiens. Les non-croyants mirent-ils une ironie dans ce mot: -_christianoi_? C’est vraisemblable. A la gloire de la Croix fut toujours -collé quelque opprobre. - -En tout cas, la chrétienté d’Antioche donna bientôt de si abondantes -promesses qu’à Jérusalem on en parla; les notables, les anciens de -l’église mère décidèrent d’envoyer Barnabé pour examiner l’esprit de la -communauté nouvelle, et, s’il l’estimait bon, la confirmer dans son -élan. - -Barnabé était un missionnaire admirable. Sa largeur de vues, sa flamme -prophétique, son autorité s’imposèrent à des Hellènes prompts aux -enthousiasmes et percevant le surnaturel dans les formes généreuses de -la grandeur morale. Il devait être, même physiquement, très beau. -Lévite, il appartenait à la caste sacerdotale, où l’on n’admettait que -des hommes d’une beauté pure. Nous le savons natif de Chypre[162]. Or, -même à présent, c’est de Chypre ou des îles proches que viennent ces -prêtres grecs aux figures régulières comme celle d’un Christ byzantin, -et qui semblent détachées de fresques solennelles pour officier dans -d’interminables liturgies. A Lystres, après la guérison du boiteux[163], -sa noble prestance et sa voix dominatrice donneront à la foule -l’illusion qu’elle voyait Zeus en personne. Il possédait, près de -Jérusalem, un domaine qu’il avait vendu, et il en avait déposé le prix -aux pieds des Apôtres. Ceux-ci mettaient en lui de hautes espérances. Il -s’appelait de son vrai nom Joseph. On l’avait surnommé Bar-nabé, le fils -de la prophétie, ou le fils de l’exhortation. Car le ministère du -prophète, dans l’Église apostolique, dépassait le don de pénétrer -l’avenir; sa mission était «d’édifier, d’_exhorter_, de -_consoler_[164]», et l’Esprit Saint qui l’emplissait lui avait, en ce -sens, départi le pouvoir de prophétiser, c’est-à-dire d’interpréter la -Parole. - - [162] _Actes_ IV, 36. - - [163] _Actes_ XIV, 11. - - [164] I _Cor._ XIV, 3. - -Sa prédication accrut singulièrement l’église d’Antioche[165]. Mais il -sentit qu’à lui seul il ne pourrait en gouverner l’essor. Peut-être, -déjà, les fidèles circoncis se choquaient-ils de voir des Grecs, des -Syriens, des païens baptisés, l’emporter sur eux par le nombre, et leur -intransigeance s’indignait que l’Église les mît au même rang qu’eux. -Barnabé décida de s’adjoindre Saul. A Jérusalem, il avait compris quel -associé l’Esprit lui réservait; Saul obéissait à la même inspiration que -lui, épargnant aux catéchumènes païens tout ce qui, dans la Loi -mosaïque, les chagrinait sans nécessité. - - [165] On voudrait savoir dans quelles proportions. Mais l’auteur des - _Actes_, avec son insouciance des chiffres, se contente de dire (XI, - 24): «Un grand nombre, ayant la foi, se convertit au Seigneur». - -Barnabé connaissait la retraite de Saul à Tarse où, recueilli, l’Apôtre -attendait _son jour_, se gardant «de courir en vain[166]». On l’avait -informé qu’il se cachait dans une solitude voulue par Dieu. Il prit le -parti d’aller lui-même à sa recherche[167]. Trois journées de marche -seulement séparaient Tarse d’Antioche. Il le découvrit, non sans peine, -et le convainquit de le suivre. Paul ne demandait, en somme, qu’à -s’élancer dans la carrière. «Malheur à moi, s’exclamera-t-il, si je -n’évangélise point[168]!» - - [166] _Gal._ II, 2. - - [167] RENAN, _les Apôtres_, p. 232, interprète d’une façon arbitraire - et injuste l’isolement de Paul comme la démarche de Barnabé: «Paul - était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait - être un supplice... Il se rongeait lui-même et restait presque - inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui - se consumait en une solitude _malsaine et dangereuse_... Gagner - cette grande âme rétractile, susceptible; se plier aux faiblesses, - aux humeurs d’un homme plein de feu, mais très personnel,... c’est - là ce que Barnabé fit pour Saint Paul. La plus grande partie de la - gloire de ce dernier revient à l’homme modeste qui le devança en - toutes choses, s’effaça devant lui... empêcha plus d’une fois ses - défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter - dans la révolte.» - - [168] I _Cor._ IX, 16. - -Un halluciné, un excentrique se fût targué de son évangile, aurait -prétendu le propager selon soi, Dieu seul étant juge de sa mission. Paul -aura beau tenir la sienne d’une voix secrète, jamais il n’admettra qu’on -pût dire de telle église: elle est à Paul. - -Cette obéissance dans l’unité du Christ fut plus méritoire en lui qu’en -nul autre; il était venu le dernier, mais il avait reçu d’en haut plus -que personne. Son originalité fougueuse le prédisposait aux sursauts -indépendants. L’abnégation commune à tous les Apôtres sera un des plus -forts témoignages de leur véracité et la condition de leur victoire. - -Arrivé à Antioche comme l’ouvrier de la deuxième heure, au lieu de faire -œuvre distincte, Paul aida fraternellement Barnabé. Toute une année ils -«enseignèrent», gagnant et, ce qui était plus difficile, retenant sous -la discipline de la Croix ces Syriens à l’esprit flexible, mais si -instables, voluptueux, cupides. - -Quelques Romains vinrent-ils dans la rue du Singon, près du temple de -tous les dieux, écouter Paul révélant le Seigneur unique? Il eut sans -doute comme auditeurs, avec des idolâtres désabusés, des «craignant -Dieu», de ces païens qui avaient un pied dans la synagogue, mais ne se -décidaient pas à devenir des prosélytes. Position instable, socialement -fausse, où il était malséant de s’attarder. La porte de la foi s’ouvrait -devant ces âmes indécises, elles trouvaient parmi les chrétiens un asile -de certitude et une ineffable fraternité. - -Sur l’apostolat de Paul à Antioche, aucun trait personnel n’est parvenu -jusqu’à nous. En tout cas, l’allégresse de son labeur dut être -merveilleuse. Les temps du salut allaient s’accomplir: l’Église, sans -nier la synagogue, n’était plus dans la synagogue; les disciples du -Nazaréen s’appelaient des _chrétiens_; et ce mot, hébreu par son sens, -hellénique et latin dans sa forme, impliquait une promesse -d’universalité; il posait déjà sur l’Occident, comme sur l’Orient, le -sceau du tétragramme vainqueur. - -Contraste enivrant! Tandis que le peuple juif marchait à sa ruine, le -règne du Fils de David commençait chez les gentils. La chimère d’un -Messie triomphateur des nations se tournait en une vérité immédiate et -souveraine. Paul songea-t-il à cette prodigieuse compensation? L’avenir -national des Israélites semble médiocrement l’avoir préoccupé; mystique, -seule leur éternité l’inquiétait. - -Cependant, il ne négligeait point le temporel des églises. - -Un prophète, ayant nom Agab, était descendu de Jérusalem à Antioche; il -avait prédit une famine qui désolerait «toute la terre». L’église de -Jérusalem était presque indigente; entre ses ressources et ses besoins, -à mesure qu’elle s’accroissait, la disproportion devenait plus lourde. -Quand le fléau survint--en l’an 44--les denrées étant hors de prix, on -se demanda comment elle dispenserait aux fidèles le blé, l’huile, les -figues, le nécessaire de chaque jour. Les chrétiens d’Antioche -souffraient moins de la crise; ils eurent l’idée d’une collecte. Paul et -Barnabé furent chargés d’en porter l’argent à Jérusalem. C’étaient eux, -apparemment, qui avaient conseillé cette offrande. En remplissant la loi -de charité selon le Christ, ils suivaient aussi la tradition juive, car -les Juifs de la diaspora envoyaient au trésor sacré, au Corban, des -aumônes annuelles, confiées à des messagers spéciaux qu’on appelait -_apôtres_. - -A son premier voyage, une vision l’avait saisi dans le Temple. Jésus lui -avait distinctement commandé: «Va, je t’enverrai _au loin_ chez les -gentils.» Cette fois, il eut un ravissement plus mémorable encore, celui -qu’il évoquera devant les Corinthiens[169]. - - [169] II, XII, 2. Cette épître datée d’Éphèse, fut écrite, admet-on - communément, en 56 ou 57, environ quatorze ans après le second - voyage à Jérusalem. - -«Je sais un homme dans le Christ, qui, voici quatorze ans (était-ce dans -son corps, je ne sais; était-ce hors de son corps, je ne sais; Dieu le -sait), fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et je sais d’un tel homme (soit -dans son corps, soit hors de son corps, je ne sais; Dieu le sait) qu’il -fut ravi dans le Paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il -n’est pas licite à un homme de prononcer.» - -Cette extase, si mystérieuse que soit l’allusion--et chaque mot semble -gonflé de choses divines--marque dans l’histoire intime de l’Apôtre un -immense événement. - -Être élevé jusqu’au troisième ciel, c’est voir l’essence de Dieu, comme -la vit Moïse, quand il dit au Seigneur: «Montre-moi ta face[170]», comme -la voient, dans la lumière de gloire, les archanges et les -bienheureux[171]. Paul fut comblé d’un plus haut don, par cette vision -tout intellectuelle, qu’en jouissant de la présence humaine de Jésus. -Quand Pierre avait vu descendre du ciel la nappe chargée des animaux que -les Juifs croyaient impurs, ce fut simplement la révélation d’un ordre -nouveau sur la terre. Le ravissement de Paul signifiait que le Christ -ressuscité haussait avec Lui, à la droite du Père, l’homme béatifié. Le -voyant ne pouvait se souvenir s’il était monté jusque-là par une -assomption miraculeuse de toute sa personne ou en esprit seulement. Il -n’aurait pu exprimer les paroles entendues ou les substances aperçues -dans l’éclair de l’intuition (entendre et voir n’avaient fait qu’un). - - [170] _Exode_ XXXIII, 13. - - [171] Voir saint THOMAS, _Commentaire sur les Épîtres_, t. I, p. - 502-507. - -Mais il retenait de son extase une sublime évidence: le Tout-Puissant -était son guide; l’invisible colonne de feu marchait devant lui; tant -qu’il la suivrait, il ne pouvait ni s’égarer ni défaillir. - -Vers le même temps, peu après le passage de Paul, un miracle palpable -vint conforter les églises. Les Juifs clairvoyants s’irritaient des -progrès de la secte chrétienne; pour leur plaire, Hérode Agrippa avait -fait trancher la tête à Jacques, frère de Jean. Pierre était en prison; -à cause de la Pâque, on différait sa comparution devant le sanhédrin. -Une nuit, un Ange délia ses chaînes, l’emmena entre les soldats -endormis. Il sortit de Jérusalem, gagna, dit l’auteur des _Actes_, -volontairement vague, «un autre lieu[172]». - - [172] XII, 17. Peut-être se réfugia-t-il à Antioche. Ou est-ce alors - qu’il s’embarqua pour l’Italie? - -Au moment où l’Ange l’avait quitté, Pierre, se trouvant seul dans une -rue déserte, et, comme s’éveillant tout à fait, avait reconnu à quelques -pas la maison de Marie, mère de Jean-Marc--le futur évangéliste--et -tante de Barnabé. Des chrétiens étaient assemblés chez elle, priant pour -le salut du chef de la communauté. Son apparition imprévue les -transporta, les émerveilla. Ainsi donc les élus du Christ n’avaient rien -à craindre des hommes, quand il les préservait en vue de ses grands -desseins! - -Quelques mois plus tard, Hérode Agrippa mourut à Césarée, au milieu d’un -triomphe idolâtrique, d’une maladie subite, atroce. Cette fin de -l’orgueilleux et du persécuteur ajouta un nouveau _signe_ aux espoirs -des Saints. - -Paul dut lire en ces concordances une certitude victorieuse pour les -entreprises qu’il méditait. Il n’ignorait point tout ce qu’il aurait à -souffrir; mais, tant mieux! C’était par ses agonies que le Christ Jésus -était entré dans sa gloire. Les disciples seraient-ils «au-dessus du -Maître»? A eux d’achever ce qui manquait à ses douleurs, en tant qu’il y -voulait unir le corps mystique de son Église. Mais Paul aimait peu -s’appesantir sur l’attente des tribulations. Tendu vers les conquêtes -proches ou lointaines, il aurait pu, envisageant la richesse future du -butin, s’approprier au sens spirituel la devise du patriarche de sa -tribu: - -«Benjamin sera un loup dévorant; le matin, il mangera sa proie; et, le -soir, il partagera les dépouilles[173].» - - [173] _Genèse_ XLIX, 27. - -Il revint de Jérusalem avec Barnabé, et ils ramenèrent un compagnon qui -devait provoquer entre eux, dans la suite, une rupture accidentelle, le -cousin de Barnabé, Jean-Marc. - -Paul était prêt, on s’en doute, à de vastes missions, impatient de -porter le nom du Seigneur en des pays où on l’ignorait. Cependant, il ne -partirait point seul, ni avant que l’église, docile, comme lui, à -l’Esprit Saint, eût défini, consacré son apostolat. La jeune église -possédait cette force divine, qu’elle n’a jamais perdue, de l’unité dans -l’amour. Rien d’important ne s’y décidait sans que les notables--et avec -eux les fidèles--eussent prié, célébré les rites et conféré prudemment. - -Les hommes qui la dirigeaient recevaient des Apôtres des ministères -distincts selon qu’ils étaient prophètes ou docteurs. Les prophètes -révélaient, par inspiration, certains événements futurs, et surtout la -vérité de la doctrine, la voie à tenir dans la conduite des âmes. Les -docteurs enseignaient sans inspiration personnelle. Il se peut que les -mêmes aient tantôt exercé l’office de prophètes, et tantôt enseigné -comme simples docteurs; l’Esprit ne les remuait point de son souffle à -tout moment. - -L’église d’Antioche, depuis que la persécution avait décapité celle de -Jérusalem, demeurait la tête ardente de la chrétienté. Elle assemblait, -en abrégé, avec ses prophètes et ses docteurs, tout l’Orient: Barnabé -représentait Chypre; Saul, la Cilicie; un certain Siméon, dit le Noir, -l’Éthiopie; Lucius de Cyrène, l’Afrique numide; et Manahen, ancien frère -de lait, disait-on, d’Hérode Antipas, la Palestine. Sauf ce dernier, -tous avaient été des Juifs hellénistes; ils conservaient, dans leur pays -d’origine, des relations utiles pour la foi. Ils songeaient à l’y -transplanter; et ils saluaient les projets de Saul comme une réponse à -leur commune espérance. - -Mais lui et Barnabé attendirent, pour se mettre en route, le signal de -l’Esprit. Les chefs se réunirent dans ce qu’on appellerait aujourd’hui -«une retraite». Ils jeûnèrent, invoquèrent le Seigneur, rompirent -ensemble le pain sacré; au terme de cette liturgie, la Volonté divine, -se manifestant[174], leur fit entendre cette parole: - - [174] Le texte ne précise pas de quelle manière. - -«Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l’œuvre où je les appelle.» - -Mis à part, ils l’étaient dès avant les siècles, prédestinés à leur -œuvre, pour la faire mieux que personne. Seulement il fallait qu’une -solennelle consécration leur transmît les pouvoirs d’apôtres. Et leurs -frères, à cet effet, en présence de la communauté, leur imposèrent les -mains, comme le font, dans l’ordination des prêtres, les prêtres -assistants déjà ordonnés. - -En recevant cette délégation liturgique, Paul ne crut pas amoindrir son -évangile. Il savait qu’«un seul Seigneur existe, une seule foi, un seul -baptême[175]». Tous ses frères vivant comme lui dans le Christ, les -charismes descendaient en lui par leurs mains de même que par l’effusion -directe de l’Esprit. Devant son désir une chose unique resplendissait: -le Christ allait être annoncé au loin, selon la volonté de son Église -qui était celle de Dieu. - - [175] _Éphés._ IV, 5. - -Jamais coureur de mondes, au bord de l’inconnu, n’éprouva l’ivresse de -Paul quand il prit avec Barnabé et Jean-Marc le chemin du port de -Séleucie. Les montagnes, à droite et à gauche, se déployaient en -éventail, laissant la mer, au delà, ouvrir comme un champ paradisiaque. -La mer, en soi, ne l’attirait point; du langage de cet homme qui a tant -navigué, les métaphores maritimes seront presque absentes. Est-ce -l’aversion héréditaire du Juif pour l’élément marin? Est-ce plutôt cette -négligence du monde physique qui met hors de sa pensée les animaux, les -fleurs, l’eau, l’azur du ciel? Malgré tout, je croirais que Paul aima la -mer comme le chemin par où l’Évangile s’en irait jusqu’aux extrêmes -plages de la terre. - -«Les îles m’attendent, avait dit le prophète, s’adressant à la Jérusalem -éternelle, pour que j’amène tes fils de loin[176].» - - [176] _Isaïe_ LX, 9. - -Le jour où Paul monta sur le navire qui devait le porter à Chypre, les -_îles_ l’attendaient, toute la gentilité tressaillit au fond -d’elle-même, pressentant sa Rédemption. Ces trois passagers pauvres, à -l’avant, sous les voiles, et qui n’ont peut-être ni argent dans leur -ceinture, ni besace au dos, ni même un bâton dans la main, ils -reviendront après avoir donné au Seigneur «un peuple de justes». En -vérité, pour l’avenir humain, rien de si grand ne s’est encore vu. - - - - -VII - -A CHYPRE. PAUL ET LA PUISSANCE ROMAINE - - -Paul et Barnabé se dirigeaient vers Chypre, non à l’aventure, comme -eussent fait des Gaulois ou des Ulysses romanesques, mais en Juifs -méthodiques, ayant pesé leurs moyens, leurs chances de réussir. Le bon -sens et l’inspiration divine concordaient. - -Né dans l’île, Barnabé savait quels points d’appui leur mission pourrait -s’y ménager. Toutes les villes de la côte orientale comptaient de -prospères synagogues; car la proximité de l’Égypte, le cuivre des mines, -les beaux pins des forêts qu’on taillait en mâts et en quilles de -navires, les blés des plaines qu’irriguaient les canaux du fleuve -Pédioeus, les vignes et les olivaies des coteaux animaient une -circulation de richesse; et le commerce juif fructifiait. Il ne -dédaignait pas l’argent des milliers de pèlerins qu’attirait le temple -d’Aphrodite à Paphos. Les Grecs aussi faisaient là fortune, répandus -partout où l’étranger leur assurait une clientèle exploitable. A cette -cohue d’Orientaux, Rome imposait l’ordre militaire, l’administration; -elle bâtissait des châteaux forts, des aqueducs, des amphithéâtres; elle -tirait du pays des matières premières, des subsistances, des tributs, -des hommes. - -Les Apôtres trouvèrent donc devant eux les deux forces qu’ils voulaient -assujettir à l’Évangile: Israël et la gentilité. C’est à Israël, comme -ailleurs, qu’ils offrirent d’abord le salut. - -Quand ils débarquèrent à Salamine--vaste port marchand créé par une -colonie grecque--ils annoncèrent Jésus dans les synagogues. Leur -prédication dura, semble-t-il, quelque temps. On les écouta sans -hostilité. Mais ils préparèrent une église plutôt qu’ils ne la -fondèrent; ils n’obtinrent pas un ensemble de conversions. - -Ils suivirent les villes de la côte au nom plein d’enchantement, -Cittium, Amathonte, Paphos. Le rivage de Paphos se souvient encore des -voluptés défuntes. Les roses de la déesse n’ont pas cessé de fleurir. -Les maisons blanches ont l’air de ses colombes endormies le long des -eaux d’où elle émergea. Le temple dont on voit des vestiges sur une -colline--à une demi-lieue de la mer--offrait à l’adoration des foules -une Aphrodite sans forme humaine, un cône de pierre tronqué, voilé sous -une draperie de pourpre, image élémentaire de la Nature omniféconde. -Dans les bois d’Idalie, l’Aphrodite amoureuse était honorée par des -fornications rituelles. - -Paul associera toujours aux cultes idolâtres l’idée de turpitudes[177]. -Antioche, Corinthe, Éphèse, Rome et les mœurs communes de la décadence -païenne justifiaient trop ce rapprochement, juif avant tout dans son -principe. Nulle part peut-être autant qu’à Paphos il ne comprit la -difficulté surhumaine de vaincre l’incontinence chez les païens, alors -qu’ils croyaient rendre gloire aux dieux en se livrant à leurs appétits. - - [177] _Rom._ I, 21-26. - -Chaste et n’ayant, quoi qu’en dise Eusèbe[178], jamais été marié, il -sentait néanmoins «dans ses membres cette loi qui guerroyait contre la -loi de l’esprit et l’asservissait à la loi du péché[179]». C’est -pourquoi il se gardera des rigueurs absurdes où verseront tant de -sectaires en Orient. Il marquera de la plus forte réprobation certains -vices, devenus parmi les Romains, à l’école de l’Asie, une élégance. Les -Juifs punissaient de mort la sodomie; ils condamnaient à être lapidés le -gendre et la belle-mère qui vivaient ensemble[180]. On retrouvera dans -les sentiments de Paul ces répulsions. - - [178] EUSÈBE, _Hist. eccl._, l. III, 30, a faussement interprété le - passage de la Ire aux Corinthiens: «N’aurais-je pas pu, comme les - autres apôtres et Céphas, mener partout avec moi une femme _sœur_ - (appartenant à la communauté)?» Qu’il soit question d’une épouse ou - d’une auxiliatrice, la phrase signifie nettement que Paul n’emmenait - avec lui aucune femme. - - [179] _Rom._ VII, 23. - - [180] _Traité sanhédrin_, trad. SCHWAB, ch. VII. - -Cependant il se contentera d’exposer avec une admirable logique comment -l’homme, en déifiant la liberté de sa chair, l’avilit, charge d’un -opprobre ce corps dont l’Esprit Saint fait son temple[181]. Il -proclamera la virginité supérieure au mariage[182]. Mais personne, après -Jésus, n’attestera plus solennellement la sainte grandeur de l’union -conjugale[183]; et il conseillera même aux jeunes veuves corinthiennes: -«Remariez-vous plutôt que de _brûler_[184].» - - [181] I _Cor._ VI, 19. - - [182] _Id._ VII, 1. - - [183] _Éphés._ V, 22-23. - - [184] I _Cor._ VII, 9. Phrase cavalière où, d’avance, sont condamnés - les _encratites_, les sectaires qui exigeaient de tous les fidèles - la continence absolue. - -Le signe de sagesse dans sa doctrine est qu’à l’instant où il passe au -bord d’une décision excessive, un principe évangélique, une vérité -d’expérience rectifient sa position. - -Il concède à l’humaine faiblesse ce qu’autorise la loi divine. -Seulement, jamais il ne transige avec l’Esprit du mal. Une rencontre -qu’il fit à Paphos donne la mesure de sa violence contre les faux -prophètes. - -Il y avait là un charlatan juif, nommé Barjésus, et connu sous le surnom -d’Élymas, le _mage_. Cet homme, par sa pratique des sciences occultes, -s’était insinué auprès du proconsul Sergius Paulus, personnage lettré, -curieux de théosophie. - -Les Juifs, en dépit des prohibitions légales, s’adonnaient furieusement -au métier d’astrologue, de sorcier, de nécromancien; ils y croyaient. -Nous lisons dans le _Talmud_[185]: - - [185] _Traité sanhédrin_, ch. VII, p. 25. - -«R. Josué ben Hanania dit: «Je puis prendre des courges et des melons, -en faire des boucs et des cerfs qui, à leur tour, se reproduiront.» - -«R. Hanaï dit: «Je marchais dans une rue de Séphoris; je vis quelqu’un -prendre une pierre et la jeter en l’air; cet objet, retombé à terre, -était devenu un veau.» - -Leur génie les prédisposait à bien jouer les rôles prophétiques; ils y -trouvaient des satisfactions lucratives. C’était une mode, chez les -princes, de nourrir dans leur intimité un ou plusieurs de ces devins -qu’on appelait «chaldéens, mathématiciens». Tibère, pendant son exil à -_Rhodes_, s’était initié aux arcanes de l’astrologie[186]. Chypre était -aussi un nid de sorciers. Simon le magicien, que l’on dit cypriote, -avait appris à bonne école ses vains prestiges. - - [186] TACITE, _Annales_, VI, XX-XXI. - -L’_Ane d’or_ d’Apulée nous laisse entrevoir la folle et sinistre -importance de la sorcellerie, aux derniers siècles de l’Empire. Les -sorciers s’attribuaient le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes, -par l’effet de certains mots, de certains onguents, et de leur -restituer, s’il leur plaisait, leur forme[187]. Ils trituraient des -philtres, exerçaient des envoûtements, et, pour les aider, vendaient des -poisons. Ils mettaient leur savoir fascinant au service des passions -ignobles et des vengeances. - - [187] Les sorciers hindous prétendent en faire autant. Voir l’étrange - nouvelle de Rudyard Kipling, _la Bête_. - -Cette peste asiatique pullula dans Rome au point que les empereurs -faisaient un crime capital à ceux qui donnaient des consultations et à -ceux qui les consultaient[188]. Ils n’en usaient pas moins eux-mêmes de -leurs louches offices. - - [188] _Annales_, XII, LIX. - -Élymas, instruit des prodiges qu’attestaient Paul et Barnabé, eut sans -doute la curiosité de les entendre. Il espérait les circonvenir, capter -leurs secrets, opérer des merveilles où son art se dépasserait. En même -temps il voulait s’enquérir de leur doctrine. Peut-être, comme Simon le -magicien, concevait-il sur les relations de l’univers avec Dieu un vague -système gnostique, amalgame de Pythagore et de Platon, aboutissant à des -folies sensualistes. - -Paul et Barnabé démasquèrent aussitôt cet intrigant plus dangereux qu’un -idolâtre, car il dupait les âmes par un attrait de connaissances -transcendantes et de fausse ardeur spirituelle. - -Sur ces entrefaites, le proconsul fut averti que deux missionnaires -semaient dans la province une parole nouvelle. Il désira les connaître, -et l’énergie simple de leur foi l’étonna. Cependant, Élymas, qui sentait -ébranlé son crédit auprès de Sergius Paulus, s’évertuait à contre-battre -leur ascendant; il les calomniait avec une maladroite insistance. - -Les Apôtres vinrent à le savoir; Paul résolut de briser l’adversaire et, -le rencontrant, il planta sur lui ses yeux de flamme; emporté par une -inspiration, il l’apostropha en des termes effrayants: - -«O le gonflé de fraude et de méchanceté, fils du diable, ennemi de toute -justice, ne cesseras-tu pas de brouiller les voies droites du Seigneur? -Et maintenant, voici la main du Seigneur sur toi, et tu vas être -aveugle, ne voyant pas le soleil, jusqu’à _un temps_.» - -A l’instant un brouillard, puis des ténèbres tombèrent sur les yeux -d’Élymas; et, pour marcher, il étendit les mains, cherchant quelqu’un -qui le conduisît. - -Scène foudroyante, indiquée avec la concision primitive du narrateur des -_Actes_, sans commentaire ni jugement, mais d’une portée profonde, et, à -vrai dire, unique. - -C’est la seule fois[189], dans l’histoire connue de Paul, qu’il -manifeste le pouvoir miraculeux de châtier un impie, et il en use pour -le salut des hommes. Ne faisant qu’un avec le Maître des vivants et des -morts, il lui emprunte sa toute-puissance; il n’hésite pas une minute; -il sait que la chose sera faite, parce qu’il la veut selon le Christ, en -vue de sa gloire. Il prévient Élymas qu’il va devenir aveugle; Élymas -perd subitement la vue. L’acte de Paul a prouvé d’abord l’absolu de sa -foi, la force divine dont il dispose. Mais l’étrange est qu’il inflige à -Élymas la cécité, comme à lui-même le Seigneur l’infligea. Élymas est un -Juif; le voile qui fut ôté des prunelles de Saul, Paul en fait sentir au -malheureux l’accablement, dans l’espoir qu’Israël comprendra, -s’humiliera. Élymas ne va être aveugle que _pour un temps_; sans doute, -jusqu’à ce qu’il renonce aux sortilèges, aux désirs cupides. La -possibilité de sa conversion présage celle du peuple juif, à la fin des -siècles. En attendant, la victoire de Paul convertit le proconsul -romain. - - [189] A l’annonce du scandale corinthien (l’homme qui vivait avec la - femme de son père), il articulera contre l’indigne une - excommunication atteignant son corps: «Qu’un tel homme soit livré à - Satan _pour la ruine de sa chair_, afin que son esprit soit sauvé au - jour du Seigneur Jésus (I _Cor._ V, 5)». Mais nous ne savons pas si - la menace de l’Apôtre fut accomplie. - -Sergius Paulus, «ayant vu ce qui était arrivé, _crut_, frappé -d’admiration devant la doctrine du Seigneur». - -Chez un personnage officiel, forcé de participer en public au culte des -dieux et de César, on a nié qu’un changement de religion fût -vraisemblable. Mais il est dit simplement que Sergius _eut la foi_. Se -déclara-t-il chrétien? Reçut-il sur-le-champ l’eau du baptême? Nous -l’ignorons. - -Sa conversion n’en est pas moins possible, et certaine aussi bien que sa -présence à Chypre[190]. Dans une âme curieuse de vérités pressenties, le -miracle dont Paul le rendit témoin détermina la commotion initiale. Il -reconnut la supériorité du mage chrétien sur le juif. Un Romain devait -être saisi par l’évidence de la force. Ensuite il voulut s’instruire des -mystères qu’enseignait l’Apôtre; il en resta ébloui, et l’Esprit Saint -lui fit le don d’y croire. - - [190] Une inscription la certifie. - -Le premier païen de marque, devenu un _disciple_, est, dans une province -sénatoriale, le délégué de la puissance romaine, l’homme devant qui on -portait les faisceaux et les haches. Événement préfiguratif du -magnifique avenir! Même avant Paul, les Apôtres avaient dû songer à -soumettre au Christ Rome, tête du monde. Pierre, à une date qu’on ne -saurait fixer, établira dans la Ville maîtresse le siège de son -apostolat. Cependant, lorsqu’il fit baptiser le tribun Cornélius et les -gens de sa maison[191], il avait surtout envisagé cet acte solennel -comme une concession voulue par Dieu qui ne regarde pas aux personnes et -octroie même aux gentils la vie éternelle. - - [191] _Actes_ X, 34-35. - -Paul, citoyen romain, comprendra vite que Rome est le moyeu de la roue -immense, qu’en partant du milliaire doré, commencement et terme de tous -les chemins, l’Évangile courra, plus alerte, jusqu’au bout des terres -habitables. Son épître aux Romains dominera par l’ampleur ses autres -messages; captif dans Rome il annoncera aux Philippiens: - -«Mes chaînes dans le Christ sont connues de tout le prétoire (du camp -des prétoriens) et de tous les autres[192].» - - [192] I, 13. - -Et il conclura cette épître, visiblement heureux: - -«Tous les saints vous saluent, mais, avant tous, _ceux de la maison de -César_.» - -Si la correspondance de Paul avec Sénèque n’est qu’une fiction -grossière, elle représente une possibilité, l’effort du prosélytisme -chrétien auprès des personnages qui détenaient un renom de puissance ou -de sagesse. Il s’attachait à gagner les milieux influents non moins que -les humbles. Dans cette pratique, il suivait les exemples juifs, mais -avec d’autres méthodes. - -Les Juifs, à Rome, dévoués aux empereurs, forts par le nombre et -l’intrigue, s’insinuaient au Palatin, s’assuraient des intelligences -autour des Césars. Claude les avait, un moment, proscrits. Pourtant, un -papyrus le montre, dans les jardins de Lucullus, en présence de -vingt-cinq sénateurs, de seize consulaires, d’Agrippine et de ses dames -d’honneur, condamnant à mort Isidore et Lampon, deux Grecs, auteurs -principaux des progroms d’Alexandrie[193]. Quels manèges, dans la maison -impériale, suppose un tel revirement! - - [193] V. JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 125. - -Beaucoup de Juifs étaient médecins, et s’introduisaient de la sorte au -sein des grandes familles. Les juives utilisaient leur beauté, leurs -artifices. Poppée, née Romaine, mais prosélyte de la porte, saura fixer -quelque temps la fantaisie amoureuse de Néron. - -Les chrétiens, pour se faire place dans l’entourage du prince, auront -leur fidélité, leur mansuétude, l’ascendant des vertus discrètes. Les -_Actes_ apocryphes de Paul racontent que les plus intimes domestiques de -Néron, «Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus -le Galate» étaient des chrétiens. On voit, dans le même récit, Paul -proclamer devant César la royauté du Christ. Une tradition déformée a -peut-être constitué le fond de cet épisode. - -Paul espéra-t-il changer le cœur de Néron? Avant que la foi chrétienne -mette à ses genoux l’antique idolâtrie et ses prêtres, l’orgueil et la -férocité des Césars, les philosophes, les mages et les courtisanes, il -faudra des générations de martyrs, d’apologistes, de saintes femmes; il -faudra patiemment envahir, durant trois siècles, toutes les puissances -de l’État. Mais, dès le jour où l’Apôtre rencontre sur sa route la bonne -âme de Sergius Paulus, il peut songer prophétiquement: - -«Rome est à nous, c’est-à-dire au Christ. Le monde est à Lui.» - -_En l’an 58_, dans l’année même où Paul captif allait partir pour Rome, -sur la place du Comitium, au pied du Capitole, le figuier Ruminal, vieux -de huit cent trente ans, l’arbre qui avait abrité, croyait-on, l’enfance -de Romus et de Romulus se dessécha[194]. Puis, de ses branches mortes, -des feuilles nouvelles sortirent. Les Romains virent là un prodige, sans -comprendre que Rome devait mourir pour renaître dans la pérennité du -miracle chrétien. - - [194] TACITE, _Annales_, XIII, LVIII. - - - - -VIII - -LA PORTE DE LA FOI - - -Adalia--jadis Attalia--est un petit port sur la côte de l’Asie Mineure, -dans le pays qu’on appelait, au temps de saint Paul, la Pamphylie. - -Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me -semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons -accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la -vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par -intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres -ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza, -cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous -le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins -abrupts. - -En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure -du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre, -dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie. - -De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers -l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais -d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif -alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195], -connaîtra déjà les éléments de la foi; d’où les tenait-il? Apparemment, -d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se -posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours: éviter de -bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils -ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus -fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte. -L’Esprit, sans doute, l’en détournait. - - [195] _Actes_ XVIII, 24-26. - -Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men -(Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le -défilé du Taurus. - -Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre -avait décidé quelque chose d’important: le miracle convertisseur, -l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui -révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont -appelés _ceux d’autour Paul_. Barnabé ne conduit plus, il suit; et -Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs -mal expliqués. - -Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors -de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc; et Barnabé s’en -irrita. - -On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans -de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge, -pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus -vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques, -proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul -le rabroua; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il -devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il -voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère; Jean-Marc -était, devant ses yeux, un ouvrier indocile «qui n’était pas allé avec -eux au travail[196]». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible. - - [196] _Actes_ XV, 37-39. - -Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si -nous pouvions en évaluer les motifs! Évidemment, un amour-propre -autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans -ce conflit; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus -tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui -recommandait: - -«Prends Marc et l’amène avec toi[197].» - - [197] II _Tim._ IV, 9-11. - -Marc, d’après ce langage de Paul, demeura longtemps un subalterne, «un -auxiliaire[198]», le secrétaire de l’évêque qu’il accompagne en ses -voyages, mais un secrétaire humble, intelligent et saint, digne de -consigner avec fidélité l’Évangile que Pierre lui confia. - - [198] _Actes_ XIII, 5. - -A quoi bon s’attarder sur cet incident ou s’enquérir pourquoi Paul et -Barnabé ne s’arrêtèrent pas en Pamphylie? Ils auraient pu y faire des -disciples. Le Christ n’était pas inconnu dans cette région. Le jour où -les langues de feu descendirent, après la première homélie des Douze, -parmi ceux qui crurent, il y avait, à côté d’Égyptiens, des -_Pamphyliens_[199], des Juifs du moins habitant la Pamphylie. Elle -logeait un amalgame de races et de religions. Les Ciliciens, descendants -ou continuateurs de pirates, y voisinaient avec des montagnards du -Taurus, plus ou moins fils de brigands. Des trafiquants de tous pays s’y -donnaient rendez-vous. Les Apôtres, dans cette masse confuse, avaient -chance de susciter les éléments d’une église. Mais d’autres, c’est -probable, avant eux, l’avaient fondée; et surtout Paul était impatient -de porter la foi à ceux qui semblaient le plus loin d’elle. - - [199] _Actes_ II, 10. - -Ses compagnons et lui s’engagèrent--peut-être à la suite d’une -caravane--dans la montagne pleine de torrents, de mauvais pas et -d’embuscades. - -Aujourd’hui encore les routes du Taurus gardent une sauvagerie -inquiétante, brisées en lacets rapides, se précipitant au-dessus -d’abîmes, rebondissant entre des murailles perpendiculaires qui, par -endroits, veulent se toucher. Des pitons, aiguisés en cônes, se laissent -entrevoir à l’infini derrière d’autres pitons. On conçoit que, dans ces -repaires, même après la conquête romaine, des bandes pillardes se soient -maintenues, inexpugnables. - -Paul et Barnabé y passèrent sans encombre, et parvinrent, au nord de -deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie, ville grecque, devenue colonie -de l’Empire, et centre d’une puissante juiverie. - -Le jour du sabbat, au moment de l’office, les Apôtres entrèrent dans la -synagogue. Ils s’assirent, comme deux étrangers discrets, sur l’un des -bancs, contre le mur, au fond de la salle. - -Le chef de la synagogue, l’archisynagôgos, récita les prières, puis le -sacristain passa au lecteur le rouleau de la Loi et celui des prophètes. -A mesure que le lecteur, de sa voix nasillarde et monotone, avait -psalmodié un verset hébreu, le traducteur, du même ton, l’interprétait -pour l’assistance en langue vulgaire. Puis l’archisynagôgos se tourna -vers les deux visiteurs dont il savait que l’un était lévite et l’autre -disciple de Gamaliel. Il les invita, selon la formule, à commenter les -textes qu’on avait lus[200]: - - [200] Voir, sur cet ordre liturgique, JUSTER, _op. cit._, t. I, pp. - 369-370, et KNABENBAUER, commentateur de ce passage des _Actes_. - -«Hommes frères, si vous avez quelque chose à dire pour l’exhortation du -peuple, parlez.» - -Paul se leva; sa main droite s’abaissa d’un mouvement solennel, -pour commander l’attention. Ce geste était, chez les juifs, -traditionnel[201]. Il y a des orateurs qui, avant d’ouvrir la bouche, -s’imposent; et les hommes petits ont volontiers le geste plus impérieux -que les grands. - - [201] Voir saint Jean Chrysostome, Homélie XXIX sur les _Actes_. - -Le discours de Paul, tel qu’on nous l’a transmis, est mieux qu’un -morceau fictif d’éloquence; il donne en abrégé le type de ses homélies -dans les milieux juifs. L’accent en est grave, même guindé; on dirait -que les voûtes de la synagogue oppriment la vivacité de sa dialectique -et qu’il se contraint à parler impersonnellement. - -Au début, l’Apôtre remémore la vocation du peuple saint, les prodiges où -Dieu a prouvé qu’il le conduisait, lui réservant une terre d’héritage, -des chefs comme David, «un homme selon son cœur». De la descendance du -roi David il a fait venir le Sauveur Jésus, celui dont Jean «se disait -indigne de dénouer les sandales». - -«C’est pour vous que cette parole de salut a été envoyée. Car les -habitants de Jérusalem, l’ayant méconnu, l’ont jugé et ont ainsi rempli -les prophéties qui sont lues à chaque sabbat... Mais Dieu le -ressuscita...» - -Et Paul ramène le texte du Psaume toujours invoqué: «Tu ne permettras -pas que ton Saint voie la corruption[202].» - - [202] Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (_Actes_ II, 25-26). - -Les prophéties, puis le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité sont -les seuls arguments mis en œuvre. Paul semble oublier qu’il a, lui-même, -eu la vision du Seigneur. Pas un mot sur Damas ni sur sa conversion. Il -se présente comme le messager d’une doctrine qui ne sort pas de lui. - -«Sachez donc bien, hommes frères, conclut-il, que par celui-ci la -rémission des péchés vous est annoncée. De toutes les choses dont la loi -de Moïse n’a pu vous justifier, par lui tout croyant est justifié...» - -Cette doctrine hérétique dut remuer une sourde improbation, des -murmures. Paul, sentant l’hostilité qui grondait, laissa pendre sur -l’auditoire une menace enveloppée dans trois versets d’un prophète, la -perspective du Jugement où Dieu «fera une œuvre que vous ne croiriez pas -si on vous la racontait[203]». - - [203] Citation d’HABACUC, I, 5. - -Cependant, l’archisynagôgos, ayant prononcé les Bénédictions d’usage, à -la sortie de l’assemblée, invita par politesse les deux missionnaires à -revenir le sabbat suivant. Il est permis d’induire que leur enseignement -l’avait troublé. - -Au dehors, dans la rue, dans la maison d’un hôte israélite ou d’un -«craignant Dieu», Paul et Barnabé continuèrent à prêcher. Beaucoup de -Juifs et plus encore de païens les entouraient; ils leur parlèrent avec -une telle force persuasive qu’un certain nombre, convaincus, se -préparèrent au baptême. - -Aussi, le sabbat suivant, «presque toute la ville»,--entendons tous ceux -qui purent entrer dans la synagogue--s’y pressa pour écouter les -Apôtres. L’affluence des païens, leur zèle vexa nettement les Juifs. -Toujours, cet orgueil jaloux, irréductible; il est prodigieux que, dans -l’Église primitive, l’amour du Christ l’ait fléchi vers une fraternité -où les Grecs, les Barbares étaient admis au même titre que les Hébreux. - -Paul ou Barnabé exposa l’économie du mystère divin, comment la Grâce est -donnée par le sang du Christ à celui qui croit, Juif ou gentil. De -rauques interpellations coupèrent son homélie. Les Juifs insultèrent le -nom du Christ. Alors, se dressant contre les blasphémateurs, Paul et -Barnabé proférèrent audacieusement cette sentence: - -«Il fallait qu’à vous les premiers la parole de Dieu fût dite. Mais, -puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez indignes de la vie -éternelle, voici, nous nous tournons vers les gentils. Car tel est -l’ordre du Seigneur: - - Je t’ai posé en lumière des nations - Afin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204]. - - [204] _Isaïe_ XLIX, 6. - -Ceux des païens qui tendaient l’oreille au message de vie furent -transportés d’entendre qu’il était maintenant pour eux, pour eux -d’abord, puisque Israël n’en voulait point. Il y eut, à travers le pays, -une grande rumeur. Jusque dans les huttes des bûcherons et chez les -brigands des hauts plateaux on sut que l’Homme-Dieu avait sauvé le -monde. - -Mais les Juifs, outrés, excitèrent contre les Apôtres les grosses -influences de la ville, les riches dévotes qui fréquentaient la -synagogue[205], les commerçants grecs, les magistrats, même le monde -militaire romain. Ils obtinrent que les intrus fussent expulsés hors du -territoire d’Antioche. - - [205] Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au - judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision. - -Paul et Barnabé se souvinrent du précepte: «Partout où vous ne serez pas -reçus, sortez de la maison, de la ville, et secouez la poussière de vos -pieds[206].» - - [206] _Math._ X, 14. - -Eux aussi secouèrent sur les Juifs d’Antioche la poussière de leurs -sandales, signifiant qu’ils ne gardaient avec eux plus rien de commun. -Ils marchèrent vers le Sud-Est, traversant les steppes de la Lycaonie, -pays nourricier «d’ânes sauvages et de moutons à la laine rude[207]», -battu par des vents froids. - - [207] STRABON, l. XII, VI. - -Quand ils approchèrent d’Iconium, Paul dut songer à Damas. Comme Damas, -cette ville (aujourd’hui Koniah) adosse à des collines brûlées ses -remparts, ses tours et ses lourdes portes. Les arbres de ses vergers -sont abreuvés, comme à Damas, par les eaux d’un torrent canalisé en -ruisseaux. Iconium est, comme Damas, un croisement de vastes routes; -c’est par là que la Galatie et la Phrygie donnaient la main à la -Cappadoce, à l’Arménie, au Pont, à la Cilicie, à la Syrie. - -Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide: -la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue -d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits -simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle -en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de -Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est, -par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur des -_Actes apocryphes_, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour -édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie -des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi. - -Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint -Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre -authentique. Au IVe siècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau, -non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208]. - - [208] Voir Dom LECLERCQ, _Actes des Martyrs_, t. I, p. 151 et suiv. - -Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou -symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il -sourit et Onésiphore dit: «Salut, serviteur du Dieu béni», et Paul -répondit: «La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison!» Puis on -ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le -langage de Dieu sur la continence et la résurrection. - -Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses -salutations[209]? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où -Paul vint à Iconium; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée -de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les -tendresses de l’âge d’or chrétien! - - [209] II _Tim._ IV, 19. - -Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore, -Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour -l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle -n’en bougeait point; elle était «figée dans la foi». Et, voyant beaucoup -de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être -jugée digne de se tenir en face de lui; car elle n’avait pas encore vu -ses traits. - -Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher -Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la -recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie: «Où est ma Thècle? -que je la voie!» Alors Théoclie: «J’ai du nouveau à t’apprendre, -Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se -lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire; mais, fascinée -dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des -paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des -Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les -jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci: «Il faut, dit-il, -craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement.» Et ma fille aussi, -_liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre_, est prise; mais -aborde-la et parle-lui...» - -Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son -ravissement: «Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise -ainsi? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi? Tourne-toi -vers ton Thamyris; aie honte.» - -La mère, à son tour, vint la supplier: «Mon enfant, pourquoi restes-tu -assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi?» - -Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie -son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout -cela, Thècle ne se détournait point; elle demeurait en extase, ne -voyant, n’entendant que Paul. - -Thamyris entre en furie; il dénonce le sorcier au gouverneur de la -ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus -crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit, -ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis; et, la -porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire -le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de -Paul; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu. -Et Paul ne craignait rien; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle -baisait ses chaînes. - -Théoclie et Thamyris font chercher Thècle; ils la surprennent auprès du -captif, la séparent de lui. Mais «elle se roulait» en sanglotant à la -place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds -d’un juge. La foule hurle: «C’est un sorcier; tuez-le!» Thècle, ravie, -contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur: «Brûlez -cette perverse; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage, -afin que toutes les femmes soient épouvantées.» - -Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors -d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas; elle -est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec -Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau. - -La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de -tradition historique. - -Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y -sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après -saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la -personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit -sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle -reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes; elle découvre «la -voie[210]». Le ciel s’ouvre; l’_Être_ est connu, possédé. - - [210] Le mot grec qui, dans les _Actes_, désigne simplement la - doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme - une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse. - -Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence -d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les -fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est -l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de -l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses: la pureté sublime et la -résurrection. - -Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il -fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir -l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du -bonheur sans terme. - -Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir -l’incroyable enthousiasme de cette première initiation. - -Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne -nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez -long. Des «signes», des miracles soutenaient leur témoignage. Ils -convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés -incrédules soulevèrent contre «les frères» la masse des païens. Le -peuple se divisa en deux factions: les uns étaient avec les Juifs, les -autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des -bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres. -Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se -réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville -de Lystres; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays -presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile. - -A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans -être contredit. Ils purent même porter la parole--ce qu’ils n’avaient -point fait ailleurs--à travers les bourgades environnantes, baptiser des -campagnards. - -Dans la ville, un miracle--un des rares de Paul que les _Actes_ -mentionnent avec précision--leur valut une apothéose indiscrète. Paul -avait remarqué, près du lieu où il parlait--dans un faubourg -apparemment--un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus. -L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui -promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la -phrase du Seigneur[211]: «Les aveugles voient, les _perclus -circulent_...» Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix -puissante, lui cria: - - [211] _Math._ XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6): «Alors - les yeux des aveugles s’ouvriront... le boiteux sautera comme un - cerf, la langue des muets se déliera.» - -«Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds.» - -Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212]: «Au nom de -Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche.» Et il lui avait saisi -la main pour le mettre debout. - - [212] _Actes_ III, 1-10. - -Paul s’abstient de nommer Jésus; il ne touche pas le perclus. Mais cet -homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se -promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait -cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes: - -«Des dieux! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont -descendus vers nous!» - -Ces cris retentissaient en langue lycaonienne; de sorte que Paul et -Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le -grec; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une -effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent, -croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de -Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et -Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils -retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès. -L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion; -petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles -persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron -des hommes éloquents. - -Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des -remparts, un temple s’offrait[213] dédié à Zeus, gardien de la cité. On -courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui -la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout -pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances; taureaux -blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte -portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les -augustes personnages qu’on voulait encenser. - - [213] Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme - l’existence. - -Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient -dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint -courroux les emporta; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode -juive, la couture de leur manteau; ils bondirent au-devant de la -procession, clamèrent: - -«Hommes, que faites-vous? Nous sommes des hommes passibles comme vous -autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous -tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et -tout ce qui vit en eux; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes -les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas -laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel -les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de -nourriture et de joie.» - -Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils -s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du -divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils -eurent beau dire; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers -fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception -énorme! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons; -le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré. -Comment y croire? - -Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage -fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait -probablement. - -Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits -par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de -Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le -plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la -circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les -habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces -gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai -Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura -Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança -des pierres à la tête; il tomba évanoui; ses assassins le crurent mort -et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné -aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent, -le trouvèrent miraculeusement ranimé; il se leva, et rentra, escorté de -ses défenseurs, dans Lystres. - -Le _lendemain_, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé. -Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la -frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé -et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un -pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias. -Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres, -sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur -simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la -Macédoine, dans un voyage périlleux. - - [214] L. XII, ch. V. - - [215] _Actes_ XX, 4. - -De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre -Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours--et l’on aimerait savoir si -l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut -concertée, avant leur départ, en Syrie--ils revinrent sur leurs pas, -visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie. - -Méthode d’une singulière audace et fructueuse; cette fois, nulle -violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action. - -Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens -s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait -obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une -maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute -nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la -complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors -soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu -sans gloire? - -Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de -longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par -leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora. -Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des -agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure -chrétienne, ce que Paul appellera «le casque et le bouclier de la -foi[216]». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir -souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des -païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté, -après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de -son destin; il n’avait pas enduré en aimant; il avait dompté des -monstres, il n’avait point dompté sa chair; il avait cherché son -triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps -«les stigmates du Christ[217]». Il l’offrait «comme une hostie vivante, -agréable à Dieu[218]». - - [216] _Éphés._ VII, 10-18. - - [217] _Gal._ VII, 17. - - [218] _Rom._ XI, 1. - -Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige -des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient -d’y constituer un ordre stable. - -En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un -présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties, -proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la -bénédiction qu’on appellera «l’eucharistie». Certains fidèles étaient -chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les -catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de -l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs; d’autres avaient le -don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaient _glossolales_, -émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans -suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles -pour l’auditoire. - - [219] Voir DUCHESNE, _Histoire ancienne de l’Église_, t. I, p. 46. - -Il manquait encore à ces églises une succession de chefs, capables de -transmettre les pouvoirs reçus d’en haut. Chacune d’elles était comme -une vigne dont les rejets poussent en liberté, un peu confusément. - -Paul et Barnabé leur donnèrent un conseil de presbytres, tel qu’ils -l’avaient vu établi à Jérusalem, à Antioche, sans doute sur le type du -presbytérion juif. Ce conseil d’anciens, dans les synagogues[220], -veillait à la défense religieuse de la communauté, en administrait les -biens--elle était personne juridique--la soutenait devant les autorités -non juives, et possédait le pouvoir d’excommunier les indignes. Mais les -presbytres chrétiens furent investis d’une puissance avant tout -spirituelle. Il leur incombait, comme l’écrira Paul à son disciple[221], -«de garder le dépôt», d’assurer l’intégrité des mystères et des rites. -Après avoir jeûné et prié, les Apôtres choisirent dans l’église les plus -aptes, et nous savons les qualités intérieures qu’ils exigeaient. Un -presbytre devait être «un homme irréprochable, l’_économe_ de Dieu; ni -présomptueux, ni colérique, ni buveur, ni querelleur, ni cupide, mais -hospitalier, ami du bien, sensé, juste, chaste, _attaché à la parole de -foi selon la doctrine_, afin qu’il pût exhorter dans un saint -enseignement et confondre les contradicteurs[222]». - - [220] Voir JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 142. - - [221] I _Tim._ VI, 20. - - [222] TITE, I, 7-9. - -Les Apôtres leur imposaient les mains, pour faire passer en eux les -pouvoirs transmis. Paul recommandera plus tard à Timothée: «Ne te hâte -pas d’_imposer les mains à qui que ce soit_[223].» C’était une -ordination semblable à celle des sept diacres, à celle que lui et -Barnabé avaient reçue des presbytres d’Antioche. - - [223] I _Tim._ V, 22. - -Après l’élection du presbytérion, ils repartaient, «confiant les frères -au Seigneur en qui ils croyaient». En se rapprochant de Pergé, ils -semèrent la parole dans toute la Pamphylie, et, cette fois, ils -s’arrêtèrent à Pergé même pour y fonder une église. Ils se -réembarquèrent dans le port d’Attalia, atteignirent l’embouchure de -l’Oronte et remontèrent le long du fleuve jusqu’à Antioche où ils -annoncèrent «les grandes choses que Dieu avait faites avec eux». - -Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans,--de 44 ou 45 à 49;--le -périple de l’exploration n’était pas très vaste; mais elle configurait -le plan de l’avenir. Des sept églises fondées ils savaient, avec leur -sublime confiance, que pas une ne mourrait. Et surtout la preuve était -faite: - -«Dieu ouvrait aux gentils la _porte de la foi_.» - -Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la -Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment -«assises dans l’ombre de la mort». Israël serrait sur son cœur jaloux -les tables de pierre du _Décalogue_. Pour les autres peuples, -l’éternelle clarté ne cessait pas de luire; mais leurs ténèbres n’en -admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes. - -Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain; -l’énigme de la mort les rembarrait; sur ce mystère de la destinée, -Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser -l’hypothèse: ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une -entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux. - -A présent, le Christ était descendu chez les morts; en remontant -victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes -pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu -possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir -l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne, -comme datant d’hier, pour nos oreilles; car c’est de lui seul que les -siècles, jusqu’à la fin, vivront. - - - - -IX - -LE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES - - -Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa -destinée dépendra; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine -minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne -s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la -tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du -mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient: J’ai vaincu le -monde. - -L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril -qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de -la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances -pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des -impuretés légales? - -La circoncision, bien que d’autres peuples--tels les -Égyptiens--l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen, -des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les -jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul: - -«Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque -l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se -verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville -grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple, -la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir -eu le courage de se circoncire[224].» - - [224] PÉTRONE, fragment XVII. - -Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir -consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient; si -l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et -en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un -rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision -n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi -d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le -retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse -du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude -sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires. - - [225] Voir saint AUGUSTIN, _Cité de Dieu_, XVI, 27, TERTULLIEN, - _Adversus Judaeos_, ch. I, et saint THOMAS, _Commentaire sur - l’Épître aux Romains_, p. 61. - -Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la -circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un -clan rigoriste qui soutenait ce principe: «Si vous n’êtes pas circoncis -selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés.» - -Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche, -centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur -l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens -qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens, -sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité -d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la -circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la -Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la -foi au Christ Jésus? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs! -Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son -sang. La Loi était un joug de malédiction[227]; allait-on le lier même -sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge? - - [226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10). - - [227] _Gal._ III, 10. - -Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur -inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient -raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de -reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir. -Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une -voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre -pour arbitres «les colonnes» de la métropole, Pierre, Jacques et Jean, -obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse. -Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De -la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous -ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples; -entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229]. - - [228] _Gal._ II, 2. - - [229] C’est Paul qui nous l’apprend (_Gal._ II, 1-3). Les _Actes_ - parlent anonymement de «quelques autres». - -Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les -communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion, -les merveilles que Dieu avait faites «avec eux». Ce récit, ils le -répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas -à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait. - -Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son -arrivée, vit «les notables[230]», chacun d’abord séparément. Il ne se -posa point en inspiré, en dominateur; il leur demanda «s’il avait couru -pour rien[231]». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade, -cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que -les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté -persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision -de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des -idées novatrices. - - [230] _Gal._ II, 6. - - [231] _Id._ II, 2. - -Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des «colonnes» l’assaut -d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse: - -«Il faut la circoncision; il faut que la loi de Moïse soit observée.» - -Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une -adhésion franche et dogmatique. - -«Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi -parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de -l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a -témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous; et il n’a -fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par -la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou -des disciples _un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter_? En -fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés; -et eux, de même.» - -Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la -certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis «Dieu ne met aucune -différence». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du -Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit: «J’ai aussi des brebis qui ne -sont pas de ce bercail.» Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232] -quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités -hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière -formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant, -par-dessus tout, l’unité dans la paix; plus conservateur qu’audacieux, -représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera -l’apanage du Siège apostolique. - - [232] _Math._ XXIII, 4 et suiv.; _Marc_ VII, 2-13. - -Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès -qu’il parla, le calme s’établit; on écouta Barnabé, puis Paul justifier -leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient -qu’ils suivaient la voie droite; le Seigneur était bien avec eux. Leur -témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux -idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur -vie pour le Christ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple? - -Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires. - -Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait -le _Juste_. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe -flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit -tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au -salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré: «Je ne mangerai plus -de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où -je le verrai ressuscité des morts.» Et le Seigneur lui était apparu au -matin de Pâques, lui avait dit: «Mon frère, mange ton pain; car le Fils -de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234].» Il passait dans le -Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient -pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté -fidèle à la pratique de la Loi; les bonnes gens le considéraient comme -le rempart des traditions orthodoxes. - - [233] _Ézéchiel_, IX, 2-6. - - [234] Sur Jacques le Mineur, voir saint JÉRÔME, _Ex catalogo - Scriptorum ecclesiasticorum_. - -Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et -Paul. «Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils «un -peuple»; donc il ne fallait pas «inquiéter» ceux qui se tourneraient -vers Lui.» - -«Ne pas les inquiéter» équivalait à dire: «Ne les contraindre point à la -circoncision.» Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta: - -«On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la -fornication, des bêtes étouffées et du sang.» - -Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves -difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se -rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens -convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non -saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des -animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer -la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant, -l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une -viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux -libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235] -étaient prohibés, exécrables. - - [235] _Le Traité Aboda Zara_ (trad. SCHWAB, p. 235) précise: «Si du - vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver, - et ils restent d’un usage permis; s’ils étaient fendus en sorte que - ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits.» - -Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions; Jacques -requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis -Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis; qu’en revanche -ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines -règles mosaïques. - -Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus -général en apparence: s’abstenir de la _fornication_. Mais on peut -douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi -naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la -Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien -d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu. -Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant -selon des rapports réprouvés par le _Lévitique_: Ainsi, l’union d’un -neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore -plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans -l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule: la liaison d’un -homme avec la femme de son père défunt[236]. - - [236] I _Cor._ V, 1-5. - -En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive; il sert -du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses -propositions. - -Le presbytérion les approuva: elles furent ratifiées dans une assemblée -solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les -Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine: _Il -a paru bon à l’Esprit Saint et à nous_... Paul et Barnabé furent chargés -de le porter aux fidèles d’Antioche; et, avec eux, partirent, pour mieux -en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres -Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On -pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les -judéo-chrétiens des murmures. - -Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient -laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives; mais, pour les -gentils, le couteau du circonciseur disparaissait--ou peu s’en faut--de -l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates -troublés par les judaïsants: - -«Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et -Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main -droite ainsi qu’à Barnabé; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour -les circoncis[237].» - - [237] II, 9-11. - -On a prétendu que le discours de Pierre dans les _Actes_ démentait son -affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des -gentils? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un -domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth: «Voici, toute la terre -est devant toi; si tu vas à droite, j’irai à gauche; si tu vas à gauche, -j’irai à droite.» Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et -il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait. -Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des -Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision; Paul -recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point -circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un -Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs -de la région. - - [238] _Actes_ XVI, 3. - -Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur -article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse -de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur -Jésus, les voies diverses de l’Évangile. - -Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer: - -«Les notables ne m’imposèrent rien[239].» - - [239] _Gal._ II, 6. - -On lui demanda simplement de songer aux _pauvres_. Les saints de -Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence; Paul, dans -toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des -vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui -d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et -l’Église qui les avait engendrées. - -Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans -doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants. -«Les faux frères» épiaient sa liberté dans le Christ, «ne cherchant qu’à -l’asservir[240]». Bientôt après, un événement dont les _Actes_ ne -parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger -l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant -les Galates ce pénible conflit: - - [240] _Id._ II, 4. - -«Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il -s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus -(disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils. -Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à -l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui, -firent les hypocrites; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans -leur hypocrisie. - -«Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de -l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous: «Si toi, qui es Juif, -tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement) -contraindre les gentils à vivre en Juifs? _Nous sommes nés Juifs, nous -autres; et non pécheurs d’entre les gentils._ Mais, sachant que l’homme -n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement -par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus, -pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la -Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi.» - -«Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ, -nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc -que le Christ est ministre de péché? Eh bien! non. Mais si je bâtis ce -que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur! Non; pour moi, je -suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu. _Je -suis crucifié avec le Christ. Je vis--non, ce n’est plus moi qui vis, -c’est le Christ qui vit en moi. A présent_ (depuis ma conversion) _ma -vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé -et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu; car -enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort -pour rien[241]._» - - [241] II, 14-21. - -Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul -lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là! - -Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants -qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche; l’observance des -nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat, -quelque chose d’intangible; et ils ne se résignaient pas aux concessions -prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de -l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et -des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les -préceptes traditionnels. Le _Lévitique_[242] interdisait le lièvre parce -que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande -impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif -baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du -lièvre, devait ressentir une répugnance invincible. - - [242] XI, 6. - - [243] Voir l’épître dite de Barnabé, X. - -Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les -instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures -communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes -ses créatures; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes, -sont bénis. - -Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient -mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à -Barnabé et à Paul; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes -étouffées; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable. -Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient -insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna; -ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il -craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des -_gentils_; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla -l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita. - -Cette conduite froissa doublement les gentils; en s’écartant d’eux, les -Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage -inférieur de la communauté; et ils démentaient sur un point très -important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si -Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit: «Pais mes agneaux», reprenait -une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans -reproche, devaient donc, eux aussi, «judaïser»? - -Paul protesta; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas -humilier Pierre; mais il sentait que le compromis où se laissait induire -le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles, -pouvait mener au schisme; et ce retour en arrière ouvrait la porte à -d’inquiétantes faiblesses. - -Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir, -écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à -l’heure de l’agape. Rudement il qualifia «d’hypocrite» son attitude. Ce -mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile -n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul; il n’en -pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit. -Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des -anciennes coutumes; Paul le détrompa. - -Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive. -Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration -proférée devant des gentils: «Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non -pécheurs d’entre les gentils.» Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une -race élue, du peuple de Dieu; et il lui semble nécessaire de l’affirmer -en présence des gentils eux-mêmes; telle était l’antique simplicité. Car -il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat; il ne consentira jamais -à l’être, tout en traitant les Juifs de «chiens», de «mutilés»[244]. -Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient -au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique: -pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don -de la foi, cette grandeur selon la chair est «ce qu’on jette aux -chiens». - - [244] _Philipp._ III, 2. - -Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne -contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon -les bienheureuses souffrances du Christ? La justice de la foi qu’il nous -a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ -serait «ministre de péché»! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole -la dialectique de l’Apôtre; et son transport éclate en un trait -fulgurant: «Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui -vit en moi.» - -Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité. -Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan -chrétien: à la fois, dans les mots, une violence indignée; une -personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur -lance un défi: «Moi seul, je suis dans le vrai»; et l’absolu du -renoncement, l’humilité suprême: «Je suis crucifié avec le Christ.» -Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté -dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre! -Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité! Même quand -il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un -hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther -dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché. - -Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre? Nous -connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de -supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul, -l’étreignit en pleurant de joie. - -L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de -nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite -déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile -était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques. -L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les -oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du -Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire -tomber les murailles; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses -compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par -leurs mains, avait renversé. - - - - -X - -EN MARCHE VERS L’OCCIDENT - - -PAUL CHEZ LES GALATES - -Paul, dans sa véhémence, avait eu si nettement raison que Barnabé, comme -Pierre, lui pardonna. Et, peu de temps après, il dit à Barnabé: - -«Retournons donc, par toutes les villes où nous avons annoncé la parole -du Seigneur, voir les frères comment ils vont.» - -Cette proposition, brusque en apparence, eut d’autres mobiles qu’un -besoin de changement ou les difficultés que son allure intraitable lui -valut avec les judaïsants d’Antioche. C’était sa méthode, nous l’avons -remarqué, et une méthode commune à tous les missionnaires chrétiens, de -revoir les églises après leur fondation. La vie des Apôtres ressemblait, -dans cette mobilité, à celle d’un provincial d’Ordre, sans cesse en -tournée, de couvent en couvent, pour maintenir partout l’harmonie, les -bonnes coutumes et la ferveur. - -Paul voulait donc, avec Barnabé, retraverser Chypre; puis ils visitèrent -une seconde fois les églises de Pamphylie, de Lycaonie, de Phrygie. Un -plus ample itinéraire sollicitait leur espérance; Paul songeait à la -Galatie du Nord, à la Bithynie, à la Mysie. Au reste, d’étape en étape, -la Voix secrète et infaillible lui dicterait: «Prends cette route ou -détourne-t’en.» - -Mais une étrange querelle devait troubler leur départ. Jean-Marc, le -cousin de Barnabé, était venu de Jérusalem à Antioche. Barnabé décida -qu’il les accompagnerait. Paul ne voulut point de cet acolyte. Au milieu -de leur première mission Jean-Marc les avait abandonnés, avait refusé -«d’aller à l’ouvrage avec eux». Des motifs dont nous ne savons rien -imposaient à Paul une rigueur qui n’était point de la rancune. - -Barnabé en conçut quelque dépit, insista. Paul s’obstina; ils se -fâchèrent. On peut croire que d’autres griefs irritaient leur -mésintelligence. Elle ne fut guère tenace, puisque Paul écrivant -d’Éphèse aux Corinthiens[245] nommera Barnabé sur un ton fraternel, fera -cause commune avec lui. - - [245] I _Cor._ IX, 6: «Est-ce qu’à moi seul et à Barnabé on refuse le - droit de ne point travailler?» - -Pour l’heure, Barnabé partit seul, emmenant Jean-Marc. Ils -s’embarquèrent à Séleucie, et reprirent à Chypre le travail commencé -avec Paul. Celui-ci prit comme compagnon Silas; d’Antioche, ils -parcoururent la Syrie et la Cilicie; des églises se développaient en ces -deux provinces; apparemment, c’était Paul qui leur avait donné leur -essor. - -De Tarse, ils franchirent le Taurus, afin de gagner la Lycaonie. - -Sur la route de la montagne, au bas des longues rampes coupant le ciel -qui brûle, entre les parois des rochers que les pluies hivernales -flagellent depuis le commencement des siècles, on aimerait pouvoir -suivre l’Apôtre et ses compagnons. On voudrait surtout faire halte avec -eux, près d’un arbre et d’une source, devant un de ces abris où se -rencontrent les caravanes. Ce devait être la même écurie à l’entrée -basse, la même grande chambre sous le toit. Les ânes déchargés, les -chameaux, les petits chevaux des steppes erraient et mangeaient dans un -libre désordre. Des pintades criaient; les conducteurs vociféraient, -faisaient claquer leur fouet. L’hôte apportait aux voyageurs importants -un escabeau de bois sous l’arbre et leur lavait les pieds dans la -fontaine. Paul s’informait des pays vers lesquels il marchait; aux -colporteurs juifs, aux soldats, aux chameliers, il parlait du royaume de -Dieu. - -La voie romaine était sans doute meilleure que la route turque -d’aujourd’hui, défoncée, ébréchée sur le bord. Mais, comme elle, -forcément, elle longeait le gouffre et le torrent qui tournait, -précipitant sa clameur farouche. Par endroits il était facile de -descendre pour s’abreuver à la nappe claire et filtrée entre les roches. -_De torrente in via bibet; propterea exaltabit caput._ Le double abîme -d’humilité et de splendeur qu’ouvrait l’histoire du Christ se -réfléchissait «en énigme» dans le miroir d’un site façonné par la seule -main de Dieu: sous leurs pieds, l’ombre, le gémissement éternel de la -créature en travail; au-dessus d’eux, le silence des crêtes radieuses, -des pins, çà et là, dressés comme des fers de lance, dans le soleil; et, -sous une nuée ardente, des éperviers qui tournoyaient. - -Quand Paul atteignit l’endroit où les deux formidables murs se -rapprochent comme les portes d’une écluse qu’on ferme, il put considérer -une image de l’étranglement rigide, sans issue apparente, où la Loi -bloquait l’avenir humain. La caravane pourtant y trouvait un passage, et -montait plus haut, vers la liberté «des fils de la lumière», avant de -redescendre dans la grande plaine verte, scintillante d’eaux bleuâtres, -qui s’étalait, au printemps, comme le pâturage du Bon Berger. - -Il revit les églises lycaoniennes, Derbé, Lystres, et connut, en cette -ville, un très jeune disciple prédestiné à devenir, entre tous, «son -vrai fils dans la foi[246]». Timothée avait pour père un Grec. Mais sa -grand’mère Loïs et sa mère Eunice étaient des Juives, converties, sans -doute, lors de la première mission. Dès son enfance, elles l’avaient -initié aux Saintes Lettres[247]. Les lettres de Paul font entrevoir, -chez lui, une complexion délicate, un naturel timide et sensible, une -âme charmante. - - [246] I _Tim._ I, 2. - - [247] II _Tim._ III, 15. - -Timothée, enfant, n’avait pas été circoncis; comme fils d’une Juive, il -aurait dû l’être; Paul voulut qu’il subît cette initiation légale, «à -cause, nous dit-on, des Juifs qui vivaient dans ces pays[248]». Son -dessein était d’associer Timothée à sa campagne. Or, il se souvenait -trop que les Juifs avaient failli tuer son œuvre et l’assassiner -lui-même. Il se préoccupait d’éviter ce qui pourrait encore les aigrir -contre lui. Il tenait davantage à démontrer que, s’il faisait la guerre -aux judaïsants, il n’était pas l’ennemi juré de la Loi. - - [248] _Actes_, XVI, 3. - -Dans les villes où il passa, il propagea comme un pacte de paix entre -Juifs et gentils le décret de Jérusalem; et cette sorte de concordat -demeura, plusieurs siècles, pour les chrétiens d’Asie, une charte -respectée. La lettre fameuse des églises de Lyon et de Vienne se plaît à -rappeler, comme un trait de fidélité aux principes reçus, qu’une martyre -nommée Biblis, _une Asiatique_, après avoir, au milieu des tortures, -apostasié, se ressaisit et cria aux païens: - -«Comment voulez-vous que des gens à qui il n’est pas permis de manger le -_sang des bêtes_ mangent des enfants?» - -D’Iconium, et d’Antioche de Pisidie, Paul remonta vers le Nord, se -proposant de pénétrer en Bithynie. Les Galates étaient sur son chemin; -et c’est ainsi que des hommes de sang gaulois, des Celtes barbares, -vingt ans après la mort du Christ, eurent la révélation de la foi. - -Les Galates descendaient d’une bande d’aventuriers qui, des bords de la -Garonne, étaient arrivés jusqu’en Thessalie. Arrêtés aux Thermopyles, -ils s’étaient embarqués, avaient ravagé les côtes de l’Asie -Mineure[249]. Repoussés vers l’intérieur des terres, ils avaient pris -d’assaut les villes phrygiennes d’Ancyre et de Pessinonte, puis -s’étaient établis au delà du fleuve Sangarius, groupés, comme dans leur -patrie d’origine, en trois tribus, dont l’une, celle que Paul -évangélisa, gardait le nom de Tolstibolges; et l’une de leurs villes, au -sud de Pessinonte, s’appelait Tolosichôrion, _Toulouse_. Auguste, -unissant la Galatie du Nord à la Phrygie, à la Lycaonie, avait réduit -ces régions en une seule province. Des colonies juives étaient -disséminées parmi les Galates, comme partout. - - [249] Voir PAUSANIAS, l’_Attique_, ch. IV. - -Ce peuple avait rencontré en Phrygie des inclinations mystiques qui -s’accordaient avec les siennes. La violence de l’amour, la folie du -sacrifice, s’exaltaient dans les rites sanglants de Cybèle; autour de -son temple, à Pessinonte, les dévots, en dansant et en hurlant, se -mutilaient. Il ne faudra pas s’étonner si les judaïsants persuadent aux -Galates de s’infliger la circoncision. - -L’éloquence de Paul, sa doctrine les émerveilla. Prompts à se donner ils -se convertirent en foule. Pendant qu’il traversait le pays, sans vouloir -s’y arrêter, il tomba malade. On le combla de soins et d’affection. - -«Vous n’avez pas rejeté avec horreur, leur écrira-t-il tendrement, -l’épreuve que vous causait ma chair, mais vous m’avez reçu comme un ange -de Dieu, comme le Christ Jésus... Je vous rends ce témoignage que, si la -chose eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux, pour m’en -faire don[250].» - - [250] _Gal._ IV, 15-16. - -De cette hyperbole proverbiale on a conclu que Paul fut atteint d’une -ophtalmie purulente. Mais les maux d’yeux sont si communs en Orient que -le contact d’une telle maladie n’eût pas été, pour les Galates, «une -épreuve». Il vaut mieux supposer quelque fièvre aggravée d’une éruption -violente et contagieuse comme la variole. - -Paul se souviendra, toute sa vie, du dévouement des bons Galates. Mais -il apprendra aussi à souffrir de leur inconstance. Sa doctrine les avait -enivrés; lorsque des judaïsants survinrent après lui et déformèrent son -évangile, le peuple galate se laissa berner par eux. Il crut, d’après -l’exemple de Timothée, que l’Apôtre faisait de la circoncision un -précepte. Cette versatilité l’indigna: «O absurdes Galates, -s’écria-t-il, qui donc vous a ensorcelés[251]?» Et son apostrophe semble -franchir les siècles comme les lieux, viser les Français qui se croient -modernes, leur manie de verbiage, leur fausse générosité. - - [251] III, 1. - - -A PHILIPPES. LE TÉMOIGNAGE DU SANG - -Il avait passé chez les Galates avec l’intention de fonder une église en -Bithynie. L’Esprit l’en détourna; Dieu avait désigné d’autres -missionnaires pour cette province; car, soixante ans plus tard, Pline, -dans son rapport à Trajan, se voyait forcé de reconnaître: «Cette -superstition (la foi chrétienne) a gagné non seulement les villes, mais -encore les bourgades et les campagnes.» - -Paul infléchit sa marche vers l’Occident, par la Mysie, suivit la vallée -du Scamandre, longeant les pentes touffues du majestueux Ida, et -descendit jusqu’à la mer. - -Il fit halte à Troas, Alexandrie de Troade, port où Jules César, si nous -en croyons Suétone[252], aurait voulu transférer la capitale de -l’Empire, et le ramener ainsi à ses origines orientales. César ne se -doutait point que l’Empire spirituel et indestructible de Rome -partirait, en vérité, du vieil Orient. - - [252] _Vie de César._ - -Pendant son séjour à Troas, Paul fut peut-être l’hôte de Carpos, ce Grec -généreux, chez qui, dans un troisième voyage, il laissa son -manteau[253]. - - [253] II _Tim._ IV, 13. «Le manteau que j’ai laissé à Troas chez - Carpos, apporte-le.» - -Au point de sa course qu’il venait d’atteindre, il pouvait choisir entre -deux voies: ou remonter vers les villes d’Asie, vers Éphèse et Milet, ou -faire voile pour l’Hellade. Il pria le Seigneur de lui montrer son -chemin. Une vision lui répondit. Dans un songe un homme lui apparut, -enveloppé d’une chlamyde et portant un haut chapeau à larges bords. Paul -reconnut un Macédonien, et cet étranger lui disait d’un ton suppliant: -«Passe en Macédoine; viens à notre secours.» Au réveil, Paul raconta le -songe qu’il avait eu; ses compagnons furent unanimes: le Christ les -appelait à évangéliser les Macédoniens. - -Ainsi, Paul, au cours de ses missions, n’exécutait pas un plan -rigoureux. Il allait ici ou là selon les possibilités de la route, les -chances de succès, attentif surtout à l’invisible Guide qui marchait -devant lui. - -C’est à Troas que surgit, pour la première fois, dans son entourage, -avec le «nous» du récit, un compagnon qu’il avait emmené -d’Antioche[254]: Luc «le médecin bien-aimé[255]», qu’on retrouvera, même -à Rome, auprès de lui. Témoin des gestes de Paul, Luc était qualifié -pour devenir son historien. Il serait vain de certifier quelles raisons -le déterminèrent à s’effacer dans la plus grande partie de sa relation -et à mettre parfois sa personne en évidence. Le «nous» apparaît au -moment où Paul va quitter Troas; mais la manière dont il est introduit -fait entendre que l’auteur, déjà auparavant, voyageait avec l’Apôtre. Il -disparaît une page plus loin, puis revient au chapitre XX, quand Paul, -de nouveau, se rend à Troas; il persiste jusqu’à ce qu’on atteigne -Jérusalem; il reparaît dans le récit de la traversée et du naufrage -devant Malte. On dirait que l’auteur utilise, par instants, un journal -_du bord_, un mémorandum, ses notes immédiates, n’ayant pas eu le loisir -de les fondre avec ses autres documents. - - [254] Selon une hypothèse très vraisemblable, car Luc était natif de - cette ville. - - [255] _Coloss._ IV, 14. - -Du quai de Troas, au bas des portiques où des escaliers sont encore -visibles, Paul leva l’ancre pour commencer la conquête de l’Europe. A -tous égards, il avait le vent en poupe. - -Une seule journée de navigation porta le vaisseau près de Samothrace, là -où tombe sur la mer l’ombre du mont fatidique[256]. Au nord-ouest de -l’île, le long des torrents, se cachaient les temples des Cabires, -asiles d’initiations terribles, dont l’idée seule dut suggérer à Paul et -à ses disciples l’aversion d’une présence démoniaque. - - [256] La montagne de Samothrace a dix lieues de tour à sa base et - seize cents mètres de hauteur (voir LE CAMUS, _l’Œuvre des Apôtres_, - t. II, p. 210). - -Ils abordèrent le lendemain dans la rade de Néapolis (aujourd’hui -Cavalla). A cette ville aboutissait la puissante voie romaine, la via -Egnatia, qui, depuis Dyrrachium, fendait comme un dur sillon l’Illyrie, -la Thrace, la Macédoine. - -Paul se dirigea vers Philippes, à trois lieues et demie, derrière le -mont Pangée. Il put faire connaissance avec les paysans macédoniens, -hommes droits, primitifs, dévots. Chez eux, insinue Renan, «un certain -goût de simplicité enfantine préparait les voies à l’Évangile[257]». En -réalité, des gens âpres au travail, tenaces en leurs traditions, -devaient, au contraire, fermer leur porte à une religion qui -déconcertait leurs coutumes et leur imposait un idéal surhumain. La -croissance prompte de l’Évangile n’eut rien d’un fait «humainement -inévitable». Il est prodigieux que le principe chrétien n’ait pas échoué -contre la persistance des vieux cultes, et, plus encore, contre l’esprit -des Mystères. Ceux-ci, offrant un mirage de supériorité morale, de -salut, l’_attrait des réunions secrètes_, ne pouvaient être, en face du -dogme nouveau, qu’une puissance ennemie ou une cause, pour la foi, -d’altération. Parce que les Macédoniens avaient des centres orphiques et -adoraient le dieu Sabazios, Jésus crucifié, chassant tous les autres -dieux, arrivait-il moins comme un intrus, digne de mépris ou exécrable? - - [257] _Saint Paul_, p. 140. - -Philippes était, depuis Auguste, une colonie de vétérans. Paul aurait -pu, au milieu de gens qui parlaient latin, faire valoir son _jus -civile_. Mais, selon son invariable fidélité, il chercha d’abord un -auditoire israélite. - -Les Juifs, en vue de leurs ablutions rituelles, choisissaient des -endroits calmes, à proximité d’une eau courante ou de la mer; ils -faisaient là, d’un simple enclos, un lieu de réunion pour y prier. Cet -oratoire en plein air s’appelait une proseuché. - -Le jour du sabbat, Paul, avec Silas et Luc, sortit hors de la ville, et -longea le bord d’une rivière, le Gangitès, «pensant[258]» découvrir -quelque part sur ses berges une pieuse assemblée. Ils trouvèrent, en -effet, dans un parvis rustique, des «craignant Dieu», surtout des -femmes, qui psalmodiaient. Ils s’assirent auprès d’elles et leur -parlèrent du _Royaume_. L’une d’elles avait nom Lydia, car elle venait -de Thyatires, en Lydie; elle était une riche commerçante qui vendait des -étoffes de pourpre. Transportée, elle écouta Paul, et «son cœur s’ouvrit -aux choses qu’il disait». Ce fut d’une simple et merveilleuse douceur. -Elle voulut être baptisée, elle et «sa maison», ses ouvriers, ses -esclaves. Puis elle dit aux missionnaires: - - [258] Ce détail suffit à prouver que Luc n’habitait point Philippes et - qu’il connaissait mal la ville et ses environs. Autrement il eût - conduit sans incertitude Paul au lieu de prière. - -«Si vous m’avez jugée croyante au Seigneur, entrez dans ma maison et -demeurez-y.» - -Ils résistèrent d’abord; elle leur fit une violence suppliante; ils -devinrent les hôtes de Lydia. - -Dans le logis d’une marchande de pourpre le christianisme occidental eut -sa première église. La couleur du sang glorieux allait être ainsi -magnifiée; et, à Philippes, sur le sol européen, Paul et Silas allaient -offrir au Christ, en libation, les premières gouttes de leur sang. - -Quelques jours après, comme ils retournaient à l’oratoire, une toute -jeune fille vint, sur la route, à leur rencontre, et, tendant ses mains -frénétiques, elle vociférait: - -«Ces hommes-là, ils sont les esclaves du Dieu très haut; ils nous -annoncent la voie du salut.» - -Ils pressèrent le pas, gênés par la fureur de cet hommage. Elle les -poursuivit, répéta, comme une folle, sa profession de foi. Ils apprirent -qu’elle était une devineresse; elle voyait à distance, expliquait -l’avenir; ses prédictions se vérifiaient. On disait qu’elle avait «un -Esprit python»; elle parlait avec une double voix, comme si une seconde -personne habitait en elle. On lui donnait de l’argent; plusieurs -compères, s’étant associés, exploitaient les prestiges de ce «médium». - -Chaque fois que Paul et Silas revenaient, elle recommençait à crier. -Paul comprit que les démons la possédaient; ils reconnaissaient la -mission des Apôtres, de même qu’ils avaient confessé au passage de -Jésus: «Je le sais, tu es le Saint de Dieu[259].» - - [259] _Luc_ IV, 34. - -Fatigué de ses clameurs, indigné de s’entendre glorifier par les Esprits -impurs, et voulant sauver la malheureuse qui, peut-être, implorait sa -délivrance, Paul s’arrêta, considéra la jeune fille, et, d’une voix -terrible, enjoignit au démon: «Je te l’ordonne au nom de Jésus-Christ; -sors d’elle.» - -Le Démon, à l’instant, sortit. Mais, aussitôt, elle perdit ses dons -prophétiques. Ses maîtres s’en aperçurent; elle raconta ce qui lui était -arrivé. Furieux, ils attendirent dans la rue Paul et Silas. Ils les -insultèrent, se jetèrent sur eux, les entraînèrent au palais de justice, -devant les duumvirs ou «stratèges». Ils n’eurent garde d’énoncer leur -vrai grief; la loi romaine était sévère à l’endroit des sorciers. Leur -violence, pour se justifier, allégua un délit d’ordre public: - ---Ces Juifs troublent la ville; ils propagent des mœurs que nous, -Romains, nous ne pouvons accepter. - -Ils confondaient ou feignaient de confondre ces chrétiens avec les -Juifs. Les Romains octroyaient aux Juifs le libre exercice de leur -culte; mais ils voyaient d’un mauvais œil le prosélytisme des religions -orientales. Les empereurs, et Claude en particulier, se targuaient d’une -fidélité rigide aux dieux nationaux. - -Le délit fut prouvé sans peine; la foule se massait autour du tribunal; -des témoins affirmèrent que des étrangers prêchaient une superstition -nouvelle. Les magistrats n’interrogèrent même pas les accusés; Paul et -son disciple gardèrent, semble-t-il, le silence. Ils auraient pu dire: -«Nous sommes citoyens romains»,--car Silas[260] l’était comme Paul. Ils -aimèrent mieux souffrir, contents de ressembler au Christ Jésus. - - [260] Son nom avait aussi une forme latine: _Silvanus_. - -On les livra aux licteurs qui déchirèrent leurs habits, les fouettèrent -jusqu’au sang. Roués de coups, presque nus, ils furent menés à la -prison. Ils se virent précipités dans une geôle profonde; on serra leurs -jambes meurtries, liées avec des cordes, dans les deux trous d’un bloc -de bois. - -Ce cachot était, selon la coutume romaine, une cave suintante, au -plafond bas, sans fenêtre, nauséabonde. Paul et Silas y furent laissés -comme des condamnés à mort; les araignées, les rats et d’autres bêtes -hideuses leur tenaient compagnie. Il y avait pourtant, à l’étage -au-dessus ou à côté, d’autres prisonniers; et ceux-ci, vers minuit, -entendirent des choses étranges. - -Les deux hommes enfermés dans la basse fosse chantaient; leurs voix -s’élevaient comme un hymne grave, suppliant et fort; une joie -inexplicable enflait leur psaume. Quel Dieu appelaient-ils du profond -des ténèbres? Soudain, la terre trembla violemment, au point que les -fondations furent secouées. Toutes les portes s’ouvrirent, et tous les -captifs sentirent que leurs chaînes tombaient. Paul et Silas se -trouvèrent debout, les jambes hors des ceps, sans savoir comment. Ils -sortirent dans l’escalier. Le gardien qui dormait en sa loge, sur la foi -des portes verrouillées, s’éveilla au grondement de la secousse; il vit -les cachots ouverts; il crut que les prisonniers avaient fui. Désespéré, -il tira du fourreau son coutelas, et il allait se tuer, quand Paul, -surgissant près de lui, cria d’un ton joyeux, impérieux: «Ne te fais -point de mal; nous sommes tous ici.» - -Alors cet homme demanda des torches, et bondit à l’intérieur du cachot. -Il vit les captifs libérés, en prière, les mains étendues; comprenant -qu’un prodige venait de s’accomplir, tremblant, il s’abattit à leurs -pieds, comme s’ils étaient des dieux. L’éclair d’une illumination divine -le foudroya; il obéit à un mouvement dont il ne savait pas encore le -sens. Il les emmena hors de la geôle et leur dit: - -«Seigneurs, que dois-je faire pour être sauvé?» - -Les Apôtres répondirent: «Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras -sauvé, toi et les tiens.» Et ils lui dirent la parole de Dieu, à lui et -à tous ceux qui étaient dans sa maison. - -Le geôlier, dans la cour de la prison, lava leurs membres où s’était -collé le sang des plaies. Paul et Silas versèrent sur son front, sur -celui de sa femme et de ses enfants l’eau qui lave toutes les -souillures. Puis ils montèrent à la chambre haute; là, il leur servit à -manger; ils rompirent sans doute ensemble le pain vivant; et il -exultait, avec les siens, d’avoir foi au vrai Dieu. - -Cependant, de crainte qu’il ne fût inquiété, les Saints redescendirent -en leur cachot. Mais, dans la soirée, des amis de Paul avaient dû -intervenir auprès des magistrats. Ceux-ci, dès l’aurore, envoyèrent au -gardien les licteurs porter cet ordre: - -«Délivre les prisonniers d’hier.» - -Le gardien courut annoncer aux deux captifs la bonne nouvelle: «Sortez, -leur dit-il, allez en paix.» Paul voulut parler aux licteurs et ce fut, -après le miracle de la nuit, un autre coup de théâtre: - -«Vous nous avez, en public, écorchés, déchirés de coups! Sans jugement -on nous a jetés en prison, nous, _citoyens romains_! Cela ne se passera -pas ainsi. Que les préteurs viennent eux-mêmes et qu’ils nous fassent -sortir d’ici.» - -Les préteurs, en apprenant qu’ils avaient traité comme des misérables -deux citoyens romains, s’effrayèrent; ils encouraient, d’après la loi -Porcia, la peine de mort. En hâte, ils allèrent, humblement, s’excuser; -ils libérèrent Paul et Silas, non sans les prier de quitter la ville; -ils avaient trop peur d’un nouvel incident! - -Paul et son compagnon refusèrent d’obtempérer aussitôt; ils se rendirent -chez Lydia, virent là tous les frères, les exhortèrent, puis partirent. - -Nul historien n’a mis en doute les tribulations de Paul à Philippes. -L’Apôtre, écrivant aux Philippiens, évoque «le combat pour le Christ -qu’ils ont vu jadis en sa personne[261]»; il en parle comme un vétéran -d’un fait d’armes honorable et connu de tous. - - [261] I, 30. Voir aussi I _Thessalon._ II, 2. - -Mais l’épisode du tremblement de terre, des chaînes qui se délient par -miracle, devait exciter les sarcasmes de l’exégèse incroyante. -Wellhausen a plaisanté sans élégance sur ce fait anormal: vers minuit, -Paul et Silas veillaient; les autres prisonniers veillaient; seul, le -gardien dormait. Le détail, quand on y réfléchit, n’a pourtant rien -d’invraisemblable. Pour des captifs affreusement entravés, étendus sur -des dalles humides ou dans la fange, parmi les vermines, le sommeil -venait lent, inquiet, rompu au moindre bruit. Plus loin, M. Loisy[262], -comme s’il oubliait que la cour de la prison possédait une fontaine, se -demande pourquoi la même eau sert «au gardien pour laver les cicatrices -des missionnaires et au missionnaire pour baptiser le gardien avec sa -famille». - - [262] _Op. cit._, p. 643. - -Tout esprit de bonne foi éclaircit aisément ces objections puériles. -Deux autres circonstances sont moins nettes. Quand les prisonniers ont -senti se dénouer leurs chaînes, une fois la stupeur passée, que -font-ils? Ne s’élancent-ils pas au dehors, affolés, ou dans l’espoir de -fuir? Le gardien ne paraît aucunement se préoccuper d’eux. Paul, en -pleine obscurité, entend le gardien qui se désespère et veut se percer -de son coutelas. Mais au nom de quelle certitude lui donne-t-il cette -assurance: «Nous sommes tous ici»? - -Le narrateur abrège l’essentiel et néglige le reste. Supposer un clair -de lune qui tombait d’un soupirail autour des cachots, ce n’est pas une -solution. Un élément de mystère, une présence de l’Invisible impose sa -nécessité, pour que tout soit explicable. Des Anges sont là. Ils -n’interviennent pas, comme dans l’évasion de Pierre, en conduisant Paul -et Silas hors de la prison. Ils frappent de stupeur les prisonniers, en -sorte que personne ne songe à prendre la fuite. L’Esprit le révèle à -Paul. Le miracle semble surtout d’ordre moral et symbolique. Les chaînes -dénouées figurent la libération des âmes par la foi; et la conversion -brusque du gardien démontre l’efficacité surnaturelle des tourments -qu’ont endurés les serviteurs de Dieu. Le baptême et ce qui suit atteste -la même simplicité ingénue que la scène avec Lydia et l’invitation de -cette bonne âme aux messagers du Christ. - -Faut-il s’étonner ensuite si Paul accueille fièrement les licteurs, si, -après s’être tu la veille, il déclare sa qualité de citoyen romain? Paul -agit surtout en vue du plus grand bien; il est tout l’opposé d’un homme -à système. Les mœurs de l’Orient moderne, comme celles des préteurs de -Rome, peuvent ici nous élucider sa conduite. Rien n’est plus normal que -la brutalité des magistrats envers deux étrangers sans défense; dès que -ces fonctionnaires apprendront à quoi ils s’exposaient, leur platitude -égalera leur insolence. Paul et Silas pourraient porter plainte contre -eux; des excuses leur suffiront. Mais Paul y tient; il les veut, pour la -jeune église des gentils qu’une injustice non corrigée scandaliserait, -et, plus encore, pour la suite de sa mission. - -Il connaît maintenant, par expérience, la dureté romaine; il va -s’avancer en pays hostile; il exhibe un sauf-conduit dont il ne fera -usage, ailleurs, qu’en des cas extrêmes. Sa véritable identité restera -toujours d’être Hébreu, fils d’Hébreu. Mais, partout, on saura qu’il est -citoyen romain. - -En attendant, à Philippes, il a goûté, sous les verges des licteurs, les -prémices du martyre. «J’ai été flagellé trois fois», dira-t-il aux -Corinthiens. La flagellation de Philippes est la seule des trois -mentionnée dans les _Actes_. Il en est une autre pourtant que la -tradition devait consacrer. A Rome, avant qu’on lui tranche la tête, -Paul sera encore déchiré par les verges. Dernière ironie dont son titre -de citoyen se verra flagellé lui-même. - - - - -XI - -PAUL ET LES JUIFS DE THESSALONIQUE - - -Au sortir de Philippes, reprenant la via Egnatia, Paul, Silas et leurs -compagnons passèrent sous l’arc de triomphe qui commémorait la défaite -des républicains. Pour l’Apôtre, tendu vers des fins éternelles, quel -pouvait être le sens d’une bataille vieille déjà de quatre-vingt-huit -ans? La seule paix non fictive, celle que ne donneraient jamais les -Césars, il la portait aux peuples avec le nom du Seigneur Jésus. - -Ils traversèrent Amphipolis, au-dessus des rives du Strymon, Apollonia, -près du lac Bolbé, des régions où la route dallée coupait des prairies -et des vallons touffus, d’autres où elle tournait entre des croupes de -coteaux arides, entaillées par des érosions millénaires. Stagire les -fit-elle penser au philosophe de l’Éthique? C’est fort possible, car -Paul n’ignora point le nom d’Aristote ni sa conception de la matière et -de la forme. - -Ils gravirent, derrière Thessalonique, des hauteurs aujourd’hui nues et -farouches[263], d’où on découvrait la ville étagée parmi ses jardins, -avec ses temples, ses basiliques, ses quais immenses, le port enserré -par les cornes des promontoires, et, tout en face, comme surplombant la -mer, l’Olympe au faîte neigeux, cerné de nuages, et bientôt sépulcre -aérien des dieux périmés. - - [263] Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire - grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines. - -Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, cité libre malgré la -domination romaine, portait le nom d’une femme qu’avait aimée Cassandre, -le fils d’Antipater. Comme Salonique à présent, c’était un confluent de -religions et de races, une des plus grouillantes parmi les grandes -sentines méditerranéennes. Des Juifs et des Grecs enrichis étaient là, -comme ailleurs, les maîtres des affaires; beaucoup de Juifs pauvres -exerçaient--ce qu’ils continuent--des petits métiers, entre autres celui -de tisserand. - -Paul, se proposant d’y séjourner, chercha du travail et en trouva plus -qu’il n’en pouvait faire. Il logea chez un Juif qui s’appelait _Jésus_, -mais avait maquillé son nom en celui d’un héros grec: Jason. Peut-être -était-ce un parent, le même Jason que Paul mentionne vers la fin de -l’épître aux Romains[264]. - - [264] XVI, 21. - -Les Juifs avaient à Thessalonique une grande synagogue[265]. Le jour du -sabbat, Paul vint y parler, ouvrant le mystère des Écritures, -démontrant, les prophètes en main, que le Christ devait souffrir et -ressusciter d’entre les morts, qu’Il était vraiment le Messie. Quelques -Israélites eurent la foi; mais Paul toucha surtout des Grecs -monothéistes et des femmes appartenant aux familles les plus -considérées. - - [265] On a supposé que la crypte d’une ancienne synagogue de la ville - basse, détruite dans l’incendie de 1917, occupait l’emplacement de - celle où Paul prêcha. - -De même qu’à Antioche de Pisidie, à Philippes et en bien d’autres -villes, les catéchumènes ne sont pas tout d’abord des gens du peuple, -des ignorants. La doctrine du Christ persuade des païens cultivés, des -femmes au cœur délicat qu’enivre l’attrait d’une vie héroïque et -bienheureuse, où ils pourront, sans mesure, se donner et recevoir. -Ensuite, et promptement, la charité de l’Apôtre, son exemple et celui du -Dieu qu’il enseigne, les incline vers les pauvres. Ils nourrissent, ils -habillent en eux Jésus-Christ; ils leur communiquent la joie du salut. -Les plus misérables des frères participent à la fraction du pain; on ne -connaît plus chez eux, du moins dans la communion du Mystère, ni riches, -ni indigents. - -Mais, au milieu d’une ville de marchands et de courtisanes, vouée au -culte d’Aphrodite, pleine du vertige des convoitises, prêcher le -détachement des richesses, l’abstinence des voluptés, c’était une folie -qui ne semblait pouvoir durer. Le miracle fut que, dans un tel milieu, -une église se maintint et grandit en sainteté. - -La première épître envoyée de Corinthe aux Thessaloniciens laisse -entrevoir la merveilleuse activité du missionnaire, ses tourments, sa -tendresse, sa puissance de persuasion. - -Il ne prêcha point l’Évangile simplement en paroles, il le _vivait_. -«Nuit et jour» il travaillait pour n’être à charge à personne. Dans -l’échoppe où il tissait, tout en maniant la navette, il expliquait les -voies du Seigneur. Il se faisait simple, afin d’être compris des -simples. Il prenait en particulier les néophytes, exhortant chacun d’eux -«comme une mère réchauffe entre ses bras l’enfant qu’elle nourrit[266]». -Prêt à donner sa vie pour leur âme, il pouvait tout leur dire, tout -exiger de leur foi. La parole qu’il dispensait n’était point la sienne, -mais celle de Dieu. Il la confirmait en guérissant les malades, ou par -les dons spirituels qui emplissaient les croyants. - - [266] XI, 7. - -Il les préparait à être persécutés, et bientôt il eut l’occasion de leur -prouver qu’il savait lui-même souffrir. - -Les Juifs incrédules, irrités de sa doctrine et jaloux de voir les -païens en majorité dans l’église, fomentèrent une conspiration. Sur les -quais, sur les places ils ramassèrent des mendiants, des portefaix sans -travail, la canaille des ports toujours disposée aux coups de main et -aux tumultes; une bande alla manifester devant la porte de Jason. Ils -réclamèrent Paul, Silas et Timothée. Heureusement, les missionnaires -n’étaient pas là. Les Juifs eurent l’audace d’appréhender Jason et -quelques frères arrêtés en chemin. Ils les traînèrent devant les -magistrats municipaux, les «politarques». - -«Voici, clamèrent-ils, les gens qui bouleversent le monde. Ils agissent -contre les principes de César; ils disent qu’il y a un autre roi, -Jésus.» - -Ces Juifs intentaient aux disciples de Paul l’accusation qui avait -réussi contre Jésus: les montrer comme des séditieux, coupables de -lèse-majesté, faire peur aux magistrats tremblants vis-à-vis du pouvoir -central. Et, en effet, les politarques furent violemment émus. Quel -était ce roi dont l’Empire ne serait jamais renversé, qui reviendrait en -triomphateur pour juger les peuples? - -Néanmoins, Jason était connu comme un citoyen pacifique, honorable; il -se défendit avec force. Les politarques le relâchèrent, lui et les -autres, non sans leur imposer, par prudence, une caution. - -Les ennemis de Paul allaient-ils se tenir pour battus? S’ils voulaient -mettre fin au scandale de sa doctrine, ils n’avaient qu’à l’assassiner. -On devait prévoir un attentat. Les fidèles supplièrent Paul de partir; -ce fut une de ses plus dures tristesses. Il ne résista point, trop -averti que les Juifs seraient implacables. Comme des espions guettaient -ses allées et venues, il quitta la ville, avec Silas, dans la nuit. -Quelques frères les escortaient. - -Au delà du Vardar, ils se dirigèrent vers la montagne. Par une région -difficile où ils eurent à franchir des torrents, deux journées de marche -les amenèrent sur le plateau de Bérée, pays de cascades et de beaux -arbres, au-dessus d’une plaine coupée d’aqueducs. - -Admirons ici la constance de Paul: à Bérée, comme partout, il entre dans -la synagogue; il recommence à démontrer que toutes les Écritures -préfigurent Jésus; et, cette fois, sa ténacité trouve une récompense: il -ne convertit plus seulement des gentils, d’élégantes femmes grecques, -dégoûtées des bassesses païennes. Des Juifs de bonne volonté, en assez -grand nombre, ouvrent leur cœur à sa parole; ils examinent les -Prophètes, pour voir si le témoignage de l’Apôtre s’accorde avec eux. -L’aveuglement du peuple juif se butait, se bute encore à ce point -unique; il ne veut pas comprendre les prophéties, admettre le Messie -humilié, expiateur[267]. Là où Isaïe, Zacharie et d’autres définissent -trop clairement l’Homme de douleur, les rabbins prétendaient ne -reconnaître qu’une vision symbolique des calamités d’Israël. - - [267] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, p. 236-251. - -Les Juifs de Bérée consolèrent Paul de n’avoir pu fléchir ceux de -Thessalonique. Mais, promptement, les Thessaloniciens apprirent qu’à -Bérée il établissait une église fréquentée par des Juifs. Les synagogues -dépêchèrent, là-bas, des agitateurs; ceux-ci calomnièrent, vilipendèrent -de leur mieux l’Apôtre. La populace était prête à un soulèvement; -peut-être allait-on lapider Paul ou le massacrer. Une fois de plus il -dut fuir, laissant à Bérée Timothée et Silas, pour continuer, sans lui, -l’œuvre miraculeuse. - -Le plus douloureux fut de savoir qu’à Thessalonique les chrétiens et, -surtout, les Juifs baptisés étaient furieusement persécutés par la -coalition des juiveries. Lorsqu’il leur écrira, il ne taira point son -amertume excessive: - -«Ces Juifs qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont -aussi pourchassés, ils ne plaisent point à Dieu, ils sont les ennemis du -genre humain, quand ils veulent nous empêcher de parler aux gentils pour -leur salut; et, ainsi, ils mettent le comble, en tout temps, à leurs -péchés. Mais la Colère vient en hâte sur eux, jusqu’à ce qu’elle soit -accomplie[268].» - - [268] I, II, 15-16. - -Voyait-il d’avance la ruine de Jérusalem et tous les châtiments qui -tomberaient, au long des siècles, sur le peuple au cou raide? Il -connaissait les prédictions de Jésus; mais il songeait davantage à la -disgrâce intérieure, à cet entêtement surnaturel qui cesserait vers la -fin des temps. - -Quand viendrait celle-ci? De tout son désir il l’attendait, il -l’exigeait. Il voulait pour l’univers l’évidence fulgurante dont -lui-même avait reçu l’illumination. Oui, quand donc le Seigneur Jésus -apparaîtrait-il «avec les Anges de sa puissance, dans le flamboiement du -feu?... Alors Il donnerait leur dû à ceux qui n’écoutent pas -l’Évangile[269]», et Il serait glorifié en ses Saints. - - [269] II _Thessal._ I, 8-10. - -Paul, sur le moment de la Parousie, ne savait qu’une chose: «Le jour du -Seigneur arrivera comme un voleur nocturne.» Cependant, l’Église -primitive admettait certains signes annonciateurs; et, à Thessalonique, -il avait enseigné ce qu’il tenait sans doute de la tradition commune au -sujet de ce grand mystère[270]. - - [270] II _Thessal._ II, 14. - -«Il faut auparavant que vienne l’apostasie (des peuples) et que se -manifeste l’homme de péché, le fils de perdition, celui _qui -s’oppose_[271] et s’exalte au-dessus de tout ce qui porte le nom de -Dieu, au point de s’asseoir en trônant dans le temple de Dieu, et de se -poser en Dieu.» - - [271] Paul dépeint l’_Anté-Christ_, sans le nommer expressément. - -Quelqu’un d’invisible empêchait l’avènement de l’homme «sans loi». Mais -l’obstacle[272], pour un temps, serait écarté, et l’impie se -manifesterait en des signes et des faux prodiges, dans toutes les -séductions de l’iniquité. Alors le Seigneur Jésus l’exterminerait sous -la gloire de sa Parousie. - - [272] L’_obstacle_, selon Tertullien (voir VOSTÉ, _Commentaire_, ch. - V, 6) serait l’Empire romain, principe d’ordre et de paix, continué - dans l’Église romaine. Mais Paul se représente quelqu’un de - _personnel_. On a ingénieusement supposé un Archange protecteur de - l’Église, saint Michel entre tous. Il est encore plus simple - d’avouer qu’on n’a pas le mot de l’énigme. - -Paul croyait, comme tous les premiers chrétiens, comme on le croira -encore au temps de saint Cyprien[273] et plus tard, à la _possibilité_ -prochaine de la Parousie. Les Juifs n’avaient jamais oublié le passage -de l’Exterminateur, en Égypte, dans la nuit pascale. Ils pensaient que -le Messie choisirait, pour se manifester, cette nuit-là. Les chrétiens -héritèrent d’eux semblable attente. Au dire de saint Jérôme[274], la -veille de Pâques, les fidèles restaient, jusqu’à minuit, dans l’église, -frissonnant d’un espoir qui, chez les tièdes, s’alourdissait d’une -anxiété. Est-ce pour ce soir la fin de la douleur et du péché, la fin du -silence de Dieu, la fin aussi des joies terrestres? Passé minuit, ils se -disaient: «Non, pas encore.» Et l’on se disposait allégrement à la fête -du Seigneur ressuscité. - - [273] Saint Cyprien commence en ces termes la Préface de son - exhortation au martyre: «Au moment où la persécution et l’angoisse - vont vous atteindre, où _la fin du monde et la venue de - l’Anté-Christ_ sont proches...» - - [274] _Commentaire sur saint Mathieu_, XXV, 6. - -Au fort des persécutions, l’idée que le triomphe du Juste ne tarderait -guère soutint puissamment la patience des martyrs. Les juges, dans leurs -interrogatoires, posaient cette question ironique: - -«Puisque Jésus est ressuscité, _pourquoi ne se montre-t-il à tous_?» - -Les chrétiens osaient répondre: - -«Son retour est proche; _vous le verrez_.» - -Saint Jean écoutera le grand cri des morts, de tous ceux qui ont donné -leur vie en témoignage: «Qu’attendez-vous, Seigneur, vous, saint et -vrai, pour _juger_ et demander aux habitants de la terre vengeance de -notre sang[275]?» - - [275] _Apocalypse_, VI, 10. - -Mais une illusion populaire se propageait, dont les docteurs comprirent -aussitôt le péril. Des exaltés ou des bavards allaient répétant que la -fin du monde était imminente. A Thessalonique, après le départ de Paul, -on lui avait attribué, sur cet événement, des paroles téméraires, même -une épître[276]. Là-dessus, les gens paresseux se croisaient les bras, -péroraient et mendiaient: «A quoi bon travailler, puisque tout va être -détruit?» Des visionnaires et des charlatans excitaient des rumeurs -folles. On se tourmentait de savoir quel sort auraient les _vivants_ au -jour de la Parousie, s’ils entreraient, avant les défunts, dans le -Royaume. - - [276] II _Thessal._ II, 2. - -Quand Paul, à Corinthe, apprendra cette agitation, il se hâtera d’écrire -aux Thessaloniciens et de restituer en leur esprit la vérité, telle -qu’il l’enseignait. - -Pour l’heure, le voici, fugitif encore, sur la route d’Athènes; on -dirait le _Juif errant_ de l’apostolat; à chacun de ses pas qu’ils -précipitent, ses ennemis poussent l’Évangile en avant. Les églises de -Thessalonique et de Bérée ne mourront point, et celle de Corinthe va -naître. - -On n’est pas du tout certain qu’il se soit embarqué à Méthone, qu’il ait -gagné Athènes par mer. Il a pris le chemin de la côte; mais il a pu, -ensuite, remonter vers les défilés de la Thessalie[277]. «Ceux qui le -conduisaient, disent les _Actes_, _le menèrent jusqu’à Athènes_.» Ces -termes seraient bizarres, s’ils se rapportaient à une traversée. - - [277] C’est l’opinion soutenue par Knabenbauer dans son commentaire - des _Actes_. - -En franchissant, un soir d’automne, les Thermopyles, j’ai songé avec une -étrange émotion que l’Apôtre avait peut-être passé dans ces gorges -épiques; et, vraiment, j’y reconnus le double aspect de sa vie: en bas, -le lit d’un torrent, resserré entre les deux pentes sombres de la -montagne; plus haut, des môles abrupts, des arbustes épars, des chênes -aux feuilles rougies qui paraissaient flamber, des cimes déchiquetées, -nids d’aigle inaccessibles; et, sur nos têtes, un crépuscule immense, -doré comme un beau miel, qui s’épandait jusqu’à la mer; toutes les -violences des luttes transitoires, et la paix des régions divines. - - - - -XII - -LE DISCOURS DE L’ARÉOPAGE - - -Si Paul avait été, comme certains le veulent, un hellénisant, il -n’aurait pas touché le sol attique, pénétré dans le sanctuaire de -l’hellénisme, sans être saisi d’une admiration et d’une secrète volupté. -Au contraire, Athènes lui déplut fortement. Cette ville auguste -l’attrista, lui pesa, «l’exaspéra[278]». - - [278] _Actes_ XVII, 16. - -D’abord il s’y trouva seul[279], dans une solitude hostile. Timothée l’y -avait rejoint. Mais, à la nouvelle des vexations qu’enduraient les -chrétiens de Thessalonique, Paul «n’y put tenir». Il envoya son disciple -à ses Thessaloniciens bien-aimés; car il souffrait trop de ne point les -revoir lui-même. Timothée les conforterait, les maintiendrait dans -l’espérance et la charité une. - - [279] I _Thessal._ III, 1-2. - -Pourquoi Paul, jusqu’au retour de Timothée, fut-il en proie à une telle -angoisse qu’il éprouva, ensuite, le besoin d’y faire allusion? Il semble -avoir eu à surmonter une crise de lassitude, comme en traversent tous -les Saints, épreuve où se retrempe leur humilité confiante. Tant -d’efforts, et, en apparence, un si fragile succès! Il tremblait pour les -églises qu’il avait dû abandonner à peine instruites: - -«Si celui qui tente, dira-t-il aux Thessaloniciens, allait vous avoir -tentés! Si mon labeur était tombé dans le vide[280]!» - - [280] I _Thessal._ III, 5. - -Son isolement, au milieu d’Athènes, aggravait ses inquiétudes. Il -sentait, dans cette ville, plus que nulle part ailleurs, l’énorme poids -de la résistance païenne. Les idoles étaient là chez elles, comme dans -leur Panthéon, tranquilles, triomphantes, innombrables. Depuis les -portes jusqu’au Céramique, dans chaque rue, sous chaque portique, des -temples, des statues[281]. Combien de Zeus, de Pallas, de Bacchus, -d’Aphrodites! Au-dessus du Céramique, le temple d’Héphaistos; tout près, -celui de l’Aphrodite Ouranienne qu’avait sculptée Phidias dans un bloc -de Paros. Rue des Trépieds, le Satyre de Praxitèle. Vers le théâtre, -encore Bacchus. En allant du théâtre à l’Acropole, les temples -d’Esculape et de Thémis, de Gé Kourotrophos et de Déméter Chloé. Et tous -les héros éponymes, les hommes illustres, les déités allégoriques, et, -sur l’agora, l’autel de la Pitié, déesse que, seuls d’entre les peuples, -les Athéniens vénéraient. - - [281] Voir PAUSANIAS, _l’Attique_. - -Pour celle-là, Paul aurait eu spontanément quelque indulgence. Mais il -la jugeait bien misérable elle-même. Adorer _une idée_, quand on peut -s’approcher de la Vie éternelle et vivre dans le Principe d’où cette -idée procède, le faire vivre en soi, Dieu et homme, lui «par qui et pour -qui tout a été créé[282]», c’est encore se vouer aux ténèbres et -repousser Dieu. - - [282] _Coloss._ I, 16. - -Paul s’affligea de voir les Athéniens profondément attachés aux légendes -des faux dieux, aux pompes des liturgies, donc d’autant plus difficiles -à convertir. Les processions, les fêtes interminables heurtaient ses -yeux. Le pharisien qu’il avait été abhorrait jusqu’à «l’ombre de l’ombre -d’une idole». La beauté des formes, dans les statues, l’irritait parce -qu’elle animait un mensonge d’un semblant de vérité plus vivace. Pour -lui, l’attrait des créatures ne pouvait être qu’en leur ressemblance -avec le Christ, image du Père, avec le Dieu réel, absolu dont il avait -entrevu le visage humain. - -Un jour cependant qu’il était descendu au vieux port de Phalère ou à -Munychie, il remarqua une pierre d’autel qui portait cette inscription: -«Au dieu inconnu[283].» Les dévots avaient ainsi voulu capter la -bienveillance de quelque dieu étranger; sans savoir son nom, ils lui -apportaient un hommage, des offrandes; et leur piété croyait au moins -conjurer les rancunes de Puissances occultes que personne autre -n’invoquait. - - [283] M. Loisy soutient, en s’appuyant sur Pausanias (I, I, 4), que la - forme exacte de l’inscription devait être: _Aux dieux inconnus._ - Mais Diogène de Laerce, dans la vie d’Epiménide (_Vitae philos._, I, - 10), constate qu’on dédiait des autels «au dieu qu’il regarde, au - _dieu inconnu_»; et Norden (_Agnôstos theos_, p. 30) rappelle que, - chez les Arabes aussi, on voyait une pierre carrée, autel «du dieu - inconnu». - -Dans la pensée de Paul, ces idolâtres, à leur insu, faisaient place au -Dieu unique que leurs cœurs cherchaient, parce qu’Il les attendait. - -Cette découverte lui donna comme l’apaisement d’un conflit. Auparavant -déjà il avait aperçu que le paganisme, en ses modes épurés de croyance, -était un mouvement vers l’Inconnu qui demeurait, sans la Révélation, -difficile à connaître. Mais, dès lors, il sentit mieux où pouvait -aboutir, avec la discipline chrétienne, l’effort désordonné de la -philosophie grecque. La mission de l’Hellade lui apparut: conduire les -âmes à la recherche d’un Dieu supra-sensible. Sans pouvoir se -réconcilier avec Athènes, il y prêcha dans l’espérance. - -Au début, il parla, le jour du sabbat, à l’intérieur de la synagogue. -Peu puissante, la colonie juive d’Athènes s’abstint de provoquer des -émeutes, mais elle ne semble guère avoir compris sa parole, et il -s’adressa directement aux païens. - -Athènes avait perdu, pour des siècles, toute énergie politique; dans -l’art, elle ne créait plus rien. Elle vivait sur la splendeur de son -histoire; c’était une ville d’université où les jeunes gens de l’Empire -venaient, par mode, achever leur formation. Elle avait encore des -grammairiens, des rhéteurs et des philosophes. Probabilistes, cyniques, -épicuriens, stoïciens, voisinaient sans trop de heurts dans un milieu de -dilettantes décadents où l’élégance était de railler toutes les -convictions. - -Les Athéniens restaient ce qu’ils n’ont pas cessé d’être, un peuple à -l’humeur légère, curieux et vif d’intelligence, amoureux des spectacles -éclatants et de beau langage, plus flâneur qu’agité, plus vantard que -patriote, plus dévot envers les images que solidement religieux. Comme -au temps de Démosthène, «quoi de nouveau?» restait la formule -journalière de leur inconstance ou de leur esprit blasé. Sauf aux heures -trop chaudes, les citoyens qui avaient du loisir et le goût des -bavardages--c’est-à-dire presque tous--vivaient sous les portiques, -autour des temples, sur l’agora. C’est là que Paul osa disputer contre -des philosophes, personnages notoires; il leur exposait l’essentiel de -son Évangile, Jésus et la Résurrection. Il ne payait guère de mine; la -puissance de son Verbe et l’étrangeté de sa doctrine arrêtaient -cependant l’attention; on faisait cercle pour l’entendre; les survenants -s’enquéraient: - -«Que nous veut ce _pierrot_?» - -Ils le comparaient, avec leur morgue d’intellectuels satisfaits -d’eux-mêmes, aux oiseaux qui picorent, en sautillant, sur les dalles, ce -qu’ont laissé tomber les passants, aux gueux qui ramassaient, pour se -nourrir, les graines éparses sur le marché, ou à ces péroreurs de -carrefour, débitant des drôleries qu’ils ont quêtées partout. Et -d’autres expliquaient dédaigneusement: - -«C’est un colporteur de divinités étrangères. Il annonce Jésus et -Anastasis.» - -Anastasis voulait dire: la Résurrection. Était-ce en manière de sarcasme -qu’ils prenaient pour une déesse Anastasis? Les Athéniens avaient dressé -des autels à l’_Impudence_; pourquoi Résurrection ne serait-elle pas -aussi une divinité? - -Tout au moins, s’ils affectaient de l’ironie en face du petit prêcheur -juif, ils le trouvaient amusant, «intéressant», comme diraient les -snobs, parce qu’il faisait sonner à leurs oreilles des mots et des -choses qu’ils ignoraient. - -Certains, pris du désir de mieux connaître sa doctrine, eurent la -fantaisie d’exiger qu’il la présentât dans une conférence publique. -Cavalièrement, ils l’appréhendèrent et l’emmenèrent, sans lui donner le -temps de la réflexion, en un lieu bien choisi pour l’orateur comme pour -l’auditoire, au flanc occidental de l’Acropole, sur la colline -d’Arès[284]. Paul ne résista point, considérant que l’Esprit leur -inspirait cette volonté imprévue, joyeux aussi d’affronter l’erreur -polythéiste dans la citadelle même de ses hautes traditions, de crier -aux idoles: Vous n’existez pas[285]. - - [284] Il ne s’agissait nullement de le faire comparaître devant - l’Aréopage, bien que ce tribunal siégeât certains jours en cet - endroit. Le texte est clair: «Ils le conduisirent _sur la colline - d’Arès_.» L’orateur ne s’adresse pas à des juges, mais commence: - _Hommes athéniens_... Quand il sent l’auditoire mal disposé, il se - retire, et personne ne l’inquiète; aucun jugement n’intervient. - - [285] «Cela n’existe vraiment pas, les idoles» (I _Cor._ VIII, 4). - -Du sommet des degrés il avait devant lui tous les temples de la colline, -Athènes en bas, l’horizon des montagnes, et la mer[286]. Une foule -pouvait, à son aise, s’échelonner sur la butte, sans rien perdre d’une -voix sonore que renvoyait, sans doute, le mur de fond d’un portique. - - [286] Voir plus haut, p. 26-28. - -Son discours, d’une portée immense, allait marquer la solennelle -rencontre du dogme chrétien et de la pensée grecque. L’exégèse négative -s’est acharnée à prouver que le fond même n’est pas authentique. Harnack -en a pourtant défendu l’historicité. Elle s’impose, si on examine la -convenance du texte avec les idées générales de l’Apôtre, avec les -nécessités du temps et du lieu. - -Le narrateur, évidemment, reproduit, à gros traits, sans établir des -transitions, les lignes dominantes. S’il était un rhéteur, il aurait, -comme un Tite-Live, composé d’après les données traditionnelles, une -harangue exemplaire. Un auditeur ému avait retenu certaines phrases et -l’ensemble du mouvement. Luc a consigné ce qu’il savait par lui ou par -saint Paul lui-même. - -Voici d’abord une thèse commune à toutes les prédications chrétiennes, -chaque fois que les missionnaires combattaient l’idolâtrie: - -Il est un seul Dieu qui a fait le monde et tout ce qui existe dans le -monde. Il est le Maître du ciel et de la terre. Donc il n’habite pas en -des temples faits de main d’homme (Étienne, avec un semblable argument, -avait bravé le sanhédrin), et les mains des hommes ne peuvent le servir, -comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui a donné à tous les -êtres la vie et le souffle. - -Dans une langue rationnelle, intelligible à des Hellènes cultivés, Paul -énonce la même réprobation logique du paganisme qu’il reprendra, plus -véhémente, au début de l’épître aux Romains. Nous reconnaissons le vieil -anathème juif contre les idoles, celui du psaume CXIII: «Elles ont une -bouche et elles ne parleront pas, des yeux, et elles ne verront pas», -et, mieux encore, ceux du livre de la Sagesse[287], où est tournée en -dérision l’impuissance de l’artiste à figurer un dieu qui ait la -ressemblance humaine: - - [287] Ch. XIII, 11-19, et XV, 15-19. - -«Alors qu’il est mortel, _il façonne un mort_ de ses mains iniques. Car -il a sur les dieux qu’il adore cet avantage d’être un vivant, tandis -qu’ils n’ont jamais vécu.» - -Mais Paul ne s’arrête pas à condamner. Si Dieu est esprit, quel culte -devons-nous lui rendre? Nous sommes tous issus d’un seul homme que Dieu -fit à son image. Donc nous sommes «de la race» de Dieu. Nous venons de -Lui, nous avons en lui la vie, le mouvement, l’être. Il nous a donné des -signes pour le chercher dans l’univers, pour sentir sa présence et bénir -ses bienfaits. La conclusion, Paul dut la déduire, c’est qu’il faut -adorer le Père «en esprit et en vérité» selon la parole du Maître à la -femme de Samarie. - -Ce Dieu, «les temps d’ignorance» l’ont méconnu. A présent, Il mande «à -tous les hommes, en tous lieux, de se repentir, parce qu’il a fixé un -jour où il va juger le monde dans la justice, par un homme qu’il y a -destiné, donnant à tous une raison de croire, en le ressuscitant d’entre -les morts». - -Telle est, réduite à ses éléments, la dialectique de Paul. Dix-neuf -siècles de christianisme nous l’ont rendue familière. Pour les -Athéniens, elle sembla bizarre au point qu’ils eurent peine à la saisir, -et, surtout, à l’admettre. - -Combien prudente cependant, ingénieuse était l’accommodation des vérités -qu’il leur dispensait! En évoquant «le dieu inconnu» son éloquence avait -l’air, pour prendre son vol, de s’élancer du sol même d’Athènes. Il loue -leur piété en tant qu’elle peut être dirigée vers le Dieu vrai qu’ils -adoraient sans le connaître. Dieu n’est point représenté comme -inconnaissable. L’Apôtre, au rebours, veut leur faire entendre que les -lumières de leur raison devaient les acheminer à le découvrir. «Depuis -la création du monde, enseignera-t-il ailleurs[288], ses invisibles -perfections se laissent concevoir par ses œuvres.» Ici, une vue générale -sur la philosophie de l’histoire enveloppe une réflexion précise -suggérée par le lieu même où l’orateur parlait. - - [288] _Rom._ I, 20. - -«Dieu, dit-il, a fait qu’issue d’un seul, toute race d’hommes habitât -sur toute la face de la terre, où il a fixé des temps réglés et les -limites des pays qu’ils habitent.» - -En présence de l’Attique déployée sous son regard, de l’Acropole taillée -si visiblement pour porter un temple, Paul songeait que l’Hellade, comme -la Judée, avait été prédestinée à l’avenir d’un peuple unique. Aucun -horizon, sauf celui de Jérusalem, n’aurait mieux attesté l’évidence -d’une harmonie préétablie entre un site et la mission du peuple qui -devait y vivre. En quel lieu aurait-il senti davantage que «la divinité -ne peut être semblable à l’or, à l’argent, à la pierre, aux images qui -sont l’œuvre de l’art et de la méditation des hommes»? Il ose le -déclarer en face du Parthénon, de la Pallas chryséléphantine, de l’autre -Pallas, celle devant qui était allumée une lampe qu’on remplissait -d’huile une fois par an, de l’Athéné Areia, dressée dans l’Aréopage, et -près du temple des Semnae (des Érinyes), des statues de Pluton, d’Hermès -et de la Terre. - -Pour qu’on écoutât sans murmure des impiétés pareilles, il fallait que -l’assistance fût composée surtout de philosophes et de sceptiques. Paul -savait bien quel public il se proposait de toucher. Son langage était -semé d’expressions qui pouvaient plaire à des stoïciens détachés des -cultes nationaux et polythéistes. Témoin la citation fameuse: - - De sa race aussi nous sommes, - -réminiscence du poète cilicien, Aratus, mais qui se rencontre aussi dans -l’hymne de Cléanthe à Zeus. La formule: «En lui, nous avons la vie, le -mouvement, l’être», convenait aux oreilles de panthéistes stoïciens. -Seulement Paul entendait ces termes dans un sens nouveau; il en usait -pour bien faire cheminer à travers les esprits des vérités qu’il voulait -expliquer ensuite. Comme on utilise un tronc d’arbre, s’il faut franchir -un fossé, il jetait, de lui à son auditoire, les ponts qui s’offraient. -Les philosophes avaient défini comme ils pouvaient les rapports de -l’univers avec Dieu. Aucun n’avait établi la notion d’un Dieu personnel -et transcendant, infiniment libre et si bien uni à l’homme, sa créature, -que nous respirons corporellement et vivons davantage d’une vie mystique -dans l’intimité de l’Être divin, et que Dieu s’est fait chair, afin de -nous vivifier en mourant, en ressuscitant pour nous. - -Certaines conceptions, certains mots de la philosophie païenne n’en -étaient pas moins aptes à se transposer selon l’esprit du Christ. Paul, -sans hésiter, se les approprie[289]. - - [289] Il serait sophistique d’en conclure avec Norden que sa doctrine - est celle d’un stoïcien; pas plus qu’il ne professe la philosophie - stoïcienne, quand il déclare (_Rom_. XI, 36): «C’est de lui (Dieu), - par lui, et pour lui que sont toutes choses.» Marc-Aurèle, longtemps - _après Paul_ d’ailleurs, a pu s’exprimer d’une façon presque - identique. Il logeait sous les mêmes mots des réalités tout autres. - -Son discours en devient-il celui d’un philosophe? Il parle comme devait -le faire un Apôtre et un Prophète, avec la certitude et la puissance de -la Révélation: - -«Ce que vous adoriez sans le connaître, _moi, je vous l’annonce_.» - -Si, tout d’abord, il sous-entend l’Évangile, en vue de mieux asseoir le -dogme fondamental, l’existence et la nature du Dieu unique, il proclame -ensuite les grands articles de sa foi. L’histoire du genre humain -apparaît divisée en deux périodes: «les temps d’ignorance» et les temps -de la connaissance. Ceux-ci doivent être les temps du repentir. Il faut -se préparer à la venue du Juge, de l’_Homme_, à qui est donné l’empire -sur les vivants et les morts. Paul appelle Jésus simplement «un homme», -de peur que l’Homme-Dieu ne soit pris pour une divinité mythique. Mais -quelle audace devant des philosophes, devant le Parthénon, et les -temples orgueilleux, d’appeler le passé d’Athènes une ère «d’ignorance», -d’affirmer que cette vaine gloire croulera, qu’il faut se mettre à -genoux dans la poussière et _se repentir_ d’avoir ignoré! - -De telles perspectives pouvaient-elles être accueillies sans murmures? -Lorsque l’Apôtre prophétisa «la résurrection des morts», parmi les -assistants se propagèrent des sourires, des éclats de rire, des -haussements d’épaules. Beaucoup se levèrent, déclarant: «Nous -t’entendrons là-dessus une autre fois.» Les Grecs savaient que certains -héros, Héraclès, Adonis, étaient ressuscités; et encore, pour l’élite -des gens cultivés, ces fables apparaissaient comme de vieux symboles. -Socrate avait parlé de l’âme immortelle. Mais la résurrection et le -jugement de tous les hommes, c’était absurde, inintelligible! - -Paul comprit que, s’il allait jusqu’au bout de son homélie, sa cause -était perdue aux yeux des Athéniens, et il brusqua sa péroraison, -réservant à des auditeurs mieux préparés une catéchèse qui leur -expliquerait Jésus mis en croix. - -Il fit dans Athènes peu de disciples. On garda leur mémoire, d’autant -plus aisément qu’ils étaient plus rares. L’un d’eux, assesseur de -l’Aréopage, ancien archonte, s’appelait Denys, et la tradition -ecclésiastique[290] l’honora comme le premier évêque d’Athènes. Une -femme aussi reçut le baptême. Elle avait nom Damaris ou Damalis. - - [290] Voir EUSÈBE, _H. E._ IV, XXIII. - -Les Athéniens résistèrent longtemps à l’Évangile. Le scepticisme -philosophique, le goût des fêtes et des processions, l’enchantement des -images coutumières, la vanité nationale, tout les retenait dans les -voies du passé. Même convertis, on les verra, au second siècle, après le -martyre de leur évêque Publius, déserter en masse les églises et revenir -passagèrement aux pratiques païennes[291]. - - [291] Voir DUCHESNE, _Hist. anc. de l’Église_, t. I, p. 261. - -S’ils n’avaient imposé à Paul ce qu’on appellerait aujourd’hui un -discours-programme, son passage au milieu d’eux n’eût laissé qu’un -souvenir inconsistant. Mais ce discours allait être, dans sa carrière -d’Apôtre, une date culminante. La Pallas Athéné de l’Acropole figurait -la sagesse antique, selon son rêve de terrestre et courte perfection. -Paul, en montant vers elle, lui avait démontré son insuffisance, sinon -son néant. Désormais, la déesse n’avait qu’à mourir, la lampe du -sanctuaire devait s’éteindre. La raison ne voulait plus vivre -qu’illuminée par la foi. - - - - -XIII - -L’ÉGLISE DE CORINTHE - - -Paul emportait d’Athènes la tristesse d’avoir travaillé presque sans -fruit. Infatigable dans l’espoir, il se dirigea vers Corinthe, -poursuivant sa marche du côté de l’Occident. Nous ignorons s’il -s’embarqua au Pirée ou s’il prit à pied la route d’Éleusis et de Mégare, -puis longea jusqu’à l’isthme le golfe Saronique. Les termes peu précis -du texte semblent indiquer plutôt un voyage pédestre[292]. - - [292] «Ayant quitté Athènes, _il vint à Corinthe_.» - -Bien avant les approches de la ville, se leva sur l’étendue, entre les -deux mers, l’énorme Acrocorinthe, isolée, d’où il la voyait, comme le -cône d’un volcan mort. - -Paul ne l’ignorait point: à son faîte, Cypris, patronne de Corinthe, -avait une chapelle servie par mille prêtresses; des pèlerins -innombrables gravissaient la montagne, et l’on prêtait aux servantes de -volupté un pouvoir d’intercession. Mais il jugeait les démons de la -chair moins redoutables que l’orgueil des faux sages. - -De même qu’Antioche et Thessalonique, Corinthe lui offrait une masse -confuse que le bon levain pourrait transformer. - -Détruite par Mummius, rebâtie par César, cette ville opulente était -devenue la métropole de l’Achaïe. Ses deux ports orientaient son trafic, -l’un vers l’Asie, l’autre vers Rome. Un afflux d’affranchis, de -gladiateurs, de marins, de Juifs, de fabricants et de courtiers -composait une foule instable que grossissait une multitude -d’esclaves,--quatre cent cinquante mille, disait-on. Le bronze rouge de -Corinthe s’exportait dans tout l’Empire. Les Romains payaient des prix -extravagants les vases qu’on exhumait des ruines et des tombeaux[293]. -Les artisans et les fondeurs savaient les imiter, faire du faux vieux. -On jouait aux dés, on s’amusait à Corinthe effrénément. Une courtisane -se vantait d’avoir, en quelques semaines, ruiné trois patrons de -vaisseaux. Sous la buée ardente de son golfe, c’était une cuve où -s’amalgamaient en fusion les éléments d’un nouveau monde. - - [293] Voir STRABON, l. VIII, VII. - -En arrivant, Paul chercha le quartier des Juifs; il voulait s’offrir -quelque part comme ouvrier. L’Ange qui le guidait partout l’arrêta -devant la boutique récemment ouverte d’un «faiseur de tentes», d’un -homme de son métier. Aquilas, Israélite natif du Pont, s’était installé -à Rome avec sa femme Prisca ou Priscilla. Mais Claude, en principe -bienveillant pour les Juifs, après des troubles dont on sait mal les -causes, dus selon Suétone à un certain _Chrestos_[294]--probablement à -des conflits entre synagogues et _chrétiens_--avait frappé les Juifs -d’un décret d’expulsion. Leur trop grand nombre--à Rome seulement on en -comptait cinquante ou soixante mille--empêcha qu’ils ne fussent tous -chassés d’Italie. On se contenta d’interdire les attroupements et les -réunions dans les synagogues. Les tracasseries policières gênaient -beaucoup leur commerce. C’est pourquoi Aquilas avait transporté le sien -à Corinthe, ville largement ouverte aux étrangers. Sa fabrique et son -magasin devaient avoir quelque importance. Sa maison deviendra sans -peine un centre pour l’église nouvelle. - - [294] Mal informé, Suétone a dû entendre parler de _Christos_, cause - de ces querelles, et l’a pris pour un agitateur présent dans Rome. - -Lui et Priscilla étaient-ils déjà baptisés? Nulle part les _Actes_ ni -Paul ne mentionnent leur conversion. Paul dira de Stephanas et des siens -qu’ils sont les prémices de l’Achaïe[295], qu’il les a baptisés -lui-même[296]. Si Aquilas et Priscilla, quand il les connut, n’avaient -pas été chrétiens, il aurait commencé par eux. - - [295] I _Cor._ XVI, 15. - - [296] _Id._ I, 16. - -Car ils lui donnèrent aussitôt du travail et il vivait sous leur toit. -Il prit dans leur maison un rapide ascendant. Il s’empara de leurs âmes, -«non par des discours persuasifs de sagesse, mais dans la manifestation -de l’Esprit et de la puissance». Tous les dons de l’homme inspiré se -révélaient en sa personne: foi, science, prophétie, discernement des -consciences, pouvoir des miracles, et, pour y mettre le sceau divin, une -charité sans mesure, tranchante comme une épée, douce comme l’huile qui -panse les plaies. - -Paul gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue, -exemplaire dans l’obéissance. Il manquait pourtant de cette santé qui -rend la joie facile. Le «pal[297]» enfoncé dans sa chair lui laissait -peu de répit. Les étés, à Corinthe, sont accablants: «la faiblesse[298]» -dont il se souviendra tenait, on peut le croire, à des fièvres qui le -déprimaient. - - [297] II _Cor._ XII, 7. Le mot «skolops» qu’on traduit souvent par - «écharde» (image peu nette) paraît désigner une infirmité vulgaire - et poignante que la chirurgie moderne supprime facilement. - - [298] I _Cor._ II, 3. «Je fus, parmi vous, dans la faiblesse, la - crainte, en grand tremblement.» - -Chaque sabbat, cependant, il annonçait le Christ dans les synagogues et -il obtenait des conversions. Silas et Timothée arrivèrent de Macédoine; -des subsides qu’ils apportèrent ou fournis par les premiers fidèles de -Corinthe leur permirent de se donner à l’apostolat. Mais la -sempiternelle hostilité des Juifs ne tarda pas à sévir. Chaque fois que -Paul nommait Jésus devant eux, ils poussaient des cris, blasphémaient. -Il secoua contre ces endurcis la poussière de son manteau; et il les -quitta en leur laissant cet anathème: - -«Que votre sang soit sur votre tête. Moi, j’en suis pur, et, de ce jour, -je m’en irai vers les gentils.» - -Il voulait leur signifier: «En repoussant la _vie_, vous tombez dans la -mort. Ce n’est point ma faute. J’ai fait ce que j’ai pu.» - -Dès lors il réunit ceux qui désiraient l’entendre chez un certain Titius -Justus, «un craignant Dieu», dont la maison était contiguë à la -synagogue. Il «tremblait» comme il le confessera plus tard, de voir son -œuvre une fois de plus troublée, saccagée. Une vision, dans la nuit, le -rassura; le Seigneur lui dit: - -«N’aie pas peur; parle et ne te tais point; car je suis avec toi; et nul -ne se mettra contre toi de manière à te nuire; parce qu’un peuple -nombreux est à moi dans cette ville.» - -De fait, sa parole eut, à Corinthe, une efficacité plus large qu’en nul -autre lieu. Parmi ceux qui vinrent à la foi il y eut un personnage -considérable, et, chose étonnante, un Israélite, Crispus, le chef de la -synagogue d’où Paul était sorti en faisant claquer les portes. - -L’archisynagôgos, étant le gardien du dogme, veillait sur l’observance -des préceptes, instruisait le peuple, présidait les assemblées, -encaissait l’argent des aumônes. A cette charge rétribuée honorablement -la loi romaine reconnaissait des privilèges. Il fallait, pour l’obtenir, -avoir passé un examen difficile sur la théologie, le droit, la médecine. -Le baptême de Crispus et de toute sa maison eut presque l’importance -qu’aurait la conversion d’un évêque anglican au catholicisme. Paul en -reçut grande allégresse. Il le baptisa de sa propre main[299]. Quels que -fussent ses démêlés avec les Juifs, leur salut le tourmentait autant que -celui des païens. - - [299] I _Cor._ I, 14. - -Tandis qu’il posait au milieu de Corinthe les fondations d’une puissante -église, il songeait aux autres qu’il avait laissées derrière lui. -Timothée était revenu de Thessalonique, apportant d’heureuses -nouvelles[300]. - - [300] I _Thessal._ III, 6. - -«[Il nous dit] que vous gardez de nous un bon souvenir, que vous êtes -impatients de nous revoir, comme nous de vous retrouver. Nous avons été -consolés, frères, à votre sujet, par votre foi, dans toutes nos -nécessités et tribulations.» - -Mais des controverses dogmatiques agitaient les Thessaloniciens. Ils -donnaient créance aux faux docteurs qui s’attribuaient des révélations -sur le mystère de la Parousie. Les morts, quand le Seigneur descendra du -ciel, ressusciteront-ils après l’assomption des justes vivants, enlevés -sur les nuées, à la rencontre du Juge? Ceux qui meurent maintenant ne -sont-ils pas disgraciés, puisqu’ils ont à subir le sommeil et la -pourriture du tombeau? Ces idées sur la Résurrection, sur le Jugement -demeuraient, dans l’esprit des fidèles, entourées de nuages où chacun -tendait à loger ses fantaisies. Et l’on prêtait à l’Apôtre des vues -imprudentes dont il s’était bien gardé. La défiguration de sa doctrine -fut une de ses peines les plus rudes et incessantes. Dans le message -qu’il dicta pour les Thessaloniciens, il rétablit, au sujet des vivants -et des morts, l’apocalypse véridique: - -«Voici ce que nous vous disons selon la parole du Seigneur: nous, les -vivants, nous qui sommes laissés pour la Parousie du Seigneur, nous ne -devancerons pas ceux qui dorment; car le Seigneur lui-même, dans la -clameur du réveil, dans la voix de l’Archange, dans la trompette de -Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront -d’abord. Ensuite, nous, les vivants, nous qui sommes laissés, nous -serons enlevés avec eux à la rencontre du Seigneur, dans les airs. Et -ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur.» - -On pourrait induire de ces mots: _nous, les vivants_, que Paul -s’attendait, le même soir, peut-être, à entendre le cri de la trompette, -à se voir enlevé dans les nuées. Mais il le savait: rien ne l’assurait -de vivre jusqu’au soir; autour de lui d’autres chrétiens mouraient. Il -n’oubliait point les signes universels qui précéderaient la Parousie: -avant l’apostasie des croyants, il fallait que l’Évangile fût porté aux -deux bouts de la terre. Quelle serait la durée de l’attente? «Mille -années, devant Dieu, c’est comme un jour[301].» Il pénétrait aussi les -périls d’une illusion sur cette heure que le Père seul connaît: des -paresseux, comme à Thessalonique, prétexteraient l’imminence de la fin -pour s’engourdir ou quêter leur pain; les âmes de bonne foi se -fatigueraient d’espérer une chose promise et qui pouvait tarder. Les -gens se disaient entre eux: «Que devient la promesse de son retour? -Depuis que nos pères sont morts, tout continue comme depuis le -commencement du monde[302].» _Nous, les vivants_, représente donc les -fidèles qui vivront au moment de la Parousie, Paul et ceux de son temps -s’ils vivent encore, ou d’autres. - - [301] II _Petr._ III, 8. - - [302] Clément Romain, ép. aux Cor., ch. XXIII. Un texte curieux, dans - l’homélie aux Corinthiens qui est attribuée au même Clément Romain - (ch. XII), indique de quelle façon, vers la fin du Ier siècle, les - prédicateurs suggéraient aux fidèles la patience dans l’attente de - la Parousie: «Donc attendons d’heure en heure le royaume de Dieu - dans la charité et la justice, puisque nous ignorons le jour où Dieu - se manifestera.» Quelqu’un ayant demandé au Seigneur lui-même quand - son royaume arriverait il répondit: «Lorsque deux choses n’en feront - plus qu’une, lorsque l’intérieur sera comme l’extérieur, lorsque, - dans la rencontre de l’homme et de la femme, il n’y aura ni homme ni - femme.» (Citation empruntée, croit-on, à l’évangile selon les - Égyptiens.) - -Les vivants d’aujourd’hui, il se propose de les tenir en alerte hors de -cet inutile tourment. Veillons, puisque nous ne savons ni le jour ni -l’heure. Il ne rappelle point la parabole des dix vierges, mais conclut -comme le Seigneur l’enseignait. - -Et il prolonge des conseils virils, pénétrés de l’ineffable et naïve -tendresse des premières fraternités chrétiennes: «Vivez en paix les uns -avec les autres. Reprenez ceux qui sont dans le désordre. Encouragez les -pusillanimes. Soutenez les faibles. Usez de patience envers tous. -Veillez à ce que personne ne rende le mal pour le mal. Cherchez partout -le bien les uns envers les autres et envers tous. Soyez toujours en -joie. Priez incessamment. Rendez grâce en tout. Car telle est la volonté -de Dieu à votre égard. N’éteignez pas l’esprit. Ne méprisez pas les -prophéties. Mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon. Abstenez-vous -de tout ce qui a l’apparence du mal. Que le Dieu de paix lui-même vous -sanctifie tout entier. Que tout votre être, que l’esprit, l’âme et le -corps soient gardés sans reproche pour la Parousie de Notre-Seigneur -Jésus-Christ. Celui qui vous appelle est fidèle, et c’est lui qui -accomplira. - -«Frères, priez pour nous. Saluez tous les frères dans un saint baiser.» - -Comme, en dépit de ses admonitions, les agitateurs continuaient à semer -leurs creuses prophéties, dans une deuxième épître, plus acérée, plus -âpre, il tança les Thessaloniciens d’oublier ce qu’il leur avait dit, -étant encore auprès d’eux. Il évoque par des allusions obscures la venue -nécessaire du fils de perdition, le mystère d’iniquité qui s’accomplit -déjà. L’enseignement prophétique apportait aux chrétiens des précisions -orales que l’Apôtre juge superflu ou imprudent de renouveler dans sa -lettre. Il semonce les oisifs dont la fainéantise prend pour excuse «Le -jour du Seigneur imminent». Paul lui-même a travaillé nuit et jour. Il -aurait eu le droit d’être nourri par les fidèles, puisqu’il les -nourrissait de la Parole de Dieu. «Tu ne muselleras pas, ordonnait -Moïse, le bœuf qui foule le grain.» Mais il tenait à leur donner -l’exemple. «Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger non -plus.» Proverbe excellemment juif où nous retrouvons une des vertus -immémoriales d’Israël. Le Juif, même dans les pays qui engagent le plus -à la paresse, besogna toujours et besogne prodigieusement. - -A Corinthe, de même qu’à Thessalonique, «les Saints» étaient des gens de -petite condition plutôt que des riches ou des notables. Paul semblera -leur en faire une louange: - -«Ils ne sont pas nombreux parmi vous les sages selon la chair, pas -nombreux les puissants, pas nombreux les nobles[303].» - - [303] I _Cor._, I, 26. - -L’esprit d’amour qui liait dans le Christ l’archisynagôgos Crispus, -l’important Stephanas et des ouvriers, des boutiquiers modestes, des -scribes inférieurs, de pauvres femmes et même des esclaves, fut-il une -imitation des confréries païennes, des thiases où des repas sacrés -unissaient d’une fraternité passagère des hommes et des femmes, très -distants par leur état social? Tout ce qui avait figure païenne -inspirait aux chrétiens l’aversion d’un contact idolâtrique. Ce n’est -pas là qu’ils prirent modèle[304]. La vie des synagogues, la forme -qu’elles perpétuaient d’une association religieuse et secourable se -répéta chez eux. La communauté chrétienne avait, comme la synagogue, ses -dirigeants et ses docteurs, ses réunions de prière, sa caisse pour les -pauvres, des arbitres pour les différends entre ses membres, même des -juges pour les cas d’exclusion. Seulement un autre esprit la vivifiait. - - [304] Voir DUCHESNE, _op. cit._, t. I, p. 50-51. - -Dès les premiers temps, nous l’avons vu à Antioche, le ministère de ceux -qui enseignaient se divisait en missions distinctes. Les apôtres, les -prophètes, les didascales ou docteurs possédaient un caractère défini -et, dans la suite, de plus en plus spécifié. - -Paul est apôtre au sens absolu, c’est-à-dire l’envoyé du Seigneur -lui-même. Timothée, quand il visite, sur l’ordre de Paul, les -Thessaloniciens, est apôtre aussi. Chaque église possédera ses apôtres, -missionnaires qui se dirigent ici ou là, sans que personne, si ce n’est -l’Esprit Saint, détermine leurs mouvements. Ils prouvent leur -inspiration, en manifestant des dons surnaturels. Lorsqu’elle les -saisit, ils parlent quelquefois dans l’ivresse de l’extase. Mais leur -office est surtout de révéler les mystères, d’exhorter, d’édifier, de -consoler. - -Les prophètes, en toute occasion, édifient, exhortent, consolent. -Cependant ils exercent des charges liturgiques, comme le grand prêtre du -Temple juif. Ils célèbrent le Sacrifice, improvisent l’action de grâces -au moment de la fraction du Pain. Ils résideront au sein d’une église; -les fidèles, pour les nourrir et les vêtir, prélèveront sur leur -subsistance et leurs vêtements, sur l’argent dont ils disposent, une -sorte de dîme. - -Les docteurs, préposés à l’enseignement, comme ayant le don de science, -_seront_ sédentaires, de même que, plus tard, l’épiscope et le diacre, -quand ceux-ci prendront la place de l’apôtre et du prophète. - -Sédentaire aussi, le presbytérion dont saint Ignace d’Antioche dira -qu’il représente autour de l’évêque--lequel tient la place de Dieu--le -conseil des Douze assemblés autour de Jésus[305]; et sa volonté devra -s’harmoniser à celle de l’évêque, «comme les cordes s’ajustent à la -lyre[306]». - - [305] Saint IGNACE, épître aux Magnésiens, VI. - - [306] _Id._ ép. aux Éphésiens, IV. - -Au temps où Paul fonda la communauté de Corinthe, la discipline n’était -pas encore aussi nettement constituée. Cette église ressemblait à un -jeune arbre souple, en avril, dont les bourgeons vont s’ouvrir. Elle -était déjà en possession de tous ses organes. Mais la sève divine hâtait -plus pour l’un, moins pour l’autre, la germination. Et c’est bien ainsi -que Paul la considérait: «J’ai planté, dira-t-il, Apollos a arrosé. Dieu -seul a fait croître[307].» - - [307] I _Cor._ III, 6. - -Merveilleuse période! La croissance des promesses et de toutes les -ferveurs! - -Les fidèles ne se réunissaient pas alors, pour prier, dans une -basilique. Ils se donnaient rendez-vous chez l’un des frères dont le -logis était vaste. Une salle, en haut, servait d’oratoire. Nous ignorons -si des images ou des signes mystiques étaient offerts à la dévotion -commune. Il est probable que l’on excluait les images, par un reste de -scrupule judaïque, comme si elles impliquaient un danger d’idolâtrie. -Des lampes nombreuses pendaient de la voûte[308], telles qu’on en voit -dans les églises grecques et les mosquées. On les allumait la veille du -sabbat au soir et le lendemain, tant que le sabbat resta le jour férié, -puis le dimanche, fêté comme le jour, tout ensemble, de la Création et -de la Résurrection. - - [308] Voir _Actes_ XX, 8. - -A leur entrée, les assistants «se jetaient, la face contre terre, -adorant Dieu[309]». Ils ployaient aussi les genoux avant la fraction du -Pain. Mais ils priaient, le plus souvent, debout, les paumes étendues. -Les femmes venaient en toilette; Paul exigeait d’elles--et ce n’était -point toujours facile--la modestie dans la mise; il ordonnait qu’elles -eussent un voile sur la tête et condamnait les robes brodées, les -chignons emperlés ou cerclés d’or. Surtout il leur interdisait de -prendre la parole pour enseigner au milieu de l’église. - - [309] I _Cor._ XIV, 25. - -Car une réunion de chrétiens primitifs ne se concevait pas sévèrement -ordonnée à la manière d’une cérémonie de cathédrale. Tandis qu’un -lecteur lisait une page des Écritures, ou, plus tard, «les Mémoires des -Apôtres» (les Évangiles), quelqu’un tout d’un coup se levait, transporté -d’une élévation prophétique, discourait sur le sens caché d’une parole, -ou bien «il parlait en langues»; le glossolale se répandait en une -effusion d’amour, faite de cris, d’invocations chantées, de mots sans -suite, et que lui-même ne savait pas toujours interpréter. - -Paul, avec son génie pratique et son goût de l’ordre, admirait peu la -glossolalie. «Celui qui parle en langues s’édifie lui-même. Celui qui -prophétise édifie l’église. Je souhaite que vous parliez tous en -langues, mais bien plus que vous prophétisiez... Celui qui parle en -langues doit demander à Dieu le droit d’interpréter... Quoi donc! Je -prierai avec l’esprit. Mais je veux prier aussi avec mon intelligence. -Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon -intelligence. Si tu prononces la bénédiction par l’esprit (dans la -langue inspirée du glossolale), celui qui tient le rôle de simple -auditeur, comment répondra-t-il _Amen_ à ton action de grâces? Car enfin -il ne sait ce que tu veux dire... Je parle en langues plus que vous tous -et j’en bénis Dieu. Mais, dans l’église, je préfère dire cinq paroles -avec mon intelligence, pour catéchiser les autres, que dix mille paroles -en langues[310].» - - [310] I _Cor._ XIV, 2-20. Le prophète Daniel (XI, 1) avait dit: «Il - faut, dans une vision, _de l’intelligence_.» - -Paul les blâmait de se comporter «comme des enfants». La jubilation de -leur foi prenait les formes enfantines d’une délicieuse innocence. Mais -le gazouillement lyrique des glossolales, quand il se multipliait, -tournait au vacarme incohérent. Si des étrangers ou des incroyants -entraient là, ils croyaient tomber «dans une réunion de fous[311]». Les -liturgies orientales ont gardé quelque peu cette volubilité confuse. Le -prêtre et les fidèles profèrent les mots si vite qu’il leur est -difficile de suivre sous chaque phrase un sens réfléchi. Seulement il -leur reste aussi des vestiges de la primitive souplesse, un air de libre -improvisation. L’officiant dialogue avec le peuple ou avec Dieu sur un -ton de familiarité que Rome et l’Occident ne sauraient plus se -permettre. - - [311] _Id._ XIV, 23. - -Paul avait déjà l’esprit occidental, lorsqu’il prescrivait à ses -Corinthiens: - -«Si l’on parle en langues, que deux ou trois parlent au plus, et chacun -à son tour... Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres -jugent. Si quelqu’un de ceux qui sont assis a une révélation, que le -premier (celui qui parlait) se taise... Dieu n’est pas un Dieu de -désordre, mais de paix[312].» - - [312] I _Cor._ XIV, 28-33. - -L’élan pieux s’ordonnait sans effort dans «les hymnes, les psaumes, les -cantiques[313]», et tandis que l’officiant priait au nom de tous. Ce -qu’étaient les oraisons liturgiques, nous pouvons en concevoir quelque -idée par la grande prière conservée dans l’épître de Clément Romain aux -Corinthiens, et mieux encore, par celles, plus anciennes, de la Didaché: - - [313] _Coloss._ III, 16. - - Nous te rendons grâces, ô Père saint, - Pour ton saint nom - Que tu as logé (comme dans un tabernacle) en nos cœurs, - Pour la science, la foi et l’immortalité - Que tu nous as révélées par Jésus ton Fils. - A toi, gloire dans les siècles. - - C’est toi, Maître tout-puissant, - Qui as créé l’univers à l’honneur de ton nom, - Qui as donné aux hommes la nourriture et la boisson - En jouissance pour qu’ils te rendent grâces. - Mais à nous tu as donné une nourriture et un breuvage - Spirituel et la vie éternelle par ton serviteur, (ton fils). - Avant tout, nous te rendons grâces parce que tu es puissant. - Gloire à toi dans les siècles. - - Rassemble-la des quatre vents, cette Église sanctifiée - Dans ton royaume que tu lui as préparé. - Vienne la grâce et que ce monde passe. - Hosanna au Dieu de David. - Si quelqu’un est saint, qu’il vienne! - S’il ne l’est pas, qu’il fasse pénitence. - Maran Atha. Amen. - -Le fond de cette prière, c’étaient les Bénédictions du rituel israélite: -mais un élément non juif s’était inséré dans la vieille liturgie et la -rénovait jusqu’en ses profondeurs: le dogme du salut par le Christ, de -l’Église une et sanctifiée que le Fils de Dieu rassemblerait en son -royaume, comme le blé, disséminé sur les montagnes, est battu, moulu, -pétri pour acquérir l’unité du pain, comme le sang de la vigne, épars -dans les grappes, est foulé pour devenir du vin. - -L’image simple du pain et du vin prenait une divine consistance quand le -prophète officiant élevait entre ses mains le pain et le calice, les -bénissait en répétant, comme l’indiquent les paroles mêmes du Seigneur: -«Ceci est mon corps brisé pour vous. Faites cela en mémoire de moi... Ce -calice est la nouvelle alliance dans mon sang. Faites cela, toutes les -fois que vous boirez, en mémoire de moi.» - -Il ajoutait une longue action de grâces, à l’origine improvisée, qui -s’appelait «l’eucharistie[314]». - - [314] Ce mot désignait tantôt les éléments consacrés, tantôt le repas - mystique, tantôt l’action de grâces qui accompagnait la - consécration. - -Comme le rite renouvelait la Cène avec les Apôtres, les fidèles, avant -de participer au pain et au vin consacrés, avaient pris en commun leur -repas du soir. Souper liturgique, désigné mystiquement par le terme -agape qui signifiait: l’_amour_; l’agape était le prélude de la -communion sainte. Plus tard, elle en fut séparée, puis transportée du -soir au matin, avant l’aube[315]. Vers le milieu du second siècle, -Justin décrira de la sorte l’office qu’on n’appelait pas encore la -Messe: - - [315] Voir PLINE, lettre à Trajan sur les chrétiens. - -«Les prières finies, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on -apporte à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe d’eau et de -vin trempé. Il les prend, loue Dieu par le nom du Fils et du -Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens -reçus de lui. Ensuite, tout le peuple crie: _Amen_. Puis les diacres -distribuent le pain et le vin avec l’eau consacrés, et ils en portent -aux absents[316].» - - [316] Ire _Apologie_, LXV. - -De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent -serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles -communient et prient beaucoup trop, _chacun pour soi_. Les chrétiens -primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du -Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se -donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul, -élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer -en Celui qui est l’Amour. - -Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais -penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme; autrement, la -sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de -tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur -part, même au sein de l’assemblée. - -Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes; ceux qui -étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de -provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient -du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des -saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces -charnels; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se -croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice -capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front -sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des -néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui, -par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur -chrétienté. - - [317] I _Cor._ XI, 21. - - [318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient - insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur - eux des paquets d’ordures. - -Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut -supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une -pointe jusqu’en Illyrie? C’est probable, puisqu’il était aux portes de -ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où -il aurait introduit l’Évangile[319]. - - [319] _Rom._ XV, 19: «Depuis Jérusalem, en tous sens, _jusqu’à - l’Illyrie_, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ.» - -Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des -convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur -haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre -détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils -n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique; ils -prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine. - -Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la -rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du -proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette -audacieuse formule: - -«Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la -Loi.» - -On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive, -Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient -dans sa religion le peuple israélite; quiconque la troublait bravait -leur puissance et menaçait leurs propres dieux. - -C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul, -Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates, -magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur -charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère -affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans -la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la -franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il -aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs -criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de -vétilles pieuses. - -Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même, -impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette -querelle l’ennuya; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit -brusquement: - -«S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous -écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de -doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être -juge de ces choses-là.» - -Sur quoi il fit un signe aux licteurs; les Juifs furent mis à la porte; -Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon -comique. - -Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant -contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand -ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils -vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida; ils -rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa -faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille. - -Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie -plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite? -Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre? Ce sont là des -problèmes insolubles. - -Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église -de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté -propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena -vers l’Asie Mineure; les églises déjà fondées réclamaient sa visite; il -entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette -gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le -Fils de l’homme. - - - - -XIV - -LE TUMULTE D’ÉPHÈSE - - -Parti de Kenkrées--du port de Corinthe qui regardait l’Asie--Paul, que -Silas et Luc n’accompagnèrent point emmenait avec lui Aquilas, Prisca -et, sans doute, les gens de leur maison. Fut-ce uniquement pour suivre -le prêcheur de l’Évangile que le fabricant de tentes ferma sa boutique, -résolut de transporter à Éphèse son négoce? Nous n’en savons rien. Mais -le fait offre une vraisemblance. La main-d’œuvre, le matériel d’un tel -commerce étaient fort simples; il avait chance de prospérer partout. -Cette décision d’Aquilas laisse discerner la puissance persuasive -qu’exerçait Paul autour de lui. Il est vain, au surplus, de s’enquérir -quels motifs particuliers l’engageaient à prendre cette famille comme -l’associée de sa fortune apostolique. - -Avant de s’embarquer, en signe d’un vœu dont nous ignorons la cause, il -s’était fait tondre la tête. Dévotion juive qui frappa son entourage. -Après un péril de mort ou une grande angoisse, les Juifs, pour attester -au Seigneur leur gratitude, se liaient ainsi à une promesse -pénitentielle; ils s’abstenaient, pour un temps, de vin et livraient au -rasoir leurs cheveux. Paul, une fois de plus, démontra qu’il n’était pas -un fanatique. Là où les traditions nationales ne contredisaient point -son évangile, il revenait spontanément aux pratiques de la piété juive. -Ce vœu, comme plus tard, celui du nazirat, dépassait un acte de simple -condescendance. - -Il navigua jusqu’à Éphèse; Éphèse communiquait avec la mer; ce sont les -alluvions du Caystre qui, peu à peu, en ont ensablé le port. Il y laissa -son ami Aquilas et Prisca. Bien que des Juifs curieux de sa doctrine -cherchassent à le retenir, il se remit en route dans le dessein de -monter en pèlerinage à Jérusalem. On n’est pas certain qu’il ait alors -accompli cet itinéraire. De Césarée, par Antioche et Tarse, il gagna le -Taurus, retourna voir les églises de Phrygie et celles de Galatie. - -Il savait que des missionnaires judaïsants venus, croit-on, d’Antioche, -détruisaient son œuvre parmi les Galates. Paul, à les entendre, n’était -pas un véritable apôtre; est-ce que le Messie vivant lui avait, comme -aux Douze, révélé toute vérité? De quel droit abrogeait-il la Loi -transmise comme un patrimoine intangible? Les gentils pouvaient-ils être -sauvés sans incorporer leur salut à celui d’Israël? Or, le signe du -salut, le gage des prééminences spirituelles, c’était la circoncision. -Paul, chez eux, l’avait interdite; ailleurs il l’approuvait, puisqu’il -avait fait circoncire Timothée. Donc, «pour plaire aux hommes», il -modifiait son évangile! - -Paul comprenait l’urgence de rétablir dans l’esprit des Galates la -notion vraie de la justice, l’intelligence de la Croix. - -Avant de retourner chez eux, dans un premier moment d’indignation et -d’inquiétude, il leur envoya son épître, d’Éphèse, semble-t-il, en 53 ou -54. - -Elle débute par des apostrophes, comme l’avertissement d’un père à de -grands enfants indociles: - -«Même si nous, ou un ange venu du ciel vous annonçait quelque chose de -contraire à l’évangile que je vous ai prêché, qu’il soit anathème!» - -Son évangile, ce n’est pas des hommes qu’il le tient, mais de -Jésus-Christ. Car ils savent à quel point, jusqu’à l’heure où Dieu lui -révéla son Fils, il était, plus jalousement que personne, attaché aux -traditions pharisiennes. - -Les Apôtres ont reconnu sa vocation; mais est-ce parce qu’ils l’ont -reconnue qu’elle est authentique? Elle lui vient d’une révélation qui ne -peut être mise en doute. Cependant Jacques, Céphas et Jean, les -_colonnes_, ont confirmé, à lui et à Barnabé, l’apostolat des gentils. - -Vise-t-il à plaire aux hommes? Non, car il a dit à Pierre devant tous ce -qu’il pensait de sa conduite. Il ne voit que Jésus crucifié, il est -crucifié avec lui. Si la Loi suffisait à justifier, le Christ serait -donc mort en vain. - -Alors, à quoi bon la Loi? Vous avez eu les prémices de l’Esprit et vous -voulez retomber dans la vie charnelle? C’est par la foi que vous êtes -enfants d’Abraham, non par la circoncision. Abraham fut justifié avant -d’être circoncis; ce n’est pas la circoncision qui l’a fait juste. - -La justification vient de la promesse, non de la Loi. La Loi est un -contrat; or, un contrat est aboli, si l’une des deux parties le viole ou -l’annule. La promesse, au contraire, vient de Dieu seul; elle est donc -irrévocable. - -La Loi était comme un pédagogue pour des enfants mineurs. Quand est -venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né -sous la Loi, aux esclaves devenus, par le Christ, des fils d’adoption, -des héritiers. - -Ici, Paul s’attendrit au souvenir de tous les liens d’affection qui -l’unissaient aux bons Galates: - -«Vous m’avez reçu comme un ange de Dieu, comme le Christ lui-même... -Vous suis-je devenu ennemi en vous disant la vérité?... Mes petits -enfants que j’enfante avec douleur une seconde fois, jusqu’à ce que le -Christ se forme en vous... je ne sais comment m’y prendre avec vous...» - -Et, sous l’allégorie de Sara et d’Agar, il leur expose plus nettement -encore les deux états de l’humanité, avant, après le Rédempteur: Agar, -symbole de la Loi, était mère de fils esclaves; Sara, comme l’Église, -engendra une humanité libre. Il faut chasser le fils de l’esclave, vivre -selon la promesse, comme des enfants de liberté et de lumière. - -«Ne vous ployez donc pas une seconde fois au joug de la servitude. Voici -que moi, Paul, je vous le dis: si vous vous faites circoncire, le Christ -ne vous servira de rien.» Quiconque admet cette partie de la Loi -s’engage à observer la Loi tout entière, puisque la circoncision est -l’abrégé de la Loi. - -On objecte à Paul que lui-même la prêche. S’il la prêchait, pourquoi les -Juifs le persécuteraient-ils? «Qu’ils se mutilent tout à fait (comme les -prêtres de Cybèle), ceux qui vous bouleversent!» - -«Ne revenez pas aux pratiques charnelles, mais accomplissez les œuvres -de l’Esprit. Le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix, -la douceur... Portez le fardeau les uns des autres... La circoncision -n’est rien, ni non plus l’incirconcision. Désormais, que personne ne me -cause des ennuis; car je porte sur mon corps les cicatrices du Seigneur -Jésus.» - -La véhémente admonition redressa-t-elle le faux ascétisme des Galates? -Il est permis d’en douter. Son passage en Galatie ne suffit pas à -réprimer la campagne des judaïsants. Mais il affermissait des principes -qui, pour le salut de la foi, devaient prévaloir dans l’Église; sa -lettre éclatait comme un prodigieux document d’inspiration, de logique, -de verve dominatrice et de charité. - -Il revint bientôt de la Galatie à Éphèse, centre présent de son -apostolat. - -Éphèse, plus proche de l’Europe que Tarse et Antioche, lui semblait le -nœud des routes par où les églises d’Occident se joindraient à celles de -l’Asie. Dans cette métropole, tous les peuples méditerranéens se -donnaient rendez-vous. Le temple d’Artémis, magnifiquement reconstruit, -y ralliait des caravanes de pèlerins. On adorait là une Artémis qui -n’avait rien de commun, à l’origine, avec l’Artémis hellénique; son -image primitive avait été une pierre noire tombée du ciel, un aérolithe; -elle était une divinité astrale, sans forme humaine; puis elle devint -une Artémis «aux multiples mamelles», mère des humains et des bêtes, -figure de la Terre omniféconde. - -Le lieu de ce temple ne se reconnaît plus maintenant qu’au tracé du -péribole. Mais le théâtre, les rues, la bibliothèque témoignent d’une -ville opulente, curieuse de voluptés intellectuelles. - -Le théâtre, où pouvaient prendre place vingt-cinq mille spectateurs, -servait à toutes les assemblées populaires. Ses gradins ébréchés -s’appuient à une colline; sur son flanc, une montagne, aujourd’hui -sauvage et boisée, forme un amphithéâtre naturel qui amplifiait la -résonance des voix. - -La scène demeure presque intacte, avec les bases de ses colonnes, ses -degrés, ses soubassements. Tout en haut des gradins, l’arche d’une porte -repose encore sur ses montants. De cet endroit, une trouée entre la -double ligne des hauteurs, majestueusement dessinées, laisse le regard -s’en aller au loin jusqu’à la mer. - -Des rues, bordées de stèles et de tombeaux, gardent leur dallage que -l’on croirait tout neuf, tant la blancheur en est éblouissante. Plus -bas, la bibliothèque émerge, construite à la manière d’un portique, -ayant en son milieu le demi-cercle arrondi d’une abside. Les rayons qui -logeaient les volumes sont encore visibles dans ses parois. Derrière, -circulent des galeries soutenues par des colonnes et s’enfonçant vers -des couloirs obscurs. Dans ce dédale, empilait-on des livres de sciences -occultes pareils à ceux que les chrétiens voueront au bûcher public? - -Éphèse, quand il y débarqua, avait déjà entendu la parole de Dieu. Un -disciple, Alexandrin d’origine, Juif converti, nommé Apollos ou -Apollonios, homme instruit dans les Écritures, avait prêché à -l’intérieur de la synagogue. Une foi ardente le transportait, et «il -enseignait exactement ce qui concerne Jésus». Mais, par une lacune -étrange, il ne connaissait, en fait de rite baptismal, que le baptême de -Jean. Il ignorait le baptême donné au nom des Trois Personnes, celui qui -donne le Saint-Esprit. - -Prisca et Aquilas l’écoutèrent et ils l’avertirent de son erreur avec la -simplicité d’un temps où quiconque possédait la science de la foi la -communiquait librement même à de plus doctes que lui. - -Ils l’engagèrent, puisque Paul n’était plus à Corinthe, à l’y suppléer -dans son apostolat. Ils lui donnèrent pour les fidèles de cette ville -des lettres qui le recommandaient. Apollos partit aussitôt, vivement -pressé par l’Apôtre lui-même[320], et, d’après le témoignage de -Paul[321], nous savons qu’il acquit sur l’église de Corinthe un -ascendant considérable. - - [320] I _Cor._ XVI, 12. - - [321] I _Cor._ I, 12: «On dit couramment chez vous: «Moi, je suis à - Paul, _moi à Apollos_...» Et, plus loin (III, 6): «Moi, j’ai planté; - _Apollos a arrosé_.» - -Si Paul, retournant à Éphèse, ne l’y trouva point, il rencontra un -groupe de croyants qui avaient reçu apparemment d’Apollos une doctrine -très incomplète. Comme Apollos ils ignoraient le baptême au nom du -Saint-Esprit; ils ne savaient même point que le Saint-Esprit existât. -Paul leur demanda: «A quoi donc avez-vous été baptisés?» Ils -répondirent: «Au baptême de Jean.» Paul expliqua: «Jean baptisait d’un -baptême de repentance en disant au peuple de croire en celui qui venait -après lui, en Jésus.» Ils furent alors baptisés au nom du Seigneur -Jésus. Paul leur imposa les mains et l’Esprit Saint vint sur eux; ils -parlèrent en langues et ils prophétisaient. - -Cet épisode surprenant dévoile, au seuil de l’Église primitive, de -petites chapelles qui professaient un christianisme simpliste, noué, -pour ainsi dire, en sa croissance. Cette douzaine de demi-chrétiens -vivaient hors de la prédication commune; la descente du Paraclet sur les -Apôtres n’était jamais venue à leurs oreilles. On les croirait païens -d’origine plutôt que Juifs; car des Juifs n’eussent pas eu cette -ignorance de l’Esprit, du Principe vivifiant qui se mouvait sur les eaux -et illuminait les visions des prophètes. - -Paul, au lieu de la corriger par une preuve métaphysique, évoque -simplement les rapports de saint Jean-Baptiste avec Jésus, tels que les -Évangiles les présenteront. Le Christ dont il se fait le héraut est bien -le Christ de l’histoire, non un être fictif construit d’après les -religions gréco-orientales. - -On voudrait pouvoir suivre sa catéchèse dans les disputes quotidiennes. -Le journal de ses prédications, quelle chose sans prix c’eût été pour -nous! - -A Éphèse, selon sa méthode, elles commencèrent dans la synagogue. Mais, -au bout de trois mois, là, comme ailleurs, les Juifs décrièrent, -blasphémèrent son enseignement. Alors il emmena ses disciples hors du -lieu de prières; un certain Tyrannos, professeur de grammaire et de -philosophie, lui loua ou lui céda la salle de son gymnase[322]. Les -classes, en son école, avaient lieu le matin et finissaient vers onze -heures. Paul l’occupait ensuite et, quand la chaleur n’était pas trop -lourde, il y discourait, catéchisait jusqu’à la fin de l’après-midi. - - [322] On voit encore à Éphèse les ruines de trois gymnases. Les salles - étaient vastes, avec des hémicycles et des gradins. - -Le reste de sa journée, il l’employait chez Aquilas, continuait, pour -gagner son pain, à tisser des tentes; et, le soir, il s’en allait, «de -maison en maison[323]», exhortait les fidèles, instruisait les païens, -suppliait «avec des larmes» les Juifs de se repentir. Jamais, -semble-t-il, sa ferveur n’avait atteint une pareille violence -convaincante. Il était le parfait «esclave du Seigneur». Il se donnait -si pleinement à Lui qu’il recevait de cette union une force illimitée. - - [323] _Actes_ XX, 19. - -Il n’exerçait sa puissance que par ses bienfaits et en communiquant au -loin sa foi. Même à son insu il opérait des guérisons: les linges qui -avaient essuyé la sueur de son visage, ses tabliers de travail, si on -les appliquait sur les corps des malades ou des possédés, les -soulageaient merveilleusement. - -Jaloux de ses pouvoirs surnaturels, des mages et des sorciers -prétendaient le contrefaire. Des exorcistes juifs couraient le pays et -se targuaient de les délivrer grâce à des paroles secrètes que leur -famille se transmettait depuis Salomon[324]. Quelques-uns d’entre eux, -les sept fils d’un prêtre ayant nom Scéva, se risquèrent à invoquer sur -des malheureux que tourmentaient des mauvais esprits le nom du Seigneur -Jésus: - - [324] JOSÈPHE, _Antiq._ VIII, II. - -«Je vous adjure, commandèrent-ils, par le Jésus que Paul annonce.» - -L’esprit malin répondit: - -«Je connais Jésus; et je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous?» - -Et le démoniaque, sautant sur les exorcistes, les mordit, déchira leurs -vêtements; plus fort qu’eux tous, il les chassa de la maison, meurtris, -presque nus, honteux. - -Tout Éphèse commenta leur mésaventure. Aucune ville peut-être ne se -vouait plus follement aux mystères de la magie; les désœuvrés y -cherchaient un passe-temps; ils collectionnaient des livres -d’incantations; leur fantaisie s’exaltait en des expériences semblables -à celles qu’Apulée décrira. Dans un pays où sévissait la trouble -mysticité phrygienne, les formules magiques disposaient d’un prestige -difficile à vaincre[325]. Par elles on entrait en rapport avec les -Esprits maîtres de l’air et du monde souterrain; l’invisible se faisait -palpable; l’homme contraignait les Êtres supérieurs à lui céder une -parcelle de leur pouvoir, à le délivrer des maladies, à contenter ses -amours ou ses haines. - - [325] Plutarque dit (_Symposiaca_, l. VII, quest. V) que, par _les - mots éphésiens_, on peut chasser l’obsession des malins esprits. - -Beaucoup de chrétiens, avant leur baptême, s’étaient adonnés à ces -pratiques; malgré eux, ils y retournaient. Paul leur découvrit la -servitude démoniaque impliquée dans l’illusion d’une puissance -surhumaine. Mais les livres de magie demeuraient pour eux une tentation, -et, pour d’autres, un péril. Saisis d’une sainte véhémence, ils en -firent un gros tas, les brûlèrent devant toute l’assemblée. Le -chroniqueur des _Actes_ estime à cinquante mille drachmes la valeur des -ouvrages anéantis de la sorte. On les vendait fort cher en raison des -vertus miraculeuses que prétendaient loger leurs litanies. - -Paul avait-il prescrit cette extermination? Tout au moins il l’approuva, -dussent les païens l’accuser de sauvage intolérance. Protéger l’erreur -nocive lui eût semblé un crime envers la vérité. Ce que les Psaumes -appellent énergiquement «la chaire de pestilence» devait maintenant -disparaître, puisqu’en Jésus crucifié toute sagesse avait sa plénitude. - -Paul voyait donc, à Éphèse, s’ouvrir devant lui «une _porte_ grande et -puissante[326]». Mais il reconnaissait en même temps, et non sans -tristesse: «Ceux qui s’opposent sont nombreux.» Les contradictions, les -pièges, l’acharnement, la furie de ses adversaires lui avaient suggéré -ce mot terrible: «Quand, à Éphèse, j’ai combattu les _bêtes féroces_, -qu’y ai-je gagné, si les morts ne ressuscitent point[327]?» Et nous -devinons qu’il avait contre lui les Juifs implacables, les païens -dévots, les faux frères qui s’évertuent à diviser et à tromper les -fidèles, en attendant l’émeute de la populace déchaînée par les -trafiquants du temple d’Artémis. - - [326] _Cor._ XVI, 9. - - [327] _Id._ XV, 32. - -Pour l’heure, outre ses luttes immédiates, il soutenait le tourment de -savoir, dans les autres églises, en Galatie et à Corinthe, son œuvre -calomniée, déchirée, menacée d’un désastre. - -De Corinthe, il reçut d’une chrétienne, Chloé, dont les gens vinrent à -Éphèse[328], des nouvelles si alarmantes qu’il se disposait à courir en -Achaïe. Sa présence éteindrait les scandales, remettrait au milieu de -ces turbulents l’unité dans l’esprit du Christ. - - [328] _Id._ I, 11. - -Cependant, il voulait «rester à Éphèse jusqu’à la Pentecôte». Il dépêcha -aux Corinthiens Timothée avec Érastos chargés d’un message d’une -admirable vigueur, sa première épître, où il réprouve les divisions des -sectes, le libertinage, le désordre spirituel, et donne un ensemble de -doctrines vital pour l’Église de tous les temps. - -Les Corinthiens ont été comblés de dons inévaluables, puisque le -témoignage du Seigneur mis en croix est fermement établi parmi eux. -Qu’ils attendent en paix sa Parousie, sans chercher, comme les païens, -la sagesse du monde. Ce qui est sagesse selon le monde est folie devant -le Christ; entre le monde et Dieu nul compromis n’est possible; et «la -folie de Dieu» confond la sagesse des hommes. - -La parole de l’Esprit, la vie de l’Esprit, l’homme spirituel, et non le -charnel la comprend. Paul, comme tous les Apôtres, n’est qu’un témoin, -un dispensateur. Que les fidèles n’aillent donc pas dire: «Je suis à -Paul», ou bien: «Je suis à Apollos», ou: «à Céphas»[329]. Est-ce que -Paul a été crucifié pour le salut des hommes? - - [329] Il ne faudrait pas conclure de ce mot que Pierre évangélisa - Corinthe. Eusèbe l’a supposé; mais on n’en a aucune preuve. Paul - veut dire exclusivement que des groupes de fidèles prétendaient - suivre Pierre, comme le premier des Apôtres. - -Que les chrétiens, à l’intérieur de la communauté, fuient le commerce -des impudiques et des idolâtres[330]. Qu’ils ne tolèrent pas la liaison -incestueuse d’un d’entre eux avec la femme de son père défunt. Qu’ils -évitent eux-mêmes l’impureté. L’impudique pèche contre son propre corps, -et le corps est le sanctuaire de l’Esprit Saint en nous. - - [330] Paul, avec son bon sens, précise qu’il n’interdit pas aux - chrétiens le commerce «des impudiques du monde, ni des gens cupides, - ni des voleurs ou des idolâtres en général. _Car autant vaudrait - sortir de ce monde_». - -Que ceux qui sont mariés vivent dans le mariage saintement et -loyalement. Chacun doit garder la condition où l’appel divin l’a trouvé. -Le mariage est bon; mais l’état de continence est plus parfait. «Celui -qui est marié a le souci des choses de ce monde. Il s’inquiète de plaire -à sa femme. _Il est divisé._» Les idoles ne sont rien. Manger des -viandes sacrifiées aux idoles, c’est donc un acte indifférent. -Néanmoins, qu’on prenne garde de scandaliser les faibles en s’attablant -près d’une idole. - -Que les assemblées se tiennent dans l’ordre et l’amour. Que nul ne -s’enfle d’orgueil à cause de ses dons spirituels. C’est le même Esprit -qui dispense ses dons à chacun, comme il lui plaît. Avant tout, qu’on -recherche la charité, cette chose plus grande que la foi et l’espérance, -parce qu’elle subsistera éternellement. - -L’Apôtre mène les Corinthiens au centre de la vérité angulaire, au fait -de la Résurrection. Le Christ est ressuscité; par Lui les morts -ressusciteront; la chair corruptible se revêtira d’immortalité. - -«Ainsi, conclut-il, mes bien-aimés frères, soyez fermes, inébranlables. -Croissez en tous sens dans l’œuvre du Seigneur, puisque votre travail -n’est pas vain dans le Seigneur.» - -Mais il ne s’arrête pas à des conseils généraux et sublimes. La fin de -son épître définit un projet qui lui tenait au cœur: une grande collecte -le préoccupait; il pensait aux frères, toujours indigents, de Jérusalem; -et il se proposait de leur porter lui-même une importante aumône. Il ne -compatissait pas simplement à leurs besoins; il voulait témoigner aux -saints de l’église mère qu’elle demeurait pour lui et pour tous les -chrétiens, même non juifs, la métropole de leur vie sanctifiée. De Sion -était sorti le Rédempteur de l’univers; le Seigneur avait promis à -Israël: «Le pacte de ta paix avec moi ne sera pas ébranlé[331].» C’était -à Jérusalem que se manifesterait le Christ triomphant. - - [331] _Isaïe_ LIV, 10. - -Cette collecte, si hautement significative, Paul entend qu’elle produise -le plus possible; et il l’organise avec industrie, en Juif pratique: - -«Le premier jour de la semaine (le dimanche), que chacun de vous mette -quelque chose de côté, ce qu’il peut, afin de ne pas attendre que je -sois là pour que la collecte se fasse.» - -Au moment où il envoya son épître, on était au printemps. Il songeait à -se rendre en Macédoine, puis, l’automne venu, à gagner Corinthe: - -«Je séjournerai chez vous un certain temps; ou même, je passerai l’hiver -auprès de vous afin que vous me _mettiez en route_ pour l’endroit où je -veux aller.» - -Les circonstances devaient changer ses dispositions. Resta-t-il, comme -il l’annonçait, à Éphèse, jusqu’à la Pentecôte, fête des prémices? On -peut en douter. - -Tous les ans, au mois d’avril, les Éphésiens célébraient Artémis par des -pompes orgiastiques, des jeux dans le stade et des concours dans le -théâtre. Les eunuques du temple, les Mégabyzes, et les vierges qui -servaient la déesse la promenaient à travers les rues, le long des -bassins du port. Des hérauts sacrés, des trompettes, des joueurs de -flûte, des cavaliers précédaient la procession. Des encensoirs se -balançaient devant la statue, coiffée d’un haut modius, et qui exhibait -une grappe de mamelles, symbole de sa puissance féconde. Son corps était -enfermé dans une gaine où des animaux en relief, lions ailés, taureaux -ailés, béliers, griffons, abeilles signifiaient la fidélité créatrice de -la Mère des Dieux. Artémis régnait sur Éphèse, elle était la gloire de -sa ville; elle inspirait à ses fidèles les ivresses d’une communion -sainte avec sa force éternelle. - -Durant le mois d’Artémision, les pèlerins, foules enthousiastes, -arrivaient de toute la province d’Asie, des îles et même d’Égypte. Les -dévots achetaient autour du temple de petites images du sanctuaire, en -bois, en ivoire, en argent. Une corporation exploitait ce commerce, et -il était des plus fructueux. - -Cette année-là, les orfèvres constatèrent que la vente des images -diminuait; ils cherchèrent la cause et s’en prirent à la prédication du -missionnaire juif qui annonçait un nouveau dieu. L’un des plus -influents, un certain Démétrius, convoqua les autres orfèvres et les -ouvriers qu’ils employaient: - -«Hommes, leur dit-il, vous savez que de cette industrie vient votre -bien-être: et vous voyez et apprenez que, non seulement à Éphèse, mais -presque dans toute l’Asie, _cet homme_ a détourné par persuasion un -grand nombre de gens, disant que ce ne sont pas des dieux, ceux qui se -font avec les mains. Or, il est à craindre que non seulement notre -partie (métier) tombe en discrédit, mais que le temple de la grande -Artémis soit compté pour rien, et que soit détruit le prestige de celle -que révère toute l’Asie et le monde entier.» - -Assurément, Démétrius exagérait, en démagogue, afin d’échauffer les -fureurs populaires; il confondait, à dessein, ou peut-être par -ignorance, la propagande juive, âprement hostile aux simulacres -idolâtriques, et qui pouvait agir dans toute l’Asie, avec l’apostolat du -chrétien Paul pour qui la dévotion aux images était chose secondaire. La -croissance des églises avait-elle pu si promptement ruiner un commerce -prospère depuis des siècles? Tout au moins, Démétrius visait à le faire -accroire; il espérait intéresser aux revendications des orfèvres les -prêtres eux-mêmes, le personnel du temple[332] et les mendiants. Il -voulait, par une émeute, obtenir que Paul et les chrétiens fussent -chassés ou massacrés; et il faillit réussir au delà de ses espérances. - - [332] Ce personnel était énorme. Outre les prêtres et les prêtresses, - on y comptait les préposés aux festins religieux, les encenseurs, - les hérauts sacrés, les trompettes, les cavaliers, les balayeurs, - les joueurs de flûte, les préposés à la garde-robe de la déesse, - etc. (voir DAREMBERG et SAGLIO, art. _Diana_), - -Les ouvriers sortirent dans la rue, exaspérés, criant: «Grande est -l’Artémis des Éphésiens!» - -Cette clameur se multipliait, les passants, les pèlerins, se joignaient -aux manifestants, entonnaient sans savoir pourquoi: «Grande est -l’Artémis des Éphésiens!» Un courroux sacré précipitait la cohue; elle -roulait vers le théâtre, lieu habituel des réunions publiques. - -Sur son passage, deux Grecs macédoniens, Aristarque et Gaïus, furent -signalés comme étant des compagnons de Paul. On les bouscula, on les -entraîna. Les plus violents se disposaient à les lapider ou à les mettre -en pièces. - -A la nouvelle du tumulte, et sachant deux des siens en péril de mort, -Paul n’eut qu’une idée: s’élancer au théâtre, apostropher les séditieux. -Le danger l’exaltait; il apercevait une occasion magnifique de proclamer -le Christ devant tout un peuple en s’offrant lui-même au martyre. Mais -ses disciples l’en conjurèrent: «Ne vous montrez pas[333]!» Et des -notables de la ville, des fonctionnaires romains dont il s’était fait -des amis, les asiarques[334] lui mandèrent de se tenir coi. Il céda, -parce que l’heure où il devait donner tout son sang n’était pas encore -venue. - - [333] M. LOISY (_Commentaire des Actes_, p. 749-756) soutient sans - aucune preuve que l’émeute d’Éphèse est une invention du narrateur. - Or celui-ci, dans l’hypothèse d’un récit fictif, n’aurait-il pas - attribué à l’Apôtre un rôle de parade, le faisant monter sur la - scène et haranguer la foule? - - [334] Les asiarques étaient les magistrats ou les membres du comité - qui veillait au culte des Césars. Il y avait à Éphèse deux temples - dédiés aux Césars. - -Dans le théâtre, les cris continuaient. Répercutées par la montagne, les -voix s’entre-choquaient comme des vagues entre les blocs d’un môle. Les -hurlements redoublèrent quand un certain Alexandre fit signe qu’il -voulait parler. C’était un Juif, et les Juifs qui se trouvaient pris -dans la foule, ayant peur d’être mis à mal, le poussaient en avant pour -qu’il dégageât leur cause de celle des chrétiens. Il agitait les mains, -réclamait un peu de silence. On reconnut un Juif; la populace vociféra, -comme pour le broyer sous ses invectives. - -La clameur se répétait: «Grande est l’Artémis des Éphésiens!» Deux -heures durant, secouée par une frénésie, la foule jeta vers la déesse -l’appel orgueilleux de sa foi blessée. La clameur tombait, puis -reprenait dans un paroxysme. Tout d’un coup, sur la scène, devant les -colonnes d’un portique, un personnage parut, étendit son bras. La foule -applaudit, saluant le grammateus, le chancelier qui, d’ordinaire, -présidait les assemblées du peuple. A l’instant, le calme s’établit; le -grammateus dit simplement: - -«Éphésiens, qui ne sait que la ville d’Éphèse est gardienne du temple de -la grande Artémis et de son image tombée du ciel? Ces choses étant hors -de toute dispute, il convient que vous ayez de la tenue et que vous ne -fassiez rien d’irréfléchi. Car vous avez amené ces hommes sans qu’ils -soient sacrilèges ni blasphémateurs de la déesse. Si donc Démétrius et -ceux de son métier qui sont avec lui ont un grief contre quelqu’un, des -audiences se tiennent et il y a des proconsuls; qu’ils portent devant -eux leurs griefs. Mais si vous avez quelque autre différend, il sera -éclairci dans une assemblée légitime. Car enfin nous risquons d’être -accusés de sédition pour l’affaire d’aujourd’hui, ne pouvant rendre -aucune raison de cet attroupement.» - -Ayant ainsi parlé, il congédia l’assemblée du peuple. Les Éphésiens, -gens frivoles, s’apaisèrent aussi vite qu’ils s’étaient émus. - -Cependant, Paul, après cet événement, ne put s’attarder à Éphèse. Les -haines coalisées préparaient contre sa vie quelque sinistre embuscade. -Aquilas et Prisca «risquèrent leur tête pour le sauver[335]». Il ne -voulut point les exposer davantage et s’embarqua secrètement pour Troas -avec le dessein de passer en Macédoine. - - [335] _Rom._ XVI, 3. - -Mais il demeura quelque temps abattu par cette épreuve ajoutée à toutes -les autres. Les plus vaillants, certains soirs, se couchent à bout de -forces. «Nous fûmes accablés, confessera-t-il, au point de ne plus -savoir comment vivre[336].» Même physiquement, il se sentait las: -«L’homme extérieur, chez moi, s’en va en ruines[337].» Il eût, par -moments, crié le Psaume de la déréliction: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi -m’avez-vous abandonné? De nombreux chiens m’entourent... L’assemblée des -malveillants m’a cerné[338].» Il s’était attendu à une mort prochaine et -n’espérait plus rien des hommes, afin, ajoute-t-il superbement, «que -nous n’ayons point confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui réveille -les morts[339]». Si l’homme extérieur, par moments, défaillait, à -l’intérieur il se renouvelait de jour en jour[340]. «Quand je suis -faible, c’est alors que je suis puissant[341].» - - [336] II _Cor._ I, 8. - - [337] _Id._ IV, 16. - - [338] Ps. XXI, 2-17. - - [339] II _Cor._ I, 8. - - [340] _Id._ IV, 16. - - [341] _Id._ XII, 10. - -Plus que jamais, il le savait, ses jours terrestres seraient un -perpétuel combat contre «les bêtes fauves». La merveille fut qu’il n’en -resta pas moins doux, confiant, brûlant de charité pour ses frères. - -A Rome, dans la cuve de pierre du Colisée, en me représentant les -martyrs au milieu de l’arène, debout sous les huées innombrables, -vis-à-vis des chiens hurlants, des ours et des hyènes qui se léchaient, -j’ai compris, mieux qu’ailleurs, la rigueur magnifique de la destinée -faite au chrétien: en face de lui, au dedans de lui, _le monde_ et son -implacable hostilité; tout autour, des murailles énormes, impossibles à -franchir; une seule issue, le ciel. - - - - -XV - -RETOUR EN HELLADE. L’ÉPITRE AUX ROMAINS - - -Rome, l’Apôtre y songeait apparemment depuis son voyage à Chypre, -peut-être depuis l’heure de sa vocation: toute la gentilité ne se -concentrait-elle pas dans la capitale de l’Empire? Il en parlait souvent -avec Aquilas et Prisca. Pendant son séjour à Éphèse, on avait retenu -cette parole qu’il dut prononcer plus d’une fois: - -«Il faut que je voie Rome aussi.» - -Au début de l’épître aux Romains, il déclare solennellement: - -«Dieu... m’est témoin que je fais sans relâche mémoire de vous et -demande constamment dans mes prières que la voie me soit ouverte quelque -jour, par la volonté divine, pour aller vers vous.» - -Et les salutations finales de l’épître démontrent qu’il connaissait -beaucoup de monde parmi les fidèles de Rome. Il y nomme, en premier -lieu, ses amis Aquilas et Prisca. En effet, peu après lui, ils avaient -quitté Éphèse où leur commerce n’était plus possible, où ils couraient -le risque d’être assassinés; et ils avaient repris le chemin de Rome, -l’édit d’expulsion n’étant plus appliqué. Là, comme à Éphèse, ils -réunissaient «l’église dans leur maison» et préparaient la venue de -Paul. - -Avant de les y rejoindre, il tenait à revoir les saints de Jérusalem, à -leur donner le témoignage de l’œuvre en croissance, dans les puissantes -aumônes moissonnées par toutes les églises d’Asie, de Macédoine et -d’Achaïe. - -Son projet initial était de visiter d’abord la Macédoine[342]. Mais, à -Troas, il avait appris que les dissensions et les scandales persistaient -chez les Corinthiens; on critiquait son apostolat, on le contestait; on -lui reprochait, comme une preuve d’humeur instable, son extraordinaire -promptitude à se déplacer. Il pensa que, pour l’instant, dans l’état -d’accablement, d’agitation qu’il avait peine à surmonter, sa venue -serait inefficace; il aima mieux écrire. Il dicta une lettre pleine -d’angoisse et de reproches qu’il confia aux mains de Tite. Si Timothée, -trop timide, n’avait pas réussi à dominer le trouble des sectes, Tite -peut-être réussirait mieux. - - [342] II _Cor._ I, 15. - -Cette épître de Paul a disparu, on ne sait au juste pourquoi. Mais il -nous apprend qu’elle fit grande impression. - -«Lors de notre arrivée en Macédoine, notre chair n’avait aucun répit, -nous étions pressurés en tout: au dehors, combats; au dedans, terreurs. -Mais Dieu qui réconforte les humbles nous a consolés par l’arrivée de -Tite. Et non par son arrivée seulement, mais par la consolation que vous -lui aviez vous-même donnée. Il nous a fait connaître votre désir ardent -[de vous amender], vos gémissements, votre zèle pour moi, en sorte que -je me suis réjoui davantage. Car, si je vous ai affligés par cette -lettre, je ne m’en repens point. Je m’en étais repenti d’abord; car je -vois bien que cette lettre, ne fût-ce que sur l’heure, vous a -contristés. Mais, à présent, oui, je me réjouis, non pas de vous avoir -contristés, mais parce que votre tristesse vous a menés au -repentir[343].» - - [343] II _Cor._ VII, 5-9. - -La lettre de Paul les avait bouleversés, puis inclinés vers de sages -conseils. Tite, par ses insistances vigoureuses, en avait aidé l’action. -Ils l’avaient reçu «avec crainte et tremblement», mais s’étaient soumis -dans un élan d’humilité. Tite les avait, en outre, disposés «à -participer au ministère en faveur des saints», à la collecte pour -Jérusalem. - -Quand il revint auprès de Paul, celui-ci, rasséréné devant le repentir -des Corinthiens, leur adressa une nouvelle épître, celle que nous -possédons comme la deuxième, la quatrième en fait[344]. - - [344] La première est aussi perdue, celle dont il fait mention (I - _Cor._ V. 9): «_Je vous ai écrit_ (dans la lettre que vous avez) de - ne point vous mêler aux fornicateurs.» - -Après leur avoir dit dans une effusion pénétrante ce qu’il avait éprouvé -à leur endroit, il les exhorte à se montrer généreux comme l’ont été les -fidèles de Macédoine. Le passage de sa lettre où il touche ce point -délicat est à la fois décisif et insinuant; la grandeur des vues -commande l’aumône et l’onction de la charité sollicite. - -«Ce n’est pas en ordonnant que je parle, mais, par le zèle d’autrui, je -veux éprouver la sincérité de votre amour. Vous savez la grâce de -Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu’il s’est fait mendiant à cause de -vous, afin que vous deveniez riches par sa mendicité. En cette affaire, -je vous donne un simple avis... Lorsque le cœur y est, chacun est le -bienvenu, s’il donne en proportion, non de ce qu’il n’a pas, mais de ce -qu’il a. Pour que d’autres soient dans l’aisance, il ne faut pas que -vous soyez dans la gêne; mais, selon l’équilibre, que votre abondance -d’à présent subvienne à leur indigence, afin qu’à son tour leur -abondance subvienne à votre indigence.» - -Il stimule par l’amour-propre leur libéralité: «Si les Macédoniens, qui -peuvent venir avec nous, trouvaient que vous n’êtes point prêts, nous -serions couverts de confusion (je ne parle pas de vous).» Mais il -s’élève infiniment au-dessus des petites habiletés d’un quêteur; il fait -appel à autre chose qu’à l’intérêt bien entendu; il voit dans l’aumône -une communication ineffable de l’amour divin. En tendant la main pour -Jérusalem, il fait sentir qu’il donne beaucoup plus qu’il ne reçoit. - -Ses explications laissent entrevoir les difficultés d’une telle -collecte. Elle paraissait toute simple aux Juifs convertis; pour eux, -elle reprenait avec un autre sens la coutume séculaire des Israélites de -la diaspora, envoyant au Temple leurs offrandes annuelles[345]. Les -païens baptisés, au contraire, s’en étonnaient. Certains avaient dû -murmurer sur Paul les mots de l’éternelle suspicion: «Tout cet argent -ira-t-il aux pauvres de Jérusalem?» Le propos était revenu à ses -oreilles; voilà pourquoi il prévient qu’il a grand souci d’éviter les -moindres soupçons[346]; et il adjoint aux quêteurs un frère «dont il a, -en maintes circonstances, éprouvé le zèle». - - [345] Pour désigner les frères qu’on chargera de porter la collecte à - Jérusalem, il emploie le mot d’_apôtres_ consacré chez les Juifs - pour ces sortes de messagers. - - [346] VIII, 20-21. - -S’il prend ces précautions, est-ce vaine inquiétude de passer aux yeux -des hommes pour ce qu’il n’est pas? Ses ennemis pouvaient déformer, -amoindrir tous ses actes. En soi, la chose était sans importance. Mais -les calomnies propagées sur sa conduite gênaient l’efficacité de son -apostolat. Aussi l’ensemble de cette épître est-il une sorte d’apologie, -singulièrement précieuse. Bénis soient les détracteurs de Paul qui nous -ont valu cette réplique poignante et fière, la confession des -souffrances et des visions du Saint! - -Ses ennemis, ceux qu’il appelle ironiquement les archi-apôtres, «les -plus que trop apôtres», ou, sans ironie, les faux apôtres, des -missionnaires cupides, hypocrites dans leurs diatribes, l’accusaient de -contradiction et de faiblesse. - -«Ses lettres, insinuaient-ils, sont pesantes et fortes; devant vous il -sera faible, comme anéanti.» - -Peut-être avait-il en effet des inégalités d’humeur et d’attitude; comme -un malade qu’il était, il subissait des crises d’accablement; son -éloquence, qu’il déclare médiocre, montrait des hauts et des bas; il -obéissait à des impulsions paradoxales que les malveillants déclaraient -contradictoires. Toutes ses pensées étaient asservies «à l’obéissance au -Christ». - -Mais il avertit les Corinthiens qu’ils le trouveront tel de près que de -loin. Si, par lui-même, il est faible, le Christ, tout-puissant, lui -prête sa force. - -Il rétorque les griefs, accusant à son tour ceux qui devraient se taire -et s’humilier. Lui en veut-on d’avoir prêché gratuitement, sans être à -charge à personne? Il donne à entendre que les faux apôtres, eux, -exigent des fidèles au delà de leurs besoins. - -On lui reprochait de se glorifier, de faire trop valoir la puissance -qu’il tenait du Christ. Il se vante de mériter ce blâme; car ce n’est -pas sa personne qu’il glorifie. Il pourrait se targuer de ses avantages -selon la chair. Il est Juif, de race pure et de bonne lignée. Il a plus -travaillé que nul autre pour le Christ, enduré plus de fatigues et -d’opprobres. Il a été comblé de révélations et de visions. Mais il ne -veut se glorifier que dans son infirmité; et, s’il se justifie, ce n’est -pas devant les hommes: «Nous disons toutes ces choses, ô bien-aimés, en -face de Dieu, pour votre édification[347].» - - [347] Entre le début et la fin de cette épître, l’exégèse négative - s’est plu à grossir une opposition qui n’en rompt aucunement - l’unité. Si, au ch. II, le ton annonce des dispositions indulgentes, - tandis qu’au dernier il avertit: «Je ne vous ménagerai pas», la - conclusion, quelques lignes ensuite, n’en est pas moins pleine de - douceur: «Tout mon désir est de ne pas avoir à user de sévérité, - quand je viendrai, mais du pouvoir que le Seigneur m’a donné pour - édifier et non pour détruire.» - -Il annonce aux Corinthiens sa visite. Pour la _troisième_ fois il ira -les voir. Il avait donc fait chez eux un deuxième séjour, dont nous ne -savons rien, si ce n’est par l’allusion d’ici, toute fugitive. Et, sur -sa troisième venue, les _Actes_ ne nous apprennent qu’une chose: il -demeura trois mois à Corinthe, les trois mois de la mauvaise saison où -l’on ne pouvait naviguer. - -C’est là, on le suppose, qu’avant de s’en aller à Jérusalem, les yeux -tournés vers Rome et l’Occident, inaugurant en désir une phase nouvelle -de sa carrière, il dicta sa grande épître aux Romains. Peut-être la -confia-t-il à Phoebé, une chrétienne, «diaconesse[348] de l’église de -Kenchrées», qui partait justement pour l’Italie, celle dont il dit à la -fin: - - [348] La Ire épître à _Timothée_, III, 12, indique les qualités des - femmes qu’on choisira comme diaconesses: «Qu’elles n’aient pas une - mauvaise langue. Qu’on les prenne graves et fidèles en tout.» Les - diaconesses étaient des vierges ou des veuves chargées de catéchiser - les femmes, de les _baptiser_, de prendre soin des pauvresses et de - porter aux chrétiennes malades l’eucharistie. - -«Assistez-la en toute affaire où elle pourrait avoir besoin de vous. -Elle a fait beaucoup pour le service de plusieurs et pour moi-même.» - -L’épître semble proportionner la solennité de son accent et son ampleur -à l’idée qu’il se faisait de la chrétienté romaine, de son avenir. Qu’il -l’ait crue opportune, c’est une apparente étrangeté; car, en principe, -il n’œuvrait point sur les fondations posées par autrui. Or, il n’avait -aucune part aux commencements de l’Église, à Rome. - -L’Évangile, de très bonne heure, y était venu. Tout ce qui se passait en -Orient avait, dans la ville maîtresse, une prompte répercussion. Des -soldats de la cohorte italique, à Césarée, avaient pu se convertir comme -le centurion Cornélius, et, rentrés à Rome, avaient parlé du -Christ[349]. Quelques-uns des étrangers présents à Jérusalem, lors de la -première Pentecôte, des Grecs d’Antioche avaient émigré ou séjourné dans -la capitale de l’Empire. La plupart des gens que mentionnent les -salutations finales de l’Épître portent des noms grecs. - - [349] Voir MARUCCI, _Archéologie chrétienne_, t. I, p. 6. - -Des Juifs aussi avaient formé le premier noyau des «saints élus». La -colonie juive était si considérable qu’ils imposaient le repos du sabbat -dans les quartiers où ils faisaient du commerce[350], au Transtévère, à -Suburre, près de la porte Capène. - - [350] Voir Paul ALLARD, _Histoire des persécutions_, t. I, p. 1-13. - -Ils étaient surtout cabaretiers, petits marchands de dattes, d’huile, de -poissons. Juvénal, en se promenant par les rues des faubourgs, croisera, -non sans curiosité, la sorcière juive en guenilles qui mendiait à -l’oreille du passant[351] et, pour prix de ses prédictions heureuses, -happait de ses doigts crasseux quelques as. Mais il aurait pu connaître -aussi des Juifs, commerçants aisés, tels que Prisca et Aquilas, des -Juifs médecins, peintres, poètes, comédiens, et des prosélytes juives, -riches courtisanes, comme l’était Poppée. - - [351] Voir _Sat._ VI. - -A Rome, ainsi que partout, les Juifs s’acharnaient à gagner des -prosélytes. Ils travaillaient, sans le savoir, pour la foi chrétienne. -Quand elle fut annoncée dans une synagogue, les craignant Dieu, plus que -les Juifs, ouvrirent leur cœur. Paul, après son arrivée à Rome, réunira -«les principaux des Juifs», les personnages importants d’une synagogue; -ils se donneront l’air de ne pas connaître, même par ouï-dire, sa -doctrine. Cependant son épître atteste que, parmi les chrétiens, les -Juifs convertis étaient en nombre. - -Entre la synagogue et l’église d’âpres conflits avaient certainement -éclaté; les Juifs avaient dû se porter à des violences; la police s’en -était mêlée; Claude, pour se débarrasser des Juifs, avait signé son -édit, fait expulser les uns et les autres. Mais, bientôt, Juifs et -chrétiens étaient revenus; et l’église romaine prospérait, puisque Paul, -au début de l’épître, peut lui donner cette louange: - -«On publie votre foi dans l’univers entier.» - -Quel apôtre avait d’abord évangélisé les Romains? - -La tradition veut que Pierre ait fait à Rome un premier séjour, dès l’an -44. Aucun document ne l’infirme. Nous sommes néanmoins assurés qu’à -l’époque où Paul écrivit aux Romains, Pierre avait quitté Rome. -Autrement Paul aurait fait allusion à sa présence; il se fût même -dispensé de superposer son enseignement à celui d’une des «colonnes». - -S’il eut l’inspiration et la volonté d’un tel message, on peut en -découvrir le motif immédiat dans l’admonition qui le conclut: - -«Je vous exhorte, frères, à vous méfier de ceux qui font des scissions -et des scandales, contrairement à la doctrine que vous avez reçue; et -détournez-vous d’eux. Ces gens-là ne servent pas Jésus-Christ, mais leur -ventre; et par des mots honnêtes et de beaux discours ils trompent les -cœurs simples. Votre obéissance est connue de tous. Je me réjouis donc à -votre sujet. Mais je veux que vous soyez sages pour le bien, purs à -l’égard du mal[352].» - - [352] XVI, 17. - -Paul a vu les schismes et les scandales désoler d’autres églises; il -voudrait en préserver pour l’avenir l’admirable église romaine. Les deux -fléaux à redouter seraient une régression vers l’idolâtrie ou, comme -chez les Galates, une propagande judaïsante. C’est pourquoi il établit -avec une force irréfutable ces deux vérités: - -L’homme n’est point sauvé par sa justice naturelle, puisque les païens, -ayant pu connaître Dieu, ont cependant glissé vers toutes les erreurs de -l’esprit, vers les égarements des sens les plus ignominieux. Il n’est -point sauvé non plus par les observances de la Loi; les Juifs ont la -Loi, mais ils la transgressent. Donc, _seul vivra, celui qui est juste -en vertu de la foi_; car il tient de la grâce la vie sanctifiante. -_Qu’il soit né Juif ou gentil_, c’est Dieu qui le justifie: - -«Ceux qu’il a distingués d’avance, il les a prédestinés pour être -conformes à l’image de son Fils, _afin qu’il soit un premier-né parmi un -grand nombre de frères_. Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés; -ceux qu’il a appelés, il les a justifiés; ceux qu’il a justifiés, il les -a (d’avance) glorifiés[353].» - - [353] VIII, 29-30. - -Autour de ces idées _cardinales_--elles soutiennent toute sa -doctrine--Paul déploie une fresque théologique, morale, prophétique, -d’une majesté, d’une profondeur inégalable. Ici, nous ne la considérons -que dans ses rapports avec les milieux qu’il a transformés, avec ses -sentiments et ses actes. - -Une page lui suffit pour l’expression de la déchéance païenne. Il -retrace, en sa terrible logique, l’obscurcissement, chez les idolâtres, -de la vérité divine et la dégradation des vices. Assurément, la société -romaine lui eût offert des hommes d’une haute vertu, des femmes très -chastes, des âmes aussi pures qu’elles savaient l’être. Mais Tacite, -Suétone, Juvénal, Apulée, certaines peintures de Pompéi commentent -l’Apôtre par des documents difficiles à contester. Ce que Suétone -raconte de Tibère, de Néron et de leur entourage, n’est pas une -invention. Les héros de Pétrone, quand ils s’abandonnent à des -perversions contre nature, sont représentés comme louables. L’amoraliste -se délecte en ces turpitudes; et chez qui les trouvait-on, dans le monde -païen, condamnées? - -Paul les condamne et les explique--c’est la forte nouveauté de son -jugement--en les confrontant avec la justice de Dieu. Dès que l’homme -«adore et sert la créature de préférence au Créateur», dès qu’il se -prend comme fin, il avilit en soi-même cette humanité qu’il déifie; et -de l’aberration charnelle procèdent l’orgueil, la cruauté, toutes les -passions homicides. - -Mais le Juif n’est pas au-dessus du gentil; il est encore moins -excusable, si, connaissant Dieu, il outrage par ses œuvres mauvaises des -commandements auxquels il croit. Qu’il ne se flatte donc point de ses -privilèges, qu’il se garde bien de vanter aux païens baptisés les -avantages de la Loi, sans la foi qui vivifie les œuvres. - -Paul est loin cependant de vouloir accabler les Juifs. Il engage les -Gentils à rester humbles devant eux. Les oracles de Dieu furent confiés -au peuple élu; celui-ci a reçu des promesses; elles se sont vérifiées -dans la personne du Christ. Elles s’achèveront, quand Israël croira en -son Rédempteur. - -Faut-il admettre que Paul se propose simplement d’engager les chrétiens -de Rome, en majorité païens d’origine, à ne pas mépriser les Juifs, à -les honorer[354]? Une telle pensée apparaît dans l’apostrophe au -gentil[355]: - - [354] Voir LAGRANGE, _Introd. du Commentaire sur l’Épître_, p. XXIX. - - [355] XI, 13-25. - -«Si toi, olivier sauvage, tu as été enté parmi eux... ne fais pas -l’arrogant avec les branches... Ce n’est pas toi qui portes la racine, -c’est la racine qui te porte. Tu vas dire: Des rameaux ont été arrachés, -pour que, moi, je sois enté. C’est bien. Ils ont été arrachés à cause de -leur incrédulité. Toi, tu es là par la foi. Ne va pas t’enorgueillir. -Crains plutôt.» - -Cette apologie d’Israël semble pourtant correspondre à quelque chose de -plus intime, au tourment, qui, dès sa conversion, affligea Paul d’une -sainte angoisse. Ses frères selon la chair seraient-ils disgraciés -jusqu’à la fin? Se peut-il que la promesse de Dieu reste inaccomplie? Y -a-t-il en Dieu de l’injustice? - -Toutes ses méditations sur un problème insondable, mais immense dans le -plan divin comme dans les destinées humaines, Paul les abrège en ce -débat pathétique. - -Il a scruté les Écritures, il a pesé les mots où s’articulait la -promesse: - -«C’est la postérité d’Isaac qui sera ta postérité.» - -L’erreur des Juifs, la sienne tant qu’il fut avec eux, était d’admettre -que toute leur descendance selon la chair aurait part à la promesse. -Isaac est l’enfant du miracle. Dieu reste libre en son choix; il sauve -ceux qu’il veut sauver. Qui donc lui demandera raison? - -Pour justifier le Seigneur, Paul se contente d’évoquer sa parole à -Moïse: «J’aurai compassion de qui j’aurai compassion.» Que nul ne se -glorifie de ses œuvres. Il serait vain «de vouloir et de courir», si -l’on n’est appelé. - -Dieu s’est réservé des vases «de miséricorde», des Juifs et des païens. -Les autres n’ont rien à dire, car Dieu ne leur devait rien. Paul -envisage moins le salut éternel de toutes les âmes que la mission -collective d’un peuple[356]. Israël a cru pouvoir obtenir le salut par -la justice des œuvres. Il a entendu la parole du Christ, il ne l’a pas -comprise, il n’a pas voulu la comprendre. C’est pourquoi Dieu l’a -endurci[357]. - - [356] Voir LAGRANGE, _op. cit._, p. 246. - - [357] Saint THOMAS, commentant ce mot paradoxal, p. 138, remarque avec - son admirable perspicacité: «Dieu n’endurcit pas les hommes - directement, ce qui serait causer leur malice, mais indirectement, - en tant que, des choses qu’il fait dans l’homme, l’homme prend - occasion de pécher, et cela, Dieu le permet... Et ceux qu’il - endurcit méritent l’endurcissement.» - -Et cependant, Dieu ne l’a point tout à fait rejeté. Paul lui-même est -Israélite «de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin». L’obstination -des Juifs a causé le salut des gentils. Si, d’un seul coup, Israël -s’était converti, les Apôtres n’auraient point travaillé à sauver les -infidèles. Or, si «sa chute est une richesse pour le monde», que ne sera -pas son relèvement, sinon «la résurrection des morts»? - -Cette dernière parole, dans son obscurité pleine de substance, fait -songer à la vision des ossements qu’eut Ézéchiel. Israël sera longtemps, -sur la face de la terre, comme un cadavre dont les os desséchés sont -épars. Ses membres se rejoindront, mais ils seront sans vie, jusqu’à ce -que l’Esprit souffle et que la Grâce ranime le peuple de Dieu. - -Selon la pensée de l’Apôtre, une partie d’Israël a résisté au Christ, -jusqu’à ce que «la masse des gentils» soit entrée dans l’église; -ensuite, les Juifs eux-mêmes se soumettront. Paul ne veut pas dire que -toutes les nations, un jour, seront composées de croyants, que tous les -Juifs, à leur suite, se feront chrétiens. Il n’ignorait pas, ayant -communiqué aux fidèles la prévision de la «grande apostasie», ce que -Jésus avait annoncé: «Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il -de la foi sur la terre[358]?» Mais il se représente l’avenir des deux -groupes humains: gentils et Juifs. Il voit des temps pareils aux nôtres: -la foi décline dans les âmes, ici ou là, chez tel peuple; cependant, il -n’est plus un seul coin du monde où le nom du Christ n’ait retenti. -L’offrande du sang, par la continuité du Sacrifice quotidien, arrose la -plénitude du globe d’un perpétuel torrent de vie rédemptrice. Ainsi -entendue, la prophétie paulinienne n’est plus loin de s’accomplir. Il -reste à voir la conversion d’Israël; car Dieu a laissé les hommes -s’enfermer dans l’incroyance; on dirait, pour parler le langage de Paul, -qu’il les y a lui-même enfermés, afin de les en tirer par sa -miséricorde. - - [358] _Luc_ XVIII, 8. - -Et le mystique, au lieu d’être effrayé par l’énigme des prédestinations, -conclut en magnifiant le mystère: - -«O abîme de la richesse et de la sagesse, et de la science de Dieu! -Comme ses jugements sont inscrutables, et impénétrables ses voies!» - -En somme, par son épître, qu’apportait-il d’essentiel? Une vue -d’ensemble sur le passé religieux et sur l’avenir du genre humain. - -Le passé, devant son regard, n’obtient qu’une condamnation radicale: -tous les hommes sous une loi de mort, œuvre d’Adam; personne de juste. -La Loi de Moïse donne le discernement du péché, en tant qu’il offense le -bien suprême, mais non la force d’être vertueux et de mériter la -béatitude. - -L’avenir, qui est déjà le présent depuis la mort et la résurrection du -Christ, ouvre au contraire des espérances sans terme: tous sont -justifiés par la foi, sans les œuvres de la Loi; Dieu n’est pas -seulement le Dieu des juifs, il est aussi le Dieu des gentils. - -Sans doute, l’homme reste soumis aux souffrances et aux convoitises de -la chair. Toute la nature gémit avec nous, attendant l’adoption des -enfants de Dieu, c’est-à-dire le renouvellement du monde après la -bienheureuse Parousie, un état de paix et de gloire où les créatures -seront associées à la transfiguration des Saints. Mais les épreuves de -ce monde ne sont rien auprès de cette vie suprême. Notre chair a beau -sentir la loi du péché; la Grâce remédie à nos impuissances. Celui qui a -donné pour nous son propre Fils, comment pourrait-il ne pas nous donner -toutes choses avec lui? Contre ceux que Dieu a élus, qui se portera -accusateur? C’est Dieu qui justifie. Qui condamnera? Sera-ce le Christ -Jésus... qui est à la droite de Dieu, qui intercède auprès de nous? Qui -nous séparera de l’amour du Christ? La tribulation? L’angoisse? La -persécution? La faim? La nudité? Le péril? Le _coutelas_ (du -bourreau)?... Mais en toutes ces choses _nous sommes plus que -vainqueurs_, grâce à Celui qui nous a aimés[359].» - - [359] VIII, 31-37. - -Paul ne discourt pas à la façon d’un métaphysicien ni d’un moraliste -lisant un morceau dans une lecture publique. Quand il parle de la faim, -de la nudité, il sait par expérience ce qu’il y a sous ces mots. Quand -il nomme «le coutelas», il laisse entrevoir le martyre qui achèvera sa -course, et dans cette Rome qu’il fera sienne par son sang. - -Il veut que la foi s’épanouisse en des actes. Ses expositions -théologiques, si serrées, si subtiles qu’on se demande comment des -fidèles de moyenne espèce pouvaient les comprendre, aboutissent à des -préceptes d’une limpide simplicité. - -Certaines de ces maximes, très générales, appartiennent au fond commun -de la morale évangélique: - -«Que la charité soit sans feinte. Exécrez le mal, attachez-vous au bien. -Aimez-vous d’un amour fraternel les uns les autres... Bénissez ceux qui -vous persécutent... Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, -pleurez avec ceux qui pleurent... Frayez avec les humbles. Ne soyez -point orgueilleux.» - -Il en est, au contraire, qui sont des réminiscences juives de l’Ancien -Testament: - -«Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à -boire. En faisant cela, _tu amoncelleras sur sa tête des charbons de -feu_[360].» - - [360] Citation des _Proverbes_, XXV, 21-22. Paul ne veut pas dire - qu’on doit faire du bien à ses ennemis pour les rendre aux yeux du - Seigneur plus coupables et dignes de châtiment, mais qu’il faut - «vaincre le mal par le bien», fléchir nos ennemis par l’évidence - brûlante qu’ils seraient trop coupables s’ils résistaient à notre - bonté. - -D’autres exhortations paraissent ajustées à des conjonctures politiques -où les fidèles de Rome pouvaient hésiter entre l’obéissance et la -révolte. - -Paul--et Pierre imposera les mêmes règles[361]--fait une obligation à -tout chrétien «d’être soumis aux autorités supérieures; car il n’y a -point d’autorité qui ne soit de Dieu». Pour les Juifs, le souverain -véritable et unique, c’était Dieu; les zélotes, nationalistes -intraitables, dégageaient du principe cette conclusion: Dieu étant le -seul maître, nous devons payer le didrachme au Temple, mais non le -tribut à César[362]. Jésus avait condamné d’un mot péremptoire[363] -cette intransigeance anarchique. Mais certains chrétiens pouvaient -s’autoriser d’une autre parole du Maître: «Les fils sont libres[364]» et -refuser l’obéissance à des princes ou à des magistrats païens. Paul -entend qu’ils soient de bons sujets et des citoyens exemplaires, qu’ils -le soient «par un motif de conscience», et non simplement par crainte. - - [361] I _Petr._ II, 13: «Soyez soumis à toute puissance humaine à - cause de Dieu.» - - [362] Voir saint JÉRÔME, in _Tit._, III, 1. - - [363] _Math._ XXII, 21. - - [364] _Id._ XVII, 25. - -Son exhortation part d’une certitude mystique; le prince ou le magistrat -délégué par lui représente ces attributs divins: la puissance, la -justice, la miséricorde; il n’exercerait ni ne transmettrait son -pouvoir, si Dieu ne l’avait permis. Paul a l’air de supposer que -l’autorité sera juste, «qu’elle porte l’épée, étant ministre de Dieu, -chargée de châtier celui qui fait le mal». - -Faut-il croire que la majesté romaine l’étonnait, comme elle éblouira -Josèphe? Il voyait tout au moins dans l’Empire une force ordonnatrice -constituée pour le bien des peuples. Il admirait, chez les Romains, le -sens organisateur, la continuité dans les vues, l’esprit équitable de la -législation[365]. Tout spectateur intelligent du chaos oriental devait -penser comme lui. Il avait trop voyagé pour ne pas apprécier la -différence des routes impériales et des autres. Citoyen romain, il -faisait rarement usage de son titre; il négligeait la fierté d’avoir -place parmi les maîtres de l’univers. Mais l’unité de l’Empire ouvrait à -la foi des promptitudes d’expansion prodigieuses; et cela, aux yeux de -Paul, c’était la grandeur vraie de Rome, sa raison d’être dans les -perspectives d’un avenir surnaturel. - - [365] _Rom._ VII, 1: «Je parle à des gens qui se connaissent en fait - de loi.» - -Il n’ignorait point les férocités hypocrites ni les vices de Tibère, les -monstruosités de Caligula. Au moment de cette épître--en 56--Néron avait -déjà fait empoisonner Britannicus; il songeait à tuer sa mère; il -courait, la nuit, les rues mal famées; déguisé en esclave, il -détroussait les passants, et se mêlait à d’ignobles rixes[366]. Sénèque, -cependant, dirigeait encore les conseils du prince; l’histrion démagogue -gardait un masque généreux et visait à demeurer populaire par -d’extravagantes libéralités. - - [366] Voir TACITE, _Ann._ XIII, XXV. - -L’Apôtre, jugeant la puissance romaine sur l’ensemble de sa politique, -croit bon de la montrer comme légitime. Prévoit-il que les chrétiens ne -seront pas toujours en paix avec elle? - -Il ne les dresse point comme des rebelles en face des tyrans de ce -monde; il les met davantage en garde contre les faux ascètes, ceux qui -s’abstiennent, comme les orphiques, de toute chair ayant eu vie, ou -contre les judaïsants prêts à semer des schismes dans cette église -romaine si tranquille et si forte. - -Il s’excuse, malgré tout, d’avoir osé avertir les Romains de vérités -qu’ils connaissent, qu’ils pratiquent largement. Il l’a fait, parce -qu’il doit à tous les gentils «l’œuvre sacrée» de son Évangile; il est -«le prêtre[367]» de Jésus-Christ, celui qui lui présente, comme une -oblation, afin qu’elle soit agréable, la foi des peuples baptisés. - - [367] Le mot qu’il emploie: _leitourgos_ indique l’accomplissement - d’un office sacré. - -En même temps il a voulu leur promettre sa visite autrement que par un -message de circonstance; il leur fait part de ses dons spirituels, il -«ravive» en eux les vérités qu’ils ont entendues. - -S’il n’est pas encore allé jusqu’à eux, c’est qu’il a dû évangéliser des -régions où le Christ était inconnu. A présent, il a fait en Orient ce -qu’exigeait de lui l’Esprit Saint; il n’a plus de champ où il puisse -établir des églises. L’Occident l’appelle; il se rendra en Espagne, et -Rome sera sur son chemin. - -Deux fois il nomme l’Espagne; son dessein était ferme d’atteindre -l’extrémité, à l’ouest, du monde habitable, les colonnes d’Hercule. Il -tient, au reste, à faire sentir qu’il ne prétend point s’approprier -l’église romaine, puisque d’autres l’ont fondée. - -Pour l’heure, il va entreprendre le voyage de Jérusalem. Il y portera -l’offrande abondante des églises de Macédoine et d’Achaïe; et, par là, -il insinue que les Romains, à leur tour, devront songer aux pauvres de -Sion. Mais il prévoit des périls sérieux: - -«Je vous engage, frères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par la -charité de l’Esprit, à _combattre avec moi_ dans vos prières pour moi à -Dieu, afin que je sois sauvé des mains des non-croyants, et afin que mon -ministère à Jérusalem trouve bon accueil auprès des saints.» - -Dans ces confidences, quel pressentiment! Paul connaissait les haines -recuites des Juifs de Judée, les méfiances accumulées même parmi les -chrétiens de Jérusalem, depuis qu’il proclamait la circoncision inutile -et la Loi périmée. Pourtant, il se met en route, humblement soumis, pour -aller déposer aux pieds de Jacques et des presbytres les aumônes d’une -charité industrieuse et patiente. - -En vérité, il se _jette dans la gueule du lion_. C’est ici qu’il va se -montrer peut-être le plus grand. - - - - -XVI - -PAUL MONTE A JÉRUSALEM UNE DERNIÈRE FOIS - - -SON ARRESTATION - -L’allusion de l’Apôtre aux embuscades juives était doublement une -prophétie. Avant le complot qui l’attendait à Jérusalem, au moment de -quitter Corinthe, il apprit que, sur le navire où il devait s’embarquer, -des Juifs préparaient un guet-apens. Voulait-on, en mer, l’assassiner -pendant la nuit, ou le précipiter par-dessus bord? Avait-on prévenu des -pirates qu’un passager, portant sur lui des sommes considérables, -descendrait à telle escale, vers telle époque? - -Averti, Paul décida de voyager par terre au moins jusqu’en Macédoine. Il -partit avec un certain nombre de compagnons; leur escorte le protégerait -et, comme il l’avait annoncé en écrivant aux Corinthiens[368], il -s’entourait de délégués respectables qu’il s’associait pour le transport -de la collecte. Nous savons les noms de plusieurs. Il y avait Timothée, -le plus assidu de ses auxiliaires; Sopatros, de Bérée, fils de Pyrrhus -homme de noble race;--c’est pourquoi son père est nommé;--des -Thessaloniciens, Aristarchos et Secundus; Caius, de Derbé; deux citoyens -d’Éphèse, Tychique et Trophime. Nous retrouverons Trophime avec Paul -dans les rues de Jérusalem, où sa présence fournira prétexte à l’émeute. - - [368] I, VIII, 20. - -La caravane traversa Thèbes, les Thermopyles, la Thessalie. En -Macédoine, Paul s’arrêta dans la chrétienté de Philippes; il y -retrouvait tant d’affection! Il voulait fêter là «les jours azymes». -Tychique et Trophime l’avaient devancé à Troas, peut-être afin d’y -terminer la préparation de la collecte. - -Le gros de la troupe prit la mer à Néapolis et, en cinq jours, atteignit -Troas. - -A la fin de la semaine qu’il y passa, le soir du dimanche[369], Paul -assembla les fidèles «pour rompre le pain». Comme il devait partir le -lendemain, dans la matinée, il prolongea la réunion jusqu’à minuit. -Beaucoup de lampes, en signe de solennité, illuminaient la salle haute, -église et cénacle, qui se trouvait au troisième étage de la maison. Les -lumières, l’assistance pressée ajoutaient à la lourdeur de l’air; en -cette saison, il faisait chaud déjà. - - [369] Le dimanche, substitué au sabbat, s’appelait encore «le premier - jour de la semaine»; on y célébrait la résurrection du Seigneur. Dès - l’_Apocalypse_ (I, 9-11), «le jour du Seigneur» désigne le dimanche. - -Un jeune garçon, nommé Eutychos,--l’homme qui a de la chance,--s’était -assis au bord d’une fenêtre ouverte. Las et engourdi par la longueur du -discours pieux, il céda au sommeil, se laissa choir en bas. Une clameur -d’effroi coupa l’homélie de Paul; on porta inanimé sur un lit le -malheureux Eutychos; ce n’était plus qu’un cadavre. Paul descendit en -courant; il se jeta sur le mort, comme l’avaient fait jadis Élie et -Élisée[370], appliquant sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, -ses mains sur ses mains. Puis il se releva et dit aux parents: - - [370] Voir _Rois_ III, XVII, 17-24, et IV, I, 18-37. - -«Ne vous tourmentez pas, car son âme est en lui.» - -Il semblait n’avoir pas fait un miracle, mais simplement ranimé l’enfant -évanoui. Humble et tranquille il remonta, «rompit le pain», mangea, et, -après avoir parlé abondamment jusqu’à l’aurore, il partit. - -Dans cet acte étrange, il avait écouté une inspiration évidente. Sans -doute, c’est au nom du Seigneur Jésus qu’il ressuscite Eutychos. Mais -l’immédiate réaction de son premier élan marque le pli judaïque de son -mysticisme. - -De Troas il gagna par voie de terre Assos. Là, entre deux tours carrées, -subsiste encore l’arc aigu d’une porte sous laquelle, certainement, il -passa. - -Il se rembarqua dans le port d’Assos, fit escale à Mytilène; de là, son -navire mit le cap sur Chio; il jeta l’ancre devant cette île pour la -nuit; il aborda, le jour suivant, à Samos; et, le surlendemain, les -passagers débarquèrent à Milet. - -Paul aurait pu, de Milet, se diriger vers Éphèse. Mais les Éphésiens -l’eussent retenu, et il était pressé, il voulait, pour y célébrer la -Pentecôte, comme un bon Juif l’eût fait, arriver au plus vite à -Jérusalem. - -Cependant, les presbytres d’Éphèse et d’autres villes proches venaient -d’être avertis qu’il passait. - -A son appel ils se réunirent, peut-être dans une proseuché voisine de la -mer. C’étaient, pour la plupart, des gens d’assez humble condition, des -ouvriers, de petits marchands, des hommes à qui Paul, tout à l’heure, -montrera ses mains rudes, en signe de fraternité, en exemple de -laborieuse vaillance. - -Il leur parla, comme si, devant les périls où il s’engageait, il leur -laissait un adieu pareil à un testament. - -Son discours, tel que nous le lisons, reproduit une partie seulement des -choses qu’il exprima, et sans viser à une translation littérale. La -scène n’en est pas moins grande, comme, dans l’_Alceste_ d’Euripide, le -départ d’Héraclès, saluant le roi Admète, la femme qu’il a sauvée, et -leur peuple heureux. Mais elle est autrement belle: au lieu de s’en -aller vers un obscur destin subi par nécessité, Paul monte à Jérusalem -avec la joie de souffrir pour son Maître et comme Lui. Il n’a pas -restitué à ceux qu’il aime la lumière douce à respirer; il leur dispense -le bonheur sans fin. Et cependant la perspective du Paradis n’ôte rien à -l’humaine effusion, entre eux, d’une tendresse naïve et profonde qui -s’afflige dans l’espérance. - -«Vous savez, dit-il, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en -Asie[371], comment je me suis comporté tout le temps avec vous, servant -le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et les épreuves qui -survinrent par les machinations des Juifs, et que je n’ai jamais reculé -ni omis ce qui pouvait vous être utile pour vous prêcher et vous -enseigner en public et dans les maisons, attestant, pour les Juifs comme -pour les Hellènes, la loi du repentir envers Dieu et la foi en -Notre-Seigneur Jésus-Christ. - - [371] Dans la province d’Asie, à Éphèse et dans la région. - -«Et maintenant, lié en esprit[372], je vais à Jérusalem, sans savoir ce -qui m’arrivera, sinon que l’Esprit Saint, dans chaque ville (par ses -prophètes), m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je -ne tiens compte de rien et je fais bon marché de ma vie pourvu que -j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu de la -part du Seigneur Jésus: proclamer l’Évangile de la grâce de Dieu. Et -maintenant, voici, _je sais que vous ne verrez plus mon visage_, vous -tous parmi lesquels j’ai passé, annonçant le Royaume de Dieu. C’est -pourquoi je vous prends à témoins, aujourd’hui, que je suis pur du sang -de tous[373]; car je n’ai jamais reculé pour vous annoncer toute la -volonté de Dieu. - - [372] Ces termes, peu clairs, signifient, semble-t-il: me considérant - déjà comme un captif, ou: lié par une impulsion intérieure. - - [373] Il entend: Si vous vous perdez, je suis innocent de votre - damnation, ayant tout fait pour vous sauver. - -«Prenez garde à vous et à tout le troupeau où l’Esprit Saint vous a -placés comme évêques[374], pour paître l’Église du Seigneur, qu’il s’est -acquise par son sang. Je sais qu’après mon départ entreront chez vous -des loups terribles, qui n’épargneront pas le troupeau; et d’entre vous -se lèveront des hommes qui diront des choses perverses pour entraîner -les disciples à leur suite. - - [374] _Évêques_ est alors synonyme de presbytres, mais avec un sens de - ministère sacerdotal plus marqué. - -«C’est pourquoi, veillez, vous souvenant que, durant trois années, je -n’ai pas cessé, avec des larmes, d’exhorter un chacun. Et, maintenant, -je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à lui qui a -pouvoir d’édifier et de donner l’héritage parmi tous les sanctifiés. - -«Je n’ai désiré ni argent, ni or, ni manteaux. Vous savez qu’à mes -besoins et à ceux de mes compagnons _ces mains_ ont pourvu en tout. Je -vous ai montré qu’il faut, en travaillant ainsi, soutenir les faibles et -vous souvenir des paroles du Seigneur Jésus, et qu’il a dit lui-même: -«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir.» - -Ayant dit ces choses il s’agenouilla et pria avec eux tous. Et tous -pleurèrent beaucoup; et, s’étant jetés au cou de Paul, ils -l’embrassaient, affligés surtout de la parole qu’il avait dite, qu’ils -ne reverraient plus son visage. Et ils le reconduisirent jusqu’au pont -du vaisseau. - -Paul et ses compagnons, poussés par un bon vent, vinrent, de Milet, -droit à Cos, puis, le lendemain, à Rhodes et à Patare. Le navire -n’allait pas plus loin; un autre était là, en partance pour la Phénicie; -ils s’y rembarquèrent. Ils laissèrent Chypre à leur gauche, firent voile -vers la Syrie, et abordèrent à Tyr. Leur bateau s’y arrêta, ayant une -cargaison à décharger. - -Une petite communauté chrétienne les reçut en ce port déchu de son -antique richesse. Ils restèrent là sept jours, jusqu’à ce qu’on pût -reprendre la mer. Quand ils partirent, les chrétiens, avec leurs femmes -et leurs enfants, les reconduisirent sur le rivage; tous -s’agenouillèrent pour prier, et, tristes, tandis que le navire -s’éloignait, les fidèles rentrèrent chez eux. - -C’est à Ptolémaïs que Paul débarqua; il y fit halte et «salua les -frères»; la caravane se rendit par terre à Césarée, la ville où il -devait revenir chargé de chaînes pour le Christ. - -Philippe, évangéliste[375] et diacre--l’un des Sept hellénistes à qui -les Douze avaient imposé les mains--gouvernait l’église de Césarée; ses -quatre filles, vierges, étaient douées du don de prophétie. Il reçut -dans sa maison Paul avec ses disciples et les y retint quelques jours. -On peut croire que les vents favorables, la coïncidence des vaisseaux -rencontrés avaient abrégé le temps prévu au départ pour qu’on fût -certain d’atteindre, à la Pentecôte, Jérusalem. Paul trouvait, -d’ailleurs, en Philippe un saint qui avait vu Étienne et les premières -années de l’Église, un contemporain du Seigneur. - - [375] On appelait de ce nom les chrétiens qui, sans avoir le titre - d’apôtres ou de prophètes, annonçaient de ville en ville Jésus comme - le Messie. - -Pendant qu’il était chez lui, un prophète ayant nom Agab--était-ce le -même qui avait annoncé à Antioche la famine de Jérusalem[376]?--vint -dans la maison et, dès qu’il aperçut Paul, s’approcha de lui, s’empara -de la ceinture que l’Apôtre portait autour des reins; il fit le -simulacre de s’en lier les mains et les pieds; et, avec un accent très -solennel: - - [376] _Actes_ XI, 28. - ---Voici, proféra-t-il, ce que dit l’Esprit Saint: L’homme à qui -appartient cette ceinture, les Juifs, à Jérusalem, le lieront de la -sorte, le livreront entre les mains des gentils. - -Ces paroles alourdissaient les prévisions de l’Apôtre; il allait à -Jérusalem pour y pâtir beaucoup. Ses compagnons et les gens du lieu se -mirent à sangloter; ils le supplièrent de ne pas continuer sa route. -Mais Paul les gronda doucement et répondit: - ---Pourquoi pleurez-vous? Pourquoi me brisez-vous le cœur? En vérité, je -suis prêt non seulement à être enchaîné, mais à mourir à Jérusalem, pour -le nom du Seigneur Jésus. - -Son obéissance à l’épreuve changea en résignation leurs alarmes. - ---Que la volonté de Dieu soit faite, dirent-ils. - -Ce chagrin de savoir qu’il souffrirait contredisait leur foi au Messie -glorifié par la souffrance. Mais leur pitié ingénue est plus _vraie_ que -l’héroïsme déclamatoire de stoïciens raidis. - -La montée de Paul à Jérusalem imitait celle de Jésus, quand il vint y -célébrer la Pâque, sachant que la grande victime, c’était Lui. Paul -n’avait qu’une vue, d’avance, imparfaite des traverses qui -l’attendaient. Une joie divine surpayait l’anxiété de cette marche au -supplice. La confiance lui demeurait de survivre aux calamités -prochaines; il pressentait que sa mission n’était pas finie. - -Arrivée dans la ville sainte, la caravane logea chez un certain Mnason, -cypriote, disciple helléniste, converti de «vieille date». Paul avait à -Jérusalem une sœur dont le fils servira efficacement son oncle -prisonnier. Il serait frivole de se demander pour quels motifs il ne fut -pas hébergé sous son toit. - -Une chose immédiate le préoccupait: l’accueil qu’allaient lui faire -Jacques et les anciens. Dès le lendemain, il se rendit auprès de -Jacques; les chrétiens notables de Jérusalem furent conviés à cette -réception. On devine qu’il déposa aux pieds des presbytres le produit de -la collecte. Il apportait une preuve palpable de la ferveur des gentils. -L’assemblée l’écouta bénévolement «raconter en détail ce que Dieu avait -fait chez les gentils par son ministère». - -Les presbytres louèrent le Seigneur des grandes merveilles qu’il -opérait. Cependant, quelques-uns d’entre eux, voulant à la fois éprouver -la sincérité juive de Paul et le prémunir contre les attentats des -Juifs, lui proposèrent cet acte de dévotion: - -«Nous avons quatre hommes qui ont sur eux un vœu; prends-les, -purifie-toi avec eux; et paie pour eux, afin qu’ils fassent raser leur -tête; ainsi tous connaîtront que rien de ce qu’on raconte sur toi n’est -vrai, mais que tu te conduis, toi aussi, en gardant la Loi.» - -Les quatre hommes pauvres qui ne pouvaient s’acquitter de leur vœu -étaient des _nazirs_[377]; pour un temps qui devait durer au moins -trente jours, ils s’étaient consacrés à Dieu; et leur vœu impliquait -trois obligations: s’abstenir de raisins et de vin, ne pas se faire -raser la tête, ne pas se souiller par le contact ou le voisinage d’un -mort. Ce dernier point semblait la plus difficile des observances; si un -nazir foulait une terre où un cadavre était enseveli, il devenait impur. -S’il manquait, même malgré lui, à l’un des trois préceptes, il recevait -trente-neuf coups de lanière, offrait au Temple deux tourterelles ou -deux petits d’une colombe, et recommençait son vœu. - - [377] Sur le nazirat, voir _Nombres_, VI, et MARNAS, _op. cit._, p. - 154-155. - -Pendant son nazirat, il laissait croître sa chevelure; puis, au terme -des jours de consécration, il la faisait raser, et ses cheveux étaient -déposés sur le brasier du sacrifice offert en son nom. Sacrifice -onéreux, puisque Moïse exigeait un agneau d’un an, une brebis d’un an et -un bélier; en outre, une corbeille de pains azymes et de gâteaux. -Lorsque des nazirs indigents ne pouvaient satisfaire à la Loi, ils -invoquaient l’assistance de quelque Israélite généreux. - -Sans hésiter, Paul correspondit au désir des anciens: - -«Ayant pris les hommes, le lendemain, purifié avec eux, il entra dans le -Temple, déclara le terme des jours de purification où l’oblation serait -présentée pour chacun d’eux.» - -De trop curieux exégètes ont voulu s’enquérir sur quels fonds il préleva -la somme due pour les quatre agneaux, les quatre brebis, les quatre -béliers, et le reste. Il importe davantage de comprendre en quel esprit -il participa aux observances d’une dévotion mosaïque. - -Son mouvement, c’est clair, n’eut rien d’une simagrée, d’une concession -qu’il aurait subie pour s’adapter au milieu juif, se fondre parmi la -multitude des pèlerins, et, ainsi, détourner les attentats qu’il -prévoyait. - -Il n’obéit point non plus par humilité pénitentielle. Non; il venait au -Temple en pèlerin. C’était tout simple de s’associer à une œuvre pie. En -quoi son Évangile lui interdisait-il d’aider de pauvres gens liés par un -vœu qu’ils avaient peine à remplir? - -Détruire la Loi et ses prescriptions n’était aucunement sa pensée. Son -acte charitable prouvait à ses frères et à lui-même qu’il suivait, là où -ses principes l’autorisaient, la sainte discipline des ancêtres. Il dut -y trouver quelque joie mystique. Sans être nazir, n’avait-il pas, en -quittant Corinthe, fait un vœu lui-même? N’était-ce pas au Temple, -vraisemblablement, qu’il avait espéré l’acquitter, selon les formes -admises? - -Et, quand il se présenta devant les prêtres, avec les quatre nazirs, ses -protégés, il mit dans sa déclaration tout le sérieux d’un Juif dévot; il -y ajouta un sens de charité libératrice; il savait, mieux que les -prêtres, ce que signifiait l’immolation de l’Agneau; et il offrait sa -propre vie, menacée à tout instant, pour le salut des bons nazirs, pour -celui d’Israël. - -Assurément, un rigide sectaire se fût interdit une démarche contraire à -son système. Les paroles quotidiennes de Paul auraient pu condamner son -action. Ce qu’il avait dit aux Galates: «Quiconque se fait circoncire -est tenu d’observer la Loi totale», il le répétait incessamment aux -gentils et devant les Juifs. S’il observait encore un seul précepte de -la Loi, donc il s’engageait à la suivre jusqu’au bout, sans réserve. - -Cette soumission, la voulait-il, la pratiquait-il? Trop souvent il avait -déclaré: La Loi n’est plus nécessaire; la vie du juste, c’est la foi. -Or, ce qui n’est plus nécessaire en une croyance périmée, devient -promptement inutile, puis méprisable. - -Mais l’Église ne devait rompre avec la synagogue que par étapes. Dans la -forme des prières et des rites, dans l’ordre des fêtes, la rupture ne -sera jamais totale. Cette grande règle de toute création organique: «La -nature ne fait pas de sauts», s’étend, _en un sens_, aux réalités -surnaturelles. L’Ancien Testament enfermait les éléments du Nouveau. -Jésus avait affirmé qu’il venait accomplir la Loi, non l’anéantir. Il -s’était soumis à l’essentiel de ses observances comme s’il en consacrait -de nouveau la sainteté. Paul, son disciple, croyait bien pouvoir -accomplir un rite vénérable par ses origines, efficace par l’intention -qui le pénétrait. Le nazirat était, au reste, une forme ascétique de -consécration où le dévot se séparait du monde, pour un temps, afin -«d’être à l’Éternel[378]». - - [378] Voir FOUARD, _Saint Paul et ses missions_, t. II, p. 467. - -Il ne paraît même point s’être posé le cas de conscience: - -«Ai-je raison d’agir ainsi?» - -La Voix intime le poussait; et puis, venir au Temple, y prier, y -sacrifier publiquement, dans une cérémonie annoncée et payée d’avance, -c’était s’exposer à la vindicte de ses adversaires. Cela, Paul savait -que l’Esprit le lui demandait. Jusqu’où Dieu laisserait aller la main de -ses persécuteurs, il ne s’en tourmentait guère; il faisait ce qu’eût -fait comme lui le plus obscur des pèlerins. - -En revoyant le Temple, se laissa-t-il enivrer devant la magnificence -d’une bâtisse qui semblait, dans l’éclat de sa force, braver les siècles -des siècles? Il connaissait la prophétie du Seigneur et voyait «la -_colère_ se hâter sur les déicides jusqu’à ce qu’elle eût son -terme[379]». - - [379] I _Thessal._ II, 16. - -L’orgueil d’être Israélite toucha-t-il son cœur libéré, lorsqu’il -s’avança, plus haut que l’atrium des gentils, sur la seconde terrasse, -vers le parvis des Juifs? Là, des inscriptions grecques et latines, au -fronton des pylônes, avertissaient les profanes: - -«Qu’aucun étranger ne pénètre au delà de la balustrade qui entoure le -lieu saint et l’enceinte. Celui qui serait pris ne devra accuser que -lui-même de ce qui suivra: la mort.» - -L’exclusion des gentils, il l’estimait juste dans le passé. Mais elle -lui confirmait l’invincible erreur d’Israël. Il n’eût pas introduit, à -l’intérieur du Temple, un païen même baptisé. Cependant, on l’en accusa, -et ce fut de ce grief qu’allait partir l’émeute soulevée contre lui. - -Des Juifs asiatiques d’Éphèse, arrivés pour la Pentecôte, l’avaient -reconnu dans la ville, se promenant avec l’Éphésien Trophime, qu’on -savait d’origine païenne, et ils inventèrent ce bruit atroce: - -«Il a introduit des Grecs dans le Temple.» - -Le jour où il monta pour le sacrifice des nazirs, quelques-uns de ces -Juifs l’aperçurent dans le parvis des Israélites. Ils se mirent à -pousser des imprécations, et se penchant sur la balustrade, du haut des -marches qui reliaient la seconde terrasse à celle d’en bas, pleine de -monde, ils criaient: - ---Au secours, hommes d’Israël, il est là, cet homme qui enseigne partout -contre la Loi, contre le Temple. Il a souillé le Lieu Saint! - -Paul essayait de protester, de répondre. D’en bas, une masse de gens -s’élança, le bouscula sur les degrés; on l’entraîna vers l’issue du -Temple. Tel était le respect du lieu qu’on n’aurait pas osé en polluer -par un meurtre l’enceinte. Les gardiens et les lévites, aussitôt que la -cohue eut franchi les portes du Nord, les verrouillèrent. Ils avaient -peur que Paul ne rentrât ou qu’il ne fût pourchassé et massacré dans le -saint enclos. - -Entouré d’assaillants, Paul était voué à une mort inévitable. Mais, de -la forteresse Antonia, de la galerie qui surveillait le Temple, le poste -des soldats romains avait entendu les clameurs et suivi l’agitation de -la foule. - -«Toute la ville est en émeute» courut-on dire au tribun. Celui-ci prit à -la hâte les centurions et les légionnaires qu’il trouva sur son passage; -ils se précipitèrent par les deux escaliers qui descendaient vers -l’esplanade. L’épée haute, le tribun fendit la populace. Paul, serré, -maintenu debout par le cercle des vociférateurs, avait la figure en -sang. Mais il gardait la contenance d’un homme intrépide. - ---Qu’a-t-il fait? Lâchez-le. Il est à nous, tonna le tribun si -impérieusement que les furieux lâchèrent prise. - -Mais les uns criaient une chose, les autres une autre; au milieu du -tumulte il n’arrivait pas à comprendre qui était cet homme, pour quel -crime on voulait le tuer. Il conclut seulement que son cas était grave; -par précaution, et afin d’apaiser la foule, il lui fit passer des fers -aux deux poignets et commanda de l’emmener au corps de garde. - -Pendant que les soldats, avec leur captif, remontaient l’escalier, les -meneurs voyant que l’impie leur échappait, se retournant vers la masse, -l’excitaient: «Enlevez-le! Enlevez-le!» Le détachement romain se sentit -débordé par la poussée hurlante. Les soldats qui tenaient le prisonnier -craignirent qu’il ne leur fût arraché; ils lièrent à leurs bras ses deux -chaînes. - -Inquiet, le tribun Lysias gravissait les marches derrière eux. Il était -Grec, il commandait depuis peu la cohorte de la tour; il redoutait le -_furor judaïcus_; il n’ignorait point qu’au moment des fêtes l’ivresse -religieuse renforçait chez le peuple le fanatisme national. On lui avait -parlé du coup de main qu’un Juif d’Égypte, se donnant pour le Messie, -avait, quelques mois auparavant, tenté contre Jérusalem. Plusieurs -milliers[380] de gueux, ramassés dans le désert, avaient suivi ce faux -Christ jusqu’au mont des Oliviers. Il prétendait chasser de la ville les -Romains; à sa voix les murailles tomberaient, comme au son des -trompettes de Josué avaient croulé celles de Jéricho. Le procurateur -Félix, avec des cavaliers et des légionnaires, aidés par des Juifs, -était sorti à la rencontre de la horde, l’avait mise en déroute. Mais le -chef avait pu s’enfuir. Lysias, devant la furie du peuple et son -acharnement à réclamer Paul, pensa que c’était lui «l’Égyptien». -L’Apôtre, en ces minutes, devait paraître hirsute et sauvage comme un -bandit; ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux en désordre, pleins -de poussière et de crachats. Jusqu’alors, il n’avait pas ouvert la -bouche--sa parole aurait-elle pu se faire entendre?--Tout d’un coup, en -atteignant le haut des degrés, sur un ton déférent, mais énergique, il -interpella le tribun: - - [380] JOSÈPHE (_B. J._ II, XXIII) les évalue à trente mille: l’auteur - des _Actes_ les réduit à quatre mille. Des deux il est certainement - le plus exact; car le même Josèphe, toujours enclin à gonfler les - chiffres, déclare ailleurs (_Antiq._, XX, VI) qu’il a suffi, pour - disperser les séditieux, de tuer quatre cents hommes et d’en - capturer deux cents. - ---Puis-je te dire un mot? - -Le tribun s’étonna de l’ouïr parler grec, et avec l’accent d’un orateur, -d’un personnage cultivé. Ce prisonnier n’était donc pas un brigand, un -coureur de désert qui se fût énoncé en un patois sémitique et barbare! - ---Tu sais le grec! s’exclama-t-il. Tu n’es donc pas l’_Égyptien_?... - -Paul, avec un beau calme fier, lui répondit: - ---Je suis un Juif, citoyen de Tarse, ville de Cilicie qui n’est pas sans -gloire. Je t’en prie, _laisse-moi parler à ce peuple_. - -L’idée sublime venait de surgir en lui, comme une inspiration: proclamer -le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer «ses frères» qui le détestaient -sans le connaître. Il avait ici pour auditoire immense tout Israël -représenté par les Juifs de Jérusalem, leurs prêtres, les Juifs de la -diaspora, et aussi la gentilité en la personne de Lysias, des -centurions, des soldats. - -Le tribun consentit, curieux de voir ce qu’obtiendrait l’éloquence du -captif. On desserra les liens, Paul se retourna vers les manifestants -qui brandissaient encore leurs poings et leurs bâtons. Il leva ses bras -chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler. - -Ce petit homme à l’œil de flamme, chauve, fumant de sueur, poudreux, -dépenaillé, debout contre l’énorme tour blanche, eut l’air soudain -puissant comme un nabi. Il portait dans son regard et son geste ce qui -révèle à une foule mystique l’envoyé d’_en haut_. - -Il commença, en s’exprimant à dessein dans la langue araméenne, le -dialecte propre au peuple juif: - ---Hommes, frères et pères, écoutez-moi maintenant m’expliquer devant -vous... - -Sous le timbre dominateur de sa voix, sous la sonorité des mots -hébraïques, les cris qui persistaient se calmèrent en murmures; et, -subitement, le silence devint profond. - -Paul, une fois de plus, raconta l’erreur de sa jeunesse, la vision qui -l’avait illuminé. Son apologie devant les Juifs palestiniens, c’était de -rappeler qu’il avait d’abord défendu à outrance les traditions -pharisiennes et persécuté ceux qui les transgressaient. De sa conduite, -le grand prêtre d’alors et tout le sanhédrin pouvaient rendre -témoignage. Mais, sur la route de Damas, Jésus l’avait terrassé; il -s’était soumis à la volonté _du Dieu de ses pères_. Haut et magnifique -langage où il certifiait l’unité divine des deux Testaments! - -Pourquoi avait-il prêché loin de Jérusalem, comme s’il fuyait le Temple -et ses frères? C’est qu’au Temple même une autre vision lui avait -commandé: - ---Pars, je vais t’envoyer _au loin chez les gentils_. - -Jusque-là, subjugué, frappé de stupeur, l’auditoire s’était tu. A ces -mots: «les gentils» les orgueils du peuple et ses rancunes contre -l’étranger réveillèrent leur furie. De nouveau, la meute éclata en -clameurs: - ---Enlevez-le! Enlevez-le! Cet homme ne mérite pas de vivre! - -Ils aboyaient des choses sans nom, ils déchiraient leurs manteaux, les -lançaient en l’air, ils trépignaient, ramassaient à poignée la poussière -et l’éparpillaient dans la direction de l’impie. - -Le tribun, comprenant mal par quoi l’orateur mettait en rage les Juifs, -voulut couper court à cette exaspération. Il fit un signe; les soldats -entraînèrent le prisonnier dans l’intérieur du corps de garde. On ferma -les portes; la foule, impuissante, continuait, en bas, à vociférer. - -Son insistance fatigua le tribun; et la mauvaise humeur du chef se -retourna contre celui qui avait causé ce mouvement séditieux. Il le prit -pour un agitateur de carrefour, digne d’être mis en croix comme un -esclave. Quel crime lui valait la haine du peuple? Au lieu de -l’interroger d’abord, il jeta un ordre au centurion du poste. Celui-ci -fit lier Paul à un poteau; on le suspendit par les mains, en sorte que -ses pieds touchaient à peine le sol; on l’avait dépouillé de ses -vêtements, et deux valets s’approchèrent avec les horribles fouets -garnis de pointes qui servaient à la flagellation des inculpés pour leur -arracher un aveu. - -Paul n’avait point peur de souffrir; sa chair connaissait les verges; -elle pouvait trembler sous leur morsure. Mais il avait une joie: en cet -instant, le dos tourné aux exécuteurs, les mains hautes tendues vers le -poteau, il ressemblait à son Maître Jésus, lié contre la colonne avant -d’être flagellé. Cependant le jour de son martyre n’était pas venu; il -avait une œuvre à parfaire en ce monde. On l’aurait flagellé peut-être -jusqu’à la mort; il dit au centurion debout près du poteau la parole qui -lui assurait la vie: - ---Est-ce qu’il vous est licite de flageller sans jugement un citoyen -romain? - -Étonné, le centurion courut avertir Lysias. Le tribun arriva, posa -lui-même à Paul cette question: - ---Dis-moi? Tu es Romain? - ---Oui, répondit Paul. Et il indiqua, sans doute, les preuves de son -droit de cité. - -Le tribun, qui sentit la gravité d’une telle erreur, s’empressa de faire -détacher son captif, et il tenta de l’amadouer par ses façons -familières. - ---Mon titre de citoyen, lui confia-t-il, je l’ai payé un gros prix[381]. - - [381] Sous Claude, l’État romain vendait aux étrangers le titre de - citoyen; il tirait de ce trafic des sommes exagérées (voir DION - CASSIUS, l. IX, 17, 5). - ---Et moi, répliqua Paul dignement, je l’ai eu de naissance. - -Sa ferme attitude redoubla les anxiétés de Lysias. Il s’attendait aux -représailles du Juif, citoyen romain. Il craignait les fureurs des Juifs -de Jérusalem. En livrant Paul au fouet, il avait pensé leur complaire. -Quelle serait leur indignation d’apprendre que l’autorité romaine -protégeait l’homme exécré! Ce Grec, vantard et fat, démagogue et -diplomate, s’avisa d’un expédient: il ferait comparaître l’accusé devant -le sanhédrin; démarche flatteuse pour un corps jaloux de maintenir ses -anciennes prérogatives; et, s’il constatait que les griefs des Juifs -portaient seulement sur des querelles religieuses, il proposerait au -procurateur--qui résidait à Césarée--la libération de Paul. Au reste, sa -conduite ultérieure marque une bienveillance non feinte. Il avait -reconnu en l’Apôtre quelqu’un de pur et de généreux. - -Dès le jour suivant, il avertit le sanhédrin de s’assembler pour juger -Paul. Le grand prêtre Ananie _lui-même_ vint présider la séance. Ce -vieillard avait un renom de cupidité féroce; il envoyait ses esclaves -saisir entre les mains des sacrificateurs la dîme; et les prêtres qui -résistaient recevaient la bastonnade. - -Sadducéen brutal et cynique, il ne croyait qu’aux jouissances -charnelles, à l’argent et aux privilèges de sa caste. - -Paul se retrouva dans l’hémicycle d’une salle semblable à celle où il -avait vu Étienne en extase et les juges qui grinçaient des dents, se -bouchaient les oreilles. Si la part qu’il avait prise à leur crime -revint le troubler d’un souvenir, il n’en laissa rien paraître. Il ne -reconnaissait point à ses juges le droit de juger sa religion, mais les -considérait comme des frères qu’il aurait voulu guérir de leurs -aveuglements. Avant d’être interrogé, il prit la parole: - ---Hommes frères, je me suis en toute bonne conscience comporté devant -Dieu jusqu’à ce jour. - -Ce mot: _frères_ indigna le grand prêtre, comme un manque de respect. - ---Frappez-le sur la bouche, enjoignit-il aux appariteurs. - -Paul entendit l’ordre, sans discerner qui le proférait. Reçut-il les -coups, les prévint-il par sa riposte? Elle fut dure, foudroyante: - ---C’est Dieu qui te frappera, _muraille plâtrée_[382]. Tu sièges pour me -juger selon la Loi. Et, contre la Loi[383], tu ordonnes de me frapper? - - [382] Cette image, condensation d’injures, réminiscence possible - d’Ézéchiel (XIII, 10) fait tout ensemble allusion à la robe blanche - de celui qui présidait le sanhédrin, à sa vieillesse décrépite, et - surtout à son _hypocrisie_. - - [383] La Loi juive, nous l’avons vu, assurait aux accusés des égards - et la liberté de se défendre (_Lévit._ XIX, 15). - -Saillie étrange et formidable! Paul ne savait pas qu’elle visait Ananie -et le grand prêtre en personne; pourtant, il prophétise, et sa prophétie -devait se vérifier; car, en septembre 66, le dix-septième jour du mois, -Ananie pourchassé par les factieux, et qui s’était caché dans un aqueduc -avec son frère Ézéchias, y fut pris, égorgé[384]. - - [384] JOSÈPHE, _Bell. jud._, II, XXXI. - -Les appariteurs protestèrent: - ---Comment! Tu insultes le grand prêtre de Dieu! - ---Je ne savais pas, répondit Paul, que c’était le grand prêtre. -(Autrement je me serais tu.) Car il est écrit: «Tu ne diras pas de mal -du chef de ton peuple[385].» - - [385] _Exode_ XXII, 28. - -La brutalité d’Ananie avait provoqué dans tout son être un choc où une -réaction prophétique s’ajouta au courroux spontané. Ananie était de la -famille d’Anne qui avait condamné Jésus. Par la bouche de Paul, il -entend l’annonce du châtiment qui viendra. Et, comme Jésus, Paul accable -les princes des prêtres sous leurs contradictions hypocrites; ces -défenseurs de la Loi la transgressent et la détruisent! - -Mais, aussitôt, il se reprend; il ne scandalisera pas les faibles; lui -qu’on accuse d’abolir la Loi, il veut y rester soumis. - -Que se passa-t-il dans la suite du débat? Le rapport de Lysias au -procurateur fait comprendre que la séance dévia en querelle théologique. -Les pharisiens de l’assemblée se disputèrent avec les sadducéens; les -premiers admettaient la vie future, les autres la niaient. Paul, les -voyant aux prises, tenta d’insérer au milieu de leur conflit sa -théologie chrétienne. - ---Hommes frères, s’écria-t-il, je suis pharisien, fils de pharisien. Et -on me met en jugement au sujet de l’_espérance_ et de la résurrection -des morts!... - -Il voulait en venir à nommer le Christ ressuscité; judiciairement, -c’était une dialectique habile: le tribun présent avec des centurions et -des soldats tenait maintenant pour évidente l’innocence de l’accusé; et -Paul, par sa déclaration, mettait furieusement aux prises pharisiens et -sadducéens. - -Mais peu s’en fallut que ceux-ci, exaspérés, n’assouvissent sur lui leur -vindicte. Le tribun, ne voulant point paraître l’entourer d’une -protection armée, l’avait laissé tout seul, dans l’hémicycle, entre les -juges, les scribes, les appariteurs. Un certain nombre de sadducéens se -levèrent et, le poing tendu, formèrent autour du petit Juif un cercle -menaçant. Ils l’auraient entraîné au dehors, assommé sur place, -étranglé. Le tribun et ses hommes, à temps, le dégagèrent. Il quitta, -sain et sauf, cette caverne de mort. Rome le sauvait d’Israël. - -Deux jours de commotions l’avaient épuisé. Le soir, il eut une de ces -crises d’abattement où il ne souhaitait plus qu’une chose: «se -dissoudre, _être_ avec le Christ». Il avait vu de près, dans le centre -de leur puissance, l’incurable obstination des Juifs contre la vérité. -Il savait, d’autre part, ce qui l’attendait s’il retombait entre leurs -mains. Mais le Seigneur le visita dans sa prison, et lui dit: - -«Courage! De même qu’à Jérusalem tu as témoigné sur ce qui me regarde, -de même à Rome aussi il faut que tu témoignes.» - -Cependant les Juifs n’allaient pas en rester là. Paul était inculpé d’un -délit commis à l’intérieur du Temple; le sanhédrin se déclarait -compétent pour le juger. Donc les princes des prêtres exigeraient qu’il -comparût une seconde fois, afin d’examiner plus à fond sa cause. - -Leur pensée était d’en finir avec lui. Dès le lendemain, des Juifs -acharnés à sa perte nouèrent une conspiration. Ils jurèrent avec de -terribles anathèmes «_de ne boire ni de manger_ jusqu’à ce que Paul fût -mis à mort[386]». Ils vinrent trouver les princes des prêtres, les -engagèrent dans leur plan d’attaque: que Paul fût ramené au sanhédrin; -entre la tour Antonia et le Temple, au passage, ils le poignarderaient. - - [386] Leur vœu, en apparence, invraisemblable et chimérique, équivaut - simplement à jurer: «Il faut que Paul soit tué le plus tôt - possible.» Les Juifs admettaient ces formules de vœu hyperboliques. - Rappelons-nous Jacques jurant de ne boire ni de manger jusqu’à ce - qu’il eût vu le Seigneur ressuscité. On lit dans le _Traité Aboda - Zara_ (trad. SCHWAB, p. 189-190): «Quand un homme a _promis par un - vœu qu’il s’abstiendra de manger_, malheur à lui s’il mange, malheur - s’il ne mange pas. S’il mange, il pèche contre son vœu; s’il ne - mange pas, il pèche contre sa vie.» - -Les conjurés étant plus de quarante, certains gardèrent mal le secret; -ou il fut éventé par les pharisiens qui avaient, dans le sanhédrin, dit -de Paul: «Nous ne trouvons rien de coupable en cet homme.» Le neveu de -Paul en sut quelque chose; il courut à la forteresse, obtint de voir son -oncle et l’avertit de ce qu’on préparait. Paul pria un des centurions de -conduire le jeune homme au tribun. Lysias lui fit bon accueil. Mais, -quand il eut entendu l’avis, il recommanda au neveu: - ---Ne raconte à personne que tu m’as dévoilé cette affaire. - -Il voulait, sans se compromettre, sauver Paul et surtout se débarrasser -d’un captif encombrant. Il appela deux centurions, leur donna ces -ordres: - ---Tenez prêts deux cents fantassins, plus soixante-dix cavaliers, et -deux cents hommes de troupes légères, pour vous mettre en route à la -troisième heure de la nuit[387] et vous rendre à Césarée; et préparez -des montures pour Paul que vous devrez conduire en sauveté au -procurateur Félix.» - - [387] Vers neuf heures du soir. - -Seul, en effet, le procurateur pouvait décider si Paul serait libéré ou -non. Et le tribun chargea l’un des officiers--celui qui commandait les -cavaliers--de ce rapport à lui remettre: - -«Claudius Lysias à l’éminent procurateur Félix, salut. - -«L’homme que voici avait été pris par les Juifs et allait être tué par -eux. Mais, arrivant avec la troupe, je le leur ai enlevé, _ayant appris -qu’il est Romain_. Et, voulant savoir pour quel motif ils l’accusaient, -je l’ai amené devant leur sanhédrin. J’ai reconnu qu’il était accusé sur -des questions de leur Loi, mais qu’il n’avait aucune charge de crime qui -méritât la mort ou la prison. Mais, comme on m’a dénoncé que les Juifs -allaient faire un complot contre cet homme, je te l’envoie sur l’heure, -_invitant_ _aussi les accusateurs à t’adresser leur plainte contre lui_. -Porte-toi bien.» - -On peut trouver exorbitant, même ridicule, le déploiement de forces -ordonné pour le transfert de Paul. Il est, cependant, explicable; car -Lysias avait peur des Juifs; son mot: Ne raconte à personne... confesse -naïvement ses inquiétudes. De même, sa précaution d’inviter les -accusateurs à porter leur plainte devant Félix. Il voulait faire valoir -sa vigilance. Nous retrouvons bien chez lui l’Oriental avec son besoin -d’exagérer, le Grec de décadence, souple, fanfaron et trembleur. Son -rapport altère sur un point la vérité. A l’en croire, il avait soustrait -Paul aux coups des Juifs, ayant appris sa qualité de Romain. En fait, à -ce moment-là, il l’ignorait; par qui l’aurait-il su? Mais il veut mettre -en relief le prix qu’il attache au titre de Romain, lui, citoyen de -fraîche date, parvenu qui a payé cher sa noblesse. - -Paul, cette nuit-là, monté sur un mulet ou un chameau, descendit donc de -Jérusalem, à grande allure, avec une escorte digne d’un roi. Il quittait -la ville sainte pour n’y jamais revenir. Rome, au contraire, -l’attendait. Cette file de soldats, ces officiers qui l’entourent et le -préservent du péril invisible, c’est déjà la puissance romaine mobilisée -au service de la foi. Demain, peut-être, il y aura parmi eux des -chrétiens. Ils appelleront Paul leur frère; ils rompront le pain d’amour -avec lui; ils s’agenouilleront sous sa main d’Apôtre; et sa parole leur -sera la parole de Dieu. Le prisonnier part en conquérant. - - - - -XVII - -L’APPEL A CÉSAR - - -Césarée, bâtie par Hérode, semblait presque une ville romaine, pourvue -d’un vaste port qu’avoisinaient des magasins voûtés. Ses rues -s’alignaient sur un plan sévère; beaucoup de ses maisons offraient un -aspect italien: un péristyle, une cour plantée d’arbustes, comme à -Pompéi. Auguste et les Césars y avaient leurs statues et leur temple. La -tour du palais où saint Paul fut enfermé, dont un pan reste debout -aujourd’hui, est une tour de château romain. - -Il arriva vers le soir[388], avec son escorte de soixante-dix cavaliers. -Les fantassins, une fois dépassées les montagnes propices aux -embuscades, l’avaient quitté à Antipatris, étaient remontés vers -Jérusalem. - - [388] Ils avaient dû faire dans la journée, d’Antipatris à Césarée, - une étape de vingt-six milles. - -Le procurateur, Antonius Félix, après avoir lu le rapport (l’élogium) du -tribun, interrogea Paul sur-le-champ. Il s’enquit de quelle province il -était. Paul, malgré la lassitude du voyage, aurait voulu présenter son -immédiate apologie; il avait hâte d’obtenir une décision libératrice et -de s’embarquer pour l’Italie. Mais Félix se déroba; il remit à plus tard -l’examen de la cause: - ---Je t’entendrai, dit-il, lorsque tes accusateurs seront venus. - -Dès le premier contact, l’ascendant de l’Apôtre paraît l’avoir inquiété; -il se tient en garde. - -Ce Félix, ancien esclave, Arcadien de naissance, fonctionnaire des plus -méprisables, méritait le jugement de Tacite: - -«Dans toutes sortes de cruautés et de débauches, il exerça, _avec une -âme d’esclave_, les pouvoirs d’un roi[389].» - - [389] _Histoires_, V, IX. - -Affranchi de Claude, ayant pour frère Pallas, le favori du prince, il se -croyait tout permis. Il avait pris Drusilla, une Juive, au roi Aziz, son -époux. Il traitait avec les sicaires pour avoir part aux rapines, et -avec les princes des prêtres, pour les rassurer contre les sicaires. - -Dans le procès de Paul, il entrevit aussitôt des intérêts complexes, de -l’argent à extorquer. C’est pourquoi, au lieu de lui rendre sa liberté, -il ordonna de le retenir dans le palais d’Hérode. - -A Jérusalem, Lysias s’était empressé d’avertir Ananie et les notables -juifs qu’ils pouvaient porter leur plainte devant le procurateur. Ils ne -perdirent point de temps. Cinq jours après, on vit, dans les rues de -Césarée, passer la délégation du sanhédrin, accompagnée d’un jeune -avocat latin, qui avait nom Tertullus. Les sanhédrites signifièrent au -procurateur leur requête contre Paul. Le lendemain, dans la matinée, le -prisonnier fut conduit au prétoire du magistrat; et Tertullus plaida -contre lui: ou plutôt il répéta, en grec, l’accusation que le sanhédrin -lui avait soufflée. - -Il commença par les flagorneries d’usage à l’égard du potentat romain. -Il le loua «de la paix abondante» dont jouissait la Judée, grâce à sa -prévoyance, puis attaqua sans préparation «cet _homme-peste_, qui -remuait la discorde parmi les Juifs dans tout l’univers, le protagoniste -de la secte des Nazaréens». Paul avait essayé de profaner le Temple; les -Juifs l’avaient arrêté et voulaient le juger selon leur Loi. Mais le -tribun Lysias l’avait arraché de force à leurs mains; et c’était lui qui -avait ordonné aux plaignants de venir jusqu’au procurateur. - -La conclusion implicite, ou qu’il n’osa pas émettre aussitôt, devait -être: «Le procès de cet homme nous appartient; livre-nous-le.» - -Tertullus, porte-parole aux gages d’Ananie, argumenta d’une façon gauche -et lourde. Toute haine furieuse est maladroite. En chargeant de leurs -griefs le tribun, les sanhédrites indisposaient contre eux le -procurateur. Paul eut beau jeu pour se défendre. Il mit, dans son -exorde, un mot de louange, mais sans bassesse, à l’endroit de Félix, -«encouragé, dit-il, à se justifier devant un juge qui, depuis de longues -années, connaissait bien _ce peuple_». - -Il était monté à Jérusalem, parce qu’il voulait _adorer_. On pouvait -scruter l’emploi de son temps, du premier au septième jour de son -pèlerinage. Pas une fois il n’avait, dans le Temple, conversé avec -quelqu’un, ni causé un attroupement dans les synagogues ou les rues. Il -défiait ses adversaires de prouver un seul délit. - ---Mais, continua-t-il, je le reconnais, je sers le Dieu de nos pères -selon la voie qu’ils appellent «hérésie», croyant à tout ce qui est -selon la Loi et à tout ce qui est écrit dans les Prophètes, espérant ce -qu’ils (les pharisiens) attendent eux-mêmes, la résurrection des morts, -des _justes_ et des _injustes_. Sur cela, moi aussi, je m’exerce à -garder une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes. -Et, après de nombreuses années, je suis venu pour faire à ceux de mon -peuple des aumônes et offrir des sacrifices... - -La silhouette de ce discours démontre une fois de plus combien fut -simple et stable la dialectique de l’Apôtre: la «voie» chrétienne n’est -pas une rébellion contre la Loi; Paul n’apporte rien de nouveau, -d’hérétique, quand il annonce la Résurrection et le Jugement. Mais ce -qu’il veut révéler aux Juifs, parce qu’ils le méconnaissent et le nient, -c’est le Juge, le Christ ressuscité. - -Ici, devant Félix, il ne semble pas être allé jusqu’au bout de son -enseignement. Le procurateur savait les tendances de la secte -nazaréenne; il dut faire comprendre à Paul que son apologie suffisait. -Il pénétrait l’inanité des griefs juifs. Pourtant, il tenait à ménager -Ananie et les notables sadducéens. Au lieu de rendre à Paul la liberté, -il ajourna sa sentence, sous couleur d’attendre un supplément -d’information: - ---Quand le tribun Lysias sera venu, je jugerai votre affaire. - -Mais, si Paul resta détenu dans la tour d’Hérode, le centurion qui le -gardait reçut l’ordre de lui donner _quelque détente_. Il fut allégé de -ses chaînes, ses amis purent l’assister, même l’approcher. Philippe -l’évangéliste, d’autres fidèles de Césarée, et, sans doute, ses -compagnons de voyage, Luc, Timothée, Aristarque le Thessalonicien lui -portèrent des nouvelles de Jérusalem. Pour l’Apôtre, tout était là: -continuer son Évangile; prêcher, diriger. Dans ses années de captivité, -pas un jour, sa grande voix ne s’est tue. Même relégué au fond d’une -basse fosse il aurait chanté la gloire du Christ, accompli ce qui -manquait aux souffrances du Seigneur pour l’Église, son corps mystique. -Sa qualité de citoyen romain, son pouvoir de persuasion lui valurent -partout des égards; en sorte que chacune de ses prisons deviendra une -chaire où sa condition douloureuse commentera, amplifiera sa doctrine. - -Dans celle de Césarée, il troubla l’entourage de Félix et le procurateur -lui-même. Drusilla prit fantaisie de le voir, de l’écouter discourir. -C’était, comme sa sœur Bérénice, une Juive cosmopolite, ambitieuse, -perverse et mystique. Les sciences occultes la captivaient. Elle avait -fréquenté Simon le Magicien. Félix s’était servi des prestiges de cet -enchanteur pour la décider à quitter son époux Aziz et à vivre avec lui. -Elle avait, en ce temps-là, quinze ou seize ans; elle était belle. - -Un caprice de curiosité l’intéressa au prêcheur juif. Amené devant elle -et Félix, Paul leur parla de la foi en Jésus-Christ. Mais, avec la -rudesse d’un prophète, comme Jean-Baptiste en face d’Hérode Antipas, il -insista «sur la justice, la continence, le Jugement à venir». Félix, -effrayé, l’interrompit: - ---Pour l’instant, va; et, quand j’aurai un moment, je te manderai. - -Plus saisie encore par l’Apocalypse du Nazaréen, Drusilla ne chercha -point d’autre entrevue. Elle devait périr, à Pompéi, sous la cendre du -volcan, elle et le fils qu’elle avait eu de Félix. - -Le procurateur fit venir Paul «assez souvent», dans l’espoir que les -communautés chrétiennes offriraient pour sa liberté une forte rançon. -Paul répugnant à ses vues cupides, il fit traîner l’instruction du -procès. Il suivait à son égard une de ses coutumes iniques. Josèphe -aurait pu dire de lui comme d’un de ses successeurs, Albinus: - -«Il ne retenait en prison que les gens qui ne lui avaient rien -donné[390].» - - [390] _Bell. Jud._, II, XXIV. - -Mais il fut disgracié lui-même. Néron, en 55, avait éloigné du pouvoir -Pallas, créature d’Agrippine; l’affranchi gardait encore assez -d’influence pour protéger Félix; Poppée, quand elle régna sur le prince, -obtint le rappel du procurateur. Les Juifs la pressaient d’agir; ils -pouvaient aisément prouver les forfaitures et les violences dont ils -s’étaient plaints. - -Avant son départ, Félix enjoignit qu’on resserrât Paul dans sa geôle. Il -espérait, par cette ignoble complaisance, ramener à soi le parti -sadducéen, esquiver l’acharnement de ses représailles. - -Depuis deux ans, Paul endurait sa captivité. A cette épreuve, aucun -terme ne semblait poindre. Ses chaînes, lorsqu’on les lui remit, furent -doublement lourdes. Mais son âme entendait le psaume de sa délivrance, -la promesse du Seigneur: «Il faut qu’à Rome aussi tu témoignes.» - -Porcius Festus, le successeur de Félix, avait été choisi comme un -magistrat zélé, juste et sage. A peine arrivé, trois jours après, il se -mit en route pour Jérusalem. Il voulait témoigner aux chefs d’Israël son -souci de leurs intérêts. Exploitant ses bonnes dispositions, les ennemis -de Paul le chargèrent âprement; ils demandèrent qu’il fût ramené à -Jérusalem où il leur appartenait de le juger. Festus, averti qu’entre -Césarée et Jérusalem, des sicaires soudoyés essaieraient un coup de -main, déçut les sanhédrites par cette ferme réponse: - ---Je repars bientôt. Vous n’avez qu’à descendre avec moi, et vous -accuserez cet homme, s’il y a quelque chose contre lui. - -A son retour, dès le lendemain matin, il manda Paul au prétoire. Devant -le tribunal, de l’estrade où il le fit monter--pour qu’il fût mieux en -vue--l’accusé dominait ses accusateurs rangés en demi-cercle comme au -sanhédrin. Il aurait pu dire avec le Psalmiste: «Des taureaux gras -m’entourent.» Le grand prêtre, Ismaël, fils de Phabi, était venu afin de -l’accabler. Les plus éloquents des Juifs redoublèrent des imputations -échafaudées avec une perfidie savante. La plus grave était de le -présenter comme un _séditieux_. En attaquant, soutenaient-ils, les -traditions juives, cet homme bravait le peuple romain qui s’engageait à -les défendre. Il promettait, au nom d’un certain Jésus, un royaume -supérieur aux empires terrestres. De ceux-ci Paul annonçait la ruine, et -le Jugement universel au tribunal d’un Roi qui ferait comparaître tous -les rois de la terre. Doctrine dangereuse pour la paix romaine, -insultante pour César. Celui qui l’enseignait était un scandale; on ne -devait pas le laisser vivre. Mais ils n’auraient su alléguer un seul -fait qui justifiât leurs diatribes. - -Paul, avec l’assurance de l’innocent, répliqua: - ---Je ne suis coupable ni envers la loi des Juifs, ni envers le Temple, -ni envers César. - -Festus le voyait bien: tout ce procès tournait autour d’une querelle -religieuse et de «ce Jésus mort que Paul déclarait vivant». La sauvage -insistance des Juifs l’embarrassait; d’autre part, son équité, comme la -jurisprudence romaine, lui imposait de protéger un citoyen. L’idée lui -vint d’un biais politique pour satisfaire les Juifs et mettre sa -conscience en repos. Tout d’un coup il interrogea Paul, sans -l’arrière-pensée de lui tendre un piège: - ---Voudrais-tu monter à Jérusalem, et, là-bas, être jugé sous ma -protection? - -Paul savait que le procurateur n’aurait pu contraindre un citoyen romain -à subir sans appel le jugement d’un tribunal juif. La question de Festus -lui fit plus nettement sentir son avantage: - ---Je suis, répondit-il, au tribunal de César; c’est là que je dois être -jugé. Je n’ai fait aucun tort aux Juifs; toi-même tu le reconnais fort -bien. Si j’ai fait tort et si j’ai commis un acte qui mérite la mort, je -ne refuse pas de mourir. Mais si rien n’est vrai dans leurs accusations, -nul ne peut leur faire don de moi. _J’en appelle à César._ - -Les Juifs, sous ce coup de foudre, baissèrent la tête. Festus se retira -pour délibérer avec ses assesseurs. Il revint, prononça la sentence: - ---Tu en appelles à César; tu iras à César. - -Le mot: _J’en appelle à César_, si un autre Juif l’eût prononcé, eût -signifié seulement la confiance des Israélites en un pouvoir suprême qui -dominait les factions et les intérêts particuliers. Les Juifs étaient, -en masse, conquis par le prestige de l’Empire; ils croyaient à son -avenir stable; ils se battaient même dans ses armées où il passaient -pour bons soldats. Si Jérusalem, en 70, succomba, l’inertie des Juifs de -la diaspora, trop attachés aux Romains, ou trop égoïstes, causa, en -grande partie, cette catastrophe. - -Dans la bouche de Paul, l’appel à César marque une date plus grande et -décisive. L’Église déclare périmée la justice de la synagogue; elle -remet sa cause à l’Empire qui, dans la suite, voudra l’exterminer, mais -dont elle attendait alors une protection; au reste, elle l’envahira, -elle le convertira peu à peu, tandis qu’Israël, jusqu’à la plénitude des -temps, lui résistera. - -Donc Paul allait voir les fidèles de Rome; il comparaîtrait devant -César; et César entendrait la parole de Dieu. La décision du procurateur -l’établit dans une visible allégresse. - -Quelques jours après, Festus eut la visite du jeune roi Agrippa II et de -sa sœur Bérénice. Agrippa avait été nourri à Rome, dans l’entourage de -Claude, pour devenir un de ces roitelets dont l’État romain savait faire -des esclaves. Il vivait en compagnie de Bérénice; leur intimité -scandalisait les Juifs. Veuve d’un premier mari, de son oncle Hérode, -Bérénice avait cohabité avec son frère; leur liaison déchaîna les -langues malveillantes; afin de leur imposer silence, elle offrit sa main -au roi de Cilicie, Polémon. Il accepta, parce qu’elle était immensément -riche. Elle l’abandonna, revint à son frère. Plus tard, elle saura -plaire «au vieux Vespasien par la magnificence de ses présents[391]». -Titus l’aimera d’un amour autre que Racine ne le donne à entendre. - - [391] TACITE, _Hist._ II, LXXXI. - -Cette Orientale, plus ensorceleuse et pervertie que Drusilla, eut des -accès de dévotion. Elle vint à Jérusalem accomplir un vœu de -nazirat[392]. La foi chrétienne dut, par moments, la préoccuper. Sa sœur -lui avait parlé de Paul. A son tour, elle fut curieuse de l’approcher. - - [392] Voir JOSÈPHE, _Bell. Jud._, l. II, XXVI. - -Festus prévint son désir; lui-même souhaitait de connaître l’impression -d’Agrippa sur l’homme qu’il devait envoyer à César. Ainsi, dans son -rapport, il pourrait mieux préciser si Paul méritait ou non la haine -tenace des Juifs. - -Le lendemain, au cours d’une réception officielle, devant les officiers -des cinq cohortes de la garnison, devant la suite qui accompagnait -Agrippa et Bérénice en grand apparat, Paul fut introduit, les bras liés, -vieilli par la prison, dans son humilité de captif, plein d’aisance -cependant et portant sur son visage une joie grave, la confiance de ne -pas témoigner en vain. Agrippa, touché de son aspect douloureux et -saint, l’invita lui-même à présenter son apologie. - -Paul étendit sa main (ses chaînes légères lui permettaient ce geste -d’habitude)[393]. On l’écouta, d’abord, comme un étrange et attirant -visionnaire. Il reprit l’histoire de ses égarements, le récit de la -vision qui avait retourné son âme. Il insista sur l’orthodoxie juive de -sa doctrine: - - [393] C’était aussi, nous l’avons vu, un geste traditionnel d’orateur: - deux doigts repliés, les autres allongés. - -«C’est pour l’espérance de la promesse venue de Dieu à nos pères que je -suis mis en jugement, promesse dont nos douze tribus, servant Dieu nuit -et jour avec persévérance, espèrent l’accomplissement, c’est pour cette -espérance, ô roi Agrippa, que je suis accusé par les Juifs... C’est à -cause de ces choses que les Juifs, m’ayant saisi dans le Temple, ont -essayé de me mettre à mort. Ayant donc obtenu l’assistance de Dieu -jusqu’à ce jour, je me tiens en témoin devant _petit et grand_, ne -disant rien que ce que les prophètes, après Moïse, ont dit des temps à -venir, si le Christ doit souffrir, s’il doit, ressuscité le premier -d’entre les morts, annoncer la lumière au peuple et aux gentils...» - -Jusqu’à cette phrase, l’étonnement, et, pour quelques-uns, la révélation -d’un mystère avaient maintenu le silence. Mais Festus, représentant les -divins Césars, ne pouvait admettre qu’un Juif, en sa présence, imposât -comme ressuscité, comme seul vrai Dieu, un Messie universel, espéré par -Moïse et les prophètes. L’hypothèse de la Résurrection et du Jugement -lui paraissait d’ailleurs extravagante: - ---Tu es fou, cria-t-il soudain; Paul, trop de lectures te tournent à la -folie. - -La grossière brusquerie de l’apostrophe arrêta le discours, mais sans -que Paul fût déconcerté. - ---Non, releva-t-il, je ne suis point fou, éminent Festus; les paroles -que je prononce sont vérité et sagesse. Le roi ici présent le sait bien, -lui devant qui je parle avec confiance. Il n’ignore aucun des événements -dont je parle; car ils ne se sont point passés _dans un coin_. Tu crois -aux prophètes, roi Agrippa? Oui, je sais que tu y crois. - -Agrippa, loin de rembarrer ce hardi langage, fit à Paul une réponse -obligeante: - ---Pour un peu tu me convaincrais d’être chrétien. - -Mot dit en l’air, mot de prince dilettante et d’homme du monde, qu’on -aurait tort cependant de supposer ironique. Agrippa était vraiment -séduit par la force persuasive du croyant Paul; il ne réfléchissait pas -à ce qu’eût exigé une conversion. - -Avec une grâce cavalière et charmante, Paul l’encouragea: - ---Plût à Dieu que, _pour un peu_, et _pour beaucoup_, non seulement toi, -mais tous ceux qui m’écoutent aujourd’hui fussent semblables à moi... -_sauf ces chaînes_. - -Paul confesse le désagrément des chaînes; mais il accepterait, à lui -seul, tout le fardeau des douleurs terrestres, si, à ce prix, ses frères -obtenaient le don sans prix, celui qu’il a reçu. Dans cette saillie -spirituelle éclate une merveilleuse charité. Le trait n’achève pas -seulement l’épisode, il le soutient tout entier; car il n’a de sens que -s’il conclut la scène indiquée par l’historien. - -Des sourires, un murmure d’approbation témoignèrent que l’assistance -était conquise. En se retirant, les invités disaient entre eux de -l’Apôtre: - ---Cet homme n’a rien fait qui mérite la mort ou la prison. - -Agrippa suggéra même au procurateur une mesure que celui-ci n’osa point -prendre: - ---S’il n’avait fait appel à César, on aurait pu le mettre en liberté. - -C’est, les chaînes aux mains, que Paul débarquera sur la terre d’Italie. -Un hôte comme lui, Rome se devait de le défrayer jusqu’au terme du -voyage. Mais il faillit ne pas arriver. - - - - -XVIII - -LA TRAVERSÉE TERRIBLE - - -On entrait dans l’arrière-saison; le jeûne de Kippour était passé. Le -temps se maintenait clair; un bon vent soufflait. Le navire qui emmenait -Paul, un bateau de cabotage, venait d’Adramytte en Mysie. Il y avait à -bord d’autres prisonniers, peut-être des condamnés qu’on destinait, pour -divertir la plèbe romaine, aux bêtes fauves du cirque. Un centurion de -la cohorte Auguste et un détachement de soldats les convoyaient. - -Quelques-uns des disciples de Paul, Timothée, Luc, Aristarque le -Thessalonicien avaient pu s’embarquer avec lui comme passagers. La mer -le fatiguait, surtout dans le délabrement corporel où l’avaient mis deux -ans de captivité; et il voyageait sans doute sur le pont, exposé aux -rafales, à la pluie, ou dans un fétide entrepont parmi les misérables -qu’on y tenait entassés. - -En un jour, le vent du sud porta le navire jusqu’à Sidon; il y fit -escale. Le centurion, soit que Paul eût gagné déjà son estime, soit -qu’il eût l’ordre de le bien traiter, lui permit de descendre à terre. -La petite église du lieu fêta son passage; il exhorta les fidèles, et -ils le comblèrent de soins affectueux. - -Le vent avait tourné franchement à l’ouest. On ne pouvait gagner la -pleine mer. Le bateau s’abrita derrière les hauteurs de Chypre, le long -de la côte orientale, et passa en vue des rivages de la Cilicie, de la -Pamphylie. Paul reconnut, à distance, les régions par lui ouvertes à -l’Évangile; les reverrait-il de ses yeux de chair? - -Le vaisseau atteignit le port de Myre en Lycie. Là, se trouvait, -arrivant d’Alexandrie, un assez gros navire, chargé de grain, qui se -rendait à Brindes ou à Naples. Le centurion y retint la place nécessaire -pour tous ses hommes. Malgré le vent du sud, le transport se remit en -route; après plusieurs jours d’une marche lourde, il toucha Cnide. La -Crète ensuite le protégeant, il fendit des eaux plus calmes. A mesure -qu’approchait la pointe de la grande île, la mer devint hargneuse. Il -doubla le cap Salmoné, et se réfugia péniblement dans une anse appelée -_Beau-Port_, près de la ville de Lasaia. - -Ce lieu, en dépit de son nom, offrait un abri précaire contre les vents -d’ouest et du sud-ouest. Le pilote et le patron décidèrent de pousser, -plus à l’Occident, jusqu’au port de Phénix où l’on pourrait attendre le -beau temps. - -Paul, qu’une intuition prophétique avertissait du péril, tenta de les -dissuader: - ---Hommes, dit-il, _je vois_ qu’il y aurait grand dommage non seulement -pour la cargaison et le navire, mais pour nos vies, si la navigation -continue. - -Le patron dut hausser les épaules; il savait son métier. De quoi se -mêlait un passager suspect, oiseau de triste augure, gibier de potence? -Le centurion aussi méprisa l’avis que Paul, sans doute, réitéra. Il -aurait pu débarquer son monde à Beau-Port; il écouta, selon l’humaine -prudence, le pilote et le patron. - -Un vent du sud s’étant mis à souffler, on leva l’ancre; on suivit, en -louvoyant, d’aussi près que possible, le rivage de la Crète, ses -falaises qui plongeaient à pic dans des eaux farouches. - -Mais, subitement, des montagnes mêmes de l’île, comme par une porte tout -d’un coup rompue, un ouragan du nord-ouest s’abattit sur la mer. - ---L’Euroaquilo! crièrent les marins. L’Euryclydôn! Où allons-nous? - -Le patron fit serrer la voilure et le navire se laissa emporter au -large, avec la tempête, dans l’horreur et la nuit. - -Paul s’était plu à dire: «Toute la création gémit.» Pensa-t-il au -commentaire que la tourmente jetait à cette parole inspirée? Clameurs -des matelots, claquements des toiles, cordages sifflants, membrures qui -craquaient, plaintes hurlantes des vents entre-heurtés, giclements -d’écume, chocs des lames écrasées sous les lames, lanières cinglantes de -la pluie, et l’abîme pareil, comme Job l’avait dépeint, à une tête de -vieillard échevelé. Mais, au travers du chaos, il ne cessait pas de -sentir la présence du Christ libérateur. S’il l’avait vu marcher sur les -ondes formidables, il serait allé, comme Pierre, avec assurance, -au-devant de lui. Il avait fait déjà trois fois naufrage, dans des -traversées que nous ignorons[394]; il était, par toute sa foi, certain -d’en réchapper. - - [394] II _Cor._ XI, 24. - -Le jour lentement revint, sans que le soleil parût. Des nuages bas -filaient, qui semblaient danser comme le bateau lui-même. A l’infini, le -cercle hérissé des vagues, des montagnes d’eau creusées en gouffre. - -Une petite île pourtant surgit: des pitons aigus comme des clous, où se -déchiraient les nuées; une côte inaccessible, où se brisaient les lames -voraces. - -Le pilote reconnut Cauda (aujourd’hui Gozzo) à vingt-cinq milles au sud -de la Crète. L’île opposait un mur aux rafales; en courant derrière -elle, on eut un moment de répit. Les hommes hissèrent à bord la chaloupe -massive qu’on avait, jusque-là, remorquée au bas de la poupe. Le patron -avait peur qu’elle ne fût emportée. On ceintra le bordage avec des -câbles, de crainte que la charpente ne cédât; et l’on fit tomber une -ancre flottante qui, par son poids, pouvait retarder la fuite éperdue. -Une des choses à redouter, c’était de se voir poussés vers l’Afrique, -d’échouer sur la grande ou la petite Syrte, en plein désert. - -Chaque fois que le bateau s’enfonçait au creux d’une vague, il se -relevait, d’un effort oblique, si lourdement qu’il pouvait soudain -chavirer. Pour alléger sa fatigue, le troisième jour, l’équipage lança -par-dessus bord les tables, les bancs, les agrès inutiles, les antennes -arrachées par le vent, et qui jonchaient le pont. - -L’ouragan s’obstinait. Il semblait qu’une horde de démons s’animait à -l’exaspérer. Ni soleil, ni étoiles, depuis treize jours, n’avaient lui. -On ne savait plus où l’on était, où l’on s’en allait. L’eau avait avarié -une grande partie des caisses de vivres. Sur les deux cent -soixante-seize personnes que le navire portait, la plupart, trop malades -ou sans provisions, depuis le commencement de la tempête, ne mangeaient -presque rien. Les courages défaillaient; les hommes se jugeaient perdus; -Paul avait grand’peine à soutenir sa vaillance; il sentait les -puissances du mal, plus que jamais, acharnées sur sa route, comme si -elles voulaient lui barrer l’accès de la Ville éternelle. Il priait -éperdument pour les âmes des vivants embarqués avec lui; il demandait un -_signe_. - -Une nuit--la treizième--un ange lui apparut, le réconforta: - ---N’aie point peur, Paul; il faut que tu comparaisses devant César; et -voici que Dieu _te fait don_ de tous ceux qui naviguent avec toi. - -Au matin, le temps n’avait pas encore changé. Toujours le ciel informe, -la mer livide ou d’un noir de poix, et le vent inexorable. Cependant, -Paul circula sur le pont, parmi les groupes abattus; et il leur -communiqua sa divine sécurité: - ---Hommes, il aurait fallu m’écouter, ne pas reprendre la mer en quittant -la Crète. Vous auriez fait l’économie de ce malheur et de cette perte. -Et maintenant je vous exhorte à être confiants; de vous tous pas un ne -se perdra; il n’y aura que le vaisseau (de perdu). Car, cette nuit même, -s’est présenté à moi un ange du Dieu à qui j’appartiens, que je sers... -C’est pourquoi, hommes, soyez confiants; j’ai foi en Dieu que les choses -seront comme elles m’ont été dites. Mais c’est dans une île qu’il nous -faut échouer. - -En effet, la quatorzième nuit, vers minuit, des hommes de l’équipage -perçurent, au milieu du vacarme des flots, un bruit significatif. -L’ancre flottante râclait les fonds; donc une terre était proche. Ils -jetèrent la sonde: vingt brasses seulement! Un peu plus loin: quinze -brasses! Ils tremblèrent que le bâtiment n’allât s’éventrer sur un -récif; et de la poupe ils précipitèrent quatre ancres. Ils préféraient -un danger à un autre danger. Mais le navire faisait eau; immobile, il -pouvait être, avant le jour, disloqué par les vagues. - -Dans l’affolement des ténèbres les matelots songèrent à fuir. Ils -descendirent la chaloupe, sous prétexte de tendre aussi des ancres à -l’avant. Paul était là, penché sur le bordage. Il comprit leur manœuvre, -dit au centurion et aux soldats: - ---Si ces hommes ne restent pas sur le navire, vous autres, vous ne -pouvez pas vous sauver. - -La chaloupe descendait; les soldats, malgré les cris des matelots, -coupèrent les cordages; elle tomba dans la mer. - -Paul, en ces moments critiques, prend, comme partout, l’allure d’un -chef. Une certitude surnaturelle investit ses paroles d’une autorité que -n’aurait plus ni le patron du vaisseau, ni le centurion. Ce mystique a -l’œil ouvert sur la chaloupe qu’on veut descendre. Mais sa grandeur -sacerdotale couronne son génie pratique, le transfigure. - -Le jour n’est pas encore venu; les fanaux secoués par les bourrasques -lui laissent entrevoir des visages exténués, des corps grelottants. Il -va et vient parmi les hommes; il élève la voix, sa voix dont la -puissance affrontait le tumulte de la mer comme les hurlements d’une -foule: - ---A cette heure, le jour que vous attendez va être le quatorzième, passé -à jeun, sans rien prendre. C’est pourquoi je vous engage à prendre de la -nourriture. _Car cela importe à votre salut._ [Vous serez sauvés] et -aucun de vous ne perdra un seul cheveu de sa tête. - -Le discours de Paul avait un sens immédiat et une portée mystérieusement -symbolique. Il pensait au salut des âmes; le repas où il les conviait, -c’était la communion des chrétiens[395]. Il prit du pain, le bénit -devant tous, le rompit et mangea le premier. Tous reprirent courage, et -ils mangèrent à leur faim. - - [395] Le texte ne dit pas que Paul célèbre vraiment la Cène; en ce - cas, il ne distribuerait qu’aux seuls chrétiens le pain consacré. - -Sans attendre l’aurore, ils se mirent à pousser hors des flancs du -vaisseau la cargaison de grain[396]. On aurait chance d’échapper au -naufrage si le bâtiment soulagé pouvait flotter jusqu’à la côte. - - [396] Cp. TACITE, _Ann._ II, XXIII, le récit de la tempête où les - Romains jetèrent par-dessus bord «chevaux, bagages, armes.» - -Le jour enfin éclaira devant eux une terre qu’ils ne surent pas -reconnaître, une baie déserte, barrée, à droite par de hautes masses -rocheuses, à gauche, par la bosse d’un promontoire moins abrupt, et -qu’un îlot coupait en son milieu. - -Au fond de la baie s’offrait une plage accueillante. C’est là que le -pilote et le patron décidèrent d’échouer le vaisseau. Ils firent -détacher les câbles qui descendaient de l’arrière aux ancres, donner du -jeu aux gouvernails qu’on avait liés durant la tempête. On tendit, -au-dessus de la poupe, la voile d’artimon; et l’on avança vers le -rivage. Mais, soudain, la quille toucha un banc de sable entre deux -courants; la proue enlisée s’y fixa; la poupe, soulevée par une lame, se -démembra. - -En ces minutes, les soldats, écoutant une impulsion démoniaque, eurent -l’idée féroce d’égorger tous les prisonniers; ainsi, aucun d’eux ne -s’échapperait en nageant. Le centurion voulait sauver Paul; il empêcha -ce massacre; et il commanda: - ---Que ceux qui savent nager se jettent à la mer. Que les autres se -sauvent sur des planches ou sur les débris du vaisseau! - -Comme le vent les portait vers la plage, tous, selon la promesse de -Paul, atteignirent la terre, sains et saufs. - -Où étaient-ils? Si quelque pêcheur ou paysan les aperçut, il vint sans -doute au-devant des naufragés. Mais ce barbare parlait une langue -gutturale que les Hellènes et les Latins comprenaient difficilement. -Dans son patois punique se mêlaient pourtant des mots grecs. Ils surent -que le pays où ils débarquaient était, comme l’avait annoncé Paul, une -île, l’île de Mélité. Elle appartenait alors à la province de Sicile; et -le centurion fut satisfait d’apprendre que «le premier de l’île[397]», -Publius, avait sa villa non loin du lieu où ils venaient d’atterrir. - - [397] Deux inscriptions retrouvées à Malte mentionnent ce titre et - confirment, ici comme ailleurs, la sûreté d’information de - l’historien. - -Cependant, sous la pluie, dans le vent glacial, les naufragés, transis, -à moitié nus, trouvaient à peine la force de s’avancer vers l’intérieur. -De villages proches les indigènes accoururent et prirent compassion -d’eux. Ils allumèrent un grand feu de sarments; Paul, toujours actif, au -lieu de se chauffer comme d’autres, aidait les paysans maltais et les -soldats romains à nourrir le brasier. Dans une bourrée qu’il y jeta il -ne vit pas une vipère engourdie, que la chaleur soudain ranima. La bête, -se pendant à sa main, la serra de ses crocs. Du sang jaillit de la -morsure[398]. Paul secoua dans le feu la vipère et continua son travail. -Les indigènes se dirent entre eux: - - [398] Les réflexions des indigènes prouvent qu’il avait été fortement - mordu. - ---Qui est cet homme? - ---Oh! répondit un des soldats, c’est un coquin qu’on mène à Rome pour le -juger. - ---Oui, opinèrent les rustres, il faut que ce soit un assassin, puisque, -sauvé de la mer, la Justice [des Dieux] ne le laisse pas vivre. - -Mordu comme il l’était, ils s’attendaient à le voir tomber et mourir -après une atroce agonie. Au contraire, il ne ressentit aucun mal. Alors -les bonnes gens conclurent: - ---C’est donc un Dieu! - -Paul et ses compagnons trouvèrent auprès du Premier de l’île un accueil -très bienveillant. Le père de Publius était au lit, souffrant de la -fièvre et de la dysenterie. Paul s’approcha, lui imposa les mains; -guéri, le vieillard se leva. A la nouvelle de ce miracle, beaucoup de -malades, surtout des fiévreux[399], sollicitaient de lui un -attouchement, une parole guérisseuse. Comme il les soulagea, ils le -comblaient «d’honneurs» et d’amitiés, lui et tous ceux qui -l’entouraient. - - [399] La maladie commune, dans l’île, devait être déjà la _fièvre de - Malte_, attribuée au lait des chèvres. - -Paul séjourna trois mois, jusqu’en mars, à Mélité, l’île du miel. Après -tant d’épreuves, cet hivernage lui fut d’une grande douceur. Il refit, -au soleil africain des coteaux, pour les luttes prochaines, son vieux -corps épuisé. Rome n’était plus loin; en partant, du vaisseau alexandrin -qui devait le conduire à Pouzzoles, il envoya un regard de bénédiction à -l’île hospitalière. - -Elle s’en souvient encore. J’ai vu Malte, non comme elle lui apparut, à -travers la pluie et le vent dur, mais dans la splendeur d’une matinée -d’automne, le jour de la Saint-Martin, anniversaire de paix. Au-dessus -de la mer ardente, la ville de la Valette, ceinte de ses augustes -remparts, enflait ses dômes, érigeait sa magnificence chrétienne où -semblent se conjoindre l’Orient et l’Occident. Je songeai que tout le -plus noble passé de l’île était, en un sens, l’œuvre de Paul. C’est lui -qui planta la Croix sur son rivage. Il eût aimé l’Ordre de Malte, fleur -de la chrétienté chaste et guerrière, cette chevalerie qui portait si -fièrement «le casque et le bouclier de la foi». Il eût admiré ces -remparts, édifiés comme un bastion indestructible contre l’Infidèle. -Dans Malte il n’a laissé aucun vestige authentique de son passage. Dans -nulle épître il n’en a parlé. Mais tout y parle de sa gloire. - - - - -XIX - -A ROME. L’ENCHAÎNÉ DU CHRIST - - -Avant d’entrer dans Rome, vers la porte Capène, Paul se retrouva en pays -familier. Les ruelles tortueuses évoquaient les faubourgs d’une ville -d’Orient. Il longeait des échoppes sombres d’où sortaient des odeurs -d’épices et de lourdes fritures. Enfants qui grouillaient, femmes -sordides aux jambes épaisses, au front serré d’un bandeau et qui -traînaient leurs sandales en allant, une amphore sur la tête, à la -fontaine, chiffonniers, mendiants, colporteurs d’allumettes, tous -étaient Juifs; ils vivaient là chez eux. Ils regardaient passer entre -des soldats le prisonnier, et, à leur tour, ils murmuraient: - ---C’est un des nôtres. - -Il dut traverser toute la ville pour être conduit au camp des -prétoriens, établi près de la voie Nomentane, au nord-est de Rome. Après -deux ans de séjour, au milieu des troupes, à Césarée, il n’éprouva, dans -le camp, aucune surprise. A peine remarqua-t-il les vastes proportions -des cours et des bâtiments, la belle tenue des hommes, le haut cimier du -casque des fantassins; mais il fut attentif au rugissement des lions -qu’on gardait là, dans un enclos de pierre, avec les autres bêtes fauves -destinées aux combats du cirque. - -Le rapport du procurateur de Judée, tout le bien que put dire de sa -conduite le centurion Julius, lui valut une détention bénigne, ce qu’on -dénommait _custodia militaris_. Le prisonnier put se loger dans le -voisinage du camp; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en -laisse par un soldat; son gardien devait avoir, nuit et jour, l’œil sur -ses mouvements. - -A son arrivée, on suppose qu’il accepta comme refuge la maison d’un -fidèle. Prisca et Aquilas étaient-ils encore à Rome? Ils retournèrent en -Asie, plus tard peut-être[400]. Paul ne dit rien d’eux dans ses épîtres -de la captivité. Au reste, ils avaient leur demeure, à l’autre bout de -Rome, sur l’Aventin[401]. Il n’aurait pu être leur hôte. - - [400] II _Timothée_ IV, 19. - - [401] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 9. - -Trois jours après sa venue, il invita les Juifs notables du quartier à -une conférence. Lié au légionnaire de garde, il n’était guère en posture -de prêcher dans une synagogue. Ils vinrent, par curiosité, là où il -habitait. - -Il leur expliqua les conjonctures où les Romains eussent voulu le -remettre en liberté. L’insistance du sanhédrin à prétendre juger son -procès l’avait contraint d’en appeler à César. Et il répéta devant eux -sa protestation inlassable: - -«C’est _à cause de l’espérance d’Israël_ que j’ai cette chaîne autour -des mains.» - -La réponse des Juifs fut courtoise et prudente: - -«Nous n’avons reçu de Judée aucune lettre sur toi, et aucun des frères -n’est venu qui nous ait rapporté quelque chose de toi. Mais nous -voudrions bien apprendre de toi _ce que tu penses_; car, de cette secte, -nous savons qu’en tout lieu on parle contre elle.» - -Ces Juifs, assurément, avaient entendu raconter quelque chose des -nouveautés chrétiennes, de la foi en Jésus, comme au Messie. Ils se -feignaient plus ignorants qu’ils n’étaient, pour engager l’Apôtre à les -instruire sans réticence. Est-ce à dire qu’ils lui tendaient un piège, -complices des Juifs d’Asie? Leur sincérité paraît vraisemblable, quand -ils déclarent: «Nous n’avons reçu aucune lettre sur toi.» Au début du -printemps, alors que la navigation reprenait à peine, les courriers -d’Orient devaient être à Rome fort espacés, et les Juifs de Jérusalem -n’avaient encore pu nouer des intrigues pour essayer de perdre là-bas -celui qui leur avait échappé. En apparence même, durant deux années, ils -ne feront rien contre lui; ou, s’ils agirent dans l’ombre, quelque -puissante influence lui assurait une phase de tranquillité. - -Ceux de Rome convinrent avec lui d’un jour où il leur exposerait sa -croyance. - -Dans l’intervalle, Paul avait loué un logement pourvu d’une salle assez -grande[402]; il y réunissait les frères, et aussi les Juifs ou les -gentils désireux de connaître la _voie_. Elle fut inaugurée par les -Juifs; ils vinrent assez nombreux. «Depuis le matin jusqu’au soir» en -s’appuyant sur la Loi, sur Moïse et les prophètes, il rendit témoignage -au royaume de Dieu, il développa l’histoire de Jésus. Comme les uns -croyaient, tandis que les autres niaient, ils se retirèrent en se -querellant. Paul, sans les ménager, les congédia, certain de son -insuccès, et il enfonça comme un clou dans ces têtes dures la prédiction -d’Isaïe: - - [402] L’hypothèse traditionnelle qui mettait ce logement au lieu de - l’église S. Maria in via lata est aujourd’hui abandonnée (voir - MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 12). - -«Va vers ce peuple et dis: De l’ouïe vous entendrez et vous ne -comprendrez pas, et, cependant, vous regarderez et vous ne verrez pas.» - -Mais il ajouta cette prophétie d’espérance: - -«Sachez donc qu’aux gentils est envoyé le salut de Dieu; et eux, ils -entendront.» - -Comment, autour de Paul, les gentils «entendirent-ils»? Certaines -phrases des _Épîtres_ aident à l’entrevoir: - -«Ce qui m’est arrivé tourne plutôt au profit de l’Évangile; en sorte que -mes chaînes sont connues de tout le prétoire[403] et de tous les autres; -et la plupart des frères, ayant, à cause de mes chaînes, plus grande -confiance dans le Christ, osent sans crainte dire la Parole[404].» - - [403] Il veut dire: le camp des prétoriens. L’interprétation de - _praetorium_ par: _tribunal_ serait séduisante, mais le mot n’a - jamais ce sens. - - [404] _Philipp._ I, 12-15. - -Paul n’avait qu’à montrer ses poignets meurtris par le bracelet des -fers. Cette prédication exaltait chez les tièdes la volonté de propager -la foi. Il n’y avait pas encore eu, à Rome, des martyrs. Mais l’appétit -du martyre, Paul le créait déjà. Si les chrétiens n’étaient pas, -jusque-là, persécutés, ils passaient pour suspects. Pomponia Graecina, -matrone appartenant à une famille illustre, s’était vue, en 57, accusée -de «superstition étrangère[405]». Elle était chrétienne, et l’on jugeait -publiquement «malfaisante[406]» cette nouvelle superstition. Les Romains -s’apercevaient que la religion issue du judaïsme ne pouvait plus se -confondre avec lui; elle excluait tous les dieux au profit d’un seul -Dieu; donc elle était dangereuse pour César et pour l’État. On se -méfiait aussi des chrétiens à cause de leur vie pénitente; elle -condamnait en silence l’ignominie païenne. - - [405] TACITE, _Ann._, XIII, XXXII. - - [406] SUÉTONE, _Néron_, 16. - -Il est facile d’imaginer la réprobation qu’inspirait à Paul, entre 59 et -61, la Rome de Néron. - -Le prince avait fait assassiner sa mère. Le cynisme de ses turpitudes -devenait monstrueux. La vie des riches ressemblait à une sombre farce, -finissant et recommençant, comme le festin de Trimalcion, au moment où -la valetaille, allongée dans des flaques de vin, ronfle sous les pieds -des convives tous pêle-mêle endormis. Les lampes vont mourir; deux -Syriens entrent dans la salle pour voler des bouteilles encore pleines; -ils renversent des tables; une coupe heurte la tête d’une servante qui -pousse un cri. On se réveille et on se remet à boire. - -La hideur de cette société pourrait s’abréger en l’image du poisson que -Juvénal[407] _voyait_ «engraissé des ordures d’un cloaque par où il -avait coutume de remonter jusqu’à l’égout de Suburre». - - [407] _Sat._ V. - -La cruauté dépassait la goinfrerie et les autres vices. En regardant le -dessin d’une robe nouvelle, une dame romaine, pour s’amuser, faisait -déchirer des esclaves sous les fouets. Néron, s’il faut en croire -Suétone, souhaitait de livrer des victimes vivantes à un Égyptien -gourmand de chair crue. - -L’Empire était une machine à broyer les hommes. Mais, au fond de la -tyrannie, se cachait une peur immonde. La servilité du Sénat couvrait -mal les haines des patriciens contre un régime de démagogie militaire où -leurs biens et leur vie étaient exposés à l’arbitraire de la délation. -Rome traînait par les cheveux ceux des Barbares qu’elle pouvait -atteindre. Mais elle sentait, derrière elle, gronder leur masse -indéfinie, indomptée. - -Dans les lettres de Paul, saisirons-nous quelques vestiges des -sentiments qui devaient peser sur son âme, en face de l’orgie impériale? -Pierre, en sa première épître[408], Jean, dans l’_Apocalypse_, -appelleront Rome _Babylone_. Paul, écrivant aux Philippiens[409], se -contente d’une allusion au siècle pervers: - - [408] V, 13. - - [409] II, 15. - -«Soyez d’irréprochables enfants de Dieu au sein d’une génération -tortueuse et corrompue où vous apparaîtrez comme des flambeaux dans le -monde, retenant la parole de vie.» - -Et, vers la fin, il indiquera discrètement en quel milieu fructifiait -son apostolat: - -«Tous les Saints vous saluent, en particulier ceux _de la maison de -César_.» - -La persécution, alors, n’était qu’une menace vague; il espérait du -tribunal de «César» son acquittement. Il avait autre chose à faire que -de juger son juge; Dieu s’en chargerait. - -Les tristesses de l’Apôtre ne semblent pas lui être venues, à cette -époque-là, surtout des païens. Parmi les fidèles il rencontrait un clan -hostile et «jaloux»: - -«Ceux qu’anime l’esprit de parti annoncent le Christ dans une pensée qui -n’est pas pure, en croyant ajouter une tribulation à mes chaînes[410].» - - [410] _Id._ I, 17. - -Ces inimitiés le peinaient; autrement il les aurait sous-entendues. Mais -il ne voulait pas s’en laisser troubler. Elles lui donnaient occasion -d’humilier sa personne. Une volonté admirable d’effacement lui suggérait -cette réflexion: - -«Qu’importe! De toute manière, soit avec une arrière-pensée, soit -sincèrement, le Christ est annoncé. Cela, c’est une joie, ce sera -toujours une joie[411].» - - [411] _Ep._, I, 18. - -De qui partaient les coups d’épingle dont il avait souffert? Les -judaïsants, on s’en doute, n’y furent pas étrangers. Il se peut aussi -que des chrétiens d’ancienne date aient vu maussadement le haut prestige -de Paul. Il avait dans son passé trop de privilèges spirituels, trop -d’aventures, trop de conquêtes. Et ses chaînes lui tressaient comme une -couronne. Ses enthousiasmes, ses brusqueries étonnaient la prudence des -vieux Romains. Il retenait autour de lui et dirigeait des disciples -ardents, Timothée, Aristarchus, Tychique, Jean-Marc, Luc, «le cher -médecin», d’autres qu’il s’était acquis; certains malveillants -considéraient peut-être leur groupe comme formant une église à part au -milieu de l’église établie déjà, florissante. - -En dépit de ces traverses, plus il séjournait à Rome, plus il comprenait -que l’appel de Dieu signifié à lui, comme à Pierre, avait pour l’avenir -une immense portée. Rome serait la tête du monde chrétien, comme elle -était celle de l’Empire, comme le Christ était le chef de son Église. - -Néanmoins, il se retournait avec dilection vers les églises d’Orient, -son œuvre, ou fondées par ses disciples immédiats. C’est à leurs saints -qu’ira le testament de sa doctrine inspirée. - -Elles avaient grand besoin d’être confirmées dans la _voie_. Des -perversions multiples les travaillaient. D’abord, le ferment juif, -impossible à éliminer: - -«Ayez l’œil sur les chiens, leur criera l’Apôtre. Ayez l’œil sur les -mauvais ouvriers. Ayez l’œil sur les _mutilés_. Car les vrais circoncis, -c’est nous qui servons Dieu en esprit, et nous glorifions dans le Christ -Jésus, et n’avons point confiance en la chair[412].» - - [412] _Philipp._ III, 2. - -Le judaïsme ne s’évertuait pas seulement à imposer les œuvres mosaïques. -Il existait, parmi les Juifs cultivés, une gnose, une science supérieure -de la religion, mélange de traditions rabbiniques, de théosophie -orientale et d’idées grecques. Ce qu’elle pouvait être, on l’aperçoit -confusément d’après Philon, d’après les réfutations mêmes de l’Apôtre. -Elle enseignait comme un dogme la transmigration des âmes à travers les -astres, dont les mouvements régleraient nos destinées[413]. Un ascétisme -essénien d’origine, semble-t-il, tendait à s’insinuer dans les pratiques -chrétiennes. Il menait à cette illusion désastreuse: Nous sommes les -purs, les parfaits; le bien est en nous. Donc il est vain de se -tourmenter à l’acquérir. - - [413] Voir TOUSSAINT, _Commentaire de l’Épître aux Colossiens_. - -Voilà pourquoi Paul dira de toutes ses forces aux chrétiens d’Orient: - -«C’est par grâce que vous avez été sauvés et par le moyen de la foi. -_Cela ne vient pas de vous._ C’est un don de Dieu[414].» - - [414] _Éphés._ II, 8. - -Et il se donnera en exemple à ses Philippiens bien-aimés: - -«Ce n’est point que j’aie déjà gagné le prix, _que je sois parfait_. -Non, je poursuis ma course, visant à conquérir (le prix), puisque j’ai -été moi-même conquis par le Christ.» - -A nul moment, il n’avait insisté davantage sur l’essentiel mystère: Le -Christ et son Église sont unis comme la tête et les membres; si nous -voulons, nous, les membres, posséder la vie, il faut la recevoir de la -tête, vivre par elle, avec elle, en elle. - -Les deux épîtres aux Éphésiens[415] et aux Colossiens sont pleines de -cette sublime «révélation». Jamais l’éloquence de Paul n’atteignit une -telle ampleur métaphysique. Il ressemble aux paladins des légendes qui, -en pourfendant un Dragon, mettaient la main, dans sa caverne, sur un -trésor inconnu. Tandis qu’il bataille contre l’erreur, du même coup il -attire à la lumière des vérités qu’on aurait crues inaccessibles. -Volontiers, il les transpose en images et en allégories. Il voit les -pierres vivantes de la bâtisse, soutenues par le bloc angulaire, celui -qui unit les deux murs (Israël et les gentils), «former un temple saint -dans le Seigneur». Ce symbole, réminiscence du temple, était clair -surtout pour des Juifs. Mais des païens, familiers avec le gymnase, -comprenaient mieux la similitude «du corps dont la cohésion vient de la -force qui joint les membres, et assemblé, uni par l’entremise des -muscles de service, selon la mesure d’action dévolue à chacun, -s’accroissant pour être construit dans l’amour[416].» - - [415] On admet communément aujourd’hui que l’épître dite aux Éphésiens - s’adressait à l’église de _Laodicée_ (voir dans la préface du P. - VOSTÉ à son commentaire du texte les raisons qui expliqueraient la - substitution d’Éphèse à Laodicée). - - [416] _Éphés._ IV, 16. - -Le propre du mystique est d’aller, au delà des images, vers le sommet de -l’idée pure, jusqu’à la vision intellectuelle de la substance. Captif, -durant ses heures d’isolement, avec toute la maturité de sa foi, Paul -s’élevait à des contemplations ineffables, il les retenait en une langue -lumineuse et profonde, la même qui resplendira dans l’Évangile de saint -Jean, bien qu’il ne prononce pas comme lui le mot: _Verbe_. Il savait -les Colossiens[417] troublés par des erreurs gnostiques sur les rapports -de Dieu et du monde; il leur expose la nature vraie du Médiateur: - - [417] La ville de Colosses, dans la vallée du Lycus, en Phrygie, avait - reçu l’évangile de la bouche d’Épaphras, disciple de Paul. - -«(Le Christ) est l’image de Dieu, du Dieu invisible. Engendré avant -toutes créatures, car toutes choses ont été créées en lui, celles qui -sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les -invisibles, Trônes et Dominations, Principautés et Puissances. Tout a -été créé par lui et pour lui; lui-même existe avant toutes choses et -toutes choses existent en lui.» - -L’abîme où il se perdait, c’était le prodige de cette Toute-Puissance -divine, consommée en la faiblesse parfaite. L’achèvement de la grandeur -en Dieu devait être «de se dépouiller lui-même, de s’humilier, obéissant -jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. _C’est pourquoi_ Dieu l’a -surexalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom; afin -qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et -dans les enfers; et que toute langue confesse à la gloire de Dieu le -Père que Jésus-Christ est le Seigneur[418]». - - [418] _Philipp._ II, 5-11. - -Comment l’humiliation de se faire esclave, de se «faire péché» a-t-elle -accru la gloire de Dieu, Paul le savait trop, il n’entrerait en -possession d’un tel mystère qu’une fois affranchi «de son corps de -mort». Aussi acquérait-il une conscience plus pleine de la certitude: - -«Mourir m’est un gain.» - -Et cependant, lorsqu’il pesait en face du tribunal romain l’alternative: -être acquitté ou condamné à mourir, un sublime débat se poursuivait au -fond de sa volonté, celui dont il fait confidence aux Philippiens: - -«(Je voudrais) me dissoudre, être ainsi avec le Christ; car c’est de -beaucoup la meilleure chose. Mais demeurer dans la chair est plus -nécessaire à cause de vous. Dans cette confiance _je sais que je -resterai_ et demeurerai avec vous tous, pour votre avancement et votre -joie dans la foi, afin que, par mon retour auprès de vous, vous ayez -abondamment sujet de vous glorifier dans le Christ[419].» - - [419] I, 23-26. - -Admirable équilibre de la paix mystique, de cette paix «qui dépasse -toute idée[420]»! Quoi qu’il attende, le Saint est dans la joie. -L’appétit de prolonger sa vie terrestre, chez un autre, serait tout -humain; Paul le divinise, il en fait un sacrifice, mettant au-dessus de -son œuvre transitoire l’espérance du bien sans terme. Il prévoit que ses -juges le laisseront vivre encore; c’est une épreuve pour son désir, et -ses frères ont besoin de lui. Mais, s’il doit offrir «son sang en -libation pour la _liturgie_ (le service sacré) de leur foi[421]», il -s’en réjouira; eux aussi en auront une joie. - - [420] IV, 7. - - [421] _Id._ II, 17-18. - -Jusque-là, ses chaînes seront un exemple, une force et une gloire à tous -ceux qui croient. - -Il «complète en souffrant dans sa chair ce qui manque aux souffrances du -Christ pour son corps qui est l’Église[422]». Il souffre afin de hâter -l’achèvement de ce corps immortel qui aura sa plénitude quand tous les -élus seront entrés dans la splendeur des Saints. Ce qu’il endure est -mystiquement la Passion du Seigneur continuée. De même que le Christ a -mérité par ses agonies le salut du monde, Paul mérite à ses frères, par -les mérites du Christ, un accroissement de ferveur, de grâce, de paix et -d’allégresse. - - [422] _Coloss._ I, 24. - -Même en un sens tangible le mystère de l’Évangile reçoit une autorité -plus efficace, parce qu’il s’en fait «l’ambassadeur dans les -chaînes[423]». Associés au rude combat qu’il soutient, les fidèles sont -affermis; ils souhaitent de pâtir avec lui et comme lui. - - [423] _Éphés._ VI, 120. - -D’ailleurs, il ne les encourage pas seulement par ses lettres; il leur -envoie des messagers. Ceux-ci racontent aux églises ce qu’il fait à -Rome, ce qu’ils ont vu auprès de lui, et ils rapportent à l’Apôtre des -nouvelles de toutes les églises. - -Aux saints d’Éphèse (ou de Laodicée) il a dépêché Tychique; aux -Philippiens, il réserve Timothée, qui s’est fait avec lui «l’esclave de -l’Évangile[424]» et qu’il regarde comme un fils. «Je n’ai personne -autre, confie Paul à ses amis, dont l’âme me soit unie comme la -sienne... Tous cherchent leur intérêt propre et non celui du Christ.» - - [424] _Philipp._ II, 19-23. - -Pour l’heure, il charge de sa missive Épaphrodite, venu lui-même à Rome -de la part des Philippiens, et porteur de précieux subsides. Le -prisonnier les a reçus «comme un sacrifice odorant, digne d’être -accepté, agréable à Dieu[425]». Il sait être content de tout, dans le -dénûment comme dans l’abondance. Mais il sent la bonté de cette -offrande; elle est, plus encore, un signe que, chez les Philippiens, la -grâce fructifie. Épaphrodite vient d’être malade à en mourir. Dieu a eu -pitié de lui et, ajoute Paul naïvement, «de moi-même, afin que je n’aie -pas chagrin sur chagrin[426]». Maintenant il va repartir; son impatience -de retourner à Philippes est comme une nostalgie. - - [425] IV, 18. - - [426] II, 25-27. - -De même, Aristarque, le compagnon fidèle, quittera Rome, pour aller, au -nom de Paul, consoler les Colossiens, et il emmènera Onésime, «le frère -bien-aimé», cet esclave fugitif dont nous savons l’histoire par la -lettre à Philémon. - -Philémon, Apphia, sa femme, et Archippos étaient des chrétiens de -Colosses, gens notables, car l’église se réunissait dans leur maison. -Onésime, esclave de Philémon, avait volé son maître, pris la fuite, et -s’était caché à Rome; par Épaphras il y connut Paul qui le fit chrétien. -Et l’Apôtre, en le renvoyant à son maître, écrivit à celui-ci quelques -lignes où son cœur de Saint s’est épandu tout entier. - -«Bien que j’aie dans le Christ pleine assurance de pouvoir t’enjoindre -ce qui convient, j’aime mieux faire appel à ta charité. Tu sais qui je -suis, Paul, un vieillard, et présentement l’enchaîné du Christ Jésus. Eh -bien! c’est moi qui te prie pour mon fils que j’ai engendré dans les -chaînes, Onésime. Si, au temps passé, il ne te fut point utile[427], il -l’est maintenant pour toi, et pour moi. Je te le renvoie; reçois-le, -comme le fils de ma tendresse[428]. Volontiers, je l’aurais gardé près -de moi, pour qu’il me servît à ta place dans les chaînes de -l’Évangile[429]. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton avis. Je veux -que ta bonne œuvre ne soit pas contrainte, que tu agisses de bon cœur. - - [427] Paul badine sur le sens du mot: Onésime qui veut dire: utile, - profitable. - - [428] Exactement: comme étant mes propres entrailles. - - [429] Il veut dire: dans les chaînes que je porte pour l’Évangile. - -«Peut-être, s’il a été momentanément séparé de toi, c’est afin que tu le -recouvres à jamais. Non plus comme esclave, mais comme étant mieux qu’un -esclave, _un frère bien-aimé_. Il l’est pour moi; combien plus pour toi, -puisqu’il l’est dans la chair et dans le Seigneur! Si donc tu me tiens -comme étroitement uni à toi, reçois-le comme moi-même. S’il t’a fait -tort, s’il te doit quelque chose, porte-le à mon compte. Moi, Paul, je -t’écris de ma propre main; c’est moi qui paierai. Je ne veux pas te -rappeler que, toi aussi, tu es mon débiteur et de ta propre personne. -Oui, frère, je veux obtenir de toi Onésime dans le Seigneur, console mon -cœur dans le Christ. - -«Je t’écris avec la confiance que tu m’obéiras, sachant que tu feras au -delà de ce que je dis. En même temps, prépare-toi à me recevoir. Car -j’espère, grâce à vos prières, vous être rendu. Te saluent Épaphras, mon -compagnon de captivité dans le Christ Jésus, Marc, Aristarque, Démas, -Luc, qui travaillent avec moi. - -«Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec votre esprit.» - -Autorité, délicatesse, grâce insinuante, enjouement, tendresse, haute -charité, tout fait de ce billet un chef-d’œuvre unique. Paul ne nous -serait connu que par une telle page, nous aurions de son âme et de son -génie une très noble idée. - -Et surtout il trouve aux rapports du maître et de l’esclave la solution -d’amour qui, pratiquée, eût changé en un paradis le terrible monde -païen. - -Il y avait, dans la société d’alors, quelques velléités généreuses -d’amender la condition des esclaves. _En 58_, une loi venait d’être -promulguée, prescrivant au préfet de police, à Rome, et, dans les -provinces, aux gouverneurs, de recevoir les plaintes des esclaves, s’ils -attestaient contre leurs maîtres des faits d’injustice ou de cruauté. - -En 61, alors que le procès de Paul demeurait peut-être pendant, le -préfet de Rome, Pédanius Secundus, fut tué par un de ses esclaves. -D’après l’ancienne coutume, tous les esclaves de sa maison devaient être -condamnés à mort. Ils étaient quatre cents. Un certain nombre de -sénateurs voulaient s’opposer à cette exécution en masse. Le parti des -vieux Romains l’emporta, décida que les quatre cents, jeunes et vieux, -femmes et hommes, seraient voués à la fourche ou à la croix. Pour -empêcher leur supplice, le peuple indigné s’arma de pierres et de -torches. Néron dut faire border d’une haie de troupes le chemin par où -passeraient les condamnés[430]. - - [430] Voir TACITE, _Ann._, XIV, 42-45. - -Quelques philosophes--des stoïciens--allaient théoriquement jusqu’à nier -l’inégalité humaine de l’esclave. Qu’un homme fût _la chose_ de l’homme, -ils commençaient à s’en étonner. - -Épictète, qui resta, de longues années, l’esclave d’Épaphrodite, -affranchi de Néron, déclarait sur le ton sentencieux propre à la secte: - -«Si un homme veut être libre, qu’il ne désire ni ne fuie aucune des -choses où il dépende des autres. Sinon, il est fatalement un -esclave[431].» - - [431] _Manuel_, XIV, 2. - -Sénèque exhortait Lucilius à vivre familièrement avec ses esclaves, même -à manger avec eux. - -«Ils sont esclaves!--_Non, ils sont hommes._ Esclaves! Non, mais des -amis d’humble condition, des collègues en servitude, si tu songes que le -sort peut autant sur toi que sur eux... Celui que tu appelles ton -esclave est né d’une même origine que toi, jouit du même ciel, respire, -vit et meurt comme toi... Tu es libre aujourd’hui; tu peux devenir -esclave et avoir pour maître ton ancien esclave... Un tel est esclave. -Mais il a peut-être l’âme d’un homme libre. Qui n’est pas esclave? L’un -est asservi à la débauche, l’autre à l’ambition, l’autre à la -peur[432].» - - [432] Lettre XLVII. - -Sénèque se défendit pourtant de vouloir émanciper les esclaves. Il -concluait, au rebours, qu’un bon maître a chance de se voir respecté. -Donc, l’intérêt même des maîtres leur commandait d’être bons. - -Saint Paul aboutit à de plus fermes décisions, parce qu’il les établit -sur une réalité divine et un principe de foi. - -«Désormais, avait-il instruit les Galates[433], il n’y a plus ni Juif ni -Grec; il _n’y a plus d’esclave ni d’homme libre_... car vous êtes tous -_un_ dans le Christ Jésus.» - - [433] III, 28. - -Jésus lui-même a pris la forme d’un esclave. Du moment qu’un homme est -baptisé, il devient un frère. Devant Dieu, comment serait-il inférieur à -celui qu’il nomme son maître? Ce n’est pas à dire que les esclaves -doivent exiger leur affranchissement: - -«As-tu été appelé esclave? Ne t’en soucie point. Même si tu as les -moyens de devenir un homme libre, use plutôt de ta condition d’esclave. -Celui qui est appelé dans le Seigneur esclave est un affranchi du -Seigneur. De même, celui qui est appelé libre est un esclave du Christ.» - -Il envisage aussi dans un sens pratique les rapports des maîtres et des -serviteurs. Il veut que ceux-ci obéissent à leurs maîtres non «à l’œil», -mais avec droiture et révérence _comme au Christ_. Quant aux maîtres, il -les avertit d’être cléments et doux: - -«Laissez de côté la menace, sachant que vous avez, vous aussi, un Maître -dans les cieux, et qu’il ne fait pas acception de personnes[434].» - - [434] _Éphés._ VI, 5-10. - -Avant de connaître Onésime, Paul avait couvé de sa prédilection un autre -esclave, cet Amplias ou Ampliatus qu’il nomme vers la fin de l’épître -aux Romains. Ampliatus--du moins nous avons lieu de croire que c’est -lui[435]--fut enseveli dans une chapelle du cimetière de Domitille; il -serait difficile de comprendre qu’un esclave ait trouvé place auprès des -morts d’une famille illustre, si on n’avait ainsi voulu rendre honneur à -saint Paul. - - [435] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 13. - -Depuis qu’il était prisonnier, l’Apôtre se sentait plus près encore de -ceux qu’on appelait «des esclaves». Et n’avait-il pas, comme beaucoup -d’entre eux, les épaules diaprées par les cicatrices des verges? - -Néanmoins, sa condition de captif n’ôtait rien à la liberté de son -évangile. On dirait même que, dans les chaînes, la conscience de son -autorité a grandi. Ses messagers allaient et venaient d’Occident en -Orient. Sa parole continuait à courir au-dessus des peuples. Plus la -puissance de l’Esprit semblait liée, plus sa vigueur d’expansion -croissait. Les chaînes de Paul, comme celles de Pierre, signifiaient le -règne spirituel de l’Église, d’autant plus forte au long des siècles, -quand la Bête croit la contraindre, la réduire au silence et -l’exterminer. - - - - -XX - -LE MARTYR - - -Les deux années où Paul vécut à Rome, _prisonnier militaire_, terminent -ce qu’on sait nettement sur sa vie. Le livre des _Actes_ ne va pas plus -loin. Il est invraisemblable que l’auteur ait tu à dessein[436] la -condamnation et la mort de l’Apôtre, faits notoires, dont le -retentissement dut être immédiat, immense parmi toutes les chrétientés. -D’autres motifs, qui nous échappent, ont déterminé le brusque arrêt du -récit. - - [436] C’est la dernière et sotte réticence que M. Loisy prête à - l’astucieux «rédacteur». - -Au delà, Paul s’enfonce dans un brouillard. Nous retrouvons, par -intervalles, le son de sa voix. Mais nous avons peine à suivre ses -mouvements. L’épître aux Philippiens, sur un ton d’espérance[437], -annonçait une visite prochaine en Macédoine. Il croyait à l’heureuse -conclusion de son procès. Les épîtres à Timothée, celle à Tite seraient -inexplicables s’il ne s’était vu, en effet, acquitté, libéré. - - [437] I, 26. - -La première à Timothée[438] le montre partant pour la Macédoine; il veut -que son disciple l’attende à Éphèse où il se propose de le rejoindre. -Dans la seconde[439], il rappelle qu’il a laissé Trophime malade à -Milet. Écrivant à Tite, il nous apprend[440] qu’il l’a laissé en Crète -«pour achever de régler ce qui reste à régler et, dans chaque ville, -établir des presbytres». - - [438] I, 3. - - [439] IV, 20. - - [440] I, 5. - -Ainsi donc, après son acquittement, Paul retourna voir les églises -d’Achaïe, de Macédoine, d’Asie. Il fit une mission en Crète, et chargea -Tite d’y bien asseoir son œuvre. - -Quant au voyage en Espagne, si fermement projeté, put-il l’accomplir, et -vers quel temps? Le témoignage de Clément Romain[441], laisse entendre -que Paul «atteignit le terme de l’Occident»; et ces mots, si vagues -qu’ils soient, se rapportent, non à Rome, mais plutôt à l’Espagne, point -extrême où l’Annonciateur visait, avant de paraître devant son Juge et -de lui dire: «Toute la terre a entendu votre nom. Maintenant, venez, -Seigneur.» Seulement, rien n’indique les circonstances ni l’époque de -son exploration. - - [441] Voir p. 10. - -Est-ce alors que Paul conçut ou inspira l’épître aux Hébreux? Les -exégètes se sont épuisés en hypothèses autour de ce texte mystérieux. Il -ne porte aucune salutation initiale, aucune allusion à l’entourage de -Paul, sauf à Timothée, dont il dit sèchement: - -«Vous savez du _frère Timothée_ qu’il est remis en liberté. S’il ne -tarde pas à venir, c’est avec lui que j’irai vous voir... _Ceux -d’Italie_ vous saluent.» - -Paul en personne n’eût pas ainsi parlé, semble-t-il, de celui qu’il -aimait comme un fils, «son vrai fils dans la foi». - -Le fond de la lettre est paulinien par la doctrine. Nous saluons au -passage des locutions théologiques, des métaphores familières: - -«Tout est soumis au Christ... Vous en êtes revenus à avoir besoin, non -pas de nourriture solide, mais de lait[442]... La Loi n’a rien conduit à -la perfection... Mon juste, grâce à la foi, vivra...» - - [442] Cette image, peut-être créée par saint Paul, était entrée dans - le domaine commun, comme l’atteste le passage fameux de saint - Pierre, en sa première épître (II, 2). - -Certaines phrases, certains morceaux ont le tour nerveux et ramassé, -propre au langage de l’Apôtre: - -«Sans effusion de sang, pas de rémission... Vous n’avez pas encore -résisté jusqu’au sang... Il est horrible de tomber entre les mains du -Dieu vivant...» - -Et surtout l’admirable mouvement sur la parole prophétique: - -«La parole de Dieu est vivante, efficace. Elle est plus tranchante que -toute épée à deux tranchants. Elle pénètre jusqu’à séparer l’âme de -l’esprit, les jointures et les moelles.» - -Mais la majesté pompeuse, surabondante de l’ensemble paraît étrangère au -style de Paul. On dirait une page de Démosthène amplifiée par Isocrate. -Évidemment Paul savait assouplir selon des auditoires dissemblables ses -formes d’expression. Malgré tout, on sent une main autre que la sienne. -Le développement sur la foi (ch. XI), avec ses longues énumérations -d’exemples bibliques, «cette nuée de témoins» que l’auteur amasse pour -démontrer une vérité simple, trahit un rhéteur; l’ouvrage semble avoir -été écrit par un disciple de Paul ou un homme qui avait reçu de près son -influence[443], Juif d’origine, mais assujetti aux disciplines grecques -de l’éloquence. - - [443] La tradition suppose Barnabé (voir PRAT, _op. cit._, t. I, p. - 497-506). - -Il s’adressait à des communautés palestiniennes en proie au grand -trouble qui précéda le soulèvement de la Judée. Jamais la tentation de -resserrer l’Église sous le joug mosaïque n’avait si fortement agité les -chrétiens de Palestine. Autour d’eux, la fureur du fanatisme -s’exaspérait. Ils allaient être mis en demeure de choisir: ou bien -suivre le peuple dans sa révolte contre l’étranger, devenir des Juifs, -en tout, forcenés, ou s’exiler (ce qu’ils firent en se retirant, pour -leur salut, à Pella). - -L’auteur de l’épître les exhorte à persévérer dans leur foi. Il leur -propose un parallèle entre le sacerdoce juif, imparfaite et transitoire -figure, et le sacerdoce de Jésus-Christ. Jésus est le médiateur -nécessaire, le prêtre éternel. Une magnificence pontificale anime ces -considérations. Mais leur sérénité laisse percer les sentiments dont -l’attente du martyre devait exalter les chrétiens d’Italie: - -«Vous autres, vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Nous, -sous-entend-il, nous savons ce qu’il faut savoir endurer pour le règne -de Dieu.» - -L’évocation des supplices qu’ont pâti les précurseurs de l’Évangile, les -prophètes du Crucifié, représente autre chose qu’un lieu commun -oratoire: - -«Ils ont été lapidés, torturés, sciés. Ils sont morts par le tranchant -du glaive, ils ont erré, couverts de peaux de brebis, de peaux de -chèvres, manquant de tout, persécutés, maltraités (le monde n’était pas -digne d’eux); errant dans les solitudes et les montagnes, dans les -cavernes et les trous de la terre[444]...» - - [444] XI, 37-39. - -Certaines antithèses enfin éclatent comme le cri du sublime détachement, -avec un accent tout paulinien: - -«Nous n’avons pas ici de cité qui demeure, mais nous cherchons celle qui -sera[445].» - - [445] XIII, 14. - -Nul, mieux que Paul, ne passait en ce monde, comme un nomade, marchant -vers la cité céleste qu’il préparait ici-bas. Quelle cité humaine aurait -alors pu retenir l’espérance du chrétien? Jérusalem et le Temple -allaient succomber; Rome, qui se disait éternelle, venait d’être, aux -trois quarts, détruite par l’incendie. - -Le 19 juillet 64, des magasins d’huile, au bout du grand Cirque, ayant -pris feu, tout le centre de Rome, autour du Palatin, brûla pendant six -jours; sur les quatorze régions de la ville, dix furent anéanties. - -Où était Paul quand la nouvelle de ce désastre emplit les routes de -l’Empire? Sans doute y lut-il un signe, le brasier avant-coureur de -l’incendie du monde qui renouvellerait la terre et les cieux. - -En attendant «le grand jour[446]», il continuait à guerroyer contre -l’erreur; il affermissait dans les églises des dispositions capables -d’en écarter les vaines querelles, le désordre et l’hérésie. - - [446] II _Timothée_ I, 18. Voir aussi II _Petr._ III, 7. - -Les deux épîtres à Timothée et celle à Tite le font voir infatigable -dans la lutte, toujours aussi ferme, rude par moments, mais avec la -tranquillité et la mesure d’un esprit déjà proche de la lumière sans -ombre. - -Pas une minute il ne désarme vis-à-vis des judaïsants, «ces bavards qui -prétendent être les Docteurs de la Loi et ne savent pas ce qu’ils -disent[447]». Ces «circoncis», plus que les autres, sont des -«brouillons, des séducteurs... Ils bouleversent des familles entières, -enseignant _pour un gain honteux_ ce qu’il ne faut pas enseigner... Ils -se glissent dans les maisons, asservissent de pauvres femmes chargées de -péchés, et qu’entraînent toutes sortes de passions... Ils s’attachent à -des fables judaïques, à de vaines querelles au sujet de la Loi[448]». - - [447] I _Tim._ I, 7. - - [448] _Tit._ I, 10-15. - -Certains soutiennent des inepties, comme Hyménée et Philète qu’il a dû -excommunier[449]; à les entendre, la résurrection dernière n’aurait pas -lieu, parce qu’elle est accomplie moralement dans le baptême. Certains -prohibent le mariage, s’obstinent à distinguer entre les aliments purs -et les immondes; ils veulent réduire la piété à une ascèse corporelle. -Ou bien ils enseignent l’Évangile autrement que l’Apôtre; dès que la -vérité passe par leur bouche, elle se déforme. Et surtout ils visent à -s’enrichir. «Or, l’amour de l’argent est la racine de tous les -maux[450].» - - [449] I _Tim._ I, 20; II _Tim._ II, 17-18. - - [450] _Id._ VI, 10. - -Paul a vu les perversions qui pouvaient, dès sa croissance, affaiblir la -plus sainte des sociétés spirituelles. Il en a, plus encore, prévu les -suites; il sait que les hommes enflés de leur sagesse «s’enfonceront -dans l’impiété[451]». Pour diminuer les vices inhérents à tout -assemblage humain, il prêche deux remèdes: la fidélité aux principes -évangéliques et un gouvernement stable, très simple encore dans sa -hiérarchie, mais exemplaire. - - [451] II Tim. II, 16. - -Le chef des églises qu’il a fondées, c’est l’Apôtre lui-même. Il n’admet -pas que l’on conteste son autorité, puisqu’il la tient du Seigneur -lui-même et des premiers apôtres. Il délègue, pour un temps, ses -pouvoirs, à Timothée, à Tite ou à d’autres, quand il les charge de -visiter une église. Il leur prescrit d’établir dans chaque ville des -presbytres ou évêques, hommes d’une vertu éprouvée, attachés à la saine -doctrine. Les presbytres auront l’assistance des diacres et des veuves. -Ainsi, «le dépôt de la foi sera gardé»; toute église sera conduite par -des chefs qui auront reçu et transmettront le Saint-Esprit. - -Entre la première et la seconde épître à Timothée, la grande -persécution, à Rome, s’était ouverte. Clément Romain, en termes trop -discrets, laisse entrevoir quels ennemis des chrétiens la fomentèrent: - -«C’est par suite de la _jalousie_ que les hommes qui furent les colonnes -de l’Église ont été persécutés et ont combattu jusqu’à la mort[452].» - - [452] _Ép. aux Cor._, ch. V. - -L’incendie de Rome avait épargné les abords de la porte Capène et le -quartier du Transtévère; il avait éclaté non loin des ruelles juives, -mais sans les atteindre. La rumeur populaire dut accuser les Israélites -d’avoir voulu, en détruisant Rome, venger leurs frères de Judée -qu’outraient les exactions et les violences des gouverneurs romains. -Elle poussait la foule à des représailles. Pour les prévenir, et, du -même coup, détourner sur les chrétiens qu’ils exécraient la vindicte -publique, les Juifs propagèrent ce bruit: les incendiaires, c’étaient -les disciples du Crucifié. Dans l’entourage de Néron, Poppée, des -comédiens juifs se chargèrent d’aiguiser l’animosité du prince. Ils lui -représentèrent sa maison comme infestée d’esclaves, de scribes, -d’affranchis, d’officiers chrétiens. - -Tous ces gens-là, qui semblaient les plus fidèles des domestiques, -préparaient dans l’ombre des forfaits affreux. Ils avaient failli brûler -Rome; le prince, tôt ou tard, serait leur victime. - -Les chrétiens--comment l’ignorait-il?--«avaient en haine le genre -humain[453]». Ils réprouvaient les joies que la nature conseille à -l’homme; des témoins avaient surpris, dans leurs assemblées secrètes, -des turpitudes sans nom. Et, surtout, ils adoraient un séditieux mis en -croix. Ils bravaient les édits promulgués contre les superstitions -étrangères. Ils déniaient aux divins empereurs le culte qu’exigeait le -respect des lois. - - [453] TACITE (_Ann._, XV, 44) enregistre, comme probant, ce grief mal - défini. «La haine du genre humain», c’est la volonté de détruire la - famille, la religion nationale et l’État. On faisait donc passer les - chrétiens pour des anarchistes sans patrie, des espèces de - nihilistes. - -Néron, coupable ou non d’avoir prolongé l’incendie de la vieille -ville--son rêve était de rebâtir une autre Rome--et mal vu à cause des -misères accumulées par le désastre, s’empressa de saisir cette -diversion. Il la fit, à sa mode, théâtrale et atroce. Tertullien[454] -lui attribue un mot qu’il a bien pu prononcer: - - [454] _Apolog._ 5. Ce que Tertullien appelle «institutum neronianum» - doit s’entendre, je crois: un précédent juridique. - -«_Christiani non sint._ Que les chrétiens soient anéantis.» - -Les frappa-t-il par un édit? A des arrestations en masse succédèrent des -supplices où l’on précipita les accusés sans avoir instruit leur procès, -sur une dénonciation ou parce qu’ils se confessaient chrétiens. Même si -nous réduisons à quelques milliers de fidèles «la multitude énorme» dont -Tacite relate la condamnation, Néron atteignit d’abord l’effet cherché; -l’événement fut considérable. La plèbe crut se venger de la récente -catastrophe en applaudissant aux tortures des auteurs présumés. Comme -incendiaires, d’après la loi romaine[455], les chrétiens devaient être -livrés au bûcher ou exposés aux bêtes. Mais on sait quels raffinements -d’horreur le cabotin sadique se plut à inventer, à voir mis en œuvre. -Des troupeaux de patients, sous des toisons de bêtes fauves, étaient -offerts, dans le cirque, aux morsures de chiens furieux. Dans les -jardins du Vatican, le long des allées, des martyrs, empalés sur un -pieu, portaient collée à leurs membres la _tunica molesta_, la robe -enduite de poix et de soufre; la nuit, ils flambaient, luminaires -vivants, tandis que Néron circulait, cocher de son quadrige, ou -chantait, la cithare en main, sur le tréteau d’une scène, un morceau de -tragédie. De jeunes chrétiennes, traînées au milieu d’un théâtre, y -jouaient le rôle des Danaïdes, vouées aux horreurs du Tartare; des -mimes, avant de les étrangler, les violentaient publiquement; ou bien, -elles étaient, comme Dircé, liées aux cornes d’un taureau qui les -piétinait, les déchirait, parmi des rocs, les éventrait[456]. - - [455] Voir MOURRET, _les Origines chrétiennes_, t. I, p. 122. - - [456] Voir l’épître de saint Clément, _loc. cit._ - -La férocité lente des sévices, au lieu d’assouvir les haines du peuple, -se retourna pourtant contre Néron. Parmi les condamnés il y avait trop -d’innocents manifestes; des vieillards, des adolescents, de pauvres -femmes, tourmentés au delà des forces humaines, conservaient, dans leurs -agonies interminables, une souriante patience. Leur victoire étonna des -spectateurs curieux, puis les troubla d’une compassion. Il devint -évident que leur supplice avait une seule fin: amuser les yeux d’un -cruel et de ceux qui lui ressemblaient. - -Paul se trouvait, peut-on croire, en Orient, lorsqu’il apprit la -dévastation de l’église romaine et le combat triomphant des frères. Il -avait écrit à Tite: - -«Hâte-toi de me rejoindre à Nicopolis (en Macédoine); j’ai résolu d’y -passer l’hiver[457].» Il s’était arrêté à Troas où il avait oublié, chez -Carpos, son manteau, son unique manteau peut-être[458]. - - [457] III, 12. - - [458] II _Tim._ IV, 13. - -C’est à Corinthe, selon une tradition vraisemblable[459], qu’il aurait -donné rendez-vous à Pierre; et les deux Apôtres partirent ensemble pour -l’Italie, afin de soutenir les fidèles, comprenant aussi qu’ils -allaient, à Rome, recevoir «la couronne». - - [459] Eusèbe (l. III, ch. XXIV) cite Denys de Corinthe et son - affirmation un peu confuse: «(Pierre et Paul), étant venus à - Corinthe, nous instruisirent; _ils partirent ensemble pour - l’Italie_, et après vous avoir, Romains, instruits comme nous-mêmes, - ils furent martyrisés, vers le même temps.» - -D’après les _Actes_ apocryphes de Paul--seulement il est difficile d’y -séparer l’histoire et la fiction--l’Apôtre aurait loué, _hors de Rome_, -une grange[460]; là il se remit à prêcher. Dénoncé, il fut une seconde -fois jeté en prison. Mais ce n’était plus la _custodia militaris_. Il se -montre à Timothée, chargé de chaînes «comme un malfaiteur[461]». Un -certain Onésiphore, venu à Rome, l’a cherché quelque temps, ne l’a point -découvert sans peine. Paul devait donc être durement détenu; ses anciens -amis n’osaient plus dire qu’ils le connaissaient; on ignorait jusqu’au -lieu de sa geôle. - - [460] Les _Actes_ apocryphes paraissent avoir emprunté ce détail aux - _Actes_ des Apôtres. - - [461] II, II, 9. - -«Tous ceux d’Asie, dit-il, se sont détournés de moi... Lors de mon -premier plaidoyer (dès ma comparution devant les juges), personne ne -s’est mis avec moi; tous m’ont abandonné.» - -Il n’a pas la certitude encore de sa mort imminente. Une fois déjà il a -été retiré «de la gueule du lion». Il n’est sûr que d’une chose: «Le -Seigneur le sauvera de toute œuvre méchante; Il le conduira sain et sauf -«dans son royaume céleste.» Que Timothée se hâte, avant l’hiver, de se -rendre auprès de lui; qu’il lui apporte le manteau laissé à Troas. - -Cependant il parle comme s’il lui laissait de suprêmes conseils, et il -se voit offrant son sang comme la libation du dernier sacrifice; le -«temps de _lever l’ancre_» approche. Du fond de son cachot, Paul sent -venir à lui le vent de la pleine mer; demain il appareillera pour les -plages du ciel. - -«J’ai combattu le beau combat; j’ai achevé la course; j’ai gardé la foi. -Maintenant, elle est déposée pour moi la couronne de la justice que Dieu -me donnera en ce jour-là, lui, le juste Juge; et non seulement à moi, -mais à tous ceux qui ont désiré avec amour sa manifestation.» - -Rien, peut-être, dans les _Épîtres_, n’est sublime comme ces paroles du -vieil athlète plus fort que jamais dans sa foi, qui n’avoue aucune -lassitude, mais qui s’en ira, _parce que la course est gagnée_. - -En attendant, il évoque d’un mot ce qu’il souffrit «à Antioche, à -Iconium, à Lystres, les persécutions dont le Seigneur l’a toujours -délivré. Et, aujourd’hui, il endure _tout_ «à cause des élus (des -prédestinés) pour qu’ils aient part au salut, eux aussi, et à la gloire -éternelle». - -Il rappelle à son disciple ses volontés constantes; il lui recommande la -justice, la charité, la mansuétude, même à l’égard de ceux qu’il faut -reprendre et condamner. - -Sa voix semble déjà venir d’outre-tombe, d’un monde où la paix ne peut -plus être perdue. - -En même temps, il prépare pour d’innombrables martyrs l’exhortation qui -leur convient. Dans les _Actes_ de ceux de Scilli[462], le proconsul -Saturninus pose à l’accusé Speratus cette question: «Que gardez-vous -dans vos archives?» Et Speratus répond: «Nos livres sacrés et _les -épîtres de Paul, homme très saint_.» - - [462] Dont le procès fut jugé à Carthage, en juillet 180. Voir dom - LECLERQ, _op. cit._, p. 111. - -Avant l’heure des supplices, quel viatique il leur apportait! On -s’explique l’athlète figuré sur les parois des catacombes; c’était à lui -qu’ils songeaient, comme au lutteur invincible, victorieux par la grâce, -et qui, par elle, n’avait jamais douté de l’être. - -Mais, après cette épître, les derniers jours de l’Apôtre se perdent -comme dans un couloir sombre. Les péripéties de son deuxième procès, -jusqu’à la fin des temps, resteront inconnues. Nous sommes réduits aux -Apocryphes; et le narrateur invente visiblement ou transpose des -circonstances multiples. - -Patrocle, échanson de César, est allé entendre Paul dans la grange où il -enseigne. Cet homme va s’asseoir sur la fenêtre du grenier; il en tombe -et meurt. Paul le ressuscite. Il le fait asseoir sur une bête de somme. -Patrocle repart en parfaite santé. - -L’épisode est une copie maladroite de la résurrection d’Eutychos à -Troas. Mais la suite peut contenir des éléments plus véridiques. - -Néron a su la mort de Patrocle. Lorsqu’il le voit revenir vivant, il -s’étonne: «Qui t’a fait vivre?--Le Christ Jésus, répond Patrocle, le roi -de l’éternité.» - -Néron est inquiet, lui qui rêvait d’être roi de Jérusalem[463] parce -qu’il savait confusément les prédictions des devins d’Orient sur -l’empire du Messie: - - [463] Voir SUÉTONE, _Néron_. - -«Ce Jésus doit _régner sur l’éternité et renverser tous les royaumes_!» - -Patrocle n’hésite pas à répondre: - -«Oui, il renversera toutes les royautés, et il sera seul pour -l’éternité.» - -Alors, Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus -le Galate, les premiers serviteurs de Néron, s’écrient d’une même voix: - -«Nous aussi, nous sommes au service de ce roi de l’éternité.» - -Néron les fait lier de chaînes et torturer terriblement. Il envoie un -centurion appréhender Paul et ceux qui l’écoutent. Quand l’Apôtre -comparaît devant César, Néron, au premier coup d’œil, dit: - -«Voilà leur chef», parce que tous ont les yeux sur _lui_. L’empereur -l’interroge: - -«Pourquoi es-tu entré dans l’Empire romain? Pourquoi enrôles-tu des -soldats soustraits à mon commandement?» - -Paul fait cette réponse: - -«César, nous enrôlons des soldats dans toute la terre habitée. Car il -nous a été ordonné de n’exclure aucun homme qui veuille passer au -service de mon Roi. Ce service, s’il te plaît à toi-même de t’y -soumettre, te sauvera. Si tu le pries, tu seras sauvé. Car, en un seul -jour, il doit faire la guerre au monde.» - -Que Néron eût, lui-même, interrogé l’Apôtre, le fait n’aurait, en soi, -rien de surprenant. Le prince, par cela seul qu’il exerçait la puissance -d’un chef d’armée, assumait en même temps les pouvoirs judiciaires. A -lui ou à tout autre juge, Paul certainement annonça la Parousie du -Seigneur. En présence de païens orgueilleux, omnipotents, il ne manquait -jamais de proclamer cette vérité redoutable: au-dessus des empires que -le temps renverse, Dieu manifestera son royaume immuable, le seul qui -_est_. - -Mais, au moment où il comparut une seconde fois devant un tribunal -romain, Néron était absent de Rome. Saint Clément affirme que Paul -souffrit le martyre _sous les préfets_. Rome, d’ordinaire, n’en avait -qu’un seul. Cette année-là--en 67--Néron décida qu’il y en aurait deux. -Il préparait son fastueux voyage en Achaïe; au printemps, il était -parti. Or, la tradition maintient que Paul fut exécuté le _29 juin_. -Elle fixe au même jour ou à un an d’intervalle le supplice de Pierre. - -Jésus, dans un langage voilé, avait annoncé à Pierre par quelle mort il -le glorifierait: - -«Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture et tu partais où tu -voulais; mais, quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, et un autre -te ceindra et il te mènera où tu ne voudras pas[464].» - - [464] _Jean_ XXI, 18. - -Pierre, traité comme un homme de rien, «étendit» en effet «ses mains» -sur la croix où il voulut être cloué, la tête en bas. A Paul, citoyen -romain, on réserva une mort plus honorable: la décollation par le -glaive. - -Passa-t-il, ainsi que le veut une tradition, avec Pierre, son dernier -jour, dans l’horrible basse-fosse de la prison Mamertine? Le cachot -voisin du Forum semble avoir été plutôt destiné à des criminels -politiques--tels les complices de Catilina--ou à des captifs de guerre, -comme Vercingétorix. - -Mais le cachot au fond duquel Paul attendit l’aurore de sa libération ne -dut pas être plus agréable: ténèbres, puanteur, contact de bêtes -affreuses, humidité d’égout suintant, et l’immobilité dans des haillons -pleins de vermine, les mains étant raidies par le poids des chaînes, les -pieds bloqués par une barre de fer, dans le créneau du cep! - -Le matin d’été où la porte s’ouvrit, quand il s’en alla au martyre, fut -le plus beau des matins. Quelques heures d’attente, et il serait enfin -avec le Christ, en Lui, non plus seulement par la possession mystique, -mais dans le vis-à-vis sans fin que Job espérait: «Je verrai face à face -mon Rédempteur; je le verrai, et ce sera moi, non un autre.» Entre son -âme et Dieu il ne sentirait plus la cloison de chair, le poids du -silence. Il trouva douce encore à respirer la lumière de ce monde. Mais, -déjà, il percevait, comme étant ailleurs, tout ce qui lui venait des -choses d’ici-bas. - -Les rues, autour de lui, s’éveillaient; les dures semelles des soldats -sonnaient sur les dalles; les épées nues brillèrent au soleil montant. -Les passants regardaient avec une curiosité ironique ce vieil homme -déguenillé qu’on emmenait, les bras derrière le dos. Il entendait -peut-être le bourreau qui suivait l’escorte rire avec ses valets. Il ne -pensait point à cette écrasante puissance de Rome qu’un bas-relief, -contre un arc de triomphe, lui eût montrée sous la figure d’un cavalier -indifférent, implacable, dont le cheval appuie son sabot sur la nuque -d’un vaincu. - -Il cherchait, même à cette heure, des âmes qu’il pourrait conduire au -Christ. Comme le centurion, marchant près de lui, le regardait d’un air -attristé, il osa l’entretenir du Seigneur; il lui dit: - ---Crois au Dieu vivant; il me ressuscitera des morts, moi et tous ceux -qui croient en Lui[465]. - - [465] Ce trait, comme les suivants, n’a comme garant que les - _Apocryphes_. - -Ils se dirigèrent au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Là, -une femme de grande mine, droite sur la chaussée, le front couvert d’un -voile, attendait son passage. Dès qu’il approcha, elle tourna vers lui -ses yeux pleins de larmes; et, joignant ses mains, suppliante, elle -cria: - ---Paul, homme de Dieu, souviens-toi de moi devant le Seigneur Jésus. - -Paul reconnut Plautilla, une patricienne qui assistait intrépidement les -chrétiens dans leurs angoisses. D’un ton joyeux il lui dit: - ---Bonjour, Plautilla, fille du salut éternel. Prête-moi le voile dont tu -couvres ta tête. Je m’en lierai les yeux comme d’un suaire et je -laisserai à ta dilection ce gage de mon affection, au nom du Christ. - -Ils longèrent, au delà du Tibre, sur la voie d’Ostie, le lieu, à droite -de la route, où Constantin empereur devait ériger, en l’honneur de -l’Apôtre, une première basilique. Une matrone chrétienne, Lucina, -possédait en cet endroit une maison de campagne[466]. Un mille environ -plus loin, ils prirent, à gauche, le chemin qui montait vers le plateau. -Si Paul considéra, un instant, l’horizon, d’étranges réminiscences -vinrent surprendre son cœur: ce grand pays que fermaient à l’Occident -les crêtes des monts Sabins et qui descendait, au Sud, jusqu’à la mer, -cette plaine, bleuâtre et sereine, où le Tibre tournait entre des buttes -vertes, ressemblait à la plaine de Cilicie appuyée aux rampes du Taurus. - - [466] Voir MARUCCI, _loc. cit._ - -Un autre fleuve glissait là-bas... Les jours de son enfance surgirent, -puis s’effacèrent; du Saul de jadis au vieux Paul qui allait mourir il -voyait plus de distance que de Tarse à Ostie. - -Le soleil se faisait lourd; la poussière du chemin irritait ses yeux -las. Il avançait d’un pied vaillant. Depuis la route de Damas il avait -tant marché! Cette étape était la dernière; il l’achèverait comme un bon -vétéran, du même pas que les jeunes soldats de César; et, d’un seul -coup, il tomberait, comme sur un champ de bataille. - -Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert -et secret; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’_Aquae -salviae_. Les autorités romaines avaient sans doute choisi cette -solitude, de crainte que le spectacle du martyre n’excitât parmi les -chrétiens une ferveur contagieuse. - -L’escorte s’arrêta _près d’un pin_. Le condamné requit du centurion la -liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné -vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler -_en hébreu_ à Quelqu’un d’invisible. Sans doute, une suprême fois, il -revit ses transgressions lointaines; il demanda miséricorde, quoique -assuré de l’avoir obtenue. Il pria plus encore pour le salut d’Israël, -pour les églises qu’il avait fondées, pour toutes les autres, et pour -l’Église à venir. - -L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être -décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées, -creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur -une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates. - -Puis on lui banda les yeux avec le voile de Plautilla; il s’agenouilla -et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du -sang libérateur. - -Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, sans doute, du haut de -la colline, au sacrifice; Lucina était, on peut le croire, parmi eux. -Ils portèrent le corps saint dans sa villa. Il y reposa jusqu’en 258, -jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la -nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle, -sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, _Saint-Paul hors les -murs_. - -De là au val des trois fontaines, j’ai suivi, un jour d’été, le trajet -de son martyre. J’y suis retourné en automne avec allégresse. La -campagne garde un air d’antique sauvagerie. Les lignes du paysage n’ont -pas dû changer. A droite, entre une pinède sur une butte, quelques -fermes éparses, une tour d’un rouge brun, et l’éperon d’une butte verte, -le Tibre lent, sinueux comme le Cydnus, descend toujours vers la plaine -immense, appelé par la mer. Au bas de la route, passé deux poteaux de -pierre, une allée silencieuse coupe des bosquets d’eucalyptus et de -lauriers-roses. - -Trois chapelles sont groupées dans le vallon. Celle qui commémore les -trois fontaines, maintenant murées, n’eût guère plu à Paul, tel que nous -le connaissons: trois cénotaphes, avec des frontons arrondis de marbre -noir, portent un caractère d’inanité funèbre. Une vaste mosaïque -païenne, au milieu du dallage, représente les quatre saisons. Une -grille, dans un coin, enferme le tronçon d’une colonne légendaire où le -bourreau, avant de frapper, aurait appuyé la tête du martyr. - -Mais il est facile de s’abstraire, d’oublier le faux décor. La chapelle, -comme le vallon, demeure pleine de ce recueillement qui laisse venir en -nous les présences éternelles. Je conçois les Trappistes établissant, -tout près, leur monastère; ils ont mieux fait que d’assainir un fond -marécageux, réceptacle des fièvres; ils y rendent plus liturgique -l’intimité divine. L’anachorète Paul accepte ce refuge; l’homme que nous -y retrouvons, c’est le contemplatif, celui qui modelait sa doctrine et -ses actes sur la vision du Dieu caché. C’est aussi le porte-glaive que -la tradition consacre. - -Paul, en toutes ses effigies, tient la poignée d’une épée dont la pointe -est dirigée vers la terre. L’épée fut l’instrument de son supplice; elle -est en même temps l’emblème de sa parole plus tranchante qu’un glaive à -deux tranchants. Seul à seul, je l’ai longuement prié: quand donc le -désir d’être touché par ce glaive grandira-t-il en moi? quand ce glaive -m’aura-t-il pénétré jusqu’aux jointures et aux moelles, jusqu’au lien -secret «de l’âme et de l’esprit»? Car la science unique dont son martyre -conclut l’enseignement, c’est qu’il faut se séparer de soi-même et -mourir avec le Christ pour vivre en Lui. - - - - -XXI - -LA FIGURE DE SAINT PAUL - - -L’homme et le saint. - -Les péripéties de sa carrière--le peu qui nous en est connu--se groupent -comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail. - -Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route, -Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant -le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage, -Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant -la vipère au milieu du brasier, même Paul, _près du pin_, agenouillé -sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se -confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de -leur vérité immédiate et palpable. - -Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où -transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer, -d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans -égale. - -«L’avenir ne verra pas un autre saint Paul», a dit le plus insigne de -ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui -Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront, -auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche -exemplaire. - - [467] Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction. - -Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que -nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble. - -La médaille du second siècle, où il fait vis-à-vis à saint Pierre, ne -donne qu’un masque traditionnel: le nez bombé, le front nu, les yeux à -fleur de tête, la tension d’une force agissante, et non le reploiement -mystique. - -La saint Paul, sculpté à Reims, sur une des tours de la cathédrale[468], -sublimise la majesté prophétique du Voyant, son calme surhumain. Le -regard des yeux vides semble retourné au dedans, vers quelque chose -d’immuable. La statue élimine l’amour exalté, la véhémence. - - [468] Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale. - -Un vitrail du XIIIe siècle, à Bourges, présente un Paul meurtri de -tendresse, ivre des ravissements du Mystère. N’allons pas y chercher la -fougue conquérante de l’Apôtre. - -Un Flamand, Hugo Van der Goës, dans une statue en bois, taillée vers -1468[469], a su figurer deux aspects du visage de Paul: le côté gauche -de la face marque une rudesse austère; le côté droit, par le regard et -la flexion des muscles, s’adoucit, se fait miséricordieux; et la fermeté -des lèvres harmonise les deux expressions. - - [469] Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry. - -Depuis la Renaissance, la plupart des artistes, sauf Véronèse, dans un -radieux portrait[470], ont étrangement assombri la splendeur du -personnage; Raphaël, Rembrandt, le Gréco lui-même, ont rêvé un Paul -sourcilleux, contracté, amer; Dürer lui a prêté l’œil torve d’un -hérétique en courroux. - - [470] A Florence, au musée des Offices. - -Quant aux modernes, si l’on excepte Maurice Denis, avec la fresque de -Genève, ils n’ont rien entrevu sur lui de révélateur. - -Tandis que Pierre et Jean proposent à l’imagination des types conçus -d’après une idée simple, le pénitent ou le contemplatif, Paul déconcerte -par la mobilité de ses traits. On peut toujours dire: Ce n’est pas lui, -alors que c’est bien lui. Saul le persécuteur ne ressemble point à Paul -en extase. Le Paul de l’épître aux Galates est très loin du Paul des -épîtres à Timothée. - -Et pourtant c’est bien le même homme que nous reconnaissons, malgré la -transfiguration du Saint. - -Dans sa nature, un trait domine tout: la violence passionnée, non -impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit -et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient -soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament; -elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le -prédestinant. - -Ses défauts mêmes ont servi les fins divines; la vélocité de ses -impressions le disposait à l’inconstance; son humeur vive le tournait à -briser ce qui lui résistait; son énergie virile aurait pu l’asservir aux -appétits charnels; l’emportement de ses convictions le vouait au -fanatisme; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste. - -Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa -promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie -décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi -indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles -troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir, -aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses -infirmités l’aidèrent à demeurer humble; il parla du péché en homme qui -avait éprouvé dans sa chair le dur conflit. - -Avant tout, Paul fut doué d’une volonté magnifique. Il était né avec le -génie du commandement. Resté Juif, il serait devenu un de ces héros du -désespoir qui précipitèrent, en voulant redresser Israël, sa ruine -nationale. - -Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire, -de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il -enseignait par l’exemple; il montrait ses mains que le travail avait -durcies. Il s’était acquis le droit de dire: qu’est-ce que la faim? -qu’est-ce que les verges? que sont les périls des routes et de la mer? -Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi. _Imitez-moi._ - -Sa vaillance confond nos mollesses. Nul coureur d’aventures n’osera -comparer ses audaces à celles de l’Apôtre. Son courage avait pour -aiguillon l’_esprit de triomphe_. Il voyait, au bout du stade, la -couronne. Mais, au lieu de «courir en vain», il visait au terme -infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience -inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer. Prodige des -prodiges, chez le plus impatient des hommes! - -Le signe particulier de Paul, c’est qu’une intelligence subtilement -nette sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au -fond de lui-même: - -«Je sais que le bien n’habite pas en moi... Le bien que je voudrais, je -ne le fais pas; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais[471]...» - - [471] _Romains_ VII, 18. - -Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par -curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec -les perfections divines; il scrute sa conscience sous la lampe de la -foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses -faiblesses, la source de ses vertus. - -Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses -idées autour d’un principe; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le -défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les -transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en -quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou -discourt selon la méthode juive, contournée et violente: cheminement -abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes -de dispute hellénique,--le débat avec un contradicteur fictif qui pousse -une objection pour donner lieu de la résoudre,--ce n’est point en vue -d’une volupté oratoire; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un -jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité; puis il -néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre -chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin; il veut -convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu. - -Paul est un logicien _mystique_. Il l’était, dès avant sa conversion. Il -témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a -fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait -la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable. - -Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué -la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée, -illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme, -après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir. - -Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment -impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté. -L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi; il soumet et conforme sa -vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu -dire sans mensonge: - -«Je vis--non, c’est le Christ qui vit en moi.» - -Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la -misère et toute la noblesse de son humanité vraie. - -Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre, -plus il est lui-même. - -Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses -conseils l’Orient et l’Occident; il affermit une discipline qui va -s’étendre à l’univers. - -Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des -philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des -Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse. - -Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant sa -charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles; il aime en Dieu -tout ce qui peut être aimé. - -Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère et, pour violenter, pour détruire. -A présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse -les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts. - -Les murs d’un cachot, les chaînes ont beau le retrancher du monde des -vivants, sa parole sort plus libre que jamais, plus efficace. - -Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes. -Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe -de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se -faire une idée. - -Tout cela n’est point le privilège de Paul; quiconque entrera, par le -baptême, dans le royaume du Père, sera, comme lui, l’héritier; loin -d’espérer, pour lui seul, la possession du Seigneur, Paul veut que tous -soient sauvés; il se juge indigne entre les indignes, «le dernier des -Apôtres... un avorton, le premier des pécheurs». Il ne se glorifie que -des coups reçus, des opprobres sans mesure; par là, il est certain de -ressembler à son modèle. - -Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa -mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son -nom, il se donne comme exemple, il développe toute l’ampleur de son -génie. - -Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités dissemblables, même, -en apparence, incompatibles: la rudesse et la mansuétude; la dignité et -l’abaissement; l’ironie et l’onction; la décision foudroyante et la -prudence flexible; l’esprit de liberté et la soumission; la hauteur -contemplative et le sens pratique; la fidélité aux principes transmis et -l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des -missionnaires; ce Juif est le plus universaliste des théologiens. - -Paul écrivant à Philémon en faveur du fugitif Onésime, c’est, -humainement, le type accompli de la bonté. - -Paul pesant les raisons qu’il a, _pour lui_, de désirer mourir, et, -celles, plus fortes, qui lui font souhaiter, _pour ses frères_, de vivre -encore, c’est le type surnaturellement accompli du chrétien. - -Ce que peut être un homme et un saint parfait, nous le trouvons en Paul -plus absolument qu’en nul autre, Il serait vain de chercher quelle -perfection lui fut départie à un degré moindre; elles se déploient chez -lui, dans un merveilleux équilibre; et, quelle qu’en soit la -magnificence, il demeure près de nous; l’élément originel de sa -condition humaine subsiste, converti en vertus; le Saint est notre frère -par ses infirmités; rien de ce qui lui fut personnel n’est aboli; il -nous aide à entrevoir comment les élus, glorifiés, transformés selon -l’effigie du Christ, conservent la figure de leur première vie. - - -Le Docteur des nations. - -Sa théologie est immense; nul commentaire n’en extraira toutes les -richesses. Le plus étonnant peut-être dans sa doctrine, c’est une -fermeté précise excluant l’hypothèse d’une formation flottante, d’un -assemblage d’éléments épars. - -Elle repose sur le dogme du péché d’origine; cette notion lui vient de -la théodicée juive, de l’Ancien Testament[472]. Le mystère de la faute, -tangible par ses suites, suffirait à justifier la nécessité de la -Rédemption. Tous les hommes ne sont qu’une même chair; ils se -transmettent l’inclination au mal, hérédité d’Adam qui, en plus d’un -sens, pourtant, était la préfiguration du Christ «à venir[473]». - - [472] Les plus acharnés à faire de Paul un _syncrétiste_ sont forcés - de le reconnaître; sur ce point, il ne doit rien à l’esprit grec, il - le contredit totalement (voir TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre - Paul_, p. 345). - - [473] Voir _Rom._ V, 14 et le _Commentaire_ de saint THOMAS (t. I, p. - 76). - -Le genre humain n’avait pas en lui de quoi satisfaire; il fallait un -propitiateur. Dieu seul, en se communiquant à sa créature par -l’Incarnation, pouvait lui rendre la faculté de redevenir son image. Le -Christ a tout _réconcilié_. Mais, pour sauver des esclaves, il a pris -lui-même la forme d’un esclave; il s’est anéanti jusqu’à la mort, et à -la mort la plus infamante. Humiliation annoncée par les prophètes, -vérifiée dans l’histoire humaine de Jésus et continuée en ses disciples. -Il est ressuscité pour que nous ressuscitions avec Lui, non simplement -afin de prouver sa puissance, mais voulant que l’homme récupère en lui, -par lui, la vie éternelle. Cette vie est un pur don; elle s’appelle la -béatitude; elle s’appelle aussi la grâce, effusion de vérité dans -l’intelligence, pouvoir, dans la volonté, d’accomplir le bien. - -L’assurance du salut acquis, nous l’aurions, même si Paul ne nous -l’apportait point. Ce qu’il nous apprend, nous le saurions par les -Évangiles et l’enseignement de l’Église. Cependant, sur ces conquêtes -essentielles, il ajoute des clartés merveilleuses, il a les paroles du -génie inspiré: - -«Les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance[474]...» - - [474] _Rom._ XI, 29. - -«Si par la faute d’un seul la mort a régné du fait d’un seul, à plus -forte raison ceux qui reçoivent la surabondance de la grâce et de -la justice régneront-ils dans la vie par le fait du seul -Jésus-Christ[475].» - - [475] _Id._ V, 17. - -Quand il voit dans le Christ la tête du corps de l’Église, il énonce -mieux qu’une métaphore; il rend sensible un fait surnaturel plus vrai -que la loi de la gravitation. Car c’est bien du Christ, comme de la -tête, que descend aux membres toute la plénitude vivifiante: - -«Il est la tête des bienheureux qui lui sont unis par la gloire; des -saints qui lui sont unis par la charité; des pécheurs qui tiennent -encore à lui par la foi, bien qu’ils n’aient plus la charité; ensuite -des infidèles qui peuvent lui être unis, quoiqu’ils ne le soient pas -encore en réalité, mais qui lui seront un jour unis effectivement selon -l’ordre de la prédestination divine; et enfin de tous ceux qui -pourraient être unis à lui, mais qui ne le seront jamais effectivement, -comme les infidèles qui vivent encore en ce monde et ne sont pas -prédestinés[476].» - - [476] Saint THOMAS, _De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ_, - ch. VI. - -La prédestination! Paul affronte ce mystère, d’un regard pathétique, -mais dont la tranquillité ne se dément pas, comme on élève les yeux sans -vertige vers le gouffre d’une nuit comblée d’étoiles. Il sait que Dieu -est juste; cela, comment en douter, puisque c’est Dieu? Celui qui a créé -les âmes veut le salut de toutes. L’homme, asservi par la chair, reçoit -de l’Esprit la liberté dans la foi et l’amour. Pourquoi les uns, sans -mérite apparent, obtiennent-ils ces privilèges? Pourquoi les autres -sont-ils déshérités? L’argile, si le potier en fait «un vase -d’ignominie», ne peut lui demander pourquoi. Paul songe aux Juifs -endurcis; les ténèbres sont leur partage; Dieu en est-il cause? Ils -repoussent la lumière, ils la méprisent, ils ne veulent que l’anéantir; -et pourtant elle viendra sur eux. Quant aux infidèles, s’ils n’ont pas -même la Loi, ils seront jugés sans la Loi; ils sont leur propre loi, -ayant cette clarté naturelle qui illumine tout homme en ce monde. - -Mais, à l’égard du juste, Paul voit les trois étapes de sa carrière -bienheureuse: il est prédestiné par l’élection divine, justifié par sa -foi, par ses œuvres et celles de ses frères; il sera enfin glorifié. -Cette gloire, il ne saurait y entrer, sans s’être uni au corps mystique -de l’Église universelle, sans la communion des saints, la vertu des -sacrements et des rites. - -Quand l’Apôtre «complète dans sa chair ce qui manque aux tribulations du -Christ pour son corps qui est l’Église», il ne croit pas seulement -endurer ce qu’aurait pâti le Christ à sa place; il entend que, s’il -souffre après son Maître et comme lui, l’efficacité des mérites est -accrue dans l’Église; l’œuvre rédemptrice s’amplifie en puissance par -cette union mystique[477]. - - [477] Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur - ma table les _paroles d’un croyant_ de Lamennais. Dans la préface - dédiée _au peuple_ (c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux - opprimés), je trouve ces phrases: «A présent, si je vous parlais de - leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me - jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande - joie si votre misère pouvait être un peu allégée; _mais vous n’en - retireriez aucun soulagement_, et c’est pourquoi il faut attendre et - prier Dieu qu’il abrège l’épreuve.» - - Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la - charité chez le prêtre libertaire! Il se dispense de souffrir pour - les misérables et avec eux, _parce que cela ne servirait à rien_. - Comparez le langage de Paul dans les chaînes. - -Tous ces dogmes, dans la bouche de Paul, prennent un accent d’autorité -décisif; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits -divins ou humains dont il tient la certitude. - -Mais, pour le monde moderne, ce sont des vérités presque mortes. A la -notion de la nature déchue une philosophie hérétique ou néo-païenne a -substitué le plus faux des principes: l’homme naît bon. Donc le -Rédempteur est inutile. L’idée de la prédestination s’est déformée en -une sorte de fatalisme qui laisse l’âme indifférente à son avenir -essentiel. Le conflit de la chair et de l’esprit s’est vu simplifié: la -chair étant redevenue souveraine, l’esprit n’a plus qu’à la servir et à -se renier. Au lieu de la Communion des Saints, on est revenu en arrière, -à une conception de la solidarité toute matérielle, comme celle des -atomes pressés ensemble malgré eux, ignorants de ce qu’ils sont et de ce -qu’ils veulent. L’affreux mot «bloc» représente la métaphysique de nos -contemporains. - -Paul est, plus que jamais, à cette heure, le docteur _des gentils_. Les -nations auraient besoin de rapprendre, auprès de lui, les éléments du -salut. - -Il leur expliquerait comment le salaire du péché, c’est la mort, et de -quelle maladie elles dépérissent. - -Sa morale, enclose dans sa théologie, leur donnerait la méthode de -l’unique guérison. En disant aux hommes: Vivez dans le Christ et selon -lui, il leur enseigne toute force, toute joie, toute perfection. -L’exemple qu’il leur propose ne s’adresse pas simplement à des -anachorètes; son christianisme est _social_. Il a dit sur le mariage les -choses les plus hautes et les plus sensées. L’amour des époux est, -devant ses yeux, la figure du Mystère où le Christ s’unit à son Église; -l’homme doit aimer son épouse, «de même que le Christ a aimé l’Église et -s’est livré pour elle[478]». Seulement, la femme doit être soumise à son -mari comme elle obéit «au Seigneur». Il conçoit le mariage indissoluble -et saint, comme le Christ l’a voulu. Mais il découvre à la sainteté de -l’institution des raisons sublimes qu’on n’apercevrait pas sans lui. - - [478] _Éphés._ V, 25. - -Entre les maîtres et les serviteurs, il exige, des uns, la bonté, des -autres, la droiture diligente, la bonne volonté, comme de gens «qui -servent le Seigneur et non pas des hommes». - -A l’égard des pouvoirs publics, il entend que «tous soient soumis aux -autorités supérieures. Car toute autorité vient de Dieu... Celui qui -résiste à l’autorité résiste à l’ordre voulu de Dieu[479]». - - [479] _Éphés._ VI, 7. - -Il fait un précepte à chacun de travailler pour n’être point à charge au -prochain et subvenir aux indigents. La division du travail, l’ordre dans -la vie, la dignité lui paraissent, même en un sens surnaturel, des -règles nécessaires. - -Au-dessus de tout, il met deux vertus qu’ignorait le monde païen: -l’humilité, la _charité_. L’hymne où Paul, en magnifique poète, a -célébré celle-ci, résonnera peut-être sans charme aux oreilles de nos -philanthropes et des altruistes satisfaits d’eux-mêmes. Si connu et -vieux qu’il soit, il garde cependant une fraîcheur divine, comme une -chose improvisée derrière la porte du Paradis: - -«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas -la charité, je ne suis qu’un airain bruyant ou une cymbale qui vibre. -Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les -mystères et toute science, quand j’aurais toute la foi, une foi à -déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. -Quand je donnerais en bouchées de pain tout ce que je possède, quand -même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, -cela ne me sert de rien. - -«La charité est patiente, elle est bonne. La charité n’envie pas. La -charité n’est ni glorieuse, ni gonflée d’orgueil. Elle ne fait rien -d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’encolère -point, elle n’impute pas le mal. Elle ne se réjouit pas de l’injustice, -mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, -elle endure tout. - -«La charité ne succombera jamais. Si vous parlez des prophéties, elles -s’évanouiront; des langues, elles cesseront; de la science, elle aura -son terme. Notre science n’est que partielle et nous prophétisons -partiellement. Quand viendra ce qui parfait, alors ce qui est partiel -s’abolira. Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais comme un petit -enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Lorsque je suis devenu -homme fait, j’ai rejeté ce qui était du petit enfant. A présent, nous -voyons les choses comme dans un miroir, en énigme. Alors nous verrons -face à face. Mais alors je connaîtrai parfaitement, comme je suis connu. -A présent donc demeurent la foi, l’espérance et la charité, ces trois -choses. Mais la plus grande est la charité[480].» - - [480] I _Cor._ XIII. - -L’admirable d’un tel mouvement, c’est qu’il donne la perception de -l’illimité dans l’élan vers Dieu. Et pourquoi Paul ceint-il la charité -d’un diadème immortel, comme s’il voyait en elle la Mère du Christ? -L’amour est le principe de tout; seul, il établit entre Dieu et le monde -l’unité, non l’unité aveugle du rêve panthéiste, mais l’unité libre et -consentie, celle qui n’épuisera point sa plénitude, puisque le créé, à -jamais, se connaîtra créé au sein du Père des lumières. - -En attendant, l’homme et la création ne vivent que d’un désir: atteindre -cette unité, être affranchis des servitudes corruptibles «pour avoir -part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu[481]». La nature -gémit, elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous qui avons les -prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, sous la loi de notre -corps mortel, dans l’attente de sa rédemption. - - [481] _Rom._ VIII, 21-23. - -Le péché a obscurci l’univers; il fait peser même sur les animaux, sur -la matière, la tristesse d’un désordre. Mais, lorsque le Seigneur Jésus -«apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, qu’il aura fait -justice de ceux qui ne connaissent pas Dieu, qui n’obéissent pas à -l’Évangile[482]», l’ennemie, la Mort sera enfin détruite. La splendeur -qui investira l’âme et le corps des élus se réfléchira sur les cieux -nouveaux, sur la terre sanctifiée. Et Dieu sera tout en tous. - - [482] II _Thessal._ I, 7-8. - -Paul est le prophète de l’unité dernière. - -L’attente du «grand jour[483]» persiste chez lui, au fond de ses désirs, -alors même qu’il paraît certain de ne point voir la Parousie. Il sait -qu’au delà de la mort il sera bientôt avec le Christ. Mais son propre -salut ne lui suffit pas. Il veut la conversion d’Israël, l’avènement du -Juge, la fin des iniquités, la consommation de la paix. - - [483] II _Tim._ I, 18. - -Il est l’homme qui espère, il n’a pas enseigné théoriquement -l’espérance. Traité comme un faux frère, honni, flagellé, lapidé, -enchaîné, il ne cesse jamais d’espérer et de semer l’espoir avec ses -mains de feu. Auprès de la gloire promise, que pesaient pour lui les -tribulations? Il donna son sang en témoignage des choses qu’il espérait. -Si l’on ne peut admettre tout à fait l’argument de Pascal: «Je crois -volontiers les histoires dont les témoins se font égorger», car les -fausses religions et les hérésies ont eu leurs martyrs, Paul se présente -comme le témoin du Christ ressuscité, du Christ que les Apôtres avaient -vu avant lui, dont Thomas avait palpé les plaies, dont lui-même avait -entendu la voix et senti le regard _humain_. La preuve du témoignage de -Paul, c’est que sa foi a changé le monde. - -Elle ne l’a qu’en partie changé. Jésus a prédit que les puissances de la -mort ne prévaudraient pas contre son Église, non qu’avant son retour son -Église prévaudrait contre elles. Il y aura des heures--c’est Lui qui les -annonce--où la foi déclinera si affreusement que les chrétiens--les -faibles--se demanderont par quelle voie le Seigneur aura le dernier mot. -Ils reliront alors l’épître aux Romains. Ils comprendront mieux qu’elle -n’était pas pour le seul Abraham, mais pour nous et pour eux la promesse -de fidélité. - -Paul sera le clairon des suprêmes espérances. - -Jusqu’au terme des siècles, nuit et jour s’il le faut, le bon soldat du -Christ courra par les rues du camp, sonnera l’alerte et la charge; il -affermira au cœur des braves l’alacrité, ralliera les blessés et les -lâches; il ranimera jusqu’aux morts pour le combat où la défaite est -impossible. Mais ce clairon de guerre, par une merveille ineffable, aura -des accents humbles, d’une angélique douceur. Il chantera le règne de -l’amour et la paix sans fin. - -1923-1925. - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Préface 7 - I.--Saul le persécuteur 29 - II.--Saul le voyant. Sur la route de Damas 61 - III.--La vocation de Saul 72 - IV.--Ses premiers pas d’apôtre 80 - V.--A Tarse. Les années obscures 92 - VI.--Le grand départ 105 - VII.--A Chypre. Paul et la puissance romaine 117 - VIII.--La porte de la foi 127 - IX.--Le conflit sur les observances 147 - X.--En marche vers l’Occident. Paul chez les Galates. A - Philippes. Le témoignage du sang 161 - XI.--Paul et les Juifs de Thessalonique 178 - XII.--Le discours de l’Aréopage 187 - XIII.--L’église de Corinthe 199 - XIV.--Le tumulte d’Éphèse 217 - XV.--Retour en Hellade. L’épître aux Romains 235 - XVI.--Paul monte à Jérusalem une dernière fois. Son arrestation 253 - XVII.--L’appel à César 276 - XVIII.--La traversée terrible 288 - XIX.--A Rome. L’enchaîné du Christ 298 - XX.--Le martyr 315 - XXI.--La figure de saint Paul 334 - - -5744.--Tours, Imp. E. ARRAULT ET Cie. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT PAUL *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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