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-The Project Gutenberg eBook of Saint Paul, by Émile Baumann
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Saint Paul
-
-Author: Émile Baumann
-
-Release Date: July 23, 2022 [eBook #68595]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from images
- made available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT PAUL ***
-
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-
- ÉMILE BAUMANN
-
- SAINT PAUL
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINT-PÈRES, 61
-
- 1925
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-DU MÊME AUTEUR
-
-
- _Les Grandes Formes de la Musique_ (Albin Michel, éditeur).
- _L’Immolé_ (Grasset).
- _La Fosse aux lions_ (Grasset).
- _Trois villes saintes_ (Grasset).
- _Le Baptême de Pauline Ardel_ (Grasset).
- _L’Abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie_ (Perrin).
- _La Paix du septième jour_ (Perrin).
- _Le Fer sur l’enclume_ (Perrin).
- _Job le prédestiné_ (Grasset).
- _L’Anneau d’or des grands mystiques_ (Grasset).
-
-
-HORS COMMERCE:
-
- _Heures d’été au Mont Saint-Michel_, avec des gravures sur bois de
- René Pottier.
-
-
-POUR PARAÎTRE:
-
- _Le Signe sur les mains_, roman.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON NUMÉROTÉS DE 1 A 10; TRENTE EXEMPLAIRES
-PAPIER HOLLANDE NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
-VÉLIN PUR FIL MONTGOLFIER NUMÉROTÉS DE 41 A 90.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-_Copyright by Bernard Grasset, 1925._
-
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-
-
-[Illustration: SAINT PAUL (Cathédrale de Reims)]
-
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-
- A
- CELUI QUI FUT MON COMPAGNON
- SUR LES ROUTES SAINTES DE L’ASIE,
- A FULTON JOHN SHEEN
- J’OFFRE PIEUSEMENT
- CE LIVRE QUE SES PRIÈRES
- ONT TANT AIDÉ
-
-E. B.
-
-_Louvain, le 25 janvier 1925._
-
-
-
-
-SAINT PAUL
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Une des plus grandes voix que la terre ait écoutées, c’est la sienne.
-
-La figure dominatrice des temps apostoliques, c’est lui.
-
-Si nous ne cherchions en son histoire que la destinée d’un homme, elle
-semblerait déjà prodigieuse: ce jeune Pharisien, animé par le zèle de la
-Loi à l’extermination d’une secte impie, et qui se fait brusquement
-l’apôtre irréductible de la doctrine exécrée, ce Juif, devenu, contre
-son gré, anti-juif, imposerait à notre surprise le cas inouï d’une âme
-retournée, comme d’un seul coup, dans le sens où elle s’irritait de voir
-tomber les autres. Supposez que Saint-Just, en signant des listes de
-suspects, ait pris, d’une manière subite, parti pour les suspects; telle
-fut, mais bien plus étrange, la conversion de Saul le persécuteur.
-
-Et sa vie, après son changement, s’obstina trente années en une sublime
-et terrible aventure.
-
-Avec deux ou trois compagnons, ou une faible escorte, seul parfois, il
-s’en va, sur des routes dont les brigands sont maîtres, vers des régions
-païennes ou barbares, gagnant son pain dans les villes comme tisserand,
-semblable aux ouvriers que j’ai vus à Tarse tisser des poils de chèvre
-pour les tentes des nomades.
-
-Partout il annonce un Dieu nouveau, le Messie prophétisé, fils de Dieu,
-Rédempteur, Seigneur, Juge des vivants et des morts; mais ce Dieu n’est
-autre qu’un vagabond nazaréen, le blasphémateur et le séditieux qu’on a
-cloué sur une potence à Jérusalem et que ses disciples disent
-ressuscité. Paul croit en lui, avant tout, parce qu’il l’a _vu_, entendu
-parler; et cette vision l’a renversé dans la poussière, a brûlé ses
-prunelles au point de le rendre trois jours aveugle; il s’en souvient
-comme si la gloire du Christ fulgurait contre ses yeux, comme si sa voix
-foudroyait encore ses oreilles.
-
-Il le prêche dans les synagogues aux Juifs, ses frères; quelques-uns ont
-foi en sa révélation; la plupart se méfient, poussent des clameurs,
-ameutent la populace, conspirent pour l’assassiner. Il secoue sur eux
-ses sandales et se tourne vers les païens qui veulent croire.
-
-D’Antioche de Syrie à Chypre, de Chypre à Antioche de Pisidie, à
-Iconium, à Lystres, à Derbé; puis, de la Cilicie en Troade, en
-Macédoine, en Thessalie, en Attique, en Achaïe; puis de Corinthe à
-Éphèse, il établit des églises, il sème l’évangile de la promesse. Comme
-un orage promène l’éclair de l’Orient à l’Occident, sa parole court
-au-dessus des peuples, s’éloigne et revient.
-
-«Mon champ d’action, proclame-t-il, non sans hyperbole, dans son épître
-aux Romains[1], va depuis Jérusalem, _en tous sens, jusqu’à
-l’Illyrie_... A présent, je n’ai plus en ces contrées de place (où
-m’étendre)[2]. Mais j’ai, depuis de longues années, le désir d’aller
-jusqu’à vous; si je me rends en Espagne, j’espère, en passant, vous
-voir; et c’est vous qui me mettrez sur le chemin de ce pays, quand je me
-serai d’abord, en quelque mesure, rassasié de vous».
-
- [1] XV, 19-24.
-
- [2] Il entend: J’ai fondé toutes les églises qu’il m’appartenait de
- fonder.
-
-_Si je me rends en Espagne!_ L’ampleur de ses ambitions s’arrête avec
-peine aux limites du monde romain. Sa hâte est immense d’avoir, en tous
-lieux, fait adorer le Christ hier sans nom; il veut que son Seigneur
-soit connu jusqu’aux extrémités de la terre. Ainsi, toutes les nations
-sachant que le Sauveur est venu, la plénitude des temps sera prompte à
-s’accomplir; le Juge, à l’heure que nul ne peut prévoir, descendra sur
-les nuées, et le Christ régnera dans les siècles des siècles.
-
-De quel prix Paul paya ces conquêtes surhumaines, nous l’évaluons
-d’après les récits des _Actes_, d’après son témoignage immédiat:
-
-«Des Juifs, cinq fois, j’ai reçu les quarante coups de lanière, moins
-un; trois fois, j’ai été battu de verges; une fois lapidé; trois fois
-j’ai fait naufrage; j’ai passé une nuit et un jour en plein abîme. Et
-mes voyages multiples: périls des fleuves, périls des brigands; périls
-venant des gens de ma race; périls venant des Gentils; périls dans les
-villes, périls dans le désert, périls sur mer, périls au milieu des faux
-frères; dans la peine, la lassitude; dans les veilles souvent; dans la
-faim et la soif; dans le froid et la nudité; et, sans parler des choses
-extérieures, l’agitation, pour moi, quotidienne, le tourment de toutes
-les églises[3]...»
-
- [3] II _Cor._ XI, 24-29.
-
-De presque toutes les villes on l’expulse; il y reparaît, intrépide. La
-contradiction exaltait sa force. Après le tumulte d’Éphèse pourtant et
-les conjonctures mal connues qui suivirent, il s’avouait «accablé, à ne
-plus savoir comment vivre[4]».
-
- [4] _Cor._ I, 8.
-
-En 56, pendant son dernier voyage à Jérusalem, il est entraîné hors du
-temple; sans les Romains, la foule l’écharpait. Il reste deux ans dans
-les chaînes à Césarée; ensuite, pour ne pas tomber entre les mains des
-Juifs, il en appelle à César; on l’embarque pour Rome. Une horrible
-tempête de quatorze jours le jette sain et sauf sur la grève de Malte.
-Il atteint Rome; deux années encore sa captivité s’y prolonge, une
-captivité fructueuse où il enseigne, où il convertit.
-
-Après, il entre dans la nuit; certaines phrases des épîtres à Timothée
-laissent entendre que, libéré, il retourna en Asie, revint à Rome, fut,
-de nouveau, incarcéré. Une ferme tradition fixe là son martyre, en outre
-attesté par cinq textes dont le plus ancien, l’épître de Clément
-romain,--écrite entre 92 et 101,--lui rend ce grave hommage:
-
-«Chargé sept fois de chaînes, banni, lapidé, devenu héraut de la foi en
-Orient et en Occident, il a reçu pour sa foi une noble gloire. Après
-avoir enseigné la justice au monde entier, _atteint les bornes de
-l’Occident_, accompli _son martyre_ devant ceux qui gouvernent, il a
-quitté le monde et s’en est allé au saint lieu, illustre modèle de
-patience[5].»
-
- [5] _Ed._ HEMMER, ch. V.
-
- *
-
- * *
-
-Regardée du dehors, et crayonnée à gros traits, la carrière de saint
-Paul révèle des puissances de foi et de persuasion qui font de lui
-l’_Apôtre type_.
-
-Si aucun homme n’est strictement nécessaire, certains sont uniques. Leur
-tâche, personne ne l’eût remplie comme eux ni aussi bien. La bataille
-d’Austerlitz se concevrait mal gagnée par un autre que Napoléon.
-
-Entre les disciples de Jésus, ce n’est pas à nous de trancher quel fut
-le plus grand. Pierre eut le privilège d’une bonté simple et
-incomparable. Jamais Paul ne prononcera des mots comme ceux-ci:
-
-«Vous le savez, Seigneur, que je vous aime[6].»
-
- [6] _Jean_ XXI, 16.
-
-Ou, au boiteux du Temple avant de le guérir:
-
-«De l’argent et de l’or, je n’en ai pas; _mais, ce que j’ai_, je te le
-donne[7].»
-
- [7] _Actes_ III, 6.
-
-Cet ignorant, devenu capable de commander, de dogmatiser, ce timide qui,
-devant les princes des prêtres, soutient une magnifique fierté, nous
-arrête comme un miracle plus étonnant que ceux qu’il a faits.
-
-La physionomie de Céphas, malgré tout, se réduit à des lignes
-élémentaires. Ses discours, ses deux épîtres instruisent de sa doctrine,
-des conflits qu’il domina. Sur lui-même nous savons trop peu.
-
-Jean demeure, en quelque façon, voilé dans la hauteur d’une flamme
-divine. Il est l’orgue des Séraphins qu’on écoute sans voir celui qui
-joue.
-
-Étienne fut le précurseur de Paul; silhouette de voyant, «face d’ange»
-sur qui pleuvait la splendeur d’en haut. Le premier après Jésus il osa
-troubler l’illusion d’Israël croyant à la pérennité du Temple. Mais il
-devait disparaître pour que Saul, son assassin, reprît ses audaces et
-portât l’effort à son terme. Barnabé se laisse entrevoir comme un
-puissant compagnon. M. Loisy voudrait le grandir au détriment de Paul,
-ainsi que Michelet enlevait à Condé, pour en investir Sirot, la gloire
-de Rocroi. Ce sont là fictions de mauvais romantiques acharnés contre
-les statues traditionnelles. Si Barnabé fit d’admirables choses, son
-œuvre s’est fondue dans le travail commun; et, s’il écrivit, rien n’en
-subsiste[8].
-
- [8] A moins que l’épître aux Hébreux n’ait été rédigée par lui.
-
-Paul, au rebours, nous est précieusement familier. Certains points de
-son existence ont beau rester sous la nuée obscure, nous l’approchons,
-comme si nous avions pu vivre avec lui, et, plus on le fréquente, plus
-on sent la beauté de son âme, la vigueur de son _génie_.
-
-Car il faut restituer sa valeur divine à ce mot trop humainement
-profané. Tous les apôtres reçurent le Saint-Esprit; mais, selon l’axiome
-thomiste, les dons fructifient _ad modum recipientis_, d’après les
-capacités de celui qui les reçoit.
-
-Paul ne fut pas appelé sans motif _un vase d’élection_. Il tenait de
-Dieu, en vue de sa mission, des facultés merveilleuses que la grâce
-épura, sublimisa.
-
-Son naturel unissait, à un étrange degré, ces deux éléments: une énergie
-nerveuse, bondissante, toujours prête aux décisions extrêmes; et
-l’intelligence la plus hardie, la plus flexible, traversant les hommes
-d’un coup d’œil, s’assimilant ce qui lui était le plus étranger,
-circulant parmi les idées comme celle d’un grec subtil.
-
-Mais, bien qu’il fût né à Tarse, dans une ville hellénisée, qu’il parlât
-le grec aussi aisément que l’araméen, que des principes païens se
-fussent amalgamés à sa formation juive, le sang juif prévalait en lui.
-Sa fierté, c’était de se dire Juif. Sa dialectique accuse la discipline
-des rabbins[9]; sa morale retiendra l’empreinte des conceptions juives.
-Son fanatisme de persécuteur est spécifiquement juif; de même, sa
-tournure d’esprit, organisatrice et réaliste. La passion religieuse, dès
-sa jeunesse, gouvernait toute son activité. Il vivait, nous dit-il[10],
-pour la Loi, les yeux attachés sur le Temple, dans l’espérance
-messianique d’un triomphe d’Israël, revanche des abaissements, promise
-par les Écritures.
-
- [9] Sur cette évidence, aujourd’hui contestée, v. plus loin, p. 56 et
- suiv.
-
- [10] _Gal._ I, 14.
-
-La Loi lui suffisait, il ne souffrait point de l’étroitesse pharisienne;
-ce qu’il savait du Christ, c’était pour l’abhorrer. Soupçonnait-il
-l’appel secret d’une Force novatrice?
-
-Le prodige est qu’il se soit précipité dans la foi qui renversait la
-sienne, sans regarder en arrière, semblable aux mystérieux animaux,
-aperçus par le prophète, qui allaient devant eux, étendant leurs ailes,
-et ne se retournant jamais.
-
-Seule, la rudesse adroite de son élan pouvait abattre, là où devait s’y
-insérer le _bloc d’angle_, la muraille de la vieille Loi, ouvrir toutes
-larges aux nations les portes du Lieu saint.
-
-Cependant sa rupture avec la Loi le bouleversa, le déchira. Sa douleur,
-ensuite, fut incessante de voir Israël raidir son cou contre l’aiguillon
-du salut.
-
-En quoi Paul resta-t-il un Juif? En quoi cessa-t-il de l’être?
-Historiquement, le problème mérite un long examen. La tragédie intime de
-sa transformation suffirait à remplir ce livre.
-
-Mais, j’ai hâte de le déclarer, une curiosité de psychologue ne m’en
-inspira point l’entreprise.
-
- *
-
- * *
-
-J’avais connu d’abord saint Paul par fragments, grâce aux simples
-épîtres de la liturgie. Le contact devint profond vers l’âge de
-vingt-six ans, alors que j’établissais les assises de mon œuvre.
-Pourrais-je dire tout ce que je lui dus, tout ce que je lui dois
-d’essentiel? Il n’est point de mystère où l’on ne pénètre à sa suite «de
-clarté en clarté, réfléchissant comme en un miroir la gloire du
-Seigneur[11]». La prédestination, les contraires suscitant les
-contraires; l’abîme de la chute impliquant les magnificences de la
-Rédemption; la Communion des Saints, toutes ces immensités, Paul les
-explore aussi loin qu’il est permis à une pensée d’homme illuminée par
-le Verbe. La pondération de ses vues en égale la sublimité.
-
- [11] II _Cor._ III, 18.
-
-Peu importent les bonds d’idées, les transitions obscures, les
-raccourcis violents. Au sortir d’une haie d’objections, voici la netteté
-suprême, la foudroyante véhémence, l’ampleur limpide, l’onction, la
-bonhomie.
-
-Il écrivait aux Corinthiens: «Comme à des petits enfants dans le Christ,
-je vous ai donné du lait à boire[12].»
-
- [12] I _Cor._ III, 2.
-
-Bue dans ses versets, la doctrine de vie prend en effet comme la saveur
-d’un lait bourru, mêlé à l’acide parfum de l’herbe qui pousse. Ce
-christianisme de _plein air_ semble ventilé par les brises des grands
-ports où débarqua l’Apôtre; il nous apporte en sa fraîcheur originelle
-l’ingénuité de la foi, le don d’espérer et d’aimer. Ineffable don quand
-l’espérance et l’amour vont à des fins qui ne mentent pas. Si nous
-l’avons, Paul nous a valu, pour une haute part, cette largesse; et ce
-n’est pas une métaphore. J’ai plus d’une fois songé que les premiers
-missionnaires de la Gaule, dans la vallée du Rhône et à Lyon, venaient
-d’Éphèse et de la Phrygie, des pays où Paul et ses disciples avaient
-travaillé; et le mysticisme lyonnais, celui de ma ville natale, se
-souvient de la vieille Asie chrétienne, ascétique et fervente.
-
-Nous, fils des Gentils, serions-nous chrétiens si Paul n’avait eu la
-vocation d’ôter à l’Église adolescente le joug mosaïque? Le monde païen
-n’aurait jamais, en masse, consenti, même sans la circoncision, à se
-faire juif. Paul, parmi les Apôtres, ne fut pas le seul qui le comprît;
-mais, plus impérieusement que personne, il fit passer dans l’acte cette
-nécessité.
-
-Entre tous les témoins du Christ il s’impose comme le plus difficile à
-confondre, parce qu’il a été son témoin _malgré lui_. Or, le
-christianisme n’est pas une chimère issue de la théodicée juive et des
-mystères grecs. Il repose sur des _faits_ hors desquels il ne serait
-plus rien, ou plutôt, Paul l’a bien vu, toute foi en sa vérité dépend de
-ce fait unique: le Christ est-il, oui ou non, ressuscité?
-
-La résurrection, la vie permanente de Jésus, sa présence efficace dans
-le corps mystique de son Église, en chacun de ses fidèles par les dons
-qu’elle leur dispense, Paul n’a cessé de les affirmer _vraies_, d’une
-vérité totale, éternelle. Il a souffert et il a donné son sang pour
-soutenir que c’était vrai. Impossible de surprendre en ses épîtres une
-page, une ligne où il enseigne autre chose.
-
-Je le rappelle ici dans une pensée d’exégète, non d’apologiste. Mais à
-quoi bon sous-entendre que je trouve en saint Paul la substance d’une
-foi qui est la mienne?
-
-Quand on aborde les origines du christianisme, on a toujours, d’avance,
-pris position. L’exégèse allemande est, dans son ensemble, partie d’une
-volonté nette d’avoir le dernier mot contre les Évangiles et
-l’orthodoxie. Renan, sous les démarches cauteleuses ou la froide ironie
-de sa critique, trahit l’impatience de blesser à mort le Dieu qu’il a
-renié. Ce n’est pas l’historien, mais l’idéaliste amoureux du néant qui,
-sur les visions de saint Paul, profère cette négation:
-
-«Il n’a pas vu le Christ; le Christ qui lui fait des révélations
-personnelles est son propre fantôme; c’est lui-même qu’il écoute en
-croyant entendre Jésus[13].»
-
- [13] _Saint Paul_, p. 563.
-
-Chez un Guignebert, un Loisy, le savant est sans cesse troublé par le
-fanatique. J’ai lu deux fois le commentaire de M. Loisy sur les _Actes_.
-Son effort m’évoqua ce que j’éprouvais, enfant, dans un presbytère de
-campagne où j’entendais, la nuit, des rats infatigables grignoter les
-bonnes poutres d’un grenier. M. Loisy est un grignoteur de textes,
-j’entends de textes sacrés; s’il croit en arracher quelque brin, il est
-content. Sa critique s’agrippe aux difficultés; celles qui existent ne
-lui suffisent pas. L’hypothèse d’une _source_ honnête et sûre, altérée
-par un rédacteur, tantôt inepte, tantôt d’une incroyable astuce, ce nœud
-de subterfuges, de maladresses et de mensonges a l’air inventé par
-l’auteur d’un roman policier. Est-ce d’un historien? L’ingénuité
-profonde et le sérieux des Livres saints, qu’en fait-il?
-
-M. Loisy, comme ses maîtres allemands, vit avec un spectre qui l’obsède:
-l’interpolation. Dès qu’un récit ressemble de très loin à un autre, il
-crie au _doublet_. Comme si le réel le plus réel n’était pas, à toutes
-les minutes, un recommencement!
-
-Je n’en conclus point que le travail de l’exégèse négative soit demeuré
-stérile. En visant à ruiner l’autorité du Nouveau Testament, elle a
-enrichi la notion des milieux, nuancé l’apport des influences, élucidé
-les analogies des doctrines. Elle a travaillé, contre son attente, au
-profit de l’exégèse orthodoxe. Sans elle nous n’aurions pas eu des
-monuments comme la _Théologie de saint Paul_ du P. Prat ou le
-_Messianisme chez les Juifs_ du P. Lagrange ni ses commentaires sur
-l’épître aux Romains et l’épître aux Galates.
-
-Mais cette critique, si fière d’elle-même, souffre d’une débilité dont
-elle ne veut pas guérir: elle dissocie, elle dissèque, elle ne construit
-pas. Entre ses mains, la forte unité du caractère de Paul se
-désagrège[14]. Il n’est plus qu’un syncrétiste, un assembleur,
-inconscient ou habile, d’éléments mystiques pris aux stoïciens, aux
-mystères, au culte de Mithra, à toutes les théosophies, aux gnoses qu’il
-traversa. Son christianisme devient un champignon fortuit poussé sur le
-sol décadent des religions antiques.
-
- [14] Voir en particulier NORDEN, _Agnôstos Theos_; RAMSAY, _The Cities
- of saint Paul_; TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre Paul_.
-
-Il est trop facile, en comparant les mystiques païennes à celle de saint
-Paul, de suggérer, avec des ressemblances de mots ou de rites, une
-confusion; et, dans cette équivoque, les oppositions radicales
-s’évanouissent.
-
-Au surplus, on oublie deux choses: un homme n’est point conduit,
-d’abord, par des idées; il faut, pour l’expliquer, saisir le point vital
-de sa volonté, ne jamais perdre de vue sa race, son tempérament, les
-mœurs qui lui furent transmises. Quand on fait l’histoire d’un Juif,
-l’observation de ces traits s’impose plus stricte encore. Juster a
-montré[15] combien les Juifs dispersés à travers le monde romain, les
-Juifs de la Diaspora, se maintenaient jalousement séparatistes,
-s’isolant dans leurs ghettos, fidèles aux communes traditions.
-
- [15] Voir son livre capital: _les Juifs dans l’Empire romain_.
-
-Philon[16] reconnaissait les Israélites entêtés «à se faire tuer plutôt
-que de laisser toucher à aucun usage des anciens, convaincus qu’il en
-arriverait comme de ces édifices auxquels on arrache une pierre, et qui,
-tout en paraissant rester fermes, s’affaissent peu à peu et tombent en
-ruines».
-
- [16] _Leg._ 16.
-
-Ils entretenaient, outre les synagogues, leurs écoles à eux, leurs
-bibliothèques, leurs tribunaux, leurs cimetières. S’ils portaient le
-costume romain, les Romains leur concédaient en privilège la perpétuité
-de leurs lois et coutumes. Un Juif, comme Josèphe, rallié aux
-vainqueurs, confondu d’admiration devant eux, s’adaptait, mais ne
-changeait pas[17].
-
- [17] Voir sa vie racontée par lui-même, et ce qu’il dit de son
- éducation.
-
-De plus, pour helléniser Paul à tout prix, on récuse les témoignages des
-_Actes_, on récuse le sien. On prête à cet esprit loyal et perspicace
-d’indignes artifices ou des illusions puériles. S’il parle d’une
-révélation directe, c’est pourtant qu’il en avait l’évidence
-irréfutable. Sur la vie du Christ et ses enseignements il tint des
-Apôtres, il propagea intact ce qui lui fut transmis. _A Damas, à
-Antioche, à Rome il trouva des chrétientés formées par d’autres, et où
-son langage théologique fut accepté, compris._ Une tradition liait déjà
-ces églises primitives; d’où venait-elle, sinon de l’Église
-palestinienne, d’un milieu nativement juif?
-
-En somme, quoi qu’on fasse, les textes des _Épîtres_, le récit des
-_Actes_, garderont plus de poids que les systèmes éphémères des
-philologues; et les historiens s’appuieront toujours sur ces documents
-dont la structure se maintient inébranlée.
-
-Jusqu’à la fin des temps, le conflit persistera entre ceux qui,
-racontant des faits où le surnaturel joue son jeu nécessaire,
-l’introduiront dans la trame de leur exégèse, et les autres qui auront
-assujetti l’interprétation d’événements surnaturels à ce postulat: le
-surnaturel n’existe pas.
-
-Mais l’avantage des premiers, pour ne les considérer qu’en historien,
-c’est qu’ils s’établissent dans l’axe des croyances où vécurent leurs
-personnages; tandis que les sceptiques sont en contradiction perpétuelle
-avec les âmes de héros croyants. On pénètre mal, Renan l’avouait, ce
-qu’on n’aime point, ce qu’on réprouve comme faux.
-
-Renan, historien de saint Paul, n’a pas échappé à cette incompréhension.
-«Le vilain petit Juif» l’étonne et le rebute; il lui en veut d’avoir
-imposé au monde le mensonge chrétien; il le juge _raide_, _cassant_.
-Étrange façon de méconnaître la souplesse pratique d’un homme qui
-déclarait tout au contraire:
-
-«Je me suis fait Juif avec les Juifs pour gagner les Juifs; infirme avec
-les infirmes pour gagner les infirmes... Je me suis fait tout à tous
-pour les sauver tous[18].»
-
- [18] I _Cor._ IX, 20-22.
-
-Il a peine à lui pardonner son mépris des faux sages, et le méprise à
-son tour, sous prétexte qu’il a nié la science, qu’étant un homme
-d’action il est «un faible artiste».
-
-Pour saint Paul, évidemment, ni la science ni l’art ne sont au plan
-suprême. Il savait beaucoup, et la raillerie de Festus: «Tu as trop lu,
-Paul; cela te rend fou[19]», suffirait à prouver que l’étendue de ses
-connaissances éblouissait même des Romains cultivés. Mais l’unique
-science dont il faisait cas, c’était de connaître Jésus mis en croix.
-Comme tous les Juifs, il se méfiait des statues et des peintures,
-instruments d’idolâtrie. Mais il demeurait sensible à la beauté du corps
-humain; il magnifiait l’harmonie de la tête et des membres, image du
-Christ, animateur et chef de l’universelle Communion. Il aimait les
-fortes bâtisses; nulle figure ne lui plaisait autant que celle d’une
-maison, d’un temple bien construits; et il se comparait à un bon
-architecte «assurant des fondations[20]». Il avait le goût de la musique
-sacrée, l’encourageait[21]. Qu’il soit un poète admirable, personne,
-après l’avoir lu, n’oserait le contester. Norden a même relevé dans les
-_Épîtres_ des suites rythmées comme des morceaux de poèmes. Certaines
-doxologies s’amplifient pareilles à des hymnes. Enfin, c’est Paul qui a
-donné à l’art moderne la semence d’immortalité:
-
- [19] _Actes_ XXVI, 24.
-
- [20] I _Cor._ III, 10.
-
- [21] _Éphés._ V, 19.
-
-«Nous voyons toutes choses dans un miroir, en énigme[22].»
-
- [22] I _Cor._ XIII, 12.
-
-Le symbolisme des cathédrales est là, Dante, Beethoven aussi. Nulle
-épigraphe n’interpréterait mieux ce à quoi nous-mêmes, de notre temps,
-nous aspirons.
-
- *
-
- * *
-
-Car nous ne venons pas, en étudiant saint Paul, ranimer un fantôme, le
-prêcheur d’une religion morte. Son histoire nous est esprit et vie; nous
-y cherchons la forme de l’avenir que nous voulons préparer.
-
-Les nations retombent, ou peu s’en faut, vers une période semblable aux
-temps des Apôtres.
-
-En face de l’Église, des sadducéens, des épicuriens qui ne veulent pas
-de la vie future; des pharisiens, satisfaits d’eux-mêmes, n’apercevant
-rien au delà des convenances, des gestes et des formules; des stoïciens
-qui attendent de leur seule force la paix de l’intelligence dans la
-soumission au destin; des théosophes et des gnostiques qui prétendent se
-faire, par la magie et le rêve, les confidents de l’invisible; des
-millénaristes qui réclament sur terre, dans l’anarchie ou le communisme,
-un paradis; et les innombrables païens qui ont à peine changé aux idoles
-leur nom.
-
-Si Paul revenait, il croiserait parmi les villes plus de courtisanes
-qu’à Corinthe; il coaliserait contre lui, plus qu’à Éphèse, tous les
-marchands d’amulettes, il se buterait davantage contre la haine des
-puissants, l’imbécillité des foules. On calomnierait son œuvre, on la
-déformerait, il retrouverait les embuscades des faux frères, les
-schismes, et, plus sournoises, les hérésies. Ce qui lui serait amer
-surtout, il passerait peut-être au milieu du bruit sans que sa parole
-fût entendue.
-
-Et cependant, il continuerait.
-
-Qu’était l’Église au moment où il partit avec Barnabé pour Chypre? Une
-petite secte ardente disséminée hors de quelques synagogues.
-Aujourd’hui, la formidable Église compte trois cent millions de
-croyants; seule société spirituelle qui ait franchi vingt siècles sans
-varier en ses principes ni dans sa fin.
-
-Paul donnerait son sang pour elle en 1925 comme en l’an 67, et il
-prêcherait encore les mêmes vérités: vivre selon l’esprit, non selon la
-chair, dans le Christ, au point que ce soit Lui qui vive en nous,
-attendre, dans la patience et l’amour, l’heure de la justice, la défaite
-du mal, la glorieuse Parousie.
-
-Les âmes, pour leur paix, n’ont besoin de rien d’autre; le mot qu’il
-apporterait à l’humanité défaillante serait celui qu’il dédiait aux
-Éphésiens:
-
-«Éveille-toi, toi qui dors; lève-toi d’entre les morts, et le Christ
-luira sur toi[23].»
-
- [23] V, 14.
-
- *
-
- * *
-
-Le présent livre--est-il nécessaire de l’énoncer?--ne sera point surtout
-descriptif; je ne m’attacherai guère non plus aux faits pour les faits.
-C’est l’être intime de Paul que je voudrais atteindre. Je tente d’en
-esquisser un portrait synthétique; ambition peut-être imprudente; mais
-vous l’excuserez, ô grand Apôtre, sachant qu’elle m’est venue d’un haut
-désir d’anticiper sur l’éternité, en vous connaissant à fond. Des
-montagnes d’ouvrages se sont entassées autour de vous. Il en est de faux
-et de perfides qu’on croirait bâtis avec les pierres dont vous fûtes
-jadis lapidé. Il en est de très bons, mais qui ne s’adressent qu’aux
-savants. Le mien veut, dans une recherche sévère du vrai, vous rendre
-accessible même aux simples. Si d’autres ont amolli, paganisé votre
-image, je viens restituer à vos traits leur hébraïque et sainte rudesse.
-
-J’ai poursuivi la présence de saint Paul à travers les contrées que sa
-mémoire maintient fameuses. Des hauteurs de Salonique j’ai regardé
-l’Olympe, cerné de nuages, tel qu’il le vit en arrivant par la via
-Egnatia. Dans les gorges du Taurus, au delà des portes ciliciennes, j’ai
-bu l’eau d’un torrent où il a dû se désaltérer. Trop d’invasions ont
-roulé sur la splendide Asie; l’Islam a enseveli les villes antiques
-comme sous des couches de sable et d’immondices. Les paysages néanmoins
-subsistent; ils m’ont quelquefois révélé des faits inattendus.
-
-De Tarse, tandis que je montais vers les rampes du Taurus, on m’indiqua,
-au flanc d’une butte isolée, pyramidale, une grotte où la tradition
-maintient que Paul aurait vécu en anachorète. Or, les _Actes_ disent
-qu’après les premières luttes de l’Apôtre, à Jérusalem, contre les Juifs
-hellénistes, ceux-ci ayant essayé de l’assassiner, «les frères le
-conduisirent à Césarée et l’embarquèrent pour Tarse». Le séjour de trois
-ans qu’il y fit semble avoir été une halte de vie cachée et
-contemplative. «Barnabé, reprend plus loin le narrateur, se rendit à
-Tarse afin d’y chercher[24] Saul, et, l’ayant trouvé, il le mena à
-Antioche». Cet épisode a souvent embarrassé les exégètes, quand ils
-veulent supposer que Saul, à Tarse, avait exercé un apostolat public. On
-ne comprend plus alors pourquoi Barnabé le _cherche_ et le découvre
-enfin. Tout est simple, au contraire, si on admet là une phase de
-silence et d’anéantissement extérieur, la retraite d’un solitaire dans
-le trou d’un rocher. Peu importe l’endroit précis de la grotte,
-authentique ou non; c’est l’idée de la grotte, vestige d’un souvenir
-très ancien, qui nous met sur la voie d’une explication conforme au
-texte.
-
- [24] XI, 25. Le mot grec employé marque des recherches qui se
- prolongent, comme s’il s’agissait d’un homme disparu.
-
-A Tarse même, une similitude m’a frappé. La plaine de Cilicie, avec le
-Cydnus flexueux, fermée, à l’ouest, par les cimes grandioses du Taurus,
-et descendant jusqu’à la mer, s’étale comme la plaine d’Ostie où tourne
-le vieux Tibre, laissant derrière lui les crêtes du pays sabin.
-L’horizon qu’eut Paul devant ses yeux, lorsqu’il marcha au martyre,
-évoquait le site de son enfance. L’un et l’autre lui offraient une
-figure exacte de son âme: d’un côté, sévèrement définis; de l’autre,
-amples et sans limites.
-
-Mais on peut dire de Paul presque partout où il passa: «Son lieu ne le
-connaît plus.» Dans Tarse, la porte de Saint-Paul, le puits de
-Saint-Paul n’ont rien de commun avec l’Apôtre. A Damas, il faudrait une
-singulière imagination pour demander l’ombre de son ombre à la maison
-dite d’Ananie, à la rue droite qui n’est plus droite, aux deux pans de
-muraille rejoints par une galerie, d’où l’on prétend que les chrétiens
-le descendirent dans une corbeille. La route même de l’apparition est
-controversée; l’opinion commune met le miracle tout près de la ville;
-une tradition autre le recule à plus de trois lieues.
-
-A Éphèse, dans le théâtre, je suis monté sur la scène d’où le grammateus
-harangua le peuple en émeute; mais Paul n’a laissé aucun signe de son
-passage sur les dalles des rues qu’il foula sans doute, qui semblaient,
-sous le soleil de midi, toutes neuves, d’une blancheur intacte. Éphèse
-se souvient de Jean plus que de Paul, et j’ai senti dans la lumière
-austèrement suave de ses paysages la même onction que dans le rythme
-évangélique des versets.
-
-A Jérusalem, quand on gagne la place de la coupole du Rocher[25], en
-regardant à sa gauche la caserne turque bâtie sur l’emplacement de la
-forteresse Antonia, il est facile de se représenter le tumulte juif,
-Paul entraîné hors du Temple, et l’officier romain avec les soldats
-accourant hors des portiques pour le dégager. Seulement, ce n’est qu’un
-décor lointain; et il n’enrichit d’aucune précision le discours que tint
-Paul à la populace juive.
-
- [25] Vulgairement appelée «mosquée d’Omar».
-
-Dans les ruines de l’ancienne Corinthe, les Américains ont exhumé une
-longue rue qui descendait au port de Lesché; à présent, elle se perd
-entre des files de cyprès et des vignes touffues. Des arcades la
-bordaient et de petites échoppes semblables aux boutiques de tous les
-bazars d’Orient. Comme nous arrivions près d’une stèle romaine, le
-gardien du lieu nous indiqua une pierre plate posée à terre, et, avec
-une emphase un peu ridicule:
-
---C’est ici, déclara-t-il, que l’apôtre Paul parlait.
-
---Qu’en savez-vous? lui demandai-je.
-
---Le directeur des fouilles l’a dit.
-
-Je n’insistai point et ne voulus troubler par aucune objection cet
-argument de foi. Après tout, il est bien certain que Paul a suivi cette
-voie où s’engorgeaient d’énormes foules; peut-être Aquilas et Prisca
-avaient-ils près de là leur magasin; et ils y vendaient les tissus pour
-les tentes que Paul fabriquait.
-
-L’Acrocorinthe dressée devant nous comme le mur de fond d’un théâtre
-géant, c’est elle qui portait sur son faîte la chapelle d’Aphrodite avec
-son collège de mille servantes[26]. Plus près, en haut des marches usées
-d’un grand escalier, six colonnes pataudes soutiennent encore des
-morceaux d’entablement. Il y avait là un temple de Neptune ou d’Apollon.
-Le soleil, émergeant d’un nuage bleu noir, embrase les fûts grisâtres,
-seuls débris d’un luxe lourd de parvenus. A notre droite, une forte
-échine rocheuse, la Parachôra, surplombe les eaux verdissantes du golfe.
-Plus haut qu’elle et très loin, nous discernons le massif du Parnasse,
-un tumulte de pics déchiquetés, entre-croisés, furieux comme une
-bacchanale. A gauche, une autre ligne de montagnes leur donne la
-réplique, s’abaissant vers la mer d’un mouvement plus calme. La mer est
-devant nous, au bas des cyprès et des vignes jaunissantes; elle est
-derrière aussi, appel d’immensité que resserrent les môles montagneux.
-Son haleine fumante enveloppe l’isthme et les hauteurs. Paul était peu
-sensible aux paysages; comme celui-ci pourtant est paulinien!
-
- [26] Sur l’Acrocorinthe, voir Louis BERTRAND, _la Grèce du soleil et
- des paysages_, p. 156-173.
-
-Et ces colonnes transfigurées par un soleil d’orage nous représentent la
-ville perdue d’orgueil, de richesse et de luxure, la ville qu’il
-purifia, mais qu’il n’empêcha point de mourir.
-
-A Corinthe, pour la première fois, j’ai donc ressaisi quelque peu la
-présence de l’Apôtre. Athènes seulement, au pied de l’Acropole, sur la
-butte de l’Aréopage, me la rendit frémissante et pleine, comme si
-j’avais entendu sa voix retentir dans l’air nourricier.
-
-En montant vers la colline auguste, c’était lui que je cherchais.
-J’avais déjà gravi, près d’un bosquet de pins, cette bosse de rochers
-d’où l’on domine l’Athènes moderne et la muraille qui enclôt le flanc
-rugueux de la citadelle. Devant l’Acropole, j’avais songé aux
-prédestinations de l’Hellade et à leurs harmonies avec la révélation.
-Mais ce fut un dimanche soir, au crépuscule, qu’en ce site immortel je
-relus le discours de Paul aux Athéniens.
-
-S’il le prononça ici même--et je me plaisais à l’admettre--il voyait, en
-se tournant à droite, le temple de Niké perché au bord du plateau, les
-Propylées robustes, les cariatides de l’Erechtheion et le dur Parthénon
-stabilisant l’espace comme la pensée maîtrise l’indompté des éléments.
-La surface de l’Acropole, en ce temps-là, était encombrée de statues et
-d’édicules. A présent, le ciel passe au travers des colonnes; les
-statues ont croulé, mais les colonnes restent debout, droites, comme en
-prière. Sur un morceau de la grande frise, une femme agenouillée lève
-les mains vers un dieu qui ne peut rien pour elle; n’était-ce pas le
-Dieu inconnu qu’elle implorait?
-
-A l’instant, ce soir-là, où nous atteignîmes l’escalier de l’Aréopage,
-le soleil, comme à Corinthe, se délivra des nuées; un rayon surprit la
-masse rousse et brûlée des architectures et des rocs. Il pénétra sous
-l’ombre du Parthénon; un cheval cabré, sur la frise, se ranima; les
-corniches ébréchées, les blocs disjoints au sommet des murs, tout devint
-d’or flambant; la mer lointaine, elle aussi, parut ardente; les
-promontoires sombres et les îles s’effilaient plus tranchants, plus
-impérieux.
-
-L’apothéose d’une minute s’évanouit; mais l’Acropole sembla grandir; le
-temple de Niké n’était plus celui de la victoire sans ailes; il se fit
-léger, comme soulevé sur l’étendue. Autour de nous, les rocs pâles
-défaillaient; la longue croupe de l’Hymette, l’éperon du Pnyx étaient
-noirs; à la cime du Lycabette pointu, au-dessus des bois, la blancheur
-d’un oratoire demeurait limpide; une lampe y brilla, tandis qu’en bas la
-ville immense allumait ses feux; et des cloches de joie, soudain,
-agitèrent sur un branle grave des battements rapides, comme un hymne
-délirant.
-
-Cette liesse des cloches, dans un soir dominical, c’était le triomphe de
-Paul, l’éternité du Christ dominant les dieux morts d’Athènes. J’ouvris
-le petit livre des _Actes_; je commençai à voix haute:
-
-«Hommes athéniens, je vois qu’à tous égards vous êtes des gens très
-dévots. Car, en passant, j’ai vu les images de votre culte, et j’ai
-trouvé un autel où il y avait cette inscription: Au Dieu inconnu. Ce que
-vous honorez sans le connaître, moi, je vous l’annonce[27]...»
-
- [27] XVII, 22 et 35.
-
-Parole qui me donna le frisson d’avoir entendu Paul la clamer lui-même.
-Car elle fut certainement cueillie de ses lèvres. Quelle vue splendide
-sur l’attente confuse de la Vérité chez les païens! Mais l’annonciateur
-poursuivait:
-
-«Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, alors qu’il
-est le maître du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples
-faits par la main des hommes... Et, puisque nous sommes de la race de
-Dieu, nous ne devons pas croire que rien de divin soit semblable à l’or,
-à l’argent, ou à la pierre, image due à l’art et à la méditation de
-l’homme.»
-
-En articulant ces sentences, il étendait sans doute son bras vers le
-Parthénon; son tranquille anathème écrasait les idoles tremblantes:
-
-Mourez donc, les faux dieux, pour que Dieu vive en nous. Athéné, tu ne
-vois pas la rouille sur ton casque? L’éclair de ta pique va s’éteindre;
-elle s’éteindra la lampe de ton sanctuaire qui servait de phare aux
-marins. De ta statue il ne restera pas assez d’ivoire pour y tailler un
-dé à coudre. Mais la sagesse dont tu faisais un mensonge, voici qu’elle
-illuminera les vivants et les morts. Le Juge est proche; en lui, toute
-chair connaîtra l’inconnaissable; par Lui, ce qui est sur terre et ce
-qui est au ciel, tout est réconcilié dans la paix du sang offert sur la
-Croix.
-
-Pendant que la nuit glissait, comme un linceul soyeux, sur l’Acropole et
-sur nous, je me répétais avec douceur l’ineffable verset:
-
-«In ipso vivimus, movemur et sumus.» En _lui-même_, dans la vertu
-invisible de l’Esprit, nous avons l’être, le mouvement, la vie divine.
-Et cela, c’est Paul qui l’a dit, en ce lieu où nous respirons, où nous
-glorifions Dieu, nous qui sommes des vivants.
-
-
-
-
-I
-
-SAUL LE PERSÉCUTEUR
-
-
-LE MARTYRE D’ÉTIENNE
-
-Violente du début à la fin, l’histoire de saint Paul s’ouvre par une
-scène terrible.
-
-C’était au moment où les Douze, voyant l’urgence de diviser le ministère
-temporel du spirituel, avaient décidé, «pour le service des tables[28]»,
-l’élection des Sept.
-
- [28] _Actes_ VI, 1.
-
-Les disciples se souvenaient du conseil: «Ne vous inquiétez ni d’avoir
-de quoi manger, ni d’avoir de quoi vous vêtir[29].» Afin de le suivre
-comme un précepte, ils avaient mis en commun ce qu’ils possédaient. Les
-riches avaient offert leurs revenus, vendu leurs terres, leurs maisons,
-ou donné leur logis à des frères pauvres. De la sorte, il n’y avait plus
-que des pauvres parmi les fidèles. Leur nombre croissait au delà des
-ressources; suffire à tous les besoins devenait compliqué.
-
- [29] _Math._ VI, 25.
-
-Le dénûment, pour chacun, pouvait être une béatitude; pour la
-communauté, même à Jérusalem où «cinq petits oiseaux coûtaient deux
-as[30]» et une fiasque d’huile un as[31], il engendrait un malaise. La
-volonté de perfection n’était pas égale chez tous. Certains se crurent
-lésés dans le partage quotidien. Des veuves, peut-être chargées
-d’enfants, réclamaient plus que d’autres; autour d’elles on excitait
-leurs doléances.
-
- [30] _Luc_ XII, 6. L’as valait 3 cent. 39.
-
- [31] V. SCHWALM, _Vie privée du peuple juif_, p. 340.
-
-Elles appartenaient à des familles de Juifs hellénistes, de ceux qui,
-ayant séjourné en Cilicie, en Cyrénaïque, en Égypte, à Rome, parlaient
-la langue internationale d’alors, le grec commun, la _koïné_.
-
-Ces hellénistes, nous les retrouverons en face de Paul, remuants,
-grondeurs, fanatiques. Comme ils étaient revenus de l’étranger dans la
-ville sainte, ils faisaient sonner haut leur zèle religieux, et
-formaient, sans doute malgré eux, bande à part vis-à-vis des
-Palestiniens; ceux-ci les regardaient d’assez haut comme le fils de la
-parabole, demeuré chez son père, dévisage son cadet, quand il rentre au
-logis. Le nom même d’hellénistes qu’ils leur infligeaient accusait une
-suspicion, comme si un long contact avec les païens et l’usage de leur
-langue les entachaient d’impureté.
-
-Hommes d’affaires, les hellénistes appliquaient sur leur judaïsme un
-vernis grec, afin de mieux lui préparer un royaume universel; la culture
-de l’intelligence leur était un moyen de conquête, comme la ruse et
-l’argent. Eux seuls se targuaient de gagner des prosélytes. C’étaient
-des nationalistes calculateurs; et ils devaient abominer une doctrine
-qui, visant au règne de l’Esprit, excluait leurs grossiers moyens.
-
-Même convertis,--car la foi nouvelle toucha leur élite,--ils
-maintenaient leur humeur exigeante, toujours en défense et méfiants. Au
-sujet des veuves de leur groupe ils murmurèrent, «grognèrent» avec
-ensemble. Les Douze, voulant la paix dans l’unité et comprenant qu’il
-fallait mieux organiser l’économie de la vie commune, prirent occasion
-de cet incident pour l’institution des Sept[32].
-
- [32] On a longuement épilogué sur la raison de ce nombre _sept_.
- Marquait-il la subordination à l’égard des _Douze_? Correspondait-il
- aux sept pains multipliés par Jésus, ou aux sept anges debout devant
- Dieu (_Tob._ XII, 15)? Les repas en commun se prenaient-ils en sept
- endroits de la ville? Un diacre présidait-il à chacun? Toutes ces
- explications sont plausibles, non décisives. Il est probable que les
- Sept, tous hellénistes, complétaient le ministère, devenu
- insuffisant, d’autres diacres, élus déjà, et palestiniens.
-
-L’assemblée des fidèles semble leur avoir proposé les noms à choisir.
-Les sept élus portaient des noms grecs; tous Juifs de naissance, sauf
-Nicolas, prosélyte d’Antioche. Les Douze, après avoir prié, leur
-imposèrent les mains, les investissant de pouvoirs liturgiques. Car les
-diacres ne devront pas seulement veiller à distribuer le pain; ils
-participeront au mystère eucharistique; ils baptiseront; ils
-enseigneront.
-
-Préposé à des œuvres de charité, «comblé de grâce et de puissance»,
-Étienne révéla des dons suréminents. Il opérait «au milieu du peuple des
-miracles et des signes extraordinaires». Il prêchait aussi, catéchisait
-les indigents qu’il soulageait, les infirmes qu’il guérissait.
-
-On a conjecturé qu’il osa provoquer dans leurs synagogues les Juifs
-hellénistes; d’où les fureurs liguées contre lui. S’arrogea-t-il cette
-mission? Il est plus simple d’admettre qu’irrités des prodiges et des
-conversions qu’il multipliait, les Juifs déléguèrent quelques orateurs
-de synagogues, agressifs et retors, qui lui portèrent un défi public,
-espérant l’humilier, abattre son prestige.
-
-Certains d’entre ses contradicteurs fréquentaient la synagogue des
-Ciliciens. Saul de Tarse devait en être. Né vers l’an 10 ou 12, il avait
-en 36 vingt-trois ou vingt-cinq ans. Les pharisiens attaquèrent sans
-doute Étienne sur la doctrine du Christ. Le débat tourna simplement à
-leur confusion; ils ne purent tenir contre l’Esprit de sagesse qui
-parlait en lui.
-
-Alors ils ourdirent, pour le perdre, des calomnies décisives. Étienne
-avait blasphémé contre Moïse, contre le Temple et la Loi.
-
-_Contre le Temple!_ Nul grief ne pouvait être plus redoutable. C’était
-le crime qu’on avait reproché à Jésus.
-
-Le Temple signifiait le relèvement et la stabilité d’Israël. Tout
-l’orgueil et toute l’opulence du peuple de Iahvé s’y concentraient. Lieu
-saint unique, nombril du monde, la gloire de Dieu l’habitait. De très
-loin il éblouissait, tel qu’une montagne de marbre, mais avec les
-pointes dorées de sa toiture, les colonnes de ses portiques, ses neuf
-portes plaquées d’or et d’argent, et la dixième en bronze de Corinthe,
-si lourde qu’au dire de Josèphe[33] il fallait, pour la fermer, les bras
-de vingt hommes. Du matin au soir, les victimes y montaient, le sang des
-boucs et des taureaux éclaboussait les cornes de l’autel, la graisse des
-holocaustes fumait sur les brasiers. Les appels des trompettes et des
-cors, les clameurs des psaumes exaltaient au-dessus de la ville des
-rythmes de piété guerrière. Enfin, le trésor, le Corban détenait des
-richesses formidables et mystérieuses. On n’avait pas oublié la poutre
-d’or cachée dans une solive de bois, et qui pesait, disait-on, trois
-cents mines[34]. Sans le Temple, sans les pèlerinages et les sacrifices,
-que seraient devenus les commerçants de Jérusalem, les éleveurs
-palestiniens?
-
- [33] _Bellum judaïcum_, II, 17.
-
- [34] JOSÈPHE, _Antiquités juives_, XIV, XII. Les chiffres donnés par
- Josèphe doivent souvent être accueillis avec une sévère méfiance.
-
-Le dénigrer, parler de sa destruction possible, cette impiété devait
-paraître aux Juifs monstrueuse et suprême, d’autant plus exaspérante
-qu’au fond ils pressentaient les catastrophes prédites, suspendues sur
-lui et sur eux.
-
-Les ennemis d’Étienne déchaînèrent contre sa personne, peut-être au
-Temple même, un tumulte de la populace. Rien n’était plus aisé dans une
-ville pleine de mendiants, de pèlerins excitables, où des centaines de
-synagogues pouvaient se communiquer le mot d’ordre d’une conjuration. Il
-brava la foule, rendant témoignage au Juste, au Fils de l’homme
-assassiné par les mêmes Israélites qui voulaient sa perte.
-
-Ceux-ci prirent à témoin de son langage impie des anciens du peuple et
-des scribes, des pharisiens; ils l’appréhendèrent, le jetèrent en
-prison. L’accusé comparut ensuite devant le grand sanhédrin.
-
-S’il fallait en croire le _Talmud_[35], «_quarante_ ans avant la
-destruction du Temple, le droit de prononcer les sentences capitales fut
-ôté à Israël». En fait, chaque fois qu’il sentait se relâcher la
-pression romaine--or la mise en jugement d’Étienne dut concorder avec la
-disgrâce et le départ de Pilate--le sanhédrin tendait à reprendre ses
-pouvoirs juridiques. Les Romains lui reconnaissaient d’ailleurs le droit
-de juger les crimes religieux. Seulement, les sentences avaient besoin
-d’être validées par le procurateur; limitation humiliante que les
-pharisiens ne désespéraient pas d’annuler.
-
- [35] Trad. SCHWAB, t. XI, _Traité sanhédrin_, p. 238. Juster (_op.
- cit._, t. II, p. 134) estime ce texte peu probant, et c’est aussi
- l’avis du P. Lagrange (_Saint Étienne et son sanctuaire à
- Jérusalem_, p. 29).
-
-Dans l’affaire d’Étienne ils agiront comme envers Jésus avec une
-combinaison de violence et d’hypocrisie. Pour brusquer le dénouement,
-une émeute interviendra. L’accusé sera poussé au lieu du supplice avant
-d’être régulièrement condamné. Quelque chose des formes légales
-persistera dans son exécution. Cependant elle les démentira; sa mort
-fera songer à celle d’Akhan, voleur du manteau rouge et des deux cents
-sicles d’argent qui devaient être offerts au Seigneur, lapidé par tout
-le peuple, dans la vallée d’Achor[36].
-
- [36] _Josué_ VII, 18-26.
-
-Le sanhédrin siégeait dans l’enclos du Temple. La salle était disposée
-en demi-cercle; ainsi les soixante-dix juges pouvaient se voir, se
-surveiller, échanger des clins d’yeux[37]. A droite et à gauche deux
-scribes inscrivaient les opinions énoncées et leurs motifs. Au centre
-trônait le grand prêtre, reconnaissable, peut-on croire, à la lame d’or
-qui ceignait son front, aux gemmes du rational qu’il portait dans les
-circonstances solennelles[38].
-
- [37] C’est la raison donnée dans le _Talmud_ (_loc. cit._, p. 269).
-
- [38] Sur le costume que portait le grand prêtre, _comme chef du peuple
- juif_, nous n’avons aucune donnée ferme.
-
-Devant les juges trois séries de disciples s’asseyaient, chacune de
-vingt-trois membres, ayant leur place marquée. C’est parmi eux que nous
-imaginons Saul, et les regards homicides qu’il envoyait sur Étienne.
-
-L’accusé se dressa, magnifique de pureté candide. Quand les témoins
-déclarèrent:
-
-«Nous l’avons entendu dire: Ce Jésus le Nazaréen détruira ce lieu-ci et
-changera les coutumes que nous transmit Moïse», il n’eut pas l’air
-d’avoir écouté, mais parut en extase; la flamme des yeux furibonds
-dardés contre son visage sembla s’y changer en un éclat angélique. Il se
-présentait, comme jadis les prophètes devant les rois, accusateur et
-juge de ses juges; lui et Jacques le Mineur, plus tard précipité du
-Temple et lapidé, devaient être les derniers nabis.
-
-Le grand prêtre l’interrogea comme s’il l’invitait à se défendre, mais
-pensant bien l’accabler sous l’évidence de son crime:
-
-«Tout cela est-il vrai?»
-
-Étienne répondit par un discours sublime dont Paul comprit, dans la
-suite, l’enseignement. Au lieu de se disculper, il représenta le passé
-d’Israël depuis les promesses reçues par Abraham. Il essaya de faire
-entendre qu’elles dépassaient l’existence du Temple, sinon le culte
-mosaïque.
-
-Israël, durant des siècles, avait adoré son Dieu, nomade comme lui, ici
-ou là; et le tabernacle n’était qu’une tente dressée pour un soir, la
-tente de bergers en marche. Le buisson en feu d’où était sortie, devant
-Moïse, la voix du Seigneur, avait été vraiment «la terre sainte». Puis
-les Hébreux avaient, dans le désert, servi des idoles, disant à Aaron:
-«Fais-nous des dieux qui marchent devant nous.» Ils s’étaient prosternés
-sous «l’armée des cieux». Salomon avait construit une demeure au Dieu de
-Jacob; mais «le Très-Haut n’habite pas dans des maisons construites de
-main d’homme... Le prophète a dit: «Le ciel m’est un trône, et la terre
-un escabeau pour mes pieds; quelle maison me bâtirez-vous?...»
-
-Dans cette histoire d’un peuple où les grands faits se découpent comme
-des morceaux d’horizon, la nuit, sous les éclairs d’un orage prochain,
-Étienne insérait des allusions crucifiantes au Juste méconnu et vendu,
-renié par ses frères, dont Joseph et Moïse étaient les figures trop
-intelligibles; il ne dissimulait pas qu’une foi toute matérielle au
-Temple équivalait à une idolâtrie.
-
-L’auditoire suivait son raisonnement assez pour en avoir horreur. Tous
-ces vieux pharisiens, les bras croisés dans leurs longues manches,
-commençaient à s’agiter; les jeunes trépignaient, murmuraient. Au début,
-on avait écouté; les Juifs respectaient, chez l’accusé, le droit de
-défense; ils se plaisaient inlassablement aux récits où les aventures de
-leurs pères, commentées dans un sens prophétique, leur promettaient un
-retour des gloires, une délivrance pareille à celles d’autrefois.
-Étienne parlait, de même que son maître Jésus, non en scribe ni en
-casuiste péroreur, mais «comme ayant une puissance». A mesure que son
-exégèse devenait plus manifestement hostile, l’indignation grondait.
-Loin de la prévenir, il la défia soudain par une apostrophe qu’on peut
-croire transcrite jusqu’à nous, telle--ou à peu près--qu’il la proféra:
-
-«Gens au cou raide, incirconcis de cœurs et d’oreilles, c’est toujours
-vous qui résistez à l’Esprit saint: comme furent vos pères, ainsi vous
-êtes. Quel est celui des prophètes que n’ont pas persécuté vos pères?
-Ils ont tué ceux qui prophétisaient sur la venue du Juste envers qui
-vous êtes maintenant devenus traîtres et assassins, vous qui avez reçu
-la Loi en préceptes d’anges et ne l’avez pas gardée.»
-
-Les auditeurs frémirent; chaque mot leur «sciait le cœur en deux»; ils
-«grinçaient des dents». Quand on a vu, en Orient, des foules exaspérées,
-il est facile de concevoir, dans ces formidables minutes, l’aspect du
-sanhédrin: l’ondulation des manteaux blancs; les roulements d’yeux
-féroces dont les feux se croisaient; les mâchoires tendues, les nez en
-pince de crabe et les doigts crochus convergeant sur l’accusé comme pour
-le mettre en pièces. Les sifflements de rage, les voix rauques se
-heurtaient.
-
-Rien ne troublait Étienne; percevait-il le souffle de mort qui grondait
-autour de sa tête? Un ravissement l’enlevait ivre des joies promises,
-ivre du Paradis; il se tenait immobile comme une colonne de lumière;
-mais, tout d’un coup, éperdu d’apporter aux hommes la présence de son
-Dieu, il cria, le front renversé, déployant ses bras vers des clartés
-invisibles:
-
-«Voici! Je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme _debout_ à
-la droite de Dieu.»
-
-Blasphème! Il attestait comme une évidence la gloire du Nazaréen, sa
-résurrection.
-
-Les Juifs n’y tirent plus; ils se bouchèrent les oreilles, et toute la
-salle se leva d’un seul élan frénétique, pour entraîner l’impie hors du
-sanhédrin. Massé vers les portes, le peuple l’accueillit avec des
-aboiements d’extermination. Pourtant il ne fut pas lapidé à l’endroit
-même.
-
-Le _Lévitique_ ordonnait: «Fais sortir le blasphémateur du camp[39].» On
-emmena Étienne hors de la ville, et, probablement, sur une hauteur, au
-nord de Jérusalem.
-
- [39] XXIV, 14.
-
-D’après la Loi[40], «à la distance d’environ dix coudées du lieu du
-supplice», on déshabillait le condamné, on lui disait de se confesser;
-«car tous les suppliciés se confessent, et celui qui se confesse aura sa
-part dans le monde futur»... Le lieu de la lapidation devait avoir une
-élévation double de la hauteur d’un homme. Les témoins imposaient leurs
-mains au condamné comme à une victime expiatoire. Un des deux le
-précipitait ensuite, de façon qu’il tombât au-dessous, et _sur le dos_,
-non sur le ventre. «S’il était mort, on ne lui faisait plus rien; sinon,
-l’autre témoin lui jetait une pierre sur le cœur; s’il n’était pas mort,
-tous les assistants l’achevaient avec des pierres.»
-
- [40] _Talmud, Traité sanhédrin_, p. 277-280.
-
-Dans le supplice d’Étienne, il n’apparaît pas que les Juifs aient ainsi
-procédé. Les deux témoins, pour être plus à l’aise, déposèrent leurs
-manteaux «aux pieds d’un jeune homme qui se nommait Saul». Mais nous
-apercevons, aussitôt après, le martyr assailli par les pierres, debout
-jusqu’à l’instant où il _s’agenouille_ et succombe. Son exécution fut
-donc tout ensemble rituelle et tumultuaire. Son martyre imita, en
-abrégé, la Passion du Christ. En méditant son agonie, il s’était disposé
-à mériter _la couronne_, comme son nom l’y prédestinait. Le disciple eut
-infiniment moins à souffrir que le Maître. Il se contenta d’être, à son
-tour, parfait dans l’immolation.
-
-«Seigneur Jésus, disait-il, recevez mon esprit.» Et, s’étant mis à
-genoux, il supplia d’_une voix puissante_: «Seigneur, ne leur imputez
-pas ce péché.»
-
-La doctrine du pardon était au fond même de la Rédemption: quand
-l’Homme-Dieu a remis par son sang l’offense irrémissible, comment
-l’homme oserait-il appeler sur ses ennemis une vengeance? Mais Étienne
-ne se borna pas à pardonner; il s’offrait en hostie pour ses bourreaux,
-pour quelqu’un surtout qu’il connaissait peut-être, Saul dont sa mort
-préparait la mission.
-
-On voudrait suivre Saul durant les phases du jugement et du supplice.
-Son courroux contre Étienne partait d’un amour indigné: le blasphémateur
-devait mourir; la Loi et les choses saintes réclamaient justice.
-
-Reçut-il de sa dialectique un sourd ébranlement? Nous n’en pouvons rien
-savoir. L’extase d’Étienne, son cri: «Je vois les cieux ouverts» lui
-revinrent plus d’une fois, comme le témoignage scandaleux d’une illusion
-qu’il ne voulait pas admettre. Mais, quand un fait contredit une
-croyance vivace et plus forte que tout, il reste inexistant, du moins
-pour les régions conscientes de la vie interne.
-
-Pendant qu’autour du martyr la canaille vociférait, et que les
-exécuteurs, faisant cercle, ramassaient pour l’abattre les cailloux de
-la route, Saul regardait, pâle et palpitant d’une fureur contenue. Il ne
-lança lui-même aucune pierre; assister ceux qui frappent lui suffisait.
-Il considérait avec étonnement cet homme si calme qui ne cherchait pas à
-se défendre; les projectiles déchiraient son front, ses mains étendues,
-la nudité sanglante de sa poitrine et de ses reins meurtris; il ne
-gémissait pas, il tressaillait à peine sous les coups; et la vigueur de
-sa voix demeurait intacte, lorsqu’il jeta vers Dieu sa prière de victime
-heureuse. Atteint, soit au cœur, soit à la tête, du choc mortel, il
-s’étendit sur la terre, dans son sang, comme sur un lit doux pour le
-sommeil[41]. Quel endurcissement intrépide! dut songer Saul. Il faudra,
-contre l’erreur nazaréenne, une sévérité sans merci. Et, si quelque
-pitié le sollicitait, il la réprima comme une faiblesse. Il rentra, plus
-ferme encore dans sa haine.
-
- [41] _Il s’endormit_, disent les _Actes_.
-
- *
-
- * *
-
-
-SAUL ET L’ÉGLISE
-
-Le grand prêtre Caïphe, les Anciens du peuple jugeaient comme lui. Une
-violence en réclame d’autres. Les disciples d’Étienne ou de pieux
-prosélytes ensevelirent[42] le Saint avec une solennité d’affliction qui
-le glorifiait. Pour venir à bout de l’hérésie tenace, une répression
-méthodique fut décidée. Elle était possible au début du principat de
-Caligula, dans la brève période où la Judée respira plus libre, entre
-l’éloignement d’un procurateur odieux--sa disgrâce obtenue semblait une
-victoire sur Rome--et l’arrivée du successeur.
-
- [42] Le corps du lapidé devait être, d’après la Loi, pendu jusqu’au
- soir à une potence. Les _Actes_ ne disent pas que cet opprobre fut
- infligé au cadavre d’Étienne.
-
-La persécution visa par système les Nazaréens d’origine helléniste;
-ceux-là, comme Étienne, négligeaient hardiment le Temple, sinon la Loi.
-Les Douze, nés Palestiniens, plus exacts aux observances mosaïques,
-restèrent à Jérusalem; et rien ne donne à entendre qu’ils furent, pour
-lors, inquiétés. Les autres se dispersèrent, emportant avec eux
-l’Évangile qui, par là, s’étendit au loin.
-
-Faut-il dater de ce moment ou de plus tôt les chrétientés de la Samarie,
-de la Syrie, d’Alexandrie? Il y en avait une à Antioche, une à Damas,
-puisque Saul alla bientôt la pourchasser.
-
-Comment Saul, après avoir joué dans le martyre d’Étienne le rôle d’un
-comparse, simple gardien du vestiaire, reparaît-il, peu de temps après,
-commissaire du sanhédrin, investi d’un pouvoir de haute police qu’il
-exerce à la façon d’un enragé? Son zèle, sa véhémence d’exécution
-l’avaient, sans doute, mis en valeur. Ses qualités de chef s’imposèrent.
-Dans les crises terroristes, ce sont toujours les jeunes qui prennent la
-tête du mouvement.
-
-Sur la férocité de sa campagne le narrateur des _Actes_ s’est plu à
-insister; par trois fois[43] il la certifie. Saul entrait dans les
-maisons suspectes, en arrachait les hommes et les femmes, les entassait
-dans les geôles, les faisait flageller, les contraignait à renier leur
-foi, ou les ramenait à Jérusalem et, devant les tribunaux, intervenait
-pour qu’ils fussent menés au supplice.
-
- [43] VIII, 3; XXII, 4-5; XXVI, 9-11.
-
-Quatre fois aussi[44] dans ses _Épîtres_, Paul évoque son passé de
-persécuteur; s’il n’y revient guère plus souvent, c’est que toutes les
-églises en savaient les moindres détails.
-
- [44] _Galates_ I, 13-14; I _Cor._ XV, 9; _Philippiens_ III, 6; Ire à
- _Timothée_ I, 13.
-
-«Vous avez ouï dire, écrivait-il aux Galates, ma façon d’être dans le
-judaïsme: que je persécutais à outrance l’Église de Dieu, et que je la
-dévastais; et j’allais dans mon zèle pour le judaïsme plus loin que
-beaucoup de Juifs, mes camarades, défenseur à l’excès des traditions
-pharisiennes.»
-
-Nous n’avons aucun motif d’induire que Paul, quinze ou vingt ans après,
-exagérait ses violences pour mieux attester: Je me suis converti malgré
-moi, sans nul mérite, sans que rien m’y préparât.
-
-L’étrange, c’est plutôt le ton dégagé de sa confession; pas un mot ne
-laisse entendre que la mémoire de ses violences l’a bourrelé de remords.
-Il expliquera très simplement, plus tard, à Timothée, pourquoi il a pu
-trouver grâce devant Dieu:
-
-«Le Christ Jésus m’a établi dans son service, moi qui étais auparavant
-blasphémateur, persécuteur, tourmenteur. Il m’a pris en pitié parce que
-j’avais agi _sans savoir_, dans le manque de foi.»
-
-Les fureurs de Saul sortaient donc d’un zèle exaspéré pour la religion
-qu’il croyait uniquement vraie. Ses cruautés trouveraient une
-explication dans ce mot aigu de Pascal:
-
-«Jamais on ne fait le mal si pleinement ni si gaiement que quand on le
-fait par conscience.»
-
-Mais il faut aussi comprendre quelle pouvait être l’âme d’un Juif au Ier
-siècle, ce qu’était le monde autour de lui.
-
-On aurait grand tort de se figurer Israël comme un peuple, avant tout,
-féroce. Dans son histoire, les traits de miséricorde et de tendresse
-n’ont rien d’anormal. Sur l’âpreté des tempéraments, le précepte divin
-posait son onction:
-
-«_Tu aimeras_ le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force.»
-
-Entre Iahvé et son peuple, un principe de suavité tempérait la crainte:
-
-«Le Seigneur ton Dieu t’a porté, lui disait Moïse, comme un _homme porte
-(sur l’épaule) son fils tout petit_[45].»
-
- [45] _Deutéronome_ I, 31.
-
-A l’intérieur de la famille, une loi sainte gouvernait les rapports du
-père et des enfants, des frères et des proches entre eux. C’était une
-loi exigeant «la circoncision du cœur[46]»; la bonté, le pardon y
-tenaient leur place. Avant le père de la parabole évangélique, on
-s’était souvenu d’Ésaü étreignant dans les larmes Jacob faible, humilié;
-de Joseph se réconciliant avec ses frères indignes; de David pleurant le
-misérable Absalom et criant: «Qui me donnera de _mourir à ta place_,
-Absalom, mon fils, ô mon fils Absalom!»
-
- [46] _Id._ X, 16.
-
-Selon le code mosaïque les juges devaient rendre justice au pérégrin
-comme à l’Hébreu, au petit comme au grand, sans faire acception de
-personnes, parce que leur jugement «était le jugement de Dieu[47]».
-Quand on entrait en guerre, devant une ville ennemie, avant de donner
-l’assaut, il fallait «lui offrir la paix[48]». C’était une obligation de
-respecter durant un mois la femme captive[49].
-
- [47] _Id._ I, 17.
-
- [48] _Deutéronome_ XX, 10-11.
-
- [49] _Id._ XXI, 11-14.
-
-Moïse interdisait de livrer l’esclave fugitif à son maître[50], de
-garder plus d’un jour le gage du débiteur pauvre[51]. Il commandait au
-riche d’ouvrir sa main à l’indigent, de laisser, pour l’orphelin et la
-veuve, sur l’olivier quelques olives, dans la vigne quelques
-grappes[52]. Il enseignait même la pitié pour les animaux: «Si, en
-marchant sur une route, tu trouves dans les branches d’un arbre ou à
-terre, un nid d’oiseau, et la mère couvant ses œufs ou ses petits, tu ne
-la retiendras pas captive[53].» Josèphe, célébrant l’humanité de la loi
-juive, observe qu’elle défendait de tuer les animaux, «s’ils entraient
-_en suppliants_ dans une maison[54]».
-
- [50] _Id._ XXIII, 15.
-
- [51] _Id._ XXIV, 12-13.
-
- [52] _Id._ XXIV, 21.
-
- [53] _Id._ XXII, 6.
-
- [54] Contre Apion, l. II, ch. VI.
-
-Un peuple où l’on avait conçu et compris, du moins littéralement, le
-_Cantique des Cantiques_, les _Psaumes_, les _Livres des Prophètes_, ne
-pouvait ignorer les délicatesses ni les violences de l’amour humain ou
-divin. Nul n’a senti d’une façon plus véhémente que l’amour est fait de
-pitié.
-
-Mais les Juifs pouvaient-ils échapper à la dureté foncière de tout
-l’Orient sémitique? Quand on pense aux tyrans assyriens, aux atrocités
-rituelles qu’attestent les bas-reliefs et les inscriptions de ces pays,
-on s’étonne moins de voir Israël, en guerre contre des voisins
-terribles, exterminer dans les villes hommes, femmes, petits enfants,
-incendier les maisons, ne laisser que des cendres et de l’horreur
-derrière lui. Les Hébreux savaient ce qui les attendait s’ils
-épargnaient les idolâtres; ils exécutaient sur eux le juste châtiment
-d’Iahvé, et, plus encore, en les exterminant, ils se préservaient de
-leurs dieux redoutables.
-
-Israël eut besoin d’être fanatique; autrement il aurait succombé, et,
-avec lui, le pacte d’alliance, le témoignage du seul Dieu vrai. Il se
-savait élu entre tous les peuples; sa fierté d’un tel privilège était
-farouche. Jamais orgueil nobiliaire n’a pu être comparé à celui des
-Juifs. Un grand orgueil offensé devient cruel en se croyant juste. D’où,
-chez eux, des vindictes inflexibles dont celles des hidalgos espagnols
-seraient une faible réplique.
-
-Le pays où ils se fixèrent, malgré ses parties fertiles, est dur comme
-son climat.
-
-Pays de hautes vallées et de faîtes abrupts, peu accessible par la mer,
-et qui repousse l’étranger. Six mois d’été sans pluie; un hiver assez
-rude. Les villages, sur les pentes, ressemblent à des tas de pierres.
-Nulle part au monde la pierre ne règne aussi implacable; on s’explique
-la lapidation, supplice éminemment juif; sous les monceaux de silex on
-chercherait les os d’un lapidé. Je ne connais rien de plus désolant,
-surtout en automne, que la descente de Jérusalem à Jéricho: des bosses
-de terres nues, après des bosses de terres nues, çà et là
-broussailleuses, ou d’un gris de lèpre, chargées de boursouflures
-livides, au-dessus d’une gorge rougeâtre qui fait saillir et béer ses
-roches comme des gueules de bêtes altérées.
-
-De telles régions ne pouvaient convenir qu’à des brigands ou à des clans
-rigides, intraitables pour tout ce qui violait les mœurs et les
-principes de la communauté.
-
-La Loi mosaïque les enserrait dans des haies de préceptes et de rites,
-dans les craintes minutieuses des cas d’impureté. Elle exigeait de ces
-paysans rapaces le sacrifice de leurs bestiaux, des victimes, certains
-jours, sans nombre[55]. Aux grandes fêtes, le parvis du Temple devenait
-un énorme abattoir; le gémissement des animaux égorgés couvrait les voix
-des prêtres; ceux-ci n’étaient plus que d’infatigables bouchers. Les
-lévites parfois devaient monter sur des escabeaux pour ne pas tremper
-leurs jambes dans les nappes de sang qui débordaient[56]. Le matin de
-Kippour, lors du grand jeûne d’octobre, quand on avait imposé les mains
-au bouc qu’on chargeait des péchés du peuple, les assistants crachaient
-tous sur lui, le piquaient avec des épines[57]. Il était coiffé d’une
-bande de laine écarlate; puis, à coups de fouet, les prêtres le
-chassaient hors de la ville, en un lieu désert. Là, on lui arrachait du
-dos sa toison qu’on éparpillait sur les broussailles, et on le jetait
-dans un précipice. S’il se relevait, personne ne lui donnait à manger;
-il s’en allait mourir comme un maudit, dans un trou.
-
- [55] Pour la dédicace du Temple de Salomon, les _Paralipomènes_ (l.
- II, VII, 5) dénombrent l’immolation de vingt-deux mille bœufs et de
- cent vingt mille béliers. Pour la même cérémonie, Josèphe (_A. J._,
- VIII, 2) parle de douze mille veaux et de cent vingt mille agneaux.
-
- [56] Voir M. MARNAS, _Miriam_, p. 220.
-
- [57] Voir l’épître dite de Barnabé. Le passage sur le bouc est une
- citation tirée on ne sait d’où.
-
-Atroces pour nous, ces rites expiatoires l’étaient bien moins que ceux
-des idolâtres, offrant leurs fils au bûcher de Moloch, ou se mutilant,
-comme faisaient les prêtres de Cybèle, en public, avec frénésie. Ils
-provoquaient les Juifs à la pénitence, commémorant les peines dont Iahvé
-avait frappé leurs pères impies ou fornicateurs. Ils préfiguraient la
-victime substituée, elle volontaire et parfaite, le Christ percé
-d’épines, flagellé, honni. Mais, chez des âmes brutales, ils excitaient
-le goût du sang, une sorte d’irritation luxurieuse déviée en ivresse de
-tuerie.
-
-D’ailleurs, asservis à des maîtres iniques, les Juifs, tout en courbant
-l’échine, avaient médité d’affreuses représailles. Si on touchait à leur
-culte et à la Loi, ils résistaient sauvagement, et les répressions
-étaient inexorables. Lorsque Antiochus Épiphane prétendit helléniser
-Jérusalem, établir dans le Temple une statue de Zeus, lorsqu’il eut
-interdit la circoncision, les pharisiens s’obstinèrent à faire
-circoncire les nouveau-nés. Tous ceux qui étaient dénoncés étaient
-battus de verges, mutilés, mis en croix; et les bourreaux, après avoir
-étranglé les enfants, pendaient leurs cadavres au cou des crucifiés[58].
-Hérode ayant fait clouer sur le portail du Temple un aigle d’or, deux
-docteurs, Judas et Mathias, l’arrachèrent en plein midi, devant la
-foule, et le brisèrent à coups de hache. Arrêtés, ils justifièrent leur
-violence avec ce seul argument: «Nous avons vengé l’outrage fait à Dieu
-et l’honneur de la Loi dont nous sommes les disciples.» Pour déchaîner
-un mouvement furieux, il suffit que Pilate voulût faire promener à
-travers les rues de Jérusalem des enseignes militaires où figurait le
-médaillon de César[59]. Caligula, quand il essaya d’imposer dans le
-Temple sa statue en «nouveau Jupiter», faillit soulever toute la Judée
-contre Rome.
-
- [58] JOSÈPHE, _Antiq._, l. XII, VII.
-
- [59] _Id._, l. XVIII, IV.
-
-A mesure que la nation juive se vit plus étroitement harcelée par
-l’hellénisme[60], pressée par l’arrogance et la rapacité romaines, son
-esprit de révolte se renforça; mais il devait se perdre dans l’anarchie
-des factions. Sadducéens, bourgeois et sceptiques, semblables à nos
-radicaux d’aujourd’hui, pharisiens intransigeants, zélotes et démagogues
-illuminés s’exécraient les uns les autres. Les bandes armées, les
-brigandages se multipliaient. Les grands prêtres soudoyaient des
-séditieux qui provoquaient des rixes; ils les envoyaient saisir dans les
-granges des dîmes appartenant aux sacrificateurs «dont quelques-uns
-étaient si pauvres qu’ils mouraient de faim[61]». Des sicaires, les
-jours de fête, arrivaient à Jérusalem, cachant des dagues sous leurs
-manteaux.
-
- [60] Sous Caligula, les Grecs massacrèrent, dans les progroms
- d’Alexandrie, au dire de Josèphe, cinquante mille Juifs; d’où
- l’ambassade conduite par Philon auprès de l’Empereur.
-
- [61] JOSÈPHE, _Antiq._, l. XX, VI.
-
-Ils poignardaient les gens au milieu des cérémonies, et, les voyant
-tomber morts, se penchaient sur eux comme pour les secourir, échappant
-ainsi aux soupçons[62].
-
- [62] _Id._ XX, VII. Et EUSÈBE, _H. E._, II, XX.
-
-La férocité des mœurs, l’exaspération des caractères atteignaient déjà
-ce paroxysme qui aboutira aux atrocités héroïques du siège de Jérusalem,
-aux épouvantes de Massada. Josèphe, homme cultivé, raconte, comme une
-chose toute naturelle, de quelle manière il traita un factieux de
-Tibériade. Celui-ci était venu simplement lui réclamer une somme qu’il
-ne devait pas:
-
-«Je le fis battre de verges, _je lui fis couper une main qu’on lui
-attacha au cou_, et je le leur renvoyai en cet état[63].»
-
- [63] _Vie_, ch. XXIV.
-
-Plus loin, il invite un autre séditieux à se trancher lui-même, d’un
-coup d’épée, la main gauche. Et cet homme s’empresse d’obtempérer.
-
-Saul, dans son offensive contre les Nazaréens, se comporta donc selon la
-rigueur d’un bon pharisien sectaire. Il y ajoutait l’emportement de sa
-jeunesse, la fierté d’exceller dans une œuvre juste. Nul doute qu’il
-n’écoutât en même temps des impulsions démoniaques. Il dira dans la
-suite: «Nous n’avons pas seulement à combattre contre la chair et le
-sang, mais contre les Puissances, contre les Maîtres de ce monde
-ténébreux[64].» Les Puissances d’en bas l’armaient de leur furie. Elles
-l’avaient élu comme un parfait agent d’extermination.
-
- [64] _Éphésiens_, VI, 12.
-
-Au reste, il croyait connaître l’histoire de Jésus, ses enseignements;
-il les interprétait, sans intelligence, «en homme charnel»; il en
-demeurait scandalisé, outré. Il était pharisien, et Jésus avait écrasé,
-sous une réprobation, la superbe, l’hypocrisie des pharisiens. Israël
-attendait un Messie qui établirait sa revanche sur les oppresseurs et
-même lui soumettrait l’univers. Isaïe l’avait annoncé: _L’empire sera
-sur son épaule._ A cette prophétie, mal comprise, vulgarisée dans tout
-l’Orient, les Romains eux-mêmes prêtaient attention[65]. Jésus, trompant
-les espoirs terrestres d’Israël, semblait l’ennemi à détruire dans la
-personne de ses disciples, faux prophètes qui blasphémaient l’éternité
-de la Loi, l’avenir du peuple saint. Que devenait son privilège, si
-toutes les nations étaient appelées au Royaume? En persécutant les
-Galiléens, Saul pensait «rendre hommage à Dieu[66]».
-
- [65] TACITE, _Hist._, V, 13, et SUÉTONE, _Vespasien_, IV.
-
- [66] «L’heure vient où quiconque vous tuera croira rendre hommage à
- Dieu» (_Jean_, XVI, 2).
-
-On a contesté qu’il ait pu les traquer hors de Palestine, jusqu’en
-Syrie. Mais, dans une phase de trouble, le sanhédrin se hâtait de
-ressaisir une compétence pénale dont il était jaloux. Or, la Syrie
-appartenait en ce temps-là au roi Arétas, beau-père d’Hérode le
-Tétrarque; et les Juifs, nous le savons par Paul lui-même, s’entendaient
-fort bien avec Arétas[67]. En fait, partout où vivait une communauté
-juive, l’émissaire du sanhédrin exerçait un droit de police.
-
- [67] «A Damas, l’_ethnarque du roi Arétas_ faisait garder la ville
- pour se saisir de moi» (II _Cor._ XI, 32). Juster (_op. cit._, t.
- II, p. 134-139) estime incertaine, mais possible, la compétence du
- sanhédrin hors de la Palestine; car Hérode avait eu le droit de se
- faire remettre par les autorités romaines des criminels enfuis à
- l’étranger. Ce droit, surtout en matière de crimes religieux, avait
- pu passer d’Hérode au sanhédrin.
-
-Tout persécuteur devient un persécuté. Dans l’idée que des victimes lui
-échappent, il ne dort plus. Pour allonger sa liste de suspects, il n’a
-jamais assez d’espions. Fatalement, son inquisition s’étendra aussi loin
-qu’il peut faire devant lui le vide par la terreur. C’est pourquoi nous
-trouverons Saul, avec une escorte de policiers, en marche vers Damas,
-«soufflant la menace et le meurtre», frémissant d’anéantir une Église
-qui se croyait à l’abri.
-
-Mais, avant de le joindre sur la route brûlante où le Christ lui donna
-rendez-vous, il convient de le mieux connaître et d’atteindre les
-premiers linéaments de sa personnalité.
-
- *
-
- * *
-
-
-QUI ÉTAIT SAUL?
-
-Il s’est chargé de nous répondre; il a dressé un sommaire état civil,
-exhibé, pour les biffer aussitôt d’un trait méprisant, ses titres de
-noblesse juive:
-
-«Si quelque autre s’imagine être puissant selon la chair, _moi encore
-plus_: circoncis le huitième jour, Israélite par ma race, de la tribu de
-Benjamin, Hébreu issu d’Hébreux; à l’égard de la Loi, pharisien[68]...»
-
- [68] _Philipp._ III, 4-3.
-
-Aujourd’hui, on jugerait un peu vague le signalement. Ce n’est point
-négligeable, pourtant, d’apprendre que Saul, «Hébreu issu d’Hébreux»,
-était de la tribu de Benjamin, et pharisien.
-
-Né hors de Palestine, il devait s’attacher d’autant plus à la pureté de
-ses ascendants, certifier qu’il tenait du judaïsme tout ce qu’il était.
-Mais il se prévalait d’un autre avantage: sa famille avait rang dans la
-tribu de Benjamin, celle qui marchait en tête des processions, ayant, la
-première, traversé la mer Rouge, de Benjamin qui, seule avec Juda, après
-la grande captivité, avait relevé les murailles de Sion[69]. Ce n’était
-pas tout; pharisien, il appartenait à une caste supérieure, un peu comme
-le religieux d’un Ordre vis-à-vis des séculiers. Les pharisiens, «les
-gens à part», se posaient eux-mêmes au-dessus du commun des Juifs; ils
-avaient seuls la haute science, la vertu sans reproche; car peut-on être
-agréable au Seigneur, si on ne connaît toute la Loi? Et ils se
-targuaient de la méditer nuit et jour; plus ils en resserraient les
-préceptes, plus ils en aggravaient les contraintes, plus ils
-s’estimaient devant Dieu.
-
- [69] ESDRAS, l. II, XI.
-
-Chez Saul, l’orgueil théocratique fut sans doute immense. Converti, il
-reconnaîtra que la fierté du sang est une vanité misérable, une de ces
-choses «qu’on jette aux chiens[70]». Pour l’instant, excusons-le; jamais
-peuple n’a pu justifier, comme Israël, la gloire de ses origines; il
-était l’unique nation choisie par le Tout-Puissant, conduite par lui, en
-ses grandeurs comme en ses désastres, afin qu’elle gardât les vérités
-essentielles et la semence d’où l’Homme-Dieu prendrait sa chair.
-
- [70] _Philipp._ III, 8. Tel est le sens exact du mot violent qu’il
- emploie: _skybala_.
-
-Le Messie étant venu, le peuple juif aurait pu mourir, comme l’arbuste
-des solitudes quand, au sommet de sa tige, la fleur pourpre a surgi. Il
-a survécu en qualité de témoin; la conscience de sa mission divine
-l’avait doué d’une telle force qu’il est resté, dans sa déchéance, un
-peuple-roi. Que lui importe d’avoir bu, durant des siècles, les affronts
-comme l’eau? Il garde dans la bouche le goût du vin des Maîtres; il n’a
-jamais douté de lui-même; cette foi tenace le prédestinait à dominer les
-nations; et, maintenant, il a fait de toutes «l’escabeau de ses pieds».
-
-A Jérusalem, un vendredi, vers 4 heures--c’est le moment où les
-Israélites dévots vont allumer des cierges contre le mur des pleurs et
-psalmodier--j’ai remarqué un petit bossu qui se rengorgeait en
-marmottant des prières et se balançait, un livre à la main, avec une
-mine de satisfaction presque arrogante. Je me suis dit: «Voilà Saul!»
-
-La fierté juive, en Saul, était doublée de la hauteur pharisienne. Pour
-celle-ci Jésus n’avait eu que des mots terribles. Le réquisitoire
-qu’abrège saint Mathieu (ch. XXIII) est un magnifique portrait de la
-caste, et qui vise, au delà, toute l’enflure des orgueils sociaux. Les
-pharisiens n’agissent que pour être vus; il élargissent leurs
-phylactères, ils allongent les franges de leurs robes. Ils aiment les
-lits d’honneur dans les banquets, les bancs d’honneur dans les
-synagogues. Ils veulent qu’on les salue sur les places, qu’on les
-appelle: Rabbi, Rabbi!...
-
-Saul pouvait donc se vanter d’appartenir, comme on dirait, à une
-honorable famille juive. Son père n’était pourtant pas un Hébreu de
-Judée, mais un helléniste établi à l’étranger depuis assez longtemps; il
-portait le titre de citoyen romain, et son fils en hérita.
-
-Pas une seule fois dans les _Épîtres_, Tarse n’est nommée; ce sont les
-_Actes_ qui font dire à Paul[71]--et il le dit en araméen:--«Je suis né
-à Tarse, en Cilicie.»
-
- [71] XXII, 3. Il eut, vraisemblablement, dès son enfance, deux noms:
- un nom juif, Saul, et un romain à désinence grecque, Paulos.
-
-Tarse, proche de la mer, au débouché de la seule route par où les
-caravanes venant de l’Asie Mineure franchissaient le défilé des portes
-ciliciennes, était alors une des plus grandes villes de l’Orient. La
-plaine de Cilicie, ample et magnifique, avec l’opulence de ses cotons et
-de ses blés, ferait songer à l’Égypte, si elle ne s’appuyait aux rampes
-du Taurus, dont les crêtes coiffées de nuages la barrent à l’Occident.
-
-Point de jonction entre la haute Asie et la côte--le long du Cydnus les
-bateaux de toute la Méditerranée remontaient jusqu’à ses quais--elle
-s’offrait comme un confluent de civilisations. L’Hellade y superposait
-son empreinte à celle de l’Assyrie, de la Perse, de la Phénicie. Ses
-monnaies portent souvent un Baal, figuré en Zeus, ayant un aigle à son
-côté[72]. Tarse amalgamait l’élégance grecque avec les rites et les
-voluptés du vieil Orient. C’était là que, sur la proue d’or de sa
-galère, sous des voiles de soie parfumées, Cléopâtre avait attendu
-Antoine. Quand Paul citera aux Corinthiens le proverbe grec[73]:
-
- Mangeons et buvons, car demain nous mourrons,
-
-il se souviendra peut-être aussi de l’inscription assyrienne que
-portait, non loin de Tarse, la statue de Sardanapale, la statue aux
-doigts disposés comme si elle voulait les faire craquer:
-
- [72] Voir RAMSAY, _The Cities of Paul_, p. 129.
-
- [73] _1 Cor._ XV, 32. Ce proverbe se rencontre dans la _Thaïs_ de
- Ménandre, mais il était déjà dans Isaïe (XXII, 13), où Paul a dû le
- prendre.
-
-«Passant, mange, bois, divertis-toi; car tout le reste ne vaut pas
-_cela_[74].»
-
- [74] STRABON, XIV, V. On voit encore à Tarse une construction massive
- avec des murailles d’une prodigieuse épaisseur qu’on dénomme le
- _tombeau de Sardanapale_.
-
-Les Tarsiens possédaient, à un étrange degré, la facilité qu’ont les
-Orientaux communément d’apprendre les langues et d’improviser. Les
-écoles de Tarse envoyaient à Rome des grammairiens et des philosophes.
-Le stoïcisme y florissait.
-
-Sur les bords du Cydnus, un gymnase célèbre groupait les meilleurs
-maîtres. Saul, enfant, le fréquenta-t-il? Apprit-il le grec dans une
-école juive, près de la synagogue, ou avec un pédagogue, dans la maison
-de son père? L’essentiel pour nous, c’est qu’il eut une pleine
-connaissance de la langue des idées, de l’idiome qui pouvait le mieux
-rendre universelle sa doctrine. S’il était né à Jérusalem, il l’aurait
-ignorée ou mal sue. Les rabbins défendaient de l’apprendre aux garçons,
-sauf, disaient-ils en raillant, «lorsqu’il ne faisait ni jour ni
-nuit[75]». Elle était, pour leur méfiance, le véhicule du mensonge
-païen; quiconque avait sucé le miel des fables helléniques trouvait dans
-la vérité des Écritures une amertume.
-
- [75] _Talmud._ Péa, I; Josèphe (_Antiq._, XX, 18) constate le mépris
- des Juifs pour l’étude des langues profanes.
-
-Mieux encore que le grec, Saul retint ce qu’on apprenait à tous les
-petits Hébreux, les dix-huit bénédictions de l’Amida, la psalmodie du
-Hallel. Il vit, dans la synagogue, le lecteur tirer de l’armoire l’étui
-qui enfermait les rouleaux de la Loi, et, chez son père, le soir de
-chaque vendredi, s’allumer les lampes du sabbat.
-
-Il reçut aussi les rudiments d’un métier manuel. Nous savons par les
-_Actes_[76] qu’il était «un faiseur de tentes». Rien ne prouve que son
-père lui-même fût artisan. Mais, selon les docteurs, tout bon Juif
-devait savoir œuvrer de ses mains; et le fameux Chammaï exhibait à son
-oreille le copeau du charpentier.
-
- [76] XVIII, 3.
-
-Saul sut fabriquer ces tentes noires en poil de chèvre où s’abritent
-encore les bergers ciliciens. J’ai vu, dans un faubourg de Tarse, des
-ouvriers en faire le tissu d’après des méthodes simplistes qui, depuis
-les temps de Paul, n’ont guère dû changer.
-
-Ils étaient trois dans un hangar ouvert sur les côtés, trois hommes
-maigres, un peu chauves, grisonnants, avec des visages ascétiques. Le
-premier, debout, mettait en action un rouet d’où pendaient deux bouts de
-corde; d’une sacoche suspendue contre son tablier il tirait un à un les
-poils qu’il tordait autour de la corde en mouvement. Il filait ainsi,
-marchant à reculons depuis le fond du hangar jusqu’à l’entrée, et là, il
-abaissait la longueur du fil, le déposait auprès des autres.
-
-Ses deux compagnons travaillaient, assis à terre sur une peau de mouton,
-les pieds dans un trou. Chacun d’eux avait devant soi un vaste métier
-incliné quelque peu en arrière; il y disposait la chaîne, l’écartait
-avec un couteau de bois, passait agilement la navette entre les fils
-tendus, les arrêtait; puis il étirait la chaîne et la trame d’un coup
-sec de son cardoir, outil massif en bois poli, qui ressemblait, sauf ses
-dents, à un joug pour les bœufs.
-
-On s’explique comment Paul, après avoir manié des heures ce cardoir
-pesant, écrivait d’une main gourde. Quand il dit aux Galates: «Voyez les
-gros caractères de mon écriture[77]», il ne fait pas allusion à ses
-mauvais yeux qui l’eussent contraint de grossir les lettres. Il écrivait
-comme un ouvrier dont les doigts sont raidis par la manœuvre d’une chose
-très lourde[78].
-
- [77] VI, 11.
-
- [78] Cet outil pèse près de deux kilos.
-
-Auprès des artisans de Tarse, je recueillis quelques détails propres à
-préciser certains faits dans sa vie. Leur métier est lucratif[79]; _il a
-dû l’être toujours_. De la sorte, Paul subvenait à ses besoins et à ceux
-des indigents, sans être une charge pour personne; il pouvait pratiquer
-largement la maxime du Seigneur Jésus:
-
- [79] Ils gagnent, par journée, cinquante à soixante francs.
-
-«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir[80].» J’appris, en outre,
-des camarades lointains de l’Apôtre--savaient-ils son nom?--qu’ils
-besognaient, comme lui, «nuit et jour[81]». Ils dormaient sur des sacs;
-peut-être en faisait-il autant. Mais leur travail, tout uniforme et
-machinal, laisserait libre leur esprit, s’ils avaient le goût de penser;
-et Paul devait, sans interrompre le jeu de la navette et du cardoir,
-songer aux églises ou prêcher autour de lui.
-
- [80] _Actes_ XX, 35.
-
- [81] I _Thessalon._ II, 9: «Nuit et jour au travail pour n’être à
- charge à personne d’entre vous»; et I _Cor._ IV, 12: «Nous nous
- épuisons à travailler de nos mains.»
-
-A l’âge où il n’était qu’un apprenti amateur, il ne soupçonnait guère
-qu’en tissant des poils de chèvre il préparait son apostolat. L’étude
-des Écritures et les sentences des rabbins le captivaient davantage.
-
-Son père voulut qu’il achevât sa formation de pharisien et de lettré.
-Vers douze ans, il fit, comme tous les adolescents juifs, un pèlerinage
-rituel à Jérusalem. Si l’on entend au sens littéral ce qu’il dit aux
-Juifs[82] de son éducation, il aurait même grandi dans la ville sainte.
-Mais il ajoute qu’il fut «nourri aux pieds de Gamaliel»; le fameux rabbi
-l’aurait-il admis comme auditeur, s’il n’avait eu déjà la maturité d’un
-étudiant?
-
- [82] _Actes_ XXII, 3. Le terme qu’il emploie veut dire: nourri en
- grandissant.
-
-Nous imaginons volontiers Saul, assis aux pieds du maître, les genoux
-entre ses mains croisées, semblable à ces jeunes musulmans qui, dans les
-mosquées, font cercle autour d’un imam, silencieux et ravis, les yeux
-pleins d’une sorte d’extase, tandis que le docteur, derrière une petite
-table, pérore avec un feu prophétique.
-
-L’éducation d’un étudiant juif se concevrait assez bien d’après celle
-d’un séminariste dans un milieu sacerdotal fermé. La science qu’il
-absorbait se ramassait autour de l’Écriture et de la Loi. Il devait
-posséder à fond le _Pentateuque_, lire les prophètes, devenir exégète et
-théologien. Il lisait aussi des écrits ésotériques comme le _Livre
-d’Hénoch_, l’_Assomption de Moïse_[83].
-
- [83] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, _passim_.
-
-Mais l’exégèse juive se plaisait à l’imprévu des conclusions; elle
-accrochait aux textes des allégories, une dialectique retorse et
-paradoxale. Ainsi, à propos du premier homme:
-
-«Le Saint (béni soit-il) a fait dans le moule d’Adam tous les hommes de
-la terre, et personne n’est semblable à l’autre. _Aussi, chacun doit se
-dire que le monde_ a été créé pour lui...
-
-«Dieu a varié dans l’homme trois choses: le visage pour éviter des
-confusions; la pensée, afin d’éviter des vols; la voix, pour éviter (la
-nuit) des unions illégitimes[84].»
-
- [84] _Baba Bathra_, trad. SCHWAB, p. 270.
-
-Les Écritures elles-mêmes étaient submergées sous les commentaires de la
-Loi. Retenir sans notes--car il était interdit de noter les décisions
-des rabbins--tous les cas qu’elle posait, les solutions contradictoires,
-les possibilités qu’elle impliquait, c’était un travail embrouillé,
-comme celui d’apprendre le grand alphabet chinois.
-
-Aucun acte ne devait être accompli sans bénir le Seigneur, et chaque
-bénédiction exigeait une formule spéciale. On ne prononçait pas les
-mêmes mots, à table, pour bénir des raves coupées en petits morceaux ou
-des raves coupées en long[85]. Avant de boire, les pharisiens se
-lavaient les doigts. Mais, selon Chammaï, il fallait d’abord faire cette
-ablution, ensuite verser l’eau dans le calice; selon Hillel, verser
-l’eau avant de se laver.
-
- [85] Voir MARNAS, _op. cit._, p. 26.
-
-Et puis il y avait les ergoteries sans fin sur les impuretés, sur ce qui
-est permis ou prohibé les jours de sabbat[86]. Il y avait la casuistique
-des dommages qui entraînent ou non un châtiment:
-
- [86] Faut-il rappeler l’opposition d’Hillel et de Chammaï autour de ce
- point grave, si, un jour de fête, on pouvait manger un œuf pondu
- dans la journée?
-
-«Si un coq, en voltigeant d’un endroit à un autre, cause des dégâts par
-son contact, le propriétaire sera responsable du dégât entier. Mais, si
-le dommage est survenu par le vent des ailes, le propriétaire ne doit
-payer que la moitié de la valeur[87].»
-
- [87] _Baba Gama_, trad. SCHWAB, p. 12.
-
-«Deux ânes se suivent; l’un glisse et tombe; puis l’autre arrive, se
-heurte contre lui et tombe aussi; enfin le troisième heurte celui-ci et
-tombe à son tour; le maître du premier devra payer à celui du deuxième
-le dommage survenu, et le deuxième au troisième[88].»
-
- [88] _Baba Gama_, p. 25.
-
-«Si un homme frappant son père ou sa mère les blesse, ou s’il blesse
-quelqu’un le jour du sabbat, _il ne paie rien, car il est condamné à
-mort_. Si un homme blesse son propre esclave _païen_, il n’est pas
-condamné au paiement[89].»
-
- [89] _Id._ p. 65.
-
-On ne s’étonnera guère que la logique, chez saint Paul, conserve des
-traces d’arguties, une tendance aux coudes brusques dans le cheminement
-des idées[90]. Un trait consigné par le _Talmud_ sur Rabbi Gamaliel, son
-maître, révèle, s’il est véridique, l’ironie subtile d’un sophiste qui
-trouve réponse à tout:
-
- [90] De même, les citations composites, ou qui mettent des textes en
- enfilade, sont une réminiscence des méthodes rabbiniques (voir PRAT,
- _Théologie de saint Paul_, I, p. 32-33).
-
-«R. Gamaliel allait prendre ses bains à Acco dans une maison de bains
-qui appartenait à la déesse Aphrodite (le temple de cette déesse, ses
-prêtres et le personnel étaient entretenus des revenus qu’on tirait de
-la maison de bains). Un païen nommé Proclus ben Philosophos lui demanda
-comment il pouvait se permettre d’aller prendre des bains dans une
-maison affectée au service d’une idole, quand la Loi mosaïque défendait
-de tirer profit des objets consacrés aux divinités païennes. Une fois
-sorti, R. Gamaliel répondit: «Je ne vais pas dans le domaine de l’idole,
-c’est elle qui vient dans le mien; on n’a pas construit la maison de
-bains en l’honneur d’Aphrodite; c’est elle qui sert d’ornement à la
-maison de bains[91].»
-
- [91] _Aboda Zara_, trad. SCHWAB, p. 212.
-
-Gamaliel, comme son aïeul Hillel, se distinguait par une relative
-largeur de vues où il corrigeait la casuistique dure, pointilleuse de
-Chammaï. Il représentait, parmi les pharisiens, _l’école libérale_. Le
-langage qu’il tient dans le sanhédrin, au sujet des Apôtres, énonce une
-bizarre doctrine de laisser faire et de fatalisme providentiel:
-
-«... Et maintenant je vous dis: Écartez-vous de ces hommes et
-laissez-les; parce que, si leur volonté, leur œuvre ne sont qu’humaines,
-elles tomberont d’elles-mêmes. Mais, si elles sont de Dieu, vous ne
-pouvez les abattre, de peur qu’on ne vous trouve combattant contre
-Dieu[92].»
-
- [92] _Actes_ V, 35-39.
-
-On a supposé qu’une inspiration divine lui suggéra cette politique
-évasive. La tradition[93] le représente comme secrètement chrétien.
-
- [93] Les _Recognitiones_, livre apocryphe, hérétique, mais qui date du
- IIe siècle, disent de lui: «Gamaliel, prince du peuple, était
- secrètement notre frère.» Sur la légende de Gamaliel, voir LAGRANGE,
- _Saint Étienne et son sanctuaire_, p. 42-59.
-
-Quoi qu’il en soit, entre lui et Saul éclate une antithèse: voilà un
-Maître, pondéré, souple, théoricien de l’indulgence, et son disciple
-agit à l’encontre de sa doctrine autant qu’un Jacobin de 93 démentait un
-Necker ou un Montesquieu.
-
-Il serait oiseux de vouloir élucider ce problème, comme de trancher si
-Paul fut ou non _rabbin_. Très souvent le disciple est l’opposé du
-maître; de même que le fils est la négation du père. Gamaliel eut un
-fils fanatique et hostile aux chrétiens. Saul, dans sa jeunesse, était
-quelqu’un de très indépendant. Porté aux extrêmes, il suivait en ses
-haines la fougue de ses énergies. S’il admirait la science et l’autorité
-de Gamaliel, il estimait dangereux son libéralisme. En tant que Juif,
-avait-il tort?
-
-Une hypothèse semble absurde, effroyable, celle de concevoir la foi
-chrétienne étouffée dans sa première croissance. A ne l’envisager
-qu’humainement, elle aurait pu l’être, si on l’avait exterminée avec
-suite et sans merci. Mais les empereurs ne la persécuteront par système
-qu’au second et au troisième siècle, quand il sera trop tard pour la
-tuer. Et la persécution juive a été brève, intermittente, indécise. Une
-puissance supérieure la contrecarrait, la paralysait. Hérode aura beau
-tenir Pierre lié de deux chaînes entre les soldats. Un Ange touchera les
-chaînes; elles se dénoueront; d’elle-même, la porte de fer s’ouvrira. Et
-Saul, au moment où il se croit victorieux de Jésus le Nazaréen, va
-devenir son esclave, «le vase d’élection».
-
-
-
-
-II
-
-SAUL LE VOYANT
-
-
-SUR LA ROUTE DE DAMAS
-
-Il est midi; l’heure où, assis à l’entrée de sa tente, Abraham vit tout
-d’un coup les trois hommes debout devant lui, l’heure où Jésus vint
-s’asseoir, n’en pouvant plus, sur la margelle de la fontaine, et dit à
-la femme qui puisait: «Donne-moi à boire.»
-
-Un nuage poudreux chemine au long de la route, entre des rocs brillants
-comme des cônes de sel. Voici la caravane se hâtant vers Damas. Des
-lignes confuses de verdure, au pied de collines fauves, jaillissent
-là-bas, du côté d’où souffle l’aquilon: les vergers dont la ville est
-ceinte! Depuis une semaine on marche. Enfin, c’est la douceur du terme
-proche, la fraîcheur de l’eau humée dans l’air dévorant. Les âniers
-pressent leurs bêtes; les ombres des chameaux porteurs de bagages se
-balancent moins lentes sur la poussière qui brûle les yeux.
-
-Escorté par des gens de police, bâtons en mains, Saul allonge le pas.
-Petit[94], mais impétueux, décisif, il s’avance, comme César, le
-capitaine, d’une allure qui entraînerait derrière lui une armée. Sent-il
-le poids du soleil sur sa tête? Cet empire du feu qu’il traverse, ce
-désert dont les roches semblent vibrer sous le choc des rayons, ce
-mirage des vaines splendeurs existe à peine pour son regard. En
-découvrant les murailles de Damas, se souvient-il qu’au temps d’Abraham
-déjà, cette ville, patrie d’Éliézer, était un des grands caravansérails
-de l’Orient? Oui, peut-être; mais l’idée qui le tyrannise emporte dans
-sa frénésie toute notion des faits lointains.
-
- [94] Les _Actes apocryphes de Paul_, chapitre III, ont établi sur sa
- personne physique une légende dont certains traits peuvent être
- réels: «[Onésiphore] vit venir un homme petit de taille, à la tête
- chauve, aux jambes un peu arquées, aux genoux saillants; il avait de
- longs yeux, des sourcils joints, un nez légèrement bombé, plein de
- grâce».
-
-A Damas, il le sait, une église nazaréenne entretient le scandale de son
-désordre insolent. De là, elle peut essaimer, par Antioche, jusqu’en
-Cilicie. Saul va mettre la main sur elle; il saura les noms des
-apostats; une lettre scellée du sceau de Caïphe lui confère le mandat de
-les appréhender; il les ramènera, solidement liés, à Jérusalem où le
-sanhédrin fera de leur bande haute et prompte justice.
-
-Saul est heureux comme un sanglier se ruant contre la haie qu’il est sûr
-d’enfoncer. Une gaîté furibonde précipite sa marche; on démêlerait en
-ses yeux l’ironie du vainqueur, à l’instant où il _tient_ l’ennemi.
-
-Brusquement, telle qu’un éclair, du ciel sans ombre, une clarté s’abat
-sur lui, le renverse. Une voix distante et terrible, une voix de
-commandement qui roule comme le tonnerre, appelle d’en haut: Saul! Tout
-près, et plus basse, semblable à un reproche plein de compassion, la
-voix répète: Saul! Et Saul, rouvrant ses paupières crispées de terreur,
-aperçoit, debout sur la route, au milieu d’un brasier de gloire,
-quelqu’un, plus qu’un homme, le _Fils de l’homme_, celui qu’Ézéchiel et
-Daniel ont vu, habillé de lin, avec une face plus ardente que la foudre
-et des bras semblables à de l’airain blanc dans une fournaise. Mais, de
-sa tête, des paumes trouées de ses mains, de ses pieds lumineux partent
-comme des flammes vermeilles, et il montre à Saul, dans son côté, la
-plaie rouge d’un fer de lance.
-
-Éperdu, prostré, Saul cache son visage en pleine poussière; il sent que,
-si l’Inconnu se manifestait davantage, il serait, sous la vision, réduit
-en cendres. Mais le Seigneur, avec son éternelle mansuétude, se penche
-vers lui, condescend à l’interroger; il lui demande _ses raisons_:
-
---Pourquoi me persécutes-tu?
-
-Saul ne réplique point: «En quoi vous ai-je persécuté? Je vous
-ignorais.» Dans une intuition fulgurante, il pressent qui est l’Inconnu.
-En même temps qu’il reste atterré, une lumière l’immerge au dedans comme
-au dehors. Un souffle de feu touche ses lèvres et lui rend la force de
-parler.
-
-Que va-t-il répondre? Sera-ce le cri de sa douleur et de sa componction?
-Eh bien! non. Il veut _savoir_, et il questionne:
-
---Qui êtes-vous, Seigneur?
-
-Audace inouïe! Le néant demande son nom à l’Omnipotence; il ne consent
-pas à se soumettre sans motif. Comme c’est Paul tout entier! Le sursaut
-de la volonté intelligente, la réaction du Moi devant Dieu même! Il se
-donnera désormais à Lui, puisqu’il l’appelle: _Seigneur_. Seulement, il
-faut que le Seigneur atteste son identité. De même que Jacob étreint par
-l’Ange, Saul se débat jusqu’à ce qu’il ait l’évidence de sa défaite, et
-il ne se reconnaît pas vaincu simplement parce que son Maître est le
-plus fort, mais parce qu’il a compris.
-
-L’Inconnu daigne se nommer; il s’explique dans la langue araméenne,
-celle dont Jésus, comme Paul, avait l’accoutumance:
-
---Je suis Jésus le Nazaréen que tu persécutes.
-
-Deux fois il profère ces mots: _Tu me persécutes._ Le Juge se révèle en
-tant que victime; il accuse et il pardonne immensément. Saul, tout d’un
-coup, perçoit une vérité qui sera le viatique de son âme: le Christ et
-ses disciples ne font qu’un. Il est transpercé de remords, et pourtant
-une surabondance d’espoir le ranime. Quelque chose d’inénarrable, en une
-seconde, l’a bouleversé, transformé. Il était toute haine; il devient
-tout amour. Au delà des images tangibles le mystère se communique à lui.
-Mais cette révélation ne l’anéantit pas dans l’extase. Sur-le-champ il
-rebondit pour agir:
-
---Que dois-je faire, Seigneur? demande-t-il avec la simplicité de
-l’obéissance.
-
-Le Seigneur lui dit:
-
---Lève-toi; entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.
-
-Saul se relève, étourdi, tel qu’un homme stupide. La vision a disparu;
-et maintenant ses yeux ouverts ne voient plus _rien_. Il lui semble que
-des écailles noires se sont collées à ses deux prunelles. Il tâtonne,
-sous le soleil ardent, comme dans la nuit. Où sont ses compagnons? Il
-les appelle; des voix sourdes lui répondent. Accroupis la tête basse, ou
-prosternés, figés par l’épouvante, ces témoins attendaient, sans savoir
-quoi, la mort peut-être. La Lumière terrible les a, eux aussi, jetés à
-terre; ils ont entendu gronder une voix. _Quelqu’un_ était là; mais ils
-n’ont vu personne. Ce passage de l’Invisible les a plus terrifiés qu’une
-vision.
-
-Ils regardent avec effroi leur chef _aveugle_. Quel Ange, quel Esprit
-l’a visité? Il tend la main pour qu’on le mène, comme un enfant, comme
-un captif, comme un de ces mendiants aux yeux morts qu’on promène par
-les rues des villes.
-
-C’est ainsi que Saul fait son entrée dans Damas.
-
-L’événement de l’apparition avait duré quelques secondes. Mais ce
-prodige était, _est_, une chose plus importante que la création d’un
-univers. Sauf l’Incarnation et la Résurrection du Christ, rien de plus
-grand n’est arrivé dans l’histoire humaine.
-
-Du fait lui-même les _Actes_[95] consignent trois récits. Les
-divergences que la critique négative s’est acharnée à grossir entre eux
-portent sur des nuances qu’il est facile d’harmoniser. Dans le premier,
-les compagnons «se tiennent muets de stupeur, entendant le son d’une
-voix, mais ne voyant personne». Dans le second, _ils voient_ la lumière,
-mais ne saisissent pas les paroles.
-
- [95] IX, 1-9; XXII, 5-11; XXVI, 12-18.
-
-Le troisième amplifie davantage les paroles de Jésus. Après avoir dit:
-«Pourquoi me persécutes-tu?» il ajoute: «C’est dur pour toi de ruer
-contre l’aiguillon.» Et, plus loin:
-
-«Je me suis montré à toi, pour me préparer en toi un serviteur, un
-témoin des choses que tu as vues et de celles où je t’apparaîtrai, te
-retirant du peuple juif et des nations à qui je t’envoie, pour leur
-ouvrir les yeux, afin qu’ils se tournent des ténèbres à la lumière et du
-pouvoir de Satan vers Dieu, et qu’ainsi ils obtiennent rémission de
-leurs péchés, et une part entre les sanctifiés, grâce à la foi en moi.»
-
-Paul, dans le troisième récit, paraît synthétiser les paroles qu’il
-entendit sur la route de Damas et celles qui lui vinrent d’autres
-révélations, ou qui lui furent transmises par Ananie.
-
-Mais la substance des trois est identique; l’essentiel des termes s’y
-réitère sans varier.
-
-Les _Épîtres_ elles-mêmes font à la rencontre de Damas des allusions
-décisives[96]. Paul a dû, tant de fois, redire oralement cette histoire
-qu’il n’éprouvait aucun besoin de la répéter dans ses lettres.
-Cependant, lorsqu’il écrit aux Corinthiens:
-
- [96] I _Cor._ IX, 1; _id._ XV, 8; _Gal._ I, 12-17.
-
-«Ne suis-je pas apôtre? N’ai-je pas _vu_ le Seigneur?» il confirme
-absolument le témoignage des _Actes_. Il a vu le Seigneur, comme les
-Apôtres l’ont vu après sa résurrection, c’est-à-dire avec ses plaies
-transfigurées, avec son visage d’homme glorifié par la présence palpable
-de l’Être divin. Si Paul ose se dire Apôtre, lui, le dernier, le tard
-venu, l’_avorton_[97], c’est parce que Jésus s’est montré en sa forme
-humaine à ses yeux de chair.
-
- [97] Le mot qu’il emploie signifie avec une extrême force: le fruit
- qu’une femme enfante par la blessure de l’avortement.
-
-L’authenticité du fait s’impose donc à l’historien comme indiscutable.
-Seule, l’explication mettra toujours aux prises les exégètes chrétiens
-et les sceptiques. Pour ceux-ci, la résurrection n’existant pas, et le
-Christ n’étant pas Dieu, Paul a été la proie d’une hallucination; il l’a
-d’abord subie, puis fixée hors de lui en la racontant; de la sorte elle
-s’est incorporée à sa foi.
-
-Quel système rationnel rendra compte de cette illusion persévérante,
-dont nul n’ose mettre en doute la sincérité?
-
-«Baur, qui avait passé sa vie à éliminer les miracles de l’Évangile,
-confesse que la conversion de Paul résiste à toute analyse historique,
-logique ou psychologique. En maintenant un seul miracle, Baur les laisse
-tous subsister. Il a manqué sa vie[98].»
-
- [98] Paroles prononcées, en 1860, par Landerer, sur la tombe de Baur
- (voir PRAT, _op. cit._, t. I, p. 47).
-
-Holsten se raidit à construire la série des déductions qui avaient dû
-acheminer Paul au prodige. L’idée fixe avait abouti à l’hallucination.
-Mais c’était de la géométrie dans l’espace. Son hypothèse ne démentait
-pas seulement tous les textes; elle outrageait les possibilités du
-mécanisme intérieur; car une série de théorèmes ne mène pas un homme à
-une vision qu’il croira vraie jusqu’à sa mort.
-
-Pfleiderer supposa dans l’âme de Saul un double mouvement: l’un qui
-l’aurait animé contre le Christ, l’autre qui l’aurait porté vers lui. Un
-beau jour, _sans vision_, la deuxième aurait prévalu.
-
-Renan s’est couvert de ridicule en imaginant un accident physique[99],
-cause déterminante de la vision et du changement de Paul. Au mépris de
-ce que l’Apôtre affirme, il lui prête des remords, des doutes sur la
-perfection de la Loi.
-
- [99] «_Il avait, à ce qu’il paraît_, les yeux enflammés, peut-être un
- commencement d’ophtalmie... Peut-être aussi le brusque passage de la
- plaine dévorée par le soleil aux frais ombrages des jardins
- détermina-t-il un accès dans l’organisation maladive et gravement
- ébranlée du voyageur fanatique» (les _Apôtres_, p. 179). Et il
- ajoute cette conjecture gratuite, contraire au texte qui mentionne
- «le grand éclat du soleil» (_Actes_ XXVI, 13): «_Il n’est pas
- invraisemblable_ qu’un orage ait éclaté tout d’un coup.»
-
-Or, M. Loisy le reconnaît, «la critique moderne s’est efforcée bien
-inutilement de trouver dans le récit même des _Actes_ les traces d’un
-travail psychologique antérieur».
-
-Mais, à son tour, parce qu’il veut, à tout prix, échapper au miracle, il
-fabrique un roman peu original--c’est un mélange de Holsten, de
-Pfleiderer et de Renan--et bat la campagne sans rien expliquer du tout:
-
-«Sa pensée s’était remplie malgré lui de ce Christ qu’il combattait, et,
-_un beau jour_, dans une crise psychique, elle le lui imposa _en quelque
-sorte_ à lui-même par une hallucination assez forte pour déconcerter sa
-raison, sa volonté, le subjuguer littéralement à l’impression de son
-rêve...
-
-«La conversion par l’effet de la vision semble avoir été due au travail
-fébrile et à l’agitation de l’esprit. La foi de Paul s’est élaborée dans
-des discussions passionnées. A un moment donné elle a fait _un bond_ qui
-n’est pas la conclusion logique d’observations réfléchies, mais une
-sorte de révolution, un _saut_ de la foi mystique, occasionné par
-l’_état cérébral_ du sujet et relevant de la psychiatrie non moins que
-la psychologie rationnelle et morale.»
-
-Comme Renan, il suppose chez Saul «un certain manque d’assurance en la
-Loi, dans sa perfection, dans son efficacité morale, dans sa puissance
-d’attraction au regard des païens[100]».
-
- [100] Commentaire des _Actes_, p. 399.
-
-Historiquement, ces explications contredisent les _Actes_, quand ils
-précisent: «(Saul) ne respirait que menace et meurtre.» Elles
-contredisent l’affirmation de Paul déclarant aux Galates qu’avant la
-crise de sa conversion il était plus jalousement que jamais attaché aux
-traditions pharisiennes.
-
-Sont-elles au moins vraisemblables, selon les possibilités de la vie
-morale? On nous présenterait, le christianisme étant hors de cause, ce
-cas extraordinaire: un homme indigné contre une erreur qu’il croit
-néfaste, après avoir accepté mission de la détruire par les moyens les
-plus féroces, a tout d’un coup embrassé la doctrine qu’il détestait; il
-l’a prêchée avec une force, une lucidité, une sagesse qui n’ont pas
-fléchi; il est mort pour attester qu’il y croyait; et ce retournement
-d’une vie tout entière s’est opéré en moins d’une minute, par l’effet
-d’une simple hallucination.
-
-L’histoire ainsi racontée nous paraîtrait énorme, inconcevable.
-
-En soi, l’hallucination est peu commode à établir. Quand un pareil
-phénomène se produit, le tableau imaginaire se compose dans le sens où
-se portait d’elle-même l’imagination. Paul se représentait Jésus comme
-un faux prophète; il continuait à l’exécrer, puisqu’il s’acharnait dans
-son rôle de persécuteur. Si l’idée fixe de sa haine avait provoqué la
-vision, il aurait vu le Christ sous des traits méprisés, entendu des
-paroles odieuses. Au lieu de s’humilier et d’obéir, il eût regimbé
-contre l’obsession.
-
-De même, si des remords l’avaient assailli, il les aurait violemment
-écartés. Un homme sain d’esprit ne se laisse pas «subjuguer» par une
-idée qu’il sait fausse, il réagit; Paul était une nature en perpétuelle
-réaction. S’est-il, une seule fois, repenti d’être chrétien?
-
-De toute évidence, pour décider chez lui une révolution sans retour, il
-fallut un choc extérieur, un événement d’une gravité péremptoire,
-inoubliable.
-
-«Le transport au cerveau[101]» qu’inventa Renan, les coups de tonnerre
-que Saul aurait pris pour la voix du Christ sembleraient aujourd’hui de
-pitoyables hypothèses. Tout au moins Renan avait-il compris la nécessité
-d’une commotion venue du dehors. Mais, lorsque M. Loisy nous parle «du
-_bond_, du _saut_ de la foi mystique», ce sont là batelages d’escamoteur
-qui nous réduisent à cette insuffisante découverte: Paul s’est converti
-parce qu’il s’est converti.
-
- [101] «L’éblouissement et le transport au cerveau ne diminuaient pas
- d’intensité» (p. 189).
-
-Le mot sournois de «psychiatrie» insinue que Paul serait un demi-fou,
-que sa conversion vint au terme d’une crise morbide. Or, le magnifique
-équilibre où se meut sa pensée de théologien comme sa vie d’apôtre
-suffit à renverser pareille supposition.
-
-Confondre la perception du surnaturel avec un état pathologique sera
-toujours le dernier refuge des scientistes aux abois.
-
-Et quelle vraisemblance d’admettre que sa foi _s’élabora_ dans des
-controverses passionnées? Le contraire est pratiquement certain; plus il
-faisait la guerre à la secte galiléenne, plus il la croyait incompatible
-avec tout ce qu’il était; de même que M. Loisy, à mesure qu’il poursuit
-ses commentaires destructifs des textes sacrés, tourne plus hostilement
-le dos à la foi. Dans son obstination à démolir le récit des _Actes_, M.
-Loisy en vient à prétendre que les compagnons de Paul seraient
-inventés[102]. Il élimine ces témoins gênants; comme si, en Orient, on
-voyageait sans escorte, surtout Saul, personnage officiel, exécutant une
-mission judiciaire, d’où il ramènerait des prisonniers!
-
- [102] _Op. cit._, p. 400. D’une façon générale, M. Loisy ne paraît pas
- connaître l’Orient; il raisonne par déduction ou d’après les livres.
-
-Mais quittons ces misères. L’apparition de Damas ne permet à la critique
-négative qu’une attitude; l’humilité en face de l’_inexplicable_, le
-respect de témoignages dont elle n’entamera jamais la puissance.
-
-Ce miracle, le changement total et subit d’une âme, dépasse l’histoire
-de Paul; il domine les temps et les peuples, signe authentique de la
-pitié d’un Dieu qui se fatigue à chercher l’humanité en révolte sur les
-routes où elle le fuit.
-
-Tout ce que l’Apôtre pourra prêcher aux Juifs et aux
-gentils--c’est-à-dire à nous--partira de cette expérience indéniable: le
-Christ est ressuscité; car je l’ai vu comme je vous vois.
-
-
-
-
-III
-
-LA VOCATION DE SAUL
-
-
-A Damas, pendant trois jours, Saul resta frappé de cécité. Il ne mangea
-ni ne but.
-
-Était-ce l’éblouissement de la Lumière qui avait paralysé ses yeux? On
-peut croire plutôt que cette infirmité lui laissait une touche palpable
-de la Présence divine. Il dut y sentir une punition trop juste, et se
-demanda si elle ne durerait pas toute sa vie. Mais, aussi bien qu’il
-s’était soumis à la vision--et il aurait pu lui résister jusqu’au
-bout--il accepta son humiliante disgrâce comme une épreuve pleine de
-douceur. Ne méritait-il pas la mort éternelle, la part des impies? Il
-avait été comme Israël, un _aveugle_ lamentable. Qu’importait la vue
-extérieure, puisqu’au dedans le voile était tombé! Le regard du Christ,
-sa voix, la gloire de sa Personne demeuraient au fond de lui et le
-consolaient de l’univers perdu.
-
-Trois jours il jeûna; bien qu’il dût être brûlé de soif, pas une goutte
-d’eau ne mouilla ses lèvres. Il pria en silence.
-
-Trois jours et trois nuits de solitude avec l’unique et sublime Image.
-Joie de savoir et d’aimer; extase dans la Vérité qui se donne; remords
-de s’être, jusque-là, trompé affreusement.
-
-Quel fut alors le travail de sa méditation, personne, si Paul l’a
-révélé, ne l’a redit. Certains mots des Épîtres nous aident, par
-éclairs, à suivre les chemins de ses pensées probables.
-
-Il connaissait le Christ, Seigneur des vivants, Maître de la mort. Le
-Fils de Dieu--car Il l’était--avait pris «la forme d’un esclave, en
-devenant semblable aux hommes»; il s’était anéanti, «obéissant jusqu’à
-la mort, et à la mort de la croix[103]». Et il était mort pour des
-impies.
-
- [103] _Philipp._ II, 7-8.
-
-«A peine, se disait Paul, si l’on trouverait quelqu’un qui consente à
-mourir pour un juste[104]. Et le Christ est mort pour moi, pécheur, afin
-que j’aie en Lui la vie suprême.»
-
- [104] _Rom._ V, 7.
-
-Si le Seigneur l’avait aimé jusqu’à mourir, s’il s’était montré à lui,
-misérable, à lui qui le détestait, n’était-ce pas afin qu’il adhérât de
-toutes ses forces au mystère de sa Présence et l’imitât comme
-l’imitaient les fidèles persécutés par lui? Sur-le-champ Paul se jura
-que rien «ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni choses
-présentes, ni choses futures, ni les puissances, ni la hauteur, ni la
-profondeur, ni rien de créé ne le séparerait jamais de l’amour du
-Christ[105]».
-
- [105] _Rom._ VIII, 38-39.
-
-Mais reçut-il, dès ces moments-là, une pleine connaissance de toute
-vérité? Dans une autre révélation, à Damas, Jésus lui dira:
-
-«[Je t’ai choisi] pour témoin des choses que tu as vues et _de celles où
-je t’apparaîtrai_.»
-
-Les visions qu’il eut ensuite, la science de la foi qu’il développa
-auprès des Apôtres eux-mêmes, la continuité de l’inspiration et sa
-propre expérience achevèrent en lui «son évangile». Pour l’heure,
-l’évidence de l’essentiel lui suffisait; et à quoi bon se démontrer ce
-qu’il était certain d’avoir vu?
-
-D’autre part, s’abîma-t-il dans la douleur de son égarement? Il avait
-honni, blasphémé le Saint, tourmenté ceux qui l’aimaient. Pleura-t-il,
-autant que Pierre, l’énorme _offense_ qu’une vie ne saurait expier? Il
-écrira, de longues années après, à Timothée:
-
-«Dieu a eu pitié de moi, parce que j’avais agi sans le savoir, n’ayant
-pas la foi[106].»
-
- [106] I _Tim._ I, 13.
-
-Il s’abaissa dans l’humilité; mais il n’était pas homme à triturer
-longuement ses remords. Le remords, c’est le passé qui continue, et Paul
-se tendait vers l’avenir. Simplement il glorifiera Dieu de la merveille
-opérée en son cœur ignorant. Il s’étonna d’être devenu, d’un seul coup,
-si simple. Tout, même le repentir, était simplifié dans sa vie.
-
-Une idée pourtant dut angoisser le dialecticien qui persistait en lui,
-le Juif zélateur des traditions. Il avait cru la Loi parfaite, règle
-d’or sans alliage, testament éternel. Tout novateur ne pouvait être
-qu’un menteur; les disciples de Jésus avaient mérité sa haine en tant
-qu’il les supposait ennemis de la Loi. Désormais, quelle serait la
-relation de la Loi et de sa foi nouvelle? Et la mission d’Israël, qu’en
-restait-il, si les Juifs s’obstinaient à nier le vrai Messie?
-
-Saul reprenait dans sa mémoire les destinées du peuple élu. Avant que
-Moïse fût monté au Sinaï chercher la Loi écrite, une autre loi avait
-gouverné les patriarches. Abraham ne fut pas justifié par les œuvres
-qu’imposait la Loi; car il accepta le signe d’alliance, la circoncision,
-après avoir cru en la _promesse_. Et, seule, sa foi en la promesse le
-justifia. Alors, la Loi n’était donc pas nécessaire au salut?
-
-Il en coûtait à Saul d’amoindrir la Loi; puisqu’elle venait de Dieu,
-est-ce que Dieu pouvait la répudier? Seulement, il se souvenait d’une
-parole que répétaient, d’après le Maître, les fidèles du Christ:
-
-«On ne met pas dans de vieilles outres du vin nouveau.»
-
-«Le pacte nouveau» qu’avait annoncé le prophète[107], c’était la loi de
-«propitiation», la rémission parfaite des péchés, et le vin nouveau, la
-libation parfaite, c’était le sang du Rédempteur. Désormais, le sang des
-taureaux et des boucs, Dieu n’en voulait plus; une fois pour toutes, la
-_Victime_ avait tout purifié. Mais le Temple, si les sacrifices
-prenaient fin, ne serait plus qu’un lieu mort. La mort du Temple, Saul
-en repoussait l’idée; il entendait qu’on y vînt adorer Dieu en esprit et
-en vérité.
-
- [107] _Jérémie_ XXXI, 31-34.
-
-Les Juifs se ploieraient-ils à ce changement? Il pensa aux clameurs du
-sanhédrin contre Étienne; il y reconnut sa voix à lui, et la
-supplication du martyr résonna dans ses oreilles:
-
-«Seigneur, ne leur imputez pas ce péché.» Étienne avait prié pour Saul;
-sa mort avait été une intercession. Oh! si, à son tour, Saul pouvait
-devenir anathème, _herem_, pour ses frères[108], arracher à Dieu leur
-salut!
-
- [108] _Rom._ IX, 3.
-
-Non, Israël ne serait pas rejeté. Les dons du Seigneur sont sans
-repentance. Israël avait reçu en dépôt les paroles divines; le Christ
-était issu de lui selon la chair. Il n’était pas rejeté, puisque Saul
-lui-même, l’indigne avorton, obtenait miséricorde[109].
-
- [109] _Rom._ XI, 1.
-
-Cependant, si la masse des Juifs méprisait le don de la lumière--et Saul
-prévoyait leur impénitence--qui donc hériterait de leur privilège? Dieu
-n’était pas seulement le Dieu d’Israël; il avait créé, il gouvernait
-toutes les nations. Abraham savait qu’en sa semence elles seraient
-bénies: sa semence n’était point tout Israël, mais la fleur qu’avait
-portée la tige de Jessé, celui dont Isaïe disait:
-
-«Voici mon fils que j’ai choisi, mon bien-aimé... Il annoncera aux
-peuples le Jugement... Il ne brisera pas le roseau rompu; il n’éteindra
-pas la mèche qui fume... Et en son nom les peuples auront espoir[110].»
-
- [110] XLII, 1-3. Texte cité dans saint Mathieu, XII, 18-21.
-
-Le jour s’était levé sur les races assises dans l’ombre de la mort. Le
-Fils de Dieu n’avait pas offert son sang pour les seuls Juifs, mais pour
-tous les hommes. Tous, désormais, pourraient s’asseoir à la table du
-Père et boire en commun le vin de sa vigne.
-
-Les Douze avaient entendu la volonté du Maître: «_Allez_, enseignez
-toutes les nations.» Philippe, un des Sept, avait déjà baptisé l’eunuque
-éthiopien, et Pierre, fait baptiser Cornélius, le tribun de la cohorte
-italique.
-
-Saul l’apprit-il par une révélation? Dans quelle mesure le sens
-particulier de sa mission lui fut-il, dès lors, défini? Nul ne saurait
-le dire. Il se connut au moins prédestiné à introduire les gentils dans
-le Royaume. En se faisant l’esclave de son Dieu, il amplifiait son
-avenir prodigieusement. L’immensité de sa carrière se déploya devant
-lui.
-
-Pourquoi lui et non un autre? La question, s’il se la posa, n’admettait
-aucune réponse. Pourquoi? Parce que «le potier est maître de
-l’argile[111]», parce que Dieu l’avait élu «dès le ventre de sa mère»
-afin de mieux attester sa compassion et sa gloire en faisant du vase
-d’ignominie «un vase de miséricorde[112]».
-
- [111] _Rom._ IX, 20.
-
- [112] _Gal._ I, 15.
-
-Saul comprenait que l’appel singulier, inexplicable ne tolérait pas de
-résistance. Pour le lui confirmer, quelqu’un vint lui transmettre les
-mêmes paroles qu’il avait perçues dans la nuit de ses jours d’aveugle.
-
-Il y avait à Damas un certain Ananie que les _Actes_[113] qualifient de
-«disciple», un de ceux que Saul, non converti, aurait sans doute
-appréhendés. La communauté de Damas devait être déjà florissante;
-autrement, elle n’eût pas attiré la persécution. Mais elle se composait
-surtout de Juifs, fort nombreux dans cette ville de gros commerce; et
-Ananie, quoique baptisé dans le Christ, restait attaché à la synagogue,
-«homme pieux selon la Loi[114]», très considéré parmi les milieux juifs,
-un de ces prudents au cœur droit qui servent discrètement une grande
-cause. Ananie eut, en songe, une vision où le Seigneur l’appela et lui
-commanda: «Lève-toi, va dans la rue qu’on appelle Droite et cherche dans
-la maison de Juda un homme ayant nom Saul, de Tarse. Voici qu’il est en
-prière _et qu’il a vu en vision_ un homme nommé Ananie entrant vers lui
-et lui imposant les mains pour qu’il retrouve la vue.»
-
- [113] IX, 10.
-
- [114] XXII, 12.
-
-Ananie objecta: «Seigneur, j’ai entendu dire par bien des gens sur cet
-homme tout le mal qu’il a fait à tes Saints dans Jérusalem; et il a
-mission des grands prêtres pour enchaîner ceux qui invoquent ton nom.»
-
-Mais le Seigneur lui dit: «Va, parce que cet homme m’est un vase
-d’élection pour porter mon nom devant les gentils et les rois et les
-fils d’Israël; car je lui montrerai _tout ce qu’il doit souffrir pour
-mon nom_.»
-
-Ananie sortit et entra dans la maison, et lui imposant les mains, il
-dit: «Saul, _ô frère_, le Seigneur m’envoie, Jésus que tu as vu sur la
-route où tu venais, pour que tu recouvres la vue et que tu sois empli de
-l’Esprit Saint.»
-
-A l’instant, Saul sentit tomber de ses yeux comme des écailles;
-sur-le-champ il recouvra la vue. Il se leva, il fut baptisé; et, s’étant
-nourri, il reprit des forces.
-
-La simplicité de ce récit miraculeux laisse entendre quelle vigilance le
-Seigneur mit à lui définir sa vocation. Au moment où Ananie entendait
-l’ordre de lui porter le baptême et l’Esprit Saint, lui-même _voyait_ le
-messager arrivant; et la simultanéité des deux visions démontrait
-qu’elles venaient bien d’en haut.
-
-Une révélation plus ferme de son avenir semble avoir suivi le don de
-l’Esprit Saint. Le Christ l’instruisit dans un raccourci prophétique,
-des souffrances où il s’engageait. Il reçut l’intelligence et l’amour de
-la douleur; il comprit ce qui était fermé jusqu’alors à ses yeux de
-pharisien, quand il avait lu dans Isaïe le portrait de l’homme «qui a la
-science de l’infirmité, semblable à un lépreux, qui s’est offert parce
-qu’il l’a voulu... et Dieu l’a frappé à cause du crime de son
-peuple[115]».
-
- [115] LIII, 2-8.
-
-Saul savait maintenant que le Christ lui donnerait à boire une large
-goutte de son calice. Le repas où il reprit des forces s’acheva sans
-doute par la _Cène_ et il commémora la mort du Seigneur en vue d’y
-participer.
-
-Le consentement au martyre--non l’appétit fanatique du martyre--tel
-devait être le sceau de son initiation. Il ne disait pas encore: «Mourir
-m’est un gain», mais déjà il peut proclamer: «Ma vie, c’est le
-Christ[116].»
-
- [116] _Philipp._ I, 21.
-
-Armé de cette présence surhumaine, _il se lève_ pour la conquête du
-monde. Dieu est en lui, lui en Dieu; qui donc sera contre lui?
-
-
-
-
-IV
-
-SES PREMIERS PAS D’APÔTRE
-
-
-En abordant Saul, Ananie l’avait appelé: «Frère.» La confiance d’une
-fraternité familiale accueillit le néophyte parmi «les saints» de Damas.
-Un converti a toujours le privilège d’être choyé; on fête en lui l’hôte
-imprévu ou le fils prodigue. La repentance et le baptême effaçaient chez
-Saul ce qu’on savait de lui. On ne voulait s’en souvenir que pour
-magnifier Dieu du miraculeux changement. Sa rencontre avec le
-Seigneur--les disciples le comprenaient--apportait à la Résurrection une
-preuve d’un autre ordre que le témoignage des Douze: l’évidence
-involontaire appuyée par la cécité qu’un second miracle, après la double
-vision, venait de guérir.
-
-Positifs comme les païens, les Israélites avaient besoin de ces
-concordances palpables, propres à bouleverser des cœurs charnels. Quand
-ils approchaient Saul, les chrétiens, à travers la flamme de son récit,
-croyaient toucher le Visiteur invisible. Une certitude renouvelée leur
-faisait dire: «Le Christ est bien avec nous, comme il l’a promis,
-jusqu’à ce qu’il _revienne_; et il sauve son Église par ceux-là mêmes
-qui se juraient de l’exterminer.» Saul était un _trophée_. Les plus
-clairvoyants pénétraient déjà son avenir: ce petit homme, bâti comme une
-machine de guerre, tournerait à l’avantage de la Vérité les puissances
-qu’il égarait contre elle, et centuplées par l’Esprit Saint. Tout le
-monde, au reste, sentit, dès l’abord, son ascendant; la violence de sa
-charité neuve se propagea comme un incendie.
-
-A peine baptisé, il entra dans une synagogue et il annonça de sa voix
-robuste que Jésus était «le Fils de Dieu[117]».
-
- [117] _Actes_ IX, 20.
-
-La méthode qu’il inaugure, il y restera, jusqu’au bout, fidèle, malgré
-les atroces vexations des Juifs. Il aime ses frères, les hommes de sa
-race; il veut leur salut, avant celui des autres; car c’est à eux, les
-premiers, que l’Évangile a été offert. Aussi, dans toutes les villes, il
-commencera par tenter leur conversion.
-
-D’autres motifs d’apostolat lui désignaient comme lieu de prédication
-les synagogues. Elles n’étaient pas seulement des salles de prière pour
-les Juifs circoncis. Sur les bancs de marbre, le long des murs, venaient
-s’asseoir, aux heures des réunions, ceux qu’on dénommait «les craignant
-Dieu», des païens dégoûtés des idoles et qu’attirait le monothéisme
-d’Israël, la netteté du _Décalogue_, la vigueur intransigeante des
-principes juifs. Saul songeait à ces prosélytes, pressentait leur
-conversion plus facile que celle des docteurs.
-
-Ceux-ci durent, aux premiers mots, secouer la tête, quand il proposa
-cette nouveauté audacieuse: «Jésus est le Fils de Dieu.» Invoquait-il,
-afin de le démontrer, le seul fait de l’apparition? Certainement, il
-demanda aux Écritures les preuves des prophéties que la théologie
-orthodoxe ne pouvait récuser[118]. Nous l’imaginons déroulant le livre
-des _Psaumes_ et citant celui qui commence: «Le Seigneur a dit à mon
-Seigneur: Sieds-toi à ma droite... Avant l’étoile du matin je t’ai
-engendré[119]...» Il n’oublia point le verset fameux d’Isaïe:
-
- [118] C’est la forme d’argumentation qu’emploieront vis-à-vis des
- Juifs tous les apologistes. Voir le dialogue de Justin avec Tryphon,
- les _Tractatus adversus Judaeos_ de Tertullien et de saint Augustin.
-
- [119] Ps. CIX.
-
-«Avant que l’enfant sache dire: Papa, maman, il ravira la _force de
-Damas_ et les dépouilles de Samarie[120].» Les mages étaient venus de
-l’Arabie offrir à l’enfant-roi la force de l’Orient, l’or et les
-parfums. Samarie signifiant les idolâtres, c’était l’hommage de la
-Gentilité qu’avait voulu Jésus dans ses langes; et Saul l’interpréta
-sans doute comme la promesse de vie ouverte à tous les hommes de volonté
-droite.
-
- [120] VIII, 4.
-
-Seulement, on voudrait savoir s’il aborda aussitôt ce point de doctrine
-décisif: les conditions extérieures requises des gentils pour être
-sanctifiés. Devraient-ils, avant tout, traverser l’initiation juive,
-obéir à la Loi et à toute la Loi, ou entreraient-ils dans l’Église par
-le simple baptême? La jeune chrétienté, d’ici peu, atteindrait une
-croisée de routes d’où son avenir dépendait. Pour choisir l’une et non
-l’autre, l’expérience de Saul était en défaut. Sa discipline native
-l’aurait incliné à conclure: La Loi, avec la rigueur de ses préceptes,
-restera l’arc-boutant du Temple nouveau, ou, du moins, de son vestibule.
-
-Paul se défendra toujours de vouloir abolir la Loi[121], il soumettra
-Timothée à la circoncision; il s’unira au vœu des _nazirs_ et, comme un
-Juif exemplaire, remplira les engagements de ces observances dévotes.
-
- [121] «Détruirons-nous donc la Loi par le moyen de la foi? A Dieu ne
- plaise! Au contraire, nous établirons la Loi» (_Rom._ III, 31).
-
-Cependant, il proclamera la Loi et ses œuvres impuissantes à justifier
-sans la foi en Jésus-Christ. Il poussera, de toute sa véhémence,
-l’assemblée de Jérusalem à simplifier ce qu’on maintenait des
-prohibitions mosaïques.
-
-Qu’on ne l’accuse pas de se contredire: l’inspiration divine tempérait
-en ses principes l’inflexibilité par la souplesse pratique. Dès ses
-débuts d’apôtre, Paul dut concevoir les lignes cardinales de ce qu’il
-appellera «son évangile[122]»: les gentils baptisés sont, dans l’Église,
-les égaux des Juifs; tout chrétien, même Juif d’origine, est libre à
-l’égard de la Loi; l’ensemble des Saints ne fait dans le Christ, et avec
-Lui, qu’un seul corps mystique.
-
- [122] Pour le sens de cette expression, voir _Rom._ II, 16; XVI, 25;
- _Tim._ II, 8; II _Cor._ IV, 3; I _Cor._ XV, 1; _Gal._ I, 11; II, 2.
-
-A Damas, porta-t-il, de synagogue en synagogue, ces hardiesses? Les
-_Actes_ n’en disent rien. Sa prédication paraît avoir surtout causé une
-surprise énorme: «Comment! Celui qui dévastait la secte nazaréenne, il
-soutient à présent que Jésus, c’est le Messie!»
-
-On l’écouta d’abord par curiosité. Mais le fanatisme israélite se mit
-sur ses gardes. Saul fut jugé, comme il avait jugé les disciples du
-Christ, un renégat. Son cas s’aggravait d’une sorte de trahison
-officielle. Quoi donc! Le sanhédrin l’avait chargé de poursuivre les
-hérétiques dangereux, et il se faisait le héraut de leur apostasie!
-C’était absurde et scandaleux!
-
-Les docteurs de la ville l’attaquèrent furieusement; il leur tint tête.
-L’obstacle excitait son énergie, comme la pierre, sur le passage du
-torrent, le fait rebondir plus haut qu’elle. Il confondit leurs
-objections. Exaspérés, ils préparèrent contre lui des violences. Il ne
-brava point ce péril de mort. Au bout de quelques jours, il partit.
-
-Lui-même a rappelé[123] qu’il prit le chemin du désert: «Je m’en allai
-en Arabie.» Trois mots pour une période de trois ans, c’est peu.
-
- [123] _Gal._ I, 17.
-
-Qu’alla-t-il faire en Arabie?
-
-On a supposé qu’il se recueillit, comme Moïse, dans la solitude. Saul,
-au pied du Sinaï, méditant sur l’ancienne et la nouvelle Alliance, ce
-thème serait beau pour une amplification romanesque. Il a parlé quelque
-part du Sinaï, mais dans un sens purement allégorique:
-
-«Le Sinaï est une montagne d’Arabie correspondant à la Jérusalem
-actuelle qui est esclave avec ses fils[124]...» Nul indice ne confirme
-qu’il ait séjourné dans ces régions. Assurément, il utilisa, pour des
-heures contemplatives, le silence des espaces sans routes et sans
-maisons. Mais le désert, pas plus que la mer, ne pouvait l’arrêter
-longtemps. A cet égard, comme à bien d’autres, il tourne le dos aux
-prophètes d’avant le Christ. Les images qui, d’elles-mêmes, s’insèrent
-dans son éloquence sont des métaphores de citadin, d’homme sociable qui
-prend plaisir à voir des maçons tailler des pierres, des cohortes en
-armes défiler, même des athlètes courir dans le stade, d’un homme qui
-sait la valeur de l’épargne et des échanges commerciaux.
-
- [124] _Id._ IV, 24.
-
-Le Christ l’avait élu pour qu’il portât son nom devant les peuples.
-Selon toute vraisemblance, à Pétra, ou parmi les montagnards du Hauran,
-il essaya d’implanter l’Évangile. Les colonies juives étaient d’ailleurs
-nombreuses en un pays qui servait de passage aux plus lointaines
-caravanes, aux tapis de la Perse et aux perles de l’Inde. S’il n’a
-jamais évoqué cette mission, c’est qu’elle n’aboutit à aucun
-établissement durable; de même il sous-entendra son voyage à Chypre,
-ayant remis à Barnabé tout le soin de l’Église qu’ils y fondèrent.
-
-Avec sa confiance magnifique, il revint à Damas, comme il repassera par
-Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie, après avoir été chassé de ces
-trois villes, et, à Lystres, lapidé.
-
-A Damas, les chefs des synagogues avaient, comme on s’en doute, signalé
-sa défection au grand sanhédrin de Jérusalem, aux princes des prêtres.
-Ceux-ci n’avaient pu qu’ordonner de saisir le traître et de le ramener à
-leur tribunal où il recevrait le châtiment de sa forfaiture.
-
-Mais Saul était alors loin de Damas; et, quand il y rentra, Rome avait
-repris d’une main forte les rênes de l’Orient. Citoyen romain, il était
-protégé contre une arrestation arbitraire, même contre une expulsion.
-Les Juifs, pour se défaire de lui, complotèrent de l’assassiner. Il
-l’apprit, se cacha, se préparait à s’enfuir. Afin de rendre l’évasion
-impossible, les Juifs s’assurèrent la complicité de l’ethnarque,
-officier au service du roi arabe Arétas, à qui incombait la police de la
-ville[125]. L’ethnarque fit garder par des soldats toutes les portes.
-
- [125] L’histoire de la Syrie, dans ces années-là, est fort trouble. Il
- est très simple pourtant d’admettre la présence simultanée de
- l’autorité romaine et d’une police locale qu’exerçaient les
- indigènes. C’est ainsi que nous procédons encore en Syrie.
-
-Les «disciples» ménagèrent à Saul un moyen aventureux de s’échapper.
-L’un d’eux habitait, dans un faubourg, une maison dont les fenêtres
-surplombaient le rempart. En pleine nuit, on descendit par là Saul caché
-au creux d’une corbeille d’osier ronde, une corbeille pour le pain ou le
-poisson.
-
-Paul, plus tard, commémora cette fuite[126] en glorifiant le Seigneur de
-l’avoir dérobé au poignard de ses ennemis.
-
- [126] II _Cor._ XI, 32-33.
-
-Une témérité, qui semblerait excessive, si l’Esprit n’avait dirigé ses
-pas, le conduisit à Jérusalem; là, d’autres embuscades le guettaient.
-
-Son désir était grand de voir Pierre, le premier des Douze, et de
-«l’interroger[127]». Il voulait connaître aussi Jacques, le parent du
-Seigneur, et Jean, ceux qui «passaient pour être des colonnes[128]».
-
- [127] _Gal._ I, 18.
-
- [128] _Id._ II, 9.
-
-Ce séjour dans la ville sainte allait être une des grandes épreuves du
-converti.
-
-Les Juifs, au début, ne paraissent pas l’avoir inquiété. Trois ans après
-l’événement de Damas, la persécution juive était finie. Rome interdisait
-au sanhédrin toute violence tyrannique. Malgré son privilège de citoyen
-romain, Saul s’exposait pourtant à des représailles. Mais une
-humiliation acerbe l’attendait. Il tenta d’entrer en rapports avec les
-disciples, de «se coller à eux[129]», dit naïvement le narrateur. Tous
-avaient peur de lui, «ne voulaient pas croire qu’il fût vraiment un
-disciple». Le miracle de sa conversion s’était accompli au loin; quand
-on en parlait, on secouait la tête. Le parti judaïsant devait savoir sa
-prétendue mission de mettre, dans l’Église, les gentils baptisés au rang
-des chrétiens nés Juifs. Il sema derrière lui de méchants soupçons. Rien
-ne pouvait être plus dur à Saul que de sentir niées sa loyauté et
-l’évidence du fait divin.
-
- [129] _Actes_ IX, 26.
-
-Les Douze le tenaient à l’écart, prudents comme il convient à des chefs.
-Mais Saul aborda Barnabé, homme d’un naturel entreprenant, généreux,
-semblable au sien. Ils fraternisèrent aussitôt. Barnabé crut au miracle,
-à l’inspiration de Saul; il pénétra l’avenir d’un tel compagnon, et,
-mettant sa main dans la sienne, il l’introduisit auprès des Apôtres.
-
-Prodigieuse rencontre de Paul et de Pierre, des héros qui allaient
-s’emparer du monde avec deux bâtons mis en croix!
-
-Saul raconta comment le Seigneur s’était montré sur la route et lui
-avait parlé; puis son entrée hardie dans les synagogues de Damas où, par
-sa voix, Jésus fut annoncé comme le Fils de Dieu.
-
-Son récit émerveilla Pierre, Jacques et Jean. L’enthousiasme de Saul, sa
-puissance irradiante de conviction les transportèrent. En un moment il
-devint leur ami. Ils sortirent avec lui dans les rues de Jérusalem. Saul
-visita les lieux où s’étaient déroulées les souffrances du Christ. Il
-«interrogeait» sur lui ceux qui avaient mangé et bu en sa compagnie
-après sa Résurrection.
-
-Il confrontait avec leurs principes d’apostolat les siens. Pierre,
-semble-t-il, n’avait pas encore eu la vision de Joppé; il croyait, en
-bon Juif, devoir s’abstenir des aliments impurs; il subissait les
-préventions nationales au sujet des idolâtres; il avait quelque peine à
-n’établir aucune différence entre les chrétiens circoncis et les païens
-baptisés. Cependant il admettait que le don de la pénitence et de la
-justice appartient à tous.
-
-Saul entreprit de lui faire un esprit plus large; d’autre part, il reçut
-de l’Apôtre une connaissance plus riche des traditions évangéliques.
-Beaucoup de choses lui avaient été révélées par le Seigneur
-lui-même[130]. Mais, sur la manière d’interpréter les dogmes,
-d’administrer les sacrements, ces entretiens ouvraient des questions
-multiples.
-
- [130] I _Cor._ XI, 23: «Pour moi, _j’ai appris du Seigneur_--et je
- vous l’ai enseigné aussi--que le Seigneur Jésus, la nuit qu’il fut
- livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit en
- disant: «Ceci est mon corps livré pour vous...»
-
-A Jérusalem, Saul se retrouva en face des gens qu’il avait connus avant
-sa conversion, et principalement, des Juifs hellénistes, ciliciens,
-syriens, cyrénéens. Il se mit à disputer contre eux; il voulut leur
-démontrer que le Messie était venu, que _tous les hommes_ étaient
-appelés au salut.
-
-Ils s’irritèrent d’une doctrine outrageante pour la fierté juive. Saul
-devenait un péril public; il fallait le mettre hors d’état de nuire.
-Comme à Damas, on résolut de l’exterminer.
-
-Prévenu, Saul ne se résignait pas à la fuite. Malgré l’obstination
-imbécile de ses ennemis et les méfiances persistantes des judaïsants, il
-voulait travailler à la rédemption de ses frères. Mais une vision
-changea ses plans. Comme il priait dans le Temple, il eut une extase et
-il vit Jésus qui lui disait:
-
-«Sors en hâte de Jérusalem, parce qu’ils ne recevront pas ton témoignage
-sur moi.»
-
-Saul, se défendant contre une injonction qui le déconcertait, opposa:
-
-«Seigneur, ils savent que je menais en prison et que je violentais dans
-les synagogues ceux qui croyaient en toi. Et, quand on versait le sang
-d’Étienne, ton témoin, j’étais là, j’approuvais, et je gardais les
-vêtements de ceux qui le mettaient à mort.» (Donc, sous-entendait-il,
-mon témoignage aura pour eux plus de force qu’un autre.) Mais Jésus lui
-répéta:
-
-«Pars; je vais t’envoyer au loin chez les gentils[131].»
-
- [131] _Actes_ XXII, 17-21.
-
-Cette vision, comme toutes celles que nous connaissons dans la vie de
-saint Paul, porte ce signe original d’être totalement involontaire. Il
-ne cherchait point les révélations. Elles se présentaient à
-l’improviste, quand il avait besoin d’être éclairé ou conforté; et il
-n’en retenait que l’élément _intellectuel_. Il ne fut pas un visionnaire
-à la façon d’Ézéchiel ou de Jean; on supposerait difficilement
-l’_Apocalypse_ dictée par lui. Son génie est, en somme, peu créateur
-d’images apocalyptiques. Dans ses prévisions sur la fin des temps[132],
-il renvoie à une catéchèse orale, se contentant d’allusions sommaires
-aux approches de la Parousie. Certes, il désira le retour du Christ dans
-sa gloire, comme l’espéraient tous les disciples, comme nous devons
-nous-mêmes l’espérer[133]. _Venez, Seigneur_, c’est toute l’attente des
-chrétiens[134]. Paul, quand il appliquait à Jésus, devant les Juifs, les
-textes des prophètes qui montrent le Messie, tantôt humilié, tantôt
-triomphant, leur exposa bien des fois l’argument dont les accablera
-Tertullien[135]: il faut concevoir deux Avents du Christ; une première
-fois, il s’est manifesté sous la figure de la Victime. Mais il
-reparaîtra, selon sa parole, avec des légions d’Anges, dans la splendeur
-du feu et l’éclat des trompettes, sur la majesté des nuées.
-
- [132] II _Thessal._ II.
-
- [133] Voir sur ce point le catéchisme de Trente.
-
- [134] Les deux mots araméens qu’on répétait dans les assemblées
- chrétiennes, _Maran Atha_, répondaient à cette attente, ils
- signifiaient: Venez, Seigneur; ou: Je viendrai vite.
-
- [135] _Adversus Judaeos_, ch. XIV.
-
-En attendant, l’Apôtre possédait la Présence mystique, l’intimité de
-l’Esprit, et, parfois, il était ravi jusqu’au troisième ciel, là où il
-percevait «ces mots ineffables qu’il n’est pas licite à un mortel de
-redire[136]». Il entendait, aux tournants décisifs de sa route, la voix
-qui redresse et fortifie.
-
- [136] II _Cor._ XII, 4.
-
-Sa première vision, à Jérusalem, lui précisa l’objet de son avenir: à
-Pierre, le soin des églises juives d’origine; à lui, la moins belle
-part, la plus humble, les incirconcis.
-
-Et c’est pourquoi il écrira aux Galates qu’il a quitté Jérusalem
-«inconnu de visage aux églises de _Judée_ qui sont dans le Christ. On y
-avait simplement entendu dire: Celui qui nous persécutait annonce
-aujourd’hui la foi qu’il dévastait. Et elles glorifiaient Dieu à mon
-sujet[137]».
-
- [137] I, 22-24.
-
-Chose étonnante! Les Apôtres lui avaient assurément communiqué les
-fameuses paraboles où Jésus signifiait la déchéance d’Israël: celle de
-la vigne louée à d’autres ouvriers, quand les vignerons ont tué le Fils
-du Maître envoyé vers eux; celle de l’invité aux noces jeté, mains et
-pieds liés, dans les ténèbres extérieures, tandis que les gueux du
-chemin viennent prendre place dans la salle du banquet. Il connaissait
-les prophéties sur la destruction du Temple, sur la ruine de Jérusalem.
-Jamais, dans ses _Épîtres_, il n’évoquera ces traits populaires. S’il
-rappelle l’institution de l’Eucharistie, c’est qu’il en fut instruit par
-le Seigneur lui-même.
-
-Il négligera de répéter ce qui appartenait au domaine commun; sa
-mission, il la circonscrira dans «son évangile», dans les vérités qu’il
-tenait d’une révélation directe, non, d’ailleurs, sans les soumettre au
-discernement de «ceux qui passaient pour des colonnes».
-
-Il avait séjourné à Jérusalem, auprès de Céphas, quinze jours
-seulement[138]. A son départ, des chrétiens l’escortèrent, de peur qu’il
-ne fût assailli en route, jusqu’à Césarée. Là, il s’embarqua pour la
-Syrie, et gagna Tarse, la ville de son enfance. Qu’y fera-t-il? De
-nouveau, comme en Arabie, nous perdons la ligne exacte de ses
-mouvements. Sa vie ressemble à ces fleuves qui, par intervalles, s’en
-vont sous terre, puis resurgissent. Mais, alors même qu’on ne peut la
-suivre, on devine, dans la profondeur, l’impulsion grondante du courant;
-et, lorsqu’il se déploiera en pleine lumière, nous le reverrons plus
-ample, puissamment nourricier.
-
- [138] _Gal._ I, 18.
-
-
-
-
-V
-
-A TARSE. LES ANNÉES OBSCURES
-
-
-Dans la cour d’une maison de Tarse, sous un avant-toit, s’abrite un
-puits très ancien, à la margelle de marbre, basse, creusée par la
-rainure de la corde; l’eau qu’on en tire est d’une douceur exquise. On
-l’appelle le puits de Saint-Paul parce qu’un jour en fut extraite une
-pierre basaltique où était gravé en grec ce nom: ΠΑΥΛΟΣ. Rien ne prouve
-que ce puits ait jamais été mêlé à l’histoire vraie de Paul. Pourtant il
-représente avec suavité l’ombre fraîche de ces années sans événements,
-mystérieuses, qu’il vécut dans la ville de ses pères ou aux environs,
-peut-être en anachorète, habitant une grotte de la montagne, s’abreuvant
-en silence aux sources de l’éternelle Sagesse, et, quelquefois,
-descendant vers les hommes, pour que ses frères eussent part aux dons
-qu’il amassait.
-
-Tous ceux qui fondèrent de hautes entreprises ont été, à leurs moments,
-des contemplatifs. Jésus n’avait pas en vain laissé aux disciples
-l’exemple de se retirer, la nuit, sur une colline, et d’y veiller dans
-l’oraison. L’extase de Saul, à Jérusalem, le saisit pendant qu’il
-priait; et, plus tard, ce héros jamais inactif enjoindra aux
-Thessaloniciens: «Priez sans relâche[139].»
-
- [139] I, V, 17.
-
-Il est superflu de s’enquérir si, durant sa retraite à Tarse, il fit
-autre chose que prier, méditer, mettre sous la lampe des Écritures le
-message des temps nouveaux.
-
-S’il prêcha--pouvait-il s’en abstenir tout à fait?--ce fut d’homme à
-homme, parmi les gens de sa parenté. Il ne semble avoir établi, dans sa
-ville natale, aucune église. Pas une seule fois, les _Épîtres_ ne
-mentionnent Tarse. Lui non plus, il ne fut guère prophète en son pays.
-
-Est-ce par libre choix qu’il prolongea cette pause? Ou lui fut-elle
-imposée comme un temps d’épreuve par le Maître qu’il suivait en esclave
-obéissant?
-
-On voudrait pouvoir atteindre le travail de sa pensée, la croissance
-mystique de la doctrine au dedans de lui.
-
-Les historiens qui s’évertuent à l’helléniser[140] ont prétendu qu’à
-Tarse il aurait étudié les mystères et les philosophies de l’Hellade,
-pour en faire la synthèse dans sa théologie.
-
- [140] Voir TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre Paul_; LOISY, _les
- Mystères païens_ et _le Mystère chrétien_.
-
-Au dire de Loisy, «l’idée d’une mort divine dont le salut s’étend aux
-hommes de tous les temps était dans les mystères»; Paul l’aurait adaptée
-à la théodicée juive, simplifiée, universalisée.
-
-Conjecture démentie par les origines de la foi chez Paul: il a cru en
-Jésus rédempteur, parce qu’il l’a vu; il n’a pas construit une figure de
-songe, et, autour d’elle, un système qui fût son œuvre. Sa réflexion
-travaillait sur des réalités qu’il n’avait point faites, dont il se
-souvenait.
-
-Il savait que la chute d’Adam a transmis un principe de mort. Cela, il
-ne l’inventait pas, il ne l’avait pas reçu des fables grecques, mais de
-la tradition juive, du Psalmiste qui se lamentait: «Voici que ma mère
-m’a conçu dans le péché[141].»
-
- [141] Ps. L, 7.
-
-Il savait, en même temps, depuis sa conversion, que le Christ s’est
-_fait péché_ pour expier les offenses de tous les hommes, qu’étant le
-Fils de Dieu il a vaincu la mort, qu’il a pris une forme d’esclave afin
-de nous diviniser en Lui. Paul, entre la faute et la rémission,
-découvrait le rapport logique; il s’expliquait, autant qu’elle lui était
-possible, la magnificence du plan divin.
-
-Ses idées sur la rédemption ne lui vinrent donc pas des mystères. On
-peut se demander s’il les connut, sauf par ouï-dire. A supposer qu’il
-fût instruit des rites de Dionysos, d’Isis et de Mithra, il en eut
-horreur, comme d’idolâtries démoniaques. Leur influence a été nulle sur
-son esprit.
-
-Jamais il ne les a nommément réprouvés. Mais ils sont enveloppés dans le
-mépris général qu’il voue aux cultes païens:
-
-«[Les gentils] ont échangé la gloire du Dieu incorruptible pour des
-simulacres d’homme corruptible, d’oiseaux, de quadrupèdes et de
-reptiles[142].»
-
- [142] _Rom._ I, 23.
-
-Il devait les abominer, de même que la magie et toute recherche du divin
-par des voies obliques ou menteuses. Et, sur la magie, nous savons ce
-qu’il pensait: à Chypre il s’emportera contre le mage Elymas jusqu’à le
-rendre aveugle en signe de châtiment. A Éphèse, il approuvera les
-chrétiens qui venaient brûler devant l’assemblée des frères tous les
-livres de sciences occultes.
-
-Or la magie et les mystères se tenaient entre eux par des liens
-immémoriaux. Une même conviction pénétrait le magicien et l’initié: _ce
-que la parole énonce, elle l’opère_. Quand le myste d’Éleusis était
-admis à contempler, dans une lumière soudaine, l’épi vert sacré, en
-prononçant la formule: «Salut, clarté!» il croyait aider le travail de
-la terre qui féconde le soleil du printemps; ou bien il se donnait la
-fête idéale de se voir enlevé, hors des ténèbres inférieures, dans une
-sphère de joie immortelle.
-
-Les mythes et les liturgies des mystères ne ressemblaient aux dogmes et
-aux rites chrétiens que par de grossières analogies. Un pressentiment de
-l’Invisible, un désir de béatitude mêlait son éveil à des rites
-sanglants ou obscènes, à des symboles confus. Les apologistes--tel
-Justin--y verront une duperie inventée par l’Esprit du mal.
-
-Le mythe orphique de Zagreus n’était aucunement l’image du sacrifice
-rédempteur ni de l’union eucharistique.
-
-Zagreus, enfant, prenait, pour échapper aux violences des Titans, la
-forme d’un taureau. Les Titans le mettaient en pièces, faisaient cuire
-ses membres, les dévoraient. Le cœur se dérobait à leurs mains; Athéné,
-sœur de Zagreus, le recueillait, le portait à Zeus. Celui-ci le
-mangeait; et Zagreus, ainsi absorbé, renaissait en Dionysos. Alors Zeus
-punissait les Titans, les foudroyait, et de leur cendre étaient nés les
-hommes qui portent la peine du crime des ancêtres. S’ils veulent se
-libérer de la faute originelle, ils doivent se purifier dans les
-mystères.
-
-Observons qu’ici Zagreus ne meurt aucunement pour sauver le monde; il
-succombe _malgré lui_. Sa renaissance, une fois son cœur dévoré par
-Zeus, est une de ces folles conceptions grecques qu’un Juif eût trouvées
-absurdes. Et l’initié n’est point sauvé par les mérites du dieu, en
-s’unissant à ses souffrances et à sa résurrection[143].
-
- [143] Voir LAGRANGE, _Revue biblique_ du 1er juillet 1920.
-
-Les orphiques supposaient entre la matière et l’esprit une contradiction
-radicale. Aussi traitaient-ils le corps comme une geôle d’où l’âme se
-dégage lentement. L’âme et le corps, à les entendre, n’étaient unis que
-pour expier une transgression commise dans une vie antérieure. La
-sainteté, c’est de délivrer en nous l’élément divin, il faut donc
-s’abstenir de tout contact avec les choses charnelles, ne jamais manger
-la chair des animaux, ne point toucher les cadavres, ne pas assister aux
-noces, atténuer par des bains et des aspersions l’impureté du corps.
-Leur pureté demeurait négative et principalement _physique_, comme leur
-espoir de félicité dans la vie future[144] où, par une incohérence trop
-explicable, ils ne désiraient qu’un festin perpétuel, des rondes et des
-chants sur des prairies élyséennes[145].
-
- [144] Voir Umberto FRACASSINI, _Il Misticismo greco e il
- christianesimo_, p. 309-354.
-
- [145] Témoin le chœur des initiés dans les _Grenouilles_
- d’ARISTOPHANE.
-
-Au fond, le mysticisme païen restait impuissant à dépasser la terre. Il
-voulait, comme tout élan religieux, faire l’homme un avec la divinité.
-Mais cette divinité n’était que l’ensemble des forces naturelles. Le
-dieu des stoïciens eux-mêmes est identique au grand tout. L’âme,
-parcelle du feu créateur, retournera en son principe et s’y perdra.
-
-L’union rêvée, quand elle n’aboutissait pas à cette consomption
-panthéiste, se bornait à vouloir s’approprier quelque chose d’une
-puissance occulte.
-
-Lorsque le grand prêtre de Mithra descendait, avec ses habits
-pontificaux, dans la fosse, sous la pluie de sang du taureau éventré, en
-arrosait ses joues, ses paupières, ouvrait la bouche pour se gorger de
-la noire liqueur et s’en imbiber tout entier, il croyait que le dieu,
-caché dans le sang de la victime, descendait en ses veines et
-l’emplissait d’un pouvoir surhumain. Par sa prière ensuite, le sol et
-les animaux seraient plus féconds, et lui-même aurait le don
-d’immortalité.
-
-Ce baptême de Mithra peut-il se comparer au baptême chrétien, issu des
-rites baptismaux en usage chez les Juifs? Parce que les baptisés
-s’appelaient, comme dans l’initiation orphique, les _illuminés_, est-il
-permis d’en induire que l’Église emprunta même cette métaphore à
-l’orphisme?
-
-Le baptême des initiés d’Isis, celui qu’Apulée décrit au livre XI des
-_Métamorphoses_, s’administrait dans les bains publics et n’avait que le
-sens d’un rite extérieur. Les litanies chantées à la gloire de la déesse
-l’honoraient comme la déité suréminente, absorbant en sa forme les
-attributs de toutes les autres; mais Isis représente la toute-puissante
-Nature[146], non un Dieu personnel, infini, ayant créé l’univers
-librement, et l’homme à son image. Isis n’aime pas ses fidèles, elle ne
-souffre pas avec eux, pour eux.
-
- [146] _Una quae es omnia Isis_, selon l’inscription de Capoue, citée
- par FRACASSINI, p. 168.
-
-Pourquoi Paul aurait-il demandé aux mystères une doctrine ou des rites,
-quand il trouvait dans le Christ Jésus la lumière de la foi, les
-charismes et la vertu des sacrements?
-
-Admettons qu’il ait entendu raconter la mort du dieu Osiris et sa
-résurrection, cette fable symbolique lui aurait simplement fait hausser
-les épaules. Mais, si un fidèle du dieu égyptien avait opposé à la vie
-du Christ ressuscité la renaissance de son idole, l’Apôtre l’eût sans
-doute embarrassé par cette question:
-
---Dans les douleurs et la seconde vie de votre dieu, quelle part
-avez-vous?
-
---Aucune, eût répondu le païen. Osiris jouit dans sa gloire et n’a plus
-besoin de nous.
-
-Alors, quoi de commun entre Osiris et Jésus, «image du Dieu invisible,
-engendré avant toute créature? En lui toutes choses ont été créées, dans
-le ciel et sur la terre, les visibles et les invisibles... par lui Dieu
-s’est tout réconcilié, en son corps de chair, par le sang de sa Croix,
-et avec lui j’achève ce qui manque à ses souffrances, pour son corps qui
-est l’Église[147]».
-
- [147] _Coloss._ I, 15-24.
-
-De même, si un myste d’Éleusis lui avait vanté ses abstinences, il lui
-eût répliqué avec sa rudesse paradoxale:
-
---On te dit: «Ne prends pas! Ne goûte pas! Ne touche pas!» Tout cela,
-règlements, enseignements des hommes! Ces choses ont une apparence de
-sagesse, d’humilité, de mépris du corps. Elles ne valent que pour
-_assouvir la chair_[148]».
-
- [148] _Id._ II, 22-23. «Assouvir la chair» signifie: satisfaire une
- piété tout extérieure.
-
-Mais, si le même initié, ayant ouï dire que les chrétiens buvaient
-ensemble la coupe du sang mystique et rompaient le corps de leur dieu,
-avait osé nommer devant Paul la communion liturgique où les dévots
-s’exaltaient avec un breuvage d’eau, de farine d’orge et de menthe, le
-Saint eût jeté sur cet aveugle un regard douloureux, en murmurant la
-prière eucharistique:
-
- Nous te rendons grâce, ô notre Père,
- Pour la sainte vigne de David ton serviteur,
- Que tu nous as fait connaître par Jésus ton fils.
- A toi gloire dans les siècles des siècles[149].
-
- [149] Cette oraison liturgique, transmise dans la _didaché_ (petit
- manuel de catéchèse chrétienne, rédigé vers la fin du Ier siècle)
- est peut-être contemporaine des Apôtres.
-
-Les _Épîtres_ donneront place à certains termes, comme le mot «mystère»,
-à des images qui, pour des initiés, rendaient un son connu. Là où Paul
-dit que «le Père nous a délivrés de la puissance des ténèbres et
-transférés dans le Royaume du Fils de son amour[150]», c’est une
-perspective, en apparence, analogue à l’antithèse de la sphère d’Adès et
-de la clarté des vivants. Mais il loge sous des images populaires,
-universelles, un sens nouveau, des certitudes divines, l’anticipation de
-choses vraies soutenues par des témoignages, des visions et des
-miracles.
-
- [150] _Coloss._ I, 18.
-
-Les mystères ont retardé plutôt que préparé la conversion du monde à
-l’Esprit du Christ. Ils leurraient d’un mysticisme commode l’inquiétude
-religieuse. Leurs adeptes obtenaient à bon marché le salut par des
-cérémonies et des purifications externes, semblables à celles qui
-suffisent aux croyants de Mahomet. Les thiases, les confréries
-d’initiés, quand la propagande chrétienne les pénétra, se prêtèrent à
-devenir des communautés charitables. Mais, tant qu’ils y résistaient,
-ils opposaient à la foi des milieux plus fermes que la masse des
-idolâtres demeurés vis-à-vis d’anciens dieux inertes. Pourquoi les
-adorateurs d’Isis eussent-ils préféré au culte d’une déesse heureuse un
-crucifié n’offrant en héritage aux siens, pour mériter la couronne, que
-le bois de son gibet? Les spirites et les théosophes, parce qu’ils ont
-un semblant de vie surnaturelle, sont des païens plus difficiles que
-d’autres à tourner vers le Rédempteur.
-
-Paul n’utilisera même pas au profit de l’Évangile des affinités
-superficielles qu’il discernait fausses et sacrilèges.
-
-Il avait obtenu la liberté des fils de la lumière; était-ce pour
-s’assujettir à ce qu’il appellera «l’alphabet du monde[151]»?
-
- [151] _Coloss._ II, 20. Ce mot désigne peut-être le culte des
- divinités astrales.
-
-En présence des philosophes, même supériorité indépendante. Peu
-importent quelques locutions extraites de Platon ou d’Aristote, un mot
-de Cléanthe cité à l’usage des Athéniens, des tours de controverse où se
-reconnaît la diatribe stoïcienne. Dans les rues, sous les portiques, au
-seuil des écoles, il avait croisé des disputeurs, des besaciers
-missionnaires, un bâton à la main, promenant leur manteau sombre, avec
-une barbe hirsute et des cheveux longs, gris de poussière; il écouta
-leurs propos et, plus d’une fois, réfuta leur vaine sagesse. Pour lui,
-ces apôtres de mensonges étaient plus dangereux que des fanatiques
-idolâtres, parce qu’ils excitaient l’orgueil des faibles, leur
-insinuaient l’illusion d’être justes et impeccables.
-
-Certes, il devait mépriser le Dieu des stoïciens, ce Dieu qui, ayant
-fait le destin, le subit, à qui les philosophes attribuaient une
-_forme_, celle d’une sphère circonscrivant tous les êtres[152]. Un
-_dieu-boule_, Paul eut envie d’en rire. Quelle rencontre possible entre
-une doctrine affirmant: «L’homme est bon par nature; nos vices ne
-naissent pas avec nous; ils ne sont qu’une erreur d’opinion[153]», et le
-dogme de la faute originelle, la foi en un Dieu libre et distinct du
-monde, qui nous a prédestinés à l’aimer, qui nous aime démesurément,
-dont la _grâce_ assiste notre volonté impuissante, par elle-même, au
-salut?
-
- [152] Voir SÉNÈQUE, _Épître à Lucilius_, LXIII, 22.
-
- [153] Voir SÉNÈQUE, _Épître à Lucilius_, XLIV, 53.
-
-Chrétiens et stoïques, au siècle de Paul, semblaient pourtant se
-rapprocher dans leurs exclusions: ils méprisaient les plaisirs lâches,
-les cupidités; leur courage défiait les épreuves ou les supplices. Mais
-leurs principes et leurs attitudes se montraient, même là, tellement
-contraires!
-
-Le stoïcien agissait comme si l’homme seul était, comme s’il était dieu.
-Savoir, être intelligent demeurait son évangile; il s’arrogeait la
-mission d’enseigner au commun des hommes ce qu’ils doivent ou ne doivent
-pas faire. La raison naturelle était l’unique maîtresse d’école qu’il
-écoutait, qu’il leur proposait. Il glorifiait la liberté de son Moi,
-intrépide sous les foudres de la fortune; il bravait l’injustice et les
-tyrans. Chez lui, la mansuétude, le dévouement prenaient une figure
-doctrinaire; il se proposait en exemple, comme une sentence gravée sur
-une colonne de bronze. Il possédait, pour lui-même, la paix et la
-justice: et sa force d’âme suffisait à l’asseoir dans le bien absolu.
-
-Le chrétien, au rebours, cherchait avant tout Dieu et son royaume.
-Humble en se confrontant avec le divin exemplaire; fort, parce que
-l’Omnipotent lui communiquait sa puissance. Il ne voulait point la
-science en soi, pour le stérile contentement de son intellect; il
-désirait la connaissance, afin de s’immerger tout entier dans Celui qui
-est. Il la recevait, assurée et pleine, non de sa propre suffisance,
-mais d’une tradition révélée ou, directement, de l’Esprit Saint. Au lieu
-de magnifier sa personne, il l’immolait pour accroître la communion des
-Élus. La froide solidarité stoïcienne devait lui paraître un reflet de
-lune morte sur la neige. Il apportait au monde mieux qu’un système
-intellectuel, mieux qu’une doctrine d’amour entre les hommes; il
-refaisait, partout où il éliminait les puissances du mal, l’_unité du
-royaume de Dieu_.
-
-Un fleuve de vie enlevait sur son courant la jeune barque humaine; ce
-qu’elle abandonnait, derrière elle, au bas des rives, ne comptait plus.
-«Où est le sage? s’écriera Paul. Où est le scribe? Où est le disputeur
-du siècle[154]?» Ces gens-là n’étaient, sur son chemin, que des aveugles
-et des meneurs d’aveugles. Héritier de trésors inévaluables, il n’allait
-pas emprunter à des mendiants leurs guenilles; quand il appréhendait en
-leurs mains quelques précieuses vérités d’attente, il se les appropriait
-sans façon, comme reprenant son bien.
-
- [154] I _Cor._ I, 20.
-
-Si, durant les années de Tarse, les formes du passé le sollicitèrent, ce
-ne fut pas la philosophie païenne qui l’inquiéta, mais le ressouvenir de
-son enfance, son lien atavique avec sa race. Il revit, pouvons-nous
-croire, la maison natale, peut-être sa vieille mère ou son père, dont il
-n’a jamais parlé. Peut-être baisa-t-il la barbe d’un aïeul. L’escabeau
-où il s’asseyait autrefois l’attendait. S’il vint une veille de sabbat,
-les lampes pleines de l’huile rituelle étaient allumées dans la grande
-chambre. On ouvrit, devant lui, l’armoire où s’alignaient, en leurs
-étuis, les rouleaux de la Loi. A table, il récita, sur des nourritures
-légales, les Bénédictions. Mais il dut se sentir étranger parmi les
-siens, leur silence même lui laissait entendre:
-
---Saul, tu n’es plus des nôtres. Tu t’es fait le disciple d’_hommes de
-rien_[155]. As-tu donc oublié ce que Moïse a dit: «Malheur à celui qui
-n’accomplit pas toutes les choses écrites dans le livre de la Loi[156]»?
-Ce crucifié, dont tu racontes qu’il est le Christ, n’a aucune puissance;
-il n’est pas le Christ; Élie n’est pas venu l’oindre et le révéler.
-Démontre-nous d’abord qu’il est ressuscité. Il y a un seul Dieu; jamais
-tu ne nous feras croire qu’ils soient trois.
-
- [155] JUSTIN, _Dialogue avec le Juif Tryphon_, VIII, 3. Tryphon est-il
- un personnage réel ou symbolique? On ne sait. Tout au moins ses
- objections contre la foi énoncent-elles parfaitement les raisons que
- les Juifs de tous les temps ont opposées à la foi chrétienne.
-
- [156] _Deutéronome_ XXVII, 26.
-
-Saul leur déroula l’histoire miraculeuse de l’apparition. Ils le
-regardèrent avec stupeur; mais, tandis qu’il exposait la loi du Christ
-dont le sang a racheté même les goïm, une tristesse les raidissait. Les
-rêveries de l’enfant prodigue leur semblaient une trahison; et
-quelqu’un, sans doute, lui demanda:
-
---Alors, personne d’entre nous, s’il ne croit pas à ton Christ, n’aura
-le moindre héritage sur la montagne du Seigneur? Laisse-nous en paix. La
-Loi est sainte; quiconque l’aura observée en craignant Dieu ne sera pas
-confondu.
-
-Saul leur prouva qu’Abraham, Isaac, Noé, Job, sans connaître la Loi,
-furent sauvés. Donc elle n’était pas nécessaire. Une loi nouvelle abroge
-une autre loi; une alliance annule une alliance. Désormais suffira la
-seconde circoncision, celle du cœur, et la première est inutile. C’est
-trop peu de manger le pain azyme pour accomplir la volonté de Dieu. A
-quoi bon savoir qu’il y a dans les oblations tant de mesures de froment,
-tant de mesures d’huile, si l’on n’aime de toutes ses forces le Fils
-bien-aimé du Père, celui qui s’est offert selon la promesse[157]?
-
- [157] _Dialogue avec Tryphon._
-
-Il est vraisemblable que les proches de Saul résistèrent à sa parole, et
-qu’il gagna dans Tarse peu de disciples. Il les quitta sans perdre
-l’espérance qu’ils comprendraient un jour la prophétie:
-
-«Voici que ton roi viendra, le Juste et le Sauveur; il sera pauvre; il
-montera sur l’ânesse et sur l’ânon[158].»
-
- [158] _Zacharie_ IX, 9.
-
-L’ânesse, c’était Israël, et l’ânon qui la suivait, c’étaient les
-gentils. Donc Israël ne serait pas maudit, puisque le Seigneur, au jour
-de son triomphe, l’avait pris pour sa monture, sa monture de bonne
-volonté.
-
-Il se retira vers la montagne, dans la solitude, peut-être dans la
-grotte qu’une tradition lui prête comme refuge, jusqu’au temps où
-Barnabé vint le chercher d’Antioche, et, l’ayant découvert, l’emmena
-pour travailler avec lui.
-
-
-
-
-VI
-
-LE GRAND DÉPART
-
-
-Sans le vouloir, Saul persécuteur avait fondé la communauté d’Antioche.
-En chassant hors de Palestine les hellénistes nazaréens, il avait
-précipité la diffusion lointaine de la secte. Les bannis s’attachèrent à
-convertir d’abord des Juifs, puis des païens[159], des «craignant Dieu».
-Exigea-t-on de ceux-ci l’observance des pratiques juives, et surtout la
-circoncision? Le contraire est probable. Quand, sur la route de Gaza,
-Philippe avait baptisé l’eunuque éthiopien, il n’avait demandé à
-l’infidèle qu’une seule condition: croire de tout son cœur «que
-Jésus-Christ est le Fils de Dieu[160]». C’était déjà la méthode
-paulinienne. Paul n’aura pas le privilège de l’inventer; mais il la fera
-prévaloir comme celle qui assurait à la foi l’empire de l’univers.
-
- [159] _Actes_ XI, 20.
-
- [160] _Actes_ VIII, 37.
-
-Antioche fut, après Samarie et Damas, l’avant-poste de l’Évangile. Les
-villes où s’établiront de puissantes églises--Thessalonique, Corinthe,
-Éphèse--étaient des centres cosmopolites agglomérant Juifs, Grecs,
-Syriens, Phéniciens, Romains. Dans un milieu de province, dans une
-bourgade, les changements de mœurs et de religion sont difficiles; la
-tribu, les clans homogènes ne tolèrent pas les dissidents. Au contraire,
-dans une ville de cinq cent mille âmes, les nouveautés se font jour,
-sans que la masse les ait vu naître. La promiscuité des races, les
-milliers d’étrangers qui circulent, excitent le remuement des idées.
-L’extrême corruption porte au dégoût les âmes délicates et les prépare
-aux héroïsmes ascétiques.
-
-Antioche n’est plus aujourd’hui qu’une sous-préfecture. Une dizaine de
-minarets domine ses maisons grises, au pied de l’aride Silpius, en face
-de l’Amanus dont la chaîne clôt l’horizon comme la ligne sèche d’un mur
-de citadelle. L’Oronte jaunâtre pousse sa nappe limoneuse entre des
-collines sauvages que des tremblements de terre ont bouleversées. Les
-vergers qu’il nourrit, ses îlots de gravier où des peupliers touffus
-évoquent les îles du Rhône en Provence, mettent un peu de fraîcheur dans
-l’austère paysage. On arrive par un très vieux pont aux arches étroites
-et basses, avec des pierres disjointes; il y en avait un semblable, au
-temps de Paul et de Barnabé. La montagne est trouée de creux qui furent
-jadis des cellules d’ermites ou de chrétiens proscrits. Mais, en bas,
-courent parmi les oliviers les vestiges d’une voie dallée, longue d’une
-lieue, bordée de portiques, promenoir opulent et salubre dans un pays où
-les orages sont terribles. Le circuit d’un amphithéâtre, à mi-côte,
-atteste, comme à Éphèse, une fastueuse grandeur de plan. Tibère y avait
-fait dresser les statues gigantesques des Dioscures tenant en main leurs
-chevaux cabrés. Un temple de Zeus Kéraunios protégeait l’Acropole et la
-cité contre la foudre; un Panthéon ralliait tous les dieux.
-
-De la mer, comme à Tarse, montaient à Antioche les denrées de l’Égypte
-et de toute la Méditerranée. Les caravanes, venant des bords de
-l’Euphrate, y déchargeaient les richesses de la haute Asie. C’était une
-ville de plaisir, folle de magie, frénétique, mais raffinée[161]. Sous
-Tibère, elle passait pour la troisième du monde romain. Le légat de
-Syrie avait là son quartier général. Les trafiquants israélites, les
-Grecs, très nombreux, actifs, y tenaient le haut du pavé.
-
- [161] Voir RENAN, _les Apôtres_, p. 220.
-
-Les disciples hellénistes, cyrénéens ou cypriotes, qui entreprirent la
-conversion d’Antioche, s’adressèrent naturellement à des Grecs. Voilà
-pourquoi eux et leurs adeptes furent appelés d’un nom grec: les
-chrétiens. Les non-croyants mirent-ils une ironie dans ce mot:
-_christianoi_? C’est vraisemblable. A la gloire de la Croix fut toujours
-collé quelque opprobre.
-
-En tout cas, la chrétienté d’Antioche donna bientôt de si abondantes
-promesses qu’à Jérusalem on en parla; les notables, les anciens de
-l’église mère décidèrent d’envoyer Barnabé pour examiner l’esprit de la
-communauté nouvelle, et, s’il l’estimait bon, la confirmer dans son
-élan.
-
-Barnabé était un missionnaire admirable. Sa largeur de vues, sa flamme
-prophétique, son autorité s’imposèrent à des Hellènes prompts aux
-enthousiasmes et percevant le surnaturel dans les formes généreuses de
-la grandeur morale. Il devait être, même physiquement, très beau.
-Lévite, il appartenait à la caste sacerdotale, où l’on n’admettait que
-des hommes d’une beauté pure. Nous le savons natif de Chypre[162]. Or,
-même à présent, c’est de Chypre ou des îles proches que viennent ces
-prêtres grecs aux figures régulières comme celle d’un Christ byzantin,
-et qui semblent détachées de fresques solennelles pour officier dans
-d’interminables liturgies. A Lystres, après la guérison du boiteux[163],
-sa noble prestance et sa voix dominatrice donneront à la foule
-l’illusion qu’elle voyait Zeus en personne. Il possédait, près de
-Jérusalem, un domaine qu’il avait vendu, et il en avait déposé le prix
-aux pieds des Apôtres. Ceux-ci mettaient en lui de hautes espérances. Il
-s’appelait de son vrai nom Joseph. On l’avait surnommé Bar-nabé, le fils
-de la prophétie, ou le fils de l’exhortation. Car le ministère du
-prophète, dans l’Église apostolique, dépassait le don de pénétrer
-l’avenir; sa mission était «d’édifier, d’_exhorter_, de
-_consoler_[164]», et l’Esprit Saint qui l’emplissait lui avait, en ce
-sens, départi le pouvoir de prophétiser, c’est-à-dire d’interpréter la
-Parole.
-
- [162] _Actes_ IV, 36.
-
- [163] _Actes_ XIV, 11.
-
- [164] I _Cor._ XIV, 3.
-
-Sa prédication accrut singulièrement l’église d’Antioche[165]. Mais il
-sentit qu’à lui seul il ne pourrait en gouverner l’essor. Peut-être,
-déjà, les fidèles circoncis se choquaient-ils de voir des Grecs, des
-Syriens, des païens baptisés, l’emporter sur eux par le nombre, et leur
-intransigeance s’indignait que l’Église les mît au même rang qu’eux.
-Barnabé décida de s’adjoindre Saul. A Jérusalem, il avait compris quel
-associé l’Esprit lui réservait; Saul obéissait à la même inspiration que
-lui, épargnant aux catéchumènes païens tout ce qui, dans la Loi
-mosaïque, les chagrinait sans nécessité.
-
- [165] On voudrait savoir dans quelles proportions. Mais l’auteur des
- _Actes_, avec son insouciance des chiffres, se contente de dire (XI,
- 24): «Un grand nombre, ayant la foi, se convertit au Seigneur».
-
-Barnabé connaissait la retraite de Saul à Tarse où, recueilli, l’Apôtre
-attendait _son jour_, se gardant «de courir en vain[166]». On l’avait
-informé qu’il se cachait dans une solitude voulue par Dieu. Il prit le
-parti d’aller lui-même à sa recherche[167]. Trois journées de marche
-seulement séparaient Tarse d’Antioche. Il le découvrit, non sans peine,
-et le convainquit de le suivre. Paul ne demandait, en somme, qu’à
-s’élancer dans la carrière. «Malheur à moi, s’exclamera-t-il, si je
-n’évangélise point[168]!»
-
- [166] _Gal._ II, 2.
-
- [167] RENAN, _les Apôtres_, p. 232, interprète d’une façon arbitraire
- et injuste l’isolement de Paul comme la démarche de Barnabé: «Paul
- était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait
- être un supplice... Il se rongeait lui-même et restait presque
- inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui
- se consumait en une solitude _malsaine et dangereuse_... Gagner
- cette grande âme rétractile, susceptible; se plier aux faiblesses,
- aux humeurs d’un homme plein de feu, mais très personnel,... c’est
- là ce que Barnabé fit pour Saint Paul. La plus grande partie de la
- gloire de ce dernier revient à l’homme modeste qui le devança en
- toutes choses, s’effaça devant lui... empêcha plus d’une fois ses
- défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter
- dans la révolte.»
-
- [168] I _Cor._ IX, 16.
-
-Un halluciné, un excentrique se fût targué de son évangile, aurait
-prétendu le propager selon soi, Dieu seul étant juge de sa mission. Paul
-aura beau tenir la sienne d’une voix secrète, jamais il n’admettra qu’on
-pût dire de telle église: elle est à Paul.
-
-Cette obéissance dans l’unité du Christ fut plus méritoire en lui qu’en
-nul autre; il était venu le dernier, mais il avait reçu d’en haut plus
-que personne. Son originalité fougueuse le prédisposait aux sursauts
-indépendants. L’abnégation commune à tous les Apôtres sera un des plus
-forts témoignages de leur véracité et la condition de leur victoire.
-
-Arrivé à Antioche comme l’ouvrier de la deuxième heure, au lieu de faire
-œuvre distincte, Paul aida fraternellement Barnabé. Toute une année ils
-«enseignèrent», gagnant et, ce qui était plus difficile, retenant sous
-la discipline de la Croix ces Syriens à l’esprit flexible, mais si
-instables, voluptueux, cupides.
-
-Quelques Romains vinrent-ils dans la rue du Singon, près du temple de
-tous les dieux, écouter Paul révélant le Seigneur unique? Il eut sans
-doute comme auditeurs, avec des idolâtres désabusés, des «craignant
-Dieu», de ces païens qui avaient un pied dans la synagogue, mais ne se
-décidaient pas à devenir des prosélytes. Position instable, socialement
-fausse, où il était malséant de s’attarder. La porte de la foi s’ouvrait
-devant ces âmes indécises, elles trouvaient parmi les chrétiens un asile
-de certitude et une ineffable fraternité.
-
-Sur l’apostolat de Paul à Antioche, aucun trait personnel n’est parvenu
-jusqu’à nous. En tout cas, l’allégresse de son labeur dut être
-merveilleuse. Les temps du salut allaient s’accomplir: l’Église, sans
-nier la synagogue, n’était plus dans la synagogue; les disciples du
-Nazaréen s’appelaient des _chrétiens_; et ce mot, hébreu par son sens,
-hellénique et latin dans sa forme, impliquait une promesse
-d’universalité; il posait déjà sur l’Occident, comme sur l’Orient, le
-sceau du tétragramme vainqueur.
-
-Contraste enivrant! Tandis que le peuple juif marchait à sa ruine, le
-règne du Fils de David commençait chez les gentils. La chimère d’un
-Messie triomphateur des nations se tournait en une vérité immédiate et
-souveraine. Paul songea-t-il à cette prodigieuse compensation? L’avenir
-national des Israélites semble médiocrement l’avoir préoccupé; mystique,
-seule leur éternité l’inquiétait.
-
-Cependant, il ne négligeait point le temporel des églises.
-
-Un prophète, ayant nom Agab, était descendu de Jérusalem à Antioche; il
-avait prédit une famine qui désolerait «toute la terre». L’église de
-Jérusalem était presque indigente; entre ses ressources et ses besoins,
-à mesure qu’elle s’accroissait, la disproportion devenait plus lourde.
-Quand le fléau survint--en l’an 44--les denrées étant hors de prix, on
-se demanda comment elle dispenserait aux fidèles le blé, l’huile, les
-figues, le nécessaire de chaque jour. Les chrétiens d’Antioche
-souffraient moins de la crise; ils eurent l’idée d’une collecte. Paul et
-Barnabé furent chargés d’en porter l’argent à Jérusalem. C’étaient eux,
-apparemment, qui avaient conseillé cette offrande. En remplissant la loi
-de charité selon le Christ, ils suivaient aussi la tradition juive, car
-les Juifs de la diaspora envoyaient au trésor sacré, au Corban, des
-aumônes annuelles, confiées à des messagers spéciaux qu’on appelait
-_apôtres_.
-
-A son premier voyage, une vision l’avait saisi dans le Temple. Jésus lui
-avait distinctement commandé: «Va, je t’enverrai _au loin_ chez les
-gentils.» Cette fois, il eut un ravissement plus mémorable encore, celui
-qu’il évoquera devant les Corinthiens[169].
-
- [169] II, XII, 2. Cette épître datée d’Éphèse, fut écrite, admet-on
- communément, en 56 ou 57, environ quatorze ans après le second
- voyage à Jérusalem.
-
-«Je sais un homme dans le Christ, qui, voici quatorze ans (était-ce dans
-son corps, je ne sais; était-ce hors de son corps, je ne sais; Dieu le
-sait), fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et je sais d’un tel homme (soit
-dans son corps, soit hors de son corps, je ne sais; Dieu le sait) qu’il
-fut ravi dans le Paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il
-n’est pas licite à un homme de prononcer.»
-
-Cette extase, si mystérieuse que soit l’allusion--et chaque mot semble
-gonflé de choses divines--marque dans l’histoire intime de l’Apôtre un
-immense événement.
-
-Être élevé jusqu’au troisième ciel, c’est voir l’essence de Dieu, comme
-la vit Moïse, quand il dit au Seigneur: «Montre-moi ta face[170]», comme
-la voient, dans la lumière de gloire, les archanges et les
-bienheureux[171]. Paul fut comblé d’un plus haut don, par cette vision
-tout intellectuelle, qu’en jouissant de la présence humaine de Jésus.
-Quand Pierre avait vu descendre du ciel la nappe chargée des animaux que
-les Juifs croyaient impurs, ce fut simplement la révélation d’un ordre
-nouveau sur la terre. Le ravissement de Paul signifiait que le Christ
-ressuscité haussait avec Lui, à la droite du Père, l’homme béatifié. Le
-voyant ne pouvait se souvenir s’il était monté jusque-là par une
-assomption miraculeuse de toute sa personne ou en esprit seulement. Il
-n’aurait pu exprimer les paroles entendues ou les substances aperçues
-dans l’éclair de l’intuition (entendre et voir n’avaient fait qu’un).
-
- [170] _Exode_ XXXIII, 13.
-
- [171] Voir saint THOMAS, _Commentaire sur les Épîtres_, t. I, p.
- 502-507.
-
-Mais il retenait de son extase une sublime évidence: le Tout-Puissant
-était son guide; l’invisible colonne de feu marchait devant lui; tant
-qu’il la suivrait, il ne pouvait ni s’égarer ni défaillir.
-
-Vers le même temps, peu après le passage de Paul, un miracle palpable
-vint conforter les églises. Les Juifs clairvoyants s’irritaient des
-progrès de la secte chrétienne; pour leur plaire, Hérode Agrippa avait
-fait trancher la tête à Jacques, frère de Jean. Pierre était en prison;
-à cause de la Pâque, on différait sa comparution devant le sanhédrin.
-Une nuit, un Ange délia ses chaînes, l’emmena entre les soldats
-endormis. Il sortit de Jérusalem, gagna, dit l’auteur des _Actes_,
-volontairement vague, «un autre lieu[172]».
-
- [172] XII, 17. Peut-être se réfugia-t-il à Antioche. Ou est-ce alors
- qu’il s’embarqua pour l’Italie?
-
-Au moment où l’Ange l’avait quitté, Pierre, se trouvant seul dans une
-rue déserte, et, comme s’éveillant tout à fait, avait reconnu à quelques
-pas la maison de Marie, mère de Jean-Marc--le futur évangéliste--et
-tante de Barnabé. Des chrétiens étaient assemblés chez elle, priant pour
-le salut du chef de la communauté. Son apparition imprévue les
-transporta, les émerveilla. Ainsi donc les élus du Christ n’avaient rien
-à craindre des hommes, quand il les préservait en vue de ses grands
-desseins!
-
-Quelques mois plus tard, Hérode Agrippa mourut à Césarée, au milieu d’un
-triomphe idolâtrique, d’une maladie subite, atroce. Cette fin de
-l’orgueilleux et du persécuteur ajouta un nouveau _signe_ aux espoirs
-des Saints.
-
-Paul dut lire en ces concordances une certitude victorieuse pour les
-entreprises qu’il méditait. Il n’ignorait point tout ce qu’il aurait à
-souffrir; mais, tant mieux! C’était par ses agonies que le Christ Jésus
-était entré dans sa gloire. Les disciples seraient-ils «au-dessus du
-Maître»? A eux d’achever ce qui manquait à ses douleurs, en tant qu’il y
-voulait unir le corps mystique de son Église. Mais Paul aimait peu
-s’appesantir sur l’attente des tribulations. Tendu vers les conquêtes
-proches ou lointaines, il aurait pu, envisageant la richesse future du
-butin, s’approprier au sens spirituel la devise du patriarche de sa
-tribu:
-
-«Benjamin sera un loup dévorant; le matin, il mangera sa proie; et, le
-soir, il partagera les dépouilles[173].»
-
- [173] _Genèse_ XLIX, 27.
-
-Il revint de Jérusalem avec Barnabé, et ils ramenèrent un compagnon qui
-devait provoquer entre eux, dans la suite, une rupture accidentelle, le
-cousin de Barnabé, Jean-Marc.
-
-Paul était prêt, on s’en doute, à de vastes missions, impatient de
-porter le nom du Seigneur en des pays où on l’ignorait. Cependant, il ne
-partirait point seul, ni avant que l’église, docile, comme lui, à
-l’Esprit Saint, eût défini, consacré son apostolat. La jeune église
-possédait cette force divine, qu’elle n’a jamais perdue, de l’unité dans
-l’amour. Rien d’important ne s’y décidait sans que les notables--et avec
-eux les fidèles--eussent prié, célébré les rites et conféré prudemment.
-
-Les hommes qui la dirigeaient recevaient des Apôtres des ministères
-distincts selon qu’ils étaient prophètes ou docteurs. Les prophètes
-révélaient, par inspiration, certains événements futurs, et surtout la
-vérité de la doctrine, la voie à tenir dans la conduite des âmes. Les
-docteurs enseignaient sans inspiration personnelle. Il se peut que les
-mêmes aient tantôt exercé l’office de prophètes, et tantôt enseigné
-comme simples docteurs; l’Esprit ne les remuait point de son souffle à
-tout moment.
-
-L’église d’Antioche, depuis que la persécution avait décapité celle de
-Jérusalem, demeurait la tête ardente de la chrétienté. Elle assemblait,
-en abrégé, avec ses prophètes et ses docteurs, tout l’Orient: Barnabé
-représentait Chypre; Saul, la Cilicie; un certain Siméon, dit le Noir,
-l’Éthiopie; Lucius de Cyrène, l’Afrique numide; et Manahen, ancien frère
-de lait, disait-on, d’Hérode Antipas, la Palestine. Sauf ce dernier,
-tous avaient été des Juifs hellénistes; ils conservaient, dans leur pays
-d’origine, des relations utiles pour la foi. Ils songeaient à l’y
-transplanter; et ils saluaient les projets de Saul comme une réponse à
-leur commune espérance.
-
-Mais lui et Barnabé attendirent, pour se mettre en route, le signal de
-l’Esprit. Les chefs se réunirent dans ce qu’on appellerait aujourd’hui
-«une retraite». Ils jeûnèrent, invoquèrent le Seigneur, rompirent
-ensemble le pain sacré; au terme de cette liturgie, la Volonté divine,
-se manifestant[174], leur fit entendre cette parole:
-
- [174] Le texte ne précise pas de quelle manière.
-
-«Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l’œuvre où je les appelle.»
-
-Mis à part, ils l’étaient dès avant les siècles, prédestinés à leur
-œuvre, pour la faire mieux que personne. Seulement il fallait qu’une
-solennelle consécration leur transmît les pouvoirs d’apôtres. Et leurs
-frères, à cet effet, en présence de la communauté, leur imposèrent les
-mains, comme le font, dans l’ordination des prêtres, les prêtres
-assistants déjà ordonnés.
-
-En recevant cette délégation liturgique, Paul ne crut pas amoindrir son
-évangile. Il savait qu’«un seul Seigneur existe, une seule foi, un seul
-baptême[175]». Tous ses frères vivant comme lui dans le Christ, les
-charismes descendaient en lui par leurs mains de même que par l’effusion
-directe de l’Esprit. Devant son désir une chose unique resplendissait:
-le Christ allait être annoncé au loin, selon la volonté de son Église
-qui était celle de Dieu.
-
- [175] _Éphés._ IV, 5.
-
-Jamais coureur de mondes, au bord de l’inconnu, n’éprouva l’ivresse de
-Paul quand il prit avec Barnabé et Jean-Marc le chemin du port de
-Séleucie. Les montagnes, à droite et à gauche, se déployaient en
-éventail, laissant la mer, au delà, ouvrir comme un champ paradisiaque.
-La mer, en soi, ne l’attirait point; du langage de cet homme qui a tant
-navigué, les métaphores maritimes seront presque absentes. Est-ce
-l’aversion héréditaire du Juif pour l’élément marin? Est-ce plutôt cette
-négligence du monde physique qui met hors de sa pensée les animaux, les
-fleurs, l’eau, l’azur du ciel? Malgré tout, je croirais que Paul aima la
-mer comme le chemin par où l’Évangile s’en irait jusqu’aux extrêmes
-plages de la terre.
-
-«Les îles m’attendent, avait dit le prophète, s’adressant à la Jérusalem
-éternelle, pour que j’amène tes fils de loin[176].»
-
- [176] _Isaïe_ LX, 9.
-
-Le jour où Paul monta sur le navire qui devait le porter à Chypre, les
-_îles_ l’attendaient, toute la gentilité tressaillit au fond
-d’elle-même, pressentant sa Rédemption. Ces trois passagers pauvres, à
-l’avant, sous les voiles, et qui n’ont peut-être ni argent dans leur
-ceinture, ni besace au dos, ni même un bâton dans la main, ils
-reviendront après avoir donné au Seigneur «un peuple de justes». En
-vérité, pour l’avenir humain, rien de si grand ne s’est encore vu.
-
-
-
-
-VII
-
-A CHYPRE. PAUL ET LA PUISSANCE ROMAINE
-
-
-Paul et Barnabé se dirigeaient vers Chypre, non à l’aventure, comme
-eussent fait des Gaulois ou des Ulysses romanesques, mais en Juifs
-méthodiques, ayant pesé leurs moyens, leurs chances de réussir. Le bon
-sens et l’inspiration divine concordaient.
-
-Né dans l’île, Barnabé savait quels points d’appui leur mission pourrait
-s’y ménager. Toutes les villes de la côte orientale comptaient de
-prospères synagogues; car la proximité de l’Égypte, le cuivre des mines,
-les beaux pins des forêts qu’on taillait en mâts et en quilles de
-navires, les blés des plaines qu’irriguaient les canaux du fleuve
-Pédioeus, les vignes et les olivaies des coteaux animaient une
-circulation de richesse; et le commerce juif fructifiait. Il ne
-dédaignait pas l’argent des milliers de pèlerins qu’attirait le temple
-d’Aphrodite à Paphos. Les Grecs aussi faisaient là fortune, répandus
-partout où l’étranger leur assurait une clientèle exploitable. A cette
-cohue d’Orientaux, Rome imposait l’ordre militaire, l’administration;
-elle bâtissait des châteaux forts, des aqueducs, des amphithéâtres; elle
-tirait du pays des matières premières, des subsistances, des tributs,
-des hommes.
-
-Les Apôtres trouvèrent donc devant eux les deux forces qu’ils voulaient
-assujettir à l’Évangile: Israël et la gentilité. C’est à Israël, comme
-ailleurs, qu’ils offrirent d’abord le salut.
-
-Quand ils débarquèrent à Salamine--vaste port marchand créé par une
-colonie grecque--ils annoncèrent Jésus dans les synagogues. Leur
-prédication dura, semble-t-il, quelque temps. On les écouta sans
-hostilité. Mais ils préparèrent une église plutôt qu’ils ne la
-fondèrent; ils n’obtinrent pas un ensemble de conversions.
-
-Ils suivirent les villes de la côte au nom plein d’enchantement,
-Cittium, Amathonte, Paphos. Le rivage de Paphos se souvient encore des
-voluptés défuntes. Les roses de la déesse n’ont pas cessé de fleurir.
-Les maisons blanches ont l’air de ses colombes endormies le long des
-eaux d’où elle émergea. Le temple dont on voit des vestiges sur une
-colline--à une demi-lieue de la mer--offrait à l’adoration des foules
-une Aphrodite sans forme humaine, un cône de pierre tronqué, voilé sous
-une draperie de pourpre, image élémentaire de la Nature omniféconde.
-Dans les bois d’Idalie, l’Aphrodite amoureuse était honorée par des
-fornications rituelles.
-
-Paul associera toujours aux cultes idolâtres l’idée de turpitudes[177].
-Antioche, Corinthe, Éphèse, Rome et les mœurs communes de la décadence
-païenne justifiaient trop ce rapprochement, juif avant tout dans son
-principe. Nulle part peut-être autant qu’à Paphos il ne comprit la
-difficulté surhumaine de vaincre l’incontinence chez les païens, alors
-qu’ils croyaient rendre gloire aux dieux en se livrant à leurs appétits.
-
- [177] _Rom._ I, 21-26.
-
-Chaste et n’ayant, quoi qu’en dise Eusèbe[178], jamais été marié, il
-sentait néanmoins «dans ses membres cette loi qui guerroyait contre la
-loi de l’esprit et l’asservissait à la loi du péché[179]». C’est
-pourquoi il se gardera des rigueurs absurdes où verseront tant de
-sectaires en Orient. Il marquera de la plus forte réprobation certains
-vices, devenus parmi les Romains, à l’école de l’Asie, une élégance. Les
-Juifs punissaient de mort la sodomie; ils condamnaient à être lapidés le
-gendre et la belle-mère qui vivaient ensemble[180]. On retrouvera dans
-les sentiments de Paul ces répulsions.
-
- [178] EUSÈBE, _Hist. eccl._, l. III, 30, a faussement interprété le
- passage de la Ire aux Corinthiens: «N’aurais-je pas pu, comme les
- autres apôtres et Céphas, mener partout avec moi une femme _sœur_
- (appartenant à la communauté)?» Qu’il soit question d’une épouse ou
- d’une auxiliatrice, la phrase signifie nettement que Paul n’emmenait
- avec lui aucune femme.
-
- [179] _Rom._ VII, 23.
-
- [180] _Traité sanhédrin_, trad. SCHWAB, ch. VII.
-
-Cependant il se contentera d’exposer avec une admirable logique comment
-l’homme, en déifiant la liberté de sa chair, l’avilit, charge d’un
-opprobre ce corps dont l’Esprit Saint fait son temple[181]. Il
-proclamera la virginité supérieure au mariage[182]. Mais personne, après
-Jésus, n’attestera plus solennellement la sainte grandeur de l’union
-conjugale[183]; et il conseillera même aux jeunes veuves corinthiennes:
-«Remariez-vous plutôt que de _brûler_[184].»
-
- [181] I _Cor._ VI, 19.
-
- [182] _Id._ VII, 1.
-
- [183] _Éphés._ V, 22-23.
-
- [184] I _Cor._ VII, 9. Phrase cavalière où, d’avance, sont condamnés
- les _encratites_, les sectaires qui exigeaient de tous les fidèles
- la continence absolue.
-
-Le signe de sagesse dans sa doctrine est qu’à l’instant où il passe au
-bord d’une décision excessive, un principe évangélique, une vérité
-d’expérience rectifient sa position.
-
-Il concède à l’humaine faiblesse ce qu’autorise la loi divine.
-Seulement, jamais il ne transige avec l’Esprit du mal. Une rencontre
-qu’il fit à Paphos donne la mesure de sa violence contre les faux
-prophètes.
-
-Il y avait là un charlatan juif, nommé Barjésus, et connu sous le surnom
-d’Élymas, le _mage_. Cet homme, par sa pratique des sciences occultes,
-s’était insinué auprès du proconsul Sergius Paulus, personnage lettré,
-curieux de théosophie.
-
-Les Juifs, en dépit des prohibitions légales, s’adonnaient furieusement
-au métier d’astrologue, de sorcier, de nécromancien; ils y croyaient.
-Nous lisons dans le _Talmud_[185]:
-
- [185] _Traité sanhédrin_, ch. VII, p. 25.
-
-«R. Josué ben Hanania dit: «Je puis prendre des courges et des melons,
-en faire des boucs et des cerfs qui, à leur tour, se reproduiront.»
-
-«R. Hanaï dit: «Je marchais dans une rue de Séphoris; je vis quelqu’un
-prendre une pierre et la jeter en l’air; cet objet, retombé à terre,
-était devenu un veau.»
-
-Leur génie les prédisposait à bien jouer les rôles prophétiques; ils y
-trouvaient des satisfactions lucratives. C’était une mode, chez les
-princes, de nourrir dans leur intimité un ou plusieurs de ces devins
-qu’on appelait «chaldéens, mathématiciens». Tibère, pendant son exil à
-_Rhodes_, s’était initié aux arcanes de l’astrologie[186]. Chypre était
-aussi un nid de sorciers. Simon le magicien, que l’on dit cypriote,
-avait appris à bonne école ses vains prestiges.
-
- [186] TACITE, _Annales_, VI, XX-XXI.
-
-L’_Ane d’or_ d’Apulée nous laisse entrevoir la folle et sinistre
-importance de la sorcellerie, aux derniers siècles de l’Empire. Les
-sorciers s’attribuaient le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes,
-par l’effet de certains mots, de certains onguents, et de leur
-restituer, s’il leur plaisait, leur forme[187]. Ils trituraient des
-philtres, exerçaient des envoûtements, et, pour les aider, vendaient des
-poisons. Ils mettaient leur savoir fascinant au service des passions
-ignobles et des vengeances.
-
- [187] Les sorciers hindous prétendent en faire autant. Voir l’étrange
- nouvelle de Rudyard Kipling, _la Bête_.
-
-Cette peste asiatique pullula dans Rome au point que les empereurs
-faisaient un crime capital à ceux qui donnaient des consultations et à
-ceux qui les consultaient[188]. Ils n’en usaient pas moins eux-mêmes de
-leurs louches offices.
-
- [188] _Annales_, XII, LIX.
-
-Élymas, instruit des prodiges qu’attestaient Paul et Barnabé, eut sans
-doute la curiosité de les entendre. Il espérait les circonvenir, capter
-leurs secrets, opérer des merveilles où son art se dépasserait. En même
-temps il voulait s’enquérir de leur doctrine. Peut-être, comme Simon le
-magicien, concevait-il sur les relations de l’univers avec Dieu un vague
-système gnostique, amalgame de Pythagore et de Platon, aboutissant à des
-folies sensualistes.
-
-Paul et Barnabé démasquèrent aussitôt cet intrigant plus dangereux qu’un
-idolâtre, car il dupait les âmes par un attrait de connaissances
-transcendantes et de fausse ardeur spirituelle.
-
-Sur ces entrefaites, le proconsul fut averti que deux missionnaires
-semaient dans la province une parole nouvelle. Il désira les connaître,
-et l’énergie simple de leur foi l’étonna. Cependant, Élymas, qui sentait
-ébranlé son crédit auprès de Sergius Paulus, s’évertuait à contre-battre
-leur ascendant; il les calomniait avec une maladroite insistance.
-
-Les Apôtres vinrent à le savoir; Paul résolut de briser l’adversaire et,
-le rencontrant, il planta sur lui ses yeux de flamme; emporté par une
-inspiration, il l’apostropha en des termes effrayants:
-
-«O le gonflé de fraude et de méchanceté, fils du diable, ennemi de toute
-justice, ne cesseras-tu pas de brouiller les voies droites du Seigneur?
-Et maintenant, voici la main du Seigneur sur toi, et tu vas être
-aveugle, ne voyant pas le soleil, jusqu’à _un temps_.»
-
-A l’instant un brouillard, puis des ténèbres tombèrent sur les yeux
-d’Élymas; et, pour marcher, il étendit les mains, cherchant quelqu’un
-qui le conduisît.
-
-Scène foudroyante, indiquée avec la concision primitive du narrateur des
-_Actes_, sans commentaire ni jugement, mais d’une portée profonde, et, à
-vrai dire, unique.
-
-C’est la seule fois[189], dans l’histoire connue de Paul, qu’il
-manifeste le pouvoir miraculeux de châtier un impie, et il en use pour
-le salut des hommes. Ne faisant qu’un avec le Maître des vivants et des
-morts, il lui emprunte sa toute-puissance; il n’hésite pas une minute;
-il sait que la chose sera faite, parce qu’il la veut selon le Christ, en
-vue de sa gloire. Il prévient Élymas qu’il va devenir aveugle; Élymas
-perd subitement la vue. L’acte de Paul a prouvé d’abord l’absolu de sa
-foi, la force divine dont il dispose. Mais l’étrange est qu’il inflige à
-Élymas la cécité, comme à lui-même le Seigneur l’infligea. Élymas est un
-Juif; le voile qui fut ôté des prunelles de Saul, Paul en fait sentir au
-malheureux l’accablement, dans l’espoir qu’Israël comprendra,
-s’humiliera. Élymas ne va être aveugle que _pour un temps_; sans doute,
-jusqu’à ce qu’il renonce aux sortilèges, aux désirs cupides. La
-possibilité de sa conversion présage celle du peuple juif, à la fin des
-siècles. En attendant, la victoire de Paul convertit le proconsul
-romain.
-
- [189] A l’annonce du scandale corinthien (l’homme qui vivait avec la
- femme de son père), il articulera contre l’indigne une
- excommunication atteignant son corps: «Qu’un tel homme soit livré à
- Satan _pour la ruine de sa chair_, afin que son esprit soit sauvé au
- jour du Seigneur Jésus (I _Cor._ V, 5)». Mais nous ne savons pas si
- la menace de l’Apôtre fut accomplie.
-
-Sergius Paulus, «ayant vu ce qui était arrivé, _crut_, frappé
-d’admiration devant la doctrine du Seigneur».
-
-Chez un personnage officiel, forcé de participer en public au culte des
-dieux et de César, on a nié qu’un changement de religion fût
-vraisemblable. Mais il est dit simplement que Sergius _eut la foi_. Se
-déclara-t-il chrétien? Reçut-il sur-le-champ l’eau du baptême? Nous
-l’ignorons.
-
-Sa conversion n’en est pas moins possible, et certaine aussi bien que sa
-présence à Chypre[190]. Dans une âme curieuse de vérités pressenties, le
-miracle dont Paul le rendit témoin détermina la commotion initiale. Il
-reconnut la supériorité du mage chrétien sur le juif. Un Romain devait
-être saisi par l’évidence de la force. Ensuite il voulut s’instruire des
-mystères qu’enseignait l’Apôtre; il en resta ébloui, et l’Esprit Saint
-lui fit le don d’y croire.
-
- [190] Une inscription la certifie.
-
-Le premier païen de marque, devenu un _disciple_, est, dans une province
-sénatoriale, le délégué de la puissance romaine, l’homme devant qui on
-portait les faisceaux et les haches. Événement préfiguratif du
-magnifique avenir! Même avant Paul, les Apôtres avaient dû songer à
-soumettre au Christ Rome, tête du monde. Pierre, à une date qu’on ne
-saurait fixer, établira dans la Ville maîtresse le siège de son
-apostolat. Cependant, lorsqu’il fit baptiser le tribun Cornélius et les
-gens de sa maison[191], il avait surtout envisagé cet acte solennel
-comme une concession voulue par Dieu qui ne regarde pas aux personnes et
-octroie même aux gentils la vie éternelle.
-
- [191] _Actes_ X, 34-35.
-
-Paul, citoyen romain, comprendra vite que Rome est le moyeu de la roue
-immense, qu’en partant du milliaire doré, commencement et terme de tous
-les chemins, l’Évangile courra, plus alerte, jusqu’au bout des terres
-habitables. Son épître aux Romains dominera par l’ampleur ses autres
-messages; captif dans Rome il annoncera aux Philippiens:
-
-«Mes chaînes dans le Christ sont connues de tout le prétoire (du camp
-des prétoriens) et de tous les autres[192].»
-
- [192] I, 13.
-
-Et il conclura cette épître, visiblement heureux:
-
-«Tous les saints vous saluent, mais, avant tous, _ceux de la maison de
-César_.»
-
-Si la correspondance de Paul avec Sénèque n’est qu’une fiction
-grossière, elle représente une possibilité, l’effort du prosélytisme
-chrétien auprès des personnages qui détenaient un renom de puissance ou
-de sagesse. Il s’attachait à gagner les milieux influents non moins que
-les humbles. Dans cette pratique, il suivait les exemples juifs, mais
-avec d’autres méthodes.
-
-Les Juifs, à Rome, dévoués aux empereurs, forts par le nombre et
-l’intrigue, s’insinuaient au Palatin, s’assuraient des intelligences
-autour des Césars. Claude les avait, un moment, proscrits. Pourtant, un
-papyrus le montre, dans les jardins de Lucullus, en présence de
-vingt-cinq sénateurs, de seize consulaires, d’Agrippine et de ses dames
-d’honneur, condamnant à mort Isidore et Lampon, deux Grecs, auteurs
-principaux des progroms d’Alexandrie[193]. Quels manèges, dans la maison
-impériale, suppose un tel revirement!
-
- [193] V. JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 125.
-
-Beaucoup de Juifs étaient médecins, et s’introduisaient de la sorte au
-sein des grandes familles. Les juives utilisaient leur beauté, leurs
-artifices. Poppée, née Romaine, mais prosélyte de la porte, saura fixer
-quelque temps la fantaisie amoureuse de Néron.
-
-Les chrétiens, pour se faire place dans l’entourage du prince, auront
-leur fidélité, leur mansuétude, l’ascendant des vertus discrètes. Les
-_Actes_ apocryphes de Paul racontent que les plus intimes domestiques de
-Néron, «Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus
-le Galate» étaient des chrétiens. On voit, dans le même récit, Paul
-proclamer devant César la royauté du Christ. Une tradition déformée a
-peut-être constitué le fond de cet épisode.
-
-Paul espéra-t-il changer le cœur de Néron? Avant que la foi chrétienne
-mette à ses genoux l’antique idolâtrie et ses prêtres, l’orgueil et la
-férocité des Césars, les philosophes, les mages et les courtisanes, il
-faudra des générations de martyrs, d’apologistes, de saintes femmes; il
-faudra patiemment envahir, durant trois siècles, toutes les puissances
-de l’État. Mais, dès le jour où l’Apôtre rencontre sur sa route la bonne
-âme de Sergius Paulus, il peut songer prophétiquement:
-
-«Rome est à nous, c’est-à-dire au Christ. Le monde est à Lui.»
-
-_En l’an 58_, dans l’année même où Paul captif allait partir pour Rome,
-sur la place du Comitium, au pied du Capitole, le figuier Ruminal, vieux
-de huit cent trente ans, l’arbre qui avait abrité, croyait-on, l’enfance
-de Romus et de Romulus se dessécha[194]. Puis, de ses branches mortes,
-des feuilles nouvelles sortirent. Les Romains virent là un prodige, sans
-comprendre que Rome devait mourir pour renaître dans la pérennité du
-miracle chrétien.
-
- [194] TACITE, _Annales_, XIII, LVIII.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA PORTE DE LA FOI
-
-
-Adalia--jadis Attalia--est un petit port sur la côte de l’Asie Mineure,
-dans le pays qu’on appelait, au temps de saint Paul, la Pamphylie.
-
-Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me
-semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons
-accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la
-vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par
-intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres
-ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza,
-cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous
-le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins
-abrupts.
-
-En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure
-du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre,
-dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie.
-
-De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers
-l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais
-d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif
-alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195],
-connaîtra déjà les éléments de la foi; d’où les tenait-il? Apparemment,
-d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se
-posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours: éviter de
-bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils
-ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus
-fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte.
-L’Esprit, sans doute, l’en détournait.
-
- [195] _Actes_ XVIII, 24-26.
-
-Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men
-(Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le
-défilé du Taurus.
-
-Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre
-avait décidé quelque chose d’important: le miracle convertisseur,
-l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui
-révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont
-appelés _ceux d’autour Paul_. Barnabé ne conduit plus, il suit; et
-Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs
-mal expliqués.
-
-Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors
-de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc; et Barnabé s’en
-irrita.
-
-On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans
-de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge,
-pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus
-vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques,
-proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul
-le rabroua; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il
-devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il
-voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère; Jean-Marc
-était, devant ses yeux, un ouvrier indocile «qui n’était pas allé avec
-eux au travail[196]». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible.
-
- [196] _Actes_ XV, 37-39.
-
-Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si
-nous pouvions en évaluer les motifs! Évidemment, un amour-propre
-autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans
-ce conflit; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus
-tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui
-recommandait:
-
-«Prends Marc et l’amène avec toi[197].»
-
- [197] II _Tim._ IV, 9-11.
-
-Marc, d’après ce langage de Paul, demeura longtemps un subalterne, «un
-auxiliaire[198]», le secrétaire de l’évêque qu’il accompagne en ses
-voyages, mais un secrétaire humble, intelligent et saint, digne de
-consigner avec fidélité l’Évangile que Pierre lui confia.
-
- [198] _Actes_ XIII, 5.
-
-A quoi bon s’attarder sur cet incident ou s’enquérir pourquoi Paul et
-Barnabé ne s’arrêtèrent pas en Pamphylie? Ils auraient pu y faire des
-disciples. Le Christ n’était pas inconnu dans cette région. Le jour où
-les langues de feu descendirent, après la première homélie des Douze,
-parmi ceux qui crurent, il y avait, à côté d’Égyptiens, des
-_Pamphyliens_[199], des Juifs du moins habitant la Pamphylie. Elle
-logeait un amalgame de races et de religions. Les Ciliciens, descendants
-ou continuateurs de pirates, y voisinaient avec des montagnards du
-Taurus, plus ou moins fils de brigands. Des trafiquants de tous pays s’y
-donnaient rendez-vous. Les Apôtres, dans cette masse confuse, avaient
-chance de susciter les éléments d’une église. Mais d’autres, c’est
-probable, avant eux, l’avaient fondée; et surtout Paul était impatient
-de porter la foi à ceux qui semblaient le plus loin d’elle.
-
- [199] _Actes_ II, 10.
-
-Ses compagnons et lui s’engagèrent--peut-être à la suite d’une
-caravane--dans la montagne pleine de torrents, de mauvais pas et
-d’embuscades.
-
-Aujourd’hui encore les routes du Taurus gardent une sauvagerie
-inquiétante, brisées en lacets rapides, se précipitant au-dessus
-d’abîmes, rebondissant entre des murailles perpendiculaires qui, par
-endroits, veulent se toucher. Des pitons, aiguisés en cônes, se laissent
-entrevoir à l’infini derrière d’autres pitons. On conçoit que, dans ces
-repaires, même après la conquête romaine, des bandes pillardes se soient
-maintenues, inexpugnables.
-
-Paul et Barnabé y passèrent sans encombre, et parvinrent, au nord de
-deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie, ville grecque, devenue colonie
-de l’Empire, et centre d’une puissante juiverie.
-
-Le jour du sabbat, au moment de l’office, les Apôtres entrèrent dans la
-synagogue. Ils s’assirent, comme deux étrangers discrets, sur l’un des
-bancs, contre le mur, au fond de la salle.
-
-Le chef de la synagogue, l’archisynagôgos, récita les prières, puis le
-sacristain passa au lecteur le rouleau de la Loi et celui des prophètes.
-A mesure que le lecteur, de sa voix nasillarde et monotone, avait
-psalmodié un verset hébreu, le traducteur, du même ton, l’interprétait
-pour l’assistance en langue vulgaire. Puis l’archisynagôgos se tourna
-vers les deux visiteurs dont il savait que l’un était lévite et l’autre
-disciple de Gamaliel. Il les invita, selon la formule, à commenter les
-textes qu’on avait lus[200]:
-
- [200] Voir, sur cet ordre liturgique, JUSTER, _op. cit._, t. I, pp.
- 369-370, et KNABENBAUER, commentateur de ce passage des _Actes_.
-
-«Hommes frères, si vous avez quelque chose à dire pour l’exhortation du
-peuple, parlez.»
-
-Paul se leva; sa main droite s’abaissa d’un mouvement solennel,
-pour commander l’attention. Ce geste était, chez les juifs,
-traditionnel[201]. Il y a des orateurs qui, avant d’ouvrir la bouche,
-s’imposent; et les hommes petits ont volontiers le geste plus impérieux
-que les grands.
-
- [201] Voir saint Jean Chrysostome, Homélie XXIX sur les _Actes_.
-
-Le discours de Paul, tel qu’on nous l’a transmis, est mieux qu’un
-morceau fictif d’éloquence; il donne en abrégé le type de ses homélies
-dans les milieux juifs. L’accent en est grave, même guindé; on dirait
-que les voûtes de la synagogue oppriment la vivacité de sa dialectique
-et qu’il se contraint à parler impersonnellement.
-
-Au début, l’Apôtre remémore la vocation du peuple saint, les prodiges où
-Dieu a prouvé qu’il le conduisait, lui réservant une terre d’héritage,
-des chefs comme David, «un homme selon son cœur». De la descendance du
-roi David il a fait venir le Sauveur Jésus, celui dont Jean «se disait
-indigne de dénouer les sandales».
-
-«C’est pour vous que cette parole de salut a été envoyée. Car les
-habitants de Jérusalem, l’ayant méconnu, l’ont jugé et ont ainsi rempli
-les prophéties qui sont lues à chaque sabbat... Mais Dieu le
-ressuscita...»
-
-Et Paul ramène le texte du Psaume toujours invoqué: «Tu ne permettras
-pas que ton Saint voie la corruption[202].»
-
- [202] Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (_Actes_ II, 25-26).
-
-Les prophéties, puis le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité sont
-les seuls arguments mis en œuvre. Paul semble oublier qu’il a, lui-même,
-eu la vision du Seigneur. Pas un mot sur Damas ni sur sa conversion. Il
-se présente comme le messager d’une doctrine qui ne sort pas de lui.
-
-«Sachez donc bien, hommes frères, conclut-il, que par celui-ci la
-rémission des péchés vous est annoncée. De toutes les choses dont la loi
-de Moïse n’a pu vous justifier, par lui tout croyant est justifié...»
-
-Cette doctrine hérétique dut remuer une sourde improbation, des
-murmures. Paul, sentant l’hostilité qui grondait, laissa pendre sur
-l’auditoire une menace enveloppée dans trois versets d’un prophète, la
-perspective du Jugement où Dieu «fera une œuvre que vous ne croiriez pas
-si on vous la racontait[203]».
-
- [203] Citation d’HABACUC, I, 5.
-
-Cependant, l’archisynagôgos, ayant prononcé les Bénédictions d’usage, à
-la sortie de l’assemblée, invita par politesse les deux missionnaires à
-revenir le sabbat suivant. Il est permis d’induire que leur enseignement
-l’avait troublé.
-
-Au dehors, dans la rue, dans la maison d’un hôte israélite ou d’un
-«craignant Dieu», Paul et Barnabé continuèrent à prêcher. Beaucoup de
-Juifs et plus encore de païens les entouraient; ils leur parlèrent avec
-une telle force persuasive qu’un certain nombre, convaincus, se
-préparèrent au baptême.
-
-Aussi, le sabbat suivant, «presque toute la ville»,--entendons tous ceux
-qui purent entrer dans la synagogue--s’y pressa pour écouter les
-Apôtres. L’affluence des païens, leur zèle vexa nettement les Juifs.
-Toujours, cet orgueil jaloux, irréductible; il est prodigieux que, dans
-l’Église primitive, l’amour du Christ l’ait fléchi vers une fraternité
-où les Grecs, les Barbares étaient admis au même titre que les Hébreux.
-
-Paul ou Barnabé exposa l’économie du mystère divin, comment la Grâce est
-donnée par le sang du Christ à celui qui croit, Juif ou gentil. De
-rauques interpellations coupèrent son homélie. Les Juifs insultèrent le
-nom du Christ. Alors, se dressant contre les blasphémateurs, Paul et
-Barnabé proférèrent audacieusement cette sentence:
-
-«Il fallait qu’à vous les premiers la parole de Dieu fût dite. Mais,
-puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez indignes de la vie
-éternelle, voici, nous nous tournons vers les gentils. Car tel est
-l’ordre du Seigneur:
-
- Je t’ai posé en lumière des nations
- Afin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204].
-
- [204] _Isaïe_ XLIX, 6.
-
-Ceux des païens qui tendaient l’oreille au message de vie furent
-transportés d’entendre qu’il était maintenant pour eux, pour eux
-d’abord, puisque Israël n’en voulait point. Il y eut, à travers le pays,
-une grande rumeur. Jusque dans les huttes des bûcherons et chez les
-brigands des hauts plateaux on sut que l’Homme-Dieu avait sauvé le
-monde.
-
-Mais les Juifs, outrés, excitèrent contre les Apôtres les grosses
-influences de la ville, les riches dévotes qui fréquentaient la
-synagogue[205], les commerçants grecs, les magistrats, même le monde
-militaire romain. Ils obtinrent que les intrus fussent expulsés hors du
-territoire d’Antioche.
-
- [205] Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au
- judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision.
-
-Paul et Barnabé se souvinrent du précepte: «Partout où vous ne serez pas
-reçus, sortez de la maison, de la ville, et secouez la poussière de vos
-pieds[206].»
-
- [206] _Math._ X, 14.
-
-Eux aussi secouèrent sur les Juifs d’Antioche la poussière de leurs
-sandales, signifiant qu’ils ne gardaient avec eux plus rien de commun.
-Ils marchèrent vers le Sud-Est, traversant les steppes de la Lycaonie,
-pays nourricier «d’ânes sauvages et de moutons à la laine rude[207]»,
-battu par des vents froids.
-
- [207] STRABON, l. XII, VI.
-
-Quand ils approchèrent d’Iconium, Paul dut songer à Damas. Comme Damas,
-cette ville (aujourd’hui Koniah) adosse à des collines brûlées ses
-remparts, ses tours et ses lourdes portes. Les arbres de ses vergers
-sont abreuvés, comme à Damas, par les eaux d’un torrent canalisé en
-ruisseaux. Iconium est, comme Damas, un croisement de vastes routes;
-c’est par là que la Galatie et la Phrygie donnaient la main à la
-Cappadoce, à l’Arménie, au Pont, à la Cilicie, à la Syrie.
-
-Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide:
-la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue
-d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits
-simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle
-en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de
-Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est,
-par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur des
-_Actes apocryphes_, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour
-édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie
-des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi.
-
-Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint
-Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre
-authentique. Au IVe siècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau,
-non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208].
-
- [208] Voir Dom LECLERCQ, _Actes des Martyrs_, t. I, p. 151 et suiv.
-
-Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou
-symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il
-sourit et Onésiphore dit: «Salut, serviteur du Dieu béni», et Paul
-répondit: «La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison!» Puis on
-ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le
-langage de Dieu sur la continence et la résurrection.
-
-Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses
-salutations[209]? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où
-Paul vint à Iconium; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée
-de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les
-tendresses de l’âge d’or chrétien!
-
- [209] II _Tim._ IV, 19.
-
-Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore,
-Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour
-l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle
-n’en bougeait point; elle était «figée dans la foi». Et, voyant beaucoup
-de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être
-jugée digne de se tenir en face de lui; car elle n’avait pas encore vu
-ses traits.
-
-Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher
-Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la
-recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie: «Où est ma Thècle?
-que je la voie!» Alors Théoclie: «J’ai du nouveau à t’apprendre,
-Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se
-lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire; mais, fascinée
-dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des
-paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des
-Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les
-jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci: «Il faut, dit-il,
-craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement.» Et ma fille aussi,
-_liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre_, est prise; mais
-aborde-la et parle-lui...»
-
-Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son
-ravissement: «Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise
-ainsi? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi? Tourne-toi
-vers ton Thamyris; aie honte.»
-
-La mère, à son tour, vint la supplier: «Mon enfant, pourquoi restes-tu
-assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi?»
-
-Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie
-son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout
-cela, Thècle ne se détournait point; elle demeurait en extase, ne
-voyant, n’entendant que Paul.
-
-Thamyris entre en furie; il dénonce le sorcier au gouverneur de la
-ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus
-crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit,
-ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis; et, la
-porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire
-le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de
-Paul; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu.
-Et Paul ne craignait rien; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle
-baisait ses chaînes.
-
-Théoclie et Thamyris font chercher Thècle; ils la surprennent auprès du
-captif, la séparent de lui. Mais «elle se roulait» en sanglotant à la
-place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds
-d’un juge. La foule hurle: «C’est un sorcier; tuez-le!» Thècle, ravie,
-contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur: «Brûlez
-cette perverse; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage,
-afin que toutes les femmes soient épouvantées.»
-
-Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors
-d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas; elle
-est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec
-Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau.
-
-La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de
-tradition historique.
-
-Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y
-sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après
-saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la
-personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit
-sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle
-reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes; elle découvre «la
-voie[210]». Le ciel s’ouvre; l’_Être_ est connu, possédé.
-
- [210] Le mot grec qui, dans les _Actes_, désigne simplement la
- doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme
- une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.
-
-Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence
-d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les
-fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est
-l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de
-l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses: la pureté sublime et la
-résurrection.
-
-Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il
-fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir
-l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du
-bonheur sans terme.
-
-Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir
-l’incroyable enthousiasme de cette première initiation.
-
-Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne
-nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez
-long. Des «signes», des miracles soutenaient leur témoignage. Ils
-convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés
-incrédules soulevèrent contre «les frères» la masse des païens. Le
-peuple se divisa en deux factions: les uns étaient avec les Juifs, les
-autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des
-bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres.
-Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se
-réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville
-de Lystres; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays
-presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile.
-
-A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans
-être contredit. Ils purent même porter la parole--ce qu’ils n’avaient
-point fait ailleurs--à travers les bourgades environnantes, baptiser des
-campagnards.
-
-Dans la ville, un miracle--un des rares de Paul que les _Actes_
-mentionnent avec précision--leur valut une apothéose indiscrète. Paul
-avait remarqué, près du lieu où il parlait--dans un faubourg
-apparemment--un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus.
-L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui
-promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la
-phrase du Seigneur[211]: «Les aveugles voient, les _perclus
-circulent_...» Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix
-puissante, lui cria:
-
- [211] _Math._ XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6): «Alors
- les yeux des aveugles s’ouvriront... le boiteux sautera comme un
- cerf, la langue des muets se déliera.»
-
-«Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds.»
-
-Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212]: «Au nom de
-Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche.» Et il lui avait saisi
-la main pour le mettre debout.
-
- [212] _Actes_ III, 1-10.
-
-Paul s’abstient de nommer Jésus; il ne touche pas le perclus. Mais cet
-homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se
-promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait
-cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes:
-
-«Des dieux! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont
-descendus vers nous!»
-
-Ces cris retentissaient en langue lycaonienne; de sorte que Paul et
-Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le
-grec; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une
-effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent,
-croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de
-Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et
-Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils
-retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès.
-L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion;
-petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles
-persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron
-des hommes éloquents.
-
-Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des
-remparts, un temple s’offrait[213] dédié à Zeus, gardien de la cité. On
-courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui
-la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout
-pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances; taureaux
-blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte
-portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les
-augustes personnages qu’on voulait encenser.
-
- [213] Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme
- l’existence.
-
-Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient
-dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint
-courroux les emporta; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode
-juive, la couture de leur manteau; ils bondirent au-devant de la
-procession, clamèrent:
-
-«Hommes, que faites-vous? Nous sommes des hommes passibles comme vous
-autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous
-tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et
-tout ce qui vit en eux; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes
-les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas
-laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel
-les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de
-nourriture et de joie.»
-
-Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils
-s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du
-divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils
-eurent beau dire; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers
-fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception
-énorme! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons;
-le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré.
-Comment y croire?
-
-Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage
-fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait
-probablement.
-
-Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits
-par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de
-Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le
-plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la
-circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les
-habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces
-gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai
-Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura
-Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança
-des pierres à la tête; il tomba évanoui; ses assassins le crurent mort
-et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné
-aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent,
-le trouvèrent miraculeusement ranimé; il se leva, et rentra, escorté de
-ses défenseurs, dans Lystres.
-
-Le _lendemain_, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé.
-Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la
-frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé
-et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un
-pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias.
-Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres,
-sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur
-simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la
-Macédoine, dans un voyage périlleux.
-
- [214] L. XII, ch. V.
-
- [215] _Actes_ XX, 4.
-
-De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre
-Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours--et l’on aimerait savoir si
-l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut
-concertée, avant leur départ, en Syrie--ils revinrent sur leurs pas,
-visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.
-
-Méthode d’une singulière audace et fructueuse; cette fois, nulle
-violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action.
-
-Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens
-s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait
-obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une
-maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute
-nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la
-complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors
-soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu
-sans gloire?
-
-Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de
-longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par
-leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora.
-Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des
-agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure
-chrétienne, ce que Paul appellera «le casque et le bouclier de la
-foi[216]». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir
-souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des
-païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté,
-après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de
-son destin; il n’avait pas enduré en aimant; il avait dompté des
-monstres, il n’avait point dompté sa chair; il avait cherché son
-triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps
-«les stigmates du Christ[217]». Il l’offrait «comme une hostie vivante,
-agréable à Dieu[218]».
-
- [216] _Éphés._ VII, 10-18.
-
- [217] _Gal._ VII, 17.
-
- [218] _Rom._ XI, 1.
-
-Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige
-des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient
-d’y constituer un ordre stable.
-
-En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un
-présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties,
-proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la
-bénédiction qu’on appellera «l’eucharistie». Certains fidèles étaient
-chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les
-catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de
-l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs; d’autres avaient le
-don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaient _glossolales_,
-émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans
-suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles
-pour l’auditoire.
-
- [219] Voir DUCHESNE, _Histoire ancienne de l’Église_, t. I, p. 46.
-
-Il manquait encore à ces églises une succession de chefs, capables de
-transmettre les pouvoirs reçus d’en haut. Chacune d’elles était comme
-une vigne dont les rejets poussent en liberté, un peu confusément.
-
-Paul et Barnabé leur donnèrent un conseil de presbytres, tel qu’ils
-l’avaient vu établi à Jérusalem, à Antioche, sans doute sur le type du
-presbytérion juif. Ce conseil d’anciens, dans les synagogues[220],
-veillait à la défense religieuse de la communauté, en administrait les
-biens--elle était personne juridique--la soutenait devant les autorités
-non juives, et possédait le pouvoir d’excommunier les indignes. Mais les
-presbytres chrétiens furent investis d’une puissance avant tout
-spirituelle. Il leur incombait, comme l’écrira Paul à son disciple[221],
-«de garder le dépôt», d’assurer l’intégrité des mystères et des rites.
-Après avoir jeûné et prié, les Apôtres choisirent dans l’église les plus
-aptes, et nous savons les qualités intérieures qu’ils exigeaient. Un
-presbytre devait être «un homme irréprochable, l’_économe_ de Dieu; ni
-présomptueux, ni colérique, ni buveur, ni querelleur, ni cupide, mais
-hospitalier, ami du bien, sensé, juste, chaste, _attaché à la parole de
-foi selon la doctrine_, afin qu’il pût exhorter dans un saint
-enseignement et confondre les contradicteurs[222]».
-
- [220] Voir JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 142.
-
- [221] I _Tim._ VI, 20.
-
- [222] TITE, I, 7-9.
-
-Les Apôtres leur imposaient les mains, pour faire passer en eux les
-pouvoirs transmis. Paul recommandera plus tard à Timothée: «Ne te hâte
-pas d’_imposer les mains à qui que ce soit_[223].» C’était une
-ordination semblable à celle des sept diacres, à celle que lui et
-Barnabé avaient reçue des presbytres d’Antioche.
-
- [223] I _Tim._ V, 22.
-
-Après l’élection du presbytérion, ils repartaient, «confiant les frères
-au Seigneur en qui ils croyaient». En se rapprochant de Pergé, ils
-semèrent la parole dans toute la Pamphylie, et, cette fois, ils
-s’arrêtèrent à Pergé même pour y fonder une église. Ils se
-réembarquèrent dans le port d’Attalia, atteignirent l’embouchure de
-l’Oronte et remontèrent le long du fleuve jusqu’à Antioche où ils
-annoncèrent «les grandes choses que Dieu avait faites avec eux».
-
-Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans,--de 44 ou 45 à 49;--le
-périple de l’exploration n’était pas très vaste; mais elle configurait
-le plan de l’avenir. Des sept églises fondées ils savaient, avec leur
-sublime confiance, que pas une ne mourrait. Et surtout la preuve était
-faite:
-
-«Dieu ouvrait aux gentils la _porte de la foi_.»
-
-Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la
-Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment
-«assises dans l’ombre de la mort». Israël serrait sur son cœur jaloux
-les tables de pierre du _Décalogue_. Pour les autres peuples,
-l’éternelle clarté ne cessait pas de luire; mais leurs ténèbres n’en
-admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes.
-
-Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain;
-l’énigme de la mort les rembarrait; sur ce mystère de la destinée,
-Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser
-l’hypothèse: ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une
-entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux.
-
-A présent, le Christ était descendu chez les morts; en remontant
-victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes
-pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu
-possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir
-l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne,
-comme datant d’hier, pour nos oreilles; car c’est de lui seul que les
-siècles, jusqu’à la fin, vivront.
-
-
-
-
-IX
-
-LE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES
-
-
-Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa
-destinée dépendra; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine
-minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne
-s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la
-tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du
-mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient: J’ai vaincu le
-monde.
-
-L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril
-qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de
-la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances
-pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des
-impuretés légales?
-
-La circoncision, bien que d’autres peuples--tels les
-Égyptiens--l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen,
-des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les
-jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul:
-
-«Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque
-l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se
-verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville
-grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple,
-la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir
-eu le courage de se circoncire[224].»
-
- [224] PÉTRONE, fragment XVII.
-
-Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir
-consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient; si
-l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et
-en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un
-rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision
-n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi
-d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le
-retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse
-du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude
-sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.
-
- [225] Voir saint AUGUSTIN, _Cité de Dieu_, XVI, 27, TERTULLIEN,
- _Adversus Judaeos_, ch. I, et saint THOMAS, _Commentaire sur
- l’Épître aux Romains_, p. 61.
-
-Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la
-circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un
-clan rigoriste qui soutenait ce principe: «Si vous n’êtes pas circoncis
-selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés.»
-
-Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche,
-centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur
-l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens
-qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens,
-sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité
-d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la
-circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la
-Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la
-foi au Christ Jésus? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs!
-Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son
-sang. La Loi était un joug de malédiction[227]; allait-on le lier même
-sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge?
-
- [226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).
-
- [227] _Gal._ III, 10.
-
-Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur
-inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient
-raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de
-reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir.
-Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une
-voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre
-pour arbitres «les colonnes» de la métropole, Pierre, Jacques et Jean,
-obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse.
-Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De
-la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous
-ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples;
-entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].
-
- [228] _Gal._ II, 2.
-
- [229] C’est Paul qui nous l’apprend (_Gal._ II, 1-3). Les _Actes_
- parlent anonymement de «quelques autres».
-
-Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les
-communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion,
-les merveilles que Dieu avait faites «avec eux». Ce récit, ils le
-répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas
-à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.
-
-Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son
-arrivée, vit «les notables[230]», chacun d’abord séparément. Il ne se
-posa point en inspiré, en dominateur; il leur demanda «s’il avait couru
-pour rien[231]». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade,
-cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que
-les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté
-persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision
-de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des
-idées novatrices.
-
- [230] _Gal._ II, 6.
-
- [231] _Id._ II, 2.
-
-Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des «colonnes» l’assaut
-d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse:
-
-«Il faut la circoncision; il faut que la loi de Moïse soit observée.»
-
-Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une
-adhésion franche et dogmatique.
-
-«Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi
-parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de
-l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a
-témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous; et il n’a
-fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par
-la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou
-des disciples _un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter_? En
-fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés;
-et eux, de même.»
-
-Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la
-certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis «Dieu ne met aucune
-différence». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du
-Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit: «J’ai aussi des brebis qui ne
-sont pas de ce bercail.» Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232]
-quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités
-hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière
-formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant,
-par-dessus tout, l’unité dans la paix; plus conservateur qu’audacieux,
-représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera
-l’apanage du Siège apostolique.
-
- [232] _Math._ XXIII, 4 et suiv.; _Marc_ VII, 2-13.
-
-Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès
-qu’il parla, le calme s’établit; on écouta Barnabé, puis Paul justifier
-leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient
-qu’ils suivaient la voie droite; le Seigneur était bien avec eux. Leur
-témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux
-idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur
-vie pour le Christ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple?
-
-Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires.
-
-Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait
-le _Juste_. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe
-flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit
-tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au
-salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré: «Je ne mangerai plus
-de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où
-je le verrai ressuscité des morts.» Et le Seigneur lui était apparu au
-matin de Pâques, lui avait dit: «Mon frère, mange ton pain; car le Fils
-de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234].» Il passait dans le
-Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient
-pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté
-fidèle à la pratique de la Loi; les bonnes gens le considéraient comme
-le rempart des traditions orthodoxes.
-
- [233] _Ézéchiel_, IX, 2-6.
-
- [234] Sur Jacques le Mineur, voir saint JÉRÔME, _Ex catalogo
- Scriptorum ecclesiasticorum_.
-
-Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et
-Paul. «Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils «un
-peuple»; donc il ne fallait pas «inquiéter» ceux qui se tourneraient
-vers Lui.»
-
-«Ne pas les inquiéter» équivalait à dire: «Ne les contraindre point à la
-circoncision.» Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta:
-
-«On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la
-fornication, des bêtes étouffées et du sang.»
-
-Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves
-difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se
-rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens
-convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non
-saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des
-animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer
-la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant,
-l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une
-viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux
-libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235]
-étaient prohibés, exécrables.
-
- [235] _Le Traité Aboda Zara_ (trad. SCHWAB, p. 235) précise: «Si du
- vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver,
- et ils restent d’un usage permis; s’ils étaient fendus en sorte que
- ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits.»
-
-Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions; Jacques
-requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis
-Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis; qu’en revanche
-ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines
-règles mosaïques.
-
-Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus
-général en apparence: s’abstenir de la _fornication_. Mais on peut
-douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi
-naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la
-Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien
-d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu.
-Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant
-selon des rapports réprouvés par le _Lévitique_: Ainsi, l’union d’un
-neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore
-plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans
-l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule: la liaison d’un
-homme avec la femme de son père défunt[236].
-
- [236] I _Cor._ V, 1-5.
-
-En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive; il sert
-du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses
-propositions.
-
-Le presbytérion les approuva: elles furent ratifiées dans une assemblée
-solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les
-Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine: _Il
-a paru bon à l’Esprit Saint et à nous_... Paul et Barnabé furent chargés
-de le porter aux fidèles d’Antioche; et, avec eux, partirent, pour mieux
-en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres
-Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On
-pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les
-judéo-chrétiens des murmures.
-
-Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient
-laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives; mais, pour les
-gentils, le couteau du circonciseur disparaissait--ou peu s’en faut--de
-l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates
-troublés par les judaïsants:
-
-«Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et
-Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main
-droite ainsi qu’à Barnabé; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour
-les circoncis[237].»
-
- [237] II, 9-11.
-
-On a prétendu que le discours de Pierre dans les _Actes_ démentait son
-affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des
-gentils? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un
-domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth: «Voici, toute la terre
-est devant toi; si tu vas à droite, j’irai à gauche; si tu vas à gauche,
-j’irai à droite.» Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et
-il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait.
-Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des
-Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision; Paul
-recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point
-circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un
-Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs
-de la région.
-
- [238] _Actes_ XVI, 3.
-
-Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur
-article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse
-de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur
-Jésus, les voies diverses de l’Évangile.
-
-Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer:
-
-«Les notables ne m’imposèrent rien[239].»
-
- [239] _Gal._ II, 6.
-
-On lui demanda simplement de songer aux _pauvres_. Les saints de
-Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence; Paul, dans
-toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des
-vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui
-d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et
-l’Église qui les avait engendrées.
-
-Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans
-doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants.
-«Les faux frères» épiaient sa liberté dans le Christ, «ne cherchant qu’à
-l’asservir[240]». Bientôt après, un événement dont les _Actes_ ne
-parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger
-l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant
-les Galates ce pénible conflit:
-
- [240] _Id._ II, 4.
-
-«Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il
-s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus
-(disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils.
-Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à
-l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui,
-firent les hypocrites; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans
-leur hypocrisie.
-
-«Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de
-l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous: «Si toi, qui es Juif,
-tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement)
-contraindre les gentils à vivre en Juifs? _Nous sommes nés Juifs, nous
-autres; et non pécheurs d’entre les gentils._ Mais, sachant que l’homme
-n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement
-par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus,
-pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la
-Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi.»
-
-«Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ,
-nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc
-que le Christ est ministre de péché? Eh bien! non. Mais si je bâtis ce
-que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur! Non; pour moi, je
-suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu. _Je
-suis crucifié avec le Christ. Je vis--non, ce n’est plus moi qui vis,
-c’est le Christ qui vit en moi. A présent_ (depuis ma conversion) _ma
-vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé
-et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu; car
-enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort
-pour rien[241]._»
-
- [241] II, 14-21.
-
-Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul
-lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là!
-
-Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants
-qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche; l’observance des
-nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat,
-quelque chose d’intangible; et ils ne se résignaient pas aux concessions
-prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de
-l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et
-des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les
-préceptes traditionnels. Le _Lévitique_[242] interdisait le lièvre parce
-que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande
-impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif
-baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du
-lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.
-
- [242] XI, 6.
-
- [243] Voir l’épître dite de Barnabé, X.
-
-Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les
-instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures
-communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes
-ses créatures; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes,
-sont bénis.
-
-Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient
-mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à
-Barnabé et à Paul; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes
-étouffées; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable.
-Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient
-insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna;
-ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il
-craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des
-_gentils_; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla
-l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.
-
-Cette conduite froissa doublement les gentils; en s’écartant d’eux, les
-Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage
-inférieur de la communauté; et ils démentaient sur un point très
-important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si
-Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit: «Pais mes agneaux», reprenait
-une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans
-reproche, devaient donc, eux aussi, «judaïser»?
-
-Paul protesta; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas
-humilier Pierre; mais il sentait que le compromis où se laissait induire
-le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles,
-pouvait mener au schisme; et ce retour en arrière ouvrait la porte à
-d’inquiétantes faiblesses.
-
-Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir,
-écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à
-l’heure de l’agape. Rudement il qualifia «d’hypocrite» son attitude. Ce
-mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile
-n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul; il n’en
-pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit.
-Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des
-anciennes coutumes; Paul le détrompa.
-
-Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive.
-Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration
-proférée devant des gentils: «Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non
-pécheurs d’entre les gentils.» Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une
-race élue, du peuple de Dieu; et il lui semble nécessaire de l’affirmer
-en présence des gentils eux-mêmes; telle était l’antique simplicité. Car
-il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat; il ne consentira jamais
-à l’être, tout en traitant les Juifs de «chiens», de «mutilés»[244].
-Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient
-au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique:
-pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don
-de la foi, cette grandeur selon la chair est «ce qu’on jette aux
-chiens».
-
- [244] _Philipp._ III, 2.
-
-Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne
-contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon
-les bienheureuses souffrances du Christ? La justice de la foi qu’il nous
-a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ
-serait «ministre de péché»! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole
-la dialectique de l’Apôtre; et son transport éclate en un trait
-fulgurant: «Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui
-vit en moi.»
-
-Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité.
-Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan
-chrétien: à la fois, dans les mots, une violence indignée; une
-personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur
-lance un défi: «Moi seul, je suis dans le vrai»; et l’absolu du
-renoncement, l’humilité suprême: «Je suis crucifié avec le Christ.»
-Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté
-dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre!
-Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité! Même quand
-il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un
-hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther
-dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.
-
-Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre? Nous
-connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de
-supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul,
-l’étreignit en pleurant de joie.
-
-L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de
-nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite
-déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile
-était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques.
-L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les
-oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du
-Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire
-tomber les murailles; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses
-compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par
-leurs mains, avait renversé.
-
-
-
-
-X
-
-EN MARCHE VERS L’OCCIDENT
-
-
-PAUL CHEZ LES GALATES
-
-Paul, dans sa véhémence, avait eu si nettement raison que Barnabé, comme
-Pierre, lui pardonna. Et, peu de temps après, il dit à Barnabé:
-
-«Retournons donc, par toutes les villes où nous avons annoncé la parole
-du Seigneur, voir les frères comment ils vont.»
-
-Cette proposition, brusque en apparence, eut d’autres mobiles qu’un
-besoin de changement ou les difficultés que son allure intraitable lui
-valut avec les judaïsants d’Antioche. C’était sa méthode, nous l’avons
-remarqué, et une méthode commune à tous les missionnaires chrétiens, de
-revoir les églises après leur fondation. La vie des Apôtres ressemblait,
-dans cette mobilité, à celle d’un provincial d’Ordre, sans cesse en
-tournée, de couvent en couvent, pour maintenir partout l’harmonie, les
-bonnes coutumes et la ferveur.
-
-Paul voulait donc, avec Barnabé, retraverser Chypre; puis ils visitèrent
-une seconde fois les églises de Pamphylie, de Lycaonie, de Phrygie. Un
-plus ample itinéraire sollicitait leur espérance; Paul songeait à la
-Galatie du Nord, à la Bithynie, à la Mysie. Au reste, d’étape en étape,
-la Voix secrète et infaillible lui dicterait: «Prends cette route ou
-détourne-t’en.»
-
-Mais une étrange querelle devait troubler leur départ. Jean-Marc, le
-cousin de Barnabé, était venu de Jérusalem à Antioche. Barnabé décida
-qu’il les accompagnerait. Paul ne voulut point de cet acolyte. Au milieu
-de leur première mission Jean-Marc les avait abandonnés, avait refusé
-«d’aller à l’ouvrage avec eux». Des motifs dont nous ne savons rien
-imposaient à Paul une rigueur qui n’était point de la rancune.
-
-Barnabé en conçut quelque dépit, insista. Paul s’obstina; ils se
-fâchèrent. On peut croire que d’autres griefs irritaient leur
-mésintelligence. Elle ne fut guère tenace, puisque Paul écrivant
-d’Éphèse aux Corinthiens[245] nommera Barnabé sur un ton fraternel, fera
-cause commune avec lui.
-
- [245] I _Cor._ IX, 6: «Est-ce qu’à moi seul et à Barnabé on refuse le
- droit de ne point travailler?»
-
-Pour l’heure, Barnabé partit seul, emmenant Jean-Marc. Ils
-s’embarquèrent à Séleucie, et reprirent à Chypre le travail commencé
-avec Paul. Celui-ci prit comme compagnon Silas; d’Antioche, ils
-parcoururent la Syrie et la Cilicie; des églises se développaient en ces
-deux provinces; apparemment, c’était Paul qui leur avait donné leur
-essor.
-
-De Tarse, ils franchirent le Taurus, afin de gagner la Lycaonie.
-
-Sur la route de la montagne, au bas des longues rampes coupant le ciel
-qui brûle, entre les parois des rochers que les pluies hivernales
-flagellent depuis le commencement des siècles, on aimerait pouvoir
-suivre l’Apôtre et ses compagnons. On voudrait surtout faire halte avec
-eux, près d’un arbre et d’une source, devant un de ces abris où se
-rencontrent les caravanes. Ce devait être la même écurie à l’entrée
-basse, la même grande chambre sous le toit. Les ânes déchargés, les
-chameaux, les petits chevaux des steppes erraient et mangeaient dans un
-libre désordre. Des pintades criaient; les conducteurs vociféraient,
-faisaient claquer leur fouet. L’hôte apportait aux voyageurs importants
-un escabeau de bois sous l’arbre et leur lavait les pieds dans la
-fontaine. Paul s’informait des pays vers lesquels il marchait; aux
-colporteurs juifs, aux soldats, aux chameliers, il parlait du royaume de
-Dieu.
-
-La voie romaine était sans doute meilleure que la route turque
-d’aujourd’hui, défoncée, ébréchée sur le bord. Mais, comme elle,
-forcément, elle longeait le gouffre et le torrent qui tournait,
-précipitant sa clameur farouche. Par endroits il était facile de
-descendre pour s’abreuver à la nappe claire et filtrée entre les roches.
-_De torrente in via bibet; propterea exaltabit caput._ Le double abîme
-d’humilité et de splendeur qu’ouvrait l’histoire du Christ se
-réfléchissait «en énigme» dans le miroir d’un site façonné par la seule
-main de Dieu: sous leurs pieds, l’ombre, le gémissement éternel de la
-créature en travail; au-dessus d’eux, le silence des crêtes radieuses,
-des pins, çà et là, dressés comme des fers de lance, dans le soleil; et,
-sous une nuée ardente, des éperviers qui tournoyaient.
-
-Quand Paul atteignit l’endroit où les deux formidables murs se
-rapprochent comme les portes d’une écluse qu’on ferme, il put considérer
-une image de l’étranglement rigide, sans issue apparente, où la Loi
-bloquait l’avenir humain. La caravane pourtant y trouvait un passage, et
-montait plus haut, vers la liberté «des fils de la lumière», avant de
-redescendre dans la grande plaine verte, scintillante d’eaux bleuâtres,
-qui s’étalait, au printemps, comme le pâturage du Bon Berger.
-
-Il revit les églises lycaoniennes, Derbé, Lystres, et connut, en cette
-ville, un très jeune disciple prédestiné à devenir, entre tous, «son
-vrai fils dans la foi[246]». Timothée avait pour père un Grec. Mais sa
-grand’mère Loïs et sa mère Eunice étaient des Juives, converties, sans
-doute, lors de la première mission. Dès son enfance, elles l’avaient
-initié aux Saintes Lettres[247]. Les lettres de Paul font entrevoir,
-chez lui, une complexion délicate, un naturel timide et sensible, une
-âme charmante.
-
- [246] I _Tim._ I, 2.
-
- [247] II _Tim._ III, 15.
-
-Timothée, enfant, n’avait pas été circoncis; comme fils d’une Juive, il
-aurait dû l’être; Paul voulut qu’il subît cette initiation légale, «à
-cause, nous dit-on, des Juifs qui vivaient dans ces pays[248]». Son
-dessein était d’associer Timothée à sa campagne. Or, il se souvenait
-trop que les Juifs avaient failli tuer son œuvre et l’assassiner
-lui-même. Il se préoccupait d’éviter ce qui pourrait encore les aigrir
-contre lui. Il tenait davantage à démontrer que, s’il faisait la guerre
-aux judaïsants, il n’était pas l’ennemi juré de la Loi.
-
- [248] _Actes_, XVI, 3.
-
-Dans les villes où il passa, il propagea comme un pacte de paix entre
-Juifs et gentils le décret de Jérusalem; et cette sorte de concordat
-demeura, plusieurs siècles, pour les chrétiens d’Asie, une charte
-respectée. La lettre fameuse des églises de Lyon et de Vienne se plaît à
-rappeler, comme un trait de fidélité aux principes reçus, qu’une martyre
-nommée Biblis, _une Asiatique_, après avoir, au milieu des tortures,
-apostasié, se ressaisit et cria aux païens:
-
-«Comment voulez-vous que des gens à qui il n’est pas permis de manger le
-_sang des bêtes_ mangent des enfants?»
-
-D’Iconium, et d’Antioche de Pisidie, Paul remonta vers le Nord, se
-proposant de pénétrer en Bithynie. Les Galates étaient sur son chemin;
-et c’est ainsi que des hommes de sang gaulois, des Celtes barbares,
-vingt ans après la mort du Christ, eurent la révélation de la foi.
-
-Les Galates descendaient d’une bande d’aventuriers qui, des bords de la
-Garonne, étaient arrivés jusqu’en Thessalie. Arrêtés aux Thermopyles,
-ils s’étaient embarqués, avaient ravagé les côtes de l’Asie
-Mineure[249]. Repoussés vers l’intérieur des terres, ils avaient pris
-d’assaut les villes phrygiennes d’Ancyre et de Pessinonte, puis
-s’étaient établis au delà du fleuve Sangarius, groupés, comme dans leur
-patrie d’origine, en trois tribus, dont l’une, celle que Paul
-évangélisa, gardait le nom de Tolstibolges; et l’une de leurs villes, au
-sud de Pessinonte, s’appelait Tolosichôrion, _Toulouse_. Auguste,
-unissant la Galatie du Nord à la Phrygie, à la Lycaonie, avait réduit
-ces régions en une seule province. Des colonies juives étaient
-disséminées parmi les Galates, comme partout.
-
- [249] Voir PAUSANIAS, l’_Attique_, ch. IV.
-
-Ce peuple avait rencontré en Phrygie des inclinations mystiques qui
-s’accordaient avec les siennes. La violence de l’amour, la folie du
-sacrifice, s’exaltaient dans les rites sanglants de Cybèle; autour de
-son temple, à Pessinonte, les dévots, en dansant et en hurlant, se
-mutilaient. Il ne faudra pas s’étonner si les judaïsants persuadent aux
-Galates de s’infliger la circoncision.
-
-L’éloquence de Paul, sa doctrine les émerveilla. Prompts à se donner ils
-se convertirent en foule. Pendant qu’il traversait le pays, sans vouloir
-s’y arrêter, il tomba malade. On le combla de soins et d’affection.
-
-«Vous n’avez pas rejeté avec horreur, leur écrira-t-il tendrement,
-l’épreuve que vous causait ma chair, mais vous m’avez reçu comme un ange
-de Dieu, comme le Christ Jésus... Je vous rends ce témoignage que, si la
-chose eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux, pour m’en
-faire don[250].»
-
- [250] _Gal._ IV, 15-16.
-
-De cette hyperbole proverbiale on a conclu que Paul fut atteint d’une
-ophtalmie purulente. Mais les maux d’yeux sont si communs en Orient que
-le contact d’une telle maladie n’eût pas été, pour les Galates, «une
-épreuve». Il vaut mieux supposer quelque fièvre aggravée d’une éruption
-violente et contagieuse comme la variole.
-
-Paul se souviendra, toute sa vie, du dévouement des bons Galates. Mais
-il apprendra aussi à souffrir de leur inconstance. Sa doctrine les avait
-enivrés; lorsque des judaïsants survinrent après lui et déformèrent son
-évangile, le peuple galate se laissa berner par eux. Il crut, d’après
-l’exemple de Timothée, que l’Apôtre faisait de la circoncision un
-précepte. Cette versatilité l’indigna: «O absurdes Galates,
-s’écria-t-il, qui donc vous a ensorcelés[251]?» Et son apostrophe semble
-franchir les siècles comme les lieux, viser les Français qui se croient
-modernes, leur manie de verbiage, leur fausse générosité.
-
- [251] III, 1.
-
-
-A PHILIPPES. LE TÉMOIGNAGE DU SANG
-
-Il avait passé chez les Galates avec l’intention de fonder une église en
-Bithynie. L’Esprit l’en détourna; Dieu avait désigné d’autres
-missionnaires pour cette province; car, soixante ans plus tard, Pline,
-dans son rapport à Trajan, se voyait forcé de reconnaître: «Cette
-superstition (la foi chrétienne) a gagné non seulement les villes, mais
-encore les bourgades et les campagnes.»
-
-Paul infléchit sa marche vers l’Occident, par la Mysie, suivit la vallée
-du Scamandre, longeant les pentes touffues du majestueux Ida, et
-descendit jusqu’à la mer.
-
-Il fit halte à Troas, Alexandrie de Troade, port où Jules César, si nous
-en croyons Suétone[252], aurait voulu transférer la capitale de
-l’Empire, et le ramener ainsi à ses origines orientales. César ne se
-doutait point que l’Empire spirituel et indestructible de Rome
-partirait, en vérité, du vieil Orient.
-
- [252] _Vie de César._
-
-Pendant son séjour à Troas, Paul fut peut-être l’hôte de Carpos, ce Grec
-généreux, chez qui, dans un troisième voyage, il laissa son
-manteau[253].
-
- [253] II _Tim._ IV, 13. «Le manteau que j’ai laissé à Troas chez
- Carpos, apporte-le.»
-
-Au point de sa course qu’il venait d’atteindre, il pouvait choisir entre
-deux voies: ou remonter vers les villes d’Asie, vers Éphèse et Milet, ou
-faire voile pour l’Hellade. Il pria le Seigneur de lui montrer son
-chemin. Une vision lui répondit. Dans un songe un homme lui apparut,
-enveloppé d’une chlamyde et portant un haut chapeau à larges bords. Paul
-reconnut un Macédonien, et cet étranger lui disait d’un ton suppliant:
-«Passe en Macédoine; viens à notre secours.» Au réveil, Paul raconta le
-songe qu’il avait eu; ses compagnons furent unanimes: le Christ les
-appelait à évangéliser les Macédoniens.
-
-Ainsi, Paul, au cours de ses missions, n’exécutait pas un plan
-rigoureux. Il allait ici ou là selon les possibilités de la route, les
-chances de succès, attentif surtout à l’invisible Guide qui marchait
-devant lui.
-
-C’est à Troas que surgit, pour la première fois, dans son entourage,
-avec le «nous» du récit, un compagnon qu’il avait emmené
-d’Antioche[254]: Luc «le médecin bien-aimé[255]», qu’on retrouvera, même
-à Rome, auprès de lui. Témoin des gestes de Paul, Luc était qualifié
-pour devenir son historien. Il serait vain de certifier quelles raisons
-le déterminèrent à s’effacer dans la plus grande partie de sa relation
-et à mettre parfois sa personne en évidence. Le «nous» apparaît au
-moment où Paul va quitter Troas; mais la manière dont il est introduit
-fait entendre que l’auteur, déjà auparavant, voyageait avec l’Apôtre. Il
-disparaît une page plus loin, puis revient au chapitre XX, quand Paul,
-de nouveau, se rend à Troas; il persiste jusqu’à ce qu’on atteigne
-Jérusalem; il reparaît dans le récit de la traversée et du naufrage
-devant Malte. On dirait que l’auteur utilise, par instants, un journal
-_du bord_, un mémorandum, ses notes immédiates, n’ayant pas eu le loisir
-de les fondre avec ses autres documents.
-
- [254] Selon une hypothèse très vraisemblable, car Luc était natif de
- cette ville.
-
- [255] _Coloss._ IV, 14.
-
-Du quai de Troas, au bas des portiques où des escaliers sont encore
-visibles, Paul leva l’ancre pour commencer la conquête de l’Europe. A
-tous égards, il avait le vent en poupe.
-
-Une seule journée de navigation porta le vaisseau près de Samothrace, là
-où tombe sur la mer l’ombre du mont fatidique[256]. Au nord-ouest de
-l’île, le long des torrents, se cachaient les temples des Cabires,
-asiles d’initiations terribles, dont l’idée seule dut suggérer à Paul et
-à ses disciples l’aversion d’une présence démoniaque.
-
- [256] La montagne de Samothrace a dix lieues de tour à sa base et
- seize cents mètres de hauteur (voir LE CAMUS, _l’Œuvre des Apôtres_,
- t. II, p. 210).
-
-Ils abordèrent le lendemain dans la rade de Néapolis (aujourd’hui
-Cavalla). A cette ville aboutissait la puissante voie romaine, la via
-Egnatia, qui, depuis Dyrrachium, fendait comme un dur sillon l’Illyrie,
-la Thrace, la Macédoine.
-
-Paul se dirigea vers Philippes, à trois lieues et demie, derrière le
-mont Pangée. Il put faire connaissance avec les paysans macédoniens,
-hommes droits, primitifs, dévots. Chez eux, insinue Renan, «un certain
-goût de simplicité enfantine préparait les voies à l’Évangile[257]». En
-réalité, des gens âpres au travail, tenaces en leurs traditions,
-devaient, au contraire, fermer leur porte à une religion qui
-déconcertait leurs coutumes et leur imposait un idéal surhumain. La
-croissance prompte de l’Évangile n’eut rien d’un fait «humainement
-inévitable». Il est prodigieux que le principe chrétien n’ait pas échoué
-contre la persistance des vieux cultes, et, plus encore, contre l’esprit
-des Mystères. Ceux-ci, offrant un mirage de supériorité morale, de
-salut, l’_attrait des réunions secrètes_, ne pouvaient être, en face du
-dogme nouveau, qu’une puissance ennemie ou une cause, pour la foi,
-d’altération. Parce que les Macédoniens avaient des centres orphiques et
-adoraient le dieu Sabazios, Jésus crucifié, chassant tous les autres
-dieux, arrivait-il moins comme un intrus, digne de mépris ou exécrable?
-
- [257] _Saint Paul_, p. 140.
-
-Philippes était, depuis Auguste, une colonie de vétérans. Paul aurait
-pu, au milieu de gens qui parlaient latin, faire valoir son _jus
-civile_. Mais, selon son invariable fidélité, il chercha d’abord un
-auditoire israélite.
-
-Les Juifs, en vue de leurs ablutions rituelles, choisissaient des
-endroits calmes, à proximité d’une eau courante ou de la mer; ils
-faisaient là, d’un simple enclos, un lieu de réunion pour y prier. Cet
-oratoire en plein air s’appelait une proseuché.
-
-Le jour du sabbat, Paul, avec Silas et Luc, sortit hors de la ville, et
-longea le bord d’une rivière, le Gangitès, «pensant[258]» découvrir
-quelque part sur ses berges une pieuse assemblée. Ils trouvèrent, en
-effet, dans un parvis rustique, des «craignant Dieu», surtout des
-femmes, qui psalmodiaient. Ils s’assirent auprès d’elles et leur
-parlèrent du _Royaume_. L’une d’elles avait nom Lydia, car elle venait
-de Thyatires, en Lydie; elle était une riche commerçante qui vendait des
-étoffes de pourpre. Transportée, elle écouta Paul, et «son cœur s’ouvrit
-aux choses qu’il disait». Ce fut d’une simple et merveilleuse douceur.
-Elle voulut être baptisée, elle et «sa maison», ses ouvriers, ses
-esclaves. Puis elle dit aux missionnaires:
-
- [258] Ce détail suffit à prouver que Luc n’habitait point Philippes et
- qu’il connaissait mal la ville et ses environs. Autrement il eût
- conduit sans incertitude Paul au lieu de prière.
-
-«Si vous m’avez jugée croyante au Seigneur, entrez dans ma maison et
-demeurez-y.»
-
-Ils résistèrent d’abord; elle leur fit une violence suppliante; ils
-devinrent les hôtes de Lydia.
-
-Dans le logis d’une marchande de pourpre le christianisme occidental eut
-sa première église. La couleur du sang glorieux allait être ainsi
-magnifiée; et, à Philippes, sur le sol européen, Paul et Silas allaient
-offrir au Christ, en libation, les premières gouttes de leur sang.
-
-Quelques jours après, comme ils retournaient à l’oratoire, une toute
-jeune fille vint, sur la route, à leur rencontre, et, tendant ses mains
-frénétiques, elle vociférait:
-
-«Ces hommes-là, ils sont les esclaves du Dieu très haut; ils nous
-annoncent la voie du salut.»
-
-Ils pressèrent le pas, gênés par la fureur de cet hommage. Elle les
-poursuivit, répéta, comme une folle, sa profession de foi. Ils apprirent
-qu’elle était une devineresse; elle voyait à distance, expliquait
-l’avenir; ses prédictions se vérifiaient. On disait qu’elle avait «un
-Esprit python»; elle parlait avec une double voix, comme si une seconde
-personne habitait en elle. On lui donnait de l’argent; plusieurs
-compères, s’étant associés, exploitaient les prestiges de ce «médium».
-
-Chaque fois que Paul et Silas revenaient, elle recommençait à crier.
-Paul comprit que les démons la possédaient; ils reconnaissaient la
-mission des Apôtres, de même qu’ils avaient confessé au passage de
-Jésus: «Je le sais, tu es le Saint de Dieu[259].»
-
- [259] _Luc_ IV, 34.
-
-Fatigué de ses clameurs, indigné de s’entendre glorifier par les Esprits
-impurs, et voulant sauver la malheureuse qui, peut-être, implorait sa
-délivrance, Paul s’arrêta, considéra la jeune fille, et, d’une voix
-terrible, enjoignit au démon: «Je te l’ordonne au nom de Jésus-Christ;
-sors d’elle.»
-
-Le Démon, à l’instant, sortit. Mais, aussitôt, elle perdit ses dons
-prophétiques. Ses maîtres s’en aperçurent; elle raconta ce qui lui était
-arrivé. Furieux, ils attendirent dans la rue Paul et Silas. Ils les
-insultèrent, se jetèrent sur eux, les entraînèrent au palais de justice,
-devant les duumvirs ou «stratèges». Ils n’eurent garde d’énoncer leur
-vrai grief; la loi romaine était sévère à l’endroit des sorciers. Leur
-violence, pour se justifier, allégua un délit d’ordre public:
-
---Ces Juifs troublent la ville; ils propagent des mœurs que nous,
-Romains, nous ne pouvons accepter.
-
-Ils confondaient ou feignaient de confondre ces chrétiens avec les
-Juifs. Les Romains octroyaient aux Juifs le libre exercice de leur
-culte; mais ils voyaient d’un mauvais œil le prosélytisme des religions
-orientales. Les empereurs, et Claude en particulier, se targuaient d’une
-fidélité rigide aux dieux nationaux.
-
-Le délit fut prouvé sans peine; la foule se massait autour du tribunal;
-des témoins affirmèrent que des étrangers prêchaient une superstition
-nouvelle. Les magistrats n’interrogèrent même pas les accusés; Paul et
-son disciple gardèrent, semble-t-il, le silence. Ils auraient pu dire:
-«Nous sommes citoyens romains»,--car Silas[260] l’était comme Paul. Ils
-aimèrent mieux souffrir, contents de ressembler au Christ Jésus.
-
- [260] Son nom avait aussi une forme latine: _Silvanus_.
-
-On les livra aux licteurs qui déchirèrent leurs habits, les fouettèrent
-jusqu’au sang. Roués de coups, presque nus, ils furent menés à la
-prison. Ils se virent précipités dans une geôle profonde; on serra leurs
-jambes meurtries, liées avec des cordes, dans les deux trous d’un bloc
-de bois.
-
-Ce cachot était, selon la coutume romaine, une cave suintante, au
-plafond bas, sans fenêtre, nauséabonde. Paul et Silas y furent laissés
-comme des condamnés à mort; les araignées, les rats et d’autres bêtes
-hideuses leur tenaient compagnie. Il y avait pourtant, à l’étage
-au-dessus ou à côté, d’autres prisonniers; et ceux-ci, vers minuit,
-entendirent des choses étranges.
-
-Les deux hommes enfermés dans la basse fosse chantaient; leurs voix
-s’élevaient comme un hymne grave, suppliant et fort; une joie
-inexplicable enflait leur psaume. Quel Dieu appelaient-ils du profond
-des ténèbres? Soudain, la terre trembla violemment, au point que les
-fondations furent secouées. Toutes les portes s’ouvrirent, et tous les
-captifs sentirent que leurs chaînes tombaient. Paul et Silas se
-trouvèrent debout, les jambes hors des ceps, sans savoir comment. Ils
-sortirent dans l’escalier. Le gardien qui dormait en sa loge, sur la foi
-des portes verrouillées, s’éveilla au grondement de la secousse; il vit
-les cachots ouverts; il crut que les prisonniers avaient fui. Désespéré,
-il tira du fourreau son coutelas, et il allait se tuer, quand Paul,
-surgissant près de lui, cria d’un ton joyeux, impérieux: «Ne te fais
-point de mal; nous sommes tous ici.»
-
-Alors cet homme demanda des torches, et bondit à l’intérieur du cachot.
-Il vit les captifs libérés, en prière, les mains étendues; comprenant
-qu’un prodige venait de s’accomplir, tremblant, il s’abattit à leurs
-pieds, comme s’ils étaient des dieux. L’éclair d’une illumination divine
-le foudroya; il obéit à un mouvement dont il ne savait pas encore le
-sens. Il les emmena hors de la geôle et leur dit:
-
-«Seigneurs, que dois-je faire pour être sauvé?»
-
-Les Apôtres répondirent: «Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras
-sauvé, toi et les tiens.» Et ils lui dirent la parole de Dieu, à lui et
-à tous ceux qui étaient dans sa maison.
-
-Le geôlier, dans la cour de la prison, lava leurs membres où s’était
-collé le sang des plaies. Paul et Silas versèrent sur son front, sur
-celui de sa femme et de ses enfants l’eau qui lave toutes les
-souillures. Puis ils montèrent à la chambre haute; là, il leur servit à
-manger; ils rompirent sans doute ensemble le pain vivant; et il
-exultait, avec les siens, d’avoir foi au vrai Dieu.
-
-Cependant, de crainte qu’il ne fût inquiété, les Saints redescendirent
-en leur cachot. Mais, dans la soirée, des amis de Paul avaient dû
-intervenir auprès des magistrats. Ceux-ci, dès l’aurore, envoyèrent au
-gardien les licteurs porter cet ordre:
-
-«Délivre les prisonniers d’hier.»
-
-Le gardien courut annoncer aux deux captifs la bonne nouvelle: «Sortez,
-leur dit-il, allez en paix.» Paul voulut parler aux licteurs et ce fut,
-après le miracle de la nuit, un autre coup de théâtre:
-
-«Vous nous avez, en public, écorchés, déchirés de coups! Sans jugement
-on nous a jetés en prison, nous, _citoyens romains_! Cela ne se passera
-pas ainsi. Que les préteurs viennent eux-mêmes et qu’ils nous fassent
-sortir d’ici.»
-
-Les préteurs, en apprenant qu’ils avaient traité comme des misérables
-deux citoyens romains, s’effrayèrent; ils encouraient, d’après la loi
-Porcia, la peine de mort. En hâte, ils allèrent, humblement, s’excuser;
-ils libérèrent Paul et Silas, non sans les prier de quitter la ville;
-ils avaient trop peur d’un nouvel incident!
-
-Paul et son compagnon refusèrent d’obtempérer aussitôt; ils se rendirent
-chez Lydia, virent là tous les frères, les exhortèrent, puis partirent.
-
-Nul historien n’a mis en doute les tribulations de Paul à Philippes.
-L’Apôtre, écrivant aux Philippiens, évoque «le combat pour le Christ
-qu’ils ont vu jadis en sa personne[261]»; il en parle comme un vétéran
-d’un fait d’armes honorable et connu de tous.
-
- [261] I, 30. Voir aussi I _Thessalon._ II, 2.
-
-Mais l’épisode du tremblement de terre, des chaînes qui se délient par
-miracle, devait exciter les sarcasmes de l’exégèse incroyante.
-Wellhausen a plaisanté sans élégance sur ce fait anormal: vers minuit,
-Paul et Silas veillaient; les autres prisonniers veillaient; seul, le
-gardien dormait. Le détail, quand on y réfléchit, n’a pourtant rien
-d’invraisemblable. Pour des captifs affreusement entravés, étendus sur
-des dalles humides ou dans la fange, parmi les vermines, le sommeil
-venait lent, inquiet, rompu au moindre bruit. Plus loin, M. Loisy[262],
-comme s’il oubliait que la cour de la prison possédait une fontaine, se
-demande pourquoi la même eau sert «au gardien pour laver les cicatrices
-des missionnaires et au missionnaire pour baptiser le gardien avec sa
-famille».
-
- [262] _Op. cit._, p. 643.
-
-Tout esprit de bonne foi éclaircit aisément ces objections puériles.
-Deux autres circonstances sont moins nettes. Quand les prisonniers ont
-senti se dénouer leurs chaînes, une fois la stupeur passée, que
-font-ils? Ne s’élancent-ils pas au dehors, affolés, ou dans l’espoir de
-fuir? Le gardien ne paraît aucunement se préoccuper d’eux. Paul, en
-pleine obscurité, entend le gardien qui se désespère et veut se percer
-de son coutelas. Mais au nom de quelle certitude lui donne-t-il cette
-assurance: «Nous sommes tous ici»?
-
-Le narrateur abrège l’essentiel et néglige le reste. Supposer un clair
-de lune qui tombait d’un soupirail autour des cachots, ce n’est pas une
-solution. Un élément de mystère, une présence de l’Invisible impose sa
-nécessité, pour que tout soit explicable. Des Anges sont là. Ils
-n’interviennent pas, comme dans l’évasion de Pierre, en conduisant Paul
-et Silas hors de la prison. Ils frappent de stupeur les prisonniers, en
-sorte que personne ne songe à prendre la fuite. L’Esprit le révèle à
-Paul. Le miracle semble surtout d’ordre moral et symbolique. Les chaînes
-dénouées figurent la libération des âmes par la foi; et la conversion
-brusque du gardien démontre l’efficacité surnaturelle des tourments
-qu’ont endurés les serviteurs de Dieu. Le baptême et ce qui suit atteste
-la même simplicité ingénue que la scène avec Lydia et l’invitation de
-cette bonne âme aux messagers du Christ.
-
-Faut-il s’étonner ensuite si Paul accueille fièrement les licteurs, si,
-après s’être tu la veille, il déclare sa qualité de citoyen romain? Paul
-agit surtout en vue du plus grand bien; il est tout l’opposé d’un homme
-à système. Les mœurs de l’Orient moderne, comme celles des préteurs de
-Rome, peuvent ici nous élucider sa conduite. Rien n’est plus normal que
-la brutalité des magistrats envers deux étrangers sans défense; dès que
-ces fonctionnaires apprendront à quoi ils s’exposaient, leur platitude
-égalera leur insolence. Paul et Silas pourraient porter plainte contre
-eux; des excuses leur suffiront. Mais Paul y tient; il les veut, pour la
-jeune église des gentils qu’une injustice non corrigée scandaliserait,
-et, plus encore, pour la suite de sa mission.
-
-Il connaît maintenant, par expérience, la dureté romaine; il va
-s’avancer en pays hostile; il exhibe un sauf-conduit dont il ne fera
-usage, ailleurs, qu’en des cas extrêmes. Sa véritable identité restera
-toujours d’être Hébreu, fils d’Hébreu. Mais, partout, on saura qu’il est
-citoyen romain.
-
-En attendant, à Philippes, il a goûté, sous les verges des licteurs, les
-prémices du martyre. «J’ai été flagellé trois fois», dira-t-il aux
-Corinthiens. La flagellation de Philippes est la seule des trois
-mentionnée dans les _Actes_. Il en est une autre pourtant que la
-tradition devait consacrer. A Rome, avant qu’on lui tranche la tête,
-Paul sera encore déchiré par les verges. Dernière ironie dont son titre
-de citoyen se verra flagellé lui-même.
-
-
-
-
-XI
-
-PAUL ET LES JUIFS DE THESSALONIQUE
-
-
-Au sortir de Philippes, reprenant la via Egnatia, Paul, Silas et leurs
-compagnons passèrent sous l’arc de triomphe qui commémorait la défaite
-des républicains. Pour l’Apôtre, tendu vers des fins éternelles, quel
-pouvait être le sens d’une bataille vieille déjà de quatre-vingt-huit
-ans? La seule paix non fictive, celle que ne donneraient jamais les
-Césars, il la portait aux peuples avec le nom du Seigneur Jésus.
-
-Ils traversèrent Amphipolis, au-dessus des rives du Strymon, Apollonia,
-près du lac Bolbé, des régions où la route dallée coupait des prairies
-et des vallons touffus, d’autres où elle tournait entre des croupes de
-coteaux arides, entaillées par des érosions millénaires. Stagire les
-fit-elle penser au philosophe de l’Éthique? C’est fort possible, car
-Paul n’ignora point le nom d’Aristote ni sa conception de la matière et
-de la forme.
-
-Ils gravirent, derrière Thessalonique, des hauteurs aujourd’hui nues et
-farouches[263], d’où on découvrait la ville étagée parmi ses jardins,
-avec ses temples, ses basiliques, ses quais immenses, le port enserré
-par les cornes des promontoires, et, tout en face, comme surplombant la
-mer, l’Olympe au faîte neigeux, cerné de nuages, et bientôt sépulcre
-aérien des dieux périmés.
-
- [263] Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire
- grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines.
-
-Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, cité libre malgré la
-domination romaine, portait le nom d’une femme qu’avait aimée Cassandre,
-le fils d’Antipater. Comme Salonique à présent, c’était un confluent de
-religions et de races, une des plus grouillantes parmi les grandes
-sentines méditerranéennes. Des Juifs et des Grecs enrichis étaient là,
-comme ailleurs, les maîtres des affaires; beaucoup de Juifs pauvres
-exerçaient--ce qu’ils continuent--des petits métiers, entre autres celui
-de tisserand.
-
-Paul, se proposant d’y séjourner, chercha du travail et en trouva plus
-qu’il n’en pouvait faire. Il logea chez un Juif qui s’appelait _Jésus_,
-mais avait maquillé son nom en celui d’un héros grec: Jason. Peut-être
-était-ce un parent, le même Jason que Paul mentionne vers la fin de
-l’épître aux Romains[264].
-
- [264] XVI, 21.
-
-Les Juifs avaient à Thessalonique une grande synagogue[265]. Le jour du
-sabbat, Paul vint y parler, ouvrant le mystère des Écritures,
-démontrant, les prophètes en main, que le Christ devait souffrir et
-ressusciter d’entre les morts, qu’Il était vraiment le Messie. Quelques
-Israélites eurent la foi; mais Paul toucha surtout des Grecs
-monothéistes et des femmes appartenant aux familles les plus
-considérées.
-
- [265] On a supposé que la crypte d’une ancienne synagogue de la ville
- basse, détruite dans l’incendie de 1917, occupait l’emplacement de
- celle où Paul prêcha.
-
-De même qu’à Antioche de Pisidie, à Philippes et en bien d’autres
-villes, les catéchumènes ne sont pas tout d’abord des gens du peuple,
-des ignorants. La doctrine du Christ persuade des païens cultivés, des
-femmes au cœur délicat qu’enivre l’attrait d’une vie héroïque et
-bienheureuse, où ils pourront, sans mesure, se donner et recevoir.
-Ensuite, et promptement, la charité de l’Apôtre, son exemple et celui du
-Dieu qu’il enseigne, les incline vers les pauvres. Ils nourrissent, ils
-habillent en eux Jésus-Christ; ils leur communiquent la joie du salut.
-Les plus misérables des frères participent à la fraction du pain; on ne
-connaît plus chez eux, du moins dans la communion du Mystère, ni riches,
-ni indigents.
-
-Mais, au milieu d’une ville de marchands et de courtisanes, vouée au
-culte d’Aphrodite, pleine du vertige des convoitises, prêcher le
-détachement des richesses, l’abstinence des voluptés, c’était une folie
-qui ne semblait pouvoir durer. Le miracle fut que, dans un tel milieu,
-une église se maintint et grandit en sainteté.
-
-La première épître envoyée de Corinthe aux Thessaloniciens laisse
-entrevoir la merveilleuse activité du missionnaire, ses tourments, sa
-tendresse, sa puissance de persuasion.
-
-Il ne prêcha point l’Évangile simplement en paroles, il le _vivait_.
-«Nuit et jour» il travaillait pour n’être à charge à personne. Dans
-l’échoppe où il tissait, tout en maniant la navette, il expliquait les
-voies du Seigneur. Il se faisait simple, afin d’être compris des
-simples. Il prenait en particulier les néophytes, exhortant chacun d’eux
-«comme une mère réchauffe entre ses bras l’enfant qu’elle nourrit[266]».
-Prêt à donner sa vie pour leur âme, il pouvait tout leur dire, tout
-exiger de leur foi. La parole qu’il dispensait n’était point la sienne,
-mais celle de Dieu. Il la confirmait en guérissant les malades, ou par
-les dons spirituels qui emplissaient les croyants.
-
- [266] XI, 7.
-
-Il les préparait à être persécutés, et bientôt il eut l’occasion de leur
-prouver qu’il savait lui-même souffrir.
-
-Les Juifs incrédules, irrités de sa doctrine et jaloux de voir les
-païens en majorité dans l’église, fomentèrent une conspiration. Sur les
-quais, sur les places ils ramassèrent des mendiants, des portefaix sans
-travail, la canaille des ports toujours disposée aux coups de main et
-aux tumultes; une bande alla manifester devant la porte de Jason. Ils
-réclamèrent Paul, Silas et Timothée. Heureusement, les missionnaires
-n’étaient pas là. Les Juifs eurent l’audace d’appréhender Jason et
-quelques frères arrêtés en chemin. Ils les traînèrent devant les
-magistrats municipaux, les «politarques».
-
-«Voici, clamèrent-ils, les gens qui bouleversent le monde. Ils agissent
-contre les principes de César; ils disent qu’il y a un autre roi,
-Jésus.»
-
-Ces Juifs intentaient aux disciples de Paul l’accusation qui avait
-réussi contre Jésus: les montrer comme des séditieux, coupables de
-lèse-majesté, faire peur aux magistrats tremblants vis-à-vis du pouvoir
-central. Et, en effet, les politarques furent violemment émus. Quel
-était ce roi dont l’Empire ne serait jamais renversé, qui reviendrait en
-triomphateur pour juger les peuples?
-
-Néanmoins, Jason était connu comme un citoyen pacifique, honorable; il
-se défendit avec force. Les politarques le relâchèrent, lui et les
-autres, non sans leur imposer, par prudence, une caution.
-
-Les ennemis de Paul allaient-ils se tenir pour battus? S’ils voulaient
-mettre fin au scandale de sa doctrine, ils n’avaient qu’à l’assassiner.
-On devait prévoir un attentat. Les fidèles supplièrent Paul de partir;
-ce fut une de ses plus dures tristesses. Il ne résista point, trop
-averti que les Juifs seraient implacables. Comme des espions guettaient
-ses allées et venues, il quitta la ville, avec Silas, dans la nuit.
-Quelques frères les escortaient.
-
-Au delà du Vardar, ils se dirigèrent vers la montagne. Par une région
-difficile où ils eurent à franchir des torrents, deux journées de marche
-les amenèrent sur le plateau de Bérée, pays de cascades et de beaux
-arbres, au-dessus d’une plaine coupée d’aqueducs.
-
-Admirons ici la constance de Paul: à Bérée, comme partout, il entre dans
-la synagogue; il recommence à démontrer que toutes les Écritures
-préfigurent Jésus; et, cette fois, sa ténacité trouve une récompense: il
-ne convertit plus seulement des gentils, d’élégantes femmes grecques,
-dégoûtées des bassesses païennes. Des Juifs de bonne volonté, en assez
-grand nombre, ouvrent leur cœur à sa parole; ils examinent les
-Prophètes, pour voir si le témoignage de l’Apôtre s’accorde avec eux.
-L’aveuglement du peuple juif se butait, se bute encore à ce point
-unique; il ne veut pas comprendre les prophéties, admettre le Messie
-humilié, expiateur[267]. Là où Isaïe, Zacharie et d’autres définissent
-trop clairement l’Homme de douleur, les rabbins prétendaient ne
-reconnaître qu’une vision symbolique des calamités d’Israël.
-
- [267] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, p. 236-251.
-
-Les Juifs de Bérée consolèrent Paul de n’avoir pu fléchir ceux de
-Thessalonique. Mais, promptement, les Thessaloniciens apprirent qu’à
-Bérée il établissait une église fréquentée par des Juifs. Les synagogues
-dépêchèrent, là-bas, des agitateurs; ceux-ci calomnièrent, vilipendèrent
-de leur mieux l’Apôtre. La populace était prête à un soulèvement;
-peut-être allait-on lapider Paul ou le massacrer. Une fois de plus il
-dut fuir, laissant à Bérée Timothée et Silas, pour continuer, sans lui,
-l’œuvre miraculeuse.
-
-Le plus douloureux fut de savoir qu’à Thessalonique les chrétiens et,
-surtout, les Juifs baptisés étaient furieusement persécutés par la
-coalition des juiveries. Lorsqu’il leur écrira, il ne taira point son
-amertume excessive:
-
-«Ces Juifs qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont
-aussi pourchassés, ils ne plaisent point à Dieu, ils sont les ennemis du
-genre humain, quand ils veulent nous empêcher de parler aux gentils pour
-leur salut; et, ainsi, ils mettent le comble, en tout temps, à leurs
-péchés. Mais la Colère vient en hâte sur eux, jusqu’à ce qu’elle soit
-accomplie[268].»
-
- [268] I, II, 15-16.
-
-Voyait-il d’avance la ruine de Jérusalem et tous les châtiments qui
-tomberaient, au long des siècles, sur le peuple au cou raide? Il
-connaissait les prédictions de Jésus; mais il songeait davantage à la
-disgrâce intérieure, à cet entêtement surnaturel qui cesserait vers la
-fin des temps.
-
-Quand viendrait celle-ci? De tout son désir il l’attendait, il
-l’exigeait. Il voulait pour l’univers l’évidence fulgurante dont
-lui-même avait reçu l’illumination. Oui, quand donc le Seigneur Jésus
-apparaîtrait-il «avec les Anges de sa puissance, dans le flamboiement du
-feu?... Alors Il donnerait leur dû à ceux qui n’écoutent pas
-l’Évangile[269]», et Il serait glorifié en ses Saints.
-
- [269] II _Thessal._ I, 8-10.
-
-Paul, sur le moment de la Parousie, ne savait qu’une chose: «Le jour du
-Seigneur arrivera comme un voleur nocturne.» Cependant, l’Église
-primitive admettait certains signes annonciateurs; et, à Thessalonique,
-il avait enseigné ce qu’il tenait sans doute de la tradition commune au
-sujet de ce grand mystère[270].
-
- [270] II _Thessal._ II, 14.
-
-«Il faut auparavant que vienne l’apostasie (des peuples) et que se
-manifeste l’homme de péché, le fils de perdition, celui _qui
-s’oppose_[271] et s’exalte au-dessus de tout ce qui porte le nom de
-Dieu, au point de s’asseoir en trônant dans le temple de Dieu, et de se
-poser en Dieu.»
-
- [271] Paul dépeint l’_Anté-Christ_, sans le nommer expressément.
-
-Quelqu’un d’invisible empêchait l’avènement de l’homme «sans loi». Mais
-l’obstacle[272], pour un temps, serait écarté, et l’impie se
-manifesterait en des signes et des faux prodiges, dans toutes les
-séductions de l’iniquité. Alors le Seigneur Jésus l’exterminerait sous
-la gloire de sa Parousie.
-
- [272] L’_obstacle_, selon Tertullien (voir VOSTÉ, _Commentaire_, ch.
- V, 6) serait l’Empire romain, principe d’ordre et de paix, continué
- dans l’Église romaine. Mais Paul se représente quelqu’un de
- _personnel_. On a ingénieusement supposé un Archange protecteur de
- l’Église, saint Michel entre tous. Il est encore plus simple
- d’avouer qu’on n’a pas le mot de l’énigme.
-
-Paul croyait, comme tous les premiers chrétiens, comme on le croira
-encore au temps de saint Cyprien[273] et plus tard, à la _possibilité_
-prochaine de la Parousie. Les Juifs n’avaient jamais oublié le passage
-de l’Exterminateur, en Égypte, dans la nuit pascale. Ils pensaient que
-le Messie choisirait, pour se manifester, cette nuit-là. Les chrétiens
-héritèrent d’eux semblable attente. Au dire de saint Jérôme[274], la
-veille de Pâques, les fidèles restaient, jusqu’à minuit, dans l’église,
-frissonnant d’un espoir qui, chez les tièdes, s’alourdissait d’une
-anxiété. Est-ce pour ce soir la fin de la douleur et du péché, la fin du
-silence de Dieu, la fin aussi des joies terrestres? Passé minuit, ils se
-disaient: «Non, pas encore.» Et l’on se disposait allégrement à la fête
-du Seigneur ressuscité.
-
- [273] Saint Cyprien commence en ces termes la Préface de son
- exhortation au martyre: «Au moment où la persécution et l’angoisse
- vont vous atteindre, où _la fin du monde et la venue de
- l’Anté-Christ_ sont proches...»
-
- [274] _Commentaire sur saint Mathieu_, XXV, 6.
-
-Au fort des persécutions, l’idée que le triomphe du Juste ne tarderait
-guère soutint puissamment la patience des martyrs. Les juges, dans leurs
-interrogatoires, posaient cette question ironique:
-
-«Puisque Jésus est ressuscité, _pourquoi ne se montre-t-il à tous_?»
-
-Les chrétiens osaient répondre:
-
-«Son retour est proche; _vous le verrez_.»
-
-Saint Jean écoutera le grand cri des morts, de tous ceux qui ont donné
-leur vie en témoignage: «Qu’attendez-vous, Seigneur, vous, saint et
-vrai, pour _juger_ et demander aux habitants de la terre vengeance de
-notre sang[275]?»
-
- [275] _Apocalypse_, VI, 10.
-
-Mais une illusion populaire se propageait, dont les docteurs comprirent
-aussitôt le péril. Des exaltés ou des bavards allaient répétant que la
-fin du monde était imminente. A Thessalonique, après le départ de Paul,
-on lui avait attribué, sur cet événement, des paroles téméraires, même
-une épître[276]. Là-dessus, les gens paresseux se croisaient les bras,
-péroraient et mendiaient: «A quoi bon travailler, puisque tout va être
-détruit?» Des visionnaires et des charlatans excitaient des rumeurs
-folles. On se tourmentait de savoir quel sort auraient les _vivants_ au
-jour de la Parousie, s’ils entreraient, avant les défunts, dans le
-Royaume.
-
- [276] II _Thessal._ II, 2.
-
-Quand Paul, à Corinthe, apprendra cette agitation, il se hâtera d’écrire
-aux Thessaloniciens et de restituer en leur esprit la vérité, telle
-qu’il l’enseignait.
-
-Pour l’heure, le voici, fugitif encore, sur la route d’Athènes; on
-dirait le _Juif errant_ de l’apostolat; à chacun de ses pas qu’ils
-précipitent, ses ennemis poussent l’Évangile en avant. Les églises de
-Thessalonique et de Bérée ne mourront point, et celle de Corinthe va
-naître.
-
-On n’est pas du tout certain qu’il se soit embarqué à Méthone, qu’il ait
-gagné Athènes par mer. Il a pris le chemin de la côte; mais il a pu,
-ensuite, remonter vers les défilés de la Thessalie[277]. «Ceux qui le
-conduisaient, disent les _Actes_, _le menèrent jusqu’à Athènes_.» Ces
-termes seraient bizarres, s’ils se rapportaient à une traversée.
-
- [277] C’est l’opinion soutenue par Knabenbauer dans son commentaire
- des _Actes_.
-
-En franchissant, un soir d’automne, les Thermopyles, j’ai songé avec une
-étrange émotion que l’Apôtre avait peut-être passé dans ces gorges
-épiques; et, vraiment, j’y reconnus le double aspect de sa vie: en bas,
-le lit d’un torrent, resserré entre les deux pentes sombres de la
-montagne; plus haut, des môles abrupts, des arbustes épars, des chênes
-aux feuilles rougies qui paraissaient flamber, des cimes déchiquetées,
-nids d’aigle inaccessibles; et, sur nos têtes, un crépuscule immense,
-doré comme un beau miel, qui s’épandait jusqu’à la mer; toutes les
-violences des luttes transitoires, et la paix des régions divines.
-
-
-
-
-XII
-
-LE DISCOURS DE L’ARÉOPAGE
-
-
-Si Paul avait été, comme certains le veulent, un hellénisant, il
-n’aurait pas touché le sol attique, pénétré dans le sanctuaire de
-l’hellénisme, sans être saisi d’une admiration et d’une secrète volupté.
-Au contraire, Athènes lui déplut fortement. Cette ville auguste
-l’attrista, lui pesa, «l’exaspéra[278]».
-
- [278] _Actes_ XVII, 16.
-
-D’abord il s’y trouva seul[279], dans une solitude hostile. Timothée l’y
-avait rejoint. Mais, à la nouvelle des vexations qu’enduraient les
-chrétiens de Thessalonique, Paul «n’y put tenir». Il envoya son disciple
-à ses Thessaloniciens bien-aimés; car il souffrait trop de ne point les
-revoir lui-même. Timothée les conforterait, les maintiendrait dans
-l’espérance et la charité une.
-
- [279] I _Thessal._ III, 1-2.
-
-Pourquoi Paul, jusqu’au retour de Timothée, fut-il en proie à une telle
-angoisse qu’il éprouva, ensuite, le besoin d’y faire allusion? Il semble
-avoir eu à surmonter une crise de lassitude, comme en traversent tous
-les Saints, épreuve où se retrempe leur humilité confiante. Tant
-d’efforts, et, en apparence, un si fragile succès! Il tremblait pour les
-églises qu’il avait dû abandonner à peine instruites:
-
-«Si celui qui tente, dira-t-il aux Thessaloniciens, allait vous avoir
-tentés! Si mon labeur était tombé dans le vide[280]!»
-
- [280] I _Thessal._ III, 5.
-
-Son isolement, au milieu d’Athènes, aggravait ses inquiétudes. Il
-sentait, dans cette ville, plus que nulle part ailleurs, l’énorme poids
-de la résistance païenne. Les idoles étaient là chez elles, comme dans
-leur Panthéon, tranquilles, triomphantes, innombrables. Depuis les
-portes jusqu’au Céramique, dans chaque rue, sous chaque portique, des
-temples, des statues[281]. Combien de Zeus, de Pallas, de Bacchus,
-d’Aphrodites! Au-dessus du Céramique, le temple d’Héphaistos; tout près,
-celui de l’Aphrodite Ouranienne qu’avait sculptée Phidias dans un bloc
-de Paros. Rue des Trépieds, le Satyre de Praxitèle. Vers le théâtre,
-encore Bacchus. En allant du théâtre à l’Acropole, les temples
-d’Esculape et de Thémis, de Gé Kourotrophos et de Déméter Chloé. Et tous
-les héros éponymes, les hommes illustres, les déités allégoriques, et,
-sur l’agora, l’autel de la Pitié, déesse que, seuls d’entre les peuples,
-les Athéniens vénéraient.
-
- [281] Voir PAUSANIAS, _l’Attique_.
-
-Pour celle-là, Paul aurait eu spontanément quelque indulgence. Mais il
-la jugeait bien misérable elle-même. Adorer _une idée_, quand on peut
-s’approcher de la Vie éternelle et vivre dans le Principe d’où cette
-idée procède, le faire vivre en soi, Dieu et homme, lui «par qui et pour
-qui tout a été créé[282]», c’est encore se vouer aux ténèbres et
-repousser Dieu.
-
- [282] _Coloss._ I, 16.
-
-Paul s’affligea de voir les Athéniens profondément attachés aux légendes
-des faux dieux, aux pompes des liturgies, donc d’autant plus difficiles
-à convertir. Les processions, les fêtes interminables heurtaient ses
-yeux. Le pharisien qu’il avait été abhorrait jusqu’à «l’ombre de l’ombre
-d’une idole». La beauté des formes, dans les statues, l’irritait parce
-qu’elle animait un mensonge d’un semblant de vérité plus vivace. Pour
-lui, l’attrait des créatures ne pouvait être qu’en leur ressemblance
-avec le Christ, image du Père, avec le Dieu réel, absolu dont il avait
-entrevu le visage humain.
-
-Un jour cependant qu’il était descendu au vieux port de Phalère ou à
-Munychie, il remarqua une pierre d’autel qui portait cette inscription:
-«Au dieu inconnu[283].» Les dévots avaient ainsi voulu capter la
-bienveillance de quelque dieu étranger; sans savoir son nom, ils lui
-apportaient un hommage, des offrandes; et leur piété croyait au moins
-conjurer les rancunes de Puissances occultes que personne autre
-n’invoquait.
-
- [283] M. Loisy soutient, en s’appuyant sur Pausanias (I, I, 4), que la
- forme exacte de l’inscription devait être: _Aux dieux inconnus._
- Mais Diogène de Laerce, dans la vie d’Epiménide (_Vitae philos._, I,
- 10), constate qu’on dédiait des autels «au dieu qu’il regarde, au
- _dieu inconnu_»; et Norden (_Agnôstos theos_, p. 30) rappelle que,
- chez les Arabes aussi, on voyait une pierre carrée, autel «du dieu
- inconnu».
-
-Dans la pensée de Paul, ces idolâtres, à leur insu, faisaient place au
-Dieu unique que leurs cœurs cherchaient, parce qu’Il les attendait.
-
-Cette découverte lui donna comme l’apaisement d’un conflit. Auparavant
-déjà il avait aperçu que le paganisme, en ses modes épurés de croyance,
-était un mouvement vers l’Inconnu qui demeurait, sans la Révélation,
-difficile à connaître. Mais, dès lors, il sentit mieux où pouvait
-aboutir, avec la discipline chrétienne, l’effort désordonné de la
-philosophie grecque. La mission de l’Hellade lui apparut: conduire les
-âmes à la recherche d’un Dieu supra-sensible. Sans pouvoir se
-réconcilier avec Athènes, il y prêcha dans l’espérance.
-
-Au début, il parla, le jour du sabbat, à l’intérieur de la synagogue.
-Peu puissante, la colonie juive d’Athènes s’abstint de provoquer des
-émeutes, mais elle ne semble guère avoir compris sa parole, et il
-s’adressa directement aux païens.
-
-Athènes avait perdu, pour des siècles, toute énergie politique; dans
-l’art, elle ne créait plus rien. Elle vivait sur la splendeur de son
-histoire; c’était une ville d’université où les jeunes gens de l’Empire
-venaient, par mode, achever leur formation. Elle avait encore des
-grammairiens, des rhéteurs et des philosophes. Probabilistes, cyniques,
-épicuriens, stoïciens, voisinaient sans trop de heurts dans un milieu de
-dilettantes décadents où l’élégance était de railler toutes les
-convictions.
-
-Les Athéniens restaient ce qu’ils n’ont pas cessé d’être, un peuple à
-l’humeur légère, curieux et vif d’intelligence, amoureux des spectacles
-éclatants et de beau langage, plus flâneur qu’agité, plus vantard que
-patriote, plus dévot envers les images que solidement religieux. Comme
-au temps de Démosthène, «quoi de nouveau?» restait la formule
-journalière de leur inconstance ou de leur esprit blasé. Sauf aux heures
-trop chaudes, les citoyens qui avaient du loisir et le goût des
-bavardages--c’est-à-dire presque tous--vivaient sous les portiques,
-autour des temples, sur l’agora. C’est là que Paul osa disputer contre
-des philosophes, personnages notoires; il leur exposait l’essentiel de
-son Évangile, Jésus et la Résurrection. Il ne payait guère de mine; la
-puissance de son Verbe et l’étrangeté de sa doctrine arrêtaient
-cependant l’attention; on faisait cercle pour l’entendre; les survenants
-s’enquéraient:
-
-«Que nous veut ce _pierrot_?»
-
-Ils le comparaient, avec leur morgue d’intellectuels satisfaits
-d’eux-mêmes, aux oiseaux qui picorent, en sautillant, sur les dalles, ce
-qu’ont laissé tomber les passants, aux gueux qui ramassaient, pour se
-nourrir, les graines éparses sur le marché, ou à ces péroreurs de
-carrefour, débitant des drôleries qu’ils ont quêtées partout. Et
-d’autres expliquaient dédaigneusement:
-
-«C’est un colporteur de divinités étrangères. Il annonce Jésus et
-Anastasis.»
-
-Anastasis voulait dire: la Résurrection. Était-ce en manière de sarcasme
-qu’ils prenaient pour une déesse Anastasis? Les Athéniens avaient dressé
-des autels à l’_Impudence_; pourquoi Résurrection ne serait-elle pas
-aussi une divinité?
-
-Tout au moins, s’ils affectaient de l’ironie en face du petit prêcheur
-juif, ils le trouvaient amusant, «intéressant», comme diraient les
-snobs, parce qu’il faisait sonner à leurs oreilles des mots et des
-choses qu’ils ignoraient.
-
-Certains, pris du désir de mieux connaître sa doctrine, eurent la
-fantaisie d’exiger qu’il la présentât dans une conférence publique.
-Cavalièrement, ils l’appréhendèrent et l’emmenèrent, sans lui donner le
-temps de la réflexion, en un lieu bien choisi pour l’orateur comme pour
-l’auditoire, au flanc occidental de l’Acropole, sur la colline
-d’Arès[284]. Paul ne résista point, considérant que l’Esprit leur
-inspirait cette volonté imprévue, joyeux aussi d’affronter l’erreur
-polythéiste dans la citadelle même de ses hautes traditions, de crier
-aux idoles: Vous n’existez pas[285].
-
- [284] Il ne s’agissait nullement de le faire comparaître devant
- l’Aréopage, bien que ce tribunal siégeât certains jours en cet
- endroit. Le texte est clair: «Ils le conduisirent _sur la colline
- d’Arès_.» L’orateur ne s’adresse pas à des juges, mais commence:
- _Hommes athéniens_... Quand il sent l’auditoire mal disposé, il se
- retire, et personne ne l’inquiète; aucun jugement n’intervient.
-
- [285] «Cela n’existe vraiment pas, les idoles» (I _Cor._ VIII, 4).
-
-Du sommet des degrés il avait devant lui tous les temples de la colline,
-Athènes en bas, l’horizon des montagnes, et la mer[286]. Une foule
-pouvait, à son aise, s’échelonner sur la butte, sans rien perdre d’une
-voix sonore que renvoyait, sans doute, le mur de fond d’un portique.
-
- [286] Voir plus haut, p. 26-28.
-
-Son discours, d’une portée immense, allait marquer la solennelle
-rencontre du dogme chrétien et de la pensée grecque. L’exégèse négative
-s’est acharnée à prouver que le fond même n’est pas authentique. Harnack
-en a pourtant défendu l’historicité. Elle s’impose, si on examine la
-convenance du texte avec les idées générales de l’Apôtre, avec les
-nécessités du temps et du lieu.
-
-Le narrateur, évidemment, reproduit, à gros traits, sans établir des
-transitions, les lignes dominantes. S’il était un rhéteur, il aurait,
-comme un Tite-Live, composé d’après les données traditionnelles, une
-harangue exemplaire. Un auditeur ému avait retenu certaines phrases et
-l’ensemble du mouvement. Luc a consigné ce qu’il savait par lui ou par
-saint Paul lui-même.
-
-Voici d’abord une thèse commune à toutes les prédications chrétiennes,
-chaque fois que les missionnaires combattaient l’idolâtrie:
-
-Il est un seul Dieu qui a fait le monde et tout ce qui existe dans le
-monde. Il est le Maître du ciel et de la terre. Donc il n’habite pas en
-des temples faits de main d’homme (Étienne, avec un semblable argument,
-avait bravé le sanhédrin), et les mains des hommes ne peuvent le servir,
-comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui a donné à tous les
-êtres la vie et le souffle.
-
-Dans une langue rationnelle, intelligible à des Hellènes cultivés, Paul
-énonce la même réprobation logique du paganisme qu’il reprendra, plus
-véhémente, au début de l’épître aux Romains. Nous reconnaissons le vieil
-anathème juif contre les idoles, celui du psaume CXIII: «Elles ont une
-bouche et elles ne parleront pas, des yeux, et elles ne verront pas»,
-et, mieux encore, ceux du livre de la Sagesse[287], où est tournée en
-dérision l’impuissance de l’artiste à figurer un dieu qui ait la
-ressemblance humaine:
-
- [287] Ch. XIII, 11-19, et XV, 15-19.
-
-«Alors qu’il est mortel, _il façonne un mort_ de ses mains iniques. Car
-il a sur les dieux qu’il adore cet avantage d’être un vivant, tandis
-qu’ils n’ont jamais vécu.»
-
-Mais Paul ne s’arrête pas à condamner. Si Dieu est esprit, quel culte
-devons-nous lui rendre? Nous sommes tous issus d’un seul homme que Dieu
-fit à son image. Donc nous sommes «de la race» de Dieu. Nous venons de
-Lui, nous avons en lui la vie, le mouvement, l’être. Il nous a donné des
-signes pour le chercher dans l’univers, pour sentir sa présence et bénir
-ses bienfaits. La conclusion, Paul dut la déduire, c’est qu’il faut
-adorer le Père «en esprit et en vérité» selon la parole du Maître à la
-femme de Samarie.
-
-Ce Dieu, «les temps d’ignorance» l’ont méconnu. A présent, Il mande «à
-tous les hommes, en tous lieux, de se repentir, parce qu’il a fixé un
-jour où il va juger le monde dans la justice, par un homme qu’il y a
-destiné, donnant à tous une raison de croire, en le ressuscitant d’entre
-les morts».
-
-Telle est, réduite à ses éléments, la dialectique de Paul. Dix-neuf
-siècles de christianisme nous l’ont rendue familière. Pour les
-Athéniens, elle sembla bizarre au point qu’ils eurent peine à la saisir,
-et, surtout, à l’admettre.
-
-Combien prudente cependant, ingénieuse était l’accommodation des vérités
-qu’il leur dispensait! En évoquant «le dieu inconnu» son éloquence avait
-l’air, pour prendre son vol, de s’élancer du sol même d’Athènes. Il loue
-leur piété en tant qu’elle peut être dirigée vers le Dieu vrai qu’ils
-adoraient sans le connaître. Dieu n’est point représenté comme
-inconnaissable. L’Apôtre, au rebours, veut leur faire entendre que les
-lumières de leur raison devaient les acheminer à le découvrir. «Depuis
-la création du monde, enseignera-t-il ailleurs[288], ses invisibles
-perfections se laissent concevoir par ses œuvres.» Ici, une vue générale
-sur la philosophie de l’histoire enveloppe une réflexion précise
-suggérée par le lieu même où l’orateur parlait.
-
- [288] _Rom._ I, 20.
-
-«Dieu, dit-il, a fait qu’issue d’un seul, toute race d’hommes habitât
-sur toute la face de la terre, où il a fixé des temps réglés et les
-limites des pays qu’ils habitent.»
-
-En présence de l’Attique déployée sous son regard, de l’Acropole taillée
-si visiblement pour porter un temple, Paul songeait que l’Hellade, comme
-la Judée, avait été prédestinée à l’avenir d’un peuple unique. Aucun
-horizon, sauf celui de Jérusalem, n’aurait mieux attesté l’évidence
-d’une harmonie préétablie entre un site et la mission du peuple qui
-devait y vivre. En quel lieu aurait-il senti davantage que «la divinité
-ne peut être semblable à l’or, à l’argent, à la pierre, aux images qui
-sont l’œuvre de l’art et de la méditation des hommes»? Il ose le
-déclarer en face du Parthénon, de la Pallas chryséléphantine, de l’autre
-Pallas, celle devant qui était allumée une lampe qu’on remplissait
-d’huile une fois par an, de l’Athéné Areia, dressée dans l’Aréopage, et
-près du temple des Semnae (des Érinyes), des statues de Pluton, d’Hermès
-et de la Terre.
-
-Pour qu’on écoutât sans murmure des impiétés pareilles, il fallait que
-l’assistance fût composée surtout de philosophes et de sceptiques. Paul
-savait bien quel public il se proposait de toucher. Son langage était
-semé d’expressions qui pouvaient plaire à des stoïciens détachés des
-cultes nationaux et polythéistes. Témoin la citation fameuse:
-
- De sa race aussi nous sommes,
-
-réminiscence du poète cilicien, Aratus, mais qui se rencontre aussi dans
-l’hymne de Cléanthe à Zeus. La formule: «En lui, nous avons la vie, le
-mouvement, l’être», convenait aux oreilles de panthéistes stoïciens.
-Seulement Paul entendait ces termes dans un sens nouveau; il en usait
-pour bien faire cheminer à travers les esprits des vérités qu’il voulait
-expliquer ensuite. Comme on utilise un tronc d’arbre, s’il faut franchir
-un fossé, il jetait, de lui à son auditoire, les ponts qui s’offraient.
-Les philosophes avaient défini comme ils pouvaient les rapports de
-l’univers avec Dieu. Aucun n’avait établi la notion d’un Dieu personnel
-et transcendant, infiniment libre et si bien uni à l’homme, sa créature,
-que nous respirons corporellement et vivons davantage d’une vie mystique
-dans l’intimité de l’Être divin, et que Dieu s’est fait chair, afin de
-nous vivifier en mourant, en ressuscitant pour nous.
-
-Certaines conceptions, certains mots de la philosophie païenne n’en
-étaient pas moins aptes à se transposer selon l’esprit du Christ. Paul,
-sans hésiter, se les approprie[289].
-
- [289] Il serait sophistique d’en conclure avec Norden que sa doctrine
- est celle d’un stoïcien; pas plus qu’il ne professe la philosophie
- stoïcienne, quand il déclare (_Rom_. XI, 36): «C’est de lui (Dieu),
- par lui, et pour lui que sont toutes choses.» Marc-Aurèle, longtemps
- _après Paul_ d’ailleurs, a pu s’exprimer d’une façon presque
- identique. Il logeait sous les mêmes mots des réalités tout autres.
-
-Son discours en devient-il celui d’un philosophe? Il parle comme devait
-le faire un Apôtre et un Prophète, avec la certitude et la puissance de
-la Révélation:
-
-«Ce que vous adoriez sans le connaître, _moi, je vous l’annonce_.»
-
-Si, tout d’abord, il sous-entend l’Évangile, en vue de mieux asseoir le
-dogme fondamental, l’existence et la nature du Dieu unique, il proclame
-ensuite les grands articles de sa foi. L’histoire du genre humain
-apparaît divisée en deux périodes: «les temps d’ignorance» et les temps
-de la connaissance. Ceux-ci doivent être les temps du repentir. Il faut
-se préparer à la venue du Juge, de l’_Homme_, à qui est donné l’empire
-sur les vivants et les morts. Paul appelle Jésus simplement «un homme»,
-de peur que l’Homme-Dieu ne soit pris pour une divinité mythique. Mais
-quelle audace devant des philosophes, devant le Parthénon, et les
-temples orgueilleux, d’appeler le passé d’Athènes une ère «d’ignorance»,
-d’affirmer que cette vaine gloire croulera, qu’il faut se mettre à
-genoux dans la poussière et _se repentir_ d’avoir ignoré!
-
-De telles perspectives pouvaient-elles être accueillies sans murmures?
-Lorsque l’Apôtre prophétisa «la résurrection des morts», parmi les
-assistants se propagèrent des sourires, des éclats de rire, des
-haussements d’épaules. Beaucoup se levèrent, déclarant: «Nous
-t’entendrons là-dessus une autre fois.» Les Grecs savaient que certains
-héros, Héraclès, Adonis, étaient ressuscités; et encore, pour l’élite
-des gens cultivés, ces fables apparaissaient comme de vieux symboles.
-Socrate avait parlé de l’âme immortelle. Mais la résurrection et le
-jugement de tous les hommes, c’était absurde, inintelligible!
-
-Paul comprit que, s’il allait jusqu’au bout de son homélie, sa cause
-était perdue aux yeux des Athéniens, et il brusqua sa péroraison,
-réservant à des auditeurs mieux préparés une catéchèse qui leur
-expliquerait Jésus mis en croix.
-
-Il fit dans Athènes peu de disciples. On garda leur mémoire, d’autant
-plus aisément qu’ils étaient plus rares. L’un d’eux, assesseur de
-l’Aréopage, ancien archonte, s’appelait Denys, et la tradition
-ecclésiastique[290] l’honora comme le premier évêque d’Athènes. Une
-femme aussi reçut le baptême. Elle avait nom Damaris ou Damalis.
-
- [290] Voir EUSÈBE, _H. E._ IV, XXIII.
-
-Les Athéniens résistèrent longtemps à l’Évangile. Le scepticisme
-philosophique, le goût des fêtes et des processions, l’enchantement des
-images coutumières, la vanité nationale, tout les retenait dans les
-voies du passé. Même convertis, on les verra, au second siècle, après le
-martyre de leur évêque Publius, déserter en masse les églises et revenir
-passagèrement aux pratiques païennes[291].
-
- [291] Voir DUCHESNE, _Hist. anc. de l’Église_, t. I, p. 261.
-
-S’ils n’avaient imposé à Paul ce qu’on appellerait aujourd’hui un
-discours-programme, son passage au milieu d’eux n’eût laissé qu’un
-souvenir inconsistant. Mais ce discours allait être, dans sa carrière
-d’Apôtre, une date culminante. La Pallas Athéné de l’Acropole figurait
-la sagesse antique, selon son rêve de terrestre et courte perfection.
-Paul, en montant vers elle, lui avait démontré son insuffisance, sinon
-son néant. Désormais, la déesse n’avait qu’à mourir, la lampe du
-sanctuaire devait s’éteindre. La raison ne voulait plus vivre
-qu’illuminée par la foi.
-
-
-
-
-XIII
-
-L’ÉGLISE DE CORINTHE
-
-
-Paul emportait d’Athènes la tristesse d’avoir travaillé presque sans
-fruit. Infatigable dans l’espoir, il se dirigea vers Corinthe,
-poursuivant sa marche du côté de l’Occident. Nous ignorons s’il
-s’embarqua au Pirée ou s’il prit à pied la route d’Éleusis et de Mégare,
-puis longea jusqu’à l’isthme le golfe Saronique. Les termes peu précis
-du texte semblent indiquer plutôt un voyage pédestre[292].
-
- [292] «Ayant quitté Athènes, _il vint à Corinthe_.»
-
-Bien avant les approches de la ville, se leva sur l’étendue, entre les
-deux mers, l’énorme Acrocorinthe, isolée, d’où il la voyait, comme le
-cône d’un volcan mort.
-
-Paul ne l’ignorait point: à son faîte, Cypris, patronne de Corinthe,
-avait une chapelle servie par mille prêtresses; des pèlerins
-innombrables gravissaient la montagne, et l’on prêtait aux servantes de
-volupté un pouvoir d’intercession. Mais il jugeait les démons de la
-chair moins redoutables que l’orgueil des faux sages.
-
-De même qu’Antioche et Thessalonique, Corinthe lui offrait une masse
-confuse que le bon levain pourrait transformer.
-
-Détruite par Mummius, rebâtie par César, cette ville opulente était
-devenue la métropole de l’Achaïe. Ses deux ports orientaient son trafic,
-l’un vers l’Asie, l’autre vers Rome. Un afflux d’affranchis, de
-gladiateurs, de marins, de Juifs, de fabricants et de courtiers
-composait une foule instable que grossissait une multitude
-d’esclaves,--quatre cent cinquante mille, disait-on. Le bronze rouge de
-Corinthe s’exportait dans tout l’Empire. Les Romains payaient des prix
-extravagants les vases qu’on exhumait des ruines et des tombeaux[293].
-Les artisans et les fondeurs savaient les imiter, faire du faux vieux.
-On jouait aux dés, on s’amusait à Corinthe effrénément. Une courtisane
-se vantait d’avoir, en quelques semaines, ruiné trois patrons de
-vaisseaux. Sous la buée ardente de son golfe, c’était une cuve où
-s’amalgamaient en fusion les éléments d’un nouveau monde.
-
- [293] Voir STRABON, l. VIII, VII.
-
-En arrivant, Paul chercha le quartier des Juifs; il voulait s’offrir
-quelque part comme ouvrier. L’Ange qui le guidait partout l’arrêta
-devant la boutique récemment ouverte d’un «faiseur de tentes», d’un
-homme de son métier. Aquilas, Israélite natif du Pont, s’était installé
-à Rome avec sa femme Prisca ou Priscilla. Mais Claude, en principe
-bienveillant pour les Juifs, après des troubles dont on sait mal les
-causes, dus selon Suétone à un certain _Chrestos_[294]--probablement à
-des conflits entre synagogues et _chrétiens_--avait frappé les Juifs
-d’un décret d’expulsion. Leur trop grand nombre--à Rome seulement on en
-comptait cinquante ou soixante mille--empêcha qu’ils ne fussent tous
-chassés d’Italie. On se contenta d’interdire les attroupements et les
-réunions dans les synagogues. Les tracasseries policières gênaient
-beaucoup leur commerce. C’est pourquoi Aquilas avait transporté le sien
-à Corinthe, ville largement ouverte aux étrangers. Sa fabrique et son
-magasin devaient avoir quelque importance. Sa maison deviendra sans
-peine un centre pour l’église nouvelle.
-
- [294] Mal informé, Suétone a dû entendre parler de _Christos_, cause
- de ces querelles, et l’a pris pour un agitateur présent dans Rome.
-
-Lui et Priscilla étaient-ils déjà baptisés? Nulle part les _Actes_ ni
-Paul ne mentionnent leur conversion. Paul dira de Stephanas et des siens
-qu’ils sont les prémices de l’Achaïe[295], qu’il les a baptisés
-lui-même[296]. Si Aquilas et Priscilla, quand il les connut, n’avaient
-pas été chrétiens, il aurait commencé par eux.
-
- [295] I _Cor._ XVI, 15.
-
- [296] _Id._ I, 16.
-
-Car ils lui donnèrent aussitôt du travail et il vivait sous leur toit.
-Il prit dans leur maison un rapide ascendant. Il s’empara de leurs âmes,
-«non par des discours persuasifs de sagesse, mais dans la manifestation
-de l’Esprit et de la puissance». Tous les dons de l’homme inspiré se
-révélaient en sa personne: foi, science, prophétie, discernement des
-consciences, pouvoir des miracles, et, pour y mettre le sceau divin, une
-charité sans mesure, tranchante comme une épée, douce comme l’huile qui
-panse les plaies.
-
-Paul gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue,
-exemplaire dans l’obéissance. Il manquait pourtant de cette santé qui
-rend la joie facile. Le «pal[297]» enfoncé dans sa chair lui laissait
-peu de répit. Les étés, à Corinthe, sont accablants: «la faiblesse[298]»
-dont il se souviendra tenait, on peut le croire, à des fièvres qui le
-déprimaient.
-
- [297] II _Cor._ XII, 7. Le mot «skolops» qu’on traduit souvent par
- «écharde» (image peu nette) paraît désigner une infirmité vulgaire
- et poignante que la chirurgie moderne supprime facilement.
-
- [298] I _Cor._ II, 3. «Je fus, parmi vous, dans la faiblesse, la
- crainte, en grand tremblement.»
-
-Chaque sabbat, cependant, il annonçait le Christ dans les synagogues et
-il obtenait des conversions. Silas et Timothée arrivèrent de Macédoine;
-des subsides qu’ils apportèrent ou fournis par les premiers fidèles de
-Corinthe leur permirent de se donner à l’apostolat. Mais la
-sempiternelle hostilité des Juifs ne tarda pas à sévir. Chaque fois que
-Paul nommait Jésus devant eux, ils poussaient des cris, blasphémaient.
-Il secoua contre ces endurcis la poussière de son manteau; et il les
-quitta en leur laissant cet anathème:
-
-«Que votre sang soit sur votre tête. Moi, j’en suis pur, et, de ce jour,
-je m’en irai vers les gentils.»
-
-Il voulait leur signifier: «En repoussant la _vie_, vous tombez dans la
-mort. Ce n’est point ma faute. J’ai fait ce que j’ai pu.»
-
-Dès lors il réunit ceux qui désiraient l’entendre chez un certain Titius
-Justus, «un craignant Dieu», dont la maison était contiguë à la
-synagogue. Il «tremblait» comme il le confessera plus tard, de voir son
-œuvre une fois de plus troublée, saccagée. Une vision, dans la nuit, le
-rassura; le Seigneur lui dit:
-
-«N’aie pas peur; parle et ne te tais point; car je suis avec toi; et nul
-ne se mettra contre toi de manière à te nuire; parce qu’un peuple
-nombreux est à moi dans cette ville.»
-
-De fait, sa parole eut, à Corinthe, une efficacité plus large qu’en nul
-autre lieu. Parmi ceux qui vinrent à la foi il y eut un personnage
-considérable, et, chose étonnante, un Israélite, Crispus, le chef de la
-synagogue d’où Paul était sorti en faisant claquer les portes.
-
-L’archisynagôgos, étant le gardien du dogme, veillait sur l’observance
-des préceptes, instruisait le peuple, présidait les assemblées,
-encaissait l’argent des aumônes. A cette charge rétribuée honorablement
-la loi romaine reconnaissait des privilèges. Il fallait, pour l’obtenir,
-avoir passé un examen difficile sur la théologie, le droit, la médecine.
-Le baptême de Crispus et de toute sa maison eut presque l’importance
-qu’aurait la conversion d’un évêque anglican au catholicisme. Paul en
-reçut grande allégresse. Il le baptisa de sa propre main[299]. Quels que
-fussent ses démêlés avec les Juifs, leur salut le tourmentait autant que
-celui des païens.
-
- [299] I _Cor._ I, 14.
-
-Tandis qu’il posait au milieu de Corinthe les fondations d’une puissante
-église, il songeait aux autres qu’il avait laissées derrière lui.
-Timothée était revenu de Thessalonique, apportant d’heureuses
-nouvelles[300].
-
- [300] I _Thessal._ III, 6.
-
-«[Il nous dit] que vous gardez de nous un bon souvenir, que vous êtes
-impatients de nous revoir, comme nous de vous retrouver. Nous avons été
-consolés, frères, à votre sujet, par votre foi, dans toutes nos
-nécessités et tribulations.»
-
-Mais des controverses dogmatiques agitaient les Thessaloniciens. Ils
-donnaient créance aux faux docteurs qui s’attribuaient des révélations
-sur le mystère de la Parousie. Les morts, quand le Seigneur descendra du
-ciel, ressusciteront-ils après l’assomption des justes vivants, enlevés
-sur les nuées, à la rencontre du Juge? Ceux qui meurent maintenant ne
-sont-ils pas disgraciés, puisqu’ils ont à subir le sommeil et la
-pourriture du tombeau? Ces idées sur la Résurrection, sur le Jugement
-demeuraient, dans l’esprit des fidèles, entourées de nuages où chacun
-tendait à loger ses fantaisies. Et l’on prêtait à l’Apôtre des vues
-imprudentes dont il s’était bien gardé. La défiguration de sa doctrine
-fut une de ses peines les plus rudes et incessantes. Dans le message
-qu’il dicta pour les Thessaloniciens, il rétablit, au sujet des vivants
-et des morts, l’apocalypse véridique:
-
-«Voici ce que nous vous disons selon la parole du Seigneur: nous, les
-vivants, nous qui sommes laissés pour la Parousie du Seigneur, nous ne
-devancerons pas ceux qui dorment; car le Seigneur lui-même, dans la
-clameur du réveil, dans la voix de l’Archange, dans la trompette de
-Dieu, descendra du ciel, et les morts dans le Christ ressusciteront
-d’abord. Ensuite, nous, les vivants, nous qui sommes laissés, nous
-serons enlevés avec eux à la rencontre du Seigneur, dans les airs. Et
-ainsi nous serons pour toujours avec le Seigneur.»
-
-On pourrait induire de ces mots: _nous, les vivants_, que Paul
-s’attendait, le même soir, peut-être, à entendre le cri de la trompette,
-à se voir enlevé dans les nuées. Mais il le savait: rien ne l’assurait
-de vivre jusqu’au soir; autour de lui d’autres chrétiens mouraient. Il
-n’oubliait point les signes universels qui précéderaient la Parousie:
-avant l’apostasie des croyants, il fallait que l’Évangile fût porté aux
-deux bouts de la terre. Quelle serait la durée de l’attente? «Mille
-années, devant Dieu, c’est comme un jour[301].» Il pénétrait aussi les
-périls d’une illusion sur cette heure que le Père seul connaît: des
-paresseux, comme à Thessalonique, prétexteraient l’imminence de la fin
-pour s’engourdir ou quêter leur pain; les âmes de bonne foi se
-fatigueraient d’espérer une chose promise et qui pouvait tarder. Les
-gens se disaient entre eux: «Que devient la promesse de son retour?
-Depuis que nos pères sont morts, tout continue comme depuis le
-commencement du monde[302].» _Nous, les vivants_, représente donc les
-fidèles qui vivront au moment de la Parousie, Paul et ceux de son temps
-s’ils vivent encore, ou d’autres.
-
- [301] II _Petr._ III, 8.
-
- [302] Clément Romain, ép. aux Cor., ch. XXIII. Un texte curieux, dans
- l’homélie aux Corinthiens qui est attribuée au même Clément Romain
- (ch. XII), indique de quelle façon, vers la fin du Ier siècle, les
- prédicateurs suggéraient aux fidèles la patience dans l’attente de
- la Parousie: «Donc attendons d’heure en heure le royaume de Dieu
- dans la charité et la justice, puisque nous ignorons le jour où Dieu
- se manifestera.» Quelqu’un ayant demandé au Seigneur lui-même quand
- son royaume arriverait il répondit: «Lorsque deux choses n’en feront
- plus qu’une, lorsque l’intérieur sera comme l’extérieur, lorsque,
- dans la rencontre de l’homme et de la femme, il n’y aura ni homme ni
- femme.» (Citation empruntée, croit-on, à l’évangile selon les
- Égyptiens.)
-
-Les vivants d’aujourd’hui, il se propose de les tenir en alerte hors de
-cet inutile tourment. Veillons, puisque nous ne savons ni le jour ni
-l’heure. Il ne rappelle point la parabole des dix vierges, mais conclut
-comme le Seigneur l’enseignait.
-
-Et il prolonge des conseils virils, pénétrés de l’ineffable et naïve
-tendresse des premières fraternités chrétiennes: «Vivez en paix les uns
-avec les autres. Reprenez ceux qui sont dans le désordre. Encouragez les
-pusillanimes. Soutenez les faibles. Usez de patience envers tous.
-Veillez à ce que personne ne rende le mal pour le mal. Cherchez partout
-le bien les uns envers les autres et envers tous. Soyez toujours en
-joie. Priez incessamment. Rendez grâce en tout. Car telle est la volonté
-de Dieu à votre égard. N’éteignez pas l’esprit. Ne méprisez pas les
-prophéties. Mais éprouvez tout et retenez ce qui est bon. Abstenez-vous
-de tout ce qui a l’apparence du mal. Que le Dieu de paix lui-même vous
-sanctifie tout entier. Que tout votre être, que l’esprit, l’âme et le
-corps soient gardés sans reproche pour la Parousie de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ. Celui qui vous appelle est fidèle, et c’est lui qui
-accomplira.
-
-«Frères, priez pour nous. Saluez tous les frères dans un saint baiser.»
-
-Comme, en dépit de ses admonitions, les agitateurs continuaient à semer
-leurs creuses prophéties, dans une deuxième épître, plus acérée, plus
-âpre, il tança les Thessaloniciens d’oublier ce qu’il leur avait dit,
-étant encore auprès d’eux. Il évoque par des allusions obscures la venue
-nécessaire du fils de perdition, le mystère d’iniquité qui s’accomplit
-déjà. L’enseignement prophétique apportait aux chrétiens des précisions
-orales que l’Apôtre juge superflu ou imprudent de renouveler dans sa
-lettre. Il semonce les oisifs dont la fainéantise prend pour excuse «Le
-jour du Seigneur imminent». Paul lui-même a travaillé nuit et jour. Il
-aurait eu le droit d’être nourri par les fidèles, puisqu’il les
-nourrissait de la Parole de Dieu. «Tu ne muselleras pas, ordonnait
-Moïse, le bœuf qui foule le grain.» Mais il tenait à leur donner
-l’exemple. «Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger non
-plus.» Proverbe excellemment juif où nous retrouvons une des vertus
-immémoriales d’Israël. Le Juif, même dans les pays qui engagent le plus
-à la paresse, besogna toujours et besogne prodigieusement.
-
-A Corinthe, de même qu’à Thessalonique, «les Saints» étaient des gens de
-petite condition plutôt que des riches ou des notables. Paul semblera
-leur en faire une louange:
-
-«Ils ne sont pas nombreux parmi vous les sages selon la chair, pas
-nombreux les puissants, pas nombreux les nobles[303].»
-
- [303] I _Cor._, I, 26.
-
-L’esprit d’amour qui liait dans le Christ l’archisynagôgos Crispus,
-l’important Stephanas et des ouvriers, des boutiquiers modestes, des
-scribes inférieurs, de pauvres femmes et même des esclaves, fut-il une
-imitation des confréries païennes, des thiases où des repas sacrés
-unissaient d’une fraternité passagère des hommes et des femmes, très
-distants par leur état social? Tout ce qui avait figure païenne
-inspirait aux chrétiens l’aversion d’un contact idolâtrique. Ce n’est
-pas là qu’ils prirent modèle[304]. La vie des synagogues, la forme
-qu’elles perpétuaient d’une association religieuse et secourable se
-répéta chez eux. La communauté chrétienne avait, comme la synagogue, ses
-dirigeants et ses docteurs, ses réunions de prière, sa caisse pour les
-pauvres, des arbitres pour les différends entre ses membres, même des
-juges pour les cas d’exclusion. Seulement un autre esprit la vivifiait.
-
- [304] Voir DUCHESNE, _op. cit._, t. I, p. 50-51.
-
-Dès les premiers temps, nous l’avons vu à Antioche, le ministère de ceux
-qui enseignaient se divisait en missions distinctes. Les apôtres, les
-prophètes, les didascales ou docteurs possédaient un caractère défini
-et, dans la suite, de plus en plus spécifié.
-
-Paul est apôtre au sens absolu, c’est-à-dire l’envoyé du Seigneur
-lui-même. Timothée, quand il visite, sur l’ordre de Paul, les
-Thessaloniciens, est apôtre aussi. Chaque église possédera ses apôtres,
-missionnaires qui se dirigent ici ou là, sans que personne, si ce n’est
-l’Esprit Saint, détermine leurs mouvements. Ils prouvent leur
-inspiration, en manifestant des dons surnaturels. Lorsqu’elle les
-saisit, ils parlent quelquefois dans l’ivresse de l’extase. Mais leur
-office est surtout de révéler les mystères, d’exhorter, d’édifier, de
-consoler.
-
-Les prophètes, en toute occasion, édifient, exhortent, consolent.
-Cependant ils exercent des charges liturgiques, comme le grand prêtre du
-Temple juif. Ils célèbrent le Sacrifice, improvisent l’action de grâces
-au moment de la fraction du Pain. Ils résideront au sein d’une église;
-les fidèles, pour les nourrir et les vêtir, prélèveront sur leur
-subsistance et leurs vêtements, sur l’argent dont ils disposent, une
-sorte de dîme.
-
-Les docteurs, préposés à l’enseignement, comme ayant le don de science,
-_seront_ sédentaires, de même que, plus tard, l’épiscope et le diacre,
-quand ceux-ci prendront la place de l’apôtre et du prophète.
-
-Sédentaire aussi, le presbytérion dont saint Ignace d’Antioche dira
-qu’il représente autour de l’évêque--lequel tient la place de Dieu--le
-conseil des Douze assemblés autour de Jésus[305]; et sa volonté devra
-s’harmoniser à celle de l’évêque, «comme les cordes s’ajustent à la
-lyre[306]».
-
- [305] Saint IGNACE, épître aux Magnésiens, VI.
-
- [306] _Id._ ép. aux Éphésiens, IV.
-
-Au temps où Paul fonda la communauté de Corinthe, la discipline n’était
-pas encore aussi nettement constituée. Cette église ressemblait à un
-jeune arbre souple, en avril, dont les bourgeons vont s’ouvrir. Elle
-était déjà en possession de tous ses organes. Mais la sève divine hâtait
-plus pour l’un, moins pour l’autre, la germination. Et c’est bien ainsi
-que Paul la considérait: «J’ai planté, dira-t-il, Apollos a arrosé. Dieu
-seul a fait croître[307].»
-
- [307] I _Cor._ III, 6.
-
-Merveilleuse période! La croissance des promesses et de toutes les
-ferveurs!
-
-Les fidèles ne se réunissaient pas alors, pour prier, dans une
-basilique. Ils se donnaient rendez-vous chez l’un des frères dont le
-logis était vaste. Une salle, en haut, servait d’oratoire. Nous ignorons
-si des images ou des signes mystiques étaient offerts à la dévotion
-commune. Il est probable que l’on excluait les images, par un reste de
-scrupule judaïque, comme si elles impliquaient un danger d’idolâtrie.
-Des lampes nombreuses pendaient de la voûte[308], telles qu’on en voit
-dans les églises grecques et les mosquées. On les allumait la veille du
-sabbat au soir et le lendemain, tant que le sabbat resta le jour férié,
-puis le dimanche, fêté comme le jour, tout ensemble, de la Création et
-de la Résurrection.
-
- [308] Voir _Actes_ XX, 8.
-
-A leur entrée, les assistants «se jetaient, la face contre terre,
-adorant Dieu[309]». Ils ployaient aussi les genoux avant la fraction du
-Pain. Mais ils priaient, le plus souvent, debout, les paumes étendues.
-Les femmes venaient en toilette; Paul exigeait d’elles--et ce n’était
-point toujours facile--la modestie dans la mise; il ordonnait qu’elles
-eussent un voile sur la tête et condamnait les robes brodées, les
-chignons emperlés ou cerclés d’or. Surtout il leur interdisait de
-prendre la parole pour enseigner au milieu de l’église.
-
- [309] I _Cor._ XIV, 25.
-
-Car une réunion de chrétiens primitifs ne se concevait pas sévèrement
-ordonnée à la manière d’une cérémonie de cathédrale. Tandis qu’un
-lecteur lisait une page des Écritures, ou, plus tard, «les Mémoires des
-Apôtres» (les Évangiles), quelqu’un tout d’un coup se levait, transporté
-d’une élévation prophétique, discourait sur le sens caché d’une parole,
-ou bien «il parlait en langues»; le glossolale se répandait en une
-effusion d’amour, faite de cris, d’invocations chantées, de mots sans
-suite, et que lui-même ne savait pas toujours interpréter.
-
-Paul, avec son génie pratique et son goût de l’ordre, admirait peu la
-glossolalie. «Celui qui parle en langues s’édifie lui-même. Celui qui
-prophétise édifie l’église. Je souhaite que vous parliez tous en
-langues, mais bien plus que vous prophétisiez... Celui qui parle en
-langues doit demander à Dieu le droit d’interpréter... Quoi donc! Je
-prierai avec l’esprit. Mais je veux prier aussi avec mon intelligence.
-Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon
-intelligence. Si tu prononces la bénédiction par l’esprit (dans la
-langue inspirée du glossolale), celui qui tient le rôle de simple
-auditeur, comment répondra-t-il _Amen_ à ton action de grâces? Car enfin
-il ne sait ce que tu veux dire... Je parle en langues plus que vous tous
-et j’en bénis Dieu. Mais, dans l’église, je préfère dire cinq paroles
-avec mon intelligence, pour catéchiser les autres, que dix mille paroles
-en langues[310].»
-
- [310] I _Cor._ XIV, 2-20. Le prophète Daniel (XI, 1) avait dit: «Il
- faut, dans une vision, _de l’intelligence_.»
-
-Paul les blâmait de se comporter «comme des enfants». La jubilation de
-leur foi prenait les formes enfantines d’une délicieuse innocence. Mais
-le gazouillement lyrique des glossolales, quand il se multipliait,
-tournait au vacarme incohérent. Si des étrangers ou des incroyants
-entraient là, ils croyaient tomber «dans une réunion de fous[311]». Les
-liturgies orientales ont gardé quelque peu cette volubilité confuse. Le
-prêtre et les fidèles profèrent les mots si vite qu’il leur est
-difficile de suivre sous chaque phrase un sens réfléchi. Seulement il
-leur reste aussi des vestiges de la primitive souplesse, un air de libre
-improvisation. L’officiant dialogue avec le peuple ou avec Dieu sur un
-ton de familiarité que Rome et l’Occident ne sauraient plus se
-permettre.
-
- [311] _Id._ XIV, 23.
-
-Paul avait déjà l’esprit occidental, lorsqu’il prescrivait à ses
-Corinthiens:
-
-«Si l’on parle en langues, que deux ou trois parlent au plus, et chacun
-à son tour... Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres
-jugent. Si quelqu’un de ceux qui sont assis a une révélation, que le
-premier (celui qui parlait) se taise... Dieu n’est pas un Dieu de
-désordre, mais de paix[312].»
-
- [312] I _Cor._ XIV, 28-33.
-
-L’élan pieux s’ordonnait sans effort dans «les hymnes, les psaumes, les
-cantiques[313]», et tandis que l’officiant priait au nom de tous. Ce
-qu’étaient les oraisons liturgiques, nous pouvons en concevoir quelque
-idée par la grande prière conservée dans l’épître de Clément Romain aux
-Corinthiens, et mieux encore, par celles, plus anciennes, de la Didaché:
-
- [313] _Coloss._ III, 16.
-
- Nous te rendons grâces, ô Père saint,
- Pour ton saint nom
- Que tu as logé (comme dans un tabernacle) en nos cœurs,
- Pour la science, la foi et l’immortalité
- Que tu nous as révélées par Jésus ton Fils.
- A toi, gloire dans les siècles.
-
- C’est toi, Maître tout-puissant,
- Qui as créé l’univers à l’honneur de ton nom,
- Qui as donné aux hommes la nourriture et la boisson
- En jouissance pour qu’ils te rendent grâces.
- Mais à nous tu as donné une nourriture et un breuvage
- Spirituel et la vie éternelle par ton serviteur, (ton fils).
- Avant tout, nous te rendons grâces parce que tu es puissant.
- Gloire à toi dans les siècles.
-
- Rassemble-la des quatre vents, cette Église sanctifiée
- Dans ton royaume que tu lui as préparé.
- Vienne la grâce et que ce monde passe.
- Hosanna au Dieu de David.
- Si quelqu’un est saint, qu’il vienne!
- S’il ne l’est pas, qu’il fasse pénitence.
- Maran Atha. Amen.
-
-Le fond de cette prière, c’étaient les Bénédictions du rituel israélite:
-mais un élément non juif s’était inséré dans la vieille liturgie et la
-rénovait jusqu’en ses profondeurs: le dogme du salut par le Christ, de
-l’Église une et sanctifiée que le Fils de Dieu rassemblerait en son
-royaume, comme le blé, disséminé sur les montagnes, est battu, moulu,
-pétri pour acquérir l’unité du pain, comme le sang de la vigne, épars
-dans les grappes, est foulé pour devenir du vin.
-
-L’image simple du pain et du vin prenait une divine consistance quand le
-prophète officiant élevait entre ses mains le pain et le calice, les
-bénissait en répétant, comme l’indiquent les paroles mêmes du Seigneur:
-«Ceci est mon corps brisé pour vous. Faites cela en mémoire de moi... Ce
-calice est la nouvelle alliance dans mon sang. Faites cela, toutes les
-fois que vous boirez, en mémoire de moi.»
-
-Il ajoutait une longue action de grâces, à l’origine improvisée, qui
-s’appelait «l’eucharistie[314]».
-
- [314] Ce mot désignait tantôt les éléments consacrés, tantôt le repas
- mystique, tantôt l’action de grâces qui accompagnait la
- consécration.
-
-Comme le rite renouvelait la Cène avec les Apôtres, les fidèles, avant
-de participer au pain et au vin consacrés, avaient pris en commun leur
-repas du soir. Souper liturgique, désigné mystiquement par le terme
-agape qui signifiait: l’_amour_; l’agape était le prélude de la
-communion sainte. Plus tard, elle en fut séparée, puis transportée du
-soir au matin, avant l’aube[315]. Vers le milieu du second siècle,
-Justin décrira de la sorte l’office qu’on n’appelait pas encore la
-Messe:
-
- [315] Voir PLINE, lettre à Trajan sur les chrétiens.
-
-«Les prières finies, nous nous donnons le baiser de paix. Ensuite, on
-apporte à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe d’eau et de
-vin trempé. Il les prend, loue Dieu par le nom du Fils et du
-Saint-Esprit, puis il fait une longue eucharistie pour tous les biens
-reçus de lui. Ensuite, tout le peuple crie: _Amen_. Puis les diacres
-distribuent le pain et le vin avec l’eau consacrés, et ils en portent
-aux absents[316].»
-
- [316] Ire _Apologie_, LXV.
-
-De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent
-serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles
-communient et prient beaucoup trop, _chacun pour soi_. Les chrétiens
-primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du
-Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se
-donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul,
-élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer
-en Celui qui est l’Amour.
-
-Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais
-penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme; autrement, la
-sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de
-tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur
-part, même au sein de l’assemblée.
-
-Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes; ceux qui
-étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de
-provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient
-du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des
-saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces
-charnels; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se
-croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice
-capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front
-sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des
-néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui,
-par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur
-chrétienté.
-
- [317] I _Cor._ XI, 21.
-
- [318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient
- insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur
- eux des paquets d’ordures.
-
-Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut
-supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une
-pointe jusqu’en Illyrie? C’est probable, puisqu’il était aux portes de
-ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où
-il aurait introduit l’Évangile[319].
-
- [319] _Rom._ XV, 19: «Depuis Jérusalem, en tous sens, _jusqu’à
- l’Illyrie_, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ.»
-
-Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des
-convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur
-haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre
-détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils
-n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique; ils
-prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine.
-
-Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la
-rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du
-proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette
-audacieuse formule:
-
-«Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la
-Loi.»
-
-On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive,
-Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient
-dans sa religion le peuple israélite; quiconque la troublait bravait
-leur puissance et menaçait leurs propres dieux.
-
-C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul,
-Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates,
-magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur
-charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère
-affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans
-la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la
-franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il
-aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs
-criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de
-vétilles pieuses.
-
-Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même,
-impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette
-querelle l’ennuya; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit
-brusquement:
-
-«S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous
-écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de
-doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être
-juge de ces choses-là.»
-
-Sur quoi il fit un signe aux licteurs; les Juifs furent mis à la porte;
-Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon
-comique.
-
-Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant
-contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand
-ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils
-vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida; ils
-rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa
-faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille.
-
-Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie
-plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite?
-Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre? Ce sont là des
-problèmes insolubles.
-
-Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église
-de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté
-propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena
-vers l’Asie Mineure; les églises déjà fondées réclamaient sa visite; il
-entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette
-gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le
-Fils de l’homme.
-
-
-
-
-XIV
-
-LE TUMULTE D’ÉPHÈSE
-
-
-Parti de Kenkrées--du port de Corinthe qui regardait l’Asie--Paul, que
-Silas et Luc n’accompagnèrent point emmenait avec lui Aquilas, Prisca
-et, sans doute, les gens de leur maison. Fut-ce uniquement pour suivre
-le prêcheur de l’Évangile que le fabricant de tentes ferma sa boutique,
-résolut de transporter à Éphèse son négoce? Nous n’en savons rien. Mais
-le fait offre une vraisemblance. La main-d’œuvre, le matériel d’un tel
-commerce étaient fort simples; il avait chance de prospérer partout.
-Cette décision d’Aquilas laisse discerner la puissance persuasive
-qu’exerçait Paul autour de lui. Il est vain, au surplus, de s’enquérir
-quels motifs particuliers l’engageaient à prendre cette famille comme
-l’associée de sa fortune apostolique.
-
-Avant de s’embarquer, en signe d’un vœu dont nous ignorons la cause, il
-s’était fait tondre la tête. Dévotion juive qui frappa son entourage.
-Après un péril de mort ou une grande angoisse, les Juifs, pour attester
-au Seigneur leur gratitude, se liaient ainsi à une promesse
-pénitentielle; ils s’abstenaient, pour un temps, de vin et livraient au
-rasoir leurs cheveux. Paul, une fois de plus, démontra qu’il n’était pas
-un fanatique. Là où les traditions nationales ne contredisaient point
-son évangile, il revenait spontanément aux pratiques de la piété juive.
-Ce vœu, comme plus tard, celui du nazirat, dépassait un acte de simple
-condescendance.
-
-Il navigua jusqu’à Éphèse; Éphèse communiquait avec la mer; ce sont les
-alluvions du Caystre qui, peu à peu, en ont ensablé le port. Il y laissa
-son ami Aquilas et Prisca. Bien que des Juifs curieux de sa doctrine
-cherchassent à le retenir, il se remit en route dans le dessein de
-monter en pèlerinage à Jérusalem. On n’est pas certain qu’il ait alors
-accompli cet itinéraire. De Césarée, par Antioche et Tarse, il gagna le
-Taurus, retourna voir les églises de Phrygie et celles de Galatie.
-
-Il savait que des missionnaires judaïsants venus, croit-on, d’Antioche,
-détruisaient son œuvre parmi les Galates. Paul, à les entendre, n’était
-pas un véritable apôtre; est-ce que le Messie vivant lui avait, comme
-aux Douze, révélé toute vérité? De quel droit abrogeait-il la Loi
-transmise comme un patrimoine intangible? Les gentils pouvaient-ils être
-sauvés sans incorporer leur salut à celui d’Israël? Or, le signe du
-salut, le gage des prééminences spirituelles, c’était la circoncision.
-Paul, chez eux, l’avait interdite; ailleurs il l’approuvait, puisqu’il
-avait fait circoncire Timothée. Donc, «pour plaire aux hommes», il
-modifiait son évangile!
-
-Paul comprenait l’urgence de rétablir dans l’esprit des Galates la
-notion vraie de la justice, l’intelligence de la Croix.
-
-Avant de retourner chez eux, dans un premier moment d’indignation et
-d’inquiétude, il leur envoya son épître, d’Éphèse, semble-t-il, en 53 ou
-54.
-
-Elle débute par des apostrophes, comme l’avertissement d’un père à de
-grands enfants indociles:
-
-«Même si nous, ou un ange venu du ciel vous annonçait quelque chose de
-contraire à l’évangile que je vous ai prêché, qu’il soit anathème!»
-
-Son évangile, ce n’est pas des hommes qu’il le tient, mais de
-Jésus-Christ. Car ils savent à quel point, jusqu’à l’heure où Dieu lui
-révéla son Fils, il était, plus jalousement que personne, attaché aux
-traditions pharisiennes.
-
-Les Apôtres ont reconnu sa vocation; mais est-ce parce qu’ils l’ont
-reconnue qu’elle est authentique? Elle lui vient d’une révélation qui ne
-peut être mise en doute. Cependant Jacques, Céphas et Jean, les
-_colonnes_, ont confirmé, à lui et à Barnabé, l’apostolat des gentils.
-
-Vise-t-il à plaire aux hommes? Non, car il a dit à Pierre devant tous ce
-qu’il pensait de sa conduite. Il ne voit que Jésus crucifié, il est
-crucifié avec lui. Si la Loi suffisait à justifier, le Christ serait
-donc mort en vain.
-
-Alors, à quoi bon la Loi? Vous avez eu les prémices de l’Esprit et vous
-voulez retomber dans la vie charnelle? C’est par la foi que vous êtes
-enfants d’Abraham, non par la circoncision. Abraham fut justifié avant
-d’être circoncis; ce n’est pas la circoncision qui l’a fait juste.
-
-La justification vient de la promesse, non de la Loi. La Loi est un
-contrat; or, un contrat est aboli, si l’une des deux parties le viole ou
-l’annule. La promesse, au contraire, vient de Dieu seul; elle est donc
-irrévocable.
-
-La Loi était comme un pédagogue pour des enfants mineurs. Quand est
-venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né
-sous la Loi, aux esclaves devenus, par le Christ, des fils d’adoption,
-des héritiers.
-
-Ici, Paul s’attendrit au souvenir de tous les liens d’affection qui
-l’unissaient aux bons Galates:
-
-«Vous m’avez reçu comme un ange de Dieu, comme le Christ lui-même...
-Vous suis-je devenu ennemi en vous disant la vérité?... Mes petits
-enfants que j’enfante avec douleur une seconde fois, jusqu’à ce que le
-Christ se forme en vous... je ne sais comment m’y prendre avec vous...»
-
-Et, sous l’allégorie de Sara et d’Agar, il leur expose plus nettement
-encore les deux états de l’humanité, avant, après le Rédempteur: Agar,
-symbole de la Loi, était mère de fils esclaves; Sara, comme l’Église,
-engendra une humanité libre. Il faut chasser le fils de l’esclave, vivre
-selon la promesse, comme des enfants de liberté et de lumière.
-
-«Ne vous ployez donc pas une seconde fois au joug de la servitude. Voici
-que moi, Paul, je vous le dis: si vous vous faites circoncire, le Christ
-ne vous servira de rien.» Quiconque admet cette partie de la Loi
-s’engage à observer la Loi tout entière, puisque la circoncision est
-l’abrégé de la Loi.
-
-On objecte à Paul que lui-même la prêche. S’il la prêchait, pourquoi les
-Juifs le persécuteraient-ils? «Qu’ils se mutilent tout à fait (comme les
-prêtres de Cybèle), ceux qui vous bouleversent!»
-
-«Ne revenez pas aux pratiques charnelles, mais accomplissez les œuvres
-de l’Esprit. Le fruit de l’Esprit, c’est la charité, la joie, la paix,
-la douceur... Portez le fardeau les uns des autres... La circoncision
-n’est rien, ni non plus l’incirconcision. Désormais, que personne ne me
-cause des ennuis; car je porte sur mon corps les cicatrices du Seigneur
-Jésus.»
-
-La véhémente admonition redressa-t-elle le faux ascétisme des Galates?
-Il est permis d’en douter. Son passage en Galatie ne suffit pas à
-réprimer la campagne des judaïsants. Mais il affermissait des principes
-qui, pour le salut de la foi, devaient prévaloir dans l’Église; sa
-lettre éclatait comme un prodigieux document d’inspiration, de logique,
-de verve dominatrice et de charité.
-
-Il revint bientôt de la Galatie à Éphèse, centre présent de son
-apostolat.
-
-Éphèse, plus proche de l’Europe que Tarse et Antioche, lui semblait le
-nœud des routes par où les églises d’Occident se joindraient à celles de
-l’Asie. Dans cette métropole, tous les peuples méditerranéens se
-donnaient rendez-vous. Le temple d’Artémis, magnifiquement reconstruit,
-y ralliait des caravanes de pèlerins. On adorait là une Artémis qui
-n’avait rien de commun, à l’origine, avec l’Artémis hellénique; son
-image primitive avait été une pierre noire tombée du ciel, un aérolithe;
-elle était une divinité astrale, sans forme humaine; puis elle devint
-une Artémis «aux multiples mamelles», mère des humains et des bêtes,
-figure de la Terre omniféconde.
-
-Le lieu de ce temple ne se reconnaît plus maintenant qu’au tracé du
-péribole. Mais le théâtre, les rues, la bibliothèque témoignent d’une
-ville opulente, curieuse de voluptés intellectuelles.
-
-Le théâtre, où pouvaient prendre place vingt-cinq mille spectateurs,
-servait à toutes les assemblées populaires. Ses gradins ébréchés
-s’appuient à une colline; sur son flanc, une montagne, aujourd’hui
-sauvage et boisée, forme un amphithéâtre naturel qui amplifiait la
-résonance des voix.
-
-La scène demeure presque intacte, avec les bases de ses colonnes, ses
-degrés, ses soubassements. Tout en haut des gradins, l’arche d’une porte
-repose encore sur ses montants. De cet endroit, une trouée entre la
-double ligne des hauteurs, majestueusement dessinées, laisse le regard
-s’en aller au loin jusqu’à la mer.
-
-Des rues, bordées de stèles et de tombeaux, gardent leur dallage que
-l’on croirait tout neuf, tant la blancheur en est éblouissante. Plus
-bas, la bibliothèque émerge, construite à la manière d’un portique,
-ayant en son milieu le demi-cercle arrondi d’une abside. Les rayons qui
-logeaient les volumes sont encore visibles dans ses parois. Derrière,
-circulent des galeries soutenues par des colonnes et s’enfonçant vers
-des couloirs obscurs. Dans ce dédale, empilait-on des livres de sciences
-occultes pareils à ceux que les chrétiens voueront au bûcher public?
-
-Éphèse, quand il y débarqua, avait déjà entendu la parole de Dieu. Un
-disciple, Alexandrin d’origine, Juif converti, nommé Apollos ou
-Apollonios, homme instruit dans les Écritures, avait prêché à
-l’intérieur de la synagogue. Une foi ardente le transportait, et «il
-enseignait exactement ce qui concerne Jésus». Mais, par une lacune
-étrange, il ne connaissait, en fait de rite baptismal, que le baptême de
-Jean. Il ignorait le baptême donné au nom des Trois Personnes, celui qui
-donne le Saint-Esprit.
-
-Prisca et Aquilas l’écoutèrent et ils l’avertirent de son erreur avec la
-simplicité d’un temps où quiconque possédait la science de la foi la
-communiquait librement même à de plus doctes que lui.
-
-Ils l’engagèrent, puisque Paul n’était plus à Corinthe, à l’y suppléer
-dans son apostolat. Ils lui donnèrent pour les fidèles de cette ville
-des lettres qui le recommandaient. Apollos partit aussitôt, vivement
-pressé par l’Apôtre lui-même[320], et, d’après le témoignage de
-Paul[321], nous savons qu’il acquit sur l’église de Corinthe un
-ascendant considérable.
-
- [320] I _Cor._ XVI, 12.
-
- [321] I _Cor._ I, 12: «On dit couramment chez vous: «Moi, je suis à
- Paul, _moi à Apollos_...» Et, plus loin (III, 6): «Moi, j’ai planté;
- _Apollos a arrosé_.»
-
-Si Paul, retournant à Éphèse, ne l’y trouva point, il rencontra un
-groupe de croyants qui avaient reçu apparemment d’Apollos une doctrine
-très incomplète. Comme Apollos ils ignoraient le baptême au nom du
-Saint-Esprit; ils ne savaient même point que le Saint-Esprit existât.
-Paul leur demanda: «A quoi donc avez-vous été baptisés?» Ils
-répondirent: «Au baptême de Jean.» Paul expliqua: «Jean baptisait d’un
-baptême de repentance en disant au peuple de croire en celui qui venait
-après lui, en Jésus.» Ils furent alors baptisés au nom du Seigneur
-Jésus. Paul leur imposa les mains et l’Esprit Saint vint sur eux; ils
-parlèrent en langues et ils prophétisaient.
-
-Cet épisode surprenant dévoile, au seuil de l’Église primitive, de
-petites chapelles qui professaient un christianisme simpliste, noué,
-pour ainsi dire, en sa croissance. Cette douzaine de demi-chrétiens
-vivaient hors de la prédication commune; la descente du Paraclet sur les
-Apôtres n’était jamais venue à leurs oreilles. On les croirait païens
-d’origine plutôt que Juifs; car des Juifs n’eussent pas eu cette
-ignorance de l’Esprit, du Principe vivifiant qui se mouvait sur les eaux
-et illuminait les visions des prophètes.
-
-Paul, au lieu de la corriger par une preuve métaphysique, évoque
-simplement les rapports de saint Jean-Baptiste avec Jésus, tels que les
-Évangiles les présenteront. Le Christ dont il se fait le héraut est bien
-le Christ de l’histoire, non un être fictif construit d’après les
-religions gréco-orientales.
-
-On voudrait pouvoir suivre sa catéchèse dans les disputes quotidiennes.
-Le journal de ses prédications, quelle chose sans prix c’eût été pour
-nous!
-
-A Éphèse, selon sa méthode, elles commencèrent dans la synagogue. Mais,
-au bout de trois mois, là, comme ailleurs, les Juifs décrièrent,
-blasphémèrent son enseignement. Alors il emmena ses disciples hors du
-lieu de prières; un certain Tyrannos, professeur de grammaire et de
-philosophie, lui loua ou lui céda la salle de son gymnase[322]. Les
-classes, en son école, avaient lieu le matin et finissaient vers onze
-heures. Paul l’occupait ensuite et, quand la chaleur n’était pas trop
-lourde, il y discourait, catéchisait jusqu’à la fin de l’après-midi.
-
- [322] On voit encore à Éphèse les ruines de trois gymnases. Les salles
- étaient vastes, avec des hémicycles et des gradins.
-
-Le reste de sa journée, il l’employait chez Aquilas, continuait, pour
-gagner son pain, à tisser des tentes; et, le soir, il s’en allait, «de
-maison en maison[323]», exhortait les fidèles, instruisait les païens,
-suppliait «avec des larmes» les Juifs de se repentir. Jamais,
-semble-t-il, sa ferveur n’avait atteint une pareille violence
-convaincante. Il était le parfait «esclave du Seigneur». Il se donnait
-si pleinement à Lui qu’il recevait de cette union une force illimitée.
-
- [323] _Actes_ XX, 19.
-
-Il n’exerçait sa puissance que par ses bienfaits et en communiquant au
-loin sa foi. Même à son insu il opérait des guérisons: les linges qui
-avaient essuyé la sueur de son visage, ses tabliers de travail, si on
-les appliquait sur les corps des malades ou des possédés, les
-soulageaient merveilleusement.
-
-Jaloux de ses pouvoirs surnaturels, des mages et des sorciers
-prétendaient le contrefaire. Des exorcistes juifs couraient le pays et
-se targuaient de les délivrer grâce à des paroles secrètes que leur
-famille se transmettait depuis Salomon[324]. Quelques-uns d’entre eux,
-les sept fils d’un prêtre ayant nom Scéva, se risquèrent à invoquer sur
-des malheureux que tourmentaient des mauvais esprits le nom du Seigneur
-Jésus:
-
- [324] JOSÈPHE, _Antiq._ VIII, II.
-
-«Je vous adjure, commandèrent-ils, par le Jésus que Paul annonce.»
-
-L’esprit malin répondit:
-
-«Je connais Jésus; et je sais qui est Paul; mais vous, qui êtes-vous?»
-
-Et le démoniaque, sautant sur les exorcistes, les mordit, déchira leurs
-vêtements; plus fort qu’eux tous, il les chassa de la maison, meurtris,
-presque nus, honteux.
-
-Tout Éphèse commenta leur mésaventure. Aucune ville peut-être ne se
-vouait plus follement aux mystères de la magie; les désœuvrés y
-cherchaient un passe-temps; ils collectionnaient des livres
-d’incantations; leur fantaisie s’exaltait en des expériences semblables
-à celles qu’Apulée décrira. Dans un pays où sévissait la trouble
-mysticité phrygienne, les formules magiques disposaient d’un prestige
-difficile à vaincre[325]. Par elles on entrait en rapport avec les
-Esprits maîtres de l’air et du monde souterrain; l’invisible se faisait
-palpable; l’homme contraignait les Êtres supérieurs à lui céder une
-parcelle de leur pouvoir, à le délivrer des maladies, à contenter ses
-amours ou ses haines.
-
- [325] Plutarque dit (_Symposiaca_, l. VII, quest. V) que, par _les
- mots éphésiens_, on peut chasser l’obsession des malins esprits.
-
-Beaucoup de chrétiens, avant leur baptême, s’étaient adonnés à ces
-pratiques; malgré eux, ils y retournaient. Paul leur découvrit la
-servitude démoniaque impliquée dans l’illusion d’une puissance
-surhumaine. Mais les livres de magie demeuraient pour eux une tentation,
-et, pour d’autres, un péril. Saisis d’une sainte véhémence, ils en
-firent un gros tas, les brûlèrent devant toute l’assemblée. Le
-chroniqueur des _Actes_ estime à cinquante mille drachmes la valeur des
-ouvrages anéantis de la sorte. On les vendait fort cher en raison des
-vertus miraculeuses que prétendaient loger leurs litanies.
-
-Paul avait-il prescrit cette extermination? Tout au moins il l’approuva,
-dussent les païens l’accuser de sauvage intolérance. Protéger l’erreur
-nocive lui eût semblé un crime envers la vérité. Ce que les Psaumes
-appellent énergiquement «la chaire de pestilence» devait maintenant
-disparaître, puisqu’en Jésus crucifié toute sagesse avait sa plénitude.
-
-Paul voyait donc, à Éphèse, s’ouvrir devant lui «une _porte_ grande et
-puissante[326]». Mais il reconnaissait en même temps, et non sans
-tristesse: «Ceux qui s’opposent sont nombreux.» Les contradictions, les
-pièges, l’acharnement, la furie de ses adversaires lui avaient suggéré
-ce mot terrible: «Quand, à Éphèse, j’ai combattu les _bêtes féroces_,
-qu’y ai-je gagné, si les morts ne ressuscitent point[327]?» Et nous
-devinons qu’il avait contre lui les Juifs implacables, les païens
-dévots, les faux frères qui s’évertuent à diviser et à tromper les
-fidèles, en attendant l’émeute de la populace déchaînée par les
-trafiquants du temple d’Artémis.
-
- [326] _Cor._ XVI, 9.
-
- [327] _Id._ XV, 32.
-
-Pour l’heure, outre ses luttes immédiates, il soutenait le tourment de
-savoir, dans les autres églises, en Galatie et à Corinthe, son œuvre
-calomniée, déchirée, menacée d’un désastre.
-
-De Corinthe, il reçut d’une chrétienne, Chloé, dont les gens vinrent à
-Éphèse[328], des nouvelles si alarmantes qu’il se disposait à courir en
-Achaïe. Sa présence éteindrait les scandales, remettrait au milieu de
-ces turbulents l’unité dans l’esprit du Christ.
-
- [328] _Id._ I, 11.
-
-Cependant, il voulait «rester à Éphèse jusqu’à la Pentecôte». Il dépêcha
-aux Corinthiens Timothée avec Érastos chargés d’un message d’une
-admirable vigueur, sa première épître, où il réprouve les divisions des
-sectes, le libertinage, le désordre spirituel, et donne un ensemble de
-doctrines vital pour l’Église de tous les temps.
-
-Les Corinthiens ont été comblés de dons inévaluables, puisque le
-témoignage du Seigneur mis en croix est fermement établi parmi eux.
-Qu’ils attendent en paix sa Parousie, sans chercher, comme les païens,
-la sagesse du monde. Ce qui est sagesse selon le monde est folie devant
-le Christ; entre le monde et Dieu nul compromis n’est possible; et «la
-folie de Dieu» confond la sagesse des hommes.
-
-La parole de l’Esprit, la vie de l’Esprit, l’homme spirituel, et non le
-charnel la comprend. Paul, comme tous les Apôtres, n’est qu’un témoin,
-un dispensateur. Que les fidèles n’aillent donc pas dire: «Je suis à
-Paul», ou bien: «Je suis à Apollos», ou: «à Céphas»[329]. Est-ce que
-Paul a été crucifié pour le salut des hommes?
-
- [329] Il ne faudrait pas conclure de ce mot que Pierre évangélisa
- Corinthe. Eusèbe l’a supposé; mais on n’en a aucune preuve. Paul
- veut dire exclusivement que des groupes de fidèles prétendaient
- suivre Pierre, comme le premier des Apôtres.
-
-Que les chrétiens, à l’intérieur de la communauté, fuient le commerce
-des impudiques et des idolâtres[330]. Qu’ils ne tolèrent pas la liaison
-incestueuse d’un d’entre eux avec la femme de son père défunt. Qu’ils
-évitent eux-mêmes l’impureté. L’impudique pèche contre son propre corps,
-et le corps est le sanctuaire de l’Esprit Saint en nous.
-
- [330] Paul, avec son bon sens, précise qu’il n’interdit pas aux
- chrétiens le commerce «des impudiques du monde, ni des gens cupides,
- ni des voleurs ou des idolâtres en général. _Car autant vaudrait
- sortir de ce monde_».
-
-Que ceux qui sont mariés vivent dans le mariage saintement et
-loyalement. Chacun doit garder la condition où l’appel divin l’a trouvé.
-Le mariage est bon; mais l’état de continence est plus parfait. «Celui
-qui est marié a le souci des choses de ce monde. Il s’inquiète de plaire
-à sa femme. _Il est divisé._» Les idoles ne sont rien. Manger des
-viandes sacrifiées aux idoles, c’est donc un acte indifférent.
-Néanmoins, qu’on prenne garde de scandaliser les faibles en s’attablant
-près d’une idole.
-
-Que les assemblées se tiennent dans l’ordre et l’amour. Que nul ne
-s’enfle d’orgueil à cause de ses dons spirituels. C’est le même Esprit
-qui dispense ses dons à chacun, comme il lui plaît. Avant tout, qu’on
-recherche la charité, cette chose plus grande que la foi et l’espérance,
-parce qu’elle subsistera éternellement.
-
-L’Apôtre mène les Corinthiens au centre de la vérité angulaire, au fait
-de la Résurrection. Le Christ est ressuscité; par Lui les morts
-ressusciteront; la chair corruptible se revêtira d’immortalité.
-
-«Ainsi, conclut-il, mes bien-aimés frères, soyez fermes, inébranlables.
-Croissez en tous sens dans l’œuvre du Seigneur, puisque votre travail
-n’est pas vain dans le Seigneur.»
-
-Mais il ne s’arrête pas à des conseils généraux et sublimes. La fin de
-son épître définit un projet qui lui tenait au cœur: une grande collecte
-le préoccupait; il pensait aux frères, toujours indigents, de Jérusalem;
-et il se proposait de leur porter lui-même une importante aumône. Il ne
-compatissait pas simplement à leurs besoins; il voulait témoigner aux
-saints de l’église mère qu’elle demeurait pour lui et pour tous les
-chrétiens, même non juifs, la métropole de leur vie sanctifiée. De Sion
-était sorti le Rédempteur de l’univers; le Seigneur avait promis à
-Israël: «Le pacte de ta paix avec moi ne sera pas ébranlé[331].» C’était
-à Jérusalem que se manifesterait le Christ triomphant.
-
- [331] _Isaïe_ LIV, 10.
-
-Cette collecte, si hautement significative, Paul entend qu’elle produise
-le plus possible; et il l’organise avec industrie, en Juif pratique:
-
-«Le premier jour de la semaine (le dimanche), que chacun de vous mette
-quelque chose de côté, ce qu’il peut, afin de ne pas attendre que je
-sois là pour que la collecte se fasse.»
-
-Au moment où il envoya son épître, on était au printemps. Il songeait à
-se rendre en Macédoine, puis, l’automne venu, à gagner Corinthe:
-
-«Je séjournerai chez vous un certain temps; ou même, je passerai l’hiver
-auprès de vous afin que vous me _mettiez en route_ pour l’endroit où je
-veux aller.»
-
-Les circonstances devaient changer ses dispositions. Resta-t-il, comme
-il l’annonçait, à Éphèse, jusqu’à la Pentecôte, fête des prémices? On
-peut en douter.
-
-Tous les ans, au mois d’avril, les Éphésiens célébraient Artémis par des
-pompes orgiastiques, des jeux dans le stade et des concours dans le
-théâtre. Les eunuques du temple, les Mégabyzes, et les vierges qui
-servaient la déesse la promenaient à travers les rues, le long des
-bassins du port. Des hérauts sacrés, des trompettes, des joueurs de
-flûte, des cavaliers précédaient la procession. Des encensoirs se
-balançaient devant la statue, coiffée d’un haut modius, et qui exhibait
-une grappe de mamelles, symbole de sa puissance féconde. Son corps était
-enfermé dans une gaine où des animaux en relief, lions ailés, taureaux
-ailés, béliers, griffons, abeilles signifiaient la fidélité créatrice de
-la Mère des Dieux. Artémis régnait sur Éphèse, elle était la gloire de
-sa ville; elle inspirait à ses fidèles les ivresses d’une communion
-sainte avec sa force éternelle.
-
-Durant le mois d’Artémision, les pèlerins, foules enthousiastes,
-arrivaient de toute la province d’Asie, des îles et même d’Égypte. Les
-dévots achetaient autour du temple de petites images du sanctuaire, en
-bois, en ivoire, en argent. Une corporation exploitait ce commerce, et
-il était des plus fructueux.
-
-Cette année-là, les orfèvres constatèrent que la vente des images
-diminuait; ils cherchèrent la cause et s’en prirent à la prédication du
-missionnaire juif qui annonçait un nouveau dieu. L’un des plus
-influents, un certain Démétrius, convoqua les autres orfèvres et les
-ouvriers qu’ils employaient:
-
-«Hommes, leur dit-il, vous savez que de cette industrie vient votre
-bien-être: et vous voyez et apprenez que, non seulement à Éphèse, mais
-presque dans toute l’Asie, _cet homme_ a détourné par persuasion un
-grand nombre de gens, disant que ce ne sont pas des dieux, ceux qui se
-font avec les mains. Or, il est à craindre que non seulement notre
-partie (métier) tombe en discrédit, mais que le temple de la grande
-Artémis soit compté pour rien, et que soit détruit le prestige de celle
-que révère toute l’Asie et le monde entier.»
-
-Assurément, Démétrius exagérait, en démagogue, afin d’échauffer les
-fureurs populaires; il confondait, à dessein, ou peut-être par
-ignorance, la propagande juive, âprement hostile aux simulacres
-idolâtriques, et qui pouvait agir dans toute l’Asie, avec l’apostolat du
-chrétien Paul pour qui la dévotion aux images était chose secondaire. La
-croissance des églises avait-elle pu si promptement ruiner un commerce
-prospère depuis des siècles? Tout au moins, Démétrius visait à le faire
-accroire; il espérait intéresser aux revendications des orfèvres les
-prêtres eux-mêmes, le personnel du temple[332] et les mendiants. Il
-voulait, par une émeute, obtenir que Paul et les chrétiens fussent
-chassés ou massacrés; et il faillit réussir au delà de ses espérances.
-
- [332] Ce personnel était énorme. Outre les prêtres et les prêtresses,
- on y comptait les préposés aux festins religieux, les encenseurs,
- les hérauts sacrés, les trompettes, les cavaliers, les balayeurs,
- les joueurs de flûte, les préposés à la garde-robe de la déesse,
- etc. (voir DAREMBERG et SAGLIO, art. _Diana_),
-
-Les ouvriers sortirent dans la rue, exaspérés, criant: «Grande est
-l’Artémis des Éphésiens!»
-
-Cette clameur se multipliait, les passants, les pèlerins, se joignaient
-aux manifestants, entonnaient sans savoir pourquoi: «Grande est
-l’Artémis des Éphésiens!» Un courroux sacré précipitait la cohue; elle
-roulait vers le théâtre, lieu habituel des réunions publiques.
-
-Sur son passage, deux Grecs macédoniens, Aristarque et Gaïus, furent
-signalés comme étant des compagnons de Paul. On les bouscula, on les
-entraîna. Les plus violents se disposaient à les lapider ou à les mettre
-en pièces.
-
-A la nouvelle du tumulte, et sachant deux des siens en péril de mort,
-Paul n’eut qu’une idée: s’élancer au théâtre, apostropher les séditieux.
-Le danger l’exaltait; il apercevait une occasion magnifique de proclamer
-le Christ devant tout un peuple en s’offrant lui-même au martyre. Mais
-ses disciples l’en conjurèrent: «Ne vous montrez pas[333]!» Et des
-notables de la ville, des fonctionnaires romains dont il s’était fait
-des amis, les asiarques[334] lui mandèrent de se tenir coi. Il céda,
-parce que l’heure où il devait donner tout son sang n’était pas encore
-venue.
-
- [333] M. LOISY (_Commentaire des Actes_, p. 749-756) soutient sans
- aucune preuve que l’émeute d’Éphèse est une invention du narrateur.
- Or celui-ci, dans l’hypothèse d’un récit fictif, n’aurait-il pas
- attribué à l’Apôtre un rôle de parade, le faisant monter sur la
- scène et haranguer la foule?
-
- [334] Les asiarques étaient les magistrats ou les membres du comité
- qui veillait au culte des Césars. Il y avait à Éphèse deux temples
- dédiés aux Césars.
-
-Dans le théâtre, les cris continuaient. Répercutées par la montagne, les
-voix s’entre-choquaient comme des vagues entre les blocs d’un môle. Les
-hurlements redoublèrent quand un certain Alexandre fit signe qu’il
-voulait parler. C’était un Juif, et les Juifs qui se trouvaient pris
-dans la foule, ayant peur d’être mis à mal, le poussaient en avant pour
-qu’il dégageât leur cause de celle des chrétiens. Il agitait les mains,
-réclamait un peu de silence. On reconnut un Juif; la populace vociféra,
-comme pour le broyer sous ses invectives.
-
-La clameur se répétait: «Grande est l’Artémis des Éphésiens!» Deux
-heures durant, secouée par une frénésie, la foule jeta vers la déesse
-l’appel orgueilleux de sa foi blessée. La clameur tombait, puis
-reprenait dans un paroxysme. Tout d’un coup, sur la scène, devant les
-colonnes d’un portique, un personnage parut, étendit son bras. La foule
-applaudit, saluant le grammateus, le chancelier qui, d’ordinaire,
-présidait les assemblées du peuple. A l’instant, le calme s’établit; le
-grammateus dit simplement:
-
-«Éphésiens, qui ne sait que la ville d’Éphèse est gardienne du temple de
-la grande Artémis et de son image tombée du ciel? Ces choses étant hors
-de toute dispute, il convient que vous ayez de la tenue et que vous ne
-fassiez rien d’irréfléchi. Car vous avez amené ces hommes sans qu’ils
-soient sacrilèges ni blasphémateurs de la déesse. Si donc Démétrius et
-ceux de son métier qui sont avec lui ont un grief contre quelqu’un, des
-audiences se tiennent et il y a des proconsuls; qu’ils portent devant
-eux leurs griefs. Mais si vous avez quelque autre différend, il sera
-éclairci dans une assemblée légitime. Car enfin nous risquons d’être
-accusés de sédition pour l’affaire d’aujourd’hui, ne pouvant rendre
-aucune raison de cet attroupement.»
-
-Ayant ainsi parlé, il congédia l’assemblée du peuple. Les Éphésiens,
-gens frivoles, s’apaisèrent aussi vite qu’ils s’étaient émus.
-
-Cependant, Paul, après cet événement, ne put s’attarder à Éphèse. Les
-haines coalisées préparaient contre sa vie quelque sinistre embuscade.
-Aquilas et Prisca «risquèrent leur tête pour le sauver[335]». Il ne
-voulut point les exposer davantage et s’embarqua secrètement pour Troas
-avec le dessein de passer en Macédoine.
-
- [335] _Rom._ XVI, 3.
-
-Mais il demeura quelque temps abattu par cette épreuve ajoutée à toutes
-les autres. Les plus vaillants, certains soirs, se couchent à bout de
-forces. «Nous fûmes accablés, confessera-t-il, au point de ne plus
-savoir comment vivre[336].» Même physiquement, il se sentait las:
-«L’homme extérieur, chez moi, s’en va en ruines[337].» Il eût, par
-moments, crié le Psaume de la déréliction: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi
-m’avez-vous abandonné? De nombreux chiens m’entourent... L’assemblée des
-malveillants m’a cerné[338].» Il s’était attendu à une mort prochaine et
-n’espérait plus rien des hommes, afin, ajoute-t-il superbement, «que
-nous n’ayons point confiance en nous-mêmes, mais en Dieu qui réveille
-les morts[339]». Si l’homme extérieur, par moments, défaillait, à
-l’intérieur il se renouvelait de jour en jour[340]. «Quand je suis
-faible, c’est alors que je suis puissant[341].»
-
- [336] II _Cor._ I, 8.
-
- [337] _Id._ IV, 16.
-
- [338] Ps. XXI, 2-17.
-
- [339] II _Cor._ I, 8.
-
- [340] _Id._ IV, 16.
-
- [341] _Id._ XII, 10.
-
-Plus que jamais, il le savait, ses jours terrestres seraient un
-perpétuel combat contre «les bêtes fauves». La merveille fut qu’il n’en
-resta pas moins doux, confiant, brûlant de charité pour ses frères.
-
-A Rome, dans la cuve de pierre du Colisée, en me représentant les
-martyrs au milieu de l’arène, debout sous les huées innombrables,
-vis-à-vis des chiens hurlants, des ours et des hyènes qui se léchaient,
-j’ai compris, mieux qu’ailleurs, la rigueur magnifique de la destinée
-faite au chrétien: en face de lui, au dedans de lui, _le monde_ et son
-implacable hostilité; tout autour, des murailles énormes, impossibles à
-franchir; une seule issue, le ciel.
-
-
-
-
-XV
-
-RETOUR EN HELLADE. L’ÉPITRE AUX ROMAINS
-
-
-Rome, l’Apôtre y songeait apparemment depuis son voyage à Chypre,
-peut-être depuis l’heure de sa vocation: toute la gentilité ne se
-concentrait-elle pas dans la capitale de l’Empire? Il en parlait souvent
-avec Aquilas et Prisca. Pendant son séjour à Éphèse, on avait retenu
-cette parole qu’il dut prononcer plus d’une fois:
-
-«Il faut que je voie Rome aussi.»
-
-Au début de l’épître aux Romains, il déclare solennellement:
-
-«Dieu... m’est témoin que je fais sans relâche mémoire de vous et
-demande constamment dans mes prières que la voie me soit ouverte quelque
-jour, par la volonté divine, pour aller vers vous.»
-
-Et les salutations finales de l’épître démontrent qu’il connaissait
-beaucoup de monde parmi les fidèles de Rome. Il y nomme, en premier
-lieu, ses amis Aquilas et Prisca. En effet, peu après lui, ils avaient
-quitté Éphèse où leur commerce n’était plus possible, où ils couraient
-le risque d’être assassinés; et ils avaient repris le chemin de Rome,
-l’édit d’expulsion n’étant plus appliqué. Là, comme à Éphèse, ils
-réunissaient «l’église dans leur maison» et préparaient la venue de
-Paul.
-
-Avant de les y rejoindre, il tenait à revoir les saints de Jérusalem, à
-leur donner le témoignage de l’œuvre en croissance, dans les puissantes
-aumônes moissonnées par toutes les églises d’Asie, de Macédoine et
-d’Achaïe.
-
-Son projet initial était de visiter d’abord la Macédoine[342]. Mais, à
-Troas, il avait appris que les dissensions et les scandales persistaient
-chez les Corinthiens; on critiquait son apostolat, on le contestait; on
-lui reprochait, comme une preuve d’humeur instable, son extraordinaire
-promptitude à se déplacer. Il pensa que, pour l’instant, dans l’état
-d’accablement, d’agitation qu’il avait peine à surmonter, sa venue
-serait inefficace; il aima mieux écrire. Il dicta une lettre pleine
-d’angoisse et de reproches qu’il confia aux mains de Tite. Si Timothée,
-trop timide, n’avait pas réussi à dominer le trouble des sectes, Tite
-peut-être réussirait mieux.
-
- [342] II _Cor._ I, 15.
-
-Cette épître de Paul a disparu, on ne sait au juste pourquoi. Mais il
-nous apprend qu’elle fit grande impression.
-
-«Lors de notre arrivée en Macédoine, notre chair n’avait aucun répit,
-nous étions pressurés en tout: au dehors, combats; au dedans, terreurs.
-Mais Dieu qui réconforte les humbles nous a consolés par l’arrivée de
-Tite. Et non par son arrivée seulement, mais par la consolation que vous
-lui aviez vous-même donnée. Il nous a fait connaître votre désir ardent
-[de vous amender], vos gémissements, votre zèle pour moi, en sorte que
-je me suis réjoui davantage. Car, si je vous ai affligés par cette
-lettre, je ne m’en repens point. Je m’en étais repenti d’abord; car je
-vois bien que cette lettre, ne fût-ce que sur l’heure, vous a
-contristés. Mais, à présent, oui, je me réjouis, non pas de vous avoir
-contristés, mais parce que votre tristesse vous a menés au
-repentir[343].»
-
- [343] II _Cor._ VII, 5-9.
-
-La lettre de Paul les avait bouleversés, puis inclinés vers de sages
-conseils. Tite, par ses insistances vigoureuses, en avait aidé l’action.
-Ils l’avaient reçu «avec crainte et tremblement», mais s’étaient soumis
-dans un élan d’humilité. Tite les avait, en outre, disposés «à
-participer au ministère en faveur des saints», à la collecte pour
-Jérusalem.
-
-Quand il revint auprès de Paul, celui-ci, rasséréné devant le repentir
-des Corinthiens, leur adressa une nouvelle épître, celle que nous
-possédons comme la deuxième, la quatrième en fait[344].
-
- [344] La première est aussi perdue, celle dont il fait mention (I
- _Cor._ V. 9): «_Je vous ai écrit_ (dans la lettre que vous avez) de
- ne point vous mêler aux fornicateurs.»
-
-Après leur avoir dit dans une effusion pénétrante ce qu’il avait éprouvé
-à leur endroit, il les exhorte à se montrer généreux comme l’ont été les
-fidèles de Macédoine. Le passage de sa lettre où il touche ce point
-délicat est à la fois décisif et insinuant; la grandeur des vues
-commande l’aumône et l’onction de la charité sollicite.
-
-«Ce n’est pas en ordonnant que je parle, mais, par le zèle d’autrui, je
-veux éprouver la sincérité de votre amour. Vous savez la grâce de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu’il s’est fait mendiant à cause de
-vous, afin que vous deveniez riches par sa mendicité. En cette affaire,
-je vous donne un simple avis... Lorsque le cœur y est, chacun est le
-bienvenu, s’il donne en proportion, non de ce qu’il n’a pas, mais de ce
-qu’il a. Pour que d’autres soient dans l’aisance, il ne faut pas que
-vous soyez dans la gêne; mais, selon l’équilibre, que votre abondance
-d’à présent subvienne à leur indigence, afin qu’à son tour leur
-abondance subvienne à votre indigence.»
-
-Il stimule par l’amour-propre leur libéralité: «Si les Macédoniens, qui
-peuvent venir avec nous, trouvaient que vous n’êtes point prêts, nous
-serions couverts de confusion (je ne parle pas de vous).» Mais il
-s’élève infiniment au-dessus des petites habiletés d’un quêteur; il fait
-appel à autre chose qu’à l’intérêt bien entendu; il voit dans l’aumône
-une communication ineffable de l’amour divin. En tendant la main pour
-Jérusalem, il fait sentir qu’il donne beaucoup plus qu’il ne reçoit.
-
-Ses explications laissent entrevoir les difficultés d’une telle
-collecte. Elle paraissait toute simple aux Juifs convertis; pour eux,
-elle reprenait avec un autre sens la coutume séculaire des Israélites de
-la diaspora, envoyant au Temple leurs offrandes annuelles[345]. Les
-païens baptisés, au contraire, s’en étonnaient. Certains avaient dû
-murmurer sur Paul les mots de l’éternelle suspicion: «Tout cet argent
-ira-t-il aux pauvres de Jérusalem?» Le propos était revenu à ses
-oreilles; voilà pourquoi il prévient qu’il a grand souci d’éviter les
-moindres soupçons[346]; et il adjoint aux quêteurs un frère «dont il a,
-en maintes circonstances, éprouvé le zèle».
-
- [345] Pour désigner les frères qu’on chargera de porter la collecte à
- Jérusalem, il emploie le mot d’_apôtres_ consacré chez les Juifs
- pour ces sortes de messagers.
-
- [346] VIII, 20-21.
-
-S’il prend ces précautions, est-ce vaine inquiétude de passer aux yeux
-des hommes pour ce qu’il n’est pas? Ses ennemis pouvaient déformer,
-amoindrir tous ses actes. En soi, la chose était sans importance. Mais
-les calomnies propagées sur sa conduite gênaient l’efficacité de son
-apostolat. Aussi l’ensemble de cette épître est-il une sorte d’apologie,
-singulièrement précieuse. Bénis soient les détracteurs de Paul qui nous
-ont valu cette réplique poignante et fière, la confession des
-souffrances et des visions du Saint!
-
-Ses ennemis, ceux qu’il appelle ironiquement les archi-apôtres, «les
-plus que trop apôtres», ou, sans ironie, les faux apôtres, des
-missionnaires cupides, hypocrites dans leurs diatribes, l’accusaient de
-contradiction et de faiblesse.
-
-«Ses lettres, insinuaient-ils, sont pesantes et fortes; devant vous il
-sera faible, comme anéanti.»
-
-Peut-être avait-il en effet des inégalités d’humeur et d’attitude; comme
-un malade qu’il était, il subissait des crises d’accablement; son
-éloquence, qu’il déclare médiocre, montrait des hauts et des bas; il
-obéissait à des impulsions paradoxales que les malveillants déclaraient
-contradictoires. Toutes ses pensées étaient asservies «à l’obéissance au
-Christ».
-
-Mais il avertit les Corinthiens qu’ils le trouveront tel de près que de
-loin. Si, par lui-même, il est faible, le Christ, tout-puissant, lui
-prête sa force.
-
-Il rétorque les griefs, accusant à son tour ceux qui devraient se taire
-et s’humilier. Lui en veut-on d’avoir prêché gratuitement, sans être à
-charge à personne? Il donne à entendre que les faux apôtres, eux,
-exigent des fidèles au delà de leurs besoins.
-
-On lui reprochait de se glorifier, de faire trop valoir la puissance
-qu’il tenait du Christ. Il se vante de mériter ce blâme; car ce n’est
-pas sa personne qu’il glorifie. Il pourrait se targuer de ses avantages
-selon la chair. Il est Juif, de race pure et de bonne lignée. Il a plus
-travaillé que nul autre pour le Christ, enduré plus de fatigues et
-d’opprobres. Il a été comblé de révélations et de visions. Mais il ne
-veut se glorifier que dans son infirmité; et, s’il se justifie, ce n’est
-pas devant les hommes: «Nous disons toutes ces choses, ô bien-aimés, en
-face de Dieu, pour votre édification[347].»
-
- [347] Entre le début et la fin de cette épître, l’exégèse négative
- s’est plu à grossir une opposition qui n’en rompt aucunement
- l’unité. Si, au ch. II, le ton annonce des dispositions indulgentes,
- tandis qu’au dernier il avertit: «Je ne vous ménagerai pas», la
- conclusion, quelques lignes ensuite, n’en est pas moins pleine de
- douceur: «Tout mon désir est de ne pas avoir à user de sévérité,
- quand je viendrai, mais du pouvoir que le Seigneur m’a donné pour
- édifier et non pour détruire.»
-
-Il annonce aux Corinthiens sa visite. Pour la _troisième_ fois il ira
-les voir. Il avait donc fait chez eux un deuxième séjour, dont nous ne
-savons rien, si ce n’est par l’allusion d’ici, toute fugitive. Et, sur
-sa troisième venue, les _Actes_ ne nous apprennent qu’une chose: il
-demeura trois mois à Corinthe, les trois mois de la mauvaise saison où
-l’on ne pouvait naviguer.
-
-C’est là, on le suppose, qu’avant de s’en aller à Jérusalem, les yeux
-tournés vers Rome et l’Occident, inaugurant en désir une phase nouvelle
-de sa carrière, il dicta sa grande épître aux Romains. Peut-être la
-confia-t-il à Phoebé, une chrétienne, «diaconesse[348] de l’église de
-Kenchrées», qui partait justement pour l’Italie, celle dont il dit à la
-fin:
-
- [348] La Ire épître à _Timothée_, III, 12, indique les qualités des
- femmes qu’on choisira comme diaconesses: «Qu’elles n’aient pas une
- mauvaise langue. Qu’on les prenne graves et fidèles en tout.» Les
- diaconesses étaient des vierges ou des veuves chargées de catéchiser
- les femmes, de les _baptiser_, de prendre soin des pauvresses et de
- porter aux chrétiennes malades l’eucharistie.
-
-«Assistez-la en toute affaire où elle pourrait avoir besoin de vous.
-Elle a fait beaucoup pour le service de plusieurs et pour moi-même.»
-
-L’épître semble proportionner la solennité de son accent et son ampleur
-à l’idée qu’il se faisait de la chrétienté romaine, de son avenir. Qu’il
-l’ait crue opportune, c’est une apparente étrangeté; car, en principe,
-il n’œuvrait point sur les fondations posées par autrui. Or, il n’avait
-aucune part aux commencements de l’Église, à Rome.
-
-L’Évangile, de très bonne heure, y était venu. Tout ce qui se passait en
-Orient avait, dans la ville maîtresse, une prompte répercussion. Des
-soldats de la cohorte italique, à Césarée, avaient pu se convertir comme
-le centurion Cornélius, et, rentrés à Rome, avaient parlé du
-Christ[349]. Quelques-uns des étrangers présents à Jérusalem, lors de la
-première Pentecôte, des Grecs d’Antioche avaient émigré ou séjourné dans
-la capitale de l’Empire. La plupart des gens que mentionnent les
-salutations finales de l’Épître portent des noms grecs.
-
- [349] Voir MARUCCI, _Archéologie chrétienne_, t. I, p. 6.
-
-Des Juifs aussi avaient formé le premier noyau des «saints élus». La
-colonie juive était si considérable qu’ils imposaient le repos du sabbat
-dans les quartiers où ils faisaient du commerce[350], au Transtévère, à
-Suburre, près de la porte Capène.
-
- [350] Voir Paul ALLARD, _Histoire des persécutions_, t. I, p. 1-13.
-
-Ils étaient surtout cabaretiers, petits marchands de dattes, d’huile, de
-poissons. Juvénal, en se promenant par les rues des faubourgs, croisera,
-non sans curiosité, la sorcière juive en guenilles qui mendiait à
-l’oreille du passant[351] et, pour prix de ses prédictions heureuses,
-happait de ses doigts crasseux quelques as. Mais il aurait pu connaître
-aussi des Juifs, commerçants aisés, tels que Prisca et Aquilas, des
-Juifs médecins, peintres, poètes, comédiens, et des prosélytes juives,
-riches courtisanes, comme l’était Poppée.
-
- [351] Voir _Sat._ VI.
-
-A Rome, ainsi que partout, les Juifs s’acharnaient à gagner des
-prosélytes. Ils travaillaient, sans le savoir, pour la foi chrétienne.
-Quand elle fut annoncée dans une synagogue, les craignant Dieu, plus que
-les Juifs, ouvrirent leur cœur. Paul, après son arrivée à Rome, réunira
-«les principaux des Juifs», les personnages importants d’une synagogue;
-ils se donneront l’air de ne pas connaître, même par ouï-dire, sa
-doctrine. Cependant son épître atteste que, parmi les chrétiens, les
-Juifs convertis étaient en nombre.
-
-Entre la synagogue et l’église d’âpres conflits avaient certainement
-éclaté; les Juifs avaient dû se porter à des violences; la police s’en
-était mêlée; Claude, pour se débarrasser des Juifs, avait signé son
-édit, fait expulser les uns et les autres. Mais, bientôt, Juifs et
-chrétiens étaient revenus; et l’église romaine prospérait, puisque Paul,
-au début de l’épître, peut lui donner cette louange:
-
-«On publie votre foi dans l’univers entier.»
-
-Quel apôtre avait d’abord évangélisé les Romains?
-
-La tradition veut que Pierre ait fait à Rome un premier séjour, dès l’an
-44. Aucun document ne l’infirme. Nous sommes néanmoins assurés qu’à
-l’époque où Paul écrivit aux Romains, Pierre avait quitté Rome.
-Autrement Paul aurait fait allusion à sa présence; il se fût même
-dispensé de superposer son enseignement à celui d’une des «colonnes».
-
-S’il eut l’inspiration et la volonté d’un tel message, on peut en
-découvrir le motif immédiat dans l’admonition qui le conclut:
-
-«Je vous exhorte, frères, à vous méfier de ceux qui font des scissions
-et des scandales, contrairement à la doctrine que vous avez reçue; et
-détournez-vous d’eux. Ces gens-là ne servent pas Jésus-Christ, mais leur
-ventre; et par des mots honnêtes et de beaux discours ils trompent les
-cœurs simples. Votre obéissance est connue de tous. Je me réjouis donc à
-votre sujet. Mais je veux que vous soyez sages pour le bien, purs à
-l’égard du mal[352].»
-
- [352] XVI, 17.
-
-Paul a vu les schismes et les scandales désoler d’autres églises; il
-voudrait en préserver pour l’avenir l’admirable église romaine. Les deux
-fléaux à redouter seraient une régression vers l’idolâtrie ou, comme
-chez les Galates, une propagande judaïsante. C’est pourquoi il établit
-avec une force irréfutable ces deux vérités:
-
-L’homme n’est point sauvé par sa justice naturelle, puisque les païens,
-ayant pu connaître Dieu, ont cependant glissé vers toutes les erreurs de
-l’esprit, vers les égarements des sens les plus ignominieux. Il n’est
-point sauvé non plus par les observances de la Loi; les Juifs ont la
-Loi, mais ils la transgressent. Donc, _seul vivra, celui qui est juste
-en vertu de la foi_; car il tient de la grâce la vie sanctifiante.
-_Qu’il soit né Juif ou gentil_, c’est Dieu qui le justifie:
-
-«Ceux qu’il a distingués d’avance, il les a prédestinés pour être
-conformes à l’image de son Fils, _afin qu’il soit un premier-né parmi un
-grand nombre de frères_. Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés;
-ceux qu’il a appelés, il les a justifiés; ceux qu’il a justifiés, il les
-a (d’avance) glorifiés[353].»
-
- [353] VIII, 29-30.
-
-Autour de ces idées _cardinales_--elles soutiennent toute sa
-doctrine--Paul déploie une fresque théologique, morale, prophétique,
-d’une majesté, d’une profondeur inégalable. Ici, nous ne la considérons
-que dans ses rapports avec les milieux qu’il a transformés, avec ses
-sentiments et ses actes.
-
-Une page lui suffit pour l’expression de la déchéance païenne. Il
-retrace, en sa terrible logique, l’obscurcissement, chez les idolâtres,
-de la vérité divine et la dégradation des vices. Assurément, la société
-romaine lui eût offert des hommes d’une haute vertu, des femmes très
-chastes, des âmes aussi pures qu’elles savaient l’être. Mais Tacite,
-Suétone, Juvénal, Apulée, certaines peintures de Pompéi commentent
-l’Apôtre par des documents difficiles à contester. Ce que Suétone
-raconte de Tibère, de Néron et de leur entourage, n’est pas une
-invention. Les héros de Pétrone, quand ils s’abandonnent à des
-perversions contre nature, sont représentés comme louables. L’amoraliste
-se délecte en ces turpitudes; et chez qui les trouvait-on, dans le monde
-païen, condamnées?
-
-Paul les condamne et les explique--c’est la forte nouveauté de son
-jugement--en les confrontant avec la justice de Dieu. Dès que l’homme
-«adore et sert la créature de préférence au Créateur», dès qu’il se
-prend comme fin, il avilit en soi-même cette humanité qu’il déifie; et
-de l’aberration charnelle procèdent l’orgueil, la cruauté, toutes les
-passions homicides.
-
-Mais le Juif n’est pas au-dessus du gentil; il est encore moins
-excusable, si, connaissant Dieu, il outrage par ses œuvres mauvaises des
-commandements auxquels il croit. Qu’il ne se flatte donc point de ses
-privilèges, qu’il se garde bien de vanter aux païens baptisés les
-avantages de la Loi, sans la foi qui vivifie les œuvres.
-
-Paul est loin cependant de vouloir accabler les Juifs. Il engage les
-Gentils à rester humbles devant eux. Les oracles de Dieu furent confiés
-au peuple élu; celui-ci a reçu des promesses; elles se sont vérifiées
-dans la personne du Christ. Elles s’achèveront, quand Israël croira en
-son Rédempteur.
-
-Faut-il admettre que Paul se propose simplement d’engager les chrétiens
-de Rome, en majorité païens d’origine, à ne pas mépriser les Juifs, à
-les honorer[354]? Une telle pensée apparaît dans l’apostrophe au
-gentil[355]:
-
- [354] Voir LAGRANGE, _Introd. du Commentaire sur l’Épître_, p. XXIX.
-
- [355] XI, 13-25.
-
-«Si toi, olivier sauvage, tu as été enté parmi eux... ne fais pas
-l’arrogant avec les branches... Ce n’est pas toi qui portes la racine,
-c’est la racine qui te porte. Tu vas dire: Des rameaux ont été arrachés,
-pour que, moi, je sois enté. C’est bien. Ils ont été arrachés à cause de
-leur incrédulité. Toi, tu es là par la foi. Ne va pas t’enorgueillir.
-Crains plutôt.»
-
-Cette apologie d’Israël semble pourtant correspondre à quelque chose de
-plus intime, au tourment, qui, dès sa conversion, affligea Paul d’une
-sainte angoisse. Ses frères selon la chair seraient-ils disgraciés
-jusqu’à la fin? Se peut-il que la promesse de Dieu reste inaccomplie? Y
-a-t-il en Dieu de l’injustice?
-
-Toutes ses méditations sur un problème insondable, mais immense dans le
-plan divin comme dans les destinées humaines, Paul les abrège en ce
-débat pathétique.
-
-Il a scruté les Écritures, il a pesé les mots où s’articulait la
-promesse:
-
-«C’est la postérité d’Isaac qui sera ta postérité.»
-
-L’erreur des Juifs, la sienne tant qu’il fut avec eux, était d’admettre
-que toute leur descendance selon la chair aurait part à la promesse.
-Isaac est l’enfant du miracle. Dieu reste libre en son choix; il sauve
-ceux qu’il veut sauver. Qui donc lui demandera raison?
-
-Pour justifier le Seigneur, Paul se contente d’évoquer sa parole à
-Moïse: «J’aurai compassion de qui j’aurai compassion.» Que nul ne se
-glorifie de ses œuvres. Il serait vain «de vouloir et de courir», si
-l’on n’est appelé.
-
-Dieu s’est réservé des vases «de miséricorde», des Juifs et des païens.
-Les autres n’ont rien à dire, car Dieu ne leur devait rien. Paul
-envisage moins le salut éternel de toutes les âmes que la mission
-collective d’un peuple[356]. Israël a cru pouvoir obtenir le salut par
-la justice des œuvres. Il a entendu la parole du Christ, il ne l’a pas
-comprise, il n’a pas voulu la comprendre. C’est pourquoi Dieu l’a
-endurci[357].
-
- [356] Voir LAGRANGE, _op. cit._, p. 246.
-
- [357] Saint THOMAS, commentant ce mot paradoxal, p. 138, remarque avec
- son admirable perspicacité: «Dieu n’endurcit pas les hommes
- directement, ce qui serait causer leur malice, mais indirectement,
- en tant que, des choses qu’il fait dans l’homme, l’homme prend
- occasion de pécher, et cela, Dieu le permet... Et ceux qu’il
- endurcit méritent l’endurcissement.»
-
-Et cependant, Dieu ne l’a point tout à fait rejeté. Paul lui-même est
-Israélite «de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin». L’obstination
-des Juifs a causé le salut des gentils. Si, d’un seul coup, Israël
-s’était converti, les Apôtres n’auraient point travaillé à sauver les
-infidèles. Or, si «sa chute est une richesse pour le monde», que ne sera
-pas son relèvement, sinon «la résurrection des morts»?
-
-Cette dernière parole, dans son obscurité pleine de substance, fait
-songer à la vision des ossements qu’eut Ézéchiel. Israël sera longtemps,
-sur la face de la terre, comme un cadavre dont les os desséchés sont
-épars. Ses membres se rejoindront, mais ils seront sans vie, jusqu’à ce
-que l’Esprit souffle et que la Grâce ranime le peuple de Dieu.
-
-Selon la pensée de l’Apôtre, une partie d’Israël a résisté au Christ,
-jusqu’à ce que «la masse des gentils» soit entrée dans l’église;
-ensuite, les Juifs eux-mêmes se soumettront. Paul ne veut pas dire que
-toutes les nations, un jour, seront composées de croyants, que tous les
-Juifs, à leur suite, se feront chrétiens. Il n’ignorait pas, ayant
-communiqué aux fidèles la prévision de la «grande apostasie», ce que
-Jésus avait annoncé: «Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il
-de la foi sur la terre[358]?» Mais il se représente l’avenir des deux
-groupes humains: gentils et Juifs. Il voit des temps pareils aux nôtres:
-la foi décline dans les âmes, ici ou là, chez tel peuple; cependant, il
-n’est plus un seul coin du monde où le nom du Christ n’ait retenti.
-L’offrande du sang, par la continuité du Sacrifice quotidien, arrose la
-plénitude du globe d’un perpétuel torrent de vie rédemptrice. Ainsi
-entendue, la prophétie paulinienne n’est plus loin de s’accomplir. Il
-reste à voir la conversion d’Israël; car Dieu a laissé les hommes
-s’enfermer dans l’incroyance; on dirait, pour parler le langage de Paul,
-qu’il les y a lui-même enfermés, afin de les en tirer par sa
-miséricorde.
-
- [358] _Luc_ XVIII, 8.
-
-Et le mystique, au lieu d’être effrayé par l’énigme des prédestinations,
-conclut en magnifiant le mystère:
-
-«O abîme de la richesse et de la sagesse, et de la science de Dieu!
-Comme ses jugements sont inscrutables, et impénétrables ses voies!»
-
-En somme, par son épître, qu’apportait-il d’essentiel? Une vue
-d’ensemble sur le passé religieux et sur l’avenir du genre humain.
-
-Le passé, devant son regard, n’obtient qu’une condamnation radicale:
-tous les hommes sous une loi de mort, œuvre d’Adam; personne de juste.
-La Loi de Moïse donne le discernement du péché, en tant qu’il offense le
-bien suprême, mais non la force d’être vertueux et de mériter la
-béatitude.
-
-L’avenir, qui est déjà le présent depuis la mort et la résurrection du
-Christ, ouvre au contraire des espérances sans terme: tous sont
-justifiés par la foi, sans les œuvres de la Loi; Dieu n’est pas
-seulement le Dieu des juifs, il est aussi le Dieu des gentils.
-
-Sans doute, l’homme reste soumis aux souffrances et aux convoitises de
-la chair. Toute la nature gémit avec nous, attendant l’adoption des
-enfants de Dieu, c’est-à-dire le renouvellement du monde après la
-bienheureuse Parousie, un état de paix et de gloire où les créatures
-seront associées à la transfiguration des Saints. Mais les épreuves de
-ce monde ne sont rien auprès de cette vie suprême. Notre chair a beau
-sentir la loi du péché; la Grâce remédie à nos impuissances. Celui qui a
-donné pour nous son propre Fils, comment pourrait-il ne pas nous donner
-toutes choses avec lui? Contre ceux que Dieu a élus, qui se portera
-accusateur? C’est Dieu qui justifie. Qui condamnera? Sera-ce le Christ
-Jésus... qui est à la droite de Dieu, qui intercède auprès de nous? Qui
-nous séparera de l’amour du Christ? La tribulation? L’angoisse? La
-persécution? La faim? La nudité? Le péril? Le _coutelas_ (du
-bourreau)?... Mais en toutes ces choses _nous sommes plus que
-vainqueurs_, grâce à Celui qui nous a aimés[359].»
-
- [359] VIII, 31-37.
-
-Paul ne discourt pas à la façon d’un métaphysicien ni d’un moraliste
-lisant un morceau dans une lecture publique. Quand il parle de la faim,
-de la nudité, il sait par expérience ce qu’il y a sous ces mots. Quand
-il nomme «le coutelas», il laisse entrevoir le martyre qui achèvera sa
-course, et dans cette Rome qu’il fera sienne par son sang.
-
-Il veut que la foi s’épanouisse en des actes. Ses expositions
-théologiques, si serrées, si subtiles qu’on se demande comment des
-fidèles de moyenne espèce pouvaient les comprendre, aboutissent à des
-préceptes d’une limpide simplicité.
-
-Certaines de ces maximes, très générales, appartiennent au fond commun
-de la morale évangélique:
-
-«Que la charité soit sans feinte. Exécrez le mal, attachez-vous au bien.
-Aimez-vous d’un amour fraternel les uns les autres... Bénissez ceux qui
-vous persécutent... Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent,
-pleurez avec ceux qui pleurent... Frayez avec les humbles. Ne soyez
-point orgueilleux.»
-
-Il en est, au contraire, qui sont des réminiscences juives de l’Ancien
-Testament:
-
-«Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à
-boire. En faisant cela, _tu amoncelleras sur sa tête des charbons de
-feu_[360].»
-
- [360] Citation des _Proverbes_, XXV, 21-22. Paul ne veut pas dire
- qu’on doit faire du bien à ses ennemis pour les rendre aux yeux du
- Seigneur plus coupables et dignes de châtiment, mais qu’il faut
- «vaincre le mal par le bien», fléchir nos ennemis par l’évidence
- brûlante qu’ils seraient trop coupables s’ils résistaient à notre
- bonté.
-
-D’autres exhortations paraissent ajustées à des conjonctures politiques
-où les fidèles de Rome pouvaient hésiter entre l’obéissance et la
-révolte.
-
-Paul--et Pierre imposera les mêmes règles[361]--fait une obligation à
-tout chrétien «d’être soumis aux autorités supérieures; car il n’y a
-point d’autorité qui ne soit de Dieu». Pour les Juifs, le souverain
-véritable et unique, c’était Dieu; les zélotes, nationalistes
-intraitables, dégageaient du principe cette conclusion: Dieu étant le
-seul maître, nous devons payer le didrachme au Temple, mais non le
-tribut à César[362]. Jésus avait condamné d’un mot péremptoire[363]
-cette intransigeance anarchique. Mais certains chrétiens pouvaient
-s’autoriser d’une autre parole du Maître: «Les fils sont libres[364]» et
-refuser l’obéissance à des princes ou à des magistrats païens. Paul
-entend qu’ils soient de bons sujets et des citoyens exemplaires, qu’ils
-le soient «par un motif de conscience», et non simplement par crainte.
-
- [361] I _Petr._ II, 13: «Soyez soumis à toute puissance humaine à
- cause de Dieu.»
-
- [362] Voir saint JÉRÔME, in _Tit._, III, 1.
-
- [363] _Math._ XXII, 21.
-
- [364] _Id._ XVII, 25.
-
-Son exhortation part d’une certitude mystique; le prince ou le magistrat
-délégué par lui représente ces attributs divins: la puissance, la
-justice, la miséricorde; il n’exercerait ni ne transmettrait son
-pouvoir, si Dieu ne l’avait permis. Paul a l’air de supposer que
-l’autorité sera juste, «qu’elle porte l’épée, étant ministre de Dieu,
-chargée de châtier celui qui fait le mal».
-
-Faut-il croire que la majesté romaine l’étonnait, comme elle éblouira
-Josèphe? Il voyait tout au moins dans l’Empire une force ordonnatrice
-constituée pour le bien des peuples. Il admirait, chez les Romains, le
-sens organisateur, la continuité dans les vues, l’esprit équitable de la
-législation[365]. Tout spectateur intelligent du chaos oriental devait
-penser comme lui. Il avait trop voyagé pour ne pas apprécier la
-différence des routes impériales et des autres. Citoyen romain, il
-faisait rarement usage de son titre; il négligeait la fierté d’avoir
-place parmi les maîtres de l’univers. Mais l’unité de l’Empire ouvrait à
-la foi des promptitudes d’expansion prodigieuses; et cela, aux yeux de
-Paul, c’était la grandeur vraie de Rome, sa raison d’être dans les
-perspectives d’un avenir surnaturel.
-
- [365] _Rom._ VII, 1: «Je parle à des gens qui se connaissent en fait
- de loi.»
-
-Il n’ignorait point les férocités hypocrites ni les vices de Tibère, les
-monstruosités de Caligula. Au moment de cette épître--en 56--Néron avait
-déjà fait empoisonner Britannicus; il songeait à tuer sa mère; il
-courait, la nuit, les rues mal famées; déguisé en esclave, il
-détroussait les passants, et se mêlait à d’ignobles rixes[366]. Sénèque,
-cependant, dirigeait encore les conseils du prince; l’histrion démagogue
-gardait un masque généreux et visait à demeurer populaire par
-d’extravagantes libéralités.
-
- [366] Voir TACITE, _Ann._ XIII, XXV.
-
-L’Apôtre, jugeant la puissance romaine sur l’ensemble de sa politique,
-croit bon de la montrer comme légitime. Prévoit-il que les chrétiens ne
-seront pas toujours en paix avec elle?
-
-Il ne les dresse point comme des rebelles en face des tyrans de ce
-monde; il les met davantage en garde contre les faux ascètes, ceux qui
-s’abstiennent, comme les orphiques, de toute chair ayant eu vie, ou
-contre les judaïsants prêts à semer des schismes dans cette église
-romaine si tranquille et si forte.
-
-Il s’excuse, malgré tout, d’avoir osé avertir les Romains de vérités
-qu’ils connaissent, qu’ils pratiquent largement. Il l’a fait, parce
-qu’il doit à tous les gentils «l’œuvre sacrée» de son Évangile; il est
-«le prêtre[367]» de Jésus-Christ, celui qui lui présente, comme une
-oblation, afin qu’elle soit agréable, la foi des peuples baptisés.
-
- [367] Le mot qu’il emploie: _leitourgos_ indique l’accomplissement
- d’un office sacré.
-
-En même temps il a voulu leur promettre sa visite autrement que par un
-message de circonstance; il leur fait part de ses dons spirituels, il
-«ravive» en eux les vérités qu’ils ont entendues.
-
-S’il n’est pas encore allé jusqu’à eux, c’est qu’il a dû évangéliser des
-régions où le Christ était inconnu. A présent, il a fait en Orient ce
-qu’exigeait de lui l’Esprit Saint; il n’a plus de champ où il puisse
-établir des églises. L’Occident l’appelle; il se rendra en Espagne, et
-Rome sera sur son chemin.
-
-Deux fois il nomme l’Espagne; son dessein était ferme d’atteindre
-l’extrémité, à l’ouest, du monde habitable, les colonnes d’Hercule. Il
-tient, au reste, à faire sentir qu’il ne prétend point s’approprier
-l’église romaine, puisque d’autres l’ont fondée.
-
-Pour l’heure, il va entreprendre le voyage de Jérusalem. Il y portera
-l’offrande abondante des églises de Macédoine et d’Achaïe; et, par là,
-il insinue que les Romains, à leur tour, devront songer aux pauvres de
-Sion. Mais il prévoit des périls sérieux:
-
-«Je vous engage, frères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par la
-charité de l’Esprit, à _combattre avec moi_ dans vos prières pour moi à
-Dieu, afin que je sois sauvé des mains des non-croyants, et afin que mon
-ministère à Jérusalem trouve bon accueil auprès des saints.»
-
-Dans ces confidences, quel pressentiment! Paul connaissait les haines
-recuites des Juifs de Judée, les méfiances accumulées même parmi les
-chrétiens de Jérusalem, depuis qu’il proclamait la circoncision inutile
-et la Loi périmée. Pourtant, il se met en route, humblement soumis, pour
-aller déposer aux pieds de Jacques et des presbytres les aumônes d’une
-charité industrieuse et patiente.
-
-En vérité, il se _jette dans la gueule du lion_. C’est ici qu’il va se
-montrer peut-être le plus grand.
-
-
-
-
-XVI
-
-PAUL MONTE A JÉRUSALEM UNE DERNIÈRE FOIS
-
-
-SON ARRESTATION
-
-L’allusion de l’Apôtre aux embuscades juives était doublement une
-prophétie. Avant le complot qui l’attendait à Jérusalem, au moment de
-quitter Corinthe, il apprit que, sur le navire où il devait s’embarquer,
-des Juifs préparaient un guet-apens. Voulait-on, en mer, l’assassiner
-pendant la nuit, ou le précipiter par-dessus bord? Avait-on prévenu des
-pirates qu’un passager, portant sur lui des sommes considérables,
-descendrait à telle escale, vers telle époque?
-
-Averti, Paul décida de voyager par terre au moins jusqu’en Macédoine. Il
-partit avec un certain nombre de compagnons; leur escorte le protégerait
-et, comme il l’avait annoncé en écrivant aux Corinthiens[368], il
-s’entourait de délégués respectables qu’il s’associait pour le transport
-de la collecte. Nous savons les noms de plusieurs. Il y avait Timothée,
-le plus assidu de ses auxiliaires; Sopatros, de Bérée, fils de Pyrrhus
-homme de noble race;--c’est pourquoi son père est nommé;--des
-Thessaloniciens, Aristarchos et Secundus; Caius, de Derbé; deux citoyens
-d’Éphèse, Tychique et Trophime. Nous retrouverons Trophime avec Paul
-dans les rues de Jérusalem, où sa présence fournira prétexte à l’émeute.
-
- [368] I, VIII, 20.
-
-La caravane traversa Thèbes, les Thermopyles, la Thessalie. En
-Macédoine, Paul s’arrêta dans la chrétienté de Philippes; il y
-retrouvait tant d’affection! Il voulait fêter là «les jours azymes».
-Tychique et Trophime l’avaient devancé à Troas, peut-être afin d’y
-terminer la préparation de la collecte.
-
-Le gros de la troupe prit la mer à Néapolis et, en cinq jours, atteignit
-Troas.
-
-A la fin de la semaine qu’il y passa, le soir du dimanche[369], Paul
-assembla les fidèles «pour rompre le pain». Comme il devait partir le
-lendemain, dans la matinée, il prolongea la réunion jusqu’à minuit.
-Beaucoup de lampes, en signe de solennité, illuminaient la salle haute,
-église et cénacle, qui se trouvait au troisième étage de la maison. Les
-lumières, l’assistance pressée ajoutaient à la lourdeur de l’air; en
-cette saison, il faisait chaud déjà.
-
- [369] Le dimanche, substitué au sabbat, s’appelait encore «le premier
- jour de la semaine»; on y célébrait la résurrection du Seigneur. Dès
- l’_Apocalypse_ (I, 9-11), «le jour du Seigneur» désigne le dimanche.
-
-Un jeune garçon, nommé Eutychos,--l’homme qui a de la chance,--s’était
-assis au bord d’une fenêtre ouverte. Las et engourdi par la longueur du
-discours pieux, il céda au sommeil, se laissa choir en bas. Une clameur
-d’effroi coupa l’homélie de Paul; on porta inanimé sur un lit le
-malheureux Eutychos; ce n’était plus qu’un cadavre. Paul descendit en
-courant; il se jeta sur le mort, comme l’avaient fait jadis Élie et
-Élisée[370], appliquant sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux,
-ses mains sur ses mains. Puis il se releva et dit aux parents:
-
- [370] Voir _Rois_ III, XVII, 17-24, et IV, I, 18-37.
-
-«Ne vous tourmentez pas, car son âme est en lui.»
-
-Il semblait n’avoir pas fait un miracle, mais simplement ranimé l’enfant
-évanoui. Humble et tranquille il remonta, «rompit le pain», mangea, et,
-après avoir parlé abondamment jusqu’à l’aurore, il partit.
-
-Dans cet acte étrange, il avait écouté une inspiration évidente. Sans
-doute, c’est au nom du Seigneur Jésus qu’il ressuscite Eutychos. Mais
-l’immédiate réaction de son premier élan marque le pli judaïque de son
-mysticisme.
-
-De Troas il gagna par voie de terre Assos. Là, entre deux tours carrées,
-subsiste encore l’arc aigu d’une porte sous laquelle, certainement, il
-passa.
-
-Il se rembarqua dans le port d’Assos, fit escale à Mytilène; de là, son
-navire mit le cap sur Chio; il jeta l’ancre devant cette île pour la
-nuit; il aborda, le jour suivant, à Samos; et, le surlendemain, les
-passagers débarquèrent à Milet.
-
-Paul aurait pu, de Milet, se diriger vers Éphèse. Mais les Éphésiens
-l’eussent retenu, et il était pressé, il voulait, pour y célébrer la
-Pentecôte, comme un bon Juif l’eût fait, arriver au plus vite à
-Jérusalem.
-
-Cependant, les presbytres d’Éphèse et d’autres villes proches venaient
-d’être avertis qu’il passait.
-
-A son appel ils se réunirent, peut-être dans une proseuché voisine de la
-mer. C’étaient, pour la plupart, des gens d’assez humble condition, des
-ouvriers, de petits marchands, des hommes à qui Paul, tout à l’heure,
-montrera ses mains rudes, en signe de fraternité, en exemple de
-laborieuse vaillance.
-
-Il leur parla, comme si, devant les périls où il s’engageait, il leur
-laissait un adieu pareil à un testament.
-
-Son discours, tel que nous le lisons, reproduit une partie seulement des
-choses qu’il exprima, et sans viser à une translation littérale. La
-scène n’en est pas moins grande, comme, dans l’_Alceste_ d’Euripide, le
-départ d’Héraclès, saluant le roi Admète, la femme qu’il a sauvée, et
-leur peuple heureux. Mais elle est autrement belle: au lieu de s’en
-aller vers un obscur destin subi par nécessité, Paul monte à Jérusalem
-avec la joie de souffrir pour son Maître et comme Lui. Il n’a pas
-restitué à ceux qu’il aime la lumière douce à respirer; il leur dispense
-le bonheur sans fin. Et cependant la perspective du Paradis n’ôte rien à
-l’humaine effusion, entre eux, d’une tendresse naïve et profonde qui
-s’afflige dans l’espérance.
-
-«Vous savez, dit-il, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en
-Asie[371], comment je me suis comporté tout le temps avec vous, servant
-le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et les épreuves qui
-survinrent par les machinations des Juifs, et que je n’ai jamais reculé
-ni omis ce qui pouvait vous être utile pour vous prêcher et vous
-enseigner en public et dans les maisons, attestant, pour les Juifs comme
-pour les Hellènes, la loi du repentir envers Dieu et la foi en
-Notre-Seigneur Jésus-Christ.
-
- [371] Dans la province d’Asie, à Éphèse et dans la région.
-
-«Et maintenant, lié en esprit[372], je vais à Jérusalem, sans savoir ce
-qui m’arrivera, sinon que l’Esprit Saint, dans chaque ville (par ses
-prophètes), m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je
-ne tiens compte de rien et je fais bon marché de ma vie pourvu que
-j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu de la
-part du Seigneur Jésus: proclamer l’Évangile de la grâce de Dieu. Et
-maintenant, voici, _je sais que vous ne verrez plus mon visage_, vous
-tous parmi lesquels j’ai passé, annonçant le Royaume de Dieu. C’est
-pourquoi je vous prends à témoins, aujourd’hui, que je suis pur du sang
-de tous[373]; car je n’ai jamais reculé pour vous annoncer toute la
-volonté de Dieu.
-
- [372] Ces termes, peu clairs, signifient, semble-t-il: me considérant
- déjà comme un captif, ou: lié par une impulsion intérieure.
-
- [373] Il entend: Si vous vous perdez, je suis innocent de votre
- damnation, ayant tout fait pour vous sauver.
-
-«Prenez garde à vous et à tout le troupeau où l’Esprit Saint vous a
-placés comme évêques[374], pour paître l’Église du Seigneur, qu’il s’est
-acquise par son sang. Je sais qu’après mon départ entreront chez vous
-des loups terribles, qui n’épargneront pas le troupeau; et d’entre vous
-se lèveront des hommes qui diront des choses perverses pour entraîner
-les disciples à leur suite.
-
- [374] _Évêques_ est alors synonyme de presbytres, mais avec un sens de
- ministère sacerdotal plus marqué.
-
-«C’est pourquoi, veillez, vous souvenant que, durant trois années, je
-n’ai pas cessé, avec des larmes, d’exhorter un chacun. Et, maintenant,
-je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à lui qui a
-pouvoir d’édifier et de donner l’héritage parmi tous les sanctifiés.
-
-«Je n’ai désiré ni argent, ni or, ni manteaux. Vous savez qu’à mes
-besoins et à ceux de mes compagnons _ces mains_ ont pourvu en tout. Je
-vous ai montré qu’il faut, en travaillant ainsi, soutenir les faibles et
-vous souvenir des paroles du Seigneur Jésus, et qu’il a dit lui-même:
-«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir.»
-
-Ayant dit ces choses il s’agenouilla et pria avec eux tous. Et tous
-pleurèrent beaucoup; et, s’étant jetés au cou de Paul, ils
-l’embrassaient, affligés surtout de la parole qu’il avait dite, qu’ils
-ne reverraient plus son visage. Et ils le reconduisirent jusqu’au pont
-du vaisseau.
-
-Paul et ses compagnons, poussés par un bon vent, vinrent, de Milet,
-droit à Cos, puis, le lendemain, à Rhodes et à Patare. Le navire
-n’allait pas plus loin; un autre était là, en partance pour la Phénicie;
-ils s’y rembarquèrent. Ils laissèrent Chypre à leur gauche, firent voile
-vers la Syrie, et abordèrent à Tyr. Leur bateau s’y arrêta, ayant une
-cargaison à décharger.
-
-Une petite communauté chrétienne les reçut en ce port déchu de son
-antique richesse. Ils restèrent là sept jours, jusqu’à ce qu’on pût
-reprendre la mer. Quand ils partirent, les chrétiens, avec leurs femmes
-et leurs enfants, les reconduisirent sur le rivage; tous
-s’agenouillèrent pour prier, et, tristes, tandis que le navire
-s’éloignait, les fidèles rentrèrent chez eux.
-
-C’est à Ptolémaïs que Paul débarqua; il y fit halte et «salua les
-frères»; la caravane se rendit par terre à Césarée, la ville où il
-devait revenir chargé de chaînes pour le Christ.
-
-Philippe, évangéliste[375] et diacre--l’un des Sept hellénistes à qui
-les Douze avaient imposé les mains--gouvernait l’église de Césarée; ses
-quatre filles, vierges, étaient douées du don de prophétie. Il reçut
-dans sa maison Paul avec ses disciples et les y retint quelques jours.
-On peut croire que les vents favorables, la coïncidence des vaisseaux
-rencontrés avaient abrégé le temps prévu au départ pour qu’on fût
-certain d’atteindre, à la Pentecôte, Jérusalem. Paul trouvait,
-d’ailleurs, en Philippe un saint qui avait vu Étienne et les premières
-années de l’Église, un contemporain du Seigneur.
-
- [375] On appelait de ce nom les chrétiens qui, sans avoir le titre
- d’apôtres ou de prophètes, annonçaient de ville en ville Jésus comme
- le Messie.
-
-Pendant qu’il était chez lui, un prophète ayant nom Agab--était-ce le
-même qui avait annoncé à Antioche la famine de Jérusalem[376]?--vint
-dans la maison et, dès qu’il aperçut Paul, s’approcha de lui, s’empara
-de la ceinture que l’Apôtre portait autour des reins; il fit le
-simulacre de s’en lier les mains et les pieds; et, avec un accent très
-solennel:
-
- [376] _Actes_ XI, 28.
-
---Voici, proféra-t-il, ce que dit l’Esprit Saint: L’homme à qui
-appartient cette ceinture, les Juifs, à Jérusalem, le lieront de la
-sorte, le livreront entre les mains des gentils.
-
-Ces paroles alourdissaient les prévisions de l’Apôtre; il allait à
-Jérusalem pour y pâtir beaucoup. Ses compagnons et les gens du lieu se
-mirent à sangloter; ils le supplièrent de ne pas continuer sa route.
-Mais Paul les gronda doucement et répondit:
-
---Pourquoi pleurez-vous? Pourquoi me brisez-vous le cœur? En vérité, je
-suis prêt non seulement à être enchaîné, mais à mourir à Jérusalem, pour
-le nom du Seigneur Jésus.
-
-Son obéissance à l’épreuve changea en résignation leurs alarmes.
-
---Que la volonté de Dieu soit faite, dirent-ils.
-
-Ce chagrin de savoir qu’il souffrirait contredisait leur foi au Messie
-glorifié par la souffrance. Mais leur pitié ingénue est plus _vraie_ que
-l’héroïsme déclamatoire de stoïciens raidis.
-
-La montée de Paul à Jérusalem imitait celle de Jésus, quand il vint y
-célébrer la Pâque, sachant que la grande victime, c’était Lui. Paul
-n’avait qu’une vue, d’avance, imparfaite des traverses qui
-l’attendaient. Une joie divine surpayait l’anxiété de cette marche au
-supplice. La confiance lui demeurait de survivre aux calamités
-prochaines; il pressentait que sa mission n’était pas finie.
-
-Arrivée dans la ville sainte, la caravane logea chez un certain Mnason,
-cypriote, disciple helléniste, converti de «vieille date». Paul avait à
-Jérusalem une sœur dont le fils servira efficacement son oncle
-prisonnier. Il serait frivole de se demander pour quels motifs il ne fut
-pas hébergé sous son toit.
-
-Une chose immédiate le préoccupait: l’accueil qu’allaient lui faire
-Jacques et les anciens. Dès le lendemain, il se rendit auprès de
-Jacques; les chrétiens notables de Jérusalem furent conviés à cette
-réception. On devine qu’il déposa aux pieds des presbytres le produit de
-la collecte. Il apportait une preuve palpable de la ferveur des gentils.
-L’assemblée l’écouta bénévolement «raconter en détail ce que Dieu avait
-fait chez les gentils par son ministère».
-
-Les presbytres louèrent le Seigneur des grandes merveilles qu’il
-opérait. Cependant, quelques-uns d’entre eux, voulant à la fois éprouver
-la sincérité juive de Paul et le prémunir contre les attentats des
-Juifs, lui proposèrent cet acte de dévotion:
-
-«Nous avons quatre hommes qui ont sur eux un vœu; prends-les,
-purifie-toi avec eux; et paie pour eux, afin qu’ils fassent raser leur
-tête; ainsi tous connaîtront que rien de ce qu’on raconte sur toi n’est
-vrai, mais que tu te conduis, toi aussi, en gardant la Loi.»
-
-Les quatre hommes pauvres qui ne pouvaient s’acquitter de leur vœu
-étaient des _nazirs_[377]; pour un temps qui devait durer au moins
-trente jours, ils s’étaient consacrés à Dieu; et leur vœu impliquait
-trois obligations: s’abstenir de raisins et de vin, ne pas se faire
-raser la tête, ne pas se souiller par le contact ou le voisinage d’un
-mort. Ce dernier point semblait la plus difficile des observances; si un
-nazir foulait une terre où un cadavre était enseveli, il devenait impur.
-S’il manquait, même malgré lui, à l’un des trois préceptes, il recevait
-trente-neuf coups de lanière, offrait au Temple deux tourterelles ou
-deux petits d’une colombe, et recommençait son vœu.
-
- [377] Sur le nazirat, voir _Nombres_, VI, et MARNAS, _op. cit._, p.
- 154-155.
-
-Pendant son nazirat, il laissait croître sa chevelure; puis, au terme
-des jours de consécration, il la faisait raser, et ses cheveux étaient
-déposés sur le brasier du sacrifice offert en son nom. Sacrifice
-onéreux, puisque Moïse exigeait un agneau d’un an, une brebis d’un an et
-un bélier; en outre, une corbeille de pains azymes et de gâteaux.
-Lorsque des nazirs indigents ne pouvaient satisfaire à la Loi, ils
-invoquaient l’assistance de quelque Israélite généreux.
-
-Sans hésiter, Paul correspondit au désir des anciens:
-
-«Ayant pris les hommes, le lendemain, purifié avec eux, il entra dans le
-Temple, déclara le terme des jours de purification où l’oblation serait
-présentée pour chacun d’eux.»
-
-De trop curieux exégètes ont voulu s’enquérir sur quels fonds il préleva
-la somme due pour les quatre agneaux, les quatre brebis, les quatre
-béliers, et le reste. Il importe davantage de comprendre en quel esprit
-il participa aux observances d’une dévotion mosaïque.
-
-Son mouvement, c’est clair, n’eut rien d’une simagrée, d’une concession
-qu’il aurait subie pour s’adapter au milieu juif, se fondre parmi la
-multitude des pèlerins, et, ainsi, détourner les attentats qu’il
-prévoyait.
-
-Il n’obéit point non plus par humilité pénitentielle. Non; il venait au
-Temple en pèlerin. C’était tout simple de s’associer à une œuvre pie. En
-quoi son Évangile lui interdisait-il d’aider de pauvres gens liés par un
-vœu qu’ils avaient peine à remplir?
-
-Détruire la Loi et ses prescriptions n’était aucunement sa pensée. Son
-acte charitable prouvait à ses frères et à lui-même qu’il suivait, là où
-ses principes l’autorisaient, la sainte discipline des ancêtres. Il dut
-y trouver quelque joie mystique. Sans être nazir, n’avait-il pas, en
-quittant Corinthe, fait un vœu lui-même? N’était-ce pas au Temple,
-vraisemblablement, qu’il avait espéré l’acquitter, selon les formes
-admises?
-
-Et, quand il se présenta devant les prêtres, avec les quatre nazirs, ses
-protégés, il mit dans sa déclaration tout le sérieux d’un Juif dévot; il
-y ajouta un sens de charité libératrice; il savait, mieux que les
-prêtres, ce que signifiait l’immolation de l’Agneau; et il offrait sa
-propre vie, menacée à tout instant, pour le salut des bons nazirs, pour
-celui d’Israël.
-
-Assurément, un rigide sectaire se fût interdit une démarche contraire à
-son système. Les paroles quotidiennes de Paul auraient pu condamner son
-action. Ce qu’il avait dit aux Galates: «Quiconque se fait circoncire
-est tenu d’observer la Loi totale», il le répétait incessamment aux
-gentils et devant les Juifs. S’il observait encore un seul précepte de
-la Loi, donc il s’engageait à la suivre jusqu’au bout, sans réserve.
-
-Cette soumission, la voulait-il, la pratiquait-il? Trop souvent il avait
-déclaré: La Loi n’est plus nécessaire; la vie du juste, c’est la foi.
-Or, ce qui n’est plus nécessaire en une croyance périmée, devient
-promptement inutile, puis méprisable.
-
-Mais l’Église ne devait rompre avec la synagogue que par étapes. Dans la
-forme des prières et des rites, dans l’ordre des fêtes, la rupture ne
-sera jamais totale. Cette grande règle de toute création organique: «La
-nature ne fait pas de sauts», s’étend, _en un sens_, aux réalités
-surnaturelles. L’Ancien Testament enfermait les éléments du Nouveau.
-Jésus avait affirmé qu’il venait accomplir la Loi, non l’anéantir. Il
-s’était soumis à l’essentiel de ses observances comme s’il en consacrait
-de nouveau la sainteté. Paul, son disciple, croyait bien pouvoir
-accomplir un rite vénérable par ses origines, efficace par l’intention
-qui le pénétrait. Le nazirat était, au reste, une forme ascétique de
-consécration où le dévot se séparait du monde, pour un temps, afin
-«d’être à l’Éternel[378]».
-
- [378] Voir FOUARD, _Saint Paul et ses missions_, t. II, p. 467.
-
-Il ne paraît même point s’être posé le cas de conscience:
-
-«Ai-je raison d’agir ainsi?»
-
-La Voix intime le poussait; et puis, venir au Temple, y prier, y
-sacrifier publiquement, dans une cérémonie annoncée et payée d’avance,
-c’était s’exposer à la vindicte de ses adversaires. Cela, Paul savait
-que l’Esprit le lui demandait. Jusqu’où Dieu laisserait aller la main de
-ses persécuteurs, il ne s’en tourmentait guère; il faisait ce qu’eût
-fait comme lui le plus obscur des pèlerins.
-
-En revoyant le Temple, se laissa-t-il enivrer devant la magnificence
-d’une bâtisse qui semblait, dans l’éclat de sa force, braver les siècles
-des siècles? Il connaissait la prophétie du Seigneur et voyait «la
-_colère_ se hâter sur les déicides jusqu’à ce qu’elle eût son
-terme[379]».
-
- [379] I _Thessal._ II, 16.
-
-L’orgueil d’être Israélite toucha-t-il son cœur libéré, lorsqu’il
-s’avança, plus haut que l’atrium des gentils, sur la seconde terrasse,
-vers le parvis des Juifs? Là, des inscriptions grecques et latines, au
-fronton des pylônes, avertissaient les profanes:
-
-«Qu’aucun étranger ne pénètre au delà de la balustrade qui entoure le
-lieu saint et l’enceinte. Celui qui serait pris ne devra accuser que
-lui-même de ce qui suivra: la mort.»
-
-L’exclusion des gentils, il l’estimait juste dans le passé. Mais elle
-lui confirmait l’invincible erreur d’Israël. Il n’eût pas introduit, à
-l’intérieur du Temple, un païen même baptisé. Cependant, on l’en accusa,
-et ce fut de ce grief qu’allait partir l’émeute soulevée contre lui.
-
-Des Juifs asiatiques d’Éphèse, arrivés pour la Pentecôte, l’avaient
-reconnu dans la ville, se promenant avec l’Éphésien Trophime, qu’on
-savait d’origine païenne, et ils inventèrent ce bruit atroce:
-
-«Il a introduit des Grecs dans le Temple.»
-
-Le jour où il monta pour le sacrifice des nazirs, quelques-uns de ces
-Juifs l’aperçurent dans le parvis des Israélites. Ils se mirent à
-pousser des imprécations, et se penchant sur la balustrade, du haut des
-marches qui reliaient la seconde terrasse à celle d’en bas, pleine de
-monde, ils criaient:
-
---Au secours, hommes d’Israël, il est là, cet homme qui enseigne partout
-contre la Loi, contre le Temple. Il a souillé le Lieu Saint!
-
-Paul essayait de protester, de répondre. D’en bas, une masse de gens
-s’élança, le bouscula sur les degrés; on l’entraîna vers l’issue du
-Temple. Tel était le respect du lieu qu’on n’aurait pas osé en polluer
-par un meurtre l’enceinte. Les gardiens et les lévites, aussitôt que la
-cohue eut franchi les portes du Nord, les verrouillèrent. Ils avaient
-peur que Paul ne rentrât ou qu’il ne fût pourchassé et massacré dans le
-saint enclos.
-
-Entouré d’assaillants, Paul était voué à une mort inévitable. Mais, de
-la forteresse Antonia, de la galerie qui surveillait le Temple, le poste
-des soldats romains avait entendu les clameurs et suivi l’agitation de
-la foule.
-
-«Toute la ville est en émeute» courut-on dire au tribun. Celui-ci prit à
-la hâte les centurions et les légionnaires qu’il trouva sur son passage;
-ils se précipitèrent par les deux escaliers qui descendaient vers
-l’esplanade. L’épée haute, le tribun fendit la populace. Paul, serré,
-maintenu debout par le cercle des vociférateurs, avait la figure en
-sang. Mais il gardait la contenance d’un homme intrépide.
-
---Qu’a-t-il fait? Lâchez-le. Il est à nous, tonna le tribun si
-impérieusement que les furieux lâchèrent prise.
-
-Mais les uns criaient une chose, les autres une autre; au milieu du
-tumulte il n’arrivait pas à comprendre qui était cet homme, pour quel
-crime on voulait le tuer. Il conclut seulement que son cas était grave;
-par précaution, et afin d’apaiser la foule, il lui fit passer des fers
-aux deux poignets et commanda de l’emmener au corps de garde.
-
-Pendant que les soldats, avec leur captif, remontaient l’escalier, les
-meneurs voyant que l’impie leur échappait, se retournant vers la masse,
-l’excitaient: «Enlevez-le! Enlevez-le!» Le détachement romain se sentit
-débordé par la poussée hurlante. Les soldats qui tenaient le prisonnier
-craignirent qu’il ne leur fût arraché; ils lièrent à leurs bras ses deux
-chaînes.
-
-Inquiet, le tribun Lysias gravissait les marches derrière eux. Il était
-Grec, il commandait depuis peu la cohorte de la tour; il redoutait le
-_furor judaïcus_; il n’ignorait point qu’au moment des fêtes l’ivresse
-religieuse renforçait chez le peuple le fanatisme national. On lui avait
-parlé du coup de main qu’un Juif d’Égypte, se donnant pour le Messie,
-avait, quelques mois auparavant, tenté contre Jérusalem. Plusieurs
-milliers[380] de gueux, ramassés dans le désert, avaient suivi ce faux
-Christ jusqu’au mont des Oliviers. Il prétendait chasser de la ville les
-Romains; à sa voix les murailles tomberaient, comme au son des
-trompettes de Josué avaient croulé celles de Jéricho. Le procurateur
-Félix, avec des cavaliers et des légionnaires, aidés par des Juifs,
-était sorti à la rencontre de la horde, l’avait mise en déroute. Mais le
-chef avait pu s’enfuir. Lysias, devant la furie du peuple et son
-acharnement à réclamer Paul, pensa que c’était lui «l’Égyptien».
-L’Apôtre, en ces minutes, devait paraître hirsute et sauvage comme un
-bandit; ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux en désordre, pleins
-de poussière et de crachats. Jusqu’alors, il n’avait pas ouvert la
-bouche--sa parole aurait-elle pu se faire entendre?--Tout d’un coup, en
-atteignant le haut des degrés, sur un ton déférent, mais énergique, il
-interpella le tribun:
-
- [380] JOSÈPHE (_B. J._ II, XXIII) les évalue à trente mille: l’auteur
- des _Actes_ les réduit à quatre mille. Des deux il est certainement
- le plus exact; car le même Josèphe, toujours enclin à gonfler les
- chiffres, déclare ailleurs (_Antiq._, XX, VI) qu’il a suffi, pour
- disperser les séditieux, de tuer quatre cents hommes et d’en
- capturer deux cents.
-
---Puis-je te dire un mot?
-
-Le tribun s’étonna de l’ouïr parler grec, et avec l’accent d’un orateur,
-d’un personnage cultivé. Ce prisonnier n’était donc pas un brigand, un
-coureur de désert qui se fût énoncé en un patois sémitique et barbare!
-
---Tu sais le grec! s’exclama-t-il. Tu n’es donc pas l’_Égyptien_?...
-
-Paul, avec un beau calme fier, lui répondit:
-
---Je suis un Juif, citoyen de Tarse, ville de Cilicie qui n’est pas sans
-gloire. Je t’en prie, _laisse-moi parler à ce peuple_.
-
-L’idée sublime venait de surgir en lui, comme une inspiration: proclamer
-le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer «ses frères» qui le détestaient
-sans le connaître. Il avait ici pour auditoire immense tout Israël
-représenté par les Juifs de Jérusalem, leurs prêtres, les Juifs de la
-diaspora, et aussi la gentilité en la personne de Lysias, des
-centurions, des soldats.
-
-Le tribun consentit, curieux de voir ce qu’obtiendrait l’éloquence du
-captif. On desserra les liens, Paul se retourna vers les manifestants
-qui brandissaient encore leurs poings et leurs bâtons. Il leva ses bras
-chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler.
-
-Ce petit homme à l’œil de flamme, chauve, fumant de sueur, poudreux,
-dépenaillé, debout contre l’énorme tour blanche, eut l’air soudain
-puissant comme un nabi. Il portait dans son regard et son geste ce qui
-révèle à une foule mystique l’envoyé d’_en haut_.
-
-Il commença, en s’exprimant à dessein dans la langue araméenne, le
-dialecte propre au peuple juif:
-
---Hommes, frères et pères, écoutez-moi maintenant m’expliquer devant
-vous...
-
-Sous le timbre dominateur de sa voix, sous la sonorité des mots
-hébraïques, les cris qui persistaient se calmèrent en murmures; et,
-subitement, le silence devint profond.
-
-Paul, une fois de plus, raconta l’erreur de sa jeunesse, la vision qui
-l’avait illuminé. Son apologie devant les Juifs palestiniens, c’était de
-rappeler qu’il avait d’abord défendu à outrance les traditions
-pharisiennes et persécuté ceux qui les transgressaient. De sa conduite,
-le grand prêtre d’alors et tout le sanhédrin pouvaient rendre
-témoignage. Mais, sur la route de Damas, Jésus l’avait terrassé; il
-s’était soumis à la volonté _du Dieu de ses pères_. Haut et magnifique
-langage où il certifiait l’unité divine des deux Testaments!
-
-Pourquoi avait-il prêché loin de Jérusalem, comme s’il fuyait le Temple
-et ses frères? C’est qu’au Temple même une autre vision lui avait
-commandé:
-
---Pars, je vais t’envoyer _au loin chez les gentils_.
-
-Jusque-là, subjugué, frappé de stupeur, l’auditoire s’était tu. A ces
-mots: «les gentils» les orgueils du peuple et ses rancunes contre
-l’étranger réveillèrent leur furie. De nouveau, la meute éclata en
-clameurs:
-
---Enlevez-le! Enlevez-le! Cet homme ne mérite pas de vivre!
-
-Ils aboyaient des choses sans nom, ils déchiraient leurs manteaux, les
-lançaient en l’air, ils trépignaient, ramassaient à poignée la poussière
-et l’éparpillaient dans la direction de l’impie.
-
-Le tribun, comprenant mal par quoi l’orateur mettait en rage les Juifs,
-voulut couper court à cette exaspération. Il fit un signe; les soldats
-entraînèrent le prisonnier dans l’intérieur du corps de garde. On ferma
-les portes; la foule, impuissante, continuait, en bas, à vociférer.
-
-Son insistance fatigua le tribun; et la mauvaise humeur du chef se
-retourna contre celui qui avait causé ce mouvement séditieux. Il le prit
-pour un agitateur de carrefour, digne d’être mis en croix comme un
-esclave. Quel crime lui valait la haine du peuple? Au lieu de
-l’interroger d’abord, il jeta un ordre au centurion du poste. Celui-ci
-fit lier Paul à un poteau; on le suspendit par les mains, en sorte que
-ses pieds touchaient à peine le sol; on l’avait dépouillé de ses
-vêtements, et deux valets s’approchèrent avec les horribles fouets
-garnis de pointes qui servaient à la flagellation des inculpés pour leur
-arracher un aveu.
-
-Paul n’avait point peur de souffrir; sa chair connaissait les verges;
-elle pouvait trembler sous leur morsure. Mais il avait une joie: en cet
-instant, le dos tourné aux exécuteurs, les mains hautes tendues vers le
-poteau, il ressemblait à son Maître Jésus, lié contre la colonne avant
-d’être flagellé. Cependant le jour de son martyre n’était pas venu; il
-avait une œuvre à parfaire en ce monde. On l’aurait flagellé peut-être
-jusqu’à la mort; il dit au centurion debout près du poteau la parole qui
-lui assurait la vie:
-
---Est-ce qu’il vous est licite de flageller sans jugement un citoyen
-romain?
-
-Étonné, le centurion courut avertir Lysias. Le tribun arriva, posa
-lui-même à Paul cette question:
-
---Dis-moi? Tu es Romain?
-
---Oui, répondit Paul. Et il indiqua, sans doute, les preuves de son
-droit de cité.
-
-Le tribun, qui sentit la gravité d’une telle erreur, s’empressa de faire
-détacher son captif, et il tenta de l’amadouer par ses façons
-familières.
-
---Mon titre de citoyen, lui confia-t-il, je l’ai payé un gros prix[381].
-
- [381] Sous Claude, l’État romain vendait aux étrangers le titre de
- citoyen; il tirait de ce trafic des sommes exagérées (voir DION
- CASSIUS, l. IX, 17, 5).
-
---Et moi, répliqua Paul dignement, je l’ai eu de naissance.
-
-Sa ferme attitude redoubla les anxiétés de Lysias. Il s’attendait aux
-représailles du Juif, citoyen romain. Il craignait les fureurs des Juifs
-de Jérusalem. En livrant Paul au fouet, il avait pensé leur complaire.
-Quelle serait leur indignation d’apprendre que l’autorité romaine
-protégeait l’homme exécré! Ce Grec, vantard et fat, démagogue et
-diplomate, s’avisa d’un expédient: il ferait comparaître l’accusé devant
-le sanhédrin; démarche flatteuse pour un corps jaloux de maintenir ses
-anciennes prérogatives; et, s’il constatait que les griefs des Juifs
-portaient seulement sur des querelles religieuses, il proposerait au
-procurateur--qui résidait à Césarée--la libération de Paul. Au reste, sa
-conduite ultérieure marque une bienveillance non feinte. Il avait
-reconnu en l’Apôtre quelqu’un de pur et de généreux.
-
-Dès le jour suivant, il avertit le sanhédrin de s’assembler pour juger
-Paul. Le grand prêtre Ananie _lui-même_ vint présider la séance. Ce
-vieillard avait un renom de cupidité féroce; il envoyait ses esclaves
-saisir entre les mains des sacrificateurs la dîme; et les prêtres qui
-résistaient recevaient la bastonnade.
-
-Sadducéen brutal et cynique, il ne croyait qu’aux jouissances
-charnelles, à l’argent et aux privilèges de sa caste.
-
-Paul se retrouva dans l’hémicycle d’une salle semblable à celle où il
-avait vu Étienne en extase et les juges qui grinçaient des dents, se
-bouchaient les oreilles. Si la part qu’il avait prise à leur crime
-revint le troubler d’un souvenir, il n’en laissa rien paraître. Il ne
-reconnaissait point à ses juges le droit de juger sa religion, mais les
-considérait comme des frères qu’il aurait voulu guérir de leurs
-aveuglements. Avant d’être interrogé, il prit la parole:
-
---Hommes frères, je me suis en toute bonne conscience comporté devant
-Dieu jusqu’à ce jour.
-
-Ce mot: _frères_ indigna le grand prêtre, comme un manque de respect.
-
---Frappez-le sur la bouche, enjoignit-il aux appariteurs.
-
-Paul entendit l’ordre, sans discerner qui le proférait. Reçut-il les
-coups, les prévint-il par sa riposte? Elle fut dure, foudroyante:
-
---C’est Dieu qui te frappera, _muraille plâtrée_[382]. Tu sièges pour me
-juger selon la Loi. Et, contre la Loi[383], tu ordonnes de me frapper?
-
- [382] Cette image, condensation d’injures, réminiscence possible
- d’Ézéchiel (XIII, 10) fait tout ensemble allusion à la robe blanche
- de celui qui présidait le sanhédrin, à sa vieillesse décrépite, et
- surtout à son _hypocrisie_.
-
- [383] La Loi juive, nous l’avons vu, assurait aux accusés des égards
- et la liberté de se défendre (_Lévit._ XIX, 15).
-
-Saillie étrange et formidable! Paul ne savait pas qu’elle visait Ananie
-et le grand prêtre en personne; pourtant, il prophétise, et sa prophétie
-devait se vérifier; car, en septembre 66, le dix-septième jour du mois,
-Ananie pourchassé par les factieux, et qui s’était caché dans un aqueduc
-avec son frère Ézéchias, y fut pris, égorgé[384].
-
- [384] JOSÈPHE, _Bell. jud._, II, XXXI.
-
-Les appariteurs protestèrent:
-
---Comment! Tu insultes le grand prêtre de Dieu!
-
---Je ne savais pas, répondit Paul, que c’était le grand prêtre.
-(Autrement je me serais tu.) Car il est écrit: «Tu ne diras pas de mal
-du chef de ton peuple[385].»
-
- [385] _Exode_ XXII, 28.
-
-La brutalité d’Ananie avait provoqué dans tout son être un choc où une
-réaction prophétique s’ajouta au courroux spontané. Ananie était de la
-famille d’Anne qui avait condamné Jésus. Par la bouche de Paul, il
-entend l’annonce du châtiment qui viendra. Et, comme Jésus, Paul accable
-les princes des prêtres sous leurs contradictions hypocrites; ces
-défenseurs de la Loi la transgressent et la détruisent!
-
-Mais, aussitôt, il se reprend; il ne scandalisera pas les faibles; lui
-qu’on accuse d’abolir la Loi, il veut y rester soumis.
-
-Que se passa-t-il dans la suite du débat? Le rapport de Lysias au
-procurateur fait comprendre que la séance dévia en querelle théologique.
-Les pharisiens de l’assemblée se disputèrent avec les sadducéens; les
-premiers admettaient la vie future, les autres la niaient. Paul, les
-voyant aux prises, tenta d’insérer au milieu de leur conflit sa
-théologie chrétienne.
-
---Hommes frères, s’écria-t-il, je suis pharisien, fils de pharisien. Et
-on me met en jugement au sujet de l’_espérance_ et de la résurrection
-des morts!...
-
-Il voulait en venir à nommer le Christ ressuscité; judiciairement,
-c’était une dialectique habile: le tribun présent avec des centurions et
-des soldats tenait maintenant pour évidente l’innocence de l’accusé; et
-Paul, par sa déclaration, mettait furieusement aux prises pharisiens et
-sadducéens.
-
-Mais peu s’en fallut que ceux-ci, exaspérés, n’assouvissent sur lui leur
-vindicte. Le tribun, ne voulant point paraître l’entourer d’une
-protection armée, l’avait laissé tout seul, dans l’hémicycle, entre les
-juges, les scribes, les appariteurs. Un certain nombre de sadducéens se
-levèrent et, le poing tendu, formèrent autour du petit Juif un cercle
-menaçant. Ils l’auraient entraîné au dehors, assommé sur place,
-étranglé. Le tribun et ses hommes, à temps, le dégagèrent. Il quitta,
-sain et sauf, cette caverne de mort. Rome le sauvait d’Israël.
-
-Deux jours de commotions l’avaient épuisé. Le soir, il eut une de ces
-crises d’abattement où il ne souhaitait plus qu’une chose: «se
-dissoudre, _être_ avec le Christ». Il avait vu de près, dans le centre
-de leur puissance, l’incurable obstination des Juifs contre la vérité.
-Il savait, d’autre part, ce qui l’attendait s’il retombait entre leurs
-mains. Mais le Seigneur le visita dans sa prison, et lui dit:
-
-«Courage! De même qu’à Jérusalem tu as témoigné sur ce qui me regarde,
-de même à Rome aussi il faut que tu témoignes.»
-
-Cependant les Juifs n’allaient pas en rester là. Paul était inculpé d’un
-délit commis à l’intérieur du Temple; le sanhédrin se déclarait
-compétent pour le juger. Donc les princes des prêtres exigeraient qu’il
-comparût une seconde fois, afin d’examiner plus à fond sa cause.
-
-Leur pensée était d’en finir avec lui. Dès le lendemain, des Juifs
-acharnés à sa perte nouèrent une conspiration. Ils jurèrent avec de
-terribles anathèmes «_de ne boire ni de manger_ jusqu’à ce que Paul fût
-mis à mort[386]». Ils vinrent trouver les princes des prêtres, les
-engagèrent dans leur plan d’attaque: que Paul fût ramené au sanhédrin;
-entre la tour Antonia et le Temple, au passage, ils le poignarderaient.
-
- [386] Leur vœu, en apparence, invraisemblable et chimérique, équivaut
- simplement à jurer: «Il faut que Paul soit tué le plus tôt
- possible.» Les Juifs admettaient ces formules de vœu hyperboliques.
- Rappelons-nous Jacques jurant de ne boire ni de manger jusqu’à ce
- qu’il eût vu le Seigneur ressuscité. On lit dans le _Traité Aboda
- Zara_ (trad. SCHWAB, p. 189-190): «Quand un homme a _promis par un
- vœu qu’il s’abstiendra de manger_, malheur à lui s’il mange, malheur
- s’il ne mange pas. S’il mange, il pèche contre son vœu; s’il ne
- mange pas, il pèche contre sa vie.»
-
-Les conjurés étant plus de quarante, certains gardèrent mal le secret;
-ou il fut éventé par les pharisiens qui avaient, dans le sanhédrin, dit
-de Paul: «Nous ne trouvons rien de coupable en cet homme.» Le neveu de
-Paul en sut quelque chose; il courut à la forteresse, obtint de voir son
-oncle et l’avertit de ce qu’on préparait. Paul pria un des centurions de
-conduire le jeune homme au tribun. Lysias lui fit bon accueil. Mais,
-quand il eut entendu l’avis, il recommanda au neveu:
-
---Ne raconte à personne que tu m’as dévoilé cette affaire.
-
-Il voulait, sans se compromettre, sauver Paul et surtout se débarrasser
-d’un captif encombrant. Il appela deux centurions, leur donna ces
-ordres:
-
---Tenez prêts deux cents fantassins, plus soixante-dix cavaliers, et
-deux cents hommes de troupes légères, pour vous mettre en route à la
-troisième heure de la nuit[387] et vous rendre à Césarée; et préparez
-des montures pour Paul que vous devrez conduire en sauveté au
-procurateur Félix.»
-
- [387] Vers neuf heures du soir.
-
-Seul, en effet, le procurateur pouvait décider si Paul serait libéré ou
-non. Et le tribun chargea l’un des officiers--celui qui commandait les
-cavaliers--de ce rapport à lui remettre:
-
-«Claudius Lysias à l’éminent procurateur Félix, salut.
-
-«L’homme que voici avait été pris par les Juifs et allait être tué par
-eux. Mais, arrivant avec la troupe, je le leur ai enlevé, _ayant appris
-qu’il est Romain_. Et, voulant savoir pour quel motif ils l’accusaient,
-je l’ai amené devant leur sanhédrin. J’ai reconnu qu’il était accusé sur
-des questions de leur Loi, mais qu’il n’avait aucune charge de crime qui
-méritât la mort ou la prison. Mais, comme on m’a dénoncé que les Juifs
-allaient faire un complot contre cet homme, je te l’envoie sur l’heure,
-_invitant_ _aussi les accusateurs à t’adresser leur plainte contre lui_.
-Porte-toi bien.»
-
-On peut trouver exorbitant, même ridicule, le déploiement de forces
-ordonné pour le transfert de Paul. Il est, cependant, explicable; car
-Lysias avait peur des Juifs; son mot: Ne raconte à personne... confesse
-naïvement ses inquiétudes. De même, sa précaution d’inviter les
-accusateurs à porter leur plainte devant Félix. Il voulait faire valoir
-sa vigilance. Nous retrouvons bien chez lui l’Oriental avec son besoin
-d’exagérer, le Grec de décadence, souple, fanfaron et trembleur. Son
-rapport altère sur un point la vérité. A l’en croire, il avait soustrait
-Paul aux coups des Juifs, ayant appris sa qualité de Romain. En fait, à
-ce moment-là, il l’ignorait; par qui l’aurait-il su? Mais il veut mettre
-en relief le prix qu’il attache au titre de Romain, lui, citoyen de
-fraîche date, parvenu qui a payé cher sa noblesse.
-
-Paul, cette nuit-là, monté sur un mulet ou un chameau, descendit donc de
-Jérusalem, à grande allure, avec une escorte digne d’un roi. Il quittait
-la ville sainte pour n’y jamais revenir. Rome, au contraire,
-l’attendait. Cette file de soldats, ces officiers qui l’entourent et le
-préservent du péril invisible, c’est déjà la puissance romaine mobilisée
-au service de la foi. Demain, peut-être, il y aura parmi eux des
-chrétiens. Ils appelleront Paul leur frère; ils rompront le pain d’amour
-avec lui; ils s’agenouilleront sous sa main d’Apôtre; et sa parole leur
-sera la parole de Dieu. Le prisonnier part en conquérant.
-
-
-
-
-XVII
-
-L’APPEL A CÉSAR
-
-
-Césarée, bâtie par Hérode, semblait presque une ville romaine, pourvue
-d’un vaste port qu’avoisinaient des magasins voûtés. Ses rues
-s’alignaient sur un plan sévère; beaucoup de ses maisons offraient un
-aspect italien: un péristyle, une cour plantée d’arbustes, comme à
-Pompéi. Auguste et les Césars y avaient leurs statues et leur temple. La
-tour du palais où saint Paul fut enfermé, dont un pan reste debout
-aujourd’hui, est une tour de château romain.
-
-Il arriva vers le soir[388], avec son escorte de soixante-dix cavaliers.
-Les fantassins, une fois dépassées les montagnes propices aux
-embuscades, l’avaient quitté à Antipatris, étaient remontés vers
-Jérusalem.
-
- [388] Ils avaient dû faire dans la journée, d’Antipatris à Césarée,
- une étape de vingt-six milles.
-
-Le procurateur, Antonius Félix, après avoir lu le rapport (l’élogium) du
-tribun, interrogea Paul sur-le-champ. Il s’enquit de quelle province il
-était. Paul, malgré la lassitude du voyage, aurait voulu présenter son
-immédiate apologie; il avait hâte d’obtenir une décision libératrice et
-de s’embarquer pour l’Italie. Mais Félix se déroba; il remit à plus tard
-l’examen de la cause:
-
---Je t’entendrai, dit-il, lorsque tes accusateurs seront venus.
-
-Dès le premier contact, l’ascendant de l’Apôtre paraît l’avoir inquiété;
-il se tient en garde.
-
-Ce Félix, ancien esclave, Arcadien de naissance, fonctionnaire des plus
-méprisables, méritait le jugement de Tacite:
-
-«Dans toutes sortes de cruautés et de débauches, il exerça, _avec une
-âme d’esclave_, les pouvoirs d’un roi[389].»
-
- [389] _Histoires_, V, IX.
-
-Affranchi de Claude, ayant pour frère Pallas, le favori du prince, il se
-croyait tout permis. Il avait pris Drusilla, une Juive, au roi Aziz, son
-époux. Il traitait avec les sicaires pour avoir part aux rapines, et
-avec les princes des prêtres, pour les rassurer contre les sicaires.
-
-Dans le procès de Paul, il entrevit aussitôt des intérêts complexes, de
-l’argent à extorquer. C’est pourquoi, au lieu de lui rendre sa liberté,
-il ordonna de le retenir dans le palais d’Hérode.
-
-A Jérusalem, Lysias s’était empressé d’avertir Ananie et les notables
-juifs qu’ils pouvaient porter leur plainte devant le procurateur. Ils ne
-perdirent point de temps. Cinq jours après, on vit, dans les rues de
-Césarée, passer la délégation du sanhédrin, accompagnée d’un jeune
-avocat latin, qui avait nom Tertullus. Les sanhédrites signifièrent au
-procurateur leur requête contre Paul. Le lendemain, dans la matinée, le
-prisonnier fut conduit au prétoire du magistrat; et Tertullus plaida
-contre lui: ou plutôt il répéta, en grec, l’accusation que le sanhédrin
-lui avait soufflée.
-
-Il commença par les flagorneries d’usage à l’égard du potentat romain.
-Il le loua «de la paix abondante» dont jouissait la Judée, grâce à sa
-prévoyance, puis attaqua sans préparation «cet _homme-peste_, qui
-remuait la discorde parmi les Juifs dans tout l’univers, le protagoniste
-de la secte des Nazaréens». Paul avait essayé de profaner le Temple; les
-Juifs l’avaient arrêté et voulaient le juger selon leur Loi. Mais le
-tribun Lysias l’avait arraché de force à leurs mains; et c’était lui qui
-avait ordonné aux plaignants de venir jusqu’au procurateur.
-
-La conclusion implicite, ou qu’il n’osa pas émettre aussitôt, devait
-être: «Le procès de cet homme nous appartient; livre-nous-le.»
-
-Tertullus, porte-parole aux gages d’Ananie, argumenta d’une façon gauche
-et lourde. Toute haine furieuse est maladroite. En chargeant de leurs
-griefs le tribun, les sanhédrites indisposaient contre eux le
-procurateur. Paul eut beau jeu pour se défendre. Il mit, dans son
-exorde, un mot de louange, mais sans bassesse, à l’endroit de Félix,
-«encouragé, dit-il, à se justifier devant un juge qui, depuis de longues
-années, connaissait bien _ce peuple_».
-
-Il était monté à Jérusalem, parce qu’il voulait _adorer_. On pouvait
-scruter l’emploi de son temps, du premier au septième jour de son
-pèlerinage. Pas une fois il n’avait, dans le Temple, conversé avec
-quelqu’un, ni causé un attroupement dans les synagogues ou les rues. Il
-défiait ses adversaires de prouver un seul délit.
-
---Mais, continua-t-il, je le reconnais, je sers le Dieu de nos pères
-selon la voie qu’ils appellent «hérésie», croyant à tout ce qui est
-selon la Loi et à tout ce qui est écrit dans les Prophètes, espérant ce
-qu’ils (les pharisiens) attendent eux-mêmes, la résurrection des morts,
-des _justes_ et des _injustes_. Sur cela, moi aussi, je m’exerce à
-garder une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes.
-Et, après de nombreuses années, je suis venu pour faire à ceux de mon
-peuple des aumônes et offrir des sacrifices...
-
-La silhouette de ce discours démontre une fois de plus combien fut
-simple et stable la dialectique de l’Apôtre: la «voie» chrétienne n’est
-pas une rébellion contre la Loi; Paul n’apporte rien de nouveau,
-d’hérétique, quand il annonce la Résurrection et le Jugement. Mais ce
-qu’il veut révéler aux Juifs, parce qu’ils le méconnaissent et le nient,
-c’est le Juge, le Christ ressuscité.
-
-Ici, devant Félix, il ne semble pas être allé jusqu’au bout de son
-enseignement. Le procurateur savait les tendances de la secte
-nazaréenne; il dut faire comprendre à Paul que son apologie suffisait.
-Il pénétrait l’inanité des griefs juifs. Pourtant, il tenait à ménager
-Ananie et les notables sadducéens. Au lieu de rendre à Paul la liberté,
-il ajourna sa sentence, sous couleur d’attendre un supplément
-d’information:
-
---Quand le tribun Lysias sera venu, je jugerai votre affaire.
-
-Mais, si Paul resta détenu dans la tour d’Hérode, le centurion qui le
-gardait reçut l’ordre de lui donner _quelque détente_. Il fut allégé de
-ses chaînes, ses amis purent l’assister, même l’approcher. Philippe
-l’évangéliste, d’autres fidèles de Césarée, et, sans doute, ses
-compagnons de voyage, Luc, Timothée, Aristarque le Thessalonicien lui
-portèrent des nouvelles de Jérusalem. Pour l’Apôtre, tout était là:
-continuer son Évangile; prêcher, diriger. Dans ses années de captivité,
-pas un jour, sa grande voix ne s’est tue. Même relégué au fond d’une
-basse fosse il aurait chanté la gloire du Christ, accompli ce qui
-manquait aux souffrances du Seigneur pour l’Église, son corps mystique.
-Sa qualité de citoyen romain, son pouvoir de persuasion lui valurent
-partout des égards; en sorte que chacune de ses prisons deviendra une
-chaire où sa condition douloureuse commentera, amplifiera sa doctrine.
-
-Dans celle de Césarée, il troubla l’entourage de Félix et le procurateur
-lui-même. Drusilla prit fantaisie de le voir, de l’écouter discourir.
-C’était, comme sa sœur Bérénice, une Juive cosmopolite, ambitieuse,
-perverse et mystique. Les sciences occultes la captivaient. Elle avait
-fréquenté Simon le Magicien. Félix s’était servi des prestiges de cet
-enchanteur pour la décider à quitter son époux Aziz et à vivre avec lui.
-Elle avait, en ce temps-là, quinze ou seize ans; elle était belle.
-
-Un caprice de curiosité l’intéressa au prêcheur juif. Amené devant elle
-et Félix, Paul leur parla de la foi en Jésus-Christ. Mais, avec la
-rudesse d’un prophète, comme Jean-Baptiste en face d’Hérode Antipas, il
-insista «sur la justice, la continence, le Jugement à venir». Félix,
-effrayé, l’interrompit:
-
---Pour l’instant, va; et, quand j’aurai un moment, je te manderai.
-
-Plus saisie encore par l’Apocalypse du Nazaréen, Drusilla ne chercha
-point d’autre entrevue. Elle devait périr, à Pompéi, sous la cendre du
-volcan, elle et le fils qu’elle avait eu de Félix.
-
-Le procurateur fit venir Paul «assez souvent», dans l’espoir que les
-communautés chrétiennes offriraient pour sa liberté une forte rançon.
-Paul répugnant à ses vues cupides, il fit traîner l’instruction du
-procès. Il suivait à son égard une de ses coutumes iniques. Josèphe
-aurait pu dire de lui comme d’un de ses successeurs, Albinus:
-
-«Il ne retenait en prison que les gens qui ne lui avaient rien
-donné[390].»
-
- [390] _Bell. Jud._, II, XXIV.
-
-Mais il fut disgracié lui-même. Néron, en 55, avait éloigné du pouvoir
-Pallas, créature d’Agrippine; l’affranchi gardait encore assez
-d’influence pour protéger Félix; Poppée, quand elle régna sur le prince,
-obtint le rappel du procurateur. Les Juifs la pressaient d’agir; ils
-pouvaient aisément prouver les forfaitures et les violences dont ils
-s’étaient plaints.
-
-Avant son départ, Félix enjoignit qu’on resserrât Paul dans sa geôle. Il
-espérait, par cette ignoble complaisance, ramener à soi le parti
-sadducéen, esquiver l’acharnement de ses représailles.
-
-Depuis deux ans, Paul endurait sa captivité. A cette épreuve, aucun
-terme ne semblait poindre. Ses chaînes, lorsqu’on les lui remit, furent
-doublement lourdes. Mais son âme entendait le psaume de sa délivrance,
-la promesse du Seigneur: «Il faut qu’à Rome aussi tu témoignes.»
-
-Porcius Festus, le successeur de Félix, avait été choisi comme un
-magistrat zélé, juste et sage. A peine arrivé, trois jours après, il se
-mit en route pour Jérusalem. Il voulait témoigner aux chefs d’Israël son
-souci de leurs intérêts. Exploitant ses bonnes dispositions, les ennemis
-de Paul le chargèrent âprement; ils demandèrent qu’il fût ramené à
-Jérusalem où il leur appartenait de le juger. Festus, averti qu’entre
-Césarée et Jérusalem, des sicaires soudoyés essaieraient un coup de
-main, déçut les sanhédrites par cette ferme réponse:
-
---Je repars bientôt. Vous n’avez qu’à descendre avec moi, et vous
-accuserez cet homme, s’il y a quelque chose contre lui.
-
-A son retour, dès le lendemain matin, il manda Paul au prétoire. Devant
-le tribunal, de l’estrade où il le fit monter--pour qu’il fût mieux en
-vue--l’accusé dominait ses accusateurs rangés en demi-cercle comme au
-sanhédrin. Il aurait pu dire avec le Psalmiste: «Des taureaux gras
-m’entourent.» Le grand prêtre, Ismaël, fils de Phabi, était venu afin de
-l’accabler. Les plus éloquents des Juifs redoublèrent des imputations
-échafaudées avec une perfidie savante. La plus grave était de le
-présenter comme un _séditieux_. En attaquant, soutenaient-ils, les
-traditions juives, cet homme bravait le peuple romain qui s’engageait à
-les défendre. Il promettait, au nom d’un certain Jésus, un royaume
-supérieur aux empires terrestres. De ceux-ci Paul annonçait la ruine, et
-le Jugement universel au tribunal d’un Roi qui ferait comparaître tous
-les rois de la terre. Doctrine dangereuse pour la paix romaine,
-insultante pour César. Celui qui l’enseignait était un scandale; on ne
-devait pas le laisser vivre. Mais ils n’auraient su alléguer un seul
-fait qui justifiât leurs diatribes.
-
-Paul, avec l’assurance de l’innocent, répliqua:
-
---Je ne suis coupable ni envers la loi des Juifs, ni envers le Temple,
-ni envers César.
-
-Festus le voyait bien: tout ce procès tournait autour d’une querelle
-religieuse et de «ce Jésus mort que Paul déclarait vivant». La sauvage
-insistance des Juifs l’embarrassait; d’autre part, son équité, comme la
-jurisprudence romaine, lui imposait de protéger un citoyen. L’idée lui
-vint d’un biais politique pour satisfaire les Juifs et mettre sa
-conscience en repos. Tout d’un coup il interrogea Paul, sans
-l’arrière-pensée de lui tendre un piège:
-
---Voudrais-tu monter à Jérusalem, et, là-bas, être jugé sous ma
-protection?
-
-Paul savait que le procurateur n’aurait pu contraindre un citoyen romain
-à subir sans appel le jugement d’un tribunal juif. La question de Festus
-lui fit plus nettement sentir son avantage:
-
---Je suis, répondit-il, au tribunal de César; c’est là que je dois être
-jugé. Je n’ai fait aucun tort aux Juifs; toi-même tu le reconnais fort
-bien. Si j’ai fait tort et si j’ai commis un acte qui mérite la mort, je
-ne refuse pas de mourir. Mais si rien n’est vrai dans leurs accusations,
-nul ne peut leur faire don de moi. _J’en appelle à César._
-
-Les Juifs, sous ce coup de foudre, baissèrent la tête. Festus se retira
-pour délibérer avec ses assesseurs. Il revint, prononça la sentence:
-
---Tu en appelles à César; tu iras à César.
-
-Le mot: _J’en appelle à César_, si un autre Juif l’eût prononcé, eût
-signifié seulement la confiance des Israélites en un pouvoir suprême qui
-dominait les factions et les intérêts particuliers. Les Juifs étaient,
-en masse, conquis par le prestige de l’Empire; ils croyaient à son
-avenir stable; ils se battaient même dans ses armées où il passaient
-pour bons soldats. Si Jérusalem, en 70, succomba, l’inertie des Juifs de
-la diaspora, trop attachés aux Romains, ou trop égoïstes, causa, en
-grande partie, cette catastrophe.
-
-Dans la bouche de Paul, l’appel à César marque une date plus grande et
-décisive. L’Église déclare périmée la justice de la synagogue; elle
-remet sa cause à l’Empire qui, dans la suite, voudra l’exterminer, mais
-dont elle attendait alors une protection; au reste, elle l’envahira,
-elle le convertira peu à peu, tandis qu’Israël, jusqu’à la plénitude des
-temps, lui résistera.
-
-Donc Paul allait voir les fidèles de Rome; il comparaîtrait devant
-César; et César entendrait la parole de Dieu. La décision du procurateur
-l’établit dans une visible allégresse.
-
-Quelques jours après, Festus eut la visite du jeune roi Agrippa II et de
-sa sœur Bérénice. Agrippa avait été nourri à Rome, dans l’entourage de
-Claude, pour devenir un de ces roitelets dont l’État romain savait faire
-des esclaves. Il vivait en compagnie de Bérénice; leur intimité
-scandalisait les Juifs. Veuve d’un premier mari, de son oncle Hérode,
-Bérénice avait cohabité avec son frère; leur liaison déchaîna les
-langues malveillantes; afin de leur imposer silence, elle offrit sa main
-au roi de Cilicie, Polémon. Il accepta, parce qu’elle était immensément
-riche. Elle l’abandonna, revint à son frère. Plus tard, elle saura
-plaire «au vieux Vespasien par la magnificence de ses présents[391]».
-Titus l’aimera d’un amour autre que Racine ne le donne à entendre.
-
- [391] TACITE, _Hist._ II, LXXXI.
-
-Cette Orientale, plus ensorceleuse et pervertie que Drusilla, eut des
-accès de dévotion. Elle vint à Jérusalem accomplir un vœu de
-nazirat[392]. La foi chrétienne dut, par moments, la préoccuper. Sa sœur
-lui avait parlé de Paul. A son tour, elle fut curieuse de l’approcher.
-
- [392] Voir JOSÈPHE, _Bell. Jud._, l. II, XXVI.
-
-Festus prévint son désir; lui-même souhaitait de connaître l’impression
-d’Agrippa sur l’homme qu’il devait envoyer à César. Ainsi, dans son
-rapport, il pourrait mieux préciser si Paul méritait ou non la haine
-tenace des Juifs.
-
-Le lendemain, au cours d’une réception officielle, devant les officiers
-des cinq cohortes de la garnison, devant la suite qui accompagnait
-Agrippa et Bérénice en grand apparat, Paul fut introduit, les bras liés,
-vieilli par la prison, dans son humilité de captif, plein d’aisance
-cependant et portant sur son visage une joie grave, la confiance de ne
-pas témoigner en vain. Agrippa, touché de son aspect douloureux et
-saint, l’invita lui-même à présenter son apologie.
-
-Paul étendit sa main (ses chaînes légères lui permettaient ce geste
-d’habitude)[393]. On l’écouta, d’abord, comme un étrange et attirant
-visionnaire. Il reprit l’histoire de ses égarements, le récit de la
-vision qui avait retourné son âme. Il insista sur l’orthodoxie juive de
-sa doctrine:
-
- [393] C’était aussi, nous l’avons vu, un geste traditionnel d’orateur:
- deux doigts repliés, les autres allongés.
-
-«C’est pour l’espérance de la promesse venue de Dieu à nos pères que je
-suis mis en jugement, promesse dont nos douze tribus, servant Dieu nuit
-et jour avec persévérance, espèrent l’accomplissement, c’est pour cette
-espérance, ô roi Agrippa, que je suis accusé par les Juifs... C’est à
-cause de ces choses que les Juifs, m’ayant saisi dans le Temple, ont
-essayé de me mettre à mort. Ayant donc obtenu l’assistance de Dieu
-jusqu’à ce jour, je me tiens en témoin devant _petit et grand_, ne
-disant rien que ce que les prophètes, après Moïse, ont dit des temps à
-venir, si le Christ doit souffrir, s’il doit, ressuscité le premier
-d’entre les morts, annoncer la lumière au peuple et aux gentils...»
-
-Jusqu’à cette phrase, l’étonnement, et, pour quelques-uns, la révélation
-d’un mystère avaient maintenu le silence. Mais Festus, représentant les
-divins Césars, ne pouvait admettre qu’un Juif, en sa présence, imposât
-comme ressuscité, comme seul vrai Dieu, un Messie universel, espéré par
-Moïse et les prophètes. L’hypothèse de la Résurrection et du Jugement
-lui paraissait d’ailleurs extravagante:
-
---Tu es fou, cria-t-il soudain; Paul, trop de lectures te tournent à la
-folie.
-
-La grossière brusquerie de l’apostrophe arrêta le discours, mais sans
-que Paul fût déconcerté.
-
---Non, releva-t-il, je ne suis point fou, éminent Festus; les paroles
-que je prononce sont vérité et sagesse. Le roi ici présent le sait bien,
-lui devant qui je parle avec confiance. Il n’ignore aucun des événements
-dont je parle; car ils ne se sont point passés _dans un coin_. Tu crois
-aux prophètes, roi Agrippa? Oui, je sais que tu y crois.
-
-Agrippa, loin de rembarrer ce hardi langage, fit à Paul une réponse
-obligeante:
-
---Pour un peu tu me convaincrais d’être chrétien.
-
-Mot dit en l’air, mot de prince dilettante et d’homme du monde, qu’on
-aurait tort cependant de supposer ironique. Agrippa était vraiment
-séduit par la force persuasive du croyant Paul; il ne réfléchissait pas
-à ce qu’eût exigé une conversion.
-
-Avec une grâce cavalière et charmante, Paul l’encouragea:
-
---Plût à Dieu que, _pour un peu_, et _pour beaucoup_, non seulement toi,
-mais tous ceux qui m’écoutent aujourd’hui fussent semblables à moi...
-_sauf ces chaînes_.
-
-Paul confesse le désagrément des chaînes; mais il accepterait, à lui
-seul, tout le fardeau des douleurs terrestres, si, à ce prix, ses frères
-obtenaient le don sans prix, celui qu’il a reçu. Dans cette saillie
-spirituelle éclate une merveilleuse charité. Le trait n’achève pas
-seulement l’épisode, il le soutient tout entier; car il n’a de sens que
-s’il conclut la scène indiquée par l’historien.
-
-Des sourires, un murmure d’approbation témoignèrent que l’assistance
-était conquise. En se retirant, les invités disaient entre eux de
-l’Apôtre:
-
---Cet homme n’a rien fait qui mérite la mort ou la prison.
-
-Agrippa suggéra même au procurateur une mesure que celui-ci n’osa point
-prendre:
-
---S’il n’avait fait appel à César, on aurait pu le mettre en liberté.
-
-C’est, les chaînes aux mains, que Paul débarquera sur la terre d’Italie.
-Un hôte comme lui, Rome se devait de le défrayer jusqu’au terme du
-voyage. Mais il faillit ne pas arriver.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA TRAVERSÉE TERRIBLE
-
-
-On entrait dans l’arrière-saison; le jeûne de Kippour était passé. Le
-temps se maintenait clair; un bon vent soufflait. Le navire qui emmenait
-Paul, un bateau de cabotage, venait d’Adramytte en Mysie. Il y avait à
-bord d’autres prisonniers, peut-être des condamnés qu’on destinait, pour
-divertir la plèbe romaine, aux bêtes fauves du cirque. Un centurion de
-la cohorte Auguste et un détachement de soldats les convoyaient.
-
-Quelques-uns des disciples de Paul, Timothée, Luc, Aristarque le
-Thessalonicien avaient pu s’embarquer avec lui comme passagers. La mer
-le fatiguait, surtout dans le délabrement corporel où l’avaient mis deux
-ans de captivité; et il voyageait sans doute sur le pont, exposé aux
-rafales, à la pluie, ou dans un fétide entrepont parmi les misérables
-qu’on y tenait entassés.
-
-En un jour, le vent du sud porta le navire jusqu’à Sidon; il y fit
-escale. Le centurion, soit que Paul eût gagné déjà son estime, soit
-qu’il eût l’ordre de le bien traiter, lui permit de descendre à terre.
-La petite église du lieu fêta son passage; il exhorta les fidèles, et
-ils le comblèrent de soins affectueux.
-
-Le vent avait tourné franchement à l’ouest. On ne pouvait gagner la
-pleine mer. Le bateau s’abrita derrière les hauteurs de Chypre, le long
-de la côte orientale, et passa en vue des rivages de la Cilicie, de la
-Pamphylie. Paul reconnut, à distance, les régions par lui ouvertes à
-l’Évangile; les reverrait-il de ses yeux de chair?
-
-Le vaisseau atteignit le port de Myre en Lycie. Là, se trouvait,
-arrivant d’Alexandrie, un assez gros navire, chargé de grain, qui se
-rendait à Brindes ou à Naples. Le centurion y retint la place nécessaire
-pour tous ses hommes. Malgré le vent du sud, le transport se remit en
-route; après plusieurs jours d’une marche lourde, il toucha Cnide. La
-Crète ensuite le protégeant, il fendit des eaux plus calmes. A mesure
-qu’approchait la pointe de la grande île, la mer devint hargneuse. Il
-doubla le cap Salmoné, et se réfugia péniblement dans une anse appelée
-_Beau-Port_, près de la ville de Lasaia.
-
-Ce lieu, en dépit de son nom, offrait un abri précaire contre les vents
-d’ouest et du sud-ouest. Le pilote et le patron décidèrent de pousser,
-plus à l’Occident, jusqu’au port de Phénix où l’on pourrait attendre le
-beau temps.
-
-Paul, qu’une intuition prophétique avertissait du péril, tenta de les
-dissuader:
-
---Hommes, dit-il, _je vois_ qu’il y aurait grand dommage non seulement
-pour la cargaison et le navire, mais pour nos vies, si la navigation
-continue.
-
-Le patron dut hausser les épaules; il savait son métier. De quoi se
-mêlait un passager suspect, oiseau de triste augure, gibier de potence?
-Le centurion aussi méprisa l’avis que Paul, sans doute, réitéra. Il
-aurait pu débarquer son monde à Beau-Port; il écouta, selon l’humaine
-prudence, le pilote et le patron.
-
-Un vent du sud s’étant mis à souffler, on leva l’ancre; on suivit, en
-louvoyant, d’aussi près que possible, le rivage de la Crète, ses
-falaises qui plongeaient à pic dans des eaux farouches.
-
-Mais, subitement, des montagnes mêmes de l’île, comme par une porte tout
-d’un coup rompue, un ouragan du nord-ouest s’abattit sur la mer.
-
---L’Euroaquilo! crièrent les marins. L’Euryclydôn! Où allons-nous?
-
-Le patron fit serrer la voilure et le navire se laissa emporter au
-large, avec la tempête, dans l’horreur et la nuit.
-
-Paul s’était plu à dire: «Toute la création gémit.» Pensa-t-il au
-commentaire que la tourmente jetait à cette parole inspirée? Clameurs
-des matelots, claquements des toiles, cordages sifflants, membrures qui
-craquaient, plaintes hurlantes des vents entre-heurtés, giclements
-d’écume, chocs des lames écrasées sous les lames, lanières cinglantes de
-la pluie, et l’abîme pareil, comme Job l’avait dépeint, à une tête de
-vieillard échevelé. Mais, au travers du chaos, il ne cessait pas de
-sentir la présence du Christ libérateur. S’il l’avait vu marcher sur les
-ondes formidables, il serait allé, comme Pierre, avec assurance,
-au-devant de lui. Il avait fait déjà trois fois naufrage, dans des
-traversées que nous ignorons[394]; il était, par toute sa foi, certain
-d’en réchapper.
-
- [394] II _Cor._ XI, 24.
-
-Le jour lentement revint, sans que le soleil parût. Des nuages bas
-filaient, qui semblaient danser comme le bateau lui-même. A l’infini, le
-cercle hérissé des vagues, des montagnes d’eau creusées en gouffre.
-
-Une petite île pourtant surgit: des pitons aigus comme des clous, où se
-déchiraient les nuées; une côte inaccessible, où se brisaient les lames
-voraces.
-
-Le pilote reconnut Cauda (aujourd’hui Gozzo) à vingt-cinq milles au sud
-de la Crète. L’île opposait un mur aux rafales; en courant derrière
-elle, on eut un moment de répit. Les hommes hissèrent à bord la chaloupe
-massive qu’on avait, jusque-là, remorquée au bas de la poupe. Le patron
-avait peur qu’elle ne fût emportée. On ceintra le bordage avec des
-câbles, de crainte que la charpente ne cédât; et l’on fit tomber une
-ancre flottante qui, par son poids, pouvait retarder la fuite éperdue.
-Une des choses à redouter, c’était de se voir poussés vers l’Afrique,
-d’échouer sur la grande ou la petite Syrte, en plein désert.
-
-Chaque fois que le bateau s’enfonçait au creux d’une vague, il se
-relevait, d’un effort oblique, si lourdement qu’il pouvait soudain
-chavirer. Pour alléger sa fatigue, le troisième jour, l’équipage lança
-par-dessus bord les tables, les bancs, les agrès inutiles, les antennes
-arrachées par le vent, et qui jonchaient le pont.
-
-L’ouragan s’obstinait. Il semblait qu’une horde de démons s’animait à
-l’exaspérer. Ni soleil, ni étoiles, depuis treize jours, n’avaient lui.
-On ne savait plus où l’on était, où l’on s’en allait. L’eau avait avarié
-une grande partie des caisses de vivres. Sur les deux cent
-soixante-seize personnes que le navire portait, la plupart, trop malades
-ou sans provisions, depuis le commencement de la tempête, ne mangeaient
-presque rien. Les courages défaillaient; les hommes se jugeaient perdus;
-Paul avait grand’peine à soutenir sa vaillance; il sentait les
-puissances du mal, plus que jamais, acharnées sur sa route, comme si
-elles voulaient lui barrer l’accès de la Ville éternelle. Il priait
-éperdument pour les âmes des vivants embarqués avec lui; il demandait un
-_signe_.
-
-Une nuit--la treizième--un ange lui apparut, le réconforta:
-
---N’aie point peur, Paul; il faut que tu comparaisses devant César; et
-voici que Dieu _te fait don_ de tous ceux qui naviguent avec toi.
-
-Au matin, le temps n’avait pas encore changé. Toujours le ciel informe,
-la mer livide ou d’un noir de poix, et le vent inexorable. Cependant,
-Paul circula sur le pont, parmi les groupes abattus; et il leur
-communiqua sa divine sécurité:
-
---Hommes, il aurait fallu m’écouter, ne pas reprendre la mer en quittant
-la Crète. Vous auriez fait l’économie de ce malheur et de cette perte.
-Et maintenant je vous exhorte à être confiants; de vous tous pas un ne
-se perdra; il n’y aura que le vaisseau (de perdu). Car, cette nuit même,
-s’est présenté à moi un ange du Dieu à qui j’appartiens, que je sers...
-C’est pourquoi, hommes, soyez confiants; j’ai foi en Dieu que les choses
-seront comme elles m’ont été dites. Mais c’est dans une île qu’il nous
-faut échouer.
-
-En effet, la quatorzième nuit, vers minuit, des hommes de l’équipage
-perçurent, au milieu du vacarme des flots, un bruit significatif.
-L’ancre flottante râclait les fonds; donc une terre était proche. Ils
-jetèrent la sonde: vingt brasses seulement! Un peu plus loin: quinze
-brasses! Ils tremblèrent que le bâtiment n’allât s’éventrer sur un
-récif; et de la poupe ils précipitèrent quatre ancres. Ils préféraient
-un danger à un autre danger. Mais le navire faisait eau; immobile, il
-pouvait être, avant le jour, disloqué par les vagues.
-
-Dans l’affolement des ténèbres les matelots songèrent à fuir. Ils
-descendirent la chaloupe, sous prétexte de tendre aussi des ancres à
-l’avant. Paul était là, penché sur le bordage. Il comprit leur manœuvre,
-dit au centurion et aux soldats:
-
---Si ces hommes ne restent pas sur le navire, vous autres, vous ne
-pouvez pas vous sauver.
-
-La chaloupe descendait; les soldats, malgré les cris des matelots,
-coupèrent les cordages; elle tomba dans la mer.
-
-Paul, en ces moments critiques, prend, comme partout, l’allure d’un
-chef. Une certitude surnaturelle investit ses paroles d’une autorité que
-n’aurait plus ni le patron du vaisseau, ni le centurion. Ce mystique a
-l’œil ouvert sur la chaloupe qu’on veut descendre. Mais sa grandeur
-sacerdotale couronne son génie pratique, le transfigure.
-
-Le jour n’est pas encore venu; les fanaux secoués par les bourrasques
-lui laissent entrevoir des visages exténués, des corps grelottants. Il
-va et vient parmi les hommes; il élève la voix, sa voix dont la
-puissance affrontait le tumulte de la mer comme les hurlements d’une
-foule:
-
---A cette heure, le jour que vous attendez va être le quatorzième, passé
-à jeun, sans rien prendre. C’est pourquoi je vous engage à prendre de la
-nourriture. _Car cela importe à votre salut._ [Vous serez sauvés] et
-aucun de vous ne perdra un seul cheveu de sa tête.
-
-Le discours de Paul avait un sens immédiat et une portée mystérieusement
-symbolique. Il pensait au salut des âmes; le repas où il les conviait,
-c’était la communion des chrétiens[395]. Il prit du pain, le bénit
-devant tous, le rompit et mangea le premier. Tous reprirent courage, et
-ils mangèrent à leur faim.
-
- [395] Le texte ne dit pas que Paul célèbre vraiment la Cène; en ce
- cas, il ne distribuerait qu’aux seuls chrétiens le pain consacré.
-
-Sans attendre l’aurore, ils se mirent à pousser hors des flancs du
-vaisseau la cargaison de grain[396]. On aurait chance d’échapper au
-naufrage si le bâtiment soulagé pouvait flotter jusqu’à la côte.
-
- [396] Cp. TACITE, _Ann._ II, XXIII, le récit de la tempête où les
- Romains jetèrent par-dessus bord «chevaux, bagages, armes.»
-
-Le jour enfin éclaira devant eux une terre qu’ils ne surent pas
-reconnaître, une baie déserte, barrée, à droite par de hautes masses
-rocheuses, à gauche, par la bosse d’un promontoire moins abrupt, et
-qu’un îlot coupait en son milieu.
-
-Au fond de la baie s’offrait une plage accueillante. C’est là que le
-pilote et le patron décidèrent d’échouer le vaisseau. Ils firent
-détacher les câbles qui descendaient de l’arrière aux ancres, donner du
-jeu aux gouvernails qu’on avait liés durant la tempête. On tendit,
-au-dessus de la poupe, la voile d’artimon; et l’on avança vers le
-rivage. Mais, soudain, la quille toucha un banc de sable entre deux
-courants; la proue enlisée s’y fixa; la poupe, soulevée par une lame, se
-démembra.
-
-En ces minutes, les soldats, écoutant une impulsion démoniaque, eurent
-l’idée féroce d’égorger tous les prisonniers; ainsi, aucun d’eux ne
-s’échapperait en nageant. Le centurion voulait sauver Paul; il empêcha
-ce massacre; et il commanda:
-
---Que ceux qui savent nager se jettent à la mer. Que les autres se
-sauvent sur des planches ou sur les débris du vaisseau!
-
-Comme le vent les portait vers la plage, tous, selon la promesse de
-Paul, atteignirent la terre, sains et saufs.
-
-Où étaient-ils? Si quelque pêcheur ou paysan les aperçut, il vint sans
-doute au-devant des naufragés. Mais ce barbare parlait une langue
-gutturale que les Hellènes et les Latins comprenaient difficilement.
-Dans son patois punique se mêlaient pourtant des mots grecs. Ils surent
-que le pays où ils débarquaient était, comme l’avait annoncé Paul, une
-île, l’île de Mélité. Elle appartenait alors à la province de Sicile; et
-le centurion fut satisfait d’apprendre que «le premier de l’île[397]»,
-Publius, avait sa villa non loin du lieu où ils venaient d’atterrir.
-
- [397] Deux inscriptions retrouvées à Malte mentionnent ce titre et
- confirment, ici comme ailleurs, la sûreté d’information de
- l’historien.
-
-Cependant, sous la pluie, dans le vent glacial, les naufragés, transis,
-à moitié nus, trouvaient à peine la force de s’avancer vers l’intérieur.
-De villages proches les indigènes accoururent et prirent compassion
-d’eux. Ils allumèrent un grand feu de sarments; Paul, toujours actif, au
-lieu de se chauffer comme d’autres, aidait les paysans maltais et les
-soldats romains à nourrir le brasier. Dans une bourrée qu’il y jeta il
-ne vit pas une vipère engourdie, que la chaleur soudain ranima. La bête,
-se pendant à sa main, la serra de ses crocs. Du sang jaillit de la
-morsure[398]. Paul secoua dans le feu la vipère et continua son travail.
-Les indigènes se dirent entre eux:
-
- [398] Les réflexions des indigènes prouvent qu’il avait été fortement
- mordu.
-
---Qui est cet homme?
-
---Oh! répondit un des soldats, c’est un coquin qu’on mène à Rome pour le
-juger.
-
---Oui, opinèrent les rustres, il faut que ce soit un assassin, puisque,
-sauvé de la mer, la Justice [des Dieux] ne le laisse pas vivre.
-
-Mordu comme il l’était, ils s’attendaient à le voir tomber et mourir
-après une atroce agonie. Au contraire, il ne ressentit aucun mal. Alors
-les bonnes gens conclurent:
-
---C’est donc un Dieu!
-
-Paul et ses compagnons trouvèrent auprès du Premier de l’île un accueil
-très bienveillant. Le père de Publius était au lit, souffrant de la
-fièvre et de la dysenterie. Paul s’approcha, lui imposa les mains;
-guéri, le vieillard se leva. A la nouvelle de ce miracle, beaucoup de
-malades, surtout des fiévreux[399], sollicitaient de lui un
-attouchement, une parole guérisseuse. Comme il les soulagea, ils le
-comblaient «d’honneurs» et d’amitiés, lui et tous ceux qui
-l’entouraient.
-
- [399] La maladie commune, dans l’île, devait être déjà la _fièvre de
- Malte_, attribuée au lait des chèvres.
-
-Paul séjourna trois mois, jusqu’en mars, à Mélité, l’île du miel. Après
-tant d’épreuves, cet hivernage lui fut d’une grande douceur. Il refit,
-au soleil africain des coteaux, pour les luttes prochaines, son vieux
-corps épuisé. Rome n’était plus loin; en partant, du vaisseau alexandrin
-qui devait le conduire à Pouzzoles, il envoya un regard de bénédiction à
-l’île hospitalière.
-
-Elle s’en souvient encore. J’ai vu Malte, non comme elle lui apparut, à
-travers la pluie et le vent dur, mais dans la splendeur d’une matinée
-d’automne, le jour de la Saint-Martin, anniversaire de paix. Au-dessus
-de la mer ardente, la ville de la Valette, ceinte de ses augustes
-remparts, enflait ses dômes, érigeait sa magnificence chrétienne où
-semblent se conjoindre l’Orient et l’Occident. Je songeai que tout le
-plus noble passé de l’île était, en un sens, l’œuvre de Paul. C’est lui
-qui planta la Croix sur son rivage. Il eût aimé l’Ordre de Malte, fleur
-de la chrétienté chaste et guerrière, cette chevalerie qui portait si
-fièrement «le casque et le bouclier de la foi». Il eût admiré ces
-remparts, édifiés comme un bastion indestructible contre l’Infidèle.
-Dans Malte il n’a laissé aucun vestige authentique de son passage. Dans
-nulle épître il n’en a parlé. Mais tout y parle de sa gloire.
-
-
-
-
-XIX
-
-A ROME. L’ENCHAÎNÉ DU CHRIST
-
-
-Avant d’entrer dans Rome, vers la porte Capène, Paul se retrouva en pays
-familier. Les ruelles tortueuses évoquaient les faubourgs d’une ville
-d’Orient. Il longeait des échoppes sombres d’où sortaient des odeurs
-d’épices et de lourdes fritures. Enfants qui grouillaient, femmes
-sordides aux jambes épaisses, au front serré d’un bandeau et qui
-traînaient leurs sandales en allant, une amphore sur la tête, à la
-fontaine, chiffonniers, mendiants, colporteurs d’allumettes, tous
-étaient Juifs; ils vivaient là chez eux. Ils regardaient passer entre
-des soldats le prisonnier, et, à leur tour, ils murmuraient:
-
---C’est un des nôtres.
-
-Il dut traverser toute la ville pour être conduit au camp des
-prétoriens, établi près de la voie Nomentane, au nord-est de Rome. Après
-deux ans de séjour, au milieu des troupes, à Césarée, il n’éprouva, dans
-le camp, aucune surprise. A peine remarqua-t-il les vastes proportions
-des cours et des bâtiments, la belle tenue des hommes, le haut cimier du
-casque des fantassins; mais il fut attentif au rugissement des lions
-qu’on gardait là, dans un enclos de pierre, avec les autres bêtes fauves
-destinées aux combats du cirque.
-
-Le rapport du procurateur de Judée, tout le bien que put dire de sa
-conduite le centurion Julius, lui valut une détention bénigne, ce qu’on
-dénommait _custodia militaris_. Le prisonnier put se loger dans le
-voisinage du camp; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en
-laisse par un soldat; son gardien devait avoir, nuit et jour, l’œil sur
-ses mouvements.
-
-A son arrivée, on suppose qu’il accepta comme refuge la maison d’un
-fidèle. Prisca et Aquilas étaient-ils encore à Rome? Ils retournèrent en
-Asie, plus tard peut-être[400]. Paul ne dit rien d’eux dans ses épîtres
-de la captivité. Au reste, ils avaient leur demeure, à l’autre bout de
-Rome, sur l’Aventin[401]. Il n’aurait pu être leur hôte.
-
- [400] II _Timothée_ IV, 19.
-
- [401] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 9.
-
-Trois jours après sa venue, il invita les Juifs notables du quartier à
-une conférence. Lié au légionnaire de garde, il n’était guère en posture
-de prêcher dans une synagogue. Ils vinrent, par curiosité, là où il
-habitait.
-
-Il leur expliqua les conjonctures où les Romains eussent voulu le
-remettre en liberté. L’insistance du sanhédrin à prétendre juger son
-procès l’avait contraint d’en appeler à César. Et il répéta devant eux
-sa protestation inlassable:
-
-«C’est _à cause de l’espérance d’Israël_ que j’ai cette chaîne autour
-des mains.»
-
-La réponse des Juifs fut courtoise et prudente:
-
-«Nous n’avons reçu de Judée aucune lettre sur toi, et aucun des frères
-n’est venu qui nous ait rapporté quelque chose de toi. Mais nous
-voudrions bien apprendre de toi _ce que tu penses_; car, de cette secte,
-nous savons qu’en tout lieu on parle contre elle.»
-
-Ces Juifs, assurément, avaient entendu raconter quelque chose des
-nouveautés chrétiennes, de la foi en Jésus, comme au Messie. Ils se
-feignaient plus ignorants qu’ils n’étaient, pour engager l’Apôtre à les
-instruire sans réticence. Est-ce à dire qu’ils lui tendaient un piège,
-complices des Juifs d’Asie? Leur sincérité paraît vraisemblable, quand
-ils déclarent: «Nous n’avons reçu aucune lettre sur toi.» Au début du
-printemps, alors que la navigation reprenait à peine, les courriers
-d’Orient devaient être à Rome fort espacés, et les Juifs de Jérusalem
-n’avaient encore pu nouer des intrigues pour essayer de perdre là-bas
-celui qui leur avait échappé. En apparence même, durant deux années, ils
-ne feront rien contre lui; ou, s’ils agirent dans l’ombre, quelque
-puissante influence lui assurait une phase de tranquillité.
-
-Ceux de Rome convinrent avec lui d’un jour où il leur exposerait sa
-croyance.
-
-Dans l’intervalle, Paul avait loué un logement pourvu d’une salle assez
-grande[402]; il y réunissait les frères, et aussi les Juifs ou les
-gentils désireux de connaître la _voie_. Elle fut inaugurée par les
-Juifs; ils vinrent assez nombreux. «Depuis le matin jusqu’au soir» en
-s’appuyant sur la Loi, sur Moïse et les prophètes, il rendit témoignage
-au royaume de Dieu, il développa l’histoire de Jésus. Comme les uns
-croyaient, tandis que les autres niaient, ils se retirèrent en se
-querellant. Paul, sans les ménager, les congédia, certain de son
-insuccès, et il enfonça comme un clou dans ces têtes dures la prédiction
-d’Isaïe:
-
- [402] L’hypothèse traditionnelle qui mettait ce logement au lieu de
- l’église S. Maria in via lata est aujourd’hui abandonnée (voir
- MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 12).
-
-«Va vers ce peuple et dis: De l’ouïe vous entendrez et vous ne
-comprendrez pas, et, cependant, vous regarderez et vous ne verrez pas.»
-
-Mais il ajouta cette prophétie d’espérance:
-
-«Sachez donc qu’aux gentils est envoyé le salut de Dieu; et eux, ils
-entendront.»
-
-Comment, autour de Paul, les gentils «entendirent-ils»? Certaines
-phrases des _Épîtres_ aident à l’entrevoir:
-
-«Ce qui m’est arrivé tourne plutôt au profit de l’Évangile; en sorte que
-mes chaînes sont connues de tout le prétoire[403] et de tous les autres;
-et la plupart des frères, ayant, à cause de mes chaînes, plus grande
-confiance dans le Christ, osent sans crainte dire la Parole[404].»
-
- [403] Il veut dire: le camp des prétoriens. L’interprétation de
- _praetorium_ par: _tribunal_ serait séduisante, mais le mot n’a
- jamais ce sens.
-
- [404] _Philipp._ I, 12-15.
-
-Paul n’avait qu’à montrer ses poignets meurtris par le bracelet des
-fers. Cette prédication exaltait chez les tièdes la volonté de propager
-la foi. Il n’y avait pas encore eu, à Rome, des martyrs. Mais l’appétit
-du martyre, Paul le créait déjà. Si les chrétiens n’étaient pas,
-jusque-là, persécutés, ils passaient pour suspects. Pomponia Graecina,
-matrone appartenant à une famille illustre, s’était vue, en 57, accusée
-de «superstition étrangère[405]». Elle était chrétienne, et l’on jugeait
-publiquement «malfaisante[406]» cette nouvelle superstition. Les Romains
-s’apercevaient que la religion issue du judaïsme ne pouvait plus se
-confondre avec lui; elle excluait tous les dieux au profit d’un seul
-Dieu; donc elle était dangereuse pour César et pour l’État. On se
-méfiait aussi des chrétiens à cause de leur vie pénitente; elle
-condamnait en silence l’ignominie païenne.
-
- [405] TACITE, _Ann._, XIII, XXXII.
-
- [406] SUÉTONE, _Néron_, 16.
-
-Il est facile d’imaginer la réprobation qu’inspirait à Paul, entre 59 et
-61, la Rome de Néron.
-
-Le prince avait fait assassiner sa mère. Le cynisme de ses turpitudes
-devenait monstrueux. La vie des riches ressemblait à une sombre farce,
-finissant et recommençant, comme le festin de Trimalcion, au moment où
-la valetaille, allongée dans des flaques de vin, ronfle sous les pieds
-des convives tous pêle-mêle endormis. Les lampes vont mourir; deux
-Syriens entrent dans la salle pour voler des bouteilles encore pleines;
-ils renversent des tables; une coupe heurte la tête d’une servante qui
-pousse un cri. On se réveille et on se remet à boire.
-
-La hideur de cette société pourrait s’abréger en l’image du poisson que
-Juvénal[407] _voyait_ «engraissé des ordures d’un cloaque par où il
-avait coutume de remonter jusqu’à l’égout de Suburre».
-
- [407] _Sat._ V.
-
-La cruauté dépassait la goinfrerie et les autres vices. En regardant le
-dessin d’une robe nouvelle, une dame romaine, pour s’amuser, faisait
-déchirer des esclaves sous les fouets. Néron, s’il faut en croire
-Suétone, souhaitait de livrer des victimes vivantes à un Égyptien
-gourmand de chair crue.
-
-L’Empire était une machine à broyer les hommes. Mais, au fond de la
-tyrannie, se cachait une peur immonde. La servilité du Sénat couvrait
-mal les haines des patriciens contre un régime de démagogie militaire où
-leurs biens et leur vie étaient exposés à l’arbitraire de la délation.
-Rome traînait par les cheveux ceux des Barbares qu’elle pouvait
-atteindre. Mais elle sentait, derrière elle, gronder leur masse
-indéfinie, indomptée.
-
-Dans les lettres de Paul, saisirons-nous quelques vestiges des
-sentiments qui devaient peser sur son âme, en face de l’orgie impériale?
-Pierre, en sa première épître[408], Jean, dans l’_Apocalypse_,
-appelleront Rome _Babylone_. Paul, écrivant aux Philippiens[409], se
-contente d’une allusion au siècle pervers:
-
- [408] V, 13.
-
- [409] II, 15.
-
-«Soyez d’irréprochables enfants de Dieu au sein d’une génération
-tortueuse et corrompue où vous apparaîtrez comme des flambeaux dans le
-monde, retenant la parole de vie.»
-
-Et, vers la fin, il indiquera discrètement en quel milieu fructifiait
-son apostolat:
-
-«Tous les Saints vous saluent, en particulier ceux _de la maison de
-César_.»
-
-La persécution, alors, n’était qu’une menace vague; il espérait du
-tribunal de «César» son acquittement. Il avait autre chose à faire que
-de juger son juge; Dieu s’en chargerait.
-
-Les tristesses de l’Apôtre ne semblent pas lui être venues, à cette
-époque-là, surtout des païens. Parmi les fidèles il rencontrait un clan
-hostile et «jaloux»:
-
-«Ceux qu’anime l’esprit de parti annoncent le Christ dans une pensée qui
-n’est pas pure, en croyant ajouter une tribulation à mes chaînes[410].»
-
- [410] _Id._ I, 17.
-
-Ces inimitiés le peinaient; autrement il les aurait sous-entendues. Mais
-il ne voulait pas s’en laisser troubler. Elles lui donnaient occasion
-d’humilier sa personne. Une volonté admirable d’effacement lui suggérait
-cette réflexion:
-
-«Qu’importe! De toute manière, soit avec une arrière-pensée, soit
-sincèrement, le Christ est annoncé. Cela, c’est une joie, ce sera
-toujours une joie[411].»
-
- [411] _Ep._, I, 18.
-
-De qui partaient les coups d’épingle dont il avait souffert? Les
-judaïsants, on s’en doute, n’y furent pas étrangers. Il se peut aussi
-que des chrétiens d’ancienne date aient vu maussadement le haut prestige
-de Paul. Il avait dans son passé trop de privilèges spirituels, trop
-d’aventures, trop de conquêtes. Et ses chaînes lui tressaient comme une
-couronne. Ses enthousiasmes, ses brusqueries étonnaient la prudence des
-vieux Romains. Il retenait autour de lui et dirigeait des disciples
-ardents, Timothée, Aristarchus, Tychique, Jean-Marc, Luc, «le cher
-médecin», d’autres qu’il s’était acquis; certains malveillants
-considéraient peut-être leur groupe comme formant une église à part au
-milieu de l’église établie déjà, florissante.
-
-En dépit de ces traverses, plus il séjournait à Rome, plus il comprenait
-que l’appel de Dieu signifié à lui, comme à Pierre, avait pour l’avenir
-une immense portée. Rome serait la tête du monde chrétien, comme elle
-était celle de l’Empire, comme le Christ était le chef de son Église.
-
-Néanmoins, il se retournait avec dilection vers les églises d’Orient,
-son œuvre, ou fondées par ses disciples immédiats. C’est à leurs saints
-qu’ira le testament de sa doctrine inspirée.
-
-Elles avaient grand besoin d’être confirmées dans la _voie_. Des
-perversions multiples les travaillaient. D’abord, le ferment juif,
-impossible à éliminer:
-
-«Ayez l’œil sur les chiens, leur criera l’Apôtre. Ayez l’œil sur les
-mauvais ouvriers. Ayez l’œil sur les _mutilés_. Car les vrais circoncis,
-c’est nous qui servons Dieu en esprit, et nous glorifions dans le Christ
-Jésus, et n’avons point confiance en la chair[412].»
-
- [412] _Philipp._ III, 2.
-
-Le judaïsme ne s’évertuait pas seulement à imposer les œuvres mosaïques.
-Il existait, parmi les Juifs cultivés, une gnose, une science supérieure
-de la religion, mélange de traditions rabbiniques, de théosophie
-orientale et d’idées grecques. Ce qu’elle pouvait être, on l’aperçoit
-confusément d’après Philon, d’après les réfutations mêmes de l’Apôtre.
-Elle enseignait comme un dogme la transmigration des âmes à travers les
-astres, dont les mouvements régleraient nos destinées[413]. Un ascétisme
-essénien d’origine, semble-t-il, tendait à s’insinuer dans les pratiques
-chrétiennes. Il menait à cette illusion désastreuse: Nous sommes les
-purs, les parfaits; le bien est en nous. Donc il est vain de se
-tourmenter à l’acquérir.
-
- [413] Voir TOUSSAINT, _Commentaire de l’Épître aux Colossiens_.
-
-Voilà pourquoi Paul dira de toutes ses forces aux chrétiens d’Orient:
-
-«C’est par grâce que vous avez été sauvés et par le moyen de la foi.
-_Cela ne vient pas de vous._ C’est un don de Dieu[414].»
-
- [414] _Éphés._ II, 8.
-
-Et il se donnera en exemple à ses Philippiens bien-aimés:
-
-«Ce n’est point que j’aie déjà gagné le prix, _que je sois parfait_.
-Non, je poursuis ma course, visant à conquérir (le prix), puisque j’ai
-été moi-même conquis par le Christ.»
-
-A nul moment, il n’avait insisté davantage sur l’essentiel mystère: Le
-Christ et son Église sont unis comme la tête et les membres; si nous
-voulons, nous, les membres, posséder la vie, il faut la recevoir de la
-tête, vivre par elle, avec elle, en elle.
-
-Les deux épîtres aux Éphésiens[415] et aux Colossiens sont pleines de
-cette sublime «révélation». Jamais l’éloquence de Paul n’atteignit une
-telle ampleur métaphysique. Il ressemble aux paladins des légendes qui,
-en pourfendant un Dragon, mettaient la main, dans sa caverne, sur un
-trésor inconnu. Tandis qu’il bataille contre l’erreur, du même coup il
-attire à la lumière des vérités qu’on aurait crues inaccessibles.
-Volontiers, il les transpose en images et en allégories. Il voit les
-pierres vivantes de la bâtisse, soutenues par le bloc angulaire, celui
-qui unit les deux murs (Israël et les gentils), «former un temple saint
-dans le Seigneur». Ce symbole, réminiscence du temple, était clair
-surtout pour des Juifs. Mais des païens, familiers avec le gymnase,
-comprenaient mieux la similitude «du corps dont la cohésion vient de la
-force qui joint les membres, et assemblé, uni par l’entremise des
-muscles de service, selon la mesure d’action dévolue à chacun,
-s’accroissant pour être construit dans l’amour[416].»
-
- [415] On admet communément aujourd’hui que l’épître dite aux Éphésiens
- s’adressait à l’église de _Laodicée_ (voir dans la préface du P.
- VOSTÉ à son commentaire du texte les raisons qui expliqueraient la
- substitution d’Éphèse à Laodicée).
-
- [416] _Éphés._ IV, 16.
-
-Le propre du mystique est d’aller, au delà des images, vers le sommet de
-l’idée pure, jusqu’à la vision intellectuelle de la substance. Captif,
-durant ses heures d’isolement, avec toute la maturité de sa foi, Paul
-s’élevait à des contemplations ineffables, il les retenait en une langue
-lumineuse et profonde, la même qui resplendira dans l’Évangile de saint
-Jean, bien qu’il ne prononce pas comme lui le mot: _Verbe_. Il savait
-les Colossiens[417] troublés par des erreurs gnostiques sur les rapports
-de Dieu et du monde; il leur expose la nature vraie du Médiateur:
-
- [417] La ville de Colosses, dans la vallée du Lycus, en Phrygie, avait
- reçu l’évangile de la bouche d’Épaphras, disciple de Paul.
-
-«(Le Christ) est l’image de Dieu, du Dieu invisible. Engendré avant
-toutes créatures, car toutes choses ont été créées en lui, celles qui
-sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les
-invisibles, Trônes et Dominations, Principautés et Puissances. Tout a
-été créé par lui et pour lui; lui-même existe avant toutes choses et
-toutes choses existent en lui.»
-
-L’abîme où il se perdait, c’était le prodige de cette Toute-Puissance
-divine, consommée en la faiblesse parfaite. L’achèvement de la grandeur
-en Dieu devait être «de se dépouiller lui-même, de s’humilier, obéissant
-jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. _C’est pourquoi_ Dieu l’a
-surexalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom; afin
-qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et
-dans les enfers; et que toute langue confesse à la gloire de Dieu le
-Père que Jésus-Christ est le Seigneur[418]».
-
- [418] _Philipp._ II, 5-11.
-
-Comment l’humiliation de se faire esclave, de se «faire péché» a-t-elle
-accru la gloire de Dieu, Paul le savait trop, il n’entrerait en
-possession d’un tel mystère qu’une fois affranchi «de son corps de
-mort». Aussi acquérait-il une conscience plus pleine de la certitude:
-
-«Mourir m’est un gain.»
-
-Et cependant, lorsqu’il pesait en face du tribunal romain l’alternative:
-être acquitté ou condamné à mourir, un sublime débat se poursuivait au
-fond de sa volonté, celui dont il fait confidence aux Philippiens:
-
-«(Je voudrais) me dissoudre, être ainsi avec le Christ; car c’est de
-beaucoup la meilleure chose. Mais demeurer dans la chair est plus
-nécessaire à cause de vous. Dans cette confiance _je sais que je
-resterai_ et demeurerai avec vous tous, pour votre avancement et votre
-joie dans la foi, afin que, par mon retour auprès de vous, vous ayez
-abondamment sujet de vous glorifier dans le Christ[419].»
-
- [419] I, 23-26.
-
-Admirable équilibre de la paix mystique, de cette paix «qui dépasse
-toute idée[420]»! Quoi qu’il attende, le Saint est dans la joie.
-L’appétit de prolonger sa vie terrestre, chez un autre, serait tout
-humain; Paul le divinise, il en fait un sacrifice, mettant au-dessus de
-son œuvre transitoire l’espérance du bien sans terme. Il prévoit que ses
-juges le laisseront vivre encore; c’est une épreuve pour son désir, et
-ses frères ont besoin de lui. Mais, s’il doit offrir «son sang en
-libation pour la _liturgie_ (le service sacré) de leur foi[421]», il
-s’en réjouira; eux aussi en auront une joie.
-
- [420] IV, 7.
-
- [421] _Id._ II, 17-18.
-
-Jusque-là, ses chaînes seront un exemple, une force et une gloire à tous
-ceux qui croient.
-
-Il «complète en souffrant dans sa chair ce qui manque aux souffrances du
-Christ pour son corps qui est l’Église[422]». Il souffre afin de hâter
-l’achèvement de ce corps immortel qui aura sa plénitude quand tous les
-élus seront entrés dans la splendeur des Saints. Ce qu’il endure est
-mystiquement la Passion du Seigneur continuée. De même que le Christ a
-mérité par ses agonies le salut du monde, Paul mérite à ses frères, par
-les mérites du Christ, un accroissement de ferveur, de grâce, de paix et
-d’allégresse.
-
- [422] _Coloss._ I, 24.
-
-Même en un sens tangible le mystère de l’Évangile reçoit une autorité
-plus efficace, parce qu’il s’en fait «l’ambassadeur dans les
-chaînes[423]». Associés au rude combat qu’il soutient, les fidèles sont
-affermis; ils souhaitent de pâtir avec lui et comme lui.
-
- [423] _Éphés._ VI, 120.
-
-D’ailleurs, il ne les encourage pas seulement par ses lettres; il leur
-envoie des messagers. Ceux-ci racontent aux églises ce qu’il fait à
-Rome, ce qu’ils ont vu auprès de lui, et ils rapportent à l’Apôtre des
-nouvelles de toutes les églises.
-
-Aux saints d’Éphèse (ou de Laodicée) il a dépêché Tychique; aux
-Philippiens, il réserve Timothée, qui s’est fait avec lui «l’esclave de
-l’Évangile[424]» et qu’il regarde comme un fils. «Je n’ai personne
-autre, confie Paul à ses amis, dont l’âme me soit unie comme la
-sienne... Tous cherchent leur intérêt propre et non celui du Christ.»
-
- [424] _Philipp._ II, 19-23.
-
-Pour l’heure, il charge de sa missive Épaphrodite, venu lui-même à Rome
-de la part des Philippiens, et porteur de précieux subsides. Le
-prisonnier les a reçus «comme un sacrifice odorant, digne d’être
-accepté, agréable à Dieu[425]». Il sait être content de tout, dans le
-dénûment comme dans l’abondance. Mais il sent la bonté de cette
-offrande; elle est, plus encore, un signe que, chez les Philippiens, la
-grâce fructifie. Épaphrodite vient d’être malade à en mourir. Dieu a eu
-pitié de lui et, ajoute Paul naïvement, «de moi-même, afin que je n’aie
-pas chagrin sur chagrin[426]». Maintenant il va repartir; son impatience
-de retourner à Philippes est comme une nostalgie.
-
- [425] IV, 18.
-
- [426] II, 25-27.
-
-De même, Aristarque, le compagnon fidèle, quittera Rome, pour aller, au
-nom de Paul, consoler les Colossiens, et il emmènera Onésime, «le frère
-bien-aimé», cet esclave fugitif dont nous savons l’histoire par la
-lettre à Philémon.
-
-Philémon, Apphia, sa femme, et Archippos étaient des chrétiens de
-Colosses, gens notables, car l’église se réunissait dans leur maison.
-Onésime, esclave de Philémon, avait volé son maître, pris la fuite, et
-s’était caché à Rome; par Épaphras il y connut Paul qui le fit chrétien.
-Et l’Apôtre, en le renvoyant à son maître, écrivit à celui-ci quelques
-lignes où son cœur de Saint s’est épandu tout entier.
-
-«Bien que j’aie dans le Christ pleine assurance de pouvoir t’enjoindre
-ce qui convient, j’aime mieux faire appel à ta charité. Tu sais qui je
-suis, Paul, un vieillard, et présentement l’enchaîné du Christ Jésus. Eh
-bien! c’est moi qui te prie pour mon fils que j’ai engendré dans les
-chaînes, Onésime. Si, au temps passé, il ne te fut point utile[427], il
-l’est maintenant pour toi, et pour moi. Je te le renvoie; reçois-le,
-comme le fils de ma tendresse[428]. Volontiers, je l’aurais gardé près
-de moi, pour qu’il me servît à ta place dans les chaînes de
-l’Évangile[429]. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton avis. Je veux
-que ta bonne œuvre ne soit pas contrainte, que tu agisses de bon cœur.
-
- [427] Paul badine sur le sens du mot: Onésime qui veut dire: utile,
- profitable.
-
- [428] Exactement: comme étant mes propres entrailles.
-
- [429] Il veut dire: dans les chaînes que je porte pour l’Évangile.
-
-«Peut-être, s’il a été momentanément séparé de toi, c’est afin que tu le
-recouvres à jamais. Non plus comme esclave, mais comme étant mieux qu’un
-esclave, _un frère bien-aimé_. Il l’est pour moi; combien plus pour toi,
-puisqu’il l’est dans la chair et dans le Seigneur! Si donc tu me tiens
-comme étroitement uni à toi, reçois-le comme moi-même. S’il t’a fait
-tort, s’il te doit quelque chose, porte-le à mon compte. Moi, Paul, je
-t’écris de ma propre main; c’est moi qui paierai. Je ne veux pas te
-rappeler que, toi aussi, tu es mon débiteur et de ta propre personne.
-Oui, frère, je veux obtenir de toi Onésime dans le Seigneur, console mon
-cœur dans le Christ.
-
-«Je t’écris avec la confiance que tu m’obéiras, sachant que tu feras au
-delà de ce que je dis. En même temps, prépare-toi à me recevoir. Car
-j’espère, grâce à vos prières, vous être rendu. Te saluent Épaphras, mon
-compagnon de captivité dans le Christ Jésus, Marc, Aristarque, Démas,
-Luc, qui travaillent avec moi.
-
-«Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec votre esprit.»
-
-Autorité, délicatesse, grâce insinuante, enjouement, tendresse, haute
-charité, tout fait de ce billet un chef-d’œuvre unique. Paul ne nous
-serait connu que par une telle page, nous aurions de son âme et de son
-génie une très noble idée.
-
-Et surtout il trouve aux rapports du maître et de l’esclave la solution
-d’amour qui, pratiquée, eût changé en un paradis le terrible monde
-païen.
-
-Il y avait, dans la société d’alors, quelques velléités généreuses
-d’amender la condition des esclaves. _En 58_, une loi venait d’être
-promulguée, prescrivant au préfet de police, à Rome, et, dans les
-provinces, aux gouverneurs, de recevoir les plaintes des esclaves, s’ils
-attestaient contre leurs maîtres des faits d’injustice ou de cruauté.
-
-En 61, alors que le procès de Paul demeurait peut-être pendant, le
-préfet de Rome, Pédanius Secundus, fut tué par un de ses esclaves.
-D’après l’ancienne coutume, tous les esclaves de sa maison devaient être
-condamnés à mort. Ils étaient quatre cents. Un certain nombre de
-sénateurs voulaient s’opposer à cette exécution en masse. Le parti des
-vieux Romains l’emporta, décida que les quatre cents, jeunes et vieux,
-femmes et hommes, seraient voués à la fourche ou à la croix. Pour
-empêcher leur supplice, le peuple indigné s’arma de pierres et de
-torches. Néron dut faire border d’une haie de troupes le chemin par où
-passeraient les condamnés[430].
-
- [430] Voir TACITE, _Ann._, XIV, 42-45.
-
-Quelques philosophes--des stoïciens--allaient théoriquement jusqu’à nier
-l’inégalité humaine de l’esclave. Qu’un homme fût _la chose_ de l’homme,
-ils commençaient à s’en étonner.
-
-Épictète, qui resta, de longues années, l’esclave d’Épaphrodite,
-affranchi de Néron, déclarait sur le ton sentencieux propre à la secte:
-
-«Si un homme veut être libre, qu’il ne désire ni ne fuie aucune des
-choses où il dépende des autres. Sinon, il est fatalement un
-esclave[431].»
-
- [431] _Manuel_, XIV, 2.
-
-Sénèque exhortait Lucilius à vivre familièrement avec ses esclaves, même
-à manger avec eux.
-
-«Ils sont esclaves!--_Non, ils sont hommes._ Esclaves! Non, mais des
-amis d’humble condition, des collègues en servitude, si tu songes que le
-sort peut autant sur toi que sur eux... Celui que tu appelles ton
-esclave est né d’une même origine que toi, jouit du même ciel, respire,
-vit et meurt comme toi... Tu es libre aujourd’hui; tu peux devenir
-esclave et avoir pour maître ton ancien esclave... Un tel est esclave.
-Mais il a peut-être l’âme d’un homme libre. Qui n’est pas esclave? L’un
-est asservi à la débauche, l’autre à l’ambition, l’autre à la
-peur[432].»
-
- [432] Lettre XLVII.
-
-Sénèque se défendit pourtant de vouloir émanciper les esclaves. Il
-concluait, au rebours, qu’un bon maître a chance de se voir respecté.
-Donc, l’intérêt même des maîtres leur commandait d’être bons.
-
-Saint Paul aboutit à de plus fermes décisions, parce qu’il les établit
-sur une réalité divine et un principe de foi.
-
-«Désormais, avait-il instruit les Galates[433], il n’y a plus ni Juif ni
-Grec; il _n’y a plus d’esclave ni d’homme libre_... car vous êtes tous
-_un_ dans le Christ Jésus.»
-
- [433] III, 28.
-
-Jésus lui-même a pris la forme d’un esclave. Du moment qu’un homme est
-baptisé, il devient un frère. Devant Dieu, comment serait-il inférieur à
-celui qu’il nomme son maître? Ce n’est pas à dire que les esclaves
-doivent exiger leur affranchissement:
-
-«As-tu été appelé esclave? Ne t’en soucie point. Même si tu as les
-moyens de devenir un homme libre, use plutôt de ta condition d’esclave.
-Celui qui est appelé dans le Seigneur esclave est un affranchi du
-Seigneur. De même, celui qui est appelé libre est un esclave du Christ.»
-
-Il envisage aussi dans un sens pratique les rapports des maîtres et des
-serviteurs. Il veut que ceux-ci obéissent à leurs maîtres non «à l’œil»,
-mais avec droiture et révérence _comme au Christ_. Quant aux maîtres, il
-les avertit d’être cléments et doux:
-
-«Laissez de côté la menace, sachant que vous avez, vous aussi, un Maître
-dans les cieux, et qu’il ne fait pas acception de personnes[434].»
-
- [434] _Éphés._ VI, 5-10.
-
-Avant de connaître Onésime, Paul avait couvé de sa prédilection un autre
-esclave, cet Amplias ou Ampliatus qu’il nomme vers la fin de l’épître
-aux Romains. Ampliatus--du moins nous avons lieu de croire que c’est
-lui[435]--fut enseveli dans une chapelle du cimetière de Domitille; il
-serait difficile de comprendre qu’un esclave ait trouvé place auprès des
-morts d’une famille illustre, si on n’avait ainsi voulu rendre honneur à
-saint Paul.
-
- [435] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 13.
-
-Depuis qu’il était prisonnier, l’Apôtre se sentait plus près encore de
-ceux qu’on appelait «des esclaves». Et n’avait-il pas, comme beaucoup
-d’entre eux, les épaules diaprées par les cicatrices des verges?
-
-Néanmoins, sa condition de captif n’ôtait rien à la liberté de son
-évangile. On dirait même que, dans les chaînes, la conscience de son
-autorité a grandi. Ses messagers allaient et venaient d’Occident en
-Orient. Sa parole continuait à courir au-dessus des peuples. Plus la
-puissance de l’Esprit semblait liée, plus sa vigueur d’expansion
-croissait. Les chaînes de Paul, comme celles de Pierre, signifiaient le
-règne spirituel de l’Église, d’autant plus forte au long des siècles,
-quand la Bête croit la contraindre, la réduire au silence et
-l’exterminer.
-
-
-
-
-XX
-
-LE MARTYR
-
-
-Les deux années où Paul vécut à Rome, _prisonnier militaire_, terminent
-ce qu’on sait nettement sur sa vie. Le livre des _Actes_ ne va pas plus
-loin. Il est invraisemblable que l’auteur ait tu à dessein[436] la
-condamnation et la mort de l’Apôtre, faits notoires, dont le
-retentissement dut être immédiat, immense parmi toutes les chrétientés.
-D’autres motifs, qui nous échappent, ont déterminé le brusque arrêt du
-récit.
-
- [436] C’est la dernière et sotte réticence que M. Loisy prête à
- l’astucieux «rédacteur».
-
-Au delà, Paul s’enfonce dans un brouillard. Nous retrouvons, par
-intervalles, le son de sa voix. Mais nous avons peine à suivre ses
-mouvements. L’épître aux Philippiens, sur un ton d’espérance[437],
-annonçait une visite prochaine en Macédoine. Il croyait à l’heureuse
-conclusion de son procès. Les épîtres à Timothée, celle à Tite seraient
-inexplicables s’il ne s’était vu, en effet, acquitté, libéré.
-
- [437] I, 26.
-
-La première à Timothée[438] le montre partant pour la Macédoine; il veut
-que son disciple l’attende à Éphèse où il se propose de le rejoindre.
-Dans la seconde[439], il rappelle qu’il a laissé Trophime malade à
-Milet. Écrivant à Tite, il nous apprend[440] qu’il l’a laissé en Crète
-«pour achever de régler ce qui reste à régler et, dans chaque ville,
-établir des presbytres».
-
- [438] I, 3.
-
- [439] IV, 20.
-
- [440] I, 5.
-
-Ainsi donc, après son acquittement, Paul retourna voir les églises
-d’Achaïe, de Macédoine, d’Asie. Il fit une mission en Crète, et chargea
-Tite d’y bien asseoir son œuvre.
-
-Quant au voyage en Espagne, si fermement projeté, put-il l’accomplir, et
-vers quel temps? Le témoignage de Clément Romain[441], laisse entendre
-que Paul «atteignit le terme de l’Occident»; et ces mots, si vagues
-qu’ils soient, se rapportent, non à Rome, mais plutôt à l’Espagne, point
-extrême où l’Annonciateur visait, avant de paraître devant son Juge et
-de lui dire: «Toute la terre a entendu votre nom. Maintenant, venez,
-Seigneur.» Seulement, rien n’indique les circonstances ni l’époque de
-son exploration.
-
- [441] Voir p. 10.
-
-Est-ce alors que Paul conçut ou inspira l’épître aux Hébreux? Les
-exégètes se sont épuisés en hypothèses autour de ce texte mystérieux. Il
-ne porte aucune salutation initiale, aucune allusion à l’entourage de
-Paul, sauf à Timothée, dont il dit sèchement:
-
-«Vous savez du _frère Timothée_ qu’il est remis en liberté. S’il ne
-tarde pas à venir, c’est avec lui que j’irai vous voir... _Ceux
-d’Italie_ vous saluent.»
-
-Paul en personne n’eût pas ainsi parlé, semble-t-il, de celui qu’il
-aimait comme un fils, «son vrai fils dans la foi».
-
-Le fond de la lettre est paulinien par la doctrine. Nous saluons au
-passage des locutions théologiques, des métaphores familières:
-
-«Tout est soumis au Christ... Vous en êtes revenus à avoir besoin, non
-pas de nourriture solide, mais de lait[442]... La Loi n’a rien conduit à
-la perfection... Mon juste, grâce à la foi, vivra...»
-
- [442] Cette image, peut-être créée par saint Paul, était entrée dans
- le domaine commun, comme l’atteste le passage fameux de saint
- Pierre, en sa première épître (II, 2).
-
-Certaines phrases, certains morceaux ont le tour nerveux et ramassé,
-propre au langage de l’Apôtre:
-
-«Sans effusion de sang, pas de rémission... Vous n’avez pas encore
-résisté jusqu’au sang... Il est horrible de tomber entre les mains du
-Dieu vivant...»
-
-Et surtout l’admirable mouvement sur la parole prophétique:
-
-«La parole de Dieu est vivante, efficace. Elle est plus tranchante que
-toute épée à deux tranchants. Elle pénètre jusqu’à séparer l’âme de
-l’esprit, les jointures et les moelles.»
-
-Mais la majesté pompeuse, surabondante de l’ensemble paraît étrangère au
-style de Paul. On dirait une page de Démosthène amplifiée par Isocrate.
-Évidemment Paul savait assouplir selon des auditoires dissemblables ses
-formes d’expression. Malgré tout, on sent une main autre que la sienne.
-Le développement sur la foi (ch. XI), avec ses longues énumérations
-d’exemples bibliques, «cette nuée de témoins» que l’auteur amasse pour
-démontrer une vérité simple, trahit un rhéteur; l’ouvrage semble avoir
-été écrit par un disciple de Paul ou un homme qui avait reçu de près son
-influence[443], Juif d’origine, mais assujetti aux disciplines grecques
-de l’éloquence.
-
- [443] La tradition suppose Barnabé (voir PRAT, _op. cit._, t. I, p.
- 497-506).
-
-Il s’adressait à des communautés palestiniennes en proie au grand
-trouble qui précéda le soulèvement de la Judée. Jamais la tentation de
-resserrer l’Église sous le joug mosaïque n’avait si fortement agité les
-chrétiens de Palestine. Autour d’eux, la fureur du fanatisme
-s’exaspérait. Ils allaient être mis en demeure de choisir: ou bien
-suivre le peuple dans sa révolte contre l’étranger, devenir des Juifs,
-en tout, forcenés, ou s’exiler (ce qu’ils firent en se retirant, pour
-leur salut, à Pella).
-
-L’auteur de l’épître les exhorte à persévérer dans leur foi. Il leur
-propose un parallèle entre le sacerdoce juif, imparfaite et transitoire
-figure, et le sacerdoce de Jésus-Christ. Jésus est le médiateur
-nécessaire, le prêtre éternel. Une magnificence pontificale anime ces
-considérations. Mais leur sérénité laisse percer les sentiments dont
-l’attente du martyre devait exalter les chrétiens d’Italie:
-
-«Vous autres, vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Nous,
-sous-entend-il, nous savons ce qu’il faut savoir endurer pour le règne
-de Dieu.»
-
-L’évocation des supplices qu’ont pâti les précurseurs de l’Évangile, les
-prophètes du Crucifié, représente autre chose qu’un lieu commun
-oratoire:
-
-«Ils ont été lapidés, torturés, sciés. Ils sont morts par le tranchant
-du glaive, ils ont erré, couverts de peaux de brebis, de peaux de
-chèvres, manquant de tout, persécutés, maltraités (le monde n’était pas
-digne d’eux); errant dans les solitudes et les montagnes, dans les
-cavernes et les trous de la terre[444]...»
-
- [444] XI, 37-39.
-
-Certaines antithèses enfin éclatent comme le cri du sublime détachement,
-avec un accent tout paulinien:
-
-«Nous n’avons pas ici de cité qui demeure, mais nous cherchons celle qui
-sera[445].»
-
- [445] XIII, 14.
-
-Nul, mieux que Paul, ne passait en ce monde, comme un nomade, marchant
-vers la cité céleste qu’il préparait ici-bas. Quelle cité humaine aurait
-alors pu retenir l’espérance du chrétien? Jérusalem et le Temple
-allaient succomber; Rome, qui se disait éternelle, venait d’être, aux
-trois quarts, détruite par l’incendie.
-
-Le 19 juillet 64, des magasins d’huile, au bout du grand Cirque, ayant
-pris feu, tout le centre de Rome, autour du Palatin, brûla pendant six
-jours; sur les quatorze régions de la ville, dix furent anéanties.
-
-Où était Paul quand la nouvelle de ce désastre emplit les routes de
-l’Empire? Sans doute y lut-il un signe, le brasier avant-coureur de
-l’incendie du monde qui renouvellerait la terre et les cieux.
-
-En attendant «le grand jour[446]», il continuait à guerroyer contre
-l’erreur; il affermissait dans les églises des dispositions capables
-d’en écarter les vaines querelles, le désordre et l’hérésie.
-
- [446] II _Timothée_ I, 18. Voir aussi II _Petr._ III, 7.
-
-Les deux épîtres à Timothée et celle à Tite le font voir infatigable
-dans la lutte, toujours aussi ferme, rude par moments, mais avec la
-tranquillité et la mesure d’un esprit déjà proche de la lumière sans
-ombre.
-
-Pas une minute il ne désarme vis-à-vis des judaïsants, «ces bavards qui
-prétendent être les Docteurs de la Loi et ne savent pas ce qu’ils
-disent[447]». Ces «circoncis», plus que les autres, sont des
-«brouillons, des séducteurs... Ils bouleversent des familles entières,
-enseignant _pour un gain honteux_ ce qu’il ne faut pas enseigner... Ils
-se glissent dans les maisons, asservissent de pauvres femmes chargées de
-péchés, et qu’entraînent toutes sortes de passions... Ils s’attachent à
-des fables judaïques, à de vaines querelles au sujet de la Loi[448]».
-
- [447] I _Tim._ I, 7.
-
- [448] _Tit._ I, 10-15.
-
-Certains soutiennent des inepties, comme Hyménée et Philète qu’il a dû
-excommunier[449]; à les entendre, la résurrection dernière n’aurait pas
-lieu, parce qu’elle est accomplie moralement dans le baptême. Certains
-prohibent le mariage, s’obstinent à distinguer entre les aliments purs
-et les immondes; ils veulent réduire la piété à une ascèse corporelle.
-Ou bien ils enseignent l’Évangile autrement que l’Apôtre; dès que la
-vérité passe par leur bouche, elle se déforme. Et surtout ils visent à
-s’enrichir. «Or, l’amour de l’argent est la racine de tous les
-maux[450].»
-
- [449] I _Tim._ I, 20; II _Tim._ II, 17-18.
-
- [450] _Id._ VI, 10.
-
-Paul a vu les perversions qui pouvaient, dès sa croissance, affaiblir la
-plus sainte des sociétés spirituelles. Il en a, plus encore, prévu les
-suites; il sait que les hommes enflés de leur sagesse «s’enfonceront
-dans l’impiété[451]». Pour diminuer les vices inhérents à tout
-assemblage humain, il prêche deux remèdes: la fidélité aux principes
-évangéliques et un gouvernement stable, très simple encore dans sa
-hiérarchie, mais exemplaire.
-
- [451] II Tim. II, 16.
-
-Le chef des églises qu’il a fondées, c’est l’Apôtre lui-même. Il n’admet
-pas que l’on conteste son autorité, puisqu’il la tient du Seigneur
-lui-même et des premiers apôtres. Il délègue, pour un temps, ses
-pouvoirs, à Timothée, à Tite ou à d’autres, quand il les charge de
-visiter une église. Il leur prescrit d’établir dans chaque ville des
-presbytres ou évêques, hommes d’une vertu éprouvée, attachés à la saine
-doctrine. Les presbytres auront l’assistance des diacres et des veuves.
-Ainsi, «le dépôt de la foi sera gardé»; toute église sera conduite par
-des chefs qui auront reçu et transmettront le Saint-Esprit.
-
-Entre la première et la seconde épître à Timothée, la grande
-persécution, à Rome, s’était ouverte. Clément Romain, en termes trop
-discrets, laisse entrevoir quels ennemis des chrétiens la fomentèrent:
-
-«C’est par suite de la _jalousie_ que les hommes qui furent les colonnes
-de l’Église ont été persécutés et ont combattu jusqu’à la mort[452].»
-
- [452] _Ép. aux Cor._, ch. V.
-
-L’incendie de Rome avait épargné les abords de la porte Capène et le
-quartier du Transtévère; il avait éclaté non loin des ruelles juives,
-mais sans les atteindre. La rumeur populaire dut accuser les Israélites
-d’avoir voulu, en détruisant Rome, venger leurs frères de Judée
-qu’outraient les exactions et les violences des gouverneurs romains.
-Elle poussait la foule à des représailles. Pour les prévenir, et, du
-même coup, détourner sur les chrétiens qu’ils exécraient la vindicte
-publique, les Juifs propagèrent ce bruit: les incendiaires, c’étaient
-les disciples du Crucifié. Dans l’entourage de Néron, Poppée, des
-comédiens juifs se chargèrent d’aiguiser l’animosité du prince. Ils lui
-représentèrent sa maison comme infestée d’esclaves, de scribes,
-d’affranchis, d’officiers chrétiens.
-
-Tous ces gens-là, qui semblaient les plus fidèles des domestiques,
-préparaient dans l’ombre des forfaits affreux. Ils avaient failli brûler
-Rome; le prince, tôt ou tard, serait leur victime.
-
-Les chrétiens--comment l’ignorait-il?--«avaient en haine le genre
-humain[453]». Ils réprouvaient les joies que la nature conseille à
-l’homme; des témoins avaient surpris, dans leurs assemblées secrètes,
-des turpitudes sans nom. Et, surtout, ils adoraient un séditieux mis en
-croix. Ils bravaient les édits promulgués contre les superstitions
-étrangères. Ils déniaient aux divins empereurs le culte qu’exigeait le
-respect des lois.
-
- [453] TACITE (_Ann._, XV, 44) enregistre, comme probant, ce grief mal
- défini. «La haine du genre humain», c’est la volonté de détruire la
- famille, la religion nationale et l’État. On faisait donc passer les
- chrétiens pour des anarchistes sans patrie, des espèces de
- nihilistes.
-
-Néron, coupable ou non d’avoir prolongé l’incendie de la vieille
-ville--son rêve était de rebâtir une autre Rome--et mal vu à cause des
-misères accumulées par le désastre, s’empressa de saisir cette
-diversion. Il la fit, à sa mode, théâtrale et atroce. Tertullien[454]
-lui attribue un mot qu’il a bien pu prononcer:
-
- [454] _Apolog._ 5. Ce que Tertullien appelle «institutum neronianum»
- doit s’entendre, je crois: un précédent juridique.
-
-«_Christiani non sint._ Que les chrétiens soient anéantis.»
-
-Les frappa-t-il par un édit? A des arrestations en masse succédèrent des
-supplices où l’on précipita les accusés sans avoir instruit leur procès,
-sur une dénonciation ou parce qu’ils se confessaient chrétiens. Même si
-nous réduisons à quelques milliers de fidèles «la multitude énorme» dont
-Tacite relate la condamnation, Néron atteignit d’abord l’effet cherché;
-l’événement fut considérable. La plèbe crut se venger de la récente
-catastrophe en applaudissant aux tortures des auteurs présumés. Comme
-incendiaires, d’après la loi romaine[455], les chrétiens devaient être
-livrés au bûcher ou exposés aux bêtes. Mais on sait quels raffinements
-d’horreur le cabotin sadique se plut à inventer, à voir mis en œuvre.
-Des troupeaux de patients, sous des toisons de bêtes fauves, étaient
-offerts, dans le cirque, aux morsures de chiens furieux. Dans les
-jardins du Vatican, le long des allées, des martyrs, empalés sur un
-pieu, portaient collée à leurs membres la _tunica molesta_, la robe
-enduite de poix et de soufre; la nuit, ils flambaient, luminaires
-vivants, tandis que Néron circulait, cocher de son quadrige, ou
-chantait, la cithare en main, sur le tréteau d’une scène, un morceau de
-tragédie. De jeunes chrétiennes, traînées au milieu d’un théâtre, y
-jouaient le rôle des Danaïdes, vouées aux horreurs du Tartare; des
-mimes, avant de les étrangler, les violentaient publiquement; ou bien,
-elles étaient, comme Dircé, liées aux cornes d’un taureau qui les
-piétinait, les déchirait, parmi des rocs, les éventrait[456].
-
- [455] Voir MOURRET, _les Origines chrétiennes_, t. I, p. 122.
-
- [456] Voir l’épître de saint Clément, _loc. cit._
-
-La férocité lente des sévices, au lieu d’assouvir les haines du peuple,
-se retourna pourtant contre Néron. Parmi les condamnés il y avait trop
-d’innocents manifestes; des vieillards, des adolescents, de pauvres
-femmes, tourmentés au delà des forces humaines, conservaient, dans leurs
-agonies interminables, une souriante patience. Leur victoire étonna des
-spectateurs curieux, puis les troubla d’une compassion. Il devint
-évident que leur supplice avait une seule fin: amuser les yeux d’un
-cruel et de ceux qui lui ressemblaient.
-
-Paul se trouvait, peut-on croire, en Orient, lorsqu’il apprit la
-dévastation de l’église romaine et le combat triomphant des frères. Il
-avait écrit à Tite:
-
-«Hâte-toi de me rejoindre à Nicopolis (en Macédoine); j’ai résolu d’y
-passer l’hiver[457].» Il s’était arrêté à Troas où il avait oublié, chez
-Carpos, son manteau, son unique manteau peut-être[458].
-
- [457] III, 12.
-
- [458] II _Tim._ IV, 13.
-
-C’est à Corinthe, selon une tradition vraisemblable[459], qu’il aurait
-donné rendez-vous à Pierre; et les deux Apôtres partirent ensemble pour
-l’Italie, afin de soutenir les fidèles, comprenant aussi qu’ils
-allaient, à Rome, recevoir «la couronne».
-
- [459] Eusèbe (l. III, ch. XXIV) cite Denys de Corinthe et son
- affirmation un peu confuse: «(Pierre et Paul), étant venus à
- Corinthe, nous instruisirent; _ils partirent ensemble pour
- l’Italie_, et après vous avoir, Romains, instruits comme nous-mêmes,
- ils furent martyrisés, vers le même temps.»
-
-D’après les _Actes_ apocryphes de Paul--seulement il est difficile d’y
-séparer l’histoire et la fiction--l’Apôtre aurait loué, _hors de Rome_,
-une grange[460]; là il se remit à prêcher. Dénoncé, il fut une seconde
-fois jeté en prison. Mais ce n’était plus la _custodia militaris_. Il se
-montre à Timothée, chargé de chaînes «comme un malfaiteur[461]». Un
-certain Onésiphore, venu à Rome, l’a cherché quelque temps, ne l’a point
-découvert sans peine. Paul devait donc être durement détenu; ses anciens
-amis n’osaient plus dire qu’ils le connaissaient; on ignorait jusqu’au
-lieu de sa geôle.
-
- [460] Les _Actes_ apocryphes paraissent avoir emprunté ce détail aux
- _Actes_ des Apôtres.
-
- [461] II, II, 9.
-
-«Tous ceux d’Asie, dit-il, se sont détournés de moi... Lors de mon
-premier plaidoyer (dès ma comparution devant les juges), personne ne
-s’est mis avec moi; tous m’ont abandonné.»
-
-Il n’a pas la certitude encore de sa mort imminente. Une fois déjà il a
-été retiré «de la gueule du lion». Il n’est sûr que d’une chose: «Le
-Seigneur le sauvera de toute œuvre méchante; Il le conduira sain et sauf
-«dans son royaume céleste.» Que Timothée se hâte, avant l’hiver, de se
-rendre auprès de lui; qu’il lui apporte le manteau laissé à Troas.
-
-Cependant il parle comme s’il lui laissait de suprêmes conseils, et il
-se voit offrant son sang comme la libation du dernier sacrifice; le
-«temps de _lever l’ancre_» approche. Du fond de son cachot, Paul sent
-venir à lui le vent de la pleine mer; demain il appareillera pour les
-plages du ciel.
-
-«J’ai combattu le beau combat; j’ai achevé la course; j’ai gardé la foi.
-Maintenant, elle est déposée pour moi la couronne de la justice que Dieu
-me donnera en ce jour-là, lui, le juste Juge; et non seulement à moi,
-mais à tous ceux qui ont désiré avec amour sa manifestation.»
-
-Rien, peut-être, dans les _Épîtres_, n’est sublime comme ces paroles du
-vieil athlète plus fort que jamais dans sa foi, qui n’avoue aucune
-lassitude, mais qui s’en ira, _parce que la course est gagnée_.
-
-En attendant, il évoque d’un mot ce qu’il souffrit «à Antioche, à
-Iconium, à Lystres, les persécutions dont le Seigneur l’a toujours
-délivré. Et, aujourd’hui, il endure _tout_ «à cause des élus (des
-prédestinés) pour qu’ils aient part au salut, eux aussi, et à la gloire
-éternelle».
-
-Il rappelle à son disciple ses volontés constantes; il lui recommande la
-justice, la charité, la mansuétude, même à l’égard de ceux qu’il faut
-reprendre et condamner.
-
-Sa voix semble déjà venir d’outre-tombe, d’un monde où la paix ne peut
-plus être perdue.
-
-En même temps, il prépare pour d’innombrables martyrs l’exhortation qui
-leur convient. Dans les _Actes_ de ceux de Scilli[462], le proconsul
-Saturninus pose à l’accusé Speratus cette question: «Que gardez-vous
-dans vos archives?» Et Speratus répond: «Nos livres sacrés et _les
-épîtres de Paul, homme très saint_.»
-
- [462] Dont le procès fut jugé à Carthage, en juillet 180. Voir dom
- LECLERQ, _op. cit._, p. 111.
-
-Avant l’heure des supplices, quel viatique il leur apportait! On
-s’explique l’athlète figuré sur les parois des catacombes; c’était à lui
-qu’ils songeaient, comme au lutteur invincible, victorieux par la grâce,
-et qui, par elle, n’avait jamais douté de l’être.
-
-Mais, après cette épître, les derniers jours de l’Apôtre se perdent
-comme dans un couloir sombre. Les péripéties de son deuxième procès,
-jusqu’à la fin des temps, resteront inconnues. Nous sommes réduits aux
-Apocryphes; et le narrateur invente visiblement ou transpose des
-circonstances multiples.
-
-Patrocle, échanson de César, est allé entendre Paul dans la grange où il
-enseigne. Cet homme va s’asseoir sur la fenêtre du grenier; il en tombe
-et meurt. Paul le ressuscite. Il le fait asseoir sur une bête de somme.
-Patrocle repart en parfaite santé.
-
-L’épisode est une copie maladroite de la résurrection d’Eutychos à
-Troas. Mais la suite peut contenir des éléments plus véridiques.
-
-Néron a su la mort de Patrocle. Lorsqu’il le voit revenir vivant, il
-s’étonne: «Qui t’a fait vivre?--Le Christ Jésus, répond Patrocle, le roi
-de l’éternité.»
-
-Néron est inquiet, lui qui rêvait d’être roi de Jérusalem[463] parce
-qu’il savait confusément les prédictions des devins d’Orient sur
-l’empire du Messie:
-
- [463] Voir SUÉTONE, _Néron_.
-
-«Ce Jésus doit _régner sur l’éternité et renverser tous les royaumes_!»
-
-Patrocle n’hésite pas à répondre:
-
-«Oui, il renversera toutes les royautés, et il sera seul pour
-l’éternité.»
-
-Alors, Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus
-le Galate, les premiers serviteurs de Néron, s’écrient d’une même voix:
-
-«Nous aussi, nous sommes au service de ce roi de l’éternité.»
-
-Néron les fait lier de chaînes et torturer terriblement. Il envoie un
-centurion appréhender Paul et ceux qui l’écoutent. Quand l’Apôtre
-comparaît devant César, Néron, au premier coup d’œil, dit:
-
-«Voilà leur chef», parce que tous ont les yeux sur _lui_. L’empereur
-l’interroge:
-
-«Pourquoi es-tu entré dans l’Empire romain? Pourquoi enrôles-tu des
-soldats soustraits à mon commandement?»
-
-Paul fait cette réponse:
-
-«César, nous enrôlons des soldats dans toute la terre habitée. Car il
-nous a été ordonné de n’exclure aucun homme qui veuille passer au
-service de mon Roi. Ce service, s’il te plaît à toi-même de t’y
-soumettre, te sauvera. Si tu le pries, tu seras sauvé. Car, en un seul
-jour, il doit faire la guerre au monde.»
-
-Que Néron eût, lui-même, interrogé l’Apôtre, le fait n’aurait, en soi,
-rien de surprenant. Le prince, par cela seul qu’il exerçait la puissance
-d’un chef d’armée, assumait en même temps les pouvoirs judiciaires. A
-lui ou à tout autre juge, Paul certainement annonça la Parousie du
-Seigneur. En présence de païens orgueilleux, omnipotents, il ne manquait
-jamais de proclamer cette vérité redoutable: au-dessus des empires que
-le temps renverse, Dieu manifestera son royaume immuable, le seul qui
-_est_.
-
-Mais, au moment où il comparut une seconde fois devant un tribunal
-romain, Néron était absent de Rome. Saint Clément affirme que Paul
-souffrit le martyre _sous les préfets_. Rome, d’ordinaire, n’en avait
-qu’un seul. Cette année-là--en 67--Néron décida qu’il y en aurait deux.
-Il préparait son fastueux voyage en Achaïe; au printemps, il était
-parti. Or, la tradition maintient que Paul fut exécuté le _29 juin_.
-Elle fixe au même jour ou à un an d’intervalle le supplice de Pierre.
-
-Jésus, dans un langage voilé, avait annoncé à Pierre par quelle mort il
-le glorifierait:
-
-«Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture et tu partais où tu
-voulais; mais, quand tu seras vieux, tu étendras tes mains, et un autre
-te ceindra et il te mènera où tu ne voudras pas[464].»
-
- [464] _Jean_ XXI, 18.
-
-Pierre, traité comme un homme de rien, «étendit» en effet «ses mains»
-sur la croix où il voulut être cloué, la tête en bas. A Paul, citoyen
-romain, on réserva une mort plus honorable: la décollation par le
-glaive.
-
-Passa-t-il, ainsi que le veut une tradition, avec Pierre, son dernier
-jour, dans l’horrible basse-fosse de la prison Mamertine? Le cachot
-voisin du Forum semble avoir été plutôt destiné à des criminels
-politiques--tels les complices de Catilina--ou à des captifs de guerre,
-comme Vercingétorix.
-
-Mais le cachot au fond duquel Paul attendit l’aurore de sa libération ne
-dut pas être plus agréable: ténèbres, puanteur, contact de bêtes
-affreuses, humidité d’égout suintant, et l’immobilité dans des haillons
-pleins de vermine, les mains étant raidies par le poids des chaînes, les
-pieds bloqués par une barre de fer, dans le créneau du cep!
-
-Le matin d’été où la porte s’ouvrit, quand il s’en alla au martyre, fut
-le plus beau des matins. Quelques heures d’attente, et il serait enfin
-avec le Christ, en Lui, non plus seulement par la possession mystique,
-mais dans le vis-à-vis sans fin que Job espérait: «Je verrai face à face
-mon Rédempteur; je le verrai, et ce sera moi, non un autre.» Entre son
-âme et Dieu il ne sentirait plus la cloison de chair, le poids du
-silence. Il trouva douce encore à respirer la lumière de ce monde. Mais,
-déjà, il percevait, comme étant ailleurs, tout ce qui lui venait des
-choses d’ici-bas.
-
-Les rues, autour de lui, s’éveillaient; les dures semelles des soldats
-sonnaient sur les dalles; les épées nues brillèrent au soleil montant.
-Les passants regardaient avec une curiosité ironique ce vieil homme
-déguenillé qu’on emmenait, les bras derrière le dos. Il entendait
-peut-être le bourreau qui suivait l’escorte rire avec ses valets. Il ne
-pensait point à cette écrasante puissance de Rome qu’un bas-relief,
-contre un arc de triomphe, lui eût montrée sous la figure d’un cavalier
-indifférent, implacable, dont le cheval appuie son sabot sur la nuque
-d’un vaincu.
-
-Il cherchait, même à cette heure, des âmes qu’il pourrait conduire au
-Christ. Comme le centurion, marchant près de lui, le regardait d’un air
-attristé, il osa l’entretenir du Seigneur; il lui dit:
-
---Crois au Dieu vivant; il me ressuscitera des morts, moi et tous ceux
-qui croient en Lui[465].
-
- [465] Ce trait, comme les suivants, n’a comme garant que les
- _Apocryphes_.
-
-Ils se dirigèrent au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Là,
-une femme de grande mine, droite sur la chaussée, le front couvert d’un
-voile, attendait son passage. Dès qu’il approcha, elle tourna vers lui
-ses yeux pleins de larmes; et, joignant ses mains, suppliante, elle
-cria:
-
---Paul, homme de Dieu, souviens-toi de moi devant le Seigneur Jésus.
-
-Paul reconnut Plautilla, une patricienne qui assistait intrépidement les
-chrétiens dans leurs angoisses. D’un ton joyeux il lui dit:
-
---Bonjour, Plautilla, fille du salut éternel. Prête-moi le voile dont tu
-couvres ta tête. Je m’en lierai les yeux comme d’un suaire et je
-laisserai à ta dilection ce gage de mon affection, au nom du Christ.
-
-Ils longèrent, au delà du Tibre, sur la voie d’Ostie, le lieu, à droite
-de la route, où Constantin empereur devait ériger, en l’honneur de
-l’Apôtre, une première basilique. Une matrone chrétienne, Lucina,
-possédait en cet endroit une maison de campagne[466]. Un mille environ
-plus loin, ils prirent, à gauche, le chemin qui montait vers le plateau.
-Si Paul considéra, un instant, l’horizon, d’étranges réminiscences
-vinrent surprendre son cœur: ce grand pays que fermaient à l’Occident
-les crêtes des monts Sabins et qui descendait, au Sud, jusqu’à la mer,
-cette plaine, bleuâtre et sereine, où le Tibre tournait entre des buttes
-vertes, ressemblait à la plaine de Cilicie appuyée aux rampes du Taurus.
-
- [466] Voir MARUCCI, _loc. cit._
-
-Un autre fleuve glissait là-bas... Les jours de son enfance surgirent,
-puis s’effacèrent; du Saul de jadis au vieux Paul qui allait mourir il
-voyait plus de distance que de Tarse à Ostie.
-
-Le soleil se faisait lourd; la poussière du chemin irritait ses yeux
-las. Il avançait d’un pied vaillant. Depuis la route de Damas il avait
-tant marché! Cette étape était la dernière; il l’achèverait comme un bon
-vétéran, du même pas que les jeunes soldats de César; et, d’un seul
-coup, il tomberait, comme sur un champ de bataille.
-
-Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert
-et secret; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’_Aquae
-salviae_. Les autorités romaines avaient sans doute choisi cette
-solitude, de crainte que le spectacle du martyre n’excitât parmi les
-chrétiens une ferveur contagieuse.
-
-L’escorte s’arrêta _près d’un pin_. Le condamné requit du centurion la
-liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné
-vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler
-_en hébreu_ à Quelqu’un d’invisible. Sans doute, une suprême fois, il
-revit ses transgressions lointaines; il demanda miséricorde, quoique
-assuré de l’avoir obtenue. Il pria plus encore pour le salut d’Israël,
-pour les églises qu’il avait fondées, pour toutes les autres, et pour
-l’Église à venir.
-
-L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être
-décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées,
-creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur
-une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates.
-
-Puis on lui banda les yeux avec le voile de Plautilla; il s’agenouilla
-et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du
-sang libérateur.
-
-Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, sans doute, du haut de
-la colline, au sacrifice; Lucina était, on peut le croire, parmi eux.
-Ils portèrent le corps saint dans sa villa. Il y reposa jusqu’en 258,
-jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la
-nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle,
-sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, _Saint-Paul hors les
-murs_.
-
-De là au val des trois fontaines, j’ai suivi, un jour d’été, le trajet
-de son martyre. J’y suis retourné en automne avec allégresse. La
-campagne garde un air d’antique sauvagerie. Les lignes du paysage n’ont
-pas dû changer. A droite, entre une pinède sur une butte, quelques
-fermes éparses, une tour d’un rouge brun, et l’éperon d’une butte verte,
-le Tibre lent, sinueux comme le Cydnus, descend toujours vers la plaine
-immense, appelé par la mer. Au bas de la route, passé deux poteaux de
-pierre, une allée silencieuse coupe des bosquets d’eucalyptus et de
-lauriers-roses.
-
-Trois chapelles sont groupées dans le vallon. Celle qui commémore les
-trois fontaines, maintenant murées, n’eût guère plu à Paul, tel que nous
-le connaissons: trois cénotaphes, avec des frontons arrondis de marbre
-noir, portent un caractère d’inanité funèbre. Une vaste mosaïque
-païenne, au milieu du dallage, représente les quatre saisons. Une
-grille, dans un coin, enferme le tronçon d’une colonne légendaire où le
-bourreau, avant de frapper, aurait appuyé la tête du martyr.
-
-Mais il est facile de s’abstraire, d’oublier le faux décor. La chapelle,
-comme le vallon, demeure pleine de ce recueillement qui laisse venir en
-nous les présences éternelles. Je conçois les Trappistes établissant,
-tout près, leur monastère; ils ont mieux fait que d’assainir un fond
-marécageux, réceptacle des fièvres; ils y rendent plus liturgique
-l’intimité divine. L’anachorète Paul accepte ce refuge; l’homme que nous
-y retrouvons, c’est le contemplatif, celui qui modelait sa doctrine et
-ses actes sur la vision du Dieu caché. C’est aussi le porte-glaive que
-la tradition consacre.
-
-Paul, en toutes ses effigies, tient la poignée d’une épée dont la pointe
-est dirigée vers la terre. L’épée fut l’instrument de son supplice; elle
-est en même temps l’emblème de sa parole plus tranchante qu’un glaive à
-deux tranchants. Seul à seul, je l’ai longuement prié: quand donc le
-désir d’être touché par ce glaive grandira-t-il en moi? quand ce glaive
-m’aura-t-il pénétré jusqu’aux jointures et aux moelles, jusqu’au lien
-secret «de l’âme et de l’esprit»? Car la science unique dont son martyre
-conclut l’enseignement, c’est qu’il faut se séparer de soi-même et
-mourir avec le Christ pour vivre en Lui.
-
-
-
-
-XXI
-
-LA FIGURE DE SAINT PAUL
-
-
-L’homme et le saint.
-
-Les péripéties de sa carrière--le peu qui nous en est connu--se groupent
-comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail.
-
-Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route,
-Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant
-le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage,
-Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant
-la vipère au milieu du brasier, même Paul, _près du pin_, agenouillé
-sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se
-confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de
-leur vérité immédiate et palpable.
-
-Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où
-transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer,
-d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans
-égale.
-
-«L’avenir ne verra pas un autre saint Paul», a dit le plus insigne de
-ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui
-Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront,
-auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche
-exemplaire.
-
- [467] Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.
-
-Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que
-nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble.
-
-La médaille du second siècle, où il fait vis-à-vis à saint Pierre, ne
-donne qu’un masque traditionnel: le nez bombé, le front nu, les yeux à
-fleur de tête, la tension d’une force agissante, et non le reploiement
-mystique.
-
-La saint Paul, sculpté à Reims, sur une des tours de la cathédrale[468],
-sublimise la majesté prophétique du Voyant, son calme surhumain. Le
-regard des yeux vides semble retourné au dedans, vers quelque chose
-d’immuable. La statue élimine l’amour exalté, la véhémence.
-
- [468] Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale.
-
-Un vitrail du XIIIe siècle, à Bourges, présente un Paul meurtri de
-tendresse, ivre des ravissements du Mystère. N’allons pas y chercher la
-fougue conquérante de l’Apôtre.
-
-Un Flamand, Hugo Van der Goës, dans une statue en bois, taillée vers
-1468[469], a su figurer deux aspects du visage de Paul: le côté gauche
-de la face marque une rudesse austère; le côté droit, par le regard et
-la flexion des muscles, s’adoucit, se fait miséricordieux; et la fermeté
-des lèvres harmonise les deux expressions.
-
- [469] Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry.
-
-Depuis la Renaissance, la plupart des artistes, sauf Véronèse, dans un
-radieux portrait[470], ont étrangement assombri la splendeur du
-personnage; Raphaël, Rembrandt, le Gréco lui-même, ont rêvé un Paul
-sourcilleux, contracté, amer; Dürer lui a prêté l’œil torve d’un
-hérétique en courroux.
-
- [470] A Florence, au musée des Offices.
-
-Quant aux modernes, si l’on excepte Maurice Denis, avec la fresque de
-Genève, ils n’ont rien entrevu sur lui de révélateur.
-
-Tandis que Pierre et Jean proposent à l’imagination des types conçus
-d’après une idée simple, le pénitent ou le contemplatif, Paul déconcerte
-par la mobilité de ses traits. On peut toujours dire: Ce n’est pas lui,
-alors que c’est bien lui. Saul le persécuteur ne ressemble point à Paul
-en extase. Le Paul de l’épître aux Galates est très loin du Paul des
-épîtres à Timothée.
-
-Et pourtant c’est bien le même homme que nous reconnaissons, malgré la
-transfiguration du Saint.
-
-Dans sa nature, un trait domine tout: la violence passionnée, non
-impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit
-et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient
-soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament;
-elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le
-prédestinant.
-
-Ses défauts mêmes ont servi les fins divines; la vélocité de ses
-impressions le disposait à l’inconstance; son humeur vive le tournait à
-briser ce qui lui résistait; son énergie virile aurait pu l’asservir aux
-appétits charnels; l’emportement de ses convictions le vouait au
-fanatisme; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste.
-
-Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa
-promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie
-décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi
-indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles
-troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir,
-aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses
-infirmités l’aidèrent à demeurer humble; il parla du péché en homme qui
-avait éprouvé dans sa chair le dur conflit.
-
-Avant tout, Paul fut doué d’une volonté magnifique. Il était né avec le
-génie du commandement. Resté Juif, il serait devenu un de ces héros du
-désespoir qui précipitèrent, en voulant redresser Israël, sa ruine
-nationale.
-
-Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire,
-de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il
-enseignait par l’exemple; il montrait ses mains que le travail avait
-durcies. Il s’était acquis le droit de dire: qu’est-ce que la faim?
-qu’est-ce que les verges? que sont les périls des routes et de la mer?
-Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi. _Imitez-moi._
-
-Sa vaillance confond nos mollesses. Nul coureur d’aventures n’osera
-comparer ses audaces à celles de l’Apôtre. Son courage avait pour
-aiguillon l’_esprit de triomphe_. Il voyait, au bout du stade, la
-couronne. Mais, au lieu de «courir en vain», il visait au terme
-infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience
-inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer. Prodige des
-prodiges, chez le plus impatient des hommes!
-
-Le signe particulier de Paul, c’est qu’une intelligence subtilement
-nette sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au
-fond de lui-même:
-
-«Je sais que le bien n’habite pas en moi... Le bien que je voudrais, je
-ne le fais pas; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais[471]...»
-
- [471] _Romains_ VII, 18.
-
-Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par
-curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec
-les perfections divines; il scrute sa conscience sous la lampe de la
-foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses
-faiblesses, la source de ses vertus.
-
-Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses
-idées autour d’un principe; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le
-défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les
-transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en
-quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou
-discourt selon la méthode juive, contournée et violente: cheminement
-abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes
-de dispute hellénique,--le débat avec un contradicteur fictif qui pousse
-une objection pour donner lieu de la résoudre,--ce n’est point en vue
-d’une volupté oratoire; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un
-jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité; puis il
-néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre
-chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin; il veut
-convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.
-
-Paul est un logicien _mystique_. Il l’était, dès avant sa conversion. Il
-témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a
-fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait
-la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable.
-
-Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué
-la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée,
-illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme,
-après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir.
-
-Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment
-impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté.
-L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi; il soumet et conforme sa
-vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu
-dire sans mensonge:
-
-«Je vis--non, c’est le Christ qui vit en moi.»
-
-Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la
-misère et toute la noblesse de son humanité vraie.
-
-Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre,
-plus il est lui-même.
-
-Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses
-conseils l’Orient et l’Occident; il affermit une discipline qui va
-s’étendre à l’univers.
-
-Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des
-philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des
-Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.
-
-Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant sa
-charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles; il aime en Dieu
-tout ce qui peut être aimé.
-
-Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère et, pour violenter, pour détruire.
-A présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse
-les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts.
-
-Les murs d’un cachot, les chaînes ont beau le retrancher du monde des
-vivants, sa parole sort plus libre que jamais, plus efficace.
-
-Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes.
-Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe
-de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se
-faire une idée.
-
-Tout cela n’est point le privilège de Paul; quiconque entrera, par le
-baptême, dans le royaume du Père, sera, comme lui, l’héritier; loin
-d’espérer, pour lui seul, la possession du Seigneur, Paul veut que tous
-soient sauvés; il se juge indigne entre les indignes, «le dernier des
-Apôtres... un avorton, le premier des pécheurs». Il ne se glorifie que
-des coups reçus, des opprobres sans mesure; par là, il est certain de
-ressembler à son modèle.
-
-Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa
-mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son
-nom, il se donne comme exemple, il développe toute l’ampleur de son
-génie.
-
-Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités dissemblables, même,
-en apparence, incompatibles: la rudesse et la mansuétude; la dignité et
-l’abaissement; l’ironie et l’onction; la décision foudroyante et la
-prudence flexible; l’esprit de liberté et la soumission; la hauteur
-contemplative et le sens pratique; la fidélité aux principes transmis et
-l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des
-missionnaires; ce Juif est le plus universaliste des théologiens.
-
-Paul écrivant à Philémon en faveur du fugitif Onésime, c’est,
-humainement, le type accompli de la bonté.
-
-Paul pesant les raisons qu’il a, _pour lui_, de désirer mourir, et,
-celles, plus fortes, qui lui font souhaiter, _pour ses frères_, de vivre
-encore, c’est le type surnaturellement accompli du chrétien.
-
-Ce que peut être un homme et un saint parfait, nous le trouvons en Paul
-plus absolument qu’en nul autre, Il serait vain de chercher quelle
-perfection lui fut départie à un degré moindre; elles se déploient chez
-lui, dans un merveilleux équilibre; et, quelle qu’en soit la
-magnificence, il demeure près de nous; l’élément originel de sa
-condition humaine subsiste, converti en vertus; le Saint est notre frère
-par ses infirmités; rien de ce qui lui fut personnel n’est aboli; il
-nous aide à entrevoir comment les élus, glorifiés, transformés selon
-l’effigie du Christ, conservent la figure de leur première vie.
-
-
-Le Docteur des nations.
-
-Sa théologie est immense; nul commentaire n’en extraira toutes les
-richesses. Le plus étonnant peut-être dans sa doctrine, c’est une
-fermeté précise excluant l’hypothèse d’une formation flottante, d’un
-assemblage d’éléments épars.
-
-Elle repose sur le dogme du péché d’origine; cette notion lui vient de
-la théodicée juive, de l’Ancien Testament[472]. Le mystère de la faute,
-tangible par ses suites, suffirait à justifier la nécessité de la
-Rédemption. Tous les hommes ne sont qu’une même chair; ils se
-transmettent l’inclination au mal, hérédité d’Adam qui, en plus d’un
-sens, pourtant, était la préfiguration du Christ «à venir[473]».
-
- [472] Les plus acharnés à faire de Paul un _syncrétiste_ sont forcés
- de le reconnaître; sur ce point, il ne doit rien à l’esprit grec, il
- le contredit totalement (voir TOUSSAINT, _l’Hellénisme et l’apôtre
- Paul_, p. 345).
-
- [473] Voir _Rom._ V, 14 et le _Commentaire_ de saint THOMAS (t. I, p.
- 76).
-
-Le genre humain n’avait pas en lui de quoi satisfaire; il fallait un
-propitiateur. Dieu seul, en se communiquant à sa créature par
-l’Incarnation, pouvait lui rendre la faculté de redevenir son image. Le
-Christ a tout _réconcilié_. Mais, pour sauver des esclaves, il a pris
-lui-même la forme d’un esclave; il s’est anéanti jusqu’à la mort, et à
-la mort la plus infamante. Humiliation annoncée par les prophètes,
-vérifiée dans l’histoire humaine de Jésus et continuée en ses disciples.
-Il est ressuscité pour que nous ressuscitions avec Lui, non simplement
-afin de prouver sa puissance, mais voulant que l’homme récupère en lui,
-par lui, la vie éternelle. Cette vie est un pur don; elle s’appelle la
-béatitude; elle s’appelle aussi la grâce, effusion de vérité dans
-l’intelligence, pouvoir, dans la volonté, d’accomplir le bien.
-
-L’assurance du salut acquis, nous l’aurions, même si Paul ne nous
-l’apportait point. Ce qu’il nous apprend, nous le saurions par les
-Évangiles et l’enseignement de l’Église. Cependant, sur ces conquêtes
-essentielles, il ajoute des clartés merveilleuses, il a les paroles du
-génie inspiré:
-
-«Les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance[474]...»
-
- [474] _Rom._ XI, 29.
-
-«Si par la faute d’un seul la mort a régné du fait d’un seul, à plus
-forte raison ceux qui reçoivent la surabondance de la grâce et de
-la justice régneront-ils dans la vie par le fait du seul
-Jésus-Christ[475].»
-
- [475] _Id._ V, 17.
-
-Quand il voit dans le Christ la tête du corps de l’Église, il énonce
-mieux qu’une métaphore; il rend sensible un fait surnaturel plus vrai
-que la loi de la gravitation. Car c’est bien du Christ, comme de la
-tête, que descend aux membres toute la plénitude vivifiante:
-
-«Il est la tête des bienheureux qui lui sont unis par la gloire; des
-saints qui lui sont unis par la charité; des pécheurs qui tiennent
-encore à lui par la foi, bien qu’ils n’aient plus la charité; ensuite
-des infidèles qui peuvent lui être unis, quoiqu’ils ne le soient pas
-encore en réalité, mais qui lui seront un jour unis effectivement selon
-l’ordre de la prédestination divine; et enfin de tous ceux qui
-pourraient être unis à lui, mais qui ne le seront jamais effectivement,
-comme les infidèles qui vivent encore en ce monde et ne sont pas
-prédestinés[476].»
-
- [476] Saint THOMAS, _De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ_,
- ch. VI.
-
-La prédestination! Paul affronte ce mystère, d’un regard pathétique,
-mais dont la tranquillité ne se dément pas, comme on élève les yeux sans
-vertige vers le gouffre d’une nuit comblée d’étoiles. Il sait que Dieu
-est juste; cela, comment en douter, puisque c’est Dieu? Celui qui a créé
-les âmes veut le salut de toutes. L’homme, asservi par la chair, reçoit
-de l’Esprit la liberté dans la foi et l’amour. Pourquoi les uns, sans
-mérite apparent, obtiennent-ils ces privilèges? Pourquoi les autres
-sont-ils déshérités? L’argile, si le potier en fait «un vase
-d’ignominie», ne peut lui demander pourquoi. Paul songe aux Juifs
-endurcis; les ténèbres sont leur partage; Dieu en est-il cause? Ils
-repoussent la lumière, ils la méprisent, ils ne veulent que l’anéantir;
-et pourtant elle viendra sur eux. Quant aux infidèles, s’ils n’ont pas
-même la Loi, ils seront jugés sans la Loi; ils sont leur propre loi,
-ayant cette clarté naturelle qui illumine tout homme en ce monde.
-
-Mais, à l’égard du juste, Paul voit les trois étapes de sa carrière
-bienheureuse: il est prédestiné par l’élection divine, justifié par sa
-foi, par ses œuvres et celles de ses frères; il sera enfin glorifié.
-Cette gloire, il ne saurait y entrer, sans s’être uni au corps mystique
-de l’Église universelle, sans la communion des saints, la vertu des
-sacrements et des rites.
-
-Quand l’Apôtre «complète dans sa chair ce qui manque aux tribulations du
-Christ pour son corps qui est l’Église», il ne croit pas seulement
-endurer ce qu’aurait pâti le Christ à sa place; il entend que, s’il
-souffre après son Maître et comme lui, l’efficacité des mérites est
-accrue dans l’Église; l’œuvre rédemptrice s’amplifie en puissance par
-cette union mystique[477].
-
- [477] Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur
- ma table les _paroles d’un croyant_ de Lamennais. Dans la préface
- dédiée _au peuple_ (c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux
- opprimés), je trouve ces phrases: «A présent, si je vous parlais de
- leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me
- jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande
- joie si votre misère pouvait être un peu allégée; _mais vous n’en
- retireriez aucun soulagement_, et c’est pourquoi il faut attendre et
- prier Dieu qu’il abrège l’épreuve.»
-
- Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la
- charité chez le prêtre libertaire! Il se dispense de souffrir pour
- les misérables et avec eux, _parce que cela ne servirait à rien_.
- Comparez le langage de Paul dans les chaînes.
-
-Tous ces dogmes, dans la bouche de Paul, prennent un accent d’autorité
-décisif; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits
-divins ou humains dont il tient la certitude.
-
-Mais, pour le monde moderne, ce sont des vérités presque mortes. A la
-notion de la nature déchue une philosophie hérétique ou néo-païenne a
-substitué le plus faux des principes: l’homme naît bon. Donc le
-Rédempteur est inutile. L’idée de la prédestination s’est déformée en
-une sorte de fatalisme qui laisse l’âme indifférente à son avenir
-essentiel. Le conflit de la chair et de l’esprit s’est vu simplifié: la
-chair étant redevenue souveraine, l’esprit n’a plus qu’à la servir et à
-se renier. Au lieu de la Communion des Saints, on est revenu en arrière,
-à une conception de la solidarité toute matérielle, comme celle des
-atomes pressés ensemble malgré eux, ignorants de ce qu’ils sont et de ce
-qu’ils veulent. L’affreux mot «bloc» représente la métaphysique de nos
-contemporains.
-
-Paul est, plus que jamais, à cette heure, le docteur _des gentils_. Les
-nations auraient besoin de rapprendre, auprès de lui, les éléments du
-salut.
-
-Il leur expliquerait comment le salaire du péché, c’est la mort, et de
-quelle maladie elles dépérissent.
-
-Sa morale, enclose dans sa théologie, leur donnerait la méthode de
-l’unique guérison. En disant aux hommes: Vivez dans le Christ et selon
-lui, il leur enseigne toute force, toute joie, toute perfection.
-L’exemple qu’il leur propose ne s’adresse pas simplement à des
-anachorètes; son christianisme est _social_. Il a dit sur le mariage les
-choses les plus hautes et les plus sensées. L’amour des époux est,
-devant ses yeux, la figure du Mystère où le Christ s’unit à son Église;
-l’homme doit aimer son épouse, «de même que le Christ a aimé l’Église et
-s’est livré pour elle[478]». Seulement, la femme doit être soumise à son
-mari comme elle obéit «au Seigneur». Il conçoit le mariage indissoluble
-et saint, comme le Christ l’a voulu. Mais il découvre à la sainteté de
-l’institution des raisons sublimes qu’on n’apercevrait pas sans lui.
-
- [478] _Éphés._ V, 25.
-
-Entre les maîtres et les serviteurs, il exige, des uns, la bonté, des
-autres, la droiture diligente, la bonne volonté, comme de gens «qui
-servent le Seigneur et non pas des hommes».
-
-A l’égard des pouvoirs publics, il entend que «tous soient soumis aux
-autorités supérieures. Car toute autorité vient de Dieu... Celui qui
-résiste à l’autorité résiste à l’ordre voulu de Dieu[479]».
-
- [479] _Éphés._ VI, 7.
-
-Il fait un précepte à chacun de travailler pour n’être point à charge au
-prochain et subvenir aux indigents. La division du travail, l’ordre dans
-la vie, la dignité lui paraissent, même en un sens surnaturel, des
-règles nécessaires.
-
-Au-dessus de tout, il met deux vertus qu’ignorait le monde païen:
-l’humilité, la _charité_. L’hymne où Paul, en magnifique poète, a
-célébré celle-ci, résonnera peut-être sans charme aux oreilles de nos
-philanthropes et des altruistes satisfaits d’eux-mêmes. Si connu et
-vieux qu’il soit, il garde cependant une fraîcheur divine, comme une
-chose improvisée derrière la porte du Paradis:
-
-«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas
-la charité, je ne suis qu’un airain bruyant ou une cymbale qui vibre.
-Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les
-mystères et toute science, quand j’aurais toute la foi, une foi à
-déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien.
-Quand je donnerais en bouchées de pain tout ce que je possède, quand
-même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité,
-cela ne me sert de rien.
-
-«La charité est patiente, elle est bonne. La charité n’envie pas. La
-charité n’est ni glorieuse, ni gonflée d’orgueil. Elle ne fait rien
-d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’encolère
-point, elle n’impute pas le mal. Elle ne se réjouit pas de l’injustice,
-mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout,
-elle endure tout.
-
-«La charité ne succombera jamais. Si vous parlez des prophéties, elles
-s’évanouiront; des langues, elles cesseront; de la science, elle aura
-son terme. Notre science n’est que partielle et nous prophétisons
-partiellement. Quand viendra ce qui parfait, alors ce qui est partiel
-s’abolira. Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais comme un petit
-enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Lorsque je suis devenu
-homme fait, j’ai rejeté ce qui était du petit enfant. A présent, nous
-voyons les choses comme dans un miroir, en énigme. Alors nous verrons
-face à face. Mais alors je connaîtrai parfaitement, comme je suis connu.
-A présent donc demeurent la foi, l’espérance et la charité, ces trois
-choses. Mais la plus grande est la charité[480].»
-
- [480] I _Cor._ XIII.
-
-L’admirable d’un tel mouvement, c’est qu’il donne la perception de
-l’illimité dans l’élan vers Dieu. Et pourquoi Paul ceint-il la charité
-d’un diadème immortel, comme s’il voyait en elle la Mère du Christ?
-L’amour est le principe de tout; seul, il établit entre Dieu et le monde
-l’unité, non l’unité aveugle du rêve panthéiste, mais l’unité libre et
-consentie, celle qui n’épuisera point sa plénitude, puisque le créé, à
-jamais, se connaîtra créé au sein du Père des lumières.
-
-En attendant, l’homme et la création ne vivent que d’un désir: atteindre
-cette unité, être affranchis des servitudes corruptibles «pour avoir
-part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu[481]». La nature
-gémit, elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous qui avons les
-prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, sous la loi de notre
-corps mortel, dans l’attente de sa rédemption.
-
- [481] _Rom._ VIII, 21-23.
-
-Le péché a obscurci l’univers; il fait peser même sur les animaux, sur
-la matière, la tristesse d’un désordre. Mais, lorsque le Seigneur Jésus
-«apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, qu’il aura fait
-justice de ceux qui ne connaissent pas Dieu, qui n’obéissent pas à
-l’Évangile[482]», l’ennemie, la Mort sera enfin détruite. La splendeur
-qui investira l’âme et le corps des élus se réfléchira sur les cieux
-nouveaux, sur la terre sanctifiée. Et Dieu sera tout en tous.
-
- [482] II _Thessal._ I, 7-8.
-
-Paul est le prophète de l’unité dernière.
-
-L’attente du «grand jour[483]» persiste chez lui, au fond de ses désirs,
-alors même qu’il paraît certain de ne point voir la Parousie. Il sait
-qu’au delà de la mort il sera bientôt avec le Christ. Mais son propre
-salut ne lui suffit pas. Il veut la conversion d’Israël, l’avènement du
-Juge, la fin des iniquités, la consommation de la paix.
-
- [483] II _Tim._ I, 18.
-
-Il est l’homme qui espère, il n’a pas enseigné théoriquement
-l’espérance. Traité comme un faux frère, honni, flagellé, lapidé,
-enchaîné, il ne cesse jamais d’espérer et de semer l’espoir avec ses
-mains de feu. Auprès de la gloire promise, que pesaient pour lui les
-tribulations? Il donna son sang en témoignage des choses qu’il espérait.
-Si l’on ne peut admettre tout à fait l’argument de Pascal: «Je crois
-volontiers les histoires dont les témoins se font égorger», car les
-fausses religions et les hérésies ont eu leurs martyrs, Paul se présente
-comme le témoin du Christ ressuscité, du Christ que les Apôtres avaient
-vu avant lui, dont Thomas avait palpé les plaies, dont lui-même avait
-entendu la voix et senti le regard _humain_. La preuve du témoignage de
-Paul, c’est que sa foi a changé le monde.
-
-Elle ne l’a qu’en partie changé. Jésus a prédit que les puissances de la
-mort ne prévaudraient pas contre son Église, non qu’avant son retour son
-Église prévaudrait contre elles. Il y aura des heures--c’est Lui qui les
-annonce--où la foi déclinera si affreusement que les chrétiens--les
-faibles--se demanderont par quelle voie le Seigneur aura le dernier mot.
-Ils reliront alors l’épître aux Romains. Ils comprendront mieux qu’elle
-n’était pas pour le seul Abraham, mais pour nous et pour eux la promesse
-de fidélité.
-
-Paul sera le clairon des suprêmes espérances.
-
-Jusqu’au terme des siècles, nuit et jour s’il le faut, le bon soldat du
-Christ courra par les rues du camp, sonnera l’alerte et la charge; il
-affermira au cœur des braves l’alacrité, ralliera les blessés et les
-lâches; il ranimera jusqu’aux morts pour le combat où la défaite est
-impossible. Mais ce clairon de guerre, par une merveille ineffable, aura
-des accents humbles, d’une angélique douceur. Il chantera le règne de
-l’amour et la paix sans fin.
-
-1923-1925.
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Préface 7
- I.--Saul le persécuteur 29
- II.--Saul le voyant. Sur la route de Damas 61
- III.--La vocation de Saul 72
- IV.--Ses premiers pas d’apôtre 80
- V.--A Tarse. Les années obscures 92
- VI.--Le grand départ 105
- VII.--A Chypre. Paul et la puissance romaine 117
- VIII.--La porte de la foi 127
- IX.--Le conflit sur les observances 147
- X.--En marche vers l’Occident. Paul chez les Galates. A
- Philippes. Le témoignage du sang 161
- XI.--Paul et les Juifs de Thessalonique 178
- XII.--Le discours de l’Aréopage 187
- XIII.--L’église de Corinthe 199
- XIV.--Le tumulte d’Éphèse 217
- XV.--Retour en Hellade. L’épître aux Romains 235
- XVI.--Paul monte à Jérusalem une dernière fois. Son arrestation 253
- XVII.--L’appel à César 276
- XVIII.--La traversée terrible 288
- XIX.--A Rome. L’enchaîné du Christ 298
- XX.--Le martyr 315
- XXI.--La figure de saint Paul 334
-
-
-5744.--Tours, Imp. E. ARRAULT ET Cie.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT PAUL ***
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