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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Deux années en Ukraine (1917-1919) - -Author: Charles Dubreuil - -Release Date: July 18, 2022 [eBook #68560] - -Language: French - -Produced by: The Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ANNÉES EN UKRAINE -(1917-1919) *** - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. - Les mots entourés de _ sont en italique et ceux de = sont en gras - dans le texte original. - - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - - Deux Années en Ukraine - - - - - Charles DUBREUIL Deux Années en Ukraine - (1917-1919) - - _avec une Carte de l'Ukraine_ - - PARIS - HENRY PAULIN, Éditeur - 3, Rue de Rivoli, 3 - - 1919 - - - - -AVANT-PROPOS - - -_De tous les lambeaux_ arrachés _à l'Empire des Tsars, l'Ukraine est, -sans contredit, de beaucoup le plus précieux. On comprend, dès lors, -que ses maîtres d'autrefois et ses adversaires d'aujourd'hui unissent -leurs efforts, luttent de toute leur énergie, contre le mouvement -national qui pousse le peuple ukrainien à vivre désormais libre et -indépendant._ - -_Cette lutte, violente sur le territoire de l'Ukraine où le peuple -tout entier, hommes, femmes et enfants doit soutenir des combats -acharnés, se livre en France, surtout à Paris, sous forme d'articles de -journaux, d'informations tendancieuses, et trop souvent mensongères, -de brochures, de mémorandums et de tracts dont le but unique est -d'influencer les membres de la Conférence de la Paix, les hommes d'Etat -de l'Entente et surtout le public français._ - -_La question ukrainienne est donc à l'ordre du jour: elle semble avoir -remplacé la question balkanique, autrefois si épineuse et comme elle, -donne lieu à des polémiques violentes dont toute courtoisie et tout -sentiment de vérité et de justice semblent bannis._ - -_Comme de très gros intérêts français sont engagés en Ukraine, que -leur avenir dépend entièrement de la solution qui sera apportée à la -question ukrainienne et comme, d'autre part, il est impossible que -la France prenne à l'égard d'une nation opprimée, une attitude en -contradiction flagrante avec tout son passé historique et nullement -conforme au droit et à la justice, il paraît du devoir de tout Français -revenant de ces régions trop ignorées, non seulement de dire ce qu'il a -vu, mais aussi de formuler un jugement sur les événements qui se sont -déroulés sous ses yeux: le public français pourra alors juger sainement -sur des faits concrets et les hommes politiques qui détiennent en leurs -mains l'honneur de la France pourront faire, en connaissance de cause, -le geste qui s'impose._ - -_C'est pour remplir ce devoir qu'ont été écrites ces pages, sous -le seul patronage du respect de la vérité et de la plus stricte -impartialité._ - - Ch. D. - - _Paris, le 15 Août 1919._ - - - - -DEUX ANNÉES EN UKRAINE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -MON SÉJOUR EN UKRAINE - - -Mon arrivée à Kiev - -C'est le 6 janvier 1917 que je débarquai, pour la première fois, à -Kiev. En toute autre circonstance, j'aurais admiré la capitale de -l'Ukraine, avec ses rues larges et droites, ses hautes maisons aux -toits rouges et verts, ses multiples églises aux dômes dorés, sa -cathédrale Saint-André qui s'embrase sous les baisers du soleil, sa -double croix de Saint-Vladimir qui s'illumine le soir, son vieux -quartier qui s'étage en gradins, son fleuve majestueux qui roule, à la -belle saison, ses eaux jaunes et profondes sur lesquelles se jouent, -mouettes vivantes, une multitude de voiles blanches. - -Mais, parti précipitamment de Bucarest, avec ma famille, cinquante -jours auparavant, quelques heures à peine avant l'occupation de -la capitale roumaine par les troupes austro-allemandes, je venais -d'accomplir un voyage, véritable odyssée, qui avait absorbé le plus -clair de mes économies et j'arrivais dans une ville dont j'ignorais -tout, surtout la langue et où je ne connaissais âme qui vive. Je -n'avais guère l'esprit ouvert à l'admiration. - -De Kiev, je ne vis donc tout d'abord qu'une gare, petite et sale, -encombrée de soldats endormis sur le sol et de désœuvrés grignotant les -graines de tournesol dont les Ukrainiens sont si friands, des cochers -enveloppés dans de vastes manteaux ouatés, chaussés de grosses bottes -de feutre et assis sur les planchettes de traîneaux minuscules et fort -bas; des maisons, encore des maisons et toujours des maisons, dont -aucune porte ne semblait vouloir s'ouvrir pour me donner l'hospitalité. - -Kiev avant la guerre, ne possédait que 600.000 habitants, mais depuis -que Polonais, Lithuaniens, Serbes, Arméniens et Roumains, fuyant devant -l'armée ennemie, étaient accourus en foule dans l'Ukraine hospitalière, -la population kiévoise se chiffrait par plus d'un million et demi -d'habitants. D'où superpopulation et crise de logements. - -Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid de 22° et sans -avoir eu le temps de ne rien me mettre sous la dent, je trouvai enfin, -à neuf heures du soir, obligeamment aidé par la Directrice du Foyer -Français, un gîte pour moi et les miens, dans un hôtel tenu par une -famille belge, au centre de la ville. - -Grâce à l'intervention de M. le Colonel P..., officier d'ordonnance -du Général Berthelot, le Chef d'Etat-Major du Général Rousky m'avait -accordé, à mon passage à la frontière roumano-russe, une recommandation -très chaleureuse qui me permit, dès le lendemain de mon arrivée à -Kiev, d'occuper, à l'Université féminine, la chaire d'histoire de la -littérature française, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé, -et, au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue française. - -Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je pus ouvrir les yeux -sur ce qui m'entourait. - - -Kiev avant la Révolution - -Deux faits me frappent tout d'abord: la liberté extraordinairement -grande accordée aux prisonniers de guerre et le respect presque exagéré -que témoignent les soldats russes à leurs officiers. - -Les prisonniers de guerre, presque tous allemands ou autrichiens, -vont et viennent dans les rues de la ville sans aucune surveillance, -du moins apparente. Très travailleurs et exerçant presque tous des -professions, ils ont monté de petits commerces et de petits ateliers -qui leur font réaliser de jolis bénéfices. «Cela est préférable à la -guerre», me dit un moine-soldat qui veut bien me ressemeler une paire -de souliers à un prix étonnant par sa modicité. - -Les soldats russes, très nombreux à Kiev, puisque c'est de là que -partent toutes les unités à destination du front roumano-gallicien, -se montrent très profondément, trop profondément, à mon avis, -respectueux pour leurs officiers. Dès que ceux-ci paraissent, les -soldats s'arrêtent, se tournent face à l'endroit où l'officier va -passer, frappent fortement le sol de leurs deux talons, portent une -main largement tendue à leur shapka et dans un état de fixité et -d'immobilité absolues, attendent que l'officier ait disparu dans le -lointain. - -Inutile de dire que la plupart du temps l'officier ne paraît pas -s'apercevoir de ces marques de respect. - -Dans les restaurants, les cafés ou les brasseries, un cadet, -c'est-à-dire un élève officier, doit aller, la main dans le rang et en -claquant les talons, demander à chaque officier présent, la permission -de s'asseoir. Si un officier entre dans ces mêmes lieux, chaque -officier se lève aussitôt et la salle résonne du timbre clair des -éperons entrechoqués. - -J'aurais été bien plus frappé si quelqu'un m'eût alors dit que deux -mois plus tard ces mêmes soldats, non seulement ne salueraient -plus leurs officiers, mais porteraient la main sur eux et que ces -officiers, si fiers et si hautains, obéiraient à leurs soldats et les -craindraient. - -Et cependant il en devait être ainsi. - - -La Révolution russe à Kiev - -Les premiers bruits d'une révolution prochaine commencèrent à circuler -à Kiev dans les premiers jours de février. Des personnes se disant et -paraissant bien informées me conseillèrent même de ne pas sortir ce -jour-là car «dans la rue il y aurait certainement des émeutes et le -sang ne manquerait pas de couler». - -La journée du 26 février arriva. Je sortis comme d'habitude et ne vis -aucune émeute; pas même la plus petite manifestation. La Révolution -annoncée n'avait pas lieu. Elle n'était que retardée. - -Les journaux paraissant à Kiev le 13 mars, annoncèrent à la population -que le tsarisme avait vécu et que Nicolas II ayant abdiqué, la Russie -entrait dans une ère nouvelle. Ce fut comme un coup de foudre. -S'arrachant les journaux, les passants dévoraient la nouvelle et se -jetaient dans les bras les uns des autres; ils s'embrassaient, riant et -pleurant tout à la fois. - -A voir les rues de Kiev, ce jour-là, personne ne se serait douté que -l'Empire Russe venait de subir la plus épouvantable catastrophe -enregistrée par l'Histoire et que le colosse septentrional allait être -réduit en quelques semaines à une sorte de néant. - -Des rassemblements se forment, des cortèges se mettent à défiler -aux accents de la _Marseillaise_ dans la rue Krechtchatik. Toute la -ville est en liesse. A toutes les fenêtres, sur tous les édifices, -des drapeaux rouges apparaissent sortant on ne sait d'où; de place en -place, en travers des rues, de larges banderoles sont tendues portant -des inscriptions variées mais dont les plus fréquentes sont: Vive la -Révolution, vive la Liberté. - -Les établissements scolaires étant fermés, j'eus toute la journée pour -jouir du spectacle qu'offrait la ville; j'en profitai largement et -petit-fils de la Révolution de 1789, je restai à la fois, surpris et -émerveillé de voir cette foule, hier soumise au plus avilissant des -jougs, passer tout d'un coup à la plus entière des libertés, sans un -cri de haine, sans un acte vengeur. - -Quatre jours après, la vie reprenait son cours, et il semblait que -rien n'était changé. Les ouvriers se rendaient aux usines de guerre -comme par le passé et les soldats partaient au front avec le même -enthousiasme que la semaine précédente. A Petrograd, le prince Lvov, M. -Milioukov et leurs amis mettaient sur pied le gouvernement libéral qui -devait durer trois mois. - - -Le mouvement nationaliste ukrainien - -A Kiev et dans toute l'Ukraine, un mouvement nationaliste s'éveille. Un -peu factice et hésitant, à l'originel il acquiert bientôt une puissance -irrésistible que ses adversaires les plus acharnés ne sauraient ni -arrêter ni empêcher d'aboutir. - -Des organisations sociales se mettent en devoir de formuler -leurs programmes et leurs désirs politiques qu'elles adressent -au Gouvernement provisoire. Des délégués des organisations déjà -existantes, dans le but de coordonner leur travail en faveur des -intérêts nationaux, forment dans les villes des conseils nationaux -ukrainiens. Un Conseil suprême, constitué d'après l'ancien _Concilium -generale_ du temps de l'hetmanat, est organisé à Kiev, sous le nom de -Rada centrale. Ce Parlement comprenait 800 membres, représentants de -tous les partis politiques du pays sans distinction de nationalités: -Social-démocrates, socialistes révolutionnaires, socialistes -fédéralistes, indépendantistes, Bund juif, socialistes russes et -polonais. Son programme est la défense des conquêtes de la Révolution -(libertés nationales, terre aux paysans) contre les ennemis du dedans -(bolcheviks et tsaristes) et du dehors (Allemands). Elle a contre elle -tous les partis bourgeois et aristocrates (propriétaires fonciers, -fabricants de sucre, fonctionnaires, Grands-Russes, Polonais et Juifs). - -Enfin, un grand Congrès national s'assemble à Kiev et, dans ses -résolutions, donne la formule fondamentale des principes politiques des -Ukrainiens. - -Ces principes, admis par la plupart des partis politiques, peuvent se -résumer ainsi: - -Garantie des droits nationaux des minorités habitant l'Ukraine. - -Droit pour l'Assemblée Constituante russe de sanctionner la -Constitution autonome de l'Ukraine. - -Droit pour les organes du gouvernement autonome de résoudre les -problèmes économiques, sociaux et surtout agraires du peuple ukrainien. - -En attendant la réalisation de leur autonomie, les Ukrainiens -exigeaient: - -La reconnaissance des droits de la langue ukrainienne à un usage libre -dans les institutions sociales et administratives du pays; - -La nomination aux emplois administratifs de personnes connaissant les -mœurs et les coutumes du pays et familières avec la langue du peuple -ukrainien; - -L'introduction de la langue ukrainienne dans l'enseignement primaire -et une ukrainisation progressive des écoles secondaires et supérieures -dans les gouvernements ukrainiens. - - -Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire - -Nommée en avril, la Rada choisit en juin des ministres, qui sous le -nom de commissaires généraux, doivent gouverner l'Ukraine jusqu'à la -réunion de la Constituante ukrainienne dont les élections se feront -en décembre 1917, et envoie à Petrograd une députation dans le but -d'obtenir l'autonomie immédiate des douze gouvernements qui constituent -l'Ukraine. - -La réponse dilatoire du Gouvernement provisoire, ses soupçons injurieux -et le refus de Kerensky, Ministre de la Guerre, d'autoriser un Congrès -militaire ukrainien, exaspéra le sentiment national. Le Congrès eut -quand même lieu à Kiev, le 8 juin 1917, et réunit plus de 2.000 -délégués des soldats. - -Ce fut un beau jour pour la nouvelle capitale. - -Dès le matin, de grands rassemblements se forment en différents points -de la ville et se concentrent dans le krechtchatik, la plus belle rue -de Kiev, où ils défilent en un immense cortège. A midi, aux accents -de la _Marseillaise_, et aux applaudissements frénétiques d'une foule -enthousiaste, le drapeau rouge de la Révolution qui flottait sur la -Douma municipale est amené et remplacé par le drapeau jaune et bleu de -l'Ukraine. Une manifestation assez tumultueuse se déroule ensuite au -pied du monument de Bogdan Khmielnitski. - -Le lendemain 19, la Rada centrale publia, sous le nom d'Universal, -sa première proclamation où étaient formulés les droits du peuple -ukrainien. Le Gouvernement provisoire prit peur et adressa à l'Ukraine -un appel qui amena une sorte de trêve, devenue nécessaire d'ailleurs -par les préparatifs de l'offensive qui va se déclancher quelques -semaines plus tard, sur le front de la Galicie. - - -Visites de Français à Kiev - -C'est alors que Kiev reçut la visite d'Albert Thomas et de Kerensky. - -Tous deux avaient entrepris de visiter tout le front russe et en -particulier le front gallicien, pour y relever les courages défaillants -et enthousiasmer les troupes pour l'offensive qui, de l'avis de tous, -devait donner le coup de grâce à l'adversaire et amener la paix à brève -échéance. - -Albert Thomas assista à plusieurs meetings pendant son court séjour -à Kiev et au Club des Commerçants, où une réunion monstre avait -été organisée, il se fit traiter d'impérialiste par les camarades -socialistes auxquels il sut d'ailleurs répondre avec son esprit -coutumier. - -Aux Français qui lui furent présentés dans les salons du Consulat, il -affirma la confiance du peuple français dans la victoire finale, et -les chargea de remercier toute la colonie française pour le bon combat -qu'elle soutenait loin de la patrie. - -Kerensky prononça, lui aussi, plusieurs discours qui furent vivement -applaudis; mais il était bien tard pour lancer à une offensive -victorieuse des soldats qui avaient perdu toute discipline et tout -respect pour les officiers. - -Presque en même temps que M. Albert Thomas, la colonie française de -Kiev eut à fêter la mission sanitaire qui arrivait directement de -France, avec un personnel et un matériel des plus importants. Elle y -venait installer deux hôpitaux pour le soulagement et la guérison des -blessés et des malades russes et prouver au monde médical de Kiev que -la médecine et la chirurgie françaises ne le cédaient en rien à la -chirurgie et à la médecine allemandes. - -Elle reçut partout le meilleur accueil et les salons kiévois, -ukrainiens, russes, polonais ou israélites, se disputent à l'envi -l'honneur de posséder les médecins et les officiers français. - -Quelques semaines plus tard, arrivait également à Kiev, M. Jean -Pélissier, le seul Français au courant depuis longtemps de la question -ukrainienne et jouissant dans tous les milieux ukrainiens de la -plus vive sympathie. L'ambassadeur de France en Russie, M. Noulens, -avait l'heureuse idée de l'envoyer se documenter sur place sur la -vraie nature du mouvement ukrainien et s'assurer qu'il avait bien le -caractère démocratique affirmé par ses promoteurs. - -Il faudrait des pages entières pour parler de l'activité dépensée -par M. Jean Pélissier durant son séjour en Ukraine. Qu'il suffise de -dire que l'envoyé officiel de M. Noulens fut le premier français qui -visita la Rada et le Secrétariat général et de regretter, comme le -regrettent presque tous les Français résidant à Kiev, que la voix de -M. Pélissier n'ait pas été écoutée dans les sphères à même d'agir à -ce moment-là. L'histoire dira plus tard quels désastres auraient été -évités à l'Ukraine et quel beau fleuron la France aurait attaché à sa -couronne, si aux longs rapports de quelques incompétences galonnées, on -avait préféré les notes plus succinctes, mais plus fondées, de M. Jean -Pélissier. - -Cet afflux de Français arrivant de France donna une nouvelle impulsion -aux Sociétés de propagande française de Kiev. - -La plus importante, l'Alliance Française, en sommeil depuis la -mobilisation de presque tous ses dirigeants, sentit le besoin de -nommer un nouveau Comité dont l'intelligente activité devait avoir -de si heureux résultats. Des conférences avec projections sont -aussitôt organisées à l'Université Saint-Vladimir, dans le but de -faire connaître à tous l'héroïsme des soldats français sur le front, -le courage des femmes françaises dans les hôpitaux, l'effort de -toute la France à l'arrière. Ces conférences et les représentations -théâtrales qui mettaient à contribution toutes les bonnes volontés et -tous les talents des membres de la colonie française, réunirent, chaque -quinzaine, plusieurs milliers d'Ukrainiens, de Russes, de Polonais et -d'Israélites, heureux de voir de plus près ces Français que les agents -allemands représentaient comme abattus et désespérés et d'entendre une -langue dont l'harmonie est encore trop peu connue à Kiev. - - -L'offensive de Galicie - -Tout à coup, les premiers échos d'une vaste offensive entreprise -en Galicie arrivent, en même temps que les premiers blessés. Tout -le monde en suit avec le plus vif intérêt les diverses phases, car -on espère, cette fois, que la victoire amènera la paix des alliés. -D'ailleurs, elle se présente sous les plus brillants auspices: Halitch -est prise, les prisonniers arrivent en nombre imposant; les armées -austro-allemandes semblent démoralisées par la brusquerie de l'attaque. -L'espoir renaît dans tous les cœurs. - -Hélas! ce ne devait pas être pour longtemps. L'ennemi se ressaisit, -et attaque à son tour. Halitch est reprise, la débandade se met dans -les troupes russes. C'est bientôt la panique sur tout le front: -fantassins, artilleurs, soldats de toutes armes se sauvent en un -affreux désordre, abandonnant tout le matériel à l'ennemi qui avance -avec une rapidité vertigineuse, l'arme à la bretelle, à travers toute -la Galicie. - -A Kiev, il y eut un moment d'angoisse: les Allemands viendraient-ils -jusque-là? La Galicie reconquise, un immense butin de guerre, la ruine -de l'armée russe assuraient à l'ennemi un triomphe suffisant. Il se -stabilise à la frontière orientale de la Galicie et y creuse ses -tranchées. - -On comprit alors le mal irréparable causé au pays par la Révolution, -des ministres incapables, la dictature de la parole exercée par -Kerensky. Une première vague maximaliste faillit tout emporter; -Kornilov, dans sa tentative de mouvement militaire, échoue et se trouve -à peu près seul. - - -Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd - -Le Gouvernement provisoire sentit alors le besoin de ne pas s'aliéner -tout à fait l'Ukraine. Trois de ses membres: Kerensky, Tseretelli et -Terechtenko viennent à Kiev avec mission de prendre contact avec la -Rada et signer un arrangement à l'amiable. Les deux partis arrivent -à un accord enregistré dans un Second Universal, mais non ratifié par -le Parlement de Petrograd qui trouve trop grandes les concessions -accordées aux Ukrainiens par ses délégués. Les Cadets donnent en bloc -leur démission. - -A Kiev, l'on est très loin d'être satisfait et l'irritation contre les -Grands-Russiens est si vive que les fusils partent tout seuls. A la -gare, une échauffourée sanglante a lieu entre les soldats du régiment -ukrainien Bogdan-Khmielnitski et un escadron de cuirassiers russes. - -Une délégation de la Rada présidée par Vinnitchenko se rendit alors à -Petrograd pour faire ratifier officiellement l'accord conclu à Kiev. -Kerensky commit la maladresse de faire traîner les choses en longueur -au lieu de tenir rigoureusement ses promesses. Aussi l'Instruction du -18 août, qui devait mettre fin au conflit, ne fait que redoubler le -mécontentement des Ukrainiens. - - -Le Coup d'État des Bolcheviks - -Les choses en étaient là quand les maximalistes renversèrent, le 7 -novembre, la République socialiste et nationale de Kerensky avec la -même facilité que la Révolution libérale avait balayé, le 12 mars, -l'autocrate Nicolas II. - -Simple rapprochement: Le 5 novembre, deux jours avant le coup d'Etat -de Petrograd, l'Autriche, par l'intermédiaire de la Russie, proposait -aux Alliés d'entamer des pourparlers de paix. Ce pouvait être la fin de -la guerre à brève échéance. Les Bolcheviks prenaient donc le pouvoir, -la veille du jour où l'Autriche allait abandonner son alliée et sa -complice. - -Qu'est-ce donc que ces Bolcheviks tout d'abord connus sous le nom de -maximalistes? - -A l'origine, une vulgaire bande de voleurs, qui, au début de la -Révolution russe, avaient chassé Mathilde Kchessinska de son palais, -l'avaient pillée et dépouillée, s'étaient installés chez elle, puis -avaient donné, dans la demeure de la célèbre ballerine, des concerts -pour le peuple. - -Depuis, ils avaient fait leur chemin. - -Payés par l'Allemagne, excitant les appétits du peuple, favorisant -ses plus bas instincts, ils avaient formé le parti bolcheviste--du -mot russe _bolchoï_ «plus grand»--qui s'emparait du pouvoir le 5 -novembre. Ce parti enseignait la haine des «bourjouis», de la classe -intellectuelle. Il promettait le partage des terres et en général -de toutes les propriétés, en parties égales, chacun devant cultiver -soi-même. Il défendait d'employer un salarié. Si un pauvre vieux, ou un -malade ne peut travailler, il doit céder sa part à d'autres. Au bout de -deux ans, un locataire d'un appartement en devient propriétaire. Les -dépôts des banques sont saisis et partagés. - -Que de merveilleuses promesses! Mais la plus belle de toutes, la plus -désirée, est celle d'une paix prochaine. - -Il semble donc qu'avec le régime bolcheviste, le bonheur va rayonner -sur toute la Russie. - -Hélas! A Petrograd, le Palais d'Hiver est bombardé, puis pillé par les -matelots, les femmes-soldats sont jetées en cellule, les ministres, -frappés à coups de crosse, les officiers assassinés. Beaucoup de -personnes folles de terreur se jettent dans la Neva ou y sont -précipitées. Kerensky s'enfuit. - -A Moscou, c'est la lutte acharnée, chaque maison est une forteresse, la -guerre des rues est terrible; l'artillerie s'en mêle, l'incomparable -Kremlin n'est pas épargné. Beaucoup de morts, de part et d'autre, mais, -comme Petrograd, Moscou passe aux mains de Lénine. - -Odessa voit se dérouler des scènes effrayantes. Une usine d'alcool est -pillée, une importante cave mise à sac. L'ivresse rend l'émeute plus -horrible encore. Odessa voit se renouveler les noyades de Nantes. - -A Kiev, l'on craint des troubles; mais les Cadets placent dans les rues -des canons et des mitrailleuses: sauf quelques coups de feu et quelques -victimes, la ville reste calme le premier jour. - - -Emeute sanglante à Kiev - -Le lendemain 8 novembre, Kiev entend le premier coup de canon. - -Les Cosaques avaient jusque-là maintenu les Bolcheviks russes de Kiev -dans un certain respect de l'ordre établi, mais ils se voient obligés -de descendre vers le Don et les Ukrainiens restent incertains sur la -conduite à tenir. Aussi les Bolcheviks en profitent pour s'emparer, -dans la nuit, de l'arsenal d'où ils se mettent à mitrailler le quartier -de Lipky. Maîtres de la forteresse dans l'après-midi, ils bombardent -la maison du Gouverneur russe dans laquelle est installé l'hôpital -français dont les blessés doivent être évacués sous la mitraille. - -La révolte est dirigée contre les représentants du gouvernement de -Kerensky qui se sont jusqu'à ce jour maintenus à Kiev; aussi les -troupes qu'on lui oppose sont des Yunkers, jeunes élèves officiers de -16 à 18 ans, et quelques bataillons fidèles au Gouvernement provisoire. - -Pendant trois jours, l'on se bat ferme et sauvagement; les balles -retournées et les dum-dum sont couramment employées. Les petits Cadets -faits prisonniers sont impitoyablement fusillés. - -Cependant les troupes tchèques envoyées du front approchent et les -Bolcheviks sentant la partie compromise, acceptent l'intervention des -Ukrainiens qui sont jusque-là restés neutres et se sont contentés -d'assurer la sécurité de la population paisible. Ceux-ci proposent -aux combattants de cesser la lutte et d'évacuer la ville. Eux se -chargent de l'ordre: la police russe est immédiatement remplacée par -une milice ukrainienne. Le gouvernement de Kerensky est peu satisfait -de cette intervention. Il donne l'ordre aux Yunkers d'attaquer les -troupes ukrainiennes qui les repoussent, et s'emparent de l'arsenal -et de toutes les administrations. Les Tchèques qui sont arrivés à -Kiev reçoivent à leur tour l'ordre d'attaquer les Ukrainiens qu'on -leur représente comme Bolcheviks. Une lutte s'engage mais comprenant -bientôt qu'on les a trompés, ils refusent de se battre plus longtemps, -déclarant que partisans du principe des nationalités, ils veulent -rester neutres dans les affaires intérieures de la Russie. L'état-major -de Kerensky qui n'avait pas d'autres troupes se rend aux Ukrainiens. -Le 17, le calme renaît, la vie reprend son cours. Les cocardes jaunes -et bleues triomphent à Kiev, l'écusson de Saint-Gabriel vient de -remporter sa première victoire. - -Cette victoire soulève au front sud-ouest un grand enthousiasme. Deux -armées envoient leurs félicitations et leur appui à l'Ukraine. - - -Proclamation de la République ukrainienne - -De même que le prince Lvov, en prenant en mains les rênes du -Gouvernement de Petrograd, avait décrété, un peu imprudemment -peut-être, le principe d'auto-détermination qui avait permis à la -Finlande, la Pologne, l'Ukraine et à quelques autres Etats «allogènes» -de déclarer leur indépendance ou leur autonomie, le Gouvernement -des Soviets s'empressa, dans sa Déclaration des Droits des peuples -de Russie, du 15 novembre 1917, de reconnaître sans restriction le -droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes et même à se détacher -entièrement de la Russie. - -Aussi la Rada centrale de Kiev, ne voulant à aucun prix reconnaître -le gouvernement des Soviets qui vient de s'instaurer à Petrograd, -proclame, le 20 novembre, au milieu de l'enthousiasme indicible de -toute la population, dans le troisième Universal, la République -ukrainienne fédérative. Le Secrétariat général engage des pourparlers -avec les gouvernements qui se sont créés dans les nouveaux Etats -érigés sur les ruines de l'Empire russe (Don, Kouban, Georgie et -Sibérie) afin de les amener à une fédération. Mais le manque de -communications et le désir de plus en plus prononcé dans l'armée de -se séparer complètement de la Russie, oblige la Rada à renoncer à son -projet et à envisager l'indépendance qui sera déclarée le 9 janvier -1918 par le quatrième Universal. - - -L'Ukraine veut rester fidèle à l'Entente - -Tout le monde espère que l'Ukraine va pouvoir enfin se livrer en -toute tranquillité aux deux missions qui lui incombent: travailler à -l'organisation de son Etat et soutenir le front du Sud-Ouest, ainsi -qu'elle le fait depuis la dernière offensive allemande du mois de -juillet. - -Il n'en devait rien être. - -Dès le début de décembre, la France et l'Angleterre envoient leurs -représentants près du Gouvernement de la nouvelle République, -et peu après s'engagent des pourparlers d'abord officieux, puis -officiels. Désireux de contrecarrer les pourparlers de paix qui -venaient de commencer à Brest-Litovsk entre les Austro-Allemands et -les Maximalistes, le général Tabouis, ancien attaché à l'Etat-Major -russe du front Sud-Ouest, récemment nommé commissaire de la République -Française en Ukraine, fait des avances au Secrétariat général ukrainien. - -La capitale ukrainienne organise une jolie manifestation en l'honneur -des missions militaires françaises et anglaises que les pourparlers -russo-allemands ont obligées de quitter le front et qui viennent à Kiev -demander au gouvernement de Vinnitchenko de continuer la guerre contre -les puissances centrales. Les troupes ukrainiennes et le gouvernement -les reçoivent officiellement. - -Quelques jours après, la Rada centrale de Kiev publie un manifeste, -constatant que depuis un mois qu'il est au pouvoir, le gouvernement -des Soviets s'est montré incapable de gouverner, qu'il a amené partout -la désorganisation, l'anarchie et la désagrégation du front; qu'enfin -lâchement il vient de signer l'armistice. L'Ukraine se refuse à une -telle lâcheté et à une telle traîtrise envers les Alliés. - -En même temps, MM. Petlioura et Vinnitchenko déclarent à M. Pélissier, -l'envoyé officiel de M. Noulens à Kiev, que les régiments ukrainiens -combattront jusqu'au bout aux côtés des Alliés, mais que vu la -décomposition croissante de l'Etat russe, il y aurait nécessité pour -les Alliés d'aider l'Ukraine à s'organiser en Etat indépendant avec -une armée nationale pour continuer la guerre contre l'Allemagne et -empêcher l'anarchie de s'étendre. Ces déclarations furent publiées, -à cette époque, en France, dans l'_Information_, en Russie, dans le -_Journal de Petrograd_. A l'histoire de dire pourquoi l'Entente ne crut -pas devoir seconder ces bonnes volontés. - -Toujours à la même époque, le général Tabouis, ayant réuni au Consulat -français les membres de la colonie française, donne l'assurance aux -timorés que si les Allemands ou les Bolchevistes n'arrivent pas à Kiev -avant un mois, le front ukrainien défiera tous les coups qui pourront -lui être portés, que les soldats ukrainiens sont admirables de bravoure -et de patriotisme. - -Malheureusement, deux tendances commencent à se manifester au sein du -secrétariat général. - -Quelques secrétaires, bien qu'ententistes, estiment impossible pour -l'Ukraine de continuer la guerre contre les Empires centraux. Les -Bolcheviks ont en effet désorganisé l'armée qui déserte le front, -brûlant et pillant tout sur son passage, et l'Ukraine n'a pas l'armée -nationale que ses représentants ne cessent de demander, le regroupement -des forces ukrainiennes sur le territoire de l'Ukraine n'ayant jamais -été admis par le Grand Quartier Général Russe, ni par le Gouvernement -de Petrograd. M. Vinnitchenko demande alors aux Alliés d'aider -l'Ukraine à se mettre à l'abri de l'invasion étrangère, à se défendre -contre les Bolcheviks et à organiser son armée nationale. Il manifeste -en même temps le désir de voir reconnaître par l'Entente le Secrétariat -général comme gouvernement actuel de l'Ukraine. - -M. Galip, membre influent du parti _Jeune Ukrainien_ et à ce moment-là -directeur des Affaires politiques au Secrétariat des Affaires -Etrangères, dépense une activité fébrile pour aboutir entre l'Entente, -et surtout la France et l'Ukraine, à un accord qui permettrait à cette -dernière de continuer la guerre malgré les obstacles qui surgissent de -toutes parts. - -M. Petlioura, secrétaire de la guerre, appuyé par le groupe -_Jeune-Ukrainien_, auquel sont affiliés tous les officiers de -l'Etat-Major du Secrétaire de la Guerre, le Commandant des troupes de -Kiev et son Etat-Major, se déclare prêt à continuer jusqu'au bout la -lutte contre l'Allemagne, non avec les troupes du front qui sont en -pleine dissolution, mais avec une armée de 500.000 francs-cosaques, qui -pourrait être recrutée parmi les paysans désireux de défendre leurs -terres. - -Pour montrer sa bonne volonté à l'égard des puissances de l'Entente, -il refuse de reconnaître Krylenko comme généralissime de l'armée -russo-ukrainienne, en remplacement du généralissime russe Doukhonine, -assassiné à la Stavka de Mogilev par les Bolcheviks; il proclame front -ukrainien le front qui s'étend de Brest-Litovsk à la frontière roumaine -et en confie la défense au général Cherbatchef, jusqu'alors général -en chef du front sud-ouest et signe l'ordre de désarmement général des -Bolcheviks à Kiev et sur tout le territoire de l'Ukraine. - -C'était le signal de la guerre entre l'Ukraine et les Bolcheviks, cette -affreuse guerre qui n'est pas encore terminée à l'heure actuelle. - - -Ultimatum du gouvernement des Soviets russes - -Pour commencer ses opérations contre la nouvelle République, le -Gouvernement des Soviets n'attendait qu'une occasion. Il la trouve -dans une dépêche chiffrée du Gouvernement français qu'il intercepte et -publie dans les journaux de Petrograd. - -Sous prétexte que le Gouvernement ukrainien a entamé des pourparlers -secrets avec les Alliés et notamment avec la mission française dans -l'intention de «saboter la cause de la paix» et d'empêcher celle-ci -d'aboutir immédiatement, il lui envoie un ultimatum et commence -aussitôt l'attaque contre l'Ukraine en faisant «donner» les Bolcheviks -russes qui se trouvaient à Kiev, en attendant que les troupes -régulières franchissent la frontière. - -Prise entre deux feux, celui des Austro-Allemands à l'ouest, et celui -des Maximalistes à l'est, la Rada centrale, qui a cependant déclaré -qu'elle restera fidèle à l'Entente, nomme des délégués qu'elle envoie -à Brest-Litovsk, refuser à la délégation maximaliste de Petrograd le -droit de parler au nom de l'Ukraine et ouvrir des pourparlers en vue de -la paix. - -Mécontent de cette décision, Petlioura donne sa démission de secrétaire -de la Guerre et se rend en province pour y organiser des corps de -francs-cosaques afin de lutter contre les ennemis de son pays. - -Le bruit s'étant répandu à Kiev que le Cabinet Vinnitchenko est sur -le point de conclure la paix avec les Puissances centrales, le parti -_Jeune-Ukrainien_ décide de faire un coup d'Etat pour le renverser et -empêcher la signature du traité. Les automobiles blindées font dans les -rues de Kiev une démonstration. Vinnitchenko démissionne. - -Skoropadsky, général dans l'ancienne armée russe, avait songé à -prendre la dictature avec le titre de Hetman, mais le moment venu, il -se défile sous prétexte que les Alliés ne lui donnent pas la promesse -de faire défendre Kiev contre les Bolcheviks par les deux divisions -tchéco-slovaques qui se trouvent dans la ville. - -La Colonie française, que les événements n'ont nullement émue et qui -continue à garder toute sa sympathie et aussi toute sa confiance -au mouvement ukrainien, décide d'offrir aux poilus des différentes -missions françaises et aux officiers français et alliés une soirée -artistique dans la salle du Conservatoire. Les professeurs français de -Kiev interprètent au milieu de l'hilarité générale le _Client sérieux_ -du gai Courteline. Ne fallait-il pas rire un peu avant le nouvel assaut -que Kiev allait subir? - - -Succès des troupes bolchevistes en Ukraine - -Lancés par les Allemands contre la jeune République ukrainienne au -moment où celle-ci s'entendait avec les Alliés pour la continuation de -la guerre, les Bolcheviks ne peuvent plus être arrêtés. D'ailleurs, -l'arrivée de la Délégation ukrainienne à Brest-Litovsk rend Krylenko -moins intéressant et permet aux Allemands de hausser le ton en parlant -aux délégués maximalistes. - -Le 28 janvier, Loubny, situé entre Poltava et Kiev, tombe aux pouvoirs -des Bolcheviks: la route de la capitale ukrainienne est ouverte. - - -Seconde émeute à Kiev - -Le lendemain, les Bolcheviks de Kiev sentant les camarades approcher, -s'emparent par surprise et sans coup férir de l'arsenal qui contient -mitrailleuses, artillerie et munitions. On se bat avec acharnement -durant toute la nuit et le lendemain. Le 31, ils s'emparent de Podol, -bas quartier de la ville, sur la rive du Dnièpre. Au Télégraphe, la -lutte est d'une violence inouïe. Beaucoup de victimes même parmi -les civils. Le commandant Jourdan, de la Mission française, est tué -d'une balle perdue de mitrailleuse. L'aspect des rues est sinistre. -Tranchées, barricades, mitrailleuses aux carrefours, des canons sur -les places et sur les endroits les plus élevés; la circulation est -complètement interrompue, l'électricité est coupée. - -Le 2 février, la lutte augmente d'intensité: des trains blindés tirent -sans arrêt dans les rues. Lorsqu'on se risque à sortir, il faut souvent -s'étendre à terre et attendre que les rafales se calment, tant les -balles tapent dur à hauteur d'homme, faisant voler en éclats les vitres -et criblant littéralement les murs. De paisibles habitants trouvent -ainsi la mort chez eux... - -En ville, plus de pain depuis la bataille. Heureux les prévoyants qui -ont fait quelques provisions d'eau et de farine. Pour s'engager dans -la garde rouge, il suffit de s'inscrire et l'on obtient un fusil. -Aussi peut-on voir passer dans les rues de sinistres bandes armées aux -allures inquiétantes. - -Le 3 février, la lutte continue encore plus acharnée, mais les troupes -d'investissement bolcheviques n'ayant pas encore atteint Kiev et -Petlioura arrivant de province avec quelques troupes francs-cosaques, -les Ukrainiens l'emportent. Les derniers gardes rouges sont fusillés, -l'arsenal se rend et l'on s'aperçoit que c'était une poignée d'hommes -qui avaient mené l'émeute. - -Les Ukrainiens vainqueurs célèbrent leur victoire. En ville, grand -défilé de troupes victorieuses, musique en tête. - -Pendant ce temps, les troupes régulières bolcheviques encerclent la -ville. De grandes forces arrivent sur trains blindés. - -A l'extérieur, Odessa tombe entre leurs mains après un bombardement de -trois jours. Là-bas aussi le sang a coulé. - -Un nouveau ministère est constitué qui réclame l'aide immédiate de -l'Autriche. Mais l'Ukraine n'existe plus, seul son cœur bat encore, -mais bien faiblement. - - -Prise de Kiev par les Bolcheviks - -Le 3 février, commence l'attaque méthodique de la ville. Deux trains -bombardent sans arrêt le Lipky, le plus élégant quartier de Kiev. -Pendant quatre jours et quatre nuits le bombardement est d'une violence -inouïe. On compte la nuit une moyenne de huit coups à la minute et -50.000 obus en quatre jours, faisant près de 15.000 victimes. La -lueur sinistre des incendies éclaire seule la ville. La maison du -Président Grouchevsky, bâtisse haute de neuf étages, flambe, ayant été -particulièrement visée. - -Le 7, le bombardement redouble de vigueur, la lutte dans les rues -devient de la sauvagerie. Partout les Bolcheviks avancent. La fin -approche. Petlioura se défend avec acharnement tant qu'il peut espérer -que les deux divisions tchéco-slovaques, cantonnées dans la ville, -marcheront à son secours. Mais celles-ci, pour avoir le chemin libre -jusqu'à Vladivostok, ont fait un pacte avec les Bolcheviks. Quand tout -espoir est perdu, Petlioura bat en retraite avec les débris de ses -troupes vers Jitomir et Berditchev. Avec lui quittent Kiev les membres -de la Rada et du Secrétariat général qui s'était reconstitué sous la -présidence de Gouloubovitch et avait vécu d'une vie falote pendant le -siège de la ville. - -Avant de partir, ce gouvernement, dans un acte de désespoir, donne -l'ordre à ses plénipotentiaires de Brest-Litovsk de signer la paix avec -les Puissances centrales. - -Le lendemain, les vainqueurs font leur entrée. - - -Kiev sous le régime des Soviets - -Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le Colonel Mouraviof, le -vainqueur de Petrograd et de Moscou et à ce moment commandant en chef -des troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur et cruel, -il fit impitoyablement fusiller tous les officiers ukrainiens ou -polonais: ces derniers venaient de s'emparer de la Stavka de Mogilev et -accouraient délivrer Kiev. - -Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa fortune est grande -grâce aux contributions dont il frappe les habitants de chaque ville -dont il s'empare. A Kiev, le bijoutier Marchak doit payer 180.000 -roubles. Galperine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000. -La ville elle-même doit verser dans les trois jours dix millions. Mais -la banque d'Etat n'a que 225.000 roubles en caisse. Les principaux -actionnaires et les gros clients devront donc payer en chèques -qui s'ajouteront à leurs taxes personnelles. Le soir, le colonel, -confortablement installé dans le meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en -compagnie de son Etat-Major. - -Très vite l'ordre est rétabli dans la ville, mais la terreur commence -à régner. Le sinistre tribunal s'est installé dans l'ancien palais -impérial. Une salle contient les prisonniers, pauvres diables -d'officiers porteurs de laissez-passer ukrainiens. L'on juge -rapidement. Toute défense est inutile. Une seule peine, la mort. On -déshabille les condamnés, on les revêt d'une capote de soldat et devant -le Palais même on les fusille à la mitrailleuse. J'ai vu de mes yeux -fusiller deux généraux et une vingtaine d'officiers dans l'espace -d'une demi-heure. Des camions automobiles chargent les morts, tous -frappés à la tête, et les emportent au jardin du Tsar où est creusée -une fosse large mais peu profonde. Plusieurs jours après les dernières -exécutions, en se promenant dans le jardin, l'on pouvait voir à terre -de nombreuses cervelles. 2.300 peines de mort sont prononcées par le -sombre tribunal. - -Pour empêcher le massacre de leurs nationaux, les Polonais se déclarent -neutres et abandonnent la lutte. - -Vis-à-vis des Français, le colonel est peu bienveillant. Il prétend -que les officiers des missions sanitaires ou d'aviation n'ont pas été -rigoureusement neutres et recommande aux militaires de ne pas bouger, -autrement les Français civils paieront pour eux. - -Des perquisitions sont opérées en masse. On cherche les officiers -qui se cachent encore et l'on saisit toutes les armes. En ville que -de dégâts! Des maisons éventrées, des vitres partout brisées, des -devantures de magasins criblées de balles, des fils des télégraphes et -des tramways pendent lamentablement et donnent un aspect sinistre. -Le ravitaillement devient difficile. Les Bolcheviks ayant taxé les -denrées, les paysans se refusent à venir en ville: plus de beurre, plus -de viande, du pain noir fait avec de la farine de pois chiches. - -Dans les rues, de sinistres têtes de marins et de sœurs de charité, -terribles et impressionnantes apparitions. Elles sont typiques ces -sœurs, parfois en culottes, le revolver à la ceinture, servant aux unes -à achever les blessés, aux autres à faire le coup de feu pendant la -bataille. - -Quelques jours plus tard, l'on fait aux Bolcheviks des funérailles -grandioses: 450 corps couchés dans de noirs cercueils, suivis d'un -immense cortège, drapeaux rouges et noirs en tête. Pas un Pope. -Beaucoup de bières ouvertes suivant la coutume orthodoxe. De pauvres -mères embrassent le cher visage du mort et se frappent le front contre -les cercueils. - - -Kiev évacuée par les Bolcheviks - -Le 16 février, l'armistice est rompu, et aussitôt Allemands et -Autrichiens avancent pour occuper le pays. Mouraviof quitte Kiev pour -aller en Bessarabie contre les Roumains. Les Allemands occupent Rovno. -Bientôt ils seront à Kiev où ils sont attendus avec impatience, car -alors la terreur cessera, la tranquillité régnera, la vie normale enfin -reprendra. - -En silence, les Bolcheviks évacuent la ville, et la livrent à de -nombreuses bandes de matelots pillards. Les arrestations recommencent, -les fusillades sont plus terribles et plus arbitraires: des officiers -reconnus par leurs hommes sont fusillés pour ce seul motif. Les marins -deviennent plus audacieux et ne respectent plus les étrangers. La -terreur des habitants est grande. C'est un exode général des étrangers -vers Moscou. - -Le 19, les missions françaises quittent Kiev ayant à leur tête le -général Tabouis, commissaire de la République française près du -Gouvernement ukrainien. Un grand nombre de françaises réussissent à -trouver place dans le train et à se sauver vers le Nord d'où peut-être -elles pourront regagner la France; le lendemain, le Consul part à son -tour. La ville est traversée par 30.000 Tchèques qui fuient vers l'Est. - -Le 23, les Allemands font leur entrée à Kiev, et annoncent au monde que -la capitale de l'Ukraine a été délivrée par des troupes saxonnes. - -Peu à peu le calme renaît et la vie normale reprend son cours. - -Quelques jours après, le Cabinet Gouloubovitch revenait à Kiev et -faisait publier une note pour manifester son étonnement d'apprendre que -les autorités consulaires alliées ont quitté Kiev, les Allemands y -étant venus comme amis de l'Ukraine et non en vainqueurs. - - -Coup d'Etat des Allemands - -Ces amis ne tardent pas à susciter la colère et la haine du peuple, par -leur brutalité et leurs dépravations. - -Le 29 avril, les Allemands mécontents de l'opposition acharnée des -Ukrainiens, dispersent la Rada centrale par la force des baïonnettes, -emprisonnent quelques-uns de ses membres et mettent à la tête du -Gouvernement ukrainien le général russe Skoropadsky, beau-frère du -feld-maréchal allemand Eichorn, tué quelques semaines plus tard à -Kiev d'un coup de grenade. Aussitôt, s'appuyant d'une part, sur les -Allemands, d'autre part, sur la bourgeoisie et l'aristocratie russes -et polonaises, il prend le titre de Hetman, forme un gouvernement -réactionnaire, et démobilise les troupes ukrainiennes. Il reçoit -l'autorisation de former une armée qui ne dépassera pas 10.000 hommes. - - -Le gouvernement du Hetman Skoropadsky - -Ce coup d'Etat que la population de Kiev et même les chefs des partis -politiques avaient été loin de soupçonner, intronise par un procédé -arbitraire et tout artificiel un pouvoir qui ne répond en rien aux -exigences démocratiques de l'époque et de ce fait ne trouve aucun -appui dans le peuple. Il est évident pour tout le monde que le Hetman -n'est qu'une créature des milieux réactionnaires allemands, car la -personnalité de Skoropadsky a été jusqu'à cette époque tellement -indécise et même inconnue, qu'aucun parti politique ukrainien, sans -excepter les groupes modérés, ne croit possible de faire partie du -Gouvernement formé par le Hetman. Tous les pourparlers conduits à cet -effet par son entourage, avec les Chefs des partis ukrainiens, de même -que tous les efforts tentés par M. P. Vassilenko, cadet russe, et par -les représentants du haut commandement allemand, restent vains. - -La Conférence du parti socialiste-fédéraliste, du 10 mai, prend une -résolution toute spéciale, par laquelle elle interdit à ses membres -d'assumer des postes dans le gouvernement du Hetman. Cette interdiction -fut maintenue jusqu'à la fin d'octobre, au moment où la défaite -allemande devenant certaine, et comprenant que sa politique courait -à un krack si elle ne s'appuyait pas sur les milieux ukrainiens, le -Hetman se mit à prodiguer des assurances qu'il l'orienterait désormais -dans un sens purement national et qu'il aborderait sans retard les -réformes démocratiques. Certains hommes politiques entrèrent alors dans -le gouvernement du Hetman, mais à titre personnel et dans le seul but -de prévenir un soulèvement populaire au moyen de réformes démocratiques -urgentes et en premier lieu, de la réforme agraire. - -Les nouveaux ministres ukrainiens virent, cependant, aussitôt, qu'ils -n'avaient point de majorité dans le Cabinet et qu'à eux seuls, ils -étaient impuissants à faire réaliser les réformes nécessaires. Le -Congrès National Ukrainien dont ils réclamaient la convocation n'ayant -pas été autorisé, ils quittèrent le gouvernement dans la nuit du 14 -au 15 novembre. Depuis le coup d'Etat et l'avènement de l'Hetman, des -représentants de milieux politiques ukrainiens n'ont donc participé au -gouvernement que pendant une quinzaine de jours et encore n'y ont-ils -formé qu'une minorité. - -La responsabilité pour la politique intérieure et étrangère pratiquée -par l'Hetman depuis le coup d'Etat du 29 avril jusqu'au jour de son -renversement, ne peut donc être mise en aucune façon à la charge des -partis politiques ou des milieux sociaux ukrainiens. - -Le Cabinet formé le 2 mai par M. Vassilenko et présidé par M. Lizogoub, -octobriste, est un cabinet tout à fait incolore au point de vue de la -politique et de l'idée nationales. - -M. Kolokoltzoff, qui occupe bientôt après le poste de ministre de -l'Agriculture, est réactionnaire; les autres ministres appartiennent -soit au parti cadet pan-russe, hostile à la régénération ukrainienne, -ou bien ont un programme très rapproché de celui des cadets. - -Le ministre des Finances, M. Rjepetski, cadet, reconnaît ouvertement -dans son discours prononcé au Congrès des Cadets (_Kievskaia Mysl_ du -11 mai), qu'il a pris une part personnelle à l'élection du Hetman, -ainsi qu'aux tentatives «de rapprochement avec nos nouveaux alliés» -(c'est-à-dire l'Allemagne et l'Autriche). - -Le cadet Vassilenko s'exprime au même Congrès d'une manière encore plus -catégorique: «Je me suis depuis longtemps déjà convaincu, déclare-t-il, -que les circonstances historiques se sont formées de telle façon que -nos intérêts économiques et commerciaux sont liés aux Puissances -centrales et principalement à l'Allemagne... Notre histoire nous montre -que nos intérêts nous liaient d'une manière plus vivante à l'Allemagne -qu'à l'Angleterre. C'est surtout grâce à l'Angleterre que nous avons -perdu la partie au Congrès de Berlin; c'est grâce aux diplomates -anglais que nous avons perdu les Dardanelles et Constantinople. -L'Allemagne et nous, nous sommes géographiquement voisins et nos -intérêts respectifs sont liés les uns aux autres. Il en a été ainsi -avant la guerre, il en est ainsi actuellement, il en sera ainsi, je -crois encore, après la guerre.» (_Kievskaia Mysl_, nº 72.) - -Cette manière de voir des ministres cadets est sanctionnée ensuite -par le leader du parti cadet, M. Milioukov. «Je m'oppose résolument -à l'interdiction doctrinaire défendant aux membres du parti cadet -d'établir des accords avec les Allemands ou de faire appel à leur -concours en vue du rétablissement du pouvoir et de l'ordre et de -l'organisation des affaires locales», écrit-il dans sa Déclaration au -Comité Central (_Kievskaia Mysl_ du 2 août, nº 137). - -Dès les premiers jours de son existence, le nouveau cabinet manifeste -son activité par des arrestations d'hommes politiques ukrainiens, -par le rétablissement de la censure, particulièrement sévère pour -les journaux ukrainiens, etc. La «République du Peuple ukrainien» -est débaptisée et nommée «Puissance d'Ukraine». Les gros agrariens -et industriels se sentent désormais maîtres absolus de la situation. -La réaction est partout, à tout moment. Aux postes et aux emplois -officiels, on commence à remplacer les Ukrainiens par des dignitaires -et des fonctionnaires de régime tsariste, venus par trains entiers de -Petrograd et de Moscou. - -Dans le même temps, cependant, l'Hetman et ses ministres affirment -partout la nécessité de raffermir l'indépendance politique de l'Ukraine. - -Au cours d'une conversation avec le Dr Leberer, correspondant du -_Berliner Tageblatt_, le Hetman dit: «Je crois que bien des gens, en -Allemagne, me considèrent comme réactionnaire et partisan résolu d'une -fédération avec la Grande Russie. C'est inexact. Toute aussi erronée -est l'intention que l'on me prête d'englober de nouveau l'Ukraine dans -l'ancien Empire Russe». (_Kievskaia Mysl_ du 10 mai). - -«L'Ukraine doit être un pays indépendant», déclare à son tour M. -Vassilenko dans son discours au Congrès du parti cadet (_Kievskaia -Mysl_ du 11 mai). - -Les mêmes idées sont développées par M. Lizogoub dans le discours qu'il -prononce à un banquet politique au cours duquel il déclare que son -gouvernement espérait, avec l'aide de l'Allemagne et en communion avec -la culture allemande, créer un Etat ukrainien indépendant (_Kievskaia -Mysl_ du 23 mai). - -C'est encore d'une Ukraine «puissante» et indépendante que parle le -Hetman dans sa lettre officielle au premier ministre M. Lizogoub -(_Kievskaia Mysl_ du 9 juillet). - -Du jour où M. Igori Nistiakovski devient ministre de l'Intérieur, la -réaction s'accroît encore davantage et se manifeste d'une façon plus -ouverte et plus décisive. On arrête les gens et on les emprisonne sur -une simple suspicion ou sur une dénonciation. Le nombre d'arrestations -atteint plusieurs milliers. - -C'est ce même Nistiakovski qui, à l'instigation des Allemands, prend -des arrêtés d'expulsion contre quelques Français. Un jeune Ukrainien, -ayant eu vent qu'une mesure semblable se tramait, en informe M. M. -qui s'empresse d'en faire part à tous ceux que l'expulsion pouvait -atteindre. Sans y ajouter une foi entière, chacun prend secrètement -ses dispositions pour ne pas laisser sa famille dans le besoin et le -reste de la colonie dans le désarroi et l'isolement. Aussi, quand les -Allemands apportèrent l'ordre d'avoir à quitter l'Ukraine dans les -quarante-huit heures, personne ne fut pris au dépourvu. D'ailleurs, -la mesure n'atteignit pas tous ceux qu'elle avait d'abord menacés. Au -nombre des expulsés furent les consuls de Grèce et d'Espagne. - -Ces arrestations et expulsions n'empêchent pas d'ailleurs M. -Nistiakovski d'affirmer que «l'Ukraine s'est engagée, avec le concours -de l'Allemagne et de l'Autriche, dans la large voie d'une existence -indépendante en tant qu'Etat» et que «le mouvement puissant des paysans -a fait de nouveau surgir le _drapeau historique de l'indépendance -ukrainienne_: _l'institution de Hetman_». (_Kievskaia Mysl_ du 24 août, -nº 142). - -Le même M. Nistiakovski ne reconnaît pour langue d'Etat, encore au -commencement de septembre, _que la langue ukrainienne exclusivement_ -(_Kievskaia Mysl_, nº 153). De son côté, le Hetman, au dîner offert -par Von Kirbach, parle de l'armée ukrainienne à créer, comme de la base -d'une puissance ukrainienne indépendante (_Kievskaia Mysl_, nº 187). - -De telles contradictions entre les déclarations publiques du Hetman et -de ses ministres au sujet de l'indépendance ukrainienne et de l'idée -nationale, d'un côté, et leurs actes, de l'autre, seront comprises -aisément si l'on tient compte de la politique de duplicité adoptée par -le Gouvernement allemand et ses agents vis-à-vis de l'Ukraine. - -En assurant les Ukrainiens de leurs sympathies pour l'idée -d'indépendance de l'Ukraine, les réactionnaires allemands pensent en -réalité au rétablissement, avec le temps, d'une Russie réactionnaire -unie et forte. A Kiev, les partis de droite et les monarchistes, avec, -à leur tête, M. Pourichkévitch, s'agitent ouvertement dans ce sens. -Il est hors de doute que les milieux réactionnaires allemands sont en -contact avec eux et projettent des actions communes en vue de remplacer -les Bolcheviks en Russie par un régime monarchiste réactionnaire. - -Il semble que, vers la fin de son gouvernement, le Hetman se soit -émancipé de l'influence des réactionnaires allemands. Mais c'est -pour tomber sous celles des réactionnaires russes. La preuve la -plus éclatante de ce fait est fournie par le retour au ministère de -Nistiakovski, auteur d'un projet censitaire réactionnaire pour les -élections municipales et provinciales, et le maintien au cabinet de -Reinbot, connu pour les opinions réactionnaires qu'il avait exprimées, -alors qu'il était fonctionnaire sous le régime tsariste à Petrograd. - -Quant à la fermeté des opinions politiques du Hetman et de la plupart -de ses ministres, elle est éloquemment certifiée par la note de dix -de ces ministres, à la date du 17 octobre, ainsi que par sa dernière -déclaration. Dans l'une comme dans l'autre, ces partisans convaincus -de l'indépendance se déclarent des fédéralistes tout aussi convaincus. -C'est que dans le Cabinet des «Indépendants» tout comme dans celui -des «Fédéralistes» il n'y a point d'hommes politiques véritablement -ukrainiens, exception faite de M. Dorschevko. Ce sont des hommes que -la peur des Bolcheviks a fait enfuir de Petrograd et de Moscou, et -qui sont venus à Kiev; ou bien ils sont nés à Kiev, mais demeurent -étrangers aux aspirations nationales, ignorants de la langue -ukrainienne, de l'histoire et de la culture ukrainiennes et se montrent -hostiles à l'idée de la régénération ukrainienne. - -Il est impossible de s'imaginer un plus profond piétinement des -droits du peuple et un mépris plus absolu du peuple lui-même. Des -insurrections particulières ont lieu sur tout le territoire ukrainien. -Les troupes allemandes qui comprennent plus de 500.000 hommes défendent -très énergiquement les intérêts du Hetman qui se confondent avec -les leurs. Le sang des paysans et des ouvriers ukrainiens coule, -l'artillerie allemande rase des villages entiers. C'est un massacre -systématique de tout ce qui veut rester ukrainien. La création -d'un gouvernement démocratique devient pour l'Ukraine une question -extrêmement urgente. La patience du peuple est à bout. Tous les -partis politiques se réunissent pour fonder contre les Allemands et -Skoropadsky une Ligue nationale qui fomente un soulèvement général, -renverse le Hetman et établit un Directoire de cinq membres parmi -lesquels M. Petlioura, le futur généralissime de l'armée ukrainienne. - - -Petlioura - -Comme secrétaire général, ministre de la guerre, membre et plus tard -président du Directoire ukrainien, Petlioura a joué et joue encore un -si grand rôle en Ukraine qu'il mérite bien quelques notes biographiques. - -Bolcheviste pour les réactionnaires, réactionnaire pour les Bolcheviks, -Petlioura, le grand calomnié, est pour le peuple ukrainien tout entier, -le héros national, le libérateur de l'Ukraine. - -Il est né d'une pauvre famille de cosaques à Poltava, en 1878. Après -des études faites au séminaire de sa ville natale, il reçut le brevet -d'instituteur. Son activité politique l'obligea à passer en Galicie où -il se familiarisa avec le mouvement nationaliste. - -La première Révolution (1905) le trouva à Kiev où tout de suite, il -prit une part très active à la fondation du journal _Rada_, publié -en langue ukrainienne, tout en collaborant au _Slovo_, organe social -démocrate. - -Conduit par les circonstances à Petrograd, il continue sa collaboration -aux journaux kiévois, s'occupe activement du mouvement ukrainien et de -la fondation du _Club ukrainien_. - -A Moscou, où il se rend ensuite, il devient secrétaire de rédaction de -la revue mensuelle _Ukrainskaia Jisn_, en langue russe, et participe -à l'organisation de la société musicale _Kobsar_. C'est par ignorance -des habitudes du peuple slave, que des adversaires de Petlioura ont -confondu son rôle dans cette société musicale avec la profession -d'artiste de café-concert qu'il aurait exercée. En Russie, toute -société, même politique, organise parmi ses membres un orphéon ou un -orchestre, qui est mis à contribution dans des soirées d'ailleurs très -agréables offertes fréquemment à tous les sociétaires et à leur famille. - -Au commencement de la guerre de 1914, Petlioura se rend sur le front -pour y représenter le _Zemsky Soiouz_ et organiser des hôpitaux de -première ligne. C'est là que le trouvèrent la Révolution et le vote du -premier Congrès militaire ukrainien qui le désigne comme président du -Comité général militaire ukrainien. - -Au moment où la Rada centrale crée le Secrétariat général comme organe -exécutif, Petlioura devient tout naturellement secrétaire général des -affaires de la guerre, puis ministre de la guerre quand le Directoire -se constitue, en juillet 1918. Toute l'activité de M. Petlioura depuis -la Révolution, peut se résumer en deux mots: guerre aux ennemis de -l'Ukraine, qu'ils soient Allemands, Bolcheviks ou Polonais. - - -Skoropadsky et l'Entente - -Le 13 novembre, les journaux de Kiev annoncent qu'un armistice vient -d'être conclu sur le front français. - -Aussitôt, sur la demande du Consul du Danemark et des partis -ukrainiens, les portes de la prison de Lukianovka s'ouvrent pour rendre -à la liberté les détenus politiques, parmi lesquels se trouvaient -plusieurs Français et quelques membres de la Rada, internés plusieurs -mois auparavant par les Allemands. - -Le Hetman Skoropadsky, jusque là germanophile convaincu, change de -politique et devient francophile très ardent. Il forme un nouveau -cabinet et remplace au Sous-Secrétariat des Affaires Etrangères le -bureaucrate russe Paltof, instrument des Allemands en Ukraine, par -M. Galip dont les sentiments francophiles sont connus de tous et -dont toute l'activité, au cours des derniers mois, s'est dépensée à -susciter des obstacles à l'occupation allemande. Espérant avoir mis -par ce changement la politique de l'Ukraine d'accord avec les vœux de -l'Entente, il envoie des missions diplomatiques à Jassy, près de la -Commission interalliée et à Odessa, près de M. Henno, représentant des -Alliés sur les bords de la Mer Noire. - -La presse au service du Hetman reçoit l'ordre d'entonner l'hymne aux -Alliés et plus particulièrement à la France: ce fut chaque matin le -dénombrement des navires de guerre qui paraissaient à l'horizon, à -la sortie du Bosphore, et des divisions anglaises et françaises qui -débarquaient à Novorossiisk, à Sébastopol et à Odessa, des divisions -roumaines et polonaises qui se massaient aux frontières de l'Ukraine -pour la défendre, d'une part contre les «bandes» de Petlioura qui -s'avançaient de la Galicie et les «bandes» lettonnes et chinoises au -service des Bolcheviks russes, qui venaient de l'Est et du Nord-Est. - -En même temps, l'armée des Volontaires se compte et fait des -enrôlements, réquisitionne édifices, vêtements, chaussures et aliments -et bientôt décrète la mobilisation générale, d'abord de la jeunesse -des Universités et des Gymnases, puis de toute la jeunesse du pays non -encore occupé par l'armée de Petlioura. - -Le premier décret fait des mécontents parmi les étudiants qui -projettent de se réunir à l'Université pour étudier la situation. La -réunion est interdite. Sans tenir compte de cette interdiction, les -étudiants et les étudiantes forment un cortège et veulent se rendre par -_Bibikovski Boulevard_ à l'Université Saint-Vladimir, mais un groupe -de volontaires à cheval accourt et sans sommation aucune, tire sur -le cortège. Bilan de la journée: quatorze morts dont trois cursistes -(étudiantes) et une trentaine de blessés. - -Le second décret affecte surtout la population israélite qui manifeste -son mécontentement en fermant ses magasins, en boycottant les valeurs -russes et, autant qu'elle le peut, en faisant filer les jeunes gens -à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore accessibles aux -voyageurs venant de l'Ukraine. - -On annonce officiellement que des missions militaires alliées vont -arriver à Kiev et que M. Henno viendra s'établir près du Hetman. On -réquisitionne l'hôtel Continental (encore habité par des Allemands) -pour héberger les missions, et deux étages d'une maison sise rue -Luteranskaia, nº 40, pour M. Henno. Il convient aussi de bien loger -les nombreux soldats français qui vont arriver: alors on réquisitionne -les théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; pour -les recevoir comme ils le méritent, des comités s'organisent, des -souscriptions sont ouvertes et le Ministère des Affaires Etrangères -informe par la voie des journaux qu'un personnage officiel a été -désigné pour élaborer avec le concours des comités le programme de -la réception, d'abord du Consul M. Henno, puis du Général Franchet -d'Esperey et de son Etat-Major, des Etats-Majors alliés, enfin des -troupes françaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises -qui «viennent soutenir l'armée des Volontaires contre les troupes de -Petlioura et celles des Bolcheviks». - -La Colonie française ne veut pas rester en arrière. Elle ouvre une -souscription et aussitôt chacun se met à l'œuvre pour que la réception -des poilus soit le plus grandiose possible: l'argent afflue, des -drapeaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts diligents de -toutes les Françaises. - - -Encerclement de Kiev par l'armée de Petlioura - -Dans ce ciel serein, des coups de canon se font tout à coup entendre: -il paraît que Petlioura a réuni autour de lui des «bandes de pillards -et de bandits»,--c'est ainsi que s'exprime la presse,--qui voudraient -s'emparer de Boïarka. En réalité, ce sont les recrues qui ont répondu -à la mobilisation décrétée par Petlioura et la Ligue Nationale. Autour -de ce noyau, au fur et à mesure de son avance en Ukraine, les paysans -se rassemblent pour combattre contre Skoropadsky. L'Ukraine presque -toute entière est déjà reconquise par son «Libérateur», et ce n'est -pas à Boïarka que le canon tonne, mais aux environs de Swetochine. -L'encerclement de Kiev est d'ailleurs bientôt si total, que les paysans -n'y entrent plus pour l'approvisionner. - -Les aliments de première nécessité se vendent à des prix inconnus -jusqu'à ce jour: le pain devient rare et vaut 3 roubles la livre de -pain gris, 10 roubles le pain blanc, les œufs 38 roubles la dizaine, le -lait 3 roubles le petit verre, la viande 7 roubles la livre, le beurre -de table 80 roubles, le beurre de cuisine 50 roubles, et toutes ces -denrées de première nécessité sont presque introuvables. - -Le canon tonne de plus en plus fort, les mitrailleuses se mettent de -la danse. L'émoi devient grand dans Kiev où chacun revit les heures -sombres du bombardement des Bolcheviks. La presse, elle, est optimiste -et le Hetman fait afficher sur les murs de Kiev, deux proclamations -de M. Henno au peuple de l'Ukraine. Il y est dit que le Gouvernement -français reconnaît l'Ukraine telle qu'elle est alors constituée, et -qu'il fait confiance au Hetman et aux nouveaux ministres qu'il vient de -se choisir. - -Si elles ne sont pas apocryphes, ces deux proclamations laissent -supposer que le Gouvernement de la République française condamne la -République ukrainienne et ne veut voir à Kiev, comme dans le reste -de la Russie qu'un seul Gouvernement, le Gouvernement monarchiste de -Skoropadsky. - -L'effervescence est grande en ville et les réflexions échangées entre -les lecteurs très nombreux de ces placards, lecteurs appartenant à -toutes les classes et à tous les partis, ne sont nullement en faveur -du représentant de la France et, partant, de la France elle-même. -Les Français qui vivent à Kiev depuis un certain nombre d'années, -et qui de ce fait, sentent mieux que d'autres, aveuglés par leurs -sympathies ou leurs intérêts, battre le cœur ukrainien, ceux qui ont -vu la marche rapide du nationalisme de ce peuple, sont convaincus -que leur gouvernement ou du moins son pseudo-représentant commet une -lourde faute. Ils condamnent hautement celui qui se dit Consul de -France à Odessa. Ni le ton, ni la forme de ces proclamations ne sont -d'un républicain; le style ne peut être que d'un monarchiste, ou d'un -républicain au service des intérêts monarchistes. - -Les nombreux agents allemands ne manquent pas d'exploiter ce fait -contre la France; ils s'en servent aussitôt dans les campagnes pour -détruire dans le cœur des paysans la sympathie naissante pour les -vainqueurs de la Marne et de Verdun. Aussi les Français, presque tous -sympathiques au mouvement ukrainien, répandent sous le couvert du -manteau que ces proclamations ne peuvent être rédigées que par le -Hetman lui-même, afin d'étayer une cause déjà chancelante. - -L'impression produite par ces deux proclamations diminuant un peu, -un nouveau grand placard annonce aux habitants de Kiev, d'une phrase -brève, mais en gros caractères, qu'Henno venait d'être nommé Consul de -France à Kiev et que Franchet d'Esperey prenait le commandement des -troupes françaises qui allaient opérer en Ukraine. - - -Prise de Kiev par Petlioura - -Toutes ces proclamations et tous ces placards n'empêchent pas Petlioura -et son armée de faire leur entrée à Kiev quelques jours plus tard, le -14 novembre, au milieu des acclamations d'une foule enthousiaste. Au -même moment, d'un autre côté de la ville, une troupe de volontaires, -300 environ, sortait pour s'en aller rejoindre vers le sud l'armée de -Denikine. Les autres officiers de l'armée des Volontaires rentrent chez -eux, ou s'enferment à l'hôtel François, pour y attendre les événements. -Les jeunes gens des trois dernières classes des gymnases qui avaient -été mobilisés pour maintenir l'ordre dans la ville, reviennent au sein -de leur famille et reprennent leurs études. - -On s'attendait à des représailles contre les officiers volontaires -et à un pillage de la ville (les journaux du Hetman avaient annoncé -que Petlioura, pour entraîner ses «bandes» à l'assaut de Kiev, leur -avait promis dans un ordre du jour de leur livrer la ville pendant -trois jours). Il n'en est rien. Le nouveau Gouverneur de Kiev prend les -mesures les plus énergiques pour assurer la tranquillité et surtout le -ravitaillement de la population affamée depuis un mois. Aux familles -des officiers et aux consuls qui l'interrogent, il affirme qu'aucune -exécution ne sera faite avant que le procès de chaque officier ne -soit instruit et une sentence prononcée. En attendant le procès et -la sentence, les coupables et les suspects sont enfermés au Musée -pédagogique d'où 18 sur 7 à 800 sortent pour subir la peine prononcée -contre eux «pour avoir commandé des fusillades d'Ukrainiens et organisé -des corps de troupe pour combattre contre les armées de la République -ukrainienne». - - -Le Directoire et les Représentants de l'Entente - -Le premier soin de Petlioura dont les sentiments francophiles ne sont -douteux pour aucun de ceux qui le connaissent, est d'organiser le -Directoire et d'adresser une note au Représentant des Alliés à Odessa -pour lui demander les raisons qui avaient amené l'Entente à débarquer -ses régiments sur le territoire ukrainien sans prévenir le Gouvernement -du pays. En même temps, les troupes ukrainiennes qui se sont portées -vers Odessa et occupent en partie la ville exigent que les troupes de -Denikine se retirent. Celles-ci refusant, un combat s'engage, mais -voyant des soldats français dans les rues, pour éviter un conflit avec -l'Entente, le commandant ukrainien cesse les hostilités et se retire à -Razdielnaia, où vient cantonner, à côté des Ukrainiens, une compagnie -de zouaves avec quelques pièces d'artillerie de montagnes. - -Deux délégations partent de Kiev; l'une dont faisait partie M. -Sydorenko, actuellement président de la Délégation ukrainienne à la -Conférence de la Paix, pour Jassy; l'autre, pour Odessa où déjà se -trouvent les délégations du Don, de Kouban et de la Ruthenie Blanche. -Elles veulent unir leurs efforts pour trouver un terrain d'entente avec -les Alliés. Mal informées, les autorités militaires françaises prennent -des mesures pour que la délégation d'Odessa ne puisse repartir pour -Kiev, ni communiquer avec le Directoire. - -Sans nouvelle de ses deux délégations, le Directoire s'inquiète de -l'invasion bolcheviste qui menace l'Ukraine: déjà des bandes de -Chinois et de Lettons à la solde de Lénine opèrent des dépravations à -Bogoutchar, puis à Koupiansk. Renforcées de Bolcheviks réguliers, elles -avancent vers Kharkov. Le Directoire envoie une délégation à Moscou, -demander des explications. Il lui est répondu que Moscou n'est pas en -guerre avec l'Ukraine et que les bandes signalées n'ont rien de commun -avec les Bolcheviks réguliers. - -Connaissant la situation très précaire de l'Ukraine placée entre le -feu des Polonais à l'ouest, l'armée de l'Entente qui débarque à Odessa -sans dire dans quelles intentions, et les Bolcheviks qui viennent du -nord et de l'est et sachant qu'au sein du Directoire, tous les membres -ne sont pas contraires à une alliance avec la République des Soviets, -ceux-ci nomment une délégation qui part de Moscou pour Kiev. Mais elle -est arrêtée à Orsha, le Directoire ne l'autorisant pas à pénétrer sur -le territoire ukrainien tant que les troupes soviétistes n'auront pas -été retirées au delà de la frontière ukrainienne. - -Une nouvelle délégation composée de MM. Matsievitch et Margoline, part -pour Odessa dans le but de demander aux Alliés leur secours contre les -Bolcheviks. Elle n'obtient aucun résultat. - -Pendant ce temps, les troupes bolcheviques bien instruites, bien -disciplinées et bien armées avancent en Ukraine dont elles veulent à -tout prix s'emparer avant l'avance des armées de l'Entente. - -Ne recevant aucune nouvelle d'Odessa, ni de la première ni de la -deuxième délégation, le Directoire envoie à Birsula, pour hâter les -pourparlers et sauver Kiev, MM. Ostapenko, ministre du Commerce et -Grekov, ministre de la Guerre qui se rencontrent avec le colonel -Freydenberg, chef d'Etat-Major du général d'Anselme, le capitaine -Langeron et le lieutenant Villaine. Les pourparlers donnent lieu à un -échange de télégrammes entre le commandement français d'Odessa et le -Directoire de Kiev à la suite duquel le Gouvernement ukrainien accepte -toutes les propositions qui lui sont faites à l'exception d'une seule: -le renvoi à Odessa des agents germanophiles et des anciens ministres -arrêtés pour crimes de lèse-nation envers l'Ukraine et pour délit de -droit commun et de ce fait déférés devant un tribunal composé de douze -juges ayant tous exercé leurs fonctions sous l'ancien régime. - -Parce que cette clause n'est pas acceptée, les pourparlers sont -immédiatement interrompus et l'Ukraine est laissée dans la situation -la plus poignante. Soupçonnée de Bolchevisme, alors qu'elle s'épuise -à le combattre, elle voit depuis ce jour les meilleurs de ses fils -mourir sous les balles de ceux qui devraient seconder sa bravoure et sa -courageuse défense. - - -Mon retour en France - -L'arrivée prochaine des Bolcheviks à Kiev, m'oblige à mettre les miens -en sécurité et me fait songer à revenir en France. D'autant plus que -quelques jours avant, M. Cerkal, le courrier de M. Henno, qui faisait -depuis un mois la navette entre Odessa et Kiev, m'avait informé qu'il -fallait renoncer pour l'instant à toute nouvelle œuvre de propagande -française et même à celles déjà existantes. Il ne reste d'ailleurs -presque plus de Français, ni de Françaises dans la capitale ukrainienne. - -Parti de Kiev, le 26 janvier, j'arrive le 3 février à Odessa où je -peux, après bien des difficultés, bien des démarches et bien des refus, -m'embarquer, à mes propres frais, naturellement, le 24 février, avec ma -femme, et mon bébé de deux ans, sur le pont d'un navire, le _Tigris_, -qui me dépose à Salonique le 27. Je dois faire dans cette ville à demi -ruinée un séjour de huit jours, avant de pouvoir me faire admettre à -bord du _Criti_ qui me jette dans l'île déserte de Saint-Georges, près -du Pirée, sous prétexte qu'ayant voyagé avec des Grecs, je dois être -contaminé. Le médecin de l'île qui surveille la construction du lazaret -où je devais être hébergé, me fait monter à 11 heures du soir sur un -chaland qui me débarque, ma femme, mon bébé et une famille belge, à 2 -heures du matin, sur le quai du Pirée. - -Après de multiples démarches à Athènes et au Pirée, près de la base -navale de ce port et près du Consulat, je prends place, toujours sur -le pont, sur l'_Imperatul Trajan_, vapeur roumain affrété par le -gouvernement français pour le transport des troupes françaises de -Roumanie, et après un arrêt de deux jours à Messine, je foule enfin le -sol de ma patrie le 19 mars, cinquante-deux jours après mon départ de -Kiev. - - - - -IIe PARTIE - -L'UKRAINE - - -L'Ukraine se compose des territoires des anciens Empires russe et -austro-hongrois et comprend les gouvernements de Tchernigov, Poltava, -Kharkov, Ekaterinoslav; une partie de Koursk; les districts de -Voronège, de Taganrog et de Rostov; les gouvernements de Kouban, de -Tchernomore, de Tauride (y compris la Crimée) et de Kherson; la partie -ukrainienne de Bessarabie, c'est-à-dire les districts de Khotin et -d'Akkermann, ainsi qu'une partie des districts d'Ismaïl, d'Oriev et de -Sorop; les gouvernements de Podolie, de Kiev, de Volhynie; la Galicie -Orientale jusqu'à la rivière San; la Bukovine ukrainienne et la Hongrie -ukrainienne avec les régions Lemke, Cholm, Podlakie et Polissya. - -Ces territoires s'étendent du 20° longitude orientale de Greenwich au -42°, et du 44° latitude septentrionale au 53°, c'est-à-dire qu'ils -ont une largeur de 600 kilomètres et une longueur d'à peu près 1.000 -kilomètres. - -Leur superficie dont le centre est situé près de la ville de -Krementchoug, dans le gouvernement de Poltava, est d'environ 850.000 -kmq. - - -Frontières - -L'Ukraine est bornée au nord, par la Russie Blanche et la Grande -Russie; à l'est, par le Don et le Caucase; au sud, par la mer d'Azov et -la Mer Noire et à l'ouest, par la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la -Pologne. - -Elle n'a pas de limites naturelles nettement définies, surtout à l'est, -et dans une partie de sa frontière orientale; mais elle est d'une autre -formation que les pays limitrophes dont elle diffère essentiellement -par son origine géologique et les éruptions volcaniques. - - -Orographie - -Le sol de l'Ukraine est généralement plat et forme les immenses steppes -qui se déroulent à perte de vue. Néanmoins, on peut le diviser en trois -régions: la région des montagnes, la région des plateaux et la région -des plaines. - - -_Montagnes._--Les montagnes sont: au sud, les Monts de Crimée, au -sud-est, le Caucase et à l'ouest, les Carpathes. - -Les Carpathes jouent le plus grand rôle dans la vie du peuple -ukrainien, non seulement à cause des immenses richesses forestières -et pétrolières (région de Drogobetch), mais parce qu'elles abritent -les races montagnardes qui s'appellent les Lemkés, les Boïkés et les -Goutzoubés. - -Le Caucase joue également un rôle, mais à un degré moindre, car si -ses flancs sont couverts de vastes forêts et contiennent un abondant -pétrole (région de Maïkop), les Ukrainiens y vivent mêlés à d'autres -populations, différentes de langue et de nationalité, les Tartares par -exemple. - -Les Monts de Crimée, aux pieds desquels se trouvent de vastes et -riants jardins, voient chaque automne mûrir sur leurs flancs un raisin -délicieux qui fournit des vins presque aussi renommés que les meilleurs -crûs français. - - -_Plateaux._--Les plateaux de l'Ukraine partent des bords de la Mer -Noire et se dirigent vers l'est et l'ouest, séparés les uns des autres -par de profondes vallées. - -Les plateaux occidentaux s'étendent en Podila, de la vallée du Dniester -à celle du Bog, puis passent en Pocoutia, entre le Dniester et le -Boug et se terminent dans la Dobroudja. Entre le Boug et le San, ils -prennent le nom de Rostotcha et entre le Boug, le Teteref et le Pripet, -celui de Volhynie; puis ils rejoignent les plateaux du Dnièpre qui se -déroulent entre le Teteref, le Dnièpre et le Boug. - -Les plateaux orientaux se trouvent entre le Dnièpre et le Donetz et -sont très riches en charbon et en minerai. - -Tous ces plateaux, appelés «plateaux de la Mer Noire», n'atteignent -pas 500 mètres d'altitude; leur moyenne est de 300 mètres au-dessus -du niveau de la mer. Ils forment ce que l'on appelle la «terre noire» -et sont très fertiles, sauf au nord où l'on trouve du sable et de -l'argile. Ils sont également très boisés et les forêts y occupent de -vastes étendues. - - -_Plaines._--Les plaines de l'Ukraine partent de la Pidlassia, ligne -de partage des eaux du Boug et du Pripet, et s'étendent jusqu'à la -Rostotcha et la Polissya, vers le bassin du Pripet. La plaine qui se -déroule sur la rive gauche du Dnièpre se termine aux cataractes de ce -fleuve. - -Les plaines méridionales de la Mer Noire s'étendent entre le plateau de -Podolie, le plateau du Donetz, l'embouchure du Don et celle du Donetz. -La partie septentrionale de cette plaine est couverte de sable, de -marais, de tourbe et, en certains endroits, de vastes forêts. Jadis, -il y avait là un grand lac. Près du Dnièpre, les terrains sont variés: -le sable s'y trouve à côté d'un humus très fertile, mais parfois en -est séparé par des steppes; sur les rives mêmes du fleuve, on voit des -prairies et des terrains marécageux. - - -Hydrographie - -_Fleuves._--Les montagnes de l'Ukraine, ses plateaux et ses plaines -sont sillonnés par des cours d'eaux nombreux et très variés. Les uns -descendent de montagnes très escarpées, les autres roulent leurs eaux -le long de plateaux verdoyants, quelques-uns enfin semblent sommeiller -au milieu de l'immensité des plaines. Tous se déversent dans la Mer -Noire ou la Mer d'Azov. - -Les fleuves ukrainiens tributaires de la Mer Noire sont le Dnièpre, le -Dniester et le Bog. - -Le Dnièpre est le fleuve le plus important, non seulement par la -longueur de son cours, mais aussi par le rôle important qu'il a joué -dans l'histoire du peuple ukrainien et qu'il est appelé à jouer à -l'avenir. C'est sur sa rive droite que se trouve Kiev, la capitale de -l'Ukraine. - -Il prend sa source en Russie Blanche et entre en Ukraine alors que -ses eaux sont déjà abondantes: à Kiev son lit atteint 850 mètres de -largeur. Dans son cours inférieur, en aval d'Ekaterinoslav, des rochers -de granit se dressent dans son lit et forment des cascades qui se -continuent sur une distance de 53 kilomètres, jusqu'à Alexandrovsk, -empêchant toute navigabilité sur ce long parcours. Kiev est donc de -ce fait, empêché de toute communication fluviale avec les ports de la -Mer Noire. Mais si comme le font espérer les travaux déjà commencés, -un canal rend navigable cette partie du Dnièpre et si, d'autre part, -on sait utiliser les énergies des cascades (houille blanche), l'avenir -commercial de l'Ukraine s'ouvrira sur les horizons les plus vastes, car -alors Kiev et Kherson seront reliés en ligne directe. - -Le Dnièpre est par sa longueur le 3e fleuve de l'Europe: il a 2.100 -kilomètres, dont plus de 1.500 en Ukraine et navigables. - -Les affluents du Dnièpre sont: sur la rive droite, la Beresina, le -Pripet grossi du Ster et du Sloutch, le Teteref et la Stouna; sur la -rive gauche, la Desna grossie du Seym, la Soula, le Psiol, la Vorskha, -l'Orel et la Samara. Le bassin du Dnièpre comprend la moitié du -territoire ukrainien. - -Le Dniester prend sa source dans les Carpathes ukrainiennes. Son cours -est de 1.300 kilomètres. Ses affluents sont, sur la rive droite: la -Bistritsa, le Strei, la Suitcha, la Limnitsa, la Vorona; sur la rive -gauche: le Strviage, la Veresistsa, l'Enela et Solotalipa, le Sereth, -le Zbroutch, le Smotritch et l'Iaorleg. - -Le Bog qui coule en Podolie a pour affluent la Segnouka et l'Ingoul. - -Le Don, fleuve de l'Ukraine orientale, a pour affluents le Voronège, le -Manetch, le Donetz et le Baknout. Il se jette dans la Mer d'Azov. - -Le Kouban prend sa source dans les monts du Caucase et, grossi de la -Laba et de la Bila, déverse ses eaux qui ont arrosé une vaste plaine, -par deux embouchures, l'une dans la Mer d'Azov, l'autre, dans la Mer -Noire. - - -_Lacs._--Il y a très peu de lacs en Ukraine. Au nord, en Polissya, se -trouvent les lacs Kniaz, Veganovski; dans le Kouban, le lac Maneth; -près d'Odessa, le lac Bilé; près du Dnièpre, le lac Kaoukové; près du -Donetz, le lac Soloné; dans les montagnes des Carpathes, le lac Chebené -qui a 850 mètres de long et 200 mètres de large. Dans les Carpathes et -en Polissya, il y a encore quelques lacs qui ont jusqu'à 40 kilomètres -de long et 10 de large. - - -_Mers._--L'Ukraine est baignée au sud par la Mer Noire et la Mer d'Azov. - -La Mer Noire a joué autrefois un grand rôle dans l'histoire du -peuple ukrainien. Grâce à elle, il a pu entretenir des relations -commerciales avec l'Etat byzantin et développer ainsi sa civilisation -et son éducation. Aujourd'hui, elle peut jouer un rôle important, non -seulement pour l'Ukraine, mais pour nombre d'autres Etats qu'elle -mettra en relation directe avec l'Europe méridionale et l'Europe -occidentale. - -La Mer d'Azov n'est qu'une partie de la Mer Noire dont elle est séparée -par la presqu'île de Crimée et avec laquelle elle communique par le -détroit de Kertch. - - -_Ports._--Les principaux ports que l'Ukraine possède, tant sur la -Mer Noire que sur la Mer d'Azov, sont: Odessa, Nikolaïev, Kherson, -Sébastopol, Théodosie, Mariopol, Berdiansk, Taganrog, Novorossiisk et -beaucoup d'autres de moindre importance. - -Par ces ports, l'Ukraine importe une grande quantité de marchandises et -de produits manufacturés et exporte son blé, son charbon, ses minerais, -son sucre, etc... - - -Villes principales - -Les principales villes de l'Ukraine sont: Kiev, capitale, dont la -population actuelle s'élève à plus d'un million; Odessa (800.000 h.), -grand port de commerce sur la Mer Noire; Lvov (Leopol) (400.000 h.), -centre principal de l'Ukraine occidentale; Kharkov (350.000 h.), -centre principal de l'Ukraine orientale; Ekaterinoslav (300.000 h.), -centre principal de l'Ukraine méridionale; Rostov (250.000 h.), grand -port commercial; Ekaterinodar (200.000 h.), centre principal du Kouban; -Kherson, Nikolaïev, Sébastopol, Cernovitz, Krementchoug, Vinitza, -Berditchev, Soume, Elisabethgrade, Jitomir, Nijin, Simferopol ont de -100 à 150.000 habitants. Les autres grandes villes ont une population -qui s'élève de 50 à 100.000 habitants. - - -Climat - -Le climat de l'Ukraine est franchement continental. Les étés et -les hivers sont plus chauds et plus froids que dans les Etats de -l'Europe occidentale et il existe une très grande différence entre -la température du jour et celle de la nuit. C'est un des climats du -monde le meilleur et le plus sain; et il serait encore meilleur si les -Carpathes n'offraient pas un obstacle aux vents chauds de l'ouest et -si l'Ukraine était garantie des vents froids de l'est qui apportent -avec eux la sécheresse et les gelées. Les vents de l'est rendent -l'atmosphère de l'Ukraine plus sèche que celle de l'Europe occidentale, -surtout dans les régions situées sur la rive gauche du Dnièpre. Quant -aux régions de la rive droite, elles jouissent du même climat que -l'Italie. L'Ukraine passe insensiblement d'une saison à l'autre. Le -printemps est court mais plus beau et plus chaud que dans les autres -pays; il cède la place, presque sans qu'on s'en aperçoive à l'été qui -est chaud et dure de 3 à 4 mois. Celui-ci est remplacé par l'automne, -un peu tiède, auquel succède l'hiver qui dure de 70 à 80 jours sans -trop de rigueur. - - -Importance de l'Ukraine - -La situation géographique de l'Ukraine qui s'interpose entre la -Moscovie et la Mer Noire, entre l'Orient et l'Occident, lui confère une -grande importance politique. - -Pendant des siècles, l'Ukraine a dû se défendre contre les guerres -d'envahissement des Mongols, des Tartares et des Turcs et s'attirer -par là quelque mérite dans l'histoire de l'Europe. Actuellement, elle -est et peut continuer d'être, si des armes et des munitions lui sont -accordées, une barrière contre le bolchevisme. Pour l'avenir, elle -peut être l'obstacle infranchissable aux visées allemandes qui n'ont -certainement pas renoncé à leur expansion économique vers la Perse, les -Indes et le Japon. - -Mais l'importance de l'Ukraine résulte surtout de ses richesses -naturelles qui sont très abondantes: son sol et son sous-sol offrent -à l'exploitation agricole et industrielle des possibilités presque -illimitées. - - -Productions du sol - -_L'agriculture_ est la principale occupation de la population -ukrainienne. - -D'après les statistiques officielles, la population rurale s'adonnant à -la culture de la terre en Ukraine, serait de 85 0/0, c'est-à-dire qu'en -Ukraine, il y aurait 34.200.000 habitants se livrant à l'agriculture. -La densité de la population agricole de l'Ukraine serait donc sur un -kilomètre carré de 46,7, alors qu'en Allemagne cette même densité est à -peu près de 50 et en France inférieure à 50. - -La raison en est peut-être l'excellente fertilité de la terre dont -les 3/4 sont formés de terre noire ou terreau de toute première -qualité. Aussi la surface cultivée est-elle de 45 millions d'hectares, -c'est-à-dire 53 0/0 de tout le territoire ukrainien, alors que pour -toute la Russie européenne, ce pourcentage n'est que de 26,2. Cette -proportion de terre cultivée varie suivant les régions; elle est pour -Kherson de 78 0/0; Poltava, de 75 0/0; Koursk, 74 0/0; Kharkov, 71 0/0; -Voronège et Ekaterinoslav, de 69 0/0; Podolie et Tauride, de 64 0/0; -Kiev, 57 0/0; Tchernigov, 55 0/0. - -Il est difficile de savoir le chiffre exact de la production agricole -de l'Ukraine. Cependant, on peut dire que la moyenne annuelle était -au cours des années 1911-1915 de 275.000.000 de quintaux de céréales -(froment, seigle, orge), 100.000.000 de quintaux de betteraves à sucre, -60.000.000 de quintaux de pommes de terre, 87.000.000 de kilogrammes -de tabac, 6.000.000 de quintaux de graines oléagineuses, 1.000.000 de -quintaux de chanvre, 600.000 quintaux de lin. L'Ukraine surpasse par sa -production de céréales tous les autres pays de l'Europe. - -Les méthodes agricoles des paysans ukrainiens sont des plus primitives -et ne diffèrent en rien de celles employées il y a cent ans. Aussi, -il n'est nullement douteux que le jour où l'Ukraine fournira à ses -cultivateurs le moyen d'intensifier leurs cultures par des procédés -plus modernes, la production agricole sera plus que décuplée. Dès que -la vie normale aura repris son cours dans ces vastes steppes, les -machines agricoles et les instruments aratoires y seront achetés en -grande quantité et l'on y verra alors des moissons de plus en plus -abondantes et des récoltes pouvant satisfaire les besoins, même de -l'Europe occidentale. - -En même temps que le seigle, le froment et l'orge, les paysans -ukrainiens cultivent l'avoine, le millet, le sarrasin, les pommes de -terre, les pois, les lentilles, le tabac, et les betteraves à sucre. - - -_La sylviculture_ n'est pas encore très développée en Ukraine. -La superficie boisée ne dépasse pas 110.000 kilomètres carrés, -c'est-à-dire 13 0/0 de la superficie totale, alors qu'en France ce -pourcentage est de 15, en Allemagne de 25,9, en ancienne Hongrie de -27,4, en ancienne Autriche de 32,7 et en Russie de 38,8. La principale -cause se trouve dans le fait que le territoire ukrainien est formé -surtout de vastes steppes plus propres à l'agriculture qu'à la -sylviculture. - -Les régions les plus boisées sont la Bukovine avec 42 0/0 (district de -Kimpolung 78 0/0), la Polissya avec 38,2 0/0, la Volhynie avec 29,6 -0/0, la Galicie avec 25,4 0/0 et Grodno avec 25,5 0/0. - -En 1900, la Galicie a fourni 3.660.000 mètres cubes de bois ouvrable -et une quantité à peu près égale de bois de chauffage, dont un million -et demi a été exporté. L'exportation de bois de la Polissya est -annuellement d'environ 900.000 mètres cubes. - -Mais lorsque le peuple ukrainien aura été doté d'une réforme agraire -qui présidera à une meilleure répartition des terres, il ne fait aucun -doute que la sylviculture sera l'objet d'un très grand développement; -elle deviendra plus rationnelle et l'Ukraine ouvrira un marché de bois -mieux fourni et plus avantageux. - - -_La culture maraîchère_ est peu développée en Ukraine. Si l'on en -excepte les petits potagers qui se trouvent derrière chaque maison -et les champs de melon dans les steppes, on ne voit pas de grandes -cultures maraîchères, même dans le voisinage des grandes villes, sauf -dans les régions de Tchernigov, d'Odessa et sur le Dnièpre, dans -l'ancien pays de Zaporogs (Oleshki, etc...). Là seulement les légumes -sont cultivées sur une grande échelle tant pour l'exportation que pour -les besoins locaux. - -Mais, comme pour la sylviculture, dès que la loi agraire aura donné -à chaque paysan le lopin de terre auquel il a droit, beaucoup de -cultivateurs s'efforceront de tirer de cette culture tous les bénéfices -qu'elle peut leur donner. - - -_L'arboriculture_ par contre, s'y fait sur une assez vaste échelle. En -Podolie, les vergers seuls représentent une surface de 26.000 hectares -avec une production d'environ 300.000 quintaux de fruits et 8.000 -quintaux de noix et d'amandes. Mais c'est à Ialta, en Tauride, que la -production annuelle atteint le chiffre le plus élevé: elle dépasse -260.000 quintaux de fruits et 40.000 quintaux de noix. C'est dans cette -région que l'on trouve les plus belles espèces de pommes, de poires, -de prunes, de pêches, d'abricots et en général les meilleurs fruits de -toute l'Europe. - -Dans les régions de Kiev et de Volhynie, on trouve les espèces de -pommes et de poires des pays septentrionaux, et de délicieuses cerises. -Les environs de Kherson et d'Ekaterinoslav et toute la vallée du -Dnièpre produisent des abricots renommés. La région de Kherson possède -également de nombreux vignobles dont la superficie totale est d'environ -7.000 hectares; mais la plus riche en raisin est la Tauride, dont la -production de vin est annuellement de 250.000 hectolitres. Le sud de -l'Ukraine donne bon an, mal an, environ 1.000.000 de quintaux de raisin -fournissant près de 500.000 hectolitres de vin. - - -_L'Apiculture_ est très en faveur chez les paysans ukrainiens. La -production totale annuelle de l'Ukraine (sans la Galicie) était en 1910 -de 125.000 quintaux de miel et de 13.700 quintaux de cire, c'est-à-dire -38 et 34 0/0 de la production totale de l'ancien Empire russe. - -Les principaux centres d'apiculture sont le Kouban avec 326.000 -ruchers, Poltava avec 305.000, Tchernigov avec 283.000, Kharkov avec -246.000, Kiev avec 242.000, la Volhynie et la Podolie avec chacune -206.000. - - -_L'élevage de bétail_ se fait tout à fait en grand en Ukraine. On peut -évaluer sa richesse en bétail à 26 millions de têtes. Les principaux -centres d'élevage sont en Tauride et dans le Kouban: En Tauride, il y a -pour 1.000 habitants 300 chevaux, 280 bêtes à cornes, 620 moutons, 110 -porcs et dans le Kouban 340 chevaux, 540 bêtes à cornes, 800 moutons -et 210 porcs. - -Jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'Ukraine méridionale, particulièrement -Ekaterinoslav, la Tauride et le Kouban, était le marché lainier le plus -abondant du monde entier. A cette époque, la concurrence australienne -s'y est fait considérablement sentir et à l'heure actuelle, le marché -ukrainien a perdu quelque peu de son importance. - -_L'élevage de la volaille_ est une des principales ressources de la -population agricole ukrainienne: l'exportation des poulets, oies, -canards, etc..., des œufs et des plumes est très importante et se -dirige non seulement vers la Russie et la Pologne, mais aussi vers -l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre. En 1905, par exemple, -l'Ukraine exporta plus de 600.000 quintaux d'œufs. - - -Richesses du sous-sol - -La production minérale représente une grande richesse pour l'Ukraine -qui, si elle obtient la possibilité d'exploiter dans une plus large -mesure le Plateau du Donetz, les Carpathes et le Caucase, pourra -devenir un pays aussi industriel que l'Allemagne et l'Angleterre. - - -_L'or_ est peu abondant: on n'en trouve que quelques traces dans les -quartz du plateau du Donetz. - - -_L'argent_ s'y trouve plus souvent, surtout dans le Kouban, le Terek -et les régions du Caucase où, en 1910, l'extraction fournit environ -300.000 quintaux de minerai d'argent. Les mêmes régions donnèrent, la -même année, 11.000 quintaux de _plomb_. - - -_Le zinc_ s'y trouve en petite quantité, mais par contre le _mercure_ -représente une production appréciable, surtout à Mikitivka dans le -Donetz où, en 1905, il fut extrait plus de 320.000 kilogrammes. - - -_Le cuivre_ se trouve surtout dans le Donetz, dans les gouvernements -de Kherson et de Tauride et surtout dans le Caucase dont la production -en 1910, était évaluée à 81.000 quintaux, c'est-à-dire 31 0/0 de la -production totale de la Russie. - -La production du _manganèse_ est encore plus importante; pour l'année -1907 elle a été, dans le bassin inférieur du Dnièpre, de 3.245.000 -quintaux ou 32 0/0 de la production totale de la Russie et le sixième -de la production mondiale. Sous ce rapport, elle occupe le troisième -rang et se place après le Caucase et les Indes. - -Il existe des gisements de fer un peu sur tout le territoire ukrainien, -dans le Caucase, en Volhynie, à l'ouest de Kiev et dans les Carpathes. -Mais il n'y a que ceux du Donetz et de Kertch qui ont été jusqu'alors -exploités. Leur production a été en 1907, de 39,9 millions de -quintaux; en 1908, de 40,8 millions; en 1909, de 39 millions; en 1910, -de 43,4 millions; en 1911, de 51,1 millions. Ces chiffres prouvent -surabondamment que la richesse en fer de l'Ukraine est incommensurable. - -L'Ukraine possède également dans le Donetz un des plus grands bassins -_houillers_ de l'Europe, puisque sa superficie est de 23.000 kmq. -En 1911, la production du charbon de ce bassin s'est élevée à 203 -millions de quintaux auxquels il faut ajouter 31 millions de quintaux -d'_anthracite_ et près de 34 millions de _coke_. - -Quant aux _pétroles_, _naphtes_ et autres _huiles minérales_, l'Ukraine -est une des contrées du monde qui en produit le plus, bien que dans les -Carpathes notamment, il y ait de grandes mines de naphte dont beaucoup -ne sont pas encore ouvertes. La moyenne annuelle de la production -pétrolière est pour les Carpathes, de 12.000.000 de quintaux et pour le -Kouban, de 15.000.000 de quintaux. - -Les mines de _sel_ sont tout aussi importantes que les gisements de -fer et de pétrole. Leur production s'éleva, en 1901, à 179.000.000 de -quintaux. - - -Chasse et Pêche - -La _chasse_ joue un rôle presque insignifiant dans la vie économique -de l'Ukraine, car elle est restée jusqu'à maintenant le monopole -des classes élevées. En 1906, il a été tué en Galicie, partie très -giboyeuse de l'Ukraine, 500 cerfs, 10.000 chevreuils, 2.000 sangliers, -9.000 renards, 90.000 lapins, 8.000 faisans, 50.000 perdrix, 30.000 -cailles, 10.000 bécasses, alors qu'en Bohême, par exemple, réputée -moins giboyeuse que l'Ukraine, il a été tué, la même année, 800.000 -lapins et plus d'un million de perdrix. - -Il importerait grandement que le gouvernement qui présidera désormais -aux destinées du pays prenne des mesures pour imprimer un plus grand -essor à l'industrie de la chasse. - -Tout le monde y trouvera son avantage; le cultivateur verra diminuer -sur ses terres les déprédations commises par les loups, les renards -et autres carnivores qui pullulent dans les steppes; le peuple et les -finances de l'Etat retireront de très appréciables bénéfices de la -vente du gibier. - - -La _pêche_ est plus pratiquée et se fait en haute mer, dans les eaux -douces, dans les lacs et dans les étangs. - -La pêche en haute mer fournit annuellement pour la seule Mer Noire -environ 24 millions et demi de kilogrammes de poissons, maquereaux, -sardines, harengs et esturgeons et se pratique principalement en -Bessarabie, dans le Kherson et en Tauride. Dans la Mer d'Azov, la pêche -est encore plus abondante et donne plus de 140 millions de kilogrammes. -Cependant, agriculteur avant tout, le peuple ukrainien se livre peu à -la pêche qui n'occupe que 0,2 0/0 de la population. - - -Industrie - -L'industrie ukrainienne est à une époque de transition; jusqu'alors peu -développée, elle fera de l'Ukraine, dès que la vie normale y reprendra -son cours, un des pays européens les plus industriels. - - -La _confection_ est en train de subir une grande transformation: à -Poltava, la couture et la mode occupent déjà plus de 10.000 familles. - - -La _cordonnerie_ se pratique surtout dans les gouvernements de Poltava, -de Kiev et en Galicie. - - -La _menuiserie_ a des ateliers aussi bien dans les villages que dans -les villes, parce qu'elle doit satisfaire les besoins des paysans -comme des citadins. Mais la menuiserie artistique dont les œuvres sont -parfois admirables se pratique surtout dans la contrée d'Hutzul. - - -La _tonnellerie_, de même que la construction des bateaux en bois, est -pratiquée dans les districts de Poltava où elle occupe 3.700 familles, -de Kharkov, Polissya, Kiev, Tchernigov, Volhynie et dans la contrée -d'Hutzul. - - -La _vannerie_ est surtout développée dans la contrée de Poltava où elle -nourrit plus de 1.000 familles, en Podolie, Kherson, et à Kiev. - - -La _céramique_ grâce aux nombreux gisements de substances minérales -(kaolin) découverts récemment est en train de prendre un sérieux -développement dans les régions de Poltava, Tchernigov, Kharkov et Kiev. -La Galicie, le gouvernement de Poltava et la région d'Hutzul sont -renommés depuis longtemps déjà par leur poterie. Il y a sur tout le -territoire ukrainien 12 faïenceries, 30 verreries et 12 fabriques de -ciment. - - -La _cordonnerie_ occupe 9.000 familles dans le gouvernement de Poltava; -les deux villes d'Okhtirka et Kotelva dans celui de Kharkov; 12.000 -cordonniers dans celui de Voronège; 8.000 dans la région ukrainienne de -Koursk. - -Les fabriques et les usines sont fort peu nombreuses en Ukraine. - -L'industrie du _coton_ ne compte que quelques fabriques dans la région -du Don (Rostov, Nakhichevan) et celle d'Ekaterinoslav (Pavlokichkas). - - -L'industrie du _lin_ et du _chanvre_ n'existe que dans le gouvernement -de Tchernigov. - - -La _meunerie_ compte un grand nombre de petits moulins à eau ou à vent, -50.000 environ, et 800 grands moulins. Il y a des minoteries à vapeur -à Kharkov, Kiev, Poltava, Krementchoug, Odessa, Nikolaïev, Melitopol, -Brody et Tarnopol. - - -L'industrie de _l'alcool_ est assez développée. En 1912-1913, elle a -donné plus de 4.000.000 d'hectolitres d'alcool. - - -L'industrie _sucrière_ est une des plus importantes de l'Europe. En -1914, il y avait sur tout le territoire ukrainien 223 fabriques de -sucre qui se répartissaient ainsi: 75 dans le gouvernement de Kiev, -16 en Volhynie, 52 en Podolie, 1 en Bessarabie, 2 dans celui de -Kherson, 23 dans celui de Koursk, 13 dans celui de Poltava, 29 dans -celui de Kharkov, 12 dans celui de Tchernigov. La production sucrière -de l'Ukraine est annuellement d'environ 1.700.000 quintaux dont la -valeur approximative est, sans accise, de 700.000.000 de francs. Kiev, -la ville des raffineurs, est un des plus grands marchés de sucre de -l'Europe. - -Cette industrie progresse si rapidement que, de 1905 à 1915, elle s'est -accrue de 100 0/0. - -En 1911, l'Ukraine a produit 24.625.000 de quintaux de _fer_ brut, -c'est-à-dire 67,4 0/0 de la production totale de la Russie; en 1912, le -pourcentage est monté jusqu'à 70 0/0. - -Le fer forgé sort des usines de Krivrog et d'Ekaterinoslav. - - -Commerce extérieur - -Le mouvement commercial de l'Ukraine est, comparativement à celui des -contrées de l'Europe occidentale, d'importance inférieure; mais il est -appelé, à bref délai, à un développement considérable. - -Actuellement, la première place dans l'exportation ukrainienne est -occupée par les céréales et les autres produits de la terre. - -L'exportation pour les 9 gouvernements de l'Ukraine se décompose de la -manière suivante: céréales, 1.000 millions de francs (55 0/0 du total); -bétail (élevage, volaille) 150 millions de francs (9 0/0 du total); -sucre, 425 millions de francs (22 0/0 du total); fer brut et forgé 200 -millions de francs (12 0/0 du total); minerai, 25 millions de francs (1 -à 2 0/0 du total); autres produits 40 millions de francs (2 à 3 0/0 du -total). - -Presque toute l'exportation des céréales de l'Ukraine se fait au delà -des frontières de l'ancienne Russie, en Europe occidentale, ainsi que -celles des produits de l'élevage: œufs, volailles, peaux, etc... Il n'y -a que le bétail destiné à la boucherie, et surtout les bêtes à cornes, -qui s'est dirigé jusqu'ici vers le Nord de la Russie et en majeure -partie vers la Pologne. - -Quant à l'exportation des autres denrées, le sucre, par exemple, c'est -la Russie qui offre le marché le plus important. L'exportation totale -du sucre au delà des frontières de l'Ukraine atteint jusqu'à 9 à 10 -millions de quintaux par année et seulement un cinquième de cette -exportation s'est dirigé au delà des frontières de l'ancienne Russie, -principalement sur les marchés très constants et très avantageux de -la Perse et de la Turquie. Néanmoins, quand la campagne sucrière se -montre très abondante, l'Ukraine exporte ses sucres même en Europe -occidentale, jusqu'en Angleterre, et à des prix extrêmement avantageux -pour l'acheteur. Le reste du sucre est dirigé vers le Nord et vers -l'Est de la Russie. - -L'Ukraine exporte de grandes quantités de fer; la plupart du temps -c'est sous forme de fonte, de fer brut et de fer forgé. Presque tout -le fer exporté et presque toute la fonte sont vendus dans les limites -du territoire de l'ancienne Russie et en Pologne, car l'Ukraine n'a -eu jusqu'alors aucun accès sur les marchés de l'Europe occidentale. -Cependant, au cours des années qui ont précédé la guerre, elle -commençait à diriger son fer vers les Balkans, la Turquie, l'Egypte, et -même l'Italie. - -L'importation de l'Ukraine consiste en objets manufacturés et surtout -en objets de l'industrie textile, lesquels forment, comme les céréales -pour l'exportation, plus de la moitié des produits importés. - -L'importation des neuf gouvernements de l'Ukraine se décompose ainsi: -_a_) Tissus, étoffes, vêtements et autres produits de l'industrie -textile, 700 millions de francs; cuirs et objets en cuir, 60 à 70 -millions de francs; _b_) coloniales (thé, café, épices), 60 millions de -francs; _c_) vins, 30 millions de francs; _d_) huiles, 30 millions de -francs; naphte et dérivés, 70 millions de francs; bois, 30 millions de -francs; machines et autres instruments en fer, 60 millions de francs; -produits divers, 100 millions de francs. - -Les objets en cuir, les machines de toutes sortes, les produits -coloniaux, les vins, sont importés de l'Europe occidentale ou par son -intermédiaire. L'Ukraine n'importe de la Russie et de la Pologne que -les tissus, les étoffes et autres produits de l'industrie textile. Si -l'Ukraine ne parvient pas à créer sa propre industrie textile, elle -achètera désormais ces produits à l'Europe occidentale qui les lui -fournira à un prix inférieur et d'une qualité supérieure à ceux que la -Russie et la Pologne lui vendaient. - -La balance du commerce extérieur de l'Ukraine a toujours été très -active et l'exportation s'est montrée jusqu'à maintenant plus -importante que l'importation: pour les années 1909-1913, elle s'est -chiffrée par 600 millions de francs. Mais elle peut facilement -atteindre jusqu'à 1 milliard à cause de l'exportation de blé et de -naphte qui ne manquera pas d'augmenter dans des proportions assez -considérables. - - -Littérature - -Riche de tous les biens de la terre, l'Ukraine ne pouvait manquer -d'être, dès les premiers jours de son existence, en même temps qu'un -grand marché commercial, un grand centre intellectuel. Kiev, avec son -Académie fondée en 1632, devint un foyer de lumière non seulement pour -l'Ukraine, mais pour tous les pays slaves. - -Malgré les nombreux obstacles qui lui ont été suscités au cours de -tous les siècles, la littérature ukrainienne se révèle aussi riche que -variée. Elle comprend tous les genres, aussi bien dans le domaine de la -poésie que dans celui de la prose. - - -Poésie épique - -La poésie épique voit, du IXe au XIIIe siècle, toute une série de -chants héroïques qui, recueillis par les professeurs Dragomanov et -Antonovitch, font revivre le héros populaire Ivanko qui tantôt fait le -siège de Constantinople, tantôt livre un combat singulier au tsar turc. - -Mais l'œuvre la plus célèbre dans ce genre, est «Le Chant des troupes -d'Igor» qui rappelle assez notre «Chanson de Roland». L'auteur dont -le nom n'est pas arrivé jusqu'à nous, raconte en une langue forte et -savoureuse, la campagne d'un prince Ruthène contre les Polovtsy, tribu -non-slave qui menaçait alors la frontière orientale de l'Ukraine. - -Du XIIIe au XVIIIe siècle, ces chants héroïques deviennent historiques. -Le peuple ukrainien s'en empare pour célébrer le héros national, -le cosaque Baïda supplicié par les Turcs à Constantinople et qui, -précipité d'une tour, s'accroche à un pieu en tombant, et tue à coups -de flèches le sultan venu assister à son exécution. - -M. Rambaud a réuni tous ces chants en un superbe volume dont la lecture -est du plus haut intérêt. - -A partir du XVIIIe siècle, la poésie épique semble disparaître pour -faire place à la poésie lyrique. - - -Poésie lyrique - -La poésie lyrique, née à la fin du XVIIIe siècle, trouve son premier -véritable interprète dans Chachkevitch qui composa en 1834 son premier -almanach littéraire «L'Aurore» que la censure de Lemberg interdit et en -1837 son second «Le Naïade du Dnièpre» qui ne put paraître qu'en 1848. - -Joseph Fedkovitch par ses chants où il glorifie la vie des ancêtres, -sut intéresser les cultivateurs, les pâtres et les villageois. - -Mais tout le talent de Chachkevitch et de Fedkovitch disparaît devant -le génie de Taras Chevtchenko (1814-1861) qui est, à juste titre, -considéré comme le plus grand poète de toute la littérature ukrainienne. - -Né dans une chaumière de paysans à Morynsti, dans le gouvernement -de Kiev, il n'a connu que quelques années de liberté et de bonheur. -Serf jusqu'à 24 ans, prisonnier politique en Sibérie pendant dix ans, -surveillé par la police de Petrograd durant trois années et demie, il -mourut le 24 février 1861, à l'âge de 47 ans. Mais enfant du peuple, il -en a été le chef et il en reste l'idole. Ses funérailles eurent lieu, -à sa demande, sur les hauteurs qui regardent le Dnièpre, au milieu -de plus de 60.000 assistants appartenant à toutes les classes de la -société. - -Son premier recueil de poésies lyriques «Kobsar» (le Barde) parût -en 1840 et fut suivi, un an après, par les «Haïdamaks» qui faisaient -revivre les paysans ukrainiens révoltés contre leurs tyrans. -L'impression fut extraordinaire et, du coup, Taras Chevtchenko devient -le poète national. Personne en Ukraine n'avait avant lui parlé une -langue plus pure, n'avait versé de larmes plus vraies sur le malheur de -sa patrie; aucun poète n'avait atteint les hauteurs de son génie. - -Ses plus belles poésies sont: «Le Songe», «Le Caucase», «A -Osnovianenko», «A l'Eternelle mémoire de Kotlarevsky», «Aux Vivants, -aux Morts et à ceux qui doivent naître». - -Ses plus beaux poèmes sont: «Les Haïdamaks», «Maria», «Naismytchka» et -«Kateryne» qui est l'histoire d'une fille du peuple délaissée par un -officier russe. - -Pantélémon Koulich (1815-1897), s'inspirant de la littérature -européenne, traduisit d'abord les poèmes de Byron, puis se livrant à -l'inspiration poétique, écrivit des poésies imitées de V. Hugo qui -forment plusieurs recueils, dont «Les Aubes» qui se recommandent par le -plus pur lyrisme. - -Michel Starytsky, écrit des poésies d'une valeur réelle pour protester -contre l'oppression nationale et sociale. - -Larissa Kvitka, sous le pseudonyme de «Lesia Oukrainska» exprime avec -un charme tout féminin, une finesse et une sensibilité exquises, les -sentiments de son âme rêveuse et mélancolique. Ses meilleures poésies -sont: «Sainte Nuit», «Contra spem spero», «A mes compagnons», «Le -Poète». - -Khrystia Altchevska, par la pureté de la forme et O. Oles, par la -puissance du verbe, mériteraient d'être connus en dehors des frontières -de l'Ukraine. - - -Parmi les poètes dont les œuvres peuvent entrer dans ce genre, il faut -citer: Kotlarevsky avec son Ode au Prince Kourakine; Constantin Pouzyme -(1790-1850) avec le Paysan petit russien; Alexe Storojenko (1805-1874) -avec son «Cygne» où il parle du poète qui meurt fièrement sans attendre -les applaudissements de la foule; Samilenko, le traducteur de Molière; -Hryntchenko, le Déroulède ukrainien, etc. - - -Poésie satirique - -La poésie satirique fut d'abord cultivée par quelques poètes inconnus -dans «Les Psaumes laïques», «La Victoire de Beresteczko», «Lamentations -de la Petite Russie sur les Polonophiles», «Mazepa et Palie», -«L'introduction du servage en Ukraine», «La conversation de la Grande -Russie avec la Petite». - -Mais le premier vrai poète satirique de l'époque moderne est -Jean Kotlarevsky, appelé avec raison le Père de la littérature -moderne ukrainienne. Elève du séminaire de Poltava, militaire, puis -fonctionnaire civil, il entra dans la maçonnerie et, peu de temps -après, publia en langue ukrainienne son «Enéide travestie». - -C'est une satire qui, dans une grande perfection de forme et une langue -vive et savoureuse, trace le tableau d'un Olympe mais d'un Olympe aux -pots de vin et aux intrigues bureaucratiques. Elle eut trois éditions -du vivant de son auteur et, aujourd'hui, elle en compte plus de trente. -Napoléon en quittant Moscou en mit, dit-on, un volume dans sa cantine. - - -Fables - -Le premier fabuliste ukrainien est Pierre Artemovsky Houlak (1790-1866) -qui s'est rendu célèbre par sa fable «Le Maître et le Chien», -protestation énergique contre le servage auquel était soumis le peuple -ukrainien. La littérature ukrainienne compte d'autres fabulistes comme -Leonid Glibov (1827-1893) par exemple, mais aucun n'a laissé d'œuvres -qui méritent de passer à la postérité. - - -Parmi les autres poètes ukrainiens, car il faut bien se borner, il -convient de citer Victor Zabillo, Ivan Franko, W. Stchourat, Bogdan -Lepky, qui ont laissé des poésies charmantes de grâce et de finesse. -Et actuellement, l'Ukraine voit naître de nombreux poètes comme -Tcherniavsky, Vorony et beaucoup d'autres dont les poésies sonnent -gaîment. - - -Théâtre - -Le théâtre fait son apparition dans la littérature ukrainienne par -des Mystères, comme «La Descente de Jésus aux Enfers» et des comédies -satiriques contre les prêtres, telles que: «Le Pope Negretzky». -Dolhalewsky a laissé dans ce genre, des pièces assez connues. - -Mais, pour avoir des pièces de réelle valeur, il faut attendre l'auteur -de l'«Enéide travestie», Jean Kotlarevsky, qui écrivit deux comédies -charmantes: «Natalka Poltavka» et «Le Soldat sorcier». La première a de -réelles qualités scéniques qui lui permettent de faire recette encore -aujourd'hui. Toutes les deux charment par la vérité des types, la -vivacité du dialogue et, surtout, par leur langue vigoureuse et imagée. - -Basile Gogol (1825), père de Nicolas, a laissé une bonne comédie «Le -Rustre» et une de valeur moindre «Les Sortilèges»; Jacques Kouharenko -en a écrit également plusieurs. - -Parmi les poètes tragiques qui sont fort nombreux, il faut citer tout -d'abord: Nicolas Kostomaroff (1817-1885) qui, par son œuvre historique, -appartient à la littérature russe, mais reste ukrainien par ses poésies -débordantes de patriotisme et ses deux tragédies: «Sava Tchaly» et «La -Nuit de Pereiaslav». Michel Starytsky (1840-1904), qui fit du théâtre -un puissant facteur de propagande nationale; il a écrit un certain -nombre de pièces qui frappent l'imagination, enchantent et émeuvent. -Marco Kropyvnitsky (1841-1910), qui donne toute une série de types et -de tableaux pris sur le vif. J. Tobilevitch qui, plus connu sous son -pseudonyme Karpenko-Kary (1865-1907) est un écrivain de tout premier -ordre, et a laissé, avec un beau drame historique «Sava Tchaly», -d'excellentes études de mœurs populaires. - -Le théâtre ukrainien a toujours joui sur tout le territoire de -la Russie d'une renommée justement célèbre, car ses acteurs sont -excellents. Mais, jusqu'à 1895, ces acteurs n'avaient pu jouer -qu'en dehors des frontières de l'Ukraine, à Petrograd, à Moscou et -jusqu'en Sibérie, et seulement depuis l'ordonnance 1876. En 1895, le -général-gouverneur Dragomirov, ukrainien russifié, mais secrètement -attaché à l'Ukraine, accorda aux acteurs ukrainiens le droit de jouer -des pièces en langue ukrainienne à Kiev, à Ekaterinoslav, et, en -général, dans toute l'Ukraine. Aussi, les années qui ont précédé la -guerre virent-elles éclore toute une floraison de comédies, de drames -et de tragédies dont plusieurs annoncent de réels talents. Parmi -ceux-ci se placent au tout premier rang les drames de Vinnitchenko, -plus connu comme romancier mais qui possède les véritables qualités -du dramaturge. Son dernier drame: «Entre deux Forces», inspiré par -les tragiques événements qui se sont déroulés en Ukraine, pendant la -première occupation des Bolcheviks, est un véritable chef-d'œuvre. -Interdit par le Hetman Skoropadsky, il fut joué en janvier 1919, après -la reprise de Kiev par les troupes de la République ukrainienne, et -déchaîna un enthousiasme indescriptible. - - -Roman et Nouvelle - -Le roman fait de très bonne heure son apparition dans la littérature -ukrainienne avec les traductions des romans grecs «L'Alexandria» du -pseudo Calysthène, la «Guerre de Troie» et le «Royaume des Indes». - -Mais ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que devait paraître le -père du roman ukrainien tel que nous le concevons aujourd'hui. C'est -Grégoire Kwitka qui, sous le pseudonyme d'Osnovianenko, a précédé -George Sand, Auerbach et Tourgueniev, en écrivant de charmantes -nouvelles tirées de la vie du peuple. Son principal roman: «Maroussia» -est une œuvre de sensibilité sincère et exquise. «La Sorcière de -Konotop», «Oxana malheureuse», «L'amour sincère», dénotent une grande -pureté de sentiment et un profond amour du peuple, de son pays et de sa -langue. - -Ivan Levytsky, connu sous le pseudonyme de Netchouy, jouit d'une grande -vogue dans toute l'Ukraine. Parmi ses nombreux romans, il faut citer: -«Deux Moscovites», «La Nuit de Horeslav», «Le Crampon», «Ténèbres», «La -Remorqueuse», etc. - -Panas Myrny eut de nombreux démêlés avec le Gouvernement russe. Son -principal roman «Les Bœufs ne mugissent pas quand ils ont du foin dans -le râtelier», où il dépeint la vie sociale, a été édité à Genève par -Dragomanov. - -Marie Markovyck, sous le pseudonyme de Marko Wowtchok (1834-1907), -fut pour le roman ukrainien ce que Chevtchenko fut pour la poésie. -Elle dépeint les mœurs et la vie des serfs et les anciennes coutumes -de l'Ukraine. «Maroussia» est un véritable petit chef-d'œuvre et ses -Contes Populaires, parus en 1856, eurent un tel succès qu'ils furent -traduits en russe par Tourgueniev, en anglais et en français. La -traduction française de «Maroussia» due à l'habile plume de M. Stahl, a -eu un tel succès, qu'elle compte aujourd'hui plus de 80 éditions. - -Alexandra Koulich (1829-1911) a écrit sous le pseudonyme de Hanna -Barvinok un grand nombre de romans sur la vie du peuple, où elle fait -preuve d'un profond esprit d'observation. - -Anatole Swidnytsky (1834-1872) a laissé des romans «Les Luboradsky» -(Chronique de famille), qui dépeignent la vie des «Années soixante» -dans les milieux bourgeois ukrainiens qui commençaient à se -dénationaliser. - -Ivan Franko (1856-1916), tour à tour poète et romancier, dépeint -dans une série de nouvelles, l'exploitation du peuple dans les mines -pétrolifères de Borislav «Boa constrictor», «A la sueur de son front», -«Pour le foyer», «La Croisée des chemins», «Au sein de la nature», etc. -et la misère des paysans livrés à la merci des seigneurs. - -Michel Kotsioubinsky (1864-1913) peut se comparer à Guy de Maupassant -par la profondeur de son analyse psychologique et à Tourgueniev par ses -tableaux de la nature. Dans son «Intermezzo», il dépeint l'immensité -des champs de l'Ukraine et son ciel cristallin, avec un lyrisme qui n'a -d'égal que l'émotion provoquée par le récit des malheureux paysans mis -en scène. Les «Fata Morgana» sont des scènes tragiques et angoissantes -de la Révolution de 1905. Les «Ombres d'ancêtres oubliés» dépeignent la -vie des montagnards vivant dans les Carpathes. - -Maître d'une langue parfaite, profond psychologue, Kotsioubinsky a -donné des œuvres qui sont considérées comme les plus parfaites de la -littérature ukrainienne. - -M. Vinnitchenko, dont l'analyse psychologique est également très -profonde, ne cherche pas à idéaliser ses héros ordinairement communs -et même vulgaires, mais néanmoins très vivants. Chacun de ses romans -est un chef-d'œuvre d'observation. Parmi les plus connus, il faut -citer «Holota» (Populace), tableau triste et puissant de la vie du -prolétariat agraire; «Je veux», peinture forte et énergique de la vie -des intellectuels ukrainiens, en même temps que puissante analyse du -sentiment national dans l'âme d'un intellectuel ukrainien russifié, «Le -Mensonge», «L'Ours Blanc et la Panthère Noire», etc. - - -Histoire - -L'Histoire fait son apparition dans la littérature ukrainienne sous -la forme de Chroniques dont les principales sont celles de Nestor au -XIIe siècle et celles de Kiev et de Galicie-Volhynie qui les continuent -jusqu'en 1292. - -Merveilleux assemblage de légendes et de faits historiques racontés -avec une naïveté, une vivacité charmantes et un grand soin -d'exactitude, elles expriment le caractère national ukrainien qui, dit -l'historien Soloviov «est d'une toute autre nature que le caractère -grand-russien». - -La dynastie lithuanienne eut aussi des historiens pour raconter -l'époque de luttes et de mouvements populaires qu'eût à traverser -l'Ukraine, depuis l'invasion tartare jusqu'à la perte de ses droits -politiques, sous la domination russe. Les événements de cette -époque sont contenus dans les Chroniques de Lemberg, de Kiev, de -la Ruthène-Lithuanie, au XVe siècle; dans les Mémoires de Samuel -Zokie, secrétaire de Khmielnitski, de Jevlaszewsky, de Khanenko et de -Markovyck et dans les Chroniques cosaques dont la plus intéressante et -la plus littéraire est celle de Velytchko (1690 à 1728). - -Mais c'est au XIXe siècle que la littérature ukrainienne devait trouver -ses véritables historiens dans Michel Dragomanov, V. Antonovitch et -surtout dans Michel Grouchevsky. - -Michel Dragomanov (1841-1895), extrêmement cultivé, resta profondément -attaché à sa patrie bien qu'il ait surtout séjourné à l'étranger, à -Paris et à Sofia. Il a fait connaître l'Ukraine à la France par des -brochures riches de faits et de conclusions: «La Politique orientale de -l'Allemagne et la russification», «l'Ukraine et les Empires centraux», -«La Pologne historique et la démocratie grand-russienne», «Pensées -étranges sur la question nationale de l'Ukraine», «Lettres à l'Ukraine -du Dnièpre». - -Dragomanov a puissamment contribué au maintien du sentiment national -dans l'âme du peuple ukrainien. - -V. Antonovitch, profondément érudit, a écrit sur l'histoire de -l'Ukraine plusieurs ouvrages dont les principaux sont: «Monographies -historiques», «Dernières années de l'organisation cosaque dans -l'Ukraine occidentale». Il a travaillé sur la fin de sa vie à un -rapprochement ukraino-polonais, sans arriver à un résultat sérieux. - -Michel Grouchevsky est assurément le plus grand historien de l'Ukraine. -Son «Histoire de l'Ukraine» compte déjà sept volumes et s'arrête à la -révolte des Cosaques (1625), mais on peut déjà la considérer comme un -chef-d'œuvre par la grande quantité de documents compulsés et sa force -de dialectique. - -Parmi les autres historiens ukrainiens contemporains, il faut -citer Oreste Levytsky, auteur de Monographies remarquables, le -Père Kripviakievitch et Bogdan Buchinsky, auteurs de travaux très -documentés sur l'Eglise en Ukraine, Lypinsky qui s'adonne spécialement -à l'histoire des relations polono-ruthènes et qui a déjà fait paraître -quelques volumes du plus grand intérêt et enfin, pour y prendre une -place particulière, M. Stephane Tomachevsky dont l'Insurrection des -Haïdamaks et les Etudes historiques sur les Ukrainiens de Hongrie se -recommandent par leur documentation et leur impartialité. - -Cet aperçu de la littérature ukrainienne est nécessairement très -court et laisse dans l'ombre un trop grand nombre d'écrivains qui -mériteraient chacun une mention spéciale, mais il est cependant -suffisant pour montrer que, malgré les obstacles suscités par ses -maîtres, malgré les décrets de proscription et de prohibition, le -peuple ukrainien a gardé le culte de sa langue et des belles-lettres -et qu'à l'avenir il saura user de la liberté qu'il a conquise pour se -développer intellectuellement et moralement. - - - - -IIIe PARTIE - -LES UKRAINIENS - - -Réunis en un imposant faisceau dans des tracts et des brochures, -ou savamment dosés dans des articles de journaux ou de courtes -informations, les arguments qu'agitent les adversaires de l'Ukraine -pour dresser leurs violents réquisitoires contre ses aspirations -nationales et son désir de liberté et d'indépendance tombent -d'eux-mêmes, si on les examine à la lumière du bon sens et avec quelque -peu d'esprit critique. - -Très impressionnants quand ils sont habillés de phrases pompeuses et -grandiloquentes, ils ne sont que loque et néant lorsqu'on les réduit à -des faits. La preuve en est aisée à faire. - - -Le terme «Ukraine» - -Pour prouver que le territoire ukrainien fait partie intégrante du -territoire russe et que le peuple qui l'habite n'a aucun droit à -l'indépendance réclamée par ses dirigeants, des adversaires de la jeune -République, à bout d'arguments sans doute et plus animés de haine -que doués d'esprit critique, se rejettent sur l'étymologie du terme -«Ukraine». - -Cet argument n'a et ne peut avoir aucune valeur, car quel rapport peut -exister entre l'origine d'un pays et le nom qu'il porte? - -Le terme «Ukraine» vient de deux mots russes: _ou_ et _kraïna_ -qui signifient, le premier _chez_, _près de_, le second _limite_, -_frontières_ et par extension, _pays_, _patrie_. Puisque le terme -«Ukraine» disent-ils, signifie «près de la frontière», le territoire -auquel il a été attribué appartient à la Russie sur la frontière de -laquelle il se trouve. C'est d'une logique absolue! - -Or, ce mot «Ukraine» a été employé pour la première fois, dans les -Chroniques ukrainiennes, au XIe siècle, pour désigner le territoire qui -porte actuellement ce nom. A cette époque, l'Ukraine n'avait encore -été l'objet d'aucune convoitise, vivait libre et indépendante et par -conséquent n'était «près de la frontière» d'aucun pays ou plutôt elle -était près de la frontière de l'Europe civilisée qu'elle défendait -contre les incursions des barbares. - -D'autre part, l'Ukraine a fait partie de la Pologne aux XIVe, XVe -et XVIe siècles, c'est-à-dire, avant d'être englobée dans l'Empire -moscovite. Donc, si l'Ukraine avait été «près de la frontière d'un -pays», ce serait de la Pologne et non de la Russie? L'adage français: -«qui veut trop prouver ne prouve rien» trouve une fois de plus son -application. - - -Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves - -Compris, ainsi qu'il a été dit dans la IIe partie, entre les 44°-53° de -latitude et les 20°-45° de longitude, c'est-à-dire entre les Carpathes -et le Caucase, les marais du Pripet et la Mer Noire, le territoire -ukrainien, dont les frontières ethnographiques n'ont jamais varié au -cours des siècles, est habité par une population qu'on peut évaluer à -près de 50 millions d'habitants. - -Cette population se répartit ainsi: 37.500.000 d'Ukrainiens ou 75 0/0 -de la population totale; 5.000.000 de Russes ou 10 0/0; 3.800.000 -de Juifs ou 7,6 0/0; 1.400.000 de nationalités diverses (Roumains, -Blanc-Russes, Tartares, Bulgares, etc...) ou 2 0/0. - -Les statistiques officielles russes ou polonaises donnent des chiffres -un peu différents. Mais il ne faut pas oublier qu'en Russie, le -dernier recensement qui date de 1906 a été fait sur la base de la -langue officiellement parlée. Or, la plupart des Ukrainiens, surtout -dans les villes parlent russe (la langue ukrainienne ayant été jusque -là proscrite), et ont été, de ce fait, considérés comme Russes. - -Les statistiques polonaises ne sont pas plus exactes, car elles -enregistrent comme Polonais tous les Juifs habitant le territoire -ukrainien et tous les Ukrainiens professant la religion catholique. -Or, le chiffre des Ukrainiens catholiques dépasse 500.000 et personne -n'ignore que les Juifs vivent fort nombreux en Ukraine et surtout en -Galicie. - -On voit dès lors quelle confiance il faut accorder aux statistiques -provenant de ces deux sources. - -Le peuple ukrainien fait partie de la grande famille slave, mais -diffère essentiellement des Russes et des Polonais qui appartiennent -à la même race. De savants anthropologistes comme Deniker et Reclus, -en France, Popof et Krasnow, en Russie, Vovk et Rakovski, en Ukraine, -ont démontré, chiffres et preuves à l'appui, que la grande famille -slave se divise en deux groupes: le groupe vislien qui comprend les -Russes, les Polonais et les Blanc-Russes et le groupe adriatique ou -dinarique auquel appartiennent les Serbo-Croates, les Slovènes, les -Tchéko-Slovaques et les Ukrainiens. Chacun de ces groupes se distingue -par des caractéristiques qui ne permettent aucune confusion. Le -premier groupe est de taille moyenne, avec 76 comme table de visage -et les cheveux blonds. Le second groupe est de taille élevée, avec 78 -comme table de visage et les cheveux noirs. - -En 1880, le géographe et anthropologiste Reclus voyait un lien de -parenté entre l'Ukrainien et le Slave méridional et Deniker concluait -une de ses études par ces mots: «Les Ukrainiens, de même que les Slaves -méridionaux, appartiennent à la race dite race adriatique ou dinarique, -tandis que les Polonais appartiennent à la race de la Vistule et les -Russes à la race orientale.» - -Plus récemment encore, M. Alfred Fouillée, après M. A. Leroy-Beaulieu, -écrit dans son Esquisse psychologique des peuples européens: «Les -Petits-Russiens (Ukrainiens) sont plus fins de membres et d'ossature -(que les Russes), plus vifs et plus alertes d'esprit, à la fois plus -mobiles et plus indolents, plus méditatifs et moins décidés, par suite -plus apathiques et moins entreprenants. Ils ont l'esprit moins positif, -plus ouvert au sentiment et à l'imagination, plus rêveur et poétique. -Ils ont des instincts plus démocratiques et sont plus accessibles aux -séductions révolutionnaires. Ce sont de vrais Celto-Slaves». - -Ainsi, d'après ces savants qui n'avaient certes prévu ni -l'effondrement de l'empire russe, ni la désagrégation de la monarchie -austro-hongroise, ni, par conséquent, la proclamation de la République -ukrainienne, le peuple ukrainien, slave comme les Russes et les -Polonais, en est, cependant, essentiellement distinct. - - -L'Ukraine est une Nation - -Dans son Histoire de Charles XII de Suède, Voltaire a dit que -«l'Ukraine a toujours aspiré à être libre». Cette affirmation -d'un maître en la matière n'empêche pas les adversaires du peuple -ukrainien de répéter à satiété que «personne en Europe ne se doutait -_tout récemment encore_, d'une Ukraine et d'Ukrainiens aux visées -séparatistes». A quelle époque Voltaire vivait-il donc? - -Mais ceci ne peut pas embarrasser ceux qui nient au peuple Ukrainien -son droit à l'indépendance «parce qu'il n'a pas existé de tout temps ou -du moins pendant des siècles», puisqu'après leur belle déclaration, ils -ne craignent pas de reconnaître les faits que voici: - -«Byzance, _au_ XIVe _siècle_, appela _Russie mineure_ les provinces -de Kiev, Tchernigov, Volhynie, Podolie, Poltava et la Galicie pour -distinguer ce territoire de celui de la _Russie majeure_». - -«_Au_ XIIIe _siècle_, s'écroule l'édifice majestueux de la Russie -kievienne..., mais à vrai dire ce ne sont pas seulement les Tartares -qui furent la cause de la ruine du pays: _les tendances séparatistes -des contrées qui composaient la principauté de Kiev y furent pour -beaucoup_.» - -«Pendant que la Grande-Russie, sous la ferme direction de ses princes, -s'acheminait vers un avenir glorieux, _la Russie méridionale cessait -d'exister politiquement_.» - -«Le peuple _Ukrainien_ sortit de la tête d'un écrivain polonais, le -comte Potocki, en _1795_.» - -Ces citations pourraient être continuées. Mais, puisées dans une seule -des multiples brochures écrites contre l'Ukraine et les Ukrainiens, -celles-là suffisent pour montrer quelles difficultés ont à vaincre les -adversaires de l'Ukraine pour soutenir leur thèse. Oubliant qu'ils -nient l'existence de l'Ukraine avant la Révolution russe de 1917, ils -laissent tomber de leurs plumes des dates qui jettent à terre tout -l'échafaudage si laborieusement construit. - -Leurs propres données non seulement prouvent que l'Ukraine a une -tradition historique, mais fournissent les deux prémisses qui -permettent au peuple ukrainien de conclure à son droit de vivre -désormais libre et indépendant: Pour user de ce droit, le peuple -ukrainien devrait avoir vécu pendant des siècles, disent-ils. Or, sous -le nom de Russie Mineure ou sous son nom actuel, l'Ukraine existait -(d'après les seules citations que l'on vient de lire) dès le XIVe -siècle. Donc l'Ukraine et les Ukrainiens ont le droit d'exister. - -Pour soutenir la même thèse, que l'Ukraine en tant que nation n'existe -pas et n'a jamais existé, d'autres adversaires invoquent le fait, -qu'en 1654, «le Hetman Khmielnitski, vieux et affaibli, a donné au Tsar -moscovite, par le traité de Pereiaslav, la moitié de la Russie qu'il -avait délivrée de l'esclavage polonais». - -Or, voici quelques-uns des articles de ce traité: - -L'Ukraine doit être gouvernée par son propre peuple. - -Là où il y a trois libres Ukrainiens, deux doivent juger le troisième. - -Si le Hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, que l'Ukraine -elle-même élise un nouvel Hetman parmi son propre peuple en informant -seulement le Tsar de cette élection. - -Que l'armée ukrainienne s'élève toujours à 60.000 hommes. - -Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires élus. - -Que le Hetman et le gouvernement ukrainien puissent recevoir les -ambassadeurs qui, de tout temps, sont venus des pays étrangers en -Ukraine». - -Donc, ce traité qui, d'après les adversaires du mouvement nationaliste -ukrainien actuel, prouverait que l'Ukraine s'est donnée à la Russie, -garantit au contraire au peuple ukrainien un gouvernement autonome, -une armée permanente, une administration fiscale particulière et -enfin, sous certaines réserves, la faculté d'entretenir des rapports -internationaux, c'est-à-dire réserve sa complète indépendance. - -Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée par lettres patentes -du Tsar Alexis Mihailovitch, le 27 mars 1654, a été cyniquement -foulée aux pieds par tous ses successeurs jusqu'en 1917; mais ce déni -de justice ne confère pas aux Russes qui ont aboli le tsarisme pour -obtenir plus d'équité, le droit de s'opposer à l'indépendance de -l'Ukraine. - -D'ailleurs, pour s'assurer que l'Ukraine n'est pas née d'hier, il -suffit de feuilleter l'Histoire. - -Le célèbre auteur de la remarquable _Histoire de Russie_, Karamzin -(1765-1826), avoue «que les provinces méridionales de la Russie -(l'Ukraine) devinrent dès le XIIIe siècle comme étrangères pour notre -patrie septentrionale, dont les habitants prenaient si peu part au sort -des Kioviens, Volhyniens, Galiciens, que les chroniqueurs de Souzdal et -de Novgorod n'en disent presque pas un mot». - -Pierre le Grand emploie le mot _Ukraine_ et dit: «Le peuple ukrainien -est très intelligent, mais ce n'est pas un avantage pour nous». - -Catherine II rend hommage à l'esprit de sacrifice du comte Alexis -Razvomowtsky «qualité naturelle à la _nation petite-russienne_»; elle -est enchantée du climat de Kiev où elle trouve le printemps, alors -«que chez nous, en Russie, c'est encore l'hiver», mais cela ne fait que -l'engager davantage à employer «les dents d'un loup» et «les ruses d'un -renard» pour parvenir à la _russification_ complète de ce merveilleux -pays. - -Plus près de nous, Stolypine se plaint des «ukrainiens» et les traite -«d'allogènes». - -D'autre part, une carte découverte en juillet 1918 dans la Bibliothèque -des RR. PP. Bénédictins d'Einsiedeln prouve qu'en 1716, l'Ukraine -existait comme centre géographique et politique indépendant de la -Moscovie. La carte de la Moscovie de Vischer (1735) dénomme Okraïna ce -qu'on a dénommé depuis Petite-Russie. Celle de Homann (1716) comprend -la Ruthenie avec Leopol (Lemberg) dans les limites de l'Ukraine. - -Ainsi, le Recueil complet des Lois Russes, le Recueil de la Société -historique russe, les Archives de l'Empire russe, les ouvrages des -historiens russes Soloviov et Karamzin, la Bibliothèque d'Einsiedeln, -tous fournissent des textes et des documents qui ne permettent pas -un seul instant de mettre en doute l'existence, au moins dès le -XIIIe siècle, et sur le territoire actuellement revendiqué par les -Ukrainiens, de la nation ukrainienne dont voici l'histoire: - -Indépendante pendant six siècles, du IXe à la fin du XVe elle se vit -tout à coup sous la pression de la Pologne, obligée de subir un joug -étranger jusqu'au jour où, vaincu à l'ouest, Bogdan Khmielnitski, son -Hetman, se décide à se tourner vers l'Est et à accepter le protectorat -d'Alexis Mihailovitch, tsar moscovite, par le traité de Pereiaslav -(1654). C'était tomber de Charybde en Scylla, et le grand poète -Chevtchenko dit fort bien dans un vers lapidaire que tout Ukrainien -apprend en suçant le lait maternel: «Il aurait mieux valu que ta mère -t'aie étouffé dans ton berceau.» - -A partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine n'est qu'un long -martyrologe dont les pages ne semblent pas encore closes. - -Pour russifier l'Ukraine, Pierre-le-Grand remplace les gouverneurs -ukrainiens par des voïevodes moscovites: le fameux Yvan Mazepa, que -Victor Hugo a chanté dans ses _Orientales_, se révolte et conclut une -alliance avec Charles XII de Suède que la France favorise. Vaincu à -Poltava, il cherche un refuge dans la Bessarabie qui appartenait alors -à la Turquie. - -Catherine II introduit le servage en Ukraine, opprime les -intelligences, abolit le nom même d'Ukraine qu'elle remplace -tendancieusement par celui de Petite Russie, comme elle avait remplacé -le nom de Pologne par celui de Pays de la Vistule et le nom de la -Lithuanie par celui de Pays du Nord-Ouest. - -Nicolas Ier est plus féroce encore: il supprime l'Eglise uniate et -impose la religion orthodoxe; la Confrérie de Cyrille et Méthode, dont -le but était de maintenir le sentiment national dans l'âme du peuple -et propager l'idée d'une fédération démocratique de tous les peuples -slaves est dissoute: ses membres parmi lesquels l'historien Kostomaroff -et le poète Chevtchenko sont envoyés au bagne de Sibérie. - -Alexandre II proscrit la langue ukrainienne des écoles et fait décréter -en 1863 par le comte Valouïev, son ministre de l'intérieur, «qu'il n'y -a jamais eu de langue ukrainienne, qu'il n'y en a pas et qu'il ne doit -pas y en avoir» et en 1876, par le chef du Département de la presse, -Gregoriev, que l'impression et la publication des livres et brochures -en ukrainien sont interdites dans les frontières de l'Empire, de même -que la représentation des pièces en langue ukrainienne. Le résultat -ne se fait pas attendre: le nombre des illettrés monte à 80 0/0, -personne ne voulant aller dans des écoles où l'on n'apprend qu'une -langue étrangère: le russe. L'exode des intellectuels ukrainiens vers -la Galicie commence; cette province devient, dès lors, le Piémont -ukrainien. - -Nicolas II, si libéral au début de son règne, laisse cependant son -ministre Stolypine reprendre aux Ukrainiens les quelques libertés -rendues par la Révolution de 1905, déclarer dans une série de -circulaires «que le ralliement de la société ukrainienne autour de -l'idée nationale n'est pas désirable au point de vue des dispositions -de l'empire russe», dissoudre leurs associations et juguler leur -presse et permet, les deux premières années de la guerre, d'inutiles -violences dans les deux Ukraines russe et autrichienne. - -Que faut-il de plus pour permettre de conclure que, martyre comme la -Pologne, l'Alsace-Lorraine et l'Irlande, l'Ukraine doit être, aux mêmes -titres qu'elles, délivrée du joug de l'oppresseur et puisqu'elle le -désire, vivre désormais libre et indépendante. Toute autre solution de -la question ukrainienne conduirait nécessairement à des récriminations -justifiées, à des rancunes et à la guerre. - - -L'armée ukrainienne - -Il est assez commun d'entendre, même dans les milieux qui devraient -être bien informés, les versions les plus fantaisistes sur la formation -de l'armée ukrainienne et d'y voir s'y accréditer les racontars les -plus tendancieux. - -La vérité est celle-ci: - -Lorsque le bolchevisme, soutenu, sinon soudoyé par l'argent allemand, -eut fait, dans les tranchées septentrionales russes, son œuvre de -dissolution et partir de presque tout le front une grande partie de -l'armée russe, les régiments ukrainiens avec les Cosaques du Don, -furent les seuls à rester fidèles au devoir et à continuer la lutte -à côté des alliés. Réclamés par Petlioura, alors commissaire aux -Affaires de la guerre, qui voulait les soustraire à la contagion, -malgré Kerensky dont le grand désir était de garder ces valeureux -soldats au service de la Russie, ces régiments ukrainiens, malgré -les promesses des Bolcheviks, descendirent du front de Riga sur le -front méridional et avec leurs camarades du front russo-roumain, le -défendirent contre l'invasion austro-allemande jusqu'en juillet 1917. - -Fatigués par trois années de guerre au cours desquelles ils avaient -participé à bien des combats, la gibecière aussi vide que l'estomac, -trompés par de fallacieuses promesses, les Cosaques ukrainiens, comme -les soldats russes, comme les Cosaques du Don, eurent leur moment de -faiblesse. - -Ce fut le mérite de Petlioura et ce sera sa gloire, quand le temps aura -jeté sa patine sur les événements actuels, d'avoir pu reconstituer -avec ces régiments, dont il élimina les éléments contaminés ou même -simplement douteux, une armée parfaitement disciplinée qui, sans un -seul murmure, courut avec un armement bien imparfait cependant et -un ravitaillement plus que défectueux, à la frontière orientale de -l'Ukraine où commençait à déferler la vague furieuse du Bolchevisme. - -Et c'est pas à pas qu'elle recula devant le nombre, c'est après des -luttes acharnées qu'elle céda du terrain et un bombardement de dix -jours et des combats meurtriers qu'elle évacua sa capitale. Aussi, -quand, dans les premiers jours de mars 1918, elle entra de nouveau -à Kiev, elle y fut reçue par une foule en délire qui la couvrit -de fleurs. Et ce sont ces soldats qui pendant deux années se sont -battus comme des lions dans la guerre russo-allemande et qui depuis -dix-huit mois luttent avec acharnement pour défendre l'intégrité et -l'indépendance de leur patrie, que l'on ose calomnier! - -Faut-il faire mention des bataillons que les Allemands formèrent avec -les Ukrainiens prisonniers dans leurs camps de concentration? Les -poilus français qui sont revenus d'Allemagne, aussitôt l'armistice -signé, sont unanimes à déclarer que le régime auquel ils étaient -soumis, aussi dur fût-il, n'était rien, en comparaison de celui imposé -aux prisonniers de l'armée russe. Ce régime entraînait fréquemment -la mort. Pourquoi alors, faire un crime à ces malheureux prisonniers -d'avoir consenti à passer, puisqu'ils étaient ukrainiens et non russes, -dans des camps où le traitement était plus doux et la nourriture plus -abondante? Libres à eux, quand le moment serait venu, de consentir -ou de ne pas consentir à ce que les Allemands, en échange de leurs -bons procédés leur demanderaient. Il faut croire que leur conduite -a été parfaite, puisque l'adversaire le plus acharné de l'Ukraine, -écrit en parlant de ces bataillons qui sous sa plume se transforment -en régiments: «Après Brest-Litovsk, on les envoya en Ukraine, mais -ces régiments devaient causer d'amères déceptions à ceux qui les -avaient si bien préparés: rentrés au pays, les «Joupanes bleus»--lisez -les Ukrainiens--se distinguèrent bientôt _par leur haine contre les -Allemands qui furent forcés de les désarmer en avril 1918_.» - -Or, ces régiments sont les mêmes qui combattent aujourd'hui sous le -commandement de Petlioura que l'on voudrait faire passer, malgré les -nombreuses preuves de francophilie qu'il a données, pour un comparse -des Allemands ou de Lénine et de Bela-Kun. - - -Le peuple ukrainien veut vivre indépendant - -Une opinion très répandue veut qu'en Ukraine, seuls les partis -politiques se seraient prononcés pour l'indépendance, mais que le -peuple, seul maître des destinées de son pays, n'a jamais manifesté -cette intention. - -Il semble que dans cette question, les faits doivent être plus probants -que tous les raisonnements et toutes les argumentations. C'est pourquoi -il suffit ici de faire un simple exposé de ce qui s'est passé en -Ukraine depuis la Révolution. - -Libre du joug moscovite et certaine d'obtenir l'appui des puissances -de l'Entente qui avait tant de fois déclaré, depuis le 4 août 1914, -du haut des tribunes parlementaires et dans les colonnes de leurs -journaux, que tout peuple avait le droit de forger son bonheur en -disposant de soi-même, l'Ukraine s'empressa, comme la Pologne et la -Finlande, de passer de la théorie au fait et de proclamer, d'abord son -autonomie, puis son indépendance. - -Et ce n'est pas seulement la Rada centrale et le Secrétariat Général, -son organe exécutif, qui demandèrent la reconnaissance immédiate du -nouvel Etat, mais des organes, comme le Congrès des Paysans (1917) et -la Réunion des Propriétaires (1918), lesquels n'ont rien de commun avec -les organisations politiques. - -Le Congrès des paysans réuni à Kiev au lendemain même de la Révolution, -comprenait les représentants de tous les paysans habitant le territoire -de l'Ukraine, sans distinction ni de religion, ni de nationalité, ni -de parti. Aucun homme politique, aucun intellectuel, aucun meneur de -foule n'y assistait. Il n'y avait que des paysans. Or, à l'issue de -ses travaux, d'un mouvement spontané, le Congrès des Paysans vota une -motion en faveur de l'indépendance de l'Ukraine. - -Le Congrès des propriétaires qui tint ses assises également à Kiev, -un an plus tard, alors que les membres de la Rada venaient d'être -dispersés et que les prétendus fauteurs du mouvement ukrainien étaient, -tout comme sous le régime tsariste, enfermés dans la prison de -Lukianovka, après avoir, inspiré par les Allemands, placé le général -Skoropadsky à la tête du Hetmanat ukrainien, vota également avec la -même spontanéité l'indépendance de l'Ukraine. - -Ces faits, que personne, à moins d'être d'une absolue mauvaise foi, -ne saurait nier, prouvent que non seulement les intellectuels, mais -aussi la classe des agriculteurs, les masses paysannes par la voix -de leurs représentants, le peuple ukrainien tout entier enfin, veut -l'indépendance de l'Ukraine. - - -Le peuple ukrainien a gardé le sentiment national - -On a dit bien souvent qu'une des raisons pour lesquelles le peuple -russe n'a pas pu réagir contre les idées subversives inoculées chez lui -par ses ennemis, c'est qu'il n'a pas le sentiment national. - -Ce reproche ne peut pas être adressé au peuple ukrainien. - -Toute l'histoire de l'Ukraine se dresse pour prouver qu'à travers tous -les siècles, le peuple tout entier s'est toujours insurgé contre ses -oppresseurs pour en secouer le joug. - -La Révolution russe lui a donné l'occasion d'en donner de nouvelles -preuves. - -Depuis le 12 mars 1917, il n'y a pas eu une seule manifestation, -politique, militaire ou religieuse, il ne s'est pas fait une seule -réunion, prononcé un seul discours, sans que les rues, les maisons, -les édifices, les tribunes, les individus, se soient décorés, sans nul -invite et sans aucun ordre, aux couleurs ukrainiennes or et bleu. Et -quand nous, Français, nous assistions dans les rues de Kiev, d'Odessa -ou de quelque autre ville, à la chasse aux cocardes ukrainiennes par -les Bolcheviks ou les volontaires de Skoropadsky et de Denikine, nous -songions involontairement à la chasse aux cocardes françaises sur la -terre alsacienne-lorraine par les reîtres allemands. - -Une autre preuve que tout le peuple ukrainien veut vivre désormais -libre de toute attache avec ceux dont il a, jusque-là, subi les lois -et la domination, c'est l'empressement avec lequel les enfants et les -jeunes gens se sont précipités sur les bancs des écoles primaires, -des écoles secondaires et des écoles supérieures ukrainiennes que le -Secrétariat Général d'abord, le Directoire ensuite, se sont empressés -d'ouvrir sur tout le territoire ukrainien. - -Ce peuple, qui semblait indifférent pour tout ce qui était instruction -et dont toutes les pensées semblaient se concentrer sur sa récolte -prochaine de céréales ou de betteraves, a tout à coup pris le chemin -des bibliothèques et des librairies pour s'y disputer les trop peu -nombreux ouvrages en langue ukrainienne. - -«Il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il ne doit pas y avoir de langue -ukrainienne», avait péremptoirement décrété, en 1863, le comte -Valouïev. La fierté avec laquelle tout le monde parle l'ukrainien, -l'empressement que mettent à le réapprendre les enfants et les -jeunes gens des villes, lui infligent un cruel démenti et prouvent -surabondamment qu'en conservant l'amour et bien souvent l'usage de la -langue de ses pères, le peuple ukrainien a gardé envers et contre tout, -malgré toutes les affirmations contraires, le sentiment national. - -Les Bolcheviks russes, qui, à l'égard du peuple ukrainien et de -son mouvement séparatiste nourrissent les mêmes sentiments que les -Tsaristes, savent bien, eux, que l'ouvrier et le paysan ukrainiens -ont l'amour de leurs libertés reconquises, le culte de la langue de -leurs pères et l'attachement au sol de la patrie, c'est-à-dire le -sentiment national. Aussi, quand ils lancèrent de Moscou, en 1917, -leurs proclamations dans le but de soulever le peuple contre la Rada, -«ce gouvernement bourgeois», c'est en langue ukrainienne qu'ils les -rédigèrent et ils n'oublièrent pas de prendre l'engagement formel, -comme Alexis Mihailovitch, dans le traité de Pereiaslav, de toujours -respecter les libertés du peuple ukrainien et l'indépendance de la -République ukrainienne. - -Le soir de son entrée à Kiev, le 8 février 1918, Mouraviof faisait -afficher sur les murs de Kiev une proclamation en langue ukrainienne -où il était dit: «Prolétaires de Kiev! Je salue la République -des Travailleurs, ouvriers et paysans ukrainiens. Nos adversaires -nous accusent de ne pas admettre le principe de l'autonomie. Je ne -chercherai pas à nous disculper. Le peuple travailleur ukrainien sait -bien que c'est là un lâche mensonge et une calomnie. Mes armées n'ont -qu'un but, vous aider à renverser le gouvernement bourgeois pour le -remplacer par le gouvernement des Soviets _ukrainiens_.» - -Et c'est, parce que leurs libertés ukrainiennes n'ont pas été -respectées par les Bolcheviks, ni par les Allemands qui ont réussi, eux -aussi, à pénétrer dans le pays par les mêmes fallacieuses promesses, -que les paysans d'abord, les ouvriers plus tard, se sont révoltés et -ont pris les armes, comme ils se révolteront toujours et prendront -toujours les armes contre toute puissance qui voudra restaurer, en -Ukraine, un gouvernement dont la politique ne s'inspirera pas du seul -respect des libertés ukrainiennes et des seuls intérêts du peuple -ukrainien. - - -L'Ukraine n'est pas bolcheviste - -Croire que les théories maximalistes ont trouvé le même écho chez le -peuple ukrainien que chez le peuple russe, c'est une erreur profonde, -et l'affirmer, tout simplement une calomnie monstrueuse. - -Tout d'abord on peut dire que, d'une manière générale, le Bolchevisme -recrute ses partisans, non dans les classes paysannes, mais dans la -classe ouvrière, non dans les campagnes, mais dans les villes. Or, le -peuple Ukrainien, personne ne l'ignore, est un peuple essentiellement -agricole, 85 0/0 de sa population, c'est-à-dire 32.500.000 individus, -s'occupent des travaux des champs et vivent à la campagne. Le -pourcentage de la population urbaine est toujours en défaveur -des Ukrainiens, et cela par suite de la conduite du gouvernement -centralisateur de Moscou, qui a toujours empêché le développement -industriel des nationalités englobées dans l'Empire russe et peuplé les -villes d'une armée de fonctionnaires et d'une légion de commerçants -envoyés de Petrograd et de Moscou. En Ukraine, la presque totalité des -ouvriers est étrangère au peuple ukrainien. - -C'est ce fait qui a permis aux adversaires des Ukrainiens de conclure, -sur le seul pourcentage de la population urbaine, que le peuple -ukrainien n'avait pas la majorité en Ukraine. - -Or, du fait que seuls les ouvriers se sont, au début, enrôlés dans -l'armée bolchevique, que d'autre part, les Ukrainiens sont surtout -agriculteurs, il en résulte que ceux que l'on appelle bolcheviks -ukrainiens sont en réalité des Bolcheviks étrangers à l'Ukraine. - -Si au mois de février 1918, il s'est trouvé quelques Ukrainiens à -accepter les théories maximalistes, c'est parce que la démobilisation -de l'armée, faite brusquement et sans arrêt, a jeté sur le pavé bon -nombre de démobilisés, qui, se trouvant sans travail et sans argent, -ont été heureux d'obtenir dans les rangs bolchevistes un emploi peu -absorbant et bien rémunéré. - -D'autre part, fatigués par trois années d'une guerre terrible au -cours desquelles ils avaient été privés de tout, même d'armes et de -munitions, les soldats revenant des tranchées ne pouvaient être que -très sensibles à la devise bolchevique: «Tout à tous», si pleine -d'alléchantes promesses. - -Ces Ukrainiens, néanmoins, se sont vite ressaisis, quand ils ont vu de -près ceux qu'ils avaient pris pour des amis. - -Lorsque les Bolcheviks russes ont quitté, en mars 1918, le territoire -de l'Ukraine, il n'est pas resté en fait de bolcheviks que les -ouvriers étrangers, lesquels, d'ailleurs, ont remis à plus tard la -manifestation de leurs théories. Quant au paysan ukrainien, ayant -plus que partout ailleurs le respect de la propriété individuelle, il -a tout de suite compris que la terre qui lui avait été donnée sans -bourse délier, et que quelquefois, entraîné par des meneurs, il avait -enlevée à son légitime propriétaire, de lui-même, il l'a rendue avec -tous les instruments aratoires détenus par lui. Contrairement au paysan -russe, le paysan ukrainien ne se considère et ne se considérera jamais -propriétaire d'une terre qui ne lui a pas été livrée par-devant -notaire contre espèces sonnantes, par un acte dont il restera le -détenteur. - -Au début de 1919, quelques Ukrainiens se sont joints aux troupes -bolcheviques, mais il faut avouer que l'Entente avait mis entre les -mains des Bolcheviks russes une arme puissante pour répandre leurs -théories parmi les paysans ukrainiens. - -Les Français et les Grecs venaient de débarquer à Odessa dans le but -d'appuyer les volontaires de Denikine. Quoi de plus facile aux agents -bolcheviques répandus dans toutes les campagnes que de persuader aux -paysans que ces étrangers venaient en Ukraine pour y recommencer -les déprédations et les brigandages des Allemands, pour y détruire -les libertés ukrainiennes, au profit de Skoropadsky ou de Denikine, -c'est-à-dire du tsarisme tant abhorré. Seule une lutte dans les rangs -des Bolcheviks pouvait faire triompher la cause ukrainienne. - -Petlioura représenté sous des couleurs si sombres et même parfois -comme l'allié de Lénine et de Bela-Kun, eut à combattre jusqu'au sein -du Directoire l'idée que la République française venait renverser la -République ukrainienne au profit de l'Empire russe et de la République -polonaise. - -Les paysans revinrent bien vite d'eux-mêmes à d'autres sentiments, -quand ils s'aperçurent que les Bolcheviks russes, accompagnés de -mercenaires chinois, n'étaient venus dans les villages ukrainiens que -pour rafler leur bétail, voler les céréales, entasser tour ce qui était -transportable dans des trains qui prenaient immédiatement la route de -la Russie. Petlioura vit alors son étoile reprendre tout son éclat, -et s'enrôler sous ses drapeaux le peuple tout entier. La révolte des -paysans eut lieu sur tout le territoire ukrainien. A l'heure actuelle, -l'idée bolcheviste n'a que des ennemis en Ukraine, et tout est mis en -œuvre pour chasser du territoire le Russe qui l'y a apportée. - - -L'Ukraine n'est pas l'instrument de l'Allemagne - -L'argument le plus impressionnant pour nous Français, et dont les -adversaires de l'Ukraine et des Ukrainiens usent et abusent, c'est -de montrer dans le mouvement séparatiste ukrainien une intrigue -austro-allemande et un article _made in Germany_. - -L'incursion que j'ai essayé de faire dans l'histoire de l'Ukraine -prouve assez qu'il n'en est rien et que la politique brutale du régime -tsariste dans les deux Ukraines russe et autrichienne a donné beau jeu -aux Austro-Allemands dont l'intérêt était de favoriser tout mouvement -qui créerait des difficultés à leurs ennemis. La _Ligue pour la -Libération de l'Ukraine_ que l'on attribue aux Ukrainiens séparatistes -et dont on leur fait un crime n'a pas d'autre origine. D'ailleurs, le -rôle de cette Ligue ne diffère nullement de celui du _Conseil National -Suprême_ (N. K. N.) de Pologne, qui a établi des bureaux germanophiles -à Vienne, Berlin, Stockholm, Raperswil et Berne, et qui a publié -pendant toute la guerre des revues de propagande en allemand telles que -_Polen_ à Vienne et les _Polnische Blâtter_ à Berlin. - -Or, de même que personne ne songe à incriminer la République -polonaise,--l'auteur de ces lignes moins que tout autre,--du fait de -la création par les Austro-Allemands du Conseil National Suprême de -Pologne dont toute l'activité pendant quatre années a été dirigée -contre l'Entente, il semble souverainement injuste d'incriminer la -République ukrainienne et de voir en elle un article _made in Germany_ -parce que l'Autriche et l'Allemagne ont créé à Vienne une Ligue pour la -libération de l'Ukraine, dans le même but qu'elles ont créé le Conseil -National Suprême de Pologne, c'est-à-dire susciter des difficultés à un -membre de l'Entente. - -Le second fait invoqué par les adversaires de l'Ukraine pour démontrer -qu'elle est germanophile, la fondation à Lausanne d'un Bureau -d'Information ukrainien, ne paraît pas plus fondé. - -Les chefs les plus qualifiés du mouvement ukrainien: Grouchevsky qui -a été professeur à l'Ecole libre des Sciences sociales à Paris, avant -d'enseigner l'histoire à l'Université de Lemberg et Vinnitchenko, qui -a vécu, lui aussi, en qualité d'émigré politique, à Paris, où il -fonda, en 1908, le Cercle des Ukrainiens de Paris, ont désavoué de -la façon la plus formelle la propagande des agitateurs sans mandat -comme Skoropis-Ioltoukhovski et Stepankovski, directeur du Bureau -d'information ukrainien de Lausanne, et leur reprochent de faire le -jeu de l'Allemagne par leurs déclarations en faveur de l'indépendance -absolue. - -Dans le numéro du 1er novembre 1917, du _Journal de Russie_, paraissant -à Petrograd, Grouchevsky écrit: «Malgré ses tentatives réitérées -pour entrer en relations avec le gouvernement de Kiev en arguant de -son titre de président de la Ligue et de mandats qu'il tient des -prisonniers de guerre ukrainiens, Skoropis-Ioltoukhovski a toujours -été éconduit». Vinnitchenko n'est pas moins formel. «Tout le monde -sait, écrit-il, que la Ligue pour la libération de l'Ukraine est un -instrument de propagande allemande. Mais ici, en Ukraine, personne -n'a jamais attaché la moindre importance à cette organisation -austro-allemande. On ne peut nous rendre responsables de ce que publie -à Stockholm, à Berne et à Lausanne, Stepankovski. La germanophilie n'a -pas de racines chez nous. Il y a à Kiev beaucoup moins de partisans de -l'Allemagne qu'à Petrograd». - -Reste la troisième accusation: la signature de la Paix de Brest-Litovsk -par le Secrétariat Général de l'Ukraine. - -Comme tout Français, je fus indigné en apprenant la signature de -ce traité, car je pensais que de ce fait, des millions d'Allemands -devenaient libres et allaient être jetés dans la ruée sur Paris. Comme -tout le monde, je criais à la trahison. Depuis, j'ai vu des événements -que je ne prévoyais pas alors et j'ai connu des faits que j'ignorais. -J'ai longtemps réfléchi. La conclusion qui s'est imposée à moi comme -elle s'est imposée et s'imposera à tout esprit impartial, c'est que les -Ukrainiens ne sont pas aussi coupables qu'ils le paraissent à première -vue et que leurs adversaires voudraient les représenter. - -D'abord est-il bien vrai que la signature du traité de Brest-Litovsk -a rendu libres, pour être envoyés sur le front français, un si grand -nombre de soldats ennemis? Au risque de m'attirer les foudres des -adversaires de l'Ukraine qui agitent si souvent cet argument si -impressionnant pour nous, Français, qui avons tant tremblé pour Paris -pendant l'offensive allemande de la Somme, c'est une légende qu'il me -faut détruire. - -D'après des officiers français qui ont séjourné dans plusieurs secteurs -du front russe, de septembre 1917 à janvier 1918, les Allemands -n'avaient presque personne dans leurs tranchées: çà et là quelques -canons _en bois_ et des silhouettes humaines _en carton_ et c'était -tout. - -Ailleurs, le front était ouvert, le bétail allemand venait paître dans -les lignes russes et les soldats russes allaient fraterniser, boire -et s'amuser dans les lignes allemandes avec les quelques kamarades, -toujours des vieillards et des infirmes, préposés à la garde du -matériel. - -La signature du traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens n'a pas plus -augmenté le nombre des soldats allemands sur le front français que le -refus momentané de Trotsky, la rupture de l'armistice par les Allemands -et leur avance en Russie ne l'ont diminué. Les hostilités sur le front -russe avaient définitivement pris fin le jour de la prise de Riga et de -Tarnopol, et depuis cette époque, les Austro-Allemands avaient toute la -liberté de leurs mouvements. - -Il est vrai que le traité de Brest-Litovsk exigeait le renvoi immédiat -dans leurs pays des prisonniers allemands et autrichiens. - -Or, les prisonniers retenus en Ukraine étaient pour la plus grande -majorité des déserteurs de l'armée austro-allemande: des Alsaciens, -des Polonais, des Tchéco-Slovaques, des Slaves de l'Autriche -méridionale, des Irrédentistes italiens et des Roumains. Le -gouvernement ukrainien, successeur à Kiev du gouvernement russe, -prêta son concours le plus bienveillant au rapatriement en France -des Alsaciens-Lorrains qui étaient tous cantonnés à Darnitza, dès -leur arrivée du front; en Roumanie, des Transylvains ramenés des -mines où ils travaillaient, à Kiev où des officiers de l'armée -roumaine et des officiers Transylvains de l'armée austro-hongroise -les équipaient, les entraînaient, avant de les diriger sur le front -roumain; et, en Italie, des Irrédentistes qui en faisaient la demande. -Quant aux Tchéco-Slovaques, aux Polonais et aux Slaves de l'Autriche -méridionale et de la Hongrie, personne ne peut ignorer que c'est sur -le sol ukrainien qu'ils ont formé et entraîné leurs légions et que le -gouvernement ukrainien leur a continué la sympathie accordée par le -gouvernement russe. Il fut même conclu entre le gouvernement ukrainien -et M. Massaryk, ministre des Affaires étrangères tchéco-slovaque, un -accord militaire pour favoriser la formation et l'entraînement des -légions tchéco-slovaques sur le territoire ukrainien. - -Si du chiffre des prisonniers austro-allemands l'on défalque le nombre -de ces déserteurs qui s'en sont allés combattre sur le sol de leur -vraie patrie, grâce à l'obligeance du gouvernement ukrainien, il n'en -reste pas un grand nombre à envoyer sur le front français. Or, malgré -la pression faite par les kommandanturs allemande et austro-hongroise -installées à Kiev dès l'occupation de l'Ukraine par les Allemands, -malgré leurs menaces de peines sévères et même de mort, affichées -périodiquement jusqu'au jour de l'armistice, sur les murs de Kiev, -dans toutes les villes et dans tous les villages de l'Ukraine, ils -furent peu nombreux, les prisonniers allemands et autrichiens, qui -consentirent à quitter les occupations qui les enrichissaient pour -aller sur le front français, dont ils parlaient en tremblant ou dans -les casernes allemandes ou autrichiennes «où l'on était battu et où -l'on mourrait de faim». Et ceux que la menace avait intimidés et qui -s'étaient rendus à la kommandatur pour être expédiés dans les dépôts -partirent, pour le plus grand nombre, avec l'intention formellement -arrêtée de se rendre, les Austro-Hongrois aux Italiens, les Allemands -aux Français. D'ailleurs, les faits ont démontré que cette intention a -été unanimement exécutée. - -L'argument d'une augmentation d'effectifs allemands sur le front -français pendant la bataille de la Somme du fait de la signature du -traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens, examiné avec impartialité -et en connaissance de cause, devient, dès lors, beaucoup moins -impressionnant. - -Reste le fait lui-même. D'abord il ne faut pas perdre de vue que les -principaux leaders du peuple ukrainien, Petlioura en tête, donnèrent -leur démission pour ne pas signer le traité et garder leur liberté -contre les Allemands; d'autre part, plusieurs partis politiques parmi -lesquels le parti «Jeune-Ukrainien» n'ont jamais reconnu le traité de -Brest-Litovsk. La signature de ce traité n'est donc le fait que de -quelques hommes politiques. - -Evidemment, même peu nombreux, ces représentants du peuple ukrainien ne -sont pas à approuver et il reste bien certain qu'à peine avaient-ils -apposé leur signature au bas de ce pacte infâme, auquel d'ailleurs -Brockdorff, dans ses contre-propositions de la paix de Versailles -fait allusion pour le critiquer et le déplorer, ils le regrettèrent -amèrement. - -D'ailleurs pour se racheter et se faire supporter par les vrais -Ukrainiens, à peine de retour à Kiev, ils se mirent à fomenter dans le -peuple des insurrections locales qui obligèrent les Allemands à porter -le chiffre de l'armée d'occupation de 40.000, chiffre prévu par le -traité de Brest-Litovsk, à 600.000 soldats. - -Mais auraient-ils pu ne pas aller à Brest-Litovsk? - -Les Puissances de l'Entente, soit par indifférence pour les questions -qui ne regardaient pas directement les opérations militaires en cours, -soit plutôt pour ne pas déplaire au gouvernement de Petrograd, avaient -semblé tout d'abord ignorer ce qui se passait en Ukraine. Les Sasonov -pas plus que les Milioukov n'avaient jugé d'ailleurs à propos de leur -en parler. Mais les événements furent les plus forts et les Alliés -durent bien se rendre compte que la voix du peuple ukrainien devenait -haute et impérieuse. - -Dénoncé comme intrigue allemande, le mouvement ukrainien semble -avoir été l'objet d'une enquête qui lui fut favorable sans doute, -puisque le Secrétariat Général Ukrainien vit peu à peu des relations, -d'abord officieuses, puis officielles, s'établir entre lui et les -représentants de la France, de l'Angleterre, de la Roumanie et de la -Serbie. - -Dès le début de ces relations, le Secrétariat Général, avec une -franchise que personne ne veut lui reconnaître, mais qui n'en existe -pas moins, montra que sa volonté ferme était de rester fidèle à ses -engagements envers l'Entente, mais que le Gouvernement Provisoire, -d'ailleurs appuyé par les Alliés, l'ayant empêché de former une armée -nationale, il lui semblait impossible de rester à hauteur de sa tâche. -A cette époque déjà, l'armée des Soviets, à l'instigation de son -véritable maître, l'Etat-Major de Ludendorff, se mettait en marche -contre l'Ukraine. Le général T..., alors commissaire du gouvernement -français près le gouvernement ukrainien, se contenta de maudire les -Bolcheviks et le Gouvernement provisoire. - -Les événements se précipitaient: au Nord, la fraternisation avec -l'ennemi avait commencé, Krylenko était en pourparlers avec -l'Etat-Major allemand, Tcherbatcheff prévenait les Austro-Allemands que -lui aussi, était prêt à causer. Qu'allait faire l'Ukraine? Sans doute, -si la nouvelle République avait eu une existence nationale indépendante -de plus longue durée, si les Alliés l'avaient tenue en une moindre -suspicion et lui avaient fait comprendre, avec toute leur expérience -des opérations militaires, que, délivrée des Austro-Allemands par -un traité de paix prématuré, elle aurait encore des forces trop -insuffisantes pour résister à toute la poussée bolcheviste qui -s'avançait du Nord et de l'Est, elle aurait certainement obéi à la -suggestion qui lui était faite: suivre l'exemple de la Belgique, de la -Serbie et de la Roumanie et attendre que justice lui soit rendue par la -Conférence de la Paix. Mais à peine né à la vie nationale indépendante -et recevoir un conseil dont l'exécution va avoir pour résultat immédiat -la ruine d'un pays inviolé sous le régime précédent et la disparition -d'un gouvernement encore mal assis, mais toutefois existant et cela -sans recevoir en échange d'autres garanties qu'une vague promesse de -reconnaissance au moment de la signature de la Paix, il faut avouer -qu'il y avait là pour le Secrétariat général matière à réflexion. - -Or, le temps manquait. - -Le 28 décembre, les Bolcheviks déclarent la guerre à l'Ukraine et -lancent un appel aux prolétaires ukrainiens, les invitant à renverser -la Rada «capitaliste et bourgeoise»; le Soviet de Kharkov essaye de se -substituer à la Rada de Kiev. Celle-ci perd la tête. Le 10 janvier, une -délégation ukrainienne part pour Brest-Litovsk. Un mois plus tard, le -9 février, un traité en bonne et due forme mettait fin aux hostilités -entre les Allemands, les Austro-Hongrois, les Bulgares et les Turcs, -d'une part, et l'Ukraine, d'autre part. - -La République ukrainienne a trop souffert de la signature de ce pacte -pour ne pas s'en repentir amèrement. Mais est-elle la seule coupable? -Ne pourrait-on pas plaider pour elle les circonstances atténuantes? -L'histoire seule pourra un jour nous dire si les Puissances de -l'Entente, ou du moins leurs Représentants près le gouvernement -ukrainien, n'ont pas à endosser quelques-unes des responsabilités -attribuées en ce moment à la seule Ukraine. - - -CONCLUSION - -Le moment est venu pour les Puissances de l'Entente et tout -particulièrement pour la France, de prendre une attitude vis-à-vis de -la République ukrainienne. Il serait désastreux de continuer à lui -jeter l'anathème et à l'abandonner, brebis docile, à l'influence de -l'Allemagne qui aura vite fait, profitant de nos fautes, de l'accaparer -à son profit et de la transformer en quelque colonie d'exploitation. - -[Illustration: L'UKRAINE] - -L'Ukraine vivra-t-elle dans une indépendance complète, formera-t-elle -une fédération avec les Etats du Sud ou fera-t-elle partie de la grande -fédération des peuples de l'ancienne Russie, c'est une question que -l'Ukraine seule doit résoudre, car mieux que personne, elle connaît -les besoins et les aspirations de son peuple. Actuellement, elle veut, -comme la Pologne, la Finlande et la Lettonie, réunir tous ses fils sous -un même drapeau et les faire vivre libres et indépendants. La France, -cette grande protectrice des nations faibles et opprimées, voit se -tendre vers elle les bras de tout le peuple ukrainien. Il n'est pas -possible à la France qui a travaillé à l'indépendance de l'Amérique, -de la Belgique, de la Grèce, de la Prusse, de la Roumanie, de la -Serbie, de la Turquie et de la Tchéco-Slovaquie et à la résurrection -de la Pologne, de ne pas prêter une oreille favorable à la prière du -peuple ukrainien, quitte à prendre, comme pour la Pologne et les autres -nouveaux Etats, des mesures qui garantiront l'avenir. - -D'autre part, les aspirations nationales des Ukrainiens et leur -résolution de vivre désormais unis, présentent un tel intérêt qu'elles -doivent être sérieusement examinées, non seulement par les diplomates -réunis à la Conférence de Paris, mais aussi par tous ceux qui ont à -cœur de voir naître dans le monde une paix juste, réelle et durable. -Les résolutions qui seront données à ces aspirations influeront -incontestablement sur les rapports des Etats dans l'Europe de demain, -car, les temps sont passés où les diplomates pouvaient, suivant leur -bon plaisir et suivant les ambitions impérialistes de leurs pays -respectifs, imposer aux peuples d'Europe des régimes qui ne répondaient -pas à leurs aspirations. - -Or, les Ukrainiens du XXe siècle ne consentiront jamais à rester ce -qu'ils étaient avant la Révolution russe ni à devenir autre chose -que des Ukrainiens. Frères des Français par leur conception de la -Révolution, ils veulent travailler au raffermissement de leurs -libertés et à leur propre bien-être, avec le concours et sous les -inspirations des seuls Français. Aux Français de savoir mettre à profit -les sympathies qui leur sont témoignées et la confiance qui leur est -faite. - -[Illustration] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - AVANT-PROPOS - - - PREMIERE PARTIE - - =Mon séjour en Ukraine= - - - Mon arrivée à Kiev 1 - Kiev avant la Révolution 3 - La Révolution russe à Kiev 5 - Le mouvement nationaliste ukrainien 7 - Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire 9 - Visites de Français à Kiev 10 - L'offensive de Galicie 13 - Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd 14 - Le coup d'Etat des Bolcheviks 16 - Emeute sanglante à Kiev 18 - Proclamation de la République ukrainienne 20 - L'Ukraine veut rester fidèle à l'Entente 21 - Ultimatum du Gouvernement des Soviets russes 25 - Succès des troupes bolchevistes en Ukraine 27 - Seconde émeute à Kiev 27 - Prise de Kiev par les Bolcheviks 29 - Kiev sous le régime des Soviets 31 - Kiev évacuée par les Bolcheviks 33 - Coup d'Etat des Allemands 35 - Le Gouvernement du Hetman Skoropadsky 36 - Petlioura 44 - Skoropadsky et l'Entente 46 - Encerclement de Kiev par l'armée de Petlioura 49 - Prise de Kiev par Petlioura 52 - Le Directoire et les représentants de l'Entente 53 - Mon retour en France 57 - - - DEUXIEME PARTIE - - =L'Ukraine= - - - Frontières 60 - Orographie 60 - Hydrographie 63 - Villes principales 66 - Climat 67 - Importance de l'Ukraine 68 - Productions du sol 69 - Richesses du sous-sol 74 - Chasse et pêche 77 - Industrie 78 - Commerce extérieur 81 - Littérature 84 - Poésie épique 85 - Poésie lyrique 86 - Poésie satirique 88 - Fables 89 - Théâtre 90 - Roman et nouvelle 92 - Histoire 95 - - - TROISIEME PARTIE - - =Les Ukrainiens= - - - Le terme «Ukraine» 100 - Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves 101 - L'Ukraine est une nation 104 - L'armée ukrainienne 111 - Le peuple ukrainien veut vivre indépendant 114 - Le peuple ukrainien a gardé le sentiment national 116 - L'Ukraine n'est pas bolcheviste 119 - L'Ukraine n'est pas l'instrument de l'Allemagne 123 - Conclusion 135 - Carte de l'Ukraine 136 - Table des matières 141 - - -Imp. LANG, BLANCHONG et Cie, 7, rue Rochechouart, Paris. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ANNÉES EN UKRAINE -(1917-1919) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Deux années en Ukraine (1917-1919)</span>, by Charles Dubreuil</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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On comprend, dès -lors, que ses maîtres d’autrefois et ses adversaires d’aujourd’hui -unissent leurs efforts, luttent de toute leur énergie, contre le -mouvement national qui pousse le peuple ukrainien à vivre désormais -libre et indépendant.</i></p> - -<p><i>Cette lutte, violente sur le territoire de l’Ukraine où le peuple -tout entier, hommes, femmes et enfants doit soutenir des combats -acharnés, se livre en France, surtout à Paris, sous forme d’articles de -journaux, d’informations tendancieuses, et trop souvent mensongères, -de brochures, de mémorandums et de tracts dont le but unique est -d’influencer les membres de la Conférence de la Paix, les hommes d’Etat -de l’Entente et surtout le public français.</i></p> - -<p><i>La question ukrainienne est donc à l’ordre du jour: elle semble -avoir remplacé la question balkanique,<span class="pagenum hidden" id="Page_II">II</span> autrefois si épineuse et comme -elle, donne lieu à des polémiques violentes dont toute courtoisie et -tout sentiment de vérité et de justice semblent bannis.</i></p> - -<p><i>Comme de très gros intérêts français sont engagés en Ukraine, que -leur avenir dépend entièrement de la solution qui sera apportée à la -question ukrainienne et comme, d’autre part, il est impossible que -la France prenne à l’égard d’une nation opprimée, une attitude en -contradiction flagrante avec tout son passé historique et nullement -conforme au droit et à la justice, il paraît du devoir de tout Français -revenant de ces régions trop ignorées, non seulement de dire ce qu’il a -vu, mais aussi de formuler un jugement sur les événements qui se sont -déroulés sous ses yeux: le public français pourra alors juger sainement -sur des faits concrets et les hommes politiques qui détiennent en leurs -mains l’honneur de la France pourront faire, en connaissance de cause, -le geste qui s’impose.</i></p> - -<p><i>C’est pour remplir ce devoir qu’ont été écrites ces pages, sous -le seul patronage du respect de la vérité et de la plus stricte -impartialité.</i></p> - -<p class="rsignature">Ch. D.</p> - -<p class="ldate"><i>Paris, le</i> 15 <i>Août</i> 1919.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p> - <h2 id="ch_2">PREMIÈRE PARTIE</h2> - <hr class="small2" /> - <p class="soustitre">MON SÉJOUR EN UKRAINE</p> - <hr class="small2" /> - <h3 id="ch_2a">Mon arrivée à Kiev</h3> -</div> - -<p>C’est le 6 janvier 1917 que je débarquai, pour la première fois, à -Kiev. En toute autre circonstance, j’aurais admiré la capitale de -l’Ukraine, avec ses rues larges et droites, ses hautes maisons aux -toits rouges et verts, ses multiples églises aux dômes dorés, sa -cathédrale Saint-André qui s’embrase sous les baisers du soleil, sa -double croix de Saint-Vladimir qui s’illumine le soir, son vieux -quartier qui s’étage en gradins, son fleuve majestueux qui roule, à la -belle saison, ses eaux jaunes et profondes sur lesquelles se jouent, -mouettes vivantes, une multitude de voiles blanches.</p> - -<p>Mais, parti précipitamment de Bucarest, avec ma famille, cinquante -jours auparavant, quelques heures <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> à peine avant l’occupation de -la capitale roumaine par les troupes austro-allemandes, je venais -d’accomplir un voyage, véritable odyssée, qui avait absorbé le plus -clair de mes économies et j’arrivais dans une ville dont j’ignorais -tout, surtout la langue et où je ne connaissais âme qui vive. Je -n’avais guère l’esprit ouvert à l’admiration.</p> - -<p>De Kiev, je ne vis donc tout d’abord qu’une gare, petite et sale, -encombrée de soldats endormis sur le sol et de désœuvrés grignotant les -graines de tournesol dont les Ukrainiens sont si friands, des cochers -enveloppés dans de vastes manteaux ouatés, chaussés de grosses bottes -de feutre et assis sur les planchettes de traîneaux minuscules et fort -bas; des maisons, encore des maisons et toujours des maisons, dont -aucune porte ne semblait vouloir s’ouvrir pour me donner l’hospitalité.</p> - -<p>Kiev avant la guerre, ne possédait que 600.000 habitants, mais depuis -que Polonais, Lithuaniens, Serbes, Arméniens et Roumains, fuyant devant -l’armée ennemie, étaient accourus en foule dans l’Ukraine hospitalière, -la population kiévoise se chiffrait par plus d’un million et demi -d’habitants. D’où superpopulation et crise de logements.</p> - -<p>Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid de 22° et sans -avoir eu le temps de ne rien me mettre sous la dent, je trouvai enfin, -à neuf heures du soir, obligeamment aidé par la Directrice du Foyer -Français, <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> un gîte pour moi et les miens, dans un hôtel tenu par -une famille belge, au centre de la ville.</p> - -<p>Grâce à l’intervention de M. le Colonel P..., officier d’ordonnance -du Général Berthelot, le Chef d’Etat-Major du Général Rousky m’avait -accordé, à mon passage à la frontière roumano-russe, une recommandation -très chaleureuse qui me permit, dès le lendemain de mon arrivée à -Kiev, d’occuper, à l’Université féminine, la chaire d’histoire de la -littérature française, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé, -et, au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue française.</p> - -<p>Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je pus ouvrir les yeux -sur ce qui m’entourait.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2b">Kiev avant la Révolution</h3> -</div> - -<p>Deux faits me frappent tout d’abord: la liberté extraordinairement -grande accordée aux prisonniers de guerre et le respect presque exagéré -que témoignent les soldats russes à leurs officiers.</p> - -<p>Les prisonniers de guerre, presque tous allemands ou autrichiens, -vont et viennent dans les rues de la ville sans aucune surveillance, -du moins apparente. Très travailleurs et exerçant presque tous -des professions, ils ont monté de petits commerces et de petits -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> ateliers qui leur font réaliser de jolis bénéfices. «Cela est -préférable à la guerre», me dit un moine-soldat qui veut bien me -ressemeler une paire de souliers à un prix étonnant par sa modicité.</p> - -<p>Les soldats russes, très nombreux à Kiev, puisque c’est de là que -partent toutes les unités à destination du front roumano-gallicien, -se montrent très profondément, trop profondément, à mon avis, -respectueux pour leurs officiers. Dès que ceux-ci paraissent, les -soldats s’arrêtent, se tournent face à l’endroit où l’officier va -passer, frappent fortement le sol de leurs deux talons, portent une -main largement tendue à leur shapka et dans un état de fixité et -d’immobilité absolues, attendent que l’officier ait disparu dans le -lointain.</p> - -<p>Inutile de dire que la plupart du temps l’officier ne paraît pas -s’apercevoir de ces marques de respect.</p> - -<p>Dans les restaurants, les cafés ou les brasseries, un cadet, -c’est-à-dire un élève officier, doit aller, la main dans le rang et en -claquant les talons, demander à chaque officier présent, la permission -de s’asseoir. Si un officier entre dans ces mêmes lieux, chaque -officier se lève aussitôt et la salle résonne du timbre clair des -éperons entrechoqués.</p> - -<p>J’aurais été bien plus frappé si quelqu’un m’eût alors dit que deux -mois plus tard ces mêmes soldats, non seulement ne salueraient plus -leurs officiers, mais porteraient la main sur eux et que ces officiers, -<span class="pagenum" id="Page_5">5</span> si fiers et si hautains, obéiraient à leurs soldats et les -craindraient.</p> - -<p>Et cependant il en devait être ainsi.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2c">La Révolution russe à Kiev</h3> -</div> - -<p>Les premiers bruits d’une révolution prochaine commencèrent à circuler -à Kiev dans les premiers jours de février. Des personnes se disant et -paraissant bien informées me conseillèrent même de ne pas sortir ce -jour-là car «dans la rue il y aurait certainement des émeutes et le -sang ne manquerait pas de couler».</p> - -<p>La journée du 26 février arriva. Je sortis comme d’habitude et ne vis -aucune émeute; pas même la plus petite manifestation. La Révolution -annoncée n’avait pas lieu. Elle n’était que retardée.</p> - -<p>Les journaux paraissant à Kiev le 13 mars, annoncèrent à la population -que le tsarisme avait vécu et que Nicolas II ayant abdiqué, la Russie -entrait dans une ère nouvelle. Ce fut comme un coup de foudre. -S’arrachant les journaux, les passants dévoraient la nouvelle et se -jetaient dans les bras les uns des autres; ils s’embrassaient, riant et -pleurant tout à la fois.</p> - -<p>A voir les rues de Kiev, ce jour-là, personne ne se serait douté que -l’Empire Russe venait de subir la <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> plus épouvantable catastrophe -enregistrée par l’Histoire et que le colosse septentrional allait être -réduit en quelques semaines à une sorte de néant.</p> - -<p>Des rassemblements se forment, des cortèges se mettent à défiler aux -accents de la <i>Marseillaise</i> dans la rue Krechtchatik. Toute la -ville est en liesse. A toutes les fenêtres, sur tous les édifices, -des drapeaux rouges apparaissent sortant on ne sait d’où; de place en -place, en travers des rues, de larges banderoles sont tendues portant -des inscriptions variées mais dont les plus fréquentes sont: Vive la -Révolution, vive la Liberté.</p> - -<p>Les établissements scolaires étant fermés, j’eus toute la journée pour -jouir du spectacle qu’offrait la ville; j’en profitai largement et -petit-fils de la Révolution de 1789, je restai à la fois, surpris et -émerveillé de voir cette foule, hier soumise au plus avilissant des -jougs, passer tout d’un coup à la plus entière des libertés, sans un -cri de haine, sans un acte vengeur.</p> - -<p>Quatre jours après, la vie reprenait son cours, et il semblait que -rien n’était changé. Les ouvriers se rendaient aux usines de guerre -comme par le passé et les soldats partaient au front avec le même -enthousiasme que la semaine précédente. A Petrograd, le prince Lvov, M. -Milioukov et leurs amis mettaient sur pied le gouvernement libéral qui -devait durer trois mois.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2d">Le mouvement nationaliste ukrainien</h3> -</div> - -<p>A Kiev et dans toute l’Ukraine, un mouvement nationaliste s’éveille. Un -peu factice et hésitant, à l’originel il acquiert bientôt une puissance -irrésistible que ses adversaires les plus acharnés ne sauraient ni -arrêter ni empêcher d’aboutir.</p> - -<p>Des organisations sociales se mettent en devoir de formuler -leurs programmes et leurs désirs politiques qu’elles adressent -au Gouvernement provisoire. Des délégués des organisations déjà -existantes, dans le but de coordonner leur travail en faveur des -intérêts nationaux, forment dans les villes des conseils nationaux -ukrainiens. Un Conseil suprême, constitué d’après l’ancien <i>Concilium -generale</i> du temps de l’hetmanat, est organisé à Kiev, sous le nom -de Rada centrale. Ce Parlement comprenait 800 membres, représentants de -tous les partis politiques du pays sans distinction de nationalités: -Social-démocrates, socialistes révolutionnaires, socialistes -fédéralistes, indépendantistes, Bund juif, socialistes russes et -polonais. Son programme est la défense des conquêtes de la Révolution -(libertés nationales, terre aux paysans) contre les ennemis du dedans -(bolcheviks et tsaristes) et du dehors (Allemands). Elle a contre elle -tous les partis bourgeois et aristocrates (propriétaires fonciers, <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -fabricants de sucre, fonctionnaires, Grands-Russes, Polonais et Juifs).</p> - -<p>Enfin, un grand Congrès national s’assemble à Kiev et, dans ses -résolutions, donne la formule fondamentale des principes politiques des -Ukrainiens.</p> - -<p>Ces principes, admis par la plupart des partis politiques, peuvent se -résumer ainsi:</p> - -<p>Garantie des droits nationaux des minorités habitant l’Ukraine.</p> - -<p>Droit pour l’Assemblée Constituante russe de sanctionner la -Constitution autonome de l’Ukraine.</p> - -<p>Droit pour les organes du gouvernement autonome de résoudre les -problèmes économiques, sociaux et surtout agraires du peuple ukrainien.</p> - -<p>En attendant la réalisation de leur autonomie, les Ukrainiens -exigeaient:</p> - -<p>La reconnaissance des droits de la langue ukrainienne à un usage libre -dans les institutions sociales et administratives du pays;</p> - -<p>La nomination aux emplois administratifs de personnes connaissant les -mœurs et les coutumes du pays et familières avec la langue du peuple -ukrainien;</p> - -<p>L’introduction de la langue ukrainienne dans l’enseignement primaire -et une ukrainisation progressive des écoles secondaires et supérieures -dans les gouvernements ukrainiens.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_9">9</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2e">Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire</h3> -</div> - -<p>Nommée en avril, la Rada choisit en juin des ministres, qui sous le -nom de commissaires généraux, doivent gouverner l’Ukraine jusqu’à la -réunion de la Constituante ukrainienne dont les élections se feront -en décembre 1917, et envoie à Petrograd une députation dans le but -d’obtenir l’autonomie immédiate des douze gouvernements qui constituent -l’Ukraine.</p> - -<p>La réponse dilatoire du Gouvernement provisoire, ses soupçons injurieux -et le refus de Kerensky, Ministre de la Guerre, d’autoriser un Congrès -militaire ukrainien, exaspéra le sentiment national. Le Congrès eut -quand même lieu à Kiev, le 8 juin 1917, et réunit plus de 2.000 -délégués des soldats.</p> - -<p>Ce fut un beau jour pour la nouvelle capitale.</p> - -<p>Dès le matin, de grands rassemblements se forment en différents points -de la ville et se concentrent dans le krechtchatik, la plus belle rue -de Kiev, où ils défilent en un immense cortège. A midi, aux accents de -la <i>Marseillaise</i>, et aux applaudissements frénétiques d’une foule -enthousiaste, le drapeau rouge de la Révolution qui flottait sur la -Douma municipale est amené et remplacé par le drapeau jaune et bleu de -l’Ukraine. Une manifestation assez tumultueuse se déroule ensuite au -pied du monument de Bogdan Khmielnitski.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span></p> - -<p>Le lendemain 19, la Rada centrale publia, sous le nom d’Universal, -sa première proclamation où étaient formulés les droits du peuple -ukrainien. Le Gouvernement provisoire prit peur et adressa à l’Ukraine -un appel qui amena une sorte de trêve, devenue nécessaire d’ailleurs -par les préparatifs de l’offensive qui va se déclancher quelques -semaines plus tard, sur le front de la Galicie.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2f">Visites de Français à Kiev</h3> -</div> - -<p>C’est alors que Kiev reçut la visite d’Albert Thomas et de Kerensky.</p> - -<p>Tous deux avaient entrepris de visiter tout le front russe et en -particulier le front gallicien, pour y relever les courages défaillants -et enthousiasmer les troupes pour l’offensive qui, de l’avis de tous, -devait donner le coup de grâce à l’adversaire et amener la paix à brève -échéance.</p> - -<p>Albert Thomas assista à plusieurs meetings pendant son court séjour -à Kiev et au Club des Commerçants, où une réunion monstre avait -été organisée, il se fit traiter d’impérialiste par les camarades -socialistes auxquels il sut d’ailleurs répondre avec son esprit -coutumier.</p> - -<p>Aux Français qui lui furent présentés dans les <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> salons du Consulat, -il affirma la confiance du peuple français dans la victoire finale, et -les chargea de remercier toute la colonie française pour le bon combat -qu’elle soutenait loin de la patrie.</p> - -<p>Kerensky prononça, lui aussi, plusieurs discours qui furent vivement -applaudis; mais il était bien tard pour lancer à une offensive -victorieuse des soldats qui avaient perdu toute discipline et tout -respect pour les officiers.</p> - -<p>Presque en même temps que M. Albert Thomas, la colonie française de -Kiev eut à fêter la mission sanitaire qui arrivait directement de -France, avec un personnel et un matériel des plus importants. Elle y -venait installer deux hôpitaux pour le soulagement et la guérison des -blessés et des malades russes et prouver au monde médical de Kiev que -la médecine et la chirurgie françaises ne le cédaient en rien à la -chirurgie et à la médecine allemandes.</p> - -<p>Elle reçut partout le meilleur accueil et les salons kiévois, -ukrainiens, russes, polonais ou israélites, se disputent à l’envi -l’honneur de posséder les médecins et les officiers français.</p> - -<p>Quelques semaines plus tard, arrivait également à Kiev, M. Jean -Pélissier, le seul Français au courant depuis longtemps de la question -ukrainienne et jouissant dans tous les milieux ukrainiens de la plus -vive sympathie. L’ambassadeur de France en Russie, M. Noulens, avait -l’heureuse idée de l’envoyer se documenter <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> sur place sur la -vraie nature du mouvement ukrainien et s’assurer qu’il avait bien le -caractère démocratique affirmé par ses promoteurs.</p> - -<p>Il faudrait des pages entières pour parler de l’activité dépensée -par M. Jean Pélissier durant son séjour en Ukraine. Qu’il suffise de -dire que l’envoyé officiel de M. Noulens fut le premier français qui -visita la Rada et le Secrétariat général et de regretter, comme le -regrettent presque tous les Français résidant à Kiev, que la voix de -M. Pélissier n’ait pas été écoutée dans les sphères à même d’agir à -ce moment-là. L’histoire dira plus tard quels désastres auraient été -évités à l’Ukraine et quel beau fleuron la France aurait attaché à sa -couronne, si aux longs rapports de quelques incompétences galonnées, on -avait préféré les notes plus succinctes, mais plus fondées, de M. Jean -Pélissier.</p> - -<p>Cet afflux de Français arrivant de France donna une nouvelle impulsion -aux Sociétés de propagande française de Kiev.</p> - -<p>La plus importante, l’Alliance Française, en sommeil depuis la -mobilisation de presque tous ses dirigeants, sentit le besoin de -nommer un nouveau Comité dont l’intelligente activité devait avoir -de si heureux résultats. Des conférences avec projections sont -aussitôt organisées à l’Université Saint-Vladimir, dans le but de -faire connaître à tous l’héroïsme des soldats français sur le front, -le courage des femmes françaises <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> dans les hôpitaux, l’effort de -toute la France à l’arrière. Ces conférences et les représentations -théâtrales qui mettaient à contribution toutes les bonnes volontés et -tous les talents des membres de la colonie française, réunirent, chaque -quinzaine, plusieurs milliers d’Ukrainiens, de Russes, de Polonais et -d’Israélites, heureux de voir de plus près ces Français que les agents -allemands représentaient comme abattus et désespérés et d’entendre une -langue dont l’harmonie est encore trop peu connue à Kiev.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2g">L’offensive de Galicie</h3> -</div> - -<p>Tout à coup, les premiers échos d’une vaste offensive entreprise -en Galicie arrivent, en même temps que les premiers blessés. Tout -le monde en suit avec le plus vif intérêt les diverses phases, car -on espère, cette fois, que la victoire amènera la paix des alliés. -D’ailleurs, elle se présente sous les plus brillants auspices: Halitch -est prise, les prisonniers arrivent en nombre imposant; les armées -austro-allemandes semblent démoralisées par la brusquerie de l’attaque. -L’espoir renaît dans tous les cœurs.</p> - -<p>Hélas! ce ne devait pas être pour longtemps. L’ennemi se ressaisit, -et attaque à son tour. Halitch est reprise, la débandade se met dans -les troupes russes. <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> C’est bientôt la panique sur tout le front: -fantassins, artilleurs, soldats de toutes armes se sauvent en un -affreux désordre, abandonnant tout le matériel à l’ennemi qui avance -avec une rapidité vertigineuse, l’arme à la bretelle, à travers toute -la Galicie.</p> - -<p>A Kiev, il y eut un moment d’angoisse: les Allemands viendraient-ils -jusque-là? La Galicie reconquise, un immense butin de guerre, la ruine -de l’armée russe assuraient à l’ennemi un triomphe suffisant. Il se -stabilise à la frontière orientale de la Galicie et y creuse ses -tranchées.</p> - -<p>On comprit alors le mal irréparable causé au pays par la Révolution, -des ministres incapables, la dictature de la parole exercée par -Kerensky. Une première vague maximaliste faillit tout emporter; -Kornilov, dans sa tentative de mouvement militaire, échoue et se trouve -à peu près seul.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2h">Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd</h3> -</div> - -<p>Le Gouvernement provisoire sentit alors le besoin de ne pas s’aliéner -tout à fait l’Ukraine. Trois de ses membres: Kerensky, Tseretelli -et Terechtenko viennent à Kiev avec mission de prendre contact avec -la Rada et signer un arrangement à l’amiable. <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> Les deux partis -arrivent à un accord enregistré dans un Second Universal, mais non -ratifié par le Parlement de Petrograd qui trouve trop grandes les -concessions accordées aux Ukrainiens par ses délégués. Les Cadets -donnent en bloc leur démission.</p> - -<p>A Kiev, l’on est très loin d’être satisfait et l’irritation contre les -Grands-Russiens est si vive que les fusils partent tout seuls. A la -gare, une échauffourée sanglante a lieu entre les soldats du régiment -ukrainien Bogdan-Khmielnitski et un escadron de cuirassiers russes.</p> - -<p>Une délégation de la Rada présidée par Vinnitchenko se rendit alors à -Petrograd pour faire ratifier officiellement l’accord conclu à Kiev. -Kerensky commit la maladresse de faire traîner les choses en longueur -au lieu de tenir rigoureusement ses promesses. Aussi l’Instruction du -18 août, qui devait mettre fin au conflit, ne fait que redoubler le -mécontentement des Ukrainiens.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2i">Le Coup d’État des Bolcheviks</h3> -</div> - -<p>Les choses en étaient là quand les maximalistes renversèrent, le 7 -novembre, la République socialiste et nationale de Kerensky avec la -même facilité que la Révolution libérale avait balayé, le 12 mars, -l’autocrate Nicolas II.</p> - -<p>Simple rapprochement: Le 5 novembre, deux jours avant le coup d’Etat -de Petrograd, l’Autriche, par l’intermédiaire de la Russie, proposait -aux Alliés d’entamer des pourparlers de paix. Ce pouvait être la fin de -la guerre à brève échéance. Les Bolcheviks prenaient donc le pouvoir, -la veille du jour où l’Autriche allait abandonner son alliée et sa -complice.</p> - -<p>Qu’est-ce donc que ces Bolcheviks tout d’abord connus sous le nom de -maximalistes?</p> - -<p>A l’origine, une vulgaire bande de voleurs, qui, au début de la -Révolution russe, avaient chassé Mathilde Kchessinska de son palais, -l’avaient pillée et dépouillée, s’étaient installés chez elle, puis -avaient donné, dans la demeure de la célèbre ballerine, des concerts -pour le peuple.</p> - -<p>Depuis, ils avaient fait leur chemin.</p> - -<p>Payés par l’Allemagne, excitant les appétits du peuple, favorisant -ses plus bas instincts, ils avaient formé le parti bolcheviste—du -mot russe <i>bolchoï</i> «plus grand»—qui s’emparait du pouvoir le -5 novembre. <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> Ce parti enseignait la haine des «bourjouis», de -la classe intellectuelle. Il promettait le partage des terres et en -général de toutes les propriétés, en parties égales, chacun devant -cultiver soi-même. Il défendait d’employer un salarié. Si un pauvre -vieux, ou un malade ne peut travailler, il doit céder sa part à -d’autres. Au bout de deux ans, un locataire d’un appartement en devient -propriétaire. Les dépôts des banques sont saisis et partagés.</p> - -<p>Que de merveilleuses promesses! Mais la plus belle de toutes, la plus -désirée, est celle d’une paix prochaine.</p> - -<p>Il semble donc qu’avec le régime bolcheviste, le bonheur va rayonner -sur toute la Russie.</p> - -<p>Hélas! A Petrograd, le Palais d’Hiver est bombardé, puis pillé par les -matelots, les femmes-soldats sont jetées en cellule, les ministres, -frappés à coups de crosse, les officiers assassinés. Beaucoup de -personnes folles de terreur se jettent dans la Neva ou y sont -précipitées. Kerensky s’enfuit.</p> - -<p>A Moscou, c’est la lutte acharnée, chaque maison est une forteresse, la -guerre des rues est terrible; l’artillerie s’en mêle, l’incomparable -Kremlin n’est pas épargné. Beaucoup de morts, de part et d’autre, mais, -comme Petrograd, Moscou passe aux mains de Lénine.</p> - -<p>Odessa voit se dérouler des scènes effrayantes. Une usine d’alcool est -pillée, une importante cave mise à <span class="pagenum" id="Page_18">18</span> sac. L’ivresse rend l’émeute -plus horrible encore. Odessa voit se renouveler les noyades de Nantes.</p> - -<p>A Kiev, l’on craint des troubles; mais les Cadets placent dans les rues -des canons et des mitrailleuses: sauf quelques coups de feu et quelques -victimes, la ville reste calme le premier jour.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2j">Emeute sanglante à Kiev</h3> -</div> - -<p>Le lendemain 8 novembre, Kiev entend le premier coup de canon.</p> - -<p>Les Cosaques avaient jusque-là maintenu les Bolcheviks russes de Kiev -dans un certain respect de l’ordre établi, mais ils se voient obligés -de descendre vers le Don et les Ukrainiens restent incertains sur la -conduite à tenir. Aussi les Bolcheviks en profitent pour s’emparer, -dans la nuit, de l’arsenal d’où ils se mettent à mitrailler le quartier -de Lipky. Maîtres de la forteresse dans l’après-midi, ils bombardent -la maison du Gouverneur russe dans laquelle est installé l’hôpital -français dont les blessés doivent être évacués sous la mitraille.</p> - -<p>La révolte est dirigée contre les représentants du gouvernement de -Kerensky qui se sont jusqu’à ce jour maintenus à Kiev; aussi les -troupes qu’on lui oppose sont des Yunkers, jeunes élèves officiers -de 16 <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> à 18 ans, et quelques bataillons fidèles au Gouvernement -provisoire.</p> - -<p>Pendant trois jours, l’on se bat ferme et sauvagement; les balles -retournées et les dum-dum sont couramment employées. Les petits Cadets -faits prisonniers sont impitoyablement fusillés.</p> - -<p>Cependant les troupes tchèques envoyées du front approchent et les -Bolcheviks sentant la partie compromise, acceptent l’intervention des -Ukrainiens qui sont jusque-là restés neutres et se sont contentés -d’assurer la sécurité de la population paisible. Ceux-ci proposent -aux combattants de cesser la lutte et d’évacuer la ville. Eux se -chargent de l’ordre: la police russe est immédiatement remplacée par -une milice ukrainienne. Le gouvernement de Kerensky est peu satisfait -de cette intervention. Il donne l’ordre aux Yunkers d’attaquer les -troupes ukrainiennes qui les repoussent, et s’emparent de l’arsenal -et de toutes les administrations. Les Tchèques qui sont arrivés à -Kiev reçoivent à leur tour l’ordre d’attaquer les Ukrainiens qu’on -leur représente comme Bolcheviks. Une lutte s’engage mais comprenant -bientôt qu’on les a trompés, ils refusent de se battre plus longtemps, -déclarant que partisans du principe des nationalités, ils veulent -rester neutres dans les affaires intérieures de la Russie. L’état-major -de Kerensky qui n’avait pas d’autres troupes se rend aux Ukrainiens. -Le 17, le calme renaît, la vie reprend son cours. Les cocardes jaunes -et bleues <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> triomphent à Kiev, l’écusson de Saint-Gabriel vient de -remporter sa première victoire.</p> - -<p>Cette victoire soulève au front sud-ouest un grand enthousiasme. Deux -armées envoient leurs félicitations et leur appui à l’Ukraine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2k">Proclamation de la République ukrainienne</h3> -</div> - -<p>De même que le prince Lvov, en prenant en mains les rênes du -Gouvernement de Petrograd, avait décrété, un peu imprudemment -peut-être, le principe d’auto-détermination qui avait permis à la -Finlande, la Pologne, l’Ukraine et à quelques autres Etats «allogènes» -de déclarer leur indépendance ou leur autonomie, le Gouvernement -des Soviets s’empressa, dans sa Déclaration des Droits des peuples -de Russie, du 15 novembre 1917, de reconnaître sans restriction le -droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes et même à se détacher -entièrement de la Russie.</p> - -<p>Aussi la Rada centrale de Kiev, ne voulant à aucun prix reconnaître -le gouvernement des Soviets qui vient de s’instaurer à Petrograd, -proclame, le 20 novembre, au milieu de l’enthousiasme indicible de -toute la population, dans le troisième Universal, la République -ukrainienne fédérative. Le Secrétariat général engage des pourparlers -avec les gouvernements qui se <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> sont créés dans les nouveaux -Etats érigés sur les ruines de l’Empire russe (Don, Kouban, Georgie -et Sibérie) afin de les amener à une fédération. Mais le manque de -communications et le désir de plus en plus prononcé dans l’armée de -se séparer complètement de la Russie, oblige la Rada à renoncer à son -projet et à envisager l’indépendance qui sera déclarée le 9 janvier -1918 par le quatrième Universal.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2l">L’Ukraine veut rester fidèle à l’Entente</h3> -</div> - -<p>Tout le monde espère que l’Ukraine va pouvoir enfin se livrer en -toute tranquillité aux deux missions qui lui incombent: travailler à -l’organisation de son Etat et soutenir le front du Sud-Ouest, ainsi -qu’elle le fait depuis la dernière offensive allemande du mois de -juillet.</p> - -<p>Il n’en devait rien être.</p> - -<p>Dès le début de décembre, la France et l’Angleterre envoient leurs -représentants près du Gouvernement de la nouvelle République, et peu -après s’engagent des pourparlers d’abord officieux, puis officiels. -Désireux de contrecarrer les pourparlers de paix qui venaient -de commencer à Brest-Litovsk entre les Austro-Allemands et les -Maximalistes, le général Tabouis, <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> ancien attaché à l’Etat-Major -russe du front Sud-Ouest, récemment nommé commissaire de la République -Française en Ukraine, fait des avances au Secrétariat général ukrainien.</p> - -<p>La capitale ukrainienne organise une jolie manifestation en l’honneur -des missions militaires françaises et anglaises que les pourparlers -russo-allemands ont obligées de quitter le front et qui viennent à Kiev -demander au gouvernement de Vinnitchenko de continuer la guerre contre -les puissances centrales. Les troupes ukrainiennes et le gouvernement -les reçoivent officiellement.</p> - -<p>Quelques jours après, la Rada centrale de Kiev publie un manifeste, -constatant que depuis un mois qu’il est au pouvoir, le gouvernement -des Soviets s’est montré incapable de gouverner, qu’il a amené partout -la désorganisation, l’anarchie et la désagrégation du front; qu’enfin -lâchement il vient de signer l’armistice. L’Ukraine se refuse à une -telle lâcheté et à une telle traîtrise envers les Alliés.</p> - -<p>En même temps, MM. Petlioura et Vinnitchenko déclarent à M. Pélissier, -l’envoyé officiel de M. Noulens à Kiev, que les régiments ukrainiens -combattront jusqu’au bout aux côtés des Alliés, mais que vu la -décomposition croissante de l’Etat russe, il y aurait nécessité pour -les Alliés d’aider l’Ukraine à s’organiser en Etat indépendant avec une -armée nationale pour continuer la guerre contre l’Allemagne et empêcher -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> l’anarchie de s’étendre. Ces déclarations furent publiées, à -cette époque, en France, dans l’<i>Information</i>, en Russie, dans le -<i>Journal de Petrograd</i>. A l’histoire de dire pourquoi l’Entente ne -crut pas devoir seconder ces bonnes volontés.</p> - -<p>Toujours à la même époque, le général Tabouis, ayant réuni au Consulat -français les membres de la colonie française, donne l’assurance aux -timorés que si les Allemands ou les Bolchevistes n’arrivent pas à Kiev -avant un mois, le front ukrainien défiera tous les coups qui pourront -lui être portés, que les soldats ukrainiens sont admirables de bravoure -et de patriotisme.</p> - -<p>Malheureusement, deux tendances commencent à se manifester au sein du -secrétariat général.</p> - -<p>Quelques secrétaires, bien qu’ententistes, estiment impossible pour -l’Ukraine de continuer la guerre contre les Empires centraux. Les -Bolcheviks ont en effet désorganisé l’armée qui déserte le front, -brûlant et pillant tout sur son passage, et l’Ukraine n’a pas l’armée -nationale que ses représentants ne cessent de demander, le regroupement -des forces ukrainiennes sur le territoire de l’Ukraine n’ayant jamais -été admis par le Grand Quartier Général Russe, ni par le Gouvernement -de Petrograd. M. Vinnitchenko demande alors aux Alliés d’aider -l’Ukraine à se mettre à l’abri de l’invasion étrangère, à se défendre -contre les Bolcheviks et à organiser son armée nationale. Il <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> -manifeste en même temps le désir de voir reconnaître par l’Entente le -Secrétariat général comme gouvernement actuel de l’Ukraine.</p> - -<p>M. Galip, membre influent du parti <i>Jeune Ukrainien</i> et à ce -moment-là directeur des Affaires politiques au Secrétariat des Affaires -Etrangères, dépense une activité fébrile pour aboutir entre l’Entente, -et surtout la France et l’Ukraine, à un accord qui permettrait à cette -dernière de continuer la guerre malgré les obstacles qui surgissent de -toutes parts.</p> - -<p>M. Petlioura, secrétaire de la guerre, appuyé par le groupe -<i>Jeune-Ukrainien</i>, auquel sont affiliés tous les officiers de -l’Etat-Major du Secrétaire de la Guerre, le Commandant des troupes de -Kiev et son Etat-Major, se déclare prêt à continuer jusqu’au bout la -lutte contre l’Allemagne, non avec les troupes du front qui sont en -pleine dissolution, mais avec une armée de 500.000 francs-cosaques, qui -pourrait être recrutée parmi les paysans désireux de défendre leurs -terres.</p> - -<p>Pour montrer sa bonne volonté à l’égard des puissances de l’Entente, -il refuse de reconnaître Krylenko comme généralissime de l’armée -russo-ukrainienne, en remplacement du généralissime russe Doukhonine, -assassiné à la Stavka de Mogilev par les Bolcheviks; il proclame front -ukrainien le front qui s’étend de Brest-Litovsk à la frontière roumaine -et en confie la défense au général Cherbatchef, jusqu’alors général -<span class="pagenum" id="Page_25">25</span> en chef du front sud-ouest et signe l’ordre de désarmement général -des Bolcheviks à Kiev et sur tout le territoire de l’Ukraine.</p> - -<p>C’était le signal de la guerre entre l’Ukraine et les Bolcheviks, cette -affreuse guerre qui n’est pas encore terminée à l’heure actuelle.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2m">Ultimatum du gouvernement des Soviets russes</h3> -</div> - -<p>Pour commencer ses opérations contre la nouvelle République, le -Gouvernement des Soviets n’attendait qu’une occasion. Il la trouve -dans une dépêche chiffrée du Gouvernement français qu’il intercepte et -publie dans les journaux de Petrograd.</p> - -<p>Sous prétexte que le Gouvernement ukrainien a entamé des pourparlers -secrets avec les Alliés et notamment avec la mission française dans -l’intention de «saboter la cause de la paix» et d’empêcher celle-ci -d’aboutir immédiatement, il lui envoie un ultimatum et commence -aussitôt l’attaque contre l’Ukraine en faisant «donner» les Bolcheviks -russes qui se trouvaient à Kiev, en attendant que les troupes -régulières franchissent la frontière.</p> - -<p>Prise entre deux feux, celui des Austro-Allemands à l’ouest, et celui -des Maximalistes à l’est, la Rada centrale, <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> qui a cependant -déclaré qu’elle restera fidèle à l’Entente, nomme des délégués -qu’elle envoie à Brest-Litovsk, refuser à la délégation maximaliste -de Petrograd le droit de parler au nom de l’Ukraine et ouvrir des -pourparlers en vue de la paix.</p> - -<p>Mécontent de cette décision, Petlioura donne sa démission de secrétaire -de la Guerre et se rend en province pour y organiser des corps de -francs-cosaques afin de lutter contre les ennemis de son pays.</p> - -<p>Le bruit s’étant répandu à Kiev que le Cabinet Vinnitchenko est sur -le point de conclure la paix avec les Puissances centrales, le parti -<i>Jeune-Ukrainien</i> décide de faire un coup d’Etat pour le renverser -et empêcher la signature du traité. Les automobiles blindées font dans -les rues de Kiev une démonstration. Vinnitchenko démissionne.</p> - -<p>Skoropadsky, général dans l’ancienne armée russe, avait songé à -prendre la dictature avec le titre de Hetman, mais le moment venu, il -se défile sous prétexte que les Alliés ne lui donnent pas la promesse -de faire défendre Kiev contre les Bolcheviks par les deux divisions -tchéco-slovaques qui se trouvent dans la ville.</p> - -<p>La Colonie française, que les événements n’ont nullement émue et qui -continue à garder toute sa sympathie et aussi toute sa confiance -au mouvement ukrainien, décide d’offrir aux poilus des différentes -missions françaises et aux officiers français et alliés une <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> soirée -artistique dans la salle du Conservatoire. Les professeurs français -de Kiev interprètent au milieu de l’hilarité générale le <i>Client -sérieux</i> du gai Courteline. Ne fallait-il pas rire un peu avant le -nouvel assaut que Kiev allait subir?</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2n">Succès des troupes bolchevistes en Ukraine</h3> -</div> - -<p>Lancés par les Allemands contre la jeune République ukrainienne au -moment où celle-ci s’entendait avec les Alliés pour la continuation de -la guerre, les Bolcheviks ne peuvent plus être arrêtés. D’ailleurs, -l’arrivée de la Délégation ukrainienne à Brest-Litovsk rend Krylenko -moins intéressant et permet aux Allemands de hausser le ton en parlant -aux délégués maximalistes.</p> - -<p>Le 28 janvier, Loubny, situé entre Poltava et Kiev, tombe aux pouvoirs -des Bolcheviks: la route de la capitale ukrainienne est ouverte.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2o">Seconde émeute à Kiev</h3> -</div> - -<p>Le lendemain, les Bolcheviks de Kiev sentant les camarades approcher, -s’emparent par surprise et sans coup férir de l’arsenal qui contient -mitrailleuses, <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> artillerie et munitions. On se bat avec acharnement -durant toute la nuit et le lendemain. Le 31, ils s’emparent de Podol, -bas quartier de la ville, sur la rive du Dnièpre. Au Télégraphe, la -lutte est d’une violence inouïe. Beaucoup de victimes même parmi -les civils. Le commandant Jourdan, de la Mission française, est tué -d’une balle perdue de mitrailleuse. L’aspect des rues est sinistre. -Tranchées, barricades, mitrailleuses aux carrefours, des canons sur -les places et sur les endroits les plus élevés; la circulation est -complètement interrompue, l’électricité est coupée.</p> - -<p>Le 2 février, la lutte augmente d’intensité: des trains blindés tirent -sans arrêt dans les rues. Lorsqu’on se risque à sortir, il faut souvent -s’étendre à terre et attendre que les rafales se calment, tant les -balles tapent dur à hauteur d’homme, faisant voler en éclats les vitres -et criblant littéralement les murs. De paisibles habitants trouvent -ainsi la mort chez eux...</p> - -<p>En ville, plus de pain depuis la bataille. Heureux les prévoyants qui -ont fait quelques provisions d’eau et de farine. Pour s’engager dans -la garde rouge, il suffit de s’inscrire et l’on obtient un fusil. -Aussi peut-on voir passer dans les rues de sinistres bandes armées aux -allures inquiétantes.</p> - -<p>Le 3 février, la lutte continue encore plus acharnée, mais les -troupes d’investissement bolcheviques n’ayant pas encore atteint -Kiev et Petlioura arrivant <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> de province avec quelques troupes -francs-cosaques, les Ukrainiens l’emportent. Les derniers gardes rouges -sont fusillés, l’arsenal se rend et l’on s’aperçoit que c’était une -poignée d’hommes qui avaient mené l’émeute.</p> - -<p>Les Ukrainiens vainqueurs célèbrent leur victoire. En ville, grand -défilé de troupes victorieuses, musique en tête.</p> - -<p>Pendant ce temps, les troupes régulières bolcheviques encerclent la -ville. De grandes forces arrivent sur trains blindés.</p> - -<p>A l’extérieur, Odessa tombe entre leurs mains après un bombardement de -trois jours. Là-bas aussi le sang a coulé.</p> - -<p>Un nouveau ministère est constitué qui réclame l’aide immédiate de -l’Autriche. Mais l’Ukraine n’existe plus, seul son cœur bat encore, -mais bien faiblement.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2p">Prise de Kiev par les Bolcheviks</h3> -</div> - -<p>Le 3 février, commence l’attaque méthodique de la ville. Deux trains -bombardent sans arrêt le Lipky, le plus élégant quartier de Kiev. -Pendant quatre jours et quatre nuits le bombardement est d’une violence -inouïe. On compte la nuit une moyenne de huit coups à la minute et -50.000 obus en quatre jours, faisant <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> près de 15.000 victimes. -La lueur sinistre des incendies éclaire seule la ville. La maison du -Président Grouchevsky, bâtisse haute de neuf étages, flambe, ayant été -particulièrement visée.</p> - -<p>Le 7, le bombardement redouble de vigueur, la lutte dans les rues -devient de la sauvagerie. Partout les Bolcheviks avancent. La fin -approche. Petlioura se défend avec acharnement tant qu’il peut espérer -que les deux divisions tchéco-slovaques, cantonnées dans la ville, -marcheront à son secours. Mais celles-ci, pour avoir le chemin libre -jusqu’à Vladivostok, ont fait un pacte avec les Bolcheviks. Quand tout -espoir est perdu, Petlioura bat en retraite avec les débris de ses -troupes vers Jitomir et Berditchev. Avec lui quittent Kiev les membres -de la Rada et du Secrétariat général qui s’était reconstitué sous la -présidence de Gouloubovitch et avait vécu d’une vie falote pendant le -siège de la ville.</p> - -<p>Avant de partir, ce gouvernement, dans un acte de désespoir, donne -l’ordre à ses plénipotentiaires de Brest-Litovsk de signer la paix avec -les Puissances centrales.</p> - -<p>Le lendemain, les vainqueurs font leur entrée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2q">Kiev sous le régime des Soviets</h3> -</div> - -<p>Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le Colonel Mouraviof, le -vainqueur de Petrograd et de Moscou et à ce moment commandant en chef -des troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur et cruel, -il fit impitoyablement fusiller tous les officiers ukrainiens ou -polonais: ces derniers venaient de s’emparer de la Stavka de Mogilev et -accouraient délivrer Kiev.</p> - -<p>Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa fortune est grande -grâce aux contributions dont il frappe les habitants de chaque ville -dont il s’empare. A Kiev, le bijoutier Marchak doit payer 180.000 -roubles. Galperine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000. -La ville elle-même doit verser dans les trois jours dix millions. Mais -la banque d’Etat n’a que 225.000 roubles en caisse. Les principaux -actionnaires et les gros clients devront donc payer en chèques -qui s’ajouteront à leurs taxes personnelles. Le soir, le colonel, -confortablement installé dans le meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en -compagnie de son Etat-Major.</p> - -<p>Très vite l’ordre est rétabli dans la ville, mais la terreur commence -à régner. Le sinistre tribunal s’est installé dans l’ancien palais -impérial. Une salle contient les prisonniers, pauvres diables -d’officiers porteurs <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> de laissez-passer ukrainiens. L’on juge -rapidement. Toute défense est inutile. Une seule peine, la mort. On -déshabille les condamnés, on les revêt d’une capote de soldat et devant -le Palais même on les fusille à la mitrailleuse. J’ai vu de mes yeux -fusiller deux généraux et une vingtaine d’officiers dans l’espace -d’une demi-heure. Des camions automobiles chargent les morts, tous -frappés à la tête, et les emportent au jardin du Tsar où est creusée -une fosse large mais peu profonde. Plusieurs jours après les dernières -exécutions, en se promenant dans le jardin, l’on pouvait voir à terre -de nombreuses cervelles. 2.300 peines de mort sont prononcées par le -sombre tribunal.</p> - -<p>Pour empêcher le massacre de leurs nationaux, les Polonais se déclarent -neutres et abandonnent la lutte.</p> - -<p>Vis-à-vis des Français, le colonel est peu bienveillant. Il prétend -que les officiers des missions sanitaires ou d’aviation n’ont pas été -rigoureusement neutres et recommande aux militaires de ne pas bouger, -autrement les Français civils paieront pour eux.</p> - -<p>Des perquisitions sont opérées en masse. On cherche les officiers -qui se cachent encore et l’on saisit toutes les armes. En ville que -de dégâts! Des maisons éventrées, des vitres partout brisées, des -devantures de magasins criblées de balles, des fils des télégraphes et -des tramways pendent lamentablement et donnent <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> un aspect sinistre. -Le ravitaillement devient difficile. Les Bolcheviks ayant taxé les -denrées, les paysans se refusent à venir en ville: plus de beurre, plus -de viande, du pain noir fait avec de la farine de pois chiches.</p> - -<p>Dans les rues, de sinistres têtes de marins et de sœurs de charité, -terribles et impressionnantes apparitions. Elles sont typiques ces -sœurs, parfois en culottes, le revolver à la ceinture, servant aux unes -à achever les blessés, aux autres à faire le coup de feu pendant la -bataille.</p> - -<p>Quelques jours plus tard, l’on fait aux Bolcheviks des funérailles -grandioses: 450 corps couchés dans de noirs cercueils, suivis d’un -immense cortège, drapeaux rouges et noirs en tête. Pas un Pope. -Beaucoup de bières ouvertes suivant la coutume orthodoxe. De pauvres -mères embrassent le cher visage du mort et se frappent le front contre -les cercueils.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2r">Kiev évacuée par les Bolcheviks</h3> -</div> - -<p>Le 16 février, l’armistice est rompu, et aussitôt Allemands et -Autrichiens avancent pour occuper le pays. Mouraviof quitte Kiev pour -aller en Bessarabie contre les Roumains. Les Allemands occupent Rovno. -Bientôt ils seront à Kiev où ils sont attendus avec <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> impatience, -car alors la terreur cessera, la tranquillité régnera, la vie normale -enfin reprendra.</p> - -<p>En silence, les Bolcheviks évacuent la ville, et la livrent à de -nombreuses bandes de matelots pillards. Les arrestations recommencent, -les fusillades sont plus terribles et plus arbitraires: des officiers -reconnus par leurs hommes sont fusillés pour ce seul motif. Les marins -deviennent plus audacieux et ne respectent plus les étrangers. La -terreur des habitants est grande. C’est un exode général des étrangers -vers Moscou.</p> - -<p>Le 19, les missions françaises quittent Kiev ayant à leur tête le -général Tabouis, commissaire de la République française près du -Gouvernement ukrainien. Un grand nombre de françaises réussissent à -trouver place dans le train et à se sauver vers le Nord d’où peut-être -elles pourront regagner la France; le lendemain, le Consul part à son -tour. La ville est traversée par 30.000 Tchèques qui fuient vers l’Est.</p> - -<p>Le 23, les Allemands font leur entrée à Kiev, et annoncent au monde que -la capitale de l’Ukraine a été délivrée par des troupes saxonnes.</p> - -<p>Peu à peu le calme renaît et la vie normale reprend son cours.</p> - -<p>Quelques jours après, le Cabinet Gouloubovitch revenait à Kiev et -faisait publier une note pour manifester son étonnement d’apprendre que -les autorités consulaires alliées ont quitté Kiev, les Allemands <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> y -étant venus comme amis de l’Ukraine et non en vainqueurs.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2s">Coup d’Etat des Allemands</h3> -</div> - -<p>Ces amis ne tardent pas à susciter la colère et la haine du peuple, par -leur brutalité et leurs dépravations.</p> - -<p>Le 29 avril, les Allemands mécontents de l’opposition acharnée des -Ukrainiens, dispersent la Rada centrale par la force des baïonnettes, -emprisonnent quelques-uns de ses membres et mettent à la tête du -Gouvernement ukrainien le général russe Skoropadsky, beau-frère du -feld-maréchal allemand Eichorn, tué quelques semaines plus tard à -Kiev d’un coup de grenade. Aussitôt, s’appuyant d’une part, sur les -Allemands, d’autre part, sur la bourgeoisie et l’aristocratie russes -et polonaises, il prend le titre de Hetman, forme un gouvernement -réactionnaire, et démobilise les troupes ukrainiennes. Il reçoit -l’autorisation de former une armée qui ne dépassera pas 10.000 hommes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2t">Le gouvernement du Hetman Skoropadsky</h3> -</div> - -<p>Ce coup d’Etat que la population de Kiev et même les chefs des partis -politiques avaient été loin de soupçonner, intronise par un procédé -arbitraire et tout artificiel un pouvoir qui ne répond en rien aux -exigences démocratiques de l’époque et de ce fait ne trouve aucun -appui dans le peuple. Il est évident pour tout le monde que le Hetman -n’est qu’une créature des milieux réactionnaires allemands, car la -personnalité de Skoropadsky a été jusqu’à cette époque tellement -indécise et même inconnue, qu’aucun parti politique ukrainien, sans -excepter les groupes modérés, ne croit possible de faire partie du -Gouvernement formé par le Hetman. Tous les pourparlers conduits à cet -effet par son entourage, avec les Chefs des partis ukrainiens, de même -que tous les efforts tentés par M. P. Vassilenko, cadet russe, et par -les représentants du haut commandement allemand, restent vains.</p> - -<p>La Conférence du parti socialiste-fédéraliste, du 10 mai, prend une -résolution toute spéciale, par laquelle elle interdit à ses membres -d’assumer des postes dans le gouvernement du Hetman. Cette interdiction -fut maintenue jusqu’à la fin d’octobre, au moment où la défaite -allemande devenant certaine, et comprenant que sa politique courait à -un krack si elle <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> ne s’appuyait pas sur les milieux ukrainiens, le -Hetman se mit à prodiguer des assurances qu’il l’orienterait désormais -dans un sens purement national et qu’il aborderait sans retard les -réformes démocratiques. Certains hommes politiques entrèrent alors dans -le gouvernement du Hetman, mais à titre personnel et dans le seul but -de prévenir un soulèvement populaire au moyen de réformes démocratiques -urgentes et en premier lieu, de la réforme agraire.</p> - -<p>Les nouveaux ministres ukrainiens virent, cependant, aussitôt, qu’ils -n’avaient point de majorité dans le Cabinet et qu’à eux seuls, ils -étaient impuissants à faire réaliser les réformes nécessaires. Le -Congrès National Ukrainien dont ils réclamaient la convocation n’ayant -pas été autorisé, ils quittèrent le gouvernement dans la nuit du 14 -au 15 novembre. Depuis le coup d’Etat et l’avènement de l’Hetman, des -représentants de milieux politiques ukrainiens n’ont donc participé au -gouvernement que pendant une quinzaine de jours et encore n’y ont-ils -formé qu’une minorité.</p> - -<p>La responsabilité pour la politique intérieure et étrangère pratiquée -par l’Hetman depuis le coup d’Etat du 29 avril jusqu’au jour de son -renversement, ne peut donc être mise en aucune façon à la charge des -partis politiques ou des milieux sociaux ukrainiens.</p> - -<p>Le Cabinet formé le 2 mai par M. Vassilenko et présidé par M. Lizogoub, -octobriste, est un cabinet tout à <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> fait incolore au point de vue de -la politique et de l’idée nationales.</p> - -<p>M. Kolokoltzoff, qui occupe bientôt après le poste de ministre de -l’Agriculture, est réactionnaire; les autres ministres appartiennent -soit au parti cadet pan-russe, hostile à la régénération ukrainienne, -ou bien ont un programme très rapproché de celui des cadets.</p> - -<p>Le ministre des Finances, M. Rjepetski, cadet, reconnaît ouvertement -dans son discours prononcé au Congrès des Cadets (<i>Kievskaia Mysl</i> -du 11 mai), qu’il a pris une part personnelle à l’élection du Hetman, -ainsi qu’aux tentatives «de rapprochement avec nos nouveaux alliés» -(c’est-à-dire l’Allemagne et l’Autriche).</p> - -<p>Le cadet Vassilenko s’exprime au même Congrès d’une manière encore plus -catégorique: «Je me suis depuis longtemps déjà convaincu, déclare-t-il, -que les circonstances historiques se sont formées de telle façon que -nos intérêts économiques et commerciaux sont liés aux Puissances -centrales et principalement à l’Allemagne... Notre histoire nous montre -que nos intérêts nous liaient d’une manière plus vivante à l’Allemagne -qu’à l’Angleterre. C’est surtout grâce à l’Angleterre que nous avons -perdu la partie au Congrès de Berlin; c’est grâce aux diplomates -anglais que nous avons perdu les Dardanelles et Constantinople. -L’Allemagne et nous, nous sommes géographiquement <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> voisins et nos -intérêts respectifs sont liés les uns aux autres. Il en a été ainsi -avant la guerre, il en est ainsi actuellement, il en sera ainsi, je -crois encore, après la guerre.» (<i>Kievskaia Mysl</i>, n<sup>o</sup> 72.)</p> - -<p>Cette manière de voir des ministres cadets est sanctionnée ensuite -par le leader du parti cadet, M. Milioukov. «Je m’oppose résolument -à l’interdiction doctrinaire défendant aux membres du parti cadet -d’établir des accords avec les Allemands ou de faire appel à leur -concours en vue du rétablissement du pouvoir et de l’ordre et de -l’organisation des affaires locales», écrit-il dans sa Déclaration au -Comité Central (<i>Kievskaia Mysl</i> du 2 août, n<sup>o</sup> 137).</p> - -<p>Dès les premiers jours de son existence, le nouveau cabinet manifeste -son activité par des arrestations d’hommes politiques ukrainiens, -par le rétablissement de la censure, particulièrement sévère pour -les journaux ukrainiens, etc. La «République du Peuple ukrainien» -est débaptisée et nommée «Puissance d’Ukraine». Les gros agrariens -et industriels se sentent désormais maîtres absolus de la situation. -La réaction est partout, à tout moment. Aux postes et aux emplois -officiels, on commence à remplacer les Ukrainiens par des dignitaires -et des fonctionnaires de régime tsariste, venus par trains entiers de -Petrograd et de Moscou.</p> - -<p>Dans le même temps, cependant, l’Hetman et ses <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> ministres affirment -partout la nécessité de raffermir l’indépendance politique de l’Ukraine.</p> - -<p>Au cours d’une conversation avec le D<sup>r</sup> Leberer, correspondant du -<i>Berliner Tageblatt</i>, le Hetman dit: «Je crois que bien des -gens, en Allemagne, me considèrent comme réactionnaire et partisan -résolu d’une fédération avec la Grande Russie. C’est inexact. Toute -aussi erronée est l’intention que l’on me prête d’englober de nouveau -l’Ukraine dans l’ancien Empire Russe». (<i>Kievskaia Mysl</i> du 10 -mai).</p> - -<p>«L’Ukraine doit être un pays indépendant», déclare à son tour M. -Vassilenko dans son discours au Congrès du parti cadet (<i>Kievskaia -Mysl</i> du 11 mai).</p> - -<p>Les mêmes idées sont développées par M. Lizogoub dans le discours qu’il -prononce à un banquet politique au cours duquel il déclare que son -gouvernement espérait, avec l’aide de l’Allemagne et en communion avec -la culture allemande, créer un Etat ukrainien indépendant (<i>Kievskaia -Mysl</i> du 23 mai).</p> - -<p>C’est encore d’une Ukraine «puissante» et indépendante que parle le -Hetman dans sa lettre officielle au premier ministre M. Lizogoub -(<i>Kievskaia Mysl</i> du 9 juillet).</p> - -<p>Du jour où M. Igori Nistiakovski devient ministre de l’Intérieur, la -réaction s’accroît encore davantage et se manifeste d’une façon plus -ouverte et plus décisive. On arrête les gens et on les emprisonne -sur une simple suspicion ou sur une dénonciation. <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> Le nombre -d’arrestations atteint plusieurs milliers.</p> - -<p>C’est ce même Nistiakovski qui, à l’instigation des Allemands, prend -des arrêtés d’expulsion contre quelques Français. Un jeune Ukrainien, -ayant eu vent qu’une mesure semblable se tramait, en informe M. M. -qui s’empresse d’en faire part à tous ceux que l’expulsion pouvait -atteindre. Sans y ajouter une foi entière, chacun prend secrètement -ses dispositions pour ne pas laisser sa famille dans le besoin et le -reste de la colonie dans le désarroi et l’isolement. Aussi, quand les -Allemands apportèrent l’ordre d’avoir à quitter l’Ukraine dans les -quarante-huit heures, personne ne fut pris au dépourvu. D’ailleurs, -la mesure n’atteignit pas tous ceux qu’elle avait d’abord menacés. Au -nombre des expulsés furent les consuls de Grèce et d’Espagne.</p> - -<p>Ces arrestations et expulsions n’empêchent pas d’ailleurs M. -Nistiakovski d’affirmer que «l’Ukraine s’est engagée, avec le concours -de l’Allemagne et de l’Autriche, dans la large voie d’une existence -indépendante en tant qu’Etat» et que «le mouvement puissant des paysans -a fait de nouveau surgir le <i>drapeau historique de l’indépendance -ukrainienne</i>: <i>l’institution de Hetman</i>». (<i>Kievskaia -Mysl</i> du 24 août, n<sup>o</sup> 142).</p> - -<p>Le même M. Nistiakovski ne reconnaît pour langue d’Etat, encore -au commencement de septembre, <i>que la langue ukrainienne -exclusivement</i> (<i>Kievskaia Mysl</i>, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> n<sup>o</sup> 153). De son -côté, le Hetman, au dîner offert par Von Kirbach, parle de l’armée -ukrainienne à créer, comme de la base d’une puissance ukrainienne -indépendante (<i>Kievskaia Mysl</i>, n<sup>o</sup> 187).</p> - -<p>De telles contradictions entre les déclarations publiques du Hetman et -de ses ministres au sujet de l’indépendance ukrainienne et de l’idée -nationale, d’un côté, et leurs actes, de l’autre, seront comprises -aisément si l’on tient compte de la politique de duplicité adoptée par -le Gouvernement allemand et ses agents vis-à-vis de l’Ukraine.</p> - -<p>En assurant les Ukrainiens de leurs sympathies pour l’idée -d’indépendance de l’Ukraine, les réactionnaires allemands pensent en -réalité au rétablissement, avec le temps, d’une Russie réactionnaire -unie et forte. A Kiev, les partis de droite et les monarchistes, avec, -à leur tête, M. Pourichkévitch, s’agitent ouvertement dans ce sens. -Il est hors de doute que les milieux réactionnaires allemands sont en -contact avec eux et projettent des actions communes en vue de remplacer -les Bolcheviks en Russie par un régime monarchiste réactionnaire.</p> - -<p>Il semble que, vers la fin de son gouvernement, le Hetman se soit -émancipé de l’influence des réactionnaires allemands. Mais c’est -pour tomber sous celles des réactionnaires russes. La preuve la -plus éclatante de ce fait est fournie par le retour au ministère de -Nistiakovski, auteur d’un projet censitaire réactionnaire <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> pour les -élections municipales et provinciales, et le maintien au cabinet de -Reinbot, connu pour les opinions réactionnaires qu’il avait exprimées, -alors qu’il était fonctionnaire sous le régime tsariste à Petrograd.</p> - -<p>Quant à la fermeté des opinions politiques du Hetman et de la plupart -de ses ministres, elle est éloquemment certifiée par la note de dix -de ces ministres, à la date du 17 octobre, ainsi que par sa dernière -déclaration. Dans l’une comme dans l’autre, ces partisans convaincus -de l’indépendance se déclarent des fédéralistes tout aussi convaincus. -C’est que dans le Cabinet des «Indépendants» tout comme dans celui -des «Fédéralistes» il n’y a point d’hommes politiques véritablement -ukrainiens, exception faite de M. Dorschevko. Ce sont des hommes que -la peur des Bolcheviks a fait enfuir de Petrograd et de Moscou, et -qui sont venus à Kiev; ou bien ils sont nés à Kiev, mais demeurent -étrangers aux aspirations nationales, ignorants de la langue -ukrainienne, de l’histoire et de la culture ukrainiennes et se montrent -hostiles à l’idée de la régénération ukrainienne.</p> - -<p>Il est impossible de s’imaginer un plus profond piétinement des -droits du peuple et un mépris plus absolu du peuple lui-même. Des -insurrections particulières ont lieu sur tout le territoire ukrainien. -Les troupes allemandes qui comprennent plus de 500.000 hommes défendent -très énergiquement les intérêts du Hetman qui se confondent avec les -leurs. Le sang des <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> paysans et des ouvriers ukrainiens coule, -l’artillerie allemande rase des villages entiers. C’est un massacre -systématique de tout ce qui veut rester ukrainien. La création -d’un gouvernement démocratique devient pour l’Ukraine une question -extrêmement urgente. La patience du peuple est à bout. Tous les -partis politiques se réunissent pour fonder contre les Allemands et -Skoropadsky une Ligue nationale qui fomente un soulèvement général, -renverse le Hetman et établit un Directoire de cinq membres parmi -lesquels M. Petlioura, le futur généralissime de l’armée ukrainienne.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2u">Petlioura</h3> -</div> - -<p>Comme secrétaire général, ministre de la guerre, membre et plus tard -président du Directoire ukrainien, Petlioura a joué et joue encore un -si grand rôle en Ukraine qu’il mérite bien quelques notes biographiques.</p> - -<p>Bolcheviste pour les réactionnaires, réactionnaire pour les Bolcheviks, -Petlioura, le grand calomnié, est pour le peuple ukrainien tout entier, -le héros national, le libérateur de l’Ukraine.</p> - -<p>Il est né d’une pauvre famille de cosaques à Poltava, en 1878. Après -des études faites au séminaire de sa ville natale, il reçut le brevet -d’instituteur. Son <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> activité politique l’obligea à passer en -Galicie où il se familiarisa avec le mouvement nationaliste.</p> - -<p>La première Révolution (1905) le trouva à Kiev où tout de suite, il -prit une part très active à la fondation du journal <i>Rada</i>, publié -en langue ukrainienne, tout en collaborant au <i>Slovo</i>, organe -social démocrate.</p> - -<p>Conduit par les circonstances à Petrograd, il continue sa collaboration -aux journaux kiévois, s’occupe activement du mouvement ukrainien et de -la fondation du <i>Club ukrainien</i>.</p> - -<p>A Moscou, où il se rend ensuite, il devient secrétaire de rédaction -de la revue mensuelle <i>Ukrainskaia Jisn</i>, en langue russe, et -participe à l’organisation de la société musicale <i>Kobsar</i>. C’est -par ignorance des habitudes du peuple slave, que des adversaires de -Petlioura ont confondu son rôle dans cette société musicale avec la -profession d’artiste de café-concert qu’il aurait exercée. En Russie, -toute société, même politique, organise parmi ses membres un orphéon ou -un orchestre, qui est mis à contribution dans des soirées d’ailleurs -très agréables offertes fréquemment à tous les sociétaires et à leur -famille.</p> - -<p>Au commencement de la guerre de 1914, Petlioura se rend sur le front -pour y représenter le <i>Zemsky Soiouz</i> et organiser des hôpitaux de -première ligne. C’est là que le trouvèrent la Révolution et le vote du -premier Congrès militaire ukrainien qui le désigne <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> comme président -du Comité général militaire ukrainien.</p> - -<p>Au moment où la Rada centrale crée le Secrétariat général comme organe -exécutif, Petlioura devient tout naturellement secrétaire général des -affaires de la guerre, puis ministre de la guerre quand le Directoire -se constitue, en juillet 1918. Toute l’activité de M. Petlioura depuis -la Révolution, peut se résumer en deux mots: guerre aux ennemis de -l’Ukraine, qu’ils soient Allemands, Bolcheviks ou Polonais.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2v">Skoropadsky et l’Entente</h3> -</div> - -<p>Le 13 novembre, les journaux de Kiev annoncent qu’un armistice vient -d’être conclu sur le front français.</p> - -<p>Aussitôt, sur la demande du Consul du Danemark et des partis -ukrainiens, les portes de la prison de Lukianovka s’ouvrent pour rendre -à la liberté les détenus politiques, parmi lesquels se trouvaient -plusieurs Français et quelques membres de la Rada, internés plusieurs -mois auparavant par les Allemands.</p> - -<p>Le Hetman Skoropadsky, jusque là germanophile convaincu, change de -politique et devient francophile très ardent. Il forme un nouveau -cabinet et remplace au Sous-Secrétariat des Affaires Etrangères le -bureaucrate <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> russe Paltof, instrument des Allemands en Ukraine, -par M. Galip dont les sentiments francophiles sont connus de tous et -dont toute l’activité, au cours des derniers mois, s’est dépensée à -susciter des obstacles à l’occupation allemande. Espérant avoir mis -par ce changement la politique de l’Ukraine d’accord avec les vœux de -l’Entente, il envoie des missions diplomatiques à Jassy, près de la -Commission interalliée et à Odessa, près de M. Henno, représentant des -Alliés sur les bords de la Mer Noire.</p> - -<p>La presse au service du Hetman reçoit l’ordre d’entonner l’hymne aux -Alliés et plus particulièrement à la France: ce fut chaque matin le -dénombrement des navires de guerre qui paraissaient à l’horizon, à -la sortie du Bosphore, et des divisions anglaises et françaises qui -débarquaient à Novorossiisk, à Sébastopol et à Odessa, des divisions -roumaines et polonaises qui se massaient aux frontières de l’Ukraine -pour la défendre, d’une part contre les «bandes» de Petlioura qui -s’avançaient de la Galicie et les «bandes» lettonnes et chinoises au -service des Bolcheviks russes, qui venaient de l’Est et du Nord-Est.</p> - -<p>En même temps, l’armée des Volontaires se compte et fait des -enrôlements, réquisitionne édifices, vêtements, chaussures et aliments -et bientôt décrète la mobilisation générale, d’abord de la jeunesse -des Universités et des Gymnases, puis de toute la jeunesse du pays non -encore occupé par l’armée de Petlioura.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">48</span></p> - -<p>Le premier décret fait des mécontents parmi les étudiants qui -projettent de se réunir à l’Université pour étudier la situation. La -réunion est interdite. Sans tenir compte de cette interdiction, les -étudiants et les étudiantes forment un cortège et veulent se rendre -par <i>Bibikovski Boulevard</i> à l’Université Saint-Vladimir, mais -un groupe de volontaires à cheval accourt et sans sommation aucune, -tire sur le cortège. Bilan de la journée: quatorze morts dont trois -cursistes (étudiantes) et une trentaine de blessés.</p> - -<p>Le second décret affecte surtout la population israélite qui manifeste -son mécontentement en fermant ses magasins, en boycottant les valeurs -russes et, autant qu’elle le peut, en faisant filer les jeunes gens -à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore accessibles aux -voyageurs venant de l’Ukraine.</p> - -<p>On annonce officiellement que des missions militaires alliées vont -arriver à Kiev et que M. Henno viendra s’établir près du Hetman. On -réquisitionne l’hôtel Continental (encore habité par des Allemands) -pour héberger les missions, et deux étages d’une maison sise rue -Luteranskaia, n<sup>o</sup> 40, pour M. Henno. Il convient aussi de bien loger -les nombreux soldats français qui vont arriver: alors on réquisitionne -les théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; pour -les recevoir comme ils le méritent, des comités s’organisent, des -souscriptions sont ouvertes et le Ministère des Affaires Etrangères -informe par la voie <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> des journaux qu’un personnage officiel a été -désigné pour élaborer avec le concours des comités le programme de -la réception, d’abord du Consul M. Henno, puis du Général Franchet -d’Esperey et de son Etat-Major, des Etats-Majors alliés, enfin des -troupes françaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises -qui «viennent soutenir l’armée des Volontaires contre les troupes de -Petlioura et celles des Bolcheviks».</p> - -<p>La Colonie française ne veut pas rester en arrière. Elle ouvre une -souscription et aussitôt chacun se met à l’œuvre pour que la réception -des poilus soit le plus grandiose possible: l’argent afflue, des -drapeaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts diligents de -toutes les Françaises.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2w">Encerclement de Kiev par l’armée de Petlioura</h3> -</div> - -<p>Dans ce ciel serein, des coups de canon se font tout à coup entendre: -il paraît que Petlioura a réuni autour de lui des «bandes de pillards -et de bandits»,—c’est ainsi que s’exprime la presse,—qui voudraient -s’emparer de Boïarka. En réalité, ce sont les recrues qui ont répondu à -la mobilisation décrétée par Petlioura et la Ligue Nationale. Autour de -ce noyau, au fur et à mesure de son avance en Ukraine, <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> les paysans -se rassemblent pour combattre contre Skoropadsky. L’Ukraine presque -toute entière est déjà reconquise par son «Libérateur», et ce n’est -pas à Boïarka que le canon tonne, mais aux environs de Swetochine. -L’encerclement de Kiev est d’ailleurs bientôt si total, que les paysans -n’y entrent plus pour l’approvisionner.</p> - -<p>Les aliments de première nécessité se vendent à des prix inconnus -jusqu’à ce jour: le pain devient rare et vaut 3 roubles la livre de -pain gris, 10 roubles le pain blanc, les œufs 38 roubles la dizaine, le -lait 3 roubles le petit verre, la viande 7 roubles la livre, le beurre -de table 80 roubles, le beurre de cuisine 50 roubles, et toutes ces -denrées de première nécessité sont presque introuvables.</p> - -<p>Le canon tonne de plus en plus fort, les mitrailleuses se mettent de -la danse. L’émoi devient grand dans Kiev où chacun revit les heures -sombres du bombardement des Bolcheviks. La presse, elle, est optimiste -et le Hetman fait afficher sur les murs de Kiev, deux proclamations -de M. Henno au peuple de l’Ukraine. Il y est dit que le Gouvernement -français reconnaît l’Ukraine telle qu’elle est alors constituée, et -qu’il fait confiance au Hetman et aux nouveaux ministres qu’il vient de -se choisir.</p> - -<p>Si elles ne sont pas apocryphes, ces deux proclamations laissent -supposer que le Gouvernement de la République française condamne la -République ukrainienne <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> et ne veut voir à Kiev, comme dans le reste -de la Russie qu’un seul Gouvernement, le Gouvernement monarchiste de -Skoropadsky.</p> - -<p>L’effervescence est grande en ville et les réflexions échangées entre -les lecteurs très nombreux de ces placards, lecteurs appartenant à -toutes les classes et à tous les partis, ne sont nullement en faveur -du représentant de la France et, partant, de la France elle-même. -Les Français qui vivent à Kiev depuis un certain nombre d’années, -et qui de ce fait, sentent mieux que d’autres, aveuglés par leurs -sympathies ou leurs intérêts, battre le cœur ukrainien, ceux qui ont -vu la marche rapide du nationalisme de ce peuple, sont convaincus -que leur gouvernement ou du moins son pseudo-représentant commet une -lourde faute. Ils condamnent hautement celui qui se dit Consul de -France à Odessa. Ni le ton, ni la forme de ces proclamations ne sont -d’un républicain; le style ne peut être que d’un monarchiste, ou d’un -républicain au service des intérêts monarchistes.</p> - -<p>Les nombreux agents allemands ne manquent pas d’exploiter ce fait -contre la France; ils s’en servent aussitôt dans les campagnes pour -détruire dans le cœur des paysans la sympathie naissante pour les -vainqueurs de la Marne et de Verdun. Aussi les Français, presque tous -sympathiques au mouvement ukrainien, répandent sous le couvert du -manteau que ces proclamations ne peuvent être rédigées que par le <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -Hetman lui-même, afin d’étayer une cause déjà chancelante.</p> - -<p>L’impression produite par ces deux proclamations diminuant un peu, -un nouveau grand placard annonce aux habitants de Kiev, d’une phrase -brève, mais en gros caractères, qu’Henno venait d’être nommé Consul de -France à Kiev et que Franchet d’Esperey prenait le commandement des -troupes françaises qui allaient opérer en Ukraine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2x">Prise de Kiev par Petlioura</h3> -</div> - -<p>Toutes ces proclamations et tous ces placards n’empêchent pas Petlioura -et son armée de faire leur entrée à Kiev quelques jours plus tard, le -14 novembre, au milieu des acclamations d’une foule enthousiaste. Au -même moment, d’un autre côté de la ville, une troupe de volontaires, -300 environ, sortait pour s’en aller rejoindre vers le sud l’armée de -Denikine. Les autres officiers de l’armée des Volontaires rentrent chez -eux, ou s’enferment à l’hôtel François, pour y attendre les événements. -Les jeunes gens des trois dernières classes des gymnases qui avaient -été mobilisés pour maintenir l’ordre dans la ville, reviennent au sein -de leur famille et reprennent leurs études.</p> - -<p>On s’attendait à des représailles contre les officiers <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> volontaires -et à un pillage de la ville (les journaux du Hetman avaient annoncé -que Petlioura, pour entraîner ses «bandes» à l’assaut de Kiev, leur -avait promis dans un ordre du jour de leur livrer la ville pendant -trois jours). Il n’en est rien. Le nouveau Gouverneur de Kiev prend les -mesures les plus énergiques pour assurer la tranquillité et surtout le -ravitaillement de la population affamée depuis un mois. Aux familles -des officiers et aux consuls qui l’interrogent, il affirme qu’aucune -exécution ne sera faite avant que le procès de chaque officier ne -soit instruit et une sentence prononcée. En attendant le procès et -la sentence, les coupables et les suspects sont enfermés au Musée -pédagogique d’où 18 sur 7 à 800 sortent pour subir la peine prononcée -contre eux «pour avoir commandé des fusillades d’Ukrainiens et organisé -des corps de troupe pour combattre contre les armées de la République -ukrainienne».</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2y">Le Directoire et les Représentants de l’Entente</h3> -</div> - -<p>Le premier soin de Petlioura dont les sentiments francophiles ne sont -douteux pour aucun de ceux qui le connaissent, est d’organiser le -Directoire et d’adresser une note au Représentant des Alliés à Odessa -pour lui demander les raisons qui avaient amené l’Entente à <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -débarquer ses régiments sur le territoire ukrainien sans prévenir le -Gouvernement du pays. En même temps, les troupes ukrainiennes qui se -sont portées vers Odessa et occupent en partie la ville exigent que -les troupes de Denikine se retirent. Celles-ci refusant, un combat -s’engage, mais voyant des soldats français dans les rues, pour éviter -un conflit avec l’Entente, le commandant ukrainien cesse les hostilités -et se retire à Razdielnaia, où vient cantonner, à côté des Ukrainiens, -une compagnie de zouaves avec quelques pièces d’artillerie de montagnes.</p> - -<p>Deux délégations partent de Kiev; l’une dont faisait partie M. -Sydorenko, actuellement président de la Délégation ukrainienne à la -Conférence de la Paix, pour Jassy; l’autre, pour Odessa où déjà se -trouvent les délégations du Don, de Kouban et de la Ruthenie Blanche. -Elles veulent unir leurs efforts pour trouver un terrain d’entente avec -les Alliés. Mal informées, les autorités militaires françaises prennent -des mesures pour que la délégation d’Odessa ne puisse repartir pour -Kiev, ni communiquer avec le Directoire.</p> - -<p>Sans nouvelle de ses deux délégations, le Directoire s’inquiète de -l’invasion bolcheviste qui menace l’Ukraine: déjà des bandes de -Chinois et de Lettons à la solde de Lénine opèrent des dépravations -à Bogoutchar, puis à Koupiansk. Renforcées de Bolcheviks réguliers, -elles avancent vers Kharkov. Le Directoire <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> envoie une délégation à -Moscou, demander des explications. Il lui est répondu que Moscou n’est -pas en guerre avec l’Ukraine et que les bandes signalées n’ont rien de -commun avec les Bolcheviks réguliers.</p> - -<p>Connaissant la situation très précaire de l’Ukraine placée entre le -feu des Polonais à l’ouest, l’armée de l’Entente qui débarque à Odessa -sans dire dans quelles intentions, et les Bolcheviks qui viennent du -nord et de l’est et sachant qu’au sein du Directoire, tous les membres -ne sont pas contraires à une alliance avec la République des Soviets, -ceux-ci nomment une délégation qui part de Moscou pour Kiev. Mais elle -est arrêtée à Orsha, le Directoire ne l’autorisant pas à pénétrer sur -le territoire ukrainien tant que les troupes soviétistes n’auront pas -été retirées au delà de la frontière ukrainienne.</p> - -<p>Une nouvelle délégation composée de MM. Matsievitch et Margoline, part -pour Odessa dans le but de demander aux Alliés leur secours contre les -Bolcheviks. Elle n’obtient aucun résultat.</p> - -<p>Pendant ce temps, les troupes bolcheviques bien instruites, bien -disciplinées et bien armées avancent en Ukraine dont elles veulent à -tout prix s’emparer avant l’avance des armées de l’Entente.</p> - -<p>Ne recevant aucune nouvelle d’Odessa, ni de la première ni de la -deuxième délégation, le Directoire envoie à Birsula, pour hâter les -pourparlers et sauver Kiev, MM. Ostapenko, ministre du Commerce et -Grekov, <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> ministre de la Guerre qui se rencontrent avec le colonel -Freydenberg, chef d’Etat-Major du général d’Anselme, le capitaine -Langeron et le lieutenant Villaine. Les pourparlers donnent lieu à un -échange de télégrammes entre le commandement français d’Odessa et le -Directoire de Kiev à la suite duquel le Gouvernement ukrainien accepte -toutes les propositions qui lui sont faites à l’exception d’une seule: -le renvoi à Odessa des agents germanophiles et des anciens ministres -arrêtés pour crimes de lèse-nation envers l’Ukraine et pour délit de -droit commun et de ce fait déférés devant un tribunal composé de douze -juges ayant tous exercé leurs fonctions sous l’ancien régime.</p> - -<p>Parce que cette clause n’est pas acceptée, les pourparlers sont -immédiatement interrompus et l’Ukraine est laissée dans la situation -la plus poignante. Soupçonnée de Bolchevisme, alors qu’elle s’épuise -à le combattre, elle voit depuis ce jour les meilleurs de ses fils -mourir sous les balles de ceux qui devraient seconder sa bravoure et sa -courageuse défense.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">57</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_2z">Mon retour en France</h3> -</div> - -<p>L’arrivée prochaine des Bolcheviks à Kiev, m’oblige à mettre les miens -en sécurité et me fait songer à revenir en France. D’autant plus que -quelques jours avant, M. Cerkal, le courrier de M. Henno, qui faisait -depuis un mois la navette entre Odessa et Kiev, m’avait informé qu’il -fallait renoncer pour l’instant à toute nouvelle œuvre de propagande -française et même à celles déjà existantes. Il ne reste d’ailleurs -presque plus de Français, ni de Françaises dans la capitale ukrainienne.</p> - -<p>Parti de Kiev, le 26 janvier, j’arrive le 3 février à Odessa où je -peux, après bien des difficultés, bien des démarches et bien des -refus, m’embarquer, à mes propres frais, naturellement, le 24 février, -avec ma femme, et mon bébé de deux ans, sur le pont d’un navire, le -<i>Tigris</i>, qui me dépose à Salonique le 27. Je dois faire dans -cette ville à demi ruinée un séjour de huit jours, avant de pouvoir me -faire admettre à bord du <i>Criti</i> qui me jette dans l’île déserte -de Saint-Georges, près du Pirée, sous prétexte qu’ayant voyagé avec des -Grecs, je dois être contaminé. Le médecin de l’île qui surveille la -construction du lazaret où je devais être hébergé, me fait monter à 11 -heures du soir sur un chaland qui me débarque, ma femme, mon <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> bébé -et une famille belge, à 2 heures du matin, sur le quai du Pirée.</p> - -<p>Après de multiples démarches à Athènes et au Pirée, près de la base -navale de ce port et près du Consulat, je prends place, toujours sur -le pont, sur l’<i>Imperatul Trajan</i>, vapeur roumain affrété par -le gouvernement français pour le transport des troupes françaises de -Roumanie, et après un arrêt de deux jours à Messine, je foule enfin le -sol de ma patrie le 19 mars, cinquante-deux jours après mon départ de -Kiev.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_59">59</span></p> - <h2 id="ch_3">II<sup>e</sup> PARTIE</h2> - <hr class="small2" /> - <p class="soustitre">L’UKRAINE</p> - <hr class="small2" /> -</div> - -<p>L’Ukraine se compose des territoires des anciens Empires russe et -austro-hongrois et comprend les gouvernements de Tchernigov, Poltava, -Kharkov, Ekaterinoslav; une partie de Koursk; les districts de -Voronège, de Taganrog et de Rostov; les gouvernements de Kouban, de -Tchernomore, de Tauride (y compris la Crimée) et de Kherson; la partie -ukrainienne de Bessarabie, c’est-à-dire les districts de Khotin et -d’Akkermann, ainsi qu’une partie des districts d’Ismaïl, d’Oriev et de -Sorop; les gouvernements de Podolie, de Kiev, de Volhynie; la Galicie -Orientale jusqu’à la rivière San; la Bukovine ukrainienne et la Hongrie -ukrainienne avec les régions Lemke, Cholm, Podlakie et Polissya.</p> - -<p>Ces territoires s’étendent du 20° longitude orientale de Greenwich au -42°, et du 44° latitude septentrionale au 53°, c’est-à-dire qu’ils ont -une largeur de <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> 600 kilomètres et une longueur d’à peu près 1.000 -kilomètres.</p> - -<p>Leur superficie dont le centre est situé près de la ville de -Krementchoug, dans le gouvernement de Poltava, est d’environ 850.000 -kmq.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3a">Frontières</h3> -</div> - -<p>L’Ukraine est bornée au nord, par la Russie Blanche et la Grande -Russie; à l’est, par le Don et le Caucase; au sud, par la mer d’Azov et -la Mer Noire et à l’ouest, par la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la -Pologne.</p> - -<p>Elle n’a pas de limites naturelles nettement définies, surtout à l’est, -et dans une partie de sa frontière orientale; mais elle est d’une autre -formation que les pays limitrophes dont elle diffère essentiellement -par son origine géologique et les éruptions volcaniques.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3b">Orographie</h3> -</div> - -<p>Le sol de l’Ukraine est généralement plat et forme les immenses steppes -qui se déroulent à perte de vue. Néanmoins, on peut le diviser en trois -régions: la <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> région des montagnes, la région des plateaux et la -région des plaines.</p> - -<p class="br"><i>Montagnes.</i>—Les montagnes sont: au sud, les Monts de Crimée, au -sud-est, le Caucase et à l’ouest, les Carpathes.</p> - -<p>Les Carpathes jouent le plus grand rôle dans la vie du peuple -ukrainien, non seulement à cause des immenses richesses forestières -et pétrolières (région de Drogobetch), mais parce qu’elles abritent -les races montagnardes qui s’appellent les Lemkés, les Boïkés et les -Goutzoubés.</p> - -<p>Le Caucase joue également un rôle, mais à un degré moindre, car si -ses flancs sont couverts de vastes forêts et contiennent un abondant -pétrole (région de Maïkop), les Ukrainiens y vivent mêlés à d’autres -populations, différentes de langue et de nationalité, les Tartares par -exemple.</p> - -<p>Les Monts de Crimée, aux pieds desquels se trouvent de vastes et -riants jardins, voient chaque automne mûrir sur leurs flancs un raisin -délicieux qui fournit des vins presque aussi renommés que les meilleurs -crûs français.</p> - -<p class="br"><i>Plateaux.</i>—Les plateaux de l’Ukraine partent des bords de la Mer -Noire et se dirigent vers l’est et l’ouest, séparés les uns des autres -par de profondes vallées.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p> - -<p>Les plateaux occidentaux s’étendent en Podila, de la vallée du Dniester -à celle du Bog, puis passent en Pocoutia, entre le Dniester et le -Boug et se terminent dans la Dobroudja. Entre le Boug et le San, ils -prennent le nom de Rostotcha et entre le Boug, le Teteref et le Pripet, -celui de Volhynie; puis ils rejoignent les plateaux du Dnièpre qui se -déroulent entre le Teteref, le Dnièpre et le Boug.</p> - -<p>Les plateaux orientaux se trouvent entre le Dnièpre et le Donetz et -sont très riches en charbon et en minerai.</p> - -<p>Tous ces plateaux, appelés «plateaux de la Mer Noire», n’atteignent -pas 500 mètres d’altitude; leur moyenne est de 300 mètres au-dessus -du niveau de la mer. Ils forment ce que l’on appelle la «terre noire» -et sont très fertiles, sauf au nord où l’on trouve du sable et de -l’argile. Ils sont également très boisés et les forêts y occupent de -vastes étendues.</p> - -<p class="br"><i>Plaines.</i>—Les plaines de l’Ukraine partent de la Pidlassia, -ligne de partage des eaux du Boug et du Pripet, et s’étendent jusqu’à -la Rostotcha et la Polissya, vers le bassin du Pripet. La plaine qui se -déroule sur la rive gauche du Dnièpre se termine aux cataractes de ce -fleuve.</p> - -<p>Les plaines méridionales de la Mer Noire s’étendent entre le plateau de -Podolie, le plateau du Donetz, l’embouchure du Don et celle du Donetz. -La partie <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> septentrionale de cette plaine est couverte de sable, de -marais, de tourbe et, en certains endroits, de vastes forêts. Jadis, -il y avait là un grand lac. Près du Dnièpre, les terrains sont variés: -le sable s’y trouve à côté d’un humus très fertile, mais parfois en -est séparé par des steppes; sur les rives mêmes du fleuve, on voit des -prairies et des terrains marécageux.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3c">Hydrographie</h3> -</div> - -<p><i>Fleuves.</i>—Les montagnes de l’Ukraine, ses plateaux et ses -plaines sont sillonnés par des cours d’eaux nombreux et très variés. -Les uns descendent de montagnes très escarpées, les autres roulent -leurs eaux le long de plateaux verdoyants, quelques-uns enfin semblent -sommeiller au milieu de l’immensité des plaines. Tous se déversent dans -la Mer Noire ou la Mer d’Azov.</p> - -<p>Les fleuves ukrainiens tributaires de la Mer Noire sont le Dnièpre, le -Dniester et le Bog.</p> - -<p>Le Dnièpre est le fleuve le plus important, non seulement par la -longueur de son cours, mais aussi par le rôle important qu’il a joué -dans l’histoire du peuple ukrainien et qu’il est appelé à jouer à -l’avenir. C’est sur sa rive droite que se trouve Kiev, la capitale de -l’Ukraine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_64">64</span></p> - -<p>Il prend sa source en Russie Blanche et entre en Ukraine alors que -ses eaux sont déjà abondantes: à Kiev son lit atteint 850 mètres de -largeur. Dans son cours inférieur, en aval d’Ekaterinoslav, des rochers -de granit se dressent dans son lit et forment des cascades qui se -continuent sur une distance de 53 kilomètres, jusqu’à Alexandrovsk, -empêchant toute navigabilité sur ce long parcours. Kiev est donc de -ce fait, empêché de toute communication fluviale avec les ports de la -Mer Noire. Mais si comme le font espérer les travaux déjà commencés, -un canal rend navigable cette partie du Dnièpre et si, d’autre part, -on sait utiliser les énergies des cascades (houille blanche), l’avenir -commercial de l’Ukraine s’ouvrira sur les horizons les plus vastes, car -alors Kiev et Kherson seront reliés en ligne directe.</p> - -<p>Le Dnièpre est par sa longueur le 3<sup>e</sup> fleuve de l’Europe: il a 2.100 -kilomètres, dont plus de 1.500 en Ukraine et navigables.</p> - -<p>Les affluents du Dnièpre sont: sur la rive droite, la Beresina, le -Pripet grossi du Ster et du Sloutch, le Teteref et la Stouna; sur la -rive gauche, la Desna grossie du Seym, la Soula, le Psiol, la Vorskha, -l’Orel et la Samara. Le bassin du Dnièpre comprend la moitié du -territoire ukrainien.</p> - -<p>Le Dniester prend sa source dans les Carpathes ukrainiennes. Son cours -est de 1.300 kilomètres. Ses affluents sont, sur la rive droite: la -Bistritsa, le Strei, <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> la Suitcha, la Limnitsa, la Vorona; sur la -rive gauche: le Strviage, la Veresistsa, l’Enela et Solotalipa, le -Sereth, le Zbroutch, le Smotritch et l’Iaorleg.</p> - -<p>Le Bog qui coule en Podolie a pour affluent la Segnouka et l’Ingoul.</p> - -<p>Le Don, fleuve de l’Ukraine orientale, a pour affluents le Voronège, le -Manetch, le Donetz et le Baknout. Il se jette dans la Mer d’Azov.</p> - -<p>Le Kouban prend sa source dans les monts du Caucase et, grossi de la -Laba et de la Bila, déverse ses eaux qui ont arrosé une vaste plaine, -par deux embouchures, l’une dans la Mer d’Azov, l’autre, dans la Mer -Noire.</p> - -<p class="br"><i>Lacs.</i>—Il y a très peu de lacs en Ukraine. Au nord, en Polissya, -se trouvent les lacs Kniaz, Veganovski; dans le Kouban, le lac Maneth; -près d’Odessa, le lac Bilé; près du Dnièpre, le lac Kaoukové; près du -Donetz, le lac Soloné; dans les montagnes des Carpathes, le lac Chebené -qui a 850 mètres de long et 200 mètres de large. Dans les Carpathes et -en Polissya, il y a encore quelques lacs qui ont jusqu’à 40 kilomètres -de long et 10 de large.</p> - -<p class="br"><i>Mers.</i>—L’Ukraine est baignée au sud par la Mer Noire et la Mer -d’Azov.</p> - -<p>La Mer Noire a joué autrefois un grand rôle dans l’histoire du peuple -ukrainien. Grâce à elle, il a pu <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> entretenir des relations -commerciales avec l’Etat byzantin et développer ainsi sa civilisation -et son éducation. Aujourd’hui, elle peut jouer un rôle important, non -seulement pour l’Ukraine, mais pour nombre d’autres Etats qu’elle -mettra en relation directe avec l’Europe méridionale et l’Europe -occidentale.</p> - -<p>La Mer d’Azov n’est qu’une partie de la Mer Noire dont elle est séparée -par la presqu’île de Crimée et avec laquelle elle communique par le -détroit de Kertch.</p> - -<p class="br"><i>Ports.</i>—Les principaux ports que l’Ukraine possède, tant sur -la Mer Noire que sur la Mer d’Azov, sont: Odessa, Nikolaïev, Kherson, -Sébastopol, Théodosie, Mariopol, Berdiansk, Taganrog, Novorossiisk et -beaucoup d’autres de moindre importance.</p> - -<p>Par ces ports, l’Ukraine importe une grande quantité de marchandises et -de produits manufacturés et exporte son blé, son charbon, ses minerais, -son sucre, etc...</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3d">Villes principales</h3> -</div> - -<p>Les principales villes de l’Ukraine sont: Kiev, capitale, dont la -population actuelle s’élève à plus d’un million; Odessa (800.000 h.), -grand port de commerce sur la Mer Noire; Lvov (Leopol) (400.000 h.), -centre <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> principal de l’Ukraine occidentale; Kharkov (350.000 h.), -centre principal de l’Ukraine orientale; Ekaterinoslav (300.000 h.), -centre principal de l’Ukraine méridionale; Rostov (250.000 h.), grand -port commercial; Ekaterinodar (200.000 h.), centre principal du Kouban; -Kherson, Nikolaïev, Sébastopol, Cernovitz, Krementchoug, Vinitza, -Berditchev, Soume, Elisabethgrade, Jitomir, Nijin, Simferopol ont de -100 à 150.000 habitants. Les autres grandes villes ont une population -qui s’élève de 50 à 100.000 habitants.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3e">Climat</h3> -</div> - -<p>Le climat de l’Ukraine est franchement continental. Les étés et -les hivers sont plus chauds et plus froids que dans les Etats de -l’Europe occidentale et il existe une très grande différence entre -la température du jour et celle de la nuit. C’est un des climats du -monde le meilleur et le plus sain; et il serait encore meilleur si les -Carpathes n’offraient pas un obstacle aux vents chauds de l’ouest et -si l’Ukraine était garantie des vents froids de l’est qui apportent -avec eux la sécheresse et les gelées. Les vents de l’est rendent -l’atmosphère de l’Ukraine plus sèche que celle de l’Europe occidentale, -surtout dans les régions situées sur la rive gauche du Dnièpre. Quant -aux régions de <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> la rive droite, elles jouissent du même climat que -l’Italie. L’Ukraine passe insensiblement d’une saison à l’autre. Le -printemps est court mais plus beau et plus chaud que dans les autres -pays; il cède la place, presque sans qu’on s’en aperçoive à l’été qui -est chaud et dure de 3 à 4 mois. Celui-ci est remplacé par l’automne, -un peu tiède, auquel succède l’hiver qui dure de 70 à 80 jours sans -trop de rigueur.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3f">Importance de l’Ukraine</h3> -</div> - -<p>La situation géographique de l’Ukraine qui s’interpose entre la -Moscovie et la Mer Noire, entre l’Orient et l’Occident, lui confère une -grande importance politique.</p> - -<p>Pendant des siècles, l’Ukraine a dû se défendre contre les guerres -d’envahissement des Mongols, des Tartares et des Turcs et s’attirer -par là quelque mérite dans l’histoire de l’Europe. Actuellement, elle -est et peut continuer d’être, si des armes et des munitions lui sont -accordées, une barrière contre le bolchevisme. Pour l’avenir, elle -peut être l’obstacle infranchissable aux visées allemandes qui n’ont -certainement pas renoncé à leur expansion économique vers la Perse, les -Indes et le Japon.</p> - -<p>Mais l’importance de l’Ukraine résulte surtout de <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> ses richesses -naturelles qui sont très abondantes: son sol et son sous-sol offrent -à l’exploitation agricole et industrielle des possibilités presque -illimitées.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3g">Productions du sol</h3> -</div> - -<p><i>L’agriculture</i> est la principale occupation de la population -ukrainienne.</p> - -<p>D’après les statistiques officielles, la population rurale s’adonnant à -la culture de la terre en Ukraine, serait de 85 0/0, c’est-à-dire qu’en -Ukraine, il y aurait 34.200.000 habitants se livrant à l’agriculture. -La densité de la population agricole de l’Ukraine serait donc sur un -kilomètre carré de 46,7, alors qu’en Allemagne cette même densité est à -peu près de 50 et en France inférieure à 50.</p> - -<p>La raison en est peut-être l’excellente fertilité de la terre dont -les 3/4 sont formés de terre noire ou terreau de toute première -qualité. Aussi la surface cultivée est-elle de 45 millions d’hectares, -c’est-à-dire 53 0/0 de tout le territoire ukrainien, alors que pour -toute la Russie européenne, ce pourcentage n’est que de 26,2. Cette -proportion de terre cultivée varie suivant les régions; elle est pour -Kherson de 78 0/0; Poltava, de 75 0/0; Koursk, 74 0/0; Kharkov, 71 0/0; -Voronège et Ekaterinoslav, de 69 0/0; Podolie et Tauride, de 64 0/0; -Kiev, 57 0/0; Tchernigov, 55 0/0.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span></p> - -<p>Il est difficile de savoir le chiffre exact de la production agricole -de l’Ukraine. Cependant, on peut dire que la moyenne annuelle était -au cours des années 1911-1915 de 275.000.000 de quintaux de céréales -(froment, seigle, orge), 100.000.000 de quintaux de betteraves à sucre, -60.000.000 de quintaux de pommes de terre, 87.000.000 de kilogrammes -de tabac, 6.000.000 de quintaux de graines oléagineuses, 1.000.000 de -quintaux de chanvre, 600.000 quintaux de lin. L’Ukraine surpasse par sa -production de céréales tous les autres pays de l’Europe.</p> - -<p>Les méthodes agricoles des paysans ukrainiens sont des plus primitives -et ne diffèrent en rien de celles employées il y a cent ans. Aussi, -il n’est nullement douteux que le jour où l’Ukraine fournira à ses -cultivateurs le moyen d’intensifier leurs cultures par des procédés -plus modernes, la production agricole sera plus que décuplée. Dès que -la vie normale aura repris son cours dans ces vastes steppes, les -machines agricoles et les instruments aratoires y seront achetés en -grande quantité et l’on y verra alors des moissons de plus en plus -abondantes et des récoltes pouvant satisfaire les besoins, même de -l’Europe occidentale.</p> - -<p>En même temps que le seigle, le froment et l’orge, les paysans -ukrainiens cultivent l’avoine, le millet, le sarrasin, les pommes de -terre, les pois, les lentilles, le tabac, et les betteraves à sucre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">71</span></p> - -<p class="br"><i>La sylviculture</i> n’est pas encore très développée en Ukraine. -La superficie boisée ne dépasse pas 110.000 kilomètres carrés, -c’est-à-dire 13 0/0 de la superficie totale, alors qu’en France ce -pourcentage est de 15, en Allemagne de 25,9, en ancienne Hongrie de -27,4, en ancienne Autriche de 32,7 et en Russie de 38,8. La principale -cause se trouve dans le fait que le territoire ukrainien est formé -surtout de vastes steppes plus propres à l’agriculture qu’à la -sylviculture.</p> - -<p>Les régions les plus boisées sont la Bukovine avec 42 0/0 (district de -Kimpolung 78 0/0), la Polissya avec 38,2 0/0, la Volhynie avec 29,6 0/0, -la Galicie avec 25,4 0/0 et Grodno avec 25,5 0/0.</p> - -<p>En 1900, la Galicie a fourni 3.660.000 mètres cubes de bois ouvrable -et une quantité à peu près égale de bois de chauffage, dont un million -et demi a été exporté. L’exportation de bois de la Polissya est -annuellement d’environ 900.000 mètres cubes.</p> - -<p>Mais lorsque le peuple ukrainien aura été doté d’une réforme agraire -qui présidera à une meilleure répartition des terres, il ne fait aucun -doute que la sylviculture sera l’objet d’un très grand développement; -elle deviendra plus rationnelle et l’Ukraine ouvrira un marché de bois -mieux fourni et plus avantageux.</p> - -<p class="br"><i>La culture maraîchère</i> est peu développée en Ukraine. Si l’on en -excepte les petits potagers qui se trouvent <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> derrière chaque maison -et les champs de melon dans les steppes, on ne voit pas de grandes -cultures maraîchères, même dans le voisinage des grandes villes, sauf -dans les régions de Tchernigov, d’Odessa et sur le Dnièpre, dans -l’ancien pays de Zaporogs (Oleshki, etc...). Là seulement les légumes -sont cultivées sur une grande échelle tant pour l’exportation que pour -les besoins locaux.</p> - -<p>Mais, comme pour la sylviculture, dès que la loi agraire aura donné -à chaque paysan le lopin de terre auquel il a droit, beaucoup de -cultivateurs s’efforceront de tirer de cette culture tous les bénéfices -qu’elle peut leur donner.</p> - -<p class="br"><i>L’arboriculture</i> par contre, s’y fait sur une assez vaste -échelle. En Podolie, les vergers seuls représentent une surface de -26.000 hectares avec une production d’environ 300.000 quintaux de -fruits et 8.000 quintaux de noix et d’amandes. Mais c’est à Ialta, en -Tauride, que la production annuelle atteint le chiffre le plus élevé: -elle dépasse 260.000 quintaux de fruits et 40.000 quintaux de noix. -C’est dans cette région que l’on trouve les plus belles espèces de -pommes, de poires, de prunes, de pêches, d’abricots et en général les -meilleurs fruits de toute l’Europe.</p> - -<p>Dans les régions de Kiev et de Volhynie, on trouve les espèces de -pommes et de poires des pays septentrionaux, et de délicieuses cerises. -Les environs de <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> Kherson et d’Ekaterinoslav et toute la vallée du -Dnièpre produisent des abricots renommés. La région de Kherson possède -également de nombreux vignobles dont la superficie totale est d’environ -7.000 hectares; mais la plus riche en raisin est la Tauride, dont la -production de vin est annuellement de 250.000 hectolitres. Le sud de -l’Ukraine donne bon an, mal an, environ 1.000.000 de quintaux de raisin -fournissant près de 500.000 hectolitres de vin.</p> - -<p class="br"><i>L’Apiculture</i> est très en faveur chez les paysans ukrainiens. La -production totale annuelle de l’Ukraine (sans la Galicie) était en 1910 -de 125.000 quintaux de miel et de 13.700 quintaux de cire, c’est-à-dire -38 et 34 0/0 de la production totale de l’ancien Empire russe.</p> - -<p>Les principaux centres d’apiculture sont le Kouban avec 326.000 -ruchers, Poltava avec 305.000, Tchernigov avec 283.000, Kharkov avec -246.000, Kiev avec 242.000, la Volhynie et la Podolie avec chacune -206.000.</p> - -<p class="br"><i>L’élevage de bétail</i> se fait tout à fait en grand en Ukraine. -On peut évaluer sa richesse en bétail à 26 millions de têtes. Les -principaux centres d’élevage sont en Tauride et dans le Kouban: En -Tauride, il y a pour 1.000 habitants 300 chevaux, 280 bêtes à cornes, -620 moutons, 110 porcs et dans le Kouban 340 <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> chevaux, 540 bêtes à -cornes, 800 moutons et 210 porcs.</p> - -<p>Jusqu’au milieu du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, l’Ukraine méridionale, -particulièrement Ekaterinoslav, la Tauride et le Kouban, était le -marché lainier le plus abondant du monde entier. A cette époque, la -concurrence australienne s’y est fait considérablement sentir et à -l’heure actuelle, le marché ukrainien a perdu quelque peu de son -importance.</p> - -<p><i>L’élevage de la volaille</i> est une des principales ressources -de la population agricole ukrainienne: l’exportation des poulets, -oies, canards, etc..., des œufs et des plumes est très importante -et se dirige non seulement vers la Russie et la Pologne, mais aussi -vers l’Autriche, l’Allemagne et l’Angleterre. En 1905, par exemple, -l’Ukraine exporta plus de 600.000 quintaux d’œufs.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3h">Richesses du sous-sol</h3> -</div> - -<p>La production minérale représente une grande richesse pour l’Ukraine -qui, si elle obtient la possibilité d’exploiter dans une plus large -mesure le Plateau du Donetz, les Carpathes et le Caucase, pourra -devenir un pays aussi industriel que l’Allemagne et l’Angleterre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p class="br"><i>L’or</i> est peu abondant: on n’en trouve que quelques traces dans -les quartz du plateau du Donetz.</p> - -<p class="br"><i>L’argent</i> s’y trouve plus souvent, surtout dans le Kouban, le -Terek et les régions du Caucase où, en 1910, l’extraction fournit -environ 300.000 quintaux de minerai d’argent. Les mêmes régions -donnèrent, la même année, 11.000 quintaux de <i>plomb</i>.</p> - -<p class="br"><i>Le zinc</i> s’y trouve en petite quantité, mais par contre le -<i>mercure</i> représente une production appréciable, surtout à -Mikitivka dans le Donetz où, en 1905, il fut extrait plus de 320.000 -kilogrammes.</p> - -<p class="br"><i>Le cuivre</i> se trouve surtout dans le Donetz, dans les -gouvernements de Kherson et de Tauride et surtout dans le Caucase dont -la production en 1910, était évaluée à 81.000 quintaux, c’est-à-dire 31 -0/0 de la production totale de la Russie.</p> - -<p>La production du <i>manganèse</i> est encore plus importante; pour -l’année 1907 elle a été, dans le bassin inférieur du Dnièpre, de -3.245.000 quintaux ou 32 0/0 de la production totale de la Russie et -le sixième de la production mondiale. Sous ce rapport, elle occupe le -troisième rang et se place après le Caucase et les Indes.</p> - -<p>Il existe des gisements de fer un peu sur tout le territoire ukrainien, -dans le Caucase, en Volhynie, à <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> l’ouest de Kiev et dans les -Carpathes. Mais il n’y a que ceux du Donetz et de Kertch qui ont été -jusqu’alors exploités. Leur production a été en 1907, de 39,9 millions -de quintaux; en 1908, de 40,8 millions; en 1909, de 39 millions; -en 1910, de 43,4 millions; en 1911, de 51,1 millions. Ces chiffres -prouvent surabondamment que la richesse en fer de l’Ukraine est -incommensurable.</p> - -<p>L’Ukraine possède également dans le Donetz un des plus grands bassins -<i>houillers</i> de l’Europe, puisque sa superficie est de 23.000 kmq. -En 1911, la production du charbon de ce bassin s’est élevée à 203 -millions de quintaux auxquels il faut ajouter 31 millions de quintaux -d’<i>anthracite</i> et près de 34 millions de <i>coke</i>.</p> - -<p>Quant aux <i>pétroles</i>, <i>naphtes</i> et autres <i>huiles -minérales</i>, l’Ukraine est une des contrées du monde qui en produit -le plus, bien que dans les Carpathes notamment, il y ait de grandes -mines de naphte dont beaucoup ne sont pas encore ouvertes. La moyenne -annuelle de la production pétrolière est pour les Carpathes, de -12.000.000 de quintaux et pour le Kouban, de 15.000.000 de quintaux.</p> - -<p>Les mines de <i>sel</i> sont tout aussi importantes que les gisements -de fer et de pétrole. Leur production s’éleva, en 1901, à 179.000.000 -de quintaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3i">Chasse et Pêche</h3> -</div> - -<p>La <i>chasse</i> joue un rôle presque insignifiant dans la vie -économique de l’Ukraine, car elle est restée jusqu’à maintenant le -monopole des classes élevées. En 1906, il a été tué en Galicie, partie -très giboyeuse de l’Ukraine, 500 cerfs, 10.000 chevreuils, 2.000 -sangliers, 9.000 renards, 90.000 lapins, 8.000 faisans, 50.000 perdrix, -30.000 cailles, 10.000 bécasses, alors qu’en Bohême, par exemple, -réputée moins giboyeuse que l’Ukraine, il a été tué, la même année, -800.000 lapins et plus d’un million de perdrix.</p> - -<p>Il importerait grandement que le gouvernement qui présidera désormais -aux destinées du pays prenne des mesures pour imprimer un plus grand -essor à l’industrie de la chasse.</p> - -<p>Tout le monde y trouvera son avantage; le cultivateur verra diminuer -sur ses terres les déprédations commises par les loups, les renards -et autres carnivores qui pullulent dans les steppes; le peuple et les -finances de l’Etat retireront de très appréciables bénéfices de la -vente du gibier.</p> - -<p class="br">La <i>pêche</i> est plus pratiquée et se fait en haute mer, dans les -eaux douces, dans les lacs et dans les étangs.</p> - -<p>La pêche en haute mer fournit annuellement pour la seule Mer Noire -environ 24 millions et demi de kilogrammes de poissons, maquereaux, -sardines, harengs <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> et esturgeons et se pratique principalement en -Bessarabie, dans le Kherson et en Tauride. Dans la Mer d’Azov, la pêche -est encore plus abondante et donne plus de 140 millions de kilogrammes. -Cependant, agriculteur avant tout, le peuple ukrainien se livre peu à -la pêche qui n’occupe que 0,2 0/0 de la population.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3j">Industrie</h3> -</div> - -<p>L’industrie ukrainienne est à une époque de transition; jusqu’alors peu -développée, elle fera de l’Ukraine, dès que la vie normale y reprendra -son cours, un des pays européens les plus industriels.</p> - -<p class="br">La <i>confection</i> est en train de subir une grande transformation: à -Poltava, la couture et la mode occupent déjà plus de 10.000 familles.</p> - -<p class="br">La <i>cordonnerie</i> se pratique surtout dans les gouvernements de -Poltava, de Kiev et en Galicie.</p> - -<p class="br">La <i>menuiserie</i> a des ateliers aussi bien dans les villages que -dans les villes, parce qu’elle doit satisfaire les besoins des paysans -comme des citadins. Mais la menuiserie artistique dont les œuvres sont -parfois admirables se pratique surtout dans la contrée d’Hutzul.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">79</span></p> - -<p class="br">La <i>tonnellerie</i>, de même que la construction des bateaux en -bois, est pratiquée dans les districts de Poltava où elle occupe 3.700 -familles, de Kharkov, Polissya, Kiev, Tchernigov, Volhynie et dans la -contrée d’Hutzul.</p> - -<p class="br">La <i>vannerie</i> est surtout développée dans la contrée de Poltava où -elle nourrit plus de 1.000 familles, en Podolie, Kherson, et à Kiev.</p> - -<p class="br">La <i>céramique</i> grâce aux nombreux gisements de substances -minérales (kaolin) découverts récemment est en train de prendre un -sérieux développement dans les régions de Poltava, Tchernigov, Kharkov -et Kiev. La Galicie, le gouvernement de Poltava et la région d’Hutzul -sont renommés depuis longtemps déjà par leur poterie. Il y a sur tout -le territoire ukrainien 12 faïenceries, 30 verreries et 12 fabriques de -ciment.</p> - -<p class="br">La <i>cordonnerie</i> occupe 9.000 familles dans le gouvernement de -Poltava; les deux villes d’Okhtirka et Kotelva dans celui de Kharkov; -12.000 cordonniers dans celui de Voronège; 8.000 dans la région -ukrainienne de Koursk.</p> - -<p>Les fabriques et les usines sont fort peu nombreuses en Ukraine.</p> - -<p>L’industrie du <i>coton</i> ne compte que quelques fabriques <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> -dans la région du Don (Rostov, Nakhichevan) et celle d’Ekaterinoslav -(Pavlokichkas).</p> - -<p class="br">L’industrie du <i>lin</i> et du <i>chanvre</i> n’existe que dans le -gouvernement de Tchernigov.</p> - -<p class="br">La <i>meunerie</i> compte un grand nombre de petits moulins à eau ou -à vent, 50.000 environ, et 800 grands moulins. Il y a des minoteries -à vapeur à Kharkov, Kiev, Poltava, Krementchoug, Odessa, Nikolaïev, -Melitopol, Brody et Tarnopol.</p> - -<p class="br">L’industrie de <i>l’alcool</i> est assez développée. En 1912-1913, elle -a donné plus de 4.000.000 d’hectolitres d’alcool.</p> - -<p class="br">L’industrie <i>sucrière</i> est une des plus importantes de l’Europe. -En 1914, il y avait sur tout le territoire ukrainien 223 fabriques -de sucre qui se répartissaient ainsi: 75 dans le gouvernement de -Kiev, 16 en Volhynie, 52 en Podolie, 1 en Bessarabie, 2 dans celui de -Kherson, 23 dans celui de Koursk, 13 dans celui de Poltava, 29 dans -celui de Kharkov, 12 dans celui de Tchernigov. La production sucrière -de l’Ukraine est annuellement d’environ 1.700.000 quintaux dont la -valeur approximative est, sans accise, de 700.000.000 de francs. Kiev, -la ville des raffineurs, est un des plus grands marchés de sucre de -l’Europe.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_81">81</span></p> - -<p>Cette industrie progresse si rapidement que, de 1905 à 1915, elle s’est -accrue de 100 0/0.</p> - -<p>En 1911, l’Ukraine a produit 24.625.000 de quintaux de <i>fer</i> brut, -c’est-à-dire 67,4 0/0 de la production totale de la Russie; en 1912, le -pourcentage est monté jusqu’à 70 0/0.</p> - -<p>Le fer forgé sort des usines de Krivrog et d’Ekaterinoslav.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3k">Commerce extérieur</h3> -</div> - -<p>Le mouvement commercial de l’Ukraine est, comparativement à celui des -contrées de l’Europe occidentale, d’importance inférieure; mais il est -appelé, à bref délai, à un développement considérable.</p> - -<p>Actuellement, la première place dans l’exportation ukrainienne est -occupée par les céréales et les autres produits de la terre.</p> - -<p>L’exportation pour les 9 gouvernements de l’Ukraine se décompose de la -manière suivante: céréales, 1.000 millions de francs (55 0/0 du total); -bétail (élevage, volaille) 150 millions de francs (9 0/0 du total); -sucre, 425 millions de francs (22 0/0 du total); fer brut et forgé 200 -millions de francs (12 0/0 du total); minerai, 25 millions de francs (1 -à 2 0/0 du total); autres produits 40 millions de francs (2 à 3 0/0 du -total).</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span></p> - -<p>Presque toute l’exportation des céréales de l’Ukraine se fait au delà -des frontières de l’ancienne Russie, en Europe occidentale, ainsi que -celles des produits de l’élevage: œufs, volailles, peaux, etc... Il n’y -a que le bétail destiné à la boucherie, et surtout les bêtes à cornes, -qui s’est dirigé jusqu’ici vers le Nord de la Russie et en majeure -partie vers la Pologne.</p> - -<p>Quant à l’exportation des autres denrées, le sucre, par exemple, c’est -la Russie qui offre le marché le plus important. L’exportation totale -du sucre au delà des frontières de l’Ukraine atteint jusqu’à 9 à 10 -millions de quintaux par année et seulement un cinquième de cette -exportation s’est dirigé au delà des frontières de l’ancienne Russie, -principalement sur les marchés très constants et très avantageux de -la Perse et de la Turquie. Néanmoins, quand la campagne sucrière se -montre très abondante, l’Ukraine exporte ses sucres même en Europe -occidentale, jusqu’en Angleterre, et à des prix extrêmement avantageux -pour l’acheteur. Le reste du sucre est dirigé vers le Nord et vers -l’Est de la Russie.</p> - -<p>L’Ukraine exporte de grandes quantités de fer; la plupart du temps -c’est sous forme de fonte, de fer brut et de fer forgé. Presque tout -le fer exporté et presque toute la fonte sont vendus dans les limites -du territoire de l’ancienne Russie et en Pologne, car l’Ukraine n’a -eu jusqu’alors aucun accès sur les marchés de l’Europe occidentale. -Cependant, au cours des <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> années qui ont précédé la guerre, elle -commençait à diriger son fer vers les Balkans, la Turquie, l’Egypte, et -même l’Italie.</p> - -<p>L’importation de l’Ukraine consiste en objets manufacturés et surtout -en objets de l’industrie textile, lesquels forment, comme les céréales -pour l’exportation, plus de la moitié des produits importés.</p> - -<p>L’importation des neuf gouvernements de l’Ukraine se décompose ainsi: -<i>a</i>) Tissus, étoffes, vêtements et autres produits de l’industrie textile, -700 millions de francs; cuirs et objets en cuir, 60 à 70 millions de -francs; <i>b</i>) coloniales (thé, café, épices), 60 millions de francs; -<i>c</i>) vins, 30 millions de francs; <i>d</i>) huiles, 30 millions de -francs; naphte et dérivés, 70 millions de francs; bois, 30 millions de -francs; machines et autres instruments en fer, 60 millions de francs; -produits divers, 100 millions de francs.</p> - -<p>Les objets en cuir, les machines de toutes sortes, les produits -coloniaux, les vins, sont importés de l’Europe occidentale ou par son -intermédiaire. L’Ukraine n’importe de la Russie et de la Pologne que -les tissus, les étoffes et autres produits de l’industrie textile. Si -l’Ukraine ne parvient pas à créer sa propre industrie textile, elle -achètera désormais ces produits à l’Europe occidentale qui les lui -fournira à un prix inférieur et d’une qualité supérieure à ceux que la -Russie et la Pologne lui vendaient.</p> - -<p>La balance du commerce extérieur de l’Ukraine a <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> toujours été -très active et l’exportation s’est montrée jusqu’à maintenant plus -importante que l’importation: pour les années 1909-1913, elle s’est -chiffrée par 600 millions de francs. Mais elle peut facilement -atteindre jusqu’à 1 milliard à cause de l’exportation de blé et de -naphte qui ne manquera pas d’augmenter dans des proportions assez -considérables.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3l">Littérature</h3> -</div> - -<p>Riche de tous les biens de la terre, l’Ukraine ne pouvait manquer -d’être, dès les premiers jours de son existence, en même temps qu’un -grand marché commercial, un grand centre intellectuel. Kiev, avec son -Académie fondée en 1632, devint un foyer de lumière non seulement pour -l’Ukraine, mais pour tous les pays slaves.</p> - -<p>Malgré les nombreux obstacles qui lui ont été suscités au cours de -tous les siècles, la littérature ukrainienne se révèle aussi riche que -variée. Elle comprend tous les genres, aussi bien dans le domaine de la -poésie que dans celui de la prose.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3m">Poésie épique</h3> -</div> - -<p>La poésie épique voit, du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, -toute une série de chants héroïques qui, recueillis par les professeurs -Dragomanov et Antonovitch, font revivre le héros populaire Ivanko -qui tantôt fait le siège de Constantinople, tantôt livre un combat -singulier au tsar turc.</p> - -<p>Mais l’œuvre la plus célèbre dans ce genre, est «Le Chant des troupes -d’Igor» qui rappelle assez notre «Chanson de Roland». L’auteur dont -le nom n’est pas arrivé jusqu’à nous, raconte en une langue forte et -savoureuse, la campagne d’un prince Ruthène contre les Polovtsy, tribu -non-slave qui menaçait alors la frontière orientale de l’Ukraine.</p> - -<p>Du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ces chants héroïques -deviennent historiques. Le peuple ukrainien s’en empare pour célébrer -le héros national, le cosaque Baïda supplicié par les Turcs à -Constantinople et qui, précipité d’une tour, s’accroche à un pieu -en tombant, et tue à coups de flèches le sultan venu assister à son -exécution.</p> - -<p>M. Rambaud a réuni tous ces chants en un superbe volume dont la lecture -est du plus haut intérêt.</p> - -<p>A partir du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, la poésie épique semble -disparaître pour faire place à la poésie lyrique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3n">Poésie lyrique</h3> -</div> - -<p>La poésie lyrique, née à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, trouve son -premier véritable interprète dans Chachkevitch qui composa en 1834 -son premier almanach littéraire «L’Aurore» que la censure de Lemberg -interdit et en 1837 son second «Le Naïade du Dnièpre» qui ne put -paraître qu’en 1848.</p> - -<p>Joseph Fedkovitch par ses chants où il glorifie la vie des ancêtres, -sut intéresser les cultivateurs, les pâtres et les villageois.</p> - -<p>Mais tout le talent de Chachkevitch et de Fedkovitch disparaît devant -le génie de Taras Chevtchenko (1814-1861) qui est, à juste titre, -considéré comme le plus grand poète de toute la littérature ukrainienne.</p> - -<p>Né dans une chaumière de paysans à Morynsti, dans le gouvernement -de Kiev, il n’a connu que quelques années de liberté et de bonheur. -Serf jusqu’à 24 ans, prisonnier politique en Sibérie pendant dix ans, -surveillé par la police de Petrograd durant trois années et demie, il -mourut le 24 février 1861, à l’âge de 47 ans. Mais enfant du peuple, il -en a été le chef et il en reste l’idole. Ses funérailles eurent lieu, -à sa demande, sur les hauteurs qui regardent le Dnièpre, au milieu -de plus de 60.000 assistants appartenant à toutes les classes de la -société.</p> - -<p>Son premier recueil de poésies lyriques «Kobsar» <span class="pagenum" id="Page_87">87</span> (le Barde) -parût en 1840 et fut suivi, un an après, par les «Haïdamaks» qui -faisaient revivre les paysans ukrainiens révoltés contre leurs tyrans. -L’impression fut extraordinaire et, du coup, Taras Chevtchenko devient -le poète national. Personne en Ukraine n’avait avant lui parlé une -langue plus pure, n’avait versé de larmes plus vraies sur le malheur de -sa patrie; aucun poète n’avait atteint les hauteurs de son génie.</p> - -<p>Ses plus belles poésies sont: «Le Songe», «Le Caucase», «A -Osnovianenko», «A l’Eternelle mémoire de Kotlarevsky», «Aux Vivants, -aux Morts et à ceux qui doivent naître».</p> - -<p>Ses plus beaux poèmes sont: «Les Haïdamaks», «Maria», «Naismytchka» et -«Kateryne» qui est l’histoire d’une fille du peuple délaissée par un -officier russe.</p> - -<p>Pantélémon Koulich (1815-1897), s’inspirant de la littérature -européenne, traduisit d’abord les poèmes de Byron, puis se livrant à -l’inspiration poétique, écrivit des poésies imitées de V. Hugo qui -forment plusieurs recueils, dont «Les Aubes» qui se recommandent par le -plus pur lyrisme.</p> - -<p>Michel Starytsky, écrit des poésies d’une valeur réelle pour protester -contre l’oppression nationale et sociale.</p> - -<p>Larissa Kvitka, sous le pseudonyme de «Lesia Oukrainska» exprime avec -un charme tout féminin, une <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> finesse et une sensibilité exquises, -les sentiments de son âme rêveuse et mélancolique. Ses meilleures -poésies sont: «Sainte Nuit», «Contra spem spero», «A mes compagnons», -«Le Poète».</p> - -<p>Khrystia Altchevska, par la pureté de la forme et O. Oles, par la -puissance du verbe, mériteraient d’être connus en dehors des frontières -de l’Ukraine.</p> - -<p class="br">Parmi les poètes dont les œuvres peuvent entrer dans ce genre, il faut -citer: Kotlarevsky avec son Ode au Prince Kourakine; Constantin Pouzyme -(1790-1850) avec le Paysan petit russien; Alexe Storojenko (1805-1874) -avec son «Cygne» où il parle du poète qui meurt fièrement sans attendre -les applaudissements de la foule; Samilenko, le traducteur de Molière; -Hryntchenko, le Déroulède ukrainien, etc.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3o">Poésie satirique</h3> -</div> - -<p>La poésie satirique fut d’abord cultivée par quelques poètes inconnus -dans «Les Psaumes laïques», «La Victoire de Beresteczko», «Lamentations -de la Petite Russie sur les Polonophiles», «Mazepa et Palie», -«L’introduction du servage en Ukraine», «La conversation de la Grande -Russie avec la Petite».</p> - -<p>Mais le premier vrai poète satirique de l’époque moderne <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> est -Jean Kotlarevsky, appelé avec raison le Père de la littérature -moderne ukrainienne. Elève du séminaire de Poltava, militaire, puis -fonctionnaire civil, il entra dans la maçonnerie et, peu de temps -après, publia en langue ukrainienne son «Enéide travestie».</p> - -<p>C’est une satire qui, dans une grande perfection de forme et une langue -vive et savoureuse, trace le tableau d’un Olympe mais d’un Olympe aux -pots de vin et aux intrigues bureaucratiques. Elle eut trois éditions -du vivant de son auteur et, aujourd’hui, elle en compte plus de trente. -Napoléon en quittant Moscou en mit, dit-on, un volume dans sa cantine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3p">Fables</h3> -</div> - -<p>Le premier fabuliste ukrainien est Pierre Artemovsky Houlak (1790-1866) -qui s’est rendu célèbre par sa fable «Le Maître et le Chien», -protestation énergique contre le servage auquel était soumis le peuple -ukrainien. La littérature ukrainienne compte d’autres fabulistes comme -Leonid Glibov (1827-1893) par exemple, mais aucun n’a laissé d’œuvres -qui méritent de passer à la postérité.</p> - -<p class="br">Parmi les autres poètes ukrainiens, car il faut bien se borner, il -convient de citer Victor Zabillo, Ivan <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> Franko, W. Stchourat, -Bogdan Lepky, qui ont laissé des poésies charmantes de grâce et de -finesse. Et actuellement, l’Ukraine voit naître de nombreux poètes -comme Tcherniavsky, Vorony et beaucoup d’autres dont les poésies -sonnent gaîment.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3q">Théâtre</h3> -</div> - -<p>Le théâtre fait son apparition dans la littérature ukrainienne par -des Mystères, comme «La Descente de Jésus aux Enfers» et des comédies -satiriques contre les prêtres, telles que: «Le Pope Negretzky». -Dolhalewsky a laissé dans ce genre, des pièces assez connues.</p> - -<p>Mais, pour avoir des pièces de réelle valeur, il faut attendre l’auteur -de l’«Enéide travestie», Jean Kotlarevsky, qui écrivit deux comédies -charmantes: «Natalka Poltavka» et «Le Soldat sorcier». La première a de -réelles qualités scéniques qui lui permettent de faire recette encore -aujourd’hui. Toutes les deux charment par la vérité des types, la -vivacité du dialogue et, surtout, par leur langue vigoureuse et imagée.</p> - -<p>Basile Gogol (1825), père de Nicolas, a laissé une bonne comédie «Le -Rustre» et une de valeur moindre «Les Sortilèges»; Jacques Kouharenko -en a écrit également plusieurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p> - -<p>Parmi les poètes tragiques qui sont fort nombreux, il faut citer tout -d’abord: Nicolas Kostomaroff (1817-1885) qui, par son œuvre historique, -appartient à la littérature russe, mais reste ukrainien par ses poésies -débordantes de patriotisme et ses deux tragédies: «Sava Tchaly» et «La -Nuit de Pereiaslav». Michel Starytsky (1840-1904), qui fit du théâtre -un puissant facteur de propagande nationale; il a écrit un certain -nombre de pièces qui frappent l’imagination, enchantent et émeuvent. -Marco Kropyvnitsky (1841-1910), qui donne toute une série de types et -de tableaux pris sur le vif. J. Tobilevitch qui, plus connu sous son -pseudonyme Karpenko-Kary (1865-1907) est un écrivain de tout premier -ordre, et a laissé, avec un beau drame historique «Sava Tchaly», -d’excellentes études de mœurs populaires.</p> - -<p>Le théâtre ukrainien a toujours joui sur tout le territoire de -la Russie d’une renommée justement célèbre, car ses acteurs sont -excellents. Mais, jusqu’à 1895, ces acteurs n’avaient pu jouer -qu’en dehors des frontières de l’Ukraine, à Petrograd, à Moscou et -jusqu’en Sibérie, et seulement depuis l’ordonnance 1876. En 1895, le -général-gouverneur Dragomirov, ukrainien russifié, mais secrètement -attaché à l’Ukraine, accorda aux acteurs ukrainiens le droit de jouer -des pièces en langue ukrainienne à Kiev, à Ekaterinoslav, et, en -général, dans toute l’Ukraine. Aussi, les années qui ont précédé la -guerre virent-elles éclore <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> toute une floraison de comédies, de -drames et de tragédies dont plusieurs annoncent de réels talents. Parmi -ceux-ci se placent au tout premier rang les drames de Vinnitchenko, -plus connu comme romancier mais qui possède les véritables qualités -du dramaturge. Son dernier drame: «Entre deux Forces», inspiré par -les tragiques événements qui se sont déroulés en Ukraine, pendant la -première occupation des Bolcheviks, est un véritable chef-d’œuvre. -Interdit par le Hetman Skoropadsky, il fut joué en janvier 1919, après -la reprise de Kiev par les troupes de la République ukrainienne, et -déchaîna un enthousiasme indescriptible.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3r">Roman et Nouvelle</h3> -</div> - -<p>Le roman fait de très bonne heure son apparition dans la littérature -ukrainienne avec les traductions des romans grecs «L’Alexandria» du -pseudo Calysthène, la «Guerre de Troie» et le «Royaume des Indes».</p> - -<p>Mais ce n’est qu’à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que devait -paraître le père du roman ukrainien tel que nous le concevons -aujourd’hui. C’est Grégoire Kwitka qui, sous le pseudonyme -d’Osnovianenko, a précédé George Sand, Auerbach et Tourgueniev, en -écrivant de <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> charmantes nouvelles tirées de la vie du peuple. Son -principal roman: «Maroussia» est une œuvre de sensibilité sincère -et exquise. «La Sorcière de Konotop», «Oxana malheureuse», «L’amour -sincère», dénotent une grande pureté de sentiment et un profond amour -du peuple, de son pays et de sa langue.</p> - -<p>Ivan Levytsky, connu sous le pseudonyme de Netchouy, jouit d’une grande -vogue dans toute l’Ukraine. Parmi ses nombreux romans, il faut citer: -«Deux Moscovites», «La Nuit de Horeslav», «Le Crampon», «Ténèbres», «La -Remorqueuse», etc.</p> - -<p>Panas Myrny eut de nombreux démêlés avec le Gouvernement russe. Son -principal roman «Les Bœufs ne mugissent pas quand ils ont du foin dans -le râtelier», où il dépeint la vie sociale, a été édité à Genève par -Dragomanov.</p> - -<p>Marie Markovyck, sous le pseudonyme de Marko Wowtchok (1834-1907), -fut pour le roman ukrainien ce que Chevtchenko fut pour la poésie. -Elle dépeint les mœurs et la vie des serfs et les anciennes coutumes -de l’Ukraine. «Maroussia» est un véritable petit chef-d’œuvre et ses -Contes Populaires, parus en 1856, eurent un tel succès qu’ils furent -traduits en russe par Tourgueniev, en anglais et en français. La -traduction française de «Maroussia» due à l’habile plume de M. Stahl, a -eu un tel succès, qu’elle compte aujourd’hui plus de 80 éditions.</p> - -<p>Alexandra Koulich (1829-1911) a écrit sous le pseudonyme <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> de Hanna -Barvinok un grand nombre de romans sur la vie du peuple, où elle fait -preuve d’un profond esprit d’observation.</p> - -<p>Anatole Swidnytsky (1834-1872) a laissé des romans «Les Luboradsky» -(Chronique de famille), qui dépeignent la vie des «Années soixante» -dans les milieux bourgeois ukrainiens qui commençaient à se -dénationaliser.</p> - -<p>Ivan Franko (1856-1916), tour à tour poète et romancier, dépeint -dans une série de nouvelles, l’exploitation du peuple dans les mines -pétrolifères de Borislav «Boa constrictor», «A la sueur de son front», -«Pour le foyer», «La Croisée des chemins», «Au sein de la nature», etc. -et la misère des paysans livrés à la merci des seigneurs.</p> - -<p>Michel Kotsioubinsky (1864-1913) peut se comparer à Guy de Maupassant -par la profondeur de son analyse psychologique et à Tourgueniev par ses -tableaux de la nature. Dans son «Intermezzo», il dépeint l’immensité -des champs de l’Ukraine et son ciel cristallin, avec un lyrisme qui n’a -d’égal que l’émotion provoquée par le récit des malheureux paysans mis -en scène. Les «Fata Morgana» sont des scènes tragiques et angoissantes -de la Révolution de 1905. Les «Ombres d’ancêtres oubliés» dépeignent la -vie des montagnards vivant dans les Carpathes.</p> - -<p>Maître d’une langue parfaite, profond psychologue, Kotsioubinsky a -donné des œuvres qui sont considérées <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> comme les plus parfaites de -la littérature ukrainienne.</p> - -<p>M. Vinnitchenko, dont l’analyse psychologique est également très -profonde, ne cherche pas à idéaliser ses héros ordinairement communs -et même vulgaires, mais néanmoins très vivants. Chacun de ses romans -est un chef-d’œuvre d’observation. Parmi les plus connus, il faut -citer «Holota» (Populace), tableau triste et puissant de la vie du -prolétariat agraire; «Je veux», peinture forte et énergique de la vie -des intellectuels ukrainiens, en même temps que puissante analyse du -sentiment national dans l’âme d’un intellectuel ukrainien russifié, «Le -Mensonge», «L’Ours Blanc et la Panthère Noire», etc.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_3s">Histoire</h3> -</div> - -<p>L’Histoire fait son apparition dans la littérature ukrainienne sous -la forme de Chroniques dont les principales sont celles de Nestor au -<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle et celles de Kiev et de Galicie-Volhynie qui les -continuent jusqu’en 1292.</p> - -<p>Merveilleux assemblage de légendes et de faits historiques racontés -avec une naïveté, une vivacité charmantes et un grand soin -d’exactitude, elles expriment le caractère national ukrainien qui, -dit l’historien Soloviov <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> «est d’une toute autre nature que le -caractère grand-russien».</p> - -<p>La dynastie lithuanienne eut aussi des historiens pour raconter -l’époque de luttes et de mouvements populaires qu’eût à traverser -l’Ukraine, depuis l’invasion tartare jusqu’à la perte de ses droits -politiques, sous la domination russe. Les événements de cette -époque sont contenus dans les Chroniques de Lemberg, de Kiev, de la -Ruthène-Lithuanie, au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; dans les Mémoires de Samuel -Zokie, secrétaire de Khmielnitski, de Jevlaszewsky, de Khanenko et de -Markovyck et dans les Chroniques cosaques dont la plus intéressante et -la plus littéraire est celle de Velytchko (1690 à 1728).</p> - -<p>Mais c’est au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle que la littérature ukrainienne -devait trouver ses véritables historiens dans Michel Dragomanov, V. -Antonovitch et surtout dans Michel Grouchevsky.</p> - -<p>Michel Dragomanov (1841-1895), extrêmement cultivé, resta profondément -attaché à sa patrie bien qu’il ait surtout séjourné à l’étranger, à -Paris et à Sofia. Il a fait connaître l’Ukraine à la France par des -brochures riches de faits et de conclusions: «La Politique orientale de -l’Allemagne et la russification», «l’Ukraine et les Empires centraux», -«La Pologne historique et la démocratie grand-russienne», «Pensées -étranges sur la question nationale de l’Ukraine», «Lettres à l’Ukraine -du Dnièpre».</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_97">97</span></p> - -<p>Dragomanov a puissamment contribué au maintien du sentiment national -dans l’âme du peuple ukrainien.</p> - -<p>V. Antonovitch, profondément érudit, a écrit sur l’histoire de -l’Ukraine plusieurs ouvrages dont les principaux sont: «Monographies -historiques», «Dernières années de l’organisation cosaque dans -l’Ukraine occidentale». Il a travaillé sur la fin de sa vie à un -rapprochement ukraino-polonais, sans arriver à un résultat sérieux.</p> - -<p>Michel Grouchevsky est assurément le plus grand historien de l’Ukraine. -Son «Histoire de l’Ukraine» compte déjà sept volumes et s’arrête à la -révolte des Cosaques (1625), mais on peut déjà la considérer comme un -chef-d’œuvre par la grande quantité de documents compulsés et sa force -de dialectique.</p> - -<p>Parmi les autres historiens ukrainiens contemporains, il faut -citer Oreste Levytsky, auteur de Monographies remarquables, le -Père Kripviakievitch et Bogdan Buchinsky, auteurs de travaux très -documentés sur l’Eglise en Ukraine, Lypinsky qui s’adonne spécialement -à l’histoire des relations polono-ruthènes et qui a déjà fait paraître -quelques volumes du plus grand intérêt et enfin, pour y prendre une -place particulière, M. Stephane Tomachevsky dont l’Insurrection des -Haïdamaks et les Etudes historiques sur les Ukrainiens de Hongrie se -recommandent par leur documentation et leur impartialité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_98">98</span></p> - -<p>Cet aperçu de la littérature ukrainienne est nécessairement très -court et laisse dans l’ombre un trop grand nombre d’écrivains qui -mériteraient chacun une mention spéciale, mais il est cependant -suffisant pour montrer que, malgré les obstacles suscités par ses -maîtres, malgré les décrets de proscription et de prohibition, le -peuple ukrainien a gardé le culte de sa langue et des belles-lettres -et qu’à l’avenir il saura user de la liberté qu’il a conquise pour se -développer intellectuellement et moralement.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_99">99</span></p> - <h2 id="ch_4">III<sup>e</sup> PARTIE</h2> - <hr class="small2" /> - <p class="soustitre">LES UKRAINIENS</p> - <hr class="small2" /> -</div> - -<p>Réunis en un imposant faisceau dans des tracts et des brochures, -ou savamment dosés dans des articles de journaux ou de courtes -informations, les arguments qu’agitent les adversaires de l’Ukraine -pour dresser leurs violents réquisitoires contre ses aspirations -nationales et son désir de liberté et d’indépendance tombent -d’eux-mêmes, si on les examine à la lumière du bon sens et avec quelque -peu d’esprit critique.</p> - -<p>Très impressionnants quand ils sont habillés de phrases pompeuses et -grandiloquentes, ils ne sont que loque et néant lorsqu’on les réduit à -des faits. La preuve en est aisée à faire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4a">Le terme «Ukraine»</h3> -</div> - -<p>Pour prouver que le territoire ukrainien fait partie intégrante du -territoire russe et que le peuple qui l’habite n’a aucun droit à -l’indépendance réclamée par ses dirigeants, des adversaires de la jeune -République, à bout d’arguments sans doute et plus animés de haine -que doués d’esprit critique, se rejettent sur l’étymologie du terme -«Ukraine».</p> - -<p>Cet argument n’a et ne peut avoir aucune valeur, car quel rapport peut -exister entre l’origine d’un pays et le nom qu’il porte?</p> - -<p>Le terme «Ukraine» vient de deux mots russes: <i>ou</i> et -<i>kraïna</i> qui signifient, le premier <i>chez</i>, <i>près -de</i>, le second <i>limite</i>, <i>frontières</i> et par extension, -<i>pays</i>, <i>patrie</i>. Puisque le terme «Ukraine» disent-ils, -signifie «près de la frontière», le territoire auquel il a été attribué -appartient à la Russie sur la frontière de laquelle il se trouve. C’est -d’une logique absolue!</p> - -<p>Or, ce mot «Ukraine» a été employé pour la première fois, dans les -Chroniques ukrainiennes, au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, pour désigner le -territoire qui porte actuellement ce nom. A cette époque, l’Ukraine -n’avait encore été l’objet d’aucune convoitise, vivait libre et -indépendante et par conséquent n’était «près de la frontière» d’aucun -pays ou plutôt elle était près de la frontière de l’Europe civilisée -qu’elle défendait contre les incursions des barbares.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<p>D’autre part, l’Ukraine a fait partie de la Pologne aux <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>, -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles, c’est-à-dire, avant d’être -englobée dans l’Empire moscovite. Donc, si l’Ukraine avait été «près de -la frontière d’un pays», ce serait de la Pologne et non de la Russie? -L’adage français: «qui veut trop prouver ne prouve rien» trouve une -fois de plus son application.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4b">Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves</h3> -</div> - -<p>Compris, ainsi qu’il a été dit dans la II<sup>e</sup> partie, entre les 44°-53° -de latitude et les 20°-45° de longitude, c’est-à-dire entre les -Carpathes et le Caucase, les marais du Pripet et la Mer Noire, le -territoire ukrainien, dont les frontières ethnographiques n’ont jamais -varié au cours des siècles, est habité par une population qu’on peut -évaluer à près de 50 millions d’habitants.</p> - -<p>Cette population se répartit ainsi: 37.500.000 d’Ukrainiens ou 75 0/0 -de la population totale; 5.000.000 de Russes ou 10 0/0; 3.800.000 -de Juifs ou 7,6 0/0; 1.400.000 de nationalités diverses (Roumains, -Blanc-Russes, Tartares, Bulgares, etc...) ou 2 0/0.</p> - -<p>Les statistiques officielles russes ou polonaises donnent des chiffres -un peu différents. Mais il ne faut pas <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> oublier qu’en Russie, le -dernier recensement qui date de 1906 a été fait sur la base de la -langue officiellement parlée. Or, la plupart des Ukrainiens, surtout -dans les villes parlent russe (la langue ukrainienne ayant été jusque -là proscrite), et ont été, de ce fait, considérés comme Russes.</p> - -<p>Les statistiques polonaises ne sont pas plus exactes, car elles -enregistrent comme Polonais tous les Juifs habitant le territoire -ukrainien et tous les Ukrainiens professant la religion catholique. -Or, le chiffre des Ukrainiens catholiques dépasse 500.000 et personne -n’ignore que les Juifs vivent fort nombreux en Ukraine et surtout en -Galicie.</p> - -<p>On voit dès lors quelle confiance il faut accorder aux statistiques -provenant de ces deux sources.</p> - -<p>Le peuple ukrainien fait partie de la grande famille slave, mais -diffère essentiellement des Russes et des Polonais qui appartiennent -à la même race. De savants anthropologistes comme Deniker et Reclus, -en France, Popof et Krasnow, en Russie, Vovk et Rakovski, en Ukraine, -ont démontré, chiffres et preuves à l’appui, que la grande famille -slave se divise en deux groupes: le groupe vislien qui comprend les -Russes, les Polonais et les Blanc-Russes et le groupe adriatique ou -dinarique auquel appartiennent les Serbo-Croates, les Slovènes, les -Tchéko-Slovaques et les Ukrainiens. Chacun de ces groupes se distingue -par des caractéristiques qui ne permettent aucune <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> confusion. Le -premier groupe est de taille moyenne, avec 76 comme table de visage -et les cheveux blonds. Le second groupe est de taille élevée, avec 78 -comme table de visage et les cheveux noirs.</p> - -<p>En 1880, le géographe et anthropologiste Reclus voyait un lien de -parenté entre l’Ukrainien et le Slave méridional et Deniker concluait -une de ses études par ces mots: «Les Ukrainiens, de même que les Slaves -méridionaux, appartiennent à la race dite race adriatique ou dinarique, -tandis que les Polonais appartiennent à la race de la Vistule et les -Russes à la race orientale.»</p> - -<p>Plus récemment encore, M. Alfred Fouillée, après M. A. Leroy-Beaulieu, -écrit dans son Esquisse psychologique des peuples européens: «Les -Petits-Russiens (Ukrainiens) sont plus fins de membres et d’ossature -(que les Russes), plus vifs et plus alertes d’esprit, à la fois plus -mobiles et plus indolents, plus méditatifs et moins décidés, par suite -plus apathiques et moins entreprenants. Ils ont l’esprit moins positif, -plus ouvert au sentiment et à l’imagination, plus rêveur et poétique. -Ils ont des instincts plus démocratiques et sont plus accessibles aux -séductions révolutionnaires. Ce sont de vrais Celto-Slaves».</p> - -<p>Ainsi, d’après ces savants qui n’avaient certes prévu ni -l’effondrement de l’empire russe, ni la désagrégation de la monarchie -austro-hongroise, ni, par conséquent, la proclamation de la République -ukrainienne, <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> le peuple ukrainien, slave comme les Russes et les -Polonais, en est, cependant, essentiellement distinct.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4c">L’Ukraine est une Nation</h3> -</div> - -<p>Dans son Histoire de Charles XII de Suède, Voltaire a dit que -«l’Ukraine a toujours aspiré à être libre». Cette affirmation d’un -maître en la matière n’empêche pas les adversaires du peuple ukrainien -de répéter à satiété que «personne en Europe ne se doutait <i>tout -récemment encore</i>, d’une Ukraine et d’Ukrainiens aux visées -séparatistes». A quelle époque Voltaire vivait-il donc?</p> - -<p>Mais ceci ne peut pas embarrasser ceux qui nient au peuple Ukrainien -son droit à l’indépendance «parce qu’il n’a pas existé de tout temps ou -du moins pendant des siècles», puisqu’après leur belle déclaration, ils -ne craignent pas de reconnaître les faits que voici:</p> - -<p>«Byzance, <i>au</i> <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, appela <i>Russie -mineure</i> les provinces de Kiev, Tchernigov, Volhynie, Podolie, -Poltava et la Galicie pour distinguer ce territoire de celui de la -<i>Russie majeure</i>».</p> - -<p>«<i>Au</i> <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>, s’écroule l’édifice -majestueux de la Russie kievienne..., mais à vrai dire ce ne sont -pas <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> seulement les Tartares qui furent la cause de la ruine du -pays: <i>les tendances séparatistes des contrées qui composaient la -principauté de Kiev y furent pour beaucoup</i>.»</p> - -<p>«Pendant que la Grande-Russie, sous la ferme direction de ses princes, -s’acheminait vers un avenir glorieux, <i>la Russie méridionale cessait -d’exister politiquement</i>.»</p> - -<p>«Le peuple <i>Ukrainien</i> sortit de la tête d’un écrivain polonais, -le comte Potocki, en <i>1795</i>.»</p> - -<p>Ces citations pourraient être continuées. Mais, puisées dans une seule -des multiples brochures écrites contre l’Ukraine et les Ukrainiens, -celles-là suffisent pour montrer quelles difficultés ont à vaincre les -adversaires de l’Ukraine pour soutenir leur thèse. Oubliant qu’ils -nient l’existence de l’Ukraine avant la Révolution russe de 1917, ils -laissent tomber de leurs plumes des dates qui jettent à terre tout -l’échafaudage si laborieusement construit.</p> - -<p>Leurs propres données non seulement prouvent que l’Ukraine a une -tradition historique, mais fournissent les deux prémisses qui -permettent au peuple ukrainien de conclure à son droit de vivre -désormais libre et indépendant: Pour user de ce droit, le peuple -ukrainien devrait avoir vécu pendant des siècles, disent-ils. Or, sous -le nom de Russie Mineure ou sous son nom actuel, l’Ukraine existait -(d’après les seules citations que l’on vient <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> de lire) dès le XIV<sup>e</sup> -siècle. Donc l’Ukraine et les Ukrainiens ont le droit d’exister.</p> - -<p>Pour soutenir la même thèse, que l’Ukraine en tant que nation n’existe -pas et n’a jamais existé, d’autres adversaires invoquent le fait, -qu’en 1654, «le Hetman Khmielnitski , vieux et affaibli, a donné au Tsar -moscovite, par le traité de Pereiaslav, la moitié de la Russie qu’il -avait délivrée de l’esclavage polonais».</p> - -<p>Or, voici quelques-uns des articles de ce traité:</p> - -<p>L’Ukraine doit être gouvernée par son propre peuple.</p> - -<p>Là où il y a trois libres Ukrainiens, deux doivent juger le troisième.</p> - -<p>Si le Hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, que l’Ukraine -elle-même élise un nouvel Hetman parmi son propre peuple en informant -seulement le Tsar de cette élection.</p> - -<p>Que l’armée ukrainienne s’élève toujours à 60.000 hommes.</p> - -<p>Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires élus.</p> - -<p>Que le Hetman et le gouvernement ukrainien puissent recevoir les -ambassadeurs qui, de tout temps, sont venus des pays étrangers en -Ukraine».</p> - -<p>Donc, ce traité qui, d’après les adversaires du mouvement nationaliste -ukrainien actuel, prouverait que l’Ukraine s’est donnée à la Russie, -garantit au contraire au peuple ukrainien un gouvernement autonome, -<span class="pagenum" id="Page_107">107</span> une armée permanente, une administration fiscale particulière et -enfin, sous certaines réserves, la faculté d’entretenir des rapports -internationaux, c’est-à-dire réserve sa complète indépendance.</p> - -<p>Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée par lettres patentes -du Tsar Alexis Mihailovitch, le 27 mars 1654, a été cyniquement -foulée aux pieds par tous ses successeurs jusqu’en 1917; mais ce déni -de justice ne confère pas aux Russes qui ont aboli le tsarisme pour -obtenir plus d’équité, le droit de s’opposer à l’indépendance de -l’Ukraine.</p> - -<p>D’ailleurs, pour s’assurer que l’Ukraine n’est pas née d’hier, il -suffit de feuilleter l’Histoire.</p> - -<p>Le célèbre auteur de la remarquable <i>Histoire de Russie</i>, Karamzin -(1765-1826), avoue «que les provinces méridionales de la Russie -(l’Ukraine) devinrent dès le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle comme étrangères -pour notre patrie septentrionale, dont les habitants prenaient si peu -part au sort des Kioviens, Volhyniens, Galiciens, que les chroniqueurs -de Souzdal et de Novgorod n’en disent presque pas un mot».</p> - -<p>Pierre le Grand emploie le mot <i>Ukraine</i> et dit: «Le peuple -ukrainien est très intelligent, mais ce n’est pas un avantage pour -nous».</p> - -<p>Catherine II rend hommage à l’esprit de sacrifice du comte Alexis -Razvomowtsky «qualité naturelle à la <i>nation petite-russienne</i>»; -elle est enchantée du climat de Kiev où elle trouve le <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> printemps, -alors «que chez nous, en Russie, c’est encore l’hiver», mais cela ne -fait que l’engager davantage à employer «les dents d’un loup» et «les -ruses d’un renard» pour parvenir à la <i>russification</i> complète de -ce merveilleux pays.</p> - -<p>Plus près de nous, Stolypine se plaint des «ukrainiens» et les traite -«d’allogènes».</p> - -<p>D’autre part, une carte découverte en juillet 1918 dans la Bibliothèque -des RR. PP. Bénédictins d’Einsiedeln prouve qu’en 1716, l’Ukraine -existait comme centre géographique et politique indépendant de la -Moscovie. La carte de la Moscovie de Vischer (1735) dénomme Okraïna ce -qu’on a dénommé depuis Petite-Russie. Celle de Homann (1716) comprend -la Ruthenie avec Leopol (Lemberg) dans les limites de l’Ukraine.</p> - -<p>Ainsi, le Recueil complet des Lois Russes, le Recueil de la Société -historique russe, les Archives de l’Empire russe, les ouvrages des -historiens russes Soloviov et Karamzin, la Bibliothèque d’Einsiedeln, -tous fournissent des textes et des documents qui ne permettent pas -un seul instant de mettre en doute l’existence, au moins dès le -<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, et sur le territoire actuellement revendiqué -par les Ukrainiens, de la nation ukrainienne dont voici l’histoire:</p> - -<p>Indépendante pendant six siècles, du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> à la fin du -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> elle se vit tout à coup sous la pression de la Pologne, -obligée de subir un joug étranger jusqu’au <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> jour où, vaincu à -l’ouest, Bogdan Khmielnitski, son Hetman, se décide à se tourner -vers l’Est et à accepter le protectorat d’Alexis Mihailovitch, tsar -moscovite, par le traité de Pereiaslav (1654). C’était tomber de -Charybde en Scylla, et le grand poète Chevtchenko dit fort bien dans un -vers lapidaire que tout Ukrainien apprend en suçant le lait maternel: -«Il aurait mieux valu que ta mère t’aie étouffé dans ton berceau.»</p> - -<p>A partir de ce moment, l’histoire de l’Ukraine n’est qu’un long -martyrologe dont les pages ne semblent pas encore closes.</p> - -<p>Pour russifier l’Ukraine, Pierre-le-Grand remplace les gouverneurs -ukrainiens par des voïevodes moscovites: le fameux Yvan Mazepa, que -Victor Hugo a chanté dans ses <i>Orientales</i>, se révolte et conclut -une alliance avec Charles XII de Suède que la France favorise. Vaincu à -Poltava, il cherche un refuge dans la Bessarabie qui appartenait alors -à la Turquie.</p> - -<p>Catherine II introduit le servage en Ukraine, opprime les -intelligences, abolit le nom même d’Ukraine qu’elle remplace -tendancieusement par celui de Petite Russie, comme elle avait remplacé -le nom de Pologne par celui de Pays de la Vistule et le nom de la -Lithuanie par celui de Pays du Nord-Ouest.</p> - -<p>Nicolas I<sup>er</sup> est plus féroce encore: il supprime l’Eglise uniate -et impose la religion orthodoxe; la Confrérie de Cyrille et Méthode, -dont le but était de <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> maintenir le sentiment national dans l’âme -du peuple et propager l’idée d’une fédération démocratique de tous les -peuples slaves est dissoute: ses membres parmi lesquels l’historien -Kostomaroff et le poète Chevtchenko sont envoyés au bagne de Sibérie.</p> - -<p>Alexandre II proscrit la langue ukrainienne des écoles et fait décréter -en 1863 par le comte Valouïev, son ministre de l’intérieur, «qu’il n’y -a jamais eu de langue ukrainienne, qu’il n’y en a pas et qu’il ne doit -pas y en avoir» et en 1876, par le chef du Département de la presse, -Gregoriev, que l’impression et la publication des livres et brochures -en ukrainien sont interdites dans les frontières de l’Empire, de même -que la représentation des pièces en langue ukrainienne. Le résultat -ne se fait pas attendre: le nombre des illettrés monte à 80 0/0, -personne ne voulant aller dans des écoles où l’on n’apprend qu’une -langue étrangère: le russe. L’exode des intellectuels ukrainiens vers -la Galicie commence; cette province devient, dès lors, le Piémont -ukrainien.</p> - -<p>Nicolas II, si libéral au début de son règne, laisse cependant son -ministre Stolypine reprendre aux Ukrainiens les quelques libertés -rendues par la Révolution de 1905, déclarer dans une série de -circulaires «que le ralliement de la société ukrainienne autour de -l’idée nationale n’est pas désirable au point de vue des dispositions -de l’empire russe», dissoudre leurs associations et juguler leur presse -et permet, les deux <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> premières années de la guerre, d’inutiles -violences dans les deux Ukraines russe et autrichienne.</p> - -<p>Que faut-il de plus pour permettre de conclure que, martyre comme la -Pologne, l’Alsace-Lorraine et l’Irlande, l’Ukraine doit être, aux mêmes -titres qu’elles, délivrée du joug de l’oppresseur et puisqu’elle le -désire, vivre désormais libre et indépendante. Toute autre solution de -la question ukrainienne conduirait nécessairement à des récriminations -justifiées, à des rancunes et à la guerre.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4d">L’armée ukrainienne</h3> -</div> - -<p>Il est assez commun d’entendre, même dans les milieux qui devraient -être bien informés, les versions les plus fantaisistes sur la formation -de l’armée ukrainienne et d’y voir s’y accréditer les racontars les -plus tendancieux.</p> - -<p>La vérité est celle-ci:</p> - -<p>Lorsque le bolchevisme, soutenu, sinon soudoyé par l’argent allemand, -eut fait, dans les tranchées septentrionales russes, son œuvre de -dissolution et partir de presque tout le front une grande partie de -l’armée russe, les régiments ukrainiens avec les Cosaques du Don, -furent les seuls à rester fidèles au devoir et à continuer la lutte à -côté des alliés. Réclamés par Petlioura, <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> alors commissaire aux -Affaires de la guerre, qui voulait les soustraire à la contagion, -malgré Kerensky dont le grand désir était de garder ces valeureux -soldats au service de la Russie, ces régiments ukrainiens, malgré -les promesses des Bolcheviks, descendirent du front de Riga sur le -front méridional et avec leurs camarades du front russo-roumain, le -défendirent contre l’invasion austro-allemande jusqu’en juillet 1917.</p> - -<p>Fatigués par trois années de guerre au cours desquelles ils avaient -participé à bien des combats, la gibecière aussi vide que l’estomac, -trompés par de fallacieuses promesses, les Cosaques ukrainiens, comme -les soldats russes, comme les Cosaques du Don, eurent leur moment de -faiblesse.</p> - -<p>Ce fut le mérite de Petlioura et ce sera sa gloire, quand le temps aura -jeté sa patine sur les événements actuels, d’avoir pu reconstituer -avec ces régiments, dont il élimina les éléments contaminés ou même -simplement douteux, une armée parfaitement disciplinée qui, sans un -seul murmure, courut avec un armement bien imparfait cependant et -un ravitaillement plus que défectueux, à la frontière orientale de -l’Ukraine où commençait à déferler la vague furieuse du Bolchevisme.</p> - -<p>Et c’est pas à pas qu’elle recula devant le nombre, c’est après des -luttes acharnées qu’elle céda du terrain et un bombardement de dix -jours et des combats meurtriers qu’elle évacua sa capitale. Aussi, -quand, <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> dans les premiers jours de mars 1918, elle entra de nouveau -à Kiev, elle y fut reçue par une foule en délire qui la couvrit -de fleurs. Et ce sont ces soldats qui pendant deux années se sont -battus comme des lions dans la guerre russo-allemande et qui depuis -dix-huit mois luttent avec acharnement pour défendre l’intégrité et -l’indépendance de leur patrie, que l’on ose calomnier!</p> - -<p>Faut-il faire mention des bataillons que les Allemands formèrent avec -les Ukrainiens prisonniers dans leurs camps de concentration? Les -poilus français qui sont revenus d’Allemagne, aussitôt l’armistice -signé, sont unanimes à déclarer que le régime auquel ils étaient -soumis, aussi dur fût-il, n’était rien, en comparaison de celui imposé -aux prisonniers de l’armée russe. Ce régime entraînait fréquemment -la mort. Pourquoi alors, faire un crime à ces malheureux prisonniers -d’avoir consenti à passer, puisqu’ils étaient ukrainiens et non russes, -dans des camps où le traitement était plus doux et la nourriture plus -abondante? Libres à eux, quand le moment serait venu, de consentir -ou de ne pas consentir à ce que les Allemands, en échange de leurs -bons procédés leur demanderaient. Il faut croire que leur conduite -a été parfaite, puisque l’adversaire le plus acharné de l’Ukraine, -écrit en parlant de ces bataillons qui sous sa plume se transforment -en régiments: «Après Brest-Litovsk, on les envoya en Ukraine, mais -ces régiments devaient causer <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> d’amères déceptions à ceux qui les -avaient si bien préparés: rentrés au pays, les «Joupanes bleus»—lisez -les Ukrainiens—se distinguèrent bientôt <i>par leur haine contre les -Allemands qui furent forcés de les désarmer en avril 1918</i>.»</p> - -<p>Or, ces régiments sont les mêmes qui combattent aujourd’hui sous le -commandement de Petlioura que l’on voudrait faire passer, malgré les -nombreuses preuves de francophilie qu’il a données, pour un comparse -des Allemands ou de Lénine et de Bela-Kun.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4e">Le peuple ukrainien veut vivre indépendant</h3> -</div> - -<p>Une opinion très répandue veut qu’en Ukraine, seuls les partis -politiques se seraient prononcés pour l’indépendance, mais que le -peuple, seul maître des destinées de son pays, n’a jamais manifesté -cette intention.</p> - -<p>Il semble que dans cette question, les faits doivent être plus probants -que tous les raisonnements et toutes les argumentations. C’est pourquoi -il suffit ici de faire un simple exposé de ce qui s’est passé en -Ukraine depuis la Révolution.</p> - -<p>Libre du joug moscovite et certaine d’obtenir l’appui des puissances -de l’Entente qui avait tant de fois déclaré, depuis le 4 août 1914, -du haut des tribunes parlementaires et dans les colonnes de leurs -journaux, <span class="pagenum" id="Page_115">115</span> que tout peuple avait le droit de forger son bonheur en -disposant de soi-même, l’Ukraine s’empressa, comme la Pologne et la -Finlande, de passer de la théorie au fait et de proclamer, d’abord son -autonomie, puis son indépendance.</p> - -<p>Et ce n’est pas seulement la Rada centrale et le Secrétariat Général, -son organe exécutif, qui demandèrent la reconnaissance immédiate du -nouvel Etat, mais des organes, comme le Congrès des Paysans (1917) et -la Réunion des Propriétaires (1918), lesquels n’ont rien de commun avec -les organisations politiques.</p> - -<p>Le Congrès des paysans réuni à Kiev au lendemain même de la Révolution, -comprenait les représentants de tous les paysans habitant le territoire -de l’Ukraine, sans distinction ni de religion, ni de nationalité, ni -de parti. Aucun homme politique, aucun intellectuel, aucun meneur de -foule n’y assistait. Il n’y avait que des paysans. Or, à l’issue de -ses travaux, d’un mouvement spontané, le Congrès des Paysans vota une -motion en faveur de l’indépendance de l’Ukraine.</p> - -<p>Le Congrès des propriétaires qui tint ses assises également à Kiev, -un an plus tard, alors que les membres de la Rada venaient d’être -dispersés et que les prétendus fauteurs du mouvement ukrainien étaient, -tout comme sous le régime tsariste, enfermés dans la prison de -Lukianovka, après avoir, inspiré par les Allemands, placé le général -Skoropadsky à la tête du <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> Hetmanat ukrainien, vota également avec -la même spontanéité l’indépendance de l’Ukraine.</p> - -<p>Ces faits, que personne, à moins d’être d’une absolue mauvaise foi, -ne saurait nier, prouvent que non seulement les intellectuels, mais -aussi la classe des agriculteurs, les masses paysannes par la voix -de leurs représentants, le peuple ukrainien tout entier enfin, veut -l’indépendance de l’Ukraine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4f">Le peuple ukrainien a gardé le sentiment national</h3> -</div> - -<p>On a dit bien souvent qu’une des raisons pour lesquelles le peuple -russe n’a pas pu réagir contre les idées subversives inoculées chez lui -par ses ennemis, c’est qu’il n’a pas le sentiment national.</p> - -<p>Ce reproche ne peut pas être adressé au peuple ukrainien.</p> - -<p>Toute l’histoire de l’Ukraine se dresse pour prouver qu’à travers tous -les siècles, le peuple tout entier s’est toujours insurgé contre ses -oppresseurs pour en secouer le joug.</p> - -<p>La Révolution russe lui a donné l’occasion d’en donner de nouvelles -preuves.</p> - -<p>Depuis le 12 mars 1917, il n’y a pas eu une seule manifestation, -politique, militaire ou religieuse, il ne <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> s’est pas fait une seule -réunion, prononcé un seul discours, sans que les rues, les maisons, -les édifices, les tribunes, les individus, se soient décorés, sans nul -invite et sans aucun ordre, aux couleurs ukrainiennes or et bleu. Et -quand nous, Français, nous assistions dans les rues de Kiev, d’Odessa -ou de quelque autre ville, à la chasse aux cocardes ukrainiennes par -les Bolcheviks ou les volontaires de Skoropadsky et de Denikine, nous -songions involontairement à la chasse aux cocardes françaises sur la -terre alsacienne-lorraine par les reîtres allemands.</p> - -<p>Une autre preuve que tout le peuple ukrainien veut vivre désormais -libre de toute attache avec ceux dont il a, jusque-là, subi les lois -et la domination, c’est l’empressement avec lequel les enfants et les -jeunes gens se sont précipités sur les bancs des écoles primaires, -des écoles secondaires et des écoles supérieures ukrainiennes que le -Secrétariat Général d’abord, le Directoire ensuite, se sont empressés -d’ouvrir sur tout le territoire ukrainien.</p> - -<p>Ce peuple, qui semblait indifférent pour tout ce qui était instruction -et dont toutes les pensées semblaient se concentrer sur sa récolte -prochaine de céréales ou de betteraves, a tout à coup pris le chemin -des bibliothèques et des librairies pour s’y disputer les trop peu -nombreux ouvrages en langue ukrainienne.</p> - -<p>«Il n’y a jamais eu, il n’y a pas et il ne doit pas y avoir de langue -ukrainienne», avait péremptoirement <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> décrété, en 1863, le comte -Valouïev. La fierté avec laquelle tout le monde parle l’ukrainien, -l’empressement que mettent à le réapprendre les enfants et les -jeunes gens des villes, lui infligent un cruel démenti et prouvent -surabondamment qu’en conservant l’amour et bien souvent l’usage de la -langue de ses pères, le peuple ukrainien a gardé envers et contre tout, -malgré toutes les affirmations contraires, le sentiment national.</p> - -<p>Les Bolcheviks russes, qui, à l’égard du peuple ukrainien et de -son mouvement séparatiste nourrissent les mêmes sentiments que les -Tsaristes, savent bien, eux, que l’ouvrier et le paysan ukrainiens -ont l’amour de leurs libertés reconquises, le culte de la langue de -leurs pères et l’attachement au sol de la patrie, c’est-à-dire le -sentiment national. Aussi, quand ils lancèrent de Moscou, en 1917, -leurs proclamations dans le but de soulever le peuple contre la Rada, -«ce gouvernement bourgeois», c’est en langue ukrainienne qu’ils les -rédigèrent et ils n’oublièrent pas de prendre l’engagement formel, -comme Alexis Mihailovitch, dans le traité de Pereiaslav, de toujours -respecter les libertés du peuple ukrainien et l’indépendance de la -République ukrainienne.</p> - -<p>Le soir de son entrée à Kiev, le 8 février 1918, Mouraviof faisait -afficher sur les murs de Kiev une proclamation en langue ukrainienne -où il était dit: «Prolétaires de Kiev! Je salue la République <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> -des Travailleurs, ouvriers et paysans ukrainiens. Nos adversaires -nous accusent de ne pas admettre le principe de l’autonomie. Je ne -chercherai pas à nous disculper. Le peuple travailleur ukrainien sait -bien que c’est là un lâche mensonge et une calomnie. Mes armées n’ont -qu’un but, vous aider à renverser le gouvernement bourgeois pour le -remplacer par le gouvernement des Soviets <i>ukrainiens</i>.»</p> - -<p>Et c’est, parce que leurs libertés ukrainiennes n’ont pas été -respectées par les Bolcheviks, ni par les Allemands qui ont réussi, eux -aussi, à pénétrer dans le pays par les mêmes fallacieuses promesses, -que les paysans d’abord, les ouvriers plus tard, se sont révoltés et -ont pris les armes, comme ils se révolteront toujours et prendront -toujours les armes contre toute puissance qui voudra restaurer, en -Ukraine, un gouvernement dont la politique ne s’inspirera pas du seul -respect des libertés ukrainiennes et des seuls intérêts du peuple -ukrainien.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4g">L’Ukraine n’est pas bolcheviste</h3> -</div> - -<p>Croire que les théories maximalistes ont trouvé le même écho chez le -peuple ukrainien que chez le peuple russe, c’est une erreur profonde, -et l’affirmer, tout simplement une calomnie monstrueuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span></p> - -<p>Tout d’abord on peut dire que, d’une manière générale, le Bolchevisme -recrute ses partisans, non dans les classes paysannes, mais dans la -classe ouvrière, non dans les campagnes, mais dans les villes. Or, le -peuple Ukrainien, personne ne l’ignore, est un peuple essentiellement -agricole, 85 0/0 de sa population, c’est-à-dire 32.500.000 individus, -s’occupent des travaux des champs et vivent à la campagne. Le -pourcentage de la population urbaine est toujours en défaveur -des Ukrainiens, et cela par suite de la conduite du gouvernement -centralisateur de Moscou, qui a toujours empêché le développement -industriel des nationalités englobées dans l’Empire russe et peuplé les -villes d’une armée de fonctionnaires et d’une légion de commerçants -envoyés de Petrograd et de Moscou. En Ukraine, la presque totalité des -ouvriers est étrangère au peuple ukrainien.</p> - -<p>C’est ce fait qui a permis aux adversaires des Ukrainiens de conclure, -sur le seul pourcentage de la population urbaine, que le peuple -ukrainien n’avait pas la majorité en Ukraine.</p> - -<p>Or, du fait que seuls les ouvriers se sont, au début, enrôlés dans -l’armée bolchevique, que d’autre part, les Ukrainiens sont surtout -agriculteurs, il en résulte que ceux que l’on appelle bolcheviks -ukrainiens sont en réalité des Bolcheviks étrangers à l’Ukraine.</p> - -<p>Si au mois de février 1918, il s’est trouvé quelques Ukrainiens -à accepter les théories maximalistes, c’est <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> parce que la -démobilisation de l’armée, faite brusquement et sans arrêt, a jeté sur -le pavé bon nombre de démobilisés, qui, se trouvant sans travail et -sans argent, ont été heureux d’obtenir dans les rangs bolchevistes un -emploi peu absorbant et bien rémunéré.</p> - -<p>D’autre part, fatigués par trois années d’une guerre terrible au -cours desquelles ils avaient été privés de tout, même d’armes et de -munitions, les soldats revenant des tranchées ne pouvaient être que -très sensibles à la devise bolchevique: «Tout à tous», si pleine -d’alléchantes promesses.</p> - -<p>Ces Ukrainiens, néanmoins, se sont vite ressaisis, quand ils ont vu de -près ceux qu’ils avaient pris pour des amis.</p> - -<p>Lorsque les Bolcheviks russes ont quitté, en mars 1918, le territoire -de l’Ukraine, il n’est pas resté en fait de bolcheviks que les -ouvriers étrangers, lesquels, d’ailleurs, ont remis à plus tard la -manifestation de leurs théories. Quant au paysan ukrainien, ayant -plus que partout ailleurs le respect de la propriété individuelle, il -a tout de suite compris que la terre qui lui avait été donnée sans -bourse délier, et que quelquefois, entraîné par des meneurs, il avait -enlevée à son légitime propriétaire, de lui-même, il l’a rendue avec -tous les instruments aratoires détenus par lui. Contrairement au -paysan russe, le paysan ukrainien ne se considère et ne se considérera -jamais propriétaire d’une terre qui ne lui a pas été livrée par-devant -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> notaire contre espèces sonnantes, par un acte dont il restera le -détenteur.</p> - -<p>Au début de 1919, quelques Ukrainiens se sont joints aux troupes -bolcheviques, mais il faut avouer que l’Entente avait mis entre les -mains des Bolcheviks russes une arme puissante pour répandre leurs -théories parmi les paysans ukrainiens.</p> - -<p>Les Français et les Grecs venaient de débarquer à Odessa dans le but -d’appuyer les volontaires de Denikine. Quoi de plus facile aux agents -bolcheviques répandus dans toutes les campagnes que de persuader aux -paysans que ces étrangers venaient en Ukraine pour y recommencer -les déprédations et les brigandages des Allemands, pour y détruire -les libertés ukrainiennes, au profit de Skoropadsky ou de Denikine, -c’est-à-dire du tsarisme tant abhorré. Seule une lutte dans les rangs -des Bolcheviks pouvait faire triompher la cause ukrainienne.</p> - -<p>Petlioura représenté sous des couleurs si sombres et même parfois -comme l’allié de Lénine et de Bela-Kun, eut à combattre jusqu’au sein -du Directoire l’idée que la République française venait renverser la -République ukrainienne au profit de l’Empire russe et de la République -polonaise.</p> - -<p>Les paysans revinrent bien vite d’eux-mêmes à d’autres sentiments, -quand ils s’aperçurent que les Bolcheviks russes, accompagnés de -mercenaires chinois, n’étaient venus dans les villages ukrainiens <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> -que pour rafler leur bétail, voler les céréales, entasser tour ce qui -était transportable dans des trains qui prenaient immédiatement la -route de la Russie. Petlioura vit alors son étoile reprendre tout son -éclat, et s’enrôler sous ses drapeaux le peuple tout entier. La révolte -des paysans eut lieu sur tout le territoire ukrainien. A l’heure -actuelle, l’idée bolcheviste n’a que des ennemis en Ukraine, et tout -est mis en œuvre pour chasser du territoire le Russe qui l’y a apportée.</p> - -<hr class="small2" /> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4h">L’Ukraine n’est pas l’instrument de l’Allemagne</h3> -</div> - -<p>L’argument le plus impressionnant pour nous Français, et dont les -adversaires de l’Ukraine et des Ukrainiens usent et abusent, c’est -de montrer dans le mouvement séparatiste ukrainien une intrigue -austro-allemande et un article <i>made in Germany</i>.</p> - -<p>L’incursion que j’ai essayé de faire dans l’histoire de l’Ukraine -prouve assez qu’il n’en est rien et que la politique brutale du -régime tsariste dans les deux Ukraines russe et autrichienne a donné -beau jeu aux Austro-Allemands dont l’intérêt était de favoriser tout -mouvement qui créerait des difficultés à leurs ennemis. La <i>Ligue -pour la Libération de l’Ukraine</i> que l’on attribue aux Ukrainiens -séparatistes et dont on leur fait un crime n’a pas d’autre origine. -D’ailleurs, le <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> rôle de cette Ligue ne diffère nullement de celui -du <i>Conseil National Suprême</i> (N. K. N.) de Pologne, qui a établi -des bureaux germanophiles à Vienne, Berlin, Stockholm, Raperswil et -Berne, et qui a publié pendant toute la guerre des revues de propagande -en allemand telles que <i>Polen</i> à Vienne et les <i>Polnische -Blâtter</i> à Berlin.</p> - -<p>Or, de même que personne ne songe à incriminer la République -polonaise,—l’auteur de ces lignes moins que tout autre,—du fait de -la création par les Austro-Allemands du Conseil National Suprême de -Pologne dont toute l’activité pendant quatre années a été dirigée -contre l’Entente, il semble souverainement injuste d’incriminer la -République ukrainienne et de voir en elle un article <i>made in -Germany</i> parce que l’Autriche et l’Allemagne ont créé à Vienne une -Ligue pour la libération de l’Ukraine, dans le même but qu’elles ont -créé le Conseil National Suprême de Pologne, c’est-à-dire susciter des -difficultés à un membre de l’Entente.</p> - -<p>Le second fait invoqué par les adversaires de l’Ukraine pour démontrer -qu’elle est germanophile, la fondation à Lausanne d’un Bureau -d’Information ukrainien, ne paraît pas plus fondé.</p> - -<p>Les chefs les plus qualifiés du mouvement ukrainien: Grouchevsky qui -a été professeur à l’Ecole libre des Sciences sociales à Paris, avant -d’enseigner l’histoire à l’Université de Lemberg et Vinnitchenko, qui -a <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> vécu, lui aussi, en qualité d’émigré politique, à Paris, où il -fonda, en 1908, le Cercle des Ukrainiens de Paris, ont désavoué de -la façon la plus formelle la propagande des agitateurs sans mandat -comme Skoropis-Ioltoukhovski et Stepankovski, directeur du Bureau -d’information ukrainien de Lausanne, et leur reprochent de faire le -jeu de l’Allemagne par leurs déclarations en faveur de l’indépendance -absolue.</p> - -<p>Dans le numéro du 1<sup>er</sup> novembre 1917, du <i>Journal de Russie</i>, -paraissant à Petrograd, Grouchevsky écrit: «Malgré ses tentatives -réitérées pour entrer en relations avec le gouvernement de Kiev en -arguant de son titre de président de la Ligue et de mandats qu’il -tient des prisonniers de guerre ukrainiens, Skoropis-Ioltoukhovski a -toujours été éconduit». Vinnitchenko n’est pas moins formel. «Tout le -monde sait, écrit-il, que la Ligue pour la libération de l’Ukraine -est un instrument de propagande allemande. Mais ici, en Ukraine, -personne n’a jamais attaché la moindre importance à cette organisation -austro-allemande. On ne peut nous rendre responsables de ce que publie -à Stockholm, à Berne et à Lausanne, Stepankovski. La germanophilie n’a -pas de racines chez nous. Il y a à Kiev beaucoup moins de partisans de -l’Allemagne qu’à Petrograd».</p> - -<p>Reste la troisième accusation: la signature de la Paix de Brest-Litovsk -par le Secrétariat Général de l’Ukraine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p> - -<p>Comme tout Français, je fus indigné en apprenant la signature de -ce traité, car je pensais que de ce fait, des millions d’Allemands -devenaient libres et allaient être jetés dans la ruée sur Paris. Comme -tout le monde, je criais à la trahison. Depuis, j’ai vu des événements -que je ne prévoyais pas alors et j’ai connu des faits que j’ignorais. -J’ai longtemps réfléchi. La conclusion qui s’est imposée à moi comme -elle s’est imposée et s’imposera à tout esprit impartial, c’est que les -Ukrainiens ne sont pas aussi coupables qu’ils le paraissent à première -vue et que leurs adversaires voudraient les représenter.</p> - -<p>D’abord est-il bien vrai que la signature du traité de Brest-Litovsk -a rendu libres, pour être envoyés sur le front français, un si grand -nombre de soldats ennemis? Au risque de m’attirer les foudres des -adversaires de l’Ukraine qui agitent si souvent cet argument si -impressionnant pour nous, Français, qui avons tant tremblé pour Paris -pendant l’offensive allemande de la Somme, c’est une légende qu’il me -faut détruire.</p> - -<p>D’après des officiers français qui ont séjourné dans plusieurs secteurs -du front russe, de septembre 1917 à janvier 1918, les Allemands -n’avaient presque personne dans leurs tranchées: çà et là quelques -canons <i>en bois</i> et des silhouettes humaines <i>en carton</i> et -c’était tout.</p> - -<p>Ailleurs, le front était ouvert, le bétail allemand venait paître dans -les lignes russes et les soldats russes <span class="pagenum" id="Page_127">127</span> allaient fraterniser, -boire et s’amuser dans les lignes allemandes avec les quelques -kamarades, toujours des vieillards et des infirmes, préposés à la garde -du matériel.</p> - -<p>La signature du traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens n’a pas plus -augmenté le nombre des soldats allemands sur le front français que le -refus momentané de Trotsky, la rupture de l’armistice par les Allemands -et leur avance en Russie ne l’ont diminué. Les hostilités sur le front -russe avaient définitivement pris fin le jour de la prise de Riga et de -Tarnopol, et depuis cette époque, les Austro-Allemands avaient toute la -liberté de leurs mouvements.</p> - -<p>Il est vrai que le traité de Brest-Litovsk exigeait le renvoi immédiat -dans leurs pays des prisonniers allemands et autrichiens.</p> - -<p>Or, les prisonniers retenus en Ukraine étaient pour la plus grande -majorité des déserteurs de l’armée austro-allemande: des Alsaciens, des -Polonais, des Tchéco-Slovaques, des Slaves de l’Autriche méridionale, -des Irrédentistes italiens et des Roumains. Le gouvernement ukrainien, -successeur à Kiev du gouvernement russe, prêta son concours le plus -bienveillant au rapatriement en France des Alsaciens-Lorrains qui -étaient tous cantonnés à Darnitza, dès leur arrivée du front; en -Roumanie, des Transylvains ramenés des mines où ils travaillaient, à -Kiev où des officiers de l’armée roumaine et des officiers Transylvains -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> de l’armée austro-hongroise les équipaient, les entraînaient, -avant de les diriger sur le front roumain; et, en Italie, des -Irrédentistes qui en faisaient la demande. Quant aux Tchéco-Slovaques, -aux Polonais et aux Slaves de l’Autriche méridionale et de la Hongrie, -personne ne peut ignorer que c’est sur le sol ukrainien qu’ils ont -formé et entraîné leurs légions et que le gouvernement ukrainien leur a -continué la sympathie accordée par le gouvernement russe. Il fut même -conclu entre le gouvernement ukrainien et M. Massaryk, ministre des -Affaires étrangères tchéco-slovaque, un accord militaire pour favoriser -la formation et l’entraînement des légions tchéco-slovaques sur le -territoire ukrainien.</p> - -<p>Si du chiffre des prisonniers austro-allemands l’on défalque le nombre -de ces déserteurs qui s’en sont allés combattre sur le sol de leur -vraie patrie, grâce à l’obligeance du gouvernement ukrainien, il n’en -reste pas un grand nombre à envoyer sur le front français. Or, malgré -la pression faite par les kommandanturs allemande et austro-hongroise -installées à Kiev dès l’occupation de l’Ukraine par les Allemands, -malgré leurs menaces de peines sévères et même de mort, affichées -périodiquement jusqu’au jour de l’armistice, sur les murs de Kiev, -dans toutes les villes et dans tous les villages de l’Ukraine, ils -furent peu nombreux, les prisonniers allemands et autrichiens, qui -consentirent à quitter les occupations <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> qui les enrichissaient pour -aller sur le front français, dont ils parlaient en tremblant ou dans -les casernes allemandes ou autrichiennes «où l’on était battu et où -l’on mourrait de faim». Et ceux que la menace avait intimidés et qui -s’étaient rendus à la kommandatur pour être expédiés dans les dépôts -partirent, pour le plus grand nombre, avec l’intention formellement -arrêtée de se rendre, les Austro-Hongrois aux Italiens, les Allemands -aux Français. D’ailleurs, les faits ont démontré que cette intention a -été unanimement exécutée.</p> - -<p>L’argument d’une augmentation d’effectifs allemands sur le front -français pendant la bataille de la Somme du fait de la signature du -traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens, examiné avec impartialité -et en connaissance de cause, devient, dès lors, beaucoup moins -impressionnant.</p> - -<p>Reste le fait lui-même. D’abord il ne faut pas perdre de vue que les -principaux leaders du peuple ukrainien, Petlioura en tête, donnèrent -leur démission pour ne pas signer le traité et garder leur liberté -contre les Allemands; d’autre part, plusieurs partis politiques parmi -lesquels le parti «Jeune-Ukrainien» n’ont jamais reconnu le traité de -Brest-Litovsk. La signature de ce traité n’est donc le fait que de -quelques hommes politiques.</p> - -<p>Evidemment, même peu nombreux, ces représentants du peuple ukrainien -ne sont pas à approuver <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> et il reste bien certain qu’à peine -avaient-ils apposé leur signature au bas de ce pacte infâme, auquel -d’ailleurs Brockdorff, dans ses contre-propositions de la paix de -Versailles fait allusion pour le critiquer et le déplorer, ils le -regrettèrent amèrement.</p> - -<p>D’ailleurs pour se racheter et se faire supporter par les vrais -Ukrainiens, à peine de retour à Kiev, ils se mirent à fomenter dans le -peuple des insurrections locales qui obligèrent les Allemands à porter -le chiffre de l’armée d’occupation de 40.000, chiffre prévu par le -traité de Brest-Litovsk, à 600.000 soldats.</p> - -<p>Mais auraient-ils pu ne pas aller à Brest-Litovsk?</p> - -<p>Les Puissances de l’Entente, soit par indifférence pour les questions -qui ne regardaient pas directement les opérations militaires en cours, -soit plutôt pour ne pas déplaire au gouvernement de Petrograd, avaient -semblé tout d’abord ignorer ce qui se passait en Ukraine. Les Sasonov -pas plus que les Milioukov n’avaient jugé d’ailleurs à propos de leur -en parler. Mais les événements furent les plus forts et les Alliés -durent bien se rendre compte que la voix du peuple ukrainien devenait -haute et impérieuse.</p> - -<p>Dénoncé comme intrigue allemande, le mouvement ukrainien semble avoir -été l’objet d’une enquête qui lui fut favorable sans doute, puisque -le Secrétariat Général Ukrainien vit peu à peu des relations, d’abord -officieuses, puis officielles, s’établir entre lui et les <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -représentants de la France, de l’Angleterre, de la Roumanie et de la -Serbie.</p> - -<p>Dès le début de ces relations, le Secrétariat Général, avec une -franchise que personne ne veut lui reconnaître, mais qui n’en existe -pas moins, montra que sa volonté ferme était de rester fidèle à ses -engagements envers l’Entente, mais que le Gouvernement Provisoire, -d’ailleurs appuyé par les Alliés, l’ayant empêché de former une armée -nationale, il lui semblait impossible de rester à hauteur de sa tâche. -A cette époque déjà, l’armée des Soviets, à l’instigation de son -véritable maître, l’Etat-Major de Ludendorff, se mettait en marche -contre l’Ukraine. Le général T..., alors commissaire du gouvernement -français près le gouvernement ukrainien, se contenta de maudire les -Bolcheviks et le Gouvernement provisoire.</p> - -<p>Les événements se précipitaient: au Nord, la fraternisation avec -l’ennemi avait commencé, Krylenko était en pourparlers avec -l’Etat-Major allemand, Tcherbatcheff prévenait les Austro-Allemands que -lui aussi, était prêt à causer. Qu’allait faire l’Ukraine? Sans doute, -si la nouvelle République avait eu une existence nationale indépendante -de plus longue durée, si les Alliés l’avaient tenue en une moindre -suspicion et lui avaient fait comprendre, avec toute leur expérience -des opérations militaires, que, délivrée des Austro-Allemands par -un traité de paix prématuré, elle aurait encore des forces trop -insuffisantes pour <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> résister à toute la poussée bolcheviste qui -s’avançait du Nord et de l’Est, elle aurait certainement obéi à la -suggestion qui lui était faite: suivre l’exemple de la Belgique, de la -Serbie et de la Roumanie et attendre que justice lui soit rendue par la -Conférence de la Paix. Mais à peine né à la vie nationale indépendante -et recevoir un conseil dont l’exécution va avoir pour résultat immédiat -la ruine d’un pays inviolé sous le régime précédent et la disparition -d’un gouvernement encore mal assis, mais toutefois existant et cela -sans recevoir en échange d’autres garanties qu’une vague promesse de -reconnaissance au moment de la signature de la Paix, il faut avouer -qu’il y avait là pour le Secrétariat général matière à réflexion.</p> - -<p>Or, le temps manquait.</p> - -<p>Le 28 décembre, les Bolcheviks déclarent la guerre à l’Ukraine et -lancent un appel aux prolétaires ukrainiens, les invitant à renverser -la Rada «capitaliste et bourgeoise»; le Soviet de Kharkov essaye de se -substituer à la Rada de Kiev. Celle-ci perd la tête. Le 10 janvier, une -délégation ukrainienne part pour Brest-Litovsk. Un mois plus tard, le -9 février, un traité en bonne et due forme mettait fin aux hostilités -entre les Allemands, les Austro-Hongrois, les Bulgares et les Turcs, -d’une part, et l’Ukraine, d’autre part.</p> - -<p>La République ukrainienne a trop souffert de la signature de ce -pacte pour ne pas s’en repentir amèrement. Mais est-elle la seule -coupable? Ne pourrait-on <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> pas plaider pour elle les circonstances -atténuantes? L’histoire seule pourra un jour nous dire si les -Puissances de l’Entente, ou du moins leurs Représentants près le -gouvernement ukrainien, n’ont pas à endosser quelques-unes des -responsabilités attribuées en ce moment à la seule Ukraine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p> - -<div class="section"> - <h3 id="ch_4i">CONCLUSION</h3> -</div> - -<p>Le moment est venu pour les Puissances de l’Entente et tout -particulièrement pour la France, de prendre une attitude vis-à-vis de -la République ukrainienne. Il serait désastreux de continuer à lui -jeter l’anathème et à l’abandonner, brebis docile, à l’influence de -l’Allemagne qui aura vite fait, profitant de nos fautes, de l’accaparer -à son profit et de la transformer en quelque colonie d’exploitation.</p> - -<div class="figcenter2" id="ch_4j" style="width: 600px;"> - <img src="images/carte.jpg" alt="" width="600" height="499" /> - <p class="x-ebookmaker-drop right"><a href="images/x-carte.jpg" title="Agrandir" rel="nofollow">[↔]</a></p> -</div> - -<p>L’Ukraine vivra-t-elle dans une indépendance complète, formera-t-elle -une fédération avec les Etats du Sud ou fera-t-elle partie de la grande -fédération des peuples de l’ancienne Russie, c’est une question que -l’Ukraine seule doit résoudre, car mieux que personne, elle connaît -les besoins et les aspirations de son peuple. Actuellement, elle veut, -comme la Pologne, la Finlande et la Lettonie, réunir tous ses fils sous -un même drapeau et les faire vivre libres et indépendants. La France, -cette grande protectrice des nations <span class="pagenum hidden" id="Page_136">136</span> -<span class="pagenum" id="Page_138">138</span> -faibles et opprimées, voit se tendre vers elle les -bras de tout le peuple ukrainien. Il n’est pas possible à la France -qui a travaillé à l’indépendance de l’Amérique, de la Belgique, de la -Grèce, de la Prusse, de la Roumanie, de la Serbie, de la Turquie et -de la Tchéco-Slovaquie et à la résurrection de la Pologne, de ne pas -prêter une oreille favorable à la prière du peuple ukrainien, quitte -à prendre, comme pour la Pologne et les autres nouveaux Etats, des -mesures qui garantiront l’avenir.</p> - -<p>D’autre part, les aspirations nationales des Ukrainiens et leur -résolution de vivre désormais unis, présentent un tel intérêt qu’elles -doivent être sérieusement examinées, non seulement par les diplomates -réunis à la Conférence de Paris, mais aussi par tous ceux qui ont à -cœur de voir naître dans le monde une paix juste, réelle et durable. -Les résolutions qui seront données à ces aspirations influeront -incontestablement sur les rapports des Etats dans l’Europe de demain, -car, les temps sont passés où les diplomates pouvaient, suivant leur -bon plaisir et suivant les ambitions impérialistes de leurs pays -respectifs, imposer aux peuples d’Europe des régimes qui ne répondaient -pas à leurs aspirations.</p> - -<p>Or, les Ukrainiens du <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle ne consentiront jamais à -rester ce qu’ils étaient avant la Révolution russe ni à devenir autre -chose que des Ukrainiens. Frères des Français par leur conception de -la Révolution, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> ils veulent travailler au raffermissement de leurs -libertés et à leur propre bien-être, avec le concours et sous les -inspirations des seuls Français. Aux Français de savoir mettre à profit -les sympathies qui leur sont témoignées et la confiance qui leur est -faite.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 100px;"> - <img src="images/page-139.jpg" alt="" width="100" height="33" /> -</div> - -<p><span class="pagenum hidden" id="Page_140">140</span></p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum hidden" id="Page_141">141</span></p> -</div> - -<table class="tablematieres" id="table_des_matieres" summary=""> - <colgroup span="2"> - <col width="90%" /> - <col width="10%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES</h2></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3" /></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdltop"><a href="#ch_1"><span class="smcap">AVANT-PROPOS</span></a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop2"><a href="#ch_2">PREMIERE PARTIE</a><br /> - <b>Mon séjour en Ukraine</b></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Mon arrivée à Kiev</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2a">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Kiev avant la Révolution</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2b">3</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Révolution russe à Kiev</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2c">5</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le mouvement nationaliste ukrainien</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2d">7</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2e">9</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Visites de Français à Kiev</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2f">10</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’offensive de Galicie</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2g">13</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2h">14</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le coup d’Etat des Bolcheviks</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2i">16</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Emeute sanglante à Kiev</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2j">18</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Proclamation de la République ukrainienne</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2k">20</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Ukraine veut rester fidèle à l’Entente</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2l">21</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Ultimatum du Gouvernement des Soviets russes</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2m">25</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Succès des troupes bolchevistes en Ukraine</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2n">27</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Seconde émeute à Kiev</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2o">27</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Prise de Kiev par les Bolcheviks</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2p">29</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Kiev sous le régime des Soviets</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2q">31</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="pagenum" id="Page_142">142</span>Kiev évacuée par les Bolcheviks</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2r">33</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Coup d’Etat des Allemands</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2s">35</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Gouvernement du Hetman Skoropadsky</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2t">36</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Petlioura</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2u">44</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Skoropadsky et l’Entente</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2v">46</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Encerclement de Kiev par l’armée de Petlioura</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2w">49</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Prise de Kiev par Petlioura</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2x">52</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Directoire et les représentants de l’Entente</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2y">53</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Mon retour en France</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2z">57</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop2"><a href="#ch_3">DEUXIEME PARTIE</a><br /> - <b>L’Ukraine</b></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Frontières</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3a">60</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Orographie</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3b">60</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Hydrographie</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3c">63</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Villes principales</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3d">66</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Climat</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3e">67</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Importance de l’Ukraine</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3f">68</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Productions du sol</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3g">69</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Richesses du sous-sol</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3h">74</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Chasse et pêche</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3i">77</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Industrie</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3j">78</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Commerce extérieur</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3k">81</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Littérature</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3l">84</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Poésie épique</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3m">85</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Poésie lyrique</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3n">86</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Poésie satirique</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3o">88</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Fables</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3p">89</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop"><span class="pagenum" id="Page_143">143</span>Théâtre</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3q">90</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Roman et nouvelle</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3r">92</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Histoire</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3s">95</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop2"><a href="#ch_4">TROISIEME PARTIE</a><br /> - <b>Les Ukrainiens</b></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le terme «Ukraine»</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4a">100</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4b">101</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Ukraine est une nation</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4c">104</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’armée ukrainienne </td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4d">111</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le peuple ukrainien veut vivre indépendant</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4e">114</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le peuple ukrainien a gardé le sentiment - national</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4f">116</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Ukraine n’est pas bolcheviste</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4g">119</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Ukraine n’est pas l’instrument de l’Allemagne</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4h">123</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Conclusion</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4i">135</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Carte de l’Ukraine</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4j">136</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Table des matières</td> - <td class="tdrtop"><a href="#Page_141">141</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<p class="center">Imp. <span class="smcap">Lang, Blanchong</span> et C<sup>ie</sup>, 7, rue Rochechouart, Paris.</p> - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> - <span class="pagenum hidden" id="Page_266">266</span> - <div class="tnote"> - <h2 id="note_au_lecteur" class="h2note">Au lecteur</h2> - - <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p> - - <p class="fontnote">La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.</p> - </div> - </div> - -<hr class="full" /> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DEUX ANNÉES EN UKRAINE (1917-1919)</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/68560-h/images/carte.jpg b/old/68560-h/images/carte.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d0a8c07..0000000 --- a/old/68560-h/images/carte.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68560-h/images/cover.jpg b/old/68560-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 26f23b3..0000000 --- a/old/68560-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68560-h/images/page-139.jpg b/old/68560-h/images/page-139.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1dd7a48..0000000 --- a/old/68560-h/images/page-139.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/68560-h/images/x-carte.jpg b/old/68560-h/images/x-carte.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cf733b7..0000000 --- a/old/68560-h/images/x-carte.jpg +++ /dev/null |
