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-The Project Gutenberg eBook of Deux années en Ukraine (1917-1919),
-by Charles Dubreuil
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Deux années en Ukraine (1917-1919)
-
-Author: Charles Dubreuil
-
-Release Date: July 18, 2022 [eBook #68560]
-
-Language: French
-
-Produced by: The Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ANNÉES EN UKRAINE
-(1917-1919) ***
-
-
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-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
- Les mots entourés de _ sont en italique et ceux de = sont en gras
- dans le texte original.
-
- La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
-
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-
-
- Deux Années en Ukraine
-
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-
-
- Charles DUBREUIL Deux Années en Ukraine
- (1917-1919)
-
- _avec une Carte de l'Ukraine_
-
- PARIS
- HENRY PAULIN, Éditeur
- 3, Rue de Rivoli, 3
-
- 1919
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-_De tous les lambeaux_ arrachés _à l'Empire des Tsars, l'Ukraine est,
-sans contredit, de beaucoup le plus précieux. On comprend, dès lors,
-que ses maîtres d'autrefois et ses adversaires d'aujourd'hui unissent
-leurs efforts, luttent de toute leur énergie, contre le mouvement
-national qui pousse le peuple ukrainien à vivre désormais libre et
-indépendant._
-
-_Cette lutte, violente sur le territoire de l'Ukraine où le peuple
-tout entier, hommes, femmes et enfants doit soutenir des combats
-acharnés, se livre en France, surtout à Paris, sous forme d'articles de
-journaux, d'informations tendancieuses, et trop souvent mensongères,
-de brochures, de mémorandums et de tracts dont le but unique est
-d'influencer les membres de la Conférence de la Paix, les hommes d'Etat
-de l'Entente et surtout le public français._
-
-_La question ukrainienne est donc à l'ordre du jour: elle semble avoir
-remplacé la question balkanique, autrefois si épineuse et comme elle,
-donne lieu à des polémiques violentes dont toute courtoisie et tout
-sentiment de vérité et de justice semblent bannis._
-
-_Comme de très gros intérêts français sont engagés en Ukraine, que
-leur avenir dépend entièrement de la solution qui sera apportée à la
-question ukrainienne et comme, d'autre part, il est impossible que
-la France prenne à l'égard d'une nation opprimée, une attitude en
-contradiction flagrante avec tout son passé historique et nullement
-conforme au droit et à la justice, il paraît du devoir de tout Français
-revenant de ces régions trop ignorées, non seulement de dire ce qu'il a
-vu, mais aussi de formuler un jugement sur les événements qui se sont
-déroulés sous ses yeux: le public français pourra alors juger sainement
-sur des faits concrets et les hommes politiques qui détiennent en leurs
-mains l'honneur de la France pourront faire, en connaissance de cause,
-le geste qui s'impose._
-
-_C'est pour remplir ce devoir qu'ont été écrites ces pages, sous
-le seul patronage du respect de la vérité et de la plus stricte
-impartialité._
-
- Ch. D.
-
- _Paris, le 15 Août 1919._
-
-
-
-
-DEUX ANNÉES EN UKRAINE
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-MON SÉJOUR EN UKRAINE
-
-
-Mon arrivée à Kiev
-
-C'est le 6 janvier 1917 que je débarquai, pour la première fois, à
-Kiev. En toute autre circonstance, j'aurais admiré la capitale de
-l'Ukraine, avec ses rues larges et droites, ses hautes maisons aux
-toits rouges et verts, ses multiples églises aux dômes dorés, sa
-cathédrale Saint-André qui s'embrase sous les baisers du soleil, sa
-double croix de Saint-Vladimir qui s'illumine le soir, son vieux
-quartier qui s'étage en gradins, son fleuve majestueux qui roule, à la
-belle saison, ses eaux jaunes et profondes sur lesquelles se jouent,
-mouettes vivantes, une multitude de voiles blanches.
-
-Mais, parti précipitamment de Bucarest, avec ma famille, cinquante
-jours auparavant, quelques heures à peine avant l'occupation de
-la capitale roumaine par les troupes austro-allemandes, je venais
-d'accomplir un voyage, véritable odyssée, qui avait absorbé le plus
-clair de mes économies et j'arrivais dans une ville dont j'ignorais
-tout, surtout la langue et où je ne connaissais âme qui vive. Je
-n'avais guère l'esprit ouvert à l'admiration.
-
-De Kiev, je ne vis donc tout d'abord qu'une gare, petite et sale,
-encombrée de soldats endormis sur le sol et de désœuvrés grignotant les
-graines de tournesol dont les Ukrainiens sont si friands, des cochers
-enveloppés dans de vastes manteaux ouatés, chaussés de grosses bottes
-de feutre et assis sur les planchettes de traîneaux minuscules et fort
-bas; des maisons, encore des maisons et toujours des maisons, dont
-aucune porte ne semblait vouloir s'ouvrir pour me donner l'hospitalité.
-
-Kiev avant la guerre, ne possédait que 600.000 habitants, mais depuis
-que Polonais, Lithuaniens, Serbes, Arméniens et Roumains, fuyant devant
-l'armée ennemie, étaient accourus en foule dans l'Ukraine hospitalière,
-la population kiévoise se chiffrait par plus d'un million et demi
-d'habitants. D'où superpopulation et crise de logements.
-
-Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid de 22° et sans
-avoir eu le temps de ne rien me mettre sous la dent, je trouvai enfin,
-à neuf heures du soir, obligeamment aidé par la Directrice du Foyer
-Français, un gîte pour moi et les miens, dans un hôtel tenu par une
-famille belge, au centre de la ville.
-
-Grâce à l'intervention de M. le Colonel P..., officier d'ordonnance
-du Général Berthelot, le Chef d'Etat-Major du Général Rousky m'avait
-accordé, à mon passage à la frontière roumano-russe, une recommandation
-très chaleureuse qui me permit, dès le lendemain de mon arrivée à
-Kiev, d'occuper, à l'Université féminine, la chaire d'histoire de la
-littérature française, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé,
-et, au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue française.
-
-Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je pus ouvrir les yeux
-sur ce qui m'entourait.
-
-
-Kiev avant la Révolution
-
-Deux faits me frappent tout d'abord: la liberté extraordinairement
-grande accordée aux prisonniers de guerre et le respect presque exagéré
-que témoignent les soldats russes à leurs officiers.
-
-Les prisonniers de guerre, presque tous allemands ou autrichiens,
-vont et viennent dans les rues de la ville sans aucune surveillance,
-du moins apparente. Très travailleurs et exerçant presque tous des
-professions, ils ont monté de petits commerces et de petits ateliers
-qui leur font réaliser de jolis bénéfices. «Cela est préférable à la
-guerre», me dit un moine-soldat qui veut bien me ressemeler une paire
-de souliers à un prix étonnant par sa modicité.
-
-Les soldats russes, très nombreux à Kiev, puisque c'est de là que
-partent toutes les unités à destination du front roumano-gallicien,
-se montrent très profondément, trop profondément, à mon avis,
-respectueux pour leurs officiers. Dès que ceux-ci paraissent, les
-soldats s'arrêtent, se tournent face à l'endroit où l'officier va
-passer, frappent fortement le sol de leurs deux talons, portent une
-main largement tendue à leur shapka et dans un état de fixité et
-d'immobilité absolues, attendent que l'officier ait disparu dans le
-lointain.
-
-Inutile de dire que la plupart du temps l'officier ne paraît pas
-s'apercevoir de ces marques de respect.
-
-Dans les restaurants, les cafés ou les brasseries, un cadet,
-c'est-à-dire un élève officier, doit aller, la main dans le rang et en
-claquant les talons, demander à chaque officier présent, la permission
-de s'asseoir. Si un officier entre dans ces mêmes lieux, chaque
-officier se lève aussitôt et la salle résonne du timbre clair des
-éperons entrechoqués.
-
-J'aurais été bien plus frappé si quelqu'un m'eût alors dit que deux
-mois plus tard ces mêmes soldats, non seulement ne salueraient
-plus leurs officiers, mais porteraient la main sur eux et que ces
-officiers, si fiers et si hautains, obéiraient à leurs soldats et les
-craindraient.
-
-Et cependant il en devait être ainsi.
-
-
-La Révolution russe à Kiev
-
-Les premiers bruits d'une révolution prochaine commencèrent à circuler
-à Kiev dans les premiers jours de février. Des personnes se disant et
-paraissant bien informées me conseillèrent même de ne pas sortir ce
-jour-là car «dans la rue il y aurait certainement des émeutes et le
-sang ne manquerait pas de couler».
-
-La journée du 26 février arriva. Je sortis comme d'habitude et ne vis
-aucune émeute; pas même la plus petite manifestation. La Révolution
-annoncée n'avait pas lieu. Elle n'était que retardée.
-
-Les journaux paraissant à Kiev le 13 mars, annoncèrent à la population
-que le tsarisme avait vécu et que Nicolas II ayant abdiqué, la Russie
-entrait dans une ère nouvelle. Ce fut comme un coup de foudre.
-S'arrachant les journaux, les passants dévoraient la nouvelle et se
-jetaient dans les bras les uns des autres; ils s'embrassaient, riant et
-pleurant tout à la fois.
-
-A voir les rues de Kiev, ce jour-là, personne ne se serait douté que
-l'Empire Russe venait de subir la plus épouvantable catastrophe
-enregistrée par l'Histoire et que le colosse septentrional allait être
-réduit en quelques semaines à une sorte de néant.
-
-Des rassemblements se forment, des cortèges se mettent à défiler
-aux accents de la _Marseillaise_ dans la rue Krechtchatik. Toute la
-ville est en liesse. A toutes les fenêtres, sur tous les édifices,
-des drapeaux rouges apparaissent sortant on ne sait d'où; de place en
-place, en travers des rues, de larges banderoles sont tendues portant
-des inscriptions variées mais dont les plus fréquentes sont: Vive la
-Révolution, vive la Liberté.
-
-Les établissements scolaires étant fermés, j'eus toute la journée pour
-jouir du spectacle qu'offrait la ville; j'en profitai largement et
-petit-fils de la Révolution de 1789, je restai à la fois, surpris et
-émerveillé de voir cette foule, hier soumise au plus avilissant des
-jougs, passer tout d'un coup à la plus entière des libertés, sans un
-cri de haine, sans un acte vengeur.
-
-Quatre jours après, la vie reprenait son cours, et il semblait que
-rien n'était changé. Les ouvriers se rendaient aux usines de guerre
-comme par le passé et les soldats partaient au front avec le même
-enthousiasme que la semaine précédente. A Petrograd, le prince Lvov, M.
-Milioukov et leurs amis mettaient sur pied le gouvernement libéral qui
-devait durer trois mois.
-
-
-Le mouvement nationaliste ukrainien
-
-A Kiev et dans toute l'Ukraine, un mouvement nationaliste s'éveille. Un
-peu factice et hésitant, à l'originel il acquiert bientôt une puissance
-irrésistible que ses adversaires les plus acharnés ne sauraient ni
-arrêter ni empêcher d'aboutir.
-
-Des organisations sociales se mettent en devoir de formuler
-leurs programmes et leurs désirs politiques qu'elles adressent
-au Gouvernement provisoire. Des délégués des organisations déjà
-existantes, dans le but de coordonner leur travail en faveur des
-intérêts nationaux, forment dans les villes des conseils nationaux
-ukrainiens. Un Conseil suprême, constitué d'après l'ancien _Concilium
-generale_ du temps de l'hetmanat, est organisé à Kiev, sous le nom de
-Rada centrale. Ce Parlement comprenait 800 membres, représentants de
-tous les partis politiques du pays sans distinction de nationalités:
-Social-démocrates, socialistes révolutionnaires, socialistes
-fédéralistes, indépendantistes, Bund juif, socialistes russes et
-polonais. Son programme est la défense des conquêtes de la Révolution
-(libertés nationales, terre aux paysans) contre les ennemis du dedans
-(bolcheviks et tsaristes) et du dehors (Allemands). Elle a contre elle
-tous les partis bourgeois et aristocrates (propriétaires fonciers,
-fabricants de sucre, fonctionnaires, Grands-Russes, Polonais et Juifs).
-
-Enfin, un grand Congrès national s'assemble à Kiev et, dans ses
-résolutions, donne la formule fondamentale des principes politiques des
-Ukrainiens.
-
-Ces principes, admis par la plupart des partis politiques, peuvent se
-résumer ainsi:
-
-Garantie des droits nationaux des minorités habitant l'Ukraine.
-
-Droit pour l'Assemblée Constituante russe de sanctionner la
-Constitution autonome de l'Ukraine.
-
-Droit pour les organes du gouvernement autonome de résoudre les
-problèmes économiques, sociaux et surtout agraires du peuple ukrainien.
-
-En attendant la réalisation de leur autonomie, les Ukrainiens
-exigeaient:
-
-La reconnaissance des droits de la langue ukrainienne à un usage libre
-dans les institutions sociales et administratives du pays;
-
-La nomination aux emplois administratifs de personnes connaissant les
-mœurs et les coutumes du pays et familières avec la langue du peuple
-ukrainien;
-
-L'introduction de la langue ukrainienne dans l'enseignement primaire
-et une ukrainisation progressive des écoles secondaires et supérieures
-dans les gouvernements ukrainiens.
-
-
-Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire
-
-Nommée en avril, la Rada choisit en juin des ministres, qui sous le
-nom de commissaires généraux, doivent gouverner l'Ukraine jusqu'à la
-réunion de la Constituante ukrainienne dont les élections se feront
-en décembre 1917, et envoie à Petrograd une députation dans le but
-d'obtenir l'autonomie immédiate des douze gouvernements qui constituent
-l'Ukraine.
-
-La réponse dilatoire du Gouvernement provisoire, ses soupçons injurieux
-et le refus de Kerensky, Ministre de la Guerre, d'autoriser un Congrès
-militaire ukrainien, exaspéra le sentiment national. Le Congrès eut
-quand même lieu à Kiev, le 8 juin 1917, et réunit plus de 2.000
-délégués des soldats.
-
-Ce fut un beau jour pour la nouvelle capitale.
-
-Dès le matin, de grands rassemblements se forment en différents points
-de la ville et se concentrent dans le krechtchatik, la plus belle rue
-de Kiev, où ils défilent en un immense cortège. A midi, aux accents
-de la _Marseillaise_, et aux applaudissements frénétiques d'une foule
-enthousiaste, le drapeau rouge de la Révolution qui flottait sur la
-Douma municipale est amené et remplacé par le drapeau jaune et bleu de
-l'Ukraine. Une manifestation assez tumultueuse se déroule ensuite au
-pied du monument de Bogdan Khmielnitski.
-
-Le lendemain 19, la Rada centrale publia, sous le nom d'Universal,
-sa première proclamation où étaient formulés les droits du peuple
-ukrainien. Le Gouvernement provisoire prit peur et adressa à l'Ukraine
-un appel qui amena une sorte de trêve, devenue nécessaire d'ailleurs
-par les préparatifs de l'offensive qui va se déclancher quelques
-semaines plus tard, sur le front de la Galicie.
-
-
-Visites de Français à Kiev
-
-C'est alors que Kiev reçut la visite d'Albert Thomas et de Kerensky.
-
-Tous deux avaient entrepris de visiter tout le front russe et en
-particulier le front gallicien, pour y relever les courages défaillants
-et enthousiasmer les troupes pour l'offensive qui, de l'avis de tous,
-devait donner le coup de grâce à l'adversaire et amener la paix à brève
-échéance.
-
-Albert Thomas assista à plusieurs meetings pendant son court séjour
-à Kiev et au Club des Commerçants, où une réunion monstre avait
-été organisée, il se fit traiter d'impérialiste par les camarades
-socialistes auxquels il sut d'ailleurs répondre avec son esprit
-coutumier.
-
-Aux Français qui lui furent présentés dans les salons du Consulat, il
-affirma la confiance du peuple français dans la victoire finale, et
-les chargea de remercier toute la colonie française pour le bon combat
-qu'elle soutenait loin de la patrie.
-
-Kerensky prononça, lui aussi, plusieurs discours qui furent vivement
-applaudis; mais il était bien tard pour lancer à une offensive
-victorieuse des soldats qui avaient perdu toute discipline et tout
-respect pour les officiers.
-
-Presque en même temps que M. Albert Thomas, la colonie française de
-Kiev eut à fêter la mission sanitaire qui arrivait directement de
-France, avec un personnel et un matériel des plus importants. Elle y
-venait installer deux hôpitaux pour le soulagement et la guérison des
-blessés et des malades russes et prouver au monde médical de Kiev que
-la médecine et la chirurgie françaises ne le cédaient en rien à la
-chirurgie et à la médecine allemandes.
-
-Elle reçut partout le meilleur accueil et les salons kiévois,
-ukrainiens, russes, polonais ou israélites, se disputent à l'envi
-l'honneur de posséder les médecins et les officiers français.
-
-Quelques semaines plus tard, arrivait également à Kiev, M. Jean
-Pélissier, le seul Français au courant depuis longtemps de la question
-ukrainienne et jouissant dans tous les milieux ukrainiens de la
-plus vive sympathie. L'ambassadeur de France en Russie, M. Noulens,
-avait l'heureuse idée de l'envoyer se documenter sur place sur la
-vraie nature du mouvement ukrainien et s'assurer qu'il avait bien le
-caractère démocratique affirmé par ses promoteurs.
-
-Il faudrait des pages entières pour parler de l'activité dépensée
-par M. Jean Pélissier durant son séjour en Ukraine. Qu'il suffise de
-dire que l'envoyé officiel de M. Noulens fut le premier français qui
-visita la Rada et le Secrétariat général et de regretter, comme le
-regrettent presque tous les Français résidant à Kiev, que la voix de
-M. Pélissier n'ait pas été écoutée dans les sphères à même d'agir à
-ce moment-là. L'histoire dira plus tard quels désastres auraient été
-évités à l'Ukraine et quel beau fleuron la France aurait attaché à sa
-couronne, si aux longs rapports de quelques incompétences galonnées, on
-avait préféré les notes plus succinctes, mais plus fondées, de M. Jean
-Pélissier.
-
-Cet afflux de Français arrivant de France donna une nouvelle impulsion
-aux Sociétés de propagande française de Kiev.
-
-La plus importante, l'Alliance Française, en sommeil depuis la
-mobilisation de presque tous ses dirigeants, sentit le besoin de
-nommer un nouveau Comité dont l'intelligente activité devait avoir
-de si heureux résultats. Des conférences avec projections sont
-aussitôt organisées à l'Université Saint-Vladimir, dans le but de
-faire connaître à tous l'héroïsme des soldats français sur le front,
-le courage des femmes françaises dans les hôpitaux, l'effort de
-toute la France à l'arrière. Ces conférences et les représentations
-théâtrales qui mettaient à contribution toutes les bonnes volontés et
-tous les talents des membres de la colonie française, réunirent, chaque
-quinzaine, plusieurs milliers d'Ukrainiens, de Russes, de Polonais et
-d'Israélites, heureux de voir de plus près ces Français que les agents
-allemands représentaient comme abattus et désespérés et d'entendre une
-langue dont l'harmonie est encore trop peu connue à Kiev.
-
-
-L'offensive de Galicie
-
-Tout à coup, les premiers échos d'une vaste offensive entreprise
-en Galicie arrivent, en même temps que les premiers blessés. Tout
-le monde en suit avec le plus vif intérêt les diverses phases, car
-on espère, cette fois, que la victoire amènera la paix des alliés.
-D'ailleurs, elle se présente sous les plus brillants auspices: Halitch
-est prise, les prisonniers arrivent en nombre imposant; les armées
-austro-allemandes semblent démoralisées par la brusquerie de l'attaque.
-L'espoir renaît dans tous les cœurs.
-
-Hélas! ce ne devait pas être pour longtemps. L'ennemi se ressaisit,
-et attaque à son tour. Halitch est reprise, la débandade se met dans
-les troupes russes. C'est bientôt la panique sur tout le front:
-fantassins, artilleurs, soldats de toutes armes se sauvent en un
-affreux désordre, abandonnant tout le matériel à l'ennemi qui avance
-avec une rapidité vertigineuse, l'arme à la bretelle, à travers toute
-la Galicie.
-
-A Kiev, il y eut un moment d'angoisse: les Allemands viendraient-ils
-jusque-là? La Galicie reconquise, un immense butin de guerre, la ruine
-de l'armée russe assuraient à l'ennemi un triomphe suffisant. Il se
-stabilise à la frontière orientale de la Galicie et y creuse ses
-tranchées.
-
-On comprit alors le mal irréparable causé au pays par la Révolution,
-des ministres incapables, la dictature de la parole exercée par
-Kerensky. Une première vague maximaliste faillit tout emporter;
-Kornilov, dans sa tentative de mouvement militaire, échoue et se trouve
-à peu près seul.
-
-
-Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd
-
-Le Gouvernement provisoire sentit alors le besoin de ne pas s'aliéner
-tout à fait l'Ukraine. Trois de ses membres: Kerensky, Tseretelli et
-Terechtenko viennent à Kiev avec mission de prendre contact avec la
-Rada et signer un arrangement à l'amiable. Les deux partis arrivent
-à un accord enregistré dans un Second Universal, mais non ratifié par
-le Parlement de Petrograd qui trouve trop grandes les concessions
-accordées aux Ukrainiens par ses délégués. Les Cadets donnent en bloc
-leur démission.
-
-A Kiev, l'on est très loin d'être satisfait et l'irritation contre les
-Grands-Russiens est si vive que les fusils partent tout seuls. A la
-gare, une échauffourée sanglante a lieu entre les soldats du régiment
-ukrainien Bogdan-Khmielnitski et un escadron de cuirassiers russes.
-
-Une délégation de la Rada présidée par Vinnitchenko se rendit alors à
-Petrograd pour faire ratifier officiellement l'accord conclu à Kiev.
-Kerensky commit la maladresse de faire traîner les choses en longueur
-au lieu de tenir rigoureusement ses promesses. Aussi l'Instruction du
-18 août, qui devait mettre fin au conflit, ne fait que redoubler le
-mécontentement des Ukrainiens.
-
-
-Le Coup d'État des Bolcheviks
-
-Les choses en étaient là quand les maximalistes renversèrent, le 7
-novembre, la République socialiste et nationale de Kerensky avec la
-même facilité que la Révolution libérale avait balayé, le 12 mars,
-l'autocrate Nicolas II.
-
-Simple rapprochement: Le 5 novembre, deux jours avant le coup d'Etat
-de Petrograd, l'Autriche, par l'intermédiaire de la Russie, proposait
-aux Alliés d'entamer des pourparlers de paix. Ce pouvait être la fin de
-la guerre à brève échéance. Les Bolcheviks prenaient donc le pouvoir,
-la veille du jour où l'Autriche allait abandonner son alliée et sa
-complice.
-
-Qu'est-ce donc que ces Bolcheviks tout d'abord connus sous le nom de
-maximalistes?
-
-A l'origine, une vulgaire bande de voleurs, qui, au début de la
-Révolution russe, avaient chassé Mathilde Kchessinska de son palais,
-l'avaient pillée et dépouillée, s'étaient installés chez elle, puis
-avaient donné, dans la demeure de la célèbre ballerine, des concerts
-pour le peuple.
-
-Depuis, ils avaient fait leur chemin.
-
-Payés par l'Allemagne, excitant les appétits du peuple, favorisant
-ses plus bas instincts, ils avaient formé le parti bolcheviste--du
-mot russe _bolchoï_ «plus grand»--qui s'emparait du pouvoir le 5
-novembre. Ce parti enseignait la haine des «bourjouis», de la classe
-intellectuelle. Il promettait le partage des terres et en général
-de toutes les propriétés, en parties égales, chacun devant cultiver
-soi-même. Il défendait d'employer un salarié. Si un pauvre vieux, ou un
-malade ne peut travailler, il doit céder sa part à d'autres. Au bout de
-deux ans, un locataire d'un appartement en devient propriétaire. Les
-dépôts des banques sont saisis et partagés.
-
-Que de merveilleuses promesses! Mais la plus belle de toutes, la plus
-désirée, est celle d'une paix prochaine.
-
-Il semble donc qu'avec le régime bolcheviste, le bonheur va rayonner
-sur toute la Russie.
-
-Hélas! A Petrograd, le Palais d'Hiver est bombardé, puis pillé par les
-matelots, les femmes-soldats sont jetées en cellule, les ministres,
-frappés à coups de crosse, les officiers assassinés. Beaucoup de
-personnes folles de terreur se jettent dans la Neva ou y sont
-précipitées. Kerensky s'enfuit.
-
-A Moscou, c'est la lutte acharnée, chaque maison est une forteresse, la
-guerre des rues est terrible; l'artillerie s'en mêle, l'incomparable
-Kremlin n'est pas épargné. Beaucoup de morts, de part et d'autre, mais,
-comme Petrograd, Moscou passe aux mains de Lénine.
-
-Odessa voit se dérouler des scènes effrayantes. Une usine d'alcool est
-pillée, une importante cave mise à sac. L'ivresse rend l'émeute plus
-horrible encore. Odessa voit se renouveler les noyades de Nantes.
-
-A Kiev, l'on craint des troubles; mais les Cadets placent dans les rues
-des canons et des mitrailleuses: sauf quelques coups de feu et quelques
-victimes, la ville reste calme le premier jour.
-
-
-Emeute sanglante à Kiev
-
-Le lendemain 8 novembre, Kiev entend le premier coup de canon.
-
-Les Cosaques avaient jusque-là maintenu les Bolcheviks russes de Kiev
-dans un certain respect de l'ordre établi, mais ils se voient obligés
-de descendre vers le Don et les Ukrainiens restent incertains sur la
-conduite à tenir. Aussi les Bolcheviks en profitent pour s'emparer,
-dans la nuit, de l'arsenal d'où ils se mettent à mitrailler le quartier
-de Lipky. Maîtres de la forteresse dans l'après-midi, ils bombardent
-la maison du Gouverneur russe dans laquelle est installé l'hôpital
-français dont les blessés doivent être évacués sous la mitraille.
-
-La révolte est dirigée contre les représentants du gouvernement de
-Kerensky qui se sont jusqu'à ce jour maintenus à Kiev; aussi les
-troupes qu'on lui oppose sont des Yunkers, jeunes élèves officiers de
-16 à 18 ans, et quelques bataillons fidèles au Gouvernement provisoire.
-
-Pendant trois jours, l'on se bat ferme et sauvagement; les balles
-retournées et les dum-dum sont couramment employées. Les petits Cadets
-faits prisonniers sont impitoyablement fusillés.
-
-Cependant les troupes tchèques envoyées du front approchent et les
-Bolcheviks sentant la partie compromise, acceptent l'intervention des
-Ukrainiens qui sont jusque-là restés neutres et se sont contentés
-d'assurer la sécurité de la population paisible. Ceux-ci proposent
-aux combattants de cesser la lutte et d'évacuer la ville. Eux se
-chargent de l'ordre: la police russe est immédiatement remplacée par
-une milice ukrainienne. Le gouvernement de Kerensky est peu satisfait
-de cette intervention. Il donne l'ordre aux Yunkers d'attaquer les
-troupes ukrainiennes qui les repoussent, et s'emparent de l'arsenal
-et de toutes les administrations. Les Tchèques qui sont arrivés à
-Kiev reçoivent à leur tour l'ordre d'attaquer les Ukrainiens qu'on
-leur représente comme Bolcheviks. Une lutte s'engage mais comprenant
-bientôt qu'on les a trompés, ils refusent de se battre plus longtemps,
-déclarant que partisans du principe des nationalités, ils veulent
-rester neutres dans les affaires intérieures de la Russie. L'état-major
-de Kerensky qui n'avait pas d'autres troupes se rend aux Ukrainiens.
-Le 17, le calme renaît, la vie reprend son cours. Les cocardes jaunes
-et bleues triomphent à Kiev, l'écusson de Saint-Gabriel vient de
-remporter sa première victoire.
-
-Cette victoire soulève au front sud-ouest un grand enthousiasme. Deux
-armées envoient leurs félicitations et leur appui à l'Ukraine.
-
-
-Proclamation de la République ukrainienne
-
-De même que le prince Lvov, en prenant en mains les rênes du
-Gouvernement de Petrograd, avait décrété, un peu imprudemment
-peut-être, le principe d'auto-détermination qui avait permis à la
-Finlande, la Pologne, l'Ukraine et à quelques autres Etats «allogènes»
-de déclarer leur indépendance ou leur autonomie, le Gouvernement
-des Soviets s'empressa, dans sa Déclaration des Droits des peuples
-de Russie, du 15 novembre 1917, de reconnaître sans restriction le
-droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes et même à se détacher
-entièrement de la Russie.
-
-Aussi la Rada centrale de Kiev, ne voulant à aucun prix reconnaître
-le gouvernement des Soviets qui vient de s'instaurer à Petrograd,
-proclame, le 20 novembre, au milieu de l'enthousiasme indicible de
-toute la population, dans le troisième Universal, la République
-ukrainienne fédérative. Le Secrétariat général engage des pourparlers
-avec les gouvernements qui se sont créés dans les nouveaux Etats
-érigés sur les ruines de l'Empire russe (Don, Kouban, Georgie et
-Sibérie) afin de les amener à une fédération. Mais le manque de
-communications et le désir de plus en plus prononcé dans l'armée de
-se séparer complètement de la Russie, oblige la Rada à renoncer à son
-projet et à envisager l'indépendance qui sera déclarée le 9 janvier
-1918 par le quatrième Universal.
-
-
-L'Ukraine veut rester fidèle à l'Entente
-
-Tout le monde espère que l'Ukraine va pouvoir enfin se livrer en
-toute tranquillité aux deux missions qui lui incombent: travailler à
-l'organisation de son Etat et soutenir le front du Sud-Ouest, ainsi
-qu'elle le fait depuis la dernière offensive allemande du mois de
-juillet.
-
-Il n'en devait rien être.
-
-Dès le début de décembre, la France et l'Angleterre envoient leurs
-représentants près du Gouvernement de la nouvelle République,
-et peu après s'engagent des pourparlers d'abord officieux, puis
-officiels. Désireux de contrecarrer les pourparlers de paix qui
-venaient de commencer à Brest-Litovsk entre les Austro-Allemands et
-les Maximalistes, le général Tabouis, ancien attaché à l'Etat-Major
-russe du front Sud-Ouest, récemment nommé commissaire de la République
-Française en Ukraine, fait des avances au Secrétariat général ukrainien.
-
-La capitale ukrainienne organise une jolie manifestation en l'honneur
-des missions militaires françaises et anglaises que les pourparlers
-russo-allemands ont obligées de quitter le front et qui viennent à Kiev
-demander au gouvernement de Vinnitchenko de continuer la guerre contre
-les puissances centrales. Les troupes ukrainiennes et le gouvernement
-les reçoivent officiellement.
-
-Quelques jours après, la Rada centrale de Kiev publie un manifeste,
-constatant que depuis un mois qu'il est au pouvoir, le gouvernement
-des Soviets s'est montré incapable de gouverner, qu'il a amené partout
-la désorganisation, l'anarchie et la désagrégation du front; qu'enfin
-lâchement il vient de signer l'armistice. L'Ukraine se refuse à une
-telle lâcheté et à une telle traîtrise envers les Alliés.
-
-En même temps, MM. Petlioura et Vinnitchenko déclarent à M. Pélissier,
-l'envoyé officiel de M. Noulens à Kiev, que les régiments ukrainiens
-combattront jusqu'au bout aux côtés des Alliés, mais que vu la
-décomposition croissante de l'Etat russe, il y aurait nécessité pour
-les Alliés d'aider l'Ukraine à s'organiser en Etat indépendant avec
-une armée nationale pour continuer la guerre contre l'Allemagne et
-empêcher l'anarchie de s'étendre. Ces déclarations furent publiées,
-à cette époque, en France, dans l'_Information_, en Russie, dans le
-_Journal de Petrograd_. A l'histoire de dire pourquoi l'Entente ne crut
-pas devoir seconder ces bonnes volontés.
-
-Toujours à la même époque, le général Tabouis, ayant réuni au Consulat
-français les membres de la colonie française, donne l'assurance aux
-timorés que si les Allemands ou les Bolchevistes n'arrivent pas à Kiev
-avant un mois, le front ukrainien défiera tous les coups qui pourront
-lui être portés, que les soldats ukrainiens sont admirables de bravoure
-et de patriotisme.
-
-Malheureusement, deux tendances commencent à se manifester au sein du
-secrétariat général.
-
-Quelques secrétaires, bien qu'ententistes, estiment impossible pour
-l'Ukraine de continuer la guerre contre les Empires centraux. Les
-Bolcheviks ont en effet désorganisé l'armée qui déserte le front,
-brûlant et pillant tout sur son passage, et l'Ukraine n'a pas l'armée
-nationale que ses représentants ne cessent de demander, le regroupement
-des forces ukrainiennes sur le territoire de l'Ukraine n'ayant jamais
-été admis par le Grand Quartier Général Russe, ni par le Gouvernement
-de Petrograd. M. Vinnitchenko demande alors aux Alliés d'aider
-l'Ukraine à se mettre à l'abri de l'invasion étrangère, à se défendre
-contre les Bolcheviks et à organiser son armée nationale. Il manifeste
-en même temps le désir de voir reconnaître par l'Entente le Secrétariat
-général comme gouvernement actuel de l'Ukraine.
-
-M. Galip, membre influent du parti _Jeune Ukrainien_ et à ce moment-là
-directeur des Affaires politiques au Secrétariat des Affaires
-Etrangères, dépense une activité fébrile pour aboutir entre l'Entente,
-et surtout la France et l'Ukraine, à un accord qui permettrait à cette
-dernière de continuer la guerre malgré les obstacles qui surgissent de
-toutes parts.
-
-M. Petlioura, secrétaire de la guerre, appuyé par le groupe
-_Jeune-Ukrainien_, auquel sont affiliés tous les officiers de
-l'Etat-Major du Secrétaire de la Guerre, le Commandant des troupes de
-Kiev et son Etat-Major, se déclare prêt à continuer jusqu'au bout la
-lutte contre l'Allemagne, non avec les troupes du front qui sont en
-pleine dissolution, mais avec une armée de 500.000 francs-cosaques, qui
-pourrait être recrutée parmi les paysans désireux de défendre leurs
-terres.
-
-Pour montrer sa bonne volonté à l'égard des puissances de l'Entente,
-il refuse de reconnaître Krylenko comme généralissime de l'armée
-russo-ukrainienne, en remplacement du généralissime russe Doukhonine,
-assassiné à la Stavka de Mogilev par les Bolcheviks; il proclame front
-ukrainien le front qui s'étend de Brest-Litovsk à la frontière roumaine
-et en confie la défense au général Cherbatchef, jusqu'alors général
-en chef du front sud-ouest et signe l'ordre de désarmement général des
-Bolcheviks à Kiev et sur tout le territoire de l'Ukraine.
-
-C'était le signal de la guerre entre l'Ukraine et les Bolcheviks, cette
-affreuse guerre qui n'est pas encore terminée à l'heure actuelle.
-
-
-Ultimatum du gouvernement des Soviets russes
-
-Pour commencer ses opérations contre la nouvelle République, le
-Gouvernement des Soviets n'attendait qu'une occasion. Il la trouve
-dans une dépêche chiffrée du Gouvernement français qu'il intercepte et
-publie dans les journaux de Petrograd.
-
-Sous prétexte que le Gouvernement ukrainien a entamé des pourparlers
-secrets avec les Alliés et notamment avec la mission française dans
-l'intention de «saboter la cause de la paix» et d'empêcher celle-ci
-d'aboutir immédiatement, il lui envoie un ultimatum et commence
-aussitôt l'attaque contre l'Ukraine en faisant «donner» les Bolcheviks
-russes qui se trouvaient à Kiev, en attendant que les troupes
-régulières franchissent la frontière.
-
-Prise entre deux feux, celui des Austro-Allemands à l'ouest, et celui
-des Maximalistes à l'est, la Rada centrale, qui a cependant déclaré
-qu'elle restera fidèle à l'Entente, nomme des délégués qu'elle envoie
-à Brest-Litovsk, refuser à la délégation maximaliste de Petrograd le
-droit de parler au nom de l'Ukraine et ouvrir des pourparlers en vue de
-la paix.
-
-Mécontent de cette décision, Petlioura donne sa démission de secrétaire
-de la Guerre et se rend en province pour y organiser des corps de
-francs-cosaques afin de lutter contre les ennemis de son pays.
-
-Le bruit s'étant répandu à Kiev que le Cabinet Vinnitchenko est sur
-le point de conclure la paix avec les Puissances centrales, le parti
-_Jeune-Ukrainien_ décide de faire un coup d'Etat pour le renverser et
-empêcher la signature du traité. Les automobiles blindées font dans les
-rues de Kiev une démonstration. Vinnitchenko démissionne.
-
-Skoropadsky, général dans l'ancienne armée russe, avait songé à
-prendre la dictature avec le titre de Hetman, mais le moment venu, il
-se défile sous prétexte que les Alliés ne lui donnent pas la promesse
-de faire défendre Kiev contre les Bolcheviks par les deux divisions
-tchéco-slovaques qui se trouvent dans la ville.
-
-La Colonie française, que les événements n'ont nullement émue et qui
-continue à garder toute sa sympathie et aussi toute sa confiance
-au mouvement ukrainien, décide d'offrir aux poilus des différentes
-missions françaises et aux officiers français et alliés une soirée
-artistique dans la salle du Conservatoire. Les professeurs français de
-Kiev interprètent au milieu de l'hilarité générale le _Client sérieux_
-du gai Courteline. Ne fallait-il pas rire un peu avant le nouvel assaut
-que Kiev allait subir?
-
-
-Succès des troupes bolchevistes en Ukraine
-
-Lancés par les Allemands contre la jeune République ukrainienne au
-moment où celle-ci s'entendait avec les Alliés pour la continuation de
-la guerre, les Bolcheviks ne peuvent plus être arrêtés. D'ailleurs,
-l'arrivée de la Délégation ukrainienne à Brest-Litovsk rend Krylenko
-moins intéressant et permet aux Allemands de hausser le ton en parlant
-aux délégués maximalistes.
-
-Le 28 janvier, Loubny, situé entre Poltava et Kiev, tombe aux pouvoirs
-des Bolcheviks: la route de la capitale ukrainienne est ouverte.
-
-
-Seconde émeute à Kiev
-
-Le lendemain, les Bolcheviks de Kiev sentant les camarades approcher,
-s'emparent par surprise et sans coup férir de l'arsenal qui contient
-mitrailleuses, artillerie et munitions. On se bat avec acharnement
-durant toute la nuit et le lendemain. Le 31, ils s'emparent de Podol,
-bas quartier de la ville, sur la rive du Dnièpre. Au Télégraphe, la
-lutte est d'une violence inouïe. Beaucoup de victimes même parmi
-les civils. Le commandant Jourdan, de la Mission française, est tué
-d'une balle perdue de mitrailleuse. L'aspect des rues est sinistre.
-Tranchées, barricades, mitrailleuses aux carrefours, des canons sur
-les places et sur les endroits les plus élevés; la circulation est
-complètement interrompue, l'électricité est coupée.
-
-Le 2 février, la lutte augmente d'intensité: des trains blindés tirent
-sans arrêt dans les rues. Lorsqu'on se risque à sortir, il faut souvent
-s'étendre à terre et attendre que les rafales se calment, tant les
-balles tapent dur à hauteur d'homme, faisant voler en éclats les vitres
-et criblant littéralement les murs. De paisibles habitants trouvent
-ainsi la mort chez eux...
-
-En ville, plus de pain depuis la bataille. Heureux les prévoyants qui
-ont fait quelques provisions d'eau et de farine. Pour s'engager dans
-la garde rouge, il suffit de s'inscrire et l'on obtient un fusil.
-Aussi peut-on voir passer dans les rues de sinistres bandes armées aux
-allures inquiétantes.
-
-Le 3 février, la lutte continue encore plus acharnée, mais les troupes
-d'investissement bolcheviques n'ayant pas encore atteint Kiev et
-Petlioura arrivant de province avec quelques troupes francs-cosaques,
-les Ukrainiens l'emportent. Les derniers gardes rouges sont fusillés,
-l'arsenal se rend et l'on s'aperçoit que c'était une poignée d'hommes
-qui avaient mené l'émeute.
-
-Les Ukrainiens vainqueurs célèbrent leur victoire. En ville, grand
-défilé de troupes victorieuses, musique en tête.
-
-Pendant ce temps, les troupes régulières bolcheviques encerclent la
-ville. De grandes forces arrivent sur trains blindés.
-
-A l'extérieur, Odessa tombe entre leurs mains après un bombardement de
-trois jours. Là-bas aussi le sang a coulé.
-
-Un nouveau ministère est constitué qui réclame l'aide immédiate de
-l'Autriche. Mais l'Ukraine n'existe plus, seul son cœur bat encore,
-mais bien faiblement.
-
-
-Prise de Kiev par les Bolcheviks
-
-Le 3 février, commence l'attaque méthodique de la ville. Deux trains
-bombardent sans arrêt le Lipky, le plus élégant quartier de Kiev.
-Pendant quatre jours et quatre nuits le bombardement est d'une violence
-inouïe. On compte la nuit une moyenne de huit coups à la minute et
-50.000 obus en quatre jours, faisant près de 15.000 victimes. La
-lueur sinistre des incendies éclaire seule la ville. La maison du
-Président Grouchevsky, bâtisse haute de neuf étages, flambe, ayant été
-particulièrement visée.
-
-Le 7, le bombardement redouble de vigueur, la lutte dans les rues
-devient de la sauvagerie. Partout les Bolcheviks avancent. La fin
-approche. Petlioura se défend avec acharnement tant qu'il peut espérer
-que les deux divisions tchéco-slovaques, cantonnées dans la ville,
-marcheront à son secours. Mais celles-ci, pour avoir le chemin libre
-jusqu'à Vladivostok, ont fait un pacte avec les Bolcheviks. Quand tout
-espoir est perdu, Petlioura bat en retraite avec les débris de ses
-troupes vers Jitomir et Berditchev. Avec lui quittent Kiev les membres
-de la Rada et du Secrétariat général qui s'était reconstitué sous la
-présidence de Gouloubovitch et avait vécu d'une vie falote pendant le
-siège de la ville.
-
-Avant de partir, ce gouvernement, dans un acte de désespoir, donne
-l'ordre à ses plénipotentiaires de Brest-Litovsk de signer la paix avec
-les Puissances centrales.
-
-Le lendemain, les vainqueurs font leur entrée.
-
-
-Kiev sous le régime des Soviets
-
-Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le Colonel Mouraviof, le
-vainqueur de Petrograd et de Moscou et à ce moment commandant en chef
-des troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur et cruel,
-il fit impitoyablement fusiller tous les officiers ukrainiens ou
-polonais: ces derniers venaient de s'emparer de la Stavka de Mogilev et
-accouraient délivrer Kiev.
-
-Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa fortune est grande
-grâce aux contributions dont il frappe les habitants de chaque ville
-dont il s'empare. A Kiev, le bijoutier Marchak doit payer 180.000
-roubles. Galperine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000.
-La ville elle-même doit verser dans les trois jours dix millions. Mais
-la banque d'Etat n'a que 225.000 roubles en caisse. Les principaux
-actionnaires et les gros clients devront donc payer en chèques
-qui s'ajouteront à leurs taxes personnelles. Le soir, le colonel,
-confortablement installé dans le meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en
-compagnie de son Etat-Major.
-
-Très vite l'ordre est rétabli dans la ville, mais la terreur commence
-à régner. Le sinistre tribunal s'est installé dans l'ancien palais
-impérial. Une salle contient les prisonniers, pauvres diables
-d'officiers porteurs de laissez-passer ukrainiens. L'on juge
-rapidement. Toute défense est inutile. Une seule peine, la mort. On
-déshabille les condamnés, on les revêt d'une capote de soldat et devant
-le Palais même on les fusille à la mitrailleuse. J'ai vu de mes yeux
-fusiller deux généraux et une vingtaine d'officiers dans l'espace
-d'une demi-heure. Des camions automobiles chargent les morts, tous
-frappés à la tête, et les emportent au jardin du Tsar où est creusée
-une fosse large mais peu profonde. Plusieurs jours après les dernières
-exécutions, en se promenant dans le jardin, l'on pouvait voir à terre
-de nombreuses cervelles. 2.300 peines de mort sont prononcées par le
-sombre tribunal.
-
-Pour empêcher le massacre de leurs nationaux, les Polonais se déclarent
-neutres et abandonnent la lutte.
-
-Vis-à-vis des Français, le colonel est peu bienveillant. Il prétend
-que les officiers des missions sanitaires ou d'aviation n'ont pas été
-rigoureusement neutres et recommande aux militaires de ne pas bouger,
-autrement les Français civils paieront pour eux.
-
-Des perquisitions sont opérées en masse. On cherche les officiers
-qui se cachent encore et l'on saisit toutes les armes. En ville que
-de dégâts! Des maisons éventrées, des vitres partout brisées, des
-devantures de magasins criblées de balles, des fils des télégraphes et
-des tramways pendent lamentablement et donnent un aspect sinistre.
-Le ravitaillement devient difficile. Les Bolcheviks ayant taxé les
-denrées, les paysans se refusent à venir en ville: plus de beurre, plus
-de viande, du pain noir fait avec de la farine de pois chiches.
-
-Dans les rues, de sinistres têtes de marins et de sœurs de charité,
-terribles et impressionnantes apparitions. Elles sont typiques ces
-sœurs, parfois en culottes, le revolver à la ceinture, servant aux unes
-à achever les blessés, aux autres à faire le coup de feu pendant la
-bataille.
-
-Quelques jours plus tard, l'on fait aux Bolcheviks des funérailles
-grandioses: 450 corps couchés dans de noirs cercueils, suivis d'un
-immense cortège, drapeaux rouges et noirs en tête. Pas un Pope.
-Beaucoup de bières ouvertes suivant la coutume orthodoxe. De pauvres
-mères embrassent le cher visage du mort et se frappent le front contre
-les cercueils.
-
-
-Kiev évacuée par les Bolcheviks
-
-Le 16 février, l'armistice est rompu, et aussitôt Allemands et
-Autrichiens avancent pour occuper le pays. Mouraviof quitte Kiev pour
-aller en Bessarabie contre les Roumains. Les Allemands occupent Rovno.
-Bientôt ils seront à Kiev où ils sont attendus avec impatience, car
-alors la terreur cessera, la tranquillité régnera, la vie normale enfin
-reprendra.
-
-En silence, les Bolcheviks évacuent la ville, et la livrent à de
-nombreuses bandes de matelots pillards. Les arrestations recommencent,
-les fusillades sont plus terribles et plus arbitraires: des officiers
-reconnus par leurs hommes sont fusillés pour ce seul motif. Les marins
-deviennent plus audacieux et ne respectent plus les étrangers. La
-terreur des habitants est grande. C'est un exode général des étrangers
-vers Moscou.
-
-Le 19, les missions françaises quittent Kiev ayant à leur tête le
-général Tabouis, commissaire de la République française près du
-Gouvernement ukrainien. Un grand nombre de françaises réussissent à
-trouver place dans le train et à se sauver vers le Nord d'où peut-être
-elles pourront regagner la France; le lendemain, le Consul part à son
-tour. La ville est traversée par 30.000 Tchèques qui fuient vers l'Est.
-
-Le 23, les Allemands font leur entrée à Kiev, et annoncent au monde que
-la capitale de l'Ukraine a été délivrée par des troupes saxonnes.
-
-Peu à peu le calme renaît et la vie normale reprend son cours.
-
-Quelques jours après, le Cabinet Gouloubovitch revenait à Kiev et
-faisait publier une note pour manifester son étonnement d'apprendre que
-les autorités consulaires alliées ont quitté Kiev, les Allemands y
-étant venus comme amis de l'Ukraine et non en vainqueurs.
-
-
-Coup d'Etat des Allemands
-
-Ces amis ne tardent pas à susciter la colère et la haine du peuple, par
-leur brutalité et leurs dépravations.
-
-Le 29 avril, les Allemands mécontents de l'opposition acharnée des
-Ukrainiens, dispersent la Rada centrale par la force des baïonnettes,
-emprisonnent quelques-uns de ses membres et mettent à la tête du
-Gouvernement ukrainien le général russe Skoropadsky, beau-frère du
-feld-maréchal allemand Eichorn, tué quelques semaines plus tard à
-Kiev d'un coup de grenade. Aussitôt, s'appuyant d'une part, sur les
-Allemands, d'autre part, sur la bourgeoisie et l'aristocratie russes
-et polonaises, il prend le titre de Hetman, forme un gouvernement
-réactionnaire, et démobilise les troupes ukrainiennes. Il reçoit
-l'autorisation de former une armée qui ne dépassera pas 10.000 hommes.
-
-
-Le gouvernement du Hetman Skoropadsky
-
-Ce coup d'Etat que la population de Kiev et même les chefs des partis
-politiques avaient été loin de soupçonner, intronise par un procédé
-arbitraire et tout artificiel un pouvoir qui ne répond en rien aux
-exigences démocratiques de l'époque et de ce fait ne trouve aucun
-appui dans le peuple. Il est évident pour tout le monde que le Hetman
-n'est qu'une créature des milieux réactionnaires allemands, car la
-personnalité de Skoropadsky a été jusqu'à cette époque tellement
-indécise et même inconnue, qu'aucun parti politique ukrainien, sans
-excepter les groupes modérés, ne croit possible de faire partie du
-Gouvernement formé par le Hetman. Tous les pourparlers conduits à cet
-effet par son entourage, avec les Chefs des partis ukrainiens, de même
-que tous les efforts tentés par M. P. Vassilenko, cadet russe, et par
-les représentants du haut commandement allemand, restent vains.
-
-La Conférence du parti socialiste-fédéraliste, du 10 mai, prend une
-résolution toute spéciale, par laquelle elle interdit à ses membres
-d'assumer des postes dans le gouvernement du Hetman. Cette interdiction
-fut maintenue jusqu'à la fin d'octobre, au moment où la défaite
-allemande devenant certaine, et comprenant que sa politique courait
-à un krack si elle ne s'appuyait pas sur les milieux ukrainiens, le
-Hetman se mit à prodiguer des assurances qu'il l'orienterait désormais
-dans un sens purement national et qu'il aborderait sans retard les
-réformes démocratiques. Certains hommes politiques entrèrent alors dans
-le gouvernement du Hetman, mais à titre personnel et dans le seul but
-de prévenir un soulèvement populaire au moyen de réformes démocratiques
-urgentes et en premier lieu, de la réforme agraire.
-
-Les nouveaux ministres ukrainiens virent, cependant, aussitôt, qu'ils
-n'avaient point de majorité dans le Cabinet et qu'à eux seuls, ils
-étaient impuissants à faire réaliser les réformes nécessaires. Le
-Congrès National Ukrainien dont ils réclamaient la convocation n'ayant
-pas été autorisé, ils quittèrent le gouvernement dans la nuit du 14
-au 15 novembre. Depuis le coup d'Etat et l'avènement de l'Hetman, des
-représentants de milieux politiques ukrainiens n'ont donc participé au
-gouvernement que pendant une quinzaine de jours et encore n'y ont-ils
-formé qu'une minorité.
-
-La responsabilité pour la politique intérieure et étrangère pratiquée
-par l'Hetman depuis le coup d'Etat du 29 avril jusqu'au jour de son
-renversement, ne peut donc être mise en aucune façon à la charge des
-partis politiques ou des milieux sociaux ukrainiens.
-
-Le Cabinet formé le 2 mai par M. Vassilenko et présidé par M. Lizogoub,
-octobriste, est un cabinet tout à fait incolore au point de vue de la
-politique et de l'idée nationales.
-
-M. Kolokoltzoff, qui occupe bientôt après le poste de ministre de
-l'Agriculture, est réactionnaire; les autres ministres appartiennent
-soit au parti cadet pan-russe, hostile à la régénération ukrainienne,
-ou bien ont un programme très rapproché de celui des cadets.
-
-Le ministre des Finances, M. Rjepetski, cadet, reconnaît ouvertement
-dans son discours prononcé au Congrès des Cadets (_Kievskaia Mysl_ du
-11 mai), qu'il a pris une part personnelle à l'élection du Hetman,
-ainsi qu'aux tentatives «de rapprochement avec nos nouveaux alliés»
-(c'est-à-dire l'Allemagne et l'Autriche).
-
-Le cadet Vassilenko s'exprime au même Congrès d'une manière encore plus
-catégorique: «Je me suis depuis longtemps déjà convaincu, déclare-t-il,
-que les circonstances historiques se sont formées de telle façon que
-nos intérêts économiques et commerciaux sont liés aux Puissances
-centrales et principalement à l'Allemagne... Notre histoire nous montre
-que nos intérêts nous liaient d'une manière plus vivante à l'Allemagne
-qu'à l'Angleterre. C'est surtout grâce à l'Angleterre que nous avons
-perdu la partie au Congrès de Berlin; c'est grâce aux diplomates
-anglais que nous avons perdu les Dardanelles et Constantinople.
-L'Allemagne et nous, nous sommes géographiquement voisins et nos
-intérêts respectifs sont liés les uns aux autres. Il en a été ainsi
-avant la guerre, il en est ainsi actuellement, il en sera ainsi, je
-crois encore, après la guerre.» (_Kievskaia Mysl_, nº 72.)
-
-Cette manière de voir des ministres cadets est sanctionnée ensuite
-par le leader du parti cadet, M. Milioukov. «Je m'oppose résolument
-à l'interdiction doctrinaire défendant aux membres du parti cadet
-d'établir des accords avec les Allemands ou de faire appel à leur
-concours en vue du rétablissement du pouvoir et de l'ordre et de
-l'organisation des affaires locales», écrit-il dans sa Déclaration au
-Comité Central (_Kievskaia Mysl_ du 2 août, nº 137).
-
-Dès les premiers jours de son existence, le nouveau cabinet manifeste
-son activité par des arrestations d'hommes politiques ukrainiens,
-par le rétablissement de la censure, particulièrement sévère pour
-les journaux ukrainiens, etc. La «République du Peuple ukrainien»
-est débaptisée et nommée «Puissance d'Ukraine». Les gros agrariens
-et industriels se sentent désormais maîtres absolus de la situation.
-La réaction est partout, à tout moment. Aux postes et aux emplois
-officiels, on commence à remplacer les Ukrainiens par des dignitaires
-et des fonctionnaires de régime tsariste, venus par trains entiers de
-Petrograd et de Moscou.
-
-Dans le même temps, cependant, l'Hetman et ses ministres affirment
-partout la nécessité de raffermir l'indépendance politique de l'Ukraine.
-
-Au cours d'une conversation avec le Dr Leberer, correspondant du
-_Berliner Tageblatt_, le Hetman dit: «Je crois que bien des gens, en
-Allemagne, me considèrent comme réactionnaire et partisan résolu d'une
-fédération avec la Grande Russie. C'est inexact. Toute aussi erronée
-est l'intention que l'on me prête d'englober de nouveau l'Ukraine dans
-l'ancien Empire Russe». (_Kievskaia Mysl_ du 10 mai).
-
-«L'Ukraine doit être un pays indépendant», déclare à son tour M.
-Vassilenko dans son discours au Congrès du parti cadet (_Kievskaia
-Mysl_ du 11 mai).
-
-Les mêmes idées sont développées par M. Lizogoub dans le discours qu'il
-prononce à un banquet politique au cours duquel il déclare que son
-gouvernement espérait, avec l'aide de l'Allemagne et en communion avec
-la culture allemande, créer un Etat ukrainien indépendant (_Kievskaia
-Mysl_ du 23 mai).
-
-C'est encore d'une Ukraine «puissante» et indépendante que parle le
-Hetman dans sa lettre officielle au premier ministre M. Lizogoub
-(_Kievskaia Mysl_ du 9 juillet).
-
-Du jour où M. Igori Nistiakovski devient ministre de l'Intérieur, la
-réaction s'accroît encore davantage et se manifeste d'une façon plus
-ouverte et plus décisive. On arrête les gens et on les emprisonne sur
-une simple suspicion ou sur une dénonciation. Le nombre d'arrestations
-atteint plusieurs milliers.
-
-C'est ce même Nistiakovski qui, à l'instigation des Allemands, prend
-des arrêtés d'expulsion contre quelques Français. Un jeune Ukrainien,
-ayant eu vent qu'une mesure semblable se tramait, en informe M. M.
-qui s'empresse d'en faire part à tous ceux que l'expulsion pouvait
-atteindre. Sans y ajouter une foi entière, chacun prend secrètement
-ses dispositions pour ne pas laisser sa famille dans le besoin et le
-reste de la colonie dans le désarroi et l'isolement. Aussi, quand les
-Allemands apportèrent l'ordre d'avoir à quitter l'Ukraine dans les
-quarante-huit heures, personne ne fut pris au dépourvu. D'ailleurs,
-la mesure n'atteignit pas tous ceux qu'elle avait d'abord menacés. Au
-nombre des expulsés furent les consuls de Grèce et d'Espagne.
-
-Ces arrestations et expulsions n'empêchent pas d'ailleurs M.
-Nistiakovski d'affirmer que «l'Ukraine s'est engagée, avec le concours
-de l'Allemagne et de l'Autriche, dans la large voie d'une existence
-indépendante en tant qu'Etat» et que «le mouvement puissant des paysans
-a fait de nouveau surgir le _drapeau historique de l'indépendance
-ukrainienne_: _l'institution de Hetman_». (_Kievskaia Mysl_ du 24 août,
-nº 142).
-
-Le même M. Nistiakovski ne reconnaît pour langue d'Etat, encore au
-commencement de septembre, _que la langue ukrainienne exclusivement_
-(_Kievskaia Mysl_, nº 153). De son côté, le Hetman, au dîner offert
-par Von Kirbach, parle de l'armée ukrainienne à créer, comme de la base
-d'une puissance ukrainienne indépendante (_Kievskaia Mysl_, nº 187).
-
-De telles contradictions entre les déclarations publiques du Hetman et
-de ses ministres au sujet de l'indépendance ukrainienne et de l'idée
-nationale, d'un côté, et leurs actes, de l'autre, seront comprises
-aisément si l'on tient compte de la politique de duplicité adoptée par
-le Gouvernement allemand et ses agents vis-à-vis de l'Ukraine.
-
-En assurant les Ukrainiens de leurs sympathies pour l'idée
-d'indépendance de l'Ukraine, les réactionnaires allemands pensent en
-réalité au rétablissement, avec le temps, d'une Russie réactionnaire
-unie et forte. A Kiev, les partis de droite et les monarchistes, avec,
-à leur tête, M. Pourichkévitch, s'agitent ouvertement dans ce sens.
-Il est hors de doute que les milieux réactionnaires allemands sont en
-contact avec eux et projettent des actions communes en vue de remplacer
-les Bolcheviks en Russie par un régime monarchiste réactionnaire.
-
-Il semble que, vers la fin de son gouvernement, le Hetman se soit
-émancipé de l'influence des réactionnaires allemands. Mais c'est
-pour tomber sous celles des réactionnaires russes. La preuve la
-plus éclatante de ce fait est fournie par le retour au ministère de
-Nistiakovski, auteur d'un projet censitaire réactionnaire pour les
-élections municipales et provinciales, et le maintien au cabinet de
-Reinbot, connu pour les opinions réactionnaires qu'il avait exprimées,
-alors qu'il était fonctionnaire sous le régime tsariste à Petrograd.
-
-Quant à la fermeté des opinions politiques du Hetman et de la plupart
-de ses ministres, elle est éloquemment certifiée par la note de dix
-de ces ministres, à la date du 17 octobre, ainsi que par sa dernière
-déclaration. Dans l'une comme dans l'autre, ces partisans convaincus
-de l'indépendance se déclarent des fédéralistes tout aussi convaincus.
-C'est que dans le Cabinet des «Indépendants» tout comme dans celui
-des «Fédéralistes» il n'y a point d'hommes politiques véritablement
-ukrainiens, exception faite de M. Dorschevko. Ce sont des hommes que
-la peur des Bolcheviks a fait enfuir de Petrograd et de Moscou, et
-qui sont venus à Kiev; ou bien ils sont nés à Kiev, mais demeurent
-étrangers aux aspirations nationales, ignorants de la langue
-ukrainienne, de l'histoire et de la culture ukrainiennes et se montrent
-hostiles à l'idée de la régénération ukrainienne.
-
-Il est impossible de s'imaginer un plus profond piétinement des
-droits du peuple et un mépris plus absolu du peuple lui-même. Des
-insurrections particulières ont lieu sur tout le territoire ukrainien.
-Les troupes allemandes qui comprennent plus de 500.000 hommes défendent
-très énergiquement les intérêts du Hetman qui se confondent avec
-les leurs. Le sang des paysans et des ouvriers ukrainiens coule,
-l'artillerie allemande rase des villages entiers. C'est un massacre
-systématique de tout ce qui veut rester ukrainien. La création
-d'un gouvernement démocratique devient pour l'Ukraine une question
-extrêmement urgente. La patience du peuple est à bout. Tous les
-partis politiques se réunissent pour fonder contre les Allemands et
-Skoropadsky une Ligue nationale qui fomente un soulèvement général,
-renverse le Hetman et établit un Directoire de cinq membres parmi
-lesquels M. Petlioura, le futur généralissime de l'armée ukrainienne.
-
-
-Petlioura
-
-Comme secrétaire général, ministre de la guerre, membre et plus tard
-président du Directoire ukrainien, Petlioura a joué et joue encore un
-si grand rôle en Ukraine qu'il mérite bien quelques notes biographiques.
-
-Bolcheviste pour les réactionnaires, réactionnaire pour les Bolcheviks,
-Petlioura, le grand calomnié, est pour le peuple ukrainien tout entier,
-le héros national, le libérateur de l'Ukraine.
-
-Il est né d'une pauvre famille de cosaques à Poltava, en 1878. Après
-des études faites au séminaire de sa ville natale, il reçut le brevet
-d'instituteur. Son activité politique l'obligea à passer en Galicie où
-il se familiarisa avec le mouvement nationaliste.
-
-La première Révolution (1905) le trouva à Kiev où tout de suite, il
-prit une part très active à la fondation du journal _Rada_, publié
-en langue ukrainienne, tout en collaborant au _Slovo_, organe social
-démocrate.
-
-Conduit par les circonstances à Petrograd, il continue sa collaboration
-aux journaux kiévois, s'occupe activement du mouvement ukrainien et de
-la fondation du _Club ukrainien_.
-
-A Moscou, où il se rend ensuite, il devient secrétaire de rédaction de
-la revue mensuelle _Ukrainskaia Jisn_, en langue russe, et participe
-à l'organisation de la société musicale _Kobsar_. C'est par ignorance
-des habitudes du peuple slave, que des adversaires de Petlioura ont
-confondu son rôle dans cette société musicale avec la profession
-d'artiste de café-concert qu'il aurait exercée. En Russie, toute
-société, même politique, organise parmi ses membres un orphéon ou un
-orchestre, qui est mis à contribution dans des soirées d'ailleurs très
-agréables offertes fréquemment à tous les sociétaires et à leur famille.
-
-Au commencement de la guerre de 1914, Petlioura se rend sur le front
-pour y représenter le _Zemsky Soiouz_ et organiser des hôpitaux de
-première ligne. C'est là que le trouvèrent la Révolution et le vote du
-premier Congrès militaire ukrainien qui le désigne comme président du
-Comité général militaire ukrainien.
-
-Au moment où la Rada centrale crée le Secrétariat général comme organe
-exécutif, Petlioura devient tout naturellement secrétaire général des
-affaires de la guerre, puis ministre de la guerre quand le Directoire
-se constitue, en juillet 1918. Toute l'activité de M. Petlioura depuis
-la Révolution, peut se résumer en deux mots: guerre aux ennemis de
-l'Ukraine, qu'ils soient Allemands, Bolcheviks ou Polonais.
-
-
-Skoropadsky et l'Entente
-
-Le 13 novembre, les journaux de Kiev annoncent qu'un armistice vient
-d'être conclu sur le front français.
-
-Aussitôt, sur la demande du Consul du Danemark et des partis
-ukrainiens, les portes de la prison de Lukianovka s'ouvrent pour rendre
-à la liberté les détenus politiques, parmi lesquels se trouvaient
-plusieurs Français et quelques membres de la Rada, internés plusieurs
-mois auparavant par les Allemands.
-
-Le Hetman Skoropadsky, jusque là germanophile convaincu, change de
-politique et devient francophile très ardent. Il forme un nouveau
-cabinet et remplace au Sous-Secrétariat des Affaires Etrangères le
-bureaucrate russe Paltof, instrument des Allemands en Ukraine, par
-M. Galip dont les sentiments francophiles sont connus de tous et
-dont toute l'activité, au cours des derniers mois, s'est dépensée à
-susciter des obstacles à l'occupation allemande. Espérant avoir mis
-par ce changement la politique de l'Ukraine d'accord avec les vœux de
-l'Entente, il envoie des missions diplomatiques à Jassy, près de la
-Commission interalliée et à Odessa, près de M. Henno, représentant des
-Alliés sur les bords de la Mer Noire.
-
-La presse au service du Hetman reçoit l'ordre d'entonner l'hymne aux
-Alliés et plus particulièrement à la France: ce fut chaque matin le
-dénombrement des navires de guerre qui paraissaient à l'horizon, à
-la sortie du Bosphore, et des divisions anglaises et françaises qui
-débarquaient à Novorossiisk, à Sébastopol et à Odessa, des divisions
-roumaines et polonaises qui se massaient aux frontières de l'Ukraine
-pour la défendre, d'une part contre les «bandes» de Petlioura qui
-s'avançaient de la Galicie et les «bandes» lettonnes et chinoises au
-service des Bolcheviks russes, qui venaient de l'Est et du Nord-Est.
-
-En même temps, l'armée des Volontaires se compte et fait des
-enrôlements, réquisitionne édifices, vêtements, chaussures et aliments
-et bientôt décrète la mobilisation générale, d'abord de la jeunesse
-des Universités et des Gymnases, puis de toute la jeunesse du pays non
-encore occupé par l'armée de Petlioura.
-
-Le premier décret fait des mécontents parmi les étudiants qui
-projettent de se réunir à l'Université pour étudier la situation. La
-réunion est interdite. Sans tenir compte de cette interdiction, les
-étudiants et les étudiantes forment un cortège et veulent se rendre par
-_Bibikovski Boulevard_ à l'Université Saint-Vladimir, mais un groupe
-de volontaires à cheval accourt et sans sommation aucune, tire sur
-le cortège. Bilan de la journée: quatorze morts dont trois cursistes
-(étudiantes) et une trentaine de blessés.
-
-Le second décret affecte surtout la population israélite qui manifeste
-son mécontentement en fermant ses magasins, en boycottant les valeurs
-russes et, autant qu'elle le peut, en faisant filer les jeunes gens
-à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore accessibles aux
-voyageurs venant de l'Ukraine.
-
-On annonce officiellement que des missions militaires alliées vont
-arriver à Kiev et que M. Henno viendra s'établir près du Hetman. On
-réquisitionne l'hôtel Continental (encore habité par des Allemands)
-pour héberger les missions, et deux étages d'une maison sise rue
-Luteranskaia, nº 40, pour M. Henno. Il convient aussi de bien loger
-les nombreux soldats français qui vont arriver: alors on réquisitionne
-les théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; pour
-les recevoir comme ils le méritent, des comités s'organisent, des
-souscriptions sont ouvertes et le Ministère des Affaires Etrangères
-informe par la voie des journaux qu'un personnage officiel a été
-désigné pour élaborer avec le concours des comités le programme de
-la réception, d'abord du Consul M. Henno, puis du Général Franchet
-d'Esperey et de son Etat-Major, des Etats-Majors alliés, enfin des
-troupes françaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises
-qui «viennent soutenir l'armée des Volontaires contre les troupes de
-Petlioura et celles des Bolcheviks».
-
-La Colonie française ne veut pas rester en arrière. Elle ouvre une
-souscription et aussitôt chacun se met à l'œuvre pour que la réception
-des poilus soit le plus grandiose possible: l'argent afflue, des
-drapeaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts diligents de
-toutes les Françaises.
-
-
-Encerclement de Kiev par l'armée de Petlioura
-
-Dans ce ciel serein, des coups de canon se font tout à coup entendre:
-il paraît que Petlioura a réuni autour de lui des «bandes de pillards
-et de bandits»,--c'est ainsi que s'exprime la presse,--qui voudraient
-s'emparer de Boïarka. En réalité, ce sont les recrues qui ont répondu
-à la mobilisation décrétée par Petlioura et la Ligue Nationale. Autour
-de ce noyau, au fur et à mesure de son avance en Ukraine, les paysans
-se rassemblent pour combattre contre Skoropadsky. L'Ukraine presque
-toute entière est déjà reconquise par son «Libérateur», et ce n'est
-pas à Boïarka que le canon tonne, mais aux environs de Swetochine.
-L'encerclement de Kiev est d'ailleurs bientôt si total, que les paysans
-n'y entrent plus pour l'approvisionner.
-
-Les aliments de première nécessité se vendent à des prix inconnus
-jusqu'à ce jour: le pain devient rare et vaut 3 roubles la livre de
-pain gris, 10 roubles le pain blanc, les œufs 38 roubles la dizaine, le
-lait 3 roubles le petit verre, la viande 7 roubles la livre, le beurre
-de table 80 roubles, le beurre de cuisine 50 roubles, et toutes ces
-denrées de première nécessité sont presque introuvables.
-
-Le canon tonne de plus en plus fort, les mitrailleuses se mettent de
-la danse. L'émoi devient grand dans Kiev où chacun revit les heures
-sombres du bombardement des Bolcheviks. La presse, elle, est optimiste
-et le Hetman fait afficher sur les murs de Kiev, deux proclamations
-de M. Henno au peuple de l'Ukraine. Il y est dit que le Gouvernement
-français reconnaît l'Ukraine telle qu'elle est alors constituée, et
-qu'il fait confiance au Hetman et aux nouveaux ministres qu'il vient de
-se choisir.
-
-Si elles ne sont pas apocryphes, ces deux proclamations laissent
-supposer que le Gouvernement de la République française condamne la
-République ukrainienne et ne veut voir à Kiev, comme dans le reste
-de la Russie qu'un seul Gouvernement, le Gouvernement monarchiste de
-Skoropadsky.
-
-L'effervescence est grande en ville et les réflexions échangées entre
-les lecteurs très nombreux de ces placards, lecteurs appartenant à
-toutes les classes et à tous les partis, ne sont nullement en faveur
-du représentant de la France et, partant, de la France elle-même.
-Les Français qui vivent à Kiev depuis un certain nombre d'années,
-et qui de ce fait, sentent mieux que d'autres, aveuglés par leurs
-sympathies ou leurs intérêts, battre le cœur ukrainien, ceux qui ont
-vu la marche rapide du nationalisme de ce peuple, sont convaincus
-que leur gouvernement ou du moins son pseudo-représentant commet une
-lourde faute. Ils condamnent hautement celui qui se dit Consul de
-France à Odessa. Ni le ton, ni la forme de ces proclamations ne sont
-d'un républicain; le style ne peut être que d'un monarchiste, ou d'un
-républicain au service des intérêts monarchistes.
-
-Les nombreux agents allemands ne manquent pas d'exploiter ce fait
-contre la France; ils s'en servent aussitôt dans les campagnes pour
-détruire dans le cœur des paysans la sympathie naissante pour les
-vainqueurs de la Marne et de Verdun. Aussi les Français, presque tous
-sympathiques au mouvement ukrainien, répandent sous le couvert du
-manteau que ces proclamations ne peuvent être rédigées que par le
-Hetman lui-même, afin d'étayer une cause déjà chancelante.
-
-L'impression produite par ces deux proclamations diminuant un peu,
-un nouveau grand placard annonce aux habitants de Kiev, d'une phrase
-brève, mais en gros caractères, qu'Henno venait d'être nommé Consul de
-France à Kiev et que Franchet d'Esperey prenait le commandement des
-troupes françaises qui allaient opérer en Ukraine.
-
-
-Prise de Kiev par Petlioura
-
-Toutes ces proclamations et tous ces placards n'empêchent pas Petlioura
-et son armée de faire leur entrée à Kiev quelques jours plus tard, le
-14 novembre, au milieu des acclamations d'une foule enthousiaste. Au
-même moment, d'un autre côté de la ville, une troupe de volontaires,
-300 environ, sortait pour s'en aller rejoindre vers le sud l'armée de
-Denikine. Les autres officiers de l'armée des Volontaires rentrent chez
-eux, ou s'enferment à l'hôtel François, pour y attendre les événements.
-Les jeunes gens des trois dernières classes des gymnases qui avaient
-été mobilisés pour maintenir l'ordre dans la ville, reviennent au sein
-de leur famille et reprennent leurs études.
-
-On s'attendait à des représailles contre les officiers volontaires
-et à un pillage de la ville (les journaux du Hetman avaient annoncé
-que Petlioura, pour entraîner ses «bandes» à l'assaut de Kiev, leur
-avait promis dans un ordre du jour de leur livrer la ville pendant
-trois jours). Il n'en est rien. Le nouveau Gouverneur de Kiev prend les
-mesures les plus énergiques pour assurer la tranquillité et surtout le
-ravitaillement de la population affamée depuis un mois. Aux familles
-des officiers et aux consuls qui l'interrogent, il affirme qu'aucune
-exécution ne sera faite avant que le procès de chaque officier ne
-soit instruit et une sentence prononcée. En attendant le procès et
-la sentence, les coupables et les suspects sont enfermés au Musée
-pédagogique d'où 18 sur 7 à 800 sortent pour subir la peine prononcée
-contre eux «pour avoir commandé des fusillades d'Ukrainiens et organisé
-des corps de troupe pour combattre contre les armées de la République
-ukrainienne».
-
-
-Le Directoire et les Représentants de l'Entente
-
-Le premier soin de Petlioura dont les sentiments francophiles ne sont
-douteux pour aucun de ceux qui le connaissent, est d'organiser le
-Directoire et d'adresser une note au Représentant des Alliés à Odessa
-pour lui demander les raisons qui avaient amené l'Entente à débarquer
-ses régiments sur le territoire ukrainien sans prévenir le Gouvernement
-du pays. En même temps, les troupes ukrainiennes qui se sont portées
-vers Odessa et occupent en partie la ville exigent que les troupes de
-Denikine se retirent. Celles-ci refusant, un combat s'engage, mais
-voyant des soldats français dans les rues, pour éviter un conflit avec
-l'Entente, le commandant ukrainien cesse les hostilités et se retire à
-Razdielnaia, où vient cantonner, à côté des Ukrainiens, une compagnie
-de zouaves avec quelques pièces d'artillerie de montagnes.
-
-Deux délégations partent de Kiev; l'une dont faisait partie M.
-Sydorenko, actuellement président de la Délégation ukrainienne à la
-Conférence de la Paix, pour Jassy; l'autre, pour Odessa où déjà se
-trouvent les délégations du Don, de Kouban et de la Ruthenie Blanche.
-Elles veulent unir leurs efforts pour trouver un terrain d'entente avec
-les Alliés. Mal informées, les autorités militaires françaises prennent
-des mesures pour que la délégation d'Odessa ne puisse repartir pour
-Kiev, ni communiquer avec le Directoire.
-
-Sans nouvelle de ses deux délégations, le Directoire s'inquiète de
-l'invasion bolcheviste qui menace l'Ukraine: déjà des bandes de
-Chinois et de Lettons à la solde de Lénine opèrent des dépravations à
-Bogoutchar, puis à Koupiansk. Renforcées de Bolcheviks réguliers, elles
-avancent vers Kharkov. Le Directoire envoie une délégation à Moscou,
-demander des explications. Il lui est répondu que Moscou n'est pas en
-guerre avec l'Ukraine et que les bandes signalées n'ont rien de commun
-avec les Bolcheviks réguliers.
-
-Connaissant la situation très précaire de l'Ukraine placée entre le
-feu des Polonais à l'ouest, l'armée de l'Entente qui débarque à Odessa
-sans dire dans quelles intentions, et les Bolcheviks qui viennent du
-nord et de l'est et sachant qu'au sein du Directoire, tous les membres
-ne sont pas contraires à une alliance avec la République des Soviets,
-ceux-ci nomment une délégation qui part de Moscou pour Kiev. Mais elle
-est arrêtée à Orsha, le Directoire ne l'autorisant pas à pénétrer sur
-le territoire ukrainien tant que les troupes soviétistes n'auront pas
-été retirées au delà de la frontière ukrainienne.
-
-Une nouvelle délégation composée de MM. Matsievitch et Margoline, part
-pour Odessa dans le but de demander aux Alliés leur secours contre les
-Bolcheviks. Elle n'obtient aucun résultat.
-
-Pendant ce temps, les troupes bolcheviques bien instruites, bien
-disciplinées et bien armées avancent en Ukraine dont elles veulent à
-tout prix s'emparer avant l'avance des armées de l'Entente.
-
-Ne recevant aucune nouvelle d'Odessa, ni de la première ni de la
-deuxième délégation, le Directoire envoie à Birsula, pour hâter les
-pourparlers et sauver Kiev, MM. Ostapenko, ministre du Commerce et
-Grekov, ministre de la Guerre qui se rencontrent avec le colonel
-Freydenberg, chef d'Etat-Major du général d'Anselme, le capitaine
-Langeron et le lieutenant Villaine. Les pourparlers donnent lieu à un
-échange de télégrammes entre le commandement français d'Odessa et le
-Directoire de Kiev à la suite duquel le Gouvernement ukrainien accepte
-toutes les propositions qui lui sont faites à l'exception d'une seule:
-le renvoi à Odessa des agents germanophiles et des anciens ministres
-arrêtés pour crimes de lèse-nation envers l'Ukraine et pour délit de
-droit commun et de ce fait déférés devant un tribunal composé de douze
-juges ayant tous exercé leurs fonctions sous l'ancien régime.
-
-Parce que cette clause n'est pas acceptée, les pourparlers sont
-immédiatement interrompus et l'Ukraine est laissée dans la situation
-la plus poignante. Soupçonnée de Bolchevisme, alors qu'elle s'épuise
-à le combattre, elle voit depuis ce jour les meilleurs de ses fils
-mourir sous les balles de ceux qui devraient seconder sa bravoure et sa
-courageuse défense.
-
-
-Mon retour en France
-
-L'arrivée prochaine des Bolcheviks à Kiev, m'oblige à mettre les miens
-en sécurité et me fait songer à revenir en France. D'autant plus que
-quelques jours avant, M. Cerkal, le courrier de M. Henno, qui faisait
-depuis un mois la navette entre Odessa et Kiev, m'avait informé qu'il
-fallait renoncer pour l'instant à toute nouvelle œuvre de propagande
-française et même à celles déjà existantes. Il ne reste d'ailleurs
-presque plus de Français, ni de Françaises dans la capitale ukrainienne.
-
-Parti de Kiev, le 26 janvier, j'arrive le 3 février à Odessa où je
-peux, après bien des difficultés, bien des démarches et bien des refus,
-m'embarquer, à mes propres frais, naturellement, le 24 février, avec ma
-femme, et mon bébé de deux ans, sur le pont d'un navire, le _Tigris_,
-qui me dépose à Salonique le 27. Je dois faire dans cette ville à demi
-ruinée un séjour de huit jours, avant de pouvoir me faire admettre à
-bord du _Criti_ qui me jette dans l'île déserte de Saint-Georges, près
-du Pirée, sous prétexte qu'ayant voyagé avec des Grecs, je dois être
-contaminé. Le médecin de l'île qui surveille la construction du lazaret
-où je devais être hébergé, me fait monter à 11 heures du soir sur un
-chaland qui me débarque, ma femme, mon bébé et une famille belge, à 2
-heures du matin, sur le quai du Pirée.
-
-Après de multiples démarches à Athènes et au Pirée, près de la base
-navale de ce port et près du Consulat, je prends place, toujours sur
-le pont, sur l'_Imperatul Trajan_, vapeur roumain affrété par le
-gouvernement français pour le transport des troupes françaises de
-Roumanie, et après un arrêt de deux jours à Messine, je foule enfin le
-sol de ma patrie le 19 mars, cinquante-deux jours après mon départ de
-Kiev.
-
-
-
-
-IIe PARTIE
-
-L'UKRAINE
-
-
-L'Ukraine se compose des territoires des anciens Empires russe et
-austro-hongrois et comprend les gouvernements de Tchernigov, Poltava,
-Kharkov, Ekaterinoslav; une partie de Koursk; les districts de
-Voronège, de Taganrog et de Rostov; les gouvernements de Kouban, de
-Tchernomore, de Tauride (y compris la Crimée) et de Kherson; la partie
-ukrainienne de Bessarabie, c'est-à-dire les districts de Khotin et
-d'Akkermann, ainsi qu'une partie des districts d'Ismaïl, d'Oriev et de
-Sorop; les gouvernements de Podolie, de Kiev, de Volhynie; la Galicie
-Orientale jusqu'à la rivière San; la Bukovine ukrainienne et la Hongrie
-ukrainienne avec les régions Lemke, Cholm, Podlakie et Polissya.
-
-Ces territoires s'étendent du 20° longitude orientale de Greenwich au
-42°, et du 44° latitude septentrionale au 53°, c'est-à-dire qu'ils
-ont une largeur de 600 kilomètres et une longueur d'à peu près 1.000
-kilomètres.
-
-Leur superficie dont le centre est situé près de la ville de
-Krementchoug, dans le gouvernement de Poltava, est d'environ 850.000
-kmq.
-
-
-Frontières
-
-L'Ukraine est bornée au nord, par la Russie Blanche et la Grande
-Russie; à l'est, par le Don et le Caucase; au sud, par la mer d'Azov et
-la Mer Noire et à l'ouest, par la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la
-Pologne.
-
-Elle n'a pas de limites naturelles nettement définies, surtout à l'est,
-et dans une partie de sa frontière orientale; mais elle est d'une autre
-formation que les pays limitrophes dont elle diffère essentiellement
-par son origine géologique et les éruptions volcaniques.
-
-
-Orographie
-
-Le sol de l'Ukraine est généralement plat et forme les immenses steppes
-qui se déroulent à perte de vue. Néanmoins, on peut le diviser en trois
-régions: la région des montagnes, la région des plateaux et la région
-des plaines.
-
-
-_Montagnes._--Les montagnes sont: au sud, les Monts de Crimée, au
-sud-est, le Caucase et à l'ouest, les Carpathes.
-
-Les Carpathes jouent le plus grand rôle dans la vie du peuple
-ukrainien, non seulement à cause des immenses richesses forestières
-et pétrolières (région de Drogobetch), mais parce qu'elles abritent
-les races montagnardes qui s'appellent les Lemkés, les Boïkés et les
-Goutzoubés.
-
-Le Caucase joue également un rôle, mais à un degré moindre, car si
-ses flancs sont couverts de vastes forêts et contiennent un abondant
-pétrole (région de Maïkop), les Ukrainiens y vivent mêlés à d'autres
-populations, différentes de langue et de nationalité, les Tartares par
-exemple.
-
-Les Monts de Crimée, aux pieds desquels se trouvent de vastes et
-riants jardins, voient chaque automne mûrir sur leurs flancs un raisin
-délicieux qui fournit des vins presque aussi renommés que les meilleurs
-crûs français.
-
-
-_Plateaux._--Les plateaux de l'Ukraine partent des bords de la Mer
-Noire et se dirigent vers l'est et l'ouest, séparés les uns des autres
-par de profondes vallées.
-
-Les plateaux occidentaux s'étendent en Podila, de la vallée du Dniester
-à celle du Bog, puis passent en Pocoutia, entre le Dniester et le
-Boug et se terminent dans la Dobroudja. Entre le Boug et le San, ils
-prennent le nom de Rostotcha et entre le Boug, le Teteref et le Pripet,
-celui de Volhynie; puis ils rejoignent les plateaux du Dnièpre qui se
-déroulent entre le Teteref, le Dnièpre et le Boug.
-
-Les plateaux orientaux se trouvent entre le Dnièpre et le Donetz et
-sont très riches en charbon et en minerai.
-
-Tous ces plateaux, appelés «plateaux de la Mer Noire», n'atteignent
-pas 500 mètres d'altitude; leur moyenne est de 300 mètres au-dessus
-du niveau de la mer. Ils forment ce que l'on appelle la «terre noire»
-et sont très fertiles, sauf au nord où l'on trouve du sable et de
-l'argile. Ils sont également très boisés et les forêts y occupent de
-vastes étendues.
-
-
-_Plaines._--Les plaines de l'Ukraine partent de la Pidlassia, ligne
-de partage des eaux du Boug et du Pripet, et s'étendent jusqu'à la
-Rostotcha et la Polissya, vers le bassin du Pripet. La plaine qui se
-déroule sur la rive gauche du Dnièpre se termine aux cataractes de ce
-fleuve.
-
-Les plaines méridionales de la Mer Noire s'étendent entre le plateau de
-Podolie, le plateau du Donetz, l'embouchure du Don et celle du Donetz.
-La partie septentrionale de cette plaine est couverte de sable, de
-marais, de tourbe et, en certains endroits, de vastes forêts. Jadis,
-il y avait là un grand lac. Près du Dnièpre, les terrains sont variés:
-le sable s'y trouve à côté d'un humus très fertile, mais parfois en
-est séparé par des steppes; sur les rives mêmes du fleuve, on voit des
-prairies et des terrains marécageux.
-
-
-Hydrographie
-
-_Fleuves._--Les montagnes de l'Ukraine, ses plateaux et ses plaines
-sont sillonnés par des cours d'eaux nombreux et très variés. Les uns
-descendent de montagnes très escarpées, les autres roulent leurs eaux
-le long de plateaux verdoyants, quelques-uns enfin semblent sommeiller
-au milieu de l'immensité des plaines. Tous se déversent dans la Mer
-Noire ou la Mer d'Azov.
-
-Les fleuves ukrainiens tributaires de la Mer Noire sont le Dnièpre, le
-Dniester et le Bog.
-
-Le Dnièpre est le fleuve le plus important, non seulement par la
-longueur de son cours, mais aussi par le rôle important qu'il a joué
-dans l'histoire du peuple ukrainien et qu'il est appelé à jouer à
-l'avenir. C'est sur sa rive droite que se trouve Kiev, la capitale de
-l'Ukraine.
-
-Il prend sa source en Russie Blanche et entre en Ukraine alors que
-ses eaux sont déjà abondantes: à Kiev son lit atteint 850 mètres de
-largeur. Dans son cours inférieur, en aval d'Ekaterinoslav, des rochers
-de granit se dressent dans son lit et forment des cascades qui se
-continuent sur une distance de 53 kilomètres, jusqu'à Alexandrovsk,
-empêchant toute navigabilité sur ce long parcours. Kiev est donc de
-ce fait, empêché de toute communication fluviale avec les ports de la
-Mer Noire. Mais si comme le font espérer les travaux déjà commencés,
-un canal rend navigable cette partie du Dnièpre et si, d'autre part,
-on sait utiliser les énergies des cascades (houille blanche), l'avenir
-commercial de l'Ukraine s'ouvrira sur les horizons les plus vastes, car
-alors Kiev et Kherson seront reliés en ligne directe.
-
-Le Dnièpre est par sa longueur le 3e fleuve de l'Europe: il a 2.100
-kilomètres, dont plus de 1.500 en Ukraine et navigables.
-
-Les affluents du Dnièpre sont: sur la rive droite, la Beresina, le
-Pripet grossi du Ster et du Sloutch, le Teteref et la Stouna; sur la
-rive gauche, la Desna grossie du Seym, la Soula, le Psiol, la Vorskha,
-l'Orel et la Samara. Le bassin du Dnièpre comprend la moitié du
-territoire ukrainien.
-
-Le Dniester prend sa source dans les Carpathes ukrainiennes. Son cours
-est de 1.300 kilomètres. Ses affluents sont, sur la rive droite: la
-Bistritsa, le Strei, la Suitcha, la Limnitsa, la Vorona; sur la rive
-gauche: le Strviage, la Veresistsa, l'Enela et Solotalipa, le Sereth,
-le Zbroutch, le Smotritch et l'Iaorleg.
-
-Le Bog qui coule en Podolie a pour affluent la Segnouka et l'Ingoul.
-
-Le Don, fleuve de l'Ukraine orientale, a pour affluents le Voronège, le
-Manetch, le Donetz et le Baknout. Il se jette dans la Mer d'Azov.
-
-Le Kouban prend sa source dans les monts du Caucase et, grossi de la
-Laba et de la Bila, déverse ses eaux qui ont arrosé une vaste plaine,
-par deux embouchures, l'une dans la Mer d'Azov, l'autre, dans la Mer
-Noire.
-
-
-_Lacs._--Il y a très peu de lacs en Ukraine. Au nord, en Polissya, se
-trouvent les lacs Kniaz, Veganovski; dans le Kouban, le lac Maneth;
-près d'Odessa, le lac Bilé; près du Dnièpre, le lac Kaoukové; près du
-Donetz, le lac Soloné; dans les montagnes des Carpathes, le lac Chebené
-qui a 850 mètres de long et 200 mètres de large. Dans les Carpathes et
-en Polissya, il y a encore quelques lacs qui ont jusqu'à 40 kilomètres
-de long et 10 de large.
-
-
-_Mers._--L'Ukraine est baignée au sud par la Mer Noire et la Mer d'Azov.
-
-La Mer Noire a joué autrefois un grand rôle dans l'histoire du
-peuple ukrainien. Grâce à elle, il a pu entretenir des relations
-commerciales avec l'Etat byzantin et développer ainsi sa civilisation
-et son éducation. Aujourd'hui, elle peut jouer un rôle important, non
-seulement pour l'Ukraine, mais pour nombre d'autres Etats qu'elle
-mettra en relation directe avec l'Europe méridionale et l'Europe
-occidentale.
-
-La Mer d'Azov n'est qu'une partie de la Mer Noire dont elle est séparée
-par la presqu'île de Crimée et avec laquelle elle communique par le
-détroit de Kertch.
-
-
-_Ports._--Les principaux ports que l'Ukraine possède, tant sur la
-Mer Noire que sur la Mer d'Azov, sont: Odessa, Nikolaïev, Kherson,
-Sébastopol, Théodosie, Mariopol, Berdiansk, Taganrog, Novorossiisk et
-beaucoup d'autres de moindre importance.
-
-Par ces ports, l'Ukraine importe une grande quantité de marchandises et
-de produits manufacturés et exporte son blé, son charbon, ses minerais,
-son sucre, etc...
-
-
-Villes principales
-
-Les principales villes de l'Ukraine sont: Kiev, capitale, dont la
-population actuelle s'élève à plus d'un million; Odessa (800.000 h.),
-grand port de commerce sur la Mer Noire; Lvov (Leopol) (400.000 h.),
-centre principal de l'Ukraine occidentale; Kharkov (350.000 h.),
-centre principal de l'Ukraine orientale; Ekaterinoslav (300.000 h.),
-centre principal de l'Ukraine méridionale; Rostov (250.000 h.), grand
-port commercial; Ekaterinodar (200.000 h.), centre principal du Kouban;
-Kherson, Nikolaïev, Sébastopol, Cernovitz, Krementchoug, Vinitza,
-Berditchev, Soume, Elisabethgrade, Jitomir, Nijin, Simferopol ont de
-100 à 150.000 habitants. Les autres grandes villes ont une population
-qui s'élève de 50 à 100.000 habitants.
-
-
-Climat
-
-Le climat de l'Ukraine est franchement continental. Les étés et
-les hivers sont plus chauds et plus froids que dans les Etats de
-l'Europe occidentale et il existe une très grande différence entre
-la température du jour et celle de la nuit. C'est un des climats du
-monde le meilleur et le plus sain; et il serait encore meilleur si les
-Carpathes n'offraient pas un obstacle aux vents chauds de l'ouest et
-si l'Ukraine était garantie des vents froids de l'est qui apportent
-avec eux la sécheresse et les gelées. Les vents de l'est rendent
-l'atmosphère de l'Ukraine plus sèche que celle de l'Europe occidentale,
-surtout dans les régions situées sur la rive gauche du Dnièpre. Quant
-aux régions de la rive droite, elles jouissent du même climat que
-l'Italie. L'Ukraine passe insensiblement d'une saison à l'autre. Le
-printemps est court mais plus beau et plus chaud que dans les autres
-pays; il cède la place, presque sans qu'on s'en aperçoive à l'été qui
-est chaud et dure de 3 à 4 mois. Celui-ci est remplacé par l'automne,
-un peu tiède, auquel succède l'hiver qui dure de 70 à 80 jours sans
-trop de rigueur.
-
-
-Importance de l'Ukraine
-
-La situation géographique de l'Ukraine qui s'interpose entre la
-Moscovie et la Mer Noire, entre l'Orient et l'Occident, lui confère une
-grande importance politique.
-
-Pendant des siècles, l'Ukraine a dû se défendre contre les guerres
-d'envahissement des Mongols, des Tartares et des Turcs et s'attirer
-par là quelque mérite dans l'histoire de l'Europe. Actuellement, elle
-est et peut continuer d'être, si des armes et des munitions lui sont
-accordées, une barrière contre le bolchevisme. Pour l'avenir, elle
-peut être l'obstacle infranchissable aux visées allemandes qui n'ont
-certainement pas renoncé à leur expansion économique vers la Perse, les
-Indes et le Japon.
-
-Mais l'importance de l'Ukraine résulte surtout de ses richesses
-naturelles qui sont très abondantes: son sol et son sous-sol offrent
-à l'exploitation agricole et industrielle des possibilités presque
-illimitées.
-
-
-Productions du sol
-
-_L'agriculture_ est la principale occupation de la population
-ukrainienne.
-
-D'après les statistiques officielles, la population rurale s'adonnant à
-la culture de la terre en Ukraine, serait de 85 0/0, c'est-à-dire qu'en
-Ukraine, il y aurait 34.200.000 habitants se livrant à l'agriculture.
-La densité de la population agricole de l'Ukraine serait donc sur un
-kilomètre carré de 46,7, alors qu'en Allemagne cette même densité est à
-peu près de 50 et en France inférieure à 50.
-
-La raison en est peut-être l'excellente fertilité de la terre dont
-les 3/4 sont formés de terre noire ou terreau de toute première
-qualité. Aussi la surface cultivée est-elle de 45 millions d'hectares,
-c'est-à-dire 53 0/0 de tout le territoire ukrainien, alors que pour
-toute la Russie européenne, ce pourcentage n'est que de 26,2. Cette
-proportion de terre cultivée varie suivant les régions; elle est pour
-Kherson de 78 0/0; Poltava, de 75 0/0; Koursk, 74 0/0; Kharkov, 71 0/0;
-Voronège et Ekaterinoslav, de 69 0/0; Podolie et Tauride, de 64 0/0;
-Kiev, 57 0/0; Tchernigov, 55 0/0.
-
-Il est difficile de savoir le chiffre exact de la production agricole
-de l'Ukraine. Cependant, on peut dire que la moyenne annuelle était
-au cours des années 1911-1915 de 275.000.000 de quintaux de céréales
-(froment, seigle, orge), 100.000.000 de quintaux de betteraves à sucre,
-60.000.000 de quintaux de pommes de terre, 87.000.000 de kilogrammes
-de tabac, 6.000.000 de quintaux de graines oléagineuses, 1.000.000 de
-quintaux de chanvre, 600.000 quintaux de lin. L'Ukraine surpasse par sa
-production de céréales tous les autres pays de l'Europe.
-
-Les méthodes agricoles des paysans ukrainiens sont des plus primitives
-et ne diffèrent en rien de celles employées il y a cent ans. Aussi,
-il n'est nullement douteux que le jour où l'Ukraine fournira à ses
-cultivateurs le moyen d'intensifier leurs cultures par des procédés
-plus modernes, la production agricole sera plus que décuplée. Dès que
-la vie normale aura repris son cours dans ces vastes steppes, les
-machines agricoles et les instruments aratoires y seront achetés en
-grande quantité et l'on y verra alors des moissons de plus en plus
-abondantes et des récoltes pouvant satisfaire les besoins, même de
-l'Europe occidentale.
-
-En même temps que le seigle, le froment et l'orge, les paysans
-ukrainiens cultivent l'avoine, le millet, le sarrasin, les pommes de
-terre, les pois, les lentilles, le tabac, et les betteraves à sucre.
-
-
-_La sylviculture_ n'est pas encore très développée en Ukraine.
-La superficie boisée ne dépasse pas 110.000 kilomètres carrés,
-c'est-à-dire 13 0/0 de la superficie totale, alors qu'en France ce
-pourcentage est de 15, en Allemagne de 25,9, en ancienne Hongrie de
-27,4, en ancienne Autriche de 32,7 et en Russie de 38,8. La principale
-cause se trouve dans le fait que le territoire ukrainien est formé
-surtout de vastes steppes plus propres à l'agriculture qu'à la
-sylviculture.
-
-Les régions les plus boisées sont la Bukovine avec 42 0/0 (district de
-Kimpolung 78 0/0), la Polissya avec 38,2 0/0, la Volhynie avec 29,6
-0/0, la Galicie avec 25,4 0/0 et Grodno avec 25,5 0/0.
-
-En 1900, la Galicie a fourni 3.660.000 mètres cubes de bois ouvrable
-et une quantité à peu près égale de bois de chauffage, dont un million
-et demi a été exporté. L'exportation de bois de la Polissya est
-annuellement d'environ 900.000 mètres cubes.
-
-Mais lorsque le peuple ukrainien aura été doté d'une réforme agraire
-qui présidera à une meilleure répartition des terres, il ne fait aucun
-doute que la sylviculture sera l'objet d'un très grand développement;
-elle deviendra plus rationnelle et l'Ukraine ouvrira un marché de bois
-mieux fourni et plus avantageux.
-
-
-_La culture maraîchère_ est peu développée en Ukraine. Si l'on en
-excepte les petits potagers qui se trouvent derrière chaque maison
-et les champs de melon dans les steppes, on ne voit pas de grandes
-cultures maraîchères, même dans le voisinage des grandes villes, sauf
-dans les régions de Tchernigov, d'Odessa et sur le Dnièpre, dans
-l'ancien pays de Zaporogs (Oleshki, etc...). Là seulement les légumes
-sont cultivées sur une grande échelle tant pour l'exportation que pour
-les besoins locaux.
-
-Mais, comme pour la sylviculture, dès que la loi agraire aura donné
-à chaque paysan le lopin de terre auquel il a droit, beaucoup de
-cultivateurs s'efforceront de tirer de cette culture tous les bénéfices
-qu'elle peut leur donner.
-
-
-_L'arboriculture_ par contre, s'y fait sur une assez vaste échelle. En
-Podolie, les vergers seuls représentent une surface de 26.000 hectares
-avec une production d'environ 300.000 quintaux de fruits et 8.000
-quintaux de noix et d'amandes. Mais c'est à Ialta, en Tauride, que la
-production annuelle atteint le chiffre le plus élevé: elle dépasse
-260.000 quintaux de fruits et 40.000 quintaux de noix. C'est dans cette
-région que l'on trouve les plus belles espèces de pommes, de poires,
-de prunes, de pêches, d'abricots et en général les meilleurs fruits de
-toute l'Europe.
-
-Dans les régions de Kiev et de Volhynie, on trouve les espèces de
-pommes et de poires des pays septentrionaux, et de délicieuses cerises.
-Les environs de Kherson et d'Ekaterinoslav et toute la vallée du
-Dnièpre produisent des abricots renommés. La région de Kherson possède
-également de nombreux vignobles dont la superficie totale est d'environ
-7.000 hectares; mais la plus riche en raisin est la Tauride, dont la
-production de vin est annuellement de 250.000 hectolitres. Le sud de
-l'Ukraine donne bon an, mal an, environ 1.000.000 de quintaux de raisin
-fournissant près de 500.000 hectolitres de vin.
-
-
-_L'Apiculture_ est très en faveur chez les paysans ukrainiens. La
-production totale annuelle de l'Ukraine (sans la Galicie) était en 1910
-de 125.000 quintaux de miel et de 13.700 quintaux de cire, c'est-à-dire
-38 et 34 0/0 de la production totale de l'ancien Empire russe.
-
-Les principaux centres d'apiculture sont le Kouban avec 326.000
-ruchers, Poltava avec 305.000, Tchernigov avec 283.000, Kharkov avec
-246.000, Kiev avec 242.000, la Volhynie et la Podolie avec chacune
-206.000.
-
-
-_L'élevage de bétail_ se fait tout à fait en grand en Ukraine. On peut
-évaluer sa richesse en bétail à 26 millions de têtes. Les principaux
-centres d'élevage sont en Tauride et dans le Kouban: En Tauride, il y a
-pour 1.000 habitants 300 chevaux, 280 bêtes à cornes, 620 moutons, 110
-porcs et dans le Kouban 340 chevaux, 540 bêtes à cornes, 800 moutons
-et 210 porcs.
-
-Jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'Ukraine méridionale, particulièrement
-Ekaterinoslav, la Tauride et le Kouban, était le marché lainier le plus
-abondant du monde entier. A cette époque, la concurrence australienne
-s'y est fait considérablement sentir et à l'heure actuelle, le marché
-ukrainien a perdu quelque peu de son importance.
-
-_L'élevage de la volaille_ est une des principales ressources de la
-population agricole ukrainienne: l'exportation des poulets, oies,
-canards, etc..., des œufs et des plumes est très importante et se
-dirige non seulement vers la Russie et la Pologne, mais aussi vers
-l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre. En 1905, par exemple,
-l'Ukraine exporta plus de 600.000 quintaux d'œufs.
-
-
-Richesses du sous-sol
-
-La production minérale représente une grande richesse pour l'Ukraine
-qui, si elle obtient la possibilité d'exploiter dans une plus large
-mesure le Plateau du Donetz, les Carpathes et le Caucase, pourra
-devenir un pays aussi industriel que l'Allemagne et l'Angleterre.
-
-
-_L'or_ est peu abondant: on n'en trouve que quelques traces dans les
-quartz du plateau du Donetz.
-
-
-_L'argent_ s'y trouve plus souvent, surtout dans le Kouban, le Terek
-et les régions du Caucase où, en 1910, l'extraction fournit environ
-300.000 quintaux de minerai d'argent. Les mêmes régions donnèrent, la
-même année, 11.000 quintaux de _plomb_.
-
-
-_Le zinc_ s'y trouve en petite quantité, mais par contre le _mercure_
-représente une production appréciable, surtout à Mikitivka dans le
-Donetz où, en 1905, il fut extrait plus de 320.000 kilogrammes.
-
-
-_Le cuivre_ se trouve surtout dans le Donetz, dans les gouvernements
-de Kherson et de Tauride et surtout dans le Caucase dont la production
-en 1910, était évaluée à 81.000 quintaux, c'est-à-dire 31 0/0 de la
-production totale de la Russie.
-
-La production du _manganèse_ est encore plus importante; pour l'année
-1907 elle a été, dans le bassin inférieur du Dnièpre, de 3.245.000
-quintaux ou 32 0/0 de la production totale de la Russie et le sixième
-de la production mondiale. Sous ce rapport, elle occupe le troisième
-rang et se place après le Caucase et les Indes.
-
-Il existe des gisements de fer un peu sur tout le territoire ukrainien,
-dans le Caucase, en Volhynie, à l'ouest de Kiev et dans les Carpathes.
-Mais il n'y a que ceux du Donetz et de Kertch qui ont été jusqu'alors
-exploités. Leur production a été en 1907, de 39,9 millions de
-quintaux; en 1908, de 40,8 millions; en 1909, de 39 millions; en 1910,
-de 43,4 millions; en 1911, de 51,1 millions. Ces chiffres prouvent
-surabondamment que la richesse en fer de l'Ukraine est incommensurable.
-
-L'Ukraine possède également dans le Donetz un des plus grands bassins
-_houillers_ de l'Europe, puisque sa superficie est de 23.000 kmq.
-En 1911, la production du charbon de ce bassin s'est élevée à 203
-millions de quintaux auxquels il faut ajouter 31 millions de quintaux
-d'_anthracite_ et près de 34 millions de _coke_.
-
-Quant aux _pétroles_, _naphtes_ et autres _huiles minérales_, l'Ukraine
-est une des contrées du monde qui en produit le plus, bien que dans les
-Carpathes notamment, il y ait de grandes mines de naphte dont beaucoup
-ne sont pas encore ouvertes. La moyenne annuelle de la production
-pétrolière est pour les Carpathes, de 12.000.000 de quintaux et pour le
-Kouban, de 15.000.000 de quintaux.
-
-Les mines de _sel_ sont tout aussi importantes que les gisements de
-fer et de pétrole. Leur production s'éleva, en 1901, à 179.000.000 de
-quintaux.
-
-
-Chasse et Pêche
-
-La _chasse_ joue un rôle presque insignifiant dans la vie économique
-de l'Ukraine, car elle est restée jusqu'à maintenant le monopole
-des classes élevées. En 1906, il a été tué en Galicie, partie très
-giboyeuse de l'Ukraine, 500 cerfs, 10.000 chevreuils, 2.000 sangliers,
-9.000 renards, 90.000 lapins, 8.000 faisans, 50.000 perdrix, 30.000
-cailles, 10.000 bécasses, alors qu'en Bohême, par exemple, réputée
-moins giboyeuse que l'Ukraine, il a été tué, la même année, 800.000
-lapins et plus d'un million de perdrix.
-
-Il importerait grandement que le gouvernement qui présidera désormais
-aux destinées du pays prenne des mesures pour imprimer un plus grand
-essor à l'industrie de la chasse.
-
-Tout le monde y trouvera son avantage; le cultivateur verra diminuer
-sur ses terres les déprédations commises par les loups, les renards
-et autres carnivores qui pullulent dans les steppes; le peuple et les
-finances de l'Etat retireront de très appréciables bénéfices de la
-vente du gibier.
-
-
-La _pêche_ est plus pratiquée et se fait en haute mer, dans les eaux
-douces, dans les lacs et dans les étangs.
-
-La pêche en haute mer fournit annuellement pour la seule Mer Noire
-environ 24 millions et demi de kilogrammes de poissons, maquereaux,
-sardines, harengs et esturgeons et se pratique principalement en
-Bessarabie, dans le Kherson et en Tauride. Dans la Mer d'Azov, la pêche
-est encore plus abondante et donne plus de 140 millions de kilogrammes.
-Cependant, agriculteur avant tout, le peuple ukrainien se livre peu à
-la pêche qui n'occupe que 0,2 0/0 de la population.
-
-
-Industrie
-
-L'industrie ukrainienne est à une époque de transition; jusqu'alors peu
-développée, elle fera de l'Ukraine, dès que la vie normale y reprendra
-son cours, un des pays européens les plus industriels.
-
-
-La _confection_ est en train de subir une grande transformation: à
-Poltava, la couture et la mode occupent déjà plus de 10.000 familles.
-
-
-La _cordonnerie_ se pratique surtout dans les gouvernements de Poltava,
-de Kiev et en Galicie.
-
-
-La _menuiserie_ a des ateliers aussi bien dans les villages que dans
-les villes, parce qu'elle doit satisfaire les besoins des paysans
-comme des citadins. Mais la menuiserie artistique dont les œuvres sont
-parfois admirables se pratique surtout dans la contrée d'Hutzul.
-
-
-La _tonnellerie_, de même que la construction des bateaux en bois, est
-pratiquée dans les districts de Poltava où elle occupe 3.700 familles,
-de Kharkov, Polissya, Kiev, Tchernigov, Volhynie et dans la contrée
-d'Hutzul.
-
-
-La _vannerie_ est surtout développée dans la contrée de Poltava où elle
-nourrit plus de 1.000 familles, en Podolie, Kherson, et à Kiev.
-
-
-La _céramique_ grâce aux nombreux gisements de substances minérales
-(kaolin) découverts récemment est en train de prendre un sérieux
-développement dans les régions de Poltava, Tchernigov, Kharkov et Kiev.
-La Galicie, le gouvernement de Poltava et la région d'Hutzul sont
-renommés depuis longtemps déjà par leur poterie. Il y a sur tout le
-territoire ukrainien 12 faïenceries, 30 verreries et 12 fabriques de
-ciment.
-
-
-La _cordonnerie_ occupe 9.000 familles dans le gouvernement de Poltava;
-les deux villes d'Okhtirka et Kotelva dans celui de Kharkov; 12.000
-cordonniers dans celui de Voronège; 8.000 dans la région ukrainienne de
-Koursk.
-
-Les fabriques et les usines sont fort peu nombreuses en Ukraine.
-
-L'industrie du _coton_ ne compte que quelques fabriques dans la région
-du Don (Rostov, Nakhichevan) et celle d'Ekaterinoslav (Pavlokichkas).
-
-
-L'industrie du _lin_ et du _chanvre_ n'existe que dans le gouvernement
-de Tchernigov.
-
-
-La _meunerie_ compte un grand nombre de petits moulins à eau ou à vent,
-50.000 environ, et 800 grands moulins. Il y a des minoteries à vapeur
-à Kharkov, Kiev, Poltava, Krementchoug, Odessa, Nikolaïev, Melitopol,
-Brody et Tarnopol.
-
-
-L'industrie de _l'alcool_ est assez développée. En 1912-1913, elle a
-donné plus de 4.000.000 d'hectolitres d'alcool.
-
-
-L'industrie _sucrière_ est une des plus importantes de l'Europe. En
-1914, il y avait sur tout le territoire ukrainien 223 fabriques de
-sucre qui se répartissaient ainsi: 75 dans le gouvernement de Kiev,
-16 en Volhynie, 52 en Podolie, 1 en Bessarabie, 2 dans celui de
-Kherson, 23 dans celui de Koursk, 13 dans celui de Poltava, 29 dans
-celui de Kharkov, 12 dans celui de Tchernigov. La production sucrière
-de l'Ukraine est annuellement d'environ 1.700.000 quintaux dont la
-valeur approximative est, sans accise, de 700.000.000 de francs. Kiev,
-la ville des raffineurs, est un des plus grands marchés de sucre de
-l'Europe.
-
-Cette industrie progresse si rapidement que, de 1905 à 1915, elle s'est
-accrue de 100 0/0.
-
-En 1911, l'Ukraine a produit 24.625.000 de quintaux de _fer_ brut,
-c'est-à-dire 67,4 0/0 de la production totale de la Russie; en 1912, le
-pourcentage est monté jusqu'à 70 0/0.
-
-Le fer forgé sort des usines de Krivrog et d'Ekaterinoslav.
-
-
-Commerce extérieur
-
-Le mouvement commercial de l'Ukraine est, comparativement à celui des
-contrées de l'Europe occidentale, d'importance inférieure; mais il est
-appelé, à bref délai, à un développement considérable.
-
-Actuellement, la première place dans l'exportation ukrainienne est
-occupée par les céréales et les autres produits de la terre.
-
-L'exportation pour les 9 gouvernements de l'Ukraine se décompose de la
-manière suivante: céréales, 1.000 millions de francs (55 0/0 du total);
-bétail (élevage, volaille) 150 millions de francs (9 0/0 du total);
-sucre, 425 millions de francs (22 0/0 du total); fer brut et forgé 200
-millions de francs (12 0/0 du total); minerai, 25 millions de francs (1
-à 2 0/0 du total); autres produits 40 millions de francs (2 à 3 0/0 du
-total).
-
-Presque toute l'exportation des céréales de l'Ukraine se fait au delà
-des frontières de l'ancienne Russie, en Europe occidentale, ainsi que
-celles des produits de l'élevage: œufs, volailles, peaux, etc... Il n'y
-a que le bétail destiné à la boucherie, et surtout les bêtes à cornes,
-qui s'est dirigé jusqu'ici vers le Nord de la Russie et en majeure
-partie vers la Pologne.
-
-Quant à l'exportation des autres denrées, le sucre, par exemple, c'est
-la Russie qui offre le marché le plus important. L'exportation totale
-du sucre au delà des frontières de l'Ukraine atteint jusqu'à 9 à 10
-millions de quintaux par année et seulement un cinquième de cette
-exportation s'est dirigé au delà des frontières de l'ancienne Russie,
-principalement sur les marchés très constants et très avantageux de
-la Perse et de la Turquie. Néanmoins, quand la campagne sucrière se
-montre très abondante, l'Ukraine exporte ses sucres même en Europe
-occidentale, jusqu'en Angleterre, et à des prix extrêmement avantageux
-pour l'acheteur. Le reste du sucre est dirigé vers le Nord et vers
-l'Est de la Russie.
-
-L'Ukraine exporte de grandes quantités de fer; la plupart du temps
-c'est sous forme de fonte, de fer brut et de fer forgé. Presque tout
-le fer exporté et presque toute la fonte sont vendus dans les limites
-du territoire de l'ancienne Russie et en Pologne, car l'Ukraine n'a
-eu jusqu'alors aucun accès sur les marchés de l'Europe occidentale.
-Cependant, au cours des années qui ont précédé la guerre, elle
-commençait à diriger son fer vers les Balkans, la Turquie, l'Egypte, et
-même l'Italie.
-
-L'importation de l'Ukraine consiste en objets manufacturés et surtout
-en objets de l'industrie textile, lesquels forment, comme les céréales
-pour l'exportation, plus de la moitié des produits importés.
-
-L'importation des neuf gouvernements de l'Ukraine se décompose ainsi:
-_a_) Tissus, étoffes, vêtements et autres produits de l'industrie
-textile, 700 millions de francs; cuirs et objets en cuir, 60 à 70
-millions de francs; _b_) coloniales (thé, café, épices), 60 millions de
-francs; _c_) vins, 30 millions de francs; _d_) huiles, 30 millions de
-francs; naphte et dérivés, 70 millions de francs; bois, 30 millions de
-francs; machines et autres instruments en fer, 60 millions de francs;
-produits divers, 100 millions de francs.
-
-Les objets en cuir, les machines de toutes sortes, les produits
-coloniaux, les vins, sont importés de l'Europe occidentale ou par son
-intermédiaire. L'Ukraine n'importe de la Russie et de la Pologne que
-les tissus, les étoffes et autres produits de l'industrie textile. Si
-l'Ukraine ne parvient pas à créer sa propre industrie textile, elle
-achètera désormais ces produits à l'Europe occidentale qui les lui
-fournira à un prix inférieur et d'une qualité supérieure à ceux que la
-Russie et la Pologne lui vendaient.
-
-La balance du commerce extérieur de l'Ukraine a toujours été très
-active et l'exportation s'est montrée jusqu'à maintenant plus
-importante que l'importation: pour les années 1909-1913, elle s'est
-chiffrée par 600 millions de francs. Mais elle peut facilement
-atteindre jusqu'à 1 milliard à cause de l'exportation de blé et de
-naphte qui ne manquera pas d'augmenter dans des proportions assez
-considérables.
-
-
-Littérature
-
-Riche de tous les biens de la terre, l'Ukraine ne pouvait manquer
-d'être, dès les premiers jours de son existence, en même temps qu'un
-grand marché commercial, un grand centre intellectuel. Kiev, avec son
-Académie fondée en 1632, devint un foyer de lumière non seulement pour
-l'Ukraine, mais pour tous les pays slaves.
-
-Malgré les nombreux obstacles qui lui ont été suscités au cours de
-tous les siècles, la littérature ukrainienne se révèle aussi riche que
-variée. Elle comprend tous les genres, aussi bien dans le domaine de la
-poésie que dans celui de la prose.
-
-
-Poésie épique
-
-La poésie épique voit, du IXe au XIIIe siècle, toute une série de
-chants héroïques qui, recueillis par les professeurs Dragomanov et
-Antonovitch, font revivre le héros populaire Ivanko qui tantôt fait le
-siège de Constantinople, tantôt livre un combat singulier au tsar turc.
-
-Mais l'œuvre la plus célèbre dans ce genre, est «Le Chant des troupes
-d'Igor» qui rappelle assez notre «Chanson de Roland». L'auteur dont
-le nom n'est pas arrivé jusqu'à nous, raconte en une langue forte et
-savoureuse, la campagne d'un prince Ruthène contre les Polovtsy, tribu
-non-slave qui menaçait alors la frontière orientale de l'Ukraine.
-
-Du XIIIe au XVIIIe siècle, ces chants héroïques deviennent historiques.
-Le peuple ukrainien s'en empare pour célébrer le héros national,
-le cosaque Baïda supplicié par les Turcs à Constantinople et qui,
-précipité d'une tour, s'accroche à un pieu en tombant, et tue à coups
-de flèches le sultan venu assister à son exécution.
-
-M. Rambaud a réuni tous ces chants en un superbe volume dont la lecture
-est du plus haut intérêt.
-
-A partir du XVIIIe siècle, la poésie épique semble disparaître pour
-faire place à la poésie lyrique.
-
-
-Poésie lyrique
-
-La poésie lyrique, née à la fin du XVIIIe siècle, trouve son premier
-véritable interprète dans Chachkevitch qui composa en 1834 son premier
-almanach littéraire «L'Aurore» que la censure de Lemberg interdit et en
-1837 son second «Le Naïade du Dnièpre» qui ne put paraître qu'en 1848.
-
-Joseph Fedkovitch par ses chants où il glorifie la vie des ancêtres,
-sut intéresser les cultivateurs, les pâtres et les villageois.
-
-Mais tout le talent de Chachkevitch et de Fedkovitch disparaît devant
-le génie de Taras Chevtchenko (1814-1861) qui est, à juste titre,
-considéré comme le plus grand poète de toute la littérature ukrainienne.
-
-Né dans une chaumière de paysans à Morynsti, dans le gouvernement
-de Kiev, il n'a connu que quelques années de liberté et de bonheur.
-Serf jusqu'à 24 ans, prisonnier politique en Sibérie pendant dix ans,
-surveillé par la police de Petrograd durant trois années et demie, il
-mourut le 24 février 1861, à l'âge de 47 ans. Mais enfant du peuple, il
-en a été le chef et il en reste l'idole. Ses funérailles eurent lieu,
-à sa demande, sur les hauteurs qui regardent le Dnièpre, au milieu
-de plus de 60.000 assistants appartenant à toutes les classes de la
-société.
-
-Son premier recueil de poésies lyriques «Kobsar» (le Barde) parût
-en 1840 et fut suivi, un an après, par les «Haïdamaks» qui faisaient
-revivre les paysans ukrainiens révoltés contre leurs tyrans.
-L'impression fut extraordinaire et, du coup, Taras Chevtchenko devient
-le poète national. Personne en Ukraine n'avait avant lui parlé une
-langue plus pure, n'avait versé de larmes plus vraies sur le malheur de
-sa patrie; aucun poète n'avait atteint les hauteurs de son génie.
-
-Ses plus belles poésies sont: «Le Songe», «Le Caucase», «A
-Osnovianenko», «A l'Eternelle mémoire de Kotlarevsky», «Aux Vivants,
-aux Morts et à ceux qui doivent naître».
-
-Ses plus beaux poèmes sont: «Les Haïdamaks», «Maria», «Naismytchka» et
-«Kateryne» qui est l'histoire d'une fille du peuple délaissée par un
-officier russe.
-
-Pantélémon Koulich (1815-1897), s'inspirant de la littérature
-européenne, traduisit d'abord les poèmes de Byron, puis se livrant à
-l'inspiration poétique, écrivit des poésies imitées de V. Hugo qui
-forment plusieurs recueils, dont «Les Aubes» qui se recommandent par le
-plus pur lyrisme.
-
-Michel Starytsky, écrit des poésies d'une valeur réelle pour protester
-contre l'oppression nationale et sociale.
-
-Larissa Kvitka, sous le pseudonyme de «Lesia Oukrainska» exprime avec
-un charme tout féminin, une finesse et une sensibilité exquises, les
-sentiments de son âme rêveuse et mélancolique. Ses meilleures poésies
-sont: «Sainte Nuit», «Contra spem spero», «A mes compagnons», «Le
-Poète».
-
-Khrystia Altchevska, par la pureté de la forme et O. Oles, par la
-puissance du verbe, mériteraient d'être connus en dehors des frontières
-de l'Ukraine.
-
-
-Parmi les poètes dont les œuvres peuvent entrer dans ce genre, il faut
-citer: Kotlarevsky avec son Ode au Prince Kourakine; Constantin Pouzyme
-(1790-1850) avec le Paysan petit russien; Alexe Storojenko (1805-1874)
-avec son «Cygne» où il parle du poète qui meurt fièrement sans attendre
-les applaudissements de la foule; Samilenko, le traducteur de Molière;
-Hryntchenko, le Déroulède ukrainien, etc.
-
-
-Poésie satirique
-
-La poésie satirique fut d'abord cultivée par quelques poètes inconnus
-dans «Les Psaumes laïques», «La Victoire de Beresteczko», «Lamentations
-de la Petite Russie sur les Polonophiles», «Mazepa et Palie»,
-«L'introduction du servage en Ukraine», «La conversation de la Grande
-Russie avec la Petite».
-
-Mais le premier vrai poète satirique de l'époque moderne est
-Jean Kotlarevsky, appelé avec raison le Père de la littérature
-moderne ukrainienne. Elève du séminaire de Poltava, militaire, puis
-fonctionnaire civil, il entra dans la maçonnerie et, peu de temps
-après, publia en langue ukrainienne son «Enéide travestie».
-
-C'est une satire qui, dans une grande perfection de forme et une langue
-vive et savoureuse, trace le tableau d'un Olympe mais d'un Olympe aux
-pots de vin et aux intrigues bureaucratiques. Elle eut trois éditions
-du vivant de son auteur et, aujourd'hui, elle en compte plus de trente.
-Napoléon en quittant Moscou en mit, dit-on, un volume dans sa cantine.
-
-
-Fables
-
-Le premier fabuliste ukrainien est Pierre Artemovsky Houlak (1790-1866)
-qui s'est rendu célèbre par sa fable «Le Maître et le Chien»,
-protestation énergique contre le servage auquel était soumis le peuple
-ukrainien. La littérature ukrainienne compte d'autres fabulistes comme
-Leonid Glibov (1827-1893) par exemple, mais aucun n'a laissé d'œuvres
-qui méritent de passer à la postérité.
-
-
-Parmi les autres poètes ukrainiens, car il faut bien se borner, il
-convient de citer Victor Zabillo, Ivan Franko, W. Stchourat, Bogdan
-Lepky, qui ont laissé des poésies charmantes de grâce et de finesse.
-Et actuellement, l'Ukraine voit naître de nombreux poètes comme
-Tcherniavsky, Vorony et beaucoup d'autres dont les poésies sonnent
-gaîment.
-
-
-Théâtre
-
-Le théâtre fait son apparition dans la littérature ukrainienne par
-des Mystères, comme «La Descente de Jésus aux Enfers» et des comédies
-satiriques contre les prêtres, telles que: «Le Pope Negretzky».
-Dolhalewsky a laissé dans ce genre, des pièces assez connues.
-
-Mais, pour avoir des pièces de réelle valeur, il faut attendre l'auteur
-de l'«Enéide travestie», Jean Kotlarevsky, qui écrivit deux comédies
-charmantes: «Natalka Poltavka» et «Le Soldat sorcier». La première a de
-réelles qualités scéniques qui lui permettent de faire recette encore
-aujourd'hui. Toutes les deux charment par la vérité des types, la
-vivacité du dialogue et, surtout, par leur langue vigoureuse et imagée.
-
-Basile Gogol (1825), père de Nicolas, a laissé une bonne comédie «Le
-Rustre» et une de valeur moindre «Les Sortilèges»; Jacques Kouharenko
-en a écrit également plusieurs.
-
-Parmi les poètes tragiques qui sont fort nombreux, il faut citer tout
-d'abord: Nicolas Kostomaroff (1817-1885) qui, par son œuvre historique,
-appartient à la littérature russe, mais reste ukrainien par ses poésies
-débordantes de patriotisme et ses deux tragédies: «Sava Tchaly» et «La
-Nuit de Pereiaslav». Michel Starytsky (1840-1904), qui fit du théâtre
-un puissant facteur de propagande nationale; il a écrit un certain
-nombre de pièces qui frappent l'imagination, enchantent et émeuvent.
-Marco Kropyvnitsky (1841-1910), qui donne toute une série de types et
-de tableaux pris sur le vif. J. Tobilevitch qui, plus connu sous son
-pseudonyme Karpenko-Kary (1865-1907) est un écrivain de tout premier
-ordre, et a laissé, avec un beau drame historique «Sava Tchaly»,
-d'excellentes études de mœurs populaires.
-
-Le théâtre ukrainien a toujours joui sur tout le territoire de
-la Russie d'une renommée justement célèbre, car ses acteurs sont
-excellents. Mais, jusqu'à 1895, ces acteurs n'avaient pu jouer
-qu'en dehors des frontières de l'Ukraine, à Petrograd, à Moscou et
-jusqu'en Sibérie, et seulement depuis l'ordonnance 1876. En 1895, le
-général-gouverneur Dragomirov, ukrainien russifié, mais secrètement
-attaché à l'Ukraine, accorda aux acteurs ukrainiens le droit de jouer
-des pièces en langue ukrainienne à Kiev, à Ekaterinoslav, et, en
-général, dans toute l'Ukraine. Aussi, les années qui ont précédé la
-guerre virent-elles éclore toute une floraison de comédies, de drames
-et de tragédies dont plusieurs annoncent de réels talents. Parmi
-ceux-ci se placent au tout premier rang les drames de Vinnitchenko,
-plus connu comme romancier mais qui possède les véritables qualités
-du dramaturge. Son dernier drame: «Entre deux Forces», inspiré par
-les tragiques événements qui se sont déroulés en Ukraine, pendant la
-première occupation des Bolcheviks, est un véritable chef-d'œuvre.
-Interdit par le Hetman Skoropadsky, il fut joué en janvier 1919, après
-la reprise de Kiev par les troupes de la République ukrainienne, et
-déchaîna un enthousiasme indescriptible.
-
-
-Roman et Nouvelle
-
-Le roman fait de très bonne heure son apparition dans la littérature
-ukrainienne avec les traductions des romans grecs «L'Alexandria» du
-pseudo Calysthène, la «Guerre de Troie» et le «Royaume des Indes».
-
-Mais ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que devait paraître le
-père du roman ukrainien tel que nous le concevons aujourd'hui. C'est
-Grégoire Kwitka qui, sous le pseudonyme d'Osnovianenko, a précédé
-George Sand, Auerbach et Tourgueniev, en écrivant de charmantes
-nouvelles tirées de la vie du peuple. Son principal roman: «Maroussia»
-est une œuvre de sensibilité sincère et exquise. «La Sorcière de
-Konotop», «Oxana malheureuse», «L'amour sincère», dénotent une grande
-pureté de sentiment et un profond amour du peuple, de son pays et de sa
-langue.
-
-Ivan Levytsky, connu sous le pseudonyme de Netchouy, jouit d'une grande
-vogue dans toute l'Ukraine. Parmi ses nombreux romans, il faut citer:
-«Deux Moscovites», «La Nuit de Horeslav», «Le Crampon», «Ténèbres», «La
-Remorqueuse», etc.
-
-Panas Myrny eut de nombreux démêlés avec le Gouvernement russe. Son
-principal roman «Les Bœufs ne mugissent pas quand ils ont du foin dans
-le râtelier», où il dépeint la vie sociale, a été édité à Genève par
-Dragomanov.
-
-Marie Markovyck, sous le pseudonyme de Marko Wowtchok (1834-1907),
-fut pour le roman ukrainien ce que Chevtchenko fut pour la poésie.
-Elle dépeint les mœurs et la vie des serfs et les anciennes coutumes
-de l'Ukraine. «Maroussia» est un véritable petit chef-d'œuvre et ses
-Contes Populaires, parus en 1856, eurent un tel succès qu'ils furent
-traduits en russe par Tourgueniev, en anglais et en français. La
-traduction française de «Maroussia» due à l'habile plume de M. Stahl, a
-eu un tel succès, qu'elle compte aujourd'hui plus de 80 éditions.
-
-Alexandra Koulich (1829-1911) a écrit sous le pseudonyme de Hanna
-Barvinok un grand nombre de romans sur la vie du peuple, où elle fait
-preuve d'un profond esprit d'observation.
-
-Anatole Swidnytsky (1834-1872) a laissé des romans «Les Luboradsky»
-(Chronique de famille), qui dépeignent la vie des «Années soixante»
-dans les milieux bourgeois ukrainiens qui commençaient à se
-dénationaliser.
-
-Ivan Franko (1856-1916), tour à tour poète et romancier, dépeint
-dans une série de nouvelles, l'exploitation du peuple dans les mines
-pétrolifères de Borislav «Boa constrictor», «A la sueur de son front»,
-«Pour le foyer», «La Croisée des chemins», «Au sein de la nature», etc.
-et la misère des paysans livrés à la merci des seigneurs.
-
-Michel Kotsioubinsky (1864-1913) peut se comparer à Guy de Maupassant
-par la profondeur de son analyse psychologique et à Tourgueniev par ses
-tableaux de la nature. Dans son «Intermezzo», il dépeint l'immensité
-des champs de l'Ukraine et son ciel cristallin, avec un lyrisme qui n'a
-d'égal que l'émotion provoquée par le récit des malheureux paysans mis
-en scène. Les «Fata Morgana» sont des scènes tragiques et angoissantes
-de la Révolution de 1905. Les «Ombres d'ancêtres oubliés» dépeignent la
-vie des montagnards vivant dans les Carpathes.
-
-Maître d'une langue parfaite, profond psychologue, Kotsioubinsky a
-donné des œuvres qui sont considérées comme les plus parfaites de la
-littérature ukrainienne.
-
-M. Vinnitchenko, dont l'analyse psychologique est également très
-profonde, ne cherche pas à idéaliser ses héros ordinairement communs
-et même vulgaires, mais néanmoins très vivants. Chacun de ses romans
-est un chef-d'œuvre d'observation. Parmi les plus connus, il faut
-citer «Holota» (Populace), tableau triste et puissant de la vie du
-prolétariat agraire; «Je veux», peinture forte et énergique de la vie
-des intellectuels ukrainiens, en même temps que puissante analyse du
-sentiment national dans l'âme d'un intellectuel ukrainien russifié, «Le
-Mensonge», «L'Ours Blanc et la Panthère Noire», etc.
-
-
-Histoire
-
-L'Histoire fait son apparition dans la littérature ukrainienne sous
-la forme de Chroniques dont les principales sont celles de Nestor au
-XIIe siècle et celles de Kiev et de Galicie-Volhynie qui les continuent
-jusqu'en 1292.
-
-Merveilleux assemblage de légendes et de faits historiques racontés
-avec une naïveté, une vivacité charmantes et un grand soin
-d'exactitude, elles expriment le caractère national ukrainien qui, dit
-l'historien Soloviov «est d'une toute autre nature que le caractère
-grand-russien».
-
-La dynastie lithuanienne eut aussi des historiens pour raconter
-l'époque de luttes et de mouvements populaires qu'eût à traverser
-l'Ukraine, depuis l'invasion tartare jusqu'à la perte de ses droits
-politiques, sous la domination russe. Les événements de cette
-époque sont contenus dans les Chroniques de Lemberg, de Kiev, de
-la Ruthène-Lithuanie, au XVe siècle; dans les Mémoires de Samuel
-Zokie, secrétaire de Khmielnitski, de Jevlaszewsky, de Khanenko et de
-Markovyck et dans les Chroniques cosaques dont la plus intéressante et
-la plus littéraire est celle de Velytchko (1690 à 1728).
-
-Mais c'est au XIXe siècle que la littérature ukrainienne devait trouver
-ses véritables historiens dans Michel Dragomanov, V. Antonovitch et
-surtout dans Michel Grouchevsky.
-
-Michel Dragomanov (1841-1895), extrêmement cultivé, resta profondément
-attaché à sa patrie bien qu'il ait surtout séjourné à l'étranger, à
-Paris et à Sofia. Il a fait connaître l'Ukraine à la France par des
-brochures riches de faits et de conclusions: «La Politique orientale de
-l'Allemagne et la russification», «l'Ukraine et les Empires centraux»,
-«La Pologne historique et la démocratie grand-russienne», «Pensées
-étranges sur la question nationale de l'Ukraine», «Lettres à l'Ukraine
-du Dnièpre».
-
-Dragomanov a puissamment contribué au maintien du sentiment national
-dans l'âme du peuple ukrainien.
-
-V. Antonovitch, profondément érudit, a écrit sur l'histoire de
-l'Ukraine plusieurs ouvrages dont les principaux sont: «Monographies
-historiques», «Dernières années de l'organisation cosaque dans
-l'Ukraine occidentale». Il a travaillé sur la fin de sa vie à un
-rapprochement ukraino-polonais, sans arriver à un résultat sérieux.
-
-Michel Grouchevsky est assurément le plus grand historien de l'Ukraine.
-Son «Histoire de l'Ukraine» compte déjà sept volumes et s'arrête à la
-révolte des Cosaques (1625), mais on peut déjà la considérer comme un
-chef-d'œuvre par la grande quantité de documents compulsés et sa force
-de dialectique.
-
-Parmi les autres historiens ukrainiens contemporains, il faut
-citer Oreste Levytsky, auteur de Monographies remarquables, le
-Père Kripviakievitch et Bogdan Buchinsky, auteurs de travaux très
-documentés sur l'Eglise en Ukraine, Lypinsky qui s'adonne spécialement
-à l'histoire des relations polono-ruthènes et qui a déjà fait paraître
-quelques volumes du plus grand intérêt et enfin, pour y prendre une
-place particulière, M. Stephane Tomachevsky dont l'Insurrection des
-Haïdamaks et les Etudes historiques sur les Ukrainiens de Hongrie se
-recommandent par leur documentation et leur impartialité.
-
-Cet aperçu de la littérature ukrainienne est nécessairement très
-court et laisse dans l'ombre un trop grand nombre d'écrivains qui
-mériteraient chacun une mention spéciale, mais il est cependant
-suffisant pour montrer que, malgré les obstacles suscités par ses
-maîtres, malgré les décrets de proscription et de prohibition, le
-peuple ukrainien a gardé le culte de sa langue et des belles-lettres
-et qu'à l'avenir il saura user de la liberté qu'il a conquise pour se
-développer intellectuellement et moralement.
-
-
-
-
-IIIe PARTIE
-
-LES UKRAINIENS
-
-
-Réunis en un imposant faisceau dans des tracts et des brochures,
-ou savamment dosés dans des articles de journaux ou de courtes
-informations, les arguments qu'agitent les adversaires de l'Ukraine
-pour dresser leurs violents réquisitoires contre ses aspirations
-nationales et son désir de liberté et d'indépendance tombent
-d'eux-mêmes, si on les examine à la lumière du bon sens et avec quelque
-peu d'esprit critique.
-
-Très impressionnants quand ils sont habillés de phrases pompeuses et
-grandiloquentes, ils ne sont que loque et néant lorsqu'on les réduit à
-des faits. La preuve en est aisée à faire.
-
-
-Le terme «Ukraine»
-
-Pour prouver que le territoire ukrainien fait partie intégrante du
-territoire russe et que le peuple qui l'habite n'a aucun droit à
-l'indépendance réclamée par ses dirigeants, des adversaires de la jeune
-République, à bout d'arguments sans doute et plus animés de haine
-que doués d'esprit critique, se rejettent sur l'étymologie du terme
-«Ukraine».
-
-Cet argument n'a et ne peut avoir aucune valeur, car quel rapport peut
-exister entre l'origine d'un pays et le nom qu'il porte?
-
-Le terme «Ukraine» vient de deux mots russes: _ou_ et _kraïna_
-qui signifient, le premier _chez_, _près de_, le second _limite_,
-_frontières_ et par extension, _pays_, _patrie_. Puisque le terme
-«Ukraine» disent-ils, signifie «près de la frontière», le territoire
-auquel il a été attribué appartient à la Russie sur la frontière de
-laquelle il se trouve. C'est d'une logique absolue!
-
-Or, ce mot «Ukraine» a été employé pour la première fois, dans les
-Chroniques ukrainiennes, au XIe siècle, pour désigner le territoire qui
-porte actuellement ce nom. A cette époque, l'Ukraine n'avait encore
-été l'objet d'aucune convoitise, vivait libre et indépendante et par
-conséquent n'était «près de la frontière» d'aucun pays ou plutôt elle
-était près de la frontière de l'Europe civilisée qu'elle défendait
-contre les incursions des barbares.
-
-D'autre part, l'Ukraine a fait partie de la Pologne aux XIVe, XVe
-et XVIe siècles, c'est-à-dire, avant d'être englobée dans l'Empire
-moscovite. Donc, si l'Ukraine avait été «près de la frontière d'un
-pays», ce serait de la Pologne et non de la Russie? L'adage français:
-«qui veut trop prouver ne prouve rien» trouve une fois de plus son
-application.
-
-
-Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves
-
-Compris, ainsi qu'il a été dit dans la IIe partie, entre les 44°-53° de
-latitude et les 20°-45° de longitude, c'est-à-dire entre les Carpathes
-et le Caucase, les marais du Pripet et la Mer Noire, le territoire
-ukrainien, dont les frontières ethnographiques n'ont jamais varié au
-cours des siècles, est habité par une population qu'on peut évaluer à
-près de 50 millions d'habitants.
-
-Cette population se répartit ainsi: 37.500.000 d'Ukrainiens ou 75 0/0
-de la population totale; 5.000.000 de Russes ou 10 0/0; 3.800.000
-de Juifs ou 7,6 0/0; 1.400.000 de nationalités diverses (Roumains,
-Blanc-Russes, Tartares, Bulgares, etc...) ou 2 0/0.
-
-Les statistiques officielles russes ou polonaises donnent des chiffres
-un peu différents. Mais il ne faut pas oublier qu'en Russie, le
-dernier recensement qui date de 1906 a été fait sur la base de la
-langue officiellement parlée. Or, la plupart des Ukrainiens, surtout
-dans les villes parlent russe (la langue ukrainienne ayant été jusque
-là proscrite), et ont été, de ce fait, considérés comme Russes.
-
-Les statistiques polonaises ne sont pas plus exactes, car elles
-enregistrent comme Polonais tous les Juifs habitant le territoire
-ukrainien et tous les Ukrainiens professant la religion catholique.
-Or, le chiffre des Ukrainiens catholiques dépasse 500.000 et personne
-n'ignore que les Juifs vivent fort nombreux en Ukraine et surtout en
-Galicie.
-
-On voit dès lors quelle confiance il faut accorder aux statistiques
-provenant de ces deux sources.
-
-Le peuple ukrainien fait partie de la grande famille slave, mais
-diffère essentiellement des Russes et des Polonais qui appartiennent
-à la même race. De savants anthropologistes comme Deniker et Reclus,
-en France, Popof et Krasnow, en Russie, Vovk et Rakovski, en Ukraine,
-ont démontré, chiffres et preuves à l'appui, que la grande famille
-slave se divise en deux groupes: le groupe vislien qui comprend les
-Russes, les Polonais et les Blanc-Russes et le groupe adriatique ou
-dinarique auquel appartiennent les Serbo-Croates, les Slovènes, les
-Tchéko-Slovaques et les Ukrainiens. Chacun de ces groupes se distingue
-par des caractéristiques qui ne permettent aucune confusion. Le
-premier groupe est de taille moyenne, avec 76 comme table de visage
-et les cheveux blonds. Le second groupe est de taille élevée, avec 78
-comme table de visage et les cheveux noirs.
-
-En 1880, le géographe et anthropologiste Reclus voyait un lien de
-parenté entre l'Ukrainien et le Slave méridional et Deniker concluait
-une de ses études par ces mots: «Les Ukrainiens, de même que les Slaves
-méridionaux, appartiennent à la race dite race adriatique ou dinarique,
-tandis que les Polonais appartiennent à la race de la Vistule et les
-Russes à la race orientale.»
-
-Plus récemment encore, M. Alfred Fouillée, après M. A. Leroy-Beaulieu,
-écrit dans son Esquisse psychologique des peuples européens: «Les
-Petits-Russiens (Ukrainiens) sont plus fins de membres et d'ossature
-(que les Russes), plus vifs et plus alertes d'esprit, à la fois plus
-mobiles et plus indolents, plus méditatifs et moins décidés, par suite
-plus apathiques et moins entreprenants. Ils ont l'esprit moins positif,
-plus ouvert au sentiment et à l'imagination, plus rêveur et poétique.
-Ils ont des instincts plus démocratiques et sont plus accessibles aux
-séductions révolutionnaires. Ce sont de vrais Celto-Slaves».
-
-Ainsi, d'après ces savants qui n'avaient certes prévu ni
-l'effondrement de l'empire russe, ni la désagrégation de la monarchie
-austro-hongroise, ni, par conséquent, la proclamation de la République
-ukrainienne, le peuple ukrainien, slave comme les Russes et les
-Polonais, en est, cependant, essentiellement distinct.
-
-
-L'Ukraine est une Nation
-
-Dans son Histoire de Charles XII de Suède, Voltaire a dit que
-«l'Ukraine a toujours aspiré à être libre». Cette affirmation
-d'un maître en la matière n'empêche pas les adversaires du peuple
-ukrainien de répéter à satiété que «personne en Europe ne se doutait
-_tout récemment encore_, d'une Ukraine et d'Ukrainiens aux visées
-séparatistes». A quelle époque Voltaire vivait-il donc?
-
-Mais ceci ne peut pas embarrasser ceux qui nient au peuple Ukrainien
-son droit à l'indépendance «parce qu'il n'a pas existé de tout temps ou
-du moins pendant des siècles», puisqu'après leur belle déclaration, ils
-ne craignent pas de reconnaître les faits que voici:
-
-«Byzance, _au_ XIVe _siècle_, appela _Russie mineure_ les provinces
-de Kiev, Tchernigov, Volhynie, Podolie, Poltava et la Galicie pour
-distinguer ce territoire de celui de la _Russie majeure_».
-
-«_Au_ XIIIe _siècle_, s'écroule l'édifice majestueux de la Russie
-kievienne..., mais à vrai dire ce ne sont pas seulement les Tartares
-qui furent la cause de la ruine du pays: _les tendances séparatistes
-des contrées qui composaient la principauté de Kiev y furent pour
-beaucoup_.»
-
-«Pendant que la Grande-Russie, sous la ferme direction de ses princes,
-s'acheminait vers un avenir glorieux, _la Russie méridionale cessait
-d'exister politiquement_.»
-
-«Le peuple _Ukrainien_ sortit de la tête d'un écrivain polonais, le
-comte Potocki, en _1795_.»
-
-Ces citations pourraient être continuées. Mais, puisées dans une seule
-des multiples brochures écrites contre l'Ukraine et les Ukrainiens,
-celles-là suffisent pour montrer quelles difficultés ont à vaincre les
-adversaires de l'Ukraine pour soutenir leur thèse. Oubliant qu'ils
-nient l'existence de l'Ukraine avant la Révolution russe de 1917, ils
-laissent tomber de leurs plumes des dates qui jettent à terre tout
-l'échafaudage si laborieusement construit.
-
-Leurs propres données non seulement prouvent que l'Ukraine a une
-tradition historique, mais fournissent les deux prémisses qui
-permettent au peuple ukrainien de conclure à son droit de vivre
-désormais libre et indépendant: Pour user de ce droit, le peuple
-ukrainien devrait avoir vécu pendant des siècles, disent-ils. Or, sous
-le nom de Russie Mineure ou sous son nom actuel, l'Ukraine existait
-(d'après les seules citations que l'on vient de lire) dès le XIVe
-siècle. Donc l'Ukraine et les Ukrainiens ont le droit d'exister.
-
-Pour soutenir la même thèse, que l'Ukraine en tant que nation n'existe
-pas et n'a jamais existé, d'autres adversaires invoquent le fait,
-qu'en 1654, «le Hetman Khmielnitski, vieux et affaibli, a donné au Tsar
-moscovite, par le traité de Pereiaslav, la moitié de la Russie qu'il
-avait délivrée de l'esclavage polonais».
-
-Or, voici quelques-uns des articles de ce traité:
-
-L'Ukraine doit être gouvernée par son propre peuple.
-
-Là où il y a trois libres Ukrainiens, deux doivent juger le troisième.
-
-Si le Hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, que l'Ukraine
-elle-même élise un nouvel Hetman parmi son propre peuple en informant
-seulement le Tsar de cette élection.
-
-Que l'armée ukrainienne s'élève toujours à 60.000 hommes.
-
-Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires élus.
-
-Que le Hetman et le gouvernement ukrainien puissent recevoir les
-ambassadeurs qui, de tout temps, sont venus des pays étrangers en
-Ukraine».
-
-Donc, ce traité qui, d'après les adversaires du mouvement nationaliste
-ukrainien actuel, prouverait que l'Ukraine s'est donnée à la Russie,
-garantit au contraire au peuple ukrainien un gouvernement autonome,
-une armée permanente, une administration fiscale particulière et
-enfin, sous certaines réserves, la faculté d'entretenir des rapports
-internationaux, c'est-à-dire réserve sa complète indépendance.
-
-Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée par lettres patentes
-du Tsar Alexis Mihailovitch, le 27 mars 1654, a été cyniquement
-foulée aux pieds par tous ses successeurs jusqu'en 1917; mais ce déni
-de justice ne confère pas aux Russes qui ont aboli le tsarisme pour
-obtenir plus d'équité, le droit de s'opposer à l'indépendance de
-l'Ukraine.
-
-D'ailleurs, pour s'assurer que l'Ukraine n'est pas née d'hier, il
-suffit de feuilleter l'Histoire.
-
-Le célèbre auteur de la remarquable _Histoire de Russie_, Karamzin
-(1765-1826), avoue «que les provinces méridionales de la Russie
-(l'Ukraine) devinrent dès le XIIIe siècle comme étrangères pour notre
-patrie septentrionale, dont les habitants prenaient si peu part au sort
-des Kioviens, Volhyniens, Galiciens, que les chroniqueurs de Souzdal et
-de Novgorod n'en disent presque pas un mot».
-
-Pierre le Grand emploie le mot _Ukraine_ et dit: «Le peuple ukrainien
-est très intelligent, mais ce n'est pas un avantage pour nous».
-
-Catherine II rend hommage à l'esprit de sacrifice du comte Alexis
-Razvomowtsky «qualité naturelle à la _nation petite-russienne_»; elle
-est enchantée du climat de Kiev où elle trouve le printemps, alors
-«que chez nous, en Russie, c'est encore l'hiver», mais cela ne fait que
-l'engager davantage à employer «les dents d'un loup» et «les ruses d'un
-renard» pour parvenir à la _russification_ complète de ce merveilleux
-pays.
-
-Plus près de nous, Stolypine se plaint des «ukrainiens» et les traite
-«d'allogènes».
-
-D'autre part, une carte découverte en juillet 1918 dans la Bibliothèque
-des RR. PP. Bénédictins d'Einsiedeln prouve qu'en 1716, l'Ukraine
-existait comme centre géographique et politique indépendant de la
-Moscovie. La carte de la Moscovie de Vischer (1735) dénomme Okraïna ce
-qu'on a dénommé depuis Petite-Russie. Celle de Homann (1716) comprend
-la Ruthenie avec Leopol (Lemberg) dans les limites de l'Ukraine.
-
-Ainsi, le Recueil complet des Lois Russes, le Recueil de la Société
-historique russe, les Archives de l'Empire russe, les ouvrages des
-historiens russes Soloviov et Karamzin, la Bibliothèque d'Einsiedeln,
-tous fournissent des textes et des documents qui ne permettent pas
-un seul instant de mettre en doute l'existence, au moins dès le
-XIIIe siècle, et sur le territoire actuellement revendiqué par les
-Ukrainiens, de la nation ukrainienne dont voici l'histoire:
-
-Indépendante pendant six siècles, du IXe à la fin du XVe elle se vit
-tout à coup sous la pression de la Pologne, obligée de subir un joug
-étranger jusqu'au jour où, vaincu à l'ouest, Bogdan Khmielnitski, son
-Hetman, se décide à se tourner vers l'Est et à accepter le protectorat
-d'Alexis Mihailovitch, tsar moscovite, par le traité de Pereiaslav
-(1654). C'était tomber de Charybde en Scylla, et le grand poète
-Chevtchenko dit fort bien dans un vers lapidaire que tout Ukrainien
-apprend en suçant le lait maternel: «Il aurait mieux valu que ta mère
-t'aie étouffé dans ton berceau.»
-
-A partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine n'est qu'un long
-martyrologe dont les pages ne semblent pas encore closes.
-
-Pour russifier l'Ukraine, Pierre-le-Grand remplace les gouverneurs
-ukrainiens par des voïevodes moscovites: le fameux Yvan Mazepa, que
-Victor Hugo a chanté dans ses _Orientales_, se révolte et conclut une
-alliance avec Charles XII de Suède que la France favorise. Vaincu à
-Poltava, il cherche un refuge dans la Bessarabie qui appartenait alors
-à la Turquie.
-
-Catherine II introduit le servage en Ukraine, opprime les
-intelligences, abolit le nom même d'Ukraine qu'elle remplace
-tendancieusement par celui de Petite Russie, comme elle avait remplacé
-le nom de Pologne par celui de Pays de la Vistule et le nom de la
-Lithuanie par celui de Pays du Nord-Ouest.
-
-Nicolas Ier est plus féroce encore: il supprime l'Eglise uniate et
-impose la religion orthodoxe; la Confrérie de Cyrille et Méthode, dont
-le but était de maintenir le sentiment national dans l'âme du peuple
-et propager l'idée d'une fédération démocratique de tous les peuples
-slaves est dissoute: ses membres parmi lesquels l'historien Kostomaroff
-et le poète Chevtchenko sont envoyés au bagne de Sibérie.
-
-Alexandre II proscrit la langue ukrainienne des écoles et fait décréter
-en 1863 par le comte Valouïev, son ministre de l'intérieur, «qu'il n'y
-a jamais eu de langue ukrainienne, qu'il n'y en a pas et qu'il ne doit
-pas y en avoir» et en 1876, par le chef du Département de la presse,
-Gregoriev, que l'impression et la publication des livres et brochures
-en ukrainien sont interdites dans les frontières de l'Empire, de même
-que la représentation des pièces en langue ukrainienne. Le résultat
-ne se fait pas attendre: le nombre des illettrés monte à 80 0/0,
-personne ne voulant aller dans des écoles où l'on n'apprend qu'une
-langue étrangère: le russe. L'exode des intellectuels ukrainiens vers
-la Galicie commence; cette province devient, dès lors, le Piémont
-ukrainien.
-
-Nicolas II, si libéral au début de son règne, laisse cependant son
-ministre Stolypine reprendre aux Ukrainiens les quelques libertés
-rendues par la Révolution de 1905, déclarer dans une série de
-circulaires «que le ralliement de la société ukrainienne autour de
-l'idée nationale n'est pas désirable au point de vue des dispositions
-de l'empire russe», dissoudre leurs associations et juguler leur
-presse et permet, les deux premières années de la guerre, d'inutiles
-violences dans les deux Ukraines russe et autrichienne.
-
-Que faut-il de plus pour permettre de conclure que, martyre comme la
-Pologne, l'Alsace-Lorraine et l'Irlande, l'Ukraine doit être, aux mêmes
-titres qu'elles, délivrée du joug de l'oppresseur et puisqu'elle le
-désire, vivre désormais libre et indépendante. Toute autre solution de
-la question ukrainienne conduirait nécessairement à des récriminations
-justifiées, à des rancunes et à la guerre.
-
-
-L'armée ukrainienne
-
-Il est assez commun d'entendre, même dans les milieux qui devraient
-être bien informés, les versions les plus fantaisistes sur la formation
-de l'armée ukrainienne et d'y voir s'y accréditer les racontars les
-plus tendancieux.
-
-La vérité est celle-ci:
-
-Lorsque le bolchevisme, soutenu, sinon soudoyé par l'argent allemand,
-eut fait, dans les tranchées septentrionales russes, son œuvre de
-dissolution et partir de presque tout le front une grande partie de
-l'armée russe, les régiments ukrainiens avec les Cosaques du Don,
-furent les seuls à rester fidèles au devoir et à continuer la lutte
-à côté des alliés. Réclamés par Petlioura, alors commissaire aux
-Affaires de la guerre, qui voulait les soustraire à la contagion,
-malgré Kerensky dont le grand désir était de garder ces valeureux
-soldats au service de la Russie, ces régiments ukrainiens, malgré
-les promesses des Bolcheviks, descendirent du front de Riga sur le
-front méridional et avec leurs camarades du front russo-roumain, le
-défendirent contre l'invasion austro-allemande jusqu'en juillet 1917.
-
-Fatigués par trois années de guerre au cours desquelles ils avaient
-participé à bien des combats, la gibecière aussi vide que l'estomac,
-trompés par de fallacieuses promesses, les Cosaques ukrainiens, comme
-les soldats russes, comme les Cosaques du Don, eurent leur moment de
-faiblesse.
-
-Ce fut le mérite de Petlioura et ce sera sa gloire, quand le temps aura
-jeté sa patine sur les événements actuels, d'avoir pu reconstituer
-avec ces régiments, dont il élimina les éléments contaminés ou même
-simplement douteux, une armée parfaitement disciplinée qui, sans un
-seul murmure, courut avec un armement bien imparfait cependant et
-un ravitaillement plus que défectueux, à la frontière orientale de
-l'Ukraine où commençait à déferler la vague furieuse du Bolchevisme.
-
-Et c'est pas à pas qu'elle recula devant le nombre, c'est après des
-luttes acharnées qu'elle céda du terrain et un bombardement de dix
-jours et des combats meurtriers qu'elle évacua sa capitale. Aussi,
-quand, dans les premiers jours de mars 1918, elle entra de nouveau
-à Kiev, elle y fut reçue par une foule en délire qui la couvrit
-de fleurs. Et ce sont ces soldats qui pendant deux années se sont
-battus comme des lions dans la guerre russo-allemande et qui depuis
-dix-huit mois luttent avec acharnement pour défendre l'intégrité et
-l'indépendance de leur patrie, que l'on ose calomnier!
-
-Faut-il faire mention des bataillons que les Allemands formèrent avec
-les Ukrainiens prisonniers dans leurs camps de concentration? Les
-poilus français qui sont revenus d'Allemagne, aussitôt l'armistice
-signé, sont unanimes à déclarer que le régime auquel ils étaient
-soumis, aussi dur fût-il, n'était rien, en comparaison de celui imposé
-aux prisonniers de l'armée russe. Ce régime entraînait fréquemment
-la mort. Pourquoi alors, faire un crime à ces malheureux prisonniers
-d'avoir consenti à passer, puisqu'ils étaient ukrainiens et non russes,
-dans des camps où le traitement était plus doux et la nourriture plus
-abondante? Libres à eux, quand le moment serait venu, de consentir
-ou de ne pas consentir à ce que les Allemands, en échange de leurs
-bons procédés leur demanderaient. Il faut croire que leur conduite
-a été parfaite, puisque l'adversaire le plus acharné de l'Ukraine,
-écrit en parlant de ces bataillons qui sous sa plume se transforment
-en régiments: «Après Brest-Litovsk, on les envoya en Ukraine, mais
-ces régiments devaient causer d'amères déceptions à ceux qui les
-avaient si bien préparés: rentrés au pays, les «Joupanes bleus»--lisez
-les Ukrainiens--se distinguèrent bientôt _par leur haine contre les
-Allemands qui furent forcés de les désarmer en avril 1918_.»
-
-Or, ces régiments sont les mêmes qui combattent aujourd'hui sous le
-commandement de Petlioura que l'on voudrait faire passer, malgré les
-nombreuses preuves de francophilie qu'il a données, pour un comparse
-des Allemands ou de Lénine et de Bela-Kun.
-
-
-Le peuple ukrainien veut vivre indépendant
-
-Une opinion très répandue veut qu'en Ukraine, seuls les partis
-politiques se seraient prononcés pour l'indépendance, mais que le
-peuple, seul maître des destinées de son pays, n'a jamais manifesté
-cette intention.
-
-Il semble que dans cette question, les faits doivent être plus probants
-que tous les raisonnements et toutes les argumentations. C'est pourquoi
-il suffit ici de faire un simple exposé de ce qui s'est passé en
-Ukraine depuis la Révolution.
-
-Libre du joug moscovite et certaine d'obtenir l'appui des puissances
-de l'Entente qui avait tant de fois déclaré, depuis le 4 août 1914,
-du haut des tribunes parlementaires et dans les colonnes de leurs
-journaux, que tout peuple avait le droit de forger son bonheur en
-disposant de soi-même, l'Ukraine s'empressa, comme la Pologne et la
-Finlande, de passer de la théorie au fait et de proclamer, d'abord son
-autonomie, puis son indépendance.
-
-Et ce n'est pas seulement la Rada centrale et le Secrétariat Général,
-son organe exécutif, qui demandèrent la reconnaissance immédiate du
-nouvel Etat, mais des organes, comme le Congrès des Paysans (1917) et
-la Réunion des Propriétaires (1918), lesquels n'ont rien de commun avec
-les organisations politiques.
-
-Le Congrès des paysans réuni à Kiev au lendemain même de la Révolution,
-comprenait les représentants de tous les paysans habitant le territoire
-de l'Ukraine, sans distinction ni de religion, ni de nationalité, ni
-de parti. Aucun homme politique, aucun intellectuel, aucun meneur de
-foule n'y assistait. Il n'y avait que des paysans. Or, à l'issue de
-ses travaux, d'un mouvement spontané, le Congrès des Paysans vota une
-motion en faveur de l'indépendance de l'Ukraine.
-
-Le Congrès des propriétaires qui tint ses assises également à Kiev,
-un an plus tard, alors que les membres de la Rada venaient d'être
-dispersés et que les prétendus fauteurs du mouvement ukrainien étaient,
-tout comme sous le régime tsariste, enfermés dans la prison de
-Lukianovka, après avoir, inspiré par les Allemands, placé le général
-Skoropadsky à la tête du Hetmanat ukrainien, vota également avec la
-même spontanéité l'indépendance de l'Ukraine.
-
-Ces faits, que personne, à moins d'être d'une absolue mauvaise foi,
-ne saurait nier, prouvent que non seulement les intellectuels, mais
-aussi la classe des agriculteurs, les masses paysannes par la voix
-de leurs représentants, le peuple ukrainien tout entier enfin, veut
-l'indépendance de l'Ukraine.
-
-
-Le peuple ukrainien a gardé le sentiment national
-
-On a dit bien souvent qu'une des raisons pour lesquelles le peuple
-russe n'a pas pu réagir contre les idées subversives inoculées chez lui
-par ses ennemis, c'est qu'il n'a pas le sentiment national.
-
-Ce reproche ne peut pas être adressé au peuple ukrainien.
-
-Toute l'histoire de l'Ukraine se dresse pour prouver qu'à travers tous
-les siècles, le peuple tout entier s'est toujours insurgé contre ses
-oppresseurs pour en secouer le joug.
-
-La Révolution russe lui a donné l'occasion d'en donner de nouvelles
-preuves.
-
-Depuis le 12 mars 1917, il n'y a pas eu une seule manifestation,
-politique, militaire ou religieuse, il ne s'est pas fait une seule
-réunion, prononcé un seul discours, sans que les rues, les maisons,
-les édifices, les tribunes, les individus, se soient décorés, sans nul
-invite et sans aucun ordre, aux couleurs ukrainiennes or et bleu. Et
-quand nous, Français, nous assistions dans les rues de Kiev, d'Odessa
-ou de quelque autre ville, à la chasse aux cocardes ukrainiennes par
-les Bolcheviks ou les volontaires de Skoropadsky et de Denikine, nous
-songions involontairement à la chasse aux cocardes françaises sur la
-terre alsacienne-lorraine par les reîtres allemands.
-
-Une autre preuve que tout le peuple ukrainien veut vivre désormais
-libre de toute attache avec ceux dont il a, jusque-là, subi les lois
-et la domination, c'est l'empressement avec lequel les enfants et les
-jeunes gens se sont précipités sur les bancs des écoles primaires,
-des écoles secondaires et des écoles supérieures ukrainiennes que le
-Secrétariat Général d'abord, le Directoire ensuite, se sont empressés
-d'ouvrir sur tout le territoire ukrainien.
-
-Ce peuple, qui semblait indifférent pour tout ce qui était instruction
-et dont toutes les pensées semblaient se concentrer sur sa récolte
-prochaine de céréales ou de betteraves, a tout à coup pris le chemin
-des bibliothèques et des librairies pour s'y disputer les trop peu
-nombreux ouvrages en langue ukrainienne.
-
-«Il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il ne doit pas y avoir de langue
-ukrainienne», avait péremptoirement décrété, en 1863, le comte
-Valouïev. La fierté avec laquelle tout le monde parle l'ukrainien,
-l'empressement que mettent à le réapprendre les enfants et les
-jeunes gens des villes, lui infligent un cruel démenti et prouvent
-surabondamment qu'en conservant l'amour et bien souvent l'usage de la
-langue de ses pères, le peuple ukrainien a gardé envers et contre tout,
-malgré toutes les affirmations contraires, le sentiment national.
-
-Les Bolcheviks russes, qui, à l'égard du peuple ukrainien et de
-son mouvement séparatiste nourrissent les mêmes sentiments que les
-Tsaristes, savent bien, eux, que l'ouvrier et le paysan ukrainiens
-ont l'amour de leurs libertés reconquises, le culte de la langue de
-leurs pères et l'attachement au sol de la patrie, c'est-à-dire le
-sentiment national. Aussi, quand ils lancèrent de Moscou, en 1917,
-leurs proclamations dans le but de soulever le peuple contre la Rada,
-«ce gouvernement bourgeois», c'est en langue ukrainienne qu'ils les
-rédigèrent et ils n'oublièrent pas de prendre l'engagement formel,
-comme Alexis Mihailovitch, dans le traité de Pereiaslav, de toujours
-respecter les libertés du peuple ukrainien et l'indépendance de la
-République ukrainienne.
-
-Le soir de son entrée à Kiev, le 8 février 1918, Mouraviof faisait
-afficher sur les murs de Kiev une proclamation en langue ukrainienne
-où il était dit: «Prolétaires de Kiev! Je salue la République
-des Travailleurs, ouvriers et paysans ukrainiens. Nos adversaires
-nous accusent de ne pas admettre le principe de l'autonomie. Je ne
-chercherai pas à nous disculper. Le peuple travailleur ukrainien sait
-bien que c'est là un lâche mensonge et une calomnie. Mes armées n'ont
-qu'un but, vous aider à renverser le gouvernement bourgeois pour le
-remplacer par le gouvernement des Soviets _ukrainiens_.»
-
-Et c'est, parce que leurs libertés ukrainiennes n'ont pas été
-respectées par les Bolcheviks, ni par les Allemands qui ont réussi, eux
-aussi, à pénétrer dans le pays par les mêmes fallacieuses promesses,
-que les paysans d'abord, les ouvriers plus tard, se sont révoltés et
-ont pris les armes, comme ils se révolteront toujours et prendront
-toujours les armes contre toute puissance qui voudra restaurer, en
-Ukraine, un gouvernement dont la politique ne s'inspirera pas du seul
-respect des libertés ukrainiennes et des seuls intérêts du peuple
-ukrainien.
-
-
-L'Ukraine n'est pas bolcheviste
-
-Croire que les théories maximalistes ont trouvé le même écho chez le
-peuple ukrainien que chez le peuple russe, c'est une erreur profonde,
-et l'affirmer, tout simplement une calomnie monstrueuse.
-
-Tout d'abord on peut dire que, d'une manière générale, le Bolchevisme
-recrute ses partisans, non dans les classes paysannes, mais dans la
-classe ouvrière, non dans les campagnes, mais dans les villes. Or, le
-peuple Ukrainien, personne ne l'ignore, est un peuple essentiellement
-agricole, 85 0/0 de sa population, c'est-à-dire 32.500.000 individus,
-s'occupent des travaux des champs et vivent à la campagne. Le
-pourcentage de la population urbaine est toujours en défaveur
-des Ukrainiens, et cela par suite de la conduite du gouvernement
-centralisateur de Moscou, qui a toujours empêché le développement
-industriel des nationalités englobées dans l'Empire russe et peuplé les
-villes d'une armée de fonctionnaires et d'une légion de commerçants
-envoyés de Petrograd et de Moscou. En Ukraine, la presque totalité des
-ouvriers est étrangère au peuple ukrainien.
-
-C'est ce fait qui a permis aux adversaires des Ukrainiens de conclure,
-sur le seul pourcentage de la population urbaine, que le peuple
-ukrainien n'avait pas la majorité en Ukraine.
-
-Or, du fait que seuls les ouvriers se sont, au début, enrôlés dans
-l'armée bolchevique, que d'autre part, les Ukrainiens sont surtout
-agriculteurs, il en résulte que ceux que l'on appelle bolcheviks
-ukrainiens sont en réalité des Bolcheviks étrangers à l'Ukraine.
-
-Si au mois de février 1918, il s'est trouvé quelques Ukrainiens à
-accepter les théories maximalistes, c'est parce que la démobilisation
-de l'armée, faite brusquement et sans arrêt, a jeté sur le pavé bon
-nombre de démobilisés, qui, se trouvant sans travail et sans argent,
-ont été heureux d'obtenir dans les rangs bolchevistes un emploi peu
-absorbant et bien rémunéré.
-
-D'autre part, fatigués par trois années d'une guerre terrible au
-cours desquelles ils avaient été privés de tout, même d'armes et de
-munitions, les soldats revenant des tranchées ne pouvaient être que
-très sensibles à la devise bolchevique: «Tout à tous», si pleine
-d'alléchantes promesses.
-
-Ces Ukrainiens, néanmoins, se sont vite ressaisis, quand ils ont vu de
-près ceux qu'ils avaient pris pour des amis.
-
-Lorsque les Bolcheviks russes ont quitté, en mars 1918, le territoire
-de l'Ukraine, il n'est pas resté en fait de bolcheviks que les
-ouvriers étrangers, lesquels, d'ailleurs, ont remis à plus tard la
-manifestation de leurs théories. Quant au paysan ukrainien, ayant
-plus que partout ailleurs le respect de la propriété individuelle, il
-a tout de suite compris que la terre qui lui avait été donnée sans
-bourse délier, et que quelquefois, entraîné par des meneurs, il avait
-enlevée à son légitime propriétaire, de lui-même, il l'a rendue avec
-tous les instruments aratoires détenus par lui. Contrairement au paysan
-russe, le paysan ukrainien ne se considère et ne se considérera jamais
-propriétaire d'une terre qui ne lui a pas été livrée par-devant
-notaire contre espèces sonnantes, par un acte dont il restera le
-détenteur.
-
-Au début de 1919, quelques Ukrainiens se sont joints aux troupes
-bolcheviques, mais il faut avouer que l'Entente avait mis entre les
-mains des Bolcheviks russes une arme puissante pour répandre leurs
-théories parmi les paysans ukrainiens.
-
-Les Français et les Grecs venaient de débarquer à Odessa dans le but
-d'appuyer les volontaires de Denikine. Quoi de plus facile aux agents
-bolcheviques répandus dans toutes les campagnes que de persuader aux
-paysans que ces étrangers venaient en Ukraine pour y recommencer
-les déprédations et les brigandages des Allemands, pour y détruire
-les libertés ukrainiennes, au profit de Skoropadsky ou de Denikine,
-c'est-à-dire du tsarisme tant abhorré. Seule une lutte dans les rangs
-des Bolcheviks pouvait faire triompher la cause ukrainienne.
-
-Petlioura représenté sous des couleurs si sombres et même parfois
-comme l'allié de Lénine et de Bela-Kun, eut à combattre jusqu'au sein
-du Directoire l'idée que la République française venait renverser la
-République ukrainienne au profit de l'Empire russe et de la République
-polonaise.
-
-Les paysans revinrent bien vite d'eux-mêmes à d'autres sentiments,
-quand ils s'aperçurent que les Bolcheviks russes, accompagnés de
-mercenaires chinois, n'étaient venus dans les villages ukrainiens que
-pour rafler leur bétail, voler les céréales, entasser tour ce qui était
-transportable dans des trains qui prenaient immédiatement la route de
-la Russie. Petlioura vit alors son étoile reprendre tout son éclat,
-et s'enrôler sous ses drapeaux le peuple tout entier. La révolte des
-paysans eut lieu sur tout le territoire ukrainien. A l'heure actuelle,
-l'idée bolcheviste n'a que des ennemis en Ukraine, et tout est mis en
-œuvre pour chasser du territoire le Russe qui l'y a apportée.
-
-
-L'Ukraine n'est pas l'instrument de l'Allemagne
-
-L'argument le plus impressionnant pour nous Français, et dont les
-adversaires de l'Ukraine et des Ukrainiens usent et abusent, c'est
-de montrer dans le mouvement séparatiste ukrainien une intrigue
-austro-allemande et un article _made in Germany_.
-
-L'incursion que j'ai essayé de faire dans l'histoire de l'Ukraine
-prouve assez qu'il n'en est rien et que la politique brutale du régime
-tsariste dans les deux Ukraines russe et autrichienne a donné beau jeu
-aux Austro-Allemands dont l'intérêt était de favoriser tout mouvement
-qui créerait des difficultés à leurs ennemis. La _Ligue pour la
-Libération de l'Ukraine_ que l'on attribue aux Ukrainiens séparatistes
-et dont on leur fait un crime n'a pas d'autre origine. D'ailleurs, le
-rôle de cette Ligue ne diffère nullement de celui du _Conseil National
-Suprême_ (N. K. N.) de Pologne, qui a établi des bureaux germanophiles
-à Vienne, Berlin, Stockholm, Raperswil et Berne, et qui a publié
-pendant toute la guerre des revues de propagande en allemand telles que
-_Polen_ à Vienne et les _Polnische Blâtter_ à Berlin.
-
-Or, de même que personne ne songe à incriminer la République
-polonaise,--l'auteur de ces lignes moins que tout autre,--du fait de
-la création par les Austro-Allemands du Conseil National Suprême de
-Pologne dont toute l'activité pendant quatre années a été dirigée
-contre l'Entente, il semble souverainement injuste d'incriminer la
-République ukrainienne et de voir en elle un article _made in Germany_
-parce que l'Autriche et l'Allemagne ont créé à Vienne une Ligue pour la
-libération de l'Ukraine, dans le même but qu'elles ont créé le Conseil
-National Suprême de Pologne, c'est-à-dire susciter des difficultés à un
-membre de l'Entente.
-
-Le second fait invoqué par les adversaires de l'Ukraine pour démontrer
-qu'elle est germanophile, la fondation à Lausanne d'un Bureau
-d'Information ukrainien, ne paraît pas plus fondé.
-
-Les chefs les plus qualifiés du mouvement ukrainien: Grouchevsky qui
-a été professeur à l'Ecole libre des Sciences sociales à Paris, avant
-d'enseigner l'histoire à l'Université de Lemberg et Vinnitchenko, qui
-a vécu, lui aussi, en qualité d'émigré politique, à Paris, où il
-fonda, en 1908, le Cercle des Ukrainiens de Paris, ont désavoué de
-la façon la plus formelle la propagande des agitateurs sans mandat
-comme Skoropis-Ioltoukhovski et Stepankovski, directeur du Bureau
-d'information ukrainien de Lausanne, et leur reprochent de faire le
-jeu de l'Allemagne par leurs déclarations en faveur de l'indépendance
-absolue.
-
-Dans le numéro du 1er novembre 1917, du _Journal de Russie_, paraissant
-à Petrograd, Grouchevsky écrit: «Malgré ses tentatives réitérées
-pour entrer en relations avec le gouvernement de Kiev en arguant de
-son titre de président de la Ligue et de mandats qu'il tient des
-prisonniers de guerre ukrainiens, Skoropis-Ioltoukhovski a toujours
-été éconduit». Vinnitchenko n'est pas moins formel. «Tout le monde
-sait, écrit-il, que la Ligue pour la libération de l'Ukraine est un
-instrument de propagande allemande. Mais ici, en Ukraine, personne
-n'a jamais attaché la moindre importance à cette organisation
-austro-allemande. On ne peut nous rendre responsables de ce que publie
-à Stockholm, à Berne et à Lausanne, Stepankovski. La germanophilie n'a
-pas de racines chez nous. Il y a à Kiev beaucoup moins de partisans de
-l'Allemagne qu'à Petrograd».
-
-Reste la troisième accusation: la signature de la Paix de Brest-Litovsk
-par le Secrétariat Général de l'Ukraine.
-
-Comme tout Français, je fus indigné en apprenant la signature de
-ce traité, car je pensais que de ce fait, des millions d'Allemands
-devenaient libres et allaient être jetés dans la ruée sur Paris. Comme
-tout le monde, je criais à la trahison. Depuis, j'ai vu des événements
-que je ne prévoyais pas alors et j'ai connu des faits que j'ignorais.
-J'ai longtemps réfléchi. La conclusion qui s'est imposée à moi comme
-elle s'est imposée et s'imposera à tout esprit impartial, c'est que les
-Ukrainiens ne sont pas aussi coupables qu'ils le paraissent à première
-vue et que leurs adversaires voudraient les représenter.
-
-D'abord est-il bien vrai que la signature du traité de Brest-Litovsk
-a rendu libres, pour être envoyés sur le front français, un si grand
-nombre de soldats ennemis? Au risque de m'attirer les foudres des
-adversaires de l'Ukraine qui agitent si souvent cet argument si
-impressionnant pour nous, Français, qui avons tant tremblé pour Paris
-pendant l'offensive allemande de la Somme, c'est une légende qu'il me
-faut détruire.
-
-D'après des officiers français qui ont séjourné dans plusieurs secteurs
-du front russe, de septembre 1917 à janvier 1918, les Allemands
-n'avaient presque personne dans leurs tranchées: çà et là quelques
-canons _en bois_ et des silhouettes humaines _en carton_ et c'était
-tout.
-
-Ailleurs, le front était ouvert, le bétail allemand venait paître dans
-les lignes russes et les soldats russes allaient fraterniser, boire
-et s'amuser dans les lignes allemandes avec les quelques kamarades,
-toujours des vieillards et des infirmes, préposés à la garde du
-matériel.
-
-La signature du traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens n'a pas plus
-augmenté le nombre des soldats allemands sur le front français que le
-refus momentané de Trotsky, la rupture de l'armistice par les Allemands
-et leur avance en Russie ne l'ont diminué. Les hostilités sur le front
-russe avaient définitivement pris fin le jour de la prise de Riga et de
-Tarnopol, et depuis cette époque, les Austro-Allemands avaient toute la
-liberté de leurs mouvements.
-
-Il est vrai que le traité de Brest-Litovsk exigeait le renvoi immédiat
-dans leurs pays des prisonniers allemands et autrichiens.
-
-Or, les prisonniers retenus en Ukraine étaient pour la plus grande
-majorité des déserteurs de l'armée austro-allemande: des Alsaciens,
-des Polonais, des Tchéco-Slovaques, des Slaves de l'Autriche
-méridionale, des Irrédentistes italiens et des Roumains. Le
-gouvernement ukrainien, successeur à Kiev du gouvernement russe,
-prêta son concours le plus bienveillant au rapatriement en France
-des Alsaciens-Lorrains qui étaient tous cantonnés à Darnitza, dès
-leur arrivée du front; en Roumanie, des Transylvains ramenés des
-mines où ils travaillaient, à Kiev où des officiers de l'armée
-roumaine et des officiers Transylvains de l'armée austro-hongroise
-les équipaient, les entraînaient, avant de les diriger sur le front
-roumain; et, en Italie, des Irrédentistes qui en faisaient la demande.
-Quant aux Tchéco-Slovaques, aux Polonais et aux Slaves de l'Autriche
-méridionale et de la Hongrie, personne ne peut ignorer que c'est sur
-le sol ukrainien qu'ils ont formé et entraîné leurs légions et que le
-gouvernement ukrainien leur a continué la sympathie accordée par le
-gouvernement russe. Il fut même conclu entre le gouvernement ukrainien
-et M. Massaryk, ministre des Affaires étrangères tchéco-slovaque, un
-accord militaire pour favoriser la formation et l'entraînement des
-légions tchéco-slovaques sur le territoire ukrainien.
-
-Si du chiffre des prisonniers austro-allemands l'on défalque le nombre
-de ces déserteurs qui s'en sont allés combattre sur le sol de leur
-vraie patrie, grâce à l'obligeance du gouvernement ukrainien, il n'en
-reste pas un grand nombre à envoyer sur le front français. Or, malgré
-la pression faite par les kommandanturs allemande et austro-hongroise
-installées à Kiev dès l'occupation de l'Ukraine par les Allemands,
-malgré leurs menaces de peines sévères et même de mort, affichées
-périodiquement jusqu'au jour de l'armistice, sur les murs de Kiev,
-dans toutes les villes et dans tous les villages de l'Ukraine, ils
-furent peu nombreux, les prisonniers allemands et autrichiens, qui
-consentirent à quitter les occupations qui les enrichissaient pour
-aller sur le front français, dont ils parlaient en tremblant ou dans
-les casernes allemandes ou autrichiennes «où l'on était battu et où
-l'on mourrait de faim». Et ceux que la menace avait intimidés et qui
-s'étaient rendus à la kommandatur pour être expédiés dans les dépôts
-partirent, pour le plus grand nombre, avec l'intention formellement
-arrêtée de se rendre, les Austro-Hongrois aux Italiens, les Allemands
-aux Français. D'ailleurs, les faits ont démontré que cette intention a
-été unanimement exécutée.
-
-L'argument d'une augmentation d'effectifs allemands sur le front
-français pendant la bataille de la Somme du fait de la signature du
-traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens, examiné avec impartialité
-et en connaissance de cause, devient, dès lors, beaucoup moins
-impressionnant.
-
-Reste le fait lui-même. D'abord il ne faut pas perdre de vue que les
-principaux leaders du peuple ukrainien, Petlioura en tête, donnèrent
-leur démission pour ne pas signer le traité et garder leur liberté
-contre les Allemands; d'autre part, plusieurs partis politiques parmi
-lesquels le parti «Jeune-Ukrainien» n'ont jamais reconnu le traité de
-Brest-Litovsk. La signature de ce traité n'est donc le fait que de
-quelques hommes politiques.
-
-Evidemment, même peu nombreux, ces représentants du peuple ukrainien ne
-sont pas à approuver et il reste bien certain qu'à peine avaient-ils
-apposé leur signature au bas de ce pacte infâme, auquel d'ailleurs
-Brockdorff, dans ses contre-propositions de la paix de Versailles
-fait allusion pour le critiquer et le déplorer, ils le regrettèrent
-amèrement.
-
-D'ailleurs pour se racheter et se faire supporter par les vrais
-Ukrainiens, à peine de retour à Kiev, ils se mirent à fomenter dans le
-peuple des insurrections locales qui obligèrent les Allemands à porter
-le chiffre de l'armée d'occupation de 40.000, chiffre prévu par le
-traité de Brest-Litovsk, à 600.000 soldats.
-
-Mais auraient-ils pu ne pas aller à Brest-Litovsk?
-
-Les Puissances de l'Entente, soit par indifférence pour les questions
-qui ne regardaient pas directement les opérations militaires en cours,
-soit plutôt pour ne pas déplaire au gouvernement de Petrograd, avaient
-semblé tout d'abord ignorer ce qui se passait en Ukraine. Les Sasonov
-pas plus que les Milioukov n'avaient jugé d'ailleurs à propos de leur
-en parler. Mais les événements furent les plus forts et les Alliés
-durent bien se rendre compte que la voix du peuple ukrainien devenait
-haute et impérieuse.
-
-Dénoncé comme intrigue allemande, le mouvement ukrainien semble
-avoir été l'objet d'une enquête qui lui fut favorable sans doute,
-puisque le Secrétariat Général Ukrainien vit peu à peu des relations,
-d'abord officieuses, puis officielles, s'établir entre lui et les
-représentants de la France, de l'Angleterre, de la Roumanie et de la
-Serbie.
-
-Dès le début de ces relations, le Secrétariat Général, avec une
-franchise que personne ne veut lui reconnaître, mais qui n'en existe
-pas moins, montra que sa volonté ferme était de rester fidèle à ses
-engagements envers l'Entente, mais que le Gouvernement Provisoire,
-d'ailleurs appuyé par les Alliés, l'ayant empêché de former une armée
-nationale, il lui semblait impossible de rester à hauteur de sa tâche.
-A cette époque déjà, l'armée des Soviets, à l'instigation de son
-véritable maître, l'Etat-Major de Ludendorff, se mettait en marche
-contre l'Ukraine. Le général T..., alors commissaire du gouvernement
-français près le gouvernement ukrainien, se contenta de maudire les
-Bolcheviks et le Gouvernement provisoire.
-
-Les événements se précipitaient: au Nord, la fraternisation avec
-l'ennemi avait commencé, Krylenko était en pourparlers avec
-l'Etat-Major allemand, Tcherbatcheff prévenait les Austro-Allemands que
-lui aussi, était prêt à causer. Qu'allait faire l'Ukraine? Sans doute,
-si la nouvelle République avait eu une existence nationale indépendante
-de plus longue durée, si les Alliés l'avaient tenue en une moindre
-suspicion et lui avaient fait comprendre, avec toute leur expérience
-des opérations militaires, que, délivrée des Austro-Allemands par
-un traité de paix prématuré, elle aurait encore des forces trop
-insuffisantes pour résister à toute la poussée bolcheviste qui
-s'avançait du Nord et de l'Est, elle aurait certainement obéi à la
-suggestion qui lui était faite: suivre l'exemple de la Belgique, de la
-Serbie et de la Roumanie et attendre que justice lui soit rendue par la
-Conférence de la Paix. Mais à peine né à la vie nationale indépendante
-et recevoir un conseil dont l'exécution va avoir pour résultat immédiat
-la ruine d'un pays inviolé sous le régime précédent et la disparition
-d'un gouvernement encore mal assis, mais toutefois existant et cela
-sans recevoir en échange d'autres garanties qu'une vague promesse de
-reconnaissance au moment de la signature de la Paix, il faut avouer
-qu'il y avait là pour le Secrétariat général matière à réflexion.
-
-Or, le temps manquait.
-
-Le 28 décembre, les Bolcheviks déclarent la guerre à l'Ukraine et
-lancent un appel aux prolétaires ukrainiens, les invitant à renverser
-la Rada «capitaliste et bourgeoise»; le Soviet de Kharkov essaye de se
-substituer à la Rada de Kiev. Celle-ci perd la tête. Le 10 janvier, une
-délégation ukrainienne part pour Brest-Litovsk. Un mois plus tard, le
-9 février, un traité en bonne et due forme mettait fin aux hostilités
-entre les Allemands, les Austro-Hongrois, les Bulgares et les Turcs,
-d'une part, et l'Ukraine, d'autre part.
-
-La République ukrainienne a trop souffert de la signature de ce pacte
-pour ne pas s'en repentir amèrement. Mais est-elle la seule coupable?
-Ne pourrait-on pas plaider pour elle les circonstances atténuantes?
-L'histoire seule pourra un jour nous dire si les Puissances de
-l'Entente, ou du moins leurs Représentants près le gouvernement
-ukrainien, n'ont pas à endosser quelques-unes des responsabilités
-attribuées en ce moment à la seule Ukraine.
-
-
-CONCLUSION
-
-Le moment est venu pour les Puissances de l'Entente et tout
-particulièrement pour la France, de prendre une attitude vis-à-vis de
-la République ukrainienne. Il serait désastreux de continuer à lui
-jeter l'anathème et à l'abandonner, brebis docile, à l'influence de
-l'Allemagne qui aura vite fait, profitant de nos fautes, de l'accaparer
-à son profit et de la transformer en quelque colonie d'exploitation.
-
-[Illustration: L'UKRAINE]
-
-L'Ukraine vivra-t-elle dans une indépendance complète, formera-t-elle
-une fédération avec les Etats du Sud ou fera-t-elle partie de la grande
-fédération des peuples de l'ancienne Russie, c'est une question que
-l'Ukraine seule doit résoudre, car mieux que personne, elle connaît
-les besoins et les aspirations de son peuple. Actuellement, elle veut,
-comme la Pologne, la Finlande et la Lettonie, réunir tous ses fils sous
-un même drapeau et les faire vivre libres et indépendants. La France,
-cette grande protectrice des nations faibles et opprimées, voit se
-tendre vers elle les bras de tout le peuple ukrainien. Il n'est pas
-possible à la France qui a travaillé à l'indépendance de l'Amérique,
-de la Belgique, de la Grèce, de la Prusse, de la Roumanie, de la
-Serbie, de la Turquie et de la Tchéco-Slovaquie et à la résurrection
-de la Pologne, de ne pas prêter une oreille favorable à la prière du
-peuple ukrainien, quitte à prendre, comme pour la Pologne et les autres
-nouveaux Etats, des mesures qui garantiront l'avenir.
-
-D'autre part, les aspirations nationales des Ukrainiens et leur
-résolution de vivre désormais unis, présentent un tel intérêt qu'elles
-doivent être sérieusement examinées, non seulement par les diplomates
-réunis à la Conférence de Paris, mais aussi par tous ceux qui ont à
-cœur de voir naître dans le monde une paix juste, réelle et durable.
-Les résolutions qui seront données à ces aspirations influeront
-incontestablement sur les rapports des Etats dans l'Europe de demain,
-car, les temps sont passés où les diplomates pouvaient, suivant leur
-bon plaisir et suivant les ambitions impérialistes de leurs pays
-respectifs, imposer aux peuples d'Europe des régimes qui ne répondaient
-pas à leurs aspirations.
-
-Or, les Ukrainiens du XXe siècle ne consentiront jamais à rester ce
-qu'ils étaient avant la Révolution russe ni à devenir autre chose
-que des Ukrainiens. Frères des Français par leur conception de la
-Révolution, ils veulent travailler au raffermissement de leurs
-libertés et à leur propre bien-être, avec le concours et sous les
-inspirations des seuls Français. Aux Français de savoir mettre à profit
-les sympathies qui leur sont témoignées et la confiance qui leur est
-faite.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- AVANT-PROPOS
-
-
- PREMIERE PARTIE
-
- =Mon séjour en Ukraine=
-
-
- Mon arrivée à Kiev 1
- Kiev avant la Révolution 3
- La Révolution russe à Kiev 5
- Le mouvement nationaliste ukrainien 7
- Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire 9
- Visites de Français à Kiev 10
- L'offensive de Galicie 13
- Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd 14
- Le coup d'Etat des Bolcheviks 16
- Emeute sanglante à Kiev 18
- Proclamation de la République ukrainienne 20
- L'Ukraine veut rester fidèle à l'Entente 21
- Ultimatum du Gouvernement des Soviets russes 25
- Succès des troupes bolchevistes en Ukraine 27
- Seconde émeute à Kiev 27
- Prise de Kiev par les Bolcheviks 29
- Kiev sous le régime des Soviets 31
- Kiev évacuée par les Bolcheviks 33
- Coup d'Etat des Allemands 35
- Le Gouvernement du Hetman Skoropadsky 36
- Petlioura 44
- Skoropadsky et l'Entente 46
- Encerclement de Kiev par l'armée de Petlioura 49
- Prise de Kiev par Petlioura 52
- Le Directoire et les représentants de l'Entente 53
- Mon retour en France 57
-
-
- DEUXIEME PARTIE
-
- =L'Ukraine=
-
-
- Frontières 60
- Orographie 60
- Hydrographie 63
- Villes principales 66
- Climat 67
- Importance de l'Ukraine 68
- Productions du sol 69
- Richesses du sous-sol 74
- Chasse et pêche 77
- Industrie 78
- Commerce extérieur 81
- Littérature 84
- Poésie épique 85
- Poésie lyrique 86
- Poésie satirique 88
- Fables 89
- Théâtre 90
- Roman et nouvelle 92
- Histoire 95
-
-
- TROISIEME PARTIE
-
- =Les Ukrainiens=
-
-
- Le terme «Ukraine» 100
- Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves 101
- L'Ukraine est une nation 104
- L'armée ukrainienne 111
- Le peuple ukrainien veut vivre indépendant 114
- Le peuple ukrainien a gardé le sentiment national 116
- L'Ukraine n'est pas bolcheviste 119
- L'Ukraine n'est pas l'instrument de l'Allemagne 123
- Conclusion 135
- Carte de l'Ukraine 136
- Table des matières 141
-
-
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