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+The Project Gutenberg EBook of Le Dernier Jour d'un Condamne, by Victor Hugo
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+Title: Le Dernier Jour d'un Condamne
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: November, 2004 [EBook #6838]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 1, 2003]
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+Edition: 10
+
+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Le Guillou <leguillou.laurent@free.fr>. Image files
+courtesy of the Bibliotheque Nationale de France gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+Title: Le Dernier Jour d'un Condamne
+Encoding: ISO-8859-1
+Source:
+Victor Hugo (1802-1885),
+"Oeuvres Completes de Victor Hugo",
+Tome XIX, Roman II,
+Paris, J. Hetzel & Cie, 18, rue Jacob,
+et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7,
+1881.
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLETES
+
+DE
+
+VICTOR HUGO
+
+XIX
+
+ROMAN II
+
+
+EDITION DEFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX
+
+
+
+
+LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE
+
+
+
+
+Preface de 1832
+
+
+Il n'y avait en tete des premieres editions de cet ouvrage, publie
+d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire :
+
+"Il y a deux manieres de se rendre compte de l'existence de ce
+livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inegaux
+sur lesquels on a trouve, enregistrees une a une, les dernieres
+pensees d'un miserable ; ou il s'est rencontre un homme, un reveur
+occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un
+poete, que sais-je ? dont cette idee a ete la fantaisie, qui l'a prise
+ou plutot s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en debarrasser
+qu'en la jetant dans un livre."
+
+"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra."
+
+Comme on le voit, a l'epoque ou ce livre fut publie, l'auteur ne jugea
+pas a propos de dire des lors toute sa pensee. Il aima mieux attendre
+qu'elle fut comprise et voir si elle le serait. Elle l'a ete. L'auteur
+aujourd'hui peut demasquer l'idee politique, l'idee sociale, qu'il
+avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme
+litteraire. Il declare donc, ou plutot il avoue hautement que Le
+Dernier Jour d'un Condamne n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct
+ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce
+qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la posterite vit
+dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la
+defense speciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel
+ou tel criminel choisi, de tel ou tel accuse d'election ; c'est la
+plaidoirie generale et permanente pour tous les accuses presents et a
+venir ; c'est le grand point de droit de l'humanite allegue et plaide
+a toute voix devant la societe, qui est la grande cour de cassation ;
+c'est cette supreme fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine,
+construite a tout jamais en avant de tous les proces criminels ; c'est
+la sombre et fatale question qui palpite obscurement au fond de toutes
+les causes capitales sous les triples epaisseurs de pathos dont
+l'enveloppe la rhetorique sanglante des gens du roi ; c'est la
+question de vie et de mort, dis-je, deshabillee, denudee, depouillee
+des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et
+posee ou il faut qu'on la voie, ou il faut qu'elle soit, ou elle est
+reellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au
+tribunal, mais a l'echafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.
+
+Voila ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui decernait un jour la
+gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose esperer, il ne voudrait pas
+d'autre couronne.
+
+Il le declare donc, et il le repete, il occupe, au nom de tous les
+accuses possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours,
+tous les pretoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est
+adresse a quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste
+que la cause, il a du, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un
+Condamne est ainsi fait, elaguer de toutes parts dans son sujet le
+contingent, l'accident, le particulier, le special, le relatif, le
+modifiable, l'episode, l'anecdote, l'evenement, le nom propre, et se
+borner (si c'est la se borner) a plaider la cause d'un condamne
+quelconque, execute un jour quelconque, pour un crime quelconque.
+Heureux si, sans autre outil que sa pensee, il a fouille assez avant
+pour faire saigner un coeur sous l'oes triplex du magistrat ! heureux
+s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, a
+force de creuser dans le juge, il a reussi quelquefois a y retrouver
+un homme !
+
+Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginerent
+que cela valait la peine d'en contester l'idee a l'auteur. Les uns
+supposerent un livre anglais, les autres un livre americain.
+Singuliere manie de chercher a mille lieues les origines des choses,
+et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue !
+Helas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre americain, ni
+livre chinois. L'auteur a pris l'idee du Dernier Jour d'un Condamne,
+non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idees si
+loin, mais la ou vous pouviez tous la prendre, ou vous l'aviez prise
+peut-etre (car qui n'a fait ou reve dans son esprit Le Dernier Jour
+d'un Condamne ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place
+de Greve.
+
+C'est la qu'un jour en passant il a ramasse cette idee fatale, gisante
+dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.
+
+Depuis, chaque fois qu'au gre des funebres jeudis de la cour de
+cassation, il arrivait un de ces jours ou le cri d'un arret de mort se
+fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses
+fenetres ces hurlements enroues qui ameutent des spectateurs pour la
+Greve, chaque fois, la douloureuse idee lui revenait, s'emparait de
+lui, lui emplissait la tete de gendarmes, de bourreaux et de foule,
+lui expliquait heure par heure les dernieres souffrances du miserable
+agonisant, -- en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe
+les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, -- le sommait, lui
+pauvre poete, de dire tout cela a la societe, qui fait ses affaires
+pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le
+poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il etait
+en train d'en faire, et les tuait a peine ebauches, barrait tous ses
+travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsedait,
+l'assiegeait. C'etait un supplice, un supplice qui commencait avec le
+jour, et qui durait, comme celui du miserable qu'on torturait au meme
+moment, jusqu'a quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens
+caput expiravit crie par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur
+respirait et retrouvait quelque liberte d'esprit. Un jour enfin,
+c'etait, a ce qu'il croit, le lendemain de l'execution d'Ulbach, il se
+mit a ecrire ce livre. Depuis lors il a ete soulage. Quand un de ces
+crimes publics, qu'on nomme executions judiciaires, a ete commis, sa
+conscience lui a dit qu'il n'en etait plus solidaire ; et il n'a plus
+senti a son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Greve sur
+la tete de tous les membres de la communaute sociale.
+
+Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empecher
+le sang de couler serait mieux.
+
+Aussi ne connaitrait-il pas de but plus eleve, plus saint, plus
+auguste que celui-la : concourir a l'abolition de la peine de
+mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhere aux voeux et aux
+efforts des hommes genereux de toutes les nations qui travaillent
+depuis plusieurs annees a jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre
+que les revolutions ne deracinent pas. C'est avec joie qu'il vient a
+son tour, lui chetif, donner son coup de cognee, et elargir de son
+mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au
+vieux gibet dresse depuis tant de siecles sur la chretiente.
+
+Nous venons de dire que l'echafaud est le seul edifice que les
+revolutions ne demolissent pas. Il est rare, en effet, que les
+revolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont
+pour emonder, pour ebrancher, pour eteter la societe, la peine de mort
+est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisement.
+
+Nous l'avouerons cependant, si jamais revolution nous parut digne et
+capable d'abolir la peine de mort, c'est la revolution de juillet. Il
+semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus
+clement des temps modernes de raturer la penalite barbare de Louis XI,
+de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi
+l'inviolabilite de la vie humaine. 1830 meritait de briser le couperet
+de 93.
+
+Nous l'avons espere un moment. En aout 1830, il y avait tant de
+generosite dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation
+flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien epanoui par
+l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort
+etait abolie de droit, d'emblee, d'un consentement tacite et unanime,
+comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient genes. Le peuple
+venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien regime.
+Celle-la etait la guenille sanglante. Nous la crumes dans le tas. Nous
+la crumes brulee comme les autres. Et pendant quelques semaines,
+confiant et credule, nous eumes foi pour l'avenir a l'inviolabilite de
+la vie, comme a l'inviolabilite de la liberte.
+
+Et en effet deux mois s'etaient a peine ecoules qu'une tentative fut
+faite pour resoudre en realite legale l'utopie sublime de Cesar
+Bonesana.
+
+Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque
+hypocrite, et faite dans un autre interet que l'interet general.
+
+Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours apres avoir
+ecarte par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoleon sous la
+colonne, la Chambre tout entiere se mit a pleurer et a bramer. La
+question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire
+quelques lignes plus bas a quelle occasion ; et alors il sembla que
+toutes ces entrailles de legislateurs etaient prises d'une subite et
+merveilleuse misericorde. Ce fut a qui parlerait, a qui gemirait, a
+qui leverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle
+horreur ! Tel vieux procureur general, blanchi dans la robe rouge, qui
+avait mange toute sa vie le pain trempe de sang des requisitoires, se
+composa tout a coup un air piteux et attesta les dieux qu'il etait
+indigne de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne desemplit
+pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une
+myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina
+Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec
+choeurs, executee par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les
+premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands
+jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y
+manqua. La chose fut on ne peut plus pathetique et pitoyable. La
+seance de nuit surtout fut tendre, paterne et dechirante comme un
+cinquieme acte de Lachaussee. Le bon public, qui n'y comprenait rien,
+avait les larmes aux yeux. [Note : Nous ne pretendons pas envelopper
+dans le meme dedain tout ce qui a ete dit a cette occasion a la
+Chambre. Il s'est bien prononce ca et la quelques belles et dignes
+paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave
+et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, a la
+remarquable improvisation de M. Villemain.]
+
+De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ?
+
+Oui et non.
+
+Voici le fait :
+
+Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes
+qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-etre on a
+echange quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je,
+avaient tente, dans les hautes regions politiques, un de ces coups
+hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises.
+Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de
+mort. Et les quatre malheureux etaient la, prisonniers, captifs de la
+loi, gardes par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives
+de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est
+impossible d'envoyer a la Greve, dans une charrette, ignoblement lies
+avec de grosses cordes, dos a dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut
+pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes
+du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou !
+
+He ! il n'y a qu'a abolir la peine de mort !
+
+Et la-dessus, la Chambre se met en besogne.
+
+Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition
+d'utopie, de theorie, de reve, de folie, de poesie. Remarquez que ce
+n'est pas la premiere fois qu'on cherche a appeler votre attention sur
+la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine
+ecarlate, et qu'il est etrange que ce hideux attirail vous saute
+ainsi aux yeux tout a coup.
+
+Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas a cause de vous,
+peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais a cause de nous,
+deputes qui pouvons etre ministres. Nous ne voulons pas que la
+mecanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant
+mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songe qu'a
+nous. Ucalegon brule. Eteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau,
+biffons le code.
+
+Et c'est ainsi qu'un alliage d'egoisme altere et denature les plus
+belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre
+blanc ; elle circule partout, et apparait a tout moment a l'improviste
+sous le ciseau. Votre statue est a refaire.
+
+Certes, il n'est pas besoin que nous le declarions ici, nous ne sommes
+pas de ceux qui reclamaient les tetes des quatre ministres. Une fois
+ces infortunes arretes, la colere indignee que nous avait inspiree
+leur attentat s'est changee, chez nous comme chez tout le monde, en
+une profonde pitie. Nous avons songe aux prejuges d'education de
+quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu developpe de leur chef,
+relaps fanatique et obstine des conspirations de 1804, blanchi avant
+l'age sous l'ombre humide des prisons d'Etat, aux necessites fatales
+de leur position commune, a l'impossibilite d'enrayer sur cette pente
+rapide ou la monarchie s'etait lancee elle-meme a toute bride le 8
+aout 1829, a l'influence trop peu calculee par nous jusqu'alors de la
+personne royale, surtout a la dignite que l'un d'entre eux repandait
+comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui
+leur souhaitaient bien sincerement la vie sauve, et qui etaient prets
+a se devouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur echafaud eut
+ete dresse un jour en Greve, nous ne doutons pas, et si c'est une
+illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eut
+eu une emeute pour le renverser, et celui qui ecrit ces lignes eut ete
+de cette sainte emeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les
+crises sociales, de tous les echafauds, l'echafaud politique est le
+plus abominable, le plus funeste, le plus veneneux, le plus necessaire
+a extirper. Cette espece de guillotine-la prend racine dans le pave,
+et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.
+
+En temps de revolution, prenez garde a la premiere tete qui tombe.
+Elle met le peuple en appetit.
+
+Nous etions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient
+epargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manieres, par les
+raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement,
+nous eussions mieux aime que la Chambre choisit une autre occasion
+pour proposer l'abolition de la peine de mort.
+
+Si on l'avait proposee, cette souhaitable abolition, non a propos de
+quatre ministres tombes des Tuileries a Vincennes, mais a propos du
+premier voleur de grands chemins venu, a propos d'un de ces miserables
+que vous regardez a peine quand ils passent pres de vous dans la rue,
+auxquels vous ne parlez pas, dont vous evitez instinctivement le
+coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance deguenillee a couru
+pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord
+des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Vefour chez
+qui vous dinez, deterrant ca et la une croute de pain dans un tas
+d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le
+ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre
+amusement que le spectacle gratis de la fete du roi et les executions
+en Greve, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim
+pousse au vol, et le vol au reste ; enfants desherites d'une societe
+maratre, que la maison de force prend a douze ans, le bagne a
+dix-huit, l'echafaud a quarante ; infortunes qu'avec une ecole et un
+atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne
+savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantot dans la
+rouge fourmiliere de Toulon, tantot dans le muet enclos de Clamart,
+leur retranchant la vie apres leur avoir ote la liberte ; si c'eut ete
+a propos d'un de ces hommes que vous eussiez propose d'abolir la peine
+de mort, oh ! alors, votre seance eut ete vraiment digne, grande,
+sainte, majestueuse, venerable. Depuis les augustes peres de Trente
+invitant les heretiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per
+viscera Dei, parce qu'on espere leur conversion, quoniam sancta
+synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblee d'hommes
+n'aurait presente au monde spectacle plus sublime, plus illustre et
+plus misericordieux. Il a toujours appartenu a ceux qui sont vraiment
+forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un
+conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et
+ici, la cause du paria, c'etait la cause du peuple. En abolissant la
+peine de mort, a cause de lui et sans attendre que vous fussiez
+interesses dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre
+politique, vous faisiez une oeuvre sociale.
+
+Tandis que vous n'avez pas meme fait une oeuvre politique en essayant
+de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux
+ministres pris la main dans le sac des coups d'Etat !
+
+Qu'est-il arrive ? c'est que, comme vous n'etiez pas sinceres, on a
+ete defiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change,
+il s'est fache contre toute la question en masse, et, chose
+remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont
+il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a
+amene la. En abordant la question de biais et sans franchise, vous
+l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comedie. On l'a
+sifflee.
+
+Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonte de la
+prendre au serieux. Immediatement apres la fameuse seance, ordre avait
+ete donne aux procureurs generaux, par un garde des sceaux honnete
+homme, de suspendre indefiniment toutes executions capitales. C'etait
+en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort
+respirerent. Mais leur illusion fut de courte duree.
+
+Le proces des ministres fut mene a fin. Je ne sais quel arret fut
+rendu. Les quatre vies furent epargnees. Ham fut choisi comme juste
+milieu entre la mort et la liberte. Ces divers arrangements une
+fois faits, toute peur s'evanouit dans l'esprit des hommes d'Etat
+dirigeants, et, avec la peur, l'humanite s'en alla. Il ne fut plus
+question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus
+besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la theorie, theorie, la
+poesie, poesie !
+
+Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux
+condamnes vulgaires qui se promenaient dans les preaux depuis cinq ou
+six mois, respirant l'air, tranquilles desormais, surs de vivre,
+prenant leur sursis pour leur grace. Mais attendez.
+
+Le bourreau, a vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour ou il avait
+entendu nos faiseurs de lois parler humanite, philanthropie, progres,
+il s'etait cru perdu. Il s'etait cache, le miserable, il s'etait
+blotti sous sa guillotine, mal a l'aise au soleil de juillet comme un
+oiseau de nuit en plein jour, tachant de se faire oublier, se bouchant
+les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six
+mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu a peu cependant il s'etait
+rassure dans ses tenebres. Il avait ecoute du cote des Chambres et
+n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots
+sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires
+declamatoires du Traite des Delits et des Peines. On s'occupait de
+toute autre chose, de quelque grave interet social, d'un chemin
+vicinal, d'une subvention pour l'Opera-Comique, ou d'une saignee de
+cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents
+millions. Personne ne songeait plus a lui, coupe-tete. Ce que voyant,
+l'homme se tranquillise, il met sa tete hors de son trou, et regarde
+de tous cotes ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus
+quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde a sortir tout a fait
+de dessous son echafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le
+restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se
+remet a suifer la vieille mecanique rouillee que l'oisivete
+detraquait ; tout a coup il se retourne, saisit au hasard par les
+cheveux dans la premiere prison venue un de ces infortunes qui
+comptaient sur la vie, le tire a lui, le depouille, l'attache, le
+boucle, et voila les executions qui recommencent.
+
+Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire.
+
+Oui, il y a eu un sursis de six mois accorde a de malheureux captifs,
+dont on a gratuitement aggrave la peine de cette facon en les faisant
+reprendre a la vie ; puis, sans raison, sans necessite, sans trop
+savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin revoque le sursis
+et l'on a remis froidement toutes ces creatures humaines en
+coupe reglee. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela
+nous faisait a tous que ces hommes vecussent ? Est-ce qu'il n'y a pas
+en France assez d'air a respirer pour tout le monde ?
+
+Pour qu'un jour un miserable commis de la chancellerie, a qui cela
+etait egal, se soit leve de sa chaise en disant : -- Allons ! personne
+ne songe plus a l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se
+remettre a guillotiner ! -- il faut qu'il se soit passe dans le coeur
+de cet homme-la quelque chose de bien monstrueux.
+
+Du reste, disons-le, jamais les executions n'ont ete accompagnees de
+circonstances plus atroces que depuis cette revocation du sursis de
+juillet, jamais l'anecdote de la Greve n'a ete plus revoltante et n'a
+mieux prouve l'execration de la peine de mort. Ce redoublement
+d'horreur est le juste chatiment des hommes qui ont remis le code du
+sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait.
+
+Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines
+executions ont eu d'epouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux
+nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois
+une conscience.
+
+Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons
+pas bien presents a l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamne,
+mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons
+que c'est a Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver
+un homme dans sa prison, ou il jouait tranquillement aux cartes : on
+lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait
+trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait,
+il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le
+garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes,
+et a travers la foule, au lieu de l'execution. Jusqu'ici rien que de
+simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrive a l'echafaud, le
+bourreau le prend au pretre, l'emporte, le ficelle sur la bascule,
+l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lache le couperet.
+Le lourd triangle de fer se detache avec peine, tombe en cahotant dans
+ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans
+le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, deconcerte,
+releve le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du
+patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la
+foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, esperant mieux du
+troisieme coup. Point. Le troisieme coup fait jaillir un troisieme
+ruisseau de sang de la nuque du condamne, mais ne fait pas tomber la
+tete. Abregeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il
+entama le condamne, cinq fois le condamne hurla sous le coup et secoua
+sa tete vivante en criant grace ! Le peuple indigne prit des pierres
+et se mit dans sa justice a lapider le miserable bourreau. Le bourreau
+s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derriere les chevaux des
+gendarmes. Mais vous n'etes pas au bout. Le supplicie, se voyant seul
+sur l'echafaud, s'etait redresse sur la planche, et la, debout,
+effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tete a demi coupee qui
+pendait sur son epaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vint
+le detacher. La foule, pleine de pitie, etait sur le point de forcer
+les gendarmes et de venir a l'aide du malheureux qui avait subi cinq
+fois son arret de mort. C'est en ce moment-la qu'un valet du bourreau,
+jeune homme de vingt ans monte sur l'echafaud, dit au patient de se
+tourner pour qu'il le delie, et, profitant de la posture du mourant
+qui se livrait a lui sans defiance, saute sur son dos et se met a lui
+couper peniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel
+couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui.
+
+Aux termes de la loi, un juge a du assister a cette execution. D'un
+signe il pouvait tout arreter. Que faisait-il donc au fond de sa
+voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce
+punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous
+ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa
+portiere ?
+
+Et le juge n'a pas ete mis en jugement ! et le bourreau n'a pas ete
+mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette
+monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacree
+d'une creature de Dieu !
+
+Au dix-septieme siecle, a l'epoque de barbarie du code criminel, sous
+Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis a mort
+devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un
+coup d'epee, lui donna trente-quatre coups [Note : La Porte dit
+vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au
+vingtieme.] d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il
+irregulier au parlement de Paris : il y eut enquete et proces, et si
+Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le
+soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y
+avait de la justice.
+
+Ici, rien. La chose a eu lieu apres juillet, dans un temps de douces
+moeurs et de progres, un an apres la celebre lamentation de la Chambre
+sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passe absolument inapercu.
+Les journaux de Paris l'ont publie comme une anecdote. Personne n'a
+ete inquiete. On a su seulement que la guillotine avait ete disloquee
+expres par quelqu'un qui voulait nuire a l'executeur des hautes
+oeuvres. C'etait un valet du bourreau, chasse par son maitre, qui,
+pour se venger, lui avait fait cette malice.
+
+Ce n'etait qu'une espieglerie. Continuons.
+
+A Dijon, il y a trois mois, on a mene au supplice une femme. (Une
+femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait
+son service. La tete n'a pas ete tout a fait coupee. Alors les valets
+de l'executeur se sont atteles aux pieds de la femme, et a travers les
+hurlements de la malheureuse, et a force de tiraillements et de
+soubresauts, ils lui ont separe la tete du corps par arrachement.
+
+A Paris, nous revenons au temps des executions secretes. Comme on
+n'ose plus decapiter en Greve depuis juillet, comme on a peur, comme
+on est lache, voici ce qu'on fait. On a pris dernierement a Bicetre un
+homme, un condamne a mort, un nomme Desandrieux, je crois ; on l'a mis
+dans une espece de panier traine sur deux roues, clos de toutes parts,
+cadenasse et verrouille ; puis, un gendarme en tete, un gendarme en
+queue, a petit bruit et sans foule, on a ete deposer le paquet a la
+barriere deserte de Saint-Jacques. Arrives la, il etait huit heures du
+matin, a peine jour, il y avait une guillotine toute fraiche dressee
+et pour public quelque douzaine de petits garcons groupes sur les tas
+de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tire
+l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer,
+furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamote sa
+tete. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice.
+Infame derision !
+
+Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Ou
+en sommes-nous ? La justice ravalee aux stratagemes et aux
+supercheries ! la loi aux expedients ! monstrueux !
+
+C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamne a mort, pour que
+la societe le prenne en traitre de cette facon !
+
+Soyons juste pourtant, l'execution n'a pas ete tout a fait secrete. Le
+matin on a crie et vendu comme de coutume l'arret de mort dans les
+carrefours de Paris. Il parait qu'il y a des gens qui vivent de cette
+vente. Vous entendez ? du crime d'un infortune, de son chatiment, de
+ses tortures, de son agonie, on fait une denree, un papier qu'on vend
+un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grise dans
+le sang ? Qui est-ce donc qui le ramasse ?
+
+Voila assez de faits. En voila trop. Est-ce que tout cela n'est pas
+horrible ?
+
+Qu'avez-vous a alleguer pour la peine de mort ?
+
+Nous faisons cette question serieusement : nous la faisons pour qu'on
+y reponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettres
+bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de
+la peine de mort pour texte a paradoxe comme tout autre theme. Il y en
+a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils haissent tel
+ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi litteraire,
+une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-la sont
+les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux
+grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri
+que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudery aux Corneille.
+
+Ce n'est pas a eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi
+proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, a ceux qui aiment
+la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beaute, pour sa bonte,
+pour sa grace.
+
+Voyons, qu'ils donnent leurs raisons.
+
+Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort
+necessaire. D'abord, -- parce qu'il importe de retrancher de la
+communaute sociale un membre qui lui a deja nui et qui pourrait lui
+nuire encore. -- S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpetuelle
+suffirait. A quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'echapper
+d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas a la
+solidite des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des menageries ?
+
+Pas de bourreau ou le geolier suffit.
+
+Mais, reprend-on, -- il faut que la societe se venge, que la societe
+punisse. -- Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est
+de Dieu.
+
+La societe est entre deux. Le chatiment est au-dessus d'elle, la
+vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui
+sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger
+pour ameliorer. Transformez de cette facon la formule des
+criminalistes, nous la comprenons et nous y adherons.
+
+Reste la troisieme et derniere raison, la theorie de l'exemple. -- Il
+faut faire des exemples ! il faut epouvanter par le spectacle du sort
+reserve aux criminels ceux qui seraient tentes de les imiter ! Voila
+bien a peu pres textuellement la phrase eternelle dont tous les
+requisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des
+variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y
+ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise
+l'effet qu'on en attend. Loin d'edifier le peuple, il le demoralise,
+et ruine en lui toute sensibilite, partant toute vertu. Les preuves
+abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en
+citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est
+le plus recent. Au moment ou nous ecrivons, il n'a que dix jours de
+date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. A Saint-Pol,
+immediatement apres l'execution d'un incendiaire nomme Louis Camus,
+une troupe de masques est venue danser autour de l'echafaud encore
+fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.
+
+Que si, malgre l'experience, vous tenez a votre theorie routiniere de
+l'exemple, alors rendez-nous le seizieme siecle, soyez vraiment
+formidables, rendez-nous la variete des supplices, rendez-nous
+Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jures, rendez-nous le gibet,
+la roue, le bucher, l'estrapade, l'essorillement, l'ecartelement, la
+fosse a enfouir vif, la cuve a bouillir vif ; rendez-nous, dans tous
+les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les
+autres, le hideux etal du bourreau, sans cesse garni de chair
+fraiche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses
+brutes assises, ses caves a ossements, ses poutres, ses crocs, ses
+chaines, ses brochettes de squelettes, son eminence de platre tachetee
+de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par
+le vent du nord-est il repand a larges bouffees sur tout le faubourg
+du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce
+gigantesque appentis du bourreau de Paris. A la bonne heure ! Voila de
+l'exemple en grand. Voila de la peine de mort bien comprise. Voila un
+systeme de supplices qui a quelque proportion. Voila qui est horrible,
+mais qui est terrible.
+
+Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce,
+on prend un contrebandier sur la cote de Douvres, on le pend pour
+l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroche au gibet ; mais, comme
+les intemperies de l'air pourraient deteriorer le cadavre, on
+l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir
+a le renouveler moins souvent. O terre d'economie ! goudronner les
+pendus !
+
+Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la facon la plus humaine
+de comprendre la theorie de l'exemple.
+
+Mais vous, est-ce bien serieusement que vous croyez faire un exemple
+quand vous egorgillez miserablement un pauvre homme dans le recoin le
+plus desert des boulevards exterieurs ? En Greve, en plein jour, passe
+encore ; mais a la barriere Saint-Jacques ! mais a huit heures du
+matin ! Qui est-ce qui passe la ? Qui est-ce qui va la ? Qui est-ce
+qui sait que vous tuez un homme la ? Qui est-ce qui se doute que vous
+faites un exemple la ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du
+boulevard, apparemment.
+
+Ne voyez-vous donc pas que vos executions publiques se font en
+tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez
+peur et honte de votre oeuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre
+discite justitiam moniti ? Qu'au fond vous etes ebranles, interdits,
+inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnes par le doute general,
+coupant des tetes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ?
+Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu
+le sentiment moral et social de la mission de sang que vos
+predecesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une
+conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent
+qu'eux la tete sur votre oreiller ? D'autres avant vous ont ordonne
+des executions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le
+juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Elie de
+Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas
+eux-memes se croyaient des juges ; vous, dans votre for interieur,
+vous n'etes pas bien surs de ne pas etre des assassins !
+
+Vous quittez la Greve pour la barriere Saint-Jacques, la foule pour la
+solitude, le jour pour le crepuscule. Vous ne faites plus fermement ce
+que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !
+
+Toutes les raisons pour la peine de mort, les voila donc demolies.
+Voila tous les syllogismes de parquets mis a neant. Tous ces copeaux
+de requisitoires, les voila balayes et reduits en cendres. Le moindre
+attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.
+
+Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des tetes, a
+nous jures, a nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au
+nom de la societe a proteger, de la vindicte publique a assurer, des
+exemples a faire. Rhetorique, ampoule, et neant que tout cela ! un
+coup d'epingle dans ces hyperboles, et vous les desenflez. Au fond de
+ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que durete de coeur, cruaute,
+barbarie, envie de prouver son zele, necessite de gagner ses
+honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge
+on sent les ongles du bourreau.
+
+Il est difficile de songer de sang-froid a ce que c'est qu'un
+procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie a envoyer
+les autres a l'echafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de
+Greve. Du reste, c'est un monsieur qui a des pretentions au style et
+aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'etre, qui recite au
+besoin un vers latin ou deux avant de conclure a la mort, qui cherche
+a faire de l'effet, qui interesse son amour-propre, o misere ! la ou
+d'autres ont leur vie engagee, qui a ses modeles a lui, ses types
+desesperants a atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy,
+comme tel poete a Racine et tel autre Boileau. Dans le debat, il tire
+du cote de la guillotine, c'est son role, c'est son etat. Son
+requisitoire, c'est son oeuvre litteraire, il le fleurit de
+metaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau a
+l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux
+communs encore tres neufs pour la province, ses elegances d'elocution,
+ses recherches, ses raffinements d'ecrivain. Il hait le mot propre
+presque autant que nos poetes tragiques de l'ecole de Delille. N'ayez
+pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc ! Il a pour
+toute idee dont la nudite vous revolterait des deguisements complets
+d'epithetes et d'adjectifs. Il rend M. Samson presentable. Il gaze le
+couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans
+une periphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est douceatre et
+decent. Vous le representez-vous, la nuit, dans son cabinet, elaborant
+a loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un echafaud
+dans six semaines ? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboiter la
+tete d'un accuse dans le plus fatal article du code ? Le voyez-vous
+scier avec une loi mal faite le cou d'un miserable ? Remarquez-vous
+comme il fait infuser dans un gachis de tropes et de synecdoches deux
+ou trois textes veneneux pour en exprimer et en extraire a grand-peine
+la mort d'un homme ? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il ecrit, sous
+sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi a ses
+pieds, et qu'il arrete de temps en temps sa plume pour lui dire, comme
+le maitre a son chien : -- Paix la ! paix la ! tu vas avoir ton os !
+
+Du reste, dans la vie privee, cet homme du roi peut etre un honnete
+homme, bon pere, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les
+epitaphes du Pere-Lachaise.
+
+Esperons que le jour est prochain ou la loi abolira ces fonctions
+funebres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donne
+user la peine de mort.
+
+On est parfois tente de croire que les defenseurs de la peine de mort
+n'ont pas bien reflechi a ce que c'est. Mais pesez donc un peu a la
+balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la
+societe s'arroge d'oter ce qu'elle n'a pas donne, cette peine, la plus
+irreparable des peines irreparables !
+
+De deux choses l'une :
+
+Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans
+adherents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a recu ni education, ni
+instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et
+alors de quel droit tuez-vous ce miserable orphelin ? Vous le punissez
+de ce que son enfance a rampe sur le sol sans tige et sans tuteur !
+Vous lui imputez a forfait l'isolement ou vous l'avez laisse ! De son
+malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris a savoir ce
+qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est a sa destinee, non a
+lui. Vous frappez un innocent.
+
+Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont
+vous l'egorgez ne blesse que lui seul ? que son pere, que sa mere, que
+ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous decapitez
+toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.
+
+Gauche et aveugle penalite, qui, de quelque cote qu'elle se tourne,
+frappe l'innocent !
+
+Cet homme, ce coupable qui a une famille, sequestrez-le. Dans sa
+prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les
+fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans
+frissonner a ce que deviendront ces petits garcons, ces petites
+filles, auxquelles vous otez leur pere, c'est-a-dire leur pain ?
+Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans
+quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les pauvres
+innocents !
+
+Aux colonies, quand un arret de mort tue un esclave, il y a mille
+francs d'indemnite pour le proprietaire de l'homme. Quoi ! vous
+dedommagez le maitre, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi
+ne prenez-vous pas un homme a ceux qui le possedent ? N'est-il pas, a
+un titre bien autrement sacre que l'esclave vis-a-vis du maitre, la
+propriete de son pere, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?
+
+Nous avons deja convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue
+de vol.
+
+Autre chose encore. L'ame de cet homme, y songez-vous ? Savez-vous
+dans quel etat elle se trouve ? Osez-vous bien l'expedier si
+lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ;
+au moment supreme, le souffle religieux qui etait dans l'air pouvait
+amollir le plus endurci ; un patient etait en meme temps un penitent ;
+la religion lui ouvrait un monde au moment ou la societe lui en
+fermait un autre ; toute ame avait conscience de Dieu ; l'echafaud
+n'etait qu'une frontiere du ciel. Mais quelle esperance mettez-vous
+sur l'echafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ?
+maintenant que toutes les religions sont attaquees du dry-rot, comme
+ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis
+peut-etre ont decouvert des mondes ? maintenant que les petits enfants
+se moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont
+vous doutez vous-memes les ames obscures de vos condamnes, ces ames
+telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les
+livrez a votre aumonier de prison, excellent vieillard sans doute ;
+mais croit-il et fait-il croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une
+corvee son oeuvre sublime ? Est-ce que vous le prenez pour un pretre,
+ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette ? Un ecrivain
+plein d'ame et de talent l'a dit avant nous : C'est une horrible chose
+de conserver le bourreau apres avoir ote le confesseur !
+
+Ce ne sont la, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme
+disent quelques dedaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur
+tete. A nos yeux, ce sont les meilleures. Nous preferons souvent les
+raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux
+series se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Traite des Delits
+est greffe sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendre Beccaria.
+
+La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'experience est
+aussi pour nous. Dans les etats modeles, ou la peine de mort est
+abolie, la masse des crimes capitaux suit d'annee en annee une baisse
+progressive. Pesez ceci.
+
+Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complete
+abolition de la peine de mort, comme celle ou s'etait si etourdiment
+engagee la Chambre des deputes. Nous desirons, au contraire, tous les
+essais, toutes les precautions, tous les tatonnements de la prudence.
+D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de
+mort, nous voulons un remaniement complet de la penalite sous toutes
+ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le
+temps est un des ingredients qui doivent entrer dans une pareille
+oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons developper
+ailleurs, sur cette matiere, le systeme d'idees que nous croyons
+applicable. Mais, independamment des abolitions partielles pour le cas
+de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifies, etc., nous demandons
+que des a present, dans toutes les affaires capitales, le president
+soit tenu de poser au jury cette question : L'accuse a-t-il agi par
+passion ou par interet ? et que, dans le cas ou le jury repondrait :
+L'accuse a agi par passion, il n'y ait pas condamnation a mort. Ceci
+nous epargnerait du moins quelques executions revoltantes. Ulbach et
+Debacker seraient sauves. On ne guillotinerait plus Othello.
+
+Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort
+murit tous les jours. Avant peu, la societe entiere la resoudra comme
+nous.
+
+Que les criminalistes les plus entetes y fassent attention, depuis un
+siecle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque
+douce. Signe de decrepitude. Signe de faiblesse. Signe de mort
+prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a
+disparu. Chose etrange ! la guillotine elle-meme est un progres.
+
+M. Guillotin etait un philanthrope.
+
+Oui, l'horrible Themis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de
+Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppede et de Machault, deperit. Elle
+maigrit. Elle se meurt.
+
+Voila deja la Greve qui n'en veut plus. La Greve se rehabilite. La
+vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut
+mener desormais meilleure vie et rester digne de sa derniere belle
+action. Elle qui s'etait prostituee depuis trois siecles a tous les
+echafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien metier. Elle
+veut perdre son vilain nom. Elle repudie le bourreau. Elle lave son
+pave.
+
+A l'heure qu'il est, la peine de mort est deja hors de Paris. Or,
+disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation.
+
+Tous les symptomes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute
+et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutot ce monstre fait
+de bois et de fer qui est a Guillotin ce que Galatee est a Pygmalion.
+Vues d'un certain cote, les effroyables executions que nous avons
+detaillees plus haut sont d'excellents signes. La guillotine
+hesite. Elle en est a manquer son coup. Tout le vieil echafaudage de
+la peine de mort se detraque.
+
+L'infame machine partira de France, nous y comptons, et, s'il
+plait a Dieu, elle partira en boitant, car nous tacherons de lui
+porter de rudes coups.
+
+Qu'elle aille demander l'hospitalite ailleurs, a quelque peuple
+barbare, non a la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne
+voudraient pas d'elle [Le "parlement" d'Otahiti vient d'abolir la
+peine de mort.] ; mais qu'elle descende quelques echelons encore de
+l'echelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie.
+
+L'edifice social du passe reposait sur trois colonnes, le pretre, le
+roi, le bourreau. Il y a deja longtemps qu'une voix a dit : Les dieux
+s'en vont ! Dernierement une autre voix s'est elevee et a crie : Les
+rois s'en vont ! Il est temps maintenant qu'une troisieme voix s'eleve
+et dise : Le bourreau s'en va !
+
+Ainsi l'ancienne societe sera tombee pierre a pierre ; ainsi la
+providence aura complete l'ecroulement du passe.
+
+A ceux qui ont regrette les dieux, on a pu dire : Dieu reste. A ceux
+qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. A ceux
+qui regretteraient le bourreau, on n'a rien a dire.
+
+Et l'ordre ne disparaitra pas avec le bourreau ; ne le croyez
+point. La voute de la societe future ne croulera pas pour n'avoir
+point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une
+serie de transformations successives. A quoi donc allez-vous
+assister ? a la transformation de la penalite. La douce loi du Christ
+penetrera enfin le code et rayonnera a travers. On regardera le crime
+comme une maladie, et cette maladie aura ses medecins qui remplaceront
+vos juges, ses hopitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberte et la
+sante se ressembleront. On versera le baume et l'huile ou l'on
+appliquait le fer et le feu. On traitera par la charite ce mal qu'on
+traitait par la colere. Ce sera simple et sublime. La croix substituee
+au gibet. Voila tout.
+
+15 mars 1832.
+
+
+
+
+
+
+UNE COMEDIE A PROPOS D'UNE TRAGEDIE
+
+[Note : Nous avons cru devoir reimprimer ici l'espece de preface en
+dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la quatrieme edition du
+Dernier Jour d'un condamne. Il faut se rappeler, en la lisant, au
+milieu de quelles objections politiques, morales et litteraires les
+premieres editions de ce livre furent publiees. (Edition de 1832).]
+
+
+
+
+PERSONNAGES :
+
+MADAME DE BLINVAL.
+LE CHEVALIER.
+ERGASTE.
+UN POETE ELEGIAQUE.
+UN PHILOSOPHE.
+UN GROS MONSIEUR.
+UN MONSIEUR MAIGRE.
+DES FEMMES.
+UN LAQUAIS.
+
+
+Un salon.
+
+
+UN POETE ELEGIAQUE, lisant.
+
+ [...]
+ Le lendemain, des pas traversaient la foret,
+ Un chien le long du fleuve en aboyant errait ;
+ Et quand la bachelette en larmes
+ Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes,
+ Sur la tant vieille tour de l'antique chatel,
+ Elle entendit les flots gemir, la triste Isaure,
+ Mais plus n'entendit la mandore Du gentil menestrel !
+
+
+TOUT L'AUDITOIRE.
+
+Bravo ! charmant ! ravissant !
+
+
+On bat des mains.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Il y a dans cette fin un mystere indefinissable qui tire les larmes
+des yeux.
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE, modestement.
+
+La catastrophe est voilee.
+
+
+LE CHEVALIER, hochant la tete.
+
+Mandore, menestrel, c'est du romantique, ca !
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que
+voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Des concessions ! des concessions ! c'est comme cela qu'on perd le
+gout. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce
+quatrain :
+
+ De par le Pinde et par Cythere,
+ Gentil-Bernard est averti
+ Que l'Art d'Aimer doit samedi
+ Venir souper chez l'Art de Plaire.
+
+Voila la vraie poesie ! L'Art d'Aimer qui soupe samedi chez l'Art de
+Plaire ! a la bonne heure ! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le
+menestrel. On ne fait plus de poesies fugitives. Si j'etais poete, je
+ferais des poesies fugitives : mais je ne suis pas poete, moi.
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Cependant, les elegies...
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Poesies fugitives, monsieur. (Bas a Mme de Blinval) Et puis, chatel
+n'est pas francais ; on dit castel.
+
+
+QUELQU'UN, au poete elegiaque.
+
+Une observation, monsieur. Vous dites l'antique chatel, pourquoi pas
+le gothique !
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Gothique ne se dit pas en vers.
+
+
+LE QUELQU'UN.
+
+Ah ! c'est different.
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE, poursuivant.
+
+Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux
+qui veulent desorganiser le vers francais, et nous ramener a l'epoque
+des Ronsard et des Brebeuf. Je suis romantique, mais modere. C'est
+comme pour les emotions. Je les veux douces, reveuses, melancoliques,
+mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je
+sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en delire
+qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ?
+
+
+LES DAMES.
+
+Quel roman ?
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Le Dernier Jour...
+
+
+UN GROS MONSIEUR.
+
+Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me
+fait mal aux nerfs.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Et a moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai la.
+
+
+LES DAMES.
+
+Voyons, voyons.
+
+
+On se passe le livre de main en main.
+
+
+QUELQU'UN, lisant.
+
+Le Dernier jour d'un...
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Grace, madame !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar,
+un livre qui rend malade.
+
+
+UNE FEMME, bas.
+
+Il faudra que je lise cela.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Il faut convenir que les moeurs vont se depravant de jour en jour. Mon
+Dieu, l'horrible idee ! developper, creuser, analyser, l'une apres
+l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances
+physiques, toutes les tortures morales que doit eprouver un homme
+condamne a mort, le jour de l'execution ! Cela n'est-il pas atroce ?
+Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouve un ecrivain pour cette
+idee, et un public pour cet ecrivain ?
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Voila en effet qui est souverainement impertinent.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Qu'est-ce que c'est que l'auteur ?
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Il n'y avait pas de nom a la premiere edition.
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+C'est le meme qui a deja fait deux autres romans... ma foi, j'ai
+oublie les titres. Le premier commence a la Morgue et finit a la
+Greve. A chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Vous avez lu cela, monsieur ?
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Oui, monsieur : la scene se passe en Islande.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+En Islande, c'est epouvantable !
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, ou il y a
+des monstres qui ont des corps bleus.
+
+
+LE CHEVALIER, riant.
+
+Corbleu ! cela doit faire un furieux vers.
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Il a publie aussi un drame, -- on appelle cela un drame, -- ou l'on
+trouve ce beau vers :
+
+ Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.
+
+
+QUELQU'UN
+
+Ah, ce vers !
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Cela peut s'ecrire en chiffres, voyez-vous, mesdames :
+
+ Demain, 25 juin 1657.
+
+
+Il rit. On rit.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+C'est une chose particuliere que la poesie d'a present.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Ah ca ! il ne sait pas versifier, cet homme-la ! Comment donc
+s'appelle-t-il deja ?
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Il a un nom aussi difficile a retenir qu'a prononcer. Il y a du goth,
+du visigoth, de l'ostrogoth dedans.
+
+
+Il rit.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+C'est un vilain homme.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Un abominable homme.
+
+
+UNE JEUNE FEMME.
+
+Quelqu'un qui le connait m'a dit...
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Vous connaissez quelqu'un qui le connait ?
+
+
+LA JEUNE FEMME.
+
+Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la
+retraite et passe ses journees a jouer avec ses petits enfants.
+
+
+LE POETE.
+
+Et ses nuits a rever des oeuvres de tenebres. -- C'est singulier ;
+voila un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y
+est, le vers :
+
+ Et ses nuits a rever des oeuvres de tenebres.
+
+Avec une bonne cesure. Il n'y a plus que l'autre rime a
+trouver. Pardieu ! funebres.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+ Quidquid tentabat dicere, versus erat.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants.
+Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-la ! un roman atroce !
+
+
+QUELQU'UN.
+
+Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ?
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Est-ce que je sais, moi ?
+
+
+UN PHILOSOPHE.
+
+A ce qu'il parait, dans le but de concourir a l'abolition de la peine
+de mort.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Une horreur, vous dis-je !
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Ah ca ! c'est donc un duel avec le bourreau ?
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Il en veut terriblement a la guillotine.
+
+
+UN MONSIEUR MAIGRE.
+
+Je vois cela d'ici. Des declamations.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Point. Il y a a peine deux pages sur ce texte de la peine de
+mort. Tout le reste, ce sont des sensations.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Voila le tort. Le sujet meritait le raisonnement. Un drame, un roman
+ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais.
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Detestable ! Est-ce que c'est la de l'art ? C'est passer les bornes,
+c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ?
+mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-etre un fort
+mauvais drole. On n'a pas le droit de m'interesser a quelqu'un que je
+ne connais pas.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+On n'a pas le droit de faire eprouver a son lecteur des souffrances
+physiques. Quand je vois des tragedies, on se tue, eh bien ! cela ne
+me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la
+tete, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais
+reves. J'ai ete deux jours au lit pour l'avoir lu.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Ajoutez a cela que c'est un livre froid et compasse.
+
+
+LE POETE.
+
+Un livre !... un livre !...
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Oui. -- Et comme vous disiez tout a l'heure, monsieur, ce n'est point
+la de veritable esthetique. Je ne m'interesse pas a une abstraction, a
+une entite pure. Je ne vois point la une personnalite qui s'adequate
+avec la mienne. Et puis le style n'est ni simple ni clair. Il sent
+l'archaisme. C'est bien la ce que vous disiez, n'est-ce pas ?
+
+
+LE POETE.
+
+Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalites.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Le condamne n'est pas interessant.
+
+
+LE POETE.
+
+Comment interesserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse
+fait tout le contraire. J'eusse conte l'histoire de mon condamne. Ne
+de parents honnetes. Une bonne education. De l'amour. De la
+jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des
+remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont
+implacables : il faut qu'il meure. Et la j'aurais traite ma question
+de la peine de mort. A la bonne heure !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ah ! Ah !
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La
+particularite ne regit pas la generalite.
+
+
+LE POETE.
+
+Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour heros, par
+exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour,
+son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleure,
+j'eusse fremi, j'eusse voulu monter sur l'echafaud avec lui.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Pas moi.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Ni moi. C'etait un revolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+L'echafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en
+general.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+La peine de mort ! a quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela
+vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal ne
+de venir nous donner le cauchemar a ce sujet avec son livre !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ah ! oui, un bien mauvais coeur !
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Il nous force a regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans
+Bicetre. C'est fort desagreable. On sait bien que ce sont des
+cloaques. Mais qu'importe a la societe ?
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ceux qui ont fait les lois n'etaient pas des enfants.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Ah ! cependant ! en presentant les choses avec verite...
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Eh ! c'est justement ce qui manque, la verite. Que voulez-vous qu'un
+poete sache sur de pareilles matieres ? Il faudrait etre au moins
+procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal fait
+de ce livre, que le condamne ne dit rien quand on lui lit son arret de
+mort ; eh bien, moi, j'ai vu un condamne qui, dans ce moment-la, a
+pousse un grand cri. -- Vous voyez.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Permettez...
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Tenez, messieurs, la guillotine, la Greve, c'est de mauvais gout. Et
+la preuve, c'est qu'il parait que c'est un livre qui corrompt le gout,
+et vous rend incapable d'emotions pures, fraiches, naives. Quand donc
+se leveront les defenseurs de la saine litterature ? Je voudrais etre,
+et mes requisitoires m'en donneraient peut-etre le droit, membre de
+l'academie francaise... -- Voila justement monsieur Ergaste, qui en
+est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamne ?
+
+
+ERGASTE.
+
+Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dinais hier chez
+Mme de Senange, et la marquise de Morival en a parle au duc de
+Melcour. On dit qu'il y a des personnalites contre la magistrature,
+et surtout contre le president d'Alimont. L'abbe de Floricour aussi
+etait indigne. Il parait qu'il y a un chapitre contre la religion, et
+un chapitre contre la monarchie. Si j'etais procureur du roi !...
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberte de la
+presse ! Cependant, un poete qui veut supprimer la peine de mort, vous
+conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien regime,
+quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la
+torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout
+ecrire. Les livres font un mal affreux.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Affreux. On etait tranquille, on ne pensait a rien. Il se coupait
+bien de temps en temps en France une tete par-ci par-la, deux tout au
+plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne
+disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voila un
+livre... -- un livre qui vous donne un mal de tete horrible !
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Le moyen qu'un jure condamne apres l'avoir lu !
+
+
+ERGASTE.
+
+Cela trouble les consciences.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ah ! les livres ! les livres ! Qui eut dit cela d'un roman ?
+
+
+LE POETE.
+
+Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de
+l'ordre social.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Sans compter la langue, que messieurs les romantiques revolutionnent
+aussi.
+
+
+LE POETE.
+
+Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Le mauvais gout, le mauvais gout.
+
+
+ERGASTE.
+
+Vous avez raison. Le mauvais gout.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Il n'y a rien a repondre a cela.
+
+
+LE PHILOSOPHE, appuye au fauteuil d'une dame.
+
+Ils disent la des choses qu'on ne dit meme plus rue Mouffetard.
+
+
+ERGASTE.
+
+Ah ! l'abominable livre !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+He ! ne le jetez pas au feu. Il est a la loueuse.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est deprave depuis, le gout et
+les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ?
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Non, monsieur, il ne m'en souvient pas.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Nous etions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel.
+Toujours de belles fetes, de jolis vers. C'etait charmant. Y a-t-il
+rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal
+que Mme la marechale de Mailly donna en mil sept cent... l'annee de
+l'execution de Damiens ?
+
+
+LE GROS MONSIEUR, soupirant.
+
+Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres
+aussi. C'est le beau vers de Boileau :
+
+ Et la chute des arts suit la decadence des moeurs.
+
+
+LE PHILOSOPHE, bas au poete.
+
+Soupe-t-on dans cette maison ?
+
+
+LE POETE ELEGIAQUE.
+
+Oui, tout a l'heure.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des
+romans cruels, immoraux et de mauvais gout, Le Dernier jour d'un
+Condamne, que sais-je ?
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je
+vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous
+avons rejete le pourvoi depuis trois semaines ?
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Ah ! un peu de patience ! je suis en conge ici. Laissez-moi respirer.
+A mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'ecrirai a mon
+substitut...
+
+
+UN LAQUAIS, entrant.
+
+Madame est servie.
+
+
+
+
+
+
+Preface de 1829
+
+
+Il y a deux manieres de se rendre compte de l'existence de ce
+livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et
+inegaux sur lesquels on a trouve, enregistrees une a une, les
+dernieres pensees d'un miserable ; ou il s'est rencontre un homme, un
+reveur occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe,
+un poete, que sais-je ? dont cette idee a ete la fantaisie, qui l'a
+prise ou plutot s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en
+debarrasser qu'en la jetant dans un livre. De ces deux explications,
+le lecteur choisira celle qu'il voudra.
+
+Avant-propos de la premiere edition de 1829 parue sans nom d'auteur,
+et datee de 18..
+
+
+
+
+
+
+LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Bicetre
+
+Condamne a mort !
+
+Voila cinq semaines que j'habite avec cette pensee, toujours seul avec
+elle, toujours glace de sa presence, toujours courbe sous son poids !
+
+Autrefois, car il me semble qu'il y a plutot des annees que des
+semaines, j'etais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque
+heure, chaque minute avait son idee. Mon esprit, jeune et riche, etait
+plein de fantaisies. Il s'amusait a me les derouler les unes apres les
+autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inepuisables arabesques
+cette rude et mince etoffe de la vie. C'etaient des jeunes filles, de
+splendides chapes d'eveque, des batailles gagnees, des theatres pleins
+de bruit et de lumiere, et puis encore des jeunes filles et de sombres
+promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'etait
+toujours fete dans mon imagination. Je pouvais penser a ce que je
+voulais, j'etais libre.
+
+Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon
+esprit est en prison dans une idee. Une horrible, une sanglante, une
+implacable idee ! Je n'ai plus qu'une pensee, qu'une conviction,
+qu'une certitude : condamne a mort !
+
+Quoi que je fasse, elle est toujours la, cette pensee infernale, comme
+un spectre de plomb a mes cotes, seule et jalouse, chassant toute
+distraction, face a face avec moi miserable, et me secouant de ses
+deux mains de glace quand je veux detourner la tete ou fermer les
+yeux. Elle se glisse sous toutes les formes ou mon esprit voudrait la
+fuir, se mele comme un refrain horrible a toutes les paroles qu'on
+m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ;
+m'obsede eveille, epie mon sommeil convulsif, et reparait dans mes
+reves sous la forme d'un couteau.
+
+Je viens de m'eveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant :
+-- Ah ! ce n'est qu'un reve ! -- He bien ! avant meme que mes yeux
+lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale
+pensee ecrite dans l'horrible realite qui m'entoure, sur la dalle
+mouillee et suante de ma cellule, dans les rayons pales de ma lampe de
+nuit, dans la trame grossiere de la toile de mes vetements, sur la
+sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit a travers la
+grille du cachot, il me semble que deja une voix a murmure a mon
+oreille : -- Condamne a mort !
+
+
+
+
+II
+
+
+C'etait par une belle matinee d'aout.
+
+Il y avait trois jours que mon proces etait entame ; trois jours que
+mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nuee de spectateurs,
+qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des
+corbeaux autour d'un cadavre ; trois jours que toute cette
+fantasmagorie des juges, des temoins, des avocats, des procureurs du
+roi, passait et repassait devant moi, tantot grotesque, tantot
+sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premieres nuits,
+d'inquietude et de terreur, je n'en avais pu dormir ; la troisieme,
+j'en avais dormi d'ennui et de fatigue. A minuit, j'avais laisse les
+jures deliberant. On m'avait ramene sur la paille de mon cachot, et
+j'etais tombe sur-le-champ dans un sommeil profond, dans un sommeil
+d'oubli. C'etaient les premieres heures de repos depuis bien des
+jours.
+
+J'etais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me
+reveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers
+ferres du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du
+grincement rauque des verrous ; il fallut pour me tirer de ma
+lethargie sa rude voix a mon oreille et sa main rude sur mon bras. --
+Levez-vous donc ! -- J'ouvris les yeux, je me dressai effare sur mon
+seant. En ce moment, par l'etroite et haute fenetre de ma cellule, je
+vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me fut donne
+d'entrevoir ce reflet jaune ou des yeux habitues aux tenebres d'une
+prison savent si bien reconnaitre le soleil. J'aime le soleil.
+
+-- Il fait beau, dis-je au guichetier.
+
+Il resta un moment sans me repondre, comme ne sachant si cela valait
+la peine de depenser une parole ; puis avec quelque effort il murmura
+brusquement :
+
+-- C'est possible.
+
+Je demeurais immobile, l'esprit a demi endormi, la bouche souriante,
+l'oeil fixe sur cette douce reverberation doree qui diaprait le
+plafond.
+
+-- Voila une belle journee, repetai-je.
+
+-- Oui, me repondit l'homme, on vous attend.
+
+Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta
+violemment dans la realite. Je revis soudain, comme dans la lumiere
+d'un eclair, la sombre salle des assises, le fer a cheval des juges
+charges de haillons ensanglantes, les trois rangs de temoins aux faces
+stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes
+noires s'agiter, et les tetes de la foule fourmiller au fond dans
+l'ombre, et s'arreter sur moi le regard fixe de ces douze jures, qui
+avaient veille pendant que je dormais !
+
+Je me levai ; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne
+savaient ou trouver mes vetements, mes jambes etaient faibles. Au
+premier pas que je fis, je trebuchai comme un portefaix trop
+charge. Cependant je suivis le geolier.
+
+Les deux gendarmes m'attendaient au seuil de la cellule. On me remit
+les menottes. Cela avait une petite serrure compliquee qu'ils
+fermerent avec soin. Je laissai faire ; c'etait une machine sur une
+machine.
+
+Nous traversames une cour interieure. L'air vif du matin me ranima. Je
+levai la tete. Le ciel etait bleu, et les rayons chauds du soleil,
+decoupes par les longues cheminees, tracaient de grands angles de
+lumiere au faite des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait
+beau en effet.
+
+Nous montames un escalier tournant en vis ; nous passames un corridor,
+puis un autre, puis un troisieme ; puis une porte basse s'ouvrit. Un
+air chaud, mele de bruit, vint me frapper au visage ; c'etait le
+souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai.
+
+Il y eut a mon apparition une rumeur d'armes et de voix. Les
+banquettes se deplacerent bruyamment, les cloisons craquerent ; et,
+pendant que je traversais la longue salle entre deux masses de peuple
+murees de soldats, il me semblait que j'etais le centre auquel se
+rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ces faces beantes
+et penchees.
+
+En cet instant je m'apercus que j'etais sans fers ; mais je ne pus me
+rappeler ou ni quand on me les avait otes.
+
+Alors il se fit un grand silence. J'etais parvenu a ma place. Au
+moment ou le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes
+idees. Je compris tout a coup clairement ce que je n'avais fait
+qu'entrevoir confusement jusqu'alors, que le moment decisif etait
+venu, et que j'etais la pour entendre ma sentence.
+
+L'explique qui pourra, de la maniere dont cette idee me vint elle ne
+me causa pas de terreur. Les fenetres etaient ouvertes ; l'air et le
+bruit de la ville arrivaient librement du dehors ; la salle etait
+claire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil tracaient ca et
+la la figure lumineuse des croisees, tantot allongee sur le plancher,
+tantot developpee sur les tables, tantot brisee a l'angle des murs ;
+et de ces losanges eclatants aux fenetres chaque rayon decoupait dans
+l'air un grand prisme de poussiere d'or.
+
+Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement
+de la joie d'avoir bientot fini. Le visage du president, doucement
+eclaire par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de
+bon ; et un jeune assesseur causait presque gaiement en chiffonnant
+son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, placee par faveur
+derriere lui.
+
+Les jures seuls paraissaient blemes et abattus, mais c'etait
+apparemment de fatigue d'avoir veille toute la nuit. Quelques-uns
+baillaient. Rien, dans leur contenance, n'annoncait des hommes qui
+viennent de porter une sentence de mort ; et sur les figures de ces
+bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir.
+
+En face de moi une fenetre etait toute grande ouverte. J'entendais
+rire sur le quai des marchandes de fleurs ; et, au bord de la croisee,
+une jolie petite plante jaune, toute penetree d'un rayon de soleil,
+jouait avec le vent dans une fente de la pierre.
+
+Comment une idee sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de
+gracieuses sensations ? Inonde d'air et de soleil, il me fut
+impossible de penser a autre chose qu'a la liberte ; l'esperance vint
+rayonner en moi comme le jour autour de moi ; et, confiant, j'attendis
+ma sentence comme on attend la delivrance et la vie.
+
+Cependant mon avocat arriva. On l'attendait. Il venait de dejeuner
+copieusement et de bon appetit. Parvenu a sa place, il se pencha vers
+moi avec un sourire.
+
+-- J'espere, me dit-il.
+
+-- N'est-ce pas ? repondis-je, leger et souriant aussi.
+
+-- Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur declaration, mais
+ils auront sans doute ecarte la premeditation, et alors ce ne sera que
+les travaux forces a perpetuite.
+
+-- Que dites-vous la, monsieur ? repliquai-je indigne ; plutot cent
+fois la mort !
+
+Oui, la mort ! -- Et d'ailleurs, me repetait je ne sais quelle voix
+interieure, qu'est-ce que je risque a dire cela ? A-t-on jamais
+prononce sentence de mort autrement qu'a minuit, aux flambeaux, dans
+une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et
+d'hiver ? Mais au mois d'aout, a huit heures du matin, un si beau
+jour, ces bons jures, c'est impossible ! Et mes yeux revenaient se
+fixer sur la jolie fleur jaune au soleil.
+
+Tout a coup le president, qui n'attendait que l'avocat, m'invita a me
+lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement electrique,
+toute l'assemblee fut debout au meme instant. Une figure insignifiante
+et nulle, placee a une table au-dessous du tribunal, c'etait, je
+pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jures
+avaient prononce en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes
+membres ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.
+
+-- Avocat, avez-vous quelque chose a dire sur l'application de la
+peine ? demanda le president.
+
+J'aurais eu, moi, tout a dire, mais rien ne me vint. Ma langue resta
+collee a mon palais.
+
+Le defenseur se leva.
+
+Je compris qu'il cherchait a attenuer la declaration du jury, et a
+mettre dessous, au lieu de la peine qu'elle provoquait, l'autre peine,
+celle que j'avais ete si blesse de lui voir esperer.
+
+Il fallut que l'indignation fut bien forte, pour se faire jour a
+travers les mille emotions qui se disputaient ma pensee. Je voulus
+repeter a haute voix ce que je lui avais deja dit : Plutot cent fois
+la mort ! Mais l'haleine me manqua et je ne pus que l'arreter rudement
+par le bras, en criant avec une force convulsive : Non !
+
+Le procureur general combattit l'avocat, et je l'ecoutai avec une
+satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrerent,
+et le president me lut mon arret.
+
+-- Condamne a mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout
+ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un edifice qui se
+demolit. Moi je marchais, ivre et stupefait. Une revolution venait de
+se faire en moi. Jusqu'a l'arret de mort, je m'etais senti respirer,
+palpiter, vivre dans le meme milieu que les autres hommes ; maintenant
+je distinguais clairement comme une cloture entre le monde et moi.
+Rien ne m'apparaissait plus sous le meme aspect qu'auparavant. Ces
+larges fenetres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie
+fleur, tout cela etait blanc et pale, de la couleur d'un linceul. Ces
+hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je
+leur trouvais des airs de fantomes.
+
+Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillee m'attendait.
+Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. -- Un
+condamne a mort ! criaient les passants en courant vers la voiture.
+
+A travers le nuage qui me semblait s'etre interpose entre les choses
+et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des
+yeux avides ; -- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera
+dans six semaines !
+
+
+
+
+III
+
+
+Condamne a mort !
+
+Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je
+ne sais quel livre ou il n'y avait que cela de bon, les hommes sont
+tous condamnes a mort avec des sursis indefinis. Qu'y a-t-il donc de
+si change a ma situation ?
+
+Depuis l'heure ou mon arret m'a ete prononce, combien sont morts qui
+s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devance qui,
+jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma
+tete en place de Greve ! Combien d'ici la peut-etre qui marchent et
+respirent au grand air, entrent et sortent a leur gre, et qui me
+devanceront encore !
+
+Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En
+verite, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de
+bouillon maigre puisee au baquet des galeriens, etre rudoye, moi qui
+suis raffine par l'education, etre brutalise des guichetiers et des
+gardes-chiourme, ne pas voir un etre humain qui me croie digne d'une
+parole et a qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai
+fait et de ce qu'on me fera ; voila a peu pres les seuls biens que
+puisse m'enlever le bourreau.
+
+Ah ! n'importe, c'est horrible !
+
+
+
+
+IV
+
+
+La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicetre.
+
+Vu de loin, cet edifice a quelque majeste. Il se deroule a l'horizon,
+au front d'une colline, et a distance garde quelque chose de son
+ancienne splendeur, un air de chateau de roi. Mais a mesure que vous
+approchez, le palais devient masure. Les pignons degrades blessent
+l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales
+facades ; on dirait que les murs ont une lepre. Plus de vitres, plus
+de glaces aux fenetres ; mais de massifs barreaux de fer
+entre-croises, auxquels se colle ca et la quelque have figure d'un
+galerien ou d'un fou.
+
+C'est la vie vue de pres.
+
+
+
+
+V
+
+
+A peine arrive, des mains de fer s'emparerent de moi. On multiplia les
+precautions ; point de couteau, point de fourchette pour mes repas ;
+la camisole de force, une espece de sac de toile a voilure, emprisonna
+mes bras ; on repondait de ma vie. Je m'etais pourvu en cassation. On
+pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onereuse, et il
+importait de me conserver sain et sauf a la place de Greve.
+
+Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'etait horrible.
+Les egards d'un guichetier sentent l'echafaud. Par bonheur, au bout de
+peu de jours, l'habitude reprit le dessus ; ils me confondirent avec
+les autres prisonniers dans une commune brutalite, et n'eurent plus de
+ces distinctions inaccoutumees de politesse qui me remettaient sans
+cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amelioration.
+Ma jeunesse, ma docilite, les soins de l'aumonier de la prison, et
+surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les
+comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les
+autres detenus, et firent disparaitre la camisole ou j'etais paralyse.
+Apres bien des hesitations, on m'a aussi donne de l'encre, du papier,
+des plumes, et une lampe de nuit.
+
+Tous les dimanches, apres la messe, on me lache dans le preau, a
+l'heure de la recreation. La, je cause avec les detenus ; il le faut
+bien. Ils sont bonnes gens, les miserables. Ils me content leurs
+tours, ce serait a faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils
+m'apprennent a parler argot, a rouscailler bigorne, comme ils disent.
+C'est toute une langue entee sur la langue generale comme une espece
+d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une energie
+singuliere, un pittoresque effrayant : il y a du raisine sur le trimar
+(du sang sur le chemin), epouser la veuve (etre pendu), comme si la
+corde du gibet etait veuve de tous les pendus. La tete d'un voleur a
+deux noms : la sorbonne, quand elle medite, raisonne et conseille le
+crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de
+l'esprit de vaudeville : un cachemire d'osier (une hotte de
+chiffonnier), la menteuse (la langue) ; et puis partout, a chaque
+instant, des mots bizarres, mysterieux, laids et sordides, venus on ne
+sait d'ou : le taule (le bourreau), la cone (la mort), la placarde (la
+place des executions). On dirait des crapauds et des araignees. Quand
+on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de
+sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait
+devant vous.
+
+Du moins ces hommes-la me plaignent, ils sont les seuls. Les geoliers,
+les guichetiers, les porte-clefs, -- je ne leur en veux pas --
+causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je me suis dit :
+
+-- Puisque j'ai le moyen d'ecrire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais
+quoi ecrire ? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide,
+sans liberte pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique
+distraction machinalement occupe tout le jour a suivre la marche lente
+de ce carre blanchatre que le judas de ma porte decoupe vis-a-vis sur
+le mur sombre, et, comme je le disais tout a l'heure, seul a seul avec
+une idee, une idee de crime et de chatiment, de meurtre et de mort !
+Est-ce que je puis avoir quelque chose a dire, moi qui n'ai plus rien
+a faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau fletri et
+vide qui vaille la peine d'etre ecrit ?
+
+Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et decolore, n'y
+a-t-il pas en moi une tempete, une lutte, une tragedie ? Cette idee
+fixe qui me possede ne se presente-t-elle pas a moi a chaque heure, a
+chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus
+ensanglantee a mesure que le terme approche ? Pourquoi n'essayerais-je
+pas de me dire a moi-meme tout ce que j'eprouve de violent et
+d'inconnu dans la situation abandonnee ou me voila ? Certes, la
+matiere est riche ; et, si abregee que soit ma vie, il y aura bien
+encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la
+rempliront, de cette heure a la derniere, de quoi user cette plume et
+tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en
+moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira.
+
+Et puis, ce que j'ecrirai ainsi ne sera peut-etre pas inutile. Ce
+journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute,
+supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment ou
+il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire,
+necessairement inachevee, mais aussi complete que possible, de mes
+sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond
+enseignement ? N'y aurait-il pas dans ce proces-verbal de la pensee
+agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs,
+dans cette espece d'autopsie intellectuelle d'un condamne, plus d'une
+lecon pour ceux qui condamnent ? Peut-etre cette lecture leur
+rendra-t-elle la main moins legere, quand il s'agira quelque autre
+fois de jeter une tete qui pense, une tete d'homme, dans ce qu'ils
+appellent la balance de la justice ? Peut-etre n'ont-ils jamais
+reflechi, les malheureux, a cette lente succession de tortures que
+renferme la formule expeditive d'un arret de mort ? Se sont-ils jamais
+seulement arretes a cette idee poignante que dans l'homme qu'ils
+retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compte
+sur la vie, une ame qui ne s'est point disposee pour la mort ?
+Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau
+triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamne, il n'y a
+rien avant, rien apres.
+
+Ces feuilles les detromperont. Publiees peut-etre un jour, elles
+arreteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de
+l'esprit ; car ce sont celles-la qu'ils ne soupconnent pas. Ils sont
+triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh !
+c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique
+pres de la douleur morale ! Horreur et pitie, des lois faites ainsi !
+Un jour viendra, et peut-etre ces Memoires, derniers confidents d'un
+miserable, y auront-ils contribue...
+
+A moins qu'apres ma mort le vent ne joue dans le preau avec ces
+morceaux de papier souilles de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir a la
+pluie, colles en etoiles a la vitre cassee d'un guichetier.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Que ce que j'ecris ici puisse etre un jour utile a d'autres, que cela
+arrete le juge pret a juger, que cela sauve des malheureux, innocents
+ou coupables, de l'agonie a laquelle je suis condamne, pourquoi ? a
+quoi bon ? qu'importe ? Quand ma tete aura ete coupee, qu'est-ce que
+cela me fait qu'on en coupe d'autres ? Est-ce que vraiment j'ai pu
+penser ces folies ? Jeter bas l'echafaud apres que j'y aurai monte !
+je vous demande un peu ce qui m'en reviendra.
+
+Quoi ! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les
+oiseaux qui s'eveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature,
+la liberte, la vie, tout cela n'est plus a moi ?
+
+Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver ! -- Est-il bien vrai que cela ne
+se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-etre, que cela
+est ainsi ? O Dieu ! l'horrible idee a se briser la tete au mur de son
+cachot !
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Comptons ce qui me reste.
+
+Trois jours de delai apres l'arret prononce pour le pourvoi en
+cassation.
+
+Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, apres quoi les
+pieces, comme ils disent, sont envoyees au ministre.
+
+Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas
+qu'elles existent, et qui, cependant, est suppose les transmettre,
+apres examen, a la cour de cassation.
+
+La, classement, numerotage, enregistrement ; car la guillotine est
+encombree, et chacun ne doit passer qu'a son tour.
+
+Quinze jours pour veiller a ce qu'il ne vous soit pas fait de
+passe-droit.
+
+Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois
+en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur
+general, qui renvoie au bourreau. Trois jours.
+
+Le matin du quatrieme jour, le substitut du procureur general se dit,
+en mettant sa cravate : -- Il faut pourtant que cette affaire
+finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque
+dejeuner d'amis qui l'en empeche, l'ordre d'execution est minute,
+redige, mis au net, expedie, et le lendemain des l'aube on entend dans
+la place de Greve clouer une charpente, et dans les carrefours hurler
+a pleine voix des crieurs enroues.
+
+En tout six semaines. La petite fille avait raison.
+
+Or, voila cinq semaines au moins, six peut-etre, je n'ose compter, que
+je suis dans ce cabanon de Bicetre, et il me semble qu'il y a trois
+jours, c'etait jeudi.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Je viens de faire mon testament.
+
+A quoi bon ? Je suis condamne aux frais, et tout ce que j'ai y suffira
+a peine. La guillotine, c'est fort cher.
+
+Je laisse une mere, je laisse une femme, je laisse un enfant.
+
+Une petite fille de trois ans, douce, rose, frele, avec de grands yeux
+noirs et de longs cheveux chatains.
+
+Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la derniere
+fois.
+
+Ainsi, apres ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans pere ;
+trois orphelines de differente espece ; trois veuves du fait de la
+loi.
+
+J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles
+fait ? N'importe ; on les deshonore, on les ruine ; c'est la justice.
+
+Ce n'est pas que ma pauvre vieille mere m'inquiete ; elle a
+soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours
+encore, pourvu que jusqu'au dernier moment elle ait un peu de cendre
+chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien.
+
+Ma femme ne m'inquiete pas non plus ; elle est deja d'une mauvaise
+sante et d'un esprit faible, elle mourra aussi.
+
+A moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre ; mais
+du moins, l'intelligence ne souffre pas ; elle dort, elle est comme
+morte.
+
+Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue,
+qui chante a cette heure, et ne pense a rien, c'est celle-la qui me
+fait mal !
+
+
+
+
+X
+
+
+Voici ce que c'est que mon cachot :
+
+Huit pieds carres ; quatre murailles de pierre de taille qui
+s'appuient a angle droit sur un pave de dalles exhausse d'un degre
+au-dessus du corridor exterieur.
+
+A droite de la porte, en entrant, une espece d'enfoncement qui fait la
+derision d'une alcove. On y jette une botte de paille ou le prisonnier
+est cense reposer et dormir, vetu d'un pantalon de toile et d'une
+veste de coutil, hiver comme ete.
+
+Au-dessus de ma tete, en guise de ciel, une noire voute en ogive --
+c'est ainsi que cela s'appelle -- a laquelle d'epaisses toiles
+d'araignee pendent comme des haillons.
+
+Du reste, pas de fenetres, pas meme de soupirail ; une porte ou le fer
+cache le bois.
+
+Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de
+neuf pouces carres, coupee d'une grille en croix, et que le guichetier
+peut fermer la nuit.
+
+Au dehors, un assez long corridor, eclaire, aere au moyen de soupiraux
+etroits au haut du mur, et divise en compartiments de maconnerie qui
+communiquent entre eux par une serie de portes cintrees et basses ;
+chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre a un
+cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forcats
+condamnes par le directeur de la prison a des peines de discipline.
+Les trois premiers cabanons sont reserves aux condamnes a mort, parce
+qu'etant plus voisins de la geole, ils sont plus commodes pour le
+geolier.
+
+Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien chateau de Bicetre tel
+qu'il fut bati, dans le quinzieme siecle, par le cardinal de
+Winchester, le meme qui fit bruler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire
+cela a des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge,
+et qui me regardaient a distance comme une bete de la menagerie. Le
+guichetier a eu cent sous.
+
+J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde a
+la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la
+lucarne carree sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts.
+
+Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boite de
+pierre.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Puisque le jour ne parait pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est
+venu une idee. Je me suis leve et j'ai promene ma lampe sur les quatre
+murs de ma cellule. Ils sont couverts d'ecritures, de dessins, de
+figures bizarres, de noms qui se melent et s'effacent les uns les
+autres. Il semble que chaque condamne ait voulu laisser trace, ici du
+moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires,
+blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, ca et
+la des caracteres rouilles qu'on dirait ecrits avec du sang. Certes,
+si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais interet a ce livre
+etrange qui se developpe page a page a mes yeux sur chaque pierre de
+ce cachot. J'aimerais a recomposer un tout de ces fragments de pensee,
+epars sur la dalle ; a retrouver chaque homme sous chaque nom ; a
+rendre le sens et la vie a ces inscriptions mutilees, a ces phrases
+demembrees, a ces mots tronques, corps sans tete, comme ceux qui les
+ont ecrits.
+
+A la hauteur de mon chevet, il y a deux coeurs enflammes, perces d'une
+fleche, et au-dessus : Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas
+un long engagement.
+
+A cote, une espece de chapeau a trois cornes avec une petite figure
+grossierement dessinee au-dessus, et ces mots : Vive l'empereur !
+
+Encore des coeurs enflammes, avec cette inscription, caracteristique
+dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES.
+
+Sur le mur oppose on lit ce mot : Papavoine. Le P majuscule est brode
+d'arabesques et enjolive avec soin.
+
+Un couplet d'une chanson obscene.
+
+Un bonnet de liberte sculpte assez profondement dans la pierre, avec
+ceci dessous : -- Bories. -- La Republique. C'etait un des quatre
+sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme ! Que leurs
+pretendues necessites politiques sont hideuses ! Pour une idee, pour
+une reverie, pour une abstraction, cette horrible realite qu'on
+appelle la guillotine ! Et moi qui me plaignais, moi, miserable qui ai
+commis un veritable crime, qui ai verse du sang !
+
+Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. -- Je viens de voir,
+crayonnee en blanc au coin du mur, une image epouvantable, la figure
+de cet echafaud qui, a l'heure qu'il est, se dresse peut-etre pour
+moi. -- La lampe a failli me tomber des mains.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Je suis revenu m'asseoir precipitamment sur ma paille, la tete dans
+les genoux. Puis mon effroi d'enfant s'est dissipe, et une etrange
+curiosite m'a repris de continuer la lecture de mon mur.
+
+A cote du nom de Papavoine j'ai arrache une enorme toile d'araignee,
+tout epaissie par la poussiere et tendue a l'angle de la muraille.
+Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles,
+parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. --
+DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING,
+1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus.
+Dautun, celui qui a coupe son frere en quartiers, et qui allait la
+nuit dans Paris jetant la tete dans une fontaine, et le tronc dans un
+egout ; Poulain, celui qui a assassine sa femme ; Jean Martin, celui
+qui a tire un coup de pistolet a son pere au moment ou le vieillard
+ouvrait une fenetre ; Castaing, ce medecin qui a empoisonne son ami,
+et qui, le soignant dans cette derniere maladie qu'il lui avait faite,
+au lieu de remede lui redonnait du poison ; et aupres de ceux-la,
+Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants a coups de couteau sur
+la tete !
+
+Voila, me disais-je, et un frisson de fievre me montait dans les
+reins, voila quels ont ete avant moi les hotes de cette cellule. C'est
+ici, sur la meme dalle ou je suis, qu'ils ont pense leurs dernieres
+pensees, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur,
+dans ce carre etroit, que leurs derniers pas ont tourne comme ceux
+d'une bete fauve. Ils se sont succede a de courts intervalles ; il
+parait que ce cachot ne desemplit pas. Ils ont laisse la place chaude,
+et c'est a moi qu'ils l'ont laissee. J'irai a mon tour les rejoindre
+au cimetiere de Clamart, ou l'herbe pousse si bien !
+
+Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces
+idees me donnaient un acces de fievre ; mais, pendant que je revais
+ainsi, il m'a semble tout a coup que ces noms fatals etaient ecrits
+avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus precipite a
+eclate dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et
+puis il m'a paru que le cachot etait plein d'hommes, d'hommes etranges
+qui portaient leur tete dans leur main gauche, et la portaient par la
+bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le
+poing, excepte le parricide.
+
+J'ai ferme les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement.
+
+Reve, vision ou realite, je serais devenu fou, si une impression
+brusque ne m'eut reveille a temps.
+
+J'etais pres de tomber a la renverse lorsque j'ai senti se trainer sur
+mon pied nu un ventre froid et des pattes velues ; c'etait l'araignee
+que j'avais derangee et qui s'enfuyait.
+
+Cela m'a depossede. -- O les epouvantables spectres ! -- Non, c'etait
+une fumee, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimere a
+la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-la surtout. Ils sont bien
+cadenasses dans le sepulcre. Ce n'est pas la une prison dont on
+s'evade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ?
+
+La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+J'ai vu, ces jours passes, une chose hideuse.
+
+Il etait a peine jour, et la prison etait pleine de bruit. On
+entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et
+les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choques
+a la ceinture des geoliers, trembler les escaliers du haut en bas sous
+des pas precipites, et des voix s'appeler et se repondre des deux
+bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forcats en
+punition, etaient plus gais qu'a l'ordinaire. Tout Bicetre semblait
+rire, chanter, courir, danser.
+
+Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, etonne
+et attentif, j'ecoutais.
+
+Un geolier passa.
+
+Je me hasardai a l'appeler et a lui demander si c'etait fete dans la
+prison.
+
+-- Fete si l'on veut ! me repondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre
+les forcats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir ?
+cela vous amusera.
+
+C'etait en effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un
+spectacle, si odieux qu'il fut. J'acceptai l'amusement.
+
+Le guichetier prit les precautions d'usage pour s'assurer de moi, puis
+me conduisit dans une petite cellule vide, et absolument demeublee,
+qui avait une fenetre grillee, mais une veritable fenetre a hauteur
+d'appui, et a travers laquelle on apercevait reellement le ciel.
+
+-- Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez
+seul dans votre loge, comme le roi.
+
+Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous.
+
+La fenetre donnait sur une cour carree assez vaste, et autour de
+laquelle s'elevait des quatre cotes, comme une muraille, un grand
+batiment de pierre de taille a six etages. Rien de plus degrade, de
+plus nu, de plus miserable a l'oeil que cette quadruple facade percee
+d'une multitude de fenetres grillees auxquelles se tenaient colles, du
+bas en haut, une foule de visages maigres et blemes, presses les uns
+au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi
+dire encadres dans les entre-croisements des barreaux de fer.
+C'etaient les prisonniers, spectateurs de la ceremonie en attendant
+leur jour d'etre acteurs. On eut dit des ames en peine aux soupiraux
+du purgatoire qui donnent sur l'enfer.
+
+Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient.
+Parmi ces figures eteintes et mornes, ca et la brillaient quelques
+yeux percants et vifs comme des points de feu.
+
+Le carre de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur
+lui-meme. Un des quatre pans de l'edifice (celui qui regarde le
+levant) est coupe vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que
+par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus
+petite que la premiere, et, comme elle, bloquee de murs et de pignons
+noiratres.
+
+Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent a la
+muraille. Au milieu se dresse une tige de fer courbee, destinee a
+porter une lanterne.
+
+Midi sonna. Une grande porte cochere, cachee sous un enfoncement,
+s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortee d'especes de soldats
+sales et honteux, en uniformes bleus, a epaulettes rouges et a
+bandoulieres jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de
+ferraille. C'etait la chiourme et les chaines.
+
+Au meme instant, comme si ce bruit reveillait tout le bruit de la
+prison, les spectateurs des fenetres, jusqu'alors silencieux et
+immobiles, eclaterent en cris de joie, en chansons, en menaces, en
+imprecations melees d'eclats de rire poignants a entendre. On eut cru
+voir des masques de demons. Sur chaque visage parut une grimace, tous
+les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlerent, tous les
+yeux flamboyerent, et je fus epouvante de voir tant d'etincelles
+reparaitre dans cette cendre.
+
+Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait, a leurs
+vetements propres et a leur effroi, quelques curieux venus de Paris,
+les argousins se mirent tranquillement a leur besogne. L'un d'eux
+monta sur la charrette, et jeta a ses camarades les chaines, les
+colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se
+depecerent le travail ; les uns allerent etendre dans un coin de la
+cour les longues chaines qu'ils nommaient dans leur argot les
+ficelles ; les autres deployerent sur le pave les taffetas, les
+chemises et les pantalons ; tandis que les plus sagaces examinaient un
+a un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les
+carcans de fer, qu'ils eprouvaient ensuite en les faisant etinceler
+sur le pave. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont
+la voix n'etait dominee que par les rires bruyants des forcats pour
+qui cela se preparait, et qu'on voyait relegues aux croisees de la
+vieille prison qui donne sur la petite cour.
+
+Quand ces apprets furent termines, un monsieur brode en argent, qu'on
+appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la
+prison ; et un moment apres voila que deux ou trois portes basses
+vomirent presque en meme temps, et comme par bouffees, dans la cour,
+des nuees d'hommes hideux, hurlants et deguenilles. C'etaient les
+forcats.
+
+A leur entree, redoublement de joie aux fenetres. Quelques-uns d'entre
+eux, les grands noms du bagne, furent salues d'acclamations et
+d'applaudissements qu'ils recevaient avec une sorte de modestie
+fiere. La plupart avaient des especes de chapeaux tresses de leurs
+propres mains, avec la paille du cachot, et toujours d'une forme
+etrange, afin que dans les villes ou l'on passerait le chapeau fit
+remarquer la tete. Ceux-la etaient plus applaudis encore. Un, surtout,
+excita des transports d'enthousiasme ; un jeune homme de dix-sept ans,
+qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, ou il etait
+au secret depuis huit jours ; de sa botte de paille il s'etait fait un
+vetement qui l'enveloppait de la tete aux pieds, et il entra dans la
+cour en faisant la roue sur lui-meme avec l'agilite d'un serpent.
+C'etait un baladin condamne pour vol. Il y eut une rage de battements
+de mains et de cris de joie. Les galeriens y repondaient, et c'etait
+une chose effrayante que cet echange de gaietes entre les forcats en
+titre et les forcats aspirants. La societe avait beau ; etre la,
+representee par les geoliers et les curieux epouvantes, le crime la
+narguait en face, et de ce chatiment horrible faisait une fete de
+famille.
+
+A mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux haies de
+gardes-chiourme, dans la petite cour grillee, ou la visite des
+medecins les attendait. C'est la que tous tentaient un dernier effort
+pour eviter le voyage, alleguant quelque excuse de sante, les yeux
+malades, la jambe boiteuse, la main mutilee. Mais presque toujours on
+les trouvait bons pour le bagne ; et alors chacun se resignait avec
+insouciance, oubliant en peu de minutes sa pretendue infirmite de
+toute la vie.
+
+La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par
+ordre alphabetique ; et alors ils sortirent un a un, et chaque forcat
+s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, pres d'un
+compagnon donne par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se
+voit reduit a lui-meme ; chacun porte sa chaine pour soi, cote a cote
+avec un inconnu ; et si par hasard un forcat a un ami, la chaine l'en
+separe. Derniere des miseres.
+
+Quand il y en eut a peu pres une trentaine de sortis, on referma la
+grille. Un argousin les aligna avec son baton, jeta devant chacun
+d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit
+un signe, et tous commencerent a se deshabiller. Un incident inattendu
+vint, comme a point nomme, changer cette humiliation en torture.
+
+Jusqu'alors le temps avait ete assez beau, et, si la bise d'octobre
+refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait ca et la
+dans les brumes grises du ciel une crevasse par ou tombait un rayon de
+soleil. Mais a peine les forcats se furent-ils depouilles de leurs
+haillons de prison, au moment ou ils s'offraient nus et debout a la
+visite soupconneuse des gardiens, et aux regards curieux des etrangers
+qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs epaules, le ciel
+devint noir, une froide averse d'automne eclata brusquement, et se
+dechargea a torrents dans la cour carree, sur les tetes decouvertes,
+sur les membres nus des galeriens, sur leurs miserables sayons etales
+sur le pave.
+
+En un clin d'oeil le preau se vida de tout ce qui n'etait pas argousin
+ou galerien. Les curieux de Paris allerent s'abriter sous les auvents
+des portes.
+
+Cependant la pluie tombait a flots. On ne voyait plus dans la cour que
+les forcats nus et ruisselants sur le pave noye. Un silence morne
+avait succede a leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs
+dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux
+s'entre-choquaient ; et c'etait pitie de les voir appliquer sur leurs
+membres bleus ces chemises trempees, ces vestes, ces pantalons
+degouttant de pluie. La nudite eut ete meilleure.
+
+Un seul, un vieux, avait conserve quelque gaiete. Il s'ecria, en
+s'essuyant avec sa chemise mouillee, que cela n'etait pas dans le
+programme ; puis se prit a rire en montrant le poing au ciel.
+
+Quand ils eurent revetu les habits de route, on les mena par bandes de
+vingt ou trente a l'autre coin du preau, ou les cordons allonges a
+terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaines
+coupees transversalement de deux en deux pieds par d'autres chaines
+plus courtes, a l'extremite desquelles se rattache un carcan carre,
+qui s'ouvre au moyen d'une charniere pratiquee a l'un des angles et se
+ferme a l'angle oppose par un boulon de fer, rive pour tout le voyage
+sur le cou du galerien. Quand ces cordons sont developpes a terre, ils
+figurent assez bien la grande arete d'un poisson.
+
+On fit asseoir les galeriens dans la boue, sur les paves inondes ; on
+leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, armes
+d'enclumes portatives, les leur riverent a froid a grands coups de
+masses de fer. C'est un moment affreux, ou les plus hardis palissent.
+Chaque coup de marteau, assene sur l'enclume appuyee a leur dos, fait
+rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en
+arriere lui ferait sauter le crane comme une coquille de noix.
+
+Apres cette operation, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que
+le grelottement des chaines, et par intervalles un cri et le bruit
+sourd du baton des gardes-chiourme sur les membres des recalcitrants.
+Il y en eut qui pleurerent ; les vieux frissonnaient et se mordaient
+les levres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans
+leurs cadres de fer.
+
+Ainsi, apres la visite des medecins, la visite des geoliers ; apres la
+visite des geoliers, le ferrage. Trois actes a ce spectacle.
+
+Un rayon de soleil reparut. On eut dit qu'il mettait le feu a tous ces
+cerveaux. Les forcats se leverent a la fois, comme par un mouvement
+convulsif. Les cinq cordons se rattacherent par les mains, et tout a
+coup se formerent en ronde immense autour de la branche de la
+lanterne. Ils tournaient a fatiguer les yeux. Ils chantaient une
+chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantot plaintif,
+tantot furieux et gai ; on entendait par intervalles des cris greles,
+des eclats de rire dechires et haletants se meler aux mysterieuses
+paroles ; puis des acclamations furibondes ; et les chaines qui
+s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre a ce chant plus
+rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la
+voudrais ni meilleure ni pire.
+
+On apporta dans le preau un large baquet. Les gardes-chiourme
+rompirent la danse des forcats a coups de baton, et les conduisirent a
+ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans
+je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangerent.
+
+Puis, ayant mange, ils jeterent sur le pave ce qui restait de leur
+soupe et de leur pain bis, et se remirent a danser et a chanter. Il
+parait qu'on leur laisse cette liberte le jour du ferrage et la nuit
+qui le suit.
+
+J'observais ce spectacle etrange avec une curiosite si avide, si
+palpitante, si attentive, que je m'etais oublie moi-meme. Un profond
+sentiment de pitie me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me
+faisaient pleurer.
+
+Tout a coup, a travers la reverie profonde ou j'etais tombe, je vis la
+ronde hurlante s'arreter et se taire. Puis tous les yeux se tournerent
+vers la fenetre que j'occupais. -- Le condamne ! le condamne !
+crierent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie
+redoublerent.
+
+Je restai petrifie.
+
+J'ignore d'ou ils me connaissaient et comment ils m'avaient reconnu.
+
+-- Bonjour ! bonsoir ! me crierent-ils avec leur ricanement atroce. Un
+des plus jeunes, condamne aux galeres perpetuelles, face luisante et
+plombee, me regarda d'un air d'envie en disant : -- Il est heureux !
+il sera rogne ! Adieu, camarade !
+
+Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'etais leur camarade en
+effet. La Greve est soeur de Toulon. J'etais meme place plus bas
+qu'eux ; ils me faisaient honneur. Je frissonnai.
+
+Oui, leur camarade ! Et quelques jours plus tard, j'aurais pu aussi,
+moi, etre un spectacle pour eux.
+
+J'etais demeure a la fenetre, immobile, perclus, paralyse. Mais quand
+je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles
+d'une infernale cordialite ; quand j'entendis le tumultueux fracas de
+leurs chaines, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me
+sembla que cette nuee de demons escaladait ma miserable cellule ; je
+poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence a la briser ;
+mais pas moyen de fuir ; les verrous etaient tires en dehors. Je
+heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus pres
+encore les effrayantes voix des forcats. Je crus voir leurs tetes
+hideuses paraitre deja au bord de ma fenetre, je poussai un second cri
+d'angoisse, et je tombai evanoui.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quand je revins a moi, il etait nuit. J'etais couche dans un grabat ;
+une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d'autres grabats
+alignes des deux cotes du mien. Je compris qu'on m'avait transporte a
+l'infirmerie.
+
+Je restai quelques instants eveille, mais sans pensee et sans
+souvenir, tout entier au bonheur d'etre dans un lit. Certes, en
+d'autres temps, ce lit d'hopital et de prison m'eut fait reculer de
+degout et de pitie ; mais je n'etais plus le meme homme. Les draps
+etaient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et trouee ; on
+sentait la paillasse a travers le matelas ; qu'importe ! mes membres
+pouvaient se deroidir a l'aise entre ces draps grossiers ; sous cette
+couverture, si mince qu'elle fut, je sentais se dissiper peu a peu cet
+horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je
+me rendormis.
+
+Un grand bruit me reveilla ; il faisait petit jour. Ce bruit venait du
+dehors ; mon lit etait a cote de la fenetre, je me levai sur mon seant
+pour voir ce que c'etait.
+
+La fenetre donnait sur la grande cour de Bicetre. Cette cour etait
+pleine de monde ; deux haies de veterans avaient peine a maintenir
+libre, au milieu de cette foule, un etroit chemin qui traversait la
+cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotees
+a chaque pave, cinq longues charrettes chargees d'hommes ; c'etaient
+les forcats qui partaient.
+
+Ces charrettes etaient decouvertes. Chaque cordon en occupait une. Les
+forcats etaient assis de cote sur chacun des bords, adosses les uns
+aux autres, separes par la chaine commune, qui se developpait dans la
+longueur du chariot, et sur l'extremite de laquelle un argousin
+debout, fusil charge, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers,
+et, a chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs tetes et
+ballotter leurs jambes pendantes.
+
+Une pluie fine et penetrante glacait l'air, et collait sur leurs
+genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues
+barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages etaient
+violets ; on les voyait grelotter, et leurs dents grincaient de rage
+et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois rive a
+cette chaine, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on
+appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence
+doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne a mort ; et quant a
+l'animal lui-meme, il ne doit plus avoir de besoins et d'appetits qu'a
+heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, tetes decouvertes
+et pieds pendants, ils commencaient leur voyage de vingt-cinq jours,
+charges sur les memes charrettes, vetus des memes vetements pour le
+soleil a plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On
+dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moitie dans leur
+office de bourreaux.
+
+Il s'etait etabli entre la foule et les charrettes je ne sais quel
+horrible dialogue ; injures d'un cote, bravades de l'autre,
+imprecations des deux parts ; mais, a un signe du capitaine, je vis
+les coups de baton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les
+epaules ou sur les tetes, et tout rentra dans cette espece de calme
+exterieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux etaient pleins de
+vengeance, et les poings des miserables se crispaient sur leurs
+genoux.
+
+Les cinq charrettes, escortees de gendarmes a cheval et d'argousins a
+pied, disparurent successivement sous la haute porte cintree de
+Bicetre ; une sixieme les suivit, dans laquelle ballottaient pele-mele
+les chaudieres, les gamelles de cuivre et les chaines de rechange.
+Quelques gardes-chiourme qui s'etaient attardes a la cantine sortirent
+en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'ecoula. Tout ce
+spectacle s'evanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir
+par degres dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des
+chevaux sur la route pavee de Fontainebleau, le claquement des fouets,
+le cliquetis des chaines, et les hurlements du peuple qui souhaitait
+malheur au voyage des galeriens.
+
+Et c'est la pour eux le commencement !
+
+Que me disait-il donc, l'avocat ? Les galeres ! Ah ! oui, plutot mille
+fois la mort, plutot l'echafaud que le bagne, plutot le neant que
+l'enfer ; plutot livrer mon cou au couteau de Guillotin qu'au carcan
+de la chiourme ! Les galeres, juste ciel !
+
+
+
+
+XV
+
+
+Malheureusement je n'etais pas malade. Le lendemain il fallut sortir
+de l'infirmerie. Le cachot me reprit.
+
+Pas malade ! en effet, je suis jeune, sain et fort. Le sang coule
+librement dans mes veines ; tous mes membres obeissent a tous mes
+caprices ; je suis robuste de corps et d'esprit, constitue pour une
+longue vie ; oui, tout cela est vrai ; et cependant j'ai une maladie,
+une maladie mortelle, une maladie faite de la main des hommes.
+
+Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une idee
+poignante, une idee a me rendre fou, c'est que j'aurais peut-etre pu
+m'evader si l'on m'y avait laisse. Ces medecins, ces soeurs de
+charite, semblaient prendre interet a moi. Mourir si jeune et d'une
+telle mort ! On eut dit qu'ils me plaignaient, tant ils etaient
+empresses autour de mon chevet. Bah ! curiosite ! Et puis, ces gens
+qui guerissent vous guerissent bien d'une fievre, mais non d'une
+sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile ! une porte
+ouverte ! Qu'est-ce que cela leur ferait ?
+
+Plus de chance maintenant ! Mon pourvoi sera rejete, parce que tout
+est en regle ; les temoins ont bien temoigne, les plaideurs ont bien
+plaide, les juges ont bien juge. Je n'y compte pas, a moins que...
+Non, folie ! plus d'esperance ! Le pourvoi, c'est une corde qui vous
+tient suspendu au-dessus de l'abime, et qu'on entend craquer a chaque
+instant, jusqu'a ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la
+guillotine mettait six semaines a tomber.
+
+Si j'avais ma grace ? -- Avoir ma grace ! Et par qui ? et pourquoi ?
+et comment ? Il est impossible qu'on me fasse grace. L'exemple ! comme
+ils disent.
+
+Je n'ai plus que trois pas a faire : Bicetre, la Conciergerie, la
+Greve.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Pendant le peu d'heures que j'ai passees a l'infirmerie, je m'etais
+assis pres d'une fenetre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins
+recevant du soleil tout ce que les grilles de la croisee m'en
+laissaient.
+
+J'etais la, ma tete pesante et embrassee dans mes deux mains, qui en
+avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes
+genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l'abattement
+fait que je me courbe et me replie sur moi-meme comme si je n'avais
+plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.
+
+L'odeur etouffee de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais
+encore dans l'oreille tout ce bruit de chaines des galeriens,
+j'eprouvais une grande lassitude de Bicetre. Il me semblait que le bon
+Dieu devrait bien avoir pitie de moi et m'envoyer au moins un petit
+oiseau pour chanter la, en face, au bord du toit.
+
+Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le demon qui m'exauca ; mais
+presque au meme moment j'entendis s'elever sous ma fenetre une voix,
+non celle d'un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, fraiche,
+veloutee d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tete comme en
+sursaut, j'ecoutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'etait un
+air lent et langoureux, une espece de roucoulement triste et
+lamentable ; voici les paroles :
+
+ C'est dans la rue du Mail Ou j'ai ete coltige,
+ Malure, Par trois coquins de railles,
+ Lirlonfa malurette, Sur mes -sique 'ont fonce,
+ Lirlonfa malure.
+
+Je ne saurais dire combien fut amer mon desappointement. La voix
+continua :
+
+ Sur mes sique' ont fonce,
+ Malure. Ils m'ont mis la tartouve,
+ Lirlonfa malurette, Grand Meudon est aboule,
+ Lirlonfa malure. Dans mon trimin rencontre,
+ Lirlonfa malurette, Un peigre du quartier
+ Lirlonfa malure.
+
+ Un peigre du quartier
+ Malure. -- Va-t'en dire a ma largue,
+ Lirlonfa malurette,
+ Que je suis enfourraille,
+ Lirlonfa malure. Ma largue tout en colere,
+ Lirlonfa malurette,
+
+ M'dit : Qu'as-tu donc morfille ?
+ Lirlonfa malure.
+
+ M'dit : Qu'as-tu donc morfille ?
+ Malure. -- J'ai fait suer un chene,
+ Lirlonfa malurette, Son auberg j'ai engante,
+ Lirlonfa malure, Son auberg et sa toquante,
+ Lirlonfa malurette, Et ses attach's de ces,
+ Lirlonfa malure.
+
+ Et ses attach's de ces,
+ Malure. Ma largu' part pour Versailles,
+ Lirlonfa malurette, Aux pieds d' sa majeste,
+ Lirlonfa malure. Elle lui fonce un babillard,
+ Lirlonfa malurette, Pour m' faire defourrailler
+ Lirlonfa malure.
+
+ Pour m'faire defourrailler
+ Malure. -- Ah ! si j'en defourraille,
+ Lirlonfa malurette, Ma largue j'entiferai,
+ Lirlonfa malure.
+ J' li ferai porter fontange,
+ Lirlonfa malurette,
+ Et souliers galuches, Lirlonfa malure.
+ Et souliers galuches,
+
+ Malure. Mais grand dabe qui s'fache,
+ Lirlonfa malurette,
+ Dit : -- Par mon caloquet,
+ Lirlonfa malure,
+
+ J' li ferai danser une danse,
+ Lirlonfa malurette, Ou il n'y a pas de plancher
+ Lirlonfa malure.
+
+Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens a
+demi compris et a demi cache de cette horrible complainte ; cette
+lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il
+depeche a sa femme, cet epouvantable message : J'ai assassine un homme
+et je suis arrete, j'ai fait suer un chene et je suis enfourraille ;
+cette femme qui court a Versailles avec un placet, et cette Majeste
+qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse ou il
+n'y a pas de plancher ; et tout cela chante sur l'air le plus doux et
+par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine !...
+J'en suis reste navre, glace, aneanti. C'etait une chose repoussante
+que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille
+et fraiche. On eut dit la bave d'une limace sur une rose.
+
+Je ne saurais rendre ce que j'eprouvais ; j'etais a la fois blesse et
+caresse. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue
+ensanglantee et grotesque, ce hideux argot, marie a une voix de jeune
+fille, gracieuse transition de la voix d'enfant a la voix de femme !
+tous ces mots difformes et mal faits, chantes, cadences, perles !
+
+Ah ! qu'une prison est quelque chose d'infame ! Il y a un venin qui y
+salit tout. Tout s'y fletrit, meme la chanson d'une fille de quinze
+ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y
+cueillez une jolie fleur, vous la respirez ; elle pue.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Oh ! si je m'evadais, comme je courrais a travers champs !
+
+Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et soupconner. Au
+contraire, marcher lentement, tete levee, en chantant. Tacher d'avoir
+quelque vieux sarrau bleu a dessins rouges. Cela deguise bien. Tous
+les maraichers des environs en portent.
+
+Je sais aupres d'Arcueil un fourre d'arbres a cote d'un marais, ou,
+etant au college, je venais avec mes camarades pecher des grenouilles
+tous les jeudis. C'est la que je me cacherais jusqu'au soir.
+
+La nuit tombee, je reprendrais ma course. J'irais a Vincennes. Non, la
+riviere m'empecherait. J'irais a Arpajon. -- Il aurait mieux valu
+prendre du cote de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer
+pour l'Angleterre. -- N'importe ! j'arrive a Longjumeau. Un gendarme
+passe ; il me demande mon passeport... Je suis perdu !
+
+Ah ! malheureux reveur, brise donc d'abord le mur epais de trois pieds
+qui t'emprisonne ! La mort ! la mort !
+
+Quand je pense que je suis venu tout enfant, ici, a Bicetre, voir le
+grand puits et les fous !
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Pendant que j'ecrivais tout ceci, ma lampe a pali, le jour est venu,
+l'horloge de la chapelle a sonne six heures. --
+
+Qu'est-ce que cela veut dire ? Le guichetier de garde vient d'entrer
+dans mon cachot, il a ote sa casquette, m'a salue, s'est excuse de me
+deranger et m'a demande, en adoucissant de son mieux sa rude voix, ce
+que je desirais a dejeuner...
+
+Il m'a pris un frisson. -- Est-ce que ce serait pour aujourd'hui ?
+
+
+
+
+XIX
+
+
+C'est pour aujourd'hui !
+
+Le directeur de la prison lui-meme vient de me rendre visite. Il m'a
+demande en quoi il pourrait m'etre agreable ou utile, a exprime le
+desir que je n'eusse pas a me plaindre de lui ou de ses subordonnes,
+s'est informe avec interet de ma sante et de la facon dont j'avais
+passe la nuit ; en me quittant, il m'a appele monsieur !
+
+C'est pour aujourd'hui !
+
+
+
+
+XX
+
+
+Il ne croit pas, ce geolier, que j'aie a me plaindre de lui et de ses
+sous-geoliers. Il a raison. Ce serait mal a moi de me plaindre ; ils
+ont fait leur metier, ils m'ont bien garde ; et puis ils ont ete polis
+a l'arrivee et au depart. Ne dois-je pas etre content ?
+
+Ce bon geolier, avec son sourire benin, ses paroles caressantes, son
+oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la
+prison incarnee, c'est Bicetre qui s'est fait homme. Tout est prison
+autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la
+forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur,
+c'est de la prison en pierre ; cette porte, c'est de la prison en
+bois ; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison
+est une espece d'etre horrible, complet, indivisible, moitie maison,
+moitie homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m'enlace de tous
+ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse
+sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geolier.
+
+Ah ! miserable ! que vais-je devenir ? qu'est-ce qu'ils vont faire de
+moi ?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je suis calme maintenant. Tout est fini, bien fini. Je suis sorti de
+l'horrible anxiete ou m'avait jete la visite du directeur. Car, je
+l'avoue, j'esperais encore. -- Maintenant, Dieu merci, je n'espere
+plus.
+
+Voici ce qui vient de se passer :
+
+Au moment ou six heures et demie sonnaient, -- non, c'etait
+l'avant-quart -- la porte de mon cachot s'est rouverte. Un vieillard a
+tete blanche, vetu d'une redingote brune, est entre. Il a entr'ouvert
+sa redingote. J'ai vu une soutane, un rabat. C'etait un pretre.
+
+Ce pretre n'etait pas l'aumonier de la prison. Cela etait sinistre.
+
+Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant ; puis a
+secoue la tete et leve les yeux au ciel, c'est-a-dire a la voute du
+cachot. Je l'ai compris.
+
+-- Mon fils, m'a-t-il dit, etes-vous prepare ?
+
+Je lui ai repondu d'une voix faible :
+
+-- Je ne suis pas prepare, mais je suis pret.
+
+Cependant ma vue s'est troublee, une sueur glacee est sortie a la fois
+de tous mes membres, j'ai senti mes tempes se gonfler, et j'avais les
+oreilles pleines de bourdonnements.
+
+Pendant que je vacillais sur ma chaise comme endormi, le bon vieillard
+parlait. C'est du moins ce qu'il m'a semble, et je crois me souvenir que
+j'ai vu ses levres remuer, ses mains s'agiter, ses yeux reluire.
+
+La porte s'est rouverte une seconde fois. Le bruit des verrous nous a
+arraches, moi a ma stupeur, lui a son discours. Une espece de
+monsieur, en habit noir, accompagne du directeur de la prison, s'est
+presente, et m'a salue profondement. Cet homme avait sur le visage
+quelque chose de la tristesse officielle des employes des pompes
+funebres. Il tenait un rouleau de papier a la main.
+
+-- Monsieur, m'a-t-il dit avec un sourire de courtoisie, je suis
+huissier pres la cour royale de Paris. J'ai l'honneur de vous apporter
+un message de la part de monsieur le procureur general.
+
+La premiere secousse etait passee. Toute ma presence d'esprit m'etait
+revenue.
+
+-- C'est monsieur le procureur general, lui ai-je repondu, qui a
+demande si instamment ma tete ? Bien de l'honneur pour moi qu'il
+m'ecrive. J'espere que ma mort lui va faire grand plaisir ; car il me
+serait dur de penser qu'il l'a sollicitee avec tant d'ardeur et
+qu'elle lui etait indifferente.
+
+J'ai dit tout cela, et j'ai repris d'une voix ferme :
+
+-- Lisez, monsieur !
+
+Il s'est mis a me lire un long texte, en chantant a la fin de chaque
+ligne et en hesitant au milieu de chaque mot. C'etait le rejet de mon
+pourvoi.
+
+-- L'arret sera execute aujourd'hui en place de Greve, a-t-il ajoute
+quand il a eu termine, sans lever les yeux de dessus son papier
+timbre. Nous partons a sept heures et demie precises pour la
+Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extreme bonte de me
+suivre ?
+
+Depuis quelques instants je ne l'ecoutais plus. Le directeur causait
+avec le pretre ; lui avait l'oeil fixe sur son papier ; je regardais la
+porte, qui etait restee entrouverte... -- Ah ! miserable ! quatre
+fusiliers dans le corridor !
+
+L'huissier a repete sa question, en me regardant cette fois.
+
+-- Quand vous voudrez, lui ai-je repondu. A votre aise !
+
+Il m'a salue en disant :
+
+-- J'aurai l'honneur de venir vous chercher dans une demi-heure.
+
+Alors ils m'ont laisse seul.
+
+Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je
+m'evade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les
+fenetres, par la charpente du toit ! quand meme je devrais laisser de
+ma chair apres les poutres !
+
+O rage ! demons ! malediction ! Il faudrait des mois pour percer ce
+mur avec de bons outils, et je n'ai ni un clou, ni une heure !
+
+
+
+
+XXII
+
+
+De la Conciergerie.
+
+Me voici transfere, comme dit le proces-verbal.
+
+Mais le voyage vaut la peine d'etre conte.
+
+Sept heures et demie sonnaient lorsque l'huissier s'est presente de
+nouveau au seuil de mon cachot. -- Monsieur, m'a-t-il dit, je vous
+attends. -- Helas ! lui et d'autres !
+
+Je me suis leve, j'ai fait un pas ; il m'a semble que je n'en pourrais
+faire un second, tant ma tete etait lourde et mes jambes faibles.
+Cependant je me suis remis et j'ai continue d'une allure assez
+ferme. Avant de sortir du cabanon, j'y ai promene un dernier coup
+d'oeil. -- Je l'aimais, mon cachot. -- Puis, je l'ai laisse vide et
+ouvert ; ce qui donne a un cachot un air singulier.
+
+Au reste, il ne le sera pas longtemps. Ce soir on y attend quelqu'un,
+disaient les porte-clefs, un condamne que la cour d'assises est en
+train de faire a l'heure qu'il est.
+
+Au detour du corridor l'aumonier nous a rejoints. Il venait de dejeuner.
+
+Au sortir de la geole, le directeur m'a pris affectueusement la main,
+et a renforce mon escorte de quatre veterans.
+
+Devant la porte de l'infirmerie, un vieillard moribond m'a crie : Au
+revoir !
+
+Nous sommes arrives dans la cour. J'ai respire ; cela m'a fait du bien.
+
+Nous n'avons pas marche longtemps a l'air. Une voiture attelee de
+chevaux de poste stationnait dans la premiere cour ; c'est la meme
+voiture qui m'avait amene ; une espece de cabriolet oblong, divise en
+deux sections par une grille transversale de fil de fer si epaisse
+qu'on la dirait tricotee. Les deux sections ont chacune une porte,
+l'une devant, l'autre derriere la carriole. Le tout si sale, si noir
+si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en
+comparaison.
+
+Avant de m'ensevelir dans cette tombe a deux roues, j'ai jete un
+regard dans la cour, un de ces regards desesperes devant lesquels il
+semble que les murs devraient crouler. La cour, espece de petite place
+plantee d'arbres, etait plus encombree encore de spectateurs que pour
+les galeriens. Deja la foule !
+
+Comme le jour du depart de la chaine, il tombait une pluie de la
+saison, une pluie fine et glacee qui tombe encore a l'heure ou
+j'ecris, qui tombera sans doute toute la journee, qui durera plus que
+moi.
+
+Les chemins etaient effondres, la cour pleine de fange et d'eau. J'ai
+eu plaisir a voir cette foule dans cette boue.
+
+Nous sommes montes, l'huissier et un gendarme, dans le compartiment de
+devant ; le pretre, moi et un gendarme dans l'autre. Quatre gendarmes
+a cheval autour de la voiture. Ainsi, sans le postillon, huit hommes
+pour un homme.
+
+Pendant que je montais, il y avait une vieille aux yeux gris qui
+disait : -- J'aime encore mieux cela que la chaine.
+
+Je concois. C'est un spectacle qu'on embrasse plus aisement d'un coup
+d'oeil, c'est plus tot vu. C'est tout aussi beau et plus commode. Rien
+ne vous distrait. Il n'y a qu'un homme, et sur cet homme seul autant
+de misere que sur tous les forcats a la fois. Seulement cela est moins
+eparpille ; c'est une liqueur concentree, bien plus savoureuse.
+
+La voiture s'est ebranlee. Elle a fait un bruit sourd en passant sous
+la voute de la grande porte, puis a debouche dans l'avenue, et les
+lourds battants de Bicetre se sont refermes derriere elle. Je me
+sentais emporte avec stupeur, comme un homme tombe en lethargie qui
+ne peut ni remuer ni crier et qui entend qu'on l'enterre. J'ecoutais
+vaguement les paquets de sonnettes pendus au cou des chevaux de poste
+sonner en cadence et comme par hoquets, les roues ferrees bruire sur
+le pave ou cogner la caisse en changeant d'orniere, le galop sonore
+des gendarmes autour de la carriole, le fouet claquant du
+postillon. Tout cela me semblait comme un tourbillon qui m'emportait.
+
+A travers le grillage d'un judas perce en face de moi, mes yeux
+s'etaient fixes machinalement sur l'inscription gravee en grosses
+lettres au-dessus de la grande porte de Bicetre : HOSPICE DE LA
+VIEILLESSE.
+
+-- Tiens, me disais-je, il parait qu'il y a des gens qui vieillissent,
+la.
+
+Et, comme on fait entre la veille et le sommeil, je retournais cette
+idee en tous sens dans mon esprit engourdi de douleur. Tout a coup la
+carriole, en passant de l'avenue dans la grande route, a change le
+point de vue de la lucarne. Les tours de Notre-Dame sont venues s'y
+encadrer, bleues et a demi effacees dans la brume de Paris.
+Sur-le-champ le point de vue de mon esprit a change aussi. J'etais
+devenu machine comme la voiture. A l'idee de Bicetre a succede l'idee
+des tours de Notre-Dame. -- Ceux qui seront sur la tour ou est le
+drapeau verront bien, me suis-je dit en souriant stupidement.
+
+Je crois que c'est a ce moment-la que le pretre s'est remis a me
+parler. Je l'ai laisse dire patiemment. J'avais deja dans l'oreille le
+bruit des roues, le galop des chevaux, le fouet du postillon. C'etait
+un bruit de plus.
+
+J'ecoutais en silence cette chute de paroles monotones qui
+assoupissaient ma pensee comme le murmure d'une fontaine, et qui
+passaient devant moi, toujours diverses et toujours les memes, comme
+les ormeaux tordus de la grande route, lorsque la voix breve et
+saccadee de l'huissier, place sur le devant, est venue subitement me
+secouer.
+
+-- Eh bien ! monsieur l'abbe, disait-il avec un accent presque gai,
+qu'est-ce que vous savez de nouveau ?
+
+C'est vers le pretre qu'il se retournait en parlant ainsi.
+
+L'aumonier, qui me parlait sans relache, et que la voiture
+assourdissait, n'a pas repondu.
+
+-- He ! he ! a repris l'huissier en haussant la voix pour avoir le
+dessus sur le bruit des roues ; infernale voiture !
+
+Infernale ! En effet. Il a continue :
+
+-- Sans doute, c'est le cahot ; on ne s'entend pas. Qu'est-ce que je
+voulais donc dire ? Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que je
+voulais dire, monsieur l'abbe ! -- Ah ! savez-vous la grande nouvelle
+de Paris, aujourd'hui ?
+
+J'ai tressailli, comme s'il parlait de moi.
+
+-- Non, a dit le pretre, qui avait enfin entendu, je n'ai pas eu le
+temps de lire les journaux ce matin. Je verrai cela ce soir. Quand je
+suis occupe comme cela toute la journee, je recommande au portier de
+me garder mes journaux, et je les lis en rentrant.
+
+-- Bah ! a repris l'huissier, il est impossible que vous ne sachiez
+pas cela. La nouvelle de Paris ! la nouvelle de ce matin !
+
+J'ai pris la parole.
+
+-- Je crois la savoir.
+
+L'huissier m'a regarde.
+
+-- Vous ! vraiment ! En ce cas, qu'en dites-vous ?
+
+-- Vous etes curieux ! lui ai-je dit.
+
+-- Pourquoi, monsieur ? a replique l'huissier. Chacun a son opinion
+politique. Je vous estime trop pour croire que vous n'avez pas la
+votre. Quant a moi, je suis tout a fait d'avis du retablissement de la
+garde nationale. J'etais sergent de ma compagnie, et, ma foi, c'etait
+fort agreable.
+
+Je l'ai interrompu.
+
+-- Je ne croyais pas que ce fut de cela qu'il s'agissait.
+
+-- Et de quoi donc ? Vous disiez savoir la nouvelle...
+
+-- Je parlais d'une autre, dont Paris s'occupe aussi aujourd'hui.
+
+L'imbecile n'a pas compris ; sa curiosite s'est eveillee.
+
+-- Une autre nouvelle ? Ou diable avez-vous pu apprendre des
+nouvelles ? Laquelle, de grace, mon cher monsieur ? Savez-vous ce que
+c'est, monsieur l'abbe ? etes-vous plus au courant que moi ?
+Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s'agit-il ? -- Voyez-vous,
+j'aime les nouvelles. Je les conte a monsieur le president, et cela
+l'amuse.
+
+Et mille billevesees. Il se tournait tour a tour vers le pretre et
+vers moi, et je ne repondais qu'en haussant les epaules.
+
+-- Eh bien ! m'a-t-il dit, a quoi pensez-vous donc ?
+
+-- Je pense, ai-je repondu, que je ne penserai plus ce soir.
+
+-- Ah ! c'est cela ! a-t-il replique. Allons, vous etes trop triste !
+M. Castaing causait.
+
+Puis, apres un silence :
+
+-- J'ai conduit M. Papavoine ; il avait sa casquette de loutre et
+fumait son cigare. Quant aux jeunes gens de La Rochelle, ils ne
+parlaient qu'entre eux. Mais ils parlaient.
+
+Il a fait encore une pause, et a poursuivi :
+
+-- Des fous ! des enthousiastes ! Ils avaient l'air de mepriser tout
+le monde. Pour ce qui est de vous, je vous trouve vraiment bien
+pensif, jeune homme.
+
+-- Jeune homme ! lui ai-je dit, je suis plus vieux que vous ; chaque
+quart d'heure qui s'ecoule me vieillit d'une annee.
+
+Il s'est retourne, m'a regarde quelques minutes avec un etonnement
+inepte, puis s'est mis a ricaner lourdement.
+
+-- Allons, vous voulez rire, plus vieux que moi ! je serais votre
+grand-pere.
+
+-- Je ne veux pas rire, lui ai-je repondu gravement.
+
+Il a ouvert sa tabatiere.
+
+-- Tenez, cher monsieur, ne vous fachez pas ; une prise de tabac, et
+ne me gardez pas rancune.
+
+-- N'ayez pas peur ; je n'aurai pas longtemps a vous la garder.
+
+En ce moment sa tabatiere, qu'il me tendait, a rencontre le grillage
+qui nous separait. Un cahot a fait qu'elle l'a heurte assez violemment
+et est tombee tout ouverte sous les pieds du gendarme.
+
+-- Maudit grillage ! s'est ecrie l'huissier.
+
+Il s'est tourne vers moi.
+
+-- Eh bien ! ne suis-je pas malheureux ? tout mon tabac est perdu !
+
+-- Je perds plus que vous, ai-je repondu en souriant.
+
+Il a essaye de ramasser son tabac, en grommelant entre ses dents :
+
+-- Plus que moi ! cela est facile a dire. Pas de tabac jusqu'a Paris !
+c'est terrible !
+
+L'aumonier alors lui a adresse quelques paroles de consolation, et je
+ne sais si j'etais preoccupe, mais il m'a semble que c'etait la suite
+de l'exhortation dont j'avais eu le commencement. Peu a peu la
+conversation s'est engagee entre le pretre et l'huissier ; je les ai
+laisses parler de leur cote, et je me suis mis a penser du mien.
+
+En abordant la barriere, j'etais toujours preoccupe sans doute, mais
+Paris m'a paru faire un plus grand bruit qu'a l'ordinaire.
+
+La voiture s'est arretee un moment devant l'octroi. Les douaniers de
+ville l'ont inspectee. Si c'eut ete un mouton ou un boeuf qu'on eut
+mene a la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d'argent ;
+mais une tete humaine ne paie pas de droit. Nous avons passe.
+
+Le boulevard franchi, la carriole s'est enfoncee au grand trot dans
+ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cite,
+qui serpentent et s'entrecoupent comme les mille chemins d'une
+fourmiliere. Sur le pave de ces rues etroites le roulement de la
+voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n'entendais plus
+rien du bruit exterieur. Quand je jetais les yeux par la petite
+lucarne carree, il me semblait que le flot des passants s'arretait
+pour regarder la voiture, et que des bandes d'enfants couraient sur sa
+trace. Il m'a semble aussi voir de temps en temps dans les carrefours
+ca et la un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux
+ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimees que les
+passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri.
+
+Huit heures et demie sonnaient a l'horloge du Palais au moment ou nous
+sommes arrives dans la cour de la Conciergerie. La vue de ce grand
+escalier, de cette noire chapelle, de ces guichets sinistres, m'a
+glace. Quand la voiture s'est arretee, j'ai cru que les battements de
+mon coeur allaient s'arreter aussi.
+
+J'ai recueilli mes forces ; la porte s'est ouverte avec la rapidite de
+l'eclair ; j'ai saute a bas du cachot roulant, et je me suis enfonce a
+grands pas sous la voute entre deux haies de soldats. Il s'etait deja
+forme une foule sur mon passage.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Tant que j'ai marche dans les galeries publiques du Palais de Justice,
+je me suis senti presque libre et a l'aise ; mais toute ma resolution
+m'a abandonne quand on a ouvert devant moi des portes basses, des
+escaliers secrets, des couloirs interieurs, de longs corridors
+etouffes et sourds, ou il n'entre que ceux qui condamnent ou ceux qui
+sont condamnes.
+
+L'huissier m'accompagnait toujours. Le pretre m'avait quitte pour
+revenir dans deux heures ; il avait ses affaires.
+
+On m'a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel
+l'huissier m'a remis. C'etait un echange. Le directeur l'a prie
+d'attendre un instant, lui annoncant qu'il allait avoir du gibier a
+lui remettre, afin qu'il le conduisit sur-le-champ a Bicetre par le
+retour de la carriole. Sans doute le condamne d'aujourd'hui, celui qui
+doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n'ai pas eu le
+temps d'user.
+
+-- C'est bon, a dit l'huissier au directeur, je vais attendre un
+moment ; nous ferons les deux proces-verbaux a la fois, cela s'arrange
+bien.
+
+En attendant, on m'a depose dans un petit cabinet attenant a celui du
+directeur. La on m'a laisse seul, bien verrouille.
+
+Je ne sais a quoi je pensais, ni depuis combien de temps j'etais la,
+quand un brusque et violent eclat de rire a mon oreille m'a reveille
+de ma reverie.
+
+J'ai leve les yeux en tressaillant. Je n'etais plus seul dans la
+cellule. Un homme s'y trouvait avec moi, un homme d'environ
+cinquante-cinq ans, de moyenne taille ; ride, voute, grisonnant ; a
+membres trapus ; avec un regard louche dans des yeux gris, un rire amer
+sur le visage ; sale, en guenilles, demi-nu, repoussant a voir.
+
+Il parait que la porte s'etait ouverte, l'avait vomi, puis s'etait
+refermee sans que je m'en fusse apercu. Si la mort pouvait venir
+ainsi !
+
+Nous nous sommes regardes quelques secondes fixement, l'homme et moi ;
+lui, prolongeant son rire qui ressemblait a un rale ; moi, demi-etonne,
+demi-effraye.
+
+-- Qui etes-vous ? lui ai-je dit enfin.
+
+-- Drole de demande ! a-t-il repondu. Un friauche.
+
+-- Un friauche ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
+
+Cette question a redouble sa gaiete.
+
+-- Cela veut dire, s'est-il ecrie au milieu d'un eclat de rire, que le
+taule jouera au panier avec ma sorbonne dans six semaines, comme il va
+faire avec ta tronche dans six heures. -- Ha ! ha ! il parait que tu
+comprends maintenant.
+
+En effet, j'etais pale, et mes cheveux se dressaient. C'etait l'autre
+condamne, le condamne du jour, celui qu'on attendait a Bicetre, mon
+heritier.
+
+Il a continue :
+
+-- Que veux-tu ? voila mon histoire a moi. Je suis fils d'un bon
+peigre ; c'est dommage que Charlot [Note : Le bourreau.] ait pris la
+peine un jour de lui attacher sa cravate. C'etait quand regnait la
+potence, par la grace de Dieu. A six ans, je n'avais plus ni pere ni
+mere ; l'ete, je faisais la roue dans la poussiere au bord des routes,
+pour qu'on me jetat un sou par la portiere des chaises de poste ;
+l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soufflant dans mes doigts
+tout rouges ; on voyait mes cuisses a travers mon pantalon. A neuf
+ans, j'ai commence a me servir de mes louches [Note : Mes mains.], de
+temps en temps je vidais une fouillouse [Note : une poche.], je filais
+une pelure [Note : Je volais un manteau.] ; a dix ans, j'etais un
+marlou [Note : Un filou.]. Puis j'ai fait des connaissances ; a
+dix-sept, j'etais un grinche [Note : Un voleur.]. Je forcais une
+boutanche, je faussais une tournante. [Note : Je forcais une boutique,
+je faussais une clef.] On m'a pris. J'avais l'age, on m'a envoye ramer
+dans la petite marine [Note : Les galeres.]. Le bagne, c'est dur ;
+coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir,
+trainer un imbecile de boulet qui ne sert a rien ; des coups de baton
+et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de
+beaux cheveux chatains !... N'importe ! j'ai fait mon temps. Quinze
+ans, cela s'arrache ! J'avais trente-deux ans. Un beau matin on me
+donna une feuille de route et soixante-six francs que je m'etais
+amasses dans mes quinze ans de galeres, en travaillant seize heures
+par jour, trente jours par mois, et douze mois par annee. C'est egal,
+je voulais etre honnete homme avec mes soixante-six francs, et j'avais
+de plus beaux sentiments sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une
+serpilliere de ratichon [Notes : Une soutane d'abbe.]. Mais que les
+diables soient avec le passeport ! Il etait jaune, et on avait ecrit
+dessus forcat libere. Il fallait montrer cela partout ou je passais et
+le presenter tous les huit jours au maire du village ou l'on me
+forcait de tapiquer [Note : Habiter.]. La belle recommandation ! un
+galerien ! Je faisais peur, et les petits enfants se sauvaient, et
+l'on fermait les portes. Personne ne voulait me donner d'ouvrage. Je
+mangeai mes soixante-six francs. Et puis il fallut vivre. Je montrai
+mes bras bons au travail, on ferma les portes. J'offris ma journee
+pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point. Que faire ? Un
+jour, j'avais faim, je donnai un coup de coude dans le carreau d'un
+boulanger ; j'empoignai un pain, et le boulanger m'empoigna ; je ne
+mangeai pas le pain, et j'eus les galeres a perpetuite, avec trois
+lettres de feu sur l'epaule. -- Je te montrerai, si tu veux. -- On
+appelle cette justice-la la recidive. Me voila donc cheval de retour
+[Note : Ramene au bagne.]. On me remit a Toulon ; cette fois avec les
+bonnets verts [Note : Les condamnes a perpetuite.]. Il fallait
+m'evader. Pour cela, je n'avais que trois murs a percer, deux chaines
+a couper, et j'avais un clou. Je m'evadai. On tira le canon d'alerte ;
+car, nous autres, nous sommes comme les cardinaux de Rome, habilles de
+rouge, et on tire le canon quand nous partons. Leur poudre alla aux
+moineaux. Cette fois, pas de passeport jaune, mais pas d'argent non
+plus. Je rencontrai des camarades qui avaient aussi fait leur temps ou
+casse leur ficelle. Leur coire [Note : Leur chef.] me proposa d'etre
+des leurs ; on faisait la grande soulasse sur le trimar [Note : On
+assassinait sur les grands chemins.]. J'acceptai, et je me mis a tuer
+pour vivre. C'etait tantot une diligence, tantot une chaise de poste,
+tantot un marchand de boeufs a cheval. On prenait l'argent, on
+laissait aller au hasard la bete ou la voiture, et l'on enterrait
+l'homme sous un arbre, en ayant soin que les pieds ne sortissent pas ;
+et puis on dansait sur la fosse, pour que la terre ne parut pas
+fraichement remuee. J'ai vieilli comme cela, gitant dans les
+broussailles, dormant aux belles etoiles, traque de bois en bois, mais
+du moins libre et a moi. Tout a une fin, et autant celle-la qu'une
+autre. Les marchands de lacets [Note : Les gendarmes.], une belle
+nuit, nous ont pris au collet. Mes fanandels [Note : Camarades.] se
+sont sauves ; mais moi, le plus vieux, je suis reste sous la griffe de
+ces chats a chapeaux galonnes. On m'a amene ici. J'avais deja passe
+par tous les echelons de l'echelle, excepte un. Avoir vole un mouchoir
+ou tue un homme, c'etait tout un pour moi desormais ; il y avait
+encore une recidive a m'appliquer. Je n'avais plus qu'a passer par le
+faucheur [Note : Le bourreau.]. Mon affaire a ete courte. Ma foi, je
+commencais a vieillir et a n'etre plus bon a rien. Mon pere a epouse
+la veuve [Note : A ete pendu.], moi je me retire a l'abbaye de
+Mont'-a-Regret [Note : La guillotine.]. -- Voila, camarade.
+
+J'etais reste stupide en l'ecoutant. Il s'est remis a rire plus haut
+encore qu'en commencant, et a voulu me prendre la main. J'ai recule
+avec horreur.
+
+-- L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le
+singe devant la carline [Note : Le poltron devant la mort.]. Vois-tu,
+il y a un mauvais moment a passer sur la placarde [Note : Place de
+Greve.] ; mais cela est sitot fait ! Je voudrais etre la pour te
+montrer la culbute. Mille dieux ! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si
+l'on veut me faucher aujourd'hui avec toi. Le meme pretre nous servira
+a tous deux ; ca m'est egal d'avoir tes restes. Tu vois que je suis un
+bon garcon. Hein ! dis, veux-tu ? d'amitie !
+
+Il a encore fait un pas pour s'approcher de moi.
+
+-- Monsieur, lui ai-je repondu en le repoussant, je vous remercie.
+
+Nouveaux eclats de rire a ma reponse.
+
+-- Ah ! ah ! monsieur, vousailles [Note : Vous.] etes un marquis !
+c'est un marquis !
+
+Je l'ai interrompu :
+
+-- Mon ami, j'ai besoin de me recueillir, laissez-moi.
+
+La gravite de ma parole l'a rendu pensif tout a coup. Il a remue sa
+tete grise et presque chauve ; puis, creusant avec ses ongles sa
+poitrine velue, qui s'offrait nue sous sa chemise ouverte :
+
+-- Je comprends, a-t-il murmure entre ses dents ; au fait, le sanglier
+[Note : Le pretre.] !...
+
+Puis, apres quelques minutes de silence :
+
+-- Tenez, m'a-t-il dit presque timidement, vous etes un marquis, c'est
+fort bien ; mais vous avez la une belle redingote qui ne vous servira
+plus a grand'chose ! Le taule la prendra. Donnez-la-moi, je la vendrai
+pour avoir du tabac.
+
+J'ai ote ma redingote et je la lui ai donnee. Il s'est mis a battre
+des mains avec une joie d'enfant. Puis, voyant que j'etais en chemise
+et que je grelottais :
+
+-- Vous avez froid, monsieur, mettez ceci ; il pleut, et vous seriez
+mouille ; et puis il faut etre decemment sur la charrette.
+
+En parlant ainsi, il otait sa grosse veste de laine grise et la
+passait dans mes bras. Je le laissais faire.
+
+Alors j'ai ete m'appuyer contre le mur, et je ne saurais dire quel
+effet me faisait cet homme. Il s'etait mis a examiner la redingote que
+je lui avais donnee, et poussait a chaque instant des cris de joie.
+
+-- Les poches sont toutes neuves ! le collet n'est pas use ! J'en
+aurai au moins quinze francs. Quel bonheur ! du tabac pour mes six
+semaines !
+
+La porte s'est rouverte. On venait nous chercher tous deux ; moi, pour
+me conduire a la chambre ou les condamnes attendent l'heure ; lui,
+pour le mener a Bicetre. Il s'est place en riant au milieu du piquet
+qui devait l'emmener, et il disait aux gendarmes :
+
+-- Ah ca ! ne vous trompez pas ; nous avons change de pelure, monsieur
+et moi ; mais ne me prenez pas a sa place. Diable ! cela ne
+m'arrangerait pas, maintenant que j'ai de quoi avoir du tabac !
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ce vieux scelerat, il m'a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas
+donnee, et puis il m'a laisse cette guenille, sa veste infame. De qui
+vais-je avoir l'air ?
+
+Je ne lui ai pas laisse prendre ma redingote par insouciance ou par
+charite. Non ; mais parce qu'il etait plus fort que moi. Si j'avais
+refuse, il m'aurait battu avec ses gros poings.
+
+Ah bien oui, charite ! j'etais plein de mauvais sentiments. J'aurais
+voulu pouvoir l'etrangler de mes mains, le vieux voleur ! pouvoir le
+piler sous mes pieds !
+
+Je me sens le coeur plein de rage et d'amertume. Je crois que la poche
+au fiel a creve. La mort rend mechant.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Ils m'ont amene dans une cellule ou il n'y a que les quatre murs, avec
+beaucoup de barreaux a la fenetre et beaucoup de verrous a la porte,
+cela va sans dire.
+
+J'ai demande une table, une chaise, et ce qu'il faut pour ecrire. On
+m'a apporte tout cela.
+
+Puis j'ai demande un lit. Le guichetier m'a regarde de ce regard
+etonne qui semble dire : -- A quoi bon ?
+
+Cependant ils ont dresse un lit de sangle dans le coin. Mais en meme
+temps un gendarme est venu s'installer dans ce qu'ils appellent ma
+chambre. Est-ce qu'ils ont peur que je ne m'etrangle avec le matelas ?
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Il est dix heures.
+
+O ma pauvre petite fille ! encore six heures, et je serai mort ! Je
+serai quelque chose d'immonde qui trainera sur la table froide des
+amphitheatres ; une tete qu'on moulera d'un cote, un tronc qu'on
+dissequera de l'autre ; puis de ce qui restera, on en mettra plein une
+biere, et le tout ira a Clamart.
+
+Voila ce qu'ils vont faire de ton pere, ces hommes dont aucun ne me
+hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me
+tuer. Comprends-tu cela, Marie ? Me tuer de sang-froid, en ceremonie,
+pour le bien de la chose ! Ah ! grand Dieu !
+
+Pauvre petite ! ton pere, qui t'aimait tant, ton pere qui baisait ton
+petit cou blanc et parfume, qui passait la main sans cesse dans les
+boucles de tes cheveux comme sur de la soie, qui prenait ton joli
+visage rond dans sa main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le
+soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu !
+
+Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant ? Qui est-ce qui
+t'aimera ? Tous les enfants de ton age auront des peres, excepte
+toi. Comment te deshabitueras-tu, mon enfant, du Jour de l'An, des
+etrennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers ? -- Comment
+te deshabitueras-tu, malheureuse orpheline, de boire et de manger ?
+
+Oh ! si ces jures l'avaient vue, au moins, ma jolie petite Marie, ils
+auraient compris qu'il ne faut pas tuer le pere d'un enfant de trois
+ans.
+
+Et quand elle sera grande, si elle va jusque-la, que
+deviendra-t-elle ? Son pere sera un des souvenirs du peuple de
+Paris. Elle rougira de moi et de mon nom ; elle sera meprisee,
+repoussee, vile a cause de moi, de moi qui l'aime de toutes les
+tendresses de mon coeur. O ma petite Marie bien-aimee ! Est-il bien
+vrai que tu auras honte et horreur de moi ?
+
+Miserable ! quel crime j'ai commis, et quel crime je fais commettre a
+la societe !
+
+Oh ! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? Est-il
+bien vrai que c'est moi ? Ce bruit sourd de cris que j'entends au
+dehors, ce flot de peuple joyeux qui deja se hate sur les quais, ces
+gendarmes qui s'appretent dans leurs casernes, ce pretre en robe
+noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi ! c'est moi
+qui vais mourir ! moi, le meme qui est ici, qui vit, qui se meut, qui
+respire, qui est assis a cette table, laquelle ressemble a une autre
+table, et pourrait aussi bien etre ailleurs ; moi, enfin, ce moi que
+je touche et que je sens, et dont le vetement fait les plis que
+voila !
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Encore si je savais comment cela est fait et de quelle facon on meurt
+la-dessus ! mais, c'est horrible, je ne le sais pas.
+
+Le nom de la chose est effroyable, et je ne comprends point comment
+j'ai pu jusqu'a present l'ecrire et le prononcer.
+
+La combinaison de ces dix lettres, leur aspect, leur physionomie est
+bien faite pour reveiller une idee epouvantable, et le medecin de
+malheur qui a invente la chose avait un nom predestine.
+
+L'image que j'y attache, a ce mot hideux, est vague, indeterminee, et
+d'autant plus sinistre. Chaque syllabe est comme une piece de la
+machine. J'en construis et j'en demolis sans cesse dans mon esprit la
+monstrueuse charpente.
+
+Je n'ose faire une question la-dessus, mais il est affreux de ne
+savoir ce que c'est, ni comment s'y prendre. Il parait qu'il y a une
+bascule et qu'on vous couche sur le ventre... -- Ah ! mes cheveux
+blanchiront avant que ma tete ne tombe !
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Je l'ai cependant entrevue une fois.
+
+Je passais sur la place de Greve, en voiture, un jour, vers onze
+heures du matin. Tout a coup la voiture s'arreta.
+
+Il y avait foule sur la place. Je mis la tete a la portiere. Une
+populace encombrait la Greve et le quai, et des femmes, des hommes,
+des enfants etaient debout sur le parapet. Au-dessus des tetes, on
+voyait une espece d'estrade en bois rouge que trois hommes
+echafaudaient.
+
+Un condamne devait etre execute le jour meme, et l'on batissait la
+machine. Je detournai la tete avant d'avoir vu. A cote de la voiture,
+il y avait une femme qui disait a un enfant :
+
+-- Tiens, regarde ! le couteau coule mal, ils vont graisser la rainure
+avec un bout de chandelle.
+
+C'est probablement la qu'ils en sont aujourd'hui. Onze heures viennent
+de sonner. Ils graissent sans doute la rainure.
+
+Ah ! cette fois, malheureux, je ne detournerai pas la tete.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+O ma grace ! ma grace ! on me fera peut-etre grace. Le roi ne m'en
+veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat ! vite l'avocat ! Je veux
+bien des galeres. Cinq ans de galeres, et que tout soit dit -- ou
+vingt ans -- ou a perpetuite avec le fer rouge. Mais grace de la vie !
+
+Un forcat, cela marche encore, cela va et vient, cela voit le soleil.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Le pretre est revenu.
+
+Il a des cheveux blancs, l'air tres doux, une bonne et respectable
+figure ; c'est en effet un homme excellent et charitable. Ce matin, je
+l'ai vu vider sa bourse dans les mains des prisonniers. D'ou vient que
+sa voix n'a rien qui emeuve et qui soit emu ? D'ou vient qu'il ne m'a
+rien dit encore qui m'ait pris par l'intelligence ou par le coeur ?
+
+Ce matin, j'etais egare. J'ai a peine entendu ce qu'il m'a dit.
+Cependant ses paroles m'ont semble inutiles, et je suis reste
+indifferent ; elles ont glisse comme cette pluie froide sur cette
+vitre glacee.
+
+Cependant, quand il est rentre tout a l'heure pres de moi, sa vue m'a
+fait du bien. C'est parmi tous ces hommes le seul qui soit encore
+homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a pris une ardente soif de
+bonnes et consolantes paroles.
+
+Nous nous sommes assis, lui sur la chaise, moi sur le lit. Il m'a
+dit : -- Mon fils... Ce mot m'a ouvert le coeur. Il a continue :
+
+-- Mon fils, croyez-vous en Dieu ?
+
+-- Oui, mon pere, lui ai-je repondu.
+
+-- Croyez-vous en la sainte eglise catholique, apostolique et
+romaine ?
+
+-- Volontiers, lui ai-je dit.
+
+-- Mon fils, a-t-il repris, vous avez l'air de douter.
+
+Alors il s'est mis a parler. Il a parle longtemps ; il a dit beaucoup
+de paroles ; puis, quand il a cru avoir fini, il s'est leve et m'a
+regarde pour la premiere fois depuis le commencement de son discours,
+en m'interrogeant :
+
+-- Eh bien ?
+
+Je proteste que je l'avais ecoute avec avidite d'abord, puis avec
+attention, puis avec devouement. Je me suis leve aussi.
+
+-- Monsieur, lui ai-je repondu, laissez-moi seul, je vous prie.
+
+Il m'a demande :
+
+-- Quand reviendrai-je ?
+
+-- Je vous le ferai savoir.
+
+Alors il est sorti sans rien dire, mais en hochant la tete, comme se
+disant a lui-meme :
+
+-- Un impie !
+
+Non, si bas que je sois tombe, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est
+temoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard ? rien
+de senti, rien d'attendri, rien de pleure, rien d'arrache de l'ame,
+rien qui vint de son coeur pour aller au mien, rien qui fut de lui a
+moi. Au contraire, je ne sais quoi de vague, d'inaccentue,
+d'applicable a tout et a tous ; emphatique ou il eut ete besoin de
+profondeur, plat ou il eut fallu etre simple ; une espece de sermon
+sentimental et d'elegie theologique. Ca et la, une citation latine en
+latin. Saint Augustin, Saint Gregoire, que sais-je ? Et puis, il avait
+l'air de reciter une lecon deja vingt fois recitee, de repasser un
+theme, oblitere dans sa memoire a force d'etre su. Pas un regard dans
+l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains.
+
+Et comment en serait-il autrement ? Ce pretre est l'aumonier en titre
+de la prison. Son etat est de consoler et d'exhorter, et il vit de
+cela. Les forcats, les patients sont du ressort de son eloquence. Il
+les confesse et les assiste, parce qu'il a sa place a faire. Il a
+vieilli a mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitue a
+ce qui fait frissonner les autres ; ses cheveux, bien poudres a blanc,
+ne se dressent plus ; le bagne et l'echafaud sont de tous les jours
+pour lui. Il est blase. Probablement il a son cahier ; telle page les
+galeriens, telle page les condamnes a mort. On l'avertit la veille
+qu'il y aura quelqu'un a consoler le lendemain a telle heure ; il
+demande ce que c'est, galerien ou supplicie, et relit la page ; et
+puis il vient. De cette facon, il advient que ceux qui vont a Toulon
+et ceux qui vont a la Greve sont un lieu commun pour lui, et qu'il est
+un lieu commun pour eux.
+
+Oh ! qu'on m'aille donc, au lieu de cela, chercher quelque jeune
+vicaire, quelque vieux cure, au hasard, dans la premiere paroisse
+venue ; qu'on le prenne au coin de son feu, lisant son livre et ne
+s'attendant a rien, et qu'on lui dise :
+
+-- Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soit vous qui le
+consoliez. Il faut que vous soyez la quand on lui liera les mains, la
+quand on lui coupera les cheveux ; que vous montiez dans sa charrette
+avec votre crucifix pour lui cacher le bourreau ; que vous soyez
+cahote avec lui par le pave jusqu'a la Greve ; que vous traversiez
+avec lui l'horrible foule buveuse de sang ; que vous l'embrassiez au
+pied de l'echafaud, et que vous restiez jusqu'a ce que la tete soit
+ici et le corps la.
+
+Alors, qu'on me l'amene, tout palpitant, tout frissonnant de la tete
+aux pieds ; qu'on me jette entre ses bras, a ses genoux ; et il
+pleurera, et nous pleurerons, et il sera eloquent, et je serai
+console, et mon coeur se degonflera dans le sien, et il prendra mon
+ame, et je prendrai son Dieu.
+
+Mais, ce bon vieillard, qu'est-il pour moi ? que suis-je pour lui ? Un
+individu de l'espece malheureuse, une ombre comme il en a deja tant
+vu, une unite a ajouter au chiffre des executions.
+
+J'ai peut-etre tort de le repousser ainsi ; c'est lui qui est bon et
+moi qui suis mauvais. Helas ! ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle
+de condamne qui gate et fletrit tout.
+
+On vient de m'apporter de la nourriture ; ils ont cru que je devais
+avoir besoin. Une table delicate et recherchee, un poulet, il me
+semble, et autre chose encore. Eh bien ! j'ai essaye de manger ; mais,
+a la premiere bouchee, tout est tombe de ma bouche, tant cela m'a paru
+amer et fetide !
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la tete, qui m'a a peine
+regarde, puis a ouvert un pied-de-roi et s'est mis a mesurer de bas en
+haut les pierres du mur, parlant d'une voix tres haute pour dire
+tantot : c'est cela ; tantot : ce n'est pas cela.
+
+J'ai demande au gendarme qui c'etait. Il parait que c'est une espece
+de sous-architecte employe a la prison.
+
+De son cote, sa curiosite s'est eveillee sur mon compte. Il a echange
+quelques demi-mots avec le porte-clefs qui l'accompagnait ; puis a fixe
+un instant les yeux sur moi, a secoue la tete d'un air insouciant, et
+s'est remis a parler a haute voix et a prendre des mesures.
+
+Sa besogne finie, il s'est approche de moi en me disant avec sa voix
+eclatante :
+
+-- Mon bon ami, dans six mois cette prison sera beaucoup mieux.
+
+Et son geste semblait ajouter :
+
+-- Vous n'en jouirez pas, c'est dommage.
+
+Il souriait presque. J'ai cru voir le moment ou il allait me railler
+doucement, comme on plaisante une jeune mariee le soir de ses noces.
+
+Mon gendarme, vieux soldat a chevrons, s'est charge de la reponse.
+
+-- Monsieur, lui a-t-il dit, on ne parle pas si haut dans la chambre
+d'un mort.
+
+L'architecte s'en est alle.
+
+Moi, j'etais la, comme une des pierres qu'il mesurait.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Et puis, il m'est arrive une chose ridicule.
+
+On est venu relever mon bon vieux gendarme, auquel, ingrat egoiste que
+je suis, je n'ai seulement pas serre la main. Un autre l'a remplace,
+homme a front deprime, des yeux de boeuf, une figure inepte.
+
+Au reste, je n'y avais fait aucune attention. Je tournais le dos a la
+porte, assis devant la table ; je tachais de rafraichir mon front avec
+ma main, et mes pensees troublaient mon esprit.
+
+Un leger coup, frappe sur mon epaule, m'a fait tourner la tete.
+C'etait le nouveau gendarme, avec qui j'etais seul.
+
+Voici a peu pres de quelle facon il m'a adresse la parole.
+
+-- Criminel, avez-vous bon coeur ?
+
+-- Non, lui ai-je dit.
+
+La brusquerie de ma reponse a paru le deconcerter. Cependant il a
+repris en hesitant :
+
+-- On n'est pas mechant pour le plaisir de l'etre.
+
+-- Pourquoi non ? ai-je replique. Si vous n'avez que cela a me dire,
+laissez-moi. Ou voulez-vous en venir ?
+
+-- Pardon, mon criminel, a-t-il repondu. Deux mots seulement. Voici.
+Si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre homme, et que cela ne
+vous coutat rien, est-ce que vous ne le feriez pas ?
+
+J'ai hausse les epaules.
+
+-- Est-ce que vous arrivez de Charenton ? Vous choisissez un singulier
+vase pour y puiser du bonheur. Moi, faire le bonheur de quelqu'un !
+
+Il a baisse la voix et pris un air mysterieux, ce qui n'allait pas a
+sa figure idiote.
+
+-- Oui, criminel, oui bonheur, oui fortune. Tout cela me sera venu de
+vous. Voici. Je suis un pauvre gendarme. Le service est lourd, la paye
+est legere ; mon cheval est a moi et me ruine. Or, je mets a la loterie
+pour contre-balancer. Il faut bien avoir une industrie. Jusqu'ici il
+ne m'a manque pour gagner que d'avoir de bons numeros. J'en cherche
+partout de surs ; je tombe toujours a cote. Je mets le 76 ; il sort le
+77. J'ai beau les nourrir, ils ne viennent pas...
+
+-- Un peu de patience, s'il vous plait ; je suis a la fin.
+
+-- Or, voici une belle occasion pour moi. Il parait, pardon, criminel,
+que vous passez aujourd'hui. Il est certain que les morts qu'on fait
+perir comme cela voient la loterie d'avance. Promettez-moi de venir
+demain soir, qu'est-ce que cela vous fait ? me donner trois numeros,
+trois bons. Hein ? -- Je n'ai pas peur des revenants, soyez
+tranquille. -- Voici mon adresse : Caserne Popincourt, escalier A,
+n deg.26, au fond du corridor. Vous me reconnaitrez bien, n'est-ce pas ?
+-- Venez meme ce soir, si cela vous est plus commode.
+
+J'aurais dedaigne de lui repondre, a cet imbecile, si une esperance
+folle ne m'avait traverse l'esprit. Dans la position desesperee ou je
+suis, on croit par moments qu'on briserait une chaine avec un cheveu.
+
+-- Ecoute, lui ai-je dit en faisant le comedien autant que le peut
+faire celui qui va mourir, je puis en effet te rendre plus riche que
+le roi, te faire gagner des millions. A une condition.
+
+Il ouvrait des yeux stupides.
+
+-- Laquelle ? laquelle ? tout pour vous plaire, mon criminel.
+
+-- Au lieu de trois numeros, je t'en promets quatre. Change d'habits
+avec moi.
+
+-- Si ce n'est que cela ! s'est-il ecrie en defaisant les premieres
+agrafes de son uniforme.
+
+Je m'etais leve de ma chaise. J'observais tous ses mouvements, mon
+coeur palpitait. Je voyais deja les portes s'ouvrir devant l'uniforme
+de gendarme, et la place, et la rue, et le Palais de Justice derriere
+moi !
+
+Mais il s'est retourne d'un air indecis.
+
+-- Ah ca ! ce n'est pas pour sortir d'ici ?
+
+J'ai compris que tout etait perdu. Cependant j'ai tente un dernier
+effort, bien inutile et bien insense !
+
+-- Si fait, lui ai-je dit, mais ta fortune est faite... Il m'a
+interrompu.
+
+-- Ah bien non ! tiens ! et mes numeros ! Pour qu'ils soient bons, il
+faut que vous soyez mort.
+
+Je me suis rassis, muet et plus desespere de toute l'esperance que
+j'avais eue.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+J'ai ferme les yeux, et j'ai mis les mains dessus, et j'ai tache
+d'oublier, d'oublier le present dans le passe. Tandis que je reve, les
+souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un a un,
+doux, calmes, riants, comme des iles de fleurs sur ce gouffre de
+pensees noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau.
+
+Je me revois enfant, ecolier rieur et frais, jouant, courant, criant
+avec mes freres dans la grande allee verte de ce jardin sauvage ou ont
+coule mes premieres annees, ancien enclos de religieuses que domine de
+sa tete de plomb le sombre dome du Val-de-Grace.
+
+Et puis, quatre ans plus tard, m'y voila encore, toujours enfant, mais
+deja reveur et passionne. Il y a une jeune fille dans le solitaire
+jardin.
+
+La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa
+peau brune et doree, ses levres rouges et ses joues roses, l'Andalouse
+de quatorze ans, Pepa.
+
+Nos meres nous ont dit d'aller courir ensemble : nous sommes venus
+nous promener.
+
+On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du meme age, non du
+meme sexe.
+
+Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions
+ensemble. Je disputais a Pepita la plus belle pomme du pommier ; je la
+frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait ; je disais : C'est bien
+fait ! et nous allions tous deux nous plaindre ensemble a nos meres,
+qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas.
+
+Maintenant elle s'appuie sur mon bras et je suis tout fier et tout
+emu. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son
+mouchoir ; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle
+me parle des petits oiseaux, de l'etoile qu'on voit la-bas, du
+couchant vermeil derriere les arbres, ou bien de ses amies de pension,
+de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et
+nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille.
+
+Ce soir-la -- c'etait un soir d'ete --, nous etions sous les
+marronniers, au fond du jardin. Apres un de ces longs silences qui
+remplissaient nos promenades, elle quitta tout a coup mon bras, et me
+dit : Courons !
+
+Je la vois encore ; elle etait tout en noir, en deuil de sa
+grand'mere. Il lui passa par la tete une idee d'enfant, Pepa redevint
+Pepita, elle me dit : Courons !
+
+Et elle se mit a courir devant moi avec sa taille fine comme le corset
+d'une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'a
+mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ; le vent de sa course
+soulevait par moments sa pelerine noire, et me laissait voir son dos
+brun et frais.
+
+J'etais hors de moi. Je l'atteignis pres du vieux puisard en ruine ;
+je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir
+sur un banc de gazon ; elle ne resista pas. Elle etait essoufflee et
+riait. Moi, j'etais serieux, et je regardais ses prunelles noires a
+travers ses cils noirs.
+
+-- Asseyez-vous la, me dit-elle. Il fait encore grand jour, lisons
+quelque chose. Avez-vous un livre ?
+
+J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au
+hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son epaule a mon epaule,
+et nous nous mimes a lire chacun de notre cote, tout bas, la meme
+page. Avant de tourner le feuillet, elle etait toujours obligee de
+m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien.
+
+-- Avez-vous fini ? me disait-elle, que j'avais a peine commence.
+
+Cependant nos tetes se touchaient, nos cheveux se melaient, nos
+haleines peu a peu se rapprocherent, et nos bouches tout a coup.
+
+Quand nous voulumes continuer notre lecture, le ciel etait etoile.
+
+-- Oh ! maman, maman, dit-elle en rentrant, si tu savais comme nous
+avons couru !
+
+Moi, je gardais le silence.
+
+-- Tu ne dis rien, me dit ma mere, tu as l'air triste.
+
+J'avais le paradis dans le coeur.
+
+C'est une soiree que je me rappellerai toute ma vie.
+
+Toute ma vie !
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Une heure vient de sonner. Je ne sais laquelle : j'entends mal le
+marteau de l'horloge. Il me semble que j'ai un bruit d'orgue dans les
+oreilles ; ce sont mes dernieres pensees qui bourdonnent.
+
+A ce moment supreme ou je me recueille dans mes souvenirs, j'y
+retrouve mon crime avec horreur ; mais je voudrais me repentir
+davantage encore. J'avais plus de remords avant ma condamnation ;
+depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place que pour les pensees de
+mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir beaucoup.
+
+Quand j'ai reve une minute a ce qu'il y a de passe dans ma vie, et que
+j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout a l'heure, je
+frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance ! ma belle
+jeunesse ! etoffe doree dont l'extremite est sanglante. Entre alors et
+a present il y a une riviere de sang ; le sang de l'autre et le mien.
+
+Si on lit un jour mon histoire, apres tant d'annees d'innocence et de
+bonheur, on ne voudra pas croire a cette annee execrable, qui s'ouvre
+par un crime et se clot par un supplice ; elle aura l'air depareillee.
+
+Et pourtant, miserables lois et miserables hommes, je n'etais pas un
+mechant !
+
+Oh ! mourir dans quelques heures, et penser qu'il y a un an, a pareil
+jour, j'etais libre et pur, que je faisais mes promenades d'automne,
+que j'errais sous les arbres, et que je marchais dans les feuilles !
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+En ce moment meme, il y a tout aupres de moi, dans ces maisons qui
+font cercle autour du Palais et de la Greve, et partout dans Paris,
+des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal,
+pensent a leurs affaires ; des marchands qui vendent ; des jeunes
+filles qui preparent leurs robes de bal pour ce soir ; des meres qui
+jouent avec leurs enfants !
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Je me souviens qu'un jour, etant enfant, j'allai voir le bourdon de
+Notre-Dame.
+
+J'etais deja etourdi d'avoir monte le sombre escalier en colimacon,
+d'avoir parcouru la frele galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu
+Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierre et de
+charpente ou pend le bourdon avec son battant, qui pese un millier.
+
+J'avancai en tremblant sur les planches mal jointes, regardant a
+distance cette cloche si fameuse parmi les enfants et le peuple de
+Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvents couverts
+d'ardoises qui entourent le clocher de leurs plans inclines etaient au
+niveau de mes pieds. Dans les intervalles, je voyais, en quelque sorte
+a vol d'oiseau, la place du Parvis-Notre-Dame, et les passants comme
+des fourmis.
+
+Tout a coup l'enorme cloche tinta ; une vibration profonde remua
+l'air, fit osciller la lourde tour. Le plancher sautait sur les
+poutres. Le bruit faillit me renverser ; je chancelai, pret a tomber,
+pret a glisser sur les auvents d'ardoises en pente. De terreur, je me
+couchai sur les planches, les serrant etroitement de mes deux bras,
+sans parole, sans haleine, avec ce formidable tintement dans les
+oreilles, et, sous les yeux, ce precipice, cette place profonde ou se
+croisaient tant de passants paisibles et envies.
+
+Eh bien ! il me semble que je suis encore dans la tour du bourdon.
+C'est tout ensemble un etourdissement et un eblouissement. Il y a
+comme un bruit de cloche qui ebranle les cavites de mon cerveau, et
+autour de moi je n'apercois plus cette vie plane et tranquille que
+j'ai quittee, et ou les autres hommes cheminent encore, que de loin et
+a travers les crevasses d'un abime.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+L'Hotel de Ville est un edifice sinistre.
+
+Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran
+blanc, ses etages a petites colonnes, ses mille croisees, ses
+escaliers uses par les pas, ses deux arches a droite et a gauche, il
+est la, de plain-pied avec la Greve ; sombre, lugubre, la face toute
+rongee de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil.
+
+Les jours d'execution, il vomit des gendarmes de toutes ses portes, et
+regarde le condamne avec toutes ses fenetres.
+
+Et le soir, son cadran, qui a marque l'heure, reste lumineux sur sa
+facade tenebreuse.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Il est une heure et quart.
+
+Voici ce que j'eprouve maintenant :
+
+Une violente douleur de tete. Les reins froids, le front brulant.
+Chaque fois que je me leve ou que je me penche, il me semble qu'il y a
+un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle
+contre les parois du crane.
+
+J'ai des tressaillements convulsifs, et de temps en temps la plume
+tombe de mes mains comme par une secousse galvanique.
+
+Les yeux me cuisent comme si j'etais dans la fumee.
+
+J'ai mal dans les coudes.
+
+Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et je serai gueri.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin
+douce, que la mort de cette facon est bien simplifiee.
+
+Eh ! qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce rale de
+tout un jour ? Qu'est-ce que les angoisses de cette journee
+irreparable, qui s'ecoule si lentement et si vite ? Qu'est-ce que
+cette echelle de tortures qui aboutit a l'echafaud ?
+
+Apparemment ce n'est pas la souffrir.
+
+Ne sont-ce pas les memes convulsions, que le sang s'epuise goutte a
+goutte, ou que l'intelligence s'eteigne pensee a pensee ?
+
+Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils surs ? Qui le leur a dit ?
+Conte-t-on que jamais une tete coupee se soit dressee sanglante au
+bord du panier et qu'elle ait crie au peuple : Cela ne fait pas de
+mal !
+
+Y a-t-il des morts de leur facon qui soient venus les remercier et
+leur dire : C'est bien invente. Tenez-vous-en la. La mecanique est
+bonne.
+
+Est-ce Robespierre ? Est-ce Louis XVI ?...
+
+Non, rien ! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est
+faite. -- Se sont-ils jamais mis, seulement en pensee, a la place de
+celui qui est la, au moment ou le lourd tranchant qui tombe mord la
+chair, rompt les nerfs, brise les vertebres... Mais quoi ! une
+demi-seconde ! la douleur est escamotee...
+
+Horreur !
+
+
+
+
+XL
+
+
+Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J'ai beau faire, beau
+secouer la tete, j'ai une voix dans l'oreille qui me dit toujours :
+
+-- Il y a dans cette meme ville, a cette meme heure, et pas bien loin
+d'ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi des gardes a toutes
+ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette
+difference qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entiere, minute
+par minute, n'est que gloire, grandeur, delices, enivrement. Tout est
+autour de lui amour, respect, veneration. Les voix les plus hautes
+deviennent basses en lui parlant et les fronts les plus fiers
+ploient. Il n'a que de la soie et de l'or sous les yeux. A cette
+heure, il tient quelque conseil de ministres ou tous sont de son avis,
+ou bien songe a la chasse de demain, au bal de ce soir, sur que la
+fete viendra a l'heure, et laissant a d'autres le travail de ses
+plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d'os comme toi !
+
+-- Et pour qu'a l'instant meme l'horrible echafaud s'ecroulat, pour
+que tout te fut rendu, vie, liberte, fortune, famille, il suffirait
+qu'il ecrivit avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un
+morceau de papier, ou meme que son carrosse rencontrat ta charrette !
+
+-- Et il est bon, et il ne demanderait pas mieux peut-etre, et il n'en
+sera rien !
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Eh bien donc ! ayons courage avec la mort, prenons cette horrible idee
+a deux mains, et considerons-la en face. Demandons-lui compte de ce
+qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut, retournons-la en tous sens,
+epelons l'enigme, et regardons d'avance dans le tombeau.
+
+Il me semble que, des que mes yeux seront fermes, je verrai une grande
+clarte et des abimes de lumiere ou mon esprit roulera sans fin. Il me
+semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres
+y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'etre comme pour les yeux
+vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des
+points noirs sur du drap d'or.
+
+Ou bien, miserable que je suis, ce sera peut-etre un gouffre hideux,
+profond, dont les parois seront tapissees de tenebres, et ou je
+tomberai sans cesse en voyant des formes remuer dans l'ombre.
+
+Ou bien, en m'eveillant apres le coup, je me trouverai peut-etre sur
+quelque surface plane et humide, rampant dans l'obscurite et tournant
+sur moi-meme comme une tete qui roule. Il me semble qu'il y aura un
+grand vent qui me poussera, et que je serai heurte ca et la par
+d'autres tetes roulantes. Il y aura par places des mares et des
+ruisseaux d'un liquide inconnu et tiede ; tout sera noir. Quand mes
+yeux, dans leur rotation, seront tournes en haut, ils ne verront qu'un
+ciel d'ombre, dont les couches epaisses peseront sur eux, et au loin
+dans le fond de grandes arches de fumee plus noires que les
+tenebres. Ils verront aussi voltiger dans la nuit de petites
+etincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des oiseaux de
+feu. Et ce sera ainsi toute l'eternite.
+
+Il se peut bien aussi qu'a certaines dates les morts de la Greve se
+rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la place qui est a eux. Ce
+sera une foule pale et sanglante, et je n'y manquerai pas. Il n'y aura
+pas de lune, et l'on parlera a voix basse. L'Hotel de Ville sera la,
+avec sa facade vermoulue, son toit dechiquete, et son cadran qui aura
+ete sans pitie pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de
+l'enfer ou un demon executera un bourreau ; ce sera a quatre heures
+du matin. A notre tour nous ferons foule autour.
+
+Il est probable que cela est ainsi. Mais si ces morts-la reviennent,
+sous quelle forme reviennent-ils ? Que gardent-ils de leur corps
+incomplet et mutile ? Que choisissent-ils ? Est-ce la tete ou le tronc
+qui est spectre ?
+
+Helas ! qu'est-ce que la mort fait avec notre ame ? quelle nature lui
+laisse-t-elle ? qu'a-t-elle a lui prendre ou a lui donner ? ou la
+met-elle ? lui prete-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder
+sur la terre et pleurer ?
+
+Ah ! un pretre ! un pretre qui sache cela ! Je veux un pretre, et un
+crucifix a baiser !
+
+Mon Dieu, toujours le meme !
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Je l'ai prie de me laisser dormir, et je me suis jete sur le lit.
+
+En effet, j'avais un flot de sang dans la tete, qui m'a fait
+dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espece.
+
+J'ai fait un reve.
+
+J'ai reve que c'etait la nuit. Il me semblait que j'etais dans mon
+cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne sais plus lesquels.
+
+Ma femme etait couchee dans la chambre a coucher, a cote, et dormait
+avec son enfant.
+
+Nous parlions a voix basse, mes amis et moi, et ce que nous disions
+nous effrayait.
+
+Tout a coup il me sembla entendre un bruit quelque part dans les
+autres pieces de l'appartement ; un bruit faible, etrange,
+indetermine.
+
+Mes amis avaient entendu comme moi. Nous ecoutames ; c'etait comme une
+serrure qu'on ouvre sourdement, comme un verrou qu'on scie a petit
+bruit.
+
+Il y avait quelque chose qui nous glacait ; nous avions peur. Nous
+pensames que peut-etre c'etaient des voleurs qui s'etaient introduits
+chez moi, a cette heure si avancee de la nuit.
+
+Nous resolumes d'aller voir. Je me levai, je pris la bougie. Mes amis
+me suivaient, un a un.
+
+Nous traversames la chambre a coucher, a cote. Ma femme dormait avec
+son enfant.
+
+Puis nous arrivames dans le salon. Rien. Les portraits etaient
+immobiles dans leurs cadres d'or sur la tenture rouge. Il me sembla
+que la porte du salon a la salle a manger n'etait point a sa place
+ordinaire.
+
+Nous entrames dans la salle a manger ; nous en fimes le tour. Je
+marchais le premier. La porte sur l'escalier etait bien fermee, les
+fenetres aussi. Arrive pres du poele, je vis que l'armoire au linge
+etait ouverte, et que la porte de cette armoire etait tiree sur
+l'angle du mur, comme pour le cacher.
+
+Cela me surprit. Nous pensames qu'il y avait quelqu'un derriere la
+porte.
+
+Je portai la main a cette porte pour refermer l'armoire ; elle
+resista. Etonne, je tirai plus fort, elle ceda brusquement, et nous
+decouvrimes une petite vieille, les mains pendantes, les yeux fermes,
+immobile, debout, et comme collee dans l'angle du mur.
+
+Cela avait quelque chose de hideux, et mes cheveux se dressent d'y
+penser.
+
+Je demandai a la vieille :
+
+-- Que faites-vous la ?
+
+Elle ne repondit pas.
+
+Je lui demandai :
+
+-- Qui etes-vous ?
+
+Elle ne repondit pas, ne bougea pas, et resta les yeux fermes.
+
+Mes amis dirent :
+
+-- C'est sans doute la complice de ceux qui sont entres avec de
+mauvaises pensees ; ils se sont echappes en nous entendant venir ;
+elle n'aura pu fuir, et s'est cachee la.
+
+Je l'ai interrogee de nouveau ; elle est demeuree sans voix, sans
+mouvement, sans regard.
+
+Un de nous l'a poussee a terre, elle est tombee.
+
+Elle est tombee tout d'une piece, comme un morceau de bois, comme une
+chose morte.
+
+Nous l'avons remuee du pied, puis deux de nous l'ont relevee et de
+nouveau appuyee au mur. Elle n'a donne aucun signe de vie. On lui a
+crie dans l'oreille, elle est restee muette comme si elle etait
+sourde.
+
+Cependant, nous perdions patience, et il y avait de la colere dans
+notre terreur. Un de nous m'a dit :
+
+-- Mettez-lui la bougie sous le menton.
+
+Je lui ai mis la meche enflammee sous le menton. Alors elle a ouvert
+un oeil a demi, un oeil vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas.
+
+J'ai ote la flamme et j'ai dit :
+
+-- Ah ! enfin ! repondras-tu, vieille sorciere ? Qui es-tu ?
+
+L'oeil s'est referme comme de lui-meme.
+
+-- Pour le coup, c'est trop fort, ont dit les autres. Encore la
+bougie ! encore ! il faudra bien qu'elle parle.
+
+J'ai replace la lumiere sous le menton de la vieille.
+
+Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regardes tous les
+uns apres les autres, puis, se baissant brusquement, a souffle la
+bougie avec un souffle glace. Au meme moment j'ai senti trois dents
+aigues s'imprimer sur ma main dans les tenebres.
+
+Je me suis reveille, frissonnant et baigne d'une sueur froide.
+
+Le bon aumonier etait assis au pied de mon lit, et lisait des prieres.
+
+-- Ai-je dormi longtemps ? lui ai-je demande.
+
+-- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amene
+votre enfant. Elle est la dans la piece voisine qui vous attend. Je
+n'ai pas voulu qu'on vous eveillat.
+
+-- Oh ! ai-je crie. Ma fille ! qu'on m'amene ma fille !
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Elle est fraiche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est
+belle !
+
+On lui a mis une petite robe qui lui va bien.
+
+Je l'ai prise, je l'ai enlevee dans mes bras, je l'ai assise sur mes
+genoux, je l'ai baisee sur ses cheveux.
+
+Pourquoi pas avec sa mere ? -- Sa mere est malade, sa grand'mere
+aussi. C'est bien.
+
+Elle me regardait d'un air etonne. Caressee, embrassee, devoree de
+baisers et se laissant faire, mais jetant de temps en temps un coup
+d'oeil inquiet sur sa bonne, qui pleurait dans le coin.
+
+Enfin j'ai pu parler.
+
+-- Marie ! ai-je dit, ma petite Marie !
+
+Je la serrais violemment contre ma poitrine enflee de sanglots. Elle a
+pousse un petit cri.
+
+-- Oh ! vous me faites du mal, monsieur, m'a-t-elle dit.
+
+Monsieur ! il y a bientot un an qu'elle ne m'a vu, la pauvre
+enfant. Elle m'a oublie, visage, parole, accent ; et puis, qui me
+reconnaitrait avec cette barbe, ces habits et cette paleur ? Quoi !
+deja efface de cette memoire, la seule ou j'eusse voulu vivre ! Quoi !
+deja plus pere ! etre condamne a ne plus entendre ce mot, ce mot de la
+langue des enfants, si doux qu'il ne peut rester dans celle des
+hommes : papa !
+
+Et pourtant l'entendre de cette bouche, encore une fois, une seule
+fois, voila tout ce que j'eusse demande pour les quarante ans de vie
+qu'on me prend.
+
+-- Ecoute, Marie, lui ai-je dit en joignant ses deux petites mains
+dans les miennes, est-ce que tu ne me connais point ?
+
+Elle m'a regarde avec ses beaux yeux, et a repondu :
+
+-- Ah bien non !
+
+-- Regarde bien, ai-je repete. Comment, tu ne sais pas qui je suis ?
+
+-- Si, a-t-elle dit. Un monsieur.
+
+Helas ! n'aimer ardemment qu'un seul etre au monde, l'aimer avec tout
+son amour, et l'avoir devant soi, qui vous voit et vous regarde, vous
+parle et vous repond et ne vous connait pas ! Ne vouloir de
+consolation que de lui, et qu'il soit le seul qui ne sache pas qu'il
+vous en faut parce que vous allez mourir !
+
+-- Marie, ai-je repris, as-tu un papa ?
+
+-- Oui, monsieur, a dit l'enfant.
+
+-- Eh bien, ou est-il ?
+
+Elle a leve ses grands yeux etonnes.
+
+-- Ah ! vous ne savez donc pas ? il est mort.
+
+Puis elle a crie ; j'avais failli la laisser tomber.
+
+-- Mort ! disais-je. Marie, sais-tu ce que c'est qu'etre mort ?
+
+-- Oui, monsieur, a-t-elle repondu. Il est dans la terre et dans le
+ciel.
+
+Elle a continue d'elle-meme :
+
+-- Je prie le bon Dieu pour lui matin et soir sur les genoux de maman.
+
+Je l'ai baisee au front.
+
+-- Marie, dis-moi ta priere.
+
+-- Je ne peux pas, monsieur. Une priere, cela ne se dit pas dans le
+jour. Venez ce soir dans ma maison ; je la dirai.
+
+C'etait assez de cela. Je l'ai interrompue.
+
+-- Marie, c'est moi qui suis ton papa.
+
+-- Ah ! m'a-t-elle dit.
+
+J'ai ajoute : -- Veux-tu que je sois ton papa ? L'enfant s'est
+detournee.
+
+-- Non, mon papa etait bien plus beau.
+
+Je l'ai couverte de baisers et de larmes. Elle a cherche a se degager
+de mes bras en criant :
+
+-- Vous me faites mal avec votre barbe.
+
+Alors, je l'ai replacee sur mes genoux, en la couvant des yeux, et
+puis je l'ai questionnee.
+
+-- Marie, sais-tu lire ?
+
+-- Oui, a-t-elle repondu. Je sais bien lire. Maman me fait lire mes
+lettres.
+
+-- Voyons, lis un peu, lui ai-je dit en lui montrant un papier qu'elle
+tenait chiffonne dans une de ses petites mains.
+
+Elle a hoche sa jolie tete.
+
+-- Ah bien ! je ne sais lire que des fables.
+
+-- Essaie toujours. Voyons, lis.
+
+Elle a deploye le papier, et s'est mise a epeler avec son doigt :
+
+-- A, R, ar, R, E, T, ret, ARRET...
+
+Je lui ai arrache cela des mains. C'est ma sentence de mort qu'elle me
+lisait. Sa bonne avait eu le papier pour un sou. Il me coutait plus
+cher, a moi.
+
+Il n'y a pas de paroles pour ce que j'eprouvais. Ma violence l'avait
+effrayee ; elle pleurait presque. Tout a coup elle m'a dit :
+
+-- Rendez-moi donc mon papier ; tiens ! c'est pour jouer.
+
+Je l'ai remise a sa bonne.
+
+-- Emportez-la.
+
+Et je suis retombe sur ma chaise, sombre, desert, desespere. A present
+ils devraient venir ; je ne tiens plus a rien ; la derniere fibre de
+mon coeur est brisee. Je suis bon pour ce qu'ils vont faire.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Le pretre est bon, le geolier aussi. Je crois qu'ils ont verse une
+larme quand j'ai dit qu'on m'emportat mon enfant.
+
+C'est fait. Maintenant il faut que je me roidisse en moi-meme, et que
+je pense fermement au bourreau, a la charrette, aux gendarmes, a la
+foule sur le pont, a la foule sur le quai, a la foule aux fenetres, et
+a ce qu'il y aura expres pour moi sur cette lugubre place de Greve,
+qui pourrait etre pavee des tetes qu'elle a vu tomber.
+
+Je crois que j'ai encore une heure pour m'habituer a tout cela.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira. Et parmi tous ces
+hommes, libres et inconnus des geoliers, qui courent pleins de joie a
+une execution, dans cette foule de tetes qui couvrira la place, il y
+aura plus d'une tete predestinee qui suivra la mienne tot ou tard dans
+le panier rouge. Plus d'un qui y vient pour moi y viendra pour soi.
+
+Pour ces etres fatals il y a sur un certain point de la place de Greve
+un lieu fatal, un centre d'attraction, un piege. Ils tournent autour
+jusqu'a ce qu'ils y soient.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Ma petite Marie ! -- On l'a remmenee jouer ; elle regarde la foule par
+la portiere du fiacre, et ne pense deja plus a ce monsieur.
+
+Peut-etre aurais-je encore le temps d'ecrire quelques pages pour elle,
+afin qu'elle les lise un jour, et qu'elle pleure dans quinze ans pour
+aujourd'hui.
+
+Oui, il faut qu'elle sache par moi mon histoire, et pourquoi le nom
+que je lui laisse est sanglant.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+MON HISTOIRE.
+
+Note de l'editeur. -- On n'a pu encore retrouver les feuillets qui se
+rattachaient a celui-ci. Peut-etre, comme ceux qui suivent semblent
+l'indiquer, le condamne n'a-t-il pas eu le temps de les ecrire. Il
+etait tard quand cette pensee lui est venue.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+D'une chambre de l'Hotel de Ville.
+
+De l'Hotel de Ville !... -- Ainsi j'y suis. Le trajet execrable est
+fait. La place est la, et au-dessous de la fenetre l'horrible peuple
+qui aboie, et m'attend, et rit.
+
+J'ai eu beau me roidir, beau me crisper, le coeur m'a failli. Quand
+j'ai vu au-dessus des tetes ces deux bras rouges avec leur triangle
+noir au bout, dresses entre les deux lanternes du quai, le coeur m'a
+failli. J'ai demande a faire une derniere declaration. On m'a depose
+ici, et l'on est alle chercher quelque procureur du roi. Je l'attends,
+c'est toujours cela de gagne.
+
+Voici.
+
+Trois heures sonnaient, on est venu m'avertir qu'il etait temps. J'ai
+tremble, comme si j'eusse pense a autre chose depuis six heures,
+depuis six semaines, depuis six mois. Cela m'a fait l'effet de quelque
+chose d'inattendu.
+
+Ils m'ont fait traverser leurs corridors et descendre leurs
+escaliers. Ils m'ont pousse entre deux guichets du rez-de-chaussee,
+salle sombre, etroite, voutee, a peine eclairee d'un jour de pluie et
+de brouillard. Une chaise etait au milieu. Ils m'ont dit de
+m'asseoir ; je me suis assis.
+
+Il y avait pres de la porte et le long des murs quelques personnes
+debout, outre le pretre et les gendarmes, et il y avait aussi trois
+hommes.
+
+Le premier, le plus grand, le plus vieux, etait gras et avait la face
+rouge. Il portait une redingote et un chapeau a trois cornes deforme.
+C'etait lui.
+
+C'etait le bourreau, le valet de la guillotine. Les deux autres
+etaient ses valets, a lui.
+
+A peine assis, les deux autres se sont approches de moi, par derriere,
+comme des chats ; puis tout a coup j'ai senti un froid d'acier dans
+mes cheveux, et les ciseaux ont grince a mes oreilles.
+
+Mes cheveux, coupes au hasard, tombaient par meches sur mes epaules,
+et l'homme au chapeau a trois cornes les epoussetait doucement avec sa
+grosse main.
+
+Autour, on parlait a voix basse.
+
+Il y avait un grand bruit au dehors, comme un fremissement qui
+ondulait dans l'air. J'ai cru d'abord que c'etait la riviere ; mais, a
+des rires qui eclataient, j'ai reconnu que c'etait la foule.
+
+Un jeune homme, pres de la fenetre, qui ecrivait, avec un crayon, sur
+un portefeuille, a demande a un des guichetiers comment s'appelait ce
+qu'on faisait la.
+
+-- La toilette du condamne, a repondu l'autre.
+
+J'ai compris que cela serait demain dans le journal.
+
+Tout a coup l'un des valets m'a enleve ma veste, et l'autre a pris mes
+deux mains qui pendaient, les a ramenees derriere mon dos, et j'ai
+senti les noeuds d'une corde se rouler lentement autour de mes
+poignets rapproches. En meme temps, l'autre detachait ma cravate. Ma
+chemise de batiste, seul lambeau qui me restat du moi d'autrefois, l'a
+fait en quelque sorte hesiter un moment ; puis il s'est mis a en couper
+le col.
+
+A cette precaution horrible, au saisissement de l'acier qui touchait
+mon cou, mes coudes ont tressailli, et j'ai laisse echapper un
+rugissement etouffe. La main de l'executeur a tremble.
+
+-- Monsieur, m'a-t-il dit, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal ?
+
+Ces bourreaux sont des hommes tres doux. La foule hurlait plus haut au
+dehors. Le gros homme au visage bourgeonne m'a offert a respirer un
+mouchoir imbibe de vinaigre.
+
+-- Merci, lui ai-je dit de la voix la plus forte que j'ai pu, c'est
+inutile ; je me trouve bien.
+
+Alors l'un d'eux s'est baisse et m'a lie les deux pieds, au moyen
+d'une corde fine et lache, qui ne me laissait a faire que de petits
+pas. Cette corde est venue se rattacher a celle de mes mains.
+
+Puis le gros homme a jete la veste sur mon dos, et a noue les manches
+ensemble sous mon menton. Ce qu'il y avait a faire la etait fait.
+
+Alors le pretre s'est approche avec son crucifix.
+
+-- Allons, mon fils, m'a-t-il dit.
+
+Les valets m'ont pris sous les aisselles. Je me suis leve, j'ai
+marche. Mes pas etaient mous et flechissaient comme si j'avais eu deux
+genoux a chaque jambe.
+
+En ce moment la porte exterieure s'est ouverte a deux battants. Une
+clameur furieuse et l'air froid et la lumiere blanche ont fait
+irruption jusqu'a moi dans l'ombre. Du fond du sombre guichet, j'ai vu
+brusquement tout a la fois, a travers la pluie, les mille tetes
+hurlantes du peuple entassees pele-mele sur la rampe du grand escalier
+du Palais ; a droite, de plain-pied avec le seuil, un rang de chevaux
+de gendarmes, dont la porte basse ne me decouvrait que les pieds de
+devant et les poitrails ; en face, un detachement de soldats en
+bataille ; a gauche, l'arriere d'une charrette, auquel s'appuyait une
+roide echelle. Tableau hideux, bien encadre dans une porte de prison.
+
+C'est pour ce moment redoute que j'avais garde mon courage. J'ai fait
+trois pas, et j'ai paru sur le seuil du guichet.
+
+-- Le voila ! le voila ! a crie la foule. Il sort ! enfin !
+
+Et les plus pres de moi battaient des mains. Si fort qu'on aime un
+roi, ce serait moins de fete.
+
+C'etait une charrette ordinaire, avec un cheval etique, et un
+charretier en sarrau bleu a dessins rouges, comme ceux des maraichers
+des environs de Bicetre.
+
+Le gros homme en chapeau a trois cornes est monte le premier.
+
+-- Bonjour, monsieur Samson ! criaient des enfants pendus a des
+grilles.
+
+Un valet l'a suivi.
+
+-- Bravo, Mardi ! ont crie de nouveau les enfants.
+
+Ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant.
+
+C'etait mon tour. J'ai monte d'une allure assez ferme.
+
+-- Il va bien ! a dit une femme a cote des gendarmes.
+
+Cet atroce eloge m'a donne du courage. Le pretre est venu se placer
+aupres de moi. On m'avait assis sur la banquette de derriere, le dos
+tourne au cheval. J'ai fremi de cette derniere attention.
+
+Ils mettent de l'humanite la dedans.
+
+J'ai voulu regarder autour de moi. Gendarmes devant, gendarmes
+derriere ; puis de la foule, de la foule, et de la foule ; une mer de
+tetes sur la place.
+
+Un piquet de gendarmerie a cheval m'attendait a la porte de la grille
+du Palais.
+
+L'officier a donne l'ordre. La charrette et son cortege se sont mis en
+mouvement, comme pousses en avant par un hurlement de la populace.
+
+On a franchi la grille. Au moment ou la charrette a tourne vers le
+Pont-au-Change, la place a eclate en bruit, du pave aux toits, et les
+ponts et les quais ont repondu a faire un tremblement de terre.
+
+C'est la que le piquet qui attendait s'est rallie a l'escorte.
+
+-- Chapeaux bas ! chapeaux bas ! criaient mille bouches ensemble.
+Comme pour le roi.
+
+Alors j'ai ri horriblement aussi, moi, et j'ai dit au pretre :
+
+-- Eux les chapeaux, moi la tete.
+
+On allait au pas.
+
+Le quai aux Fleurs embaumait ; c'est jour de marche. Les marchandes
+ont quitte leurs bouquets pour moi.
+
+Vis-a-vis, un peu avant la tour carree qui fait le coin du Palais, il
+y a des cabarets, dont les entresols etaient pleins de spectateurs
+heureux de leurs belles places, surtout des femmes. La journee doit
+etre bonne pour les cabaretiers.
+
+On louait des tables, des chaises, des echafaudages, des charrettes.
+Tout pliait de spectateurs. Des marchands de sang humain criaient a
+tue-tete :
+
+-- Qui veut des places ?
+
+Une rage m'a pris contre ce peuple. J'ai eu envie de leur crier :
+
+-- Qui veut la mienne ?
+
+Cependant la charrette avancait. A chaque pas qu'elle faisait, la
+foule se demolissait derriere elle, et je la voyais de mes yeux egares
+qui s'allait reformer plus loin sur d'autres points de mon passage.
+
+En entrant sur le Pont-au-Change, j'ai par hasard jete les yeux a ma
+droite en arriere. Mon regard s'est arrete sur l'autre quai, au-dessus
+des maisons, a une tour noire, isolee, herissee de sculptures, au
+sommet de laquelle je voyais deux monstres de pierre assis de profil.
+Je ne sais pourquoi j'ai demande au pretre ce que c'etait que cette
+tour.
+
+-- Saint-Jacques-la-Boucherie, a repondu le bourreau.
+
+J'ignore comment cela se faisait ; dans la brume, et malgre la pluie
+fine et blanche qui rayait l'air comme un reseau de fils d'araignee,
+rien de ce qui se passait autour de moi ne m'a echappe. Chacun de ces
+details m'apportait sa torture. Les mots manquent aux emotions.
+
+Vers le milieu de ce Pont-au-Change, si large et si encombre que nous
+cheminions a grand'peine, l'horreur m'a pris violemment. J'ai craint
+de defaillir, derniere vanite ! Alors je me suis etourdi moi-meme pour
+etre aveugle et pour etre sourd a tout, excepte au pretre, dont
+j'entendais a peine les paroles, entrecoupees de rumeurs.
+
+J'ai pris le crucifix et je l'ai baise.
+
+-- Ayez pitie de moi, ai-je dit, o mon Dieu ! Et j'ai tache de
+m'abimer dans cette pensee.
+
+Mais chaque cahot de la dure charrette me secouait. Puis tout a coup
+je me suis senti un grand froid. La pluie avait traverse mes
+vetements, et mouillait la peau de ma tete a travers mes cheveux
+coupes et courts.
+
+-- Vous tremblez de froid, mon fils ? m'a demande le pretre.
+
+-- Oui, ai-je repondu.
+
+Helas ! pas seulement de froid.
+
+Au detour du pont, des femmes m'ont plaint d'etre si jeune.
+
+Nous avons pris le fatal quai. Je commencais a ne plus voir, a ne plus
+entendre. Toutes ces voix, toutes ces tetes aux fenetres, aux portes,
+aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes ; ces spectateurs
+avides et cruels ; cette foule ou tous me connaissent et ou je ne
+connais personne ; cette route pavee et muree de visages humains...
+J'etais ivre, stupide, insense. C'est une chose insupportable que le
+poids de tant de regards appuyes sur vous.
+
+Je vacillais donc sur le banc, ne pretant meme plus d'attention au
+pretre et au crucifix.
+
+Dans le tumulte qui m'enveloppait, je ne distinguais plus les cris de
+pitie des cris de joie, les rires des plaintes, les voix du bruit ;
+tout cela etait une rumeur qui resonnait dans ma tete comme dans un
+echo de cuivre.
+
+Mes yeux lisaient machinalement les enseignes des boutiques.
+
+Une fois l'etrange curiosite me prit de tourner la tete et de regarder
+vers quoi j'avancais. C'etait une derniere bravade de l'intelligence.
+Mais le corps ne voulut pas ; ma nuque resta paralysee et d'avance
+comme morte.
+
+J'entrevis seulement de cote, a ma gauche, au-dela de la riviere, la
+tour de Notre-Dame, qui, vue de la, cache l'autre. C'est celle ou
+est le drapeau. Il y avait beaucoup de monde, et qui devait bien voir.
+
+Et la charrette allait, allait, et les boutiques passaient, et les
+enseignes se succedaient, ecrites, peintes, dorees, et la populace
+riait et trepignait dans la boue, et je me laissais aller, comme a
+leurs reves ceux qui sont endormis.
+
+Tout a coup la serie des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupee
+a l'angle d'une place ; la voix de la foule est devenue plus vaste,
+plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s'est arretee
+subitement, et j'ai failli tomber la face sur les planches. Le pretre
+m'a soutenu. -- Courage ! a-t-il murmure. Alors on a apporte une
+echelle a l'arriere de la charrette ; il m'a donne le bras, je suis
+descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourne pour en
+faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanternes du quai
+j'avais vu une chose sinistre.
+
+Oh ! c'etait la realite !
+
+Je me suis arrete, comme chancelant deja du coup.
+
+-- J'ai une derniere declaration a faire ! ai-je crie faiblement.
+
+On m'a monte ici.
+
+J'ai demande qu'on me laissat ecrire mes dernieres volontes. Ils m'ont
+delie les mains, mais la corde est ici, toute prete, et le reste est
+en bas.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne sais de quelle espece,
+vient de venir. Je lui ai demande ma grace en joignant les deux mains
+et en me trainant sur les deux genoux. Il m'a repondu, en souriant
+fatalement, si c'est la tout ce que j'avais a lui dire.
+
+-- Ma grace ! ma grace ! ai-je repete, ou, par pitie, cinq minutes
+encore !
+
+Qui sait ? elle viendra peut-etre ! Cela est si horrible, a mon age,
+de mourir ainsi ! Des graces qui arrivent au dernier moment, on l'a vu
+souvent. Et a qui fera-t-on grace, monsieur, si ce n'est a moi ?
+
+Cet execrable bourreau ! il s'est approche du juge pour lui dire que
+l'execution devait etre faite a une certaine heure, que cette heure
+approchait, qu'il etait responsable, que d'ailleurs il pleut et que
+cela risque de se rouiller.
+
+-- Eh, par pitie ! une minute pour attendre ma grace ! ou je me
+defends, je mords !
+
+Le juge et le bourreau sont sortis. Je suis seul. Seul avec deux
+gendarmes.
+
+Oh ! l'horrible peuple avec ses cris d'hyene ! -- Qui sait si je ne
+lui echapperai pas ? si je ne serai pas sauve ? si ma grace ?... Il
+est impossible qu'on ne me fasse pas grace !
+
+Ah ! les miserables ! il me semble qu'on monte l'escalier...
+
+QUATRE HEURES.
+
+
+
+
+
+
+NOTES
+
+DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE
+
+1829
+
+Nous donnons ci-jointe, pour les personnes curieuses de cette sorte de
+litterature, la chanson d'argot avec l'explication en regard, d'apres
+une copie que nous avons trouvee dans les papiers du condamne, et dont
+ce fac-simile reproduit tout, orthographe et ecriture. La
+signification des mots etait ecrite de la main du condamne ; il y a
+aussi dans le dernier couplet deux vers intercales qui semblent de son
+ecriture ; le reste de la complainte est d'une autre main. Il est
+probable que, frappe de cette chanson, mais ne se la rappelant
+qu'imparfaitement, il avait cherche a se la procurer, et que copie lui
+en avait ete donnee par quelque calligraphe de la geole.
+
+La seule chose que ce fac-simile ne reproduise pas, c'est l'aspect du
+papier de la copie, qui est jaune, sordide et rompu a ses plis.
+
+
+
+NOTES DU DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE
+
+1881
+
+Le manuscrit original du Dernier Jour d'un condamne porte en marge de
+la premiere page :
+
+Mardi 14 octobre 1828.
+
+Au bas de la derniere page :
+
+Nuit du 25 decembre 1828 au 26. -- 3 heures du matin.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE ***
+
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+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
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+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
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+The Project Gutenberg EBook of Le Dernier Jour d'un Condamné, by Victor Hugo
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+Title: Le Dernier Jour d'un Condamné
+
+Author: Victor Hugo
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+Release Date: November, 2004 [EBook #6838]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 1, 2003]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+Produced by Laurent Le Guillou <leguillou.laurent@free.fr>. Image files
+courtesy of the Bibliothèque Nationale de France gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+Title: Le Dernier Jour d'un Condamné
+Encoding: ISO-8859-1
+Source:
+Victor Hugo (1802-1885),
+"Oeuvres Complètes de Victor Hugo",
+Tome XIX, Roman II,
+Paris, J. Hetzel & Cie, 18, rue Jacob,
+et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7,
+1881.
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+VICTOR HUGO
+
+XIX
+
+ROMAN II
+
+
+ÉDITION DÉFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX
+
+
+
+
+LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
+
+
+
+
+Préface de 1832
+
+
+Il n'y avait en tête des premières éditions de cet ouvrage, publié
+d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire :
+
+"Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce
+livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux
+sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières
+pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontré un homme, un rêveur
+occupé à observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un
+poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a prise
+ou plutôt s'est laissé prendre par elle, et n'a pu s'en débarrasser
+qu'en la jetant dans un livre."
+
+"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra."
+
+Comme on le voit, à l'époque où ce livre fut publié, l'auteur ne jugea
+pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux attendre
+qu'elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l'a été. L'auteur
+aujourd'hui peut démasquer l'idée politique, l'idée sociale, qu'il
+avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme
+littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que Le
+Dernier Jour d'un Condamné n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct
+ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce
+qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la postérité vît
+dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la
+défense spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel
+ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusé d'élection ; c'est la
+plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à
+venir ; c'est le grand point de droit de l'humanité allégué et plaidé
+à toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation ;
+c'est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine,
+construite à tout jamais en avant de tous les procès criminels ; c'est
+la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond de toutes
+les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont
+l'enveloppe la rhétorique sanglante des gens du roi ; c'est la
+question de vie et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée
+des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et
+posée où il faut qu'on la voie, où il faut qu'elle soit, où elle est
+réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au
+tribunal, mais à l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.
+
+Voilà ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui décernait un jour la
+gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose espérer, il ne voudrait pas
+d'autre couronne.
+
+Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de tous les
+accusés possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours,
+tous les prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est
+adressé à quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste
+que la cause, il a dû, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un
+Condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le
+contingent, l'accident, le particulier, le spécial, le relatif, le
+modifiable, l'épisode, l'anecdote, l'événement, le nom propre, et se
+borner (si c'est là se borner) à plaider la cause d'un condamné
+quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque.
+Heureux si, sans autre outil que sa pensée, il a fouillé assez avant
+pour faire saigner un coeur sous l'oes triplex du magistrat ! heureux
+s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, à
+force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois à y retrouver
+un homme !
+
+Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginèrent
+que cela valait la peine d'en contester l'idée à l'auteur. Les uns
+supposèrent un livre anglais, les autres un livre américain.
+Singulière manie de chercher à mille lieues les origines des choses,
+et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue !
+Hélas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre américain, ni
+livre chinois. L'auteur a pris l'idée du Dernier Jour d'un Condamné,
+non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idées si
+loin, mais là où vous pouviez tous la prendre, où vous l'aviez prise
+peut-être (car qui n'a fait ou rêvé dans son esprit Le Dernier Jour
+d'un Condamné ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place
+de Grève.
+
+C'est là qu'un jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante
+dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.
+
+Depuis, chaque fois qu'au gré des funèbres jeudis de la cour de
+cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d'un arrêt de mort se
+fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses
+fenêtres ces hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la
+Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s'emparait de
+lui, lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule,
+lui expliquait heure par heure les dernières souffrances du misérable
+agonisant, -- en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe
+les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, -- le sommait, lui
+pauvre poète, de dire tout cela à la société, qui fait ses affaires
+pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le
+poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il était
+en train d'en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses
+travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsédait,
+l'assiégeait. C'était un supplice, un supplice qui commençait avec le
+jour, et qui durait, comme celui du misérable qu'on torturait au même
+moment, jusqu'à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens
+caput expiravit crié par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur
+respirait et retrouvait quelque liberté d'esprit. Un jour enfin,
+c'était, à ce qu'il croit, le lendemain de l'exécution d'Ulbach, il se
+mit à écrire ce livre. Depuis lors il a été soulagé. Quand un de ces
+crimes publics, qu'on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa
+conscience lui a dit qu'il n'en était plus solidaire ; et il n'a plus
+senti à son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur
+la tête de tous les membres de la communauté sociale.
+
+Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher
+le sang de couler serait mieux.
+
+Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus
+auguste que celui-là : concourir à l'abolition de la peine de
+mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhère aux voeux et aux
+efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent
+depuis plusieurs années à jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre
+que les révolutions ne déracinent pas. C'est avec joie qu'il vient à
+son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son
+mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au
+vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté.
+
+Nous venons de dire que l'échafaud est le seul édifice que les
+révolutions ne démolissent pas. Il est rare, en effet, que les
+révolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont
+pour émonder, pour ébrancher, pour étêter la société, la peine de mort
+est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisément.
+
+Nous l'avouerons cependant, si jamais révolution nous parut digne et
+capable d'abolir la peine de mort, c'est la révolution de juillet. Il
+semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus
+clément des temps modernes de raturer la pénalité barbare de Louis XI,
+de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi
+l'inviolabilité de la vie humaine. 1830 méritait de briser le couperet
+de 93.
+
+Nous l'avons espéré un moment. En août 1830, il y avait tant de
+générosité dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation
+flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien épanoui par
+l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort
+était abolie de droit, d'emblée, d'un consentement tacite et unanime,
+comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gênés. Le peuple
+venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien régime.
+Celle-là était la guenille sanglante. Nous la crûmes dans le tas. Nous
+la crûmes brûlée comme les autres. Et pendant quelques semaines,
+confiant et crédule, nous eûmes foi pour l'avenir à l'inviolabilité de
+la vie, comme à l'inviolabilité de la liberté.
+
+Et en effet deux mois s'étaient à peine écoulés qu'une tentative fut
+faite pour résoudre en réalité légale l'utopie sublime de César
+Bonesana.
+
+Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque
+hypocrite, et faite dans un autre intérêt que l'intérêt général.
+
+Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours après avoir
+écarté par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoléon sous la
+colonne, la Chambre tout entière se mit à pleurer et à bramer. La
+question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire
+quelques lignes plus bas à quelle occasion ; et alors il sembla que
+toutes ces entrailles de législateurs étaient prises d'une subite et
+merveilleuse miséricorde. Ce fut à qui parlerait, à qui gémirait, à
+qui lèverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle
+horreur ! Tel vieux procureur général, blanchi dans la robe rouge, qui
+avait mangé toute sa vie le pain trempé de sang des réquisitoires, se
+composa tout à coup un air piteux et attesta les dieux qu'il était
+indigné de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne désemplit
+pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une
+myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina
+Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec
+choeurs, exécutée par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les
+premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands
+jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y
+manqua. La chose fut on ne peut plus pathétique et pitoyable. La
+séance de nuit surtout fut tendre, paterne et déchirante comme un
+cinquième acte de Lachaussée. Le bon public, qui n'y comprenait rien,
+avait les larmes aux yeux. [Note : Nous ne prétendons pas envelopper
+dans le même dédain tout ce qui a été dit à cette occasion à la
+Chambre. Il s'est bien prononcé ça et là quelques belles et dignes
+paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave
+et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, à la
+remarquable improvisation de M. Villemain.]
+
+De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ?
+
+Oui et non.
+
+Voici le fait :
+
+Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes
+qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-être on a
+échangé quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je,
+avaient tenté, dans les hautes régions politiques, un de ces coups
+hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises.
+Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de
+mort. Et les quatre malheureux étaient là, prisonniers, captifs de la
+loi, gardés par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives
+de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est
+impossible d'envoyer à la Grève, dans une charrette, ignoblement liés
+avec de grosses cordes, dos à dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut
+pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes
+du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou !
+
+Hé ! il n'y a qu'à abolir la peine de mort !
+
+Et là-dessus, la Chambre se met en besogne.
+
+Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition
+d'utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie. Remarquez que ce
+n'est pas la première fois qu'on cherche à appeler votre attention sur
+la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine
+écarlate, et qu'il est étrange que ce hideux attirail vous saute
+ainsi aux yeux tout à coup.
+
+Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas à cause de vous,
+peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais à cause de nous,
+députés qui pouvons être ministres. Nous ne voulons pas que la
+mécanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant
+mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songé qu'à
+nous. Ucalégon brûle. Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau,
+biffons le code.
+
+Et c'est ainsi qu'un alliage d'égoïsme altère et dénature les plus
+belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre
+blanc ; elle circule partout, et apparaît à tout moment à l'improviste
+sous le ciseau. Votre statue est à refaire.
+
+Certes, il n'est pas besoin que nous le déclarions ici, nous ne sommes
+pas de ceux qui réclamaient les têtes des quatre ministres. Une fois
+ces infortunés arrêtés, la colère indignée que nous avait inspirée
+leur attentat s'est changée, chez nous comme chez tout le monde, en
+une profonde pitié. Nous avons songé aux préjugés d'éducation de
+quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu développé de leur chef,
+relaps fanatique et obstiné des conspirations de 1804, blanchi avant
+l'âge sous l'ombre humide des prisons d'État, aux nécessités fatales
+de leur position commune, à l'impossibilité d'enrayer sur cette pente
+rapide où la monarchie s'était lancée elle-même à toute bride le 8
+août 1829, à l'influence trop peu calculée par nous jusqu'alors de la
+personne royale, surtout à la dignité que l'un d'entre eux répandait
+comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui
+leur souhaitaient bien sincèrement la vie sauve, et qui étaient prêts
+à se dévouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur échafaud eût
+été dressé un jour en Grève, nous ne doutons pas, et si c'est une
+illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eût
+eu une émeute pour le renverser, et celui qui écrit ces lignes eût été
+de cette sainte émeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les
+crises sociales, de tous les échafauds, l'échafaud politique est le
+plus abominable, le plus funeste, le plus vénéneux, le plus nécessaire
+à extirper. Cette espèce de guillotine-là prend racine dans le pavé,
+et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.
+
+En temps de révolution, prenez garde à la première tête qui tombe.
+Elle met le peuple en appétit.
+
+Nous étions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient
+épargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manières, par les
+raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement,
+nous eussions mieux aimé que la Chambre choisît une autre occasion
+pour proposer l'abolition de la peine de mort.
+
+Si on l'avait proposée, cette souhaitable abolition, non à propos de
+quatre ministres tombés des Tuileries à Vincennes, mais à propos du
+premier voleur de grands chemins venu, à propos d'un de ces misérables
+que vous regardez à peine quand ils passent près de vous dans la rue,
+auxquels vous ne parlez pas, dont vous évitez instinctivement le
+coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance déguenillée a couru
+pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord
+des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Véfour chez
+qui vous dînez, déterrant çà et là une croûte de pain dans un tas
+d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le
+ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre
+amusement que le spectacle gratis de la fête du roi et les exécutions
+en Grève, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim
+pousse au vol, et le vol au reste ; enfants déshérités d'une société
+marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à
+dix-huit, l'échafaud à quarante ; infortunés qu'avec une école et un
+atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne
+savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantôt dans la
+rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet enclos de Clamart,
+leur retranchant la vie après leur avoir ôté la liberté ; si c'eût été
+à propos d'un de ces hommes que vous eussiez proposé d'abolir la peine
+de mort, oh ! alors, votre séance eût été vraiment digne, grande,
+sainte, majestueuse, vénérable. Depuis les augustes pères de Trente
+invitant les hérétiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per
+viscera Dei, parce qu'on espère leur conversion, quoniam sancta
+synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblée d'hommes
+n'aurait présenté au monde spectacle plus sublime, plus illustre et
+plus miséricordieux. Il a toujours appartenu à ceux qui sont vraiment
+forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un
+conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et
+ici, la cause du paria, c'était la cause du peuple. En abolissant la
+peine de mort, à cause de lui et sans attendre que vous fussiez
+intéressés dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre
+politique, vous faisiez une oeuvre sociale.
+
+Tandis que vous n'avez pas même fait une oeuvre politique en essayant
+de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux
+ministres pris la main dans le sac des coups d'État !
+
+Qu'est-il arrivé ? c'est que, comme vous n'étiez pas sincères, on a
+été défiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change,
+il s'est fâché contre toute la question en masse, et, chose
+remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont
+il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a
+amené là. En abordant la question de biais et sans franchise, vous
+l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comédie. On l'a
+sifflée.
+
+Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonté de la
+prendre au sérieux. Immédiatement après la fameuse séance, ordre avait
+été donné aux procureurs généraux, par un garde des sceaux honnête
+homme, de suspendre indéfiniment toutes exécutions capitales. C'était
+en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort
+respirèrent. Mais leur illusion fut de courte durée.
+
+Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel arrêt fut
+rendu. Les quatre vies furent épargnées. Ham fut choisi comme juste
+milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une
+fois faits, toute peur s'évanouit dans l'esprit des hommes d'État
+dirigeants, et, avec la peur, l'humanité s'en alla. Il ne fut plus
+question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus
+besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la théorie, théorie, la
+poésie, poésie !
+
+Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux
+condamnés vulgaires qui se promenaient dans les préaux depuis cinq ou
+six mois, respirant l'air, tranquilles désormais, sûrs de vivre,
+prenant leur sursis pour leur grâce. Mais attendez.
+
+Le bourreau, à vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour où il avait
+entendu nos faiseurs de lois parler humanité, philanthropie, progrès,
+il s'était cru perdu. Il s'était caché, le misérable, il s'était
+blotti sous sa guillotine, mal à l'aise au soleil de juillet comme un
+oiseau de nuit en plein jour, tâchant de se faire oublier, se bouchant
+les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six
+mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu à peu cependant il s'était
+rassuré dans ses ténèbres. Il avait écouté du côté des Chambres et
+n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots
+sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires
+déclamatoires du Traité des Délits et des Peines. On s'occupait de
+toute autre chose, de quelque grave intérêt social, d'un chemin
+vicinal, d'une subvention pour l'Opéra-Comique, ou d'une saignée de
+cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents
+millions. Personne ne songeait plus à lui, coupe-tête. Ce que voyant,
+l'homme se tranquillise, il met sa tête hors de son trou, et regarde
+de tous côtés ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus
+quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde à sortir tout à fait
+de dessous son échafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le
+restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se
+remet à suifer la vieille mécanique rouillée que l'oisiveté
+détraquait ; tout à coup il se retourne, saisit au hasard par les
+cheveux dans la première prison venue un de ces infortunés qui
+comptaient sur la vie, le tire à lui, le dépouille, l'attache, le
+boucle, et voilà les exécutions qui recommencent.
+
+Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire.
+
+Oui, il y a eu un sursis de six mois accordé à de malheureux captifs,
+dont on a gratuitement aggravé la peine de cette façon en les faisant
+reprendre à la vie ; puis, sans raison, sans nécessité, sans trop
+savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin révoqué le sursis
+et l'on a remis froidement toutes ces créatures humaines en
+coupe réglée. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela
+nous faisait à tous que ces hommes vécussent ? Est-ce qu'il n'y a pas
+en France assez d'air à respirer pour tout le monde ?
+
+Pour qu'un jour un misérable commis de la chancellerie, à qui cela
+était égal, se soit levé de sa chaise en disant : -- Allons ! personne
+ne songe plus à l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se
+remettre à guillotiner ! -- il faut qu'il se soit passé dans le coeur
+de cet homme-là quelque chose de bien monstrueux.
+
+Du reste, disons-le, jamais les exécutions n'ont été accompagnées de
+circonstances plus atroces que depuis cette révocation du sursis de
+juillet, jamais l'anecdote de la Grève n'a été plus révoltante et n'a
+mieux prouvé l'exécration de la peine de mort. Ce redoublement
+d'horreur est le juste châtiment des hommes qui ont remis le code du
+sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait.
+
+Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines
+exécutions ont eu d'épouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux
+nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois
+une conscience.
+
+Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons
+pas bien présents à l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné,
+mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons
+que c'est à Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver
+un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on
+lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait
+trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait,
+il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le
+garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes,
+et à travers la foule, au lieu de l'exécution. Jusqu'ici rien que de
+simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrivé à l'échafaud, le
+bourreau le prend au prêtre, l'emporte, le ficelle sur la bascule,
+l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lâche le couperet.
+Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant dans
+ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans
+le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, déconcerté,
+relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du
+patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la
+foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, espérant mieux du
+troisième coup. Point. Le troisième coup fait jaillir un troisième
+ruisseau de sang de la nuque du condamné, mais ne fait pas tomber la
+tête. Abrégeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il
+entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et secoua
+sa tête vivante en criant grâce ! Le peuple indigné prit des pierres
+et se mit dans sa justice à lapider le misérable bourreau. Le bourreau
+s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derrière les chevaux des
+gendarmes. Mais vous n'êtes pas au bout. Le supplicié, se voyant seul
+sur l'échafaud, s'était redressé sur la planche, et là, debout,
+effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tête à demi coupée qui
+pendait sur son épaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vînt
+le détacher. La foule, pleine de pitié, était sur le point de forcer
+les gendarmes et de venir à l'aide du malheureux qui avait subi cinq
+fois son arrêt de mort. C'est en ce moment-là qu'un valet du bourreau,
+jeune homme de vingt ans monte sur l'échafaud, dit au patient de se
+tourner pour qu'il le délie, et, profitant de la posture du mourant
+qui se livrait à lui sans défiance, saute sur son dos et se met à lui
+couper péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel
+couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui.
+
+Aux termes de la loi, un juge a dû assister à cette exécution. D'un
+signe il pouvait tout arrêter. Que faisait-il donc au fond de sa
+voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce
+punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous
+ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa
+portière ?
+
+Et le juge n'a pas été mis en jugement ! et le bourreau n'a pas été
+mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette
+monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacrée
+d'une créature de Dieu !
+
+Au dix-septième siècle, à l'époque de barbarie du code criminel, sous
+Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis à mort
+devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un
+coup d'épée, lui donna trente-quatre coups [Note : La Porte dit
+vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au
+vingtième.] d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il
+irrégulier au parlement de Paris : il y eut enquête et procès, et si
+Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le
+soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y
+avait de la justice.
+
+Ici, rien. La chose a eu lieu après juillet, dans un temps de douces
+moeurs et de progrès, un an après la célèbre lamentation de la Chambre
+sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passé absolument inaperçu.
+Les journaux de Paris l'ont publié comme une anecdote. Personne n'a
+été inquiété. On a su seulement que la guillotine avait été disloquée
+exprès par quelqu'un qui voulait nuire à l'exécuteur des hautes
+oeuvres. C'était un valet du bourreau, chassé par son maître, qui,
+pour se venger, lui avait fait cette malice.
+
+Ce n'était qu'une espièglerie. Continuons.
+
+À Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme. (Une
+femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait
+son service. La tête n'a pas été tout à fait coupée. Alors les valets
+de l'exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et à travers les
+hurlements de la malheureuse, et à force de tiraillements et de
+soubresauts, ils lui ont séparé la tête du corps par arrachement.
+
+À Paris, nous revenons au temps des exécutions secrètes. Comme on
+n'ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme
+on est lâche, voici ce qu'on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un
+homme, un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois ; on l'a mis
+dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts,
+cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en
+queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la
+barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était huit heures du
+matin, à peine jour, il y avait une guillotine toute fraîche dressée
+et pour public quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas
+de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tiré
+l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer,
+furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa
+tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice.
+Infâme dérision !
+
+Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Où
+en sommes-nous ? La justice ravalée aux stratagèmes et aux
+supercheries ! la loi aux expédients ! monstrueux !
+
+C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamné à mort, pour que
+la société le prenne en traître de cette façon !
+
+Soyons juste pourtant, l'exécution n'a pas été tout à fait secrète. Le
+matin on a crié et vendu comme de coutume l'arrêt de mort dans les
+carrefours de Paris. Il paraît qu'il y a des gens qui vivent de cette
+vente. Vous entendez ? du crime d'un infortuné, de son châtiment, de
+ses tortures, de son agonie, on fait une denrée, un papier qu'on vend
+un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grisé dans
+le sang ? Qui est-ce donc qui le ramasse ?
+
+Voilà assez de faits. En voilà trop. Est-ce que tout cela n'est pas
+horrible ?
+
+Qu'avez-vous à alléguer pour la peine de mort ?
+
+Nous faisons cette question sérieusement : nous la faisons pour qu'on
+y réponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettrés
+bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de
+la peine de mort pour texte à paradoxe comme tout autre thème. Il y en
+a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils haïssent tel
+ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi littéraire,
+une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-là sont
+les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux
+grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri
+que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudéry aux Corneille.
+
+Ce n'est pas à eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi
+proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, à ceux qui aiment
+la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beauté, pour sa bonté,
+pour sa grâce.
+
+Voyons, qu'ils donnent leurs raisons.
+
+Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort
+nécessaire. D'abord, -- parce qu'il importe de retrancher de la
+communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui
+nuire encore. -- S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle
+suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper
+d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la
+solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ?
+
+Pas de bourreau où le geôlier suffit.
+
+Mais, reprend-on, -- il faut que la société se venge, que la société
+punisse. -- Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est
+de Dieu.
+
+La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la
+vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui
+sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger
+pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des
+criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons.
+
+Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. -- Il
+faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort
+réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! Voilà
+bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les
+réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des
+variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y
+ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise
+l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier le peuple, il le démoralise,
+et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves
+abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en
+citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est
+le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n'a que dix jours de
+date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol,
+immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nommé Louis Camus,
+une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore
+fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.
+
+Que si, malgré l'expérience, vous tenez à votre théorie routinière de
+l'exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment
+formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous
+Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet,
+la roue, le bûcher, l'estrapade, l'essorillement, l'écartèlement, la
+fosse à enfouir vif, la cuve à bouillir vif ; rendez-nous, dans tous
+les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les
+autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair
+fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses
+brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses
+chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée
+de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par
+le vent du nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg
+du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce
+gigantesque appentis du bourreau de Paris. À la bonne heure ! Voilà de
+l'exemple en grand. Voilà de la peine de mort bien comprise. Voilà un
+système de supplices qui a quelque proportion. Voilà qui est horrible,
+mais qui est terrible.
+
+Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce,
+on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour
+l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroché au gibet ; mais, comme
+les intempéries de l'air pourraient détériorer le cadavre, on
+l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir
+à le renouveler moins souvent. Ô terre d'économie ! goudronner les
+pendus !
+
+Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la façon la plus humaine
+de comprendre la théorie de l'exemple.
+
+Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple
+quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le
+plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe
+encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du
+matin ! Qui est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce
+qui sait que vous tuez un homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous
+faites un exemple là ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du
+boulevard, apparemment.
+
+Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en
+tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez
+peur et honte de votre oeuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre
+discite justitiam moniti ? Qu'au fond vous êtes ébranlés, interdits,
+inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnés par le doute général,
+coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ?
+Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu
+le sentiment moral et social de la mission de sang que vos
+prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une
+conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent
+qu'eux la tête sur votre oreiller ? D'autres avant vous ont ordonné
+des exécutions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le
+juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de
+Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas
+eux-mêmes se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur,
+vous n'êtes pas bien sûrs de ne pas être des assassins !
+
+Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la
+solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce
+que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !
+
+Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc démolies.
+Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux
+de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre
+attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.
+
+Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, à
+nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au
+nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des
+exemples à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un
+coup d'épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de
+ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de coeur, cruauté,
+barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses
+honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge
+on sent les ongles du bourreau.
+
+Il est difficile de songer de sang-froid à ce que c'est qu'un
+procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie à envoyer
+les autres à l'échafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de
+Grève. Du reste, c'est un monsieur qui a des prétentions au style et
+aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'être, qui récite au
+besoin un vers latin ou deux avant de conclure à la mort, qui cherche
+à faire de l'effet, qui intéresse son amour-propre, ô misère ! là où
+d'autres ont leur vie engagée, qui a ses modèles à lui, ses types
+désespérants à atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy,
+comme tel poète a Racine et tel autre Boileau. Dans le débat, il tire
+du côté de la guillotine, c'est son rôle, c'est son état. Son
+réquisitoire, c'est son oeuvre littéraire, il le fleurit de
+métaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau à
+l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux
+communs encore très neufs pour la province, ses élégances d'élocution,
+ses recherches, ses raffinements d'écrivain. Il hait le mot propre
+presque autant que nos poètes tragiques de l'école de Delille. N'ayez
+pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc ! Il a pour
+toute idée dont la nudité vous révolterait des déguisements complets
+d'épithètes et d'adjectifs. Il rend M. Samson présentable. Il gaze le
+couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans
+une périphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est douceâtre et
+décent. Vous le représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant
+à loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un échafaud
+dans six semaines ? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la
+tête d'un accusé dans le plus fatal article du code ? Le voyez-vous
+scier avec une loi mal faite le cou d'un misérable ? Remarquez-vous
+comme il fait infuser dans un gâchis de tropes et de synecdoches deux
+ou trois textes vénéneux pour en exprimer et en extraire à grand-peine
+la mort d'un homme ? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il écrit, sous
+sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi à ses
+pieds, et qu'il arrête de temps en temps sa plume pour lui dire, comme
+le maître à son chien : -- Paix là ! paix là ! tu vas avoir ton os !
+
+Du reste, dans la vie privée, cet homme du roi peut être un honnête
+homme, bon père, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les
+épitaphes du Père-Lachaise.
+
+Espérons que le jour est prochain où la loi abolira ces fonctions
+funèbres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donné
+user la peine de mort.
+
+On est parfois tenté de croire que les défenseurs de la peine de mort
+n'ont pas bien réfléchi à ce que c'est. Mais pesez donc un peu à la
+balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la
+société s'arroge d'ôter ce qu'elle n'a pas donné, cette peine, la plus
+irréparable des peines irréparables !
+
+De deux choses l'une :
+
+Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans
+adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a reçu ni éducation, ni
+instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et
+alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez
+de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur !
+Vous lui imputez à forfait l'isolement où vous l'avez laissé ! De son
+malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris à savoir ce
+qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est à sa destinée, non à
+lui. Vous frappez un innocent.
+
+Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont
+vous l'égorgez ne blesse que lui seul ? que son père, que sa mère, que
+ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous décapitez
+toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.
+
+Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque côté qu'elle se tourne,
+frappe l'innocent !
+
+Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le. Dans sa
+prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les
+fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans
+frissonner à ce que deviendront ces petits garçons, ces petites
+filles, auxquelles vous ôtez leur père, c'est-à-dire leur pain ?
+Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans
+quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les pauvres
+innocents !
+
+Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a mille
+francs d'indemnité pour le propriétaire de l'homme. Quoi ! vous
+dédommagez le maître, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi
+ne prenez-vous pas un homme à ceux qui le possèdent ? N'est-il pas, à
+un titre bien autrement sacré que l'esclave vis-à-vis du maître, la
+propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?
+
+Nous avons déjà convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue
+de vol.
+
+Autre chose encore. L'âme de cet homme, y songez-vous ? Savez-vous
+dans quel état elle se trouve ? Osez-vous bien l'expédier si
+lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ;
+au moment suprême, le souffle religieux qui était dans l'air pouvait
+amollir le plus endurci ; un patient était en même temps un pénitent ;
+la religion lui ouvrait un monde au moment où la société lui en
+fermait un autre ; toute âme avait conscience de Dieu ; l'échafaud
+n'était qu'une frontière du ciel. Mais quelle espérance mettez-vous
+sur l'échafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ?
+maintenant que toutes les religions sont attaquées du dry-rot, comme
+ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis
+peut-être ont découvert des mondes ? maintenant que les petits enfants
+se moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont
+vous doutez vous-mêmes les âmes obscures de vos condamnés, ces âmes
+telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les
+livrez à votre aumônier de prison, excellent vieillard sans doute ;
+mais croit-il et fait-il croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une
+corvée son oeuvre sublime ? Est-ce que vous le prenez pour un prêtre,
+ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette ? Un écrivain
+plein d'âme et de talent l'a dit avant nous : C'est une horrible chose
+de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur !
+
+Ce ne sont là, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme
+disent quelques dédaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur
+tête. À nos yeux, ce sont les meilleures. Nous préférons souvent les
+raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux
+séries se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Traité des Délits
+est greffé sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendré Beccaria.
+
+La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'expérience est
+aussi pour nous. Dans les états modèles, où la peine de mort est
+abolie, la masse des crimes capitaux suit d'année en année une baisse
+progressive. Pesez ceci.
+
+Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complète
+abolition de la peine de mort, comme celle où s'était si étourdiment
+engagée la Chambre des députés. Nous désirons, au contraire, tous les
+essais, toutes les précautions, tous les tâtonnements de la prudence.
+D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de
+mort, nous voulons un remaniement complet de la pénalité sous toutes
+ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le
+temps est un des ingrédients qui doivent entrer dans une pareille
+oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons développer
+ailleurs, sur cette matière, le système d'idées que nous croyons
+applicable. Mais, indépendamment des abolitions partielles pour le cas
+de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifiés, etc., nous demandons
+que dès à présent, dans toutes les affaires capitales, le président
+soit tenu de poser au jury cette question : L'accusé a-t-il agi par
+passion ou par intérêt ? et que, dans le cas où le jury répondrait :
+L'accusé a agi par passion, il n'y ait pas condamnation à mort. Ceci
+nous épargnerait du moins quelques exécutions révoltantes. Ulbach et
+Debacker seraient sauvés. On ne guillotinerait plus Othello.
+
+Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort
+mûrit tous les jours. Avant peu, la société entière la résoudra comme
+nous.
+
+Que les criminalistes les plus entêtés y fassent attention, depuis un
+siècle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque
+douce. Signe de décrépitude. Signe de faiblesse. Signe de mort
+prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a
+disparu. Chose étrange ! la guillotine elle-même est un progrès.
+
+M. Guillotin était un philanthrope.
+
+Oui, l'horrible Thémis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de
+Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppède et de Machault, dépérit. Elle
+maigrit. Elle se meurt.
+
+Voilà déjà la Grève qui n'en veut plus. La Grève se réhabilite. La
+vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut
+mener désormais meilleure vie et rester digne de sa dernière belle
+action. Elle qui s'était prostituée depuis trois siècles à tous les
+échafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien métier. Elle
+veut perdre son vilain nom. Elle répudie le bourreau. Elle lave son
+pavé.
+
+À l'heure qu'il est, la peine de mort est déjà hors de Paris. Or,
+disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation.
+
+Tous les symptômes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute
+et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutôt ce monstre fait
+de bois et de fer qui est à Guillotin ce que Galatée est à Pygmalion.
+Vues d'un certain côté, les effroyables exécutions que nous avons
+détaillées plus haut sont d'excellents signes. La guillotine
+hésite. Elle en est à manquer son coup. Tout le vieil échafaudage de
+la peine de mort se détraque.
+
+L'infâme machine partira de France, nous y comptons, et, s'il
+plaît à Dieu, elle partira en boitant, car nous tâcherons de lui
+porter de rudes coups.
+
+Qu'elle aille demander l'hospitalité ailleurs, à quelque peuple
+barbare, non à la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne
+voudraient pas d'elle [Le "parlement" d'Otahiti vient d'abolir la
+peine de mort.] ; mais qu'elle descende quelques échelons encore de
+l'échelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie.
+
+L'édifice social du passé reposait sur trois colonnes, le prêtre, le
+roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu'une voix a dit : Les dieux
+s'en vont ! Dernièrement une autre voix s'est élevée et a crié : Les
+rois s'en vont ! Il est temps maintenant qu'une troisième voix s'élève
+et dise : Le bourreau s'en va !
+
+Ainsi l'ancienne société sera tombée pierre à pierre ; ainsi la
+providence aura complété l'écroulement du passé.
+
+À ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire : Dieu reste. À ceux
+qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. À ceux
+qui regretteraient le bourreau, on n'a rien à dire.
+
+Et l'ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau ; ne le croyez
+point. La voûte de la société future ne croulera pas pour n'avoir
+point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une
+série de transformations successives. À quoi donc allez-vous
+assister ? à la transformation de la pénalité. La douce loi du Christ
+pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime
+comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront
+vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la
+santé se ressembleront. On versera le baume et l'huile où l'on
+appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu'on
+traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée
+au gibet. Voilà tout.
+
+15 mars 1832.
+
+
+
+
+
+
+UNE COMÉDIE A PROPOS D'UNE TRAGÉDIE
+
+[Note : Nous avons cru devoir réimprimer ici l'espèce de préface en
+dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la quatrième édition du
+Dernier Jour d'un condamné. Il faut se rappeler, en la lisant, au
+milieu de quelles objections politiques, morales et littéraires les
+premières éditions de ce livre furent publiées. (Édition de 1832).]
+
+
+
+
+PERSONNAGES :
+
+MADAME DE BLINVAL.
+LE CHEVALIER.
+ERGASTE.
+UN POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+UN PHILOSOPHE.
+UN GROS MONSIEUR.
+UN MONSIEUR MAIGRE.
+DES FEMMES.
+UN LAQUAIS.
+
+
+Un salon.
+
+
+UN POÈTE ÉLÉGIAQUE, lisant.
+
+ [...]
+ Le lendemain, des pas traversaient la forêt,
+ Un chien le long du fleuve en aboyant errait ;
+ Et quand la bachelette en larmes
+ Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes,
+ Sur la tant vieille tour de l'antique châtel,
+ Elle entendit les flots gémir, la triste Isaure,
+ Mais plus n'entendit la mandore Du gentil ménestrel !
+
+
+TOUT L'AUDITOIRE.
+
+Bravo ! charmant ! ravissant !
+
+
+On bat des mains.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Il y a dans cette fin un mystère indéfinissable qui tire les larmes
+des yeux.
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE, modestement.
+
+La catastrophe est voilée.
+
+
+LE CHEVALIER, hochant la tête.
+
+Mandore, ménestrel, c'est du romantique, ça !
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que
+voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Des concessions ! des concessions ! c'est comme cela qu'on perd le
+goût. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce
+quatrain :
+
+ De par le Pinde et par Cythère,
+ Gentil-Bernard est averti
+ Que l'Art d'Aimer doit samedi
+ Venir souper chez l'Art de Plaire.
+
+Voilà la vraie poésie ! L'Art d'Aimer qui soupe samedi chez l'Art de
+Plaire ! à la bonne heure ! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le
+ménestrel. On ne fait plus de poésies fugitives. Si j'étais poète, je
+ferais des poésies fugitives : mais je ne suis pas poète, moi.
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Cependant, les élégies...
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Poésies fugitives, monsieur. (Bas à Mme de Blinval) Et puis, châtel
+n'est pas français ; on dit castel.
+
+
+QUELQU'UN, au poète élégiaque.
+
+Une observation, monsieur. Vous dites l'antique châtel, pourquoi pas
+le gothique !
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Gothique ne se dit pas en vers.
+
+
+LE QUELQU'UN.
+
+Ah ! c'est différent.
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant.
+
+Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux
+qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener à l'époque
+des Ronsard et des Brébeuf. Je suis romantique, mais modéré. C'est
+comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques,
+mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je
+sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en délire
+qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ?
+
+
+LES DAMES.
+
+Quel roman ?
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Le Dernier Jour...
+
+
+UN GROS MONSIEUR.
+
+Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me
+fait mal aux nerfs.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Et à moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai là.
+
+
+LES DAMES.
+
+Voyons, voyons.
+
+
+On se passe le livre de main en main.
+
+
+QUELQU'UN, lisant.
+
+Le Dernier jour d'un...
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Grâce, madame !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar,
+un livre qui rend malade.
+
+
+UNE FEMME, bas.
+
+Il faudra que je lise cela.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Il faut convenir que les moeurs vont se dépravant de jour en jour. Mon
+Dieu, l'horrible idée ! développer, creuser, analyser, l'une après
+l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances
+physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme
+condamné à mort, le jour de l'exécution ! Cela n'est-il pas atroce ?
+Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouvé un écrivain pour cette
+idée, et un public pour cet écrivain ?
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Voilà en effet qui est souverainement impertinent.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Qu'est-ce que c'est que l'auteur ?
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Il n'y avait pas de nom à la première édition.
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+C'est le même qui a déjà fait deux autres romans... ma foi, j'ai
+oublié les titres. Le premier commence à la Morgue et finit à la
+Grève. À chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Vous avez lu cela, monsieur ?
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Oui, monsieur : la scène se passe en Islande.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+En Islande, c'est épouvantable !
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a
+des monstres qui ont des corps bleus.
+
+
+LE CHEVALIER, riant.
+
+Corbleu ! cela doit faire un furieux vers.
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Il a publié aussi un drame, -- on appelle cela un drame, -- où l'on
+trouve ce beau vers :
+
+ Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.
+
+
+QUELQU'UN
+
+Ah, ce vers !
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Cela peut s'écrire en chiffres, voyez-vous, mesdames :
+
+ Demain, 25 juin 1657.
+
+
+Il rit. On rit.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+C'est une chose particulière que la poésie d'à présent.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Ah çà ! il ne sait pas versifier, cet homme-là ! Comment donc
+s'appelle-t-il déjà ?
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Il a un nom aussi difficile à retenir qu'à prononcer. Il y a du goth,
+du visigoth, de l'ostrogoth dedans.
+
+
+Il rit.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+C'est un vilain homme.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Un abominable homme.
+
+
+UNE JEUNE FEMME.
+
+Quelqu'un qui le connaît m'a dit...
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Vous connaissez quelqu'un qui le connaît ?
+
+
+LA JEUNE FEMME.
+
+Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la
+retraite et passe ses journées à jouer avec ses petits enfants.
+
+
+LE POÈTE.
+
+Et ses nuits à rêver des oeuvres de ténèbres. -- C'est singulier ;
+voilà un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y
+est, le vers :
+
+ Et ses nuits à rêver des oeuvres de ténèbres.
+
+Avec une bonne césure. Il n'y a plus que l'autre rime à
+trouver. Pardieu ! funèbres.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+ Quidquid tentabat dicere, versus erat.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants.
+Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-là ! un roman atroce !
+
+
+QUELQU'UN.
+
+Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ?
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Est-ce que je sais, moi ?
+
+
+UN PHILOSOPHE.
+
+À ce qu'il paraît, dans le but de concourir à l'abolition de la peine
+de mort.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Une horreur, vous dis-je !
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Ah ça ! c'est donc un duel avec le bourreau ?
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Il en veut terriblement à la guillotine.
+
+
+UN MONSIEUR MAIGRE.
+
+Je vois cela d'ici. Des déclamations.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Point. Il y a à peine deux pages sur ce texte de la peine de
+mort. Tout le reste, ce sont des sensations.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Voilà le tort. Le sujet méritait le raisonnement. Un drame, un roman
+ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais.
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Détestable ! Est-ce que c'est là de l'art ? C'est passer les bornes,
+c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ?
+mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-être un fort
+mauvais drôle. On n'a pas le droit de m'intéresser à quelqu'un que je
+ne connais pas.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+On n'a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances
+physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne
+me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la
+tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais
+rêves. J'ai été deux jours au lit pour l'avoir lu.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Ajoutez à cela que c'est un livre froid et compassé.
+
+
+LE POÈTE.
+
+Un livre !... un livre !...
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Oui. -- Et comme vous disiez tout à l'heure, monsieur, ce n'est point
+là de véritable esthétique. Je ne m'intéresse pas à une abstraction, à
+une entité pure. Je ne vois point là une personnalité qui s'adéquate
+avec la mienne. Et puis le style n'est ni simple ni clair. Il sent
+l'archaïsme. C'est bien là ce que vous disiez, n'est-ce pas ?
+
+
+LE POÈTE.
+
+Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalités.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Le condamné n'est pas intéressant.
+
+
+LE POÈTE.
+
+Comment intéresserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse
+fait tout le contraire. J'eusse conté l'histoire de mon condamné. Né
+de parents honnêtes. Une bonne éducation. De l'amour. De la
+jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des
+remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont
+implacables : il faut qu'il meure. Et là j'aurais traité ma question
+de la peine de mort. À la bonne heure !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ah ! Ah !
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La
+particularité ne régit pas la généralité.
+
+
+LE POÈTE.
+
+Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour héros, par
+exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour,
+son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleuré,
+j'eusse frémi, j'eusse voulu monter sur l'échafaud avec lui.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Pas moi.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Ni moi. C'était un révolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+L'échafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en
+général.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+La peine de mort ! à quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela
+vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal né
+de venir nous donner le cauchemar à ce sujet avec son livre !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ah ! oui, un bien mauvais coeur !
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Il nous force à regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans
+Bicêtre. C'est fort désagréable. On sait bien que ce sont des
+cloaques. Mais qu'importe à la société ?
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ceux qui ont fait les lois n'étaient pas des enfants.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Ah ! cependant ! en présentant les choses avec vérité...
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Eh ! c'est justement ce qui manque, la vérité. Que voulez-vous qu'un
+poète sache sur de pareilles matières ? Il faudrait être au moins
+procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal fait
+de ce livre, que le condamné ne dit rien quand on lui lit son arrêt de
+mort ; eh bien, moi, j'ai vu un condamné qui, dans ce moment-là, a
+poussé un grand cri. -- Vous voyez.
+
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Permettez...
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Tenez, messieurs, la guillotine, la Grève, c'est de mauvais goût. Et
+la preuve, c'est qu'il paraît que c'est un livre qui corrompt le goût,
+et vous rend incapable d'émotions pures, fraîches, naïves. Quand donc
+se lèveront les défenseurs de la saine littérature ? Je voudrais être,
+et mes réquisitoires m'en donneraient peut-être le droit, membre de
+l'académie française... -- Voilà justement monsieur Ergaste, qui en
+est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamné ?
+
+
+ERGASTE.
+
+Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dînais hier chez
+Mme de Sénange, et la marquise de Morival en a parlé au duc de
+Melcour. On dit qu'il y a des personnalités contre la magistrature,
+et surtout contre le président d'Alimont. L'abbé de Floricour aussi
+était indigné. Il paraît qu'il y a un chapitre contre la religion, et
+un chapitre contre la monarchie. Si j'étais procureur du roi !...
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberté de la
+presse ! Cependant, un poète qui veut supprimer la peine de mort, vous
+conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien régime,
+quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la
+torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout
+écrire. Les livres font un mal affreux.
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Affreux. On était tranquille, on ne pensait à rien. Il se coupait
+bien de temps en temps en France une tête par-ci par-là, deux tout au
+plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne
+disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voilà un
+livre... -- un livre qui vous donne un mal de tête horrible !
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Le moyen qu'un juré condamne après l'avoir lu !
+
+
+ERGASTE.
+
+Cela trouble les consciences.
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Ah ! les livres ! les livres ! Qui eût dit cela d'un roman ?
+
+
+LE POÈTE.
+
+Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de
+l'ordre social.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Sans compter la langue, que messieurs les romantiques révolutionnent
+aussi.
+
+
+LE POÈTE.
+
+Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Le mauvais goût, le mauvais goût.
+
+
+ERGASTE.
+
+Vous avez raison. Le mauvais goût.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Il n'y a rien à répondre à cela.
+
+
+LE PHILOSOPHE, appuyé au fauteuil d'une dame.
+
+Ils disent là des choses qu'on ne dit même plus rue Mouffetard.
+
+
+ERGASTE.
+
+Ah ! l'abominable livre !
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Hé ! ne le jetez pas au feu. Il est à la loueuse.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est dépravé depuis, le goût et
+les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ?
+
+
+MADAME DE BLINVAL.
+
+Non, monsieur, il ne m'en souvient pas.
+
+
+LE CHEVALIER.
+
+Nous étions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel.
+Toujours de belles fêtes, de jolis vers. C'était charmant. Y a-t-il
+rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal
+que Mme la maréchale de Mailly donna en mil sept cent... l'année de
+l'exécution de Damiens ?
+
+
+LE GROS MONSIEUR, soupirant.
+
+Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres
+aussi. C'est le beau vers de Boileau :
+
+ Et la chute des arts suit la décadence des moeurs.
+
+
+LE PHILOSOPHE, bas au poète.
+
+Soupe-t-on dans cette maison ?
+
+
+LE POÈTE ÉLÉGIAQUE.
+
+Oui, tout à l'heure.
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des
+romans cruels, immoraux et de mauvais goût, Le Dernier jour d'un
+Condamné, que sais-je ?
+
+
+LE GROS MONSIEUR.
+
+Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je
+vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous
+avons rejeté le pourvoi depuis trois semaines ?
+
+
+LE MONSIEUR MAIGRE.
+
+Ah ! un peu de patience ! je suis en congé ici. Laissez-moi respirer.
+À mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'écrirai à mon
+substitut...
+
+
+UN LAQUAIS, entrant.
+
+Madame est servie.
+
+
+
+
+
+
+Préface de 1829
+
+
+Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce
+livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et
+inégaux sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les
+dernières pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontré un homme, un
+rêveur occupé à observer la nature au profit de l'art, un philosophe,
+un poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a
+prise ou plutôt s'est laissé prendre par elle, et n'a pu s'en
+débarrasser qu'en la jetant dans un livre. De ces deux explications,
+le lecteur choisira celle qu'il voudra.  
+
+Avant-propos de la première édition de 1829 parue sans nom d'auteur,
+et datée de 18..
+
+
+
+
+
+
+LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
+
+
+
+
+I
+
+
+Bicêtre
+
+Condamné à mort !
+
+Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec
+elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
+
+Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des
+semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque
+heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était
+plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les
+autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques
+cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de
+splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins
+de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres
+promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était
+toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je
+voulais, j'étais libre.
+
+Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon
+esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une
+implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction,
+qu'une certitude : condamné à mort !
+
+Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme
+un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute
+distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses
+deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les
+yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la
+fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on
+m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ;
+m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes
+rêves sous la forme d'un couteau.
+
+Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant :
+-- Ah ! ce n'est qu'un rêve ! -- Hé bien ! avant même que mes yeux
+lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale
+pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle
+mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de
+nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la
+sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la
+grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon
+oreille : -- Condamné à mort !
+
+
+
+
+II
+
+
+C'était par une belle matinée d'août.
+
+Il y avait trois jours que mon procès était entamé ; trois jours que
+mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nuée de spectateurs,
+qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des
+corbeaux autour d'un cadavre ; trois jours que toute cette
+fantasmagorie des juges, des témoins, des avocats, des procureurs du
+roi, passait et repassait devant moi, tantôt grotesque, tantôt
+sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premières nuits,
+d'inquiétude et de terreur, je n'en avais pu dormir ; la troisième,
+j'en avais dormi d'ennui et de fatigue. À minuit, j'avais laissé les
+jurés délibérant. On m'avait ramené sur la paille de mon cachot, et
+j'étais tombé sur-le-champ dans un sommeil profond, dans un sommeil
+d'oubli. C'étaient les premières heures de repos depuis bien des
+jours.
+
+J'étais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me
+réveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers
+ferrés du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du
+grincement rauque des verrous ; il fallut pour me tirer de ma
+léthargie sa rude voix à mon oreille et sa main rude sur mon bras. --
+Levez-vous donc ! -- J'ouvris les yeux, je me dressai effaré sur mon
+séant. En ce moment, par l'étroite et haute fenêtre de ma cellule, je
+vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me fût donné
+d'entrevoir ce reflet jaune où des yeux habitués aux ténèbres d'une
+prison savent si bien reconnaître le soleil. J'aime le soleil.
+
+-- Il fait beau, dis-je au guichetier.
+
+Il resta un moment sans me répondre, comme ne sachant si cela valait
+la peine de dépenser une parole ; puis avec quelque effort il murmura
+brusquement :
+
+-- C'est possible.
+
+Je demeurais immobile, l'esprit à demi endormi, la bouche souriante,
+l'oeil fixé sur cette douce réverbération dorée qui diaprait le
+plafond.
+
+-- Voilà une belle journée, répétai-je.
+
+-- Oui, me répondit l'homme, on vous attend.
+
+Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta
+violemment dans la réalité. Je revis soudain, comme dans la lumière
+d'un éclair, la sombre salle des assises, le fer à cheval des juges
+chargés de haillons ensanglantés, les trois rangs de témoins aux faces
+stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes
+noires s'agiter, et les têtes de la foule fourmiller au fond dans
+l'ombre, et s'arrêter sur moi le regard fixe de ces douze jurés, qui
+avaient veillé pendant que je dormais !
+
+Je me levai ; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne
+savaient où trouver mes vêtements, mes jambes étaient faibles. Au
+premier pas que je fis, je trébuchai comme un portefaix trop
+chargé. Cependant je suivis le geôlier.
+
+Les deux gendarmes m'attendaient au seuil de la cellule. On me remit
+les menottes. Cela avait une petite serrure compliquée qu'ils
+fermèrent avec soin. Je laissai faire ; c'était une machine sur une
+machine.
+
+Nous traversâmes une cour intérieure. L'air vif du matin me ranima. Je
+levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil,
+découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de
+lumière au faîte des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait
+beau en effet.
+
+Nous montâmes un escalier tournant en vis ; nous passâmes un corridor,
+puis un autre, puis un troisième ; puis une porte basse s'ouvrit. Un
+air chaud, mêlé de bruit, vint me frapper au visage ; c'était le
+souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai.
+
+Il y eut à mon apparition une rumeur d'armes et de voix. Les
+banquettes se déplacèrent bruyamment, les cloisons craquèrent ; et,
+pendant que je traversais la longue salle entre deux masses de peuple
+murées de soldats, il me semblait que j'étais le centre auquel se
+rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ces faces béantes
+et penchées.
+
+En cet instant je m'aperçus que j'étais sans fers ; mais je ne pus me
+rappeler où ni quand on me les avait ôtés.
+
+Alors il se fit un grand silence. J'étais parvenu à ma place. Au
+moment où le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes
+idées. Je compris tout à coup clairement ce que je n'avais fait
+qu'entrevoir confusément jusqu'alors, que le moment décisif était
+venu, et que j'étais là pour entendre ma sentence.
+
+L'explique qui pourra, de la manière dont cette idée me vint elle ne
+me causa pas de terreur. Les fenêtres étaient ouvertes ; l'air et le
+bruit de la ville arrivaient librement du dehors ; la salle était
+claire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil traçaient ça et
+là la figure lumineuse des croisées, tantôt allongée sur le plancher,
+tantôt développée sur les tables, tantôt brisée à l'angle des murs ;
+et de ces losanges éclatants aux fenêtres chaque rayon découpait dans
+l'air un grand prisme de poussière d'or.
+
+Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement
+de la joie d'avoir bientôt fini. Le visage du président, doucement
+éclairé par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de
+bon ; et un jeune assesseur causait presque gaiement en chiffonnant
+son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, placée par faveur
+derrière lui.
+
+Les jurés seuls paraissaient blêmes et abattus, mais c'était
+apparemment de fatigue d'avoir veillé toute la nuit. Quelques-uns
+bâillaient. Rien, dans leur contenance, n'annonçait des hommes qui
+viennent de porter une sentence de mort ; et sur les figures de ces
+bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir.
+
+En face de moi une fenêtre était toute grande ouverte. J'entendais
+rire sur le quai des marchandes de fleurs ; et, au bord de la croisée,
+une jolie petite plante jaune, toute pénétrée d'un rayon de soleil,
+jouait avec le vent dans une fente de la pierre.
+
+Comment une idée sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de
+gracieuses sensations ? Inondé d'air et de soleil, il me fut
+impossible de penser à autre chose qu'à la liberté ; l'espérance vint
+rayonner en moi comme le jour autour de moi ; et, confiant, j'attendis
+ma sentence comme on attend la délivrance et la vie.
+
+Cependant mon avocat arriva. On l'attendait. Il venait de déjeuner
+copieusement et de bon appétit. Parvenu à sa place, il se pencha vers
+moi avec un sourire.
+
+-- J'espère, me dit-il.
+
+-- N'est-ce pas ? répondis-je, léger et souriant aussi.
+
+-- Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur déclaration, mais
+ils auront sans doute écarté la préméditation, et alors ce ne sera que
+les travaux forcés à perpétuité.
+
+-- Que dites-vous là, monsieur ? répliquai-je indigné ; plutôt cent
+fois la mort !
+
+Oui, la mort ! -- Et d'ailleurs, me répétait je ne sais quelle voix
+intérieure, qu'est-ce que je risque à dire cela ? A-t-on jamais
+prononcé sentence de mort autrement qu'à minuit, aux flambeaux, dans
+une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et
+d'hiver ? Mais au mois d'août, à huit heures du matin, un si beau
+jour, ces bons jurés, c'est impossible ! Et mes yeux revenaient se
+fixer sur la jolie fleur jaune au soleil.
+
+Tout à coup le président, qui n'attendait que l'avocat, m'invita à me
+lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement électrique,
+toute l'assemblée fut debout au même instant. Une figure insignifiante
+et nulle, placée à une table au-dessous du tribunal, c'était, je
+pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jurés
+avaient prononcé en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes
+membres ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.
+
+-- Avocat, avez-vous quelque chose à dire sur l'application de la
+peine ? demanda le président.
+
+J'aurais eu, moi, tout à dire, mais rien ne me vint. Ma langue resta
+collée à mon palais.
+
+Le défenseur se leva.
+
+Je compris qu'il cherchait à atténuer la déclaration du jury, et à
+mettre dessous, au lieu de la peine qu'elle provoquait, l'autre peine,
+celle que j'avais été si blessé de lui voir espérer.
+
+Il fallut que l'indignation fût bien forte, pour se faire jour à
+travers les mille émotions qui se disputaient ma pensée. Je voulus
+répéter à haute voix ce que je lui avais déjà dit : Plutôt cent fois
+la mort ! Mais l'haleine me manqua et je ne pus que l'arrêter rudement
+par le bras, en criant avec une force convulsive : Non !
+
+Le procureur général combattit l'avocat, et je l'écoutai avec une
+satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent,
+et le président me lut mon arrêt.
+
+-- Condamné à mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout
+ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un édifice qui se
+démolit. Moi je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de
+se faire en moi. Jusqu'à l'arrêt de mort, je m'étais senti respirer,
+palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes ; maintenant
+je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi.
+Rien ne m'apparaissait plus sous le même aspect qu'auparavant. Ces
+larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie
+fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul. Ces
+hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je
+leur trouvais des airs de fantômes.
+
+Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillée m'attendait.
+Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. -- Un
+condamné à mort ! criaient les passants en courant vers la voiture.
+
+À travers le nuage qui me semblait s'être interposé entre les choses
+et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des
+yeux avides ; -- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera
+dans six semaines !
+
+
+
+
+III
+
+
+Condamné à mort !
+
+Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je
+ne sais quel livre où il n'y avait que cela de bon, les hommes sont
+tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis. Qu'y a-t-il donc de
+si changé à ma situation ?
+
+Depuis l'heure où mon arrêt m'a été prononcé, combien sont morts qui
+s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devancé qui,
+jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma
+tête en place de Grève ! Combien d'ici là peut-être qui marchent et
+respirent au grand air, entrent et sortent à leur gré, et qui me
+devanceront encore !
+
+Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En
+vérité, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de
+bouillon maigre puisée au baquet des galériens, être rudoyé, moi qui
+suis raffiné par l'éducation, être brutalisé des guichetiers et des
+gardes-chiourme, ne pas voir un être humain qui me croie digne d'une
+parole et à qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai
+fait et de ce qu'on me fera ; voilà à peu près les seuls biens que
+puisse m'enlever le bourreau.
+
+Ah ! n'importe, c'est horrible !
+
+
+
+
+IV
+
+
+La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicêtre.
+
+Vu de loin, cet édifice a quelque majesté. Il se déroule à l'horizon,
+au front d'une colline, et à distance garde quelque chose de son
+ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous
+approchez, le palais devient masure. Les pignons dégradés blessent
+l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales
+façades ; on dirait que les murs ont une lèpre. Plus de vitres, plus
+de glaces aux fenêtres ; mais de massifs barreaux de fer
+entre-croisés, auxquels se colle ça et là quelque hâve figure d'un
+galérien ou d'un fou.
+
+C'est la vie vue de près.
+
+
+
+
+V
+
+
+À peine arrivé, des mains de fer s'emparèrent de moi. On multiplia les
+précautions ; point de couteau, point de fourchette pour mes repas ;
+la camisole de force, une espèce de sac de toile à voilure, emprisonna
+mes bras ; on répondait de ma vie. Je m'étais pourvu en cassation. On
+pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onéreuse, et il
+importait de me conserver sain et sauf à la place de Grève.
+
+Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'était horrible.
+Les égards d'un guichetier sentent l'échafaud. Par bonheur, au bout de
+peu de jours, l'habitude reprit le dessus ; ils me confondirent avec
+les autres prisonniers dans une commune brutalité, et n'eurent plus de
+ces distinctions inaccoutumées de politesse qui me remettaient sans
+cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amélioration.
+Ma jeunesse, ma docilité, les soins de l'aumônier de la prison, et
+surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les
+comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les
+autres détenus, et firent disparaître la camisole où j'étais paralysé.
+Après bien des hésitations, on m'a aussi donné de l'encre, du papier,
+des plumes, et une lampe de nuit.
+
+Tous les dimanches, après la messe, on me lâche dans le préau, à
+l'heure de la récréation. Là, je cause avec les détenus ; il le faut
+bien. Ils sont bonnes gens, les misérables. Ils me content leurs
+tours, ce serait à faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils
+m'apprennent à parler argot, à rouscailler bigorne, comme ils disent.
+C'est toute une langue entée sur la langue générale comme une espèce
+d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une énergie
+singulière, un pittoresque effrayant : il y a du raisiné sur le trimar
+(du sang sur le chemin), épouser la veuve (être pendu), comme si la
+corde du gibet était veuve de tous les pendus. La tête d'un voleur a
+deux noms : la sorbonne, quand elle médite, raisonne et conseille le
+crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de
+l'esprit de vaudeville : un cachemire d'osier (une hotte de
+chiffonnier), la menteuse (la langue) ; et puis partout, à chaque
+instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides, venus on ne
+sait d'où : le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la
+place des exécutions). On dirait des crapauds et des araignées. Quand
+on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de
+sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait
+devant vous.
+
+Du moins ces hommes-là me plaignent, ils sont les seuls. Les geôliers,
+les guichetiers, les porte-clefs, -- je ne leur en veux pas --
+causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je me suis dit :
+
+-- Puisque j'ai le moyen d'écrire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais
+quoi écrire ? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide,
+sans liberté pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique
+distraction machinalement occupé tout le jour à suivre la marche lente
+de ce carré blanchâtre que le judas de ma porte découpe vis-à-vis sur
+le mur sombre, et, comme je le disais tout à l'heure, seul à seul avec
+une idée, une idée de crime et de châtiment, de meurtre et de mort !
+Est-ce que je puis avoir quelque chose à dire, moi qui n'ai plus rien
+à faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau flétri et
+vide qui vaille la peine d'être écrit ?
+
+Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et décoloré, n'y
+a-t-il pas en moi une tempête, une lutte, une tragédie ? Cette idée
+fixe qui me possède ne se présente-t-elle pas à moi à chaque heure, à
+chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus
+ensanglantée à mesure que le terme approche ? Pourquoi n'essayerais-je
+pas de me dire à moi-même tout ce que j'éprouve de violent et
+d'inconnu dans la situation abandonnée où me voilà ? Certes, la
+matière est riche ; et, si abrégée que soit ma vie, il y aura bien
+encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la
+rempliront, de cette heure à la dernière, de quoi user cette plume et
+tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en
+moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira.
+
+Et puis, ce que j'écrirai ainsi ne sera peut-être pas inutile. Ce
+journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute,
+supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment où
+il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire,
+nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes
+sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond
+enseignement ? N'y aurait-il pas dans ce procès-verbal de la pensée
+agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs,
+dans cette espèce d'autopsie intellectuelle d'un condamné, plus d'une
+leçon pour ceux qui condamnent ? Peut-être cette lecture leur
+rendra-t-elle la main moins légère, quand il s'agira quelque autre
+fois de jeter une tête qui pense, une tête d'homme, dans ce qu'ils
+appellent la balance de la justice ? Peut-être n'ont-ils jamais
+réfléchi, les malheureux, à cette lente succession de tortures que
+renferme la formule expéditive d'un arrêt de mort ? Se sont-ils jamais
+seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l'homme qu'ils
+retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compté
+sur la vie, une âme qui ne s'est point disposée pour la mort ?
+Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau
+triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamné, il n'y a
+rien avant, rien après.
+
+Ces feuilles les détromperont. Publiées peut-être un jour, elles
+arrêteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de
+l'esprit ; car ce sont celles-là qu'ils ne soupçonnent pas. Ils sont
+triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh !
+c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique
+près de la douleur morale ! Horreur et pitié, des lois faites ainsi !
+Un jour viendra, et peut-être ces Mémoires, derniers confidents d'un
+misérable, y auront-ils contribué...
+
+À moins qu'après ma mort le vent ne joue dans le préau avec ces
+morceaux de papier souillés de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir à la
+pluie, collés en étoiles à la vitre cassée d'un guichetier.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Que ce que j'écris ici puisse être un jour utile à d'autres, que cela
+arrête le juge prêt à juger, que cela sauve des malheureux, innocents
+ou coupables, de l'agonie à laquelle je suis condamné, pourquoi ? à
+quoi bon ? qu'importe ? Quand ma tête aura été coupée, qu'est-ce que
+cela me fait qu'on en coupe d'autres ? Est-ce que vraiment j'ai pu
+penser ces folies ? Jeter bas l'échafaud après que j'y aurai monté !
+je vous demande un peu ce qui m'en reviendra.
+
+Quoi ! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les
+oiseaux qui s'éveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature,
+la liberté, la vie, tout cela n'est plus à moi ?
+
+Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver ! -- Est-il bien vrai que cela ne
+se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-être, que cela
+est ainsi ? Ô Dieu ! l'horrible idée à se briser la tête au mur de son
+cachot !
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Comptons ce qui me reste.
+
+Trois jours de délai après l'arrêt prononcé pour le pourvoi en
+cassation.
+
+Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, après quoi les
+pièces, comme ils disent, sont envoyées au ministre.
+
+Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas
+qu'elles existent, et qui, cependant, est supposé les transmettre,
+après examen, à la cour de cassation.
+
+Là, classement, numérotage, enregistrement ; car la guillotine est
+encombrée, et chacun ne doit passer qu'à son tour.
+
+Quinze jours pour veiller à ce qu'il ne vous soit pas fait de
+passe-droit.
+
+Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois
+en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur
+général, qui renvoie au bourreau. Trois jours.
+
+Le matin du quatrième jour, le substitut du procureur général se dit,
+en mettant sa cravate : -- Il faut pourtant que cette affaire
+finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque
+déjeuner d'amis qui l'en empêche, l'ordre d'exécution est minuté,
+rédigé, mis au net, expédié, et le lendemain dès l'aube on entend dans
+la place de Grève clouer une charpente, et dans les carrefours hurler
+à pleine voix des crieurs enroués.
+
+En tout six semaines. La petite fille avait raison.
+
+Or, voilà cinq semaines au moins, six peut-être, je n'ose compter, que
+je suis dans ce cabanon de Bicêtre, et il me semble qu'il y a trois
+jours, c'était jeudi.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Je viens de faire mon testament.
+
+À quoi bon ? Je suis condamné aux frais, et tout ce que j'ai y suffira
+à peine. La guillotine, c'est fort cher.
+
+Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant.
+
+Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle, avec de grands yeux
+noirs et de longs cheveux châtains.
+
+Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la dernière
+fois.
+
+Ainsi, après ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans père ;
+trois orphelines de différente espèce ; trois veuves du fait de la
+loi.
+
+J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles
+fait ? N'importe ; on les déshonore, on les ruine ; c'est la justice.
+
+Ce n'est pas que ma pauvre vieille mère m'inquiète ; elle a
+soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours
+encore, pourvu que jusqu'au dernier moment elle ait un peu de cendre
+chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien.
+
+Ma femme ne m'inquiète pas non plus ; elle est déjà d'une mauvaise
+santé et d'un esprit faible, elle mourra aussi.
+
+À moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre ; mais
+du moins, l'intelligence ne souffre pas ; elle dort, elle est comme
+morte.
+
+Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue,
+qui chante à cette heure, et ne pense à rien, c'est celle-là qui me
+fait mal !
+
+
+
+
+X
+
+
+Voici ce que c'est que mon cachot :
+
+Huit pieds carrés ; quatre murailles de pierre de taille qui
+s'appuient à angle droit sur un pavé de dalles exhaussé d'un degré
+au-dessus du corridor extérieur.
+
+À droite de la porte, en entrant, une espèce d'enfoncement qui fait la
+dérision d'une alcôve. On y jette une botte de paille où le prisonnier
+est censé reposer et dormir, vêtu d'un pantalon de toile et d'une
+veste de coutil, hiver comme été.
+
+Au-dessus de ma tête, en guise de ciel, une noire voûte en ogive --
+c'est ainsi que cela s'appelle -- à laquelle d'épaisses toiles
+d'araignée pendent comme des haillons.
+
+Du reste, pas de fenêtres, pas même de soupirail ; une porte où le fer
+cache le bois.
+
+Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de
+neuf pouces carrés, coupée d'une grille en croix, et que le guichetier
+peut fermer la nuit.
+
+Au dehors, un assez long corridor, éclairé, aéré au moyen de soupiraux
+étroits au haut du mur, et divisé en compartiments de maçonnerie qui
+communiquent entre eux par une série de portes cintrées et basses ;
+chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre à un
+cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forçats
+condamnés par le directeur de la prison à des peines de discipline.
+Les trois premiers cabanons sont réservés aux condamnés à mort, parce
+qu'étant plus voisins de la geôle, ils sont plus commodes pour le
+geôlier.
+
+Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien château de Bicêtre tel
+qu'il fut bâti, dans le quinzième siècle, par le cardinal de
+Winchester, le même qui fit brûler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire
+cela à des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge,
+et qui me regardaient à distance comme une bête de la ménagerie. Le
+guichetier a eu cent sous.
+
+J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde à
+la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la
+lucarne carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts.
+
+Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boîte de
+pierre.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Puisque le jour ne paraît pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est
+venu une idée. Je me suis levé et j'ai promené ma lampe sur les quatre
+murs de ma cellule. Ils sont couverts d'écritures, de dessins, de
+figures bizarres, de noms qui se mêlent et s'effacent les uns les
+autres. Il semble que chaque condamné ait voulu laisser trace, ici du
+moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires,
+blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, ça et
+là des caractères rouilles qu'on dirait écrits avec du sang. Certes,
+si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais intérêt à ce livre
+étrange qui se développe page à page à mes yeux sur chaque pierre de
+ce cachot. J'aimerais à recomposer un tout de ces fragments de pensée,
+épars sur la dalle ; à retrouver chaque homme sous chaque nom ; à
+rendre le sens et la vie à ces inscriptions mutilées, à ces phrases
+démembrées, à ces mots tronqués, corps sans tête, comme ceux qui les
+ont écrits.
+
+À la hauteur de mon chevet, il y a deux coeurs enflammés, percés d'une
+flèche, et au-dessus : Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas
+un long engagement.
+
+À côté, une espèce de chapeau à trois cornes avec une petite figure
+grossièrement dessinée au-dessus, et ces mots : Vive l'empereur !
+
+Encore des coeurs enflammés, avec cette inscription, caractéristique
+dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES.
+
+Sur le mur opposé on lit ce mot : Papavoine. Le P majuscule est brodé
+d'arabesques et enjolivé avec soin.
+
+Un couplet d'une chanson obscène.
+
+Un bonnet de liberté sculpté assez profondément dans la pierre, avec
+ceci dessous : -- Bories. -- La République. C'était un des quatre
+sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme ! Que leurs
+prétendues nécessités politiques sont hideuses ! Pour une idée, pour
+une rêverie, pour une abstraction, cette horrible réalité qu'on
+appelle la guillotine ! Et moi qui me plaignais, moi, misérable qui ai
+commis un véritable crime, qui ai versé du sang !
+
+Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. -- Je viens de voir,
+crayonnée en blanc au coin du mur, une image épouvantable, la figure
+de cet échafaud qui, à l'heure qu'il est, se dresse peut-être pour
+moi. -- La lampe a failli me tomber des mains.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Je suis revenu m'asseoir précipitamment sur ma paille, la tête dans
+les genoux. Puis mon effroi d'enfant s'est dissipé, et une étrange
+curiosité m'a repris de continuer la lecture de mon mur.
+
+À côté du nom de Papavoine j'ai arraché une énorme toile d'araignée,
+tout épaissie par la poussière et tendue à l'angle de la muraille.
+Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles,
+parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. --
+DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING,
+1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus.
+Dautun, celui qui a coupé son frère en quartiers, et qui allait la
+nuit dans Paris jetant la tête dans une fontaine, et le tronc dans un
+égout ; Poulain, celui qui a assassiné sa femme ; Jean Martin, celui
+qui a tiré un coup de pistolet à son père au moment où le vieillard
+ouvrait une fenêtre ; Castaing, ce médecin qui a empoisonné son ami,
+et qui, le soignant dans cette dernière maladie qu'il lui avait faite,
+au lieu de remède lui redonnait du poison ; et auprès de ceux-là,
+Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants à coups de couteau sur
+la tête !
+
+Voilà, me disais-je, et un frisson de fièvre me montait dans les
+reins, voilà quels ont été avant moi les hôtes de cette cellule. C'est
+ici, sur la même dalle où je suis, qu'ils ont pensé leurs dernières
+pensées, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur,
+dans ce carré étroit, que leurs derniers pas ont tourné comme ceux
+d'une bête fauve. Ils se sont succédé à de courts intervalles ; il
+paraît que ce cachot ne désemplit pas. Ils ont laissé la place chaude,
+et c'est à moi qu'ils l'ont laissée. J'irai à mon tour les rejoindre
+au cimetière de Clamart, où l'herbe pousse si bien !
+
+Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces
+idées me donnaient un accès de fièvre ; mais, pendant que je rêvais
+ainsi, il m'a semblé tout à coup que ces noms fatals étaient écrits
+avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus précipité a
+éclaté dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et
+puis il m'a paru que le cachot était plein d'hommes, d'hommes étranges
+qui portaient leur tête dans leur main gauche, et la portaient par la
+bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le
+poing, excepté le parricide.
+
+J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement.
+
+Rêve, vision ou réalité, je serais devenu fou, si une impression
+brusque ne m'eût réveillé à temps.
+
+J'étais près de tomber à la renverse lorsque j'ai senti se traîner sur
+mon pied nu un ventre froid et des pattes velues ; c'était l'araignée
+que j'avais dérangée et qui s'enfuyait.
+
+Cela m'a dépossédé. -- Ô les épouvantables spectres ! -- Non, c'était
+une fumée, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimère à
+la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-là surtout. Ils sont bien
+cadenassés dans le sépulcre. Ce n'est pas là une prison dont on
+s'évade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ?
+
+La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+J'ai vu, ces jours passés, une chose hideuse.
+
+Il était à peine jour, et la prison était pleine de bruit. On
+entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et
+les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choqués
+à la ceinture des geôliers, trembler les escaliers du haut en bas sous
+des pas précipités, et des voix s'appeler et se répondre des deux
+bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forçats en
+punition, étaient plus gais qu'à l'ordinaire. Tout Bicêtre semblait
+rire, chanter, courir, danser.
+
+Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, étonné
+et attentif, j'écoutais.
+
+Un geôlier passa.
+
+Je me hasardai à l'appeler et à lui demander si c'était fête dans la
+prison.
+
+-- Fête si l'on veut ! me répondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre
+les forçats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir ?
+cela vous amusera.
+
+C'était en effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un
+spectacle, si odieux qu'il fût. J'acceptai l'amusement.
+
+Le guichetier prit les précautions d'usage pour s'assurer de moi, puis
+me conduisit dans une petite cellule vide, et absolument démeublée,
+qui avait une fenêtre grillée, mais une véritable fenêtre à hauteur
+d'appui, et à travers laquelle on apercevait réellement le ciel.
+
+-- Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez
+seul dans votre loge, comme le roi.
+
+Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous.
+
+La fenêtre donnait sur une cour carrée assez vaste, et autour de
+laquelle s'élevait des quatre côtés, comme une muraille, un grand
+bâtiment de pierre de taille à six étages. Rien de plus dégradé, de
+plus nu, de plus misérable à l'oeil que cette quadruple façade percée
+d'une multitude de fenêtres grillées auxquelles se tenaient collés, du
+bas en haut, une foule de visages maigres et blêmes, pressés les uns
+au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi
+dire encadrés dans les entre-croisements des barreaux de fer.
+C'étaient les prisonniers, spectateurs de la cérémonie en attendant
+leur jour d'être acteurs. On eût dit des âmes en peine aux soupiraux
+du purgatoire qui donnent sur l'enfer.
+
+Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient.
+Parmi ces figures éteintes et mornes, ça et là brillaient quelques
+yeux perçants et vifs comme des points de feu.
+
+Le carré de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur
+lui-même. Un des quatre pans de l'édifice (celui qui regarde le
+levant) est coupé vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que
+par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus
+petite que la première, et, comme elle, bloquée de murs et de pignons
+noirâtres.
+
+Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent à la
+muraille. Au milieu se dresse une tige de fer courbée, destinée à
+porter une lanterne.
+
+Midi sonna. Une grande porte cochère, cachée sous un enfoncement,
+s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortée d'espèces de soldats
+sales et honteux, en uniformes bleus, à épaulettes rouges et à
+bandoulières jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de
+ferraille. C'était la chiourme et les chaînes.
+
+Au même instant, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la
+prison, les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et
+immobiles, éclatèrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en
+imprécations mêlées d'éclats de rire poignants à entendre. On eût cru
+voir des masques de démons. Sur chaque visage parut une grimace, tous
+les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les
+yeux flamboyèrent, et je fus épouvanté de voir tant d'étincelles
+reparaître dans cette cendre.
+
+Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait, à leurs
+vêtements propres et à leur effroi, quelques curieux venus de Paris,
+les argousins se mirent tranquillement à leur besogne. L'un d'eux
+monta sur la charrette, et jeta à ses camarades les chaînes, les
+colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se
+dépecèrent le travail ; les uns allèrent étendre dans un coin de la
+cour les longues chaînes qu'ils nommaient dans leur argot les
+ficelles ; les autres déployèrent sur le pavé les taffetas, les
+chemises et les pantalons ; tandis que les plus sagaces examinaient un
+à un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les
+carcans de fer, qu'ils éprouvaient ensuite en les faisant étinceler
+sur le pavé. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont
+la voix n'était dominée que par les rires bruyants des forçats pour
+qui cela se préparait, et qu'on voyait relégués aux croisées de la
+vieille prison qui donne sur la petite cour.
+
+Quand ces apprêts furent terminés, un monsieur brodé en argent, qu'on
+appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la
+prison ; et un moment après voilà que deux ou trois portes basses
+vomirent presque en même temps, et comme par bouffées, dans la cour,
+des nuées d'hommes hideux, hurlants et déguenillés. C'étaient les
+forçats.
+
+À leur entrée, redoublement de joie aux fenêtres. Quelques-uns d'entre
+eux, les grands noms du bagne, furent salués d'acclamations et
+d'applaudissements qu'ils recevaient avec une sorte de modestie
+fière. La plupart avaient des espèces de chapeaux tressés de leurs
+propres mains, avec la paille du cachot, et toujours d'une forme
+étrange, afin que dans les villes où l'on passerait le chapeau fît
+remarquer la tête. Ceux-là étaient plus applaudis encore. Un, surtout,
+excita des transports d'enthousiasme ; un jeune homme de dix-sept ans,
+qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, où il était
+au secret depuis huit jours ; de sa botte de paille il s'était fait un
+vêtement qui l'enveloppait de la tête aux pieds, et il entra dans la
+cour en faisant la roue sur lui-même avec l'agilité d'un serpent.
+C'était un baladin condamné pour vol. Il y eut une rage de battements
+de mains et de cris de joie. Les galériens y répondaient, et c'était
+une chose effrayante que cet échange de gaietés entre les forçats en
+titre et les forçats aspirants. La société avait beau ; être là,
+représentée par les geôliers et les curieux épouvantés, le crime la
+narguait en face, et de ce châtiment horrible faisait une fête de
+famille.
+
+À mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux haies de
+gardes-chiourme, dans la petite cour grillée, où la visite des
+médecins les attendait. C'est là que tous tentaient un dernier effort
+pour éviter le voyage, alléguant quelque excuse de santé, les yeux
+malades, la jambe boiteuse, la main mutilée. Mais presque toujours on
+les trouvait bons pour le bagne ; et alors chacun se résignait avec
+insouciance, oubliant en peu de minutes sa prétendue infirmité de
+toute la vie.
+
+La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par
+ordre alphabétique ; et alors ils sortirent un à un, et chaque forçat
+s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, près d'un
+compagnon donné par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se
+voit réduit à lui-même ; chacun porte sa chaîne pour soi, côte à côte
+avec un inconnu ; et si par hasard un forçat a un ami, la chaîne l'en
+sépare. Dernière des misères.
+
+Quand il y en eut à peu près une trentaine de sortis, on referma la
+grille. Un argousin les aligna avec son bâton, jeta devant chacun
+d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit
+un signe, et tous commencèrent à se déshabiller. Un incident inattendu
+vint, comme à point nommé, changer cette humiliation en torture.
+
+Jusqu'alors le temps avait été assez beau, et, si la bise d'octobre
+refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait ça et là
+dans les brumes grises du ciel une crevasse par où tombait un rayon de
+soleil. Mais à peine les forçats se furent-ils dépouillés de leurs
+haillons de prison, au moment où ils s'offraient nus et debout à la
+visite soupçonneuse des gardiens, et aux regards curieux des étrangers
+qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs épaules, le ciel
+devint noir, une froide averse d'automne éclata brusquement, et se
+déchargea à torrents dans la cour carrée, sur les têtes découvertes,
+sur les membres nus des galériens, sur leurs misérables sayons étalés
+sur le pavé.
+
+En un clin d'oeil le préau se vida de tout ce qui n'était pas argousin
+ou galérien. Les curieux de Paris allèrent s'abriter sous les auvents
+des portes.
+
+Cependant la pluie tombait à flots. On ne voyait plus dans la cour que
+les forçats nus et ruisselants sur le pavé noyé. Un silence morne
+avait succédé à leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs
+dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux
+s'entre-choquaient ; et c'était pitié de les voir appliquer sur leurs
+membres bleus ces chemises trempées, ces vestes, ces pantalons
+dégouttant de pluie. La nudité eût été meilleure.
+
+Un seul, un vieux, avait conservé quelque gaieté. Il s'écria, en
+s'essuyant avec sa chemise mouillée, que cela n'était pas dans le
+programme ; puis se prit à rire en montrant le poing au ciel.
+
+Quand ils eurent revêtu les habits de route, on les mena par bandes de
+vingt ou trente à l'autre coin du préau, où les cordons allongés à
+terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaînes
+coupées transversalement de deux en deux pieds par d'autres chaînes
+plus courtes, à l'extrémité desquelles se rattache un carcan carré,
+qui s'ouvre au moyen d'une charnière pratiquée à l'un des angles et se
+ferme à l'angle opposé par un boulon de fer, rivé pour tout le voyage
+sur le cou du galérien. Quand ces cordons sont développés à terre, ils
+figurent assez bien la grande arête d'un poisson.
+
+On fit asseoir les galériens dans la boue, sur les pavés inondés ; on
+leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, armés
+d'enclumes portatives, les leur rivèrent à froid à grands coups de
+masses de fer. C'est un moment affreux, où les plus hardis pâlissent.
+Chaque coup de marteau, asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, fait
+rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en
+arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix.
+
+Après cette opération, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que
+le grelottement des chaînes, et par intervalles un cri et le bruit
+sourd du bâton des gardes-chiourme sur les membres des récalcitrants.
+Il y en eut qui pleurèrent ; les vieux frissonnaient et se mordaient
+les lèvres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans
+leurs cadres de fer.
+
+Ainsi, après la visite des médecins, la visite des geôliers ; après la
+visite des geôliers, le ferrage. Trois actes à ce spectacle.
+
+Un rayon de soleil reparut. On eût dit qu'il mettait le feu à tous ces
+cerveaux. Les forçats se levèrent à la fois, comme par un mouvement
+convulsif. Les cinq cordons se rattachèrent par les mains, et tout à
+coup se formèrent en ronde immense autour de la branche de la
+lanterne. Ils tournaient à fatiguer les yeux. Ils chantaient une
+chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantôt plaintif,
+tantôt furieux et gai ; on entendait par intervalles des cris grêles,
+des éclats de rire déchirés et haletants se mêler aux mystérieuses
+paroles ; puis des acclamations furibondes ; et les chaînes qui
+s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre à ce chant plus
+rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la
+voudrais ni meilleure ni pire.
+
+On apporta dans le préau un large baquet. Les gardes-chiourme
+rompirent la danse des forçats à coups de bâton, et les conduisirent à
+ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans
+je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangèrent.
+
+Puis, ayant mangé, ils jetèrent sur le pavé ce qui restait de leur
+soupe et de leur pain bis, et se remirent à danser et à chanter. Il
+paraît qu'on leur laisse cette liberté le jour du ferrage et la nuit
+qui le suit.
+
+J'observais ce spectacle étrange avec une curiosité si avide, si
+palpitante, si attentive, que je m'étais oublié moi-même. Un profond
+sentiment de pitié me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me
+faisaient pleurer.
+
+Tout à coup, à travers la rêverie profonde où j'étais tombé, je vis la
+ronde hurlante s'arrêter et se taire. Puis tous les yeux se tournèrent
+vers la fenêtre que j'occupais. -- Le condamné ! le condamné !
+crièrent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie
+redoublèrent.
+
+Je restai pétrifié.
+
+J'ignore d'où ils me connaissaient et comment ils m'avaient reconnu.
+
+-- Bonjour ! bonsoir ! me crièrent-ils avec leur ricanement atroce. Un
+des plus jeunes, condamné aux galères perpétuelles, face luisante et
+plombée, me regarda d'un air d'envie en disant : -- Il est heureux !
+il sera rogné ! Adieu, camarade !
+
+Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'étais leur camarade en
+effet. La Grève est soeur de Toulon. J'étais même placé plus bas
+qu'eux ; ils me faisaient honneur. Je frissonnai.
+
+Oui, leur camarade ! Et quelques jours plus tard, j'aurais pu aussi,
+moi, être un spectacle pour eux.
+
+J'étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. Mais quand
+je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles
+d'une infernale cordialité ; quand j'entendis le tumultueux fracas de
+leurs chaînes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me
+sembla que cette nuée de démons escaladait ma misérable cellule ; je
+poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence à la briser ;
+mais pas moyen de fuir ; les verrous étaient tirés en dehors. Je
+heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus près
+encore les effrayantes voix des forçats. Je crus voir leurs têtes
+hideuses paraître déjà au bord de ma fenêtre, je poussai un second cri
+d'angoisse, et je tombai évanoui.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quand je revins à moi, il était nuit. J'étais couché dans un grabat ;
+une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d'autres grabats
+alignés des deux côtés du mien. Je compris qu'on m'avait transporté à
+l'infirmerie.
+
+Je restai quelques instants éveillé, mais sans pensée et sans
+souvenir, tout entier au bonheur d'être dans un lit. Certes, en
+d'autres temps, ce lit d'hôpital et de prison m'eût fait reculer de
+dégoût et de pitié ; mais je n'étais plus le même homme. Les draps
+étaient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et trouée ; on
+sentait la paillasse à travers le matelas ; qu'importe ! mes membres
+pouvaient se déroidir à l'aise entre ces draps grossiers ; sous cette
+couverture, si mince qu'elle fût, je sentais se dissiper peu à peu cet
+horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je
+me rendormis.
+
+Un grand bruit me réveilla ; il faisait petit jour. Ce bruit venait du
+dehors ; mon lit était à côté de la fenêtre, je me levai sur mon séant
+pour voir ce que c'était.
+
+La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour était
+pleine de monde ; deux haies de vétérans avaient peine à maintenir
+libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la
+cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotées
+à chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d'hommes ; c'étaient
+les forçats qui partaient.
+
+Ces charrettes étaient découvertes. Chaque cordon en occupait une. Les
+forçats étaient assis de côté sur chacun des bords, adossés les uns
+aux autres, séparés par la chaîne commune, qui se développait dans la
+longueur du chariot, et sur l'extrémité de laquelle un argousin
+debout, fusil chargé, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers,
+et, à chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs têtes et
+ballotter leurs jambes pendantes.
+
+Une pluie fine et pénétrante glaçait l'air, et collait sur leurs
+genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues
+barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages étaient
+violets ; on les voyait grelotter, et leurs dents grinçaient de rage
+et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois rivé à
+cette chaîne, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on
+appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence
+doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne à mort ; et quant à
+l'animal lui-même, il ne doit plus avoir de besoins et d'appétits qu'à
+heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, têtes découvertes
+et pieds pendants, ils commençaient leur voyage de vingt-cinq jours,
+chargés sur les mêmes charrettes, vêtus des mêmes vêtements pour le
+soleil à plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On
+dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moitié dans leur
+office de bourreaux.
+
+Il s'était établi entre la foule et les charrettes je ne sais quel
+horrible dialogue ; injures d'un côté, bravades de l'autre,
+imprécations des deux parts ; mais, à un signe du capitaine, je vis
+les coups de bâton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les
+épaules ou sur les têtes, et tout rentra dans cette espèce de calme
+extérieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux étaient pleins de
+vengeance, et les poings des misérables se crispaient sur leurs
+genoux.
+
+Les cinq charrettes, escortées de gendarmes à cheval et d'argousins à
+pied, disparurent successivement sous la haute porte cintrée de
+Bicêtre ; une sixième les suivit, dans laquelle ballottaient pêle-mêle
+les chaudières, les gamelles de cuivre et les chaînes de rechange.
+Quelques gardes-chiourme qui s'étaient attardés à la cantine sortirent
+en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'écoula. Tout ce
+spectacle s'évanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir
+par degrés dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des
+chevaux sur la route pavée de Fontainebleau, le claquement des fouets,
+le cliquetis des chaînes, et les hurlements du peuple qui souhaitait
+malheur au voyage des galériens.
+
+Et c'est là pour eux le commencement !
+
+Que me disait-il donc, l'avocat ? Les galères ! Ah ! oui, plutôt mille
+fois la mort, plutôt l'échafaud que le bagne, plutôt le néant que
+l'enfer ; plutôt livrer mon cou au couteau de Guillotin qu'au carcan
+de la chiourme ! Les galères, juste ciel !
+
+
+
+
+XV
+
+
+Malheureusement je n'étais pas malade. Le lendemain il fallut sortir
+de l'infirmerie. Le cachot me reprit.
+
+Pas malade ! en effet, je suis jeune, sain et fort. Le sang coule
+librement dans mes veines ; tous mes membres obéissent à tous mes
+caprices ; je suis robuste de corps et d'esprit, constitué pour une
+longue vie ; oui, tout cela est vrai ; et cependant j'ai une maladie,
+une maladie mortelle, une maladie faite de la main des hommes.
+
+Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une idée
+poignante, une idée à me rendre fou, c'est que j'aurais peut-être pu
+m'évader si l'on m'y avait laissé. Ces médecins, ces soeurs de
+charité, semblaient prendre intérêt à moi. Mourir si jeune et d'une
+telle mort ! On eût dit qu'ils me plaignaient, tant ils étaient
+empressés autour de mon chevet. Bah ! curiosité ! Et puis, ces gens
+qui guérissent vous guérissent bien d'une fièvre, mais non d'une
+sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile ! une porte
+ouverte ! Qu'est-ce que cela leur ferait ?
+
+Plus de chance maintenant ! Mon pourvoi sera rejeté, parce que tout
+est en règle ; les témoins ont bien témoigné, les plaideurs ont bien
+plaidé, les juges ont bien jugé. Je n'y compte pas, à moins que...
+Non, folie ! plus d'espérance ! Le pourvoi, c'est une corde qui vous
+tient suspendu au-dessus de l'abîme, et qu'on entend craquer à chaque
+instant, jusqu'à ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la
+guillotine mettait six semaines à tomber.
+
+Si j'avais ma grâce ? -- Avoir ma grâce ! Et par qui ? et pourquoi ?
+et comment ? Il est impossible qu'on me fasse grâce. L'exemple ! comme
+ils disent.
+
+Je n'ai plus que trois pas à faire : Bicêtre, la Conciergerie, la
+Grève.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Pendant le peu d'heures que j'ai passées à l'infirmerie, je m'étais
+assis près d'une fenêtre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins
+recevant du soleil tout ce que les grilles de la croisée m'en
+laissaient.
+
+J'étais là, ma tête pesante et embrassée dans mes deux mains, qui en
+avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes
+genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l'abattement
+fait que je me courbe et me replie sur moi-même comme si je n'avais
+plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.
+
+L'odeur étouffée de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais
+encore dans l'oreille tout ce bruit de chaînes des galériens,
+j'éprouvais une grande lassitude de Bicêtre. Il me semblait que le bon
+Dieu devrait bien avoir pitié de moi et m'envoyer au moins un petit
+oiseau pour chanter là, en face, au bord du toit.
+
+Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le démon qui m'exauça ; mais
+presque au même moment j'entendis s'élever sous ma fenêtre une voix,
+non celle d'un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, fraîche,
+veloutée d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tête comme en
+sursaut, j'écoutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'était un
+air lent et langoureux, une espèce de roucoulement triste et
+lamentable ; voici les paroles :
+
+ C'est dans la rue du Mail Où j'ai été coltigé,
+ Maluré, Par trois coquins de railles,
+ Lirlonfa malurette, Sur mes -sique 'ont foncé,
+ Lirlonfa maluré.
+
+Je ne saurais dire combien fut amer mon désappointement. La voix
+continua :
+
+ Sur mes sique' ont foncé,
+ Maluré. Ils m'ont mis la tartouve,
+ Lirlonfa malurette, Grand Meudon est aboulé,
+ Lirlonfa maluré. Dans mon trimin rencontre,
+ Lirlonfa malurette, Un peigre du quartier
+ Lirlonfa maluré.
+
+ Un peigre du quartier
+ Maluré. -- Va-t'en dire à ma largue,
+ Lirlonfa malurette,
+ Que je suis enfourraillé,
+ Lirlonfa maluré. Ma largue tout en colère,
+ Lirlonfa malurette,
+
+ M'dit : Qu'as-tu donc morfillé ?
+ Lirlonfa maluré.
+
+ M'dit : Qu'as-tu donc morfillé ?
+ Maluré. -- J'ai fait suer un chêne,
+ Lirlonfa malurette, Son auberg j'ai enganté,
+ Lirlonfa maluré, Son auberg et sa toquante,
+ Lirlonfa malurette, Et ses attach's de cés,
+ Lirlonfa maluré.
+
+ Et ses attach's de cés,
+ Maluré. Ma largu' part pour Versailles,
+ Lirlonfa malurette, Aux pieds d' sa majesté,
+ Lirlonfa maluré. Elle lui fonce un babillard,
+ Lirlonfa malurette, Pour m' faire défourrailler
+ Lirlonfa maluré.
+
+ Pour m'faire défourrailler
+ Maluré. -- Ah ! si j'en défourraille,
+ Lirlonfa malurette, Ma largue j'entiferai,
+ Lirlonfa maluré.
+ J' li ferai porter fontange,
+ Lirlonfa malurette,
+ Et souliers galuchés, Lirlonfa maluré.
+ Et souliers galuchés,
+
+ Maluré. Mais grand dabe qui s'fâche,
+ Lirlonfa malurette,
+ Dit : -- Par mon caloquet,
+ Lirlonfa maluré,
+
+ J' li ferai danser une danse,
+ Lirlonfa malurette, Où il n'y a pas de plancher
+ Lirlonfa maluré.
+
+Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens à
+demi compris et à demi caché de cette horrible complainte ; cette
+lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il
+dépêche à sa femme, cet épouvantable message : J'ai assassiné un homme
+et je suis arrêté, j'ai fait suer un chêne et je suis enfourraillé ;
+cette femme qui court à Versailles avec un placet, et cette Majesté
+qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse où il
+n'y a pas de plancher ; et tout cela chanté sur l'air le plus doux et
+par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine !...
+J'en suis resté navré, glacé, anéanti. C'était une chose repoussante
+que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille
+et fraîche. On eût dit la bave d'une limace sur une rose.
+
+Je ne saurais rendre ce que j'éprouvais ; j'étais à la fois blessé et
+caressé. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue
+ensanglantée et grotesque, ce hideux argot, marié à une voix de jeune
+fille, gracieuse transition de la voix d'enfant à la voix de femme !
+tous ces mots difformes et mal faits, chantés, cadencés, perlés !
+
+Ah ! qu'une prison est quelque chose d'infâme ! Il y a un venin qui y
+salit tout. Tout s'y flétrit, même la chanson d'une fille de quinze
+ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y
+cueillez une jolie fleur, vous la respirez ; elle pue.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Oh ! si je m'évadais, comme je courrais à travers champs !
+
+Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et soupçonner. Au
+contraire, marcher lentement, tête levée, en chantant. Tâcher d'avoir
+quelque vieux sarrau bleu à dessins rouges. Cela déguise bien. Tous
+les maraîchers des environs en portent.
+
+Je sais auprès d'Arcueil un fourré d'arbres à côté d'un marais, où,
+étant au collège, je venais avec mes camarades pêcher des grenouilles
+tous les jeudis. C'est là que je me cacherais jusqu'au soir.
+
+La nuit tombée, je reprendrais ma course. J'irais à Vincennes. Non, la
+rivière m'empêcherait. J'irais à Arpajon. -- Il aurait mieux valu
+prendre du côté de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer
+pour l'Angleterre. -- N'importe ! j'arrive à Longjumeau. Un gendarme
+passe ; il me demande mon passeport... Je suis perdu !
+
+Ah ! malheureux rêveur, brise donc d'abord le mur épais de trois pieds
+qui t'emprisonne ! La mort ! la mort !
+
+Quand je pense que je suis venu tout enfant, ici, à Bicêtre, voir le
+grand puits et les fous !
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Pendant que j'écrivais tout ceci, ma lampe a pâli, le jour est venu,
+l'horloge de la chapelle a sonné six heures. --
+
+Qu'est-ce que cela veut dire ? Le guichetier de garde vient d'entrer
+dans mon cachot, il a ôté sa casquette, m'a salué, s'est excusé de me
+déranger et m'a demandé, en adoucissant de son mieux sa rude voix, ce
+que je désirais à déjeuner...
+
+Il m'a pris un frisson. -- Est-ce que ce serait pour aujourd'hui ?
+
+
+
+
+XIX
+
+
+C'est pour aujourd'hui !
+
+Le directeur de la prison lui-même vient de me rendre visite. Il m'a
+demandé en quoi il pourrait m'être agréable ou utile, a exprimé le
+désir que je n'eusse pas à me plaindre de lui ou de ses subordonnés,
+s'est informé avec intérêt de ma santé et de la façon dont j'avais
+passé la nuit ; en me quittant, il m'a appelé monsieur !
+
+C'est pour aujourd'hui !
+
+
+
+
+XX
+
+
+Il ne croit pas, ce geôlier, que j'aie à me plaindre de lui et de ses
+sous-geôliers. Il a raison. Ce serait mal à moi de me plaindre ; ils
+ont fait leur métier, ils m'ont bien gardé ; et puis ils ont été polis
+à l'arrivée et au départ. Ne dois-je pas être content ?
+
+Ce bon geôlier, avec son sourire bénin, ses paroles caressantes, son
+oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la
+prison incarnée, c'est Bicêtre qui s'est fait homme. Tout est prison
+autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la
+forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur,
+c'est de la prison en pierre ; cette porte, c'est de la prison en
+bois ; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison
+est une espèce d'être horrible, complet, indivisible, moitié maison,
+moitié homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m'enlace de tous
+ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse
+sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geôlier.
+
+Ah ! misérable ! que vais-je devenir ? qu'est-ce qu'ils vont faire de
+moi ?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Je suis calme maintenant. Tout est fini, bien fini. Je suis sorti de
+l'horrible anxiété où m'avait jeté la visite du directeur. Car, je
+l'avoue, j'espérais encore. -- Maintenant, Dieu merci, je n'espère
+plus.
+
+Voici ce qui vient de se passer :
+
+Au moment où six heures et demie sonnaient, -- non, c'était
+l'avant-quart -- la porte de mon cachot s'est rouverte. Un vieillard à
+tête blanche, vêtu d'une redingote brune, est entré. Il a entr'ouvert
+sa redingote. J'ai vu une soutane, un rabat. C'était un prêtre.
+
+Ce prêtre n'était pas l'aumônier de la prison. Cela était sinistre.
+
+Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant ; puis a
+secoué la tête et levé les yeux au ciel, c'est-à-dire à la voûte du
+cachot. Je l'ai compris.
+
+-- Mon fils, m'a-t-il dit, êtes-vous préparé ?
+
+Je lui ai répondu d'une voix faible :
+
+-- Je ne suis pas préparé, mais je suis prêt.
+
+Cependant ma vue s'est troublée, une sueur glacée est sortie à la fois
+de tous mes membres, j'ai senti mes tempes se gonfler, et j'avais les
+oreilles pleines de bourdonnements.
+
+Pendant que je vacillais sur ma chaise comme endormi, le bon vieillard
+parlait. C'est du moins ce qu'il m'a semblé, et je crois me souvenir que
+j'ai vu ses lèvres remuer, ses mains s'agiter, ses yeux reluire.
+
+La porte s'est rouverte une seconde fois. Le bruit des verrous nous a
+arrachés, moi à ma stupeur, lui à son discours. Une espèce de
+monsieur, en habit noir, accompagné du directeur de la prison, s'est
+présenté, et m'a salué profondément. Cet homme avait sur le visage
+quelque chose de la tristesse officielle des employés des pompes
+funèbres. Il tenait un rouleau de papier à la main.
+
+-- Monsieur, m'a-t-il dit avec un sourire de courtoisie, je suis
+huissier près la cour royale de Paris. J'ai l'honneur de vous apporter
+un message de la part de monsieur le procureur général.
+
+La première secousse était passée. Toute ma présence d'esprit m'était
+revenue.
+
+-- C'est monsieur le procureur général, lui ai-je répondu, qui a
+demandé si instamment ma tête ? Bien de l'honneur pour moi qu'il
+m'écrive. J'espère que ma mort lui va faire grand plaisir ; car il me
+serait dur de penser qu'il l'a sollicitée avec tant d'ardeur et
+qu'elle lui était indifférente.
+
+J'ai dit tout cela, et j'ai repris d'une voix ferme :
+
+-- Lisez, monsieur !
+
+Il s'est mis à me lire un long texte, en chantant à la fin de chaque
+ligne et en hésitant au milieu de chaque mot. C'était le rejet de mon
+pourvoi.
+
+-- L'arrêt sera exécuté aujourd'hui en place de Grève, a-t-il ajouté
+quand il a eu terminé, sans lever les yeux de dessus son papier
+timbré. Nous partons à sept heures et demie précises pour la
+Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extrême bonté de me
+suivre ?
+
+Depuis quelques instants je ne l'écoutais plus. Le directeur causait
+avec le prêtre ; lui avait l'oeil fixé sur son papier ; je regardais la
+porte, qui était restée entrouverte... -- Ah ! misérable ! quatre
+fusiliers dans le corridor !
+
+L'huissier a répété sa question, en me regardant cette fois.
+
+-- Quand vous voudrez, lui ai-je répondu. À votre aise !
+
+Il m'a salué en disant :
+
+-- J'aurai l'honneur de venir vous chercher dans une demi-heure.
+
+Alors ils m'ont laissé seul.
+
+Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je
+m'évade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les
+fenêtres, par la charpente du toit ! quand même je devrais laisser de
+ma chair après les poutres !
+
+Ô rage ! démons ! malédiction ! Il faudrait des mois pour percer ce
+mur avec de bons outils, et je n'ai ni un clou, ni une heure !
+
+
+
+
+XXII
+
+
+De la Conciergerie.
+
+Me voici transféré, comme dit le procès-verbal.
+
+Mais le voyage vaut la peine d'être conté.
+
+Sept heures et demie sonnaient lorsque l'huissier s'est présenté de
+nouveau au seuil de mon cachot. -- Monsieur, m'a-t-il dit, je vous
+attends. -- Hélas ! lui et d'autres !
+
+Je me suis levé, j'ai fait un pas ; il m'a semblé que je n'en pourrais
+faire un second, tant ma tête était lourde et mes jambes faibles.
+Cependant je me suis remis et j'ai continué d'une allure assez
+ferme. Avant de sortir du cabanon, j'y ai promené un dernier coup
+d'oeil. -- Je l'aimais, mon cachot. -- Puis, je l'ai laissé vide et
+ouvert ; ce qui donne à un cachot un air singulier.
+
+Au reste, il ne le sera pas longtemps. Ce soir on y attend quelqu'un,
+disaient les porte-clefs, un condamné que la cour d'assises est en
+train de faire à l'heure qu'il est.
+
+Au détour du corridor l'aumônier nous a rejoints. Il venait de déjeuner.
+
+Au sortir de la geôle, le directeur m'a pris affectueusement la main,
+et a renforcé mon escorte de quatre vétérans.
+
+Devant la porte de l'infirmerie, un vieillard moribond m'a crié : Au
+revoir !
+
+Nous sommes arrivés dans la cour. J'ai respiré ; cela m'a fait du bien.
+
+Nous n'avons pas marché longtemps à l'air. Une voiture attelée de
+chevaux de poste stationnait dans la première cour ; c'est la même
+voiture qui m'avait amené ; une espèce de cabriolet oblong, divisé en
+deux sections par une grille transversale de fil de fer si épaisse
+qu'on la dirait tricotée. Les deux sections ont chacune une porte,
+l'une devant, l'autre derrière la carriole. Le tout si sale, si noir
+si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en
+comparaison.
+
+Avant de m'ensevelir dans cette tombe à deux roues, j'ai jeté un
+regard dans la cour, un de ces regards désespérés devant lesquels il
+semble que les murs devraient crouler. La cour, espèce de petite place
+plantée d'arbres, était plus encombrée encore de spectateurs que pour
+les galériens. Déjà la foule !
+
+Comme le jour du départ de la chaîne, il tombait une pluie de la
+saison, une pluie fine et glacée qui tombe encore à l'heure où
+j'écris, qui tombera sans doute toute la journée, qui durera plus que
+moi.
+
+Les chemins étaient effondrés, la cour pleine de fange et d'eau. J'ai
+eu plaisir à voir cette foule dans cette boue.
+
+Nous sommes montés, l'huissier et un gendarme, dans le compartiment de
+devant ; le prêtre, moi et un gendarme dans l'autre. Quatre gendarmes
+à cheval autour de la voiture. Ainsi, sans le postillon, huit hommes
+pour un homme.
+
+Pendant que je montais, il y avait une vieille aux yeux gris qui
+disait : -- J'aime encore mieux cela que la chaîne.
+
+Je conçois. C'est un spectacle qu'on embrasse plus aisément d'un coup
+d'oeil, c'est plus tôt vu. C'est tout aussi beau et plus commode. Rien
+ne vous distrait. Il n'y a qu'un homme, et sur cet homme seul autant
+de misère que sur tous les forçats à la fois. Seulement cela est moins
+éparpillé ; c'est une liqueur concentrée, bien plus savoureuse.
+
+La voiture s'est ébranlée. Elle a fait un bruit sourd en passant sous
+la voûte de la grande porte, puis a débouché dans l'avenue, et les
+lourds battants de Bicêtre se sont refermés derrière elle. Je me
+sentais emporté avec stupeur, comme un homme tombé en léthargie qui
+ne peut ni remuer ni crier et qui entend qu'on l'enterre. J'écoutais
+vaguement les paquets de sonnettes pendus au cou des chevaux de poste
+sonner en cadence et comme par hoquets, les roues ferrées bruire sur
+le pavé ou cogner la caisse en changeant d'ornière, le galop sonore
+des gendarmes autour de la carriole, le fouet claquant du
+postillon. Tout cela me semblait comme un tourbillon qui m'emportait.
+
+À travers le grillage d'un judas percé en face de moi, mes yeux
+s'étaient fixés machinalement sur l'inscription gravée en grosses
+lettres au-dessus de la grande porte de Bicêtre : HOSPICE DE LA
+VIEILLESSE.
+
+-- Tiens, me disais-je, il paraît qu'il y a des gens qui vieillissent,
+là.
+
+Et, comme on fait entre la veille et le sommeil, je retournais cette
+idée en tous sens dans mon esprit engourdi de douleur. Tout à coup la
+carriole, en passant de l'avenue dans la grande route, a changé le
+point de vue de la lucarne. Les tours de Notre-Dame sont venues s'y
+encadrer, bleues et à demi effacées dans la brume de Paris.
+Sur-le-champ le point de vue de mon esprit a changé aussi. J'étais
+devenu machine comme la voiture. À l'idée de Bicêtre a succédé l'idée
+des tours de Notre-Dame. -- Ceux qui seront sur la tour où est le
+drapeau verront bien, me suis-je dit en souriant stupidement.
+
+Je crois que c'est à ce moment-là que le prêtre s'est remis à me
+parler. Je l'ai laissé dire patiemment. J'avais déjà dans l'oreille le
+bruit des roues, le galop des chevaux, le fouet du postillon. C'était
+un bruit de plus.
+
+J'écoutais en silence cette chute de paroles monotones qui
+assoupissaient ma pensée comme le murmure d'une fontaine, et qui
+passaient devant moi, toujours diverses et toujours les mêmes, comme
+les ormeaux tordus de la grande route, lorsque la voix brève et
+saccadée de l'huissier, placé sur le devant, est venue subitement me
+secouer.
+
+-- Eh bien ! monsieur l'abbé, disait-il avec un accent presque gai,
+qu'est-ce que vous savez de nouveau ?
+
+C'est vers le prêtre qu'il se retournait en parlant ainsi.
+
+L'aumônier, qui me parlait sans relâche, et que la voiture
+assourdissait, n'a pas répondu.
+
+-- Hé ! hé ! a repris l'huissier en haussant la voix pour avoir le
+dessus sur le bruit des roues ; infernale voiture !
+
+Infernale ! En effet. Il a continué :
+
+-- Sans doute, c'est le cahot ; on ne s'entend pas. Qu'est-ce que je
+voulais donc dire ? Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que je
+voulais dire, monsieur l'abbé ! -- Ah ! savez-vous la grande nouvelle
+de Paris, aujourd'hui ?
+
+J'ai tressailli, comme s'il parlait de moi.
+
+-- Non, a dit le prêtre, qui avait enfin entendu, je n'ai pas eu le
+temps de lire les journaux ce matin. Je verrai cela ce soir. Quand je
+suis occupé comme cela toute la journée, je recommande au portier de
+me garder mes journaux, et je les lis en rentrant.
+
+-- Bah ! a repris l'huissier, il est impossible que vous ne sachiez
+pas cela. La nouvelle de Paris ! la nouvelle de ce matin !
+
+J'ai pris la parole.
+
+-- Je crois la savoir.
+
+L'huissier m'a regardé.
+
+-- Vous ! vraiment ! En ce cas, qu'en dites-vous ?
+
+-- Vous êtes curieux ! lui ai-je dit.
+
+-- Pourquoi, monsieur ? a répliqué l'huissier. Chacun a son opinion
+politique. Je vous estime trop pour croire que vous n'avez pas la
+vôtre. Quant à moi, je suis tout à fait d'avis du rétablissement de la
+garde nationale. J'étais sergent de ma compagnie, et, ma foi, c'était
+fort agréable.
+
+Je l'ai interrompu.
+
+-- Je ne croyais pas que ce fût de cela qu'il s'agissait.
+
+-- Et de quoi donc ? Vous disiez savoir la nouvelle...
+
+-- Je parlais d'une autre, dont Paris s'occupe aussi aujourd'hui.
+
+L'imbécile n'a pas compris ; sa curiosité s'est éveillée.
+
+-- Une autre nouvelle ? Où diable avez-vous pu apprendre des
+nouvelles ? Laquelle, de grâce, mon cher monsieur ? Savez-vous ce que
+c'est, monsieur l'abbé ? êtes-vous plus au courant que moi ?
+Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s'agit-il ? -- Voyez-vous,
+j'aime les nouvelles. Je les conte à monsieur le président, et cela
+l'amuse.
+
+Et mille billevesées. Il se tournait tour à tour vers le prêtre et
+vers moi, et je ne répondais qu'en haussant les épaules.
+
+-- Eh bien ! m'a-t-il dit, à quoi pensez-vous donc ?
+
+-- Je pense, ai-je répondu, que je ne penserai plus ce soir.
+
+-- Ah ! c'est cela ! a-t-il répliqué. Allons, vous êtes trop triste !
+M. Castaing causait.
+
+Puis, après un silence :
+
+-- J'ai conduit M. Papavoine ; il avait sa casquette de loutre et
+fumait son cigare. Quant aux jeunes gens de La Rochelle, ils ne
+parlaient qu'entre eux. Mais ils parlaient.
+
+Il a fait encore une pause, et a poursuivi :
+
+-- Des fous ! des enthousiastes ! Ils avaient l'air de mépriser tout
+le monde. Pour ce qui est de vous, je vous trouve vraiment bien
+pensif, jeune homme.
+
+-- Jeune homme ! lui ai-je dit, je suis plus vieux que vous ; chaque
+quart d'heure qui s'écoule me vieillit d'une année.
+
+Il s'est retourné, m'a regardé quelques minutes avec un étonnement
+inepte, puis s'est mis à ricaner lourdement.
+
+-- Allons, vous voulez rire, plus vieux que moi ! je serais votre
+grand-père.
+
+-- Je ne veux pas rire, lui ai-je répondu gravement.
+
+Il a ouvert sa tabatière.
+
+-- Tenez, cher monsieur, ne vous fâchez pas ; une prise de tabac, et
+ne me gardez pas rancune.
+
+-- N'ayez pas peur ; je n'aurai pas longtemps à vous la garder.
+
+En ce moment sa tabatière, qu'il me tendait, a rencontré le grillage
+qui nous séparait. Un cahot a fait qu'elle l'a heurté assez violemment
+et est tombée tout ouverte sous les pieds du gendarme.
+
+-- Maudit grillage ! s'est écrié l'huissier.
+
+Il s'est tourné vers moi.
+
+-- Eh bien ! ne suis-je pas malheureux ? tout mon tabac est perdu !
+
+-- Je perds plus que vous, ai-je répondu en souriant.
+
+Il a essayé de ramasser son tabac, en grommelant entre ses dents :
+
+-- Plus que moi ! cela est facile à dire. Pas de tabac jusqu'à Paris !
+c'est terrible !
+
+L'aumônier alors lui a adressé quelques paroles de consolation, et je
+ne sais si j'étais préoccupé, mais il m'a semblé que c'était la suite
+de l'exhortation dont j'avais eu le commencement. Peu à peu la
+conversation s'est engagée entre le prêtre et l'huissier ; je les ai
+laissés parler de leur côté, et je me suis mis à penser du mien.
+
+En abordant la barrière, j'étais toujours préoccupé sans doute, mais
+Paris m'a paru faire un plus grand bruit qu'à l'ordinaire.
+
+La voiture s'est arrêtée un moment devant l'octroi. Les douaniers de
+ville l'ont inspectée. Si c'eût été un mouton ou un boeuf qu'on eût
+mené à la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d'argent ;
+mais une tête humaine ne paie pas de droit. Nous avons passé.
+
+Le boulevard franchi, la carriole s'est enfoncée au grand trot dans
+ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cité,
+qui serpentent et s'entrecoupent comme les mille chemins d'une
+fourmilière. Sur le pavé de ces rues étroites le roulement de la
+voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n'entendais plus
+rien du bruit extérieur. Quand je jetais les yeux par la petite
+lucarne carrée, il me semblait que le flot des passants s'arrêtait
+pour regarder la voiture, et que des bandes d'enfants couraient sur sa
+trace. Il m'a semblé aussi voir de temps en temps dans les carrefours
+ça et là un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux
+ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimées que les
+passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri.
+
+Huit heures et demie sonnaient à l'horloge du Palais au moment où nous
+sommes arrivés dans la cour de la Conciergerie. La vue de ce grand
+escalier, de cette noire chapelle, de ces guichets sinistres, m'a
+glacé. Quand la voiture s'est arrêtée, j'ai cru que les battements de
+mon coeur allaient s'arrêter aussi.
+
+J'ai recueilli mes forces ; la porte s'est ouverte avec la rapidité de
+l'éclair ; j'ai sauté à bas du cachot roulant, et je me suis enfoncé à
+grands pas sous la voûte entre deux haies de soldats. Il s'était déjà
+formé une foule sur mon passage.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Tant que j'ai marché dans les galeries publiques du Palais de Justice,
+je me suis senti presque libre et à l'aise ; mais toute ma résolution
+m'a abandonné quand on a ouvert devant moi des portes basses, des
+escaliers secrets, des couloirs intérieurs, de longs corridors
+étouffés et sourds, où il n'entre que ceux qui condamnent ou ceux qui
+sont condamnés.
+
+L'huissier m'accompagnait toujours. Le prêtre m'avait quitté pour
+revenir dans deux heures ; il avait ses affaires.
+
+On m'a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel
+l'huissier m'a remis. C'était un échange. Le directeur l'a prié
+d'attendre un instant, lui annonçant qu'il allait avoir du gibier à
+lui remettre, afin qu'il le conduisît sur-le-champ à Bicêtre par le
+retour de la carriole. Sans doute le condamné d'aujourd'hui, celui qui
+doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n'ai pas eu le
+temps d'user.
+
+-- C'est bon, a dit l'huissier au directeur, je vais attendre un
+moment ; nous ferons les deux procès-verbaux à la fois, cela s'arrange
+bien.
+
+En attendant, on m'a déposé dans un petit cabinet attenant à celui du
+directeur. Là on m'a laissé seul, bien verrouillé.
+
+Je ne sais à quoi je pensais, ni depuis combien de temps j'étais là,
+quand un brusque et violent éclat de rire à mon oreille m'a réveillé
+de ma rêverie.
+
+J'ai levé les yeux en tressaillant. Je n'étais plus seul dans la
+cellule. Un homme s'y trouvait avec moi, un homme d'environ
+cinquante-cinq ans, de moyenne taille ; ridé, voûté, grisonnant ; à
+membres trapus ; avec un regard louche dans des yeux gris, un rire amer
+sur le visage ; sale, en guenilles, demi-nu, repoussant à voir.
+
+Il paraît que la porte s'était ouverte, l'avait vomi, puis s'était
+refermée sans que je m'en fusse aperçu. Si la mort pouvait venir
+ainsi !
+
+Nous nous sommes regardés quelques secondes fixement, l'homme et moi ;
+lui, prolongeant son rire qui ressemblait à un râle ; moi, demi-étonné,
+demi-effrayé.
+
+-- Qui êtes-vous ? lui ai-je dit enfin.
+
+-- Drôle de demande ! a-t-il répondu. Un friauche.
+
+-- Un friauche ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
+
+Cette question a redoublé sa gaieté.
+
+-- Cela veut dire, s'est-il écrié au milieu d'un éclat de rire, que le
+taule jouera au panier avec ma sorbonne dans six semaines, comme il va
+faire avec ta tronche dans six heures. -- Ha ! ha ! il paraît que tu
+comprends maintenant.
+
+En effet, j'étais pâle, et mes cheveux se dressaient. C'était l'autre
+condamné, le condamné du jour, celui qu'on attendait à Bicêtre, mon
+héritier.
+
+Il a continué :
+
+-- Que veux-tu ? voilà mon histoire à moi. Je suis fils d'un bon
+peigre ; c'est dommage que Charlot [Note : Le bourreau.] ait pris la
+peine un jour de lui attacher sa cravate. C'était quand régnait la
+potence, par la grâce de Dieu. À six ans, je n'avais plus ni père ni
+mère ; l'été, je faisais la roue dans la poussière au bord des routes,
+pour qu'on me jetât un sou par la portière des chaises de poste ;
+l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soufflant dans mes doigts
+tout rouges ; on voyait mes cuisses à travers mon pantalon. À neuf
+ans, j'ai commencé à me servir de mes louches [Note : Mes mains.], de
+temps en temps je vidais une fouillouse [Note : une poche.], je filais
+une pelure [Note : Je volais un manteau.] ; à dix ans, j'étais un
+marlou [Note : Un filou.]. Puis j'ai fait des connaissances ; à
+dix-sept, j'étais un grinche [Note : Un voleur.]. Je forçais une
+boutanche, je faussais une tournante. [Note : Je forçais une boutique,
+je faussais une clef.] On m'a pris. J'avais l'âge, on m'a envoyé ramer
+dans la petite marine [Note : Les galères.]. Le bagne, c'est dur ;
+coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir,
+traîner un imbécile de boulet qui ne sert à rien ; des coups de bâton
+et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de
+beaux cheveux châtains !... N'importe ! j'ai fait mon temps. Quinze
+ans, cela s'arrache ! J'avais trente-deux ans. Un beau matin on me
+donna une feuille de route et soixante-six francs que je m'étais
+amassés dans mes quinze ans de galères, en travaillant seize heures
+par jour, trente jours par mois, et douze mois par année. C'est égal,
+je voulais être honnête homme avec mes soixante-six francs, et j'avais
+de plus beaux sentiments sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une
+serpillière de ratichon [Notes : Une soutane d'abbé.]. Mais que les
+diables soient avec le passeport ! Il était jaune, et on avait écrit
+dessus forçat libéré. Il fallait montrer cela partout où je passais et
+le présenter tous les huit jours au maire du village où l'on me
+forçait de tapiquer [Note : Habiter.]. La belle recommandation ! un
+galérien ! Je faisais peur, et les petits enfants se sauvaient, et
+l'on fermait les portes. Personne ne voulait me donner d'ouvrage. Je
+mangeai mes soixante-six francs. Et puis il fallut vivre. Je montrai
+mes bras bons au travail, on ferma les portes. J'offris ma journée
+pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point. Que faire ? Un
+jour, j'avais faim, je donnai un coup de coude dans le carreau d'un
+boulanger ; j'empoignai un pain, et le boulanger m'empoigna ; je ne
+mangeai pas le pain, et j'eus les galères à perpétuité, avec trois
+lettres de feu sur l'épaule. -- Je te montrerai, si tu veux. -- On
+appelle cette justice-là la récidive. Me voilà donc cheval de retour
+[Note : Ramené au bagne.]. On me remit à Toulon ; cette fois avec les
+bonnets verts [Note : Les condamnés à perpétuité.]. Il fallait
+m'évader. Pour cela, je n'avais que trois murs à percer, deux chaînes
+à couper, et j'avais un clou. Je m'évadai. On tira le canon d'alerte ;
+car, nous autres, nous sommes comme les cardinaux de Rome, habillés de
+rouge, et on tire le canon quand nous partons. Leur poudre alla aux
+moineaux. Cette fois, pas de passeport jaune, mais pas d'argent non
+plus. Je rencontrai des camarades qui avaient aussi fait leur temps ou
+cassé leur ficelle. Leur coire [Note : Leur chef.] me proposa d'être
+des leurs ; on faisait la grande soûlasse sur le trimar [Note : On
+assassinait sur les grands chemins.]. J'acceptai, et je me mis à tuer
+pour vivre. C'était tantôt une diligence, tantôt une chaise de poste,
+tantôt un marchand de boeufs à cheval. On prenait l'argent, on
+laissait aller au hasard la bête ou la voiture, et l'on enterrait
+l'homme sous un arbre, en ayant soin que les pieds ne sortissent pas ;
+et puis on dansait sur la fosse, pour que la terre ne parût pas
+fraîchement remuée. J'ai vieilli comme cela, gîtant dans les
+broussailles, dormant aux belles étoiles, traqué de bois en bois, mais
+du moins libre et à moi. Tout a une fin, et autant celle-là qu'une
+autre. Les marchands de lacets [Note : Les gendarmes.], une belle
+nuit, nous ont pris au collet. Mes fanandels [Note : Camarades.] se
+sont sauvés ; mais moi, le plus vieux, je suis resté sous la griffe de
+ces chats à chapeaux galonnés. On m'a amené ici. J'avais déjà passé
+par tous les échelons de l'échelle, excepté un. Avoir volé un mouchoir
+ou tué un homme, c'était tout un pour moi désormais ; il y avait
+encore une récidive à m'appliquer. Je n'avais plus qu'à passer par le
+faucheur [Note : Le bourreau.]. Mon affaire a été courte. Ma foi, je
+commençais à vieillir et à n'être plus bon à rien. Mon père a épousé
+la veuve [Note : A été pendu.], moi je me retire à l'abbaye de
+Mont'-à-Regret [Note : La guillotine.]. -- Voilà, camarade.
+
+J'étais resté stupide en l'écoutant. Il s'est remis à rire plus haut
+encore qu'en commençant, et a voulu me prendre la main. J'ai reculé
+avec horreur.
+
+-- L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le
+singe devant la carline [Note : Le poltron devant la mort.]. Vois-tu,
+il y a un mauvais moment à passer sur la placarde [Note : Place de
+Grève.] ; mais cela est sitôt fait ! Je voudrais être là pour te
+montrer la culbute. Mille dieux ! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si
+l'on veut me faucher aujourd'hui avec toi. Le même prêtre nous servira
+à tous deux ; ça m'est égal d'avoir tes restes. Tu vois que je suis un
+bon garçon. Hein ! dis, veux-tu ? d'amitié !
+
+Il a encore fait un pas pour s'approcher de moi.
+
+-- Monsieur, lui ai-je répondu en le repoussant, je vous remercie.
+
+Nouveaux éclats de rire à ma réponse.
+
+-- Ah ! ah ! monsieur, vousailles [Note : Vous.] êtes un marquis !
+c'est un marquis !
+
+Je l'ai interrompu :
+
+-- Mon ami, j'ai besoin de me recueillir, laissez-moi.
+
+La gravité de ma parole l'a rendu pensif tout à coup. Il a remué sa
+tête grise et presque chauve ; puis, creusant avec ses ongles sa
+poitrine velue, qui s'offrait nue sous sa chemise ouverte :
+
+-- Je comprends, a-t-il murmuré entre ses dents ; au fait, le sanglier
+[Note : Le prêtre.] !...
+
+Puis, après quelques minutes de silence :
+
+-- Tenez, m'a-t-il dit presque timidement, vous êtes un marquis, c'est
+fort bien ; mais vous avez là une belle redingote qui ne vous servira
+plus à grand'chose ! Le taule la prendra. Donnez-la-moi, je la vendrai
+pour avoir du tabac.
+
+J'ai ôté ma redingote et je la lui ai donnée. Il s'est mis à battre
+des mains avec une joie d'enfant. Puis, voyant que j'étais en chemise
+et que je grelottais :
+
+-- Vous avez froid, monsieur, mettez ceci ; il pleut, et vous seriez
+mouillé ; et puis il faut être décemment sur la charrette.
+
+En parlant ainsi, il ôtait sa grosse veste de laine grise et la
+passait dans mes bras. Je le laissais faire.
+
+Alors j'ai été m'appuyer contre le mur, et je ne saurais dire quel
+effet me faisait cet homme. Il s'était mis à examiner la redingote que
+je lui avais donnée, et poussait à chaque instant des cris de joie.
+
+-- Les poches sont toutes neuves ! le collet n'est pas usé ! J'en
+aurai au moins quinze francs. Quel bonheur ! du tabac pour mes six
+semaines !
+
+La porte s'est rouverte. On venait nous chercher tous deux ; moi, pour
+me conduire à la chambre où les condamnés attendent l'heure ; lui,
+pour le mener à Bicêtre. Il s'est placé en riant au milieu du piquet
+qui devait l'emmener, et il disait aux gendarmes :
+
+-- Ah ça ! ne vous trompez pas ; nous avons changé de pelure, monsieur
+et moi ; mais ne me prenez pas à sa place. Diable ! cela ne
+m'arrangerait pas, maintenant que j'ai de quoi avoir du tabac !
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ce vieux scélérat, il m'a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas
+donnée, et puis il m'a laissé cette guenille, sa veste infâme. De qui
+vais-je avoir l'air ?
+
+Je ne lui ai pas laissé prendre ma redingote par insouciance ou par
+charité. Non ; mais parce qu'il était plus fort que moi. Si j'avais
+refusé, il m'aurait battu avec ses gros poings.
+
+Ah bien oui, charité ! j'étais plein de mauvais sentiments. J'aurais
+voulu pouvoir l'étrangler de mes mains, le vieux voleur ! pouvoir le
+piler sous mes pieds !
+
+Je me sens le coeur plein de rage et d'amertume. Je crois que la poche
+au fiel a crevé. La mort rend méchant.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Ils m'ont amené dans une cellule où il n'y a que les quatre murs, avec
+beaucoup de barreaux à la fenêtre et beaucoup de verrous à la porte,
+cela va sans dire.
+
+J'ai demandé une table, une chaise, et ce qu'il faut pour écrire. On
+m'a apporté tout cela.
+
+Puis j'ai demandé un lit. Le guichetier m'a regardé de ce regard
+étonné qui semble dire : -- À quoi bon ?
+
+Cependant ils ont dressé un lit de sangle dans le coin. Mais en même
+temps un gendarme est venu s'installer dans ce qu'ils appellent ma
+chambre. Est-ce qu'ils ont peur que je ne m'étrangle avec le matelas ?
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Il est dix heures.
+
+Ô ma pauvre petite fille ! encore six heures, et je serai mort ! Je
+serai quelque chose d'immonde qui traînera sur la table froide des
+amphithéâtres ; une tête qu'on moulera d'un côté, un tronc qu'on
+disséquera de l'autre ; puis de ce qui restera, on en mettra plein une
+bière, et le tout ira à Clamart.
+
+Voilà ce qu'ils vont faire de ton père, ces hommes dont aucun ne me
+hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me
+tuer. Comprends-tu cela, Marie ? Me tuer de sang-froid, en cérémonie,
+pour le bien de la chose ! Ah ! grand Dieu !
+
+Pauvre petite ! ton père, qui t'aimait tant, ton père qui baisait ton
+petit cou blanc et parfumé, qui passait la main sans cesse dans les
+boucles de tes cheveux comme sur de la soie, qui prenait ton joli
+visage rond dans sa main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le
+soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu !
+
+Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant ? Qui est-ce qui
+t'aimera ? Tous les enfants de ton âge auront des pères, excepté
+toi. Comment te déshabitueras-tu, mon enfant, du Jour de l'An, des
+étrennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers ? -- Comment
+te déshabitueras-tu, malheureuse orpheline, de boire et de manger ?
+
+Oh ! si ces jurés l'avaient vue, au moins, ma jolie petite Marie, ils
+auraient compris qu'il ne faut pas tuer le père d'un enfant de trois
+ans.
+
+Et quand elle sera grande, si elle va jusque-là, que
+deviendra-t-elle ? Son père sera un des souvenirs du peuple de
+Paris. Elle rougira de moi et de mon nom ; elle sera méprisée,
+repoussée, vile à cause de moi, de moi qui l'aime de toutes les
+tendresses de mon coeur. Ô ma petite Marie bien-aimée ! Est-il bien
+vrai que tu auras honte et horreur de moi ?
+
+Misérable ! quel crime j'ai commis, et quel crime je fais commettre à
+la société !
+
+Oh ! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? Est-il
+bien vrai que c'est moi ? Ce bruit sourd de cris que j'entends au
+dehors, ce flot de peuple joyeux qui déjà se hâte sur les quais, ces
+gendarmes qui s'apprêtent dans leurs casernes, ce prêtre en robe
+noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi ! c'est moi
+qui vais mourir ! moi, le même qui est ici, qui vit, qui se meut, qui
+respire, qui est assis à cette table, laquelle ressemble à une autre
+table, et pourrait aussi bien être ailleurs ; moi, enfin, ce moi que
+je touche et que je sens, et dont le vêtement fait les plis que
+voilà !
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Encore si je savais comment cela est fait et de quelle façon on meurt
+là-dessus ! mais, c'est horrible, je ne le sais pas.
+
+Le nom de la chose est effroyable, et je ne comprends point comment
+j'ai pu jusqu'à présent l'écrire et le prononcer.
+
+La combinaison de ces dix lettres, leur aspect, leur physionomie est
+bien faite pour réveiller une idée épouvantable, et le médecin de
+malheur qui a inventé la chose avait un nom prédestiné.
+
+L'image que j'y attache, à ce mot hideux, est vague, indéterminée, et
+d'autant plus sinistre. Chaque syllabe est comme une pièce de la
+machine. J'en construis et j'en démolis sans cesse dans mon esprit la
+monstrueuse charpente.
+
+Je n'ose faire une question là-dessus, mais il est affreux de ne
+savoir ce que c'est, ni comment s'y prendre. Il paraît qu'il y a une
+bascule et qu'on vous couche sur le ventre... -- Ah ! mes cheveux
+blanchiront avant que ma tête ne tombe !
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Je l'ai cependant entrevue une fois.
+
+Je passais sur la place de Grève, en voiture, un jour, vers onze
+heures du matin. Tout à coup la voiture s'arrêta.
+
+Il y avait foule sur la place. Je mis la tête à la portière. Une
+populace encombrait la Grève et le quai, et des femmes, des hommes,
+des enfants étaient debout sur le parapet. Au-dessus des têtes, on
+voyait une espèce d'estrade en bois rouge que trois hommes
+échafaudaient.
+
+Un condamné devait être exécuté le jour même, et l'on bâtissait la
+machine. Je détournai la tête avant d'avoir vu. À côté de la voiture,
+il y avait une femme qui disait à un enfant :
+
+-- Tiens, regarde ! le couteau coule mal, ils vont graisser la rainure
+avec un bout de chandelle.
+
+C'est probablement là qu'ils en sont aujourd'hui. Onze heures viennent
+de sonner. Ils graissent sans doute la rainure.
+
+Ah ! cette fois, malheureux, je ne détournerai pas la tête.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Ô ma grâce ! ma grâce ! on me fera peut-être grâce. Le roi ne m'en
+veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat ! vite l'avocat ! Je veux
+bien des galères. Cinq ans de galères, et que tout soit dit -- ou
+vingt ans -- ou à perpétuité avec le fer rouge. Mais grâce de la vie !
+
+Un forçat, cela marche encore, cela va et vient, cela voit le soleil.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Le prêtre est revenu.
+
+Il a des cheveux blancs, l'air très doux, une bonne et respectable
+figure ; c'est en effet un homme excellent et charitable. Ce matin, je
+l'ai vu vider sa bourse dans les mains des prisonniers. D'où vient que
+sa voix n'a rien qui émeuve et qui soit ému ? D'où vient qu'il ne m'a
+rien dit encore qui m'ait pris par l'intelligence ou par le coeur ?
+
+Ce matin, j'étais égaré. J'ai à peine entendu ce qu'il m'a dit.
+Cependant ses paroles m'ont semblé inutiles, et je suis resté
+indifférent ; elles ont glissé comme cette pluie froide sur cette
+vitre glacée.
+
+Cependant, quand il est rentré tout à l'heure près de moi, sa vue m'a
+fait du bien. C'est parmi tous ces hommes le seul qui soit encore
+homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a pris une ardente soif de
+bonnes et consolantes paroles.
+
+Nous nous sommes assis, lui sur la chaise, moi sur le lit. Il m'a
+dit : -- Mon fils... Ce mot m'a ouvert le coeur. Il a continué :
+
+-- Mon fils, croyez-vous en Dieu ?
+
+-- Oui, mon père, lui ai-je répondu.
+
+-- Croyez-vous en la sainte église catholique, apostolique et
+romaine ?
+
+-- Volontiers, lui ai-je dit.
+
+-- Mon fils, a-t-il repris, vous avez l'air de douter.
+
+Alors il s'est mis à parler. Il a parlé longtemps ; il a dit beaucoup
+de paroles ; puis, quand il a cru avoir fini, il s'est levé et m'a
+regardé pour la première fois depuis le commencement de son discours,
+en m'interrogeant :
+
+-- Eh bien ?
+
+Je proteste que je l'avais écouté avec avidité d'abord, puis avec
+attention, puis avec dévouement. Je me suis levé aussi.
+
+-- Monsieur, lui ai-je répondu, laissez-moi seul, je vous prie.
+
+Il m'a demandé :
+
+-- Quand reviendrai-je ?
+
+-- Je vous le ferai savoir.
+
+Alors il est sorti sans rien dire, mais en hochant la tête, comme se
+disant à lui-même :
+
+-- Un impie !
+
+Non, si bas que je sois tombé, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est
+témoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard ? rien
+de senti, rien d'attendri, rien de pleuré, rien d'arraché de l'âme,
+rien qui vînt de son coeur pour aller au mien, rien qui fût de lui à
+moi. Au contraire, je ne sais quoi de vague, d'inaccentué,
+d'applicable à tout et à tous ; emphatique où il eût été besoin de
+profondeur, plat où il eût fallu être simple ; une espèce de sermon
+sentimental et d'élégie théologique. Ça et là, une citation latine en
+latin. Saint Augustin, Saint Grégoire, que sais-je ? Et puis, il avait
+l'air de réciter une leçon déjà vingt fois récitée, de repasser un
+thème, oblitéré dans sa mémoire à force d'être su. Pas un regard dans
+l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains.
+
+Et comment en serait-il autrement ? Ce prêtre est l'aumônier en titre
+de la prison. Son état est de consoler et d'exhorter, et il vit de
+cela. Les forçats, les patients sont du ressort de son éloquence. Il
+les confesse et les assiste, parce qu'il a sa place à faire. Il a
+vieilli à mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitué à
+ce qui fait frissonner les autres ; ses cheveux, bien poudrés à blanc,
+ne se dressent plus ; le bagne et l'échafaud sont de tous les jours
+pour lui. Il est blasé. Probablement il a son cahier ; telle page les
+galériens, telle page les condamnés à mort. On l'avertit la veille
+qu'il y aura quelqu'un à consoler le lendemain à telle heure ; il
+demande ce que c'est, galérien ou supplicié, et relit la page ; et
+puis il vient. De cette façon, il advient que ceux qui vont à Toulon
+et ceux qui vont à la Grève sont un lieu commun pour lui, et qu'il est
+un lieu commun pour eux.
+
+Oh ! qu'on m'aille donc, au lieu de cela, chercher quelque jeune
+vicaire, quelque vieux curé, au hasard, dans la première paroisse
+venue ; qu'on le prenne au coin de son feu, lisant son livre et ne
+s'attendant à rien, et qu'on lui dise :
+
+-- Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soit vous qui le
+consoliez. Il faut que vous soyez là quand on lui liera les mains, là
+quand on lui coupera les cheveux ; que vous montiez dans sa charrette
+avec votre crucifix pour lui cacher le bourreau ; que vous soyez
+cahoté avec lui par le pavé jusqu'à la Grève ; que vous traversiez
+avec lui l'horrible foule buveuse de sang ; que vous l'embrassiez au
+pied de l'échafaud, et que vous restiez jusqu'à ce que la tête soit
+ici et le corps là.
+
+Alors, qu'on me l'amène, tout palpitant, tout frissonnant de la tête
+aux pieds ; qu'on me jette entre ses bras, à ses genoux ; et il
+pleurera, et nous pleurerons, et il sera éloquent, et je serai
+consolé, et mon coeur se dégonflera dans le sien, et il prendra mon
+âme, et je prendrai son Dieu.
+
+Mais, ce bon vieillard, qu'est-il pour moi ? que suis-je pour lui ? Un
+individu de l'espèce malheureuse, une ombre comme il en a déjà tant
+vu, une unité à ajouter au chiffre des exécutions.
+
+J'ai peut-être tort de le repousser ainsi ; c'est lui qui est bon et
+moi qui suis mauvais. Hélas ! ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle
+de condamné qui gâte et flétrit tout.
+
+On vient de m'apporter de la nourriture ; ils ont cru que je devais
+avoir besoin. Une table délicate et recherchée, un poulet, il me
+semble, et autre chose encore. Eh bien ! j'ai essayé de manger ; mais,
+à la première bouchée, tout est tombé de ma bouche, tant cela m'a paru
+amer et fétide !
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la tête, qui m'a à peine
+regardé, puis a ouvert un pied-de-roi et s'est mis à mesurer de bas en
+haut les pierres du mur, parlant d'une voix très haute pour dire
+tantôt : c'est cela ; tantôt : ce n'est pas cela.
+
+J'ai demandé au gendarme qui c'était. Il paraît que c'est une espèce
+de sous-architecte employé à la prison.
+
+De son côté, sa curiosité s'est éveillée sur mon compte. Il a échangé
+quelques demi-mots avec le porte-clefs qui l'accompagnait ; puis a fixé
+un instant les yeux sur moi, a secoué la tête d'un air insouciant, et
+s'est remis à parler à haute voix et à prendre des mesures.
+
+Sa besogne finie, il s'est approché de moi en me disant avec sa voix
+éclatante :
+
+-- Mon bon ami, dans six mois cette prison sera beaucoup mieux.
+
+Et son geste semblait ajouter :
+
+-- Vous n'en jouirez pas, c'est dommage.
+
+Il souriait presque. J'ai cru voir le moment où il allait me railler
+doucement, comme on plaisante une jeune mariée le soir de ses noces.
+
+Mon gendarme, vieux soldat à chevrons, s'est chargé de la réponse.
+
+-- Monsieur, lui a-t-il dit, on ne parle pas si haut dans la chambre
+d'un mort.
+
+L'architecte s'en est allé.
+
+Moi, j'étais là, comme une des pierres qu'il mesurait.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Et puis, il m'est arrivé une chose ridicule.
+
+On est venu relever mon bon vieux gendarme, auquel, ingrat égoïste que
+je suis, je n'ai seulement pas serré la main. Un autre l'a remplacé,
+homme à front déprimé, des yeux de boeuf, une figure inepte.
+
+Au reste, je n'y avais fait aucune attention. Je tournais le dos à la
+porte, assis devant la table ; je tâchais de rafraîchir mon front avec
+ma main, et mes pensées troublaient mon esprit.
+
+Un léger coup, frappé sur mon épaule, m'a fait tourner la tête.
+C'était le nouveau gendarme, avec qui j'étais seul.
+
+Voici à peu près de quelle façon il m'a adressé la parole.
+
+-- Criminel, avez-vous bon coeur ?
+
+-- Non, lui ai-je dit.
+
+La brusquerie de ma réponse a paru le déconcerter. Cependant il a
+repris en hésitant :
+
+-- On n'est pas méchant pour le plaisir de l'être.
+
+-- Pourquoi non ? ai-je répliqué. Si vous n'avez que cela à me dire,
+laissez-moi. Où voulez-vous en venir ?
+
+-- Pardon, mon criminel, a-t-il répondu. Deux mots seulement. Voici.
+Si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre homme, et que cela ne
+vous coûtât rien, est-ce que vous ne le feriez pas ?
+
+J'ai haussé les épaules.
+
+-- Est-ce que vous arrivez de Charenton ? Vous choisissez un singulier
+vase pour y puiser du bonheur. Moi, faire le bonheur de quelqu'un !
+
+Il a baissé la voix et pris un air mystérieux, ce qui n'allait pas à
+sa figure idiote.
+
+-- Oui, criminel, oui bonheur, oui fortune. Tout cela me sera venu de
+vous. Voici. Je suis un pauvre gendarme. Le service est lourd, la paye
+est légère ; mon cheval est à moi et me ruine. Or, je mets à la loterie
+pour contre-balancer. Il faut bien avoir une industrie. Jusqu'ici il
+ne m'a manqué pour gagner que d'avoir de bons numéros. J'en cherche
+partout de sûrs ; je tombe toujours à côté. Je mets le 76 ; il sort le
+77. J'ai beau les nourrir, ils ne viennent pas...
+
+-- Un peu de patience, s'il vous plaît ; je suis à la fin.
+
+-- Or, voici une belle occasion pour moi. Il paraît, pardon, criminel,
+que vous passez aujourd'hui. Il est certain que les morts qu'on fait
+périr comme cela voient la loterie d'avance. Promettez-moi de venir
+demain soir, qu'est-ce que cela vous fait ? me donner trois numéros,
+trois bons. Hein ? -- Je n'ai pas peur des revenants, soyez
+tranquille. -- Voici mon adresse : Caserne Popincourt, escalier A,
+n°26, au fond du corridor. Vous me reconnaîtrez bien, n'est-ce pas ?
+-- Venez même ce soir, si cela vous est plus commode.
+
+J'aurais dédaigné de lui répondre, à cet imbécile, si une espérance
+folle ne m'avait traversé l'esprit. Dans la position désespérée où je
+suis, on croit par moments qu'on briserait une chaîne avec un cheveu.
+
+-- Écoute, lui ai-je dit en faisant le comédien autant que le peut
+faire celui qui va mourir, je puis en effet te rendre plus riche que
+le roi, te faire gagner des millions. À une condition.
+
+Il ouvrait des yeux stupides.
+
+-- Laquelle ? laquelle ? tout pour vous plaire, mon criminel.
+
+-- Au lieu de trois numéros, je t'en promets quatre. Change d'habits
+avec moi.
+
+-- Si ce n'est que cela ! s'est-il écrié en défaisant les premières
+agrafes de son uniforme.
+
+Je m'étais levé de ma chaise. J'observais tous ses mouvements, mon
+coeur palpitait. Je voyais déjà les portes s'ouvrir devant l'uniforme
+de gendarme, et la place, et la rue, et le Palais de Justice derrière
+moi !
+
+Mais il s'est retourné d'un air indécis.
+
+-- Ah ça ! ce n'est pas pour sortir d'ici ?
+
+J'ai compris que tout était perdu. Cependant j'ai tenté un dernier
+effort, bien inutile et bien insensé !
+
+-- Si fait, lui ai-je dit, mais ta fortune est faite... Il m'a
+interrompu.
+
+-- Ah bien non ! tiens ! et mes numéros ! Pour qu'ils soient bons, il
+faut que vous soyez mort.
+
+Je me suis rassis, muet et plus désespéré de toute l'espérance que
+j'avais eue.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+J'ai fermé les yeux, et j'ai mis les mains dessus, et j'ai tâché
+d'oublier, d'oublier le présent dans le passé. Tandis que je rêve, les
+souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un à un,
+doux, calmes, riants, comme des îles de fleurs sur ce gouffre de
+pensées noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau.
+
+Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant
+avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont
+coulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de
+sa tête de plomb le sombre dôme du Val-de-Grâce.
+
+Et puis, quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais
+déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans le solitaire
+jardin.
+
+La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa
+peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'Andalouse
+de quatorze ans, Pepa.
+
+Nos mères nous ont dit d'aller courir ensemble : nous sommes venus
+nous promener.
+
+On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du même âge, non du
+même sexe.
+
+Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions
+ensemble. Je disputais à Pepita la plus belle pomme du pommier ; je la
+frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait ; je disais : C'est bien
+fait ! et nous allions tous deux nous plaindre ensemble à nos mères,
+qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas.
+
+Maintenant elle s'appuie sur mon bras et je suis tout fier et tout
+ému. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son
+mouchoir ; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle
+me parle des petits oiseaux, de l'étoile qu'on voit là-bas, du
+couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de ses amies de pension,
+de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et
+nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille.
+
+Ce soir-là -- c'était un soir d'été --, nous étions sous les
+marronniers, au fond du jardin. Après un de ces longs silences qui
+remplissaient nos promenades, elle quitta tout à coup mon bras, et me
+dit : Courons !
+
+Je la vois encore ; elle était tout en noir, en deuil de sa
+grand'mère. Il lui passa par la tête une idée d'enfant, Pepa redevint
+Pépita, elle me dit : Courons !
+
+Et elle se mit à courir devant moi avec sa taille fine comme le corset
+d'une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'à
+mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ; le vent de sa course
+soulevait par moments sa pèlerine noire, et me laissait voir son dos
+brun et frais.
+
+J'étais hors de moi. Je l'atteignis près du vieux puisard en ruine ;
+je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir
+sur un banc de gazon ; elle ne résista pas. Elle était essoufflée et
+riait. Moi, j'étais sérieux, et je regardais ses prunelles noires à
+travers ses cils noirs.
+
+-- Asseyez-vous là, me dit-elle. Il fait encore grand jour, lisons
+quelque chose. Avez-vous un livre ?
+
+J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au
+hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son épaule à mon épaule,
+et nous nous mîmes à lire chacun de notre côté, tout bas, la même
+page. Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de
+m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien.
+
+-- Avez-vous fini ? me disait-elle, que j'avais à peine commencé.
+
+Cependant nos têtes se touchaient, nos cheveux se mêlaient, nos
+haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à coup.
+
+Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoilé.
+
+-- Oh ! maman, maman, dit-elle en rentrant, si tu savais comme nous
+avons couru !
+
+Moi, je gardais le silence.
+
+-- Tu ne dis rien, me dit ma mère, tu as l'air triste.
+
+J'avais le paradis dans le coeur.
+
+C'est une soirée que je me rappellerai toute ma vie.
+
+Toute ma vie !
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Une heure vient de sonner. Je ne sais laquelle : j'entends mal le
+marteau de l'horloge. Il me semble que j'ai un bruit d'orgue dans les
+oreilles ; ce sont mes dernières pensées qui bourdonnent.
+
+À ce moment suprême où je me recueille dans mes souvenirs, j'y
+retrouve mon crime avec horreur ; mais je voudrais me repentir
+davantage encore. J'avais plus de remords avant ma condamnation ;
+depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place que pour les pensées de
+mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir beaucoup.
+
+Quand j'ai rêvé une minute à ce qu'il y a de passé dans ma vie, et que
+j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout à l'heure, je
+frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance ! ma belle
+jeunesse ! étoffe dorée dont l'extrémité est sanglante. Entre alors et
+à présent il y a une rivière de sang ; le sang de l'autre et le mien.
+
+Si on lit un jour mon histoire, après tant d'années d'innocence et de
+bonheur, on ne voudra pas croire à cette année exécrable, qui s'ouvre
+par un crime et se clôt par un supplice ; elle aura l'air dépareillée.
+
+Et pourtant, misérables lois et misérables hommes, je n'étais pas un
+méchant !
+
+Oh ! mourir dans quelques heures, et penser qu'il y a un an, à pareil
+jour, j'étais libre et pur, que je faisais mes promenades d'automne,
+que j'errais sous les arbres, et que je marchais dans les feuilles !
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+En ce moment même, il y a tout auprès de moi, dans ces maisons qui
+font cercle autour du Palais et de la Grève, et partout dans Paris,
+des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal,
+pensent à leurs affaires ; des marchands qui vendent ; des jeunes
+filles qui préparent leurs robes de bal pour ce soir ; des mères qui
+jouent avec leurs enfants !
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Je me souviens qu'un jour, étant enfant, j'allai voir le bourdon de
+Notre-Dame.
+
+J'étais déjà étourdi d'avoir monté le sombre escalier en colimaçon,
+d'avoir parcouru la frêle galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu
+Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierre et de
+charpente où pend le bourdon avec son battant, qui pèse un millier.
+
+J'avançai en tremblant sur les planches mal jointes, regardant à
+distance cette cloche si fameuse parmi les enfants et le peuple de
+Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvents couverts
+d'ardoises qui entourent le clocher de leurs plans inclinés étaient au
+niveau de mes pieds. Dans les intervalles, je voyais, en quelque sorte
+à vol d'oiseau, la place du Parvis-Notre-Dame, et les passants comme
+des fourmis.
+
+Tout à coup l'énorme cloche tinta ; une vibration profonde remua
+l'air, fit osciller la lourde tour. Le plancher sautait sur les
+poutres. Le bruit faillit me renverser ; je chancelai, prêt à tomber,
+prêt à glisser sur les auvents d'ardoises en pente. De terreur, je me
+couchai sur les planches, les serrant étroitement de mes deux bras,
+sans parole, sans haleine, avec ce formidable tintement dans les
+oreilles, et, sous les yeux, ce précipice, cette place profonde où se
+croisaient tant de passants paisibles et enviés.
+
+Eh bien ! il me semble que je suis encore dans la tour du bourdon.
+C'est tout ensemble un étourdissement et un éblouissement. Il y a
+comme un bruit de cloche qui ébranle les cavités de mon cerveau, et
+autour de moi je n'aperçois plus cette vie plane et tranquille que
+j'ai quittée, et où les autres hommes cheminent encore, que de loin et
+à travers les crevasses d'un abîme.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+L'Hôtel de Ville est un édifice sinistre.
+
+Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran
+blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille croisées, ses
+escaliers usés par les pas, ses deux arches à droite et à gauche, il
+est là, de plain-pied avec la Grève ; sombre, lugubre, la face toute
+rongée de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil.
+
+Les jours d'exécution, il vomit des gendarmes de toutes ses portes, et
+regarde le condamné avec toutes ses fenêtres.
+
+Et le soir, son cadran, qui a marqué l'heure, reste lumineux sur sa
+façade ténébreuse.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Il est une heure et quart.
+
+Voici ce que j'éprouve maintenant :
+
+Une violente douleur de tête. Les reins froids, le front brûlant.
+Chaque fois que je me lève ou que je me penche, il me semble qu'il y a
+un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle
+contre les parois du crâne.
+
+J'ai des tressaillements convulsifs, et de temps en temps la plume
+tombe de mes mains comme par une secousse galvanique.
+
+Les yeux me cuisent comme si j'étais dans la fumée.
+
+J'ai mal dans les coudes.
+
+Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et je serai guéri.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin
+douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée.
+
+Eh ! qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de
+tout un jour ? Qu'est-ce que les angoisses de cette journée
+irréparable, qui s'écoule si lentement et si vite ? Qu'est-ce que
+cette échelle de tortures qui aboutit à l'échafaud ?
+
+Apparemment ce n'est pas là souffrir.
+
+Ne sont-ce pas les mêmes convulsions, que le sang s'épuise goutte à
+goutte, ou que l'intelligence s'éteigne pensée à pensée ?
+
+Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils sûrs ? Qui le leur a dit ?
+Conte-t-on que jamais une tête coupée se soit dressée sanglante au
+bord du panier et qu'elle ait crié au peuple : Cela ne fait pas de
+mal !
+
+Y a-t-il des morts de leur façon qui soient venus les remercier et
+leur dire : C'est bien inventé. Tenez-vous-en là. La mécanique est
+bonne.
+
+Est-ce Robespierre ? Est-ce Louis XVI ?...
+
+Non, rien ! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est
+faite. -- Se sont-ils jamais mis, seulement en pensée, à la place de
+celui qui est là, au moment où le lourd tranchant qui tombe mord la
+chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres... Mais quoi ! une
+demi-seconde ! la douleur est escamotée...
+
+Horreur !
+
+
+
+
+XL
+
+
+Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J'ai beau faire, beau
+secouer la tête, j'ai une voix dans l'oreille qui me dit toujours :
+
+-- Il y a dans cette même ville, à cette même heure, et pas bien loin
+d'ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi des gardes à toutes
+ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette
+différence qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entière, minute
+par minute, n'est que gloire, grandeur, délices, enivrement. Tout est
+autour de lui amour, respect, vénération. Les voix les plus hautes
+deviennent basses en lui parlant et les fronts les plus fiers
+ploient. Il n'a que de la soie et de l'or sous les yeux. À cette
+heure, il tient quelque conseil de ministres où tous sont de son avis,
+ou bien songe à la chasse de demain, au bal de ce soir, sûr que la
+fête viendra à l'heure, et laissant à d'autres le travail de ses
+plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d'os comme toi !
+
+-- Et pour qu'à l'instant même l'horrible échafaud s'écroulât, pour
+que tout te fût rendu, vie, liberté, fortune, famille, il suffirait
+qu'il écrivît avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un
+morceau de papier, ou même que son carrosse rencontrât ta charrette !
+
+-- Et il est bon, et il ne demanderait pas mieux peut-être, et il n'en
+sera rien !
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Eh bien donc ! ayons courage avec la mort, prenons cette horrible idée
+à deux mains, et considérons-la en face. Demandons-lui compte de ce
+qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut, retournons-la en tous sens,
+épelons l'énigme, et regardons d'avance dans le tombeau.
+
+Il me semble que, dès que mes yeux seront fermés, je verrai une grande
+clarté et des abîmes de lumière où mon esprit roulera sans fin. Il me
+semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres
+y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'être comme pour les yeux
+vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des
+points noirs sur du drap d'or.
+
+Ou bien, misérable que je suis, ce sera peut-être un gouffre hideux,
+profond, dont les parois seront tapissées de ténèbres, et où je
+tomberai sans cesse en voyant des formes remuer dans l'ombre.
+
+Ou bien, en m'éveillant après le coup, je me trouverai peut-être sur
+quelque surface plane et humide, rampant dans l'obscurité et tournant
+sur moi-même comme une tête qui roule. Il me semble qu'il y aura un
+grand vent qui me poussera, et que je serai heurté ça et là par
+d'autres têtes roulantes. Il y aura par places des mares et des
+ruisseaux d'un liquide inconnu et tiède ; tout sera noir. Quand mes
+yeux, dans leur rotation, seront tournés en haut, ils ne verront qu'un
+ciel d'ombre, dont les couches épaisses pèseront sur eux, et au loin
+dans le fond de grandes arches de fumée plus noires que les
+ténèbres. Ils verront aussi voltiger dans la nuit de petites
+étincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des oiseaux de
+feu. Et ce sera ainsi toute l'éternité.
+
+Il se peut bien aussi qu'à certaines dates les morts de la Grève se
+rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la place qui est à eux. Ce
+sera une foule pâle et sanglante, et je n'y manquerai pas. Il n'y aura
+pas de lune, et l'on parlera à voix basse. L'Hôtel de Ville sera là,
+avec sa façade vermoulue, son toit déchiqueté, et son cadran qui aura
+été sans pitié pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de
+l'enfer où un démon exécutera un bourreau ; ce sera à quatre heures
+du matin. À notre tour nous ferons foule autour.
+
+Il est probable que cela est ainsi. Mais si ces morts-là reviennent,
+sous quelle forme reviennent-ils ? Que gardent-ils de leur corps
+incomplet et mutilé ? Que choisissent-ils ? Est-ce la tête ou le tronc
+qui est spectre ?
+
+Hélas ! qu'est-ce que la mort fait avec notre âme ? quelle nature lui
+laisse-t-elle ? qu'a-t-elle à lui prendre ou à lui donner ? où la
+met-elle ? lui prête-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder
+sur la terre et pleurer ?
+
+Ah ! un prêtre ! un prêtre qui sache cela ! Je veux un prêtre, et un
+crucifix à baiser !
+
+Mon Dieu, toujours le même !
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Je l'ai prié de me laisser dormir, et je me suis jeté sur le lit.
+
+En effet, j'avais un flot de sang dans la tête, qui m'a fait
+dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espèce.
+
+J'ai fait un rêve.
+
+J'ai rêvé que c'était la nuit. Il me semblait que j'étais dans mon
+cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne sais plus lesquels.
+
+Ma femme était couchée dans la chambre à coucher, à côté, et dormait
+avec son enfant.
+
+Nous parlions à voix basse, mes amis et moi, et ce que nous disions
+nous effrayait.
+
+Tout à coup il me sembla entendre un bruit quelque part dans les
+autres pièces de l'appartement ; un bruit faible, étrange,
+indéterminé.
+
+Mes amis avaient entendu comme moi. Nous écoutâmes ; c'était comme une
+serrure qu'on ouvre sourdement, comme un verrou qu'on scie à petit
+bruit.
+
+Il y avait quelque chose qui nous glaçait ; nous avions peur. Nous
+pensâmes que peut-être c'étaient des voleurs qui s'étaient introduits
+chez moi, à cette heure si avancée de la nuit.
+
+Nous résolûmes d'aller voir. Je me levai, je pris la bougie. Mes amis
+me suivaient, un à un.
+
+Nous traversâmes la chambre à coucher, à côté. Ma femme dormait avec
+son enfant.
+
+Puis nous arrivâmes dans le salon. Rien. Les portraits étaient
+immobiles dans leurs cadres d'or sur la tenture rouge. Il me sembla
+que la porte du salon à la salle à manger n'était point à sa place
+ordinaire.
+
+Nous entrâmes dans la salle à manger ; nous en fîmes le tour. Je
+marchais le premier. La porte sur l'escalier était bien fermée, les
+fenêtres aussi. Arrivé près du poêle, je vis que l'armoire au linge
+était ouverte, et que la porte de cette armoire était tirée sur
+l'angle du mur, comme pour le cacher.
+
+Cela me surprit. Nous pensâmes qu'il y avait quelqu'un derrière la
+porte.
+
+Je portai la main à cette porte pour refermer l'armoire ; elle
+résista. Étonné, je tirai plus fort, elle céda brusquement, et nous
+découvrîmes une petite vieille, les mains pendantes, les yeux fermés,
+immobile, debout, et comme collée dans l'angle du mur.
+
+Cela avait quelque chose de hideux, et mes cheveux se dressent d'y
+penser.
+
+Je demandai à la vieille :
+
+-- Que faites-vous là ?
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Je lui demandai :
+
+-- Qui êtes-vous ?
+
+Elle ne répondit pas, ne bougea pas, et resta les yeux fermés.
+
+Mes amis dirent :
+
+-- C'est sans doute la complice de ceux qui sont entrés avec de
+mauvaises pensées ; ils se sont échappés en nous entendant venir ;
+elle n'aura pu fuir, et s'est cachée là.
+
+Je l'ai interrogée de nouveau ; elle est demeurée sans voix, sans
+mouvement, sans regard.
+
+Un de nous l'a poussée à terre, elle est tombée.
+
+Elle est tombée tout d'une pièce, comme un morceau de bois, comme une
+chose morte.
+
+Nous l'avons remuée du pied, puis deux de nous l'ont relevée et de
+nouveau appuyée au mur. Elle n'a donné aucun signe de vie. On lui a
+crié dans l'oreille, elle est restée muette comme si elle était
+sourde.
+
+Cependant, nous perdions patience, et il y avait de la colère dans
+notre terreur. Un de nous m'a dit :
+
+-- Mettez-lui la bougie sous le menton.
+
+Je lui ai mis la mèche enflammée sous le menton. Alors elle a ouvert
+un oeil à demi, un oeil vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas.
+
+J'ai ôté la flamme et j'ai dit :
+
+-- Ah ! enfin ! répondras-tu, vieille sorcière ? Qui es-tu ?
+
+L'oeil s'est refermé comme de lui-même.
+
+-- Pour le coup, c'est trop fort, ont dit les autres. Encore la
+bougie ! encore ! il faudra bien qu'elle parle.
+
+J'ai replacé la lumière sous le menton de la vieille.
+
+Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regardés tous les
+uns après les autres, puis, se baissant brusquement, a soufflé la
+bougie avec un souffle glacé. Au même moment j'ai senti trois dents
+aiguës s'imprimer sur ma main dans les ténèbres.
+
+Je me suis réveillé, frissonnant et baigné d'une sueur froide.
+
+Le bon aumônier était assis au pied de mon lit, et lisait des prières.
+
+-- Ai-je dormi longtemps ? lui ai-je demandé.
+
+-- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amené
+votre enfant. Elle est là dans la pièce voisine qui vous attend. Je
+n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.
+
+-- Oh ! ai-je crié. Ma fille ! qu'on m'amène ma fille !
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est
+belle !
+
+On lui a mis une petite robe qui lui va bien.
+
+Je l'ai prise, je l'ai enlevée dans mes bras, je l'ai assise sur mes
+genoux, je l'ai baisée sur ses cheveux.
+
+Pourquoi pas avec sa mère ? -- Sa mère est malade, sa grand'mère
+aussi. C'est bien.
+
+Elle me regardait d'un air étonné. Caressée, embrassée, dévorée de
+baisers et se laissant faire, mais jetant de temps en temps un coup
+d'oeil inquiet sur sa bonne, qui pleurait dans le coin.
+
+Enfin j'ai pu parler.
+
+-- Marie ! ai-je dit, ma petite Marie !
+
+Je la serrais violemment contre ma poitrine enflée de sanglots. Elle a
+poussé un petit cri.
+
+-- Oh ! vous me faites du mal, monsieur, m'a-t-elle dit.
+
+Monsieur ! il y a bientôt un an qu'elle ne m'a vu, la pauvre
+enfant. Elle m'a oublié, visage, parole, accent ; et puis, qui me
+reconnaîtrait avec cette barbe, ces habits et cette pâleur ? Quoi !
+déjà effacé de cette mémoire, la seule où j'eusse voulu vivre ! Quoi !
+déjà plus père ! être condamné à ne plus entendre ce mot, ce mot de la
+langue des enfants, si doux qu'il ne peut rester dans celle des
+hommes : papa !
+
+Et pourtant l'entendre de cette bouche, encore une fois, une seule
+fois, voilà tout ce que j'eusse demandé pour les quarante ans de vie
+qu'on me prend.
+
+-- Écoute, Marie, lui ai-je dit en joignant ses deux petites mains
+dans les miennes, est-ce que tu ne me connais point ?
+
+Elle m'a regardé avec ses beaux yeux, et a répondu :
+
+-- Ah bien non !
+
+-- Regarde bien, ai-je répété. Comment, tu ne sais pas qui je suis ?
+
+-- Si, a-t-elle dit. Un monsieur.
+
+Hélas ! n'aimer ardemment qu'un seul être au monde, l'aimer avec tout
+son amour, et l'avoir devant soi, qui vous voit et vous regarde, vous
+parle et vous répond et ne vous connaît pas ! Ne vouloir de
+consolation que de lui, et qu'il soit le seul qui ne sache pas qu'il
+vous en faut parce que vous allez mourir !
+
+-- Marie, ai-je repris, as-tu un papa ?
+
+-- Oui, monsieur, a dit l'enfant.
+
+-- Eh bien, où est-il ?
+
+Elle a levé ses grands yeux étonnés.
+
+-- Ah ! vous ne savez donc pas ? il est mort.
+
+Puis elle a crié ; j'avais failli la laisser tomber.
+
+-- Mort ! disais-je. Marie, sais-tu ce que c'est qu'être mort ?
+
+-- Oui, monsieur, a-t-elle répondu. Il est dans la terre et dans le
+ciel.
+
+Elle a continué d'elle-même :
+
+-- Je prie le bon Dieu pour lui matin et soir sur les genoux de maman.
+
+Je l'ai baisée au front.
+
+-- Marie, dis-moi ta prière.
+
+-- Je ne peux pas, monsieur. Une prière, cela ne se dit pas dans le
+jour. Venez ce soir dans ma maison ; je la dirai.
+
+C'était assez de cela. Je l'ai interrompue.
+
+-- Marie, c'est moi qui suis ton papa.
+
+-- Ah ! m'a-t-elle dit.
+
+J'ai ajouté : -- Veux-tu que je sois ton papa ? L'enfant s'est
+détournée.
+
+-- Non, mon papa était bien plus beau.
+
+Je l'ai couverte de baisers et de larmes. Elle a cherché à se dégager
+de mes bras en criant :
+
+-- Vous me faites mal avec votre barbe.
+
+Alors, je l'ai replacée sur mes genoux, en la couvant des yeux, et
+puis je l'ai questionnée.
+
+-- Marie, sais-tu lire ?
+
+-- Oui, a-t-elle répondu. Je sais bien lire. Maman me fait lire mes
+lettres.
+
+-- Voyons, lis un peu, lui ai-je dit en lui montrant un papier qu'elle
+tenait chiffonné dans une de ses petites mains.
+
+Elle a hoché sa jolie tête.
+
+-- Ah bien ! je ne sais lire que des fables.
+
+-- Essaie toujours. Voyons, lis.
+
+Elle a déployé le papier, et s'est mise à épeler avec son doigt :
+
+-- A, R, ar, R, Ê, T, rêt, ARRÊT...
+
+Je lui ai arraché cela des mains. C'est ma sentence de mort qu'elle me
+lisait. Sa bonne avait eu le papier pour un sou. Il me coûtait plus
+cher, à moi.
+
+Il n'y a pas de paroles pour ce que j'éprouvais. Ma violence l'avait
+effrayée ; elle pleurait presque. Tout à coup elle m'a dit :
+
+-- Rendez-moi donc mon papier ; tiens ! c'est pour jouer.
+
+Je l'ai remise à sa bonne.
+
+-- Emportez-la.
+
+Et je suis retombé sur ma chaise, sombre, désert, désespéré. À présent
+ils devraient venir ; je ne tiens plus à rien ; la dernière fibre de
+mon coeur est brisée. Je suis bon pour ce qu'ils vont faire.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Le prêtre est bon, le geôlier aussi. Je crois qu'ils ont versé une
+larme quand j'ai dit qu'on m'emportât mon enfant.
+
+C'est fait. Maintenant il faut que je me roidisse en moi-même, et que
+je pense fermement au bourreau, à la charrette, aux gendarmes, à la
+foule sur le pont, à la foule sur le quai, à la foule aux fenêtres, et
+à ce qu'il y aura exprès pour moi sur cette lugubre place de Grève,
+qui pourrait être pavée des têtes qu'elle a vu tomber.
+
+Je crois que j'ai encore une heure pour m'habituer à tout cela.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira. Et parmi tous ces
+hommes, libres et inconnus des geôliers, qui courent pleins de joie à
+une exécution, dans cette foule de têtes qui couvrira la place, il y
+aura plus d'une tête prédestinée qui suivra la mienne tôt ou tard dans
+le panier rouge. Plus d'un qui y vient pour moi y viendra pour soi.
+
+Pour ces êtres fatals il y a sur un certain point de la place de Grève
+un lieu fatal, un centre d'attraction, un piège. Ils tournent autour
+jusqu'à ce qu'ils y soient. 
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Ma petite Marie ! -- On l'a remmenée jouer ; elle regarde la foule par
+la portière du fiacre, et ne pense déjà plus à ce monsieur.
+
+Peut-être aurais-je encore le temps d'écrire quelques pages pour elle,
+afin qu'elle les lise un jour, et qu'elle pleure dans quinze ans pour
+aujourd'hui.
+
+Oui, il faut qu'elle sache par moi mon histoire, et pourquoi le nom
+que je lui laisse est sanglant.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+MON HISTOIRE.
+
+Note de l'éditeur. -- On n'a pu encore retrouver les feuillets qui se
+rattachaient à celui-ci. Peut-être, comme ceux qui suivent semblent
+l'indiquer, le condamné n'a-t-il pas eu le temps de les écrire. Il
+était tard quand cette pensée lui est venue.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+D'une chambre de l'Hôtel de Ville.
+
+De l'Hôtel de Ville !... -- Ainsi j'y suis. Le trajet exécrable est
+fait. La place est là, et au-dessous de la fenêtre l'horrible peuple
+qui aboie, et m'attend, et rit.
+
+J'ai eu beau me roidir, beau me crisper, le coeur m'a failli. Quand
+j'ai vu au-dessus des têtes ces deux bras rouges avec leur triangle
+noir au bout, dressés entre les deux lanternes du quai, le coeur m'a
+failli. J'ai demandé à faire une dernière déclaration. On m'a déposé
+ici, et l'on est allé chercher quelque procureur du roi. Je l'attends,
+c'est toujours cela de gagné.
+
+Voici.
+
+Trois heures sonnaient, on est venu m'avertir qu'il était temps. J'ai
+tremblé, comme si j'eusse pensé à autre chose depuis six heures,
+depuis six semaines, depuis six mois. Cela m'a fait l'effet de quelque
+chose d'inattendu.
+
+Ils m'ont fait traverser leurs corridors et descendre leurs
+escaliers. Ils m'ont poussé entre deux guichets du rez-de-chaussée,
+salle sombre, étroite, voûtée, à peine éclairée d'un jour de pluie et
+de brouillard. Une chaise était au milieu. Ils m'ont dit de
+m'asseoir ; je me suis assis.
+
+Il y avait près de la porte et le long des murs quelques personnes
+debout, outre le prêtre et les gendarmes, et il y avait aussi trois
+hommes.
+
+Le premier, le plus grand, le plus vieux, était gras et avait la face
+rouge. Il portait une redingote et un chapeau à trois cornes déformé.
+C'était lui.
+
+C'était le bourreau, le valet de la guillotine. Les deux autres
+étaient ses valets, à lui.
+
+À peine assis, les deux autres se sont approchés de moi, par derrière,
+comme des chats ; puis tout à coup j'ai senti un froid d'acier dans
+mes cheveux, et les ciseaux ont grincé à mes oreilles.
+
+Mes cheveux, coupés au hasard, tombaient par mèches sur mes épaules,
+et l'homme au chapeau à trois cornes les époussetait doucement avec sa
+grosse main.
+
+Autour, on parlait à voix basse.
+
+Il y avait un grand bruit au dehors, comme un frémissement qui
+ondulait dans l'air. J'ai cru d'abord que c'était la rivière ; mais, à
+des rires qui éclataient, j'ai reconnu que c'était la foule.
+
+Un jeune homme, près de la fenêtre, qui écrivait, avec un crayon, sur
+un portefeuille, a demandé à un des guichetiers comment s'appelait ce
+qu'on faisait là.
+
+-- La toilette du condamné, a répondu l'autre.
+
+J'ai compris que cela serait demain dans le journal.
+
+Tout à coup l'un des valets m'a enlevé ma veste, et l'autre a pris mes
+deux mains qui pendaient, les a ramenées derrière mon dos, et j'ai
+senti les noeuds d'une corde se rouler lentement autour de mes
+poignets rapprochés. En même temps, l'autre détachait ma cravate. Ma
+chemise de batiste, seul lambeau qui me restât du moi d'autrefois, l'a
+fait en quelque sorte hésiter un moment ; puis il s'est mis à en couper
+le col.
+
+À cette précaution horrible, au saisissement de l'acier qui touchait
+mon cou, mes coudes ont tressailli, et j'ai laissé échapper un
+rugissement étouffé. La main de l'exécuteur a tremblé.
+
+-- Monsieur, m'a-t-il dit, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal ?
+
+Ces bourreaux sont des hommes très doux. La foule hurlait plus haut au
+dehors. Le gros homme au visage bourgeonné m'a offert à respirer un
+mouchoir imbibé de vinaigre.
+
+-- Merci, lui ai-je dit de la voix la plus forte que j'ai pu, c'est
+inutile ; je me trouve bien.
+
+Alors l'un d'eux s'est baissé et m'a lié les deux pieds, au moyen
+d'une corde fine et lâche, qui ne me laissait à faire que de petits
+pas. Cette corde est venue se rattacher à celle de mes mains.
+
+Puis le gros homme a jeté la veste sur mon dos, et a noué les manches
+ensemble sous mon menton. Ce qu'il y avait à faire là était fait.
+
+Alors le prêtre s'est approché avec son crucifix.
+
+-- Allons, mon fils, m'a-t-il dit.
+
+Les valets m'ont pris sous les aisselles. Je me suis levé, j'ai
+marché. Mes pas étaient mous et fléchissaient comme si j'avais eu deux
+genoux à chaque jambe.
+
+En ce moment la porte extérieure s'est ouverte à deux battants. Une
+clameur furieuse et l'air froid et la lumière blanche ont fait
+irruption jusqu'à moi dans l'ombre. Du fond du sombre guichet, j'ai vu
+brusquement tout à la fois, à travers la pluie, les mille têtes
+hurlantes du peuple entassées pêle-mêle sur la rampe du grand escalier
+du Palais ; à droite, de plain-pied avec le seuil, un rang de chevaux
+de gendarmes, dont la porte basse ne me découvrait que les pieds de
+devant et les poitrails ; en face, un détachement de soldats en
+bataille ; à gauche, l'arrière d'une charrette, auquel s'appuyait une
+roide échelle. Tableau hideux, bien encadré dans une porte de prison.
+
+C'est pour ce moment redouté que j'avais gardé mon courage. J'ai fait
+trois pas, et j'ai paru sur le seuil du guichet.
+
+-- Le voilà ! le voilà ! a crié la foule. Il sort ! enfin !
+
+Et les plus près de moi battaient des mains. Si fort qu'on aime un
+roi, ce serait moins de fête.
+
+C'était une charrette ordinaire, avec un cheval étique, et un
+charretier en sarrau bleu à dessins rouges, comme ceux des maraîchers
+des environs de Bicêtre.
+
+Le gros homme en chapeau à trois cornes est monté le premier.
+
+-- Bonjour, monsieur Samson ! criaient des enfants pendus à des
+grilles.
+
+Un valet l'a suivi.
+
+-- Bravo, Mardi ! ont crié de nouveau les enfants.
+
+Ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant.
+
+C'était mon tour. J'ai monté d'une allure assez ferme.
+
+-- Il va bien ! a dit une femme à côté des gendarmes.
+
+Cet atroce éloge m'a donné du courage. Le prêtre est venu se placer
+auprès de moi. On m'avait assis sur la banquette de derrière, le dos
+tourné au cheval. J'ai frémi de cette dernière attention.
+
+Ils mettent de l'humanité là dedans.
+
+J'ai voulu regarder autour de moi. Gendarmes devant, gendarmes
+derrière ; puis de la foule, de la foule, et de la foule ; une mer de
+têtes sur la place.
+
+Un piquet de gendarmerie à cheval m'attendait à la porte de la grille
+du Palais.
+
+L'officier a donné l'ordre. La charrette et son cortège se sont mis en
+mouvement, comme poussés en avant par un hurlement de la populace.
+
+On a franchi la grille. Au moment où la charrette a tourné vers le
+Pont-au-Change, la place a éclaté en bruit, du pavé aux toits, et les
+ponts et les quais ont répondu à faire un tremblement de terre.
+
+C'est là que le piquet qui attendait s'est rallié à l'escorte.
+
+-- Chapeaux bas ! chapeaux bas ! criaient mille bouches ensemble.
+Comme pour le roi.
+
+Alors j'ai ri horriblement aussi, moi, et j'ai dit au prêtre :
+
+-- Eux les chapeaux, moi la tête.
+
+On allait au pas.
+
+Le quai aux Fleurs embaumait ; c'est jour de marché. Les marchandes
+ont quitté leurs bouquets pour moi.
+
+Vis-à-vis, un peu avant la tour carrée qui fait le coin du Palais, il
+y a des cabarets, dont les entresols étaient pleins de spectateurs
+heureux de leurs belles places, surtout des femmes. La journée doit
+être bonne pour les cabaretiers.
+
+On louait des tables, des chaises, des échafaudages, des charrettes.
+Tout pliait de spectateurs. Des marchands de sang humain criaient à
+tue-tête :
+
+-- Qui veut des places ?
+
+Une rage m'a pris contre ce peuple. J'ai eu envie de leur crier :
+
+-- Qui veut la mienne ?
+
+Cependant la charrette avançait. À chaque pas qu'elle faisait, la
+foule se démolissait derrière elle, et je la voyais de mes yeux égarés
+qui s'allait reformer plus loin sur d'autres points de mon passage.
+
+En entrant sur le Pont-au-Change, j'ai par hasard jeté les yeux à ma
+droite en arrière. Mon regard s'est arrêté sur l'autre quai, au-dessus
+des maisons, à une tour noire, isolée, hérissée de sculptures, au
+sommet de laquelle je voyais deux monstres de pierre assis de profil.
+Je ne sais pourquoi j'ai demandé au prêtre ce que c'était que cette
+tour.
+
+-- Saint-Jacques-la-Boucherie, a répondu le bourreau.
+
+J'ignore comment cela se faisait ; dans la brume, et malgré la pluie
+fine et blanche qui rayait l'air comme un réseau de fils d'araignée,
+rien de ce qui se passait autour de moi ne m'a échappé. Chacun de ces
+détails m'apportait sa torture. Les mots manquent aux émotions.
+
+Vers le milieu de ce Pont-au-Change, si large et si encombré que nous
+cheminions à grand'peine, l'horreur m'a pris violemment. J'ai craint
+de défaillir, dernière vanité ! Alors je me suis étourdi moi-même pour
+être aveugle et pour être sourd à tout, excepté au prêtre, dont
+j'entendais à peine les paroles, entrecoupées de rumeurs.
+
+J'ai pris le crucifix et je l'ai baisé.
+
+-- Ayez pitié de moi, ai-je dit, ô mon Dieu ! Et j'ai tâché de
+m'abîmer dans cette pensée.
+
+Mais chaque cahot de la dure charrette me secouait. Puis tout à coup
+je me suis senti un grand froid. La pluie avait traversé mes
+vêtements, et mouillait la peau de ma tête à travers mes cheveux
+coupés et courts.
+
+-- Vous tremblez de froid, mon fils ? m'a demandé le prêtre.
+
+-- Oui, ai-je répondu.
+
+Hélas ! pas seulement de froid.
+
+Au détour du pont, des femmes m'ont plaint d'être si jeune.
+
+Nous avons pris le fatal quai. Je commençais à ne plus voir, à ne plus
+entendre. Toutes ces voix, toutes ces têtes aux fenêtres, aux portes,
+aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes ; ces spectateurs
+avides et cruels ; cette foule où tous me connaissent et où je ne
+connais personne ; cette route pavée et murée de visages humains...
+J'étais ivre, stupide, insensé. C'est une chose insupportable que le
+poids de tant de regards appuyés sur vous.
+
+Je vacillais donc sur le banc, ne prêtant même plus d'attention au
+prêtre et au crucifix.
+
+Dans le tumulte qui m'enveloppait, je ne distinguais plus les cris de
+pitié des cris de joie, les rires des plaintes, les voix du bruit ;
+tout cela était une rumeur qui résonnait dans ma tête comme dans un
+écho de cuivre.
+
+Mes yeux lisaient machinalement les enseignes des boutiques.
+
+Une fois l'étrange curiosité me prit de tourner la tête et de regarder
+vers quoi j'avançais. C'était une dernière bravade de l'intelligence.
+Mais le corps ne voulut pas ; ma nuque resta paralysée et d'avance
+comme morte.
+
+J'entrevis seulement de côté, à ma gauche, au-delà de la rivière, la
+tour de Notre-Dame, qui, vue de là, cache l'autre. C'est celle où
+est le drapeau. Il y avait beaucoup de monde, et qui devait bien voir.
+
+Et la charrette allait, allait, et les boutiques passaient, et les
+enseignes se succédaient, écrites, peintes, dorées, et la populace
+riait et trépignait dans la boue, et je me laissais aller, comme à
+leurs rêves ceux qui sont endormis.
+
+Tout à coup la série des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupée
+à l'angle d'une place ; la voix de la foule est devenue plus vaste,
+plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s'est arrêtée
+subitement, et j'ai failli tomber la face sur les planches. Le prêtre
+m'a soutenu. -- Courage ! a-t-il murmuré. Alors on a apporté une
+échelle à l'arrière de la charrette ; il m'a donné le bras, je suis
+descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourné pour en
+faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanternes du quai
+j'avais vu une chose sinistre.
+
+Oh ! c'était la réalité !
+
+Je me suis arrêté, comme chancelant déjà du coup.
+
+-- J'ai une dernière déclaration à faire ! ai-je crié faiblement.
+
+On m'a monté ici.
+
+J'ai demandé qu'on me laissât écrire mes dernières volontés. Ils m'ont
+délié les mains, mais la corde est ici, toute prête, et le reste est
+en bas.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne sais de quelle espèce,
+vient de venir. Je lui ai demandé ma grâce en joignant les deux mains
+et en me traînant sur les deux genoux. Il m'a répondu, en souriant
+fatalement, si c'est là tout ce que j'avais à lui dire.
+
+-- Ma grâce ! ma grâce ! ai-je répété, ou, par pitié, cinq minutes
+encore !
+
+Qui sait ? elle viendra peut-être ! Cela est si horrible, à mon âge,
+de mourir ainsi ! Des grâces qui arrivent au dernier moment, on l'a vu
+souvent. Et à qui fera-t-on grâce, monsieur, si ce n'est à moi ?
+
+Cet exécrable bourreau ! il s'est approché du juge pour lui dire que
+l'exécution devait être faite à une certaine heure, que cette heure
+approchait, qu'il était responsable, que d'ailleurs il pleut et que
+cela risque de se rouiller.
+
+-- Eh, par pitié ! une minute pour attendre ma grâce ! ou je me
+défends, je mords !
+
+Le juge et le bourreau sont sortis. Je suis seul. Seul avec deux
+gendarmes.
+
+Oh ! l'horrible peuple avec ses cris d'hyène ! -- Qui sait si je ne
+lui échapperai pas ? si je ne serai pas sauvé ? si ma grâce ?... Il
+est impossible qu'on ne me fasse pas grâce !
+
+Ah ! les misérables ! il me semble qu'on monte l'escalier...
+
+QUATRE HEURES.
+
+
+
+
+
+
+NOTES
+
+DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
+
+1829
+
+Nous donnons ci-jointe, pour les personnes curieuses de cette sorte de
+littérature, la chanson d'argot avec l'explication en regard, d'après
+une copie que nous avons trouvée dans les papiers du condamné, et dont
+ce fac-similé reproduit tout, orthographe et écriture. La
+signification des mots était écrite de la main du condamné ; il y a
+aussi dans le dernier couplet deux vers intercalés qui semblent de son
+écriture ; le reste de la complainte est d'une autre main. Il est
+probable que, frappé de cette chanson, mais ne se la rappelant
+qu'imparfaitement, il avait cherché à se la procurer, et que copie lui
+en avait été donnée par quelque calligraphe de la geôle.
+
+La seule chose que ce fac-similé ne reproduise pas, c'est l'aspect du
+papier de la copie, qui est jaune, sordide et rompu à ses plis.
+
+
+
+NOTES DU DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
+
+1881
+
+Le manuscrit original du Dernier Jour d'un condamné porte en marge de
+la première page :
+
+Mardi 14 octobre 1828.
+
+Au bas de la dernière page :
+
+Nuit du 25 décembre 1828 au 26. -- 3 heures du matin.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNé ***
+
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