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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:28:20 -0700 |
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Hetzel & Cie, 18, rue Jacob, +et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7, +1881. + + + + +OEUVRES COMPLÈTES + +DE + +VICTOR HUGO + +XIX + +ROMAN II + + +ÉDITION DÉFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX + + + + +LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ + + + + +Préface de 1832 + + +Il n'y avait en tête des premières éditions de cet ouvrage, publié +d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire : + +"Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce +livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux +sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières +pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontré un homme, un rêveur +occupé à observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un +poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a prise +ou plutôt s'est laissé prendre par elle, et n'a pu s'en débarrasser +qu'en la jetant dans un livre." + +"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra." + +Comme on le voit, à l'époque où ce livre fut publié, l'auteur ne jugea +pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux attendre +qu'elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l'a été. L'auteur +aujourd'hui peut démasquer l'idée politique, l'idée sociale, qu'il +avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme +littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que Le +Dernier Jour d'un Condamné n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct +ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce +qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la postérité vît +dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la +défense spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel +ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusé d'élection ; c'est la +plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à +venir ; c'est le grand point de droit de l'humanité allégué et plaidé +à toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation ; +c'est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, +construite à tout jamais en avant de tous les procès criminels ; c'est +la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond de toutes +les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont +l'enveloppe la rhétorique sanglante des gens du roi ; c'est la +question de vie et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée +des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et +posée où il faut qu'on la voie, où il faut qu'elle soit, où elle est +réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au +tribunal, mais à l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau. + +Voilà ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui décernait un jour la +gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose espérer, il ne voudrait pas +d'autre couronne. + +Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de tous les +accusés possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, +tous les prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est +adressé à quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste +que la cause, il a dû, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un +Condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le +contingent, l'accident, le particulier, le spécial, le relatif, le +modifiable, l'épisode, l'anecdote, l'événement, le nom propre, et se +borner (si c'est là se borner) à plaider la cause d'un condamné +quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque. +Heureux si, sans autre outil que sa pensée, il a fouillé assez avant +pour faire saigner un coeur sous l'oes triplex du magistrat ! heureux +s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, à +force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois à y retrouver +un homme ! + +Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginèrent +que cela valait la peine d'en contester l'idée à l'auteur. Les uns +supposèrent un livre anglais, les autres un livre américain. +Singulière manie de chercher à mille lieues les origines des choses, +et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue ! +Hélas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre américain, ni +livre chinois. L'auteur a pris l'idée du Dernier Jour d'un Condamné, +non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idées si +loin, mais là où vous pouviez tous la prendre, où vous l'aviez prise +peut-être (car qui n'a fait ou rêvé dans son esprit Le Dernier Jour +d'un Condamné ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place +de Grève. + +C'est là qu'un jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante +dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine. + +Depuis, chaque fois qu'au gré des funèbres jeudis de la cour de +cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d'un arrêt de mort se +fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses +fenêtres ces hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la +Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s'emparait de +lui, lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule, +lui expliquait heure par heure les dernières souffrances du misérable +agonisant, -- en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe +les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, -- le sommait, lui +pauvre poète, de dire tout cela à la société, qui fait ses affaires +pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le +poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il était +en train d'en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses +travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsédait, +l'assiégeait. C'était un supplice, un supplice qui commençait avec le +jour, et qui durait, comme celui du misérable qu'on torturait au même +moment, jusqu'à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens +caput expiravit crié par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur +respirait et retrouvait quelque liberté d'esprit. Un jour enfin, +c'était, à ce qu'il croit, le lendemain de l'exécution d'Ulbach, il se +mit à écrire ce livre. Depuis lors il a été soulagé. Quand un de ces +crimes publics, qu'on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa +conscience lui a dit qu'il n'en était plus solidaire ; et il n'a plus +senti à son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur +la tête de tous les membres de la communauté sociale. + +Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher +le sang de couler serait mieux. + +Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus +auguste que celui-là : concourir à l'abolition de la peine de +mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhère aux voeux et aux +efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent +depuis plusieurs années à jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre +que les révolutions ne déracinent pas. C'est avec joie qu'il vient à +son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son +mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au +vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté. + +Nous venons de dire que l'échafaud est le seul édifice que les +révolutions ne démolissent pas. Il est rare, en effet, que les +révolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont +pour émonder, pour ébrancher, pour étêter la société, la peine de mort +est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisément. + +Nous l'avouerons cependant, si jamais révolution nous parut digne et +capable d'abolir la peine de mort, c'est la révolution de juillet. Il +semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus +clément des temps modernes de raturer la pénalité barbare de Louis XI, +de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi +l'inviolabilité de la vie humaine. 1830 méritait de briser le couperet +de 93. + +Nous l'avons espéré un moment. En août 1830, il y avait tant de +générosité dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation +flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien épanoui par +l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort +était abolie de droit, d'emblée, d'un consentement tacite et unanime, +comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gênés. Le peuple +venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien régime. +Celle-là était la guenille sanglante. Nous la crûmes dans le tas. Nous +la crûmes brûlée comme les autres. Et pendant quelques semaines, +confiant et crédule, nous eûmes foi pour l'avenir à l'inviolabilité de +la vie, comme à l'inviolabilité de la liberté. + +Et en effet deux mois s'étaient à peine écoulés qu'une tentative fut +faite pour résoudre en réalité légale l'utopie sublime de César +Bonesana. + +Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque +hypocrite, et faite dans un autre intérêt que l'intérêt général. + +Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours après avoir +écarté par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoléon sous la +colonne, la Chambre tout entière se mit à pleurer et à bramer. La +question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire +quelques lignes plus bas à quelle occasion ; et alors il sembla que +toutes ces entrailles de législateurs étaient prises d'une subite et +merveilleuse miséricorde. Ce fut à qui parlerait, à qui gémirait, à +qui lèverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle +horreur ! Tel vieux procureur général, blanchi dans la robe rouge, qui +avait mangé toute sa vie le pain trempé de sang des réquisitoires, se +composa tout à coup un air piteux et attesta les dieux qu'il était +indigné de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne désemplit +pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une +myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina +Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec +choeurs, exécutée par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les +premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands +jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y +manqua. La chose fut on ne peut plus pathétique et pitoyable. La +séance de nuit surtout fut tendre, paterne et déchirante comme un +cinquième acte de Lachaussée. Le bon public, qui n'y comprenait rien, +avait les larmes aux yeux. [Note : Nous ne prétendons pas envelopper +dans le même dédain tout ce qui a été dit à cette occasion à la +Chambre. Il s'est bien prononcé ça et là quelques belles et dignes +paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave +et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, à la +remarquable improvisation de M. Villemain.] + +De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ? + +Oui et non. + +Voici le fait : + +Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes +qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-être on a +échangé quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je, +avaient tenté, dans les hautes régions politiques, un de ces coups +hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises. +Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de +mort. Et les quatre malheureux étaient là, prisonniers, captifs de la +loi, gardés par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives +de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est +impossible d'envoyer à la Grève, dans une charrette, ignoblement liés +avec de grosses cordes, dos à dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut +pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes +du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou ! + +Hé ! il n'y a qu'à abolir la peine de mort ! + +Et là-dessus, la Chambre se met en besogne. + +Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition +d'utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie. Remarquez que ce +n'est pas la première fois qu'on cherche à appeler votre attention sur +la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine +écarlate, et qu'il est étrange que ce hideux attirail vous saute +ainsi aux yeux tout à coup. + +Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas à cause de vous, +peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais à cause de nous, +députés qui pouvons être ministres. Nous ne voulons pas que la +mécanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant +mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songé qu'à +nous. Ucalégon brûle. Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, +biffons le code. + +Et c'est ainsi qu'un alliage d'égoïsme altère et dénature les plus +belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre +blanc ; elle circule partout, et apparaît à tout moment à l'improviste +sous le ciseau. Votre statue est à refaire. + +Certes, il n'est pas besoin que nous le déclarions ici, nous ne sommes +pas de ceux qui réclamaient les têtes des quatre ministres. Une fois +ces infortunés arrêtés, la colère indignée que nous avait inspirée +leur attentat s'est changée, chez nous comme chez tout le monde, en +une profonde pitié. Nous avons songé aux préjugés d'éducation de +quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu développé de leur chef, +relaps fanatique et obstiné des conspirations de 1804, blanchi avant +l'âge sous l'ombre humide des prisons d'État, aux nécessités fatales +de leur position commune, à l'impossibilité d'enrayer sur cette pente +rapide où la monarchie s'était lancée elle-même à toute bride le 8 +août 1829, à l'influence trop peu calculée par nous jusqu'alors de la +personne royale, surtout à la dignité que l'un d'entre eux répandait +comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui +leur souhaitaient bien sincèrement la vie sauve, et qui étaient prêts +à se dévouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur échafaud eût +été dressé un jour en Grève, nous ne doutons pas, et si c'est une +illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eût +eu une émeute pour le renverser, et celui qui écrit ces lignes eût été +de cette sainte émeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les +crises sociales, de tous les échafauds, l'échafaud politique est le +plus abominable, le plus funeste, le plus vénéneux, le plus nécessaire +à extirper. Cette espèce de guillotine-là prend racine dans le pavé, +et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol. + +En temps de révolution, prenez garde à la première tête qui tombe. +Elle met le peuple en appétit. + +Nous étions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient +épargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manières, par les +raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, +nous eussions mieux aimé que la Chambre choisît une autre occasion +pour proposer l'abolition de la peine de mort. + +Si on l'avait proposée, cette souhaitable abolition, non à propos de +quatre ministres tombés des Tuileries à Vincennes, mais à propos du +premier voleur de grands chemins venu, à propos d'un de ces misérables +que vous regardez à peine quand ils passent près de vous dans la rue, +auxquels vous ne parlez pas, dont vous évitez instinctivement le +coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance déguenillée a couru +pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord +des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Véfour chez +qui vous dînez, déterrant çà et là une croûte de pain dans un tas +d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le +ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre +amusement que le spectacle gratis de la fête du roi et les exécutions +en Grève, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim +pousse au vol, et le vol au reste ; enfants déshérités d'une société +marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à +dix-huit, l'échafaud à quarante ; infortunés qu'avec une école et un +atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne +savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantôt dans la +rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet enclos de Clamart, +leur retranchant la vie après leur avoir ôté la liberté ; si c'eût été +à propos d'un de ces hommes que vous eussiez proposé d'abolir la peine +de mort, oh ! alors, votre séance eût été vraiment digne, grande, +sainte, majestueuse, vénérable. Depuis les augustes pères de Trente +invitant les hérétiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per +viscera Dei, parce qu'on espère leur conversion, quoniam sancta +synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblée d'hommes +n'aurait présenté au monde spectacle plus sublime, plus illustre et +plus miséricordieux. Il a toujours appartenu à ceux qui sont vraiment +forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un +conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et +ici, la cause du paria, c'était la cause du peuple. En abolissant la +peine de mort, à cause de lui et sans attendre que vous fussiez +intéressés dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre +politique, vous faisiez une oeuvre sociale. + +Tandis que vous n'avez pas même fait une oeuvre politique en essayant +de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux +ministres pris la main dans le sac des coups d'État ! + +Qu'est-il arrivé ? c'est que, comme vous n'étiez pas sincères, on a +été défiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change, +il s'est fâché contre toute la question en masse, et, chose +remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont +il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a +amené là. En abordant la question de biais et sans franchise, vous +l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comédie. On l'a +sifflée. + +Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonté de la +prendre au sérieux. Immédiatement après la fameuse séance, ordre avait +été donné aux procureurs généraux, par un garde des sceaux honnête +homme, de suspendre indéfiniment toutes exécutions capitales. C'était +en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort +respirèrent. Mais leur illusion fut de courte durée. + +Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel arrêt fut +rendu. Les quatre vies furent épargnées. Ham fut choisi comme juste +milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une +fois faits, toute peur s'évanouit dans l'esprit des hommes d'État +dirigeants, et, avec la peur, l'humanité s'en alla. Il ne fut plus +question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus +besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la théorie, théorie, la +poésie, poésie ! + +Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux +condamnés vulgaires qui se promenaient dans les préaux depuis cinq ou +six mois, respirant l'air, tranquilles désormais, sûrs de vivre, +prenant leur sursis pour leur grâce. Mais attendez. + +Le bourreau, à vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour où il avait +entendu nos faiseurs de lois parler humanité, philanthropie, progrès, +il s'était cru perdu. Il s'était caché, le misérable, il s'était +blotti sous sa guillotine, mal à l'aise au soleil de juillet comme un +oiseau de nuit en plein jour, tâchant de se faire oublier, se bouchant +les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six +mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu à peu cependant il s'était +rassuré dans ses ténèbres. Il avait écouté du côté des Chambres et +n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots +sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires +déclamatoires du Traité des Délits et des Peines. On s'occupait de +toute autre chose, de quelque grave intérêt social, d'un chemin +vicinal, d'une subvention pour l'Opéra-Comique, ou d'une saignée de +cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents +millions. Personne ne songeait plus à lui, coupe-tête. Ce que voyant, +l'homme se tranquillise, il met sa tête hors de son trou, et regarde +de tous côtés ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus +quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde à sortir tout à fait +de dessous son échafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le +restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se +remet à suifer la vieille mécanique rouillée que l'oisiveté +détraquait ; tout à coup il se retourne, saisit au hasard par les +cheveux dans la première prison venue un de ces infortunés qui +comptaient sur la vie, le tire à lui, le dépouille, l'attache, le +boucle, et voilà les exécutions qui recommencent. + +Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire. + +Oui, il y a eu un sursis de six mois accordé à de malheureux captifs, +dont on a gratuitement aggravé la peine de cette façon en les faisant +reprendre à la vie ; puis, sans raison, sans nécessité, sans trop +savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin révoqué le sursis +et l'on a remis froidement toutes ces créatures humaines en +coupe réglée. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela +nous faisait à tous que ces hommes vécussent ? Est-ce qu'il n'y a pas +en France assez d'air à respirer pour tout le monde ? + +Pour qu'un jour un misérable commis de la chancellerie, à qui cela +était égal, se soit levé de sa chaise en disant : -- Allons ! personne +ne songe plus à l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se +remettre à guillotiner ! -- il faut qu'il se soit passé dans le coeur +de cet homme-là quelque chose de bien monstrueux. + +Du reste, disons-le, jamais les exécutions n'ont été accompagnées de +circonstances plus atroces que depuis cette révocation du sursis de +juillet, jamais l'anecdote de la Grève n'a été plus révoltante et n'a +mieux prouvé l'exécration de la peine de mort. Ce redoublement +d'horreur est le juste châtiment des hommes qui ont remis le code du +sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait. + +Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines +exécutions ont eu d'épouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux +nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois +une conscience. + +Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons +pas bien présents à l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné, +mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons +que c'est à Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver +un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on +lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait +trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait, +il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le +garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes, +et à travers la foule, au lieu de l'exécution. Jusqu'ici rien que de +simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrivé à l'échafaud, le +bourreau le prend au prêtre, l'emporte, le ficelle sur la bascule, +l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lâche le couperet. +Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant dans +ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans +le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, déconcerté, +relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du +patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la +foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, espérant mieux du +troisième coup. Point. Le troisième coup fait jaillir un troisième +ruisseau de sang de la nuque du condamné, mais ne fait pas tomber la +tête. Abrégeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il +entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et secoua +sa tête vivante en criant grâce ! Le peuple indigné prit des pierres +et se mit dans sa justice à lapider le misérable bourreau. Le bourreau +s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derrière les chevaux des +gendarmes. Mais vous n'êtes pas au bout. Le supplicié, se voyant seul +sur l'échafaud, s'était redressé sur la planche, et là, debout, +effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tête à demi coupée qui +pendait sur son épaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vînt +le détacher. La foule, pleine de pitié, était sur le point de forcer +les gendarmes et de venir à l'aide du malheureux qui avait subi cinq +fois son arrêt de mort. C'est en ce moment-là qu'un valet du bourreau, +jeune homme de vingt ans monte sur l'échafaud, dit au patient de se +tourner pour qu'il le délie, et, profitant de la posture du mourant +qui se livrait à lui sans défiance, saute sur son dos et se met à lui +couper péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel +couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui. + +Aux termes de la loi, un juge a dû assister à cette exécution. D'un +signe il pouvait tout arrêter. Que faisait-il donc au fond de sa +voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce +punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous +ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa +portière ? + +Et le juge n'a pas été mis en jugement ! et le bourreau n'a pas été +mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette +monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacrée +d'une créature de Dieu ! + +Au dix-septième siècle, à l'époque de barbarie du code criminel, sous +Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis à mort +devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un +coup d'épée, lui donna trente-quatre coups [Note : La Porte dit +vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au +vingtième.] d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il +irrégulier au parlement de Paris : il y eut enquête et procès, et si +Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le +soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y +avait de la justice. + +Ici, rien. La chose a eu lieu après juillet, dans un temps de douces +moeurs et de progrès, un an après la célèbre lamentation de la Chambre +sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passé absolument inaperçu. +Les journaux de Paris l'ont publié comme une anecdote. Personne n'a +été inquiété. On a su seulement que la guillotine avait été disloquée +exprès par quelqu'un qui voulait nuire à l'exécuteur des hautes +oeuvres. C'était un valet du bourreau, chassé par son maître, qui, +pour se venger, lui avait fait cette malice. + +Ce n'était qu'une espièglerie. Continuons. + +À Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme. (Une +femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait +son service. La tête n'a pas été tout à fait coupée. Alors les valets +de l'exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et à travers les +hurlements de la malheureuse, et à force de tiraillements et de +soubresauts, ils lui ont séparé la tête du corps par arrachement. + +À Paris, nous revenons au temps des exécutions secrètes. Comme on +n'ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme +on est lâche, voici ce qu'on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un +homme, un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois ; on l'a mis +dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, +cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en +queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la +barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était huit heures du +matin, à peine jour, il y avait une guillotine toute fraîche dressée +et pour public quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas +de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tiré +l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, +furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa +tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice. +Infâme dérision ! + +Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Où +en sommes-nous ? La justice ravalée aux stratagèmes et aux +supercheries ! la loi aux expédients ! monstrueux ! + +C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamné à mort, pour que +la société le prenne en traître de cette façon ! + +Soyons juste pourtant, l'exécution n'a pas été tout à fait secrète. Le +matin on a crié et vendu comme de coutume l'arrêt de mort dans les +carrefours de Paris. Il paraît qu'il y a des gens qui vivent de cette +vente. Vous entendez ? du crime d'un infortuné, de son châtiment, de +ses tortures, de son agonie, on fait une denrée, un papier qu'on vend +un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grisé dans +le sang ? Qui est-ce donc qui le ramasse ? + +Voilà assez de faits. En voilà trop. Est-ce que tout cela n'est pas +horrible ? + +Qu'avez-vous à alléguer pour la peine de mort ? + +Nous faisons cette question sérieusement : nous la faisons pour qu'on +y réponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettrés +bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de +la peine de mort pour texte à paradoxe comme tout autre thème. Il y en +a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils haïssent tel +ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi littéraire, +une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-là sont +les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux +grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri +que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudéry aux Corneille. + +Ce n'est pas à eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi +proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, à ceux qui aiment +la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beauté, pour sa bonté, +pour sa grâce. + +Voyons, qu'ils donnent leurs raisons. + +Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort +nécessaire. D'abord, -- parce qu'il importe de retrancher de la +communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui +nuire encore. -- S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle +suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper +d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la +solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ? + +Pas de bourreau où le geôlier suffit. + +Mais, reprend-on, -- il faut que la société se venge, que la société +punisse. -- Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est +de Dieu. + +La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la +vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui +sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger +pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des +criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons. + +Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. -- Il +faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort +réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! Voilà +bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les +réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des +variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y +ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise +l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier le peuple, il le démoralise, +et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves +abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en +citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est +le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n'a que dix jours de +date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, +immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nommé Louis Camus, +une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore +fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez. + +Que si, malgré l'expérience, vous tenez à votre théorie routinière de +l'exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment +formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous +Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet, +la roue, le bûcher, l'estrapade, l'essorillement, l'écartèlement, la +fosse à enfouir vif, la cuve à bouillir vif ; rendez-nous, dans tous +les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les +autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair +fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses +brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses +chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée +de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par +le vent du nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg +du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce +gigantesque appentis du bourreau de Paris. À la bonne heure ! Voilà de +l'exemple en grand. Voilà de la peine de mort bien comprise. Voilà un +système de supplices qui a quelque proportion. Voilà qui est horrible, +mais qui est terrible. + +Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce, +on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour +l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroché au gibet ; mais, comme +les intempéries de l'air pourraient détériorer le cadavre, on +l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir +à le renouveler moins souvent. Ô terre d'économie ! goudronner les +pendus ! + +Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la façon la plus humaine +de comprendre la théorie de l'exemple. + +Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple +quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le +plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe +encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du +matin ! Qui est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce +qui sait que vous tuez un homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous +faites un exemple là ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du +boulevard, apparemment. + +Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en +tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez +peur et honte de votre oeuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre +discite justitiam moniti ? Qu'au fond vous êtes ébranlés, interdits, +inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnés par le doute général, +coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ? +Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu +le sentiment moral et social de la mission de sang que vos +prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une +conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent +qu'eux la tête sur votre oreiller ? D'autres avant vous ont ordonné +des exécutions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le +juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de +Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas +eux-mêmes se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur, +vous n'êtes pas bien sûrs de ne pas être des assassins ! + +Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la +solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce +que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je ! + +Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc démolies. +Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux +de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre +attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements. + +Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, à +nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au +nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des +exemples à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un +coup d'épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de +ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de coeur, cruauté, +barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses +honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge +on sent les ongles du bourreau. + +Il est difficile de songer de sang-froid à ce que c'est qu'un +procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie à envoyer +les autres à l'échafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de +Grève. Du reste, c'est un monsieur qui a des prétentions au style et +aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'être, qui récite au +besoin un vers latin ou deux avant de conclure à la mort, qui cherche +à faire de l'effet, qui intéresse son amour-propre, ô misère ! là où +d'autres ont leur vie engagée, qui a ses modèles à lui, ses types +désespérants à atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy, +comme tel poète a Racine et tel autre Boileau. Dans le débat, il tire +du côté de la guillotine, c'est son rôle, c'est son état. Son +réquisitoire, c'est son oeuvre littéraire, il le fleurit de +métaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau à +l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux +communs encore très neufs pour la province, ses élégances d'élocution, +ses recherches, ses raffinements d'écrivain. Il hait le mot propre +presque autant que nos poètes tragiques de l'école de Delille. N'ayez +pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc ! Il a pour +toute idée dont la nudité vous révolterait des déguisements complets +d'épithètes et d'adjectifs. Il rend M. Samson présentable. Il gaze le +couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans +une périphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est douceâtre et +décent. Vous le représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant +à loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un échafaud +dans six semaines ? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la +tête d'un accusé dans le plus fatal article du code ? Le voyez-vous +scier avec une loi mal faite le cou d'un misérable ? Remarquez-vous +comme il fait infuser dans un gâchis de tropes et de synecdoches deux +ou trois textes vénéneux pour en exprimer et en extraire à grand-peine +la mort d'un homme ? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il écrit, sous +sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi à ses +pieds, et qu'il arrête de temps en temps sa plume pour lui dire, comme +le maître à son chien : -- Paix là ! paix là ! tu vas avoir ton os ! + +Du reste, dans la vie privée, cet homme du roi peut être un honnête +homme, bon père, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les +épitaphes du Père-Lachaise. + +Espérons que le jour est prochain où la loi abolira ces fonctions +funèbres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donné +user la peine de mort. + +On est parfois tenté de croire que les défenseurs de la peine de mort +n'ont pas bien réfléchi à ce que c'est. Mais pesez donc un peu à la +balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la +société s'arroge d'ôter ce qu'elle n'a pas donné, cette peine, la plus +irréparable des peines irréparables ! + +De deux choses l'une : + +Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans +adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a reçu ni éducation, ni +instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et +alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez +de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur ! +Vous lui imputez à forfait l'isolement où vous l'avez laissé ! De son +malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris à savoir ce +qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est à sa destinée, non à +lui. Vous frappez un innocent. + +Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont +vous l'égorgez ne blesse que lui seul ? que son père, que sa mère, que +ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous décapitez +toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents. + +Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque côté qu'elle se tourne, +frappe l'innocent ! + +Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le. Dans sa +prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les +fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans +frissonner à ce que deviendront ces petits garçons, ces petites +filles, auxquelles vous ôtez leur père, c'est-à-dire leur pain ? +Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans +quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les pauvres +innocents ! + +Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a mille +francs d'indemnité pour le propriétaire de l'homme. Quoi ! vous +dédommagez le maître, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi +ne prenez-vous pas un homme à ceux qui le possèdent ? N'est-il pas, à +un titre bien autrement sacré que l'esclave vis-à-vis du maître, la +propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ? + +Nous avons déjà convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue +de vol. + +Autre chose encore. L'âme de cet homme, y songez-vous ? Savez-vous +dans quel état elle se trouve ? Osez-vous bien l'expédier si +lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ; +au moment suprême, le souffle religieux qui était dans l'air pouvait +amollir le plus endurci ; un patient était en même temps un pénitent ; +la religion lui ouvrait un monde au moment où la société lui en +fermait un autre ; toute âme avait conscience de Dieu ; l'échafaud +n'était qu'une frontière du ciel. Mais quelle espérance mettez-vous +sur l'échafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ? +maintenant que toutes les religions sont attaquées du dry-rot, comme +ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis +peut-être ont découvert des mondes ? maintenant que les petits enfants +se moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont +vous doutez vous-mêmes les âmes obscures de vos condamnés, ces âmes +telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les +livrez à votre aumônier de prison, excellent vieillard sans doute ; +mais croit-il et fait-il croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une +corvée son oeuvre sublime ? Est-ce que vous le prenez pour un prêtre, +ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette ? Un écrivain +plein d'âme et de talent l'a dit avant nous : C'est une horrible chose +de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur ! + +Ce ne sont là, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme +disent quelques dédaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur +tête. À nos yeux, ce sont les meilleures. Nous préférons souvent les +raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux +séries se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Traité des Délits +est greffé sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendré Beccaria. + +La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'expérience est +aussi pour nous. Dans les états modèles, où la peine de mort est +abolie, la masse des crimes capitaux suit d'année en année une baisse +progressive. Pesez ceci. + +Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complète +abolition de la peine de mort, comme celle où s'était si étourdiment +engagée la Chambre des députés. Nous désirons, au contraire, tous les +essais, toutes les précautions, tous les tâtonnements de la prudence. +D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de +mort, nous voulons un remaniement complet de la pénalité sous toutes +ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le +temps est un des ingrédients qui doivent entrer dans une pareille +oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons développer +ailleurs, sur cette matière, le système d'idées que nous croyons +applicable. Mais, indépendamment des abolitions partielles pour le cas +de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifiés, etc., nous demandons +que dès à présent, dans toutes les affaires capitales, le président +soit tenu de poser au jury cette question : L'accusé a-t-il agi par +passion ou par intérêt ? et que, dans le cas où le jury répondrait : +L'accusé a agi par passion, il n'y ait pas condamnation à mort. Ceci +nous épargnerait du moins quelques exécutions révoltantes. Ulbach et +Debacker seraient sauvés. On ne guillotinerait plus Othello. + +Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort +mûrit tous les jours. Avant peu, la société entière la résoudra comme +nous. + +Que les criminalistes les plus entêtés y fassent attention, depuis un +siècle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque +douce. Signe de décrépitude. Signe de faiblesse. Signe de mort +prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a +disparu. Chose étrange ! la guillotine elle-même est un progrès. + +M. Guillotin était un philanthrope. + +Oui, l'horrible Thémis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de +Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppède et de Machault, dépérit. Elle +maigrit. Elle se meurt. + +Voilà déjà la Grève qui n'en veut plus. La Grève se réhabilite. La +vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut +mener désormais meilleure vie et rester digne de sa dernière belle +action. Elle qui s'était prostituée depuis trois siècles à tous les +échafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien métier. Elle +veut perdre son vilain nom. Elle répudie le bourreau. Elle lave son +pavé. + +À l'heure qu'il est, la peine de mort est déjà hors de Paris. Or, +disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation. + +Tous les symptômes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute +et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutôt ce monstre fait +de bois et de fer qui est à Guillotin ce que Galatée est à Pygmalion. +Vues d'un certain côté, les effroyables exécutions que nous avons +détaillées plus haut sont d'excellents signes. La guillotine +hésite. Elle en est à manquer son coup. Tout le vieil échafaudage de +la peine de mort se détraque. + +L'infâme machine partira de France, nous y comptons, et, s'il +plaît à Dieu, elle partira en boitant, car nous tâcherons de lui +porter de rudes coups. + +Qu'elle aille demander l'hospitalité ailleurs, à quelque peuple +barbare, non à la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne +voudraient pas d'elle [Le "parlement" d'Otahiti vient d'abolir la +peine de mort.] ; mais qu'elle descende quelques échelons encore de +l'échelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie. + +L'édifice social du passé reposait sur trois colonnes, le prêtre, le +roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu'une voix a dit : Les dieux +s'en vont ! Dernièrement une autre voix s'est élevée et a crié : Les +rois s'en vont ! Il est temps maintenant qu'une troisième voix s'élève +et dise : Le bourreau s'en va ! + +Ainsi l'ancienne société sera tombée pierre à pierre ; ainsi la +providence aura complété l'écroulement du passé. + +À ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire : Dieu reste. À ceux +qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. À ceux +qui regretteraient le bourreau, on n'a rien à dire. + +Et l'ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau ; ne le croyez +point. La voûte de la société future ne croulera pas pour n'avoir +point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une +série de transformations successives. À quoi donc allez-vous +assister ? à la transformation de la pénalité. La douce loi du Christ +pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime +comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront +vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la +santé se ressembleront. On versera le baume et l'huile où l'on +appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu'on +traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée +au gibet. Voilà tout. + +15 mars 1832. + + + + + + +UNE COMÉDIE A PROPOS D'UNE TRAGÉDIE + +[Note : Nous avons cru devoir réimprimer ici l'espèce de préface en +dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la quatrième édition du +Dernier Jour d'un condamné. Il faut se rappeler, en la lisant, au +milieu de quelles objections politiques, morales et littéraires les +premières éditions de ce livre furent publiées. (Édition de 1832).] + + + + +PERSONNAGES : + +MADAME DE BLINVAL. +LE CHEVALIER. +ERGASTE. +UN POÈTE ÉLÉGIAQUE. +UN PHILOSOPHE. +UN GROS MONSIEUR. +UN MONSIEUR MAIGRE. +DES FEMMES. +UN LAQUAIS. + + +Un salon. + + +UN POÈTE ÉLÉGIAQUE, lisant. + + [...] + Le lendemain, des pas traversaient la forêt, + Un chien le long du fleuve en aboyant errait ; + Et quand la bachelette en larmes + Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes, + Sur la tant vieille tour de l'antique châtel, + Elle entendit les flots gémir, la triste Isaure, + Mais plus n'entendit la mandore Du gentil ménestrel ! + + +TOUT L'AUDITOIRE. + +Bravo ! charmant ! ravissant ! + + +On bat des mains. + + +MADAME DE BLINVAL. + +Il y a dans cette fin un mystère indéfinissable qui tire les larmes +des yeux. + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE, modestement. + +La catastrophe est voilée. + + +LE CHEVALIER, hochant la tête. + +Mandore, ménestrel, c'est du romantique, ça ! + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que +voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions. + + +LE CHEVALIER. + +Des concessions ! des concessions ! c'est comme cela qu'on perd le +goût. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce +quatrain : + + De par le Pinde et par Cythère, + Gentil-Bernard est averti + Que l'Art d'Aimer doit samedi + Venir souper chez l'Art de Plaire. + +Voilà la vraie poésie ! L'Art d'Aimer qui soupe samedi chez l'Art de +Plaire ! à la bonne heure ! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le +ménestrel. On ne fait plus de poésies fugitives. Si j'étais poète, je +ferais des poésies fugitives : mais je ne suis pas poète, moi. + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Cependant, les élégies... + + +LE CHEVALIER. + +Poésies fugitives, monsieur. (Bas à Mme de Blinval) Et puis, châtel +n'est pas français ; on dit castel. + + +QUELQU'UN, au poète élégiaque. + +Une observation, monsieur. Vous dites l'antique châtel, pourquoi pas +le gothique ! + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Gothique ne se dit pas en vers. + + +LE QUELQU'UN. + +Ah ! c'est différent. + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant. + +Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux +qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener à l'époque +des Ronsard et des Brébeuf. Je suis romantique, mais modéré. C'est +comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques, +mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je +sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en délire +qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ? + + +LES DAMES. + +Quel roman ? + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Le Dernier Jour... + + +UN GROS MONSIEUR. + +Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me +fait mal aux nerfs. + + +MADAME DE BLINVAL. + +Et à moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai là. + + +LES DAMES. + +Voyons, voyons. + + +On se passe le livre de main en main. + + +QUELQU'UN, lisant. + +Le Dernier jour d'un... + + +LE GROS MONSIEUR. + +Grâce, madame ! + + +MADAME DE BLINVAL. + +En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar, +un livre qui rend malade. + + +UNE FEMME, bas. + +Il faudra que je lise cela. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Il faut convenir que les moeurs vont se dépravant de jour en jour. Mon +Dieu, l'horrible idée ! développer, creuser, analyser, l'une après +l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances +physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme +condamné à mort, le jour de l'exécution ! Cela n'est-il pas atroce ? +Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouvé un écrivain pour cette +idée, et un public pour cet écrivain ? + + +LE CHEVALIER. + +Voilà en effet qui est souverainement impertinent. + + +MADAME DE BLINVAL. + +Qu'est-ce que c'est que l'auteur ? + + +LE GROS MONSIEUR. + +Il n'y avait pas de nom à la première édition. + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +C'est le même qui a déjà fait deux autres romans... ma foi, j'ai +oublié les titres. Le premier commence à la Morgue et finit à la +Grève. À chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Vous avez lu cela, monsieur ? + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Oui, monsieur : la scène se passe en Islande. + + +LE GROS MONSIEUR. + +En Islande, c'est épouvantable ! + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a +des monstres qui ont des corps bleus. + + +LE CHEVALIER, riant. + +Corbleu ! cela doit faire un furieux vers. + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Il a publié aussi un drame, -- on appelle cela un drame, -- où l'on +trouve ce beau vers : + + Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept. + + +QUELQU'UN + +Ah, ce vers ! + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Cela peut s'écrire en chiffres, voyez-vous, mesdames : + + Demain, 25 juin 1657. + + +Il rit. On rit. + + +LE CHEVALIER. + +C'est une chose particulière que la poésie d'à présent. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Ah çà ! il ne sait pas versifier, cet homme-là ! Comment donc +s'appelle-t-il déjà ? + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Il a un nom aussi difficile à retenir qu'à prononcer. Il y a du goth, +du visigoth, de l'ostrogoth dedans. + + +Il rit. + + +MADAME DE BLINVAL. + +C'est un vilain homme. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Un abominable homme. + + +UNE JEUNE FEMME. + +Quelqu'un qui le connaît m'a dit... + + +LE GROS MONSIEUR. + +Vous connaissez quelqu'un qui le connaît ? + + +LA JEUNE FEMME. + +Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la +retraite et passe ses journées à jouer avec ses petits enfants. + + +LE POÈTE. + +Et ses nuits à rêver des oeuvres de ténèbres. -- C'est singulier ; +voilà un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y +est, le vers : + + Et ses nuits à rêver des oeuvres de ténèbres. + +Avec une bonne césure. Il n'y a plus que l'autre rime à +trouver. Pardieu ! funèbres. + + +MADAME DE BLINVAL. + + Quidquid tentabat dicere, versus erat. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants. +Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-là ! un roman atroce ! + + +QUELQU'UN. + +Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ? + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Est-ce que je sais, moi ? + + +UN PHILOSOPHE. + +À ce qu'il paraît, dans le but de concourir à l'abolition de la peine +de mort. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Une horreur, vous dis-je ! + + +LE CHEVALIER. + +Ah ça ! c'est donc un duel avec le bourreau ? + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Il en veut terriblement à la guillotine. + + +UN MONSIEUR MAIGRE. + +Je vois cela d'ici. Des déclamations. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Point. Il y a à peine deux pages sur ce texte de la peine de +mort. Tout le reste, ce sont des sensations. + + +LE PHILOSOPHE. + +Voilà le tort. Le sujet méritait le raisonnement. Un drame, un roman +ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais. + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Détestable ! Est-ce que c'est là de l'art ? C'est passer les bornes, +c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ? +mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-être un fort +mauvais drôle. On n'a pas le droit de m'intéresser à quelqu'un que je +ne connais pas. + + +LE GROS MONSIEUR. + +On n'a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances +physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne +me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la +tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais +rêves. J'ai été deux jours au lit pour l'avoir lu. + + +LE PHILOSOPHE. + +Ajoutez à cela que c'est un livre froid et compassé. + + +LE POÈTE. + +Un livre !... un livre !... + + +LE PHILOSOPHE. + +Oui. -- Et comme vous disiez tout à l'heure, monsieur, ce n'est point +là de véritable esthétique. Je ne m'intéresse pas à une abstraction, à +une entité pure. Je ne vois point là une personnalité qui s'adéquate +avec la mienne. Et puis le style n'est ni simple ni clair. Il sent +l'archaïsme. C'est bien là ce que vous disiez, n'est-ce pas ? + + +LE POÈTE. + +Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalités. + + +LE PHILOSOPHE. + +Le condamné n'est pas intéressant. + + +LE POÈTE. + +Comment intéresserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse +fait tout le contraire. J'eusse conté l'histoire de mon condamné. Né +de parents honnêtes. Une bonne éducation. De l'amour. De la +jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des +remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont +implacables : il faut qu'il meure. Et là j'aurais traité ma question +de la peine de mort. À la bonne heure ! + + +MADAME DE BLINVAL. + +Ah ! Ah ! + + +LE PHILOSOPHE. + +Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La +particularité ne régit pas la généralité. + + +LE POÈTE. + +Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour héros, par +exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour, +son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleuré, +j'eusse frémi, j'eusse voulu monter sur l'échafaud avec lui. + + +LE PHILOSOPHE. + +Pas moi. + + +LE CHEVALIER. + +Ni moi. C'était un révolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes. + + +LE PHILOSOPHE. + +L'échafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en +général. + + +LE GROS MONSIEUR. + +La peine de mort ! à quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela +vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal né +de venir nous donner le cauchemar à ce sujet avec son livre ! + + +MADAME DE BLINVAL. + +Ah ! oui, un bien mauvais coeur ! + + +LE GROS MONSIEUR. + +Il nous force à regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans +Bicêtre. C'est fort désagréable. On sait bien que ce sont des +cloaques. Mais qu'importe à la société ? + + +MADAME DE BLINVAL. + +Ceux qui ont fait les lois n'étaient pas des enfants. + + +LE PHILOSOPHE. + +Ah ! cependant ! en présentant les choses avec vérité... + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Eh ! c'est justement ce qui manque, la vérité. Que voulez-vous qu'un +poète sache sur de pareilles matières ? Il faudrait être au moins +procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal fait +de ce livre, que le condamné ne dit rien quand on lui lit son arrêt de +mort ; eh bien, moi, j'ai vu un condamné qui, dans ce moment-là, a +poussé un grand cri. -- Vous voyez. + + +LE PHILOSOPHE. + +Permettez... + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Tenez, messieurs, la guillotine, la Grève, c'est de mauvais goût. Et +la preuve, c'est qu'il paraît que c'est un livre qui corrompt le goût, +et vous rend incapable d'émotions pures, fraîches, naïves. Quand donc +se lèveront les défenseurs de la saine littérature ? Je voudrais être, +et mes réquisitoires m'en donneraient peut-être le droit, membre de +l'académie française... -- Voilà justement monsieur Ergaste, qui en +est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamné ? + + +ERGASTE. + +Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dînais hier chez +Mme de Sénange, et la marquise de Morival en a parlé au duc de +Melcour. On dit qu'il y a des personnalités contre la magistrature, +et surtout contre le président d'Alimont. L'abbé de Floricour aussi +était indigné. Il paraît qu'il y a un chapitre contre la religion, et +un chapitre contre la monarchie. Si j'étais procureur du roi !... + + +LE CHEVALIER. + +Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberté de la +presse ! Cependant, un poète qui veut supprimer la peine de mort, vous +conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien régime, +quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la +torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout +écrire. Les livres font un mal affreux. + + +LE GROS MONSIEUR. + +Affreux. On était tranquille, on ne pensait à rien. Il se coupait +bien de temps en temps en France une tête par-ci par-là, deux tout au +plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne +disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voilà un +livre... -- un livre qui vous donne un mal de tête horrible ! + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Le moyen qu'un juré condamne après l'avoir lu ! + + +ERGASTE. + +Cela trouble les consciences. + + +MADAME DE BLINVAL. + +Ah ! les livres ! les livres ! Qui eût dit cela d'un roman ? + + +LE POÈTE. + +Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de +l'ordre social. + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Sans compter la langue, que messieurs les romantiques révolutionnent +aussi. + + +LE POÈTE. + +Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques. + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Le mauvais goût, le mauvais goût. + + +ERGASTE. + +Vous avez raison. Le mauvais goût. + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Il n'y a rien à répondre à cela. + + +LE PHILOSOPHE, appuyé au fauteuil d'une dame. + +Ils disent là des choses qu'on ne dit même plus rue Mouffetard. + + +ERGASTE. + +Ah ! l'abominable livre ! + + +MADAME DE BLINVAL. + +Hé ! ne le jetez pas au feu. Il est à la loueuse. + + +LE CHEVALIER. + +Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est dépravé depuis, le goût et +les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ? + + +MADAME DE BLINVAL. + +Non, monsieur, il ne m'en souvient pas. + + +LE CHEVALIER. + +Nous étions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel. +Toujours de belles fêtes, de jolis vers. C'était charmant. Y a-t-il +rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal +que Mme la maréchale de Mailly donna en mil sept cent... l'année de +l'exécution de Damiens ? + + +LE GROS MONSIEUR, soupirant. + +Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres +aussi. C'est le beau vers de Boileau : + + Et la chute des arts suit la décadence des moeurs. + + +LE PHILOSOPHE, bas au poète. + +Soupe-t-on dans cette maison ? + + +LE POÈTE ÉLÉGIAQUE. + +Oui, tout à l'heure. + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des +romans cruels, immoraux et de mauvais goût, Le Dernier jour d'un +Condamné, que sais-je ? + + +LE GROS MONSIEUR. + +Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je +vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous +avons rejeté le pourvoi depuis trois semaines ? + + +LE MONSIEUR MAIGRE. + +Ah ! un peu de patience ! je suis en congé ici. Laissez-moi respirer. +À mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'écrirai à mon +substitut... + + +UN LAQUAIS, entrant. + +Madame est servie. + + + + + + +Préface de 1829 + + +Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce +livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et +inégaux sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les +dernières pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontré un homme, un +rêveur occupé à observer la nature au profit de l'art, un philosophe, +un poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a +prise ou plutôt s'est laissé prendre par elle, et n'a pu s'en +débarrasser qu'en la jetant dans un livre. De ces deux explications, +le lecteur choisira celle qu'il voudra. + +Avant-propos de la première édition de 1829 parue sans nom d'auteur, +et datée de 18.. + + + + + + +LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ + + + + +I + + +Bicêtre + +Condamné à mort ! + +Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec +elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids ! + +Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des +semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque +heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était +plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les +autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques +cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de +splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins +de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres +promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était +toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je +voulais, j'étais libre. + +Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon +esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une +implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, +qu'une certitude : condamné à mort ! + +Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme +un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute +distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses +deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les +yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la +fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on +m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; +m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes +rêves sous la forme d'un couteau. + +Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : +-- Ah ! ce n'est qu'un rêve ! -- Hé bien ! avant même que mes yeux +lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale +pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle +mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de +nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la +sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la +grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon +oreille : -- Condamné à mort ! + + + + +II + + +C'était par une belle matinée d'août. + +Il y avait trois jours que mon procès était entamé ; trois jours que +mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nuée de spectateurs, +qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des +corbeaux autour d'un cadavre ; trois jours que toute cette +fantasmagorie des juges, des témoins, des avocats, des procureurs du +roi, passait et repassait devant moi, tantôt grotesque, tantôt +sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premières nuits, +d'inquiétude et de terreur, je n'en avais pu dormir ; la troisième, +j'en avais dormi d'ennui et de fatigue. À minuit, j'avais laissé les +jurés délibérant. On m'avait ramené sur la paille de mon cachot, et +j'étais tombé sur-le-champ dans un sommeil profond, dans un sommeil +d'oubli. C'étaient les premières heures de repos depuis bien des +jours. + +J'étais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me +réveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers +ferrés du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du +grincement rauque des verrous ; il fallut pour me tirer de ma +léthargie sa rude voix à mon oreille et sa main rude sur mon bras. -- +Levez-vous donc ! -- J'ouvris les yeux, je me dressai effaré sur mon +séant. En ce moment, par l'étroite et haute fenêtre de ma cellule, je +vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me fût donné +d'entrevoir ce reflet jaune où des yeux habitués aux ténèbres d'une +prison savent si bien reconnaître le soleil. J'aime le soleil. + +-- Il fait beau, dis-je au guichetier. + +Il resta un moment sans me répondre, comme ne sachant si cela valait +la peine de dépenser une parole ; puis avec quelque effort il murmura +brusquement : + +-- C'est possible. + +Je demeurais immobile, l'esprit à demi endormi, la bouche souriante, +l'oeil fixé sur cette douce réverbération dorée qui diaprait le +plafond. + +-- Voilà une belle journée, répétai-je. + +-- Oui, me répondit l'homme, on vous attend. + +Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta +violemment dans la réalité. Je revis soudain, comme dans la lumière +d'un éclair, la sombre salle des assises, le fer à cheval des juges +chargés de haillons ensanglantés, les trois rangs de témoins aux faces +stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes +noires s'agiter, et les têtes de la foule fourmiller au fond dans +l'ombre, et s'arrêter sur moi le regard fixe de ces douze jurés, qui +avaient veillé pendant que je dormais ! + +Je me levai ; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne +savaient où trouver mes vêtements, mes jambes étaient faibles. Au +premier pas que je fis, je trébuchai comme un portefaix trop +chargé. Cependant je suivis le geôlier. + +Les deux gendarmes m'attendaient au seuil de la cellule. On me remit +les menottes. Cela avait une petite serrure compliquée qu'ils +fermèrent avec soin. Je laissai faire ; c'était une machine sur une +machine. + +Nous traversâmes une cour intérieure. L'air vif du matin me ranima. Je +levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil, +découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de +lumière au faîte des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait +beau en effet. + +Nous montâmes un escalier tournant en vis ; nous passâmes un corridor, +puis un autre, puis un troisième ; puis une porte basse s'ouvrit. Un +air chaud, mêlé de bruit, vint me frapper au visage ; c'était le +souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai. + +Il y eut à mon apparition une rumeur d'armes et de voix. Les +banquettes se déplacèrent bruyamment, les cloisons craquèrent ; et, +pendant que je traversais la longue salle entre deux masses de peuple +murées de soldats, il me semblait que j'étais le centre auquel se +rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ces faces béantes +et penchées. + +En cet instant je m'aperçus que j'étais sans fers ; mais je ne pus me +rappeler où ni quand on me les avait ôtés. + +Alors il se fit un grand silence. J'étais parvenu à ma place. Au +moment où le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes +idées. Je compris tout à coup clairement ce que je n'avais fait +qu'entrevoir confusément jusqu'alors, que le moment décisif était +venu, et que j'étais là pour entendre ma sentence. + +L'explique qui pourra, de la manière dont cette idée me vint elle ne +me causa pas de terreur. Les fenêtres étaient ouvertes ; l'air et le +bruit de la ville arrivaient librement du dehors ; la salle était +claire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil traçaient ça et +là la figure lumineuse des croisées, tantôt allongée sur le plancher, +tantôt développée sur les tables, tantôt brisée à l'angle des murs ; +et de ces losanges éclatants aux fenêtres chaque rayon découpait dans +l'air un grand prisme de poussière d'or. + +Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement +de la joie d'avoir bientôt fini. Le visage du président, doucement +éclairé par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de +bon ; et un jeune assesseur causait presque gaiement en chiffonnant +son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, placée par faveur +derrière lui. + +Les jurés seuls paraissaient blêmes et abattus, mais c'était +apparemment de fatigue d'avoir veillé toute la nuit. Quelques-uns +bâillaient. Rien, dans leur contenance, n'annonçait des hommes qui +viennent de porter une sentence de mort ; et sur les figures de ces +bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir. + +En face de moi une fenêtre était toute grande ouverte. J'entendais +rire sur le quai des marchandes de fleurs ; et, au bord de la croisée, +une jolie petite plante jaune, toute pénétrée d'un rayon de soleil, +jouait avec le vent dans une fente de la pierre. + +Comment une idée sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de +gracieuses sensations ? Inondé d'air et de soleil, il me fut +impossible de penser à autre chose qu'à la liberté ; l'espérance vint +rayonner en moi comme le jour autour de moi ; et, confiant, j'attendis +ma sentence comme on attend la délivrance et la vie. + +Cependant mon avocat arriva. On l'attendait. Il venait de déjeuner +copieusement et de bon appétit. Parvenu à sa place, il se pencha vers +moi avec un sourire. + +-- J'espère, me dit-il. + +-- N'est-ce pas ? répondis-je, léger et souriant aussi. + +-- Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur déclaration, mais +ils auront sans doute écarté la préméditation, et alors ce ne sera que +les travaux forcés à perpétuité. + +-- Que dites-vous là, monsieur ? répliquai-je indigné ; plutôt cent +fois la mort ! + +Oui, la mort ! -- Et d'ailleurs, me répétait je ne sais quelle voix +intérieure, qu'est-ce que je risque à dire cela ? A-t-on jamais +prononcé sentence de mort autrement qu'à minuit, aux flambeaux, dans +une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et +d'hiver ? Mais au mois d'août, à huit heures du matin, un si beau +jour, ces bons jurés, c'est impossible ! Et mes yeux revenaient se +fixer sur la jolie fleur jaune au soleil. + +Tout à coup le président, qui n'attendait que l'avocat, m'invita à me +lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement électrique, +toute l'assemblée fut debout au même instant. Une figure insignifiante +et nulle, placée à une table au-dessous du tribunal, c'était, je +pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jurés +avaient prononcé en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes +membres ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber. + +-- Avocat, avez-vous quelque chose à dire sur l'application de la +peine ? demanda le président. + +J'aurais eu, moi, tout à dire, mais rien ne me vint. Ma langue resta +collée à mon palais. + +Le défenseur se leva. + +Je compris qu'il cherchait à atténuer la déclaration du jury, et à +mettre dessous, au lieu de la peine qu'elle provoquait, l'autre peine, +celle que j'avais été si blessé de lui voir espérer. + +Il fallut que l'indignation fût bien forte, pour se faire jour à +travers les mille émotions qui se disputaient ma pensée. Je voulus +répéter à haute voix ce que je lui avais déjà dit : Plutôt cent fois +la mort ! Mais l'haleine me manqua et je ne pus que l'arrêter rudement +par le bras, en criant avec une force convulsive : Non ! + +Le procureur général combattit l'avocat, et je l'écoutai avec une +satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent, +et le président me lut mon arrêt. + +-- Condamné à mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout +ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un édifice qui se +démolit. Moi je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de +se faire en moi. Jusqu'à l'arrêt de mort, je m'étais senti respirer, +palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes ; maintenant +je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. +Rien ne m'apparaissait plus sous le même aspect qu'auparavant. Ces +larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie +fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul. Ces +hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je +leur trouvais des airs de fantômes. + +Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillée m'attendait. +Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. -- Un +condamné à mort ! criaient les passants en courant vers la voiture. + +À travers le nuage qui me semblait s'être interposé entre les choses +et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des +yeux avides ; -- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera +dans six semaines ! + + + + +III + + +Condamné à mort ! + +Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je +ne sais quel livre où il n'y avait que cela de bon, les hommes sont +tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis. Qu'y a-t-il donc de +si changé à ma situation ? + +Depuis l'heure où mon arrêt m'a été prononcé, combien sont morts qui +s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devancé qui, +jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma +tête en place de Grève ! Combien d'ici là peut-être qui marchent et +respirent au grand air, entrent et sortent à leur gré, et qui me +devanceront encore ! + +Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En +vérité, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de +bouillon maigre puisée au baquet des galériens, être rudoyé, moi qui +suis raffiné par l'éducation, être brutalisé des guichetiers et des +gardes-chiourme, ne pas voir un être humain qui me croie digne d'une +parole et à qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai +fait et de ce qu'on me fera ; voilà à peu près les seuls biens que +puisse m'enlever le bourreau. + +Ah ! n'importe, c'est horrible ! + + + + +IV + + +La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicêtre. + +Vu de loin, cet édifice a quelque majesté. Il se déroule à l'horizon, +au front d'une colline, et à distance garde quelque chose de son +ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous +approchez, le palais devient masure. Les pignons dégradés blessent +l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales +façades ; on dirait que les murs ont une lèpre. Plus de vitres, plus +de glaces aux fenêtres ; mais de massifs barreaux de fer +entre-croisés, auxquels se colle ça et là quelque hâve figure d'un +galérien ou d'un fou. + +C'est la vie vue de près. + + + + +V + + +À peine arrivé, des mains de fer s'emparèrent de moi. On multiplia les +précautions ; point de couteau, point de fourchette pour mes repas ; +la camisole de force, une espèce de sac de toile à voilure, emprisonna +mes bras ; on répondait de ma vie. Je m'étais pourvu en cassation. On +pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onéreuse, et il +importait de me conserver sain et sauf à la place de Grève. + +Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'était horrible. +Les égards d'un guichetier sentent l'échafaud. Par bonheur, au bout de +peu de jours, l'habitude reprit le dessus ; ils me confondirent avec +les autres prisonniers dans une commune brutalité, et n'eurent plus de +ces distinctions inaccoutumées de politesse qui me remettaient sans +cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amélioration. +Ma jeunesse, ma docilité, les soins de l'aumônier de la prison, et +surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les +comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les +autres détenus, et firent disparaître la camisole où j'étais paralysé. +Après bien des hésitations, on m'a aussi donné de l'encre, du papier, +des plumes, et une lampe de nuit. + +Tous les dimanches, après la messe, on me lâche dans le préau, à +l'heure de la récréation. Là, je cause avec les détenus ; il le faut +bien. Ils sont bonnes gens, les misérables. Ils me content leurs +tours, ce serait à faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils +m'apprennent à parler argot, à rouscailler bigorne, comme ils disent. +C'est toute une langue entée sur la langue générale comme une espèce +d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une énergie +singulière, un pittoresque effrayant : il y a du raisiné sur le trimar +(du sang sur le chemin), épouser la veuve (être pendu), comme si la +corde du gibet était veuve de tous les pendus. La tête d'un voleur a +deux noms : la sorbonne, quand elle médite, raisonne et conseille le +crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de +l'esprit de vaudeville : un cachemire d'osier (une hotte de +chiffonnier), la menteuse (la langue) ; et puis partout, à chaque +instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides, venus on ne +sait d'où : le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la +place des exécutions). On dirait des crapauds et des araignées. Quand +on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de +sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait +devant vous. + +Du moins ces hommes-là me plaignent, ils sont les seuls. Les geôliers, +les guichetiers, les porte-clefs, -- je ne leur en veux pas -- +causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose. + + + + +VI + + +Je me suis dit : + +-- Puisque j'ai le moyen d'écrire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais +quoi écrire ? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide, +sans liberté pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique +distraction machinalement occupé tout le jour à suivre la marche lente +de ce carré blanchâtre que le judas de ma porte découpe vis-à-vis sur +le mur sombre, et, comme je le disais tout à l'heure, seul à seul avec +une idée, une idée de crime et de châtiment, de meurtre et de mort ! +Est-ce que je puis avoir quelque chose à dire, moi qui n'ai plus rien +à faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau flétri et +vide qui vaille la peine d'être écrit ? + +Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et décoloré, n'y +a-t-il pas en moi une tempête, une lutte, une tragédie ? Cette idée +fixe qui me possède ne se présente-t-elle pas à moi à chaque heure, à +chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus +ensanglantée à mesure que le terme approche ? Pourquoi n'essayerais-je +pas de me dire à moi-même tout ce que j'éprouve de violent et +d'inconnu dans la situation abandonnée où me voilà ? Certes, la +matière est riche ; et, si abrégée que soit ma vie, il y aura bien +encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la +rempliront, de cette heure à la dernière, de quoi user cette plume et +tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en +moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira. + +Et puis, ce que j'écrirai ainsi ne sera peut-être pas inutile. Ce +journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, +supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment où +il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire, +nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes +sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond +enseignement ? N'y aurait-il pas dans ce procès-verbal de la pensée +agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs, +dans cette espèce d'autopsie intellectuelle d'un condamné, plus d'une +leçon pour ceux qui condamnent ? Peut-être cette lecture leur +rendra-t-elle la main moins légère, quand il s'agira quelque autre +fois de jeter une tête qui pense, une tête d'homme, dans ce qu'ils +appellent la balance de la justice ? Peut-être n'ont-ils jamais +réfléchi, les malheureux, à cette lente succession de tortures que +renferme la formule expéditive d'un arrêt de mort ? Se sont-ils jamais +seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l'homme qu'ils +retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compté +sur la vie, une âme qui ne s'est point disposée pour la mort ? +Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau +triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamné, il n'y a +rien avant, rien après. + +Ces feuilles les détromperont. Publiées peut-être un jour, elles +arrêteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de +l'esprit ; car ce sont celles-là qu'ils ne soupçonnent pas. Ils sont +triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh ! +c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique +près de la douleur morale ! Horreur et pitié, des lois faites ainsi ! +Un jour viendra, et peut-être ces Mémoires, derniers confidents d'un +misérable, y auront-ils contribué... + +À moins qu'après ma mort le vent ne joue dans le préau avec ces +morceaux de papier souillés de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir à la +pluie, collés en étoiles à la vitre cassée d'un guichetier. + + + + +VII + + +Que ce que j'écris ici puisse être un jour utile à d'autres, que cela +arrête le juge prêt à juger, que cela sauve des malheureux, innocents +ou coupables, de l'agonie à laquelle je suis condamné, pourquoi ? à +quoi bon ? qu'importe ? Quand ma tête aura été coupée, qu'est-ce que +cela me fait qu'on en coupe d'autres ? Est-ce que vraiment j'ai pu +penser ces folies ? Jeter bas l'échafaud après que j'y aurai monté ! +je vous demande un peu ce qui m'en reviendra. + +Quoi ! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les +oiseaux qui s'éveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature, +la liberté, la vie, tout cela n'est plus à moi ? + +Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver ! -- Est-il bien vrai que cela ne +se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-être, que cela +est ainsi ? Ô Dieu ! l'horrible idée à se briser la tête au mur de son +cachot ! + + + + +VIII + + +Comptons ce qui me reste. + +Trois jours de délai après l'arrêt prononcé pour le pourvoi en +cassation. + +Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, après quoi les +pièces, comme ils disent, sont envoyées au ministre. + +Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas +qu'elles existent, et qui, cependant, est supposé les transmettre, +après examen, à la cour de cassation. + +Là, classement, numérotage, enregistrement ; car la guillotine est +encombrée, et chacun ne doit passer qu'à son tour. + +Quinze jours pour veiller à ce qu'il ne vous soit pas fait de +passe-droit. + +Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois +en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur +général, qui renvoie au bourreau. Trois jours. + +Le matin du quatrième jour, le substitut du procureur général se dit, +en mettant sa cravate : -- Il faut pourtant que cette affaire +finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque +déjeuner d'amis qui l'en empêche, l'ordre d'exécution est minuté, +rédigé, mis au net, expédié, et le lendemain dès l'aube on entend dans +la place de Grève clouer une charpente, et dans les carrefours hurler +à pleine voix des crieurs enroués. + +En tout six semaines. La petite fille avait raison. + +Or, voilà cinq semaines au moins, six peut-être, je n'ose compter, que +je suis dans ce cabanon de Bicêtre, et il me semble qu'il y a trois +jours, c'était jeudi. + + + + +IX + + +Je viens de faire mon testament. + +À quoi bon ? Je suis condamné aux frais, et tout ce que j'ai y suffira +à peine. La guillotine, c'est fort cher. + +Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant. + +Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle, avec de grands yeux +noirs et de longs cheveux châtains. + +Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la dernière +fois. + +Ainsi, après ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans père ; +trois orphelines de différente espèce ; trois veuves du fait de la +loi. + +J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles +fait ? N'importe ; on les déshonore, on les ruine ; c'est la justice. + +Ce n'est pas que ma pauvre vieille mère m'inquiète ; elle a +soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours +encore, pourvu que jusqu'au dernier moment elle ait un peu de cendre +chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien. + +Ma femme ne m'inquiète pas non plus ; elle est déjà d'une mauvaise +santé et d'un esprit faible, elle mourra aussi. + +À moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre ; mais +du moins, l'intelligence ne souffre pas ; elle dort, elle est comme +morte. + +Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, +qui chante à cette heure, et ne pense à rien, c'est celle-là qui me +fait mal ! + + + + +X + + +Voici ce que c'est que mon cachot : + +Huit pieds carrés ; quatre murailles de pierre de taille qui +s'appuient à angle droit sur un pavé de dalles exhaussé d'un degré +au-dessus du corridor extérieur. + +À droite de la porte, en entrant, une espèce d'enfoncement qui fait la +dérision d'une alcôve. On y jette une botte de paille où le prisonnier +est censé reposer et dormir, vêtu d'un pantalon de toile et d'une +veste de coutil, hiver comme été. + +Au-dessus de ma tête, en guise de ciel, une noire voûte en ogive -- +c'est ainsi que cela s'appelle -- à laquelle d'épaisses toiles +d'araignée pendent comme des haillons. + +Du reste, pas de fenêtres, pas même de soupirail ; une porte où le fer +cache le bois. + +Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de +neuf pouces carrés, coupée d'une grille en croix, et que le guichetier +peut fermer la nuit. + +Au dehors, un assez long corridor, éclairé, aéré au moyen de soupiraux +étroits au haut du mur, et divisé en compartiments de maçonnerie qui +communiquent entre eux par une série de portes cintrées et basses ; +chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre à un +cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forçats +condamnés par le directeur de la prison à des peines de discipline. +Les trois premiers cabanons sont réservés aux condamnés à mort, parce +qu'étant plus voisins de la geôle, ils sont plus commodes pour le +geôlier. + +Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien château de Bicêtre tel +qu'il fut bâti, dans le quinzième siècle, par le cardinal de +Winchester, le même qui fit brûler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire +cela à des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge, +et qui me regardaient à distance comme une bête de la ménagerie. Le +guichetier a eu cent sous. + +J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde à +la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la +lucarne carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts. + +Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boîte de +pierre. + + + + +XI + + +Puisque le jour ne paraît pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est +venu une idée. Je me suis levé et j'ai promené ma lampe sur les quatre +murs de ma cellule. Ils sont couverts d'écritures, de dessins, de +figures bizarres, de noms qui se mêlent et s'effacent les uns les +autres. Il semble que chaque condamné ait voulu laisser trace, ici du +moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires, +blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, ça et +là des caractères rouilles qu'on dirait écrits avec du sang. Certes, +si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais intérêt à ce livre +étrange qui se développe page à page à mes yeux sur chaque pierre de +ce cachot. J'aimerais à recomposer un tout de ces fragments de pensée, +épars sur la dalle ; à retrouver chaque homme sous chaque nom ; à +rendre le sens et la vie à ces inscriptions mutilées, à ces phrases +démembrées, à ces mots tronqués, corps sans tête, comme ceux qui les +ont écrits. + +À la hauteur de mon chevet, il y a deux coeurs enflammés, percés d'une +flèche, et au-dessus : Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas +un long engagement. + +À côté, une espèce de chapeau à trois cornes avec une petite figure +grossièrement dessinée au-dessus, et ces mots : Vive l'empereur ! + +Encore des coeurs enflammés, avec cette inscription, caractéristique +dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES. + +Sur le mur opposé on lit ce mot : Papavoine. Le P majuscule est brodé +d'arabesques et enjolivé avec soin. + +Un couplet d'une chanson obscène. + +Un bonnet de liberté sculpté assez profondément dans la pierre, avec +ceci dessous : -- Bories. -- La République. C'était un des quatre +sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme ! Que leurs +prétendues nécessités politiques sont hideuses ! Pour une idée, pour +une rêverie, pour une abstraction, cette horrible réalité qu'on +appelle la guillotine ! Et moi qui me plaignais, moi, misérable qui ai +commis un véritable crime, qui ai versé du sang ! + +Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. -- Je viens de voir, +crayonnée en blanc au coin du mur, une image épouvantable, la figure +de cet échafaud qui, à l'heure qu'il est, se dresse peut-être pour +moi. -- La lampe a failli me tomber des mains. + + + + +XII + + +Je suis revenu m'asseoir précipitamment sur ma paille, la tête dans +les genoux. Puis mon effroi d'enfant s'est dissipé, et une étrange +curiosité m'a repris de continuer la lecture de mon mur. + +À côté du nom de Papavoine j'ai arraché une énorme toile d'araignée, +tout épaissie par la poussière et tendue à l'angle de la muraille. +Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles, +parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. -- +DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING, +1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus. +Dautun, celui qui a coupé son frère en quartiers, et qui allait la +nuit dans Paris jetant la tête dans une fontaine, et le tronc dans un +égout ; Poulain, celui qui a assassiné sa femme ; Jean Martin, celui +qui a tiré un coup de pistolet à son père au moment où le vieillard +ouvrait une fenêtre ; Castaing, ce médecin qui a empoisonné son ami, +et qui, le soignant dans cette dernière maladie qu'il lui avait faite, +au lieu de remède lui redonnait du poison ; et auprès de ceux-là, +Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants à coups de couteau sur +la tête ! + +Voilà, me disais-je, et un frisson de fièvre me montait dans les +reins, voilà quels ont été avant moi les hôtes de cette cellule. C'est +ici, sur la même dalle où je suis, qu'ils ont pensé leurs dernières +pensées, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur, +dans ce carré étroit, que leurs derniers pas ont tourné comme ceux +d'une bête fauve. Ils se sont succédé à de courts intervalles ; il +paraît que ce cachot ne désemplit pas. Ils ont laissé la place chaude, +et c'est à moi qu'ils l'ont laissée. J'irai à mon tour les rejoindre +au cimetière de Clamart, où l'herbe pousse si bien ! + +Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces +idées me donnaient un accès de fièvre ; mais, pendant que je rêvais +ainsi, il m'a semblé tout à coup que ces noms fatals étaient écrits +avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus précipité a +éclaté dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et +puis il m'a paru que le cachot était plein d'hommes, d'hommes étranges +qui portaient leur tête dans leur main gauche, et la portaient par la +bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le +poing, excepté le parricide. + +J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement. + +Rêve, vision ou réalité, je serais devenu fou, si une impression +brusque ne m'eût réveillé à temps. + +J'étais près de tomber à la renverse lorsque j'ai senti se traîner sur +mon pied nu un ventre froid et des pattes velues ; c'était l'araignée +que j'avais dérangée et qui s'enfuyait. + +Cela m'a dépossédé. -- Ô les épouvantables spectres ! -- Non, c'était +une fumée, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimère à +la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-là surtout. Ils sont bien +cadenassés dans le sépulcre. Ce n'est pas là une prison dont on +s'évade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ? + +La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans. + + + + +XIII + + +J'ai vu, ces jours passés, une chose hideuse. + +Il était à peine jour, et la prison était pleine de bruit. On +entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et +les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choqués +à la ceinture des geôliers, trembler les escaliers du haut en bas sous +des pas précipités, et des voix s'appeler et se répondre des deux +bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forçats en +punition, étaient plus gais qu'à l'ordinaire. Tout Bicêtre semblait +rire, chanter, courir, danser. + +Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, étonné +et attentif, j'écoutais. + +Un geôlier passa. + +Je me hasardai à l'appeler et à lui demander si c'était fête dans la +prison. + +-- Fête si l'on veut ! me répondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre +les forçats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir ? +cela vous amusera. + +C'était en effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un +spectacle, si odieux qu'il fût. J'acceptai l'amusement. + +Le guichetier prit les précautions d'usage pour s'assurer de moi, puis +me conduisit dans une petite cellule vide, et absolument démeublée, +qui avait une fenêtre grillée, mais une véritable fenêtre à hauteur +d'appui, et à travers laquelle on apercevait réellement le ciel. + +-- Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez +seul dans votre loge, comme le roi. + +Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous. + +La fenêtre donnait sur une cour carrée assez vaste, et autour de +laquelle s'élevait des quatre côtés, comme une muraille, un grand +bâtiment de pierre de taille à six étages. Rien de plus dégradé, de +plus nu, de plus misérable à l'oeil que cette quadruple façade percée +d'une multitude de fenêtres grillées auxquelles se tenaient collés, du +bas en haut, une foule de visages maigres et blêmes, pressés les uns +au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi +dire encadrés dans les entre-croisements des barreaux de fer. +C'étaient les prisonniers, spectateurs de la cérémonie en attendant +leur jour d'être acteurs. On eût dit des âmes en peine aux soupiraux +du purgatoire qui donnent sur l'enfer. + +Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient. +Parmi ces figures éteintes et mornes, ça et là brillaient quelques +yeux perçants et vifs comme des points de feu. + +Le carré de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur +lui-même. Un des quatre pans de l'édifice (celui qui regarde le +levant) est coupé vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que +par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus +petite que la première, et, comme elle, bloquée de murs et de pignons +noirâtres. + +Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent à la +muraille. Au milieu se dresse une tige de fer courbée, destinée à +porter une lanterne. + +Midi sonna. Une grande porte cochère, cachée sous un enfoncement, +s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortée d'espèces de soldats +sales et honteux, en uniformes bleus, à épaulettes rouges et à +bandoulières jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de +ferraille. C'était la chiourme et les chaînes. + +Au même instant, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la +prison, les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et +immobiles, éclatèrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en +imprécations mêlées d'éclats de rire poignants à entendre. On eût cru +voir des masques de démons. Sur chaque visage parut une grimace, tous +les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les +yeux flamboyèrent, et je fus épouvanté de voir tant d'étincelles +reparaître dans cette cendre. + +Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait, à leurs +vêtements propres et à leur effroi, quelques curieux venus de Paris, +les argousins se mirent tranquillement à leur besogne. L'un d'eux +monta sur la charrette, et jeta à ses camarades les chaînes, les +colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se +dépecèrent le travail ; les uns allèrent étendre dans un coin de la +cour les longues chaînes qu'ils nommaient dans leur argot les +ficelles ; les autres déployèrent sur le pavé les taffetas, les +chemises et les pantalons ; tandis que les plus sagaces examinaient un +à un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les +carcans de fer, qu'ils éprouvaient ensuite en les faisant étinceler +sur le pavé. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont +la voix n'était dominée que par les rires bruyants des forçats pour +qui cela se préparait, et qu'on voyait relégués aux croisées de la +vieille prison qui donne sur la petite cour. + +Quand ces apprêts furent terminés, un monsieur brodé en argent, qu'on +appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la +prison ; et un moment après voilà que deux ou trois portes basses +vomirent presque en même temps, et comme par bouffées, dans la cour, +des nuées d'hommes hideux, hurlants et déguenillés. C'étaient les +forçats. + +À leur entrée, redoublement de joie aux fenêtres. Quelques-uns d'entre +eux, les grands noms du bagne, furent salués d'acclamations et +d'applaudissements qu'ils recevaient avec une sorte de modestie +fière. La plupart avaient des espèces de chapeaux tressés de leurs +propres mains, avec la paille du cachot, et toujours d'une forme +étrange, afin que dans les villes où l'on passerait le chapeau fît +remarquer la tête. Ceux-là étaient plus applaudis encore. Un, surtout, +excita des transports d'enthousiasme ; un jeune homme de dix-sept ans, +qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, où il était +au secret depuis huit jours ; de sa botte de paille il s'était fait un +vêtement qui l'enveloppait de la tête aux pieds, et il entra dans la +cour en faisant la roue sur lui-même avec l'agilité d'un serpent. +C'était un baladin condamné pour vol. Il y eut une rage de battements +de mains et de cris de joie. Les galériens y répondaient, et c'était +une chose effrayante que cet échange de gaietés entre les forçats en +titre et les forçats aspirants. La société avait beau ; être là, +représentée par les geôliers et les curieux épouvantés, le crime la +narguait en face, et de ce châtiment horrible faisait une fête de +famille. + +À mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux haies de +gardes-chiourme, dans la petite cour grillée, où la visite des +médecins les attendait. C'est là que tous tentaient un dernier effort +pour éviter le voyage, alléguant quelque excuse de santé, les yeux +malades, la jambe boiteuse, la main mutilée. Mais presque toujours on +les trouvait bons pour le bagne ; et alors chacun se résignait avec +insouciance, oubliant en peu de minutes sa prétendue infirmité de +toute la vie. + +La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par +ordre alphabétique ; et alors ils sortirent un à un, et chaque forçat +s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, près d'un +compagnon donné par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se +voit réduit à lui-même ; chacun porte sa chaîne pour soi, côte à côte +avec un inconnu ; et si par hasard un forçat a un ami, la chaîne l'en +sépare. Dernière des misères. + +Quand il y en eut à peu près une trentaine de sortis, on referma la +grille. Un argousin les aligna avec son bâton, jeta devant chacun +d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit +un signe, et tous commencèrent à se déshabiller. Un incident inattendu +vint, comme à point nommé, changer cette humiliation en torture. + +Jusqu'alors le temps avait été assez beau, et, si la bise d'octobre +refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait ça et là +dans les brumes grises du ciel une crevasse par où tombait un rayon de +soleil. Mais à peine les forçats se furent-ils dépouillés de leurs +haillons de prison, au moment où ils s'offraient nus et debout à la +visite soupçonneuse des gardiens, et aux regards curieux des étrangers +qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs épaules, le ciel +devint noir, une froide averse d'automne éclata brusquement, et se +déchargea à torrents dans la cour carrée, sur les têtes découvertes, +sur les membres nus des galériens, sur leurs misérables sayons étalés +sur le pavé. + +En un clin d'oeil le préau se vida de tout ce qui n'était pas argousin +ou galérien. Les curieux de Paris allèrent s'abriter sous les auvents +des portes. + +Cependant la pluie tombait à flots. On ne voyait plus dans la cour que +les forçats nus et ruisselants sur le pavé noyé. Un silence morne +avait succédé à leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs +dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux +s'entre-choquaient ; et c'était pitié de les voir appliquer sur leurs +membres bleus ces chemises trempées, ces vestes, ces pantalons +dégouttant de pluie. La nudité eût été meilleure. + +Un seul, un vieux, avait conservé quelque gaieté. Il s'écria, en +s'essuyant avec sa chemise mouillée, que cela n'était pas dans le +programme ; puis se prit à rire en montrant le poing au ciel. + +Quand ils eurent revêtu les habits de route, on les mena par bandes de +vingt ou trente à l'autre coin du préau, où les cordons allongés à +terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaînes +coupées transversalement de deux en deux pieds par d'autres chaînes +plus courtes, à l'extrémité desquelles se rattache un carcan carré, +qui s'ouvre au moyen d'une charnière pratiquée à l'un des angles et se +ferme à l'angle opposé par un boulon de fer, rivé pour tout le voyage +sur le cou du galérien. Quand ces cordons sont développés à terre, ils +figurent assez bien la grande arête d'un poisson. + +On fit asseoir les galériens dans la boue, sur les pavés inondés ; on +leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, armés +d'enclumes portatives, les leur rivèrent à froid à grands coups de +masses de fer. C'est un moment affreux, où les plus hardis pâlissent. +Chaque coup de marteau, asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, fait +rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en +arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix. + +Après cette opération, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que +le grelottement des chaînes, et par intervalles un cri et le bruit +sourd du bâton des gardes-chiourme sur les membres des récalcitrants. +Il y en eut qui pleurèrent ; les vieux frissonnaient et se mordaient +les lèvres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans +leurs cadres de fer. + +Ainsi, après la visite des médecins, la visite des geôliers ; après la +visite des geôliers, le ferrage. Trois actes à ce spectacle. + +Un rayon de soleil reparut. On eût dit qu'il mettait le feu à tous ces +cerveaux. Les forçats se levèrent à la fois, comme par un mouvement +convulsif. Les cinq cordons se rattachèrent par les mains, et tout à +coup se formèrent en ronde immense autour de la branche de la +lanterne. Ils tournaient à fatiguer les yeux. Ils chantaient une +chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantôt plaintif, +tantôt furieux et gai ; on entendait par intervalles des cris grêles, +des éclats de rire déchirés et haletants se mêler aux mystérieuses +paroles ; puis des acclamations furibondes ; et les chaînes qui +s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre à ce chant plus +rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la +voudrais ni meilleure ni pire. + +On apporta dans le préau un large baquet. Les gardes-chiourme +rompirent la danse des forçats à coups de bâton, et les conduisirent à +ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans +je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangèrent. + +Puis, ayant mangé, ils jetèrent sur le pavé ce qui restait de leur +soupe et de leur pain bis, et se remirent à danser et à chanter. Il +paraît qu'on leur laisse cette liberté le jour du ferrage et la nuit +qui le suit. + +J'observais ce spectacle étrange avec une curiosité si avide, si +palpitante, si attentive, que je m'étais oublié moi-même. Un profond +sentiment de pitié me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me +faisaient pleurer. + +Tout à coup, à travers la rêverie profonde où j'étais tombé, je vis la +ronde hurlante s'arrêter et se taire. Puis tous les yeux se tournèrent +vers la fenêtre que j'occupais. -- Le condamné ! le condamné ! +crièrent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie +redoublèrent. + +Je restai pétrifié. + +J'ignore d'où ils me connaissaient et comment ils m'avaient reconnu. + +-- Bonjour ! bonsoir ! me crièrent-ils avec leur ricanement atroce. Un +des plus jeunes, condamné aux galères perpétuelles, face luisante et +plombée, me regarda d'un air d'envie en disant : -- Il est heureux ! +il sera rogné ! Adieu, camarade ! + +Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'étais leur camarade en +effet. La Grève est soeur de Toulon. J'étais même placé plus bas +qu'eux ; ils me faisaient honneur. Je frissonnai. + +Oui, leur camarade ! Et quelques jours plus tard, j'aurais pu aussi, +moi, être un spectacle pour eux. + +J'étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. Mais quand +je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles +d'une infernale cordialité ; quand j'entendis le tumultueux fracas de +leurs chaînes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me +sembla que cette nuée de démons escaladait ma misérable cellule ; je +poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence à la briser ; +mais pas moyen de fuir ; les verrous étaient tirés en dehors. Je +heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus près +encore les effrayantes voix des forçats. Je crus voir leurs têtes +hideuses paraître déjà au bord de ma fenêtre, je poussai un second cri +d'angoisse, et je tombai évanoui. + + + + +XIV + + +Quand je revins à moi, il était nuit. J'étais couché dans un grabat ; +une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d'autres grabats +alignés des deux côtés du mien. Je compris qu'on m'avait transporté à +l'infirmerie. + +Je restai quelques instants éveillé, mais sans pensée et sans +souvenir, tout entier au bonheur d'être dans un lit. Certes, en +d'autres temps, ce lit d'hôpital et de prison m'eût fait reculer de +dégoût et de pitié ; mais je n'étais plus le même homme. Les draps +étaient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et trouée ; on +sentait la paillasse à travers le matelas ; qu'importe ! mes membres +pouvaient se déroidir à l'aise entre ces draps grossiers ; sous cette +couverture, si mince qu'elle fût, je sentais se dissiper peu à peu cet +horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je +me rendormis. + +Un grand bruit me réveilla ; il faisait petit jour. Ce bruit venait du +dehors ; mon lit était à côté de la fenêtre, je me levai sur mon séant +pour voir ce que c'était. + +La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour était +pleine de monde ; deux haies de vétérans avaient peine à maintenir +libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la +cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotées +à chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d'hommes ; c'étaient +les forçats qui partaient. + +Ces charrettes étaient découvertes. Chaque cordon en occupait une. Les +forçats étaient assis de côté sur chacun des bords, adossés les uns +aux autres, séparés par la chaîne commune, qui se développait dans la +longueur du chariot, et sur l'extrémité de laquelle un argousin +debout, fusil chargé, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers, +et, à chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs têtes et +ballotter leurs jambes pendantes. + +Une pluie fine et pénétrante glaçait l'air, et collait sur leurs +genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues +barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages étaient +violets ; on les voyait grelotter, et leurs dents grinçaient de rage +et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois rivé à +cette chaîne, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on +appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence +doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne à mort ; et quant à +l'animal lui-même, il ne doit plus avoir de besoins et d'appétits qu'à +heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, têtes découvertes +et pieds pendants, ils commençaient leur voyage de vingt-cinq jours, +chargés sur les mêmes charrettes, vêtus des mêmes vêtements pour le +soleil à plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On +dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moitié dans leur +office de bourreaux. + +Il s'était établi entre la foule et les charrettes je ne sais quel +horrible dialogue ; injures d'un côté, bravades de l'autre, +imprécations des deux parts ; mais, à un signe du capitaine, je vis +les coups de bâton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les +épaules ou sur les têtes, et tout rentra dans cette espèce de calme +extérieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux étaient pleins de +vengeance, et les poings des misérables se crispaient sur leurs +genoux. + +Les cinq charrettes, escortées de gendarmes à cheval et d'argousins à +pied, disparurent successivement sous la haute porte cintrée de +Bicêtre ; une sixième les suivit, dans laquelle ballottaient pêle-mêle +les chaudières, les gamelles de cuivre et les chaînes de rechange. +Quelques gardes-chiourme qui s'étaient attardés à la cantine sortirent +en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'écoula. Tout ce +spectacle s'évanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir +par degrés dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des +chevaux sur la route pavée de Fontainebleau, le claquement des fouets, +le cliquetis des chaînes, et les hurlements du peuple qui souhaitait +malheur au voyage des galériens. + +Et c'est là pour eux le commencement ! + +Que me disait-il donc, l'avocat ? Les galères ! Ah ! oui, plutôt mille +fois la mort, plutôt l'échafaud que le bagne, plutôt le néant que +l'enfer ; plutôt livrer mon cou au couteau de Guillotin qu'au carcan +de la chiourme ! Les galères, juste ciel ! + + + + +XV + + +Malheureusement je n'étais pas malade. Le lendemain il fallut sortir +de l'infirmerie. Le cachot me reprit. + +Pas malade ! en effet, je suis jeune, sain et fort. Le sang coule +librement dans mes veines ; tous mes membres obéissent à tous mes +caprices ; je suis robuste de corps et d'esprit, constitué pour une +longue vie ; oui, tout cela est vrai ; et cependant j'ai une maladie, +une maladie mortelle, une maladie faite de la main des hommes. + +Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une idée +poignante, une idée à me rendre fou, c'est que j'aurais peut-être pu +m'évader si l'on m'y avait laissé. Ces médecins, ces soeurs de +charité, semblaient prendre intérêt à moi. Mourir si jeune et d'une +telle mort ! On eût dit qu'ils me plaignaient, tant ils étaient +empressés autour de mon chevet. Bah ! curiosité ! Et puis, ces gens +qui guérissent vous guérissent bien d'une fièvre, mais non d'une +sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile ! une porte +ouverte ! Qu'est-ce que cela leur ferait ? + +Plus de chance maintenant ! Mon pourvoi sera rejeté, parce que tout +est en règle ; les témoins ont bien témoigné, les plaideurs ont bien +plaidé, les juges ont bien jugé. Je n'y compte pas, à moins que... +Non, folie ! plus d'espérance ! Le pourvoi, c'est une corde qui vous +tient suspendu au-dessus de l'abîme, et qu'on entend craquer à chaque +instant, jusqu'à ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la +guillotine mettait six semaines à tomber. + +Si j'avais ma grâce ? -- Avoir ma grâce ! Et par qui ? et pourquoi ? +et comment ? Il est impossible qu'on me fasse grâce. L'exemple ! comme +ils disent. + +Je n'ai plus que trois pas à faire : Bicêtre, la Conciergerie, la +Grève. + + + + +XVI + + +Pendant le peu d'heures que j'ai passées à l'infirmerie, je m'étais +assis près d'une fenêtre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins +recevant du soleil tout ce que les grilles de la croisée m'en +laissaient. + +J'étais là, ma tête pesante et embrassée dans mes deux mains, qui en +avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes +genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l'abattement +fait que je me courbe et me replie sur moi-même comme si je n'avais +plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair. + +L'odeur étouffée de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais +encore dans l'oreille tout ce bruit de chaînes des galériens, +j'éprouvais une grande lassitude de Bicêtre. Il me semblait que le bon +Dieu devrait bien avoir pitié de moi et m'envoyer au moins un petit +oiseau pour chanter là, en face, au bord du toit. + +Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le démon qui m'exauça ; mais +presque au même moment j'entendis s'élever sous ma fenêtre une voix, +non celle d'un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, fraîche, +veloutée d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tête comme en +sursaut, j'écoutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'était un +air lent et langoureux, une espèce de roucoulement triste et +lamentable ; voici les paroles : + + C'est dans la rue du Mail Où j'ai été coltigé, + Maluré, Par trois coquins de railles, + Lirlonfa malurette, Sur mes -sique 'ont foncé, + Lirlonfa maluré. + +Je ne saurais dire combien fut amer mon désappointement. La voix +continua : + + Sur mes sique' ont foncé, + Maluré. Ils m'ont mis la tartouve, + Lirlonfa malurette, Grand Meudon est aboulé, + Lirlonfa maluré. Dans mon trimin rencontre, + Lirlonfa malurette, Un peigre du quartier + Lirlonfa maluré. + + Un peigre du quartier + Maluré. -- Va-t'en dire à ma largue, + Lirlonfa malurette, + Que je suis enfourraillé, + Lirlonfa maluré. Ma largue tout en colère, + Lirlonfa malurette, + + M'dit : Qu'as-tu donc morfillé ? + Lirlonfa maluré. + + M'dit : Qu'as-tu donc morfillé ? + Maluré. -- J'ai fait suer un chêne, + Lirlonfa malurette, Son auberg j'ai enganté, + Lirlonfa maluré, Son auberg et sa toquante, + Lirlonfa malurette, Et ses attach's de cés, + Lirlonfa maluré. + + Et ses attach's de cés, + Maluré. Ma largu' part pour Versailles, + Lirlonfa malurette, Aux pieds d' sa majesté, + Lirlonfa maluré. Elle lui fonce un babillard, + Lirlonfa malurette, Pour m' faire défourrailler + Lirlonfa maluré. + + Pour m'faire défourrailler + Maluré. -- Ah ! si j'en défourraille, + Lirlonfa malurette, Ma largue j'entiferai, + Lirlonfa maluré. + J' li ferai porter fontange, + Lirlonfa malurette, + Et souliers galuchés, Lirlonfa maluré. + Et souliers galuchés, + + Maluré. Mais grand dabe qui s'fâche, + Lirlonfa malurette, + Dit : -- Par mon caloquet, + Lirlonfa maluré, + + J' li ferai danser une danse, + Lirlonfa malurette, Où il n'y a pas de plancher + Lirlonfa maluré. + +Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens à +demi compris et à demi caché de cette horrible complainte ; cette +lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il +dépêche à sa femme, cet épouvantable message : J'ai assassiné un homme +et je suis arrêté, j'ai fait suer un chêne et je suis enfourraillé ; +cette femme qui court à Versailles avec un placet, et cette Majesté +qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse où il +n'y a pas de plancher ; et tout cela chanté sur l'air le plus doux et +par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine !... +J'en suis resté navré, glacé, anéanti. C'était une chose repoussante +que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille +et fraîche. On eût dit la bave d'une limace sur une rose. + +Je ne saurais rendre ce que j'éprouvais ; j'étais à la fois blessé et +caressé. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue +ensanglantée et grotesque, ce hideux argot, marié à une voix de jeune +fille, gracieuse transition de la voix d'enfant à la voix de femme ! +tous ces mots difformes et mal faits, chantés, cadencés, perlés ! + +Ah ! qu'une prison est quelque chose d'infâme ! Il y a un venin qui y +salit tout. Tout s'y flétrit, même la chanson d'une fille de quinze +ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y +cueillez une jolie fleur, vous la respirez ; elle pue. + + + + +XVII + + +Oh ! si je m'évadais, comme je courrais à travers champs ! + +Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et soupçonner. Au +contraire, marcher lentement, tête levée, en chantant. Tâcher d'avoir +quelque vieux sarrau bleu à dessins rouges. Cela déguise bien. Tous +les maraîchers des environs en portent. + +Je sais auprès d'Arcueil un fourré d'arbres à côté d'un marais, où, +étant au collège, je venais avec mes camarades pêcher des grenouilles +tous les jeudis. C'est là que je me cacherais jusqu'au soir. + +La nuit tombée, je reprendrais ma course. J'irais à Vincennes. Non, la +rivière m'empêcherait. J'irais à Arpajon. -- Il aurait mieux valu +prendre du côté de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer +pour l'Angleterre. -- N'importe ! j'arrive à Longjumeau. Un gendarme +passe ; il me demande mon passeport... Je suis perdu ! + +Ah ! malheureux rêveur, brise donc d'abord le mur épais de trois pieds +qui t'emprisonne ! La mort ! la mort ! + +Quand je pense que je suis venu tout enfant, ici, à Bicêtre, voir le +grand puits et les fous ! + + + + +XVIII + + +Pendant que j'écrivais tout ceci, ma lampe a pâli, le jour est venu, +l'horloge de la chapelle a sonné six heures. -- + +Qu'est-ce que cela veut dire ? Le guichetier de garde vient d'entrer +dans mon cachot, il a ôté sa casquette, m'a salué, s'est excusé de me +déranger et m'a demandé, en adoucissant de son mieux sa rude voix, ce +que je désirais à déjeuner... + +Il m'a pris un frisson. -- Est-ce que ce serait pour aujourd'hui ? + + + + +XIX + + +C'est pour aujourd'hui ! + +Le directeur de la prison lui-même vient de me rendre visite. Il m'a +demandé en quoi il pourrait m'être agréable ou utile, a exprimé le +désir que je n'eusse pas à me plaindre de lui ou de ses subordonnés, +s'est informé avec intérêt de ma santé et de la façon dont j'avais +passé la nuit ; en me quittant, il m'a appelé monsieur ! + +C'est pour aujourd'hui ! + + + + +XX + + +Il ne croit pas, ce geôlier, que j'aie à me plaindre de lui et de ses +sous-geôliers. Il a raison. Ce serait mal à moi de me plaindre ; ils +ont fait leur métier, ils m'ont bien gardé ; et puis ils ont été polis +à l'arrivée et au départ. Ne dois-je pas être content ? + +Ce bon geôlier, avec son sourire bénin, ses paroles caressantes, son +oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la +prison incarnée, c'est Bicêtre qui s'est fait homme. Tout est prison +autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la +forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur, +c'est de la prison en pierre ; cette porte, c'est de la prison en +bois ; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison +est une espèce d'être horrible, complet, indivisible, moitié maison, +moitié homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m'enlace de tous +ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse +sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geôlier. + +Ah ! misérable ! que vais-je devenir ? qu'est-ce qu'ils vont faire de +moi ? + + + + +XXI + + +Je suis calme maintenant. Tout est fini, bien fini. Je suis sorti de +l'horrible anxiété où m'avait jeté la visite du directeur. Car, je +l'avoue, j'espérais encore. -- Maintenant, Dieu merci, je n'espère +plus. + +Voici ce qui vient de se passer : + +Au moment où six heures et demie sonnaient, -- non, c'était +l'avant-quart -- la porte de mon cachot s'est rouverte. Un vieillard à +tête blanche, vêtu d'une redingote brune, est entré. Il a entr'ouvert +sa redingote. J'ai vu une soutane, un rabat. C'était un prêtre. + +Ce prêtre n'était pas l'aumônier de la prison. Cela était sinistre. + +Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant ; puis a +secoué la tête et levé les yeux au ciel, c'est-à-dire à la voûte du +cachot. Je l'ai compris. + +-- Mon fils, m'a-t-il dit, êtes-vous préparé ? + +Je lui ai répondu d'une voix faible : + +-- Je ne suis pas préparé, mais je suis prêt. + +Cependant ma vue s'est troublée, une sueur glacée est sortie à la fois +de tous mes membres, j'ai senti mes tempes se gonfler, et j'avais les +oreilles pleines de bourdonnements. + +Pendant que je vacillais sur ma chaise comme endormi, le bon vieillard +parlait. C'est du moins ce qu'il m'a semblé, et je crois me souvenir que +j'ai vu ses lèvres remuer, ses mains s'agiter, ses yeux reluire. + +La porte s'est rouverte une seconde fois. Le bruit des verrous nous a +arrachés, moi à ma stupeur, lui à son discours. Une espèce de +monsieur, en habit noir, accompagné du directeur de la prison, s'est +présenté, et m'a salué profondément. Cet homme avait sur le visage +quelque chose de la tristesse officielle des employés des pompes +funèbres. Il tenait un rouleau de papier à la main. + +-- Monsieur, m'a-t-il dit avec un sourire de courtoisie, je suis +huissier près la cour royale de Paris. J'ai l'honneur de vous apporter +un message de la part de monsieur le procureur général. + +La première secousse était passée. Toute ma présence d'esprit m'était +revenue. + +-- C'est monsieur le procureur général, lui ai-je répondu, qui a +demandé si instamment ma tête ? Bien de l'honneur pour moi qu'il +m'écrive. J'espère que ma mort lui va faire grand plaisir ; car il me +serait dur de penser qu'il l'a sollicitée avec tant d'ardeur et +qu'elle lui était indifférente. + +J'ai dit tout cela, et j'ai repris d'une voix ferme : + +-- Lisez, monsieur ! + +Il s'est mis à me lire un long texte, en chantant à la fin de chaque +ligne et en hésitant au milieu de chaque mot. C'était le rejet de mon +pourvoi. + +-- L'arrêt sera exécuté aujourd'hui en place de Grève, a-t-il ajouté +quand il a eu terminé, sans lever les yeux de dessus son papier +timbré. Nous partons à sept heures et demie précises pour la +Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extrême bonté de me +suivre ? + +Depuis quelques instants je ne l'écoutais plus. Le directeur causait +avec le prêtre ; lui avait l'oeil fixé sur son papier ; je regardais la +porte, qui était restée entrouverte... -- Ah ! misérable ! quatre +fusiliers dans le corridor ! + +L'huissier a répété sa question, en me regardant cette fois. + +-- Quand vous voudrez, lui ai-je répondu. À votre aise ! + +Il m'a salué en disant : + +-- J'aurai l'honneur de venir vous chercher dans une demi-heure. + +Alors ils m'ont laissé seul. + +Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je +m'évade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les +fenêtres, par la charpente du toit ! quand même je devrais laisser de +ma chair après les poutres ! + +Ô rage ! démons ! malédiction ! Il faudrait des mois pour percer ce +mur avec de bons outils, et je n'ai ni un clou, ni une heure ! + + + + +XXII + + +De la Conciergerie. + +Me voici transféré, comme dit le procès-verbal. + +Mais le voyage vaut la peine d'être conté. + +Sept heures et demie sonnaient lorsque l'huissier s'est présenté de +nouveau au seuil de mon cachot. -- Monsieur, m'a-t-il dit, je vous +attends. -- Hélas ! lui et d'autres ! + +Je me suis levé, j'ai fait un pas ; il m'a semblé que je n'en pourrais +faire un second, tant ma tête était lourde et mes jambes faibles. +Cependant je me suis remis et j'ai continué d'une allure assez +ferme. Avant de sortir du cabanon, j'y ai promené un dernier coup +d'oeil. -- Je l'aimais, mon cachot. -- Puis, je l'ai laissé vide et +ouvert ; ce qui donne à un cachot un air singulier. + +Au reste, il ne le sera pas longtemps. Ce soir on y attend quelqu'un, +disaient les porte-clefs, un condamné que la cour d'assises est en +train de faire à l'heure qu'il est. + +Au détour du corridor l'aumônier nous a rejoints. Il venait de déjeuner. + +Au sortir de la geôle, le directeur m'a pris affectueusement la main, +et a renforcé mon escorte de quatre vétérans. + +Devant la porte de l'infirmerie, un vieillard moribond m'a crié : Au +revoir ! + +Nous sommes arrivés dans la cour. J'ai respiré ; cela m'a fait du bien. + +Nous n'avons pas marché longtemps à l'air. Une voiture attelée de +chevaux de poste stationnait dans la première cour ; c'est la même +voiture qui m'avait amené ; une espèce de cabriolet oblong, divisé en +deux sections par une grille transversale de fil de fer si épaisse +qu'on la dirait tricotée. Les deux sections ont chacune une porte, +l'une devant, l'autre derrière la carriole. Le tout si sale, si noir +si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en +comparaison. + +Avant de m'ensevelir dans cette tombe à deux roues, j'ai jeté un +regard dans la cour, un de ces regards désespérés devant lesquels il +semble que les murs devraient crouler. La cour, espèce de petite place +plantée d'arbres, était plus encombrée encore de spectateurs que pour +les galériens. Déjà la foule ! + +Comme le jour du départ de la chaîne, il tombait une pluie de la +saison, une pluie fine et glacée qui tombe encore à l'heure où +j'écris, qui tombera sans doute toute la journée, qui durera plus que +moi. + +Les chemins étaient effondrés, la cour pleine de fange et d'eau. J'ai +eu plaisir à voir cette foule dans cette boue. + +Nous sommes montés, l'huissier et un gendarme, dans le compartiment de +devant ; le prêtre, moi et un gendarme dans l'autre. Quatre gendarmes +à cheval autour de la voiture. Ainsi, sans le postillon, huit hommes +pour un homme. + +Pendant que je montais, il y avait une vieille aux yeux gris qui +disait : -- J'aime encore mieux cela que la chaîne. + +Je conçois. C'est un spectacle qu'on embrasse plus aisément d'un coup +d'oeil, c'est plus tôt vu. C'est tout aussi beau et plus commode. Rien +ne vous distrait. Il n'y a qu'un homme, et sur cet homme seul autant +de misère que sur tous les forçats à la fois. Seulement cela est moins +éparpillé ; c'est une liqueur concentrée, bien plus savoureuse. + +La voiture s'est ébranlée. Elle a fait un bruit sourd en passant sous +la voûte de la grande porte, puis a débouché dans l'avenue, et les +lourds battants de Bicêtre se sont refermés derrière elle. Je me +sentais emporté avec stupeur, comme un homme tombé en léthargie qui +ne peut ni remuer ni crier et qui entend qu'on l'enterre. J'écoutais +vaguement les paquets de sonnettes pendus au cou des chevaux de poste +sonner en cadence et comme par hoquets, les roues ferrées bruire sur +le pavé ou cogner la caisse en changeant d'ornière, le galop sonore +des gendarmes autour de la carriole, le fouet claquant du +postillon. Tout cela me semblait comme un tourbillon qui m'emportait. + +À travers le grillage d'un judas percé en face de moi, mes yeux +s'étaient fixés machinalement sur l'inscription gravée en grosses +lettres au-dessus de la grande porte de Bicêtre : HOSPICE DE LA +VIEILLESSE. + +-- Tiens, me disais-je, il paraît qu'il y a des gens qui vieillissent, +là. + +Et, comme on fait entre la veille et le sommeil, je retournais cette +idée en tous sens dans mon esprit engourdi de douleur. Tout à coup la +carriole, en passant de l'avenue dans la grande route, a changé le +point de vue de la lucarne. Les tours de Notre-Dame sont venues s'y +encadrer, bleues et à demi effacées dans la brume de Paris. +Sur-le-champ le point de vue de mon esprit a changé aussi. J'étais +devenu machine comme la voiture. À l'idée de Bicêtre a succédé l'idée +des tours de Notre-Dame. -- Ceux qui seront sur la tour où est le +drapeau verront bien, me suis-je dit en souriant stupidement. + +Je crois que c'est à ce moment-là que le prêtre s'est remis à me +parler. Je l'ai laissé dire patiemment. J'avais déjà dans l'oreille le +bruit des roues, le galop des chevaux, le fouet du postillon. C'était +un bruit de plus. + +J'écoutais en silence cette chute de paroles monotones qui +assoupissaient ma pensée comme le murmure d'une fontaine, et qui +passaient devant moi, toujours diverses et toujours les mêmes, comme +les ormeaux tordus de la grande route, lorsque la voix brève et +saccadée de l'huissier, placé sur le devant, est venue subitement me +secouer. + +-- Eh bien ! monsieur l'abbé, disait-il avec un accent presque gai, +qu'est-ce que vous savez de nouveau ? + +C'est vers le prêtre qu'il se retournait en parlant ainsi. + +L'aumônier, qui me parlait sans relâche, et que la voiture +assourdissait, n'a pas répondu. + +-- Hé ! hé ! a repris l'huissier en haussant la voix pour avoir le +dessus sur le bruit des roues ; infernale voiture ! + +Infernale ! En effet. Il a continué : + +-- Sans doute, c'est le cahot ; on ne s'entend pas. Qu'est-ce que je +voulais donc dire ? Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que je +voulais dire, monsieur l'abbé ! -- Ah ! savez-vous la grande nouvelle +de Paris, aujourd'hui ? + +J'ai tressailli, comme s'il parlait de moi. + +-- Non, a dit le prêtre, qui avait enfin entendu, je n'ai pas eu le +temps de lire les journaux ce matin. Je verrai cela ce soir. Quand je +suis occupé comme cela toute la journée, je recommande au portier de +me garder mes journaux, et je les lis en rentrant. + +-- Bah ! a repris l'huissier, il est impossible que vous ne sachiez +pas cela. La nouvelle de Paris ! la nouvelle de ce matin ! + +J'ai pris la parole. + +-- Je crois la savoir. + +L'huissier m'a regardé. + +-- Vous ! vraiment ! En ce cas, qu'en dites-vous ? + +-- Vous êtes curieux ! lui ai-je dit. + +-- Pourquoi, monsieur ? a répliqué l'huissier. Chacun a son opinion +politique. Je vous estime trop pour croire que vous n'avez pas la +vôtre. Quant à moi, je suis tout à fait d'avis du rétablissement de la +garde nationale. J'étais sergent de ma compagnie, et, ma foi, c'était +fort agréable. + +Je l'ai interrompu. + +-- Je ne croyais pas que ce fût de cela qu'il s'agissait. + +-- Et de quoi donc ? Vous disiez savoir la nouvelle... + +-- Je parlais d'une autre, dont Paris s'occupe aussi aujourd'hui. + +L'imbécile n'a pas compris ; sa curiosité s'est éveillée. + +-- Une autre nouvelle ? Où diable avez-vous pu apprendre des +nouvelles ? Laquelle, de grâce, mon cher monsieur ? Savez-vous ce que +c'est, monsieur l'abbé ? êtes-vous plus au courant que moi ? +Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s'agit-il ? -- Voyez-vous, +j'aime les nouvelles. Je les conte à monsieur le président, et cela +l'amuse. + +Et mille billevesées. Il se tournait tour à tour vers le prêtre et +vers moi, et je ne répondais qu'en haussant les épaules. + +-- Eh bien ! m'a-t-il dit, à quoi pensez-vous donc ? + +-- Je pense, ai-je répondu, que je ne penserai plus ce soir. + +-- Ah ! c'est cela ! a-t-il répliqué. Allons, vous êtes trop triste ! +M. Castaing causait. + +Puis, après un silence : + +-- J'ai conduit M. Papavoine ; il avait sa casquette de loutre et +fumait son cigare. Quant aux jeunes gens de La Rochelle, ils ne +parlaient qu'entre eux. Mais ils parlaient. + +Il a fait encore une pause, et a poursuivi : + +-- Des fous ! des enthousiastes ! Ils avaient l'air de mépriser tout +le monde. Pour ce qui est de vous, je vous trouve vraiment bien +pensif, jeune homme. + +-- Jeune homme ! lui ai-je dit, je suis plus vieux que vous ; chaque +quart d'heure qui s'écoule me vieillit d'une année. + +Il s'est retourné, m'a regardé quelques minutes avec un étonnement +inepte, puis s'est mis à ricaner lourdement. + +-- Allons, vous voulez rire, plus vieux que moi ! je serais votre +grand-père. + +-- Je ne veux pas rire, lui ai-je répondu gravement. + +Il a ouvert sa tabatière. + +-- Tenez, cher monsieur, ne vous fâchez pas ; une prise de tabac, et +ne me gardez pas rancune. + +-- N'ayez pas peur ; je n'aurai pas longtemps à vous la garder. + +En ce moment sa tabatière, qu'il me tendait, a rencontré le grillage +qui nous séparait. Un cahot a fait qu'elle l'a heurté assez violemment +et est tombée tout ouverte sous les pieds du gendarme. + +-- Maudit grillage ! s'est écrié l'huissier. + +Il s'est tourné vers moi. + +-- Eh bien ! ne suis-je pas malheureux ? tout mon tabac est perdu ! + +-- Je perds plus que vous, ai-je répondu en souriant. + +Il a essayé de ramasser son tabac, en grommelant entre ses dents : + +-- Plus que moi ! cela est facile à dire. Pas de tabac jusqu'à Paris ! +c'est terrible ! + +L'aumônier alors lui a adressé quelques paroles de consolation, et je +ne sais si j'étais préoccupé, mais il m'a semblé que c'était la suite +de l'exhortation dont j'avais eu le commencement. Peu à peu la +conversation s'est engagée entre le prêtre et l'huissier ; je les ai +laissés parler de leur côté, et je me suis mis à penser du mien. + +En abordant la barrière, j'étais toujours préoccupé sans doute, mais +Paris m'a paru faire un plus grand bruit qu'à l'ordinaire. + +La voiture s'est arrêtée un moment devant l'octroi. Les douaniers de +ville l'ont inspectée. Si c'eût été un mouton ou un boeuf qu'on eût +mené à la boucherie, il aurait fallu leur jeter une bourse d'argent ; +mais une tête humaine ne paie pas de droit. Nous avons passé. + +Le boulevard franchi, la carriole s'est enfoncée au grand trot dans +ces vieilles rues tortueuses du faubourg Saint-Marceau et de la Cité, +qui serpentent et s'entrecoupent comme les mille chemins d'une +fourmilière. Sur le pavé de ces rues étroites le roulement de la +voiture est devenu si bruyant et si rapide, que je n'entendais plus +rien du bruit extérieur. Quand je jetais les yeux par la petite +lucarne carrée, il me semblait que le flot des passants s'arrêtait +pour regarder la voiture, et que des bandes d'enfants couraient sur sa +trace. Il m'a semblé aussi voir de temps en temps dans les carrefours +ça et là un homme ou une vieille en haillons, quelquefois les deux +ensemble, tenant en main une liasse de feuilles imprimées que les +passants se disputaient, en ouvrant la bouche comme pour un grand cri. + +Huit heures et demie sonnaient à l'horloge du Palais au moment où nous +sommes arrivés dans la cour de la Conciergerie. La vue de ce grand +escalier, de cette noire chapelle, de ces guichets sinistres, m'a +glacé. Quand la voiture s'est arrêtée, j'ai cru que les battements de +mon coeur allaient s'arrêter aussi. + +J'ai recueilli mes forces ; la porte s'est ouverte avec la rapidité de +l'éclair ; j'ai sauté à bas du cachot roulant, et je me suis enfoncé à +grands pas sous la voûte entre deux haies de soldats. Il s'était déjà +formé une foule sur mon passage. + + + + +XXIII + + +Tant que j'ai marché dans les galeries publiques du Palais de Justice, +je me suis senti presque libre et à l'aise ; mais toute ma résolution +m'a abandonné quand on a ouvert devant moi des portes basses, des +escaliers secrets, des couloirs intérieurs, de longs corridors +étouffés et sourds, où il n'entre que ceux qui condamnent ou ceux qui +sont condamnés. + +L'huissier m'accompagnait toujours. Le prêtre m'avait quitté pour +revenir dans deux heures ; il avait ses affaires. + +On m'a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel +l'huissier m'a remis. C'était un échange. Le directeur l'a prié +d'attendre un instant, lui annonçant qu'il allait avoir du gibier à +lui remettre, afin qu'il le conduisît sur-le-champ à Bicêtre par le +retour de la carriole. Sans doute le condamné d'aujourd'hui, celui qui +doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n'ai pas eu le +temps d'user. + +-- C'est bon, a dit l'huissier au directeur, je vais attendre un +moment ; nous ferons les deux procès-verbaux à la fois, cela s'arrange +bien. + +En attendant, on m'a déposé dans un petit cabinet attenant à celui du +directeur. Là on m'a laissé seul, bien verrouillé. + +Je ne sais à quoi je pensais, ni depuis combien de temps j'étais là, +quand un brusque et violent éclat de rire à mon oreille m'a réveillé +de ma rêverie. + +J'ai levé les yeux en tressaillant. Je n'étais plus seul dans la +cellule. Un homme s'y trouvait avec moi, un homme d'environ +cinquante-cinq ans, de moyenne taille ; ridé, voûté, grisonnant ; à +membres trapus ; avec un regard louche dans des yeux gris, un rire amer +sur le visage ; sale, en guenilles, demi-nu, repoussant à voir. + +Il paraît que la porte s'était ouverte, l'avait vomi, puis s'était +refermée sans que je m'en fusse aperçu. Si la mort pouvait venir +ainsi ! + +Nous nous sommes regardés quelques secondes fixement, l'homme et moi ; +lui, prolongeant son rire qui ressemblait à un râle ; moi, demi-étonné, +demi-effrayé. + +-- Qui êtes-vous ? lui ai-je dit enfin. + +-- Drôle de demande ! a-t-il répondu. Un friauche. + +-- Un friauche ! Qu'est-ce que cela veut dire ? + +Cette question a redoublé sa gaieté. + +-- Cela veut dire, s'est-il écrié au milieu d'un éclat de rire, que le +taule jouera au panier avec ma sorbonne dans six semaines, comme il va +faire avec ta tronche dans six heures. -- Ha ! ha ! il paraît que tu +comprends maintenant. + +En effet, j'étais pâle, et mes cheveux se dressaient. C'était l'autre +condamné, le condamné du jour, celui qu'on attendait à Bicêtre, mon +héritier. + +Il a continué : + +-- Que veux-tu ? voilà mon histoire à moi. Je suis fils d'un bon +peigre ; c'est dommage que Charlot [Note : Le bourreau.] ait pris la +peine un jour de lui attacher sa cravate. C'était quand régnait la +potence, par la grâce de Dieu. À six ans, je n'avais plus ni père ni +mère ; l'été, je faisais la roue dans la poussière au bord des routes, +pour qu'on me jetât un sou par la portière des chaises de poste ; +l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soufflant dans mes doigts +tout rouges ; on voyait mes cuisses à travers mon pantalon. À neuf +ans, j'ai commencé à me servir de mes louches [Note : Mes mains.], de +temps en temps je vidais une fouillouse [Note : une poche.], je filais +une pelure [Note : Je volais un manteau.] ; à dix ans, j'étais un +marlou [Note : Un filou.]. Puis j'ai fait des connaissances ; à +dix-sept, j'étais un grinche [Note : Un voleur.]. Je forçais une +boutanche, je faussais une tournante. [Note : Je forçais une boutique, +je faussais une clef.] On m'a pris. J'avais l'âge, on m'a envoyé ramer +dans la petite marine [Note : Les galères.]. Le bagne, c'est dur ; +coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir, +traîner un imbécile de boulet qui ne sert à rien ; des coups de bâton +et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de +beaux cheveux châtains !... N'importe ! j'ai fait mon temps. Quinze +ans, cela s'arrache ! J'avais trente-deux ans. Un beau matin on me +donna une feuille de route et soixante-six francs que je m'étais +amassés dans mes quinze ans de galères, en travaillant seize heures +par jour, trente jours par mois, et douze mois par année. C'est égal, +je voulais être honnête homme avec mes soixante-six francs, et j'avais +de plus beaux sentiments sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une +serpillière de ratichon [Notes : Une soutane d'abbé.]. Mais que les +diables soient avec le passeport ! Il était jaune, et on avait écrit +dessus forçat libéré. Il fallait montrer cela partout où je passais et +le présenter tous les huit jours au maire du village où l'on me +forçait de tapiquer [Note : Habiter.]. La belle recommandation ! un +galérien ! Je faisais peur, et les petits enfants se sauvaient, et +l'on fermait les portes. Personne ne voulait me donner d'ouvrage. Je +mangeai mes soixante-six francs. Et puis il fallut vivre. Je montrai +mes bras bons au travail, on ferma les portes. J'offris ma journée +pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point. Que faire ? Un +jour, j'avais faim, je donnai un coup de coude dans le carreau d'un +boulanger ; j'empoignai un pain, et le boulanger m'empoigna ; je ne +mangeai pas le pain, et j'eus les galères à perpétuité, avec trois +lettres de feu sur l'épaule. -- Je te montrerai, si tu veux. -- On +appelle cette justice-là la récidive. Me voilà donc cheval de retour +[Note : Ramené au bagne.]. On me remit à Toulon ; cette fois avec les +bonnets verts [Note : Les condamnés à perpétuité.]. Il fallait +m'évader. Pour cela, je n'avais que trois murs à percer, deux chaînes +à couper, et j'avais un clou. Je m'évadai. On tira le canon d'alerte ; +car, nous autres, nous sommes comme les cardinaux de Rome, habillés de +rouge, et on tire le canon quand nous partons. Leur poudre alla aux +moineaux. Cette fois, pas de passeport jaune, mais pas d'argent non +plus. Je rencontrai des camarades qui avaient aussi fait leur temps ou +cassé leur ficelle. Leur coire [Note : Leur chef.] me proposa d'être +des leurs ; on faisait la grande soûlasse sur le trimar [Note : On +assassinait sur les grands chemins.]. J'acceptai, et je me mis à tuer +pour vivre. C'était tantôt une diligence, tantôt une chaise de poste, +tantôt un marchand de boeufs à cheval. On prenait l'argent, on +laissait aller au hasard la bête ou la voiture, et l'on enterrait +l'homme sous un arbre, en ayant soin que les pieds ne sortissent pas ; +et puis on dansait sur la fosse, pour que la terre ne parût pas +fraîchement remuée. J'ai vieilli comme cela, gîtant dans les +broussailles, dormant aux belles étoiles, traqué de bois en bois, mais +du moins libre et à moi. Tout a une fin, et autant celle-là qu'une +autre. Les marchands de lacets [Note : Les gendarmes.], une belle +nuit, nous ont pris au collet. Mes fanandels [Note : Camarades.] se +sont sauvés ; mais moi, le plus vieux, je suis resté sous la griffe de +ces chats à chapeaux galonnés. On m'a amené ici. J'avais déjà passé +par tous les échelons de l'échelle, excepté un. Avoir volé un mouchoir +ou tué un homme, c'était tout un pour moi désormais ; il y avait +encore une récidive à m'appliquer. Je n'avais plus qu'à passer par le +faucheur [Note : Le bourreau.]. Mon affaire a été courte. Ma foi, je +commençais à vieillir et à n'être plus bon à rien. Mon père a épousé +la veuve [Note : A été pendu.], moi je me retire à l'abbaye de +Mont'-à-Regret [Note : La guillotine.]. -- Voilà, camarade. + +J'étais resté stupide en l'écoutant. Il s'est remis à rire plus haut +encore qu'en commençant, et a voulu me prendre la main. J'ai reculé +avec horreur. + +-- L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le +singe devant la carline [Note : Le poltron devant la mort.]. Vois-tu, +il y a un mauvais moment à passer sur la placarde [Note : Place de +Grève.] ; mais cela est sitôt fait ! Je voudrais être là pour te +montrer la culbute. Mille dieux ! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si +l'on veut me faucher aujourd'hui avec toi. Le même prêtre nous servira +à tous deux ; ça m'est égal d'avoir tes restes. Tu vois que je suis un +bon garçon. Hein ! dis, veux-tu ? d'amitié ! + +Il a encore fait un pas pour s'approcher de moi. + +-- Monsieur, lui ai-je répondu en le repoussant, je vous remercie. + +Nouveaux éclats de rire à ma réponse. + +-- Ah ! ah ! monsieur, vousailles [Note : Vous.] êtes un marquis ! +c'est un marquis ! + +Je l'ai interrompu : + +-- Mon ami, j'ai besoin de me recueillir, laissez-moi. + +La gravité de ma parole l'a rendu pensif tout à coup. Il a remué sa +tête grise et presque chauve ; puis, creusant avec ses ongles sa +poitrine velue, qui s'offrait nue sous sa chemise ouverte : + +-- Je comprends, a-t-il murmuré entre ses dents ; au fait, le sanglier +[Note : Le prêtre.] !... + +Puis, après quelques minutes de silence : + +-- Tenez, m'a-t-il dit presque timidement, vous êtes un marquis, c'est +fort bien ; mais vous avez là une belle redingote qui ne vous servira +plus à grand'chose ! Le taule la prendra. Donnez-la-moi, je la vendrai +pour avoir du tabac. + +J'ai ôté ma redingote et je la lui ai donnée. Il s'est mis à battre +des mains avec une joie d'enfant. Puis, voyant que j'étais en chemise +et que je grelottais : + +-- Vous avez froid, monsieur, mettez ceci ; il pleut, et vous seriez +mouillé ; et puis il faut être décemment sur la charrette. + +En parlant ainsi, il ôtait sa grosse veste de laine grise et la +passait dans mes bras. Je le laissais faire. + +Alors j'ai été m'appuyer contre le mur, et je ne saurais dire quel +effet me faisait cet homme. Il s'était mis à examiner la redingote que +je lui avais donnée, et poussait à chaque instant des cris de joie. + +-- Les poches sont toutes neuves ! le collet n'est pas usé ! J'en +aurai au moins quinze francs. Quel bonheur ! du tabac pour mes six +semaines ! + +La porte s'est rouverte. On venait nous chercher tous deux ; moi, pour +me conduire à la chambre où les condamnés attendent l'heure ; lui, +pour le mener à Bicêtre. Il s'est placé en riant au milieu du piquet +qui devait l'emmener, et il disait aux gendarmes : + +-- Ah ça ! ne vous trompez pas ; nous avons changé de pelure, monsieur +et moi ; mais ne me prenez pas à sa place. Diable ! cela ne +m'arrangerait pas, maintenant que j'ai de quoi avoir du tabac ! + + + + +XXIV + + +Ce vieux scélérat, il m'a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas +donnée, et puis il m'a laissé cette guenille, sa veste infâme. De qui +vais-je avoir l'air ? + +Je ne lui ai pas laissé prendre ma redingote par insouciance ou par +charité. Non ; mais parce qu'il était plus fort que moi. Si j'avais +refusé, il m'aurait battu avec ses gros poings. + +Ah bien oui, charité ! j'étais plein de mauvais sentiments. J'aurais +voulu pouvoir l'étrangler de mes mains, le vieux voleur ! pouvoir le +piler sous mes pieds ! + +Je me sens le coeur plein de rage et d'amertume. Je crois que la poche +au fiel a crevé. La mort rend méchant. + + + + +XXV + + +Ils m'ont amené dans une cellule où il n'y a que les quatre murs, avec +beaucoup de barreaux à la fenêtre et beaucoup de verrous à la porte, +cela va sans dire. + +J'ai demandé une table, une chaise, et ce qu'il faut pour écrire. On +m'a apporté tout cela. + +Puis j'ai demandé un lit. Le guichetier m'a regardé de ce regard +étonné qui semble dire : -- À quoi bon ? + +Cependant ils ont dressé un lit de sangle dans le coin. Mais en même +temps un gendarme est venu s'installer dans ce qu'ils appellent ma +chambre. Est-ce qu'ils ont peur que je ne m'étrangle avec le matelas ? + + + + +XXVI + + +Il est dix heures. + +Ô ma pauvre petite fille ! encore six heures, et je serai mort ! Je +serai quelque chose d'immonde qui traînera sur la table froide des +amphithéâtres ; une tête qu'on moulera d'un côté, un tronc qu'on +disséquera de l'autre ; puis de ce qui restera, on en mettra plein une +bière, et le tout ira à Clamart. + +Voilà ce qu'ils vont faire de ton père, ces hommes dont aucun ne me +hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me +tuer. Comprends-tu cela, Marie ? Me tuer de sang-froid, en cérémonie, +pour le bien de la chose ! Ah ! grand Dieu ! + +Pauvre petite ! ton père, qui t'aimait tant, ton père qui baisait ton +petit cou blanc et parfumé, qui passait la main sans cesse dans les +boucles de tes cheveux comme sur de la soie, qui prenait ton joli +visage rond dans sa main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le +soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu ! + +Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant ? Qui est-ce qui +t'aimera ? Tous les enfants de ton âge auront des pères, excepté +toi. Comment te déshabitueras-tu, mon enfant, du Jour de l'An, des +étrennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers ? -- Comment +te déshabitueras-tu, malheureuse orpheline, de boire et de manger ? + +Oh ! si ces jurés l'avaient vue, au moins, ma jolie petite Marie, ils +auraient compris qu'il ne faut pas tuer le père d'un enfant de trois +ans. + +Et quand elle sera grande, si elle va jusque-là, que +deviendra-t-elle ? Son père sera un des souvenirs du peuple de +Paris. Elle rougira de moi et de mon nom ; elle sera méprisée, +repoussée, vile à cause de moi, de moi qui l'aime de toutes les +tendresses de mon coeur. Ô ma petite Marie bien-aimée ! Est-il bien +vrai que tu auras honte et horreur de moi ? + +Misérable ! quel crime j'ai commis, et quel crime je fais commettre à +la société ! + +Oh ! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? Est-il +bien vrai que c'est moi ? Ce bruit sourd de cris que j'entends au +dehors, ce flot de peuple joyeux qui déjà se hâte sur les quais, ces +gendarmes qui s'apprêtent dans leurs casernes, ce prêtre en robe +noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi ! c'est moi +qui vais mourir ! moi, le même qui est ici, qui vit, qui se meut, qui +respire, qui est assis à cette table, laquelle ressemble à une autre +table, et pourrait aussi bien être ailleurs ; moi, enfin, ce moi que +je touche et que je sens, et dont le vêtement fait les plis que +voilà ! + + + + +XXVII + + +Encore si je savais comment cela est fait et de quelle façon on meurt +là-dessus ! mais, c'est horrible, je ne le sais pas. + +Le nom de la chose est effroyable, et je ne comprends point comment +j'ai pu jusqu'à présent l'écrire et le prononcer. + +La combinaison de ces dix lettres, leur aspect, leur physionomie est +bien faite pour réveiller une idée épouvantable, et le médecin de +malheur qui a inventé la chose avait un nom prédestiné. + +L'image que j'y attache, à ce mot hideux, est vague, indéterminée, et +d'autant plus sinistre. Chaque syllabe est comme une pièce de la +machine. J'en construis et j'en démolis sans cesse dans mon esprit la +monstrueuse charpente. + +Je n'ose faire une question là-dessus, mais il est affreux de ne +savoir ce que c'est, ni comment s'y prendre. Il paraît qu'il y a une +bascule et qu'on vous couche sur le ventre... -- Ah ! mes cheveux +blanchiront avant que ma tête ne tombe ! + + + + +XXVIII + + +Je l'ai cependant entrevue une fois. + +Je passais sur la place de Grève, en voiture, un jour, vers onze +heures du matin. Tout à coup la voiture s'arrêta. + +Il y avait foule sur la place. Je mis la tête à la portière. Une +populace encombrait la Grève et le quai, et des femmes, des hommes, +des enfants étaient debout sur le parapet. Au-dessus des têtes, on +voyait une espèce d'estrade en bois rouge que trois hommes +échafaudaient. + +Un condamné devait être exécuté le jour même, et l'on bâtissait la +machine. Je détournai la tête avant d'avoir vu. À côté de la voiture, +il y avait une femme qui disait à un enfant : + +-- Tiens, regarde ! le couteau coule mal, ils vont graisser la rainure +avec un bout de chandelle. + +C'est probablement là qu'ils en sont aujourd'hui. Onze heures viennent +de sonner. Ils graissent sans doute la rainure. + +Ah ! cette fois, malheureux, je ne détournerai pas la tête. + + + + +XXIX + + +Ô ma grâce ! ma grâce ! on me fera peut-être grâce. Le roi ne m'en +veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat ! vite l'avocat ! Je veux +bien des galères. Cinq ans de galères, et que tout soit dit -- ou +vingt ans -- ou à perpétuité avec le fer rouge. Mais grâce de la vie ! + +Un forçat, cela marche encore, cela va et vient, cela voit le soleil. + + + + +XXX + + +Le prêtre est revenu. + +Il a des cheveux blancs, l'air très doux, une bonne et respectable +figure ; c'est en effet un homme excellent et charitable. Ce matin, je +l'ai vu vider sa bourse dans les mains des prisonniers. D'où vient que +sa voix n'a rien qui émeuve et qui soit ému ? D'où vient qu'il ne m'a +rien dit encore qui m'ait pris par l'intelligence ou par le coeur ? + +Ce matin, j'étais égaré. J'ai à peine entendu ce qu'il m'a dit. +Cependant ses paroles m'ont semblé inutiles, et je suis resté +indifférent ; elles ont glissé comme cette pluie froide sur cette +vitre glacée. + +Cependant, quand il est rentré tout à l'heure près de moi, sa vue m'a +fait du bien. C'est parmi tous ces hommes le seul qui soit encore +homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a pris une ardente soif de +bonnes et consolantes paroles. + +Nous nous sommes assis, lui sur la chaise, moi sur le lit. Il m'a +dit : -- Mon fils... Ce mot m'a ouvert le coeur. Il a continué : + +-- Mon fils, croyez-vous en Dieu ? + +-- Oui, mon père, lui ai-je répondu. + +-- Croyez-vous en la sainte église catholique, apostolique et +romaine ? + +-- Volontiers, lui ai-je dit. + +-- Mon fils, a-t-il repris, vous avez l'air de douter. + +Alors il s'est mis à parler. Il a parlé longtemps ; il a dit beaucoup +de paroles ; puis, quand il a cru avoir fini, il s'est levé et m'a +regardé pour la première fois depuis le commencement de son discours, +en m'interrogeant : + +-- Eh bien ? + +Je proteste que je l'avais écouté avec avidité d'abord, puis avec +attention, puis avec dévouement. Je me suis levé aussi. + +-- Monsieur, lui ai-je répondu, laissez-moi seul, je vous prie. + +Il m'a demandé : + +-- Quand reviendrai-je ? + +-- Je vous le ferai savoir. + +Alors il est sorti sans rien dire, mais en hochant la tête, comme se +disant à lui-même : + +-- Un impie ! + +Non, si bas que je sois tombé, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est +témoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard ? rien +de senti, rien d'attendri, rien de pleuré, rien d'arraché de l'âme, +rien qui vînt de son coeur pour aller au mien, rien qui fût de lui à +moi. Au contraire, je ne sais quoi de vague, d'inaccentué, +d'applicable à tout et à tous ; emphatique où il eût été besoin de +profondeur, plat où il eût fallu être simple ; une espèce de sermon +sentimental et d'élégie théologique. Ça et là, une citation latine en +latin. Saint Augustin, Saint Grégoire, que sais-je ? Et puis, il avait +l'air de réciter une leçon déjà vingt fois récitée, de repasser un +thème, oblitéré dans sa mémoire à force d'être su. Pas un regard dans +l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains. + +Et comment en serait-il autrement ? Ce prêtre est l'aumônier en titre +de la prison. Son état est de consoler et d'exhorter, et il vit de +cela. Les forçats, les patients sont du ressort de son éloquence. Il +les confesse et les assiste, parce qu'il a sa place à faire. Il a +vieilli à mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitué à +ce qui fait frissonner les autres ; ses cheveux, bien poudrés à blanc, +ne se dressent plus ; le bagne et l'échafaud sont de tous les jours +pour lui. Il est blasé. Probablement il a son cahier ; telle page les +galériens, telle page les condamnés à mort. On l'avertit la veille +qu'il y aura quelqu'un à consoler le lendemain à telle heure ; il +demande ce que c'est, galérien ou supplicié, et relit la page ; et +puis il vient. De cette façon, il advient que ceux qui vont à Toulon +et ceux qui vont à la Grève sont un lieu commun pour lui, et qu'il est +un lieu commun pour eux. + +Oh ! qu'on m'aille donc, au lieu de cela, chercher quelque jeune +vicaire, quelque vieux curé, au hasard, dans la première paroisse +venue ; qu'on le prenne au coin de son feu, lisant son livre et ne +s'attendant à rien, et qu'on lui dise : + +-- Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soit vous qui le +consoliez. Il faut que vous soyez là quand on lui liera les mains, là +quand on lui coupera les cheveux ; que vous montiez dans sa charrette +avec votre crucifix pour lui cacher le bourreau ; que vous soyez +cahoté avec lui par le pavé jusqu'à la Grève ; que vous traversiez +avec lui l'horrible foule buveuse de sang ; que vous l'embrassiez au +pied de l'échafaud, et que vous restiez jusqu'à ce que la tête soit +ici et le corps là. + +Alors, qu'on me l'amène, tout palpitant, tout frissonnant de la tête +aux pieds ; qu'on me jette entre ses bras, à ses genoux ; et il +pleurera, et nous pleurerons, et il sera éloquent, et je serai +consolé, et mon coeur se dégonflera dans le sien, et il prendra mon +âme, et je prendrai son Dieu. + +Mais, ce bon vieillard, qu'est-il pour moi ? que suis-je pour lui ? Un +individu de l'espèce malheureuse, une ombre comme il en a déjà tant +vu, une unité à ajouter au chiffre des exécutions. + +J'ai peut-être tort de le repousser ainsi ; c'est lui qui est bon et +moi qui suis mauvais. Hélas ! ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle +de condamné qui gâte et flétrit tout. + +On vient de m'apporter de la nourriture ; ils ont cru que je devais +avoir besoin. Une table délicate et recherchée, un poulet, il me +semble, et autre chose encore. Eh bien ! j'ai essayé de manger ; mais, +à la première bouchée, tout est tombé de ma bouche, tant cela m'a paru +amer et fétide ! + + + + +XXXI + + +Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la tête, qui m'a à peine +regardé, puis a ouvert un pied-de-roi et s'est mis à mesurer de bas en +haut les pierres du mur, parlant d'une voix très haute pour dire +tantôt : c'est cela ; tantôt : ce n'est pas cela. + +J'ai demandé au gendarme qui c'était. Il paraît que c'est une espèce +de sous-architecte employé à la prison. + +De son côté, sa curiosité s'est éveillée sur mon compte. Il a échangé +quelques demi-mots avec le porte-clefs qui l'accompagnait ; puis a fixé +un instant les yeux sur moi, a secoué la tête d'un air insouciant, et +s'est remis à parler à haute voix et à prendre des mesures. + +Sa besogne finie, il s'est approché de moi en me disant avec sa voix +éclatante : + +-- Mon bon ami, dans six mois cette prison sera beaucoup mieux. + +Et son geste semblait ajouter : + +-- Vous n'en jouirez pas, c'est dommage. + +Il souriait presque. J'ai cru voir le moment où il allait me railler +doucement, comme on plaisante une jeune mariée le soir de ses noces. + +Mon gendarme, vieux soldat à chevrons, s'est chargé de la réponse. + +-- Monsieur, lui a-t-il dit, on ne parle pas si haut dans la chambre +d'un mort. + +L'architecte s'en est allé. + +Moi, j'étais là, comme une des pierres qu'il mesurait. + + + + +XXXII + + +Et puis, il m'est arrivé une chose ridicule. + +On est venu relever mon bon vieux gendarme, auquel, ingrat égoïste que +je suis, je n'ai seulement pas serré la main. Un autre l'a remplacé, +homme à front déprimé, des yeux de boeuf, une figure inepte. + +Au reste, je n'y avais fait aucune attention. Je tournais le dos à la +porte, assis devant la table ; je tâchais de rafraîchir mon front avec +ma main, et mes pensées troublaient mon esprit. + +Un léger coup, frappé sur mon épaule, m'a fait tourner la tête. +C'était le nouveau gendarme, avec qui j'étais seul. + +Voici à peu près de quelle façon il m'a adressé la parole. + +-- Criminel, avez-vous bon coeur ? + +-- Non, lui ai-je dit. + +La brusquerie de ma réponse a paru le déconcerter. Cependant il a +repris en hésitant : + +-- On n'est pas méchant pour le plaisir de l'être. + +-- Pourquoi non ? ai-je répliqué. Si vous n'avez que cela à me dire, +laissez-moi. Où voulez-vous en venir ? + +-- Pardon, mon criminel, a-t-il répondu. Deux mots seulement. Voici. +Si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre homme, et que cela ne +vous coûtât rien, est-ce que vous ne le feriez pas ? + +J'ai haussé les épaules. + +-- Est-ce que vous arrivez de Charenton ? Vous choisissez un singulier +vase pour y puiser du bonheur. Moi, faire le bonheur de quelqu'un ! + +Il a baissé la voix et pris un air mystérieux, ce qui n'allait pas à +sa figure idiote. + +-- Oui, criminel, oui bonheur, oui fortune. Tout cela me sera venu de +vous. Voici. Je suis un pauvre gendarme. Le service est lourd, la paye +est légère ; mon cheval est à moi et me ruine. Or, je mets à la loterie +pour contre-balancer. Il faut bien avoir une industrie. Jusqu'ici il +ne m'a manqué pour gagner que d'avoir de bons numéros. J'en cherche +partout de sûrs ; je tombe toujours à côté. Je mets le 76 ; il sort le +77. J'ai beau les nourrir, ils ne viennent pas... + +-- Un peu de patience, s'il vous plaît ; je suis à la fin. + +-- Or, voici une belle occasion pour moi. Il paraît, pardon, criminel, +que vous passez aujourd'hui. Il est certain que les morts qu'on fait +périr comme cela voient la loterie d'avance. Promettez-moi de venir +demain soir, qu'est-ce que cela vous fait ? me donner trois numéros, +trois bons. Hein ? -- Je n'ai pas peur des revenants, soyez +tranquille. -- Voici mon adresse : Caserne Popincourt, escalier A, +n°26, au fond du corridor. Vous me reconnaîtrez bien, n'est-ce pas ? +-- Venez même ce soir, si cela vous est plus commode. + +J'aurais dédaigné de lui répondre, à cet imbécile, si une espérance +folle ne m'avait traversé l'esprit. Dans la position désespérée où je +suis, on croit par moments qu'on briserait une chaîne avec un cheveu. + +-- Écoute, lui ai-je dit en faisant le comédien autant que le peut +faire celui qui va mourir, je puis en effet te rendre plus riche que +le roi, te faire gagner des millions. À une condition. + +Il ouvrait des yeux stupides. + +-- Laquelle ? laquelle ? tout pour vous plaire, mon criminel. + +-- Au lieu de trois numéros, je t'en promets quatre. Change d'habits +avec moi. + +-- Si ce n'est que cela ! s'est-il écrié en défaisant les premières +agrafes de son uniforme. + +Je m'étais levé de ma chaise. J'observais tous ses mouvements, mon +coeur palpitait. Je voyais déjà les portes s'ouvrir devant l'uniforme +de gendarme, et la place, et la rue, et le Palais de Justice derrière +moi ! + +Mais il s'est retourné d'un air indécis. + +-- Ah ça ! ce n'est pas pour sortir d'ici ? + +J'ai compris que tout était perdu. Cependant j'ai tenté un dernier +effort, bien inutile et bien insensé ! + +-- Si fait, lui ai-je dit, mais ta fortune est faite... Il m'a +interrompu. + +-- Ah bien non ! tiens ! et mes numéros ! Pour qu'ils soient bons, il +faut que vous soyez mort. + +Je me suis rassis, muet et plus désespéré de toute l'espérance que +j'avais eue. + + + + +XXXIII + + +J'ai fermé les yeux, et j'ai mis les mains dessus, et j'ai tâché +d'oublier, d'oublier le présent dans le passé. Tandis que je rêve, les +souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un à un, +doux, calmes, riants, comme des îles de fleurs sur ce gouffre de +pensées noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau. + +Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, courant, criant +avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont +coulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de +sa tête de plomb le sombre dôme du Val-de-Grâce. + +Et puis, quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais +déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans le solitaire +jardin. + +La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa +peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'Andalouse +de quatorze ans, Pepa. + +Nos mères nous ont dit d'aller courir ensemble : nous sommes venus +nous promener. + +On nous a dit de jouer, et nous causons, enfants du même âge, non du +même sexe. + +Pourtant, il n'y a encore qu'un an, nous courions, nous luttions +ensemble. Je disputais à Pepita la plus belle pomme du pommier ; je la +frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait ; je disais : C'est bien +fait ! et nous allions tous deux nous plaindre ensemble à nos mères, +qui nous donnaient tort tout haut et raison tout bas. + +Maintenant elle s'appuie sur mon bras et je suis tout fier et tout +ému. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son +mouchoir ; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle +me parle des petits oiseaux, de l'étoile qu'on voit là-bas, du +couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de ses amies de pension, +de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et +nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille. + +Ce soir-là -- c'était un soir d'été --, nous étions sous les +marronniers, au fond du jardin. Après un de ces longs silences qui +remplissaient nos promenades, elle quitta tout à coup mon bras, et me +dit : Courons ! + +Je la vois encore ; elle était tout en noir, en deuil de sa +grand'mère. Il lui passa par la tête une idée d'enfant, Pepa redevint +Pépita, elle me dit : Courons ! + +Et elle se mit à courir devant moi avec sa taille fine comme le corset +d'une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu'à +mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ; le vent de sa course +soulevait par moments sa pèlerine noire, et me laissait voir son dos +brun et frais. + +J'étais hors de moi. Je l'atteignis près du vieux puisard en ruine ; +je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir +sur un banc de gazon ; elle ne résista pas. Elle était essoufflée et +riait. Moi, j'étais sérieux, et je regardais ses prunelles noires à +travers ses cils noirs. + +-- Asseyez-vous là, me dit-elle. Il fait encore grand jour, lisons +quelque chose. Avez-vous un livre ? + +J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au +hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son épaule à mon épaule, +et nous nous mîmes à lire chacun de notre côté, tout bas, la même +page. Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de +m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien. + +-- Avez-vous fini ? me disait-elle, que j'avais à peine commencé. + +Cependant nos têtes se touchaient, nos cheveux se mêlaient, nos +haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à coup. + +Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoilé. + +-- Oh ! maman, maman, dit-elle en rentrant, si tu savais comme nous +avons couru ! + +Moi, je gardais le silence. + +-- Tu ne dis rien, me dit ma mère, tu as l'air triste. + +J'avais le paradis dans le coeur. + +C'est une soirée que je me rappellerai toute ma vie. + +Toute ma vie ! + + + + +XXXIV + + +Une heure vient de sonner. Je ne sais laquelle : j'entends mal le +marteau de l'horloge. Il me semble que j'ai un bruit d'orgue dans les +oreilles ; ce sont mes dernières pensées qui bourdonnent. + +À ce moment suprême où je me recueille dans mes souvenirs, j'y +retrouve mon crime avec horreur ; mais je voudrais me repentir +davantage encore. J'avais plus de remords avant ma condamnation ; +depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place que pour les pensées de +mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir beaucoup. + +Quand j'ai rêvé une minute à ce qu'il y a de passé dans ma vie, et que +j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout à l'heure, je +frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance ! ma belle +jeunesse ! étoffe dorée dont l'extrémité est sanglante. Entre alors et +à présent il y a une rivière de sang ; le sang de l'autre et le mien. + +Si on lit un jour mon histoire, après tant d'années d'innocence et de +bonheur, on ne voudra pas croire à cette année exécrable, qui s'ouvre +par un crime et se clôt par un supplice ; elle aura l'air dépareillée. + +Et pourtant, misérables lois et misérables hommes, je n'étais pas un +méchant ! + +Oh ! mourir dans quelques heures, et penser qu'il y a un an, à pareil +jour, j'étais libre et pur, que je faisais mes promenades d'automne, +que j'errais sous les arbres, et que je marchais dans les feuilles ! + + + + +XXXV + + +En ce moment même, il y a tout auprès de moi, dans ces maisons qui +font cercle autour du Palais et de la Grève, et partout dans Paris, +des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal, +pensent à leurs affaires ; des marchands qui vendent ; des jeunes +filles qui préparent leurs robes de bal pour ce soir ; des mères qui +jouent avec leurs enfants ! + + + + +XXXVI + + +Je me souviens qu'un jour, étant enfant, j'allai voir le bourdon de +Notre-Dame. + +J'étais déjà étourdi d'avoir monté le sombre escalier en colimaçon, +d'avoir parcouru la frêle galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu +Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierre et de +charpente où pend le bourdon avec son battant, qui pèse un millier. + +J'avançai en tremblant sur les planches mal jointes, regardant à +distance cette cloche si fameuse parmi les enfants et le peuple de +Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvents couverts +d'ardoises qui entourent le clocher de leurs plans inclinés étaient au +niveau de mes pieds. Dans les intervalles, je voyais, en quelque sorte +à vol d'oiseau, la place du Parvis-Notre-Dame, et les passants comme +des fourmis. + +Tout à coup l'énorme cloche tinta ; une vibration profonde remua +l'air, fit osciller la lourde tour. Le plancher sautait sur les +poutres. Le bruit faillit me renverser ; je chancelai, prêt à tomber, +prêt à glisser sur les auvents d'ardoises en pente. De terreur, je me +couchai sur les planches, les serrant étroitement de mes deux bras, +sans parole, sans haleine, avec ce formidable tintement dans les +oreilles, et, sous les yeux, ce précipice, cette place profonde où se +croisaient tant de passants paisibles et enviés. + +Eh bien ! il me semble que je suis encore dans la tour du bourdon. +C'est tout ensemble un étourdissement et un éblouissement. Il y a +comme un bruit de cloche qui ébranle les cavités de mon cerveau, et +autour de moi je n'aperçois plus cette vie plane et tranquille que +j'ai quittée, et où les autres hommes cheminent encore, que de loin et +à travers les crevasses d'un abîme. + + + + +XXXVII + + +L'Hôtel de Ville est un édifice sinistre. + +Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran +blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille croisées, ses +escaliers usés par les pas, ses deux arches à droite et à gauche, il +est là, de plain-pied avec la Grève ; sombre, lugubre, la face toute +rongée de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil. + +Les jours d'exécution, il vomit des gendarmes de toutes ses portes, et +regarde le condamné avec toutes ses fenêtres. + +Et le soir, son cadran, qui a marqué l'heure, reste lumineux sur sa +façade ténébreuse. + + + + +XXXVIII + + +Il est une heure et quart. + +Voici ce que j'éprouve maintenant : + +Une violente douleur de tête. Les reins froids, le front brûlant. +Chaque fois que je me lève ou que je me penche, il me semble qu'il y a +un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre ma cervelle +contre les parois du crâne. + +J'ai des tressaillements convulsifs, et de temps en temps la plume +tombe de mes mains comme par une secousse galvanique. + +Les yeux me cuisent comme si j'étais dans la fumée. + +J'ai mal dans les coudes. + +Encore deux heures et quarante-cinq minutes, et je serai guéri. + + + + +XXXIX + + +Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin +douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée. + +Eh ! qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de +tout un jour ? Qu'est-ce que les angoisses de cette journée +irréparable, qui s'écoule si lentement et si vite ? Qu'est-ce que +cette échelle de tortures qui aboutit à l'échafaud ? + +Apparemment ce n'est pas là souffrir. + +Ne sont-ce pas les mêmes convulsions, que le sang s'épuise goutte à +goutte, ou que l'intelligence s'éteigne pensée à pensée ? + +Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils sûrs ? Qui le leur a dit ? +Conte-t-on que jamais une tête coupée se soit dressée sanglante au +bord du panier et qu'elle ait crié au peuple : Cela ne fait pas de +mal ! + +Y a-t-il des morts de leur façon qui soient venus les remercier et +leur dire : C'est bien inventé. Tenez-vous-en là. La mécanique est +bonne. + +Est-ce Robespierre ? Est-ce Louis XVI ?... + +Non, rien ! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est +faite. -- Se sont-ils jamais mis, seulement en pensée, à la place de +celui qui est là, au moment où le lourd tranchant qui tombe mord la +chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres... Mais quoi ! une +demi-seconde ! la douleur est escamotée... + +Horreur ! + + + + +XL + + +Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J'ai beau faire, beau +secouer la tête, j'ai une voix dans l'oreille qui me dit toujours : + +-- Il y a dans cette même ville, à cette même heure, et pas bien loin +d'ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi des gardes à toutes +ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec cette +différence qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entière, minute +par minute, n'est que gloire, grandeur, délices, enivrement. Tout est +autour de lui amour, respect, vénération. Les voix les plus hautes +deviennent basses en lui parlant et les fronts les plus fiers +ploient. Il n'a que de la soie et de l'or sous les yeux. À cette +heure, il tient quelque conseil de ministres où tous sont de son avis, +ou bien songe à la chasse de demain, au bal de ce soir, sûr que la +fête viendra à l'heure, et laissant à d'autres le travail de ses +plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d'os comme toi ! + +-- Et pour qu'à l'instant même l'horrible échafaud s'écroulât, pour +que tout te fût rendu, vie, liberté, fortune, famille, il suffirait +qu'il écrivît avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un +morceau de papier, ou même que son carrosse rencontrât ta charrette ! + +-- Et il est bon, et il ne demanderait pas mieux peut-être, et il n'en +sera rien ! + + + + +XLI + + +Eh bien donc ! ayons courage avec la mort, prenons cette horrible idée +à deux mains, et considérons-la en face. Demandons-lui compte de ce +qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut, retournons-la en tous sens, +épelons l'énigme, et regardons d'avance dans le tombeau. + +Il me semble que, dès que mes yeux seront fermés, je verrai une grande +clarté et des abîmes de lumière où mon esprit roulera sans fin. Il me +semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres +y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'être comme pour les yeux +vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des +points noirs sur du drap d'or. + +Ou bien, misérable que je suis, ce sera peut-être un gouffre hideux, +profond, dont les parois seront tapissées de ténèbres, et où je +tomberai sans cesse en voyant des formes remuer dans l'ombre. + +Ou bien, en m'éveillant après le coup, je me trouverai peut-être sur +quelque surface plane et humide, rampant dans l'obscurité et tournant +sur moi-même comme une tête qui roule. Il me semble qu'il y aura un +grand vent qui me poussera, et que je serai heurté ça et là par +d'autres têtes roulantes. Il y aura par places des mares et des +ruisseaux d'un liquide inconnu et tiède ; tout sera noir. Quand mes +yeux, dans leur rotation, seront tournés en haut, ils ne verront qu'un +ciel d'ombre, dont les couches épaisses pèseront sur eux, et au loin +dans le fond de grandes arches de fumée plus noires que les +ténèbres. Ils verront aussi voltiger dans la nuit de petites +étincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des oiseaux de +feu. Et ce sera ainsi toute l'éternité. + +Il se peut bien aussi qu'à certaines dates les morts de la Grève se +rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la place qui est à eux. Ce +sera une foule pâle et sanglante, et je n'y manquerai pas. Il n'y aura +pas de lune, et l'on parlera à voix basse. L'Hôtel de Ville sera là, +avec sa façade vermoulue, son toit déchiqueté, et son cadran qui aura +été sans pitié pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de +l'enfer où un démon exécutera un bourreau ; ce sera à quatre heures +du matin. À notre tour nous ferons foule autour. + +Il est probable que cela est ainsi. Mais si ces morts-là reviennent, +sous quelle forme reviennent-ils ? Que gardent-ils de leur corps +incomplet et mutilé ? Que choisissent-ils ? Est-ce la tête ou le tronc +qui est spectre ? + +Hélas ! qu'est-ce que la mort fait avec notre âme ? quelle nature lui +laisse-t-elle ? qu'a-t-elle à lui prendre ou à lui donner ? où la +met-elle ? lui prête-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder +sur la terre et pleurer ? + +Ah ! un prêtre ! un prêtre qui sache cela ! Je veux un prêtre, et un +crucifix à baiser ! + +Mon Dieu, toujours le même ! + + + + +XLII + + +Je l'ai prié de me laisser dormir, et je me suis jeté sur le lit. + +En effet, j'avais un flot de sang dans la tête, qui m'a fait +dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espèce. + +J'ai fait un rêve. + +J'ai rêvé que c'était la nuit. Il me semblait que j'étais dans mon +cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne sais plus lesquels. + +Ma femme était couchée dans la chambre à coucher, à côté, et dormait +avec son enfant. + +Nous parlions à voix basse, mes amis et moi, et ce que nous disions +nous effrayait. + +Tout à coup il me sembla entendre un bruit quelque part dans les +autres pièces de l'appartement ; un bruit faible, étrange, +indéterminé. + +Mes amis avaient entendu comme moi. Nous écoutâmes ; c'était comme une +serrure qu'on ouvre sourdement, comme un verrou qu'on scie à petit +bruit. + +Il y avait quelque chose qui nous glaçait ; nous avions peur. Nous +pensâmes que peut-être c'étaient des voleurs qui s'étaient introduits +chez moi, à cette heure si avancée de la nuit. + +Nous résolûmes d'aller voir. Je me levai, je pris la bougie. Mes amis +me suivaient, un à un. + +Nous traversâmes la chambre à coucher, à côté. Ma femme dormait avec +son enfant. + +Puis nous arrivâmes dans le salon. Rien. Les portraits étaient +immobiles dans leurs cadres d'or sur la tenture rouge. Il me sembla +que la porte du salon à la salle à manger n'était point à sa place +ordinaire. + +Nous entrâmes dans la salle à manger ; nous en fîmes le tour. Je +marchais le premier. La porte sur l'escalier était bien fermée, les +fenêtres aussi. Arrivé près du poêle, je vis que l'armoire au linge +était ouverte, et que la porte de cette armoire était tirée sur +l'angle du mur, comme pour le cacher. + +Cela me surprit. Nous pensâmes qu'il y avait quelqu'un derrière la +porte. + +Je portai la main à cette porte pour refermer l'armoire ; elle +résista. Étonné, je tirai plus fort, elle céda brusquement, et nous +découvrîmes une petite vieille, les mains pendantes, les yeux fermés, +immobile, debout, et comme collée dans l'angle du mur. + +Cela avait quelque chose de hideux, et mes cheveux se dressent d'y +penser. + +Je demandai à la vieille : + +-- Que faites-vous là ? + +Elle ne répondit pas. + +Je lui demandai : + +-- Qui êtes-vous ? + +Elle ne répondit pas, ne bougea pas, et resta les yeux fermés. + +Mes amis dirent : + +-- C'est sans doute la complice de ceux qui sont entrés avec de +mauvaises pensées ; ils se sont échappés en nous entendant venir ; +elle n'aura pu fuir, et s'est cachée là. + +Je l'ai interrogée de nouveau ; elle est demeurée sans voix, sans +mouvement, sans regard. + +Un de nous l'a poussée à terre, elle est tombée. + +Elle est tombée tout d'une pièce, comme un morceau de bois, comme une +chose morte. + +Nous l'avons remuée du pied, puis deux de nous l'ont relevée et de +nouveau appuyée au mur. Elle n'a donné aucun signe de vie. On lui a +crié dans l'oreille, elle est restée muette comme si elle était +sourde. + +Cependant, nous perdions patience, et il y avait de la colère dans +notre terreur. Un de nous m'a dit : + +-- Mettez-lui la bougie sous le menton. + +Je lui ai mis la mèche enflammée sous le menton. Alors elle a ouvert +un oeil à demi, un oeil vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas. + +J'ai ôté la flamme et j'ai dit : + +-- Ah ! enfin ! répondras-tu, vieille sorcière ? Qui es-tu ? + +L'oeil s'est refermé comme de lui-même. + +-- Pour le coup, c'est trop fort, ont dit les autres. Encore la +bougie ! encore ! il faudra bien qu'elle parle. + +J'ai replacé la lumière sous le menton de la vieille. + +Alors, elle a ouvert ses deux yeux lentement, nous a regardés tous les +uns après les autres, puis, se baissant brusquement, a soufflé la +bougie avec un souffle glacé. Au même moment j'ai senti trois dents +aiguës s'imprimer sur ma main dans les ténèbres. + +Je me suis réveillé, frissonnant et baigné d'une sueur froide. + +Le bon aumônier était assis au pied de mon lit, et lisait des prières. + +-- Ai-je dormi longtemps ? lui ai-je demandé. + +-- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi une heure. On vous a amené +votre enfant. Elle est là dans la pièce voisine qui vous attend. Je +n'ai pas voulu qu'on vous éveillât. + +-- Oh ! ai-je crié. Ma fille ! qu'on m'amène ma fille ! + + + + +XLIII + + +Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est +belle ! + +On lui a mis une petite robe qui lui va bien. + +Je l'ai prise, je l'ai enlevée dans mes bras, je l'ai assise sur mes +genoux, je l'ai baisée sur ses cheveux. + +Pourquoi pas avec sa mère ? -- Sa mère est malade, sa grand'mère +aussi. C'est bien. + +Elle me regardait d'un air étonné. Caressée, embrassée, dévorée de +baisers et se laissant faire, mais jetant de temps en temps un coup +d'oeil inquiet sur sa bonne, qui pleurait dans le coin. + +Enfin j'ai pu parler. + +-- Marie ! ai-je dit, ma petite Marie ! + +Je la serrais violemment contre ma poitrine enflée de sanglots. Elle a +poussé un petit cri. + +-- Oh ! vous me faites du mal, monsieur, m'a-t-elle dit. + +Monsieur ! il y a bientôt un an qu'elle ne m'a vu, la pauvre +enfant. Elle m'a oublié, visage, parole, accent ; et puis, qui me +reconnaîtrait avec cette barbe, ces habits et cette pâleur ? Quoi ! +déjà effacé de cette mémoire, la seule où j'eusse voulu vivre ! Quoi ! +déjà plus père ! être condamné à ne plus entendre ce mot, ce mot de la +langue des enfants, si doux qu'il ne peut rester dans celle des +hommes : papa ! + +Et pourtant l'entendre de cette bouche, encore une fois, une seule +fois, voilà tout ce que j'eusse demandé pour les quarante ans de vie +qu'on me prend. + +-- Écoute, Marie, lui ai-je dit en joignant ses deux petites mains +dans les miennes, est-ce que tu ne me connais point ? + +Elle m'a regardé avec ses beaux yeux, et a répondu : + +-- Ah bien non ! + +-- Regarde bien, ai-je répété. Comment, tu ne sais pas qui je suis ? + +-- Si, a-t-elle dit. Un monsieur. + +Hélas ! n'aimer ardemment qu'un seul être au monde, l'aimer avec tout +son amour, et l'avoir devant soi, qui vous voit et vous regarde, vous +parle et vous répond et ne vous connaît pas ! Ne vouloir de +consolation que de lui, et qu'il soit le seul qui ne sache pas qu'il +vous en faut parce que vous allez mourir ! + +-- Marie, ai-je repris, as-tu un papa ? + +-- Oui, monsieur, a dit l'enfant. + +-- Eh bien, où est-il ? + +Elle a levé ses grands yeux étonnés. + +-- Ah ! vous ne savez donc pas ? il est mort. + +Puis elle a crié ; j'avais failli la laisser tomber. + +-- Mort ! disais-je. Marie, sais-tu ce que c'est qu'être mort ? + +-- Oui, monsieur, a-t-elle répondu. Il est dans la terre et dans le +ciel. + +Elle a continué d'elle-même : + +-- Je prie le bon Dieu pour lui matin et soir sur les genoux de maman. + +Je l'ai baisée au front. + +-- Marie, dis-moi ta prière. + +-- Je ne peux pas, monsieur. Une prière, cela ne se dit pas dans le +jour. Venez ce soir dans ma maison ; je la dirai. + +C'était assez de cela. Je l'ai interrompue. + +-- Marie, c'est moi qui suis ton papa. + +-- Ah ! m'a-t-elle dit. + +J'ai ajouté : -- Veux-tu que je sois ton papa ? L'enfant s'est +détournée. + +-- Non, mon papa était bien plus beau. + +Je l'ai couverte de baisers et de larmes. Elle a cherché à se dégager +de mes bras en criant : + +-- Vous me faites mal avec votre barbe. + +Alors, je l'ai replacée sur mes genoux, en la couvant des yeux, et +puis je l'ai questionnée. + +-- Marie, sais-tu lire ? + +-- Oui, a-t-elle répondu. Je sais bien lire. Maman me fait lire mes +lettres. + +-- Voyons, lis un peu, lui ai-je dit en lui montrant un papier qu'elle +tenait chiffonné dans une de ses petites mains. + +Elle a hoché sa jolie tête. + +-- Ah bien ! je ne sais lire que des fables. + +-- Essaie toujours. Voyons, lis. + +Elle a déployé le papier, et s'est mise à épeler avec son doigt : + +-- A, R, ar, R, Ê, T, rêt, ARRÊT... + +Je lui ai arraché cela des mains. C'est ma sentence de mort qu'elle me +lisait. Sa bonne avait eu le papier pour un sou. Il me coûtait plus +cher, à moi. + +Il n'y a pas de paroles pour ce que j'éprouvais. Ma violence l'avait +effrayée ; elle pleurait presque. Tout à coup elle m'a dit : + +-- Rendez-moi donc mon papier ; tiens ! c'est pour jouer. + +Je l'ai remise à sa bonne. + +-- Emportez-la. + +Et je suis retombé sur ma chaise, sombre, désert, désespéré. À présent +ils devraient venir ; je ne tiens plus à rien ; la dernière fibre de +mon coeur est brisée. Je suis bon pour ce qu'ils vont faire. + + + + +XLIV + + +Le prêtre est bon, le geôlier aussi. Je crois qu'ils ont versé une +larme quand j'ai dit qu'on m'emportât mon enfant. + +C'est fait. Maintenant il faut que je me roidisse en moi-même, et que +je pense fermement au bourreau, à la charrette, aux gendarmes, à la +foule sur le pont, à la foule sur le quai, à la foule aux fenêtres, et +à ce qu'il y aura exprès pour moi sur cette lugubre place de Grève, +qui pourrait être pavée des têtes qu'elle a vu tomber. + +Je crois que j'ai encore une heure pour m'habituer à tout cela. + + + + +XLV + + +Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira. Et parmi tous ces +hommes, libres et inconnus des geôliers, qui courent pleins de joie à +une exécution, dans cette foule de têtes qui couvrira la place, il y +aura plus d'une tête prédestinée qui suivra la mienne tôt ou tard dans +le panier rouge. Plus d'un qui y vient pour moi y viendra pour soi. + +Pour ces êtres fatals il y a sur un certain point de la place de Grève +un lieu fatal, un centre d'attraction, un piège. Ils tournent autour +jusqu'à ce qu'ils y soient. + + + + +XLVI + + +Ma petite Marie ! -- On l'a remmenée jouer ; elle regarde la foule par +la portière du fiacre, et ne pense déjà plus à ce monsieur. + +Peut-être aurais-je encore le temps d'écrire quelques pages pour elle, +afin qu'elle les lise un jour, et qu'elle pleure dans quinze ans pour +aujourd'hui. + +Oui, il faut qu'elle sache par moi mon histoire, et pourquoi le nom +que je lui laisse est sanglant. + + + + +XLVII + + +MON HISTOIRE. + +Note de l'éditeur. -- On n'a pu encore retrouver les feuillets qui se +rattachaient à celui-ci. Peut-être, comme ceux qui suivent semblent +l'indiquer, le condamné n'a-t-il pas eu le temps de les écrire. Il +était tard quand cette pensée lui est venue. + + + + +XLVIII + + +D'une chambre de l'Hôtel de Ville. + +De l'Hôtel de Ville !... -- Ainsi j'y suis. Le trajet exécrable est +fait. La place est là, et au-dessous de la fenêtre l'horrible peuple +qui aboie, et m'attend, et rit. + +J'ai eu beau me roidir, beau me crisper, le coeur m'a failli. Quand +j'ai vu au-dessus des têtes ces deux bras rouges avec leur triangle +noir au bout, dressés entre les deux lanternes du quai, le coeur m'a +failli. J'ai demandé à faire une dernière déclaration. On m'a déposé +ici, et l'on est allé chercher quelque procureur du roi. Je l'attends, +c'est toujours cela de gagné. + +Voici. + +Trois heures sonnaient, on est venu m'avertir qu'il était temps. J'ai +tremblé, comme si j'eusse pensé à autre chose depuis six heures, +depuis six semaines, depuis six mois. Cela m'a fait l'effet de quelque +chose d'inattendu. + +Ils m'ont fait traverser leurs corridors et descendre leurs +escaliers. Ils m'ont poussé entre deux guichets du rez-de-chaussée, +salle sombre, étroite, voûtée, à peine éclairée d'un jour de pluie et +de brouillard. Une chaise était au milieu. Ils m'ont dit de +m'asseoir ; je me suis assis. + +Il y avait près de la porte et le long des murs quelques personnes +debout, outre le prêtre et les gendarmes, et il y avait aussi trois +hommes. + +Le premier, le plus grand, le plus vieux, était gras et avait la face +rouge. Il portait une redingote et un chapeau à trois cornes déformé. +C'était lui. + +C'était le bourreau, le valet de la guillotine. Les deux autres +étaient ses valets, à lui. + +À peine assis, les deux autres se sont approchés de moi, par derrière, +comme des chats ; puis tout à coup j'ai senti un froid d'acier dans +mes cheveux, et les ciseaux ont grincé à mes oreilles. + +Mes cheveux, coupés au hasard, tombaient par mèches sur mes épaules, +et l'homme au chapeau à trois cornes les époussetait doucement avec sa +grosse main. + +Autour, on parlait à voix basse. + +Il y avait un grand bruit au dehors, comme un frémissement qui +ondulait dans l'air. J'ai cru d'abord que c'était la rivière ; mais, à +des rires qui éclataient, j'ai reconnu que c'était la foule. + +Un jeune homme, près de la fenêtre, qui écrivait, avec un crayon, sur +un portefeuille, a demandé à un des guichetiers comment s'appelait ce +qu'on faisait là. + +-- La toilette du condamné, a répondu l'autre. + +J'ai compris que cela serait demain dans le journal. + +Tout à coup l'un des valets m'a enlevé ma veste, et l'autre a pris mes +deux mains qui pendaient, les a ramenées derrière mon dos, et j'ai +senti les noeuds d'une corde se rouler lentement autour de mes +poignets rapprochés. En même temps, l'autre détachait ma cravate. Ma +chemise de batiste, seul lambeau qui me restât du moi d'autrefois, l'a +fait en quelque sorte hésiter un moment ; puis il s'est mis à en couper +le col. + +À cette précaution horrible, au saisissement de l'acier qui touchait +mon cou, mes coudes ont tressailli, et j'ai laissé échapper un +rugissement étouffé. La main de l'exécuteur a tremblé. + +-- Monsieur, m'a-t-il dit, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal ? + +Ces bourreaux sont des hommes très doux. La foule hurlait plus haut au +dehors. Le gros homme au visage bourgeonné m'a offert à respirer un +mouchoir imbibé de vinaigre. + +-- Merci, lui ai-je dit de la voix la plus forte que j'ai pu, c'est +inutile ; je me trouve bien. + +Alors l'un d'eux s'est baissé et m'a lié les deux pieds, au moyen +d'une corde fine et lâche, qui ne me laissait à faire que de petits +pas. Cette corde est venue se rattacher à celle de mes mains. + +Puis le gros homme a jeté la veste sur mon dos, et a noué les manches +ensemble sous mon menton. Ce qu'il y avait à faire là était fait. + +Alors le prêtre s'est approché avec son crucifix. + +-- Allons, mon fils, m'a-t-il dit. + +Les valets m'ont pris sous les aisselles. Je me suis levé, j'ai +marché. Mes pas étaient mous et fléchissaient comme si j'avais eu deux +genoux à chaque jambe. + +En ce moment la porte extérieure s'est ouverte à deux battants. Une +clameur furieuse et l'air froid et la lumière blanche ont fait +irruption jusqu'à moi dans l'ombre. Du fond du sombre guichet, j'ai vu +brusquement tout à la fois, à travers la pluie, les mille têtes +hurlantes du peuple entassées pêle-mêle sur la rampe du grand escalier +du Palais ; à droite, de plain-pied avec le seuil, un rang de chevaux +de gendarmes, dont la porte basse ne me découvrait que les pieds de +devant et les poitrails ; en face, un détachement de soldats en +bataille ; à gauche, l'arrière d'une charrette, auquel s'appuyait une +roide échelle. Tableau hideux, bien encadré dans une porte de prison. + +C'est pour ce moment redouté que j'avais gardé mon courage. J'ai fait +trois pas, et j'ai paru sur le seuil du guichet. + +-- Le voilà ! le voilà ! a crié la foule. Il sort ! enfin ! + +Et les plus près de moi battaient des mains. Si fort qu'on aime un +roi, ce serait moins de fête. + +C'était une charrette ordinaire, avec un cheval étique, et un +charretier en sarrau bleu à dessins rouges, comme ceux des maraîchers +des environs de Bicêtre. + +Le gros homme en chapeau à trois cornes est monté le premier. + +-- Bonjour, monsieur Samson ! criaient des enfants pendus à des +grilles. + +Un valet l'a suivi. + +-- Bravo, Mardi ! ont crié de nouveau les enfants. + +Ils se sont assis tous deux sur la banquette de devant. + +C'était mon tour. J'ai monté d'une allure assez ferme. + +-- Il va bien ! a dit une femme à côté des gendarmes. + +Cet atroce éloge m'a donné du courage. Le prêtre est venu se placer +auprès de moi. On m'avait assis sur la banquette de derrière, le dos +tourné au cheval. J'ai frémi de cette dernière attention. + +Ils mettent de l'humanité là dedans. + +J'ai voulu regarder autour de moi. Gendarmes devant, gendarmes +derrière ; puis de la foule, de la foule, et de la foule ; une mer de +têtes sur la place. + +Un piquet de gendarmerie à cheval m'attendait à la porte de la grille +du Palais. + +L'officier a donné l'ordre. La charrette et son cortège se sont mis en +mouvement, comme poussés en avant par un hurlement de la populace. + +On a franchi la grille. Au moment où la charrette a tourné vers le +Pont-au-Change, la place a éclaté en bruit, du pavé aux toits, et les +ponts et les quais ont répondu à faire un tremblement de terre. + +C'est là que le piquet qui attendait s'est rallié à l'escorte. + +-- Chapeaux bas ! chapeaux bas ! criaient mille bouches ensemble. +Comme pour le roi. + +Alors j'ai ri horriblement aussi, moi, et j'ai dit au prêtre : + +-- Eux les chapeaux, moi la tête. + +On allait au pas. + +Le quai aux Fleurs embaumait ; c'est jour de marché. Les marchandes +ont quitté leurs bouquets pour moi. + +Vis-à-vis, un peu avant la tour carrée qui fait le coin du Palais, il +y a des cabarets, dont les entresols étaient pleins de spectateurs +heureux de leurs belles places, surtout des femmes. La journée doit +être bonne pour les cabaretiers. + +On louait des tables, des chaises, des échafaudages, des charrettes. +Tout pliait de spectateurs. Des marchands de sang humain criaient à +tue-tête : + +-- Qui veut des places ? + +Une rage m'a pris contre ce peuple. J'ai eu envie de leur crier : + +-- Qui veut la mienne ? + +Cependant la charrette avançait. À chaque pas qu'elle faisait, la +foule se démolissait derrière elle, et je la voyais de mes yeux égarés +qui s'allait reformer plus loin sur d'autres points de mon passage. + +En entrant sur le Pont-au-Change, j'ai par hasard jeté les yeux à ma +droite en arrière. Mon regard s'est arrêté sur l'autre quai, au-dessus +des maisons, à une tour noire, isolée, hérissée de sculptures, au +sommet de laquelle je voyais deux monstres de pierre assis de profil. +Je ne sais pourquoi j'ai demandé au prêtre ce que c'était que cette +tour. + +-- Saint-Jacques-la-Boucherie, a répondu le bourreau. + +J'ignore comment cela se faisait ; dans la brume, et malgré la pluie +fine et blanche qui rayait l'air comme un réseau de fils d'araignée, +rien de ce qui se passait autour de moi ne m'a échappé. Chacun de ces +détails m'apportait sa torture. Les mots manquent aux émotions. + +Vers le milieu de ce Pont-au-Change, si large et si encombré que nous +cheminions à grand'peine, l'horreur m'a pris violemment. J'ai craint +de défaillir, dernière vanité ! Alors je me suis étourdi moi-même pour +être aveugle et pour être sourd à tout, excepté au prêtre, dont +j'entendais à peine les paroles, entrecoupées de rumeurs. + +J'ai pris le crucifix et je l'ai baisé. + +-- Ayez pitié de moi, ai-je dit, ô mon Dieu ! Et j'ai tâché de +m'abîmer dans cette pensée. + +Mais chaque cahot de la dure charrette me secouait. Puis tout à coup +je me suis senti un grand froid. La pluie avait traversé mes +vêtements, et mouillait la peau de ma tête à travers mes cheveux +coupés et courts. + +-- Vous tremblez de froid, mon fils ? m'a demandé le prêtre. + +-- Oui, ai-je répondu. + +Hélas ! pas seulement de froid. + +Au détour du pont, des femmes m'ont plaint d'être si jeune. + +Nous avons pris le fatal quai. Je commençais à ne plus voir, à ne plus +entendre. Toutes ces voix, toutes ces têtes aux fenêtres, aux portes, +aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes ; ces spectateurs +avides et cruels ; cette foule où tous me connaissent et où je ne +connais personne ; cette route pavée et murée de visages humains... +J'étais ivre, stupide, insensé. C'est une chose insupportable que le +poids de tant de regards appuyés sur vous. + +Je vacillais donc sur le banc, ne prêtant même plus d'attention au +prêtre et au crucifix. + +Dans le tumulte qui m'enveloppait, je ne distinguais plus les cris de +pitié des cris de joie, les rires des plaintes, les voix du bruit ; +tout cela était une rumeur qui résonnait dans ma tête comme dans un +écho de cuivre. + +Mes yeux lisaient machinalement les enseignes des boutiques. + +Une fois l'étrange curiosité me prit de tourner la tête et de regarder +vers quoi j'avançais. C'était une dernière bravade de l'intelligence. +Mais le corps ne voulut pas ; ma nuque resta paralysée et d'avance +comme morte. + +J'entrevis seulement de côté, à ma gauche, au-delà de la rivière, la +tour de Notre-Dame, qui, vue de là, cache l'autre. C'est celle où +est le drapeau. Il y avait beaucoup de monde, et qui devait bien voir. + +Et la charrette allait, allait, et les boutiques passaient, et les +enseignes se succédaient, écrites, peintes, dorées, et la populace +riait et trépignait dans la boue, et je me laissais aller, comme à +leurs rêves ceux qui sont endormis. + +Tout à coup la série des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupée +à l'angle d'une place ; la voix de la foule est devenue plus vaste, +plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s'est arrêtée +subitement, et j'ai failli tomber la face sur les planches. Le prêtre +m'a soutenu. -- Courage ! a-t-il murmuré. Alors on a apporté une +échelle à l'arrière de la charrette ; il m'a donné le bras, je suis +descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourné pour en +faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanternes du quai +j'avais vu une chose sinistre. + +Oh ! c'était la réalité ! + +Je me suis arrêté, comme chancelant déjà du coup. + +-- J'ai une dernière déclaration à faire ! ai-je crié faiblement. + +On m'a monté ici. + +J'ai demandé qu'on me laissât écrire mes dernières volontés. Ils m'ont +délié les mains, mais la corde est ici, toute prête, et le reste est +en bas. + + + + +XLIX + + +Un juge, un commissaire, un magistrat, je ne sais de quelle espèce, +vient de venir. Je lui ai demandé ma grâce en joignant les deux mains +et en me traînant sur les deux genoux. Il m'a répondu, en souriant +fatalement, si c'est là tout ce que j'avais à lui dire. + +-- Ma grâce ! ma grâce ! ai-je répété, ou, par pitié, cinq minutes +encore ! + +Qui sait ? elle viendra peut-être ! Cela est si horrible, à mon âge, +de mourir ainsi ! Des grâces qui arrivent au dernier moment, on l'a vu +souvent. Et à qui fera-t-on grâce, monsieur, si ce n'est à moi ? + +Cet exécrable bourreau ! il s'est approché du juge pour lui dire que +l'exécution devait être faite à une certaine heure, que cette heure +approchait, qu'il était responsable, que d'ailleurs il pleut et que +cela risque de se rouiller. + +-- Eh, par pitié ! une minute pour attendre ma grâce ! ou je me +défends, je mords ! + +Le juge et le bourreau sont sortis. Je suis seul. Seul avec deux +gendarmes. + +Oh ! l'horrible peuple avec ses cris d'hyène ! -- Qui sait si je ne +lui échapperai pas ? si je ne serai pas sauvé ? si ma grâce ?... Il +est impossible qu'on ne me fasse pas grâce ! + +Ah ! les misérables ! il me semble qu'on monte l'escalier... + +QUATRE HEURES. + + + + + + +NOTES + +DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ + +1829 + +Nous donnons ci-jointe, pour les personnes curieuses de cette sorte de +littérature, la chanson d'argot avec l'explication en regard, d'après +une copie que nous avons trouvée dans les papiers du condamné, et dont +ce fac-similé reproduit tout, orthographe et écriture. La +signification des mots était écrite de la main du condamné ; il y a +aussi dans le dernier couplet deux vers intercalés qui semblent de son +écriture ; le reste de la complainte est d'une autre main. Il est +probable que, frappé de cette chanson, mais ne se la rappelant +qu'imparfaitement, il avait cherché à se la procurer, et que copie lui +en avait été donnée par quelque calligraphe de la geôle. + +La seule chose que ce fac-similé ne reproduise pas, c'est l'aspect du +papier de la copie, qui est jaune, sordide et rompu à ses plis. + + + +NOTES DU DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ + +1881 + +Le manuscrit original du Dernier Jour d'un condamné porte en marge de +la première page : + +Mardi 14 octobre 1828. + +Au bas de la dernière page : + +Nuit du 25 décembre 1828 au 26. -- 3 heures du matin. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNé *** + +This file should be named 8ldrj10.txt or 8ldrj10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8ldrj11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8ldrj10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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