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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le livre de l'émeraude - -Author: André Suarès - -Release Date: June 8, 2022 [eBook #68265] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was - produced from images made available by the HathiTrust - Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE L'ÉMERAUDE *** - - - - - - - LE LIVRE - - DE - - L’ÉMERAUDE - - Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays - y compris la Suède, la Norvège et la Hollande. - - - - - A. SUARÈS - - - LE LIVRE - - DE - - L’ÉMERAUDE - - -- EN BRETAGNE -- - - [Illustration: C · L] - - PARIS - - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - - Amico Meo - - MAVR. POTTECHER - - LOTTHARIG. - - HVNC SVVM LIBRVM - - GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV. - - ANDR. SVAR. BRITT. - - D. P. Q. E. - - DIE VII A. ID. DEC. ANN. - - MCM - - - - -DÉDICACE - -ENN ESKOPTI AR GERNE, WAR VORDIK AR MOR GLAZ[A]... - - -Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte -et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je -lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y -reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit. - -On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il -n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge -où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait -choix d’où il est?--Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures -du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène. -Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort -dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas. - -Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses -atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas -tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la -forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un -tout de la race,--cette forme abstraite. - -La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes. -L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point -accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la -richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu -à la suite de ce qui avait été. - -Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un -ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du -cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le -César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de -l’ordre est tempérée par l’adoption. - -La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus -simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les -vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie -des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses -vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte -de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle -entre, sans suffire à la faire. - -Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,--quand même ils -ne sont pas des dieux pour tous les hommes,--ont osé montrer par -l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte -sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les -Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre -malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens. - -Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse -des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?--Et le grand -César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la -ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe. - - * * * * * - -Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure -qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à -la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des -provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,--je veux dire -l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à -bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les -États-Unis,--dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé -sous une médiocrité impitoyable. - -La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain, -elle sera riche Peut-tre,--illustre à la manière des gueux -d’âme,--après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus. -Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne. - -Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée, -elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus -dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique. -Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine. - -Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu, -qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le -soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus. - - 19 novembre 1900. - - - - -LE LIVRE DE L’ÉMERAUDE - - - - -I - -VERS L’OUEST - - - De Paris à Plou-Gastel. En juin. - -Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris. - -Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs -s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas -encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le -repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les -misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire -les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le -bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait, -énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix -innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de -sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons -livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette -multitude. - -Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à -l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle -d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à -une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible, -s’arrêtait le souffle trouble de la ville. - -Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle -s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait -un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un -cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds -un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait, -et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse -grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le -craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un -poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher, -pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant -la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent, -toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et, -comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes -femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour -des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles -posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager -ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même -voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur. - -Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide, -comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles -allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon. - -Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et -l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un -visage maigre le regard paisible. - -Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois -étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de -la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois -autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave -et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on -croit déjà lire le regret de la vie. - -Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la -coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle -où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles -aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se -montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua -des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent -chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec -la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une -l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux. - -Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes -et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort -quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une -franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le -quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train -devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des -soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une -autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en -loin; et le murmure même n’était pas continu. - -Déjà, c’était la Bretagne. - - * * * * * - -Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le -brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et -ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise -poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la -nuit, sous le ciel noir et pourpre. - -L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve. -Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares. -La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans -lune,--la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait -pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs, -de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une, -comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce -rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel -pacifié. - -L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise. -L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les -senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et -lourde de la fièvre. - -La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence: -la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était -arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages -obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons -échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans -l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une -tristesse auguste. - -Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence. - - * * * * * - -Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers -l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et -secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où -l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes. - -L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent -les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui -descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le -crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté -déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce -qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la -mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée -sur l’heure occidentale... - - * * * * * - -Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours. - -Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la -prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui -chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça -l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans -un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait -une chère contrée. - -Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue -dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles -vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs -sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique -sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes -blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur -fortune. - -Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le -soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil -levant. - -Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un -corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend -tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de -savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise -humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des -journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on -la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même -pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui -crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure -ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les -gestes brusques trahissent la vivacité intérieure. - -Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe -noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et -plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est -de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour -de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées -semble une porte, où la petite fille va entrer... - -Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien -n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si -verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais -comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle, -le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les -tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe. -Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet -d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de -gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes... - -Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les -espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes, -les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et, -descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les -arbres, quand on les aime... - -Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles. - - - - -II - -DE LA FENÊTRE - - - A Ker Joz.., en Benodet, Juillet. - -Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la -base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains -rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les -murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les -pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le -hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver, -y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée -contre ces chaudes murailles. - -La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même -fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les -algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en -pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite, -au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières: -les grandes marées vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture -qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux -chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la -pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon -vert! - -La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par -une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés, -comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la -sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les -fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des -branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste. - -Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré -d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le -reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un -arbre, lui fait comme un pied de sinople. - -Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir, -comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans -cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce -morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa -manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux -pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages -roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie. - - - - -III - -LA PAIX DE KERGOAT - - - En Loc Ronan. Juillet. - -Journée délicieuse, où j’ai rencontré la paix, comme une blonde vierge, -étendue sous les arbres, au détour d’une route, dans un pays secret. - -Le soleil lançait de haut sa pluie d’or sur la baie, et la campagne -était couchée dans la joie. Une vive langueur, où la jeunesse de l’année -se sentait encore, possédait toutes choses, comme un rêve léger. Le rire -ardent du magnifique été planait sur la terre sonore: la lumière était -suspendue, comme un aigle d’azur et d’or. La brise de mer sentait la -violette; et la contrée amoureuse exhalait de toutes parts l’odeur des -roses. - -Je me trouvai bientôt dans une retraite plus calme et plus heureuse -qu’un jardin d’amour. C’était un petit bois, aux branches claires, -brillantes de feuillage et de verdure. Les grands chênes levaient la -tête, et le ciel bleu leur souriait. La pluie d’or tombait sur la terre -brune, en feuilles blondes, comme la fable-conte que le dieu jouait avec -Danaé. Et, sous les chênes, posées comme des mains tranquilles sur les -genoux, méditaient les blanches tombes. - -Elles brillaient, ces pierres de granit, plus égales et moins vieilles -que les roches, où se fixe le goémon. Elles étaient sans pensée, sans -regret et même sans mémoire: mais elles jouaient en silence avec le -soleil et les feuilles, qui jouaient avec elles. Quelques-unes étaient -sans nom, et par là plus paisibles. - -Au delà des chênes, dans le ciel bleu, la tour de la chapelle; et les -noirs martinets dansaient leurs rondes autour des hautes fenêtres, -fleuries de lys... On entend bruire le moindre frisson de branches; et -la mouche qui bourdonne sur une fleur a des échos dans l’air qui vibre. -Les oiseaux, ravis de plaisir, pépient dans les arbres; et l’on voit, -sur les pierres tombales, leur ombre qui fuit, quand ils passent de -branche en branche. - -Un vieux mendiant, aux traits graves, courbé sur son bâton, au bout de -l’allée me regarde: il est des pèlerins qui déjà remplissent le pays, -pour le prochain Pardon. Ses yeux d’eau pure me parlent. Il me croit ici -pour les miens, et m’en sait gré. Il a peut-être reconnu l’empreinte de -mes genoux... Et son regard me propose des prières. - -Priez donc, vieil homme. Il s’agenouille. Il est très doux de faire -ployer les genoux, sans violence, au vieil enfant chenu qu’est l’homme. -Il est très doux de faire prier ce passant pour cette jeune femme, que -la terre couvre, et ce marin inconnu... - -La fauvette s’égosille en chansons dans le grand chêne. Il me semble -entendre le soupir profond de la mer... O calme retraite, dans la -lumière!... O paix de Kergoat! - - - - -IV - -LE FOL ET LA SŒUR BLANCHE - - - A Pen-Ker... En juillet. - -La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le -charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample -encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un -seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la -cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on -le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux -traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé -du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un -bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le -désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même -une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme, -courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux -doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses -larges manches. Elles s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui, -cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a -pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à -l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un -enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il -n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur, -comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît... -car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la -main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté -et d’autre... - ---Précisément, dit la Religieuse.--Il est venu, une heure avant -l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à -ce qu’on l’ouvrît... - ---Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!... - -Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du -matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer -prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt. - -Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre, -voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain -des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les -intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de -blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir, -vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits -enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui -convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt ans, il en a -les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre; -et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce -expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point -qu’on la rudoie. - -Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait -qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec -intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las. - ---Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le -Corre, d’un ton sérieux. - ---Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle? -Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous -savez bien qu’elle était fermée... - -La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole -est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est -amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et -qui semble découpée au ciseau. - -Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en -savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient -pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un -sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au -delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement... - -Passe un vieil homme, qui salue et qui dit: - ---Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon -chrétien... - -Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte. - ---Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui, -d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,--avez-vous compris ce que -je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de -bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à -l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez -pas. - -Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il -écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le -contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix -douce, l’invite: - ---Hervé, venez tantôt à la Maison. - -Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul, -silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur... - - - - -V - -NAÏK - - -Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui -vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le -pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père -avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en -aurait été fâché, dit-elle. - -Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui -lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle -a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est -toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une -cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui -chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi -elle le préfère. - -Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était -toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde -robe des Bretonnes, qui recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau -en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville, -les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa -taille serait longue, mince, un peu carrée et droite. - -Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un -peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle -est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites -filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la -blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les -blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient -les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût. - -Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares -sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste -beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce -front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui -vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active -l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte, -large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,--un front calme, où -beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire. - -Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des -yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes, -tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés -sous l’arcade des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des -fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et -toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là, -qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu -si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout -instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que -j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre, -plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un -enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un -sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté -merveilleuse que celle-là,--et que n’a peut-être jamais la femme la plus -belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait. - -Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et -n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la -bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le -vide de celles qui sont tombées,--cette Naïk, quand elle sourit, les -lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du -cœur,--n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les -feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut -dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous -le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer -brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est -d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais -de la même couleur que ses cheveux; non pas exsangue, mais comme si, -les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât -plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède. - -Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère: -par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le -dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle -croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et -elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur -elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation; -elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon, -ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du -tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la -joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les -bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en -faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne -saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle -respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est -bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur -son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la -vénération est près de l’emporter. - -Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien, -elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est -opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus -comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes -dures[B].» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige -d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas -faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les -lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée -et si étrange, qui est la sienne. - -Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit; -les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de -parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est -très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne, -sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la -douceur de l’oraison. - -Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu, -simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand -je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes, -parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des -plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse, -bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait. - -Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans -de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De -naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les -développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une -aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une paysanne, mariée à -un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul -révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès -lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression. - -C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la -vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils -font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce -l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle -de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle. - - - - -VI - -ENTRÉE A BENODET - - Fin juillet. - - -Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre -des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux -d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un -ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et -que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant. - -Par mer, venant de l’Est, Benodet disparaît dans la verdure. Le temps -est doux, un peu sombre. Un ciel agité et pesant, qui présage des grains -pour la nuit; et le vent qui fraîchit lance un souffle lourd de menaces. -On serre la côte d’assez près; et la vue s’étend au loin sur le -couchant, où court la ligne basse de Tudy, et l’arc du littoral, à fleur -d’eau, comme une lagune, jusques au coude de Lesconil. On ne distingue -pas l’estuaire de l’Odet; mais, par delà, on dirait qu’il pleut sur la -rivière. Le blanc de la dune et la noire masse des feuillages s’étagent -sous la tour trop haute du phare en terre. En vain le sait-on: on ne -croirait pas qu’une rade s’ouvre au pied de ces hauteurs boisées, tant -elle est fermée et tant elle se cache. - -Bientôt, on approche. Les deux rives, lentement, se séparent comme des -lèvres qui se descellent. Le feu rouge du phare en mer saigne au bord du -long crépuscule. Le ciel est d’un velours gris, tramé de reflets -jaunâtres, qui ont la couleur de la fumée au-dessus des usines. Sur ce -petit pays, l’espace a de la grandeur; les nuages ont du mouvement et du -trouble... L’agitation d’un ciel passionné prête une âme nouvelle à la -baie rustique, qui n’avait que du charme. Le ciel fait la pensée des -pays marins, et leur caractère. - -On entre: sur les deux bords, comme une végétation de monstres, les rocs -couverts de goémons jaunes. La rivière est large plus qu’un fleuve, -miroitante, soyeuse. Le courant joue entre les eaux de la marée, comme -s’il ne s’y mêlait pas, et qu’il coulât, laiteux, dans un lit élevé sur -le lit plus sombre des eaux marines. Une charmante maison trempe dans la -mer et disparaît sous les fougères. Un petit bois de pins retient les -restes de la lumière, et une ferme très basse, dans le milieu du bois -posée, semble un tombeau de chaume, sous les ombres violettes d’un lieu -consacré. - -Partout on a la sensation de l’eau profonde, un vertige familier pour -les yeux. Les courbes de la rivière se dessinent, molles et gracieuses -comme des baigneuses couchées: elles se croisent, penchant leurs -couronnes d’arbres verts, et prolongent la perspective en lointains -pleins de mystère et de rêve. Ces grands bois se déroulent à perte de -vue, crête feuillue des collines. A mi-chemin de la hauteur qui fait -face à la petite rade, une prairie en forme de cirque s’étale sur la -pente, et cinq ou six chevaux y broutent, pareils à des jouets bruns sur -l’herbe verte et froide. - -Dans le port, des voiles au mouillage, de petits yachts blancs comme le -plâtre dans l’ombre plus épaisse. Prêt à glisser le long du câble, le -bac est plein de paysans et de femmes: le vieux passeur, maigre, noir, à -la barbe pointue, qui a l’air d’un homme en bois, moins les yeux vifs -sous les sourcils touffus, regarde s’il ne laisse personne. Et voici une -bonne vieille, sur la rive, qui tout en ramenant les lacets de sa -coiffe, crie qu’on l’attende, en brandissant un large parapluie de coton -rouge. - -Le long du mur opposé à la cale, un peuple goguenard et violent de -pêcheurs, le plus souvent silencieux, sont debout adossés à la muraille -noire, où ils se tiennent, dirait-on, à sécher. Un long voile nuageux -glisse sur la forêt du Cos-Ker, comme une écharpe de soie grise... - -Et grise, la petite église entre les larges arbres. - - - - -VII - -LES VIEUX - - Sur la place, à l’île Tudy. - - -Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus, -les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes, -cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à -l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les -Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers. - -Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils -tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un -bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui -cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux -ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte -pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs -doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui -craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche -lente, sur un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les -vaches. - -La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits -enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude -et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres -piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en -chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se -dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et -fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse, -à la voûte branlante et noircie. - -Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus -aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils -sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux -regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes -ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est -pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle -part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le -sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes -l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que -les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le -regret des pères. - -Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle -que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne -sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit; -elles font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les -unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour, -elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi. - -Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus -loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient -dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se -jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents. - -Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles. -Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à -des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un -d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le -baromètre. On compare; et l’on discute. _Les vents sont hauts... Les -vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les -belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier -quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur -ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison..._ - -Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les -maladies et pour la cuisine. Car _un marin sait tout faire_, et tirer -parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: _Le poisson veut -être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est -la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe..._ - -Ils savent ce qui est bon. - -Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et -pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à -plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui -n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en -finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages; -et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du -soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864, -ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre -1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët[C]: l’eau -entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un -livre de bord. - -Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter -leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas -écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances -d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à -l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans -toute la vie que l’expérience d’un fait. - -Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils -croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs -fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les -croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des -revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés, -n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en -ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à -propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des -morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont -sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à -leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se -regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans -le même temps, à la même lumière. - -Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son -mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré -«saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la -cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une -parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou -partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a -pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les -pleurs d’enfants. - -Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père -interrogeant, crie: _Bonne pêche?_ Les fils répondent: _Oui_ ou _Non_, -brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les -Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent. - -Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux -sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés -de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles -passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases, -ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands -mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de -ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre -ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme -noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui -qu’il couvre. - -Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout, -enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le -large, où ils ne vont plus. - - - - -VIII - -TRIOMPHE DES BARBARES - - - Au Pont-l’Abbé. En septembre. - -Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire -qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les -moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent, -patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se -hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la -place herbeuse. - -Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,--celles-ci non moins -semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables -créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même -regard, et peu s’en faut même costume:--deux palefreniers secs et -glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge -droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les -crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait -vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de -bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes, -violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et -les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de -fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême -importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des -dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils -s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de -l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche; -je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes, -ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes -l’Amérique...--Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui -les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal, -lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses -efforts. - -Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on -la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les -épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne -ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains -prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés, -disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni -hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui -manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de -l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons -semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne -riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur -saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des -femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages -incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils -avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la -comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de -confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de -la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en -ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi, -disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en -vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper. -Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre -autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux... -Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert -de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;.. -il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la -dynamite...» - -Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à -l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que -pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper -en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille -église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la -prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui -nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?--En eux, -l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec -mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui -s’y installent. - -Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette -danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas -sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau -leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir -dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits, -ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût -enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent, -mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial -ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus -fermée à l’art que celle même des nègres. - -Le long du chemin de halage, au bord de la rivière verte et bleue, des -Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au -visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à -une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers, -tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour -mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas -trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont -trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la -lumière, noblesse d’une race. - - - - -IX - -LA MER PARLE - - - Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre. - -Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements. -Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée -sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de -chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux, -qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres -enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés -sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle -la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse -et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle -pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se -dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang -et d’or. - -Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait -guère plus de trente ans. Debout, on la voyait grosse d’une vie -prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade, -quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples, -exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait -ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais -l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des -brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent -leur supplice. - -Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un -marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire. -Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il -rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout -son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il -cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il -les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme -aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver -d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant -comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin, -excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale, -quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans -son vice. - -Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales, -maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes -craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne -dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la -dune. La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de -calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil -mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on -n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut -que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait -mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux -de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la -souffrance et sa nécessité. - -La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses -effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans -la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas -même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle -bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un -monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà -joyeusement sur la charogne... - -En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux -pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier -tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il -n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en -pense rien. - -Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son -banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue -sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle -tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée; -et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poitrine d’où il était -sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui -mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à -crier. - -Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi -que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent -l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent. -Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un -spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes, -que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et -dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?... - -Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas -changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie, -n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne -rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la -gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,--que pas un -atome ne soit changé à la vision. - - - - -X - -LA DANSE - - - A Kermorgan en Plo... Juillet. - -Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient -encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du -manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et -l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix -argentine. - -Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine, -comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie -rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la -chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert -prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et -l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau. - -Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes -blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds -retombaient doucement sur l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit. -C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les -rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers -les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever -comme des plumes sur les seins. - -Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la -prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une -fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin. -Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de -l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une -lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une -maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles -modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait -seul décloses. - -Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des -danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en -disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme, -d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait -vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse -était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais, -au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la -lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie. -Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence -d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent. Et les -deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle -joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable -à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et -heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente -s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal. - -Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la -danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix: - - Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent... - Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais... - Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien, - Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs... - Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais... - - - - -XI - -TUGDUAL - - Entre Rosporden et Carhaix. En automne. - - -D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre, -Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà -ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait -pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au -bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des -feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha -tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux -béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui -impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui -semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux -et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir -fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de -métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la -nacre blême, une double et longue ride partageait son grand front par -le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues, -quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait -souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert, -et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits -durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu. - -Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà -c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du -haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à -l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se -roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits -souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée, -comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le -prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual -s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la -tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine, -aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste -front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu -le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le -bras de Tugdual, et lui dit: - ---Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre -parole... - ---Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque, -sur un ton bas. - ---Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la tenez pas. Je vous ai -vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous? - ---C’est mon affaire, monsieur le recteur... - ---Non, c’est la mienne. Vous savez ce que j’ai promis à votre pauvre -femme... - ---Laissez-moi... lâchez mon bras, monsieur le recteur. Je vous dis de me -lâcher... - ---Vous ne vous en irez pas ainsi. Il va faire nuit; et il pleuvra... - ---Il ne pleut pas sur les morts. - ---Restez ici. Vous dormirez au presbytère... - ---Vous m’avez chassé une fois; je n’y rentrerai plus... c’est juré... Je -l’ai mérité, du reste; et vous ne pouviez pas me garder... - ---Ne pensez pas à ce qui s’est passé, il y a longtemps. Vous êtes un -honnête homme, Tugdual... - ---Je ne suis pas un honnête homme, monsieur le recteur. J’ai envie -d’être mort. - ---Venez avec moi... - ---Je ne veux pas. J’ai envie d’être mort. Laissez-moi -tranquille,--dit-il avec irritation, après un silence; mais il ne fit -pas un geste de son bras, où la main du vieillard était posée.--Que me -voulez-vous enfin?--reprit-il d’une voix grondante; et ses yeux -brillaient d’une flamme hagarde, comme une lampe dans la -fumée.--Dormir?... Aller chez vous?... Non. Vous êtes trop près du -cimetière... - ---Votre femme vous a tout pardonné, Tugdual; elle vous aimait. - ---Je ne l’aimais pas, moi. Je l’ai tuée. - ---Non, que dites-vous là? - ---Je l’ai tuée, que je vous dis. Je le sais mieux que vous... - ---Ce n’est pas vous, Tugdual, qui l’avez fait mourir; elle est morte de -chagrin, et parce que Dieu l’a permis... - ---Je vous dis que je l’ai tuée... C’est moi, son chagrin,--fit-il avec -une irritation violente. - ---Obéissez à la pauvre créature, puisque vous vous repentez ainsi, -Tugdual... - ---Je ne me repens pas... Je l’ai tuée, et j’ai bien fait... - -Le prêtre regarda longuement l’homme qui lui parlait de la sorte, plus -roide sur ses pieds que jamais, et dont les lèvres frémissaient, -fébriles. Il soupira, pensant: «Je n’en tirerai rien.» - -Cependant la nuit grise tombait du ciel gris. Tout le ciel bas pesait -sur la route noire et les arbres sombres, comme un pierre funèbre, sans -une veine plus claire, une dalle de grès, uniformément livide. Un -chat-huant froua, dans le fourré des hêtres; et un coup de vent pluvieux -fit grincer au loin la girouette. - ---J’ai envie d’être mort..., répéta Tugdual avec lenteur; et, pris de -colère:--Ah! voyons, laissez-moi aller! - -Et d’une secousse rapide, il se dégagea de l’étreinte du prêtre. Dans -ses yeux vacillait une lueur d’égarement sinistre. «Cette nuit... Cette -nuit même...» murmurait-il. - -Le vieux prêtre le suivait du regard. Et Tugdual s’éloigna d’un pas -raide et saccadé, entre les haies funèbres sous le ciel morne. - - - - -XII - -BUCOLIQUES DE SEPTEMBRE - - - En Benodet. - -Ayant trouvé le champ libre, le troupeau quitte la lande, taureau en -tête. De-ci, de-là, les vaches tirent de la haie une branche molle, une -tige verte. Elles mordillent au passage, et ne s’arrêtent pas. Elles -sont cette fois à la promenade. Elles vont sagement, balancées sur leur -large croupe, comme les barques sur la vague. Elles lèvent un peu la -tête de côté; on dirait qu’elles cherchent à voir le pays, et que le -taureau noir les guide: parfois, il se retourne à demi; il les regarde -venir, quand elles s’attardent. Il les conduit ainsi jusque sur le -phare. Elles foulent la terrasse dallée, qui sonne sous leurs pas; elles -frottent leur museau contre la grille, où rien n’est vert, ni tendre, ni -bon à manger. Une, les cornes passées sous la balustrade, médite, et -rumine, tirant la langue entre les barreaux. - -Le matin est bleu comme le myosotis; il sent la fleur et le sel; la -brise tiède est un souffle, un frisson dans une lyre d’or. - -Cependant, le taureau noir s’est enhardi jusque sur les roches. D’un -sabot délicat et sûr, il va plus loin que le phare; il descend sur les -pierres trempées que le jusant découvre; et il se campe sur le dernier -roc, où la mer se brise. Le bloc noir et brillant d’eau se confond avec -le sabot noir de l’animal, et lui fait un socle. Il contemple avec -attention la rive, que la lentille de son gros œil reflète, inaltérable. -Dans l’air si bleu et si clair, sur la roche où le soleil n’épanche pas -encore sa vague blonde, on dirait moins le taureau que l’ombre d’un -taureau même... - - * * * * * - -Hommes et femmes, nous avons un sexe pour les animaux; et leur nez le -leur dit. On s’en aperçoit, quelquefois, à la campagne. - - * * * * * - -Six mauvis de bruyère s’égayent du joli matin: le soleil se lève à -peine, et ne touche qu’un bord de la rivière. Les minces oiseaux -volètent allègrement sur un petit chêne: ils s’y posent en quinconce, -comme des bougies sur un candélabre vert; ils dansent, en sautant d’un -léger bond; d’une branche à l’autre ils vont, se suivant tous et gardant -leur ordre. - -Le yacht descend le flot, rasant la rive; il porte sans doute vers les -îles, à la chasse des goélands, une bande de jeunes hommes en savant -équipage, casqués, bottés, armés. Et les oiseaux, pleins de joie, se -posent sur la haute voile, si claire dans l’ombre bleue. Un coup de feu, -un coup de crosse; et trois des mauvis tombent. Le soleil gagne le yacht -et la rivière; et sur la voile blanche, il éclaire quelques taches -sombres, un peu de plumes, de duvet et de sang. - - * * * * * - -Solennellement, au chaud soleil, un cortège s’avance du chemin crayeux -sur la lande. Pieds nus dans les sabots, une jeune fille aiguillonne -d’une mince baguette une grande vache rouge; la bête souffle et fait -l’indocile; deux paysans, le chapeau en tête, et sans veste, marchent -sur les flancs; un troisième, au bout du champ, surveille le petit -taureau pie, qui meugle, en donnant de brusques coups de corne, le front -bas. Le beau matin de septembre est déjà brûlant. On mène la vache au -taureau. - -La large jeune fille, aux joues rouges, pousse la vache devant elle; et -les hommes la présentent à l’étalon qui renifle, bave et, dressé sur les -sabots, bondit contre la femelle, comme un cheval qui se cabre. La vache -se dérobe; et le mâle, irrité, retombe en beuglant. Deux des hommes -rient, sur une parole brève que le plus jeune a lâchée; l’autre reste -grave et ne dit pas un mot. - -La forte fille aux hanches larges ne fait plus un geste; un de ses bras -lui pend le long du corps; de l’autre, qui tient la baguette, à grands -coups distraits, elle frappe la haie devant elle, ayant un peu tourné la -tête, et semblant regarder les buissons. - -Un composé de plantoir rond et mobile, de spatule qui flaire, et de -bêche solide, un instrument à forer, à remuer la terre, à arracher, à -renifler, c’est le groin. Et les oreilles du porc rose sont des plats à -barbe, truffés et luisants. - - * * * * * - -De bonne heure, fouettés par la brise fraîche, les cochons viennent en -se dandinant sur la lande verte. C’est un de ces matins clairs, où la -campagne semble lavée, vêtue de neuf, tant elle est gaie, et brille -propre. - -Ils sont deux porcs, trois truies et deux petits cochons noirs aux soies -encore lustrées. Un des ménages marche en avant, la truie serrée contre -le porc, et se donnant des coups de tête, quand les groins toujours -baissés se rencontrent sur quelque ordure. Ceux-là sont blancs, de -petite taille, le col énorme et ballant: quand ils se tournent, la queue -en fouet entre les fesses, le poil cessant avant le dos, ils ont l’air -nu, et leurs grosses cuisses roses sont d’une nudité obscène qui n’est -pas celle des animaux. - -Une truie géante, haute sur pattes, grande comme une génisse, roule bord -sur bord, fouillant de tous côtés avec une espèce de hâte allègre, et -découvre enfin une fosse, au coin le plus retiré de la lande, où les -maisons d’alentour font leur vidange. Aussitôt de s’y jeter, comme un -nageur plonge. Sa masse enfoncée fait comme une pierre dans un étang: -elle éclabousse de toutes parts une pluie d’immondices. Elle s’avance -dans ce bain jusqu’à perdre pied. Quand elle en sort, la truie rose est -plus noire que les cochons noirs. Elle est teinte d’ordures. Elle répand -une puanteur d’égoût. Toute la lande pue d’elle. Les deux petits -porchers rient aux éclats, et poursuivent la bête qui grogne. - - * * * * * - -Par la barrière ouverte, la vache rousse entre dans le jardin en fleurs. -Elle regarde, circonspecte, si ni l’homme, ce dieu terrible, ni le -chien, son ministre puissant, esclave mobile, plein de bruit et de -malice, ne la guettent dans le beau jardin, où tout est bon à manger, si -vert et si frais encore. Tout en tournant les yeux, elle met le moment à -profit, et happe une botte d’œillets, un bouquet de chèvre-feuilles et -des jacinthes juteuses. Inquiète et toujours broutant, enfin elle se -rassure: un festin inespéré. Depuis le mois de mai, rien de si savoureux -sur la langue. La bonne herbe est telle que de l’eau sous les babines: -et, en outre, l’herbe nourrit. On peut même se frotter le front piqué -par les mouches contre les branches de pommier, non sans mâcher quelques -pousses. Et ni le dieu, ni son soldat terrible, qui vaut mille mouches à -lui seul, ne donnent signe de vie. Ce jardin est un paradis perdu, rendu -aux vaches. Il faudrait peut-être avertir les autres, là-bas, sur la -lande sèche. - -La Rousse beugle. Et soudain le dieu accourt avec son chien, et le bâton -au bout du bras, ce bras divin, incalculable, qui fait tout ce qu’il -veut, qui va si loin. Cris, abois. Un grand coup sur la croupe. La vache -détale en soufflant. - - - - -XIII - -FIN DE FÊTE - - - A Saint Gw..., en Pen-Marc’h. Septembre. - -Ils commencèrent la fête après les prières. La journée était très -chaude. - -Les auberges en plein vent, longues tentes couvertes de bâches vertes, -s’ouvrant d’un seul côté, laissaient voir une foule d’hommes et de -femmes assis autour des tables en bois blanc, dans l’ombre noire: les -marins et les paysannes entraient par groupes; ils s’offraient à boire, -et vidaient les verres en riant; puis, sortant d’une auberge, ils -passaient dans une autre. Elles formaient une sorte de rue couverte; et, -sous les toiles d’un vert d’olive poussiéreuse, où s’étalait en lettres -noires le nom du tavernier, c’était une enfilade d’espaces obscurs, -pleins de fumée, qui évoquaient l’idée d’étranges cavernes, refuges -propices à des méfaits; sur le seuil, les servantes s’empressaient -lentement, à la mode bretonne; le long des tables, et jusqu’au fond -sombre de ces salles dressées sur quelques piquets, on distinguait les -verres qui brillent, les rubans des femmes, et les broderies jaunes des -gilets. - -Un air de plomb tombait; et sur la place bruissait le tumulte des pas et -des paroles. A mesure que le soleil déclinait, la chaleur se fit plus -étouffante. Les paysans dansèrent, au son de la bombarde; et l’on -entendait rouler le rythme des pieds lourds sur la terre dure. Puis, -beaucoup s’en furent à la hâte pour dîner. D’autres demeurèrent, et se -mirent à boire d’un air résolu, cloués sur leur chaise, et comme décidés -à ne jamais s’en aller de l’auberge. Ils restèrent silencieux, quelque -temps; et la fête parut dormir, pour une heure. Au crépuscule, tous peu -à peu revinrent, à la façon des fourmis, rares d’abord et clairsemés, -grouillement noir ensuite; la foule s’entassa entre les tentes; et -lentement, comme monte la mer, grandit l’orgie. - -Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,--et -chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau: -son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques -paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse, -et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait -d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un -mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on -apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face -raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une -poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner -la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour faire un -œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes -grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec, -comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord -effrayés, ouvrirent la bouche en _o_, et, s’étant regardés, rirent. - -Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient -tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le -café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la -mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un -marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en -loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme, -il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en -instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille -dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une -large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune. - -Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des -groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis -que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les -danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude -gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de -l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit -l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long -crépuscule versait peu à peu dans la nuit. - -Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus -cesser de sourire, comme si les muscles des lèvres avaient été soudain -paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son -nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava -de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues -rondes, à une amande fichée dans une pomme. - -Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière -elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer -la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur, -comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul -côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant, -d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez -âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle -récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’_Ave_. D’anciens -matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache -sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se -taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux -grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs -reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en -serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé; -un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la -grève, d’un coup de poing. - -Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent -pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut; -et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur -une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant -des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de -bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une -groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars -couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont -on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au -cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur -sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs -hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes, -on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un -brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un -brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu -de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées -en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il -crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un -enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif. - -Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant, -comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle -fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le -buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice -navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux -gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le -reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son -mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible -dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une -tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit -des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble -leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez -long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les -verres; et tous se turent encore, étrangement. - -Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure -débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes -gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les -yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de -cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en -broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et -rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux, -aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé -d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de -cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa -route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu -de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents, -fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand -elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule... - -Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine -agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme -salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde, -partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste -comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il -flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur, -était suspendu le délire... - - - - -XIV - -LA BELLE DU MAIL - - - Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre. - -L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était -suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond -sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de -Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il -faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les -places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que -l’est aux oreilles une fanfare. - -La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu, -sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres -aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu, -comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le -mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les -arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du -drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la -soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la -main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers -ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux -paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la -paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et -rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe -sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue -de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux -Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle -délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de -feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se -découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de -sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur -les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir -perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros, -un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles, -gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil, -la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or... - -Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des -Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune -fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait -avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume -de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe -bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait -voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du -filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains -blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est -propre aux œillets. - -Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage -en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux -ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme -enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de -ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si -inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui -est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle -ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille -Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène -dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être, -plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une -ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même -tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et -pourtant de ne jamais servir qu’au désir. - - - - -XV - -UNE HUTTE - - - Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre. - -On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien -d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la -dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté, -suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne -moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal, -derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La -maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on -était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir -nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le -seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux -familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père -infirme, et la fille épuisée par la phtisie. - -Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi -paralytique. Dès lors, il s’était couché, comme ils font si souvent, -d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à -vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la -fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il -avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le -grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets. - -Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la -grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur -elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint, -pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame -elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir -d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau; -et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants. - -Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou -dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en -put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions -elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle -partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et -quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père -impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers, -réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille -dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre -moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un homme, -monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze -personnes. - -Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait -appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un -vêtement de voyage;--et, comme on reprend son habit de tous les jours, -elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins; -plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de -porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin -de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir: -elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut -avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du -sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait -s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était -tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne -voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y -paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore -assez plein?--Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait -sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et -peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit: -ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre -dans la terre fait au temps. - - * * * * * - -On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père -et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille, -père, mère et sept enfants, huit peut-être. Ce soir, après une journée -pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils -n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle -d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre -une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de -lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et -une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que -quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,--un -souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de -transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce -des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce -un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon? - - * * * * * - -Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a -pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui -sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de -ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui -crache, presque mourante, et qui les caresse... - - - - -XVI - -FIN DU JOUR - - - En Kerloc’h. 19 octobre. - -Il fait triste et gris. Le crépuscule soucieux d’une journée morose -regarde la campagne. Les landes et les buissons s’assombrissent. Les -souches d’ajoncs retiennent un rayon de lumière, et le renvoient de -côté, louche comme un regard sournois. - -Le poulain rouan s’ennuie dans la lande, et tourne sa tête, au mufle -naïf de jeune nègre, vers sa mère, la jument blanche, qui mâche -mécaniquement du foin, tombé de quelque voiture sur la route. - -Les enfants rentrent à la maison, un fruit à la main; et la bonne -chienne, qui les suit, happe un quartier de la pomme aux doigts du plus -petit, qui crie. Au tournant du chemin, la vieille grand’mère, qui -toujours se hâte et trottine, traîne son petit-fils, si blond qu’il -semble de lin blanc, qui bavarde, qui se cambre en arrière, tirant sur -le bras de la bonne femme, et veut aller en canot, dit-il. - -Les nuages roulent pesamment à l’Ouest. «Il y a mention de tempête», -fait Naïk à la vieille Marie. Et celle-ci de bénir cent fois le nom du -Seigneur, pour détourner le mauvais sort de l’orage, et l’éloigner des -siens qui sont en mer. - -La longue ferme, au coude de la route et du pré, contre les haies où les -hauts genêts sont en fleurs, souffle doucement un long, un mince fil de -fumée bleue, au-dessus du chaume. C’est une solide bâtisse, en pierre -grise qui brille. Et par la porte ouverte, pleine d’une ombre rousse, on -voit dans la salle déjà noire, où luisent les charbons rouges au fond de -l’âtre, une jeune femme debout près du dressoir, qui, les bras arrondis, -comme si elle appelait la nuit à elle, range sa coiffe... - - - - -XVII - -TEMPÊTE - - - Coup de Sud-Est. Jour d’octobre. - -Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que -par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies, -sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées -lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le -jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses. - -Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans -l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un -cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle--et, tout au -fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer -répond au beuglement des bêtes. - -On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et -l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses -nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans -leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne -distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages -noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et -de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce -ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan -qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre -pernicieuse. - -Les bonnes femmes secouent la tête et disent: - ---Le ciel a bien mauvaise apparence... - ---C’est la tempête... - -A ce nom, elles se signent. - ---Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y -aura du dégât avant la nuit. - -Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour -consulter le temps. - ---_Ma Doué! Ma Doué[E]!_ murmurent les femmes. - -Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel -et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le -pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les -hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une -clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des -rocs. - ---Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille, -hochant du menton. - -Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui: - -Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se -signent; et, levant leur bonnet, murmurent le _Pater_, comme font les -mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie. - - - La nuit. - -Tempête. - -Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui -déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux -canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse -d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides -de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches -sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui -fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable. - -Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du -navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de -l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en -cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes -et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre. - -Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la -même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir -voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les -gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les -châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large du ciel, la -pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine -la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la -couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de -neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le -ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la -poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté -funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du -délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les -fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le -rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire. - - - - -XVIII - -VISITE AU PHARE - - - A Benodet. Dimanche 15 juillet. - -Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit -filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la -coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des -paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt, -les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons -ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et -comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des -enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et -Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est -celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre. -Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un -air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et -leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs -dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord de la mer ou -dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est -d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils -passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure, -au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de -l’ivresse. - -Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic, -ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles; -et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est -d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les -épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le -chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours -comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles -pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs -lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur -bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut -en bas leur langue, comme une palette. - -La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de -flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du -phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit -l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix -s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin. -Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses. -Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière -le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de la -mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le -Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et -où ils seront, à leur tour, des morts. - -Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la -taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les -épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux -sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun -emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...--«En voilà une bande!» -murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une -force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau -fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas -qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé -aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit -la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que -ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et, -au galop, part à leur poursuite. - - - - -XIX - -PETITS BRETONS - - - En Benodet. - -Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits -sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie -pas... - ---Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien -qu’ils sont trop grands pour toi... - -Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses -pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à -la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il -cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met -en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang -lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe: - ---Mets-moi-les, _mamm_... Je serai gentil, _mamm_... Je serai mignon à -toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur... - -Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle -répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec -amour, et dit: - ---Mon petit Breton, mon petit Breton... - - * * * * * - -Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez -pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont -vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux, -demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le -ruban de l’un, on lit l’_Océan_ et sur l’autre, le _Neptune_. Voilà ce -que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du -pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout -ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la -calotte rouge, le _Neptune_ et l’_Océan_ s’en moquent. Ils l’ont vu -faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils -prétendent tourner en dérision. - - * * * * * - -Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par -les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais -elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le -temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des -athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de -fête, ce sont des écoliers lâchés. - -Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils -jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits -paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et -viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne -commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces -enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants. - -Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec -les poupons qu’on leur met aux bras. - - * * * * * - -Un jeu de petits Bretons. - -Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques -loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis, -l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de -la bande, ils font la procession. - -Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et -ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils -savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et -sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement: -_Alleluia... ah!--Ora pro nobis--Et spiritu sancto--pax--pax vobiscum._ -Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite: -«_Ave, maris_ tella, tella...» - -Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte -d’onction. - -Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes -et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un -blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent. -Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la -mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les -enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt -qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il -fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de -son bâton. - - * * * * * - -Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est -rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile, -que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la -bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu, -mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et -le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un -fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses -lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille -une rosée de sueur. - -La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de -noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par -la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans -l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,--silencieusement aussi tourne -en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue -juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer. - - - - -XX - -ANNONCIATION DU SOIR - - - A B., le 30 septembre. - -Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de -saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient, -tout est soie. - -Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper -de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des -chênes. - -La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et -si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et -qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste. - -L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La -roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les -cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume -des rubis et des topazes sur la plage. - -L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère; -et le taureau, immobile sur ses sabots noirs, tend le cou. Les cornes -noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux. -On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit. - -Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert -inaccessible. Et la mer murmure. - - * * * * * - -Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée -d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans -la langueur? Ou... - -On m’appelle, de l’autre rive. - - - - -XXI - -BRUMAIRE - - - Un petit port de pêche. En novembre. - -La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois, -hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours -heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour -ensevelir ses morts. - -Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève. -Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la -suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de -longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée -et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se -forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il -n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire. - -Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les -gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie -qui fait le mauvais temps,--c’est le vent et la brume. Les canots -restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine, -ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord, -et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat -lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison, -ont déjà tout bu. - -Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui. -S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger -de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont -plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes -ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère: -les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de -la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que -coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la -douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment -raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature -rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion -triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous -la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui -des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres -narcotiques. - -Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu -jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap -et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les -chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et -d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un -rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide -où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus -rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de -l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable... - -Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui -bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils -aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit -est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont -froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent -pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils -rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze -heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes, -et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du -monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces -âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et -le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait -des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant -que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de -l’auberge. - - - - -XXII - -LE JOUR DES ANGES - - - Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé. - -I - -Le bruit doux de la fontaine chantait _Amen_ au jour tranquille. Le -murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...» - -Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils -venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils -descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne -fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils -marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient -de petits enfants parés comme pour une procession. - -Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine -d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à -l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois, -partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite -moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais -et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les -plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la -hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se -dandinant. - -Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La -plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui -avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique. - -Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine -bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion. -L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et -par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme -une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus -doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit -l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon. -L’air était lilas. - -Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un -nuage passa... Et l’eau fut grise. - - -II - -Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le -regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien -de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret. -Pourtant, sa femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la -seconde fois... ah...»--les muscles de sa face se rétractèrent, et il -eut les larmes aux yeux... - ---Habillez-le, dit-il. - -Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit -d’un regard avide cette toilette... - -Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur, -devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit -sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait -pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses -mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du -sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux -sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie. - -Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une -docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre -ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et -plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien -malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses -bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout -suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du -menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des -lèvres maternelles: elle le baisa avec passion. - ---Il est chaud, dit-elle. Il est chaud... - -Et elle éclata en pleurs. - ---Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix. - -Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos. - -L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre, -salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement. -L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement. -Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait -mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au -désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa -ardemment. - ---Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon... - -Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le -père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle -était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel -étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux -fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite -bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que -le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu -gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus -chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans. - -Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité -pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc. - ---Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie. - -Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque -souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de -lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de -la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet -multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe -riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet. -Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots, -naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras -de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon -que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient -leur pli avec roideur. - -Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant -senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans -un cri, elle s’écria tout en pleurs: - ---Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô -mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon -Dieu... - -Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses -larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le -visage du petit mort... - - -III - -Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de -l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les -moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent, -menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes, -rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu. - -Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies -s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa -plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches. -Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que -penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui -s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée. - -Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée -dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la -tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains -parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient -leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles, -embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des -pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères -haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs -chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des -jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et -s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient -de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres -touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très -large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se -trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la -première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter. - -Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette, -qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête -baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques -jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli... -Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis, -c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon -est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un -malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts... -On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est -ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort. -Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans -tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans -rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts -vont sous terre. - -Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord -du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme -elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,--si blême, si -raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors -son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par -l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer -longuement, prête à défaillir. - ---Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on. - -Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout -bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques -mots: - ---Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on -était couché... Les enfants vont au ciel... - -Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et -courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de -compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère -semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les -honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie. - -Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris -perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la -même peur, pleura. - - * * * * * - -Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un -d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui -joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au -début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le -sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre, -sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les -robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement, -leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté. -Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont -chanter: il ne leur manque que des ailes. - - - - -XXIII - -PENMARC’H - - - En novembre, l’après-midi. - -Temps gris,--et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie. - -Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation. -Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays -sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des -siècles. - -Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut -des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et -Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus -grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest -et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,--on en discute; et -plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les -entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole. -Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être -placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h, si les Atlantes furent -une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan. - -Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit. - -Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps -de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée -que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas, -dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire -de nuages... - -Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires, -pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à -reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres -se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la -vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces -puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de -granit, et la mer désespérée. - -Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils -amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié, -près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le -charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs -mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie, -gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus -qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes -immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les -rocs se comparent. - -Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,--beau sous -le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et, -jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le -murmure est éternel,--et presque toujours la violence. C’est un canton -de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à -terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se -forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort, -rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé -d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un -rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond -de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la -pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites... - -Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a -l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se -font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des -monstres en méditation. - -Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps -de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir -sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme. - - - - -XXIV - -ARCADIE - - - De Benodet à Beg Meil. En août. - -Matin. - -Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le -soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de -loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un -cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli -animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et -longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et -ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir -ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche -haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment -de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie. -La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle -est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route -s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles -rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et -d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait -faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or -végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces -d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière -ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse -encore, la mer bleue comme les yeux. - - -Midi. - -Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa -vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien -que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?... -Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je -vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais -s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je -paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je -ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade, -je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi... -J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à -saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les -bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les -bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je -vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint -Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors, -qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal -de dents, et mon homme encore...» - - -Nuit. - -Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On -dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil -invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal, -impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers -les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder -qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans -sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère -fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres -noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans -leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente -seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un -crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme. - -La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici -descendre la lune... - - - - -XXV - -CALVAIRE - - - Au Drennec. 29 octobre. - -Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus -étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue -allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres -au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des -deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si -noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur -le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues -lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux -reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule -parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps -retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers -vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on -découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le -poil d’or bruni brille obscurément sous la bruine: ainsi une note de -cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en -sourdine. - -Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la -croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres. - -Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à -une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout -vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu -printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de -raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse -inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix, -aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles -verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste -et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à -l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble. - -Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air -paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux -étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur; -le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la -peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement -les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis -elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de -toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté -un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle -priait sans bruit; ou, peut-être, sa prière était-elle sans paroles. De -loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à -soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du -buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de -gros bas bleus dans les sabots. - - * * * * * - -Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le -calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides -empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel -gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses -pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et -rigides. - - - - -XXVI - -SEIGNEURS - - - En toute saison. - -En canot, descendant la rivière, le vieux Crozon raconte ses souvenirs. - - * * * * * - ---Un bon seigneur, c’était M. de M***, qui vivait encore, il y a vingt -ans... Oui... il en aurait plus de cent aujourd’hui. Il était vieux -quand il est mort; mais il est parti bien trop tôt encore, _bamm_[F], -oui!... Il était connu de tout le monde dans le pays. Il n’avait pas son -pareil pour être un brave homme... On n’en voit plus de cette façon là, -_bamm_, non!... Il vivait sous l’œil du bon Dieu, et il le voit -maintenant en paradis. Tout le monde l’aimait, parce qu’il aimait tout -le monde. Il n’était pas dur aux pauvres gens... On allait le trouver, -et il disait: «Allons, qu’est-ce qu’il te faut? Tiens donc, qu’il -disait; prends cette pièce, prends; va-t’en à tes affaires; et viens me -voir le mois prochain... Nous verrons à te tirer de là... Sois honnête, -et prie Dieu de te venir en aide...» Et l’on s’en allait content, -monsieur. Oui, _bamm_! on se sentait tranquille... - -Les jours de fête, donc, il laissait entrer qui voulait dans son -domaine. Et il y en avait qui n’étaient pas raisonnables, non, -_bamm_!... des gâte-tout qui n’avaient pas de soin, qui lui mettaient le -feu dans ses bois... ils ont brûlé souvent. Mais lui, il n’y faisait pas -attention. On lui disait: - -»--Pourquoi ne fermez-vous pas la propriété, donc? Elle est à vous. Ils -vous brûleront le château, un de ces jours... - -»--Hé, ils n’ont pas de campagne, et j’en ai une, qu’il répondait; il -faut bien qu’ils se promènent... - -»Toutes les noces de Kemper et du Pont-l’Abbé se faisaient chez M. de -M***. Ils venaient tous en bande dîner sur l’herbe dans le bois, et ils -allaient prendre le sel et le poivre au château. M. de M*** avait donné -l’ordre une fois pour toutes: «Vous ne refuserez jamais le sel et le -poivre», qu’il avait dit... Et souvent on goûtait aussi le cidre -nouveau... Pour un digne homme, _bamm_! c’était un digne homme. - -»Et puis il a eu ses malheurs. «Dieu m’a éprouvé donc...» qu’il disait. -En rien de temps, il a tout perdu, sa femme et ses enfants. Il ne lui -est resté qu’une fille. Il avait pour lors ses soixante ans, -peut-être... Le pauvre bon Monsieur, il est entré dans les Ordres; et il -a encore été meilleur abbé que bon maître. Dans ce temps-là, il n’y -avait rien du tout aux Glénans, ni église, ni chapelle, ni rien donc... -Alors, le bon abbé de M*** a été faire un tour par là. - -»--Ma foi, qu’il dit, ce n’est pas possible que des chrétiens restent -sans secours comme cela, et qu’ils n’aient pas même une petite cloche. -Ce n’est pas des païens, n’est-ce pas?... - -»--Mais comment faire? - -»--Je suis là, qu’il dit; et avec l’aide de Dieu, je ferai le -nécessaire. - -» Et il l’a fait comme il l’a dit. Il a bâti une église dans l’Ile; on -l’a consacrée; et lui-même, le bon Monsieur, tous les dimanches il -s’embarquait, quelque temps qu’il fît, et il allait leur dire la -messe... Vous ne l’auriez pas retenu... Oui, _bamm_! un bien bon homme, -celui-là... - ---Et depuis? - ---Ah, depuis, ce n’est plus la même chose, _bamm_! On a vu du nouveau... - -J’ai toutes les peines du monde à savoir quoi. Le vieux Crozon ne veut -plus rien dire. Il répugne toujours à juger autrui et à n’en pas faire -l’éloge: il voudrait ne connaître les grands de la terre, les riches, -les châtelains, les vieilles familles que par les beaux côtés. A la fin, -il avoue: car il n’est pas dupe. - ---Hé donc, l’héritier ne ressemble guère à M. de M***. Il trouvait qu’on -lui gâtait son bien, qu’on lui brûlait ses bois. Il n’a plus voulu le -permettre, _bamm_! Il a tout fermé, la forêt, les collines, de tous les -bords... C’est son droit, donc, c’est son droit... Il a mis des gardes -partout, M. de P***. Personne ne peut plus entrer chez lui... C’est son -droit. Et les gardes, _bamm_! ils ont la consigne... Si quelqu’un passe -dans le bois, on lui tire dessus, comme sur un lapin... Attrape!... -Maintenant, on est sévère... Un coup de fusil,... comme sur un lapin... - -Il se tait un instant; puis, comme s’il regrettait d’avoir jugé un plus -puissant que lui, pour effacer la médisance il conclut: - ---C’est son droit, n’est-ce pas? Il est chez lui... La propriété est -bien mieux tenue, depuis; on ne peut pas dire le contraire... - - - - -XXVII - -LE PAUVRE PÊCHEUR - - - Au G... En juillet. - -La mer riait, comme une reine heureuse. - -La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur -l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait -quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la -vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se -promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de -vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et -mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient -et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait -dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les -grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient, -appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus, -montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme -celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon -noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret, -trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les -tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se -penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue, -jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils -allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en -connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les -dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude -en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des -cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement -convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de -bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours -vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme -des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse -que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs... - -Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs -hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants -s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme -un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la -hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot, -heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots -claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement -les épaules. - -Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la -besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus -personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues -vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine -sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de -ses veines un filet incarnat de son sang. - - * * * * * - -Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces -hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les -deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur -trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant -un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une -heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à -le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence. -Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la -gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot -maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt -avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et -rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les -moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le -costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur -son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et -indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît -de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre: -peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers... -Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à -l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus. - -Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur -le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne -disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir -ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste -de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal -reprit la parole, du même ton indifférent, et dit: - ---Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu -prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!... - -Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il -releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les -béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se -passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait -rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il -n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne -rentrerait qu’ivre mort à la maison. - -On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous -s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre -marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des -villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante, -des bagues aux doigts;--et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux -membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût -flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge, -où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa -suite. - - * * * * * - -Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et -l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous -le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau -était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé -de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge... -Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans -un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un -article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une -patte remuait. - -Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de -l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des -paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la -fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres, -quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et -sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme -longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et -court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la -chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur -de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une -tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé -ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la -manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de -lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur, -au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait -insolent, railleur et fort intelligent. - -La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de -crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil -éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et -la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une -mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu -l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre... -Elle s’en fut. - - * * * * * - -Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son -compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une -pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient -d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient -démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches -vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai -désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup -d’épaule, il dit doucement à Lesken: - ---Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?... - -Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui -cria: - ---Bonsoir, monsieur Rivoal!... - ---Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente. - -Il s’éloignait à petits pas sur la grève. - -Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents -jaunes. - ---Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce -n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi, -Harmel!... - -Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant: - ---Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux, -chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il -en a, _lui_?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul... -mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est -lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne -fallait pas les lui laisser, peut-être!.. - -Harmel répondit violemment: - ---Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres. - ---Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme -moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens, -regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il -est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus -debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau... - -Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent -sarcastique, d’âpre jovialité: - ---Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts, -s’ils allaient à la pêche, dans son quartier... - -Il jura. - ---Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul, -dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence. -Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais -lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...» - -Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes, -et se regardant cracher. - ---Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de -rogue, je le... Tiens, comme ça! - -Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau, -sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement -mol de l’écrasement sous la botte: - ---Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant. - ---Non, dit Harmel. - -Lesken le regarda de travers; puis: - ---Bah! fit-il, tes enfants le feront... - - * * * * * - -Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la -roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue -dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens -somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs -ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce -d’une sérénité divine, partout la paix. - - - - -XXVIII - -HEURES D’AUTOMNE - - - En Benodet. Octobre-novembre. - -A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation -du cœur dans l’œuf,--c’est un point blême qui semble naître sur le mur, -près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les -yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus -qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux -ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre -comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait -montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal -à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir -soudain très peur. - - * * * * * - -Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne -exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive; -l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où, -belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne -penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul -coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume -rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite. -Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie. - -La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord -mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en -ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste. -Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits: -vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a -la tristesse désespérée de l’agonie. - -C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus -morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte. -Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil, -dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et -c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on -y fait. - -Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi -l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui -se refroidit,--cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil -sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir -au vent humide de la nuit. - -La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères -rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert -dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus -végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces -feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs -sur les haies sont en fleurs... - -Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le -goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches -aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre. - - * * * * * - -Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de -froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à -moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps. - -J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul -feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à -l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage -fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs -obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette -voix enrouée de la brume. - - * * * * * - -Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au -soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une -lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie -riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les -brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de -gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide. - -La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante, -dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir, -incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce -beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur -saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang. - -Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle -offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et -si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent, -c’est qu’il sera le dernier peut-être... - - * * * * * - -A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire -laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et -tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée -chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la -grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui -pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des -phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?--Les lignes de -menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades, -pétrifiée. - -Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues, -le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de -pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux -dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur -chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre. - - * * * * * - -Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent -violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui -travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la -faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes -accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au -soleil, sur les bruyères. Tous fuient. - -Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant. -On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors -dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux -qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat -longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le -damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc. - - - - -XXIX - -L’ILE - - - Un jour de Régates, en juillet. - -Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel -bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la -lumière. Elle frise à la brise. Elle rit. - -Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides -sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et -semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux -bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux -qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus -nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et -fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une -envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de -blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les -autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont -élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé -distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre; -celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises -de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme -des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et -sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond, -ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et, -suivant, sans la quitter, une route oblique. - -Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces -voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre: -c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou -d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa -carapace, et sent la guerre. - -Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi, -rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche, -et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux -chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans -l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas, -qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des -chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont -pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au -soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures. - -Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux, -abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on -voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot -sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils -expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant _la -Renée_ aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils -s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan -allongé de l’hirondelle. - -Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde -vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là -qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de -fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à -peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été -n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe -légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante -comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la -rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de -Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre -blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au -pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de -rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les -maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues, -ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit. -Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le -clocher grêle de l’église... - -Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est -l’Ile. - - - - -XXX - -LE PHARE - - - A la pointe du Coq, en Benodet.--En tout temps. - -Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai -connu un abîme de délices, et une douceur mortelle. - -Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de -la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer -de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les -blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont -serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes -dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de -géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand -ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le -maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le -phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement; -elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de -blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus -les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène, -entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare. - -Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la -douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie -du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet -autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la -pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion -de mon ennui. - -La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du -ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et -délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec -la mer,--la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous -l’œil profond de la nuit. - -Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en -sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de -l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le -repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse. -Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une -s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit, -rentrent noirs et glissant à la façon des ombres. - -Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit -par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur -tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits -d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la -pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les -ténèbres frémissantes pullulent d’astres. - - * * * * * - -Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation -m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je -sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture -est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la -divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit. -Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le -sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si -fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb. - -Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment -plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même... - - - - -XXXI - -EN FOUESNANT - - - Dans la saison des fraises. - -Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de -Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et -Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à -Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de -La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce -petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est -aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se -distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas -celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la -Cornouailles. - -Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper -jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux -temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche -est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne -champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle -est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y -viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée. - -Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme -l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison, -l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard, -sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est -toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit -que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a -passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude -prairie que la pluie argente. - -Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux -eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les -peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à -jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse -gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli -des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore, -quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux -chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et -leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et, -l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent -comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les -vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne -élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au -bois, les Nymphes et les Naïades blondes. - -Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de -haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile -encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et -souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas -leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les -meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars -ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils -n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni -pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes, -sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent -même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont -le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on -aime à suivre les caprices du ciel. - -Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est -pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent -aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les -filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce -virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de -noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique -contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des -siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain, -les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles, -prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage -noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître. - -La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur -charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés -jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à -la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle -et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle -aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et -parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de -femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des -nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et -souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand -elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du -contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur -mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent -et tendre. - - - - -XXXII - -ROUTE AU CRÉPUSCULE - - - En Clohars.--Fin septembre. - -Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et -le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend, -bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de -fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas -du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix, -l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris -d’enfant, et moins souvent des rires. - -On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel -d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on -presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on -s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé, -et comme frémissant, du regret de le perdre,--de le perdre à jamais. - -Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme -mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est -molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale -sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme -d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée. - -Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une -obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la -prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la -dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une -femme qui berce son enfant. - -Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre -ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart -d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si -connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée -au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si -lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des -bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui -est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe. - -Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines -de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot -roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on -distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de -la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance, -pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et, -peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure, -son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues, -semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges. -Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse -près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres, -je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide. - -Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand -meurt le crépuscule!... - - - - -XXXIII - -LES DEUX MAM GOUZ[G] - - - Dimanche à Ben... 14 octobre. - -La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la -vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg -depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en -Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez -ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a -des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,--qui n’est pas -mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper, -vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles -s’y font coquettes... - ---C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame -Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc... - ---Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous -qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes -n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne -s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa -grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui -sait s’ils n’iront pas à la ville? - ---Ils iront, vous pouvez en être sûre... - ---Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait -trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il -était juste... - ---Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout -de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du -pauvre pécheur... - ---Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre -ans ma place vide en terre bénite, près de lui... - -Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la -maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs -tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire, -menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure -ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois. -La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de -Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre -de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis, -ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble -plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus -énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre ce que -celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de -leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une -prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque -chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne... - - * * * * * - -Longtemps, elles se racontent les incidents du village, la mort d’un -tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne -sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle -admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et -qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une -bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites -rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne, -vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa -commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son -temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns -qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie... -Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux -temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas -d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade, -perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir... -Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus -long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des -deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse, -d’où elle ne sortira que morte... - -Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie -d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour -s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un -voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus... - - - - -XXXIV - -LA NUIT DES FÉES - - - Le petit bois de Ker-Mor. 5 septembre. - -J’ai vu les fées, par cette douce nuit. - -J’allais sur le chemin, qui monte et descend par la lande, bordé de -vastes champs, et semé de beaux arbres, de loin en loin. J’allais par le -sentier, que l’on perd dans l’herbe; je marchais sur le tapis frais et -touffu de la prairie; et l’herbe était glauque au clair laiteux de la -lune. - -L’exquise joie de la nuit d’été, suspendue, était muette. Seule, là-bas, -au delà des sables blancs comme la neige, la berceuse de la mer -soupirait doucement son murmure... La vague expirait sur la grève comme -le souffle enchanté de cette nuit. - -Il était tard, déjà; et l’arc de la lune tirait ses flèches de perles -déjà plus bas que le front des arbres; au bord de l’oreille, l’arc rieur -jetait ses traits dans les cheveux. Toute la mer lointaine brillait de -cette lumière, pareille à un bouclier tremblant sur une gorge -voluptueuse. Et la vague pâmait. - -Près d’un ruisseau, sous les vieux ormes, dans une litière d’ombre, un -vieux cheval dormait... Et la brise tiède inclinait les feuilles, qui -frémissaient sans bruit, comme les lèvres de la jeune fille qui va -sourire... - -Les haies sentaient la mûre, et le miel des fleurs chaudes. De toutes -parts, l’odeur des feuillages mouillés s’élevait délicieuse, frais -encens de minuit, rosée amoureuse de la terre endormie. Le vieux cheval -tousse; il lève la tête et change de pied; il doit rêver. - -Et comme je tournais sur le chemin, m’élevant peu à peu selon la pente, -sur le haut de la côte le bois de pins apparut. Et c’est alors, ô fées, -pensant à vous, que je vous ai revues. - - * * * * * - -La lune brille au travers des pins, dont les pieds entrelacés se -croisent dans la clarté. Entre les longs couples, au port si svelte et -si fin, le ciel d’argent bleuâtre coule; et le clair de la lune est -comme un lac suspendu sous les branches. Les ombres de velours et les -rayons de blonde opale glissent plus doucement que l’aile du cygne, -lorsqu’il plane. Les arbres mariés font un temple au clair de lune. - -La pluie d’or des étoiles tombe plus pâle sur les pins. - -J’entends vos pas, et votre lente danse, ô fées. Les lucioles, au bord -des haies, ce sont vos yeux, quand l’une de vous se couche sur l’herbe, -ou se baisse pour détacher sa robe de lune prise aux épines, et que les -autres, penchées sur elle, l’entourent. Ou bien, quand deux de vous se -cachent sous les feuilles, pour se caresser. - -Les génies du feuillage, attentifs, et les petits dieux des charmes -mouillés vous regardent. Le flot paisible retient son haleine, et rit -mystérieusement sur les galets.. Et, par cette nuit si douce, sous les -pins de Kermor, je vous vois toutes, ô fées. - - - - -XXXV - -GLAZIK - - - A L., en Briec. Septembre. - -Il avait grand air; et quoique très vieux, tous ses gestes étaient d’une -harmonie charmante. Ce grand vieillard de soixante et dix ans avait la -retenue et la finesse courtoise que l’on suppose le propre des grands -seigneurs, dans l’ancien temps. Ses longs cheveux blancs brillaient -encore autour d’un front large et haut, blanc comme l’ivoire. Tout son -visage était décoloré: et l’éclat doux de ses yeux verts n’en paraissait -que plus ardent. Un sourire d’une dignité exquise écartait les coins un -peu bas de sa bouche très longue. Il respirait une bienveillance -discrète et noble, et cette politesse de nature que rien ne supplée. - -Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le -savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier. -Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air -qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous la porte de -pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs, -marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver -chez le roi Cymbeline, dans la forêt. - - * * * * * - -Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui -habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la -montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent -parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de -chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne, -depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui -me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du -goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la -culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La -beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs. - -Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première -veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir, -débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée -étroitement,--sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins -étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était -parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la -place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un -homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet -accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points -orangés. Voilà pourtant le costume d’un paysan, qui ne le portait pas -pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare -le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de -l’ouvrier. - -Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la -peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le -vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans -l’invention qu’ils ont mise à se vêtir. - - - - -XXXVI - -LE JOUR DES MORTS - - - 2 novembre. Près de Kemper. - -Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer, -où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu, -parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte, -causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col -tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts -lugubres, où grince le bruit des chaînes: _Eh quoi?... Eh quoi?_... -font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées. -Mélancoliquement, la cloche tinte des glas. - -Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre -les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop -haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la -mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une -tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les -doigts. - ---Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il. - ---Nous non plus, font les femmes. - ---J’y ai été, hier, après la messe... - ---Nous aussi, disent-elles. - ---Mais nous n’avons pas vu Yvonne, observe l’une. - ---Ah! dit le vieux contrarié. - -Après un court silence, où ils ne se regardent pas, où ils tournent dans -leurs mains les fleurs épaisses, pressées, nues sans une feuille,--une -des vieilles reprend: - ---Un beau temps pour les morts... - ---Un bien joli temps pour les morts... disent les autres. - ---Tant mieux pour eux, il faut ça... décide le vieux avec une assurance -étrange. - ---Ne nous mettons pas en retard, dit la jeune femme qui n’a pas encore -parlé. - ---Nous avons le temps. La messe n’est pas encore sonnée. Mais ne -m’attendez pas, fait-il à la plus âgée. - ---Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas... - ---Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous... - ---A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon -là-bas... - ---Un beau temps pour les morts... - - - - -XXXVII - -LE CHANT HUMILIE LES BÊTES - - - L’été, en Benodet. - -L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les -mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez -brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux -veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment, -évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une -herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore. - -Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant -de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment. -Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares -suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la -butte gazonnée et le mur hérissé de pierres. - -Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde, -du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un -grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les -haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de -jeunes poètes sans modestie. - -Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?--La tête en -avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à -Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais -l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne -gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de -tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la -queue... - -Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est -guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre, -qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque -seul l’a fait. - -Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne -les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce -ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois -montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien -qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme -est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche -trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?... -L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans -un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire. - -Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur -bestialité: elles se laissent faire, comme elles se laissent torturer. -Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,--faute de mieux; et -les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux -autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans -doute. Mais ce ne sont pas des musiciens. - -On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent -sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui -puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que -prennent les pauvres bêtes pour dire merci. - -On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement -la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne -peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit -jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes. -La vie d’une bête fait peur à la pensée. - -Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans -la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche -dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les -pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours -courbées. - -Elles n’ont pas le temps de chanter. - -J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne -gris?-- - - - - -XXXVIII - -DUNES - - - Au Trez. En octobre. - -Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison. - -Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est -verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui -s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont -cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande -marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les -reprenne. - -Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que -divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles -vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est -pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience. -Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une -lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés. -Elles ont l’obstination invincible du sable; et elles se servent du -vent même qui les bouleverse. - -La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles, -le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un -océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez -Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux -êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer, -si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme -s’ils avaient dû me parler. - -Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si -facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce -dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance: -matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il -pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les -souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à -chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de -sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds, -mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les -dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin... - - * * * * * - -A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante -et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille -celle-là,--ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie -dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on -croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que du fer: un -cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur -le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes -s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une -grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître -plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau -serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme -un gazon mendiant au haut des pentes. - -Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague -pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la -grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon, -qui rampe. - - - - -XXXIX - -MATIN EN MER - - - Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet. - -A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend -sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir, -il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au -crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan -noir de voile. - -L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine: -dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations -renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté -hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du -monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce -frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix -des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant -l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse -présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de plus -en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que -le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les -haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si -passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le -soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble -pousser la verdure. - -Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon -vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte -l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des -lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme -les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe -est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché -sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et -d’obéir à la séduction. - -Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil -touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or, -l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient, -d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves -tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques -nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de -duvet qu’un seul souffle disperse. - -Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se -confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le -murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air -irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course. - -On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La -pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où -l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes -choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui -frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de -bois,--tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité -respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres. - -La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues, -comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O -vie... - -Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume. -Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la -tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve... - - * * * * * - -Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,--six pierres blanches sur -une dalle bleue. - - - - -XL - -SOIR D’AUTOMNE - - - Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre. - -Que la cathédrale de Kemper nous parut, au crépuscule de ce jour -d’automne, d’une beauté touchante et triste!... - -Toute la vaste place était pleine d’air pur et bleu,--et de cette -lumière un peu hagarde, qu’on dirait celle, quand vient le soir, d’un -regard égaré. Aux derniers rayons du soleil, ardents et roux, la pierre -de Saint-Corentin était verdâtre, pâle de fièvre, et miroitante de -mélancolie comme la peau d’un étang qui frissonne... - -Sous le porche, des mendiants en loques et des aveugles très polis, qui -bénirent abondamment l’aumônier, en palpant l’aumône au fond de leurs -chapeaux graisseux. Et je sentis, une fois de plus, quelle flatterie -sensuelle il y a pour le «moi» dans l’aumône, même quand on la fait avec -tout l’oubli de soi-même qu’il se puisse,--et que la main fait honte aux -yeux. On ne se sait pas gré; mais l’on est bien aise à l’idée que des -misérables vous en sachent: voilà-t-il pas qu’ils bénissent ceux qu’ils -devraient haïr? - -J’entrai dans le vaisseau presque vide. Les rayons du couchant -n’éclairaient plus la nef que de côté. Ils passaient par les verrières, -comme des flèches lentes, s’attardant sous les arcs et au bord des -piliers, en douces plaies rougeoyantes et violettes. Le silence n’était -troublé que par le bruit d’une femme qui s’agenouille, ou d’une autre -qui repousse sa chaise. Dans le fond, un murmure lointain résonnait -lentement, que je percevais sans chercher à en savoir la cause. - -La jolie cathédrale, si svelte et si pieuse, et pâle en son -recueillement fiévreux. Jamais je ne saisis mieux la raison mystique qui -a dressé les plans de ces églises, et en a fait la maison de Jésus, sur -le plan de la croix. Voilà pourquoi la cathédrale exprime une tendresse -d’une telle douleur, et tant de douceur touchante: elle incline, elle -aussi, la tête à gauche, comme Jésus sur la croix. Ce calcul est exquis. -Nulle part, la déviation de l’axe du chœur par rapport à l’axe de la nef -ne me parut plus marquée; en aucune autre église, peut-être, l’effet -n’en est plus parlant. Au delà du transsept, la courbe si sensible de -l’axe rend la perspective très mystérieuse. Et plus le chœur est long, -plus cette disposition me semble belle. Les nervures du berceau, surtout -au-dessus du chœur dévié, prêtent encore du corps à cette âme vivante, -par l’étrange apparence qu’elles ont de vertèbres sur le dos de la -voûte... Que la lumière est subtile, et qu’elle fait de rêves sous ces -longs arcs qui fuient!... - -J’avançai; et le jour baissait à mesure. L’église est des plus longues -qui soient et des moins larges à proportion: cette maigreur maladive est -toujours élégante. Au delà du transsept et de cet arc, partout si beau à -voir, qui se dresse de toute la hauteur de l’édifice jusqu’aux -voûtes,--les chapelles absidales peu à peu s’animaient, la plupart -occupées de plusieurs fidèles en prières. Une femme en noir, le chapelet -aux mains, était admirable de ferveur, les yeux fermés: sa bouche mince -était scellée, mais l’on sentait transparaître le bouillonnement des -paroles intérieures; et de ses paupières closes je vis sourdre, témoins -muets, condamnés au silence, quelques larmes. Dans la chapelle la plus -reculée, j’écoutai les voix, fortes ici et nombreuses, dont j’avais -entendu, à l’entrée, le murmure, incertain. Je cherchais encore d’où -elles venaient, et n’aurais pas su le dire, quand, dans l’obscurité déjà -plus dense, à la dernière lueur du couchant, j’aperçus au ras du sol, à -demi enfoncés dans la pierre, des chanoines souterrains à leur pupitre, -qui, chaque soir, par obéissance à une tradition antique, récitent un -office spécial dans cette ombre presque mortuaire. Leur voix s’élevait -étrangement de ce lieu bas et nocturne. La femme prosternée n’avait pas -bougé plus qu’une statue tombale. Un peu de sang coulait sur un pilier, -suprême adieu de la lumière occidentale. - -Oh! que la cathédrale semblait d’une beauté touchante et triste, au -crépuscule!... - - - - -XLI - -LA «DOUCE»[H] - - - Sur la mer déserte. - -I - -La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la -poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé. - -Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous -ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de -blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui -frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte -profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une -bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries, -tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du -Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre -monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les -vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul -bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la -poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se -pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il -était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des -flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans -une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la -souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot; -parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même -horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la -masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre -d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin. - - -II - -Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles -frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry -tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à -la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son -épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait -les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites -lui étaient amères. - -Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa -souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il -luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui -semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une -torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...--Puis, -une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire, -qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une -énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut -une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de -l’effroi où il venait de s’enfoncer... - -... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans -l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin... - -L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à -quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris, -et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux -hêtre.. - -Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr, -inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!... -C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu -attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée -de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite -Marie, ma Douce... - -Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa -coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux -yeux qui cherchent... - -Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il -la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la -bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de -fumée... - - -III - -Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme; -et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il -joyeusement. - -Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait -signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit... - -Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle -sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne -la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la -terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les -fait naître dans le cœur de l’homme... - -Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays -étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe, -sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit -tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la -première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit... - -...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est -violette. L’ombre se penche sur les ajoncs, comme une femme qui écoute -un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se -disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps, -et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt. - -Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis... -La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs -racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le -fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres -baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui -regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il -faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert. - -Ils chantaient à demi-voix. Elle disait: - - Que chante - L’oiselet sur la lande? - -Et il lui répondait: - - Il chante et chante son aimée.[I] - -Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs -bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient. - -Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi -les hommes durs, au milieu de la vie dure; douce et blonde, claire dans -la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et -souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus -aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes -comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet -de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le -trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin... - -Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle -l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue; -elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments, -comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir, -sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux -moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble... - -Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres -baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux -fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie... - - * * * * * - -Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la -pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit -un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour -et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa: -«Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut. - - - - -XLII - -SPECTACLE - - - A LA SANGUINE. -Pardon de Benodet. En septembre. - -Ils n’avaient encore jamais vu les chevaux de bois. - -Un double, un triple cercle de spectateurs entourait le manège. Ils -étaient inquiets, surpris, ravis. L’appétit de tourner les gagnait un à -un. Ils ne craignaient pas d’être ridicules, mais de n’avoir pas -l’adresse nécessaire à profiter d’un si beau jouet. Ils hésitaient, en -proie à un chaud désir; et ils se sentaient éblouis. Les hommes -fumaient, les mains dans les poches; et d’anciens matelots expliquaient -le jeu, en haussant les épaules: ils en avaient vu bien d’autres. Mais -les femmes, les enfants, les paysans étaient dans la joie. Rien de si -brillant n’avait jamais paru au pardon. Aussi, avait-on mis le voyage à -deux sous. Pour deux sous, le plaisir était bien court: mais quoi? On -les eût fait payer, pour voir seulement tourner la machine, ils -l’eussent compris. Ils ne la quittaient pas du regard, jusqu’au moment -où la fatigue leur faisait cligner les yeux. - -Entre les maisons noires, sur le sol inégal du carrefour, quel vire-vire -étincelant! Il semblait un incendie qui tourne, et le mouvement rapide, -la perpétuelle ronde, comme le vacarme de la musique, multipliaient -l’éblouissement. Un rouge flamboiement au milieu d’une vague sonore, qui -ronflait toujours égale à elle-même dans sa force assourdissante. Tout -était rouge comme le feu, comme le sang. L’or et les paillettes, les -drapeaux, les harnois, les figures peintes, flottaient dans le -tourbillon rouge comme les poils de la bête ou quelques débris de peau -dans la cuve pleine de sang. Les lampes suspendues aux courtines -tombaient sur une foule de petits miroirs, d’où l’étoffe reflétée et la -lumière jaillissaient en gerbes rougeoyantes de rayons, pareils aux -éclats de la fusée qui s’épanouit dans le ciel et se brise. - -Ils ne voyaient pas le misérable cheval blanc, taché de jaune, aveugle, -la tête basse et bandée, l’esclave à la meule, toujours tournant, lié à -la roue du supplice près de l’orgue, piétinant dans un songe effroyable -une prairie de hurlements, une piste sans fin et sans une pousse -d’herbe, ne dressant même plus les oreilles, la queue morte entre les -cuisses. Ils ne voyaient pas davantage les deux hommes en loques, -criant, suant, récoltant les sous d’une main preste, les comptant d’un -œil de voleur, sales, demi-nus, couverts de poussière et de sueur -coagulées. - -Ils admiraient les bêtes sellées, une ménagerie sauvage et bouffonne, -des oies, des tigres à têtes de mouton, des chameaux débonnaires, des -porcs pour rire, peinturlurés de rouge, de bleu, de jaune et de noire -crasse. - - * * * * * - -Les enfants restaient dans l’extase: les yeux écarquillés, la bouche -ouverte, plusieurs des plus petits un doigt au bord des lèvres, -restaient immobiles sur leurs pieds, tout ronds dans leurs robes rondes. -Et, quand on les faisait monter sur les chevaux, ils n’osaient pas y -croire: ils tâtaient d’une main flatteuse et lointaine la courroie dont -on les liait, timides avec leur monture comme on l’est avec ce qu’on -touche en rêve. Sur les bêtes peintes ou dans les voitures,--_Naples_ -rose, _Alger_ blanche, et _Marseille_ bleue,--souriant dans le -ravissement, ils semblaient faire partie de ce meuble chimérique aux -couleurs éclatantes. Ceux qui n’étaient point appelés en paradis -demeuraient sans envie, bienheureux encore d’être admis à contempler les -élus dans leur gloire. Un mousse de quatorze ou quinze ans, très grand, -et musculeux comme un homme, était pétrifié dans la contemplation, avec -un bec de lièvre rouge, et des yeux aussi bleus, aussi vides que le -regard d’un enfant à la mamelle. - -Les filles n’enjambaient pas les chevaux: elles le désiraient, et n’en -avaient pas l’audace. Au moment où elles prenaient place, elles -rougissaient depuis le tour de leur grand col blanc jusqu’à la coiffe -blanche. Puis, elles rangeaient les plis de leur robe noire; elles -riaient; et leurs yeux étaient brillants. Elles se tenaient assises -comme au théâtre, ou dans une cérémonie. - -La clameur rugissante de l’orgue de Barbarie ne les assourdissait pas. -Ils regardaient les sons, pour ainsi dire: ils ne les entendaient pas. -C’était, à leurs oreilles, la voix même du spectacle et de cet incendie -tournant. Le bruit pourtant était terrible. Une petite vieille, bien -contente au côté de son grand fils, un matelot en congé, s’exaspérait de -ne pouvoir s’en faire entendre: elle criait en vain de sa bouche sans -dents. Elle en avait les larmes aux yeux... - -Et le manège roulait: sous l’étoffe rouge et la pourpre illumination des -reflets dans les glaces, tous les assistants étaient rouges comme autour -d’une maison qui brûle; et les cavaliers semblaient emportés dans un -tourbillon de flammes. - - - - -XLIII - -FANTOMES - - - Près de Brest. En novembre. - -Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la -charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se -brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne -distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde -dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les -épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas -la rade: il la voile. - -Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare -laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque. -L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et -retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol -balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole -préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute -encore: Dors, dors... - -Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel -mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure -blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que -l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en -soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit -changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi -pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une -odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de -saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses -aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le -frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure -la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une -visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en -soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité -glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi -l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de -la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans -l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume... - -Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière -vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas -et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines -transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête, -grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des -roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs -lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre -une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus -large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en -hochant la tête sur ses rondes épaules... - - * * * * * - -Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel -ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où -passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui -s’étranglent dans la gorge d’un malade. - -Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait -d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre -blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme -longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans -corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être -surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port... - - - - -XLIV - -LA DAME AUX OIES - - - Non loin de Loc-T... En automne. - -La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie -et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre, -semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et -retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des -sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte. -C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et -parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux -taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une -espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de -demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la -coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait -par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette -femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus, -ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un -fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le -drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa -voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle -voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de -mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit. - - * * * * * - -La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira, -et dit: - ---C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais... - ---Non, Américains, dit le tavernier. - ---C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle. - ---De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de -dépit. - -La vieille Bourhis n’y tint plus. - ---C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker. - ---Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis. - ---Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle. -Vous l’avez vue. Souvent elle est...--Elle tira une prise du cornet -qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle -fit une grimace de dégoût.--Une pièce d’effronterie, conclut la bonne -femme, un morceau de malice... - ---Ils font du bien, répéta Bourhis. - ---On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée -de cidre. - ---Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam... - ---Bon, oui: eh bien, on le prend. - ---Que viennent-ils faire ici? demandai-je. - -Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de -mauvaise humeur: - ---Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres, -habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette -religion, à ce qu’on dit. - -Et il ajouta, comme à regret: - ---Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des -remèdes... Ils dépensent. - ---Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant... - ---Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère. - ---Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua -le tavernier; ils ne nous connaissent pas. - ---Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous, -ils n’en sont pas moins bons chrétiens. - - * * * * * - -Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs -étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les -pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs. -Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient -là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient -du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance. -Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne rien devoir, peut-être, à -des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour -accepter l’appui de ces mains étrangères. - ---Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam, -goguenard. _C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le_, qu’ils disent. Ils -vous le glissent dans la main. - ---Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre! - ---Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la -figure, donc! - ---Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre. - ---Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble -que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même... - ---Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.--Et vous -ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au -manoir... Vous ne le croiriez pas... - ---Ses enfants? La chasse? - ---Non, non. C’est les oies!... - -Ils se mirent à rire. - ---Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent, -en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux; -et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur -lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux, -dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc! -Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut -pas toucher à ses oies: elle vous tuerait. - ---Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait. - ---Je dis qu’elle adore ses oies, donc. - ---Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien... - ---Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa -religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la -sienne... - ---Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et -riant sans contrainte, cette fois. - - - - -XLV - -UN CHAMP -ET -LE CHEMIN MONTANT - - - Près de Langol... - -A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une -laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la -toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché -de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et -de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir. -Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage. - -Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des -chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un -menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à -Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce -champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la -nuit,--la récolte mûre du Tartare. - -Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx -centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui -jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde -méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que -l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais -ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur -les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on -entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le -champ est noir. - - * * * * * - - A Benodet, vue de la place. 3 octobre. - -Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore -éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place -de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais -jamais vu jusque-là. - -Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons -basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la -terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière -d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant. - -Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais -l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une -femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en -coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile. - -Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel. - - - - -XLVI - -LE BAIN - - - Au Coq, en Benodet... 24 septembre. - -En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le -sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles -occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de -grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre -sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois -Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec -les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin, -on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis, -arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève, -elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient; -une tombe, et se relève en riant aux éclats. - -Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée -sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là; -elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi -commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre. -Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs -souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros -parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles -tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus -grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever -leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se -retroussent, les unes jusqu’aux hanches. - - * * * * * - -Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de -pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou; -elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes -trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de -joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la -vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou -des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs -bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir -l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs -liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par -les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en -cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou -promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se -fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs -noms, et les gourmande. - -Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est -charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un -reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà -pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe -de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est -tentante à voir comme un fruit. - - * * * * * - -Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques -fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main -à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les -yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la -barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps -après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les -petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à -celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un -signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est -vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les -petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans -l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle -rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont -chaussées. - -Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si -jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates, -lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles -font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant -qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine -ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se -reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe -qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil; -et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec -lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges, -elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses. - - - - -XLVII - -LE SOIR SUR LA LANDE - - - A Kerloc’h. Fin septembre. - -Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la -lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache -l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace, -toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé -entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est -du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les -larmes, plus profond que les océans,--et pourtant si proche qu’on le -dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se -teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur -d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème -de l’intime douceur. - -Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la -route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit -rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce -cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les -aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les -arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue -rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec -le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses -immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère, -et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables -d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec -précaution sur l’herbe noire. - -L’air est doux. Suave, le silence... - -Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque -bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est -toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des -arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules... - -Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On -dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni -les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où -la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres -noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne -ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer -violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la -voûte céleste... - - - - -XLVIII - -LE VENT - - - Au Coq... Fin septembre. - -Grand vent. - -Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il -se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une -heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais -comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable. -Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant -plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait -moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent -est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est -de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout -intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa -fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à -l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le -délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une porte bat, ou un vantail -de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à -l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui -déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que -sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la -douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur -l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse. - -Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée -de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête: - ---Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré, -il m’aurait enlevé mon phare... - ---Vous voulez rire? - ---Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et -m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon -d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître. -Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et -qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les -jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez -au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort -que lui que le bon Dieu... - - - - -XLIX - -ESTAMPE DANS LE GOUT DU JAPON - - - Au bord de mer... En novembre. - -La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable. -La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la -belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée -la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont -encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles -sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit -logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer, -peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné -rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés, -blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent -éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle -jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus -lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le -corps oblong, un peu voûté, veiné de vert, ils semblent des haricots -blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons -serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le -plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du -pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons -réguliers. - -Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous -forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle -mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes, -comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un -coupable en fuite. - -C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre -s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend -si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus -qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double -ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le -ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de -l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables -à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les -silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes, -gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées -sur l’eau transparente du firmament. - -Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards -sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur -rougeâtre, au reflet sanglant, étonne la pensée qui ne l’avait pas -prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une -puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus -haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe -orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et -glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême. - - - - -L - -L’ANGELUS - - - Septembre, près de P... - -Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se -recueille,--et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la -méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de -l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.» - -Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes -croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et -l’homme met l’écrou. La cloche sonne. - ---C’est l’Angelus, dit la mère. - -Elle prononce: l’«Andgéluss», d’un accent étrange qui convient à sa -figure calme et maigre, à ses vêtements noirs, au silence de cette -maison. - -Avant d’entrer, elle et sa fille quittent leurs sabots noirs sur le -seuil. - ---Vous êtes prêt? dit en breton de Léon, la femme à son mari, Léonard -comme elle. - -Il ne répond pas,--un grand homme dur, maigre et roux, sévère. Il se -baisse, et se lave les mains, pieusement, à la fontaine. Puis, il laisse -à son tour ses sabots près des quatre autres en ligne; et il passe le -seuil. Il ferme la porte avec soin. Il ôte sa casquette, et se signe. -Les deux femmes se mettent à genoux. Et la mère, à voix basse et claire, -murmure lentement: - ---_Ave, Maria_... - -L’homme prie avec une ferveur grave. La femme avec une joie douce, comme -celle des religieuses dans un cloître: la fille d’un air rêveur et -soumis, avec une sorte d’onction tendre, qui met un reflet sur son front -étroit de petite fille vieillie. - -Les dernières lueurs du jour errent, douloureuses, sur la lande,--calmes -et paisibles dans cette chambre. - - - - -LI - -LE FJORD - - - 13 novembre, à Benodet. - -Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus -de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il -fait doux, silencieux et triste. Si l’on sort, on ne sent presque pas la -pluie; mais au bout d’un moment, on en est tout trempé, et les vêtements -s’en imbibent. Partout où l’on met la main, on la mouille; et la terre -ne semble plus faite que d’une pâte pétrie. - -Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière -est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée -des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui -flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des -ormes. - -Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les -douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée; -et nul ne vient lire, sous le grillage, les dernières nouvelles du -temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la -poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux -doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de -gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme -des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée. - -Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne -s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le -cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas, -derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est, -peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se -réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens -ni de l’homme... - -Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue; -et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre: -il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux -y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de -la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays... - -Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière? -Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en -Norvège? - -Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du -cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles -rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur -éteinte des dernières roses... - -Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine... - - - - -LII - -CRÉPUSCULE D’OCTOBRE - - - Sainte-Marine, vu de Penfoul. - -La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante, -cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé -de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de -sombre ardoise. - -La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre, -semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit; -et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans -une barque vide. - -Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et, -de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la -mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans -lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure -traîne sur le chemin. - -La petite ville et les maisons sont blanches, d’une blancheur maladive, -où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau -stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre; -et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont -les bras sont tombés. - -Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers -chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent -lugubres, et comme abandonnés. - -Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est -terne, tout est éteint. - - - - -LIII - -SAINTE-BARBE - - - En Gwesnac’h, automne. - -Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit -dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de -disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un -fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville -blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe. -Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours -rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa -paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits -vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la -Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte. - -Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le -flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux -Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce -sa casquette jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris -moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les -points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont -familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les -lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son -épithète due. - -Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans -l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une -obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à -l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts -de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le -Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un -homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son -domaine aux paysans, les jours de fête. - -Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se -resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux -coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un -berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et -liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se -projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et -lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs -s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche -sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et -couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus -sombre dans cette eau riante: une eau de turquoise sous le ciel d’un -bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau -champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char -s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut -juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes -genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande, -comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de -bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au -soleil, près de la charrette. - -Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une -petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de -feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans -l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands -paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes: -leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en -fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons. -Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs, -balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des -arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence -ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme -aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte -en Occident, ou d’une fée. - -On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre -brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on -aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on -monte sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte; -l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de -l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la -fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille -et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs -rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland -brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche -collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins -peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la -forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la -prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de -clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de -la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du -bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux -oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant -invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les -arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de -marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à -facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur -d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée -d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir: -le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut -conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe -ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson -sec, la fuite d’une bête furtive... - -Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une -place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines -en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière. - - * * * * * - -La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très -basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher, -qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut -que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de -quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous: -celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers, -toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage -s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la -marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt; -c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent -maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit: -tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères; -cette ruine est pétrie de feuillage. - -Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive -de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et -tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin. - -La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes, -comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire, -où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent -des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc d’arbre -abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une -petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par -la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et -d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu -d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste -est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit -arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des -racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et -comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que -des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de -ciel, de feuilles vives et de plaques d’or... - -La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée -d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de -lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef, -là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour -brouter l’herbage de l’abside. - -Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de -là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas -de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré, -devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants -en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans -un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure... - -Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande -se presse, noire, touffue et dense, pareille à la toison d’un troupeau -qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte -Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois, -la sombre lande qui monte?... - - * * * * * - -J’ai repris le petit sentier sous le soleil plus oblique. Je laisse -derrière moi le grand arbre au bord du lavoir, la façade rustique, le -cierge de lierre, la petite porte, le mur feuillu, et le buisson de -rouges houx sur le toit bas. Le silence parle de plus près encore: une -étrange tendresse monte de tout cela pour tout cela, pour la terre -brune, le murmure de l’eau, les fleurs et les baies odorantes: il semble -que toute cette vie ait attendu patiemment votre vie, et qu’elle -l’appelle... - -La voix de Crozon se fait entendre: il cause en bas avec les deux -paysans; tantôt elle se perd et s’éloigne; tantôt elle sonne plus -distincte. Le rideau des arbres se ferme sur mes pas. Je marche en -écartant les branches. Tout d’un coup, voici le vieux pilote, et l’anse -d’eau mystérieuse où le canot attend. - - - - -LIV - -PONTIQUES - - - Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août. - -Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il -fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la -haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source -aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure -de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait -l’écho d’une trompette. - -La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col -changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles -si lointaines... - -On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté -du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa -merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné -d’en connaître l’artiste. - -A toute cette beauté, un temple de silence. - ---Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée -d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une -heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue. - -Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie -azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un -bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur -le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les -campagnes ombriennes, et m’y font penser. - -Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le -jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée. - - * * * * * - ---Un beau mendiant. - -Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille -encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus -blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine. - -Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien -serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus -fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte -indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage -même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace -de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et -son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il -sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties -monotones des chemins; il a un air de voile,--de ces voiles tannées, -rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux -lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé. - - * * * * * - ---Couchant. - -Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par -d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la -pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel -entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental -de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang -qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau -sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon. - - * * * * * - ---La femme au bain. - -Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au -milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit -mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur -le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une -flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et -voluptueuse, longue écume de la vague?--L’ombre cache son visage, et -fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste -lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la -caresse et du fluide embrassement qui l’entoure... - - * * * * * - ---Temps de Sud-Ouest. - -C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois -heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on -est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule -très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en -forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers -la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume -sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et -déferle presque noire. - -Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de -douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan, -l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable -dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille. - - * * * * * - ---A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les -oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois -il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme -que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le -sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi -ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui -s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal? - -L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs -opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille -ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on -hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et -sortait du sommeil en soupirant. - - * * * * * - ---Pêcheurs. - -Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles -déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres, -desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et -vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants, -qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des -cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu -leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même -jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une -petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois -orphelins... - -La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les -meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en -France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine -doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde, -la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les -pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se -donne la peine de le chercher, l’y trouve. - - * * * * * - ---Ciel à la Vernet. - -Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,--trop -uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages -blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés -sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des -doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un -tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et -finissant en l’air par une boule,--tels, des ours blancs, ébouriffés, -qui prennent leurs ébats. - - * * * * * - ---Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers -l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col -levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le -champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de -bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée... -La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées, -c’est elle qui paraissait le ciel renversé. - - * * * * * - ---Grandeur de la mer. - -Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la -vie en quelque sorte,--et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop -puissante pour les faibles cœurs,--et ils n’aiment la mer douloureuse, -que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par -le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils -l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette -solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en -contact avec l’infini touché. - - - - -LV - -SUR LE TERTRE - - - Au Coq, le 27 août. - -Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre -la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course -comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés -haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait -devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle, -flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les -rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à -l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur -le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune -au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet. - ---Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!... - -Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues -sautaient par-dessus les grosses pierres; et parfois le léger équipage -penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait -seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches -noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la -hauteur, tout en riant, se signa. - -Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous, -aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux -en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les -deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de -sourires. - -Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin, -avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se -proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune -se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns -coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent. -Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant. -Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les -autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent -sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte: -comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant -de la retenir, et l’enlaça... - -En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient -assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en -avait un, tout velu, plus _bigouden_ encore que les autres, qui semblait -ne pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans, -hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits -enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands, -pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux -sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe -renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si -fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant -dans les coquilles roses de leurs paupières. - -Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un -sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait -avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa -mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de -Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col -de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait -parfois secouer une pensée importune. - -La mariée dansait avec tous. La brise de mer jouait dans les cheveux, -sur les tempes, et parmi les rubans. Après avoir beaucoup tourné, -quelquefois une fille tombait droit sur son séant, au milieu de ses -lourdes cottes. - -L’herbe verte et courte, sans un caillou, se pliait sans bruit sous les -pieds pesants. Toutes ces femmes jeunes, et si larges dans leurs triples -jupes, dansaient avec une furie légère. Leurs yeux brillaient; et leurs -lèvres s’entr’ouvraient, humides. Leurs regards naïfs disaient un -étrange goût du plaisir, une prochaine ivresse. - -L’après-midi finissait dans un rêve. Un air tiède et teinté, eût-on dit, -d’ardeurs en poussière, tremblait entre le ciel et la mer, pareil à la -couleur de l’héliotrope. Sur toutes choses frémissait le regard enivré -de la vie. Et sur la mer amoureuse, il semblait qu’en un instant fût -tombée à l’infini une pluie de violettes. - - * * * * * - -On appela d’en bas les paysans, qui dansaient. Ils ne se décidaient pas -à partir. Les uns firent encore un tour, et descendirent la colline déjà -sombre. Une femme, à dessein, roula sur le sol, riant et rougissant de -faire voir ses jambes, qu’elle avait voulu montrer. Toute parole avait -un écho plus long. Le rire tintait comme sa propre plainte... Tous -semblaient se taire plus volontiers: là-haut, sans s’en douter, quelques -couples rêvaient; et peut-être ils regardaient le jour qui s’en va -lentement, en tenant un doigt sur sa bouche. - -Le soleil avait disparu. Toute la mer n’était plus qu’un champ de trèfle -incarnat et de glycines fauchées, où traînaient des rubans d’or. Le -biniou s’arrêta de sonner sur une note longue, aiguë et grêle. Ils ne -riaient plus, et gardaient un silence visionnaire. Ils s’en furent -lentement, comme le crépuscule s’étendait large et sûr. Et ils -semblaient descendre le talus vert, à l’herbe déjà noire, poussés par -l’ombre... - - - - -LVI - -COMBAT DES DIEUX - - - Le 9 juillet. - -Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque -pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les -regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la -fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos -dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires. - -Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il -vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la -fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus -brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde -clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée -d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle. - -Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir -encore, d’un sommeil moins heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol -perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut. - -Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant -de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea -du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer -violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions, -comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur -sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre -lugubrement sur les roches. - -Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla -les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les -paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se -coucha à travers l’espace,--et tout le ciel fut noir,--noire la mer, -épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace -tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume -des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées -contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les -îlots sombres. - - * * * * * - -Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants -crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la -vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,--l’Océan retentissait -d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les -goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage, -plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de -plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur -la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les -embruns. - -En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les -barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des -bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et -traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent, -haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille -soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux, -les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont -plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée -du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire; -des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une -folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage -tout l’Océan. - - - - -LVII - -PAVOIS - - - A Ker-Joz... Dimanche, juillet. - -Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route -blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires -d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin. -Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée -sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des -oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais -entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de -drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle -de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et -porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du -Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant -d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de -le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa -conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la -barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon -hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il -regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est -content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le -blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le -soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et -se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose -bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne, -Crozon s’éloigne. - -Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi -vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le -nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le -rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop -vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe. -Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et -l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains. -Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les -ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et -demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée. - - - - -LVIII - -L’HOMME SANS TÊTE - - - A Ker Joz..., le 3 novembre. - -I - ---Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas -bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires. - -Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette -déférence libre qui leur est propre. - -Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume -allait demain à la ville... - -Il les rassura: - ---Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires; -et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas. - -Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud -et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand -buveur; et ils ne revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand -ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés, -ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le -dirent pas. - ---Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me -mettre sur le chapitre des revenants... - ---Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic. -Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine -des morts... - -Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne -cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec -l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre. -D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres -de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite. -Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la -sirène de Penmarc’h. - ---Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme, -voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis -voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et -c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente... - ---Pourquoi donc, monsieur? - ---Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais -voir une apparition... - -Crozon se prit à rire doucement: - ---Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous -n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je... - ---Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux -revenants; mais je crois aux fantômes... - ---Ah!... - ---Oui: je sais qu’il y en a... - -Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et -les autres non plus. - ---C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit. - ---Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme. - -Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais -jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit -toujours qu’on veut rire. - ---Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur. - ---Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de -terre, ou de ma tête, si je les vois?... - - * * * * * - -Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là. -Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et -les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait -répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je -sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.» - ---Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants? - -Il secoua la tête: - ---Non; pas moi, monsieur André... - -Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit: - ---Mais beaucoup d’autres les ont vus, _bamm_! et ne m’ont point menti... - ---Contez-moi ce qu’ils vous ont dit... - ---Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt... - ---Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?... - ---Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc? -dit-il avec mauvaise humeur. - -Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa -sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées, -et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit. - - -II - ---Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant, -celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni -d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux -jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le -jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On -était dans le plein de l’été, _bamm_!... Après souper, nous causions -tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux -revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que -je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon... -Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très -tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait -à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas, -quand il me dit: - -»--Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper. - -»Et il prend son chapeau. - -»--Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je... - -»--Et pourquoi pas? dit-il. La nuit est admirable: Voyez ce clair de -lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien -mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à -Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires. - -»--Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme -vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq -heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas... -Ce n’est pas prudent... - -»--Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première -heure... - -»--Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff. - -»--Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait -clair comme en plein jour... - -»--Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps -il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les -buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en -faire suivre, _bamm_! - -»Il se mit à rire; il leva les épaules: - -»--Vous êtes fou, Crozon... - -»--Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage... - -»--Les revenants ne sortent pas au clair de lune... - -»--La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une -heure... - -Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce -temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une -canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre -mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de -repos dans sa châsse... - ---Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement -de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes -reviennent après la mort. - ---Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient -faire?... - ---Et vous, qu’est-ce que vous faites ici? - ---Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le -savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur? - ---Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore -sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté, -depuis, _bamm_!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et -là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans -le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et -toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper. -Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il -n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il -n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il -revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, _bamm_! Il courait, -tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il -sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de -peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le -peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui -répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout -ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en -faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières -maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du -revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face. -Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant -lui L’HOMME SANS TÊTE,--un homme noir, grand, les bras en avant comme -pour vous saisir, et sans tête... Oui, _bamm_! - ---On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main... - ---Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon -avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le -sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie. - - -III - -Après un assez long silence, Yawen, clignant de l’œil, affirma: - ---Il y a des revenants. Mon frère a vu le Vaisseau Maudit... et jusqu’à -trois fois... - ---Le Vaisseau Fantôme?... - ---Oui, monsieur. C’est un bateau, où ils sont tous damnés, un équipage -d’enfer. Ils ont perdu leur âme, ils l’ont vendue au diable, il y a des -temps et des temps... Il vient on ne sait comment. Il est là, mouillé -devant vous; il attire les autres; vous allez dessus, et vous touchez... -Votre bateau coule, et c’est fini de vous... - ---Et votre frère?... - ---C’est un chien noir, monsieur... Je dis celui qui trompait mon -frère... Tant qu’il a eu ce chien à bord, il était sûr de rencontrer le -Vaisseau Maudit, une nuit ou l’autre... A le voir, ce chien-là, vous ne -l’auriez pas dit... A la fin, il s’en est aperçu; et il a noyé le chien. -Et depuis... - ---Mais le bateau?... - ---Depuis, mon frère ne l’a plus vu: il vous le dira lui-même, si vous -allez au Guilvinnec... Mais je voulais vous dire... Un ami,--vous savez -qui, Guillaume, le parrain de votre dernier,--un ami m’a juré qu’on a -revu le chien à Belle-Isle: il répond à son nom, Fri, qu’on -l’appelait... - ---Il en avait un de nez[J], celui-là, pour flairer les chrétiens... - -Ils rirent aux éclats. - ---Tout ce que j’ai à dire, poursuivit Yawen, d’un ton grave, c’est qu’on -fera bien de lui mettre la pierre avec la corde au cou... - -Et, pour conclure, Yawen garda son œil droit un long moment fermé. - - * * * * * - ---Avez-vous peur des rats?... demanda soudain le jeune homme. - ---Non, firent-ils... - ---Mais les rats sont peut-être des démons... J’ai souvent pensé que les -rats, les serpents, les vers, toutes les bêtes qui rampent, sont des -revenants... - ---Ah! dit Crozon, je ne le crois pas: parce que vous les tuez, et ils -crèvent... - ---Et si c’était toujours le même?... - ---Comme le crapaud de la fontaine, à Ker an Bléiz? Tinn l’a pris, et l’a -coupé en morceaux. Pour être plus sûr de ne pas se tromper, il a noué un -cordon rouge à une des pattes coupées. Le lendemain, ayant été en canot -à la fontaine, il a revu le même crapaud entier, frais comme l’eau; et -c’était bien le même: il avait son fil rouge à la patte... C’est un gros -crapaud, un sorcier... Il doit y être encore... - -Guillaume voulut rire. Il ne sait pas s’il doute ou s’il croit; -pourtant, il croit moins qu’il ne doute; ou plutôt, il croit douter. -Beaucoup en sont là. - ---Que diriez-vous, si vous trouviez un spectre sur la route? - ---Je... je dirais ma prière, monsieur. Mais vous-même, avez-vous -rencontré des... comment les appelez-vous? des... - ---Apparitions? - ---Oui... - ---Quelquefois... - ---Comment sont-elles?... - -Le jeune homme ne répondit pas, d’abord; il préférait interroger les -autres. - ---Vous n’iriez pas cette nuit coucher au cimetière?... - ---Ah! dame non... Pour rien au monde, s’écria Guillaume, non sans -trouble. - -Et Crozon inquiet, toussant dans sa pipe, s’ébroua. - ---Ni moi, fit Yawen,--pas pour cent pièces d’or... Et que se passe-t-il -là-bas, à votre idée, monsieur, quand il court des flammes sur les -tombes? - ---C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen. - ---C’est donc vrai?... - ---Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi -ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,--continua le jeune homme, -avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours -qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette -pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère -misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la -terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en -moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse... - - * * * * * - -Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul. - ---Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied -du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de -quoi elle souffre... Car elle est déchirée... Elle touche le bout de -son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et -vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais -personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon? - ---Une âme souffrante, celle-là, monsieur... - ---Non, c’est une idée. - - * * * * * - -Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise -sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au -gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans -fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de -ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune -homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants... - -Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le -sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils -avaient un peu peur de lui, peut-être. - ---Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon; -mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela. - -Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et -s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte: - ---Ha, il est temps d’aller dormir, ha! - - * * * * * - -Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en -furent. Il les entendait pousser la porte, et fermer la barrière à -l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit -épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir -lentement... - -La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles -avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double -tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il -resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux. - - - - -LIX - -PONT-L’ABBÉ - - - En divers temps. - -Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne -ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile, -en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire -la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique; -elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air -tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on -rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion -de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le -sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS -CHANGER,--par bonheur ne ment pas encore. - -Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il -y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la -ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour -d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du -caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble. - -On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant -les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille -folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il -reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et -bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois. -Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre; -elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de -l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de -vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme -en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec -délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne -trouvera plus. - -Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et -bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue -qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie. -Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et -semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté. -Ici, le peuple est rieur,--ou morne, violent, mystique et sensuel: ces -paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en -raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne. -Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la -réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point -particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine -différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des -Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les -autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus -incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et -se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton: -sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il -faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu -de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à -l’infini. - - * * * * * - -Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il -n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight -de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs -atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre. -La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des -passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu -l’idée non commune de planter le roc en vignoble. - -En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les -fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais -quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les -pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas, -dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas -que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des -pourceaux à deux pattes. - -Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les -sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les -cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme -l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de -vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines -tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune -d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des -épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés, -roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros -de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation -de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et -le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel -lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls -connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux -hagards des mares rêveuses? - - * * * * * - -Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des -poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé -par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes -ou splendides,--depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes -harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé -ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en -économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en -prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès, -de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus -impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement -indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable. - -Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous -une tente grise la mélancolie y demeure. - - - - -LX - -LE VOYAGEUR - - - A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre. - -Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces -cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui -mènent au seuil de pierre d’une très vieille église. - -Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle -sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien -tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le -fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les -entendait pas. - -La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là, -les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la -journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui -épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous -ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché -derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils -devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient -encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs; -ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile -cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang -coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du -pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande -Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui -s’élève. - -Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce -qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me -tus, moi aussi. - - * * * * * - -C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit -toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels -sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête. -Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent -leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent, -la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de -portraits. - -Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert. -Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de -heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des -orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une -oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques -longs rubans d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à -ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la -chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la -bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré -par un effroi terrible,--un homme enfin. - - * * * * * - -Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs -et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots -rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que -l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu. -Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles -latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme -des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les -coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient -faits pour les répandre... - - - - -LXI - -FOIN DE ROSTILLEC - - - Un entre mille. - -Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait -deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas. - ---C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me -plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le -préfet, entendez-vous, le préfet... - -Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je -demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur -parlait de si haut. - ---Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu... - ---L’Oiseau Bleu?... - ---Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son -idée,--dit un autre en riant sans bruit. - ---Et qui est-ce? - ---Le marquis, donc!... - ---Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?... - ---Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle: d’abord, M. Le Foin, -c’était son premier nom... - - * * * * * - -Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il -s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce -visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la -sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité -possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à -l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en -ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis, -ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa -personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte. -Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles -avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il -aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de -Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire -à lui-même et à son nom, il finissait par en manger. - -Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux -braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les -prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir, -et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse. -S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en -Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le -peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en -cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce pullule; -elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la -corruption que la richesse sans frein engendre. - - * * * * * - -Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été, -passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un -vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit: - ---Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué -sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en -aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à -moi... - -On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore -tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est -pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux -admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un -mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La -chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais; -les anciens étaient meilleurs maîtres[L].» - - * * * * * - -Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre, -qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils -ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas. -Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de pouvoir -passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix, -affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables, -n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger. - -Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa -pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore: - ---Crozon, je vous en avertis... - ---Et de quoi, donc? - ---Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac, -pendant trois heures?... - ---Non, _bamm_! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là. - ---Et c’est vous qui êtes maître de port, ici? - ---Oui, _bamm_! c’est moi... - ---Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours -être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser. - ---Écrivez, _bamm_! - ---Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas -capable de faire un maître de port... - ---C’est votre avis, monsieur. - -Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a -près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les -épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots -répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais -si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie, -et s’il n’est pas capable, un beau jour, de faire du mal à un brave -homme, uniquement par vanité?--Je dis à Crozon: - ---Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous -oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de -Benodet.» - - * * * * * - -La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la -nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de -rires. - -«--Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la -veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait -de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas. - -»--Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis... - -»--C’est ça, Donc qu’il dit... - -»--Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que -Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher -ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente. - -»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...» - - - - -LXII - -GÉORGIQUES - - - En août, et en automne. - -Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant -une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la -tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et -d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais, -s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un -blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la -vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins -sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire -des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route -cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes -hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni -ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et, -tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un -seul, railleur et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève -imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que -vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il -m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit -ce léger sourire. - -Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant -d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique. - - * * * * * - ---Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La -beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y -respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du -crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les -matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés. - -La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne -sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble -qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère -profondeur qui n’a point d’âge. - -Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les -bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux -n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas. - -Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite -de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les -matins ont l’air riant. Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis -où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti, -n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas. - - * * * * * - ---Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être -enseveli,--au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de -paraître, svelte et neuve à ravir. - -Elle est à la fin de sa course, quand tombe le crépuscule. Très penchée -sur son déclin, elle ne luira dans l’ombre pas plus d’une heure. Elle -naît au milieu des nuages, près d’une planète au regard fixe, et descend -sur les arbres, rapide, ne laissant plus à la mer, pour sillage, que -quelques perles d’argent. - -Son arc, mince et long, brille comme la nacre bleuâtre. Les cornes fines -sont tournées vers le Sud; et, dans l’espace clair, on les voit qui -serrent, et semblent déborder, le globe noir de l’astre. - -L’arc, brillant d’une volupté froide, est posé sur la tête des grandes -nues couchées. Et l’on cherche, sous les voiles, le front chaste de -Diane. - - * * * * * - ---Sur la place, devant la petite église, je vois un géant mutilé, le -plus beau des infirmes, et plus beau dans sa misère que le reste du pays -dans sa santé. C’est un orme admirable, que des barbares ont décapité; -ils lui ont tranché les bras, le col, et la moitié du corps; ils l’ont -laissé là sur ses pieds inutiles, faits pour soutenir une taille de -géant. Je m’étonne de cette cruauté: car j’aime un arbre plus qu’un -homme. L’ormeau était, il y a trois ans encore, plus haut que le -clocher. Ses bras couvraient l’église d’ombre, et portaient toute une -chapelle d’oiseaux. Les branches, me dit-on, touchaient la façade de -trop près; et les gouttières étaient obstruées par les feuilles mortes. -Il fallait donc... - -Voilà pourquoi l’on mutile un ancêtre, et les bonnes raisons qu’on a de -tuer une noble créature, deux ou trois fois séculaire. Ainsi les -sauvages de la Papouasie ont des raisons économiques de mettre à mort -leur vieux père. - - * * * * * - ---Dimanche. Le doux matin de septembre, tiède et plus calme que la -dernière heure de mai. Les feuilles au soleil ont l’air de dormir -encore; le plus léger frémissement seul en révèle la langueur: elles -s’enivrent de tendre lumière. - -Dimanche. Pas un souffle de vent. Pas une voile sur la rivière. Les -pêcheurs et les femmes s’attardent à la maison. On s’habille pour la -messe. Ni les coqs, ni les enfants ne font de bruit. Un ravissant -sommeil flotte sur la matinée heureuse,--les yeux ouverts, c’est le rêve -amoureux... - -La mer est de miroirs posés sur une écharpe de soie bleue... Le long de -la rade, l’eau est verte des pins et des chênes qui s’y penchent. - -Dimanche. L’hirondelle passe dans l’air suave, et se laisse porter... -Le ciel pâle et si pur semble l’aile du papillon mauve qui veut périr, -collée à la lampe du soleil... Et la cloche de l’église, au loin, par -delà les arbres, tinte doucement, lentement, laissant tomber des sons de -cristal grave sur un tapis de velours. - - * * * * * - ---On n’a pas besoin de se connaître les uns les autres, pour se faire -souffrir. Ce luxe est inutile, sinon aux raffinements de la cruauté. -Ainsi, ce paysan qui vit côte à côte avec sa paysanne, depuis quarante -ans, il ne la connaît et ne s’en soucie pas plus qu’il ne pénètre les -pensées de sa vache. Il la mène; il la trait; et il la bat tous les -soirs. Elle, cependant, l’aime avec terreur, et se laisse battre. Assise -dans les cendres, quand le soir tombe, et qu’elle met la marmite à -bouillir sur le feu, elle pose une bouteille au giron de son tablier -noir; et, dit-elle, «pour se consoler», elle s’occupe à boire. Aux -lueurs des tisons, ses yeux minces brillent et sa peau rougeoie. Elle a -l’air d’une araignée qui file l’ombre et la fumée. - - * * * * * - ---Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et -lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse -est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air -et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir -jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide -toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on aurait plein le nez et -la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises, -et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis -fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon -rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des -nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides, -les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A -travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine -comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le -soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et -les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée -parmi les arbres, tout ruisselle de sang... - - * * * * * - ---Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement -ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met -dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats. - -La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la -terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans -ne sont pas singes: cela repose des villes. - - * * * * * - ---Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette -de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte -sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette -vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec. -L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au -poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux -sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un -Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant -plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts... - - - - -LXIII - -PORT DE GUERRE - - - En automne. - -Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule. - -Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le -Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa -lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le -large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue -sanglante. - -Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour -lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres -alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles -courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa -force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un -air d’acier, de roc et de canon. - -Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la -force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la -lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un -monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la -tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour -trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes. -Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent -étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague. - - * * * * * - -Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent -des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine -lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de -gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les -avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme -les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les -visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et -le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent -l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure -impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or, -parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont -et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le -cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines, -la basse sourde de l’Arsenal. - - * * * * * - -La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les -bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent -comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent -sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un -vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se -balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des -tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges -enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se -montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme -des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets -ou rieurs. - - * * * * * - -Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin -brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et -de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre -ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se -serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui -viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants. -L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa -bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait -l’odeur moisie des champignons. - -Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des -matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre; -un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce. -Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles, -obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le -sable. - -Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de -la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur -elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant. - -Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne. - - - - -LXIV - -LA FOI - - - A Go... en été. - -On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et -les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il -donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois -partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle. - -Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de -son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il -y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et -relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre -délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de -houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait -coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il -souriait avec tendresse. - -Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son -père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa -femme avait trépassé, donnant le jour à une petite fille; et un malheur -suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte -d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de -la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé, -séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une -candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de -paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait -dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa -ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui -redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans. - -Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il -portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée -triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas -montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la -cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire -église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens -et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle -s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était -pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en -extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur -l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné, -seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une -tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et -s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il -rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du profond devoir, du -profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de -la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient -jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un -peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses -yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les -pluies ont passé... - - * * * * * - -Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses -prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance -dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs, -que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don -sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle -oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait -à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux -Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux, -tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en -Dieu. - -Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la -coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien -longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un -dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient -pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au -blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur, -et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on -ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc tué à l’occasion des -fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en -paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans -cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait -les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il -regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour, -il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni -aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le -langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui -modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte -familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la -tête, répondre en breton.--Mais surtout, il connaissait à merveille les -créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui -s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout -était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il -croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux -revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins -se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie -imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui -qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi, -«l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même -n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû -désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la -paix, ils l’auraient obtenue... - -Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été -contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans son cœur, vivait -l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait -beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il -n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait -rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait -pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour -lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi... - -Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une -espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses, -et au mystère également infini où elle les prolongeait. - - * * * * * - -Il faisait presque nuit dans l’église. - -Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait -plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit. - -Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce: -c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le -prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le -bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire, -et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas... - -Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte. - -Et, comme il la suivait, lui offrant l’eau bénite, dans ses yeux, encore -pleins de ferveur, passa la vapeur brûlante de quelques larmes. - - - - -LXV - -LA LANDE D’OR - - - En Clohars. Novembre. - -La lande est toute d’or, trempée d’humide argent. L’air gris -brille,--telle, entre deux feuilles de saule, la toile d’araignée après -la pluie. Dans le vallon roux, tous les ajoncs sont fleuris; sur le -tapis sombre de la lande, les fleurs d’or posées une à une comme des -clous brillants font penser à la prairie profonde de la nuit, quand elle -est fleurie d’étoiles. - -Scintille-t-elle, la fleur d’ajonc?--Ou bien luit-elle sourdement, comme -une promesse de bonheur au fond de la pensée?--Son or est chaud, mais -voilé; c’est un métal très pur, dont les feux percent l’enveloppe, mais -qui n’a pas dépouillé toute la gangue. - -La paupière du ciel est violette comme celle des morts. L’humidité -d’argent tremble à l’horizon des bois, en voile de dentelles. Au bord -d’un raidillon rocheux, les frênes, dont le tronc fendu laisse voir une -fibre si belle, sont baignés de la dernière pluie. Dans le lointain, -les grands châtaigniers sont assemblés en dômes, coupoles d’une -basilique d’Orient. Au plus loin, le manoir, et les fermes vêtues de -chaumes; tout est gris et d’argent sur la hauteur; tout est roux et d’or -dans la lande. Et là-haut, les maisons, à demi perdues sous de fins -nuages, ont l’air reculé, mystérieux, d’une cité en ruines. - -Un pont de bois semble posé, entre deux piliers noirs de buissons, sur -une arche brumeuse. Les bruyères rousses, desséchées, sont roides, comme -faites d’un métal ciselé, et moins rouillé que d’une lumière éteinte. Au -pied des hêtres jaunis, les feuilles jaunes aux teintes maladives. -L’odeur de la feuille morte et la senteur noire de l’humus montent de la -terre. Un reste de prairie lève humblement un regard mouillé, où passe -la pâleur souffrante d’une colchique... - -Les haies, en étages sur le fossé, et plus larges au sommet qu’à la -base, recèlent un noir trésor de sommeil: leur cercle sombre fait à la -lande une ceinture de mélancolie. Mais, trempée d’argent, la lande en -fleurs est une mosaïque d’or... - - - - -LXVI - -LES FILLETTES - - - A Ker-Joz, en Ben. - -Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites -filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon -entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de -voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont -toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont -pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et -les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites -gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête -blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au -soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon -coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait -trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les -larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette -voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu, -sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de -rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon -cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues -comme des moignons,--les petites, étant convenues de jouer, courent et -sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups -de poing, tout en courant. - - * * * * * - -Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles; -toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les -cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les -pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents. -Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à -l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les -escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont -aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue -perche,--mais la _Morning-Post_ dans l’autre. - -Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes: -car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus -bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme -elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est -le plus riche... - -Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la -compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds -sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux -pieds propres; elles regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds. -Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites -Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses, -prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus -grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle -ramasse au vol comme un paquet. - - - - -LXVII - -FEUILLES MORTES - - - Heures d’octobre, en Kerne... - -Matin. - -La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est, -et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et -l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du -terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,--la mort qui est sûre -de la résurrection pour le troisième jour. - -Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les -pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent -de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et -défilent en piétant. - -La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume -flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici -la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans -son pot au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux -qui vient d’être trait. - - * * * * * - ---Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands -chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et -feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et -chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant -eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois -Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la -Vierge. - - * * * * * - ---La grève déserte. - -Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée -d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe -sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et -ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface. - -Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un -calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin, -semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve. - -La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés -de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de -l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent, -suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont -pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus pour recevoir, -dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le -pays malade... - - -Midi. - -Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et -monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le -temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui -peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une -pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés, -où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans -l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des -narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils -aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval -marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y -pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après -l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par -les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se -heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de -s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes, -écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu, -semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids -qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide, -on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient sur -le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes -de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant -de danser. - - -Soir. - -Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de -terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil -vient de se coucher dans un réseau de nuages. - -Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est -un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre -fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres -courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu -à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave -dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit -de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de -pétales desséchés à travers une claie obscure;--et la dépouille du -fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse -la large rose noire qui s’effeuille... - - * * * * * - ---La chèvre rousse sur la lande. - -Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui -pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!... -Ces yeux, où brille une innocente diablerie. - -Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?... -Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux -belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la -base, et la queue renversée. - - * * * * * - ---Crépuscule. - -Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre. -Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison. - -La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue -plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé -l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la -beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le -trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le -soir va venir et je ne l’ai pas cueilli. - - * * * * * - -Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le -reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La -porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité -épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de -l’âtre, un feu lointain rougeoie. - - * * * * * - -Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux -sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de -longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux -mains à plat sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des -poules, qu’habille une peau cornée. - -A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une -vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de -secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle -aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole, -attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en -tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu -regarde sous l’âtre... - - - - -LXVIII - -ARCADES AMBO - - - En août, à Pont Aven. - -S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux -peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette -campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les -Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent -la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des -comédiens? - -C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits -curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit -Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les -comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le -spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en -vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle -compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son -de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente pour chaque -heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi -de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité -croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune, -ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres, -qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un -maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus -dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi, -après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter, -l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la -paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces -Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau, -sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore -mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur -les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la -fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font, -au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles -rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?--Ou, au contraire, -provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au -jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou -derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou -Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur -amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit -paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.» - -J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent, -et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa -fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement. - - * * * * * - -Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du -monde?--Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles -l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la -rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font -«de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où -se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre, -plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se -heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne -mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout -ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins -déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous -côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne, -finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les -cornemuses se mettaient-elles à parler?--Leur ligne serrée se déploie -devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de -Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main -basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des -Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en -blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du -pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares. - -Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des -aquarelles?--Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant, -des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et -l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en -vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des -Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue -sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous -détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre. -J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens: - ---Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus -mauvais, tous les jours... - -Et hochant la tête, elle répétait avec obstination: - ---Tous les jours... - - - - -LXIX - -LES PHARES - - - A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois. - -Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!... - - * * * * * - -C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens, -chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière -moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au -coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et -cet étrange regard qu’on croirait vivant. - -A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les -chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur -déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille; -et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir. -Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence -taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes -ténébreuses. - -Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle; -celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de -la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de -l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant -n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la -chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la -nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et, -lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une, -jusqu’au moment béni d’atterrir. - -Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse, -je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de -l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant -aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la -solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à -la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir, -j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi -l’ardeur sanglante de la tendresse humaine... - - * * * * * - -A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses -lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde. -Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare -mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de -meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples, -dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens -qui ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la -tentation de songer. - -Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge -de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince -supplicié,--me répondit gravement: - ---La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis -plaint. - -Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les -feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un -rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou -blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux... - - - - -LXX - -QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON - - - Aux environs de L. F... en août. - -Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement -continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus -aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours. -Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure. - -Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de -linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière -nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu, -l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise, -comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la -toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans -répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque -accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La -plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser; -et on ne l’en pressait guère: il importunait tout le monde. Les bandes -de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère -et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le -carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On -pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face -blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir, -quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se -détache. - -Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses -appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu: -depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il -avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du -moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y -croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne -lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle -avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et -qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse. - - * * * * * - -Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne -faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir -pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que -cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais, -dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient -le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu -y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules. - ---Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce -pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans... - ---Quarante-neuf donc... - ---On l’entend de la place... - ---La Louise crie plus que lui... - ---Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres! - ---Oui, mais c’est son père après tout. - ---Et la vieille Emilie, que dit-elle? - ---Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là -qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille, -elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin... - -Et au malade tous souhaitaient la mort. - - * * * * * - -Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait -les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une -vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du -ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre, -le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau -bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui -perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la -brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait -sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on -priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons qui -intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en -refusât plus l’assistance. - -On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres -lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une -fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils -entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte, -murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une -assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la -mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un -air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un -souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa -délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues -rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur -donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en -silence, d’un pas carré, vers la plus proche. - - * * * * * - -Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du -jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres -immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent -qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais -ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris, -une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe -noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une taie, -dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de -nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur -ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard -chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol: -elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans -son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de -grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses -pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre -et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de -fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues -rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort. - - - - -LXXI - -FIDÈLE - - - Ker-Joz... en Benodet. - -Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille. - -Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa -manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde, -ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents -merveilleuses sont du lait qui brille. - -Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé, -frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de -soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une -longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive -argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la -plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton -et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est -un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules. - -Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité -rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit -matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des -rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à -la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la -laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi -doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle -est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne -voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se -rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?» -fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques -brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes -de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en -murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une -attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle -espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la -nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se -détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait -du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne -l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe! -elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à -terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle -mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur -d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle s’élance; elle plonge d’un -bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le -flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la -mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui -s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses -forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du -canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas -par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut -décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore -plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron. -Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille; -chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui, -elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au -retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne -droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle -tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas; -et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau, -humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer; -elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle -éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé, -les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant -d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue -lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la -salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des -puissants, elle reprend, sans se presser, par le ravin à pic, le chemin -de la maison. - - * * * * * - -Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été. -Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes -longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la -courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses -longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme -de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle -soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins, -toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se -lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me -suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes -pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on -la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides, -on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle -léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres -petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les -pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts. - -On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante, -elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y -consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré; -lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse douceur, -brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles -créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces -petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos; -et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...» -Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait -sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon -pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle -m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse -plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits, -je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et -elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me -voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses -petits, rampant vers leur nourrice. - - * * * * * - -Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons -d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le -poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en -frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se -précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le -tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les -babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils -suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils -se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied -pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y -allaient d’une telle force, d’une telle fureur avide, que parfois leur -arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils -tiraient encore le bout du pis dans la culbute. - -Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de -queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils -s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait -qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle, -fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa -mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le -plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre, -ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le -voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne -dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les -yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur -le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil. - - * * * * * - -Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux. -Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne -lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois, -pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout. -Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait -vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant, -se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma -main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi ses yeux pleins -d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et -humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses -prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si -je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa -gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les -grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une -émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien, -je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de -plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre, -feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude -vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le -poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais... - - * * * * * - -Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:--une créature divine -et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la -beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la -palpitation directe de la vie. - - - - -LXXII - -LA SAINTE - - - A N..., après-midi de novembre. - -I - -Je rencontrai cette jeune fille sur la lande, comme elle allait à -l’église. Je l’aurais aimée, si elle avait voulu l’être. Mais rien, à -vrai dire, n’avait de prix pour elle; toute sa vie tenait dans la petite -chapelle, au pied du pilier, où elle aurait souhaité de demeurer sans -cesse. Quand elle sortait de sa maison, elle marchait légère, d’un pas -qui vole, vers la demeure de son désir. Et là, entre ces murs gris, -humides, dans cette cave sans jour, à l’odeur obscure de tombeau, elle -ignorait tous les palais de la terre. - -La musique l’enchantait. Elle avait un frère, son aîné, de six ou sept -ans, qu’elle préférait aux autres: il chantait d’une voix très claire et -juvénile. Il avait été matelot. - -Grand, fort et bien en chair, il ne ressemblait point à sa sœur, sinon -par son amour du chant; il n’était pas pieux; mais il avait ses jours -de muette mélancolie: alors, il était brusque et taciturne. Il avait -l’oreille longue et charnue: sous le bonnet, vallonnée de plis -profondément découpés, et brillant d’un duvet blond, cette oreille était -pareille au quartier de la noix fraîche, quand on la tire de la coque. - -Le frère et la sœur me plaisaient; et je les gagnai par la musique. Lui -aussi l’aimait ingénument. Les orgues, dans les villes où il avait -entendu la messe, l’avaient bien plus ému que la pompe des cérémonies et -le clergé nombreux: «Et pourtant, disait-il, à Saint-Pol, j’ai vu six -évêques.» - -Elle portait avec grâce un nom disgracieux, qui étonnait -d’abord,--Barbe. Elle était toujours triste, d’une tristesse égale et -douce. Elle était sujette aux syncopes. Elle avait les yeux d’un gris -presque noir, et d’une douceur immuable, ils donnaient pourtant à la -physionomie une expression décidée, un air de résolution inflexible. Sur -un front haut et laiteux, régnaient des cheveux admirables, plus dorés -et plus roux au cours de leur souple ruisseau qu’à la racine. - -Elle était la dernière née. Sa mère n’était pas pieuse. Son père était -mort en mer. Les grands-parents, durs et avares, avaient une ferme. Tous -ses frères étaient de la plus belle venue, hautes pièces d’hommes, sans -lourdeur et sans tares. Un d’eux avait laissé ses os au Sénégal. Le -cadet, dont on disait qu’il avait disparu dans une tempête, avait -déserté. Pour mener la maison, l’aîné. Il ne riait jamais. Il -travaillait infatigablement; mais deux ou trois fois par an, il buvait -pendant trois jours, se ruant à l’assaut d’une joie furieuse, aveugle, -superbe. - - -II - -Je passais près d’elle. Sa petite coiffe en dentelles, en forme de -coquilles ajustées, lui prenait la tête comme la gaine ajourée d’une -noisette. Elle laissait voir de ses cheveux, seule parure. - -D’abord désappointée de la rencontre, elle ne m’évita point, et répondit -volontiers. Elle se cachait pour prier. Elle adorait Dieu, surtout au -crépuscule: «Je vais voir Dieu», disait-elle. - ---Pourquoi êtes-vous si triste?--lui demandai-je. - ---Et vous?--fit-elle, en me regardant de ses yeux clairs. - ---Vous allez à l’église: moi, je n’y vais pas,--lui dis-je évasivement. - ---Ah! soupira-t-elle,--je voudrais n’en pas sortir. - ---Vous voudriez donc être morte? Pourtant votre vie est douce. - ---Je n’aime pas vivre. - ---Vous n’aimez peut-être rien... - ---J’aime le Paradis. - ---Voyez comme ce soir la lande est belle. Les ajoncs ont l’odeur du -miel... Le ciel est une lentille d’émeraude... N’êtes-vous pas touchée? - ---Le monde est beau, dit-elle pensivement.--Mais que me font tous les -trésors du monde, si c’est le Paradis que j’aime? - ---Que savez-vous, pourtant, du Paradis? - ---Comment?... Tout ce qu’on m’en a appris. La vérité est dite en de -saints livres. Et je la sais bien, puisque je connaissais déjà ce que M. -le Recteur m’en a fait lire... - ---Dites-moi un peu, s’il vous plaît, Barbe, le bonheur de ce Paradis. - ---Je pense qu’en Paradis, dans la vue de Notre-Seigneur, la vie -éternelle est douce, douce... comme au mois béni, quand, le matin, on se -sent mourir de joie... - ---On meurt donc sans cesse? - ---On meurt sans mourir, dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus. - ---Voilà ce que vous souhaitez... - ---Je n’en suis pas digne, fit-elle tristement. D’autres l’ont été, les -bienheureuses... Elles sont dans la gloire. - ---Elles sont mortes... Vous n’auriez point de peur? - ---Et de quoi? - ---De douter?... - ---Dieu peut tout ce qu’il veut, dit-elle d’une voix basse et -ardente.--Douterais-je de ce que j’aurais le bonheur de voir, moi qui ne -doute pas de ce que je n’ai pas vu? - ---Vous parlez des miracles? - ---Oui, dit cette simple fille avec tendresse. Ces saintes, vous savez, -avaient le corps couvert de plaies, et cependant il embaumait la -violette et les roses. Elles ont vu leurs anges, la nuit, à leur chevet; -et la Très Sainte Vierge Marie a essuyé, elle-même, leurs larmes... -C’est ainsi. - ---Qui n’envierait de les verser? Et l’on souffrirait volontiers toute -sorte de supplices, n’est-il pas vrai? - ---On ne les souffrirait pas, dit-elle. On en ferait sa joie. Je voudrais -être déchirée de tout mon corps, pour être pansée par les anges, et que -Jésus approchât ma peine de son cœur... Est-ce là endurer? Ne meurt-on -pas de joie, si l’on est, pauvre femme, jugée digne de voir un miracle? - ---Barbe, vous attendez-vous à des miracles? - ---Oh! soupira-t-elle, que ne suis-je moi-même un miracle!... - -Elle se tut un moment; puis elle reprit avec tristesse: - ---Vous ne me croyez pas. - -Alors, je lui dis: - ---Vous ne me comprenez point... non plus. - ---Mais, dit-elle, je sais que vous n’avez point de bonheur... - ---Personne encore n’a senti mieux que vous ce que j’éprouve.--(Je la -regardais avec insistance.)--Je suis comme vous seriez, si vous n’aviez -ni l’église, ni le Paradis, ni Votre Seigneur Jésus... - -Elle eut peur, et joignit les doigts. Nous fîmes quelques pas. Nous -étions seuls derrière la haie en fleurs, au parfum si calme de terre et -d’encens. Elle me donna un petit baiser, ou plutôt, prenant ma main -entre les siennes, elle fit semblant de toucher ma joue de ses lèvres. - -Je la vis rougir dans l’obscurité violette du crépuscule: non point une -vague de sang; mais son visage de fleur pâle se couvrit d’une ombre, -comme l’eau quand passe un nuage. Et ses mains brûlèrent. Elle s’en -fut, Dame de la Compassion. - - -III - -«Mon amour, mon amour», pensais-je. Mais je ne murmurais point au bord -innocent de cette vie. J’aurais tremblé, au contraire, que le terrible -appel de ma nuit pût avoir un écho dans ce cœur plein de lumière. Car, -c’est bien le moins que l’homme, quand il tient par les deux fils les -rideaux de la vie, les ferme sur l’horreur du vide, et ne les tire pas -aux yeux de la créature confiante. - -Je la regardais s’éloigner, si pure... - -Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie. - - - - -LXXIII - -L’AGNEAU - - - Un matin de Pardon. Fin août. - -La lutte prit fin au milieu des cris: jusque-là, les assistants avaient -gardé le silence, suivant les péripéties du combat. On jugeait les coups -d’un mot, et d’un geste on donnait le signal des reprises. Le corps à -corps ne fournit pas le moindre prétexte aux disputes. Rouge et -respirant à gros coups de poitrine, tel un soufflet devant la forge, le -vainqueur de la lutte reprit sa veste aux mains d’un ami, et la passa -lentement en faisant le gros dos. A ses cheveux, fins et dorés, perlait -la sueur; le sang pressait d’une onde pourpre la peau du large cou rond, -comme s’il allait en jaillir; et sur la chemise collée par la sueur aux -épaules, on voyait, en un double sillon, la marque des étreintes qu’il -avait secouées. Il était joyeux, et fier; il riait sans faste, mais le -bon tremblement de la gaieté secouait son torse; et sa lèvre supérieure, -un peu retroussée sous la moustache blonde, montrait de larges dents -saillantes. Vains de lui, ses amis l’entouraient: le paysan l’avait -emporté sur le pêcheur. Ils se dirigèrent tous ensemble vers une ferme -voisine où, dans le courtil, le prix de la lutte était couché contre une -auge. - -Suant aussi et rouge sous le hâle, comme une brique trop cuite, le -vaincu se rajustait. Il ne répondait pas à trois ou quatre camarades, -qui l’invitaient à venir boire. Il remonta sa ceinture et la boucla. Il -épousseta ses flancs chargés de poussière, s’enfonça la casquette sur -les sourcils, et s’éloigna. Il était humilié. Passant devant le courtil, -quoi qu’il voulût s’en défendre, il jeta de côté un regard sur son -rival, et détourna rapidement les yeux, craignant d’y laisser lire -l’envie. - - * * * * * - -Contre l’auge, l’agneau attendait son maître. Il était entravé, et les -mouches le piquaient aux paupières. Il fermait les yeux. C’était un bel -agneau, déjà fort et gras, au poil brillant, bouclé, à la queue large. -Il était blanc, et il bêlait. Le vainqueur entra dans la cour, ramassa -l’animal, le soupesa; puis, deux pattes dans chaque main, le chargea sur -son cou. Tous ensemble, ils sortirent encore et s’en furent à la Croix, -avec le vieux Malghorn, fumant sa courte pipe en terre blanche. Malghorn -devait bannir[M] l’agneau, et le vendre au plus offrant,--Malghorn, qui -est à la fois le fossoyeur, le sacristain et le héraut de la paroisse. - -Sur le Calvaire, la Croix brillait dans l’air bleu; et la lumière -rayonnait si claire, que le bois noir luisait, le vernis bleuissant et -comme humide. - -Au pied de la Croix, cependant, était étendu l’agneau. Tantôt, il -restait immobile, pareil à un jouet cassé; et tantôt il frémissait, -pressé par la vie. Il avait la notion confuse d’un vaste danger, -imminent, telle à peu près l’idée que les arbres ont de l’orage. Mais -surtout, il avait faim, il avait soif; il tirait un bout de langue -râpeuse entre ses babines rondes au poil plus lisse; il avait chaud, en -plein soleil; et ayant vu, sur l’autre bord de la route, à travers la -clôture en palissade, un large pré en pente, si frais et si vert à -l’ombre, il se secoua pour se mettre sur ses pattes, aller brouter: mais -il se sentit retenu, et plein de frayeur, bêla. - -Malghorn, sans lâcher sa pipe blanche, avait mis l’agneau à l’encan; et -pour moins de deux écus, c’est le boucher qui l’obtint. Il s’approcha de -la bête couchée et la saisit par la peau du dos, comme un chat. Il -l’emportait; et, bêlant, l’agneau tournait vers l’homme sa tête humble, -effrayée, et ces yeux naïfs dont on ne sait jamais s’ils supplient, -s’ils se résignent, ou s’ils craignent. - -A plusieurs qui lui parlaient, le boucher répondait d’un mot: «C’est -bien..--Entendu..--Venez ce soir..» - -Cependant la vieille mère du cordonnier lui disait avec dépit: - ---Vous m’aviez pourtant promis les pattes. - -Le boucher lui répliqua: - ---Tout est vendu, la mère grand! Mais j’ai pour vous la queue... Elle -est grasse. - -Et maniant l’agneau plaintif, comme un paquet de laine, il le chargea -d’un coup de poing sur son épaule. - - - - -LXXIV - -LA JEUNE FILLE A LA BAGUE - - - Près de Kemper. En juillet. - -Le crépuscule avait jeté sur la journée grise un manteau royal de -brocart rose et d’or, lamé de soie lilas. Les nuées fastueuses du -couchant s’étendirent comme une chape sur le dos de la colline; et la -campagne, caressée par les reflets verts de la lumière, brilla dans -l’ombre bleue du soir. - -Le long crépuscule de l’été invitait les bois et la prairie au rêve. La -clarté demeurait suspendue sur la tête des hêtres. Et lentement, -lentement, pareil à la marée, le soir venait sur la prairie déserte. - -Seule, une jeune fille, à la lisière de la lande. A peine si elle paraît -vivante. Elle tourne le dos aux lueurs rouges du couchant; et sa forme -noire se dresse comme une ombre. - -Elle était immobile près de la haie, et sa main reposait sur la -barrière. Grande et sombre, elle regardait obstinément vers la mer. Sa -coiffe, en forme de hennin carré, se retirait un peu sur le haut de la -tête; et les lacets en étaient rejetés sur les épaules... Les cheveux -brillaient doucement autour du beau visage blanc, comme sur un vitrail -un trait d’or serre une figure. - - * * * * * - -Un épervier, ayant tournoyé, plana bas, morne et lourd; suspendu au -dernier rayon de la lumière, on l’eût dit endormi au bout d’un fil -d’or... - -Elle regardait vers la mer, immobile et rêveuse. Sa main, posée sur la -barrière, portait un anneau fin; et, de l’autre, elle jouait avec la -bague, la passant et la repassant au long du doigt inerte... Puis, -inattentive et toujours rêvant, elle laissa glisser à ses pieds l’anneau -qui roula dans l’herbe... Et ce n’est que longtemps après qu’elle le -ramassa. - - - - -LXXV - -CHANT DE LA NUIT - - - A K... Fin septembre. - -La splendeur douce de la nuit chante comme une femme. - -La lumière nuageuse plane sans éclat: on dirait un écho, en long point -d’orgue. - -La lune pâle est sur la dune et sur la mer. Les nuages de la pluie -récente se dissolvent dans l’espace, écume blanche et grise, vapeurs -effilées: le ciel semble duveté de plumes. La lune est nimbée d’argent. -L’air est tiède. La terre est mouillée. Les grillons grésillent... Et -les étoiles laiteuses tremblent faiblement... - -Il tombe une forte rosée, une humidité presque chaude. Le silence est -vêtu de blanc. Il a la voix étouffée de la femme amoureuse qui chante, -lorsqu’elle baisse le ton, et que, par la fenêtre ouverte sur la mer, -vient au passant la mélodie voilée. - -La nuit, qui ennoblit tous les traits et donne de la grandeur à tout, -dit ce soir la paix heureuse et le calme de la vie qui se voit -décliner. Le paysage l’accompagne en sourdine, et se surpasse pour -l’accompagner. - - * * * * * - -L’étroit chemin sous les arbres semble conduire au mystère d’une demeure -inconnue. Les pins et les chênes s’ouvrent en avenue: la nuit la rend -immense et sacrée comme elle-même. Sous la longue nef de l’ombre, entre -les arcs du noir feuillage, une lueur obscure est couchée, comme le -ruban d’une rivière. Je me retourne: là-bas, à l’autre bout de l’avenue, -la lune ronde pend comme une lanterne à la clé de voûte; et le sable -brille: c’est l’esplanade où, de côté, s’élève le palais de -l’enchantement... - -Le mer est endormie. Les feuillages frémissent de loin en loin. La nuit, -au large style qui résume toutes les lignes, chante sous le ciel une -mélodie suave, et le clair de lune est son harmonie. - - - - -LXXVI - -UN VIEUX BRETON - - - En Tréméoc. Novembre. - -La route de Combrit est toujours belle: la lumière ou la pluie y joue -toujours avec la jeunesse des feuilles, ou avec leur agonie. Le chemin -va sans hâte entre les futaies et les pins: il monte et descend -doucement, il s’attarde, il s’arrête, comme une rêverie; et il n’est -point d’heure, même quand la saison des étrangers est venue, où l’on ne -jouisse encore, sur cette route charmante, d’un moment solitaire. - -J’y ai rencontré un vieillard admirable, plus vert et plus robuste en sa -haute taille que les jeunes gens. Je l’avais vu riant sous le ciel -d’été, parmi la verdure chantante, ce peuple babillard du feuillage, qui -ne tient point en place, et n’a jamais de silence. Et je le revis, plus -grave et non moins heureux dans la paix muette de l’arrière-saison. - -Que sa vie, pleine de calme et de silence, m’a paru belle en ce temps -des Morts... Dépouillé, montrant ses bras d’athlète, où la peau tendue -ne colle qu’à des os et des muscles, il était tout d’or; et même après -les marronniers de Kerséoc’h, ces géants voisins qui ne sont pas du -pays, c’est lui, le vieux Breton, qui règne ici, roi séculaire. Poussé -du roc, non pas d’une venue, mais tordu et noueux, le tronc moussu, tout -cannelé de rides vertes; dédaigneux des rameaux bas; plus large en -chaque élan, et semblant au plus épais de chaque nœud renouveler sa -base, et se reproduire lui-même en branches puissantes, que ce vieux -chêne est fort, et qu’il porte haut son front dur! En vain ployé par le -vent d’Ouest, il se redresse et tient tête. Il sort de la roche, grave -et noire, sous le capuchon de la terre, comme une fleur de la gaine; et -il porte l’âme du sol, comme la fleur porte la ressemblance du bourgeon. -Il vient du granit; et il cherche le ciel atlantique, qu’il soit vêtu de -lumière, ou tendu de pluie. Chaque souffle mouillé de l’air lui arrache -quelques boucles d’or; et il voit choir sa parure avec la même sérénité -qu’en sa verdeur il la voyait naître. - -Une mendiante sans âge, en haillons, serrant contre elle un enfant -malsain, aux yeux morts, se tenait assise au pied de l’arbre. Et je -voyais la vie humaine, sinistre, condamnée et misérable, sur le bord du -chemin où il lui faut tomber. Ce fils de la femme semblait le fils de la -nature malade et de la honte, jeté contre la terre d’où sans passion -s’élève le fils de la nature impassible, et qui n’a point d’autre -volonté que celle où sa mère obéit. - -La mendiante venait de loin, et se traînait depuis la montagne d’Arrez, -allant elle ne savait où; le terme était proche: encore une étape, -encore un étang; et elle aurait devant soi la mer et les rochers, ces -noirs complices qui, le soir venu, font le guet, immobiles, pour le -compte de la grande voluptueuse qui soupire, et qui, caressante, tue. - - * * * * * - -Lequel est le plus digne fils de la terre et du ciel pluvieux,--de ceux -qui fuient ce pays et se déguisent en gens des villes,--ou de ce noble -être, jailli dans toute sa force, comme une source, et qui purifie les -sucs obscurs de la glèbe, à mesure qu’ils montent dans son grand corps, -et qu’ils coulent, sève violente et sûre, nourriciers à travers lui? - -O bel arbre, être puissant et calme sous le soleil et sous la brume, toi -qui dures, tu es celui qui sait vivre, et qui a connu le grand secret -sans le chercher. - - - - -LXXVII - -LYS ET PAVOTS - - - Après-midi de Pardon. En juillet. - - _Lili, harc’antet ho delliou_ - _War vord an dour ’zo er prajou_[N]... - - Les lys, aux feuilles d’argent, - Sont sur le bord de l’eau, dans les prés... - -D’azur, d’émeraude et d’or, le ciel bleu, l’espace blond, les grands -arbres au loin et la prairie qui brille... La splendeur et la joie -brèves de l’été breton. Le divin soleil inonde d’or le vaste plateau, -autour de la chapelle. Dans les bosquets, au creux du vallon, les -alouettes ne s’arrêtent pas de triller; et le cri rieur retentit, écho -qui se répète, des cailles qui s’appellent, semblables à des enfants qui -jouent. - -L’ardente lumière se penche sans la flétrir sur la fraîcheur bruissante -des sources et les feuillages verts. Ce n’est pas l’été aride du midi. -Sous le ciel frémit joyeusement la dentelle des larges arbres et l’herbe -épaisse. L’air bleu s’appuie sur les branches; et sous l’ombrage, la -clarté sinue lointaine,--dans un tunnel bleuissant, un canal d’or. La -route éblouit de blancheur, d’acier vif le long des talus qui -flamboient. La brise flotte et sent la mer. Le vent pur fait palpiter -une atmosphère de rayons, et passe sur le front des hommes, sur la tête -des arbres. Une chaude haleine porte les parfums salés de la vague, et -la douceur enivrante des fleurs tièdes, ces amoureuses. Et il court des -bouffées pieuses, odorant la cire ardente et l’encens. - - * * * * * - -L’espace est de miel qui poudroie. Sur la lande plane une vapeur rousse. -Entre les pins, colonnes brunes aux chapiteaux célestes, étincelle le -sable de la baie et la mer glauque: un bouclier d’émeraude sertie dans -un disque de cuivre. Pareilles à des ruisseaux, où l’on a effeuillé un -nombre infini de roses, les bruyères descendent en sentiers, et coulent -sur les pentes de la montagne. Et près d’elles, les genêts éclatants -éparpillent leurs robes jaunes, qui semblent des monnoies cornées sur un -bord. Un silence magnifique règne parmi la foule des pèlerins; on -n’entend que le bourdonnement contenu de la vie, de la joie pieuse, et -le grand souffle d’eau, l’orgue infini, le murmure de la mer, qui meurt -au bas de la falaise. - - * * * * * - -Un peuple immense va et vient, monte, descend et tourne autour de la -montagne. Beaucoup sont pieds nus, le front découvert, le chapeau à la -main. Toute cette procession d’hommes, en vingt flots qui se croisent, -est noire dans la lumière. Mais la couleur de l’assemblée n’en est que -plus éclatante; parmi les bannières éployées, les reliquaires de métal, -et le brocart qui scintille, les jeunes filles et les femmes, les beaux -visages de perle enchâssés dans les coiffes de dentelle et de linges -blancs, se balancent, frissonnent, se baissent et se relèvent, lys -candides,--tandis que d’autres femmes, et les enfants vêtus de rouge, -coiffés de bonnets écarlates, jaillissent, pavots naïfs, et fleurs de -pourpre. - -Étincelants, sur le brocart solaire, les pavots et les lys -s’épanouissent. Mais au delà de cet or mystique, tout encore, le val, la -montagne, les arbres et la mer, tout est vert... - - - - -LXXVIII - -FUNÉRAILLES - - - Automne, dans la lande de Loc-Maria. - -Au loin, un son de clochette tinta. - -C’était une note aiguë et grêle. Elle sonnait lentement, à intervalles -inégaux, tantôt plus rapide et tantôt se faisant attendre. On eût dit le -son de la bruine tendue sur l’espace, quand elle se résout et tombe en -une longue goutte d’eau. - -La lande coulait sans fin sous le ciel gris. Il faisait un temps -couvert, transi, humide. La pluie tombait parfois dans les langes de la -brume, comme un trait de violon monte et descend sur une tenue des cors -et des hautbois. Et parfois le soleil, à son déclin, perçant l’enveloppe -des nuages, jetait un regard malade, fumeux et las sur l’étendue -pluvieuse. - -La lande était sans borne, une houle sombre sous le ciel gris. Il était -déjà tard; l’après-midi d’automne se perdait dans une heure incertaine. -Le désert des ajoncs fuyait sous le lointain brouillard; de buissons en -buissons, de fossés en fossés, la plaine du ciel et la terre se -parlaient, toujours plus proches l’une de l’autre; et la même vapeur -flottait comme une buée entre leurs lèvres grises. La brume -transparente, à l’horizon s’était couchée sur le sol, enveloppant les -bois d’une robe blanchâtre et cachant les pieds des arbres; ils -semblaient surgir, entre ciel et terre, d’un incendie sans flammes. - - * * * * * - -De plus près, la clochette tinta. On ne voyait personne. Puis, on -entendit le bruit sourd des roues sur la terre molle, quand elles -s’enfoncent dans la boue, et que les pierres de la route trempent dans -cette purée grasse, paraissant et disparaissant à la surface comme des -épaves sur le flot. La clochette sonna aiguë et plus tintante encore. Un -chariot parut, bas sur des roues pleines et jaunes, attelé de deux -vaches noires; le front baissé, elles avaient de la boue par plaques, -jusque sur les cornes. Un garçon en sabots les piquait. Une vieille -femme suivait le chariot, un cierge à la main; et deux hommes, la face -noircie par une barbe déjà ancienne, accompagnaient la vieille femme; -elle pleurait et murmurait des prières, en reniflant; eux, étaient -sombres, impassibles; ils enfonçaient leurs chapeaux de feutre sur la -nuque, quand l’averse tombait; et souvent, aux paroles récitées par la -mère, ils se découvraient et, chaque fois, se signaient rapidement. - -Une chienne, aux longs poils roux, maigre et la queue serrée entre les -jambes, suivait la vieille femme sur les talons; elle avait les pattes -chaussées de boue jaune; et trempées d’eau, ses oreilles pendaient -comme du cuir mouillé, laissant perler des gouttes... - -Sur le chariot, un cercueil était couché. Une bâche de toile, rougie au -tan, le protégeait de la pluie, écrin d’un trésor misérable; elle -s’affaissait déjà sous le poids de l’eau et collait à la bière, en -dessinant la forme funèbre comme un linge sanglant. Les hommes -répétaient les mots de la prière, sur un ton de demi-chant. Ils avaient -la voix grave, un accent lent et guttural. Ils semblaient conduire les -obsèques inexorables de la lande, de l’Océan invisible, du ciel et de la -pluie... - -Ils passèrent. - -Le son de la clochette s’éloigna, aigu et triste, un cri d’oiseau -blessé... - -Il pleuvait plus fort. Le ciel se fit plus livide sur la lande déserte, -la lande infinie. - - - - -LXXIX - -LE MANOIR - - - Ar Maner Ker Enor, à Plopers... Août. - -Que la simple beauté du Manoir paraît inimitable à celui qui la -découvre... Comme je venais ce matin d’août, à l’heure où toute la -nature semble plus libre, et se réjouir enfantine de l’absence de -l’homme,--je tournais le dos à la mer depuis le point de l’aube, et je -m’élevais dans un pays montueux, coupé de ravins et de bois. J’avais -fait le tour d’un marais jonceux, qui renvoyait du coin de ses lèvres -vertes son sourire douloureux à l’aube,--l’aube qui toujours a l’air de -rêver dans la torture. Le souffle de cette heure a l’odeur terreuse et -le froid humide des cimetières: il arrachait une plainte aux roseaux... - -Et voici qu’au delà de la rivière, isolé sur sa hauteur, presque caché -entre deux collines, le Manoir se montra: solide, pensif et séculaire. -Passé l’étang, et le vent dans les feuilles,--passés les fossés et les -bonds de la lande qui fuit,--passée la rivière aux eaux d’argent -verdi,--le Manoir semblait la pensée de ce qui dure au milieu de tout -ce qui s’écoule; et son être de pierre donnait leur sens aux sombres -harmonies du paysage. Toute image de la durée séduit ma tristesse... - - * * * * * - -Il disait la noire mélancolie, la gravité et le songe taciturnes. Non -point la tristesse qui se détruit elle-même,--mais celle qui se -soutient, et qui repose sur des fondations presque indestructibles. Le -grand air du passé ennoblissait cette vieille demeure: ce n’était -pourtant qu’une maison longue, aux fenêtres rares; mais à l’un des -angles, une large tour ronde, en forme de donjon, lui donnait beaucoup -de caractère; la couleur des murailles, le lierre qui les avait revêtues -sur les côtés opposés à la façade; et, plus que tout, l’accord de la -maison et de la contrée faisaient la beauté du manoir solitaire. Il -sentait le granit; il proclamait qu’il en était fait; et sa face hâlée -en semblait fière, comme le visage du marin au retour des navigations -périlleuses et des longues campagnes. Il paraissait plus vieux que les -rocs, pour avoir survécu à beaucoup d’hommes qui le virent, qui y -vécurent, et morts, qui le quittèrent. Les larges ormeaux et les hêtres -spacieux l’entouraient, s’étageant sur les derrières, comme une famille -de compagnons et d’ouvriers domestiques. Au delà des arbres, la Montagne -Noire ondulait, couronnée de bois noirs sur le ciel clair, où un beau -nuage, réfléchissant la lumière, s’arrondissait comme un dais aux -courtines d’or. La lande encore obscure courait dans sa fuite éternelle, -traversée de ravins pareils à des rides sur un visage austère, et semée -de sentiers gris, lacets d’argent sur une robe de veuve. - -De la hauteur, où je me tins dans le silence et la rêverie déjà plus -chaude du matin, la mer à l’horizon, la mer n’était plus qu’une pensée -confuse de douleur qui sommeille,--et ses aspects, autant qu’ils sont -éternels, semblaient d’ici être à jamais sans caprices... - - * * * * * - -La rivière s’illumina, et prit la couleur de l’orange non mûre... Elle -poussait gaiement ses eaux vers l’orient qui dore tout ce qui -l’approche. Les oiseaux s’éveillèrent; et la lutte tournoyante des -insectes, qui n’a jamais de fin pendant le jour, reprit, traçant dans -l’espace des courbes non moins fatales que celles des astres. Mais la -tour du Manoir, d’où surgirent les charmantes hirondelles, flèches -ailées où l’espoir aime à se reconnaître,--la tour parut plus noire que -jamais, antique et fixée dans le sol par des murs si épais que toute une -maison, aujourd’hui, n’est pas plus épaisse; et, roide en sa méditation, -la demeure pensive faisait songer au passé qui se contemple... - - - - -LXXX - -LE PETIT SAINT JEAN - - - STATUETTE. En été, à Kerloc’h. - -Au soleil couchant, brillait, pailleté d’or, le chaume roux, égal comme -la fourrure d’une bête qui dort. Derrière le mur de la dune, dans le -fossé sablonneux, se cache la masure brune, près de la mare à demi -desséchée, où l’eau ressemble à la peau gâtée d’un fruit. - -Le charmant enfant était debout, à l’entrée de la chaumière. Il se -tenait, sans faire un pas, devant le trou noir et bas de la porte. La -maison était vide. Il la gardait; et il avait sur les bras une petite -fille qui ne parlait pas encore, mais qui parfois bégayait. Il l’avait -assise commodément entre son épaule et son coude en équerre. Il se -défendait le moindre mouvement, pour ne pas déranger le siège droit, -qu’il avait ainsi fait à sa sœur. De l’autre main, tantôt il retenait le -frêle équilibre de l’édifice; tantôt il flattait le visage de la petite, -ou lui prenait les doigts. Elle avait la tête au niveau de la sienne, -et elle lui riait, en bordant ses lèvres l’une sur l’autre, comme font -ceux dont la langue ne rencontre pas le rempart des dents. - -Il avait dix ou onze ans. Sa beauté était rare et exquise. A moitié nu, -on lui voyait les pieds, les jambes et tout le haut de la poitrine. Il -était maigre et fin. Il avait la couleur blonde de la terre cuite. Des -cheveux dorés entouraient son haut front de boucles harmonieuses, comme -les virgules de la vigne,--pampre gracieux sur sa joue et ses tempes. Il -avait le col allongé d’une jeune fille, et les yeux d’un bleu profond. -Toutes ses lignes étaient longues, sveltes, et d’une maigreur parfaite. -Son père avait été un très beau matelot. - -A la question s’il était seul, et si son fardeau ne lui semblait pas -trop pesant, il répondit en rougissant, d’une voix douce; il avait un -charmant sourire, où parlaient une tendre résignation et une dignité -naturelle. «C’est la petite sœur, fit-il... Elle m’aime...» Mais il n’en -dit pas plus. - -Il me parut le petit saint Jean de la dune. Il m’en rappelait un de son -âge, que j’ai vu en bronze à Florence, et un autre, vivant et doré comme -lui, que j’ai rencontré, un matin, près de San Zanipolo; mais ce -Vénitien bavardait avec une jeune fille rieuse, brillante et gaie comme -une fleur. Tandis que le petit Breton, debout à la porte du chaume, -avait déjà l’habitude du silence; et, comme un vol sur l’eau, l’aile -d’un rêve triste passait déjà sur le sombre cristal de ses yeux. - - - - -LXXXI - -NUIT EN LOCTUDY - - - 12 novembre. - -La nuit est noire comme un gouffre. - -Le Noroit pousse une pluie épaisse et glacée. La rafale passe, rapide; -et le silence, entre-temps, s’établit sinistre, haineux, immense. - -On devine la brume plus qu’on ne la voit, à l’éclat voilé des feux, dans -le lointain, aux points de l’horizon où l’on cherche les phares. Dans -les intervalles que laisse la rumeur du vent, on n’entend que le -hurlement rauque de la sirène, et le galop reculé de la terrible Torche. -Le ciel et la contrée se confondent en une masse d’encre, où court le -reflet lugubre du grand feu de Penmarc’h, semblable à un éclair louche -sur un disque de bitume. - -Le vent jette contre les vitres les paquets d’eau qui s’y écrasent, et -qui dégouttent lentement. De temps en temps, l’eau roule du toit avec un -grincement qui ressemble à un cri étouffé de bête. Et la girouette crie, -comme une pie enrouée, sur son axe de rouille. - -La mer roule sa plainte, là-bas, dans le gouffre de la nuit noire. Le -silence est bien plus émouvant de n’être troublé que par elle. Une -tristesse forte et large tombe sur tout le pays,--une tristesse qu’on -aime comme un hôte divin, inévitable et qui se fait craindre. - -Et là-bas, partout, c’est l’Océan qui gronde, sur les bords de la Nuit. -La solitude est pleine de cette voix immense. Et celui qui -l’écoute,--seul aussi,--reste pensif, s’ennuie à l’idée d’entendre le -son de la voix humaine, et sent son cœur profond devenir taciturne... - - * * * * * - -C’est dans le même mois, nuit pour nuit, et par un temps semblable que -j’ai perdu ce que j’avais de plus cher au monde. La journée avait été -venteuse, livide et froide; le ciel était nuageux. Et le lendemain, je -fus seul... Et il plut à torrents... Et dans mon souvenir, je tremble -encore à l’horreur où me jetait l’idée de toute cette terre noire, -glacée et humide... Hélas! sur cet Amour si profond, que je n’en ai -point été séparé sans être à jamais déchiré de moi-même, que de soleils -ont passé depuis, que de pluies sont tombées, que de jours et de -nuits... - -La pensée ne peut fixer longtemps cet abîme, et refuse d’y croire. Ou, -il lui faudrait s’y précipiter... - -Emporte, emporte-la donc, toi qui sais te répondre, solitaire Océan. - - - - -L’ADIEU - - - 19 novembre. _Kenavo_... - -Le dernier jour est venu: voici le matin, dont je ne verrai pas le soir, -en Bretagne. Je fais mes derniers pas le long de la mer entre les rocs -et la lande. Qui dira votre langueur, promenade de l’Adieu?--La terre -que l’on aime est comme une amie affligée, que l’on quitte pendant son -sommeil. - -J’ai laissé Pont-L’Abbé, et je revois l’Océan terrible. Les nuées de -plomb roulent lourdement dans le ciel pluvieux. Et les rocs impassibles, -violents et silencieux, comme les résolutions d’une âme volontaire, -laissent écumer contre leurs bases la colère des vagues. Le flot monte, -noir comme les violettes dans une prairie, par une journée d’orage. Au -loin, sous un pan du voile relevé où la lumière passe en éclaircie, le -pré des vagues a la couleur d’une sombre pensée, dont le cœur d’or pâle -luit sur les pétales bleuâtres... Adieu, donc. - - * * * * * - -Qu’aimerai-je, si je n’aime pas la tristesse, moi qui suis tout -passionné et tout triste. Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon -âme un berceau, où m’endort une mère délicieuse. Celle qu’elle est se -retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour -elle. - -Elle, qui est si douce, si dure, si frémissante dans ses rêves, et si -indifférente au reste de l’univers, connaît bien mon fiévreux ennui. Je -vais au bord le plus lointain de la terre, là où la Bretagne s’enfonce -dans la mer, maintenant que tous les hommes et ses propres fils se -précipitent vers les lieux de la foule; et je leur tourne, comme elle, -un dos de granit. - -Le tombeau de la mer est celui que j’envie,--la tombe très profonde, où -la colère est éternelle comme le mépris, et où la grâce suprême est -solitaire. Le tombeau de la mer orageuse est la demeure que -j’envie,--celle où la tempête est déserte, et où la paix elle-même est -amère. - -C’est vous que je préfère, ô vagues,--ou vous, landes muettes sous la -brume, entre les arbres pieux, qui baissent la tête, et les rocs -indignés à la nuque imployable qui ne cèdent jamais, et qui, tour à -tour, pâlissent de courroux, et s’assombrissent de noir dédain. - -Je veux mourir ici, où j’ai senti les linges tièdes de l’oubli -envelopper mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je -veux mourir ici, où le rêve puissant de la vie s’endort dans une fraîche -paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur? -Partout, il se dévore. - -Taciturne et plein de chants, selon que l’une ou l’autre passion -l’emporte, ici j’ai la terre qui répond ou qui écoute, qui se tait -quand il faut, et qui parle. Émeraude au cœur profond, Bretagne, nous -nous dirons nos chants. Je veux mourir, roc sur ta roche, où le pâtre -aux yeux purs chante encore, tandis que la vierge aux cheveux de lin, -pareille au soleil d’avril sur les bouleaux, sourit tendrement de ses -lèvres encore aussi virginales qu’elle. - - * * * * * - -Émeraude au cœur profond d’océan, tu es aussi violente et douce. Tes -vagues tuent; et tes prairies si vertes font un tapis où les pensers -acerbes s’endorment sur le gazon, au pied des chardons à la fleur -cuisante. - -Puissé-je épuiser ici une vie inépuisable, dont la sève coule dans mes -veines comme un fleuve d’or fondu et de puissance croupie. Puissé-je -endormir, sous les feuilles pluvieuses de Cornouailles, les bonds de la -domination et les humeurs de la volonté, qui se font vénéneuses de -grandir secrètes dans mon âme et de pousser sous des chaînes, -ensevelies. - -Puissé-je étendre à l’infini occidental des vagues le rêve de la -grandeur, que prétend insulter la vie. Et puissé-je endormir, sur les -derniers bords des solitudes atlantiques, la grandeur de mon désir dans -une paix égale.. - - -FIN - - - - -TABLE - - -DÉDICACE III - -I.--Vers l’Ouest 1 - -II.--De la Fenêtre 8 - -III.--La Paix de Kergoat 10 - -IV.--Le Fol et la Sœur blanche 13 - -V.--Naïk 17 - -VI.--Entrée à Benodet 23 - -VII.--Les Vieux 26 - -VIII.--Triomphe des Barbares 32 - -IX.--La Mer parle 36 - -X.--La Danse 40 - -XI.--Tugdual 43 - -XII.--Bucoliques de Septembre 47 - -XIII.--Fin de Fête 52 - -XIV.--La Belle du Mail 59 - -XV.--Une Hutte 62 - -XVI.--Fin du Jour 66 - -XVII.--Tempête 68 - -XVIII.--Visite au Phare 72 - -XIX.--Petits Bretons 75 - -XX.--Annonciation du Soir 79 - -XXI.--Brumaire 81 - -XXII.--Le Jour des Anges 84 - -XXIII.--Penmarc’h 92 - -XXIV.--Arcadie 95 - -XXV.--Calvaire 98 - -XXVI.--Seigneurs 101 - -XXVII.--Le Pauvre Pêcheur 105 - -XXVIII.--Heures d’Automne 113 - -XXIX.--L’Ile 118 - -XXX.--Le Phare 121 - -XXXI.--En Fouesnant 124 - -XXXII.--Route au crépuscule 128 - -XXXIII.--Les Deux _Mam-Gouz_ 131 - -XXXIV.--La Nuit des Fées 135 - -XXXV.--_Glazik_ 138 - -XXXVI.--Le Jour des Morts 141 - -XXXVII.--Le Chant humilie les Bêtes 143 - -XXXVIII.--Dunes 146 - -XXXIX.--Matin en Mer 149 - -XL.--Soir d’Automne 152 - -XLI.--La «Douce» 155 - -XLII.--Spectacle 161 - -XLIII.--Fantômes 165 - -XLIV.--La Dame aux Oies 168 - -XLV.--Un Champ et le Chemin montant 173 - -XLVI.--Le Bain 176 - -XLVII.--Le Soir sur la Lande 180 - -XLVIII.--Le Vent 182 - -XLIX.--Estampe dans le goût du Japon 184 - -L.--L’Angelus 187 - -LI.--Le Fjord 189 - -LII.--Crépuscule d’Octobre 191 - -LIII.--Sainte Barbe 193 - -LIV.--Pontiques 200 - -LV.--Sur le Tertre 207 - -LVI.--Combat des Dieux 211 - -LVII.--Pavois 214 - -LVIII.--L’Homme sans tête 216 - -LIX.--Pont-l’Abbé 228 - -LX.--Le Voyageur 233 - -LXI.--Foin de Rostillec 236 - -LXII.--Géorgiques 241 - -LXIII.--Port de guerre 248 - -LXIV.--La Foi 252 - -LXV.--La Lande d’Or 257 - -LXVI.--Les Fillettes 259 - -LXVII.--Feuilles Mortes 262 - -LXVIII.--Arcades Ambo 268 - -LXIX.--Les Phares 272 - -LXX.--Quête pour la bonne guérison 275 - -LXXI.--Fidèle 280 - -LXXII.--La Sainte 287 - -LXXIII.--L’Agneau 293 - -LXXIV.--La Jeune fille à la bague 296 - -LXXV.--Chant de la Nuit 298 - -LXXVI.--Un vieux Breton 300 - -LXXVII.--Lys et Pavots 303 - -LXXVIII.--Funérailles 306 - -LXXIX.--Le Manoir 309 - -LXXX.--Le petit Saint Jean 312 - -LXXXI.--Nuit en Loctudy 314 - -L’ADIEU 316 - - -IMPRIMERIE BUSSIÈRE - -Saint-Amand (Cher). - - -NOTES: - -[A] _Dans l’évêché de Cornouailles, au Bord de la mer bleue._ - - Cantique Breton. - - -[B] - - _Ar Vretoned_ - _pennou kalled_... - - -[C] Vent de Sud-Est: on prononce _Suette_. - -[D] C’est le nom qu’on donne aux Bretons du pays de Pont-l’Abbé, où ils -forment sinon une race distincte, du moins un clan singulier par le -costume, l’accent et les mœurs particulières. - -[E] Mon Dieu! mon Dieu! - -[F] _Bamm_ est le mot de Crozon pour _dame_! et, généralement, le -condiment dont il assaisonne tous ses discours. - -[G] _Mam-Goz_,--grand’mère en breton: littéralement, vieille mère. - -[H] C’est, pour le Breton, le nom de l’amie ou de la fiancée, de la -bien aimée. - -[I] - - _Petra gan_ - _Al lapouzik war al lan?_ - .......... - _Gan hag gan hé vignonès_... - - -[J] Jeu de mots. _Fri_, en breton, signifie: le nez. - -[K] Comme on les nomme de la pièce caractéristique, qui termine la -coiffe des femmes. - -[L] - - _Ann dud jentil nevez zo kri;_ - _Gwel a oa re goz da vistri._ - -Cf. Barz-az-Breiz, 403. - -[M] Mettre aux enchères. - -[N] Cantique breton. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE L'ÉMERAUDE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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